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Full text of "Vie privee de Louis XV : ou Principaux evenemens, particularites et anecdotes de"

V 










N THE CUSTODY OF THE 

BOSTON PUBLIC LIBRARY. 



^■^^- 5.HELF N' 







tM 



VIE PRIVEE 



D E 



LOUIS XV. 

TOME TROISIEME. 



VIE PRIVEE 

LOUIS XV; 

"^ OU 
milNCIPAUX ÊVÉNEMENS, PARTICULARITÉS 

ET ANECDOTES DE SON REGNE. 

. . . .Video meiiora proboque, 
Deîeriora fcquor. HoK» 

T O M E T R O I S I ii M E- 

^ Oi'ffé es PorPraitu 



^ ^ 



A LONDRES, 

Chez JOHN PETER LYTON- 

MDCCLXXXI. 



i/ 



J.Md^mA^ 






VIE PRIVEE 

D E 

LOUIS XV. 



O I quelque chofe avoit pu confoler la France de Mwai 
la perte qu'elle venoic de faire, ç'aiiroit été la 1754. 
naiflance fi défirée du Duc de Bourgogne; mais 
l'a nature produit des milliers de Princes avant 
d'enfanter un Héros. Cet événement ne caufa pas 
moins la joie & les tranfports auxquels fe livre 
avec tant de tendreffe le François, toujours avide 
de voir fe multiplier {q% maîti-es. Il y eut des fê- 
tes & des réjouiiïances dans tout le royaume. L'ef- 
prit philofophique s'empara des têtes les plus au- 
gures, ou du moms des têtes mînifterielles. On 
voulut innover, & afin ;de faire tourner tout-à-la 
fois à l'avantage de l'Etat ôc-au bien des particu- ' 
liers une dépenfe jufques-là aufïï vaine que \t?> va- 
peurs brillantes, que les feux follets, auxquels elle 
étoit confacrée , il fut ordonné au Prévôt des 
îVlarchands & aux Echevins de la ville de Paris 
d'employer cet argent à doter de pauvres filles. 
S. M. de fa part remit à {^% peuples quatre mil- 
lions fur les tailles; bienfaifance illufoire, en ce 
que, ce vuide dans le fîfc public n'étant pas rem- 

rom<i nu A 



â V I E Privée 

mmesm pli par quelque privation du Monarque , par quel- 
_j-.^ que économie ou retranchement dans fa maifon. 
Ces dépenfes perfonnelles ou Tes prodigalités en- 
vers fes courtifans, il devoit nécelîairement fe ré- 
parer tôt ou tard par un accroiflement d'impôts. 

Quoi qu'il en foit , le bureau de la ville , en 
.conféquence de l'ordre de S. M. maria fix cents 
filles. La célébration de ces noces fut faite dans 
les différentes paroifles de Paris, avec beaucoup 
de pompe & de folemnité. Cet exemple fut fuivi 
dans plufieurs provinces par quelques corps & 
communautés , & par les particuliers qui voulurent 
fignaler leur zèle. La Marquife de Pompadour 
(dota & maria dans Ces terres toutes les filles 
nubiles ; M. de Montmartel , garde du tréfor 
royal , en fit autant , ainfi que nombre de grands 
-Seigneurs & autres gens riches, fniges du maître, 
Ainfi , en fuppofant que ce trait de politique ik 
d'humanité du gouvernement ait procuré dans le 
.royaume deux mille mariages , un écrivain (*) 
calculoit en 1765, e'ed-à-dire quatorze ans après, 
qu'il pouvoit avoir augmenté la population de 
quinze ou feize mille hommes. 

Peu de tems après la naifîance du jeune Prince, 
on fut très allarmé fur fon compte. Parmi les fem- 
mes du fécond ordre qui lui étoient attachées, il 
y avoit une Madame Sauvé , autrefois marchande 
de poiflbn , devenue maîtrelfe du Comte d'Argen- 
fon , ambitieufe, intriguante, voulant fortir de la 
foule, à quelque prix que ce fût,conféquemment 
|)eu délicate fur les moyens. Un jour elle court 
elfarée chez la Duchefle de Tallard, la Gouvcr- 

(*) L'auteur ûcji'ournal h'ijlorî^ue du règne di^ Louis Xl^, 



D E L O U I s X \\ 3 

usnee; elle -déclare que dans !a foule admife à «»»«■ : 
contempler le Duc de Bourgogne , elle a remar- , j, 5 4, I 

que une main jettant quelque cbofe dans Ton ber- 
ceau. On rend compte du fait au Roi , & toute i 
la cour frémit de crainte. On trouve un paquet j 
rempli d'une efpece de poudre ; on en fait l'analy- j 
Ce & Ton reconnoît que ce fachet, très-innocent, 
ne renferme que des cendres. On fe doute de 
quelque fupercherie ; on interroge la dénonciatri- '■ 
ce, & Ton lui fait avouer que fon défir de fc ren- 
dre plus recommandable & plus précieufe,ra por- i 
tdc à cette fuppofition. Le Minière, qui la pro- 
îégeoit, e(l forcé de Tabandonner: il décerne lui- , 
niCnne une Lettre de cachet pour qu'elle foit con- \ 
duite à la Baftille où, relferrée étroitement, elle : 
cil reftée pendant plufieurs années. ' ] 
La cour, revenue à peine de la terreur que lui ! 
»voit infpiré un pareil événement , fut plongée -i 
dans un deuil plus réel, par la mort de Madame 
Henriette, à l'âge de vingt-quatre ans, emportant 10 p^^^,,., i 
dans le tombeau , l'amour, l'eftime & les regrets de ifS^ 
tous ceux qui avoient l'honneur d'en approcher. ^ 
Le Roi furtout , à qui elle refPembloit davantage 1 
que fes autres fœurs, en fut vivement afFeélé. Ma- \ 
ézme de Pompadour redoubla de zèle pour dis- l 
traire S. M. Cette charmante maifon , que fon au- 
gnfie amant lui avoit fait conftruire fur le bord de 
la Seine, o: dont le nom de Belle-vue annonçoit 
déjà la pontion enchanterelTe, fut le lieu qu'elle 
choifit comme le plus propre à charmer fa dou- \ 
leur, par fil nouveauté, fa fiTiicheur & fes détails j 
plus volupttieux que ce qu'on avoit encore iuiagi- - \\ 
né. Elle y Çii exécuter ces petits fpeaacies où : 
dlc jouoic eile-mcme. On y d^nna rénus &■ Ad'i* 
A 2 



4 V I E P R l' V É E 

«Maw» nis. Le Monarque y étoit défigné fous le nom du 
1754. plus tendre des mortels , & Ton amante fous ce- 
lui de la Reine de la beauté. Enfuite on repréfen- 
ta V Impromptu de la cour de marbre^ pièce allé- 
gorique fur la naiflance d'un foutien du trône. 
Elle vouloit faire fa cour à M. le Dauphin & à 
toute la famille royale ; ce qui ne réuiÏÏt pas 
mieux que la fête qu'elle donna pour la convales- 
cence du père. 
I Aoftt M. le Dauphin fut attaqué de la petite vérole, 
*752. à un âge & dans une faifon où cette maladie, déjà 
très-dangereufe, peut devenir plus funelle. Bien- 
tôt elle s'annonça par des fymptômes effrayans. 
Son augufle compagne ,^ fâchant combien le Prince 
la redoutoit, afin de lui cacher la nature de fon 
mal , fit compofer exprès pour lui une Gazette de 
France^ où en rendant compte de fon état, tel 
qu'il l'éprouvoit , on en déguifoit le nom & la 
nature. Ses foins ne fe bornèrent pas à cette atten- 
tion délicate; elle ne quittoit pas le lit du malade 
durant le jour, & ne fortoit de fa chambre que 
fort avant dans la nuit. Elle lui rendoit les offices 
les plus rebutans , au point que le Dotfieur Pouffe, 
célèbre médecin , mais perfonnage ruftre & ne 
connoiflant point la cour, la prit pour une merce- 
naire: voilà ^ dit -il en la montrant à quelqu'un, 
une garde - malade impayable ! comment rappel' 
lez -vous 7 Sqr ce qu'on lui répondit que c'étoit 
Madame la Dauphine, en témoignant fon regret 
de ne lui avoir pas rendu tous les hommages 
qu'elle méritoit: „ oh! bien, ajouta-t-il, que nos 
„ petitesTmaîtrelfes de Paris refufent à préfent de 
„ voir leur mari malade; je les rembarrerai mieux 
5, que jamais ; je les enverrai à cette école ! " 



deLouisXV. 5 

Comme on repréfentoit à cette Princefle qu'elle ?^»^ 
s'expcfoit trop : qii importe que je meure ^ s'é- i7ï4- 
cria-t-elle, pourvu qu'il vive, La France ne 
manquera jamais de Dauphine, M. le Dauphin 
ayant encore fenti davantage à fa convalefcence 
tout ce qu'il devoit à fa vertueufe époufe, s'effor- 
ça d'éteindre le fouveuir de la première , donc 
l'image fubfifloit toujours dans fon cœur. Il avoit 
poufle la foibiefle jufques à exiger de la féconde 
qu'elle portât des braffelets avec le portrait de la 
défunte en miniature: il fupprima les divers objets 
qui lui rappelloient une idée trop chère, fe rap- 
procha de plus en plus de fon époufe aélûelle , 6c 
la reconnoifliuice lui tint lieu d'amour. 

Le Roi ne pouvant fe difpenfer de déroger cette 
fois à la loi qu'il s'étoit impofée de ne plus fe 
montrer aux Parifiens , vint avTC la Reine , ?-.î. le 
Dauphin & toute la Famille Royale à Notre- 
Dame, pour y rendre à Dieu de folemnelles ac- 
tions de grâces du rétablilfement de la fanté de 
l'héritier préfomptif du trône, & ils affilièrent au 
Te Deum qu'on y chanta. 

A fépoque de la maladie & de la convalefcen- 
ce de M. le Dauphin , le Marquis de Paulmy vifi- 
toit les places des provinces méridionales de Fran- 
ce , ainfi que les troupes , comme adjoint au mi- 
niftere de la guerre. Il continuoit cette opératiori 
importante , commencée en Flandres , par fon on- 
cle, à la paix. Il étoit queftion d'ordonner les 
réparations & augmentations des villes frontières 
dont elles étoient fufceptibles. Une émulation 
louable excitoit les IMiniftres, car celui de la Ma- 
rine étoit allé aufîî s'inftruîre à Dieppe & aux 
autres ports de la Manche. M. de Paulmy rendis 
A3 



6 Vie Privée 

■[■iiiiM compte au Roi à fon retour qu€ les peuples 
17 5 4' ^vo^^"'^ partout , où il avoit pafle , témoigné l'inté- 
rêt le plus vif à ce double événement & par fa 
douleur & par fa joie ; mais qu'il avoit été furtout 
édifié des Proteftans de ces cantons qui, tandis 
qu'ott les noirciflbit , en fuppofant qu'ils avoient 
cu„durant la guerre le delTein de fe révolter, & 
qu'on les croyoit encore mal intentionnés,- étoient 
aflemblés dans leurs temples, où ils imploroient 
ie ciel pour la confervation de M. le Dauphin. 

Ce Prince étoit alors peu confidéré de la nation. 
Pendant fon enfance on ne parloit que de fon 
efprit. Après fon éducation , & furtout depuis fon 
fécond mariage , il parut nul : on eflimoit fa con- 
duite & {^Qs mœurs; encore le regardoît-on comme 
un cagot, qui palfoit une partie de la journée à 
chanter au lutrin, qui fe fcandalifoît de voir une 
gorge découverte (*) , & j à l'exemple de Tar" 
tujfc , exigeoit qu'un mouchoir pudique lui déro- 
bât ce fpectacle fcandaleux. On en rapportoit mil- 
le petitelîes, mille puérilités. Cependant,, dm'ang- 
fa maladie, les François- uniquement infpîrés par 
cet attachement aveugle au fang de leurs maîtres, 
tels qu'ils foient,. qui les caraétérife ,. ne vircu: 
dans le Dauphin que l'efpoir du royaume, & fî* 
rent éclater à fon retour à la vie les plus vifs 
tranfports. Entre les Princes, le Duc d'Orléans, 
qi:i pouvoît le plus gagner à la morx du Dauphin,, 
eut la politique de fignaler fa joie par les plus, 
belles fétcs; & la favorite, qui favoit combien 
elle en étoit hràe, & le déteUoit de toute fon. 



(*) Voyez \x Lettre XXVI de la premiers paiiie ^%y 



n E L o D I s X V. 7 

s^e, aîfc(5ta de marquer fon zèle par une nouvelle — i 
fête allégorique au fujet de cet heureux événe- 1754. 
ment. Elle en fit part au Roi avant l'exécution, 
comnie d'un elfort de fon génie. La fcene, oui 
eut encore lieu au château de Belle -vue, repré- 
fcntoit différentes cavernes , environnées d'une 
pièce d'eau, au milieu de laquelle fe voyoit un 
Dauphin lumineux. Quantité de montres, vomif- 
fant feu & flamme, venoient pour l'attaquer; mm 
Apollon defcendoit fur un nuage de fOlympe? 
Aionc tous les Dieux prenoient part à ce fpedacle , 
frappoit ces monftres de fa foudre; après quoi des 
feux d'artifice achevoient de les exterminer. Dans 
ce moment , à cette décoration luccédoit le pa- 
lais du foleil, tout refplendilTant de lumière, où 
le Dauphin reparoiflbit dans fon premier éclat par 
le moyen d'une illumination rapide. Le Monarque 
étoit trop engoué de fa maîtrefie pour ne pas lui 
applaudir : les fades courtifans , admis à la fête , la 
i;rouverent délicieufe, &, rendus à Paris, con* 
vinrent qu'il n'y avoit pas d'idée plus triviale , plus 
platte & plus ridicule. 

Le fingulier, c'eft que le héros, fujet de la' 
fôte, n'en fut pas, ni même perfonne de la famiK 
le royale. II y avoit une fcifiion établie entre cel- 
ce-ci & la iMîirquife. Le cadeau, du refle, auroit- 
îl été cent fois meilleur, n'eut pas fait revenir fur 
fon compte M. le Dauphin. Ce Prince avoit reçu 
peu avant fa petite vérole une mortification qu'il 
n'avoit pas oubliée* Le Sr. Silveflre , fon maîtrg 
de delîîn , ayant brigué la place de garde des deC- 
fms du cabinet du Roi, vacante par la mort de 
Coypel, & le Sr. Cochin fils, le complaifant dn 
Marq^uis de Vandieres, ayant eu la préférence, 
A4. 



8 ViePrivûe 

— ■ le premier, avec ce ton d'aigreur d'un amonr-pro- 
'^T54* P^^ piqué, encore plus chatouilleux, s'il eft pos- 
fible, chez les artiftes que chez les gens de let- 
tres, écrivit à ce chef une lettre très -indécente 
pour lui reprocher fon choix. Celui-ci , furieux , 
fut porter cette Lettre à fa fœur, qui la montra 
au Roi , & S. M. fit mettre le Sr. Silveflre au Fort- 
î'Evêque. Il eut befoin de toute la proteélion 
de fon auguHe élevé pour fe tirer de cette mau- 
vaife affaire. 

Louis XV dédommageoit la Marquife de Pom- 

^padour des mépris de fon fils par de nouveaux 

bienfaits. Afin de lui témoigner fa fatisfaiftion de 

la fête dont nous venons de parler , il lui accorda 

18 oaob. le tabouret & les honneurs de DuchefTe. On juge 

1752. combien M. le Dauphin fut outré , lui qui , lorf- 

qu'elle lui avoit été préfentée la première fois, eu 

donnant à cette beauté l'accolade de cérémonie , 

par un gefte de dégoût outrageant (*) , qu'elle ne 

pouvoit appercevoir , mais remarqué de tous les 

fpeélateurs , avoit exprimé énergiquement combien 

cette cérémonie lui déplaifoit; ce qui lui avoit 

mérité , pour quelque tems , d'être exilé de la pré- 

fence du Roi. 

Les Princes du fang étoient plus dociles, c'eil- 
à-dire plus rampans ; ils obtenoient des grâces par 
fon canal ; ils fe tenoient debout devant elle : le 
feul Prince de Conti n avoit jamais voulu fe pros- 
terner aux pieds de l'idole ; il favoit même traitée 
avec hauteur, ou plutôt lui avoit appris ce qu'el- 
le 



(*) On prétend que M. le Dauphin tiroit la langue en 

reaibiallanc. 



deLouîsXV. 9 

le lui devoit. Un jour qu'elle le laiflbit en pollure mamm 
de fuppliant, il s'aflîed fur fon lit & lui dit: Ma- 1754- 
dame , voilà un eoucher excellent. On fe doute 
combien elle fut humiliée du propos & de Tac- 
tion, combien cela déplut au Roi. Déjà il n'ai- 
moit pas le Prince, qui avoit fait une fi bonne 
leçon à fa Maîtrefle; mais depuis ce tems il le 
détefta , & celui-ci ne reparut à Verfailles qu'aux 
cérémonies d'éclat & de bienféance. 

Le Prince de Cendé, quoique très-jeune, déjà 
dévoré d'ambition & avide des grâces & de la fa« 
veur, fut celui qui fuivit plus fervilement les vo- 
lontés de la Marquife. Il prit de fes mains Mlle, 
de Soubife, la fille du Prince de ce nom, ami de 
fon maître , & conféquemment le plus bas des 
eourtifans de la maîtreiïe. Ce mariage répugnoit 
aux autres Princes du Sang. Aifemblés dans le Maî 
cabinet du Roi pour figner le contrat de mariage, ^^^-* 
où le beau-pere avoit pris la qualité de trèi-haut 
<i? très- put fant Prince^ ils refuferent , parce 
qu'ils ne pouvoient approuver par leur fignatiire 
une qualité inhérente à eux feuls par le droit de 
leur nailTance. Ils deaianderent à S.. M.', fi elle- 
leur ordonnoit de le faire qu'elle leur permît de 
protefter avant; ce qui fut convenu. Ils eurent 
en même tems trois mois pour produire les titres- 
de leur prétention exclufive. 

La maifon de Rohan avoit déjà une querelle de 
ce genre contre la Noblelfe , dont voici l'origine- 
curieufe» Un abbé d'Aubenton , auteur de Lettres 
en faveur du Clergé dans fon aifaire au fui et du 
Vingtième , ci-devant Do(5leur de M. le Cardinal 
de Soubife , mécontent de cette maifon qui , à 
jfoa gré, ne l'avoi; pas fuffifamraent appuyé defoEi 
A 5 



icf T ï K Privée 

esemn crédit pour le maintenir dans une priKcipalit^' à»? 
i-cA, collège de Maître -Gervnîs à Paris, dont ou Ta»- 
voic dL'poiiilIé, voulut s'm veng'^x» 

Le jour que le Prince P^enî ikiiolt Cn luppllriue 
en Sorb(.>nne , îi s'y trîinfporîa pour dcniamlcr au 
Doyen de lui.repréfenter le titre en rertii duqiict 
on ftccordoit à la maifon de Rohan la dilliîictioiî^ 
de routenir fes thefes les mains gantées & le bon- 
net fur la tête. Le Doyen, n'ayant pas voulu le- 
fatisfaire fur ce point , il alla trouver* M. le Mar- 
quis de Beaufremont, .& l'échaulFa afTez pour le 
porter à fair^ï fignifter au Doyen une oppolkion ,, 
tant en fon nom qu'en celui de la NobleiTe , à ce 
qu'il ne fût accordé à ceux de la maifon de Rohaiî' 
aucun privilège, proteflant de fe pourvoir, &c.- 
L'huifîîer n'ofa faire fa (ignification qu'à la fm de- 
Facle du Prince René; mais comme on n'en tin^ 
pas grand compte, M. de Beaufremont préfenta,. 
ÏQ S Décembre 1752, fa requête au Parlement,, 
où prenant fait & caufe pour la Noblelfe, que- 
fou ayeul préfidoit aux derniers Eiats , il deman- 
da permiffion d'affigner le Doyen de Sorbonne , àî 
l'effet d'exhiber le titre fur lequel étoit fondé le 
prétendu privilège de la maifon de Rohan & jus- 
qu'à ce, qu'il fût fait défenfes à tous les Docteurs,- 
Licenciés & autres Suppôts de la faculté de théo- 
logie, de permettre à ceux de ladite maifon de 
s'arroger aucuns droits ni prérogatives au préju- 
dice de la NoblefTe. 

La cour lui promit d'afïïgner 5: le Roi ayant 
évoqué à lui cette conteftation , prononça fur le 
tout. En même tems, il maintint la maifon de Ro=^ 
han , ainfi que la maifon de Bouillon, dans la pof- 
fdGon où elles étoient de prendra îe titre de uèi^ 



D i: L u î s X V. I î 

liante très-excellent Prince, & nnnulla la pro ■■m mi 
tcdatioii des Princes du Sang: mais ceux-ci ayant i-^^j^. 
priienté requête au lloi contre fa décifion, S. M. 
ne voulant ajliiger Madame de Pompadour, qui y 
prenoit le plus vif intérêt , & n'ofant en même 
tems prononcer affirmativement, prit fa tournure 
ordinaire & leur écrivit la lettre fuivante: 

„ Je ne veux ni juger ni faire juger fi Meilleurs 
,, de Rohan font Princes ou non, mais je veux 
„ que toutes cbofes foient remifes dans fétat où 
,, elles étoient avant le mariage de M. ie Prince 
,, de Condé avec Mlle, de Soubife , fans que les 
,, fignatures du contrat puifient faire tort aux 
„ droits & prétentions d'un chacun , ni les fa- 
,. vorifer. " 

Dans le fait c'étoit donner gain de caufe aux 
Princes étrangers. On conçoit que de pareilles 
queilions, bien loin de s'éclaircir avec le teras , 
ne peuvent que s'embrouiller davantage ; maïs- 
Louis XV vouloit vivre en repos & ne fâcher" 
perfonne. 

Madame de Pompadour étoit du même fyftéme' 
dans cette occafion ; elle aimoit les uns & défirok^ 
ménager les autres. Elle fut fiattée d'avoir été en^ 
quelque forte médiatrice entre ces grands perfon- 
liages, & fon amour-propre s'en exalta. 

Depuis qu'elle avoit le rang de DuchefTej elle' 
avoic pris un vol plus haut, & pour fe loger con- 
venablement elle avoit confacré environ 600,00© ' 
îi^Tes à Tacquifiiion de Thôtel d'Evreux; un Che- 
valier de v^^aint- Louis lui fervoit d'écuyer; une' 
fille de condition , de première femme -de -cham» 
bre. Elle avoit pris pour intendant un procureur' 
auGhàcelet, nommé Colin, qu'elle fitâuOi décô- 
A4 



12 V I E P R l'V É E 

■^a^ rer de la croix par une charge dans TOrdre. 
1754. Sa vanité , afin de rapprocher d'elle davantage fou 
frère, à mefureque S. M. la combloit de dignités, 
auroit bien défiré le faire dès-lors cordon-bleu : le 
Monarque, qui n'avoit rien à lui refiifer, y étoit 
aflez difpofé ; mais un Seigneur qu'il confulta, 
n'ayant répondu à fon maître que par un perfifla- 
ge, en difant que le poiffon 71^ étoit pas ajfez gros 
pour être V2is au bleu , Louis XV , qui étoit 
plein de raifon , en comprit le fens exquis & n'y 
fongea plus que quelques années après , où le 
Marquis de Vandieres ayant reçu fa féconde méta- 
morphofe, & devenu Marquis de Marigny, fut 
pourvu de la charge de Secrétaire de l'Ordre, qui 
n'exige point de preuves. Pour le préparer à cet- 
te dignité, dans les lettres d'éredion de ce Mar- 
quifat en fa faveur , le Roi avoit déclaré qu'il en- 
tendoit que cet homme nouveau jouît des hon- 
neurs attachés à la haute Hoblelfe & aux gens de 
qualité , & il fut préfenté à la cour fous fon 
m Odob, dernier titre. 

Mais l'objet fur lequel la favorite raffemblort 
toutes fes complaifances , c'etoit fa fille unique, 
appellée Mademoifelle ou Madame Alexandrine, 
& afl]mulée ainfi aux filles de la plus haute quali- 
té & même de Souverains. Elle étoit charmante ; 
elle avoit toutes les grâces de fa raere ; elle étoit 
au couvent de l'Afifomption , où l'on félevoit 
avec le train d'une Princefle. Elle commençoit à 
entrer dans l'âge d'être mariée. Madame de Pom« 
padour jetta les yeux fur le Duc de Fronfac , le 
fils du Maréchal de Richelieu. Elle devoit s'at- 
tendre ft d'autant moins de réfiftance, que le père 
lui faifoU ia cour la plus aflidue, écoit combla 



D E L u I s XV. 13 

des bontés du Roi, & avoit toujours montré la —— » 
plus grande foumiilion aux goûts , aux caprices , 1754. 
aux Tantaifies de fon maître. Nagueres il venoit 
de lutter contre le Duc de la Valiere d'aflervifle- 
ment en quelque forte à la Marquife, à l'occafion 
des petits fpeétacles qui fe donnoient chez elle. 
C'étoit le dernier qui y préfidoit & comme hom- 
me de lettres, & comme favori du Roi, .& com- 
me très-humble ferviteur de fa maîtrelTe. Le Duc 
de Richelieu, en fa qualité de gentilhomme de 
la chambre, revendiqua cet honneur, que d'au- 
tres auroient jugé indigne de leur place, & obtint 
la préférence. D'ailleurs les Vignerot n'étoient pas 
d'une extraélion alTez ancienne & affez reconnue 
pour être fort difficiles. Elle favoit le propos 
qu'avoir tenu à ce Seigneur fuccédant au Duc de 
Rochechouart , un courtifan çaullique : je vous 
félicite, Monfieur le Duc; enfin vom voilà donc 
Gentilhomme ! Propos qui, fous l'air d'un com- 
pliment fur fa nouvelle charge & à la faveur d'un 
jeu de mots , l'outrageoit cruellement fur fa naif- 
fance. Le Duc de Richelieu n'étant point encore , 
affez vil pour fe trouver flatté de la propofition , 
mais trop attaché aux grâces pour y renoncer par 
un refus abfolu, imagina de l'éluder adroitement, 
en répondant qu'il étoit très-fenfible au choix de 
Madame de Pompadour, & le recevoit avec re- 
connoilfance ; mais que fon fils avoit fhonneur 
d'appartenir aux Princes de la maifon de Lorraine 
par fa mère ; qu'il ne pouvoic en difpofer fans leiir 
agrément; qu'il alloit le demander avec empreffe- 
ment,fi elle perfiftoit dans cette réfolution. Mada- 
me de Pompadour fentit le fm de cette tournure; 
«lie craignit le ridicule qui réjailliroit fur eUe fi fa 
■ A/ 



S754» 



14 ¥ I E P R I V É g 

prétendon étoit publiqxit», & la honte qu'elle re* 
caeillc^roit d'un refus. Elle aima mieux diiiîauiler^ 
teinporifer, négocier. C'eft ce q le défiroir. le Ma- 
réchal, dans l*efpoir que le bénéfice du tems lui 
procureroit quelque moyen de. fortlr d'embarras» 
II fut ali'ez heureux pour s'en tirer par le plus fur. 
Mile. Alexandrine mourut quelque teuis après. Sa 
mère en fut dans une iriflefTe profonde, & les 
mariages de Mesdemoifelies de Baschy & de Gui- 
try , fes parentes , qui dévoient fe faire avec beau- 
coup d'éclat à Belle-vue , en furent fufpendus & 
fe conclurent fans cérémonie. On fit une épitaphe 
à la jeune perfonne, commençant de cette façon 
remarquable: 

Cf gît Jeanne ' Alexandrine y fille de JMefpre 
Jofeph Le Normant , ^ de Jeanne Poifon , Blxir-» 
quife de Fonîpadour ^ Dame de Crecj^ &c. &c. 

Quelques mois après, le corps de cet enfant 
précieux fut transféré en grande pompe , de l'Af- 
fomption à une des chapelles que Mrs. de Gréqui 
avoient aux Capucines, achetée par fa mère pour 
la fépukure de fa famille, & où elle fe propofoit 
de lui faire élever un fuperbe maufolée. 

Une autre mort arrivée peu après celle-ci , qui , 
fuivant les fentimens de la nature , n'auroit dû 
qu'augmenter la douleur de Madame de Pompa- 
dour, au contraire fallégea en la débarraifant du 
fardeau le plus Infupportable. Elle perdit le Sr, 
PoiiTon, fon père. Ce perfonn âge, fans éduca- 
tion, fans mœurs, fans décence, fans aucun ref- 
peâ: humain , étoit pour elle un tourment , une 
fource perpétuelle d'humiiiationSo Elle n'ofoît ni 
îe rapprocher d'elle , parce qu'il n'étoit pas pré- 
rentable , & qu'il n'étoit pas fufceptible à'éttQ &L 



D 2 L I S X V. 1 5 

nen cl-'or^iilc, ni Ten ^!oi-^ncr, parce qu'il îui re- mmm 

pus'îo'îc ^e D.îi'e ^-nfermcr rauteur de les jours; t^cA» 

c;.i'ii nvcic d'anteir?- d>i nerf; qu'une ijniplc lettre 

éd cachet ne l'nn/o";. p:î5 contenn;, îk qu'elle cou* 

T<;ic rir.nie , r?.r um plus- grtnd éclat, de isivclsr 

dav?.nr?.ge ik Hirpitude, îï-a fille avoit dono pris le- 

pp.rà de fornici* les yenx Ibr Topprobre qii'^ ver* 

îbic fur elle,, de fe rendre iiilcntible à Ces écarts^ 

(1^ a rtS'grolTîcretdj. Elle crsignoit de lui rcinfcr 

a'.icuna gnce; elle le careîToîc de fcn mieux. Doâ^ 

qu'il pnroifibît , il avoit fes entrées libre?^ Uîi 

jour un valet de fa- chambre nouveau, qui ne le 

connoillbit pas , peu prévenu par fon extérieur 

Ig.ioble' & fon accoutrement burlcfque , faifant 

diiUculté de l'introduire: maraud^ lui cria-t-iU. 

apprettds que je fuis le père de la Putain du Roit 

Il ne raénageoit pas davantage fon fils, qu'il re- 

gardoit comme un polilTon , comme ^-^ pauvre 

fuiet , dont il aurait bien de la peine à faire 

t^uelque chofe: c'eft la manière dont il s'expri- 

moit. \^'à jour étant à table avec grand nombre 

àe Matadors de la finance, après i-n di-ier fplen- 

iide, la tête échauffée de vin , il fe mit à éclater 

comme un fol: „ favez- vous,*" dit- il enfuite, 

„ I^.îeiTIeurs, ce qui me fait rire? C'eiT: de nous- 

„ voir tous ici avec le train &. \% magnificence qui 

3, nous entourent. \}\\ étrarger qui furviendroic 

„ nous prcndroit pour une afTemblée de Princes. 

Et vous, Monfîeur de IMontmartel, vous êtes 

iils d'un cabaretier ; vcjs, Monfîeur de Sava- 

j, iette, fils d'un vinaigrier; toi,. Bouret, fils d'un 

„ îaquni.^, ... Moi, qui l'ignore?" En s'exécu- 

Cxmt Ttir;fi Uiî'iuéme, il crut avoir le droit de dir© 

àK% chofes -encore plus ûéf^igrcabkj aux autres 



5> 



» 



J754' 



1 6 Vie Privée 

I convives ; & fa revue faite , il fe trouva que dis 
tous, non -feulement aucun n'étoit même d'une 
famille bourgeoife, mais que beaucoup dévoient 
leur fortune aux moyens les plus illicites & les 
plus infâmes. 

Quelques courtifans ont prétendu que ce qui 
rendit à Madame de Pompadour la perte de fa 
fille plus amere encore, ce fut de fe voir fruftrée 
de l'efppir que celle - ci remplaceroit fa mère au^ 
près du Roi. Elle favoit que l'incefte n'effrayoit 
point ce Monarque , & même fembloit un aiguil- 
lon de volupté pour lui. En proie à une incom- 
modité dégoûtante, qui avoit obligé fon amant 
de fe fevrer de fa couche , ce n'auroit été qu'un 
foible malheur pour fon ambition , fi elle eut pu 
fe furvivre ainfi à elle-même à la cour. Heureufe- 
ment ce fecours ne lui, étoit pas nécefîaire ; elle 
avoit pris un tel afcendant fur Louis XV, qu'il 
n'en fut pas moins fon efclave. Sa pofitibn exi- 
geoit, il efl: vrai, non - feulement une vigilance 
foutenue, mais une abjeetion méprifable. Il fal- 
loit qu'elle écartât fans relâche des petits foupers 
^u Roi , toutes les femmes de qualité faifant fur 
lui une vive fenfation, & les fit même quelquefois 
punir par l'exil du crime de vouloir trop plaire: 
il falloit que, devenue furintendante de fes plai- 
firs ,elle fit continuellement recruter dans le royau- 
me des beautés neuves & inconnues, propres à 
renouveller le ferrail , qu'elle gouvernoit à fon 
375-, gré. Telle fut l'origine du Parc-au-Cerf, goufire 
de l'innocence & de l'ingénuïté , où venoit s'en- 
gloutir la foule des viétimes , qui , rendues enfuits 
à la fociété , y rapportoient la corruption , le 
goût de la débauche & tous les vices dont qVlq9- 



DE Louis XV. \y 

$'iufe<5loient néceiïairement dans le commerce des ■■«'■"S 
infâmes agens d'un pareil lieu. . 17 54* 

Indépendamment du tort qu'a fart aux mœurs 
cette abominable inflitution , il efl: effrayant de 
calculer Tarant immenfe qu'elle a coûté à l'Etat. 
En effet, qui pourroit additionner les frais de cet* 
te chaîne d'entremetteurs de toute efpece en chef 
& en fous-ordre, s'agitant pour découvrir. & aller 
relancer jufqu'aux extrémités du royaume les ob- 
jets de leurs recherches , pour les amener à leur 
deftination, les décroffer, les habiller, les parfu- 
mer , leur procurer tous les moyens de féduftion 
que fart peut ajouter? Qu'on y joigne les fom- 
mes accordées à celles qui , n'ayant pas le bon- 
heur d'éveiller les fens engourdis du Sultan, ne 
dévoient pas m,oins être dédommagées de leur fer- 
vitude, de leur dilcrécion & furtout de fes mé- 
pris ; les récompenfes àt\Qs aux Nymphes plus for- 
tunées, ayant reçii quelques inflans le Monarque 
dans leurs bras , & fait circuler le feu de famour 
dans fes veines; enfin les engagemens facrés en» 
vers les Sultanes portant dans leurs flancs le fruit 
précieux de leur fécondité ; & l'on jugera qu'il 
n'en eit aucune, fune portant l'autre, qui n'ait 
été une charge d'un million au moins pour le fifc 
public. Qu'il en ait paffé feulement deux par fe- 
maîne, c'eil: - à - dire mille en dix ans, par cette 
étrange pifcine , & l'on trouvera un capital d'un 
milliard. Nous ne comprenons point dans ce total 
l'entretien de tous les enfans provenus de ces ac- 
couplemens clandeftins. Enfin , tant de dépenfes 
n'étoient prifes en rien fur celles de la Fa- 
vorite. On peut donc regarder le Parc -au -Cerf 
comme ime des fources principales de la dépréda- 



iB V I E P R î V É E 

je— Ml don des finances. C'efl: ainfi que commencerenî 
1754. à devenir exorbîtans d'année en année les acquits 
du comptant (*) , au point que dans des Remon- 
trances, le Parlement de Paris reprocha au Roi 
€|ue ces acquits, qui fous Louis ^IV n'avoient 
jamais monté à plus de dix millions, paiFoient 
alors cent millions. 

La Marquife , car c' efl ainfi qu'on la défignolt 
à la cour par excellence , incapable déformais 
d'enivrer les fens de fon amant par fes charmes , 
fut obligée de redoubler d'elïbrts pour captiver 
fon efprit, pour le fubjuguer & fe rendre nécef- 
faire au point qu'il ne pût plus s'en paifer. L'adu- 
lation, ce moyen fi infaillible auprès de tous les 
hommes, fut un de ceux qu'elle mit principale- 
ment en ufage. Cette adulation ne confiftoit pas 
fimplement dans l'art commun aux plus .groiïiers 
courtifans de rendre le Monarque fatisfait de Iun 
même, en l'exaltant fur fès quîriités phyfiques oii 
morales ^- f^»- fe^ adions , ^t^ volontés , fei dif- 
cours , ou même dans celui plus rafiné d'imaginer 
tout ce qui peut bi plaire, mais dans une recher- 
che pénible & affidue pour écarter de Louis XV 
les foins , les foucis , les inquiétudes du gouYcr- 
nement, pour lui faire goûter fur le trône cette 
vie oifive & privée après laquelle il foupirolt. 
Quel tourment ! & qu'elle achetoit cher fa gran- 
deur apparente i Au relie, l'ambitieux a des jouif- 

(*) Par acquits du comptant ^ on entend des fommcs 
délivrées au trtffor-royal fur la fiinple fignaiiure du Roi « 
fans qu*;l foie fait mention de l'objet de leur deftination. 
Le garde du fîfc public n'a pas befoin d'autre juflificmon 
à la chambre d^s comptes pour que ces dépenfes Uli 
fcient allô u lies. 



DE Louis XV. 19 

fiîieei, dont le philofophe ne peut calculer la dou- tmÊÊom 
ceur. Telle fut celle que IMadame de PoiTipadour i^tj^ 
éprouva en recevant une lettre de la DucbelTe de 
Chàtillon, oui la prioit de faire comioître au Roi 
les regrets de fou mari d'avoir eu le nialheur de 
déplaire à S. INI. & de mourir dans fa dif^racc. 
Voir à fes genoux le gouverneur de l'héritier pré- 
fomptiF du trône, préfumant plus de fou crédic 
que de celui de fo# augude pupille, c'étoît ua 
triomphe délicieux qu'elle remportoit, non -feule- 
ment fur la créature du Dauphin , mais ^ur le maî- 
tre, qui, en la détenant, rendoit, par fon aveu 
tacite, indirectement hommage à fon crédit & à fa 
bienfaifance ; car il étoit à pré fumer que cette dé- 
mai'cke ne s'ctoit pas faite (ans la participation du p- 
Prince, dont on eonnoiffcit rattachemcnr confiant 
au Duc. Elle répondit, de la part du Roi, que 
S. M. étoit très -touchée de la trifle fituation du 
malade; qu'elle étoit perfuadéç qu'il n'avoît eu 
iiicuns ni^niy^Ife intention dans ce qui lui avoi^ 
déplu ; qu'elle lui rendoit Ces bonnes grâces , 6g 
qu'elle dcHroit fort qu'il fût biencôt en état de 
venir à la cour, où elle fcroit très-aife de 
îe revoir. 

Quand un courtif^n ruillere, coBime le Duc de 
Ghàtillon, a recours à ime protection aufîî humi- 
liante, on fe doute bien qu'il cfi fans reflource. II 15 F^ 
mourut peu de jours après la rcponfe ; mais fa fa- 
mille en recueillit le fruit par pliuieurs grâces. 

Ces confciations paiïageres étoient bien rares 
malheureuremcnt ^ ne pouvoient la dédommager 
du fardeau du Roi , accablé d'affaires au dedans 
& au- dehors , occupé dans l'intérieur des fonc» 
lions importantes de fubvcnir aux réclamations dc5- 



2«> VïePrivée 

a— Etats , à celles des Proteftans ; ennuyé des tracaf- 
ï 7 5 4. ferles faftidieufes & toujours renaiflantes entre le 
Clergé de fon royaume , entre les Jurisdiétions 
eccléfiaftiques & civiles , & en même temps trom- 
pé par des négociations infidieufes ; forcé d'éton- 
ner fes ennemis par fes préparatifs de guerre, par 
le rétabliifement ftibit de fa marine; de furprendre 
l'Europe par les reflburces inattendues de fa poli- 
liquc, & de préparer & {tocurcr dans le com- 
mencement à fes armes de brillans fuccès dans 
toutes les parties du monde; puis, accablé de re- 
vers continus , de recevoir la paix la plus funefte 
& la plus honteufe. 

Il n'efl: pas po/ïîble de détailler dans cette rapi- 
de efquifTe du règne de Louis XV, les troubles 
qui agitèrent les Etats de Bretagne en 1752, Etats 
les plus longs & les plus défaflreux qu'on. eût en- 
core vus. Les ledleurs , avides de c«t hiftorique 
curieux , minutieux , mais intérefiant , le trouve- 
ront dans un Journal manufcrit, pris fur les pièces 
originales (*). Nous nous contesterons d'obferver 
que la continuation du Vingtième , malgré la paix 9 
fut le principe de la fermentation entretenue de- 
puis cette époque, quelquefois alToupie, puis fe 
réveillant avec fureur , & caufant tous les mal- 
heurs de cette province. Les trois Ordres jetterent 
les plus grands cris, pour obtenir du moins l'abon- 
nement, & ce fut fans fuccès. La cour intimida 
bientôt le Clergé & le Tiers, fous prétexte qu'il 
ne leur convenoit point de fe roidir contre la vo- 
lonté du Roi, clairement manifeftée, ou plutôt 

(*) Voyez à la fin du volume , les Pièces pour fervîr à 
cette Bijïoire, N**. I. 



I) E L o u I s XV. 21 

elle corrompit ces corps , de leur nature & par —a 
leur petit nombre toujours plus fufcepdbles de 1754. 
fédudion. Mais la Noblefle, trop nombreufe, trop 
altiere, trop attachée à cette liberté de fuffrages , 
qu'elle regarde comme fon plus précieux & plus 
cher attribut, montra plus de fermeté, à mefure 
de la défeélion de^ deux autres Ordres. Le Duc 
de Chaulnes , qui tenoit les E;ats , prévoyant le 
tort que lui feroit à Verfailles une tenue àuiïî fcan- 
daleufe, & piqué perfonnellenrient , provoqua des 
châtimens contre certains membres qu'il peignit 
comme les promoteurs de la divifion & de la ré- 
fiftance. Neuf gentilshommes furent exilés , & 
même la femme d'un (Madame de Pyré) & cinq 
furent renfermés dans des châteaux. Pour donner 
enfuite quelque Patisfaftion à la Bretagne, on en re- 
tira l'Intendant & le Commandant. M. le Bret, 
Avocat-général au Parlement de Paris, fu<:céda à 
M., de Viarmes , & le Duc d'Aiguillon au Duc de 
Chaulnes. On fut furpris, fans doute, de voir 
arriver -là ce Seigneur, neveu de la Comteïïe de 
IMaurepas ; mais fon ambition . l'avoit alToupli, 
D'ailleurs il tènoit encore plus par fon nom au 
Duc de Richelieu. Il commença dés-Iors une car- 
rière brillante, mais périlleufe. Nous ne parlerons 
en ce moment que de fon début , qui fut heureux. 
Madame de Porapadour avoit à cœur de perfuader 
au Roi , intimidé du moindre trouble , que la pro- 
vince de Bretagne étoit abfolument tranquille, & 
pour lui en donner une preuve authentique, le 
Commandant nouveau fit faire par les premiers 
Etats qu'il prcfiJa, la cérémonie de la dédicaceioNov; 
du magnifique monument de bronze qu'ils avoient 
décerné au Roi en 1744, en mémoire de fa con- 



22 Vie Privée 

valcfcence & de Tes vî^oires: il confiée cïî trois 
175 4» figures pôdeflres de la main du Sr. le Moine, fa- 
ine iix fculpteiir. La première repréfente le Roi 
habillé à la romaine , le bâton de commandement 
à la main , & porté fur un piedeflal ; la féconde , 
la Djéeîïe de la fanté, facrifiant fur fon autel, & 
latroilieme, la province de Bretagne à genoux, 
montrant aux peuples l'objet de fa joie. 

S. M. fut fi comblée, qu'elle chargea l'Evêque 
de Rennes d'en témoigner de fa part fa fatisfadion 
aux Etats, & en conféquence elle leur accorda 
îa nomination des deux prcmieres Abbayes qui 
viendroîent à vaquer , deux Compagnies de cava- 
lerie & des Lettres de noblefle pour deux perfon- 
nes qu'ils choifiroîent. Les trois Ordres participè- 
rent aînfi à fes bienfaits. Le Commandant en ac- 
quit un grand crédit , mais il avoit moins pacifié 
les chofes que prévenu les démarches violente?, 
C'étoit beaucoup : le fydéme de la cour commen- 
çoit à être de n'en avoir aucun fuivi , de ne rien 
prévoir de loin , de vivre pour le moment , & de 
gagner du tems. On avoit obtenu que le Vingtiè- 
me continueroit à fe lever , comme par le paffé , 
fur la foi du feul enrégidrement. C'étoit tout ce 
que défiroit alors M. de Sechelles Contrôleur-gé- 
néral , qui avoit adopté les principes de fon pré- 
déceiTeur, & vouloit connoître le produit réel de 
l'impôt avant de procéder à un abonnement. II 
s'embarralfa peu , en ne redreffant point les abus, 
dont fe plaignoient les Etats , en ne réparant pas 
les infractions à leurs privilèges , de laifTer fub- 
lîller un germe de difcorde , qui devoit éclater 
avec d'autant plus de violence qu'il cardoit davan- 
cage à fe développer. 



D E L o u I s X V. ^ 23 

Le Maréchal de Richelieu qui tenoit les Etats m— f 
de Languedoc, déjà très»entamés dans leurs privi- i754^ 
leges, avoit merveilleiifement fervi le Miniflere, 
& en failant enrégiflrer à ceux de 1752 un Arrés 
du confeil qui les confirmoit avec emphafe, étoic 
parvenu à les anéantir tout-à-fait j enforte qu'ils ne 
devinrent plus qu'un fimple fimulacre , & l'on ju- 
ge aifément qu'ils n'ont pas repris depuis une 
énergie, qui, bien loin de s'accroître, s'alToiblît 
ordinairement avec le tems, & par les empiéte- 
mens de l'autorité , toujours aâive i ufurper , le 
Vingtième s'y levoit fans la moindre difficulté, & 
Ton ne fe fervoit plus, même pour le Don gra- 
tuit, des paroles facramentales des privilèges de 
la province, accordé fans conféquence. En 1754 
le Commandant fut alTez heureux pour terminer 
l'affaire des Proteftans des Cevennes, qui pouvoit 
avoir des fuites fâcheufes. Malgré le compte fa- 
vorable , rendu par le Marquis de Paulmy des 
Religionnaires , il étoit quellion de renouveller 
les Dragonnades. On trouvoit mauvais que ces 
malheureux, dont on ne vouloit point permettre 
l'émigration, ni tolérer le cnlte en France, fe 
plaigniffent qu'on les y privât des droits du ci- 
toyen , qu'ils ne pulTent être légitimement ni époux 
ni pères. Par bonheur il fe trouva l'Évéque de 
Montpellier, ardent Molinifte, mais doué de la 
douceur du caracflere évangélique , qui apporta 
toutes les facilités poflîbles aux arrangemens de la 
cour, où certains Minières commençoient à avoir 
des vues plus faines & plus philorophiques fur 
cette matière. î\Talg-ré les avis fougueux des Evê- 
ques d'Alais & d'Uzès, qui penferent diiTércm- 
aient de leur confrère, on accorda la réhabilita- 



a4 V I E P II I V É E I 

n«nai tion des mariages des Proteftans; on convînt de ' 
fermer les yeux fur leurs affemblées, & que l-es . 
^ * curés attefleroient les mariages comme contrats \ 
civils. Toutes les troupes qui avoient marché , ne \ 
firent aucun aéle d'hoflilité , & tout fe palfa en j 
négociations. i 
Cet accord ne ^ plut point au Clergé , qui n'aime I 
pas les mezzo termine; mais il étoit alors tout-f':! 
occupé des Janféniftes ; il étoit furieux du retour 'i 
du Parlement, & humilié de fon triomphe. La ; 
chance avoit abfolument tourné ; le Roi parut | 
pendant quelque tems décidé à maintenir fa décla- \ 
ration du 2 Septembre , exaltée du parti comme 
un monument de fa fagelfe : il frappa plufieurs ^ 
médailles en l'honneur de ce Monarque, qui dou- \ 
blement adultère dans ce moment même, n'en fut i 
pas moins repréfenté en pacificateur de fonRoyau- i 
me, en protedeur de l'Eglife, en vengeur des i 
Saints Canons & des Loix. Le Duc de Berry, I 
it3 Août. régnant aujourd'hui, étoit né à cette époque , & ! 
par une fmgularité remarquable n'avoit eu pour \ 
témoins à fa naiiTance que le Chancelier ,1e Garde \ 
des fceaux, le Contrôleur-général & M. de Puy- '' 
fi<;ux: aucun Prince n'y avoit affifté, la cour étant j 
à Choifi, & le courîer dépêché au Roi s'étant '\ 
calfé le col pour aller trop vite. Quoi qu'il en , 
foit, on fit figurer dans les gravures cet augufte i 
erabrion ; il fut défigné comme le gage de la paix. - 
La joie de fes ennemis ne fit rien perdre à TAr- ', 
chevêque de Paris de fa fermeté. Il fut encore la '. 
première viaime , & S; M. inll:ruite par le Parle- 
ment d'un refus de facremens fait par ordre de ce \ 
1 Dec. Prélat, l'exila enfin à Conflans. Bientôt l'Evêque i 
de Troyes le fut pour le même fujet à Mery-fur- i 

Sei« i 



DE Louis XV. 25 

Seine, & rArclievêque d'Aix à Larcbefc. On mé- — ■ 
nageoit encore les Princes de l'Eglife; ces puni- 1755* 
lions de S. M. dtoient un moyen de les foudraire ^ J^"^* 
aux pourfuites plus rigoureufes des Magifîrats: 
quant aux fubalterne?, on les abandonna au bras 
feculier. Le Curé de Sainte-Marguerite, ainfi que 15 Janv» 
quelques Prêtres de Saint-Etienne-du-Mont, furent , p. 
décrétés de prife de corps & condamnés à un ban- '^ 
niiïement perpétuel. Si le cours de la juflice avoit 
pu continuer de cette manière , celui des refus de 
facremens auroit bientôt diminué. I\îais les Par- 
lemens s'enhardilTant, la cour ne tarda pas à mol- 
lir & à montrer fon inconféquence ordinaire , dans 
la crainte de ne pouvoir plus rétablir le fyftême 
d'équilibre qu'elle s'étoit formé. 

.Un Arrêt du Parlement de Paris avoit condam- 
né les délibérations du Chapitre d'Orléans au fujet 
d'un refus d'adminiflrer fait au Sr. Cogniou , un 
des Chanoines, & reçu le Procureur -général ap- 
pelant comme d'abus de l'exécution de la bulle 
Uîugenitiis , notamment en ce qii^ aucuns ecclé- ' 
fiaftiques préîendoient lui attribuer le caractère^ 
ou lui donner les ejfets de règle de foi. Un arrêt 
du Confeil redreiïa ces paroles erronnées , en ce 
que fadite bulle étoit décidée règle de PEglife Qf 
de rEtat par plufieurs Déclarations du Roi, Cet 
aveu rendit une nouvelle confiance au Clergé, & 
fa réfidance & Çqs réclamations redoublèrent. La 
Sorbonne ofa refufer l'enrégiflrement d'un Arrêt 
de la Cour, qui enjoignoit à ce corps & au fyur 
die d'être plus attentifs à empêcher qu'il fut fou- 
tenu aucune thefe contraire aux loix, aux maxi- 
mes du royaume & au filence ordonné en dernier 
lieu. Il Fallut mander le Doyen, le Syndic, le 
Toîne III, B 



26 V î E P Rî V É B j 

muMMMm Grand- maître, les ProfefTeurs de Sqrbonne & de ' 

i-rnc. Navarre, & après une réprimande que leur fit le | 

^Premier Préfident au nom du Parlement , le faire ■ 

çnrégiftrer en leur préfence par le Greffier & leur ■ 

défendre de s'afTembler jufqu'à nouvel ordre. 

Ainfi , par une autre inconféquence , les Magiftrats i 

qui s'étoicnt fi fouvent plaints de la contrainte ' 

exercée envers eux en leur ôtant la liberté des dé- ; 

libérations & des fuffrages, qui fi fouvent avoient j 

déclaré illégal tout enrégiftrement fait par violen- j 

ce ou forcé, qui avoient regardé comme oppref- | 

fif & dellruâîf des loix les défenfes qu'il avoit ,; 

leçues de remontrer , de délibérer, de s'aiTem- ; 

bler , vouloient lier par ce coup d'autorité un 

corps qui déclaroit ne dépendre fur ces matières \ 

que de Tes fupcrieurs dans l'ordre hiérarchique , j 

avoir le d oîl de condamner les Parlemens même, ■ 

-^ juger les Juftices dans les points de foi & de ; 

doftrine. La faculté de Théologie protefta ; elle j 

parodia la cour. & prétendit dans l'état de fub- ^ 

verfion , de découragement & de trouble où elle i 

étoit, ne pouvoir continuer (es exercices; elle fe 

pourvut par devant le Roi & préfenta requête ; 

pour obtenir la cafTation de l'Arrêt du Parlement. J 

Le Minidere, .fans prendre trop ouvertement le j 

parti de la faculté , la foutint cependant , & laif- '. 

faut les Magiftrats exercer leur defpotifme jufques ' 

^im certain point, empêcha que les chofes ne fuf- - 

fent pouifées à l'extrême. Les Dodeurs refterent ' 

dans un état pailif, d'anxiété & d'incertitude juf- j 

qu'au coup frappé de nouveau fur leur tyran. j 

,3 Mai. Sur ces entref^n'res fe fit l'ouverture de l'afTem- | 

' blée du Clergé , qui dura cint] mois &: ne termina 

ïk^h E'^s Ç^o^^ pféudée par le Cardinal de îa Ro- 



D E L u 1 s X V. û7 

Chefoucaut. C'étoit pour la féconde fois qu'il «^wm 
remplilToit cett-e fondion. Q aoique refprit du ^ ; 
Corps eût prévalu dans lui lorlqu'il avoir été ques- 1 
lion d'impofer fon Ordre, on s'étoit flatté de le * 
trouver plus conciliant dans les matières de reli- 
gion. En effet , fon génie doux & pacifique con- ; 
tint les factieux dans les féances orageufes où Nos- 'I 
feigneurs fe livroient quelquefois aux propos les 
plus vifs & les plus indécens, même à des cla- < 
meurs fi groflieres que le bruit fe répandit jufques 
dans les provinces les plus éloignées qu'ils s'é- ' 
toient battus (*). î 
Un incident plus heureux fournit bientôt auao Août. i 
Préfident le moyen de fe faire un parti à oppofer ' 
au zèle trop aveugle & trop turbulent des fanati- i 
ques. L'ancien Evêque de Mirepoix , le Théatin ; 
Boyer , venoiE de mourir ; cet homme (i borné j 
qui avoit fuccédé aux Bolfuet & aux Fénelon, 1 
qui avoit eu la feuille des bénéfices après le Car- I 
dinal de Fleuri , & avoit empêché le bien que le \ 
Roi vouloit faire en rendant l'Ordre de Suint- | 
Louis fuG:eptibîe de bénéfices , n'étoit parvenu i 
que par fon attachement aux principes de fon pré- .- i 
déceffeiir: il les avoit pouffes plus loin par l'en» 
treprife des billets de confefiion ; il s'étoit fervi ^ 
de la diftribution des grâces, voie paiffante & in- ' 
faillible, pour remplir l'Eglife de ConlVituans & fa- ^ 
vorifer le fchifme. La cour im^igina de faire for tir \ 
le bien d'où le mal étoit venu: elle fit fuccéder i 
le Cardinal de la Rochefoucaut dans la partie im- ' 
portante du miniitere que le Prélat défunt laifibi: \ 

(*) Voyez un fnrasux écrit întituic': Exam:7t dW Pr^eis 
Se u qui s'eft pci^é à rajfemhlée du CUrgé, 

13 2 j 



ê8 Vie Privée 

wmmm vacp.nte. Ce fut une amorce où vinrent fe prendre 
j_^-^ les afpirans aux bénéfices qui n'avoient pas con- 
tracté d'engagement , ou même ceux moins déli- 
cats ou plus avides , qui payés pour fe rendre fa- 
vorables à la Conllitution , feroient difpofés à 
l'être une féconde fois pour lui devenir contraires. 
En jouant fur le mot , on nomma les profélytes 
que fit ainfi le Cardinal, les Feui/Zans, comme 
on défignoit leurs adverfaires fous le nom deT/iéa^ 
tins , à caufe de leur chef. Ce remède fut plus 
efficace que la Grâce des Janféniftes : il y eut par- 
tage : même dix-fept Prélats opinèrent contre fei- 
ze pour ne rien faire; ce qui laifToit Taflemblée 
dans l'équilibre où le Roi la vouloit , afin d'être 
difpenfé lui-même de prononcer. 

Le réiultat fut d'écrire une lettre circulaire aux 
Archevêques & Evêques du royaume, "dans la- 
quelle l'alTemblée expofoit la diverfité d^s deux 
avis fur le degré de refpeâ: dû à la bulle Unige- 
nitus , fur la notoriété de droit & de fait & fur 
la compétence en matière de facremens. Elle y 
joignit aufîi la copie d'une autre lettre , qu'elle 
adrefToit au Pape pour recevoir fur ces objets ^q% 
inflruftions paternelles, & pour venir à une par- 
faite unanimité. 

Le Pontife confulté étoit Benoît XIV, trop fi- 
vant pour être fort crédule, d'un caraétere gai & 
même goguenard. Il ne mettoit pas à ces querel- 
les autant d'importance que les fanatiques l'au- 
roîent défiré, & quoique fa place l'obligeât de 
garder l'extérieur, il ne pouvoit s'empêcher d'en 
rire avec fes familiers; il trouvoit fingulier qu'un 
Roi de France ne fût pas afifez puiffant pour met- 
tre la paix dans fon royaume. Il difoit, en parlant. 



DE Louis XV. 29 

des troubles qui l'agitoient & de Ton anarchie ; ^^ot» 
èuona machina che anda folal II répondit ambi- 1755. 
gument & fît fa cour à Louis XV en paroilïant 
s'en remettre à fa piété & à fon zele pour la reli- 
gion, & en l'exhortant à donner lui-même une 
déclaration confirraative de fon bref. Il avoit pris 
ce IVIonarque par fon endroit foible en le flattant, 
en montrant un efprit de concorde & de paix. Le 
génie craintif & fuperftitieux de Louis XV le por- 
toit déjà naturellement à favorifer les prêtres qui , 
contens de fa foumiflîon au dogme, ne le tour- 
mentoient pas fur fes pafîîons , qui même lui fai- 
foient entendre que le ciel pardonnoit bien des 
foibleifes aux Princes attachés aux intérêts de l'é- 
4jlife & défenfeurs de la foi. D'ailleurs , beaucoup 
de Prélats , depuis la mort de l'ancien Evéque de 
Rlirepoix, coramençoient à fe rapprocher de la 
favorite & à lui faire leur cour. Elle ne difpofoit 
pas encore des bénéfices; elle n'en trafiquoit pas 
-à bureau ouvert, comme elle fît depuis ; r.i2;s l;i 
Cardinal de la Rochefoucaut étoit trop grand po- 
litique pour n'avoir pas égard à ^^^ recommanda- 
tions, ce dont fe feroit bien donné de garde le 
Théatin Boyer, créante fcrupuleux de bonne foi, 
parce qu'il étoit fimple & ignorant ; d'ailleurs for- 
cé à cette réferve pour ne pas déplaire au Dau- 
phin, fon pupille, quand il ne l'auroit point eue 
•par auftérité de principes. CeO: donc à regret que 
Louis XV avoit laiiTé le Parlement agir contre le 
Clergé; que S. M. avoit févi elle-même contre 
quelques Prélats , & tout récemment venoit de 
faire enlever & conduire avec éclat TEvêque de 
Troyes dans un exil plus rigoureux au fond de 12 Avril 
l'Alface, à l'Abbaye de Mourbach, pour en iin- ^'^^^" 
B3 



30 V i E P R i V é E 

pofer aux autres par cet exemple de févériic. Plus 
x'j; ^C, S. M. en accordoit aux Magillrais, plus ils éten- 
doient leurs recherches & leur vigilance. Elle 
voyoit qu'il n'y avoit aucune compofuion à atten- 
dre de ces perfonnages inflexibles comme la loi. 
Leur roideur lui déplaifoit. En 1755 le Parlement 
de Paris avoit demandé à ne point avoir de vacan- 
ces pour l'expédition des affaires arriérées , & 
ayant obtenu des lettres-patentes à cet effet, s'étoic 
plus occupé de promouvoir Ton autorité que de ju- 
ger les procè-s des particuliers. Quoiqu'il eût perdu 
l'ame du parti Janfénifle en la perfonne de ce fa- 
meux Procureur- général Jo'y de Fleuri, d'une 
érudition vafte, d'une éloquence adroite ik fédui- 
Ihnte , qui pendant quarante ans l'avoit foutenu ; 
quoique Ton fils qui lui fuccédoit, n'eût ni fa tê- 
te , ni fa fineffe , ni Ton adivité , la compagnie 
étoit encore remplie de vieillards attachés à leurs 
préjugés , qui ne pouvoient accorder de trêve aux 
• Molinifles & vouloient faire triompher les Appel- 
i2 Avril, lans. Ils venoient de faire lacérer & brûler par 
l'exécuteur de la haute juftice une inlîruiftion pas- 
torale de l'Evéque de Troyes fur le fchifme. Le 
Prélat s'étoit échauffé au point de publier un man- 
u Juin, tiennent, par lequel il condamnoit l'Arrêt du Par- 
lement, défendoit de le lire & de le garder à pei- 
ne d'excommunication ; ce qui avoit forcé le Roi 
de lui témoigner fon mécontentement & même fou 
indignation. 

Pour pimif la Sorbonne de fa réfifîance , les 
Magifirats, non moins fanatiques dans leur genre, 
réveillèrent une conteftation pendante depuis 1729. 
ïl étoit queflion d'un décret, prir lequel elle avoît 
»loi's. révoqué fon Appel , accepté Ja Conûmmn 



beLouisXV. 51 

& établi un formulaire qui devoi-t être figné par ■ ■■nui^» 
tous les candidat?. Ils prirent le prétexte que ce 1 7 5 è, 
décret de la faculté de théologie étoit contraire au 
maintien de la loi du filence & le déclarèrent après 
' vingt-fix ans nul & de nul effet. Mais la cour 
trouva plus oppofée à fes vues de pacification une 
chicane qui tendoit à relever le parti des Appel- 
lans prefque abattu, & à renouveller & augmen- 
ter les divi fions du Clergé. Arrêt du Conleil en 
conféquence, qui cafle celui du Parlement. 

La nomination d'une fupérieure dans un cou^ 
vent de rcligieufes ayant élevé une nouvelle cou- 
teflation entre le Parlement & l'Archevêque de 
Paris, celui-ci, exilé pour la féconde fois, mais 
que la bonté du Roi avoit fait revenir de l'abbaye 
de Pagny à fa délicieufe maifon de plaifance , n'a- 
voit pas cru que la clémence du Souverain duc 
rallentir fon zèle. Honteux de fe voir donner 
l'exemple par l'Evêque de TroyeSj il étoit monté 
en chaire à Conflans , & avoit lu un mandement 19 Sept» 
ou inllrudion pallorale, où il avoit excommunié 
tous les non acceptans de la Conftitution Jjnige- 
v.itus , les confcfleurs qui ne la feroient pas rece-' 
voir au tribunal de la pénitence , ceux qui avoieîit 
ou auroient les arrêts, & arrêtés, du Parlement 
défignés , & nommément les hofpitalieres du faux- 
bourg Saint-Marcel, ainfi que tous les prêtres q'ii 
diroient la meife dans leur églife. Cette excom- 
munication n'étoit pas Amplement comminatoire 
& verbale: elle fut fulminée dans toutes les for- 
mes, cierges éteints & cloches fonnantes. Dans 
fon difcours , le moderne Athanafe avoit exalté le 
Prélat fon confrère comme un confelTeur perfécu- 
té , aux fentimeiis duquel il adhéroit 6i dont il 
B4 



32 Vie P r. i v é e 

M— a admiroit & défiroit imiter la fermeté & la cônflan- 
175(5. ce. Plnfieurs Evêques adhérèrent à leur tour à cette 
démarclie vigoureufe, & le nombre en grolFifToit 
chaque jour. 

Le Roi , plus embarrafTé que jamais en voyant 
le feu du fchifme, bien loin -de s'éteindre, aug- 
menter fes ravages , tint plufieurs confeils pour 
aviler aux moyens de l'arrêter efficacement. Les 
ennemis du Parlement s'en prévalurent pour lui 
imputer les nouveaux troubles , en ce qu'il n'ap- 
portoit point cet efprit de douceur & de conci- 
liation que S. M. lui avoir fi fouvent recomman- 
dé , en ce qu'il mettoit plus de pafïïon que de 
véritable zèle dans £es démarches , & venoit tout 
récemment de fupprimer le bref du Pape, donc 
S. M. admiroit la fagefle. Ils firent voir la néccs- 
fité de réprimer l'extenfion qu'il donnoit. à l'auto- 
rité que S. M. lui avoit confiée, furtout dans un 
tems où l'on avoit befoin, plus que jamais, de le 
trouver docile aux enrégiftremens fi eflfentiels 
d'impôts multipliés qu'exigeoit la guerre préfente. 
Le différend élevé entre cette cour & le grand- 
confeil , fut un autre grief qu'on fit valoir contre 
elle. Nous ne pouvons nous empêcher de faire 
ici une digreffion fur ce différend , le germe funes- 
te de la révolution combinée de loin , & qui a 
enfin été opérée dans la conftitution de la monar- 
, chie françoife. 

Les ennemis du Parlement voyant qu'ils avoient 
vainement tenté de l'anéantir, que ce grand corps 
n'étoit devenu que plus robufte des coups qu'ils 
lui avoient porté , fentirent que leur faute majeure 
avoit été de n'avoir pas eu un corps tout prêt à 
le remplacer, au lieu d'un tribunal phantaftique, 

corn- 



DE L ou I s XV. 33 

coïnpofé à la hâte de memlDres du confeil. Ils jet- ga?agM 
terent les yeux fur les différentes cours; ils trou- 1756, 
verent que la Chambre des comptes, compofée 
de membres qui n'étoient pas gens de loix, igna- 
res & non lettrés*- comme le Roi les appelle 
dans leurs provifions , ne pourroit jamais mériter 
la confiance de la nation, & ne feroit qu'un ridi- 
cule de plus dans leur projet. La Cour à.Qs aides 
leur auroit mieux convenu , étant plus agréable 
aux peuples ; mais elle avoit alors à fa tête M. de 
Malesherbes , magidrat incorruptible, patriote & 
incapable de commettre par des vues d'agrandiffe- 
ment aucune lâcheté. D'ailleurs cette cour de- 
venoit tracaiïiere aux yeux du gouvernement, & 
à rinftant même devançant le zèle du Parlement 
avoit fait des remontrances fur les impôts enregis- 
trés, au lit de judice tenu à Verfailles, & fur l'in- 
certitude de leur durée , fi vigoureufes , (*} qu'elle 
avoit forcé le Monarque de promettre que fépo- 
que de la ceflaiion courroit du jour de celle des 
hollilités , au lieu du jour de la publication de la 
paix. Le Grand-confeil fut ]ugé le feul propre à 
leur deffein. Ce tribunal hors d'œuvre dans l'Etat, 
qui ne pourroit avoir lieu fi les loix étaient ob- 
feirées , fans junsd](5tion & fans territoire , ne fiib- 
Mant que par les attributions & les évocations ^ 
c'eft-à-dire aux dépens à^s Parlemens, finon re- 
connu de tous les tribunaux inférieurs, au moins 
en ayant quelques-uns pour fiippôts, tels que les 

(*) Nous nous propofions de publier ces remontrances 
i^iiorées jufqu'à prifenc & ùe la p'as grande iniporcan- 
ce , mais elles fe trouvent dans un in ■ quarto intitulé i 
MéHuires pour fayïr à rh'tjlo'ire du droU public de la Frea^ 
«e es viatkre ^impôts , qui vient de paroître eii 1771^ 
B5 



34 V î E P K I V'à ïi 

a^^ Préfidiaux, & prétendant exercer envers les an* 

1756. très, concoiiremraent avec leurs rupérieiirs immé- 
u> oâob. .diats , reçut une nouvelle extenfion de pouvoir. Par 

i755' une décoration rendue dans une eonteftation par^ 
îiculiére de cette cour avec k Parlement de Pa- 
ris, S. M. y reconnoiflbit Tobligation de tous les 
fjeges inférieurs , bailliages & fénéchaulTées du 
royaume d'exécuter les arrêts , ordonnances & 
mandemens du grand -confeil, immédiatement & 
fiins aucune préfentation ou permilHon demandée 
aux cours & autres juges. 

Le Parlement reconnut l'objet de cette pommç 
de difcorde jettée entre lui (k le tribunal rival. II 
lit des arrêtés vigoureux , il préfenta des remon* 
îrances; il réclama contre les entreprifes .des gens 
du Grand-confeil ; il les peignit comme tendante» 
par fyiléme à l'anéantilTement des formes ancien- 
nes & immuables de la légifiation , à intervertir 
Tordre facré fur lequel la confiitution même de 
l'Etat repofe depuis treize fiecles, à dégrader la 
hiérarchie de la juflice fouveraine du Roi , enfin à 
ériger un Parlement fupérieur à tous les autres 
Parlemens. Le Grand-confeil foutenu par la cour , 
continuant (qs actes d'ufurpation pour foulever les 
jurisdidions , troubler & renverfer la police eflen- 
tieile du royaume, Tes attentats contre les loix 
fondamentales de la monarchie & la majefté de la 

îfFJvr. Cour dés Pairs. Il fut arrêté que les Princes & 
l?^iO. Pairs feroîent invités de venir occuper leur place 
en la cour pour avifer au parti qu'il conviendroit 
de prendre. Les magiflrats efpéroient Ce renforcer 
ainfi & donner phis de poids à leurs démarches, 
fjais les Princes & Pairs reçurent encore une fois 
{léfeiife? de fe prouver au palais ^ les premiers 



DE Louis XV. 35 

furent obligés de lutter feuîs. Depuis lors il y eut fg"*"» 
un combat indécent d'arrêts entre les deux cours, 171,6, 
fans que le raiaiftere y remédiât: il en rioit, au 
contraire , & fomentoit cette guerre dans refpoir 
d'en tirer parti. Si les circonfiances firent échouer 
alors le projet, il ne s'en départit pas & nous ver- 
rons dans la fuite comment il vint un homme plus 
audacieux ou plus adroit qui le réalifa. Cependunc 
les ennemis de la magifkature avoient prévalu ; le 
Monarque s'étoit de nouveau courroucé contre 
elle. Non -feulement il laliToit le Pai'lemenc de 
Paris fans réponfe, mais il févifloit contre le Par- 
lement de Rouen, contre celui de Bordeaux; en- 
fin après une foule de confeils tenus dans le cou- 
rant de Tannée au fujet des troubles inteftins ds 
religion, & pour faire ceiTer les combats des ju- 
risdidions eccléfiaftiques & civiles, il fut décidé 
de tenir un Lit de jufiice à Paris, où S. M. por- 
teroit de nouvelles loix. 

La première étoit une déclaration , par laquelle 
S. M. renouvelîoit le filence prefcrit fur les matiè- 
res de la bulle, & cependant aliliroit ne vouloir 
ôter aux Archevêques & Evêques le droit d'en- 
feignement, ordonnoit qu'on eût pour la conditu- 
lion Uuigeîiitus le refpeft & la foumiiïion prefcrits 
par Loifis XIF & par elle , fans néanmoins qu'on 
pût lui attribuer la dénomination, le caraftere ni 
les eifets de règle de foi , quoique les Prélats dé- 
cidaflent unanimement que 'c'étoit un jugement 
dogmatique &l irréformable de l'églife univerfelle 
en matière de doétrine. (*) Cette déclaration n'é- 

(*) Dr.ns Tifrcmblée du Clenjc de i"55-. les Evoques 
furent d'accord fur eetrc exprciTiOii , la même daïis isâ 
aiticles des 17 &. dans ceux des i6. 



$6 Vie P r i v é 2 

i*™^""- toit pas moins louche & contradictoire fur la fa- 
1756. Ç^^ cle procéder en cas de refus de facremenç. H 
falloit d'abord avoir recours aux juges d'églife , & 
l'on ne pouvoit reflbrtir qae par l'appel comme 
d'abus aux tribunaux féculiers; ce qui rendoit les 
premiers juges & parties , mettoit d'ailleurs les 
malades dans le cas d'être morts longtems avant 
de pouvoir être adminillrés, d'autant que les ma- 
gillrats, en condamnant les eccléfiafliques réfrac- 
taires, ne pouvoient leur ordonner de conférer 
les facremens. Enfin le prétendu remède au fchif- 
me n'étoit qu'un palliatif capable de jetter plus de 
trouble , de confufion & de défordre. 

La féconde loi étoit allez adroite, fi elle eut pu 
fubfiller. On fait que les compagnies , plus elles 
font nombre ufes , moins elles font corruptibles. 
Depuis quelque tems , le fyflême du gouvernement 
étoit de réduire le Parlement, en ne remplaçant 
point les charges qui venoient à vaquer. Il s'en 
étoit plaint & avoit fait des repréfentations à ce 
fujet. Elles furent infru(5lueufes , & Tédit dont 
îl s'agit fupprimoit, au contraire, deux Chambres 
des Enquêtes. On avoit cboifi ces chambres , par- 
cequ'elles fout compofées de jeunes gens qui for- 
ment & foutiennent ordinairement les avis les plus 
violens; d'ailleurs fufceptibles d'im enthoufiafme 
que n'éprouvent guère les vieillards; enfin dont 
famé neuve & pure ne s'ouvre point encore aux 
fentimens de crainte ou d'efpérance, deux pallions 
Il puîfTantes , lorfque le defpotlfme fait les mettre 
en jeu. En outre , comme les chefs influent beau- 
coup fur les autres membres, les Préfîdens des 
chambres refiantes ne dévoient plus être en char- 
ge , mais pris parmi les Pr élidens à mortier , éligi- 



deLouisXV. 37 

bles & amovibles, à la volonté de la cour. ■■■»■ 

La dernière loi étoit une déclaration contenant 175c* 
•règlement pour la difcipjine du Parlement ; c'eft- 
à-dire une réunion de formules & de conditions 
gênantes pour rendre les aflemblées de chambres 
moins fréquentes pour retarder les dénonciations , 
pour donner plus d'influence, de poids & d'au- 
torité dans la compagnie au Premier Préfident, 
eréature de la cour , & qu'elle dirige commune, 
ment à fon gré. 

Il y eut un Lit de juflice indiqué au 13 Décem- 
bre , où S. M. fit publier & enrégiflrer en fa pré- 
fence ces édits & déclarations. Dès le foir Mef- 
fieurs des Enquêtes fe regardant comme dégradés 
& privés de leurs fonflions les plus efiTeutielies, 
furent porter leurs démilîîons à M. le Chancelier. 
La Grand - chambre ne fuivit point cet exemple, 
fauf quelques membres , entre autres M. Tubœuf , 
ancien militaire, qui voyant la pufillanimité du 
plus grand nombre, lors de la délibération fur cet 
objet, s'écria dans le ftyle énergique de fa pre- 
mière profefïïon: ,, je favois bien qu'il y avoic 
5, des /ac/îes (*^ parmi nous , mais je ne croyois 
„ pas qu'il y en eût tant." Le publrc adopta ce 
nom de baptême de Melîîeurs reflans, & les ap- 
pella les filleuls de M. Tubœuf, C'etoit pouV la 
féconde fois que le Clergé triomphoit. Cependant 
pour ne pas paroître trop lui céder, on enjoignic 
aux Prélats qui étoient à Paris de fe rendre chacun 
dans leur diocefe & d'y attendre les ordi-es diî 
Roi. Cette nouvelle perfécuiion de la magiflrature 
dura près d'un an encore. Elle parut celfer au 



C*)Dcs J... f... 

B 7 



38 Vie Privée 

msaatm mois de Septembre 1757 ^ mais bientôt recota- 
1^756. raença le cours de fes dilgraces , & fi dans ces 
intervalle elle eut la fatisfaction de voir s'éteindre 
le fchifme, d'opérer la deflru(5lion des Jcfuites, fes 
plus cruels ennemis , du lein de leur tombeau 
ceux-ci eurent pourtant allez de force pour l'en- 
traîner avec eux & l'écrafer fous leurs propres 
rLîines, 

Mais avant que cette grande plaie fût faite au 
royaume, il devoit bientôt éprouver les calamités 
d'une guerre, dont le moindre mal fut de l'épuifer 
d'hommes & d'argent & de lui enlever fes plus 
fertiles poffeffions dans le nouveau monde. De 
quel François le front ne doit -il pas rougir en fe 
rappellant l'opprobre dont fa patrie ell: reftée cou- 
verte ? Nous pourrons quelque jour en traiter l'his- 
toire plus en grand. Nous allons cette fois, fuî- 
vant notre plan , en marquer feulement les princi- 
pales époques , en retracer le plus d'événemens 
glorieux , les nombreux malheurs & furtout les 
fautes cnpitales, dont le récit ell: toujours plus utile 
que celui des p'-ofpéricés , propres feulement à 
flatter la vanité d'ime nation, à l'engourdir, & 
conlequemment à en fufpendre la continuité & 
à lui préparer des infortunes & des défaftres. 

Par les articles du traité d'Aix-la-Chapelle reftés 
en fufpens, les plus délicats, les plus difficiles & 
les plus importans pour leurs fuites, il étoit aifé 
de juger que la France & l'Angleterre cherchoient 
feulement à refpirer; que c'étoit une trêve, & non 
une paix durable. A l'égard de l'Efpagne elle pa- 
rut agir de meilleure foi. En moins de deux ans 
fes principaux différends furent ajuftés avec la 
Grande-Bretagne par la çouventiou de Suea-rçttfc. 



D E L OUI S XV. SP 

.Celle.- ci y renonçoit de;, à prcfent à la jouiflance m^Êm 
de rAlïïento ou traite des Nègres & du vaifleau 1756. 
de permilîioa à Porio-bello, accordés pour quatre sOcft.tb, 
aiitiees fiiivant le traité, & ce, moyennant une ^^^^' 
fomnie de cent mille livres ilerlings , que devoit 
payer S. M. Catholique & qnelqucs tucilités don^ 
nées aux Angîois pour leur commerce. Malheureu- 
fement on n'avoir point afle» réglé ce qui con- 
cernoit les vexations des gardes - côtes Efpagnoîs 
dans les Indes occidentales, la recherche & la 
coniircation des navires Anglois dans ces parages, 
ck la coupe du bois de Campeche dans la bays 
.d'Honduras, bois de teinture ii précieux, mais fi 
funefte pour les interminables querelles qu'il a oc- 
cafionnées & qui durent encore. Cependant, ce 
point fut difcuté, après la difgrace du IMarquis de 
J'Encenada &. ajuHé à Tamiable fous M. Wall, Ton 
fucceffeur; mais cet arrangement dura peu, & la 
cour de Madrid fit revivre toute la rigueur de Tes 
réclamations* concernant ce bois lorCqu'elle voulut 
s'unir à la France, ce qui rendit M, Pitt fi furieux 
contre le Minière Efpagnol , qu'il l'ace ufa de 
s'être francifé. 

Les Anglois fe plaignoient auiïî de la préférence 
donnée en Efpagne au commer'^e françois fur lé 
ieur, contraire à la lettre exprefié du dernier Trai- 
té ^ ils fe plaignoient de l'aétivité avec laquelle 
cette PuifTance augmentoit fa narine &: de la gran- 
de influence que le Miniftere de Verfaiiles avoit 
fur celui de Madrid. Mais ces plaintes n'occa- 
fionnoient aucun ade d'hoflllité, & fe portoient 
dans des mémoires qu'ils rernettoient & auxquels 
on répondoit. Les chofes ne fe traitoient pas aufli 
aûiiçai^meut entre ks cours de VerlÂJlIes & de 



. 4© Vie Privée 

^i^m Londres. Leurs griefs refpeaifs ne faifoient quo 
g s'aigrir par les négociations & les voies de faic, 
ayant commencé, ou plutôt n'ayant pas cefTé du- 
rant la paix, les peuples des deux nations n'eurent 
pas même la jouiflance momentanée de ce bien 
entre les deux guerres de 1744 ik 1756. A peine 
rifle Royale & Louisbourg furent-ils évacués par 
-ruiii, les Anglois & remis aux troupes du Roi ; à peine 
1749. S. M. eût- elle fait déclarer aux Lords SulTex & 
Catchart, donnés pour otages jufqu'à cette refli- 
tution, qu'ils étoient libres, que les chicanes en 
Europe & les agrelîîons au-delà des mers exercè- 
rent la fagacité des politiques dans l'ancien mon- 
de & fomentèrent la difcorde dans le nouveau. 
Malgré les intentions pacifiques des deux Souve- 
rains & même de leurs Minières, il étoit vraifem- 
blable.ment très -difficile que des objets de contes- 
tation auM anciens , aufïï éloignés , aufîi multi- 
pliés, étendus dans prefque toutes leurs poiTef- 
fions, fe réglaflent à l'amiable & aflez tôt pour 
prévenir d'autres caufes de divifion qui furvien- 
droient. 

L'Inde fut le principal théâtre , où la rivalité 
des François & des Anglois continua de s'exercer 
fans relâche , qu'au moment précifément où elle 
fe déployoit avec plus d'étendue & de fureur- dans 
les autres parties du monde. Dupleix étoit Direc- 
teur général des aifaires de la Compagnie françoi- 
fe à Pondichery ; il étoit parvenu à écarter l'hom- 
jne dont il redoutoit le plus les talens & le génie, 
ce la Bourdonnais , qui le premier par fes exploits 
aToic infpiré aux nations voifineS le -plus grand 
refped pour la Tienne. Il Tavoît forcé de repayer 
tn Em'ope ; & cette fois la haine , malgré i'abfea- 



deLouisXV. 41 

ce , ne perdant rien de fon adlivité , il avoît eu le ■ 
crédit, éloigné de fix mille lieues, de faire met 1 
.tre à la Baftille le vainqueur de Madrafs , & de 
Ty retenir pendant trois ans & demi dans la plus 
dure captivité. Il envoyoit fans cefle de l'Inde 
une recrue de témoins contre lui ; & n'ayant pu 
empêcher enfin que l'innocence de cet illuftre ac- 
cule n'éclatât , il lui ravit du moins les récompen- 
fes qu'il méritoit. Il ne reda à la Bourdonnais 
mourant que fa gloire. 

Pour réparer le tort que Dupleix faifoit à la 
Compagnie en la privant d'un tel défenfeur , il fal- 
loit fans doute qu'il fe fentît de puiiTantes relTour- 
ces en lui-même & dans^ceux qu'il employeroir. 
Il les montra en effet au fiege de Pondlchery, où 
il fut à la fois commandant, ingénieur, artilleur, 
munitionnaire; ce qui lui valut un honneur qu'on 
n'avoit accordé jufqu'alors à aucun homme hors 
du fervice militaire , le grand cordon de Saint- 
Louis. On ne fait fi cette diftinétion , avec celle 
de Marquis, à laquelle il ne devoit pas afpirer 
par état , lui infpira des idées nouvelles & le fît 
changer de fyftême. Mais ee chef de commerçans 
qui , en 1742 , avoit propofc à la Compagnie An- 
gloife la neutralité pendant la guerre, voulut à la 
paix s'ériger en prôte<fleur des Vice-rois de flnde , 
& fe mêlant dans les querelles de ces Princes , de- 
vint leur vainqueur & lepr tyran. Il rendit fes 
commettans ufurpateurs malgré eux, & confuma 
pour Cqs préparatifs belliqueux tous les fonds des- 
tinés au comm.erce. II fe fiattoit de les retrouver 
avec ufure dans les tréfors des vaincus. Ce goût 
de conquête alluma la jaloufie des Angîoîs, qui 
à leur tour prirent le parti de ceux-ci. Ils avoieat 



4^ V I E P R' I V É îi 

mmamm à leur tête Saiinders , non moins audacieux, noiî 
1756. moins iullexible, non moins fécond en expédiens 
que Ton rival. Tous deux fe jouant des Nababs, 
dont les noms fervoient de cri de guerre à leurà 
troupes , ne combattoient réellement que pour 
aflbuvir Tambition, la cupidité, les paiîîons diver- 
fes dont ils étoient dévorés. Le Gouverneur dé 
Pondichery , enflé de fes fuccès , avoit pouffe le 
délire jufqu'à vouloir fe faire Souverain lui-même. 
îl avoit acheté à la chancellerie du Grand-Mogol 
îa patente de Nabab de Carnate. C'ell: alors qu'il 
déploya le fafle afiatique pour lequel il avoit im 
goût naturel. Sa femme fe faifoit traiter en Rei- 
ne, & ce rêve auroit pu durer longtems , fi fou 
mari n'éioit devenu vidime à fon tour de cette 
m-éme jaloufie dont il n'avoit pu fc défendre con- 
tre la Bourdonnais , le principe de fa grandeur & 
de fa ruine. On profita d'un échec, confidérable 
que fa hauteur imprudente lui avoit attiré pour le 
rappeller. Il fut réduit à difcuter à Paris les trilles 
reftes de fa fortune , que lui conteftoit la direétioa 
& à folliciter des audiences dans fantich^mbre de 
fes juges. Il en mourut bientôt de chagrin, & 
Madame Dupleix eut peine à obtenir mie modi- 
que penfion de ceux auxquels il avoit acquis par 
fes viéloires & fes négociations 39 millions an- 
nuels de revenus. C'eft à cette fomme qu'on éva- 
luoit ceux des terres concédées à la Compagnie. 
Cétoit l'époque la plus brillante de fa profpérité, 
û elle eut pu foutenir le rôle que commençoit à 
lui faire jouer fon repréfentant. Mais la foiblefle 
du miniftere en fut effrayée ; il ordonna de refufer 
le Carnate, province de l'Empire du Mogol la 
plus iloriffance , qù ell: fuué Pondichery , dont 



n E L ou I s XV. 43 

elle eut fait rarrondiflement ; il ne voulut pas que ^ê^ÊêS 
la Compagnie fût autre chofe que ce qu'elle avoit i7 5<5. 
été jufqucs-là, un aiïemblage de marchands, ik 
qu'elle eût d'autres poireflions que des comptoirs. 
C'ell ainfi qu'écroula fédilice de fa grandeur , aulïï 
rapidement qu'il avoit été élevé, & participant 
trop de l'imagination gigantefque de fon fonda- 
teur. Le gouvernement vouloit furtout éviter de 
blelTer l'orgueil Anglois ; il avoit donné ordre , 
conformément à celui envoyé par S. M. Britanni- 
que , de fufpendre les hoflilités. Les deux Com- 
pagnies en conféquence fe rapprochèrent ; elles 
firent un traité conditionnel, dont ce fut le pre- 
mier point. La trêve devoit avoir lieu dès les 
premiers jours de 1755. Les autres arrangemens 
tendoieiit à établir entre elles une égalité de terri- 
toire , de forces & de commerce à la côte de Co- 
romandel & à celle d'Orixa. Ce fut M. Gode- 
heu, homme aufii modefle &'auffi funple que fon 
prédécelTeiir étoit fier & fuperbe, qui le releva 5 
&. figna en qualité de Commiffaire pour Sa Ma- 
jellé Très-Chrétienne, de Commandant général de 
tous les établiiTemens de la Compagnie françoife, 
depuis le Cap de Bonne Efpérance jufques en 
Chine, de Préfident de tous les Confeils y établis, 
& de Diredeur général de la Compagnie des In- 
des de France. Il ne s'enfla point de tant de titres; 
il fe conduifit en franc marchand ^ dit Voltaire, 
& par la bonne foi qu'il apporta dans les pour^ 
parlers, fe concilia tellement les Anglois (*) , que 



C*) Voyez yiiijîoîre de la dernière guerre , comporée en 
Anglois en 4 gros volumes , ouvrage aufli long qu'en-» 
.puyeux, pklti de fautes (5c de paitiaiité, ^ couféqucin» 



44 V I 15 P R I V É E i 

»■— "* l'intelligence entre les deux nations eût peut-être | 

1756. été durable , Ci la rupture en Europe ne fe fat | 

étendue jufqu'aux Indes, & furtout fi M. Gode- ^ 

heu y fut refté. Dupleix & lui prouvèrent bien 4 

que dans ces contrées éloignées, ce font moins i 

les Souverains que leurs agens qui difpofent de la i 

guerre ou de la paix. j 

D'après ceréfumé, il eft difficile de fe refufer i 

à croire que les François n'écoient pas agrefleurs ] 

aux Indes orientales. Les Anglois s'en plaignoient ' 

également à la côte d'Afrique. On fait de quelle ] 

importance eft le commerce de cette partie du 1 

monde pour les colonies à fucfe , dont l'exploita- : 

tîon ne peut fe faire que par les Nègres. On fait .^ 

par quel ufage abominable les Européens vont \ 

acheter ces malheureufes victimes dans leur patrie , ] 

& dégradent & outragent l'humanité au point dô | 

transformer leurs femblables en autant de bêtes dé '{ 
fomme, qu'ils conduifent, comme elles, le fouet à 

la main, n'ayant d'autre alternative que de confu- . 

mer lentement leur exiftence dans des travaux ■ 

durs , opiniâtres & continus , fans falaire ni ré- j 
compenie , ou de périr dans des tortures alfreufes. 

De pareils traitemens. exigent qu'on recrute fans l 

celTe ces troupeaux d'efclaves. De - là la rivalité , 

■ des deux nations dans le pays où fe fait la traite 1 

des Noirs. Ce pays , pour comble de maux pro- j 

duit auflî l'or , métal également funeïle à Ces pro- i 

priétaires & à Ces conquérans , mais qui rend cruel | 

en proportion de la cupidité qu'il excite. Depuis i 

que les François avoient été obligés de facrifier ; 



tnent très - croyable lorRiu'il pade des François avaiica- 
gâufement» 



D E L o u I s X V. 45 

îe Sénégal à leurs rivaux, il ne leur reftoit pliis — i^ 
que le comptoir de Juida & Tifle de Corée, où il 1756, 
n'y a point &; n'y aura jamais de commerce. Dans 
le deflein de fe tirer de cet état précaire , ils 
avoient imaginé en 1752 de gagner par des préfens 
& des offres plus avantageufes les naturels, afin 
d'avoir la faculté de conllruire un fort à Anama- 
bou, partie de la côte, ouverte indiftinétement à 
toils les Européens, & où les aifaires fe traitent 
avec une liberté entière. Ils commençoient déjà 
leur établilTement fous la proteftion d'une Efca- 
dre, lorfqu'une Efcadre fupérieure Angloife pré- 
tendît que c'éioit débaucher Tes alliés , enfreindre 
les traités, & chafTa les travailleurs à coups de 
canon. Ce récit, fuivant lequel les récriminations 
de nos ennemis auroient été fondées , nous paroî- 
troit fufpeél de la part de l'hiftorien déjà cité , s'il 
ne fe trouvoit d'accord avec le rapport de l'auteur 
des Etablijfeînens 6? du Commerce des Européens 
dans les deux Indes, Quoiqu'en convenant àei 
mêmes faits , il en tire une conféquence différente. 
Mais on voit aifément fon but d'amener le propos 
odieux de ce Miniftre , s'écriant à foccafion de 
l'étonnement qu'on lui témoignoit d'une tell^ vio- 
lence : [i nous, voulions être jujles envers les 
Frûnçots , Jious n^ aurions pas pour trente ans 
(Vcxijlence (*). 

En pafiant ào.^ côtes d'Afrique aux Antilles, 
nous entendrons encore les Anglois jetter les hauts 
cris contre les envabilTemens des François. Les 



(*) Voyez le volume IV, livre II, de VH'ifîohe philofù- 
phkjne'& poViùque des E abUjfcmens ^ au Conmerce (!es 
Européiris dans les deux Indes, 



4^ V I E P R I V i E 

p— M Ifles Caraïbes , comprenant fous ce nom de lenrs 
^755, anciens habitans celles de Sainte-Lucie, de la Do* 
minique, de Saint-Vincent & deTabago, étoient 
reliées en conteflatîon , & dans l'état de Vtitt pof- 
fidetis fuivant le dernier traité. Des Commiflaires 
notnmés par les deux Souverains dévoient décider 
ce point , ainfi que plufieurs autre?. Cependant 
fe prévalant des aftes d'autorité qu'y avoit exer- J 
ces le Gouverneur des Barbades pour le Roi Ton -^^ 
maître, avact d'apprendre la furpenfion des hos- | 
tilités, un Marquis deCaylus, qui commandoît i 
à la Martinique, moins de deux mois après la | 
Signature définitive de la paix qu^il ne pouvoit ' 
7 Dec. ignorer , avoit rendu une ordonnance des plus ' 
1748. violentes, où il déclaroit en termes formels que 1 
toutes ces iiles appartenoient indifputableraent à \ 
la France. Il n'étoit pas philofophe comme fon j 
frère, fl connu, fi aîmé des (avans; mais altier, '\ 
entreprenant, autant que l'autre étoit doux & liant. ; 
En conféquence il employa la force , cliafla une \ 
frégate Angloile qui venoit y faire du bois & de ': 
l'eau, & fit élever une batterie de canons. \ 

Ce qui rend malbeureulement l'accufation non l 
fufpeâe & certaine , c'eft le défaveu de la cour \ 
de Verfailles , & fon ordre immédiat à INT. de | 
Caylus par la voie même du Gouverneur des Bar- ■ 
bades , lui portant injonction d'évacuer fans délai ;■ 
cette ifle & les autres de femblable nature. L'éva- ♦ 
cuation n'eut pas lieu; elle fut reculée fous de \ 
Bouveaux prétextes, & M. de Caylus & fon fuc- j 
cefleur moururent fans avoir fatisfait aux volontés i 
du Roi; car on ne peut attribuer à Louis XV, j 
qui étoit foible & non pss fourbe , tous les fub- ' 
terfuges ^dont ou fe feryit pour l'éluder. M. de^ 



D E L o u I s X V. 47 

Borapar qui les remplaça , moins remuant & plus i—M 
ami de la conciliation , refta dans les mêmes prin- 175^. 
cipes ; ce qui doit faire préfumer qu'il avoit fous 
main des avis du minillere de continuer à ufer de 
délais & de tergiverfations. 

C'efl: d'autant plus à préfumer que pendant ce 
tems, de fon côté, 1\I. le Comte Dubois de la 
Motlie , Gouverneur des Ifles fous le vent , fuivant 
les erremeiîs de celui des Ifles du vent, avoit fait 
ériger dans les Calques & Ifles Turques des croix 
& des infcriptions fur des feuilles de cuivre atta- 
chées à de gros poteaux , avec ces mots : Conii- 
nuatîon de la pojfefpôn de Louis XF ^ Roi de 
France, 1753. Un Capitaine des vaiffeaux du 
Roi d'Angleterre fit arracher les croix , les infcrip- 
tions & les poteaux , avec une déclaration qu'il 
lailla en place , annonçant que fon maître ne fouf- 
friroit pas ces marques de pofl^eflion conteflée. 
Ces ifles prefque inhabitées auroient été d'une 
grande utilité en cas de guerre pour favorifer la 
navigation Aqs flottes & navires venant de Saint- 
Domingue. j\îais il falloit être aflTez fort pour don- 
ner la loi , ou afl^ez adroit pour éviter de fe com- 
promettre & de recevoir un pareil affront. Au 
refte, tout cela n'étoit que des pointilleries d'un 
orgueil puérile , tandis qu'il fe paflbit dans le 
Nord des fcenes d'une toute autre importance , qui 
furent fuivies d'eifufion de fang, & devinrent fi 
férieufes qu'elles occafionnerent la rupture ouverte 
entre les deux couronnes. Cette fois l'Amérique 
rendit à l'Europe avec la guerre tous les maux 
qu'elle lui avoit caufés depuis fi longtems. 

Dans la partie de l'Amérique appellée Septen- 
irionale , les François ont deux colonies , feules 



4^ ViePrivée î 

t— — i capables de former deux royaumes fuperbes , fi ,.■ 

i75<^' leur population répondoit à leur étendue: le Ca- « 

nada & la Louifiane. Le premier, fitué le long J 
du fleuve Saint-Laurent, traverfé d'une multiiude,^ 

de rivières & baigné dans fon fcin de lacs immen- ; 

fes , couvert de forêts auffi anciennes que le mon- j 

de , admirable pour la beauté de fon fol , pour la I 

falubrité de fon air, malgré la rigueur d'un froid : 

long & violent , eil furtout propre à donner & à l 

conferver la vie; les mères y font d'une fécondité ' 

merveilleufe & la vieillefle s'y prolonge commu- " j 

nément fans infirmités. La nature dans fon aufté- i 

rite s'y refufant aux produdions du luxe ou de la j 

^ molefle capables d'énerver les habitans , fatisfait à 1 
tous, leurs befoins d'ailleurs & les mettroit en état 

de Ce paifer de la métropole pour les chofes de j 

première nécefîîté , comme la nourriture & le vê- j 

tement. Avec de la culture le Canada fourniroit ;; 
même de quoi alimenter les ifles de l'Amérique & 

approvifionner une j^artie de l'Europe en bled , en j 

beftiaux , en falaifons. Ses bêtes à laine , dont 1 

la toifon eft connue pour la fineffe & la bonté, = 
moyennant quelques foins , remplaceroient dans 

les manufadures de France les laines qu'on tire i 

de l'Andaloufie & de la Cadilie. Ses chênes, d'u- j 

ne hauteur prodigieufe, fes pins de toutes les ' 

grandeurs, fes raifines , fes chanvres, fes mines ^ 

de fer ne demandent qu'une adminiflration intelli- ] 

gente qui en tire parti & fâche en former une ma- ! 
riiae entière. A fépoque dont nous parlons , on 

ne faifoit guère mieux valoir la préparation du ; 

callor , branche d'induftrie prefque exclufive , la i 

pêche de la baleine & celle de la morue: on s'oc- ] 

cupoit prefque uniquement du commerce des pel- '' 

le- 



D E L u I s X V. 49 

^reriés; mais on prévoyoit ce qu'on poiirroit faire a— 
un jour & de quel degré de profpcrité é toit Tuf- 1756. 
ceptible cette colonie encore au berceau, quoi- 
que fondée depuis près d'un fiecle & demi. 

La féconde eft au fud de celle-ci. De même que 
la Nouv^elle France , dénomination glorieufe du Ca- 
nada , malgré Tàpreté de fon climat elle n'éprouve 
nullement les horreurs des régions trop hyperbo- 
rées. La Loulfiane, quoique fous un ciel brûlant, 
efl: exempte de fes incommodités & de fon inclé- 
mence. J-^ foleil bienfaifant 5 fans la priver des 
produdions du nord , ne fert qu'à y féconder 
celles du midi ; les vivres y font excellens ; le 
poilTon, la viande de boucherie, le gibier, la vo- 
laille meilleurs que partout ailleurs; les fruits, ks 
légumes , les herbages plus favoureux. On y cul- 
tive le riz, le fucre, findigo, le coton , avec le 
plus grand fuccès; le tabac feroit la plante qui y 
fruiflifieroit le mieux fi Ton vouloit s'y adonner, 
connne ç'avoit été le premier projet du gouverne- 
ment. La nature femble s'être complu à y prodi- 
guer toute fa magnificence, & les cabinets de nos 
naturalises dans les divers genres font enrichis des 
productions de ce pays fortuné. Un fleuve non 
moins fuperbe que celui de Saint- Laurent le par- 
court, & offre aux habitans une eau pure pour 
les désaltérer, où ils peuvent, comme dans celle 
du Gange , fe baigner tout en fueur fans en être 
incommodés. Enfin de vades prairies pour l'en- 
grais des befliaux & d'immenfes & profondes fo- 
rêts de bois propres à la confiru^^ion, n'offrent 
pas moins de reiïburce au commerce & à la mari- 
ne que le Canada. 

Malhenreufement cette colonie récente, établie 
Tme IIL G 



5^ Vie Privée 

CTHfflw feulement par le Régent du tems du Syftême & Cous 
J1756. les plus brillans aufpices, où Ton s'emprelToit de 
fe tranfporter, dans refpoir d'une fortune rapide, 
lorfqu'ii fut déçu , devint un pays d'exil & d'op- 
probre. On y avoit cherché àes mines d'or qui 
n'y étoient pas ; on ne voulut pas y voir les ri- 
cheiTes infiniment préférables d'une terre vierge , 
fertile & qui ne demandoit qu'à être travaillée 
pour rendre au centuple. Le Mifîiffipî ne fut peu- 
plé que de vagabonds , de filles de joie , de vi6ti- 
mes mutilées par le vice ou de fcélérats échappés 
au glaive des loix. C'étoit un autr£ défavantage 
qu'avoit la Louifiane , (car alors on lui fit quitter 
le nom odieux du Mifiifïïpi) dont les germes im- 
purs dévoient bientôt tarir dans fon fein les fources 
de la vie, ou ne la communiquer qu'à des êtres 
honteux de la recevoir & craignant de la perpé- 
tuer. Au contraire , la Nouvelle France devoit fa 
vigueur à fes premiers habitans , compofés de mi- 
litaires & du régiment entier de Carignan , dont 
les familles firent fouche & engendrèrent un peu- 
ple fain , vigoureux , rempli de fentimens & 
d'honneur. 

Quoi qu'il en foît, le commerce, dont on s'oc- 
cupoit beaucoup en France depuis la dernière 
paix, qui avoit fniguliérement fleuri, & dont les 
progrés font dûs à cet efprit philofophique qui, 
bien appliqué , vivifie toutes les parties d'un 
royaume , fit ouvrir les yeux au miniftere fur l'im- 
portance de deux colonies trop négligées , infini- 
ment préférables aux colonies à fucre plus florif- 
fantes. On forma le projet hardi de les réunir , & 
par des forts élevés de diflance en difiance dans 
m erpacç de mille ou douze cens lieues , d'établir 



deLouisXV. 5î 

une chaîne de communication indellruftible. Juf- ^^ssm 
qu'alors elle n'avoit gueres eu lieu que par les 175^' 
régions du Nord , où s'écoit porté d'abord l'aétivité 
des François à caufe de l'abondance des belles 
pelleteries. La nouvelle route du côté du Sud 
abrégeoit confidérablement. Elle étoit d'ailleurs 
moins pénible. La navigation fur le fleuve St. Lau- 
rent pouvoit fe continuer avec des barques juf- 
qu'aux lacs & l'un d'eux fe trouve à la fource 
de rOhio , fleuve qui verfe Tes eaux dans le Miflis- 
fipi. A cet avantage naturel s'en joignoit un autre 
politique ; c'efl qu'on reflerroit les colonies angloi- 
fes dans leurs limites au-delà des Apalaches, mon- 
tagnes immenfes , entre lefquelles & la mer elles 
fe trouvent enveloppée?. Enfin la correfpondance 
du Canada avec la métropole étant interceptée 
pendant plus de la moitié de l'année, puifque le 
fleuve Saint Laurent fe trouve fermé de glaces , on 
ouvroit une nouvelle voie d'y parvenir en touc 
tems par la mer de l'Ouefl. 

Ce plan fuperbe , digne d'un gouvernement qui 
perce dans l'avenir, devant lequel tous les âges 
font préfens & embraflant également dans fa vafte 
intelligence & les contemporains & la poftérité la 
plus reculée, pour acquérir quelque folidité, quel- 
que confifiance , ne devoit s'exécuter que lente- 
inenr& demandoit des fiecles pour fa perfedion. 
Chacune des deux colonies fe feroii avancée dans 
le filence , & du fuperflu de fa population auroit 
fourni ces diverfes pointes qui s'accroilfant par 
dégrés, qui toujours plus vigoureufes & fe foute- 
nant par leurs derrières , fe ferolent jointes peut- 
être avant que nos rivaux s'en fuflent apperçus , 
ou du moins auroient été en éta: de défenfe 
C 2 



52 Vie Privé e 

gaaaBB contre les efforts de leur jalonfic. 
i75(>» De leur côté , les Aiiglois profitant des termes am- 
bigus du traité d'Utrecht , ou du moins de leur 
fens, qu'on pouvoit interprêter différemment, par 
rapport à la cefïïon que la France leur avoit faite 
de fAcadie ou Nouvelle Ecolfe, cherchaient à 
s'étendre fur la rive méridionale du fleuve Saint 
Laurent , & en nous gênant dans cette partie , iu- 
roient bientôt prétendu profiter des avantages d'u- 
ne navigation dont nous avions exclufivement la 
jouilTance. Ce deffein de leur part avoit fincon- 
vénient encore de les fouftraire aux bornes dans 
lefquelles on projettoit de les circonfcrire. 

Trois Gouverneurs du Canada remplirent fuc- 
cefîîvement les vues de la cour , de repoulïèr les 
Anglois dans la péninfule où elle prétendoit que 
les traités même les avoient refferrés , & de les 
empêcher de franchir les Apalaches pour s'oppo- 
fer au projet de jonélion trop tôt manifeflé j ce 
qui produifit dans ce continent une guerre de pos- 
tes, non interrompue à la paix, dans laquelle les 
François eurent de tels avantages , que George II 
comprit enfin la nécefîité d'avoir recours à toutes 
fes forces maritimes. 

«I Sept. Des Commiffaires nommés réciproquement a- 
1750* voient envain ouvert à Paris des conférences qui 
avoient duré plufieurs années ; on étoit peu difpo- 
fé de part & d'autre à fe rapprocher ; on cher- 
choit à s'amufer & à gagner du tems. Peut-être 
la rupture inévitable n'eut -elle pas même éclaté 
fitôt fans l'accident du Lord Albemarle , l'Ambaf- 
fadeur de Londres, qui mourut fubitement dans 

16 Dec. fon carroîTe. Les petites caufes influent fouvent 
i?54» fur les grands événemeus : il étoit amoureux d'une 



DE Louis XV. 53 

iille nommée Lolotte, depuis ComtelTe d'Hérou- nu Ê mam 
ville ; fa paflîon écoit fi violente qu'il ne pouvoit 1756. 
s'en détacher & paiiloit de Ton mieux les mécon- 
tentemens qu'il éprouvoit durant fes négociations, 
dans la crainte de recevoir fon rappel & d'être 
obligé de s'arracher à fon amour. Il a voit fré- 
quemment été chargé de porter les plaintes de fa 
cour au rniniftere de VerGûUes , « concernant les 
empiétemens des François dans le Canada, & ce 
qui donne lieu d'inférer qu'elles n'étoient pas 
moins légitimes que les précédentes, ce font les 
fatisfaftions apparentes qu'il recevoit par des désa- 
veax, des reftitutions de prifonniers, des ordres 
envoyés aux gouverneurs d'être plus circonfpecis ; 
c'eft la démarche du Duc de Mirepoix qui , après 
avoir fouvent & tout récemment protefté que la 
France ne méditoit aucune hoftilité, aucune in- 
fraction au traité d'Aix-la-Chapelle , étonné & at- 
trifté de la confrontation des faits, bien contraires 
à fa déclaration, partit fur le champ, comme 
pour aller reprocher au 'rniniftere de favoir fait 
l'inftrument de fa difîimulation ; c'eft à fon retour 
tvec de nouvelles aiTurances des intentions paciii- 
ques du Roi fon maître , qu'il jura tenir de fa 
propre bouche; c'eft enfin à l'envoi de M. de t^j^ 
Bufty, un des premiers Commis des affaires étran- 1755. 
gères , à Hanovre atiprès du Roi d'Angleterre qui 
y étoit alors, afin de s'expliquer encore mieux 
av^c S. M. Britannique & détourner l'orage qui 
fe préparoit. Toutes ces avances infidieufes au- 
roient été indignes d'un grand Monarque , fi elles 
n'eulfent été déterminées par des motifs fondes de 
rupture de la part de l'Angleterre. Il eft donc 
évident que les François é'toient les agreffeurs 
C 3 



54 Vie Privée 

«HMHH dans le Canada, par un fyfléme d'agrandiflement 
1756. foutenu fans interruption depuis la paix. La Ga. 
lifiToniere en avoit jette les premiers fondemens 
avec cet efprit de finefTe & d'afluce qui le carac- 
térifoit. La cupidité de la Jonquiere Tavoit excité 
à le maintenir dans refpoir des bénéfices d'un 
commerce fans concurrence, plus étendu & plus 
lucratif. Duquefne y porta une hauteur qu'il met- 
toit dans tout; il fut fiatté de donner fon nom à 
lin fort élevé par lui , & employa ouvertement la 
force pour maintenir fon entreprife. C'efl: fon am- 
bition qui devint la caufe immédiate du boulever- 
feraent des deux mondes. 

Outre le défir fincere que Louis XV avoit de 
conferver une paix pour laquelle il avoit fait tant 
de facrifices , qu'il avoit toujours aimée , mais 
que la jouiOance lui rendoit plus précieufe depuis 
que le repos l'avoit fait retomber dans fon engour- 
diiTement naturel. Il auroit été de l'intérêt de la 
France de s'y maintenir encore quelques années , 
afin de donner à fa marine l'étendue & la confif. 
tance dont elle avoit befoin : c'étoit le principe 
fecret de fa modération , qui cependant n'alla pas 
jufqu'à négliger la àé^enCe & la pourfuite de fes 
4tv?.ntages dans le Canada. 

On équipa vingt vailfeaux dans les deux ports 
de Brell: & de Rochefort , qui étant réunis forti- 
rent enfemble en deux divifions. La première (*}, 

«^ — ' 

(*) Première Division. 
Capkalnes. Faifeaux, Can* 

^ j,_ M. M. 

tion^de^ÙÎ'^^ Macneniara, Lient, général. 

pieroiere Montlonet , Chef-d'lifcadre. 

Etcaclie. Beaufiemout, Capitaine. 



La Fleur-àe-lys. 


80 


U Héros. 


74 


Ls Palmier» 


74 



deLouisXV. 55 

de fiX vaifTeaux de ligne & trois frégates, tous m— a 
armés en guerre, commandée par M. de Macne- 1756. 
mara, Lieutenant-général; & la féconde (*) par 
M. de la Motte, Chef d'Efcadre, ayant fous fes 
ordres quatorze vailTeaux de ligne & deux fréga- 
tes: trois âes premiers étoient feulement montés 
de tous leurs canons; les autres portant 22 canons 



Capîta'meSm 


yaîjfeaux, Can, î 


M. M. 
Fontais, Capitaine. 
Giiébiianc, Idem. . 
Coufage , Idein. 


L'Eveillé, r 64 i 
L'Inflexible, . 64 ] 
L'AlgU, . . 50 ^ 




Frégates. 


Dubois. . Capitaine. 
Marinière. Idem. 
Bony. . Idem. 


UÂmetifte. , 30 

La Fleur-de-lys, , 30' ; 

L'IIévïtiC, .24 '''] 



C*) Seconde 
M. M. CapHaines, 
Bois ae la Motte, Chef d'Rfc. 
Beauffisr- Capitaine. • 
MonialaiSjldem. , • 

La Viiéon. Idem. 
Boaville. Idem. . 
Hocquart. Idem. . 

Saivert, Chef d'Efcadre. 



Division. 

Faijfeaux, Can, CompoO- 

V Entreprenant. » 74 tien de la 
. Le Défenfeur. , .-^féconde 
Le Dauphin- Royal, 70^^^^^"^®' 



V Algonquin, 
UEfpérance, 
V/lkide, 
Le Bizarre, 



Le Ciievalier de Caumont , Capitaine. Z,'/^^//. 



Choifcul. . Idem. 
MoesUen. . Idem. 
Loîgeiis. . Idem, 
Saint- Lazare, Idem, 
Gomain. . Idem. 



ta Jonquiere. 
De kuis. 



Vllluftre, . 
L'Opiniâtre. 
Le Lys, 
Le Léopard, 
U Apollon, 
L'Aquilon, 

Frégates. 
La Syrene. 
La Comète, 



C 4 



70 
70 
64 
64 
64 
64 
64 

60 
54 
4-1 

50 
24 



5(5 Vie P r, i v é e 

■ii— étoient armés en flûte & concenoient dans leurs 
1756. flancs les douze bataillons qu'on faifoit pafler 
dans le Nord de rAmérique avec M. le Baron de 
Dieskau. Dès ce début il fe commit plufieurs 
fautes qu'il ell: utile de relever, toujours pour l'in- 
flruélion de la poftérité , devoir principal d'un 
hiitorien. La première fut de la part du minifl:ere , 
qui fâchant bien les ordres donnés en Canada 
pour la conflruétion & l'avancement des forts , ne 
devoit pas douter du refl^entiment de l'Angleterre 
lorfqu'elle les apprendroit & s'amufa à négocier 
dans refpoir de fendormir lorfqu'il falloit agir. En 
effet , ayant fçu par des avis des colonies que ces 
ouvrages étoient pouffes avec la plus grande vi- 
gueur, même durant fhiver, le Minilïere Britan- 
nique prit le fyftême vi.olent que nous verrons 
bientôt éclore. Il en commit une féconde, dfî 
n'armer qu'en flûtes la plupart des vaiflTeaux de 
l'Efcadre de M. Bois de la Motte & de garder en 
Europe pour la parade celle de M. de Macnema* 
r^ , qui auroit pu rendre le fervice réel d'en im- 
pofer du moins à nos rivaux en Amérique. Il fe 
flatta de montrer en cela fon defir de conferver la 
paix en ne donnant aucun ombrage aux Anglois 
par des armemens trop formidables au milieu de la 
tranquillité générale de VEurâpe, Contradiétion 
d'ailleurs avec la réponfe fiere du Duc de Mire- 
poix qui , fur la notiflcation qu'on lui donna des 
înflruétions de Bofcawen, répondit, que fon Mau 
tre regarderait le premier coup de canon tiré en 
tner d'une manière hojîile , pour une déclara- 
tion de guerre. 

Le Général chargé de l'exécution des ordres du 
Roi à Brell^feQibla féconder la faulîe polidque du 

mi- 



deLouisXV. 57 

miniflere, en fe laifiant primer par foii e'miile qui ann 
appareilla onze jours avant lui. Cétoit M. de 1756. 
Macnemara , fous les ordres duquel étoit M. Bois 
de la Motte. Il eut la foibleiïe de lailTer percer 
fon inquiétude en faifant Ton teftaraent, en ordon- 
nant qu'on débarquât fon argenterie , en annonçant 
qu'il regardoit la guerre comme certaine , enfin 
rentré à Brefl , en prétextant une maladie pour ne 
point retourner en mer. 

Ces faulTes mefures en Europe , provenant d'un 
gouvernement mol , emporté plus loin qu'il ne 
vouloit en Amérique, par l'entreprenant Duquefne, 
autoriferent l'Angleterre au coup qu'elle frappa: 
coup que la France taxa d'injuftice, de perfidie , 
de violation du droit àcs gens; qui la rendit 
odieufe aux nations; que blâmèrent les plus hon- 
fiétes gens de la fienne; mais admirable en politi- 
que , & furtout dont el!e fut juftifiée par le fuccès. 
Des frégates ennemies, fuivant l'ufage du gou- 
vernement Britannique de ne pas s'en rapporter 
uniquement à des efpions mercenaires , avoient 
conftamment obfervé & fuivi les mouvemens de 
nos deux efcadres depuis leur départ de Breft juG- 
ques à la rentrée de M. de Macnemara. Enforte 
que certain d'une fupériorité confidérable^ il per- 
fifla dans les ordres hoîliles qu'il avoit donnés, & 
tandis que le Duc de Mirepoix négocioit encore 
à Londres avec les Minières, & M. de BulTy à 
Hanovre auprès du Roi d'Angleterre, on apprk 
que l'Amiral Boscawen a^^ant rencontré les vaif- j^ 7,,j,^ 
féaux françois VAlclde & le Lys à la hauteur du 1755- 
banc de Terre-neuve, féparés de leur efcadre, les 
avoic voulu forcer de faluer le pavillon Anglois, 
& fur leur refus les -avoit attaqués & pris après 
C5 



i 

58 Vie Privée ) 

wmi^ un combat de plufieurs heures , quoique Tun d'eux 1 
1756- ne f^'^^ ^^'^'^^ qu'en flûte. Les deux braves Capi- 
taines de ces vaiiïeaux étoient Mrs. Hocquart & 
de Lorgerie. Au relie, ils étoient d'autant mieux ] 
nécelTités à une belle défenfe, que leur mauvaife 
manœuvre les avoit réduits à cette extrémité, tan- 
dis que M. de Montalais , commandant le Dau- ■ 
phin- Royal, égaré avec eux, s'en étoit tiré plus \ 
habilement & avoit échappé. . j. 
Une pareille agrelîion peu valeureufe , fuivîe j 
même de la prife de ï Efpérance , autre vailîeau •] 
de ligne , n'étoit pas d'un avantage allez grand . 
pour couvrir aux yeux de la nation Angloife l'in- \ 
famie du procédé , fi elle n'avoit été accompagnée ; 
Kovcmb. d'une plus effentielle; ce fut une invafion générale - 
îr55' de tous navires du commerce François , qui fe ., 
rencontrèrent à la mer (*) dans quelque parage i 
que ce fût. Trois cens tombèrent ainfi avec éton- 1 
nement dans les filets des Anglois (f). Nous avons j 
fous les yeux une liHe exade de ces prifes faites 1 
avant la déclaration de guerre , pièce miniftériel- \ 
le, où il fe trouve des détails curieux, dont le ; 
réfuîtat donne une- évaluation de la perte, eftimée \ 
trente millions , & un total , en y comprenant les J 
équipages des trois vailfeaux du Roi, de fix mil- -i 
le officiers, mariniers & matelots, & de quinze \ 
cens foldats ou gens de nouvelle levée prifonniers ^ 
au moins; dommage le plus important & le plus ; 
difficile à réparer. i 

(*) Cet ordre avoit été donné (èulement le 28 Août à ' 

la fuite d'un grand confeil tenu h [,ondres par MM. de | 

la Régence , car le Roi étoic alors dans fon Eltdorat. ' 

(f) Nous donnerons à !a fin de ce volume le catalo» ! 

gue circonfttiHcié ne toucer ees prifes, fous le iS®. Il, \ 



D E L o u I s X V. 59 

Que faifoit cependanc la France & quelle con- «"sm 
duice cenoit-elle ? La feule qui convint à une i75^» 
puilîance trop foible en ce moment, attaquée à 
riraprovifle, ayant befoin de tems pour rallcmbler 
fes forces, les déployer, & en diffiirant fa ven- 
geance, la rendre plus fûre. Dès que S. M. eût 
appris Tinfulte faite à fon pavillon par l'Amiral 
Bofcawen , elle fe comporta comme Tcxigeoit fa 
dignité , en rappelhmt fon AmbafTadeur en Angle- 
terre, & fon Miniflre à Hanovre, en leur ordon- 
nant de partir fans prendre congé & en rompant 
avec mie cour perfide, fur les paroles "de laquelle 
on ne pou voit compcer. Elle verfa fa douleur dans 
le fein de S. M. Catholique, & par un mémoire 
dreflë fur Le champ & envoyé à la cour de Ma- 
drid , elle repréfenta l'entreprife de la cour de 
Londres avant une déclaration de guerre , comme 
une diOblutio;! de toutes les conventions facrées 
du droit des gens , comme un attentat capable de 
replonger les nations de l'iiUirope dans l'état de 
barbarie où la force faifoit la feule loi. Cette 
confiance adroite avoit pour objet un motif caché 
de politique ^ celui de foulever l'indignation de 
TEfpagne & de lui faire craindre des hoflilités de 
cette efpece, de l'éclairer fur fes véritables inté- 
rêts & fur la nécefîîté de s'unir à la France , en ce 
moment où les deux marines com.binées auroient 
pu faire tête à celle d'Angleterre, effrayer cette 
puiflance & l'obliger de reprendre un efprit d'é- 
quité dont on afFedoit de lui donner l'exemplCo 
En eiFet , emporté par fon premier reffentiment ,- 
îe Roi avoit fait donner ordre à fon efcadre, com- 
■Kandée par le Comte du Guay, qui avoit rempla- 
ce r^L de Macnemara & étoit forti, de eombatu'e 
C ê 



6o V I E P RI V É E 

«a tous les vaifTeaiix de guêtre Anglois qu'il Tencon» 
56. treroit, de s'en emparer & de faifir auflî les vaif- 
feaux marchands de cette nation , s'il apprenoit 
qu'ils en enflent pris. Mais le Général , quoique 
par une combinaifon qui ne pouvoit fe prévoir, 
fa manœuvre fe foit rapportée avec le défaveu & 
l'inconféquence de fa cour , n'ayant rien entrepris 
de ce qu'un brave olficier & un habile marin dé- 
voient tenter , le confeil eftima plus utile à fes 
vues de montrer une générofité qui lui coùtoit 
peu en reftituant la frégate le Blankford, la feule 
capture qu'ait faite le Général françois à fon re- 
tour de Cadix à Brefl:; on fit reconduire jufques 
dans les ports d'Angleterre M. Litleton , Gouver- 
neur de la Caroline , paffager fur ce bâtiment , & 
il y eut ordre à Toulon , fi l'efcadre ennemie de 
huit vaifleaux qui étoit dans la Méditerranée , relâ- 
choit aux ifles d'Hyeres , de lui laifler faire de 
î'eau, & fi elle venoit dans le port , de lui faire 
fournir tous les rafraîchilfemens dont elle auroit 
befoin» 

A cette circonflance critique où fe trouvoit la 
France avec l'Angleterre , il s'en jaignoit une au- 
tre qui n'^exigeoit pas moins de dextérité. ^ On 
étoit à la veille de fe brouiller avec la cour de 
Turin pour une violation du droit d'afyle & de 
territoire. Mandrin , ce chef des contrebandiers , 
fi fameux & dont le nom palfé en proverbe pour 
défigner un fcélérat intrépide eft aflimilé à celui 
de Cartouche , après avoir défolé la ferme , dont 
il rançonnoit les fuppôts depuis près de dix -huit 
mois , après avoir échappé à toutes les pourfuite» 
& avoir tenu tête aux troupes réglées envoyées 
contre lui , n'avoit pu être furpris que par rufe> 



deLouisXV. 6i 

Des volontaires de Flandres s'étant dégiiife's en gnijiiiiJS 
payfans , l'avoknt enlevé à Saint- Genis-d'Oft, 175^^ 
terre de Savoie, où il fe retiroit toujours après 
fes expéditions, fe flattant d'être en fureté dans 
les Etats d'un Souverain étranger. On fe hâta de 
le conduire au iupplice avant qu'il fût réclamé, & 
l'on chercha enfuite tous les moyens d'éluder la 
réparation qu'exigeoit une telle oifenfe. Par un 
artifice indigne , fans doute , de la majefté du gou- 
vernement, on porta la faufleté jufqu'à faire com- 
pofer & répandre un Pi'écis de fa vie , (*) où 
l'on imputoit fa prife irréguliere à la vengeance 
des commis de la ferme. On efpéroît ainfi atté- 
nuer l'attentat bien plus grave de la part des trou- 
pes du Roi & de l'aveu de la cour. Mais ceile 
de Turin ne fut pas dupe de ces détours & exigea 
une réparation authentique. Le Comte de Noail- 
les fut envoyé auprès de S. M. Sarde , avec com- 
miflîon expreife de désavouer cathégoriquemenc 
tout ce qui s'étoit palTé fur fon territoire , de lui 
apprendre que le Roi fon maître avoit fait punir 
les coupables & n'avoit rien tant à cœur que de 
tefferrer les liens de l'amitié avec un Souverain 
auquel l'uniffoient déjà les liens du fang. 

Ce différend accommodé , l'on ne fe contenta 
•pas de ne point s'attirer de nouveaux ennemis & 



(') Ce Vrécis^ quoiqu'imprimé , fefl fort rare & mérite 
d'être confervé , ainfî que l'Arrêt , où l'on récapitule tous 
les crimes de Mandrin qui, û le fuccès l'eût toujours- 
fécondé comme certains conquérans de la fable & de- 
l'hifloire , auroient été transformés en des sdes de valeur 
incroyables. Ces deux pièces feront réunies fous le Ncr. HJ, 
auquel nous ajouterons le difcouis de M. le Conjie de. 
^OAiUes» 

Cl 



62 V I E P R I V é R 

iHBHB Ton rongea à former des alliances pour contre-ba-- 
i^s6. lancer celles de l'Angleterre. Nous en verrons 
bientôt éclorre une qui étonna i'Europe , ik fit 
prendre à la politique un nouveau cours. 

La France, dont la conduite jurques-là marquoit 
l'indécifion, s'étoit enfin déterminée à la guerre, 
depuis les bonnes nouvelles qu'elle avoit i^çues 
du Canada. Le Général Braddock, envoyé d'Eu- 
rope par les Ani;lois ^ comme l'homme le plus • 
propre à y rétablir leurs affaires, les avoit, au 
contraire , ruinées par fa témérité & fon obftina- 
tion. Chargé de l'exéciîtion d'un plan parfaite- 
ment bien conçu, & qui ne tendoit à rien moins- 
qu'à reconquérir en une campagne tout le terrein ' 
ufurpé, 6c à faire trembler les François pour leurs 
propres foyers & dans le Canada & à la Louilia- 
ne , il piit de fauflTes mefures dès l'ouverture 5 
après avoir vaincu les obdacles que lui préfewtoit 
le local , il n'apporta pas alfez de lenteur , de cir- 
confpeftion & de réferve dans fa marche ; il ne- ; 
gligea de fe défier àes embufcades auxquelles -le ' 
terrein étoit û propre, & voulant prévenir l'arri-" 
vée d'un renfort qu'atrendoient les François , il 
imputa à la pufillanimité les fages avis qu'on lui 
donnoit; il crut que le coura;2,e & l'impétuofité 
fuffiroient pour triompher. Ce n'efl: que fur le 
champ de bataille qu'il reconnût Ces fautes. Aban- 
donné de £es troupes qu'il n'avoit pas aflez ména- 
gées, il tint ferme prefqiie fcul avec fes officiers,, 
perfuadé qu'il ne pouvoit fe juftifier auprès de fa 
a Juin, patrie que par une mort glorieufe. Il fut tué, & 
l'on trouva fur lui les papiers & inflru (fiions, qui' 
découvrirent aux ennemis la grandeur du danger 
dont ce début malheureux ks délivroit. La d^oii*' 



deLouisXV. 63 

te fut fi complette , que la nouvelle parvenue au ^mm 
camp du Général Shirley intimida les Soldats, "-7 56. 
dont grand nombre déferterent; défedion qui le 
mit hors d'état de remplir h partie de l'expédition 
dont il s'étoît chargé, & que, malgré i'échec 
éprouvé de fon côté par M. Dieskau à l'attaque 
du camp du Général Johnfon , où il périt aullî, 8 Sept» 
celui-ci n'ofa, en pourfuivant l'ennemi, profiter 
de fa vidoire , & fe contenta de refter fur la dé- 
fenfive: mais l'effet le plus funefte par Tes confé- 
quences , & l'influence qu'il devoit avoir fur tou- 
tes les opérations de ce continent, fut de confir- 
mer dans leur attachement à la France les Indiens 
fes alliés, agens eifentiels de la guerre, & de re- 
froidir ceux du parti de la Grande Bretagne. 

On fe prépara donc à porter aux ennemis des 
coups qui les fiCTent repentir de leur audace. Dun- 
kerque eit un port de la Manche, qui par fa pofi- 
tion leur a toujours fait ombrage : il fut réfolu 
de le rétablir. Le Roi chargea le Prhice de Sou- 
bife de cette opération , à laquelle on fît travailler 
incontinent les troupes fous fes ordres. C'étoit 
commencer par où l'on auroit dtî finir: autrement 
en cas de difgrace , on s'expofoit à l'humiliatioa 
plus grande de démolir ce port une féconde fois* 

La marine étoit le principal objet en ce mo» 
ment, & ce fut celui dont on s'occupa d'abord. 
Malgré fétat d'anéantiffement où elle fe trouvoit à 
la paix d'Aîx-Ia-Chapelle,elle fembioit reflufcitée. 
Malheureufement il y avoit plus d'apparence que 
de réalité. Voici comme s'exprimoit dans un mé- 
moire hiftorique un adminidrateur, dont le llyle 
emphatique annonce plutôt renthoufiafme que Tef- 
prit de dénigrement. 



64 V I E P R I V É E ^ 

■—ff— „ Nous comptions , il eft vrai , foixante_-troî# l 

1756» 5, vaiiTeaux de ligne au commencement de 1^55 ' 

„ (*}, mais trois étoient hors d'état de fervir & j 

„ furent condamnés , trois venoient d'être pris , i 

5, quatre étoient fur les chantiers à peine cora- ; 

3, mencés , huit avoient befoin d'une refonte gé- j 

„ nérale & nous manquions également de bois ] 
„ pour les conllrudions & pour les radoubs; 

„ nous n'avions pas même de quoi équiper les ^ 
„ quarante-cinq autres. Il n'y avoit dans nos pons 

„ ni canons, ni mâtures, ni agréts, ni apparaux, " 

5, ni ultenfiles nécelTaires pour les emménageraens \ 

3, des vaiffeaux : l'armement des deux efcadres du i 

„ printems nous avoit épuifés, ,& le gouverne- • 

„ ment britannique , inlîruit de notre fituation i 

5, mieux que nous-mêmes , ne pouvoit choifir un i 

„ inftant plus favorable pour détruire ■ facilem.ent | 

„ encore une fois cette marine renaiïïante. Ce- 'i 

5, pendant la France a tant de relïburces quand -j 

5, elle veut & fait diriger i^es efforts pour les faire ; 

-5, valoir , qu'elle n'a befoin que d'un miniflere .j 

„ adtif , intelligent , plein d'énergie. Tel fut celui i 

3, de M. de Machault: il donne fes ordres; auili- 1 

„ tôt le fer coule , une artillerie nombreufe & \ 

„ parfaite fe prépare fans relâche ; nos forêts re- ; 

5, tentiffent dans tout le royaume ; des chênes i 

.5, fuperbes , qui n'en faifoient que l'ornement, i 



(*) Nous renvoyons cette lifte ddtaiilée au nombre des 
Pièces pour ferviu h Phidoire. Nous y Joindrons la liflç 
de la miiin: Arg'oife, celle de la marine Efpagnole, 
ainfi que de la Portugais & un Prdc'.s des forces des 
diffénns Etats m n'tiuies à cette époque, fous le N**. IV.. 
Cela peut fervir de point de couipaïaifon avec leur poû- ^ 
«ion aâ:udle. 



D E î. o u I s X V. 6$ 

,5 font travaillés pour un ufage plus utile ; les "i^w 
5, marchandifes du Nord , les brays , les gou- i7s<5. 
„ drons , les chanvres, les fapins arrivent en 
„ abondance dans nos ports. Quinze frégates 
„ favorifent le cabotage , c'efl-à-dire le commerce 
„ des côtes: tout ceci ne fait que préparer les 
5, grands événemens qui fe méditent dans le fileai- 
„ 6e. Cinq efcadres s'arment à Breft , à Toulon , 
„ à Rochefort; les troupes marchent de toutes 
„ parts ; d'immenfes provifions de vivres , de ca- 
„ nons , de munitions navales font ramalTées au 
„ Havre , & l'Angleterre fe voit tout à la fois 
„ menacée dans fes poflelîîons du Nord, dans fes 
„ Colonies méridionales, dans la Méditerranée, 
5, dans rOcéan ; elle tremble jufques dans le fond 
„ de la Manche ; elle craint pour i'es propres 
„ foyers, & fa vafle puiiîance fe trouve, pour 
„ ainfi dire , enchaînée & réduite à fa propre dé- 
j, fenfe. Que difons-nous? Elle ne s'en tient pas 
„ à fes trompes nationales , elle appelle l'étranger 
5, dans fon fein (*); elle va même avant la dé- 
„ claration de la guerre jufques aux confins de 
„ l'Afie chercher un fecours chez un allié qui par 

„ fa pofition lui efl: prefque inutile " 

La Rulfie , dont il efl , fans doute , queftio» 
ici, ne pouvoit véritablement lui être d'un grand 
fecours pour fes opérations ; mais l'Angleterre 
fongeoit dès-lors à occuper fes ennemis fur terre 
& à faire une-diverfion puifTante , qui en les obli- 
geant à tenir fur pied des armées nombreufes, les 



(*) Huit mille Heflbis d'infanterie & neuf cens chevaux 
débarquèrent à Southarapton le 15 Mai 1756,- dix mille 
Kanovriens airiverent le 2o*îkIai à Cbathaïa. 



1 

,66 V I E P^ I V É E 

— empêchât de continuer à verfer pour k marine ; 

1756. tous les fonds dont elle auroit befoin. Le cabinet ' 

de Verfailles, qui n'avoit point jufques-là de plan j 

fixe, divifé fur la manière de s'y prendre, entre i 

trois opinions adopta la plus mauvaife , & ] 

croyant frapper S. M. Britannique à l'endroit fen- 1 

fible, entra dans les vues du confeil de ce Monar- . 

que. Le premier parti étoit de s'en tenir à des : 

opérations de mer uniquement , de porter toutes ] 

fes forces en Amérique , & en concentrant ce | 

fléau dans fon continent, de l'empêcher de refluer i 

dans celui-ci. Le fécond, au contraire, de la j 

convertir en une guerre de terre & de s'emparer i 

de l'Electorat de Hanovre provifoirement, pour l 

tenir lieu de garantie de la reftitution des vais- j 

féaux de Roi & navires marchands qu'on avoit j 

droit d'attendre & qu'on exigeoit. Enfin le der- ^ 

nier étoit mixte, & flattoit l'amour - propre natio- | 

liai & la gloire du Roi , en prétendant qu'on pou- ^ 
voit faire face partout, empêcher les conquêtes 

' dans le nouveau monde & menacer les ennemis | 

en Europe ; qu'il ne s'agiflbit que d'une bonne | 

adminiftration , d'une diflribution fage des forces i 

de la France en les appliquant à propos & avec : 
économie. Ce fut celui qu'on fuivit , en ce qu'on 
fit entendre à S. M. & aux parcifiuis de la paix., 
que c'étoit le moyen de la recouvrer plus promp- 
tement fi Ton déployoit à la fois des efforts réunis 
capa-bles d'étonner 6l d'intimider l'Angleterre, en 
armant dans les diiférens ports tous les vaiffeaux 
en état de l'être. On augmente les troupes de 
terre de quarante mille hommes. Quatre-vingts 
mille des meilleures troupes reçoivent ordre de 
paffer de fintérieur du royaume fur ks rives dç$ 



DE Louis XV. 67 

deux mers , & pour donner plus à penfer aux en- — ^ 
nerais, on met à leur tête deux généraux connus j^cg, 
par leur génie a(5tif & entreprenant. Le Maréchal 
de Belle -île efl: nommé commandant -général des 
côtes maritimes de Tocéan depuis Dunkerque juf- 
ques à Bayonne , & le Maréchal de Richelieu de 
toutes celles de la Méditerranée. On afrete des 
bâiimens de tranfport en affez grand nombre, pour 
porter une armée fur chacune des deux mers par- 
tout où l'on voudra. Cependant on fait filer d'au- 
tres troupes fur les frontières de l'Empire, du cô- 
té d'Hîinovre , & l'on établit plufieurs vaftes ma- 
gafms en Wellphalie , avec la permifîîon de l'Elec- 
teur de Cologne , auprès duquel on envoyé le Mar- 
quis de Monteii en qualité de Minillre plénipo- 
tentiaire. C'étoit une époque brillante pour tous 
les Minières , dont chacun alloit voir s'illullrer & 
s'accroître fon département , & furtout alloit y 
diftribuer une foule d'emplois & de grâces , fi 
propres à fe faire des créatures. La marine , quoi- 
que de moitié moins forte que celle d'Angleterre » 
ayant moitié moins de pofFeffions à garder & à 
foutenir , réunie d'ailleurs à celle de la Compagnie 
des Indes , floriflante alors , pouvoit ramener les 
beaux jours du fiecle de Louis XÏV, & dans le 
cas où l'Efpagne , qui avoit le plus grand intérés 
de s'y joindre, le feroit, il étoit indubitable qu'on 
devoit rendre au pavillon Anglois toutes les hu- 
miliations qu'on en avoit reçues précédemment» 
Quant à la guerre , le Comte d'Argenfon , qui 
avoit toujours ce département , alTuroit le Roi 
que fes troupes foutenues en adivité par les di- 
vers camps qui avoient eu lieu durant la paix, 
liaient en bon état j que la difcipiine militaire y 



68 VieP RIVÉE I 

«Mw éîoit bien exercée , & qu'elles pétilloiem: d'ar-| 
1256* <^^"^ PO"^ combattre les ennemis de S. M. Il écoît '^ 
débarraiTé de l'homme qu'il redoutoit le plus , par- 5 
ce qu'il ofFufquoic Ton ambition , le Maréchal de | 
Saxe. Il venoit d'étendre fa puiflance par la réu- | 
nion du détail des carabiniers , que la mort du ^ 
Prince de Bombes avoit lailTé vacant , & par ce- ] 
lui de l'artillerie, dont s'étoit démis le Comte - 
d'Eu. Enfin le Monarque étant déformais dégoûté ; 
. de fe mettre à la tête de Tes armées , il fe fiattoit l 
de devenir plus maître & plus abfolu dans fa par- J 
lie. M. Rouillé avoit à fe féliciter de voir fou j 
mîniftere des affaires étrangères marqué par un 1 
événement rare & fait pour confondre tous les > 
projets de la Grande Bretagne. Déçue de l'efpoîr \ 
qu'elle fondoic fur Marie -Thérefe , pour qui elle 
îivoit dépenfé tant de tréfors & prodigué tant de ^ 
fang; non-feulement elle l'entendit lui refufer les ^ 
troupes auxiliaires qu'elle avoit droit d'exiger par 
Mai. les traités , mais elle la vit s'allier à la France par | 
celui de Verlailles: elle vit ces deux cours étein- J 
dre en un inllant leur animofité réciproque après ] 
deux. cens ans de guerre & de rivalité. Ainfi s'é- 
vanouit le fyftême de politique du Cardinal de 1 
Richelieu pour faire place à un nouveau. La | 
Marquife de Pompadour qui n'y avoit pas peu .: 
contribué , & en conféquence avoit reçu une let- ': 
tre de remerciement très-flatteufe de l'Impératrice- 1 
Reine , voulut éternifer l'idée de cette alliante 1 
dans un chef-d'œuvre numismatique. Elle la fit 1 
graver fous fes yeux par le Sr. le Guay , le plus j 
fameux artifte en ce genre , fur une médaill-e d'à- j 
gathè-onyx, au deffus de tout ce que l'antiquité ! 
oflfre de plus beau. Elle la plaça dans fon cabinet^ j 



deLouisXV. 6o 

& la montroit avec coraplaifance aux étrangers, — gg» 
qui à h futilité du monuûienc jugeoient de celle 1756. 
qui Tavoic ordonné. 

Le Miniftre des finances même , pour qui cette 
époque étoit la plus délicate , pouvoit y envilager 
une forte de gloire dans les opérations de génie 
qu'il imagineroit pour fubvenir à des dépenfes ex- 
traordinaires. Dans fes conférences avec le Roi, 
après lui avoir préfenté l'état des anciennes dettes 
à payer , détaillé les hypothèques confidérables 
dont étoient grevés les revenus de la Couronne, 
fait envifager le déchet qu'éproiiveroient nécefiai- 
rement le commerce & l'induurie pouffes à un 
point incroyable de profpérité en quelques années 
de paix, raffura S.^l & ajouta: „ il faudra faire 
„ agir de grands relforts pour foutenir le poids de 
5, la guerre. ]'ai combiné l'état de vos finances , 
„ elles me procureront des reflburces pour quatre 
„ ans. Si à la fin de ce terme - là la paix Ai'efl: pas 
j, faite, les campagnes ne pouiTont continuer que 
„ par des impôts accablans pour vos peuples." 

Louis XV enchanté de pouvoir refpirer pendant 
quatre ans, vînt chez Madame de Pompadour & 
lui dit , ^//'// venoit de s'entretenir avec le Mi» 
vîjïre le plus honnête homme de la France ; car 
je dois appeller de ce nom , ajouta-t-il , celui qui 
a afez de probité pour parler avec franchife 
à [on Roi, 

La lenteur des préparatifs que néceiïîtoient les 
circonllances, détermina le gouvernement à per- 
fifter dans fon fyRéme de modération, & pour 
colorer ce qu'il pouvoit montrer de pulillaniraité 
& de foiblefle. Avant d'en venir à une déclara- 21 Dec/ 
tion de guerre , dont on ne pouvoit effeducr les ^^S5» 



70 Vie P. r i v é e 

I—— menaces fur le champ, M. Rouillé adrefTa à M. 
j^5^. Fox, Miniftre des affaires étrangères à Londres, 
un mémoire, par lequel S. M. avant de fe livrer 
aux eiFets de fon reïïentiment demandoit au Roi 
d'Angleterre fatisfaélion de tous les brigandages ] 
qu'avoir commis la marine de ce Monarque , & la 1 
reflitution des divers vaiiïeaux^ tant de guerre j 
que marchands, pris fur les François, proteftant 
qu'elle regarderoit fon refus comme une déclara- | 
tion hoftile. 

Sur la réponfe négative de M. Fox, écrite en ; 
françoisj ce que lui reprochèrent fes compatrio- j 
83 Janv. tes (*) , il y eut ordre aux Anglois établis dans le 'l 
royaume d'en fbrtir. On fit faifir dans les ports * 
tous les navires de cette nation qui s'y trouvèrent, f 
& en autorifant la courfe on l'encouragea par des 
récompenfes. On pourvut à la fureté des colo- j 
nies , en y envoyant des efcadres & des troupes , 1 
& l'on forma le projet plus férieux de conquérir * 
rifle de Minorque, tandis qu'on occuperoit Geor- j 
ge II par des menaces , de defcendre dans fes j 
royaumes & de furprendre fon Ele(5torat. En atten- ! 
dant que les effets puïïent répondre aux grandes] 
vues que l'on avoir, on ne négligea pas d'allumer 
renthoufiafme de la nation par ces écrits produits 
fous les aufpices du miniftere , dont l'impulfion ! 
fecrete refte cachée, qui ne paroiflant être que i 
l'effufion d'un cœur patriotique , par un air de vé« '\ 
racité pure, de zèle défintérefle , n'en font quej 
plus propres à faire illufion à l'efprit & à échauf- j 
fer le cœur. Il fe trouva un de ces auteurs mercé- \ 

ïiaires , trafiquant de leur talent, vendant leur! 

« ^ ^— — _j _ . ^ ( 

(•) Voyez VHiflo'm de la guerre de 1756, \ 



deLouîsXV. 71 

plume à qui veut Tacheter, peu jaloux de la con- —— 
fiance de la poftérité , pourvu qu'ils obtiennent 17 56, 
celle des gens en place, leurs. contemporains, qui 
brigua l'honneur de. devenir en ce genre le gagide 
du gouvernement. Il entreprit un ouvrage pério- 
dique, (*) où il peignit les Anglcis non feule- 
ment comme des parjures, des violateurs du droic 
des gens, mais comme des pirates, des forbans, 
des alfaiïïns , des antropophages. Ses tableaux pleins 
d'énergie , animés d'un ftyle noble & chaud , ex- 
citèrent chez le grand nombre des lecteurs mal 
inftruits de ces difcufîîons politiques une forte in- 
dignation: on vit bientôt renaître la haine invété- 
rée qui n'étoit qu'afîbupie contre ces éternels ri- 
vaux, & la fureur devint telle qu'on défiroit por- 
ter chez eux toutes les cruautés, toutes les hor- 
reurs que leur iraputoit l'éloquent prédicant. Bien- 
tôt les peuples entraînés ouvrirent volontiers leur 
bourfe & s'empreiTerent de facrifier leur vie pour 
une querelle élevée à deux mille lieues, concer- 
nant des terreins fauvages & des rochers, qui au- 
trement les eut intérelTés peu: ils n'en auroient 
compris ni l'avantage, ni le but, ni la nécefîité. 

L'éclat que fit M. de Bouville à Londres, & 
dont les papiers publics retentirent alors , caufa 
plus d'effet encore. C'étoit le Capitaine du vaif- 
feau KEfpérance pris en Novembre dernier, percé 
pour 64 canons , mais armé en flûte , n'ayant que 
400 hommes à Ton bord , 20 pièces de canon de 
tout calibre , dont deux feules de 24. Attaqué par 
X Oxford ^dQ 70 canons & de près de 600 hommes 
d'équipage, à la portée du piflolet, ce vaillant 

(*) VQhferyateur Hollandoh de M. MoreaH. 



7^ Vie Privée 

^mmm officier s'étoît défendu comme \:n lion pendant 
i^^ij. P'^^^s ^""'^ quatre heures., avoit fait arriver deux fois 
rairajHant, ne pouvant qu'avec peine (buténir fon 
travers, & n'avoit amené fon pavillon qu'au mi- 
lieu de quatre vaiiTeaux ennemis furvenus durant 
le combat. L'impofiibilité où les Anglois fe trou- 
vèrent de conduire leur prife dans*" leurs ports, la 
néceffité de la brûler en pleine mer après en avoir 
retiré à la hâte l'équipage , le retour de VOxford 
à Plymouth , coulant b?s d'eau , que l'on fut 
obl'igé de mettre dans le baffin à fon arrivée» 
étpient autant de faits glorieux dépofant en faveur 
de la nation & du capitaine; ils effaçoient mer- 
veilleufement la réputation d'ignorance & de mau- 
vais maneuvrier que s'étoit acquife celui-ci dans ^ 
l'efcadre de M. Bois de la Motbe, & l'hifloire ■ 
de la marine ne fournifToit point d'exemple d'une ^ 
défenfe plus vigoureufe. Rendu en Angleterre, ! 
M. de Bouville foutint dans la captivité la magna- ' 
nimité qu'il avoit montrée les armes à la main. II j 
ne voulut pas profiter de la liberté qu'on lui laif- ^ 
foit de fe retirer; il prétendit avoir été la proie . 
de pirates & offrit avec hauteur fa rançon. II,; 
diftribua aux prifonniers françois les 6000 livres i 
que M. le Garde des fceaux lui avoit fait tenir.^ 
D'autres belles actions par où débutèrent quel- 
ques officiers de la marine du Roi, pabliées avec : 
oftentation, en donnèrent la plus haute idée & ] 
fbutinrent la confiance. A la Martinique, où ar- ^j 
rivôit une petite efcadre (*) françoife fous les ' 

or- i 



(*) Elle étoit coiT>pnrée du vailTe^iu k Prudent , de 74 
canons, commandé pat M. U'ALibigny , Capitaine de 



vail^ 



D E L o u I s XV. 73 

ordres de M. d'Aubigny , le vailleau Anglois le — 
ïVarwick de 56 canons fut amarriné & conduit en x-^s^d, 
niomphe. Il avoit été lurpris à l'atterrage par la 
frégate ^Athalante de 34 canons. M. DuchaiTauIt 
qui la commandoit, jeune Capitaine, fâchant par- 
faitement fon métier, ardent, avide de fe fignaler, 
ofa l'attaquer. L'étonnement où fe trouva le Ca- 
pitaine Shudham , (c'eft le nom de l'Anglois) qui 
ne s'attendoit pas à cette découverte , augmenté 
en appercevant un vaifleau de 74 &; une féconde 
frégate de 30, jetta une telle confufion dans fon 
bord , que , quoiqu'il eût montré dans d'autres 
occafions de la bravoure, il fe défendit très-mal. 
On admira dans celle-ci, non-feulement la valeur 
& la manœuvre habile de M. DuchafFault, mais 
auffi la générofité & le fang-froid de fon comman- 
dant, qui ne jugeant pas fon fecours néceffaire, 
relia fpedtatseur tranquille de l'aélion, pour ne- lui 
rien dérober de l'honneur d'une victoire fi fingu- 
liere , propre à faire exemple & à exciter l'ému- 
lation de fes camarades. 

Prefqu'au même tems où l'on apprenoit cette 
nouvelle qui, comme tout ce qui vient de loin, 
pouvoit être fufpedée d'exagération , à la hauteur 
de Rochefort & en quelque forte à vue de terre , j^ p^jjy^ 
il fe pafFa im combat plus égal (*} , mais non 



vaiflTeî'u, & des frégates VAthahnte de 34, par M. Du- 
chaffault, auffi Capitaine, & le Zéphïre de 30, par M. de 
ia Touche- Tréviile, Lieutenant. 

(*) Corame notre impaidalité nous engage à difcuter 
fcrupuleufement ces faits , que lend prefque toujours infi- 
dèlement de part ou d'autre l'amour - propre national , 
voici au jufte les forces refpectives j d'après l'aveu des 
combattans. 

Tme IIL D 



74 V I K P R I V É E ^^ 

■Mwpi moins brillant. IS Aquilon , commandé par M. de ! 

1756. Maureville, Capitaine, & la Fidellc, par M. de : 
Lizardais , revenant d'elcorter des bâtimens de \ 
tranfport, rencontrèrent un vaîiïeau Anglois & une ; 
frégate; Taétion s'engagea fi chaudement qu'elle ; 
dura plu fleurs heures & fort avant dans la nuit; ; 
on ne fe quitta que lorfque la fatigue, TépuifC' 1 
ment & fobfcurité obligèrent de fe féparer. M. de i 
Maure ville, dès la première volée, avoit eu le j 
bras emporté, & après s'être fait pan fer, vouloit ; 
remonter fur le gaillard; il ne put, mais crioit: j 
courage^ grand feu ; Je défends d'amener, ' 
"V Aquilon avoit tiré 1 100 boulets de 12 au moins; \ 
on ne lui connoilfoit plus de fabords, à ce qu'at- f 
teftent les journaux. Ce qui rend la valeur de ces J 
illuftres marins infiniment refpeftable , c'efl: qu'ils | 
y exaltent même la bravoure de leurs ennemis, i 
Ils rapportent que le Colchefler n'ayant plus del 
munitions , finit par charger avec fes cuillieres & ^ 
fourchettes ; qu'on n'a jamais vu un vailfeau plus 
maltraité, plus défiguré que celui-là. 

Ces fiiits particuliers, dignes des beaux jours 
de la maiine fous Louis XIV, ifétoient que le j 
prélude d'autres plus importans. Après avoir don- "' 
né le change aux Anglois pendant longtems par \ 



Les vaineaux Anglois étoient le Colchefler de 50 ca- j 
vous, Capitnine Obrien , 3C0 bommes d'équipage, & la 
jfjésate le Lynx ^ de 20 canons & 140 hommes, com- 
mandée par' le Capitaine Vernon. La preroiere de nos 
fié^af^s nvoit 24 canons de ts & 24 de 6 & ?,3a hom» 
mes dVqiiipnge. La feronde avoit 26 canons de 8 & 244 
liom'^-e«. Le vailTePU Ai^glois portoit du 22 ^i » du it &, 
(jii >1 & les 20 canons de la frégate cto'ent de 11. On 
voit n'.r le détail ci - d^^^^s que iw^is avions 136 hommes^ 
de p'iis qu'eux. 



» îî L u I s X V. 75 

différentes feimes , par des arméniens commencés, auu Ê m 
fufpendus ^ repris à Toulon, enfin une efcadre i^^ô. 
fous les ordres du Marquis de la GalifTonniere , 
Lieutenant général , corapofée de douze vailTeaux 
de guerre , cinq frégates , fix chaloupes canonie- 
res & cent fo>xante-dix-huit bâtimens de tranfport 
portant 120:^ hommes commandés par le Maré- 
chal de Richelieu , ayant pour fécond le Comte 
de Maillebois & le Marquis du Mesnil , Lieute- 
nans-généraux, met à la voile le 12 Avril des ifles 
d'Hieres pour celle de Minorque. Elle y arrive 
le 17; l'armée y débarque fans obftacle, entre le 
19 dans la ville de Ciutadella, marche de-làà 
celle de Mahon & la trouve abandonnée par fes 
ennemis. Ils avaient raiïemblé toutes leurs forces 
dans le fort Saint -Philippe, que fa fituation, la 
nature, l'art & des millions confacrés à cette dé- 
penfe avoknt rendu inexpugnable , à ce qu'on 
croyoit à Londres. Cependant les approches fai- 
tes , le premier coup de canon efl tiré le ?) Mai ; 
& le 28 Juin , en fix femaines de tems, cette for- 
terelTe capitule. 

Un concours de circondances fervit à favorifer 
ce glorieux événement. D'abord fincertitude du 
miniilere Britannique, où fe porteroit le premier 
eîfort de la France. Malgré les avis réitérés qu'il 
recevoit de toutes parts du projet d'iiivafion de 
Minorque, l'illufion duroit encore prefqu'au mo- 
Hient où M. de la Galilfonniere faifoit voile ,puif- 
que le Roi d'Angleterre, le 23 Mars, fit part à 
la Chambre des Communes qu'il étoit inllruit que 
la France fe préparoit à tenter une defcente dans 
fes royaumes , fans parler en rien de celle qui de- 
voit véritablement s'effectuer. 
D z 



J76 V I E P R I V É E : 

pa wBMa De cette perfuafion provint le délai d'armer & j 
l'^^e. d'envoyer à tems une efcadre fuffifante, foi t pour 
empêcher le débarquement dans cette ifle , & la i 
recourir d'officiers, de "troupes , de munitions & : 
de vivres, foit pour combattre en forces fupérieu- \ 
res l'efcadre françoife s'il étoit opéré. A l'époque ■ 
même où l'on commença de s'occuper des fecours ! 
à faire palTer dans la Méditerranée , on juge , en ', 
lifcint les inftruaions délivrées à l'Amiral Byng, | 
qu'on n'étoit rien moins que convaincu k Londres - 
de l'objet pofitif de l'armement fait à Toulon, i 
qui, fuppbfoit-on , regardoit peut-être le Nord de j 
l'Amérique. Vagues & conditionnelles , elles por- ; 
toient fur des méprifes , des variations : elles ne | 
contenoient qu'un feul ordre pofitif, celui de met- } 
tre promptement à la mer. Elles changeoient/ui- 
vant une infinité de cas, de manière à erabarrafler i 
continuellement, à jetter dans des perplexités, à ^ 
élever des queftions de toute efpèce , &; à exiger . 
pour les réfoudre un chef très-expérimenté , plein | 
d'énergie & capable de fe décider avec autant j 
de preftefle que de vigueur. Ce fut donc «ne au- j 
tre faute de charger de la mifïïon un jeune Ami- \ 
rai, I?on écolier, dit un hiftoriea de fa nation, j 
fon défenfeur, (*) mais jamais éprouvé par au- l 
Clin fervice férietix , oit il mt eu le commande' 
ment en chef . Nous nous rappelions qu'à Paris, ^ 
lorfqu'on apprit fa inomination , on en avoit la ,; 
même idée, & même encore plus mauvaife, puif- 
qu'on fufpeétoit jufques à fon courage : on fe 
fervoit à fon égard des termes lès plus méprifans 

(*) Voyez Vhipoh's cîc la guerre ds 175^ > tlcjh citée 
pliifieurs fois. 



deLouisXV. 77 

& les plus groffiers (*) ; on fe félicitoit d'un pa- ■««■ 
reil choix. i 7 5 <^» 

Des demandes ambiguës adreflees h M. Fowke > 
Gouverneur de Gibraltar, concernant un renfort 
de troupes , qu'il devoit fournir à iiyng , prou- 
vent davantage le défordre d'efprit où écoit le IMi- 
niflere , & confirment que c'eft à cette caufe, 
plus qu'à toute autre , qu'il faut imputer la prife 
de Mahon. La négligence pour la défenfe de la 
place avoit été poulTée au point qu'on l'avoit 
laiflee dans cette pofition critique, entre les mains 
d'un vieillard odogénaire , fans qu'il y eût un 
feul colonel en état -de prendre le commandement 
après lui, en cas d'accident, fans qu'il y eût un 
feul officier fupérieur, un feul officier entre lui &^ 
un lieutenant- colonel, & qu'enfin les capitaines 
& officiers fubalternes fe trouvèrent abfens lors 
de l'invediiTement tie la citadelle. 

Malgré tous ces reproches qu'on doit faire- au 
gouvernement Anglois, dont on ne peut conce- 
voir rina(5lion & raflbupiiïement, il fallut encore 
que les mefures prifes après la connojfîance cer- 
taine du deflein des François euffent été aufîî 
mal remplies qu elles le furent ; il fallut que les 
exécuteurs de Ces ordres commilîent de leur côté 
des fautes énormes pour couvrir les nôtres , car 
nous en fimes aufli ; il fallut furtout que le bon- 
heur du Maréchal de Pvichelieu lui applanît tous 
les obltacles , pour réuffir au moment où il s'y 
attendoit le moins , où il commençoit à défefpérer 
du fuccès. 

L'Amiral Byng, partit d'Angleterre le 6 Avril , 

• (*) On difoit que cYtoic «« j'. ../,... , 
D 3 



78 Vie Privée 

. {jMMMi fut retenu à la mer par d^s calmes & des vent* 
^756, contraires, & n'arriva que le 2 Mai devant Gi- 
braltar, dont il ne put appareiller que le 8, &, 
contrarié encore, il ne fe trouva qr.e le 19 à la 
hauteur de INÏinorque. Jufques-Ià, nul grief contre 
lui: mais d'après les dépofitions des témoins, en- 
tendus lors de Ton procès , ici commence une 
chaîne d'inculpations , dont il réfulta que ce jour- 
là il ne fit pas tout ce qui dépendoit de lui pour 
profiter de ce délai , & jetter du fecours dans la 
place , jufqu'à l'arrivée de i'efcadre ennemie ; que 
le lendemain, en vue de cette efcadre, il ne fit 
pas tout ce qu'on devoit attendre d'un générai 
zélé & expérimenté pour la combattre, & qu'en 
dernier lieu ayant été maltraité fans être battu , il 
revint à Gibraltar, pouvant fe regrécr, conferver 
la mer , & tenter un dernier effort , afin de rem- 
plir le principal objet de fa mifîîon , celui de faire 
filer au moins des officiers , des ingénieurs au fort 
Saint-Philippe, s'il lui étoit impofîîble d'y débar- 
quer de gros détachemens de troupes. C'eR- fur 
ces accufations prouvées qu'il fut condamné & 
fubit un jugement dur, mais équitable, quoiqu'on 
«1 ait dit, puifqu'il étoit conforme à la loi. 

Le tort de M. de la Galiflbnniere fut celui de 
prefque tous les Commandans fiançois à la mer , 
d'avoir iaifie prendre l'avantage du vent à fon en- 
nemi; ce qui l'empêcha de tirer tout le parti qu'il 
auroit pu de fa déroute en le pourfuivant. Il fe 
mit ainfi dans la nécefllté de n'ofer le faire , en ce 
qu'il auroit laiffé à l'Amiral Byng la facilité de 
palfer peut-être, & que fon objet efîentiel étoit 
de bloquer le port. Du refle, on admira le bel 
ordre de bataille qu'il tint, quoique fous ie 



dèLouisXV. 70 

vent durant TacTtion. — < 

Comme on a beaucoup varié fur Tétat des for- 17 &^* 
ces refpeétives , nous croyons devoir obferver 
qu'elles étoient à peu près égales , parce que li 
l'ennemi avoit 52 canons & 210 hommes de plus 
que nous,récbantillon plus fort de nos vaifleaux, 
la fupériorité de notre calibre , & la facilité de 
rafraîchir les équipages & de les renouveiler , 
compenfoicnt, & au-delà, cet excédent. 

Malgré cet aveu , qu'exige la véracité de This- 
toire , Il le tort de l'Amiral Byng s'efl aggravé par 
les conféquences funeftes qui en ont réfulté, 
quelque médiocre qu'ait été la victoire de M. de 
la Galiflbnniere , l'importance du fervice qu'il ren- 
doit, a dû la groflîr aux yeux de la nation, & 
f ùis doute il auroit participé au triomphe du Ma- 
réchn.1 de Richelieu & aux acclamations de la ca^ 
pitale , û les lauriers dont fon front étoit ceint 
euflent pu le garantir de la faulx de la mort; il 
expira en route aux approches de Fontainebleau , 
où étoit la cour. La France perdit en lui fon 
meilleur ofîjcler de mer : il avoit beaucoup de 
connoilTances , mérite très -rare alors chez fes ca- 
marades. Elles ne faifoient point tort à fon cou- 
rage , qui n'en devenoit que plus utile , parce 
qu'il étoit raifonné. Il étoit également propre aux 
combats , au confeil , à radminiflration. Nous 
avons vu qu'il avoit gouverné le Canada & avoit 
jette les premières femences de jaloufie de nos 
voifins en infpirant au gouvernement ces vaftes 
idées de domination que réaliferent fes fucceffcurs* 
Il fut depuis nommé , avec M. de Silhouette, 
commifTaire pour travailler aux limites de l'Acadie 
contre les CoramiiTaires Anglois, doiu il décon- 
D4 



] 

So V I E P R I A' É E .. I 

■^^1 ccrta tous les arguraens pir la fubtilifé de fa logî- , 
1756, Q"-^^- Ei^fi'i i^ fut le premier à humilier dans cette l 
guerre le pavillon Britannique, & il faut ajouter \ 
que malheureufement il fut auffi le dernier. Depuis , 
le combat de Minorque, les François n'éprouve- ■ 
rent gueres fur mer que des pertes, &, ce qui ' 
ell encore pis, de la honte & de Topprobre. ' 

Malgré la conflernation où l'échec de leur Ami- j 
rai devoit jetter les afîîégés , réduits à une foible ! 
garnifon pour tqute défenfe , ils n'avoient pas per- ' 
du l'efpoir, & nous n'avions pas peu contribué à i 
le leur conferver. La légèreté avec laquelle le | 
Maréchal de Richelieu avoit commencé les atta- \ 
ques , où les gens du métier lui reprochoient d'à- i 
voir fait àss omiflîons elTentielles , étoit eau fe que i 
le fiege pay terre étoit peu avancé. Il en étoit ré- | 
fuite des accidens qu'on auroit dû prévoir & qu'il î 
avoit fallu réparer avec beaucoup de peine, de | 
foins & de perte de tems. Les maladies s'étoienc ; 
mifes dans l'armée , ce qui avoit obligé le Général ' 
de faire arracher tous les arbres fruitiers des envi- 1 
rons; mais il ne pouvoit remédier à la chaleur qui j 
devenoit exceffive, parce qu'on avoit fait la àeC- j 
cente trop tard. Les munitions qu'on avoit pro- ;; 
diguées inutilement manquoient ; il falloit fans '] 
ceife expédier de Toulon & de Marfeille des ren- j 
forts en hommes & des convois de poudre , bou- ^ 
lets, bombes, canons, &c. qu'on envoyoit cher- 
cher à Strasbourg , tant les précautions avoient 
été mal pri fes ! Enfin l'on avançoit fi peu, que la i 
cour avoit pris le parti d'ordonner à M. de Vallie- { 
re, fameux officier d'artillerie , de fe rendre à^ 
Minorque , & il s'étoit mis en route feulement 
!orfqu'il apprit l'inutilité de fa million. 

Du- 



D E L o u I s X V. 8i 

Diirnnt ces entrefaites la témérité du Mîiréchai ■— 
lui fuggéra une réfolution non moins étourdie que 1756. 
fa conduite précédente, mais qui cependant, fon- 
dée fur le caractère connu de la nation , étoit le 
feul moyen de réufïïr. Ce fut d'abandonner toutes 
les attaques méthodiques commencées, de débou- 
cher à découvert & de livrer à la fois raiïaut à 
toutes les fortifications extérieures qui défcndoient 
le corps de la place. Un hafard heureux voulut 
que ce foir là -même, le fécond Commandant , 
nommé Jeffrys , qui préfidoit à toutes les difpofi- 
tions de la défenfe (vu le grand âge du Gouver- 
neur) fe fût propofé d'enlever un peloton de nos 
gens qu'on envoyoit depuis quelques jours faire 
le coup de fufil avec les alîiégés , pour les exer- 
cer, les mettre au fait des avenues ûqs ouvra-ges 
avancés, & furtout rendre les ennemis moins at- 
tentifs à nos mouvemens lorfqu'ils feroient plus 
férieux. Il ne put tenir contre l'ardeur des 
troupes, & fut pris lui-même au piège qu'il leur 
avoit tendu. 

Bientôt bravant le feu terrible des affiégés l'on 
fauta dans les foiTés, profonds de 17 pieds, & 
Ton planta les échelles, qui n'en avoient que io« 
Ce défavantage n'intimida par les grenadiers; en 
montant fur les épaules les uns des autres ils efca- 
laderent le roc & s'y logèrent. Cette audace in* 
croyîible étourdit tellement la garnifon & le vieux 
gouverneur , que malgré la petite perte qu'ils 
avoient faite (*) & le bon état de fes troupes 



C*) La perte des Anglois ne monta pas Ji plus de g 
©mcieis tués & 5 bleiTés , & à 71 foldats iwC^ &. 326 

bleffés. 



D5 



ir5<5. 



8û V I E P R I V É E 

dans tonte leur vigueur & ne manquant de rien ; j 

malgré Tétat non moins bon du corps de la place , i 

capable de réfifter encore longtems; furtout les y 

affiégeans n'ayant encore rien préparé pour cette 3 

nouvelle attaque: malgré le fecours qui pouvoit ': 

29juili. furvenir de Gibraltar avec le retour de Tefcadre j 

bien renforcée , le confeil de guerre opina pour , 
capituler. 

Le Maréchal de Richelieu s'ellima très-heureux ; 

de la propofition , & accorda aux ennemis les ^ 

conditions les plus honorables. En entrant dans j 

le fort Saint-Philippe; en voyant les vivres & les j 

munitions immenfes dont il étoit garni ; une gar- j 

nifon fraîche, fe repofant dans de fuperbes café- ; 

mates avec autant de fécurité que s'il n'y eut J 

point eij de fiege ; une forterefle taillée dans le roc > 

vif, impénétrable au canon ; des fo ITé s d'une, pro- 4 

fondeur énorme ; des mines nombreufes & valîes , : 
capables d'engloutir des bataillons entiers , les 

François furent effrayés des dangers qu'ils avoient j 

courus: malgré leurs fatigues & leurs pertes, ils J 

les edimerent bien peu proportionnées à leur J 

triomphe ; ils n'ofoient le croire. Ce qui prouve 1 

combien le courage élevé l'homme au delfus de ! 
lui-même; de quels efforts extraordinaires il le 

rend capable à la vue du péril, c'eft que le gêné- ' 

rai ayant voulu faire recommencer aux troupes j 

leur manœuvre hardie, elles ne purent jamais réuG- ^ 
fir de (àng froid; elles furent étonnées, confon- 

ckies elles-mêmes des prodiges qu'elles avoient en- ^ 
fautes dans la dernière aftion du fiege, une de« 
plus belles qu*il y ait jamais eues. 

Une anecdote qu'il ne faut point oublier, aufîî 
honorable pour le Maréchal , qui en a eu la cost 



\ 

D E L o u I s X V. 1^3' î 

eeption fublime, que pour le foldat qui Ta fentie, »«■ ' 

c'ell que n'ayant pu, par aucun châtiment rigou- 175* J 

reux , réprimer l'ivrognerie des troupes , il imagi- ] 

na de faire proclamer une ordonnance, défendanc j 

de laifler monter à la tranchée quiconque auroic i 

été trouvé gorgé & abruti de vin. Ce genre de ■ 

pénitence leur fut plus redoutable que les peines ] 

ordinaires , & jamais prédicateur ne fit tant de ^ 
converfions & de fi rapides '■, la fobriéié devint 
leur vertu favorite. 

Ce fiege étoii déjà commencé & avancé, lorf- . 
que le Roi d'Angleterre jugea à propos de faire ] 
fa déclaration de guerre. Il fembloit vouloir per- Mai. ] 
fuader aux Puidances qu'elle fût nécefïïtée par ■{ 
uue agrefîîon aufîî violente de la part de la Fran- ] 
ce. En effet , fuivant les inflruclions qu'il avoit ": 
reçues fans doute, le Général Blackeney, Gou- ' 
verneur du fort Saint-Phiiiupe 5 au commencement 
du débarquement dans fiile, avoit écrit au Maré- 
chal de Richelieu pour lui demander ce qu'il ve- ' 
noit tenter , ignorant^ difoit-il, qu'il "^ eût une , 
rupture entre [on maître c=f celui de [un excel- , 
knce, A quoi le Maréchal, entendant raillerie, 
répondit, qiCil avoit débarqué avec fon armée \ 
pour agir envers les pofejjlons des Anglais de la '^ ' \ 
manière que les vaijfeaux de fa Majejîé Britan- -j 
vique en avoicut agi avec les vaijjeauxj'rançois» ' 

La cour de Verrailîcs perfulant jufques-là à 

prétendre n'ëire point en guerre non plws , ne pro- i 
clama fa déclaration qu'après celle de la cour CQ i6Juir. 

Londres. Cette conduite étoit furtout motivée 1 
pour mettre les Hollandois plus à leur aife. Dès 
les premiers mouvemens de la France , l'Ançleter- 

je avoit requis de la République les fecours fiipu- " 
D 6 



§4 Vie Privée 

— aaBBM lés par les traités tontes les fois qu'elle féroît me* 
i-y^O' "^^^^ ^^ quelque invafion* Mais le Comte d'Af- 
fry, qui négocioit en faveur de la première au- 
près des Etats -généraux, leur repréfentoit qu'il 
n'étoit obligé à donner ces fecours que pour la 
défenfive ; qu'au contraire , les Anglois étant agref- 
feurs , le Roi fon maître pourroit être dans le cas 
de requérir lui-môme l'exécution des conventions 
avec la République; que, quant à préfent cepen- 
dant, il s'en tenoit à exiger une neutralité parfai- 
25 Mai. te, i\ mania les efprîts avec tant de dextérité 
qu'elle fût arrêtée. Il leur déclara peu après en 
conféquence que le territoire de la République 
fcroit à l'abri de toute infulte de la part des trou- 
pes françoifes , & il leur renouvelia -la promeiïe 
de neutralité faite quelques jours avant avec la 
Reine de Hongrie pour les pays-bas Autrichiens. 

La prife de Mahon fut un coup de foudre pour 
l'Angleterre. Au contraire , elle répandit la plus 
vive allégrefle dans^Paris. On y fêta le héros de 
cette conquête de toutes les manières ; on fe livra 
même à une joie indécente & effrénée , & dans 
le délire général le gouvernement avoit autorifé 
tme chanfon , qui devant être chantée à la comé- 
die françoife , c'eft-à-dire fur le théâtre national ; 
ce qtii ne convenoit ni à fa modération, ni à fa 
gravité, ni à fa fage prévoyance, pouvoit porter 
coup & influer fur l'avenir. On fit des réflexions; 
le vaudeville n'eut pas lieu , & refla dans le por- 
te-feuille des amateurs. Il eft trop curieux & trop 
hiflorique pour n'être pas inféré parmi les pièces 
propres à éclaircir notre narration. (*) 

(♦) Nous infêrei'ons fous le N^« V. cette chanfb»» 



D E L o u I s X V. 85 

Les efforts faits à Toulon pour rarmement de 
Tefcadre de M. de la Galiironniere , n'avoient pas 
rallenti ceux des autres ports. Outre Tefcadre de 
M. d'Aubigny, qui étoit à la Martinique, & mal- 
gré fa foiblelfe infpiroit la confiance aux Ifles du 
vent; celle de M. Perier, plus confidérabie (*), 
en impofoit à Saint-Domingue, & garantilfoit les 
Ifles fous le vent. Une quatrième fous les ordres 
de M. Beauffier (f) étoit partie pour le Canada , 
y portoit des troupes , des officiers (k un fuccef- 
feur à M, Dieskau , qui étoit le Marquis de Mont- 
calm. Enfin le Marquis de Conflans , toujours 
dans la rade de Breil avec la fienne de douze vaif- 
feaux de ligne (§), & qu'on menaçoit de porter 



(♦) Elle dtoit partie à la fin de Février ', & éioit ainfi 


eompofée : 






Capitaines M. M. 


Le Courageux, 


74 


canons 


Perrier , Chef d'efcadre. 


Le Prothes. 


64 




Hoqiiefeuil , Capitaiue 
de vaiiïeaii. 


V/lmphion, 


50 




de Vienne. Id. 


V/ligle, 


50 




Sr. Allouîirn. Id. 


La rieur-dc-Lys 


30 




Marniere,Lt, devaiff. 


IJ Emeraude 


23 




Treoudal. Id. 



(f) Elle étoit partie au commencement d'Avril, & 
étoit eompofée de trois vaifleaux armés en fiûre & trois 
frégates , favoir : le Héros , de 74 canons , monté de 46 
feulement. M. Beaujjler , Capitaine de Port. 
Vllluflre , de 64 , monté de 36. M. Montalais , Capitaine. 
J^Q Léopard i de 60, monté de 26. M. Gen-nain. Lient, de port» 
La Licorne de 30. M. la Rigaudiete , Lieutenant, 
La Sauvage, 30. M. de Tourville , Id. 
La Syrene , 30. M. Breugnon , Id. 

('§) Elle étoit eompofée ainfi : 
Le Soleil-Royal , 80 canons. M. de Confltns , Lient, généra?. 
Le Tonnant, 80. Le Chevalier de Beaufreraont, Chef d'Efc» 

D7 



5 s.. 



8(5 Vie Privée 

M— jafqu'à vingt, înquiétoit ringuliere^netït les An-. 
1756, glois, eftchaînoit toutes leurs forces par la crainte 
de les éloigner & d'en avoir befoin pour s'oppo- 
fer à la defcente ; épouvantail qu'en regardant mê- 
m-e comme chimérique, il étoit nécelTaire d'obfer- 
ver, parce qu'il pouvoit fe réalifer par la négli- 
gence d'une défenfe férieufe. 

La France, par cef^e fage dîflribution de fes 
forces, quoique bien inférieures, & les adroites 
combinaifons du miniftere , réuffit cette aimée , 
*v non-feulement en Europe, mais dans toutes les 

parties du monde, foit à faire échouer les projets 
de fes ennemis , foit à remporter des avantages 
confidérables fur eux. Car tandis qu'on prenoit 
l'i^e de Minorque en Europe , dans l'Inde les ha- 
bitans du pays foulevés & conduits par l'heureux 
Bufly , chaflbient les Anglois de Calcutta , du 

Le Béfenfcur^ 74- M. de Blena, Capitaine. 
Le Superbe, 70. M- d'Aché , Idem. 
Le Sphinx y 64. M. de Coiifage . Idem. 
Le hienfaifant ^ Ç)^* M. de Chateloyer, Idem. 
V Apollon , 50. Le Chevalier de Rohan , Idevn. 

Division de Rochefort. 

Le Dnuphin-Royal ^ 70 canons. M. du Verger, Capitaine 
Le Jufle^ 70. Le Chevniicr de INLicnemara, Idem. 
Le Capricieux , 64. M Desgoattes , Idem. 
VEveillé, 64. M- de Mciville, Idem. 
V Inflexible, 64. U. Tiliy , Idem. 

F R É G A T li s. 

La Brune , de 30 canons. M, de Se. Lazare , Capitain*» 
La Blonde, 30. M. de Trederiie, Idem. 
VAméthifte , 30. M. d'H^'ly. Lieutenant. 
liSL Comète., 30. M» de Saint- Viftoret , Idenji 



D E L O U I s X V. S/ 

ion Guillaume & de tous les établiiïemens qu'ils jb— i 
avoient fur la côte du Bengale. Ils perdirent dans i-^^^, 
cette occafion plus de 50 millions effectifs , outre 
les avantages confidérables qu'ils retiroient du 
commerce immenfe qu'ils faifoient aux bords du 
Gange. En Canada, on s'étoit emparé du fort de 
Bull , où ils avoient forme de grands approvi- 
fjonnemens & préparatifs pour les fieges de Nia- 
gara & de Frontenac. 

Ce premier fuccés , qui ne tendoit qu'à la dé- 
fenfive , fut bientôt fuivi d'attaques vigoureufes à 
farrivce du Marquis de Montcalm & des renforts 
qu'il amenoit. On prit Chouaguen -ou Oswego , 
Ontario & Georges : la manœuvre périlleufe de 
M.Rigault de Vaudreuil, qui à la tète d'un corps 
de Canadiens pafiTa une rivière à la nage pour 
couper la communication des forts , décida la 
conquête , dont le fruit fut de tourner contre les 
ennemis toutes les munitions de guerre qu'ils y 
avoient amaflees à grands frais ; ce qui acheva de 
déconcerter leur plan d'opérations pour le relie 
de la campagce. 

Les François ne reçurent qu'un feul échec ; ce 
fut la prife du vaifleau XAyc-en-ciel de 56 ca- 
nons , commandé par M. de Belinghan , Capitai- 
ne ., chargé -de troupes & de munitions pour 
Louisbourg. Il tomba dans une efcadre ennemie 
qui croifoit à la hauteur de cette ifle avant d'avoir 
rempli fa million & fut obligé de le rendre à des 
forces, fupérieures. Mais on entrevoyoic déjà le 
germe des malheurs qui fuivirent , dans l'efprit du 
corps de la marine du Roi , prêt a éclater & à 
caufer les défordres ordinaires dès qu'il ne feroit 
pas contenu par un miiiiflre firme & accré4iié; 



1 

88 V I E P R I V É E ^ 

^Mi Ce fut cet infernal efprit de corps qui priva de- i 
1756. vant rifle-Royale M. Beauffier, non de fa gloire, | 
mais de celle qu'il auroit pu procurer au pavillon 1 
S7juill. frauçois s'il eut été fécondé. Engagé feul entre j 
le feu de deux vaifleaux Anglois , il fut obligé de , 
fe battre pendant fept heures, à la vue de VIllus- \ 
ire, vailTeau de 64 canons de fon efcadre, qui • 
étant tombé en calme par fa faute , ne fit aucune j 
des manœuvres ufitées en pareil cas ..pour fe rap- j 
procher de fon commandant. Il avoit pour Capi- .| 
taine M. de Montalais, dont nous avons parlé i 
honorablement , mais qui perdit dans cette cir- , 
confiance toute fa réputation. Il étoit d'autant plus ' 
coupable, que reconnu pour un habile & brave ,■ 
marin , on mit fur le compte de fenvie ce qu'on \ 
am'oit regardé comme lâcheté ou impéritie dans ' 
un autre. Beaulîîer , quoique d'une, famille atta- j 
chée aux emplois du port depuis, un fieclê, n'en J 
étoit pas moins regardé comme un homme de 
néant par le corps de fépée (*). Capitaine de ) 
port lui-même , de la plus haute capacité & du j 
plus grand détail , rien ne pouvoit laver cette ta- \ 
che auprès de ces Melîîeurs, pour qui la naillance i 
eft le premier mérite. Ses talens même étoient un i 
crime de plus , en ce que lui procurant la plus ! 
haute faveur auprès, de M. Machault , ils le ren- ' 
dolent encore mieux l'objet de leur jaloufie, dans ; 
la crainte qu'il ne devînt bientôt officier ^ général» d 



Q) Il faut fa voir que les officiers de port, quoique rou- ] 
lant avec les autres, ne font point regardés par ceux-ci '\ 
comme faifant partie du grand ccrps-en ce qu'ils ne font j 
pas obligés de faire des preuves de noblefle , qu'ils ne ' 
fortent pas de ia compagnie des gardes de la marine , & j 
QU*ils ne parviennent ordinairement que pai- leur mérite^ j 



deLouisXV. 89 

La campagne de 1755 Tavoit iilufiré i il comman- — ■ 
doit le Défenfeur dans Tefcadre de INI. de Salvert, 1756. 
& fa contenance fiere en avoir impole aux vai(* 
féaux Anglois donnant chaffe aux François à leur 
départ de Louisbourg; l'éclat de celle- ci auroic 
pu lui procurer la Cornette. 

Tel fut le principe fecret de la conduite de M. 
de Montalais. M. de la Rigaudiere, commandaïit 
la frégate la Licorne, ne pouvant réfifter à cette 
baffe jaloufie, fe conduifit aufïï indignement, & 
ne répondit point au fignal de chaffe fous prétex- 
te du même calme perfide. Ce qui prouvoit la 
futilité de cette excufe, c'efl: que M. de Breu- 
gnon, Capitaine de la Syrene^ s'élevant au-deffus 
de pareils fentimens, trouva affez de vent pour 
obéir, & avec une intelligence fupérieure, fiicri- 
fiant fon amour -propre à fon devoir, ne s'attacha 
point à prendre un fenault dont fa frégate auroic 
pu s'emparer facilement , mais ofa s'approcher 
des deux gros vaiffeaux, les inquiéter, les retar- 
der dans leur marche, & donna ainfi le loisir au 
Héros de furvenir. Ce vaiffeau , quoiqu'il eût 
80 hommes à fon bord, tant tués que bleffés; que 
fes manœuvres fuffent hachées, conferva toujours 
un feu fupérieur à celui des deux vaiffeaux enne- 
mis , & le vent fraîchiffant , les affaillans le diffé- 
rent & prirent chaffe. 

Ce qui prouve mieux que tous les raifonne- 
mens le tort de Vllluflre & de la Licorne , c'eff 
que lorfque les matelots de ces deux bâtimens fe 
préfenterent à bord du Héros pour lui donner du 
fecours, l'indignation de féquipage de ce dernier 
fe manifefla par les injures, \qs invedives & mê- 
me les nafardes lespliis humiliantes; c'elî qu'es 



I 



ÇO V I E P R I V É E 

^aesam rentrant dans Louisbourg , les habitsns comble^ 
*75<5- rent d'éloges les gens du Héros tout délabré, & 
fe moquèrent de l'état brillant de Vllh/fire & de 
la Licorne ; c'eft que M. de la Rigaudtere , pour 
fe fouftraire à cette comparaifon honteufe, à k 
faveur d'une brume fe fépara , & aima mieux fe 
rendre coupable d'un nouveau crime en revenant 
adroit en France. 

Cette morgue , l'effence de la marine du Roi , 
lui a toujours fait dédaigner une de fes fondions 
ia plus utile & la plus reipeftable , celle de pro- 
téger le commerce & de convoyer les flottes. Dès 
le commencement de la guerre on s'apperçut de 
fa répugnance. Cette partie du fervice la mo'ns ^; 
glorieufe eft infiniment plus difficile que beaucoup 
d'aétions- brillantes ; elle exige une grande coa- 
noiflance de fon métier, une vigilance continue, 
une févérité inflexible, un zèle capabk de fe fa- 
crifier pour le fuccès de fa milîîon ; toutes quali- 
tés qui n'étoient guère celles de Meffieurs les, 
marins des départeraens. Ils les auroient peut-être 
acquifes û M. le Garde des fceaux fut refté ea 
place, & eut eu le loifir de punir la mauvaife 
volonté ou l'ignorance. M. Chauvreau , Capitaine ; 
de vaifleau, commandant VHermione de 26 ca- \ 
nous, & M. Meschin, Lieutenant, commandant | 
la Friponne de 24 , convoyant une fiotille de bar- \ 
ques venant de Bordeaux, auroient bien mérité j 
qu'on fit un exemple fur eux. Inftruits à quelque . I 
Sept, diflance du port qu'on voyoit une petite frégate : 
& deux corlaires en embuscade , qu'il leur (eroit \ 
aifé de prendre, non -feulement ces ofîiciers ne j 
tinrent aucun compte de l'avis pour les débus- \ 
«laer, mais laiffant en dehors leur fiotille, viar j 



- DE Louis XV. pî 

refit mouiller la nuit fous le canon de Tifle d'Aix , «5551 
& après s'être rais en fureté , s'embarrafferent peu 175^. 
du refte; enforte que rennerai s'empara en eifet 
de quantité de barques : ce qui excita des plaintes 
vives de la part des Chambres du commerce , de 
Nantes, de Bordeaux & de la Rochelle, iméref- 
fées dans Texpédition. Elles ne fe plaignirent pas 
moins de M d'Aubigny, qui par fon peu d'attea- 
tion à la flotte de la Martinique fous fa prote(5tion , 
Tavoit laifiee fe difperfer. Une partie étoit tom- 
bée au pouvoir des Anglois pour plus de cinq 
millions, & une autre avoit été obligée de fe ré- 
fugier dans ÔQS ports neutres. 
' Enfin au retour de M. Perrier, on trouva que 
la campagne n'avoit été rien moins que glorieufe; ' 
on lui imputoit plufieurs chefs capitaux, comme 
de n'avoir pas profité de la fupériorité des forces 
; qu'il avoit fur les Anglois , & de n'avoir pas dé- 
truit les leurs dans les parages de Saint-Domin- 
gue i d'avoir fait le commerce dans la colonie 
avec des extorTions & des vexations crapuleufes; 
de n'avoir pas ramené le convoi des vailfeaux 
marchands auxquels fon efcadre devoit fervir d'ef- 
corte , & furtout à l'atterrage de France ; d'avoir 
négligé de donner dans une flotte ennemie d'envi- 
ron vingt-cinq voiles , dont il auroit pu s'emparer 
facilement. A cela fe joignoient les mauvais trai- 
temens faits aux commis des fermes pendant le 
défarmement de l'efcadre , dont les direfteurs 
. avoient porté au Minifl:re les plaintes les plus 
grieves. Toutes ces fautes provenoient d'un autre 
vice radical du corps , de cette cupidité fordide 
dont efl: dévoré un ofiîcier de la marine, trop ha- 
bitué à l'aflbuvir impunément par une pacotille 



92 ViePrivée '] 

.— — ■ lucrative & à fubordonner les intérêts de TEtat^ 
275-6. au iîen. ] 

Tous ces coupables réitèrent impunis par . I^ \ 
connivence de leurs camarades , qui auroient dii : 
être les premiers à défirer que leur corps en fût] 
purgé. On avoit bien donné ordre à M. Dugué , ■] 
Commandant la marine à Breft, de prendre les in- 
formations nécelîaires pour éclaircir la conduite , 
de Mrs. de Montalais & de la Rigaudiere : ' 
„ mais " , dit un Journal du Département de "! 
Breft , „ ces dépofitions n'avoient pas de quoi . 
„ donner de l'inquiétude aux accufés. Le Corn- ' 
5, mandant difoit à ceux qu'il faifoit appelier : ^ 
„ parlez fans rien craindre; il faut témoignerai 
„ la -vérité» Mais ils avoient trouvé le Major'-j 
5, Rozilly dans l'antichambre , qui les avoit aver- j 
5, tis de pefer leurs paroles, parce qu'il y alloit de ] 

,5 la pendaifon Et voilà comme le Roi ell 1 

5, fervi ! ajoute Thiftorien.*' 

M. de la Rigaudiere cependant ne put foutenir • 
les remords dont il étoît dévoré , & malgré les \ 
probabilités de l'impunité, comme fon camarade, \ 
il crut devoir fe faire juilice lui-même: on le 
trouva pendu dans le grenier de fa maifon; forte { 
d'héroïfme qui lava fa lâcheté aux yeux de bien ; 
des gens & le fit plaindre. Il étoît frère de M. de j 
l'Eguille, officier de diftinflion, fervant dans le 
même corps , & dont les reproches fanglans ne 
contribuèrent pas peu à le porter à un pareil aéte 
de défefpoir. 

Quant à Mrs. de Chauvreau & Meschin , ils en 
furent quittes pour n'être plus employés : M. d'Au- 
bigny n'en fut pas moins Chef- d'efcadre , & M. 
Perrier avoit trop l'oreille du Garde des fceaux 



DE Louis XV. P3 

pour ne pas fe juftiiier. ■■■■ 

Ceû z'mCi que, tandis qu'à Londres on fufilloit i7 5^» 
Byng, infiafteur à la lettre de la loi, mais qui 
s'étoit défendu avec beaucoup de préfence d'ef- 
prit, par d'exceilens raifonnemens , & d'une ma- 
nière féduifante même pour fes juges qui follicite- 
rent fa grâce, on laifibît impunis en France des 
officiers évidemment coupables, prévenus des cri- 
mes les plus bas , n'ayant rien qui pût les inno- 
center, & contre la conduite defquels s'éievoient 
les dépofitions de leurs équipages, les réclama- 
tions de corps entiers & les plaintes de toute la 
nation. C'étoient ces traîtres à leur patrie qui 
crioient le plus violemment contre le jugement de 
l'Amiral Anglois , parce qu'en réfléchilTant fur 
eux-mêmes ils fentoient combien, à plus forte 
raifon , ils auroieut été dans le cas du fupplice. ' 
Ce font eux , qui à force d'accufer de cruauté le 
Monarque inflexible , convaincu de la nécefîTté / 
d'un grand exemple, de cette maxime terrible, 
mais juile en politique : opportet umim mori prd 
populo , font prefque parvenus à le flétrir dans l'o- 
pinion publique. Quoi qu'il en foit de cette op- 
pofuion de conduite des deux gouvernemens, ii 
étoit aifé de prévoir lequel devoit l'emporter. La 
cour de Londres eut bientôt la fupériorité des né- 
gociations. En effet , tandis que celle de France 
fe félicitoit du traité de Vienne, la première le 
regarda comme un événement politique , brillant , 
par le fpe6lacle nouveau qu'il offroit , mais au 
fond défavantageux , en ce que nous ne pouvions 
acquérir pour alliée la maifon d'Autriche , que 
nous ne nous fiflîons un ennemi du Roi de Pruf- 
fe, & elle'trouva que celui-là en valoic bien un 



'94 V I E P R 1 V Ê E 

■—— I autre : elle fe hâta de fe lier avec lui. Le Roi' 
,756. d'Angleterre acquit par -là un proteéleur de foii- 
16 Janv. Eiedorat d'Hanovre: du relie, il fe repofa furi 
l'ambition de fon nouvel allié poîir troubler TAliè- 
magne & nous entraîner dans une guerre de terre '| 
où il a voit tant d'intérêt de nous plonger. En- ^1 
fin Tentant la faute qu'on avoit faite de négliger . 
ce Monarque & de lui donner de l'ombrage , om *i 
envoya M. de Valory à Berlin; il étoit trop tard, 1 
le coup étoit porté , & l'année ne devoit pas s'é- 
couler fans en éprouver les fuites funeftes. ' 
La conduite de l'Angleterre vis-à-vis de l'Efpa- -i 
gne n'étoit pas moins adroite. Cette Puiflaucfr' 
étoit celle qui nous devenoit le plus néceffaire ': 
dans la circonflance , & nous ne devions nous j 
flatter de tenir tête fur mer à la première, que par 
la réunion de l'autre. Mais c'étoit à l'inflant qu'il j 
falloit l'opérer , lorfque notre marine, encore en- | 
tiere & fraîche , pouvoir fe combiner avec celle ^ 
de S. M. Catholique & lui donner l'exemple & | 
l'énergie dont elle avoit befoin. Il ne falloit point \ 
diiférer à la prefler, à aiguillonner fon indolence, ;| 
à l'éclairer fur fes vrais intérêts, ou plutôt il au--, 
roit fallu ne pas fe mettre dans le cas d'une rup- i 
ture fans s'être aflTurée d'un allié aufîî eiïentiel. j 
Que faifoit au contre notre rivale, qui connoifToît ■ 
mieux <]ue nous l'importance de l'Efpagne? Elle, 
l'endormoit pour traîner en longueur ; elle affec- i 
toit d'accepter fa médiation ; elle renonçoit à^; 
quelques parties de fon commerce fufceptibles de] 
devenir objets de querelle; elle difîîmuloit même, 
les injuftices commifes envers Ces fujets, les inju-j 
res faites à fon pavillon, & tandis qu'elle tenoit^ 
ainfi dans rinadioQ cette nation redoutable, ellCj 



D E L o u I s X V. 95 

jouifloit de ralTerviflement du Portugal & recueil- ««m 
loit pour fa défenfe l'or & les diamans des mines 175e. 
du Bréfil , que ce royaume ailoit exploiter en fa 
faveur. 

Afin de mieux profiter de ce répit, elle excita 
le Roi de PrulFe à ne pas perdre de tems & à 
opérer une diverfion puifiante. En effet, tandis 
que la France héfitoit fur ce qu'elle vouîoit faire 
à l'égard d'Hanovre , arrêtée par le fcrupule de 
troubler la paix de Weftphalie dont elle étoit ga- 
rante , mais bien certaine de le faire impunément, 
puisqu'elle avoit pour elle le chef de l'Empire, 
ce Monarque , moins délicat & plus décidé , fait 
entrer le Prince Ferdinand de Brunswick en Saxe, 29 Aoilft» 
à la tête de 60000 Prufïïens qui s'emparent de 
Leipfick. Son invafion efl accompagnée d'un raa- 
nifefte , dans lequel il déclare qu'il eft forcé à 
cette entreprife pour prévenir les projets hoftiles 
de fes ennemis. Il prétend que c'eft l'Impératrice- 
Reine qui a commencé à faire des armemens;que 
la paix & la guerre font entre Ces mains ; qu'elle 
n'a qu'à donner une déclaration fans ambiguïté, 
nette & précife, fur les motifs de fes appareils 
militaires, & que la tranquillité publique fe réta- 
blira. Il protefle, au furplus, qu'il regarde les 
Etats de Saxe comme un dépôt qu'il remettra au 
Roi de Pologne , auflitôt qu'il le pourra fans 
s'expofer. 

Le Monarque pris au dépourvu , Tort de Dres- 
de, après avoir fait porter à Ton ennemi toutes les 
paroles de neutralité que pouvoit lui fuggérer la 
circonftance , & après avoir reçu cette réponfe 
accablante: tout ce que vous me propofez^ ne me 
cmviciu pas; je ti'a-i aucune convention à faire* - 



1 



ç6 V I E Privée 

■ mil i II fe rend à Pirna , où dix-fept mille Saxons étotent 

1756. campés , commandés par le Comte Riuowski. 
ïo Sept. S. M. Prulïienne aiTive le même jour à Dresde, | 
y met une garnifon , établie à Torgaw un direétoi-l 
re de guerre pour la perception des revenus du = 
pays, fe fert des armes qu'elle trouve dans les 
arfénaux, fait des levées de troupes , tire tout 
l'argent, les vivres & les munitions qui lui font \ 
néceiïaires , exige de la Reine de Pologne la clef i 
des archives de la Maifon de Saxe , & , fur le re- j 
fus de cette Princefle , plus ferme, plus intrépide j 
que fon foible époux, on fe met en devoir d'en- \ 
fo\icer les portes.' En vain elle fe place devant, j 
comme pour leur fervîr de rempart ; on ne refpeéte i 
point fa perfonne & fon courage , on viole ce dépôt ^ 
facré, & Ton enlevé les papiers qu'il importoit aii 
vainqueur de conHoître & d'avoir en fa pofTeïïîon, à 
Muni de ces pièces, qui ne fervent qu'à le confira | 
mer dans fa réfolution, il fait invertir le camp -de 
Pirna , & de celui qu'il occupe à Zedlitz com- 1 
mande dans la Saxe en conquérant. En vain l'Em- :j 
pereur le fomme de retirer fes troupes de l'Eleélo- : 
rat, fous les peines prefcrites par les loix du corps ■> 
Germanique , dont le Monarque Pruffien difoit '; 
être venu conferver les libertés; il répondit à cette • 
forme juridique par la bataille de Lowofitz. Il ,1 
annonça la nouvelle à la Reine fa mère dans ce ; 
billet de fa main : „ ce matin j'ai gagné la bataille j 
„ contre les Autrichiens. De grands talens ont , 
„ été déployés de part & d'autre ; le deflin a été 1 
„ douteux pendant quelques heures, mais enfin , 
„ il a plu à Dieu de nous donner la viéloire. '* j 
Quoiqu'en aiei.;r raconté les Autrichiens dans leur ^ 
relation, c'en étoit une, (ans doute, puifqua le j 

Com- 1 



I oaob. 



D E L O U I s X V. ^7 

Comte de Brown ne put remplir l'objet impor- — ■ 
tant de fa miiïïon de délivrer les Saxons; puifque '^n^(^ 
le Roi Augulle fut obligé de fe retirer au château 
de Konigdein avec le Prince Royal , & que fon 
armée ayant en vain tenté de s'échapper , fut ré- 
duite à la dure extrémité de fe rendre prifonniere 
de guerre, & tout cela en moins de quinze 
jours. La lettre d'Augufte II à fon Général , 
poiV l'autorifer à difpofer comme il voudra, ou 
comme il pourra , du fort de l'armée, réfout 
ce problème mieux que tous les raifonnemens. 
Elle fuppofe dans ce Prince ou la lâcheté la 
plus mcprifable , ou le plus violent défefpoir. 
On pourroit même y trouver à^s expreffions ap- 
partenant aux deux fentiraens. Il faut ^ dit-il, fc 
conformer aux ordres de la Providence , âf noui 
confoler par la droiture de nos fentimers &' de 
nos intentions. Ce qui cara<5lérife d'abord une 
ame affaîffée fous le poids de la douleur. Elle fe 
relevé; il ajoute plus loin: „ on voudroit m'ini- 
5, pofer les conditions les plus humiliantes, pro- 
„ portionnées à l'excès déplorable de ma fitua- 

5> tion Je ne puis en entendre parler : je 

„ fuis un Monarque libre ; tel je veux vivre, 
5, tel je veux mourir: mon dernier foupir s'exha- 
„ lera dans le fein de l'honneur." Enfin il retom- 
be de nouveau: „ je laifie tout entier à votre 
„ difcrétion le deflin de mon armée ; que le con- 
„ feil de guerre détermine fi vous devez voirs 
„ rendre prifonnier, périr les armes à la main , ou 

„ périr par la famine Je vous déclare que 

„ vous ne répondrez de rien , & que je n'exige 
„ qu'une chofe, que vous ne ferviez pas contre 
9, moi ou mes alliés." 
Tome III, E 



9^ V I E P R î V Ê E 

■apgM» La capitulation fiiivic bientôt. Elle efl fingiî- ; 

.jnp:,6. IJtîi'^ P^r î" gaieté du Roi de PmfTe. H déclare i 

ArrV j. au Monarque Ton frère , que s'il veut lui donner ' 
cette armée, il n'efl pas befoin de la faire prifon- ' 

Art. lîl.niere. Sur !a demande des fubfiihnces, il répond: '. 

Aa, V» Accordé ^ ^ plutôt aujourd'hui que demain. K\ 
l'é^^ard de Tes gardes du corps, que S. M. Polo- j 
nolPi dédroit qu'on renvoyât libres, il refufe & i 
ajoute: ,, un homme cil fol de laiffer aller des ' 
„ troupes dont il eft maître, pour \ti trouver en \ 
„ tête une féconde fois & être obligé de les faire ] 

Ast. X- " prisonnières de nouveau." Prend-on des pré- j 
cautions pour afîurer la fourniture à.t% vivres aux î 
troupes , ri s'en charge , & certifie qu'elle fera ^ 
payée plus régulièrement que ci -devant. < 

Tel fut le réfukat de l'alliance contradiée par le^ 
Roi de Pologne avec l'Impératrice & la Czarine. j 
Il perdit fon armée, fon éledorat , & reçut, jj 
comme une grâce, la permidion de fe rendre dans 
fes autres Etats, où il étoit fî méprifé qu'aucun | 
fujet n'ofa même propofer de le fecourir. Durant ) 
toute cette guerre il ne reparut p'us fur la rcene.| 
I^a Reine, foutcnant mieux fa dignité, animée} 
du fang Autrichien qui couloit dans fes veines, | 

r^Nov. ne voulut point quitter Dresde; mais ne pouvant! 
1757* réfifter au chagrin dont elle étoit confumée , elle \ 
y mourut un an après. 

Cette agrelïïon du Roi de PrufTe efl , fans dou-i 
te, en politique un chef-d'œuvre de fagefîe, de 
prévoyance, d'aftivicé & d'audace; mais l'eft-elie' 
également aux yeux de l'équiré ftride & riçou- 
rîufe? Oui, non -feulement s'il avoit acquis les| 
preuves du complot formé de le dépouiller, raaisll 
s'il :ivoit des fcupçons fuSifans pour fonder fes aî4 



DE Louis XV. ©9 

larmes & le déterminer à découvrir nn myflere «^«w; 
d'un intérêt fi preffant à dévoiler, myflere dont 1750. 
Il ne pouvoit fonder la profondeur que par une 
invafion fecrete & fubite. La faite fit voir qu'il 
n'avoit que trop bien conjecture , qu'il n'avoit 
pas un inftant à perdre , & que s'il n'avoit écrafé 
l'Eieclcur fon rival, pendant que celui-ci retenu, 
moins par efprit de JLiftice que par la conviction 
de fa foiblelle, héfitoit à le prévenir, il fuccôra- 
boit lui-même fous le nombre & les efforts de (es 
redoutables ennemis. La poruion.criciqie où ce 
Monarque, malgré finaftion delà Saxe, malgré 
la joncflion de cette puiifance, puifque toutes les 
troupes en furent incorporées dans les fiennes & 
groffirent fon nrmée, fe trouva depuis plufieurs 
;fois,juflifia fa conduite & la jufleiTe de ies démar* 
•ch-'S, Le Roi de PruiTi, qu'on comparoit à Man- 
drin dans Paris (*), qualiiié fi fouvent à'illuflre 
èrigûjid^ ne paffera chez la poftérité mieux ins- 
truite , entre les Souverains (es contemporains,, 
•que pour avoir été plus décidé, plus entreprenant 
& plus expéditif. 

Une confidération qui auroit pu arrêter ce îMo- 
rarque moins profond politique, ç'auroit été la 
crainte de foulever contre lui la France , dont il 
connoifîbit la fenfibîlité. L'affront fait au beau- 
pere du Dauphin ne pouvoit manquer d'y exciter 
une fermentation violente; les larmes d'une au- 
^ufie bru, les follicitations du Prince fon époux, 
l'exemple du palTé, tout lui devoit faire appré- 



(*) Les chanfons curieufes qui fureni: chantées dr.iîs le 
tçms à ce fujet, mentent d'être confignéûs comme piè- 
ces hiftoriques. Voyez N°. VI. 

Es 



ïèo V I E P II I V é E 

5^^» heiider une rupture. Mais cette rupture fnëvitâ- i 
175^' ble, il ne faifoit également que la prévenir: il j 
avoit vu de tout temps le zèle généreux & aveu- ' 
gle de cette puiiïance pour les intérêts de fes al- [ 
liés : il prévoyoit qu'elle ne s'en tiendroit pas aux ] 
fecours llipulés dans le traité de Verfailles ; il fa- 
voit que c'étoit elle qui, par le Chevalier Dou- i 
glas, & par un émiflaire plus adroit encore, ; 
(anecdote que nous aurons occafion de dévelop» i 
• per dans la fuite) (*) , avoit rendu inutile le trai- 
té de la Rufîîe en Angleterre, & déterminé la \ 
Czarine à tourner contre lui les 80,000 hommes 
dertinés dans le principe pour cette PuilTance. Il j 
préféra, en accélérant la diverfion, de fournir à 
l'Angleterre, qui l'en prefToit, plus de facilité de \ 
foutenir la guerre maritime. Il ne tarda donc pas . 
à heurter de front la France, en s'oppofant à ce \ 
que le Comte de Broglio, AmbalTadeur de S. M. ; 
auprès du Roi de Pologne, fe rendît à Varfovie 
auprès de ce Prince, où fon caraélere Tappelloit. ) 
Comme Frédéric ne - pouvoit vouloir commettre i 
une infuîte gratuite, qu'il ne fait rien fans raifon, l 
il efl à préfuraer qu'il efpéroit retarder par-là d'au-'^ 
tant le cours des négociations entamées & gêner -^ 
une communication dangereufe. ] 

Quoi qu'il en Toit, fon Minidre plénipotentiaire-^ 
reçut bientôt ordre de quitter la cour, & M. de'" 
Valory celui de revenir en France fans prendre? 
congé. La guerre par terre fut réfolue, &le Com-j 
te d'Eftrées nommé pour aller concerter avec la j 



(♦) Il efl: quedion de Mlle. d'Eon, envoycie d'abord 
feule, en fille, en Ruffie, & enfuite en homme avec le 
Ckevaiier Douglas. 



ï 



DE Louis XV. loi 

cour de Vienne la façon dont on pourroit lui être «»« 
le plus utile. Le réfultat fut, avec la magnificen- i75^' 
ce ordinaire de la France, de fubftituer aux vingt- 
quatre mille hommes qu'on étoit obligé de fournir 
& réclamés par le Roi de Pologne , mais qu'on 
afoit fait marcher inutilement l'automne précéden- 
te, de mettre fur pied, au printemps fuivant, une 
armée de cent mille hommes, fous les ordres du 
Maréchal d'EUrées, afin d'opérer en Weftphaîie 
d'une manière éclatante. Elle fut peu après fuivie 
de deux autres : une fur le Haut-Rhin , comman- 
dée par le Maréchal de Richelieu , & l'autre fur 
le Mein , par le Prince de Soubife. Cefl: la Mar-. 
quife qui avoit nommé ces deux derniers Géné- 
raux. Le premier l'avoit emporté par fon mérite, 
mais ne tarda pas à fuccomber. 

La cour de Vienne, auprès de laquelle il venoit 
de concerter le plan de la campagne Q*), l'avoit 
appuyé de fon crédit pour qu'on lui en confiât 
TexécHtion. La cabale le rraverfa , & fon ca- 
ractère altier répugnant à la foupleflîe , au dé- 
vouement abfolu qu'exigeoit la favorite, il fut 
difgracié. 

En effet, quoique Madame de Pompadour n'eût 
plus fur fon augufte amant l'empire que donne la 
féduétion des fens , fon crédit n'en avoit pas fouf- 
fert; il croiiïbit même tous les jours, & c'étoit 
elle qui regnoit à l'ombre de l'autorité du Monar- 
que. Il étoit enchanté de trouver fur qui fe dé- 
charger du poids de fa couronne, & la Marquife, 
pour le mieux fupporter, s'étoit depuis quelque 

(*) Voyez les Eclaira femens pré fentes au Roi par U 
àïfiréchal S'Eflîécs , impriuids en 1758, 
E 3 



102 V I E P R, I V É E 

BMMaaa tems livrée abfolumem à^ la politique. C'ell l'Ab^ . 

3756. bé Comte de Bernis qui l'avoit inidée aux mylie- 
res de cette fcic-nce. Cet Abbé , homme de qua- ' 
lité, mais pauvre , s'étoit d'abord livré ù fcai ^ 
goût pour le bel efprit & le plaifir. îi avoit eu de J 
bonne heure une place à l'Académie françoife^ i 
înais n'ïivoit pu obtenir de bénéfice. Un jour 
Qu'il foliicitoit l'ancien Evêqne de Mirepoix : 
Monfteur VAbbé , lui répondit ce Prélat , vous 
m'' importunez en vam; tant que vous ferez det 
vers âf ^ue vous ne changerez pas de train de- 
yie ^ vous n'aurez, rien, — Eh bien , Monfei", 
gneur ^ 'f attendrai, lui repliqua-t-ii avec un fou- , 
Hre malin. 

C'étoit un homme aimable, poli, inflnuant au- | 
près des femmes; il étoit très -bien avec Madame j 
d'Etiolés, même du dernier bien, à ce qu'on a j 
toujours cru. Il lui tenoit compagnie lors des \ 
voyages de Louis XV à l'armée , & charmoit foi 
ennui durant cette abfence, car elle ne le fuivoit j 
point régulièrement : l'exemple de Madame de \ 
Château-roux l'effrayolt, & fi la curiofité ou la 
nécelïïté de fatisfaire à rempreffement des defirs ■: 
du Roi l'obligeoit quelquefois de fe déplacer î 
s^vec le plus grand myftere , elle revenoit bientôt 1 
dans (a (blitude. \ 

Les circonftances où fe trouva l'abbé de Bernis. 
éveillèrent fon ambition. Les AmbafTades étant, 1 
le genre de diûindion dont fon état fut le plus | 
iufceptible , il fe mit au fait des intérêts des Prin- 
ces & donnoit des leçons à la favorite. Ils fe ': 
formèrent ainfi tous deux. Après l'avoir fait paf- : 
fer dans différentes cours où il étoit chargé de \ 
donner une grande idée de cette Dame, & d^| 



DE Louis XV, 103 

lui en concilier les Souverains , elle le fit rappeîler «bm» 
àVerfailies, le fit encrer an conieil & nommer X756. 
Miniilre des atïiiires étrangères. 

Dans le haut période de grandeur où étoic 
montée Madame de Poinpadoar, où, jouant le 
rôle de Madame de Maintenon, elle nommoit les 
Minières, les Généraux, el!e recevoic les Ambaf- 
fadeurs , elle étoit en coirelpondance avec les 
puiiïances étrangères, le Roi lui-même jugea 
convenable de mettre plus de décence dans un 
commerce où les fens n'écoien: plus pour rien. En 
conféquence, toutes les communications fecreiv^â 
de fon appartement à Verfailles & dans les autres 
châteaux furent murés ; elle fut nommée Dame 
du palais de la Reinfe , & préfentée en cette qua- «i\<Yr. 
lité par la Ducheiïe de Luynes , la femme la plus 
auftere de la cour & la f\ivorice de fa maUreiïe. 

Afin de foutenir ce ton de pruderie, Madame 
de Pompadour détermina le Roi , ne pouvant 
commencer la guerre fans fouler i^es peuples, d'ê- 
tre le premier à donner l'exemple, & à diminuer 
Bne partie de fa maifon. Il réforma plufieurs équi- 
pages de chafTe & un grand nombre de chevaux 
de courfe des deux écurie.*. Il y eut aufîî des ré- 
glemens fur les petits voyages pour les rendre, 
moins difpendieux; il fut décide qu'à la cour il 
n'y auroit point de fpeélacles , 6». fon fafpendit 
les travaux du Louvre. Malheureufemeut il y 
avoit plus d'appnrence que de fohdité dans tout 
cela; les Miniftres même plaifantoienc d'une telle 
hypocrifie ; ie Comte d'Argenfon dit que ces épar* 
gnes étoient un Ci petit objet qu'elles fuffiroient à 
peine pour enrichir un Directeur des vivres pen- 
dant h guerre ; & puis on ne tarda pas à reprea- 
E 4 



104 V I E P R I V É E 

■■i— dre l'ancien train , & les cftofes allèrent de mal en" ' 
1756. pire, car le défordre eft toujours plus grand aprês'i 
la réforme ; c'efl: un torrent contenu qui fe débor- i 
de avec plus de violence. 

Cependant , au moyen de ces facrifices , on ! 
crut le Pvoi autorifé à demander les nouveaux i 
fubfides qu'exigeoit une guerre qui s'étendoit au | 
continent & alloit embrafer TEurope. Les feize < 
millions du don gratuit du Clergé n'avoient été 1 
qu'une goutte d'eau ; la refTource du renouvelle- ' 
ment du bail des fermes , qui en l'augmentant de i 
quelques millions, en avoit procuré 60 d'extraor- ^ 
dinaire , etoit épuifée ; il falloit faire des fonds \ 
pour la campagne prochaine : M. de S échelles I 
n'étoit plus en place; nommé Contrôleur - gêné- '■ 
rai fur la démifïïon de M. Machault , il avoit ! 
été porté à cette dignité d'un vœu unanime , ; 
mais il ne foutint pas fa réputation. D'un des j 
plus grands Intendans d'armée qu'on eut vu , il j 
devint un Miniftre médiocre des finances. Sa 
feule opération fut d'avoir fupprimé les fous- fer* >| 
mes, opération très - critiquée , & d'avoir aug- j 
mente le nombre des fermiers généraux de 40 k '{ 
60; ce qu'on ne blâma pas moins, en ce que c'é- j 
toit affermir de plus en plus le régime de ces pu- I 
blicains odieux à la nation, appelles par dérifion: l 
les Colonnes de P Etat, & qui en font trop réelle- i 
ment les deflrufteurs & les tyrans. Il étoit ufé 
de travail, infirme; fa tête foibliflbit & il en don- 
na une preuve en défignant au Roi pour fon fuc- 
cefleur, M. de Moras fon gendre, l'homme le 
plus inepte qu'on eût vu depuis longtems à la tête 
des finances. C'eit à cette époque que le Mare- 
13 Avili, ^jjj^j ^g Noaiiles, mauvais guerrier, mais grand :| 

po-^J! 



DE Louis XV. 105 j 

politique & excellent citoyen , prévoyant les mal- t^f^m ^ 

heurs de fa patrie, prétexta Ton âge très -avancé 175^» 
& obtint de S. M. la permiiîîon de fe retirer du 
confeil, où il fut remplacé par le Maréchal de^ j 

Belle -île. On fe flatta que ce Seigneur, qui avoic J 

paiTé fa vie dans l'étude la plus afïïdue , ou à la : 

tète des armées , ou chargé des plus grandes am- 1 

bafTades & des plus importantes affaires , qui con- , - \ 

noiffbit perfonnellement tous les Princes de l'Eu- 
rope , qui avoit vu leurs pays & calculé à fond 
leurs intérêts & leurs forces , fuppléeroit digne- ] 

ment au vuide que laiiToit fon prédécefleur. ; 

Ceft à fadminUlration de M. de Moras qu'il . 

faut rapporter le commencement de cette foule 
d'impôts dont la France a été furchargée fans h> \ 

terruption depuis , jufqu'à la fin du règne de Louis 
XV. Il débuta fous les plus fmiftres aufpices , en [ 

f-aifant tenir à Verfailles un lit de jufLice pour i'en-gi Août, 
régiftrement de trois déclarations burfales. On 
n' avoit point tiré de la dernière guerre, fi glorieu- j 

fe, un avantage qu'elle auroit au moins dû procu- 
rer, celui d'en faire payer les frais aux ennemis. ! 
On a beaucoup exalté la générofité du Roi , de i 
leur avoir rendu gratuitement les conquêtes faites 
fur eux ; mais s'il n'y avoit pas été néceffité par 
les caufes fecrettes dont nous avons fait mention , 
Cîiufes que fintrigne & la jaloufie rendoient plus i 
prenantes à fes yeux, cette générofité aurcit été 
fort mal entendue , faite aux dépens des intérêts 1 
& du bonheur de foa peuple. ' 

L'ivrelfe des profpérités avoit empêché cette ré- j 

/lexîon, lors qu'en 1749 la prolongation du pre- 
mier vingtième fut préfentée, non feulement con> ■ 
JGO uii moyeu de parvenir à la libération ûqs det- , 
Es 



I06 V I E P R I V É E l 

^^B» tes de l'Etat 5 mais encore comme ime opération, 
1756. économique, qui, jointe à l'ordre que S. M. fe 
propofoit d'établir dans fes finances , devoit lui 
fournir des reffources capables ^affiirer ^dans' de^ 
teins de né ce fi té , la gloire de fon Etat &^la 
t-ranquillîté des Alliés de fa Couronne , fans être ■'<. 
forcé de recourir à des moyens extraordinaires^ -{ 
Une efpérance fi flatteufe avoir rendu le poids de ' 
la nouvelle impofition plus léger. La première % 
déclaration enrégiflrée détruiioit riilufion ; on y J 
apprenoit qu'après fept années on étoit encore \ 
bien éloigné du but qu'on s'étoit propofé , & qne s 
l'amortiiïement At% dettes étoit (i peu avancé , f 
malgré le payement du premier vingtième, qu'on \ 
étoit déjà obligé d'en mettre un fécond, c'eft-à- i 
dire d'employer, prefque à l'ouverture de la guer- \ 
re , ces reffources que S» M. avoit voulu éviter \ 
& réferver pour les extrémités les plus fâcheufes. ' 
\uQZ deux autres n'étoîert que des continuations 
de droits. La conllernfition fut univerfelle : les ,, 
cours commencèrent aiiil] cette longue fuite de | 
remontrances, dont Topiniârreté concourut mer- 1 
veilleufcment à favorifer leur deflru<5tion ; mais ; 
aucune ne fe fignala plus en cette circonfiance ; 
que la Cour des aides. Elle avoit alors pour I 
chef M. de Maiesherbes, le fils du Chancelier, j 
qui brûloit de manifefler fon patriotifme & d'effa- j 
cer la honte qu'imprimoit au nom de Lamoignon, jj 
fon père, organe des volontés accablantes du Mo- \ 
narque. On ne peut voir rien de mieux compofé i 
que les remontrances de fon tribunal à ce fujet. \ 
Elles produifirent au moins, par deffiis les autres» \ 
Feffet de déterminer le Roi à fixer fincertitude de ! 
la durée de ces impôis. S* M. répondit que la j 



DE Louis XV. 107 

ilippreiïîon auroic lieu du jour de la cefliuion des «^555 
hoftilités, au lieu de celui de la conclufion de la 1756. 
paix. Ceft le moment de les tirer de l'oubli in- 
jurieux où le miuidere s'efforce de tenir ces écrits , 
monumens précieux de zèle qui ne lauroient ac- 
quérir trop de publicité (*)• On y verra l'origi- 
ne & les progrès du mal de la France , dans la 
mauvaife allie tte des impôts , dans les odieux in- 
ftrumens de leur perception , dans la négligence 
& l'abandon des formes , furtout dans l'arbitraire 
qui a partout été fiiblîitué à la loi , & l'on de- 
meurera convaincu qu'il n ell: pas de médecin al- 
fez habile pour fauver le Royaume , fi , comme 
dans les maladies phyfiques défefpcrées, où l'on 
employé le fer & le feu pour la dèftruaion des 
parties gangrenées , il n'ufe de moyens violens de 
le regénérer, s'il ne retrempe nos ames^ fcivant 
l'expreffion d'^un jeune militaire ardent, plein d'é- 
Bcrgie (t) & de patriotifme. 

Dans le concours des calamités générales & 
particulières dont la France étoit affligée, où les 
peuples , malgré les premiers fuccès de la guen'e , 
étoient opprimés de nouveaux impôts - & 9 p-'^i 
moindre revers , menacés d'autres plus confidéra- 
bles , où le Parlement , féparé , difperfé , fe trou- 
voit dans l'impuilTance de s'y oppofer,où le Cier- 
ge m.écontent gémilfoit fur les miaux de l'églife , 
fur les prêtres décrétés, les évêques exilés, où- 
l'héritier préfomptif du royaume languifibit dans 
une inaaion involontaire, s'indignoit de voir une 



(♦) Ces Reraontrnnces , trop longues, feront renvoyées 
dsns les pièces porr lervir à l'hiftoire,rous le N. VU. 
(f ) Vovsz la prwface de la Tm'tque de M. de Cnibert. 
E6 



5 Janv. 



io8 Vie Privée 

Pll!l!a femme remplir les importantes fonétions , dont le 

^757' Monarque indolent auroit dû le charger feul, il 

arriva une catallrophe effroyable , & qui , quoi- 

qu'iraprévue, fut d'abord rapportée à quelqu'un 

de ces fatals événemens. 

La veille des Rois , Louis XV fut aflaflîné 
dans fon propre palais , au milieu de fes gardes , 
entouré des grands officiers de fa couronne, en 
préfence de fon fils. Il montoit en carofle 
pour aller fouper & coucher à Trianon , lorf«iu'il 
fe fentit atteint d'un coup rapide au côté droit 
entre les côtes ; il étoit environ fix heures > 
il faifoit nuit ; fous la voûte, peu éclairée, étoit 
une multitude ordinaire de courtifans & d'oififs , 
toujours avides de voir le Monarque; un froid 
rigoureux obligeoît les fpedateurs de s'envelopper 
dans leurs redingotes: le régicide en avoit une, 
& après avoir commis fon crime, ayant remis fon 
couteau dans fa poche s'étoit rejette dans h fou- 
le , & fous ce déguifement général il auroit 
peut-être échappé , s'il avoit eu la précaution 
d'avoir le chapeau bas comme tout le monde. S. M. 
s'apperçoît au fang qui coule qu'elle eft bleC 
fée ; elle fe retourne : à l'afpeft d'un inconnu cou- 
vert & les yeux égarés , elle dit avecle plus grand 
fang- froid ic'é-y? cef homme qui m"* a frappé ; qu'on 
V arrête & qu'ion ne lut fajfe point de mal» 

Cependant l'effroi faifit bientôt le Monarque; 
ceux qui l'entourent, Taugmentent : la blelTure 
peut être mortelle , & , quoique légère , elle le 
devient, fi l'arme efl: empoifonnée. On met au 
lit S. M.; on cherche les chirurgiens; la Reine, la 
famille royale l'entourent ; il ne voit point fa ten* 
dre amante; il juge qu'on Ta écartée; qu'on» lui 
diffimule le danger où il eft ; que c'eft fon deroiei 



DE Lotris XV. 10^ 

jour; il demande à fe confefler. Son confefleur, 
(es aumôniers n'y étoient point : on arrête un 
fimple chapelain pour ce délicat miniftere. En 
vain il s'^xcufe, il prétexte fon ignorance, il dit 
qu'il ne fait point abfoudre les Rois ; on l'enlevé, 
on le conduit à S. M. & le force à voir à fes 
pieds ce pénitent augulle. La confufion , les in- 
quiétudes & la terreur régnèrent ainfi dans le châ- 
teau jufqu'au lendemain, qu'ayant levé l'appareil 
les gens de l'art ne trouvèrent, au lieu de plaie, 
qu'une large faignée , qui n'auroit pas empêché un 
llmple particulier de vaquer à fi^s affaires. 

Durant cet intervalle, on avoit cherché à dé- 
couvrir de ralTafîîn toutes les notions néceflaires 
far un crime fi énorme : l'imagination fe perdoit 
en conjeétures de toute efpece. Son premier pro- 
pos , au moment où l'on s'étoît faifi de lui , n'a- 
voit fait que redoubler les allarmes & les foupçons 
d'une confpiration profonde & combinée contre 
la famille royale entière; il s'étoit écrié du ton 
d'un homme pénétré de remords & qui a de gran- 
des chofes à révéler : qu^on prenne garde à 
Monfei^neur le Dauphin; qiCil ne forte pai de 
la journée, 

La garniture à^$ gardes du corps & des cent- 
fuifles, à travers laquelle le parricide s'étoit fait 
jour en portant ^t% mains fur le Roi , étoit furieu- 
fe. M. le Duc d'Ayen, Capitaine de fervice au- 
près de fa perfonne facrée, défefpéré que cet ar- 
leptat eût été commis fous fes yeux , avoit donné 
des ordres féveres pour qu'on înteiTogeât fur le 
champ le coupable & qu'on lui arrachât fon hor* 
rible fecret. Le zeîe aveugle & funefîe de ces 
Militaires les porta à ufer àt% plus cruels traite- 
E7 



I7 57» 



IIO V I E P R I V É E ^ 

— mens, afin de le faire parler; ils lui tenailloientvj 
1757, les jambes avec des pincettes rouges, & peut-être s 
fauroient-ils ainfi louftrait, comme Clément, par 
une mort trop prompte , au fupplice & aux re- « 
cherches de la juftice , fl le Grand Prévôt de Thô- 3 
tel, à qui appartenoit la connoiflance du forfait ,.| 
commis dans le palais du Souverain, ne fe fût em-| 
paré du régicide. Par fa procédure plus régulie- 1 
re, on eut bientôt lieu de fe tranquiliifer fur le^ 
principe & les fuites qu'on redouioit de cet afTaf- j 
fmat. On reconnut que le parricide, nommé Ro-^J 
iert -François Damiens , né en Artois de la liç; 
du peuple & laquais de profefîion , ne s'y étoit 
porté par aucune récompenfe , inftigation ou con- 
feil ; que ce n'étoit pas même un fanatique reli- 
gieux de la claiïe des Clément & des Ravaillac ^5 
mais un fanatique de patriotifrae, ou plutôt uu:| 
frénétique, un homme égaré, un fol furieux, qui|i 
entraîné malgré lui vers fon crime, avoit voulail 
s'y fouilraire en calmant, par les fecours ufités,, 
l'effervefcence de fon fang ; il protefta que è"\i 
avoit été faigné, comme il le demandoit , il ikî^ 
l'eut pas commis. 

A la première nouvelle de l'afTaffinat du Pvoi 
parvenue dans la capitale quelques heures apre?^ 
tout fut en rumeur: les Princes du fang, les Granda 
du royaume , les principaux Magillrats fe re"dt| 
rent à Verfailles; rArchevéque ordonna des priâçS 
res de quarante heures ; les fpeftacles fe fermereny 
Mais quelle différence de cette époque à celle cm 
la maladie de ce Prince à Metz ! Ou dételloitS 
fans doute, 011 exécroit le monftre qui avoit o(^ 
porter fes mains fur XOmt du Seigneur;, on df«« 
niandoit des nouvelles du Monarque \ on vouleî& 



î 



deLouisXV. III 

favoîr tous les détails de cette incroyable cataftro- — " " H 
pbe; mais c'étoit de la curiofué, & non de Tin- i7 57« 
térêt; on étoic confterné plus qu'affligé; le cœur 
prenoit peu de part à l'événement ; les larmes ne 
couloient point; les églifes étoient vuides. Quel- 
le leçon pour Louis XV, s'il eut pu la recevoir, 
Çi l'adulation ne lui eut déguifé les véritables fen- 
timens de fan peuple! Au refle, Damiens ne les 
lui diiîîmula pas. Il eut l'audace de dicfter une 
lettre à S. M., dans laquelle, à travers Ton gali- 
mathias & fa grolfîereté , un philofophe qui ré- 
fléchit , démêle la filiation des idées de l'auteur en 
démence, & alllgneroic facilement, fans autre in- 
ftruclion , de quelle manière il étcit parvenu à con- 
cevoir fou abominable projet. 

Damiens avoic été donieftique dans diverfes 
bonnes maifons ; il avoit fervi chez les Jéfuites , 
chez des Janfénilles , chez des IMagiilrats. Le 
luxe de nos tables , l'appareil & la forme du fer- 
vice exigent beaucoup plus de valets que chez, 
nos pères; il a fallu nécefîaircment les multiplier, 
s'en entourer dans nos repas : aucun où ii n'y aie 
autant de laquais que de maîtres: notre molleife a 
même fupprimé depuis quelque tems l'ufage pru- 
dent de les renvoyer au defl^ert , dans ces momens 
cù la chaleur du vin provoquant l'intempérie de 
la langue , on fe livre avec confiance, foit aux 
•raouvemens violens de l'indignation d'une ame for- 
te contre les auteurs des maux de l'Etat, foit aux 
faillies piquantes de la gaieté maligne de l'efprît; 
car dans cette capitale, où le defpotifme , tou- 
jours armé contre la liberté , oblige à la pins gran- 
de réferve dans les lieux publics, on aime à s'en 
JédoiEinager dans fintérieuf des maifons, fouveni 



lia VibPrivée ,^ 

I—— par les propos les plus républicains & les plus eP- i 
X757. frénés. Damiens avoic été dans le cas d'entendre! 
tousles jours de ces propos, tantôt d'un parti & ' 
tantôt de l'autre. Coupable de vol, d'alTaflînat, ; 
d'empoifonnement, ce n'étoit point un de ceshom- i 
mes fufceptibles d'un enthoufiafme religieux ou \ 
politique , qui égare quelquefois ceux qu'il en- ; 
flamme, qui produit également & les vertus hé- 'i 
roïques & les forfaits atroces; mais d'une humeur ' 
fombre & ardente, le levain de la fermentation : 
des efprits avoit pafle dans le fien , & fon fang vi- ' 
vement agité lui avoit exalté le cerveau jufqucs \ 
à la démence. Comme les plaintes qu'il enten- ^ 
doit fans celTe, foit des gens d'églife , foit des ] 
gens de robe , foit des bans citoyens gémiflant de \ 
ces querelles, portoient toujours contre une ad« I 
miniftration vicieufe ^ qu'il étoit trop ignorant j 
pour favoir qu'un Souverain n'étant que le repré-;^ 
' (entant de l'Etat, ne peut avoir d'intérêt diftind 
bien entendu , & que fi dans fon imbécillité , dans I 
fon extravagance, ou dans fa férocité, il fe ren- j 
doit coupable envers fa nation de ces délits , rares *: 
îieureufement , des Caligula , des Néron , des Ti- ] 
bere, elle feule ayant le pouvoir de le juger, ver- ■ 
roit toujours avec horreur l'individu facrilege qui ' 
préviendroit fa condamnation. Comme il étoit ; 
trop groflîer pour fentir que ces murmures ne re- : 
gardoient jamais, que les MinilTres , & qu'en ré- i 
prouvant un régicide on exalterait, fans doute, ) 
un patriote affez courageux pour faire exemple | 
aux dépens de fa propre vie fur quelqu'un de ces ; 
fameux coupables trop impunis ; il ne vit dans fon ; 
délire que le Roi h qui s'adrefîer. Tout porte | 
donc à croire qu'il n'avoit point de complices fui- ^; 



ï5 E Louis XV. 113' 

vant les déclarations confiantes ; mais que prêtres , "iW 
îTiagiftrats & autres lui infpirerent involontaire- ^7 5; 
ment, par leurs déclamations furieufes, fon hor- 
rible projet; qu'enfin fi Louis le Bien -aimé, Ten- 
tant toute la valeur, toutes les obligations de ce 
titre, les eiit remplies, fon règne, plus fortuné que 
celui de Henri IV, n'eut jamais été marqué de 
cette effrayante catallropbe. 

On demandera peut-être pourquoi Damiens, 
n'ayant pour motif de fon parricide que le mécon- 
tentement général , paroît cependant, foit dans fa 
lettre au Roi , foit dans fes divers interrogatoires , 
tout- à- fait parlementaire? C'elt qu'il avoit de^ 
meure depuis quelques années chez des Confeii- 
1ers au Parlement , ou des gens attachés à cette 
compagnie; c'efi: que le nom de l'Archevêque, 
contre lequel il s'élève fi fouvent, à force d'être 
répété à fes oreilles avec mépris & indignation , 
avoit laiflfé dans fon cerveau bleifé les traces les 
plus profondes & les plus récentes. 

Une circonftance fiiiguliere de cet attentat, & 
qui le didingue encore des précédens, c'eft que 
fon auteur n'avoit dans le cœur aucime haine con- 
tre le Roi ; qu'il foutint dés le premier moment , 
& dans le refte de la procédure , n'avoir jamais 
eu intention de le tuer, mais.de le bleifer feule- 
ment, afin de le toucher & de le ramener à Dieu 
& à fa nation. Et l'examen de l'arme qu'il por- 
toit,la manière dont il s'en fervit, femble le jufti- 
fi.er fur ce point. C'étoit un couteau à relïbrt, 
qui d'un côté préfentoit une lame longue & poin- 
tue en forme de poignard , & de l'autre un canif 
i tailler les plumes, d'environ quatre pouces de 
iongueurt II elt certain que fi Damiens eut voulu 



114 Vie PiiivéK 

— — frapper un coup fur & meurtrier, il eut employé 

1757. le premier fer. 

Dès le foir môme de raflaiïînat du Roi , Mrs. 
des Enquêtes & Requêtes démis s'étoient alFem- 
blés chez le Préfident Dubois , le plus ancien de 
fes confrères, pour offrir leurs fervices & témoi- 
gner leur fidélité & leur zèle. Ils s'éioient fervis 
de l'entremife du Premier Préfident , mais fans fuc- 
çès. M. le Dauphin , envers qui le Roi , dans 
le premier moment de fa terreur , s'étoit dé- 
chargé du foin des aff^iires , n'aimojt pas afieZ 
ces Mefiîeurs pour pretuiie fur lui de leur 
donner une réponfe favorable. Il prétexta qu'il 
ne pouvdit rien Ibtuer fans les ordres de S. M. 
& qu'elle n'étoit point en état qu'on l'entretînt de 
pareilles chofes. Le Monarque revenu à lui, ne 
penfa pas plus favorablement fur leur compte. 
Mais en même tems convaincu que, malgré les in- 
dications de Damiens, & fon audace de lui pre- 
fcrire de remettre fon Parlement, de le foutenir, 
& de refpeéler furtout les membres les plus mu- 
tins dont il lui envoyoit la lifte (*), aucun de 
cette augufle compagnie n'avoit diredement ou 
indirederaent contribué à l'attentat contre fa per-. 
fonne; il ne fit pas difficulté de renvoyer le juge- 
ment du fcélérat à ceux de la Grand' chambre 
qui n'avoient pr.s donné leurs déraifïions. Les 

(♦3 On trouve dans le procès de ce miféiable , après fa 
letn-e au Roi , un billet à S. M. , oCi il nomme Mrs. de 
Challerange , Beze - de - Lys , de la Guillaumie , Clément , 
Lnmberc,' le Préfident de Boulninvillers & le Préfident 
Du Mazi , & où il ajoute ces propres termes : 

„ 11 faut qu'il remette fon Parlement & qu'ille fouticn- 
„ ne , avec promefle de ne rien faire aux ci - dsflas & 
„ compagnie. " 



DE L© u I S XV. 115 

Lettres patentes furent expédiées en ces termes 
remarquables: 17 57*. 

„ Vous êtes inftruits de l'attentat commis con- 
„ tre ma perfonne le 5 du pré lent mois entre cinq 
„ & fix heures du foir, ik vous m'avez donné 
„ dans cette occafion des preuves de votre lidé- 
„ lité & c^e votre amour. Les fentimens de no* 
„ tre religion & les mouvemens de notre cœur 
,, nous portoient à la clémence, mais confidéranc 
„ que notre vie ne nous appartient pas plus qu'à 
„ nos lujets, & qu'ils réclament de notre juftice 
5, une vengeance éclatante pour aflurer d^s jours 
„ que nous ne voulons employer qu'à leur boa- 
„ heur: Par ces préfentes nous vous abandon- 
„ nons l'inftruélion & le jugement du procès com- 
„ mencé par le Prévôt de l'hôtel , validons en 
„ tant que de befoin , les procédures faites en la- 
„ dite Prcvôté , vous autorifant à faire exécuter 
5, vos jugemens hors de votre refTort, & en in- 
„ terdifant la connoifîance à toutes autres cours 
„ & jurisdiélions." 

En conféquence, Damiens fut transféré la nuls 
du 17 au 18 Janvier, de la geôle des gardes du 
corps à la prifon du palais , où l'on lui avoit pré- 
paré un logement dans là tour de Montgommeri. 
On mit à Ton tranfport un appareil extraordinaire , 
& Ton prit des précautions inouïes. Les formes 
étoient de tout tems prefcrites à cet égard , & la 
grandeur du forfait , l'importance de faire un 
exemple éclatant fur le régicide , de le conferver 
pour qu'il n'échappât pas au fupplice, & qu'on 
pût à loifir en fuivre les moindres traces , nécefîî- 
toient ces foins, qui autrement auroient été inju- 
rieux aux Parlfiens. Aucun , fans doute , qui na 



ii6 Vie Privée 

— — fe fût fait un devoir de furveiiler ce fcélérat. Ôa*- 
1757* ^^'^^ ^^"^ ^^ ^^^'^^ détaillé de fa garde, de fa mar-i 
che & de fon arrivée (*) , qu'on avoit choifi 



(*) Extrait d'une reladon manufcrite , i8 Janvier 1757 :,| 

„ L'infâme aflaffîn ell parti de Vei failles hier au foir à' I 
„ dix heures trois quarts. U y avoit trois carofles à qua- li 
„ tre chevaux ; ce miférable droit dans on , accompagné l 
„ d'un chirurgien du Roi & de deux gardes de la pre- 
5, voté. Dans les deux autres, étoient des gardes de la ' 
„ prévôté & un homme arrêté au fujet de ce malheu- j 
„ reux. Ces carolTes fe font mis en marche , précédés 
P, d'un détachement de la MaréchauflTde portant les armes 
5, hautes , & des déu^chemens battant les avenues du 
„ chemin qu'on devoir tenir. Soixante grenadiers des gar- 
,j des françoifes , commandés par quatre Lieutenans & 
5, huit Souh -lieutenans à cheval fur des chevaux du Roi, 1 
,y accompagnoient ces caroiïes , ik fix fergens armés de 1 
„ fufils marchoient à chaque portière. Dans cet ordre il | 
5, eft arrivé k Sève, où une autre compagnie de grena. j 
„ diers s'ell emparée des carolTes & les foixante autres 
P, ont fait l'arriére - garde. La marche a été dirigée par , 
„ les villages d'Ifïï & de Vaugirard. Il eft entré à Paris ; 
„ par la barrière de Sève , la Croix - rouge , la rue du - 
„ four , la rue de Buffi , la rue Dauphine , le pont-neuf, 
j, le quai des orfèvres & la rue Saint - Louis. A Seve_ (Sç 1 
„ à liii une compagnie de gardes - fuiflTes en bordoit les ; 
„ avenues; à Vaugirard une compagnie de grenadiers 
„ s'ell réunie à l'efcorte. Depuis la barrière de Seve,& 
„ le long de la route jufqu'au palais, on avoit en outre 
3, difpofé beaucoup d'efcouades de gardes-françoifes pour 
„ aiTurer la marche. Ce matin à trois heures , les trois 
„ caroffes font entrés dans la cour du Mai du palais, 
,, accompagnées de tous les détachemens ci-deiïus, qui 
„ fe font joints les uns aux autres. On a defcendu le 
„ criminel à la porte dé la conciergerie ; on l'a mis . 
„ dans une efpece de hamac fermé avec une groife cou- ; 



>> 



vercure de laine & on l'a monté ainfi dans la tour de 



DE L o u i s XV/ 117 

I^bfcurité de la nuit, comme plus propre à em- «■— ■ 
pêcher le tumulte; qu'il y avoit défenfe à qui que 17575 
ce fut de fe mettre aux fenêtres pour le voir paf- 
fer, & ordre de tirer fur quiconque y contrevien- 
droit. On ne connoiffoit point encore le fond du 
complot, s'il en exifloit un, & un coup de fufil, 
dirigé adroitement fur Damions , aurolt pu le 
lailîer dans la môme obfcurité que celui de 
Ravaillac. 

Ce dépôt une fois rendu à la conciergerie , les 
mefures ne furent pas moins excefîîves pour le 



„ Montgommeri, où i! efl gardé par quatre Sergens qui 
„ relient jour & nuit dans fa. chambre. Huit auires Ser- 
5, gens occupent le defiTus. DelTous efl: un coips-de-garde 
„ de dix gardes françoifes , & fur la pince de la coût 
„ du Mai , à la porte de la cor.ciergerie , un corps de 
„ gardes françoifss de foixante-dix hommes, comman- 
9, Aés par un Lieutenant, un Sous - Lieutenant & deux 
., Enfe'gnes , que Ton relèvera toutes les vingt - quatre 
5, heures. Les oiïiciers qui garderont ce miférable ne le 
.,, verront pas , & l'on ne pourrn entrer dans fa pnToa 
3, qu'avec un billet de M. le Premier Préfident. On a 
., pris tant de précautions pour amener ce fcélérat, que 
„ les ordres étoient donnés pour que pevfonne ne fe 
,, trouvât fur la route , & défenler. de fe mettre aux fe- 
„ nôtres & aux portes partout où l'on pouvoit le voir, 
„ avec ordre de t'rer fur ceux qui y contreviendroient, 
5, On a pris le tems de la nuit comme plus propre à 
a» cette tranflation. 

„ [.es gens du Roi ne font allés h Verfai'.les que ce 
„ matin pour les repréfentations. Le criminel a été in- 
„ rerrogé ce matin -, par M. le Premier Préfident & M, 
i, Mo!é . M. M. Severt &Pn5qu-Er, Riipponeu-^ M. M. 
j« Portail & Lfimoignon , Prôfidens à' iTiortier honoraires, 
;, doivent, prendre^féaivje à JaiGrand' chambre. " 



iiS Vie Privée 

w— conferver. Un détachement de quatre* vingt -diit 
'•7-57» hommes des gardes françoifes, c'eft-à-dire de la 
garde du Roi même, fut chargé de cette fonftion. 
Douze fergens & trois officiers fe relevoient fans 
celle à (on fervice. Enfin les frais que coûtoit 
au domaine ce miférable, montoient à plus de 
lîx cents livres par jour. 

Tout Paris fe flatta quand il vît le coupable aux 
mains du Parlement, & que, pour donner plus 
d*authenticité au procès, les Princes & Pairs eu« 
rent ordre de le fuivre, qu'il alloit apprendre dos ' 
chofes étonnantes. La curiofité fut encore excitée» 
' pendant quelque tems par des faits étranges &,1 
romanefques qu'on débîtoit, & qui donnoient am--* 
pie carrière à l'imv'ination. Elle avoit fi fort tra«'< 
vaille chez certaines gens , que la vérité ayant :j 
' percé dans le plus grand jour par le jugement, ils . 
fe refuTerent à la croire & perfifterent à prétendre î 
que les Magii^rats , que les Pairs, que les Princes i 
du Sang avoient prévariqué dans leurs fon(^!ons, 
au point de dérober au public la connoiffance des \ 
iautres coupables ; que , plus ils auroîent été it-.j 
lullres, plus il auroit été dangereux & crimlnell 
d'épargner. ] 

L'arrêt eftdu 26 Mars. La féance commença à j 
hiTït heures du matin & ne finit qu'à fept heure* 1 
& demie du foir. Il fut condamné au même fup-J 
plîce que Ravaillac; ordonné qu'il feroit préala-| 
blement appliqué à la queftion ordinaire & extra- j 
ordinaire de deux heures, au lieu de demi- heure ;! 
qu'elle dure ordinairement. ' 

Ce montre foutint fon caraftere jufqu'au bout: j 
j*l fut interrogé pendant cinq heures & demie, & ] 
il répondit avec le même fang froid, la même au- i 



DE Louis XV. Ï19 

éace, la même infolence, & fi l'on ofoit le dire , — ■ 
le méiiie courai;e qu'il avoic montré jufques-là, ijr^i^ 
mêlant à les rc^ponles de l'ironie, de la plaifante- 
rie '■- preîque de la gaietés il continua de décla- 
rer q./ii étoit un fcélérat ifolé^ que fon defTjin 
crimirici cioit couv'^i depuia plus de trois ans ; 
qu'il ne ravoir coiamiiniqué à qui que ce fuit, & 
que s'il eût pu même luupçonner que fon chapeau 
s'en doutât, il l'auroit jette' au fcj. A* l'égard des 
motifs qui l'avoient porté a cet horrible attentat, 
il déclara qu''i avoir été blelIc de voir J'autorité 
royale com.^romi;e & avilie par les diiputes furve- 
nues entre le Cieigé & le Parlement, & du peu 
d'égard que le Roi avuit cu aux remontrances qui 
lui avoienc été adrelTées. Ii apoftropha plufieurs 
de les juives q4.î'il reconnu: pour les avoir fervis: 
il finit par un élo^e de l'éloquence de iVl. Pas- 
quier, fon rapp<v;teur (qiu l'avoit harangué fou* 
vent, & à Pinllan;, en préfence de i'aiTemolée, 
pour l'exhorter a dire la vérité & à déciarer fes 
complices) & il pria fous Mijfieurî de dire à 
S. M. qu'elle ne pouvoir mieux faire que de le 
prendre pour fon Ch:!ncelier. 

A la qnefiion , à l'hôiel de ville , fur l'échaf- 
faud , Damiers n'en dit pa? davantage. A quatre 
heures. trois quarts de Tupés-midi du 28 Mars, 
commença fhorreur de Ton fupplice. On lui brûria 
la main droite;' enfuite il fut tenaillé; on lui ietta 
du plomb fondu dans î'is plaies & puis on l'écar- 
tela. Il refta vivant durant tout cet efpace de tems 
de cinq quarts d'heure , avec une fermeté intré- 
pide; il ne montra que la douleur inféparable de 
l'humanité, à laquelle le phyfique ne peut fe refu- 
fer. Pour le dernier appareil on avoit élevé une 



120 Vie Privée 

"— petite charpente à la hauteur des traits des che- 
'^'7 67' v^^^9 ^^^ laquelle il étoit attaché ; fes bras & 
jambes dépafîbient. Le bourreau avoit acheté fix 
chevaux 3600 livres , afin que ^i quelqu'un des 
quatre premiers venoit à fe rebuter, il pût le rem- 
placer fur le champ. Quoique ces chevaux fuflent 
trè§- forts, après maintes & maintes fecoufles, ils 
ne purent réulîîr , même les deux plus frais ; il 
fallut employer le fecours de la hacke. On réunit 
ces membres épars au tronçon , on alluma un bû- 
cher, on les y jetta, &, réduits en cendres, elles 
furent jettées au vent. 

On fit à Damiens , pour fon exécution , le mê- 
me honneur qu'on lui avoit rendu pendant fa dé- 
tention. La ville & les fauxbourgs furent inveftis 
du régiment des gardes françoifes, à qui Ton fit 
prendre les armes. Au relie, le concours étoit fi 
immenfe , qu'il falloit néceffairement beaucoup 
d'ordre. 

On ne peut rendre Taffluence qu'il y avoit dans 
Paris ce jour- là. Les villages circonvoifins , les 
habitans des provinces, les étrangers y étoient ac* 
courus comme aux fêtes les plus brillantes. Non- i 
feulement les croifées de la Grève , mais même 
les lucarnes des greniers furent louées à des prix J 
fols; les toîts regorgeoient de fpeétateurs. Mais;; 
ce qui frappa fur tout , ce fut l'ardeur des fem- 
mes, fi fenfibles, fi compatiiïantes, à rechercher': 
ce fpedacle, à s'en repîiîcre, à le foutenir dansii 
toute fon horreur, l'œil Çqc & fans la plus légère i| 
émotion , lorfque prefque tous les hommes frémii^H 
foienc & détournoient les regards. 

Nous nous fommes étendus davantage fur ce» 
point hifiorique pour fa fingularité. En effet, fiii 

le4 



D E L O U î s X V. î 2 I 

Je cocrs des aiïafîinats des Rois , fi fréquens fous i|iii i ■■ 
Henri III & fous Henri IV, s'éteit arrcLé fous le 1757, 
idefpodfrae fanglant de Richelieu , durant la mino- 
rité agitée & la guerre civile de Louis XIV, fur 
la fin de fon gouvernement . où le fanatifme s'étoit 
relevé au plus haut degré , fous la Régence, fi fé- 
conde en crimes de toute efpece, où Philippe lui- 
même accufé des plus horribles forfaits, fembloit 
provoquer contre fa perfonne une vengeance trop 
légitime; qui fe feroit attendu à voir ce crime fe 
reproduire fous Louis le Bien -aimé i II femble 
n'avoir été réfervé à fon règne que pour qu'il n'y 
manquât aucune efpece d'événement. 

Nous avons furtout eu à cœur d'en bien déve- 
lopper les détails , afin de le mieux approfondir, 
& de donner aux contemporains Ja confolaiion 
^'apprendre, que fi les faftes de leur fiecle doivent 
être à jamais tachés d'un régicide, il fut le crime 
d'un feul, le défefpoir de tous, & que l'opprobre 
n'en doit rejaillir que fur celui-là. Cependant, 
par un ufage barbare que la philorophie, l'huma- 
nité (Se la ju (lice réprouvent également, Je père, 
la femme & la fille de Damiens, quoique recon- 
nus innocens, furent bannis du royaume, avec 
défenfes d'y revenir, fous peine d'être pendue. 
A la douleur d'appartenir à un tel montre on joi- 
gnit finfamie , plus horrible que la mort. 

A la première nouvelle du danger du Roi , daqs 
le trouble général des efprits , toutes les affaires 
du dehors & du dedans étoient reliées fufpen- 
dues , mais un inllant feulement, & jufqu'à ce 
qu'on fût ralFuré fur le fort de S. LVL pour le pré,- 
fent & pour favenir. Alors il fe mêla quelque 
confoiation à la douleur des François, regardant 

Tomg III. F 



122 Vie Privée 

mmmM révdnement comme un avertifTement falotaîre-de-. 
1757* i^ Providence, ils fe flattèrent que Louis XV ei 
fentiroic l'importance & fe réformeroit. Madame 
de Pompadour écartée de fa perfonne facrée 
M. le Dauphin entré au confcil fembloient lei 
préludes d'un heureux changement. Mais la raaJ 
trèfle revint bientôt plus puilTante, & le jeunj 
Prince n'en eut pas davantage la confiance de fol 
fiugulk père. Elle étoit trop intéreffée à la lui 
ôter & à femer les foupçons, les défiances & If ij 
jaloufie dans le cœur du Roi. Aufïï les chofes n'ci 
allèrent que plus mal , & les revers affaiflant d^ 
plus en plus, pour ainfi parler, l'ame du Mona^ 
que, il n'eut plus de relfort que par fa maîtreflÇi 
& pour en faire exécuter les volontés. 

En vain Mrs. des Enquêtes & des RequêteÉ :i 
profitant de la circonflance pour témoigner ai 
Monarque leur alFeâion ik leur dévouement! 
avoient demandé à reprendre leur fervice , le b« 
de la vengeance ne s'en appéfantit que plus foè» 
fur eux : feize furent exilés dans des lieux éloi?t 
gnés, incommodes & mal-fains, & quand Me 
fleurs de la Grand'chambre refiés firent des repr^ 
fentations à ce fujet, on fit répondre S. M. ps 
I Fivr. une Efcobarderie , en difant qu'elle les punifToî 
pot/r des raifons qui leur étaient perforinelles. OJ 
lui fit jouer la comédie d'affeéter de les regarde 
comme démis volontairement, de leur offrir lei 
rembom-rement, de les forcer à le recevoir. Puisj^ 
par une conduite plus indécente encore , on If | 
fit rrculer, on la ft rendre les démifîîons, rétnbl^i 
le Parlement dans i'e^ fondions , lui accorder toj ' 
tes t.-^s interprétations relatives aux déciaratiol 
enrégiftrécs au Ut de jaftice, & rappdier II 



I 



DE Louis XV. 123 

«xîlés de la manière la plus honorable & la plus 
flatteufe: 

Deux Minifbes , dont l'un cre'ature de Madame 
de Pompadour, Tavoit foutenue trop foiblement 
ôc lui avoit donné des confeils puTillaniraes , la 
croyant perdue lors de raiTaflinat du Roi , & l'au- 
tre Ton ennemi conflaminent, mais refpedueux & 
caché, avoit éclaté dans cet efpoir, avoit témoi- 
gné une joie infultante , ne tardèrent pas à éprou- 
ver Ton reiïentiment d'une manière proportionnée 
à leur offenfe. C'eft ce qui fe juge aifénient aux 
termes de leur Lettre de cachet. Dans celle du 
Comte d'Ari^enfon, le Roi lui difoi't féchement; 
5, votre fervice ne m'efî: plus nécefîàire; je vous 
„ ordonne de m'envoyer votre démifïïon de Se- 
„ crétaire d'Etat de la guerre, & de tout ce qui 
5, concerne les emplois y joints & de vous retirer 
5, à votre terre des Ormes." 

Au contraire. S, M. faifoit en quelque forte 
des cxcufes à M. de Machault: „ les circonftan- 
,, ces préfentes m'obligent de vous redemander 
„ les focaux & la démiffion de votre charge de Se- 
5, crétaire d'Etat de la marine. Soyez toujours 
,, certain de ma proteftion & de mon efiime. Si 
„ vous avez des grâces à demander pour vos en- 
„ fans, vous pouvez le faire en fon tems; il con- 
„ vient que vous reliiez quelque tems à Arnou- 
,, ville. Je vous conferve votre penfion de 30000 
„ livres, & les honneurs de Garde des fceaux." 
Tous deux furent traités très-favorabiement du 
côté de l'argent; car,' comme le polie devenoic 
gliilant, leur? confrères prudemment crurent de- 
voir porter S. M. aune généreufe munificence, 
afin d'en profiter à leur tour en cas de difgrace. 
F 2 




Î!I4 V I E T R I V é E I 

Cela fit exemple , & la foule des Miniflres expui- î 

i^s-r, Tés depuis, réduits à l'impuifTance de tourmenter | 

l'Etat par leurs extorfions , lui devinrent encore \ 

ainfi une charge odieufe & intolérable. , 

Ceux dont nous parlons, étoient moins dans le i 

cas d'un pareil reproche, & leurs longs & utiles î 

fervices méritoient une récompenfe proportionnée. | 

Ce font , fans doute , les deux meilleurs qu'ait i 

eus Lofuis XV, & leur renvoi n'efl: pas la m.oindre i 

injuftice que lui ait fait commettre la favorite. Le i 

premier eut du moins la confolation de fe voir , 

remplacer , par fon neveu le Marquis de Paulmy, \ 

qu'il avoit obtenu dés 1751 d'avoir pour adjoint, j 

Il y avoit à efpérer pour la nation que cet élevé-, J 

façonné depuis fix ans à l'i^^miniflratioii par un ] 

aulîî bon maître, en auroit les grands principes & i 

l'expédition. Il ne manquoit point d'elprit; mais ;j 

plus livré aux lettres qu'à la politique, il étoit l 

peu travailleur. Aufiî mm des plaid rs que fou | 

oncle , il n'y apportoît ni choix ni réferve ; il fe fj 

plongeoit dans la débauche & la crapule. Efclave ;| 

de toutes les femmes, aucune qui ne pût fe flatter i 

de lui faire faire toutes les fottifes qu'elle vou- I 



droit. En donnant auflî facilement prife fur lui, 
il ne tarda pas à étrefupplanté par un homme qui 
de tout tems avoit ambitionné le département de 



ce tout teuis «ivoiL aiiiuuiuiiuc ic ucpaitciuciii. uc s 

la guerre fans le perdre de vue un feul inlhnt. J 
Quant à M. de JMachauIt, il fembloit qu'on lui J 
eût choifi exprès le fuccefleur le plus inepte, afin! 
de le faire regretter davantage. Comme fi le con- 1 
tfôle général n'eût pas déjà été un fardeau fuflifant | 
pour les épaules de M. de Moras, on le chargea^ 
encore du Département de la marine, & quelques'' 
jours après il fut introduit au Confoil en qualité 



deLouisXV. 125 

de Minière. Pour completrer rindignatîon gêné- aoem» 
raie contre ce ridicule Atlas de la France ,^ il eut i ; 5 7. 
fallu lui confier, aufli les Sceaux. Louis XV les 
retint & s'en amufa pendant plufieurs années. Ce 
méchanirme puérile le rcjcuiiïbit & indiquoit bien 
le caraétere minutieux d<> fon efprit. On compte 
800 expéditions fcellées en fa préfence. Après la 
mort du Chancelier Séguier en 1672 , Louis XIV 
îivoit fait onze fois les fon(5lions de Garde des 
fceaux; mais cela ne l'avoit pas empêché de fe 
mettre à la tête de fes armées & de conquérir la 
Hollande; mais il attribuoit au profit du fifc les 
revenans bons de cette charge lucrative ; & 
Louis XV, par une cupidité fordide, les reteiioic 
au fien , & en grolîîlfoit fon. tréfor particulier. 

Pour judifier la nomination de M. de Movzs, 
on dit que la marine étant alors très-difpendieufe 
& le fuccès de fes opérations déjà très -contra- 
riées fouvent par des caufes phyfiques au deffus * 
de la pniifance humaine , dépendant principale- 
ment de la célérité, on ne pouvoit mieux faire 
que d'en réunir le département au contrôle -géné- 
ral, parce qu'alors fargent , le véhicule le plus 
eifeiitiel à tous les mouvemens , couleroit dans les 
arfénaux promptement & en abondance ; fans 
doute , fi rémule de Colbert eût eu une tête fuf- 
fifante à ces deux minifteres, &, mauvais Minis- 
tre des finances, n'eut pas encore été plus mau- , 
vais Miniilre de la marine ! Heureufement les pro- 
jets de la campagne de 1757, déjà fixés & exécu- 
tés en partie par M. de Machault, couvrixent dans 
les commencemens fa nullité. 

Le grand art de celui-ci,- depuis la guerre 5 
avoic été , avec une marine inférieure, d'en calcu- 
Fi 



1^6 V I E P R ï V É £ 

■H» 1er fi bien tous les mouvemcns, d'y mettre tant < 
7 5 7» QC précifion , que portant des feeours fuffifans par- ' 
tout il avoit été en même tems en état d'attaquer. ; 
Mais les Anglois ayant donné une plus vafte ex- l 
tenfion à la leur, il auroit fallu refler fur la défen- ; 
five cette année, fauf l'efcadre de M. de Kerfaint, : 
chargé d'exécuter un coup de main à la côte de , 
Guinée, avant de fe rendre aux rfles d'Amérique; i 
& en effet parti à la fin de Novembre 1756 (*) » i 
avec trois vaifleaux & trois frégates feulement, ; 
ce Capitaine avoit furpris les ennemis fans défenfe ] 
en Afrique, leur avoit enlevé un fort , ravagé \ 
leurs établiffemens, pris plufieurs négriers, puis ; 
s'étoit rendu à la Martinique, où il avoit rempla- i 
ce M. d'Aubigny & pourvu à la fureté des Ifles ;.; 
du Vent. ':■-,.• i 

M. de Beaufremont étoit parti au commence- J 
ment de Février pour Saint-Domingue (f), fous ] 



(*) Cette efcadre étoit compofée ainfi : 
Vaisseaux. 
V Intrépide» . 74 can. Mrs. de Keifaint, Capitaine. 
V Opiniâtre, . 6q Mœslien. Idem. 

Le Saint-Mkhel 60 Caumont. Idem. 

Frégates. 
V^méthijlâ, • 30 can, Mrs. d'Herlie, Lieutcnnst, 
La Licorne, . }o 'Dugué-Lambert , Idem. 

Corvette. 
La Calypfo, . 12 can. M. de Cours Lufignet , Enfcigne. 

(f ) Son efcadre étoit compofce ainfi : 
Vaisseaux. 

L» Tonnant, . 80 can. Mrs. le Chev. de Beaufremont , 

Chef d'Efcadre. 
Le Défenfeur, 74 de Blenac , Capitaine. 

Le Diadème, • 74 Rozilly, idem. 



deLouisXV. 127 

prétexte d'y porter un général , des troupes, des «■■?■! 
vivres; mais fa commifîion ultérieure &. fecrete 175?» 
dtoit d'aller à Louisbourg. On favoit que les An- 
glois fe propofoient de réunir tous leurs efforts 
contre cette place , pour fe dédommager de leurs 
mauvais fuccès fur terre dans TAmérique fepten- 
irionale; que leur plan d'opérations, fondé fur la 
maxime que qui efi: maître de la mer l'eft bientôt 
du continent, étoit, après s'être emparés de cette 
clef du fleuve Saint - Laurent , de faire le fiege de 
Québec qui, en tombant, faifoit perdre à leurs 
rivaux tout le fruit de leurs fuccès. C'étoit un 
coup qu'il falloit parer: on faifoit des préparatifs 
en conféquence, mais les Anglois ne voyant qu'u. 
ne efcadre de neuf vaifTeaux , foiw les ordres de 
M. Dubois de la IMothe , crurent fuffifant d'y en 
envoyer une de quinze. L'Amiral Holbourne, à 
qui cette commiiîîon importante avoit été confiée , 
fut bien étonné de compter dans la rade de Louis- 
bourg dix-huit vailfeaux de ligne. Outre les deux 
divifions donc on vient de parler (*) , une troifie- 

V Inflexible» . 64 Tilly, Idem. 

VEvcilU. . . 64 MerviUe, Ideiu. 

Frégates. 
La Brunâ-, . 30 can. Mrs. Prevalsis, Capitaine. 
La Sauvage, , 30 Saiat Vidoiet, Lieutenant. 

Nota. Le Sceptre y de 74 canons, commandé par 
M. Claveau , Lieutenant de port, fut envoyé enfuite por- 
ter des vivres k cette Efcadre. 

C*) Celle de M. Dubois de la Mothe étoit ainfi com- 
pofée. 

VaifTeaux Can. ' M. M. 

"Lt Formidable, . . ^o Dubois delà Mothe, Lieur. gdnér. 
Le Duc de Bour£-og:ie, 80 d'Aubigny, Chef d'Efcadre. 

r4 



123 V I E P R I V É E l 

MOM» me appareillant de Toulon , en Mars , malgré 1er 
^7 5?' ^^"^^■^ri'^î^és qu'elle avoit' éprouvées, avoit gagni! 
cette colonie à tems, & augmenté Tç/cadre de 
quatre vaiffeaux que commandoit M. du ReveU; 
(*) La jonélion de toutes ces forces , parties d'eiW 
droits fi diiTérens en un feul point de ralliement, 
devoit néceflairement mettre en défaut la pré- 
voyance dû confeil Britannique ; il fe hâta d'en^ 
voyer un renfort à Holbourne: ce fut trop tard, 
rexpédiclon étoit manquée ; cela' ne fervit qu'i 
expofer plus de forces à la fureur des élémens, 
Cet Amiral depuis quelques jours croifoit devant 
Louisbourg , bravoit le Comte Dubois de la Mo» 
S4&25 the & le défioit au combat, lorfque.le 24 Sep* 
^^^^' tembre il elluya un ouragan fi terrible , qu'un 
Capitaine de l'Efcadre , compagnon du Lorc 
Anfon dans fon voyage autour du monde | 
déclara que le fameux coup de vent dont il^ 
avoient été battus en doublant le Cap.IIorne, ném 
toit rien en comparaifon. Il dura quatorze heures^ 

La 



'Vaifleaux 
Le H^ros. 
ho Gforienx. 
Le Dauph'tt-RoyaL 
Le Sf!f}erl'e, . 

Le Bizarre. , 
I^e Bc-rticjncux- • 
Le CéLlrc. , 



Can. INI. M. 

74 de Chàteioger, Capitaine. 

74 de Chavagnac, Idem. 

70 Dumibie. . Idem. 

70 le Marquis de Clioifeul , Idem. 
,64 de Montalais, Idem. 

64 de la Jonquiere, idem. 

64 le Chevalier de Tourville, Idqi 



FREGATES. Canons. 



M M. 



La Fleur - de - lys, 30 le Chevalier Diibos , Licutenani 
"VHermione. . 24 .... , y- 

(*; Ces vnifleaiix étoient, VIIeBor de 74 canons, qu*| 
rjontoir M. di^ R.vcfî ; le VaUlant & V Achille de 64, ^\ 
le FlçY de go. Il a.voit auffi quelques frégates. 



D E L u I s X V, î 29 

La manœuvre la plus habile ne put lui rdfider; il — ■ 
fallut fe laifler aller à fa rage, & s'il n'eut chan- 1757. 
gé foudain , comme par miracle , tous les vaiflTeaux 
Anglois venoient fe brifer contre les rochers de 
cette même ifle qu'ils vouloient con<îuérir. De 
dix-huit, dont le plus foible citoit de 6.0 canons, 
cinq feulement ne furent point endommagés. Le 
Tilbury fut entièrement perdu & les douze autres 
plus ou moins défempares. (*} L'Amiral Holbour- 
ïie ne put regagner que le 5 Septembre le port 
d'Hallifax, Si dans cet intervalle le comman- 
dant del'efcadre françoife fut forti , lorfque le venc 
devint favorable , il eut achevé le défaire de l'en- 
nemi & porté l'effroi & la.défolation dans fes co- . 
lonies, lui auroit peut-être fait perdre pour le ■ 
refte de la guerre l'efpoir d'exécuter fon projet &. 
l'idée d'y revenir, 

M. Dubois de la Mothe, frère - d'armes de dii' 
Gué Trouin , qui auroit été fon rival s'il eut trouvé 
les mêmes, occafions de fe fignaler, nous eft peine 
par fes contemporains comme annonçant par fo.i 
maintien , fon ton & ^qs difcours un homme d'une- 
fphere fupérieure, peu communicatif & paroiflans 
toujours occupé de grandes chofes , pofTédé du 
démon de l'avarice & dévoré d'ambition. Ces 
deux défauts contribuoient par un effet rare à le- 
Tendre meilleur ferviteur du lloij l'appns de l'or 
ou la foif des honneurs l'auroient excité à entre- 
prendre l'impolïïble. Une extrême frugalité le fai- 
fbit jouir dans un âge avancé d'une ianté parfaite- 



(*) On trouve- un état détaillé de l'état Bdieus ds 
chacun de ces vaifleaux dans la Lettre XXXVIl d& l'éîuSi: 
'^oUtidue aciuel de l'Angleterre, - 



1 

J 

130 V I E P R I V É R 

& d'une tête libre, capable de digérer les plusl 
57. vaftes projets. La conduite de rexpédition du' 
Canada n'auroit pas dii regarder un ofScier pref- | 
que 0(5logénaire , à la tête de plus de 40,000 livres * 
de rentes , qui rifquoit de compromettre fa répii- ^ 
ration, & qui avoit défapprouvé hautement toutes^ 
les opérations propofées pour cette campagne. On.' 
lui promit de le faire Lieutenant général , & il y | 
■ vola avec toute l'audace de fa première jeimeffe. .- 
En lui rendant cette judice , nous fommes forcés : 
de convenir qu'en l'occafion dont il s'agit, il ne • 
foutint pas fa réputation. A fon âge deux années ! 
de furcroît peuvent changer extrêmement le phy* 
fique & ie moral; ce n'étoit plus le même hom- ■ 
Kie. Au lieu de profiter à l'inftant de la terreur & 
du défordre des ennemis, il tint confeil lorfqu'il l 
failoit agir. Les délibérations font toujours timi-.j 
des en pareil cas. L'efcadre , quoiqu'en rade, 
avoic un peu foulFert du coup de venf; il y avoit j 
des malades; un autre ouragan pouvoit furvenirV'^ 
il éroît elTentiel de retourner en Europe : on pré- ., 
fera de fe mettre en état de partir. M. du Bois de i 
Ja Mothe avoit Ci fort à cœur de rentrer fain & \ 
fauf à Breft , que le Diadème ayant" rencontré ^ i 
l'atterrage de Frnnce, le Dublin de 80 canons, & \ 
à la veille de s'en emparer , après deux heures de -' 
combat fut obligé de l'abandonner par un fignal ^ 
de ralliement qu'il lui iit faire. Il débarqua quatre ,' 
mille malades, c eft-à-dire un tiers de fon efcadre.. ' 
Ce fut fa dernière campagne, & il auroit été à.^, 
foulniker pour fa gloire qu'il eût celTé plutôt de "\ 
commander.. Au refle, il avoit rempli l'effentiel j 
de fn rni^ion, (*), ayant pour objet de (auver le ' 
(*^ Ke pouvatàt dârdjler ici plufieurs ganicuiarités Ci? 



DE Louis XV. 131 

Canada & TIHe Royale, mais en agent purement «*»»» 
pailif, & grâces à deux fautes capitales des An- 17 ôT» 
glois , d'être partis trop tard & avec des forces 
trop inférieures, vaincus par la tempête, ils ne 
l'étoient pas par les François, ou plutôt les mau- 
vaifes nouvelles qu'ils reçurent du continent, où 
le brave Moncalm leur prit encore le fort Saint- 
Georges , C*) les fortifièrent dans leur plan d'in- 
vafion maritime. Leur conHance en devint plus 
opiniâtre; ils remirent à l'année fuivante la m.éme 
expédition, pour laquelle ils prirent de meilleures 
mefures. Au contraire , celles de la France n'eu- 
rent plus la même vigueur, & le génie d'un Mo- 
ras ne pouvoit lutter contre celui de Pitt. 

Sa retraite du miniilere pendant quelques mois 
n'a voit pas écé une des moindres caufes du falut 
de Louisbourg: enforte que ce formidable enne- 
mi, auteur du projet, s'il fut refté en place, aii- 
roit par fon aaivité accéléré l'expédition , & par 
fa prévoyance prévenu les obftacles. Il ne réufïït 
pourtant pas dans un miieux concerté: il s'agifibit 
de s'emparer de Rocheforc, port de Roi impor- 
tant, eifentiel furtout à rapprovifionnem.ent des 
colonies & aux condruclions , où il fe feroit rendu 
maître des forces navales qui y étoient alors aller 
confidérables. On auroit pillé, dévaflé les maga- 
fms, les arfenaux , la fonderie; on auroit brûlé, 
fait fauter ce qu'on n'auroit pu emporter , les 



rieufes de cette campagne , nous en renvoyons aux pièces- 
pour fervir à ririftoire , un joiM-nal mnnufcric , N^^. Vill. 

(*) Nous renvoyons auffi nux Pièces pour fervir h l'hi-i- 
toire, un Mémoire mnnufcric curieux q.'!C nous avoss^ 
fur cette espéâidon. îS^. IX. 



1 



132 V I E P R I V i E j 

■^s» chantiers, les formes (*), les atteliers, les bâtî»,, 
1757* mens de toute efpece, ëî par la manière d'embaipàïi 
rairer la rivière de la Charente , peut-être eût-oti 
mis ce porc hors d'état d'être rétabli, au raoii 
fans dês'dépenfes énormes» L'exécution n'étoi 
point difficile ; on avoit choifi l'inftant le plus fa 
vorable, foit pour entrer en rivière & forcer l'en 
trée du port, défendu feulement par deux vaij 
féaux de ligne , foit pour faire un débarquement 
terre entre cette ville & celle de la Rochelle, oi 
il n'y avoit point de troupes. Les hautes maréQ 
** fecondoient l'une & l'autre ^entreprife , & Rocba 
fort, fans fortifications & fans défenfeurs, n'at 
tendoit que le vainqueur pour fe rendre. Il étoi 
même impoilîble d'y envoyer un nombre fuffifan 
d'autres troupes que de Paris , le lieu le plus prc 
chain où il y en eût, c'e(l-à-dire à environ cet 
trente lieues. Il eft certain qu'avec la plus gram 
diligence, la première divifionne pouvoit.pas arri^J 
ver avant le 1 2 Oétobre , & que les ennemis aur 
roicnt eu le t.ems fuffifant de faire tout le dégâljl 
qu'ils auroient voulu, de ravager, de mettre 
contribution toutes les provinces voifines, avar 
d'avoir en tête une armée capable de les battre 
les repouffer..^ 

Les renfeignemens néceflaires à l'expéditiofs 
fecrette, c'efl ainfi qu'on la qualifioit , avoieritï 
été donnés par des gens du métier dignes de cor 



(*) On appelle formes de vaftes enceintes creurées a||| 
niveau du lit de la rivière, revêtues de pierre, pour I»H 
contlruétion ou le radoub des vailTeaux. Elles font fér<t! 
mé&s par des portes qui les tiennent à fec , & qu'€«| 
©uvre lorsqu'on veut tiiettre le bâtiment à flot pour m 
kîjcer dans la Charente* S 



D E L u I s XV. 133 

fiance , qui dépofoient comme témoins oculai- —— ■ 
les. Le Capitaine Clerke avoit fourni une def- 1752» 
cription détaillée du pian & de la ville de Roche- 
fort, qu'il avoit vu & vifité en 1754 à fon aife & 
avec la permiflion même du Commandant. Il en 
réfultoit qu'il n'y avoit rien de fi facile que d'in- 
fulter la place & de l'emporter par un affaut bruf- 
q^Liéj'ou plutôt qu'elle étoit hors d'état de le fou- 
tenir. On ne pouvoit douter qu'elle ne fût encore 
aulli négligée , & l'on devoit avoir à cet égard li 
plus grande fecurité. 

Un nommé Thierry , matelot françois, de la 
religion proteflante , qui avoit été vingt ans & au 
de - là Pilote fur la côte de France , & avoit fer- 
vi en cette qualité à bord de plufieurs vaifleaux 
de Roi , avoit confirmé la poffibiHté d'un coup de 
main fur l'ifle d'Aix, Fouras & Rocheforr, Jl 
avoit donné des inflruftions fur la manière d'entrer 
dans la rade & d'en fortir , fur celle de remonter 
la rivière fans danger jufques au Vergeroux, bien 
avant en deçà de l'embouchure de la rivière : il y 
avoit repréfenté le débarquement comme fur & 
facile à deux lieues feulement de la ville , & le 
trajet de cet endroit à Rochefort comme fans au- 
cun obftacle du côté de la nature ou de l'art. 

Le gouvernement devoit prendre d'autant plu3 
cle confiance au récit de ces deux perfonnages, 
que l'un étant Anglois & Ingénieur, n^avoit au- 
cune raifon de tromper & polfédoit les talens pro^ 
près à alTeoir un jugement éclairé fur ce qu'il 
avoit vu; que l'autre, plus fufpe<5l d'abord,- avoit 
fubi un long & férieux examen pendant deux heu- 
res de fuite, & qu'il avoit répondu à tout avec 
ime proiDf)titude & une préfence d'efprit qui 
F 7 



134 Vie Privée 



BaMBM avoient étonné & convauîcu les Miniflres. 

j^g^^ Ce premier point amplement difcuté dans le 
confeil de Sa Majedé Britannique, on en avoit ' 
agité un fécond non moins nécelTaire: l'état des ! 
forces intérieures de la France , le nombre de fes 
troupes & dans quels endroits elles étoient eni- ! 
ployées. D'après un mémoire venant des bureaux ' 
du Lord Holdernefs, qu'on propofa comme d'une ^ 
exaditude vérifiée, on évalua à 200,000 hommes ■ 
les troupes aftuelles de la France, fur le pied des ^ 
nouvelles augmentations , & en répartiflant celles M 
qui compofoient nos armées, celles envoyées ' 
dans nos. colonies & aux Indes, en déduifant les ■ 
garnifons de Minorque & des villes frontières, il ; 
fe trouva qu'il ne refloit pas plus de dix mille fol- \ 
dats fur la côte, depuis Saint-Vaiery jufqu'à Bor- 
deaux. C'eft ce calcul qui détermina la quantité^ 
des troupes à embarquer en nombre égal , dans le 
cas où les troupes françoifes fe trouvoient , com- j 
me par miracle, toutes ralfemblées d'une étendue-^ 
immenfe pour la défenfe d'un feul point. Le ^ 
commandement en fut confié au Général Mor- j 
daunts Seigneur de la plus haute naiflance. ^ Oit | 
nvoit jugé moins nécelTaire de choifir un chef ex- 
périraenté , qu'un jeune homme ayant en partage I 
la témérité de fon tige, qualité la plus propre au ] 
coup de main dont il s'agifToit. Quant à la flotte, .j 
de plus de quatre - vingts voiles , dont feize vaif- | 
féaux de ligne , elle étoit fous la diredion de trois 
Amiraux diRingués , Knowles , Broderick 6c Havv- 
ke. Ce dernier préfidoit en chef à l'expédition 
maritime. 

Bien pourvu de tout, principalement d'un traiiî ; 
d'artillerie confidérable , la fîotte avoit mis à la^j 



DE Louis XV. 135 

voile le 7 Septembre , & quoique très-contrariée , 
étoit arrivée à uems pour le fuccès de l'expédi- 
tion , puifque le 20, où elle parut, on n'avoit 
fait aucun préparatif de défenfe , qu'il n'y avoit 
pas plus de trois cens hommes de troupes réglées 
raflemblées à Fouras , & que les batteries n'é- 
toient pas établies. L'ifle d'Aix , le boulev^ard le 
plus formidable qu'on pût oppofer aux ennemis, 
fut attaquée & prife en moins de trois quarts- 
d'heure. Une tentative aulîi heureufe auroit dû 
les encourager; ils pouvoient juger par la facilité 
de cette conquête, de la négligence dont "on avoit 
pourvu à tout, de la confufion, du défordre & 
de l'effroi qui regnoient fur la côte & dans le 
port. On étoic û perfuadé de l'inutilité des efforts 
qu'on feroit, qu'on fongeoît moins à repoulTer ks 
leurs qu'à pourvoir à la meilleure manière de fe 
rendre. Non-feulement M. de Rhuis , à la tête de 
l'adminiftration du port , avoit envoyé dans les 
terres tous les papiers de l'Intendance, mais Ton 
argenterie & fes effets de toute efpece. M. le 
Comte de Goesbriant, le Commandant, l'avoit 
hnité , & tous deux avoient fi peu caché leur pu- 
filianimité, qu'elle étoit pafTée dans tous les or- 
dres des citoyens. Les bâtimens & les ouvriers 
du port, au lieu d'être employés au fecours de 
la place & à fa défenfe, l'étoient à ce honteux 
fervice. 

Ce fut furtout la nuit du 25 que l'excès du dé- 
couragement fe manifeila. C'étoit le commence- 
ment de la haute marée, le vent & le tems étoient 
à fouhait; la fiotte avoit fait une évolution qui 
annonçoit un projet de débarquement; la plage 
ctoit merveilieufe pour fou exécution; point de 



1757» 



13^ Vie Privée 

■aa^ batteries far ce lieu, appelle le platin d'AngotiUn^ 
17 57' ^^^P P^^ ^^ troupes pouf ne pas être repouflees 
la première attaque ou balayées par l'iinillerie ec 
nemie; le chemin étoit ouvert, nul efpoir de r^ 
filtance ; les garde-magafins fixés à leur polie dat 
•le port , avoient ordre de rendre les clefs au pre 
mier officier Anglois qui fe préfenteroit. Les Coi 
mandant ik Intendant de la marine avoient raiTei 
blé refpeétivement à leur hôtel leur corps da^ 
l'attente de Tévéneraent , pour fe trouver à l'ab 
des premières infultes d'un vainqueur mfolent, 
être compris avantageufement dans les articles d't 
ne capitulation. Le Capitaine de port du Mefn| 
alloit de tems en tems fur le balcon de l'Intendat 
ce obferver ce qui fe païïbit en radC; il faifoit niéï 
clair de lune fuperbe, à diilinguer tous les objet 
^vec la lunette. Un profond filence regnoit , tns 
!a peur faifoit quelquefois fuppofer du bruit oï 
du mouvement fur les vaiffeaux Anglois: alors /a 
terreur redoubloit ; enfin l'heure de la marée étaii| i 
palTée on en fut quitte pour l'humiliation de cette i 
' fcene , tache à jamais ineffaçable à la marine dt i 
ce département. C'étoit fur fes vaiiTeaux , ou fur ' 
fes remparts, ou les armes à la main, qu'elle à^i 
voit entrer en pour-parlers , & non dans l'enceintl i 
obfcure d'une maifon. | 

On fut encore en àllarme^ les 26, 27 & sS'Ji 
tant que durèrent les hautes marées; mais ell^ I 
diminuoîent à mefure , ëc l'on avoir eu le ten* 1 
de raïïembler quelques troupes & de faire dé l 
retranchemens. ; 

^^0^ Enfin le premier Odobre on vit difparoître c&^ 1 
te formidable flotte, fans avoir fait autre choCri 
>iiue conquérir un rocher, jetter qiielqiies bombes 1 



DE Louis XV. 137 

mutiles fur Fouras , & enlever des barques & un mm 
canot, où étoient des Dames de la Rochelle, que j-^ 
les vainqueurs renvoyèrent très-poliment» On ne 
pouvoit croire qu'ils fuflent ainfi difparus fans la 
plus légère tentative de débarquement. Dans leur 
furprife, les habitans de la Rochelle & de Roche- 
fort fe rendoient fur ce fameux platin, fe féiici- 
toient & s'embraflbient dejoje, en confidérant à 
combien peu de chofe ils dévoient leur faim:. Une 
rufe.aflez adroite de M. de Langeron, Lieutenant- 
général commandant à Fouras , contribua à en 
impofer aux ennemis. Pour grolîir à leurs yeux 
fa petite troupe, il faifoit paiïcr en revue de tcms 
en teras & revenir fes foldats avec leurs habits re- 
tournés, ce qui en pouvoit annoncer de nouveaux 
fous cet autre uniforme. Quelques émilfaires 
qu'on engagea à fe laifler prendre exprès , entre- 
tinrent les Angîoîs dans cette idée, & d'après leus- 
rapport poftérieur conforme à l'événement, cette 
manœuvre, dont on rioit à terre, comme puérile, 
a voit réufii. 

A Londres, ce peuple fier, qui .condamne tou- 
jours les généraux lorfque le fuccès ne fuit pas 
leurs entreprifcs, fut indigné d'une retraite trop 
femblable à celle de l'Orient. On auroit cru que 
l'exemple de ce qui s'étoit paifé à celle-ci auroit 
donné plus de confiance aux généraux de l'expé- 
dition aétuelle, & ils en devenoient plus coupa- 
bles. Il y eut un confeil nommé pour les juger: 
on s'attendoin à voir renouveller la catafirophe de 
TAmiral Byng; mais quoiqu'au fond plus blâma- 
blés que lui, la loi les abfolvoit, en ce que leurs 
ordres étoient conditionnels , & que pour les 
condamner on ne pouvait partir q^ue de fuppol> 



138 Vie Privée 

pws— tions de faits , dont l'enquête auroit dû fe faire eU; 
j^g_ France, choie impraticable & abfurde (*) 

L'Inde fut la feule partie du monde où les An- 
glois eurent un fuccès marqué cette année 1759:,* 
les nouvelles qu'ils en reçurent, les confolerent un 
peu de leurs revtrs dans le Canada & en Europe. | 
Ils dévoient d'autant moins s'y attendre qu'avec 
des forces médiocres & affoiblies ils avoient une,, 
guerre très-embarrairante à foutenir contre le Soti- . 
ba du Bengale. Si les François animés encore du i 
génie conquérant de Dupleix avoient joint leurs j 
intérêts aux intérêts des naturels du pays, ils en j 
auroient tiré , fans doute , un grand avantage , & ■, 
auroient pu , avec les renforts qu'on envoyoit j 
d'Europe, fe maintenir avec gloire dans l'Indoftan.-j 
Mais cette fois, trop fidèles à la neutralité con- i 
venue pour les bords du Gange, ils donnèrent à' j 
leurs ennemis le loifir de refpirer & de les fur- ! 

iiSMars. prendre. Chandernagor tomba en leur pouvoir, , 
& cette perte fit pencher abfolument la balance : 
en faveur des Anglois. 

Lors de la rupture entre les deux Couronnes , M. ; 
le Garde des fceaux avoit fait aflembler les Syndics 
& Direéteurs de la Compagnie des Indes & agiter ; 
entre eux s'il étoit plus expédient de fufpendre le j 
commerce ou de le continuer. La hauteur des 
vues de ce Minière leur avoit laiffé aifément en- 
trevoir qu'il défiroit la continuation, & c'étoit un i 
titre fuffifant à ces Meilleurs pour s'y conformer, \ 



C*) Les éclairciflemens defirés auroient furtout été tirds 
d'une relation manufcrite , que i;ous tenons d'ini témoin 
©ciilaire, & que nous rapporteiotis à raidclc des pièces 
pour fcïvir à l'hiiloire. N''. X. 



DE Louis XV. 139 

avec promefle de la part de M. de Machault de — ■ 
protéger la marine des A(5lionnaires de toute la 1757. 
puilîance de celle du Roi. En conféquence deux 
oâîciers généraux avoient été choifis & chargés 
de commander l'efcadre 6c les troupes. L'un étoit 
M. d'Aché & l'autre le Comte de Lally. Ces deux 
hommes poufles par l'intrigue ,plus que par la vo- 
lonté du Minière , étoient les moins propres à 
rexpédition. Le premier pourvu de beaucoup 
d'ambition , ne manquoic point d'acquit & de 
courage; mais n'ayant pas un attrait décidé vers 
cette million longue, éloignée & difficile, il n'a- 
voit accepté la place qu afm de parvenir plutôt à 
la cornette. Il étoit fort haut ; il fe voyoit avec 
peine dertiné à ne commander que des marchands. 
Il étoit déjà dégoûté avant d'être parti. En outre 
peu heureux, toutes Tes campagnes avoient été 
marquées de quelque défadre. Celle-ci commen- 
ça de même : il fut obligé de relâcher après avoir 
mis à la voile. Il furvint des accidens dans fou 
efcadre. Il avoit alors deux vaiiïeaux de Roi 
joints au fien, ce qui donnoit au moins quelque 
importance à fon grade ; on en changea la deftina- 
tion; il refla feul avec des vaifleaux de la com- 
pagnie des Indes; il crut fa dignité compromife. 
Quelques efprits brouillons qui le gauvernent;. 
d'autres , intérelTés à le mal confeiller , approu- 
vent fort le parti que lui difte fa morgue , de don- 
jier fa démifîion. C'eft ainfi qu'en 174^,11 s'étoit 
démis- du commandement de VJlcide , fur la pré- 
tention frivole que ce vaiiïeau étoit hors d'état de 
tenir la mer, & que M. de Kfaint lui ayant fuc- 
cédé avoit fait cette campagne avec fuccès. Cette 
faute lui auroit ôté tout efpoir d'avancement:, fî 



140 V I E P R I V Ê E -1 

mmam le Comte de Maiirepas 'fut refté aa départememfj 
1757. ^^ ^'^ marme. La féconde l'auroit perdu fous 

de Machault , mais M. de Moras recevoit la ic 
des officiers. Celui-ci s'écant repenti de fa bout 
de, & ayant envoyé un fécond courier pour 
dédire , le Minière détermina le Roi à le reme^ 
cier encore de cette marque de zèle & il apps 
^ Mai. reilla. Il n'en réfulta pas moins de ce début ui^ 
méfmtelligence fourde entre les Capitaines de 
compagnie & le Général. Les premiers ne pouvs 
doiuer du mépris de celui-ci , le lui rendirent, 
le motivèrent non comme M. d'Aché fur une vî 
lîité puérile , mais fur fon incapacité réelle poi 
l'expédition. Nous trouverons par la fuite que 
motif ne devint malheureuferaent que trop fond^ 
D'alTez bon officier particulier qu'il avoit été, 
parut un mauvais chef d'efcadre. 

Quant à M. de Lally , le defir du cordon-roi 
ge & la foif de for i'avoient conduit vers un ai 
trehémifpbere,plus que fon devoir ou fon patriqf,^ 
tifme. Ses camarades ' connoiiîbient fi bien fo^l 
goût pour la rapine & les vexations , qu'ils lui coi 
feilloient de ne voint pardr & lui prédirtnt ur 
fin finiflre. D'un caractère brusque , dur & mêr 
féroce , il fe brouilla bientôt avec M. d'Achï 
ëe moeurs douces , rempli d'honnêteté & de poï 
telTe dans le commerce. M. de Lally d'ailleuJ 
ne pouvoit que déplaire à Pondichery, où il v^* 
noit remplacer fheureux BuîTy , le confident, 
bras droit de Dupleix , celui qui ayant eu plus 
part à fes corabinaifons , pouvoit mieux qu'uftH 
autre les faire réulîîr. Il devoir s'attendre à vg||> 
fe liguer contre lui tous les ferviteurs de la con^^i 
pagnie, les militaires furtout, indignés qu'un oB^ 



DE L o u I S X V. 141 

cicr du Roi abfolument neuf dans une guerre d'un "«^Ç 
genre particulier, fe fut propofé de leur ravir les 1757, 
honneurs & les récompenfes qu'ils croyoient avoir 
mérités par leurs talens & leurs longs exploits. 
Ce fut bien pis lorfqu'à ces prétentions perfonnel- 
les , le nouveau Brigadier joignit l'inflexibilité du 
commandement, la démence des procédés, l'in- 

humsnité , la barbarie des traitemens ! Mais 

ne foulcvons point d'avance l'indignation du lec- 
teur, en traçant le portrait d'im monfîre qui fe 
peindra trop^ bien lui-môme en aftion , lorRiue le 
moment viendra de le mettre en fcene. 

Portons nos regards du côté de la guen-e de ter- 
re qui commençoît, & ne fut pas moins remar- 
quable que celle de mer, par l'intérêt, la gran- 
deur & la fingularité des événemens. 

Nous avons lailTé le Roi de Prufle en Saxe, 
où il continuoit à vivre aux dépens de ce malheii- 
reux pays. Toutes les nouvelles qu'on en rece- 
voit, faifoient frémir du récit des vexations horri- 
bles qu'il éprouvoit de la part du Monarque vain- 
queur, de les officiers généraux, de fes troupes, 
du moindre de fes foldats. Non feulement il char- 
geoit les villages d'énormes contributions en ar- 
gent & en hommes , mais il fembloit vouloir for- 
cer tous les habitans à déferter & à transmigrer 
dans Tes Etats limitrophes, en ne permettant pas 
d'enfemencer les terres. Ce qui njoutoit aux mal- 
heurs de la Saxe , c'étoit le ton d'amitié qu'il 
foutenoic dans fes raanifelles , fi fort démenti par 
fes avions; quoiqu'il 'déclarât n'y être entré que 
comme gardien , n'y reflef que comme protecteur. 
On rapportoit que le Prince Electoral lui ayant 
écrit en faveur d'un hameau qui ne pouvoit four- 



X4i Vie Privée 

HUijHMi nir ati nombre d'hommes qu'il exigeoit , il Ib| 
.1757. avoit répondu de ne fe point mêler d'affaires qui 
ne le regardoient pas. 

Afm d'écUrrer des témoins incommodes, il avoit 
poull'é l'audace jufques h faire infinuer aux Minis. 
très étrangers réfidans à Dresde, d'aller joindre le 
Roi de Pologne à Varfovie; mais ils répondirent 
qu'ils n'avoient ni avis ni ordre à recevoir à cet' 
égard que de leur cour. '• 

Tant de vexation autorifoit les autres PiùfTanÉ^i 
à le maltraiter dans leurs écrits : on fe portait I 
contre cette Majeilé aux reproches les plus viô-< 
lens. La France difoit que par une pareille con»* 
duite il faifoit ajjez connoître qu'il ne refpedti 
plus ni les Loix divines ni les Loix humaines (^ 
L'Impératrice de Ruïïîe faifoit déclarer au Mvà 
tre S.-xon , réfidant à fa cour, qu'elle fe propci^ 
foit une vindicte non-feulement proportionnée^ 
dommage caufé dans l'Eleétorat , mais à Pénèr'^ 
mité de cette téméraire infraÙiondepaixm\ 
Roi de Prvfe, Le Baron de Ponikau, MinifftI 
de Saxe à la Diète générale de l'Empire-, dans|lB( 
Mémoire en réponfe à celui de S. M. Prufïïenn^,< 
récapitulant les matix de fa pairie, s'écrioit: rtl 
font des, faits fi avérés , que fï les hommes ft\ 
îaifoient ^ les pierres même parleroient. Vlmi^l 
ratrice- Reine entrant dans plus de détails, pi-l 
gnolt le caractère turbulent connu de ce Prinefci 
fes intrigues foiirdes dans les cours étrangères, m\ 
contraventions continuelles aux traités, violés auK»! 



(*^ Vovez la Lettre circulaire de la cour de France<|l 
tous fes INIiniClre'; dans les cours écrangcres , du moi» 
de Septembre 1756. 



DE Louis XV. 143 ' 

tut que formés. Tes ngreiïîons alternatives contre «muii 
fes voifins les plus foibles. Elle raccufoic de ne 1757. , 
connoître d'autre règle de conduite que fon inté- 
rêt, d'autre droit que celui du plus fort & d'au- 
tres moyens que la violence ou la perfidie, fuivant i 
les circonflances. (*) Enfin TEmpereur l'avoit mis ] 
au ban de l'Empire ; il avoir abibus par un décret ■■ 
les fujets de ce Prince du ferment de fidélité. 

Ces inventives, ces menaces, ces décrets, n'in- 

timidoient point Frédéric ; & tandis que le Roi ' ' 

de France , tout débonnaire, étoit afTafïïné au '< 

milieu d'une nation idolâtre de fon maître, on le ; 

voyoit à Dresde au milieu d'un peuple ennemi, 1 

anatbématifé du Chef de TEmpire, dénoncé aux ; 

nations comme le perturbateur du repos de l'Eu- ■ 

rope & le fléau de l'humanité, on le voyoit fe i 

promener feul, ne vouloir ni fuite ni efcorte, dans ' 
l'obfcurité, au milieu de la nuit profonde, fans 

que du fein de tant d'opprimés il s'élevât un fujet ^ 

fidèle pour réclamer fa liberté & venger fon Sou- ] 
vcrain. Mais fi fa grande ame étoit au deflus d'u- 
ne terreur vuigaire , elle n'étoit pas fans effroi 

d'une ligue qui fe groffilToit tous Iqs jours pour : 
Vécrafer. 

La Diète de Ratîsbonne arrêta par un Conclu- ,7 jaûv. i 

fum , que les divers Etats de TEmpire concourront ^ 

de tout leur pouvoir au rétabîiffement de la tran- \ 
quillité publique, à celui du Roi de Pologne dans 
fes Etats héréditaires avec le dédommagement le 

plus complet, & à procurer à l'Impératrice , com- \ 

me Reine & Eleétrice de Bohême, la fatisfadion ^ 

(•) Voyez la rdponfe ils l'impératiice Reine aux motifs \ 

du Roi de PrulTc. \ 



Ï44 Vie Privée 

p— ■ qui lui ell due: à cet «ffet que chaque Cercle^ 

1 7 5 7, portera fon contingent au triple & le tiendra prôtï 

à marcher au fecours des membres opprimée. 

Le Comte d'AiFry , Miniftre Plénipotentiaire de] 
la France à la Haye, prévient les Etats généraux^ 
que fon maître , comme garant du Traité de Weft-I 
phalie, & en conféquence du nouveau de Ver-| 
failles, fe propofe d'alTembler un corps d'année f 
fur le bas Rhin , à la hauteur de DulTeldorp , pour, 
l'intérêt de Çqs Alliés vexés par le Roi de PrulTe;! 
mais que fes troupes, bien loin de rien entrepren-i 
dre qui puifle donner de Tallarme à leurs Hautes - 
Puiiïances, feront employées à leur défeufe, s'ils 
viennent à. être inquiétés à l'occafion de la neutra-,; 
lité qu'ils ont promife. A quoi les Etats généraux ■ 
répondent par l'alTurance réitérée de fe conformer ' 
à leur parole. / 

a Mars, ^"^ Czarine excitée par le Marquis de rHopi-, 
tal , Ambaiïhdeur Extraordinaire de Louis XV 
auprès d'elle , pour faire hâter les fecours (lipulés 
dans fon acceiïîon au traité de Verfailles , fait de-. 
i mander à la Pologne un pafTage pour fes troupes, . 
& malgré les repréfentations du Roi de Prufle, fa,; 
requifition même de troupes auxiliaires qu'il pré-' 
tend avoir droit de réclamer, les Pvufies traver- 
fent ce royaume au nombre de quatre-vingts mille: 
hommes de troupes régulières & fe préparent à^ 
entrer dans la PruCe Ducale. j 

Le Roi de Suéde déclare qu'en qualité de ga-| 
rant du Traité de WeUphalie, il ne peut pas s'em- 
pêcher de faire entrer fes troupes dans les Domai-' 
nés du Roi de Prufle & dans la divifion du Dii-v 
ché de la Poméranie antérieure, pour venger les; 
conflitutions de l'Empire violées , pour forcer ce 

Prin- 



DE Louis XV. 145 

Prince à donner les fatisfadions demandées & ré- t!?»" » 
tablir la paix de l'Allemagne (*> 17 57* 

Enfin le Roi de Dannemarc , malgré la confor- 
mité de religion avec le Roi de PrulTe, qui fe 
déclaroit le vengeur du Proteftantifme qu'on vou- 
Joit détruire , malgré fa confanguinité avec le Roi 
de la Grande Bretagne , fait aflurer Louis XV par 
fon Miniftre en France , qu'il obfervera les traités 
d'union & de neutralité , & qu'il ne fournira au- 
cune troupe à Sa Majefté Prufîîenne dans la que- 
relle préfente. 

En voyant tant de forces réunies contre un 
fimple Eleveur de Brandebourg, malgré la con- 
noilTance de fes talens militaires & de fa politi- 
que , il n'étoit perfonne qui ne prévît un fort fu- 
nefte pour lui à la fin de la campagne , qui ne 
crût qu'il s'étoit abufé fur fes propres moyens ik 
fur l'affiftance qu'il s'étoit flatté de trouver dans 
fes alliés. Son difcrédit alors étoit tel , qu'ayant 
voulu négocier à Amfterdam un emprunt de cent 
mille écus , il ne put les trouver. Les fubfides 
<îu'il attendoit d'Angleterre ne venoient point, 
parce que Georges II avoic lui - même beaucoup 
de peine à obtenir de fon Parlement ceux nécef- 
faires pour le foutien de fes Etats d'Hanovre, me- 
nacés par les François. Il faut l'avouer ; Frédéric 
n'étoit pas à fe repentir de fon invafion en Saxe: 
il tentoit toutes les voies poiîibles de prévenir fa 
ruine, que lui-même regardoit comme inévitable 
à la vue d'ennemis fi nombreux & fi puliTans: il 
cberchoit à échauffer fes partifans fecrets à la Diè- 
te de l'Empire' pour ouvrir des négociations d'une 

<*) Voyez le manif^fle du Gdnéral Suédois. 
Tome m. G 



î 



M I 



Î46 Vie P ,11 I V é b 

^^f^ paix , fa feule refiource, & le Roi d'AngIeterre> 

Î7 57- ^luoique n'ayant pas recueilli de la diverfion d« 
ce Prince le fruit qu'il en sttendoit, le fccondoill 
par reconnoiiïance. La haine écoit trop forte Sg^ 
Jes médiateurs trop foîbles. Déjà les François lui> 
avoient enlevé i^QS Etats de Weflphaiie; & au lieiï 
de reHicr fur la défcnfive U continue d'attaquer^^ 
X^uatre corps d'armée de Çqs troupes entrent ei 
Bohême par quatre endroits diiférens: lui-mê 

6 Msà. g'3g"e la bataille de Prague : il invellit cette vill 
& en fait le fîege. Une telle conquête pouvoir 
en le rendant maître de la Bohême entière, luiV 
-ouvrir toute l'Allemagne. Déjà cette capitale resijj 
ferrée étroitement n'avoit plus que pour quelquei^j 
jours de vivres : elle avoit été d'autant pli 
promptement affamée , que trente -cinq mill 
hommes de l'armée battue s'y étoient retirés ; elléfi 
étoit bombardée à outrance & canonnée à boulets 
rouges. Trop de précipitation fit perdre au Mo* 
aarque vainqueur tout le fruit de fa viéloire, & 
le mit de nouveau à deux doigts de fa perte. t 
Le Maréchal Daun , à la tête de près de qua- 
rante mille hommes, arrivoit au fecours; le R6( 
de Prufle préfumant trop de fcs forces & du dé| 
couragement répandu parmi les Autrichiens, croii 
qu'il n'a qu'à fe préfenter pour les faire fuir, 
fort de fon camp avec la plus grande partie di 
fon armée & marche au Maréchal retranché fi 
la croupe d'une colline ; il donne sinfi à l'enne 
un avantage dont il fe privoit. Ses troupes mo: 
tent jufques à fept fois à cet aïïaut, ^ font n 
.^ y ,. poufi'ées autant de fois & renverfées. Enfin il 

*'*'''^** olDligé de céder le champ de bataille, avec pe 
4k douze miik hoinnies; la commurxicaûon 



DE Louis XV. 147 

Prague efl: rétablie & il en levé le Hege S: évacue w?^*? 
toute la Bohême. Ceft ici qu'il parut plus grand 1757. 
que jamais ; il avoua noblement fa témérité: ,, je 
„ n'ai point fujet de me plaindre de la bravoure 
„ de mes troupes, " écrivoic-il à un de fes confi- 
dens, „ ou de l'inexpérience de mes officiers; j'ai 
„ fait la faute tout feul & j'efpere la réparer." 

l\Ta!heureufement les François , qui l'avoient 
chanfonné de la manière la plus outrageante, qui 
l'avoient peint comme réduit à l'extrémité , & 
n'a^^ant plus de reflburce que dans ft rage & daHS 
une mort glorieufe, furent les premiers à lui pro- 
curer l'occafion de fe relever & fournirent un 
nouveau luHre à fa gloire par la défaite honteufe 
de Rosbach. La Lettre m.ême du Général au Roi 5 Nov. 
exprime mieux que tout ce que nous pourrions 
ajouter, le défa'lre & l'opprobre de cette journée. 
Le Prince de Soubife mandoit: 

„ J'écris à Votre Majefié dans rexcés de mon 
„ défefpoir: la déroute de votre armée efl totale. 
„ Je ne puis vous dire combien de fes officiers 

„ ont été tués, pris ou perdus " 

Cette lettre, où pour la première fois peut-être, 
en pareille circonfiance , un courtifan dit à foa 
maître la vérité fans détour, fans excufe; la mo- 
deftie qu'eut enfuite le Prince de Soubife de re- 
mettre le commandement & de fervir en qualité 
de fimple Lieutenant -général fous le Maréchal de 
Richelieu, réparèrent aux yeux de bien des gens 
fa foibleiTe de fe charger d'un emploi auquel il 
n'étoit pas propre. Bon citoyen, brave foldat, 
il reconnut, trop tard qu'il étoit un mauvais j^éné- 
ral. On doit ajouter que fes partifans prétendirent 
qu'il avoit été forcé par le Prince de Saxe-Hild- 
G 2 



Î48 V I E P'R I V Ê E 

iwniiiiiw bourgshaiifen, commandant l'armée des Cercles» 
Ï.757. à attaquer, & qu'il falloit attribuer tout le mal» 
heur de la journée à ce Général de l'Empire, puifr 
que no'3 troupes n'étant qu'auxiliaires auprès de 
lui, le commandant François étoit obligé de défé- 
rer à fes ordres , ou du moins à fon avis. 

Quoi qu'il en foit , la déroute étoit d'autanjt 
plus humiliante, que l'armée combinée étoit déi 
deux tiers plus forïe.que celle du Roi de Prufféi 
qu'on fut dupe d'une feinte de ce Monarque , p» 
roiiïant fe retirer & faifant ainfi donner dans Un 
piège , qui non feulement nous priva de la fupério- 
rité du nombre, mais par une pofition des plui 
défavantageufes , nous laifToit expofés prefque 
fans défenfe à tout le feu de fon artillerie. Si la 
bataille ne fut pas auiïi meurtrière qu'on devoit le 
craindre, ce fut grâces aux bonnes manœuvres de 
M. le Duc de Broglio & du Comte de Saint-Ger* 
main. M. de Soubife eut encore le bon efprit 
déférer à leurs confeils & de s'abandonner à e 
Comme c'ed la feule circonflance de cei 
guerre où Frédéric eut à combattre les François, 
que fhifloire de ce Prince n'entre point dans 
tre plan, nous allons le perdre de vue, le lai; 
lutter encore plufieurs années avec une alternai 
de fuccès & de revers tour à tour contre les 
dois, les RuiTes, les Autrichiens, & fortir e: 
par une paix générale de fi pofition critique. Ni 
fouhaiterions feulement pour completter fon trio|J« * 
phe , que fa gloire n'eût pas été tefnie par ilÉ | 
foule de vexations & de cruautés en Saxe, qle | 
fes ennemis ont fuis doute exagérées, peut-êw j 
nécefîîtées par le défefpoir, mais fur lefquelÉJ | 
rhumanité doit toujours gémir. 

La perte de la bataille de Rosbach eut les fui- 



DE Louis XV. 149 

tes les plus funeiles pour la France , lui fit perdre 
louc le fruit des fuccès de la campagne en Weft- 
phalie, & devint la caufe d'une révolution fans 
exemple, qui rendit ce malheureux paj^s de nou- 
veau le théâtre des calamités de la guerre. 

Dès le " mois de Mars le Maréchal d'Eflrées 
avoit figné à Vienne une convention, où le Roi 
de France s'obligeoit de faire palTer le Wefcr à 
fon armée pour entrer dans l'Eledorat d'Hanovre. 
On en avoit fixé Tcpoque au 10 Juillet, ou plutôt, 
car dans le plan -de la campagne préfenté au Roi , 
ce Général avoit prévu des difficultés qui pou- 
voient retarder l'événement, & l'on ne lui avuic 
pas fait un crime de les avoir prévues. L'armée 
ralFemblée à Wefel, il en avoit pris le commande- 
Hient le ij Avril. II fe trouva en tête le Duc de 
Cumberland , fameux depuis la bataille de Fonte- 
noi : il avoit inquiété ce Prince par différentes 
marches & contremarches ; il lui avoit fait appré- 
hender d'être enfermé dans le camp de Bielefeld, 
& l'avoit forcé de fabandonner & de repaffer le 
VVefer pour couvrir l'Eleftorat. 

Cette marche lente & méthodique ne fuffifoit 
pas àfimpatience des Parifiens, & l'on murmu- 
roit généralement contre le Mïiréchal. On n'exa- 
minoit point s'il pouvoit opérer différemment, 6: 
fi les oblîacles qu'il rencontrolt du côté des fub- 
fiUances n'étoient pas la caufe de fon retard. On 
s'imagiuoit que rien ne devoit réfiller à l'impétuo- 
fité françoife , & Ton favoit que le premier feu 
de^nos troupes une fois jette , il étoit à craindre 
qu'elles ne fe dégoûtalfent; c'efl ce qui rendoit 
plus raifonnables les craintes des gens fenfés, qui 
rans blâmer décidément le Général , auroient biea 
G 3 



150 Vie Privée i 

KoasmÊ voulu lui voir faire un coup de parti. Enfin Toc^-; 
jyr^y,, cafion fe préfenta, & la bataille d'Haftembeck Idi 
£0' juin, ramena les fuffrages. Mais ils ne pouvoient plu^j 
rien pour lui. Les ennemis de M. d'Eftrées, aiM 
teurs en partie des plaintes, qui les fomentoierfK 
& les groffiflbient , avoient tellement cabale à I^rt 
cour, qu'on avoit nommé le Maréchal de Riche/; 
lieu, La nouvelle s'en répandit précifément cï^| 
même tems qu'on apprit fa victoire. Alors oÉ^ 
changea de langage dans les fociétés, où elle caiif^; 
fa la plus vive fenfation. On le plaignit; on I*| 
juftifia ; on le regretta ; on eut honte d'avoi^ 
douté de Tes tàlens militaires; on vouloir que Isl^ 
cour retrasftàt Cqs ordres; on fut enchanté qu'i 
vant de fe retirer il eût au moins à oppofer c( 
aflion glorieufe à fes détraéleurs ; on fit des vœi 
pour que quelqu'autré événement heureux mî 
quât fon retour , & qu'il ne reparût que couroi 
de nouveaux lauriers. 

A cet attendriflement fur le fort du difgracîé 
fe joignit bientôt l'indignation , quand cent lettre 
de l'armée apprirent que le jour de la batailÉ 
d'Hadembeck auroit dû être le dernier jour dé 
l'armée Hanovrienne, fi chacun avoit fait fon d<f- 
voir; qu'elle étoit inévitablement toute entieif 
prifonniere de guerre ou malTacrée , fuivant k 
combinaifon des diiférentes attaques correfpondiè- 
tes les unes aux autres, & que ce beau plan n> 
voit pas réiifl] , uniquement par la jaloulie d'olR- 
ciers généraux. On nommoit entr'auires le Comte 
de Maillebois , Maréchal général des logis de 
l'Armée, en qui M. d'Ellrées, qui connoîlfoit ft 
haute capacité , avoit mis fa confianct fans réfer- 
ve. On raccufoit d'ime perfidie énorme , au point 



deLouîsXV. 15 ï . 

d'avoir abufé de cette confiMce pour lui envoyer kscth 
un Hiux avis , & ordonner de luii propre niouve- 175 
ment des dirpofitious capab'es d'-.irréter le fuccés 
des armes du Roi. Ces plaintes firent )n matière 
d'un procès ,qiii partagea h coiir& la ville dartmt 
l'hiver. INlais il n'y eut qu'un cri de la part des 
patriotes demandant la tête du trsître , d'autant 
plus coupable- qu'il avoit plus de talent , & qu'il 
ne pouvoir avoir péché que- fciemment & en con- 
noi fiance de caule. Nous verrons comment la 
cbole tourna. 

Ce qui ralTuroit & encourageoit le Comte de 
ïilail'ebois dan^ Ton éti'ange conduite vis à vis le 
Maréchal , c'étoit fa collufion avec le Miniflre 
de la guerre, & fans doute avec la Favorite, qui 
vouloic dégoûter M. d'ERrées , qu'elle n'avoit 
point nommé, & qui ne lui faifoit point fa cour. 
Il paroît confiant (*) que le preraitr avoit la cor- 
refpondance fecrete du Marquis de Paulmy; qu'il 
lui dépêchoit fouvent des couriers extraordinaires 
pour critiquer la conduire du Général & lui pré- 
fenter d'autres projets, & que dès le 2 Juillet il 
avoit été inRruit que le Miniftre avoir propofc au 
Roi de donner un fiicccifeur au Comte d'Eftiée^. 
Dans les rêves de fon ambition il s'étoit , fang 
doute , flatté de l'être: il fut bien trompé ea 
voyant arriver le Maréchal de Richelieu, 

Le 30 Juillet, c'eft-à-dire quatre jourj; après fa 
viâoire, le Maréchal apprit que celui-ci Revoit le 
joindre avec quinze mille hommes. S. M. en 
lui annonçant ce renfort, lui donnoit pour motif 

(*) Voyez E''lc!rctlf émeus préfcntis au R.oi par le Ma- 
téchaî d'Eflrées. in-40. P.uis 1758. 

G 4 



ï75r. 



150 V I E P R I V É E j 

iàe fa deftitution du commandement, que décidéel 
" à réunir les deux armées , elle vouloic le confier^ 
au plus ancien. Le refte contenoit des chofe^ 
trés-gracieufes pour M. d'Eilrées. On ne fe faltl 
point à cette manière bafie dans un Souverai!i| 
d'excufer & de pallier fa conduite vis-à-vis d'un fer^ 
viteur qu'il renvoyé. Il ne doit jamais le faire pai| 
caprice, par luggeftion, par dégoût perlbnnel : U^ 
faut qu'il y ait un tort réel, ou faute, ou incapa.| 
cité de la part de Texpulfé. Et dans l'un de ceJ 
cas, il doit s'exprimer en juge qui punit, & ma;|! 
nifefter à la nation les motifs d'im renvoi qu'ellôi^ 
ne peut autrement qu5 défapprouver & blâmer. | 
Il y avoit alors à l'armée trois Princes du fang|| 
M. le Duc d'Orléans , le Prince de Condé & là 
Comte de la Marche. Leurs fuffrages auroient dià| 
être dç quelque poids: il parut qu'ils n'avoient| 
pas été confultés , & le premier en témoigna foaji 
mécontentement en partant pour les eaux d'Aix-l»^^ 
Chapelle, dont il prétexta avoir belbin. Cepen|. 
dant il avoit reçu avant la vifite du Maréchal d| 1 
Richelieu, qui commença par rendre fes devoi»i 
à leurs AltefTes. Ce nouveau Général, après avoîT.i 
conféré avec fon prédécefleur , écrivit au Ro'iiJ 
4 Août. „ Monfieur le Maréchal d'Ellrées m'a remis u" 
„ état de fon armée & de Ces projets en bon c 
,., toyen. Rien n'efl plus fag:e: il eft parti corn 
„ un licros. " ( 

Le nouveau Général , dont l'âge n avoit point, 
rallenti l'ardeur, toujours aclif, toujours brillant,, 
parut d'abord l'homme qu'il falloit, & peut- être ii 
eut-il bientôt fait oublier au François incon(lant& 
Jéger fon prédécefîeur , s'il eut joint à fa valeur | 
bouillante la fagelfe & la maturité des confeUsi j 



DE Louis XV. 153 

s'il eut en plus de prévoyance & furtoiu pins d'hon- ■■"■'i'" 
nêteté & de modération dans Tarae; fans s'em- i7 57- 
barralTer, comme le Maréchal d'Eftrées , en s'avan- 
çant en Allemagne, de favoir comment il en ref- 
fortiroic. Il marche an Duc de Cumberland, le 
force à fe retirer, le poufle, le prefle avec une 
impétuofité à laquelle rien ne réfifte, l'oblige de 
le renfermer dans Stade, & l'y accule tellement 
que ce Prince devenoit inévitablement prifonniet 
de guerre d'un ennemi qui auroit eu le llegrae & 
la patience nécelFoires. 

JLe Maréchal éblouï par la gloire d'avoir , faos 
coup férir , terminé en un mois la guerre dans 
cette partie , accepta fous la garantie du Roi de 
Dnnnemarck , promife par le Comte de Lynar 
fon repréfentant , la trop célèbre convention de 
Clofter -Seven, plus honorable fans contredit & loSeps, 
plus mile qu'une bataille gagnée, il la rédigeant 
d'une manière claire & détaillée , on lui eut don- 
Jié la folidité & l'authenticité fuffifantes. 

La France prétendit par -là devenir maîtrcffe 
abfolument, fans.contradicftion, de tous les Etats 
du Roi de la Grande Bretagne en Allemagne & 
de ceux de fes Aillés; l'Angleterre, au contraire, 
vouloit avoir mis à l'abri des fléaux de la guerre 
l'EIcélorat d'Hanovre en neutralité, ainfi que les 
poiTeflions de.- Princes voifin?. Il n'en falioit pas 
tant pour occafionner une brouillerie, dès que 
l'occafion s'en préfenteroit. 

C'ed un problème hidorique à réfoudVe , com- 
me tant d'autres qui fembleroient n'en devoir pas- 
eue, de favoir qu^4 fût le premier infrafteur. Si 
l'on en croit Voltaire, toujours zélé à défendre 
& à prôner fon ami, ce fut la faute du Mînilki-g: 
G 5 



1 

Ï54 V I E P R I V É E ] 

moBm le Verfailles, qui ne voulut point ratifier la con-'^ 
1757. \^i-ncion & les loix impofées par le Général Fran-j 
çois au Duc de Cumberland , qui n'envoya fa ra- j 
tification que cinq jours après la bataille de Ros-^^ 
bacb (*). Suivant les Angiois c'étoit, au contrai- 1 
re, le Duc de Richelieu qui, au mépris du traité l 
s'enrichiilbit de contributions exceflîves & du pil-^ 
lage d'un pays expofé fans défenie à fes armes,! 
réparant de la manière la plus cruelle & la plus 
barbare fa fortune confumée dans les desordre» 
de la vie d'im courtifan libertin (f). Enfin d'après 
le Journal hifîorique du règne de Louis XF ^^ 
d'autres mémoires particuliers, c'étoicnt les Hano-t 
Vriens , qui malgré la convention de Clofter-Seveiv-» 
avoient repris les armes & pafl^é leurs limîtes.| 
To'iit cela put y contribuer; mais le vrai principe! 
de la rupture de la capitulation fut la défaite dU;j 
Prince de Soubile. Cet événement ranima le cou-> 
rage des troupes alliées : elles fentirent l'affciblifTe-J 
- ment de leur vainqueur. En un mot, la forcel 
«voit dicflé la convention ; la force la rompitJ| 
C'eft ce qui arrivera toujours , lorfqu'on aura rim-l 
prudence de s'en repofer fur la bonne foi dii.| 
vaincu pour l'exécution d'une loi qui n'a pas été \^ 
reçue librement. 

Une autre faute commune aux parties contrac 
tantes, c'efl d'avoir accepté la garantie d'un Piia»; 
ce trop peu puiffant pour la faire refpeder. L 
Comte de Lynar n'avoît pu faire donner fatisfac^, 
tion à la Régence d'Hanovrp de ït^ plaintes 



C*) Voyez h Sieek de Louis XF, Chapitre XXXflf. 
(t) Voyc-2^ Ch'fîoire de la guerre ile i-^^C) , écrite m] 
jft,pgtois. 



DE L tr I S XV. 155 

arrêter les exa(5tions des François. Il finît par ^^b 
écrire au Maréchal de Richelieu que l'accomnio- 175 
dément n'avoit pas lieu; qu'il n'éroic plus quellioii 
de négociations de fa part & qu'il retournoit en 
Dannemarck. Le Prince Ferdinand, frère du Duc 
de Brunswick , vint fe mettre à la tête des trou- 
pes qui reprirent partout les armes , & remplaça la 
Duc de Cumberland, retourné à Londres mécon- 
tent, difgracic & ridiculifé à Paris, où, par une 
carricature grotefquejon le reprélentoît à pied, un 
bâton blanc à la main , s'en allant le dos tourné , 
dans l'attitude de la honte & du défefpoir. Les 
Anglois, Cnns doute, eurent fouv^ent occafion de- 
puis de prendre leur revanche plus durable & n'y 
manquèrent pas. 

Au refte , il étoit plus convenable que ce ne fût 
pas le Général, un dës contraétansdans la capitu- 
lation, qui recommençât les hoflilités. Le fuccef- 
feur du fils du Roi d'Angleterre envoya un offi- 
cier au Maréchal de Richelieu pour lui faire part 
que S. M. Britannique venoit de lui confier le 
commandement de fon armée; qu'il n'emroit point 
dans les motifs de cette rupture, dont la cour de 
Londres fe juftiueroit incelfamment par un mani- 
fede; qu'à fon égard il alloic déforaiais' tâcher de 
mériter fon eftime. Le Maréchal répondit par la 
lettre fuivante, qu'il faut lire: 

„ Monfieur, 

,, Quoique depuis quelque!? jours >e me foi? 
„ apperçu des mouvemens des troupes -Hano- 
„ vriennes , & qu'elles fe formoient en coros , je 
,, n'ai pu imaginer que l'objet de ces mo'ive- 
}j mens fut de rompre ia coi-îvenUos de n^utràUté 
G 6 



15^ V î E P R I V É E 

55?^! „ fignée les 8 & lo Septembre entre S. A. R. îe j 
17 5 7» ?î ^^^ tîe Cumberland & moi. La bomie foi que ,j 
„ je ruppofe naturellement du côté du Roi d'An- I 
„ gleterre, Electeur d'Hanovre, & de fon fils qui | 
5j a figné cette convention , m'a aveuglé au poins | 
, „ de me faire croire que l'alTemblée de ces trou- i 
„ pes n'avoit d'autre defîein que de (e rendre aux j 
„ quartiers d'hiver qui leur avoient été afîîgnés. ; 
5, Les avis répétés qui me font arrivés de chaque 
5, quartier de la mauvaife intention des Hano- | 
„ vriens, m'ont enfin ouvert les yeux, & à pré- | 
„ fent on peut voir clairement qu'il y a un plan ]. 
formé de rompre la convention , qui doit être I 
facrée & inviolable. Le Roi mon maître ayant J;! 
été informé de ces dangereux mouvemens & 1 
de l'infidélité des Hanovriens , veut encore don- ■ 
nér de nouvelles preuves de fa modération & 



de fon défîr d'épargner le fang humain. C'efl: '^ 



9> 

j> 

9> 
T9 

3? 

yy uc luii ticm ti epuiyucr ic rang iiuiuiiiu. v^ cit ^ 

„ dans cette vue que j'ai l'honneur de déclarer à ] 
V. A. S. que fi, contre toute attente, elle fait \ 
une démarche équivoque , & encore plus fi elle >/ 
commet quelque afte d'hoftilité, je poufferai les ^' 
chofes à la dernière extrémité , me regardant ,j 
comme autorifé à agir ainfi par les loix de lu \ 

5, guerre. Je mettrai en cendres tous les palais, i 
les maifons royales & jardins : je faccagerai | 
toutes les villes & les villages , lans épargner la | 

„ plus petite cabane: en un mot , ce pays j 

5, éprouvera toutes les horreurs de «la guerre. Je 1 
confeille à V. A. S. d'y réfléchir , & de ne me 
pas forcer à prendre une vengeance fi contraire ' 
à l'humanité de la nation françoife & à mon h 
caraftere perfbnnel." , ' tj 

Il ne tint que trop bien parole, & quoique ;) 



DE Louis XV. 157 

©blîge de fuir à fon tour & de repafler l'Aller, ce —g 
ne fut pas fans avoir commis avant les cruautés les 1 75 p. 
plus inouïes à Zelle. Il venoit de recevoir de lettres 25 Dec» 
de Généraliflîme des armées d'Allemagne, & c'eft 
en cette circonftance que M. de Soubife fe réllgna 
à ne commander que comme Lieutenant -général. 
Une telle dignité ne fervit qu'à lui donner la fa- 
culté de commettre plus d'horreurs & de barba- 
ries daas le Duché d'Hanovre, dont il relia maître 
durant l'hiver. Il n'eut aucun égard aux repréfen- 
tations du Prince Ferdinand. Enfin les plaintes 
& les réclamations furent fi vives que la cour de 
France n'ofa le conferver, & le fit relever par un 
Prince du Sang. Il revint dans Paris , chargé de 175^* 
dépouilles , glorieufes fans doute s'il les eut con- ^*^^"''* 
quifes en combattant , mais hanteufes , puifqu'elles 
étoient moins le fruit de fes vifloires que de fon 
inhumanité & de fon a -varice. Malgré fa difgrace 
il n'en rougit pas ; il eut l'impudence de s'en 
ériger en quelque forte un trophée par un bâti* 
ment fuperbe, qu'il fit conllruire aux yeux de la 
capitale, & que les perfifleurs, par une dérifion 
amere, appellerent le Pavillon d'Hanovre. 

Ce n'eft pas ici le lieu de raconter tous les pe- 
tits faits militaires, taus les combats , toutes les 
batailles qui eurent lieu dans ce malheureux pays.: 
nous obferverons feulement que les François ne 
purent jamais en cinq ans reprendre la fupériorité 
qu'une feule campagne leur avoit donnée; qu'il 
fut fouvent la honte de leurs Généraux, & que 
pour s'y maintenir avec des alternatives de fuccès 
& de revers, il fallut facrifier infiniment pluç 
d'hommes & d'argent que n'en avoient coûté le.$ 
brillantes victoires du Maréchal de Saxe» 
G 7 



I5§ Vie Privée 

«MMi Le Comte de Clermont-, fuccefieur du Marér 
j^^S^ chai de Richelieu, pollcdoit , fans doute, les ,j 
qualités propres à le faire également aimer de foii 4 
armée & des ennemis. Humain, doux, affable, .' 
populaire, il commença par faire prendre grand i 
foin du foldat réduit à l'état le plus déplorable, i 
L'efprit de rapine, trop commun à la guerre, au i 
lieu d'avoir été réprimé , enhardi de l'exemple \ 
du Général précédent , s'étoit porté à des excès ;, 
incroyables. S. A. fit mettre au carcan un garde- ] 
magalin qui , au lieu de recevoir en nature les ra- ^ 
lions de fourrage que le pays devoit lui fournir, l 
les avoit prifes en argent, Ck comme il y avoit J 
été autorifé par le Direâeur général nommé Milin .j 
de Grand - Maifon , elle avoit ordonné de pendre i- 
celui-ci. Il prévint le fupplice par ion évalion. i 
Après avoir févi contre les vivrîers, le Prince ^ 
fentit la néceiïité de punir d'autres coupables. II 
manda au Roi que fon armée ne pou voit fubliUer -j 
fi Ton ne rétabliffoit h diCcipline en expulfant des | 
corps grand nombre d'officiers qui s'y étoîent/| 
fouftraits , mais qu'il craignoit que h bonté de | 
S. M. ne la portât à faire grâce à la plupart. Le g 
Monarque faiTura de fa réfolution de n'épargner | 
perfonne. Alors il lui adrefla les liftes de cinquan^ 
te-deux officiers qui furent caiTés. 
MA Mars ^^ ^^^ indigné de la manière dont Minden s'étoit 
'rendu après fîx jours feulement d'invefliirement, 
ayant huit bataillons & huit efcadrons pour garni- 
fon , qui furent faits prifonniers de guerre. C'étoîe 
un pofte effentiel à conferver, en ce qu'il cou- 
vroit l'armée en cette partie & empêchoit d'avati- 
cer le Prince Ferdinand trop fage pour le laiffcr 'j 
derrière lui. La conduite d'un caporal du ré^i^ 



deLouisXV. 159 

ment de Lyonnois , nommé la JeiineHe , fit mieux P— wy 
fëntir encore la honte de cette lâche capitulation. 1758, 
Furieux de voir qu'on l'alloit envoyer prifonnier 
avec Tes cam.arades à Magdebourg , il leur 
échauffe tellement le cœur qu'il en ramalTe I500r 
A la tête de cette troupe, il force le pofle enne- 
mi qui lui étoit oppofé, fe fait jour & rejoint 
avec Ton corps l'armée du Comte de Clermont» 
Nous fommes fâchés de ne pouvoir apprendre au 
leéteiir quelle récompenfe reçut une aétion fi gé- 
néreufe digne d-^s tems héroïques; mais tous les 
officiL-rs qui av!.>ient (igné la reddition de la place 
i'ureut deftiruds de leurs emplois ; M. de Moran* 
giôs , Lieutenant-général qui y commandoic , exilé 
à 50 lieues de Paris; M. de Maifoncelle, Lieu- 
tenant-colonel de Clermont- Prince, envoyé à la 
citadelle de la Petite -pierre en Alface. Le feul 
Comte de la Guiche, n'étant pas compris dans la 
capitulation qu'il refufa de fij^ner, eut la permis- 
fion de venir faire fa cour au Roi. 

Malheureufement ce Prince , Abbé de Saint- 
Germain des Prez , ne s'entendoit pas mieux k 
conduire une armée que fes moines. Il n'avoit 
pas aflez de génie pour commander, & il avoit 
affaire à im advcrfaire trop habile pour lui tenir 
léte longtems^ eût-il été fécondé autant qu'il l'é* 
toit peu. C'eft cette connoiffance de Tincapacité 
de Son Altefle , qui donna lieu fans doute au 
bon mot hardi , cynique même , mais trop vrai , 
du Comte de Saint-Germain. Cet officier-général , 
toujours alerte, toujours chargé de ia découverte 
de l'ennemi, ayant eu la vifite d'un Aide de camp 
du Prince de Condé , chargé de lui demander de 
fa part où étoit l'ennemi; le Comte prend une 



î6o Vie Privée 

— — ' lunette, la lui donne, la dirige vers le quartier' 
1^758. général & lui dit: regardez bien: cejl-là qu'il 
eft. Promolli c trop vrai des maux qui fondi- 
rent peu après fur l'armée françoife par la perte 
de lar bataille de Crevelt & la prife de Duiïeldorp. 1 
Cette défaite caufa la plus vive fenfation à Ver- j 
failles. Le Dauphin , qui connoifToit le génie fran- | 
-çois & le découragement que les troupes de- \ 
voient reffentir, fut furtout affligé de la tache qui '^:. 
' en réjaillilToît fur le nom de Bourbon. Il forme .■ 
le noble projet de la laver fans perdre un inftanî. \ 
Il écrit au Roi & lui demande la permiflion d'aller '• 
fe mettre à la tête de l'armée battue. Il employé ; 
dans fa lettre les motifs les plus prefTans pour le ,^ 
perfuader; il prévient les difficultés qu'on pourroit ^ 
oppofer à fa réfolution; il protede qu'il ne fera } 
rien que de l'avis des officiers généraux: 5,Non,." \ 
dit-il en finiffant , „ je fuis fur qu'il n'y a point de j 
„ François dont le courage ne foit ranimé, & ; 
„ qui ne devienne invincible à la vue de yotne i 
„ fils unique qui le mènera au combat." Son au- \ 
gufte père lui fit cette réponfe : „ votre lettre , mon \ 
3, fils, m'a touché jufqu'aux larmes. Il ne faut pas \ 
„ fe laiffer accabler par le malheur. C'efl: aux grands ■; 
„ maux qu'il faut de grands remèdes. Ceci n'ell ; 
5, qu'une échauffiDurée. ]e fuis ravi de reconnoître | 
„ en vous les fentimens de nos pères, mais il n'eft j 
5, pas encore tems que je vous fépare de moi." ^ 
On voit dans cet écrit précieux combien on en ■ 
impofoît au Roi. On lui avoit repréfenté comme 1 
une échaulrourée une déroute complette, qui faî- j 
foit perdre en un jour plus de quatre-vingts lieues « 
de tcrrein & tous les avantages qu'on avoit gagnés j 
depuis le commencement de la guerre. Au rc-fte:» ; 



DE L u I s XV, ï6î 

û M. le Dauphin n' obtint pas ce qu'il demandoit, ma-imm 
il détermina du moins à retirer le commandemenc 175 S. 
au Comte de Clermont, qui revint à Paris avec 
le titre burlefque de Général des Bénédiàins (^*)» 
S. A. Tavoit remis entre les mains du Marquis de 8 Juill. 
Contades, le plus ancien Lieutenant-général, que 
la favorite fit honorer du bâton de INIaréchal de 4 Août, 
France, non en récompenfe de ce qu'il avoit fait, 
mais dans fefpoir, fans doute, de ce qu'il feroit, 
ou plutôt afin de favorifer le Prince de Soubife jq oclob. 
fon cadet, à qui elle vouloit procurer la même 
dignité. La bataille de Lutzelberg dans le pays 
de Cai]el,que celui-ci gagna fur une armée d'Ha- 
novriens, de HefTois & d'Anglois , en fournit le 
prétexte heureux. Voltaire obferve que Paris , qui 
avoit murmuré fi haut contre ce Général vaincu à 
Rosbach , daigna à peine s'entretenir de cette vic- 
toire. C'efi: que fa défaite avoit eu les fuites les plus 
affreufes & qu'il ne fut pas profiter de fon triom- 
phe, que les talens fupérieurs de. fennemi rendirent " 
inutile. En général , c'efl: ce qu'on obferve dans tou- 
te cette guerre , où les François eurent prefqu'au- 
tant d'événemens glorieux pour la bravoure , fin- 
trépiditéjoùils gagnèrent prefqu'autant de champs 
de bataille que leurs ennemis. Mais ceux-ci , à pei- 
ne défaits, fe rallioient promptement, & ne tar- 
doient pas à fe montrer de nouveau plus redouta- 
bles ; au lieu que le moindre revers accabloit les 
autres , les faifoit fuir & fe rompre pour le rede 

(*) Il y eut aiiiTi beaucoup d'épigrammes & de vers. 
Nous recueillerons les meilleures de ces Pièces fouvent 
très-importantes pour l'hifto're, fous le No. XI. Nous y 
joindrons celles qui avoient précédé contre le Maréchal 
de Soubife & celui de Richelieu. 



i(Î2 Vie Privée 

i— de la campagne. Le défaut de principes de leurs 
1758. chefs , leurs raniuvaifes difpoficions , l'incurie des 
reflburces en cas d'échec ou de déroute coraplet- 
te , le peu de confiance ûqs troupes en eux ; tou- 
tes ces caufes , jointes au caractère naturel de la 
nation , s'enflant bientôt de Ces fuccès & fe décou- 
rageant plus facilement de fcs pertes , concourent 
à rendre raifon de cette différence. 

Le changement fréquent du Général y contrî- 
buoit beaucoup auflî, M. de Contades ne tarda 
pas à être remplacé par M". le Duc de Broglio, 

iS Dec. qyi fm; ^;j-^^ Maréchal de France. La courte épo- 
que de fon commandement ne fut marquée que 
13 Avril (S: par Ces batailles de Berghen & de Minden. La 

\frQ^ première , gagnée par le Duc de Broglio ; la fé- 
conde, perdue fous fes ordres & en perfonne. 
Elle fut plus funelle & plus honteufe encore que 
celle de Crevelt. Le fmgulier c'efl , qu'elle pouvoit 
être trés-glorieufe; que les difpofnions en étoient 
bien ordonnées & que M. de Contades fe plaignit 
que M. le Duc de Brogiio en eut, par fon inac- 
tion, arrêté les heureux effets. Quoi qu'il en Toit, 
ces reproches n'ernpôcherent ni la difc!;race de l'un 
lii l'avancement de l'autre , qui paffa fur le corps 
de plus de cent de fes anciens. Quand il eut le 
bâton, fes partifans firent annoncer cette nouvelle 
dans les gazettes en ces termes: „ le Duc de Bro- 
5, glio , (*) Li-eutenant- général des armées du 
„ Roi , vient d'être fait Maréchal de France. 
„ Cette dignité a prévenu en lui le nombre des 
„ années & l'ancienneté du rang ; mais elle n'a 
5, devancé ni les preuves de fes talens fupérieurs, 

(*) G0zat€ d'AmJîerdam du 38 Décembre ijs^ 



DE Lo u I s Xy. 163 

„ ni l'éclat de fcs fervices , ni les fufFrages du pu- — m^ 
„ blic. Si elle avoît été la récompenfe injiHédia:e 1759. 
„ de la brillante victoire de Berghen , l'ennemi 
„ n'auroit certainement pas à nous objecter la fu- 
„ nèfle journée de Minden." Tout cela étoit 
vrai; mais il avoit un frère, le Comte de Brogiio, 
ion confeil, Ton Mentor, dont il ne pouvoit fe 
pafîer & qui lui faifoit grand tort. Jaloux, en- 
vieux, turbulent, brouillon, haut, dur, il étoit 
îiulîi déteflé des troupes que fon aîné en étoit ai- 
mé , & l'aflerviiTement de celui-ci à Ton cadet de. 
voit fouvent lui faire perdre le fruit de Cqs bonnes 
qualités. 

Le IVlaréchal fignala Ton avènement par la vie- loJuiH. 
toire de Corbach fur un détachement de trente ^7^^ 
mille Hanovriens. Le Prince héréditaire de Bruns- 
wick les conimandoit, & ce jeune héros, d'une 
impétuoiité témérau-e, ayant provoqué le combat 
avant que le Prince Ferdinand fut à portée de te 
fecourir, fut obligé de reculer, de laiiïer rentrée 
de^la HelTe libre, & de ne retirer de fa valeur 
qu'un coup de feu dans les reins. La défedion du 
Comte de Saint-Germain , arrivée peu après, com- 
penfa trop ces avantages aux yeux des connoii- 
feurs. Il renvoya fon cordon rouge & fes brevets 
au Roi & palTa au fervice de Dannemarc. C'étoit 
un excellent officier , dont on attribua la perte 
aux tracafferies du Comte de Brogiio. Il auroit 
bien vécu avec le Maréchal, dont il eftimoit les 
lalens 61 la capacité, mais il ne pouvoit fuppor- 
ter que celui-ci ne fût en quelque forte que l'or- 
gane & le difciple de fon cadet. 
^ Le combat de Pvhinberg fur le bas-Rhin mérite (g odob. 
d'être cité , moins par fon importance, alfez gran. 



1(^4 ViePrivée j 

maam de cependant, puifque le JVTarquis de CaQries qui t 

1760, le livra, força le même Prince héréditaire de re- î 

pafler le fleuve & de lever le fiege de Wefel, que ï 

par une aétion particulière, prefque oubliée dans \ 

le tems & dont la mémoire doit être immortelle. J 

M. le Chevalier d'Alfas, Capitaine au Régiment ^ 

d'Auvergne, envoyé dans la nuit à la découverte, ] 

fe trouve furpris d'une patrouille ennemie : on lui j 

impofe filence ; on menace de le tuer s'il profère i 

un mot; il n'en crie que plus fort: à moi. Au- i 

vergne, voilà les ennemis! Et ce généreux Cur- ■^ 

tius, qui auroit dû voir tomber d'admiration les }. 

barbares à fes pieds , eft mnifacré impitoyable- \ 

ment. | 

D'autres avantages particuliers confoloient un . \ 

peu les François des pertes qu'ils éprouvoient \ 

alors partout ailleurs , & les faifoient applaudir aa \ 

Maréchal. On vanta dans le tems la belle défenfe j 

'p^^^ de Fritzlar par M. de Narbonne, qui en mérita le î 

ij6ii furnom honorable. Le Prince héréditaire qui pro- ! 

fîtoit autant d'une défaite que d'une victoire, fut ' 

Sï Mars, mis en déroute à Althenhayn près Grunberg ; af- -' 

faire qui procura la levée du fiege de Cafiel & j 

l'évacuation de la HefTe, où l'ennemi avoit fait i 

une irruption fubite, & donna lieu aux Parifiens \ 

d'entendre chanter un Te Deum, aftion de grâces \ 

f au Tout-puiffant qu'on ne pouvoit rendre depuis j 

longtems. On reftoit ainfi maître àa Landgraviat, 1 

de la ville de Minden, de Gottingue & d'un paf- 

fage libre dans rEleftorat d'Hanovre. Les affaires ■ 

<toient en très-bon état; le Prince Ferdinand par I 

fon habileté n'avoit pu que retarder le fuccès de ! 

nos armes , & la réunion de l'armée de Soubife à , 

celle de Broglio; ce qui donnait aux François i 



DE Louis XV. 165 

une telle fupériorité qu'il auroit dû ^tre e'crafé. ™^5i 
Une malheureufe méfintelligence fit fon falut. - 1761» 

Les deux armées étoient en préfence ; Ton étoit 
convenu d'attaquer ; mais quand & comment ? \ 

C'eft le nœud du problême. Le Prince de Soubife j 

accufa le Duc de Broglio , dans refpoir d'acquérir 1 

tout l'honneur de la victoire d'avoir commencé j 

trop tôt. Le dernier reprocha au premier, dans -^ 

la crainte qu'il ne l'obtint , de la lui avoir ravie •- 

en le fecourant trop tard , ou plutôt en ne le fou- ! 

tenant pas du tout. Tel fut le procès occafionné i 

entre les deux Généraux dans l'affaire de Filings- 15 juin, ' 

haufen. Elle tire Ton nom d'un village, forcé d'a- 
bord par le Maréchal de Broglio , mais que reprit ■. 
le lendemain le Duc Ferdinand. Nous avons in- \ 
terrogé beaucoup d'officiers témoins occulaires, \ 
& chacun nous a répondu fuivant fon affeélioa \ 
particulière. Cependant d'après les dépofitions \ 
même des parrifans du Maréchal de Broglio , nous 1 
pencherions à lui donner tort. Il efl très-probable ; 
qu'il fe laifTa trop aller à i'impulfion du Comte , à 
fes confeils peu mefurés , hardis & ambitieux. La i 
France ne s'en trouva pas mieux. Ces rivaux ne 
pouvant fe fupporter, ferablerent renoncer à tout ,; 
projet d'agir pour le refte de l'année. Les deux i 
armées fe féparerent: le Mtri'échal de Broglio re- ! 
cula vers Caflel & le Maréchal de Soubife pafla la 
Roer. Plus occupés de leur querelle que de celle i 
de l'Etat, ils envoyèrent en cour des mémoires 
refpeflifs. Le dernier avoit un trop bon avocat 
en Madame de Pompadour: fon émule fut rap- 
pelle & reçut une lettre de cachet qui l'exiloit ipFdvr, 
dans fes terres. Le public toujours porté à plain- 
dre le malheureux , peu initruit d'ailleurs des 



1762. 



l66 V I E P R T V Ê E ï 

flwM— M griefs, & ne coiifiiltant nue Ton eftime pour Tac* i 

J-J52. ^^^^ ^ ^*^^ mépris pour rnccufarcur, lui décerna | 

un triomphe bien capable d'adoucir l'a diQ.':race. ^i 

Le lendemain de (on exil on jouoit Tancrede à la j 

comédie françoife; Mlle. Clairon faifoit y:/;/;^«<5ff- \ 

de. Quand elle en fut à ces vers: \ 

„0n dépouille Tancrede, on resile, on l'outrage... . 

jjC'en: le fort d'un héros d'être perfécuté. . . . \ 

„Tout Ton parti fe tait; qui fera Ton appui? j 

5, Sa gloire. .,.,•.. \ 

„Un héros qu'on opprime, attendrit tous les cœurs... \ 



raftrice fublime donna des inflexions de voix fi 
nobles & fi pénétrantes , que tous les fpeélateurs 
pleins de l'événement du jour fentirent ï'à propos. 
Le nom de Broglio vola de bouche en bouche, 
& le fpedacle fut interrompu à plufieurs reprifes 
par des applaudiiïemens qui fe renouvelloient 
fans ceffe. 

Ce même public, qui avoit fi fort regretté le 

Maréchal d'Efirées , dans l'enthoufiafme où il 

étoit du prédéceiTeur, parut peu flatté du choix 

de ce vieillard pour remplacer le jeune héros; 

choix qui, au fiirplus, ne fut foutenu par aucun 

avantage brillant & décifif. La mauvaife étoile 

des François voulut même que la joie de la figna- 

ture de la paix fût mêlée d'amertume par la nou- 

sNov, ^^^'^ '^^ ^^ P"^e de CafTel , prefqu'au moment où 

• l'on fignoît le traité. Elle ne changea rien à l'état 

des chofes, mais c'étoit avaler le calice jurques 

■ à la lie. 



D E L o u I s X V. I 67 

Après cette courte notice des évenemens de — f 
terre, il eft tems de revenir au Monarque, objet i-^j, 
principal de notre ouvrage, de fonder fon cœur> 
d'entrer dans Ces confeils, de peindre fa cour, d'en 
développer les orages, toujours fréquens dans ce 
réjour d'intrigues, de perfidies, de méchancetés 
& d'horreurs; mais dont les circonftances , parla 
multitude des concurrens , malgré l'apparence du 
calme & du repos, augmentoient le nombre & 
la violence. 

Depuis^on afTafîînat, Louis XV, fans en deve- 
nir meilleur, étoit plus trille & plus pufiUanime 
que jamais. Ceux qui l'entouroient, intéreffes à 
ce qu'un femblable malheur n'arrivât pas une fe- 
conde fois, ne faifoient que l'entretenir dans [es 
défiances par un foin trop extrême. Alloit-il à la 
chafîe ; non-feulem^ent on ne laifToît approcher 
perfonne , mais attentif à fes moindres regards , 
dès qu'on voyoit un fpecftateur, tel qu'il fût, dont 
la figure lui dépiaifoit, on venoit l'avertir & il 
fallolt qu'il fe retirât. Bouc , le gros Suifle de 
fœil de bœuf, fe donnoit les airs d'arrêter qui- 
conque avoit le malheur de lui de'plaire; il l'inter- 
rogeoit & lui faifoît fubir une efpece de queflion , 
& fi ce brife-raifon n'en étoit pas fatisfait, il 
Tempêchoit de péne'rrer & le renvoyoir. Souvent 
dans les fumées du vin dont il étoit pris, plus in- 
folent il infultoit des gens qualifiés. Il falloir 
endurer tout cela en faveur du zeie pour fon 
înaître, auquel il étoit précieux, ainfi qu'aux 
principaux officiers de la garde. 

Un jour , Demures , huifïïer de la chambre, 
perfonnage non moins ruilre & brufque, qui fai- 
foit placer au grand couvert, recevant dei' repro- 



ï6S V I E P R I V É E I 

«^55 ches de S. M. de la dureté qu'il mettoit dans Tes i 
1762. propos & Ces manières, lui répond prefque aulïï i 
grofîierement : Sh-e, je le veux bien^ moi , mais'\ 
ce ne fera pas ma faute fl vous êtes frappé une ; 
féconde fois. Au refle , comment n'auroit-il pas l 
été foupçonneux? il fe voyoit trahi par fes cour- '\ 
tifans les plus comblés de {q^ grâces, les plus in- : 
times, les plus aimés ; par IVJaillebois, par Ri- -; 
chelieu, par Ton propre fang. Le procès du Ma- \ 
réchal d'Eftrées à fon retour de l'armée contre le \ 
premier , qui n'avoit d'abord été qu'une rumeur ^ 
vague, ne lui laifla aucun lieu d'en douter. Ce ;^ 
devînt une vérité accréditée , publique & confiante , \ 
que fi, à la bataille d'Hailembeck, les difpofi- , 
tions du Général avoient été fuivies , s'il n'avoit ;j 
pas été trompé par de faux avis qu'il lui avoit | 
fait infinuer méchamment au milieu de Taétion , le ^ 
fuccés de cette journée auroit été complet. On 
nommoit hautement le Comre pour auteur de la 1 
noirceur; on dételloit fon ambition excefilve & ' 
fon abominable jaloufie. Son beau -père, M. le 
Marquis de Paulmy , qui avoit fomenté de foa 
pouvoir & de fa correfpondance la machination , 
ayant été remercié quelques mois après, on ofa 
s'expliquer plus hardiment encore , furtout quand 
on vit cet officier général relier impuni & défigné \ 
même pour dilFérens emplois nouveaux. Cette ; 
continuité de faveur & de fervices auroit été laj 
meilleure juftification , fans doute, fous un autre ij 
Prince & dans d'autres tems; mais fa famille ^\ 
fes amis lui firent fentir la néceflîté de détruire ;i 
.ces imputations trop répandues & trop détaillées. .; 
Il le fit dans un mémoire manufcrit qu'il leur cowi-h 
muTiiqua & dont les copies fe multiplièrent bien-n 

tôtll 



D E L U I s X V. ifç 

têt à rinfini. Il y prétendoit que la gravité de ^^ 
l'accufation Tobligeoic d'entrer dans des révéla- 1 7 
tions qui auroient dû naturellement refter couver- 
ce.s des ombres du myll:ere , & fous ce prétexte 
fon fadîum tendoit non-feulement à enlever à Tac- 
cuia:eur la principale gloire de la journée mémo- 
rable, objet de la difcuffion, mais encore l'honneur 
de ce qui avoit précédé, le palîage du Wefer. 

Le Maréchal d'EIlrées inflruit de l'éclat que 
commençoit à csufer ce IMémoire, où les faits 
étoient préfentés avec l'art le plus capable de ré- 
duire, ne tarda pas à s'en procurer un exemplai- 
re, & le dénonça su Tribunal des INlnrcchaux de 
Fr-ance comme libelle dillamatoire. Il écrivit en 
même tems au Roi pour lui demander la permis- 
fion d'y répondre. Le procès fe trouva d'aut?.nt 
mieux cnga[];é que les ordres de S. M. ayant déjà 
tiiit partir le Comte de r\TaiIleboîs pour comman- 
der en Fiandres, le Maréchal fon père vint décla- 
rer au Tribunal qu'il reconnoiiïbic le Mémoire 
pour être de fon fils & avoué par lui. Ainfi cette 
abfence ménagea par la cour, afin de prolonger, 
de gagner du tems , de laiiTcr calmer la première 
ferm.sntation pour arrêter enfuite à loifir le juge- 
ment , ne pi-oduifit pas fon ^Sx^i. On n'cfa refufer 
à M. d'Eflrées la permifïïon de répandre ^^ Eclair- 
ciffeniens. Ils furent imprimés de l'agrément du 
Roi. On ne peut rien ajouter à la clarté , à la 
modération , à la fagefle de cette rcponfe, qui 
entre dans le p'us grand développement des faits 
rapportés par fadverfaire & en montre la faiifTeté. 
On cil: convaincu après l'avoir lu, que fi M. de 
Mailîebois a eu quelque part aux opérations qui 
ont préparé le pallàge du Wefer, il n'eu a eu au- 
Tome IIL H 



■- 1 

l^Q V î E P R I V É E j 

■^Mg cune à la détermination qui a engagé M. le Mare- ' 

753. chai d'Eftrées à former & à exécuter ce projet, 'i 

non plus qu'aux difpofitions de la bataille. l 

Que pendant l'aélion il a cru voir une colonne 
des ennemis qui fe portoitpar l'autre côté du We- 1 
'' fer fur le camp de M. le Duc de Broglio. 1 

Qu'il a dit à M. le Duc d'Orléans: ie/l tme . 
eiffaire manquée^ nom n'' avons d'autre parti à ] 
prendre que de nous retirer. ; 

Qu'il a engagé M. de Souvré d'aller avec les : 
Palatins occuper les gorges pour favorifer la re- 
traite de i'armée françoile, luidilant: mon ami, \ 
flous foînmes coupés. J 

Qu'il y a lieu de croire que c'eft lui qui a en- i 
voyé l'ordre à M. le Duc de Broglio d'abandon- î 
mer fon porte. i 

Que M. de Puyfegur eft venu de fa part deman- | 
der au Maréchal d'Eftrées deux brigades de cava- \ 
krie, & deux d'infanterie, pour s'oppofer aux/ 
ennemis qui paroifToient à la Trouée. , 

Enfin qu'e , dans toutes les occafions où M, le j 
Maréchal d'Eilrées a parlé de lui, foit en fa pré- | 
fence, foit en fon abfence, il a cherché à juflifierV': 
fes intentions , en difant qu'il le croyoit incapable > 
de lui donner un faux avis pour faire perdre la 
batîiille. i 

Le mémoire finit par cette phrafe remarquable , ' 
où fe réfléchit le calme de l'ame la plus noble & 
îa plus pure. 'î 

„ Le public plus indulgent à l'avenir fur ce qui l- 
„ regarde-'M. de Maillebois , penfera feulements? 
,, qu'il n'a pas bien vu les objets & que fa préci- \ 
„ pitation à ordonner de fon propre mouvement j 
„ & à fon infçu des difpofitions de retraite, a \ 



DE Louis XV. i;^i 

„ mis dans les troupes une agitation dont je n'ai «"i 
„ pu d'abord reconnoître la véritable caufe, & i75' 
„ qui m'a fait perdre un tems précieux." 

Après s'être aflerablés plufieurs fois, les Maré- 
chaux de France, au nombre de onze, donnèrent 
leur avis cacheté. Il fut porté au Roi. Ce juge- 
ment n'a jamais été connu légalement , mais il eft 
configné dans les régiflres du tribunal & il y a 
lieu d'inférer de tout ce qui fuivit qu'il étoit trés- 
rigoureux & condamnoit le coupable à une peine 
capitale. Paris étoit dans l'attente ; il efpéroit , à 
la contenance des parens mornes & abattus , voir 
faire un exemple qu'il défiroit , car dans fa ca- 
taftrophe le Comte de Maillebois avoit le malheur 
de n'intérefler que Ces proches. Enfin on fut qu'il 
avoit été arrêté à Dunkerque avec beaucoup de 
myllere & conduit à la citadelle de Dourlen?. Le 
terme de fa détention étoit illimité, mais on le 
dépouilloit de Ces emplois. Le Roi donnoit foti 
infpeétion à M. le Marquis de Ségur, le comman- 
dement du corps à la tête duquel il étoit en Flan- 
dres, à M. le Comte de Graville. Qaant au gou- 
vernement de Douay, il rctournoit au Maréchal 
fon père, & la charge de Maîrre de la garderobe 
éioh confervée pour fon fils. C'eft à ce châtiment 
infligé par la cour, qui ne voulut pas adopter la 
fentence , qii'on eut furtout lieu de conjedlurer 
combien elle devoit être dure,puirque l'adoucilTe- 
ment étoit tel. Le vieux Maillebois dans cette 
trille occurrence s'étant rendu à Verfailles pour 
implorer les bontés de S. M., le Roi, plein d'hu- 
manité, lui écrivit la lettre faivante, en refufant 
de le voir. 

„ Votre fils m'a forcé de Hiire ce que j'ai fait. 
H 2 



i;72 ViePrivée J 

,, Je Cem quel eft le chagrin d\in père en par.ei.llo | 

„ occafion. Epargnez-moi la peine de vous voir; | 

,, cela augmenteroit votre douleur, {'r^is que je ^ 

5, puiffe l'adoucir. Je n'oublierai jaiîiais vos fer- X 

5, vices , & je vous regarderai toujours coraffifi :, 

„ un bon & fidèle ferviteur. " ^ 

. Ceue lettre, de la pnrt d'un Prince tout débon- ;5 

uaire, difpofé fi favorablement en faveur du Com- j 

te, follicité fi puiiTamment poiu: lui par celle à :: 

qui il n'ofoit rien refufer, prévenu de fes talens | 

par le MiniUre de la guerre qui les regrettoit , efl: i 

aux yeux des gens impartiaux une des preuves i 

les plus irréfiftiblcs de fon crime. Cependant ' 

quelques années après cex illuflre prifonnicr foi tic J 

de fa captivité, reparut à la cour, obtint de non- a 

v.elles place?, & peut-être le verra- 1- on quelque ,^ 

jour s'affeoir parmi fes juges. .^ 

Mad^iRie la ComtclTe de Maillebois attira fur ^ 

eîle toute la compalïïon que le public refiifbît à ] 

fon raari, quand on la vit oublier fes débauches, ^ 

les humiliations & les mépris qu'elle en reccvoic, v 

pour aller s'enfermer avec lui Ck partager [on | 

défefpoir. .^ 

Cette punition, qui n'en étoit pas une à pro- î 

prement parler, pulfqu'el'e n'étoit pas inHigée par ^^ 

une fentence régulière de juges compécens , mais "l 

une tournure du minidere pour fouftraire le Comte j 

au fupplice, peint mieux que tout ce qu'on pour- j 

roit dire le défaut de principes, le défordre, l'a- .; 

narchie d'une cour , dont le Souverain n'avoit pas ' 

Ja force ni d'abfoudre abf-^iumentun coupable, uî | 

d'en laiik-r le fort à la décifion de fes pairs. Tout j 

y étoit abfoîument inconféquence , contradiaion. j 

'jLe M?.r.éch^i d? Richelieu p qui moins criminel i 



DE L u ï s XV. 173 

en apparence que le Comte de Maiilebois, avoit «s^®*? 
fait un mal plus réel, plus grand 6: plus durable, ^7 5^'^' 
en énervant la difcipline, en inrroduilant le luxe 
dans les armées, en autorifant la débauche & le 
fcandale , en donnant l'exemple d^une cupidité 
infatiable qui ne connoiflbit aucun frein , en joi-' 
gnant aux calamités inévitables de la guerre {es 
vexations & les barbaries d'un vainqueur infolent^ 
avoit été rappelle , en fut quitte pour une légère 
bouderie , & bientôt après eut des lettres de fer- 
vice pour aller commander en Guyenne. On y 
avoit nommé INI. le Comte de Langeron , Lieute* 
nant-général qui , par fes foins , fa vigilance & la 
bonne dillribution des troupes fous fes ordres, 
lors de l'arrivée de la flotte Angloife à l'ille d'Aix, 
avoit contribué à empêcher les ennemis d'enrre- 
"^rendre la defcente. On ùtoit à celui-ci une ré- 
compenfe méritée pour la donner à celui- là, qui 
avoit encouru le mécontentement de la cour. Le 
Maréchal de Soubife, objet des farcafmes & de 
îa dérifîon de la capitale, étoit Recueilli à Verfail- 
les: on l'avouoit mauvais général^ mais excellent 
courtifan. Encore tout honteux de la journée de 
Rosbach, il vint defcendre à Champ chez Mada- 
me de Pompadour, qui s'y étoit rendue pour le 
recevoir. DcAà il fut fouper avec le Pvoi à Choifi. 
En renvoyant du Département de la guerre M. do 
Paulmy, on le trouva encore très -bon pour le ^^.^r^^ 
Confeil; on lui conferva le titre de Miniflre, fon 
Ggement *à i'arfenal , 50,000 livres de rentes, 
dont 185O00 en douaire roverfibles à (a femme 
& à fes enfans. Ce n'eft pas tout: il eut l'agrc- 
mem de traiter de la chargede Tréforicr de l'Or- 
dre du Saint- Efpric, & de fe décorer ainfi du 
Ha 



174 V i E F R ï V É E 1 

anaett cordon-bleu. Qui craindroit une difgrace à pareil ■■ 
X758 prix? Au lieu de reléguer le Comte de Clermont 1 
dans Ton Abbaye de Saint- Germain des prez pour | 
y pleurer far les malheurs de la France, augmen- ' 
tés par fon infouciance , fon impérltie , fa vie t; 
molle & crapuleufe à l'armée, on ne l'admit pas ■ 
moins à la cour ; il refta l'ami & le compagnon ] 
des débauches du Roi, par cette fympathie fe- ' 
crette qui regnoic entre eux. ' 

Ce fut dans ce tems-là qu'on fit une petite pie- i 
ce de vers allégorique, tableau vif & rapide des J 
événemen.s du jour: - 

Aux deux tout a changé de face, ï 

Pluttis ell devenu coquet, | 

Venus au coiifeil a pris place, i 

Jupin opine du bonnet, ? 

Mercure endolTe la ciiirafle, _i 

Et Mars efl: en petit collet l ^ 

On devine aifément tous ces perfonnages , au '' 
Plutus près. Il faut favoir que M. de Moras s'é- * 
S5 Août ^^^^^ démis de fa charge de Contrôleur-général Aqs i 
i^ST* finances pour fe livrer entièrement aux affaires de 1 
la marine , M. de Boulogne Intendant des finan- l 
ces avoit été nommé par S. M. à cette place. La i 
véritable raifon étoit que la guerre d'Allemagne j 
très- difpendieufe coûtoit énormément; que M. | 
de Moras, peu fécond en refîburces, étoit d'ail- 
leurs défagréable ru Parlement qu'on vouloit ré- *■'■> 
tablir, & qu'en efpéroit, en choifilfant un hom- ; 
me qui travaiiloit depuis trente ans dans la matie- 'î 
re, trouver en lui des expédiens & des moyens ;' 
dont l'autre manquoit. On en avoit le befoin le "^ 
plus urgent. Le gouvernemeiit étoit fi dénué de i 
fonds, qu'il faifoit offrir fourdement ii & Jpour j 

I 
1' 



D E Lo u is XV. 175 

cent d'intérêt en Angleterre à ceux qui en vou- «—«■ 
droient prêter. Les Lords de la tréforerie promi- ^^^^^ 
rent une récompenfe de noo livres fteriing à qui- 
conque découvriroit un citoyen intéreUe dans cet 
emprunt , parceque c'efl: un crime de haute trahi- 
Ton d'aiîiHer d'argent les ennemis de l'Etat au 
tems d'une guerre ouverte. M. de Boulogne étoit 
un damoifeau fort occupé de fa toilette, foigneux 
de fa perruque , élégant dans Tes vêtemens & 
fans aucunes vues» Il créa des charges & des ren- 
tes viagères , augmenta le prix du tabac, força de 
financer certains pofTeiTeurs d'offices , & n'ayant 
rien de mieux à faire , fut renvoyé au bout de 
dix -huit mois. 

M. de Moras déchargé de l'embarras de Tad- 
miniftration des finances n'en géroit pas mieux la 
marine. Les efforts de l'Angleterre redoubloient; 
le Miniflre en donna avis dans les porcs pour ra- 
nimer le zèle 6c factivité ; mais ceux de la Fran- 
ce diminuoient fenfiblenient : le défaut de fonds 
à verfer à propos & rapidement; la prife de quan- 
tité de flûtes & autres bâtimens de charge de S. M. ; 
le découragement du commerce écrafé de plus en 
plus, le défordre mis dans le* département de Ro- 
chefort & fes travaux par fapparition des ennemis 
à rifle d'Aix , qui , fans avoir été auflî funefle 
qu elle devoit l'être , leur avoit au moins produit 
cet avantage ; la difette de matelots qu'augmen- 
toit à Brefl: la maladie épidémique de l'Efcadre de 
M. Dubois de la Mothe, qui avoit enlevé en trois 
mois de tems dans cette ville 3621 hommes; les 
forces du Département de Toulon, que reiidoient 
inutiles l'adreiTe des Anglois & fimpéritie ou la 
lâcheté des chefs; toutes ces caufes concouru- 
H 4 



1^6 V I E P R I V é K 

S«?i» rent à préparer les défaflres de la campagne mari- 

i;58. time de 1758; rimpuiflance de fe préfenter en 

forces fuffifances obligea de recourir aux rufes de 

la foiblelTe , de fubftimer à des mefures rigoureu- 

fes la rufe & les petits moyeiîs. 

Après avoir mis près d'un an à préparer dans 
ce dernier port l'efcadre de M. de la Giue de fix 
vaiffeaiix de ligne (*) feulement & de deux fréga- 
tes, on avoic fait appareiller en Novembre 1757 ce 
' commandant , qui n'ofant forcer le palfage du Dé- 
troit, où il avoit trouvé une Efcadre Angloife fu- 
périeure , avoit relâché le 7 Décembre à Cartha- 
gene fous le prétexte d'y faire de l'eau. Bientôt 
il y fut bloqué, de façon à déterminer le miniftere 
d'armer de nouveaux vaifTeaux qui allaflcnt à fa 
rencontre & le miifent en état de tenir tête à l'ea- 
nemî. Le Marquis Duquesne eut cette miffion: il 
montoit le Foudroyant , de 8a canons , & étoit 
accompagné de VOrpJiée^ de 64; àQ {"Oriflam- 
me ^ de 50, & de la Pléiade- ^ frégate de 36. Ces 
forces, réunies aux premières, auroicnt pu beau- 
coup; féparées elles ne fervirent de rien. L'Or- 
tZ^isuP^^^ fut pris à la vue de M. de la Clue, qui ne 
crut pas prudent de fe commettre. L'adion fe 
paffa fi près du Havre , dit une relation , que les 
bâtimens françois étoient tous garnis de fpeéla- 
teurs fur les vergues & à la tête. des mâts. Au 
moins ce vaifleau ne fe rendit -il qu'à fon égal & 
fe voyant alîailli par un autre qui furvenoit. Mais 

ce 



C*) V Océan y de 84 canons; le Reâou table , de 805 le 
Guerrier^ de 74 5 le Cejitaure^ de 74 j IcCoiUcul de 64» 
& \ Hippopotame de 50. 



Dr E L O U î s XV. 177 

ce qui fera éternellement l'opprobre de Duquel- im^^ 
ne, ce fut cfavoir amené ?.u Motrrjiovtk^ vaiileau 1753. 
bien inférieur. II n'y avoit point encore d'exem- 
ple qu'une citadelle flottante de 80 canons eût 
fiibi une pareille loi. C'ccoit , s'il ell: permis de 
comparer le facié au prophane, Goliath vaincu 
par David. Il fut conduit en triomphe à Gibral* 
tar, & les Ani;iois virent avec plaifir dans leur 
poffeflion ce Gouverneur fupcrhe , qui leur avoit 
fait tant de tnal en Amérique & les avoit traités 
avec tant de hauteur. Apres cette malheureufe 
expédition, le voyage de l\\, de la Ciue , donii 
l'objet étoit d'aller aux ifles de l'Amérique & de 
palier enfuite à Louiibourg, déjà trop retardé , 
fut abfoiument manqué , & il s'eftima heureux 
de rentrer à Toulon avec fon efcadre. Cet échec 
déconcerta abfoiument tons les projets du gouver- 
nement du côté de la Méditerranée , & l'Amiral 
'Holbourne, fous les aufpices duquel s'étoit paffé 
Taflion, en fut félicité & remercié par le Parle- 
ment à fa rentrée au nom de la nation-. 

Une autre Efcadre Angloife continuoit à croifer 
dans le golfe de Bifcaye , aux ordres de Sir 
Edouard Havvke. Elle interceptoit les divers bâ^ 
timens marchands qu'on envoyoit de Bordeaux,, 
de la Rochelle, de Rochefort, & gênoit îa com- 
munication de ce dernier port avec celui de BreH. 
Ceft dans ce tems que le Raifonnable ., vailfeau 
neuf de 64 canons, commandé par le Chevalier 
de Rohan, fut pris.. Parti avec le Prudent aux 
ordres du Marquis Desgouet-tes , trois frégates an- 

mées en fuites (*j) & deux ^\ïi^s du Roi, ij avoit 
f — 

(*) La B:ane. In Fidde & la Mulhic, ,Les ^.C:\yk t^xm^ 

Ploient Ig Mcù'tiqer & îa Ch&yr?, 



17S V I E p R I V ^ E :\ 

^^H» échappé , alnfi que tout le convoi. On étoit déjà '' 
1758. fur le Cap Ortegal, lorfque par une mauvaife • 
manœuvre le Chevalier de Rohan tomba fi forte^ j 
9 Mars, ment fur le MeJ/ager, que cette flûte de 350 ton- '^ 
neaux s'entr'ouvrit & coula bas: on ne put que J 
faiwer l'équipage. Le Raifonnahle ^ fort avarié -i 
lui- même, fut obligé de relâcher à l'Orient, & s'y i 
étant réparé , fon Capitaine , pour achever fa ca- ; 
taftrophe , en fe rendant à Brefl: tomba dans les .1 
mains de l'ennemi , & baiiTa pavillon fans beau-4.' 
coup de réfiilance. Une pareille conduite^ dans?^ 
laquelle on devoit blâmer au moins une finguliere \\ 
mal-adrefîe , n'a pas empêché ce grand Seigneur ' 
de d'evenir Lieutenant -général fous le nom de- j 
Prince de Monibazon & de commander même à , 
Saint Domingue. Sa feule punition a été de ne lui ^ 
plus confier de vaiffeau. 

Malgré tant de contretems , de defallres , de- \ 
fautes, foit de la part de ceux chargés de donner 1 
les ordres , foit de la part de ceux chargés de les 
exécuter , les Colonies du Nord fe trouvèrent v 
abondamment pourvues de vivres , de troupes & ^ 
•de munitions dans le tems convenable, mais nott j 
fans des pertes énormes. Pour faire pafler un vaif* | 
feau il falloit en facrifier quatre. Il falloit recouric- 
à grands frais aux Neutres , qui n'étoient pas tou-',j 
jours de bonne foi , & avoient fouvent intérêt de j 
fe faire prendre pour gagner davantage. On avoit i 
employé des llratagêmes de toute efpece ; on riP'? 
qnoit des vaifîeaux feuls , ou de petits convoifi 
fortis des ports \t^ moins fréquentés; on prenoit^ 
avantage des nuits obfcures , des brouillards & 
même des mers & des faifons , dans lefquelles 0; 
tfpéroit ne pas trouver d'oppofitioa de la part dfr^^ 



DE Louis XV. 179 

l'ennemi. Tandis qu'on fimuloit des préparatifs m^ma, 
d'embarqiiemen: d'hommes & de munitions dans 175t. 
rOuell, les bâtimens de tranfport & de charge 
s'évadoient des ports du Midi ou des parages dont 
les Angloîs avoient été écartés par des coups de 
vent. Echappés à la vigilance des croifeurs d'Eu- 
rope , il falloit encore tromper ceux des mers di^ 
Nord. Les brouillards de Terre-neuve, les glaces 
du fleuve Saint -Laurent, périls que le déferpoir 
feul ou la cupidité la plus infatiable pouvoit faire 
alFronter , étoient les relTources de ces naviga- 
teurs, & furtout le palTage du Détroit de Belle- 
île, très-dangereux, mais inconnu alors aux rivaux 
de la France. 

Deux petites Efcadres étoient parties de Brefî. 
La première fous les ordres de M. de la ViIléon,3o Jm^. 
compofée de deux vaifieaux & d'une frégate (*) j 
mais un de ces vaifleaux , très - endommagé , n'a- 
voit pu pourfuivre fa route & étoit revenu à 
Breil. La féconde plus confidérable , étoit com- 
mandés par le fameux Beauffier: il avoît quatre 
vaifleaux de ligne & une frégate (f). Ces forces 
ne pouvoient nullement s'oppofer aux force.': An» 
gloifes. On fait cependant que c'eft funout dans 
une Efcadre puilTante que réfide la défenfe d'une 



(♦) Le Magnifique , de 74 canons , que le Commaa- ? 

dant îTîontoit; XAniphton, de 50, M, de la Monneraye, . 

Capitaine , & la Syrens ce 30, M. Bcauffiei Château- \ 

Vert, Capitaine. i 

(t^ V Entreprenant de 74 canons", commandé par îvf 
Benuiïier ; le Célehre , de 64 , par M. de Marolles ,• le Ca i 

ckux, de 64, par le Chevalier de Tourville 5 le Bictifar» ■ 

fant, de 64, par le Chevalier de Courferan ,& ia Qûm^ 
iu ^^ 40, par le Chevalier de LorferIL - i 

H 6 • : 



î8o V î E Privé s 

Colonie. Beaufîîer non- feulement n'étoit point ei> 
1758. état de combattre celle des Anglois, de 33 vais- 
feaux de ligne & 18 frégates, mais même de Ib 
préfenter devant elle & de retarder du moins ou 
gêner fon débarquement; il fut obligé de fe te*» 
nir en dedans & de fe borner à veiller fur la 
rade &: îe port, & dès -lors on prévit la prife de 
Louisbourg. 
2 Juin. Ce fut le 2 Juin que l'Amiral Boscawen portant 
feize mille hommes de troupes aguerries- jetta l'ar 
cre dans la Baye de Gabarus , ayant 157 voiles, 
compris les bâtimens de tranfport. Comme on luijj 
avoit f^t parvenir plufieurs avis concernant l'im- j 
poffibilité delà defcente fur un rivage fi bien gardtî ,| 
& fortifié & fur le danger de faire manœuvrer fes- j 
vaifleaux dans un lieu dont les pilotes ne connoifv \ 
foient pas le mouillage, il voulut avant prendre i, 
confeil en particulier de fes ofïïciers, & déjà l'o-'ll' 
pinion générale étoit de céder aux diitîcultés, ou; 
du moins de les difcuter avant dans un confeil de j 
guerre général de mer & de terre , lorfque le J 
vieux FerguITon , Capitaine qui avoit fa coii^| 
fiance, méprifant l'avis de fes camarades & IsurS^ 
raifonnemens: '„ point de confeil de guerre, dii*;] 
„ il, pour votre propre honneur, poiîî la gloire' ; 
„ de votre pays; déployez l'autorité dont vousfj 
„ êtes revêtu , ne la compromettez point par une^i; 
„ pufillanimité dangereufe , par des difcufiîons ia-i,„ 
„ certaines. 'Rappeilez-vous ce qui s'efl pafTé'à-j 
„ Minorque, à Rochefort & même à Hallifax,'^ 
5, & ne perdez point à délibérer un tems pré-î 
„ cieux lorsqu'il faut agir." Ce difcours vigou- j 
reux ranima l'Amiral ; il n'envifagea plus les diiîî- f 
cultes qui s'élevoicnt & croifïbienî à mefure qu'on ^ 



DE Louis XV. l^t 

opîiioîc. ïl notifia fa réfolation de ne pas foriir tui— la 
de la baye , qu'il n'eût; tenté tous les mo^-ens de ^ _. ^^ 
remplir Tes inllrudions. Dés-lors les obtlacles & 
les dangers difparurent, ou plutôt furent furmon- 
tcs; la delcente s'effeélrni, non fans des prodiges 
de valeur, car il en fiillut fans doute pour réfider 
à rimpétiioficé françoife, pour gravir un roc à dé- 
couvert , & s'y établir malgré le feu d'une formi- 
dable artillerie. 

Dès que les afîîégés virent raiïai liant fonde- 
ment établi fur la rivage , ils prirent l'unique parii 
qui leur rcfloit, celui de s'enfermer dans Louis- 
bourg. M. de Dracourt, C?.pitaiiie de vaifleau, 
en étoit Gouverneur; il fe défendit avec beaui- 
coup de brav'oure & d'opiniâtreté , ce qu'on de- 
voit attendre de lui : mais une anecdote que nous 
n'avons garde d'omettre, c'eft que Madame de 
Drucourt feccndoic fon mari par fon courage-. 
Continuellement fur les remparts la bourfe à la 
main, tirant elle-même trois coups de canon cha- 
que jour, elle fembloit lui difputer la gloire da 
fes fondions. L'effet de cette réfiftance auroit dû 
fauver la colonie, fi les fecours promis du Canada 
fulîent arrivés, ou qu'il en fût fur\'enu d'Europe. 
On ne fit que le foible effort d'y envoyer le For- 
iiddûble ^ de 80 canons, commandé par M. de 
Blenac, Chef d'Efcadre. Il y poitoit M. de VU- 
iepatour, ofïïcier d'artillerie dès- lors très-eftiraé 
& dont la réputation n'a fait que s'accroître de- 
puî?. Mais ce vaiiTeau n'appareilla que le 11 Mai, 
& vint jouer le rôle du llgilaiit ^ dans la- guerre 
précédente : il arriva que rinvefdffement étoit 
fait; on devoit s'en douter à la cour, & au lieu, 
de confier cette expédition à un chef froid & ti» 
I!7 



i82 VîePrivée ; 

— — I mide,teî que M. de Blenac, il y auroit fallu nomi. : 
j-_8. mer un commandant intrépide, ardent & même , 
d'un enthoufiafme téméraire , tel en un mot que , 
celui défigné pour l'artillerie , qui malheureufe- j 
ment n'étoit que paflTager fur ce bord. Quelle dou^ ; 
leur pour M. de Villepatour, quand il fe vit ra- ^ 
mener en Europe, fruftré de l'honneur qu'il ambi- , 
tionnoit d'acquérir? En effet , M. de Blenac fe , 
contentant d'apprendre qu'une Efcadre Angloife .j 
bloquoit le port , fans eflayer aucune tentative d'y \ 
pénétrer , fans vouloir obferver par lui - même , 
quelle étpit la polition de l'ennemi, vérifier du^ 
moins les rapports qu'on lui faifoit , revira de j 
bord & revint plus vite qu'il n'étoit allé. Dès-lors -i 
les aîîîégés fe virent privés de tout efpoîr d'échap- j 
per à fennemi. Le mauvais fuccés des forties i 
qu'ils tentèrent à plufieurs reprifes & l'habileté des ^ 
opérations concertées par l'Amiral Boscawen & 
le Général Amherfl: , qui commandoit les troupes j 
de terre , rendirent nécelfaire de capituler avant l 
un alïaut impolîîble à fbutenir. Le Gouverneur | 
répugnoit à fe déclarer prifonnier de guerre lui & j 
fa garnifon ; mais il y fut forcé par les inftances ^ 
27 Tuill. ^^ CommiiTaire Ordonnateur & les larmes des ha- '\ 
' bitans. „ La capitulation fut honorable , & levi 
„ vainqueur," dit l'Abbé Raynal , „ fut alTez j 
„ eflimer fon ennemi , s'eftimer affez lui - même t.- 
,, pour ne fouiller fa gloire par aucim trait de fé- i 
„ rocité ni d'avarice." j 

Avant la reddition de la place , toute l'Efcadre: | 
•de M. Beaulîîer, au nombre de cinq vailfeaux^^ 
. avoit été brûlée ou prife; ce qui rendoit ia con- , 
quête encore plus importante. C'étoit un nouveau i 
€Oup porté à la marine françoife , qui teadoit à ' 



J 



DE Louis XV. 1S3 

Tanéantir totalement dans peu. D'ailleurs la prife ni^ 
de rifle -Royale facilitoit, pour l'année fuivante» 1753, 
la conquête du Canada, retardée, au moins cel- 
le-ci , par la belle réfiftance de 1\I. de Drucourt. 
M. de Moras n'eut pas la douleur de voir fon 
miniftere marqué par la perte d'une colonie auOî 
importante, le premier démembrement qu'efluya 
la France. Il venoit de fortir du mîniftere, & i Juin, 
c'étoit le Marquis de Mafïïac, Lieutenant-général 
des armées navales, qu'on lui avoit donné pour 
fuccefleur. C'étoit la fuite d'un nouveau plan 
d'adminiftration pris , en confiant celle de chaque 
Département à un homme qui eût palTé par les 
grades inférieurs & vieilli fous le harnois. (*) On 
s'étoit fervi de ce prétexte pour expulfer M. Rouil- 
lé , que Madame de Pompadour avoit fait aller de 25 Juîn 
la Marine aux Affaires étrangères, & qu'elle ve< '757. 
. noit de renvoyer à la Surintendance des Podes. Oa 
le faifoit monter (k defcendre comme on vouloir. 
Cette fois la Marquife défiroit élever à fa place 
l'Abbé Comte de Bernis , qui avoit été chargé da 
plufieurs Ambaflades, auteur du traité de Vienne 
& qui, admis au Confeil depuis quelque tems, 
fembloit revêtu de tous les caraéteres propres au 
département dont on le chargeoit. Nous avons 
vu que dans ce même fyftéme, M. de Boulogne 
avoit été créé Contrôleur général. Le Maréchal 
de Belle-île qui en étoit l'auteur & l'avoit infmué 
à la favorite , avoit bien eu fes raifons. C'étoit 29 Févï» 
indireftement fe défigner pour la guerre. Il venoit 

(*) Il courut dans le tems , raanufcrite , une Lettre 
critique fur cet objet , très - plaifante , très - vraie & 
digne d'être confervée. Nous la renvoyons aux Places- 
poar fervir à riiilloire , N®* XIÏ. 



î§4 V î E P R I V it K 

Kssssoi de Tobtenir; mais comme il avoit plus d'ambition | 
175S. 4^^^ ^^ ianté, il s'étoit fait donner en même tems 
pour fécond, M. de Cremille, Lieurenant-général. 
des armées du Roi, fa créature, quidevoit faide? 
dans les détails & les fondions de fon rainiftere , 
& travailler avec S. M. , conjointement ou féparé- 
ment, fuivant les circonlbnces. La marine fem- 
bloit exiger à fa tête, plus que tout autre Dépar- 
tement, un homme du métier. C'eil: ce qui occa* 
fionna la nomination de M. de Mafliac. Voici 
comme elle arriva, car tout efl: heur & malheur 
dans le monde & furtout à la cour. Ces fcenes 
intérieures font prindpalemem: de notre reflbrtr 
elles contribuent à peindre le tableau des mœurs 
& du génie de chaque époque du règne de 
Louis XV. 

Quand on fut convenu , un peu trop tard', fans 
doute, rfe l'incapacité de INL de Moras, on s'af- 
fembla chez Madame de Pompadour pour lui 
choifir un fuccefifeur. Réfolu de le tirer parmi 
les officiers d'épée de la Marine , on ouvre un al- 
manach royal , & l'on cherche quel peut conve- 
nir le mieux. Quant aux deux Vke-Amiraux,run 
prefque nonagénaire , ne demandoic que le repos; 
l'autre d'un grand nom, petit génie, fort ignorant, 
fâchant à peine lire & écrire , étoit d'ailleurs trop 
gonflé de fa nailfance pour ne pas regarder com- 
me au deîTous de lui toute foiidion de la plume-, 
même la charge de Secrétaire d'Etat, H venoit 
d'être créé Maréchal de France , & depuis >e 
commencement de la guerre on le berçoit de l'ef- 
poir de commander une armée navale contre l'An» 
gleterre. G'étoit un épouventail perpétuel qu'an 
préfentoit à celle-ci, qui. l'avolt eifrayé dans. le 



i> E L o u I s X V. 1 85 

tommenccmcnt, mais dont elle n'avoît plus peur. 
Quand on parcourut les officiers généraux , l'em- 
barras ne fut guère moins grand. Les uns n'a- 
voient jamais fervi , n'étoient connus que fur les 
Mes; les autres étoient abfens, ou prifonniers , 
ou à la mer, ou dans les colonies, ou dans les 
départeraens. Celui-là étoit dévot, celui-ci bouf- 
fon, un troiueme n'avoit point affez de naiifan- 
ce , un quatrième ne s'entendoit pas plus à la 
marine qu'un maître des requêces. On ne favoit 
fur qui fe fixer, lorfque quelqu'un dit: „ Mada- 
5, me, fans vous tourmenter davantage , vous 
„ avez un homme ici tout porté qui peut conve- 
5, nir à merveille ; c'eil un ancien Lieutenant-gé- 
„ néral: il e(l riche, il eft à la cour depuis long- 
„ tems. A la tête d'un grand bien , il a quelque 
j, teinture d'adminiftiadon ; il eft fage , froid, 
„ point préfomptueux^ il fera docile, on en fera 
:„ tout ce qu'on voudra. C'ert M. de Malïïac. 
„ D'ailleurs," ajouta- 1- il, „ puîfque M. le Ma- 
„ réchal de Belle-Île a defiré un fécond , on peut 
5, lui en donner un auffi dans un homme d'ua 
„ très -grand mérite & qui a l'honneur de vous 
„ appartenir , dans M. le Normant de Mery , aiî. 
^, cien Intendant de Rochefort, aujourd'hui In- 
,„ tendant des armées navales. Il efl: d'une pro- 
„ blté reconnue à toute épreuve ; trés-éconorne , 
„ il entendra à merveille à mettre de l'ordre & 
„ de fintelligence dans les fonds de la Marine 
„ prodigués fi follement fous le Minière aduel. '' 
C'étoit prendre la Favorite par fon foible en 
propofant 1^,1., le Normant. C'étoit d'aiiler.rs fer,- 
Dier la bouche aux contradicteurs. Perfonne n'ofa 
féfiller aux infniuatiQiîs du partifaii de M. de Maf 



175^. 



l8^ V I E P R I V Ê E I 

^asHs fiac. On applaudit en cliorus à fon avis. Ce pe^ j 
1758. fonnage propofé au Roi par la favorite devint ; 
l'idole du moment ; mais il fallut qu'il acceptât ; 
pour adjoint celui déOgné, avec le titre ^Inten- 
dant général de la Marins âf des Colonies, Cet 
efîai n'étoit pas propre à juftifîtr le fyllêrae qui 
venoit de s'établir. Jamais la marine n'auroit été 
plus mal gouvernée que cette fois où, pour la 
première , elle voyoit à fa tête deux hommes for- 
tir, fun du corps de i'épée, l'autre de celui de 
l'adminiftration , fi M. Berryer ne les eût fuivls 
immédiatement. M. de Maffiac naturellement in- 
dolent , cacochime , vaporeux , étoit tous les 
matins uniquement occupé de fa toilette & de fa 
fanté. Foible d'ailleurs , il n'ofoit prendre avec 
fes camarades la dignité que lui donnoit fa place. 
Il avoit époufé une Madame Gourdan , veuve 
d'un premier commis , joueufe de pfOfeffion , ad- 
mettant chez elle indiUindement tous ceux qui 
avoient aflez d'argent pour y figurer, conlequem- 
ment très - mauvaife compagnie , du moins très- 
mélangée. Elle avoit l'afcendant fur fon mari,, 
mais étoit elle-même fubjuguée par un tas de bre- 
landiers qui faifoient de fon hôte) un tripot. Les- 
premiers commis qui avoient toujours jaloufé; 
M. le Normant, & fe croyoient fupérieurs à lui,, 
ne pouvoient s'habituer à travailler fous fes or-- 
dres: ils cherchoient de leur mieux à lui faire 
commettre toiites fortes de fottifes pour s'en dé- 
barraffer. Cette affocintion ne put jamais durer 
plus de cinq mois: ils furent remerciés dans lai 
même année de leur élévation & ne fe virent pas 
même infcrits dans TAlmanach Royal. Quand on 
vint redemander le porte-feuille à M. de Maffiac, 



DE L ui s X V. 187 

il répoHdit qu'il alloit chez le Roi le lui remettre, m"^. 

Comme il n'y avoir point de Lettre de cachet qui ^7 5^ \ 

lui interdît la préfence du Monarque, rempli d'u- ' .' 
ne noble hardiefle dont on ne Fauroit pas cru fuf- 

ceptible , il ofa pour la première fois préfenter à ; 

Louis XV, plus décontenancé que lui, la figure ; 

d'un Minlfbre difgracié & en arracha en quelque i 

forte la permiflîon de continuer à lui faire la coiir> -] 

Dans le court efpace que dura ce Miniflere , la ; 

France perdit non feulement Louisbourg avec les 1 

Ifles du Cap Breton & de Saint Jean, mais le Fort \ 

de Frontenac dans l'Amérique, mais le Sénégal ôc ? 
riile de Corée à la côte d'Afrique ; mais dans 

l'Inde le Comte d'Aché faifoit fuir fon pavillon, ' 

avec dQS forces fupérieures devant le pavillon en- i 

nemi; mais elle fe vit infulter jufqu'à trois fois i 
fur i^QS propres côtes! 

La première , le Lord Anfon , avec vingt-deux 5 Juia, ' 
vaiffeaux de ligne , mouille dans la Baye de Can- 
calle près Saint -Malo, y débarque avec quinze ! 
bataillons de troupes légères & d'artillerie : les \ 
Anglois campent devant la ville , brûlent trois fré- 
gates du Roi , vingt-quatre corfaires , foixante-dix ; 
navires marchands, quarante petits bâtimens, ainft 1 
que des mogafins de chanvre, de goudron, &c. ^ \ 
& au bout de huit jours fe retirent fans le moin- 
dre échec. ' On peut juger de la confternation 
qu'ils avoientjettée,par cet extrait du mandement 
ridicule & emphatique de l'Evêque , qui ordonna 
une proceliïon folemnelle en forme d'aftions de . '■ 
grâces du départ de l'ennemi. A travers Ces fan- l 
faronnades religieufes, on découvre encore l'efifroi 
dont il étoic faifi. j 

„ ChmUous le Seigneur avec les iimbalei 9 \ 



l88 V I E P,R I V é E 

aa— „ chantons-le avec les tambours , ^c. car Dieii 
1758. 5, a brîfé les batailles^ car dans le camp y ai^^ 
„ milieu du peuple , // nia délivré des mains 
„ ceux qui me pcrfécuf oient, " 

,; Bethulie étant réduite à la dernière extrémité 
„ lans reflburce, fans aucun efpoir d'alîîftance J 
,j & quand les habit ans e frayés ne défiroienln^ 
5, qu'aune reddition volontaire , fut fauvée pat^j 
5, une de ces merveilles éclatantes , qui manifeilt-i^ 
5, de la manière la plus fenfible les opérations dé ' 
5, la main toute -puiffante du Très -haut. Votr^* 
5j délivrance, au contraire, n'a d'abord rien qué|! 
j, de très -naturel; mais quiconque fera un pett'.j 
5, attention à toute la fuite de cet événementji; 
„ doit reconnoître les marques très- évidentes dâ| 
,, la proteélion de Dieu fur cette cité. Vous ave^ 
5, pris toutes les précautions que le courage & Ia|: 
3, conduite peuvent diéler contre les àttaquesl 
5, dont vous étiez menacés & que vous regardiez^i 
5, comme inévitables. Ces précautions ont é\M 
„ fnperflues: on n'a pas tiré feulement un coup^ 

de canon contre votre ville. Vous^efpériez que^i 
„ les troupes envoyées à votre fecours chaife*' 
5, roient l'ennemi, mais l'ennemi ne les a pas 2Xh ; 
5, tendues. La nouvelle en efl venue & ils fe fo; 
5, retirés avec précipitation. Les vents s'opp' 
5, foient à leur retour, mais il étoit décidé par 1 
„ Providence qu'ils s'en retourneroient par 
5, même chemin par où ils étoient venus, & il^.^ 
„ l'ont fait en dépit des vents contraires. Ne d6^'?j 
„ vez-vous donc pas dire: /i Dieu efl pour nous^ 
5, qui fera courre nous? " *| 

Du refle, le Duc de Marlborough, qui coiiï^ 
mmidoit les troupes de terre , fuivant fes inflmo^^;; 



?j 



D E L o u I s X V. 1S9 

tîons , fe comporta envers Iqs babitans & autres mamm 
fi]]c:ts non armés avec toute Thumanicé poiîîble: 175 S. - ■ 

fepc matelots &: un foldat lurent ptndus pour s'é- I 

tre livrés au piilng.e. ' 

Les ravages caufés par cette defcente furent 

Êilimés à plus de douze millions de perte en effets "^ : 

de marine feulement. i 

La féconde fut plus funefte encore. Elle s'exd- i 

cuta fous les ordres du Commodore Howe, qui ; 

commençoit déjà à fe fignaler, & fous ceux du \ 

Général Bligh. Pour mieux encourager les trou- i 
pes , le Prince Edouard , depuis Duc d'York , 

fuivi de quantité de jeunes Seigneurs volontaires, \ 

s'embarqua fur TEfcadre. Cherbourg fut le \ 

lieu qu'on réfolut d'attaquer & de détruire. Ce ] 

Port, dont on's'occupoit à creufer & agrandir le ^ 

baÏÏin , pouvoit un jour devenir, par fa pofition : 
dans la Manche , le plus grand fléau de la Grande 
Bretagne. La France n'en avoit encore aucun 

capable de recevoir des vaiffeaux de Roi & des 'j 

Efcadrc5; & celui-ci, vade , commode, réunif- >; 
fbit une foule d'avantages qui l'auroit rendu bien 
fupérieur au Port de Dunkerque fi vanté & fi 
jaloufé. 

Les Angîois y prrurent le 6 Août & le 7 la gar- ^ Août; '' 

nîfon s'étant retirée de la place , hors d'état de i 

défenfe, Tennemi en refta maître & s'y conduifant ] 

avec fa difcipline ordinaire, fe contenta de lever i 
de fortes contributions dans le pnys, de démolir 
les travaux & de réduire le port dans l'état le plus 

déplorable. Il y brûla vingt-fept îiavires , encloua _' 
cent foixante- treize pièces de canon & trois inor- . : 

tiers de fer. Vingt-deux fuperbes canons & deux i 

iDortiers de fonte furent envoyés en Angleterre, \ 



190 V I E P R I V É E \ 

■a— avec les drapeaux enlevés dans cette expédition^; 

£753. fpe'^^cle nouveau pour la génération aftuelleJ 
puifque c'étoit la première entreprife fur les côté^ 
de France depuis plufieurs fiecles , qui lui eût poia 
té un dommage elTentiel & durable, & qui pm 
faire honneur à ia hardieîTe , à l'intelligence & fl 
îa capacité de fes généraux. Sur une des éclufei^ 
on lifoit diverfes infcriptions, entre autres celle-c^ 
qui venge un peu la mémoire du Cardinal 
Fleuri , & prouve que la marine ne lui étoir 
aufïï indiiFérente : 

Ludovici XF jujfu 
Floride confilîo , 

Asfeldi dîtàu •■ 

In œvum otat hœc inoies, '.':, 

Ars , natures victrix , aquanmi impetum ••■! 
Refrénât , facilem navibus te^np^ftate aùîs 'A 
Aditum dat , tiitelam ajferît , copiam invehit\ 
Cloriam perpétuât , fmmlque Prîncipem , 
Sapientem , heroa , pojîeritati comtnendat, ] 

Un Officier de terre la parodia de cette manie^j^ 
re , & lit graver la Tienne au-delTous. ,4 

„ Louis & Fleuri avec Asfeld doivent maîntt*îi 
„ nant le céder à George, à Pitt , à Bligh & j 
„ Howe. Un foufle a détruit l'ouvrage d'un fi^ 1 
,, cle. La marée eft libre maintenant, & la rage j 
„ des flots commande. Leurs richefles & leur fû- 
5, reté font perdues. Leur gloire elt évanouie, 1 
„ ainfi que l'orgueil du Roi , du Miniftre & | 
5, du Héros." 

Les dépouilles de la France , les trophées mili- 
taires dont nous avons parlé ci-delTus, huit jours 
après furent promenés en triomphe dans Londres 
& conduits à la Tour. 



DE Louis XV. 191 

Si le Général Bligh s'en étoic tenu à cette vie- — 
toire, il aiiroit été le Dieu de l'Angleterre, tant 1758. 
la joie & la fatisfaétion y étoient grandes; mais le 
4 Septembre ayant fait ime autre tentative à Saint- 4 Sept» 
Brieux en Bretagne , cette troifieme fois les An- 
glois furent punis de leur audace; le Duc d'Ai- 
guillon les joignit le ii à Saint-Call, les força de ^^ Scp^ 
fe rembarquer précipitamment , fit 700 prifon- 
niers, & leur caufa une perte de plus de 4000 
hommes, tant tués que noyés. De treize mille 
hommes qu'ils avoient mis à terre , il s'en fauva 
à peine 8000. 

A leur tour les François plaifanterent leurs ri- 
vaux ; ils firent des cbanfons à la gloire du vain- 
queur, & jouant fur le mot, ils dirent qu'on a^oît 
chûjfé r ennemi à grands coups d'aiguillon, Mal- 
heureufement cette victoire n'arrêtoit qu'un plus 
grand mal , & ne réparoit pas celui fait fur nos 
côtes. Le gouvernement Britannique avoit tou- 
jours rempli fon objet capital , de nous empêcher 
par de femblables alertes de dégarnir nos côtes & 
de renforcer nos armées d'Allemagne. Il nous 
avoit obligés de tenir continuellement nos trou- 
pes en aliarrae & en mouvement, & caufé aînfî 
des dépenfes qui ne faifoient que détériorer nos 
finances, dont ils connoifToient le mauvais état. 
Il étoit tel, que la France ne put former fous 
M. de Maffiac qu'une feule entreprîfe maritime 
bien foible, fnns doute, mais qui auroit été d'une 
grande utilité fi elle eut eu le fuccès qui fembloit 
inévirable. Au mois de Septembre on arma à Breit g^p.- 
«n vaifTeau & deux fré^rates pour une expédition 
appellée fccrette. Elle l'éroit en effet, & fut mê- 
me conduite avec un myftere qui échappa à touc 



îpâ V I E P R I V É B ; 

mmmk. l'efjpionnage des ennemis. Nous en renvoyons les j 
1^53. détails curieux à une relation particulière. (*) \ 
Nous nous contenterons d'en donner ici le précis^ j 
Il s'sgîlToit d'intercepter les navires de la Corapa^'j 
gnie des Indes Angloife par une croifiere établialj 
fur rifle de Sainte -Hélène, où ils viennent toii-H 
cher nécefiairement à leur retour pour y prendre i 
un vaiifeau d'efcorte. Malgré toutes les contrai^' 
riétés que le projet îivoit éprouvées , il étoit i^ 
excellent , qu'on auroit pu furprendre environ 4im 
de ces bâtimens, ayant pour plus de vingt- deux. i 
millions de cargaifon. Mais la méfintelligence, lit\ 
jaloufie & les mauvaifes manœuvres firent échouer] 
Tentreprife, & l'efcadre françoife eut la hontçl 
& la douleur de fe voir enfuite mouillée dans ua 
port neutre à côté de ces mêmes Anglois infultans" 
à fon impuiiTtmce. .; 

Le court & pitoyable eflai de M. de Mafïïac^ 
dégoûta de confier la marine à un homme du mé-' 
tier. On en revint aux Maîtres des requêtes, & 
Nov. ^' Ss^'^'y^^ l'obtint. Chacun fut confondu d'éton-i 
nement à cette nouvelle: on fe demandoit fi l'on 1 
vouloit abfolument achever notre perte , avec un j 
pareil Miniftre, dans la crife importante où les^ 
colonies & les affaires maritimes fe irouvoient 
Ce perfonnage, forti de la police depuis peu, n'a^ 
voit jamais annoncé aucun des talens qu'exigeoi 
la place délicate où l'on félcvoit. Il étoit d'ail- 
leurs fans humanité, dur, brufque , grofiîer mô-^ 
me: il s'ctoit fait déteiler partout où il avoit paf^ 
fé & n'avoit d'autre mérite qu'un dévouement fer* 

vil« 

i*) Nous rinrcrc-rons à la fuite de cette hii^oire. 



DE Louis XV. 193 

vile envers la fiu'orite & une sbjcdion profonde m ■«■mw 
auprès de ceux dont il avoit bcfoin. Elle l'avoit 175S, 
fait introduire au Confeil des Dépêches & peu 
après au Confeil d'Etat, pour y avoir une voix de 
plus à elle, & furtout un efpion en état de lui 
rendre compte de tout ce qui s'y pafTeroit. II 
avoit obfervé que le Maréchnl Duc de Belle -ifle 
y tenoit le haut bout, en étoit l'oracle & il lui 
avoit fait fa cour. Celui-ci, toujours agite de 
projets, n'ayant pu réuflîr du côté de l'Allemagne, 
en vouloit revenir à frapper un grand coup en 
Angleterre, à ce plan d'invafion fi aifé b. former? 
qu'imaginent d'abord les petites têtes , mais qui , 
pour s'exécuter, auroit befoin de toutes les ref- 
fources d'un génie vaïle , pouvant s'afiervir en 
même tems à la foule des détails , & joignant à 
beaucoup de hardiefle la plus rapide célérité. II 
crut avoir trouvé Thomme qui lui convenoit en 
M. Berryer, c'eft-à-dire un agent a(5lîf & docile, 
qu'il mettroit en mouvement comme il voudroit, 
& qui fe prêteroit aveuglement à fes diverfes im- 
pulfions. Il fe trompa: le nouveau Secrétaire d'E- 
tat avoit beaucoup d'ignorance , mais davantage 
encore de préfomntion & d'entêtement. Bas 
quand il avoit eu befoin de capter le fuffi-age de 
fon bienfaiteur*, il devint, félon l'ufage, infolent 
quand il crut pouvoir s'en paffer. BTinutieux par • 
caradere & par la place qu'il avoit remplie long- 
tems, il s'occupa de petites réformes, au lieu de 
féconder eflicacement les mefures vigoureufes que 
prenoit le niaréchal dans fon département, car la 
guerre & la marine dévoient fe prêter la main, ne 
pou voient réuffir l'une fans l'autre, & celle-ci 
fit échouer, par fon défaut d'harmonie, ks favaa- 
" Tvme II h I 



Î94 Vie Privée 

f^ra» tes combinaifons de l'autre. 
ti7 5 8. ^'^* Berryer parvenu au Miniftere avec la pré- 
vention trop fondée, il efl: vrai , des déprédatioilar^ 
énormes qui fe commettoicnt dans Ton départe-: 
ment, n'eut pas refprit de fendr qu'il falloit re- 
mettre à un tems plus opportun à remédier aux ? 
abus; qu'il falloit fonger au point capital & ur- \ 
gent de la confervatîon des colonies qui en étoienr 3 
le théâtre principal, & que ce n'efl pas lorfque|^''j 
la malfon brûle qu'on doit fe didraire du foin d'é^'^ 
teindre le feu pour empêcher les voleurs de dé'^'i 
tourner quelques effets. Etant à la police , il n'a-- i 
voit connu pour reiïbrts de fon adrainiftration | 
que la délation & Tefpionnage. Ce furent ceiiif , J 
qu'il mit en œuvre encore. Il déterra dans Parifi; 
un ancien officier de plume de la marine, chaffé ii 
de fon corps comme mauvais fujet: il en fit fon 1, 
confident, fon confeil, fon maître même. N'ofant, 
par un amour- propre mal -entendu, avouer fou ij 
ineptie à ceux qui auroient pu l'inftruire en grand, i 
îl prenoit fourdement des leçons de ce fubalterne, , 
non dénué de quelques connoiffances du métier i„j 
mais rougifant en même tems d'un pareil précep-- 
teur, afin qu'on ne fçûc pas d'où & comment il 
tiroit fes principes de marine, il le fnifoit venin 
en fecret dans fon cabinet par un'efcalier dérobé:. 
& à des heures où les premiers Cornerais ne pou- 
voient fy furprendre. Ce manège dura quelque 
tems, Hms qu'on s'en doutât. Cependant le Men- 
tor de M. Berryer profitant de la circonftance 
pour alTouvir fes haines particulières , exerçoit 
des vengeances cruelles. C'étoient, chaque ordi- 
naire, des lettres foudroyantes aux chefs, des 
deftitutions , des caflations de fujcts , contre lef- 



DE Louis XV. i^s 

quels on n'articuloit que «les griefs vagues, ou an- «ww 
ciens & non prouvés. La Iburce de ces vexations 1 7 5 ■ 
fe découvrit enfin, & le Minière tut obligé de 
difgracier ce petit Séjan qui , dans fon genre , 
avoir déjà fait beauco-up de mal & s'étoit attiré 
des bienfaits pécuniaires très -mal employés à 
coup fur, & qu'on auroit pu ranger dans la clafle 
des prodigalités onéreufcs que voviloit fupprimer 
le iMiniftre. 

' Tandis que M. Berryer portoit l'attention la 
plus férieufe à ces petits détails , qu'il fupprimoic 
quelques ofljciers de plume , qu'il retranchoit les 
appointemcus à d'autres, qu'il écornoît les béné-' 
ficos des fournilTeurs fournis à un nouvel examen, 
les ennemis battoient nos Efcadres, achevoient de 
ruiner notre Marine, prenoient la Guadeloupe, 
Québec, la Martinique, le Canada entier, Pon- 
dichery , & ne celToient de nous infulter jufques 
chez nous. 

Les Angloîs étendant leurs vues de conquête à 
mefureque leurs rivaux s'alfolblifîoient , après celle 
de rifle-Royale fongerent non-feulement à réduire 
toutes leurs poireffions dans l'Amérique Septentrio- 
nale, mais encore à commencer rinvafion dQS lues 
à fucre. La Martinique , la plus importante par fa 
pofition au vent , centre de toutes les autres dans 
les mêmes parages, étoit celle qui les inquiétoit 
davantage. Remplie de négocians , de gens de 
mer, elle peut porter des fecours d'hommes, d'ar- 
mes , de vivres qui arrivent en vingt-quatre heu* 
res à leur deilinacion, avec une certitude m.orale 
de n'être pas interceptés , malgré la force & la 
multiplicité des efcadres defnnées à traverfer cette 
communication. 

I 2 



196 V I E P R I V É E J 

«msEiBt Ce n'efc pas tout: de iiombreux eflains de cor-^ 
i^gC. faires fortis de Tes ports, réduifoient le cornmer-'i 
ce de la Grande Bretagne à ne marcher que fous i 
convoi , & cette gêne dirpendieufe empêchoit de ^ 
' les faire fuccéder auilî régulièrement qu'il auroit.^ 
fallu pour entretenir fes Ifles dans l'abondance, "v 
Quant aux navires plus hardis qui tentoient ces j 
expéditions , on calculoit que deux cinquièmes ^i 
devenoienc leur proie. Enfin à l'inllant de la prifej 
de la Martinique par les Anglôis durant la.deïnie-| 
re guerre , fes régidres de l'Amirauté font encor2^| 
mention d'un total de mille quatre cens bàLimeus| 
enlevés de cette manière. . ..i; 

Dès le mois d'Oaobre 1758, il partit d'Europ.e-^^ 
des vaifleaux & des troupes pour cette expédi-f| 
tion, dont le Commodore Moore ,& le Général^ 
Hopzon furent chargés c.onjO!ntem"ent. Le pre^| 
mier avoit ime efcadre de dix vailTeaux de ligne,, ^ 
& le fécond commandoit huit mille hommes dq,| 
16 J.inv. troupes de débarquement. Il s'cffeétua le 16 Janf| 
^75'^' vier; mais ayant été repoufle par les habitans piu|| 
vigoureufement qu'il ne comptoit , l'ennemi n^ 
jugea pas prudent de confumer fon tems & fesj^ 
• forces dans une attaque dont le fuccès étoit très-j;i 
douteux, & qui pouvoit d'ailleurs être troublée 
tout inllant par des fecours envoyés d'Europe ^ 
devant arriver iacelTamment. 11 tourna fes efîbrt^ 
if.3 Janv. contre la Guadeloupe, conquête plus proportion- 
née à fa petite armée. Cependant elle ne put s'a^i 
cliever qu'après plus de trois mois. Un terrei%i 
couvert de bois, coupé de rivières, de cheminji,) 
creux , de gorges , d'efcarpemens , offroit d^ ^ 
obdacles naturels qu'il falloit vaincre. Il eft vraj^ 
que les An-lois n'en trouvèrent gueres d'autre»^ 



DE Louis XV. 197 

La porte de cette ifle fera à jamais la honte du 
Gouverneur Nadau , fiétri d'abord par un confeil 
de guerre & enfuite réhabilité à forc-e d'intrigue 
6t d'argent, qui réuflîilent tôt ou tard infaillible- 
iBetît dans ce pays. "Elle le fera du Marquis de 
Beauharnois, Gouverneur & Lieutenant -général, 
pour le Roi , des Ifles du Vent , qui , tranquille 
à la Martinique, & ne fongeant qu'à fa propre 
fureté, négligea de veiller (ur cette portion de Ton 
gouvernement, au point d'être plufieurs mois fans 
lui donner le moindre fecours. Elle le fera de 
M. de Bompar, arrivé de Breil avec une puiOan- 
te cfcadre , qui fut fix ("euiaines avant de fe mettre 
en mouvement pour aller chercher TEfcadre An- 
gloife. Ces deux Généraux , quoique non diifa- 
mes par un jugement, le furent dans l'ophiion pu- 
blique: en vain ils accuferent la lenteur du Minis- 
tre qui fut fix mois à faire partir les vaifleaux 
que follicitoient Ces Colonies. C'étoit un repro- 
che de plus que la nation avoit à faire à celui-ci, 
qui ne les juftifioit pas. 11 eft prouvé, par l'aveu 
d^s Anglois même , que fi le Marquis de Beau- 
harnois eut paru une heure plutôt, la Guadeloupe 
leur échappoit. Les Généraux François étoienc 
d'autant plus coupables, que le local & les cir- 
conllances fembloient ôter aux ennemis la faculté 
de s'y oppofer. L'inaftian de leur Efcadre fut 
telle que , forcée de féjourner »à la Dominique 
pendant près de onze femaines. elle relia fpefta- 
irice immobile des prifes des corfaires de la Mar- 
tiniv]ue, enlevant prefque à fa vue p!us de qua- 
tre-vingt-dix vsifTeaux marchands de fa nation. 

Les afîiégeans avoient déjà perdu leur Général, 
remplacé par Barringion qui , lui-même pris de la 
I 3 



1 r 5 y- 



î5>8 Vie Privée 

^?3ra; goutte au pied, à la main & à reftomacb, ne 
759. pouvoit que donner des ordres imparfaits. Sa pe; 
lite armée étoit fi fûtiguée par un fervice conti- 
nuel, qu'il reçut avec emprefiemcnt la propofitioi^ ji 
1 Mai. ^^ capituler, & accorda les conditions les plusj 
honorables, non en confidération de la valeur du. j 
Sr. de Nadau , mais des circonitances critiques où j 
il fe trouvoit, qui ne lui permettoient pas de fe s 
rendre plus difficile; c'eft ce qu'on lit dans fa let- j 
tre à M. Pitt. ' v'! 

Au refte, ce fut un bonheur pour les habitant I 
d'être conquis dans cette circonftance où , duratJt ^ 
un fiege de trois mois , ils avoient vu détruire > 
leurs plantations, brûler les bâtimens qui fervoient ç 
à leurs fabriques, enlever une partie de leurs efcla-H 
ves. Si le vainqueur eût été obligé de fe retirer 1 
après tous ces dégâts , l'ifle reftoit fans relTourceî :i 
la métropole n'avoit plus la force d'aller à fon fe- 
cours , & elle n'avoit aucunes denrées à livrer en J 
échange aux neutres qui auroient pu lui apporter i! 
des fubfiftances. Ils reçurent donc avec confiance^!| 
les careffes du Général Anglois, qui gagna telle- -j 
ment leur afFeflion, çu''o}i douta ^ dit un hifto*H 
rien, s'// étoit phi s refpeàé & aimé de fes trou^'A 
pes que des vaincus, La Défirade, les Saintes,,^ 
Saint - Barthelemi , Marie- Galante, toutes peiitesM 
iilcs dépendantes de la Guadeloupe , lombereneH 
avec elle fous le jous des Anglois & ne purenÊia 
mieux faire pour leur confervation. 

Pendant que Moore & Barrîngron trioniphoîenstn 
dans FAmérique Méridionale, Saunders & WotPI 
fe fignaloient dans l'Amérique Septentrionale &i 
formoîent le fiege de Québec. Nous avons déjà 
-obfe.rvé que la guerre dans ce continent avoit juC- 



DE Louis XV. 199 

^ues-là tourné à Tavantage des François. En 1758 awa» 
ils eurent encore des fuccès : le Marquis de jjr^^ 
Monccalm remporta le o Juillet une vicloire figna- 
Ice près le fore Carillon; le 14 Septembre, I\L de 
Ligneris battit un détachement de mille Angloi^ 
du côté du fort Duquefne ; mais ce furent ces 
fuccès eux-mêmes qui appeîlcrent tous les mal- 
heurs de la colonie. Les Anglois , qui virent 
qu'avec bien moins de monde nous renverrons- 
tous leurs projets , prirent la réfolution de multi- 
plier tellement leurs forces dans ces contrées 
qu'ils parvinrent à nous accabler par le nombre.. 
Ils eurent au printems quarante mille hommes , & 
nous n'en avions pas mille cinq cens. En vain le 
Marquis de Vaudreuil , prévoyant le fiege de 
Québec comme inévit5îi(!e , avoit follicité deS" 
renforts: le défaut d'argent, la diflicuité de faire 
parvenir les fecours, les inceiticudes du minillere^ 
fon ineptie , le découragement général de la ma- 
rine du Roi , & le peu d'encouragement que re- 
cevoient ces braves Capitaines marchands appelles 
Officiers bleus ^ qui après avoir fait àiài prodiges 
de valeur avoient peine à pénétrer dans ce 
corps & y étoient vus avec le mépris dont ils 
auroient eu droit d'accabler plus jugement leurs' 
rivaux; tout concourut à rendre inutile la pré- 
voyance de ce Généra!. 

On auroit eu befoin d'une flotte de trente -cinq 
navires de 3 à 400 tonneaux chacun , que dé- 
voient occuper les demandes du munîtionnaire en 
Gomellibles fculs , indépendamment des fubOflan- 
ces & des autres approvifionnemens qu'il falloit 
envoyer pour le compte du Roi, & qui étoient 
ëefbinés aux liabitans & à tous ceux qui n'étoien; 



200 V I E P R I V É E ' 

massi pas fournis à la ration. 'On n'en expédia pas le ■ 
759. ^^^^^^ ^ ^^ '-^ P^^^^ P"^"' Poiin de troupes, poî'nti 
de munitions de guerre nouvelles, furtout poini| 
d'efcadre ; enforte que le Canada fe trouva réduit | 
à fes propres forces ; mais M. Berryer , en Mnis-^ 
tre très- exai5l, ne manqua pas de faire paiTer U117 
Commifiaire pour aider l'Intendant à faire fes| 
comptes. Ce n'étoit pas, fans doute, cet officief;] 
de plume dont il fiUloit attendre le falut de la co*; 
îonie. Aufîî les Angiois n'en furent-ils pas effrayés 
leur pavillon fe montra bientôt devant Québec 
Hélas ! que route la fcience humaine ell peu àt^. 
chofe ! A quoi tiennent les entreprifes les mieui j 
combinées î Malgré fabandon où le gouverne*1 
ment avoit laiffé le Canada , malgré la difette où .-! 
il fe trouvoit, malgré l'infériorité de i:es forces, 1 
un inftant le fauvoit & aiiéantiffoit la puilfance | 
Angloife dans ce continent. On avoit préparé I 
dans la rade de la capitale huit brûlots, foible, j 
mais meilleur moyen de défenfe qu'on eût pu ima- < 
giner. A peine l'armée navale ennemie eut- elle 1 
mouillé à l'ifle d'Orléans , que dans la nuit ces 
machines infernales furent lancées pour la réduirez 
en cendres; & fi l'on eut exécuté les ordres ponc-^ 
tuellement, tout étoit perdu , hommes & vaif-- 
féaux. Mais la peur faifit les capitaines qui con-f 
duifoient cette opération ; ils mirent trop tôt l 
feu à leurs bâtimens & fe hâtèrent de regagner la 
terre fur leurs canots. L'a(raillant,qui de loin avoit ji 
vu les'flammes, par cette précipitation eut le temsl 
de s'en garantir, & cette grande faute des Ca-* 
nadiens , fut véritablement celle qui décida de H 
leur dedin. > 

Ils comptoient encore fur un autre danger plusi 

ca 



27 Juin 



DE L O U I S XV. 201 

caché & ménsgé par la nature même contre leurs wr?? 
ennemis, mais qui ne fervit qu'à prouver Thabile- 175^;^ 
té des marins Anglois & TignoraHce des nôtres. Il 
y a dans le fleuve un endroit appelle la traverfe ' ' 
du Nord, regardé comme un pafl'age très-difficile. 
Chaque année , à l'approche des vaiiïeaux du 
Roi , on ne manquoit jamais de réparer les fi^naux 
deftinés aies guider; on prenoit ces précautions 
pour les frégates les plus légères. A la première 
nouvelle de l'entrée de Sàunders dans la rivière , 
on eut grand foin de fupprlmer toutes les balifes , 
afin d'augmenter les embarras ^\ redoutés des 
François. Xeurs rivaux s'en jouèrent ; ils y palle- 
Tent avec des vaiffeaux de 70 & de 80 canons : ils 
y pafTerent le jour &; la nuit ; i!s y palferent même 
pîufieurs enfemble en louvoyant & fe Biontrnnc 
plus expérimentés que les pilotes du p^ys (*). 
• Cependant les Anglois eurent des obftacles plus 
férieux à furmonter. Ils eurent beaucoup de 
peine à prendre terre & à jv'établir aux environs 
de la place. Les bords du fleuve étoîent fî bien 
défendus par des troupes & des redoutes placées 
de diflance en diflarce, que les premiers efforts 
échouèrent. Ces raalheureuTes tentatives durèrent 
fix femaines,- & l'on peut juger par les lettres, 
'très-circo'nfpe(5les,' des deux Chefs de fentreprife, 
qu'ils commençoient à s'en dégoûter. Wolfccri- 
Voit à M. Pict: ,, les intérêts de la Grande Bre- 
5, tagne requièrent les mcfures les plus vigoiireu- 
„ fes, mais il faut feulement déployer le courage 



C*3 Voyez Lettre de M. Bigot, Iritenda;-: de la Cnlo- 
nie, ?! M Ikiryer, en dare du 22 Oclotre I/59, où rî 
eft forcd de conrer cette anecdoie liontcufc pour touïc la 
marine frp.nçoife. 

15 



2G2 Vie P II I V 1^ n. 

^Bf „ d\me poignée d'hommes braves , oii il y st 
59. 55 quelque efpoir de fnccet. Cependant vous pou* ': 
,j vez être affuré que le peu de tems qui reftc 1 
,, pour la campagne, fera employé, autant que ' 
„ je le pGurrûi , pour l'honneur de S. ]M. & le ^ 
,, bien de la nation...... Heureux fi nos efforts ; 

„ peuvent contribuer ici au iuccès des armes du- I 
„ Iloii " 

Saunders marquoit de Ton céte le i Septembre î;' 
„ Tennemi paroît nombreux & très-fortement pos-.i 
„ té; mais tel que foit révénement, nous refte».. I 
„ rons ici aiijji longtems que la faifon pourra le> : 
,,, permettre , à dcffein d'empêcher du moins au» j 
„ çwî détachement àQ?> troupes de Québec contre^- 
J5. le Général Amherfl." 

Ce ne fut que le 12 Septembre, c'efl-à-dire- 
«près avoir erré près de trois mois dans le fleuve^ 
que Tennemi eut le bonheur fmguiier de faire fon; - 
débarquement fans être spperçu. Il Teffedua une- 1 
heure avant le jour, ^ une lieue & demie au deft \ 
fus de la ville. Son armée forte de fix mille hom» ^ 
mes étoit déjà en ordre de bataille, lorsqu'elle fut; \ 
attaquée le lendemain par un corps de troupes. \ 
plus foible d'un tiers. Cette bataille fera mémO'^ 
rable à jamais par la perte à^^ deux Généraux^ 
Wolf fut frappé le premier, fans que îqî» troupesjfi 
perdiiïent la confiance & la réfoîuiion. Emporté- 
hors des rangs, évanoui', il ne revint qu'au cri«: 
ih fuient î îl demande avec emprelïemcnt qui?*' 
On lui répond: les François. Il dit: fen remerr- 
cie Dieu , je meurs content ; & il expire. Mont- 
cAÎra ne furvécut à cet illuflre adverfaire que pour 
avoir la douleur de voir la défection des liens, ft 
f^l, \k^'^é mortellement durant la retraite ^ n'e^^i 



DE Louis XV, 203 i 

pini pas avec moins de gloire. Il eut môme occa- ^?^5 . 
(1011 de développer plus d'héroïfme, en fongeant 1759- 
encore au Hilut de fa patrie , en opinant généreu- 
fement pour retourner su champ de bataille. Cet 
avis, qui étoit aufll celui du Marquis de Vau- .1 
dreuil, pouvoit rétablir les chofes; un confeil de .j 
guerre décida différemment: malgré les renforts . \ 
qu'on reçut on s'éloigna de dix lieues. M.* le Che- 
valier de Levy , accouru de fon pofle pour rem- j 
placer Montcalm , blâma cette démarche de foi- j 
blelfe. On en rougit, on voulut revenir fur fes < 
pas & ramener la victoire: il n'étoit plus tems» 
Québec, aux trois quarts détruit par fartillerie de , 
la flotte, venoit de capituler. Le Chevalier de 18 Sept;. j 
Ramfoy qui s'y étoit renfermé , n'avoit eu que ' 
quatre heures pour le traité. i 

A ces deux conquêtes dans le nouveau monde 
fe Joignirent deux vidoires navales, qui portèrent 
au plus haut période de gloire le Minidre qui di- 

rigeoit tant d'opérations fi bien combinées & Cv \ 

^eureufes. La reîfource unique de la France étcit j 

riuvafion que méditok le Maréchal de Belle -île- j 

& pour laquelle on fe confumoit en préparatifs \ 

immenfes. La marine de Brefl: n'étain point affez J 
forte pour la foutenir, on avoit fongé à y réunir* 

celle de Toulon, & l'on équipoit dans ce dernier: • 

port tous les vailTeaux en état d'aller à la men. \ 
Mais , quoique depuis h prife de Mahon les An^- 

glois n'evifïeiu plus pour point d'appui que Ginrai- 1 

tar, rade foraine où les vaiOeaux font peu en fû'* ■ 

reté & ne peuvent tenir contre certains- vents , i!l ^^ 

fut décidé qu'on empêcheroiî cette réunion. Pitt,. ] 

par Ces efpions,- favoit qu'il ne pouvoit pas fortirr 1 

de Toulon pi u?- de douze vaifTeaux de. llgi;e ; ; iî n6-* ! 



204 V I E P R I V É E ■ 

négligea point de mettre du côté de fa nation la ' 
5 9 Ripériorité du nombre ik il en envoya quatorze, j 
Boscawen en fut chargé; c'étoit lui qui avoit 'S 
commencé la guerre i il venoit de conquérir / 
Louisbourg, & il avoit toute l'audace néceffaire i 
à de pareilles entreprifes. Il fe préfenta jufques y 
devant le port, il y bloqua fefcadre françoife & | 
pour la provoquer à fortir il dépêcha quelques-uns .| 
uin. de fes vailleaux chargés de brûler deux navires | 
qui étoient à l'ancre dans la grande rade. C'étoit i^ 
encore M. de la Clue qui commandoit. Il ne fut i 
pas plus çrau de cette infulte qu'il ne fe l'étoit i 
montré précédemment à Carthagene , & quoique les | 
vaifléaux ennemis, en calme plat & ne pouvant 1 
exécuter leur delTein téméraire, fuffent très - mal- 'l 
traités du feu des batteries & obligés de fe faire 1 
touer , il les laiiTa manœuvrer & fe retirer très- ^ 
tranquillement. Cet accident & le mauvais tems 
contraignirent l'Amiral Anglois de Te retirer à Gi* ^ 
braltar pour fe réparer. Il ne douta pas que fon ^ 
rival ne profitât de la circonftance pour mettre en ] 
mer & tenter le pafïïvge du détroit: il avoit arrêté rj 
que ce ne feroit pas impunément, & deux de fes < 
fins voiliers furent mis en llation pour l'épier, l'un <^ 
à la côte d'Efpagne & l'autre à la côte d'Afrique. ] 

M. de la Clue, au lieu de faifir cet inllant de 
fuivre Boscawen, qui n'auroit pu alors l'attaquer y 
avec avantage, ne voulut appareiller que bien cer- j 
tain de n'avoir plus d^Anglois à fa vue. Il perdit j 
un tems précieux pour exécuter (es ordres, & il | 
donna à fon ennemi le loifir de reparoître en for- | 
ces. L'efcadre françoife étoit trèsrbelle & très en '» 
état de lui tenir tête. S'il eft du devoir de l'hifto- ,j 
rien de ne pas laiifer périr les noms des héros | 

] 



DE Louis XV. «205 

précieux à leur patrie , il faut qu'il expofe aufli 

à Texécration publique ceux des guerriers vils qui 1759^ 

l'ont mal fervie. Elle étoit ainfi compofée. 

Vaisseaux. Caiu Capitaines, M, M, 

V Océan, . 80 de la Clue, Chef d'Efcadre. 

Le Redoutable . 74 de Saint-Aignan , Capitaine. 

Le Centaure, , 74 de Sabran Grammont. 

Le Souverain, . 74 Panac. 

Le Guerrier» . 74 de Rocheraore. 

Le Téméraire, 74 Caflillon l'aîné. 

Le Fantasque, , 64 Caflillon cadet. 

Le Modefte , 64 du Loc de Monvert. 

Le Lion, , . 64 Colbert Turgis. 

Le Triton, . . 64 Venet. 

Le Fier, , . 50 Marquifon. 

UOriflamme, , 50 Dabou. 

Frégates. Can. Capitaines , M. M, 



La Chimère, 
La Minerve, 
La Gracieufe, 



26 Faucher. 

24 le Chevalier d'Oppede, 

24 le Chevalier Fabri. 



Le foir du 16 au 17 Août, M. de la Clue, en 
ferrant la côte de Barbarie , s'étoit gliffé dans le 
canal ; il avoit prefque dépaiïe toute la côte de 
Ceuta, quand il fut apperçu par le G//^r^//^r , bâ- 
timent Angîois qui étoit à la découverte; il étoit 
environ huit heures lorfque celui-ci le fignala, & 
Boscawen avant dix heures étoit déjà fous voiles 
& hors de la baye. Cette même nuit, non par 
aucun coup de vent, comme le prétend olîicieu- 
fement le timide auteur des Fafies de Louis XF^ 
mais y die le général françois , par une fatalité 
I7 



t7 Août. 



206 V I E P ^ I V É E \ 

dont on ne peut rendre raifon (*) , cinq de feg.^ 
1759' vaiffeaux & les trois frégates s'étoient féparés du-j 
reîle, enforte que le lendemain à la pointe du.1 
jour il ne vit plus autour de lui que le Redouta- \ 
ble^ le Centaure, le Guerrier , le Souverain, le ^ 
Tétnéraire & le Modefle, C'cfl dans cet état d'af- 
foiblilïement que faifant faute fur faute, il fut j 
joint par l'ennemi. S'il manqua de tête, on doit j 
avouer qu'il ne manqua pas de courage. Son vais- \ 
feaii tira deux mille cinq cens coups de canon; il i 
eut une jambe emportée & l'autre grièvement-; 
blelTée. Mais ie feul Capitaine qui eût tout Thon- i 
neur de cette journée , fut M. de Sabran Graai- ] 
mont qui, rendu le premier, cependant n'amena j 
qu'après des prodiges de valeur, ik affailli fuccef- ^ 
fiveraent par cinq vailFeaux, dont en dernier lieu '■ 
TAmiral, de quatre-vingt-dix canons. ' 

Cette belle défcnfe occupant l'ennemi jufque& 
à la nuit, auroit pu fauver l'efcadre s'il y eut eu «I 
plus d'intelligence & de conduite. Au contraire, ?| 
profitant de l'obfcurité le Comte de Panât & M., j 
de Rocliemore jugèrent à propos de fe réfugier à:^ 
Lisbonne. Cette évafion découragea & les chefs ' 
& les équipages. Ce ne fut plus qu'une déroute j 
honteufe. VOcéan & le Redoutable furent brûlés j 
le lendemain, & le Téméraire & le Mo défie pris», 

AfTurément fi jamais coiifeil de guerre eut dû i 
avoir Heu , ç'auroit été au fujet du combat de t 
Lagos, où la couardife, l'ignorance, la desafFec- j 
tion à la patrie, l'oubli du devoir & l'infraélionv 

■j 
■ ■■ • ■ •; 

C) Voyez fa Lettre nu Comte tîe Merle , A'mbnfiadeiiru! 
d6 France à la cour de Lisboiuie , datée de Lagos Ifc 

l^ Août 1759. • 



i> E L o ù I s X V. 207 

ê:es ordonnances éclatèrent de toutes parts. Il «^la 
eut, fans doute, été dur pour M. de la Clue , 1755. 
après avoir perdu Tes deux jambes , de perdre ea- 
core la tête. Ses béquilles dévoient fervir de ré- 
ponfe à fes accufateurs & peut-être le jufliiier 
pleinement. Mais une enquête étoit indifpenfable 
pour ravoir comment dans une nuit d'été, où il 
n'y a pas de parfaite obfcurité , par un vent d'Ell 
qui n'ert jamais excefîîf, dans un canal étroit où 
lè courant repouffe en ligne direéte, empêche dt- 
forcer la marche & caufe peu de dérive , s'étoient 
fc^parées trois frégates, dont la deftination étoit 
de ne jamais perdre de vue le vailTeau comman- 
dant, d'en obferver les fignaux pour les répéter, 
de voltiger fans cefTe autour de l'efcadre, afin de 
veiller à fon enfemble , à fon bon ordre & à fa 
fureté; comment cinq vaifîeaux les plus foibles, 
& conlequemment au centre des divifions & fou- 
tenus par les plus forts de droite & de gauche,, 
avoiem pu s'égarer de façon qu'à la pointe ds 
jour on n'en tût aucune connoilfance , ni pendant 
toute la matinée jufqu'à midi qu'on courut en 
avant; comment, après le combat, où il deve- 
noit plus efïentiel que jamais de fe conferver , 
pour fe maintenir contre un ennemi plus fort d a 
double, deux vailTeaux prirent fur eux de quitter, 
fous prétexte de pourvoir à leur falut:particulier; 
comment les autres, au lieu de combattre & de 
fe ménager ainfi une retraire , ou du moins de 
vendre cher la vi<5toire à l'ennemi, préférèrent de 
fe voir brûler , en fe faifant échouer, ou de fe 
laiiTer prendre à Tancre? Les Comment ne fini" 
roient pas, tant il y avoit de chofês irrégulieres. 
& révoltantes dans le. combat & 'it^ fuites. It 



Î2t08 V I E P R I V É E I 

WëëSS étoit aflez dans le caradlere de. M. Berryer de dif- 
1759, cuter les faits. C'étoît un Rhadamaiite naturelle- : 
ment févere & maîfaifant. Mais il tenoit encore ♦! 
plus à fa place qu'à la juftice; il ne vouloit pas f- 
révolter contre lui toute la Noblefle de Proven- 4; 
ce, à laquelle iappartenoient ces Capitaines. D'ail- 
leurs il n'ignoroit pas que c'étoit indifpofer le 
corps entier, dont quantité de membres également 
inculpés avoient intérêt qu'il n'y eût point de re- 
cherches qui pouvoient enfuite s'étendre à eux. 
Enfin il falloit ménager le Maréchal de Conflans, j 
la reflburce de la France en ce moment , qui , par ♦ 
un prelTentiment fecret de fon incapacité & de fa < 
lâcheté , s'oppofoit à ce qu'on fît un exemple ] 
trop dangereux pour lui-même. La feule punition ! 
des coupables fut , à leur retour de Gibraltar , j 
d'être hués par la canaille de Toulon , & de voir, j 
au contraire , M. de Sabran fêté dans ce port , à 
Paris & à la cour , & honoré d'une penfion ] 
du Roi. A 

La défaite de Lagos étoit un cruel échec , un ^ 
très -mauvais augure pour le furplus de l'expédi- 1 
tion projettée ; mais les dépenfes étoient trop avan- 1 
cées pour reculer ; il étoit queftion d'avoir quel- . 
que compenfation pour faire une paix qui ne fût ) 
pas trop défavantageufe , après laquelle on foupi- 
roit déjà : on avoit perdu tout efpoir de recouvrer ; 
la poÛTeflion de rEle<5l-orat d'Hanovre, Après là ] 
bataille de Minden, il ne reftoit d'autre reilburce j 
que d'aller pnfiei- le traité à Londres. On pourfui- ,; 
vit donc les préparatifs. ^ 

De fon côté Georges II prévint fon Parlement j 
des defleins (ie la France, en obtint des fubfides î 
proportionnés à la vigueur de la défenfe exigée, I 

I 



DE Louis XV. 209 

& outre tant d'efcadres déjà forties des ports um^iMm 
d'Angleterre , trois autres appareillèrent encore 175;^ 
fucceffivement. Le Commodore Boyce fut llation- 
né à la hauteur deDimkerqiie,pour intercepter ou 
combattre tout cè qui fortiroit de cette rade. Le 
Contre-Amiral Ivodney vint bombarder le Havre , 
où s'ctoient formés des magnfins d'approvifionne- 
ment & condruits des bateaux plats deftinés à 
l'embarquement des troupes. Enfin Hawke fè pré- 
fenta devant Brefl avec une flotte formidable & 
fupérieure aux forces que le Maréchal pouvoic 
mettre en mer. La croifiere du premier fut 11 
exafte & û bien gardée , que la petite efcadre 
confiée à Thurot, dont les ordres étoient fignds 
dès le 17 Juin , ne put mettre à la voile que le 
15 Octobre. Le fécond fit un feu de cinquante- 
deux heures fans interruption & avec un tel fuc- 
cès , que les hsbitans abandonnèrent la ville, 
quoique 700 hommes fuïïent employés fans relâ- 
'che à donner du fecours 6i à éteindre les fiani- 
mts. Il y eut beaucoup de bateaux brûlés & les 
magafins furent très - endommagés ; en un mot, 
les préparatifs dan-§ cette partie devinrent à peu 
près nuls. Le troifieme bloqua fi étroitement le 
port de Brell: durant quelque tems, qu'il ne pou- 
voit entrer dans le Goulet, ni fortir un bâtiment 
qu'il ne le prît. Il fit enlever à fancre, fous les 
forts de la côte, quatre navires qui fe gliffoient 
furtivement entre le rivage & les rochers. Ces na- 
vires portoient des canons & des munitions de 
guerre pour l'efcadre du Maréchal , qu'il fallut 
remplacer; ce qui retarda d'autant fon départ. 

Ces contretems obligèrent de différer l'exécu- 
tion du projet d'invafion jufques à la faifon où 



2ÏO V î E P R I V É E 

wamm les vents forceroient les Anglois à s'e'carter. Totr- 
1759. tss les troupes, au nombre de quarante bataillons, | 
étoient rafle mblées à la cote de Bretagne , à Van- 1 
nés & à Nantes, fous les ordres du Duc d'Aiguil- | 
Ion. Une autre armée étoit à Dunkerque , où J 
comniandoit M. de Chevert, & àss détachemens 1 
de la maifon du Roi dévoient participer à l'évé- | 
nement. M. de Fiobert, Brigadier, s'étoit embar- } 
que avec environ huit cens hommes fur l'Efcadre | 
de Thurot , parti pour le Nord de l'Irlande. Son | 
objet étoit de bien reconnoître la côte , de fe for- | 
mer quelque parti de mécontens & de préparer la | 
deicente. On juge par (es iiillrudions qu'on n'é- l 
toit pas en effet fans efpoir de quelques menées l 
des partifans de la mûfon de Stuart , & qu'on | 
comptoit furtout réufîîr en Ecofle. Elles portoient ^ 
défenfes de rien entreprendre fur ce royaume, & 'i 
ordonnoient, fi les circonftances l'obligeoient à y ' 
débarquer, de ne le faire que comme ami, de ne j 
fe fervir de fes armes que pour fa défenfe , & mê- ; 
me dans le cas où l'on le traiteroit en ennemi, de "^ 
ne rien prendre, qu'en payant (*). \ 

On vit encore en cette occurrence à combien i 
peu de chofe tient la deliinée des empires les plus j 
formidables. La France dans fa détrcife pouvoit j 
faire trembler & humilier l'Angleterre au milieu ' 
de fa profpérité , fi le Maréchal de Confians , fans . 

perdre de tems, au moment où la tempête du ^, 

____ ^ - ^ 

(*) Voyez Journal dâ la navigation d'une efcadre fruti- l 

fOife , parité du Port de Dunkerque aux ordres du Capi^ „! 

taine Thurot y le 15 OSlohre 1759, avec pluficurs déta- \ 

ehemens des gardes françoijes & fuiffes & de dijférens aU' j 

très /.oTps , par M. le Marquis (la Bragelonne , Majflr du f 

iétachemmt, \ 



DELoUISXV. 211 

12 Oélobre força l'Amiral Hawke de quitter le —S 
goife & de reculer jufqu'à Plymouth, fut forti , i7 5f» 
eut raffemblé fa flotte & tenté la defcente , il étoit 
impoffible que rennemi s'y oppofât, ou il ne Tau- 
roit pu faire qu'avec le plus grand défavantage , 
avec une armée fatiguée de fix mois de croifiere , 
battue & difperfée récemment par un ouragan qui 
t'avoit mife dans l'état le plus déplorable, contre 
une armée fraîche, bien équipée, compofée d'é- 
quipages nombreux & l'élite des clafTes. Mais ce 
Général n'étoit pas homme à agir aufïï vigoureu- 
fement, & le Miniflre de la Marine étoit trop 
inepte & trop incertain pour fe décider aufîîtôt 
qu'il l'auroit fallu. Il voulut d'abord s'alTurer par 
£es efpions fi l'Amiral Anglois étoit bien véritable- 
ment rentré chez lui. Enfuite le Maréchal refufa 
de fe mettre en mer qu'il ne fût armé avec tout 
l'appareil , tout le luxe dû à fa dignité. Ces re- 
tards durèrent jufqu'au 14 Novembre, que l'efca- 
dre françoife fortit enfin. L'Amiral Hawke ne 
tarda pas d'en être inftruit par fes découvertes. 
Forcé pour la troifieme fois de rentrer à Torbay 
par les vents contraires , il fentit la nécelîité de 
s'oppofer à ce qu'elle pouvoit faire. Quoique fou 
armée fût très- aifoiblie parles circonftances , & 
de trente vaiiïeaux de lisne fut réduite à vingt- 
trois , il brava les élémens & fe fervit de toute 
fon habileté pour vaincre les obfîacles & j^Tagner 
•la baye de Quiberon, où il jugea devoir rencon- 
trer fon adverfaire. La joie fut e>:tréme parmi les 
•fiens , lorfqu'on eut fignalé l'efcadre françoife. 
Au contraire , l'abattement & la confie m ation 
étoienc répandus dans celle-ci. Avant de fortir de 
Ikvift on difoit hautement qu'on feroit battu; 'i 



Î2I2 ViePrIVÉE 

*— » n'eil: pas étonnaHt qu'on l^ait été. Dès que le Ma- 
Î7 59» r^^^^^ ^^^^ inflruit de l'apparition de l'ennemi, il 
prit la fuite, fe flattant en approchant de la côte j 
liérllîee de bancs de lable & de rochers, de fej 
fouiiraire à la pourfuite ,. & que fon adverfaire^ 
n'oferoit braver ces écueils , qui n'étoient point ^i 
familiers à les pilotes. Il arriva de cette rufe hon- 1 
teufe. qu'il laiîTa couper fon arrière - garde , qui'-I^ 
foutint tout le feu Anglois & fut écrafée. DansJ 
cette déroute générale, cent fois pire que cellef' 
de Lagos, l'hillorien, quelque part qu'il jette les | 
yeux, ne refpire, ne jouit d'un moment de fatis-'. 
faiftion qu'en voyant la belle défenfe de M. de^i 
Saint-André du Verger, & en payant à Ces mânes . 
le tribut d'éloges qu'il mérite. Ce Chef-d'efcadre, i 
commandant de la divifion dont nous parlons , -i 
montoit le Formidable de 80 canons. Il fut ?.^qz \ 
■ heureux pour n'être pas témoin de la fin de cette ' 
fatale journée. Il périt en combattant, ainfi que \ 
fon frère, & fon vaifleau ne fe rendit qu'après la j 
perte de la moitié de l'équipage , & telleitient | 
criblé de coups de canon que les Anglois eurent \ 
une peine infinie à le conduire chez eux. Partout ', 
ailleurs le cœur fe fouleve d'indignation: ici,c'efl: | 
le Chevalier de Beaufremont, fi vain de fon nom j 
& le foutenânt G mal , qui prenant pour figiial de :; 
fauve qui peut le fignal de ralliement, fe couron- , 
ne de voiles, & par une défecl'on infâme entraîne ; 
h l'ifle d'Aix toute l'avant -gnrde fous fes ordres ; 
fans avoir tiré un coup de canon. Là , c'efi: une ; 
autre divifion, qui enhardie par la peur,manœu--.J 
vre avec une habileté raerveilleufe , pénètre dans.* 
une rivière où l'on ne jugeoit pas que des fréga- j 
tes puflent mouiller, & fait pour cacher fon op-»'; 



n E L u I s XV. 213 

probre des efforts incroyables qu'elle nurok dû tmsm 
produire pour fa gloire. Au centre, c'efl le Ma. 1759» 
téchal de Conflans , après avoir lâché quelques 
bordées , fans avoir un homme de tué ni de blefle 
à Ton bord , ni fouffert le moindre dommage , fe 
faifant échouer avec le Sofei/ Royal de quatre- 
vingts canons, de mille deux cens hommes d'é- 
quipage, le plus fuperbe vaifleau de S. M., tout 
neuf, rempli des meilleures qualités, ordonnant 
qu'on le brûle fous fes yeux , & pendant ce teras 
occupé àQs foins fordides de fon domeflique (*}. 
La defiinée de la France voulut que dans cette 
affreufe catailrophe tout concourût à fon dtfaftre. 
M. de Kerfaint, jufques-là réputé un bon officier, 
fait revirer de bord a-u Théfée , de foîxante-quator- 
ze canons, qu'il commandoit. îl oublie d'ordon- 
ner de fermer les fabords de fa première batterie. 
On l'en avertit à teras : il rougit qu'un pilote lui 
remontre fon devoir; il s'cbftine à les laifler ou- 
verts: le vaiiTeau s'engage, & il cfl: englouti avec 
huit cens hommes de fon équipage. Vingt feule- 
ment furent fauves par l'humanité de remiemi , & 
ont révélé cette faute , que n'eut pas commife un 
garde de la mr<ri:ie à fa féconde campagne , & 
qu'il croyoit enfévelîr avec lui. Le Superbe eut 
le même fort,, mais d'une façon plus vaillante & 
par une bordée de l'ennemi. Le jufle, privé de 
M. de Saint- AUouarn, fon Capitaine, tué dans 
l'âftion , ainfi que fon frère, périt corps & biens 



(*) On prctend qu'il failoit dégalcnner fa livrée &ren- 
voyoic k& gerf. avec leur décompte , pour que kuis ga- 
ges » payJs juf]ues- là par le Roi, ne ^ toiiibnlTent pas à 
fa cliaiçe. 



' î 

s 14 V I E P R I V É E 

t— — par l'ignorance du pilote côtier. Enfin la fuite du 
1759' Général coûta fix vaifleaux de ligne à Ton ar- 
mée (*) , c'eft - à - dire plus cher que la plus opi- *i 
niâtre bataille navale. Celle-ci fut appellée /a ùa- ^i 
tall/e de M, de Conflans, du nom du lâche Maré-i 
chai , fans doute pour que le fou venir ne s'en I 
perdît pas , & qu'il refiât à jamais l'exécration de \ 
la poflérité. Elle fut le tombeau de la Marine de î 
France fous Louis XV , comme le combat de la | 
Hogue l'avoit été fous Louis XIV , affbiblie de 'i 
près de moitié en quatre ans par la perte de vingt- ij 
fept vaifleaux de ligne , détruits , brûlés ou con- i 
duits en Angleterre (f). Il étoit impoffible que ■! 
les con(l:ruâ:ions réparaflent ce vuide en propor- :• 
lion. Elles fe rallentilToient elles-mêmes par le \ 
manque des matériaux ; ils ne pouvoient arriver j 
que fur les bâtimens du commerce , & celui - ci , ; 
fans procedîon , tomboit à mefure. Les Neutres \ 
n'ofoient même apporter des marchandifes néccf- 
faires à cet objet, par les rifques qu'ils couroient , ., 
plus confidérables que les bénéfices. Il fallut donc 
renoncer à faire des arméniens ; on fe renferma ^ 
dans ceux elTeniiels à l'approvifionnement & au ■ 
foutien des colonies , dont le nombre diminuant I 
auflî , les efcadres devinrent moins nécefiaires.J 



(•) Le SoîeU-E.oyaï de 80 canons , brûlé par ordre de .' 

M. de Conflans ; V Intrépide de 80, pris ; le Héros de 74, \ 
brûlé jle Théfée de 74, englouti ; le Superbe de 74, en- \ 
glouti ; & le Jufle de 70 , éclioué & perdu. « 

(t) Le Lys^ V/dcide .VEfpémnce, VArc en ciel ,]e Rai- | 
fonnable, le EeHhjtieux ^ ]t Foudroyant , V Orphée, A ces ;' 
huit joignez les cinq de Louisbourg , les fix du coiiibat | 
de Lagos , les fix de la bataille de M. de ConJIans, VOpi* | 
nidtrâ ik le Greenwici, ^ 



DE Louis XV. «15 

Les Anglois relièrent abfolument maîtres de la mer «ag— > 
en Europe. l\ fut déformais défendu aux vaif- 1^759. 
féaux de Toulon de franchir les barrières de la 
Méditerranée , & les débris de l'efcadre de M. 
de la Clue ne retournèrent des ports dans le leur 
qu'au bout de fix mois. C'étoit pour la troifieme 
fois que ce Chef-d'efcadre revenoit fur fes pas. 
Quant aux vailTeaux de la Vilaine, ils rederent 
dans cette rivière bloqués: un s'y perdit, les au- 
tres pourrirent, & cette divifion coûtant énormé- 
ment pour fes équipages & fon entretien , il fallut 
la défarmer jufqu'au moment favorable d'en tirer 
quelque parti. Meflleurs de la Marine Royale, qui 
avoient truuvé moyen de pénétrer dans cette ri- 
vière, décidèrent dans plufieurs confeils de guerre 
qu'il n'étoit pas pofîible de les en fortir. Il fallut 
en confier le foin à des officiers bleus , qui fe 
chargèrent du falut de ces vaiiïeaux. 

Au refte , û les Anglois regnoient fur l'océan 
par la fupériorité de leurs forces, ils fe montroient 
dignes de cet empire par la manière dont ils maî- 
trifoient les flots. La dureté de la faifon, l'in- 
conilance& lesbourasques de cet élément, ne les 
empêchèrent pas d'infuker nos côtes durant tout 
l'hiver. Ils vinrent mouiller à la rade de Tifle 
d'Aix pour voir s'il y avoic quelque attaque à 29Nov^ 
former contre la divifion qui s'y étoit réfugiée, 
mais les vaifïeaux, au nombre de huit, étoient 
remontés en rivière. L'allarme n'en fut pas moins 
grande , & cette fois encore , s'ils avoient été 
plus entreprenans , ils auroient réuiîî dans leur 
tentative par la conlternation où l'on étoit, & le 
peu de pofiibilité de s'y oppofer. l's bombardè- 
rent le Croific , & à la vue de cette ville (Se fous 



2i6 Vie P !i i v ê e 

■segMB»» le canon des batteries efTayerent de repêcher la 
j^^p^ magnifique artillerie du Soicil-Royûl^ qu'ils reveii» 
diquoient coiP.îne un trophée attaché à leur vic- 
toire. Ils defcendirent fuccelïïvement à la petite 
Ifle-Dieu, à l'Ifle du Met, dont ils s'emparèrent, 
à Belle -Ifle, où repoulTés d'abord, ils réaffirént 
une féconde fois. Il falloit fouflrit toutes ces hu- 
miliations, faute de marine pour s'y oppofer. 

Une guerre malheureufe occafionne ordinaire- 
ment beaucoup de révolutions dans les cours. Les 
fujets efperent toujours être mieux en chang:eant 
de Miniûre , & le Souverain eft bien aife d'impu- 
ter aux expulfés les fauffes mefures fouvent prifes ; 
par fon confeil. Dans la malheureufe période de ' 
tems dont nous décrivons les défaftres, il y eut : 
plufieur? changemens de cette efpece à Verfailles* ,,| 
Le premier ne doit cependant s'attribuer ni au i 
mécontentement national ,ni à celui du Monarque: 
il fut l'effet de la vengeance d'une femme jaloufe i 
ik méprifée. Nous avons vu comment Madame :| 
de Pompidour avoit fait monter rapidement l'Ab- ■' 
bé de Bernis de l'état le plus médiocre au faîte :j 
des honneurs ; il ctoit revêtu de la pourpre depuis ; 
quelque tems. Elle crut qu'une faveur auiïi mar- | 
qnée & aufli fouteni^e exigeoit une reconnoiflance j 
^ fans bornes. Elle s'imagina que fes charmes ufés >- 
pour le Monarque dévoient toujours conferver le :| 
même empire fur cette Eminence. Elle s'apperçut :i 
du contraire; elle en devint furieufe. Mais avant j 
de perdre le Cardinal, elle voulut dans une der- i 
niere converfation lui taire connoître toute fa il 
' tendreïïe & nfer de fa dernière reifource. Elle le':) 
trouva froid & inflexible. Alors ne mettant plus» 
de bornes à fa rage, elle l'exhala en reproches < 

faii-w 



D E L o îJ î s X V. s 1 7 

fnnglans , & lui déclara qu'elle alloit le faire ren- !?^"1 
irer dans robfcurité dont elle Tavoit tiré. La i7 59» 
veille de fa difgrace il n'en afiîfia pas moins au 
fouper du Roi. Louis XV , confus de l'ordre 
qu'il venoit de figner contre un Miniftre fidèle, 
mais fubjugué par la volonté de fon impérieufe 
maîtrefîe, levoit par intervalles lés yeux fur lui, 
puis les détournoit àès que ceux du Cardinal reiv- 
controient les fiens: tant les regards de l'innocen- 
ce font accablans pour rinjufiice! Les courcifans, 
toujours épians les moindres indices , connois- 
foienc trop bien le caradere du Monarque pour 
ne pas juger de ce qui alloit arriver. Le bruit 
s'en répandit dès le foir , & en eiFct le lendemain 
M. de Bernis fut exilé à fon Abbaye de Saint- 
Médard. Ilefté à peine feîze moi? au département 
des affaires étrangères, il n'eui pa.s le tems de s'y 
diilinguer, & n'a d'époque mémorable durant fes 
négociations que le traité de Verfirillc^ (i funelîe 
alors , mais dont les fruits dévoient fe recueillir 
plus tard. 

Le dirgracié eut le tems durant fa retraite de 
Ifaire des réflexions fur l'inflabilité de la faveur, 
fur les perfidies de la cour. Il reconnut le vuide 
des grandeurs & la fin prefque toujours finifcre des 
hommes d'une Iphere inférieure portés trop rapi- 
de .nt aux honneurs. Il fe retourna du côté de 
iï^-ife, dont les dignités font plus folidcs; il re- 
jçut Tordre de la prétrife & fe rendit fufccpiible 
jde Is prélature. Il n'y put parvenir cependant qu'à 
jla mort de ^a favorite. 11 fut nommé Archevêque 
id'Alby, où il fe livra tout entier aux fondions de 
Ton fiiint miniflere , jufqu'à ce qu'oiibliant fa phi- 
'lie & fes principes religieux, il fe fut re- 
ïume IIL K 



m?) V î E P,R I V É E ; 

»^!9^ plongé clsns le tourbillon des affaires, mais avec^ 
Ï7 50. pi'<^ caution , mais loin de la cour, & dans uft.' 
lieu, dans un genre de négociations analogues i^ 
fon rang, refufant un polie plus brillant dont il ai^J 
craint de décheoir une féconde fois. , s 

I Nov. Le Cardinal de Bernis fut remplacé au ConfeiU 
Ï758. & dans fon département par le Comte de StainJ 
ville, créé en môme tems Duc deClioifeul. Celuw^' 
ci né, ainfi que fon prédéceffeur, dans un état d 
fortune très -médiocre, avoit été mû de boni 
heure par une ambition infiniment plus S(5tiv( 
Tourmenté du noble defir de couvrir d'une gloii 
nouvelle un nom déjfi iîluflre, il étoit entré dan 
la carrière des armes; mais fon génie étant raoin 
tourné du côté de la guerre, que delà politique^! 
il fe livra bientôt aux négociations. D'abord AniÉ 
baffadcur à Rome, l'étude de cette cour lui foiiil 
nît les moyens de perfeéiionner fon talent naturer 
pour l'intrigue, & paflé enfuite à Vienne ,1a maiJ^ 
fon d'Autriche dont il avoit l'honneur d'être allié J; 
crut trouver en lui un ferviteur zélé à celle dé^ 
France 61 forma en fa faveur un puiffant parti. ^ 
Il jetf.oit iainfi les fonderaens de fon élévatlotï;-, 
Il aurôit pu cependant ne pas réufîîr encore, ^^1 
dérogeant à la frnnchife, à la magnanimité de fdii'i 
ame il ne fe fut pen»)s une noirceur, qu'il efpc: 
fans doute d'enfévelir dans les ténèbres oi\ elle: 
îrranoit. Une femme de la cour , de fes parent^fi^,', 
commençoit à plaire au Roi ; leur lialfon ferefTé^J 
roit, & elle en étoit dé\^ à recevoir des lettr^l 
du Monarque & aux rendez-vous. Un conrtirai|j 
moins fin que le Duc de- Choifeul auroit regarâB 
cet événement comme l'occafion la plus heurei^P 
de fe pouffer & d'aller à fon but. Il n'auroit p«l" 



DE Louis XV. 219 

Bianqiié de fomenter 'a nouvelle paiîion de i'au- ajuuaig 
gufte amant, & de chercher à fupplanter la favo- 1759. 
rite en titre par celle-ci, qui fembloit avoir des 
moyens de triompher plus préfens & plus irréfifli-- 
bles. Il calcula différemment , il fut au plus fnr 
& préféra de facrifier fa parente, dont le règne 
pouvoit n'être pas durable , à INÎadame de Pompa- 
doiir, dont la confnlance acquéroit plus de force 
avec le tems. Il étoit dans la confidence de la 
première , qui le confultoit fur i'es démarches. Un 
jour que famour de Louis XV, parvenu à fou 
comble, demandoit une entrevue décifive par un 
billet preflant, le Duc de Choifeul qui aidoit cet* 
te Darne à faire les réponfes , femble vouloir ré- 
fléchir fur celle-ci : il remporte , & muni de cette 
pièce il va chez la Marquife : „ lAÏadame , lui 
., dit-il, vous me regardez comme un de vos en- 
„ nemis; vous me flûtes rinjuflice d'imaginer que 
5, je m'occupe avec eux de complots fecrets 
■5, pour vous faire perdre les bonnes grâces du 
„ Roi; tenez, lifez & jugez-moi. " 11 lui montre 
en même tems le tendre & vif écrit de S. M. , il 
lui raconte comment il le polfede & lui fait envi- 
fager à quels rifques il s'expofe pour la fervir. 
Mais il préfère le bien de f Etat & le bonheur de 
fon maître à fa propre grandeur , & il la juge plus 
nécelfaire que perfonne à ces dt;ux impoitans ob- 
jets. Madame de Pompadour connoiflbic trop bien 
Louis XV pour n'être pas filre^de le ramener tou- 
tes les fois qu'elle feroit prévenue à tem:?. Inftruite 
de cette intrigue elle la difïïpa proraptement iz fit 
retomber fur ^a rivale tour l'odieux de la décou- 
verte & la punition qu'auroic méritée le confident 
perfide. Dè^-lors il devint la créature ik le confi- 
K 2 



5 9* 



aao ViePrivêe 

dent de la favorite. Il etdit jeune, ardent, intré- 
pide; il répara les torts du Cardinal de Bernis & 
fcella fa réconciliation avec la Marquife , de ma- 
nière à lui faire croire que fes charmes n'avoient 
rien perdu de leur vertu, & il fe fraya par -là le | 
chemin au pouvoir fuprême dont il hérita apr^s | 
elle. En ce moment il trouva au confeil un chef •, 
redoutable , qui prévoyant le rôle que fon con- | 
current devoit jouer , ne voulut pas du moins le \ 
lailTer dominer en fa préfence, & le contrarioit | 
autant par jaloufie que par diverfité d'opinion & .| 
antipathie naturelle. I 

Le Secrétaire d'Etat de la marine dtoit alors le' 
plus en bute aux critiques des fpéculateurs & aux I 
malédiélions des Parifiens. Ceux-ci i'avoient eu % 
en horreur Lieutenant de police , ils le mépri- 1 
foient Miniftre. Son corps voyoît avec peine à fa ' 
tête un bourgeois obfcur, qui n'y étoit pas même J 
parvenu avec un mérite transcendant ; qui ne 
vouloit pas fe laifTer gouverner ; dont il n'y avoit ) 
ni grâces, ni grades à efpérer. Enfin le Duc de | 
Choifeul cherchant déjà à s'ancrer plus fortement, j 
à fe faire des créatures & à fe donner une célé- 
brhé que fon département ne pouvoît lui procu- | 
rer, n'auroit pas été fâché de l'expulfion de ce : 
membre du collège des Secrétaires d'Etat, dont 
les autres rougifibient & dont il dévoroit déjà la 
dépouille. Le coup étoit porté : on avoit fait ,' 
consentir fa protectrice à l'abandonner, îorfqu'un ' 
incident ménagé pour accélérer fa chute l'arrête. ;î 
M. Berryer voyoit avec peine & non fans raifon 1 
ces va'-Teai^x emprifonnés dans la Vilaine, monu-',^' 
ment fubliflant de la lâcheté de la marine. Cha. •; 
que jour c'étoient de nouvelles demandes de la J 



DE Louis XV. oni 

part des officiers indifcrets, qui vouloient entre- «asai 
tenir avec le même dcl-at cette efcadre fugitive, 1759. 
qu'une efcadre armée & prête à voguer pour la 
falut ou la gloire du pavillon. Dans un moment 
d'humeur, à laquelle ce Minière étoic fort fujet, 
il ne ménagea pas fes termes & leur répondit du- 
rement. Ceu.\-ci , dont les humiliations n'uvoient 
point r.battu l'orgueil , fe réunirent en corps, & 
répondirent p«r une lettre infolente, où croyanr 
fe juftifier à force de bravades, ils ofoient exalter 
leur manœuvre & demandoient à être jugés dans 
un confeil de guerre. Tout le corps prit en même 
tems parti pour eux, Sz tenant aux plus illufires 
maifons de la cour, ce fut ime rumeur, une fer- 
mentation dont on fentit le danger. Les autres Se- 
crétaires d'Etat ne voulant pas que leur dignité 
fût ainfi compromife en h perfonne d'un de leurs 
confrères, fe réunirent en fa faveur & demandè- 
rent h le conferver. Il n'y eut pas de Confeilde 
guerre, mais to.is ces Capitaines furent démontée; 
on délarma les vaiiTenux; M. Vilhrs de la Brofle-, 
le plus ancien, l'auteur de la lettre & le plus aî- 
tier de tous, eut ordre de fe rendre au château 
de Ssumur. 

D'ailleurs, ayant été accordé au Confeil de ré- 
duire la Marine aux arméniens de pure néceflTté, 
& de la tenir du refle dans la plus entière inac- 
tion» il n'étoit plus befoin à ce département que 
d'un homme févere, e:iacT:, tracaffier, écono^ce, 
qui confommât peu de fonds , réformât beaucoup , 
& furtout rétablît l'ordre dans la comptabilité. 
C'étoit le vrai talent de M. Berryer; il fe trouva 
placé ainfi à merv-eille & n'excita la jaloufie da 
perfonne. Le Duc de Choifeul conçHt par5ii:e- 
K -. 



nient que la" Marine ne lui convenoit pas en ce -^j 



Vie P i^ I V é e 

;e h 

1759, moment. | 

C'étoit principalement fur le Contrôle- gênerai f 
qu'éclatoient & fe fucccdoient rapidement les ora- i 
ges. Cet hôtel vit dans la même anne'e tour-à-tour > 
habiter dr:ns fou fein trois maîtres diftérens. M. de ''\ 
Boulogne n'ayant que des reflburces triviales & J 
impuiîTantes, on foupiroit après un homme de 
génie qui pût en imaginer de nouvelles. On crut 
l'avoir trouvé dans M. de Silhouette: une réputa- 
tion ménagée dans un certain monde le dévançoit. 
Né, difoit-on ,avec un efprit obfervateur, il avoic 
été accoutumé au travail dès fa plus tendre jeu- 
nelfe; il avoii pa.fiTé prefque par tous les emplois; 
il avoit voyagé ; il avoit écrit fur la morale , la | 
philofophie, les finances, TadminiUracion; il étoiE.| 
Coniéilier au Parlement de Metz, Maître des re- -^ 
quêtes; il tenoit à difFérens corps; il avoit beau- 1 
coup de confiflance & de crédit; il -appartenoit ..., 
au premier Prince du fang: Chancelier de M. IôJ' 
Duc d'Orléans , il étôit en même tems Coraniiflai- \\ 
re de la Compagnie des Indes, & les taiens qu11|| 
développoit dans les deux places , analogues à ^ 
celle où l'on l'éîevoit, en donnoient la plus haute.;i-j 
idée. Ce fut un enthoufiafme général quand ili| 
fut nommé. Il débuta par àes opérations qui an-d" 
' nonçoient de l'invention, de l'équité, de TauHé 
rite 6l un dcHr fincere de réparer ies désordres J 
d'arrêter les déprédations , d'empêcher que les re-^ 
venus du Pvoi ne tournalTént au profit de rintrigud| 
& de la cupidité des grands. f 

Après avoir réformé quelques abus introduits'! 
dsns les fermes, il créa foixante-dix mille adion^^jj 
de mille livres chacune , iniérefées en icelki^M 



D E L o u I s XV. 223 

auxquelles il attribua la moitié dos bénéiices dont 
jouiiibient les Sorxantt. Cette opération de finaiî- ij ^'j, 
c^, qui produifit eu vingt-quatre heures foixaure- 
douze millions, fut fort applaudie, en ce qu'elle 
ne chargeoit en rien l'Etat & gré voit feulement 
des pubiicains engraifles de fa fubftance. Elle lui 
concilia d'autant mieux les fufrVages, qu'elle paru: . 
défintéreifée & généreufe de fa part, puisqu'il te- 
noit par le fang & l'amitié la plus étroite à la 
ferme (*). 

La déclaration porta fufpenfion de plufieurs 
privilèges concernant la taille , le fit bénir dans 
les campagnes & regarder comme le père du la- 
boureur. Enfin celle tendante à la réduction des 
penfions, dont la multiplicité étoit devenue une 
charge énorme pour le royaume, en lui aliénant 
les courtifans & les plus iiluftrcs perfonnages, 
prouvoit qu'il ne redouioit pas de fe faire des 
ennemis, & qu''l bravoic, pour faire fon devoir 
& le bien public , les cabales , la puifiance ik le 
crédit. Ce fut alors un concert de louanges , au- 
quel furent obligés de participer ceux qui le mau- 
dliroieut intérieurement. Tous les papiers publics 
en retentirent, & ia cour enchantée de trouver 
dans ces circonflances critiques un Contrôleur-gé- 
néral agréable à la nation , prit en lui une con- 
fiance aveugle. On lui fit l'honneur unique de 
Tappeller au Confeil d'Etat quatre mois après fa 
nomination , & il en devint l'oracle pour fa par- 
tie. Le Maréchal de Brlle-île qui i'avoit porté, 
le foutenoic de tout fon crédit; enforte que tout 

. C*) A M. de Lage, fon parent, [on hdritier & Hm lé- 
gn'âiie, un. des truv^diicurs entre ic-s feiiuieis gér.éiau>:» 
K 4 



224 Vie Privée •' 

g^^! ce qu'il propofa fut accepté, C'efl: alors que foa 
1759, élévation ne fervit qu'à iaiffer mieux appercevoir.! 
fu petitefîe. Au lieu des projets lumiueux qu'oa,"] 
attencioit pour le ibulagement & la profpérité de-'' 
la France, on ne vit éclore que des opérations"! 
tyranniques & mal-adroites , propres à lui faire^ 
perdre fon crédit au dehors & à la ruiner au A 
dedans. 
22 Se^t. Un Lit de juftice tenu à Verfailies pour renré-;.;,i 
giftrement de fon fameux Edit de fubvention, a 
pareil toujours odieux, outrage fait aux loix & 
, la nation , xrommença par répandre l'allarme. Eli 
ne fit que s'accroître à la leélure de cet ouvrage 
infernal ; on y découvrit un aHemblage d'impôts 
de toute nature , tels qu'on n'en avoit jamais fup- j 
porté aux époques les plus defafireufes. Les,)i 
cours réclamèrent & contre la forme & contre le^ 
fond; enforte queî'édit commença par refter fans ii 
exécution, & que le crédit public en ayant reçu 
un échec effrayant, il ne fut pas poiïîble de fe > 
procurer à la manière ordinaire les fonds qu'exi- \ 
geolt l'urgence des befoins. Aucun financier ne -^ 
voulut fe charger d'afïï^nations anticipées fur des i 
revenus incertains. M. de Silhouette employa en-' 
fin la reflburce extrême & inouïe de fouiller dans ^ 
2r0dob toutes les caiifes , d'en enlever tout l'argent & de- 1 
fufpendre pendant un an le payement des billets 
âe< fermes, des refcriptions & le rembourfement 
des capitaux qui dévoient être faits par le tréfor- 

oaob* ''^y^' ^'' ^^ ^^'^^^ ^^^ amortifiemens. En même 
tems il exhorta les fujets du Roi à porter leur 
vaiffelle à la monnoie ,pour être convertie enefpe- 
ces nppli cables aux befoins de l'Etat, & fit don- 
ner l'exemple par S. M. qui y envoya la fienne... 

ce* 



D s Louis XV. 225 

Cetoic joindre à Tatrocué du dcrpotifine iin3 pué- 
rilité ridicule. Far le premier afte il anéantifibic 
la confiance, en énervant fes foutlens. Eh! dans 
quel tems? Iprfque par le fécond il mettoit au 
grand jour notre indigence , qu'il étoic de la poli- 
tique de cacher aux étrangers. Bientôt le cri pu- 
blic s'éleva contre lui; on reconnut la variation 
& l'inconféquence de fes principes, ou plutôt on 
vit clairement qu'il n'avoit ni plan ni vues ; qu'il 
ne cherclîoit qu'à fe tirer d'un embarras, momenta- 
né en fe replongeant dans un autre plus cruel; il 
devint l'exécration de ce peuple dont il étoit l'i- 
dole. Son nom fut une injure; il fut aflimilé à 
ceux des Cartouche, des Ralliât, des Mandrin.- 
Il y eut des gens qui prirent la chofe moins nii 
grave & plaifanterent. On lit des porîraïis à la 
Silhouette , des culottes à la Silhouette. Les 
linéamens de ceux-là tracés fur l'ombre & le man- 
que de gouiTet dans ceux-ci, en formoient l'épi- 
gramme; ils indiquoîent à quel point le Contrô- 
leur-général avoit réduit les individus & leur 
bourfe. Il n'étoit pas pofîible de conferver à la 
lê*e des finances un perfonnage aufîî décrié : il 
fut renvoyé , & ce qui mit le comble à l'indigna- 
tion de la capitale, ce fut, non la philofophie,. 
mais l'impudence în^ec laquelle il foutînt fa dif- 
grace. Avant fa grandeur, parmi fes apparentes- 
vertus on comptoit la modeflie. Elle s'évanouit 
au moment où il en avoit le plus de b^^foin. E 
afficha une arrogance & un fade déjà irrci-oyab'es 
dans quelqu'un de fon efpece, à plus fofte raifon 
dans l'état d'humiliation où il auroit dû être. K^. 
Heu de fe retirer à la campagne oi d'y enfevelir fâi 
bonté, il loua un hôtel confidérable dan^ le qua;> 
K 5: 



5 9« 



9,26 V I K P,R I V É E 

!i^!^ tier le plus brillant; des équipages magnifiques,. 
17 59' une riche & nombreufe livrée, tout chez lui an- 
nonçoit une opulence injurieufe pour les autres:' 
il fembloit s'élever feul fur les ruines de la fouk 
de fés concitoyens ; il mangeoit dans Tor , & les-- 
plus grands Seigneurs n'avoient que de la fayence 
ou de la porcelaine. 

En effet, à Timitation du Monarque, chacun 
porta Ton argenterie à la monnoie ; les corps reli- 
gieux n'oferent s'y refufer. Melîîeurs de Notre^ 
Dame ayant fait une députation à S. M. pour d( 
mander ce qu'ils enverroient de la leur , le Ro0j 
leur répondit : toia , excepté les vafes facrésjji 
Afin de piquer davantage l'émulation des gens 
connus, il fut arrêté qu'on imprimeroit des liftes, i 
de ces citoyens zélés , qu'elles feroient inférées i 
'dans les feuilles périodiques & qu'on en feroic 'i 
kiflure à Verfailles. Ce véhicule d'une vanité en- > 
fantine ell infaillible en France. Il n'eîl pas ]uf- \ 
qu'aux courtifannes qui defirerent figurer fur leJ 
catalogue patriotique. Il y eut cependant des gen* i 
fages qui ne s'en piquèrent point, & ils fe con?» ;• 
tentèrent de faire disparoîtra leur vaiiTelle de la- \ 
table. D'autres n'en portèrent qu'une portion. Ce i 
recelement, joint aux frais, aux infidélités, aux :: 
déchets, aux encouragemens avantageux qui ont.^ 
toujours lieu dans ces métamorphofes , réduifit lor^ 
relfource d'une douzaine de millions en totalité à| 
peu de chofe. ht viol àts dépôts publics & 1^'^ 
banque de foi aux «ngagemens, en procuranE'3 
pour l'inftant des fonds abondans , mais qui fu'^^ 
rent dévorés promptement , eurent des fuiteal 
afreufes. 

Depuis Samuel Bernard, la cour avoit toujourtJl 



DE Louis X V. 227 

tw un b?.nqi;icr, c'eft-à-dire un homme qui, par «gg»» 
Çon crédit national o: étranger, lui procuroit des 1755. 
fecours prompts en argent, fur lefquels il béndfi- 
cioir. Un Etat bien rangé , fans doute , n'auroit 
pas befoin de pareils fupports , les réferveroit du 
moins pour des cri Tes rares & extrêmes. En Fran- 
ce , c'efl: devenu un moyen de pius de fournir aux 
déprédations des miniftres , à la voracité des fa- 
voris, aux prodigalités des femmes & du maître, 
enfin une caufe plus immédiate de ruine & de 
deilruâion. Mais ce mal , qu'il auroit fallu réfor- 
mer en tems de paix, vu le défordrc des finances ^^ 
étoit devenu néceiïaire dans la guerre préfente. 

M. de Montmartel , le fucceifeur de Samuel 
Bernard, après avoir rempli les mêmes fonélions 
pet^dant près de vingt ans, avoit quitté prudem- 
ment. Quoique retiré avec quarante millions de 
bien, il n'étoit point odieux aux honnêtes g^ns,. 
comme fes femblables; il en étoit aimé, à raifon 
du bon emploi qu'il faifoit de Ces revenus, des 
fervices pécuniaires qu'il rendoit à tous ceux qui 
recouroient à fa bourfe. D'ailleurs né dans i'ob- 
fcurité 5 il ne rougiffoit point de fou extraftion. Il 
étoit modefte; éprouvé par i'adverfité, compa- 
gnon de difgrace des le Blanc, des Belle-île, des 
Sechelles, fon mérite perfonnel lui avoit acquis 
une confidération fondée, Pluueurs fois le Roi- 
l'avoit follicité de fe mettre à la tête des finances ; 
mais s'il ne voulut pas être Contrôleur-général, il 
en faifoit, & l'on conferve encore dans fa famille 
des Lettres de Louis XV, où S. M. le confulte^ 
fur le choix de fes Minières en ce genre. 

Sa place , dans les malheurs du royaume , s'érpit 
rQUS-divifée entre plufieurs fmanciers. îvX, ûq. im 
K 6- 



228 V I E P R I V ê E 

Borde, qu'on avoit vu nagueres porte -balle dam ; 1 
1759. les provinces, monté tout-à-coup furie pinacle^ 
créature du Duc de Clioifeul , auprès duquel il .' 
avoit femé de l'argent dans l'efpoir de le recueillir !.• 
au centuple , avoit le payement & l'entretien de^. 
armées de terre; M. Beaujon, pendu en effigie àj| 
Bordeaux pour monopole , s'étoit intrigué auprès J^ 
de Madame de Pompadour , & conjointement, ,'j 
avec Mrs. d'Harvelay garde du tréfor royal 
Michel tréforier de l'artillerie , le Maître , qui 1' 
été depuis , & GoofTens banquier , avoit contrac 
té une foumiffion avec le Roi de fournir trois*;: 
millions par mois pour le fervice de la marine-, ',,i 
cinq cens mille livres dans le môme efpace de .[ 
tems pour celui des fortifications & du génie ôt ji 
une efpece de pot de vin d'avance de deux mil- | 
lions au tréfor royal. Pour remplir ces objets, on | 
avoit remis à cette compagnie des refcriptions fur | 
les recettes générales des finances ; mais la fufpen- ^ 
fion dont on a parlé arrêtant la rentrée de ces ^^ 
fonds, elle ne pouvoit fatisfaire à fes engageraens: 1 
il fallut venir à fon fecours. Le gouvernement 'j 
lui accorda un arrêt de furféance. Cet aa:e de i 
jufticè envers ces Mefïïeurs , prefcrit par la néces-v j 
fité, fut une fource d'injufîices particulières, car;j' 
leurs créanciers à leur tour, fruflrés des fecours|jj 
qu'ils attendoient , furent forcés de faire banque»| 
route, & l'on ne peut calculer les effets de cef| 
reflux s'étendant & fe fous-divifant à l'infini. Jm 
en furvint un bouîeverfement 'général dans le corn- ':| 
merce, qui acheva de le perdre. 4 

Un autre mal que caufa le coup de défelpoîr àè l 
M. de Silhouette, ce fut de prolonger la çuerre^. \ 
dont les eanemis commcHcoIeat à fe lalfer eux*- 



DE I^ U ï S XV. 2,-2p 

mêmes. A rentrce de l'hiver le Prince Louis de ^am 
Brunswick, tuteur du jeune Stathouder, avoit no- 1759, 
tifîé à la Haye aux Minifires de France, deVien- D^c 
ne, de Ruffie, de Suéde & de Pologne, qu'il 
étoit chargé de .la part des Rois d'Angleterre & 
de Prufle , de leur dire que touchés des calamités 
d'une gueiTe allumée depuis pluHeurs années, ils 
croiroient manquer aux devoirs de l'humanité & 
particulierem^efit au tendre intérêt qu'ils portent à 
leurs fujetsrefpeélifs, s'ils négligeoient les moyens 
propres d'arrêter les progrés d'un fi cruel fléau; 
que dans cette vue , & à deirein de manifefter la 
pureté de leurs intentions , ils déclaroient être 
prêts à envoyer des Plénipotentiaires à l'endroit 
décidé le plus convenable , pour y traiter con- 
jointement d'une paix folide & générale. M. Pitt 
avoit réitéré à Londres la même déclaration au^ 
Minières étrangers. INIais S. M. llriiannique ju* 
géant par les opérations extravagantes du Contrô- 
Jeur général le royaume dans la dernière détrelTe , 
fe refroidit bientôt & les ouvertures ne furent pas 
pouflées plus loin. Peut -ê ire aufîî n'étoit-ce de 
fa part qu'une efpece de parodie du procédé no- 
ble de Louis KV, qui avoit étonné l'Europe du- 
rant la dernière guerre. Georges ne voulut pas 
être en relie de générofité avec lui, & fe crut 
quitte par fa déclaration , vraifembîabl-^ment moins 
fmcere que n'avoit été celle du Monarque fran- 
Gois. En effet, fon Miniilre de confiance étoit 
trop bon politique pour ignorer que la loi du plus 
fort étant la feule entre les Souverains, celui qui 
eft dans le cas de l'impofer, doit toujours le fairs 
de façon à ne pas la recevoir un jour. Si l'Angle» 
îsrre eut fuivi cette maxime, elle ne fe trouvercii. 



1 

^QO V I E P R I V É E I 

pagg» pas dans la crife où elle efl: aujourdliui. (*) Puîf; j 
Î760. le îa France ne pas commettre la même faute à..» 
foii tour ! , I 

L'année 1760 s'ouvrit donc par de nouveaux | 
combats & de nouvelles pertes , qui continuèrent * 
& s'accrurent durant fon cours. La mort du bra- 
ve Thurot,qui entraîna la ruine totale de fon efca- 
dre , fut le premier échec qu'éprouva la France- 
Le projet de campagne qu'il avoit donné au Ma- 
réchal de Belle-île , & que ce Minillre avoit adop» 
té , ne pouvoit être bon que lié h la grande expé- | 
dition. Celle-ci ayant manqué, l'autre devoit fe ' 
réduire à une campagne très-pénible , très-coûteu- 
fe, fans caufer beaucoup de dommage aux An-*;, 
glois. ' Après avoir battu les mers du Nord dana "^1 
ia faifon la plus rigoureufe, éprouvé toutes les '., 
horreurs du naufrage & de la famine , Thurot fur- : , 
montant ces obftacles, malgré les repréfentations ' 
du Commandant des troupes, ne voulut pas reve- 
nir en France fans avoir fait quelque chofe. Il jet- j 
ta fucceffivement l'allarme fur les côtes des trois 1 
royaumes & finit par tenter une defcente à Car- ; 
^^ ^. rick-fergus au Nord de l'Irlande.' Elle réufîît; il 
^^^* s'empara de la ville, qu'il mit à contribution. Mais^j 
la pauvreté & la défertion du grand nombre de fes| 
habitans ne permirent pas d'en tirer grand fecours, | 
Il aiu'oit été plus avantageux d'aller à Belfafte ,. 
ville commerçante , dlfrante d'environ quatre 
lieues ; Thurot le propofoit , & fi le Général des^ 
troupes de terre eut fécondé fon aftivité, on au* 
roit eu le tc-ms d'exécuter ce coup de mnin avant 
l'arrivée des fecours. Mais la méfintelligence en^ 



C*) En 1T7S.9 o\x Toii écrie cesà 






DE Louis XV. 231 

tre les chefs , les poiir-parlers , les lenteurs de la wass» 
marche & de Tattaque de la ville & du château 176c. 
de Carrick-fergus le rendirent impraticable. On fe 
hâta de fe rembarquer, & quelques heures après, 
Tefcadre réduite à trois frégates (*) rencontra une ^^FcSt* 
efcadre Angloife à peu près d'égale force (f) en 
apparence, mais réellement fupérieure en canons 
& eu hommes, (§) d'ailleurs toute fraîche. Apres 
un combat affez opiniâtre où périt Thurot, tout: 
fut pris. Ainfi périt ce marin intrépide, qui fe 
feroit acquis la plus grande réputation, û fa car- 
rière eut été plus longue. Il en avoit déjà une 
faite en France & en Angleterre, & cet homme 
fingulier mérite qu'on s'arrête un moment fur fon 
compte, 

Thurot étoit originaire d'Irlande. Son grand-pe- 



C*) Le Maréchal de Belle - fie , de 40 pièces de canon , 
que montoit le Commandant ; la Blonde^ de 32 , & la 
Terpfycore de 26. Cette efcadre , dans le principe , étoit 
partie avec trois autres h2Li\m<t\\s\]f^ Begon de 36 canons 5 
YJmarmahs de 18 , & le Faucon de 8. 

(t) VEole de 32 canon? ,• ia Pallas , de 36 , &: la BrU- 
Jante, de 36. 

C§) »> Ces frégates" (dit M, de Brn;];?!onne dnns fon 
Journal , oîi il n'efl pas favorable h Tluirot") „ étoient 
„ incomparablement plus fortes d'échantillon & nieux 
,5 armées que les nôtres ; car , quoique le Iklle - île eût 
5, 44. cnnons, il u'étoit pas de force à cela, & les g'os 
„ tems qne nous avion'^ elfLiyés à la mer, nous avoicnt 
„ obligés d'en mettre une partie à fond de cale , entr'aui 
,, très nos pièces de 18 , & INI. Thurot ne les fit pas 
j, remonter pour le combat , enfbrte que nous n'en avions 
^ pas plus de 32 ou 34 ; il en étoit de même de nos 
„ autres frégates h nrooortion. D'ailleurs les Anglois avoîeî>? 
», tous bons matelots à 'eiirs bords, & nous n'en aviciîs 
*, point j ou prslque poiiit," 



2rî2 Vie Privée 



^mmm re étoit Capitaine dans l'armée de Jacques ir.v> 

5760» loifque ce Monarque quitta fon royaume. Depuis j 

il vint s'étsblir à Boulogne, y tomba dans la, mi ' 

fere, & y laifîa un filSj. père de celui dont il e 

queflion. 

Thurot commença à naviguer fort jeune. VïUI 
fonnier en Angleterre , en même tems que le Ma* 
réchal de Belle-île , il s'en fit connoître & lui de-î 
manda la grâce de repaiïer avec lui en France. Il 
ne put Tobtenir: il fe faifit d'un canot, s'y em 
barque feul & arrive à Calais en même tems. Le 
Maréchal étonné de la hardiefle de fon entreprife|j 
en conçut la plus. haute opinion, & le regarda; 
comme un homme capable d'être utile pour quel^ ^ 
que expédition de fon genre, qui exigeroit de k;| 
bravoure & de l'enthoufiafrae. Dès qu'il eut étd'''^ 
réfolu à Verfailles de tenter une defcente, M. de.î 
Belle-île jetta les yeux fur Thurot, q^ui' ayant pafle i 
une partie du tems de la paix chez les ennemis, 
y avoit pris une connoiffance approfondie des cô- 
tes & du local; qui d'ailleurs venoit d'acquérir -j 
encore plus d'expérience dans diiTérens armemins :| 
en courfe donc il avoit été chargé, & dont il s'é* ''-■ 
toit tiré, finon avec beaucoup de profit, du moins ;,j 
avec une grande intrépidité. Excepté les mathé* J'^ 
matiques dont il avoit fait un cours fous un maître | 
habile , il étoit fort ignorant dans tout ce qui ne J 
concernoit pas fon métier; mais il avoit de l'ef-| 
prit & une facilité à s'énoncer qui lui fervoit à| 
perfuader ceux qu'il avoit intérêt d'amener à fes 
vues. Il s'en fervit avec fuccèa auprès des Minis- 
tres. Peut-être le projet qu'il leur fit adopter , au* % 
roit-il mieux réuîfî en ce qui le concernoit, s'il | 
•% eat eu plus d'harmonie entre les officieiis àà:i 



D E L u I s XV. ^ £^33 

terre & lui. Mais la méfmtelligence fut extrême, «™ 
^ M. de Flobert, qui commaudoic les troupes, i? 
le menaça de le faire r;rréter & de le dcflituer. 
Thurot furieux vouloit le tuer, & a voit déjà le 
piftolet bandé contre lui, lorfqu'on fit entendre 
au Brigadier qu'il pafToit fes pouvoirs. Cette que- 
relle s'appaifa , non fans un levain d'animofité qui 
fernientoit fans celTe , occafionnoit des piques 
continuelles & tourna au détriment du fervice. 
Thurot, qui avoit plus de vivacité que de juflefie 
dans les idées, avoit manqué de fens en cette 
occafion. Il auroit dû prévoir ce qui arriva & ne 
pas entreprendre une expédition, où l'autorité mé- 
langée pouvoit le faire échouer en l'empêchant de 
donner à fa témérité tout fon eflbr. Cette témérité 
étoit fondée fur la fortune qui l'avoit toujours 
accompagné & tiré des dangers les plus preiTans , 
fur fon mépris de la mort, qu'il préféroit à une 
vie commune , & fur l'envie déméfurée qu'il avoit 
de s'enrichir & de s'illuftrer ; ne perdant jamais 
de vue fon but, opiniâtre dans la réuffite de fes 
projets , il bravoit tous les obllacles. Malbeureu- 
fem.ent prodigue de fa vie il l'étoit trop de celle 
des autres. Il excufoit fon défaut de pruderjce par 
une maxime finguliere , détellable en général , 
mais que lui fuggéroit le fentiment intime de fon 
courage & de fes reffources. Il difoit qu'un hom- 
me de génie & de cœur ne doit jamais ufer de 
précautions; qu'il doit toujours prendre confeil 
du moment feul, qu'autrement c'efl: tiîîcher une 
méfiance honteufe de foi -même. On voit par -là 
que la modeftie n'étoit pas fa vertu favorite. Il la 
confondoit avec la timidité, prétendant qu'avec 
elle on ne peur aller au grand. C'eft où il vifoic^ 



1 

234 ViePrivée I 

tmssam & il y feroit parvenu fi la mort ne Teut arrêté à la ^ 
17^0. fieur de Tâge & au moment où fa carrière côm-| 
mcnçoit à devenir plus brillante. ^i 

Thurot avoit une conception aifée , beaucoup| 
de fen, une belle figure , le caradere aimable j, 
infinusnt auprès de fes fupérieurs , facile avec Tes? 
égaux, mais aîtier quanu ils vouloient prendre le,!.; 
ton. Il fit voir à M. de Flobert qu'il ne le crai- ji 
gnoic pas, & qu'il fauroit conferver aux "dépensg 
de fa vie le commandement que le Roi lui avoir»' 
confié. Il étoit dur avec fes inférieurs , moins par ' 
infenfibilité que par ardeur pour la rigidité du fer- 
Yice; il déployoit toute fa compalfion envers ceux) 
des ennemis qu'il faifoit prifomiiers , ce qui lui f 
gagnoit leurs cœurs; enfbrte que ceux-ci Iiiî; 
étoient fou vent plus affedionnés que fes propres j 
gens, qui i'admiroient fans l'aimer. Ils le lui prou- 1 
verent trop bien dans fa dernière adlon, où la 1 
plupart des canoniers de fa frégate quittèrent leur 
porte & fe cachèrent , fans qu'on pût les ramener. 
Sa préfomptionvfut eaufe de tous les malheurs dé 
la journée, fi nous en croyons Tbirtorien. Con- 
fiant dans la légèreté du Belle-île^ Thurot fe flatta 
d'abord d'éviter l'enneoii à la courfe ; il négligea 1 
d'employer du moins le tems à fe difpofer au corn-" 1 
bat, quoique chacun fen preflat; il ne fit pas | 
mettre de ballingues ; il nordonna le fignal de 
ralliement pour les deux autres frégates que lorf- j 
qu'il fallut faire celui de l'attaque-; enfbrte qu'iî | 
fe trouva feul contre trois , & que la Blonde & la | 
Terpfycore n'arrivèrent que pour fe faire prendre." ' 
La défeélîon àts (îens rendant fon artillerie inuti- ' 
le, il voulut tenter Tabordage; il n'avoit ni gre- j; 
sades, ni grapins préparés & manqua fon objec, M 



DE Louis XV. 1235 

Alors la frégate étant dans l'état le plus déplorable m 
& l'équipage fans défenfe, expofé au feu conti- ^j^ôo. 
nuel des Angiois , on le Ibllicita de fe rendre , il 
voulut efTuyer encore une bordée, c'efl-à-dire re- 
courir au dernier coup de bonheur qu'il attendoit, 
celui d'être tué fur le champ de bataille & de ne 
relier expofé ni aux reproches du rainiftere , ni à 
Ja dcrifion de l'ennemi, & la fortune l'exauça du 
moins encore dans cette occurrence. 

Ivlalgré fon défaftre la cour regretta Thurot. El- 
le fentoit le befoin qu'elle avoit de pareils hom- 
în3s pour le falut & Tapprovifionnement du refie 
de fes colonies ; dans fimpuiflance où l'on étoit 
déformais de les foutenir par des efcadres du Roi y 
on imploroit le fecours du commerce & il avoir 
fi peu de confiance aux olficlers de S. M., que 
M. de la Touche -Tréville, Capitaine de Ç^is vaif- 
feaux, s'étant mis à la tête d'une compagnie de 
financiers de Paris , auquel le Roi donnoit de Çq$ 
bâtiraens à des conditions très - avantageufes , les 
négocians de Bordeaux refuferent de s'y intéref- 
fer , fous prétexte que l'expédition devoit être 
conduite par éiQs officiers de la Marine Royale; 
ils dirent qu'ils faifoient plus de cas des Canon , 
des Dolabaratz, des Cornic, que des de la Clue, 
des Duquefne, des Condans. 

Il étoit eifentiel d'envoyer promptement des 
vivres, de l'argent, des troupes & des munitions 
au Canada. Le Marquis de Vaudreuil, pour for- 
merdes inllances plus vives & plus efficaces, avoie 
• chargé M. Mercier , Commandant de l'artillerie , 
de fe rendre en France & d'expofer fa fituatlon, 
d'annoncer qu'il ne délefpéroit pas de rétablir les 
affaires & de reprendre Québec , fi l'on fecoudois 



i 

larS 



236 Vie Privée 

■ann Ton plan. Dans l'erpoir qu'on en feroit frappé à 1 

1760, la cour, il le conduifit pour la campagne fu 1 vante 1 

d'après cette fupporition , & tout fut prêt au raolfjj 

d'Avril. Une armée de dix mille hommes fe troï 

va combinée des diverles troupes ralTemblées ai 

ordres du Chevalier de Levy & fe mit en marJ 

che. Elle étoit parvenue à cinq lieues de Quebee,\vi 

fans que l'ennemi s'en doutât : elle touchoit preC*| 

que à un détachement avancé de 1500 hommesÉ 

qu'on auroit furpris & mis en déroute , lorfqu'ufli 

accident impoffible à prévoir & à prévenir dé»\^ 

concerta le projet. :| 

Les troupes défiloient fur des bateaux par ua- 

chenal ouvert à travers les glaces ; chaque foir| 

elles mettoieut à terre. Un canonier en fautant d&^ 

fa chaloupé tombe dans l'eau ; il faifit un glaçoii:;^ 

& entraîné par cet appui il flottoit au gré du cotiii 

ranr. Comme il rafoit la rive de la ville, une| 

fentinelle l'apperçoit , crie au fecours; on vole' 

au malheureux , on l'aiteint, on le trouve fans ;^ 

mouvement; fon uniforme le fait reconnoître pouçj 

, un foldat françois: On le transporte cl-^ez le GourS 

verneur , on cherc4ie à le rappeller à la vie , au*î< 

tant par curiofité que par humanité; on le reconti 

forte par des liqueurs fplriiueufes ; il recouvre:; 

l'ufage de la voix ; il déclare qu'une armée de dix < 

mille François ell: aux portes de la capiwle, & il j 

meurt. Le coup de main projette échoua de cette! 

manière , & il fallut former un fiege en règle. Le|! 

Chevalier de Levy fit ouvrir la tranchée & battolt*'! 

la place , mais foiblement. Il falloù ménager les '^^ 

munitions jufqu'à l'arrivée des fecours de France, "; 

ar Mai, Enfin on apperçoit dans réloignement un pavilloa j 

fur le fleuve ; on ne doute pas que ce ne foit uni 



DE Louis XV. £37 ] 

pavillon françois. Cétoit une Efcadre Angloife : i MasaBn ^: 

à peine elt-elle arrivée qu'elle détache un vailFeau 1-60, 
de loixante pièces de canon & une grofle frégate ■ 

pour s'emparer de la petite flotte françoiie, mouil- 
lée auprès du camp & qui lui fervoit de magafin, - 
VAthûlante^ de trente canons feulement, la pro- i 
tege , & lui donne le tems de fe fraiver. Elle ef- i 
fuya un combat très- inégal & eut la gloire de te- J 
nir tête à un ennemi bien uipérieur eu forces. Elle 
fe défendit jufqu'à ce qu'enfm elle coula bas - 
d'eau; plus de la moitié de féquipage fut tué, le 
reOe obligé de fe rendre prifonnier de guerre. On 
juge aifcraent que le Capitaine de cette frégate . ' 
n'étoit pas un officier de la marine du Roi^c'étoit 
un Bleu , & il fc nommoit le Sieur Vauquelin. 

Cet échec obligea de levsr le fiege, & les fe- ; 

cours d'Europe , confiflant en fix navires feule- . 
ment , ayant été interceptés , la perte de tout le ' 

Canada s'enfuivit. La réduction entière fut effec- 8 Sept., 
tuée en quelques mois. Le bon efprit françois ' 

fit qu'on s'en confola bientôt; on dit que c'étoit 
une charge de moins ; que cette colonie , qui ne \ 

rapportoit rien , avoît coûté plus de cent millions ; 

depuis la guerre. C'c'toit furtout la façon de pen- 
fer de l^J. Berryer^, mefurant les objets à fon génie j 

étroit. Il fut enchanté d'être débarraffé de celui- ' 

ci, qui ne lui caufoit que de la foUicitude. Sous ce ; 

point de vue il fupporta du même fang froid la i 

prife de Potidichcry. i 

Depuis le départ de PvIM. d'Aché,& de Laliy on 
ne recevoit eue de fâcheux récits de ces cou- 
trées, & ce ne pouvoit gueres être autrement. Le \ 

retard des fecoiivs qu'on avoit réfoîu de faire paf- \ 

fer dans flnde \^.^^ 1755 , & qui ne partirent ^ 



Î23S Vie Privée 



«iwii ii L . ^> qu'en 1757; une diminution confidc^rable des trou- ^ 
Î760. pes, des vaifTeaux & de Targcnt deftincs à cette < 
expédition , que des befoins plus preflans de l'Etat ■] 
firent appliquer ailleurs; le choix des. chefs, dont 1 
il devoit réfulter bientôt une niéfinteliigence peift ! 
fonnellc , & enfuite une défunion générale entre -. 
les fubalternes , tout xeîa faifoit préfumer aux gens ' 
inftruits qu'à moins d'un miracle les François de- '; 
voient être encore humiliés dans cette partie du 
inonde & en fortir expuîfés honteuferaent. ] 

M. de Sechelîes qui , en qualité de Contrôleur- 
général,, avoit la Compagnie des Indes dans fon 
département, dès le commencement de la guerre 
m^oit, au nom du Roi, déterminé cette Compa- ' 
gnie à continuer fon commerce, en l'aflurant delà , 
plus forte pr2,te(5lion de S. M. En conféquence le | 
Comte de Lally, initié dans cette adminiflration | 
comme Syndic , défigné pour commander la ; 
troupes qu'on y devoit envoyer, conféra de bdh. 1 
ne heure avec ce Minière. Il fut convenu qu'on | 
lui donneroit trois mille hommes , fix millions & 
trois vaifleaux du Roi , auxquels on joindroit Im 
bâtimens de l'Orient qu'on pourroit armer en guef-'' 
re. L'état des forces que les Anglois pofledoiei^ 
dans l'Inde, dont on s'étoit procuré des renfei| 
înens exaéls,n'en exigeoit pas davantage en 175 
Mais cette nation toujours aftive ne s'étoit pÉ 
endormie comme fa rivale, & loin de diminiïff 
ces renforts il auroit fallu plutôt les augmenter, 
deux ans après qu'en arrêta de les envoyer. Au 
contraire, au moment du départ on retrancha fur 
la totalité deux bataillons, quatre million? & deŒjf 
vaifTeaux' de Roi, c'efl-à-dire les deux tiers. Î0 
Général, furieux, refufa de s'embarquer; il re^ 



DE L o u I S XV. £39 

Tordre de ne point reculer & promefle qu'on mmam | 

remplaceroit ce vuide l'année fuivante; ce qui n'é- i-co, i 

toit pas la même chofe. \ 

Quoi qu'il en foit, il partit avec M. d'Aché, 5 M^/'^» > 

qui de fon côté avoir débuté par une mauvaife ^^^^' ] 

manœuvre , dont s'en étoit fuivi un retard de deux . . ' 

mois. Tous les momens font précieux dans une •' 

expédition maritime. Il y eut encore d'autres dé- 
lais , d'autres négligences durant la navigation , 
enforte que l'efcadre ne mouilla que le 16 Dé- 1 

cembre à l'IOe de France, environ huit mois après ; 

fon départ d'Europe , tandis que ce voynge peut -; 

n'être que de quatre mois & ne doit durer que j 

fix au plus en efcadre & avec les contrariétés .1 

qu'on peut fuppoler. Quoi quMl en fbit, nou- 
veaux retards dans cette colonie. M. d'Aché vou- -, 
loit y attendre la mouiïbn favorable (*), lorfqu'un 
confeil général décida qu'il fa41oit appareilier, d'à- i 
près la déclaration des chefs de l'Ifle de France 1 
qu'elle manqucroit de vivres & ne pourroît four- > 
nir de la fubfifrance aux équipages des vaifTeaux ; 
& aux foldats de débarquement jufqu'à la fjifon 
plus convenable pour le départ. Il partit donc, 27 jnnv; 
mais relâcha bientôt à l'Isle Bourbon. Et après 'TS^* 
avoir battu la mer encore durant trois moh, il ^ , ., ! 
eut connoiffance de rEfcadre Angloife envoyée 1758. ] 
d'Europe, qui, plus diligente que lui. venoit de i 
fe réunir aux vailTeaux de l'Amiral Pocock. On *^ ^^^rs 
reconnut alors combien la célérité eut été nécef- 
faire, puifque fix femaines plutôt on eut intercep- 
té la communication, foutenu fhonneur du pa- 



(*) On rippelle âws l'Inde, tr,otifon^ des vents géné- 
raux qui fouillent Çix mois du Nord & Cx mois du Sud, 



/0"« 



240 V I E P,R I V é E 

mmam villoîi à la côte de Coromandel, obligé rennemi ! 

760, de difparoître & triomphé fur lui pour toute la^ 
guerre danala prefqu'isie de l'Inde. Au contraire ^Ji 
il en réfulta deux combats qui tournèrent au àeÇ^) 
avantage de la France , & obligèrent M. d'Ach^ 
de regagner honteufement l'Isle de France , de.^; 
refter un an fans ofer le remontrer dans ces mers,v 
où il ne reparut que pour être battu une troifiemefi 
fois, pour s'enfuir à pleines voiles plus vite qù'iH': 
n'étoit venu & occafionner la perte de Pondiche-|i 
ry, le feul boulevard qui nous reftât à la côte de% 
Coromandel. ^' 

Dans Tépifode de la guerre de 1756, où la Ma->1 
rine joue un rôle fi confidérable, nous nous atta- > 
chons furtout à ce qui la concerne. Nous avons '^ 
obfervé que c'efc la partie foible de tous nos hifto- 1 
riens, même de Voltaire, qui raîfonne très- peu i^ 
pertinemment fur cet objet. Il exige fi ellentiel- ' 
lement la connoilTânce de la langue & l'intelligen- j 
ce des matières auxquelles elle eft confacrée,.! 
qu'autrement les journaux des chefs des diverfes J 
aélions maritimes ne deviennent entre les mains de '| 
ceux qui les confultent qu'une fource d'erreurs & l 
de baîourdifes hîfloriques. Nous avons cherché i 
à nous précautionner contre ce danger, en nous | 
mettant bien au fait de la matière par des inftruc- i 
tions prifes de gens du métier. C'eft dans cet ef-> ' 
prit qu'outre les relations de di^fiférentes efpeces «1 
que nous avons recueillies des trois combats de •*'! 
M. d'Aché & de fa conduite dans flnde, nous ;| 
avons consulté une foule d'a(5teurs & de témoins ^ 
de ces fcenes maritimes. - | 

En écartant à notre ordinaire les longues & mi- I 
mitieufes defcriptions de ces récits, plus ennuyeux il 

cn-ii 
I 



D E L o u I s X V. 241 

'encore que ceux dQS combats de terre, nous nous ■— 
•■arrêtons au rélultat & aux circonftances eflentiel- 1769. 
-les. Il paroît confiant que M. d'Aché étoit fupé- 
•Tieuràrennemi(*).Déjà même il avoit obligé deux 



C) Comparai/on des deux Efcadres, 

Escadre Françoise. 



Faijfeaiix, 


Can* Capitaines , M, M. 


Le ZodîûQue. 


74 M. d'Aché, Chef d'Efcadrc 


Le Comte de Provence, 


. 74 de la Chaife. 


Le Bien - aimé. 


58 Bouvet. 


Lq Fe!?get!r, 


, 54 Palliei-e. 


I^ Condd. 


, 50 Rosbau. 


Le Duc d'Orléans, 


50 Siirville, Cadet. 


Le Saint ' Louis, 


50 Joannis. 


Le Monis* 


50 'Bec -de -lièvre. 


Le Duc de Bourgogne. 


, 50 d'Après de IMennevilletto, 


Frégates, 


La Diligence. 


30 Marion. 


Là Sylphide. 


Èlarin. 


Escadre ANGLorsE. 


FaijfefMX, 


Cm» Capitaines, M. M, 


JSTarmoutk, • , 


^Q c Pocock , Amiral. 
1 Harifbn , Capitaine. 




VElifaheth. , 


j-Q S Stewens , Amiral. 




^ Kempeifelc , Capitaine» 


Le Cumherland, , 


C6 Brereton. 


• Le ' Weymouth, , 


Co Michel Vincent. 


Le Tyger. ■ . 


60 Thomas Latham. 


Le Newcaftle, , . 


54 George Legge. 


Le Salisbury, , 


50 J. Hi^Somerfet, 




Frégates, 


Le Qnecnhorough, 


30 


Le 'Protecteur. 


14 


Tijuie IIU 


L 



242 V I E P R I V É E 

BPawBM frégates angloifes de fe brûler & commencé à répan- 
1760. dre la terreur, lorCqu'il commit plufieurs fautes qui I 
lui firent perdre ks avantages & lui donnèrent de 1 
Tinfériorité; par une pique mal entendue contre:i 
le Comte de Lally, auquel il ne voulut pas renr^ 
dre les honneurs dûs à ce Général , au lieu de i 
refcorier à Pondichery avec toute fon Efcadre &,, 
de fe conferver ainfi enfemble , il en détacha un j 
vailleau de ligne de foixanie- quatorze canons &j 
une frégate. C'eft dans ce moment que , fauteî^ 
de s'être informé de la (ituation de Pokock,'il'î 
Avtil.s'en trolive furpris & fous le vent. 11 étoit encore ' 
^75^' à forces égales ; il fe bat bien , il efl: même blelTé : 1 
mais la défeélion du Duc de Bourgogne eft très-- 
mile aux ennemis. Ce vaifleau étoit commandé,' 
par M. d'Après de Mennevilleite, Capitaine de( 
vailTeau de ia compagnie, homme inilruit,de TA-I 
cadémie des Sciences. Malheureufement Iç cœurf 
ne répondoit pas chez lui à la tête. M. d'Aché,| 
dans fa lettre au Miniflre (*),fe plaint que cietj 
officier ne garda jamais fon«po(le, n'y fut Tnêmei 
en aucun tems; qu'au contraire, dès le comment 
cernent de l'aétion il fortit de la ligne & ne corn*} 
battit qu'à travers les mâts des autres vaifleaux ,â 
dont il fe garantilToir. Quoi qu'il en foit, ayantj 
fait arriver fes vaifleaux , ce qui en termes de man 
rine vent dire fuir iorfqu'on efl fous le vent, l 
Général françois ne profita point -du fuccès p 
tendu dont il fe vante; il donna même droit. àli 
FAmiral Anglois de fe glorifier, pulfqu'il fit maiwi 

(*) Datée de l'I-fle de France , le 30 Oflobre 175! 
Voyez cette pièce inféi-ée fous le N'^ Xlïl, ainfi qu'ai 
'journal des deux actions. 



DE Louis XV. 243 

quer à M. d'Aché l'objet de la flation aftuelle. II --— ^ 
étoit de fe tenir à la hauteur de Goudelour & du i 7 <^ ^* 
Fort Saint -David, qu'alïïégeoit en ce moment le 
Comte de Lally & dont il étoit elTentiel de ne 
laifler approcher aucun bâtiment , foit pour y jet- 
ter du fecGurs, foit pour en emporter les effets 
& les munitions en cas de reddition. Les Anglois, 
il eft vrai, ne remplirent pas non plus leur projet, 
mais uniquement par la contrariété des élémens. 
Du refte, repaflant fous le vent à la vue de Tef. 
cadre françoife, ils furent fe réparer à Madras, 
& fe remirent à la mer dix jours après. 

Cependant M. d'Aché étoit embolTé à Pondî- 
chery. AfFoibli d'un vaifleau (*) qui s'étoit perdu 
après le combat , il avoit réfifté à toutes les folli- 
citations de fortir fous prétexte d'impuiffance. Il 
fe contentoit de faire des vœux pour la réufïïte 
du Comte de Lally, au fort Saint -David, en lui 
marquant, tout ce que je trouve de terrible efl 
que nous ne puijpom nous aider réciproque- 
ment (f). Celui-ci efl: obligé de fe rendre à Pon- 
dichery en perfonne & de forcer le Chef-d'efcadre 
à lever l'ancre, en commandant des grenadiers, 
& en donnant l'ordre de l'arrêter s'il refufoit de 
venir fe montrer devant le fort Saint-David, pour 
ôter aux afliégés l'efpoir de recevoir du fecours. 
Ce procédé violent nous eft attefté par M. de 
Leynt, Gouverneur de la place pour la Compa- 
gnie (§). Nous ignorons ^\ M. de Lally avoit le 

(*) Le Bien - ai:ns, 

et) Ce ÇoYX '.es propres ternies d'une lettre du Comte 
d'Aché au Comte de Lally , datée de Pondicheiy le 
18 Mai 1:758. 

(S; Voyez les lettres que les Sieurs Duval de Lcyric & 
L 2 



è44 V I E P ,R I V É E 

mtBima droit d'en ufer ainfi ; il fut du moins employé ; 

1760. très-à-propos, car à peine M.d'Aché eût-il paru, , 

que le fort capitula. 1 

2 Juin. Après avoir pris ce boulevard de la Puiflance I 

i?5^« Angloife à la côte, il ?.uroit été inftant de profiter^, 

d'un premier fuccès qui faifoit refpeéter le nom 

françois dans l'Inde , étendoit la gloire des armes | 

du Roi , infpiroit aux troupes cette confiance qui | 

prépare la viétoire & en elt prefque toujours fui-. I 

vie , & de fe porter à Madras , le fécond point -1 

qu'il étoit recommandé aux Généraux de terre & 'j 

de mer dans leurs infiruétions de ne point perdre j 

de vue. C'étoit l'avis du Comte.de Lally, qui fit ; 

i'impolîible pour y déterminer le Comte d'Aché,-^ 

fans le concours duquel il ne pouvoit opérer avan^ : 

tageufement. La jaloufie étoit trop forte entre ces \ 

deux hommes pour qu'ils s'accordalTent. Le Chef- i 

d'efcadre fe fouvenoit de la violence dont l'avoit ; 

menacé le premier: il prétexta la nécelîîté d'aller ! 

d'abord au devant des fecours qu'il attendoit de s 

rille de France, d'intercepter, s'il étoit poffibfe,,, 

ceux des Anglois , & remontant la côte il tour->^ 

na le dos à Madras & à Pondichery. L'allarme feij 

répandit bientôt dans ce comptoir, & le confei[|i 

lui dépêcha une embarcation pour le fommer defl 

revenir , non plus à defifein d'attaquer les Angloisd 

qui s'étoicnt raflTurés, mais de préferver la viliet] 

de leurs infultes. On lui propofe de nouveau deij 

marcher contre l'efcadre ennemie qui le cherchoitfl 

depuis deux mois : il s'obfline à relier ,' afin , dit-! 

il, de ne pas compromettre le pavillon du KoUi 



de Lally fe font écrites dans l'Inde, avec un commen*^ 
UÎ4^ du premier. 



DE Louis XV. 245 

Enfin Pocock menace de l'attaquer à l'ancre; il 
efi: forcé d'appareiller, afin d'éviter ce défavanta- 
ge. Second combat, où fon adverfaire lui enlevé 
encore le vent & il éprouve, toutes fortes de con- 
tretems & de malheurs. Le feu prend à un vaiffeau 
de la Compagnie ; d'autres ne peuvent fe fervir de 
leur première batterie & font obligés d'arriver; le 
Zodiaque ^txà trois fois fon gouvernail, & M,d'A- 
ché craint de fauter par des artifices que lui jettent 
les Anglois. Il aborde le Duc d'Orléans , il perd 
beaucoup de monde , il eft blefle , & tout en 
difant d'un côté, quil a bien chauffé Pemieml ; 
que C ennemi n'en avait plus voulu ; que P en- 
nemi n'avolt pas voulu rapprocher à la portée 
du canon; (*) il convient de l'autre que fon Ef- 
cadre n'ejî plus en état de rien faire; (f) il efl 
obligé d'abandonner la mer à fon ennemi & de 
courir à trente lieues fous le vent pour re;^agner 
Pondichery. Il ne s'y croit pas encore en (ùreté ; 
il déclare qu'il ne répond pas de l'événement fi 
\t?, Anglois viennent l'y brûler, & malgré les fe- 
cours qu'on lui offre , malgré les inftances du 
Comte de Lally & du Confeil pour 'l'engager à 
relier, au moins aulîî longtems que l'ennemi, il 
part fix feraaines avant la faifon & contre mouf- 
fon , abandonnant la côte & la mer à fon rival. 
D'après cet expofé des faits nous laiiTons pronon- 
cer définitivement le ledeur; mais , quoiqu'un gé- 
néral ne fuit pas refpônfable des événemens que 
ne peut prévenir ou la prudence ou le courage , 

C*) Termes de fes diffirentes lettres , ou de M. de 
Mo'.neil, Major de l'efcadrc. 
et) Voyez fa Lettre du 21 Aoû!: 1753 au Comte de Lally. 
L 3 




2i^6 V I E P R I V é E 

ma^n à un jeu où le favoir & le hafard font mêlés , lorf- 
176 o. ^^'"" boiiiii^e perd toujours on eft bien tenté de ] 
le condamner, de le croire un joueur mal habile, j 
& d'une moindre capacité que Ton adverfaire. ! 

Le fingulier , c'eft que le Comte d'Aché par- : 
toit, pour moriver fa retraite, du même principe ^ 
qu'on lui oppofoic afin de l'en détourner. Il difoin j 
que fon Efcadre devoit être le falut des établille- •; 
mens François dans l'Inde, & l'on lui repréfentoic*; 
que Tous prétexte de leur être utile l'année fuivaii<i 
te , il commençoit par les abandonner celle - ci à^ 
un ennemi infatigable , qui tenoit la mer depui» • 
trois ans , malgré les vents & les faifons , & qui j 
pouvoit profiter de fon abfence & tenter un coup, 
décifif , qui rendroit le retour de fon efcadre fuper- 
flu l'année fuivante. Le fingulier , c'ell: qu'il quit- ;; 
toit Pondichery malgré le Confeil pour fe rendr® . 
à fille de France , où le Confeil trembloit de le ! 
revoir , & lui annonça à fon arrivée qu'il u'avo-it ^ 
pas de quoi fournir à fa fubfiftance. "j 

M. d'Aché fut contraint d'envoyer à grands,^ 
frais douze vaiiïeau,^ fe pourvoir de vivres au Cap^J^ 
de Bonne Efpérance. Cette expédition reiardar'i 
fans contredit fon retour à la côce ; mais cepen^ , 
dant ces approvifionnemens furent f^its d'afle%, 
bonne heure pour qu'il tût pu y reparoître trèsÈ 
longtems avant le mois de Septembre & apr^ 
plus d'un an d'abfence. Cette fois il avoit imô' 
fupériorité qu'il avoue lui-même: trois vailTeauï 
de Roi (*) & plufieurs de la Compagnie l'avoieijâ 

C*) FaJfcanx, Can, Capitaines , ISL M. 

\.(, Mlmîaure. . U de l'Eginlle , Chcf-d'EfcadïCr: 

VlUullre, . . 64 lie lUiis. î^. 

V^^W* . • 64 lie Beaucbefnc, ) 



DE Louis XV. 247 

joint fous les ordres de M. de rE?aiîle, autre ««Ram . 
officier général. Ton cadet. 11 auroit bien defiré i7f>^» i 
que cet excellent marin , qui étoit dép'acé en le- . 
cond , l'eût relevé d'une million lui déplaifant '^ 
beaucoup , & il eût été à fouhaiter que la cour ' 
Peut ordonné. M. de PEguille étoit aclif, entre- ,> 
prenant, infatigable à la mer, d'un fervice acconi- .| 
modant, & loin de faire naître les obitacles com- 
me Ton prédécelTeur, les eut applanis. La mau- j 
vaiCe combinaifoit du minillere qui ne favoit pas 
deftiner' & faire valoir les talens , rendit ceux de 
ee fécond Chef-d'efcadre inutiles. j 

Le lo Septembre, avant que le Comte d'Aché lo Sept, 
eût pu parvenir à Pondichery , les deux Efcadres ^75?* 
fe rencontrèrent, & malgré fon infériorité TAmi- ' 
ni Pocock n'éluda pas le combat. Il n'avoit que ] 
neuf vaiiK^aux (*) contre onze, dont trois de \ 
foixante-quatorze canons, quatre de foixante-qua- ] 
tre, & quatre de cinquante - quatre , fuivant le 1 
propre compte de M. d'Aché. Aflurément il y 1 
ivoit de quoi prendre une belle revanche: mais ^ 
le malheur s'en mêle encore: l'Efcadre de France 
eft affoiblie tout-à-coup par l'accident du feu arri- 
vé à un vaîlfcau du Roi. Quatre vaiffeaux de la 
Compagnie fuient & déferteat ; Tennemi a le 
vent; le Général e(l bîèfTé , il eft obligé de faire ] 
fa retraite: il mouille à Pondichepy & dès le len- 
demain , comme frappé d'une terreur panique, il 1 
appareille pour retourner aux ifles avec tant de \ 
précipitation qu'il laiffe un de fes vailTeaux encore i 
dans le port. On ne pouvoit concevoir cette con- i 

(*_) L'Amiral Atiglois dans fa rejation prétend qu'il n'en i 

avôit que fept, [q IFiymmnh-^\é''CÙrhberland\\'i^'V.ï^'^ri \ 
k joiniire à- tenwt -• '- . >-j ;' .• 

■ L4 •; 



1 

248 V- I E P R I V É E \ 

B— duite. Dans fes deux premiers combats, il avait}. 
[760. touiours affeaé, malgré Ton défavaiitage évidcnt^j 
de publier qu'il avoit fait fuir les Anglois. Cet|:e^j 
fois il foutient aux députés qu'on lui envoiô^'j 
pour le déterminer à relier, qu'il a été battu., O^ 
Taffure que l'ennemi l'a été davantage; qu'il el^ 
en très -mauvais état; qu'après tout il eft eiïentielj 
de faire bonne contenance & d'en impofer ai%; 
Noirs ; qu'à ce deffein on vient de faire chanteïj^j 
un Te Deum pour les convaincre de fa viftoire. Ajj 
l'inftant une falve de cent pièces de canon confir/g 
me ce difcours & chatouille agréablement le^l 
oreilles du Général. On y joint des repréfenta- : 
tions, des prières, des proteflations ; on le con,' 
jure ou de profiter du délabrement de rEfcadrç>i 
Angloife pour l'écrafer, ou s'il ne veut rien rifjî 
quer, au moins de ne pas quitter la côte availfeji 
elle. On cherche à ébranler encore mieux foii^i 
amour- propre, en ajoutant que la défaite ,& lan 
. fuite de fon Efcadre , le feul foutien des établilTe-^. 
mens de la nation, feront conftatées jufques à De^^ 
îy; qu'outre l'opprobre dont le nom françois^vf^ 
être couvert , il en réfultera une telle idée de (^ 
foiblefle, que tous fes alliés l'abandonneront. Ea^ 
fin rien ne pouvant réuflîr , on lui fignifie un pro*/ 
têt national , par lequel en lui déclarant qu'aprèj?/f 
avoir épuifé tous les moyens capables de le retesjfi 
nir, le confeil & tous les habiians raffemblés Wi( 
rendent refponfable feul de la perte de la colonie,. 
& lui font part des plaintes qu'ils adrelTent au 
Roi & aux Miniftres contre lui pour en deman- 
der juflice. 

Tout étoit înconféquence , contradiftidn, ai^ 
furdité dans la conduite de M. d'Aché. On nçi 

pou- 



deLouisXV. 249 

pouvoît afifurémciK attaquer fa bravoure. Trois wa— — 
co.iibuis ou Ion fang avoic coulé, où il avoic i-têo. 
Payé de fa pcribnne & donné l'exemple, démen- 
tiroient trop bien ihs acciifateurs: mais la valeur 
n'eft pas la première qualité d'un Général ; il lut 
faut de la tête, & nous voyons celui-ci en man- 
quer continuellement. Il étoit agité' de palîîons^ 
fourdes, qui rendoient faas cfFet l'intrépidité qu'il 
pouvoit déployer. Un efprit de vertige fembloit 
diriger Tes démarches hors de Taftion, Il quittoit 
Pon.-lichery brusquement , fous prétexte qu'il étoic 
bien informé que cette ville manquoit de tout ce 
qui étoit néceflaire pour les réparations de Ton ef- 
cadre, qu'elle manquoit même de vivres pour Tes 
troupes (k fes habirans ; & dans le protêt national 
cité ci-deffus, pièce foudroyante (*) , on lui 
offre une augmentation de forces, avec des vivres 
autant qu'il en fouhaitera ; on fe charge de lui 
fournir tout ce qu'il faut pour réparer (es vaif- 
feaux incelTamment. Bien plus : M. d'Aché fe 
condamne lui-même: il veut juftiGer Ton évr.fion 
fubite par un projet fecret qu^il méditoit d'aller 
s'emparer de Mazulipatan, coinptoir Anglois, à 
plus de cent lieues fous le vent de l'établilTement: 
qu'il quittoit. Il n'étoic donc pas il dénué de ful> 



C*) Voyez les repriifeiunions fait'-s à M. le Comte 
d'Aché par Mr<. du Conreil fupéiieur de Pondichery su 
nom delà nation afilmbiée en corps le i'' Septembre 1*59 » 
& la P/otedation faite pnr in n; tien- anTemtJîée dnns la 
fp.lle du gouvernement de Pondichery, ngnifîée à M. d*^A lié- 
le 17 Septembre 1T59. Ces deux pièces [or^r hiférées & 
i^pécées tout au long dans différens nidrndres produits- 
au fameux procès du Comte de Lally , ce qui iiguô cfef- 
penfedeles répctcr. 

L5 



t^O V I E P R. I V É E 

maamam fiibnces & d'équipages ; fes vaiîTeaux n'étoieiît i 
1760. donc pas Ci délabrés , puifque de gaieté de cœur î 
il cherchoit à prolonger ainfi la campagne & à. j 
courir les hafards d'une expédition qui devoit lui >] 
coûter du tems, des hommes ^ & peut-être Tex- > 
pofer à un nouveau combat, qu'il difoit n'être pas .- 
en état de foutenir. 

Mais ce qui rend M. d'Aché inexcufable, c'eft- • 

d'avoir lallFc prendre Pondichery, non - feulement ij 

fans reparoîtj"e après dix-huit mois d'abfence , maisf 

ians lui avoir procuré le moindre fecours durant .| 

..cet intervalle. En vain fait -il dans fes mémoires-.: 

un tableau pathétique de l'ouragan du mois de j 

Janvier 1760, qui jetta trente-deux bàtimens à la , 

côte, qui déploya fes fureurs pendant deux jours- j 

confécutifs, & réduifit fifle de France à l'extrê- ; 

miî'é la plus trille. En vain objede-t-il pour ca^-J 

lorer fon inaélion, les craintes du Miniftere de 

France pour cette colonie , les avis fecrets qu'il 

reçoit d'un armement fait en Europe par les Au-"^ 

glôis , qui la menaçoient. Du mois de Janvier aa i 

tems de la mouiïbn favorable il y avoit plus de , 

loifir qu'il n'en falloit pour réparer ks ravage*^ 

caufés par les élémens ; il étoit aifé de juger quejj 

les craintes de Verfailles étoient dénuées de fon-»,^ 

dément & de vraifemblance ; que tous les effort^ 

de l'ennemi commenceroient à fe porter contre?? 

Pondichery, & que c'étoit ce boulevard qui exi-l'* 

geoit une proteiftion urgente, comme le plus fâ^^ 

rempart qu'on pût oppofer pour la défenfe de»;'j 

ifles françoifes ; qu'en un mot , craignant de*l 

deux côtés, il falloit toujours aller à celui quij 

devoit être attaqué le premier. D'ailleurs , ce quîj 

itevôit déterminer fans réplique la réfolution de §t\ 



deLouisXV. 251 

rendre à la côte, c'efl: la famine, le plus cruel ^sasawa 
des fléaux dont l'ifle de France étoit menacée, 1760. 
remiemi inévitable, invincible, contre lequel les 
précautions , les combinaifons , la bravoure ne 
peuvent rien , & qui devenoit le renfort le plus 
puifTant des Anglois, s'ils inveftilToient Tifle. Le 
Gouverneur , M. Desforges Boucher , fait valoir 
tous ces Hiotifs puilTans pour fe débarraffer de 
TElcadre, & M. d'Aché, après avoir vu toute la 
nation protefter à Pondichery contre Jui , parce 
qu'il Tabandonnoit , voit, fans en être ému, le 
Confeil de l'ille de France protefter contre lui ,. 
de ce que par le féjour trop long qu'il faifoit à 
cette ifle, il en caufoit la ruine. Il voit fes pro- 
pres oPiiciers (*} fe joindre à la colonie ; il voit 
le trouble, le défordre, les diflenlions, TeiFroi 
qu'il y caufe, & il perfide à relier où l'on defirc 
qu'il ne foit pas, parce que loin d'y être utile, 
il en augmente les malheurs, & il ne veut pas 
aller où l'on defiroit qu'il reliât, parce que fon 
efcadre en faifoit la fureté. Il dit partout que 
cette efcadre ed l'efpoirde l'Inde, lareiTource à 
employer pour fa confervation; que fa perte en- 
traîneroit celle de flnde ; que toux fon falut réfide 
en elle , & Pondichery efl pris en un moment où 
cette efcadre elt la plus floriflante & refte dans 
une fécurité parfaite à mille cinq cens lieues î 

Elans le vrai, M. d'Aché fut donc la caufe eP 
fentielie de la prife de Pondichery, ou, fi I'oît 
veut, le Minière imbécille qui adoptant légère^ 
ment les infiuuations que lui faifoit peut-être fug- 
gérer adroitement la cour de Landres> lui infpin^ 

(*) Entre aiuiei M. de Rais , Capitaine de TUlùMsi' 



252 V I E P Jl I V É E ' j 

mamm de fauîTes allarmes pour l'Ifle de France ; allarme^ ,; 

1760. dont le chef des opérations maritimes fe prévalue ij 
volontiers , en ce qu'elles favorifoient fon indo* i 
lence & fon éloignement du Comte de Lally, qui ; 
s'étoit, au rapport de fes accufateurs, rendu re- =^ 
doutable à tout le monde , excepté aux Anglois. ;^ 
Il efl: tems de faire connoître ce perfonnage , qui ■■^ 
pendant quelque tems a tenu les yeux de l'Euro- | 
pe fixés fur lui. C'étoi-t un homme dur, attrabi- | 
laire, tourmenté à Texcès de la phrénéfie de ia | 
■ domination qu'il exerçoit avec un defpoiifme in- | 
tolérable. La Compagnie l'avoir envoyé dans i 
FInde, autant pour la défendre contre fes ennemis '| 
domefliques, que contre fes enneinis du dehors*! 
Les premiers étoient fes plus chers ferviieurs, qui il 
enrichis de fes dépouilles, n'aynnt plus rien à? ■ ; 
gagner dans fécat de détreffe où- ils l'avoient ré- ►^ 
duite , défiroienr intérieurement tomber au pou- 
voir des Angîois, nfin de c(5uvrir leurs défordres ' 
particuliers du brigandage général qu'entraîne la 
conquête. M. de Lally étoit le chef le moin* ' 
propre à remédier au mal. Rempli de préventions, H 
il étoit en outre d'un encétement qui l'empéchoie '\ 
de rien voir avec le calme de la raifon , & d'une ! 
violence qui achevoh de l'aveugler, A ces défauts*^ 
fe joignoit un vice bas & infâme, une avarice 
fordide, qui le rendoît ardent à la pourfuite de^ 
déprédateurs , mais pour tourner à fon profit les 
reftitutions qu'il en exigeoit. Il fembloit fe réfer- 
ver le privilège exclutif d'^achever feul la ruine de 
la Compagnie. Plein d'efprir dans fës écrits, fès 
i(5tîons étoient fcfuvent marquées au coin de la 
démence. A peine arrivé à Pon Jichery & àé]k 
brouillé avec {"on collègue pour les entrepri-fe» 
afâaïîumess il révolta'coiitre lui tous les ordres d© 



DE Louis XV. 255 

la vftle, le confeil, le militaîre, h bourgeoifie. — « 
Ilprovoquoitainfi des coiurariccés qui raigriiîoient i^rô^o. 
& qu'il tournoie en crimes. Alors ne connoiflant 
plus ni les procédés, ni. les égards, ni les bien- 
ïeances, ni la décence, il devenoit féroce & bar- 
bare ; il outrageoic également l'humanité & la na- 
ture. Et , à toutes k-s horreurs que lui fuggéroit Ta- 
rage , il ajoutoit une ironie plus cruelle & plus 
accablante encore. 

Cepemiant, malgré le choc de tant d'intérêts 
oppolés, de pallions en aéliviré, d'anîmofués, de 
haines, de vengeances, de cabales, de factions, 
ie Comte de Lally qui n'étoit pas un Général fans 
talens, durant une mifîîon de près de trois ans, 
livre dix batailles ou combats, prend dix places 
ou forts. Réduit à fept cens hommes de troupes 
réglées, contre quinze mille hommes de troupes 
de terre & quatorze vaifleaux de ligne , laiis un 
feul bateau pour fa défenfe, foutient un blocus 
& un invediflement de neuf mois, & ne rend la 15 j^ht- 
place que lorfqu'il ne lui refle pas un grain de riz ^7^^* 
ni aucune efpece de nourriture pour fa garnifon , 
déjà exténuée de mifere & de fatigue. 

Une circonflance fmguiiere rendit la capitula- 
tion de Pondichery, diêtee par la nécefnté , plus 
dure encore. Un fentiment de vengeance s'y mêla 
de la part du vainqueur. Il avoit intercepté les 
inftruftions données aux Comtes de Lally & d'A- 
ché par la Compagnie. Elle leur défendo't d'ac- 
corder aucunes conditions aux érablilTemens An- 
glois dont ils s'empareraient. Le Gouverneur de 
Madras, qui s'étoit transporté à l'armée Angloife 
pour diriger les articles, fit valoir ces difpofitions 
des François & exigea la même rigueur». Qn. fie 



254 Vie Privée 

^mgm embarquer pour l'Europe , non-feuleraerxt les trouf 
s7 6i. P^^ ^^ ^^ garnifon, non-reulemeiu les chefs civil* 
& le confeil , mais encore tous les fubalternes at- 
tachés à la Compagnie, On démolit les fortiiica^ 
tiens , & Ton fit pafler la charrue fur cette ville - 
fuperbe , n'afFrant déformais qu'un monceau dfr 
ruines. j 

Les diîTenfions qui favoient agitée ne firent que j 
changer de théâtre, & les clameurs dont l'Inde j 
avoit retenti vinrent troubler la capitale. Chacutt 
prit parti fuivant fes intérêts , fes affeélions ou fe» 
préjugés ,, & il en réfulta ce procès fameux dont^ | 
nous aurons lieu de parler dans la fuite. Il fut^ i 
ainfi que celui des Canadiens, le feui. fruit que la. 
France recueillit du fang & des tréfors qu'elle , 
avoit prodigués pour la confervatian de ces im-, ; 
menfes poffelfions. 

Il étoit tems de terminer par une p^ix quelcon-, 
que une guerre maritime , où féquilibre étoit telle- j 
ment rompu, que chaque conquête de l'Angleterre ' 
fur la France étoit un acheminement & une facili- \ 
té pour de nouvelles, fans lui laiiTer aucun efpoir -i 
de compenfation. La prife de l'IUe Royale ^ clef ' 
du fleuve Saint- Laurent , avoit ouvert par iiefj 
aux Anglois le chemin de fAmérique Septentrionfl«n< 
le, qu'ils n'auroieut jamais pu conquérir par terre J 
Pondichery tombé faute d'Efcadre , mettoit eaf 
leur pouvoir toute la prefqu'ine. Ils devenoienft| 
maîtres non feulement de la côte dô Coromandel!^| 
pî, mais de celle de Malabar, où Mahé avoit capitii?»'J 
I© '^vr. ^^^ j^ ^^^ reftoit plus que les Illes de France &;] 
de Bourbon, que la famine auroit réduites avec le,| 
tems fans que le vainqueur y employât d'auîî«*'^ 
moyens, - -j 

I 



i>E Louis XV. 255 

La Guadeloupe avok été Tentrepôt de Texpé- ■■— ; 
diîion contre la Dominique , & ces deux ifles voi^ 17,^1, 
fines de la Martinique fervirent enfuite à la refler- 
rer & à en facilker les approches. Elle fut con- 
quife quelques mois après & entraîna la défection 
de toutes les autres du vent. C'étoit un Capitai- 
ne de vaiiïeau qui y commandoit. Ses camarades 
rappelloienc le Grand la Touche, non à raifon 
de fes exploits, mais de fa fupeibe taille & de fa 
belle figure. Aifurement fi Nadot avoit été dégra- 
dé pour avoir rendu la Guadeloupe après plu- 
lieur^ mois de réfiîlance & avoir défendu le ter- 
rein pied à pied, que dire du Gouverneur de la 
Martinique , réduite en entier en moins de fix 
femaines (^*) ! Mais il étoic d'un corps où tout 
reftoit i-mpuni : il échappa comme tant d'autres à 
la peine capitale qu'il méritoit. Il rejctca fon tore 
fur le compte àts habitans , préférant en effet de 
vivre dans fabondtnce fous la domination An- 
gloife, à mourir de faim fous celle de Ja raétro-- 
pole. Saint -Dominique, Cayenne, la Louifiane 
dévoient éprouver bientôt le même fort , & lâ 
France étoit menacée, fi la pofition des chofes 
îie changeoit, de n'avoir plus incelfamment au* 
cune colonie dans les deux Indes» 

L'audace àQ% ennemis étoit telie, qu'ils com^ 
HieRçoient déjà à bloquer le royaume d'un côté" 
par la prife de Belle- île, ce qui les rendoit maî- 
tres de fintérieur du golfe de Gascogne. Les An- 
gloîs avoient eu plufieurs fois le projet de cette 
conquête & favoient tenté infrudueufement. Ils 



Ç*) La defcente fut eEeâiHës le 7 Janvier v^2 , & *à 
itddition totale la 14 ïïéviier» 



i^6 Vie P r i v ê e ,^c. 

mmmm y réuffîrent dans cette guerre, où la foibleffe &:Ie 
1701. découragement de leurs rivaux leur permettoient 
de tout entreprendre. Dès le mois de Mars ils 
avoient préparé un armement eonfidérable à cet 
I Avuil. effet. Ayant été repoulFés à une première deG- ^| 
cente, ils s'y prirent mieux une féconde fois, & ; 
malgré la brave réliftance de Tofficier qui corn- ' 
mandoit dans la forterelTe , ils fubjuguerent toute v 
7 Tuiu. ^"^^'' ^" nioiiis de deux mois. Lors de la eapiiula- >1 
tion, le Major- général Hodgfon & le Commo-lj 
dore Keppel , en la fignant , ne manquèrent pas h 
de rendre juftice à la valeur de la garnifon-; ils 
dirent: Accordé, en faveitr de la belle défenfe 
faite par la Citadelle fous les ordres du Chc- • 
V aller de Sainte -Croix. ! 

On avoit tellement perdu rhabitude à Paris de j 
voir de pareils hommes , qu^ le Chevalier de *' 
Sainte -Croix, dés qu'il s'y mx)ntra , fut applaudi, 
entouré, fuivi comme un perlbnnage rare. Il fur- ^ 
vécut peu à fa gloire, & ayant été chargé de la 
défenfe de Saint Domingue, il mourut dans cette \ 
colonie. Mais fi la réfiftance de Belle -île fît hoit- . 
neur à fon généreux defenfeur, il n'en étoit pas \ 
moins honteux pour la France de voir enlever \ 
ainfi à fes yeux un de fes boulevards fans lui por. J 
ter le moindre fecours ; de voir les Anglois la do- 1 
miner jufques chez elle ; pouvoir infefter plus | 
librement & plus impunément toutes les côtes de % 
la baie de Bifc^ye , gêner fes armemens, fon ca- ;> 
botage & ^on commerce, acquérir un point d'ap^ '^ 
pui pour tenter de plus pvè« des defcentes ^ iiiî-' 
îieu commode pour s'y retirer, en cas d'échec oiî'*|5 
de contrariété des élémens* '•% 



PIECES RECUEILLIES 

POUR SERVIR 
X 

CETTE HISTOIRE. 



Vie Privée, &c. 5ls9 



N^. I. (Page 20.) Journal des Etats de Bre- 
tagne^ tenus en 1752. 

JL-/ES trois Ordres qui compofent les Etats de 
Bretagne , ont demandé unanimement aux Commis- 
faires du Roi la fuppreflîon de l'impofition du 
Vingtième , comme étant intolérable & dans le 
fonds & dans la forme. M. le Duc de Chaulnes 
leur a répondu , en leur communiquant Tariicle 
de fes inftruftions qui concerne le Vingtième, & 
qui lui défend d'écouter toutes repréfentations à 
ce fujet. Cette réponfe a excité la plus grande 
fermentation dans les Etats , & a donné lieu à 
une féconde députation pour remontrer aux Com- 
inifTaires que les Etats, dépouillés du droit natu- 
rel de faire des repréfentations far un objet aufli 
important que le Vingtième , ne pouvoient s'oc- 
cuper des autres affaires de la province. En vain 
M, TEvêque de Rennes & M. de Lannion, Pré- 
fident de la Noblelfe, ont-ils voulu faire entendre 
qu'il falloit au moins articuler les griefs particu- 
liers qu'on pouvoit avoir fur la levée de cette 
impofition , pour motiver leur réfidance , leurs 
voix ont été étouiî^ées par les clameurs des autres 
membres de l'alTemblée. M. le Duc de Chaulnes 
a répondu avec fermeté qu'il n'écouteroit jamais 
rien de vague & de général fur l'article du Ving- 
tième; qu'il pourroit tout au plus permettre qu'on- 
lui repréfentât les abus particuliers qu'on auroit 
pu remarquer fur la perception de cet impôt. R 
a témoigné d'ailleurs aux députés le regret qu'il 
avoit ds ne pouvoir fe prêter à leurs inllances ,, 



a6o Vie Privée 

& en même tems la ferme réfolution où il étoît 
d'exécuter avec la plus grande exactitude les or^ 
dres du Roi. 

Les Lettres de Bretagne du 4 de ce mois mar- 
quent, que les Etats étant aflemblés dimanche, les • 
Commiflaires du Roi leur avoient fait fignifier un 
ordre par écrit de nommer aux commiiîîons pour 
le travail, & que cet ordre avoit excité un tu- ' 
multe très-confidérable, qui n'avoit été appaifé : 
que par la propofition que fit le Tiers -Etat d'en^-v 
voyer unje députation pour prier MM. les Com- Ji 
miflaires de révoquer leur ordre & d'entendre ^1 
les griefs, des Etats fur le Vingtième. Cette dépu- j 
tation, à la tête de laquelle étoit M. TEvêque de | 
Quimper, & les -deux autres fuivantes, réitérées j 
pour le même objet , M. TEvéque de Vannes 'i 
portant la parole , furent également infruflueufes. ^ 
M. le Duc de Cbaulnes répondit toujours avec 1 
fermeté qu'il ne fe départiroit point de l'ordre 
fignifié; qu'il n'écouteroit point les griefs fur le ; 
Vingtième qu'on n'eût nommé aux commiflîons, i 
& qu'il ne {buffiriroit pas que l'autorité du Roi } 
cédât à une obftination qui n'étoit fondée que fur j 
l'humeur, & qui annonçoit de la part des Etats | 
un delTcin prémédité de relier dans finaftion. | 

Sur les repréfentations de M. fEvêque de Van- \ 
nés aux Etats , il fut décidé à la pluralité des ^ 
voix , que fans nommer aux commifîions ordinal- ■ 
res, celle du Vingtième continueroit fes féances i 
& drefleroit un mémoire détaillé des griefs au 1 
fujet de cette impofuion. La délibération fut pro- ] 
noncée par M. l'Evéque de Rennes, Préfident, ; 
mais interrompue par plufieurs membres de la No* 
blelfe , & qui entraînèrent prefque toute l'aiTem;- 1 



DE Louis XV. !i6i 

blée , qu'elle e'toit irréguliere , & qu'on avoit 
trompé en recueillant les voix. Ils réclamèrent 
comre elle avec un grand bruit & empêchèrent 
qu'elle ne fût infcrite fur les régillres. 

On apprend par les lettres de Bretagne du 
6 Oélobre, que roppofuion de la Nobleiïe a eu 
fon effet ; que la délibération qui en étoit l'objet 
n'a point été infcrite fur les régiflres, & que la 
commifîîon du Vingtième n'a pas même été auto- 
rifée verbalement à continuer fon travail. L'afTem- 
blée des Etats a borné le fien à établir l'authenti- 
cité du règlement de 1^07, qui juflifie fa con- 
duite & qui lui étoit contefté par M. le Duc de 
Chaulnes , qui a toujours été inflexible fur les 
ordres dont on follicitoit la révocation. Les 
Etats, de leur côté, ont perfiflé opiniâtrement 
dans le deiïein de ne rien faire; ils ont été jufqu'à 
refufer d'accorder la gratification de 1500 livres, 
qu'il eft d'ufage de donner au Capitaine des gar- 
des de M. le Dac de Chaulnes , qui a porté à la 
cour la nouvelle du don gratuit accordé. Et pour 
écarter toute idée de travail & de délibération 
des Etats , ils n'ont pas voulu faire, félon la cou- 
tume , une députation d'humanité pour vifiter les 
membres des Etats malades. M. le Duc de Chaul- 
nes a expédié le 5 au foir un courier pour 
la cour. 

On écrit de Bretagne du 8 de ce mois, que les 
Etats ont fait une députation à M. le Duc de 
Chaulnes pour lui demiander fi S. M. ayant témoi- 
gné fa fatisfîi(ftion au fujet du don gratuit, n'avoit 
pas révoqué les ordres donnés à fes CommifTaires 
de n'entendre les repréfentations des Etats fur le 
Vingtième, ni pour le fond ni pour la forme. On 



â52 V I E P R I V É E 

ajoute que cette cléputation a été tout aulîi inutile ; 
que la précédente , & que M. le Duc de Chaul- j 
nés leur a dit d'un ton très-haut qu'il ne pouvoit" 
ni ne vouloit les écouter, puifqu'iis n'avoient pa§ j 
nommé aux commiffions. L'aflemblée fuivante vk'4, 
enfin éclorre une délibération, dont la NoblefTe, ' 
un peu radoucie, fit elle-même la propofition ,"^ 
& qui fut fur le champ adoptée par les autres Or^ j 
dres. Ce fut de drelTer un mémoire juftificatif d^J 
la conduite de l'aiTemblée ; d'y faire travailler?' 
dans le moment la commilïïon du Vingtième, &.S 
de l'envoyer à M. le Duc de Penthievre, à M. l^:^ 
Garde des Sceaux & à M. le Comte de Saint- 1 

V 

Florentin. o 

M. TEvêque de Rennes ayant prononcé aux ^ 
Etats de Bretagne un difcours très -pathétique & 
très- éloquent pour porter l'aiTemblée à céder aux-' 
circonftances & à fe -prêter aux volontés du Roi : ^ 
un député de la NoblefTe qui parla après lui , dit ^ 
que tout fon corps admiroit l'éloquence de M. de : 
Rennes, mais qu'il étoit encore plus touché dç " 
fon exemple & de celui du Clergé , qu'il fe feroit '■ 
un honneur de luivre. i 

Le Roi a dépêché un courier en Bretagne, qwi :;i 
porte une Lettre de cachet pour féparer les Etat*.'; 
Par une Lettre de Rennes du 1 1 de ce mois , j 
reçue aujourd'hui, l'on mande que les trois der-^; 
nieres allembices des Etats avoient été plus tu- 1 
multueufes que jamais; que M. l'Evéque de Ren- !' 
nés avoit en vain tenté de concilier les efprits^j 
que la Noblefîe s'étoit oppofée à toute efpece de ';' 
délibération; que le lo à neuf heures du matin, aj 
les Etats étant aflemblés, ou y avoit apporté de-*^, 
ia part de MM. les Commiffaires du Roi un or- [ 

4 



DE Louis XV. z6^ 

«re , qui pane que le Roi , informé de la réfiftan- 
ce de la NoblefTe à obéir aux ordres de les Com- 
mifiaircs de nommer à leiu-s commilîîons ordinai- 
res, & les prétextes dont ils Tavoient autorifée^ 
leur ordonnoit , fous peine de désobéiffance, de 
s'y conformer, & leur déclaroit en même tems 
que S. IM. autorifoit fes CommiiTaires à les enten- 
dre , & à lui rendre compte des griefs qu'ils 
avoient à propofer fur l'adminiftration du Vingtiè- 
me , pour y avoir tel égard qu'elle jugeroit jufte 
&: raifonnable. Après quelques débats , l'avis des 
trois Ordres fut unanime , d'enrégiitrer les ordres 
•du Roi & d'y obéir. En conféquence les com- 
milîîons ont été nommées. 

Par les lettres de Rennes du 13, on mande que 
les Etats avoient repris le fil ordinaire des affaires , 
& que la Nobieïïe avoit propofé d'infifter fur la 
demande de la fuppreffion du Vingtième avant 
de pafler outre. 

On a informé les Etats que TEvêclié de Ren- 
•îies qui, en 174.9, n'etoit impofé pour le Dixième 
qu'à cent neuf mille livres, i'étoit en 1750 à cent 
trente-ne\if mille livres, & en 1751, à cent cin« 
quante-cinq mille livres pour le Vingtième; qu'il 
en étoit ainfi des autres. La Commiflion efl char- 
gée de condater ces griefs. 

Les Lettres de Bretagne ne font remplies que 
d'éloges de M. l'Evêque de Vannes & de M. le 
Marqui!- de Lannion. Cela ed exceiîîvement diffé- 
rent poïir M. & Madame de Chaulnes, & pour 
IVL l'Evéque de Rennes, à qui l'on a mis fur la 
porte une afTez bonne pasquinade. Il s'étoit échap- 
pé fort indifcréteraent, quoique très-éloquemment, 
dans une féance , & le lendemain il a trouvé affi- 



£^4 Vie P r i v f^ e 

•ché à fa porte les mots fuivans : On donnera aw' 

jourd'hui la féconde repréfentation des fureî(t:$ 

de Guerajjm^ (c'eft le nom de famille de M. X^ 

vêque) qui fera fuivie des faux frères, 

■ On a mis aulïï fur la porte du Sénéchal de 

Rennes , une carricature , où il eft repréfenté 

pendu. 

Les Lettres de Bretagne du 15 mandent, qu'on 
n'a fait autre cbofedans la féance du vendredi 13,, 
que d'écouter & àQ fuivré la propofition qui fut 
faite de faire demander au Diredeur du Vingtième 
l'état général par Evéché de cette impofition dans 
-chacune des années 1750, 1751 & 1752, la Com- 
miffion voulant en prendre connoifîance pour fer- 
vir de bafe & de motif au mémoire des griefs. Le 
Sieur Ferré, Directeur, a répondu qu'il ne pou- 
voit en communiquer que de l'ordre, de M. l'In- 
tendant, à qui l'on s'eft adreflfé , mais qui a refu- 
fé de le permettre avant que d'en avoir écrit àii 
M. le Garde des Sceaux. Les Etats s'adreiïerentit 
à M. de Chaulnes, qui répondit aux députés quiil 
lui furent envoyés, qu'il étoit étonné que les Etats*^ 
fe cruflent en droit de demander compte au RqiH 
& à ceux qui le repréfentoient d'une impofuionn 
dont l'adminiUration fe faifoit en fon nom ; qu'auj^ 
relie, il ne pouvoit s'empêcher de leur repréfenter: 
qu'ils dévoient s'occuper plus férieufement à hâtePl 
îe travail de leur mémoire , fans l'interrompre partt 
des inciden? , qui ne pouvoient que retarder &; 
peut-êcre difgracier la décifiôn. Sur le rappofCl 
de cette réponfe, l'ofemblée fuivante fut un peiw 
vive. Cependant le Clergé & le Tier-^-Etat con-ij 
vinrent de ne p'us infiiler fur la demande des r^-^ 
les de cette impofition. Quoique cet avis ne fildl 

paaj 



DE Louis XV. î:55 

pas ag^réable à la Noblefle ,11 pafia ;mais il n'y eut 
point de délibération à ce fujet. 

Par les Lettres de Reunes du 18, on mande 
que la Commiffion du Vingtième a enfin préfenté 
fon mémoire à l'aiïemblée des Etats. La lefture 
fin a été faite dans deux féances confécutives , & 
y a reçu les plus grands applaudi flemens. Cepen- 
dant y ayant quelques obfervations à faire de la 
part des trois Ordres , on efl convenu que chaque 
Ordre l'examineroit en particulier, & pour éviter 
la confufion ils ont nommé des CommifTaires dans 
chaque chambre pour leur en faire rapport, & 
définitivement à toute l'aiTemblée. Cela fut pré- 
cédé de la demande que firent les Etats aux Com- 
mifi^aires du Roi , qu'il leur fût permis d'élire un 
fécond Syndic ; ce que les Commifiaires refufe- 
rent , alléguant leurs inilrudtions qui étoient 6X7 
preifes à ce fujet, & qui leur enjoignent exprefi^é- 
ment de ne le permettre, & même de ne recevoir 
aucune repréfentation là -défions. Sur quoi les 
Etats ont arrêté qu'il en feroit écrit à M. le Duc 
de Penthievre & à M. de Saint- Florentin pour 
l'obtenir. 

Les lettres de Bretagne du 20 , marquent que 
le 18 M. l'Evêque de Rennes avoit fait rapport à 
raifemblée de trois lettres écrites à M. le Duc de 
Penthievre , à M. le Garde des Sceaux & à M. de 
Saint-Florentin au fujet du Vingtième. Il a ajouté 
qu'il n'avoit reçu réponfe que de M. de Penthie* 
vre: ce qui confirmoit Vifiblement l'inutilité d'en 
efpérer aucun fuccès; qu'il ne croyoit pas qu'on 
pût en attendre un meilleur des lettres écrites par 
l'alfemblée pour obtenir un fécond Syndic: fur 
quoi les trois Ordres parurent vouloir fur le 
Toms m. M 



266 Vie P u i v é e 

'i 

champ procéder à i'-éleftion , fans attendre répon- , 
fe. Mais à la fin la pluralité des voix s'y oppofa;''- 
après quoi l'on paîTa au travail. On lut dans la -, 
Noblefle le Mémoire avec les changemens que ("es ' 
Commiïïliires y avoient faits , dont le principal ; 
eddans les conclufionsjijui fe bornent uniquement 1 
à demander la fuppreffion ou l'abonnement du 
Vingtième, au lieu que celles du Mémoire font 
que les nouveaux Rôles de 1753 foîent exa<^e-| 
ment conformes aux déclarations vérifiées^, 
qu'en attendant ils foient fixés à la moitié des' 
fommes du Dixième de 17495 que les Rôles de.J 
1750, 1751, & 1752 ne foient exigibles que fufj 
le même pied, & qu'on faïïe raifon fur 1753 de% 
ce qui aura été payé de furplus; que les déclara-. ■ 
tions ne puiifent être rejettées, fous prétexte de j 
défaut de formalités , & exprimées dnns les rôles '. 
de fupplément j que les préfentes demandes feront 
autorifées dans la préfente affemblée par un Arrêt | 
du Confeil. Le Tiers agréa tous ces changement' > 
& y ajouta la demande de fesemption du Ving- | 
cieme des terres en franc fief, & de la diœinurioii J 
du huitième pour les réparations des maifons dans,';: 
les villes , & d'un dixième pour celles des maifons^J 
dans la campagne. Le mémoire, ainfi réformé,^ 
fut envoyé aux deux Ordres; mais la NoblelTe' 
n'en voulut point adopter les conciufions , & dé^| 
clâra qu'elle ne délibércroit point que le Clcrg^^ 
n'eût adopté les Tiennes; ce qui ayant été rôfaféj 
on remit le travail au lendemain. Le Tiers -Ets 
peH'irrsnt dans fon avis, la NoblcfTe a toujour 
.condamment refufé de donner le fien ,. dans la cci 
Citude que celui du Cler^^é flroît conforme z\ 
Tiers , & qu^ainfi le fien fcroit fans effet. LÀ'! 



DE L o u I S X V. 267 

Etats , dans cette pofition, ibiu reftés affeniblés 
toute la journée & la nuit, & Tétoient encore 
au départ du courier. Le Clergé, à dix heures 
du foir envoya demander à la Noblefle il elle per- 
fiftoit b. ne vouloir pas délibé'-er, & lui déclara 
en ce cas qu'il prenoit le parti de fe retirer; ce"^ 
qu'il fit, ainfi que le Tiers , & la NoblelTe ne 
défempara pas. Mais M. le Comte de Lannion , 
dont la fanté n'étoit pas bonne, alla fe coucher 
dans un lit de l'infirmerie des Cordelier?. 

On ajoute qu'il tranffiroit le matin que MM. les 
Commlifaires du Roi dévoient faire la demande 
de la Capitation & des autres affaires du Roi. 

Par les lettres de Bretagne reçues , on mande 
^ue les trois Ordres après la pernoflation de jeu- 
<îi, fe trouvèrent le vendredi matin chacun dans 
leurs chambres; qu'ils y font reliés, ik depuis y 
font encore , dans la même fituation des chofes, 
fans que les demandes que MM. les Commifiaires 
du Roi leur firent faire vendredi matin, qui les 
ramenèrent au théâtre pour les entendre, l'es en 
aient tirés. Ces demandes font celles des fouages, 
des droits fur les louages, des droits rétablis & 
deux fols pour livre du dixième, & la ledure de 
l'Arrêt du Confeil de 1738, qui défend d'accorder 
aucune penfion ou gratification fans la permifiioîi 
ou fautorifaiion du Roi. Sur ce dernier poinc 
feulement les Etats ordonnèrent la lecture de l'Ar- 
rêt, mais la Noblefie refufa de délibérer fur les 
autres. Même par un Tûrdé à àélibérer ^ M. le 
Préfident du Tiers ayant pris les voix de fon Or- 
<ire, & s'étant levé pour en pronoâcer favis, ii 
fut hué & pouillé. Il le prosonça pourtant, mal- 
gré les clameurs qui étouffèrent fa voix , & l'avis 
M 2 



£(58 Vie P ,r I V é e ? 

de Ton Ordre fut de tout accorder. Celui de TE* S 

glife éfoit le même , mais la règle de ne le décla- rj 

rer qu'après celui de la Nobleffe l'empêcha de le -i 

prononcer. | 

Les chofes en cet état, M. l'Evéque de Ren-| 

nés , après avoir fait à la NoblefTe de nouvelles , ,;j 

mais inutiles repréfentations fur l'irrégularité & le !■! 

danger de leur obftination, en prit occafion de ' 

leur propofer de ne pas prolonger les féances de .'J 

i'alïemblée au-delà de quatre heures , & d'en faire.|| 

même un règlement pour toujours. La propod- -i] 

tion en fut acceptée pour la journée feulement, i 

& hier elle fut renouvellée & fixée à deux heures }. 

sprès-midi. '■^ 

Il tranfpiroit que M. le Duc de Chaulnes avoit 5] 

fait partir la veille un courier pour rendre compte Ij 

de la conduite des Etats , & demander les ordres ' 

du Roi, j 

Les lettres de Bretagne du 25 Ocflobre man- ; 

dent , que le dimanche les Etats demeurèrent aux ' 

chambres fans rien faire du tout , & fe féparerent i 

à deux heures, les chambres tenantes. | 

Que le lundi, avant de fe retirer aux chambres, j 

on rédigea & figna ce qui devoit être porté fur le j 

régiftre depuis jeudi. Enfuite que M. le Comte 1 

de Lannion témoigna à fon Ordre, qu'après avoir: 

inutilement tenté en public & en particulier de! 

leur faire connoître l'irrégularité & le danger de 

leur fituation , il fe croyoit obligé , dans une cir- 

conftance aulîî critique, de conflater dans la plus 

exafte vérité le vœu de fon Ordre, dont il n'a-j 

voit peut-être pas pris les voix aiïez exadement ,'.;j 

& qu'il propofa le fcrutin; que fa propofition fui!'' 

4' abord rejettée; mais que la coraplaifaHce (îu'U 



DE Louis XV. 269 

eut de n'y pas infifter, eu ramena un aflez grand 
nombre à y confentir, ik que le nombre s'en ac- 
crut afiez pour que ce fut l'avis de la pluralité ; 
qu'on alla donc au fcrutin pour favoir fi l'on per- 
lifleroit ou non , dans l'avis de ne point délibérer, 
& que l'affirmative l'emporta de 16*7 voix contre 
16; que cela fait,- les Etats fe levèrent à deux 
heures, les chambres toujours tenantes, & qu'hier 
ce fut le même refrein; que tous les pour-parlers, 
les négociations, les propofitions de conciliation 
refpedives entre les ordres , ont été inuîiles ; 
qu'on attendoit ce jour-là (25) le retour du Cou- 
rier de M. le Duc de Chaulnes, qui feul pouvoit 
tirer de cette inaction. ' 

Voici ce qu'on mande de Rennes par les lettres 
du 27 de ce mois. 

Le Courier de M. le Duc de Chaulnes efî: arri- 
vé hier m.atin à dix heures ; à onze , M. le Pro- 
cureur-général efi: venu aux Chambres, & là il 
leur a notifié les ordres du Roi portés dans la 
lettre de S. M. à M. le Duc de Chaulnes, dont la 
teneur s'enfuit. 

^ „ M N C u s I N , 

„ Je vous ai, par une Lettre du 7 du préfenî 
„ mois, autorifé, ainfi que mes autres Commif- 
„ faires, à recevoir les repréfentations des Etats, 
„ & à écouter leurs griefs fur la manière dont 
5, les Ordonnances rendues en conféquence ds 
„ leur demande pour l'impolition du Vingtième 
„ ont été exécutées, & Je vous ai en même tems 
,, marqué que je n'entendois pas que fous prétex* 
„ te de dreiïer le mémoire de ces prétendus griefs 
o & d'eu attendre la réponfe, les Etats diiTéra&- 
M 2 



27© Vie Privé e 

„ fent leur travail ordinaire i que je vouloîs, ïiu 

3, contraire, qu'il fût commencé & fuivi confof- 

?, mément à ce qui s'ell toujours pratiqué. ]'ap- 

5, prends néanmoins que M. le "Procureur- général -i 

3, defdits Etats leur ayant remis par votre ordre J 

„ quatre articles des inflrU(5tions que je vous ai ^' 

„ données , afin qu'ils en délibéraffent , l'Ordre • 

5, de la Noblefle l'a refufé fous prétexte d'une dé- > 

5, libération commencée à l'occafion du mémoire 

5, que lesdits Etats ont fait dreîTer au fujet de || 

5, rimpofition du Vingtième. Et ce refus étant 

5, direélement contraire à mes intentions , que je 

5, vous ai expliquées par ma dite Lettre, & que 

5, vous leur avez notifiées, je vous fais celle-ci 

,, pour vous dire de leur ordonner cxpreflement 

„ de ma part, & fous peine de désobéiflTance-, 

5, de délibérer fur le champ fur lesdits quatre ar- 

5, ticles desdites inftruétions , que vous leur ferez .\ 

„ remettre; vous commandant, & même enjoi- 

„ gnant d'y tenir la main , comme aufli de m'en- . 

„ voyer leurs repréfentations & griefs tels que | 

5, ci-defTus, auffitôt qu'ils vous les auront remis, J 

„ pour y être Hatué par moi , ainfi que je le | 

„ jugerai jufte & convenable. " | 

„ Ecrit à Fontainebleau le vingt-quatrième jour | 

d'Oaobre 1752. î 

ÇS/gné^ Louis. ;,, 



Et plus bas Phélippeaux^ 

La ledure ayant été faite de la lettre du Roi & 
des ordres de iVJM. les Commiiïàires d'y obéir fiir 
le champ, fous peine de désobéilTance, & de 
l'enrégiilrer , la Noblclîe s'ell récriée tn tumulte 



n E L ou I s XV. S71 

& avec chaleur fur raccufation fauïïe qu'on lui 
imputoit d'avoir refuie de délibérer , 6i fur les 
impreilions défavorables qu'on avolc données de fa 
conduite à ce fujer ,foutenant affinnativemenr qu'il 
n'y avoit eu de fa parc aucun refus de délibérer 
fur les quatre articles dont il s'agit, ni même au- 
cun ordre de la part des CommiiTaires du Roi 
d'en délibérer autrement qu'à leur ordinaire dans 
le courant de la tenue, & que , s'ils ne l'avoient 
pas fait , ce n'avoit jamais été par aucune inten- 
tion de ne les pas accorder, mais feulement parce 
qu'ils avoient entamé une affaire importante , que 
leurs réglenicns ne permettoient pas d'interrom- 
pre , & que, pour en faire preuve , ils étoient 
prêts d'obéir fur le champ aux ordres du Roi & 
d'accorder ces quatre articles ; ce que les trois 
Ordres ont fait unanimemenr. JV^aîs la Nobleiîe 
ayant à cœur de fe juftifier auprès du Roi, & de 
ne point laiiïer de traces fur leur régiftre d'un or- 
dre auiïi injurieux, & l'Ordre de l'Eglife s'étant 
rangé à fon avis , il fut ordonné de faire une dé- 
putation à MM, les CommifTaires du Roi, pour 
leur repréfenter la fauîTeté de l'accufation qui fer- 
voit de motif à Tordre du Roi, & pour prier 
M. le Duc de Chaulnes de trouver bon qu'il ne 
fût point enrégiftré & d'envoyer au Roi un Cou- 
rier pour lui rendre compte de leur obéifFance & 
défabufer S. M. des mauvais offices qu'on avoit 
rendus à fOrdre de la Nobleffe. L'avis du Tiers 
avoit été d'accorder les quatre articles, & de dé- 
puter vers MM. les Commiilaires du Roi pour 
leur repréfenter funplement que l'intention de l'af- 
fembiée n'avoit jamais été de refuftr de délibçrer 
fur ces qaatrj article?. 

M 4 



* 

^72 Vie Privée 

MM. les Coitimifl aires du Roi reçurent îa 
députation fur les fix heures. M. le Duc de Chaul- 
nés y répondit en fomme que la Nobleiïe' cher- 
choit à fe faire illufion à elle-même par un épilo- 
gage de mots pour juflifier fa conduite; que les 
ordres & le mécontentement fur leur inaélion & ; 
le deifein formé de ne travailler à aucune de leurs ] 
affaires , malgré les ordres exprés qu'il leur en .; 
avoit donnés de fa part; qu'il informeroit S. M. 
par l'ordinaire de demain de leur promptitude à ; 
obéir à [qs ordres; que la plus fûre juftifîcation Ij 
de leur conduite feroit de hâter autant le travail < - 
de leurs affaires ordinaires , qu'ils y avoient apporté»< 
jufqu'ici de retardement, & qu'à l'égard de l'enré- I 
giftreraent de la lettre du Roi , il confcntoit avec 'i 
plaifir à les en difpenfer , partageant avec eux la ;;! 
peine d'en laiîTer aucun vertige dans leurs régiftres , I 
& les afflirant de l'emprefTement avec lequel il .J 
faifiroit les occafions que les Etats lui offriroient 
de faire valoir dans la fuite leur zèle & leur fou-., 
miffion, &c. .| 

Mais ces réponfes ayant été relevées par plu- j 
fleurs membres de la députatio;!, ce qui mjt quel- j 
que chaleur dans les explications , il ajouta qu'il;, 
ne devoit pas leur cacher qu'il avoit des ordres ^ 
trop rigoureux , pour ne pas les leur annoncer "^ 
d*avance , de prelTer les affliires du Roi & de n'y j 
pas fouffrir de retardement. j 

La députation ayant rendu compte à raflemblée] 
du fuccés de fon audience , l'Ordre de la Noblelfe j 
n'en paroiffant pas fatisfait, on crut bien faire de,| 
finir la féance : il étoit alors près de fept heures.;; 
La NoblefTe peu fatisfaite des réponfes de M. le^'| 
Duc de Chaulnes à la députation de la veille^ 

s'oc-'i 



DE Louis XV. nr^ 

s'occupa très-vivement dans la féance du vendredi 
à fuivrc avec chaleur l'aiFaire de la juftilication & 
autres différens moyens d'y parvenir. Elle fe fixa. 
à un mémoire en forme de lettre, qu'elle projetta 
de faire préfenter à M. le Duc de Chaulnes par 
une nouvelle députation , pour laquelle elle deman- 
da fadhéfion des deux Ordres de l'Eglife & du 
Tiers. -Mais ce mémoire, qui fut lu dans rairem- 
blée, étant conçu en ternies peu mefiirés, l'Ordre 
de l'Eglife demanda les Chambres pour en délibé- 
rer, & là, par la fageflë des Préfidens , il fut ar- 
rêté par conciliation entre les trois Ordres, de fe 
contenter d'nne députation verbale -, à la tête de 
laquelle MM. les Préfidens furent priés &: confcii- 
tirent de fe mettre; elle fut chargée d'infiiler au- 
près de M» le Duc de Chaulnes , pour le folliciter 
de détruire les impreffions défavorables qu'on 
avoit données à S. M. de leur conduite, oc de- 
vouloir bien à cet effet faire partir un courier, & 
informer les Etats de la réponfe. M. i'Evéque de 
Rennes portant la parole , s'en acquitta avec tous- 
les ménagemens & les égards que la matière pon- 
voit permettre ; & M» le Duc de Chaulnes y ré- 
pondit froidement , mais avec politeiTe & plus 
d'adreiïe encore, que les Etats ne defiroient pas 
plus que lui que la Nobleffe fe jullifiàt auprès dur 
Roi, & qu'elle en prît elle-même le foin; ce 
qu'elle pouvoit faire en lui préfentant un mémoire,, 
qu'il ènverroit à S. M. par un courier qu'il ferois 
partir fur le champ. Cette réponfe rapportée aux; 
Etats parut y mettre plus de calme dans les efpnt»" 
qu'on ne s'y feroit attendu , & ils s'en remirens: 
fans peine à M. l'Evêque de Rennes & à M,, le 
Çc-mce de Laauion , qui ont été priés de. hxm 



274 V I E P R I V É E i 

le mémoire. Il étoit alors fix heures, & la féan- * 
ce iinit-là. 

Il efl: à remarquer qu'après la fignature des déli- 
bérations de la veille , M. le Préiidént du Tiers 
repréfenta que de la manière donc elles avoient 
été couchées, il paroiiïbit qu'on n'avoit pas rem- 
pli les intentions des Etats de n'y laiiïer aucunes i 
traces de l'accufation intentée contre l'Ordre de la ,v 
Noblefle, & du mécontentement du Roi; mais'^ 
fa repréfentation , toute jufte qu'elle étoit, ne fut | 
pas écoutée. ' 'A 

Hier matin , M. le Comte de Lannion , qui '*\ 
avoit eu la fièvre pendant la nuit , s'étant excule •; 
de venir aux Etats, & M. l'Evêque de Rennes |; 
ayant pris les voix dans l'Ordre de la Nobleffe, ^ 
comme c'efl: Tufage en ce cas4fi , M. le Comte Û 
de Lorge fiât é\u pour Premier Préfident. Alors ] 
M. le Comte de Quelen, qui n'avoit pas pu trou- 
ver un moment la veille pour parler , notifia aux ^ 
Etats les demandes que M. M. les CommifTaires ";| 
du Roi l'avoienc chargé de faire de l'abonnement 
de la Capitation , du Cafernement & des Milices, 
& un ordre à l'alL^mblée de fe faire rendre comp- . 
te fans délai des diffirentes coramifiions qu'elle :j 
avoit nommées fur les affaires ordinaires & entre 
autres de celle des conditions des baux, dont leurs 
inrtruftions les chargeoient exprelTément de hâter 
le travail. Le cri général fur d'abord de reprendra' 
l'affaire du Vingtième ; mais M. l'Evêque de Ren-f^ 
nés ayant repréfenté fortement l'inconféquence & 1 
le danger d'un refus de délibérer dans le moment 
même, où. les Etats étoient fi vivement occupés à 
fe judifier de l'accufation qu'on leur en avoit fai- 
te , & de prouver qu'ils n'en avoient jamais ea'| 



DE Louis XV. qj^ 

rinteniion, qnoique fa remontrance n'eût pas été 
généralement bien reçue , prononça r.u nom de 
Ibn Ordre qu'il deraandoit les chambres pour en 
délibérer. Alors M, le Préfîdent du Tiers propofa 
à l'Ordre de la Noblefîé , que fi elle vouloit con- 
fentir à terminer le mémoire du Vingtième (ims 
concfuHons, fon Ordre s'y rendroit. Ce qui ayant 
été hautement rejette, M. l'Evéque de Rennes 
repéta que l'Ordre de TEghTe demandoitles cham- 
bres pour délibérer fur les demandes du Roi , & 
41 ajouta, en même tems fur l'affaire du Vingtième, 
& il fortit avec fon Ordre. Cependant l'Ordre du 
Tiers étant demeuré fur le théâtre & parlementant 
avec celui de la NcblefTe dans le deiïein de fe 
^rapprocher muaiellement, plus de deux heures fe 
palTerent dans ce choc de tempéramens, propofés 
& rejettes. Enfin l'Ordre du Tiers fe détermina à 
fe retirer dans fa chambre & fbrtit; mais cédant 
aux foilicitations de la Noblefie, il rentra un mo- 
ment après , mais ce fut pour perdre encore une 
heure en nouveaux pariementages auflî inutiles 
que les premier?. Enforte qu'il fortit une féconde 
fois pour aller dans la cliambre , & M. Daillon , 
quelque tems après, étant revenu feul fur le théâ- 
tre pour reprendre la négociation, ia NoblelTe pa- 
rut fe fixer à i-avîs de terminer le mémoire du 
Vingtième fans conclurions', avec cette diffs^rence 
que le Tiers fe propofoic de le faire dans les ter- 
mes fuivans. 

„ Si le Roi veut écouter fa jufdce, il nous 

„ accordera la fuppreifion du Vin^rtieme ; mais fi 

„ les befoins de f Etat y font obftacie , fa bonté 

, paternelle nous en accordera l'abonnement » 

„ comme le feul & unique moyen de concilier 

M 6 



1 

S7^ V ï E P R I V É E ' 

„ les intérêts de S. M. avec le (bulagement de (es ' ;• 
„ flijets. " Au lieu que la Noblelîe vouloit y | 
ajouter les autres mots: Et que nom la fupplions î 
^e nous accorder. f 

Tant & tant fut débattu fur cela fans (e rendre f 
de part & d'autre, qu'enfin huit heures arrivant» ;•: 
& la frayeur ^de la pernodation ayant gagné tout :?-] 
le monde , \qs trois Ordres fe remirent à tarder de 1 
délibérer fur le tout ce matin. '| 

C'efl ainfi qu'il eft quelquefois arrivé à des | 
voyageurs de marcher toute une journée , & de ,'; 
fe trouver à la fin au même lieu dont ils font par- l 
lis. Cependant l'Ordre de l'Eglife avoit foufferc ;; 
îrès-impatiemment qu'ayant demandé les chambres •• 
& s'y étant retiré , le Tiers ne l'eût pas fuivi. Le 1 
Tiers Kprétendoit juftifier fa conduite en difant 
qu'avant de fe r-etirer aux chambres , il falloit que ^ 
les Ordres fufient convenus de l'objet- de la déli- 
bération. L'Ordre de fEglife foutenoit que la 
proportion des demandes du Roi ayant été faite , ■ 
l'objet de la délibération avoit été déterminé ; d 
qu'ainfi il étoit en règle. Je ne voudrois pas jurer | 
que cette conteflation ne fe renouvellât ce matin 1 
& n'eût le môme fuccès qu'hier. | 

Dimanche après la flgnature des délibérations/? 
du faraedi , les trois Ordres fe retirèrent aux ; 
chambres pour y délibérer fur le mémoire du i 
Vingtième , & fur les quatre papiers de la veille. J 
(C'eft le nom qu'on a donné aux ordres venus de , 
la part des CommifTaires du Iloi.) Mais parmi ces '| 
papiers il y avoit un ordre aux Etats de fe faira 
rendre compte de leurs commifîîons & furtout des. 
conditions des Baux. Cet ordre avoit été infcrit^ 
U veille dans les régiftres, comme les autres. La.1 



deLouisXV. 277 

Noblefle l'y vit avec déphifance lors de la figna^ 
ture , & propofa de l'y rayer, comme n'étant ni 
néceflaire ni d'ufage d'infcrire ces fortes d'ordres. 
Et elle le perfuada à l'Eglife & l'ordre fut rayé. 
Cependant l'Eglife mieux inftruire & éclairée par 
l'avis du Tiers , qui fut que l'enrégiflrement qui 
avoit été fait la veille devoit fubfiller, revint à 
cet avis-là. Mais ce qui fe pafla dans la fuite de 
cette journée ne permit pas de remettre cette affai- 
re en règle. 

Les Etats étant donc aux chambres , on y com- 
mença à délibérer fur le mémoire du Vingtième ,& 
l'on fut deux heures avant de le finir irrévocable- 
ine«nt. L'Eglife y fit quelques cbangemens dans 
les conclufions , qui enfin furent adoptées & qui ' 
ne conclurent à rien_ Le IMémoire fut mis au net 
& remis le foir avec la juftification de la NoblefTe 
par MM. les Préfidens des Ordres , à M. le Duc 
d^ Chaulnes , qui les a envoyés par un courier 
qui partit lundi à une heure après-midi. 

Enfuite on délibéra fur les trois autres papiers^ 
concernant fabonnement de la Capitation , & 
rimpofition & l'adminiftration du cafernement. & 
des milices. La Nobleffe fut d'avis de nommer 
une commifiîon , pour examiner ce qui feroit le 
plus avantageux dans les circonftances préfentes g^ 
d'abonner ou non la capitation & de laifler ou 
prendre fadminiftration du cafernement & des mi- 
lices. L'avis de l'Eglife & celui du Tiers furenc 
uniformes à députer vers MM. les Commiiraire& 
du Roi pour demander la diminution de la capi- 
tation à quatorze cens mille livres, & à ordonner 
rimpofition du cafernement & des milices , dont 
radminiftration feroit faite par la CommiflTioii Iru 
M 7 



1 

27 B ViePrivée i 

lermédiaire. Les avis des trois Ordres ayant été en- j 
voyés rcrpedtiveraent dans les chambres, les cham- 
bres fe ralïemblerent fur le théâtre, Ce là, les Pré 
fidens répétèrent chacun dans la forme ordinaire- 
Ta vis de leur Ordre; & les avis des deux Ordr 
de i'Eglife & du Tiers étant uniformes , M. l'Eve 
que de Rennes prononça en confcquence la dé 
libération. Mais ce fut au milieu des clanieurj 
les plus vives dans l'Ordre de la Noblefle; ce qui 
les détermina un moment après à remettre les Etats 
au lendemain, & il fortit avec I'Eglife & le Tiers.. 
LaNoblelTe, dans le plus grand tumulte, fit miné- 
de vouloir relier; M. le Comte de Lannion l'en 
diffuada , mais ce fut fans lui faire abandonner fa ? 
prétention que la délibération étoit nulle, & que ''^ 
fur la matière dont il s'agiflbit, la pluralité des '^ 
deux Ordres ne fuflîfoit pas & que funanimité des .| 
trois y étoit nécelTaire. ^ 

MM. les Préfidens ayant informé à la conféren- i. 
ce du foir MM. les Commifîaires du Roi de cette | 
conteilaiion , ils jugèrent conformément à ce qui^ 3 
lewr ell prefcrit dans leurs inflru(5tions, ne pou- Jj 
voir fe difpenfer d'y mettre ordre; &' en confé- -| 
quence ils remirent à M. le Procureur -général 
Syndic , un ordre qui déclaroit de la part du Roi 
que dans le cas dont il s'agit , la pluralité des or- 
dres avoit fuffi pour former la délibération, & 
que telle étoit l'intention du Roi dans tous les 
cas femblables ou de iViéme nature. Et le m.ôme- 
ordre ordonnoit au Sieur Berthelot, Commis du 
Greffe, d'infcrire la délibération fur les régiQres,, 
& enjoignoit à MM. les Préfidens des trois Or-^ 
dres de la figner, & aux Etats d'enrégiUrer le- 
dit ordre. 



DE L o u I s XV. £79 

M. le Procureur général-Syndic fe préfenta lun* 
di à l'ouverture de la féance , & fur le refus que 
fit la Noblefle d'entendre la leéture des délibéra- 
tions de la veille, il dit qu'il étoit porteur d'un 
ordre du Roi à ce fujet , & il le remit au Commis 
du Greffe pour en faire la lecflure; mais la No- 
blefle s'y oppofa, avec une fureur qui fe renou- 
velloit toutes les fois que M. l'Evêque de Ren» 
nés vouloit parler. De manière que voyant l'inu- 
tilité des remontrances & des requifitions qu'il 
leur lit à différentes fois & par compaffion pour 
M. le Comte de Lannion qui avoic eu la fièvre 
toute la nuit & qu'il avoit encore, il remit les 
Etats au lendemain. H étoit alors deux heures 
& demie. 

La Noblc^iïe, pour fonder fon oppofition à la 
délibération de la veille, difoit qu'elle n'étoit pas 
en règle: i*^. Parce que fon avis n'avoit été qu'un 
avant faire droit aux demandes du Roi , & qu'ainfi 
les deux autres Ordres ayant opiné fur le fonds , 
leur avis ne pouvoît pas faire pluralité jpuifqu'elle 
n'avoit pas opiné fur le même objet. 2^. Que 
quand même on pourroit dire qu'elle eût opiné, 
il n'étoit pas vrai que s'agiffant d'impofition ou 
d'abonnement , h pluralité de deux Ordres fuffit., 
& qu'il y falloit l'iiHanimité des trois ; & c'efl 
pour éviter la décifîon de cette quellion , qu'elle 
s'oppofa avec tant de vivacité à la lecture de l'or- 
dre de M. M. les CommifTaires du Roi, fentant 
bien qu'il ia décidoit contre elle. 

Cependant M, M. les CommifTaires du Roi 
avoient été mandés chez M. le Duc de Chauines 
pour entrer avec lui aux Etats, afin d'y faire en- 
réi^illrer l'ordi-e , & d'y faire figner la délibération 



â80 V I E P R I V É B 

en leur préfence, lorfqu'ils apprirent que les Etat» j 
étoient levés. ;^ 

Toute la foirée fe palfa en ne'gociations , exhor- .| 
tations , follicitations , pour ramener, perfuader^| 
intimider les chefs de la Noblefle. La plupart | 
confentoienc bien à revenir à l'avis des deux Or-lJ 
dres, mais ils vouloient que ce fût après avoip | 
retourné aux chambres, & que la délibération de | 
la veille fût regardée comme non avenue , 6c que 'à 
furtout il ne fut pas quellion de l'ordre de M. iVDjii 
les Commiffaires du Roi. ^ 

D'un autre côté, M. M. les CommifTaires dixL 
Roi, regardant comme un mépris de l'autorité^ 
de S. M. la radiation de l'ordre du famedi , & le J 
refus tumultueux d'entendre là leélure de celui de | 
la veille, vouloient impérativement que le pre- | 
mier fût rétabli ik que le fécond fût enrégillré , & •' 
la délibération fignée en conféquence.- Et ils ne ' 
diffimulerent pas que le fort de l'aflemblée en 
dépendoit, ik qu'ils entreroient le lendemain à ;: 
cet efîèt. i 

Les chofes étoient en cet état hier matin à I 
l'ouverture. La fcene changea tout à coup : M, le ( 
Comte de Lanuion prit la parole , & de ce ton ill 
de perfuafion qui lui efl: naturel & qui lui a tou- t 
jours réulîi , il exhorta la Nobleiïe à prévenir | 
l'entrée des Commiffaires du Roi en revenant à '| 
l'avis des deux Ordres, & il y réuffit. Cela fait, 
& la délibération ayatit été fignée, on négocia 
auprès de M. le Duc de Chaulnes pour obtenir 
qu'il retirât l'ordre du 30 qui etoit devenu inuti» 
ïe, au moyen de la date du 29 qu'on avoit don- r'j 
né à la déKbération , & il voulut bien y confen- 
ÛU Ainfi l'on reprit le chemin, dont on s'étoiç ^ 



D E' L O U I S XV. Î28l 

écarté dimanche. On fit trois dcputations conle-- 
cutives à MiNI. les Commifiaires , dont la derniè- 
re , les Préfidens à la tête , pour demander la ré- 
duction de la capitation à 1400000 livres. Et 
toutes trois ayant été inutiles , vraifemblablemenc 
on prendra ce matin de nouvelles mefures pour 
fe diipenfer de délibérer définitivement fur cet 
article jufqu'à la réponfe du Mémoire du Ving- 
tième, qu'on attend famedi ou dimanche par le 
retour d'un courier parti lundi. 

Les féances du mercredi & jeudi ont été très- 
tranquilles & de bon accord entre les trois Or- 
dres. On délibéra unanimement fur le rapport de 
]\I. le Préfident de Bedée. Enfuite les trois Or- 
dres fe réunirent à l'avis que la NoblefTe avoit pris 
le 29 au fujet de la Capitation , de nommer une 
Commifïïon pour examiner fi dans les circonftan- 
ces préfentes il feroit avantageux ou non d'en ac- 
cepter l'abonnement, & la féance finit par conve- 
nir de procéder le lendemain à l'élection d'un 
Subaitut, laquelle a occupé toute la féance d'hier, ' 
Le Sr. Chapelier a été élu de l'avis de l'Eglife & 
du Tiers. Il a eu dix -huit voix dans l'Eglife, 
vingt dans le Tiers & quarante -cinq dans la No- 
bleife. Le Sr. Gelin avoit eu foixante - dix - fept 
voix dans la NoblelTe , feize dans l'Eglife & feize 
dans le Tiers. Le Sr. Abeille n'a eu que quarante- 
neuf voix dans la Nobleire, une dans TEglife & 
cinq dans le Tiers. L'éledion faite, on requit 
encore le défir d'avoir la permiÏÏion d'en élire un 
fécond, & il palTa à l'unanimité des trois Ordres de 
faire une nouvelle députation à cet effet à M. M., 
les Commiflaires du Roi , à laquelle M. le Duc 
de Chaulnes a bien voulu cette fois -ci promet- 



&8s Vie P r i v 'é e 

tre d'en écrire. 

Il femble qu'il eft arrangé que M. M. les Corn- j 
milfaires du Roi feront faire ce matin aux Etntsj 
îa demande du fonds ordinaire de deux cens mille| 
livres pour les Etapes, de cinquante mille livres) 
pour les Haras, & de huit mille livres pour la^ 
Maréchauflce , &: qu'on commencera le rapport 
de la Corn million intermédiaire. 

On a appris par les nouvelles de "Bretagne, en. 
date du 5 Novembre, que le courier du Roi a 
apporté à M. le Duc de Chaulnes une réponfe au I 
dernier mémoire des Etats, qu'il n'a point voulu | 
communiquer, mais qu'il a dit verbalement quel 
le Roi s'en tenoit à fa première réponfe (Se vouioit j: 
être obéi. ! 

L'afFemblée des Etats tenue en conféquence, a ; 
été fort vive. H y a eu, furtout une grande fer- -^ 
mentation contre M. l'Evéque de Rennes, & l'on l 
s'q^ féparé fans rien conclure. On devoit fe raf- 
fembler le lendemain. Les chofes étoient en cet 
état au départ de la porte. 

La féance de dimanche fe pafla en négociations 
aflez tranquilles de l'Ordre de la Nobleffe avec 
ks deux autres. Après avoir tenté inutilement de 
les amener à faire une députation pour demander 
l'abonnement , d'abord cruement , puis en termes 
couverts, & voyant qu'il n'en obtiendroit rien à 
moins de fe rapprocher d'eux , & du defir qu'ils 1 
avoient de favoir les réponfes ultérieures que |j 
M. M. les Commiflaires avoient fur le Vingtième, 
il propofa de faire demander à M. le Duc de 
Chaulnes qu'il lui plût envoyer à l'aflemblée la , 
Lettre qu'il avoit reçue en réponfe à leur Mémoi- { 
re. L'Ordre de rEglifc trouvant la demande de la ' 



n E Louis XV. 283 

Lettre malhonnête & indifcrete , l'adoucit , en pro- 
pofant de le prier ilulement de faire part aux 
Etats des réponfes qu'il avoit reçues à leur INlé- 
moire; & la NoblefTe y confentit. Le Ti<;rs y 
ajouta de demander s'il n'avoit point reçu de ré- 
ponfes à leur Mémoire plus favorables & plus dé- 
taillées que celles qa'il leur avoit notifiées la veil- 
le. Les avis furent pris en conféquence, & la 
députaiion paifa à l'avis des deux Ordres de l'E- 
glife & de la Nobleffe; & les Etats après avoir 
nommé la députation , 6c l'avoir chargée d'en 
rendre compte le lendemain, levèrent la féance, 
II étoit alors quatre heures. 

M. le Duc de Chaulnes répondit à la dépura- 
tion, qu'il leur avoit fait dire la veille la feule 
réponfe qu'il eût à leur faire , quant à la fuppref- 
fion & à l'abonnement , & qu'à l'égard de leurs 
griefs , s'ils vouloiem les raflerabler tous & char- 
ger une commiffion de les déduire & d'en confé- 
rer avec M. M. les CommilTaires du Roi , il leur 
déclaroit que S. M. les avoit autorifés à (tatuer 
dans la préfente tenue fur ceux qui lui avoient pa- 
ru bien fondés. 

Cette réponfe , rapportée lundi à raffemblée , y 
fut reçue avec plus d'indifpofition que jamais; on 
n'y répondit qu'avec le cri général-: aux Cham- 
bres! & les Ordres is'y retirèrent & y font enco- 
re, car la féance d'hier & celle de lundi ont été 
nulles, & elles ont fini à trois heures, chambres 
tenantes, comme on en étoit convenu en y allant. 

Par les lettres de Rennes en date du 10 de ce 
mois, on mande que \es Etats s'alTemblent tous 
le» jours auiîî infruflueuferaent depuis dix heures 
du matin jufqu'à deux heures après-midi^ & £c 



1 

S84 V I E P R I V i E ^ 

réparent toujours, charrrbres tenantes , fans rietî^: 
faire; que la Noblefle perfifle toujours à ne vou^tj 
loir entendre à aucune autre délibération que pourj^ 
l'abonnement, & que les deux autres Ordres per^*^ 
fiftent à ne vouloir pas s'y prêter, ne voulant pas-;^ 
conclure à une demande formelle de l'abonne-:^ 
ment ; que le p , les Commifiaires du Rol;^ 
avoient envoyé ordre au Procureur- général Syn- ^ 
die, de faire à l'ouverture de l'aflemblée leéture^ • 
d'un Arrêt du Confeil du 2 Novembre , fervant de ^^ 
réponfe au Mémoire des griefs fur le Vingtième Ji 
ce qui a voit été exécuté; que l'Ordre de la No^l 
bleiïe, fans autre réponfe ni délibération, aprè?! 
la leéture de cet Arrêt, demanda les Etats au len- ; 
demain; ce qui avoit été fait, malgré les repré- j 
Tentations de M. l'Evêque de Rennes & de M. le -j 
Comte de Lannion , qui defiroient que cet Arrê,C 1 
fût envoyé à l'examen de la Commillion du Ving- i 
tieme pour en rendre compte à l'alTemblée & y 
faire des obfervations ; que cet Arrêt contient huit j 
articles, qui déterminent la forme des déclaration^ j 
& prononcent des peines du double & du qua^ 
druple, même rétroactives, pour les années 1750,, "^ 
^75^ > 1752, cantre ceux qui auront fait de fauf- 
fes déclarations. , i 

Réponfe des Etats de Bretagne à M. il/, les 
Commijfaires . du. Roi, 

„ Les Etats de Bretagne n'ont rien de plus cherj 
que les droits de franchifes & libertés de leur; 
pays; ils ne peuvent en honneur ni en confcience , 
confentir qu'il foit donné atteinte à des droits que 
leurs ancêtres leur ont transmis comme la porti'&iii! 
la plus précieufe de leurs héritages. 



DE Louis XV. 285 

,, Le plus eflentiel de ces droits efl: qu'il ne 
peut être commencé ni continué aucune levée de 
deniers dans leur pays fans leur conientement, ni 
au-delà de la durée de ce confenteraent. Ce point 
fondamental de la conftitution de leur gouverne- 
ment^ que leurs anciens Souverains juroient à 
leur couronnement de maintenir, & dont Tobfer. 
vation a été promife avec folemnité en 1532, 
lorfque la Bretagne fut unie à la France par le 
confentement de nos pères ; ce droit reconnu dans 
tous les contrats , que les Etats ont paiïe depuis 
avec les CommilTaires àes Rois prédécefleurs de 
S. M. & avec ceux de S. M. , a été violé dans 
rimpofition & la perception du Vingtième , & il 
efl; évidemment menacé de Tétre encore dans 
la fuite. 

„ Ce grief touche fi fenfiblement les Etats, & 
Il efl: fi important pour eux qu'il foit réparé , qu'il 
leur fait oublier dans le moment préfent tout ce 
qu'ils ont foulFert de la part des régifleurs du 
Vingtième , quelque grand qu'il foit. Ils ne fau- 
roient penfer qu'un Souverain aufiî équitable que 
leur glorieux Monarque, veuille anéantir de fait 
un droit fi authentique; droit qu'il mait3tient & 
qu'il conferve lui-même par les promefTes folem- 
nelles qu'il fait aux Etats dans les contrats que Ces 
Commiffaires pafTent tous les deux ans en fon 
nom avec eux. 

„ Les Etats méritent d'autant plus que ce droit 
leur foit conferve , qu'ils l'ont eux-mêmes fait 
prêter autant qu'ils ont pu aux befoins de l'Etat; 
& c'efl: avec ces fentimens qu'ils perfifient à offrir 
d'impofer eux-mêmes le Vingtième, & de lever 
jufqu'aux Etats prochains qu'ils tiendront en deux 



ê86 V I e Pa I V ê e 

ans, fur les fonds aflujettis au Dixième, une foni- 
me de neuf cens mille livres par an & de fairéi) 
remettre cette fomme à la caifle des amorti (Temens*; 
pour l'acquit de cette compofuion , à laquelle ils| 
ne peuvent eonfentir qu'à cette condition: toutél 
autre manière de la lever étant trop onéreufe auj 
peuple de Bretagne." 

Lettre écrite de Rennes, le 12 Novembre, \ 

ï 

„ Nous voilà à l'agonie , & il n'y a plus qu'un 
miracle qui puiiïe nous en retirer. Hier matin à;^ 
l'ouverture , M. M. les CommilTaires du Roi firent-;^ 
notifier aux Etats par M. le Procureur- générai- ♦ 
Syndic l'ordre du Roi ci -joint, avec înjonflioii | 
d'en faire la ledure , de l'enrégiftrer & de Texé» « 
euter fuivant fa forme & teneur, fou5 peine de 1 
défobéiilance. L'ordre lu, deux heures fe paife- ■ 
rent dans une confufion effroyable , un grand : 
nombre de l'Ordre de la NoblelTe s'animant les i 
uns & les autres pour foriir de l'aflemblée, ôç | 
tous réfoîus à ne point l'enrégiftrer. Au milieui 
de ce tumulte, où les repréfentations des Préfi- ^ 
dens fur le refpecï & l'obéifTance dûs à un ordrej 
du Roi , revêtu de h forme & l'autorité les plusj 
authentiques , ne purent être écoutés , ou le fiirentj 
inutilement. L'Ordre du Tiers demanda les cham- 
bres, & l'Ordre de TEglife étant du même avîs^^ 
ils s'y retirèrent, & là, après avoir réfifié à tou^ 
tes les conférences & inOnuations de l'Ordre de lij 
NoblelTe, qui vouloit les engager à faire une dépu-, 
tation vers M. M. les Coramilîaires du Roi , pour; 
les prier de retirer l'ordre du Roi ; l'Ordre du| 
Tiers envoya le fien d'enrégiitrcr l'ordre. L'Egiifô 
demeura longtcms en panne , pour donner le terni 



DE Louis XV. 2S7 

à l'Ordre de la Noblefie de lui envoyer Ton avis; 
mais après l'avoir attenda en vain jufqu'à fept 
heures, elle envoya le fien, qui étoit, comme 
celui du Tiers, d'enré^iflrer Tordre; & à neuf 
heures les trois convinrent de fe retirer récipro- 
quement les chambres tenantes. Ce qui en arri- 
vera aujourd'hui, il n'y a que Dieu qui le fâche. 
Dans la fcance de vendredi, M. l'Evéque de 
Rennes mit en avant de fe retirer aux chambres 
pour délibérer fur l'Arrêt du Confeil du deux de 
ce mois & demanda les chambres en conféquen- 
ce. L'Ordre du Tiers fut du même avis & ils y 
allèrent. IMais l'Ordre de la Noblefie s'obîlina à 
en fixer la matière à l'objet général du Vingtième , 
fans faire mention de l'Arrêt du Confeil. Cepen- 
dant on lut dans l'Ordre de la Noblefie un Mé- 
moire de réâexions contre les difpofitions dudit 
Arrêt , tendantes à prouver que bien loin de re- 
médier à nos griefs il les augmente; & l'Ordre de 
l'Eglife de fon côté travaille far le même objet , 
& ne s'éloigne pas de trouver des embarras & de 
grandes 4iîïicukés fur rexécution dudit Arrêt. 
PJais la journée d'hier a empêché qu'on n'ait rien 
fait à cet égard. L'avis du Tiers avoii été d'en- 
voyer ledit Arrêt à la Commifiion du Vingtième 
pour, les obfcTvatîons qu'elle y auroit faites être 
portées par une députacion à M. M. les Conimif- 
faîres du Roi , après avoir été approuvées dans 
J'aiTemblée." 

Dr par le Roi. 

„ Le Roi étant informé que par un abus qui 
s'cfi introduit depuis peu de lems dans l'aflemblée 
des Etats de Bretagne , un des Ordres voulant 



£88 Vie P- r i v é e 

empêcher qu'il -ne foit pris de délibération fur les 
affaires portées aux Etats, relufe de former aucun 
avis. En forte que rexpédition desdites affaires 
efl entièrement arrêtée ; & voulant faire ceffer ua 
abus aufîî préjudiciable à fon fervice qu'aux véri- 
tables intérêts de la province, S. M. a ordonné 
& ordonne que chacun desdiis trois Ordres fera 
tenu de délibérer & donner fon avis fans aucun 
délai fur toutes lesdites affaires , de quelque nature 
qu'elles foient. Et qu'auffitôt qu'un desdits Ordres 
aura donné fon avis , les deux autres feront tenus 
de donner le leur dans les vingt -quatre heures» 
làns aucun égard au rang qu'il pourroit être dans ' 
Tufage d'obferver entre eux de le donner: le tout 
à peine de désobéiffance. Et où un desdits deux 
Ordres , lefquels auroient été en retard de donner 
leurs avis, refuferoit de donner le fien dans les ^ 
vingt-quatre, veut S. M. qu'attendu que ce refus i 
ne peut être regardé que comme un avis contraire v, 
à celui des deux autres Ordres, la délibération : 
foit & demeure formée par la pluralité des deux 
Ordres contre un , & comme telle couchée fur le 
régiftre & fignée par le Préfident des trois Ordres.- 
Ce que S. M. veut être exécuté, nonobftant tou- 
tes proteilations, oppofitions & autres aétes con- I 
traires, qu'elle a dès à préfent déclarés iiuls & 
de nul effet. N'entend néanmoins S. M. qu'un , 
defdits Ordres refufant de donner fon avis , la dé- : 
libération puifle être réputée formée par les fuifra- j 
ges des deux autres Ordres, dans les cas où, fui- J 
vant les régleraens defdits Etats , les délibérations i 
ne peuvent fe former que par les fuffrages unani- ^ 
mes defdits trois Ordres. Enjoint S. M. à fesd 
Commiffaires auxdits Etats , de faire lire le pré- . 

fcnt \ 



deLouisXV. aS^ 

fent Ordre dans leur aflemblée, de le faire tranf- 
crire fur le régidre de leurs tiélibérations , & de 
tenir exa(5tement la main à fon exécution. Fait à 
Fontainebleau^ le 24 Oétobre 1752." 
(^Signé) Louis. 
Et plus bas, 

PhE LIPPE AUX, 

Par les lettres de Bretagne du 15, on mande 
que la NoblelTe avoit fait fon pofîible pour enga- 
ger rOrdre de TEglife à faire une dcputation à 
M. M. les CommilTaîres du Roi pour leur faire 
part de leurs obfervations fur l'Arrêt du Confeil 
du 2 de ce mois & en tirer iYrgument ; que tra- 
vaillant de concert à cette affaire principale de 
Taifemblée, l'ordre du Roi étoit venu à contre- 
temps, mais que l'Eglife n'avoit pas voulu s'y 
prêter , & que la NoblelTe avoit député quatre de 
fes membres pour fupplier M. M. les Commiiïai- 
res du Roi de retirer cet ordre; que M. le Duc 
de Chaulnes leur avoit répondu avec beaucoup 
de'politeffe que leur demande ne pouvoit être 
accordée; que les témoignages de bienveillance 
dont cette réponfe fut adoucie, la firent recevoir 
fans indifpofidon de la part de la.NobJeiïe; que 
M. le Comte de Lannion s'y tranfporta lui-même, 
& en reçut la même réponfe , avec beaucoup de 
regret de la part de M. de Chaulnes , de ne pou- 
voir avoir cette complaifance ; que lundi matin , 
M. le Duc de Chaulnes & M. M. les Commiflai- 
res du Roi firent favoir à l'afTemblée qu'ils al- 
loicnt s'y rendre; que M. le Duc de Chaulnes 
ayant pris féance, & s'étant couvert & aiîîs, dit, 
qu'ayant été informé que l'ordre du Roi n'avoir 
Tome IIU N 



SpO V I E P R I V É E , 

pas été enrcgiftré , il venoit pour le faire eiirégisT \ 
trer en fa préfence , le fit relire par le Greffier, y? 
enrégiftrer fur le livre àes délibérations, & fignerfcj 
par M. M. les Préfidens des Ordres, & s'en fit* 
tranfcrire fur le champ une expéditioîs; que' M. le^ 
Comte de Lannion avoit engagé l'Ordre de la No-i| 
blelTe au refpeét & au fiîence, qu'ils tinrent très-J* 
exactement , ainfi que les deux autres Ordres:!' 
qu'après la fortie des Coramiiïaires du Roi, l'Or-j^ 
dre de la NoblefTe fe partagea en différens avis,| 
mais fans tumulte , ]30ur faire àes remontrance^' 
au Roi fur ledit ordre; que le 14 au mrain, C(^i 
projet de remontrances fut lu à l'afTemblée & apHv;j 
prouvé àes trois Ordres , qui ordonnèrent qu'elles'^ 
leroient infcrites fur le régiftre & portées par une\] 
députation à ,M. M. les Commiflaires du Roi , quv| 
feroient fuppliés de les appuyer de leurs bons ofïî'-| 
ces ; ce qui fut fait. L'objet des remontrances eft ' 
de condaier le droit & la poiTeffion des Etats d'a- 
voir l'économie intérieure de leurs délibérations < 
& de leurs réglemens , & de faire voir que l'or- 'j 
dre du Roi ne peut avoir eu de mmif que de leur.i 
en ôter le droit; ce qu'ils ofent ne pas craindrai 1 
de la bonté du Roi ; ou celui de les punir d'enr^ 
avoir abufé, ce dont ils s'efforcent de fe jufîifiert] 
que le 15 ils étoient aux Chambres au départ de 
la porte pour délibérer au fujet de farrêt du Con-, | 
fsil du 2 de ce mois. :.i 

On mande de Bretagne que les Etats affemblé^*! 
le 15, s'étoient retirés aux chambres pour délibé^ti 
fer fur le plan de fixer l'objet des griefs; qu'après!^ 
quelques débats, il fut arrêté que, fans perdrelj 
de tems fur fabonnement & la ré^ie, M. M. les^ 

Préfidens des Ordres conféreroient tacitement avec^' 

.1 
I 



D E L o u I s X V. 291 

M. M, les Commiflaires du Roi pour, fur leur 
réponfe, être délibéré le lendemain; que I\î. le 
Duc de Chaulnes , pour toute réponfe aux Préfi- 
dens , leur avoit montré trois Lettres , une du Roi , 
' Taucre de M. le Garde des Sceaux & la dernière 
de M. de Saint-Fiorentin, qui lui défendoient ex- 
preiTément de ne plus entendre parler de Taffaire 
du Vingtième, fous quelque prétexte que ce fut; 
que cependant, malgré cela il vouloit bien pren- 
dre fur lui d'en écrire , fi les Etats lui faifoient 
une députatîon à ce fujet, perfuadé que, S. M. 
n'ayant refufé rabonnement à la Bretagne , que 
parcequ'aucune autre province d'Etats ne l'avoic 
obtenu ; le dernier , à l'exemple du Languedoc , 
lui faifoit efpérer pour les Etats la même admi- 
niftration du Vingtième : que cette réponfe ne fa- 
tisfit point du tout la Noblefie , qui fe déclara ne 
vouloir demander ou adopter d'autre plan de ré- 
gie que celui que les Etats auroient jugé capable 
de remédier à leurs griefs. Sur quoi les trois Or- 
dres nommèrent des députés de chacun d'eux 
pour convenir des points principaux du plan de 
régie & en rédiger les articles, qui furent drelTés 
au nombre de fix; qu'il fiit arrêté parles Etats 
que les députés qui avoient rédigé ces articles , 
iroient chez ^I. le Duc de Chaulnes en conférer 
avec lui , fans cependant prendre aucun engagement 
qu'après leur rapport aux Etats mêmes des déli- 
bérations prifes en conféquence; que ces députés 
îiyant expofé à M. de Chaulnes le defir & les 
raifons de l'aiïem.blée d'obtenir une adminiftratioii 
du Vingtième qui pût remédier à leurs griefs, il 
leur avoit fait voir les mêmes Lettres que ci-def^ 
fus , & que la feule raifon qui pouvoit l'autofifer 
N 2 



1 



«9^ V ï Ë P R r V É E ] 

à écouter & à pFopofer aucune demande de leur 3 
part fur la matière du Vingtième , & qu'il pren- i 
droit fur lui , fi les Etais lui en failbient la pro- | 
pofitiori, étoit de fupplier le Roi de leur accor-\| 
der la même adminiftration fur le Vingtième que | 
S. M. avoit accordée aux Etats de Languedoc;] 
qu'il ne pouvoit rien de plus, ik qu'il exhortoit | 
ks chefs à réfléchir fur le danger d'infifter fur au-'.| 
tre chofe , & qu'il n'avoir cédé qu'aux inftances | 
réitérées des députés d'entendre le plan de leur | 
Régie; qu'il étoit fort à craindre que cette répou- | 
fe, rapportée le 17 à l'affemblée, n'y rallumât;! 
dans l'Ordre de la Nobleife le feu qui étoit déjà * 
fort vif la veille. 'fi 

Par les Lettres de Rennes en date du 19, on ^4^ 
mande que la réponfe de M. de Chaulnes n'avoit ;' 
point fatisfait la Noblefle , mais que cependant ' 
elle l'avoit écoutée avec moins d'indifpofition - 
qu'on ne craignoit, & que fur. les repréfcutations ! 
du Préfîdent des trois Ordres qui leur avoit re- j 
montré que c'étoit la feule que M, le Duc de j 
Chaulnes avoit pu prendre fur lui, les Etats j 
étoient convenus de faire une députation à M. le ' 1 
Duc de Chaulnes pour le prier d'écrire confor-* ^ 
mément à fa réponfe, & de favoir quel feroit 1er 
traitement que la Bretagne pourroit efpérer relatî-' 
vement à fa fituation malheureufe , à fes droits & ' 
à la différence de la nature de fes biens, pour,,^ 
fur la réponfe de la cour, communiquée à rairem-;,: 
blée , être pris par les Etats le parti qui feroitiJ 
jugé convenable; qu'en conféquence M. le Duc'Jj 
de Chaulnes avoit fait partir un courier, dont on 
attendoit le retour mardi au foir ; que le refte de ':l 
h féance fut rempli par la continuation du Rap- Mi 



DE Louis XV. 293 

port de la Commifîîon intermédiaire; qrie M. TE- 
véque de ReRiies fit rapport de trois affaires qui 
regardent les cinq grofles fermes , & fur lefquel- 
les il fut ftatué ; qu'on auroit pu continuer à re- 
cevoir les rapports des deux autres CommilîîoHs , 
mais que la Noble ffe s'y étoit oppofée, & qu'il 
paroillbit qu'il n'en feroit fait aucun jufqu'au re- 
tour du Courier de M. de Chaulnes. 

Par les Lettres de Rennes datées du 22, on 
mande qu'on n'avoit fait autre chofe depuis di- 
manche que de continuer le rapport de la Com- 
miffion intermédiaire, dont on avoit extrait quel- 
ques articles pen importans, fur lefquels il avoit 
été délibéré; qu'on ignoroit le contenu des nou- 
velles de la Caur, arrivées la veille, mais qu'il 
tranfpiroit qu'elles n'étoient pas fiivorables; qu'on 
attendoit le Courier extraordinaire, qui devoit arri- 
ver le foir & apporter la réponfe. 

On mande de Rennes le 24 que MM. les Com- 
miffaires du Rai étoient entrés la veille aux Etats; 
que M. le Dtic de Chaulnes y avoit fait lire & 
enrégiftrer trois lettres, une du Roi, qui défend 
fous aucun prétexte aucunes repréfentatious fur 
le Vingtième , S. M. ayant prononcé définitive- 
ment là-deifus par fon Arrêt du Confeil du 2 de 
ce mois, fous peine de défobéiiïance ; l'autre de 
M. le Garde des Sceaux , qui marque dans les ter- 
mes les plus forts le mécontentement du Roi de 
la coaduite des Etats, & ordonne de les féparer, 
au premier refus qu'ils feront de délibérer au 
bout de vingt-quatre heures; que S. M. veut bien 
par grâce leur accorder la même adminiflratioij. 
fur le Vingtième que celle qu'elle vient d'accorder 
aux Etats de Languedoc ; & celle de M. de Saiut- 
N 3 



S94 V I E P ^ I V É E i 

Florentin , qui explique les intentions du Roi au ] 
iujet de l'ordre de S. M. du 2^. Oétobre dernier, 'j 
dont il ordonne l'exécution à toujours , & en casJ 
de réfiftaace de féparer l'aflemblée. Et après les 3 
avoir fait figner par les Préfidens , qu'il s'en étoiti 
fait donner une expédition; que le tout s'étoit'.^ 
pafîe dans le plus profond filence de la part degy 
Etats; qu'aprê's la fortie de M. M. les CouimifTaiJ-g 
res, plufieurs de la Noblefle avoient propofé,! 
comme unique refTource dans la circondance prénî 
fente, de faire un procès -verbal de la conduite;! 
des Etats depuis fouverture, & d'en demander-^ 
cnfuite la clôture à M. de Chaulnes: mais que |aî| 
plus grande partie des Etats s'y étoîent oppofés^ 
formellement ; que l'Evêque de Rennes ayant.1 
voulu remontrer dans les termes les plus forts & '; 
les plus pathétiques le péril & les conféquences 
de la plus légère réfiftance aux volontés du Roi, 
cela a voit occafionné le plus grand tumulte, & -1 
que pour le faire finir , on avoit demandé les 
chambres pour y continuer le rapport des affaireSs 
commencées , affaires aflez peu importantes. 

26 Novembre. La dernière féance a été auiïî tu- - 
muitueufe que les précédentes. La propofition qui. j 
y fut faite de la part des CommilTaires du Roi de|| 
procéder au nouveau bail des fermes, excita rop-| 
pofition la plus vive de la part de la Nobleiïe, ($cj 
il fallut pour calmer ce feu toute l'éloquence &,) 
la fermeté de M. fEvêque de Rennes, & toute-) 
M flexibilité & l'adrelTe de M. le Comte de Laa-4 
nion. lis ont eu tout lieu d'exercer & faire briiri 
1er leurs talens par f aigreur qui s'étoit mife daii^J 
les eiprits, qu'ils adoucirent au point de les poi^' 
ter à obéir à Tordre des Commilïkires du Roi.- . 



DE Louis XV. 295 

- 2p Novembre. Après bien des débats fur le rap* 
port de la ComrailTion au fujet des conditions des 
baux, on convint de députer à MI\I, les Corn- 
■ miflaires du Roi , pour leur demander Tapproba- 
tion des changemens que les Etnts dévoient faire 
au bail actuel. INI. le Duc de Chaulnes , après avoir 
pris l'avis des autres ConimifTaires fur les deux 
changemens qui étoient Tobjet de la conredstion, 
adoucit le premier, qui conOftoit à communiquer 
aux parties intcrelTées les procès - verbaux de re- 
'beUion avant que de les porter en juftice , & il 
refufa nettement le fécond , qui étoit de lailfer 
fixer le prix de l'eau-de-vie par les Etats. Deux 
autres députations faites aux CommiiTaires fur le 
même fujet, à la follicitation de la Noblefîe, ont 
été tout audi infrudueufes. M. le Duc de Chaul- 
nes a fait procéder de fon autorité par les Héraults 
des Etats à la première publication du bail ; le 
refus de la fixation du pri^ de l'eau-de-vie a mis 
la Noblefîe dans une fureur qui vraif«mb!ablement 
rendra nulle la prochaine féance , comme l€« 
deux précédentes. 

Dans l'affemblée des Etats du premier Décem- 
bre, la Ferme des devoirs, après bien des débats 
fntre les trois Ordres, a été adjugée à M. Dau- 
cour, à quîure millions cinq cens mille livres, 
malgré les menaces & protef^stions de la part d'u- 
ne trentaine de ceux qui étoient d'avis contrai- 
re à l'adjudication, /otts prétexte qu'elle ne de- 
voit êire fr.ice qu'après le dépôt au Greffe des 
conditions. 

Par les lettres de Rennes du 3 Décembre, on 
mande que les féances fivoicnt été des plus vives 
au fujet de la bannie fr.ite contre la volonté dei 
N 4 



tij6 V I E P R I V Ê E 

Etats & des enchères reçues & contre laquelle 1* ^ 
Noblefle avoit voulu protefter dans les termes de '< 
nullité des bannies faites des enchères reçues ÔcJ 
des adjudications qui pourroienc s'enfuivre , &? 
expofer toutes les infradions qui ont été faites | 
dans- la préfente tenue aux droits, libertés & fran-T 
chifes de la province ; mais que TEglife avoit i ' 
cherché à calmer les efprits autant qu'elle avoit - - 
pu, & avoit enfin fait confeatir les Etats à former ,^ 
la délibération fui vante. - vij 

„ Les Etats voyant que les bannies & les po-'l 
blications des fermes ont été faites avant le dépôt j 
des conditions au Greife , contre la difpofition de 
l'Article III. Chapitre VII , du Règlement de.i 
1687, & fans garder les intervalles prefcrits par 
ledit règlement , proteftent contre la forme dans ■ 
laquelle les bannies ont été faites ; en conféquenr ■ 
ce chargent M. le Procureur- général- Syndic & 
M. M. les Députés en Cour de veiller à ce qu'à 
l'avenir ledit règlement foit exécuté félon fa for- 
me & teneur." 

La féconde enchère qui fut bannie par M. M.^' 
ks Commiflaires du Roi , efl: demeurée au Sr. Da- 
vignon à cinq millions , & contre le vœu de 
toute la Nobleffe , dont le plus grand nombre 
s'eft retiré. Précédemment on avoit propofé del 
délibérer de la part de M. M. les Commillaires ? 
fur différentes gratifications à accorder ; entr'au- 
très 15,000 livres à M. le Duc de Chaulnes & i 
15,000 livres à Madame la Ducheffe de Chaul- ■ 
nés. La Nobleffe s'eft oppofée à ce qu'il y fût 1 
délibéré. 

Par les Lettres de Rennes du 8 , on mande que \ 
VArrét du Confeil pour la régie du Vingtième, ,, 



ï>E LotJis XV. £97 

n'efl: point encore arrivé; que les Etats en paroif- 
fent turc impatiens. 

Que dans le dernier travail ils avoient accor- 
dé plufieurs peniions, 6z acheté i;5oo livres un; 
étalon Limofin pour les haras de TEvêché de 
Quimper» 

Que le jeudi matin, M. le Duc de Chaulnes,^ 
feul & fans gardes, fuivant l'afage, vint dans Taf- 
femblée , recommander au nom de ion Altefle Séré- 
niffime M. le Duc de Penthievre, M. M. les Evê- 
que de Vannes, Marquis de la Rivière, & Sr,- 
Du Bodan , Maire de Vannes, pour la députatioii 
à la cour ; M. l'Abbé Cué , le Marquis de la 
IMaifons , & le Kerebar Sénéchal de Léon pour 
la députation à la Chambre des comptes. Les 
Etats fe retirèrent aux chambres pour délibérer,, 
& ils ajoutèrent de délibérer en même tems fur la 
continuation dans l'emploi de leur Tréforier. Sur 
quoi les avis des trois Ordres furent unanimes. 

Par les lettres de Rennes du 10, on cfiande que 
Ton avoit élu pour Préfident de la Noblefie, IM^ 
de Lorgeril, Doyen de la. Noblefie, & délibéré- 
pour faire des gratifications extraordinaires ai 
M, M. les Préfldens des Ordres , pour Iqs dédom- 
mager de la dépenfe extraordinaire de leur table ^ 
& qu'il avoit été accordé pour ce 95000 livres de 
gratification , outre 40000 livres de leurs Préfî- 
dences ordinaires ; qu'on avoit aufîî accardé les^ 
gratifications ordinaires à M. M. les Procureurs- 
généraux -Syndics, & une gratification extraordi- 
naire de 6000 livres à M. le Comte de Quelen. 

Que M. l'Evêque- de Rennes pria les Etats de 
prendre en bonne part le refus qu'ilfe croyais 
obligé de faire^ de- la gratification de 3ooaalivrs3> 

N5 



«98 Vie Priver 

qu'ils avoient accordée, & M. de Chrailnes refufa 
avec beaucoup de" politefle les 15000 livres que 
les Etats lui avoient offertes pour lui réraoigner 
leur recoimoiflance , fa place ne lui permettant 
pas d'accepter ce préfent (ans un ordre du Roi. 

Qu'il fuc cnfuite arrêté un fonds de 139250 li- 
vres pour f ouvrage de la ftatue du Roi , dont eft 
chargé le Sr. le Moyne , & l'on difpofa des diffé-' 
rentes penfions vacantes en fa^veur des Cadets 
militaires. 

Que rOrdre du Tiers a pris fait &: caufe 
pour M. Ducios contre l'Ordre de la NobUfle, 
qui a refufé de le joindre à M. M. les Députés 
en Cour pour les foins à donner à l'ouvrage de la 
llatue du Roi , comme il y avoit été aflbcié dans 
les tenues de 1744, 1748 & 1750, où il a été 
perfonnellement chargé d'en faire l'infcription. 

Par les lettres de Rennes du 13, les CommifTai- 
res ont fut propofer de nouveau fenrégiftrement 
des quatre Arrêts -du Confeil dont il a été ques- . 
tion. Les Etats n'ont point déféré à cette pro-^ 
pofition, & il tranfpire que lesCommilTaires doi- 
vent v^enir à l'aflemblée pour faire enrégiftrer ces 
Arrêts. Le Clergé & le Tiers-Efat ayant été d'a- 
vis de faire fonds de 600000 livres pour les grands 
chemins, M. l'Evêque de Rennes en a prononcé 
la délibération au milieu du plus grand tumulte 
& la Noblefl£ a protefté de nullité, à caufe du 
défaut d'unanimité dans les trois Ordres. 

De Rennes, le 15 — Les Etats ont chargé leurs 
députés en cour de tâcher d'obtenir du Roi des 
conditions qu'ils veulent apporter au fujet des 
grands chemins , pour lefquels il a été arrêté une 
femme de fix cens mille livres. 



DE L o u I S X V, 299 

Les Commiflaires du Roi font entrés mercredi 
au Théâtre, où M. de Chaalnes y a fait enregis- 
trer en fa préfeiice ies quatre Arrêts que les Etats 
avoîent refufé. /\près leur fortie la NoblelTe s'é- 
mut beaucoup contre cet enrégiflrenient, & dé- 
termina à charger le Député & Procureur-g-éncral- 
Syndic à former oppofiiion auxdifs Arrêts, & de 
fe rendre à Ja cour après la clôture des Etats poui* 
y faire des remontrances au Roi à ce {'u'y^t, 

Enfuite le Procureur- général -Syndic fit faire 
leiîlure de l'Arrêt du Confeil concernant la régie 
du Yingticme-, qui contient cinq articles. Comme 
il écoit tard on remit la délibération au lende- 
main, & pour nommer les Comnùilaires de cette 
Commiffion, ce jour la NoblefTe obligea les Etats 
de prendre Tavis par fcrutin, &: il y eut pluralité 
«3c 107 vois contre 28 de refufer la Régie, com- 
me infuffifante à réparer la ruine totale de la Pro* 
vince , & même de refufer ion confenteraent à 
riinpofition du Vingtième. Les Ordres étant tu 
Théâtre tous d'avis diiTérens, il a été tardé à de- 
main à en former la délibération; mais l'oppofi- 
tion décidée de la Noblelle ne permet pas d'efpé- 
rer aucun bon fi.ccès. 

La Noblefle perfiftant dans fon avîs,& les deux 
autres Ordres n'ét«nt point d'accord dans le leur, 
le Tiers & i'Egiife vouloient qu'il n'y eût point 
de délibération; mais la Nubleiîe prétendant que 
le refus de la régie s'enfuivoit de droit & de fait, 
ciQS trois diiTérens avis le fien devoit prévaloir & 
former la délibération, non -feulement de refufer 
la Régie , mais même fon confentement à l'impo- 
fitioû , on fut obligé de lever la féance & M. îe 
Procureur -général -Syndic rapporta à Mrs. les 
N é 



50O V I E P R î V Ê R 

Commiflaires du Roi T Arrêt de la régie qu'ils one 
repris le i6. La Noblefle perfiftant toujours dans 
fes mêmes principes , fembloit ne vouloir point 
céder; mais enfin elle fe rendit , & accepta la 
propofition d'infcrire les trois avis fur le régiftre, 
& d'y ajouter ces mots: En conféquence les Etats 
ont chargé M. le Procureur -général -Syndic de 
rapporter à M. M. les Commifîaires du Roi l'Ar- 
rêt du Confeil du 8 de ce mois, & l'inftrudion 
y jointe. 

La Commiïïîon de la Capitation doit faire fon 
rapport j fur lequel les Etats auront à délibérer 
s'ils accepteront ou non l'abonnement. 

Les dernières féances de l'aflemblée des Etats 
de Bretagne ont été plus ou moins tumultueufes 
fuivant les objets qu'il y a eu à traiter. Comme 
ils font de peu d'importance , on n'en a point fait 
mention. Il fuffira de dire que la Noblefle s'eîl 
toujours foutenue dans fon fyflême , & qu'elle n'a 
accédé que forcément aux délibérations qui n'en- 
troient pas dans fon efprit. Elle a fait un Mémoi- 
re en forme de Remontrances au Roi, que les 
Députés en Cour font chargés de préfenter, & 
dont la minute a été dcpofée au Greffe. On comp- 
loit que les Etats pourroient être* clos le 21 au 
foir , mais la féance ayant fini trop tard , cela ne 
pourra être que pour le 23. de ce mois. 

Enfin on a appris que la clôture des Etat s'é- 
toit faîte le 23, avec protefiation de la part de 
là Nobleffe de tout ce qui s'elt fait contre fon- 
avis & fes privilèges. M. & Madame de Cbaul- 
nés font de retour d'hier 25 à Paris, 



DE Louis XV* 301 * ' 

Lifle de ceux qui ont des Lettres de cachet, dt . 

la Noblefe de Bretagne , S le lieu de leur ■. 
détention, 

M. & Madame de Pyré , à Saintes. 
AI. M. de Kerfaufon, à IlToire en Auvergne» 

M. de la Bernerais, à Angoulêrae. , ^ 

M. de Kerquefec , à Ganac en Bourbonnois. j 
3M. de Keratrice , à Illigny en Normandie. 
M. de Begas fon oncle, à Vicotix en Bourgogne» 

INI. de Begas, fon neveu, à Gueret en Marche. ; 

M. du Laciay St. Péon , à Ne vers. i ' 

M. Duthoya Baron , Sénéchal de Quintin , à ; 

Montmorillon en Poitou. ^ 

M. de Vavincourt, au Mont Saint- Michel. . 

M. Defchard, aux Cliaritains à Poptorfon. j 
M. Bédoyere, à Angouléme. 

M. M. Trouffier , de Langouria , de Sceaux, > 

le Mantier , doivent être enfermés & conduits ^ j 

comme les deux précédens, dans des châteaux, 1 

par la Mare chauffée & à leurs frais. ! 

On ne fait point où M. TEvéque de Rennes » 

jeçu ordre de relier' daus foa Diocefe., < 



N7 



SO! 



Vie Privé 



N^. II. (P^â's 58.) Etat des Vaijfeaux François. 
pris par les Anglais avant la déclaration de] 
la guerre. 

Nombre. Noms des Vaifleaiix pris. Capteurs. 



r La Mark-Louife , dt ! Havre , -) 
venanu de l:t Martinique. 

Un Navire venant de Bor- 
deaux à Saùit Valeri. 

Le Chcnoruôaux , allant de 
Rouen à Moriaix. 

Uh vieiix brigantin , forti 
, (rïlojifi.ur chargé de iefl. 

\.q' Ficîoiieux , venant de 
la Ro:-h^j^.l!e à D'eppe 

La Flore , allant du Havre 
à Saiut - î)om!i,gûe. 

La Ville ds /vo/ié-zz , venant 
de (a Rochciie. 

[.e Pcfcal, venant de I>or- 
-deaux. 

Le £amjuier,\er)?.n\. de la 
Rochelle a Saint Valéry. 
'"' Le TriJIe, venant de Bju 
deaux h Dim1<crque. 

Le Duc dâ Parme^ allant de 
Nances à S^int- Doîiingne. 

La Bonne'- foi t barque de Y Le M'ait- 



} Le Cakhcjîcr» 



L'AMcge du 
Colchcficr» 



Irisle - Dieu 
Le DJarquis , navire de | 
Biiyenne , venant du Ciroen- I 
Lland , chargé de quatrç ba-J 
leii cfî. 

Navire venant du Cap Bre- 
ton à Dunkerujic. . . . 
Deux bateaux de pêcheurs. 



La Conception , allant de 
Marfeine i^ Roiterdatîî. , 

Deux Bri- '^ 
ffvnains. > du Croific. 

^ Un Sénault. J 

VEfpérance venant de la 
Rochelle à Dunkerque. 



mouih. 



l^Emhufcade, 
L'A'iege du 
'Bdflol. 
Deux Allè- 
ges 

V Expérience» 



DE Louis XV. 



303 



De l'autre 
part. 



Noms des VuiiTeanx pris. Capteurs. 



V Eternité y allant de Bor- 
denux à Porto VTork. 

Le Saint Thomas , allant de 
la Rocbeile k Honiienr. . Le Rockâjlei 

. La Diliqericâ , aîbnt de Bor- 
de;i!!X ail H'-vre. ... Le Cigns, 

U Aimable S.i' faune ^ venant 
de Va. Rochelle à Cilais. • 



Ln /Voy/f/5?»f-î , allant de W 
Rochelle à Boulogne. 



f VA-mr. allant du Havre à" 
I Sr, Domin^ue. 

Le 5/. ^>),/>;^^ , allant d'Hoii- 
I Heur h Boideaiix, 



L'Aiîege du 

Bolfon. 
Avant éfi!' for- 
cée d2 iciâ- 
, J> cher ?rPor. s- 
nio.ch V fut 
lailTée.-* 



Pris par di- 
vers vaiOeaus 



^ La Biônhetireufc àe Chan- J>'3i envoyés 
ùe/, venant de Terre - Neuve h Poits-" 



à Dieppe. 

Le Dauphin , allaMï de la 
Rochelle à Calais. 

Navire dont on ne fait pas'' 
le liOni 

' La Marte Catherine , ve»ant 
(le la Martinique au Havre 

Le Prince ■■ CharUs , allant 
de Saint Valéry à Marfeiile. 

L? Lunette. , venant de ja 
Martinique àDunkerque. • 

La Marie- Anne i allant dù^ 
Havre à Marfenie. 

\.^i^Deiix Ardis ^ allaHt de 
Briac â la Rochelle. 

VElifnheth , allant d'Hon- 
fieur h Breft. 

Le Jean Baptijïe , allant de 
Guernefey k Nantes. 

VAimaMe, allant du Havre 
à Bordeaux. 



iDOuch. 



La Chaînupe 
le Curieux, 



y Condujis à 
Portsmouth 
par divers 
vaifleaux. 



âl 



S04 



Vie Privée 



Nombre» Noms des VaifTeaux pris. Capteurs^ 



Ci-contre 
ai 



SI 



63 



Le Saint ' F}-ançob j allaiit 
de Saint- Martin de Ré à Diin- 
kerque . 

Le Saint - Marc ^ allant de 
Nantes h Saint- Dominique. 

Les Treize Cantons , allnnt 
de Nantes à la Martinique. 
Un bateau , allant de Mor- 
laix au Croific. * 

\i\\ brigantin , dont le nom 
efi: inconnu. 

Le Jaf(,7i , venant de la 
Martinique à Nantes. 
Le Laurier ^ venant de 
La Gracieiifc b Terre-neuve. 
Le Suint - Jean , cliaigé de 
Tel. 

Le Duc d'Jycn , venant de 
St. Domingue. 

VMnahie^ venant de Ter- 
re - neuve au Havre. 

Le Placiliane , venant du 
Cap Fnnçois h Nantes. 
La Marie-, Inné ^ venant de 
l-Tene-neuve à Saint Malo. - 
■ VEfpérance , venant de-% 
Saint-Domingue au Havre. 

La Marie- /inné ^ allant de 
Bordeaux à la Martinique. » 
La Ca:herine , venant de 
Terre- neuve au Havre. 

La Pouponne , venant de 
Terre,- neuve à Dieppe. 

Le J^an , on ne fait pas 
d'où il ell._ 

Le Bdvifcau , venant du 
Canada au Ha\re. 

La Marie-EUfaheth., venant 
de Saint-Martin de Ré. 
Le SJnt-Lonis , de Calais* 
"l venant de 
Le Bon D/vot { Terre- neu- 
Le llarii / ve h la Ro- 

J chelîe. 
La Sophie^ ajiant de Bor- 
.deaux à la Martini(iue, 



Conduits i 
Port-sinouth 
par devers 
vailTeauK. 



'Pris par dî* 

versvaiflTeruç 
& envoyés i 
Plimeuth. 



DE Louis XV. 



S05 



Nombre. Noms des Vaifleaux pris. Capteurs. 



De Taiitrc 
part. 



r 2 navires venant de Saint-"^ Pris pnr di- 
! Domingue. 'vers vais- 

^ 2 petits bâtimens venant )" féaux Ce en- 



L 



Jvoyés à 
môuth. 



Fal- 



de Terre - neuve. 
i2 barques. 

j Pris par di« 

. , r- T vversvaiireaux 

Bngantni du Croific. . , Ç^ envoyé à 

J Monisbày. 

Le Truàahic , allant du Ha-"| 
vre à Saint-Domingue. 

La Comète, venant de Saint- 
Domingue à Nantes. 

Le Dauphin y venant de la 
Rochelle à Calais. 

7 allant de 

Les Deux Fils. ( la Ro- 

Lq Sailli -E/p rit. ( chelle à 
J Nantes. 

'VAïmùhk , allant de Nan- 
tes à la Martinique. 

Le Saint-Jean , venant de 
Terre - neuve au Havre, 

La Prudence. 1 ^J^nant de 

Le Duc de ISt. Doinm- 

Penîhievre. {^'\^ ^^'^' 
J dea\ix. 

Le Diadème , allant de ia 
Rochelle à Hsle .Royale. _, . ,. 

La Sainte Catherine., allant ^^[^ta^la^Z 
de la rivière de Seudre à Dun- 
kerque. 

Le Saint - Jofeph , venant 
de Cette au Havre. 

La D ^moif elle Marie , allant 
de la Roche.le à Dimkerque, 

l'Union , venant de Cette 
à Dunkerque. 

La Tartane y aWânt à Dun- 
kerque. 

U/Iimable, venant de la 
Martiiïique à Nantes. 



vers vaifleaux 
& envoyé;: à 
Portsmouib. 



3o5 



Vie P r I 



VER 



Nombre. Noms des Vaifieaiix pris. Capteurs. 



Ci-contre 
70 



33 i 



VEfp&ûnce , allant de Bor- 
deaux à Saint- Doiiîiiigijc. 

La,Frovi(^eiice, vcuaiu de 
Marennes h llonfleur. 

Le Poli, allant de la Ro- 
cbclle à' Dieppe. 

V aimable , aiiant de la Ro- 
chelle à Calais. 

T venant de 

L e Beau- fil s , ( Tt rre - n e u - 

VJfti'ée, (ve à Nun- 
;,.)i;es, 
- Vllercuîe.^ allantde l'Oiieni 
en Guinée. 

L'.iH'ée, venant du vSénd- 
i!,n\ h i'Orient , changée de i^o 
tonneaux de gGiTinK% 

I e 5cf//i/(? , venant de St. 
Domingue au Havre. 

Le Charles , venant de St. 
Domingue h Nawtes. 

h'Expédit'io'i ■*\ 

La Nouyelle \ venant de 
Concorde. '% St Do- 

La Pureté. f mingue à . 

Le Comte de 'j Bordeaux. 
Mîrepo'.x, J 

Le iMkhclet François, ve- 
nant d'iblande aux Siibles 
d'Olonne. 

U/Jigle , venant de Libbon- 
ne à la Rochelle. 
. Le Sai;/t NicG-Ias , venant 
de Terre - neuve à Dieppe» • 

La F'iHoire , venant de la 
Martinique au Havre. . 

VaKTeau ayant 18 canons 
monté-î^ 180 hommes, avec 
quelques cailiei> d'atmes. 



.Pris par di- 
verivailleaux 
& env-yés à 
Portsaiouth, 



'Pris par le 
hûfau ôi cm 
vo) ù à Ports ' 
.^louilî. 

Pris par le 



JOà 



DE Louis XV. s^7 

Nombre. Noms des Vaifleaiix pris. Capteurs. 



De l'autre 
part. 
105 



II 



P Le Marchand ^ de Dunker-") 

I que , venani de Léogane à « 
j Dunkerqiie. . ', . j 
J Le Jean de f^^it , venant de y 
S Terre- neuve àBenique, avec . 
j 154 hommes. j 

1 V/lventure , venant de Ter- j 
Lre - neuve à Saint - ^Liio. -^ 
La Bravim , venant de Ter- 
re -neuve à Honfleur. 

VEfp^rance ^ aJlanc de Ba- 
yonne à Bilbao. 
La Marianne, -j 
Le Chàrks (k f 
Marie. 
La Françoîfe. 

La Magcfciainâ. • , 

<^ VAnnibah J f 

La Marie- Fi-anço'ife , venant 
de la Rochtlle à Dunkerque. 
Le ûiic de Bourgogne , ve- 
nant de la Martinique au 
Havre. 

Vlidene , venant de la Ro- 

chelie à Dunkerque. \ 

La Maris, venant de Louis- J 

■ bourg. "^ 

La Fiâélîté^ venant de Ter- 
re - neuve à Grand vilie. 



venant de 
)>Terre- 
; neuve. 



Enveyë h Pli- 
mou th par le 
Cheval Ma- 
rin. 



1 venant ' 
^,.„... . de Ter- 

Le '^iean ïinbert. [ re-neu- 
Le Jean Cathe- Ç ve h 
rine, \ Gran- 

J ville. 
VAimahle Union , venant 
de Terre-neuve 'au Ma vie. 

L^ Badine, venatit de Léo- 
3ane à Nantes. 



lao 



3oB 



Vie Privé 



Nombre. Noms des VailTeaux pris. Capteuri. 



Ci-cor tre 

Z20 



â2 -( 



Le Saint - Efprh , venant 
d'Aniflierdam à Bayonne. 

V Aimable - Marie , venant 
du Cap François à Dunkerque. 

La Malyerfée , venant du 
Canada à Bieft. 

La Marie - Magdeleine^ ve- 
nant de Terre-neuve à Gran- 
ville. 

La Marîe-Louîfe , allant de 
la Rochelle à ia Martinique. 

hUieiireufe Marie , venant 
de la Martinique à Honflcur. 

La Gentille "O Venant de 



Pris par di* 

^versvaifTcaus 
"& envoyés à, 



Marguerite. i Terre-neu- ) PHmouth. 

Le Jacêb & / ve à Gian- 
Marie, j ville. 

Le Triomphe, 7 Venant de 

La Jeune tien- \ A'^"'^* 
nV;^^. (neuve au 

j Havre. 

La Confiance, venant de 
Saint-Domingue h la Roclielle. 

V Aimable Marthe , venant 
de Terre-neuve à la Rochelle. 

Lejacques ik ^.. , 

Marie. 1 Venant de 

V Hirondelle, \ Ten'e- 

Le ^«;z<î ( "euye à 

Saint-Jean, -^ St. JNIalo. 

La Jeune Amitié , venant •■ 
de Terre-neuve à Saint-Malo. 

Le Dauphin , dont le voya- 
ge H'eft pas meniionné. 

") Par la cha« 

Le Maréchal de vS^a*^, venant ( loupe le Pèle- 
de Terre-neuve à Honfleur. (W«, envoyé à 
j Pliinouth. 
r n venant de "1 

La Thétis , ( Terre neuve 

Le Lange . / ^ Saint- 
3 Malo. 



a-J 



i« 



DE Louis XV. 



S<>5>' 



Nombre. Noms des Vaifleaux pris. Capteurs. 



Le Duc de Luxejuheurg , 
venant de Terre - neuve à 
Bordeaux. 

L'rt Fi'ielle, venant de St. 
Domingiie à Bordeaux. 

-^ venant de 

V Américain, /nûngue à 



La Reine â6S /Ivges , ayant 
116 hommes d'i*qn]page , vè- 
ï.ant de Terre-neuve à Saint 
Malo. 

Lr Vlarme , de 14 canons 
& 20b hommes d'équipage, 
venînt de Terre -neuve h 
Sahit-Mnlo. 

V Aimable Rofe , venant du 
Canada à la Rochelle. 

La Colomhe , venant de 
Perte à Bordeaux. 

Le Bo^ tems , venant de 
Garpé h Bordeaux. 

La Jeanne - Pierre , venant 
de Galpd h Saint - Malo. 

VAimaile Marguerite, ve- 
nant de Gafpé à'Bordeaux. 

VMj'urance, 7 Yfnant de 

l.^PucelIe\ (Terre-neu- 

La Cérès. (veaHon- 
J fleur. 

Le Téléma^iie f venant de 
Terre - neuve à Saint - Malo. 

La Subtile, venant de St. 
Domingue à Bordeaux. 

VEfpérance , venant de 
Terre-i.cuve à Hopficur, 
2^ F^a F'^rtune , venant de la 
MarcBiique iui Havre. 

r, . *0 venant de 

^^^^' /.snint- Do- 



Pris par di- 
y vers'vaifleaux 
& envoyés k 
Plimouih. 



Pris par di- 
vers vaifleaux 
& env'oyés à 
Portsmouth. 



La 

Le il/' 
FauàTeînl\ 



•quisde \ 



163 



miDgue à 
Nantes. 



Vie Privée j 

Nombre. Noms des A^ailTeaux pris. Capteurs» '^ 



3^0 



Ci-contre 
162 



venant 
La Marle-Thérefe ^ deTer- 
La Grange^ de ( re-neu- 
Tcire-iieuve. / ve à 

VOlivier , j Hon- 

fleur. 
Le Jeuns iî?,;/^, veniint du 
Croific. 

•) venant de 

/ neuve à 
- j Honfleur. 
Un gros vaifTeau venant de 
St. Doiningue. 
Navires pris par . . . 



Le Neptune , 
Le iîa'mî- Ma- 
thieu , 



Le BeâforcU 
vainbau de 
gueri e , en al- 
lant à Gibral- 
tar. 

La Rcme des Anges , venant 7 \^ £^/5'!^f T' 
de la Martinique au Havre, ji^lmouth! 
L'Allège le 

La Rencmitre , venant de ( Caskco , & 
la Martinique au Havre^ 



Navire françois. 



envoyé à Fal- 
mouth. 
La Chaloupe 
la Fortune, 



S(^nau1t, allant deMarfeille-^ 
à Cndix facargaifon ellimée }}^^ cflÏÏ?",Pf 
ijO0O;Oco livres, 

La MargarUa 
Marfeilie. 



La Rofette , venant 
Louisbourg à Bordeaux. 



Gros navire percé pour 20 
canons , venant de la Marti- 
nique. • • . . 



_^le Spkfhveld, 

J "7 Le Ilunïber , 
navire de (& conduit à 
• OMadeie. 
. "7 Le Khiffflon , 
"^ >& envoyé à 
3 Portsmo'uih. 
La chaloupe 
le Sauvage , 
& conduit à 
riiniouth. 



lUz 



D E L o u I s X V. 3 1 î 

]\"ombre. Noms des VaiiTeaiix pris. Capteurs. 



De l'autre- 
pnrc 
182 

2i 



Bâtiraens chnrg(?s de vivres"^ 
venant de Bordeaux Cs: de 
Brcil. 



Par les Ami- 
raux Bosca- 
wen, INIoÂyn, 
Holbouine , 
pendant le 
tems qu'ils 
ont: cio.iié à la 
hauteur de 
Louisbourg & 
dans le Goife 
Saint - Lau- 
rent. 
*^ Le JFifr- 
La Délivrance , allant de ( mouth , & 
Terre neuve au Havie. /conduit à 

j Plimouth. 
VAhwble Catherhe , venant ? Envoyé à Pli- 
de Ttire- neuve au Havre. S uiouth. 

Le Fahiqucnr , allant de la Conduit à 
Guadeloupe à Bordeaux, Plimouth.^ 

Le Sahit- Denis, allant de7 ^^ ^'^^^'^•/?^'> 

Terre-ueuvc à Honfleur. Jê^-T?'' ^ 
-^ Plimouih. 

La Société^ allant de H Gua.. Envoyé h 
-de'oupe à Honfleur. . . . Çonsmouth. 
I Le PhérAx . tîlhmt de Saint- ' 
j Domingue à liordeaux. 
j Le 'Jccn - Louis , allant de 
j Tene-i>euve à Nantes. 
I Le FUenùere , allant de 
[^Terre- neuve à Honfleur. 

La Vénus, allant de Saint- 
Domingue à Nantes. 



r 



Idem. 
Idem. 



Idem- 
Le fénault 
Ileirnefs. 
Le fenault la 
Fortune , & 
conduit à 
Gibialtasfc 
Le Prince d'Angola , joli -j' 
vailleau , percé luiur i?. ca- / VRfex, & 
n.ns, ayant 40 hommes d'é- )conc!;iit à 
qpipnge , venant de Saint A l^ûrtsmouth. 
Domiiigue au Havre, 



Vaifisnu , allant de la Mar- 
tinique à Miirlèiile. 



31 a Vie Privée 

Nombre. Noms des VaiiFeaux pris. Capteurs» 



Ci- contre 
ai5 



7 < 



Pris par l'Ef- 

' cadre d« 
Commodore 

<^ Franlelan & 
envoyés a , 
Anticues. 



* Un vaifleau venant de St«' 
Domingue , chargé de fucre (k, 
d'indigo , conduit à Mahon 
par la Princejfe Loii'ife. 

Un vaiireau venant de la 
Martinique , chargé de fucre , 
conduit à Mahon par la Prin- 
celje Lou'ife, 

Le Saint-Pierre^ venant de 
la Martinique à Maifeilie. 

Le Grand' Duc , rdiant de 
Bordeaux au Cap François. 

Le Part cm ^ ayant s 80 ef- 
claves h bord, qu'il portoit 
de la côte d'Afrique à Saint- 
Domingue. 

VAlcîon , autre Négrier , 
allant de la côte d'Afiique ?i 
Saint-Domingue, avec 511 
Efclaves. 

V Infante , de Bordeaux, 
venant de la Guadtloupe à 
^Bordeaux. 

Les Deux petits , venant 
de la Martinique à Bayonne. 

ISAhnahle^ venant de l'In- 
de à Bayonne , chargé de 
177 Efclaves. 

•) Envoyé à 

Un navire , venant de Ter- ( Portsinouth 
re-neuve. > par le Sea- 

!^forth. 

Les'Jmes au Purgatoire ,1]:? j'ZÏf,^ l 
venant des Ifles de l'Archipel! jf,^,^^,^;;^;^^ ^ 

La ch:iloupe 
Le Prhice de Bombes, ^]hrït 7 /^J"f ''V* 
de Bordeaux à Louisbourg. (^Zlxxl à 
J Hallifax. 



a27 



Nom- 



BK Louis XV. 3^3 

Nombre. Noms des Vaificaux pris. Capteurs. 



De l'autre; 
part 
227 



La Marguerite , de Nantes 
allant en Gainée. 



Sénnulr, venant de Snint- 
Doniingue en Fiance. . 

Navires , envoyés à Mahon 
par la fidgate le . . . 
Le MarviUe , allant du Ha- 
vre à MoiUiix , envoyé à Dou- 
vres par le . 

Navire?, envoyés h la Jamaï- 
que par le Clicf. d'ICfcadre 
Coare , Command.-nt le • 
Aunes envoyés au même 
lieu , par le 

Le navire IV;;;/^?!^, venant 

de la Martinique , efliraé 

1.200.CCO livres, chargé de ^ 

800 bai iqiics de fucre & 700 

halles de café, pris à deux 

lieues de Cadix & conduit h 

Gibraltar par la frégate . . 

f La Scme^, J -> 

I La /V(!j?7V<!«;/^, (-de Nantes. , 

J V Hector, -> ' 

^, Le [ici di n ; 

I y«///î V de Bordeaux. [ 

r La Gahreile , de Nantes 
) allant h Rochefort 
\ Vlliron^âHe , allant de 
C Bayonne li Nantes. 

Le Sdnault VJ:-rhri , ven?înt 
de Saint-Domin;;iek Nantes. 



Le Humher , 
fiégate de 40 
canons , & 
envoyé aux 
Barbares. 
Coîjduit à la 
Jamaïque , 
par la chalou- 
pe le Ilnd, 

thénlx. 



Falmouth, 

Scfyern, 
GreemvkU, 



VEfpéraïKV, ' 

Le Commo- 
dore Coate, 
& conduit? h 
la Ji'.niaïque, 

Envoyés à 
Plimouth par 
i:i frégate la 
Lynne- 
F.nvoyé à 
Douvres \v\t 
la même frc- 
j4ate. 



2^4 

Tome IIL 



O 



3U 



Vie Privée 



Nombre. Noms des Vaifleaux f ris. Capteurs. 

Ci-contre 
2^4 



" Deux Navires V en an t delà' 
Martinique en Fii-nce , char- 
gés de lucre , café Ck CGt(>n. 

Deux ienauks & deux cha- 
loupes :h3vaés de fucre ^ 
de tnelaliô , allnnr de la Mar- 
tinique ^ St. liuftache. 

Un idn3';lt revenant de 
Sainr Eui tache îi ta Martmi- 
quc , chargé de uiunitious de 
houdit?. 

Nîivires conduits à Lune- 
gade par . . . • 



Pris psr le 1 
Chef d'Efca- J 
dreFroakIand * 
& conduits 
Sahit ChriS' 
tophe 



il 



r Vaifleau , allant au Cap"] 
i' Breton , ayant à ion bord 133 1 
î foldats. f. 

j Sénai'lt chargé de mani- | 
I tions de gnene & de bou- l 
I che pour Québec. J 

La l-'efîale, venant de Saint- 
Doffiirigue à Nantes , pris par 

Le Bon ami , Sdnault allant ( 
de Bordeaux à Québec. j 

VÂbhé, allant de Brefl aii"0 
Cap Breton , avec 180 foldats > 
à fon bord , pris par . . J 

Le Dauphin , venant 
îilartinique à Bordeaux, 

Le Duc (f^/T/ow, allant de 
la Rochelle à Louisbourg. 

Le Grand Urfîn , allant h 
Québec , avec 130 foldats à 
bord. 
r V/lmahîe Ca- "1 venant de 
) therhis , (la Maiti- 

) Le Cointt de 7 nique en 
C. Clermoni. j Fracce. 



la frigate | 
le Sorland, de . j 
24 canons ôc ^^ 
176 hommes ' J 
d'équipage. !;î 

Conduits par j 
V Oxford à 1 
Plimouth. ;■ 



de la"? 



le Diinksrqtie, 
le Lyncaftl, 
& conduit à 
Fortsmouth. 
le Lyncajll & 
conduit à 
Portstnoutb. 
Le Medway 
ÔJ conduit à 
Portsniouth. 
à Eymont par 
le Chern, 
Conduit 
Eymont parle 
fenaslt Her- 
tiefs- 

Le îFinchef- 
ter ^ & con- 
duits aux Bat? 
badefi. 



.;i 



Diî Louis XV. 



315 



Nombre. Noms des VaiiTeaux pris. Capteurs, 



De l'autre 
parc. 
283 



\ 12 Aimable Ftcio'ire , allant^ Corduits \ 
I de Bordeaux en Poitou , char- 1 Portstnouth 
j gé de vin ik eau - de - vie. î par les ta'ga- 
; Le Saint-Michel, «liant de l'êtes le Gibral- 
{ Bordeau.v h Rîor.'n.ix , chargé '. ter ô: le Fe^ 
» de vin & eau- de-vie. J ret, 

r ~\ ainnc de 

■ J Rouen à 

I ^ ,^ ., 1 l'Orient, 

< Mcvi<^Uwe, f pcuare,hal- 

LtFautour, | fes & ^^ar- 
I ' chnndifcs 

L J fecbes. 

La Fortune^ du port de 
450, allant de Rochefot au 
^îiŒfllpi, syant 140 fo'dats 
à bord & ?;o femmes, qui 
alloient s'établir dans cette 
colonie. 

Le Brillant , venant de 
Saint-Domingue à Bordeaux , 
chargé de fucre, d'indigo & 
de café , conduit h Waterrord. 

La Fidelle^ allant de Bor- 
deaux à la Martinique , pria 
& conduit à Plymouth. 

La Thishé ^ venant de Saint- 
Domingue à i?ordeaux , pris 
& envoyé à Porcsmouth par 

La Vénus ^ venant de Saint- 
Domingue h Bordeaux , pris 
& envoyé à Plymouth par . 

La Saintonge, allant de la 
Rochelle en Canada, pris & 
envoyé à Plyinouth par . . 

Le Triton 1 venant Je *} 

Le Saint-* C Saint-Domin- ( k Clieyd 
Marc, (guehBor. (marin, 

• J deaiix, J 



i] 



Le St. Manu 



{ 



le Rommey» 



Le St.Aîbans* 

le Cheval 
marin. 



295 



O 2 



^i6 Vie Priver 

Nombre. Noms des Vaificaux pris. Capteurs, " | 

Ci-contrc - I 

i V /limalle CatÎ7erine ^vtx\mi i 

de la Martinique à Maifeille , 4 

pris & envoyé à Plymouth par le Yarmonth, i 

Saim-D,n,nngu= au Havre. S,lamyd^,Z \ 

l Sénaiilt, chargé de cnfFé& ;) 

fucre , ailnnc de Léogane à la chaloupe ■; 

Louisbourg , pris près l'isle le IVcâzle, '\ 

de la Tortue par , . . " »! 

I Le Mars , venant d'Afrique >; 

aux i^lcs fiarçoil'es, avec. 700 J^ 

■ Nègres , pris ik conduit à la ~ ;| 

Jamaïque. i 

I Autre vaifieau venant d'A- 'j 

i_ — . frique , a\ei; 280 INegres » pris - ■ 

^co & conduit culîi à la Jamaïque. 

OBSERVATIONS. ^ 

Dans les trois cens bâtimens que les Angloi's ' 

nous ont pris avant la déclaration de la guerre , il \ 

y en avoit: i 

Venant de nos Ifles . . . . 74 f 

Négriers, chargés de près de deux mille j 
Nègres. .... «Si 

Bàtiraens portant âQs marchandifes & pro- ' 

vifions à nos Ifles. . . . 2.6 i 

Bâtiment allant en Guinée. , . i ,; 

Navires de la Compagnie des Indes, un | 

allant au Sénégal & l'autre en revenant. . 2. \ 

Terre -neuviers. . . . 66 { 

Bâtimens revenans de la pêche de la baleine. 2 -j 

Bâtimens portant des pro vifions à Tlfle ^ 

Royale & au Canada, ou en revenant. . C2 y 

Bâtimens fâifant le grand cabotage. . 27 l 



DE Louis XV. 317 

D^ l'autre part 225 
Barques , Goélettes & autres petits bàti- 
mens, faifant le petit cabotage, tant fur les 
côtes de France que dans nos colonies. . /S 

Total 300 



On' compte que les villes nommées ci- deflbus 
ont perdu à peu près: 

Baymne , au moins navires. . . 5 

Bordeaux 4^ 

La Rochelle, . . • . i5 

Nantes • 35 

Saint- Mal 0, , • . . • iS 

Granville. , 9 

Honneur . i? 

Le Havre, . . \ , , ' * ^7 

Dieppe, . . . " . . . • 3 

Dmïkerque, . , . . . 6 
Marfeille. . . . • .13 



^^S 



Le fiirpîus à^s. prifes font des bânmens de peu 
de conféqnence pour la plupart, dont quelques- 
uns appartiennent aux villes qu'on vient de nom- 
mer, les autres à de petits ports. 

On a repris onze bâtimens à Mahon. 

Les EPp-agnols nous ont fait rendre le navire 
\ Amitié i de Marfeille, pris prés de Cadix, donc 
la cargaifon étoit très-confidérable. Nonobiîniu 
la déduaion à faire pour cet objet , on tftime la 
vaieur de ces vaiiTcaux pris, au moias 30^000,000 
livre?. O 3 



3i8 V I E P Jl I V É E J 

Les Anglois , en s'emparant de ces navires & '] 

de nos vaifleaux de guerre ^Alcide^ le L'jî & j 

VEfpérance, ont fait au moins lix mille offiîîiers, ^ 

mariniers & matelqts prifonniers, & mille cinq \ 

cens foldats ou gens de nouvelles levées. "\ 

N". m. (Page 61.) Précis de la vie de Louis \ 

Mandrin, (*) Chef de Contrebandiers; avec 1 

un récit de fa prife ^ de l'exécution de fon j 

jugement. | 

JL'O u 1 s M A N D R I N, d'une famille obfcure , né \ 

à Saint-Etienne de Saint Geoîrs , village près la \ 

côte Ssint- André en Dauphiné, prit en France \ 

parti dans les troupes, dés qu'il fut en âge de | 

porter le moufquet. Il déferta. Il rentra bientôt | 

dans le royaume , où deux de ^t% frères & lui fe \ 

mirent à faire de la faufie monnoie. Recherchés ' 

& jettes en prifon à Grenoble , l'un d'eux fut j 

pendu, l'autre fut envoyé aux galères; Mandrin \ 

échappa à la jufnce : on ne ï^n condamna pas \ 

moins, dit-on, par contumace à la potence. Se '\. 

voyant profcrit, & ne fâchant où donner de la \ 

tête, fon premier métier fut celui de maquignon, \ 

qu'il exerça pendant quelques années ; mais ayant ' 
commis un afTafîînat, il fut encore condamné à 

être rompu vif par arrêt du Parlement de Greno- j 

ble. Il fe porta enfuite pour chef d'une troupe ,| 

de contrebandiers , gens fans aveu &: profcrits \ 

(*) Cette pièce a été faite de l'ordre du gouvernement , ' 

pour faire croire que Mandrin n'a pas été pris par les j 

troupes du Roi, & fa i\Â luns l'aveu de la cour. | 



DE Louis XV. S^P 

comme lui. Ses exadions, fes meurtres & autres 
faits qui ont eu cours pendant environ deux ans , 
font connus par le jugement rendu à Valence le 
24 Mai 1755. 

Mandrin, avec Saint- Pierre, frère de fon Mn- 
jor, & cinq à fix autres de fes gens , furent furpris 
la nuit du 10 au 11 Mai par les commis des fer- 
mes du Dauphiné, qui s'étoienc déguifés; il ne fit 
aucune réfiftance, & ils le coaduifirent à Valence 
fous une forte efcorte. 

Les quatre premiers jours on permit à tout le 
monde de parler au prifoniner. Il répondoit aiïez 
poliment à toutes'les queftions qu'on lui faifoit, 
quand elles n'étoient pas indiicretes ; d'autres fois 
il répondoit brufquement, furtoiit aux religieux 
& aux eccléfiafiiques : il eO: vrai qu'il ne s'efi: 
échappé que lorfqu'il étoit dans le vin. M, Levée 
ayant ordonné qu'on lui donnât ce qu'il demande» 
roit. 11 eu faux que Mandrin lui ait tenu des dif- 
cours infoiens, comme on l'a dit; bien loin de-lk 
il lui a toujours parlé avec refpecl. On Texaminoit 
foir & matin. On le confronla avec deux de fes 
valets ; Mandrin répondit à la coiifroîitaiioa de 
l'un d'eux, nommé le grand Bertier, qu'il ne failoit 
pas s'en tenir à la dépofition d'un valet.- Le nom- 
mé la Pierre , condudeur de fes chevaux & dé- 
ferteur des Volontaires de Gantés, répliqua qu'on 
ne devoit pas le fufpedler d'en impofer a la juftice 
de la terre, fe trouvant iiir le point d'aller paioîcre 
devant le fouverain juge. Il fut fuccefilvement 
confronté avec d'autres prifonniers de fa troupe, 
témoins de fes forfaits; mais il répondoit que la 
probité exlgeoit de lui de ne rien dire iur le fait 
d'autrui, que cela ne le regardoit pas. 
O 4 



320 Vie Privée j 

Un garçon perruquier, détenu comme pour fait | 
de contrebande , fut élargi fur la preuve établie, j 
après la dépoiition de Mandrin , que ce dernier! 
i'avoît forcé quelques jours auparavant d'entrerj 
ckns fa troupe uniquement pour le râfer. Quelque 
réfolu que parût Mandrin , le fupplice de deux, 
de fes camarades, & leur bonne difpofition; 
àfouffrir la mort pour expier leurs crimes, firent. 
fur lui quelque impreflîon , au moment furtout 
que Tcxécuteur de la juftice s'en faifit pour les l 
conduire fur l'échafaud ; mais il alla bientôt \ 
noyer dans Je vin les fombres penfées qui ragi-| 
toient. Endurci dans le crime , il n'avoit point îl 
de confiance aux eccléfiafliques; il avoit déclaré \ 
qu'il ne vouloit fe confeïïer ni à prêtre ni à reli- 
gieux de la ville. Une Dame de la Charité , qui 
Tavoit vu tous les jours dans fa prifon , renouveU, | 
la fes inftances pour l'engag-er à fa confefFer le fa-î 
medi 24 Mai, jour auquel il avoir été jugé; mais^".; 
cette Dame refpe(5table ne put rien obtenir. L^i 
lendemain elle fut plus heureufe: elle lui parla * 
avec tant d'onction qu'elle lui fit verfer des lar- f 
mes. Le voyant touché , elle lui propofa pour | 
confeifeur le Père Gafparini, Jéfuite Italitn, hom-^| 
me de mérite de la raaifon de Tournon , qui étoît t 
pour-lors chez M, l'Evêque de Valence. Elle fut \ 
dire à M. Levet l'état où elle avoit laifFé Mandrin., ^j 
M. Levet fe fit porter à la prifon, & lui annonçai 
qu'il venoit le voir, non pas comme fon juge,!» 
mais comme fon ami ; qu'il vouloit lui procurerai 
ce dont il avoit befoin ; qu'il ne pouvoit affez | 
l'Qxhorter à rentrer en lui-même & retourner à S 
Dieu. M. Levet le toucha fi fort qu'il répandit, | 
beaucoup de larmes. % 

il ' 



D E L o u I s X V. 321 

II lui envoya le Révcrcnd Perc Grifparini, dont 
il lui avoic faic un é'.oee pour le toucher davanta- 
ge. On rapporte que ce Perc entra d'abord en 
converfatioH "avec lui fur des fujets indilTérens; 
qu'il lui parla enfuite de l'afTaire de. Ton falut, & 
qii*enfin il le détermina à fo confefler. Le criminel 
vouloit le remettre au lendemain; mais ce Père, 
qui favoit que Mandrin devoit être exécuté le 26, 
l'engagea à commencer fa conteffion le dimanche. 
Il l'acheva le lundi, après qu'on" lui" eût lu foa 
jugement. Il lit cette œuvre de religion avec les 
dcmonflratîons de la plus vive douleur. 

Ce grand criminel fut exécuté fans avoir étd 
appliqué à la queftion, parce qu'à l'inflant qu'on 
commençoit à l'y préfenter, il avoua quelques 
crimes dont il n'avoit pas vouin convenir aupara- 
vant. Il porta fur l'échafTliud le même front qu'il 
avoit eu aux combats de Bwune & de Grenan, 
mourant plus chrétiennem.ent que le nombre & la 
griéveté de Tes crimes ne fombloient le promettre. 
Il encourageoit ceux qui s'étoient chargés de l'ex- 
horte?; il éioit bien différent de lui-même & du 
moment où, parlant à l'un des Tiens pris avec lui, 
il difoit d'un ton de fanfaronnade , le voyant 
beaucoup pleurer, qu'il ne valoit pas la peine de 
s'attrifter; qu'un mauvais quart- d'heure eft bientôt 
palTé. Sa phyCionomie, qui n'avoir rien de farou- 
che au premier coup d'œil , intérefibit" tout le 
monde. Ses juges forcés de le condamner, ne 
purent lui refufer de la pitié; le bourreau même 
ne put retenir fes larmes. ^^ Ce n'ejl pai moi ^ lui 
dit Mandrin, ce font mes crimes que tu dois pleu- 
rer ; puis l'embralTant : fais tDn devoir^ mon 
Gïiii 5 h plus protnptemem que tu pourras. Il 
05 



522 Vie Privée 

s'étoit arrêté h deux pas de TéchaiFaud pour en 
examiner la conftruftion , avec une hardiefle qui 
droit fans doute le figne d'une parfaite réfignation. 
II. y monta avec fermeté, il parla peu, & Ton ne J 
put entendre que ces paroles : jeune jfe , prenez 
exemple fur moi ; &^ vous , employés , je vous de- 
mande pardon. Auroit-on cru que c'étoit la voix 
dé cet homme, qui tant de fois leur avoit caufé de 
fi grandes allarmes? Dans l'inflant où l'on alloit ^ 
le frapper: y ai befoin , dit-il, de toutes mes for- é 
tes; donnez' moi , s'' il vous plaît ^ de T eau de la i. 
côte. Le Révérend Père Gafparini , qui avoit de sj 
cette liqueur, lui en préfenta. Mandrin en but. %^ 
On lui en frotîa le vifage. Le Père , qui fe trouva, .■ 
mal , s'en fer vit aufïï, J 

Mandrin s'étoit déshabilla lui-même, il avoit fait % 
figne qu'il étoit inutile de lui couvrir le vifage. 'i 
A peine eut-il reçu les neuf coups qu'il fut étran- | 
glé: adoucifïeraent qui honore l'humanité de fes \ 
juges. Ainfi expira à cinq heures & demie du ^ 
foir, le lundi 26 Mai 1755, & termina fa bruyan- •; 
te carrière , ce chef des contrebandiers , qui avoit ■ 
eu' h témérité de combattre M. de Fifcher, âc \ 
•que le hazard favoriia au point de lui échapper. \ 
Ainfi finit, moins troublé que tous fes fpedtateurs, | 
Louis Mandrin, âgé, difent les uns, ds vingt- ] 
lîcuf ans , & les autres, de trente-neuf, deux l 
années rprès fon entrée dans la contrebande. Il | 
éroic ci'nne luîJle d'environ cinq pieds quatre pou- \\ 
ces , tîé.s-bJen prife ; il avoit le regard vif, la.| 
jam-be belle, le viflige long, les yeux bleus & 
les cheveux chàtain-roux: tout prévenoitt dans fa 
fleure, li n'trt^)ir pas abfolument dénué de certai- 
jiej) quiiiiici de i'aoie j \\ avoic la repartie vive &»^ 



D E L O U I 9 XV. 323 

jufte. S'il eut cultivé en lui les bonnes influences 
de la nature, oh préfume qu'il eiic pu être autre 
chofe qu'un grand fcélérat. II étoit uès -robulle, 
juroit beaucoup , fnmoit fans celTe , buvoit & 
aimoit excefîîvement la bonne chère: il e'toit en 
tout tems moins languinaire que fes camarades. 
Le matin de l'exécution , fon confefleur lui par- 
lant d'un commis au coche du Rhône, à qui il 
avoit donné la vie fauve , Mandrin répondit: /^/z- 
blie aifément mes hienfaiîî. 

Il avoit demandé d'un autre ton à la Dame qui 
lui parloit de confefîîon & de falut, coinbifn fl y 
avoit de cabarets d'ici en paradis , ajoutant 
qu'/7 n'avait que fix livres à dépenjer fur la 
route. Ces mots & d'autres recueillis de la bou- 
che de Mandrin, ferviront à cara(5lérirer le fond 
de fon ame. 

Il efl certain qu'il conduifoit toutes les marches 
& contre -marches, & qu'il dirigeoit les opéra- 
tions de fa troupe. Quelques perfonnes qui 
croient connoître le génie des autres contreban- 
diers , prétendent qu'aucun ne fçauroit entière- 
ment le remplacer. Du Rhin à la Méditerranée, 
fur cent quarante lieues de large , il n'ignoroit pas 
un fentier. 

On raconte que dans l'un des entretiens que 
Mandrin eut avec M. Levet, il lui dit que trois 
différentes fois il avoit eu occafion , s'il l'eût 
voulu , de le tuer ou faire enlever par fa troupe , 
& il lui en cita les circonflances. 



O 6 



324 V I E P R ï V É B 

Jugeaient Souverain, ^/// a condamné à 
la roue Louis Mandrin , du lieu de Saint- 
Etienne de Saint Geoirs en Daupkiné, prin- 

' cipal Chef des Contrebandiers qui ont commis 
les crimes & défordres mentionnés au juge- 
ment du 24 Mai , 1755 ; exécuté le 26 du- 
dit mois. 



G 



ASPARD Levet , Seigneur de Malaval, | 
Confeiller , Secrétaire du iloi, Conimiffaire du :l 
CoDfcil, nommé par Arrêts des 3 Décembre 1738^ \ 
^ Odobre 1742 & 2 Avril 1743 , pour inftruire • 
& juger fouveraincDient & en dernier reflTorc les. ?| 
procès àt^ contrebandiers, employés infidèles , & | 
ceux des faux-fauni-^rs, leurs fauteurs & corapii- '■.j 
ces dans les provinces de Dauphinéy Provence, < 
Languedoc, Lyonnois, Bourgogne, Auvergne, l 
Rouergue & Quercy. ' i 

Vu ledit Arrêt du Confeil du 3 Décembre 1738, | 
& la commillion du grand fceau fur icelui du mé- 'i 
me jour, &c. j 

Nous CommifTaire du Confeil fufdît, en vertu. | 
da pouvoir attribué par ledit Arrêt du 3 Décem- | 
bre 1738, de l'avis desXîradués, Juges- AiTefTeurs A 
de la Commifîîon, au nombre requis par TOrdon- ,;j 
nance, avons déclaré ledit Louis Mandrin, natif | 
de Saint- Etienne de Saint- Geoirs, en cette pro- 1 
vince de Dauphiné, duement atteint & convaincu. ^^ 
d'avoir fait la contrebande avec attroupement & | 
port d'armes , depuis deux années qu'il a été i 
obligé de quitter fon domicile audit lieu de- Saint- / 
Geoirs, à Toccafion des pourfui tes faites contre \'| 



DE Louis XV. 325 

lui pour rràfon d'accufations de fabrication & ex- 
pofition de faulle monnoie,.& d'un aflaiîinat: & 
notamment d'avoir été le principal chef de la ban- 
de de onze à douze contrebandiers, dont cinq à 
fix fe détachèrent au village de Curfon , le 7 Jan- 
vier de Tannée dernière, pour aller à la rencontre 
de cinq employés de la lï'rigade de Romans , qui 
fe laifferent approcher, croyant qu'ils ctoient de 
quelqu'auîre brigade, & profitant de cette farpri- 
fc , les fufiilerent , en tuèrent deux , en bîefTerent 
deux autres, dont un mourut deux jours après 
de fes bielfures , volèrent les armes desdits em- 
ployés, le cheval du brigadier, qui fut du nom- 
bre des morts , fon manteau & fon chapeau bordé 
en or, que ledit Mandrin a porté, & la nuit du 
huit au nenf allèrent chez le nommé Dutret, em- 
jîloyé de la brigade à cheval du Grand Lemps, & 
après f avoir maltraité & menacé de mort, volè- 
rent fes armes, & obligèrent fa femme de les con- 
duire à l'écurie, où ils prirent le cheval dudit 
Dutiet: de celle de plus de trente qui , le 7 Jinn 
fuivant, attaqaa les employés dans leur corps-de- 
garde au Pont de Ciaix, fur le Drac, après en 
a\oir fait ouvrir la porte p^ir furprife , tua un 
defdits employés, en bleffa plufieurs, vola leurs 
armes & effecs , ahifi que quelques-uns apparte- 
nans à un parliculier qui avoit fon habitation près 
dudit corps-de-garde: de ceux faifant la plus gran- 
de partie de ladite bande, qui le lo firent feii 
près du village de Laine, fur des employés de la 
brigade de Taulignan , qui fuivoient le grand che- 
" min de cette ville à Sïontelimart, pour fe rendre 
N à leur porte, en tuèrent un, en blefferent trois 
autres, dont uu mourut peu de jours après: du 
07 



oa6 V I 32 P R I V É E 1 

o , 

nombre des trois de la même bande , qui le îïn- j 
demain onze, étant reftds au cabaret de Tioiille, | 
paroiffe de Saint -Bazile en Vivarès, fufiUerent l 
devant ledit cabaret un Sergent du Régiment de j 
Belfunce, le fuppofant être un employé ou ef- J 
pion : laquelle bande alla dans le Rouergue , où j 
elle commit plufieurs défordres , & entr'autres le \ 
23 tua une femme enceinte à Saint-Romede-Tam , > ] 
chez laquelle un particulier, pourfuivi par quel- ; 
queS'Uns desdits contrebandiers , vouloit fe réfugier ; : 
le 30, força Tentrepofeur de Rhodez à prendre 
de leur tabac & de le payer au prix que ledit ' 
Mandrin fixa ; & elle écrivit au Subdélégué de ; 
l'Intendance , pour faire rendre des armes dépo- 
fées à la maifon de ville, faifies quelques années ' 
avant fur d'autres contrebandiers ; le 3 Juillet fui- | 
vant fit auiïl prendre de force des tabacs à l'entre-. 1 
pofeur de Mende ; & le 9 dudit mois, d'avoir i 
ledit Mandrin, fe retirant eu Savoye ou en Suifle» j 
& pafîhnt avec fa troupe audit lieu de Saint- , 
Etienne de Saint Geoirs , tué le nommé Sigis- j 
mond-Jacques Moret, ci-devant employé, & un • 
enfant de dix-huit mois quMl tenoit entre fes bras, j 
foupçonnant ledit Moret d'avoir été caufe que | 
Pierre Mandrin fon frère , qui a fubi la peine de '> 
mort pour faufie monnoie, avoit été arrêté; d'à- ! 
voir été le principal chef de celle qui pénétra fur 
la fin du mois d# Juillet dernier dans la Franche- | 
Comté, tua, biefia & vola plufieurs employés I 
des brigades de Moutbe & Chauneuve, & auflî i 
le principal chef de celle qui pénétra de Savoie j 
en FraQce le 20 Août fui vant; força le 26 feutre- ^ 
pofeur du tabac ù Bnonde de lui compter une , 
Ibmme d'argent , fous prétexte d'iyi dépôt dans ; 



DE Louis XV. 32;7 

fon bureau de quelques balots de tabac ; le 28, 
les débitans de Crapoue à lui payer aulïï une 
Comme, pour raifon de la remife de quel-' 
ques tabacs; ainfi que rEntrepofeur de IMoiit-' 
brifon, où elle força les prifons & en fit fortir 
onze prifonniers ; arrêta le 2 Septembre, paflant 
à Pont-de- Vele en Brefie, deux employés de la 
brigade de Cormoranche , auxquels elle vola la 
plus gïande partie des appointemens de la bri- 
gade , dont lis étoient porteurs ; & le 5 tira prés 
du château de Joux fur des employés qu'elle ren- 
contra, dont un fut tué & d'autres blelTés; d'avoir 
été de la nombreufe bande, aulîî comme princi» 
pal chef, qui pénétra de Savoye en Bngey la nuit 
du 3 au 4 Octobre dernier, lit des exaéliocs fuf 
plufieurs receveurs de l'adjudicataire général ces 
fermes du Roi , fous prétexte qu'elle leur laiiToic 
quelques balots de faux tabac; le 4 à Nantua ; le 
5 à Bourg- en -BrefTe; le 6 à Châtillon les Dom- 
bes ; le 9 à Charlieu , à llounnae le même jour ; 
les 10, II, 12, 13 & 14, à Thiers , Amberg, 
Marfal, Arlan & la Chaife-Dieu; le 16 fit payer 
une fomme de 600 livres aux propriétaires des 
grains qui étoient dans les gTcniers de la maifbn 
occupée par l'entrepofeur du Puy, pour ne pas 
les enlever; les 17, 18, 20, 21 & 22, continua 
fes exaélions fur les receveurs , enirepofeurs & 
débitans, à Pradelle, Langogne, Tance, Saint- 
Didier, Saint- Bonnet- le- Château; le 23 à Mon- 
briQ)n & à Boën, & le 24 pour la féconde fois à 
Charlieu ; tira fur le poîlillon conduîfant la dili- 
gence , pour voir fi quelques perfonnes qu'il cher- 
choir n'y étoient pa?; le y, en paifant à Saint-Juft 
eu Chevalet, y fii per^uiiition des employés,, fur 



1 

32S Vie Privée ■ ] 

lefquels il fut ciré , & l'uii d'eux bleffé dangereu- . i 
fement, les armes & effets, ainfi que ceux du j 
brigadier, furent pillés & volés; força le 16 le ! 
bureau de l'entrepôt du Puy & maifon de rentre- l 
pofeur, vola, pilla ou brifa le tabac, effets & \ 
meiubies dudit entrepofeurj blefTa deux employés. \ 
qui avoient été prépofés à la garde dudit entre- ^ 
pôt ; pilla auili le 2 1 à Saint-Didier, le 22 à Sainte- j 
Bonnet, le 25 à Ciugny & le 27 à Saint- Tri vier, I 
les maifons de différens employés desdits lieux , j 
ainfi que le 28 à Saint-Laurent en Ffanclie-Comté, 
où. elle tua un employé; vola aulîi différent.. effets i 
dans une maifon d'Orgelet le 27; força les prifons J 
de Bourg, Rouanne, Thiers, le Puy, Montbri- ' 
fon, Clugny, Pont-de- Vaux , Saint- Amour & l 
(Orgelet , & y enleva plufieurs prilbnniers ; com- j 
me encore de s'êu'e trouvé à la. tête de celle qui \ 
pénétra de Suiffe en' Franclie Comté h nuit du 14 ; 
au 15 Décembre dernier; tira le 16 fur des cava- i 
liers du régiment d'Harcourt, qui paffoient près '] 
d\m cabaret où ladite bande étoit arrêtée , en rua j 
nn, vola fes armes, habic, chapeau & manteau ;^ ; 
le 17, fe rendit^ à Seurre en Bourgogne , y fit | 
perquifnion àes employés , vola les effets du ca- ] 
pitaine général , aprè-s avoir enfoncé les portes de ' 
fon apparteiaierit & commode ; força les RecC' v 
veurs du grenier à fel & de fentrepôt du tab?.c à 
lui psyer une fomme d'arxenr, & ce dernier à ! 
lui donner une. reconnollfance d'un nombre de ' 
balots de faux-tabac qu'elle laiffa dans fosn bureau , ! 
où il fut obligé de les recevoir; força, le 18 la"^ 
garde- bourgeoife d'une des portes de la ville dé ' 
Beaune, rprés 'avoir fait fes difpofitiGns à quel- , 
que , diUançe de ladite ville pour y réuliîr , lUr \ 



DE Louis XV. 329 

Tavis qu'elle eut qu'on y montoic la p:arcle, tua 
deux bourgeois qui en faifoient partie & en blefia 
d'autres, tua auflî un foldat qui étoit dans ladite 
ville par congé , qui fe trouva par hazard fur le 
rempart près ladite porte; obligea le maire à venir 
au fauxbourg parler audit Mandrin , pour traiter 
de la fomme qu'elle vouloit exiger; contraignit 
ledit maire d'écrire aux receveurs du grenier à fel 
& de l'entrepôt du tabac , d'apporter la fomme 
convenue & fixée par ledit Mandrin à 20000 livres, 
ce qui fut exécuté par lendits receveurs ; laquelle 
bande força encore le 19 le maire & les habitans 
d'Autun à lui ouvrir les portes de la ville, mena- 
çant d'en efcalader les murs, de mettre les faux- 
bourgs à feu & à fang, & d'emmener avec elle 
un nombre de jeunes eccléfiaftiques qu'elle avoit 
rencontrés à quelque diflance de ladite ville, allant 
recevoir les ordres à Chà:ons, qu'elle avoit obli- 
gés de revenir avec elle , & gardés par forme 
ti'ôtages jufques à ce qu'elle eût reçu la fomme 
qu'elle vouloit du receveur du grenier à fel & de 
l'entrepofeur du tabac , laquelle fut réglée & con- 
venue dans la m.aifon de ville, où ledit Mandrin 
& deux autres de fa troupe fe rendirent ; la plus 
grande partie de la bande étant demeurée au de- 
vant dudit hôtel-de-ville; combattit le 20 au villa- 
ge de Guenand, paroifie de Brion , contre les 
troupes du Roi , fur lefquelles elle fit feu la pre- 
mière, tua ce blefia plufieurs officiers , foldars, 
dragons & huflards, & tant à Seurre qu'à Autun, 
foïça les prifons & en fit fortir les prifonniers; 
d'avoir rafil'rablé enfuite trente -un ou trente-deux 
contrebandiers de ladite bande , à la tête desquels 
Mandrin fe mit, lesquels volereiir le 21, quatre 



33£> Vie P i^ i v é e 

chevaux , armes & équipages de quatre cavaliers 
de maréchaulTée , au lieu de Dompierre en Bour- 
bonnois; le 22, afialîiaerent , au lieu du Breuil, 
cinq employés de la brigade de Vichy, quoique 
quelques-uns demandaient la vie à genoux; le 23, 
un particulier au lieu de Saint- Clément, fous pré- 
texte qu'il ne vouloit pas leur indiquer les maifons 
où étoient les employés qu'ils croyoient qu'il y 
avoit dans ledit lieu; le même jour, ù. le 24 obli- 
gèrent par difll^rentes violences & menaces, les 
receveurs de Cervieres & de Noire-Table, à leur 
compter une fomme d'argent , & dans le dernier 
lieu , tirèrent contre la porte de la maiibn du bri- 
gadier des fermes, blefferent fa femme qui étoit 
derrière pour l'ouvrir, laquelle mourut quelques 
jours après de fa blelTure ; le 25 firent exaAion 
fur un des débitans de la Chaife-Dicu, & le 26 
firent feu fur la cavalerie des Volontaires de Flan- 
dre & du Dauphiné , au lieu de la Sauvetat dans 
le Melay, & tuèrent un maréchal -des -logis; & 
enfui ledit Mandrin , d'avoir en outre écrit & 
figné la plus grande partie des reçus des fonimes 
exigées desdits recereurs , entrepofeurs & débi- 
tans, dans quelques-uns defquels il a déclaré que 
les fommes exigées ne lui avoient été payées qu'à 
force de violences & de menaces , & d'avoir 
écrit lui-même fur des régiftres d'écroue , des pri- 
fons de Bourg & de Seurre, l'attentat par lui fait 
fur lesdites prifons: Pour réparation de quoi, & 
des autres crimes , réfultans du procès , avons 
condamné ledit Louis Mandrin à être livré à 
l'exécuteur de la haute judice, qui le mènera nud 
en chemife, la corde au col, ayant un écriteau 
où feront ces mots, en gros cara(5tere*: Chef de 



DE Louis XV. 331 

tmtrehandievî , voleurs ^ perturhcjteurs du 
repos public ; & tenant en Tes mains une torche 
de cire ardenre, du poi.is de deux livres, au de- 
vant de la pone de l'égiife cailiédrale de cette 
ville, qui fait face à It rue de la Pérolerie, où 
ledirMandiin , nue tête à à genoux , fera amen, 
de honorable, & déclarera à haute voix qu'il de- 
mande pardon à Dieu, au lloi & à Judice de 
tous Tes crimes & attentats; fera enfnite conduit 
à la place des Ciercs, & là aura les bras, jam- 
bes , ciiiiïes & reins rompus vif, fur un échaf- 
faud qui fera à cet eiTet drefi^é, mis enfuite fur 
une roue la fiice tournée vers le ciel, pour y finir 
fes jours 5 après quoi fon corps mort fera par ledit 
exécuteur expofé aux fourches patibulaires de 
cette ville; préalablement ledit Mandrin expofé à 
la queflion ordinaire & extraordinaire, pour avoir 
par fa bouche la vérité d'aucuns faits réfuitans du 
procès , & la révélation de î^i complices ; Décla- 
rons tous & chacuiis ^qs biens confifjués au Pvoi, 
fur iceux préalablement pris la fomme de dix li. 
vres d'amende, en cas que confifcation n'ait lieu 
au profit de Sa Majeftc; & encore fur iceux pris 
la fomme de mille livres aufîî d'amende envers 
ledit Jean Baptilîe Cocquillon, adjudicataire gé- 
néral des fermes , & \q% dépens du procès ; efquels 
amendes & dépens avons condamné ledit^ Mandrin 
envers ledit Bocquillon , ayant égard à fa requête 
du jour d'hier. Et fera le préfent jugement impri- 
mé, lu, publié & affiché dans toutes les villes & 
lieux dénommés en icelui , & partout ailleurs 
qu'il appartiendra. Donné dans la Chambre cri- 
minelle du Pcéfidial de VaJence & Dauphiné , le 
24 Mai 1755. (Signés) Levet^ Qmllardy Luilr 



33^ Vie Privée 

Her^ BoÎQzon^ Bachajfon, Rouvere, de l"" Etangs 
& Cozon, 

■ Et plus bas efl écrit: Le 26 Mai 1755, le ju-t 
genient ci - devant a été ht par moi Greffier' de 
la Commijfion jhiijjigné ^ audit Louis Mandrin^ 
^ exécuté même jour fuivant fa forme & te- i 
neur. (Signé) iV. Léorier, » 

"^ 
Difcours de M, le Comte de Noailles au Roi .' 

de Sardai'^ne, % 



SIRE, 



J^E Roi mon Maître (e devoi? à lui-même le ; 
défaveu qu'il a fait de ce qui s'efl paiïîf , fur le ;] 
territoire de Votre Majeflé , & le foin qu'il a pris \ 
de faire punir les coupables. ;;;' 

Les fentimens qu'il a toujours eus pour la per- | 
fonne de Votre Majefté, ne lui ont pas permis de | 
fe borner à une attention qui ne po^voit fatisfaire 
que la juftice; il a voulu que cette circonîlance 
fervît à relTerrer les liens de fàmitié qui ne l'unif- 
fent pas moins à Votre Majeflé que ceux du fang. 
Je viens de fa part lui en porter le témoignage le 
p!us folemnel. 

R.ien n'efi: plus honorable pour moi que d'exé- \ 
cuter cet ordre diété par le cœur du Roi nion | 
Maître, '& d'affurer Votre Majeflé que votre ami- .; 
tié lui fera toujours chère & précieufe, -^ 

ï 



DE Louis XV. 



333 



N°. IV. (Page 64.) Précis des forces mariti- 
mes des Etats de l'Europe, 



E 



M o s C O V I K. 



N 1750, la Marine de Tlmpératrice de Rufïï* 
confiftoit en 50 vaiîTeaux de ligne & près de 30 
frégates, outre 80 galères ou demi - galères ; mais 
les matelots clalTés ne montoient qu'à 255000. 
Suéde, 1-53. 
La Marine de ce royaume confifte en 22 vaif- 
feaux de ligne, 10 frégates, 66 galères ou demi- 
galeres & 20,000 matelots. 

D A N N E M /. R c, 1754. 
Vaifleaux de ligne 33 , frégates 16, galères 50. 
Les matelots pafTent 25,000, en y comptant ceux 
que peut fournir la Norwege. 

Hollande, ou Réptillique des Provifices- 
Unies, 1754. 

V 

La Marine de cette République ed: peu de cho* 
fe ; elle ne confifte que dans 20 ou 22 vailTeaux 
de ligne & 12 ou 15 frégates. Elle ell plus riche 
en matelots; elle en a bien 100,000. Toutes les 
chofes néceflaires pour la condrudion & farme- 
ment des vaifTeaux étant en grande abondance en 
Hollande , cette République peut rétablir promp- 
lement fa marine. 

Venise, 1753. 

Les forces maritimes de cette République con- 
fident en 14 vaiffeaux de ligne ,6 frégates, 20 ga- 
léalTes & 25 galères. 



334 Vie P ji i v ê e 

N A P L E s. 

Deux vaiïïeaux de ligne , 6 frégates ou cliebecs. 

Toscane, 1751. 
Ufl vaifleau & 4 frégates, 

M A L T H E. 

Trois vailTeaux de ligne , 2 frégates & 5 galères. 1 

Portugal, 1755. i 

Seize vaîifeaux de ligne , treize frégates & f 

un chebec. | 

Espagne, 1755. i 

41 VaifTeaux de ligne , 29 frégates , 2 paque- | 

bots, 4 bombardes & 3 brûlots. 1 

Grande-Bretagne, 1755. 1 

1 3 1 vaiiTeaux de ligne & 112 autres bâtimens 1 

armés* 1 

France, 1755. | 

6"] vaîflTeaux de guerre, 31 frégates, 10 flûtes, ] 
2 barques armées , 4 chebecs & 5 corvetteis. \ 

— ' ' ~~ * 

N^. Vï. ( Page ()9^ Chanfon fur le Roi ae 
Prujfe, Air: Voilà ^ mon çmfm t allure, 

J/ A 1 R E pour Tes fujets , mon Coufin , 

Un admirable Code ; 
Mais fuivre en fes projets , mon Coufin , 
Toute une autre méthode , mon Coufin , 
Voilà d'un Mandrin l'allure , mon Coufin , 
Voilà d'un Mandrin l'allure. 

Lever force foldats, mon Coufin, 

Les mener au pillage j 
Les payer en ducats , mon Coufin , 
Qu'on prend fur fon paflTsge , mon Coufin, 
.Voilà d'»n Mandrin, &c. 



DE Louis XV, 335 

D'un ton doux & flatteur, mon Coufin, 

Dire nux gens tiu2 l'on pille, 
Qu*on cft leur proiedlcur, mon Coufin, 
La toumure efl gentille, mon Coufin, 
Voilà d'un Mandrin , &c« 

Sans droit & fans raifon , mon Coufin, 

Tenir dans Tefclavage , 
D'une augi'fle maifon, mon Coufin, 
Le plus précieux gage , mon Coufiii j 
Voiîà d'un Mandrin , &c. 

A tout le genre tunnani , mon Coufin , 

Devenir inéprifable, 
Au feul Anglois enfin, mon Coufin, 
Sg rendre comparable , mon Coufin , 
VoilJi d'un Mandrin, l'allure, mon Coufin, 

Voilà d'un Mandrin l'allure. 



Autre Chanfon» Air : De tous les Capucins du 

monde» 



o 



01 » Frédéric , ton entreprife 
T'ôtera jufqu'à la chemife, 
T'armant conn-e plus fort que toi. 
Les Dieux ne font jama's propices 
A qui préfume trop de foi , 
Serré par deux Impératrices. 



Autre Chanfon, Air: Voilà y tnon couftn PéiUure, 

X-«»'anti - MACHrAVEL , mon Coufin , 
Efb d'un Roi débonnaire. 
Mais qui s'affiche tel , mon Coufin ^ 
Et fait tout le contraire , mon Coufin , 
Voit?» d'un Mandrin l'alUire, m«»n Coufin, 
Voilà d'un Mandiin l'allure. 



33^ Vie P ,r i v é e 



R 



Palinodie, 



1, qui fçLis mériter par ta grandeur ftoïqiie, j 

L'iîotnmage de nos cœurs & celui de nos vois, j 

Frédéric, quelle efl donc l'indigne politique j 

Qui te poiie à trahir, à dépouiller les Rois? I 

La force & le pillage annoncent mal tes droits, ■ 

Jufqu'ici bienfaifant , ton cœur jufte > liéroïque , j 

Eut en horreur de tels exploits : ; 
Chéri de Tunivers , ton humeur pacifique , 

Tes taîens , tes vertus partout donuoient des loix : ' 

Parmi les noms fameux raffedion publique | 

Plaçoit déjîi le tien , fi digne de ce rang. \ 

Roi Philofophe & Conquérant, - ^ 

Tu pouvois prétendre à la gloire ; 

Qu'afilircnt aux héros notre amour & l'hifloire. /; 

Mais le charme efl détruit, qui te rendit fi grand: i 

Infidèle à ta foi. ciel, qui l'uuroit pu croire l \ 

De tes amis trompés tu deviens le tyran.' i 
Prince ingrat! Tu n'es plus après cette vidtoire. 

Qui fera pour jamais déten:er ta mémoire , ; 

Qu'un faux fage & qu'un vrai brigand l | 



* 



N"^. VII. (Pa^e 107.) Très-huifihles & très-reS'l 
peBueufes Remontrances , que préfentent au \ 
Roi notre très-honoré & fouverûin Seigneur i\ 
les Gens tenc^nts la Cour des Aides, 



L 



S I R E 



A guerre que vous venez de de'clarer à vos 
ennemis, avoit été annoncée par l'impatience de 
vos fujets ; leur jufie indignation la leur faifoit 
regarder comme indifpenfable dans un temps où la 
modération de Votre Majefté lui faifoit employer 
tous les moyens poffibles pour la prévenir; 

II 



D E L o u I s X V. 357 

Il n'eft perfoiine , fans doute , qui ne fente la 
néceiîîté des fecours extraordinaires qu'exige Vo- 
ire Majefté, & perfonne qui ne s'cmprelîe d'y 
confacrer une partie de fa fortune. 

La Nation Françoife s'ert diilinguée dans tous 
les temps par fon attachement pour la perlonne 
facrée de fes maîtres; pourroit-elle fe démentir 
dans une circonftance , où c'efl: moins le peuple 
qui combat pour la gloire de fon Souverain , que 
le Souverain lui-même qui prend les armes pour 
l'intérêt de fon peuple? Pouvoit-elle être infenfi- 
ble à des infultes &: à des violences réitérées qui 
ont rendu leurs auteurs odieux à l'Europe entière, 
tandis que la juilice de votre caufe en a fait la 
caufe commune de tous les Souverains? 

Pourroît-on fe plaindre d'une contribution ,donc 
l'emploi eO: jufiiiié d'avance par de puifîans fe- 
cours donnés à notre commerce & à nos ColOf 
nies, par une augmentation prodigieufe dans vo- 
tre Marine , & par des conquêtes aufli utiles que 
glorieufes ? 

Non, Sire, c'eft toujours le même efprît qui 
anime vos fidèles fujets; ce font aufïï les mêmes 
principes qui dirigent l.s démarches des Cours 
auxquelles Votre Majefté n'a confié une partie de 
fon autorité fuprême , qu'en les chargeant fpécia- 
lement de lui repréfenter les abus qu'on en pour- 
roit faire. 

Votre Cour des aides , à qui fes fondions jour- 
nalières donnent la facilité de voir de plus prés 
qu'aucune autre les incouvéniens qu'entraîne la 
mukfpiicité des impofitions, & la forme irrégu- 
li^ere dans laquelle il n'efl: que trop ordinaire d'en 
faire la levée , n'a pu fermer les yeux fur le préju- 

Tom^ IIL P 



33^ V I E P ^ r V É E ] 

dice que poneroic à vos Cujets rexéciuion ilfimi- "^ 

ree des trois Déclarations du y Juillet dernier. J 

Elle aiiroit été coupable, fr elle avoit négligé l 

de porter aux pieds du trône fes très -humbles &^ 

très-relpeâueufes Remontrances fur un objet au(îî t 

intéreffant ; mais le temps dans lequel ces trois 1 

béclaraiions nous ont été préfentées, étoit trop ';' 

voifin de celui auquel devoir commencer la per- •: 

ception des nouveaux fubfides qu'elles établiflent; j 

tout délai 5 tout retardement auront pu nuire à un ,? 

recouvrement devenu nécellaîrc; la raifon d'Etat '^ 

l'a emporté fur toute autre confidération ,& votre > 

Cour des aides a procédé fur le cham.p & fans | 

balancer à renréginrement qui lui étoit ordonné : i 

die n'a pas craint que fes repréfentations, qui au- | 

roient dû naturellement le précéder , perdiïïent f 

rien de leur force; elle s'ell flattée, au contraire-, j 

que fes ardentes fuppîications n'en çrouveroient 4 

que plus d'accès dans votre cœur , & que fa | 

prompte obéilTance lui fourniroît un nouvenu titre .v 

pour préfenter avec confiance à Votre Majeflé ^i 

des réflexions qui n'ont' d'antre but que le bien de.| 

fon fervice &. le foulagcment de les peuples, î? 

Le payement des fubfides qu'occafionne la guer- j 

re la plus julle & la plus indifpcnùble, feroit un ;j 

'fardeau accablant pour le peuple qui le fournit, j 

s'il n'en regardoit la fin com.me un des premiers ^ 

avantages que doit lui procurer le retour de la. 'i 

paix. Mais, Sire, comment vos fujets pourroient- ; 

ils être foutenus par cette efpérance, puifqu'on i 

leur impofe de nouvelles charges , tandis qu'ils | 

fupporrent encore une partie des impôts établis 

jpendant la dernière guerre, fans pouvoir envifager 

ime époque fixe & certaine, à laquelle ils puiiïeut 



.: 



DE Louis XV. 339 

s'^n promettre la fiippreflion ? Votre Cour des ai- 
des ne perdra jamais le foiivenir des glorieux évé- 
nemens de cette guerre mémorable, & il lui eft 
facile de préfumer que ce qui a préparé le fuccès 
de vos armes , a pu produire un dérangement 
confîdérable dans vos finances. 

C'elî ce qui a engagé Votre Majcflé à confer- 
ver après la paix le premier Vingtième, & fi le 
terme n'en a pas été fixé pour -lors, c'effc qu'on 
n'avoit encore achevé la liquidation des dettes, à 
Textinélion desquelles les deniers de ce Vingtiè- 
me étoient dediiiis ; mais il n'efi: pas vraiferablr- 
ble qu'après huit années de traîiqiiiliiié, l'état de 
ces dettes ne foit pas encore arrêté. 

Voilà, Sire, ce qui caufe les plus vives allar- 
mes de vos peuples ; l'idée de la perpétuité de 
l'impôt les eifraie: & il efl bien difficile de calmer 
leur5 inquiétudes, quand, d'une part, ils confi- 
dcrent les afifuraBces que Votre JNÎajefté leur a 
données & vient encore de leur renouveller, 
que le produit de l'ancien Vingtième fera employé 
à l'amortilfement des dettes de Tb^tat; & que, 
d'une autre part , ils voient qu'au lieu du terme 
fixe qu'on pouvoit affigner à cette impofitîon , on 
annonce une durée de dix années, qui ne com- 
menceront à courir que du terme incertain de la 
pv:blication de la paix -, enforte qu'on fait dépen- 
dre h ceflaiion de l'impôt, d'une époque qui lui 
eu. abfolument étrangère. Si les dettes n'étoient 
pas connues , ou que les états n'en fuiïent pas 
fixés , ne feroit-il pas à craindre que la révoluiioii 
de dix années après la paix, fût infuffifante pour 
remplir un objet dont on ignoreroit l'étendue '? 
Mais fi, comme on n'en peut pas douter, les 
P 2 



240 Vie Privée 

dettes qu'on fe propofe d'amortir font conflatées, 
nul motif ne peut empêcher Votre Majefté de dé- 
terminer avec certitude le temps où Elle- pourra 
faire cefler rimpofition. 

Le, premier Vingtième fut préfenté à vos peu- 
ples en ^1749, non feulement comme un moyen 
de parvenir à la libération des dettes de votre 
Etat, mais encore comme une opération écono- 
mique, qui, jointe à l'ordre que Votre Majefté 
fe propofoit d'apporter dans radminillration de Ces 
finances , devoit lui fournir des relTources capables 
d'ûfurer , ^ans les temps de néccjjité , la gloire 
de [on Etat , S l^ tranquillité des Alliés de fa 
Couronne^ fans être forcée de recourir à des 
ffioyens extraordinaires. 

Une elpérance fi flatteufe rendit plus léger le 
poids delà nouvelle impofition, & ce fut ce qui 
diminua la vivacité des démarches que vos Cours 
firent pour- lors à l'effet d'en demander la fuppref- 
fion , ou du moins d'obtenir la fixation de fa du- 
rée, Mais quelle a été la douleur de vos Sujets, 
quand ils ont appris qu'après fept années on 
étoit encore fi éloigné du but qu'on s'étoit pro- 
pofe , & que ramortifTcment des dettes étoit û 
peu avancé , malgré le payement annuel du pre- 
mier Vingtième ! Ils ont défefpéré de voir jamais 
la lin de leurs maux, puifqu'au préjudice des ef- 
pérances qu'on leur avoit fait entrevoir, le pre- 
mier inllant de la nouvelle guerre étoit marqué 
par rimpofition d'un nouveau Vingtième, & que 
Votre Majefié étoit déjà obligée de recourir aux 
moyens extraordinaires qu'Elie avoit voulu éviter. 

Nous ne porterons pas un regard indifcret & 
téméraire fur l'emploi ni fur la diflribution des 



DE Louis XV. 341 

fonds imnienfes qui ont été confommés dans le 
cours de la guerre paflee; mais nous ne pouvons 
nous empêcher d'oblerver que, fi les fecours que 
vos Peuples s'empreiîerent alors de fournir à Vo- 
tre Majellé, ioinis à ceux qu'Elle a pu tirer ,de fes 
conquêtes, ont été inruflirans,fi l'Etat s'ell trouvé 
endetté à la paix de plus de quatre cens rail- 
lions , comme la. longueur propofée pour la durée 
du premier Vingtième femble l'annoncer,, la crain- 
te de vos Sujets, fur celui qui vient d'être établi, 
n'ed que trop escufiible. 

La parole de Votre MajeQé les rafiTure, quant 
à ce qu'elle contient de précis & de certain ; maig 
robfcurité dont elle femble enveloppée à quel- 
ques égards ïiq peut que les allarmer , dans un 
temps malheureux furtout , où il efl: permis de 
prévoir tous les événemens pofllbles. 

Il efl arrivé plus d'une fois que la ceflation 
réelle de la guerre n'a pas été fuivie immédiate- 
ment de la publication de la paix: nous en avons 
vu un exemple récent du règne même de Votre 
Majeflé , & Elle donna dans cette occafion un té- 
moignage éclatant de fon amour pour fes Peuples, 
en faifant cefTer rimpofition au même inftant que 
la guerre pour laquelle elle avoit été établie. 

Nous ne doutons pas que fi de pareilles cir- 
conftances fe préfentoient. Votre Majefté ne re- 
gardât ce qui s'eft pafle en 1737 comme la règle 
de fa conduite ; mais les inquiétudes de vos Sujets 
ne peuvent être diiïînées que par des affurances 
précifes : votre Peuple allarmé vous les demande, 
ik votre Cour des Aides , qui connoît la fenfibili- 
té de votre cœur , ofe fe flatter que cette grâce ne 
ui fera pas refufée. 

P3 



g4a Vie Privée 

Il efl: , Sire, encore d'autres inftances que nous 
©ferons faire à Votre Majeflé , & nous ne crain-» 
cirons point de dire que l'objet n'en efl pas moins 
întérelTant , puifqu'il eft queftion d'obvier à une 

foole d'injuftices qui fe commettent, fous prétexte | 

de l'exécution de vos ordres , ik à l'ombre de ^^ 

votre autorité. - '^ 

Le poids des impoOtions , l'incertitude de leur | 

durée , ont excité nos jufles plaintes; il 'eu. ceperh '^ 

dant vrai que la forme de la perception ajoute ^ 

.encore à la rigueur de rimpofition en Glîc-même. 'j 

Une taxe qui fe répartiroit fur tous & un cha- \ 

cun de vos Sujets , dans la proportion de leurg J 

biens & de leurs facultés, feroit, fans doute, l'im- ï 

pofition la plus julle & la plus égale; mais elle i 

devient plus onéreufe que toutes les autres, quand ; 

elle eft fixée fur des cHimations idéales & trop ' 

éloignées de la juftice. j 

Or quelle juftice peut -on attendre, quand le / 

travail du Laboureur, l'induftrie du Fabriqua»!, ,J 

le crédit du Négociant font devenus des objets 1 

d'impofition ? ] 

L'article XI de votre Edît du mois de Mai i/4P, '^ 
ordonne qu'il fera levé une contribution fur Isî 

particuliers commerçons, &' autres , do^it la \ 

profefwn eft de faire valoir leur argent; &, j 

<:omme en rédigeant cet article, on en a prévu ; 

les inconvéniens , il ell ajouté qu'il, ne fera exigé 2 

d'eux de déclarations d'' autres biens , que de -| 

ceux énoiîcés dans les Articles IF ^ V du pré- 'r, 
fent Edit. 

Votre Majeflé , par une reftridion fi fage , a i 

fans doute voulu prévenir fabus qu'on pourroit j 

faire de la dilpofuion rigoureufe de l'article , & | 



DE Louis XV. 343 

empêcher que, fous le prétexte de vérifier les dé- 
clarations des particuliers, on ne voulût établir 
une inquificion odieule dans l'intérieur de cha- 
que famille. 

Mais, d'un autre côté, il n'a p'us été pofîible 
de prefcrire aucune règle puiir cette répartition , 
qui, en fuivant les ternies de TEdit, devoit être 
proportionnée aux revenus & aux profits des 
contribuables. 

il a fallu recourir à des évaluations arbitraires , 
& ceux qu'on a cru devoir aux Vingtièmes d'in- 
duflrie , font obligés d'attendre leur fort d'une 
décifion qui ne peut être rendue que fur des elli* 
mations incertaines ; décifion contre laquelle 
néanmoins il feroit inutile de fe pourvoir, puif- 
qu'il n'efl: pas plus pofîible au contribuable d'en 
prouver l'injaftice, qu'il ne i'a été au Commiiraire 
de Votre Majefté de la rendre avec juflice ^ avec 
connoifTance de caufe, 

iii'JIel eft. Sire, l'état où font réduits les commer- 
"Çans & les artifans de votre royaume, ces ci- 
toyens précieux à l'Etat, qui travaillent aufîi effi- 
cacement dans le fein de la paix qu'au milieu de 
la guerre, à rendre votre Empire de plus en plus 
floridant , 6c à aujment<;r \os richeliés i$: votre 
puilHinçe. 

C'eft fur eux que porte en entier cette impofi- 
xion , que nous ne craignons point de nommer 
.;odîeufe , & dont nous ofons vous demander ia 
fupprefîion. 

Parmi vos autres .fujets, les uns vivent du pa- 
trimoinc lie leur père, dont ils confomment an- 
nuellement le produit, fans augmenter ni diiminuer 
ia richeffe nationale j ceux-là n'ont jamais tu 
P 4' 



344 V I E P R I V é E I 

compris dans la difporiiîon de Tarticle XI de -| 

YEàk de 174p. ^ 

D'autres ont augmenté leur fortune, & même .J: 

accumulé des tréfors confidérables, par les gaina a- 

qu'ils ont faits dans le recouvrement des deniers 1 

royaux , ou dans la perception des droits établis j 

tu profit de Votre Majefté ^ il femble que ceux-là ^| 

devroient être compris, plus que perfonnejdans la ^ 

claiïe des particuliers , dont la profefîîon efl; de \ 

faire valoir leur argent , & qui à ce titre font plus j 

fujets au payement du Vingtième d'indullrie '•, per- I 

fbnne cependant n'ignore qu'ils ont été allez heu- j 

i*eux pour s'en faire exempter. ] 

C'eft donc le commerce feul & les arts qui en ) 

dépendent, qui font devenus l'objet d'une impo- -, 

fnion,la plus dure de toutes, puifque c'efl: la plus 1 

arbitraire; & c'efl: cet aflujettiflement qui jette le : 

découragement & le dégot'it parmi ceux qui ont ' 
•embrafTé des profelîîons fi utiles. 

Ceux d'entre eux , dont la fortune eft la plus 

confidérable , faifoient autrefois parade de leur .^ 

opulence pour augmenter leur crédit ; ils font i 

obligés aujourd'hui de cacher foigneufement un ! 

gain légitime, pour échapper aux recherches des j 

fégiffeurs de vos droits, ou de s'expofer à une j 

taxe exorbitante, s'ils veulent foutenir ce crédit ■ 

qui fait quelquefois toute leur richeffe. ; 

Déjà plufieurs refufent de fe livrer à une entre- '| 

prife incertaine, ayant appris par une fâcheufe ex- j 

périence, qu'on évalue leur fortune d'après les J 

efforts qu'on leur voit faire, fans confidérer quel | 

en efl: le fuccès , & qu'ils ne peuvent obtenir au- j 

cune modération , quelque revers qu'ils aient ] 

éprouvé.* f 

Bien- ! 



DE LouisXV. 345 

Bientôt tout établiflement confidénble fera rui* 
neux pour ceux qui oferont le hafarder , s'ils n'ont 
eu l'art de fe meure fous la proteétion des arbitres 
de l'impofition , en les perfuadant de futilité de 
leurs enireprifes. 

Dès -lors f intrigue prendra la place de toute 
autre induftrie ; on verra éteindre f émulation, 
cette bafe néceiïaire du Commerce ; & les étran- 
gers , libres de tant de chaînes , pourront entrer 
en concurrence avec un avantage prodigieux. 

Que de grands objets ! Sire , qu'ils font dignes 
d'occuper Votre Majefté ! "& que le moment dans 
fequel nous les lui préfentons , eft propre à lui en 
faire fentir l'importance ! Les citoyens dont nous 
défendons ici les intérêts , font ceux qui , par un 
travail affidu , des rifques continuels & des com- 
binaifons prefqu'inlinies , ont trouvé le moyen de 
faire goûter nos Arts aux Nations^ étrangères , & 
de nous enrichir du produit de leilr luxe; ce font 
eux qui entretiennent une circulation néceflaire 
d'efpeces & de denrées entre la Métropole de vos 
Etats & vos Colonies, ces Colonies précieufes , 
qui font la richefle de la France & robjtt de la 
jaloufie de tant de nations ; ce font eux , en un 
mot, & eux feuis, qui portent f abondance dans 
le fein de votre royaume. 

Il eft fuperfla de s'étendre fur une vérité dont 
Votre Majefté eft déjà pleinement convaincue : fi 
elle a pu douter de l'importance dont il ell de 
foutenir & de protéger le Commerce de fes Sujets, 
fes ennemis le lui auroient fait connoître par les 
efforts qu'ils ont faits en dernier lieu pour fanéan- 
tir. Votre Majefté a fenti l'atteinte qu'on vouloic 
porter à fa puiflance , en détournant la fource de* 
PS 



34^ Vie Privée 

richefles de Ton peuple: Elle s'efl: armée pour fe 
défendre; Elle a regardé Tavantage du commer- 
ce, ainfi que la fureté des colonies, comme les' 
véritables objets de la guerre aduelle , & comme 
un des fruits qu'Elle fe propofe de retirer de fes 
conquêtes. 

Après des marques d'une protection fi puiflante * 

perfifteroit-Elle à foumettre les commerçans i^Ni les 

tirtifans à une impofition , qui ne peut jamais être ^ 

qu'une fource intariiTabie de vexations & d'ia^ | 

quiétudes? | 

Ceft avec la confiance la plus refpe(5èueure , | 

Sire , que nous avons ofé vous préfenter ces ob" | 

fervations ; nous les avons cru dignes de frapper 'J 

un grand Roi^. | 

Qu'il nous foit permis d'y joindre un autre ta- j 

bleau , propre à faire impreffion fur le meilleur & i 

le plus tendre de tous les pères. ! 

Nous venons de vous prélenter cette clalîe | 

puifîante de négocians , dont les valks entreprifes l 

nous ont paru dignes d'attirer Iqs regards de Votre S 

Majeilé. Mais il eft un autre ordre de Citoyens , ] 

dont l'induftrie ne peut être trop encouragée, & i 

dont cependant Tindaflrie devient un prétexte à i 

de nouvelles taxes; ce font ceux dont le travail \ 

journalier augmente la valeur des productions de ' 

la terre & h maiïe des richeiïes réelles; Sujets 

jiéceflaires à l'Etat, puifque c'eft d'eux feuls que '3 

Je Commerce général du royaume tiré toute fai 

force & toute fa fubffance ; hommes livrés à la.' 

peine & au travail, dont l'indigence feroit feule; 

un motif pour les fecourir, & dont robfcurité* 

leur fait éprouver des ii^juilices toujours impii--; 

iiies , parce qu'elles refteut toujours ignorées, , , : 



DE Louis XV. • 347 

Les Magirtiats,à qui Votre Majeilé a donné 
rAdiîiiuiftration de chaque Province, dioifis par 
eIie-mv3iTie, font dignes, fans doute, de la con- 
fiance dont Elle les a honores; mais cH-il pofîîble 
que tous'ceux entre qui ils font obliges de parta- 
ger l'autorité qu'ils tiennent de Votre MajcIlé , 
feront également capables d'en abufer? 

C'efi: cependant à ces Miniflres fubakernes 
qu'en cominife l'évaluation des fiicultés &.de Tiii- 
duflrie du malheureux àrtifan, ik eux-mêmes ne 
peuvent procéder à cette eflimaiion , que fur le 
rapport rie quelques hommes d'un rang encore 
inférieur, auxquels ils font forcés d'accorder leur 
confiance. 

Que d'abus doivent naîire de cette fubJivifion 
d'une autorité arbitraire! & quelle reiïburce refîe- 
t-il à un malheureux, qui n'a ni le loifir, ni la 
bardieffe néceffaire pour faire entendre fa voix 
& réclamer contre roppreflion ? A combien de 
haines, de vengeances & de vexations de toute 
efpece, une pareille AdminiUration ne doit -elle 
pas donner lieu? 

C'eîl ainf] que fous le plus jufte des Rois, i'in. 
juftice, qui n'oferoit fe montrer à découvert , n'en 
efl que plus arrive dans l'obfcurité. C'eft ainfi 
.qu'une opération, fauife & vicieufe en elle -mê- 
me, entraîne une multitude d'abus qu'on n'a pu 
prévoir & qu'on ne peut détruire qu'en les attaquant 
dans leur principe ; & ce font -là précifément les 
objets fur lefquels doivent porter les très-humbles 
& très-refpeclueufes remontrances de vos Cours. 
La grandeur de Votre Majefté & les foins im- 
portans dont Elle eft occupée, ne lui permettent 
pas de defcendre dans les détails, ni d'appen:e* 
V 6 



34^ Vie Privée 

voir des maux auxquels Elle feule peut remédier. 
G'eft pour s'en inftruire & pour y mettre ordre, 
qu'Eile nous a conftitués non feulement les juges 
de fes peuples , mais auffi leurs patrons & leurs 
défenfeurs , & qu'Eile nous a chargés du foin de 
faire parvenir jufqu'à fa perfonne làcrée les jufles 
plaintes des malheureux. 

Ne négligeons donc point une occafion pré- 
cieufe de vous faire connoître l'oppreflion dans 
îaquelle votre peuple gémit depuis longtems, & 
ne diffimulons pas à Votre Maje-lté , que ce que 
nous venons de lui préfenter comme l'objet le 
plus digne d'exciter fa fenfîbilité , n'eft que la 
moindre partie des taxes arbitraires qui fe lèvent 
fur fes fujets fous dilférens noms & fous diiférens 
prétextes. 

Sans entrer dans le détail des taxes irrégulieres 
& néceffairement injuftes, nous fixerons feulement 
nos regards fur celle qui fe perçoit dans votre 
royaume depuis plus de foixante années, fans que 
vos fujets aient des formes judiciaires pour fe 
pourvoir , ni des tribunaux auxquels ils puifTent 
5'adreirer;impofition qui eft dirigée par les mêmes 
principes que le Vingtième d'induftrie, qui fe levé 
dans la même forme , & qui produit le même . 
abus; impofition d'autant plus onéreufe, qu'elle 
frappe indiflindlement fur toutes les têtes , & que 
depuis fon établiiïement elle a été augmentée par 
de fimples ordres émanés de votre Confeil, fans 
que Votre Majeflé en ait donné connoiflance à Cqs 
Cours , & fans que cette augmentation foit connue 
des contribuables & dans une forme régulière. 

Ce feroit manquer au plus elTentiel de nos de- 
voirs, & abandoflner rintérêt de vos peuples, 



DE Louis XV, 349 

qui nous efl: confié , que de garder plus longtenis 
le rilence,& de ne pas joindre aux reprérentations 
que nous avons faites à Votre Majefté , fur le 
Vingtième d'induftrie , de très-liumbles fupplica- 
ti.ons de fixer à l'avenir des règles certaines , tant 
à la percepiion.de la Capitacion, qu'à celle des 
autres impofuions qui fe lèvent arbitrairement 
dans votre royaume. 

Que ce jour fera fortuné pour vos peuples & 
qu'il fera glorieux pour Votre Majefté, fi nous 
Ibmmes afiez heureux pour la convaincre de ré- 
former les abus d'une régie infoutenable , & poUf 
l'engager à y apporter dès- à- préfent un remède 
prompt & efficace! C'eft alors que vos Cours ne 
feront plus obligées de vous préfenter des allarmes 
& des craintes au fujet de la perpétuité des impo- 
fitions : vos Sujets , témoins de l'effet qu'aura pro- 
duit fur Votre Majefté l'expofition de leurs mal- 
heurs & des foins qu'EIle fe fera donnés pour 
les foulager, feront 'bien éloignés d'avoir aucune 
inquiétude fur l'emploi ni fur la durée des fecours 
que dans ces temps malheureux vous aurez jugé 
nécelfaire?. 

Mais, quelque utile que cette réforme puîfTe 
être à votre peuple, le zèle de votre Cour des 
aides ne feroit pas pleinement fatisfait, fi, con- 
tente de vous repréfenter les abus déjà intro- 
duits , elle négligeoit de remonter à leur caufe 
primitive. 

Cette caufe , Sire , n'eft ni incertaine , ni diffi- 
cile à connoîcre; elle fe trouve dans rinfra<5lîon 
des loix de votre royaume , de ces loix , moins 
refpeftables encore par leur antiquité , que par lâ 
^^^Qff^ qui ks a di<^ées. 
P7 



g50 V I E P R, I V Ê E 

e'eft au préjudice de ces loix auguftes , que h 
GonnoilTimce des conteftations furvenues au (uitt 
du Vingcieme & de la Capitation, a été enlevée 
î)ux Tribunaux réglés, & qu'on n'a lailFé à ceux 
de vos Sujets qui fe font crus iéfés, que rahenia- 
live de fe foumeure à une taxe' injufte , ou de re- 
courir à Tautorivé de celui qui en efl: l'auteur, eu 
lui demandant de réformer fon- propre ouvrage. 

Cell à faide de ces attributions, auffi onéreufes 
à vos peuples qu'irrégulieres, qu'on a pu ét-ablîi la 
régie arbitraire dont nous vous avons fait connoî- 
tre les pernicieux effets. Comment auroit-elle pu 
fubliiler fi longtems fous les yeux de Magjilrats 
amis de la règle, & accoutumés à ne prononcer 
qu'après avoir été fuffifamment indruits? 

Votre Cour des aides , feule compétente pour 
connoîcre de tous les impôts qui fe lèvent fur. 
vos fujets, ne prétend point revendiquer (ti juris- 
diiflion , i\ pour la conferver il faut adopter la 
forme établie dans la perception des impofuions 
arbitraires. 

Ce n'efl point la connoifTance des conteflaiions 
relatives au Vingtième d'induflrie qu'elle vous 
demande, c'eft l'abolition totale de ce droit qui' 
ne peut jamais fe percevoir avec équité; &. fi elle 
vous rppréfente les atteintes qu'elle reçoit des 
fréquentes attributions , ce n'efl:' que pour faire 
eonnoître à Votre Majedé le préjudice qui en ré- 
fulte pour fes peuples. 

Votre Cour des aides, créée en même temps 
que les premières Impofitions fur lefquelles fa 
jiuisdiJtion a été établie, ne doit perdre aucune 
eccafion de retracer à Votre _Majefl:é fon origine,. 
ct)inme un monument précieux de la juilice & de 



n E L o u î s X V. 35 1 

la bonté de nos Rois. 

Ce fuc aux fupplications de la nation entière , 
repréfentée par fes dépuiés , que rétablilll-meux 
des anciens Généraux des aides fut accordé, & 
le moment où le peuple obtint cette grâce de Ton 
Souverain, fut celui où les trois Ordres de l'Etat 
venoient de donner une preuve éclatante de leur 
zèle , par leur empreîlement à offrir une contribu- 
tion nécefiaire. 

Pour en faire ime jufte réparticion , on demanda 
des juges qui fufient élus par le peuple. Pour re- 
cevoir les appels des jugement émanés de ces 
nouveaux Tribunaux ,.on créa une Cour fupérieu- 
re compofee dts principaux perfonnages de clia- 
cun des trois Ordres. Les fujets dt(i'nés pour 
cette importante fonclion, furent cboifis par les 
Etats eux-mêmes & préfentés par eux au Mo- 
narque, qui daigna les agréer & leur confia l'exer- 
cice de fon atuorîté fouveraine. 

Bientôt des guerres cruelles & devenues plus 
difpendieufes que dans les fiecles pafîes, des- ligues 
puiffantes formées par les ennemis du nom fran- 
çois, la nécefïïcé d'entretenir en temps de paix un 
nombre confidérable de troupes réglées , mille 
autres circonflinces réunies , changèrent la forme 
eu gouvernement intérieur de votre royaume, 
comme celle dQS autres Etats de l'Europ?; les 
fecours momentanés fo.:rnis par les pcupl.s en 
tems de guerre, furent inruffifans; les impôts éta- 
blis pour un temps limiré devinrent perpétuels; 
les loix qui en règlent la perception fè multipliè- 
rent à tel point, que les juges infatués pour en 
connoître, furent obligés d'abandonner toi-te r.u 
trs occupation pour fe livrer à cet état péwiWc. 



352 Vie Privée 

Cefl alors que votre Cour des aides prit une 
forme femblable à celle des autres Cours , mais 
fans jamais s'e'carter de fou inilitution primitive , 
& fans perdre le droit dans lequel elle a toujours 
été confervée, d'appofer, par fon enrégiftreraent, 
le dernier fceau à l'autorité royale , aux édits 
portant rétablifTement des impofitions , & de con» 
noître feule des conteftations qui y font relatives ; 
droits dont elle ne peut jamais fe départir, puif- 
qu'ils font inliérens à fa conflitution &. à fou 
elTence. 

Tels font, Sire, les titres authentiques que 
nous ferions valoir aux yeux de Votre Majeflé, 
fi, après lui avoir préfenté le fpe<^acle des mal- 
heurs publics , nous pouvions être occupés dé 
l'intérêt perfonnel de notre compagnie. 

Mais ce n'ell point aujourd'hui le motif qui 
nous anime ; nous ne réclamons nos droits , que 
parce qu'ils font les droits de votre peuple ; nous 
ne nous plaignons d'avoir été troublés dans l'exer- 
cice de nos fondions eflentielles , que parce que 
ce trouble eft le commencement & la caufe des 
vexations auxquelles vos fujets font expofés. C'eft 
en leur nom , & non point au nôtre , que nous 
fupplions Votre Majefté de laifler à fes Cours des 
aides le libre exercice de leur jurisdiaion, & de 
rendre à fes peuples leurs juges naturels. 

La taxe qui fe levé fur l'induflrie, impôt vi- 
cieux par fa nature, n'auroît jamais pu fouffirir Iqs 
regards de la juHice; il n'eft pas furprenant qu'on 
ait voulu la fouftraire à notre connoiffance. Mais 
la partie principale de l'impofition , celle qui a 
pour objet la taxe des biens -immeubles, efl: fuf- 
ccptible d'une règle plus èxa(a;e & d'une évalua- 



DÉ Louis XV, 353 

tion plus juRe. Par quel motif & fous quel pré- 
texte a-t-elle été comprife dans une attribution 
donnée par Votre Majefté aux Commiflaires dé- 
partis dans chaque Province? 

En vain s'eiTorcera-t-on de vous prouver que la 
levée de cette impofKion , pour être faite avec 
exactitude, dok être ?.ppu3'ée fur une eftimation 
préalable des terres & des autres biens -fonds de 
votre royaume, & que cette eftimation n'a pu 
être faite que par des informations prifes fur les 
lieux mém.es, ou par d'autres opérations que la 
lenteur àcs formalités ne permettoit pas de faire 
en jiîftice réglée. 

Ce motif étoit plaufible dans l'origine de Tim- 
pofuion , & votre Cour des aides a fait connoître, 
par fon filence ,que fintérêt de fajurisdiftion n'eft 
jamais Tobjet de Ces démarches , quand il eft ba- 
lancé par l'intérêt public. 

Mais cet impôt renouvelle en trois occafions 
diiférentes , fe levé à préfent fans interruption de*- 
puis quinze années. Quelle a donc été jufqu'à 
préfent la régie de ce Droit, fi après un terme il 
long les évaluations n'ont pas été faites? Elles 
ont dû l'être , fans doute ; & fi cet ouvrage n'eft 
pas encore conduit à fa perfeftion , que font de- 
venus les avantages qu'on fe promettoit de Tad- 
minifiration des Commiflaires de votre Confeil? 

Nous n'en dirons pas davantage, Sire, fur un 
objet fi intérelTant & qui a déjà fait tant de fois 
le fujet des très -humbles & très - refpeétueufes 
Remontrances de vos Cours. 

Nous n'invoquerons pas les loix nombreufes par 
lefque'les toutes évocations ont été profcrites, ni 
l'aveu de nos plus grands Rois qui en ont recoa- 



354 Vie Privée 

nu Tabus dans pkifieurs occafions éclatantes. 

Nous ne nous éteiuiions point fur les inconvé- 
niens qui fe trouvent à dépouiller les Tribunaux^ 
pour leur fubflituer un feul Magilh-at , qui 
ne peut même porter fur les objets qu'on lui 
préfente, qu'une application momentanée, & quj 
efl: diftrait fans ceilè par des occupations d'uii 
autre genre. 

Ces coafidéracions importantes font trop pré- 
fentes à Votre Majefté, pour qu'il foit néceffaire 
de les lui rappeller. 

Qu'il nous fufHfe de tenir fous un feul point de 
vue le grand nombre d'abus qui rélukent des com- 
miflîons & des attributions particulières , données 
dans la feule matière des impofitions. 

Nous avons tracé fous vos yeux une efquifle 
<3e ceux qui fe font introduits dans la perception 
du Vingtième , de la Capitation & des autres im- 
pofitions, dont la connoiflance eft induement at- 
tribuée à des Commiiî'airesj ajoutons-y la créatioi^ 
de ces Tribunaux informes, établis fur les frontiè- 
res de votre Royaume, pour y juger fouverai- 
tiement des délits qui concernent les droits de 
vos Fermes. 

Nous ne chercherons point à criîiquer, la con^ 
duite de ces Commlilaires; mais en leur fuppofant 
toutes les quiliiés néceiTaires pour les fonctions 
qu'ils exercent j arrêtons-nous à çies fiiits conftans. 
Deux malheurs très-réels font, d'une part, la 
teiTeur que ces Tribunaux irréguliers i-mpofent 
aux peuples ; & de l'autre , le grand nombre 
d'exécutions fanglantes qui fe font faites fous leur 
autorif.é depuis qu'ils exii"î:ent. La nécelTîté di 
détruire, la contrebande , a été le prétexte de ces 



F> E Louis XV. 355 

établiflemens redoutobles. Jugeons, d'après des 
exemples récens , fi elle eft déauice ou même di- 
minuée dans votre Royaume. 

Si nous portons plus loin nos regards & fi nous 
confidérons, en citoyens & en fidèles fujets de 
Votre IMajoilé , des objets ficués au-delà de notrg 
reflbrt, objets qu'il nous eft interdit de connoîtrs 
en qualité de Juges: iiuel défordre dans i'admf- 
niftration de la Jaflice i quelle conflernuiion dans 
les Compagnies ! 

Une de vos Cours s'ell: vu enlever prefque Tir- 
riverfalité de Tes fonctions fur la fimple demande 
du Fermier des droits de Votre Majeflé; des plniii- 
tes refpeétueufes ont été portées au pied du Trô- 
ne; des juflificâtions trés-fortes ont été préfentées 
à votre Confeil , fans qu'il paroiHe qu'elles aient 
été écoutées: cette efpece d'interdiction dure déjà 
depuis fept années; & pendant un Ci long inter- 
valle, un Juge fubâlcerne ei\ autorifé à remplir 
les fonéiions d'une- Cour, à la charge, dit -on-, 
d'un appel au Confeil de Votre Majeilé; comme 
fi la plupart des alFaires qui intérefiént le Fermier 
de vos droits, avoient un objet allez confidéra- 
bîe , pour que les particuliers opprimés vinfiènt 
du fond d'une province reculée porter leurs plain- 
tes d^ns la capitale. 

Une autre Compagnie , digne autrefois des bon- 
tés de Votre Majeîlé, fe trouve accablée aujour- 
d'hui du poids de fa difgrace; après avoir été pri- 
vée de C>às fonctions les plus importantes , Ç'js 
Chefs font difperfés, la Compagnie elh^-mème qH 
flétrie par les condamnations les plus humiliantes; 
coups égdemeat funeftes à la Magiftratiire & aux 
Peuples qui lui font fubordonnés ; aiftes de Qyt- 



35^ V I E P R I V É R \ 

rite, auxquels Votre Majefté ne fe porte jamais .; 

qu'avec douleur, & qui coûtent toujours à fon ^ 

cœur paternel, lors même qu'elle croit les devoir \ 

à fa juftice, i< 

Nous n'entreprendrons point ici la juftification j 

de ce5 Magiftrais infortunés; c'eft un objet écran- 1: 

ger à nos repréfentations, & dont nous n'avons ; 

aucune connoifTance juridique. S'il doit s'élever i 

une voix en leur laveur, c'clt celle de la Province j; 

dans laquelle ils rendent la juftice à vos Sujets, < 

& qui a été témoin de leur conduite & de leur | 

malheur; la condernation qui y règne, eft un té- *. 

moignage auquel nous ne pourrions rien rjouter. i 

Mais il nous relie une réflexion , qui ne peut ' 

jamais être déplacée dans notre bouche , c'eft que | 

la difgrace de cette Compagnie & les malheurs \ 

qui en font une fuite néceiTaire , ont eu pour pre- \ 

miere caufe une de ces attributions irrégulieres ' 

qui font l'objet de nos plaintes & de nos repré- J 

Tentations., \ 

L'importance des objets que nous avons déjà ' 

traités & l'étendue qu'il a fallu leur donner, ne ' 

nous permettront pas , Sire , d'expofer dans le ^ 

même détail les inconvéniens des différentes impo- ; 

fitions comprifes fous le nom de droits rétablis & J 

autres droits , dont vous avez ordonné la levée par I 
une des Déclarations du 7 Juillet. 

On aura, fans doute, fait obferver à Votre Ma- "] 
jefté que les impofitions ne tombent que fur les ; 
habitans de votre Capitale, & on aura fait va- 
loir l'aifance de ces habitans , & les reffources : 
qu'ils peuvent tirer des richefles prodigieufes qui ' 
abondent & font confomraées dans cette ville i 
immenfe. 



DE Louis XV. 357 

PJais qu'il nou5 foît permis de vous reprdfenter, 
que c'efl; fur la portion la plus p^auvre Oc ce Peu- 
ple que tombe une partie de ces impofitions; & 
que cette Capitale , fi riche <& fi propre à fournir 
de puifians fecours , a toujours dcé honorée de la 
bienveillance particulière , & , fi nous ofons le 
dire, de la prédiledioii de Votre Majefié' 6: des 
Rois ks prédécefleurs. 

Votre Majefié a tellement été frappée de cette 
rélle:<ion , qu'Elle s'ert déjà portée à accorder fur 
cet objet une diminution ccnfidérable. Oferions- 
nous regarder cette marque de fa bonté comme 
un motif pour efpérer une remife totale de ces 
droits ? & fi les malheurs de la guerre n'en per- 
mettent pas la fuppreflîon quant à préfent , ne 
pourrions -nous pas au moins nous flatter qu'ils 
n'auront pas plus de durée qiie la guerre pour la- 
quelle ils ont été rétablis? 

Les circonfiances qui obligent Votre Majefié à 
établir des impôts onéreux à fon Peuple , fufpen- 
dent en même tems la voix de vos Cours , & ne 
leur permettent pas de vous repréfenter la mifere 
où ce Peuple efl réduit , avec toute l'énergie 
qu'exigeroit un pareil cas. 

11 faut cependant avouer. Sire, que c'efl-Ià le 
principal objet de toutes nos démarches, c'efl ce 
qui excite notre douleur & nos plaintes à l'afpecl 
des nouvelles impofitions; & ce motif bien puif- 
faiit fur le cœur de Votre Majefié , no;is fait efpé- 
rer de fa bonté , encore plus que de la force de 
nos repréfen cations , qu'après avoir humilié fes 
ennemis, fon premier loin fera d'apporter un fou- 
lagement néceffaire aux malheurs de fes fujets. 
I\îais fi la néceffité de fournir dQs fecoms à 



558 V 1 E P R, I V É E 

fEtat, ferme pour un înflant nos yeux fur lâ Ci- t 
tuation des particuliers, il n'eft aucune confidé- | 
ration qui doive nous cmpéclier de vous expofer i 
nos allarmes fur la pî-orog?tîon anticipée de Droit . 
dont Votre Majeflé avoit limité la durée. * 

Nous ne pouvons nous empêcher derepréfen-, i^ 
ter en cette occsfion à Votre Majefté, qu'une ;j 
partie des Droits qui fe lèvent fur fon Peuple, ont ^ 
été pareillement irapcfés, dans leur origine, pour ■' 
les befoins a<5tuels de TEtat & pour un temps ) 
déterminé , & que c'eft par des prorogations fuc- 1 
ceilives, qu'ils font devenus perpétuels. • "-i 

Nous ne craindrons point de remettre encore | 
une fois fous vos yeux cette impofition funelle .] 
que nous vous avons déjà prélentée comme la | 
plus onéreufe de toutes , par la forme arbitraire \ 
dans laquelle elle fe perçoit. j 

Etablie dans des temps femblables à ceux où j 
nous fommes, elle ne devou durer qu'autant de ^ 
rems que la gucire, aux befoins de laquelle elle j 
éîoit confacrée. Le feu Roi, votre Augufte Bifayeul , ! 
en donna fa parole royale , & il y joignit celle ■ 
de ne faire ^ pendant que la guerre devait du- \ 
ver , aucunes autres affaires extraordinaires^ \ 
promelTes que la néceliîté oblige trop fouvent \ 
d'enfreindre, mais qu'il feroit à défirer qui ne fuf- : 
fent jamais données , que quand on eft fur de \ 
pouvoir les exécuter fidèlement. \ 

Les malheurs dnns lefquels votre Royaume fut \ 
plon,a:é , ne permirent pas à vos Sujets de deman- 
der l'exécution de cet engagement authentique. \ 
Les premières années du règne de Votre Majefté \ 
furent employées à acquitter des dettes immenfes, \ 
6i il ne lui fut pas pollible de renoncer à un fe-' « 



DE Louis XV. 359 

■conrs auïïï nécefT;v*re. que dans le temps de la 
guerre. Cependant il s'ert trouvé depuis ôqs tems 
plus heureux; les malheurs publics ont cefle ; 
nous avons vu l'ordre rétabli dans vos finances^ 
& rirapofitîon fubufte encore aujourd'hui. 

Voilà, Sire, les exemples que nous avons fous 
les yeux, <^ que nous nous rappelions, dès qu'il 
eft queflion d'une prorogation de Droits. Si votre 
Cour des ^Vides a négligé, en plufietirs occafions 
importantes, de vous faire à ce fujet Ççs juftes 
repréfentaiions , elle a cru, fans doute, que toutes 
4es réflexions pofTibles vous avoient déjà été pré- 
feîitées, & peut-être a- 1- elle craint de vous fati- 
guer par des répétitions iinitiles. 

Mais pourquoi chercher à difîîmuler notre fau- 
te ? Convenons du reproche que nous avons à 
nous faire : nous avons manqué à un de nos prin- 
cipaux devoirs, en différant (î longtems de mettra 
fous les yeux de Votre M;^je(lé des objets fi im- 
portans pour radminiflration générale de fou 
Royaume. 

La multiplication des abus nous force enfin à 
rompre le filence, & nous ne pouvons faifir une 
occafion plus convenable, que le moment où vos 
Sujets vont fupporter de nouvelles impofitions • 
charge néceiïhire, à la vérité, mais dont le poids 
n'efl: pas moins accablant pour le Peuple, 

Plus votre Cour des Aides a mis de célérité 
dans l'exécution de vos ordres & daus la promul- 
gation de vos Loix, & plus elle cH: obligée de 
vous repréfenter avec force les abus qu'elle y a 
rem.arqués , & les adouciifcmens qu'on y peut 
iipporcer. 

Elle n'auroit même rempli qu'imparfaitemeat 



3()0 Vie Priver 

fon devoir, fi elle s'en étoit tenue aux objet? con* 
tenus dans les trois Dcclarations. 

Le vice radical de plufieurs impofitions ne pour- 
roic être apperçu 6i fenti dans toute fon étendue^ 
qu'en rapprochant toutes les conféquences. 

C'eft ce tabieau général, qui ne peut manquer 
de faire fur rcCprit de Votre Majefté une impres- 
fion forte & durable; ik fi les circonftances ac- 
tuelles & la grandeur même de l'objet ne lui 
permettent pas d'apporter aux maux de Tes Sujets 
un remède auflî prompt qu'Eile le defireroit, votre 
Cour des Aides fe fiaite que les importantes ré- 
flexions qu'elle vient de tracer, vous relieront 
toujours préfentes, ^" eile fupplie Voire Majefté 
de vouloir bien permettre qu'elles lui foient pré- 
fentées dans d^^ temps plus favorables. 

Ce font- là , Sire, les très -humbles & très^ref- 
peétueufes Remontrances qu'ont cru devoir pré- 
fenter à Votre Majefté vos très -humbles & irès- 
obéiOans, très -fidèles & très-aifeftionnés fujets 
& ferviteurs , les Gens tenant votre Cour des 
Aides, les chambres alTemblées , le mardi 14 Sep- 
tembre 1756. 

(^Signé') De Lamoignon. 

N^. VIII. (Page 130.) Mémoire de ce qui nous 
efl arrivé à Louisbourg , depuis le 20 
Juin 1757. 

J[^ ou s fommes arrivés le 20 Juin 1757 dans la 
tade de Louisbourg; fur les trois heures aprôs^ 
midi. Dès que M. Dubois de la Motte a mouillé, 
il a fait mettre pavillon carré au mat de miiaine , 

dif- 



T^E Louis XV. 3(5î 

diilinction de Vice-Amiral. Nous y avons trouvé 
M. de Beaufremont, qui dtoit revenu de St. Do- 
riingue depuis le jour de la penrecôrf. II avoit le 
commandement du Tonnant , & les autres vaii- 
feaux de fon efcadre étoient le Défenfeur , le 
Diadème ^ X Inpcxîble ^ V Eveillé, & pour fré- 
gates la Brune & la Comète, 

M. Durevefte étoit arrivé deux jours avant 
nous avec l'efcadre de Provence , à l'exceptioii 
Aw raillant , que !a brume avoit féparé des autres 
quelques jours avant nous & qui n'tfl entré que 
cinq jours après. 

Environ quinze jo-jrs après notre arrivée les 
vaiiTeaux le Lizane & le Célèbre ont eu ordre 
d'appareiller pour Québec, pour y conduire les 
bârimens qui étoient charriés du Bataillon de Ber- 
ry. La I;leur*Je Lys efl: partie quelques jours 
après potir efcorter un petit bâtiment chargé des 
balots du Bataillon ; mais s'étant Téparés dans la 
brume un corfaire a pris le bâtiment ; cependant 
l'équipage s'efl tout fauve à terre. La Fleur de 
lys eft revenue après dix jours de croifiere, fans 
avoir rien trouvé qu'un bâtiment marchand, qui ell 
entré ici fort heureufement; il apportoit des vi- 
vres pour l'efcadre. 

Le Chevalier de Grâce eft revenu le lo de Juin 
avec la goélette , fur laquelle il étoit allé pour 
çroifer autour d'Hilifax ; il ne nous a apporté 
Eucune nouvelle certaine des mouvemens que font 
les Anglois. Il avoit débarqué fur la côte un nom- 
mé Gautier, qui fait la langue des Sauvajies : ce- 
îui-ci en a pris deux avec lui de fa connoifTance, 
Ils ont été enfemble jufqu'aux portes d'Halifax, 
cnt tué cinq Anglois & en ont amené un prffoa- 
Tme m. Q 



362 V 1 E P R I V É E I 

nier, qwi dit qu'on attend d'Angleterre rAmiraî ,j 

Holborii avec 28 vailleaux & 80 bâtimens de | 

tranfport. | 

Le 19 Juillet M. Boishebert a amené du Cana- i 
^a 150 fauvages & autant de Canadiens, qu'il a \| 

conduits au traversas bois & des montagnes | 

avec beaucoup de^Pmes & de fatigues. Ils font '^ 

-campés à deux lieues d'ici : quinze de ceux-là fe '\ 

griferent hier & entrèrent le foir chez une femme l 

pour lui demander encore à boire. Elle leur en ;; 

refufa, ils ont voulu l'étrangler; on a crié à la | 

garde, qui eft venue aufîitôt; un des, fauvages a ] 

mis la main fur le fufil du caporal dès qu'il cil 'J 

entré ; mais le foldat qui le fuivoit lui a donaié un ^ 

coup de bourrade & lui a fait lâcher prife. Les j 

fauvages ont entouré les trois hommes qui vou- i 

loiefit faire feu; mais fort prudemment lô caporal j 

les en a empêché, & à coups de bourrade ils les j 

ont obligés de fortir de la maifon. Ceux <^ui don- j 
nent à boire à ces gens-là font dans le cas d'être 

punis des galères-; ce qui n'eft point encore arri- j 

vé ; mais fi une bonne fois on pendoit le premier , 

qui le fera, on ne verroit pas arriver fi fouvent i 

d'aulîi trilles aventures. ; 

Du 20 Juillet, Nos équipages commencent à ! 
fe rétablir : ceux qui fe portent bien vont faire du 
bois & de l'eau. Nous fommes tous réparés à 

préfent & prêts à nous remettre en mer. En atten- j 

dant nous faifons toujours faire un jardin, d'où , 
nous efpérons tirer de la falade dans quelque tems 

d'ici; c'eft beaucoup dans ce pays, où elle eft ; 

fort rare. Tous les jours ont va à la pêche , qui eft ' 

fort abondante; ce qui fait grand bien à Téqui- j 

page , car on ne trouve point ici d'autres ra- \ 



DE Louis XV. 363 

fraichiiïemens. 

On va faire confiruire une batterie à la pointe 
de rilotte , qui puilFe porter au large ; car aupa- 
ravant il n'y en avoit point , de forte qu'on ne 
pouvoit tirer fur un vaifleau que qwand il étolc 
dans la rade même. On va prendre pour cela les 
canons de la batterie royale, dont les Anglois s'é- 
toient fervi dans le dernier iÎQgQ pour prendre 
la ville. 

On continue toujours à travailler avec beaucoup 
<îe vigueur aux fortifications de la ville , à la tête 
.defquelles eft M. de Franquet , premier Ingénieur 
de la Nouvelle -France & Brigadier des Armées 
du Roi. On dit que c'ell un fort habile homme, 
il fait démolir actuellement le Cap noir, qui efl: 
UHe montagne de roches à une demi -quart de 
lieue de la ville & où l'on pouvoit établir des bat. 
teries pour la battre. 

Le 17 les deux frégates la Couicte & la Brune 
ont appareillé pour aller croifer pendant quelque 
tems & fecourir im bâtiment marchand qui efl à 
quatre lieues d'ici bloqué par un brigantin. 

Le 25 elles font rentrées avec le bâtiment , qui 
avoit efîuyé un combat aiïez rude contre un au- 
tre bâtiment marchand. 

Le 1er. Août nous efl arrivé un bâtim.ent mar- 
chand de la Rochelle , chargé de toutes fortes de 
marchandifes & de vivres. Il n'a rencontré qu'un 
petit, corfaire, qui l'a chalTé pendant quelque tems 
Ordre de lever trois compagnies de Volontaires 
tirés des piloiins de l'Efcadre. Le 2, M. Genouïl 
a pafle en revue les trois compagnies de Volon- 
taires & le bataillon de la IMarine. 

Le 3 , font arrivés une demi -douzaine de fau- 
Q 2 



S64 V I E P R I V é -R ^ 

V8ges , qui, étoient partis avec Gautier, il y a | 
environ quinze jours; ils ont amené trois prifon- ^| 
niers Anglois , dont lui rapporte des chofes allez | 
fntéreflantes. | 

Nous fûmes hier voir le camp des fauvages que | 
M. Boishebert a amené du Canada. Ils font 150 f 
& autant de Canadien.^. Ils font tous alTcz bien | 
armés & paroillent avoir bonne en?ie de fervir le -^ 
Roi, qu'ils nomment leur Père de Paris, Ils ibnt % 
campés dans une anfe du côté de la baye de • 
Gabarus , où les Anglois firent leur delcente .ii 
quand ils prirent la ville. On y a fait de bons re- \ 
tranchemens , avec quelques pièces de canon pour ' 
empêcher le débarquement, en cas que les An- ',i 
glois y veuillent venir. | 

Sur les nouvelles que M. Dubois de la Motte ) 
a reçues que les Anglois dévoient venir faire des \ 
tentatives , il a fait former àQs rerranchemens ; 
dans prefque tous les endroits praticables pour \ 
les defcentes. L'anfe la plus propre à cela étoit ] 
celle du grand Laurcmbec:; aufiî y avoit-il mis \ 
plus de canons & d'hommes. 

Le 7 d'Août j'eus un ordre du Commiffaire de j 
î'Efcadre de quitter le vaiiléau & d'aller camper à ' 
Laurembec , pour pourvoir à la fubfiftaHce des ] 
iroupes. 

Le 8 je m'embarquai fur la goélette pour y 
faire porter les vivres néceffaires pour 12 jours à }■ 
800 hommes , qui vinrent le lendemain. Mon \ 
premier foin fut d'y faire conûruire des baraques I 
pour y mettre les vivres à Tabri du mauvais tems. | 

Le 9 les troupes dellinées pour la garde de ces ! 
,trois anfes fe rendirent à leurs podes; outre 600 \ 
bQHinies des foîdats de la Marine, il y avoit 20a \ 



DR Louis X¥. 3^5 

volontaires tirés des pilotins de toute Tefcadre, 
commandés par des officiers de la Marine. Dans 
les çommencemens il y a eu une grande confu- 
fion , tant pour la dillribution des vivres que pour 
)'aiTangement de chaque porte. Mais à préfëni? 
tout eft en bon ordre. On attend les Anglois ds 
pied ferme : comme il y a encore plufieurs autre» 
endroits qui font propres à débarquer , le Géné- 
ral a eu foin d'y envoyer des troupes pour s'y 
oppofer. 

Le 19 au fofr nous avons vu 21 Voiles Angloi* 
fes, au nombre defquelles étoient 16 ou 17 Vaif- 
feaux de ligne & le relie des Frégates. Ils font 
venus afîez proche de la ville pour diftinguer très 
clairement les vaiiïeaux qui font dans la rade. Le 
20, nous les avons encore apperçus au matin v 
mais la brume eu venue & nous les a. cache.*;. 

Dans le principe le camp n'étoit établi que 
pour douze jours , mais comme les Anglois n'ont 
encore fait aucune tentative, le Général craint 
qu'ils ne reparoiflent; ainfi il nous fait délivrer 
pour douze autres jours de vivres. Pour moi , je 
ne crois pas que nous les confommions tous; car. 
voici le tems où les coups de vent deviennent, 
fréquens, ce qui les obligera à. prendre le large :• 
s'ils étoient furpris à la côte , ils feroient très inal 
dans leurs" alfaires.. 

Le G.hiéral a donné ordre aux vaifTeaux qui- 
étoient dans le fond de la baye de fe touer , pour 
venir mouiller dans la grande rade, afin d'être à 
portée de fortir avec toute TEfcadre au pre- 
mier fignal. 

Nous attendons toujours avec grande îrapatîcL»^ 
C£- que. les Auglois fe décident, ou d'ime façpn^ 
Q.3. 



^66 V I E P R, I V Ê E :; 

ou de l'autre. Il entra hier un bâtiment venant de J 

la Rochelle , chargé de vivres , qui rapporta avoir | 

vu l'Efcadre Angloife dans le S. O. ' '| 

Les Anglois ne s'étant pas remontré , M. Du- ? 

bois de la Motte a jUgé qu'il n'étoit plus à propos « 

de garder le détachement de la Marine & les Vo- j 

lontaires au 'camp de Laurembec ; ainfi il a donné . 

ordre à M. de Caftillon , commandant du camp, | 

de faire détenter & rembarquer les troupes dans ï 

les chaloupes, qui étoient venues les prendre au ] 

fond de la baye. " j 

Quant aux affaires du Canada , voici une Lettre i 
circonftanciée qui vous en infiiruira. 



N^. IX. (Page 131.} Copie d'une Lettre^ écrite 
de Qtiebec le 10 AotU 1757, au fujet des 
affaires qui fe font pajfées dans le ' Canada, 



D 



'epuis la prîfe de Chouaghen ,tous les villa- \ 

ges des cinq nations Iroquoifes fe font déterminés^ \ 

à prendre notre parti , ou à demeurer, neutres. Ils \ 

ont envoyé au mois de Novembre dernier une ] 

Ambalfade à M. le Général , compofée de 200 de 1 

leurs principaux Chefs. Ils ont fait un féjour à i 

Montréal de prés de deux mois , où ils ont été \ 

accueillis avec toutes fortes de témoignages d'à- \ 

initié; ils ont préfenté à notre Gouverneur plu- \ 

fleurs colliers portant des paroles importantes pour \ 

la Colonie. Un des colliers étoit pour nous affii- \. 

rer qu'ils avoient vu avec plaifir le fuccés de no- -J 

tre entreprife fur Oswego ou Chouaghen ; un au- ; 

tre , portant leurs engagemens pour ne jamais per- 'j 

mettre que les Anglois vinfleiit faire de nouveaux ^i 



DE Louis XV. '^C? 

étsbiiflemens fur le lac Ontario , ni dans les envi- 
rons ; lin autre , pour nous engager à établir au 
milieu de leurs villages des magafins pour leuR 
fournir leurs befoins, & y recevoir le produit de 
leur chafle; un autre, pour nous oiFrir leurs jeunes 
guerriers pour nous aider à combattre nos enae- 
mis. Toutes ces paroles ont été reçues très favo- 
rablement, & pour leur en donner de fûrs. témoi- 
gnages , on les a comblés de préfens , avant de les 
renvoyer dans leurs villages. 

Le 21 de Janvier M. de Rouilly, faifant fonc- 
tion de IMajor à St. Frédéric, prit les ordres de 
M. de Lufigiian ,' Commandant au Fort de ce 
nom , jjour fe rendre à celui de Carillon , pour y 
transporter des vivres & autres provlfions , avec 
huit traînées, attelées chacune de deux chevaux, 
& efcortées de quinze foldats , un fergent & deux 
officiers de Ployai Rouilillon & de la Rîarine. 
Trois traînées & dix foldats avoient pris le devanc 
& étant à la prefqu'île, M. de Rouilly apperçuc 
les ennemis qui fortoient du bois au nombre de 
yo ï. 80 hommes, qui attaquèrent les trois traî- 
nées ; fept de nos hommes furent faits prifonniers 
& trois fe fauverent en rebrouflant chemin fur les 
chevaux. Les ennemis les pourfuivirent , mais 
inutilement. M. de Rouilly détacha un homme à 
cheval pour en informer 1\L de Lufignan, qui 
envoya proiiiptement à leur fecours 100 hommes 
fans vivres & peu de munitions, tant fauvages, 
que foldats Canadiens , ou Volontaires. Quatre 
officiers , cinq cadets & deux volontaires furent 
détachés enfuite pour porter les vivres & muni- 
tions & notre petit détachement fit une marche 
forcée pour couper chemin à renuemi, A deus 
. Q4 



2^^ Vie Privée i 

heures après-midi il fut rendu au lieu où il devroit. i 
l'attendre; une heure après il apperçut les Angloia j 
qui marchoient au petit pas & en chantant. . La ] 
moitié de notre détachement fit une décharge de j 
moufqueterie , qui ne produiiit aucun elfet. Le- ; 
combat s'engagea alors avec opiniâtreté & dura ; 
jufqu'à la nuit; Tennemi , en fuyant, prit un ter- ^ 
rain avantageux. A huit heures du foir deux Ca- 
nadiens vinrent avertir le Commandant que les ; 
munitions manquoient. On fit partir 25 hommes | 
pour les porter;, ils fe rendirent à neuf heures : i 
pour-lors l'ennemi abandonna le champ de batail- | 
le, & prit la fuite vers la baye. Leur perte a été 
de 40 hommes tués , dont trois officiers & huit i 
prifonniers, dont deux deblelfés; ceux qui oat ,; 
pris la fuite, l'étoient prefque tous vraifemblabîe- \ 
ment, puifqu'il ne s'en eu rendu que trois au fort -'; 
George, d'oCi étoit parti ce détachement. Nous 
avons perdu dans cette occafion onze hommes ; 
morts lur le champ de bataille, ^y compris un fau- i 
vage; nous y avons eu 26 blefTés , dont M. de ! 
BafTerode , Capitaine de Languedoc , qui corn» \ 
mandolt ce détachement , eH du nombre , outre l 
quatre cadets, dix-fept foldats, deux Canadiens * 
^ deux fauvages. '. 

M. de Vaudreuil ayant réfolii de faire un parti j 
d'hiver pour tenter une expédition fiir le fort j 
George , ordonna en eonféqiience un détache- '; 
ment de i6co hommes, dont 300 des troupes de ( 
terre aux ordres de M. Poulariez, Capitaine des 
Grenadiers du Régiment de Béarn , 300 de la 
Marine, 600 Canadiens & 400 Sauvages. Cédé- '^ 
tachement étoit commandé par M. de Rigaud, 1 
ii^cre du Gouvcineur Général , ayaat fous Cqs or,- | 

draSr 



DE Louis XV. • 369' 
<3fes M. de Longueil, Lieurennnt de Roi de Que- 
bec; M. Damas, Capitaine des Troupes de la 
Colonie , foifant fonifiîon de Major Général & 
M. le Mercier, Commandant d'Artillerie, faifant 
celle d'Ingénieur. Ce détachement partit de Mon^ 
tréal au commencement de Mars & né fe rendit, 
à caufe des mauvais tems , que le p.; d'où il 
partit le 15 , en pafiant au Sud du Irac Sr. Sacre- 
ment; ii fut camper le 18 à une lieue & demi^ 
du fort George. M. Poulariez, accompagné de 
MM. Dumas , Raimond & Savournin , eurent or- 
dre d'aller reconnoître ce fort à un quart de lieue; 
ils apperçurent l'ennemi^ en mouvement ; ce qui 
leur fit douter du fuccès de i'efcaiade, qui avoic 
été projettée & fur leur rapport M. de Rigaud y 
renonça. Le ip les fauvages & quelques Cana- 
âiens allèrent fuliller jufqu'au pied du fort. Les 
120, 21 & 22 on travailla à brûler un petit fortin, 
où il y avoit quelques volontaires qui, à rappro- 
che de notre détachement, fe réfugièrent dans le 
fort: 300 batteaux, quatre barques, deuxhan^ards., 
un hôpital, quelques baraques , un moulin à fcier, 
quantité de bois de chaufFag'e & de conllruclion 
furent également brûlés. M. le Mercier, par ordre 
de M. le Commandant, fut fommer celui du fort 
de fe rendre; mais il répondit que, dût -il périr 
avec toute fa garnifon, il vouloit aufl] bien fe dé- 
fendre dans un mauvais poile, comme, dans 'un 
bon. Dès -lors on fe retira. 

Les Anglois n'ont fait aucune fortie. Les fsH- 
vages affurent en avoir tué une vini^taine , qui 
étoient fortis du fort; mais on y ajoute peu de foi. 

Notre perte a été de cinq hommes tués & . d'i 
fix blcfles. 

Q:5 



37© V I E P R I V é E 

M. Wolf , officier partifan à la fuite des trou- 
pes de terre, défefperé de ee qu'on n'avoit pu à 
quatre reprifes différentes mettre le feu à une bar- 
que de 16 canons, qui étoit encore fur le chantier 
& fous le canon du fort, demanda la permifliou 
d'y aller avec vingt hommes , alfurant qu'il la brûle- 
roit fans faire ufage des artifices ordinaires 2 on le 
lui permit ; il fit des fagots de bois fec , prit un 
pot de graifTe, avec une hache, dont il fe fervrt 
pour faire cinq trous dans le corps du bâtiment, 
y infmua fon bois & fa graifîe & le brûla à la bar- 
be des ennemis , qui firent un grand feu de delTus 
les remparts; mais ils n'oferent fortir. 

On a fait dans le mois de Juin divers partis de 
fauvages & Canadiens, dans la vue d'avoir des- 
nouvelles certaines de l'ennemi, & des mouve- 
mens qu'il pouvoit ï-àive. Ces partis ont fait des 
prifonniers en différens endroits, qui fe font tous 
accordés à dire que le fort George étoit gardé par 
15 à 1800 hommes & le fort Lydius par 5 à 6000:: 
que leur grande armée,ainfi'que Milord Loudon,. 
s'étoit rendue fur le bord de la mer pour une en- 
treprife importante. Ces connoiflance* ont déter- 
miné nos Généraux à faire le fiege de ce premier 
fort &, félon les circonftances, peut -être les atta- 
quera -t- on tous les deux à la fois. 

La longueur & la violence de l'hiver ont retar- 
dé notre navigation & l'arrivée des premiers vaif- 
féaux de l'Europe; par conféquence l'ouverture 
de la campagne ne s'efl pas faite aufïï à bonne ' 
heure qu'on fe l'étoit propofé , de forte que les- 
dernières divifions de nos troupes n'ont pu fe rendre 
que vers la fin du mois de Juin au fort de Vau- 
éreuil ou de Carillon^ L'artillerie & tout l'atûrail: 



DE Louis XV. 371 

ncceflaire pour un fiege , y ont été rendus aiiflî- 
tôt , malgré les difficultés de la navigation & des 
portages. M. Jacau, qui a été fait Capitaine d'Ar- 
lillerie cette année, y fignale fon zèle; il a in- 
venté un batteau , dans lequel trois hommes peu- 
vent exécuter le fervice d'une pièce de canon de 
ûx, qui tire aufîî avantageufement en fe battant 
en retraite , qu'en pourfuivant l'ennemi ; je crois 
\ae cette efpece de batteau fera d'un très grand 
fervice fur le lac St. Sacrement , attendu que fou 
^ mouvement eft facile , qu'il tire très peu d'eau , & 
qu'il n'eft pas d'une plus grande capacité qu'un 
canot de huit places. Cependant les hommes font 
à l'abri de la moufqueterie , & le canon ne paroîc 
que lorfqu'il tire. 

M. le Marquis de Montcalm partit de Montrca'i 
le 13 de Juillet & fe rendit le 18 à Carillon. Le 
20 il détacha M. de St. Ours, officier de la Co- 
lonie, avec 10 Canadiens choifis, dont cinq frères 
nemmés les Paul de Sorel, pour aller à la décou- 
verte dans le lac. Lorfqu'ils furent vis-à-vis diî 
pain de fucre, cinq berges angloîfes de 60 hom- 
mes chacune, fortirent d'une crique qui formoit 
une pointe & les cernèrent, avec 150 autres An- 
glois qui étoient à terre ; le canot de M. de St. Ours 
eut le bonheur de s'échapper & de gagner une- 
petite ile; là ils attendirent l'ennemi de pied fer- 
me, & lorfqu'il fut à demi-portée du pidolet , il 
fit une décharge qui mit le défordre dans les ber- 
ges ; la féconde & la troifieme achevèrent de les- 
déconcerter: ils fe retirèrent honteufement & Mo- 
de St. Ours fe rendit à Carillon avee fa petite- 
troupe, après avoir tué une cinquantaine d'An- 
glois» 11 lie lui eu a coûté qu'une légère blelTuts,. 



37^ Vie Privée 

Un des Paul a eu cinq coups de feu, mais peu 

dangereux. 

Cette petite aventure ayant fait connoître.à 
M. de Montcalm que l'ennemi avoit deflein d'in- 
fuker nos gardes avancées ,. pour lâcher , fans 
doute , de faire quelques prifonr.iers , détaclia 
M. Marin avec 300 fauvages & 100 Canadiens 
pour aller faire des courfes par la route de la ri- 
vière du Chicot. Il partit de Carillon le 21: If 
même jour il fe reniiit au fond de la baye, & 
trouva -là une patrouille de 10 Anglois quUl tua; 
les fauvages levèrent les chevelures & une centair * 
ne relâcha ù Carillon : il continua fa marche du 
côté du fort Lydius , & le 22 il rencontra une 
garde avancée de ce poCce de 50 hommes , qu'il 
tua également, à la réferve d'un feul homme qui 
fut fiiit prifonnier. Il y eut encore une centaine 
de fauvages qui, après avoir levé des chevelures, 
s'en retournèrent à Carillon. Il ne demeura qu^ 
i^'o hommes avec M. Marin. Il pourfiiivit.fa rou- 
le & arriva le 23 à la vue du camp ennemi, fous 
le canon du fort Lydius ; il y fit fa décharge à la 
pointe du jour , leur lua beaucoup de monde & 
mit fallarme dans le camp. Environ 2000, hommes 
prirent les armes en tumulte, & fortirent de leurs 
retranchemens pour attaquer nos 180 braves, qui- 
s'étoient retirés fur le bord du bois ; ils fufillerent 
pendant deux, heures & demie avec ce nombreux 
corps, dont ils abattirent bien des membres. Ce 
qui paroîtra de plus furprenant , c'efl: qu'ils eurent 
le bonheur de ne pas perdre un feul homme , fi 
ce n'eft un Canadien , qui mourut de fatigue deux 
jours après. M. Tviarin s'eO: rendu au camp le 2$-. 
Le 22, M. de Montcalm détacha aufîi 4oohQnij' 



DE Louis XV* 373 

mes fous les ordres de IM. Corbîers, officier de la 
Colonie, favoir 300 lauvages & ico Canadiens. 
Ils eurent ordre de battre le lac pour tâcher de 
découvrir les berces angloifes, qui avoient atta- 
qué M. de Sx. Ours. Ils ne furent pas longtems 
fans rencontrer rennemi. Le 25 ils apperçurent 
un peu au-delà du pain de fucre 23 beri^es & 
deux efciuifs anglois. Nos gens gagnèrent Pile, où 
BI. de St. Ours s'étoic 11 biea défendu, • L'ennemi 
s'en voulut approcher, mais quand il fut à demi- 
portée, nos fauvages & (.'anadiens, après avoir fait 
leur fameux cri, firent une décharge fi heureufe, 
que les Anglois prirent le large pour trouver leur 
fafut dans la fiiite, IMaîs ce fut inutilement, nos 
agiles canots d'écorce &-nos batteaux les eurent 
bientôt joints : ils les at»eignirent au milieu du 
lac , & ler.r livrèrent un combat naval des plus 
terribles. Ce parti ennemi fut entièrement défait ; 
il étoit comnofé d'un Colonel, de 4 Capitaines, 
4 Li-eutenants , 4 Enfeignes & 360 Soldats, iî 
étoir parti du fort George , dans l'intention de 
faire des prifonniers dans nos polies avances: 
21 berges & les efquifs ont été pris ; il s'y ell 
trouvé 180 morts oz 146 prifonniers , parmi leC- 
quels il y a fix officiers. Les deux berges qui ont 
échappé font extrêmement mal -traitées. Il faut 
avouer que tout ceci a bien fair d'un conte. Ce- 
pendant c'efi: la pure vérité , & ce qui doit paroî- 
tre plus furprenant , c'efl: que nous n'avons pas 
encore perdu un feul homme dans cette occafion. 
Toute notre armée s'eft mJfe en marche à la fin 
du mois pour le fort George. Elle eft compofée 
de 4000 hommes de troupes réglées, aooo Cana. 
fliens c: 200Q Sauvages: 4000 hommes vont par 
Q7 



374 Vie Priver 

terre aux ordres de M. de Levy, 3000 hommes 
par le lac , ayant à leur tête M. de Montcalm , & 
le reliant occupera quelques polies qu'il eft nécef- 
faire de garder. Nous aurons à cette entreprife 
40 bouches à feu. Dieu veuille nous y donner un 
heureux fuccès ! 

Copie dhine Lettre écrite de Qiiebec le ly Août 
17 S7 9 ^^^ fujet de la prife & de la c api tu* 
latîon du fort George, 



N. 



o u S avons appris hier par un courier extra- 
ordinaire que le fort George eft dans la polTeflion 
du Roi de France. Voici la Capitulation. 

Articles de la Capitulation accordée au Lieute- 
nant Colonel Monro pour la, garnifon de Sa Ma- 
jellé Britannique du fort William Henri ou Geor- 
ge , camp retranché qui y eft joint & fes dépen* 
dances , par M. de Montcalm , Général, des Trou- 
pes de Sa Majefté Très Chrétienne en Canada, 
le 9 Août 1757. 

Article /. 

La garnifon du fort William Henri & les troupes 
qui font dans le camp retranché y joints fortiront 
avec les armes & bagages des officiers & foldats 
feulement. Us fe retireront au fort Edward , ef- 
cortés par un détachement des troupes françoifes^ 
& par quelques officiers interprêtes attachés aux 
fauvages , & partiront demain matin à bonne 
heure. 

Article IL 

La porte du fort fera remife après la figiiature 



DE Louis XV. 375 

de la capitulation aux troupes de Sa IVTajefté Très- 
Chrétienne & le camp retranché au moment du 
départ des troupes de Sa Majefté Britannique. 

Article III, 

On remettra de bonne foi aux troupes de Sa 
Majefté Très Chrétienne toute l'artillerie, muni- 
tions de guerre & de bouche & généralement 
tout , excepté les effets des officiers & foldats , 
ainfi qu'il efl fpécifié dans le premier article; & 
pour cet effet il fera remis avec la capitulation un 
inventaire exaél des munitions & effets qui font 
l'objet de cet article, en obfervant qu'il s'étend 
fur les fort , retranchemens & dépendances. 

Article IF, 

La garnifon du fort, camp retranché & dépen- 
dances , ne pourra fervir de 1 8 mois , à compter 
de ce jour, contre Sa Majefté Très Chrétienne, ni 
contre fes Alliés ; & l'on remettra avec la Capitu- 
lation un état exaél de ces Troupes , où fera com- 
pris le nom des Officiers-majors, autres Officiers, 
Ingénieurs, Artilleurs, Commilfaires & Employés^ 

Article F. 

Dans le cours de trois mois feront remis à Ca- 
rillon tous les officiers, foldats, Canadiens, fem- 
mes & fauvages, qui auront été pris pnr terre de- 
puis le commencement de cette guerre dans l'A- 
mérique Septentrionale, & moyennant le reçu des 
Commandans françois, auxquels on les remettra ^ 
pareil nombre de la garnifon du fort George pour- 
ra fervir fuivant le contrôle qui en fera remis par. 
rOfficiei Anglois qui conduira les prifonniers,. 



37^ Vie Privés 

Article FI. 

Il fera donné wn officier pour otage jufqiraii re- 
tour du détachement, qui efcortera les troupes de.- 
Sa Majefté Britannique. 

Article VII, 

Tous les malades & blelTés qui feront hors d'ë- 
tat d'être tranfportés au fort Edward , refieront à 
la garde da Marquis de Moncahn, qui en -prendra 
le foin convenable , & les renverra aufiîtôt après 
leur guérifon à leur garnifon. 

Article VIIL 

Il ne fera pris de vivres pour la fubfiflance des 
troupes de Sa Majedé Britannique, que pour au^ 
jpurd'hui &; demain. 

Article IX, 

Le ÎMarquis de Montcahn voulant donner aii 
Lieutenant -Colonel Monro & à fa Garnifon des 
marques de fon eftime par rapport à leur défenfe 
honorable , leur accorde une pièce de canon du 
calibre de fix. 

Fait dans la tranchée fous le fort William Henri , 
le 9 Août 1757, à midi. 

Accordé au nom de Sa Majeflé Très Chrétien- 
ne , fuivant le pouvoir que j'en ai du Marquis de 
Vaudreuil, fon Gouverneur &; Lieutenant. Géné- 
ral en la Nouvelle France. 

Les Anglois fe font un peu moins défendus dans 
cette place qu'à Chouaghen. Nous avons ouvert 
la trandiée le 4 de ce mois, &, comme vous 
voyez, ils fe font rendus le p à midi. Leur perte 



DE Loiris XV. 377 

a été de 150 hommes, dont fix officiers de mar- 
que. Leur garnifon étoit compofée de 2000 hom- 
mes, & ils ne manquoient ni d'ariillerie ni de mu- 
nitions d'aucune e{\^ece. Cependant cette cour 
quête ne nous a coûté que 25 hommes, lavoir 
14 fauvages , 6 Canadiens & 5 foldats. Nous 
avons eu à peu près pareil nombre de bleiîés. ]^ 
crois que nous ne formerons pas d'autres entrcpri- 
fes cette campagne. 



Nous joignons ici une relation propre à éclûfr- 
cir le couimenceuient de la guerre , qui au- 
roit dû être placée plutôt , mais que nom 
ifavons retrouvée que depuis peu. 



D 



ETAiL du fort Duquêne, (Ttué par 40 dégrés 
30 minutes de latitude, fur le coniluent des riviè- 
res de IMalanqué (& d'Oyo. 

Lés Anglois, environ vers l'an 1750., bâtirent 
une efpece de fort auprès de la rivière de Makii- 
qué, à 400 lieues de Québec, où pour-lors elle 
fe décharge dans fOyo : quelques traiteurs vinrent 
fur cette dernière rivière & bâtirent des cabanes 
pour la commodité de leur commerce. L'on en 
eut avis à Québec, & comme paur aller au Mifll- 
lïïpi on dcfcend l'Oyo, Ton craignit que cet éta- 
biilTement ne devînt par la fuite nfFez, confidérabb 
pour empêcher la communication de ces deux 
colonies , pour prévenir cet incident on réfoluç 
auflî d'y faire un établiffement fortifié. L'on en, 
voya en 1752 un détachement de Canadiens & 
de fauvages , qui ayant trouvé les traiteurs dans 
l'OyQ , \ts. amen.erent prifonniers à Québec. L'on 



578 V I K P R,I V É E 

fit fur le champ une levée de milices & de trôi!- 
pes, qui fe rendirent fur cette même rivière au 
printems de 1753. Ils y conftruifirent un fort fur 
la fourche de l'Oyo & Malanqué, compofé de 
quatre balîions , dont un répond à l'angle des ri- 
vières. Cette partie qui borde l'eau , efl: fimple- 
ment paliïïadée & celle du côté de terre eft faite 
d'une terrafîe foutenue d'un encadrement de bois. 
Le tout confifte en 26 toifes de dehors en dehors , 
& c'eil ce qui porte le nom de fort Duquéne, 
nom qu'il tire du Capitaine de vaifleau qui com- 
inandoit alors dans cette Colonie. 

Quand cet établiflement fut en état, on envoya 
un officier avec un détachement de quinze hommes 
pour fommer les Anglois d'abandonner le fort 
qu'ils avoient bâti fur notre terrein , fondés fur - 
ce que nous fommes en pofTeliïon de tous ce pays 
nifqu'aux montagnes , qui nous féparent de la 
Nouvelle Angleterre. Cet officier n'eût pour toute 
réponfe qu'une décharge de moufqueterie , dont 
il fut tué avec partie des fiens; le refte fut faic 
prifonnier. L'on envoya fur le champ un 'détache- 
ment de 250 hommes , compofé de milices & de 
fauvages, qui furent inveflir le fort & l'obligèrent 
à capituler. La garnifon étoit de 400 hommes. 
Par la capitulation les Anglois s'obligèrent de 
quitter cet établifiement & reconnurent que l'on 
n'étoit venu les attaquer que pour venger la mort 
des François qu'ils avoient affalTiné à la porte de 
leur fort, l'année précédente. On convint qu'il > 
refteroit deux Capitaines en otage jufques au re- 
tour des prîfonniers , qu'ils avoient envoyés à la 
Virginie & qu'ils promirent de rendre fous deux 
mois; en conféquence on les lailTa aller fans les 



DE Louis XV. 379 

inquiéter & les deux otages furent conduits à 
Québec, où ils font encore. 
. Pendant fhiver de 1754, on eut avis que les 
Anglois faifoient beaucoup de préparatifs pour . 
pouvoir détruire le fort du Quéne. Sur ces avis 
on fît mettre en marche les milices du détroit & 
du fort de Michili Makino , ainfî que les fauvages 
des environs ; l'on détacha aulîî quelques trou- 
pes de Québec: ce qui comprenoit environ 1200 
hommes, tant fauvages que Canadiens; il en ref- 
toit encore une partie au pafTage de la rivière aux 
bœufs , qui n'a pu a^oir part à l'affaire dont il elt 
queftion. 

Selon les perfonnes qui oi?t quelques connoif- 
fances de ce pays , l'on prétend que fi l'on veut 
conferver ce porte , il faut y faire un établillement 
plus confulérable & le mettre en état de pouvoir 
attendre du fecours , qui ne peut être que très 
longtems à s'y rendre , tant du détroit que de 
Niagara, qui font les portes les plus voifms. 

Affaire du p Juillet 1755. 

On eut avis du fort Duquêne , que les Anglois 
étoient partis ponr venir le furprendre. Le Com- 
mandant forma aufïïtôt im détachement de 250 
François & 650 Sauvages pour aller à la ren- 
contre de l'ennemi. 

Ce parti fe mit en marche le 9 à huit heures du 
matin & fe trouva à midi en préfence des Anglois, 
qui n'étoient également plus qu'à trois lieues du 
fort. On engagea l'affaire fur le champ : le feu de 
Tartillerie ennemie fit reculer les nôtres par deux 
fois. M. de Beaupreau , Commandant , fut tué à 
la troifieme décharge. M. Dumas le remplaça &: 



380 V^ I E P R I V É E 

s'acquitia parfaitement bien^de fon devoir. Nos- 
François, foutenus des fauvages, firent plier les. 
Anglois , quoique fans artillerie : l'ennemi com- 
mença à fe battre en ordre de retraite , mais 
voyant que l'ardeur de nos gens, loin de le rallen- 
tir , ne faifoit qu'augmenter , enhardis par le fuo- 
cès, il fut obligé de c<^der après quatre heures 
d'un feu très vif. M. Dumas, à qui il ne relloit 
que très peu de François auprès de lui, ne voulut 
point s'engager à la pourfuite des ennemis ; il erut 
plus prudent de rentrer dans le fort; mais le len- 
demain il chargea de cette expédition les fauvages 
du détroit & ceux de Machilimakins: nous refià* 
mes donc maîtres du champ de bataille. 

L'on compte que la perte des ennemis monte à- 
1500 hommes, cent bœufs, environ 400 chevaux, 
leurs pavillons , leur cailfe , leur artillerie , &c* 

De notre côté, nous n'avons perdu que trois 
officiers, cinq foldats & quinze fauvages: environ 
vingt blelFés. 

Le 13 Août on marquoit que M. Dieskaw , 
Brigadier d'Armée , envoyé pour commander les 
rroupes qui ont pafle dans TEfcadre de M. Dubois 
de la Motte , étoit en marche à la tête des bataii^ 
Ions de la Reine & de Béarn , pour aller fecourir 
le fort Frédéric fur le fleuve St. Laurent. 

Le zèle a été fi grand parmi les habitans de 
Montréal, que nul âge, nul état, nulle raifon ne 
leur a paru pouvoir "les difpenfer de fuivre C9 
commaadanr. 



DE Louis XV. ^Sî 



O' 



JM". X. (Page 138.) Sommaire de ce qui s'efl 
pûfé pendant f apparition & le féjour de la 
flette Anglêife , commandée par V Amiral 
Ila^'ke , fur les Côtes d\dunix & de Sainton- 
ge , depuis le 20 Sep-tembre jufqu''au' 2 OàO' 
bre 1757. 



L 



R mardi 20 Septembre 1757 on battit la gé- 
nérale à Rochefort, à neuf heures du foir, fur 
rapparition de la flotte Angioife dans les Pertuis. 
I>e Prudent & le Capricieux , commandes par 
ISÏM. Dcfgoiiue ^ la Fiiliere Tafaë, Capitaines de 
Vaifleaux, étoient alors en rade; ils travaillèrent 
à rentrer en rivière & y réuffirent. 

Le mercredi 21 à fix heures du foir autre géné- 
rale, pour avertir que l'efcadre approchoit, qu'elle 
étoit compofée de i(^ (*) gros vaifleaux , 3 
frégates , 58 bâtimens , 2 gaiiotes à bombes oc 
2 brûlots. 

Le jeudi 22 on vit arriver la formidable fiotte 
vers les 6 heures J du foir près de Fouras. L'ifle 
d'Aix la cachoit : il ne s'en fallut pas de dix 
■toifes que le premier vaifleau ne Tabordât. M. du 
Pin de Belugard , Capitaine deVaiffeau, qui com- 
mandoit dans le fort de Fouras, y étoit alors oc- 
cupé à faire les plattes-form.es, dont quatre à 
cinq n'étoient pas encore en état: il n'y avoit 
alors que 150 hommes d'un détachement de Béarn 
& autant de Bigorre & environ 700 gardes -côtes. 



(*) Il y avoit 18 vaiHeaux ,4 frégates, 2 gaiiotes , 2 brû^ 
lots & 80 bâciraens de tranfpoiu 



3^2 Vie Privée 

Le Lieutenant Colonel de Rouergue commandoit 
les troupes qui étoient hors du fort. 

Le vendredi 23, M. de Langeron, Lieutenant 
•Général, y arriva à fix heures du matin. Il fit 
venir le peu de troupes de la marine & des Suif- 
iès, qui compofoient un bataillon de 800 hom- 
mes, commandés par M. du Poyet, Capitaine de 
vaifTeau , qui étoit campé au Vergeroux, On 
vifita le matin un petit bois, qui étoit entre le 
fort de Foiiras & la redoute de Vergeroux. Dans 
la même journée il fut retranché avec une promp- 
titude extraordinaire. Dès le matin douze des plus 
gros vaiiTeàux étoient en rade, à l'endroit où 
mouillent ordinairement nos vailfeaux: à midi & 
demi le Magnanime , l'un de leurs vailfeaux, s'é- 
choua fur une roche qui eft vis-à-vis la batterie de 
l'ifle d'Aix: deux autres vaiiïèaux approchèrent 
aufli le plus qu'ils purent, & le feu du Magnani- 
me fut fi vif, que la batt^ie de feize canons que 
commandoit M. de la Boucherie Fromenteau 
Lieutenant d'Artillerie, fut entièrement boulever- 
fée, & les canonniers qui ne purent foutenir la 
mitraille, mirent ventre à terre & M. de la Bou- 
cherie ne put les faire relever. Il y eut dans l'ac- 
tion un canonnier de tué, 7 à 8 bleifés: M. de 
Puîbernier, Enfeigne de vailfeau, reçut un coup 
de fufil dans la cuilfe & une contufion au vifage. 
Un officier de milice qui commandoit dans le 
fort, amena le pavillon; d'autres alfureiit qu'il fut 
coupé par un coup de canon , qui emporta la 
driffe. Quoi qu'il en foit, l'attaque du fort & fa- 
reddi-tion n'ont duré que trois quarts-d'heure (*). 

(*) Elle en a duré cinq. 



DE Louis XV. 303 

A fêpt heures du foir le Régiment Royal Dragons 
fe rendit à Fourr.s: on craignoit avec raifon & 
épouvante qu'il!» n'actaquaflent pas Fouras & 
n'entraflent en rivière , où les défenfes n'étolent 
point encore arrangées. S'ils avoient pris ce parti, 
nous étions perdus fans refiburce, & il n'auroit 
plus été queflion du Port de Rochefort. 

Le famedi 24 ils ne furent pas plus entreprenans 
& notre crainte augmentoit toujours. 

Le dimanche 2$ elle fut poufTée à l'extrême , 
parce que la flotte fit une évolution: les plus gros 
vaiffeaux , au nombre de neuf, relièrent au mouil- 
lage, de l'ifle d'Aix & le refte de la flotte fe ran- 
gea devant le Platin d'Angoulin en ligne ; on di- 
foît que dans cette difpofition les gros vailTeaux 
attaqueroient le fort de Fouras & de l'ifle Mada- 
me, les autres s'empareroient de l'entrée de la ri- 
vière & que cesx qui étoient devant le Piacin ar- 
rangeroient leurs troupes de débarquement fur 
leurs chaloupes & batteaux piats, & partiroîent 
de-là pour entrer en rivière & faire leur defcente 
au Platin; qu'ils s'y formeroient, cette partie n'é- 
tant gardée que par les Régimens de Béarn & de 
Bigorre, qui n'étant point complets avoient en- 
core fourni 300 hommes , le tout commandé par 
M. Rouffiac: enfin ils n'ont rien tenté & nous ne 
devons notre falut qu'à leur inaélion & à la pro- 
vidence; la flotte a demeuré toujours dans cette 
pofition jufqu'à fon départ. 

Les 26, 27 & 28, qui étoient les plus fortes 
marées , avec un tems favorable furent employés 
par plufieurs de leurs chaloupes à fonder la côte 
& nos forts les faifoient retirer, lorfqu'ils s'appro- 
choieuc à la portée du canon : pour -lors nous 



3^4 V I fe Privée 

avions environ 8000 homràes fur nos côtes ; fa- 
voir, 3000 à Angoulin , commandés par M. de 
Rouffiac; 2000 à Fouras ,par M. de Langeron,&: 
3000, dans la Saintonge , depuis le travers de 
rifle Madame jufqu'à Soubife ; fans compter ce 
CjU'il pouvoit • y avoir à Gleron & du côté de 
Broiiage & Marenes ; ces derniers létoient com- 
mandés par M. de Surgères. Nous étions pour- 
lorâ à Rocbefort en aifez bon ordre. Il y avoit 
fur nos remparts 62 pièces de canon depuis 8 juf- 
qu'à 36 livres de balle. 

Le' jeudi 29 une galiote à bombes s'approcha le 
plus qu'elle pût de Fouras & y jetta cinq bom- 
bes, qui tombèrent à plus de 100 toifes du fort. 
Nos deux chaloupes canonnières , qui étoient, 
dans une petite anfe de Fouras , commandées 
par M. M. Beaumanoir & Féron, Enfeignes de 
vailTeau du Port de Breft, s'avancèrent & tirè- 
rent plufieurs coups de leur canon de 24, dont 
trois portèrent à la galiote. Sur le fignal qu'elle 
fit, il fe détacha une frégate & plufieurs chaloupes 
qui la remorquèrent ; elle étoit déjà à la bande: 
d'autres difent qu'elles ne firent que l'ac- 
compagner. 

Le vendredi 30, tout fut. tranquille & demeura 
dans la même portion, à la réferve des vaiffeaux 
de guerre qui laifferent la rade de fifle d'Aix & 
furent joindre tous ceux qui étoient toujours ref- 
tés en ligne devant le Platin d' Angoulin & on 
s'apperçut qu'ils fe laiifoient dériver avec le jufant 
dans la rade de Chef de Baye': plufieurs petits 
bâtimens qui étoient reûés en rade de l'ifle d'Aix , 
firent la même manœuvre ; enforte que la rade fe 
trouva fans aucun bâtiment. Sur le foir on s'ap- 

per- 



DE Louis XV. 385 

perçut qu'une frégate revenoit à la voile ; elle 
rcfta quelque tems eu travers devant l'ifle d'Aix. 

Le premier 0(5lobre ils évacuèrent avec uij 
bon vent de N. E. , lorfqu'il y avoit moins d'ap- 
parence de le croire & dans la matinée difparu- 
rent entièrement. 

Le dimanche 2 dudit mois, dès le matin le 
camp fut levé, en partie & nos troupes de marine, 
ainfi que les Saifies, rentrèrent à Ilochefort. 

On ne fait quelie route l'efcadre a prife; ce 
qu'il y n de certain c'eft qu'elle a difparu. 

Il y a apparence que la maifon du Roi , qui a 
-commencé à partir le 29, recevra contre -ordre 
en route, non pour s'en retourner, mais pour 
s'arrêter. 

Traitement fait à la garni [on & aux hahitans 
de Pisle d'Âix^ par les Généraux Anglais. 

I j A garnifon a été faite prîfonniere de guerre ; 
le régiment de milices , les canonniers & matelots 
ont été embarqués fur la flotte angloife, ainfi que 
cinquante maçoas qui étoiént dans l'ifle pour les 
travaux du Roi : ce qui fait en tout 500 hommes. 

Les officiers d'artillerie & bombardiers ont été 
remis fur leur parole & ne pourront fervir pen- 
dant toute la guerre. 

Les fortifications ont été rafées par les mines 
qu'ils ont fait jouter, où ils ont perdu cinq de 
leurs gens. 

Deux coHlevrines & pîufieurs mortiers, ainfi 
que la cloche du fort & celle de l'égîife, ont été 
embarqués dans leurs vailfeaux & ils ont cafîe les 

Tome III. R 



38€ Vie Privés 

tourillons aux canons qu'ils ont laifTé. 

Les vivres qui fe font trouvés dans Tifle, ap- 
partenant au Roi , ont été donnés par les ennemis 
aux habitans , pour les indemnifer de leurs pertes , 
fous les conditions qu'on ne les leur ôteroit pas 
après leur départ. 

Ils ont aufîi donné environ 2000 livres , pour 
être diftribuées auxdits habitans , en confidération 
du dommage qui avoit pu leur être fait. 

Un matelot, qui vouloit violer une femme de 
rifle , en a été empêché par plufieurs officiers 
Angloîs i ils l'ont fait punir à leur bord & ont 
bourfillé entr'eux une fomrae de cinquante écus , 
qu'ils ont fait remettre à cette femme , pour l'ia- 
demnifer de l'incendie que la fureur de ce matelot 
avoir occafionné dans fa maifon. 

Voici quel étoit l'état du port, lorfque les An- 
glois y font venus : on pourra juger des pertes 
que notre Mirine auroit faites. 

$^aîlfeaiioc armés au Port âe Roche fort ^ à la fin de 1756 

& en \TS7' 

J^oms des Faifeaux» Cnn, Commanâ, Lefl'mctlon, 

Le Bac de Bourgogne So ^T. d'Aubigny, Chef d'efcadre. A Louisbourg. 
Le Glorieux. ■ • 74 M. de Chavagn. Cape, de Vaif. A Louisbourg. 
Le FhriiTani. . 74 M. de Maïueville , Ca 7 Encore dans le port 

Jfctns matelots. 
"1 E\i route pour Breft 
Le Prudent, • 74 M. le Marq. Defgout- K & doit , dit - on , fe 
tes. Idem. ( ioindre à i'efcadrc de 

.3 M- de Conflans. 
*^ A Brefl: . Fait par- 
Tf» ^u(îe, • 70 M. le Chcv. deMacne- ( ue de i'cfcadre 

^^•^^ niaïa. >de:M. deCon- 

.) flans. 
Le Dauphin Royal, 7» M. Diutubie. . . A Lcuisbourg. 



N»ms (ïiS Vaiffeaux* Can 
Le llar^i» 



DE L O U I S X V. 

Com;m:i farts» 



ss? 



LefiUintiùn, 



VInJlexible, . 

Le Capricieux, 
VEveiii^, 

Le Raîfonnahle, 

UJluin, • 
Le fVarvfkk, . 



VImpétueux. 



64 M. de la Touche le Va' ? A la Martinique tSc 
ner, Cap. Sa Se Domingue. 

n A Louisbouig, cio- 
64 M. de Tilly , Cap. mort. M'efcTire de M. de 

j IkautVeinont. 

64 M. de la Filure , Cap. En route pour Drcft. 

64 M. de la Merville Idem. . A Loiiisbouv». 

nNon encore hui 'é 

64 M. le Chev. de Rohau, là l'eau, Cfc ddja 

jeu annemcnc. 
50 A iîveft. 

50 
50 M. Duchaffaut, Capitaine. A Crcflv 



En Construction 
9a 



La Belhne, 

VOrion, 
JJ Aflroîioine. 
Un Inconnu, 



. 3^ 

. 74 
, 7<> 
64 
La ftdgate ia /v^y^cA^. 30 



] 



•pLes couples & la quile 
>faits, mais non encoiv 
J montés. 
-1 A trois quarts faite , m;<s 
Sencore fur le chantiv* > 
3 fans ouvri.rs. 

l n'en eft pas ensore queflion , ordos' 
lés & fur le papier feulerai^nc. 



Frégates. 



VAthalantf, , 

Le Zéphir, 

La Dlaris» 

I,a Fidelle. , 
La Friponne, 
La Valeur, 

La H^achithe, 



-liX Cayenne^er 
34 M. de Lizardais, Cap. Muite h \i Mari 
J nique. 



25 M. du Bos , Lieut, de VEÎHeaux. 
A Cayenne ^ en- 

:.:.::: :u- 

niqu: 
30 M. de Beauchefne, Cap. 

--;Desarmc'c & 
30 Vdéngaée pOJi 

j aimer. 

26 M. de Vandreuil , Lieut. 

24 M. Bofcal de Réal , Lieut. En croifiere. 



M. Garnm-, Cap. de brûlot. 



Armée pcnu- 
une delti- 
nation ia- 
connuc». 



R % 



3^8 V I E P R r V É E 

Nms lies Fa'tjfeaux, Can. Commandans, Dejfhathn, 

Flûtes. 



VOutnnk, 
h'} fort une. 
Le Rhinocéros, 



Le BIcjfager, 



Ln Chèvre 
La Caille 
La Perdrix, 
La /J/V. 



Le Cormorand. 
Le .S/. >tf/?. 



i6 M Pin^neft. A St. Dominiine. 

M. Rioufife , Lieut, de Porr. A l'Jfle Royale. 
A une million inconnue, 
-^lii) Angleterre, 

J mentairc. 
Gabarres, ou Bdtimsns de Cal/otage, 



Traversiers. 

Commandé par M. Soulard , officier bleu. 



Chaloupes Caucassieresi 



VJnguiHe, 
VJvejiiure, 



M. Feron , Enfeîgne, j 
M. Beaumanolr, Idera» ,) 



Efai des troupes à pajjer dans le pays d'Âunis* 
f Kéglmens, BatallU Lieux où Us font, Dépurt, Arrivée à la Rocîu 



Gardes frauçoifes, 2 


Paris 


29 Sept. 


12 Oftobre. 


'Idem. 2 


Paris . 


I Odlob. 


14 


Gardes Suifes 2 


Paris . 


3 Odob. 


16 


Lmoufin , 2 • 


Cl en. . 


27 Sept, 


13 


R(.ycd F'aijfeaux 2 ^ . 


Valogne 


29 Sept. 


15 


Languedoc. . 4 lire. 


St. Lo 


2 Odob. 


17 


ilouiUon. . 2 Bat. 


Mezit'res 


28 Sept. 


'9 


Cardes du Carps 


Verfaillcs 


30. Sept. 


22 


Mmifquetaires 


Paris oCfc4 0etob, 


. 23 & 25, 


Gendarmes & Chevaux légers 


Verfailîes 


5 Ortob. 


2^ 


GîcnrJieTS à cheyaL 


Troyes 


5 oaob. 


V 



DB Louis XV. 38<? 

N^. XI. (Page i6i.) Chanfo}i: fur l'^Xx/e Jo- 
conde. 

jt\u lieu du Comte de Clennont 
L'on devoit cette année , 
Nommer Chriftophe de Beaumont C*) 
Pour commander l'armée. 
Plus brave qu'un Carcafïïen (f) 
Qui jamais ne recule , 
Il eut fait à rPLmovrien 
Comme il fait à la Buile. 

„-. ■ Ty 

St4r M. de Clennont. 

JTLst-ce un Abbé? L'F.g'ife le renie. 

Un Général? Mars l'a bien n-,altiaicc: 

Mais il lui relie au moins l'Académie 5 

N'y fûc-il pas muet par dignité l C%) 

Qu'eft - il enfin? Qie fon mérite eft mince î 

Hélas! j'ai beau lui chercher un talent i 

Un titre auguste éclaire Ion néant. 

Pour fon malheur le pauvre homme eft un Prince;. 



M 



Autre. 



oiTiÉ cafqiie , moitié rabat-, 
Clermo.it ei? vaut bien un autre y . 
I) prêche com ne un IbUlat: , 
Et fe bat com.na \m apôtre. 



C*3' L'Archevêque de Pari?* 

(t^ Docteur deSorbonne :on nommoît alors la Sofbor 
ne Caicaiïë. 
i%j li n'y fit point de. difcours à fa Réception* - 



R z. 



390 Vie Privée 



Autre y fur Tair, Laire la lire lanlaire^ 



S, 



!avez-vous pourquoi l'on nous bat? 
Le Générai porte un rabat. 
Le Minière a fes ordinaires: 
Laire la lire lanlaire , 
Laire la lire lanla. 



O O UBIS 



Sur M. de Soubife, 



E dit la îanterne à h main : 
J'ai beau chercher où diable j^ft mon arme'e? 
Elle écoit - jà pourtant hier matin : 
Me l'a- 1- on prife , ou l'aurois-je égarée.? 
Ah ! je perds tout , je Cuis un étouidi : 
Mais attendons au grand jour, à midi? 
Que vois - je , 6 ciel ! que mon ame efl: ravie \ 
Prodige betiieux , la voilà , la voilà. 
Ah! ventrebleu, qu'di - ce donc que cela? 
Je me trompois, c'eft l'armée ennemie. 



Vers fur M. de Soubife» 

O o u B 1 s E après fes grands exploits 
Peut bâtir un palais qui ne lui coûte guère; 
Sa femme en fourniroit le bois 
Et chacim lui jette la pierre. 



X^ RÉDÉRic combattant & d'efloc & de tsUIe, 
Quelqu'un au fort de la bataille. 

Vint lui dire nous avons pris • 

Qui donc? Le Général Soubife. 
Ahl morbleu , dit le Roi, tant pis. 
Qu'on le relâche fans remife. 



deLouisXV. 39 ï 



E 



N VATN VOUS VOUS flî^ttez , obligeante Marquifc* 
De nictcie en beaux draps blancs le Générai Soiibifsi 
Vous ne pouvez laver à force de crédit 
La tache qu'à fon front imprime fa difgrace j 

Et quoique vocre faveur fa lie , 
•En roue tenis on dira ce qu'à prcfent on dit. 

Que fi Pompadour le blanchit , 

Le Roi de Prulie le rcpalFe. 



W u B I s E agira prudemment , 
Eli vendeur fon hôtel, dont il n'a plus que faire; 
Le Roi lui donne un logement 
A fon {isole militaire. 



J^ers contre le Prince de Ckrmont , qui s'efi 
lûijfé battre. 



M 



oiTiÉ plumet, moitié rabat, 
AulFi propre k l'un conim-' à l'autre, 
Giermont fe bat comme un Apôtre , 
Il fert fon Dieu comme il fe bat. 



Chanfon à roccafîon dhtne fête publique , oii la 
Ville (de Paris") arrêta de marier des filles 
feus la Prévôté de M, de Bernage, 



\jW R A c E îi Monfieur de Bernage , 

On va bientôt , 
A maint joli pucelage , 

Donner l'afiaut j 
Six cents c'efl le nombre heureï»x> 

Vivent les Gueux ! 



R 4 



39« Vie P p*. i v é s 

Pour entrer dans cette bandï. 

Chaque Pafleur , 
A chaque filie demamle 

Son fréquemeur ; 
Le moc efl: neuf & nerveux ,- 

Vivenc les Gueux l 

A. concourir n'eft habile j 

Aucun métif. 
Il faut de la bonne ville. 

Etre natif; 
C'efl: le lot des vrais badauds. 

Vivent les fots l 

Deux cens écus font les dote&, 

De ces tendrons , 
Y compris hr.bits & cotes. 

Et violons j 
Sans pâtés de Perigueux , 

Vivent les Gueux ! 

Qu'il fera beau, ce me femble. 

Voir en un jour. 
Tant d'amans unis enfemble. 

Faire à l'amour , 
Un facrifice joyeux , 

Vivent les Gueux l 

Fais bien nettoyer les rues , 
Gher Oiitrekain , C*) 

B<i peur que nos prétendues-, 
Au pied poupin , 

Ne jiâtent leurs fouliers neufs. 

Vivent les Gueux î 

Pour completter cette fête,. 

De rOpdra, 
Noire Prévôt ,. bonne tête , 



C*} Entrepreneur chargé du pavé des rues,^ 



DE Louis XV. 393 



Régalera •.. 
Ce bâtai, !on d'amoureux , 
Vivent les Gueux • 

Sur un fi louable exemple. 

Gros financiers, 
Pour riiymen fondez un temple , 

De nos deniers , 
A nos dépens généreux. 

Vivent ks Gueux I 

Vive Monfieur de Bernage, 

Et fon Confeil , 
Vive ce Prévôt fi fiige. 

Au teint vermeil , 
Et pour terminer nos vœux , 

Vivent les Gueux ! 



Chanfon , fur Tair ces bravez infuiaires. 



P. 



u R rafer TAnglaterre 
Nous avons dans notre Miniftere 
Perrine (*) de qui le père 
Rafoit dans le Vjgan 
Proprement. &c. 



Chanfon y fur l'air voilà la différence. .: 

i 



N, 



ous avons deux Généraux, (t) ' 

Qui tous deux font Maréchaux ; \ 



(•) M. Perrine deMoras, Contrôleur Général & Minis- 
tre de la Mariae , fils d'un barbier du Vigan. 

(f:) M. d'Etrées & M. de Richelieu. Cette cbanfon 
fut ftite eu 1757, lorfque le fécond remplaça le premier. 



394 Vie Privé.» 

Voilà la refTcmblance. 
L*un de Mars ell le favori. 
Et l'autre l'eft de Louis, 

Voilà la d'fî'éiencc. 

Dans la guerre ils ont tous deux f 
Fait divers exploits fameux. 

Voilà la lelVemblance. 
A l'un Mahon i'efl: fournis. 
Par l'autre il eut été pris. 

Voilà la différence. 

Que pour eux dans les combats, 
La gloire eut toujours d'appas, 

Voiià la refFsrablance. 
L'un contre les ennemis 
L'autre contre les maris. 

Voilà la différence. 

D'être utile à notre Roi, 
Tous deux fe font une loi. 

Voilà la reffemb lance. 
A Cythere l'un le fert , 
Et l'autre fur le Vefer , 

Voilà la différence. 

Cumberland les craint tous deux,. 
Et cherche à s'éloigner d'eux , 

Voilà la reflTemb'.ance. 
De l'un il fait la valeur , 
De l'autre il fait l'odeur, C*) 

Voilà la différence. 

Dans un beau champ de lauriers» 
On apperçoit ces guerriers, 

Voiià la reffembla'Ke. 
L'un a fçu les entafier , 
L'autre vient les ramaffer. 

Voilà la différence. 



i*j Le Maréchal de Richelieu elt infeélé d'odeurs, 



DE Louis XV. 395 



Sentimem d'un François fur r~élévaîion de VAhhé 
Comte de Bernh à la pourpre. 



O A N s doute Climent efl: jaloux 

De réunir à Ton grade rul)lime. 

Ce tribut d'amour & d'cftime 
Que fou prédéceiïeur a mérité de nous. 

Son exaltation à peine efl: décimée 
Que répandant ftir nous Tes premières faveur?. 

Il éieve Beruis à la pourpre Hicréej 
Peut-il mieux nous prouverqu'il veut gagner nos cœurs. 



Chanfon , fur Taîr : Qiî'on ne me parle flus de 

guerre. 

X\ N G L o t s 1 ne partez pas fi vîte, 

Preflez - vous moins j 
Vous avez fait courte viCte 

Chez nos Ma'ouins. 
Que diront vos compatriotes? 

Dans leurs chanfbns ; 
Vous n'avez pas quitté nos c6tes 

Sans Aiguillon. 



Apojîfophe au mieux compofé des corps pojfibles% 

JL N D I G N E s fucccfTeurs de Barth & de Trouîn > 
De quoi fert à rEt<it voire illuflre naiflance ? 
Ces héros roturiers ont enrichi la France 
Et vous la réduifez à deux doigts de la fin C*) 



C*'^ Ces vers contre les officiers de la marine , o^X 
été faits après la défaite de M. de Conflans. 



3p5 Vie P r i v é is 



N^. Xir. (Page 183.) Lettre d\iti Intendant à 
un Maître des Requêtes, 

^V 

X ouT efl perdu, mon cher ami; les Intendans 
font aviiis, les Maîtres des requêtes font itoins 
que rien.; on éteint toute émulation de s'avancer 
par de l'argent ; on étouffe une pépinière de 
grands hommes ; en un mot , on prend éQs Secré- 
taires d'E/tat partout où l'on croit trouver des 
gens capables de fêtre: la grande naifiance, les 
plus grandes- dignités ne feront qu'un droit de 
plus à ces places; comment l'Etat pourroit-il fub- 
filer? Il faut un noviciat & des degrés dans tous 
les états : autrefois , un homme acheipit une 
charge de Maître des Requêtes ; il alîîfteit , il 
rapportoit au Confeil; montroit-il quelque talent 
pour féloquence, on le faifoit Intendant; c'étoit- 
là que commençoit l'homme d'Etat. Miniflre, ou 
pUuôt Monarque dans fa proviace, il fe faifoit 
aux charmes du pouvoir arbitraire, il s'aguerrîfibit 
aux refus; peu à peu, un homme s'élevoit au 
deifas â^Qs pré] ngés de citoyen , & après avoir 
établi des chemins, fait %c défait des portes de 
villes, parcouru des provinces , il arrivoit tout 
f )rmé , fâchant tout ; la Guerre , allez pour hafar- 
der un projet de campagne & défavouer un Gé- 
néral ; la Marine, aflez pour démentir un Militaire 
& en croire un Comiîiis; les Finances, aïïez pour, 
demander de nouveaux impôts; les Affaires Etran- 
gères , ?.01z pour reconnoître & entretenir les 
Ambafïbdeurs. Souvent même également propre 
à tant d'emplois divers , ou voyoit le même hom- 
me 



DE L d n I S XV. 397 

me palTer rapidement de Van à l'autre , le'? rem- 
plir tous avec la nicrne aifaiice (k le même fuccé?. 

Tout eft changé , mon cher ami ; on appellera 
aux affaires de la Guerre un homme qui aura 
blanchi dans les combats , on le lallFera maître de 
récompenfer dans les autres les mêmes fervices 
qu'il aura rendus dans fon tems'-; ne filt-ceque 
par araoïif-propre , il ne manquera pas de les 
eftimer. 

Pour les Affaires Etrangères, avec un nom & 
du me'rite, fans autre apprentilîage que TAmbafTa- 
de chez nos voifms , des années dans le fecret de 
l'Etat , des négociations , un homme pourra in- 
fluer dans les deflins de l'Europe. II ne manquera 
plus que de tirer de la Marine quelqu'un de ces 
vieux guerriers, pour l'entendre dire dans le Con. 
feil avec un ton d'autorité: cette Flotte que vous 
faites partir n'elî pas à moitié équipée; ces Colo- 
nies dont vous pnrlez, je les ai vues; cet Oiïïcier 
qu'on accufe ou qu'on oublie, il a combattu à 
mes côtés ; ce CommiîTaire efr un infoient ; et 
Commis eft un fri-pon. Vous Tentez bien , mon 
cher ami, tout !e défordre qui parr de ce princi- 
pe. Chaque iVlinillre parvenu p;ir les foné^ioiîs- 
de fon métier, portera dans fon Dépariernent Tel- 
prit & l'amour de fon Corps; au lieu que nous, 
qui ne tenons à rien, toujours neutres, toujours 
indifférens, ne pouvons être fufpeft^^. 

Les be'les aétfons , fi on les récompenfe t?^utesy 
vont devenir ruineufes, & le R.oi, qu'on rervoîc 
pour rien y n'eft pas air< z liche pour payer les 
membres qu'on aura perdus à fon fervice. Par 
ïine fuite de ce rynéme. on îiipprimera les furvî- 
-vances. Les foins , rhabîlecé dss ptre^ feron'J 

nfi2£ iiL s 



SpS Vie Privée 

donc inutiles pour les enfans ; il faudra fuivre les 
mêmes traces , faire le même chemin , acquérir 
les mêmes talens. Que de tems perdu î le brillant 
de la cour ne peut fe foutenir que par les affiiires ; 
c'eft démontré. Si tout fe fait par juftice, qui 
voudra payer le crédit ? Madame la DuchelTe 

de va perdre cent mille écus par an & fes 

amis à proportion. Ajoutez à tous ces maux for* 
gueil & la fierté de cette Noblefle , que nous 
avions le foin & l'occafion de mortifier. Qui 
voudra déformais languir dans nos anticham- 
bres & ramper devant nos commis ? Il fau- 
dra que Madame l'Intendante foit fort honnê-' 
te, fi elle veut avoir des femmes; fi elle n'efl: 
que jolie, elle n'aura que des amans. Pour nous, 
quelle peut être notre perfpeétive? A quoi bon 
chercher le fort & le foible d'une province? A 
quoi fert d'en rendre le compte le plus flatté ; de 
dire toujours : le pays eil: peuplé , les terres font 
fertiles , le commerce efi: floriflant ; augmentez les- 
impôts , vous augmenterez l'induftrie. Tant de- 
foins ne nous mèneront qu'à vieillir Intendans de 
juftice , police & finance» Monfeigneur en pro- 
vince, à peine Monfieur à la cour. Avec tous 
ces beaux titres impofez quelque chofe de nou"- 
veau, fût-ce pour le plus agréable de vos convi- 
ves & le plus commode de vos amis , on criera; 
vous emprifonnerez , le Commandant s'en mêlera;, 
vous écrirez, il gagnera,; vous ferez une ordon- 
nance, le Parlemeuc la calTera; vous demanderez 
des lettres de cachet, vos confrères ne font plus 
en place, qui vous écoutera? Vous êtes bienheu- 
reux, mon ami; vous avez appris à monter à 
cheval & à faire d^s armes, au lieu d'apprend^a 



DE Louis XV. 399 

votre droit. Vous êtes jeune & nous avons la 
guerre. Pour moi, qui ne croyois pas plus avoir 
befoin du droit que de l'efcrime , je n'ai étudié ni 
l'un ni l'autre. Je m'en vais donc , comme un 
vrai fage , un philofophe , un enragé , me retirer 
dans mon château : heureufement que de mon rè- 
gne j'ai fiiit faire un beau chemin pour y arriver. 
Le pont n'étoit pas vis-à-vis l'avenue, j'en ai fait 
faire un autre beaucoup plus beau ; la maifon 
d'un particulier m'offufquoit , je l'ai culbutée: j'ai 
fait écréter une montagne & fauter un rocher: 
dix à douze hommes ont péri dans cette mine au 
bout de mon jardin : leurs femmes & leurs enfans 
m'ont fait pitié, je les ai fait mettre à fhôpital^ 
Il me manque encore un champ pour arrondir 
mon parc, j'aurai bien le crédit de me le faire 
adjuger; c'efl bien la moindre chofe qu'on puilTe 
accorder à un Intendant qui fe retire. Je vous 
confeille de vendre au plutôt votre charge , Il 
vous trouvez quelque fot qui l'acheté. Faites 
votre équipage , foyez des premiers en campagne v 
avec de la valeur & de la patience vous pourrez 
parvenir un jour aux honneurs & à la gloire que 
vous defirez , fi tant eft que la gloire & les hon- 
neurs vaillent qu'on les defire, depuis que pour 
les obtenir il faut les mériter. 

N°. XÎII. (Page 242.) Nota, C'eft pour égâli- 
fer, autant que poflible, l'épaifleur des volu- 
mes, que nous nous trouvons obligés de ren- 
voyer le contenu de ce N^. au Tome IV, où îe 
CQiîîmencement fe trouve placé à la page 32.2* 

lin du Tame Tromenis. 



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