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Présentée to the 

LffiRARY ofthe 

UNIVERSITY OF TORONTO 

by 

ROBERT FINCH 




VIE PRIVÉ E 



ET PUBLIQUE 



DES ANIMAUX 







^•^-. 







Les Animîuï points par eux-m'iraes et dessinés 



par un autre. 



VIE PRIVÉE 



ET PUBLIQUE 



DES ANIMAUX 



VIGNETTTES 



PAR GRANDVILLE 



S 01/ S la direction de T. J. Stahl 

AVEC LA COLLABORATION 

DE BALZAC — LOUIS BAUDE — EMILE DE LA BÉDOLLIÈRE — P. BERNARD 

GUSTAVE DROZ — BENJAMIN FRANKLIN — JULES JANIN 

EDOUARD LEMOINE — ALFRED DE MUSSET — PAUL DE MUSSET 

M""- MÉNESSIER-NODIER — CHARLES NODIER 

GEORGE SAND — P. J. STAHL 

LOUIS VIARDOT 

ÉDITIOU^ COMPLÈTE, \EVUE ET ^AUGMENTÉE 




PARIS 
J. HETCEL, LIBRAIRE-EDITEUR 



RUE JACOB 



1867 














DES „ 




LES ANIMAUX PEINTS PAR EUX-MÊMES. 







PROLOGU E 




PROLOGUE. 



Las enfin de se voir exploités e( calomniés tout à la fois par l'Espère 
humaine, — forts de leur bon droit et du témoignage de leur conscience, 
— persuadés que l'égalité ne saurait être un vain mot , 

Les Ammvux se sont constitués en assemiîlée déubéhante pour 
aviser aux moyens d'améliorer leur position et de secouer le joug de 
i/ Homme. 

Jamais affaire n'avait été si bien menée : des Animaux seuls sont 
capables de conspirer avec autant de discrétion. Il paraît certain que la 
scène s'est passée par une belle nuit de ce printemps, en plein Jardin des 
Plantes, au beau milieu de la Vallée Suisse. 

Un Singe distingué, autrefois le commensal de M]\L Huret et Fichet, 
mû par l'amour de la liberté et de l'imitation , avait consenti à devenir 
serrurier et a faire un miracle. 

Cette nuit-là, pendant que l'univers dormait, toutes les serrures 
furent forcées comme par enchantement , toutes les portes s'ouvrirent à 
la fois, et leurs hôtes en sortirent en silence sur leurs exti'émités. Un 
grand cercle se fit : les Animaux domestiques se rangèrent à droite, 
LES Animaux sauvages prirent place à gauche, les Mollusques se trou- 
vèrent au centre; quiconque eût été spectateur de cette scène étrange eût 
compris qu'elle avait une réelle importance. 

V Histoire des Chartes n'a rien de comparable à ce qui s'est passé 
dans ce milieu d'illustrations Herbivores et Carnivores. Les Hyènes ont 
été sublimes d'énergie et les Oies attendrissantes. Tous les représentants 
se sont embrassés à la fin de la séance, et, dans cette effusion d'acco- 
lades, il n'y a eu que deux ou trois petits accidents à déplorer : un 
Canard a été étranglé par un Renard ivre de joie, un Mouton par un 
Loup enthousiasmé, et un Cheval par un Tigre en délire. Comme ces 
Messieurs étaient en guerre depuis longtemps avec leurs victimes, ils ont 
déclaré que la force du sentiment et de l'habitude les avait emportés, et 
qu'il ne fallait attribuer ces légers oublis des convenances qu'au bonheur 
de la réconciliation. 

Un Canard (de Barbarie) , trouvant l'occasion très-belle, promit de 
faire une complainte sur la mort de son frère et des autres martyrs décé- 
dés pour la patrie. H dit qu'il chanterait volontiers cette belle fin qui leur 
vaudrait l'immortalité. 

Entraînée par ces éloquentes paroles, l'Assemblée a fermé l'incident, 



PROLOGUE. 



et l'on a passé de même à l'ordre du jour à propos d'une nichée de Rats 
qu'uN Éléphant avait écrasés sous son pied en faisant une motion 
contre la peine de mort, de laquelle il avait été dit quelques mots. 

Ces détails, et bien d'autres qui n'ont pas moins marqué, nous les 
tenons d'un sténographe du lieu, personnage grave et bien informé, qui 
nous a mis au courant de cette grande affaire. C'est un Perroquet de 
nos amis, habitué depuis longtemps à manier la parole et sur la véracité 
duquel on peut compter, puisqu'il ne répète que ce qu'il a bien entendu. 
Nous demanderons à nos lecteurs la permission de taire son nom, ne 
voulant pas l'exposer au poignard de ses concitoyens, qui tous ont juré, 
comme autrefois les sénateurs de Venise, de garder le silence sur les 
affaires de l'État. 

Nous sommes heureux qu'il ait bien voulu sortir, en notre faveur, 
de son habituelle réserve : car on trouverait difficilement des naturalistes 
assez indiscrets pour aller demander des confidences à MM. les Tigres, 
LES LoL'PS et les Sangliers, quand ces estimables personnages ne sont 
pas en humeur de parler. 

Voici, tel que nous l'avons reçu de notre correspondant, l'historique 
assez détaillé des événements de cette séance , qui rappelle l'ouverture 
de nos anciens états généraux. 



RÉSUMÉ PARLEMENTAIRE 



ORDRE DE LA NUIT 



UNE HEURE APRES MINUIT 

Discours du Singe, d'un ConisEAU instruit et d'un Hibou ai.i.imand. — L'Ane prend 
la parole sur la question préliminaire de la présidence (son discours est écrit). — 
Réponse du Renard. —Nomination du Président. — Questions relatives à la répression 
de la force brutale de l'Homme et à la réfutation des calomnies qu'il accumule depuis le 
déluge siu- la ti te des Ammaix. — Chacun apporte ses lumières. — Les Animaux sauvages 
veulent la guerre, les Animaux civilisés se prononcent pour le statu quo. — Toutes les 
questions à l'ordre du jour sont successivement discutées par les honorables membres de 
cette illustre assemblée. — Discours résumés du Lion, du Chien, du Tigre, d'un Cheval 

ANGLAIS PIR SANG, d'UH ClIEVAL BEAUCERON, du RoSSIGNOL, dU VER DE TERRE, de LA TORTUE, 

du Cerf, du Caméléon, etc., etc., etc. — Le Renard répond à ces divers orateurs, et 

met tout le monde d'accord au moyen d'une transaction. — Adoption de sa proposition. 

— La présente publication est décrétée. — Le Singe et le Perroquet sont nommés 

Rédacteurs en chef. 



MM. lls A.nlmalx se pressent dans les allées du Jardin des Plantes. 

Des Fondés de pouvoir des ménageries de Londres, de Berlin, de 
Vienne et de la Nouvelle-Orléans sont venus, à travers mille dangers, 
représenter leurs frères captifs. 

De tous les points de la création , des Délégués de chaque Espèce 
animale sont accourus pour phiider la cause de la liberté. 

Dès une heure la séance est très-animée; on peut déjà prévoir qu'elle 
sera dramatique les usages académiques et parlementaires étant encore 
peu familiers au\ mcinhres de celte illustre l{éunion. 

Du reste, la physiontjmic d(? l'Assemblée est triste et morne en géné- 
ral : on voit bien que c'est l'anniversaire de la mort de La Fontaine. 

MM. les Animaux civilisés sont en deuil et portent pour la plupart 
un crêpe, tandis que les autres, qui méprisent ces vaines marques de la 
doMleur, se contentent de laisser tonibfr Ifurs oreilles et traîner tristement 
leur queue. 



RESUMK PARLKMCNTAIIU:. • ,7 

Dans plusieurs {'(Mitres particuliers on s'éeliauiie sur les |)réiiininairos: 
à établir, sur les formes à suivre, sur le rèi,'leineut à instituer, et enlin 
sur la question de la présidence. 

Le Singe propose d'imiter en tout les coutumes des Ho.mmes, (jui , 
dit-il, se conduisent entre eux: avec une certaine habileté. 

Le Caméléon est de l'avis de l'orateur. • 

Le Serpent le siffle. 

Le Loup s'indigne qu'on ait ainsi recours à la politique de ses enne- 
mis. « D'ailleurs singer n'est pas imiter. » 

Un vieux Coube/Vu fort érudit croasse de sa place qu'il y aurait 
danger à suivre de pareils exemples; il cite le vers si connu : 

Timco Danaos et dona fcrcntcs, 
« Je crains les Hommes et ce qui me vient d'eux. » 

Il est félicite tout haut, dans la langue de Virgile, sur l'heureux: 
choix de sa citation, par un Hibou allemand très- versé dans l'étude des 
langues mortes, qui, ne sachant pas un mot de français, est enchanté de 
trouver à ({ui parler. 

— La Bise contemple avec respect ces deux savants latinistes. — L'Oiseau -Moquei: 11 
fait remarquer au Mkrle qu'il y a un moyen infaillible de passer dans le monde 
pour un Animal instruit, c'est de parler à chacun de ce qu'il ne sait pas. — 

Le Caméléon est successivement de l'avis du Loup, du Corbeau, du 
Serpent et du Hibou allemand. 

La Marmotte se lève et dit que la vie est un songe. L'Hirondelle 
répond qu'elle est un voyage. L'Éphémère meurt en disant qu'elle est 
trop courte. Un membre de la Gauche demande le rappel à la question. 

Le Lièvre l'avait déjà oubliée. 

L'Ane, qui vient enfin de la comprendre, s'exclame à tue-tête, 
demande le silence et l'obtient. (Son discours est écrit.) 

— La Pie se bouche les oreilles et dit que les ennuyeux sont comme les sourds : quand 
ils parlent, ils ne s'entendent pas. — 

L'orateur dit que, puisque la question de la présidence est la pre- 
mière en discussion, il croit rendre service à l'Assemblée en lui proposant 
de se charger de ce difficile emploi. H pense que sa fermeté bien connue, 
que son intelligence proverbiale en Arcadie, que sa patience surtout, le 
rendent digne du suffrage de ses concitoyens. 



IM'.OLOdL !•:. 



Lk Loir s'irrite de co quo i.'Am:. co ti'islo jouoi de i.TTommiî, ose se 
cri^re des droits à [)ivsidei' une Assemblée libre et léforinatrice ; il dit 
que l'éloge de sa patienie est un coup de sabot donné aux honorables 
représentiints. 

L'Ane, blessé au cœui-, brait de sa place pour que l'orateur soit 
rappelé à l'ordre. 

Tous les Animaux domestiques font chorus avec lui : le Gciien aboie, 
LE Mouton bêle, le Cu.vt miaule, le Coq chante trois lois. 

— L'Oins, impatienté, dit qu"on se croirait parmi les Hommes, qui fiaissent par crier 
quand ils ont tout à fait tort ou tout à fait raison. — 

Le tumulte est elTrayant. Le besoin d'un Président se fait de plus en 
plus sentir : car s'il y avait un Président, le Président se couvrirait. 

Le Pokc-Épig trouve la question hérissée de difficultés. 

Le Lion, indigné de l'aspect scandaleux que présente l'Assemblée, 
pousse un rugissement pareil au bruit du tonnerre. 

Cette imposante manifestation rétablit le calme. 

Le Renard, qui, en allant s'asseoir au pied du bureau, avait trouvé 
le moyen de ne se placer ni à droite, ni à gauche, ni au centre, se glisse 
a la tribune. 

— A cette vue, la Polle tremble de tous ses membres, et se cache derrière le Mouton. — 

Il dit dune voix conciliante qu'il s'étonne qu'une question prélimi- 
naire, d'une moindre importance que toutes les autres, soulève d'aussi 
graves débats. — ; Il loue l'Ane de sa bonne volonté et le Loup de sa 
vertueuse colère, mais il fait observer que le temps presse, que la lune 
pAlit. et qu'il faut se hâter. 

Il ose espérer (^ue le candidat qu'il va présenter réunira tous les 
suffrages. « Sans doute il est, comme tant d'autres, hélas ! assujetti 
(( à l'Homme. Mais chacun convient qu'il a des moments d'indépendance 
« qui font honneur à .son caractère. 

— Ici l'Hiitre biiille. — 

Li: Mlli-t. Messieurs, a toutes les qualités de i,'A\e. 

— La Mauuotte t'endort. — 

« Sans en avoir les faiblesses : il a le pied plus sûr et l'habitude 
«• des pas dilliciies; il a de plus, et c'est à un hasard bien significatif 



RÉSUMÉ PARLEMENTAIRE. 



<(' qu'il le doit, et sans doute aussi à son empressement à venir au 
« rendez-vous indiqué, il a seul entre tous ce qui constitue le véritable 
'< président de toute assemblée délibérante... l'indispensable sonnette 
« que vous voyez briller sur sa poitrine. » 

r.' Assemblée, ne pouvant méconnaître la force d'une vérité aussi 
Ibndnmentale, trouve l'argument péremptoirc et irrésistible. 

Le Mulet est élu Président a l'unanimité. 

L'honorable Membre, muet de bonheur, incline la tête en signe 
d'adhésion et de remercîment. 

A peine a-t-il fait ce mouvement, que la sonnette agitée laisse 
échapper un son clair et vibrant qui promet de dominer tout tumulte, 
s'il y a lieu. 

— A ce bruit bien connu, un vieux Chien, se croyant dans sa loge à la porte de son 
maître, se met à hurler : « Qui est là? » Cet incident égayé un instant l'Assemblée. Le 
Loup, exaspéré, hausse les épaules , et jette sur le Chien confus un regard de mépris. — 

Le Mulet, entouré et complimenté, prend immédiatement possession 
du fauteuil de la présidence. 

Le Perroquet et le Cii\t , après avoir taillé quelques plumes que 
l'Oie leur a généreusement offertes, vont s'asseoir à la droite et à la 
gauche du Président en qualité de secrétaires. 

La véritable discussion s'engage alors. 

Le Lion monte à la tribune, et, au milieu du plus grand silence, il 
propose à tous les Animaux que le contact de l'Homme a flétris de 
venir vivre avec lui dans les vastes et sauvages déserts de l'Afrique. 
« La terre est grande, les Hommes ne sauraient la couvrir; ce qui fait 
leur force, c'est leur union ; il ne faut donc point les attaquer dans leurs 
villes, il vaut mieux les attendre. Loin de ses murailles, Homme contre 
Animal ne vaut guère. » L'orateur fait un énergique tableau du fier 
bonheur que donne l'indépendance. 

Ces mâles accents, ces paroles à la fois si sages et si nobles ont 
constamment captivé l'auditoire. 

Le Rhinocéros , l'Éléphant et le Buffle déclarent qu'ils n'ont 
rien à ajouter et renoncent à la parole. 



10 



PROLOGUE. 



Apivs jnoir accepté un verre d'eau sucrée, l'illustre orateur descend 
de la tribune. 



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Le Chien, inscrit le second, entreprend de faire l'éloge de la vie 
civilisée ; il vante le bonheur domestique. 



RÉSUMÉ PARLEMENTAIRE. 11 



A ce mot, il est violemment interrompu par le Loup, par la Hyène 
et par le Tigre. Ce dernier, d'un bond prodigieux, s'élance à la 
tribune : son regard est terrible. 

— Messieurs les Animaux civilisés se regardent avec effroi; le Lièvre prend la fuite. — 

L'orateur jette par trois fois le cri de guerre ; il veut la guerre , il 
aime le sang; d'ailleurs la guerre seule, une guerre d'extermination, 
amènera cette paix que tant d'Animaux paraissent désirer. 

<( La guerre est possible; les grands capitaines n'ont jamais manqué 
« aux grandes occasions, et le succès est certain. » 

Il cite l'exemple des Moucheuons détruisant l'armée de Sapor, roi 
de Perse. 

— Ici L\ Gl'èpe sonne une fanfare. — 

11 dit Tarragone d'Espagne minée, renversée par des Lapins, dont 
la haine des Hommes avait fait autant de Héros. 

— Lk Lapin, émerveillé, détourne la tète et fait un mouvement d'incrédulité. — 

11 rappelle Alexandre le Grand vaincu en combat naval par les 
Thons de la mer des Indes. 

— Les Poissons du bassin, que cette scène avait vivement intéressés, et qui de loin prê- 
taient l'oreille à la voix puissante de l'orateur, rougissent d'orgueil au récit inattendu 
de ce haut fait. — 

Il s'écrie qu'en présence d'intérêts aussi opposés la guerre est 
inévitable et toute transaction impossible ; que le règne de cet Animal 
dégénéré qu'on appelle l'Homme est fini, et qu'il est temps que l'empire 
du globe, aujourd'hui mutilé, défiguré, déboisé par les chemins de fer 
et par les chemins vicinaux, revienne aux Animaux, ses premiers, ses 
seuls légitimes possesseurs ; que les maux qu'on endort ne dorment que 
d'un œil, et que la révolte n'est que la patience poussée à bout. 

Il termine par un éloquent appel aux armes. 11 convie le Lolp, le 
Léopard, le Sanglier, l'Aigle et tous ceux qui veulent vivre libres, à 
la défense de la nationalité animale, qui ne peut pas périr. 

La Gauche tout entière bondit sur ses bancs. La Droite, pour un 
instant galvanisée, applaudit. Le centre reste impassible et refuse de se 
prononcer; l'Écrevisse consternée lève les bras au ciel. 



12 rUOLOGUE. 



Un Cheval anglais, autrefois Creval de luxe, nininlonant n poor 
hacky doniamlo la pnrolo pour un fait poisonnol. 

L'acivnl britannique de Toralour rond for! péniltlc la [Àrhc do 
MM. les slônop;rapho> . qui sont ohlii^os {\c traduiro lo lanj;ai;o proscpio 
inintollii^iblo de l'Iionorablo otran.uor. 

« Nobles Bètes , dil-il. je n"onlonds rion ii la question des elioinins 
<t vicinau\ ; mais, dans la i^rande question dos eheinins de fer, je suis 
Il de l'avis de lillustre Tigre qui vient de parler. Je juaiinais mon foin 
" à la sueur de mon Iront, en trottant quatre ou ciiuj fois par jour do 
(. Londres à Greenwioh : le jour morne de louvcrture du eliemin de fer, 
» mon maître s'est embarqué, et je me suis trouvé sans ouvrage. 
<t L'Angleterre est traversée en tous sens par ces odieuses voitures qui 
(( roulent sans notre secours. Je demande ou qu'on détruise les chemins 
(( de fer , ou qu'on me permette d'être Français. J'aime la France parce 
« que les chemins de fer y sont relativement rares, elles Chevaux aussi. " 

Un gros Cheval de la Beauce, qui avait la veille amené de 
Chartres à Paris une énorme voilure chargée de blé, hennit d'impa- 
tience; il dit que ces Cqevaux étrangers ne sont jamais contents, et 
qu'ils se plaignent toujours que la mariée soit trop belle. Selon lui , tout 
Animal de bon sens devrait applaudir à l'établissement des chemins 
do fer. 

Le Boeuf et l'Ane, de leur place : <( Oui, oui. » 

L'attention étant un peu fatiguée, M. le Président annonce que la 
séance est suspendue pour dix minutes. 

Mais bientôt le bruit de la sonnette se fait entendre, et MM. les 
délégués reprennent leurs places avec une promptitude qui témoigne 
tout à la fois de leur ardeur et de leur nouveauté parlementaire. 

Le Rossignol voltige jus^ju'à la tribune; il demande h Dieu un ciel 
pur et de chaudes nuits pour ses chansons ; il chante sur un rhythme 
divin quelques stances harmonieuses de Lamartine. 

Ses chants sont admirables ; mais il no parle pas pour tout le 
monde, et le Bltor le rappelle à la question. 

L'Ane prend des notes et crilirjuo une dos rimes qui, selon lui, 
manque de richesse. 

Le Paon et l'Oiseau de Paradis riont entre eux de la chétivc 
apparence du pooto orateur. 



RÉSUMÉ PARLEMENTAIRE. 



13 



Un membre de la Gaucho (leiiinndc ré.i^aliti'. 

Le CAMi';r.KON paraît à la Iribuuo i)()iir annoncer qu'on peut dire tout 
ce qu'on voudra, qu'il sera heureux et (ler d'être, comme toujours, de 
l'avis de tout le monde. 




L'Oiseau royal et le Grand-Duc jettent un regard de dédain sur 
l'orateur indépendant. 

Un Cerf, prisonnier depuis dix ans, demande d'un ton plaintif 

la liberté. 

Le Ver de terre demande en grelottant l'abolition de la propriété 

et la communauté des biens. 

L'Escargot rentre précipitamment dans sa coquille, l'Huître se 
referme, et la Tortue répond qu'elle ne consentira jamais à abandonner 
son écaille. 



\h PROLOGUE. 



Un vieux Dromadaire venu en droite ligne de la Mecque, et qui 
jusque-là avait iiardé un nuulesle sileneo. dit que le but de la réunion 
sera nianciué si on uc douve pas le moyen de l'aire comprendre aux 
Hommes qu'il y a de la place poui' tous ici-bas, et (^l'on peut très-bien 
se placer les uns à côté des autres sans se foire porter les uns par les 
autres. 

L'Ane, le Cheval. l'Élépuanï et le Pkésident lui-même font 
un sitrne d'assentiment. 

Quelques membres entourent le Dromadaire et lui demandent des 
nouvelles de la question d'Orient. Le Dromadaire leur répond avec 
beaucoup de bon sens que Dieu est grand et que JMahomet est son 
prophète. 

Un Molton encore jeune hasarde quelques mots sur les douceurs de 
la vie champêtre; il dit que l'herbe est bien tendie, que son Berger est' 
très-bon, et demande s'il n'y aurait pas moyen de tout arranger. 

Le Cochon grogne sans qu'on puisse interpréter le sens de son 
interruption ; on croit qu'il est pour le statu quo. 

Un vieux Sanglier , que ses ennemis accusent d'avoir approché 
les basses-cours, prétend qu'il convient d'accepter les foits accomplis et 
d'attendre les éventualités. 

L'Oie déclare avec fierté qu'elle ne s'occupe pas de politique. 

La Pie lui répond que son indifTérence en matière politique sera fort 
goûtée de ceux (jui la plumeront un jour. 

Le Renard, qui s'est jusque-là contenté de prendre quelques notes, 
voyant que la liste des orateurs inscrits est épuisée, monte à la tribune 
au moment où La Pie fait une troisième tentative pour y sauter. La 
Pie, désappointée, lui cède la place en se parlant à elle-même, et remet 
sous son bras un volumineux manuscrit qu'elle avait rédigé avec une 
Grue de ses amies. 

Le Renard dit qu'il a écouté avec une scrupuleuse attention les 
orateurs qui viennent de se faire entendre ; qu'il a admiré la puissance 
et l'élévation des idées du Lion ; que personne plus que lui ne rend 
hommage à la majesté de son caractère, mais que l'illustre Membre est 
peut-être le seul Lion de l'Assemblée, et que pour tout le monde 
d'ailleurs il y a loin du Jardin des Plantes au désert; 

Qu'il voudrait pouvoir conserver les illusions du Chien, mais qu'il 
lui semble apercevoir son collier; 



RÉSUMÉ PARLEMENTAIRE. 15 



— Le Chien se gratte l'oreille. — Un mauvais plaisant remarque que les oreilles du Chien 
ont perdu beaucoup de leur longueur primitive, et demande si c'est la mode de les porter 
si courtes. (Hilarité générale.) — 

Qu'il a partagé un instant l'ardeur guerrière du Tigre; que peu s'en 
est fallu qu'il n'ait répété avec lui son redoutable cri de guerre ; que 
c'est très-beau la guerre pour ceux qui en reviennent , mais que cela 
lait bien des veuves et des orphelins; que d'ailleurs c'est l'Homme qui 
a inventé la poudre, et que la race animale ignore encore l'usage des 
armes à feu. « Les faits le prouvent d'ailleurs, dans ce triste monde, 
(( ce n'est pas toujours le bon droit qui triomphe. » Qu'il y a bien peu 
de temps que leurs fers sont tombés, et qu'il manque sans doute à 
la plupart d'entre eux des passe-ports pour l'étranger, 

— Approbation à Droite. — La Gauche se tait. — Le Centre ne dit rien et n'en pense 
pas davantage. — Le Sansonnet fait observer que beaucoup de réputations sont fondées 
sur le silence. — 

Que le langage du Rossignol est un beau langage , mais qu'il n'a 
point avancé la question ; 

Qu'il serait bon de s'entendre sur les mots, et que l'égalité qii'on 
demande n'est qu'un besoin matériel auquel l'intelligence ne souscrira 
jamais ; 

— Protestations à Gauche. — 

Qu'avec la liberté le Cerf aurait dû demander la manière de s'en 
servir, « S'il est désagréable d'être esclave, il est quelquefois très- 
ce embarrassant d'être libre : l'esclavage a été perfectionné à ce point 
« que, pour l'esclave, il n'y a que misères au delà même des portes de 
(( sa prison. » Il cite à l'appui de son dire l'exemple de ces deux cent 
mille paysans russes affranchis qui, ne sachant que faire de leur liberté, 
retournèrent volontairement à la glèbe ; 

— Deux larmes s'échappent lentement des yeux du Cerf découragé. — Le Merle siffle que 
les incapacités de l'esclave sont à la charge de l'esclavage. — 

Que le raisonnement du Cochon avait cela de bon et cela de mau- 
vais, qu'il ne changeait rien aux affaires, et que, pour les résultats, les 
doctrines du Sanglier différaient peu de celles du Cochon ; 

— Approbation aux extrémités. — Ici la Civette offre une prise de tabac à un vieux 
Castor. — Le Cochon, son voisin , se sentant perdre contenance, ferme les yeux et fait 
semblant d'avoir envie d'éternuer. — 



16 



PROLOGUl!:. 




Qu'il avait été touché des honnêtes sentiments du Mouton et de la 
bonté de ses intentions; u mais le monde est ainsi fait, qu'on peut 
(( allirmer que l'excessive bonté déconsidère. » Qu'il faisait observer au 
MoL»ro.\ (jue son bon i)erp:er avait mené sa pauvre mère à la boucherie. 



— Le MotTON se jette en sanglotant dans les bras du Bélier, qui roproclic au Renahd 
son impitoyable raison. — Cette scène émeut pcniblcmerit rassemblée. — Une Toin- 
TERELLE s'évanouit dans les tribunes; la Sangsue, sur l'avis de l'Hippopotame, lui 
pratique une saignée. — Le Pigeon Ramier dit, de façon à être entendu, que le manque 
de tact vient presque toujours du manque de cœur. 

Le Ren.\rd insinue pour sa justification qu'il est fâcheux que toutes 
les vérités ne soient pas bonnes à dire ; il affirme que la politique senti- 
mentale serait fort de son goût , mais il y a telle maladie qu'un régime 
anodin ne saurait guérir, et ^Machiavel enseigne, dans son livre du 
prince, ([u'û e.sl des cruautés salutaires et miséricordieuses. 

Il répond ensuite au Caméléon qu'il n'y a point d'animal universel. 
« (Chacun a sa spécialité . et la .spécialité du Caméléon étant de tout 
approuver, il ose espérer qu'il voudra bien le favoriser de son suffrage. » 

— Le Singe fixe son lorgnon sur i.i; Caméléon, avec lequel il échange un sourire. — 

Puis, prenant a témoin l'Assemblée tout entière, il dit que s'il est 
prouvé pour tous que la paix, la guerre et la liberté sont également 
inqKjssibles , on est pourtant d'accord sur un point : c'est qu'il y a 
quelque chose à faire. 

— .\ssentiment général. — 



RESUME PARLEMENTAI HE. 



17 



Que le mal existe, et qu'il faut au moins le combattre ; 
Qu'il propose en conséquence à l'honorable Assemblée d'ouvrir une 
voie nouvelle à ses efforts. 



Vif mouvement de curiosité. 




« La seule lutte qui n'ait pas encore été tentée, la seule raison- 
« nabl€, la seule légale, celle où les plus belles victoires les attendent, 
« c'est la lutte de l'intellieence. 



i8 PUOLOGUi:. 



H 11 est impossible que dans cette lutte, où la raison du plus fort 
« n'est pas lou)\)urs la niciUeufe, où resi)ril, le cœur et le bon droit 
« sont les seules ai mes autorisées, ravanlai^x» ne l'esle pas aux Animaux 
« sur les llonnnes leurs oppresseurs. 

« Lintellii^ence mène à tout... » 

— I. Oui, dit une Pennicne, comme tout cliomin môiic i Ronio. » — 

Que les idées ont des pattes et des ailes ; qu'elles courent et qu'elles 
volent : 

Qu il faut reali>er enlin. au moyen de la presse, la puissance la plus 
formidable du jour, une enquête générale sur leur situation, sur leurs 
besoins naturels, sur les mœurs et coutumes de cliacjue espèce, et créer 
sur des données sérieuses et impartiales une grande histoire de la Race 
Animale et de ses nobles destinées dans la vie privée et dans la vie 
publique, dans lesclavage et dans la liberté. 

« Par la presse . L.v Fontaine , cet Homme , le seul à la gloire 
duquel on puisse dire tpie toutes les Bétes l'ont pleuré, Lv FoNTAiNii, 
dont ce triste jour rappelle la mort, a j)lus fait pour chacun d'eux que 
les vainqueurs de Sapor, de Tarragone et d'Alexandre, que les trois 
cents Renards eux-mêmes qui , avec Samson et la mâchoire de l'Ane 
exterminèrent les Philistins. 

— L'Ane relève fièrement la tète. — Au nom de La Font;iine, tous les Animaux se lèvent 
et s'inclinent respectueusement. — Quelques Animaux demandent que ses cendres soient 
transportées au Jardin des Plantes. — 

'( Les naturalistes ont cru avoir tout fait en pesant le sang des 
(I Animaux, en comptant leurs vertèbres et en demandant ;i leur orga- 
« ni.sation matérielle la raison de leurs plus nobles penchants. 

« Aux Animaux seuls il appartient donc de raconter les douleurs de 
«( leur vie méconnue, et leur courage de tous les instants, et les joies si 
« rares d'une existence sur laquelle la main de l'homme s'appesantit 
«I depuis quatre mille ans. » 

Ici l'orateur parait ému , et l'attendrissement gagne tous les bancs. 

Après quelques minutes de silence, le Renaud, .se tournant vers les 
tribunes, ajoute : 

Que c'est par la presse, et par la presse .seulement, que Mesdames 
LES PjEs, LES Oies, les Canes, les Gr.iES et les Polles, qui dans 
toute autre lutte auraient été déplacées, trouveront, une fois la lutte du 



RESUME l'AULEMENTAlHE. 10 



bec admise , à faire valoir leur talent bien connu pour la parole et pour 
la plume ; 

Que ce n'est point dans une Assemblée délibérante que peuvent se 
pioduire les griefs pour le moins bizarres que ces dames ont essayé de 
faire valoir dans cette enceinte : « leur place n'est point dans les Assem- 
« blées publiques; de l'avis du plus grand nombre, celles qui font de la 
« poliliciue ont un défaut de plus et un charme de moins, comme les 
« Amazones de l'antiquité; » qu'elles continuent donc à faire l'orne- 
ment des forêts et des basses- cours, en attendant qu'elles puissent 
consigner leurs observations dans la publication proposée, pendant les 
heures de loisir que le soin de leur ménage pourra leur laisser ; 
qu'enfin : 

« Il a l'donniîlr d'appeler la délibération de MM. les Repré- 

« SENTANTS DE LA NaTION AnIMALE SUR LES TROIS ARTICLES SUIVANTS : 

« Art. P'. — Il est ouvert un crédit illimité pour la publication 
« d'une histoire populaire, nationale et illustrée de la grande famille des 
« Animaux. » 

— Ce ciûdit sera alloué sur les fonds du ministère de l'instruction 4)ublique. — Un Membre 
de la Gauche propose par amendement qu'il soit justifié de l'emploi de ces fonds. — 
La Taupe s'y oppose, elle aime le mystère; elle dit qu'il faut se garder de porter ainsi 
partout la lumière. — L'amendement succombe sous cette judicieuse observation. 

« Art. II. — Pour éloigner l'ignorance et la mauvaise foi, ces 
« deux fléaux de la vérité, l'ouvrage sera écrit par les Animaux eux- 
« mêmes, seuls juges compétents. 

(( Art. III. — Comme les arts et la librairie sont encore dans 
« l'enfance parmi eux, la nation s'adressera, par l'intermédiaire de ses 
« ambassadeurs, pour illustrer cet ouvrage, à un nommé Grandville, 
« qui aurait mérilé d'être un Animal, s'il n'avait de temps en temps 
« ravalé son beau talent en le consacrant à la représentation toujours 
(( flattée, il est vrai, de ses semblables. (Voiries Mélamorphoses.) 

a Et pour l'impression, elles s'adressera à une maison de librairie 
(' connue, dans le monde pittoresque, sous le nom de J. Hetzel, et 
« qui n'a pas de préjugés. » 

Ces trois articles sont mis aux voix et adoptés successivement, 
quoique le Centre tout entier se soit levé contre. 



PROLOGUE. 



Quand ce iv>iil(at eut ëlé prodamé h haute voix par le Président, 
(iui axait si liabilenient dirigé les débats sans rien dire ni rien faire, 
r.Vssemblée. électrisée. se leva connue un seul Animal, plusieurs Mem- 
bres quittèrent leur place pour aller serrer la patte de l'orateur, qui, 
sjilisfait du résultat, se mêla niodeslenient à la foule. 



(( siècle bavard I s'écria un vieux Faucon, irlandais, étranges 
logiciens ! vous avez grilTes et dents, l'espace est devant vous, la 
. liberté est quelque part, et il va vous suOire de noircir du papier ! » 

Cette protestation fut étoufTée par le bruit des conversations particu- 
lières, et se perdit au milieu de l'enthousiasme général. 

Le CouiîEAU se tira une plume de l'aile, et rédigea sur papier timbré 
le procès- verbal de la séance. 

Lequel procès-verbal fut lu, approuvé et paraphé par une commis- 
sion qui fut chargée de veiller à son exécution ; chacun s'engageant, 
du reste, à concourir de son mieux, unguibus et roslro, au succès de la 
publication. 

Le Renard, qui avait fait la motion, l'Aigle, le Pélican et un 
JEUNE Sanglier, désignés ad hoc, ces trois derniers par le sort, se 
transportèrent dès le matin à Saint-Mandé , et se présentèrent chez 
y[. Grandville. 

Cette entrevue fut remarquable sous plus d'un rapport. 

M. Grandville les reçut avec tous !es honneurs dus à leur caractère 
d'Ambassadeurs, et s'entendit sans peine avec eux. Il obtint du Renard, 
sur les mœurs et coutumes de la race animale, quelques renseignements 
jjleins de malice dont il compte tirer bon parti. 

Il fut décidé que, pour faire preuve d'impartialité, on consentirait 
a ne pas représenter unicpiement les x\.nimaux, et qu'on accorderait à 
l'Homme lui-même une petite place dans cette publication. 

Pour obtenir cette concession , le Peintre laissa entendre que la 
dilférence entre l'Homme et l'Animal n'était pas si grande que mes- 
sieurs les Ambassadeurs semblaient le penser, et que d'ailleurs les 
\nimaux ne pourraient que gagner à la comparaison. Après quelques 
difficultés que la politesse et la modestie leur commandaient, messieurs 
les Ambassadeurs convinrent du fait, et tombèrent d'accord sur ce point 
comme sur tous les autres. 



RÉSUMÉ PAIiLLMEMAlKE. 



21 



La lenteur est de bon goût chez des ambassadeurs. Leurs Excellences 
montèrent donc en fiacre et rentrèrent dans Paris. A la barrière, un des 
commis de l'octroi^ fort mauvais naturaliste, ayant pris, à la première 
vue, LE Sanglieii pour un Cocho.x, prétendit lui faire payer des droits 
d'entrée, et n'en reçut qu'un coup de boutoir. Ils descendirent rue. 
Jacob, n" 18. 

Messieurs les Députés furent charmes du bon accueil nn'il- rr-r 1 1 rent 
de leurs éditeurs. 

Ceux-ci, flattés que la Race Animale, dont ils ont toujours fait 
grand cas, eût songé à eux pour une publication de cette impor- 
tance, promirent de donner tous leurs soins à cette affaire, de laquelle 
ils espèrent tirer encore plus d'honneur que de profit. 



m 



Le Si-NGlier lui-même, qui était venu avec quelques préventions, 
s'avoua satisfait et reçut avec un 
vif plaisir un exemplaire des Lettres 
de Jean 3Iacé sur la vie de i Homme 
et des Animaux-, qu'il avait paru 
apprécier. M. J. Hetzel fit agréer 
au Pélican une très-jolie collection 
du Magasin d'éducation et de ré- 
création j en le priant de l'offrir à 
ses fils, dont il avait entendu faire 

de grands éloges; ce bon père fat touché de la délicatesse de cette 
attention. L'Aigle mit sans façon -sous son aile les quatre séries des 
Romans nationaux de 3131. Erckmann-Chatrian . et les Voyages extra- 
ordinaires de M. Jules Verne. Le Pœ.nard, en compère intelligent, 
refusa obstinément tout cadeau, et se contenta d'emporter quelques 
milliers de Catalogues, qu'il promit, d'un air matois, de répan-lre 
toutes les fois qu'il en trouverait l'occasion. 




Après quelques petits arrangements de pure forme , il fut convenu 
que LE Slnge servirait d'intermédiaire et serait, en s'adjoignant le 
Perroquet , chargé de s'entendre avec messieurs les Animaux Rédac- 
teurs . qui auraient à lui adresser leurs manuscrits , en indicpianl 
soigneusement les adresses de leurs nids, tanières, perchoirs, etc.. etc., 
pour que les épreuves pussent être envoyées exactement aux auteurs. 

Avant de se séparer , messieurs les Rédacteurs en chef recomman- 



22 PUOLOGUE. 




dèrent à inossieurs les futurs collaborateurs de n'adresser au cabinet de 
rédaction que des manuscrits bien écrits et faciles à lire, pour éviter les 
frais de correction cl les fautes d'impression. Ils ajoutèrent que dans une 
publication à laquelle tant de talents dilTérents étaient appelés à concou- 
rir . la niétliode étant inq)ossible , tout classement serait injuste et 
arbitraire; que les premiers arrivés seraient 
donc les premiers imprimés; qu'un numéro 
d ordre serait donné à chaque manuscrit, et 
(pie pour rien au monde cet ordre ne pour- 
rait être interverti. iMessieurs les Animaux 
approuvèrent cette mesure, et s'en retour- 
nèrent pleins d'espoir, le front penché, le regard pensif, méditant déjà, 
les uns leur propre histoire, les autres celle de leur prochain. 

Posl-Scn'plum. — Par faveur spéciale, nous livrerons à la publicité 
quelques détails conlidenliels sur lesquels notre ami le Perroquet nous 
avait demandé le silence ; mais nous comptons (jue sa discrétion ne 
tiendra pas devant quekjues douzaines de noix et un pain de sucre que 
nous venons de lui envoyer. 

Le Slnge avait eu d'abord le séduisant projet de faire un journal 
format fjrand-ai(jle; il avait même, sous le titre de premier-forêt ^ fait 
un premier- Paris très - ennuyeux , dans lequel il développait avec un 
grand talent toutes les questions, excepté celle du jour. 

Un Ammal qui désire gaider l'anonyme, rêvant déji» les succès de 
ces plumes courriéristes qui ont fait la gloire de certaines lettres de 
l'alphabet. J. J. — X^y — z, etc., etc., avait signé de ses initiales un 
feuilleton dans lequel il constatait les brillants débuts d'une Saltehelle 
incomparable dans un ballet nouveau. 

L'Aras liLE l . LE Kakatoès et le Colibri s'étaient chargés de la 
correspondance étrangère et de l'importante partie des faits divers. 
Nous nous permettrons de citer une des nouvelles dont ces Oiseaux 
comptaient enrichir leur premier numéro : — Un Canard nous écrit des 
Ijords de la Garonne : « Il n'est bruit dans nos marais que de la dispa- 
' rition d'tNE jeune grenouille qui était chérie de toutes ses com- 
' pagnes. Comme elle avait l'imagination fort exaltée, on craint qu'elle 
« n'ait attenté à ses jours. On s'épuise en conjectures sur les causes qui 
(> auraient pu la pousser à cette fatale exlréiinté. » 



RESUME PARLEMENTAIRE. 



23 



L'Oiseau Moqueur avait demandé la permission de terminer régu- 
lièrement le journal par une série de calembours qu'il aurait spiriluelle- 
ment intitulés : les élonnantes Réparties du Coq à l'Ane. 

Le journal aurait été un journal sans annonces. Le Dindon, voulant 
s'assurer la propriété d'une idée aussi neuve, se disposait à prendre un 
brevet d'invention qui lui en réservât le monopole; mais le Loup-Gervier 
(qui devait faire la Bourse) l'en détourna, en lui représentant que cette 
précaution serait superflue, et qu'il ne trouverait point d'imitateurs. 

Il ne restait plus guère à trouver qu'un titre et un gérant , et l'affaire 
eût été définitivement constituée, si le Renard, qui est de bon conseil, 
et le Lièvre, qui est moins brave que César, n'eussent reculé devant les 
diflicultés de cette entreprise. Le Renard fit observer très- sagement 
qu'ils tomberaient infailliblement des hauteurs de la philosophie, de la 
science et de la morale, dans les misères de la politique quotidienne; que 
tout n'était pas roses dans le métier de journaliste; qu'ils auraient affaire 
à de belles petites lois, au bout desquelles se trouvent l'amende et la 
prison; qu'ils se feraient beaucoup d'ennemis et peu d'abonnés; qu'ils 
auraient à payer des droits de timbre exorbitants, et de plus un gros 
cautionnement à fournir; que leur capital y passerait; que le prix du 
moindre journal était tel, que de pauvres Animaux qui ne roulent ni 
sur l'or ni sur l'argent, les Rats, par exemple, ne sauraient faire les 
frais d'un abonnement ; que la condition de toute entreprise qui veut 
devenir utile et populaire, et atteindre les masses pour les éclairer, c'est 
le bon marché ; qu'enfm les journaux passent et que les livres restent 
(au moins en magasin). 

Ces raisons et bien d'autres avaient fiiit passer à l'ordre de la nuit 
sur l'incident qui n'avait pas été autrement discuté. 



Du reste , cette mémorable conspi- 
ration fut conduite avec tant d'adresse 
et de bonheur, que, le lendemain, 
Paris, M. le Préfet de police et les 
gardiens du Jardin des Plantes se ré- 
veillèrent, après avoir dormi du soir au matin, comme si rien d'extra- 




2! 



PKOLOGUE. 



ordinnire n'avait pu se passer dans cette nuit désormais acquise à 
1 histoire des révolutions animales, à laquelle elle devait fournir une 
de ses pages les plus merveilleuses. 



(par estafette.) 



Quelques minutes après la visite de messieurs les Délégués, un Pigkon voyageur 
apporta aux éditeurs des Scènes de la vie privée et publique ries Animaux la lettre 
circulaire ci-dessous, qu'il avait ordre de faire publier et distribuer immédiatement. 

MM. LE SINGE ET LE PERROQUET, 

Rédacteurs en chef, 
A TOUS LES ANIMAUX. 



« IMon cher et futur collaborateur, 

« Nous croyons devoir vous adresser l'arrêté de la commission 
« chargée de veiller plus particulièrement k la rédaction. 

(( Dans l'intérêt moral et matériel de la publication que nous entre- 
« prenons en commun, il est recommandé à messieurs les Animaux 
« Rédacteurs de formuler leurs opinions avec une telle mesure et une 
« telle impartialité, que, tout en y trouvant d'utiles conseils, des cri- 
(( tiques méritées et sévères, les Animaux de tout âge, de tout sexe, de 
« toute opini(jn , y compris les Hommes, n'y puissent rien rencontrer 
« qui soit contraire aux lois imprescriptibles de la morale et des conve- 
« nances. 

(( Eu conséquence, il a été arrêté que tout article empreint de ce 
H caractère de violence et de méchanceté qui a (juehpiefois déshonoré les 
« œuvres de la Presse parmi les Hommes, et qui répugne aux cœui's 
« bien placés comme aux org<inisations délicates, serait renvoyé à son 
(( auteur, dont le nom c-sserait dès lors de figurer sur la liste de nos 
{( collaborateurs. 

« \. B. — Le comité de rédaction a dii s'adjoindre, à titre de 
« correcteurs d'épreuves seulement, quelques Hommiîs fort au courant de 
« cette pénible besogne, et que leur misanthropie recommandait d'ailleurs 
« entre tous ii la bienveillance de l'espèce aniujale. 

u Fait au Jardin des Plantes, à Paris. » 



RESUME PARLEMENTAIRE. 



25 



Sur la recommandation de messieurs les Rédacteurs en chef, la 
(lislribution de cette pièce importante a été confiée à un Goubeau, 
très-entendu, qui a organisé pour la circonstance un Office de Publicilé 
qui dépasse tout ce que l'industrie des Hommes avait imaginé en ce genre. 
Cet intelligent Oiseau s'est chargé également de l'envoi des prospectus et 
des livraisons à domicile pour Paris, les déparlements et l'étranger : les 
Canards qu'il a enrôlés défieraient les plus intrépides de nos crieurs 
patentés, ils ne craignent ni le vent ni la pluie; et le moindre de ses 
Chiens courants laisserait loin derrière lui le plus agile des facteurs 
de l'adminislration des postes. Grâce à ses Pigeons voyageurs, les 
abonnés de tous les pays recevront leurs livraisons avec une promptitude 
que l'estafette la plus vantée ne saurait atteindre, et les abonnés des 
campagnes seront servis avec autant d'exactitude que les abonnés des 
villes. Des affiches seront, par ses ordres, apposées sur tous les murs 
dans les quatres parties du monde, sur la fameuse muraille de la Chine 
elle-même. Messieurs les Rédacteurs espèrent pouvoir compter parmi leurs 
souscripteurs tous les Animaux et tous les Hommes sincères qui désirent 
faire preuve d'impartialité, et qui ne redoutent aucune des vérités qui 
sont bonnes à dire. 

P.-J. Stahl 



■ï'^sfe^ 








Voilà ce qui vient de paraître! — (0 centimes la livraison. 
Histoire des bêtes à l'usage des gens d'esprit... 




HISTOIRE 



D' UN LIÈVRE 

SAVIEPRIVÉE 
PUBLIQUE ET POLITIQUE 

ÉCRITE SOUS SA DICTÉE PAR UNE PIE, SON AMIE. 



Quelques mots de madame la Pie à MM. le Singe et le Perroquet, Rédacteurs en chef. 

ESSiEURS, ila été proclamé par l'Assemblée, 
dont les délibérations ont eu pour résultat 
cette publication, que si le droit de parler 
pouvait nous être refusé, il nous serait du 
moins permis d'écrire. 
Avec votre permission, illustres Directeurs, j'ai donc écrit. 




28 HISTOIRE D'UN LIEVRE. 



Dieu merci, la plume est une arme courtoise, elle égalise les forces, 
et j'espère prouver un jour qu entre les mains d'une Pic inlelligente cette 
aime n'a pas moins de valeur qu'entre les grifTes d'un Loup ou les pattes 
d'un Renard. 

Pour le moment, il ne s'agit ni de moi ni de mcstlames les Oies, les 
Poules et les Grues, qu'un orateur à la fois spirituel et profond, à la fois 
juge et partie, a si vertueusement renvoyées à leur ménage*, et je me 
bornerai à vous raconter Vllistoire d'un Lièvre que ses malheurs ont 
rendu célèbre parmi les Bêtes et parmi les Hommes, à Paris et dans les 
champs. 

Croyez . IMessieurs . que si je me décide , dans une question qui ne 
m'est point personnelle, à rompre avec les habitudes de silence et de 
discrétion dont on sait que je me suis toujours fait une loi, c'est qu'il 
m'eût été impossible de m'y refuser sans manquer aux obligations les 
plus ordinaires de l'amitié. 



* Ceux de MM. nos souscripteurs qui n'ont point encore oublié que les dames ne 
purent être admises à se faire entendre dans notre Assemblée générale, trouveront sans 
doute tout nature! qu'une dame ait été des premières à nous écrire. Nous espérons que 
notre empressement à publier la lettre de madame la Pie effacera les impressions fâcheuses 
que paraissent avoir laissées dans son esprit certaines parties du discours du Renard 
(voir le Prologue). Par une réserve dont chacun appréciera le difTicile mérite et le rare 
bon goût, l'auteur s'est modestement effacé toutes les fois qu'il l'a fallu absolument dans 
le récit des aventures de son héros. 

NOTE DES RliOACXliUUS. 




HISTOIRE D'UN LIEVRE. 29 



Où la Pie essaye d'entrer en matière. — Quelques réflexions philosophiques et préliminaires 
du Lièvre, héros de cette histoire. — La dernière chasse d'un Roi. — Notre héros est fait 
prisonnier. — Théorie des Lièvres sur le courage. 



Je m'étais, un soir de cette semaine, oubliée sur un monceau de 
pierres, et je méditais les derniers vers d'un poëme en douze chants que 
je consacre à la défense des droits méconnus de notre sexe, quand je vis 
accourir entre les deux raies d'un pré un Levraut de ma connaissance, 
arrière-petit-fils du héros de mon histoire. 

(i I\Iadame la Pie , me cria-t-il tout haletant , grand-père est là-bas 
au coin du bois, et il m'a dit : Va chercher bien vite notre amie la Pie... 
et je suis venu. 

— Tu es un bon petit enfant, lui répondis- je en lui donnant sur la 
joue un coup d'aile amical; c'est bien de faire comme cela les com- 
missions à son grand-père. Mais si tu cours toujours si vite, tu finiras 
par te rendre malade. 

— «Ah! me répondit-il en me regardant tristement, je ne suis pas 
malade, moi, c'est grand-père qui l'est! le Lévrier du garde champêtre 
l'a mordu... c'est ça qui fait peur. » 

Il n'y avait pas de temps à perdre; en deux sauts je fus auprès de 
mon malheureux ami, qui me reçut avec cette cordialité qui est la poli- 
tesse des bons Animaux. 

Sa patte droite était supportée par une écharpe faite à la hâte de 
deux brins de jonc; sa pauvre tête, sur laquelle on avait appliqué quel- 
ques compresses de feuilles de dictame qu'une Biche compatissante lui 
avait procurées, était entourée d'un bandeau qui lui cachait un œil : le 
sang coulait encore. 

A ce triste spectacle, je reconnus les Hommes et leurs funestes coups. 

• « Ma chère Pie, me dit le vieillard, dont le visage, empreint d'un 

caractère de tristesse et de gravité inaccoutumée, n'avait cependant rien 

perdu de son originelle simplicité, on ne vient pas au monde pour être 

heureux. 

— Hélas! lui répondis-je, cela se voit bien. 

— Je sais , continua-t-il , qu'on doit avoir toujours peur, et qu'un 



30 IIISTOIUE D'UN LIEVRE. 



I.iî'MO n'ost jaiiKiis sur do mourir (rnn(|uilleincnt dans son gîte; mais, 
vous lo voyez, jo puis moins qu'un auliv l'omplor sur ce qu'on est 
ronvonu d'appolor une belle mort : la eainpai:,ne s'annonce mal, me 
voilà bori:ne peul-èire, et pour sur estropié; un Kpa.^iieul viendrait à 
bout de moi. Ceu\ des nôtres (pii voient tout en beau, et ([ui s'entètenl à 
|)enser que la chasse lerme (luelquefois. veuleni hiiMi convenir qu'elle 
ouvrira dans (juin/e jours; je crois ([ue je ferai l..en de mettre ordre à 
mes alTaires et de léi;uer mon histoire à la postérité pour qu'elle en 
profite, si elle peut. A (luelque chose malheur doit être bon. Si Dieu 
ma accordé la liràce de retrouver ma patrie, après m'avoir fait vivre et 
souIVrir parmi les Hommes, c'est qnil a voulu que mes infortunes ser- 
vissent d'enseignement aux Lièvres à venir. Dans le monde on se tait sur 
bien des choses par prudence et par politesse; mais, devant la mort, le 
mensonge devenant inutile, on peut tout dire. D'ailleurs, j'avoue mon 
faible : il doit être agréable de laisser après soi un glorieux souvenir, et 
de ne pas mourir tout entier ; qu'en pensez-vous? » 

J'eus toutes les peines du monde à lui faire entendre que j'étais de 
son avis, car il avait gagné dans ses rapports avec les Hommes une sur- 
dité d'autant plus gênante, qu'il s'obstinait à la nier. Que de fois n'ai-je 
pas maudit cette infirmité, qui le privait du bonheur d'écouter! Je lui 
criai dans les oreilles qu'on était toujours bien aise de se survivre dans 
ses œuvres, et que, devant une fin presque certaine, il devait être en 
eiïet consolant de penser que la gloire peut remplacer la vie, qu'en tout 
cas cela ne pouvait pas faire de mal. 

Il me dit alors que son embarras était grand, qua sa maudite bles- 
sure l'empêchait d'écrire, puis ju'il avait précisément la patte droite 
cassée; qu'il avait essayé de dicter à ses enfants, mais que les pauvres 
petits ne savaient que jouer et manger; qu'un instant il avait eu l'idée 
de faire apprendre par cœur son histoire h l'aîné, et de la transmettre 
ainsi à l'état de IJapsodie aux siècles futurs, mais que l'étourdi n'avait 
jamais manqué de perdre la mémoire en courant. (( Je vois bien, ajouta- 
l-il, qu'on ne peut guère conqjler sur la tradition oiah; pour conserver 
aux faits leur caractère de vérité; je n'ai pas envie de devenir un mythe 
comme le grand Vichnou, Saint-Simon, Fourrier, etc.; vous êtes lettrée, 
ma bonne Pie, veuillez me servir de secrétaire, mon histoire y gagnera. » 

Je cédai à ses instances, et je m'apprêtai à écoutei'. Les discours des 
vieillards sont longs, mais il en ressort toujours quelque utile enseigne- 
ment. 



HISTOir.E D'UN LIEVRE. 



31 



Voulant donner de la solennité à cet acte, le plus important et le 
dernier peut-être de sa vie, mon vieil ami se recueillit pendant cinq 
minutes, et, se souvenant qu'il avait été un Lièvre savant, il jugea à 
propos de commencer par une citation. (Il tenait cette manie des cita- 
tions d'un vieu\ comédien qu'il avait connu à Paris.) Il emprunta donc 
son exorde à un auteur tragique auquel les Hommes s'accordent enfin à 
trouver quel jue mérite , et commença en ces termes : 

« Approchez, mes enfants, enfin l'heure est venue 
Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue. » 

Ces deux vers de Racine, qu'un nommé Mithridate adresse à ses 
enfants dans une circonstance qui n'est pas analogue, et la belle décla- 
mation du narrateur, produisirent le plus grand elïet. 




L'aîné quitta tout pour venir se placer respectueusement sur les 
genoux de son grand-père; le cadet, qui aimait passionnément les 



32 HISTOIRE D'UN LIÈVRK. 



co^to^;, se tint debout et ouvrit les oreilles ; et le plus jeune s'nssit par 
tei-re en .urui^eant par la ti.i;e un brin tle livlle. 

I.e \i('illai(l. salislail de laKilude de son auditoire, et voyant que 
)e rallendais. eonlinua ainsi : 

'. .Mon seeret. mes enlanls. ("(^st mon bisloire. Qu'elle vous serve de 
leçon, car la saiiesse ne \ienl |)as ii nous avee Tà.ne, il laut aller 
au-devant d"elle. 

J'ai di\ ans bien coniptts; je suis si \ieu\. que de mémoire de 
Lièvre il n'a été donné de si longs jours ii un pauvre Animal. Je suis 
venu au monde en Franee, de parents français, le 1'' mai 1830, là tout 
près, derrière ee grand ehène. le plus beau de notre belle foret de Ram- 
bouillet, sur un lit de mousse (pie ma bonne mèic avait reeouvert de son 
plus lin duvet. 

Je me rappelle encore ces belles nuits de mon enfance, où j'étais 
ravi d'être au monde, où l'existence me semblait si focile, la lumière de 
la lune si pure, l'berbe si tendre, le thym et le serpolet si parfumés! 

S'il est <!o> jours amors, il en est do si doux! 

J'étais alerte alors, étourdi, paresseux comme vous; j'avais votre 
âge. votre insouciance et mes quatre pattes; je ne savais rien de la vie, 
j'étais heureux, oui, heureux ! car vivre et savoir ce que c'est que l'exis- 
tence d'un Lièvre, c'est mourir à toute heure, c'est trembler toujours.. 
L'expérience n'est, hélas! que le souvenir du malheur. 

Je ne tardai pas. du reste, à reconnaître que tout n'est pas pour le 
mieux en ce triste monde, que les jours se suivent et ne se ressemblent pas. 

Un matin , dès l'aurore , après avoir couru à travers ces prés et ces 
guérets. j'étais sagement revenu m'endormir près de ma mère, comme 
le devait faire un enfant de mon âge, quand je fus réveillé soudain par 
deux éclats de tonnerre et par d'horribles clameurs... Ma mère était à 
deux pas de moi. mourante, assassinée!... " Sauve-toi, me cria-t-elle 
encore, sauve-toi ! » et elle expira. Son dernier soupir avait été pour moi. 

Il ne m'avait fallu qu'une seconde pour apprendre ce que c'était 
qu'un fusil, ee que c'était (jue le malheur, ce que c'était qu'un Homme. 
Ah! mes enfants, s'il n'y avait pas d'Hommes sur la terre, la terre 
serait le paradis des Lièvres : elle est si bonne et si féconde ! ij suffirait 
de savoir où l'eau est la plus pure, le gîte le plus silencieux, les plantes 
les plus salutaires. Quoi de plus heureux cju un Lièvre, je vous le 
demande, si, pour nos péchés, 'le bon Dieu n'avait imaginé l'Homme? 



HISTOIRE D'UN LIEVRE. 



33 



Mais, hélas, toute médaille a son revers, le mal est toujours à côté du 
bien, l'Homme est toujours à côté de l'Animal. 

— Croiriez -vous, me dit-il, ma chère Pie, que j'ai vu dans des 
livres qui n'étaient pas écrits par des Bétes, il est vrai, que Dieu avait 
créé l'Homme à son image? Quelle impiété! 

— Dis donc, ii:rand père, dit le plus petit, il y avait une fois dans 



^ 




BREUIERE- 



le champ là-bas deux petits Lièvres avec leur sœur, et puis il y avait 
aussi un grand méchant Oiseau qui a voulu les empêcher de passer : 
c'est-il cela un Homme .^ 

— Tais- toi donc, lui répondit son frère, puisque c'était un Oiseau, 



34 HISTOIRE D'UN LIÈVRE. 



c'était pas un Homme. Tais -toi : tu serais obligé de crier pour que 
papa t'entende; ça ferait du bruit, et nous aurions tous peur. 

— Silence! s'écria le vieillard, qui s'aperçut qu'on ne l'écoutait 
plus. Où en étais-je? me demanda-t-il. 

— Votre mère était morte, lui dis -je, en vous criant : Sauve- toi 
bien vite. 

— Pauvre mère! reprit-il ^ elle avait bien raison : sa mort n'avait 
été qu'un prélude. C'était grande chasse royale. Toute la journée ce fut 
un carnage horrible : la terre était couverte de cadavres, on voyait du 
sang partout , sur les taillis dont les jeunes pousses tombaient coupées 
par le plomb, sur les fleurs elles-mêmes, que les Hommes n'épargnaient 
pas plus que nous, et qui périssaient écrasées sous leurs pieds. Cinq 
cents des nôtres succombèrent dans cette abominable journée! Com- 
prend-on ces monstres qui croient n'avoir rien de mieux à faire que 
d'ensanglanter les campagnes, qui appellent cela s'amuser, et pour les- 
quels la chasse, l'assassinat, n'est qu'un délassement ! 

Du re?te, ma mère fut bien vengée. Cette chasse fut la dernière des 
chasses royales, m'a-t-on dit. Celui qui la fit repassa bien une fois encore 
par Rambouillet, mais cette fois-là il ne chassait pas. 

Je suivis les conseils de ma mère : pour un Lièvre de dix- huit 
jours je me sauvai très-bravement, ma foi ; oui, bravement ! Et si jamais 
vous vous trouvez à pareille affaire, ne craignez rien, mes enfants, 
sauvez-vous. Se retirer devant des forces supérieures, ce n'est pas fuir, 
c'est imiter les plus grands capitaines, c'est battre en retraite. 

Je m'indigne quand je pense à la réputation de poltronnerie qu'on 
prétend nous faire. Croit-on donc qu'il soit si facile de trouver des ./a??? 6e5 
à ri.eure du danger? Ce qui fait la force de tous ces beaux parleurs, qui 
s'arment jusqu'aux dents contre des Animaux sans défense, c'est notre 
l'aiblesse. Les grands ne sont grands que parce que nous sommes petits. 
Un écrivain de bonne foi, Schiller, l'a dit : S'il n'y avait pas de Lièvres, 
il n'y aurait pas de grands seigneurs. 

Je courus donc, je courus longtemps; quand je fus au bout de mon 
haleine, un malheureux point de côté me saisit, et je m'évanouis. Je ne 
sais combien de temps cela dura : mais jugez de mon effroi, lorsque je 
me retrouvai, non plus dans nos vertes- campagnes, non plus sous le 
ciel, non plus sur la terre que j'aime, mais dans une étroite prison, dans 
un panier fermé. 

La fortune m'avait trahi ! Pourtant, quand je m'aperçus que je n'étais 



HISTOIRE D'UN LIEVRE. 35 



pas encore mort, j'en fus bien aise; car j'avais entendu dire que la 
mort est le pire des maux, parce qu'elle en est le dernier; mais j'avais 
entendu dire aussi que les Hommes ne faisaient pas de prisonniers, et, ne 
sachant ce que j'allais devenir, je m'abandonnai à d'amères réflexions. Je 
me sentais ballotté par des secousses régulières très-incommodes, lorsque 
l'une d'elles, plus forte que les autres, ayant fait entr' ouvrir le couvercle 
de mon cachot, je pus m' apercevoir que l'Homme, au bras duquel il 
était suspendu, ne marchait pas, et que pourtant un mouvement rapide 
nous emportait. Vous qui n'avez rien vu encore, vous aurez peine à le 
croire; mais mon ravisseur était monté sur un Cheval! C'était l'Homme 
qui était dessus, c'était le cheval qui était dessous. Cela dépasse la 
raison animale. Que j'aie obéi plus tard à un Homme, moi, pauvre Lièvre, 
on le comprend. Mais qu'un Cheval, une créature si grande et si forte, 
qui a des sabots de corne dure, consente à se faire, comme le Chien, le 
domestique de l'Homme, et à le porter lâchement, voilà ce qui ferait 
douter des nobles destinées de l'Animal, si l'espoir d'une vie future ne venait 
nous soutenir, et si, du reste, le doute changeait quelque chose à l'affaire. 
Mon ravisseur était un des laquais du roi. » 



II 

Où il est question de la révolution de Juillet et de ses fatales conséquences. 
— Utilité des arts d'agrément. 

Après quelques instants de silence, mon vieil ami, que ce retour sur 
le passé avait vivement impressionné, hocha la tête et reprit avec plus 
de calme le fil de sa narration : 

« Je n'essayai point de résister. 

Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie. 

Chez les Hommes tout le monde est plus ou moins domestique, il n'y 
a de différence que dans la façon d'obéir; une fois entré dans les horreurs 
de la vie civilisée, je dus en accepter les obligations. Le valet d'un roi 
devint donc mon maîti'c. 



lllSTOIi;!:: D'UN LIKVilE. 




Par bonlieur sa petite fille, qui m'avait pris pour un Chat, se déclara 
mon amie. Il fut résolu que je ne serais pas tué, parce que j'étais trop 
petit, parce qu'il ne manquait pas dans les cuisines de la cour et aux 
tables royales de Lièvres plus gros que moi, et parce que ma maîtresse 
me trouvait gentil. Pour les petites filles, la gentillesse consiste à se 
laisser tirer les oreilles et à montrer une patience d'ange. Je fus touché 
de la bonté de ma maîtresse. Les Femmes valent mieux que les Hommes, 
elles ne vont point à la chasse. 

Assuré de la vie, et prisonnier sur parole, on ne me chargea pas de 
chaînes. 

J'aurais pris mon mal en patience si j'avais pu m'évader, et je 
l'aurais fait certainement si je n'avais craint l'impitoyable baïonnette 

De la garde qui veille aux barrières du Louvre. 

Dans cette petite chambre, située à Paris sous les combles mêmes 
des Tuileries, j'arrosai bien souvent de mes larmes le pain qu'on me 



ISTOIRE D'UN LIÈVRE. 



donnait par miettes et qui n'avait aucun rapport, je vous le jure, 
avec les herbes bienfaisantes que la terre produit pour nous. Le triste 
logement qu'un p;dais quand on n'en peut sortir à son gré ! Les premiers 
jours j'essayai de me distraire en me mettant à la fenêtre; mais souvent 
on essaye d'être content, et on ne peut pas; il n'y a que ceux qui sont 
bien qui ne veulent pas changer de place. J'en vins à prendre en horreur 
cette vue monotone. 

Que n'aurais-je pas donné pour une heure de liberté et pour un brin 
de serpolet ! J'eus cent fois la tentation de me précipiter du haut de cette 
belle prison pour aller vivre libre dans les herbes ou mourir. Croyez- 
moi, mes enfants, le bonheur n'habite pas au-dessus des lambris dorés. 

Mon maître, qui, en sa qualité de valet de cour, n'avait pas grand'- 
chose à faire, et qui trouvait sans doute à son point de vue humain mon 
éducation fort impaifaite, s'avisa de vouloir la compléter. Il me follut 
apprendre alors (Dieu sait ce qu'il m'en coûta) une foule d'exercices 
plus désiionorants et surtout plus difficiles les uns que les autres. honte! 
je sus bientôt faire le mort et faire le beau au moindre signe comme un 
Caniche.. I^lon tyi^an, encouî'agé par la déplorable facilité que je devais à 
la rigueur de sa méthode, voulut joindre à cette partie plus sérieuse de son 
enseignement ce qu'il nommait un art d'agrément, et me donna de si 
terribles leçons de musique, que, njalgré mon horreur pour le bruit, je 
fus en moins de rien en état de battre un roulement très-passable sur le 
tambour, et forcé d'exercer ce nouveau talent toutes les fois qu'un des 
membres de la famille royale sortait du château. 

Un jour, c'était un mardi, le 27 juillet 1830 (je n'oublierai jamais 
cette date-là), le soleil bi'illait de tout son éclat; je venais de battre aux 
champs pour monseigneur le duc d'Angoulême, qui allait toujours se 
promener, et j'avais encore les nerfs tout agacés par le contact de la 
peau de l'horrible instrument, une peau d'Ane! quand tout à coup, et 
pour la seconde fois de ma vie, j'enten lis retentir des coups de fusil qui 
semblaient se tirer tout près des Tuileries, du côté du Palais- Royal, 
m'a-t-on dit. 

Grand Dieu, pensai-je, des Lièvres infortunés auraient-ils eu l'impru- 
dence de se hasarder dans ces rues de Paris où il y a autant d'Hommes 
que de Chiens et de fusils? Et l'affreux souvenir de la chasse de Ram- 
bouillet me glaça d'effroi. Décidément, pensai-je, il faut qu'à une époque 
antérieure les Hommes aient eu à se plaindre des Lièvres, car un pareil 
acharnement ne peut s'expliquer que par un légitime besoin de ven- 



38 HISTOIUE D'UN LIEVRE. 



geance; et. ino Uniniant vers ma niaflresse. j'implorai du regard sa 
proleetion. Je vis alors sur sa lii^nu'e une épouvante éi»ale ii la mienne. 
Déjà je me disposais à la remercier de la pilié (pie semblait lui inspirer 
le mallieur île mes frères, (juand je m'aperçus que sa frayeur était toute 
personnelle et qu'elle soni^eail beaucoup à elle-même et fort peu à nous. 
Ces coups de fusil, dont cluupie détonation me faisait (iger le sang 
dans les veines, les Hommes ne les tiraient i)as sur des Lièvres, mais 
bien sur d'autres Hommes. Je me frottai les yeux, je me mordis les 
pattes jusqu'au sang pour m'assurer que je ne rêvais pas et que j'étais 
éveillé : je puis dire, connue Orgon, ciuejel'ai vu, 

(le mes propres yeux vu, 

Ce qu'on iippellc vu. 

Le besoin que les Hommes ont de chasser est si grand, qu'ils aiment 
mieux se tuer que de ne rien tuer du tout. 

— Ce que vous me contez là n'a rien d'étonnant, lui dis-je. Combien 
de fois, à la nuit tombante, n'ai-je pas eu à essuyer le feu des chasseurs 
dont la manie est de décharger sur nous autres Pies leur dernier coup de 
fusil, pour ne pas perdre leur poudre! disent-ils; et pourtant nous ne 
passons pas pour être bonnes à manger. Les lâches ! 

— Ce qu'il y a de plus singulier, reprit mon vieil ami , qui me 
témoigna par un geste signiiicalif que j'avais bien raison, c'est qu'au 
lieu d'en rougir les Hommes sont très-fiers de ces luttes contre nature. 
Il [jaraît que parmi eux les choses ne vont bien que quand le canon 
s'en mêle , et que les époques oii il y a beaucoup de sang répandu sont, 
dans leurs fastes, des époques à jamais mémorables. 

Je n'entreprendrai pas de vous faire l'historique de ces journées; 
quoique tout n'ait pas encore été dit sur la révolution de Juillet, ce n'est 
pas à un Lièvre qu'il appartient de s'en faire l'historien. 

T— Qu'est-ce que c'est qu'une révolution de Juillet? demanda le petit 
LièvTe. qui, de même que tous les enfants, n'écoulait que par inter- 
valles, quand par ha.sard un mot le frappait. 

— Veux-tu bien te taire, lui répondit son frère , tu n'écoutes donc 
pas; grand-père vient de nous dire que c'est un moment où tout le 
monde a joliment peur. 

— Je me contenterai de vous apj^rendie, continua le narrateur, que 
ce petit incident n'avait pas frappé, que, durant trois mortelles journées. 



HISTOIRE D'UN LIÈVRE. 39 



j'eus les oreilles déchirées par le roulement du lanibour. par le fracas du 
canon et par le siflleiuent des balles, auxquels succédait un bruit luiiubre 
et sourd qui pesait sur tout Paris. Pendant que le peuple se battait et se 
barricadait dans les rues, la cour était h Saint-Cloud; je ne sais ce 
qu'elle y faisait : quant à nous, nous passions dans les Tuileries une 
nuit bien désagréable : les nuits n'ont pas de fin quand on a peur. Le 
lendemain 28, la fusillade recommença de plus belle, et je sus qu'on 
avait pris et repris l'Hôtel de Ville. J'en aurais fait mon deuil si j'avais 
pu m'en aller conune la cour, mais il n'y fallait pas songer. Le 29, dès 
le matin, des cris furieux se firent entendre sous les fenêtres du château, 
le canon tonnait. — C'en est fait ! s'écria ma maîtresse, pâle d'effroi, le 
Loiivre est pris; et, emportant dans ses bras sa fille qui pleurait, elle 
s'enfuit éperdue : il était onze heures. 

Quand elle fut partie, je réfléchis qu'à la vérité j'étais seul et sans 
défense, mais qu'aussi j'étais sans ennemis, et le courage me revint. 
Que les Hommes s'entr'égorgent, pénsai-je, c'est leur affaire, les Lièvres 
n'y perdront rien. La chambre sous le lit de laquelle j'étais parvenu h 
me retrancher fut occupée pendant quelques heures par des soldats rouges 
qui tirèrent par la fenêtre un bon nombre de coups de fusil, en criant 
avec un accent étranger : Vive le roi ! Criez, leur disais-je, criez ; on voit 
bien que vous n'êtes pas des Lièvres, et que ce roi n'a pas été à la chasse 
dans vos guérets. Bientôt je ne vis plus de soldats , ils avaient disparu : 
un pauvre homme, un sage sans doute, qui semblait n'avoir aucun goût 
pour la guerre, vint se réfugier dans ma retraite abandonnée, et se 
cacha philosophiquement dans une armoire, où il fut bientôt découvert 
et bafoué par des gens qui remplirent en un instant la chambre. Ceux-là 
n'avaient pas d'uniformes, leur toilette était même négligée. Ils fouillèrent 
partout en criant : Vive la liberté ! comme s'ils avaient espéré la trouver 
dans ma mansarde des Tuileries. Il paraît que, parmi les Hommes, la 
liberté est la reine de ceux qui ne veulent pas de roi. Pendant que l'un 
d'entre eux arborait à la fenêtre un drapeau qui n'était pas blanc, les 
autres chantaient avec ferveur un beau chant dont j'ai retenu ces 
paroles : 

Allons, enfants de la patrie, 
Le jour de gloire est arrivé. 

Quelques-uns étaient noirs de poudre et paraissaient s'être battus aussi 
bien que si on les eût payés pour cela. Comme ils ne cessaient de crier : 



/.o 



HlSrOlUE D'UN LIKVUE. 



Vivo la liberté ! je pensai que ees malheureux, avant (rèlre les plus forts, 
avant d'avoir pu se donntM' la joli' de se ijanler eii\-iiirines et de s'or- 
ganiser en pati'ouilles volontaires . avaient sans doute cio enferniés 




ilC^ '^i'Â;ï^l^^i^O 






comme moi dans des paniers, ou emprisonnés dans de petites cham- 
bres, et forcés peut-être de faire du bruit sans rime ni raison en l'hon- 
neur du roi. Les faibles se laissent mettre le couteau sur la gorge, 
mais c'est toujours à charge de revan he. 

puissance magnétique de rentiiousiasine 1 Je fis trois pas vers ces 



HISTOIRE D'UN LIÈVRE. /,! 



Hommes, nos ennemis, et j'eus envie de rrier comme eux : Vive la 
liberté ! mais je me dis : A quoi bon? 

Pendant ces ti'ois journées, le croiriez-vous, ma chère Pie? douze 
cents Hommes furent tués et enterrés. 

— Bah ! luidis-je, on enterre les morts, mais on n'enterre pas les idées. 

— Hum, me répondit-il. 

Le lendemain je vis revenir mon maître, qui ne s'était pas montré 
depuis vingt-quatre heures; il était bien changé, il avait retourné son 
habit, ce qui ne lui avait pas servi à grand'chose, et portnit sur son 
épaule un Ilot de rubans aux trois couleurs. 

J'appris, en l'écoutant causer avec sa femme, que j'avais vu de belles 
choses, que tout était perdu, qu'il n'y avait plus de roi, ni de 
domestiques de roi , qu'on parlait déjà de s'en passer, que Charles X 
était sorti pour ne plus rentrer, qu'il fcillait bien se garder de prononcer 
son nom, que la situation était embarrassante, qu'on ne savait pas 
comment 4out cela tournerait, que pour le moment il fallait faire ses 
l)aquets et déménager au plus vite, qu'ils étaient ruinés, etc., etc. 

Bon, pensai-je, quoi qu'il arrive, j'y aurai toujours gagné de ne plus 
demeurer dans un palais et de ne plus battre du tambour. 

Hélas ! mes pauvres petits, le Lièvre propose, mais l'Homme dispose. 
Si jamais vous voyez une révolution, vous promît-on monts et merveilles, 
tremblez. Cette révolution, de laquelle j'avais tant espéré, de laquelle, en 
tout cas, j'étais bien innocent, ne fit qu'empirer mon triste sort. Au bout 
d'un mois, mon maître, de plus en plus ruiné, toujours sans place et 
sans pain, vit la misère approcher. La misère est pour les Hommes ce 
que l'hiver est pour les Lièvres quand il gèle à pierre fendre et que la 
terre est nue. Un jour sa femme pleurait, son enfant pleurait, nous 
pleurions tous : nous avions tous faim! (Si les riches croyaient. à 
l'appétit des pauvres, ils auraient peur d'être dévorés par eux.) Je vis 
avec effroi mon maître désespéré fixer sur moi des regards qui me 
parurent féroces. Homme alTamé n'a point d'entrailles. Jamais Lièvre ne 
courut plus grand danger. Dieu vous garde, enfants, d'avoir jamais la 
perspective de devenir un civet. 

— Qu'est-ce que c'est qu'un civet? demanda le petit Lièvre, qui 
décidément était un intrépide questionneur. 

— Un civet, répondit le vieillard, c'est un Lièvre coupé par mor- 
ceaux et cuit dans une cas.serole. ButTon a écrit des Lièvres : « Leur 
((. chair est excellente, leur sang même est très-bon à manger, c'est le plus 



HISTOIRK D'UN LIKYRK 



douxdefous les satig.':. » Cet Homme . qui, (MiIiv aulivs conlos à dormir 
ilebout. pivloiul (jiio Udiis (lonnons K^s \t"ii\ oinriis. a dil ailKMirs (|U(' k- 
slylo était l'ilomme; j'on l'om-Ius (ju'il du! «'Iiv un monstiv do iTuauh'. '> 

A (Vtlo ri'|H>nso ilu vieillard. Taudiloiro paru! fraj)})!» do slupour; lo 
>ilouoe do\ int si .:urand. ({uOn onlondail riu>rI>o poiissor. 

« On no me fora jamais oroiro, s'ociia l(> \iou\ Liôvro, (juo lo sou- 
venir de cette époque do sa vie avait sini;ulii rcincnl («mu, (pie le Lièvn^ 
ail étt'' orée pour être mis ii la ln-oclu». c[ cpic riloiiiino n'ait rien de 
mieux à faiiv cpie de man.iror les antres animaux, ses IVèics. 

Il fi;t doue question de m'inunoler oo jour-là. Mais nia maitrosso lit 
ob.>erver (jue j'étais trop mai.uro. 

Je no connus (pfalors lo bonlieur d'être maii^MV. et je rendis i;raeo îi 
la nus-'re qui avait daii^né ne me laisser que la jji'au el les os. 

La petite iîlle parut comprendre tout ce que la question avait de 
pravité pour moi et pour ses plaisirs; et quoiqu'elle n'aimAt guère le 
pain sec, elle eut la générosité de s'opposer au meurtre qu'on prémédi- 
tait. Pour la seconde fois je lui dus la vie. — Si on le tue, dit-elle en 
pleurant à chaudes larmes, cela lui fera du mal; il ne pourra plus faire 
le mort, ni faire le beau, ni battre du hnubour. 

— Parbleu 1 s'écria mon maître on se frapp;:nt le front, cette petite 
lille me donne une idée, et je crois bien que nous sonuues sauvés. 
Quanti nous étions ri(hes. mon Lièvre faisait de la musique jiour notre 
plaisir h tous et pour le sien, il en fora maintenant j)our de r;îr:ient. 

Il avait raison. Ils étaient sauvés, et |)Our njon ma'lliour je fus leur 
sauveur, iel que vous me voyez, à pailir de ce joiu', mon travail 
nourrit un homme, une femn:o el un enfant. » 




HISTOIRE D'UN LIÈVRE. 



Û3 



III 



Vie publique el politiqiio. — Ses riiaitres toml)Ci)t à sa charge. 
La gloire n'rst (|uc fumée. 






'^'^^^W'^r^rf^ 




« 3Iais pour qui diable mon maître veut-il que je batte aux champs? 
me disais-je. Qu'est-ce qui peut donc être entré aux Tuileries après ce 



IIISTOIUK n'IN LIKVRi:. 



([ui s \ c-i i>asM'.> .!(> sus plus Innl (jiiii roxccptioii du ri)i rion n'était 
ihani:o ilaus mon ancionno douiouro; (|uo lo boau niondo navail pas 
r ssc de s"y uionlivr. ol l(>s («niants d'y jouer iwvv les Poissons l'ou^uos. 

Lo soir mémo, jo oonnus mon sort : jo no dovais plus rolournei' 
dans ma rovalo mansardo. Mon ma il ro diossa. dans los Cliamps-Elyséos, 
uno polilo haraquo on |)loin vont, (|ui so composait (k' qnalio [)lanohes 
^utouroos (\c toilo irriso; ol là, sur dos troloaux. à la l'aoo du oiol ol de 
la tonv. moi. Animal no liln'o. et oitoyon i\c la i^rando lorot do Uam- 
l»ouillot. jo lus o!)liiro i\c me donner on spoclaolo au\ Ilonnnes, mes 
por>ooulours. au\ dépens de ma lierlé. do ma timidilo et de ma santé. 

.Itino rap|)ello encore les paroles (jue mon maître m'adressa ([uelques 
instants avant mon début dans celle carrière diincilo. 

— lîénis lo ciel, me dil-il. (jui, a[)rès lavoir (h'parli plus (rinlollii^once 
(juo la cervelle dun IJovre n"en conipoilo dOrdinaire. t'a donné un 
maiiro toi que moi. Je tai pendanl longlemps lo:;é, chaulTé et nourri 
sans rétribution; le moment est vomi pour loi de prouvoi* à l'univers 
quavec les Lièvres un bienfait nosl jamais perdu. Tu n'étais qu'un 
paysan, tu es maintenant un Animal civilisé, et tu pourras te vanter 
d'avoir élé le preniier des Lièvres savants ! Ces talents que, i,M'âce à ma 
prévoyance, tu as acquis dans des temps meilleurs pour ton agrément, 
tu vas avoir l'occasion de les exercer d'une façon glorieuse et lucrative 
pour nous deux. Il est juste et il est d'usage parmi les Hommes qu'on 
recueille tôt ou tard le fruit de son désintéressement. Souviens-loi donc 
que dts aujourd'hui nos inlérèls sont communs, que lo public devant 
lequel tu vas paraître est un pul)lic français, dont la sévérité et le bon 
goût sont célèbres dans tous les pays, et qu'une chute serait d'autant 
plus impanlonnable que, pour l'éviter, il te suflira de plaire à tout lo 
monde. Songe que le rôle que tu vas jouer dans la société est un nMo 
important, et (juil est toujours beau d'amuser un grand peuple. Provi- 
soirement arrange-toi pour oublier juscjuau nom de Charles X; il faul 
bien (}tro un peu ingrat pour gagner sa pauvre \\c. dans les temps oii 
nous sommes. Ainsi donc, attention! Il ne s'agit plus (h battre le 
tambour à tort ou à travers; car, en matière politique, il n'est point de 
faut© vénielle, et toute confusion est un crime. Reste bien dans ton rôle, 
le mien sera de faire la quôte. Nous ne gagnerons pas dv- millions, mais 
les pauvres vivent îr moins. 

— Ah bien ! me dis-je. voilà une admirable tirade ol une prodigieuse 
explication. J'ai là un tyran bien naïf ou bien offronlé. Ne jurerait-on 



IIISTOIUK D'UiX LIKVHK. /|5 



pas, à l'entendre, que c'est moi (jui lui supplié de me faire prisonnier, 
(le m'an'iK'her à mes eampai^nes, d;' m'apprendre à jouer la comédie et 
de me rendre le plus malheui'eux. des Lièvi'es? Ne croirait-on pas ([ue 
je dois lui savoir un i^ré iuliui tie ne pas m'avoir tué toutes les fois qu'il 
lui a paru plus agréable et plus utile de me laisser la vie ? 

.Maliiré l'émotion inséparable d'un delnit, les miens furent brillants. 
Tout Pai'is voulut nie voir. Mon ré|)r'i'ioirc varia à l'inlini; pendant trois 
ans je ballis aux diamps, successivement pour lÉcole polytechnique, 
pour Louis-lMiilippe, pour Lafayette, pour Lallitte, pour dix-neuf 
ministres, pour la Polo.^ne, et toujours pour Napoléon... le Grand. 

J'appris, écrivez, ma clière Vie, c'est de l'histoire, j'appris à tirer 
le canon. 

Dès le second coup j'étais a.^uci'ri. 

— Je le crois bien, pensai-je, il était devenu sourd au premier. 

— J'en tirai par la suite beaucoup plus que n'en ont tiré quelques 
hommes de guerre, gardes nationaux célèbres, dont l'histoire fera très- 
bien d'oublier les noms. 

Pendant longtemps, par un bonheur incroyable, il ne m'arriva pas 
une seule fois de prendre un nom pour un autre et de m'abuser sur la 
valeur de ceux dont j'avais à constater la popularité; et pourtant les 
tentatives de séduction ne me manquèrent pas : plus d'une fois des 
spectateurs, qui pouvaient bien être des 'conspirateurs ou des agents 
de police déguisés en îïommes, me sollicitèrent de brûler de la poudre 
en l'honneur de Polignac, de Wellingion, de Nicolas, et de beaucoup 
d'autres. Je sortis vaincpieur de tous les pièges qui me furent tendus. 

Mon maître, devenu mon compère, vantait partout ma probité et me 
déclarait incorruptible. 

Pendant le cours de ma vie puijlique et politique, une seule, question 
m'intéressa un instant. Ce fut la question d'Orient, question que la 
hardiesse de la diplomatie a pu résoudre enfin, à la satisfaction des 
Lièvres de tous les pays. En Orient, le Lièvre a été l'objet de l'atten- 
tion particulière du législateur, qui défend de manger sa chair. Je suis 
donc de ceux qui ne redoutent nullement l'agrandissement de l'empire 
ottoman. 

3Iais hélas ! tant va la cruche à l'eau ({u'à la lin elle se casse. Une 
fois, après toute une journée de fatigues, je venais de donner la 
Cinquantième représentation extraordinaire de la soirée, j'avais recueilli 
de nombreux applaudissements, et mon maître pas mal de gros sous; les 



ifi lilSTOlPxi: D'LiN LIÈVRE. 



<Kni\ dKUKloIlo:^ qui c(laii;iioii( la sivnc tiraient ji leur Im. \c croyais 
ma jouiiu'c lùiMi lîiiio. je dormais tout i'mmIIi' (pour l'aire j)laisir à 
M. i\c Billion), (jiianl mon lyran. sur la ilMiiamle d'un pailenv insa- 
tiable, annonça la cinciuante el unième repr^-siMitalion evlraordinaiie de 
tous mes e\eri-iees. Je l'avoue, la palience mecliappa : on ne s'amuse 
jamais en amusant les autres; le l'eu me monta au cerNcau. el (pi;in(l 
je me retrouvai sur la planche maudite, j'avais dejii perdu la tète. Je 
en)is me ra|ii)eli>r que je posai maeliinalement la {)atte sur la détente du 
pistolet. 

— Feu |iour Louis XVII l ! cria mon maili'e. 

Je ne bimireai pas; mais, je l'avoue, je n"a\ais pas la eonscienee de 
ce que je faisais, et les bravos (jui aecucilliicnl mon noble relus fui'ent 
des !)ravos volés. Quelcpies ijros sous tombèrent dans le tand)0ui' de 
basque, que mon maître tendait avec persévérance aux spectateurs, (jui 
ce jour-lii n'en eurent pas pour leur arirent. 

— Feu pour Wellington! — Nouveau silence, nouveaux applau- 
dissements, nouveaux gros sous. 

— Feu pour Charles X î cria mon maître ti ionipliant. 
Je n»' ««;ii< (jin'l \('rii;:<' >"('mj)ara de moi : 

Le c'.iion s'abat, le feu prend, le coup part. 



— A bas le carliste! hurla la foule indignée; à mort le carliste! 
-Moi. Lièvre de Rambouillet, carîi. le, était-ce croyable? 3Iais le moyen 
de faire entendre raison à un public aveuglé par la passion ! 

En un clin d'oeil mon théâtre, mon maître, la recette, les chandelles, 
et moi-même, tout fut bousculé, pillé, saccagé. Voilà bien les Honunes! 
Saint-Augustin et Mirabeau ont eu raison de dire, chacun dans leur 
langage, qu'il n'y a qu'un pas du Capitole à la Roche, que la gloire n'est 
que fumée, et qu'il ne faut com|)ter sur rien. Je me rappelai aussi les 
beaux vers d'Auguste Baibier sur la popularité. Heureusement la peur 
me rendit mes esprits et mon courage. A la faveur du tumulte , je 
cherchai mon salUt dans la fuite. 

J'étais à peine à cinquante pas du théâtre de ma gloire et de mon 
désiistre. j'entendais encore les clameurs de la foule irritée, lorsju'en 
voulant franchir d'un bond un des fossés rpji bordent les Champs* 
Elysées je donnai de la pcjitrine dans de longues jambes qui semblaient 



HISTOIRE D'UN LIÈVRE. /,? 



fuii' comiiic moi hi l);i.i;;iriv. Mon chm (■luit si iii|)i<l('. cl le clior fui si 
violent, (juc je roulai dans le lusse avec le nialiiciireux propi-ielaire des 
jambes qui avaient embarrassé ma l'elraile. ("en est lait de moi. pensai-je, 
l;s Hommes sont pleins damoui-propre , cl celui-ci ne parilonnera 
jamais ;i un pauvre Lièvi-c lliumiliation dune pareille culbute : il l'aul 
mourir! :> 



IV 



Qui se ressemble s'assemble. — Notre hOros se lie. d'amitié avec un employé subalterne du 
gouvernement. — La mort d'un pauvre. — Adiuux à Paris. 



(( J'eus peine à en croire mes veux. Cet lionune dont je redoutais la 
colère était plus effrayé que moi-même, je ni'aperçus qu'il tremblait de 
tous .SCS membres. Bon, me dis-je, mon étoile ne m'a pas encore aban- 
donné; ce vieux monsieur me paraît avoir les mêmes théories que moi 
sui- le couraw : entre gens qui ont peur, il doit être facile de s'en- 
tendre. 

— Monsieur, lui dis-je, en adoucissant ma voix pour le rassure;', 
monsieur, je n'ai pas Tliabitude d'adresser la [jarole à vos pareils; 
mais si nous ne sommes pas frères d'origine, je vois à l'émotion que 
vous éi)rouvez que nous sommes frères par les sentiments; vous avez 
peur, ne le niez pas : ce sentiment vous bonore à mes yeux. 

Une voiture passa en ce moment sur la rnite, et h la lueur des 
lanternes je reconnus dans l'Homme que j'avais eu le malheur den- 
trainer dans ma chute une de mes vieilh^s connaissances, le sage 
méconnu de l'armoire des Tuileries, qui, depuis, était devenu le plus 
fidèle de mes spectateurs. S'il avait le corps d'un Honune, il y avait dans 
les traits de son visage je ne sais quel caractère d'honnêteté et de 
douceur qui semblait indiquer (^u'à une époque fort éhjignée sans doute 
il avait existé entre sa famille et la nôtre quelque lien de parenté. Il 
était pâle et tout efiaré. 

— 3Ionsieur, lui dis-je encore, .seriez-vous l)lessé? Croyez que je 
suis au désespoir de ce f[ui vient d'arriver; mais, vous le savez, on 
n'est pas maître de sa peur. 

H est probable qu'il me comprit, car je le vis se relever peu à peu. 



/.8 



lIISTOinF. D'UN IJKVRF,. 



Jo ivslai (lovant lui sans laiiv nn seul luonvomont qui pût l'inquiéter, et 
sa joie lut .uranile quand il eut ti'lrouvo en nu>i son aeleur favori; il nie 
eaivssa il'une main, pendant (|ue de lauliv il réparait niinuliiMisenient le 
iIosoihIiv de sii toilette. La |)ropreté est la parure du i)auvre. 

— La peur est pire (pie le iiial. dil-il en se renieltanl sur ses pieds. 

Os paroles me i)arurent pleines de sens et de [jrolbndeur. et, eédant 
à la synqiatliie que jtour la première fois je ressentais pour un Homme, 
j'avoue (pie. mali.:re mon amour pour la lilierlé. je me laissai emporter 
pai' eelui-ei sans résistance. 

Mon nouveau maître, ou |>lul(il mon ami. ear il lut ])luf(')r mon ami 
que mon maître, clail lion, silencieux, modeste, employé subalterne dans 




un ministère, et par eons('quent fort pauvre. H était voûté, moins par 
làire que par Ilialiitude quil avait dû contracter de saluer tout le 
monde, de ne jamais relever la tète dcv^int ses supérieurs, et d'écrire 
du matin au soir. Après son fils, qui lui ressemblait en tout, ce qu'il 
aimait le plus au monde, c'était ce rpril appelait son jardin, un peu de 



llISTOIRr: D'LN LIKVRE. - ^9 



terre et quelques lleuis (jiii si-piinouissaient de leur mieux: sur notre 
pclile rcnrliv. ii liKuiclle le soleil (l;ii.uMi;iil ;i peine envoyer (|uelques paies 
rayons : a Paris, le soleil ne luit pas pour toutes les fenètivs. 

— Mon elier monsieur, lui disait (juehjuefois un de nos voisins, qui, 
|ilus heureux (pie moi. s'était eiu'iehi à jouer la comédie, vous n'arri- 
verez jamais il rien. vou> ne faites pas assez de bruit et vous êtes trop 
modeste; croyez-moi, défaites-vous de ces défauts-lii. Quelque rôle 
qu'on joue dans le monde, il faut un peu brûler les planches. Que 
<lialilel j"ai été modeste comme vous, mais ce ([ui dégoûte de la 
modestie, c'est qu'on est toujours pi'is au mot; faites comme moi, 
grossissez votre voix, remuez les bras, et vous devieniirez chef d'emploi. 
Habileté n'est pas vice. 

llelas ! on conseille" le pauvre plutôt qu'on ne le secourt, et mon 
cher maître aimait mieux demeurer pauvre (jue de devenir habile, car 
l'habileté consiste trop souvent à tirer parti da circonstances et à 
exploiter son prochain. 

Notre vie était très-régulière : de bonne heure le père allait à son 
bureau et le fils à l'école. Je restais seul à garder notre chambre, où je 
me serais fort ennuyé peut-être si , après les fatigues de ma vie des 
(Champs-Elysées, le repos ne m'eût paru très-bon : le calme est le 
bonheur de ceux qui ne sont pas heureux. Après le travail de la 
journée, le repas nous réunissait. Nous vivions de bien peu. Je me 
rappelle que j'appréhendais d'avoir faim : les riches ne font que donner, 
mais les pauvres partagent ; et je prenais à regret ma part du pain de 
mon bon maître. Sans la pauvreté, cette existence eût été supportable; 
mais souvent j'avais le chagrin de voir mon excellent maître revenir 
très-agité. 

— Mon Dieu! répétait-il avec amertume, on parle encore d'un 
changement de ministère, si je perdais ma place, que deviendrions- 
nous? nous n'avons point d'argent. — Pauvre père! disait l'enfant 
dont les yeux se remplissaient toujours de larmes à cette nouvelle; 
quand je serai grand, j'en gagnerai de l'argent ! — Tu n'es pas grand 
encore, lui répondait mon maître. 

— Va voir le roi, lui dit une fois son fils , et dis-lui de te donner de 
l'argent, puisqu'il en a. 

— Mon cher enfant, lui dit le vieillard en relevant la tète, il n'y a 

7 



50 . IllSTOinK LVL.N LIEVUE. 



que los luomlianls (jui vivent do lours inaiixr d'ailiours il parait (juc le 
roi n'est |)as si riihe (juil en a l'air, et puis, n'a-t-il pas ses pauvres, 
(lui ont beaucoup de dépenses ii faire? 

Puisque les rielies disent tous (ju'ils ont des pauvres, pensai-je, 
|iour(]Uoi les pauvres n'ont-ils jias tous des lielus ? > 

— l\q)a. dit iei le jiclil l.irMW (pii s'elail i^lissc derrièiv son i;rand- 
|)ère. et (pii. ri'solu ii olilcnii' une l'eponse. se mil ii crici' de loul(>s ses 
foiX'CS : Papa, tu (V\< toujours le roi et aussi l(>s iiiinisli'es. Ouest-ce (pie 
cela veut donc diic. 1(^ i-oi et les ministres? J.e roi. cela \aul-il encore 
mieux (pie les ministres? 

— Tais-loi. petit, ivpondil le vieu\ Li('vre . dont ce dernier de ses 
enfants t'tait le Benjamin; le roi, cela ne le regarde pas. cela ne regarde 
j)ersonne : on ne sait pas bien encore si c'est quekprun ou quel([ue 
chose, on n'est pas d'accord là-dessus. Quant aux ministres, ce sont 
des messieurs qui font perdre leur place aux autres, en attendant (pi'ils 
perdent la leur. Es-tu content? 

— Tiens, tiens, fit le jjclit Lièvre, et il se remit ii écouler, forl 
satisfait, à ce que je pus v(jir, de l'explication que son grand-iK'ie lui 
avait donnée. Qu'on nie encore qu'il faille parler sérieusement à la 
jeunesse î 

' Un jour, mon ami était parti ii huit Ii(nires. cl il (-lait arriv('' ii son 
bureau le premier comme à l'ordinaire. Il apprit ce jour-là par le garç^on, 
qui n'était pas fier, disait-il. et (jui voulait bien causer avec lui ((juelle 
misère î). que. dans la nuit, il avait été absolument nécessaii'c de làire 
d ' nouveaux ministres et de défaire les anciens. Le lendemain, avant de 
partir, il reçut une grande leltre cachetée de rouge, qui avait été 
apportée par un soldat. Il attendit pour l'ouvrir ([ue son fils fût j)aili 
peur l'école. Après l'avoir regardée jjien l(jnglemps avec émotion, il se 
décida à l'ouvrir; apn-s l'avoir lue, il se mit à genoux, et prononça 
bien souvent le nom du bon Dieu et de son petit garçon, et puis après 
il se coudia. Au bout de huit jours, il mourut, et il a\ait l'air bi(n 
malheureux en mourant. 

Je le pleurai comme j'aurais pleuré un fière, et je ne roublier;!i 
jani^is. 

On vendit son lit, sa tal)le et sa chaise, pour f)ayer le médecin, le 
cercueil et le propriétaire, un Homme tres-dur (jui sapjH'lait M. Vau- 



HISTOIIU': D'UN LIÈVRE. 



51 



tour; et puis on lomporlii. Son fils, (jui n'avait plus rien, s'en alla 
tout seul derrière lui. 




"w^i N i-x.^7 6:lclcib.. 



Cet(e chambre me parut si triste et si désolée, que je résolus de 
m'en aller aussi. D'ailleurs les Hommes ne laissent pas pousser l'herbe 
dans la chambre de leurs morts, et je n'avais pas envie de faire 
Cimnaissance avec le nouveau locataire qui devait venir l'occuper dès le 
lendemain. Quand la nuit fut venue, je descendis tout doucement l'esca- 
lier. Je n'eus pas besoin de demander le cordon, car il n'y avait, dans 
notre maison, ni portier ni sentinelle : ce n'était pas comme dans mon 
premier logement des Tuileries. 

Une fois dans ki rue, je pris à gauche, et, en allant droit devant 
moi, je me trouvai je ne sais comment tout auprès des Champs-Elysées. 



HISTOIRE D'LN LIKVliK. 



Je no >oni:iMi point h m'y promener, el je me h;\lai de meltre entre 
Paris et moi la Iiarrièie. Je pa>>ai lorl lt\>UMr.(>nl sous l'arc de ti'io)ii|)he 
de l'Étoile, lue fois lii . je ne \^u> iirciiijt\'lier de jeler un rei;ard de 
pilié sur relie Nille immense dans hupielle je jui'ai Itien de ne plus 
rentrer : j\mi axais li'op des plaisirs de la eapilale ! Dors! m'écriai- 
je. dors. mau\ai> i:ile ! dors, ô Paris! dans les maisons malsaines; tu 
ne eonnailra> jaiiiai> le lionlieui- de dormir à la Itelle eloilc. » 



Retour aux champs. — Les Hommes ne valent rien, mais les Bijtes ne valent pas davantage. — Un 
Coq , habitué de la barrière du Coml at , provoque notre héros. — Duel au pistolet. 



(I J'arrivai liienlôl dans un Itois où nia |)()ilrine se remplit d'un air 
pur; il y avail si loni:teini)s (|ue je n'avais vu le ciel (oui entier, (piil me 
sendiia le voir pour la première fois. Je trouvai cpie la lune avait 
embelli. Les étoiles brillaient d'un si doux éclat, qu'elles me parurent 
plus jolies les unes que les autres. II n'y a de vraie poésie qu'aux champs. 
Si Paris était à la campagne, les Hommes cux-menies s'y adouciraient. 

Dès le malin, je fus réveillé par un bruit de ferraille: c'étaient 
deux messieurs qui se battaient à grands coups d'épce. Je crus qu'ils 
s'allaient tuer, mais ils finirent par se prendre bras dessus, bras 
dessous, quand l'ajjpétit leur fut venu. A la bonne heure, me dis-je, 
voilà des gens raisonnables. Après ceux-là, il en vint d'autres qui se 
livrèrent avec jjIus ou moins de résolution au même exercice, et je vis 
bien que ce que j'avais pris pour un bois n'était qu'une promenade. Cela 
ne faisait pas mon affaire : pour moi, ce qui constitue la campagne, 
c'est l'absence des llommes; je fis donc n.es adieux au bois de Boulogne, 
et je repris ma course. Tout près d'un village qu'on appelle Puteaux, 
j'aperçus un Coq. 3Ies yeux, las de voir des messieurs et des dames, 
s'arrêtèrent avec complaisance sur cet Animal. 

C'était un Coq de la plus belle espèce; il était haut on janihes et se 
cambrait en marchant comme un Coq qui ne veut rien perdre des 
avantages de sa taille : il y avait dans toute sa tenue quelque chose de 
martial qui me rappela les mililaires français que j'avais vus souvent se 
presser autour de mon théâtre (\l'> Chanqjs-Elysées. 



HISTOIRE D'UN LIÈVRE. 




— Par ma crête! me dit-il tout d'un coup, il y a longtemps que 
vous me regardez. Pour un Lièvre, je vous trouve bien impertinent. 

— Quoi ! lui répondis-je, est-il défendu de trouver que vous êtes un 
bel oiseau? j'arrive de Paris, oii je n'ai vu que des Hommes, et je suis 
heureux de voir enfin un Animal. 

Ma réponse était fort simple, je pense; il trouva pourtant moyen de 
s'en offenser. 

— Je suis le Coq du village, sccria-t-il, et il ne sera pas dit qu'un 
méchant Lièvre m'aura insulté impunément! 

— Vous m'étonnez, lui dis-je , je n'ai point voulu vous insulter; je 
suis fort doux et n'aime point les querelles : je vous offre mes excuses. 

— J'ai bien affaire de tes excuses ! me répliqua-t-il ; toute insulte 



5', iiisToiui': n'i N i.iKvm:. 

.luii (II' l.iM'f tliiM- le saiiu; il \ a l()nu:!(vnp> quoji' no mv suis l)aHii . 
ot je no siM'.iis pas tVu'ho do lo doinor inio loron do siivoir \i\i'o. Tout ci» 
<jiio jo puis taiit». o isl do lo laisser lo olioiv dos arnios. 

— .Moi. nio ii.Ulio 1 lui dis-jo. y piMiso/.-vous ? jaimorais niiou\ 
iniurirl Apaiso/-V()ns. jo xous prie, ol vouilloz luo laissor passoi' : jo 
lu'ou vais à Uaudiouilli'l. 0:1 j'osp'To oncoiv roli.)ii\oi' (piohpus \ioill(\; 
ottimaissanoos. 

— Nous soniuios loiii i\c ooinplo. nio i'»'|)i)ndil-il ; oniro j^oiis (pii 
so ros|)Oolonl. les oliosos no so passonl piunl ainsi. .Nous nous l»allrons. 
<'t. si lu roîusos. jo lo l)allrai. Tiens, ajoula-t-il en nio nionlrant un 
Uiouf i'I un Cliion (pii vonaionl (h' noire oôlo. voilîi noiro adairo. nos 
k'uioins s )nt Inmvos. Siiis-Mi;)i. ol n"ossa\o pas de lo sauver : j'ai 
1 umI sui- toi. 

Il n'y axail pas à répliquer, o( la fuite élail inipossihlo. J'oIkms. 

— Tous les .Vniniaux sont tVères. dis-je au lîœul" eî au Chien en 
les abordant; ee Coq csl un duelliste, vous no soulïVirez pas ([u'il 
uiassassine, mon sang retomlierail sui- votre tMe : jo ne nie suis jamais 
lialtu. et jospi.M'e cneoro no me liaiiro jamais. 

— Hall! me dit lo (^hien. cooi est la moindre (les elioses, il y 
a commencement à tout. Votre candeur m'intéresse, et je veux vous 
servir de témoin. Maintenant que je réponds de vous, il y va de mon 
honneur (jue vous vous battiez : vous vous battrez donc. 

— Vous êtes trop honnête, lui répon(hs-je. et je suis touché de 
• \o!re proi'«-d.' f>\-ù< i';'ii.i;- iMi<w|v in' ^).\< i r. Ml v»'!' (](' liMii.iin ; jo lie me 

battrai pa-. 

— V(jus 1 oiilendoz, chei' IjohiII ropjit moi» advoi'saii'o e\asj)éré; 
<hms quel temps vivons-nous? cest vraiment incroyable! Vous verrez 
qu'à force de lâcheté on lri:Mn[)hera de nous, et que les forts devront 
subir la tyrannie des faibles et tout endurer d'eux. 

Le Ho'uf impitoyable bou'da en si.Lrne (rapj)!'obali')n . et je demeurai 
confondu. 

Ces Animaux domostirjues ne valciit pa> mieux (jiie les lioiumes, 
|)ensai-je. 

— ."\b)mii- jtour iuourir. me dit le Chien en me picuant ii l'écart, 
mieux vaut mourir les aiinos à la luain; enli-e nous soit dit je n'aime pas 
ce Oxj. et mes vœux sont |)Our vous : vous pr)uvez m'en croire, je ne 
suis point un Chien de chasse, et je n'a. aucune raison de vouloir du mal 
à votre esj)<'ce. Ne Ireuiblez donc pas ain-i, mon olior fJèvre, et pi'onoz 



IIIST01HH b'LN LIKVIIK 



confiance. A toute force , il n'est |)as nécessaire pour se battre d'avoir 
(lu coura.'-c. il sullit di'ii luonlivi'. (Jiiand A(,iis aiii'c/. ii essuyer le feu 
de votre adversaire, lâchez de penseï' ii autre cliose. 

— Je n'en viendi'ai jamais ii iiout, lui dis-jc ii demi iiioil. 

— Ne croyez donc pas cela. K^piil-il. on \iciil ii l.oiit de tout 
Tenez. puis([ue le choix des armes vous est laissé, ne prenez pas l'épée : 
votre adversaiie aurait sur vous l'avantaiie du sani;-lroid et de l'iiahi- 

u.lc; l)allez-vous au pislolcl. je cliai'i;erai moi-mèii.e les armes. 

— (loiiunent, lui dis-je, vous croyez que je vais me battre avec des 
pistolets cliarjLrés? i\'y comptez pas; vous en parlez bien à votre aise. 
Sil laul se battre à toute force, ce Co({ intraitable n'a-t-il pas des 
éperons et un bec. très-crochu? Croyez-vous que ces armes ne soient pas 
assez dani-ereuses? Eh lûen ! je ferai de mon mieux pour avoir à en 
soullrir le moins possible. Au mmi de Ihumanité. tâchez d'arraniier 
celte abominable affaire à kuiuelle je ne [)uis rien comprendre. 

— Fi donc ! s'écria le Coq, un duel à coups de bec ! Me prenez-Nous 
pour un mananl? Allons, finissons-en! Entrons dans ce taillis. Uun de 
nous nen sortira pas!... ajouta-t-il avec un accent que Duprez lui- 
même n'eiit pas désavoué. 

Je sentis à ces mots une sueur froide couvrir tous mes membres, et 
je voulus tenter un dernier effort. 

Je rappelai au Chien et au Bœuf les dernières lois sur le duel et les 
peines portées contre les témoins. 

— Revenez-vous de Pontoise? me répondirent-ils; et ne voyez-vous 
pas que ces lois ont été faites par des gens qui ont eu quelquefois 
l'occasion de ne pas se l)attre? Tout cela n'empêchera pas les duels 
d'aller leur train. Quand on a de bonnes raisons pour s'égorger, en ne 
songe guère à ^\. le procureur général. 

— Monsieur le Coq, dis-je à mon adversan^e, on ne sait vrannent 
pas ce qui peut arriver : je suis si maladroit ! Si j'allais vous tuer, 
pensez à vos Poules; j'en serais fâché pour elles. Faisons la paix, je 
vous en supplie. 

Tout fut inutile : vingt-cinq pas furent comptés par mon témoin, 
au(|uel j'aurais souhaité des pattes de Lévrier à la place de ses pattes de 
Bouledogue, et les pistolets furent charges. 

— Avez-vous l'habitude de cette arme'^ me dit le Chien. 

— Hèlas ! oui, lui réjjondis-je ; mais le Ciel m'est témoin que je 
n'ai jamais ajusté ni l)lessé personne. 



56 



HISTOIRE D'UN LIEVRE. 



I.o >o\i (levant désif^iuM' loiucl dos (l(ni\ combattants tirerait le 
preiniei-. le (^.hien se relouina un instant, el me présenta ses deux pattes 
de (îevanl. dont lune l'Iail mouilK'e. 

Je pris la pi'enueiv \enui'. j'y voyais à peine; le juste (^a'el m'avait 
favorise ! 

— Courage done, courage! me répétait mon témoin, et visez bien : 
je déteste ce Cocj. 




~~/7rf£L7F/fr 



Tenez-moi bien , dis-je à mon témoin... 



S'il le déteste, pen.sai-je, pourcpud ne prend-il pas ma place? je la 
lui céderais volontiers. 

Mon adversaire s'alla placer gravement en face de moi. 

— Iblas! lui criai-je, il rue semble qu'il y a un siècle que nous 



IIISTOIRK D'IX LlKVllK. 57 



.soiiiines là : esl-rc ([ue vous r(os encore en colère? Embrassons-nous, 
et que tout soit oublié. Je vous assure (jue chez les llonuiies cela se 
passe quelquefois ainsi. 

— Sacrebleu! me cria-l-il en ltla>|)liem;m( . (irez donc! et visez 
bien : car. si vous me maniiuez. je jure que je ne vous manquerai pas. 

Celte brutalité me révolta, et le sang me revint au cœur. En mon 
bon droit feus confiance. 

— Tenez-moi bien, dis-je ii mon second; vous êtes témoin que jai 
tout fait pour empêcher ce duel. 

Le Bœuf s'éloigna de quel(jues pas. et iVappa trois Ibis la terre de 
son sabot : cétiiit le signal convenu. Je pressai la détente, le coup 
partit, et nous tond)àmes tous deux. L'émotion m'avait renversé; cpianl 
au Coq, il é(ait mort sur le coup, victime de son opiniâtreté. La moi't 
fut constatée par une Sangsue (jui avait assisté au combat. 

— Bravo! s'écria le Chien, en me relevant; vous m'avez rendu là 
un grand service. Ce maudit Co([ demeurait dans la même ferme que 
moi; il se couch;îit en même tenqis que les Poules, et, dès l'aube, son 
chant insipide éveillait tout le monde. Quand on ne tient pas à voir lever 
l'aurore, on ne tient guère à un voisin comme celui-là. 

— Je n'y avais pas songé, reprit le Bœuf; le fait est que, grâce à ce 
brave Lièvre, nous pourrons désormais dormir la grasse matinée. Du 
reste, ce que vous avez fait là est digne d'un Français, me dit-il, car je 
soupçonne votre adversaire d'avoir appartenu autrefois à un ministre 
anglais qui l'avait dressé au combat. Je ne sais s'il faut en faire honneur 
à soHT éducation ; mais jamais Coq ne se jeta plus étourdiment dans les 
hasards des batailles. 

Je regardai avec douleur le cadavre de mon adversaire qui gisait 
sans vie sur le gazon. 

— Que n'as-tu entendu de ton vivant, lui dis-je, cette impitoyable 
oiaison funèbre ! elle t'aurait appris ce que valait au juste ce renom de 
bretteur dont tu étais si lier et qui te coûte la vie. 

Que le sang de ce malheureux. Coq retombe sur vos tètes ! dis-je au 
Bœuf et au Chien; car il dépendait de vous d'empêcher ce duel fatal. 
Quant à moi. je suis innocent de ce meurtre que je déteste : la mort m'a 
toujours paru abominal)le ! 

Et je repris fort triste la route de Rambouillet. J'avais toujours devant 
les yeux ce cadavre ensanglanté. Mais à mesure que j'avançai, ces 
funèbres nuages s'efl'acèrent. La vue des campagnes paisibles calme les 



58 



lllSTOini-: O'LIN LIKVUE. 



plus grandes (loulciirs ; ot quand je retrouvai Rambouillet et ma forêt 
ciiorio, devant ees souvenirs de mes premiers jours tous mes ehaij;rins 




Quand on ne lient pas à Toir lever l'aurore, on ne tient guère à un voisin comme celui-là. 



furent oubliés. Quelques mois après mon retour, je connus enfin le 
bfjnheur d'être père et bientôt grand-père. — V(jus savez le reste, mes 
chers enfants; et maintenant vous pouvez aller jouer. J'ai dit. » 

A ces mots du vieillard, son auditoire se réveilla. Pendant cette 



HISTOIRE D'UN LIÈVHK. 59 



(Icniiric |)ar(ie de son récit, lo silence avait été exemplaire. Les petits ne 
se le firent pas dire deux fois; lliistoire leur avait paru très-intéressante 
et un peu longue : ils s'en allèrent courir dans les herbes. 

— 3Iadame la Pic. me (icinaiida le petit Lièvre, tout en se l'roltaiit 
les yeux, c'esl-l! vrai tout ce (jue grand-papa vient dédire? 

— Fi! lui dis-jc. les .iri'ands-pères sont comme le bon Dieu; ils ne 
peuvent jamais ni se tromper ni mentir. 



VI 

Qu'est-ce que le boiilicnr? Conclusion tirée de saint Augustin {Conf., cliap. des Odeui>). 

" 31a chère Pie, me dit mon vieil ami, depuis mon retour aux 
champs, j'ai jeté un regard impartial sur les choses d'ici-bas, et quoi(iue 
je les aie jugées sans passion, je serais bien embarrassé de vous en dire 
mon avis. Toute aiïirmation est téméraire. Je crois pourtant qu'on peut 
assurer qu'on ne saura jamais ce qu'il faudrait savoir pour être heureux. 
Mais est-il donc nécessaire de l'être? 

Les Hommes seuls , chez lesquels cette bizarre manie d'être heureux 
est poussée just^u'à la folie , persistent à se croire sérieusement destinés 
à résoudre, à leur profit, le problème du bonlieur. Leurs philosophes, 
dont le métier consiste à chercher le sens de cette énigme, ont tous 
cherché en vain , puisqu'ils cherchent encore. — Les uns, pleins de 
leur propre mérite, placent naïvement le bonheur dans l'amour de soi- 
même; les autres, plus humbles, regardent le ciel et le demandent à 
Dieu seul, comme si Dieu le leur devait. — Ceux-ci vous disent, fût-on 
pauvre et repoussé comme Job : Ne te refuse rien ! et ils prêchent 
d'exemple, parce qu'ils le peuvent; ceux-là veulent qu'on s'abstienne, et 
ils ne s'abstiennent pas. — Les plus opiniâtres se contentent d'espérer 
jusqu'à leur dernier jour qu'ils seront heureux... demain ; mais la plupart 
conviennent, avec Shakspeare, qu'il vaudrait mieux n'être pas né. 

Qu'en faut-il conclure. ? sinon que le bonheur n'est pas de ce 
monde, que ce mot est tout simj)lement un mot de trop dans toutes les 
langues, et qu'il est absurde de courir après une chose que personne ne 
trouve, et dont, à tout prendie, il est facile de se passer, puisque, bon 
gré, mal gré. tout le monde s'en passe. 

Pour ma part, je doute encore qu'il faille bénir le Ciel de nous 



GO 



iiisroip. K IV r\ M i:\uE. 



avoir lait naiiro dans uiu» condilion animale. o\ (|uo la (IKTôronce soit 
i:ran(U' enliv lo l.icviv cl I lloiuino. au iH)inl di' mic du hicn-rli'o. 

Sans doule riloniMic est ndialiilo au lionlicur; ii a conlic lui «les 
inslinclssi |KM'Vors. (ju'on a \u le livre sai'uuM- conlie le rrèi'e(esl-()n moins 
IVèivs pai'ce (|u"on se l»al?). Il a des prisons, des lrii)unau\. dis maladies 
el une pauvre peau Une (piune épine de rose ukM imi sani; et de laipieile il 
ne saurait être lier. Il a la j»auvrele. celle plaie inconnue aux Lièvres, (pii 
sont tous éi;au\ devant le sol(>il cl ]o s(M'polcl. cl. connue la dil Homère, 
il y a des hommes (pii se j)romènenl en mendiant sur la ti'ri'e Icconde. 




Mais la destinée du Lièvre est-elle meilleure? Quand je rélléchis 



IIISTOIUK D'LN LIKVHi:. 61 



(jue ce n'est qu'à forces éi^ales (\\w les droits sont é.uaux . et qu'avec 
la crainte des boinnus. des meules cl de la poudi'e h canon, un 
honnête Lièvre n'est pas encore sùi' de l'aire son clieniin dans le 
inonde, je n'hésite pas ;i déclarer (jue le honlieur esl inip:)ssihle. 
Puisque tout le monde demande où il est . cest qu'il n'est nulle paît : 
car enfin, comme (ht saint Auiîuslin : <( Si le mal n'existe pas, il existe 
au moins la ciainle du mal. lacjuclle, certes, n'est pas un bien. » Le 
i^rand point, ce n'est donc pas d'être heureux, c'est de fuir le mal... 

3Iainlenant. ajouta-t-il. ma clière Pie, j'ai fini. 

Grand merci de l'attention que vous m'avez prêtée. C'est un 
mérite de savoir écouter. Jusqu'il présent, les Pies n'en ont pas eu le 
privilég^e, me dit-il un peu malignement. Conservez ce manuscrit, dont 
je vous laisse dépositaire, et quand ces pauvres petits auî'ont passé l'âge 
où l'on joue, (juand je serai mort, ce qui ne peut tarder, vous livrerez 
ces ^Mémoires à la publicité. Les JMénioires d'outre- tombe sont fort 
goûtés; de notre temps, les morts ne manquent pas d'admirateurs, et 
les vivants gagnent beaucoup à mourir. » 

\o\('\. messieurs, ces Mémoires. C'est à une indiscrétion que vous les 
devez, je l'avoue : l'auteur n'est pas mort, et pourtant je vous les livre. 
J'espère que mon ami me pardonnera de l'avoir forcé à devenir célèbre 
de son vivant, et que sa modestie ne refusera pas de prendre un avant- 
goùt de la gloire qu'un honnête Animal est toujours en droit d'attendre 
du récit de ses infortunes personnelles. 

Veuillent messieurs les Milans, les Éperviers et autres poètes qui ne 
chantent que sur la tombe des morts, traiter mon ami aus?^ favorable- 
ment que s'il eût déjà passé de vie à trépas ! 



Pour madame la Pie, 

P.-J. Staiil. 



PEINES DE COEUR 



CHATTE ANGLAISE 




UAND le Compte rendu de voire première 
séance est arrivé à Londres , (') Animaux 
fraiirais ! il a fait battre le cœur des amis 
(le l;i Réforme Animale. Dans mon petit 
particulier, je possédais tant de preuves de 
la supériorité des Bétes sur l'Uoiiune, qu'en 
ma qualité de Chatte anglaise je vis l'occa- 
sion souvent souhaitée de faire paraître le 
roman de ma vie, afin de montrer comment 
mou pauMc moi fut tourmenté par les lois hypocrites de l'Angleterre. 
Déjà deux fois des Souris, que j'ai fait vœu de respecter depuis le hill 
de votre auguste parlement, m'avaient conduite chez Golburn, et je 
m'étais demandé, en voyant de vieilles miss, des ladies entre deux Ages 
et même de jeunes mariées corrigeant les épreuves de leurs livres, 
pourquoi, ayant des griiïes. je ne m'en servirais pas aussi. On ignorera 
toujours ce que pensent les femmes, surtout celles qui se mêlent 
décrire; tandis qu'une Chatte, victime de la perfidie anglaise, est inté- 
ressée à dire plus que sa pensée, et ce qu'elle écrit de trop peut compenser 
ce que taisent ces illustres ladies. J'ai l'ambition d'être la mistress 
Inchhald des Chattes, et vous prie d'avoir égard à mes nobles efforts, 
ô Chats français 1 chez lesquels a pris naissance la plus grande maison 



PEINES DE CŒUR D'UNE CHATTE ANGLAISE. 63 



de noire race, celle du Clial-Bollc. type clçiiicl de rAniionce, et (juc 
tant d'hommes ont imité sans lui avoir encore élevé de statue. 

Je suis née chez un ministre du Calsiiire. auprès de la petite ville de 
Miaulbury. La fécondité de ma mère condamnait picsijue tous ses 
enfants ii un sort ciuel, car vous savez qu'on ne sait pas encore à quelle 
cause attrihuer lintempérance de maternité chez les Chattes anglaises, 
qui menacent de peupler le monde entier. Les Chats -et les Chattes 
atliihuent, chacun de leur côté, ce résultat à leur amabilité et à leurs 
propres vertus. Mais quckpies observateurs impertinents disent (pie les 
Chats et les Chattes sont soumis eu Angleterre à des convenances si 
piH'faiteiuent ennuyeuses, qu'ils ne trouvent les moyens de se distra're 
(pic dans ces pelilcs occupations de famille. D'autres prétendent qu'il y à 
li» de grandes (pic-lions d'industrie et de politicpie, à cause de la domi- 
nation anglaise dans les Indes; mais ces (pieslions sont peu décentes 
sous mes {)altes et je les laisse à Y Edinhurfjh-Ilevicw. Je fus exceptée de 
la noyade constitutionnelle à cause de l'entièie blancheur de ma robe. 
Aussi me nomma-t-on Beauty. liélas ! la pauvreté du ministre, (pii 
avait une femme et onze filles, ne lui permettait pas de me garder. Une 
vieille fiU remarqua chez moi une sorte d'affection pour la Bible du 
ministre; je m'y posais toujours, non par religion, mais je ne voyais pas 
d'autre place propre dans le ménage. Elle crut peut-être que j'api)ar- 
tiendrais à la secte des Animaux sacrés qui a déjà fourni l'ànesse de 
Balaam, et me prit avec elle. Je n'avais alors que deux mois. Cette vieille 
fille, qui donnait des soirées aux(|uelles elle invitait par des billets (pii 
promettaient thé et Bible, essaya de me communi(iuer la fatale science des 
lilles d'Eve; elle y réussit par une méthode protestante qui consiste à 
vous faire de si longs raisonnements sur la dignité personnelle et sur 
les obligations de l'extérieur, que, pour ne pas les entendre, on sul)iiait 
le martyre. 

Un matin, moi, pauvre petite fille de la nature, attirée par de la 
crème contenue dans un bol, sur lecpel un mufjing était posé en travers, 
je donnai un coup de patte au muffmg, je lapai la crème ; puis, dans 
la joie, et peut-être aussi par un elïet de la faiblesse de mes jeunes 
organes, je me livrai, sur le tapis ciré, au plus impérieux besoi;î 
qu'éprouvent les jeunes Chattes. En apercevant la preuve de ce qu'cl!.' 
nomma mon intempérance et mon défaut d'éducation, elle me saisit cl 
me fouetta vigoureusement avec des verges de bouleau, en protcsti'.nl 
qu'elle ferait de moi une laly ou qu'elle m'abandonnerait. 



6!» 



pi:im:s du: coeur 



— Voilà (|ui est trentil ! disait-elle. Apprenez, miss Beauly. que les 
Chattes ani;laises enveloppent dans le plus profond mystère les ciioses 




Ea ap<Tccvar.t la preuve de te qutilc nomma mon inlcwpiiancr... 

naturelles qui peuvent porter atteinte au respect anidais, et bannissent 
tout ce qui est improper, en applifjuant à la créature, comme vous l'avez 
entendu dire au révérend dateur Simpson, les lois faites par Dieu pour 
la création. Avez-vous jamais vu la Terre se comf)orter indécemment? 



D'UNE CHATTE ANGLAISE. 65 

N'appartenez-vous pas d'ailleurs h la secte des saints (prononcez sentz), 
([iii niarchenl très-lentement le dinianclic poui' taire bien sentir (ju'ils se 
promènent ? Apprenez h soufTrir n^iile morts piut()t {|ue de révéler vos 
désirs : c'est en ceci que consiste la vertu des saints. Le plus beau privi- 
lège des Chattes est de se sauver avec la grâce qui vous caractérise , et 
d'aller, on ne sait oii. faire leurs petites toilettes. Vous ne vous montrerez 
ainsi auv re.i^'ards que dans votre beauté. Trompé par les apparences, tout 
le momie vous prendra pour un ange. Désormais, quand pareille envie 
vous saisira, regardez la croisée, ayez l'air de vouloir vous promener, et 
vous irez dans un taillis ou sur une gouttière. Si l'eau, ma fille, est la 
gloire de l'Angleterre, c'est précisément parce que l'Angleterre sait s'en 
servir, au lieu de la laisser tomber, comme une sotte, ainsi que font les 
Français, qui n'auront jamais de marine à cause de leur indifférence 
pour l'eau. 

Je trouvai, dans mon simple bon sens de Chatte, qu'il y avait 
beaucoup d'hypocrisie dans cette doctrine; mais j'étais si jeune! 

— Et quand je serai dans la gouttière? pensai-je en regardant la 
vieille fille. 

— Une fois seule, et bien sure de n'être vue de personne, eh bien! 
lîeauty, tu pourras sacri.ler les convenances, avec d'autant plus de 
charme que tu te seras p'us retenue en public. En ceci éclate la perfec- 
tion de la morale anglaise (jui s'occupe exclusivement des apparences, ce 
monde n'étant, hélas ! qu':ipparence et déception. 

J'avoue que tout mon bon sens d'animal se révoltait contre ces 
déguisements; mais, à force d'être fouettée, je finis par comprendre que 
la propreté extérieure devait être toute la vertu d'une Chatte anglaise. 
Dès ce moment, je m'habituai à cacher sous des lits les friandises que 
j'aimais. Jamais personne ne me vit ni mangeant, ni buvant, ni faisant 
ma toilette. Je fus regardée comme la perle des Chattes. 

J'eus alors l'occasion de remarquer la bi'tise des Hommes qui se 
(lisent savants. Parmi les docteurs et autres gens appartenant à la société 
de ma maîtresse, il y avait ce Simpson, espèce d'ind)écile, fils d'un riche 
propriétaire, qui attendait un bénéfice, et qui, pour le mériter, donnait 
des explications religieuses de tout ce que faisaient les Animaux. 11 me 
vit un soir lapant du lait dans une tasse, et fit compliment à la vieille 
fille de la manière dont j'étais élevée, en me voyant lécher premièrement 
les bords de l'assiette, et allant toujours en tournant et diminuant le cercle 
du lait. 



66 rCINES DK COEL'H 



— Voyoz. (lit-il. coniino dans iino sjuiilo coinpa^iuo (ont so jKM'foc- 
lidnno : Heaiily a le sonliiiuMil de rcMcinili'. car cllo dccril lo corcle qui 
en ost roinbliMiit». toul en htpanl son lail. 

La consc'ioni'o iiroljliuc à dii'o (jno TavcM-sion dos Ghados pour 
numillor leurs poils était la soulo causo do ma laron (\c hoiro dans cotlo 
assiollo: mais nous scmmos loujoms mal ju.m'os j)ar les sa\anls. (|ui so 
j)ro()oi-upont boauooup plus i\o montroi" lour ospril (juo do oIkm'oIioi' lo nôlr'o. 

Quand los damos ou los l\ommos uw j)i'(Miaicnl |)our passor lours 
mains sur mon dos Ac noi.iic ol lairo jaillii- (\o> ('lincollos iU' mes poils, 
la vieille llllo disait avec oi'f^neil : « Vous pouvez la i4:arder sans avoir 
rien h craindre pour votre rolio. elle os! adnn'iablemonl hien élevée! » 
Tout le monde disait do moi (pio jClais un an:-;v : on mo prodii^iiai! los 
friandises et les mets les plus délicats; mais je déclare (|uo je m'ennuyais 
profondément. Je compris très-bien qu'une jeune Chatte du voisinage 
avait pu s'enfuir avec un Matou. Ce mot de Matou causa comme une 
maladie à mon àme (jue rien ne pouvait i;uéi'ir, pas même les compli- 
ments que je recevais ou plutôt (|ue ma maîtresse se donnait à elle- 
même : '• Beauty est tout à fait morale, c'est un petit ani!;e, disail-ello. 
Quoiqu'elle soit très-belle, elle a l'air do ne pas le savoir. Elle ne 
regarde jamais personne, ce qui est le comble des belles éducations 
aristocratiques; il est vrai qu'elle se laisse voir tiès-volontiers ; mais elle 
a sur tout cette parfaite insensibilité (pie nous demandons à nos jeunes 
miss, et que nous no pouvons ol)tonir (pie trôs-dillicilomont. Elle attend 
qu'on la veuille pour venir, elle ne saute jamais sur vous familièrement, 
personne ne la voit quand elle mange, et certes ce monstre de lord 
Byron leùt adorée. En bonne et vraie Anglaise, elle aime le thé, se 
tient gravement quand on explique la Bible, et ne pense de mal de 
personne, ce qui lui permet d'en entendre dire. Elle est simj)lc et sans 
aucune airectation , elle ne fait aucun cas dos bijoux; donnoz-lui xma 
bague, elle ne la gardera pas; enfin elle n'iniite j)as la vulgarité do 
celles qui chassent, elle aime le home, et reste si parfaitement tran- 
quille, que parfois vous croiriez que c'est une Chatte mécani(pio faite 
à Birminghah^i ou à ^lanchostor. ce qui est le nec plus idlm de la 
belle éducation. • 

Ce que les Hommes et les vieilles filles nomment l'éducation est 
une habitude à prendre pour dissimuler les pencliants les [)lus naturels, 
et quand ils nous ont entièrement dépravées, ils disent que nous 
sommes bien élevées. L'n soir, ma maîtresse pria lune des jeunes fniss 



D'uni: chatti:: anglaise. 



67 



de chanter. Quand cette jeune fille se fut mise au piano et chanta, 
je reconnus aussitôt les mélodies irlandaises que j'avais entendues dans 
mon enfance, et je compris que j'étais musicienne aussi. Je mêlai donc 
ma voix à celle de la jeune lille ; mais je reçus des tapes de colère, 
tandis que la miss recevait des compliments. Cette souveraine injustice 




me révolta, je me sauvai dans les gc^niers. Amour sacré de la patrie ! 
oh ! quelle nuit délicieuse ! Je sus ce que c'était que des gouttières ! 
J'entendis les hymnes chantés par des Chats à d'autres Chattes, et ces 
adorables élégies me firent prendre en pitié les hypocrisies que ma 
maîtresse m'avait forcée d'apprendre. Quelques Chattes m'aperçurent 
alors et parurent prendre de l'ombrage de ma présence, quand un Chat 
au poil hérissé, à barbe magnifique, et qui avait une grande tournure. 



68 PKINES DE CŒUR 



vint m'ovaiuincr et dit à la coiupairnie : « C'est une enfant ! » A ces 
piu\)les lie mépris, je me mis à bondir sur les tuiles et à earaeoler avec 
l'ai^ilile (jui nous distiniiue. je tond)ai sur mes pâlies de celle lavou 
lle\il>le et douée (juaueun animal ne saurait i'uiler, alin de prouver (juc 
je n'étais pas si enfant . Mais ces ehalleries furent en pure perle. « Quand 
me l'iianlera-l-on des li\ innés? » medis-je. l/aspect de ces liers Matous, 
leurs mélodies. i\\io la voi\ humaine ne rivalisera jamais, m'avaient 
profondément omue. et me faisaient faire de piiiles poésies que je chan- 
tais dans les escaliers; mais un événement immense allait s'accomplir 
(|ui marracha bruscjuement à cette innocente vie. Je devais être 
emmenée à Londres par la nièce de ma mailicsse. une riche héritière 
qui s'aiïola de moi. (pii me baisait, me caressait avec une sorte de 
rage et qui me plut tant, (jue je m'y attachai, contre toutes nos habi- 
tudes. Nous ne nous quittâmes point, et je pus observer le grand monde 
à Lontlres pendant la saison. (Test lii que je devais étudier la perversité 
des mo'urs anglaises qui s'est étendue juscpi'auK Bètes, y connaître ce 
cont que lord Byron a niaudil. cl dont je suis victime, aussi bien (juc 
lui. mais sans avoir publie mes heures de loisir. 

Arabelle. ma maîtresse, était une jeune personne comiiie il y en a 
beaucoup en Anelelerre : elle ne savait i)as liop (pii elle voulait pour 
mari. La liberté absolue (ju'on laisse aux jeunes filles dans le choix d'un 
homme les rend prescpie folles, surtout (jiiand elles songent ii la ligueur 
des mœurs anglaises, (jui nadmcttent aucune conversation particulière 
après le mariage. J'étais loin de penser que les Chattes de Londres avaient 
adopté celte sévérité, que les lois anglaises me seraient cruellement 
appliquées et que je subirais un jugement à la cour des teriibles Dnctors 
commons. Arabelle accueillait très-bien tous les hommes qui lui étaient 
présentés, et chacun pouvait croire qu'il épouserait cette belle fille; 
mais quand les choses menaçaient de se terminer, elle trouvait des jjré- 
textes pour ronq)re. et je dois avouer que cette conduite me paraissait 
peu convenable. « Épouser un Homme qui a les genoux cagneux! jamais, 
disait-C'lle de l'un. Quant ii ce pijit. il a le nez camus. » Les Hommes 
m'étaient si parfaitement indilTérents, que je ne comprenais rien à ces 
incertitudes fondées sur des différences purement physiques. 

Enfin, un jour, un vieux pair d'Angleterre lui dit en nie voyant : 
" Vous avez une bien jolie Chatte, elle vous ressemble, elle est blanche, 
elle est jeune, il lui faut un njari, laissez-moi lui présenter un magnifique 
Angora que j'ai chez moi. » 



D'UNE CHATTE ANGLAISE. 



69 



Trois jours après, le pair amena le plus beau Matou de la Pairie. 
Pulï, noir (le lobo, avait les plus luagnifuiues yeux, verts et jaunes, 
mais Iroids et lieis. Sa queue, remarquable par des anneaux jaunâtres, 

yd'ii le tapis de ses poils longs et soyeux. Peut-être venait-il de la 




maison impériale d' Autriche, car il en portait, comme vous voyez, 
les couleurs. Ses manières étaient celles d'un Chat qui a vu la cour et 
le beau monde. Sa sévérité, en matière de tenue, était si grande, qu'il 
ne se serait pas gratté, devant le monde, la tète avec la patte. Puiï avait 
voyagé sur le continent. Enfin il était si remarquablement beau, qu'il 



70 rKlMIS DE CŒUR 



avait été. disait-(in, caivssé par la ivino (rAiif^lelorro. IMoi, sim|)lo ot 
naivo. jo lui sautai au cou j>()ur roni^aiitM' i» jouim"; niais il s'y icliisa 
sous |>iv(o\U> (jui' nous l'iioMs dcNanl lout \c monde. Jo maïKM^'us alors 
quo lo pair d'Aniileterro devait à lài;»' cl ii des excès de table celle 
i^ravitc postiche cl loi'cce (|u"on a|)pelle en Aniîletcrre rcspcclabili'h/. Son 
cndionpoinl, (ju»' les honmies admiraient. i;ènai( ses mouvenienis. relie 
était sa véritable raison jjour ne pas répondre ii mes itcntillesses : il resta 
calme et (roid sur son innnnuhablc, ai,'i(anl ses baibcs. me rei^ardant et 
fermant parfois les yeux. Pull" clait . dans le beau monde des Chats 
antrlais, le plus riche parti poui- une (Ihalte iu*e chez un ministre : il avait 
deux valets à son service, il numireait dans de la poi'celaine chinoise, il ne 
buvait que du thé noir, il allait en voiture à llyde-Park . cl entrait au 
parlement. Ma maîtresse le garda chez elle. A mon insu, toute la popu- 
lation féline de Londres apprit que miss Beauty du Catshire épousait 
lillustre PulT, marqué aux couleurs d'Autriche. Pendant la nuit, j'en- 
tenilis un concert dans la rue : je (h^scendis, accompai^née de milord qui, 
pris par sa goutte, allait lenlenienl. Nous trouvâmes les Chattes de la 
Pairie qui venaient me féliciter et mengager à entrer dans leur Société 
Ratophile. Elles nrexpliquèrent qu'il n'y avait rien de plus connnun que 
de courir après les Rats et les Souris. Les mots sliockiiuj, vulr/ar, furent 
sur toute's les lèvres. Enfin elles avaient formé pour la gloire du pays 
une Société de Tempérance. Quelques nuits après, milord et moi nous 
allâmes sur les toits d'Almack's entendre un t^hal gris (pii devait parler 
sur la question. Dans une exhortation, qui fut appuyée par des Ecoulez! 
Écmlcz ! W \)V()\\\A que saint Paul, en éciivant sur la charité, parlait 
également aux Chats et aux Chattes de l'Angleterre. Il était donc réservé 
à la race anglaise, qui pouvait aller d'un bout du monde à l'autre sur 
ses vaisseaux sans avoir à craindre l'eau, de répandre les principes de la 
morale ratophile. Aussi, sur tous les points du globe, des Chats anglais 
prèchaient-ils déjà les saines doctrines de la Société, qui d'ailleurs étaient 
fondées sur les découvertes de la science. On avait analomisé les Rats et 
les Souris , on avait trouvé peu de différence entre eux et les Chats : 
l'oppression des uns par les autres était donc contre le Di'oit des Bètes, 
(pii est plus solide encore que le Droit des Gens. « Ce sont nos frères, » 
dit-il. Et il fit une si belle peinture des .souffrances d'un Rat pris dans 
la gueule d un Chat , que je me mis à fondie en larmes. 

En me voyant la dupe de ce speech, lord Puff me dit confidentielle- 
ment que IWnirleterre coMipliiit faire un inmiense commerce avec les Piats 



D'UNE CHATTE ANGLAISE. 71 



et les Souris; que si les autres CJials n'en maiii^eaient plus, les Rats 
seraient à meilleur niarehé; ([ue derrière la morale anglaise il y avait 
toujours quelque raison de comptoir; et que cette alliance de la morale 
et du mercanlilisme était la seule alliance sur laquelle comptait réelle- 
ment l'Angleterre. 

PufT me parut être un trop grand politique pour pouvoir jamais faire 
un bon inan. 

Un Chat campagnard {countnj gentleman) fit observer que, sur le 
continent, les Chats et les Chattes étaient sacrifiés journellement par les 
catholiques, surtout à Paris, aux environs des barrières (on lui criait : 
A la question!). On joignait h ces cruelles exécutions une affreuse 
calomnie en faisant passer ces Animaux courageux pour des lapins, 
mensonge et barbarie qu'il attribuait à l'ignorance de la vraie religion 
anglicane, (pii ne permet le mensonge et les fourberies que dans les 
questions de gouvernement, de politique extérieure et de cabinet. 

On le traita de radical et de rêveur. « Nous sommes ici pour les 
inféivis des (Ihats de l'Angleterre, et non pour ceux du continent! » dit 
un fougueux 3Iatou tory. jMilord dormait. Quand l'assemblée se sépara, 
j'entendis ces délicieuses paroles dites par un jeune Chat qui venait 
de l'ambassade française, et dont l'accent annonçait la nationalité : 

« Dear Beaulij, de longtemps d'ici la nature ne pourra former une 
Chatte aussi parfaite que vous. Le cachemire de la Perse et des Indes 
semble être du poil de Chameau, comparé à vos soies fines et brillantes. 
Vous exhalez un parfum à faire évanouir de bonheur les anges, et je l'ai 
senti du salon du prince de Talleyrand, que j'ai quitté pour accourir à ce 
déluge de sottises que vous appelez un meeting. Le feu de vos yeux éclaire 
la nuit ! Vos oreilles seraient la perfection même si mes gémissements les 
attendrissaient. Il n'y a pas de rose dans toute l'Angleterre qui soit aussi 
rose que la chair rose qui borde votre petite bouche rose. Un pêcheur 
chercherait vainement dans les abîmes d'Ormus des perles qui puissent 
valoir vos dents. Votre cher nuiseau fin, gracieux, est tout ce que 
l'Angleterre a produit de .plus mignon. 'La neige des Alpes paraîtrait 
rousse auprès de votre robe céleste. Ah ! ces sortes de poils ne se voient 
que dans vos brouillards ! Vos pattes portent mollement et avec grâce 
ce corps qui est l'abrégé des miracles de la création , mais que votre 
queue, interprète élégant des mouvements de votre cœur, surpasse : oui ! 
jamais courbe si élégante, rondeur plus correcte, mouvements plus délicats 
ne se sont \ais chez aucune Chatte. Laissez-moi ce vieux drôle de PufT. 



PEIM'.S DK CŒl K 



qui (loii romnuMin pair d'Ani^lotonv au parlomont. qui d'aillours ost un 
luisiMalilo MMulu au\ wiijhs. ol (jui doit ii uii Irop 1 lui,' srjour au HiMi.;;ale 
(i'iiNoir piMihi liiiit ((Mjiii |)iMil plaire il \i\\o (".liallc. » 

J'apoivus alois. sans a\iur l'air de Ir i(\i;ai(I(M\ ('(M'IiaiMnanl >lal()u 
français : il olail ebourillo. juMil. gaillard, ti nv \v>>oi\\\A:ul en rien ii un 
(lliat anirlais. Son air cavalici- anuonrail. aulant (juc sa manière de 
secouer Toreille. un dr(')le sans souci. J'avoue (pie j'elais lali^m'e de la 
solennité des (".liais an,L:hiis el de leur pro|irele pinviiienl inah'rielle. 
Leur aiïeelatiou de irspcdabilili/ nie senililail surloul lidicule. l/e\- 
eessif naturel de ce ('liai mal peigne n.;e surpril par un violent 
rontra>le avec loul ce «pie Je vo\ais ;i Londres. D'ailleurs ma vie 
était si positivenienl re.^iee . je savais si bien ce que 'O devais faire 
|)enilant le reste de mes jours, que je fus sensible à tout ce (prannont^ait 
d'imprévu la j)liysionomie du (lliat fiançais. Toiil alors me |)arul fade. 
Je compris que je pouvais vivre sur les toits avec une anmsante 
ireature qui venait de ce pays où l'on s'est consolé des victoires 
du jilus iriand i:én('ral anud.iis \n\\' rvi^ mots : <i Malbrouk s'en va-t-en 
liucirc. iiiironfoiï, ton to\. .MIKOMAINE! » Néanmoins, j éveillai 
.Alilord et lui fis comprendre (pi'il était fort tard, que nous devions 
re:itrer. Je neus pas lair d'avoir écouté celte déclarai ion. el fus d'une 
aj)parente insensibilité qui pétrilia Iiris(juel. 11 resta li». d'autant plus sur- 
pris qu'il se croyait très-beau. Je sus plus tard qu'il séduisait toutes les 
Cliatles de bonne volonlt'. Je TeKaminai du coin de l'oil : il s'en allait par 
petits bonds, revenait en francliissant la lar.Kcui- de la me. et s'en retour- 
nait de même, comme un Cbat français au désespoir : un vc'iitablc Anglais 
aurait mis de la décence dans ses sentiments, et ne les aurait pas laissé 
v.)ir ainsi. Quehjues jours après, nous nous trouvâmes, milord et moi. 
dans la ma.irnifique maison du vieux j)air; je sortis alors en voiture pour 
me promener à Hyde-Park. Nous ne man.irions que des os de poulets, des 
arêtes de poisson», des crèmes, du lait, du cliocolat. Quelque écliaufianl 
que fût ce régime, mon préten<lu mari Pull demeurait grave. Sa rcspecta- 
6j/j/i/ s'étendait jusqu'à moi. Généralement, il dormait dès sept heures 
du soir, à la table de whist, sur les genoux de Sa Grâce. Mon âme 
était donc .sans aucune satisfaction, et je lanimissais. Celle silualion de 
mon intérieur .se cond)ina fatalement avec une petiti; allection dans les 
enirailles que me causa le jus de Hareng pur (le vin de Porto des Chats 
anglais, dont Pull f;ii>;iit usage, et qui me rendit comme folle. ^Ll 
maitrese lit venii- un médecin, qui sortait d'Hdimboiirg après avoir étudié 



D'UNE CHATTE ANGLAISE. 



73 



longtemps à Paris. Il [)romit à ma maîtresse de me guérir le lendemain 
même, après avoir reconnu ma maladie. Il revint en elTet, et sortit de sa 
poche un instrument de fabrique parisienne. J'eus une espèce de frayeur 
en apercevant un canon de métal blanc terminé par un tube efïilé. A la 
vue de ce mécanisme, (pie le docteur fit jouer avec satisfaction. Leurs 




Grâces rougirent, se courroucèrent et dirent de fort belles choses sur la 
dignité du peuple anglais : comme quoi ce qui distinguait la vieille Angle- 
terre des catholiques n'était pas tant ses opinions sur la Bible que sur 



74 PEINES DE CŒIR 



cette in(i\ine machine. Le duc dit qu'h Paris les Français no rougissaient 
pas tron taire une exhibilion sur leur llieàtre national, dans une comédie 
de Molière; mais (|u"à Londi'es un iralchmaii n'oserail eu pi'ouoncer le 
nom. » Donnez-lui du calomcl ! '> 

— Mais Voli'e Grâce la lueiait . s'écria le docteur. Quant à ciMlc 
innocente mécanique, les Français ont tait maréchal un de leurs plus 
braves irénérauv pour s'en être servi devant leur fameuse colonne. 

— Les Français peuvent arrosci' les imucuIcs de riuhM'iem- connue 
ils le veulent, reprit Mih)rd. Je ne sais j)as, ni vous non |)lus, ce (pii 
pourrait arriver de lemploi de cette avilissante machine; mais ce que je 
sais, c'est (ju'un vrai médecin an£!;lais ne doit guérir ses malades (pi'avec 
les remèdes de la vieille Angleterre. 

Le médecin, (jui conwnenrait lise faire une grande repulalion. perdil 
toutes ses pralitiues dans le beau monde. On appela un autre mi'di'cin 
qui me fit des questions inconvenantes sur PulT, et (jui m'a|)prit (pie la 
véritable devise de TAngleterre était : Dieu et mon Droit co)ijurjal! Une 
nuit, j'entendis dans la rue la voix du llliat français. Personne ne pouvait 
nous voir : je grimpai par la cheminée, et, parvenue en haut de la 
maison, je lui criai : « A la gouttière! » Cette réponse lui donna des 
ailes, il fut auprès de moi en un clin <Vœ\\. (]roiriez-vous (pie ce t^hat 
français eut linconvenante audace de s'autoriser de ma petite exclama- 
tion pour me dire : « Viens dans mes pattes! » Il osa tutoyer, sans autre 
forme de procès, une Chatte de distinction. Je le regardai froidement, et 
pour lui donner une leçon, je lui disque j'appartenais à la Société de 
Tempérance. 

— Je vois, mon cher, lui dis-je, à votre accent et au relâchement 
de vos maximes, que vous êtes, comme tous les Chats calholi(|ues, 
disposé à rire et à faire mille ridiculités, en vous croyant quitte 
pour un peu de repentir; mais, eu- Angleterre, nous avons plus de 
moralité : nous mettons partout de la respeclability , même dans nos 
plaisirs. 

Ce jeune Chat, frappé par la majesté du canl anglais, m'écoutail avec 
une sorte d'attention qui me donna resjXjir d'en faire un Chat protestant. 
Il me dit alors dans le plus beau langage qu'il ferait tout ce que je 
voudrais, pourvu qu'il lui fut permis de m'adorer. Je le regardais sans 
pouvoir répondre, car ses \eux, very heautiful, splendid, br-illaient comme 
des étoiles, ils éclairaient la nuit. Mon silence l'enhardit, et il s'écria : — 
Chère Minette! 



D'UiNE CHATTE ANGLAISE. 



75 




— Quelle est cette nouvelle indécence? m'écriai-je, sachant les Chats 
français très-légers dans leurs propos. 

Brisquet m'apprit que, sur le continent, tout le monde, le roi lui- 
même, disait à sa fille : Ma petite Minette, pour lui témoigner son affec- 
tion ; que beaucoup de femmes, et des plus jolies, des plus aristocratiques, 
disaient toujours : Mon petit Chat, à leurs maris, même quand elles 
ne les aimaient pas. Si je voulais lui faire plaisir, je l'appellerais : Mon 
petit Homme ! Là-dessus il leva ses pattes avec une grâce infinie. Je 
disparus, craignant d'être faible. Brisquet chanta Ride, Biitannia! tant il 
était heureux, et le lendemain sa chère voix bourdonnait encore à mes 
oreilles. 

— Ah ! tu aimes aussi, toi, chère Beauty, me dit ma maîtresse en me 



76 PEINES DE CŒLU 



voyant otniéo sur le tapis, los qnativ jiaftos on avant. lo corps dans un 
mol abandon, et noyoo dans la poosio do nios souvonirs. 

Je fus surprise de relie inlelli.irence clu'/. une l'\Mnnie. el je vins alocs, 
en relevant mon épine dorsale, me frotter ii ses janibes en lui faisant 
entendre un ronron anioiu'eux sur les cordes les [)lus graves de ma voi\ 
de contrc-allo. 

Pendant que ma maîtresse, qui me prit sur ses i^enoux, me caressait 
en me grattant la tcte. et que je la regardais tendrement en lui voyant 
les yeux en pleurs , il se passait dans /iond-Slrcct une scène dont les 
suites furent terribles pour moi. 

Puck, un des neveux de PùlT, cpii prétendait ii sa succession, et qui, 
pour 1(> moment, habitait la caserne des Life-iiuanh, rencontra mij dear 
Briscjuet. Le sournois capitaine Puck complimenta l'atlaché sur ses succès 
auprès de moi. en disant que j'avais résisté aux plus charmants Matous 
de r.Vngleterre. Bristpiet. tMi Français vanileu\. rc'pondit (pril serait 
bienheureux d'attirer mon attention, mais (ju'il avait en horreur les 
Chattes qui vous jiarlaient de tem|)érance et de la Bible, etc. 

— Oh ! lit Puck. elle vous parle donc? 

Bris(juet. ce cher Français, lui ainsi victime de la diplomatie 
anglaise; mais il commit une de ces fautes impardonnables et qui cour- 
roucent toutes les Chattes bien apprises de l'Angleterre. Ce petit drôle était 
véritablement très-inconsistant. Ne savisa-t-il pas au Park de me saluer 
et de vouloir causer familièrement comrjie si nous nous connaissions. Je 
restai froide et sévère. Le cocher, apercevant ce Français, lui donna un 
coup de iVniet qui l'atteignit et faillit le tuer. lîiisquet reçut ce cou|) de 
fouet en me regardant avec une intrépidité qui changea mon moral : je 
l'aimai pour la manière dont il se laissa frapper, en ne voyant que moi, ne 
sentant que la faveur de ma pn'sence. domptant ainsi le naturel qui 
pousse les Chats à fuir à la moindre apparence d'hostilité. Il ne devina 
pas que je me sentais mourir, malgré mon apparente froideur. Dès ce 
moment, je résolus de me laisser cnh'Ncr. Le soir, sur la gouttière, je me 
jetai dans ses pattes tout éperdue. 

— M]l dcar, lui dis-je, avcz-vous le capital nécessaire j)our payer 
les donmiages-intércts au vieux Puiï'.* 

— Je n'ai pas d'autre capital, me irpondil le Français en riant, que 
les poils de ma moustache, mes quatre (>altes et cette queue. 

Là-dessus il balaya la gouttière par un mouvenjcnl plein de fierté. 



D'UNF CHATTE ANGLAISE. 77 



— Pas de capital I lui ivpoijdis-jc ; mais vous nëtes qu'un aventurier, 
77iy dear. 

— J'aime les aventures, me dit-il t(>ndrement. En France, dans les 
circonstances auxquelles tu fais allusion, c'est alors que les Chats se 
peignent ! Ils ont recours à leurs griffes et non à leurs écus. 

— Pauvre pays, lui dis-je. Et comment envoie-t-il à l'étranger, 
dans ses ambassades, des Bètes si dénuées de capital ? 

— Ah ! voilà, dit Brisquet. Notre nouveau gouvernement n'aime pas 
l'argent... chez ses employés : il ne recherche que les capacités intel- 
lectuelles. 

Lécher Brisquet eut. en nie parlant, un petit air content qui me fit 
craindre que ce ne fût un fat. 

— L'amour sans capital est un jwn-srns ! lui dis-je. Pendant que 
vous irez à droite et à gauche chercher à manger, vous ne vous occuperez 
pas de moi, mon cher. 

Ce charmant Français me prouva, pour toute réponse, qu'il descen- 
dait, i^ar sa irrand'mère, du Cliat-Botté. D'ailleurs, il avait quatre-vingt- 
dix-neuf manières d'enq)runter de l'argent, et nous n'en aurions, dit-il, 
qu'une seule de le dépenser. Enfin il savait la musique et pouvait 
donner des leçons. En effet, il me chanta, sur un mode qui arrachait 
l'âme, une romance nationale de son pays : Ati clair de la lune... 

En ce moment, plusieurs Chats et des Chattes amenés par Puck me 
virent quand, séduite par tant de raisons, je promettais à ce cher Bris- 
quet de le suivre dès c[uil pourrait entretenir sa femme confortablement. 

— Je suis perdue ! m'écriai-je. 

Le lendemain même, le banc des Doctors cnmmons fut saisi par le 
vieux Puffd'un pi'ocès en criminelle conversation. Puff était sourd : ses 
neveux abusèrent de sa faiblesse. Puff, questionné par eux, leur 
apprit que la nuit je l'avais appelé par flatterie : 3Ion pelit Homme ! 
Ce fut une des choses les plus terribles contre moi. car janiais je ne 
pus expliquer de qui je tenais la connaissance de ce mot d'amour. 
Milord, sans le savoir, fut très-mal pour moi; mais j'avais remarqué 
déjà qu'il était en enfance. Sa Seigneurie ne soupçonna jamais les 
basses intrigues auxquelles je fus en butte. Plusieurs petits Chats, 
qui me défendirent contre l'opinion publique, m'ont dit que parfois il 
demande son ange, la joie de ses yeux, sa darling, sa sweet Beauty ! 
Ma propre mère, venue à Londres, refusa de me voir et de m'écouter, 
en me disant que jamais une Chatte anglaise ne devait être soup- 



78 PEIiNES Db: CŒUR 



çonnce, et que je mettais bien de rainertunio dans ses vieux jours. 
Mes sœurs, jalouses de mon élévation, appuyèrent mes accusatrices. 
Kiiliii. les doinesti(|ucs dcposci'ciil contre moi. .le vis alors claii"ement 
à propos de (pioi tout le monde [)er(l la tète en Angleterre. Dès (|uMl 
s*ai;it dune criminelle conversation, tous les sentiments s'arrêtent, une 
mère n'est plus mère, une nourrice voudr.iit reprendre son lait, et toutes 
les Chattes huilent |)ai' les rues. Mais, ce (|ui fut bien plus infâme, mon 
vieil avocat, ([ui. dans le lciiip<, croyait ii Tinnocence delà reine d' Ani2;le- 
terre. à (pii j'avais tout l'aconlc dans le moindre délai! . (|ui m'avait 
assuiv (ju'il n"y avait [)as de (juoi louetler un Chat, et ii (|ui, pour 
preuve de mon innocence, j'avouai ne rien comprendre à ces mots, crimi- 
nelle conversalion (il me dit que c'était ainsi appelé précisément parce 
qu'on pai'lait très-peu) ; cet avocat, gagné par le capitaine Puck, me 
défendit si mal. (}ue ma cause parut perdue. Dans cette circonstance, 
jeus le couraiic de comparaître devant les Doctors commons. 

— Milords. dis-je. je suis une Chatte anglaise, et je suis innocente! 
Que dirait-on de la justice de la vieille Angleterre, si... 

A peine eus-je i>rononcé ces paroles, que d'enVoyahles murmures 
couviirent ma voix, tant le public avait été travaillé par le Cal-Chronicle 
et par les amis de Puck. 

— Elle met en doute la justice de la vieille Angleterre qui a créé le 
jury ! criait-dn. 

— Elle veut vous expliquer, Milords, s'écria l'abominable avocat de 
mon adversaire, coimnent elle allait sur les gouttières avec un Chat 
français pour le convertir à la religion anglicane, tandis qu'elle y allait 
bien |jlutôt j)Our en revenir dire en bon français nion pclit Homme à son 
mari, poui- écouter les abominables principes du papisme, et a()prendre à 
méconnaître les lois et les usages de la vieille Angleterre ! 

Quand on parle de ces sornettes à un public anglais, il devient fou. 
Aussi des tonnerres d'applaudisseinenls accueillirent-ils les paroles de 
l'avocat de Puck. Je fus condaninée, à l'âge de vingt-six mois, quand je 
pouvais prouver que j'ignorais encore ce que c'était qu'un Chat. Mais, 
atout ceci, je tragnai de comprendre que c'est à cause de ses radotages 
quon appelle Albion la vieille Angleterre. 

Je tombai dans une grande niischathropie qui fut causée moins par 
mon divorce que par la mort de mon cher Bri.squet, que Puck fit tuer 
dans une émeute, en craignant .sa vengeance. Aussi rien ne me met-il 
plus en fureur que d'entendre parler de la loyauté des Chats anglais. 



D'UNE CHATTE ANGLAISE. 



79 



Vous voyez, ô Animaux français, qu'en nous familiarisant avec les 
Hommes, nous en prenons tous les vices et toutes les mauvaises institu- 
tions. Revenons à la vie sauvage où nous n'obéissons qu'à l'instinct, et 




Milords, dis-je, je suis une Chatte anglaise, et je suis innocente. 



OÙ nous ne trouvons pas des usages qui s'opposent aux vœux les plus 
sacrés de la nature. J'écris en ce moment un traité politique à l'usage des 
classes ouvrières animales, afin de les engager à ne plus tourner les 
broches, ni se laisser atteler à de petites charrettes, et pour leur enseigner 



80 PEINES DE COEUR D'UNE CllATTi: \NGLAISE. 

les moyens île se soustraire à rojipiHssioii du tinuM] aristocrate. Quoique 
notiv i^'HlTonnage soit cvlM»iv. je c r,)is (jiu' miss llciuidle iMartiueau ne 
me desavouerait pas. Vous savez sur le conlinent (jue la littérature est 
devenue lasile de toutes les Chattes (|ui j)roleslent conîre liinnioral 
monopole du niaiiai^e. (|ui n^sislenl ;i la lyiMunie dt>s institutions, et 
veulent revenir aux lois naturelles. J'ai omis de vous dire que, quoi(|ue 
Briscpiet eût le corps traverse |)ar un coup reçu dans le dos, le Coroner^ 
par une intauie liypocrisie. a dccliir»^ cpiil s'elail eiiipoisoiuié lui-même 
avec de larsenie. conjme si jamais un Chat si i;ai, si fou, si étourdi, 
pouvait avoir assez réHéchi sur la vie pour concevoir une idée si sérieuse, 
et comme si mi <'.hal (|uciaiuiais pouvait avuii' l;i nidindi-e envie de (piiltcM* 
l'existence! Mais, avec ! appareil de Marsh, on a trouvé des taches sur 
une assiette. 

De Balzac. 




LES AVENTURES 



D'UN PAPILLON 



RACONTEES PAR SA GOUVERNANTE 



Son enfance. — Sa jeunesse. 

Voyage sentimental de Paris à Baden. — Ses égarements. 

Son mariage et sa mort. 



AV En TISSE MENT DES REDACTEURS 




j||||| OIS croyons èlve agréables à ceux, de nos lecteurs 
IX^ et à celles de nos lectrices que d'autres travaux ont 
flétournés de l'élude de l'histoire aniniale, en mettant 
sous leurs yeux cet extrait d'un important ouvrage 
publié à Londres par un savant naturaliste anglais 
sur les mœurs et coutumes des insectes en général, 
et tles Hyménoptères neutres en particulier : 

« Les Hyménoptères neutres, les j^lus indus- 
« trieux de tous les insectes, ont la vie plus longue que les Hymé- 
<( noptères ordinaires , et peuvent voir se succéder plusieurs générations 
u de mâles et de femelles. H semble que, dans sa prévoyance infinie, 
« Dieu leur ait refusé la faculté de se reproduire, pour que les orphelins 
« pussent trouver auprès d'eux les soins d'une mère. Rien n'est sans but 
« dans la nature. Les Hyménoptères neutres élèvent les larves ou enfants 
« de leurs frères et sœurs, qui, en raison de la loi établie pnur tous les 



l.KS \\ K.\ l l 1U:S l)"l \ l'MMlJ,()\, 



« instvtt's. |H'risson! on dttnnnnt lo jour à leurs petits. Ce sont les lïyiiié- 
li noptÎMVs lunitivs (jui pourvoient ii la sulisislanee de ces èlivs nouveaux . 
<. pii\es (les soin> île \ru\> paieiils. (|ui \onl leur elieicher des aliments. 
u et (jui reniplisxMit ain>i auprès d"(Mi\. avec une soilicilude adiiiii'ajtle. 
« rotliee des sœurs de la eharité |)aiiiii les lloniiiies. 

Les détails plein> d inirivl (pie noire eorivspondanle nous eonniui- 
ni(pie sur la \ ie d'in» Papillon (piClIc a lieaucoup eonnii pourront servir 
de li.isc il riiistoire i^enerale (le> nio'ur> et du (•ara(l('re des i*apillons de 
tous les pa\s. 

\.r. Singe et i.e Perroquet, 

Rédacteurs en chef. 



MESSIEURS LES Rédacteurs. 

Si jnvais clù vous parler de moi, je n'aurais point entre[)ris de vous 
iH'rire. car je ne crois pascju il soit pf)ssil)le de raconter sa pi'opre liistoii'e 
avtf coinenancc et impartialité. Les détails (pii sont sui\re ne me sont 
donc |)oint personnels, il V(jus suHira de sav(jir (pie si je ne suis pas la 
d('rni("'re à vous donner de mes nouvelles, c'est ((ue nuilheureusement les 
S(jins de ma famille ne sauraient mabsorber. 

Je suis seule au monde, messieurs, et ne connaitrai jaujais le bonlieur 
d'être mère : je suis de la i;rande famille des ll\mènopteres neutres. Mais 
le cœur s'accommode mal de l'isolement ; \ous ne vous étonnerez donc 
point fjue je me sois vouée il renseip:nement. Un Papillon de haut parai;e. 
(jui vi\ait tout jircs de I*aris. dans 1(.'S bois de Uelle-Vue, et (jui m'avait 
sauve la vie. se sentant mourir, me supplia de \ouloir bien être la 
^ouvei'uante de son cidaiit (pi il iw dcNiut pas \((ir. et dont l;i naissance 
a[)prcKliail. 

Apri'S quelques hésitations bien h'tcitimes. san> doule. je pensai que 
^i je me devais au\ Hyménoptères mes frères, la re( oimaissance me 
faisait [>ourtant un devoir imf)éneux d'accepter ce didicile eiii|)loi. Je 
promis donc à mon bienfaiteur de consacrer ma \ ie ii I (ctif (jii il me 
confiait, et qu'il avait déposé dans le calice dune lleiii. L'enfant s il le 
jour le lendemain de la mort de son père; un ia\on de soleil le lit 
éclore. 



LES AVENTURES D'UN l'M'lI.LON. 38 



.rcus le cliii.miii (le le xoir dclmlcr diiiis hi sic |);ii' un jictc diii- 
.^ralitiidc. Il (|iiill;i l;i (;;im|»;iimli'. s;i iiicic diidoiilioi) . (|iii lui jivaiC 
\)Vr{v laliii de son cirur. sans son.^cr sculcniciil ii dire un (k'j'nier 
adieu il la pauvic llcur. (|ui se coui-ha ius(|u;i li'irc eu sitriie d'al- 
lliclioii. 

Sa |)i'tMui('i(' cducalioii lui dilliciK' : il olait capricieuv comme le 
veiil. el d une le.-èrele inouïe. Mais les caractères légers n'ont pas la 
<'onscience du mal (|u"ils lonl : de l;i vient qu'on arrive souvent à 
les aimer. Jfus donc le Itonlieur. ou le malheur plutôt de nie prendre 
d'allection pour ce |)au\re enlani . ({uoiiiuil eût, à vrai dire, tous 
les défauts dune |)elile Chenille. O mol, tout \u!i:aiiv (ju'il soit, peut 
seul rendre ma juMist'c. 

.le lui ri'pélai mille l'ois, el touj(jurs imi vain, les mêmes leçons, 
je lui prédis mille lois les mêmes malheurs; plus incrédule que 
rilonune lui-même. Telourdi ne tenait aucun conqjte des prédictions. 
M"arri\ait-il, le croyant endcaini sous un brin d'herbe, de le quitter un 
instant, si courte qu'eût été mon absence, je ne le retrouvais plus à 
la même place; je me rappelle qu'un jour, et à cette époque ses 
seize pattes le portaient à peine, une visite que j'avais dû faire à des 
Abeilles de mon voisinage s'étant prolongée, il avait trouvé le moyen 
de grinqjer jusqu'à la cime d'un arbre ^ au péril de sa vie. 

A peine au sortir de l'enfance, sa vivacité le quitta tout à cou[). 
•le cius un instant que mes conseils avaient fructifié, mais je ne 
tardai pas à reconnaître que ce (pie j'avais pris pour de la sagesse, 
c'était une maladie, une vérital)le maladie, pendant laciuelle il semblait 
sous le poids d'un engourdissement général. Il demeura de quinze à 
vingt jours sans mouvement . connne s'il eût dormi d'un sommeil 
léthargique. « Qu'éprouves-tu? lui disais-je (pieUpiefois. Qu'as-tu. mon 
cher enfant? — Rien, me i(''pondait-il d'une voi\ altérée, rien, ma 
bonne gouvernante; je ne saurais renuier, et pourtant je sens en moi 
des élans inconnus; le malaise ([ui m'accable n'a pas de nom. tout me 
fatigue : ne me dis rien, c'est bon de se taire et de ne pas renmer. .» 

Il était méconnaissable. Sa [)eau, d'un jaune [)àle, avait l'apparence 
(l'une feuille sèche; cette vie vraiment insuffisante ressemblait tant à la 
mort , que je désespérais de le sauver, quand un jour, par un soleil 
i'es[)lendissant , je le vis se réveiller peu ii peu, et bientôt la guérison 
fut entière. Jamais transfoiination ne fut plus complète; il était grand, 
beau et brillant des plus riches couleurs. Quatre ailes d'azur à reflets 



86 LES AVENTURES D'UN PAPILLON. 



c-|janu;Hits sV'IiiiiMil coiiiino \k\v tMU'li;mliMiu'n( |)()S(H>s sui" sos ('paulcs, 
(lo iriaciousos antennes se drossaient sur sa Irle. six jolies petites 
pattes bien déliées s'airilaient sous un lin corselet de velours tacheté 
de rouîie et jle noir; ses \eu\ s'ouvrireni . son iCjuard élineela, il 
secoua un instant ses ailes léi:ères. la (llir\salide avait disparu, et je 
\is le Papillon senvoler. 

Je le suivis ii tii(»-d"aile. 

Jamais course ne lui plus >airal)on(le. jamais essor ne fut plus 
imjK'tueux ; il sendtlait (pie la lerie entière lui a|)pai'tînl. (jue toutes 
les fleui's fussent ses lleurs. (pie la lumière lût sa lumière, et (pie la 
création eût été faite |)our lui seul. Cet enivrement fut tel, et cette 
entrée dans la vie si luiltulente. que je craiuuis (pie les trésors de sa 
jeunesse ne pussent siilliie ii des clans si |)eii mesurés. 

Mais bientôt sa trompe capricieuse délaissa ces prés d'abord tant 
aimés, dédaigna ces campagnes déjii trop connues, i/ennui vint, et 
contre ce mal des l'iclies et des lieureiix, toutes les joies de l'espace, 
toutes les fêtes de la nature furent impuissanl(\>^. Je le vis alors 
rechercher de préférence la i)lanle chérie d llonuMc cl de Platon, 
l'Asphodèle, symbole des jjàles ivM'ries. Il restait (\v> minutes entières 
sur le Lichen sans lleurs des rochers arides, les ailes riiljattues, 
nayant d'autre sentiment (jue celui de la satiété; et plus d'une fois 
j'eus il l'éloigner des feuilles livides et sombres de la lîelladone et 
de la Ciguë. 

Il re\int un s lir tres-agité, et me confia avec ('iiiolioii (juil avait ren- 
contré sur un Souci des champs un Papillon fort aimable, nouvellement 
arrivé de pays lointains, descpiels il lui avait raconté dv^ merveilles. 

L'amour de linconnu l'avait saisi. 

On l'a dit ' : cjiii n'a pas (piel(|ue douleur ii disliaire ou cjuehjue 
joug à secouer .' 

« II faut que je meure ou (jue je voyage! s'i'cria-t-il. 

— Ne meurs pas, lui dis-je, et voyageons. » 

Soudain la vie lui revint, il d('[)loya ses ailes ianiiiK-es, et nous 
partîmes pour Baden. 

Vous dire sa folle joie au départ, ses ravissements, ses extases, cela 
est impfissible; il était si radieux, si léger, que moi, pauvres insecte dont 
les chagrins ont affaibli les ailes, j'avais peine à le suivre. 



LES AVENTURES D'UN PAPILLON. 



Il ne s'arrêta qu'il (Ihàtoau-Thiei'ry, non loin des bords vantés de la 
Marne qui virent naître La Fontaine. 

Ce qui l'arrêta, vous le dirai-je? ce fut une humble Violette qu'il 
aperçut au coin d'un bois. « Comment ne pas t'aimer, lui dit-il , petite 
Violette, toi si douce et si modeste ? Si tu savais connue tu as l'air honnête 
et charmant, comme tes jolies feuilles vertes te vont bien, tu compren- 
drais qu'il faut t'aimer. Sois bonne, consens à être ma sœur chérie, 
vois -comme je deviens calme et reposé près de toi ! Que j'aime cet arbre 
qui le protège de son ombre, cette paisible fraîcheur et ce parfum d'hon- 
neur qui t'environnent; que tu fais bien d'être bleue et gracieuse et 
cachée ! Si tu m'aimais, quelle douce vie que la nôtre ! 

— Sois une pauvre fleur comme moi, et je t'aimerai, lui dit la lleui- 
sensée ; et (juand l'hiver viendra, quand la neige couvrira la terre, quand 
le vent sidlera tristement dans les arbres dépouillés, je te cacherai sous 
ces feuilles que tu aimes, et nous oublierons ensemble le temps et ses 
rigueurs. Laisse là tes ailes, et promets-moi de m'aimer toujours. 

— Toujours, répéta-t-il, toujours; c'est bien long/el je ne crois pas 
il l'hiver. » Et il reprit son vol. 

« Console-toi, dis-je ii la Violette attristée, tu n'as perdu que le 
malheur. » 

Au-dessous de nous passèrent les l)lés, les forêts, les villes et les 
tristes plaines de la Champagne. Tout près de Metz, un parfum venu de 
la terre l'attira. <( Le fertile pays ! me dit-il; le vaste horizon ! que cette 
eau c[ui revient des montagnes doit arroser de beaux parterres ! » Et je 
le vis se diriger d'un vol coquet vers une Rose, une Rose unique qui 
fleurissait sur les rives de la IMoselle. « La magnifique Rose ! murmu- 
rait-il; les vives couleurs ! la riche nature! Quel air de fête et quelle 
santé ! » 

« Mon Dieu ! que je vous trouve belle et pleine d'attraits ! lui dit-il; 
jamais le soleil n'a biillé sur une plus belle Rose. Accueillez-moi, je 
vous prie, je viens de loin, souffiez que je me pose un instant sur une 
des branches de votre rosier. 

— N'approche pas , répondit la Rose dédaigneuse ; sais-je d'où tu 
viens? Tu es présomptueux et tu sais flatter; tu es un trompeur, n'ap- 
proche pas. » 

Il approcha et recula soudain. « Méchante! s'écria-t-il , tu m'as 



86 



LES VVKMLUES D'UN PAPILLON. 



pitiuo ! " l'-t il iinmliiiil son ;iiK> IV.tisst'c. >. Je n aiiii(> plus les Uosrs. 
nj<)Uli«-t-il ; ollcs soiil i-i-uolU's t-l n'ont iioinl de comm'. NOIons tMuoic» . le 
lioulimir l'sl dans riiuoiislaïuv. » 



/> 




Foui |)ivs (le lii. il ;i]»i'r<;iil un Us; >ii (lislinclion le cliiiiniii . ni;iis 
l'arislocratic (If >on niainlicn. son iinpo-anlc noMcsse l'I sa l)lancli(Mir 
rintiniidèrc'iil. ■> Je n'ox' nous ainicr. lui dil-il de sa voi\ la j)lus ivs|K'c- 
lut'uso. car je no suis (|u"un Papillon, cl je crains da.Lritcr Taii' que volro 
présente embaume. 

— Sois sans lâche. i'c|)ondii le Lis. ne clianiic jamais , el je serai 
Ion frère. » 

Ne cliani:er jamais! En ce monde il n"\ a j)lus iiuèrc «jue les 
Papillons (jui soient sincères : il ne put rien promclti'c. Kl un coup de 
vent ]"em|>orta sur les sables d'arirenl i]o> bords du Pdiin. 

Je le rejoitînis bientôt. 



Sui>-moi. di>ail-il dcja a une .Mar.i:ucii(c dc.> champs. >uis-nioi. et 
je saurai taimer toujours parce (jue tu es simple cl naïve; [lassons U\ 
Khin. viens à Baden. Tu aimeras ces fêtes brillantes, ces conceils. ces 
parures el ces palais enclianles. et <i'< montairnes bleues (pic tu \ois au 
fond de l'horizon. Quitte ce- bords monotones, et tu seras la j)lus .::;ra- 
cieuse de toutes ces fleurs (pie le riant pays de Haden attire. 

— Non, n'pondail la fleur vertueuse, non. j'aime le Fiance, j'aime 
ces bords qui mont vue naître, j'aime (v> IVi(jueretles, mes s(Xmu's, ([ui 
in'enUjurenl, j'aime cettt* terre qui nie nourrit; c'est là .fpie je dois vivre 



LES AVENTURES D'UN PAPILLON. 



87 



cl mouiir. Ne iiio deiiiamic pas de mal l'aiic. » O (jui l'ait (jiron jn'ul 
aiiiKM- les ^larguerik'S. c'est (lu'cllcs aiinciit le hicii cl la constance; 

(i Je ne |)uis te snivi-e. mais toi. tu pciiv rcstei'; et loin du l)i'uit de 
<•(' monde dont tu me parles, je t'aimerai, (irois-moi : le l)onlieui' est 
facile, conlie-toi en la douce nalinc. Quelle lleur t'aimera donc mien\ 
(pic moi '.' Tiens, compte mes Icuilles. n'(.'n oultiié aucune, ni celles que 
je t'ai sacriliees. ni celles (pic le cliaiitin a lait tomber; compte-les 
encore, et vois que je l'aime, (jue je t'aime beaucoup, et cpie c'est toi. 
in.iii'at . qui ne m'aimes pas du tout ! n 

(I lu'sita un instant, et Je \ is la tendre (leur es[)érer... « Pounpioi 
ai-je des ailes'.' " dit-il. et il (juitta la terre. 

(i J'en mourrai, lit la ^faii^Mieiite en s'inclinant. 

— C'est bien ti')t pour mourir, lui dis-je; crois-moi. ta douleiu" elle- 
iiMMiie passera, il est rare de bien placer son cœur. » 

El je récitai avec Lamartine ce beau vers qui a dû consoler tant di' 
llcurs : 

N'est-il piis une lerro où tout doit ivfiiMuii'? 



(( Werfjiss mein nivhl ^ aime-moi, aime-moi; touine la blanche 
couronne et ton cœur veis ce petit coin de terre" où lu es adorée; je 
suis une petite plante comme toi, et j'aime tout ce que tu aimes, » disait 
toul bas à la Marguerite désolée une fleur bleue, sa voisine, qui avait 
t lul entendu. 




<( Bonne fleur, pensai-je. si les fleurs sont faites pour s'entr'aimci^ 



88 



I.KS WKNirUKS D'I'N P\1'IM,()N. 



|K'iil-cliv s-Tiis-lii rtH'omptMisco; > l'I je pus rejoindre moins liislc mon 
IVivolt» olèN»'. 

u J'aime le mouvement, j'ai des ailes jiDur voKm'. re|)elail-il avec 
meliiiicolie. Ia^s Pa|»illons soni hien ii plaindic! Je ne \en\ pins rien 
voir lie eo (jui lient ii la tei-re. Je veux oublier ces lleurs innnobiles, ces 
ivncontrcs m'ont prolondemenl allrislé 1 Cette vie m'est odieuse... » 

El je le vis s'élaneer \ers lelleiiNc. connue s'il eût ("le empoiic* |)ai' une 
résolution soudaine! In funeste |)ressenliment traversa mon cerNcau... 
(( Grand Diini ! nréei-iai-je. voudi'ait-il inourii' ! » Kl j'arrivai éperdue au 
linrd de Teau <|ue je savais profonde en cet endroil. 

Mais dejii t(»ut était calme, et rien ne paraissait ;i la surface (|ue les 
leuilles llottantes de Nemd'ai' autour des(|uelles des Araii;nées acjua- 
ticnies décrivaient des cercles bizarres. 

Nous lavouerai-jo? mon san.? se glaça ! 

Folle que j'étais, jen fus (juille. Dieu merci, |K)urla peui'; une loulfe 
de Roseaux lue l'avait caché. 




• Bon Dieu, me criait-il flime \oi\ iailleii>e. (pie fais-lii la depuis si 
lonirlemps, ma sai,'e gouvernante .' Picnd>-!ii le liliiii |)oiir un miroir, ou 
bien songerais-tu à te noyer'.' Viens donc de ee côté; et si tu as (juelque 
aiïection [K>ur moi. sois heureuse, car j'ai trouvé le b(jnheur ! J'aime 
enfin, et cette fois pour loujf»urs.... non jilus une tii>fe fleur, attachée au 
sol et condanmée à la terre, mais bien un trésor, ime perle, un diamant, 
une fdle de l'air, une fleijr vivante et animée (pii a des ailes enlin, 



LKS \\ i:.\Tl IIKS D'I \ l'M'ILLOiN. 



qualre ailes iiiiiicts cl lianspaicnlcs. (Miiicliics <1 aniicaiiN pi'érieux, des 
ailes |)his l)rlle> (lue les iiiici\iKS piMil-èlic, pour liaiiiliir les aiis cl 
voler avec moi. >• 

E( j"aj)(M'cus, |);)Si'(' sur la poiiilr d im lîoscaii. et (litiiceineiil halancée 
par le ncmI, une iiiaeieuse Demoiselle aii\ \ i\es allures. 

n Je II' picseiile uia lianeee. me dil-il. 

— Quoi 1 m ('criai-je, les choses eu soul-elles <leja la '} 

— Déjji ? re})artil la Demoiselle; nos ombres ont i^iandi, et ces 
Glaïeuls se sont fermés depuis que nous nous connaissons. Il m'a dit que 
j'élais l)elle, et je l'ai aimé aussitôt pour sa franchise et pour sa bonne 
ii^ràce. 

— Hélas! IMademoiselle, lui répondis-je, s'il faut se ressembler pour 
se mai'ier, mariez-vous, et soyez heureuv. Je n'ai pas encore pris parti 
contre le maiiaire. o 

,Te dois couxeuir ([uils arri^èrenl à Badeii du mèuie noI, ou peu s'en 
faut. Ils \ isitèreul eu>einl)le. le même jour, a\ec une l'are conformité de 
caprice, les beaux jardins du palais des Jeux, le vieux cbàteau, le couvent. 
I.ichlentlial, la vallée du ciel, et la vallée de l'enfer sa voisine. Je les vis 
s'éprendre tous deux du fiais nuu'mure du uièuie ruisseau, et le quitiei' 
tous deux avec la même inconstance. 

Le mariai;e a\ail été annoncé |)aur le lendemain. Les témoins fui'cnl. 
j)our la Demoiselle, un Cousin et un Capi'icoi-ne de sa famille, et pour le 
Pa[)illon, un respectable Paon de imit, qui s'était fait acconq)aiiner de 
sa nièce, jeune Chenille l'orl Itien élevée, el d'un Bousier (h; ses 
amis. 

On assure que dans le moment où le Gerf-^olanl (pii les maria 
ouvrit le Code ei\il au chapitre VI. concernant les ciroils et les devoirs 
respectifs des épou.r, et prononça d'une voix |)(''nélrée ces foiniidables 
paroles : 

{( Akt. 21:2. — Les époux se «loivent mutuellement //(/é/Z/é^ secours, 
« assistance. 

« Art. 2J;). — Le mari doit protection à sa femme, la femme 
« ohéissancch son mari. 



90 



LKS AVKNTLRES D'UN PAPILLON. 



ACTES CIVILS 
SM12 Dxs MARIAGES 




Ar.i. :21'|. — Lii rciiiinc ('>t oldiiicc d luiliilcr iixcc le iiiiiri cl de 
'- le >u'\\n' paii oui ou il est oblliré de r(''sider, » la iiiaiiée (il un iiioiinc- 
inent d'effroi (|ui n'échappa à aucun des assistants. Une vieille Demoi- 
selle, quune lecture intelliirenlc d- la Phijsinlofjic du. iii(irltu/e de M, de 
Balzac avait conlirniée dans ses id('es de celii)al. cl (jui a\ait fait de ce 
livre son vade mocum, dit {prassurénienl une Demoiselle n'aurait point 
ainsi rédii^é ('('> trois aiticles. La plu- jeuue i\{^< somiis de la mariée, 
Lil)ellule tres-impressionnaMe. fondit eu Ijuiues en celle occasion poiu' 
se conformer à lusaire. 



LKS A\ KMIHKS D'UN l'\lMLL().\. 



1)1 



Le soir même une grande fête fut donnée sur la lisière des l)eau\ 
lH)is (|ui (Miloureiit le château de la Favorite, dans le sillon d'un cIimmii) 
de l>l(' (ju'on avaitdisposé à cette intention. 

Des lettres (Tinvitalion. impi'imées en couleur et en or piu- Sili)erniann 
de Slrasboui'ii, sur des feuilles de unn-ier superflu, avaient été adressées 
aux étrangei's de distinction (jue le soin de leur santé et de leur plaisir 
avait anuMK's dans le duché, et aux notables insectes badois que les 
époux Aouliiient l'endre tiMUoins de leur f;islueu\ bonheur. 

Les i)re|)ar;itils de cette fête liienl tant de bruit, (jue les chemins 
furent bientôt couNcrts par l'aflluence des invités et des curieux. Les 
Escargots se mirent en route avec leurs ' équipages l\ la Daumont ; 
les Lièvres montèrent les Tortues les plus rapides; Les Ecrevisses 
pleines de feu piaffaient et se cabraient sous le fouet impatient de 
leurs cochers. Il fallait voir surtout les Vers ii mille })attes galoper 
ventre i» terre et bi-ùle!" le p;ivé. C'était ;i (jui arriveiait le prenn'er. 






V -^"-^ 




Dès la veille, dc:^ baladins avaient dressé leurs théâtres en plein 
vent dans les sillons voisins de ce sillon fortuné. Une Sauterelle verte 
exécuta, avec et sans balancier, sur une corde faite avec les pétioles 
llexibles de la Clématite, les voltiges les plus hardies. Les cris 
d'enthousiasme du jx'uple des Limaçons et des Tortues émerveillés se 
mêlaient aux fanfares du cavalier servant de cette danseuse infati- 
gable. Le triomphant Ci'iquet s'était fait une ti'ompette de la corolle 
d'un Liseron tricolore. 



1)2 



1.1 



S \\ i:\ niîKs HT \ r\ ri 1.1. ON. 




•I Va 



Mni^ l.i.'nlol le b..l <•..!.. iM.'n.;.. I.m ..mim.ou lui iMnnl.r.M.s.' ri 
fAlo brilh.nt.. Un V.t I.h.m.i .1-^ plu^ ruU.u\u^ >rU.il clmr^é cl'o.- 
.^nni^T une illu.ninat.on a ^.ormMjn. >..rp.». lo..!. ,.n.^.nHl.on ; les 
'lAiciolos. ros iK.tit.s ôfoilos H. la t.nv. >us,...m.I...s .n..- u„ mt .nl.n. 
Hux ein,h.n.U.s lô::i..vs d.s ConvoKnlus .-n IV.n. lun-nl trouvées (1 nn 



SI IlIfTN* 



ilh-ux .-iï.-!. (j.ir loin !<■ i.ioïKlr mil (|iiune lée avait passe 



m:s w i:\Ti HKs i)'i;\ i'\ i-illon. 93 

par là. Los ti|a;es dorées des Asli;ii;al('s. counciUs de ruli>;ores et de 
LiiiiipM'cs . ré|t;iii(liii('iil une Ifllc liiiiiiric . (\\w les Piipilloiis de jdiii* 
eu\-iiièiiu'S lie purent d'alioi-d soiileiiir li'clal sans |)areil de ees 
\ivanles llamiiies; (juanl aux Xocluelles. Iieaucouj) se ivtirèi-ent avant 
UMMuc daxoir \n\ l'aiiv la r('\('r('n((' aux nouxcaiiN ('|)()U\ . cl celles 
<pii. par aniour-pi'opre, sélaieni oitstinées il l'esler . seslinièrent 
heureuses de pouvcjir s'ensevelir, tant (jue dura la fêle, sous le velours 
de leurs ailes. 

Quand la niariiH' |)arul . lasscnilik'e entière ('clala en transports 
dadiniralion. tant elle était belle et l»ien parée. I^^IU' ne prit pas un 
moment de i-e|i()s. et chacun lit compliment ii Theureux époux (qui, 
<le son c(")lé . navail pa> nian(|n('' une contredanse) (\v^ iii'àces irré- 
sistililcN de celk' ;i hunielie il unissait sa (hstinée. 

l/orchestre. contluil par un liouidon, \ioloncelliste hahile et élève 
de lialta. joua avec une -raiMle perfeetion les valses encore nouvelles 
et déjii tant aihnii'i'es de Reher, et les eontredanses . toujoui's si 
chères aux Sauterelles, du pi'é aux fleurs. 

Yeis minuit, une rivale de iai^lioni. la siiinorina (^avaletta, vêtue 
d'une robe de nymphe assez transpaienle. dansa une saltarelle qui, 
devant cette assemblée ailée, n'obtint (piun médiocre succès. — Le 
bal fut alors coujjé j)ar un i^rand concei-t vocal et instrumental, dans 
lefjuel se hrent entendie (\v^ altistes de tous les pa\s que la belle 
saison avait réunis ;i Baden-Baden. 

Un (irillon joua, sur une seule corde, un solo de violon. (|uc 
Paganini avait joiu' \>vu d'heures avant sa mort. 

Une Cigale, (pii a\ait lait fnrore à ^lilan. cette terre classique 
des Cigales, fut Ibrt applaudie dans une cantilène de sa composition, 
intitulé le Parfum des Roses, et dont le rhythme monotone l'appelait assez 
heureusement l'épithalame chez les anciens. Llle chanta avec beau- 
coup de dignité, en s'accompagnant elle-même sur une lyre antique, 
«pie (juehiues mauvais plaisants prirent pour une guitare. 

Une jeune Grenouille genevoise chanta un grand air dont les paroles 
•étaient enqjruntées aux Chants du Crépuscule de M. Victor Hugo. 
Mais la fraîcheur de la nuit avait un peu altéré le timbre de sa voix. 



i.i:s \\ KMi in:s d" i n l' vni.i.oN. 



%,. 



^ 








l II |{(»>^i.irnol . (jiii m- lloii\;ii( |»:i|- IrisnJ Sjx'chihMii' de celle 
ii'K-e (jiiii^i rosale. ce l.i ii\ec une li nine iii/ice iiiliiiie ;iii\ iii>l;iiices 
«le l'assoinhléf. b' (li\iii cli;iiileiir. du |i;miI de mjm ;iil)ie. d(''j)l(na 
dans le silence de la iiiiil loules les ricliesses de xmi i^osier, et se 
surpassa dans un ni )rceau foil dillicilt' (|M'il ;i\iiil enlendii clumlei- 
une seule fois, disail-il. a\('c une ininiilidtle |(ei leclion . pjii une 
i-'ianle altiste, madame \ iai.lol-fiarcia . dii:ne scr'ur de l;i celel)re Maria 
-Maiil^ran. 

Enlin Im eoneeil fut tMiniu' pai le Ik'MI c::a'Ui' de la Mitrllc : Voilii 



LKs w i:\Ti ui:s d' in i- \ pi I.I.ON. (j.-) 

des fleurs, voilà des fruils, (|iii fut <Iuiiif('. nvcc un onsoinltlo U)vt rare à 
rOpéi'a, |)ar des Searal»ees de rose Idiiiiclic cl iU'> (lallidics. 

Pendant celle dciiiicrc pailic du coiiccrl. cl a\cc un ii-jtropos (inc 
l'on Nonlul hicn li'.)U\cr iniicnicuv. nn sonpcr compose'' (\{'<. sucs les 
plus c\(piis. extraits des llcins du jasmin, du nixric et de roranii:er, 
lut servi dans le calice des j)lus jolies petites cloclielles bleues et roses 
(|u"on puisse voir. Ce délicieux s )uper avait été préparé par une Ai)eille 
dont les secrets eussent lait en\ic aux marclian<ls de bonl)ons les plus 
renommés. 

Aune lieuiv. la danse avait repris toute sa vivacité, la lète était à son 
apogée. 

A une heure cl demie, (les bruits étraniics connnencèrent à circuler, 
chacun se |)arlait ;» Ittreille; le mai'ié. furieux, disait-on. cherchait et 
cherchail en \ain sa fciiDim dispai'ue depuis vinitl nunules. 

Quelques Insectes de ses amis lui affirmèrent obli.neannnenl. poui- le 
l'assurer sans doute, (pi'elle venait de danser une niazure<U avec un 
Insecte fort bien mis cl be;iu danseur, son paivnl, le même c|ui le matin 
a\ait assisté comme témoin à la célébration du mariai^e. « La |)erlide ! 
s'écria le pauvi'e mai'i désespéré; la perfide! je me veni>erai ! d 

J'eus pili>' de son (h'sespoii'. « Viens, lui dis-je. calme-loi et ne t<' 
ven.iïe pas, la vengeance ne répare rien. Toi (pii as semé l'inconstance,^ 
il est triste, mais il est juste que tu recueilles ce que tu as seîiié. Ouitlie : 
cette fois, tu fcias bien. Il ne s'a.i-it pas de maudire la vie, mais de la 
j)0!'ter. 

— l"u as raison! sécria-t-il ; décidément, lamoui- n'esl pas le 
bonheur. )> Kt je par\ins à l'entraîner loin de ce champ tout ;i l'heure si 
animé, dont la nouvelle de son infortune avait fait un dc'sert. 

La colère dc> Papillons n'a .i;uère plus de portée qu'une boutade. La 
nuit était sereine, l'aii- était jtur, r\m fut assez pour (pie sa belle humeur 
lui revint; et en quittant les jardins de la Favoi'ite, il souhaita presque 
iiaiement le bonsoir à une Belle-de-Xuit qui veillait |)iès dune Belle-de- 
.lour endoi'mie. 

Arrivés sur la route : « Tiens, me dit-il, vois-tu cette dilii^ence (jui 
letourne à Strasbourg? Profitons de la nuit et posons-nous sur rinq)é- 
riale : ce voyage à travers les airs me fatigue. 

— Non pas, lui répomlis-je, tu as échappé aux épines, à l'eau et 
au désespoir, tu n'échaj)perais pas aux Ilonunes : il se peut qu'il \ ait 
(|uel(pie lilet dans cette lourde voiture, fj'ois-moi , rentrons en France, 



M,; i.Ks \\ KNTi iu:s D'i \ i'\ni,i.(t.\. 

sur nos ;iil('>. I<>iil siiii|)lriiit'nl. Lt^i^iiind air le Irra du lti(Mi, (M ilaillcurs 
nous ariMNi'rons |tlu> \ilr cl suis poussiôrc. > 

HiiMilùl K«'hl, It' liluu (M son |)i)ul de l»alr;ui\ l'uwul dcrrirrc nous. 
Arrives ii Slra>lioui'.-. ce lui avec le |)lu> i;iaud clouncuuMU (|Ut' je le 
>is s'arrôUM' d('\aiU la llctlic dr la calliodralc, dont il admira rék'.nancc 
l'I la liardi(>»i' en des Umuh'> (|u"un ailisic nCùl pas désavoués, u J'ainio 
(oui fi' (jui est licau 1 > sCcria-l-il. 

I.t'> l'sprils li\y:ors aiiucnl toujours, cosi pour eux un ôlal pcrnia- 
nt'iU cl ni'ct'ssairc. ("«'sl sculcuiiMil robjcl (|ui clianijc; s'ils oublicnl, 
c'rsl poui' r(MU|)laci>r. lu peu plu> loin, il salua la slaluc de <iul('n- 
luMii (piand jt' lui eus dil (pic ce i»ron/.c de l)a\i(! elail un lioiuniaiic 
rendu tout l'éceinnienl a I in\culeur de rinipriuiciie. 

Vu |)cu plu> loin cucoic. il sincliua dcNanI liuiaiic de Kli'hci'. « Ma 
bonne irou\ei'nanlc , nie dil-il. si je nt'Iais Pa|)illon. j'aurais été 
arlisle. j'aurais cIcNt* de l»eau\ uioiunnenls, j'aïu'ais lail de i)eau\ 
livi-es ou de hcllcs sialucs. ou liirn je serais devenu un héros el je serais 
inori iLrlori«'Useiuenl. ■ 

Je prolilai de l'occasion pour lui apprendre (pi il n'esi pas doniH' 
îi Ions l«'s liero> de uiourii' en coudiallanl. cl (pie Kleher niourni 
assassin!'. 

I.e jour \enait. il l'allul >!!n.i^ei' ii lrou\er un asile; j'a|)ercus 
l)eurcu>cnicnl une lénèlic (pii s"ou\iail dans une salle iiiiiiiense (pie 
je rec((iniu- |> iiir ap])arlenir a la l>diliot!i('(pic de la ville. Klle était 
j)leine (11- li\re> cl (rolijcl> précieux. Nous cnliàincs >ans ciainle, 
Ciu-, à Slrasl)ourir coiiiiiic |»ailoul. ces >alles de la science sont tou- 
jours vides. 

Son alleiition lui alliree par un liroii/.e anli(pie de la |)liis Irlande 
beauté. Il loua a\ec enlliou>iasine le> li.i:nes iiol»le> el se\('res de 
cetlc inipr)sanle .MinciNc. cl je c\[\< un in>lanl (piil allait ('coulei' le.s 
(•on>eil> d'airain de I iiiip -i issah'e >ai:csse. Il >' c )iitenl i de remar- 
quer (pie le> llomilie> rai>aient de ln'lles clio>e>, 

(> Mai-, oui. lui r(''j)on lis-je , il n'e>l prcsipie |)a> une seule de 
leur Nille (jiii ne |)(jssede un* l»il»liollie(|ue pleine de cliers-d'œuvre , 
que liien peu d'entre eu\ .-«aNeiil appre( ici. et un mu>ee d'Jiistoire 
naturelle qui devrait doiuier a peiixi au\ l'aj)illoii> eux-mêmes. » 

Cette réflexion le calm i un |)eu. et il >e tint c(;i jus(pj'au soir. 
Mais apn'-s tout un jour de repo>, a la tomlx-e de |i nuit ri(.'n ne 
put l'anéier: et il cepiil -ou \ol de plu> Itelle. 



LKS WKiNTlKKS |)l\ l'M'IlJ.ON. 97 

« Attends-moi! lui criai-je, attends-moi! dans* ces murs habités 
pai' nos onnoiiiis, tout est piéi<e, tout est ii ciaiiKlif. » 

Mais l'insensé ne m'écoutait plus; il avait aperçu la vive lueur 
d'un bec de i<a/ (ju'on venait (rallumer, et, séduit par cet éclat 
trompeur, enivré pai' rchlouissanle lumière, je le vis tournoyer un 
moment autour d'elle, puis (omber... 

i Hélas! me dit-il. ma pauvre mie, soutiens-moi; cette belle 
llamme m'a lue. je le sens, ma brûlure est mortelle; il faut mourir, 
et mourir brûlé I... c'est bien vuli^aire. 

(( jMoui'ir. répétait-il. mourir au mois de juillet, quand la vie est 
partout dans la nature ! ne plus voir cette terre émaillée ! Ce qui 
mï'lIraNe i\o la moii, c'est son éternité. 

— l)éti'om|)e-toi, lui dis-je; on croit mourir, mais (m ne meurt 
pas. La mort n'est ({u'un passage à une autre vie. » l^^t je lui exposai 
les consolantes doctrines de Pythagore et de son disciple Archytas sur 
la franslormation successive des êtres, et, à l'appui, je lui rappelai (pi'il 
avait été déjii Chenille, (chrysalide et Papillon. 

« Merci, me dit-il d'une voix presque résolue; merci, lu m'auras 
été bonne jusqu'à la lin. Vienne donc la mort, puisque je suis immortel! 
Pourtant, ajouta-t-il, j'aurais voulu revoir avant de mourir ces bords 
fleuris de la Seine où se sont écoulés si doucement les premiers jours 
de mon enfance. » 

Il donna aussi un regret à la Violette et à la Marguerite; ce souvenir 
lui rendit quelques forces. « Elles m'aimaient, dit-il; si la vie me revient, 
jirai chercher auprès d'elles le repos et le bonheur. » 

Os riants projets, si tristes en face delà mort, me rappelèrent ces 
jardins que font les petits enfants des Hommes en plantant dans le 
sal)le des branches et des fleurs coupées, qui le lendemain sont flétries. 

Sa voix s'affaiblit subitement. <( Pourvu, dit-il si bas (jue j'eus peine 
il l'entendre, pourvu que je ne ressuscite ni Taupe, ni Homme, et que je 
revive avec des ailes ! » 

Et il expira. 

Il était dans toute la force de l'âge et n'avait vécu que deux mois et 
demi, à peine la moitié de la vie ordinaire d'un Papillon. 

Je le pleurai, monsieur; et pourtant quand je songeai à la triste 
vieillesse que son incorrigible légèreté lui préparait, je me pris à penser 

13 



LKS W l.N II lU-.S li'l N PMMLLON. 



(lUe l(»ul t'iiiil [tour K" iiiiciix djins le iiuMlIciir dt's iiioiidcs possilt^'s. ('ar 
j«« suis (le ra\is Ac l.a Mi'UNcrc : cCsl une .man(l(> dilluiinih' dans la 
naliirt' {\u'uu xicillard Irixolc v\ U'i:n\ 




Oiiaiil a la Driiioin'llr (|n il a\;iil r|(oii><'<'. si \n\\> l.-iic/ a >a\oir ce 
«|H rllr d<'\iiil. \<iii^ |t(»u\<'/ lu \<»ii' lixcc cidin . ;iii moNrri diiiic ('itiii.^lc, 
>oiis I.' imiiiero IS'lO. d;iti- la (niliTlioii d Un (iiand-l)iic allemand, 
itnialrur |»assi()niié dlii-<'«l<-. <|ni «li;!--;) incoi:nilo an lilcl . dans ses 
|»ro|n-irl»'s siliif^fs u (jiir'fjiKS linics de Mjr'cn . !<• Icndctnain dr (-«s iicccs 
fiini •>(«'>. 



LKS \\ KNTl |;i;s DM \ I' \l'l M.()\. w 

Vous vorroz (oui impies un bel luscclc li\(' par le même procédé 
sous le nuiui-ro IcS'il. La Deiiioiselle cl I Iiiscclc a\aioiil été pris le 
niènic joui', du même coup de lilet, pai' llieureuv prince (pie le ciel 
semblait avoir lail naître pour (pi il servît ainsi d'instrument aveugle à 
son inexoi'altle justice. 

I'. .1. Staiii.. 







LES CONTRARIÉTÉS 



DUN CROCODILE 




mistM-abh 



OIS voyez on nui jjcrsoniie. Mossicuis. un 
animal \i\en i-onli'ai'ic' ! 
On !«' st'iail ;i moins. 
Jn. !:»'/-( Ml. 

Qn'('s(-<(' (pic je (Icmamii'? 
A inîui.uer. à (li.i^éicr. ;i iloi'inir. à cliaiillcr 
mon <'j)ciissi' cuirasse au soleil. Peu m'iniporlc 
(|iic les autres èti'es de la création (l(''j)loienl 
«le l'aclivité. et s'éveiluent jxiur jLragnei' leur 
existence 1 Trar.(iuille dans mon i^îte. j'attends ma proie et 
la dcvorc. Issu des illustres Tlrocodilcs (pradoi'aicnl auliclois les Egyj)- 
liens. je «lois être fidèle a mon origine aristocrati(pie, dédaigner les 
jouissances intellectuelles et n'entrer en relation avec mes voisins que 
|Kjur les cnxpier. 

Eli i)ien ! on ose me (U'i'anger. moi. gentilliomme Sauiien ! 
Les Hommes, sons divers prétextes. li-oiil»lent ii charpie instant ma 
<|uiétude. Ils ont invent«' la .:.'iierre ; ils ont en>iiite in\enle le f)i'r)gres 
pacificjue. «'t ce sont autant d imai-'inations dont je suis rinroitimi'e 
victime. 

Je suis bien contrarié. 

Mes premières années avaient été heureuses. Par une belle matiné<; 
*rété (mon histoire commence comme un roman iiK^derne) . je perçai la 
c<^KpjilIe de IVeuf où j'étais renfermé, et j'ajK'rçus pr)iM la ftremière fois 
I;. liitiij.Te. J'avais à ma gauche le désert hérissé de .>(4iinx et de pyra- 



LES CONTRARIl'ïÉS D'UN CROCODILE. 101 



inidos. il iiiii droilc. le Nil cl iiic ncniic de ll;i<ni(l;ili ;i\('c ses jillccs (!<' 
syt-oinoivs cl d'oranijcis. S;ims pccudcc le lciii|)> (riidinircr ce spectacle, 
je iiravaii(;;n >ei's le neuve, cl d('l»ulai dans la caiiicrc :^asli()ii()iiii(|iie en 
a\ahml un l'oisson (|iii passail. Jaxais laisse <\)\' le salile environ 
(juaranle «culs senddalilcs ;i cehii dOii je venais de sortir. Onl-ils riv 
d('cini('S |)ar les Loiili'cs cl les Iclineiinioiis'.' Soiil-ils eclos sans eneond)re? 
Je ne m Cn in(|uièle jLiuère. Poin' les Irancs ( j'ocoililes. les liens de l'aniille 
ne sonl-ils pas dos chaînes donl il est hon de s'airrancliir'.' 

Je vécus dix ans en nie rassasiant tant hien (pie mal il'Oiseauv 
pécheurs et de (liiiens errants; parvenu ii Tài^e de l'aison, cest-à-dire à 
l'ài^e où la plupart des êtres créés coiiinieiu eut ;i déraisonner, je nieHvrai 
i\ des réilcxions pliilos!)phi(pies dont lei'ésultal fut le nionolo,mie-*;uivant : 

(1 La nature, nie dis-je. ma <'onil)lé de ses plus rares faveurs. 
<;iiarines de hi li.uure. éléi;aiiee de la taille, capacité de resloniae. elle 
iifa tout |)rodiirue. la lionne mère! sonitcons ;i faire usa.^e de ses dons. 
Je suis propre ii la vie horizontale; altandonnoiis-nous à la mollesse; j'ai 
(juaire raiii-ées de dents acci'i'cs. maniieoiis les autres, et lâchons de n'en 
pas être inaniré. Pialicpions l'art de jouir, adoptons la morale des viveurs, 
ce (pii é'(juivaul il n'en adopter aucune. Fuyons le mariaii;e; ne par- 
taii:eons pas avec une compa.nne une [li'oie (pie nous pouvons i>:arder tout 
ontière; ne nous condamnons pas ii de lonirs sacrilices pour élever une 
hande (reniants iiiLiials. n 

Tel fut mon plan de conduite, et les eharines de^ Sauriennes du grand 
lleuve ne me tirent jxiint renoncer il mes projets de c(''lil)at, Une seule 
fois je crus ressentir une passion sérieuse poui' une jeune (Crocodile de 
<-in([uaiite-deu\ ans. .Mahomet! (pi'elle était belle! Sa tète aplatie 
semhlait avoir été coin|)!-iiiiée entre I(n pinces d'un (Mail; sa irueule rieuse 
s'ouvrait lariie et |)roronile comme rentrée de la |)vramide de Clu'ops. Ses 
petits yeux verts étaient i;arnis dune [)au[)iéie aussi jaune (pie leau du Nil 
«iébordé. Sa |)eau était rude, l'alioteuse, seiiu'C de mouchetures verdàties. 
Toutefois je résistai ii la sé'duction de tant datli-aits. et rompis (\e> nœuds 
qui menaçaient de m'atlacher |)oiir toujours. 

Jeine contentai, durant |)lusieurs amu'cs, de la chair des ([uath^upèdes 
ot des habitants du fleuve. Je n'(jsais suivre rexemple des vieux Cro- 
codiles, (^t déclarer la i;uerre au\ Hommes; mais, un jour, le shérif de 
Uahmanieh passa près de ma retraite, et je l'entraînai S(3us les eaux 
avant que ses serviteurs eussent eu le tem|)S de détourner la tête. Il était 
tendre, succulent. <'omme doit l'être tout dii^nitaire grassement payé 



10-2 LES CONTI! \MII TKS l)'l\ C lîOCOD I I.K. 

iMXir lit' lien l";iir<'. ^•iit' <li' \\i\u[> cl |iiiiN>;ml> M'if^nciir-^ <l(iiil je M)U|)(M'ins 
\t)|(»nli«M> î 

|)i'|Uiis ccllr f|iit(Hic. je (lt'(liiii:n;ii lr> HtMo [loiir lr> lloiiiiiics; co 
iliMnicis \;ilt'iil iiiicuv lomiiii' comoliltlc . cl ce soiil (riiillciiis IK» 
t'mi(Miii> iiiiliiit'U. .If ne litid.ii |);is ii ;ic(|ii('rii' piirini mes conrivrcs une 
liiiiilc i«'|»iil;ilittn (I ;ui(l;i(t' fl de >\ liinilisiiic .1 Vl;ii> le nti de loiilcs l(Mir> 
iV'Io. le |tr«si(l(Mil (le hni>. Iciiis ItiiiKiiicIs; les lionls du Nil ruiciil soiivcnl 
liMiioins de nos rcimions .i^iisIroMniiiiiUKs. cl iclciilin'iil du Iniiil de ik» 
(•|i;iM«.itn-- : 

\iiii>. il liirti inaii:_'cr- le s;ii;i' inel Sii |.'I(»iit'. 
Prolongeons nos festins sous lo riol d'Oiionl . 
Kt bro)ons sans pitié duno forte mâchoire 
l.'inridéle et le \rai eroyaiit. 

L'Homme prétend réj^ner sur la race amphibie: 
Il eroit les Sauriens de ses lois dépendants. 

Lui (pii jierd sous les oau\ les foires ol la vie, ^ 

Lui qui n'a que trente-deux dénis ! 

Il peut être vainqueur en de i^randes batailles ; 
Mais (piand il veut tourner ses armes tonire nous, 
Notre dos ruirassé de soliiles écailles 
Kst impéncti-able ii ses coiips. 

Jamais il n'a servi notre chair sur ses tables. 
El nous, nous dévonuis ce rival odieux. 
Jadis, pour conjurer nos urilTes redoutable^. 
. Il nous pria comme des dieux ! 

Au (•..llilliciicciliriil dr |;i liiiir de Uiilt\ -cl-.\ h.lirl . ijui de I ll(^.Liil•(• 
1-2l;5. iiiiliviiinil dit Ir .", iJK-i'iiiidoi' :iii \ll.;niliv iil dil le '2l,jiiilh>| 

J 7î>8. je soiiiiii<'il|;ii> >uf un lil de i()st';iii\. (|u;itiil jr \'[i> icvcillé |);w un 
liiinull*' iiptccduluiiic. |)f> nujiiics de piMissii'rc > ('Icvjiiciil iiulour du 
\ill;«i:<' d i.iiiiiidtcli . ri d«'u\ iriiindcs ai'iiK'cs s';i\;in(;iicnl riinc conli»' 
laiilrt' : d un cùiv des Aiains. iU'> .Mamcjfniks ciiiia.vscs d of. (!(•> Kia\as. 
d«'> boys iiioiit«*s sui" dis (!li('\au\ >ii|)('|Im's. i\r> cscadions iniioilanl au 
.-^olcil ; de raulic. d<s >(>ldal-« cli anircis . en cliaiti'aiix de li'iilic noif a 
|)limicLs roui,'<'S . <mi uniloriiic- Itim-. en |(an(aloti> d un hianc silc. I.c 
Im'v (le rarnuM' fr'an(|ii<' clail un pi-lil Iimiuiih' paie cl iiiaii^ic. cl j cu> 
pitié (le> luiniain^ en >«in.:-'catil (|ii il> m- lai>^aicnl <'tiniiiatidci' |iar un 
«'Ire «lictil. dont un (àocodilc nCùl lait (jii inic lif»uc|icc. 

Le jK'iil lioninie iirononea (|uel(|ues paroles, eji désimianl du doii:! 



LKs (:()Mi;\i;iKii;s iy\\ ciiocodiijo. 



10; 



le liiiiit (les pMiiiiiidcs. i.cs soMiils IcncicmI lr> nciin. \\r \l\vn[ ri<Mi. 
t't |);iniivnl riiiliou>i;isiii(S. Puis. I;i cimoiiinKlr ivirniil. les luillcs. les 
ItDulcIs. les oliiis. silllci'ciil ;ni\ oreilles (U'> (lioeoilijcs. cl m itllei- 
liiiireiil (|iiel(|iies-uiis. Hélas! me<sieuis, c'esl ii |)ailir de ce joui- 




fatal (|ue mon repos a élé délruit ; I inleniale iiiusicjue s'est fait 
entendre à plusieurs reprises, toujours aussi a.i^açante. et parfois 
meurtrière pour nous. 

AFais nous aurions d(Mlaii:n(' ctl incotivénienl . si l'invasion des 



lo.'i i.Ks CdN ri;\iiii;ïi:s ni \ ciiocoini.i:. 

C)iX'idtM«l.iii\ ou l\i;\|>lr. si hi |ii(»|);i,i;;ili(>i( de Irms idco de |)i'()i,MVS. 
(Ii> ciMlisjUion. (raniclidiiilioiis. ii ;i\;ii('iil iilliiv <I;iiis iiolrc |);ilri(' des 
>av;)nl>. dos iii.i:('ni(Miis. des |u'iliirlial(Miis coiiiiiic Hcl/diii . (laillaud. 
Di'ONOlli. <|iii oui «'\|»Ini(' les ruines du passe, ou commiic un ('(M'Iaiiv 
l'Vrdinand i\r \r>^c\)^. (|ui includc ii !"aM>nii'. 

In iour. di'> iui|t(»rlun^ Ninrcnl d l'Juo|((' cainix'r ii l.ou(|S()i'. 
a\isiMiMil. au uulifu de ciiKi cculs colonnes i;ii:anles(|ues. une pii'iTC 
assez niaux'^ade. el a loree de ealiesliuis . de cordes el de niacliines. ils 
rarnenèi-ei\l ii liord d'un liàlinienl mouille dans le Nil. (]elle |iieire. (|ui 
n"elait (|u"un accessoire de la decoialion dun leni|tle e.i:\|)lien. est |)lanl('e 
aujoui'd luii . dil-(»n. au unlieu de hi plus lielle place de llMUope. 
enlouiee de lonlaint'S oii il n'y a pas assez deau pour baii^^ier un joune 
(laïnian. Tons les orienlalisles se sont en vain ('verluc's ii décliillrer les 
caractères tracés sur ce iiiouuuienl. Mali^re mes faillies connaissances 
dans la science des (iliampolliou. je crois pouvoir a\ancer (ju'il y a là 
une suite de maximes incon\enan!es ii liisaiic iU'!^ (ii'ocodiles. el. vu la 
conduite ih>< pui>sances du jour, je serais tente de croire (pTelles eu 
ont en jtartie découvert la cler. On \ lit entre daulres de\ ises : 

La l>onne cliérp adoreras Obélisque point ne |)ren(iias 

Et aimeras parfaitement. Do l'orce ou de consentemenl. 

ft.qoïsle toujours sei-as Deux millions tu les payeras. 

De fait el volontairement. Si lu les prends injusiemenl. 

Nos amàleuis de j)ieii-e> |)eu pr(''cieuses eurent la funeste id(''e de> 
fa lie la chasse au (Crocodile; l'un d'eux me poursuivit el me ança une 
pioche dont la |)ointe acérée me creva l'œil droit. La douleur me (il 
[Mordre connaissance, et (juand je rev-ns à moi. j'étais. h(''las ! i,Mrro(t(''. 
(irisonnier et commensal des Hommes! Ou me transfera dans la irrandr 
ville d'EI-Kahin'Ii. (jue les infidèles nomment le (laire. et je fus jjrovi- 
s<r>irement lo.::(' chez un consul ('tran.irei'. Le tintauiaiie de l;i halailledes 
Pyramides nétait pas comparable à celui rpii se faisait d;nis (ctle maison, 
oii Ion se battait aussi, mais ii coups de lani:ue. On > \ chamaillait du 
matin au s^)ir; et coium»' on pérorait lieaiicoup sans pouvoir sCntendre. 
j'en conclus qu'il était question de la (juestion d Orient ! Kl pas un 
Ofx-ïxlile [K>ur mettre les dissidents flaccord en |e> croquant totis ! 

\je matelot qui sétait empare de moi . ne me jui<eanl pas di.iiue 
d"èlre offert ;ni Miisé'um ou au Jardin dacclitualalioii . me veiidil ii un 



LKS CONTHARIKTKS D'I N CIUJCUIJILK. 103 

>al(inil)anqiie après notre arrivée au Havre. douleur! les niàelioires 
ciiiiourdics |)ar le froid, je ['u^ j)la((' dans un vaste l»a(|uet. et e\j)Osé au 
s(ii|»idt' cliiiliissciiiciil de la Inulc. Le Siilliiiil»an(|ii(' liiirlail ii la porlc de 
sa liaia(|ut' : " Knirt'/, jnessicurs cl iiirsilanics. c'csl riiislanl . c'est le 
iiKMiHMil ou cet intéressant animal \a [ircndr'e sa nounituie ! » Il pro- 
nonçait CCS mois avi'c une con\i(lioii si couuuunicative, et d'un ton si 
persuasif. (juinvolontairemeiU . en l'entendant , j'éeartais les inàclioires 
pour engloutir les aliments promis. Hélas! le traître, eraignant de mettre 
mes forées au niveau de ma rage, nie soumettait à un jeûne systématique. 

Un vieil escompteur, (jiii avait avancé quelques sommes au pro- 
priétaire de ma personne, me lira de cet esclavage en faisant saisir la 
ménagerie dont je formais le plus bel ornenjenl; tous les autres Animaux 
étaient empaillés. Deux jours ai)i'ès. il me transmit, au lieu d'argent 
coniplaiil. il un ^i^eur (|u"il aidait ;i se ruiner, .le lus casc' djms un large 
l»assin. |)res d'un j)()i't de mer. où mon nouveau patron possédait une 
déli<-ieuse villa, .lappi'is |)ar les projxjs des domestiques, ennemis inté- 
rieurs lieureusemenl inconnus chez les Sauriens, que mon maître était un 
jeune Homme de (luarante-cincj ans, gastronome distingué, possesseur 
de vingt-cinq mille livi'es de l'ente, ce (|ui , grâce à la bonhomie i\c> 
fouinisseurs. lui permcllail d'en (lé|)enser deux cent mille.' Il avait éludé 
le mariage, qui, selon lui, n'était obligatoire qu'au dénoûment dvi^ vau- 
devilles, et s'appli(juait uniquement à mener joyeuse ^ie. Au physicpie, 
il n'a^ait de i'emar(piable (jue son ventre, dont il élait liei' : (( Je l'ai fait 
ce (juil est, disait-il, cela m'a coûté gros, mais je n'ai pas pei'du mon 
ai'gent. .T'étais né pour être sec et maigre, un régime intelligent m'a 
donne'', en d('|»it delà nalmc. cet honoj-able enil)onpoinl. " Le moindre 
dîner de ce bi'ave honmie lui coûtait cin(|uante IVancs. u 11 n'y a (|iie les 
sots, disait-il encore, (jui meurent de faim. » 

Un soir dété, api'ès bou'e . mon possesseur vint me lendi'c \isile 
avec une société nond)reuse; les uns me trouvèrent une heureuse 
physionomie ; les autres prétendirent (pie j'étais fort laid; tous, que j'avais 
un faux air de ressemblance avec leur ami. Les insolents! a\('c quel 
|)Iaisir j'aurais mangé un su[)rème de dandy ! 

« Pourquoi vous amusez-vous à héberger ce monstre.' dit un \ieillard 
sans dents, qui, certes, méritait mieux que moi l'injurieuse qualilication. 
A votre place, je le ferais tuer et accommoder par mon cuisinier. On m'a 
assuré que la chair du Crocodile était très-recherchée, tant par certaines 
peu|)lades africaines que par les Cochinchinois. 



lOti 



LES CONTUAlUi:ïi:ti L)"LN CUOCOUlLi:. 



■«^. 



r^' 




Il n'y a que les -.ots, disait-il encore, qui meurent de fair 



— Ma foi! (lit mon iialron. lidc'c ol orii^inalc. V(>us axez hcaii 
tfire qu'il a un (aux aii' de rcssriiihianco a\oc moi, je vous le sacrifie. 
• >hef. tu nous.iMvpaicias (leniain un pâté de (li'ocodiie aux oignons 
dÉiApte. " 

Tous les parasites Itatlirent des niains; le elief s'ineiina; je frénns 
au. fond de mon âme et de mon liassin. Apivs une iniif (errilde. une 
nuit de condamné ii mort, les pi'cmi<'i«'S cjailcs du soleil me moiilrèrenl 
IVKJieux cuisinier aii:ui>ant un ('nonce conlelas pour m Cii percei- le> 
entrailles! Il sapproiha de moi. escorte* de deux eslatieis, el pendani 
que l'un détachait ma cliaîne. I autre nia»ena \in.ut-deu\ coups de bâton 
sur le crâne. J'étais penlu. si un hniil soudain ii avait attiré l'attention de 
mes Unureaux. Je vis Fuon patron se d<'l>allre entre quatre inconiujs de 
mauvaise mine, ariivés de P;uis. dont I im tenait une nionlie ii la main : 



LKS CONTHAlilKTKS D'LN CUOCODILK. 



]()■; 



(•iti(| heures venaient de sonner. J'entendis crier : « En route pour Glichy ! » 
Et une voilui'e roula sur le |)avé. Sans eu (Icniaiidcr davantage, et pro- 
lilanl de la perlurhalion i^c'iiéi'ale. Je sautai iiors de uion l)assin. traversai 
lapidenient le jardin, et de là je .irai;nai la mer... 

J'ai [)U. non sans peine, l'cvenir dans mon pays nalal ; mais. (') dou- 
leur! on y canalise plus (pie jamais; on y répète avec une déploral)le 
insistance les mots de civilisation et de proi^rès. Les eauK et les rivaju'cs 
sont encond)rés de drai^ues. dap[)areils divers, de chalands en fer, 
de irrues à vapeur, de locomohiles et autres machines diabolicpies. 

Mes camarades ont été expulsés du lac de Timsali, dont le vieux 
nom signifie Crocodile. Si cette rage de remuer le sol et les eaux se 
maintient toujours au même diapason , on pourra dire bientôt le dernier 
des Crocodiles, comme on dit le dernier des 3Io]iii'ans. Je serai l'Uncas 
<le ma race. 

Un homme dcjnt la lète est couverte d'une foret de cheveux gris, 
et dont les yeux noirs pétil ent d'énergie et de finesse, court à cheval 
au milieu des sables ; c'est l'initiateur du percement de rislhme de Suez, 
et il est, m'assure-t-on , sur le point de réussir. 

Comme je ne suis f)as Anglais, la chose devrait m'être indifférente. 

N'importe. 

Je suis bien contrarié... 

Emilk de La Bkdollikre. 



7:c^ 




ORAISON FUNÈBRE 



D UN VER A SOIE 




l.c soleil . J'iiliiiiK' sans doiilc 
(laNoir- liiillc tout un lont? jour, 
s'c'lait conclu' Ion! ii conp; — 
les Oiseaux NcnaienI (l'aclievcr 
leur prieic du soir. — et la 
terre, (iede encore, se préparai! 
dans !e silenc<' au repos de la 
nuil. 

Le Spiiin\ il (('le de nioil 

donna alors le sii:nal du d('|)arl. 

el le |)eli( cortéiic se mit en 

■•;'\ marche, suivant ii pas lents 

%^-'^ le senlier (pii coiidiii>ail an\ 

-i^-, lirn\eres lo>e<. 

I)e> l'aiK heurs . dont l'em- 
ploi consistait ii dc'bajiasser le 
chemin, précédaient le corps, (jui elait entouré, (Kun côté, par les Betes 
à bon Dieu, et, de l'autre, par les >fantes religieuses, (jue suivaient les 
Porte-Quoue. Venaient ensuite les Fourmis communes, les Spectres, el 
enfin Ifs Chenilles prfK-essionnaires. 



OUAIS ON FL.NKIUIK D'L.N V K 11 A SOIF. 



09 



Qiinnd on fui ii (iii('l(|ii('s p.is du iiiùi-irr où (M;uV'nl ivslés hs l'ivrcs 
el les S(rurs dcsoiis du Ver ;i soie (|ui Nciiail de mourir. I;i Pyrocluv 
cjH'dnijdc, jii.-canl (|u'il ny a\(iil |ilu> de danger dT'lic cnlciidu par eux. 
v[ de renouveler wu de (rouiller leui' douleur. Ihyinne (\l'> morts lui. sur 
son oi-dre. enlonnt' par le clKeur dc> Seai'aln'es nasicornes , cl elianlc 
cusinlc allciiialivcmcul par les (iiilions cl parles liourdous. 



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gS&.^^^K'^-if^*- 



De temj)S en temps les chanfs cessaient, et l'on entendait distincte- 
ment des soupirs, et même des sanglots, qui témoignaient des regrets 
universels ([uinspirait la perte de l'humble Inseete (jue l'on conduisait à 
sa dernière demeure. 

Arrivé au champ des bruyères, on ajjerçut, non Icjin de (|uelques 
tombeaux qui s'étaient refermés depuis peu. ainsi que l'indiquait la terre 



\\i\ 0\\ \IS()N KINIJU;!-: It'l \ \ Kli \ SDIK. 

riiiicliniii'iil n'iiiuci' (|iii les ((iiiMail. cl |);iniii (|ii('l(Hiis lusses (|iii s«Mn- 
|»l;n«Mil avoir cU" citiisccs en |»i('\ i>i(tii pciil-rli'c des besoins ruliiis Ac 
(|neIt|UOS-uns iiièiiie «lt-^ iissi>lanl<. ime-|irlile losse sur la(|ii('lle claicnl 
|KMU'h(S (Micorc les l''o>so\('ms ou N('(i'o|>lioris. 

('.(' lui Ncrs celle l'osse (|ue le coinoi se diri.^Lica. I.es clianis a\aicnl 
cesse, les saniilols russi, cl m^'Uie les soupiis; car. dans loules les 
i:i"andtN douleurs, il \ a uu intnienl de iirofonii aliallenienl (\u\ les rend 
niuclles. 

>Iai> (|nand lc> Insectes (jui |.orlaienl !<' corps Teurcnl dep:)Si' dans 
la tond»", et (|uand on pul \oir (|ue lien ne le sepai'ail plus de la leri'c 
a\ide cl nue. les cris el les saniilols eclalerenl denouxeau.el la douleui' 
ne connut plus de lioines. 

Alors sapprocha de la londie encore ouverle un Insecte enlièreiuenl 
\('tu de Hoir : 

Pouniuoi pleure/.-vous'.' s\'cria-l-il. Kl jus(pies ii (jnnnd ceux sur 
(jui jH'se le fardeau de la vie j)leureronl-ils ceux cpie la inori a délivrés".^ 
-Mais pleurez, ajouta-l-il. car celui (pii est lii n'a rien ii craindre do 
volrc «Uudour; vos larmes ne le re>suscileront point. Apres la mort, (pii 
donc voudrait reculer ^('rs la vie? ) 

.Mais les sanulols se faisaient encore entendre, ear persoiuie n'elail 
consolé. 

<i Frères, dit ini auti'c orateur en s"a\an(ant ii son loin-, c'est ;i 
leur naissance et non a leui' rnoil (pi'il l'aul pleurer les \ Ci'S ;i soie. Notre 
^ri'rc est mort, rejouissez-vous, car il n a eu de la vie ([ue les (leurs et 
les feuilles; en fjuidant la terre, il a (piilté toutes les douleurs, et n'a 
perdu fjue les misères, .le nous dis la vérité; vous èles de j)au\i'es Vers 
comme moi. jKiunjuoi vous llallerai-je'.' Ce n'est j)as nous autres, niallieu- 
reu\, fjue la vue de la mort «loit IrouMer. » 

^lai- ils |tlcuiaienl toujours. 

El un de eeu\ «pii |)leuraii'iii . prenant la |);.role ji son tour ; 

Nous savons, dit- il, ((Ue tout ce rpii coiiiiiMMice a inie lin, et 

C|u'il faut donc mourir; nous savons ce (pi il faut de courai<e pour 
i:a.trner sa vie feuille fiar feuille, et sa feuille l(ouc|i<''e par l)Oueli(''e; nous 
savons ee (\u\\ faut de patience et dahnc'i/ation poiii- (jii une lèuille de 
mûrier devienne une iol»e de soie; nous savons comliieii sont durs les 



or, AI SON KlMilillK l)T\ \ Kll A SOIK. 



i11 



'^'>^-^X 



"T." 



.W f/.<^"^ ^-^^ \ W ^y »r* 





(!avau\ (II- la calianc cl ceiiv de rak'lier, el (luune fois (MiCiTiiiés dans 
notre triste cellule nous pleurerions en vain les songes de noire courte 
jeunesse avant ([ue notie tache soit aciievée; nous savons enfin (|u ii 
tout prendre, mourir, c'est cesser de filer, la inoii n'étant (pie I autie 
l)OUt de ce fil cpii conunence à la vie; nous nous disons aussi (pie de 
quekpie c(jté qu'on se tourne on voit mourir, et (pie, quand on regarde 
en soi-même, on voit mourir encore, et que notre frère qui est mort 
n'a donc cédé qu'au destin; mais nous ainnons notre frèi'C, et rien ne 
nous consolera de l'avoii' perdu. > 

Et tous dirent avec lui : « Nous aimions notre frère, et rien ne 
nous consolera de l'aNoii' perdu. » 



112 



oi; MSON 11 NKUiii: 1)1 \ \ i;i; a soik 



l.i M.mlr ri'liiriouso s";nnmK-ha nlciîs, 

J';ii |>l('iii(' ((imiiu' \(>ii> nolic iVcic (|iii ol luorl . dil-cllc. cl 
|t(Uirliint . loiitt'S lt'> loi-^ (|ii(' ji' \(ii> un N cr ;i xiic >iir le |M»iiil (lt> mourir. 
\o lie |iiii> fin|)<\li('r mon coMir de s ('|);iii()iiir, \ ,\ diins I anlrc monde, 
lui di>-jt': lu \ >t'r;i-> miciiN (juc diins (t'Iui-ci. <tii Ton ol mal. I,;». 
>(>ii\rii-onl |tonr loi !»'> |ioric> (|ui >'ou\i('n! pour les juMils connue pour 
les i;i'aiid> ; lii . hi rclitiu\cr,i> ceux (|ue lu as pci'dns. cl lu les reliou- 
vei'a> au milieu do Ileui> (|ui ne mcurcnl jtas ci (\r> mûriers loujours 
\erl>. >ur \c Itord dc> ncul lonlaincs (jui ne lari»cnl jamais; cl (juaiid 
lu l«s aura> i'elrou\«'«« . lu leur ilira> de nous allcndre. nous (|ue la \'\r 
rclicnl encore; car mourir. c'e>l rcnailic ii une \ ie meilleure. ■> 

Va ipiand le lion Insccle cul ain>i parle, les pleurs ccssereni loul ii 
cup. 

u El mainlenani . ajoula-l-elle . allez cl \(\U'/. sans hruil ; noire 
IVèiv n'a plus l»csoin de vous. » 

Et «-liacim a\anl (U'pos»' sui" la londie une llcui'ellc de liruxèrc l'osc. 
les uns di>paiurcnl dan> ini pâle ra\<»n de la lime (|ui \enail de se levei'. 
cl les aulres i('.::Hi:ncrenl ii travers les iierlics Icms |)elilcs demeures. 

Et tous ('laicnl c(»ns(»l('s. car ils disaient a\ec la AFanle rclii^icuse et 
Sliaks|>eai'e : - .Miunii'. c'e>l icnailre ii une \ ie mcilleme. < 

P. .1. Staih.. 



^'^% 




VOYAGE 



MOINEAU DE PARIS 



A LA RECHERCHE DU MEILLEUR GOUVERNEMENT 



I \ T r. D L c T I : 



Les IMoineauv de Paris passent depuis long- 
temps pour les plus hardis et les plus eiïrontés 
Oiseaux qui existent : ils sont Français, 
voiiii leurs défauts et leurs cpialités en un 
mot; ils sont enviés, voila l'explieation de 
bien des calonmies. Ils vivent, en effet, sans 
avoir à craindre les coups de fusil, ils sont 
^ indé[)endants , ne manquent de rien , et sont 
'-'Sans doute les plus heureux entre tous les 
volatiles. Peut -être ne faut- il pas trop de bonheur à un Oiseau. Cette 
réflexion, qui surprendrait chez tout autre, est naturelle à un Fri(piet 
nourri de haute philosophie et de petites graines ; car je suis un habitant 
de la rue de Rivoli, voletant dans la gouttière d'un illustre écrivain, 
allant de son toit sur les fenêtres des Tuileries, et comparant les soucis 
(pii encombrent le palais aux roses immortelles qui fleurissent dans la 
simple demeure du défenseur des prolétaires, ces Moineaux himiains, 
ces Passereaux qui font les générations et desquels il ne reste rien. 




H/, vo^Ac;!:: i>"i n moim: \r m-: 1'\kis. 

En îrohanJ les niicltcs du pain c\ l'uli'iulaiU les j)ar()los dun i;rand 
lloiniiio. je suis dcvoiui livs-illustiv parmi Us niions (pii nrélurenl en 
dos l'iivonstanros i;ravos. ol me conliôivnl la mission dOliserver la nicil- 
louiv forme do .uouvornomont ii donner aux Oiseaux de l\u'is. Les Moi- 
neaux «le Paris l'urtMil nalurellemenl en'arouclit's pai- la revolulion de 
liS.'^O; mais les Homnies ont été si fort oeeui)és de eelle i^rando mysli- 
liealion, (juils n'ont fait aucune allenlion ii nous. D'ailleurs, les émeutes 
qui atrilèrent le peuple aile de l\uis eui-eni lieu lois du eholcTa. Voici 
eommonl et jxtunjuoi. 

Les .Moineaux de Paiis. pliMnemenl satisfaits par la desseite de cette 
vaste capitale . d«'\inrent jKMiseurs et très-exigeants sous le rapport moral, 
spirituel et ithilosophique. Avant de venir liabiter le loil de la rue de 
Rivoli, je metais écliappé d'une cai,T où l'on m'avait mis à la cliaîne, 
et où je tirais un seau d'eau pour hoire (piand j'avais soif. Jamais ni 
Silvio Pellico ni Maroncelli n'ont eu plus de douleurs au Spielberii; (jue 
j'en endurai {rendant deux ans de captivité chez le i,Tand Animal (|ui se 
pietend le roi de la terre. J'avais raconté mes souffrances à ceux du 
faulMiuri: Saint- Antoine, au milieu desquels je parvins à m'échapper et 
(jui furent admiraltles pour moi. Ce fut alors (juc j'observai les mœurs 
du j)Ouple-Oiseau. Je devinai que la vie n'était pas toute dans le boire 
et dans le manger. J'eus des opinions qui augmentèrent la célébrité que 
je devais à mes souiïrances. On me vit souvent, posé sur la tète d'une 
.statue au Palais-Royal, les plumes ébouriiïf'es. la tète rentrée dans les 
épaules, ne montrant que le bec, rond comme une boule, l'œil à demi 
fermé, réfléchissant à nos droits, à nos devoirs et à notre avenir : Oii 
vont les Moineaux? d'où viennent-ils? pourquoi ne peuvent-ils pas pleu- 
rer? pourquoi ne s'organisent-ils pas en société coujme les Canards sau- 
vages, comme les Corbines, et pourquoi ne s'entendent-ils pas comme 
elles qui possèdent une langue sublime? Telles ('taient les fjiiostions (jiio 
je méditais. 

Quand les Pierrots se battaient, ils cessaient leurs disputes devant 
moi, .sachant que je m'fK-cupais d'eux, fjue je pensais ii leurs affaires, et 
ils se disaient : " Voilà le (Jrand-Kriquet ! - Le bruit des tambours, k*s 
parades de la royauté me firent quitter le Palai>-lioyal : je vins vivre 
dans l'atmosphère intelligente d'un grand écrivain. 

Sur ces entrefaites, il se passait des choses (jui m'échappaient, rpioique 
je les eu.s.se prévues ; mais après avoir obs^-rvé la chute imminente d'une 
avalanche, un Oiseau philosophe se fKjse très-bien sur le })ord de la 



VOVACK D'LN MOINKAl DK PARIS. li; 



neige qui va rouler. La disparition propressive des jardins convertis en 
maisons rendait les Moineaux du centre de Paris très-malheureux: et les 
[)laçait dans une situation pénible, surtout évidemment inférieure à celle 
des Moineauv du l'aubourg Saint-Germain, de la rue de Rivoli, du 
Palais-Royal et des Champs-Elysées. 

Les Moineaux des quartiers sans jardins n'avaient ni graines, ni 
insectes, ni vermisseaux, enfin ils ne mangeaient pas de viande : ils en 
étaient réduits à chercher leur vie dans les ordures , et y trouvaient sou- 
vent des substances nuisibles. Il y avait deux sortes de Moineaux : les 
Moineaux qui avaient toutes les douceurs de la vie et les ÎMoineaux qui 
manquaient de tout, enfin des Moineaux privilégiés et des Moineaux 
souffrants. 

Cette constitution vicieuse de la cité des Moineaux ne pouvait [)as 
durer longtemps chez une nation de deux cent mille Moineaux effrontés, 
spirituels, tapageurs . dont une moitié pullulait heureuse avec de superbes 
llMuelles, tandis que l'autre maigrissait dans les rues, la plume défaite, 
les pieds dans la boue, sans cesse sur le qui-vive. Les Friquets souf- 
frants, tous nerveux, munis de gros becs endurcis, aux ailes rudes 
comme leurs voix mâles, formaient une population généreuse et pleine 
de courage. Ils allèrent chercher pour les commander un Friquet qui 
vivait au faubourg Saint-Antoine chez un brasseur, un Friquet qui avait 
assisté à la prise de la Bastille. On s'organisa. Chacun sentit la néces- 
sité d'obéir momentanément, et beaucoup de Parisiens furent alors éton- 
nés de voir des milliers de ■Moineaux rangés sur les toits de la rue de 
Rivoli, l'aile droite appuyée à l'Hôtel de Ville, l'aile gauche à la Made- 
leine et le centre aux Tuileries. 

Les Moineaux privilégiés, excessivement effrayés de cette démon- 
stration , se virent perdus : ils allaient être chassés de toutes leurs posi- 
tions et refoulés sur les campagnes où la vie est très-malheureuse. Dans 
ces conjonctures , ils envoyèrent une élégante Pierrette pour porter aux 
insurgés des paroles de conciliation : — Ne valait-il pas mieux s'enten- 
dre que de se battre? Les insurgés m'aperçurent. Ah! ce fut un des plus 
beaux moments de ma vie que celui où je fus élu par tous mes conci- 
toyens pour dresser une charte qui concilierait les intérêts des Moineaux 
les plus intelligents du monde, divisés pour un moment par une question 
de vivres, le fond éternel des discussions politiques. 

Les Moineaux en possession des lieux enchantés de cette capitale y 
avaient-ils des droits absolus de propriété? Pourquoi, comment cette 



116 



vo^Aiii: hi N MOI m:ai dk p\kis. 



iiu'iralitô sVlait-olIe établie? pouvail-eilo diiivr? Dans \o cas où 1 Vitalité 
la plus parfaite ivirirail les .MointMiiv de i\»ris. (juelles formes prendrait' 
re nouveau i^ouYerneincnt? IVlIt's rurcnt l(*s (pu'>li()iis posées par les 
eoninùssaires des deu\ partis. 

■ .Mais, nie dirent les Fritjucls. laii'. la (erre el ses pi'oduils sont 
à tous les Moineaux. 




Je parti» en qualité de procureur général des .Moineaux de Paris. 



— ErreurI dirent \r> jirivilc.irK'S. Nous habitons une \ill«'. nous 
sommes en société, subissons-en les bordicurs et les niallicins. Vous 
vivez encore infiniment nneux rpu- >i vous étiez ii rdal sanva.i^e, dans 
les champs. » 

Il y eut alors un i:az()uillement général qui menaCait d'étourdir les 
léi:isialeurs de la Chambre, lesquels, s^jusce rapport, crai.irnent la con- 
currence et liennent à s'étourdir eux-mêmes. II sortit (juelque chose de 
ce tumulte : tout tumulte, clifz les Oiseaux coiniiie chez les Hommes. 



VOYAGi: D'UN MOINEAU DK PARIS. 117 



annoiuv un l'ait. Un (uiiiulle csl un aa'oiiclu'iiuMit (inliliciiic. On einil la 
proposition, approurée à runaniiiiité, d'envoyer un moineau l'ianc. 
impartial, observateur et instruit , à la recherche du Droit Animal, et 
cliarw de comparer les divers gouvernements. On me nonuua. .Malgré 
nos habitudes sédentaires, je partis en qualité de procureur géniMal îles 
Moineaux de Paris : que ne t'ait-on pas pour sa patrie ! 

De retour depuis peu, j'aj)prends l'étonnante Révolution des Ani- 
mau\ . leui' sublime résolution prise dans leur nuit célèbre au Jardin des 
Plantes, et je mets la relation de mon voyage sur l'autel de la patrie-, 
comme un renseignement di()lomatique dû à la bonne foi d'un mo:leste 
philosophe ailé. 

I 

Du Goiivcrncniont formiquc. 

J"arri\ai. non sans j)eine, après avoir traversé la mer. dans une ile 
appelée assez orgueilleusement la Vieille-Formicali<m par ses habitants, 
i'onwne s'il y avait des poilions de globe j)lus jeunes que les autres ^ 
Une vieille Corbine instruite, que je rencontrai, m'avait indiqué le régime 
des Fourmis comme le gouvernement modèle; vous conqjrenez com- 
bien j'étais cuiMeu\ d'étudier ce système et d'en découvrir les ressorts. 

Chemin faisant . je vis beaucouj) de Fourmis, voyageant pour leur 
plaisir : elles étaient toutes noires, très-propres et connue vernies, mais 
sans aucune individualité. Toutes se ressendjlaient. Qui voit une seule 
Fourmi, les coimait toutes. Elles voyagent dans une espèce de lluide 
formi(pie ([ui les préserve de la boue, de la poussière, si bien que sur 
les montai^nes. dans les eau\, dans les villes, rencontrez -vous une 



^ La fausseté de cetts opinion m'a été démontrée p.ir une aimable Corailine de ia 
mer Polynésique emmenée en captivité ^lar des Poissons, et qui regrettait amèrement les 
magnifiques constructions cyclopéennes auxquelles elle coopérait, et sur le corail dos- 
quelles devait reposer un nouveau continent. Elle m'expliqua même que le gouvernement 
formique les subventionnait, afin d'avoir le droit d'occuper les nouvelles terres aussitôt 
qu'elles apparaissent à la surface des eaux. Les Friquets de Paris prendront sans doute 
en considération cette note, due aux confidences de ce membre excessivement distingué 
de la République Polypéenne, qui fait des ruches sous-marines assez solides pour briser 
des vaisseaux. Néanmoins la jolie Corailine resta sans réponse quand je lui demandai sur 
(juoi reposaient les immenses bâtiments de sa nation. 



IIS 



\0\ \(,K l)"l N MOINK M \)V. \' \\\ 1 S. 



Koiiiiiii, ollo si'iiiltio sortir d'une boîte, avec son hahil noir bien bioss(', 
bienni'l. ses patles xcinies cl ses mandibules |)i'o|)ivs. Celte alVectaliou 
de in'opivlc ne |)rou\c j)a> en leur laveur. Que Iciu' arriverail-il donc 
sans ce soin peipeluel ? Je (|U(Slionnai la première Fourmi (jue je vis : 
elle me re.irarda sans me rc'pondrc^. je la crus sounic; mais un Perro- 
(juet me dit (|u"cllc iic iiaVliiil (|uau\ bclcs (|ui lui avaicnl cl*' |)i'é- 
senlees. 

Dès (|uc je mis le |»icd dans I ilc. je lus assailli d Animaux ('Iranires, 
au sei'vice de IKlat cl cliai'-:cs de \ous iuili(M' aux douceuis de la liberU* 



i^^î^ 







en vous empAoliant de porter certains objets, (piaud m ■iin' vous les 
auriez en afTection. Ils m'entourèrent, et me firent ou\iii' le bec pfjur 
voir s il nv a\ait pas des poisons que. sans douie. il est di'lendii d in- 



VOYAGE D'UN MOINEAU DK P A l{ 1 S. 



11<.) 



Iroduiic. Je levai mes ailes rtme apivs laud'e pour montrer que je 
n'avais rien dessous. Après celte céiémonie, je fus libre d'aller et de 
venir dans le siège de l'Empire Formiquedont les libertés m'avaient été 
si fort vantées par la Corbine. 

Le premier spectacle (|ui me frappa vivement fut celui de l'activité 
merveilleuse de ce peuple. Partout des K( urim's allaient et venaient, 



^ 



I ' ; 













chargeant et déchargeant des provisions. On bâtissait A('<s magasins, on 
débitait le bois, on travaillait toutes les matières végétales. Des ouvriers 
creusaient des souterrains, amenaient des sucres, construisaient des gale- 
ries, et le mouvement est si attachant pour ce peuple, qu'on ne remar- 
qua point ma présence. De difTérents points de la côte, il partait des 
embarcations chargées de Fourmis qui s'en allaient sur de nouveaux 
continents. II arrivait des estafettes qui disaient ({ue, sur tel point, telle 



^oo \ o\\(\\: DTN M()1m:.\i di: pauis. 



donrce abondnit. ot aiissitôl on o\j)é(liait des détachements de Fourmis 
pour s'en tMnpaivr. et ils son einpai'aient avec tant d'iiabileté, de promp- 
(itiulc. (pie les Hommes eux-mêmes se voyaient dévalisés sans savoir 
fonunenl ni dans (piel temps. J'avoue cpie je fus ébloui. Au nnlieu de 
lactivité irénérale. j'apeirus des Fourmis ailées au milieu de ce |)euple 
noir sans ailes. 

(i Qii^'ll*-^ t^s'l ^'^'••^' iMUUiiii (pli se t;()lHM'ii(^ et s'amuse |)en(lanl (pie 
\()U> liavaillez? dis-je a une F(»uriiii (pii l'cslail en sciilinelle. 

— Oli! me répondit-elle, c'est une noble Fourmi. Vous en compte- 
rez cin(| (Ciits ainsi. les Patriciennes de l'Kmpii'e Formique. 

— Qu'est-ce (juimc Pali'icieimc? dis-je. 

— Oh! me répondit-elle, c'est noti'e tjloire, à nous autres! Une 
Fourmi Patricienne, comme vous le voyez, a quatre ailes, elle s'amuse, 

JMuit de la vie et fait des enfants. A elle les amours, à nous le travail. 
Cette division est une des grandes sagesses de notre admii-able constitu- 
tion ; on ne peut pas s'amuser et travailler tout ensemble, (alliez nous, 
les Neutres font l'ouvrage, et les Palricieimes s'anuisent! 

— Mais est-ce une récompense (hi travail? Pouvez-vous devenir 
Patricienne".' 

— Ah! bien, oui! Non. lit la Fourmi Neutre. Les Patriciennes 
naissent Patriciennes. Sans cela, où serait le miracle? il n'y aurait plus 
rien d'extraordinaire. ]Mais elles ont aussi leurs obligations, elles veillent 
à la sécui'ité de nos travaux cl pré|taiçnt nos con(pu'tes. » 

La F(»urmi Patricienne se dirigea de notre c()té : toutes les Fourmis 
se dérangèrent et lui témoignèrent des respects infinis. J'appris (pi'au- 
ciine des Fourmis ordinaires, dites Neutres, n'oserail dispulcr le pas à 
une Patricienne, ni se permettre de se |)lacer devant elle. Les Neutres 
ne possèdent al)Solument rien, travaillent sans cesse, sont bien ou mal 
nourries, selon les chances; mais les cinq cents Patriciennes ont des 
palais dans les fourmilii'res. elles y pon(Jenl des enfants qui sont l'orgueil 
de l'Empire Fonni(iue, et possèdent des parcs de Pucerons |)our leur 
nourriture. J'assistai uK'mc ii une (liasse aux Pucerons, dans le domaine 
d'une Patricienne, spectacle qui me lit le j)lus grand [)laisir ;i voir. On 
ne saurait iinaginer jusqu'où ce peuple a poussé l'amour poui' les petits, 
ni la perfection qu'il a su donner aux soins avec lesquels il les élève : 
comment les Neutres les brossent, les lèchent, les lavent, les veillent et 
les arrangent ! avec quelles admirables pensées de prévoyance elles les 
nourrissent cl devinent b*s accidents aux(piels ils sont exposés dans un 



VOYAGE D'UN MOINEAU 1)K l'AlUS. 121 

âge si tendre. On étudie les teuipéiatures, on les rentre ([uand il pleut, 
on les expose au soleil (juand il fait beau, on les acroutunie à faire jouer 
leurs mandibules, on les accompagne, on les exerce; mais une fois 
grands, aussi tout est dit : plus d'amour, plus de sollicitude. Dans cet 
empire, -l'état le meilleur pour les individus est d'être enfant. 

Malgré la beauté des petits , la choquante inégalité de ces mœurs me 
frappa vivement; je trouvai que les querelles des Moineaux de Paris 
étaient des vétilles, comparées aux malheurs de ces pauvres Neutres. 
Vous comprenez que ceci, pour un Friquet philosophe, n'était que la 
question même. Il y avait lieu d'examiner par quels ressorts les cinq cents 
Fourmis privilégiées maintenaient cet état de choses. Au moment oii 
j'allais aborder la Patricienne, elle monta sur uue des fortifications de la 
cité , oii se trouvaient quelques autres de son espL'ce et où elle leur dit des 
mots en langue formique : aussitôt les Patriciennes se répandirent dans 
la fourmilière. Je vis partir des détachements commandés par des Patri- 
ciennes. Des Neutres s'embarquèrent sur des pailles, sur des feuilles, sur 
des bâtons. J'appris qu'il s'agissait d'aller porter secours à quelques 
Neutres attaquées à deux mille pieds de là. Pendant cette expédition, 
j'entendis la conversation suivante entre deux vieilles Patriciennes. 

« Votre Seigneurie n'est-elle pas effrayée de la grande quantité de 
peuple qui va mourir de faim, nous ne saurions le nourrir... 

— Votre Grâce ne sait donc pas (jue de l'autre côté de l'eau il y a 
une fourniilière bien garnie, et que nous allons l'attaquer, en chasser 
les habitants, et y mettre notre trop-plein? « 

Cette injuste agression était autorisée par le principe fondamental du 
gouvernement Formique dont la Charte a pour premier article : Ote-toi 
de là, que je inij mette. J^e second article porte en substance que ce qui 
convient à l'Empire Formique appartient à l'Empire Formique, et que 
quiconque s'oppose à ce que les sujets Formiques s'en emparent devient 
l'ennemi du gouvernement Formique. Je n'osai pas dii'e que les voleurs 
n'avaient pas d'autres principes, je reconnus l'impossibihté d'éclairer 
cette nation. Ce dogme sauvage est devenu l'instinct même des Fourmis. 
Leur expédition fut consommée sous mes yeux. Au retour de la guerre 
faite pour sauver les trois Neutres compromises, on envoya des ambas- 
sadeurs examiner le terrain, les abords de la fourmilière à prendre, et 
l'esprit des habitants. 

« Bonjour, mes amis, dit la Patricienne à des Fourmis qui pas- 
saient, comment vous portez-vous? 

16 



122 VOYAGE D'UN MOINEAU DE PAUIS. 

— Pardi)n, jo suis occupée. 

— Altendez donc! que diahlo. on se parle. Vous avez beaucoup de 
i^rain, et nous n'en avons point , mais vous manquez de bois, et nous en 
avons beaucoup : clianueons? 

— Laissez-nous tran(|uillcs. nous i;ardons nos grains. 

— Mais il ne vous est pas permis de garder ce qui abonde chez vous, 
quand nous en nKin(|U(»iis chc/ nous : cela est contre les lois du bon sens. 
Échangeons. > 

Sur le refus de la lounnilièro. la Patricienne. (|iii se regarda comme 
insultée. e\j)edia une feuille des plus solides chargée de Fourmis en For- 
micalion. Les Patriciennes dirent que l'iionneur formique et la liberté 
commerciale étaient compromis |)ar une fourmilière récalcitrante. Sur 
ce, ieau fut couverte aussitôt dembarcalions , et la moitié des Neutres 
embarquées. Après trois jours de manœuvres, les pauvres Fourmis étran- 
gères furent obligées de se disperser dans l'intérieur des terres, aban- 
donnant leur fourmilière aux enfants de la Vieille- Formicalion. Une 
Patricienne me montra dix-sept fourmilières ainsi conquises et où elles 
envoyaient leurs filles, qui y devenaient à leur tour Patriciennes. 

(( Vous faites des choses souvenùnement infâmes, dis-je à la Patri- 
cienne qui était venue oiïrir des bois pour des grains. 

— Oh ! ce n'est pas moi , dit-elle. Moi , je suis la plus honnête créa- 
ture du monde; mais le gouvernement Formique est forcé d'agir dans 
lintérèt de ses classes ouvrières. Ce que nous venons de faire ^était sou- 
verainement utile à leurs intérêts. On se doit à son pays; mais je re- 
tourne dans mes terres, pratiquer les vertus que Dieu impose à notre 
race. » 

En effet, elle paraissait au premier abord la meilleure FVjurmi du 
monde. 

' Vous êtes de fiers sycophantes ! m'éciiai-je. 

— Oui, me dit une autre l'alricienne en liant; mais convenez que 
cela est beau, dit-elle en me montrant une foule de Patriciennes qui se 
promenaient au soleil dans l'éclat de h iii' puissance. 

— Coniment parvenez-vous à maintenir cet étal contre nature? lui 
demandai-je. Je voyage pour mon instruction , et voudiais savoir en quoi 
consiste le bonheur des Animaux. 

— Il consiste à se croire heureux, me répondit la Patricienne. Or, 
chaque ouvrière de l'Empire Formique a la certitude de sa supériorité 
sur les autres l^ourmis du monde. Interrogez-les, toutes vous rliroiit 



VOYAGE D'UN MOINEAU DE l'AIUS. 123 

que nos fourmilières sont les mieux bâties, que dans quelque endroit de 
la terre qu'une de ces ouvrières se trouve, si quelqu'un l'insulte, l'insulte 
est épousée par l'Empire Formiquc. 

— Il me semble que cet orgueil satisfait ne donne pas de grain... 

— Ceci ressemble à une raison; mais vous parlez en Moineau. Je 
vous avoue que nous n'avons pas du grain pour tout le monde ; mais ici 
tout le monde est convaincu que nous sommes occupées à en chercher; 
et tant que nous pourrons de temps en temps conquérir une fourmilière, 
tout ira bien. 

— ÎMais ne craignez-vous pas que les autres fourmilières, averties, 
ne se coalisent contre vous, afin d'empêcher que vous ne les dévoriez 
ainsi? 

— Oh! non. L'un des principes de la politique formique est d'at- 
tendre que les fourmilières se chamaillent entre elles pour aller prendre 
possession d'un territoire. 

— Et quand elles ne se chamaillent pas? 

— Ah! voilà! Les Patriciennes ne sont occupées qu'à fournir aux 
fourmilières étrangères les occasions de se chamailler. 

— Ainsi la prospérité de l'Empire Formique se fonde sur les divi- 
sions intestines des autres fourmilières. 

— Oui, seigneur Moineau. Voilà pourquoi nos ouvrières sont si 
fières d'appartenir à l'Empire Fonnique, et travaillent avec tant de 
cœur en chantant : Ruie, Fonnicalia ! » 

Ceci, me dis-je en partant, est contraire à la Loi Animale : Dieu 
me garde de proclamer de tels principes. Ces Fourmis n'ont ni foi ni 
loi. Que deviendraient les Moineaux de Paris, qui sont déjà si spirituels, 
au cas où quelque grand Moineau les organiserait ainsi? Que suis-je? 
Je ne suis pas seulement un Friquet parisien, je me suis élevé, par la 
pensée, à toute l'Animalité. Non, l'Animalité n'est pas faite pour être 
gouvernée ainsi. Ce système n'est que tromperie au profit de quelques- 
uns. 

Je partis vraiment affligé de la perfection de cette oligarchie et de la 
hardiesse de son égoïsme. Chemin faisant, je rencontrai sur la route un 
prince d'Euglosse-Bourdon qui allait presque aussi vite que moi. Je lui 
demandai la raison de son empressement ; l'infortuné m'apprit qu'il vou- 
lait assister au couronnement d'une reine. Charmé de pouvoir observer 
une si belle cérémonie, j'accompagnai ce jeune prince, plein d'illusions. 
Il avait l'espoir d'être le mari de la reine , étant de cette célèbre famille 



Ull 



\ t) \ A ( i I-; D ■ l N M O 1 iN !•: A L DE l' A lU S. 



d'Kiiiîlosso-lîourdon en possession de fournir des nuuis aux reines, et 
(jui leur en lient toujours un tout prêt, eoinnie on tenait à Napoléon un 
|)()ulet tout rôli poui' ses soupers. Ce |)rinee. ([ui n'avait que ses belles 




couleurs pour toute lorliiiK'. (juittail un |jauvre endroit, sans fleurs ni 
miel, et conijjtait \\\ir (\nu< le luxe, ialiondancc et les honneurs. 



II 



IJ<; la Moiiarclii*' des Abeilles 



Instruit déjà par ce que j'avais \n dans l'Empire Forn)ique, je réso- 
lus d'examiner les mœurs du i)euple avant d'crouter les i,'rands et les 
princes. En anivant , je lK'iirl;ii iinc Alx-iilc qui poilait un potage. 



VOYAGE D'UN MOINEAU DK l'A Kl S. 125 



«.Ah! je suis perdue, dil-elle. Ou me tuera, ou loul au uioiiis je 
serai mise en prison. 

— Et pourquoi? lui dis-je. 

— Ne voyez-vous pas (|ue vous m'avez fait ré[)andie le bouillon de 
la reine! PauMV reine î lleuieusenienl (pie la (îiande Kcliansoime. la 
dueliesse des Roses, aura peut-être envoyé dans plusieurs directions : 
ma faute sera réparée . car je mouirais de eliai^rin d'axoir fait attendre 
la reine. 

— Entends-tu, prince Bourdon? » dis-je au jeune voyageur. 
L'Abeille se lamentait toujours d'avoir perdu l'occasion de voir la 

reine. 

« Eh! mon Dieu, ([u'est-ce donc que votre reine pour que vous 
soyez dans une telle adoration? m'écriai-je. Je suis d'un pays, ma 
chère, oii l'on se soucie peu des lois. ({(}<■ reines et auties inventions 
humaines. 

— Humaines! s'écria l'Abeille. Il n'y a rien chez nous, elVronti' 
Pierrot, qui ne soit d'institution divine. Notre reine tient son pouvoir 
de Dieu. Nous ne pourrions pas plus exister en corps social sans elle, 
que tu ne pourrais voler sans plumes. Elle est notre joie et notre lu- 
mière, la cause et la fin de tous nos efforts. Elle nonnne une directrice 
des ponts et chaussées qui nous donne nos plans et n(js alignements 
pour nos somptueux édifices. Elle distribue à chacun sa tâche selon ses 
capacités, elle est la justice même et s'occupe sans cesse de son peuple: 
elle le pond , et nous nous empressons de le nourrir , car nous sommes 
créées et mises au monde pour l'adorer, la servir et la défendre. Aussi 
faisons-nous pour les petites reines des palais j)arli( uliers et les dotons- 
nous d'une bouillie particulière pour leur nourriture. A notre reine seule 
revient l'honneur de chanter et de parier, elle seule fait entendre sa 
belle voix. 

— Quelle est votre reine? dit alors le \)v\mv dEuglosse -Bourdon. 

— C'est, dit l'Abeille, Tithymalia XYIl. dite la Grande Ruchonne, 
car elle a pondu cent peuples de trente mille individus. Elle est sortie 
victorieuse de cinq condjats qui lui ont été livi'és par d'autres reines 
jalouses. Elle est douée de la plus surprenante perspicacité. Elle sait 
quand il doit pleuvoir, elle prévoit les plus rudes hivers, elle est riche 
en miel, et l'on soupçonne qu'elle en a des trésors placés dans les pays 
étrane:ers. 



li>6 VO^AGi: D'UN MOINEAU 1) !•: PAHIS. 



- .Ma i-lu'iv. (lit K» |)riiu'e d'EuiïIossc-I'xJUi'don . croyez-vou? que 
(jiu'l(jiu' jtniiu' rriiio soi! siii' le |)()iiil {\'v[\v iiiarico?,.. 

— NoMloiuloz-vous pas. prince, dit lOiivrièiv. le bi'uit el les céré- 
monies du départ dun peu|)Ie? Chez nous, il n y a pas de pi'incc sans 
reine. Si \ous voulez faire la cour à luuedes lilles de Tilhynialia, dépè- 
cliez-vous , vous èles assez Itien de voire peisoune, et vous aurez une 
iielle lune de miel. > 

Je fus e:i:erveillé du spectacle qui s'ollVil ii mes l'ei^ards et qui, 
ceites. doit a.iLrir assez sur les imai;inations vul.naires j)Our leur l'aire ai- 
mer les momeries et les superstitions qui sont lespiit et la loi de ce 
irouvcrnement. Huit lindialiers à corselet jaune et noir sortiient en chan- 
tant de la vieille cite, (jue l'Ouvrière me dit se nonuner Sidraclia du nom 
de la première Abeille qui prêcha l'Ordi'e Social. Ces huit timbaliers 
furent suivis de cinquante musiciens si lieaux, que vous eussiez dit des 
sapliirs vivants. Ils exécutaient l'air de : 

Vive Tilhynialia! vive r/te reine bonne enfant! 
Qui mange et boit comme cent. 
Et qui pond tout autant. 

Les paroles ont été faites |)ar tout le monde, mais l'air est du à l'un 
des meilleurs Faux-Hourdons du pays. Après, venaient les i^ardes du 
corps armés daiiruillons teri'ibles; ils étaient deux cents, allaient six par 
six. sur six ranirs de [)rofondeur , et chaque bataillon de six rangs avait 
en tète un capitaine qui pr^rtait sur son corselet la décoration du Sidrach, 
emblème du mérite civil et mili.taire, une petite étoile en cire rouge. 
Derrière les porte -aiguillons allaient les essuyeuses de la reine, com- 
mandées par la Grande Essuyeuse; puis la Grande Échansonne avec huit 
petites échansonnes. deux par quartier; la Grande Maîtresse de la loge 
royale suivie de douze balayeuses; la Grande Gardienne de la cire et la 
Maîtresse du miel; enfin la jeune reine, belle de toute sa virginité. Ses 
ailes, qui reluisaient d'un éclat ravissant, ne lui avaient pas encore 
servi. Sa mère, Tithym.ilia XVIf, l'accompagnait; elle étincelait d'une 
fKjussière de diamants. Le corps de musique suivait, el chantait une 
cantate com[K>sée exprès pour le départ. Après le c(n-ps de musique, 
venaient douze gros vieux Bourdons qui me [iarurenl être une espèce de 
clergé. Enfin dix ou douze mille Abeillessortirent se tenant par les pattes. 
Tithymalia resta sur le bord de la ruche, et dil ii sa fille ces mémorables 
paroles : 



VOYÂGK D'UN MOINEAU 1)K PARIS. 



127 



« C'est toujours avec un nouveau plaisir que je vous vois prendre 
votre volée, car c'est une assurance que mon peuple sera tranquille, 
et que..." 




Après, venaient les Gardes-du-Corps armés d'aiguillons terribles. 



Elle s'arrêta dans son improvisation, comme si elle allait dire quelque 
chose de contraire à la politique, et reprit ainsi : 



I2S V0\AG1-: b'l\ MOINEAU DE PAl-US. 



.!(' suis certaine que. formées par nos mœurs, instruites de nos 
<'()ulutiies. NOUS servirez Dieu, que vous répandrez la gloire de son non» 
sur la loi'i'c; (jue v^us u'ouMierez jamais d'où vous êtes sorties, que vous 
conserverez nos saintes doctiiues de i^ouvernement . notre manière de 
bâtir, et dCconomiser le miel pour vos augustes reines. Songez que sans 
la roxaule il uv a (|u "anai'cliie; (\\w Tobéissance est la vertu des bonnes 
Abeilles, el (|ue le palladium de l'Ktat est dans votre lîdélité. Sachez que 
mourir pour nos reines, (^'est faii'e vivre la patrie. Je vous donne pour 
souveiaiiK» ma lilh^ Tlialabatli ! ce qui vcMit dire tarse agile. Aimez-la 
bien. ■ 

Sur cette allocution pleine (\i'> a.iircuiculs qui distinguent l'éloquence 
royale . il y eut un liui'iali! 

Un Papillon, ii (jui cette »"érémonie pleine de su|)erstitions faisait 
pitié, me dit cpie la vieille Titliymalia donnait à ses lidèles sujets une 
double ration du meill<MU' miel, et que la police et le miel Hn étaient 
j)our beaucoup dansées solennités, mais qu'au fond elle était haïe. 

Dès que le jeune peu|)le |)arlit avec sa reine, mon com])agnon de 
voyage alla bourdonnei- autour de l'essaifn en criant : <( Je suis un 
prince de la maison d'Euglosse-Bourdon. Il y a des polissons de savants 
(pii refusent a notre famille de savoir faire du miel, mais pour te plaire, 
n merveille de la race de Titliymalia! je suis capable de faire des écono- 
mies, surtout si vous avez une belle dot. 

— Savez-vous. prince, lui dit alors la Grande Maîtresse de la loge 
rovale. cpie. chez nous, le mari de la reine n'est rien du tout? il n'a ni 
honneurs, ni rang; il est considéré connue un moyen inalheureu\ dont 
il est impossible de se passer, mais nous ne soufTrons pas qu'il s'immisce 
dans le gouvernement. 

— Tu l'immisceiasî Viens, mon ange, lui dit gracieu>ement Tha- 
labath . ne les écoute j)as. Je suis la reine, moi! Je puis beaucoup pour 
toi : tu seras daboi<l le conuiiandaiit de mes porte-aiguillons; mais si 
en général tu mobéis, je t'obéirai en j)aiticulier. Et nous irons nous 
rouler dans les fleurs, dans les roses, nous danserons à nn'di sur les 
nectaires endiauMK'S. nous patinerons sui* la glace des lis. nous chante- 
rons des romances diins les cactus . et nous outilierons ainsi les soucis du 
pr>uvoir... - 

Je fus surpris d'une chose qui ne reganle pas le gouvernement, 
mais que je ne puis m'empècher déconsigner ici : c'est que l'amour est 
abs^»lument le même partout. Je livre cette observation à tous les Ani- 



VOYAGE D'UN MOINEAU DE PAIUS. 129 



maux, en demandant qu'il soit nommé une commission pour examiner 

ce qui se passe chez les Hommes. 

« Ma chère, dis-je à l'Ouvrière, ayez la bonté de dire à la vieille 
reine Tithymalia qu'un étranger de distinction, un Pierrot de Paris, 
désirerait lui être présenté. » 

Tithymalia devait bien connaître les secrets de son propre gouver- 
nement, et comme j'avais remarqué le plaisir qu'elle prenait à bavarder, 
je ne pouvais m'adresser à personne qui me donnât de meilleurs rensei- 
gnements : le silence avec elle devait être aussi instructif que la parole. 
Plusieurs Abeilles vinrent m'examiner pour savoir si je ne portais pas 
sur moi quelque odeur dangereuse. La reine était tellement idolâtrée de 
ses sujettes, qu'on tremblait à l'idée de sa mort. Quelques instants 
après, la vieille reine Tithymalia vint se poser sur une fleur de pêcher 
où j'occupais une branche inférieure, et oii. |)nr habitude, elle prit 
quelque chose. 

(I Grande reine, lui dis-je, vous voyez un philosophe de l'ordre 
des Moineaux, voyageant pour comparer les gouvernements divers des 
animaux afin de trouver le meilleur. Je suis Français et troubadour , car 
le moineau français pense en chantant. Votre Majesté doit bien connaître 
les inconvénients de son système. 

— Sage Moineau, je m'ennuierais beaucoup si je n'avais pas à 
pondre deux fois par an; mais j'ai souvent désiré n'être qu'une Ouvrière, 
mangeant la soupe aux choux des roses, allant et venant de fleur en 
fleur. Si vous voulez me faire plaisir, ne m'appelez ni majesté ni reine, 
dites-moi tout simplement princesse. 

— Princesse, repris-je, il me semble que la mécanique à laquelle 
vous donnez le nom de peuple des Abeilles exclut toute liberté, vos 
Ouvrières font toujours absolument la même chose, et vous vivez, je le 
vois, d'après les coutumes égyptiennes. 

— Ola est vrai, mais l'Ordre est une des plus belles choses. 
OiiDRE PUBLIC, voilà uotrc devise, et nous la pratiquons; tandis que si 
les Hommes s'avisent de nous imiter, ils se contentent de graver ces 
iiiots en relief sur les boutons de leurs gardes nationaux , et les prennent 
alors pour prétexte des plus grands désordres. La monarchie, c'est 
l'ordre, et l'ordre est absolu. 

— L'ordre à votre profit, princesse. Il me semble que les Abeilles 

17 



130. \0\.\l'.K D"LN MOI m: Al \)K l'A Kl S. 



vous font iino jolie liste civile tle bouillie [jeilivlionuée. et ne s'occupent 
ijue lie NOUS. 

— l'.li ! (|ue \oul(V.-vous? IKlal . eesl moi. Sans moi. tout [)éiirai(. 
Partout où chacun tliscute rorilie. il fait l'orilie à sou imai;e, et connue 
il y a autant dOinlres que (ro|)ini()ns. il s'ensuit un constant désordre, 
ici. Ion \it licurtnix iiarce (|U(> Ididri» est le même. H xaul mieux (|ue 
ces intelliwntt^s Hèles aient uiu' reiiuv (|ue iVcu avoir cinq cents comme 
chez les Fourmis par exemple. Le monde des Aheilles a tant de fois 
éprouvé le danger des discussions, (piil ne lente plus re\|)érience. Un 
jour, il \ eut une révolte. Les Ouvrières cessèrent de recueillir la pro- 
polis, le miel, la cire. A la \oi\ de (pielques novatrices, on enfonça les 
nia.iïasins. cliacune d'elles devint libre et voulut faire ii sa ionise. Je 
sortis, suivie de quelques fidèles de ma garde, de mes accoucheuses et 
de ma cour . et vins dans cette ruche. Eh bien , la ruche en révolution 
n'eut plus de bâtiments, plus de réserves. Chacune des citoyennes man- 
gea son miel, et la nation n'exista plus. Quelques fugitifs vinrent chez 
nous transis de froid, et reconnurent leurs erreurs. 

— Il est malheureux, lui dis-je . que le bien ne puisse s'obtenir que 
par une division cruelle en castes; mon bon sens de ^loineau se révolte 
i\ cette idée de l'inégalité des conditions. 

— Adieu, médit la reine, que Dieu vous éclaiie! De Dieu procède 
linstinct, olteissons à Dieu. Si l'égalité pouvait être proclamée, ne 
serait-ce pas chez les Abeilles, qui sont toutes de même forme et de 
même grandeur, dont les estomacs ont la môme capacité, dont les 
affections sont réglées par les lois mathématiques les |)lus rigoureuses? 
Mais, vous le voyez, ces proportions, ces occupations ne peuvent être 
maintenues que par le gouvernement d'une reine. 

— Et j)our q\ii faites-vous votre miel? pour l'IIounne? lui dis-je. 
Oh ! la liberté! Ne travaillei- fjue pour soi, s'agiter dans son instinct! ne 
se dévouer (pie pour tf^us. car tous, c'est encorr noiis-uM'-mes ! 

— Il est vrai qne je ne suis pas libre, dit la reine, et (jue je suis 
plus enchaînée que ne l'est mon peuple. Sortez de mes Etats, philo- 
sophe parisien, vous pourriez sérluire quelques têtes faibles. 

— Quelques têtes fortes! » dis-jc 

Mais elle s'en\ola. Je me grattai la tête rpiand la ninc fut partie, et 
j'en fis tomber une Puce d'une espèce jjarticiilicre. 



VOYAGK D'UN MOINEAU DK PARIS. 131 



« philosophe de Paris, je suis une pauvre Puce venue de bien 
loin sur lo dos d'un Loup, me dit-elle; je viens de t'entendre, et je 
l'admire. Si tu veu\ l'instruire, prends par l'AlIemai^ne, traverse la 
Pologne, et, vers l'Ukraine, tu te convaincras par toi-même de la gran- 
deur et de l'indépendance des Loups dont les principes sont ceu\ que tu 
viens de proclamer à la face de cette vieille radoteuse de reine. Le Loup, 
seigneur Moineau, est l'animal le plus mal jugé qui existe. Les natura- 
listes ignoi'cnt ses belles mœurs républicaines , car il mange les natura- 
listes assez osés pour venir au milieu d'une Section; mais ils ne pourront 
pas dévorer un Oiseau. ïu peux sans rien craindre te poser sur la tète 
du plus lier des Loups, d'un Gracchus, d'un Marins, d'un Régulus 
lupien, et tu contempleras les plus belles vertus animales pratiquées dans 
les steppes oii se sont établies les républiques des Loups et des Chevaux. 
Les Chevaux sauvages , autrement dits les Tarpans , c'est Athènes; mais 
les Loups, c'est Sparte. 

— Merci, Puceron! Que vas -tu faire? 

— Sauter sur ce Chien de chasse assis au soleil, et d'oii je suis 
sortie. » 

Je volai vers l'Allemagne et vers la Pologne dont j'avais tant entendu 
parler dans la mansarde de mon philosophe, rue de Rivoli. 



I i f 



De la République luiMeiine. 



Moineaux de Paris, Oiseaux du monde, Animaux du globe, et 
vous, sublimes carcasses antédiluviennes, l'admiration vous saisirait 
tous, si, comme moi, vous aviez été visiter la noble république lupienne, 
la seule oii l'on dompte la Faim ! Voilà qui élève l'âme d'un Animal ! 
Quand j'arrivai dans les magnifiques steppes qui s'étendent de l'Ukraine 
à la Tartarie, il faisait déjà froid, et je compris que le bonheur donné 
par la liberté pouvait seul faire habiter un tel pays. J'aperçus un Loup en 
sentinelle. 



132 



VO\AGE D'LN MOINEAL DK PARIS. 




" Loup, lui (lis-Jc, j'ai froid et vais mourir : ce serait une perte 
fx-^ur votre gloire, rar je suis amené par mon admiration pour votre 
gouvernement , que je viens étudier pour en propager les principes parmi 
les Bêtes. 

— Mets-toi sur moi, me dit le Loup. 

— Mais tu me mangeras, citoyen.' 

— A quoi cela m'avancerait-il? répondit le Loup. Que je te mange 
ou ne te mange pas, je n'en aurai pas moins faim. Un Moineau pour un 
Loup, ce n'est pas même une seule graine de lin pr>ur toi. » 

J'eus peur, mais je me risjUrii. en vrai philosophe. Ce bon Loup me 



VOYAGE D'UN MOINEAU DE PARIS. 133 

laissa prendre position sur sa queue , et me regarda d'un œil affamé sans 
me toucher. 

« Que faites-vous là? lui dis-je pour renouer la conversation. 

— Eh ! nie dit-il , nous attendons des propriétaires qui sont en visite 
dans un château voisin, et nous allons, quand ils en sortiront, proba- 
blement manger des Chevaux esclaves, de vils cochers, des valets et 
deux propriétaires russes. 

— Ce sera drôle, » lui dis-je. 

Ne croyez pas. Animaux, que j'aie voulu bassement flatter ce sau- 
vage républicain qui pouvait ne pas aimer la contradiction : je disais là 
ma pensée. J'avais entendu tant maudire à Paris, dans les greniers et 
partout, l'abominable variété d'Hommes appelés les propriétaires , que, 
sans les connaître le moins du monde, je les haïssais beaucoup. 

<( Vous ne leur mangerez pas le cœur, repris-je en badinant. 

— Pourquoi? me dit le citoyen Loup. 

— J'ai ouï dire qu'ils n'en avaient point. 

— Quel malheur! s'écria le Loup; c'est une perte pour nous, mais 
ce ne sera pas la seule. 

— Comment! fis-je. 

— Hélas ! me dit le citoyen Loup , beaucoup des nôtres périront à 
l'attaque; mais la patrie avant tout! H n'y a que six Hommes, quatre 
Chevaux et quelques effets potables; ce ne sera pas assez pour notre 
section des Droits du Loup, qui se compose d'un millier de Loups. 
Songe, Moineau, que nous n'avons rien pris depuis deux mois. 

— Rien? lui dis-je; pas même un prince russe? 

— Pas même un Tarpan ! Ces gueux de Tarpans nous sentent de 
deux lieues. 

— Eh bien , comment ferez-vous ? lui dis-je. 

- — Les lois de la république ordonnent aux jeunes Loups et aux 
Loups valides de combattre et de ne pas manger. Je suis jeune , je lais- 
serai passer les femmes, les petits et les anciens... 

— Cela est bien beau, lui dis-je. 

— Beau! s'écria-t-il ; non, c'est tout simple. Nous ne reconnaissons 
pas d'autre inégalité que celle de l'Age et du sexe. Nous sommes tous 
égaux. 



\Zli 



\ 0\ \('. r. DM \ MOI \K \r 1)K l'MilS. 



l'oiiiquoi? 

l';iif(^ ijuo n()\i> S(mmir> tmis c-alciiiciil loris. 

Coi)iMiil;uit NOUS (Mis 011 sonliiicllt'. moiisci.miciir. 

— (:'r>\ innii loiir .lo uardc. dil \r ]o\\no Loup, (lui nos.' IVx lia poinl 
d'cU'c nions('ii;niMiii>c. 




Avez-vous une Cliarlf? lui <li>-.j<'. 

QuestK-e que c"est rpic ra'.' <lil U- ji'im.- I,')U| 



VOYAGE D'LiM MOlxNEAU DE PARIS. 135 



— .Mais vous êtes do la section dos Droits du Loup, vous avez donc 
des droits? 

— Le droit de faire ce que nous voulons. Nous nous rassemblons 
des (pTil y a i)éril poui- tous les Loups; mais le chef que nous nous don- 
nons l'edevient sinq)le Loup a|)iès I adiiiic. Il ne lui passerait jamais par 
la tète qu'il vaut mieu\ que le Lou[) (pii a fait ses dernières dents le 
matin. Tous les Loups sont frères! 

— Dans ([uelles circonstances vous rassendjlez-YOus? 

— Quand il y a disette et pour chasser dans l'intérêt connnun. On 
chasse par sections. Dans les jours de grande famine , on partage, et les 
parts se font strictement. Mais sais-tu, moutard de jMoineau, que dans 
les circonstances les plus horribles, quand, par dix pieds de neige sur 
les steppes, par la clôture de toutes les maisons, quand il n'y a rien à 
croquer pendant des trois mois, on se serre le ventre, on se tient diaud 
les uns contre les autr'es! Oui, depuis que la république des Loups est 
constituée, jamais il n'est arrivé qu'un coup de dent ait été donné par 
un Loup sur un autre. Ce serait un cnme de lèse-majesté : un Loup est 
un souverain. Aussi le proverbe, les Loups ne se mangenl point , est- il 
universel et fait-il rougir les Hommes. 

— Hé! lui chs-je pour l'égayer, les Hommes disent que les souve- 
rains sont des Loups. Mais alors il ne saurait y avoir de punitions?. 

* — Si un Loup a commis une faute dans l'exercice de ses fonctions, 
s il n'a pas arrêté le gibier, s'il a manqué à flairer, à prévenir, il est 
battu; mais il n'en est pas moins considéré parmi les siens. Tout le 
monde |)eut faillir. Expier sa faute, n'est-ce pas obéir aux lois de la 
républi(pie? Hors le cas de chasse pour raison de faim publique, chacun 
est libre comme l'air, et d'autant plus fort qu'il [jeut compter sur tous 
au besoin. 

— Voilà i\m est beau! m'écriai-je. Vivre seul et dans tous! vous 
avez résolu le plus grand problème. J'ai bien peur, pensai-je, que les 
Moineaux de Paiis n'aient pas assez de simplicité pour adopter un pareil 
système. 

— Hourrah ! •> cria mon ami le Lovq). 

Je volai à tlix pieds au-dessus de lui. Tout à C(jup mille à douze 
cents Loups, d'un poil superbe et d'une incroyable agilité, arrivèrent 
aussi rapidement que s'ils eussent été des Oiseaux. Je vis de loin venir 



lae VOYAGE D'UN MOINEAU DE PARIS. 



(lou\ Ivitbikls alU'Ios do iK'u\ (llioNaux cliiuun ; mais inali^iv la rai)idité 
do Unir courso. on dopil des c'oiij)S do sabro dislribuôs aii\ l^oiips j)ar les 
inaîlres ol par los valets, les Loups se liront éoraser sous les roues aveo 
une sublime abnégalion do leur poil qui me parut le comble du stoïcisme 
républicain. Ils liront trobuolier les Chevaux, et dès que ces Chevaux 
purent otro mordus, ils luronl morts! Si la meute perdit une centaine de 
Loujis. il ) oui uno bollo curoo. Mon Loup, comme sentinelle, eut le 
droit do UKiniior le cuir des tabliers. De vaillants Loups, n'ayant rien, 
mani^eaiont los habits et les boutons. 11 no losla (pio six crAnes qui se 
trouveront trop duis. et <]uo los Lou|)S no pouvaioni ni casser ni mordre. 
On rosjHHta los cadavres dos Loups morts dans l'action : ce fut l'objol 
d'une spéculation excessivomont habile. Dos Loups alTamés se couchèrent 
sous les cadavres. Des Oiseaux do proie vinrent se poser dessus, il yen 
eut do |)i'is et de dévorés. 

Émerveillé de cette liberté absolue qui existe sans aucun dani!:er, je 
mo mis ii rechercher les causes do cette admirable égalité. L'é.qalité des 
droits vient évidemment de l'éifalilé des moyens. Les Loups sont tous 
oiçaux, parce (juils sont tous éiraloment forts, comme me l'avait fait 
pressontii- mon interlocuteur. Lo modo à suivre, pour arriver à l'épialité 
absolue Ao tous los citoyens, est de leur donner à tous, par l'éducation, 
comme font los Loups, les mêmes facultés. Dans les violents exercices 
aux(juels sadonnent ces républicains, tout être chétif succombe : il faut 
que le Louveteau sache souffrir et combattre, ils ont donc tous le même 
oouraiîe. On ne s'ennoblit point dans une position supérieure à celle 
dautrui. on s'y dégrade dans la mollesse et le rien-faire. Les Loups 
nont rien et ont tout. Mais cet admirable résultat vient des mœurs. 
Quelle entreprise, (jue do réformer les mœurs d'un pays gâté par les 
jouissances! Je devinai pounjuoi et comment il y avait ii Paris dos 
Moineaux qui mangeaient des vers, des graines, qui habitaient des 
oasis, et comment il y avait de pauvres Moineaux forces do j)icorer 
par les rues. Par quels inriu-ns convaincre los Moineaux liouroiix de 
so faire los égaux i\('> Moiiioanx inailiciiiciix'.' Oiiol noiiNcau (anatisino 
in\ontor .' 

Les Loups s'obéissoiit tout au»i diifomciil a cux-iiirmos (|uo los 
Abeilles obéissaient a leur reine, ol les l'ourmis à leurs lois. La lilx'ilo 
rend esclave du devoir, los Fourmis sont esclaves de leurs mo'urs, et 
les Abeilles de leur reine. Ma foi! s'il faut être esclave de fpjelquo chose, 



VOYAGE D'UN MOLN'KAU DE PARIS. 



137 



il vaut niieuv n'obéir qu'à la raison publique, et je suis |pour les Loups. 
Évidemment, Lyciirgue avait étudié leurs mœurs, comme son nom 
l'indique. L'union fait la force, là est la i^rande charte des Loups, qui 
peuvent, seuls entre les Animaux, attaquer et dévorer les Hommes, les 
Lions, et qui régnent par leur admirable égalité. Maintenant, je 
comprends la Louve mère de Rome! 




Après avoir profondément médité sur ces questions, je me promis, 
en revenant, de- les dégosiller à mon grand écrivain. Je me promettais 
aussi de lui adresser quelques questions sur toutes ces choses. Avouons- 



138 VOVM'. K n"l N MOIM: \l l)K PAHIS. 

!c à ma honte ou ii ma i^loiiv 1 ii mosmv (luojc iiu- l'approchais de Paris, 
Inihiiiralion (pic mavail ins|)iivo collo raco sauvai^v do héros Uij)ions se 
dissipait on pivsonco dos mœurs sooialos. on |)onsan( aux morveillcs de 
lospiMl- oultivo. on me souvonant dos i^randours où conduit celte ten- 
dance idéahsle (pii (hVlinime le Moineau français. La fière répubHque 
des Loups ne me salisfaisail i)his enlièroment. N'est-ce pas, après tout, 
une triste conchtion. que de vivie uni(juemont de rapines? Si l'égalité 
entre Loups est une des i)lus sublimes conquêtes de l'esprit animal, la 
.uuerro du Loup ii l'Homme . à l'Oiseau do proie, au Cheval et ;i l'Esclave, 
n'en rosle pas moins en principe une abominable violation du droit des 
Rèto>. 

(' Les rudes vertus dune j(''j)ul)li(|ue ainsi laite, me disais-je. ne 
subsistent donc que par la guerre? Sera-ce le meilleur gouvernemoni 
f>ossible, celui qui ne vivra qu'à la condition de lutter, de souflVii'. 
dimmoler sans cesse et les aulies et soi-même? Entre mourir de faim 
en ne faisant aucune œuvre durable, ou mourir do faim en coopérant. 
<-omme le Moineau de Paris, à une histoire perpétuelle ^ à la trame con- 
tinue dune étoiïe brodée de fleurs, de monuments et de rébus, quel 
Animal ne choisirait le tout au n'en, le plein au vide, Vœurreim néant'/ 
Nous sommes tous ici-bas pour faire quelque chose! » Je me rap|)elai les 
Poly|)es de la merdes Indes, qui. fVagment de matière mobile, réunion 
de quehjues monades sans cœur, sans idée, unicpiement douées de 
mouvement , s'occupent à faire des îles sans savoir ce qu'ils font. Je 
tombai don<- dans d'horribles doutes sur la nature des gouvernements. 
Je \is que beaucoup apprendre, c'est amasser des doutes. Enfin, je 
trouvai ces Loups socialistes décidément trop cainassiers pour le temps 
oii nous vivons. Peut-être pourrait -on leur enseigner à manger du 
pain. mai> il faudrait alois (pic les Iloiiimes consentissent ii loui' en 
donner. 

Je «leNi>ai> ainsi a tire-dailo. ariangeanl l'avenir à \ol d'Oiseau, 
comme s'il ne dépendait pas des Hommes d'abattre les forêts et d'inven- 
ter les fusils, car je faillis être atteint par une de ces machines inexpli- 
cables! J'arrivai fatigué. Hélas ! la mansarde est vide : mon philosophe 
est en pri>on |)Our avoir entretenu le> liches des misères du peuple. 
Pauvres riches, rpiels torts vous font \o> df-fcnsciiis ! J'jillai \(>\v mon 
.uni .1:.... ^;, prison, il me reconnut. 



VOYAGE D'UN MOINEAU DE PARIS. 



13'.) 



« D'où viens-lu, clior polit compagnon? s'écria-t-il. Si lu as vu 
beaucoup de pays, tu as du voii- beaucoup de souffrances qui ne cesseront 
que par la proniulgation du c(jde de la Fralernile. » 



George Sand. 




V I E 



OI'IMONS l'H IlOSOl'HIQUliS 



D UN PINGOUIN 



l'"aut-il chercluT le boiilicur? licm.indai-je 
au Lièvre. — Cherchez -le, me répondit -il, 
mais en tremblant. 

— L'Oiseau anonyme. — 




Si je n'étais pas né en plein midi, sous 
les rayons d'un soleil brûlant dont les 
ardeurs me liient éelore, et qui, par 
(■onsé(juent, fut l)ien autant mon père 
(|ue le Ijrave I^in.^ouin qui avait ahan- 
doMn(' dans le sal)le l'œuf (dv.s-dur-) (|iie 
jeus il pereer en venant au monde... 
et si d'ailleurs j'étais d'Iiwiiieur à faire, 
en si grave matière, une mauvaise plai- 
santerie, je dirais (jtic je suis né sous 
une mauvaise étoile. 
Mais étant né, comme je viens de le dire, en plein soleil, c'est-à- 
dire en l'absence de toute étoile, bonne ou mauvaise, je me contenterai 
d'avancer que je suis né dans un mauvais jour, et je le prouverai. 






VIE ET OPINIONS PII ILOSOl'IllOl ES D'I^N PINCOUIN. 1/|1 

Quand je fus venu à bout de sortir de la coquille où j'étais emprisonné 
depuis longtemps, et fort à l'étroit, je vous assure, je restai pendant 
plus d'une heure comme abasoui-di de ce qui venait de m'arriver. 

Je dois l'avouer, la naissance a quelque chose de si imprévu et de 
si nouveau , qu'eùt-on cent fois plus de présence d'es[)rit qu'on n'a 
l'habitude d'en avoir dans ces sortes de circonstances, on garderait 
encore de ce moment un souvenir extrêmement confus. 

« Ma foi, me dis-je aussitôt que j'eus, non pas repris, mais pris 
mes sens, qui m'eût dit, il n'y a pas un quart d'heure, quand j'étais 
accroupi dans cette abominable coquille où tout mouvement m'était 
interdit, qui m'eut dit qu'après avoir été trop gros pour mon œuf, j'en 
viendrais à avoir trop de place quelque part? » 

Je me confesse pour être franc. Je dirai donc que je fus étonné 
[)lutôt que ravi du spectacle qui s'offrit à ma vue , quand j'ouvris les 
yeux pour la première fois; et que je crus un instant, en voyant la 
voûte céleste s'arrondir tout autour de moi , que je n'avais fait que pas- 
ser d'un œuf infiniment petit dans un œuf infiniment grand. J'avouerai 
aussi que je fus loin d'être enchanté de me voir au monde, bien qu'en 
cet instant ma première idée fût que tout ce que je voyais devait m'ap- 
partenir, et que la terre n'avait sans doute jamais eu d'autre emploi 
que celui de me porter , moi et mon œuf. Pardonnez cet orgueil à un 
pauvre Pingouin, qui depuis n'a eu que trop à en rabattre. 

Lorsque j'eus deviné à quoi pouvaient me servir les yeux que j'avais, 
c'est-à-dire quand j'eus regardé avec soin ce qui m'entourait, je décou- 
vris que j'étais dans ce que je sus plus tard être le creux d'un rocher, 
pas bien loin de ce que je sus plus tard être la mer, et, du reste, aussi 
seul que possible. 

Ainsi, des rochers et la mer, des pierres et de l'eau, un horizon 
sans bornes, l'immensité enfin, et moi au milieu comme un atome, voilà 
ce que je vis d'abord. 

Ce qui me frappa davantage, ce fut que cela était en vérité bien 
grand, et je me demandai aussitôt : « Pourquoi l'univers est-il si 



II 

Cette question , la première que je m'adressai , combien de fois me 
la suis-je adressée depuis, et combien de fois me l'adresserai -je encore? 



\ki VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 

E\ . (Ml cllol. il (|iii>i stMl donc (jiic le luoiulc soil si i;i'an(l '.' 

Est-ce (|u' un polit nioiulc, tout petit, dans l('i|uel il ny aurait i\c 
place (lue pour des amis, (pie pour ceu\ (pii saimenl . ne vaudrait pas 
cent fois niieu\ ipie j'c iti-and monde, (pie ce ijrand i::ounVe dans leipiel 
tout se perd, dans leipiel tout se confond, où il y a de l'espace, non- 
seulement j)our des créatures qui se détestent, mais encore pour dos 
peuples entiers (pii se volent, qui se frapponi . (pii se tuent, qui se 
mauiiont ; pour des espèces ennemies, et l'une sur l'autre acharnées; 
pour des aj)petits contraires; j)nur dos j)assions incompatibles enfin, 
et. (jui pis est. pour des Animau\ (jui doivent, après avoir respiré le 
même air. vu la même lune, et le même soleil, el les mêmes astres, 
mourir sottement, après s'être, par-dessus le marché, iii:norés toute 
leur vie ? 

Je vous le demande à vous tous. Pingouins qui me lisez, Pingouins 
mes bons amis, est-ce qu'une petite terre par exemple, une terre sur 
laquelle il n'y aurait qu'une petite montagne, pas bien haute, qu'un 
petit bois planté d'arbres très en vie, chargés de feuilles, et poussant à 
merveille , et se couvrant à plaisir de ces belles fleurs et de ces beaux 
fruits qui font la gloire et la joie des branches qui les portent, et dans 
ce petit bois une ou deux douzaines de nids charmants, bien habités par 
de bons et joyeux Oiseaux élégamment vêtus, riches en santé, en cou- 
leurs, en beauté, en grâces, en tout enfin, et non pas de pauvres 
diables de Pingouins comme vous et moi ; est-ce que dans chacun de 
ces nids un cœur ou plusieurs cœurs ne faisant qu'un, et tout au fond 
quelques rrufs chaudement et tendrement couvés, je vous le demande, 
est-ce qu'une petite terre ainsi faite ne ferait pas votre affaire, et l'aflaire 
de tout le monde? 

Qui donc réclamerait, je vous prie, contre cette douce petite terre, 
contre ce petit bois, contre ces beaux arbres, contre ces rares oiseaux 
s'aimant tous, se chérissant tous, tous amis, (pii donc' 

Certes, ce ne serait pas moi, qui écris ces lignes, et si ce devait 
être vous qui les lisez, je vous dirais, rpir^i (pi'il j)ùt m'en coûter : - Allez 
au diable; vou> m'avrz trompé . vous n'êtes [)as même un l'iniiouin, 
fermez ce livre et brouillons-nous. » 

Mais pardon, ami lecteur, pardon; I liabilmlc d êlrc seul m'a 
rendu niaus.sade, grossier même, et je m'oublie, et j'oublie (piOn n'a 
pas le droit de s'oublier quand on est face a far-e aver- nous, puissant 
lecteur ! 



VIE ET ()PI^'1()^S l'HlLOSOPHlOrES D'UN PINGOUIN. U3 



m 



Je dois dire que, comme je ne savais pas alors i<rand"cliose, pas 
même compter jusqu'à deux , je ne m'élonnais pas d'être seul . tant je 
croyais peu qu'il fût possible de ne l'être pas ! 

Je ne me permis donc aucune lamentation sur les malheurs de la 
solitude qui était mon partage. 

L'occasion était bonne pourtant ; un peu plus tard, je ne l'aurais pas 
laissée échapper. 

Cela send)le si bon de se plaindre, que j'ai cru quelquefois que 
cétait là tout le bonheur. 

Je n'existais pas depuis une heure, que j'avais déjà connu le froid 
et le chaud, la vie tout entière ; le soleil avait disparu tout d'un coup, 
et. de brûlant qu'il était, mon rocher était devenu aussi froi(4 que s'il se 
fût changé subitement en une montagne de glace. 

N'ayant rien de mieux à faire , j'entrepris alors de remuer. 

Je sentais à mes épaules et sous mon corps quelque chose que je 
supposais n'êlre pas là pour rien. J'agitai comme je le pus ces espèces de 
petits bras, ces espèces de petites ailes, ces quasi-jambes que venait de 
me donner la nature (laquelle vit depuis trop longtemps, selon moi, sur 
sa bonne réputation de tendre mère, aimant également tous ses enfants), 
et je fis si bien qu'après de longs efforts je réussis enfin... à rouler du 
haut de mon rocher. 

C'est ainsi que je fis mon preniicj- pas dans la vie. lequel fut une 
chute, conime on voit. 

On dit qu'il n'y a que le premier pas qui coûte : que ne dit-on vrai! 

J'arrivai à terre plus mort que vif, et tout meurtri. 

Comme un vrai enfant que j'étais, je frappai de mon pauvre bec le 
sol insensible contre lequel je m'étais blessé, et me blessai davantage, ce 
(fui me donna à penser. 

a Évidemment, me dis-je. il faut se délier de son premier mouve- 
ment, et avant d'agir réfléchir. » 

Je commençai alors à me poser de la façon la plus sérieuse la ques- 
tion de ma destinée comme Pingouin, non pas que j'eusse la moindre 
prélention à la philosophie; mais quand on se trouve obligé de vivre, et 



lU VIH ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 




qu'on n'en a pas riiabitude, il iaut l)iou se dire (jnekiiie chose pour 
trouver les moyens d'en venir a bout. 

Quest-ee que le bien? 

Qu'est-ce que le mal ? 

Qu'est-ce (jue la vie? ^; 

Qu'est-ce qu'un Pin.iiouin ? 

Je m'endormis avant d'avoir résolu 
une seule de ces graves questions. 

Qu'il est bon de dormir ! 



IV 

La faim me réveilla. 

Oubliant mes résolutions, je ne me demandai pas : Qu'est-ce que la 
faim ? et je fis mon premier repas de quelques coquillages qui me sem- 
blaient bâiller sur la plage à mon intention, avant de m'être livré à 
aucune dissertation préliminaire sur les dangers possibles de cet ancien 
usage. 

J'en fus puni : car, dans ma candeur, ayant mangé trop vite, je 
faillis m'étrangler. 

Je ne vous dirai pas comment il se fit que je pus apprendre succes- 
sivement à boire, à manger, à marcher, à remuer, à aller à droite ou 
à gauche , à mesurer de l'œil les distances , à savoir qu'on ne tient pas 
tout ce qu'on voit, à descendre, à monter, à nager, à pêcher, à dormir 
debout, à me contenter de peu et quelquefois de rien, etc., etc. Il suffira 
([ue je vous dise que chacune de ces études fut pour moi l'objet de peines 
sans nombre , de mésaventures fabuleuses , d'épreuves inouïes ! 

Et c'est ainsi qu'il m'arriva de passer les plus beaux jours de ma 
vie, faisant tout a la sueur de mon front, et petit à petit devenant gros 
et gras , et d'une belle force pour mon âge. 



Que penses-tu des Pingouins, Dieu sujjréme? Que feras-tu d'eux au 
jour du jugement ? A quoi as-tu songé quand tu as promis la résurrection 
des corps? 



VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. l/i5 

Importait-il donc à ta gloire de créer un oiseau sans plumes , un 
poisson sans nageoires , un bipède sans pieds ? 

« Si c'est là vivre, me suis- je écrié bien souvent, je demande à 
rentrer dans mon œuf. » 

Un jour qu'à force de méditer j'avais fini par m'endormir, il me 
sembla que j'entendais pendant mon sommeil un bruit qui n'était ni 
celui des vagues, ni celui des vents, ni aucun autre bruit que je 
connusse. 

<( Réveille-toi donc , me disait intérieurement cette partie active de 
notre àme qui semble ne dormir jamais, et que je ne sais quelle puis- 
sance tient constamment éveillée en nous pour notre salut ou pour notre 
perte; réveille-toi donc, ce que tu verras en vaut bien la peine, et ta 
curiosité sera satisfaite. 

— Assurément je ne me réveillerai pas , répondait tout en dormant 
cette autre excellente partie de nous-mêmes à laquelle nous devons de 
dormir en toute circonstance; je ne suis point curieuse, et ne veux rien 
voir. Je n'ai que trop vu déjà. » 

Et comme l'autre insistait : 

(( J'aurais bien tort^, en vérité , de secouer pour si peu ce bon 
sommeil, reprenait la dormeuse; d'ailleurs je n'entends rien ; vous vou- 
lez me tromper, ce bruit n'est pas un bruit; je dors, je rêve, et voilà 
tout. Laissez-moi donc dormir. Y a-t-il rien au monde qui vaille mieux 
qu'un bon sonmie? » 

Et comme , à vrai dire , je tenais à dormir , je m'y obstinais , fer- 
mant les yeux de mon mieux et me cramponnant au sommeil qui allait 
m'échapper, avec tous ces petits soins qu'ont de leur repos les vrais 
donneurs , pendant même qu'ils s'y livrent. 

Mais il était sans doute écrit que je devais me réveiller. Hélas! hélasl 
je me réveillai donc ! 

Que devins-je, moi qui m'étais cru la Bête la plus considérable, et 
même la seule Bête de la création (je m'étais bien trompé! ), que devins- 
je en apercevant une demi-douzaine au moins de charmantes créatures 
vivant, parlant, volant, riant, chantant, caquetant, ayant des plumes, 
ayant des ailes, ayant des pieds, tout ce que j'avais enfin, mais tout 
cela dans un degré de perfection telle , que je ne doutai pas un instant 
que ce ne fussent des habitants d'un monde plus parfait, de la lune par 
exemple , ou même du soleil , qu'un caprice inconcevable avait poussés 
pour un instant sur mon rocher ! 

19 



uo vu: KT oriMONs riiii.osoi'iiini f.s d'un pingouin. 

Coinine elles avaient Tair fort occupé, et elles l'étaient en effet, car 
elles jouaient et inollaient à leur jeu beaucoup d'an leur, faisant de leur 
CL)r|)s tout ce qu'elles voulaient, rasant tour à loui- la terie et l'eau de 
leurs ailes léijères. avec une souplesse et une vivacité dont je ne songeai 
même pas à être jaloux, tant elles dépassaient tout ce que j'aurais osé 
iniaiiiner. elles ne me virent pas d'abord, et je restai coi dans le creuK 
de mon rocher, jusqu'à ce {pienlin, entraîné tout à la fois et par l'ardeur 
de mon âge. et surtout par cet élan irrésistible (jui pousse tout ce qui 
vit vers le beau, lequel, j'ai pu le voir plus lard, est le vrai roi de la 
(erre, je m'élançai éperdu au milieu d'elles. 

t( Oiseaux célestes! m'écriai-je, fées de l'air! déesses! Et connue 
j"avais beaucoup couru pour arriver jusqu'à elles et fait de violents 
efforts, pour courir sans t()nd)er, il me fut impossible de dire un mot de 
plus, et force me fut de rester court. 

— Un Pingouin ! s'écria une des joueuses. 

— Un Pingouin! » répéta toute la bande. 

Et comme elles se mirent toutes à rire en me regardant, j'en conclus 
qu "elles n'étaient pas fâchées de me voir. 

« Les aimal)les personnes! » pensais-je ; et, le courage m'étant 
revenu, je les saluai avec respect, et prononçai alors le plus long 
discours que j'eusse encore prononcé de ma vie : 

« Mesdemoiselles, leur dis-je, je viens de naître, j'ai laissé là-haut 
ma coquille , et comme j'ai vécu seul jusqu'à présent , je me^ vois avec 
plaisir en aussi belle compagnie; vous jouez : voulez- vous que je joue 
avec vous? 

— Pingouin , mon ami , me dit celle qui me parut être la reine de 
la bande, et que je sus plus tard être une Mouette Rieuse, tu ne sais 
pas ce que tu demandes, mais tu vas le savoir; il ne sera pas dit qu'un 
aussi éloquent petit Pingouin aura essuyé de nous un refus. Tu veux 
jouer, joue donc, me dit-elle; et, cela dit, elle me poussa de l'aile au 
milieu de ses amies, une autre en fit autant, et puis une autre, et 
chacune me poussant, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, je jouai 
alors : ! ! 

— Je ne veux plus jouer , dis-je dès quil me'fut possible de prononcer 
un mot. 

— Fi! le mauvais joueur ! » s'écrierent-elles toutes ii la fois. 

Et le jeu recommença, jusqu'à ce qu'enfin , épuisé, humilié, déses- 
f>éré, j«' roulai par tçrre. 



VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. l/,7 



« Vous que je respectais! leur dis-jc, vous que j'aimais! vous que 
j'adorais! vous que je trouvais superbes!... » 

Et ce que je souffrais, comment le dire? 

Celle-là même qui m'avait appelé Pingouin mon ami, et qui néan- 
moins m'avait le plus maltraité, me voyant tout penaud, se reprocha 
sa conduite : 




'( Pardonne-nous, mon pauvre Pingouin, me dit-elle; nous sommes 
des iMouettes , des Mouettes Rieuses , et ce n'est pas notre faute si nous 
ne valons rien, car nous ne sommes peut-être pas faites pour être 
bonnes, o 

Et en me parlant ainsi, elle vint à moi d'un air si bon, que, quoi 
qu'elle m'en eût dit , je crus voir en elle la beauté et la bonté parfaites, 
et j'oubliai ses torts. 

Mais la pitié n'est souvent qu'un remords de la dureté , et ce que 



148 VIE ET OI'IMONS IMll LOSOPIIIOI ES D'UN PlNGOl'lN. 



javais pris pour un conuncMKvnuMil (ralVcclioii notait (|U0 lo roij;rot 
d'avoii' mal lait. Aussi, dîs (ju'ollo me vil consolé, s'iMuoia-t-eile avoc 
ses compagnes. 

Ce brusque »lc[)ai'l me surprit à un tel point , (piil me lut impossible 
de trouver un geste ou une parole |)()ur rempècher, et je recommençai 
à être seul. 

C'est-à-tlire cpie t-haque joui" ti'iste avait sou i)Ius triste lendemain» 
cai" dès lors la solitude nie devint insupportable. 



VI 



Pour (oui dii'c. jetais fou. cai" j'étais amoureuv , et c'est tout un; 
je ne me pardonnais pas de n'avoir rien fait , pour la retenir, (pie 
souffrir ! 

« Il s'agissait bien de soullVir, me disais-je; tu n'es (ju'un sot, il 
fallait te faire aimer... Mais faites-vous donc aimer, vous tous el vous 
toutes qu'on n'aime pas ! » 

Et les reproches que je me faisais étaient si vils, et je sentais si bien 
que je ne les méritais que trop, que je fus je ne sais condjien de tenqjs 
il me remettre en |>i«i\ avec moi-même. 

Javais tant de chagrin que je ne pouvais plus ni boire ni manger ;. 
je i"pstais des jours entiers et des nuits entières à la mènie place et dans 
la même position, n'osant bouger ni respirer, parce qu'il me semblait 
que. s'il ne se faisiiit aucun bruit, l'ingrate que j'aimais pourrait peut- 
être bien revenir. 

Quelquefois je fermais les yeux et les tenais fermes le plus longtemps 
pf)ssible. 

« Peut-êtie, (juand je les rouvrirai, sera-l-elle là, me disais-je; 
n'est-ce pas ainsi qu'elle m'apparut une première fois? » 

Où j'étais encore le moins mal, c'était sur le bord de la mer; je 
trouve que nulle part on n'est aussi bien que là pour être très-triste. 

Cette eau sans fin, au bout de laquelle il send)l(' cpTil n'} ait lien ,. 
ne ressemble-t-elle pas, en effet, à (t> doideurs dont on n'aperçoit pas- 
le terme '.* 

Je ne me lassais pas de regarder au loin, demandant ii Ihorizon ce- 
que Ihwizon m'avait emporté, et fixant dans l'esjiace le jjoint oii je 
l'avais vue disparaître. 



VIK ET OPINIONS l'HlLOSOPHIOUKS D'UN l'INGOlJlN. l/,9 



<( Reviens, m emais-je, car je t'aime! » 

Et j'étais si fort persuadé que, quelle que soil la distance, ce qu'on 
demande ainsi doit èti'e exaucé, que quand je voyais qu'elle ne revenait 
pas, et quelle ne reviendi'ait pas, je tombais a la renverse, et ne me 
relevais que pour l'appeler encore. 



YII 



(( Je n'y puis plus tenu'! -) me dis-je un jour, et je me jetai l\ 
la mei'. 




VIII 



Malheureusement je savais nager, de façon que mon histoire ne Unit 
pas là. 

IX 

Quand je revins sur l'eau, on revient toujours une ou deu\ fois 
sur l'eau avant de se noyer défmitivement , ce lant à ma passion pour 
les monologues, je me laissai aller à me demander si j'avais bien le 
droit de disposer de ma vie, si le monde n'en irait pas plus mal quand 
il y aurait un Pingouin de moins dans la nature , si je trouverais mon 
ingrate au fond des eaux (parmi les perles), ou si, ne l'y trouvant pas, 
j'y trouverais au moins quelques compensations, etc., etc., etc., etc. 

De sorte que le monologue fut très-long , et que j'eus le temps de 
faire sept cents lieues en allant toujours tout droit avant d'avoir pris 
aucun parti. 



150 VIK ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 



De liMiips iMi toiH|)s. (lo (vnlaine de lieues eu eenlaine de lieues, par 
exemple, il m'était bien arrivé, un peu pour l'aequil de ma eonseicnee. 
je l'avoue, de m"al>imer de quelques pieds sous les flots, dans la louable 
ititenlion dallei" loul au fond pour y rester; mais, pour une raison ou 
poui- une autre, je me retrouvais bientôt à la surface, et, je dois le 
dire, après l'haque nouvelle tentative, l'air me paraissait toujours meilleur 
à respirer. 

Je venais de manquer mon septième ou huitième suicide, et j'étais 
bien décidé à en rester là et ii vivre. |Miis([ue enlin je paraissais y tenir, 
(juand . en revoyant la hiiiiière. je trouvai tout d'un coup à mes côtés 
im Oiseau dont l'air simple, naïf et sensé me i!:agna le cœur tout 
d'abord. 

<. Qu'avez-vous donc été l'aire là-dessous, monsieur le Pingouin'.^ » 
me ilit-il en me faisant un beau salut. 

(Connue la question ne laissait pas que d'être embarrassante, je lui 
lis signe (pie je n'en savais lien. 

« Et oii allez-vous? ajouta-t-il. 

— Je ne le sais pas davanta.iic lui répondis-je. 

— Kli bien, alors, allons ensemble. » 

J'acceptai bien \olontiers; car. à vrai dii'e, j'en avais j)ar-dessusla 
tête d'être seul. 

(llictiiin faisant, je lui racontai mes malheurs, qu'il écouta avec 
beaucoup d'attention et sans m'interrompre. 

Quand j'eus fmi, il me demanda ce que je complais làire; je lui dis 
alors que j'avais une demi-envie de courir après celle ([ue j'aimais. 

<( Tant que vous courrez, cela ira bien, me répondit-il, car en 
amour mieux vaut poursuivre que tenir ; mais s'il vous arrive de trou- 
ver celle que vous cherchez , vos misères recommenceront. » 

Et, comme j'avais l'air surpris de cette singulière assertion : 

« Comment voulez-vous qu'une Mouette vous aime? reprit-il; les 
Mouettes s'aiment entre elles, comme les Pingouins doivent s'aimer 
entre eux. Quelle idée vous a pris , à vous qui êtes un Oiseau plein 
d'embfmpoint, d'aimer une de ces vivantes bouffées de plumes qui ne 
f>euvent pas rester en place, et (jiif le diable et le vent emportent 
toujours ? 

— Ma foi! m'écriai-je. si je sais cpicKpic chose, ce n'est pas com- 
ment vient l'amour. Quant au mien, il m'est venu, ou plutôt il m'est 
tomlK' du ciel, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. 



VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 151 

— Du ciel ! s'écria à son tour mon compagnon de route. Voilà bien 
le iangaiïe des amoureux! A les en croire, le ciel serait toujours de 
moitié dans leurs afTaires. 

— Vous m'avez l'air bien revenu de tout, lui dis-je, monsieur; que 
vous est-il donc arrivé? Est-ce que vous êtes malheureux? » 

Mou nouvel ami ne répondit à ma question que par un sourire 
assez triste ; il se trouvait là un rocher que la marée basse avait laissé 
à découvert . il y grimpa après m'avoir témoigné qu'il serait bien aise 
de se reposer un peu, et je fis comme lui. 

Et comme il se taisait, je me tus aussi, me contentant de l'examiner 
en silence. Il avait l'air extrêmement préoccupé, et, par discrétion, je 
me tins à l'écart. 

Au bout de quelques minutes il fit un mouvement, et je crus pouvoir 
me rapprocher de lui. 

« A quoi pensez-vous ? lui demandai-je. 

— A rien, me répondit-il. 

— 3Iais enfin qui donc étes-vous, lui dis-je. Oiseau qui parlez et 
(jui vous taisez comme un sage ? 

— Je suis, me répondit-il, de la famille des Palmipèdes totipalmes; 
mais de mon nom particulier on m'appelle Fou. 

— Vous, Fou? m'écriai-je;- allons donc! 

— Mais oui. Fou, reprit-il. On nous appelle ainsi parce qu'étant 
forts nous ne sommes pas méchants, et, à un certain point de vue qui 
n'est pas le bon, on a raison. » 

justice! 

X 

« Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, me dit cet Oiseau véritable- 
ment sublime, parlons de vous. Il y a de par le monde, et pas bien 
loin d'ici, une île qu'on appelle l'île des Pingouins. Cette île est habitée 
par des Oiseaux de votre espèce, des Pingouins, des Manchots, des 
Macareux, tous Brachyptères comme vous; c'est là qu'il faut aller, 
mon ami. Dans cette île, vous ne serez pas plus laid qu'un autre, et il 
se peut même que relativement on vous y trouve très-beau. 

— Mais je suis donc laid? lui dis-je. 

— Oui, me répondit-il. Votre alouette avec son élégant manteau 
bleu couleur du temps , son corps blanc comme neige et sa preste allure, 
vous paraissait-elle jolie? 



\y2 VI K r.T OPINIONS riIlLOSOlMIlOlKS DH'N PINGOUIN. 



— Une Ihv ! (.'"chiit une l'Vc! iino pci'Ioclion ! 

— Kh Ition. ino ivpoiidit-il . lui ivss(Miil»kv-\()iis ? 




I.'ilf .i<-s Pitii 



— Partons! in'écriai-jc. Avec vous, ô le plus snijc <)(-s Fous, j irais 
au kjut (lu monde. » 



VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIOUES D'UN PINGOUIN. 153 



XI 



Comment il se fit que, tout en cinglant vers l'île des Pingouins, nous 
nous trouvâmes, après des fatigues de tout genre, en vue d'une île qui 
n'était pas celle que nous cherchions , voilà ce qui n'étonnera que ceux 
qui ne se sont jamais trompés de chemin. 

Comment il se fit encore qu'après être partis avec des vents favo- 
rables et par un temps superbe nous rencontrâmes sur notre route une 
grosse tempête , voilà ce qui n'étonnera personne non plus , si ce n'est 
pourtant ceux qui ne sont jamais sortis de leur coquille. 

Du reste, tant que dura la tempête, qui fut horrible, cela alla bien. 
Soit que nous fussions au fond ou au-dessus de l'abîme . le calme de 
mon mentor ne se démentit point. 

(( O maître, lui dis-je quand la colère des flots fut apaisée, qui 
<lonc vous a appris à vivre tranquillement au milieu des orages? 

— Quand on n'a rien à perdre, on n'a rien à sauver, et partant 
rien à craindre, me répondit mon compagnon de voyage en souriant 
une fois encore de ce triste sourire que je lui avais déjà vu. 

— JMais nous pouvions mille fois perdre la vie! m'écriai-je. 

— Bah! reprit-il, il faut bien mourir; qu'importe donc comment on 
meurt... pourvu qu'on meure! » ajouta-t-il après un moment de silence, 
mais tout bas et connue quelqu'un qui se parlerai! ii lui-même et 
oublierait qu'on peut l'entendre. 

(( Assurément . pensai-je . mon bon ami a dans le fond du cœur un 
grand chagrin qu'il me cache; » et j'allais, au risque d'être indiscret, le 
supplier de me raconter ses peines comme je lui avais raconté les miennes, 
et de se plaindre un peu à son tour, cpiand, reprenant tout d'un coup 
la conversation où il l'avait laissée : 

(( Tiendriez -vous donc maintenant à la vie, me dit-il, vous qui 
tout à l'heure encore pensiez à vous l'ôter? 

— Hélas! lui dis-je, monsieur, j'en conviens, depuis que vous 
m'avez fait espérer qu'il pouvait y avoir un coin de terre où l'on ne me 
rirait pas au nez en me regardant, le courage m'est revenu, et je 
crois bien que je ne serais pas fâché de vivre encore un peu, ne fût-ce 
que par curiosité. Ai-je tort? 

— Mon Dieu non. » me répondit-il. 

^0 



\5h VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 



XI I 



Hoiirou- 



(i Parbleu! s'écria mon i^uide quand nous eûmes mis pied à terre 
et que nous nous fûmes un peu secoués pour nous sécher, c'est inouï 
comme on vient (juelcjuefois à bout de reculei' sans faire un seul pas en 
arrière ! voilà un coin de terie qui devrait cti'e à cinq cent^s lieues 
derrière nous. » 

Et comme je lui demandais oii nous étions : 

« Cette île est l'ile Heureuse, rei)rit-il ; son nom ne se trouve, que je 
sache, sur aucune carte, et elle n'est i>uère connue; mais en somme 
elle mérite de l'être, et pour un Pingouin de votre âge, un séjour de 
(|uelques heures dans ce pays peut n'être pas sans profit. Si don(^ vous 
le voulez, nous irons plus avant dans les terres. 

— Si je le veu\! » m'écria4-je. 

Et di'jà je baisais avec transport l'île fortunée qui avait pu mériter 
un si beau nom. 

<( La. la. calmez-vous, me dit mon guide; ceci n'est encore ni le 
Pérou, ni le |)aradis des Pingouins; \ous laisserez-vous donc toujours 
prendre à l'étiquette du sac? 

(( L'île Heureuse n'a été ainsi nommée que parce que ses habitants 
apportent tous en naissant une si furieuse envie d'être heureux , que leur 
vie tout entière se passe à essayer de satisfaire cette envie; si bien qu'ils 
se donnent plus de mal pour atteindre leur chimère qu'il ne saurait Icui' 
en coûter jamais pour être tout bonnement malheureux comme doit 
l'être et comme consent à l'être toute créature qui a tant soit peu 
d'expérience et de sens commun. 

'( Ces dignes insulaires ne peuvent j>as se |)ersuader qu'il est bon 
(|ue dans le monde il y ait toujours quelque chose qui aille de travers, 
que le bien de tous se compose du mal de chacun , que , quoi qu'on fasse, 
on n'est jamais heureux qu'à ses propres dépens , et qu'enfin , s'il y a 
des heures heureuses , .il n'y a pas de jours heureux. 

« Comment, diable, des Animaux bien constitués, au moins en 
apparence, peuvent-ils s'imaginer qu'il y a place pour ce qu'il leur plaît 



VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 155 

d'appeler le bonheur entre le commencement et la fin d'une chose aussi 
facile à troubler que la vie ? 

(( En vérité , tous ces braves gens qui , avec les meilleures intentions 
du monde, suent sang et eau pour ne rien faire, ne feraient-ils pas 
mieux de demeurer tranquilles en leur peau, comme l'a dit un sage? 

(( J'ai entendu dire qu'après avoir essayé sans succès des différentes 
recettes pour être heureux , qui étaient depuis longtemps connues et 
éventées, ils viennent, avec les débris des plus anciennes, d'en fabri- 
quer une toute nouvelle. 

« Et d'abord il a été convenu entre eux qu'on ne fait rien et qu'on 
n'a jamais rien fait que dans un intérêt tout personnel , et qu'en cela on 
a eu et on a rais'on. 

(( Dès lors l'amitié, les bons offices, le dévouement , le sacrifice, la 
reconnaissance, la vertu, le devoir et tout ce qui s'ensuit, comme la 
volonté , la liberté et la responsabilité , sont devenus des mots et des 
choses parfaitement inutiles partout ailleurs que dans le dictionnaire , et 
même dans le dictionnaire qu'il faudra refaire comme tout le reste et 
remplir de mots nouveaux qui auront sur ceux qu'ils auront remplacés 
l'avantage d'exprimer les mêmes idées avec beaucoup moins de clarté, 
de précision et d'élégance. 

« Tout doit se faire pour 'le plaisir qu'on y trouve, et rien ne se doit 
faire de ce qu'on ferait sans une joie très-vive. 

« i^e travail sans fruit, c'est-k-dire le sang et l'eau répandus en 
vain sur une terre ingrate et pour des ingrats , ce travail-là , aii moyen 
d'un certain mécanisme social . deviendra attrayant , et au besoin on ne 
manquerait pas de bras qui seraient trop heureux d'avoir à remplir le 
tonneau des Danaïdes ou à vider passionnellement les écuries d'Augias 
et autres écuries. 

« Mais que dis-je? il n'y aura point de travail sans Iruit, point d'ef- 
fort inutile ; aussi chacun deviendra-t-il si riche que ce qui lui man- 
quera, ce sera l'appétit, et encore trouvera-t-on infailliblement le 
moyen de manger cinq ou six fois plus qu'on ne mange aujourd'hui. 

« On restera jusqu'à un certain point libre de se dévouer, mais 
personne ne vous en saura gré, et il sera dit, par exemple, qu'un tel, 
en se tuant pour sauver la vie de son ami ou même celle de son ennemi, 
a cédé à un goût particulier qu'il a satisfait et à un simple mouvement 
d'égoïsme qu'il ne serait peut-être pas trop l)on d'encourager. 



15(> \1K Kl oriMONS rUlLOSOrillOl KS D'UN PlNCiOUlN. 



t. Il avait été écrit quelque part : « Aimez-vous les uns les autres; » 
ils ont écrit : u Aiiiuv.-voiis vous-niéiiu' ! n 

-> Et lie cet amour e.i;oïstc. et de ce bonheur solitaire, et de cette 
note unique (jne vous jouerez , vous unité, et sans vous soucier de l'en- 
semble, dans le t!:rantl concert de la nature, résultera le bonheur com- 
mun, l'harmonie universelle. 

u Leur recette .lïuérit tout. 

u Plus de maladies de lame; plus de passions mauvaises, contradic- 
toires, ennemies, plus de i^uerres non plus (si ce n'est toutefois entre 
les petits pâtés et les vol-au-vent) ; adieu enfin le cortège des petites et 
des grandes misères de la vie. 

<( On viendra au monde en chantant : Amis, la matinée est belle, 
ou bien : Ah! quel plaisir d'être phalanstérien ! et non en criant et en 
se lamentant comme cela s'est pratiqué à tort jusqu'à présent. 

'( On vivra sans souffrir, et après une vie heureuse on quittera le 
bonheur lui-même sans regrets; en un mot, on en viendra à mourir 
pour son plaisir. 

« Sans quoi on ne uiourrail plutôt pas. 

" Nous allons voir quel peut être le résultat de ce nouveau 
spécili(jue . 

(( Voici la-ba> une grande ujaison ([ui n'est p;is tiop belle, et dans 
laquelle ces nouveaux: apjtres du bonheur sur la terre se livrent à leurs 
jeux innocents. 

« Allons-y; pf'iU-ètre en aui'ons-iious p:jur notre argent, n 

Sur la porte on lisait : 

PUA L AN SI È H h] 

fM(:Mii-:f< (;\\T.)\ d i-ssai. — associatiox di^ bas degré 

HARMONIE HONORÉE.) 

C'est-à-dire, en langage vulgaire : .\ous sommes ici (juatre cents tous 
heureux. 

Un immense avantage en éducation li;irmonienne , c'est de neutra- 
liser l'induence des parents, qui ne peut que retarder et pervertir 
l'enfant '. 

' Association composée, Fourior. Textuel.) 



VIE 1:T opinions i-IllLOSOFliloUES IJ'LN PINGOLIN. 157 

Dans une de» salles d'entrée nous vîmes d'abord d'excellentes petites 
mères qui refusaient de rouver leurs œufs. 

(( C est déjà bien assez, s'éfriiiient-elles. (ju'on sfjit obliiré de les 
pondre soi-même I » 

Après quoi elles s'en allaient modestement ehercher et rejoindre 
dans les jardins, au beau milieu des groupes des choutistes, des ravistes 
et autres amis des léi^umes, leurs préférés amovibles ou amoureux. 



i^U 



'fpT 4 




Ou bien encore, si. tant bien que mal. les pauvres petits étaient 
éclos : 

'( Je vous ai pondus, et. f^ui plus est. je vous ai couvés, disaient- 



158 VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 

elles à leurs iiDUveau-nés; que d'autres vous nourrissent. Nous viendrons 
Aous gâter plus tard si nous y pensons. » * 

Et vous croyez peut-être que les œufs et les petits restaient là? 

Pas du tout. 

Gomme il a été reconnu que dans le système d'association composée 
les vrais pères et les vraies mères , ceu>L et celles que donnent la loi de 
la nature, la logique du cœur et le bon Dieu, ne valent pas le diable, 
l'association ne manque pas de leur substituer des individus qui , pour 
n'être que des pères adoptifs, n'en sont évidemment que meilleurs, 
puisqu'ils n'ont eu aucune raison pour le devenir. 

De temps en temps arrivaient à quatre pattes de vieux patriarches 
et de bonnes mères nourrices qui s'emparaient des orphelins et s'en 
allaient leur donner gratis la becquée et les préparer à l'harmonie, 
chacun selon ,^on degré d'âge ou de caractère , dans les salles destinées 
aux hauts poupons, mi-poupons, bas poupons et autres. 

Un Nilgaud sibyllin nous apprit que les patriarches et lés bonnes 
mères nourrices étaient d'excellents Renards et des Fouines compatis- 
santes, voire même de vieilles Couleuvres, dont l'attraction pour les 
œufs éclos et à éclore était incontestable. 

Un peu plus loin les Loups dévoraient des Agneaux , lesquels , pour 
que les pauvres Loups ne mourussent pas de faim , se laissaient croquer 
à belles dents. 

Quelques-uns même , qui n'étaient pas mangés encore , semblaient 
attendre leur tour avec impatience. 

« Quoi ! leur dis-je , seriez-vous vraiment pressés d'être dévorés , 
et est-ce bien pour votre plaisir que vous attendez une pareille mort? 

— Pourquoi non? me répondit un charmant petit Agneau, c'est une 
attraction comme une autre; s'il plait à ceux-ci de vivre, il faut bien 
qu'il nous plaise de mourir. 

— Le ciel permit aux Loups 

D'en croquer quelques-uns... » 

me dit un Singe qui avait entendu ma question. 

* Ils les croquèrent tous, » 

ajouta en riant dans sa barbe, et en trempant sa mouillette dans un 



VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UiN PINGOUIiN. 159 

œuf auquel il était supposé servir de père , un des Renards noun ieiers 
(]ue j'avais vus dans la première salle. 

Mais où je vis le plus distinctement tout le parti qu'on pouvait tirer 
de la nouvelle doctrine , ce fut dans un séristère ou étable principale qui 
se trouvait au centre. 




Les bonnes mûres iiouniccs étaient de vieilles Couleuvres. 

Sur un des panneaux de la porte on lisait : 

SALLE D'ÉTUDE. — TRAVAIL ATTRAYANT. 

L'asscinblée étnit nombreuse, les travailleurs étaient couchés les un? 
sur les autres, les plus gros sur les plus petits, comme de juste. 



160 MK KT OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 



Il V avait là des Sanglicis civilisis (|ui ne maiu|iiaieii( pas de se 
coucluM' sur le dos quand ils (Maienl laliituis d'èlre sui' le ventre, des 
Hanifs qui avaient abandonné leur cliairue, et des Clianieaux qui 
essayaient de faire porter leurs bosses à leurs voisins, lesquels auraient 
désire sans doute (jue les bosses fussent plates , si en pleine phalange 
un phalan<lérien pouvait avoir quelque eliose (TinipDssib'e ii désirei'. 




Ceux qui ne dormaient pas bâillaient ou allaifiit bâiller, ou avaient 
bâillé, et tous semblaient s'ennuyer prorondénient. 

Au centre était assis un Sinire , qui, tenant un d« ses i;enoux dans 



VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 161 

ses mains , la tète un peu penchée en arrière , semblait absorbé dans 
ses réflexions et penser pour les autres, bien qu'à vrai dire il s'en souciât 
fort peu. 

« Monsieur, lui dis-je, ces gens si tristes sont-ils vraiment heureux? 

— J'ai bien peur que non, me répondit-il, quoiqu'ils n'aient rien 
de mieux à foire. Quant à moi, continua-t-il, je suis bien mal sur ce 
tabouret; si je n'étais pas chef de phalange, je me coucherais comme 
les autres. » 




l*W1tfTi1il(MffttîilTlillMfîIIlli|llillllll llillllllllllllllllllllllll I mil 




En nous en allant, nous passâmes devant la boutique d'un marcchal 
ferrant (jui, comme tous ses confrères, s'était fait cordonnier et ven- 

21 



162 MF. KT OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 

doit aux chevaux qui avaient les pieds sensibles des escarpins, des 
brodequins et des pantoufles en tapisserie. 

31a foi, dis-je à mon compaiînon de roule, j'en ai assez de l'ile 
Heureuse et de cette promenade en harmonie. Ce serait à dégoûter du 
bonheur, si c'était là le bonheur. 

— Quand les partisans de ce nouveau système n'auront plus rien à 
manger et à faire manger a leur système, j'espère ])ien (pi'à moins qu'ils 

e se mangent les uns les autres ils en viendront à... » 

Je ne pus achever tant ce que je vis m'étonna. 

Mon guide, que j'avais pu croire au-dessus de toute émotion, 
comme l'Oiseau dont parle le poëte : Impavidum [crient ruiiiœ; mon 
guide, jusque-là inqxissible, s'étant arrêté pour se désaltérer sur le bord 
d'une petite ri\ ière , s'était mis tout à coup à donner les signes du plus 
violent désespoir. 

« Que je suis malheureux ! s'écriait-il ; que je suis malheureux ! » 

Et il poussait de si profonds soupirs , que je courus à lui les larmes 
aux yeux. 

Pour Dieuî qu'avez-vous, mon bien cher ami? lui dis-je. 

— Ce que j'ai ? me répondit-il ; et il me montrait sur l'autre rive un 
groupe de Canards musqués .qui barbotaient avec beaucoup de fotuité 
autour d'une des plus belles Oies frisées que j'aie vues de ma vie. Ce 
que j'ai?.. Je n'ai rien, sinon que j'ai aimé comme un fou cette dame 
que tu aperçois là-bas, et elle m'aimait aussi!!! mais hélas! un jour elle 
disparut. Jusqu'à présent j'avais eu le bonheur de la croire morte, et 
n'avais cessé de la pleurer ; aussi n'ai-je pas été maître de mon émotion 
en la retrouvant ici dans cette sotte île, et en la voyant prodiguer ses 
faveurs à ces petits imbéciles de Canards musqués qui l'entourent. 

— Consolez-vous, lui dis-je, ou du moins cherchez à vous consoler. 

— Chercher à se consoler, me répondit-il en relevant la tête, c'est 
n'avoir point la patience d'attendre Tindiflerence. On ne se console pas, 
on oublie. J'oublierai.» 

Et s'étant couvert de ses ailes comme d'un soudure nuage, il se 
dirigea vers la mer, où nous arrivâmes sans qu'il eût prononcé un seul 
mot ni jeté un regard en arrière. 

' Amour redoutable, pensai-je, faut-il donc croire tout le mal 
qu'on dit de toi? Comment cette Oie frisée a-t-elle pu tromper ce bon 
Oiseau? Qui m'assure que celle que j'aime?... » 

3Iai> à quoi bon vous dire cela , cher lecteur? 



VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 



16S 



XIII 

L'île des Pingouins. 



Deux jours après nous étions enfin clans l'île des Pingouins. 
« Que veut dire ceci ? dis-je en apercevant deux ou trois cents 
individus de mon espèce qui étaient rangés sur la côte et comme en 




Le roi des Pinsoums. 



bataille; est-ce pour nous faire honneur ou pour nous mal recevoir que 
ces Oiseaux, mes frères, bordent ainsi le rivage? 



10^ VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 



— Sois tranquille, me répondit mon ami, ces Pingouins, tes sem- 
blables , sont là pour ne rien faire , et nous n'avons rien à craindre. Ils 
ont, comme tant d'autres, l'habitude de se rassembler sans but, et ne 
font guère autre chose, tant que dure le jour, que de rester plantés les 
uns à côté des autres comme des piquets. Gela ne fait de mal à personne, 
et cela leur suffit. » 

On nous reçut avec beaucoup de bonhomie, et les premiers que 
nous rencontrâmes nous concUiisirent , avec toutes sortes de préve- 
nances, vers un vieux Manchot, qu'ils nous dirent être le roi de l'île, 
et qui l'était en elTet; ce qui ne nous étonna pas quand nous le vuues, 
car c'était le plus gros Manchot qu'on pût voir, et nous ne pûmes nous 
empêcher de l'admirei". 




Ce bon roi était assis sur une pierre qui lui servait de trône, et 
entouré de ses sujets, qui avaient tous l'air d'être au mieux avec lui. 



I 



VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 165 

« Illustres étrangers, s'écria-t-il du plus loin qu'il nous aperçut, 
vous êtes les bienvenus, et je suis enchanté de faire votre connaissance! » 

Et comme la foule qui l'entourait nous empêchait d'arriver jusqu'à 
sa personne : 

« Çà, dit-il, mes enfants, rangez-vous donc un peu pour laisser 
passer ces messieurs. » 

Aussitôt les Dames se mirent à sa gauche, et les Pingouins à sa 
droite. 

Puis , s'étant excusé de ce qu'il ne se dérangeait point , sur l'extrême 
difficulté qu'il éprouvait à marcher, ce bon Monarque nous fit signe 
d'approcher. 

« Messieurs les étrangers, nous dit-il, faites ici comme chez vous, 
et si vous vous y trouvez bien, restez-y. Dieu merci , il y a de la place 
pour tout le monde dans mon petit royaume. » 

Nous lui répondîmes qu'il était bien bon et que son petit royaume 
nous paraissait très-grand, ce qui le mit tout à fait en bonne humeur. 

Cet excellent roi nous demanda alors d'oii nous venions, et dès qu'il 
sut que nous avions beaucoup voyagé, il nous fit raconter l'histoire de 
nos voyages, qu'il écouta avec tant de plaisir, que lorsqu'il croyait que 
nous allions nous arrêter, il nous criait : « Encore! » ce qui nous redon- 
nait beaucoup de courage. 

Lorsque ce fut pour de bon fini, n'y pouvant plus tenir, il jeta par- 
dessus sa tète l'antique bonnet phrygien qui, de temps immémorial, 
servait de couronne aux rois de ce pays; il jeta aussi la marotte, sym- 
bole de sagesse qui lui tenait lieu de sceptre, ainsi (jue l'œuf vide qui, 
dans sa main, figurait l'univers, et, s'étant ainsi débarrassé, il nous 
ouvrit ses bras en nous disant : 

« Embrassez-moi; vous êtes d'honnêtes Oiseaux que j'aime; et, s'il 
vous plaît, nous ne nous quitterons plus. 

— Ma foi , Sire , lui dis-je , je crois que nous aurions tort de vous 
refuser; si donc mon ami pense comme moi, nous resterons. 

— Qu'en dites- vous, monsieur le Fou? c'est à vous de parler. 
Regardez cette île, et si, parmi ces rochers qui dominent la mer, il y 
en a un qui vous convienne, il est à vous. 

— Sire, répondit mon ami, des rois comme vous et des royaumes 
comnije le vôtre sont très-rares, et je ne demande pas mieux que de 
vivre et de mourir chez vous. 



160 VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 



— Bien dit, s'écria le roi; d'ailleurs, cher monsieur, ajouta-t-il, 
vous ne serez pas le seul Fou dans cette île, et vous savez... plus on est 
de fous, plus... ') 

Et comme la plaisanterie fut très-goûtée : 

« Mes enfants, dit le })rince au comble du bonheur, ces messieurs 
sont des nôtres, traitez-les bien. » 

Chacun se mit alors à crier : 

<( Vive le roi ! vive le roi ! '> 

Et, ma foi! nous criâmes comme les autres, et plus fort que les 
autres : 

« Vive le roi !» 
Après quoi : 

« Quant à vous, ajouta ce grand monarque, en s'adressant plus 
particulièrement à moi, ce n'est pas tout. J'ai une idée! ètes-vous 
marié ? 

— Sire, lui répondis-je, je suis garçon. 

— Il est garçon ! dit Sa JMajesté en se retournant du côté des 
Dames ; garçon ! ! ! 

— Lui garçon! s'écrièrent-elles toutes aussitôt; c'est un péché, il 
fîiut le marier. 

— \ous l'avez dit, s'écria le roi en riant de tout son cœur, et j'étais 
sur que vous le diriez ! 

— Mais, Sire, m'écriai-je, voyant enfin, mais trop tard, où il 
voulait en venir, jnon cœur est... 

— Ta, ta, ta , chansons ; taisez-vous , me dit-il; votre cœur est bon, 
et vous ne me refuserez pas d'être mon gendre; je n'ai point de fils, 
vous m'en servirez, vous me succéderez, et je mourrai content. Qu'on 
aille bien vite me chercher la princesse! » ajouta-t-il. 

Je m'attendais si peu à cette proposition , que je restai nuiet d'éton- 
nement. 

'< Qui ne (Ut mot consent! » s'écria le roi. 

El je n'avais pas encore eu le temj)s de prendre un parti , que déjà 
la princesse, à laquelle on avait cîit de quoi il s'agissait, était arrivée, 
toujours courant, de façon ((ue, (piand je levai les yeux sur elle, je 
rencontrai les siens, (jui, héhis! ne me parurent point cruels. 



VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 167 

« Regardez-la donc , me disait celui qui voulait devenir mon beau- 
père, et regardez-la bien. N'étes-vous pas ravi? n'êtes-vous pas trop 
heureux? ne la trouvez-vous pas jolie? 




— Bonté divine! pensai-je, elle jolie! elle qui me ressemble comme 
deux gouttes d'eau se ressemblent! 

— Et si vous saviez quelle bonne fille cela fait, et quelle bonne 
grosse femme vous aurez là ! disait le pauvre père en jetant sur la jeune 
princesse des regards attendris. Sans compter, ajouta-t-il, que pas une 
de mes sujettes n'a les pieds plus larges , la taille plus épaisse , les yeux 
plus petits, le bec plus aune. Eisa robe, disait-il encore, n'est-elle pas 
superbe? et ses petits bras ne sont- ils pas aussi courts qu'on peut le 
désirer? et cette espèce de palatine qui s'arrondit gracieusement sur son 
dos, en avez -vous vu de jjIus belle? 



168 VIF, F,T OPIiMONS PHI LOSOrillOUFS D'UN PINGOUIN. 



— lîôlas! (lis-je tout bas à mon anii. il y a dos sièclos que les 
palatines sont passées de mode ! 

— Tu auras le iiieillem' lteau-j)ère (ju'on puisse voii'. me répondit-il. 

— Mais oe n'est pas lui (|ui sera ma lenuiie! lui dis-je. 

— Le maria.2:e est le meilleur des mau\. i-eprit-il; si ee n'est déjà 
lait , oublie ta Mouette. 

— Hélas! pensais-je. le souvenir nous tue; mais (jui de nous vou- 
drait oublier? » 

Pendant ce temps-là : 

<( A (juand la noce? disaient les jeunes i>ens. 

— Cela fera un beau couple, disaient les vieillards. 

— Et ils auront beaucoup d'enfants , ajoutaient les commères. 

— Il n'est pas mallieureuv! disaient les jaloux. Pour un Pingouin 
de rien, né on ne sait oii et d"un œuf inconmi, une prineesse! je crois 
bien (juil accepte! 

— ^rari<v.-vous! mariez-vous! mariez-vous! » me disait-on de tous 
en les. 

Je me mariai donc. 

Le l)eau-i)!'re fit tous les fiais de la noce : car. en Pini^ouinie. les 
rois ont. connue les plus pauvres de leurs sujets, de (pioi maiiei' et doter 
(•(inxcnabicmcnt leurs (illes. 

Kt v(jila coumient je devins fils de roi , et voilà conmient on fiiit de 
sots juaiiaires; et c'est ainsi que tous mes tourments finirent par un 
niallicur : car ma femme se trouva n'clic pas lioj) bonne, et ie ne fus 
guère lieureu\. 

Aussi n'ouldiai-jc licn. 



XIV 



Je pourrais en restei- lit; mais. pui>qu(' j'en ai laiil dit, j nai jus- 
f|u'au l»out : car. aussi bien, j'ai encore un aveu à faire. 

Je rè\ai un jour que je. revoyais celle que j'avais tant aimée, cl 
quelle m'appelait. 

Dans mon rcve je la revis si lîicn. aiii>i (pic la place oii je croyais 



VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 169 

la voir, que, quand je me réveillai, je me persuadai que si cette place 
existait ([uekjue paît, en cherchant bien je la trouverais. 

Je résolus donc de partir, et après avoir fait (juelques préparatifs et 
prétexté une mission (li|)lomatique, je m'en allai laissant là ma fenmie 
et mes enfants, ce qui était fort mal. 

Pendant deux ans tout au moins je courus le monde sans rien ren- 
contrer de ce que je cherchais , et ne retirai aucun fruit de mes voyages, 
sinon que j'appris que les vagues de la Méditerranée sont plus courtes 
que celles de l'Océan, et qu'il y a sur ce globe sept fois plus de surface 
d'eau que de surface de terre, ce qui me donna, entre autres idées, 
une grande idée des poissons. 

Mais tout d'un coup , et au moment où je commençais à désespérer, 
je retrouvai sur un banc de sable... et accroupie sur les restes immondes 
d'une Baleine échouée... et en compagnie d'un ignoble Cormoran, le 
plus lâche des Oiseaux de mer, cette Mouette éthérée, cette beauté par- 
faite, cette Péri, cette sjlphide, dont la séduisante image avait obsédé 
ma vie. 

Et c'est ainsi que j'appris que tout ce qui brille n'est pas or, et 
qu'avant de donner son cœur on ne ferait pas mal d'y regarder à deux 
fois; que dis-je? à cent fois, dut-on finir par y voir toujours trop clair, 
et ne le donner jamais. 

mon premier amour! combien il m'en coûta de rougir de vous! 
Que devins-je quand je découvris que j'avais couru après un fantôme , 
que j'avais adoré un faux dieu, et que cette alouette sans égale n'était 
qu'une IMouette de la pire espèce. 

L'habitude du malheur finit par rendre ingénieux à s'en consoler. 

« Tout est bien! m'écriai-je; mieux vaut la dure vérité que le plus 
doux mensonge. » 

Et je mis à la voile pour l'île des Pingouins, bien résolu cette fois 
de n'en plus sortir et de devenir à la fois bon époux , bon père et bon 
prince. 

XV 

Dès mon arrivée, j'allai visiter notre peuple qui se portait fort bien, 
et mon beau-père, qui, Dieu merci! se portait encore mieux que notre 



170 ME ET OPINIONS PIIILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 



peuple ; et puis ensuite je me mis en quête de ma chère femme que je 



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, rAy£tan/ia'l|||ll|l 



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retrouvai avec mes doux enfants, — ot... hénédiclwn céleste!... deux 
enfants de plus! 

XVI 

O que voyant, je m'en allai trouver mon ami le Fou. 

Le roi, qui avait su l'apprécier, avait voulu faire de lui son premier 



vit: ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 171 

ministre, mais mon ami s'en était excusé sur sa santé, qui était en 
effet fort délabrée. 

Un médecin, qu'on avait consulté, avait mome paru craindre que sa 
poitrine ne fut attaquée. 

(( Mon ami, lui dis-je, vous n'avez pas bonne mine, il faudrait 
vous soigner. 

— Bah! dit-il, chaque heure nous blesse; heureusement, la dernière 
nous tue. » 

Il demeurait sur un rocher qui surpassait tous les autres en hauteur; 
il y vivait très-retiré, ne voyant personne ou presque personne, « parce 
que, disait-il, quand on est seul, on est encore avec ceux qu'on aime. » 

L'Oiseau Anonyme, le Silencieux et le Solitaire faisaient toute sa 
société. 

« Décidément, lui dis-je après lui avoir conté ce qui venait de 
m'arriver, je ne suis i)as heureux. 

— Et pourquoi diable le seriez-vous? me dit-il; avez-vous mérité 
de l'être? Voyons, qu'avez-vous trouvé? que tirez-vous de votre sac? 
Montrez-moi votre trésor. Avez-vous assez couru? vous êles-vous assez 
remué? Etes-vous trop puni? Enfin, me disait-il, aucun but valait-il 
donc la peine de tant d'efforts? 

— Vous aurez beau dire , m'écriai-je , je n'aurais pas été fâché 
d'être heureux, ne fût-ce qu'un peu, pour savoir ce que c'est que le 
bonheur. 

— Mille diables! reprit-il avec une incroyable vivacité, quel maudit 
entêtement! Mais oii avez-vous appris, Pingouin que vous êtes, qu'on 
pouvait être heureux? Est-ce qu'on est heureux? 

(( Pour l'être, il faudrait préférer les nuages au soleil, — la pluie au 
beau temps , — la douleur au plaisir, — avoir grande envie de rire ou 
mettre son bonheur à pleurer, — n'avoir rien et se trouver trop riche 
de moitié, — prendre que tout ce qui se fait est bien fait, — que tout 
ce qui se dit est bien dit, — croire aux balivernes et que les vessies 
sont des lanternes, — se persuader qu'on vit quand on rêve, — 
qu'on rêve quand on vit, — adorer des prestiges, des apparences, 
des ombres , — avoir un pont pour toutes les rivières , — se payer 
de belles paroles , — nier le diable au milieu des diableries , — tout 
savoir et ne rien apprendre , — bouleverser la mappemonde , et mettre 
enfin chaque chose à l'envers. 



172 VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D'UN PINGOUIN. 

« D'ailleurs, ajouta- t-il après avoir toutefois repris haleine, si 
vous êtes malheureux, attendez^ le temps détruit tout. » 
J'attends donc! 

Si vous êtes malheureux , lecteur, faites comme moi : tout prend 

tin, même cette histoire. 

P. J. Staiil. 




DERNIERES PAROLES D'UN EPHEMERE. 

C'était l'opinion des savants philosophes de notre race qui ont vécu 
«t fleuri longtemps avant le présent âge, que ce vaste monde ne pour- 
rait pas subsister plus de dix-huit heures ; et je pense que cette opinion 
n'était pas sans fondement, puisque par le mouvement apparent du 
grand luminaire qui donne la vie à toute la nature , et qui de mon temps 
a considérablement décliné vers l'océan qui borne cette terre, il faut 
qu'il termine son cours à cette époque, s'éteigne dans les eaux qui nous 
environnent , et livre le monde à des glaces et à des ténèbres qui amène- 
ront nécessairement une mort et une destruction universelles. J'ai vécu 
sept heures dans ces dix-huit; c'est un grand âge; ce n'est pas moins 
de quatre cent vingt minutes ; combien peu entre nous parviennent aussi 
loin! J'ai vu des générations naître, fleurir et disparaître. Mes amis 
présents sont les enfants et les petits-enfants des amis de ma jeunesse, 
qui, hélas! ne sont plus, et je dois bientôt les suivre; car, pour le cours 
ordinaire de la nature, je ne puis m'attendre, quoique en bonne santé, 
à vivre encore plus de sept à huit minutes. Que me servent à présent 
tous mes travaux, toutes mes fatigues, pour faire sur celte feuille une 
provision de miellée que pendant tout le reste de ma vie je ne pourrai 
consommer? Que me servent les débats jKjlitiques dans lesquels je me 



DERNIÈRES PAROLES D'UN ÉPHÉMÈRE. 173 



SUIS engagé pour l'avantage de mes compatriotes, habitants de ce 
buisson? Que me servent mes reclierches pliilosophicpies consacrées au 
bien de notre espèce en général? En politique, que peuvent les lois sans 
les mœurs? Le cours des minutes rendra la génération présente des 
éphémères aussi corrompue que celle des buissons plus anciens, et par 
conséquent, aussi malheureuse. Et en philosophie, que nos progrès 
sont lents! Hélas! l'art est long et la vie est courte. Mes amis voudraient 
me consoler par l'idée d'un nom (ju'ils disent que je laisserai après moi. 
Ils disent que j'ai assez vécu pour ma gloire et pour la nature; mais 
que sert la renommée pour un éphémère qui n'existe plus? Et l'histoire, 
que deviendra-t-elle, lorsqu'à la dix-huitième heure le monde tout entier 
sera arrivé à sa fin pour n'être plus qu'un amas de ruines? 

Pour moi , après tant de recherches actives , il ne me reste de bien 
réel que la satisfaction d'avoir passé ma vie dans l'intention d'être utile, 
la conversation aimable de quelques bonnes dames éphémères, et l'espé- 
rance de vivre encore quelques secondes dans leur souvenir, lorsque je 
ne serai plus. 

Benjamin Franklin. 



-'/ 







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LES DOLÉANCES 



VIEUX CRAPAUD 




////'^'^'^■^^''i^'^^ ^-j^^ ^lon père était fort âgé déjà et un peu 

obèse, lorsque les joies de la paternité lui 
revinrent au cœur pour la dernière fois. 
Hélas ! il devait payer bien cher ce dernier 
élan de tendresse! Ma pauvre mère, qui 
n'était plus jeune, eut une ponte hor- 
rible , et finalement , en dépit des soins 
les plus tendres, succomba en me met- 
tant au monde. Ce premier malheur pesa 
cruellement sur le reste de mon existence, et je lui dois sans doute cette 
sorte de mélancolie, ce penchant à la contemplation rêveuse qui. a vrai 
dire , est la base de mon caractère. 

Les premiers jours de ma vie de Têtard sont trop confus dans ma 
mémoire pour que jen puisse parler. Je cherche... non. rien; c'est 
un brouillard vague au milieu duquel cependant j'entrevois mon père 
arrêté sur le bord du ruisseau et me souriant de son gros œil à la fois 
doux et grave. Il était affaissé, abattu, marchait lentement, et déjà 
redoutait extrêmement l'eau dont il préservait soigneusement ses pattes... 
Puis, peu à peu, ses visites devinrent plus rares et bientôt cessèrent 
complètement. 

J'ai honte à le di-re : cette séparation ne laissa point de trace dans 
ma mémoire. Songez que nous avions trois semaines ein iron , mes frères 
et moi. et qu'insouciants, avides de connaître, comme on l'est \\ cet 



LES DOLEANCES D'UN VIEUX CRAPAUD. 



175 



âge , nous nous élancions foHoment vers les premiers enivrements de la 
vie. Ah! mes joies d'alors; ali ! chères heures de ma première enfance, 
qu'êtes- vous devenues? Qu'es-tu devenu, ruisseau bien-aimé, et vous, 
belles herbes de la rive, roseaux tremblotants, belle eau transparente, 
où j'errais à l'aventure dans un monde enchanté? Que de courses folles 
sous les grosses pierres noirâtres! Que de frayeurs enfantines lorscpie 




Le doj-en des Crapauds 



nous rencontrions tout à coup une Anguille immobile dans quelque coin, 
ou que nous nous heurtions imprudemment contre les écailles argentées de 
quelque Carpe rêveuse ! Parfois la grosse bête, troublée dans son sommeil, 
nous regardait d'un œil irrité; puis, nous voyant honteux et confus de 
notre folle escapade, souriait avec bonté, et nos jeux recommençaient. 



170 Li:S DOLÉANCES D'IN VlELiX CRAPAUD. 

On no sait pas le charme, l'ivresse qu'il y a à se sentir i)ercé» 
enveloppr. caivssé par le couranl (pii lile Irancpiillenient en clapotant 
contre les petites pierres blanelies. Lorscpiiin rajon de soleil, passant 
entre les saules, pénétrait dans leau . tout s'illuminait autour de nous; 
nous a[)ercevions, au fond du ruisseau. d(N milliers de petits êtres 
élineelants que nous n'avions i)as vus; les i>rains de sable s'animaient, 
les herbes, les petites piaules s'aiiitaient aussi dans ces Ilots de lumière, 
et je me ressentais si i;ai. si licuicux de ^ivl•e et de dépenseï' ma vie, 
que je m'élanrais avec ivresse au milieu de ces merveilles conmie un 
Têtard qui a peidu la tête. (J'exa.i^ère peut-être; car. enlin. (pie reste- 
rait-il il un Têlai'd (pii avuail |)erdu la tête?) Nous poursui\ ions ces nuées 
de ])etits Poissons microscopiipies (jui errent en l)andes dans les eaux 
peu profondes, et nous nous croyions indonqitahles, lorsqu'au bout d'un 
instant la troupe effrayée avait dispiuni dans l'ombre. Alors nous décla- 
rions la tiuerre à ces grandes Araignées d'eau qui, armées de leurs 
grandes pattes, glissent sur le courant et avalent tout ce qui se ren- 
contie à la surface : c'étaient des personnes bien douces que ces grandes 
Araignées, et aimant à rire malgré leur activité. Nous allions tout douce- 
ment leur chatouiller les pattes de derrière, et, (pumd elles se retournaient 
tout à coup effrayées, nous nous échappions bien vite, un peu inquiets 
de noti'c audace, et nous iie retrouvions le calme cjuc dans quelque 
caverne discrète et sombre, ou sous la large feuille flottante d'un nénu- 
far doré. J'y ai passé des journées entières sous ces larges feuilles, 
sous ces beaux plafonds verts, suçant par-ci, humant par-là, examinant 
avec cette admiration profonde de l'enfance les délicatesses admiiables 
de leur conformation. Je découvrais, dans chacun de ces pores, des mil- 
liers de petits êtres et de petites choses auxquels je n'osais toucher, tant 
j'étais ému. Elle me semblait si bonne, cette grosse plante, de laisser 
vivre en elle ce monde imperceptible, de le soutenir et de le cacher en le 
protégeant! Ces observations me rendirent curieux; je furetai partout; 
j'entrai dans le calice des fleurs qui dormaient en se baignant, je me 
faufilai entre les racines entrelacées des vieux arbres; j'examinai, et je 
vis partout la vie; je vis qu'autour des forts et des gros se groupaient 
en foule les faibles et les petits, et que ceux-ci, à leui' toui', devaient 
protéger et partager la vie avec d'autres ('très jjIus petits encore et plus 
faibles qu'eux. 

Je n'étais alors qu'un pauvre Trtard; eh bien! je vous jure qu'en 
découvrant cette solidarité des êtres et ce besom de fraternité qui est 



LES DOLEANCES D'UN VIEUX CRAPAUD. 177 



comme la loi du monde je fus énm jusqu'aux larmes; peut-êlre même 
en versai-je une ou deux, mais je ne pus m'en apercevoir, étant au fond 
de l'eau. 

Toutes ces choses me sont restées au cœur, parce (pie depuis j'y ai 
repensé souvent, et que j'ai vu (pii! v a des créatures qui semblent faire 
exception à cette bonne loi du bon Dieu, qu'il est en ce monde des 
pauvres malheureux sur la tète desquels on décharge les haines comme 
en un endroit maudit; j'ai été l'un de ces malheureux, je ne m'en plains 
pas pourtant, d'ailleurs il est trop tard. — Je reviens à mon enfance : 
c'est en me souvenant que j'ai guéi'i mes plaies. 

J'étais heureux, je sentais mes forces grandir, et, dans ma grosse 
tète, de nouvelles pensées s'accumuler sans cesse. Est-ce le privilège 
des orphelins? — Je ne sais, mais je jouissais beaucoup des choses 
extérieures qui paraissaient être indifférentes à la plupart. Je me laissais 
bercer, et je vivais pour vivre dans le cher ruisseau qui pourvoyait à 
tout. Ignorant toute chose, je ne m'étais jamais demandé d'où je venais, 
(jui j'étais ; je me doutais bien que je devais ressembler à mes voisins, 
encore n'en étais-je pas sur. Pour se mirer il ne faut point être dans le 
miroir, et j'y étais tout entier. Savais-je seulement si j'étais beau ou 
laid, grand ou petit, fleur ou poisson? J'aimais tout ce que je voyais : 
arbres et bêtes, ciel et terre; il me semblait bien aussi que tout le 
monde devait m'aimer, et à vrai dire je n'avais reçu que bon accueil et 
preuves de fraternité. 

Cependant vers cette époque je sentis à la partie postérieure de ma 
personne une sorte d'engourdissement, de paralysie, singulière. j\la 
queue, ma rame, mon gouvernail, devint tout à coup plus lente, tandis 
que dans tout mon corps je sentais des tiraillements, des lassitudes 
inaccoutumées et aussi un besoin de respirer qui jusqu'alors m'avait été 
inconnu. Faut-il le dire : mes pattes poussaient, mes poumons se for- 
maient, je devenais crapaud. A cette transformation physique corres- 
pondit une transformation morale. Tout se décolora pour moi et il me 
sembla que mon esprit et mon cœur revêtait aussi un habit de deuil : le 
châtiment commençait. 

Un jour, il m'en souvient, j'aperçus au bord de l'eau une Cane et 
ses petits; je les avais vus souvent prendre leur bain quotidien, mais cette 
fois, en les apercevant, j'éprouvai une émotion particulière que je n'avais 
jamais ressentie. Les petits Canetons étaient couchés en tas sur une belle 
touffe d'herbe ; on n'apercevait d'où j'étais qu'un amas confus de duvet 

23 



178 



LES DOLÉANCES D'UN VIEUX CRAPAUD. 



blanc dovc par le soleil. Par-ci par-là un polit bec jaunâtre dépassait, et 
l'on devinait à riniinobililé de ces bambins et à l'abandon de leur {)os- 
ture quils étaient là. dans ce soleil, les Canetons les plus beureux du 
monde et qu'ils dormaient profondément. Cependant la mère Cane, qui 
ne dormait pas. inspectait sa couvée; il me sendjla qu'elle jetait sur cette 
marmaille un rei;ard de tendresse qui jamais ue m'avait ellleuré. A un 
certain bruit ([uelle lit. toute la bande s'agita, mais lentement, les becs 
s'entr'ouvrirent , les petits yeu\ clii^notants se tournèrent tous vers elle 
et j'entendis un ramage de kouic kouic joyeux. 




« Bonjour, maman Cane, bonjour, semblaient-ils dire. Est-ce qu'il 
est l'heure du bain, maman Cane? 

— Mais oui, petits paresseux, mais oui, mes amours, il est l'heure 
de se baigner. N'entendez-vous pas le ruisseau (jui chante, ne sentez- 
vous pas le soleil de midi (jui darde ses beaux rayons d'or? Vous allez 
attraper mal à la tète, mes enfants. » 



LES DOLEANCES D'LN VIEUX CRAPAUD. 179 



Mais la marmaille ne bougeait guère et répondait : « Kouic kouie, 
maman Cane, on est si bien, couchés l'un sur l'autre, immobiles, 
engourdis, tandis que les insectes bourdonnent, que les clochettes des 
champs se penchent et se pâment , et que des haies d'aubépine s'élance 
une vapeur moirée qui se perd dans le bleu du ciel... IMaman Cane, on 
est si bien ! 

— Fichus garnements ! vous allez me faire sortir de mon caractère ! 
Voulez-vous vous lever! kouac... kouac... Voyons, mes petits anges, 
un peu de courage, et levons-nous! » 

Tous les Canetons sentirent bien alors qu'ils devaient obéii% et com- 
mencèrent à s'agiter ; mais il fallait débrouiller toute cette confusion de 
pattes roses, d'ailes plucheuses, de becs dorés enchevêtrés les uns dans 
les autres et cachés sous le duvet. Ils étaient gauches, inhabiles, mais je 
compris que leur maman dût les aimer. A chaque effort ils chaviraient 
sur l'herbe, roulaient sur le dos, "et alors, ne sachant plus que faire, agi- 
taient leurs pattes en l'air comme des désespérés. La Cane enfin, qui se 
tenait à quatre pour ne pas éclater de rire, vint les aider un peu et tout 
le monde fut bientôt sur pied. 

Alors ils descendirent lentement vers le bord, les pierrettes roulaient 
devant eux, et à chaque pas qu'ils faisaient on eût dit qu'ils allaient 
choir. Leur petite queue inquiète se dandinait de droite et de gauche, 
tandis que par demère la maman les suivait en les encourageant de la 
voiK. Enfin, après bien des hésitations, des bavardages, des petits 
frissons et mille poltronneries qui me parurent étranges, ils tendirent le 
bec en avant, et tous ensemble s'abandonnèrent au courant. Je me 
sentis soulevé par un flot immense. 

(( Cyprien, les pattes en dehors, la tète droite ou je nie fâche, » 
disait la Cane. 

« Alphonse, mon chéri, plus de calme, tu frétilles comme un 
goujon ; voyons donc , grand nigaud , tu as peur ! vois un peu , 
est-ce que j'ai peur , moi ? » 

A un certain moment les Canetons passèrent à côté de moi, et 
m'ayant aperçu, j'étais à fleur d'eau, ils me regardèrent avec éton- 
nement et s'écartèrent bien vite; ils éprouvaient bien certainement 
un sentiment de répulsion. 

Je ne saurais dire combien cela me fit de la peine, car je me 
sentais déjà disposé à les aimer. J'étais seul, isolé, et les voyant 
unis, je me disais : « Qui sait s'ils ne m'accepteraient pas comme un 



180 LKS nOLK.VNCES D'UN VIEUX CRAPAUD. 

dos leurs? > J'aurais aimé à m'étendre av(C ou\ sur les belles touffes 
dlierbo et à entendre la bonne mère Cane me traiter comme un de 
ses enfants. C'était absurde, mais je ne savais rien du monde, et je 
a'ouiis qu'on se faisait aimer des autres tout simplement en les aimant. 
Voilà pourquoi le regard des Canetons me fit tant de peine. 

Après cette aventure, j'étais resté pensif; une grande Araignée 
d'eau avec laquelle j'avais joué cent fois passa au-dessus de ma tête et 
me sourit fort amicalement, mais il me fut impossible de trouver un 
sourire pour répondre au sien. Je me rapprochai de la rive vers laquelle 
un secret instinct m'attirait depuis quelque tenqjs ; j'avais besoin d'air 
et le gazon me faisait envie. Arrivé près ilu bord, je soulevai ma tête 
hors de l'eau. 

« Que le diable t'emporte! » me cria quelqu'un qui était fort près 
de moi. Je me retournai, et j'aperçus entre les racines d'un saule une 
personne admirablement vêtue : sa cravate avait la couleur du soleil 
lorsqu'il s'endort, son dos et ses ailes étaient d'un beau bleu d'azur qui 
se transformait en vert émeraude au moindre miroitement de l'eau. Cette 
personne avait le bec fort long, les yeux noirs et peu bienveillants, les 
pattes rouges , la queue courte et impatiente ; toute sa personne indi- 
quait un caractère didicile. J'ai su depuis ([uil s'appelait Martin- 
Pêcheur. 

« Qu'est-ce (jue tu fais là, grand niais, avec tes. quatre pattes? me 
dit-il durement. Ne vois-tu pas que ta personne empoisonne la rivière? 
un peu plus et je te gobais comme un Goujon. » En disant cela il fit 
une grimace affreuse comme quekpi'un dont le cœur se soulève. « Sors 
d'ici et rondement, tu éloignes mes clients. » 

Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait me dire, mais ce que je 
sentais, c'était la dureté de ses paroles, u Que lui ai-je fait, pensais-je? 
Avoir une gorge qui ressemble au soleil, un dos de la couleur du ciel, 
et être aussi méchant ! Cependant je n'osai rien dire parce qu'il était 
beaucoup plus gros que moi, et j'essayai de me traîner sur le sable, 
hors de l'eau, pour lui être agiéable. Je fus tout surpris de pouvoir me 
soulever, grâce à ces quatre appendices qui m'étaient récemment sortis 
du corps : je veux, parler de mes pattes. Mais comme je me trouvai 
lourd, gauche, impuissant, lorsque je n'eus plus la belle eau transpa- 
rente pour me soutenir et me porter! Instinctivement je me retournai 
vers le ruisseau pour le voir et le remercier de m'avoir fait vivre en lui, 
mais tout à coup je restai pétrifié. Une petite masse informe et ressem- 



LES DOLÉANCES D'UN VIEUX CRAPAUD. 



181 



blant à mon père était là, dans l'eau, à mes pieds. Je remuai la tète, 
cette masse s'anima et remua la tête aussi. Je me soulevai sur mes 
pattes, elle se souleva comme moi. 







u Et par-dessus le marché il est coquet, l'animal ! » s'écria le Mar- 
tin-Pêcheur en éclatant de rire. Te trouves-tu joli, affreux monstre ? 
— Gomment, ce que je vois là, c'est donc moi-même ? 



182 l^KS nOLÉANCES D'UN V 1 1: l \ CKAI'AIO. 



— Oui mon trésor, et tu peux te vanter d'avoir sous les yeux un 
joli spectacle. » 

C'était pourtant vrai, le doute n'était j)as possible, car je voyais 
dans l'eau, en même temps que ma pr(){)re image, celle des saules qui 
bordent la rive, colle des liserons et des clochettes; j'y apercevais le 
ciel lui-même et ses petits nuages blancs, les peupliers de la colline que 
le vent faisait frissonner, les canetons qui, là-bas, remontaient sur la 
rive, et derrière moi je distinguais aussi le IMartin- Pêcheur bleu et 
rouge qui riait encore avec un air de mépris. Il était bien méchant, sans 
doute; mais comme il était bien habillé, ce jMartin-Pêcheur ! quel beau 
bec! quelles jolies pattes! comme tout cela était élégant et fin!... Je 
détournai la tête, j'étais horrible ; et c'était mon ruisseau chéri , lui qui 
m'avait comblé de ses caresses et livré ses trésors, c'était lui qui me 
reprochait ma laideur et faisait naître la honte en moi. Se repentait-il 
de ses bontés, pour s'en payer aussi cruellement? Hier il était bon; 
aujourd'hui il est cruel , et cependant les Araignées et les Pucerons se 
pi'omènent comme à l'ordinaire sur sa surface, les petits Poissons fdent 
et jouent dans son eau, les fleurs s'y baignent, les herbes s'y désal- 
tèrent... Je ne comprenais pas, mais j'étais malheureux. 

(( C'est uni, pensais-je, c'est fini, on ne veut plus de moi, » et je dis 
adieu a toutes ces choses et à tous ces êtres avec lesquels j'avais vécu. 
Pas un regard ne répondit au mien, je sentis que je ne laissais pas de 
vide; le ruisseau n'interrompit pas sa chanson pour me souhaiter bonne 
.chance, les Canetons, qui s'étaient rendormis à leur place accoutumée, 
ne levèrent pas la tête, le. nénufar resta immobile. Je fis un effort et 
je m'acheminai péniblement; mais tout à coup j'étais devenu honteux et 
humble et je demandais pardon aux herbes que, malgré moi, je cour- 
bais sous mon poids. 

(( Votre serviteur, murmurai-je au Martin-Pêcheur. 

— Va au diable, Crapaud maudit! > 

Je n'ai pas revu depuis cet oiseau; mais, en me rappelant ses der- 
nières paroles, j'ai pensé qu'il avait une grande expérience de la vie. 

Je me traînais plutôt que je ne marchais; j'étais encore très-faible 
et bien inexpérimenté dans le nouveau métier (jur m'imposait la Provi- 
dence. Au bout de dix minutes j'étais exténué. Le jour commençait à 
baisser, les herbes et la terre se faisaient humides ; je toudjais de som- 
meil ; je m'acheminai donc vers de gros arbres que j'apercevais à 
gauche, espérant trouver dans l'un de ces vieux troncs un trou, une 



LES DOLÉANCES D'UN VIEUX CRAPAUD. 183 



cachette, pour y passer la nuit. « Je suis si petit, (pie le gros arbre ne nie 
refusera pas l'iiospitalité, pensai-je; d'ailleurs, s'apercevra-t-il seulement 
(le ma présence ? » 

J'ai (lit (jue j'étais d'un naturel rêveur et contemplatif; je n'ai point 
eu tort, car je me souviens que ce soir-là, en dépit de la fatigue, du 
sommeil et de la faim , je m'assis un instant sur mes pattes de derrière 
pour voir et entendre ce qui se passait autour de moi. Il y avait devant 
moi un petit bois derrière lequel le soleil se couchait, de sorte (ju'à tra- 
vers les arbres et les feuilles j'apercevais de longs rayons de soleil qui 
filaient comme des flèches et se perdaient au milieu des branches. Au- 
dessus de moi le ciel était tranquille, profond et d'une couleur vert- 
pomme dorée, si douce, si calme, si pleine de tendresse, que je me rap- 
pelai instinctivement le regard dont la bonne mère Cane enveloppait ses 
enfants. Oui vraiment, il me semblait que ce bon ciel me protégeait et 
me souhaitait courage. Ne dites pas : <( Mais ce Crapaud est fou ! » C'est 
dans cette folie-là que j'ai trouvé les seules joies de ma pauvre vie. Les 
déshérités de ce monde se consolent comme ils peuvent ! . . . Tous les 
bruits avaient cessé ; les fleurs et les herbes déjà couvertes d'une rosée 
délicieuse, dont je fus assez hardi pour boire quelques gouttes, s'affais- 
saient en s'endormant, et de tous côtés, sous les feuilles silencieuses et 
immobiles, les oiseaux se chantaient bonsoir en faisant leur toilette de nuit. 

(( Bonsoir, Fauvette ! bonsoir, Pinson ! bonsoir, mes mignons ! bon- 
soir, mes amours!... tra deri dera ! » Et tous ces gens heureux, aile 
contre aile, le sourire au bec, se donnaient de jolis petits baisers en 
lançant un dernier éclat de rire. 

(( lié ! là-bas, les enfants, un peu de silence, » s'écria un gros Merle 
ronfleur perché au sommet d'un arbre. 

Ce^ Merle avait de l'autorité, car peu à peu le ramage c^ssa, et le 
sommeil s'étendit comme un voile. 

Je regardai^ à terre. Tout autour de moi une foule de petits êtres 
(|ue je n'avais jamais vus regagnaient leur demeure, actifs, pressés, 
fatigués, encore couverts de la poussière du jour. Ceux-ci rampaient, 
ceux-là marchaient au milieu de la mousse et des herbes, escaladant les 
feuilles mortes , tournant les mottes de terre ; sans doute on les atten- 
dait chez eux... Dieu,* que je me trouvai seul ce soir-là!... 

Fort heureusement, j'aperçus tout près de moi un grand trou 
sombre entre deuK racines ; je m'en approchai avec prudence et j'y 
entrai timidement en longeant les murs. Tout à coup, j'entendis dans 



18^ 



LES DOLÉANCES D'UN VIEUX CRAl'ALD. 



l'olxruriU^ un bruit ri\i;iilior. \cu\ . monotone, qui ressemblait à un 
ronllemont. 

Oui est-ce (|ui est lii ? » lit une voix bien tim])rée. 

Je ne iv|)ontlis pas. jVlais tivinblant. 

. Mais (|ui (v>t-ee (jui est donc là? » poursuivit la voix avec un 
ai'cent de plus en plus irrité. 

J'allais me décider à répondre, car je sentais qu'an fond jetais 
indiscret, lorsque je ressentis à la paroi aixiominale une douleur aiguë 
(|ui m"arraclia un cri. J "entendis un i^rand éclat de rire. 

Voilù ce que c'est cpie d'entrer sans se faire annoncer! Qui es-tu? 

Je suis Cra|)aud. monsicnir. mais tout jjetit. je sors de l'eau. 

— Ali ! Ihorreur! cet animal clie/. moi! 

— Je me retire, monsieur. » Et j'allais sortir en eiïet, lorsque mes 




ai II 

'Mm 



Noux, s'habituant a l'obscurité, j'aperçus une boule énorme armée de 
(K^intes innombrables. J'étais chez un Porc-Épic. 



LES DOLKANCKS D'UN VIEUX CRAPAUD. 185 

Eh bien, voyez un peu, ce personnage redoutable fut excellent pour 
inoi. Ce coup de pointe qui avait failli me tuer, je souffre encore de 
cette blessure et de bien d'autres, hélas! lorsque le temps est à l'orage; 
ce coup, dis-je, l'avait mis en belle humeur, et il me permit de passer 
ma nuit dans un coin, après m'avoir fait jurer toutefois que je ne ron- 
flais pas. 

Je parle de ce petit incident de ma vie parce que je lui dus , sinon 
un ami, du moins un voisin indulgent quoique fort rude. Ah! certes, il 
était fort rude, mon voisin le Porc-Epic, et mon cœur se gonfla bien 
souvent en l'entendant ; il ne mâchait pas ses mots, comme on dit 
familièrement. 

<( Tu es laid, s'écriait-il en me foudroyant du regard; je ne dis 
pas assez, tu es horrible, tu es faible, tu es gluant, bavant, impotent, 
infirme, vil... 

— Oui, monsieur, murmurai-je, car je sentais qu'il disait vrai. 

— Eh bien, petit monstre infect, n'ajoute pas à tes infirmités en te 
battant les flancs pour avoir du cœur et de l'esprit. Tu n'es pas assez 
riche pour te payer ces petits plaisirs-là. On te haïra, tache de haïr les 
autres ; c'est une force , et quand on se sent fort on est joyeux. Si on 
t'approche, bave; si on te regarde, bave; tourne ton dos, exhibe tes 
croûtes, tes plaies, tes horreurs; fois fuir les gens, fais aboyer les 
chiens par le seul fait de ta laideur. Que la haine des autres soit un 
bouclier pour toi, tu n'as pas d'autre moyen de te tirer d'affaire, et si 
tu n'es pas une brute , eh bien , tu trouveras encore des joies dans ton 
métier de maudit. Sois fier de ton horrible enveloppe comme moi je suis 
fier de mes piquants pointus, et surtout fais comme moi : n'aime 
personne. 

— Mais si vous ne m'aimiez pas un peu, — il éclata de rire — 
un tout petit peu, ajoutai-je timidement, si vous ne daigniez pas avoir 
pitié de moi, pourquoi me donneriez-vous ces conseils que vous croyez 
si bons, quoiqu'ils soient bien durs? Il riait toujours. 

— Toi, mon ami! s'écria-t-il enfin, Dieu que tu es bète ! tu 
m'amuses tout simplement parce que le rôle que tu vas jouer ressemble 
un peu à celui que je joue . que mes ennemis seront aussi les tiens, et 
qu'avant tout je pense leur être désagréal)le en t'armant (-(jutrc eux. 
Bave, mon garçon; si tu ne baves pas, l'on t'écrase. Au reste, fais 
comme tu voudras, cela m'est complètement égal. » 

Ces rudes maximes me semblent odieuses. Que voulez-vous? on ne 



186 LES DOLÉANCES D'UN VIEUX CRAPAUD. 

se refait pas. J'aurais dû les suivre, mais je ne les suivis pas. Est-ce ma 
fjiute si. inspirant l'horreur, j'avais soif d'affection et de tendresse ; si, 
laid et difforme, je me sentais attiré vers les jolies choses et les belles 
créatures; si, vivant dans la boue, j'adorais les étoiles; si, lourd et 
impotent, je rêvais la grâce et l'agilité? Non, certes, ce n'était pas ma 
faute. C'est ce qui fit que bientôt le Porc-Epic, me voyant incorrigible , 
me méprisa profondément et me mit rudement ii la porte. Voici quelle 
fut la goutte d'eau qui fit déborder le verre. 

Il me faut un certain courage, je vous jure, pour raconter .ici mes 
chagrins ; mon nom seul ne suffit-il pas à chasser la pitié du lecteur ? 
Les })eines d'un Crapaud ! c'est à mourir de rire ! Qui sait cependant si 
dans la foule qui lira ces pages il ne se trouvera pas quelque être laid 
et hideux comme moi , qui dira tout bas : « Je suis son frère , » et me 
plaindra un peu en songeant à lui ? Mais je poursuis. 

Je commençais à devenir adulte, lorsque je la vis pour la première 
fois. Il faisait grand soleil, l'herbe du pré était haute et répandait un 
parfum pénétrant qui m'enivra sans doute, car, en l'apercevant, je m'ar- 
rêtai tout net et je sentis que je l'aimais follement. Elle était élégante, 
allongée, souple, agile ; tout son petit corps était de ce vert tendre qu'on 
ne voit qu'au printemps. D'un bond elle s'élança à des hauteurs immen- 
ses. Je la suivis de l'œil, je vis ses ailes s'étendre, ses pattes fines s'al- 
longer, et toute son aérienne personne se détacher sur le ciel bleu ; puis 
elle retomba sur le sommet d'une herbe qui la reçut en pliant, et pendant 
un moment l'herbe et la Sauterelle se balancèrent ainsi dans l'espace. 
Se balancer dans l'air, jouer avec les fleurs, les faire frissonner sur leur 
tige sans les meurtrir et les écraser, être élégant, gracieux, souple, 
agile, se mirer dans les flaques ; de ses deux pattes souples caresser sa 
taille fine, avoir un coi'ps vert-pomme, et supprimer l'espace d'un petit 
coup de jarret!... Je devins fou, et durant un instant je n'osai respirer, 
me sachant si impur et si vil que je craignais de vicier l'air où s'agitait 
cette belle personne. A un certain moment , elle tourna ses yeux vers 
moi; j'essayai de sourire, pensant qu'en souriant je serais moins hor- 
rible , mais je sentis bien que ma peau était trop rude , et qu'à travers 
mes yeux rien ne pouvait passer de ce que je ressentais en moi. Au 
reste, la Sauterelle ne me vit pas, ou peut-être me i)rit pour quelque 
motte de terre durcie par la pluie et cuite par le soleil. J'en fus presque 
content, et je restai immobile. Au moins je pouvais la voir! Elle était 
en train de caresser ses longues antennes avec ses deux pattes de devant. 



LES DOLÉANCES D'UN VIEUX CRAPAUD. 



187 



lorsque je sentis une grande ombre qui s'étendait sur moi. Je me 
retournai et j'aperçus un gros enfant joufflu. Il s'avançait avec pru- 
dence, armé d'un grand filet de gaze muni d'un long bâton. Je l'avais 
vu cent fois, errant dans la prairie poursuivant les Papillons et les 
Insectes dont il s'emparait à l'aide de son filet. Quand une de ces pau- 




bond elle s'élançait à des hauteurs immenses 



vres petites bêles si jolies et si faibles lui avait échappé, je l'avais vu 
se mettre en colère et la poursuivre de plus belle comme un ennemi 
dangereux. Et je me disais : « Voilà qui est horrible ! Est-ce donc un 
mal que d'échapper à la mort? Que lui ont-elles donc fait, ces pauvres 



188 LES DOLÉANCES D'UN VIEUX CRAPAUD. 



petites bêles qui n'ont même pas le tort d'être laides conmie moi? » 
J'en rêvai une nuit, et dans mon rêve je voyais de gros Crapauds, 
devenus ingambes, emprisonnant dans leurs filets les petits enfants de 
l'Homme et les piquant sur les troncs d'arbres avec de longues épingles. 
C'étiiit un mauvais rêve, parce que parmi' les Hommes il y en a de bien 
bons ; moi qui vous parle, j'en eus la preuve : mais je vous conterai 
cela tout à l'heure. 

Je connaissais donc l'enfant et son filet ; aussi lorsque je le vis se 
diriger vers ma Sauterelle, je compris ce qu'il voulait faire et je trem- 
blai pour celle que j'aimais. Que faire? I^a prévenir? Mais connuent? 
Eût-elle compris mon cri? avais-je le temps de lui rien expliquer? Heu- 
reusement, j'eus alors là une excellente idée. L'enfant, les yeux fixés 
sur la chère mignonne, allait abaisser son filet lorsque, jugeant qu'il 
était trop éloigné, il fit un pas pour s'approcher d'elle. A ce moment, 
je calculai bien la distance, je fis un grand effort, je m'élançai et me 
plaçai si bien que le pied du bambin s'abattit sur mon dos. Ma vilaine 
peau étant gluante, oh! j'avais tout calculé, l'enfiuit perdit l'équilibre et 
d'un seul coup roula dans l'herbe. IMa belle chérie était sauvée I JMais 
je ressentis en même temps une douleur atroce et je m'aperçus que 
j'avais une patte en lambeaux. Eh bien, voyez un peu comme cela est 
étrange ! je vous jure qu'en ce moment j'éprouvai , malgré ma souf- 
france, une des plus grandes joies de ma vie. Je lui avais donné quel- 
que chose de moi-mêjne, à la chère belle; je ne voulais rien lui récla- 
mer, je n'aurais jamais osé le faire, mais je jouissais en pensant qu'elle 
était mon obligée. Gomme on est égoïste au fond! Enfin, que voulez- 
vous? je jouissais de cela. 

L'enfant se releva bientôt en criant. Lorsqu'il eut compris que j'étais 
la cause de sa chute, il j)rit une pierre, et de loin, en se reculant, car 
il avait peur de moi, il me lapida avec cette joie que les Hommes 
éprouvent à nuire aux autres lorsqu'ils sont en sûreté. Fort heureuse- 
ment, le viiam garçon, outre qu'il était méchant, était très-maladroit, 
— on n'est pas parfait! — et j'en fus quitte pour quel(|ues égrati- 
gnures ; d'ailleurs nous avons la vie dure, nous autres Crapauds ; n'en 
soyez pas jaloux, vous autres! Dur veut dire solide, mais lourd à 
supporter aussi. 

J'espérais bien au fond (pie la belle Sauterelle conqji'cndrait ce que 
j'avais fait pour elle. En s'échappant, elle avait tourné la tète, m'avait 
vu écrasé, et nos regards s'étaient croisés. Elle avait tout compris en 



LES DOLEANCES D'UN VIEUX CRAPAUD. 181) 



effet, ou du moins je me l'imaginai, car je l'aperçus bientôt escaladant 
les herbes et se dirigeant vers moi. Jamais je ne l'avais trouvée plus 
gracieuse, plus alerte. Il y a des gens que la reconnaissance rend 
joyeux sans doute. Elle était émue. J'eus un moment de vive espé- 
rance ; ma patte cependant me faisait grand mal , mon sang coulait en 
abondance, mais je me disais à part moi : <( Quel bonheur! elle va voir 
tout cela. » 

Enfin elle s'arrêta, elle était accompagnée de plusieurs de ses amies, 
pimpantes et brillantes comme elle , venues là sans doute par curiosité. 
J'aurais bien préféré qu'elle fut seule, car j'avais déjà remarqué qu'iso- 
lément les gens sont meilleurs. Quand elles furent toutes là, je levai les 
yeux : il me sembla que le sort de ma vie allait se décider. 

« C'est ce pauvre diable, dites-vous, ma chérie, qui s'est fait écraser 
tout à l'heure ? murmura l'une de ces Sauterelles en s'adressant à la 
reine de mon cœur. Oh! mais il est très-touchant, voyez les plaies de 
ce pauvre misérable; c'est horrible, horrible! Si l'on n'était retenue par 
des sentiments élevés, véritablement on fuirait au plus vite. Ah! l'af- 
freux monstre ! est-ce singulier que l'héroïsme aille se nicher sous ces 
croûtes ignobles? » 

En disant cela, elle se retourna vers ses compagnes qui se mirent à 
sourire en minaudant; je crois qu'elle leur avait signe que je devais 
sentir mauvais. 

Ma bien-aimée s'adressant alors directement à moi, tout en cares- 
sant ses ailes : « Dis-jnoi, mon brave, pourquoi m'as-tu rendu le 
service de tout à l'heure? As-tu conscience d'avoir tait là une belle 
action? » 

C'était le moment de me jeter à ses pieds, de laisser couler de mes 
yeux les larmes que j'avais dans le cœur, de m'écrier : <( J'ai fait tout 
c^la par amour pour vous, chère belle aimée; » mais elle m'avait parlé 
avec une telle confiance dans sa supériorité, d'une voix si sûre et si 
peu énuie, que je ne trouvai pas d'abord un mot à lui répondre. 

« Mais, dites-moi, mignonne, on rencontrerait ce monstre héi'oï- 
que, le soir, au clair de lune, dans im petit chemin, que sur l'honneur 
on mourrait de peur, n'est-il pas vrai ? 

— A coup sûr il est effrayant. » Elles tournaient tout autour de moi 
et m'examinaient avec attention. 

« Je le trouve moins elfrayant que grotesque, à vous dire vrai, 
murmura ma bien-aimée. C'est la tête surtout qui est unique; il a un 



190 Li:S DOLÉANCES D'UN VIEUX CRAPAUD. 

visage à foire jaunir les pâquerettes, à larii' les flaques. A^ez-vous vu 
le vil . mes belles? 

— Oui. oui. lirent-oUes toutes ensemble; l'œil est impossible! ali ! 
ah I ah ! impossible. » 

Ces petits rii-es aii»us me travei'saient le cœur, tout m'eût semblé 
prLMerable à ces moqueries; j'étais fait à la haine et au dégoiit qu'inspi- 
rail ma personne ; mais peu de gens avant cette aventure avaient songé 
à l'ire de moi . et d'ailleurs j'ai vu depuis dans le monde qu'on accepte 
plus facilement un rcMe iiideux qu'un rôle grotesque. La haine des 
autres vous blesse et vous excite, elle vous fait vivre. Le rire, au con- 
traire, vous anéantit et vous écrase. 

Bref, sous l'enqiire d'un sentiment d'orgueil dont j'ai honte aujour- 
d'hui, je me soulevai sur ma patte sanglante, et m'adressant à la Sau- 
terelle que j'aimais : 

« Je ne vous demande ni pitié ni récompense, madame, lui dis-je; 
j'ai fait tout cela parce que... 

— Écoutez donc, mes mignonnes années, fit la Sauterelle; mais il 
parle, il parle fort bien, et, si je ne me trompe, il a des dents. Oh! 
l'intéressante horreur! Ne vous approchez pas trop cependant, c'est * 
plus sûr. 

— Parce que.... poursuivis-je d'une voix faible, — je me sentais 
prêt à m'évanouir, — parce que je... vous aimais. » 

Ces simples paroles furent d'un effet irrésistible ; toutes les belles 
filles éclatèrent d'un rire argentin. 

« Eh bien, mais..., ah! ah! ah!... c'est très-gentil cela..., ah! ah! 
ah!..., mon brave, d'aimer ses sembla..., ah! ah!.... ses semblables. » 
Ce dernier mot redoubla l'hilarité générale qui, au bout d'un instant, 
devint du délire. Alors toutes les Sauterelles, ne se contenant plus de 
joie, se prirent par la patte et dansèi*ent en rond autour de moi. De 
temps en temps elles s'arrêtaient toutes et s'écriaient en riant de bon 
ca*ur : « Salut ramoureux, salut! votre servante, cœur sensible! » 

Elles se sont bien amusées ce jour-lii. Apivs tout elles avaient obéi 
a leur nature et moi j'étais sorti de la mietme. J'avais fait preuve 
d'idiotisme et de vanité; au moins ce fut l'opinion ([iie m'exprima mon 
ami le Porc-Épic en me mettant le soir même à la porte de chez lui. 

A [partir de ce moment-lii, je devins sombre et je pris les habitudes 
qu'ont tous ceux de notre espèce : je ne sortis plus guère (juc la nuit, 
je perdis la vue de toutes les belles choses (pii m'avaient tant charmé. 



LKS DOLEANCES D'UN VIELX CUAPALD. 1<JI 

car il y a vraiment de belles choses en ce monde, il y a aussi des êtres 
heureux ! Si ceux-là seulement voulaient consentir à donner de temps 
en temps une de leurs heures joyeuses pour dis(i-i])uer aux pauvres 
diables qui ne rient jamais, comme tout irait mieux, je vous le 
demande! et comme la laideur s'effacerait peu à peu! car ce qui rend 
laid c'est la soullrance ; mais je me trompe peut-être, mettons que je 
n'ai l'ien dit. 

Peu à peu mes yeux s'habituèrent à distinguer dans l'ob.^c-urité. 
Plantes et gens, tout le monde dormait, l'air était frais et pur, le 
silence profond. Je marchais à la lueur des bonnes étoiles qui, chose 
étrange, ne m'ont jamais manifesté ni dégoût ni répulsion. Peut-être 
m'onl-elles vu de trop loin pour pouvoir me juger ; le h\\t est que je 
ressentis parfois dans la nuit des sensations qui doivent ressembler au 
bonheur. Je jouissais d'être calme et aussi de pouvoir regarder en face 
sans crainte de gêner les autres. Et cependant je me souviens qu'un 
soir... — j'écris au courant de la plume et je raconte ici mes impres- 
sions à mesure qu'elles me viennent à l'esprit, — je me souviens que. 
cherchant mon souper dans un parc où je vivais depuis quelques mois . 
j'aperçus sur un banc une jeune fille toute mignonne assise près d'un 
gros monsieur fort laid. Devrais-je accuser les autres de laideur? qu'on 
me le pardonne! La jeune fille était adorable, les boucles de ses che- 
veux blonds caressaient ses joues, et timidement souriante, émue, les 
yeux baissés, elle regardait la jolie chaîne d'or qu'elle avait dans les 
mains. 

Le gros homme, l'air assuré, le gilet gonflé, le bec en l'air, la 
voix ronflante et le chapeau de travers, lui disait : « Accepte, mon 
enfiint, en souvenir de moi, car je t'aime. » Et il entoura la taille de la 
chère petite de son gros bras impertinent. 

« C'est donc bien sûr que vous m'aimez? fit-elle en regardant 
toujours la chaîne. 

— Je t'adore, ma belle, sur l'honneur; — il mit la main dans son 
gousset — et toi, ne m'aimes-tu pas? 

— IMais si, fit-elle tout bas avec une grâce angéliqiie, — elle se 
passa la chaîne au cou. 

— En vérité, tu m'aimes? et pourquoi m'aimes-tu, voyons, te 
rends-tu compte, ma petite duchesse? dis, dis, pourquoi m'aimes-tu?" 

— Mais, dame, parce que... — elle souriait avec une finesse 
extrême et rougissait un peu, — parce que... vous... êtes joli garçon. » 



102 



LES DOLÉANCES D'UN VIEUX CRAPAUD. 




En ce iiioiiK'iit. m ay;mt apoirii, elle ne put retenir un éclat de rire 
dont je ne compris pas le sens, mais (|ui bien certaineiuent ne s'adres- 
sait pas qu'à moi. 

« Tenez, voyez ce Crapaud; c'est donc la nuit qu'ils prennent du 
bon temps ? 

— Quelle béte hideuse! » fit l'Homme. Et de sa botte il m'envoya bien 
loin. Je pensais en me relevant au milieu des épines oii j'étais tombé, 
je pensais : « Eh! mon Dieu, si j'avais seulement une chaîne d'or à 
donner à quelqu'un ! » Et j'ajoutais, sachant qu'il n'y avait là personne 



LES DOLÉANCES D'UN VIEUX CRAPAUD, 193 



pour rire de ma folie : « Ne siiis-je pas riche aussi? n'ai-je pas, sous 
mon affreuse enveloppe, mon petit trésor d'amour, de poésie? Si l'on 
me laissait aimer, comme j'aimerais ! » 

« Mais fou que tu es , m'écriai-je tout à coup en m'adressant à moi- 
même, qui te dit que tu ne t'es point trompé, que tu n'as pas fait fausse 
l'oute en demandant le bonheur aux êtres et aux choses qui ne pou- 
vaient pas te le donner? Tu es un orgueilleux, l'ami. Parce qu'un grand 
poëte au cœur miséricordieux a chanté de sa voix divine tes infortunes 
et tes chagrins, tu ne vois dans l'univers qu'une victime qui est toi. 
Sois plus modeste et moins artiste, sois moins rêveur, regarde à terre, 
et tu trouveras là les petits bonheurs que la Providence y a mis pour toi. » 

Cet éclair de bon sens traversa mon esprit. « Pourquoi vivre à part, 
me dis-je, cherchons dans mon espèce un être à aimer. Les filles de 
Crapaud sont-elles donc si repoussantes? Ote tes lunettes de poëte infor- 
Inné et regarde à l'œil nu, mon cher. » 

A pai'tir de ce moment, mes idées changèrent et mes habitudes 
aussi ; je fréquentai les endroits où ceux et celles de mon espèce se 
réunissaient d'ordinaire, et je ne tardai pas à rencontrer une adorable 
enfant qui, par le plus pur des hasards, se trouvait être ma propre 
cousine à la mode de Bretagne. C'était la belle-fille du second mari de 
la sœur de... Mais il serait trop long de vous expliquer tout cela. Je 
demandai sa main et je l'obtins, quoique son père ne fût pas partisan des 
mariages entre Crapauds de la même famille. Peut-être avait-il raison ; 
j''ai entendu émettre sur cette question les opinions les plus diverses. 
Quoi qu'il en soit, j'épousai ma cousine. J'aurais bien envie de vous 
faire son portrait, et tout autre que moi n'y résisterait peut-être pas, 
mais je me contiens ; rien n'est sot comme de parler des siens. Qu'il 
suffise de savoir que je la trouvai belle et qu'elle me trouva à son gré. 
Père de famille, — ma chérie fut d'une fécondité surprenante, — je 
l'evins vers le ruisseau qui m'avait vu naître, et je fus tout surpris de 
trouver dans les souvenirs que j'avais maudits un charme qui me fit 
pleurer de tendresse. 

Que de fois, mon Dieu, nous avons causé de toutes ces choses en 
nous promenant le soir, côte à côte, tandis que les petits folâtraient 
< levant nous! 

(( Oh! que j'aurais voulu te connaître à cette époque-là, me disait- 
elle, alors que tu étais si malheureux! je t'aurais consolé, mon gros 
bijou. » 



194 



LES DOLÉANCES D'UN VIELiX CHAPAUD. 



Ah ! être appelé mon bijou, c'est la joie suprême. 

(( Tu es onlaul . lui iv|)()ii(iais-je; si j(> ("avais counue. je n'aurais 
pas été malheureux. ' 

Je souriais île hou canu- et je {"embrassais au (Vont. 

Il faut vous (iii'e luaintenant. (|Uoi(|u"il soit un peu niais de [)ai'lei' 
tant de soi, il faut vous dire (|ue jai irai^né beaucoup en prenant des 
années; j'ai acquis un embonpoint (pii ne m'est point défavorable; mon 
regard en outre a i)lus de.... ma démarche aussi... Enlin je ne suis 
plus laid. Parole d'honneur, demandez à ma fenune ! 

C'est mon pauvre beau-père (pii nendjellit pas! Seigneur! 

Un vieux Crapaud. 

Pour avoir mis les points et les vv^gules, 
Gustave Droz. 




J.3 



LE PREMIER 



FEUILLETON 



DE PISTOLET 



Mon criER maître. 



ou s (levez être inquiet, surtout par 
ce temps de grandes chaleurs, quand 
toutes les murailles sont chargées de 
cris de : Mort aux Caniches! de 
m'avoir vu sortir hier au soir sans 
muselière, sans collier et sans vous. 
Véritablement je serais tout à fait 
un ingrat , si je n'avais pas été 
poussé hors de la maison par ce je 
ne sais quoi d'irrésistible et de tout- 
puissant dont vous parlez si souvent 
dans vos conversations littéraires. 
Rappelez - vous d'ailleurs que , le 

jour de mon escapade, vous avez été passablement ennuyeux les uns 

et les autres, \\ propos d'art, de poésie, de Boileau, d'Aristote et des 

cincj unités. 

J'avais beau vous écouter en bâillant et japper le plus gentiment 

du monde, comme si j'eusse entendu quekpi'un venir à la porte, je 




Î06 LE PREMIER FEUILLETON DE PISTOLET. 



n'ai pas été assez heiii'oii\ pour vous distraire, vous et Messieurs 
vos amis, un seul instant de cette savante dissertation. Je n'ai pu 
obtenir ni une caresse ni un coup d'œil ; j'ai même été rudoyé lorsque 
j'ai sauté sur vos genoux, à l'instant même où vous disiez que les 
anciens étaient toujours. . . les anciens. Bref, vous étiez très-désa- 
gréable ce soir-là : moi, j'étais très-éveillé. Vous vouliez rester au 
logis, j'avais grande envie de courir les aventures. Ma foi. j'ai pris 
mon parti bien vite ; et comme j'avais trouvé sur votre table une belle 
loge d'avant-scène pour le théâtre des Animaux savants, je me rendis 
en toute hâte en cette magnifique enceinte, toute resplendissante de 
l'éclat des lustres, et dans laquelle on n'attendait plus que vous... et 
moi. 

Je ne vous décrirai pas, mon cher maître, toutes les magnificences 
de cette assemblée, d'abord parce que je suis un écrivain novice, ensuite 
parce que la description est le meilleur de votre gagne-pain. Que devien- 
driez- vous, en effet, sans la description? Gomment remplir votre tâche 
et votre papier de chaque jour, si vous n'aviez pas sous la main les 
festons et les astragales de l'art dramatique? Oui-da! je serais un ingrat 
de venir m'emparer de vos domaines! Et d'ailleurs, à quoi vous servi- 
rait, à vous qui vivez de l'analyse, la plus splendide analyse? Vous 
avez une de ces imaginations savantes, c'est-à-dire blasées, qui ne 
racontent jamais mieux que ce qu'elles n'ont pas vu. 

J'arrive donc au théâtre, à pied, car le temps était beau, la rue était 
propre, le boulevard était tout rempli des plus charmantes promeneuses 
qui s'en allaient le nez au vent. Le Bouledogue de la porte s'inclina à 
mon aspect. La loge s'ouvre avec un empressement plein de respect. Je 
m'étends nonchalamment dans un fauteuil, la patte droite appuyée sur 
le velours de l'avant-scène, les deux jambes étendues sur un second 
fauteuil, et dans l'attitude heureuse que vous prenez vous-même elfron- 
tément lorsque vous vous dites tout bas : « Bon! nous allons en avoir 
pour cinq heures d'horloge... cinq longs actes ! » Et alors vous froncez 
le sourcil comme un des Lévriers de M. de Lamartine, attendant que 
son maître veuille enfin le promener au bois. 

Pour moi, vous dirai-je toute la vérité, mon cher maître? cela ne 
me déplaisait pas de voir les Bassets des galeries et du parterre pressés, 
entassés, étouffés, écrasés dans un espace étroit, pendant que moi je 
me prélassais. 

J'étais à peine assis depuis dix minutes, lorsque tout à coup l'or- 



LE PREMIER FEUILLETON DE PISTOLET. 197 

chestre fut envahi par les musiciens. Ces musiciens étaient les plus gais 
personnages qui se puissent voir : le bec de la flûte était au bec d'une 
jeune Oie, un Ane allait j)inccr de la harpe, — Asinus ad lyranij, dirait 
le poëte, — un Dindon gloussait en mi bémol. Ici Mai'syas écorchait 
Apollon, — hic Marsijas Apolline m. 

La symphonie commença. Gela doit ressembler beaucoup à ces sym- 
phonies fantastiques dont vous parlez avec enthousiasme tous les hivei's. 
Quand chacun eut gloussé sa petite partie en sommeillant, la toile se 
leva, et alors commença pour moi, pauvre feuilletoniste novice, un 
drame étrange et solennel. 

Figurez-vous, mon maître, que les paroles de ce drame avaient été 
composées tout exprès pour la circonstance par un grand Lévrier à 
poil frisé, moitié Lévrier et moitié Bouledogue, moitié anglais et moitié 
allemand, qui a la prétention d'entrer à l'Institut des Chiens français 
avant qu'il soit huit jours. 

Ce grand poëte dramatique, cjui a nom Fanor, compose ses drames 
d'une faç(m qui m'a paru très-simple et très-commode. Il s'en va 
d'abord chez le Carlin de IM. Scribe lui demander un sujet de drame. 
Quand il a son sujet de drame, il s'en va chez le Caniche de 31. Bayard 
pour se le faire écrire. Quand le drame est écrit, il le fait appuyer au 
parterre par six Molosses sans oreilles et sans queue, tout griffes et 
tout dents, devant lesquels chaque spectateur baisse le museau, quoi 
qu'il en ait : si bien que tout le mérite du susdit Fanor consiste à 
accoupler deux imaginations qui ne sont pas les siennes, et à mettre 
son nom au chef-d'œuvre qu'il n'a pas écrit. Du reste, c'est un Animal 
actif, habile, bien peigné, à poil frisé sur le cou, à poil ras sur le dos, 
qui donne la patte à merveille; il saute pour le roi et pour la reine, il 
a des os à ronger pour toutes les Fouines de théâtre, et il règne en 
despote sur les étourneaux de la publicité. 

Donc le drame commença. C'était, disait-on, un drame nouveau. 

Je vous fais grâce des premières scènes. C'est toujours la même 
façon de faire expliquer par des* suivantes et par des conildents les pas- 
sions, les douleurs, les crimes, les vertus, les ambitions de leurs maî- 
tres. On a beau dire que le susdit Fanor est un inventeur : il n'a encore 
rien imaginé de mieux, pour l'exposition de ses drames, que l'exposi- 
tion de nos maîtres les Dogues romanticpies, les (Jiiens de berger 
classiques, les Épagneuls tout disposés à l'intime union du drame, de la 
tragédie et du roman. 



108 



LK l'KKMlKP. KKl lLLi:iUN DE PISTOLET. 



Voyez-vous, mon nioîlre. on a peut-être eu tort d'ôter à nos poètes 
la muselière ilassiiiue : (oui le nuillieur de la |)()ésie aux ij:rands aspects 




vient ju>teiiieiit <li' l'al)s;-nc(' de luuselicrc Les anciens poêles, grâce à 
leur muselière . vivaient l')in rie la foule, des passions mauvaises, des 
colères soudaines. On ne les voyait pas, comme ceux d'aujourd'hui, 
fourrer insolemment leur nez souillé dans toutes les inunondices de 
riiistoire. Muselés, ils étaient les bienvenus partout, dans le palais, 
dans le salon, sur les i:enoux des belles dames; muselés, ils étaient à 
labri de la ra.ize, inexplicable maladie, ii Tabii de la boulette munici- 
pale ; muselés, ils restaient chastes, purs, bien élevés, élégants, cor- 



I 



LE PREMIER EEILLETUN DE l'ISTULET. 199 



rocts, fidèles, tout ce que doit être un poëte. Aujourd'hui, voyez ce qui 
arrive ; voyez à quels excès les pousse la liberté nouvelle ! à quels hurle- 
ments, à quelles révolutions. Et que vous avez bien raison de dire sou- 
vent , dans vos feuilles, que ces novateurs ne sont (jue plai^'iaires. Je les 
entends d'ici, s'écriant en latin : Mort h ceux qui ont dit avant nous 
ce que nous voulions dire : « Perçant (/ui anfe non noslra dixenmt ! » 

Cependant, peu ii peu, l'action dranjatique allait en s'élargissant, 
comme on dit aujourd'hui. Quand les Carlins à la suite eurent bien 
expliqué les affaires les plus secrètes de leurs maîtres, leurs sentiments 
les plus intimes, les maîtres vinrent à leur tour pour nous donner la 
paraphrase et le hoquet de leurs passions. Oh ! si vous saviez combien 
ce sont là d'odieux personnages! Dans le théâtre des Chiens savants, 
les comédiens sont presque aussi ridicules que les auteurs. Figurez- vous 
de vieux Renards veufs de leurs queues et de vieux Loups endormis qui 
regardent tout sans rien comprendre. Voici des Ours épais et mal léchés 
qui dansent comme les autres marchent, des Belettes au museau effilé, 
à l'œil éraillé, à la patte gantée, mais sèche et maigre, même sous le 
gant qui la recouvre. Tout cela compose un personnel de vieux comé- 
diens et de comédiennes déchirées qui ont passé, sans trop s'en inquiéter 
et sans en rien garder pour eux, à travers tous les crimes, toutes les 
vengeances, toutes les passions, tous les amours. Oh! les tristes créa- 
tures, vues du théâtre ! et pourtant on ajoute cpie, hors du théâtre, ils 
se déchirent pour un gigot de mouton ou pour un cuissot de cheval. 
Mais j'oublie que la vie publique devrait être murée : donc je reviens ii 
mon analyse par un détour. 

Autant que j'ai [)U comprendre le nouveau drame (il est écrit 
dans un jappement néo-chrétien qui ressemble plus à l'allemand anglaisé 
qu'au français,) il s'agissait, et ceci est le comble de l'abomination, de 
nous raconter les malheurs de la reine Zémire et de son amant Azor. 
Vous ne sauriez croire, mon maître, quelles singulières inventions ont 
été entassées dans cette hybride composition. Figurez-vous que la belle 
Zémire appartient tout simplement à la reine d'Espagne. Elle porte un 
collier de perles, elle passe sa vie dans le giron soyeux de sa royale maî- 
tresse, elle mange dans sa main, elle boit dans son verre, elle est traî- 
née par six chevaux fringants, elle la suit à la messe, à l'Opéra ; en un 
mot, Zémire, petite-fille de Fox, arrière-petile-fille de ^lax, et qui compte 
parmi ses aïeux l'illustre, célèbre, le royal César, frère de Laridon, 
Zémire est, après la reine d'Espagne, la seconde reine de l'Escurial ! 



iOO LE PREMIER FEUILLETOÎN DE PISTOLET. 

.Mais, (lauliv \)i\vl . dans les arrière-cuisinos du château, et dans la 
roue ardente du tournebroche, un Animal tout pelé, tout galeux, bon 
enfant, du reste, nommé Azor, fait tourner la broche de la reine en 
pensant tout bas à Zémire. Il chante : 

Belle Zeniire, ô vous, l)lanche comme l'hermine! 

mon bel ange à l'œil si doux ! 

Quand donc à la fin prendroz-vous 
En pitié mon amour, au l'ond de la cuisine? 

Vous dormez tout le jour aux pieds de notre reine, 

Et moi, vil marmiton, 
Je tourne tout le jour dans ma noire prison. 
Zémire, oli! lirez-moi de peine! 

Laissez tomber, Madame, un regard favorable, 

Sur mon respect, sur mon amour. 
Ainsi l'astre à la fleur du soir est secourable 

Du haut de l'éternel séjour. 

Je vous assure, maître, (pic ces vers improvisés à la pâle clarté de la 
lampe furent Irouvés admii'al)les. Les amis du poëte se récrièrent (jue 
cela était tout parfumé de passion. En vain les linguistes, les Rocpiets, 
les GrifTons, les Serpents Boas et non Boas, voulurent critiquer la coupe 
de ces xerîi, et ces rimes féminines heurtant des rimes féminines, et ces 
mots : cuisine^ marmiton, accolés aux fleurs, à V astre, à V éternel séjour, 
comme choses tout à fait dissemblables, il y eut clameur de haro sur ces 
jualintentionnés, et même j'ai vu le moment oii ils allaient être jetés à 
la porte à l'aide de Martin-Bàton. sous-chef de claque du théâtre. Dites 
seulement à un musicien du Jardin des Plantes de mettre ces petits vers 
en musique, et faites-les chanter par la Girafe au long cou, vous m'en 
direz de bonnes nouvelles : 

Du haut de l'éternel séjoiH-. 

Quand il eut bien chanté ces petits vers aux étoiles, au ciel bleu, à 
la brise du soir, à toutes les petites fleurs qui agitent leur tête mignonne 
dans la verdure des prairies, notre amoureux revient à ses jappements 
de chaque jour, en prose : « Zémire, Zémire, viens, dit-il ; viens, mon 
âme; viens, mon étoile. Oh! que je voudrais tant seulement baiser de 



LE PREMIER FEUILLETON DE PISTOLET. 201 

la poussière de (es pas, si tu faisais de la poussière en marchant! » Ainsi 
déclame et jappe le jeune Azor. Mais tout à coup, au milieu de son 
délire, arrive le marmiton qui lui jette de la cendre brûlante dans les 
yeu\ pour lui faire tourner la broche un peu plus vile. 

Il faut vous dire que, dans le palais de l'Escurial, se tient le féroce 
Danois du ministre Da Sylva. Ce Danois est un insolent drôle, très-fier 
de sa position dans le monde, l'ami intime des Chevaux de 31. le comte 
et chassant quelquefois avec lui, mais uniquement pour son propre 
plaisir. C'est un gentilhonuiie d'une belle robe et d'une belle souche, 
mais dur, féroce, implacable, jaloux, méchant. Vous allez voir. 

Notre Danois a fait une cour assidue à la belle Zémire ; il l'a même 
llairée de très-près. Mais elle, la noble Espa,û:nole, n'a répondu que par 
le plus profond mépris aux empressements de cet amoureux du Nord. 
Alors (pic fait le Danois? Le Danois dissimule; on dirait qu'il a tout à 
fait oublié cet amour si maltraité. Mais, hélas! il n'a rien oul)lié, le 
traître ! et comme un jour, en passant dans les fossés du château, il vit 
le tendre Azor assis sur son derrière, qui regardait d'un œil amoureux 
la niche de sa maîtresse : « Azor, lui dit le Danois, suivez-moi ! » Azoï' 
le suit, la queue entre les jambes. Que fait alors mon Danois? Jl mène 
Azor au bord de l'étang voisin, il lui ordonne de se jeter à l'eau et d'y 
rester pendant une heure. Azor obéit; le voilà qui se plonge dans les 
eaux bienfaisantes; l'eau emporte avec elle toute cette abominable odeur 
de cuisine; elle rend leur lustre à ces soies ébouriffées, sa grâce à ce 
corps maladif, leur vivacité à ces yeux fatigués pai* le feu du four- 
neau. Sorti de l'eau limpide, Azor se roule avec délices sur l'herbe odo- 
rante ; il imprègne sa robe de l'odeur des fleurs, il blanchit ses belles 
dents au lichen du vieil arbre. C'en est fait, il a retrouvé tous les 
bondissements de la jeunesse ; son jeune cœur se dilate à l'aise dans 
sa poitrine; il bat ses flancs de sa queue soyeuse; — il s'enivre, 
en un mot, d'espérance et d'amour. L'avenir lui est ouvert. Il n'est 
rien au monde à quoi il ne puisse atteindre, pas même la patte de 
Zémire. 4 la vue de tous ces transports extraordinaires, le Danois 
rit dans sa barbe, comme un sournois qu'il est, et il semble dire 
en grognant : « Coquette que vous êtes, malheur à vous! et toi, tu 
me le payeras, mon cher! » 

Je dois vous dire, mon maître, pour être juste, que cette scène de 
réhabilitation sociale est jouée avec le plus grand succès par le célèbre 
comédien Laridon. 11 est un peu gros pour son rcle, peut-être même un 



202 



LK PRKMIKR FEUILLETON DE PISTOLET. 



peu vieux. Mais il a do loiuMi^io. il a do la itassion, il a du chiCj, comme 
ou dit dans los journaux cousaoros aux lioaux-aiis. 




Une belle scène, ou du moins (|ui a paru belle, c'est la scène où 
Zémire. la Chienne de la reine, vient prendre ses ébats dans la forêt 
il'Aranjuez. Zémire marche à pas comptés, en silence; ses longues 
oreilles sont baissées vers la terre ; sa démarche annonce la tristesse et 
les angoisses de son cœui'. Tout a coup, au coin du bois, Zéniire ren- 
contre... Azor! Azor qui a fait peau neuve, Azor l'amoureux, Azor tout 
resplendissant de sa beauté nouvelle, Azor lui-momo ! Est-ce bien lui ? 
n'est-ce pas lui? ne serait-ce pas un autre (|uc lui? mystère! ô 
pitié ! terreur ! Mais aussi, ô joie ! ô délire ! ô cher Azor! Rien qu'à se 
voir, les deux amants se sont compris sans se parler. Ils .s'aiment, ils 
s'adorent, ils se le disent à leur manière. Ciel et terre, ils oublient toute 
chose. Qui dirait à celle-là : <( Vous êtes assise sur un des plus grands 
trônes de l'univers, » elle répondrait : u Que m'importe? » Qui dirait à 



LE PREMIER I'EL1LLET0^ DE PISTOLET. 



2o:i 



celui-ci : « Rappelle-toi que tu es un tourneur de broche, » il vous 
montrerait les dents. belles heures poétiques! charmants délires de 
la passion ! grandeurs et misères de l'amour ! et pour finir toutes 
mes exclamations, vanité des vanités! 

Sachez en efTet qu'à la porte il y a un gond, à la serrure une 
clef, dans la rose un ver, sur la place publique un espion, dans 
le chenil un Chien, à plus forte raison à la lampe il n'y a pas 
mèche, et dans la forêt d'Aranjuez il y a le terrible Danois qui 
regarde nos deu\ amants de loin. « Oh! vous vous aimez, dit-il les 
pattes croisées sur sa poitrine ; oh ! vous vous aimez à mon dam et 
préjudice! eh bien, tremblez, (remblez, misérables! » Ainsi parlant, 
et quand Zémire est rentrée chez sa royale maîtresse, qui la rappelle 
avec des croquignoles dans les mains et des tendresses plein le regard, 
le Danois arrête Azor au milieu de sa joie. « Zémire te trouve beau, 
lui dit-il; mais à toute force, je le veux, je l'ordonne, il le faut, Zémire 
te verra, non pas dans ta beauté d'emprunt, non pas lisse et peigné 
comme un Chien de bonne maison, mais tout hideux, tout crasseux, 
tout couvert de sauces et de cendres, enfumé comme un Chien de mar- 
miton que tu es ; et non-seulement tu te montreras à Zémire tel que tu 
es, comme un vrai Porc-Épic, la serviette au cou, le poil hérissé, les 
pattes suppliantes, mais encore tu diras cela devant la reine, afin qu'elle 
sache bien la conduite de Zémire. 



fe^'^v^^kAi)/ 




Ainsi jappe, amsi hurle le Danois, le traître. Et vous ne sauriez 
croire, ô mon maître, les passions que ce monstrueux Animal a soulevées. 
Il n'y avait pas dans la salle assez de Geais, de Perroquets, de Mei'les, 



>M 



LE PREMIER FEUILLETON DE PISTOLET. 



de Serpents. d'Animaux sillleurs, pour sidler ce misérable Danois. Tou- 
jours est-il que le pauvre Azor, naguère si beau, arrive tout souillé aux 
pieds de sa maîtresse ; et là. devant le tormenteur, un aiïreux Héron au 
long bec emmanché d'un long cou.' qui le regarde de toute sa hauteur, 
.\zor déclare à Zémire qu'il n'est, en résultat, qu'un vil marmiton , (ju'il 
sortait du bain, l'autre jour, quand il l'a renccmtrée, et que c'était le 
premier bain (juil prenait de sa vie. Afaitre, (pie vous dirai-je? A cet 
aiïreux rc(^it. voilà /('inirc (pii se jette aux picils d'Azor. a Oh ! lui dit- 







elle, (;■.:*" l'ai de joie de t'j iiuer dans cette vile condition ! que je suis lière 



L 1-: V II !•: M 1 K li K !•: U l [. I. V. ■[' N I) !•: P 1 ST L 1-: T. 



205 



de te faire le sacrifice de mon orgueil ! Tu veux ma patte, mon amour, 
voilà ma patte : je te la donue ii la face de Tunivei-s! » A cette scène 
touchante, mon maître, vous eussiez vu pleurer toute la salle : le Blai- 
reau, le petit-maître des balcons, s'efforçait en vain de retenir ses 
larmes; le Bœuf, dans sa baignoire, fermait les yeux pour ne |)as pleu- 
rer; la Poule, au paradis, agitait ses ailes en sanglotant; le Okj, sur 
ses ergots, voulut appeler en duel le traître de nK'lodrame. Ce n'étaient, 
du parterre à la première galei'ie, (pie gémissements, grincements, éva- 
nouissements : on se serait cru dans une salle peuplée d'êtres humains. 
Ici finit le quatrième acte. 




Vous dirai-je maintenant le cincpiième acte? Je ne crois pas que j'y 



200 LE PREMIER FEUILLETON DE PISTOLET. 



sois (>l)Ii,y:é. mon maître : cai" enlin jo ne ci'ois pas que ce soit à luoi, 
votre Cliien, dusiirper les droits de votre eiitique. Qu'il vous suffise de 
savoir qu'à ce cinquième acte les Chiens étaient devenus des Tigres, 
comme cela se passe chez les bons auteurs. Le Tigre entrait à pas de 
Loup, le poignard ;i la main ; il surprenait en adultère la Tigresse avec 
un autre Tigre de son espèce, et je vous laisse à penser s'il les poignar- 
dait avec férocité ! 

11 j)araîl que la douce Zémire , une fois mariée, était devenue une 
Tigresse ; cela se voit dans les meilleurs ménages. Et puis on m'a dit 
(pie cétait une vieille histoire d'un Chien de basse-cour nommé Othello. 

Après le cinquième acte, tout rempli de crimes, de meurtres, de 
coups de poignard, de sang répandu, la toile s'est baissée, en attendant 
la petite pièce, jouée par des Souris blanches et un gros Porc-Épic qui 
fait beaucoup rire, rien qu'à .se laisser voir. 

Le drame accompli, la salle entière s'est remise de son émotion. Les 
larmes ont été essuyées ; les Panthères ont relevé leurs petites mous- 
taches ; les Lionnes ont passé leurs ongles rosés dans leur crinière ; 
chacun a songé à sa voisine, le Lièvre à Jeanne la Lapine, l'Escargot 
au Papillon, le Ver à soie à la Femme du Hanneton, le Coucou a tous 
et à chacun. D'empressés Ouistitis, la queue relevée au-dessus de la 
tète, ont apporté à qui en voulait toutes sortes de friandises que l'as- 
semblée a grignotées du bout des dents. Pour moi, j'ai fait comme vous 
faites au\ grands jours de premières représentations ; je suis sorti en 
toute hâte, d'un air mystérieux et comme un Animal de bon sens qui 
en sait plus long qu'il ne veut en dire. D'un air calme, posé, senten- 
cieux, je suis allé me promener dans la basse-cour qui est le foyer du 
théâtre ; et dans cette basse-cour j'ai rencontré toutes sortes de grands 
juges des belles choses, qui se promenaient d'un air rogue et pédant; 
celui-ci avait le daid des Abeilles, celui-là le bec du Cormoran ; le Per- 
rojuet répétait ce ([uil avait entendu dire, et le Corbeau guettait sa 
proie ; il y avait des Lions (pii faisaient limer leurs dents par l'ingénue 
et la gran'le coquette ; des Tigres (jui battaient l'air de leur (jueue sans 
faire de njal à personne. A cette vue. je nie suis rappelé ce que dit le 
seul historien des Animaux, notre Molière et notre la Bruyère tout 
à la fois, le seul qui ait accompli dignement cette noble lâche, et, 
(jar Cerbère ! pourquoi donc y revenir quand ce grand HomniC a dit 
tout ce qui nous concerne : 

D'Animaux malfaisants c'était un méchant plat ? 



1 



LE PREMIER FEUILLETON DE PISTOLET. 



207 




Aussi chacun les évitait; ou bien, si quel({ues-uiis les saluaient, 
c'était en faisant la gt'imace ; quand ils donnaient des poignées de patte, 
ils retiraient leurs grifïés toutes sanglantes; leurs baisers ressemblaient à 
des morsures. Mais leur dent était saine, et le mal que faisait leur grillé 
était bientôt guéri. 

Bonjour. Je dois vous dire que lorsque j'ai dit que \ou.s m'apparte- 
niez, j'ai été admis dans les coulisses, où j'ai pu voir toutes ces petites 
Chattes se graissant le museau de leur mieux : celle-ci iiKjnlranl ses 
dents qui sont blanches, celle-là cachant ses dents qui sont noires; l'une 
miaulant d'un ton si doux! l'autre se pourléchant d'un aij' tout riant! 
Les unes et les autres, elles m'ont fait patte de velours, elles m'ont 
accueilli de leur ronron le plus câlin. Bref, on a parlé du beau temps, de 
l'aurore, du soleil levant, de la rosée qui sème les perles, et tout 
d'un coup, ces dames, chaudement enveloppées dans leurs fourruies, 
ont résolu d'aller voir lever le soleil. Ainsi ont-elles fait. J'ai voulu 
faire comme tout le monde : je suis allé à JMontmorency avec deu\ 
Lévriers de mes amis, un jeune Faon du Conservatoire et une jeimc 



208 



LE PREMIER FKUILLETON DK l'ISTOLKT. 



Hirlic limidt' tliii <loil (Ifl)iiUM- l;i MMuaiiic procliiiiiK' tl;ins les Volnys 

,.( l0> Pk'SMS. 

N()ii> soiiuuos lours. Ii>s uns (>l les ;uilrt's. (i"iiiu' layon (ivs-lios- 
|)i(alitMV à riiùU'l (lu I.ioii d'oi'. .!«' »li<l<' «'«'tl»' l»'l(r(» h la liàto à uii 
.MoulDU (le la loivl île .MontujoiencN , où il oxoixv lo molier decrivain 
|>ul)lii'. Ma loltiv vous sora norloo ii vol do ('-orboau, ci j'y mets 
ma irrilïo. ne sacliaiil pas l'ciiiv. en ma (jualite daitpreiUi du l'euil- 
lelon. 

Montmorency, sous lo signe de ri"cie\i^sc. 

IMsTOi.KT, fii-rr de Carabiiir. 



/•..S, — liit'u des choses is Louis, noire valel de chambre, ainsi 
(ju au i)etil Chat (jue je trouve un peu loui^e ; mais des içoùls et des 
couleurr; il ne faut pas dispulei-. Je ne serais pas fâché que les Serins 
eussent couvé tous leius œufs à non relour. 

Pour copie ani forme , 

J. .Iamn. 



'-^'' '■'')M.m\iiiii>wi!iii>*^^, 




Uélas! cette excursion iralanle du pauxrc rciiilleloniste en lieihe 
devait être la dernière. Pistolet, malirrc; sf)n nom, n'était pas né |)Our 
mener de front tant de travaux d d»- tristesses dont se compose la vie 
littéraire. C'était tout simplement un < harmant et bondissant Kpagneul, 
plein de joie, qui ne vivait (jue pour ètiv un brave Chien, libre de tout 
préjugé. Il avait en horreur les fureurs de l'anifjur-propre et les divi- 
sions intestines du peuple dramatique, il était né, non pas p;ur criti- 
quer toutes cho.ses, mais pour jouir de toutes choses. Rien ne lui 



LK l'HKMlKl'v Fi:i 11.1J:T().\ DK l'I STO 1. KT. 201> 



déplaisait comme de recherclier les faux ja|)|)eiiienls dans un concert, 
les fausses notes dans iiiu' \n'\\ de son cspiTc, Ns Ijuisscs eouleurs 
dans le plunia;^e. les liiiix Itoiids dans le (leif (|ui s'cnluit Ji travers 
le bois. Il Irouviiit licaii (ont ce (|ui clail la \'\r. le nioiiNcincnt, le 
monde evléricui-. Il aimait les Animaux en livres, pai'cc (|u"il était leur 
e.ual en force, en bonté, en beauté, en courai^e. Il aimait les Honnnes 
tels (juils étaient, parce (pi'il n en avait jamais reçu que bon accueil, 
bons petits soins, bons offices et crocpiii-noles... Hélas! à l'iieure où 
tout semblait lui réussir, l'ennui le prit à la gorge... Il est mort en 
disant, lui aussi : J'avais j ourlant (luelquc chose la! Or, ce quelque 
chose qu'il avait là. c'étaient les nol)les instincts du chasseur, c'était le 
nez du Limier qui fait lever la Bêle fauve, c'était l'ardeur vigilante du 
Chien courant, c'était la patiente ardeur du Chien d'arrêt, c'étaient tous 
les bonheurs de la chasse aux jours de l'autonme. Tels étaient les 
instincts du noble .\nimal ; mais, contiairement au vœu de la nature, 
de ce chasseur on a fait un faiseur de feuilletons, de ce Nemrod f)n a 
fait un abbé CeolfroN . 

Un monument d'une grande simplicité sera élevé aux frais des amis 
du critique novice. — On souscrit ici. — Jusqu'à présent, nous n'avons 
même pas reçu cinquante centimes pour contril)uer à l'érection de ce 
monument funèbre. Quoi d'étonnant? Notre ami Pistolet avait loué tout 
le monde, il n'avait blessé personne; il avait si peu d'ennemis et tant 
d'amis ! 

Mais ce (jui coûte moins cher que le tombeau le plus modeste, ce 
sont des vers funèbres. Voici un petit disti([ue improvisé sur feu Pis- 
tolet par un poi'le de ce temps-ci, M. Deyeux, qui l'a pleuré comme 
eciivain et connue chasseur : 

La chasse est loul à fait rimage de noire à;:e 
Où tous les orj^ueilleux no font que du lapai^e. 

— NOTE* DE l'éditeur. — 






l'#^ 






LE 



RAT PHILOSOPHE 



VIVE LA POULE... ENCORE QUELLE AIT LA PEPIE 



(SANCHO PANfA.) 



P K n S N N A G F, S 



UONGK-MAILLE, Rata barbe grise. 
IROTTE-MKNU, jeune Rnt, inipille 
de Ronse-M.Tille. 



B A no LIN, donneur il'.^nii br 
TOI NON, mie .le Cnbolin. 
UNE VOI\. 



Le tliéàlre .ppiéscr.to une salle à manger inociestement meublée. 



SCENE PREMIERE. 



RONGE-MAILLE, 



rient, el pnrait fort affair.''. 



!"PTr--^-r^;^£^^Tâ^ ^^' I>"p'"^ Trotte-Menu va venir partager mon 

fC^ ■' '^'^^^'[l tlîiier; faisons en sorte qu'il n'ait pas lieu de 
i k^^ÉE^n ^^ repentir d'avoir accepté l'invitation de son 

\ vieux tuteur... 'Flairant un morceau de fromage qu'il 
vient de trouver%ous la table.) Voilil UU vicUV cheStCr 

dont le parfum ferait revenir un mort... nous 
verrons ce qu'en dira mon jjupiilc... Il n'y 
fera peut-être pas attention seulemeiil. Os Rats 
de la jeune génération sont si singuliers ! ils 
n'aiment rien, ne se plaisent a rien, ne se dérident jam;iis... Oh! de mon 
temps, nous étions moins atrabilaires ; nous prenions le temps comme 
il venait... Aujourd'hui nous mangions du hic, demain nous rongions 
du bois : bois et blé, tout nous alhiil. Muintenanl ça n'est plus de 
m'*m('. on n'est jjunsiis content... eùf-on des noix et du lard sur la 




LE RAT PHILOSOPHE. 211 

planche, on se lanicntorait encore... Quelle étrange monomnnie !... 
Décidément mon pupille se fait bien attendre... Est-ce qu'il lui serait 
arrivé malheur? 

SCÈNE II. 

RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU. 

TROTTE-MENU, paraissant à la feiiutrc. 

Tuteur, peut-on entrer ? 

UOXUE-MAILLE. 

Quoi! par la feniHre ? Ne pDuvais-tu faire comme t )ut le monde 
et passer sous la porte ? IMais j'oubliais que , vous autres Rats de la 
jeune Raterie, vous ne faites rien comme [)ersonne... Les portes! 
c'est bon pour le Rat vulgaire, n'est-il pas vrai ')... Allons, jouons des 
mâchoires !... il y a longtemps que le festin est prêt... 

TROTTE-MEXU, d'un ton mélancolique. 

Si. au lieu de me glisser sous la porte, j'ai été obligé de faire un 
long détour et d'arriver par les toits, la faute n'en est pas à moi, 
tuteur!... 

RONGE-MAILLE, riant. 

Ni à moi, que je sache... (n le sert.) Un peu de cette noix grillée; elle 
est parfaite... 

TROT TE -ME NU, déplus en plus sombre. 

■ La faute en est au destin !... 

RONGE-MAILLE. 

Encore ce satané destin!... Tu ne peux donc pas le laisser tran- 
quille ? 

TU OTTE-MEN U. 

C'est que lui, tuteur, ne se lasse pas de nous persécuter... N'est-ce 
pas lui qui a bouché le jour que vous aviez pratiqué au bas de cette 
porte, afin que vos parents et amis pussent plus facilement vous rendre 
visite ? 

R N G i: - M A I L L E 

Et tu crois que c'est le destin qui a bouché ce trou ? 

TROTTE-MENU. 

Et qui serait-ce donc, tuteur? 



LK II AT PllII/OSOniK. 



nONGE-MAn.MÎ. 

C'est Toinon !.. . di lo son.) Co liird csi (Iclicicux... H n\ a vmiiiuMit 
{\uc Toinon pour avoir do si lion laid... 

Tiu'T ri:-.Mi:.M-. 
(JiR'Iii' ost ivllc Toinini, liilciii? 

lit) Mi i:- M M 1,1,1.. 

La niaîli'ossc île eeans. la lille ii Baliolin, le plus cliarnianl museau 
• il" femme !... et travaillcusr !... Eu voilîi une (lui mord jolimenl au 
ra\audai:(' 1 elle (ire des poinls du inaliu au soir... 




tiiotti:-mi;n f. 
Et quel intérêt si puissant celte Toinon avait-elle h condanmer le 
passatre par où i'ai l'habitude de m'introfluire '.' 



LK i;\ï I'III1.(JS0I'III'. 213 

nONGIC-M AII.LK, riiint. 

Quoi intérêt? Tu os ravissjint, ma parole d honneur I... Goùtc donc 
ce diesler, il enibauine... Quel intérêt? mais celui de ses jambes... c'est 
là toute l'histoire... Elle n'aime pas les vents coulis, ï6inon!... Du 
reste, fille charmante qui fait des miettes en maniioant et laisse toujours 
le bulTet ouvert... Ça sera une excellente femme de ménage ; je veux la 
marier... 

TUOTTK-AIKNU, avec ameitunie. 

Vous ? 

Il l) N (; E - -M A 1 L L !•; . avec b uiliOiiiio. 

Oui, moi ! je veux la marier ii un garçon qu'elle aime... Il me con- 
vient de faire le bonheur de ces deux |)auvres enfants... cpii peut m'en 
empêcher ? 

1 ItOTTE-MK NU, exallv. 

Mais vous ne pensez ni à ce que vous dites, ni à ce que vous êtes, 
<) tuteur ! Vous parlez de faire le bonheur d'un jeune Homme et d'une 
jeune Fille, vous ? 

IlONGIJ-lIAI LL E. 

Eh bien ! après ? 

T HOTTE- JIENU, avec mépris. 

Un Rat:... 

UONGE-M AILLE. 

Et un Rat qui est fier de l'être!... Croqueras-tu ce brin de sucre, 
ou rongeras-tu celte queue de poire? 

TROTTE-MENU. 

IMerci , je n'ai plus faim... (Avec amertume.) Fier d'être le dernier des. 
Animaux ! Ah ! je n'en suis pas fier, moi !... 

R O N G i: - .M A I L L E . 

Le dernier des Animaux !... Il y a bien des choses à dire lii-dessus... 
Promenons-nous un peu, ça nous fera faire la digestion. (Hs trottinent en 

causant. ) 

TROTTE-MENU. 

Bien des choses ! Et lesquelles? Des sophismes, des paradoxes !... 
Ne pas vouloir reconnaître que le Rat est le plus misérable de tous les 
Animaux, c'est fermer les yeux à la lumière! IMais les Hommes, les 
Honuues eux-mêmes (Animaux qui, bien qu'on médise d'eux, ont tout 
autant de lumières que nous), ne proclament-ils pas ce qu'il y a de 
petitesse et de dégradation dans la condition que la nature nous a faite. 



21/, LK li.M" l'IllLUSOl'llK. 



eux qui. pour exprimer l'excessive misiTe, nous prennent, nous autres 
Hats. pour termes dune odieuse comparaison?... 

iu)NGi:-MAii, 1. 1:. 

Parce qu'ils disent : « Gueux comme un Kal ! » Penh ! qu'est-ce 
que ça prouve? Gueuserie ne signifie pas malheur. As-tu jamais rien 
grignoté de Déranger, toi ? 

TUOTTli:-Mi;MJ. 

Jamais ! 

n o >■ c; E - SI A I L L K . 

Au fait, tu ne peux pas le connaître... <ja reste si peu en magasin, 
ces sortes de livres-là, que c'est à peine si on a le temps de les ellleu- 
rer... Aiil autrefois c'était plus agréable! Chaque fois que messieurs 
de la justice pouvaient mettre la main sur une édition de ce gaillard-là, 
ils la fourraient dans des greniers d"où elle ne sortait plus... C'est alors 
que nous nous en donnions à la joie de notre cœur!... Les chansons de 
Béranger!... mais on ne les mangeait pas, on les dévorait!... De 1827 
à 1830 je n'ai vécu que de cela : aussi je me portais !... 

rnoTTir-MENU. 

El que chantent ces chansons, s'il vous plaît? 

RONoi:-M AU. m:. 
Elles chantent (jue les gueux, — ou. si tu aimes mieux, les Kats, 
— ont en partage h probi'lé, l'esprit et le bonheur : rien (pie cela ! 

TROTTL -MK.\U. 

Paradoxe!... Os chansons-là n'empAcheront ni les gueux ni les 
Rats de mourir de faim... 

KONGC-M AILLi:. 

Qui est-ce qui a Ihabitu le de iiiourii' de faim? Est-ce toi? Es-tu 
mort hier? Meurs-tu aujfiurdhui? 

T n OTT K- M K N C . h pari, d'un ton profondùment mystérieux. 

Qui sait? (Haut.) Si je ne meurs pas, moi. (Tauli-cs mcurcnl. Ne vous 
souvient-il plus de Ratapon et de sa nombreuse famille? Il y avait plu- 
sieurs jours que lui et les siens souffraient de la faim ; par un beau 
matin, ils prirent leur courage à deux pattes, et s'en allèrent implorer 
l'obligeance d'un de leurs voisins, un Cochon gros et gras, dont l'étable 
regorgeait de glands, d'orge et de légmnes. Eh bien ! qu'arriva-t-il de 
cette démarche ? 



I^H HAT l'IllI.OSOPIIK. 



215 



R X G K - M A l L r, E , impatienté. 

Moi» Dieu! je le sais aussi bien que toi, ce qui an-iva... Réveillé 
par leurs ^eniissenienls, monseii^iieur le Cochon parut à la fenêtre de 
son élable et leur dit d'un ton bounu : « Quel est ce bruit et que veut 



cette canaille? — La cliaiile, s'il vous phiit. 



inonseie-neu 



r! repond irent- 



.■s^^n.:^ 





---^.^jm. 







-JJ 






ils tous à la fois. — Allez au diable ! repartit le Cochon, je n'ai pas de 
trop pour moi. » 

TROTTE-.MKNU, plus lugubre que jamais. 

Et puis, le lendemain, le cadavre de Ratapon et des siens jonchaient 
la caiiipagne... le déscspcir et la fiim les avaient tués!... 

RO.NG !• -MA ILLE. 

Le dt'sespcir et la faim?... Ne fais donc pas de poésie... c'est la 



216 I-E RAT Pli ll.OSOPHK. 



inoit-aiix-nils que tu voii\ tliiv. Ils oui ou la mauvaise cIkuko dr 
toiuhoi- sur (les boulellos darseiue ; ils les ont glouloniiemenl. inipru- 
(lenuuent avalées : ils eu soûl morts. Quoi de plus siiuj)le? 



u •]■ T i: - su: N u . 



Ouoi (le plus simple, eu eiïel (pie la mort? N'est-ce pas notre lot, à 
nous, à nous cpie menacent sans cesse et les (lhats. et le |)ois()n. et les 
pièges, et les appâts ! 



noNGK-MAILLi:. 

(le (pii ne nous empêche pas de vivre... 
trotti:-mi!:nu. 

Oui, si c'est vivre que soufTrir mille morts ! 

ROXGi:-Af AII-I.K. 

[Mille valent mieux qu'une, ([uand ces mille ne tuent pas. 

TuoTTE-:\n:NU. 

Elles valent mieux pour les âmes faibles, peut-être; mais le Rat de 
cœur ne veut pas d'une vie qui est une torture de tous les instants, et 
il la rejette !... 

RONGK-MAI I, I.i;. 

Ail 1 lu donnes dans le suicide?... (]'(st une folie comme une autre; 
seulement elle est peu uaie. 

T R ï T E - .M !■: N V , graveiiiont. 

Ne plaisantez pas. tuteur; je parle sérieusement : ("etle vie de périls 
et de privations me fatiiiue, et j'y renonce... 

rong::-mailli;. 

Et tu as grand tort, crois-en ma vieille expérience... La vie n'est 
pas une mauvaise chose... elle a ses bons comme ses mauvais quarts 
d'heure... J'ai vu plus d'une fois l'ennemi face à face, et je n'en suis 
pas mort. Les pièges des Hommes ne sont jkis si habileiuent condjinés 
qu'on ne puisse s'y soustraire ; la grillé des Chats n'est pas toujours 
mortelle. Ah ! si défunt mon père était encore vivant, tu apprendrais de 
lui comment, à force de patience et de rèsfjlulion. on se tire des situa- 
tions les plus difficiles ! J'étais bien jeune encore, cpiand un jour l'appât 
d'un morceau de lard le fit tomber dans un de ces tracjuenards vulgai- 
rement c ;nnus sous le nom de souricières. Tous léunis autour de sa 
prison, nous imitions notre pr.uvre mère, nous ne songioi s (pi'i» vei'S( r 



LE KAT PHILOSOPHE. 



217 



des larmes, en invoquant la miséricorde céleste... Lui, toujours calme 
toujours grand, même dans le malheur, il nous dit : « Ne pleurez pas! 
« agissez!... Peut-être, à quelques pas d'ici, l'ennemi veille dans l'om- 
« bre... Essayons de lui échapper... Plus d'une fois j'ai curieusement 
« observé la construction de ces pièges inventés par la perversité 




-^:}^„: 



(( humaine ; et, si je ne me trompe, il n'est pas impossible d'en sortir. 
(( Cette porte qui vient de se refermer sur moi se rattache à ce que la 
« science nomme un levier. » Mon père était un Rat de bibliolhèque ; il 
savait de tout un peu. « On prétend qu'avec un levier et un point 



5KS LK RAT PHII.OSOIMIK. 



« d'appui on soulèverait le monde ; si avec ee levier on peut sauver un 
. père de famille, v^^ sera bien plus beau ! Grimpez donc sur le toit de 
(. ma prison, et tous, réunissant vos eiïorts, suspendez-vous à ce levier : 
n bientôt je serai libre. » Ses ordres sont exécutés ; la poi'te fatale se 
rouviv ; mon père nous est rendu, et déjà nous allions fuir, lorsque, 
d'un bond terrible, un alVieuv .Matou s'élance au milieu de nous. 
(( Partez! » nous crie uion père, dont rien ne peut ébranler le cou- 
rage ; et voilà que seul il lieiil (rie à ce terrible adversaire. Noble 
lulte ! il y reçut force éi;ratii;nures. même y perdit la (jueue, mais n'y 
laissa p:-.s la vie. Peu d'instants après, il avait rei»agné notre trou 
domestique; et pendant que nous liH'liions le sani* de ses blessures, il 
ntms disait en souriant : a Voyez-vous, mes enfants, il en est du péril 
« comme des Bâtons flottants : 

« De loin, c'est (luclquc chose, et de près, ce n'est rien. » 

TROTTE-MENU, avec aplomb. 

Oh ! le péril ne m'effraye pas; je n'ai peur de rien. 

En ce moment , on entend au dehors frapper trois coups dans les mains. Trotte-Menu veut fuir, 
Ronge-Maille l'arrête. 

nONGE-MAILLE. 

Tu n'as pas peui- ; cependant tu conunences toujours pai' te sau- 
ve... 31ais rassure-toi; je connais ce signal... c'est l'amoureux de 
Toinon qui l'appelle... Nous pouvons rester là. Les amoureux ne 
sont dangereux pour personne : ils ne pensent qu'à eux. 

SCÈNE III. 

Les Mêmes, TOINON, UNE VOIX au dehors. 

TOINO.N. Elle a doucement ouvert la porte de sa chambre, marche sur la pointe du pied 
et va vers la fenèlre. 

Quoi! c'est vous, Paul'.^ Quelle im[)rudence !... Si mon père ren- 
trait!... 

LA VOIX. 

Ma foi, voilà deux jours que je ne vous ai vue, et je n'y tenais. 
plus... Est-ce que le père Babolin est toujours en colère contre moi ?... 

TOINON. 

Plus que jamais... Il veut vous intenter un j)rocès... 

I,A VOIX. 

Comment, un procès? à proj>os de la maison de feu mon cousin 
Michonnet ? 



LE RAT PHILOSOPHE. 219 

TOIXON. 

Justement. 

1,A VOIX. 

Mais puisque le eousin jMiclionnet me l'a léguée par testament, elle 
est bien à moi, cette maison ! 

TOINON. 

IMon père aussi a un testament, et il dit que le vôtre n'est pas 
le bon. 

LA VOIX. 

C'est-à-dire que c'est le sien qui est mauvais... Au fait, qu'il nous 
marie, et la maison sera aussi bien à lui qu'il moi. 

TOI NON. 

Ah ! bien oui ! il ne veut plus entendre parler de mariage... Il 
dit qu'il vous déteste, et qu'il vaut mieux que je reste fille toute ma 
vie que de devenir la Femme d'un Homme aussi méchant que vous.., 

LA VOIX, d'un ton piteuv. 

Est-ce que vous êtes de cet avis -là, Toinon? 

TOI NON. 

Hélas! 

RONGE-.MAILLE, à paru 

\o'i\k un hélas! qui en dit plus qu'il n'est gros !... 

LA VOIX. 

Ciel!... votre père tourne la rue... Je me sauve!... 

TOINON. Elle se retire vivement de la fenitre. 

Pourvu qu'il ne l'ait pas aperçu... C'est pour le coup qu'il ferait un 

beau tapage ! (EUe rentre dans sa chambre.) 

SCÈNE IV. 

RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU. 

TROTTE -MENU, raillant. 

Dites donc, tuteur, il paraît que M. Babolin n'est pas d'accord 
avec vous sur le mariage de mademoiselle Toinon?,.. 

R ON G E - M A I L L E , tranquillement. 

Qu'est-ce que ça me fait? J'ai décidé ce mariage, il aura lieu. 

TROTTE-MENU, de même. 

Ah ! c'est bien différent!... Du moment que vous avez dit oui, 
il n'y a plus à dire non, n'est-il pas vrai? 



;20 



LE RAT PHILOSOPHE. 



n O N G i: - M A I L 1- K 



Babolin dira oui. 

T U T T i: - M i: M . 

C"ost donc une i;irouotle que ce Babolin-là? 

RONGi:-MAILI. K. 

lîaholin ncsl -pas une liirouettc. tant s'en faut... 11 est fort obstiné; 
cl quand il a mis (juchiuc cliose dans sa tèle de Rat, on ne l'en fait 
pas sortir facilement. 

TnOTTE-MENT. .loiino. 

La tète de Ual du pèie Babolin? Le i)ère de cette jeune lille serait 
un des nôtres?... 




R N G K - .M A I L 1. 1: 



Pas précisément... c'est ce que les Ilonunes aijpcllcnl un Rat 
d'église... Il est donneur d'eau luMiitc ii la porte de Notre-Dame, et vend 



LE RAT PHILOSOPHE. 221 



aux fidèles les petits cierges que leur piété allume en l'honneur de Dieu 
'et de ses saints... 

TROTTE- M EN V. 

Je connais ça... ce sont des cierges qu'on allume (juand la pratique 
est là, et qu'on éteint quand elle a le dos tourné. (Avec indignation.) Le 
genre humain, connue le genre animal, n'est que mensonge et 
déception !... 

RONGE-MAILLE. 

Allons, allons, tu t'indigneras plus tard... J'entends Babolin, lais- 
sons-lui la place libre ; car il serait parfaitement capable de nous mar- 
cher sur le corps. (Hs disparaissent.) 

SCÈNE V. 

BABOLIN, seul. 

Ah ! l'on cause amoureusement par la fenêtre, et cela malgré mes 
défenses expresses ! Me prend-on pour un père de comédie?... Je vais 
me montrer. (Appelant.) Toinon ! Toinon ! 

SCÈNE VI. 

BABOLIN, TOINON. 

TOINON. 

Me voici, mon père, que voulez-vous? 

BABOLIN. 

Je veux, mademoiselle, que vous mettiez immédiatement votre 
chûle et votre chapeau et que vous vous prépariez à m'accompagner. 

TOINON. 

OÙ cela , mon père ? 

BABOLIN, avtc emphase. 

Chez un avoué, mademoiselle!.. Je veux apprendre à M. Paul 
qu'entre lui et nous il n'y a plus rien de comnuni. Un procès, un bon 
procès me fera justice des impertinentes prétentions de ce jeune homme. 
Ah ! ce monsieur voudrait dépouiller le père et séduire la fille 1... 

TOINON. 

Mon père !.. 

BABOLIN, sévLTcment. 

Taisez-vous, mademoiselle!... Jusqu'à ce jour, j'avais pu croire que 
le jeune homme ne serait pas assez présomptueux pour lutler avec moi. 



222 LE RAT PHILOSOPHE. 



ot (luil me céderait de bonne ixràcQ cette maison, que je tiens de l'amitié 
de Miclionnet... 

TOI NON, pleurant. 

Mais, mon jiapa . si M. Miclionnet a laissé sa maison à tout le 
monde, ce n*es( pas la faute de M. Paul... 

1! A 1! I. I N . 

Vous êtes une sotie !... .M. Paul aimerait à hériter... rien de mieux! 
c'est un goût fort répandu que celui des liéritages... Qu'il fasse valoir 
ses droits... quant aux miens, ils sont constatés en bonne et due forme, 
et je vais, aujourdliui même. (Ié|)()ser entre les mains d'un avoué le 
testament qui les consacre. Il faut que dès demain le procès soit 
entamé!... La clef du secrétaire, mademoiselle, donnez-la-moi î .. . 

(Toinon lui donne la clef en pleurant.) Et paS d'cnfantillagC ! . . . SéchoUS CCS 

larmes et babillons-nous, tu sort.) 

SCÈNE VIT. 

TOINON, puis RONGE-aiAILLE et TROTTE-MENU. 

TOINON, mettant son chapeau. 

Vilain M. .Michonnet. va !.. Il avait bien besoin de faire deux tes- 
taments !... 

TROTTE-MKNU à Rouge-MaiHe. 

Je crois, tuteur, que c'est le moment d'exprimer clairement votre 
volonté... le père Babolin n'a pas l'air de la deviner du tout. 

nONGE-MAILLE. 

Sois paisible, petit pupille, sois paisible... 
SCÈNE VIII. 

TOINON, BABOLIN. 

BABOLIN, furicuv. 
Ah Çà I il y a donc des Rats ici .'... 'Trotte-Menu aétale, Ronge-Maillc le suit.) 
TOINON. 

Je crois que oui, mon papM ; il y en a toujours eu... Qu'ont-ils 
donc fait ? 

BABOLIN, fie ni.'ine. 

Ce qu'ils ont fait! vous voulez savoir ce qu'ils ont fait?... Eh bien !... 

( Moment de silence. » VOUS UC Ic SaurCZ pas!... 



LE RAT PHILOSOIMIE. 223 



TOI NON. 

Comme il vous plaira, mon papa. 

B A 1! L 1 N , se pioinonaiit avec affilalion. 

Qui se serait attendu à cela ? Me voilà bien avec mes droits... Où 
sont-ils, maintenant?... C'est M. Paul qui va se moquer de moi!... 

(Il s'arrête comme frappé d'une subite inspiration.) Mais SI je nC disais ricn dc ma 

mésaventure?... si je jouais la clémence? Paul aime ma fille; ma fille 
aime Paul... si, comme un bon homme que je suis, je cédais à leurs 
vœux? C'est ça qui me ferait honneur et me donnerait l'air d'un père 

modèle!... (S'approchant do sa fille, il lui dit d'un ton câlin :) Dis doUC , petite 

Nonnon, ça te chagrine donc bien de ne pas épouser ton Paul?.. 

<Toinon ne répond rien : elle sanglote.) NoUUOn , si , aU HcU d'alIcr cllCZ l'aVOUé , 

nous allions chez le notaire?... 

TOINON, pleurant et riant tout à la fois. 

Chez le notaire, mon petit papa? 

BABOMN. 

Pour qu'il se hâte de dresser ton contrat de mariage... 

TOINON, (le nirine. 

Avec qui, mon petit papa? 

B A BOL IN. 

Avec Paul... 

TOINON, saulant au cou de Bubolin. 

Oh! mon petit papa, nwm petit papa, que vous êtes bon!... Je 
n'osais pas vous parler franchement, de peur de vous faire de la peine, 
mais je crois que si je n'étais pas devenue la femme de Paul, j'en serais 
morte. 

B A B O L I N. 

Diable! diable! il ne faut pas que tu meures... AHons chez le 
notaire ! dis sortent.) ^ 

SCÈNE IX ET l) E K N F È R E. 

RONGE-MAILLE, TROT T E-M E N U. 

KONG E-M AILLE. 

Eh bien! que dis-tu de tout ceci, pupille? 

T K T T IC - M E N l . 

Je dis, tuteur, que vous êtes un grand sorcier... Mais ce testament 



21\ 



I.K I5.\T IMllLOSOlMll-: 



(lo fou Miclionnel. qu'ost-il devenu, je vous prie? Vous l'avez donc 

oscjuiiolo? 

noxc. r-M.\i 1.1, K. 

.Ion iil fait mon ilcjounor do oo malin! Ainsi, i^ràco ii moi, voilii un 

|)ro(vs qui no sonlamo pas ot un maiiai;o (jui so oonolul!... Tu vois 

qu'on dépit do uolro misôio ol do notio oondiliou do Rats nous pouvons 

onooro taire un j)ou de bien... ^lais ;i quoi ponsos-tu. je te prie? (o voilji 

tout ivvour!... 

T uotti;-mi;n l. 

.It^ ponso (juo jo viendrai vous voir !<> londomain (U' la noco. Il \ aura 
t\c famoux roiïatons. je veux en iioùloi'... 

KON(;i;-MAiLLi:. 

Tu ne souiios donc plus îi te suicider'.^ 

TKOTTE-MENU. 

.Ma toi non. j'ai changé d'idée... 11 me semble que, s'il y a beau- 
coup de souricières dans ce bas monde, il y a aussi d'excollonls morceaux 
de fromage dont on ne tàte plus dès qu'on est mort... 

RONGi:-MA II. LE. 

.\insi. lu es do l'avis du vieux proverbe : 

\ IVi: l.\ POII.K... ENCORK Ql'kLLE AIT I.\ IMÎnii ! 

L'^DOLAIID LeMOI.\E. 




LES SOUFFRANCES 



D'UN SCARABÉE 




y lOLETTE, qui est la Coloiiibe la plus aimable et 
la plus raisonnable du monde, portait l'autre jour 
une jolie épingle à sa collerette. Un Hibou philo- 
sophe et Oiseau de lettres lui en fit compliment. 

« C'est, répondit Violette, un cadeau de ma 
marrame la Pie voleuse. Gela représente un Insecte 
sur une feuille "de pivoine. Au moyen de ce talis- 
man, on a toujours son bon sens; on voit les 
choses comme elles sont, et non pas à travert^ les besicles de la mode. » 
Le Hibou s'approcha pour examiner ce beau joyau, et comme la 
Colombe vit bien que le cou blanc sur lequel il était posé empêchait le 
philosophe de regarder avec toute l'attention qu'il fallait , elle détacha 
l'épingle et la lui donna. 

(( Je vous la rendrai demain, » dit l'Oiseau nocturne. L'Insecte me 
racontera son histoire, et je saurai par lui pourquoi vous êtes si char- 



En effet, lorsqu'il fut rentré chez lui, le Hibou mit l'épingle sur sa 
table, et aussitôt la petite Bête marcha sur la feuille de pivoine. C'était 
un Scarabée vert qui avait la mine d'un honnête garçon d'Insecte. Il 
passa une patte sur ses yeux, étendit une aile et puis l'autre; il tjurna 
son nez pointu vers le philosophe d'un air intelligent et amical, et 
consentit à lui raconter son histoire en ces termes : 

29 



■2'2(^ 



LES SOUFFRANCES D'UN SCARABÉE. 



Je suis né sur les bords de la Seine, dans un .m'and jardin qui a 
reçu son nom dun temple eonsaeré à la déesse Isis. 11 y avait loni^^temps 
nue les Charançons fossoyeurs avaient mis en (erre mes parents, lorsque 
le sentiment de l'existence me vint à Fondue dune 3/imosa pif/ia, la 
sensitive paresseuse, dont le me fut mon premier aliment. Une excel- 
' lente Jardinière m'avait recueilli chez elle. Tandis qu'elle s'en allait au\ 
champs sur ses Ioniques pattes, j'ouvrais mes ailes, et je m'envolais bien 
loin dans les prés. IMes compa.iinons étaient des Bètes simples. Je n'en- 




rn Hibou pliilosoplie et Oi>cau (io loltres. 

trais que dans des fleurs sans culture. On me traitait en ami cliez les 
coquelicots, où régnaient la franchise et le laisser aller. Comme j'étais 
déjà grand garçon, je cherchais les roses buissonnières, et je poursui- 
vais les Abeilles laborieuses, qui abandonnaient un moment leurs 
ménages pour rire avec moi. Hélas ! ce beau temps a passé comme un 
rèveî Le besoin de l'inconnu me dévora bientôt et me lit prendre en 
dégoût les mœurs paisibles de la campagne. 



LES SOUFFRANCES D'UN SCARABÉE. 227 



L'envie me vint de faire tirer mon horoscope par un Animal savant. 
Jl y avait dans le pays un Capricorne qui passait pour sorcier et qui 
iiabitait un endroit sauvage. Malgré les cris et l'effroi de la bonne Jar- 
dinière, je me lis conduire dans la retraite de ce magicien. Le Capri- 
corne portait une robe rouge couverte de signes cabalistiques. Il me 
reçut poliment, et, après avoir décrit des courbes bizarres avec ses 
antennes, il s'écria en regardant le creux de ma patte : 

u Oh ! oh ! voilà un Animal qui a de la race. Est-ce que nous serions 
échappé d'une ancienne collection ? Que diable viens-tu foire dans ce 
jardin ? Tu n'y seras pas à la noce , mon ami. 

— Monsieur le Capricorne , répondis-je, si je suis une bète de génie, 
vous pouvez me l'apprendre ; cela ne me fera pas de peine. Si je dois 
jouer un rôle considérable dans le monde, je suis prêt à m'y résigner. 

— Voyez-vous cela ! reprit le sorcier ironiquement. Tu serais volon- 
tiers un don Juan Papillon ; tu consentirais à goûter de l'ambroisie des 
dieux, sauf à payer ce régal par les souffrances de Tantale; tu déro- 
berais le feu céleste comme Prométhée, au risque d'être mangé par un 
Vautour ! Tu n'es pas dégoûté ! JMais rassure-toi ; il n'est pas besoin de 
tout cela pour être mal à l'aise dans le printemps où nous vivons. Tu 
n'es qu'un bon Insecte qui porte en lui la simple flamme du sens com- 
mun. C'est bien suffisant. Ah! tu t'avises de vouloir distinguer le vrai 
du faux et l'or du clinquant î tu refuses absolument de croire que les 
vessies sont des lanternes ! Eh bien , mon garçon , tu feras de la belle 
besogne dans ce pays-ci ! Va, ton sort est inévitable : ta vie ne sera 
qu'une attaciue de nerfs. » 

Je me retirai un peu déconfit par le pronostic du Capricorne, mais 
toujours brûlant du désir de me lancer au milieu du vaste jardin d'Isis, 
oii des milliers d'Insectes fourmillaient et se heurtaient dans un air 
empoisonné. Un jour que je cherchais à ramener le calme dans mon 
esprit, je me promenais dans les solitudes d'un potager, lorsque je fis la 
rencontre d'un vénérable Rhinocéros qui méditait sous l'ombre épaisse 
d'une laitue. Je le priai humblement de me donner de ces avis fleuris 
et précieux que ^Mentor prodiguait au jeune Télémaque du temps de 
madame de Maintenon. 

« Volontiers, me dit-il : vous avez des devoirs à remplir et des 
droits à exercer. Il faut devenir un Scarabée policé. Voyez-vous, 
là-bas, toutes ces fleurs de luxe? Demandez qu'on vous y introduise, 
et vous serez admis dans la bonne compagnie. Le jargon en est facile. 



228 



Li:S SOUFKRANCKS D'UN SCAHAHKE. 



Vous lerez quelques contorsions de politesse devant la maîtresse du 
loiris. (,)iian(l nous muv/. \)\\{c ur.o oiville i.ttei.tive ;;u\ balivernes (ju'on 




(""iW^l^ ^\ 










-/;'.•;, 



Monsieur le Sorcier, si je suis une Bile de gi.iic, vous puuvez me l'apprendre i 
cela ne me fera pas de peine. 



voudra bien vous dire, on vous régalera d'un j)eu d'eau chaude, et vous 
pourrez faire la rour aux. Demoiselles. Ayez soin de vous tenir au cou- 



Ll':S SOUFFRANCES U'UN SC V li AB FF. 229 



m ni des nouvelles et des méchants propos qu'on débite les uns contre 
les autres. Il ne s'agit pas de se divertir, mais de paraitre content; ni 
d'être amour.eu\, mais d'en avoir quelquefois l'apparence. Il n'est pas 
question d'avoir des opinions, des senliments, des goûts ou des passions, 
mais d'offrir à peu près le semblant d'un Insecte qui pourrait dans le 
fond penser ou sentir quelque chose. Ne vous laissez pas voler votre 
bien , et prenez garde à qui vous donnez V(jtre cœur, car on vous 
trompera le plus civilement du monde. Voilà pour l'article de vos 
plaisirs. Vos devoirs sont aisés à comprendre. Cinq ou six fois dans 
l'année seulement, vous serez invité à vous déguiser militairement et à 
faire pendant vingt-quatre heures ce qu'il passera par la tête à des 
Frelons de vous comuiander. 

— Cinq ou six fois l'an ! m'écriai-je : mais c'est un énorme impôt ! 

— La patrie l'exige. Vous êtes averti : allez maintenant, et jouissez 
de vos privilèges. ;> 

A cette peinture noire de ce qui m'attendait à mes débuts, un Sca- 
rabée moins vert et moins intrépide que moi aurait bien pu s'effrayer. 
La fougue de la jeunesse me réconforta. Je considérai le Rhinocéros 
conmie un vieux Misentome cornu et désabusé dont il ne fallait pas 
prendre les avis chagrins au pied de la lettre. J'écartai de son discours 
tout ce qui me semblait menaçant, pour me souvenir de ce qui flattait 
mon imagination. Des amis me promirent de satisfaire mon désir d'être 
admis dans cette société délicieuse où l'on buvait de l'eau chaude en 
causant avec les Demoiselles. Je me liai intimement avec un Hanneton 
fort répandu dans le monde, et qui voulut bien me servir de guide. 

'< Venez avec moi, me dit-il un jour. Les arts et la bonne compagnie 
vous réclament. Je vous mènerai au théâtre et dans les réunions choi- 
sies. Venez, venez : je vous promets une soirée agréable. » 

Après avoir compté nos écus, nous partîmes ensemble à tire-d'aile. 

(( Aimez-vous la nuisi(iue? me demanda le Hanneton tout en vol- 
tigeant. 

— Oui-da ! il y avait dans le jardin oij je suis né des Fauvettes 
d'une grande force. 

— Nous avons à vous ollrir mieux que cela; je vais vous conduire 
dans une Académie : ce sera bien le diable si nous n'y entendons pas 
de bonnes choses. » 

.Mon compagnon rajusta ses antennes et redressa son col noir pour 
se présenter à l'entrée d'une vaste lleur d'acanthe. Un Cloporte lui 



230 



Li:S SOL Fl'HANCKS D'UN SCARAHÉE. 



passa (lrii\ Itillots par un petit trou, et nous nous élançâmes dans la 
sallo. I.a réunion olail d'un as|)t>cl ai;roal»k\ Dt's Paons du jour placés 
au\ avanl-scÎMU's. l^s niouslaclios cirées, les nianclielles. l'cli-oussées, 
loriîuaient avec cet aii- nonclialanl cpie doiuient le rallinenient de 
1 esprit cl I lialiilndc (les plaisirs i(>ciicrclics. Des (Jucpcs élancées , des 
Douioiselles à pâlies Unes-, forniaient des i^roupes charuianls. QueUpies 
innocents Pucerons sortaient leui's tètes carrées par les Incarnes du 
paradis. Les .Mouches noiivs. arliiires du lion i^onl. se lenaient en 
silence au parterre. Toul ce monde parais>ail jeune, poli et connais- 
.seur. 

« Ce pulilic. dis-je à mon i:uide. a une mine (jui me re>ient. Il 
est i)eau de voir la ieunesse accourir avec cet empressement dans 
une Acadénue. 




— -Ne vous tromjte/. pas sur le mol. r('jj.>ndil le Hanneton. Les 
Paon> du jour viennent ici j)our les Sauterelles du théâtre, qui cachent 
avec soin leurs fémurs sous une i^jize transpaienle. Les Guêpes vien- 



I 



LES SOUFFRANCKS D'UN SCARAHKF. 231 



lient pour chercher fortune et les Demoiselles pour se montrer; mais 
on fait tout cela en écoulant le meilleur chant du monde, (^hut ! 
voici la première Cii^^ale qui commence son grand aii'. » 

J'ouvris mes oreilles à deux battants. La premiî're Ci.galc, vêtue 
avec lu\e, poussait des cris dramatiques dans un beau jardin de 
papier peint. L'orchestre accompagnait comme s'il eût assisté aux 
débuts de Stentor, cette basse-taille vantée des anciens, et pourtant 
la prodigieuse Cigale trouvait encore moyen de le surpasser et de 
me perforer le tympan. Il eut été malhonnête de ne pas écouter 
lorsqu'on faisait tant de bruit pour me divertir. Le morceau char- 
mant était (Lailleurs cette cavatine qui se trouve en tête de tous les 
opéras nouveaux et qui a la vogue depuis nond)re d'années. Impos- 
sible de ne pas être satisfait. Pour nous reposer du vacarme aigu 
de cette cavatine. par un ingénieux contraste, on introduisit sur la 
scène trois cents Grillons (jui entonnèrent un choMU' à faire crouler 
la salle, et le rideau tond)a en attendant de nouvelles merveilles. 

Après le toui* des Cigales vint celui des Sauterelles. Autant les 
premières s'étaient évertuées à crier de tous leurs poumons, autant 
les autres s'essoufïlèrent à gigoter de toute la vigueur de leurs jarrets. 
A|)paremment, elles savaient exprimer quantité de choses avec leurs 
pattes, car mon compagnon me traduisait ces signes dans le langage 
vulgaire ; sans lui je n'y aurais pas su démêler autre chose que des 
gambades. Ce spectacle, d'ailleurs, était fort gracieux et j'y prenais un 
plaisir extrême ; mais tout à coup les jolies Sauterelles s'envolèrent et 
le tapage recommença j)lus fort qu'auparavant. Je fus pris d'une telle 
migraine que je ne pus résister au désir de m'élancer dehors, dnns la 
nuit orageuse. 

« Ce n'est pas lii ce que vous uj'aviez promis, dis-je au Hanneton 
mondain, (piaml j'eus respiré quelques bouffées d'air. Je vous avais 
demandé des chansons et je n'ai encore entendu qu'un brillant vacarme. 
-Menez-moi, je vous prie, dans un endrf)it où l'on ne fasse pas de la 
musique à grand renfort d'é[)ées et de thimbeaux. 

— J'ai votre affaire, répondit mon com[)agnon; suivez-moi, je vais 
vous conduire en un lieu choisi où l'on ne cultive que le bel art de la 
musique, dépouillé de tous les accessoires qui pourraient vous en dis- 
traire. Vous y entendrez une Cigale étrangère, adorable et adorée des 
quatre parties du monde. » 

En trois coups d'ailes, nous volâmes justju'aux abords d'une vaste 



'2.\-2 i.KS SOI 1 TU \m:i:s Di n se m; amkk. 

tuli|)i' r-(>iii:v. 1.0 ('loporlc de riMilict' nous dniina dtMix Itillcis. tM iu)iis 
;iiii\àiin's il ii<» |il;u't>s ;ui iudiiichI mrmc oii la C-i.ualc aloi'.ibh» ciilon- 
iinit \o plus ln'i air de la |ii('cc. KWc cliaiUail dans iiii'.' hmi^iu' incoMiuic. 
la plus douco (piil s(»i( jiossihlo d iiiiaijiiUM'. Cclh» l'ois, je lus ravi cl 
l!"aiis|)i)ii(' daisc ; mais (|uand ollc «Mil iiiii sou morceau, de pauvivs 
Cri-cris saus voix counueucèreul ii s'cuosillcr autour <rcllc. en sorU* 
(pie uio!i plai>ir en lui i:àle. 

<i D'où \ ieni cela.* deiuaudai-je ii mou coiupa.uuou. l'ouripioi lous 
les aulivs i-ôlcs de la pièce soul-ils sacrilies? h'sl-cc (piil u"v a dans cel 
olal)!issouienl (piuue seule voi\ cl ipi uu seul laleul .' 

— Si r.ùl. me répondil le llaïuielou. il y a. au coulraire. |)Iusieurs 
ju'osiers incouipaiablos ; mais, pour les eulendre, il faut l'eveuir demain. 
I.o jour où la ('-ii,'ale adorée se montre, on met le premier (iiillou dans 
larmoii-e. el le jour oii cliaule le preiuici' (ii'illon. la (]ii,^de adorée resle 
dans sa eaehelle. 

— Kt pourquoi celle parcimonie de chansons? 

— Pour vous ol»lii:er i» revenir. Si l'on servait à Taudiloire toules les 
merveilles à la fois, cela coûterait trop cher à l'entrepreneur. 

— .Mais il en résulte que l'exécution est pleine de disparates cl d im- 
perfections. Allons ailleurs, el clierclions un endroil oii Ton lasse de la 
musifjue sans marcliandei'. 

— Je vous ai i:ardé la meilleuic pour la dernière. Je vous avertis 
qu"il faut être connaisseur el avoir Touïe delicale et exei'cée pour 
goûter ce que vous allez entendre. 

— A force de médilalion. j'en com|)i'eudrai l)ien cpickpies petites 
beautés. 

— Je non répondrais pas. .Aloi-mème. ipii suis initie, il \ a «les 
moments ou je j)ei-d> le lij de mes idées. Il faut saNoii- trouver le 
lin des choses, comme un iiourmet découvie la langue de la (^arpe, 
tandis que le vulgaire s'égare dans les arêtes. Oii pensez-vous (jue 
.soit le mérite d un morceau de miisiipie iusirumenlale'.* 

— Pardieu ! connue |;our tous les morceaux de musirpje du monde, 
il est dans le choix dune mélodie agréable, dans les d(''velopf)ements 
heureux que le compositeui' sait lui donnci-. el dan> le travail dliar- 
m >nii' dont il raccfunpagne. 

— J'en ét'jis sûr I vous n'y ctts pa> du loul. mou cher Scara- 
bée. Os idtes-là sont arriérées de deux siècles au moins. Le charme 
d' la musique consiste uniquement aujr)urd'liui dans la prestesse (le> 



LES SOUFFRANCES D'UN SCARABÉE. 233 



pattes de roxéciitant, dans la v('\irôlation poilue de l'Insecte qui tape 
sur l'outil sonoi-c. Le lin de 1 liai-iiionic . les délices do la mélodie 
sont dans \o ne/ de i'Aiiiiiial (|iii remue ses arliciilalions sur Tiii- 
strument, dans la couleur de ses écailles, dans la manière dont il 
l'oui'he les noiliis d(> son épine dorsale à l'enlour dun violoncelle, 
dans 1(^ roulement de l'œil au fond de son orbite. Nous allons voir 
de ces ai'lisles profonds (jui donnent ji la pensc'e une forme mys- 
tique, et néanmoins très-lucide pour celui «pii est iriiiié au lani^^age 
chromatique des objets, à la vague harmonie des passions et aux 
rhythmes divers de la nature morte. 

— Peste! dis-je en ouvrant de grands yeux, je vois, en effet, 
que ces belles alfaires pourraient bien n'être pas à ma portée. N'im- 
porte : coiuluisez-moi toujours. Mn curiosité est extrême, et je grille 
du désir de connaiire ces rhythmes ([ue vous venez de me dire. » 

Le Ilannelon m'introduisit dans le vaste calice d'un Dahira fasluosa 
richement (K'coré j)!)ur un concert inslrumental. dans lequel on n'entrait 
pas sans |)ayei' fori chei'. Le public en elail jjIus élégant encore que 
celui de l'Académie. 

Un cercle de Cantharides à couleurs changeantes murmuraient à 
demi-voix. Elles étaient rangées autour d'un ustensile à queue très-per- 
fectionné, d'où les prodiges d'harmonie annoncés devaient s'élancer 
bientôt sous les doigts d'un Mille -Pattes fameux. Après s'être fait 
attendre pendant deux i)etites heures, les ai'tistes aii'ivèrent enfin. Le 
Scolopendre s'assit devant son instrument. Il promena ses regards sur 
l'auditoire, et un silence profond s'établit aussitôt. 

Le morceau d('l)uta par trois accoi'ds foudroyants qui partaient de la 
note la plus basse du clavier jusqu'à la plus haute. Ayant ainsi com- 
mandé le sérieux et l'attention par cette entrée inqjosante, le virtuose 
se décida, quoique à regret, à poser ses doigts dans le médium de l'in- 
strument. Alors commença un adagio lent et vague, d'une mesure insai- 
sissable, et que les lioritures rendaient encore plus confus. Le motif en 
était pauvre ; mais qu'inqDorte la misère d'une étoffe, loi'squ'elle est si 
chargée de broderies qu'on ne peut plus la voir? Ce n'était d'ailleurs 
qu'une introduction pour donner un avant-goût du morceau, et conune 
il y avait force roulements de grosses notes, je pensai qu'il ne s'agissait 
pas d'un badinage. Cependant ce fut le contraire qui arriva. Le nuage 
sombre et mystérieux de l'introduction s'ouvrit bientôt, et de son sein 
jaillit un pont-neuf de ballet, un air de danse tout guilleret qui semblait 



236 



LES SOUFFRANCES D'UN SCARABÉE. 



ivlever i^aioment sa robo des doux mains |)()ui' Iblàlioi' sur I li(;ii)o 
courte. Lo juMit coquin avait paini snltilcnicnt connue ces bonslionnncs 
qu'on met dans les faux pâtés de carton, cl qui sautent au nez de l'ini- 




Le rooiceau débuta p.ir trois accords foudroyants qui partaient de la note 
la plus basse du clavier jusqu'à la plus haute. 

prudent qui dt'roupe. Ce trivial et badin motif avait croupi depuis dix 
ans dans les jambes des plus vieilles Sauterelles de l'Opéra. On en était 



LKS SOUKFIUNGCS D'UN SCARABÉE. 235 

rassasié de toutes les façons, mais l'auditoire, flatté de le reconnaître, 
le salua de la tiHe comme un ancien anji. 

A la suite de ce thème anodin, la chaîne sans fin des variations 
déroula ses anneaux éternels connne un Serpent à sonnettes. Le Scolo- 
pendre jouait son air de danse au lin fond des basses du clavecin avec 
une seule palte, tandis que les neuf cent qualre-vini^t-dix-ncuf autres 
pattes voltigeaient du haut en bas en agréments furieux. , et puis le motif 
passait à droite et cédait la gauche à la nuée des triples croches. Ces 
évolutions se répétèrent indéfiniment, au plaisir toujours croissant de 
l'assemblée. Tout à coup il y eut un temps d'arrêt. Le virtuose compta 
quelques mesures avec l'air terrible de Thoas s'écriant : (c Tremble ! ton 
supplice s'apprête ! » Il prit alors son motif innocent par les cheveux ; il 
lui arraclia un bras, lui coupa une jandje, lui aplatit le visage, le tordit 
entre ses doigts au point d'en faire un six-huit d'un simple d&iix temps 
qu'il était de naissance ; puis il le jeta sur l'enclume fumante de son 
clavier, et se mit à forger dessus outrageusement avec ses mille pattes. 
Cétait le finale, ou comme qui dirait le bouquet du feu d'artifice. 

Et le Scolopendre forgea de plus fort en plus fort sur le pauvre 
motif estropié. Il- forgea cinq minutes ; il forgea dix minutes durant. 
Et par moments il forgeait si vite, qu'on ne pouvait plus le suivre; 
puis il forgeait tout à coup si lentement, que l'on restait malgré soi 
la bouche ouverte et la patte en l'air à attendre qu'il reprît un train 
plus rapide. Et il revenait à ce train rapide peu à peu; et il le 
dépassait encore par une vitesse terrible. La mesure devenait ce 
qu'elle pouvait au milieu de ces fluctuations. Et à force de voir ce 
Scolopendre forger ainsi, les Gantharides commencèrent à marquer 
insensiblement le mouvement de la forge par de petits signes de 
tête ; et puis les signes de tête devinrent plus sensibles ; et bientôt 
tout le corps marqua la mesure; et les pieds, les mains, les éven- 
tails des Gantharides, tout forgeait à la fois avec un ensemble qui 
témoignait assez le plus haut degré de l'émotion et du plaisir. Les- 
unes avaient l'œil flamboyant, les autres en coulisse, et d'autres 
encore n'en montraient plus que le blanc ; de sorte que ce fut comme 
une ivresse générale qui ressemblait à de l'épilepsie. Et comme 
j'échappais à la contagion, je rentrai en moi-même au milieu du 
bruit et des explosions, tandis que le morceau se terminait par une 
interminable pétarade de ces accords auxquels on reconnaît la rare 
fécondité des Scolopendres. 



236 LES SOUFFRANCES D'UN SCARABÉE. 



(. Oh! (lisait uno ('.jiiilharidr à sa Mtisinc. puissance do la musi(|uo ! 
Mou àiiie. ivmplio, liaivoloo. liraillct'. (Kiliiive, a paicouru les sphères 
lumiiieiist^s du linnanienl. Elle sanvie enlin . Iirisée. éperdue, et 
ivIouiIk» à moitié morte dans eelle oiheuse vie réelle, .le voudrais 
une i^laee à la vanille. 

— Ah! disait une autre (lanlliaride en se pâmant daise, jai 
nionle en (pielcpio minutes léelielle entière des |)assions : Taniour, 
la jalousie, le désespoir, la liuvur. j'ai tout souiïert en un clin 
d'œil. Vi\r pitii'.'de lair ! Ouvre/, une lenètre! 

— Eh 1 murnunait une troisième (!anlliaiide, allreuv tyian, har- 
monie que j'adore et (jue je redoute, ne peu\-tu laisser en paix mon 
iniaizination .' J'ai vu des bois de eitroiuiieis où |)assaient îles Capri- 
cornes mouchetés; jai vu des couxois de Fourmis deliler sous les 
arceaux noirs d'une cathédiale; jai vu des praiiies verdoyantes où de 
jeunes (Iharpentk'rs juravaient leui's chilTres sur l'écorce des bouleaux; 
j'af vu (]{'< Blattes qui dévoraient un pain de sucre ; j'ai vu des feuil- 
lai;es d'un veit très-sond)re dans les(iuels s'enfonçait un bcim Papillon, 
qui se transformait subitement en Araiiinée pour s'évanouir au fond 
d'une caverne obscuic. 

— Aie! hélas! holà! criait une Cantharide d'un âge mur ; quelle 
ivresse! quelles délices! quel bonheur! (juel i?énie ! Ce Scoloj)endre est 
immense ! » 

Je me tournai vers un iiros l'uow (pu me parut avoii' du bon sens, 
et je lui demandai timidement si < c n'était pas par iii:norance que je 
n'avais su rien voir de toutes les merveilles cpi'on débitait sur le pont- 
neuf varié que nous venions d'écouter. 

« Imprudent! réj)ondil le Taon en m entraînant dans un coin; si on 
vous entendait, vous seriez déchiré par les Canlharides. Il faut bien 
que tous les pr^nhires dont on parle soient en effet dans cet effroyable 
morceau, puisque tout le moude le wut. 

— Merci de l'avertisseuient ! dis-je à ce Taon bienveillant ; mais 
est-ce qu'on est forcé de venir entendic ces torrents dliaiinonie (pie les 
Mille-Pattes déversent .>ui- leurs c(Milcmporains ? 

— Il est difficile de s'y .sousti'aire ; cepeiidaiil (»ii ne pciil obliger 
persfjnne à s^irtir de chez sf)i. » 

Dans ce moment, l'emolifjn causc'c par 1 CirroNablc ponl-neiif ('tant 
un peu calmée, on réclama le silence pour écouler un Perce-Oreille qui 
jouait du violon. C'était encore une introduction nébuleuse suivie d'un 



LES SOUFFRANCES D'UN SCAHABEK. 237 

air de danse. Il y eut la chaîne sans fin des variations, de sorte (jue le 
Perce-Oreille me pariil, ii peu de choses près, racler ton! ce que le 
Mille-Pattes venait de Ibii^^'r loul ii l'heure; mais il n'avait pas le pri- 
vilège de trouhler l'audiloire au iiièiue degîé ([ue son lival. Trois ou 
quatre (laiilharidcs seiilcinciil . cl (U'> plus suraïuièes. uionlrèrciil un 
peu le blanc de leurs yeux ; encoie disait-on que l'une d'elles avait (k'> 
motifs pai'ticuliers |)our èti'e (ouchée de ce raeleuient. 

La hoiuie \ieille Jardinicre qui prit soin de mon cnraucc m'ayant 
enseigné la politesse, je crus de mon devoir d'adi'csser quekiues couq)li- 
ments aux \irtuoses. Je m'ai)j)rochai donc de l'inunense Scolopendre, 
et je le lèlicitai . sans mentir, de la prodigieuse agilité de ses pattes; 
mais il me regarda de tra^ers, comme si je l'eusse gravement ofTensé. 

« Non, s'écria-t-il avec un sourire plein d'amertume, non, je ne 
m'abaisserai plus ;i ce \il méliei' de jouer la musique des autres. Non, 
je ne veux plus désormais j)iétiner que sur mes propres élucubrations. 
Je ne veux plus esIroiuiM- que mes propres idées. Un joui' viendra où je 
prouverai ii l'univers consterné que, si j'ai des pattes, je possède aussi 
une cervelle plus vaste que celle des Insectes chanteurs les {)lus accré- 
dités. Un jour viendra oii tout ce qui sait crier dans la nature, fredon- 
neia mes chansons, où trois cents Grillons réunis feront monter vers le 
ciel un j)onf-neuf entièren>ent de mon invention, quand je devrais, pour 
atteindre ce but grandiose et lumineux, me changer de iMille-Pattes en 
Chenille, de Chenille en Larve, et de Larve en Bourdon. Jusque-là, 
qu'on ne me parle plus ni d'ovations ni de gloire. Ainsi, monsieur le 
Scarabée, vous pouvez rengainer vos compliments. 

— Ne vous fâchez pas, répondis-je en m'iuclinant-; |)uis(iue vous 
l'exigez, je rengaine. » 

Le Hanneton triomphant s'était appnxhé de moi. 
« J'espère, me dit-il, que voilà une douce soirée ! 

— Surprenante, en vérité, répondis-je. C'est assez ])Our un jour; 
allons dormir là-dessus. » 

Le lendemain mon guide me fit comprendre qu'il était nécessaire de 
visiter plusieurs Sphinx tète-de-mort qui regardaient la nature du haut 
de leur belvédère, et tâchaient d'en imiter les formes et les couleurs. La 
plupart de ces infortunés n'avaient plus que des fronçons à leurs épaules, 
pour avoir entrepris trop jeunes de voler de leurs propres ailes. Ils se 
traînaient à l'aveugle, comme s'ils eussent encore vécu à l'état de nym- 
phes, et ne savaient quelle route suivre, ftuite d'avoir été mis dès leur 



238 



LES SOUFFRANCES D'UN SCARABÉE. 



iMifaiice iliiiis \c (Iroil cluMuiii. \.c pii'iiiicr de (•(>> Spliinv (jut> nous visi- 
Uliiios nous |);uiii loit lucii Ao son imMicr. 

« On ne Inil liiMi do l.icii sans ar( , disail-il. cl il n'y a point d'art 
sans iViilos. Il lanl donc suivie les pi-eeeples des niaiires. iNuileconipo- 
sition ne saurait èlre lieureuse sans l'ordre ei la re.i^nlaiile. Nous devons 
reproiluire de belles images, clioisii' dans la nature ce (jui llatte les 
yeu\ et rt'jcter le j^rossiei- ou la laideui'. C/esl ce (jue j'ai eherehé à faire 
dans le taMeau (pie vous aile/, voir. » 










Et. en |)arlaiit ainsi, le Sphinx nous montra uuc toile (pii représen- 
Uiit une bataille de ees Larves cpic le micnjscopc ^olaiic d('cou\re dan? 
une £:outle d'eau. 



.Li:S SULFFRANCKS D'UN SCAKAHKt:. 239 



Le semnrl Sj)!iin\ nous déroula d' incroyables systèmes (jui ressem- 
blaient fort aux (livaiialions d'un lou. 

(( Quand je lais le j)()rlrail d'un Insecte, disait-il. j(> ne ui'eudors pas 
à copier les couleurs (|ue je lui vois. Je cherclie une plante (|ui ait 
quehiue ra|)port avec le modèle ; j'imite cette plante, et non pas Tobjet 
que j'ai sous les yeu\. C'est il'après ces idées (jue j'ai mis sur la toile 
le Lépidoptère que voici. » 

Je m'attendais à voir une droi^ue, et il se trouva au contraire ([ue 
le Sphinx nous présentait une charmante fii^^ure de Reli;i^ieuse à ailes 
i;rises. Le Hanneton m'apprit que ces contradictions entre le dire et le 
faire étaient choses communes en ce tem|)s-ci. Il me conduisit ensuite 
dans une réunion de Cochenilles infatuées du l'ouge ardent, cpii étalaient 
gauchement leurs couleurs crues sur des feuilles mortes. 

(( Mes amis, criait une de ces Cochenilles, il n'y eut jamais qu'une 
belle épocjne pour les arts. » 

Je me hasaidai à dire qu'on avait toujcjurs cité (juatre grands siè- 
cles, mais que j'accorderais volontiers la prééminence à l'un d'eux sur 
les trois autres. Je croyais émettre une banalité pour amener un sujet 
quelconque sur le tapis, mais lorsque j'eus prononcé le mot d'antiquité, 
une clameur m'apprit que je venais de lâcher une sottise. 

« L'antiquité, reprit la Cochenille, c'est une époque d'enfance et de 
misère. Les Insectes n'étaient alors que des Chrysalides aveugles. 

— Vous donnez donc l'avantage au siècle d'Auguste? » 

Un nouveau cri plus ironique (jue le premier me coupa la parole. 
« Le siècle d'Auguste! qu'est-ce que c'est? Nous ne connaissons pas 
le siècle d'Auguste. 

— Peut-être avez-vous raison de croire que la renaissance... 

— La renaissance est un tem[)s de décadence. 

— Excusez-moi, je n'y songeais pas. Le mot l'indicpie assez : on 
comprend que renaître veut dire décroître. 

— Sans doute. Cela est clair. 

— Reste donc le grand siècle dix-septième. » 

A ces mots, un hourra général d'indignation couvrit ma voix. 

« Quel est ce Coléoptère iroquois? s'écrièrent en chœur les Coche- 
nilles. Vous avez donc vécu dans un trou ? Apprenez- que tout ce qui 
est connu, admis, sanctionné par la postérité, nous le méconnaissons, 
nous le démolissons, nous le réduisons à zéro. Tout ce qui est, au con- 
traire, ignoré, obscur, plongé dans la poussière de l'oubli, nous le net- 



)^0 I.KS SOIKKRWCKS D'UN SCARABLt:. 



lovons, nous \c ivssiiscilons. nous l'(>\;illons. nous le rcsiMurons du 
vtM'uis (lo notiv (Milhousiasmo. (loinnio on vous lo disnil donc, il n"\ cul 
lîiinais (juuni' bollo et urando opoquc ; ollo a duiH' vin^l ans cl liois 
mois; ce fut vci's Tan lOtîl. cl cl\c/. les Sarrasins, du l(>ni|)S dAvci- 
rhocs. Los aris onj cxlivmcnicnl fleuri aloi's dans un pclil boiu'^ de 
l'AlVique orientale. Kn comparaison de celle ('>|)oque-l;i . il n'y avail rien 
(|ui >aille d uis les (jualre siècles (|u"on cile ('lernellenienl. d 

Je n»e |tenciiai vers mon uuide. 

'. Allons voir d'aulres Animaux, lui dis-je ii roreille. 

— Hien volontiers. » 

l.e llaïuielon prit son vol ;i IravtMS le jardin, cl me conduisil 
dans un (Midroit i\uc je ne connaissais pas. Son nom lui venail dune 
ancienne chaussée sur la(|uelle on l'avait ('lahli. Mon compai;iion entra 
dans une belle tulipe richement tendue ii l'inlérieur. où j'aperçus 
une foule (rinseetes variés. 

■ Vous voyez, me dit le llamieton, lou'e la raec entomiijue. Il y a 
des Paons, des .\mirau\, des 31aréchaux. des Prinees, des Comtes, des 
r.anieulaires. des Pouparts, des Satyres, voire même des Vulcains et des 
Ari^us. ') 

Vous sa\ez (pic. nous autres Scaraltées. nous descendons dune race 
crinseetes é.uy|)tiens habitués de lon.uue main ii décliilFrer les liiéro- 
dyphes de la |)hysionomie et à lire couramment lalmanacli du visai^a^ 
Je compris tout de suite que dans cette société brillante les Icmelles 
rangées en cercle et parées de Icuis \)\u> beaux atoui'S ne son^:,^'aienl 
qu'à se toiser entie elles des [)ieds îi la tète. On voyait que chacune 
d'elles épluchait avec soin la toilette de ses voisines. Pendant ce 
temps-là, les màlcs. dressés sur leurs er^fots, se tenaient ii distance. 

'- .Mais, dis-je ;i mon conq)aiïnon , cette société choisie n'a j)oint 
du tout l'air de s'amuser. Je ne voudrais p')urtant |)as juirer fégçrcment 
un si beau monde; écoutons donc un peu ce qu'on y cliucliote tout 
bas. » 

De jeunes Pouparts bien Irises, tiics à (piatre ('piiii^les, |)arlaient 
entre eux de leur chasse, de leuis <liners et de leurs gageures, toutes 
choses dont ils auraient jiu s'entretenir aussi* bien partout ailleurs, à 
moins de frais. -Deux Helles-Dames jasiient ensemble ii l'abri de leurs 
éventails. Je me gli.ssai derrière elles i>')ur les écouter. Quelle fut ma 
surprise quand je les entendis se se» f d'expressions familières aux 
Insectes les plus méprisables! Elles ^ parlaient, d'ailleurs, (|ue des 



Li:S SOUFFRANCES D'L'.N SCARABÉE. 241 

moyens d'extirpcM' do la poclio de leurs maris le plus d'argent possible. 
Mes antennes se dressèrent dhorreur sur ma tète. 

(( Oh ! oh ! dis-je i» mon compaiinon ; Vdilii donc ec ([ue nous 
appelez les plaisirs du monde ! Dans le modeste champ oîi je suis né 
les choses ne se passent point ainsi. Quand une simple jaidinièiv met 
sa toilette du dimanche, c'est pour tâcher de plaire ii ([uelque jardinier; 
les mâles ne vont |)oint d'un côté et les femelles de l'autre. Si l'on y 
olVense la i;ranunaire, c'est sans le vouloir, et l'on ne cherche pas à 
imiter le lanitaiic des Punaises. 

— Que voulez-vous? me répondit le Hanneton; la mode est un 
tyran (|ui i;ouverne le lanii:ac:e tout connue la toilette, et il faut bien lui 
obéii". 

— .Mais, repris-je, si l'on ne sonire qu'à se parer, si l'on met sur sa 
personne tout ce qu'on |)ossède, connnent vont le ménaire, la maison?... 

— La maison ! le ménaire ! interrompit mon .i;uide en ricanant ; 11 
donc ! cela était bon pour nos i^rand'mères. 

— Et le budi;et? et ces deux liimeux bouts de lannée ([uil est si 
imp(»rlant. pour le bon ordre, de savoir joindre ensemble? 

— delà ne vous regarde pas, ni moi non plus. » 

Deux Insectes assez laids devisaient ensemble dans un com. 
« Qui sont ces êtres-là? demandai-je au Hanneton. 

— Ce sont, me dit-il, des Fourmis-Lions de finance. Leurs 
nucurs sont bizarres. Hs s'assemblent le matin dans un temple con- 
sacré il leurs exercices, et là ils creusent des trémies souterraines 
sous les pas les uns des auti'es, ce qui rend le terrain de ce temple 
mouvant cl daiiutM'cux. Les maladroits et les innocents trébuchent 
dans ces trémies, où ils sont à l'instant dévorés. Quand le Fourmi- 
Lion a sucé quelque lionne proie dans la journée, il se pavane 
volontiers le soii". Sa léiuelle est une Libellule dorée fort couverte 
de bijoux. '» 

.1" laissai les Fourmis- Lions pailei' enseud)le de K'urs trémies, et 
ji'coutai de préférence le chuchotement des Libellules. 

u Ma chère amie, disait l'une d'elles. Vous avez un jeune Cousin 
chanteur qui voltige autour de vous, sur letiiiel nous pouirions jaser 
si nous le voulions. Il fera lun de ces j(jurs une morsure au front 
de voti'c vieux Vulcain. 

— Bah! comment voulez-vous que nous nous entendions? Nous 
n'avons pas les mêmes goûts. Il me (juerelie (piand je mange de.v 

31 



2(12 LES SOUFFRANCES D'UN SCARABÉE. 



ri.istillts |HMul;mt (piOii joiic (l(S smuilcs ou des ijuahiors dt* llaydu 
ou ilo M()/;ut. ('.(' n'csl |);is ;iiusi (|u'il s'tMupiUVi'a de mon cœur. 
Mais, uia clirrc auiic. nous aurions hicu i)lutô( il jasoi' sur co vieux 
(iiautl-Paon (jui nous fouli' des doucinns. 

— J'avoue (juc j ai un faible |)our lui. Sa posilion lui donne 
di'oit à des loiies dan> les lli(>à(i(S. N"(>sl-ce jias (•Idouissanl ? llien 
ne IVajipe mon iniaiiinalion connue {\c \oir toujours cr (iiand-Paou 
aux places les nieillcui(>s. Quand je ju'use (|u"il |)ouriail. dans une 
seule soinv. aller a lous les s|tec(acles sans payer!... 

— En elVet . dil une aulic l.ilM'Ilule. e"esl une chose (pii seiluil. 
(Ihacun a s;»n jioinl \uliu'ral)le coinnie le talon d'Achille. Pour moi, ce 
qui me touche le |>lus. c'est de \()ii- un jeune Corydon ouvrir ses ailes 
et ari'iver le premiei' au clochei', par-dessus les lossi'S et les haies. 

— Vous êtes faciles ii emouNoir. s'écria une Libellule (pii j)assail 
pour un drairon de vertu. On ne me plairait pas à si i)eu de frais. 
Non->euleinenl j'e\ii:eiais (ju'on fut toujours aux meilleures places et 
<juon volât vers le clochei' avant les auties. mais il faudrait encore 
deviner, pour ainsi dire, les modes, ne |)as mancpier de se trouver 
aux eaux dans la saison (\v> bains, et ne pas s"a\iser d'aller aux 
Pyrénées (juand il e>l de ri.i:ueur d'être à Hade.. Il faudrait encore 
nianijer des, cerises au uioi> de janxier. enfei'inei- ses e\tr('mit('s dans 
quel(|ue chose di' >i elioil. (pi'on ne puisse plus marcher, et pos- 
SL'der enfin au -uperlatif ce (pTon ap|)elle le (/enrc. 

— Ah 1 disait en sou|)irant une Libellule avariée, J'ai connu un 
jeune Gazé discret et tendre qui savait tout cela sur le bout de sa 
patte. Il «'lait a la fois bijoutiei'. connaisseur en ('loires, conliseur 
étonnant et pirfait nia(juii:non. .le ne sais pas d'oii il tiiait ses 
draiit'es au chocolat, unis je n'ai jamais i-etrouvi' les |)areilles, et 
quan'd il parlait chevaux, c'était ii en perdi-e la tète. >- 

I^es avis chairrins du \ieu\ l{hinoc(''ros me re\im-enl ;i l'esprit . 
el je couunençais à compiendre (pi il^ na\aient rien d'exa^vrc'. 
Cependant une discussion assez \i\e. cpii sCtait établi*' entre deux 
Cerfs-\'olants. attira ratteiilion de.> \oi>ins. et bienti'jt la coiiNcrsalion 
devint ijénérale. On s'anima sans (h-passer toutefois les bornes pres- 
crites par II civilité. La controverse fut âpre et dm.! loni:temps. Vers 
onze heui-es un (pjart. les (juestion^ et int eclaircies. JUM'àce aux a|)erçus 
ingénieux et aux connaissances profon les des Insectes les plus savants, 
't\ fut bien démontrt*. de hem h n'en pu voir doulei' : 



LKS S0UFFHANCL:S d'un SCAUABKi:, 



4" Que le thé vert ti.^ite plus les nerfs (jue le thé noir; 

*2'' Que Taniour- propre est le mobile de la plupart des actions 
■des Animaux ; 

3" Que la eùte de Saint- Denis est a peu prrs aussi rude à 
mouler (|ue celle de Cliehy ; 

li° Qu'il fait plus cher vivre en Angleterre qu'en France ; 

5" Qu'il vaut mieux être riche que pauvre ; 

G" Que l'amitié est un sentiment moins vif que l'amour. 

Cette dernière question fut abandonnée comme trop ardue, à la 
réclamation des Éphémères de la compai^nie. Un Bernard-l'Ermite 
la nota sur son calepin, pour la méditer à loisir dans le silence 
de la retraite. 

Je pris le Hanneton par le coude. 

« Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen, lui dis-je, dans tout ce 
grand jai'din. de trouver un endroit où l'on voulut bien causer sans 
prétention de quelque chose d'intéressant ? 

— Si fait, répondit-il en se grattant la tète d'un air embar- 
rassé. Suivez-moi : nous allons vous chercher cela. » 

Nous nous envolâmes bien loin dans la nuit sombre. Le Han- 
neton faisait beaucoup de circuits, et je voyais qu'il ne savait trop 
par où se diriger. 

(i Je ne vous oITre pas, disait-il, de vous mener lii-bas dans 
ce marais désert où l'on vit ièolé comme des Rats d'eau. Nous 
aurons plus de chance de nous amuser en passant la rivière. H y a 
sur l'autre rive des lis où je puis vous introduire. C'est là vraiment 
qu'existe le savoir-vivre. On ne médit pas les uns des autres, parce 
({u'il faudrait insérer dans de vilaines phrases des noms (pi'on res- 
pecte. Ceux qui n'ont pas de bienveillance feignent obligeamment 
d'en avoir, parce (juil ne serait pas digne d'eux de parler autre- 
ment. 

— Vous me faites une peinture fort attrayante. Mais a-t-on de 
la gaieté dans ce monde-là? 

— Dans le pays des lis, on est plus triste quailkuis, pour des 
raisons qu'il serait trop long de vous donner. 

— Diable ! ce n'est pas mon compte. » 

Je commençais à m'ennuyer dû Hanneton et de ces voyageai 
inutiles. Je profitai de l'obscurité de la nuit pour planter là mon 
guide au détour d'une allée. Cne bonne étoile qui brillait au ciel 



244 LKS SOUFFRANCES D'UN SCAHAHKK. 

iiio (lirii^va l'oinmc |>:ii' li;is;ir.l ;m li'oisiciiu» (Mii.m* d'iiiu' l'osc (iv- 
iniÎMV. ot j"\ trouvai (Miliii ce (|U(' je cluM'cliais depuis si l()ii_i,^lou»j)s : 
une lionnrle lainille de IVMis ;i lion Diiui rialilic dans uu local 
sini()I(' et foniiUM le ; de litnues .iîcmis dliiseeles sans uioi'uuc ayant 
leiivie lie se diviMlii' deeeiuineul et sans elalai^e. La conversation lut 
animée j)ar une i;aiete cordiale, après (|uoi nous inani::eàines un |)elit 
soup*'r dont la lionne liunieui' lit les frais, .le pris place (Mitre deux 
jeunes In'itesses (|ui axaient Id'il excille. lOreille Une. de liiitelli- 
irence. de la trràce et le rii'c it la houclie. 

Iii le Scaralu'e se tut et remonta sur sa feuille de piv^)ine. 

- \otre récit ne |ieul pas linir lit. monsieu!' ]o Scaralu-e. lui 
dit le llil.ou. 

— ('/est vrai, monsieui" le lMulost)plio. reprit llnsccte. j'oubliais 
la lin de mon histoire. Depuis l'iioureux jour oii je me S('pai'ai du 
Hanneton, il ne mariixa |)lus (ju'iiuo seule fois daNoir un i;rand 
mal de nerfs. Cela me j)iit un matin (|U(* le \enl déjjosa clie/. moi 
ime feuille V(»lante ii mon adicsse. sur lai|uelle étaient ('crils ces 
mots : (i Un tel jour. ;i telle heure, vous vous rendrez dans un 
chardon, en vous aiïuhlant militaii'ement, pour monter la i^arde au 
pî)Ste (jui vous sera dési.:L:iU'. " H fallait olu'ir sous j)eine d'être mis 
en prison. Je me déifuisai en liète .i^uerrière. moi qui suis |)acirKjue 
par état, pour me joindre à dautics Hèles aussi paisibles que moi, 
mais qui singeaient les Frelons i:uerro\eurs. sous prétexte de sauver 
la patrie. le.s jours oii la j)atrie ne courait aucun ris(pie. Des Calan- 
dres à collets roui^es. Insectes peu guerriers, qui vivent les uns dans 
les tonnes de pruneaux, les autres dans les meubles ou les chantiers 
de bois, avaient «piitt»' lems retraites j)0Ui' s'assembler dans un ti'ou 
malsain. Leui' innocent délassement consistait à se croire des héros 
fKMidant vini.'t-<iuati'e heiues . puis ils retournaient à leurs tonneaux 
ou ij leurs chantiers, .b' ne vous répéterai point les la/./is (jui se 
débitaient dans cet endroit. Apres un joui' et une nuit dagacements 
et d inijjatience. je quittai enfin les Chaiançons a collets rouges. Je 
fus rendu à la liberté avec un rhume el un m;d de dénis (|ui 
m'avaient adinirablement pri-paie a l;i \ictoiie. Je me |)longeai dans 
je sein d'un pavot, où javalai.ii longs traits roj)ium de la mélan- 
colie. Le sommeil me remit mi |)eu de mes enmiis. et je songeais 
à reprendre mon vol à travers le jardin, lorsque la voix dune !*ie 
voleuse me fit tressaillir. Un bec de fer me saisit par le milieu du 



LKS SOUFFK.VNCKS D'UN SC VK.VHI':!-. 



2kl 



corps. Ln Pio élait une vieille colieelioiiniste, et. (Ii> plus, une sor- 
cièi'e. Elle s'écria en nie rei<ai'c!;uU : 

(( Pai-,li(Mi ! \()ii;i un petit Sciiraitée (pie je V('u\ donner ;i ma 






r. 






""®r"1.5*«a::)Tp-,^, 




Leur innocent délassement consistait à se croire des héros 
pendant vingt-quatre lieures. 

filleule. Je le poserai au milieu d'une feuille de pivoine, et ce sera 
un joli bijou sur le cou blanc d'une Colombe. Avec quelques paroles 
sacramentelles, nous en ferons un talisman qui préservera de l'en- 
gouement et du ridicule des modes. 

— Et comment vous êtes-vous tiré de ce mauvais pas? dit le 
Hibou en riant. 



■2l^^3 LKS S0LFF1\A.\CI'.S DUiN SCAHABKE. 

— Vous savtv. (|iic MOUS aulics Sciualu'cs nous avons m-u du 
Cit'l la liU'ulU' |>i'(>ciouso de faire s(Mid»lanl dèli'c nioils. Quand le 
daniriM' approrhc. nous lUMiIrons nos |)all(S c\ nos anlennos ; nous 
nous laissons clioii' sui' \c dos. cl nous icstons sourds v\ iuinioltilos, 
nous liant ;i la solidité do nos l'caillcs. Je jouai mon jeu selon mes 
instincts, et je ne bougeai jjIus. La Pie sorcière exécuta ce (ju'elle 
MMiait di> diie. Je me laissai poser sur la leuille de pivoine el attacher 
au cou de la (lolombe Violette. Ce cou t'Iait blanc et i>:racieusement 
ari'ondi ; }c m\ trouve bien, et je n'en li()Ui;e |)lus. Jentends les petits 
propos (le Violette. Klle est sai:e. belle et douce. Je me suis pris 
(raniilié pour elle, el ji' ci'ois que je lui poi'te bonheur. 

— Mais, monsieur le Scarabée, il y a un endroit de Aolre récit 
qui est demeuré obscur dans ma pensée. Vous avez inlerr()mj)u le 111 de 
riiistoire au passaiçe le plus intéressant. Vous n'êtes point arrivé à votre 
àire sans avoir eu quelque amourette, et je soupçonne votre cœur de 
sY'tre éveillé auprès de ces jeunes hôtesses qui avaient l'oreille fine et le 
rire à la bouche. Contentez un peu ma curiosité. » 

Le Scarabée vert regarda le Hibou philosophe d'un air narquois; il 
lui montra les cornes avec ses antennes, et grimpa sur sa feuille de 
pivoine à reculons; jniis il rentra ses pattes, et fit le mort obstinément, 
.sans vouloir en dire plus lf)ng. Le Hibou chaussa ses lunettes pour 
exanu'ner llnsecte de plus près. H leconnut que c'était une émeiaude 
montée sur une feuille d'or émaillé. Le .soleil commençait à paraître. 
Une envie de dormir irrésistible s'empara de l'Oiseau nocturne ; il 
enfonça son bonnet de jour sur ses yeux , et s'endormit. A son réveil, 
il crut avoir rêvé ce que le Scarabée lui avait dit ; et en rendant 
Tépingle à Violette, il lui conta Thistoire du bijou transformé connue si 
elle eût été de sa composition. 

Paul de .Ml.sskt. 




I 



UN RENARD 



PRIS AU PIÈGE 



W ~^ . " '^'^J LTTE a 




necdote a été (rouvée dans les papiers d'un 



Oranii-Outani» . membre de plusieurs Académies. 



(( Non! décidémenl mml m'éeriai-je, il ne 
'\ seia pas dit que j'aie pris pour héros de ma fan- 
^Ji^^lC^ES^â ttusie un Animal que je méprise et (pie je déteste, 
une Bêle lâche et vorace dont le nom est devenu synonyme d'astuce et 
de f()uii)eiie, un Renard, enfin! '> - 

— Vous avez tort. interronq:>it alors quelqu'un dont j'avais coiiiplé- 
tenient oublié la présence. 

Il faut vous dire que mes heures de solitude recèlent un ètie fainéant, 
d'une espèce qui n'a jamais été décrite par aucun naturaliste, peu occupé 
à mon service, et qui, dans ce moment-là, pour faire quelque chose, 
faisait semblant de reineltre à un niveau encore plus exact les livres 
symétriquement rangés de ma bii)liothèque. 

La i)ostérité s'étonnera peut-être d'apprendre que j'avais une biblio- 
thèque, mais elle aura d'ailleurs à s'étonner de tant de choses, que 
j'espère qu'elle ne s'occupera de cela (pi'h ses moments perdus, s'il lui 
en reste. 

L'être qui m'interpellait ainsi se serait peut-être appelé autrefois un 
génie familier; mais par le temps qui court, bien que les génies ne 



Î18 



UN RENAUD PRIS AU PIEGE. 



soiont i)as laros. ils n'ont garde (rè(re familiers, et nous chereherons 
un aulre nom à celui-ci. si vous voulez bien le permettre. 
Il Ma foi ! vous avez tort. ré|H'(a-l-il. 




l^j- 



— Comment ! re|)ris-)e avec indignation, Tamour du paradoxe, qu'on 
vous a si souvent reproché, vous enti'ainerait-il jusqu'à défendre cette 
race maudite et corrompue? Ne comprenez-vous pas ma lépugnance, 
ne partagez-vous j)as mon antipathie? 

— Je crois, voyez-vous, dit Breloque (appelons-le Breloque), en 
saccoudant sur la table avec un certain air doctoral qui ne lui allait pas 
njal . que les mauvaises réputations s'usurpent comme les bonnes , et 
que l'espèce dont il est question, pu du moins un exemplaire de cette 
espèce, avec lequel j'ai été intimement lié, est victime d'une erreur de 
ce genre. 

— Alors, dis-je, c'est donc d'après votre propre expérience que 
vous parlez? 

— Comme vous dites, monsieur, et si je ne craignais de vous faire 
perdre un temps précieux, j'essayerais de vous raconter simplement 
comment la chose arriva. 

— Je veux bien ; mais qu'en résullci;i-i-il ? 

— 1! n'en résultera rien. 

— A la bonne heure! Prenez ce fauteuil . cl. >i je inVndors lu-ndanl 
votre récit, ne vfjus intcrrouqjcz pas. je vous en |)rie, cela nie réveil- 
lerait. » 

Après avoir pris du tnb::c djns ma tabalicic. Breloque commença 



UN RENARD PRIS AU PIEGE. 



249 



« Vous n'ignorez pas. monsieur, que, malgré l'affection qui m'at- 
tache à votre personne, je ne me suis pas soumis à un esclavage qui 
nous gênerait tous les deux, et que j'ai mes heures de loisir, où je 
puis penser à toutes sortes, de choses, comme vous avez les vôtres 
oii vous pouvez ne penser à rien. Or, j'ai bien des manières de passer 
mon temps. Avez-vous quelquefois péché à la ligne? 

— Oui, répondis-je. C'est-à-dire que je suis allé souvent, dans un 
costume approprié à la circonstance, m'asseoir au bord de l'eau depuis 
le lever du soleil jusqu'au soir. J'avais une ligne superbe montée en 
argent avec le luxe d'une arme orientale ; seulement elle était plus 
innocente. Hélas! j'ai passé là de douces heures, et j'y ai fait de bien 
mauvais vers, mais je n'y ai jamais pris de Poisson. 



.r'~^^ 




— Le Poisson, monsieur, est une chose d'imagination qui n'a aucun 
rapport avec le bonheur qu'éprouve le véritable pécheur à la ligne. Peu 
de personnes comprennent les charmes de cette préoccupation singulière 
qui balance doucement, et sans la moindre impatience, la même espé- 
rance vague, la même eau transparente, la même vie oisive, mais non 
désœuvrée, pendant des années sans nombre, car il n'y a pas de 
raison pour qu'un pécheur à la ligne meure. » 

Je fis un signe d'assentiment. 

« Peu de personnes comprennent cela pourtant, reprit-il, car, sur 

32 



250 



UN RENARD PRIS AU PlÉGE. 



une iiuiltiliulo lie i;ons (]ui se livrenl ;i cvl excM'citv. il y on a un grand 
nombre qui lionnent une lii^no connue ils tiintlraient autre chose, et 
qui ne pensent pas plus à ce cpiils l'ont (jue sil s agissait d'un livre ou 
d un tableau. Os gens-là, monsieur, gâtent les plus belles choses, et 
reniai-quez qu'ils se sont liorriblenienl inul(i|)li('s depuis qnehpie temps. 



v^M'^ 




— C'est vrai, » répondis-je. 

Breloque n'était pas accoutumé a me voir entrer aussi conq)k'tement 
dans ses idées. Il en fut flatté. 

« Monsieur, dit-il avec un son de voix où perçait le contente- 
ment de soi-même, j'ai réfléchi sur bien des choses, quoique je n'en 
aie pas l'air ; il ne me serait pas malaisé d'acquérir une grande 
réputation, si j'écrivais toutes les idées saugrenues qui me passent 
par la tète, et celle-là ne serait pas usurpée. 

— A propos de réputation usurpée, voyons donc l'iiistoire de 
votre Renard. Vous abusez de la permission que je vous ai donnée 
de m'ennuyer avec celle-là. pom- m ennuyer avec une autre; cela 
n'est pas loyal. 

— .Tout ceci, nionsieur, n'est (ju'un détour fort subtil (jui va nous 
reconduire à l'endroit d'où nous sommes partis. Je suis maintenant 
Umi à vous, et je ne me permettrai plus de vous adresser qu'une 
seule question. Que dites-vous de la chasse aux l'apillons? 



UN RENARD PRIS AU PIÉGE. 



Î51 







— Mais, malheureux! vous parlerez donc de tous les Animaux 
qui peuplent la terre et les mers, excepté de celui qui m'occupe? 
Vous oubliez son horrible caractère; vous ne le devinez pas, le 
traître , sous le masque hypocrite qui le cache , séducteur de pauvres 
Poulettes, dupeur de sots Corbeaux, étourdisseur de Dindons, cro- 
queur de Pigeons écervelés; il épie une victime, il la lui faut, il 
l'attend. Vous lui faites perdre son temps, à cette Bête,' et à moi 
aussi. 

— Que de calomnies! reprit-il d'un air résigné; enfin, j'espère 



UN RENARD PRIS AU PIEGE. 



le ven.fi:er de tous ses ennemis, en vous prouvant qu'un Renard 

peut ètco aussi i,MU(ho. aussi slupide, aussi absurde qu'on doit le 
désirer, quand laniour s'en niele. Pour lo momont, j'avais l'honneur 
<lo vous demander votre opinion relativement à la chasse aux Papil- 
lons. J'y l'ovions. » 

Je lis un ijesle d'impatience auquel il répondit par un geste sup- 
pliant qui me désarma. D'ailleurs, qui ne se laisserait pas séduire 
aux prostiires dune chasse aux Papillons? Ce n'est pas moi. J'eus 
l'imprudence de le lui laisser voir. 

Breloque, satisfait, prit une seconde lois du tabac, et se coucha à 
demi dans son fauteuil. 

" Je suis heureux, monsieur, dit-il avec expansion, de vous voir 
épris des plaisirs vraiment dignes, vraiment parliiits de ce monde. 
Connaissez- vous un être jjIus heureux et en même temps plus recom- 
mandable pour ses amis et pour ses concitoyens que celui qu'on ren- 
contre dès le matin, haletant et joyeux, battant les grandes herbes avec 
sa freloche, portant à sa boutonnière une pelote armée de longues 
épingles pour piquer adroitement, et sans lui causer la moindre dou- 
leur (car il ne s'en est jamais plaint), l'insecte ailé que le zéphyr 
emporte? Pour moi, je n'en connais pas qui m'inspire une confiance 
plus entière, avec lequel j'aimasse mieux passer ma vie, qui me soit 
plus sympathique en tous points, en un mot que j'estime davantage. 
Mais nous n'en sommes pas là-dessus, et je trouve que nous nous 
écartons beaucoup de notre sujet. 

— Il me le semble comme à vous, au moins. 

— J'y rentre. Or, pour ne plus parler du chasseur en général, 
puisque décidément cela vous fait de la peine, je me permettrai, en 
toute modestie, de vous entretenir de moi en particulier. Un jour que 
j'étais emporté par l'ardeur de la chasse, car ce n'est pas ici comme 
à la pêche à la ligne, dont nous parlions il n'y a qu'un instant... » 

Je me soulevai pour m'en aller, il me lit rasseoir doucement. 

« Ne vous impatientez pas, la pêche ne rentre ici que pour une 
simple comparaison, ou plutôt pour vous faire remarquer une différence. 
La pêche demande l'immobilité la plus parfaite, tandis que la chasse, 
au contraire, exige la plus grande activité. Il est dangereux de s'ar- 
rêter, on peut attraper un refroidissement. 

— On ne peut même attraper que cela, munnurai-je avec beau- 
coup d'humeur. 



UN RENARD PRIS AU PIEGE. 253 



— Comme je ne pense pas, continiia-t-il, (pie vous attachiez la 
moindre prétention au mot cpie vous venez de dire, et qui n'est pas 
neuf, je ne m'interromprai pas davanlat^e. Un jour donc que je m'étais 
laissé entraîner à la poursuite d'un merveilleux Apollon, dans les mon- 
tagnes de la Franche-Comté, je m'arrêtai hors d'haleine dans une petite 
clairière où il m'avait conduit. Je pensais qu'il [)roriterait de ce moment 
jKjur m'échappcr tout ii fait; mais, soit insolence et raillerie, soit qu'il 
fut fatigué aussi du chemin qu'il m'avait fait faire, il se posa sur une 
plante longue et flexible qui s'inclinait sous son poids, et là, sembla 
m'attendre et me narguer. Je réunis avec indignation les forces qui me 
restaient, et je m'apprêtai à le surprendre. J'arrivais à pas de loup, 
l'œil fixe, le jarret tendu, dans une attitude aussi incommode que dis- 
gracieuse, mais le cœur rempli d'une émotion (pie vous devez com- 
prendre, lorsqu'un méchant Coq, qui était dans ces environs, entonna 
de sa voix glapissante son insupportable chanson. V Apollon partit, 
et je ne pus pas lui en vouloir, j'étais pi'ét ii en faire autant. Mais 
la perte de mon beau Papillon me laissait inconsolable ; je m'assis 
au pied d'un arbre, et je me répandis en injures contre le stupide 
Animal qui venait de me ravir le fruit de tant d'heures pleines 
d'illusions, et de tant de fatigues fort réelles. Je le menaçai de tous 
les genres de mort, et, dans ma colère, j'allai même, je l'avoue 
avec horreur, jusqu'à préméditer la boulette empoisonnée. Au moment 
où je me délectais dans ces préparatifs coupables, je sentis une patte se 
poser sur mon bras, et je vis deux yeux très-doux se fixer sur mes 
yeux. C'était un jeune Renard, monsieur, de la plus charmante tour- 
nure ; tout son extérieur prévenait d'abord en sa faveur : on lisait 
dans son regard la noblesse et la loyauté de soh caractère, et quoique 
prévenu alors, comme vous l'êtes encore vous-même, contre cette 
espèce infortunée, je ne pus m'empêcher de me sentir tout à fait 
porté d'affection pour celui qui était auprès de moi. 

<i Ce sensible Animal avait entendu les menaces que j'avais adres- 
sées au Coq, dans la soif de vengeance dont j'étais possédé. 

'( — Ne faites pas cela , monsieur, » me dit-il avec un son de voix 
si triste, que j'en fus ému jusqu'aux larmes ; « elle en mourrait de 
« chagrin. » Je ne couqDrenais pas parfaitement. 

« — Qui, elle? hasardai-je. 

« — Cocotte, » me répondit-il avec une douce simplicité. 

(( Je n'étais pas beaucoup plus avancé. Pourtant j'entrevoyais une 



•2b'.i L"N HK.NAIin PUIS AU PIKC.K. 

liistoiiv iramoui'. c\ j(> les ai toujoui's passioniiéinonl aimées. El vous? 

— Cela ile|)en(l des eireonslanees. dis -je en secouant la tète. 

— ■ Oli! alors si eela dé|)end de (juehjue chose, diles IVanelieiHenl que 
vous lie les aimez pas. Il laudi'a cependant vous résif;ner à entendre 
celle-ci ou ;i dii'c poiii(pioi. 

— .le dirais (oui de suite pourquoi, si je ne craignais pas de vous 
liuniilier ; mais jaime mieux j)rentli'e mon parti bravement et écouter 
voire hisloii»'. On ne meuri |)as (renniii. 

— delà, cest un bruit qu'on répand, mais il ne faut pas s'y 
lier. Je connais des juens qui en ont éU' bien près. Te reviens à 
mon llenai'd. k — ."Monsieur, l'cpris-je. vous me semble/, malheureux, 
« et vous m'intéiessez vivement. Si je j)ouvais vous servir, croyez que 
M je vous serais fort oblii^^é d'user de moi comme d'un ami véritable. » 
Touche par ces oITi'es cordiales, il saisit ma main. 

" — .le vous remercie, me dit-il ; mon cha.grin est du nombre de 
<( ceu\ qui doivent rester sans soulaiiement ; car il n'est au |)ouvoir de 
<( personne de faire qu'elle maime. et (pi'elle n'en aime |)as un autre. 

« — Cocotte? dis-je doucement. 

«' — Cocotte, ') reprit-il avec un soupir. 

(I Le plus iri'and service cpiOn puisse rendre ii un amoureux, quand 
on ne peut pas lui ôter son amour, c'est de l'écouter parler. Il n'y a 
rien de plus heureux (pi'un amant malheureux qui conte ses i)eines. 
Pénétré de ces vérités, je lui demandai sa conliance, et je l'obtins 
sans difficulté. 

'( La confiance est la ixcmiere manie de l'amour. 

« — Monsieur, me dit cet intéressant quadrupède, puisque vous 
> êtes assez bon pour désirer que je vous raconte quekiues-uns des 
incidents de la triste vie que je mène, il faut nécessairement que je 
" reprenne les choses d "un peu haut ; car mon malheur date j)res(jiie 
" de ma naissance. 

<' Je dois le jour au j^lus habile d"enlre les Henards. et je ne lui dois 
« que cela, aucune de ses brillantes qualités n'ayant pu prospérer eu uioi. 
" L'air que je respirais, tout imprt'gné de malice et d'hypocrisie, me 
" pesait et me révoltait. Aussitôt f[ue je nie trouvai livré à mes inclina- 
" tions, jç cherchai la société des Animaux qui étaient le plus anti- 
" pathiques à ceux de ma race. Il me semblait me venirer ainsi des 
« Renards, que je détestais, et fie la nature, cpu m'avait ins|)iré des 
« goûts si [)eu en harmonie avec ceux de mes frères. Un gros Dogue, 



UiN RENARD PRIS AU PIEGE. 



255 



« avec lequel je m'étais lié, m'avait appris à aimer et l\ proléi;er les 

« faibles ; et je passais de Ioniques heures à écouter ses leçons. La vertu 

« n'avait pas seulement en lui un admirateur passionné, mais encore un 

« disciple fervent ; et la première fois (jue je le vis mettre sa théorie en 

« pratique, ce fut pour me sauver la vie. Le garde champêtre le plus sot 

« qui soit dans le royaume me surprit dans la vigne de son maître, un 

« jour que la chaleur accablante m'y avait fait chercher un abri et un 

(( raisin. Je fus ignominieusement arrêté et conduit devant le proprié- 




^-^-P 



« taire, revêtu d'une haute dignité municipale et dont l'attitude redoi: 
« table n'était pas faite pour calmer mon appréhension. 



2:.G 



UN RKNARD PRIS AU PIEGE. 




« Ceiiendanl, iiionsiour, cet être lorl et siipei-be était en même temps 
(' le meilleur des Animaux; il me pardonna, m'admit à sa table, et 
« me nourrit des levons de sa.^esse et de morale, qu'il avait puisées 
<( dans les plus i,Tands auteurs, indépendamment d'autres aliments qu'il 
« se plaisait à me fournir avec abondance. 

« Je lui dois tout, monsieur, la sensibilité de mon cœur, la culture 
« de mon esprit et jusfju'au bonheur de [)Ouvoir converser aujourd'hui 
'( avec vous. Hélas ! je n'avais pas encore tF'ouvé jusqu'ici qu'il eût acquis 
« des droits à ma reconnaissance en me laissant la vie. Mais passons. 
(( Une foule de chaiixins et de d('boires. sur lesquels je ne m'appesan- 
n tirai pas, car ils ne seraient poiii- vous daucini intérêt, ont marqué 
« chaque époque de mon existence, juscju'au jour fatal et charmant où, 
« comme Roméo, je donnai tout mon aniour à une créature de laquelle 
<( la haine qui divisait nos deux familles semblait m'avoir séparé pour 
«(jamais. Mais, moins heureux que lui. jf ik' fus pas aimé! » 



UN RENARD PRIS AU PIEGE. 257 

« Je l'interrompis avec surprise. 

(( — Quelle est donc, m'écriai-je, la beauté assez insensible pour ne 
pas répondre à tant d'amour? Quel est le héros idéal et vainqueur qui 
a pu vous être préféré ? car, vous l'avez dit, Cocotte en aime un autre. 

« — Cette beauté, monsieur, reprit-il d'un air humilié, c'est une 
Poule, et mon rival est un Coq. 

« Je demeurai confondu. 

(( — ^lonsieur, lui dis-je avec autant de calme que cela me fut pos- 
sible, ne croyez pas qu'une inimitié récente et personnelle répande 
la moindre influence sur mon opinion à l'égard de cet Animal. Je 
me crois au-dessus de cela. Mais toute ma vie j'ai professé un si 
souverain mépris pour les individus de cette espèce, que je n'avais 
pas besoin de la sympathie bien naturelle qu'éveille en moi le récit 
de vos malheurs pour maudire l'attachement que Cocotte porte à 
celui-ci. En effet, quoi de plus sottement prétentieux et de plus pré- 
tentieusement ridicule qu'un Coq? quoi de plus égoïste et de plus 
occupé de soi-même ? quoi de plus trivial et de plus bas ? et comme 
il porte bien tous ces caractères-lk dans l'expression de sa stupide 
beauté! Le Coq est certainement ce que je connais de plus laid, à 
force d'être absurde. 

<( — Il y a bien des Poules qui ne sont pas de votre avis, monsieur, 
dit mon jeune ami en soupirant ; et l'amour de Cocotte est une triste 
preuve de la supériorité que donne un physique avantageux, rehaussé 
d'une grande assurance. Pendant un temps , trompé par le peu d'expé- 
rience que j'ai des choses de la vie et par l'excès de mon amour, j'avais 
espéré que ce dévouement profond et sans bornes serait compris tôt ow 
tard par celle qui l'inspire; que du moins on me tiendrait compte de la 
victoire qu'une passion insensée m'a fait remporter sur mes premiers 
penchants; car, vous le savez, monsieur, je n'étais pas né pour une 
pareille affection ; et quoique l'éducation eût déjà bien modifié mes 
instincts, j'avais peut-être eu quelque mérite à spiritualiser un atta- 
chement qui se traduit ordinairement, du Renard à la Poule, d'une 
façon extrêmement matérielle. Mais l'amour heureux est impitoyable; 
et Cocotte me voit souffrir sans remords et presque sans s'en aperce- 
voir. Mon rival jouit de mes peines ; car, au jeu de la fatuité et de l'in- 
solence, il est de première force. Mes amis indignés me méprisent et 
m'abandonnent : je suis seul sur la terre ; mon protecteur a Uni ses 
jours dans une retraite honorable ; et je prendrais la vie en horreur. 



258 IJN RENARD PRIS AL' PIEGE. 



,. si cette (olie. qui absorbe toutes mes pensées, ne l'entourait pa^ 
u eniore. inal.uré le tourment qu'elle nie cause, d'un certain et inex- 
« priniable charme. 

(( Je vis pour voir celle que j'aime, et il faut que je la voie pour 
« vivre : c'est un cercle vicieux dans lequel je tourne comme un malheu- 
« reux écureuil dans sa ca.e:e ; sans espoir et sans volonté de sortir jamais 
« de ma prison, je rôde autour de celle qui dérobe Cocotte à l'appétit 
« féroce de mes semblables, et à l'attachement le plus passionné et le 
« plus respectueux qui ait jamais été ressenti ici-bas. Je sens que je 
« dois porter jusqu'à la fin de mes ans le poids de ma chaîne , et je ne 
« men plaindrais pas, s'il m'était permis de penser qu'avant le terme de 
« ma vie et de mes douleurs je pourrai prouver à cette créature adorable 
.( que j'étais digne de sa tendresse, ou du moins de sa pitié ! 

u Vous êtes si rempli d'indulgence, monsieur, que les circonstances 

M toutes naturelles qui ont réuni nos deux existences ne vous seront 

peut-être pas tout à fait indifférentes. 

f( Il faut donc, si vous le permettez, que je vous fasse assister à 

(( un sanglant conciliabule qui eut lieu l'été dernier, et où le respect 

<c dû à la mémoire de mon père me fit seul admettre; car, je vous 

('. Tai déjà dit. mon goût pour la vie contcnqjlative et mon éducation 

<t excentrique et humanitaire m'avaient toujours valu, de la part de 

« mes proches, les coups de patte et les sarcasmes les plus amers. D'aiU 

(( leurs, l'assistance que j'aurais pu prêter dans une échauiïourée du 

( genre de celle dont il était question était une chose qui paraissait 

généralement douteuse. 

« Il s'agissait simplement de surprendre, pendant l'absence du 
maître et de ses Chiens, la basse-cour de cette ferme que vous voyez 
ici près, et d'y acconqjlir un massacre dont les seuls préparatifs vous 
eussent fait dresser les cheveux sur la tête. — Pardon, dit-il en 
(( s'mterrompant, je ne remarquais jjas que vous portiez perruque. 
« Malgré la douceur de mon caractère, je me prêtai d'assez bonne 
grâce à ce qu'on exigeait de moi : peut-être même, car un sot orgueil 
>introduit dans tous les sentiments humains, ne fus-je pas fâché de 
IMOUver à mes amis, dans cette occasion dangereuse, que, tout rêveur 
que j'étais, je ne manquais pas d'audace (pitmd le moment et le souper 
l'exigeaient ; et puis, je vous avoue (|ue ce conqilot, dont le souvenir 
seul me fait frémir, ne me sem])lait pas alors aussi odieux qu'il l'était 
réellement. Cest que je n'aimais pas encore; et il n'y a que ran40ur 



UN RENARD PRIS AU PIÉGE. 259 

■i qui rende tout à fait hon ou tout à fait méchant. Le soir venu, 
« nous entrâmes triomphalement dans la cour peu défendue de la ferme, 
« et nous y vîmes, sans remords, nos victimes futures déjà presque 
« toutes livrées au sommeil. Vous savez que les Poules se couchent 
« habituellement de fort bonne heure. Une seule veillait encore : c'était 
> (Cocotte. 

<( A sa vue, je ne sais quel trouble inconnu me saisit. Je crus d'abord 
■i être entraîné vers elle par une propension naturelle , et je m'en voulais 
« de retrouver au fond de mon cœur ce vice de ma nature, que l'édu- 
« cation avait tant travaillé à détruire en moi ; mais bientôt je reconnus 
« qu'un tout autre sentiment s'était emparé de mon être. Je sentis ma 
<i férocité se fondre au feu de son regard ; j'admirai sa beauté : le 

< danger qu'elle courait vint encore exalter mon amour. Que vous 
« dirai-je, monsieur? je l'aimais, je le lui dis; elle écouta mes serments 
'( comme une personne habituée aux hommages ; et je me retirai à 
i l'écart, complètement séduit, pour rêver au moyen de la sauver. Je 
« vous prie de remarquer que mon amour a commencé par une pensée 
a qui n'était pas de l'égoïsme. Ceci est assez rare pour qu'on y fasse 
( attention. 

(( Lorsque je crus avoir assez réfléchi au parti que j'avais à prendre, 
. je revins vers ces Renards altérés de sang, dans la compagnie desquels 
'^ j'avais le malheur d'être compromis, et je les engageai d'un air indiffé- 
« rent à manger quelques œufs à la coque, afin de s'ouvrir l'appétit 
'< d'une manière décente, et ne pas passer pour des gloutons qui n'ont 

< jamais vu le monde. 

(c jMa proposition fut adoptée à une assez forte majorité, ce qui me 
v< prouva que les Renards eux-mêmes se laissent facilement prendi'e par 
( r amour-propre. 

<( Pendant ce temps, dévoré d'inquiétude, je cherchais en vain une 

< manière de faire comprendre à l'innocente Poulette dans quel péril elle 
" était tombée. Tout occupée de voir s'engloutir sous leur dent cruelle 
i l'espoir d'une nombreuse postérité, elle tendait à ses bourreaux une tête 
'< languissante. J'étais au supplice. Déjà plusieurs des compagnes de 
u Cocotte avaient silencieusement passé du sommeil au trépas. Le Coq 
<( dormait sur les deux oreilles, au milieu de son harem envahi; le 

< moment devenait pressant. La douleur de celle que j'aimais me rendait 
'( quelque espoir : car elle l'absorbait tout entière ; mais je ne pensais pas 
1 sans horreur qu'un cri l'aurait tuée. Pour comble de tourment, mon 



260 



UN RENARD PHIS AU PlÉGE. 



« tour vint de faire sentinelle : il fallait abandonner Cocotte au milieu de 

.( ces infâmes bandits. J'hésitais ; une lumière soudaine vint illuminer mon 

a inquiétude. Je me précipitai à la porte; et au bout d'un moment, par 

. un adroit sauve qui peut, je jetai l'alarme parmi les Renards, la plu- 










Je les engageai à manger quelques œufs à la cofiue. 



« part chargés déjà d'une autre proie, et d'ailleurs trop effrayés pour 
« songer au trésor qu'ils laissaient derrière eux. Je rentrai dans la cour 
« de la ferme ; et ce ne fut qu'après m'être soigneusement assuré du 
« départ de nos compaiïnons (jue j'eus le courage de quitter Cocotte, de 



UN RENARD PRIS AU PIEGE. 261 

me dérober à sa reconnaissance. Le souvenir de cette première entre- 
vue, quoique accompagnée de regrets qui sont presque des remords, est 
un des seuls charmes qui soient restés à ma vie. Hélas ! rien dans ce 
qui a suivi cette soirée, où naquit et se développa mon amour, n'était 
destiné à me la faire oublier. Je ne tardai pas à"m'apercevoir, car je la 
suivais partout et toujours , de la préférence marquée qui était accordée 
à Cocotte par ce sultan criard que vous connaissez , et je ne m'aveu- 
glai pas non plus sur l'inclination naturelle qui la portait à lui rendre 
( amour pour amour. 

« Ce n'était que promenades sentimentales, que grains de millet 
donnés et repris, que petites manières engageantes et que cruautés 
étudiées; enfin, monsieur, ce manège éternel des gens qui s'aiment, 
fort ridiculisé par les autres, et effectivement bien ridicule, s'il n'était 
pas si fort à envier. 

(( J'étais si habitué à être malheureux en tout, que cette découverte 
me trouva préparé. Je souffris sans me plaindre, et non sans quelque 
espérance. 

« Les amants malheureux en ont toujours un peu, surtout quand ils 
disent qu'ils n'en ont plus. 

" Un jour que, selon ma coutume, je rôdais silencieusement autour 
de la ferme, je fus témoin caché d'une scène qui rendit mon chagrin 
plus inconsolable, sans ajouter au faible espoir que je m'obstinais à 
nourrir encore. Je connais trop bien , pour mon malheur, les effets de 
l'amour pour supposer que les mauvais traitements puissent l'éteindre 
ou même l'affaiblir. Quand la personne est bien disposée, cela produit 
presque invariablement l'effet contraire. 

« Or, monsieur, cet Animal stupide frappait d'ongles et de bec ma 
bien-aimée Cocotte, et moi, j'étais là, courroucé et muet, obligé 
de subir cet affreux spectacle. Le besoin de venger celle que j'aimais 
cédait à la crainte de la compromettre publiquement, et aussi, il faut 
l'avouer, à celle de voir mon secours repoussé par l'adorable cruelle 
que je serais venu défendre sans son consentement. Je souffrais plus 
qu'elle, vous le comprenez, et ce n'était pas même sans quelque 
amertume que je lisais dans ses yeux l'expression d'une résignation 
absolue et entêtée. J'aurais de bon cœur dévoré ce manant ; mais 
elle , hélas ! dans quelle douleur n'eût-elle pas été plongée ! 

« Cette pensée, que je sacrifiais mon ressentiment à son bonheur, me 
rendit la patience de tout voir jusqu'au bout, et enfin le courage de 



IN HENAIU) Pins \L' IMKClE. 



m'éloi.irner la mort dans ràinc, il est vrai, mais satisfait d'avoir 
remporté sur mes passions la plus diflicile de toutes les victoires. 

(( J'avais encore une hitt(> à soutenir avec nioi-nième, cependant. 
O Coq, il faut le diie. navait aucun éi;ard pour l'airection irrépro- 
chable de sa jeune favorite, et ses inlidélités étaient nombreuses. 
Cocotte était trop aveuglée pour s'en apercevoir, et mon rôle de rival 
eût (^te (le laverlir; mais je vous l'ai déjà souvent répété, monsieur, 
jniinais on oWo jusqu'à cette tendresse si mal payée et si mal com- 
ltiis(^. et je n'aurais 'pas voulu concpiérir un amour si désirable, en 
lui enlevant la plus chère de ses illusions. 

'I Ces paroles vous semblent étranges dans ma bouche, je le vois; 
souvent . lorsque je reviens sur une foule de sensations trop subtiles 
pour être conservées au fond de la mémoire, et*que, par conséquent, 
j'ai dû omettre dans le récit que je vous fais, j'hésite aussi à me 
comprendre. 

u Alors, l'image et les préceptes de mon vieux et tendre professeur 
se représentent à moi : la solitude, la rêverie, l'amour surtout, ont 
achevé son ouvrage. Je suis bcm, j'en suis sûr, et je me crois élevé, 
par mes sentiments et mon intelligence, au-dessus de ceux de mon 
espèce; mais évidemment, je suis aussi bien plus malheureux. Parmi 
vous, n'en est-il pas toujours ainsi? 

« Qu'ajouterai -je encore? Les incidents d'un amour qui n'est pas 
jiHrtagé sont peu variés, et je suis étonné ([ue, lorsqu'on a beaucoup 
souffert, on n'ait rien à raconter; c'est un dédommagement [)Our bien 
des gens, et peut-être l' éprouvera is-je. Quoi qu'il en soit, vous devez 
avoir maintenant une idée de ma triste existence, et ma seule ambition 
était d'être plaint quelque jour par une ànie d'élite. La seule fois que 
j'aie rencontré Cocf)tte. et que j'aie pu lui parler librement de mon 
amour, si je j)uis donner le nom de liberté à f embarras qui enchaînait 
mes mouvements et ma langue, elle m'a tc'moigné, comme je m'y 
attendais, un si profond dédain, elle a répondu îi mes protestations 
et à mes serments par un ton de railletie si froide, (jue j'ai jun' de 
mourir plutôt que de l'importuner davantage du récit de mon déplo- 
rable amour. Je me contente de veiller sur elle et sur son amant, 
et d'éloigner de cette maison les Animaux nuisibles et malfaisants. 
Je n'en redoute plus qu'un, et, malheureusement, celui -lii. il est 
partout, et presque partout il fait du mal. C'est l'Homme. 

Maintenant, ajouta-t-il. permettez que je me sépare de vous. 



UiN 11L:NARD puis al IMEGE 



2()S 



« Voici l'heiiie où le soleil va se coucher, et je ne dormirais pas si je 
« man({uais le moment où je puis voir Cocotte sauter gi'acieusement sur 
« l'échelle (pu monte au poulailler.' Souvenez- vous de moi, monsieur, et 



^iKp^iP^- 



TV' 



T 




Elle a répondu à mes protestations et à mes serments par un ton de raillerie 
si froide, que j'ai juré de mourir... 



« quand on vous dira que les Renards sont méchants, n'oubliez pas que 
(( vous avez connu un Renard sensible, et, par conséquent, malheureux. » 

« Est-ce fini ') dis -je. 

— Sans doute, reprit Breloque, à moms cependant que vous n'ayez 
pris assez d'intérêt \\ mes personnages pour désirer savoir ce qu'ils 
sont devenus? 



204 L N li i: N A U L) P 11 1 S Al IM É G E. 



— (!o nosl jamais l'inltMVl qui nio triiido. ivpliquai-je, mais j'aimo 
assez (jue cIkuiuo clioso soil i» sa phuv ; o( mioiix vaul savoir co (luo 
tvs tïons-li» font poiii' K* inoiiuMil . ([uc (le riscpuM' (l(» les riMicond'cr 
(|Uolt|iit' part ou il< n aiiraicnl cpic lair»'. cl où je pourrais uic (lis|)('ns(M' 
<ralI.M-. 

— Kli ItiiMi, monsieui'. ccl (MUUmih (pic r('\(piisc raison de mon joiinc 
ami avait appris à connaître, cet ctrc chez (pii le desonivrenuMit et l'or- 
iixwW ont civilise la fiM'ocité et la haibaric. cet Homme. puis(pril faut 
Tapivler par son mnn. csl \cnu appiiciucr ;i rinfoiluncc (locolle une 
ancienne idée de Poule au riz. (pii a\ail l'ail (|ejii iiien (\r> victimes |)ai'mi 
les Poules et parmi (ru\ (jui les n)ani:enl. car c'est une détestaltle chose; 
mais je ne m'en |tlains pas. il l'aul (pie justice se fasse! 

<i Elle a succombé, et son malheureux amant, attiré par ses cris, a 
paye de sa vie un dévoueiuent dont on n'a û^uère d'exemples chez nous. 
Je n'en connaissais qu'un, et lautie soir on m'a |)rouvé. plus clairement 
(pie deux et deux font quatre, (pie mon héros était bon ii pendre, ce qui 
fait que j'ai maintenant le c(pur très-dur, de peur (r("''tre sensible injus- 
tement. 

— On ne saurait prendre trop de précautions. El le(lo(|? 

— Tenez, (roul(V. ; le voilii (pii chaule! 

— Bah ! le nuMiie? 

— Et qu'importe, mon Dieu I (pie 1 individu soil chan.uc si les sen- 
timents de l'autre revivent dans celui-lii. si c'(\-^t toujours le hm'iiic 
é.eoïsme. la m('me brutalité, la même sottise? 

— Allons au fond des choses, mon ami lîreloc|ue, lui dis-je. Je 
crois que vous ne lui avez pas encore pardonné la fuite de l'Apollon? 

— Oh î détrompez-vous. Je crois pouvoir afTirmer que mon cœur 
n'a jamais gardé rancune h personne en particulier; c'est pour cela que 
j'ai peut-être le droit de haïr beaucoup de choses en. général. 

— N'auriez-vous pas pour les (>k|s la m('me haine de pn'jug('; ([ue 
j'ai. moi. pour les Henards? Je serais bien libre de vous faire un conte 
fanlastifjiie sur ceux-ci. comme vous m'en avez fait un sur ceux-lii. 
Nayez-pas peur, je m'en garderai bien; et d'ailleurs, vous ne croiriez 
pas plus au mien que je ne crois au v(jti'e . parce (pi'il est (h-raisonnable 
de se mettre en L^ucnf avec les id(*es reçues, et de dire th'> absiirdité'S 
que f>ersrjnne n'a jamais ditr.'S. 

— Je voudrais, repli jua Biei(;que . (pj'on inc (IciiioiilràL l\ji-gence 
d <"'lro en accord parfai» avec tout ce qui est reçu (l('piii> le déluge et 



UN RENAUD l'KlS AL IMlKiE. 



2G5 



pcut-t'tre auparavanl, quand on fait un conte, cl de dire des altsurdilés 
que tout le monde a déjà dile>. 

— Nous pourrions disculer cela jusipia demain, et c'est ce que nous 
ne ferons pas ; mais permettez-moi de penser que si le Okj n'oiïre pas 
le modèle de toutes les vertus, si sa délicatesse, sa jLçrandeur et sa iiéné- 




Mon Iktos était bon ;i pendr 



rosité peuvent être mises en doute, il ne faudrait cependant pas trop 
conseiller aux Poules une confiance absolue dans le dévouement et la 
sensibilité du Renard. Pour moi, je ne suis pas du tout convaincu, et 
je cherche encore quel intérêt votre Renard a pu avoir à se conduire 
comme il l'a fait. Si je le découvre, je l'aimerai moins, mais je le 
comprendrai mieux. 

— C'est un grand malheur, mon ami, croyez- le bien, reprit tris- 
tement Breloque, de ne jamais voir que le mauvais côté des choses. Il 

34 



260 



L N RENARD PRIS AU PIEGE. 



m'est souvent venu à la pensée que si l'adorateur de Cocotte avait réussi 
à s'en fiiire aimer, le premier usage qu'il aurait fiiit de son autorité, eut 
été de la croquer. 

— Cela, je n'en doute pas un instant. 

— Helas! ni moi non plus, monsieur, mais j'en suis bien fâché. » 



Charles Nodier. 




GUIDE-ANE 



A L USAGE 



DES ANIMAUX QUI VEULENT PARVENIR AUX HONNEURS 




ESsiELRS les Rédacteurs, les Anes sentent le 
besoin de s'opposer, à la Tribune Animale, 
contre l'injuste opinion qui fait de leur nom un 
symbole de bêtise. Si la capacité manque à celui 
qui vous envoie cette écriture, on ne dira pas du 
moins qu'il ait manqué de courage. Et dabord, 
si quelque philosophe examine un jour la bêtise 
^ dans ses rapports avec la société, peut-être trou- 
vera-t-on que le bonheur se comporte absolument 
comme un Ane. Puis, sans les Anes, les majorités ne se formeraient 
pas . ainsi TAne peut passer pour le type du gouverné. Mais mon 
intention nest pas de parler politique. Je m'en tiens à montrer que 
nous avons beaucoup plus de chances que les gens desprit pour arriver 
aux honneurs, nous ou ceux qui sont faits à notre image : songez que 
l'Ane parvenu qui vous adresse cet intéressant Mémoire vit aux dépens 
dune grande nation, et qu'il est logé, sans princesse, hélas! aux frais 
du gouvernement britannique dont les prétentions puritaines vous ont 
été dévoilées par une Chatte. 

Mon maître était un simple instituteur primaire aux environs de 
Paris, que la misère ennuyait fort. Nous a^^ons cette première et consti- 
tutive ressemblance de caractère, que nous aimions beaucoup à nous 



208 



GUIDE-ANE. 



occuper à ne rien l'aire el ii hien vivre. On appelle ambition celte ten- 
dance propre aux Anes et aux lïonnnes : on la dit dévelojipée par l'état 
de société, je la crois excessivement naturelle. En apprenant (jue j'appar- 
tenais à un maître d'école, les Anesses m'envoyèrent leuis petits, à qui 
je voulus montrer à s'exprimer correctement; mais ma classe n'eut 
aucun succès et fut dissij)ée à coups de bâton. Mon maître était évidem- 
ment jaloux : mes lîoui'ricjuets bravaient couramment quand les siens 



"\:Mr ,i 




ànonnaient encore, et je l'entendais disant avec une profonde injustice : 
« Vous êtes des Anes! » Néanmoins mon maître fut frappé des résultats 
de ma méthode qui l'emportait évidemment sur la sienne. 

" Pourquoi, se dit-il, les petits de l'Homme mettent-ils beaucoup 
plus de temps à parler, à lire et à écrire, que les Anes à savoir la 



GUIDE-ANE. 269 



somme de science qui leur est nécessaire pour vivre? Comment ces 
Animaux apprennent-ils si promptement tout ce que savent leurs pères? 
Chaque Animal possède un ensemble d'idées, une collection de calculs 
invariables qui sullisent à la conduite de sa vie et rjui sont tous aussi 
dissemblables que le sont les Animaux entre eux! Pourquoi l'Homme 
est-il destitué de cet avantage? » Quoique mon maître fut d'une ignorance 
crasse en histoire naturelle, il aperçut une science dans la réflexion 
que je lui suggérais , et résolut d'aller demander une place au minis- 
tère de l'instruction publique, afin d'étudier cette question aux frais de 
l'État. 

Nous entrâmes à Paris, l'un portant l'autre, par le faubourg Saint- 
Marceau. Quand nous parvînmes à cette élévation cjui se trouve après 
la barrière d'Italie et d'où la vue embrasse la capitale, nous fîmes l'un 
et l'autre cette admirable oraison postulatoire en deux langues. 

Lui : « sacres palais où se cuisine le budget! quand la signature 
d'un professeur parvenu me donnera-t-elle le vivre et le couvert, la 
croix de la Légion d'honneur et une chaire de n'importe quoi, n'im- 
porte où? Je compte dire tant de bien de tout le monde, qu'il sera 
difficile de dire du mal de moi. iMais comment parvenir au ministre, 
et comment lui prouver que je suis digne d'occuper une place cjuel- 
concpe? » 

Moi : a charmant Jardin des Plantes, où les Animaux sont si bien 
soignés, asile où l'on boit et où l'on mange sans avoir à craindre les 
coups de bâton, m'ouvriras-tu jamais tes steppes de vingt pieds carrés, 
tes vallées suisses larges de trente mètres? Serai -je jamais un Animal 
couché sur l'herbe du budget? ^fourrai-je de vieillesse entre tes élé- 
gants treillages, étiqueté sous un numéro quelconque, avec ces mois : 
Ane d'Àfrir/ue^ donné par un tel, capitaine de vaisseau. Le roi viendra- 
t-il me voir? » 

Après avoir ainsi salué la ville des acrobates et des prestidigitateurs, 
nous descendîmes dans les défilés puants du célèbre faubourg plein de 
cuirs et de science, où nous nous logeâmes dans une misérable auberge 
encombrée de Savoyards avec leurs Marmottes, d'Italiens avec leurs 
Singes, d'Auvergnats avec leurs Chiens, de Parisiens avec leurs Souris 
blanches, de harpistes sans cordes et de chanteurs enroués, tous Ani- 
maux savants. Mon maître , séparé du suicide par six pièces de cent 
sous, avait pour trente francs d'espérance. Cet hôtel, dit de la IMiséri- 
corde, est un de ces établissements philanthropiques où l'on couche pour 



270 GUIDE- A NE. 



deux SOUS par nuit, cl où Ton dîne pour neuf sous par repas. Il y CKiste 
une vaste écurie où les mendiants et les pauvres, où les artistes ambu- 
lants mettent leurs Animaux , et où naturellement mon maître me fit 
entrer, car il me donna pour un Ane savant. Marmus, tel était le nom 
de mon maître , ne put s'empêcher de contempler la curieuse assemblée 
des Bètes dépravées auxquelles il me livrait. Une marquise en falbalas, 
en bibi à plumes, à ceinture dorée, Guenon vive comme la poudre, se 
laissait conter fleurette par un soldat , héros des parades populaires , un 
vieux Lapin qui faisait admirablement l'exercice. Un Caniche intelligent, 
qui jouait à lui seul un drame de l'école moderne, s'entretenait des 
caprices du public avec un grand Singe assis sur son chapeau de 
troubadour. Plusieurs souris grises au repos admiraient une Chatte 
habituée h respecter deux Serins , et qui causait avec une Marmotte 
éveillée. 

<( Et moi, dit mon maître, qui croyais avoir découvert une science, 
celle des Instincts comparés, ne voilà-t-il pas des cruels démentis dans 
cette écurie ! Toutes ces Bêtes se sont faites Hommes! 

— Monsieur veut se faire savant? dit un jeune Homme à mon 
maître. La science vous absorbe et l'on reste en chemin! Pour parvenir, 
apprenez, jeune ambitieux dont les espérances se révèlent par l'état de 
vos vêtements, qu'il faut marcher, et, pour marcher, nous ne devons 
pas avoir de bagage. 

— A quel grand politique ai-je l'honneur de parler? dit mon maître. 

— A un pauvre garçon qui a essayé de tout, qui a tout perdu, 
•excepté son énorme appétit, et qui, en attendant mieux, vit de canards 
aux journaux et loge a la Miséricorde. Et qui êtes-vous? 

— Un instituteur primaire démissionnaire, qui naturellement ne sait 
pas grand'chose, mais qui s'est demandé pourquoi les Animaux possé- 
daient à priori la science spéciale de leur vie, appelée instinct, tandis 
l'Homme n'apprend rien sans des peines inouïes. 

— Parce que la science est inutile ! s'écria le jeune Homme. Avez- 
vous jamais étudié le Chat-Bottô? 

— Je le racontais à mes élèves (juand ils avaient été sages. 

— Eh bien, mon cher, là est la règle de conduite pour tous ceux 
qui veulent parvenir. Que fait le Chat? Il annonce que son maître pos- 
sède des terres, et on le croit! Comprenez-vous qu'il suffit de faire savoir 
qu'on a, rju'on est, qu'on possède? Qu'importe que vous n'ayez rien, 
que vous ne soyez rien, que vous ne possédiez rien, si les autres croient? 



I 



GUIDE-ANE. 



271 



Mais vœ soli! a dit l'Écriture. En cfTet, il faut être deux en politique 
comme en amour, pour enfanter une œuvre quelconque. Vous avez 
inventé, mon cher, Vinslinctulogie, et vous aurez une chaire iVlnsiincls 
comparés. Vous allez être un .i^rand savant, et moi je vais l'annoncer 




au monde, à l'Europe, à Paris, au ministre, à son secrétaire, aux com- 
mis, aux surnuméraires! Mahomet a été bien grand quand il a eu quel- 
qu'un pour soutenir à tort et à travers qu'il était prophète. 

— Je veux bien être un grand savant, dit Marmus, mais on me 
demandera d'expliquer ma science. 

— Serait-ce une science, si vous pouviez l'expliquer? 

— Encore faut-il un point de départ. 

^ — Oui, dit le jeune journaliste, nous devrions avoir un Animal 
qui dérangerait toutes les combinaisons de nos savants. Le baron 
Cerceau, par exemple, a passé sa vie à parquer les Animaux dans des 



272 GUIDE-ANE. 



(li\isi()ns absolues. c\ il \ lient, cesl sa i^loire ii lui; mais, en ce 
moment, de ijrantls philosophes brisent toutes les cloisons du baron 
Cereeau. Entrons dans le débat. Selon nous, l'instinet sera la pensée de 
l'Animal, évidemment i)lus distinetible par sa vie intellectuelle que par 
ses os. ses tarses, ses dents, ses vertèbres. Or, quoique l'instinct subisse 
des modilicalions, il est mi dans son essence, et rien ne prouvera mieux 
I unité des choses, malgré leur a|)parente diversité. Ainsi, nous sou- 
tiendrons (juil n"\ a qu'un Animal comme il n'y a qu'un instinct; que 
linstinct est. dans toutes les organisations animales. ra|)proj)riation des 
movens à la vie. que les circonstances changent et non le principe. 
Nous intervenons par une science nouvelle contre le baron Cerceau , en 
faveui' des grands naturalistes philosophes qui tiennent pour l'Unité zoo- 
logique , et nous obtiendrons du tout-puissant baron de bonnes condi- 
tions en lui vendant notre science. 

— Science n'est pas conscience, dit Marmus. Eh bien , je n'ai plus 
besoin de mon Ane. 

— Vous avez un Ane! s'écria le journaliste, nous sommes sauvés! 
Nous allons en faire un Zèbre extraordinaire qui attirera l'attention du 
monde savant sur votre système des Instincts comparés, par quelque 
singularité qui dérangera les classifications. Les savants vivent par la 
nomenclature, renversons la nomenclature. Ils s'alarmeront, ils capitu- 
leront, ils nous séduiront, et, comme tant d'autres, nous nous laisse- 
rons séduire. Il se trouve dans cette auberge des charlatans qui possèdent 
des secrets merveilleux. C'est ici que se font les Sauvages qui mangent 
des x\nimaux vivants, les Hommes squelettes, les Nains pesant cent 
cinquante kilogrammes, les Femmes barbues, les Poissons démesurés, 
les êtres monstrueux. IMoyennant quelques politesses, nous aurons les 
moyens de préparer aux savants quelque fait révolutionnaire. » 

A quelle sauce allait-on me mettre? Pendant la nuit on me fit des 
incisions transversales sur la peau, après m'avoir rasé le poil, et un 
charlatan m'y appliqua je ne sais quelle liqueur. Quelques jours après, 
j'étais célèbre. Hélas! j'ai connu les terribles souffrances par lesquelles 
s'achète toute célébrité. Dans tous les journaux, les Parisiens lisaient : 

« Un courageux voyageur, un modeste naturaliste, Adam Marmus, 
'( qui a traversé l'Afrique en passant par le centre, a ramené, des mon- 
(( tagoes de la Lune, un Zèbre dont les particularités dérangent sensi- 
(' blement les idées fondamentales de la zoologie, et donnent gain de 
'I cause à l'illustre philosophe qui n'admet aucune différence dans les 



GUIDE-ANE. 273 



(( organisations animales , et qui a proclame . aux applaudissements ôo?' 
(( savants de l'Allemagne , le grand principe d'une même contexture 
(( pour tous les Animaux. Les bandes de ce Zèbre sont jaunes et se 
« détachent sur un fond noir. Or, on sait (pie les /.oologistes, qui tien- 
(( nent pour les divisions impitoyables, n'admettaient pas qu'à l'état 
(i sauvage le genre Cheval eût la robe noire. Quant à la singularité des 
(( bandes jaunes, nous laissons au savant Marmus la gloire de rexpli- 
(( quer dans le beau livre qu'il compte publier sur les /nslincls romparés, 
« science qu'il a créée en observant dans le centre de l'Afrique plusieurs 
« Animaux inconnus. Ce Zèbre, la seule conquête scientifique que les 
(( dangers d'un pareil voyage lui aient permis de rapporter, marche à la 
(( façon de la Girafe. Ainsi, l'instinct des Animaux se m odi'ierait selon 
« les milieux où ils se trouvent. De ce fait, inouï daris les annales de 
« la science, découle une théorie nouvelle de la plus haute importance 
(( pour la zoologie. M. Adam Marmus exposera ses idées dans un cours 
« public, malgré les intrigues des savants dont les systèmes vont être 
(( ruinés, et qui déjà lui ont fait refuser la salle Saint-Jean ii 1 Hôtel 
(( de ville. » 

Tous les journaux, et même le grave Moniteur, répétèreni cet auda- 
cieux canard. Pendant que le Paris savant se préoccupait de ce fait. 
Marmus et son ami s'installaient dans un hôtel décent de la lue de 
Tournon, oii il y avait pour moi une écurie, de laquelle ils prirent la 
clef. Les savants en émoi envoyèrent un académicien armé de ses 
ouvrages, et qui ne dissimula point l'inquiétude causée par ce fait à la 
doctrine fataliste du baron Cerceau. Si l'instinct des Animaux changeait 
selon les climats, selon les milieux, l'Animalité était bouleversée. Le 
grand Homme qui osait prétendre que le principe vie s'accommodait à 
tout allait avoir définitivement raison contre l'ingénieux baron qui sou- 
tenait que chaque classe était une organisation à part. 11 n'y avait plus 
aucune distinction à faire entre les Animaux que pour le plaisir des 
amateurs de collections. Les Sciences naturelles devenaient un joujou! 
L'Huître, le Polype du corail, le Lion, le Zoophyte, les Animalcules 
microscopiques et l'Homme étaient le même appareil modifié seulement 
par des organes plus ou moins étendus. Salteinbeck le Belge . Vos-man- 
Betten, sir Fairnight, Gobtoussell, le savant danois Sottenbach, Crane- 
berg. les disciples aimés du professeur français, l'emportaient avec leur 
doctrine unitaire sur le baron Cerceau et ses nomenclatures. Jamais fait 
plus irritant n'avait été jeté entre deux partis belligérants. Derrière 



21h 



GUIDE-ANE. 




"^-y^ SAMW 



Les savants envoyèrent un académicien armé de ses ouvrages. 



Cerceau se rangeaient des académiciens, l'Université, des légions de 
professeurs, et le Gouvernemenl appuyait une théorie présentée coninie 
la seule en harmonie avec la Bible. 

Marmus et son ami se tinrent fermes. Aux ([ueslions de l'académi- 
<ien . ils répondirent par raffirmation sèche des faits et par l'exposition 
«Je leur doctrine. En sortant, l'académicien leur dit alors : « Messieurs, 
entre nous, oui, le professeur que vous venez appuyer est un Jiomme 
d'un profond et audacieux génie; mais son système, (jui peut-être 
explique le monde, je n'en disconviens pas, ne ddt pas se faire jour : 
il faut, dans l'inténH delà science... 

— Dites des savants , s'écria Marmus. 

— Soit, reprit l'académicien; il faut (ju'il soit écrasé dans son œuf: 
<ar, après tout, messieurs, c'est le panthéisme. 



GUIDE-ANE. 



— Croyez-vous? dit le jeune journalisle. 

— Comment admettre une attraction moléculaire . sans un libre 
arbitre qui laisse alors la matière indépendante de Dieu ? 

— Pourquoi Dieu n'aurait-il pas tout organisé pat la même loi'.' dil 
.Marmus. 

— Vous voyez, dit le journaliste à l'oreille de l'académicien, il est 
dune profondeur newtonienne. Pourquoi ne le présenteriez-vous pas au 
ministre de l'instruction publique? 

— iMais certainement , dit l'académicien heureux de pouvoir se 
l'endre maître du Zèbre révolutionnaire. 

— Peut-être le ministre serait-il satisfait d'être le premier à voir 
notre curieux Animal, et vous nous feriez le plaisir de l'accompaiiner. 
reprit mon maître. 

— Je vous remercie... 

— Le ministre pourra dès lors apprécier les services qu'un pareil 
voyage a rendus à la science , dit le joui'naliste sans laisser la parole à 
l'académicien. Mon ami peut-il avoir été pour rien dans les montagnes 
de la Lune? Vous verrez l'Animal, il marche à la manière des Girafes. 
Quant à ses bandes jaunes sur fond noir, elles proviennent de la tempé- 
rature de ces montagnes, qui est de plusieurs zéros Fahrenheit et de 
beaucoup de zéros Réaumur. 

— Peut-être serait-il dans vos intentions d'entrer dans l'instruction 
publique? demanda l'académicien. 

— Belle carrière! s'écria le journaliste en faisant un liaul--le- 
corps. 

— Oh! je ne vous parle pas de faire ce métier d'oison qui consiste à 
mener les élèves aux champs et les surveiller au bercail ; mais au lieu 
de professer à l'Athénée , qui ne mène à rien , il est des suppléances 
à des chaires qui mènent à tout, à l'Institut, à la Chambre, à la Cour, 
à la Direction d'un théâtre ou d'un petit journal. Enfin nous en cau- 
serons. » 

Ceci se passait dans les premiers jours de l'année 1831, époque à 
laquelle les ministres éprouvaient le besoin de se populariser. Le ministre 
de l'instruction publique, qui savait tout, et même un peu de politique, 
fut averti par l'académicien de l'importance d'un pareil fait relativement 
au système du baron Cerceau. Ce ministre un peu momier (on nomme 
ainsi, dans la république de Genève, les protestants exagérés) n'aimait 
pas l'invasion du panthéisme dans la science. Or. le baron Cerceau. 



276 



GUIDE-ANE. 




Faire ce métier d'oison qui consiste à mener les élèves aux champs. 



iiKjniier par excellence, qualiliait la grande doctrine de l'Unité zoolo- 
.liique de doctrine panthéiste, espèce d'aménité de savant : en science, 
on se traite poliment de panthéiste pour ne pas lâcher le mot athée. 

Les partisans du système de l'unité zoologique apprirent qu'un 
nnnistre devait faire une visite au précieux Zèbre, et craignirent les 
sédiictifjns. Le jjhis ardent des disciples du grand Ilonmie accourut 
alors, et voulut voir l'illustre Marmus : les faits-Paris étaient montés à 
cette brillante épithète par d'habiles transitions. 3Ies deux maîtres refu- 
sèrent de me montrer. Je ne savais pas encore marcher comme ils le 
voulaient et le poil de mes bandes, jauni au moyen d'une cruelle appli- 
<ation chimique, n'était pas encore assez fourni. Ces deux habiles intri- 
i-'ants firent causer le jeune disciple , qui leur développa le magnifique 
système de l'unité zoologiqne. dont la pensée est en harmonie avec la 



GUIDE-ANE. 277 



grandeur et la simplicité du créateur, et dont le principe concorde à celui 
trouvé par Newton pour c\pli([uer les inondes snpérieurs. Mon maître 
écoutait de toutes mes oreilles. 

(' Nous sommes en pleine science et notre Zèbre domine la question, 
dit le jeune journaliste. 

— Mon Zèbre, répondit Marmus, n'est plus un Zèbre, mais un fait 
([ui engendre une science. 

— Votre science des Instincts comparés, reprit l'unitariste, appuie 
la remarque due au savant sir Fairnight sur les Moutons d'Espagne, 
d'Ecosse, de Suisse, qui paissent difleremment, selon la disposition de 
l'herbe. 

— Mais, s'écria le journaliste, les proïkiits ne sont-ils pas également 
différents, selon les milieux atmosphériques? Notre Zèbre à l'allure de 
Girafe explique pourquoi l'on ne peut pas faire le beurre blanc de la Brie 
en Normandie, ni réciproquement le beurre jaiîne et le fromage de 
Neufchâtel à Meaux. 

— A^ous avez mis le doigt sur la question, s'écria le disciple enthou- 
siasmé. Les petits faits font les grandes découvertes. Tout se tient dans 
la science. La question des fromages est intimement liée à la question 
de la forme zoologique et à celle des Instincts comparés. L'instinct est 
tout l'Animal, comme la pensée est l'Homme concentré. Si l'instinct se 
modifie et change selon les milieux où il se développe, où il agit, il est 
clair qu'il en est de même du Zoon^ de la forme extérieure que prend la 
vie. Il n'y a qu'un principe , une même forme. 

— Un même patron pour tous les êtres, dit Marmus. 

— Dès lors , reprit le disciple , les nomenclatures sont bonnes pour 
nous rendre compte à nous-mêmes des différences, mais elles ne sont 
plus la science. 

— Ceci, monsieur, dit le journaliste, est le massacre des Vertébrés 
et des ÏMollusques, des Articulés et des Rayonnes, depuis les Mannnifères 
jusqu'aux Girrhopodes, depuis les Acéphales jusqu'aux Crustacés! Plus 
d'Echinodermes, ni d'Acalèphes, ni d'Infusoires! Enfm, vous abattez 
toutes les cloisons inventées par le baron Cerceau! Et tout va devenir si 
simple,. qu'il n'y aura plus de science, il n'y aura plus qu'une loi... 
Ah! croyez-le bien, les savants vont se défendre, et il y aura bien de 
l'encre de répandue! Pauvre humanité! Non, ils ne laisseront pas tran- 
quillement un homme de génie annuler ainsi les ingénieux travaux de 
tant d'observateurs qui ont mis la création en bocal ! On nous calom- 



278 GUIDE-ANE. 



niei'a aulant (|ue votre i^ianil pliilosophe a été calomnié. Or, voyez ce 
qui est arrivé à Jésus-Chiist (lui a proclamé l'égalité des Ames, comme 
vous voulez proclamer Tunilé zooloi-ique! C'est à faire frémir. Ah! 
Fontenelle avait raison : fermons les poings (jiiand nous tenons une 
\éri(e. 

— Auriez- vous peur, messieurs? dit le disciple du l'i'ométhée des 
sciences naturelles. Trahiriez-vous la sainte cause de l'Animalité? 

— Non, monsieur, s'écria JMarmus, je n'abandonnerai pas la science 
il laquelle jai consacré ma vie; et, pour vous le prouver, nous rédige- 
ions ensemlile la notice sur mon Zèbre. 

— Hein! vous voyez, tous les llonjmes sont des enfants, l'intérêt 
les aveugle, et pour les mener il sullit de connaître leurs intérêts, dit le 
jeune journaliste à mon maître, quand l'unitariste fut parti. 

— Nous sommes sauvés! » dit JMarmus. 

Une notice fut donc savamment rédigée sur le Zèbre, du centre de 
l'Afrique par le plus habile disciple du grand philosophe, qui, plus hardi 
sous le nom de Marmus , formula complètement la doctrine. I\Ies deux 
maîtres entrèrent alors dans la phase la plus amusante de la célébrité. 
Tous deux se virent accablés d'invitations à dîner en ville, de soirées, 
de matinées dansantes. Ils furent proclamés savants et illustres par tant 
de monde, qu'ils eurent trop de complices pour jamais être autre chose 
que des savants du premier ordre. L'épreuve du beau travail de Marmus 
fut envoyée au baron Cerceau. L'Académie des sciences trouva dès lors 
lafTaire si grave, qu'aucun académicien n'osait donner un avis. 

(( 11 faut voir, il faut attendre. » disait-on. 

M. Salteinbeck , le savant belge, avait pris la poste. M. Vos-man- 
Betten de Hollande . et l'illustre Fabricius Gobtoussell étaient en route 
pour voir ce fameux Zèbre, ainsi que sir Fairnight. Le jeune et ardent 
disciple de la doctrine de l'Unité zoologique travaillait à un mémoire 
dont les conclusions étaient terribles contre les formules de Cerceau. 

Déjii . dans la botanique, un parti se formait-, qui tenait pour l'Unité 
de composition des plantes. L'illustre professeur de Candolle, le non 
moins illustre de IMirbel, éclairés par les audacieux travaux de M. Dutro- 
chet, hésitaient encore par pure condescendance pour l'autoi'ité de 
Cerceau. L'opinion d'une parité de composition chez les produits de la 
botanifjue et chez ceux de la zoologie gagnait du terrain. Cerceau décida 
le ministre à visiter le Zèbre. Je marchais alors au gré de mes maîtres. 
Le charlatan m'avait fait une queue de vache, et mes bandes jaunes et 



GUIDE-ANE. 279 



noires me donnaient une parfaite ressemblance avec une guérite autri- 
chienne. 

« C'est étonnant ! dit le ministre en me voyant me porter alternati- 
vement sur les deux pieds gauches et sur les deux pieds droits pour 
marcher. 

— Étonnant, dit l'académicien; mais ce ne serait pas inexplicable. 

— Je ne sais pas , dit l'apre orateur devenu complaisant ministre, 
comment on peut conclure de la diversité à l'unité. 

— Affaire d'entêté, » dit spirituellement Marmus sans se prononcer 
encore. 

Ce ministre. Homme de doctrines absolues, sentait la nécessité de 
résister aux faits subversifs , et il se mit à rire de cette raillerie. 

« Il est bien diflicile, monsieur, reprit-il en prenant Marmus par le 
bras, que ce Zèbre, habitué à la température du centre de l'Afrique, 
vive rue de Tournon » 

En attendant cet arrêt cruel , je fus si affecté que je me mis à mar- 
cher naturellement. 

(( Laissons-le vivre tant qu'il pourra, dit mon maître effrayé de mon 
intelligente opposition, car j'ai pris l'engagement de faire un cours à 
l'Athénée, et il ira bien jusque-là... 

— Vous êtes un homme d'esprit, vous aurez bientôt trouvé des 
élèves pour votre belle science des Instincts comparés, qui, remarquez- 
le bien, doit être en harmonie avec les doctrines du baron Cerceau. Ne 
sera-t-il pas cent fois plus glorieux pour vous de vous faire représenter 
par un disciple? 

— J'ai, dit alors le baron Cerceau, un élève d'une grande intelligence 
qui répète admirablement ce qu'on lui apprend; nous nommons cette 
espèce d'écrivain un vulgarisateur... 

— Et nous un Perroquet, dit le journaliste. 

— Ces gens rendent de vrais services aux sciences; ils les expliquent 
et savent se faire comprendre des ignorants. 

— Ils sont de plain-pied avec eux, répondit le journaliste. 

— Eh bien ! il se fera le plus grand plaisir d'étudier la théorie des 
Instincts comparés et de la coordonner avec l'Anatomie comparée et 
avec la Géologie; car, en science, tout se tient. 

— Tenons-nous donc, » dit Marmus en prenant la main du baron 
Cerceau et lui manifestant le plaisir qu'il avait de se rencontrer avec le 
plus grand, le plus illustre des naturalistes. 



O80 GUIDE-ANE. 



Le ministre promit alors sur les fonds destinés ji T encouragement des 
sciences, des lettres et des arts une somme assez importante à l'illustre 
Marmus , qui dut recevoir auparavant la croix de la Légion d'honneur. 
La Société do géographie, jalouse d'imiter le gouvernement, oiïrit à 
^[arnuis un i)ri\ de di\ mille francs pour son voyage aux montagnes de 
la Lune. Par le conseil de son ami le journaliste, mon maître rédigeait, 
d'après tous les voyages précédents en Afrique, une relation de son 
voyage. 11 fut reçu membre delà Société géographique. 

Le journaliste, nommé sous -bibliothécaire au Jardin des Plantes, 
commençait à faire tympaniser dans les petits journaux le grand phi- 
losophe : on le regardait comme un rêveur, comme l'ennemi des 
savants . comme un dangereux panthéiste , on s"y moquait de sa doc- 
trine. 

Ceci se passait pendant les tempêtes politiques des années les plus 
tumultueuses de la révolution de Juillet. Marmus acheta sur-le-champ 
une maison à Paris , avec le produit de son prix et de la gratification 
ministérielle. Le voyageur fut présenté à la cour, où il se contenta 
d'écouter. On y fut si enchanté de sa modestie, qu'il fut aussitôt nommé 
conseiller de l'Université. En étudiant les Hommes et les choses autour 
de lui, Marnuis comprit que les cours étaient inventés pour ne rien 
dire ; il accepta donc le jeune Perroquet que le baron Cerceau lui pro- 
posa, et dont la mission était, en exposant la science des Instincts 
comparés, d'étouffer le fait du Zèbre en le traitant d'une exception 
monstrueuse : il y a, dans les sciences, une manière de grouper les 
faits, de les déterminer, comme en finance, une manière de grouper les 
chiffres. 

Le grand philosophe, qui n'avait ni places ii donner, ni aucun gou- 
vernement pour lui autre que le gouvernement de la science à la tète de 
laquelle l'Allemagne le mettait . tomba dans une tristesse profonde en 
apprenant que le cours des Instincts comparés allait être fait par un 
adepte du baron Cerceau . devenu le disciple de l'illustre Marmus. En se 
promenant le soir sous les grands marronniers, il dc'ploraif le schisme 
introduit dans la haute science, et les manœuvres auxquelles l'entête- 
ment de Cerceau donnait lieu. 

'( On m'a caché le Zèbre! " s'écria-t-il. 

Ses élèves étaient furieux. Un pauvre auteur entendit par la grille de 
la rue de Buffon l'un d'eux s'écrier en sortant de cette conférence : 

« Cerceau! toi si souple et si clair, si f)rofon(l analyste, écrivain 



GUIDE-ANE. 



281 



si élégant, comment peux-tu fermer les yeux à la vérité? Pourquoi per- 
sécuter le vrai? Si tu n'avais que trente ans, tu aurais le courage de 
refaire la science. Tu penses à mourir dans tes nomenclatures , et tu ne 
songes pas à l'inexorable postérité qui les brisera , armée de l'Unité 
zoologique que nous lui léguerons ! » 




Le cours où devait se faire l'exposition de la science des Instincts 
comparés eut lieu devant la plus brillante assemblée , car il était surtout 
mis à la portée des Femmes. Le disciple du grand Marmus, déjà qua- 
lifié d'ingénieux orateur dans les réclames envoyées aux journaux par 
le bibliothécaire, commença par dire que nous étions devancés sur ce 
point par les Allemands : Vittembock et Mittemberg, Glarenstein, Bor- 
borinski, Valerius et Kirbach avaient établi, démontré que la Zoologie 
se métamorphoserait un jour en Instinctologie. Les divers instincts 



282 



GUIDE-ANE. 



rtMH)iulaionl ;iii\ oi'iiaiiisiilioiis classc'os |)ai' Orcoau. El. parlant de là, 
le joune Porro(|uot répéta, clans une charinanlo phraséoioi^io. tout ce 
que (le saAants obserNateurs avaient éeril sur linstincl, il expliqua 
l'insliiu'l. il laeonla les merveilles de linstinet, il joua des variations sur 
l'instinct, absolument comme Pai:anini jouait des variations sur la 
quatrième corde de son violon. 




Les bourgeois, les Femmes sextasietent. Mien netail plus instruc- 
tif, ni plus intéressant. Quelle éloquence ! on n'entendait de si belles 
choses qu'en France ! 

I^ province lut dans tous les journaux ce fait, a la rubrique de 
Paris : 



«' Hier, a lAthénée , a eu lieu louveiture du cours d'lnstincl> 



GUIDE-ANE. 283 



« comparés, par le plus habile élève de l'illustre Marnius, le créateur 
« de cette iKJuvelle science, et cette première séance a réalisé tout ce 
« qu'on en attendait. Les Émeutiers de la science avaient espéré trou- 
(( ver un allié dans ce grand zoologiste; mais il a été démontré que 
« l'Instinct était en harmonie avec la Forme. Aussi l'auditoire a-t-il 
(i manifesté la plus vive approbation en trouvant Marmus d'accord avec 
(( notre illustre Cerceau. » 

Les partisans du grand philosophe furent consternés; ils devinaient 
bien qu'au lieu d'une discussion sérieuse il n'y avait eu que des 
paroles : Verba et voces. Ils allèrent trouver 3Iarnuis , et lui firent de 
cruels reproches. 

« L'avenir de la science était dans vos mains , et vous l'avez trahie ! 
Pourquoi ne pas vous être fait un nom immortel, en proclamant le 
grand princijje de l'attraction moléculaire? 

— Remarquez , dit Marmus, avec quel soin mon élève s'est abstenu 
de parler de vous, de vous injurier. Nous avons ménagé Cerceau pour 
pouvoir vous rendre justice plus tard. » 

Sur ces entrefaites, l'illustre Marmus fut nommé 'député par l'arron- 
dissement où il était né, dans les Pyrénées- Orientales; mais, avant sa 
nomination. Cerceau le fit nommer quelque part professeur de quelque 
chose, et ses occupations législatives déterminèrent la création d'un 
suppléant qui fut le bibliothécaire, l'ancien journaliste qui se fit prépa- 
rer son cours par un homme de talent inconnu auquel il donna de 
temps en temps vingt francs. 

La trahison fut alors évidente. Sir Fairnight indigné écrivit en 
Angleterre, fit un appel a onze pairs qui s'intéressaient à la science, 
et je fus acheté pour une somme de quatre mille livres sterling, que 
se partagèrent le professeur et son suppléant. 

Je suis, en ce moment, aussi heureux: que l'est mon maître. L'astu- 
cieux bibliothécaire profita de mon voyage pour voir Londres, sous le 
prétexte de donner des instructions à mon gardien, mais bien pour 
s'entendre avec lui. Je fus ravi de mon avenir en entrant dans la place 
qui m'était destinée. Sous ce rapport, les Anglais sont magnifiques. 
On m'avait préparé une charmante vallée, d'un quart d'acre, au bout 
de laquelle se trouve une belle cabane construite en bûches d'acajoi. 
Une espèce de constable est attaché à ma personne , à cinquante livres 
sterling d'appointements. 



58^ GUIDE-ANE. 



« y\on l'IuT. lui (lil le saNanI pi'otcssour (l(> pulls (locoré do la Légion 
J'homunu', si lu vou\ iiardor tes appDinkMuouls aussi loiiJnUMups que 
vivia col Ane, aie soin de ne jamais lui laisseï' rei)i'on(h'e son ancienne 
allure, et saupoudiv toujours les raies (pii en lonl un Zèbre avec cette 
liqueur ([ue je te conlie et que lu renouvelleras eiie/ un apothicaire. » 

Depuis quatre ans. je suis nourri au\ Irais du Zoological-iiarden, 
où mon i;ai'dien soutient uiordicus aux visiteurs (pie rAni^leteri'e me 
doit à l'intrépidité des i^rands voyai;eurs ani;lais Fenmann et Dapperton. 
Je Unirai, je le vois, doucement mes jours dans celle délicieuse position, 
ue faisant rien cpie de me prêter ;i cette imiocenle tromperie, ii laquelle 
je dois les llatteries de toutes les jolies miss, des belles ladies qui 
mai)portenl du pain, de I^noine. de roi'i>e, et viennent me voir 
iiiarclu'r des deux pieds à la Ibis, en admii'anl les fausses zébrures de 
mon polaire sans comprendre F importance de ce fait. 

« La France n"a pas su ijarder l'animal le plus turieux du globe, » 
disent les Directeurs aux membres du Pai'Iement. 

Enlin je me mis résolument à marcher connue je marchais aupara- 
vant. Ce changement de démarche me rendit encore plus célèbre. Mon 
maître, obstinément appelé l'illustre Marmus, et tout le parti Variétaire, 
sut expliquer le fait à son avantage, en disant cjue feu le baron Cerceau 
avait prédit (jue la chose arriverait ainsi. 3Ion allure était un retour à 
linslincl inaltérable donné par Dieu aux Animaux, et dont j'avais dévié, 
moi et les miens, en Afrique. Là-dessus on cita ce qui se passe à propos 
de la couleur des Chevaux sauvages dans les llanos d'Amérique et dans 
les steppes de la Tarlarie, où toutes les couleurs dues au croisement des 
Chevaux domestiques finissent par se résoudre dans la vraie, naturelle 
et unique couleur des Chevaux sauvages, qui est le gris de souris. Mais 
les partisans de l'unité de composition, de l'attraction moléculaire et du 
développement de la forme et de l'instinct selon les exigences du milieu, 
seule manière d'expliquer la création constante et perpétuelle, prétenchient 
qu au contraire l'instinct changeait avec le milieu. 

Le monde savant est partagé entre Marmus, (jllicier de la Légion 
d honneur, conseiller de l'Université, professeur de ce que vous savez, 
membre de la Chambre des députés et de l'Académie des sciences 
morales et politiques, qui n'a ni écrit une liirnc ni dit un mot, mais que 
les adhérents de feu Cerceau regardent comme un j>rofond j^hilosophe, 
et le vrai philosophe appuyé par les vrais savants, les Allemands, les 
grands penseurs. • 



GUIDE-ANE. 



285 



Beaucoup d'articles s'éclian,gent , beaucoup de dissertations se 
publient, beaucoup de b.'ochures paraissent ; mais il n'y a dans tout 
ceci qu'une vérité de démontrée : c'est qu'il existe dans le budget une 
forte contribution payée au\ intrigants par les imbéciles, que toute 
chaire est une marmite, le public un légume, que celui qui sait se taire 




est plus habile qu^ celui qui [)ai'le, qu'un professeur est nommé mouis 
pour ce qu'il dit que p:)ur ce qu'il ne dit point, et qu'il ne s'agit pas 
tant de savoir que d'avoir. iMon ancien maître a placé toute sa famille 
dans les cabanes du budget. 

Le vrai savant est un rêveur, celui qui ne sait rien se dit Homme 
pratique. Pratiquer, c'est prendre sans rien dire. Avoir de l'entregent, 
c'est se fourrer, comme Marmus, entre les intérêts, et servir le plus 
fort. 

Osez dire que je suis un Ane, moi qui vous donne ici la méthode 
de parvenir, et le résumé de toutes les sciences. Aussi, chers Animaux, 



286 



GUIDE-ANE. 



no iliani;e/. rirn il la conslilulion dos choses : jo suis trop bien au Zoolo- 
(jical-Canleii pour no pas trouver votre révolution slupide! Aniniauv, 
vous êtes sur un volcan , vous rouvrez l'abîme des révolutions. Encou- 
rageons, jxir noti'e obéissance et par la constante reconnaissance des faits 
accomplis, les divers États à faire beaucoup de Jardins des Plantes, où 
nous serons nourris aux. frais des llonuues, et où nous coulerons des 
jours exempts dinquiétudes dans nos cabanes , couchés sur des prairies 
arrosées par le bud.uet. entre des treillai^vs dorés au\ frais de l'Etat, en 
vrais sinecuristes marmusiens. 

Songez qu'après ma mort je serai empaillé, conservé dans les 
collections, et je doute que nous puissions, dans l'état de nature, 
parvenir ii une pareille immortalité. Les Muséums sont le Panthéon des 
Animaux. 

De Balzac. 




LES CONTRADICTIONS 



D'UNE LEVRETTE 




J'ai toujours aimé le théâtre à la folie, et 
cependant il y a peu de personnes qui aient 
'J',S^ plus de raisons que moi de Tavoir en liorreur, 
/^ car ce fut là, vers les neuf heures du soir, 
'" que je vis pour la première fois mon mari. 
Connue vous pouvez bien le penser, tous les détails de cet accident me 
sont restés préseiits à l'esprit. J'ai des raisons sérieuses pour ne les 
point avoir oubliés. 

En toute franchise, — je ne veux accuser personne, — je n'étais 
point faite pour le mariage. Élégante, belle, je puis le dire, faite pour 
les enivrements du monde et les joies rapides de la grande vie, il me 
fallait de l'espace, de l'éclat, du luxe ; j'étais née duchesse... j'épousai 
une première clarinette du théâtre des Chiens. C'était à mourir de rire, 
et, entre nous, j'en ai furieusement ri! Vous voyez du reste que je n'e.n 
suis pas morte. 

Oui, vraiment, il jouait de la clarinette, le soir de huit à onze ; on 
lui confiait même les rôles pas trop difficiles ; il me le dit du moins, 
mais sans doute il me mentait indignement, car j'ai toujours trouvé 
(pi il jouait faux comme un jeton, quoique j'aie moi-même l'oreille peu 
musicale. Dans la journée, il était second trondione chantant à la 
paroisse... des Chiens, et postulait en outre pour obtenir un chapeau 
chinois dans la garde nationale. Tous ces détails sont grotesques, qu'on 
me les pardonne, j'ai juré de décharger mon cœur. 

Un soir donc que je m'étais laissé entraîner au théâtre, j'aperçus 
pendant un entr'acte, dans l'orchestre des musiciens, un gros Boule- 
dogue à lunettes, coiffé d'une calotte, qui, non loin de la grosse caisse, 



288 LES COiNTRADICÏIONS D'UNE LEVRETTE. 



so nioiuliait dans un mouchoir à canvaux. 11 s'ensuivit un tel vacarme, 
que loules les tètes se retournèrent vers lui. On m'aurait dit à ce 
moment-là : « Celle clarinelle qui se mouche sera bientôt ton mari, » 
(|ue j'aurais répondu :... ou plutôt je n'aurais rien répondu à une telle 
ahsui'dite. 

Cependant sous le l'eu de tous ces reiiards. au milieu de l'hilarité 
iïénérale. mon futur époux replia S(m mouchoii' lentement, avec soin, 
promena sur rassend>lée un rei^ard indilTérent par-dessus ses lunettes, 
et, s'étant essuyé le nez, chan.i^ea l'embouchure de son instrument avec 
beaucoup de calme. Il avait lait |)reuve de tant de sanfi-lVoid, (pie 
machinalement je diiiiieai mon lor.^non de scm côté. 11 l'emanpia mon 
mouvement sans doute, car inunédialement il ôta sa calotte et caressa 
sa iurosse tète ronde dont les cheveux étaient coupés en brosse, rajusta 
ses lunettes, vérifia sa cravate et tira son i^Mlet. Il n'est monstre si laid 
qui ne ftisse toutes ces petites choses-là sous le regard de la première 
venue. Toutefois, son œil (jui rencontra le mien me parut singulièrement 
brillant. Il était laid, mais il était ému; j'étais fort jeune, un brin coquette, 
en sorte que cela m'annisait assez d'être regardée ainsi. Le chef d'or- 
chesti'e monta sur son trône, et la ritournelle commença. Le gros musi- 
cien m'adressa un dernier regard qui ressendilait à un aveu et, préci- 
l)itaumienl. souiïla dans son ap[)areil. 11 était parti trop tard et, voulant 
rattraper le tenq)s perdu, se |)récipita dans sa partition comme un 
cheval échappé, tournant deux pages pour une, tricotant de ses gros 
doigts avec une rapidité folle sur son malheureux tuyau d'où s'échap- 
paient des bruits impossibles à décrire, mais effrayants. Le chef d'or- 
chestre, rouge comme une pivoine, en nage, les cheveux en désordre, 
criait au milieu du vacarme et le menaçait de son archet ; ses voisins 
le poussaient, le frappaient, le huaient; les cahiers de musique et les 
instruments de cuivre conmiençaient à pleuvoir sur sa tète ; mais lui', 
toujours calme en apparence et la rage dans le cœur probablement, 
souillait, soufflait comme un soufflet de forge qui a pris le mors aux 
(lents. 

11 me sembla que cette clarinette devait être une clarinette pas- 
sionnée, et ne doutant pas que le délire qu'elle ressentait en ce moment 
n'eut pour cause que ma présence même, je fus... touchée, flattée... 
Enfin, je l'aimai dans ce moment-là ; c'est clair : je l'aimais. 

Au bout d'un quart d'heure il s'arrêta tout court, déposa sa clari- 
nette entre ses jambes et, ayant enlevé sa calotte, s'essuya la tête avec 



LKS CON'IRADICTIONS D'UNE LEVRETTE. 



289 




son i^iaïul mouchoir rouge. Il était calme, mais il n'avait pas un poil de 
sec. Le lustre s'était éteint. 

C'est au sortir de cette représentation remarquable — il était onze 
heures trente-cinq et il pleuvait un peu, — qu'en passant devant l'entrée 
des artistes du théâtre des Chiens je fus pres(jue renversée par un indi- 
vidu coiiïé d'un grand chapeau gris à longs poils. Je le vois encore sor- 
tant de cette porte et se précipitant sur nous. Je dis nous, car j'étais, ce 
soir-là, accompagnée de ma mère; je n'allais point encore seule au 
théâtre. 

(c Mesdames..., mademoiselle, s'écria le Bouledogue, — vous l'avez 
deviné : sous ce chapeau gris se cachait l'impétueuse clarinette, — mes- 
dames , arrêtez , au nom du ciel ! 

— Et que voulez-vous, à cette heure..., en ces lieux?... dit ma 
mère avec son grand air. Écartez-vous, clarinette, écartez-vous! » 

37 



290 



l.KS l-.ONÏliMMCTlONS D'UNE LEVHKTTF. 



Dovnnt tnnt do iiobicsso ot lanl do di.nnilo lo nuisicicMi ivstu conmic 
jinciiiili. Iiallulia. o( (■tant scn cl.aïu'au : 

.. Il ploul. nu'schimcs. il pleut, et vous ri os sans |)ara|)lui(\... dai- 
i:no/., oh 1 daiiiiioz aocoptor lo niion. > 




W"('i 



C ^r^ 



.Ma UKT.'. (jui a t<juj ur- été assez pctitc-iuaiii < s^c cl ciai.i-Mtail l'oaii 
comino le fou, fut assez folle pour arceptei-. ne se dtailant pas, la chère 
àiiie. (jue ce parapluie devait ouvrir pour nioi les jiorles de l'Iiynen!... 
Je passe. Tous ees souvenirs m irritent, et d'ailleurs leur banalité leur 
enlève tout intéiét. [I é'Iail ('Cî'it (pie je, ferais une sottise absurde ; je 
la lis. 

Apres (juekpies \i>ite> de mon ('tranjL'c |)i-etcndii . ma mère nie dit un 
jour : 

Elisa. comment le Ikhinc- tu. mon enlaril. la. franchement'.* 



LES CONTRADICTIONS D'UNE LEVRETTE. 201 



— Qui (rhi . maiiian. lis-jc in^rmiiiiciil . le iimsicicn '.' 

— Oui, j)Clile l'spirnle, la clarincllr. le jeune Bouledogue qui 
recherche ta uiain ; lu sais i)ien (|ue je piile de lui. 

— Mais, uianian. je le lrou\e laid. 

— Moi aussi, mon ani^e, mais il ne s"aii:il pas de cela. 

— Eh ! eh! (is-je mali;ré moi, je trou\ais (|ue cette (|uest ion n'était 
|)as sans iniporlauce ; — de plus. [)etite mère, je lui ti'ouve Tair com- 
mun, un peu .:;rotes(|ue. et tu conviendras ({u'il est ennuyeuv comme 
la pluie. 

— Je suis de ton avis, ma belle, mais encoi'e une lois il ne s'airit 
pas de tout cela, te convient-il? .Moi, il me coinient ;i tous égards. 

— Oh! maman! te quitter! » — Je fondis en larmes, et cependant 
je n'étais pas triste. J'en suis encore ;i me demandei- |)oui'(|Uoi je fondis 
en larmes. 

« Ne fais donc pas de singeries, mon petit ange, poursuivit ma 
mère, tu grilles d'envie de te marier, et tu as raison ; or, ce jeune 
Bouledogue oifre des garanties sérieuses. Sa double [)osition de première 
clarinette chantante et de trombone à la paroisse lui assure une fort 
jolie indépendance. Que peut-on demander de plus ii un mari? Songe, 
mon enfant, que la beauté physique, la grâce, sont des avantages pas- 
sagers; et d'ailleurs n'es-tu pas gracieuse et belle pour deux? C'est dans 
l'intelligent croisement des natures et des caractères opposés que gît le 
bonheur conjugal, ma petite Chienne chérie. Tu es jolie, espiègle, légère, 
paresseuse, insouciante, })rodigue, peu alTectueuse. Eh bien, il n'est pas 
sans avantage pour l'équilibre des choses, que ton époux soit laid, taci- 
turne, lourd, travailleur, sérieux, économe et affectueux. )> 

Je compris immédiatement que maman était dans le vrai et je donnai 
mon consentement. Eh! mon Dieu! si c'était à refaire, je crois que j'agi- 
rais de même. Un mari solide, c'est énorme dans la vie. Quand on a le 
pain sur la planche, il faut être bien sotte pour ne point se procurer le 
superflu. Je n'osais point m'avouer toutes ces choses, mais insiinctivement 
j'en avais conscience et je dis : (( Épousons-le. » Ne dit-on pas dans l'espèce 
humaine : (( Passons notre baccalauréat, c'est un titre ([ui mène à tout. » 

Vous dire que ma lune de miel fut un long enivrement serait exa- 
gérer. Malgré ma bonne volonté et mon courage , je ne fus pas longue à 
m'apercevoir que la nature singulièrement gi'ossière et banale de mon 
mari était peu faite pour sympathiser avec les instincts élégants et aris- 
tocratiques de la mienne. Il se levait au p.^tit jour et me réveillait chaque 



LES CONTliV DICTIONS D'UNK LEVRETTE. 



riKiliii [•iiiir m'cinliriisscM" an iVonl. Il a|i|iiO(liail de mon visai^o son petit 
ntv. ridiculo. ses iirosscs jonts iKiMisouIltcs... Il ciail liidcnx ! Sil eût 
en stMilenienI la iliserelioii de sa laideur!... Vue lois lev('. il mettait sa 
ealolle el eindiait sa elaiinelle avec j'emporlemeiil el l'obstination (jiii 
earaelei'isent la medioeiile. 

'. Piano, mon ann. |ilus |iiano. lui disais-je; je nous jiii'e (|ue 
cela sera mieux! ■ il rai>ail mille elloils |)our souiller moins \ iolem- 
menl . mais ses nole> les |)lus diserèles faisaient (oui Iremlder auloui' de 
nous el le> Miupiis (|ui s"eeliap|iaienl de son irdernal Inyan ressendiiaient 
à une lem|tr'le. (!e (pii m'iiiilail >mlou(. c'esl (|u"il elail en na.^c. e'esl 
(]u"il eoneenirail (onle son atlenlion, se mordait les lèvres et souHlail 
<-oiinne un IMiocjue jtoui' jouer la chose la |)lus simple du monde. 

<( Vous ne pi-enez pas un |)eu Taii'. mon Itou ami . lui disais-je 
lu'enlol. vous allez vous fatiiiuer. » Je l'aurais l)a(lu. 

Souvent aloi's il s'essuyait le front et allait se |)r()mener. s'arrèlant ii 
tous les coins, cancananl a\ec tous les voisins, fouillant sans scrupule 
parnii ces deluis de toutes .sortes, amoncelés le matin .sur la voie pul)li(|ue 
en las ré;.'ulièrement esjiacés ; il fouillait lii dedans... Ah! (|u'il m'a fait 
-^ouHrir. ce musicien ik- |)our cire (iliicn de iiouclier! Hue de lois, me 
|»romenant côte à cote a>ec lui . ne m'a-l-il |)as laissée seule tout il coup 
|K)ur couiir vers un os (piil avait aperçu! I^^l les (|uerelles ! et les ba- 
tailles! et son irros rire liru\anl I el >a démarche lourde! el ses obser- 
vations vultraires ! el... 

Je commençai ii le |)rendi'e seiieusemenl en i.nip|)e. il m'ai^^açait, il 
m'irritait. Je veux bien qu'il se mil en (juaire pour augmenter l'aisance du 
mt'nage et en toute vérité travaillât connue un (^hien, mais l'argent ne 
saurait coni[)enser les douleurs d'une union mal assortie. Sous dilli-renls 
prétextes j'évitai jjeu à peu ces iiromenades conjugales (jui m'élaient 
devenues odieuses, et je flânai seule a\ec délices. 

J'avais pris en alFection un jardin jjublic fort ii la mode, oii le beau 
monde se donnait rendez-vous. Les enfants y venaient jouer en foule. 
on s'y promenait, on s'y faisait voir, on y voyait les autres. Ciitait 
adorable, et je ne tardai pa- a m a|)er( cvoir rju'on m'y remarquait beau- 
coup. J avais trouvé mon nnlieii. 

Un jour, il m'en sou\ient. j'errais dans une contic-allee sf)us les 
arbres t<juiïus , lorsque j'entendis une voix (jui me disait tout bas: 
'( Ah! qu'il serait heureux, madame,' celui qui. au milieu d<' la foule. 
lixerail votre attention ! » 



LES COiNÏRADlCTlONS D'UNE LEVRETTE. 



293 



;■"■% 







Ces pai-oles me plmonl ; elles ;i\ aient je ne sais ([iioi de contenu, île 
respectueux, d'énui , (pii nie eliarnia inmiéJiateinent. Je nie retournai et 
j'apereus un ravissant Insecte qui volliii:eait autour de moi. Il était fort 
l)ien uiis ; ses manières reclierchées, ses alluies discrètes me [)i'ouvèrent 
tout de suite (ju'il était du monde. II me parnl. du reste, avoir con- 
science de sa valem', et j'ai peine à croire (|u'en se rei;ardant dans la 
.nlace il ne se trouvât pas joli garçon. 

« Ah! que vous êtes belle, Levrette! murmurait-il avec obstination; 
que votre tête est Ihie, vos pattes élégantes et voli'ë robe soyeuse! 
Que -de distinction dans votre démarche, de grâce dans vos allures! » 



29/i 



LES C 



CONTRADICTIONS D'UNE LEVUKTTE. 



Jo hàtm \c pas. loulo (ivnil.lankMUMant (rau.huv; mais, au tond do 
mon arur. los paroles do linconnu vibraient conune une délicieuso 
musique. Ce i^arçon avait du lioùt et de la liness(\ 




(ia:it .laiis la glace , il se trouve joli marron. 



(C Vou^ètes mariée, adoiahle ereature .' -. njoutii-t-il. 

Je ne résistai pas au plaisir de me fi.^urer un instant (pie mes 
chaînes s'étaient brisées et je répondis tivs-srcliement : « Je suis veuve, 
monsieur. » 



LES C0NTAAD1CT10NS D'UNE LEVRETTE. 295 



Oh! je vous jure, je ne voyais eu (oui cela aucun mai. Quel 
<lani;er y avait-il, après tout, à ce (ju'nn liisecle nie trouvât jolie et 
m'exprimât son admiration ? On ne comi)ren(l pas assez que la 
beauté a besoin d'être entourée , appréciée ; le regard du public est 
le soleil qui la récliaulïé et la fait vivre ; l'indiflérence la tue et la 
flétrit. Notre coquetterie ii nous autres, belles créatures, exprime 
tout simplement le besoin naturel, et par conséquent respectable, 
d'être vues et admirées. Il n'y a là m intention coupable ni orgueil 
exagéré; il y a conscience d'un... eh! mon Dieu oui, d'un tribut 
qu'on doit nous payer; il y a, je le répète, besoin de soleil. Et 
la preuve que je dis vrai, c'est (jue, tout en étant la Levrette la 
plus vertueuse du nionde, je fus comme enivrée par les paroles de 
l'Insecte inconnu. 

(( Tu as les yeux terriblement brillants et la voix bien sonore, » 
me dit au retour mon mari. Il rongeait, dans un coin, un os qu'il 
avait trouvé je ne sais où. 

<c Faut-il donc, pour vous plaire, avoir les yeux éteints et la voix 
i^nrouée? » lui répondis-je. 

Rien au monde n'est irritant comme ces questions banales et 
sottes dont vous soufïlettent certaines gens, et ils demandent ensuite 
pourquoi on les déteste ! 

Je sentais mon mari de plus en plus indigne, sa personne me 
choquait plus que je ne saurais dire. Je ne lui en voulais pas seu- 
lement de sa trivialité et de sa laideur, mais encore de la peine qu'il 
se donnait pour moi ; je rougissais de profiter de son labeur ridi- 
cule, et je ne pouvais manger une gimblette sans songer que je la 
devais à l'infernale clarinette dont il jouait si mal. Ce qui m'agaçait 
aussi, c'était son flegme irritant, son calme inaltérable, et aussi sa 
bonté niaise, inattaquable, sans réplique; de sorte que j'étais obligée 
de renfermer en moi-même toutes mes irritabilités, mes mauvaises 
humeurs, mes indignations, mes révoltes... 

Vous ne savez pas combien cela est atroce quand on est ner- 
veuse. La vie me devint extrêmement pénible. 

Le bel Insecte s'en aperçut bientôt, car il me poursuivait chaque 
jour de ses prévenances et de son bourdonnement délicieux. 

<( Vous êtes malheureuse. Levrette idéale; vous souffrez, je le 
vois, je le sens. Le chagrin devrait-il effleurer une tête si belle? 
me dit-il avec des larmes dans la voix. Ne craignez-vous pas que 



296 l.HS CONTliADlCI IONS IVIINK l,r.\ liKIiK 



los souris no l'idciil \o\\v lioiil cl ne ((Mnisscnl xolrc hriuiU»?)! Je 
(ivssaillis. Ce (ju il (Tsiiil lii n'clail iiialliciiriMisciiHMil (jiic (rop M;ii. 
rin(|iii(Mii(lo |)oiiv;ii( mo ivndrc laide, alourdir ma diMuarilic. voilci' 
mos yoiix ; o\ . rt'lli'cliissanl (|iio mon mai'i serai! (micoi'c la cause de 
celte nouxelle iuloiluue. je fus indii^ni-e. 

u Eh bien I itoursuivit llnsecle aiuu'. (jue ne (Aciiez-vous de vous 
distraire ■.' Venez avec moi eirer dans les bois, prenez votre vol oi 
je S(M"ai dei'rière \ous pour nous admirei' cl xous égayer par mes 
chansons. Chassez les soucis, t'rancjjissez les espaces, emplissez 
voire chèi'e poili'ine de laij' pur rpi'on ne trouve (praux cham])S ; 
les irrands oiidu'a.iîcs cl lliei'lie leiidre ne xous lenleiit-ils |)as? Votre 
belle robe blani'he serait si (>linc(>lanle sur le iiazon. Ne voulez-vous 
pas faire une jn'omenade ? 

— Oui. vraiment, je le xcux. ^ lui l'i'pondis-je nxor ("eu. J'avais 
pris enlin un |)aiti. j'en avais assez de mon rôle de victime, j'étais 
étoulTée. il me fallait do l'air, de l'air à tout prix. « Demain, à 
|)areille heure, soyez en cet endroit, mon chei'. et nous irons 
ensemble errer ;i l'axenture. Vous avez raison, il me faut du mou- 
vement. » 

il ne laudrail |ias croire (pi'en accordani un reudez-vous îi cet 
Insecte je c('dais ii un mouvement de leniiresse et de folie. Je peux le 
dire à la face du ciel . j'étais pure et ma conscience n'était pas trou- 
blée. Je savais gré à ce garçon de rendre justice à mes charmes , sa 
conversation m'amusait parce rju'il parlait sans cesse de uioi. mais rien 
de plus. 

Quand je fu> de retour au logis, ce soir-là. il est probable que mon 
visage exprima un j)lus profond dégoût qu'à l'ordinaire, car mon musi- 
cien me regarda en silence pendant (pieUpies instants, et deux grosses 
larmes coulèrent de ses petits yeux. Il était grotesque. Bien n'est affreux 
comme >m être laid (jui ajoute encore à sa laideur naturelle la laideur du 
chagi in. 

Je mattendais à une scène, à des reproches ; je sentais l'émotion 
gonfler mon cœur et je me disais : « Enfin, (ju'il parle donc, qu'il s'ir- 
rite, (piil se fâche, je pouirai m irriter et me fâcher aussi, o[)poscr ma 
colère à la sienne! » — En certains cas lempoitement est comme une 
pluie d'orage qui rafraîchit la terre et fait crever les nuages. — Je me 
souviens que je me mis à chantonner. esjH'rant amener ainsi plus promp- 
tement la crise. 



LES CONTRADICTIONS D'UNE LEVRETTE. " 297 



jMais il u'vn lut rien, il no dit mot. Douv ou trois Cois il rouilla avec 
bruit, puis il mit soigneusement sa clarinette dans son étui crasseux, 
enfonça sa ealotle et. sans lever les yeu\ sur moi, il dit : 

« Bonsoir, ma elière. je vais au theàtri». » 

Que signifiaient ees larmes? Se doutait-il qu'il m'était odieux? Je 
ne pouvais pas supposer qu'il fût jaloux, et d'ailleurs jaloux de qui? 
N'étais-je pas l'épouse la plus malheureuse, mais en même temps la 
plus irréprocliahle du monde? J'aurais voulu, ce soir-là, avoir (juekjue 
chose à hriseï', quelqu'un à luordre... Dieu! que ce musicien m'a fait 
soullrir ! 

Le lendemain. ;» l'heure indiquée, je fus au lendez-vous. Mon bel 
Insecte doré, frais. i)in^pant, gracieux, joueur, m'attendait avec impa- 
tience. 

« Que vous êtes belle, chère! me dit-il avec émotion. Partons- 
nous ? 

<( Partons, lui dis-je . grand flatteur. » Et nous nous élançâmes. 

J'avais au fond (piel(|ue inquiétude et j'en étais indignée. Le sou- 
venir de ce Bouledogue devait donc me poursuivre partout? Je m'ima- 
ginai, tout en cheminant, que ce rendez-vous qui, après tout, était une 
espièglerie condamnable, pouvait avoir des conséquences fort graves, 
et mon imagination se monta si follement en dépit des efTorts que faisait 
mon compagnon pour chasser mes préoccupations, qu'arrivée au détour 
«l'une rue je m'arrêtai tout court. 

(( Qu'avez-vous , adorable Levrette? dit l'Insecte. 

— Ne voyez-vous pas, là-bas, ces musiciens ambulants, arrêtés 
«levant une fenêtre ? • 

— Oui, certainement, ils montrent des Hannetons au public, à 
ce qu'il me semble, et se donnent beaucoup de mal pour gagner 
leur pauvre vie. 

— Sans doute, mais j'ai peur ; ils ont un regard étrange ces musi- 
ciens ! Ne sont-ce point là des gens de la police, des espions payés pour 
nous observer ? De grâce , aimable Insecte , faisons un grand détour, je 
suis tremblante. » 

Nous prîmes à gauche et nous continuâmes notre course, mais 
j'étais toujours inquiète. 11 est des émotions que la Providence devrait 
épargner aux personnes délicates et nerveuses. J'étais agitée, fiévreuse. 
C'était sans doute un pressentiment, car il m'arriva, ce jour-là, une 
des rencontres les plus désagréables que l'on puisse faire. 



298 



LKS CON-IRADICTIONS D'UNE LEVRETTE. 




Ils montrent des Hannetons au public. 

\(,iH allions sortir des faubourgs, lorsque j'ai)crrus dans un coin 
ol).rur une masse de forme bizarre. C'était un de ces Ours bateleurs 
comnte on en rencontre souvent dans les fêtes ou les jours de marche. 
Pour le moment, il faisait travailler une Tortue é(|uir.l)r.ste qui 1 ac- 
compaL-nait. Rien au monde n était plus naturel que de rencontrer cet 



LES CONTRADICTIONS D'LNE LEVRETTE. 



290 




Ours et cette Tortue, et cependant je me sentis frissonner. Toutefois. 
me doutant bien qu'encore une fois mes craintes étaient chimériques, 
je continuai ma course, et bientôt je fus tout près du saltimbanque et 
lie la Tortue. Il me sembla que le petit œil de TeiTrayant animal lançait 
des éclairs. Jallais m'enfuii' au plus vite, mais l'Ours, s'avançant tout 
à coup, me barra le passa^re. 

« Que faites-vous ici. madame? me dit-il en se croisant les bras. 

— Et que vous importe ce que fait madame? bourdonna l'Insecte 
aimé de sa petite voix flùtée. Sur Ihonneur, vous m'avez lair d'un 
manant osé! Qui ètes-vous. je vous prie ? parlez, qui ètes-vous? 

— Qui je suis? » Il soupira fortement et. et avec un effort dou- 
loureux: <( Je suis lui-même le propre époux de madame. > Ce disant, il 
se dépouilla de la peau d'Ours dont il était revêtu, et j'aperçus la clari- 
nette, le musicien, le B juledoiiue . mon mari enfin, pâle conuue la 



300 Li:S CONTRADICTIONS D'UNE LEVRETTE. 

mort, vn pioie à dos t'ivinissoimMils norvoiix horribles. Il était elVrayant, 
d'autant plus eIVrayant qu'il avait nial.^ré tout conservé son allure gro- 
tesque. Je l'aimais mieux cependant irrité, furieux, grimaçant de rage, 
que résigné, silencieux et la larme à l'œil. Il était vraiment moins laid 
qu'à l'ordinaire. 3Ialheureusement il avait conservé sa calotte sur la tête^ 
C'était une fiiute impardonnable. Les gens de l'autre sexe ne veulent 
point conqirendre que j)as un détail ne nous écliai)pe. à nous autres 
êtres tins, nerveux et délicats. 

<t .Aladauie. » dit mon mari en se posant. Encore une taule; il se 
posait! il était manifeste qu'il avait préparé un discours et qu'il en avait 
médité les etfets. Le bel Insecte s'était caché derrière mon oreille et me 
disait tout bas : « Quoi, reine de beauté, vous êtes mariée à ce monstre, 
à ce Dogue grossier? » Je me sentais rougir. 

« Madame, continua mon mari. ma... <la... » et il éternua de la 
façon la plus comique; sans doute un poil de la peau d'Ours dont il s'était 
levêtu lui était resté dans le nez. 

Je partis d'un grand éclat de rire, aussi excusable, aussi inyolontaii'e 
que son éternument. 

Cette scène de jalousie était quelque peu comique, vous en convien- 
drez. 

(( Madame, suivez-moi. s'écria alors mon mari, perdant tout à 
tv>up la tète, c'en est trop, suivez-moi. 

— Je ne lui conseille pas de porter la patte sur vous, murmura le 
bel Insecte en se réfugiant derrière mon oreille, car je crois vraiment que 
je ne répondrais pas de moi. Je sens la col... » 

II ne put achever sa phrase, hélas! Mon mari, j)lus |)rompt que 
l'éclair, s'était élancé, et. le saisissant au vol, l'avait horriblement 
mutilé d'un coup de dent. Je ne sais alors ce qui se passa, je devins 
tulle. Je me dégageai par un effort héroïque des pattes de mon époux 
furieux, et, sautant par-dessus sa tète, je pris ma course. 

Quand je fus a une centaine de |)as, je me letournai, et j'aperçus 
de loin le Bouledogue aux jjiises avec les agents de l'autorité. Il se débat- 
tait avec énergie, mais la peau d'Ours dont ses pieds étaient entourés 
paralysait ses efforts, de sorte qu'en un instant il fut pris et emmené par 
les agents au milieu des huées de la f(jule. 

Enfin, j'étais libre! je poursuivis ma promenade. Jamais l'air ne 
m'avait semblé plus pur, l'heibe plus verdoyante et le ciel plus bleu. 
Une indignation sourde me restait pourtant au cœur. Je me sentais 



LES CONTRADICTIONS D'UNE LEVRETTE. 301 



hunniiéc [umv ainsi dii'c j)ar colk' jalousie , se iiianifestanl tout à coup 
par un scandah* absuide. jHibiic et conn'ipie tout à la (bis. C'était sur- 
tout le coté comique que je trouvais intolérable. Cette réalité prosaïque, 
cette clarinette en colère apparaissant tout a coup devant l'Insecte aimé, 
devant le rêve, l'idéal!... Je crus bien que je ne pardonnerais de ma 
vie à la clarinette. Après avoir erré dans les champs, m'ètre enivrée 
d'ail- pur, m'ètre étourdie, je rentrai sous le toit conjugal. Chose étrange! 
la demeure me parut vide. Pendant un instant je crus avoir oublié quel- 
que chose. En effet, quelque chose, ou, pour mieux dire, quelqu'un lue 
manquait, et ce quelqu'un c'était mon pauvre mari. On prend l'habi- 
tude même de choses laides et gênantes, et je suis sûre que certains 
bossus, les Chameaux et les Dromadaires par exemple, se trouveraient 
fort mal à l'aise si, tout à coup, on les privait de leur bosse. 

Je réfléchissais à ces sensations étranges, lorsque je reçus une lettre 
ornée d'un grand cachet. L'autorité m'invitait à me présenter à la four- 
rière où mon mari avait été déposé momentanément, pour être confrontée 
avec lui. Le malheureux était doublement accusé et de vagabondage et 
de tentative de meurtre avec préméditation. Le déguisement sous lequel 
on l'avait trouvé et aussi, parait-il, une arme cachée dans ses bottes, 
étaient des preuves accablantes. 

Le lendemain matin après déjeuner, — je m'étais levée fort tard car 
j'étais horriblement fatiguée, — je fis ma toilette et je me rendis à la 
fourrière. Un spectacle navrant pour une personne nerveuse et impres- 
sionnable m'y attendait. 

On me fit passer par des corridors sombres et humides, on fit grincer 
d'énormes clefs dans d'horribles serrures , de lourdes portes bardées de 
fer s'ouvrirent, et j'entrai enfin dans un endroit sans nom où une foule 
de misérables, mal peignés, repoussants, étaient réunis. Je marchais avec 
prudence dans ce milieu souillé , et ne respirais qu'avec circonspection, 
car l'air était infect. Enfui, mon mari, qui était couché dans un coin, 
m'aperçut. Je m'attendais à des reproches terribles, à une scène violente, 
et je me tins sur mes gardes; mais, contre mon attente, le pauvre 
musicien s'avança vers moi en baissant les yeux, puis, s'étant couché 
devant moi, il me lécha les pattes et fondit en larmes sur les dalles 
humides. C'était un peu i)lus ({ue je n'auiais demandé ; ([uelques-uns de 
ces vauriens commençaient à sourire. 

(( iMa Levrette chérie, me disait mon mari au milieu des sanglots, 
pardonne-moi!... N'est-ce pas que tu me pardonneras.^ J'ai été jaloux. 



\(\ù 



LI.S COMHAOlCTlOiNS D'UNK LK\ nKTÏi:. 



%^ï/<^ 




L'n spectacle navrant m'y atten.lait. 



j'ai élé absurde... Miiis tu es si Itcllc. je l^iiuiiis l;iul cl j'étais si laid!... 
Je craignais... j'étais fou... pardounc-moi ! » 

Il était vraiiiifnt éuui. Jo lui promis d«_' lui jiîo/ui'cr (|U('l(|Uf'S conso- 
lations et de faire mon possible pour obtenir sa .:,Tàcc. Au fond je suis 
extrêmement sensible... pcut-ctie tr-opl Ses piuolcs avaient ('lé Irvs-con- 
venablcs. il avait avoué ses torts, reconnu sa laideur, rendu lioiiimai^e à 
ma beauté. 

Je courus chez le juire d irjslruclion (jui im- leirarda sous ses lunettes 



LES CONTRADICTIONS D'UNE LEVRETTE. 30:i 

et fut comme étourdi en me voyant si séduisante. Ce juge était un Renard 
de la plus belle apparence, spirituel, aimable, fin, causeur et légèrement 
entreprenant.... ce (pii fait fjue le procès de mon malheureux époux dura 
prodigieusement longtemps. 

Mais voici le moment d'avouer une bien étrange chose et de mettre 
au uiand jour nii niyslt'ricux r('|)!i de mon cœur. 

A peine mon infortuné Bouledogue fut-il incarcéré que mes senti- 
ments pour lui changèrent complètement. 11 n'était plus là, je ne savais 
plus à qui adresser mes |)laintes, et toutes les fois que j'apercevais dans 
un Coin sa clarinette abandonnée, silencieuse, les larmes me venaient aux 
yeux. Je fus comme cHrayée de la place énorme que cet être, malgré son 
infériorité physique et morale, occupait dans ma vie. Sa face grotesque, 
son silence, sa calotte, me nuuKpiaient. Je ne savais où déposer ma mau- 
vaise humeur, de sorte (pfelle restait en moi et j'é[)rouvais des pesanteurs 
pénibles. Je cherchai j> me distraire, craignant vraiment pour ma santé, 
mais je n'obtins aucun résultat. J'ose à peine le dire : j'aimais ce 
Bouledogue, cette clarinette jalouse... je l'aimais. Je ne pus me résoudre 
à aller le visiter en prison à cause de cette odeur- dont je vous ai 
j)arlé et ({ui m'avait causé une névralgie épouvantable, mais, grâce 
à l'éloignement, mon mari m'apparaissait en imagination, j)aré de 
tous les charmes de mon propre esprit. Il devint un prétexte pour 
mon cœur de poétiser le passé et de donner une forme réelle aux 
rêves de l'avenir ; mon cerveau eut la lièvre , si bien que je faillis 
me trouver mal de joie lorsque j'appris son élargissement. 

Bonheur! il était libre! connue j'allais l'aimer, l'entourer! 

Il m'arriva un matin. Qu'il était laid, grand Dieu! exténué, 
malpropre ! et (pielh' odeur î Un manteau de glace retomba sur mon 
cœur. 

« Ma Levrette, mon ange, ma femme i s'éci'ia-t-il en se préci- 
pitant dans mes bras. 

— Bonjour, mon ami, » lui répondis-je en détournant la tète. Je 
n'eus pas le courage d'en dire plus ; le rêve s'était envolé. 

« J'ai manqué ma vie, me dis-je alors; ce qu'il fallait à ma nature , 
c'étaient les enivrements du théâtre, c'était le feu de la rampe, les 
rivalités, la lutte... Je suis artiste! »> 

Il y a longtemps de tout cela, et je ne peux m'empêcher de sou- 
rire en songeant à ma dernière indignation de Levrette incomprise. 
Depuis, tout s'est calmé. J'ai réfléchi qu'étant donnés deux êtres rivés 



M) h 



LES CONTIVVniCTIONS D'UNE LEVRETTE. 



il l;i inriiit' cliaino. ;i lorl ou ;i riiison. le seul ni()\(>n poui' eux de 
rciiiltv la cIkiiuo moins lourdo ôlail de s'on parlapoi" volonlaii'onuMil le 
lardcan. Se li'oinper de inai"i . é|)oiisei' une claiinelte de second ordi'e au 
lieu d'un IiMior de choix, c'esl une laule absurde; mais ce (|ui est |)lus 
absui'de encore. c"i>sl d'en niourir de clia.i;rin. 

Je lis loules ces rc'llexions et je Unis |)ar me dii'e : u Sois aussi coii- 
laireu-e ([ue lu es ItelJe. ma mignonne, jxx'lise Ion |{ouled(),i;ue, » 

(Vesl ce (|ue jai l'ail, cl Je ne m'en suis pas mal ti'ouvée. Il a 
renonce ii sa calolle e( Joue posiliNcmenl moins Taux, sa démarche 
esl meill(MU'e ; de pn»!!! el ;i conlre-ioui'. son visa.^e a ac(|uis un 
cei'iain caractère. 

'( Que tu es lielle. |)etite sans cœur! » me dit-il (juel(|uerois en sou- 
liant. Kt Je lui it'ponds sui' le même ton : 

u Que tu (N laid, mon .itros Jaloux ! » 

GiJSTAVK Dnoz. 












?) -/ 







M'^ ^i'* 



j^ 



TOPAZE 



PEINTRE DE PORTRAITS 




E suis son héritier, je fus son confident; 
personne mieux que ii;oi ne peut conter sa 
curieuse et instructive histoire. 



Né dans une lorèt vierge du Brésil , ou 
sa mère le berçait à l'ombre sur des lianes 
entrelacées, il fut pris tout jeune par des 
Indiens ciiasseurs, qui le vendirent à Rio-Grande, avec une cargaison 
de Perroquets, de Perruches, de Colibris et de peaux de Buffles. Il vint 
au Havre en cette compagnie, gambadant sur les haubans et les vergues, 
chéri des matelots auxquels il jouait mille méchants tours, mordant 
l'un, griffant l'autre, et ne regrettant guère de sa sauvage patrie que ce 
bon soleil, si brillant et si chaud, sous lequel un Singe même, la plus 
frileuse des créatures après l'Honime, n'a jamais claqué des dents. \r 



306 TOPAZE PEINTRE DE PORTRAITS. 



f;i|)it;iiiio (lu naviiv, ([ui savail son N'ollaii'c. ra|)i)ola Topaze, coniino le 
bjn valel do Kuslan. parce (\\\'\\ avait une face jaune et pelée, liref, 
en arrivant au poil. Topaze avait reçu, ouli'e son nom, une étlueation 
dans le iioùt de eelle (pii fut jadis donnée sur le eoclie d'eau ii son 
compatriote Vert- Vert , cpiand il revint scandaliser les nonnes par ses 
propos; celle de Topaze était même un peu plus salée, conmie faite en 
pleine mer. 

Une fois en France, on pourrait aisément faire de lui un auti'e T.aza- 
rille de Tonnes, un autre Gil Blas, si Ton voulait s'amuser ii peindre 
Ws caractères ou à conter les histoires de tous les maîtres cpi'il eut suc- 
X'ssivement jus(prà Tài^e de Singe fait. Mais il suflit de savoii- (|u'en 
son atlolescence il était logé à Paris, dans un ravissant houdoii' de la 
rue Neuve-Saint-Georges, et (pTil faisait la joie, les délices, la coque- 
luche d'une charmante i)ersonne, laquelle terminait, en le traitant 
comme un enfant gâté , l'éducation si bien commencée par les matelots 
du Havre. Il menait 1;» une vraie vie de chanoine, bien j)lus heureuse 
qu'une vie de piince. Mais qu'y a-t-il de stable en ce monde? Un jour, 
jour néfaste! il s'avisa, dans \m accès de maligne humeur, de mordre 
au visage un ivspeclable barbon (ju'on appelait M. le comte, et qui 
protégeait sa gentille maîtresse. La colère du |)rotecteur fut si grande, 
qu'il déclara nettement à la dame qu'elle n'avait plus (pi'à opter entre 
lui et cette méchante Bète, l'un des deux devant quitter innnédiatement 
\à maison. Le pauvre Topaze n'avait à donner ni cachemires, ni bijoux, 
ni carrosse. Son arrêt fut prononcé, avec un gros soupir pourtant; et 
même, afin d'adoucir cette séparation forcée , on l'envoya secrètement 
dans l'atelier d'un jeune peintre, où, depuis bientôt trois mois, la dame 
allait poser régulièrement cha(iue jour pour un portrait qui ressemblait 
à la tapisserie de Pénélope. 

Voilà pourtant comme se font les vocations ! Assis sur un banc de 
de l)ois, au lieu d'un moelleux canapé, mangeant des bribes de pain 
sec au lieu de macarons, et buvant de l'eau claire au lieu de sirop à 
l'orange, Topaze fut ramené au bien par la misère, ce grand professeur 
de morale et de vertu, quand cllr ne plonge pas plus profondément dans 
le \\CQ et la débauche. N'ayant rien de mieux ii faire, il réfléchit sur sa 
misérable condition, si précaire, si variable, si di-peiidante ; il rêva la 
liberté, le travail et la gloire; il sentit enliii (|u il était venu à ce 
mènent critique et solennel où il faut, conmie on dit, faire choix d'un 
élit. Or, quel et' t pkis beau, plus libre, plus glorieux que celui 



TOPAZE PEINTRE DE PORTRAITS. 307 



(Tartisle? I.o ciel ini'iiu> l'avail oiiiluil à colle école. Le voilii donc, 
connue Pareja, l'esclave de Velas{[ucz, essayant de surprendre dans le 
travail de son maître les secrets du i^rand art de [)ein li'e, le voilà juché 
tout le jour sur le faile du clievalel, .guettant cluuiue nlélan^e de la 
palette et chaque coup du pinceau; puis, dès (pie le peintre tournait les 
épaules, il prenait à son tour la palette et la brosse, et, d'une main 
légère, rel'aisant l'ouvrage déjà fait, il doublait p;u' une seconde couche 
la dose des couleurs. Alors, fier et glorieux, il pi-enait sa reculée, 
s'admirait dans son œuvre, et marmottait tout bas entre ses dents le mot 
du Corrége, répété tant de fois par tous ces naissants génies dont Paris 
est inondé : Ed io anche son pitlore. 

Un jour que l'orgueil satisfait lui ôlait toule prudence, son maître 
le surprit dans cet exercice. 11 rentrait lui-même plein de joie et de 
fierté, car la direction des beaux-arts venait de lui conuiiander un 
tableau du Déluge pour l'église de Boulogne-sur-Mer, où il pleut toute 
l'année. Rien ne rend généreux comme le contentement de soi-même. 
Au lieu donc de prendre un appui-main et de rosser son Sosie : « Par- 
bleu ! s'écria-t-il comme un autre Velasquez , puisque tu veux être 
artiste, je te rends la liberté, et de mon valet je te fais mon élève. » 
Voilà Topaze devenu rapin. 

Aussitôt il rejeta et roula sur ses épaules tous les crins de sa tête, 
eorame la chevelure poudi'ée d'un curé de campagne; il ajusta ses poils 
du menton en barbe de bouc; il se coiffa d'un chapeau à larges bords et 
à forme pointue; il s'habilla d'une redingote en justaucorps, sur laquelle 
retojnbait en fiaise son col de chemise; enfin il se donna autant qife 
possible l'air d'un portrait de Van Dyck; puis, son carton sous le bras 
et sa boîte de couleurs à la main, il se mit à fréquenter les écoles. 

3Iais, hélas! comme tant d'apprentis artistes, qui sont pourtant 
bien Hommes, Hommes faits et parfaits. Hommes ayant leurs cinq sens 
du corps et leurs trois puissances de l'esprit, Topaze avait pris pour une 
vocation véritable ou les rêves creux de son ambition, ou son inaptitude 
à toute autre chose. Il fut bientôt tristement désabusé. Quand le tracé 
du maître lui manqua , et qu'il fallut tracer lui-même des lignes ; quand, 
au lieu d'appliquer couleur sur couleur, il fallut couvrir une toile 
blanche; quand, enfin, d'imitateur il foUut se faire original, adieu 
tout le talent de notre Singe. Il eut baau travailler, s'obstiner, suer, 
pester, se cogner la tête, s'arracher la barbe, la muse ne soufïla point, 
comme disent les Espagnols, et Pégase, toujours rétif, refusa de 



308 



TOPAZE PEINTRE DE PORTRAITS. 



l'eniportor sur cet Hélicon de fortune et de gloire qu'il avait rjvé. En 
bon français, il ne fit rien qui vaille, et, d'une commune voix, maîtres 




Puis, son carton sous le bras et sa boîte de couleurs à la main, il se mit à fréquenter le» écoles. 
Voilà Topaze devenu rnpin. 



et condisciples lui donnèrent le charitable conseil de cherchei- un autre 
nioven de vivre : 



Soyez plutôt maçon, si c est votre talr'iit 



Et vraiment c'était dommage; car il s'en fallait bien que Topaze, 
dans un étroit égoïsme, n'eût envisagé de sa position que les avantages 
personnels. Ses hauts pensers embrassaient un plus vaste horizon ; il ne 



TOPAZE PEINTRE DE PORTRAITS. 309 



voulait rien moins qu'accomplir un rôle grand, noble, généreux, civi- 
lisateur, humanitaire. Je lui ai souvent ouï dire qu'à l'exemple des Juifs 
du moyen âge , qui allaient étudier la médecine chez les Arabes et reve- 
naient l'exercer chez les chrétiens, il voulait transmettre des Hommes 
aux Animaux la connaissance de l'ail, et, éclairant ses semblables de 
cette lumière nouvelle, en faire presque les égaux du roi de la création, 
qu'ils touchent déjà de si près et par tant de côtés. Son chagrin fut 
profond, comme l'avait été son projet, et, tout meurtri de la chute 
munense qu'il avait faite du haut de son orgueil, honteux, morose, 
mécontent du monde et de lui-même, perdant le sommeil, l'appétit, 
la vivacité, le pauvre Topaze tomba dans une maladie de langueur qui 
fit craindre pour sa vie. Heureusement qu'aucun médecin ne fut appelé 
et qu'on laissa la nature seule aux prises avec elle-même. 

En ce temps-là, un peintre de décorations, un nommé Daguerre, 
fit ou compléta la découverte qui doit justement illustrer son nom ; 
découverte inq^ortante, considérable, disent ses confrères, non-seule- 
ment pour les sciences physiques, mais aussi pour l'art, tant qu'elle se 
contentera d'en être un utile auxiliaire et n'aura point la prétention de 
le remplacer. On en fit, comme chacun sait, des applications diverses, 
et peu à peu, après avoir pris l'exacte empreinte des monuments, des 
vues perspectives, des objets inanimés, on en vint à tirer le portrait des 
vivants. 

J'ai connu, parmi les Hommes, un musicien fanatique, auquel la 
nature avait refusé la voix et l'oreille, qui chantait faux, qui dansait 
à contre-mesure, qui avait enfin pour cette musique, de lui si chérie, 
ce qu'on appelle une passion malheureuse. 11 prit des maîtres de solfège, 
de piano, de flûte, de cor de chasse, d'accordéon, même de grosse 
caisse et de triangle; il employa la méthode Wilhem, la méthode Pastou, 
la méthode Ghevé, la méthode Jacotot. Rien ne fit; il ne put jamais 
ni poser un son , ni marquer un rhythme. De quoi s'avisa-t-il alors 
pour arranger son goût avec son impuissance? U acheta un orgue de 
Barbarie, et, tournant la manivelle d'un bras infatigable, il s'en donna 
pour son argent, de jour, de nuit, et à cœur-joie. Le poignet lui suffit 
pour être musicien. 

Ce fut un semblable expédient qui rendit la vie à Topaze, avec ses 
espérances de haute renommée, de vaste fortune et d'insigne apostolat. 
Gomme il est reconnu, depuis les jésuites, que la fin justifie les moyens, 
Topaze vola, d'une main dextre , la bourse d'un gros financier qui 



310 TOPAZE PEhNTKE DE PORTRAITS. 



(lorniail pii>f(i)iukMmMil dans ralolier île son inaîlre. tandis (juo celui-ii. 
i;uèix^ mieux éveille, essayait de le pein lit?. Muni de ee trésor, il acheta 
aussi son orijue de Barbarie , je veu\ dire un dairueireotype. et. se fai- 
SiuU bien enseigner la numière de s'en servir. (|ui nCtait [ms au-ilessus 
de son intelli.uenee. il ilevint tout à coup d'artiste peintre artiste physicien. 

Le talent acjuis. et à Ik\ui\ deniers comptants, coniuie on ^ient de 
voir, il avait t'ait la moitié du chemin vers le but irrandiose oii tendaient 
SOS désirs. Pour faire Tautiv. il prit la route (îu Uavre . puis passage 
sur un vaisseau (]ui travei'sait l'Atlantique, et. après un heureuv 
voyage, il alla prendre terre à l'endroit même où. |x?u dan nées aupara- 
vant, il s'était embarqué poui" la France. Mais quel changement dans sa 
situation ! De Singe entant . il était devenu Singe homme ; de prisonnier 
de gaien\^ vendu comme esclave, affranchi et libre; enfin, de brute 
ignorante, telle que la nature jette au monde tous les êtres, une espèce 
d Homme civilisé. 

Le cœur lui battit en touchant le sol de la patrie, si douce à revoir 
après une longue absence; et, sans perdre un seul jour, il s'achemina, 
sa machine sur le dos. vers les lieux, solitaires et sauvages où l'appelait, 
avec les souvenirs de ses premiers ans, la mission civilisatrice qu'il 
s'était donnée. Il y avait bien aussi dans son empressement (il m'en a 
fait l'aveu) certaine envie d'attirer l'attention, de faire du bruit, d'être 
regardé comme une Bête curieuse, de jouir enfin de la facile supériorité 
que lui donnaient sur les gens du pays son titre de voyageur, ses con- 
naissances et sa machine; mais il aimait mieux se donner le change à 
lui-même, et se croire simplement piqué de cet irrésistible aiguillon qui 
pousse les prédestinés, les hommes providentiels, à jouer leur rôle en 
ce monde. 

Arrivé dans la forêt qui l'avait vu naître, sans rechercher ni ses 
parents ni ses amis . auxcjuels il ne voulait se révéler qu'après d'écla- 
tants succès. Topaze alla s'installer dans une vaste clairière, espèce de 
place publique ménagée par la nature au milieu des futaies et des 
fourrés. Là, aidé d'un Sapajou k face noire, qu'il appela Ebène comme 
l'autre serviteur de Rustan, et dont il fit son valet, son nègre, imitant 
jusf|u'en cela l'Homme qui trouve dans la différence des |)eaux une 
raisf>n suffisante pour qu'il y ait des maîtres et des esclaves , il se con- 
struisit une élégante cabane de branchages, bien abritée sous quelques 
larçes feuilles de lotus. Il cloua pour enseigne, au-ilessus de la porte, 
un écriteau qui portait : Topaze, peintre à l'inslar de Paris: et, sur la 



TOPAZE PEINTRE DE PORTRAITS. 311 



porte mèine, un second é( ritciiu plus |)etit oii se lisait : Enlrce de l'instar; 
puis, quand il eut expédié dans toutes les directions quelques couples 
de Pies cliari^ées d'annoncer à la ronde son arrivée, sa denieui-e et son 
état, il ouvrit enfin boutique. 

Pour meitre ses services à la portée de tout le monde, dans un pays 
où l'on n'a point encore battu monnaie. Topaze était revenu au système 
primitif des échanges. Il se faisait payer en denrées. Cent noisettes, 
cinquante llirues, vinijt patates, deu\ noi\ de coco, tel était le prix 
d'un portrait. Comme les habitants des forêts du Brésil, encore dans 
l'âge d'or, ne connaissent ni la propriété, ni l'héritage, ni tous les 
droits qui découlent des mots mien et tien, que la terre est en commun 
et ses fruits au premier occupant, il n'y avait en vérité qu'à se baisser 
et à prendre pour payer son image au peintre de Paris. Néanmoins, ses 
commencements furent difficiles; il apprit, par expérience, que nul nest 
prophète en son pays, ni surtout parmi les siens. 

Les premières visites qu'il reçut furent celles d'autres Singes, race 
curieuse et empressée, mais défiante, envieuse, maligne. A peine 
eurent-ils vu fonctionner une fois la machine, qu'au lieu d'en admirer 
simplement l'invention et leiïet. ils cherchèrent aussitôt à l'imiter, à la 
copier; et au lieu d'honorer, en le récompensant, celui de leurs frères 
qui rapportait ce trésor de lointaines régions , ils mirent tous leurs soins à 
lui dérober son secret et les bénéfices quil devait justement tirer de son 
industrie. Voilà tout d'abord Topaze aux prises avec les contrefacteurs. 
Heureusement pour lui quil ne s'agissait pas de réimjjrimer un livre en 
Belgique; le vol était un peu moins facile à commettre. Messieurs les 
Singes eurent beau ruminer, s'ingénier, travailler de leurs quatre mains, 
s'associer même, car chez eux comme ailleurs, je crois, on trouve aisé- 
ment des complices pour une mauvaise action , tout ce qu'ils purent 
faire, ce fut une caisse en bois, une enveloppe très-semblable à l'autre, 
en vérité, mais à laquelle il ne manquait que le mécanisme intérieur: 
un corps sans àme enfin. A l'abri de la contrefaçon, Topaze ne le fut 
pas de l'envie. Au contraire, l'insuccès des Singes les re^ndit furieux, et 
détestant d'autant plus celui qu'ils n'avaient [)u dépouiller, ils n'épar- 
gnèrent rien pour le desservir et le perdre. Tant il est vrai que, si l'on 
a des ennemis, il faut les chercher parmi ses semblables et ses proches, 
pirmi les gens de la même profession, du même pays, presque delà 
même famille et de la même muison. Àraùa ; qvien te ara no? — Olra 
ara fia cjmoyo. 



H2 TOPAZE PEIINTRE DE POUTrwMTS. 



,AIais n'importo. le mérite doit se faire jour en dépit des envieux et 
(les méchants, et suniaf;er à la fin comme l'Iun'le sur l'eau. Il arriva 
(iu"un personnage important, un Animal de [xjids, un Ours enfin, pas- 
sant par la clairière et voyant celte enseii;ne, se mit à réfléchir qu'on 
n'est pas de toute nécessité un charlatan parce qu'on vient de loin ou 
qu'on promet du nouveau, et qu'un esprit sa,^e, modéré, impartial, se 
donne la peine d'examiner les choses avant de les juger. D'ailleurs une 
autre raison le poussait à faire l'épreuve des talents de l'étranger; car, à 
côté des maximes générales et des lieux communs, par lesquels on 
explique tout haut chaque action de la vie, il y a toujours un petit motif 
personnel dont on ne parle point, et qui est la vraie cause. Nous sonunes 
tous, Bètes et gens, un peu doctrinaires. Or, notre Ours était le descen- 
dant direct de ce compagnon d'Ulysse, touché par la baguette de Circé, 
qui répondit à son capitaine, le plaignant de se voir ainsi fait, lui naguère 
si joli : 

Comme me voilii fait! comme doit ètn^ uti Ours. 
Qui l'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre ? 

Est-ce à la tienne à juger de la nôtre? 
Je m'en rapporte aux yeux d'une Ourse, mes amours. 

Il était un [)cu fat et très-amoureux. C'était pour en faire présent à sa 
belle qu'il désirait avoir son portrait. Il entra donc dans la boutique, 
paya double, car il fai.sait grandement les choses, et s'assit sur la place 
marquée. Très-peu léger, très-peu remuant, plein d'ailleurs de son 
iîuportance et de l'importance de sa tentative, il lui fut facile de garder 
l'immobilité nécessaire. Topaze, de son côté, mit à son ouvrage tous les 
soins qu'on apporte d'ordinaire à un début, et le portrait réussit au gré 
de leurs souhaits. Monseigneur fut ravi. L'opération, en le rapetissant, 
lui avait ôté l'épaisse lourdeur de sa taille, et le gris argenté de la plaque 
métallique remplaçait avec avantage la sombre monotonie de son man- 
teau brun. Enfin, il se trouva mignon, svelte, gracieux. Essoufflé de 
joie et d'orgueil, il courut de ce pas, aussi vite que le permettaient la 
gravité de son caractère et la pesanteur de ses allures, présenter à son 
idole cette précieuse image. L'Oursine en raffola. Par instinct de coquet- 
terie, inné, à ce qu'il parait, chez les femelles, elle pendit, comme une 
parure, le portrait à son cou; puis, par un autre instinct, non moins 
naturel, à ce qu'il paraît encore, celui de conununicalion, elle s'en alla 
chez ses parentes, amies, voisines et connaissances, montrer le cadeau 



TOPAZE PEINTRE DE PORTRAITS. 



31: 



du bien-aimé. Grâce à cet empressement, avant la fin de la journée 
toute la gent animale habitant à deux lieues à la ronde connaissait le 
talent de Topaze et les merveilleux produits de son industrie. Il était en 
voi>:ue. 




. Précieuse image. 



Dès ce moment, sa cabane lut visitée à toute heure du jour; la place 
marquée pour le modèle ne désemplissait point, et le Sapajou noir avait 
assez à faire de préparer pour tout venant les plaques iodées. Hors les 
Singes, qui gardèrent rancune et se tinrent à l'écart, il n'est pas une 
espèce animale de la terre, de l'air et de l'eau, qui ne vint bravement 
s'exposer à la reproduction de son effigie. Je me rappelle que l'un des 
plus empressés fut l'Oiseau-Royal, souverain d'une principauté étrangère 
toute peuplée de Volatiles. Il arriva entouré d'un brillant état-major et 



w 



314 



TOPAZE PEINTRE DE PORTRAITS. 



lie SOS aidi's do cami). lo uviuMal IMionicoplère dit Flamant ou nôcliai'u, 
le a)U)iiol Aigrette, le major Toiiean, llatteurs et IVulieux. qui, penchés 
sur le dos de Topaze, ne cessaient, pour louer le prince et lui jeter de 
l'encens au nez. île laiie des critiques sauiirenues et d'indiquer d'absurdes 














^fe> 



corrections. Le portrait s'acheva en dépit de leurs remontrances, et, 
tout lier de sa couronne ducale en forme de huppe panachée, l'Oiseau- 
Koyal était ravi de se mirer et de s'adniirer comuie dans une glace. Aussi, 
bien diiïérent de TOurs amoureux, et quoiqu'il fût accompagné d'une 
charmante Paonne, sa femme par mariage morf/anatir/ue^ ce fut à lui- 



TOPAZE PEIMTRE DE PORTRAITS. 315 

nièineqiril fil présent de son iina.^e, et, comme Narcisse devant la fon- 
taine, il passait le jour à se contempler. Par ma foi, bienheureux ceux: 
qui s'aiment! ils n'ont à craindre ni dédain, ni froideur, ni change- 
ment; ils n'éprouvent ni les chagrins de l'absence, ni les tourments de 
la jalousie. S'il est vrai, à ce que disent les philosophes humains, que 
ce qu'on nomme amour ne soit (piune déviation de l'amour-propre qui 
va momentanément se loger en autrui, et que cesser d'aimer, c'est tout 
simplement le retour de ramour-[)ropre en son logis habituel; encore 
une fois, bienheureux ceux qui s'aiment! 

Bien que Topaze, pour revenir à lui, se donnât l'air de reloucher, 
au gré des modèles, les portraits sortis de sa machine, ce n'est pas à 
dire qu'il réussît toujours h satisfaire pleinement ses pratiques. Elles 
n'étaient pas toutes de si bonne composition, et, sans s'aimer comme 
l'Oiseau-Royal, au point de prendre leurs difformités pour autant d'at- 
traits, ce qui est la vraie béatitude de l'égoïsme, elles s'aimaient assez 
cependant pour trouver mauvais qu'on leur laissât des défauts qui les 
affligeaient, ou qu'on leur ôtâtdes qualités dont elles étaient fières. Ainsi, 
le Kakaloès se trouvait le nez trop court, l'Autruche la tête trop petite, 
le Bouc la barbe trop longue, le Sanglier l'œil trop sanglant, l'Hyène le 
poil trop hérissé. L'Écureuil était très-mécontent de se voir immobile, 
lui si vif, si sémillant, si alerte, et le Caméléon, si changeant, d'être 
sans couleur. Quant à l'une, il aurait voulu, nouveau Rossignol, que son 
portrait fit entendre la gracieuse musique de son chant; et le Hibou, qui 
avait fermé les yeux à la lumière du soleil pendant l'opération, se plai- 
gnait amèrement qu'on l'eût peint aveugle. 

H y avait d'ailleurs, dans le laboratoire de Topaze, comme cela se 
voit quelquefois, dit-on, dans les ateliers des peintres, une troupe de 
jeunes Lions ^ fils de grandes familles, désœuvrés, moqueurs et narquois, 
qui venaient y passer tous leurs loisirs, c'est-à-dire vingt- quatre heures 
par jour, sauf le temps des repas et du sommeil. Hs se pi([uaient de con- 
naissances en peinture, appelaient par leurs noms anatomiques tous les 
muscles du visage, parlaient galbe et morbidesse, raisonnaient plastique 
et esthétique; mais, sous prétexte de voir travailler l'artiste, ils ne s'occu- 
paient en réalité qu'à plaisanter de ses clients. Le Corbeau montrait-il, 
à l'entrée de la cabane, sa noire figure, son œil terne, sa démarche de 
magistrat goutteux, aussitôt ils s'écriaient en chœur : 

Hé! bonjour, monsieur du Cocbcuu, 
Que vous êtes joli , que \ ous nio semble/. 1 eau ! 



.10 



TOPAZE PEIiNTRE DE PORTR.MTS. 




Ill!l||i | !!| i i i' ! l!llflll | l |l ^f' f "i! lll i ! l l ll l l l» 



Le Toucan se trouvait le nez trop gros; l'Autru<,he, la t' te lr.'i> |clilc, etc., etc. 



rappelant ainsi à la pauvre (1ii|iC >on aventure du Iroi nage escroqué par 
maître Renard. Si c'était au contraire le Renard qui entrât, ou son coni- 



TOPAZE PEIMTKE UE POUTRAirS. ' 317 

père le Loup, ils se mettiiienl ;i nuiriiiotter la laineuse sentence du Sinise 
i[ui les conilauHia Tun el Tautre : 

... Je vous connais do longtemps, mes nmis. 
Et tous deux vous i)ayeroz l'amende; 
(lar loi, Loup, tu te plains ([uoiqu'on ne l'ail i icii pris, 
Et toi, Renard, as pris ce que l'on le demande. 

Un jour, le bonhomme Canard, laissant les joncs et le marécage, 
Wm vint, cahin-caha, jusqu'à l'atelier de Topaze, désireux de voir aussi 
sa tigure mieux que dans l'eau trouble de son étang. Dès qu'il parut, un 
des Lions s'approcha plein d'empressement, et, ôtant sa toque avec poli- 
tesse : « Ah ! monsieur, lui dit-il, vous qui allez de côté et d'autre, 
« seriez-vous assez bon pour nous apprendre des nouvelles ? » 

Bref, personne n'échappait à leurs sarcasmes. Bien des gens se 
piquaient, et plusieurs auraient voulu se fàcber; mais messieurs les 
Lionceaux, habitués dès l'enfance à manier les armes des duellistes, se 
faisaient un jeu d'une querelle. Avec eux, le plus prudent était de se 
taire ou de bien prendre la plaisanterie. Topaze aussi souffrait de leur 
présence, qui le dérangeait dans son travail et pouvait nuire à ses inté- 
rêts en éloignant des pratiques. Mais comment se mettre mal avec tous 
ces fils de familles, puissants dans le canton, et généreux d'ailleurs dans 
leurs bons moments ? Gomme ses modèles, le peintre devait prendre ces 
importuns en patience, et, tout en les maudissant, leur faire bon visage. 
(Test une des charges du métier. 

.Malgré ces petites contrariétés et ces petits ennuis (qui peut en être 
exempt dans ce monde de Dieu ? ) , le commerce allait bien. Topaze 
emplissait son grenier, et sa renommée grossissait comme ses épargnes. 
II entrevoyait déjà l'instant si désiré oii, riche et célèbre, il allait enfin se 
<*onsacrer à la haute mission d'instruire et de moraliser ses semblables. 

Le nom du prochain législateur, et le bruit des merveilles qu'il opé- 
rait, s'étaient répandus, de proche en proche, jusqu'à de grandes dis- 
tances. Un Eléphant, souverain de je ne sais quel vaste territoire situé 
entre les grands fleuves de l'Amérique du Sud, mais qui n'est indiqué 
sur aucune mappemonde, parce que l'espèce humaine n'y a point encore 
pénétré, entendit parler da peintre de Paris. Il fut curieux d'employer 
ses talents, et, comme un autre François l" appelant à sa cour un autre 
Léonard de Vinci, il envoya une députation à Topaze avec des offres si 
brillantes, (pi'il n'y avait pas même lieu à délibérer. C'est ainsi que pro- 



318 TOPAZE PEINTRE DE PORTRAITS. 



codenl. dans leurs câpriers, los rois absolus. On lui pronicllail. ouiro 
une souun(> l'onsidéraMe en xaleurs du pays, le liliv de ('aei(|ue et le 
iji'and cordon de la DenI d'ivoii'e. Topaze se mil en roule, au milieu 
d'une escorte d'honneur, nionle sur un beau (Iheval et suivi d'un iMuIel 
(jui portait, outre son lidèle Sapajou noii'. sa précieuse machine. On 
arriva sans encombre à la cour de sultan Poussah (c'était son nom), à 
qui Topaze l\it aussitôt présenté ])ar lintroductour ordinaire des ambas- 
sadeurs. 11 se jeta la face conlie leire devant le monarque, et celui-ci, 
le relevant'avec bonté du bout de sa trompe, lui donna à l)aiser l'un de 
ses pieds énormes, eelui même qui plus tard... IMais n'anticipons point 
sur les événements. 

Sa Majesté très-massive éprouvait une telle démangeaison de cuiio- 
site. que, sans prendre ni repos ni repas, Topaze dut aussitôt déballer 
sa caisse et se mettre à l'ouvrage. Il prépara ses instruments, fit chauf- 
fer ses drogues, et choisit la plus belle plaque de toute sa provision poUr 
y empreindre la royale image. Il fallait que le modèle tînt tout entier 
sur cet étroit encadrement, car sultan Poussah se voulait voir représenté 
dans son majestueux ensemble et de la tète aux pieds. Topaze se rt^ouit 
fort de ce caprice. Il se rappebiit l'aventure de l'Ours amoureux, pre- 
mière cause de sa vogue et de ses succès. « Bon ! disait-il, puisque c'est 
une miniature que demande Sa IMajeslé, elle sera satisfaite de moi, car 
elle sera satisfaite d'elle-même. » Il plaça donc l'Eléphant fort loin de la 
lunette de sa chambie obscure, pour le rapetisser autant ([ue possil)le. 
puis il procéda à l'opération avec le soin le plus minutieux et l'attenlion 
la plus profonde. Tout le monde attendait le résultat en silence et dans 
l'anxiété, connue s'il se fût agi de fondre une statue. Il faisait un ardenl 
soleil. Au bout de deux minutes, l'opérateur enlève lestement la placjue 
argentée , et , triomphant , quoique agenouillé, la présente aux yeux 
du monarque. 

A peine celui-ci eut-il jel('' un regard obli(jue sur son image, (|u'il 
partit d'un immense éclat de rire, et, sans trop savoir pourcpioi, les 
courtisans rirent aussi à gorge déployée. C'était une scène de l'Olympe. 
« Qu'est ceci? s'écria l'Élépliant quand' il eut recouvré la parole; c'est 
le portrait d'un liai, et Von veut (jue je m'y reconnaisse ! Vous plai- 
santez, mon ami. » Les rires continuaient de plus belle. « Eh (pioi ! 
ajouta le monarque après un instant de silence et |)renant une expres- 
sion de j)lus en plus sévère, c'est parce (juil n'y a nul Animal plus grand. 
plus gros et plus fort f|ue moi dans celte contrée, que j en suis le roi el 



TOPAZE PEliNTRE DE PORTIUITS. 



319 




11 ytéynia. ses iusli uiLCiils , lil chauUei- ^es drogues , et cboisil la plus 
belle plaque de sa composition... 



seigneur, et j'irais me montrer à mes sujets, pour quils perdent le respect 
qui m'est dû, sous les apparences d'une chétive et imperceptible créa- 
ture, dun avorton, d'un Insecte? Non, la raison d'État ne me permet 
point de faire cette sottise. » En disant cela, il lança dédaigneusement la 
plaque à l'artiste atterré, qui courba la tète jusque dans la poussière, 
moins encore par humilité que pour éviter un choc qui lui eût été funeste. 
<( J'aurais dû me douter de l't^iuipée, reprit lÉléphant qui passait 
peu à peu du rire à la fureur. Tous ces colporteurs de secrets et d'in- 
ventions, tous ces novateurs qui nous prêchent les merveilles du monde 
civiHsé, sont autant d'émissaires de l'Homme, venus pour corrompre, à 



Tui'A/.K l'Ki.Nïr.i; i)K roinrvAiTs. 



son profit, les Aiiiiii;iii\. |t;ii' le iii(>|iris des Net lus anti(juos. par l'oubli 
dos devoirs oiimms rnuloiilc n;iliiivllo cl consliliur. Il laiil en pivsorvor 
ri^tiit. ol couiicr le mal dans sa lacino. — Hravo ! secria la .calorie; 
liien dit. bien l'ait, et vive le sultan ! » Knjand)ant par-dessus le C()i'|)s du 
peinti'e encore pi'osterne. IKk'phant. eu trois j)as, s'approcha de Tinno- 
cenle machine. i:rosse ;i ses yeux de levolutious ; et. plein ilun courroux 
non moins lei^itime que celui de Don Onichotle fi'apj)ant destoc et de 
taille sur les marionnettes de maître Pieire. il leva son formidable pied, 
le posa sur la frac^ile enveloppe, et. d'un seul elTort, broya la caisse avec 
tout ce qu'elle contenait. Adieu Veau, VaeJœ , Cochon, Couvée! 

Ce fut comme le |)ot au lait de Perrette. Adieu fortune, honneurs, 
influence, civilisation ! Adieu lait, adieu l'artiste! Aux horribles craque- 
ments qui annonçaient sa ruine et lui broyaient le cœur, Topaze se 
releva soudain, et. prenant sa course en désesj)éré, il alla se jeter, la 
tète la première, dans la rivière des Amazones. 



Celui qui fut son confident et (|ui resta son héiitier, c'est moi, pauvre 
Ébène. pauvre Sapajou noir, qui, venu chez les Hommes d'Europe, où 
j'ai appris une de leurs laniiues. me suis fait, pour leur instruction, 
l'historien de mon maître. 

Troduil de l'cspaçinql par Loris Viardot. 




VOYAGE 



LION D'AFRIQ^UE 



A PARIS 



ET CE QUI S ENSUIVIT 



Où l'on verra par quelles raisons de haute politique le prince Léo dut faire un voyage 

en France. 




i bas de l'Allas, du côté du désert, règne 
un vieux Lion nouni de ruse. Dans sa 
jeunesse , il a voyagé jusque dans les mon- 
tagnes de la Lune; il a su vivre en Bar- 
barie, en Tond)Ouctou, en Hollentotie, au 
milieu des républitjues d'Éléphants, de 
Tigres, de Bosehimans et de Troglodytes, 
'^e en les mettant à contribution et ne leur 
déplaisant point trop; car ce ne fut guère 
que sur ses vieux jours, ayant les dents 
lourdes, qu'il fit crier les Moutons en les 
croquant. De celte complaisance universelle lui vint son surnom de 
Cosmopolite, ou l'ami de tout le monde. Une fois sur le trôjie, il a 
voulu justifier la jurisprudence des Lions par cet admirable axiome : 



322 VOYAGK D'UN LION D'AFRIQUE A PARIS. 



Prendre, c'est apprendre. Et il passe pour un dos iu()nai'(|uos les plus 
instruits. Ce (pii n'empêche pas qu'il déleste les lettres et les lettrés. 
., Ils embrouillent encore ce qui est embrouillé, » dit-il. 

Il eut beau laire . le peu|)le voulut devenir savant. Les grilTes 
parurent menaçantes sur tous les points du désert. Non-seulement les 
sujets du Cosm:)polite faisaient mine de le contrarier, mais encore sa 
amille commençait à murmurer. Les jeunes Altesses Griiïées lui repro- 
chaient de senfermer avec un grand GrilTon. son faxori. |)()ur conipter 
ses (résolu, sans admettre personne à les voir. 

Ce Lion parlait beaucoup, mais il agissait peu. Les crinrères fermen- 
taient. De temps en temps, des Singes perchés sur des arbres éclair- 
cissaient des questions dangereuses. Des Tigres et des Léopards deman- 
daient un partage égal du butin. Enfin, comme dans la j)lupart des 
Sociétés, la question de la viande et des os divisait les masses. 

Déjà plusieurs fois le vieux Lion avait été forcé de déployer tous ses 
moyens pour comprimer le mécontentement populaire en s'appuyant sur la 
classe intermédiaire des Chiens et des Loups-Cerviers, qui lui vendirent 
un peu cher leur concours. Trop vieux pour se battre, le Cosmopolite 
voulait finir ses jours tranquillement, et, comme on dit, en bon Toscan 
de Léonie, mourir dans sa tanière. Aussi les craquements de son trône 
le rendaient-ils songeur. Quand Leurs Altesses les Lionceaux le contra- 
riaient un peu trop, il supprimait les distributions de vivres, et les 
domptait par la famine; car il avait appris, dans ses voyages, combien 
on s'adoucit en ne prenant rien. Hélas! il avait retourné cette grave 
(juestion sur toutes ses dents. En voyant la Léonie dans un état d'agita- 
tion qui pouvait avoir des suites fâcheuses, le Cosmopolite eut une idée 
excessivement avancée pour un Animal, mais qui ne surprit |)oint les 
rabinets à qui les tours de passe-passe par lesquels il se recommanda 
j>endant sa jeunesse étaient suffisamment connus. 

Un soir, entouré de sa famille, il bâilla plusieurs fois, et dit ces 
sages paroles : (< Je suis véritablement bien fatigué de toujours rouler 
cette pierre qu'on appelle le pouvoir royal. J'y ai blanchi ma crinière, 
usé ma parole et dépensé ma fortune , sans y avoir gagné grand'chose. 
Je dois donner des os à tous ceux qui se disent les soutiens de mon 
pouvoir! Encore si je réussissais! Mais tout le monde se plaint. Moi 
seul , je ne me plaignais pas , et voilà que cette nialadie me gagne ! Peut- 
être ferais-je mieux de laisser aller les choses et de vous abandomier le 
sceptre, mes enfants! Vous êtes jeunes, vous aurez les sympathies de 



VOYAGE D'UN LION D'AFRIQUE A PARIS. 323 



la jeunesse , et vous pourrez vous débarrasser de tous les Lions mécon- 
tents en les éconduisant à la victoire. » 

Sa IMajesté Lionne eut alors un retour de jeunesse et chanta la Mar- 
seillaise des Lions : 

Aiguisez vos ^l'i^^^--^, liérissez vos crinières! 



« Mon père, dit le jeune prince, si vous êtes disposé à céder au 
vœu national, je vous avouerai que les Lions de toutes les parties de 
l'Afrique , indignés du far niente de Votre Majesté , étaient sur le point 
d'exciter des orages capables de faire sombrer le vaisseau de l'État. 

« — Ah ! mon drôle, pensa le vieux Lion, tu es attaqué de la maladie 
des princes royaux, et ne demanderais pas mieux que de voir mon abdi- 
cation!... Bon , nous allons te rendre sage! Prince, reprit à haute voix 
le Cosmopolite, on ne règne plus par la gloire, mais par l'adresse, et, 
pour vous en convaincre, je veux vous mettre à l'ouvrage. » 

Dès que cette nouvelle circula dans toute l'Afrique , elle y produisit 
un tapage inouï. Jamais, dans le désert, aucun Lion n'avait abdiqué. 
Quelques-uns avaient été dépossédés par des usurpateurs , mais personne 
ne s'était avisé de quitter le trône. Aussi la cérémonie pouvait-elle être 
facilement entachée de nullité, faute de précédents. 

Le matin , à l'aurore , le Grand-Chien , commandant les hallebardiers^ 
dans son grand costume et armé de toutes pièces, rangea la garde en 
bataille. Le vieux roi se mit sur son trône. Au-dessus , on voyait ses 
armes représentant une chimère au grand tiot , poursuivie par un poi- 
gnard. Là, devant tous les Oisons qui composaient la cour, le grand 
Griffon apporta le sceptre et la couronne. Le Cosmopolite dit à voix basse 
ces remarquables paroles à ses lionceaux., (jui reçurent sa bénédiction, 
seule chose qu'il voulut leur donner, car il garda judicieusement ses 
trésors. 

« Enfants, je vous prête ma couronne pour (quelques jours , essayez 
de plaire au peuple et vous m'en direz des nouvelles. •> 

Puis , à haute voix et se tournant vers la cour, il cria : 

« Obéissez à mon Iils , il a mes instructions ! '> 

Dès que le jeune Lion eut le gouvernement des affaires, il fut assailli 
par la jeunesse Lionne dont les prétentions excessives, les doctrines, 
l'ardeur, enharmonie d'ailleurs avec les idées des deux jeunes gens, 
firent renvoyer les anciens conseillers de la couronne. Chacun voulut 



32/. 



VOYAGE D'UN LION D'AFlUQUl-: A PARIS. 







— e^=l f«£ 



Les jeunes Lionceaux reçurent sa bénédiction. 

leur vendre son concours. Le nonibre des places ne se trouva point en 
rapport avec le nombre des ambitions légitimes; il y eut des mécontents 
qui réveillèrent les masses intelligentes. 11 s'éleva des tumultes, les 
jeunes tyrans eurent la patte forcée et furent obligés de recourir a la 
vieille expérience du Cosmopolite, qui, vous le devinez, fomentait ces 
agitations. Aussi, en quelques heures, le tunuiltc fut-il apaisé. L'ordre 



VOYAGE D'UN LION D'AFRIQUE A PARIS. 325 



régna dans la capitale. Un baise-grifTe s'ensuivit, et la cour fit un grand 
carnaval pour célébrer le retour au s(a(u (/uo qui parut être le vœu du 
peuple. Le jeune prince, troin|)é par cette scène de haute comédie, 
rendit le trône à son père, qui lui rendit son aftection. 

Pour se débarrasser de son fils, le vieux Lion lui donna une mission. 
Si les Hommes ont la question d'Orient, les Lions ont la <|uestion 
d'Europe, oii depuis quelque temps des Honunes usurpaient leur nom, 
leurs crinières et leurs habitudes de conquête. Les susceptibilités natio- 
nales des Lions s'étaient effarouchées. Et, pour préoccuper les esprits, 
les empkher de retroubler sa tranquillité, le Cosmopolite jugea néces- 
saire de provoquer des explications internationales de tanière à Cama- 
rilla. Son Altesse Lionne, accompagnée d'un de ses Tigres ordinaires, 
partit pour Paris sans aucun attaché. 

Nous donnons ici les dépL'ches diploma(i(|ues du jeune prince et 
celles de son Tii^îv ordinaire. 



II 

Comment le priiioo Léo fut traité à son arrivée clans la capitale du monde civilisé, 
pr. Kiiiiinc Diî PÈCHE. 

« Sire , 

'( Dès que votre auguste lils eut dépassé l'Atlas , il fut reçu à coups 
de fusil par les postes français. Nous avons compris que les soldats lui 
rendaient ainsi les honneurs dus à son rang. Le gouvciiiement français 
s'est empressé de venir a sa rencontre; on lui a offert une voiture élé- 
gante, ornée de barreaux: en fer creux qu'on lui fit admirer connue un 
des progrès de l'intlustrie moderne. Nous fûmes nourris de viande les 
plus recherchées, et nous n'avons eu qu'à nous louer des procédés de la 
France. Le prince fut embar([ué, par égard pour la race animale, sur 
un vaisseau appelé le Castor, Conduits par les soins du gouvernement 
français jusqu'à Paris, nous y sommes logés aux frais de l'État dans un 
délicieux séjour appelé le Jardin du Roi, où le peuple vient nous voir 
avec un tel enqjressement, qu'on nous a donné les plus illustres savants 
pour gardiens , et que, pour nous préserver de toute indiscrétion, ces 



326 \0\.\CiI:: U'IN LlOiN U'AKUlQUE A PAHIS. 



messieurs oui élé forcés tle inetlre des barres de fer entre nous et la 
l'oulo. Nous sonmit's ariiM's dans dlKnireuses circonstances, il se trouve 
là dos ambassadeurs \cnus {\c tous les points du i^'Iobe. 

(> Jai lori^né. dans un liôtel voisin, un Ours blanc venu doutre- 
nuM" pour des réclamations de son .i;()U\crnemcnt. Ce prince OursakolV 
ma dit alors que nous ('tions les dupes de la France. Les Lions de 
Paris, inquiets de notre and)assade, nous avaient fait enfermer. Sire, 
Udus étions prisonniers. 

(> — (Tu |)ourrons-n()u> trouNci" les Lions de Paris? > lui ai-je 
demande. 

>'otre .Majesté remarquera la linesse de ma conduite. En elVet, 
la diplomatie de la Nation Lionne ne doit pas s'abaisser jusqu'à la four- 
berie, et la fi-ancliise est plus babile que la dissinuUation. Cet Ours, 
assez sinq)le, devina sur-le-champ ma pensée, et me répondit sans 
détours que les Lions de Paris vivaient en des régions tropicales où 
l'asphalte formait le sol et oii les vernis du Japon croissaient, arrosés 
par l'argent d'une fée appelée conseil général de la Seine. « — Allez tou- 
jours devant vous , et quand vous trouverez sous vos pattes des marbres 
blancs sur lesquels se lit ce mot : Seysskl ! un terrible mot qui a bu de 
l'or, dévoré des fortunes, ruiné des Lions, fait renvoyer bien des Tigres, 
voyager des Loups-Ger\iers, pleurer des Rats, rendre gorge à des Sang- 
sues, vendre des Chevauv et des Escargots!... quand ce mot flam- 
boiera , vous serez arrivé dans le cpiartier Saint-deorges où se retirent 
ces Animaux? 

(i — Vous devez être satisfait, dis-je avec la politesse ([ui doit dis- 
ling^ier les ambassadeurs, de ne point trouver votre jnaison (jui règne 
dans le Nord, les Oursakoiï, ainsi travestis? 

(( — Pardonnez- moi, reprit-il. LesOursakolï" ne sont pas j)lus épargnée 
que vous par les railleries paiisiennes. J'ai pu voir, dans une impri- 
merie, ce qui s'appelle un Ours imitant notre majestueux mouvement de 
va-et-vient , si convenable îi des gens réfléchis comme nous le sonnnes 
vers le Nord, et le prostituant à mettre du noir sur du blanc. Ces Ours 
sont assistés de Singes qui grappillent des lettres, et ils font ce qu'ici les 
savants nomment des livres, un produit bizarre df lilonime que 
jentends aussi nomn)er des hoiif/uins, sans avoir |)U deviner le lapporl 
qui f>eut existei' entie le fds d'un Bouc et un livre, si ce n'est l'odeur. 
" — Quel avantage les Hommes lrou\ent-ils, (lier prince OinsakolL 
à prendre nos noms sans pouvoir prendre nos (pjalités? 



VOYAGE D'UN LION D'AFRIQUE A PARIS. 327 



u — Il esl [)lus facile d'avoii' de l'c'S()i"il en se disant une Bète qu'en 
se donnant pour un lloinine de talent! D'ailleurs, les Hommes ont tou- 
jours si bien senti notre supériorité que, de tout temps, ils se sont servis 
de nous pour s'anoblir. Regardez les vieux blasons : partout des Ani- 
maux ! » 

« Voulant, Sire, connaître l'opinion des cours du x\ord dans cette 
grande question . je lui dis : « En avez-vous écrit à voti*e gouver- 
nement ? 

(( — l.c cabinet Ours est |)lus lier que celui des Lions, il ne recon- 
naît pas rilomine. 

« — Prétendriez-vous, vieux glaçon à deux pattes, et poudré de 
neige, que le Lion, mon maître, n'est pas le roi des yVnimaux? » 

« L'Ours blanc prit, sans vouloir ré[)ondre, une attitude si dédai- 
gneuse, (jue d'un bond je brisai les barreaux de mon appartement. Son 
Altesse, attentive à la querelle, en avait fait autant, et j'allais venger 
l'honneur de votre couronne, lorsque votre auguste fils me dit très-judi- 
cieusement qu'au moment d'avoir des explications à Paris il ne fallait 
pas se brouiller avec les puissances du Nord. 

(( Cette scène avait eu lieu pendant la nuit, il nous fut donc très-facile 
d'arriver en quelques bonds sur les boulevards , où , vers le petit jour, 
nous fûmes accueillis par des : « Oh! c'te tote ! — Sont- ils bien 
déguisés ! — Ne dirait-on pas de véritables Animaux ! » 



m 



Le prince Léo est à Paris pendant le carnaval. — Jugement que porte Son Alt:::s;e 
sur ce qu'elle voit. 

Dl'tXIKME DÉPÊCHE. 

« Votre lils, avec sa perspicacité ordinaire, devina que nous étions 
■en plein carnaval, et que nous pouvions aller et venir sans aucun dan- 
ger. Je vous parlerai plus tard du carnaval. Nous étions excessivement 
embarrassés pour nous exprimer ; nous ignorions les usages et la langue 
ilu pays. Voici comment notre embarras cessa. » 

(Inlerronipue par le froid de l'atmosphère.) 



328 VOYAGE D'UN LION D'AFRIQUE A PARIS. 



l' n E M I !■ r. i; i. e t r n e u i' r n i \ c e i, e o ad i\ o i , s o \ p e r. e. 

u Mon c'Iior el auiiiislo père, 

u >ous luavez donné si pou de valeurs, qu'il m'est bien diflicile de 
tenir mon rang à Paris. A peine ai-je pu mettre les pattes sur les boule- 
vards, que je me suis aperçu combien cette capitale diffère du désert. 
Tout se vend et tout s'achète. Boire est une dépense, être à jeun coûte 
cher, manger est hors de prix. Nous nous sommes transportés, mon 
Tigre et moi, conduits par un Chien plein d'intelligence, tout le long des 
boulevards, où personne n.^ nous a remarqués tant nous ressemblions 
à des Hommes, en cherchant ceux d'entre eux qui se disent des Lions. 
Ce Chien, qui connaissait beaucoup Paris, consentit à nous servir de 
guide et d'interprète. Nous avons donc un interprète , et nous passons, 
comme nos adversaires, pour des Hommes déguisés en Animaux. Si 
vous aviez su, Sire, ce qu'est Paris, vous ne m'eussiez j)as mystifié par 
la mission que vous m'avez donnée. J'ai bien j)eur d'être obligé quelque- 
ibis de compromettre ma dignité pour arriver à vous satisfaii'e. En arri- 
vant au boulevai'd des Italiens, je crus nécessaire de me mettre à la 
mode en fumant un cigare, et j'éternuai si fort, que je produisis une 
certaine sensation. Un feuilletoniste, (|ui passait, dit alors envoyant 
ma tète : « Ces jeunes gens finiront par ressendjler ii des Lions. » 

« — La question va se dénouer, dis-je ii mon Tigre. 

« — Je crois, nous dit alors le Chien. (|u'il en est comme de 
l'immortelle (piestion d'Orienl, et que le mieux est de la laisser long- 
temps nouée. » 

« Ce Chien, Sire, nous donne à tout moment les preuves d'une 
haute intelligence; aussi vous ne vous étonnerez pas en apj>renant qu'il 
appartient à une administration célèbre, située rue de Jérusalem, qui 
se plaît à entourer de soins et d'égards les étrangers qui visitent la 
France. 

« Il nous amena, comme je \iens de vous le diie, sui- le boulevard 
des Italiens; là, comme sur tous les boulevards de cette grande ville, 
la part laissée a la nature est bien petite. Il y a des arbres, sans doute, 
mais quels arbres! Au lieu d'aii' pur, de la fumée; au lieu de rosée, 
de la poussière : aussi les feuilles sont-elles larges comme mes ongles. 

« Du reste, de grandeur, il n'y en a point ii Paris : tout y est 



VOYAGE D'UN LION D'AFRIQUE A PARIS. 



329 



mesquin ; la cuisine y est pauvre. Je suis entré pour déjeuner dans un 
café où nous avons demandé un cheval ; mais le garçon a paru tellement 
surpris, que nous avons profité de son étonnement pour l'emporter, et 
nous l'avons mangé dans un coin. Notre Chien nous a conseillé de ne 




pas recommencer, en nous prévenant qu'un pareille licence pourrait nous 
mener en police correctionnelle. Cela dit . il accepta un os dont il se 
régala bel et bien. 

« Notre guide aime assez à parler politique, et la conversation du 
drôle n'est pas sans fruit pour moi; il m'a appris bien des choses. Je 
puis déjà vous dire que quand je serai de retour en Léonie je ne me 
laisserai plus prendre à aucune émeute ; je sais maintenant une manière 
de gouverner qui est la plus commode du monde. 



330 



VOYAGE D'UN LION D'AFRIQUE A PARIS. 




'( A Paris, k' roi iviiiw cl iii- itouvenic pas. Si \(nis ne comprenez 
pas ce système, je vais vous l'expli(juer : On rassemble par trois à 
(juatre cents i,Toupes tous ccu\ des lionnetes i^^ens du pays qui payent 
200 francs d'impôts en leur disant de se représenter par un d'eux. On 
obtient quatre cent cinquante-neuf Hommes chargés de faire la loi. 
Ces honmies sont vraiment plaisants : ils croient que cette opération 
communique le talent, ils imaginent qu'en nommant un JLlomme d'un 
certain nom, il aura la capacité, la connaissance des alfaires; qu'enfin 
le mot hotuiele f/oinme est synonyme de législateur, et qu'un Mouton 



VOYAGE D'UN LION D'AFRIQUE A PARIS. 331 

devient un Lion en lui disant : Sois-le. Aussi qu'arrive-t-il ? Ces quatre 
cent cinquante- neuf élus vont s'asseoir sur des bancs au bout 
d'un pont, et le roi vient leur demander de l'argent ou quelques usten- 
siles nécessaires à son pouvoir, comme des canons et des vaisseaux. 
Chacun parle alors à son tour de dilTérentes choses, sans que per- 
sonne fasse la moindre attention à ce qu'a dit le précédent orateur. 
.Un Homme discute sur l'Orient après quelqu'un qui a parlé sur la 
pêche de la Morue. La mélasse est une réplique suffîsante qui ferme la 
bouche à qui réclame pour la littérature. Après un millier de discours 
semblables, le roi a tout obtenu. Seulement, pour faire croire aux 
quatre cents élus qu'ils ont leur parfaite indépendance, il a soin de se 
faire refuser de temps en temps des choses exorbitantes demandées 
à dessein. 

« J'ai trouvé, cher et auguste père, votre portrait dans la résidence 
royale. Vous y êtes représenté dans votre lutte avec le Serpent révolu- 
tionnaire, par un sculpteur appelé Barye. Vous êtes infiniment plus 
beau que tous les portraits d'Hommes qui vous entourent, et dont 
quelques-uns portent des serviettes sur leurs bras gauches comme des 
domestiques, et d'autres ont des marmites sur la tête. Ce contraste 
démontre évidemment notre supériorité sur l'Homme. Sa grande imagi- 
nation consiste d'ailleurs à mettre les fleurs en prison et à entasser des 
pierres les unes sur les autres. 

« Après avoir pris ainsi langue dans ce pays où la vie est presque 
impossible et où l'on ne peut poser ses pattes que sur les pieds du 
voisin , je me rendis à un certain endroit où mon Chien me promit de 
me faire voir les bêtes curieuses auxquelles Votre Majesté nous a 
ordonné de demander des explications sur la prise illégale de nos noms, 
quahtés, griffes, etc. 

(( — Vous y verrez bien certainement des Lions , des Loups-Cerviers, 
des Panthères, des Rats de Paris. 

« — Mon ami, de quoi peut vivre un Loup-Cervier dans un pareil 
pays? 

a — Le Loup-Cervier, sous le respect de Votre Altesse , me répon- 
dit le Chien, est habitué à tout prendre; il s'élance dans les fonds amé- 
ricains, il se hasarde aux plus mauvaises actions, et se fourre dans les 
passages. Sa ruse consiste à avoir toujours la gueule ouverte, et le 
Pigeon, sa nourriture principale, y vient de lui-même. 

« — Et comment ? 



332 VO^AliK LVIN LION D'AFRIQUE A PARIS. 

u — II paraît ([u'il a ou respiit (rociiiv sur sa langue un mot talis- 
nianique avec lequel il attire le Pigeon. 

« — Quel est ce mot? 

« — Le mot bénéfice. 11 y a plusieurs mots. Quand bénéfice est usé, 
il écrit dividende. Après dividende, réserve ou inlérêts... les Pigeons 
s'y prennent toujours. 

« — Et pourquoi ? 

(( — Ah ! vous êtes dans un pays où les gens ont si mauvaise opi- 
nion les uns des autres, que le plus niais est sûr d'en trouver un autre 
qui le soit encore plus , et à qui il fera prendre un chifTon de papier pour 
une mine d'or... Le gouvernement a commencé le premier en ordonnant 
de croire que des feuilles volantes valaient des dom'aines. Cela s'appelle 
fonder le crédit public, et quand il y a plus de crédit que de public y 
tout est fondu. » 

« Sire, le crédit n'existe pas encore en Afrique, nous pouvons y 
occuper les perturbateurs en construisant une Bourse. Mon détaché 
(car je ne saurais appeler mon Chien un attaché) m'a conduit, tout en 
m'expliquant les sottises de l'Homme, vers un café célèbre où je vis en 
eiïet les Lions, les Loups-Cerviers, Panthères et autres faux Animaux 
que nous cherchions. Ainsi la question s'éclaircissait de plus en plus. 
Figurez-vous , cher et auguste père , qu'un Lion de Paris est un jeune 
Homme qui se met aux pieds des bottes vernies d'une valeur de trente 
francs, sur la tête un chapeau à poil ras de vingt francs, qui porte un 
habit de cent vingt francs, un gilet de quarante au plus et un pantalon de 
soixante francs. Ajoutez à ces guenilles une frisure de cinquante centimes, 
des gants de trois francs, une cravate de vingt francs, une canne de cent 
francs et des breloques valant au plus deux cents francs ; sans y com- 
prendre une montre qui se paye rarement, vous obtenez un total de cinq 
cent quatre-vingt-trois francs cinquante centimes dont l'emploi ainsi 
distribué sur la personne rend un Homme si fier, qu'il usuqie aussitôt 
notre royal nom. Donc, avec cinq cent quatre-vingt-trois francs cin- 
quante centimes, on peut se dire supérieur à tous les gens à talent de 
Paris et obtenir l'admiration universelle. Avez-vous ces cinq cent quatre- 
vingt-trois francs, vous êtes beau, vous êtes brillant, vous méprisez les 
passants dont la' défroque vaut deux cents francs de moins. Soyez un 
grand poëte, un grand orateur, un Homme de cœur ou de courage, un 
illustre artiste, si vous manquez à vous harnacher de ces vétilles, on ne 
vous regarde point. Un peu de vernis mis sur des bottes, une cravate de 



VOYAGE D'UN LION D'aKHIQUE A PARIS. 



333 



telle Vcleur, nouée de telle façon, des gants et des manchettes, voilà 
donc les ciractères distînetirs de ces Lions frisés qui soulevaient nos 
populatiois gueriières. IJélas! Sire, j'ai bien peur qu'il n'en soit ainsi 




Un Lion de Paris. 



(.le toutes les questions, et qu'en les regardant de trop près elles ne 
s'évanouissent , ou qu'on n'y reconnaisse sous le vernis et sous les bre- 
telles un vieil intérêt, toujours jeune, que vous avez immortalisé par 
votre manière de conjuguer le verbe Prendre! 

(( — Monseigneur, me dit mon détaché qui jouissait de mon étonne- 
ment à l'aspect de cette friperie, tout le monde ne sait pas porter ces 



'5'èk VOYAGE D'UN LION D'AFRIQUE A PARIS. 



habits ; il y c\ une manière, et dans ce pays-ci tout est une question de 

manière. 

u — Eli Itien. lui (li>-je. si un Homme avait les manières sans avoir 
les habits? 

<i — Ce serait un Lion inédit . me répondit le Chien sans se déterrer. 
Puis. Monseigneur, le Lion de Paris se distingue moins par lui-même 
que par son Rat. et aucun Lion ne va sans son Rat. Pardon, Altesse, 
si je rapproche deux noms aussi j)eu faits poui' se toucher, mais je parle 
la langue du pays. 

> — Quel est ce nouvel Animal .* 

" — Un Rat , mon Prince : c'est six aunes de mousseline qui dan- 
sent, et il n'y a rien de plus dangereux . parce que ces six aunes de 
mousseline parlent, mangent, se promènent, ont des caprices, et tant, 
quelles finissent par ronger la fortune des Lions, quelque chose comme 
trente mille écus de dettes qui ne se retrouvent plus ! » 



T n O I s I K il F. I) K P E C H E. 



> Expliquei' ii Votre Majesté la différence qui existe entre un Rat et 
une Lionne, ce serait vouloir lui expliquer des nuances infinies, des 
distinctions subtiles auxquelles se trompent les Lions de Paris eux- 
mêmes, qui ont des lorgnons! Comment vous évaluer la dislance 
incommensurable c{ui sépare un chàle français,* vert américain, d'un 
chàle des Indes vert-ponune ? une vraie guipure d'une fausse, une 
démarche hasardeuse d'un maintien convenable? Au lieu des meubles en 
ébène enrichis de sculptures par Janest qui distinguent l'antre de la 
Lionne, le Rat n'a que des meubles en vulgaire acajou. Le Rat, Sire, 
loue un reniise, la Lionne a sa voiture; le Rat danse, et la Lionne monte 
à cheval au bois de Boulogne; le Rat a des appointements fictifs, et la 
Lionne possède des rentes sur le grand-livre; le Rat ronge des fortunes 
sans en rien garder, la Lionne s'en fait une; la Lionne a sa tanière 
vêtue de velours, tandis que le Rat s'élève à peine à la fausse perse 
peinte. jN'est-ce pas autant d'énigmes pour Votre Majesté, (|ui de litté- 
rature légère ne se soucie guère et qui veut seulement fortifier son pou- 
voir? Ce détaché, comme l'appelle Monseigneur, nous a parfaitement 
expliqué comment ce pays était dans une époque de transition, c'est-à- 
dire qu'on ne pen t [)roph(''tisr'r rjue le pn'sonl . tant les choses y vont vite. 



VOYAGE DLW LION D'AFRIQUE A PARIS. 



L instabilité des choses publiques entraîne linstabiliie des positions parti- 
culières. Evidemment ce peuple se prépare a devenir une horde. Il 
éprouve un si grand besoin de locomotion, que. depuis div ans surtout 




Une Lionne. 

eu voyant tout aller a rien, il sest mis en marche aussi : tout ^st danse 
et galop ! Les drames doivent rouler si rapidement, qu'on n'vpeutphH 
rien comprendre ; on n'y veut que de laction. Par ce mouvement géné- 
ral, les fortunes ont défilé comme tout le reste, et, personne ne se^trou- 
vant plus assez riche, on s'est cotisé pour subvenir aux amusement 
Tout se fait par cotisation : on se reunit pour jouer, pour parler, pour 
ne rien dire, pour fumer, pour manger, pour chanter, pour faire de la 



336 



VOYAGE D'UN LION D\\FR10UE A PARIS. 



musique, pour ihm^or; de là le club et le bal Musard. Sans ce Chien, 
nous n'eussions rien compris à tout ce qui frappait nos regards. 

u 11 nous dit alors que les farces , les chœurs insensés , les railleries 
et les imaiies grotesques avaient leur temple, leur pandéiuonium. « — Si 




Son Altesse veut voir le galop chez Musard, elle rai)poitera dans sa 
patrie une idée de la politique de ce pays et de son gâchis. » 

« Le Prince a manifesté si vivement son désir d'aller au bal, que, 
bien qu'il fût extrêmement difficile de le contenter, ses conseillers ne 



VOYAGE D'UN LION D'AFRIQUE A PARIS. 



337 



purent qu'obéir, tout en sachant combien ils s'éloignaient de leurs 
instructions particulières ; mais n'est-il pas utile aussi que l'instruction 
vienne à ce jeune héritier du trône ? Quand nous nous présentâmes pour 
entrer dans la salle, le lâche fonctionnaire qui était à la porte fut si 
effrayé du salut que lui fit monsieur votre fils, que nous pûmes passer 
sans payer. » 




DERNIERE LETTRE DU JEUNE PRINCE A SON PÈRE. 



(( Ah ! mon père , Musard est Musard , et le cornet à piston est sa 
musique. Vivent les débardeurs ! Vous comprendriez cet enthousiasme, 
si , comme moi , vous aviez vu le galop ! Un poëte a dit que les morts 
vont vite , mais les bons vivants vont encore mieux ! Le carnaval , Sire . 
est la seule supériorité que l'Homme ait sur les Animaux; on ne peut lui 

43 



338 VOYAGE D'UN LION D'AFRIQUE A PARIS. 

contester ccilc invention ! C'est alors (jue l'on aequiert une certitude sur 
les rapports qui relient T Humanité à l'Animalité, car il éclate alors tant 
de passions animales chez l'Homme, qu'on ne saurait douter de nos 
atlinités. Dans cet immense tohu-bohu où les gens les plus distingués de 
cette grande capitale se métamorphosent en guenilles pour défiler en 
images hideuses ou grotesques, j'ai vu de près ce qu'on appelle une 
Lionne parmi les Hommes, et je me suis souvenu de cette vieille histoire 
d'un Lion amoureux qu'on m'avait racontée dans mon enfance, et que 
jaimais tant. 3Iais aujourd'hui cette histoire me paraît une fable ridicule. 
Jamais Lionne de cette espèce n'a pu faire rugir un vrai Lion. » 



IV 

Comment le prince Léo jugea qu'il avait eu grand tort de se déranger, et qu'il eût mieux 
fait de rester en Afrique. 

qiathiéme dépèche. 

« Sire, c'est au bal Musard que son Altesse put enfin aborder face à 
face un Lion parisien. La rencontre fut contraire à tous' les principes de 
reconnaissances de théâtre ; au lieu de se jeter dans les bras du Prince, 
comme laurait fait un vrai Lion, le Lion parisien, voyant à qui il avait 
aiïaire, pâlit et faillit s'évanouir. H se remit pourtant et s'en tira... Par 
la force ? me direz-vous. Non, Sire, mais par la ruse. 

<( — 3Ionsieur, lui dit votre fils, je viens savoir sur quelle raison 
vous vous appuyez pour prendre notre nom. 

(( — Fils du désert, répondit de la voix la plus humble l'enfant de 
Paris, j'ai l'honneur de vous faire observer que vous vous ai)pelez Lion, 
et que nous nous apjjelons Laianne, comme en Angleterre. 

<( — Le fait est. dis-je au prince, en essayant d'arranger l'affaire, 
que Laianne \\ Q?>i pas du tout votre nom. 

« — D'ailleurs, reprit le Parisien, sommes-nous forts comme vous? 
Si nous mangeons de la viande, elle est cuite, et celle de vos repas est 
crue. Vous ne portez pas de bagues. 

'( — -^lais, a dit Son Altesse, je ne me paye pas de semblables 
raisons. 

(( — Mais on discute, dit le Lion parisien, et |>ar la discussion l'on 
s'éclaire. Voyons. Avez-vous pour votre toilette et pour vous faire la 
crinière quatre espèces de brosses différentes ') Tenez : une brosse ronde 



VOYAGE D'UN LION D'AFRIQUE A PARIS. 339 

pour les ongles, plate pour les mains, horizontale pour les dents, rude 
pour la peau, à double rampe pour les cheveux ! Avez-vous des ciseaux 
recourbés pour les ongles , des ciseaux plats pour les moustaches ? sept 
flacons d'odeurs diverses ? Donnez-vous tant par mois à un Homme pour 
vous arranger les pieds ? Savez-vous seulement ce qu'est un pédicure ? 
Vous n'avez pas de sous-pieds, et vous venez me demander pourquoi 
l'on nous appelle des Lions ! Mais je vais vous le dire : nous sommes 
des Laiannes , parce que nous montons à Cheval , que nous écrivons des 
romans, que nous exagérons les modes, que nous marchons d'une 
certaine manière, et que nous sommes les meilleurs enfants du monde. 
Vous n'avez pas de tailleur à payer ? 

(( — Non , dit le prince du désert. 

« — Eh bien ! qu'y a-t-il de comnmn entre nous ? Savez-vous 
mener un tilbury ? 

« — Non. 

(( — Ainsi vous voyez que ce qui fait notre mérite est tout à fait 
contraire à vos traits caractéristiques. Savez-vous le whist ? Connaissez- 
vous le jockey's-^club ? 

« — Non, dit l'ambassadeur. 

« — Eh bien , vous voyez , mon cher , le whist et le club , voilà les 
deux pivots de notre existence. Nous sommes doux comme des Mou- 
tons, et vous êtes très-peu endurants. 

« — Nierez-vous aussi que vous ne m'ayez fait enfermer ? dit le 
prince que tant de politesse impatientait. 

(( — J'aurais voylu vous faire enfermer que je ne l'aurais pas pu, 
répondit le faux Lion en s' inclinant jusqu'à terre. Je ne suis point le 
Gouvernement. 

(( — Et pourquoi le Gouvernement aurait-il fait enfermer Son 
Altesse ? dis-je à mon tour. 

« — Le Gouvernement a quelquefois ses raisons, répondit l'enfant 
de Paris, mais il ne les dit jamais. » 

u Jugez de la stupéfaction du prince en entendant cet indigne lan- 
gage. Son Altesse fut frappée d'un tel étonnement, qu'elle retomba sur 
ses quatre pattes. Le Lion de Paris en profita pour saluer, faire une 
pirouette et s'échapper. 

« Son Altesse, Sire, jugea qu'elle n'avait plus rien à foire à Paris, 
que les Bêtes avaient grand tort de s'occuper des Hommes, qu'on pouvait 
les laisser sans crainte jouer avec leurs Rats, leurs Lionnes, leurs cannes, 



•hQ 



VOYAGE D'UN LION D'AFRIQLIK A PARIS. 



leui-s joujoux dorés, leurs petites voitures et leurs gants; qu'il eût 

inimix valu (luollo restai aupri's île Voire Majesté, et (ju'elle ferait bien 
de ivlourner au déserl. n 

A quelques jours de là on lisail daus /c Scinaphorc de jMarseille : 

(( Le prince Léo a j>assé iiier dans nos murs |){)ur se rendre à 
« Toulon, oii il doit seinbarquer pour I Afrique. La nouvelle de la 
'« mort du roi. son père. est. dit-on. la cause de ce départ j)réci|)ilé. » 

La jusiice ne vient |)our les Lions qu'après leur mort. Le journal 
ajoute (pie celle mort a consterné beaucoup de ii:ens en Li'onie, et (pi'elle 
y embarrasse tout le monde. « Lai,'itation est si i^rande qu'on craint un 
'< bouleversement général. Les nondjreu\ admirateurs du vieux Lion sont 
« au désespoir. Qu'allouiî'-nous devenir? s'écrient-ils. On assure que le 
<« Chien qui avait servi dinterprèle au prince Léo, s'étant trouvé là au 
« moment oîi il reçut ces fatales nouvelles, lui donna un conseil qui 
« peint bien l'état de démoralisation où sont tombés les Chiens de Paris : 
« — Mon prince, lui dit-il, si vous ne pouvez tout sauver, sauvez la 
« caisse I » 

« Ainsi voilà donc, dit le journal , le seul enseignement que le jeune 
« prince remportera de ce Paris si vanté ! Ce n'est pas la Liberté, mais 
« les saltimbanques qui feront le tour du monde. » 

Cette nouvelle pourrait être un puif, car nous n'avons pas trouvé la 
dynastie des Léo dans TAlmanach de Gotha. 

De Balzac. 




AU LECTEUR 



Ami lecteur, nous voici arrivés sans enconil)re à la moitié de notre 
i'oute. 

Suivez-nous avec conliance dans la seconde partie de noti'e expédi- 
tion : nous ne marchons plus on voyageurs inexpérimentés et sans t^uide 
à travers des pays inconnus , nous savons maintenant où nous préten- 
dons vous mener; nous connaissons vos goûts, et nous pouvons vous 
promettre, sans crainte de voiis tromper et de nous tromper, de véritables 
monts et de véritables merveilles. La plume de nos correspondants s'est 
aguerrie, leur nombre s'est augmenté; nous avons gagné en toutes 
choses, en quantité et même en qualité, et nous avons à vous ofirir 
presque des trésors ! 

Quant à Grandville, sans compter qu'il y a au bout de son crayon 
des portraits et des scènes où vous aurez le plaisir de retrouver ceu\ de 
vos amis et de vos voisins que vous n'avez point encore vus, et où, de 
leur côté, vos amis et vos voisins auront la satisfaction de vous recon- 
naître vous-même, nous croyons devoir vous confier qu'il a découvert 
une nouvelle manière de mettre du noir sur du blanc et de vous être 
agréable, à vous, cher lecteur, et à vous, chère lectrice, qui nous l'êtes 
tant, en faisant pour vous ce qu'il n'a encore fait pour personne. — 
Tous verrez bien. 

Bonsoir donc, ami lecteur; rentrez chez vous, tenez pour ce soir 
votre cage bien fermée, on ne sait pas ce qui peut arriver. Les nuits les 
plus paisibles peuvent finir j)ar un orage. Qui sait si nous n'allons pas 
dormir sur im volcan? Un sage l'a dit : Les révolulions ne dorment 
jamais que d'un œil. Quoi qu'il en puisse être, dormez bien, faites de 
bons rêves, et à demain. 

Lr: Singe, le Perroquet et le Coq, 

Rédacteurs en chef. 

Pour copie conforme : 

P. J. Stahl. 



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Eonsoir donc, ami lecteur; ;eitrez clicz v( 



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Ci io- 
tel, _^ ^^^^ 










A TOUS LES ANIMAUX 

L/u Jardin des Plante.-, le 26 novcmbrt 181 

En metlant sous pi esse 
I cette seconde partie de notie 
histoire nationale, nous pen- 
sions pouvoir nous felicitei- 
d'avoir posé les bases sur 
i;| lesquelles s'élèvera un joui 
notre constitution, quand 



i^i:mm 



:Jilt,ipn\n 



ENCORE UNE REVOLUTION 



:n5 



des signes qui n'annoncent, hélas! rien de bon, vinrent nous eflrayer 
pour les destinées de notre société Animale. 

Au moment où on s'y attendait le moins, des nuages noirs et épais 
s'étaient montrés à l'horizon, et, se répandant à travers le ciel, avaient, 
en un instant, fait du jour la nuit. 

Nos savants astronomes , qui déjà sont venus à bout d'éclaircir ce 
point très-obscur de la sidérologie ^ qui consistait à démontrer que les 
jours se suivent et se ressemblent, saisirent avec empressement cette 
occasion défaire faire un nouveau pas à la science, et, munis de leurs 
lunettes d'approche, ils grimpèrent sur la pointe du paratonnerre dont ils 
ont ait leur observatoire. 




Là, aidés de tout ce qu'une expérience consommée ajoute à beau- 
coup de sagacité naturelle, ils étudièrent pendant plusieurs heures ces 
sombres phénomènes ; mais il leur fut impossible d'y rien comprendre ; 
et telle est la conscience de ces illustres savants, que, de peur de se 
tromper, ils ont mieux aimé se taire, n'osant hasarder aucune conjec- 
ture. — Nous attendons. 

Veuillent les Dieux que rien ne vienne justifier nos appréhensions ! 

44 



m 



ENCORE UNE REVOLUTION! 



Paris, lo -il novembre 1811. 

Nous recevons de l'Observatoire l'avis suivant : 

« Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur la nature dit 

« phénomène qui nous a inquiétés. Si nos calculs ne nous trompent pas, 

« et si nous sommes bien informés , ces nuages ne sont rien moins qu'un 

« innombrable amas de Moucherons et autres Insectes armés de toutes 

« pièces. Cette prise d'armes serait le résultat d'un vaste complot qui 

« aiwait pour but de renverser l'ordre de choses établi dans notre 

« première assemblée. La conspiration se serait ourdie dans un coin du 

« Ciel. Pourtant, comme les Moucherons n'ont jamais passé pour avoii- 

« des opinions politiques bien tranchées, nous espérons pouvoir démentir 

« demain la nouvelle que nous vous donnons aujourd'hui comme cer- 

« taine. — En tous cas : Caveant consules ! Ne vous endormez pas. » 

Non, nous ne dormirons pas, et puisque nous avions trop préjugé 
de la sagesse de nos frères , puisque l'anarchie veille , nous veillerons 
avec elle et contre elle. 

Gomme première mesure d'ordre, et pour satisfaire au vœu général',, 
nous publierons de jour en jour, d'heure en heure, s'il le faut, et sous 
ce titre : le Monileur des Animaux, un bulletin des événements qui se 
préparent , de façon que chacun puisse se donner le petit plaisir d'en 
causer avec ses amis, et de les commenter à sa manière. 

Le Singe, le Perroquet et le Coq,. 

Rédacteurs en chef. 




MONITEUR DES ANIMAUX 



Nous l'avions prévu. Les nouvelles que nous avions reçues de 
l'Observatoire sont aujourd'hui confirmées. Des désordres graves et qui 
ont le caractère d'une véritable sédition ont éclaté cette nuit. Une petite 
poignée de factieux , détachés au nombre de trois cent mille envi^ron du 
corps d'armée principal , et commandés par une certaine Guêpe connue 
pour l'exaltation de ses principes, vient de s'abattre sur le faîte du laby- 
rinthe. L'intention hautement avouée des factieux est d'exciter la Nation 
Animale à la révolte et d'obtenir, le glaive en main, ce qu'il leur plaît 
4] 'appeler une réforme générale. 

Quelques iMouches sensées ont vainement essayé de rappeler cette 
troupe égarée à de meilleurs sentiments. 




Leur voix a été méconnue. Quoiqu'il arrive, nous saurons tenir tête 
à l'orage, et nous espérons, avec l'aide des Dieux, repousser ce« 
odieuses tentatives. « Les troubles, a dit Montesquieu, ont toujours 
^affermi les empires. » 



Le capitaine de nos gardes ailés, le seigneur Bourdon, n'a pu 
réussir à disperser les factieux. Il a cru , avec raison , devoir reculer 
devant l'effusion de sang, et s'est contenté de couper les vivres et la 
retraite aux insurgés qui, dans quelques heures, auront à subir les 
horreurs de la faim. Cette humanité du seigneur Bourdon mérite les plus 
grands éloges. Les révoltés, s'étant barricadés sous le chapiteau du 
labyrinthe avec des feuilles mortes et des brins d'herbe sèche , sont , 



3ij8 ENCORE UNE RÉVOLUTION! 

dil-on. en niosure de soutenir un siège régulier. L'espace occupé par eu\ 
est d'au moins dix-huit |)Ouces en largeur siu' dix de profondeur. 



Les bruits les plus contradictoires se croisent et se succèdent. On a 
été jusqu'à nous accuser, par une ridicule interprétation de notre précé- 
dente citation de IMontesquieu, d'avoir sous main fomenté la révolte. 
« Les tyrans, a dit un des |)lus fougueux orateurs de la troupe, craignent 
toujours que leurs sujets soient d'accord. » Que répondre à de pareilles 
absurdités? Si les chefs d'une nation n'avaient à craindre que l'accord 
de leurs sujets , ils pourraient dormir tranquilles. 



On assure que les Moucherons révoltés cherchent à organiser l'agi- 
tation sur tous les points. Un d'eux, le Clairon, musicien habile v a 
iïuprovisé une marche guerrière intitulée h Happol des Mimchcrons. 




Nous entendons d'ici les accents de cette musique impie , d(jnt les 
sons nous arrivent à la fois de toutes les hauteurs de Paris, le Panthéon, 
le Val-de-Grâce , la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, la SalpAtrière, le 
Père-La chai se , les colonnes de la barrière du Trône et les buttes Mont- 
martre, sur lesquelles des émissaires ont été envoyés par les chefs du 
mouvement. Quelques prisonniers ont été faits, mais il a été impossible 
de les faire parler. « Nous sommes blancs comme neige, ont-ils dit ; 
nous ne savons pas pourquoi nous sommes arrêtés, mais' c'est égal, 
prenez nos têtes! — Vos tèies, Messieurs, qu'en feiions-nous ? Que 
peut-on faire de la tète d'un Moucheron ? » 



ENCORE UNE REVOLUTION! 



3^9 



Pourtant nous examinerons cède proposition. 




Les prétentions des rebelles sont maintenant connues. L'intérêt 
général a servi de prétexte à des ambitions personnelles et à des haines 
particulières. C'est d'une révolution littéraire qu'il s'agit : on veut nous 
forcer à donner notre démission ! ! ! Si nous refusons , on nous menace 
d'une concurrence : — nous ne la craignons pas. — Mandataires de 
tous, nous n'abandonnerons pas le poste qui nous a été confié : on ne 
nous arrachera notre place et notre traitement (pi'avec la vie. Le bien 
public nous réclame, c'est à lui seul que nous nous devons. 

Mais que nous reproche-l-on ? Avons-nous été injustes ou partiaux '•) 
N'avons-nous pas suivi notre programme et imprimé tout au long ce 
qu'on a bien voulu nous envoyer, sans préférence , sans choix , aveuglé- 
ment, comme doit le fan^e tout bon rédacteur en chef? N'avons-nous 
pas des papiers par-dessus la tête ? de l'encre jusqu'aux coudes et à 
mi-jambes? Si nous n'avons pas bien fait, enfin, a-t-il tenu à nous 
que nous ne fissions un chef-d'œuvre? 



Le chef de l'insuneclion est un Scarabée! le Scarabée Hercule! 
Le beau nom ! 




i^ ENCORE U]^E RÉVOLUTION! 



(lomuiissiez-vous le Siarabéo 1Ii:kcu,k ? Nous mépriserions tles 
alUiquos j)ailios de si bas. si nous ne savions que la faiblesse elle-même 
a s<:>n aiguillon, ci que l'espace que pareouit son dard lui appartient. • 

C'est donc dans une in(en(ion doni ciiacun appréciera les niolifs 
(pie nous avons ordonne les mesures sui\an(es : 

« 1" i.;i [r\o du Scarabée IIf.ucilh est mise ii pri\. Une récompense 
honnèle sera donnée à l'clui (pii nous le livrera mort ou vif (nous 
l'aimons mieu\ mort ). 

'2 II sera procédé inuuédialement à une levée de troupes extraor- 
dinaire, et bientôt nous aurons à opposer aux rebelles neuf cent mille 
Mouches, parfaitement équipées, qui auront à combattre la révolte dans 
les plaines de l'air ou de la terre, paitout enfin oii l'ordre sera menacé. 

« .'V' Messieurs les commissaires de police devront toujoui's avoir 
dans leur poche une écharpe. et même deux écharpes, si leurs moyens 
le leur permettent. 

« k" Les rassemblements qui se composeraient de plus d'un Animal 
seraient dispersés par la force; cet avis concerne plus particulièrement 
les Autruches, les Canards et autres Animaux socialistes qui ont la 
manie de se rétmir en .groupes. 




• 5" Nfjus engageons Ums les Animaux honnêtes à rester chez eux, 
à ne pousser aucun cri, à se coucher tôt, à se lever tard et à ne rien 
voir ni entendre. Une pareille œnduile prouvera aux factieux combien 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 



351 



leurs p!'.)jots trouvent peu (!<> synipatliie dans la partie éclairée de la 
populati )n Animile. '> 




Un CEiJF-VoLVNr nous a été envoyé en parlementaire; nous avons 
daigné l'écouter et lui répondre. « Vous avez parlé, nous a-t-il dit, il 
n'y en a eu que pour vous; à chacun son tour. Nous sommes trente- 
trois millions là-bas, tous extrêmement las de ne faire aucun bruit dans 
le monde. Nous voulons tous parler et tous écrire. L'égalité est-elle un 
«iroit, oui ou non ? 

— Qu'est-ce qu'un droit ? lui répondit un vieux Coubeai; que nos 
lecteurs connaissent; summum jus, summa injuria; si vous voulez tous 
parler, tous les in-folio du monde n'y suffiront pas, diit chacun de vous 
se contenter d'écrire pour sa part, non une page, mais une ligne, mais 
un mot, mais une lettre, mais une virgule et moins encore. » 

Cette réflexion si" judicieuse fut naturellement trouvée absurde. 

« Laissez donc, dit le Cerf-Vol vnt ; que ne dites-vous tout de suite 
que le Dieu des Scarabées n'a pas fait assez de terre, et de ciel, et de 
lumière, et de feuilles d'arbres, et même de feuilles de papier, pour que 
chacun en ait sa part sur cette terre? Du moment où il est juste que tout 
le monde puisse écrire, cela doit être possible. » 

folie ! va oii tu voudras, ton triomphe est assuré ! 



Hélas ! la guerre civile s'avance vers nos vallées paisibles ; l'esprit de 
révolte a passé des Insectes aux Oiseaux et des Oiseaux aux Quadru- 
pèdes. L'alarme est partout. Les portes des cages ont dû être fermées, 
ce qui est particulièrement désagréable aux Animaux qui se plaisent à 
prendre l'air sur le pas de leur porte pour savoir ce qui se passe dans 



3:,iî KNCORE UNE RÉVOLUTION! 



les cages voisines. Qu'on se rassniv ponrliuil. nous coiuiaissons la 
Siiinteté de noliv mission, cl nous saurons la ivniplir tout onliorc. Les 
Gif s n'ont point encore abandonne la ijarde du r,a|)itole. 



In nouvel a|t|)el a ete l'ait aux in('conlents. cl nous apprenons que 
les CiiATTF.s françaises se sont d('liniti\einenl declarc'cs contre nous. 
Leur adliésion ii la ri'volte a éle loni;(enips incertaine; entre le oui et le 
n(»n d'une (Ihvttk française, il n'y a |)as dv place |)our la pointe d'une 
aiiruille. Elles ont été entraùu'cs |)ar une i\v<: leurs, (pii ne nous a pas 
pardonné d'avoir accordé la parole à une (^hatti-: ani,daise dans un livre 
français. Si ce qu'on nous dit est vrai , cette maîtresse Giiatti-: aurait 
forcé son honnête mari, (pii avait toujours passé pour être le plus saint 
homme de Chat du (piartier, a se mettre à la tète des mécontents de 
son espèce. Elle-nième va, dit-on, de l'un à l'autre, exaltant les modé- 
rés et miaulant avec les exaspérés une espèce de Marseillaise où il n'est 
nullement question de la patte de velours de la paix. Elle ne s'adresse 
pas M'ulemenl au\ Currs. mais bien aux Ciiattks, ses sœurs, qu'elle 
invite ;i suivre son exemple : « Vous que votre sexe semble éloigner des 
aiïaires politiques, dit-elle, faites appel ii vos maris, à vos frères, à vos 
amis, à vos fiancés * ! Qu'aucune partie de plaisir sur les toits du voisi- 
nage ou dans les gouttières des serres chaudes ne vous arrête... 
N'épargnez rien, et ne craignez rien, on vous foulera, on vous écra- 
sera, qu'importe !.. » 



On la dit. le mauvais exemple vient toujouis d'en haut. Les révoltée 
n'étaient fjue des instruments entre les mains de personnages haut placés. 
Oui l'eût <iii pourtant? ("est i'Ei.i;i'i!\N r. un des Animaux les [)lus consi- 
dérables et les plus considcn-s du Jardin, (pu n'a pas craint de com[)ro- 
mellre sa gravité dans une pareille alfaire. — Vous êtes bien gros, 
Monseigneur, [xjur conspirer. Ne voyez-vous pas (pi'on prend pour 
dupe Votre Grosseur, et vous convient-ii d'apprendre (pie celui (pii vous 
met en mouvement c'est le Renard '.' 

' Lellres de Londres, \mv J. ]/**. 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 



353 




Animaux! retenez bien ceci : il ne faut pas plus jui^er d'un Renard 
par ses paroles, que d'un Cheval par la bride. 

45 



35', K.NCORE UiNE RÉVOLUTION! 



A l;i lioniu' luMiit'. les ri'volh's JoikmiI cailcs sur liiltic cl biùlcnl 
Ioui*s vaisseaux ; tien ne uunujuo à ivllc iiisui ivclion : dans leur sdipide 
«'onlianco, los couitablos so cliariiviil do nous Ibin'nii" cMix-iiu'inos les 
preuves des crimes doni ils auront ii rcMidre eouiple un jour. Les révol(('s 
onl répondu à noire jouiiial par un aulic journal. Mais (|uel journal ! le 
nùliv est plus i^rand de inoilie. 

Nous enipruntons au pieniier nuint'io de la Iruille anarelii(iue, h- 
Journal libre (est-ee que le n(Mre ne lesl pas .') . la pièce suivanle. (pii 
iK.us initie aux plus secrets détails de la conspiration. I.e bon sens de 
nos lecteurs fera justice des abominables théories de ces ennemis du 
f-epos publie. Nous ne clianiieons pas un jnol à ee curieux docunjcnt, 
;iu(pu'l nous nous réservons de répondre. 



LE JOURNAL LIBRE 

REVUE DE LA REFORME ANIMALE 

Us amis de la iiberié se sont rassemblés liier dans le Cabinet d' histoire 
naturelle. C'est dans les vastes salles des empaillés qu'a eu lieu cette K'iinion 
préparatoire. 

Il était très-tard. Le signal donné, les conjurés entrèrent les uns a])rès les 
autres, puis, s'étant salués du geste sans mot dire, ils allèrent se ranger silen- 
cieusement dans les sombres galeries, à côté des froides reliques de leurs aïeux, 
<pie l'on eût dit autant de fantômes assoupis. 

Il semblait que le silence eût fait un désert de ces vastes catacombes. 
L'immobilité était telle, qu'on ne pouvait distinguer les morts des vivants. 

L'Éléphant, I'Aigi.e, le Blffle et le Bison arrivèrent, chacun de son côté, 
comme si une invisible puissance les eût fait apparaître tout à coup. Pour qui 
ignore que l'amour de la liberté transporterait des montagnes, la présence de ces 
nobles Animaux dans ces hautes galeries efit vu'i inexi)licable. 

(Juand la réunion fut complète, le Bison prit la parole en ces termes : 

« Frères, dit l'orateur, en regardant l'un après l'autre tous ceux qui se trou- 
vaient là, nous n'avons encore rien dit, et pourtant nous savons tous pourtpioi 
nous sommes ici. 

« Disons-le donc, puisque aussi bien nous sonnues tiers de le penser : nous 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 35î 



sommes ici pour conspirer, pour défaire aiijmud'iuii ci' (pie nous avons mal fait 
il y a un an, et pour aviser à mieux faire; pour abaisser, pour abattre ceux que 
nous avons élevés; pour agiter enfin la Nation Animale au nom de la révocation 
des rédacteurs. 

« Je le déclare : il ne nous reste qu'une ressource, c'est le renvoi des rédac- 
teurs... Hourra pour le renvoi! 

— Tonnerre d'applaudissements. — 

« Frères, il faut (pie les mots aillent oîi va la pensée; — et si désolant qu'il 
soit pour vous de l'entendre et pour moi de le dire, je le dirai et vous l'enten- 
drez : tout. ce qui existe n'est bon qu'à aller en ruine, et ce serait mieux s'il 
n'existait rien!... Que nous a servi ce qu'on nous a fait faire? Ce livre publié, 
dites, à quoi a-t-il servi? 

— Tois : « A rien ! à rien! » — 

(( Celle lice où ciiacun devait enlier, le plus humble comme le plus grand, 
pourquoi ne l'a-l-on ouverte qu'aux plaintes isolées d'un petit nombre, sinon- 
pour éloigner de la tribune nationale les cris de la détresse universelle? Ils n'ont 
travaillé que pour eux. — Ils n'ont songé qu'à eux; — et quand ils se sont vus 
puissants, ils ont dit : — Tout est bien. 

« Que nous revient-il de leur puissance? Notre terre à nous a-t-elle cessé- 
d'être une vallée de larmes? 

— Le Cerf, I'Êlan et le Veau : « Non! non! » — 

u Frères, on a étouffé les voix généreuses qui ont voulu s'élever en faveur 
de la réforme bête-unitaire. 

« Frères, notre régénérai ion sociale n'a i)as fait un pas depuis l'immortelle 
nuit oi!i les premiers efforts de notre liberté naissante ont été salués par les 
acclamations de la terre tout entière. 

« Frères , nos rédacteurs en chef ont trahi leur mandai ! ils nous ont 
vendus! vendus aux Hommes! 

— Tous : « C'est vrai! c'est vrai! on nous a vendus ! » — 

(( Vendus aux Hommes! ! ! Mais laissons là les Hommes ; les Hommes ne sont 
aujourd'hui que nos seconds ennemis. Nos vrais ennemis, les plus dangereux, ce 
sont nos rédacteurs ! 

« Point de grâce pour ces traîtres qui, pour une caresse de leur gardien, 
pour une misérable subvention en pommes vertes , en coquilles de noix et en 
croûtes de pain sec , ont trahi la cause sacrée de l'émancipation des bêtes ! A qui 
devons-nous d'être encore où nous sommes? où retournerons-nous ce soir? 
Sera-ce dans nos libres déserts, ou dans nos étroites prisons? » 



356 



ENCORI-: UNE RÉVOLUTION! 




Le Bison. — « Où retournerons-nous ce soir j 



— Le Tir.RK, (l'une voix sombre : «Ce ne sera pas dans no* libres déserts! » — 
— Toi s en chœur : « Hélas! hélas! hélas! » — 

« Les nuages seront-ils notre toit, et la terre noire oreiller? Non. Nous cou- 
cherons sur la paille Innnide des cachots. 

— .. Ilélas: In'las! » - 

H Nous y pourrirons... Nous y mourrons... Je vous le dis en vérité, nous 
tous qui sommes ici, nous mourrons dans les fers. Que nous accordera-t-on 
(piand nous ne serons plus, quand on nous aura ron-és jusqu'aux os? » 

— Le CiuJEun : « O douleur! douleur! » — 

Alors l'orateur se tournant vers les squelettes conservés de dix mille géné- 
rations d'Animaux : 



ENCORE UNE REVOLUTION! 357 

« Restes de nos pères! s'écrie-t-il : vous (iiii avez vécu, répondez, mânes 
désolés; étiez-vous donc sortis des mains du Créateur pour mourir où vous êtes? 

« L'Animal est-il fait pour être empaillé et mis sous verre comme une curio- 
sité, ou pour rentrer noblement, après avoir accompli sa destinée, dans le sein 
de la terre, sa mère, selon le vœu de la nature? 

« Nous tous, sauvages enfants de la plaine ou de la montagne, devions-nous 
donc vivre un jour la coi"de au cou, entre quatre planches, et dîner à heure fixe 
d'un dîner tiré d'un buffet? 

(( Frères, les plaintes ne soulagent pas un cœur oppressé : à quoi bon se 
plaindre? Nos plaintes, qui les a entendues? 

« Frères, avez-vous renoncé à échapper aux Hommes? Vous laisserez-vous 
arrêter à moitié chemin par la trahison ? 

— Le Chamois : « Plutôt les avalanches que les Hommes méchants! » — 

<( Frères, nous sommes furts, et la liberté sourit aux braves. Heureux 
l'Animal qui ne dépend de personne. 

« Frères, le plus fort, c'est celui qui ne craint rien. 

« Frères, quand les lois ne commandent plus au peuple, il faut que le 
peuple commande aux lois. 

(( Frères, la liberté enfante des colosses; mais que faire d'une loi qui d'un 
Aigle fait un Oison, et d'un Lion un bavard? 

« Frères, dût la société tomber en poussière, il faut détruire cette loi mau- 
vaise. !) 

S'il faut en croire le complaisant rédacteur de cette pompeuse rela- 
tion, l'elTet de ce discours fut prodigieux. Nous ne répondrons qu'à un 
seul point de ce merveilleux dithyrambe. Vous dites donc, citoyen Bison, 
que nous vous avons trahis, que nous vous avons vendus!... Oui nous 
vous avons vendus , et nous en sommes liers ; nous vous avons vendus 
à 20,000 e\enqjlaires ! En eussiez-vous su faire autant? N'est-ce pas 
grâce à nous que vous avez commencé k val(jir fjuelque chose ? 

Le DOYEN du Jardin des Plantes, un vénérable Buffle, dont nous 
aimons la personne et dont nous estimons le caractère, sans partager 
cependant toutes ses opinions, prit alors la parole et répondit en ces 
termes au discours du Bison, son cousin : 

u Mes enfants, dit le vieillard, je suis le plus vieil esclave de ce jardin. J'ai 
le triste honneur d'être votre doyen, et des jours si éloignés de ma jeunesse je me 
souviendrais à peine, si l'on pouvait oublier qu'on a été libre, si peu libre qu'on 
ait été. 'Mes enfants, c'est en vain que trente ans d'esclavage pèsent sur mes 



358 ENCORE UNE RÉVOLUTION! 

\;oiilos épaules ; quel que soil mon ài;c, je me sens l'ajeunir à la pensée que U- 
jour de la liberté viendra. 

— Hravos prolongés. — 

« Je parle de \olre liberté, mes enfants, et non de la mienne, car mes yeux 
se fermeront avant que le soleil ail éclairé un jour si beau : escla\e j"ai vécu, 
eselavt' jf moiu'rai ! 

— Il Non! non! s'écria-t-on de tous ceités, vous ne mourrez point! » — 

(i .Mes bons amis, reprit \v \ieillard, il §e serait pas en votre jwuvoir 
d'ajouter une lieure à ma vie. Mais qu'importe? ce n'est pas de ceux (jui parlent, 
c'est de ceux qui restent qu'il faut s'inquiéter; ce n'est pas la liberté d'un seul 
ou de quelques-uns, c'est la liberté de tous qui m'est chère, et c'est au nom de 
cette précieuse liberté de tous que je vous conjure de rester unis. 

— Painieur en sens divers. — 

u Mes enfants, ne vous arrachez pas, ne vous disputez pas les misérables 
lambeaux du pouvoir. Quand vous aurez changé votre cheval borgne contre un 
aveugle, croyez-vous que les choses en iront mieux? Pensez aux petits, aux 
classes faibles et dépouillées qui souffrent de toutes ces divisions, et dites-vous, 
dites-vous à toute heure du jour, que le bien ne saurait s'acheter au poids d'un 
si grand mal : un peu plus ou un peu moins de puissance pour quelques-uns 
d'entre vous, qu'est-ce à côté de la i)ai\ entre frères, et de rimion de tous? » 

ÏAi lin de ce di.scouis l'ut écoulée avec iVoideuf; le respect (|u'()n uvail 
[xmv l'orateur empêcha seul toute manifestation contraire. J.e vieu\ 
Blffle vit bien qu'il n'avait convaincu personne. « La guerre civile 
mène au despotisme, et non à la liberté, » dit le sage vieillard en 
reprenant tristement sa place. 

« Sommes-nous au sermon? )> s'écria le Loup-Geuvier. 

Il va sans dire que Messieurs les conjurés ne s'arrêtèrent pas en si 
Ijeau chemin. Il n'y a jamais tant d'orateurs que quand les affaires vont 
mal. Après les discours du lîisov et du Bufflk , vint celui du Sanglieii, 
qui parla tant qu'il eut de la \(ji\, « et avec une telle éloquence, dit le 
Journal de la /informe, que notre sténographe lui-même, partageant 
l'émotion générale , se trouva hors d'étal de tenir la plume. » 

Nous en restons là de nos citations, et si Messieurs les révoltés 
veulent bien nous le permettre, nous allons compléter ce récit avec des 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 359 



détails authentiques que nous tenons d'un Fiju:t de nos amis qui s'était 
imprudemment laissé entraîner à eelfe réunion dont il avait été, du reste, 
bien loin de prévoir le Ijut: 

l\>ndant trois heures, et sans respeet poui' le lieu oii l'on se trou- 
vait, sans respeet pour les morts, les salles tremblèrent sous un tonnerre 
eontimi, incessant, indescriptible de cris, de trépi.^nements, de gr'ogne- 
ments et d'applaudissements. Cent cinquante-deux orateurs parlèrent 
successivement!!! « On put les voir, mais non les entendre (Dieu 
merci ! ) . » Notre correspondant ajoute que , depuis la première assem- 
blée ^ l'ait de ci'ier, de sifQer et de hurler, a lait des progrès inimagi- 
nables, et ({u'en Angleterre , même dans le plus turbulent des meetings, 
on ne trouverait lien qui put approcher de ce qu'il a vu et entendu. 

Un de ces pauvres vieux Cuikns , qui n'ont plus guère d'illusions 
et qui se font un titre de leur indiiïérence même pour entrer partout, 
se trouvant là, essaya de se faire écouler. 

« Si nous sommes vaincus ? disait-il. 

— Pense aux coups à donner, et non aux coups à recevoir, lui 
répondit le SaxNGLier avec cette brutalité de manières qu'on lui connaît. 

— A la porte, le Geiien ! s'écria I'Hyènr , en le regardant de travers. 
Il ne s'agit pas d'aboyer ici , mais de mordre : va-t'en ! 

— Monsieur est un mouchard, » dit une petite voix ilùtée, celle de 
la Fouine. 

Le prudent animal n'en écouta pas davantage; il eut le bon es[)rit de 
sortir philosophiquement par la fenêtre qu'on voulait bien lui ouvrir. — 
Qu'il arrive par hasard à un pauvre diable d'avoir raison , soyez sur 
qu'on ne l'écoutera pas. 

« Mais le peuple aime les rédacteurs, dit le Bélier. 

— Le peuple les oubliera, répondit le Loup. 

— Et il les haïra, ajouta I'Hyène. 

— Et s'il oublie ses admirations, il garde ses haines, dit le 
Serpent. 

— Bêh , bêêh , bêêêêhhh , » bêla le Béijer , sur lequel chacune de 
ces paroles tombait comme un niarteau. 

Tout le monde parlait, et personne ne se répondait. Maitre Renard. 
voyant que, dans ce touchant concert, chacun s'apprêtait à faire sa 



360 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 



y ' 



-h^Û. 




l.'UvKNK. — « Il ne s'agit pas d'aboyer ici. mais de mordre. » — 



partie' snns soni-'or ii |)ron<lrL' le ton do son voisin et (jne les choses 
;«Ilni('iit se irAlei'. monta siii' un luiliut et parvint, non sans peine, ii 
olittMiii- (jurliilf* attention. 

« Messieurs.... dil-il. 

Veu\-tu le taiiv. Iiurhi !•■ I.oi i'. nous ne sommes pas des 

MessitMirs! 

— Animaux.... reprit !<* liiiNM-n. 

— A la bonne heure, dit \r l.oi r. Uiavoî 

— Bravo i ré|)él<'rent tous les assistants. 

— Animaux, nous sommes tous d'afcord.... 



ENCORE UNE RÉV0LUTI(3N! 301 

— Non! (lit uiK' v()i\ ii .i^aiiclic. 

— Si ! si! s'écria une auliv voix. 

— Vous le voyez, repiil le Hkwud. nous sonnncs tous d'aeconl. 
I.a ([ueslion est niainlenanl nclleiiient posée : il s'agit d'un livre à ache- 
ver, et de savoir (jui parlera ou ([ui se taira, si ce sera une Cgllelvhk 
ou un Serpem, une Oik ou un Dindon. 

— Très-bien! s'écria I'Oik. 

— Très-bien! » dit le l)i\no\. 
Le Renard continua : 

« Animaux, cette (pieslion est si grave, que je suis d'avis que 
nous fassions ce (pi'on a coutume de faire (piand on n'a piis une minute 
à perdre : prenons nos aises et ajournons la discussion. Celte séance, cjui 
d'ailleurs n'aura pas été perdue pour la b< nne cause, nous a tiAis 
fatigués, et nous ferons bien d'en rester là pour aujourd'hui. Mais jurcns 
que demain, avant ([ue l'astre du jour ait achevé sa carrière, cette grave 
question aura reçu sa solution. 

— Nous le jurons ! s'éciièrent tous les conjurés. 

— C'est bien, dit le Renard; et maintenant que chacun s'aille 
coucher et se demande, au moment de s'endormir, comment il con- 
vient que d'honnè(es Animaux; s'y prennent pour faire une petite 
révolution qui profite à tout le monde sans gêner personne. La nuit 
porte conseil , et demain à pareille heure nous prendrons une déter- 
mination. » 

L'avis du Rexard fut adoplé. Le souuneil parlait avec lui et gagnait 
tout le monde. La séance fut levée. 

Notre correspondant prétend avoir remarqué que maître Renai.d 
faisait à chacun des saluls enllés de magnifiques paroles, et qu'il aban- 
donna la salle le dernier. 

« Gela va bien, dit-il tout bas à une pelite Foline de ses anu'es; 
cette eau coule parfaitement. 

— Et demain elle coulera mieux encore , Monseigneur, » repartit la 
Fouine en minaudant. 

C'est ce que nous verrons, ^lonsieur le Renard. Nous connaissons 
vos projets, et nous saurons les déjouer. 



36- 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 




— « Nous le jurons! i s'écrièrent tous les coi 



-Nous laissons ^ujouidliui la (wrole au\ événements, chacun fera la 
ptHl (les responsabilités. 

La patrie et la publication sont en danger. 



ENCORE UiNE REVOLUTION! 



563 



Une foule immense se presse aux j)ortes de la rotonde où le discours 
du Bison a été adiché. On ne reconnaît plus les cabanes, tant elles sont 
chargées de drapeaux et de placards séditieux; on trouve un cours com- 
plet de politique sui- les muiailles , et le nombre des mécontents s'accroît 




de minute en minute. L'occasion est le tyran des gens faibles 



les 
i'Toupes se grossissent, surtout de Gobe-Molches, de Bécasses, de 
Blses, de Guos-Becs, de Dindons et autres bêtes altérées d'encre. Des 
processions de factieux parcourent les allées en chantant et en sifflant 
des refrains séditieux. Un Singe, indigne de ce beau nom de Singe, 



■66k 



KNCORE UNE RÉVOLUTION! 



>'o>l t'ait un casiiuc (riiiu> casijucKo noUh' ;i son i^ardion, et un (liapoau 
(lun niouclioir à cairoauv loui^os noIo à cv iiiènie gardien. Sur cet 
eteiulard, on lit cvs m )ts : u Vivie en éerivanl, ou mourir en se 
taisant. " l.a bande la plus nond)ieuse est conduite par trois IManchots, 
(pli sen Nont bras dessus, bras dessous, guidant l'énieute, faisant arra- 
cher les éii'iteaux . bi'iser les palissades et ioiver les cages des Animaux, 
nés dans la ménagerie, sous prétexte (juil faut s'assurer de leurs senti- 
ments polili(iues : on fait main basse sur les mangeoires, et on n'y laisse 
que la faim. Ces trois Ma.ncugts obéissent au\ ordres secrets du KiiNARD 
(jui pense (aNcc d'autres) que le courage de certains Animaux est au 
fond de leur auge : (. AlVamez-les, dit-il. et vous en ferez des héros. » 
Peisonne. du reste, ne connaît ces trois IMancuots; on ne sait ni d'où 
il> Nienncnt ni ce qu'ils veulent, mais on les suit. Sainte confiance! 




(.Iiacun lendra justice a notic iiiodcialioil : nou> a\ons tout fait pour 
arrêter l'eiïusion du sang, et nous avons reculé tant que nous l'avons 
pu devant les désastres de la guerre civile ; mais nous serions coupables 
et véritablement traîtres à notre mandat, si nous ne savions pas 
(jp|K>ser la violence elle-même ii la violence. 

Force doit rester à la loi, force restera d ne a la loi. 



ENCORE UISE RÉVUIATION 



365 



En c'onséiiueiice nous axons public roiJonnanrc suixanlo: 

« 1° Le .lai'din (l('> IMaulcs csl déclaiv en élal de siège. 

(( 2" Le |)îinee Li:o, dont on avait à tort annoncé le dépari pour 
I Afrique, est nommé ii;énéralissiine de nos arniées de terre. 11 a juré 
d'exterminer tous les Moucherons, ces éternels ennemis de sa race et 
de tout ce qui est grand. Il aura à se concerter avec le seigneur Bouii- 
DON , pour prendre avec lui les mesures qui peuvent assurer le triomphe 
de l'ordre. 

« 3" Le rapi)el sera battu à la porte de toutes les cabanes. Entre les 
pattes de notre vieu\ Likvri:, le tambour réveillera les mieux, endormis. 

« k" Tout bon citoyen devra quitter inuiiédiatement sa femme, ses 
enfants, son râtelier, son gobelet, son perchoir et sa litière, s'armer 
de son mieux, prendre les ordres de ses clicfs, pour être de là dirigé 
partout où besoin sera , et se tenir enlin prêt à vaincre ou à mourir 
pour nous. » 




Nous remercions les bons citoyens de l'appui qu'ils ^eulent bien nous 
donner. De tous les quartiers voisins, des amis dévoués nous arrivent; 
nous avons vu accourir sous les drapeaux tous les Animaux qui ont un 
intérêt direct au maintien du statu quo : nos rédacteurs, nos employés, 
nos serviteurs, tous ceux enfin qui ont reçu et ceux surtout qui espèrent 
quelque chose de nous. 



Plusieurs buissons d'ÉciiEvissES, échappés par miracle des prison: 



366 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 



de Chovol ol l'oiuhiils par un vnUnM'oiiK Cancrk. sont vpiuis nous ollVir 
le secouis de leurs vailhuUes pinees. 

« En avant, marchons 
Tous à reculons... » 

Tel est le eri (pie poussent ces l)ravj's auxiliaii'es en se pr/'paranl au 
(-(Muhat. 

; 










Nous naltendions pas moins du bon espiit (pii anime la population 
Animale, et nous étions sûrs que notre appel seiait entendu. 

Pourtant nous siirnalerons à l'imlii^nation publi([ue la réponse des 
IK'tits OiRs de la fo.s.se n° 12, et celle des R.vts. 

La réponse des deu\ petits Oins de la fosse n" 2 fait bien mal 
auiîurerde l'avenir de ces deux: jeunes qua b'up>;les. 

<( Vous êtes de beaux petits Olks, leur dit l'éloquent Cu.uvviu 
que nous leur avons dépulé; ciiacun se doit à sa patrie : venez vous 
battre; si vous n'êtes pas tués, vous vous couvrirez de i,doire. — 
J'aime mieux jouer ii la boule, répondit l'aîné. — J'aime mieux ne 
rien faire du tout, r('pondit le plus jeune; ou prendre un bain, si 
maman veut, ajouta-t-il en ic.Lraidant sa mère. — Va, lui dit la mère. 
— Madame, s'écria notre honorable envoyé, à Rome les mères avaient 
moins de faiblesse, et leurs enfants n'en valaient que mieux. temps! 
o mœurs! Cornélie ! ô Brutus ! où ète.s-vous? » 

(Juânt aux R\ïs, nous ne trouvons pas de termes qui puis.sent tra- 
duire le mépris que nous a inspiré l'égoïste langage de ces misérables. 

« Pourquoi diable voulez -vous que nous combattions? «lirent-ils. 
Quanil on n'a rien à cfjnsei'ver, on n'a rien à perdre. Faites vos affaires 
tout seuls, puisque vos affaires ne sont pas les noires, » 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 



367 




Chacun se doit à sa patrie. » — 



« Tout est perdu ! s'écria un Blaireau en entrant ce matin dans 
notre cabinet de rédaction ; les insurgés se sont emparés de la cour de 
l'amphithéâtre. » 

Atterrés par cette funeste nouvelle, nous fîmes mander le prince Léo. 

« Ils ont pris la cour de l'amphithéâtre, dit ce grand général; eh 
bien, qu'ils la gardent I » 

L'altitude ferme du prince nous rassura complètement ; en elïét, ce 
profond tacticien avait s(jn idée. A l'heure qu'il est, les révoltés sont 
enfermés dans celte cour qu'ils ont prise et qui leur servira de tombeau. 
Toute issue leur est fermée. L'armée ailée a vainement essayé de les 
dégager; tous les eiïorts du Scarabée Hercule ont été repoussés par le 
seigneur Bourdon. 

Nous n'avions jamais désespéré du trionqjhe de l'ordre. 

Parmi ceux qui se sont le plus distingués dans cette circonstance, 
nous mentionnerons le voltigeur * , le grenadier **, et suitout le capond 



•VA 



KNCOUF: IINK n EVOLUTION! 



Pkois Étoiles. Ce dernier descendait In ganio H ivnlrail cIk^z lui après 




un service (rcs-fatigant, quand il s'aperçut, en passant à côté d'un jujste, 
<luo le factionnaire qui devait l'occuper l'avait abandonné ! ! ! Indigné, et 
ne dédaignant pas, dans son zèle, de descendre au rôle de simple chas- 
seur, ce vertueux caporal prit bénévolement la place du coupable faction- 
naire, fit, pnr un froid de quatorze degrés, trois heures de faction, et 
s'enrhuma. En léconipense de sa belle conduite, le caporal Trois 
tioiLis a été nommé seii^'cnt. 



ENCORE UNM-: REVOLUTION! 



560 



A quoi auront servi tous ces grands mouvements, et qu'aura-t-on 
gagné à engager celte lutte insensée ? Maliieur à ceux qui se sont plaints ! 
Malheur à ceu\ qui les ont écoutés ! Les insurgés en sont aux expé- 
dients; leur trouble est tel, que les plus exorbitants projets s'agitent, 
trouvent crédit, et se discutent sérieusement parmi eux. Nous le prouvons. 

Une Talpe aurait proposé d'élever autour de l'armée une enceinte 
continue de taupinières. 

(( La belle i<lée ! s'écria le Furet ; ne vous trouvez-vous pas assez 
enfermée comme cela, ma commère? 

— Je me fais fort de filer un pont suspendu sur lequel nous [);;ur- 
rons nous évader ;i la faveur de la nuit, dit l'ÂRAiG-XÉr:. 

— Merci ! dit la Mouche , je refuse. 




— Et moi, j'accepte, dit I'Éléphant ; quand on en est où nous en 
ommes, tous les moyens sont bons. » 

Un rire homérique accueillit cette réponse. 

Cette miraculeuse naïveté de l'ÉLÉnivNT a inspiré à un de nos amis 

47 



370 ENCORE l NE rxKVOLlTlON! 



un couplet de fanlaisie que nous donnons ici, al'm (lu'il ne soit pas perdu 
]>oui' la posiérilé. Nous rci^retlons (pie l'aiiknir de celle poésie fantastique 
>"oi)>line à i^arder l'anonyme. 

Ain : /•Vwimc.v. voulez-vous rprouvrr. 

Vn Éléphant se balançait 
Sur wne toile d'Araignée ; 
Voyant (ju'il se divertissait, 
Une Mouche en fui indignée : 
Comment pcux-lu le réjouir, 
Dit-elle, en voyant ma souffrance? 
Ah ! viens plutôt me secourir, 
Ma main sera ta récompense. 

Au moment où le triomphe nous paraissait le plus certain, la face des 
ciioses a changé complètement , et la fortune s'est déclarée contre nous* 

Pouvions-nous prévoir un pareil désastre, après avoir vu partir notre 
belle armée équipée avec tant de soin et si bien disposée? Quelques 
MoL'CHES savantes, dont les études avaient été dirigées vers l'art de la 
mécanique, pour lefpiel on sait que les ÎMoucuiiS ont d'étonnantes dispo- 
sitions, commandaient l'artillerie. Les plus robustes traînaient des muni- 
tions de guerre dans des petits caissons faits de gousses de pois secs, et 
d'autres portaient sur l'épaule des petits mousquets faits avec la centième 
partie d'un fétu de paille, mais qu'elles tenaient d'un air si tnartial , que 
c'était plaisir de voir ces braves petites Mouclies voler à la gloire, comme 
s'il se fiît agi d'aller à la picorée d'une fleur. Les deux armées se sont 
rencontrées sur les galeries vitrées f[ui couvrent les serres chaudes. Dans 
cette fatale journée une circonstance fortuite lit per.lre au prince Holhdon, 
général en chef de notre armée ailée, le fruit d'une des plus grandes 
iiianœuvres qui aient jamais été essayées. 

Il avait partagé son armée en trois masses : la droite, coinjuandée 
[),ir lui-mr-ine entouré de sou biillaut étiit-major oii l'on remarquait, 
parmi les colonels, des Papillons, le vénérable PiiiVM, I'Apoij-On, le 
Paon de joup., le Glpidon, était forte de sept régiments d'infanterie 
légère; les SAUTEP^i-LLiiS, les Ck[qli:ts, les Pi;iu:i;-()i;eii,li:s, les Plo- 
oiES, les Perles et les Éi'ni';.Mi;r.ES. — Tous pleins d'ardeui-. 

Et la gauche, commimdé:' pir rUROGÈisE gévnt, se coujposait des 
régiments des CappiICOrnes, des Tr,«fir/u)VTi;s, des Giubouris, des 
Tém'brions et des Cuarwcons. 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 



J71 



La di'oito avait à coinbaltrc la i^aiiclie dos oihkmjus c 



oinmanae:* par 



le chef féroce de la famille des C()K';)|)t(Ve.s: le Sc\ii,U5i':k IIeiiglle, suivi 
i\e> phalanges redoulables des (ioi.nrji. i]e> Bolclikus, des U\îvnrtons, 




des Cousins, des Bombardiers et des Taupins. —Que pouvaient faire 
les troupes légères du prince Bourdon contre cette impénétrable infan- 
terie ? 

Sa gauche était opposée aux sections des Andrènes mineuses, cou- 



KNCOHK UNK UKVOLUTION ! 



pou.M's iM ilKii"|HMi(iorcs, et à la CDipoialion dos Hiiinoc.kkos, qui, n'ayant 

(ju'unc corne. oluMssonl iialui'clliMncnl au (-kiif- Volant, (|ui on a doux. 

Son ivnti'o avait pour advcM'sairo la foule inunense des IMoicukuons, 

des PiciuiONS, des Tkicnks et des inset-tes à deuv cent (juaianle pattes. 

I.e prince Hoi rvOON avait esper(M[ue le Se, vu a ni; !•; HkhcliM'; commen- 
cerait l'attaque et ferait ti-avei'scr ii ses lourdes troupes la distance qui 
séparait les deux armées; mais le Scvkaiwîiv IIkuci m:, auquel un faux 
lîoii'.no.x déserteur avait dévoilé les projets du prince, défendit aux 
sien> de bouirer. et lit serrer les raniis et ployer les ailes, rc'solii d'attendi'e 
le choc sans l'aller l'hei'cher. 

Les enseii^nes flottaient au vent, le soleil dardait sur les etincelantes 
airnures des insectes rani»:és en bataille. Des (IkwM.ks, dont on vante 
avec raison l'aptitude poui" la nuisicjue, placées sur les limites des deux 
camps, à l'extrémité des deux paratonnerres, souillaient de toute la force 
de leurs poumons d;nis des petites flûtes à l'oii^mon, et cette musi(pie 
tjuerrière portait à son comble l'ardeur de nos troupes. De temps en 
temi)s une graine de balsamine, lancée du haut des airs avec beaucoup 
de précision par des Cerfs- Volants fort adroits dans ce genre d'exer- 
cice, venait éclater dans nos rangs et y laissait des traces sanglantes. 

L'armée ennemie ne bougeait pas. 

L'impatience gagnait nos braves cohortes. <( Dépêchons, nous disaient 
les Épiiiîmères qui déjà avaient eu, presque tous, le temps de blanchir 
sous les armes, la vie est courte. » Bientôt, emportés par leur fougue, 
et sans écouter les menaces ni les prières du seigneur Holiidox, ils 
volèrent les premiers à l'ennemi ! ! ! et tirent ainsi touiner contre eux- 
mêmes le plan si bien conçu j)ar leur habile général, car l'armée tout 
entière les suivit. Kn eiïet, chacun ayant quitté son rang pour courir 
selon ses forces, les nôtres arrivèrent en désordre et tout essoufflés devant 
le front ennemi, qui s'ouvrit tout à coup et laissa voir les gueules mena- 
çantes d'une dfjuble langée de canons d'une invention nouvelle. Ces 
canons étaient si petits, qu'on les voyait à peine, et nous ne savons 
comment on avait pu les faiif. Ils ('taient cliarmanis, mais ils tuaient 
beaucoup de monde. Pendant |)lus d'un (piart dheure, ils «'crasèrent nos 
troupes. Bientôt on en vint ii combattre ii l'arme blanche. On ne saurait 
croire condjien sont terribles et acharnées (v> luttes d'L\si:CTK à Insecte. 
Tout devenait un instrument de mort entre les pattes des combattants 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 



373 



furieux, [.es feuilles de cyprès se changeaient en lances meurtrières, les 
moindres brins de bois sec étaient autant de massues, et on entendait 
au loin le chfjc retentissant des cuirasses contre les cuirasses, des corse- 
lets contre les corselets, et des écailles fracassées. 

Des ailes brisées, des membres épars, des petites montagnes de morts 
et de mourants, du sang partout, tel est l'horrible spectacle que présen- 
tait cette scène de carnage. 

Et les Fleurs, captives dans leur prison de verre, voyant ce qui se 
passait au-dessus de leur tète, ne savaient que penser de ces abominables 
fureurs. 

L'aile droite plia la jjiemière. Le pied ayant glissé au colonel des 
Hannetons, un des plus braves officiers de l'armée, dans un effort qu'il 
faisait pour dégager un peloton qui s'était laissé entourer, il roula dans 
la gouttière d'une façon si fâcheuse, qu'il tomba sur le dos, ce qui est le 
plus grand malheur qui puisse arriver à un Hanneton. Une Guêpe de 
l'armée ennemie n'eut pas honte d'abuser de la position d un adversaire 
sans défense, et lui passa son dard au travers du corps. 




A cette vue, le régiment que commandait le colonel se débanda. Le 
prince Bolkdon essaya, mais en vain, d'arrêter les fuyards. C'était une 
bataille perdue , le Waterloo de notre cause ! Désespéré, et ne voulant pas 
survivre à sa défaite, le général en chef se jeta au plus fort de la mêlée 
et y trouva ce qu'il y cherchait, la mort des braves ! Il tomba percé de 
vingt-deux coups, après avoir fait des prodiges de valeur; La nouvelle 
de cette mort se répandit en un instant, et la déroute bientôt fut complète. 



37/i 



EiNCORE UNE RÉVOLUTION! 



L'arimv > icloriouso no |HM'(li( j);is(K> ((Miips; elle alla bien vite dégager 
rarinéoilo liMTC qui. ne poiivaiK laiiv initnix. (Mail (oujours restée bloquée 
dans les cours de lAnipliiliieàlre. 



Nous avons la douleur dannoncer (|ue le prince Léo a été obligé de 
ha II IV CM1 reirai le. 




Une bonne pluie pourrait encore assurer le triomplie des huris prinri;- 



L'armée de terre et l'armée d'air (\('> revolles ont jm opérer leur 
jonction. Elles marchent sur nous, — le bruit paraît se rapprocher, — 
les cris devienneni plus distincts, — il nr>us semble mAme entendre les 



ENCORE UNE REVOLUTION! 



mugissements du Blffi.i-: et le biuil des pas de l'h^i.KPHANT. — Le prince 
Léo vient d'ètie tué ; parmi nos amis, ceux qui ne sont pas morls nous 
abandonnent. (Test à un gouvernement qui tondje qu'il faut demander 
ce que valent les dévouements politiques. — Entre les mains de l'esprit 
de parti tout devient une arme. — Le bureau des réclamations ne 
désemplit pas ; le monient est bien choisi ! L'émeute est là, à nos portes, 
— sous nos fenêtres, — partout. — L'émeute ! 3Iais est-ce une émeute? 
est-ce une révolution ? 

C'est au péril de nos jouis que nous informons nos lecteurs de ce 
qui se passe. 

Hélas! le temps est superbe. — Le soleil est-il donc l'ennemi de tous 
les gouvernements légitimes? — Que ne pleut-il à torrents! Une bonne 
pluie pourrait encore assurer le triomphe des bons principes. 

Qui sait à qui nous obéirons demain? qui sait... 



NOTE DU GARÇON DE BUREAU. 



« Sachant combien mes chefs tenaient à ne pas laisser nos lecteurs le bec dans i'eay, je 
prends la liberté d'écrire à mon tour. Je ne m'arrêterai que quand on m'arrêtera. » — 



Ces messieurs en étaient là quand la porte d'en bas vola en éclats : 
c'était I'Eléphant qui sonnait. La plume tomba des mains de M. le 
Perroquet, ses yeux se fermèrent comme s'il eût pensé à dormir, mais 
il n'y pensait pas. 

M. le Singe courut à la fenêtre. 

(( Que voyez-vous? lui dit le Coq. 

— Je vois trouble sur trouble , rassemblement sur rassemblement, 
complot sur complot , répondit le Singe en laissant tomber ses bras en 
Singe qui n'espère plus ri'en , et qui ne serait pas fâché de pouvoir s'en 
aller. 

— Mille diables! ne cédons pas à la force! criait ce brave M. le Coq 
qui ne tremblait que de colère. 

— Et à quoi diable céderions-nous, si ce n'est à la force? repartit le 
Singe qui , dans son désespoir, s'arrachait la barbe et se meurtrissait le 
visage. 



376 



ENCORE UNE REVOLUTION! 




Ces messieurs en étaient là, quand la porte d'en bas vola en étlats. 
C'était l'Éléphant qui sonnait. 



— Quoi! s'écria le Coq en lui sautant au collet, vous auriez la 
lâcheté de donner votre démission?... 

— N'en doutez pas, répondit le Singiî qui devenait pâle connue ce 
papier: refuser ce que tous demandent, c'est remuer un nid de GiiftPES. 
Si l'on m'y force, je ferai tout ce qu'on voudra ; je... n 

Il no put achever. La porte même du cabinet s'ouvrit hrus(|uement. 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 377 



C'était I'Eléphant qui l'avait ouverte, ce fut le Renard qui entra. 

« Arrêtez ces messieurs, » dit ce dernier aux Dogues qui l'accompa- 
gnaient, en indiquant nos trois rédacteurs en chef. Le Perroquet était 
dans la cheminée, le Singe s'était caché sous son fauteuil, M. le Coq 
était furieux; sa crête n'avait jamais été si rouge. On les arrêta. 

« Que fais-tu là? me dit le Renard. 

— Ce que vous voudrez, Monseigneur, lui répondis-je en tremblant. 

— Eh bien, drôle! continue, » me dit-il. 
Je continue donc. 

Il était entré beaucoup de monde à la suite du Renard. En entrant, 
chacun criait : « Vive monseigneur le Renard ! » Et on avait bien raison, 
car je n'ai vu de ma vie un prince si affable. 

« Mes amis, disait-il, rien n'est changé dans ce cabinet. Il n'y a ici 
qu'un animal de plus. » 

Cette belle parole fut couverte d'applaudissements. 

Le Renard prit alors une plume, celle-là même qui venait de servir 
au Singe. Il la tailla avec le canif du Singe , s'assit dans le fauteuil du 
Singe, devant la table du Singe, et écrivit les proclamations suivantes, 
avec l'encre même du Singe. 



PREMIERE PROCLAMATION 



« Habitants du Jardin des Plantes ! 

« Messieurs le Coq, le Singe et le Perroquet ayant donné leur démission 
toute cause de désordre a cessé. 

« Le Renard, 

« Gouverneur et rédacteur en chef provisoire. » 



dit-il au Coq, au Singe et au Perroquet. 

Les deux derniers signèrent, mais M. le Coq refusa. 

« Je ne me déshonorerai pas , dit-il. 

— Nous allons voir, » dit le Renard. 

Il reprit alors la plume et écrivit une nouvelle proclamation de laquelle 
il espérait davantage, à ce qu'il paraît. Quand elle fut éciite, il m'ordonna 
d'en faire la lecture à haute voix. Je lus donc : 

48 



378 ENCORE UNE RÉVOLUTION! 



D i; i; \ I li M E P R C. I, A M A T 1 N 



« Habitants du Jardin dos Plantes! 

« Pendant que vous dormiez, on vous trahissait! ! ! 

« Mais vos amis veillaient pour vous. 

(( Assez longtemps nous avions courbé la tête sans nous plaindre, le moment 
était venu de la relever. 

« Ainsi avons-nous fait. 

« Par nos soins, une grande et définitive révolution vient de s'accomplir : 
les traîtres qui vous gouvernaient et qui vous vendaient ne vous vendront plus, 
ne vous gouverneront plus. 

(( Les fastes de votre histoire apprendront au monde comment se venge la 
Nation Animale et ce que pèse sa colère. 

« A l'heure qu'il est, justice est faite! l'œuvre est consommée, et les cou- 
pables ont payé de leur vie le mépris qu'ils faisaient du droit sacré des Bêtes. 

(( Ils sont pendus. 

« N. B. — Par égard pour ces anciens chefs de notre gouvernement, on les 
a pendus èi des potences toutes neuves, avec des cordes qui n'avaient jamais 
servi. » 



M. le Coq écouta cette lecture sans sourciller. Il se contenta de 
croiser ses bias deriMère son dos, coiniuo il en avait l'habitude, et 
parut décidé à ne pas phis l»oui,'er que s'il n'avait rien à voir dans ce 
qui se passait. 

(( Mais, dit le Si.ngi': en prenant une voix, caressante que je ne lui 
connaissais pas, Monseigneur assure que nous sommes pendus, je crois 
que Monsei,i:neur se trompe. 

— Est-ce que vous songeriez ii nous pendre? s'écria le Perroquet 
en sanglotant. 

— Mon Dieu non, dit le Iiewiid, c'est un précédent que je ne tiens 
point à établir; mais il faut jjoiirtaiil (juc vous ayez l'air d'avoir été 
pendus. » 

On entendait au dehors les cris de la jjopulace. Une foule innom- 
brable, composée en grande partie de badauds, de badaudes et de petits 
enfants qui demandaient la tète des tyrans, assiégeait l'entrée du cabinet 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 



379 



de rédaction. Tous ceux qui n'avaient pu entrer par la porte voulaient 
entrer par les fenêtres, qu'on fut même oblii^é de fermer. 




« C'est nous qui avons fait la révolution, disaient-ils; ouvrez-nous. 

— Patience! leur réponilait de temps en temps le Renard; patience! 
si vous êtes sages, on vous donnera de petites médailles. » 

Ne rien refuser, mais ne rien donner, c'est avec cela qu'on gou- 
verne. 

Les cris : « Mort aux tyrans ! mort aux rédacteurs ! » redoublaient. 

« Vous l'entendez, Messieurs, dit le Renard, il faut bien faire quelque 
chose pour le peuple. — Cependant, ajouta-t-il, si vous trouvez le moyen 
de contenter cette multitude en gardant vos têtes, vous les garderez. 

— Le moyen? s'écria le Singe, je l'ai trouvé! » Et, dims sa joie, 
il sauta trois fois jusqu'au plafond. 



M. le Singe s'était jadis emparé, dans l'intention sans doute de lui 
rendre les derniers honneurs, du corps empaillé d'un Singe de sa race, 



380 ENCORE U NM;] REVOLUTION! 

ilans lequel il croyait avoir reconnu un de ses grands-oncles en ligne 
inaleraelle. Il lalla chercher, et il fut décidé que le grand-oncle figurerait 
au haut de la potence... à la })lace de son coquin de neveu! Avant 
<renvoyer au martyre la j)récieusc nionne, et pour mieu\ tromper la 
nuillitudc. M. le SingI' dut la parer de sa demi-blouse, et de son bonnet 
bien connu : ce qu'il fit non sans verser des larmes abondantes. 

« Et maintenant, mon cher monsieur, lui dit le Ri:nvud, si vous vou- 
lez m'en croire, vous vous cacherez, et si bien, que pendant quinze jours 
au moins on ne puisse pas plus vous apercevoir que si vous étiez réelle- 
ment trépassé; après quoi vous serez libre, je pense, de reparaîlie 
sans danger. II n'est pas de mort, dans notre beau pays de France, qui 
n'ait le droit, au bout de quinze jours, de ressusciter impunément; le 
peuple est le plus magnanime des ennemis , il oublie tout. 

— 11 est aussi le plus infidèle des amis, » murmura le Singe. Puis, 
jetant un dernier, un triste regard sur ces cartons ! sur ce bureau ! sur ce 
cabinet ! il disparut. 

Oh! destinée! 

M. le Perroquet trouva le moyen d'endoctriner une vieille Perruche 
qui l'adorait, et qui consentit à se faire pendre à la place de son bien- 
aimé. Le Perroquet protesta qu'il n'oublierait de sa vie un si beau 
dévouement, et la pauvre vieille marcha au supplice le cœur content et 
d'un pas ferme. Un quart d'heure après , l'ingrat , rentré incognito dans 
la vie privée, était déjà dans l'appartement des jeunes Perruches. 

Quant au Coq , il répondit que la vie ne méritait pas qu'on fit une 
lâcheté pour la conserver. Il refusa obstinément de souscrire à toutes les 
propositions qui lui furent faites , et comme il tenait à être pendu en 
personne... il le fut. 

(.V. B. — Le même jour on apprit qu'une belle petite Poule blanche, 
que chacun aimait et respectait à cause de sa douceur et de ses vertus, 
était morte subitement en apprenant la mort de celui qu'elle aimait.) 

La foule, qu'avait attirée le plaisir bien naturel de voir de près 
de si grands personnages en l'air, avait eu son spectacle. Quelques 
anciens admirateurs des rédacteurs pendus ne revenaient pas de leur 
étonnement. « Est-il possible, se disaient-ils, que des Animaux de 
cette importance puissent être pendus comme le j)remier venu ! Que va 
devenir le monde, qui semblait ne se mouvoir que par eux seuls? » 

Un Oiseau dont le nom est resté inconnu publia U ce sujet un pam- 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 381 



phlet dans lequel il développa celte proposition ; (( Il est bon que celui qui 
gouverne ne soit pas tout l'Etat; car s'il lui arrivait malheur, c'en serait 
fait de l'État. » 

Après l'exécution, M. le Renard jugea à propos de rendre publiques 
les deu\ proclamations qu'on vient de lire, et, se trouvant en veine de 
proclamer, il joignit à ces deu\ premières proclamations la troisième 
que voici : 

TROISIÈME PROCLAMATION 

<( Habitants du Jardin des Plantes ! 

(( Investi par votre confiance d'un mandat aussi important que celui de 
diriger la seconde et dernière partie de notre histoire nationale, choisi par votre 
libre vœu, je crois inutile d'exposer ici des principes qui m'ont valu vos suffrages. 

c( C'est à l'œuvre que vous me jugerez; je ne vous ferai point de promesses, 
quoique les promesses ne coûtent rien. Je ne vous dirai point que fâge d'or va 
commencer pour vous. Qu'est-ce que Tàge d'or? Mais je puis vous assurer que 
quand vous ne trouverez à mon bureau ni plume, ni encre, ni papier, c'est qu'il 
n'y aura pas eu moyen de s'en procurer. 

(( Ma devise est : Justice pour tous, et sincérité. Rappelez-vous que si ces 
mois étaient rayés du dictionnaire, vous les retrouveriez gravés en caractères 
ineffaçables dans le cœur d'un Renard, 

« Votre frère et directeur, 

<( Le Renard. » 

Ces trois proclamations remplacèrent avantageusement sur les murs 
celles du gouvernement déchu. Le dévouement bien connu de l'afficheur 
Bertrand à l'ancienne rédaction le rendait justement suspect à ]Monsei- 
gneur, et l'affichage fut confié à Pyrame, ex-employé de Bertrand, qui 
promit au gouvernement nouveau des colles encore plus fortes que celles 
de son maître. Après une révolution, il est juste que les derniers devien- 
nent les premiers. Les révolutions n'ont peut-être pas d'autre but. 

Ces proclamations furent en outre lues, criées, chantées, aboyées, 
sifflées partout, et leur effet a été immense. L'espoir est rentré dans 
tous les cœurs. Tout le monde s'embrasse; le moins qu'on puisse 
faire c'est de se serrer tendrement les pattes. Quand on aura jeté un peu 
de terre sur les morts , qui pourra dire qu'une révolution a passé 
par là ? 



382 ENCORE UNE REVOLUTION! 



Quelques-uns de ces Animaux qui veulent se rendre compte de tout, 
(jui rouillent partout, qui trouvent tout mal. ne ponvant nier que Mon- 
sei.imeur le Rfavud soit ivilaeteur en chef, se demandent par qui il a 
été nommé. 

Eh! mon Dieu, que vous importe, pourvu qu'il Tait été? On se 
nomme soi-même, et on n'en est pas moins nomuié pour cela. 

Monseii^neur ayant, ce matin, jeté les yeu\ sur mon liavail, a 
daigné me dire qu'il était à peu pi'ès content de moi et (juil voulait 
récompenser mon zèle. Hier encore j'étais garçon de bureau... aujour- 
d'hui je suis secrétaire particulier de Son Altesse! Hier on me marchait 
sur les pattes, aujourd'hui on me les lèche! Évidemment je suis quel- 
que chose, je puis quelque chose. 

J'ai profité de l'occasion pour apprendre îi Son Altesse (pie j'avais 
été Chien de cour dans un collège. 

<( Je vous en félicite, me dit mon maître, c'est encore une des plus 
pi'ofitables manières d'être Chien qui existe. Au moins, si l'on ne sait 
rien en sortant du collège, on a l'air de savoir quelque chose : l'imjîor- 
tant ce n'est pas d'être , c'est de paraître. » 

On dit que je me suis vendu, on se trompe : j'ai été acheté, voilà 
tout; du reste, la place qui vient de m'être donnée a cet avantage sur la 
plupart des autres places , qu'on ne l'a enlevée à personne pour me la 
donner. Elle a été créée exprès pour moi. 



On sonne. — C'est une dé[)utation des notables Animaux du Jardin. 

« Nous venons, dit le chef de la dé|)utation, représenter hum- 
blement à Votre Altesse (juil man pie (juei(jue chose à notre glorieuse 
révolution. 

— Quoi donc? dit le RiiNAr.n. 

— Sire, répondit M. le député, que dirait la postérité si elle appre- 
nait que nous avons fait une révolution sans boire ni manger? 

— Messieurs, leur dit Sa Majesté Rexard P', je vois avec plaisir 
que vous n'oubliez rien, et que la patrie peut compter sur vous. Allons; 
dîner. > 



1 



ENCOKE UNE REVOLUTION! 



383 



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On sonne... C'est une députation des notables Animaux du Jardin. 



La prairie qui se trome en face de l'Aïuphithéàtre servit de salle à 
manger. Il avait été résolu qu'on se passerait de table , pour que chacun 
pût jouir d'une liberté illimitée dans cette fête nationale, et qu'on man- 
gerait comme on l'entendrait, qui son foin, qui son grain, qui ses 
végétaux , le repas devant être tout pythagoricien, en dépit des AnimauN: 
carnassiers qui ne trouvaient pas leur compte à cette maigre chair. Mais 
il eût été dérisoire de s'entre-manger dans une assemblée où il ne devait 
être question que d'union et de fraternité. 

Les honneurs de la réunion furent faits par des commissaires (jui 



384 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 




sëtaient choisis eux-mêmes comme étant les plus huppés. Monseigneur 
le Renard fut naturellement nommé président du banquet. Comme on 
connaissait ses goûts, on lui donna pour voisins, d'un côté, un Oison, 
de lautre, une jeune Polle dI.nde. Mais ces oiseaux, qui n'avaient 
pas d'ambition, ne parurent pas très-touchés de l'insigne honneur qu'on 
leur avait fait, et soit ignorance du monde, soit patriotisme, ils se tin- 
rent constamment à une distance assez grande de leur illustre voisin. 

Comme les Insectes avaient joué un très-beau rôle dans cette journée, 
et qu'on ne pouvait se dissimuler qu'on leur devait tout, il avait bien 
fallu se résigner à leur faire une petite place. On les avait donc relégués 
a une des extréndtés de la salle^ en leur faisant entendre qu'on leur 
donnait la place d'honneur, et de temps en temps on laissait piisser de 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 385 

leur côté quelques brins de cette mauvaise herbe qui pousse toujours et 
dont personne ne voulait plus. Au fond, ils n'étaient pas très-contents ; 
mais on leur disait tant de choses flatteuses, qu'ils finirent par se mon- 
trer satisfaits. 

Du reste, les in.2;énus qui étaient venus avec l'intention de diner 
avaient compté sans leur hôte. Ce repas ressembla à tous les repas de ce 
genre. Ceux qui n'avaient guère faim eurent seuls assez à manger; mais 
à l'exception de quelques-uns qui prenaient tout, personne ne put se 
vanter d'en avoir eu ;i bouche que veux-tu. 

On y paiia plus qu'on n'y dîna. Les plus hautes questions furent néces- 
sairement mises sur le tapis. Il fallait entendre tout ce qui se disait sur 
l'ancienne rédaction ! Pauvre vieux Lièvre, de quoi temélais-tu? Infor- 
tuné Paimllg.x, Chatte sans mœurs, orgueilleux Friquet, et vous, 
sensible Dichesse, et toi surtout. Lézard inutile! comment vous 
traita-t-on? Combien de vérités vous furent dites! Que n'étiez-vous là? 
Pour([uoi ètes-vous morts? c'était pourtant le moment de vivre et de vous 
amender. « Où allions-nous? où allions-nous? s'écriait-on de tous côtés; 
et quelle bonne idée nous avons eu de faire une révolution ! — Quand 
ceux qui gouvernent n'en font pas, il faut bien que ceux qui sont gou- 
vernés en fassent, » disait le Sanglier. Et puis chacun faisait ses 
plans, racontait ses projets : <( Je dirai blanc. — Je dirai noir. — Je 
dirai rouge. — J'aurai de l'esprit. — Je suis une Bête de génie, etc., etc. » 
Voilà ce qu'on entendait. 

Le RexNArd écoutait tout le monde, souriait à tout le monde, avait 
un mot agréable pour tout le monde, contentait tout le monde enfin, ou 
peu s'en faut. « Vous ne mangez pas, » disait-il au Glouton. — Et à 
l'Ours blanc : « Seriex-vous malade? Je vous trouve un peu pâle. » 
— Et à son vis-à-vis : « Les Loups n'ont-ils plus de dents? » — Et au 
Pingouin qui bâillait : « Vous amusez- vous ? » — Et à l'Aigle blanc : 
« Espérez, la nationalité polonaise ne périra pas. » — « Mais parlez 
donc, » disait-il au Merle. — « Creusez-vous toujours? » disait il au 
Mulot. Et à tous enfin , il répétait : « ]Mes bons amis^ vous écrirez tout 
ce que vous voudrez. » 

Enfin le grand moment arriva, le moment de boire et de porter des 
toasts, et de parler tout seul et tout debout. Vous eussiez vu chacun se 
prendre la tète à deux pattes, se gratter le front, et remuer les lèvres, 
et répéter tout bas le toast qu'il s'agissait d'improviser. 

Malheureusement, l'ordre des toasts avait été réglé d'avance, et 

49 



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ENCORE UNE RÉVOLUTIONl 



non-seuloniont l'or.liv. mais imuoiv le iiombiv. Peu son ralliU que la 
cIk^so no lui mal priso. u Passe encore do joùnor, disail-on, mais on 
j)OUl mourir ti'un ioasi nMiliv. Do quoi no moui'l-on pas? » 

Malirro eotio sa.uo |)ro(auli()n. il \ vu oui (Miooio on si i;ranil nombre, 
quo j'issayorais on Nain Av los onumoi'or. A|)ivs oliaoun . des Cvnes et 
leurs ('\m: TONS jouèi'onl des airs de miililon (|ui no oonlrihuorent pas 
jiou il lairromenl do la oonipagnie. 

Comme on le pense bien, le piomior loasl lui |)our la liberté. Ceci 
est t\c tradition, et oe n'est certes |)as la faute do ceux (jui dînent si cette 
|iauvic liborlo nosi pas en meilleure santé. 

Par une courtoisie du meilleur iroùt. le deuxième fut pour les dames, 
et il était conçu en ces termes: « Au sexe qui endjollit la vie! » Un 
murmure flatteur accueillit ce toast, qui fut porté par un aimable 
HirroroTwiE, dont la galanterie était d'ailleurs bien connue. 

Vers la fin du repas, on vint à bout de s'égayer au moyen d'une 
fontaine défoncée, et chacun put non-seulement se désaltérer, mais 
ancore se mettre en pomte de gaieté. 

La joie est communicativé. et bientôt il n'y eut plus moyen de 
l'arrêter. Toute afl^aire cessante, on résolut de se divertir. — C'était un 
parti pris. — Il fut convenu qu'on n'obéirait plus à personne, qu'on 
dirait tout ce qu'on voudrait, et qu'on ne penserait plus à rien. On en 
avait assez dos intérêts de la nation future, de la politique future et 
de la rédaction future, et on ne voulait plus que rire et chanter. — On 
s'égosilla ; — et le repas se termina comme tous les repas où l'on se 
propose de changer la face de l'univers : on s'endonnil. 

I^ lendemain et les jours suivants, les convives s'aperçoivent que 
l'univers n'a pas bougé, cpie ce n'est ni en buvapt ni en mangeant qu'on 
lui imprime une autre direction, et qu'il faut recommencer à vivre 
comme devant, ce (jui n'est pas toujours aussi facile qu'on se l'imagine. 

C'était du moins l'avis de Monseigneur lk Hknakd. Il se réveillait 
avec une espèce de couronne sur la t''te. et fjuoiqu'il s'en fut coi (Té lui- 
même en s'appropriant <o mr)t c('lèbre : « (Jare à qui la touche! » je 
crois qu'intéiiouremenl il donnait (juclques regrets à son simple bonnet 
de colon. La journée de la veille l'avait un [jeu dégoûté des grandeurs, 
et il s'en souvenait comme d'une rude journc-e. Ce n'est pas le tout que 
de s'emparer du pouvoir, il faut encore trouver le moyen de s'y établir 
commodément, et Son Altesse, qui ne se faisait pas d'illusion, trouvait 
la chose difficile. 



ENCORE UNE RÉVOLUTION! 



387 




Au sexe qui embellit la vie!!! Un murmure flatteur accueillit co toast, qui fut porté 
par un aimable Hippopotame. 



« Premièrement, se dit-il, je fuirai les fêtes populaires, je les 
fuirai comme la peste. 

« Deuxièmement, je cesserai de prendre la patte à tout le monde. 
Pour une patte propre, combien qui ne le sont pas! Sans compter, 
ajouta-t-il en me montrant sa fourrure ensanglantée, que quelques-uns 
serrent très-fort et à on£:les ouverts. 



388 ENCORE UNE RÉVOLUTIONI 

(i TuoisiÈuiiMKM" . coinino, à tout picnilre, mon sceptre est une 
sinipL* plume, ce qui ne peut pas cire très-lourd à porter, il faut que 
ma royauté me soil léi;cre tout autant ([u'aux autres. A cette fin je n'en 
prendrai qu'à mon aise, et tout n'en ira que mieux, et je mettr<u t:u\t 
de persistance ii ne rien lairc... 

— Qu'on vous suinoHunera le Napoléon des Renards, Monseigneur, 
lui dis-je, et (pion leia bien. 

— C'est pourquoi, dit Son Altesse, qui lit semblant de ne pas avoir 
entendu, je vais faire une petite Charte. Une nation qui a une Charte 
est une nation (jui ne nuuKjue de rien. 

(( Voici ma Charte, me dit-il; elle n'a que deux articles, mais s'ils 
sont bons , c'en est assez : 



(t Toutes les B)tes sachant lire et écrire, et surtout compter, ayant 
<( une bonne cabane au soleil, du foin dans leur râtelier et des amis 
Il puissants, étant égales devant la loi, il est jH'omis justice et protection 
<( à toutes. 

« En conséquence, alin que les Grands du Jardin des Plantes 
*i puissent jouir de toutes leurs aises , nous enjoignons aux petits qu'ils 
(( aient à se priver du peu qu'ils ont, et à se rapetisser au point de 
(( devenir imperceptibles et impalpables. — Si bien que les petits ne 
(I tenant plus de place du tout , les Grands puissent avoir, comme c'est 
<( leur droit, leurs coudées franches, ne manquer de rien et n'être gênés 
« en rien. 



II 



« Comme il n'est pas possible que tout le monde soit content, ceux 
« qui ne le seront pas auront tort de s'en étonner, mais ils auront le 
« droit de s'en plaindre. — Le droit de pétition est donc solennellement 
'I reconnu. — Qu'on se le dise. 

<i Mais attendu que les moments d'un rédacteur sont précieux, et 
<< qu'il lui serait impossible d'accorder toutes les audiences qu'on lui 
« demanderait, il est interdit d'apporter soi-même ses pétitions au pied 



ENCORE UNE REVOLUTIONI 



389 



(i de son aui^uste fauteuil; les réclauialions ne seront reçues qu'autant 
(( qu'elles arriveront éerites et f'ranelies de port, et ne seront lues 
« qu'autant qu'il aura été possible de les lire. » 

Messieurs les Animaux ne se le firent pas dire deux fois; et, toute 
Bête aimant à se plaindre, les pétitions arrivèrent par charretées; l'air 







et la terre étaient encombrés de messagers , de porteurs et de courriers 
de toutes sortes. Chacun avait un petit malheur particulier au bout de la 
patte pour demander l'aumône d'une réforme générale en sa faveur; et 
la petite Charte n'était pas promulguée depuis deux heures, qu'il y avait 



390 ENCORE UNE RÉVOLUTION! 

des pétitions plein la maison, plein les caves et les greniers, et encore 
(les monceaux à la pi)rte. 

.> r.es giimauils , ilil lk Rknard en riant dans sa barbe de se voir 
pris au uiot; jusques a quand croiront-ils que les gouvernements sont 
créés et mis au monde pour les protéger et s'occuper d'eux? 

« Voyons pourtant ces pétitions, dit-il, et fermons les yeux pour 
plus d'impartialité, n 

Il en ouvrit ime , la première venue, au hasard : c'était celle du 
BiToiu Elle était couverte d'un nombre incalculable de signatures de 
toutes sortes . écrites en toutes les langues et dans tous les patois , et de 
petites croix surtout, le nombre des Bétes (pii ne savent pas signer leur 
nom étant, à ce qu'il paraît, considérable. 

Elle était conçue en ces termes : 

« Nous , soussignés , déclarons que nous en avons assez du tableau 
« de nos discordes civiles. Le présent article est si long , que la fin nous 
« a fait complètement oublier le commencement. Nous demandons à 
« grands cris qu'il finisse, et que celui du Merle blanc commence. » 

Suivent les signatures et les petites croix. 

'1 Voilà une pétition que j'aime, dit le Renaud, elle nous dispense 
d'ou\rir les autres. Et quant au reste, ajouta-t-il, ma foi, au diable 
les pétitionnaires, et au feu les pétitions! » 

Aussitôt dit, aussitôt fait. 

On brûla tout; et jamais, de mémoire d'Hommes ou de Bêtes, il 
ne s'était vu un si grand feu. 

Quand on vit ce feu , ce furent des réjouissances universelles. 
<( C'est un feu de joie , se disait-on , notre gouvernement est content^ 
tout va bien ! Vive notre nouveau rédacteur en chef! » 

y. fi. — Les pétitionnaires se réjouissaient plus que les autres. 

Et jam plauclite cives! 

Et puisque vous applaudissez, de quoi vous plaignez- vous? 

P. .1. Stahl. 



HISTOIRE 



MERLE BLANC 




u IL est glorieux', mais qu'il est 
pénible d'être en ce monde im 
Merle exceptionnel! Je ne suis point 
un Oiseau fabuleux, et M. de Buf- 
fon m'a décrit. Mais, hélas! je suis 
extrêmement rare, et très-difficile à 
trouver. Plût au ciel que je fusse 
tout à fait impossible! 

J\Ion père et ma mère étaient 
deux bonnes gens qui vivaierit , de- 
puis nombre d'années , au fond d'un 
vieux jardin retiré du Marais. C'était 
un ménage exemplaire. Pendant que 
ma mère, assise dans un buisson 
fourré, pondait régulièrement trois fois par an, et couvait, tout en som- 
meillant, avec une religion patriarcale, mon père, encore fort propre et 
fort pétulant malgré son gran l âge, picorait autour d'elle toute la 
journée, lui apportant de beaux Insectes qu'il saisissait délicatement par 
le bout de la queue pour ne pas dégoûter sa femme, et , la nuit venue, 



392 HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 

il ne manquait jamais, quand il faisait beau, de la régaler d'une chanson 
qui réjouissait tout le voisina.^c. Jamais une querelle, jamais le moindre 
nua.w n'avait troublé cette douce union. 

A peine fus-je venu au monde . que . pour la première fois de sa 
vie. mon piMC conuuença ii montrer de la mauvaise humeur. Bien que 
je ne fusse encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la 
couleur, ni la tournure de sa nombreuse postérité. « Voilà un sale 
enl'anl. disait-il (juchpielois en me regardant de ti'avers; il faut que ce 
gamin-là aille apiiaienunent se fourrer dans tous les |)làtras et tous les 
tas de boue (piil rencontre, pour être toujours si laid et si crotté. 

— Eh! mon Dieu, mon ami, répondit ma mère, toujours roulée en 
boule sur une vieille écuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous 
pas que c'est de son âge? Et vous-même, dans votre jeune temps, 
n'avez-vous pas été un charmant vamnen? Laissez grandir notre Merli- 
chon. et vous verrez comme il sera beau; il est des mieux que j'aie 
pondus. » 

Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne s'y trompait pas; 
elle voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité, 
mais elle faisait comme toutes les mères , qui s'attachent souvent à leurs 
enfants, par cela même qu'ils sont maltraités de la nature, comme si la 
faute en était à elles, ou comme si elles repoussaient d'avance l'injustice 
du sort (jui doit les fi-apper. 

Quand vint le temps de ma première mue, mon père devint tout à 
fait pensif et me considéra attentivement. Tant que mes plumes tombè- 
rent, il me traita encore avec assez de bonté et me donna même la 
pâtée, me voyant grelotter presque nu dans un coin; mais dès que 
mes pauvres ailerons transis commencèrent à se recouvrir du duvet, 
à chaque plume blanche qu'il vit paraître, il entra dans une telle 
colère, que je craignis ([u'il ne me plumât pour le reste de mes jours. 
Hélas! je n'avais pas de nn'roir; j'ignorais le sujet de cette fureur, et 
je me demandais pourquoi le meilleur des pères se montrait pour moi 
si barbare. 

Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient 
mis, malgré moi, le cœur en joie, comme je voltigeais dans une allée, 
je me mis, pour mon malheur, à chanter. A la première note qu'il 
entendit, mon père sauta en l'air comme une fusée. 

« Qu'est-ce que j'entends là? s'écria-t-il ; est-ce ainsi qu'un Merle 
sifïle? est-ce ainsi que je sifïle? est-ce lii siffler? » 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 393 

Et s'abatlant près de ma mère avec la contenance la i)liis terrible : 
c( Malheureuse, dit-il, qui est-ce qui a prmdu dans ton nid? » 
A ces mots , ma mère indignée s'élança de son écuelle , non sans se 
faire du mal à une patte; elle voulut parler, mais ses sanglots la sulTo- 
quaient; elle tomba à terre à demi pâmée. Je la vis près d'expirer; épou- 
vanté et tremblant de peur, je me jetai au\ genouK de mon père. 

« mon père, lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal 
vêtu, que ma mère n'en soit point punie! Est-ce sa faute si la nature 
m'a refusé une voix comme la vôtre? Est-ce sa faute si je n'ai pas votre 
beau bec jaune et votre bel habit noir à la française , qui vous donnent 
l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette? Si le ciel a fait de 
moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine, que je sois du 
moins le seul malheureux! 

— Il ne s'agit pas de cela, dit mon père; que signifie la manière 
absurde dont tu viens de te permettre de siffler? qui t'a appris à sifïler 
ainsi contre tous les usages et toutes les règles? 

— Hélas! monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je 
pouvais, me sentant gai parce qu'il fait beau, et ayant peut-être mangé 
trop de Mouches. 

— On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de 
lui. Il y a des siècles que nous silllons de père en fils , et lorsque je fais 
entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici au premier étage un 
monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs fenêtres 
pour m'entendre. N'est-ce pas assez que j'aie devant les yeux l'affreuse 
couleur de tes sottes plumes qui (e donnent l'air enfariné comme un pail- 
lasse de la foire? Si je n'étais le plus pacifique des Merles , je t'aurais 
déjà cent fois mis à nu, ni plus ni moins qu'un Poulet de basse-cour prêt 
à être embroché. 

— Eh bien! m'écriai- je, révolté de l'injustice de mon père, s'il en 
est ainsi, monsieur, qu'à cela ne tienne! je me déroberai à votre pré- 
sence, je délivrerai vos regacds de cette malheureuse queue blanche par 
laquelle vous me tirez toute la journée. Je partirai, monsieur, je fuirai; 
assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma mère pond 
trois fois par an; j'irai loin de vous cacher ma misère, et peut-être, 
ajoutai-je en sanglotant, peut-être trouverai-je dans le potager du voisin 
ou sur les gouttières quelques Vers de terre ou quelques Araignées pour 
soutenir ma triste existence. 

— Conme t.i voudras, répliqua mon père, loin de s'attendrira ce 



30/, 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 



discours; que je ne le voie plus! Tu n'es pas mon fils; tu n'es pas 
Merle. 




— Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plaît? 

— Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un Merle. » 

Après ces paroles foudroyantes, mon père s'éloigna à pas lents. Ma 
mère se releva tristement et alla, en boitant, achever de pleurer dans son 
écuelle. Pour moi, confus et désolé, je pris mon vol du mieux que je 
pus, et j'allai, .comme je l'avais annoncé, me percher sur la gouttière 
d'une maison voisine. 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 395 



II 



Mon père eut l'inhumanité de me laisser pendant plusieurs jours dans 
cette situation mortifiante. Malgré sa violence, il avait bon cœur, et, aux 
regards détournés qu'il me lançait, je voyais bien qu'il aurait voulu me 
pardonner et me rappeler; ma mère, surtout, levait sans cesse vers moi 
des yeux pleins de tendresse, et se risquait même parfois à m'appeler 
d'un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur inspirait, 
malgré eux, une répugnance et un elTroi auxquels je vis bien qu'il n'y 
avait point de remède. 

« Je ne suis point un Merle! » me répétais-je ; et, en effet, en m'éplu- 
chant le matin, et en me mirant dans l'eau de la gouttière, je ne recon- 
naissais que trop clairement combien je ressemblais peu à ma famille. 
« ciel ! répétais-je encore, apprends-moi donc ce que je suis ! » 

Une certaine nuit qu'il pleuvait à verse, j'allais m'endormir exténué 
de faim et de chagrin, lorsque je vis se poser près de moi un oiseau plus 
mouillé, plus pâle et plus maigre que je ne le croyais possible. Il était à 
peu près de ma couleur, autant que j'en pus juger à travers la pluie qui 
nous inondait ; à peine avait-il sur le corps assez de plumes pour habiller 
un Moineau, et il était plus gros que moi. Il me sembla, au premier 
abord, un oiseau tout à fait pauvre et nécessiteux; mais il gardait, en 
dépit de l'orage qui maltraitait son front presque tondu , un air de fierté 
qui me charma. Je lui fis modestement une grande révérence à laquelle 
il répondit par un coup de bec qui faillit me jeter à bas de la gouttière. 
Voyant que je me grattais l'oreille et que je me retirais avec componction, 
sans essayer de lui répondre en sa langue : 

« Qui es-tu? me demanda-t-il d'une voix aussi enrouée que son 
crâne était chauve. 

— Hélas! monseigneur, répondis-je (craignant une seconde esto- 
cade), je n'en sais rien. Je croyais être un Merle, mais l'on m'a convaincu 
que je n'en suis pas un. » 

La singularité de ma réponse jointe à mon air de sincérité l'intéres- 
sèrent. Il s'approcha de moi et me fit conter mon histoire, ce dont je 
m'acquittai avec toute la tristesse et toute l'humilité qui convenaient à ma 
position et au temps affreux qu'il faisait. 

(( Si tu étais un Ramier comme moi, me dit-il après m'avoir écouté, 



396 HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 

les niaiseries dont tu t'affliges ne t'inquiéteraient pas un moment. Nous 
voyageons, c'est là notre vie, et nous avons bien nos amours , mais je ne 
sais qui est mon père : fendre l'air, traverser l'espace, voir à nos pieds les 
monts et les plaines, respirer l'azur même des cieux, et non les exhalai- 
sons de la terre, courir comme la flèche à un but marqué qui ne nous 
échappe jamais, voilà notre plaisir et notre vie. Je fais plus de chemin en 
un jour qu'un Homme n'en peut faire en six. 

— Sur ma parole, monsieur, dis- je un peu enhardi, vous êtes un 
Oiseau bohémien. 

— C'est encore une chose dont je ne me soucie guère , reprit-il ; je 
n'ai point de pays; je ne connais que trois choses : les voyages, ma 
femme et mes petits. Où est ma femme, là est ma patrie. 

— Mais qu'avez-vous là qui vous pend au cou? C'est comme une 
vieille papillote chiffonnée. 

— Ce sont des papiers d'importance, répondit-il en se rengorgeant ; 
je vais à Biuxelles, de ce pas, et je porte au célèbre banquier *** une 
nouvelle qui va faire baisser la rente d'un franc soixante-dix-huit 
centimes. 

— Juste Dieu! m'écriai-je, c'est une bien belle existence que la 
vôtre, et Bruxelles, j'en suis sûr, doit être une ville bien curieuse à voir. 
Ne pourriez-vous pas m'emmener avec vous? Puisque je ne suis pas un 
3Ierle, je suis peut-être un Pigeon Ramier. 

— Si tu en étais un, répliqua-t-il, tu m'aurais rendu le coup de bec 
que je t'ai donné tout à l'heure. 

— Eh bien! monsieur, je vous le rendrai, ne nous brouillons pas 
pour si peu de chose. Voilà le matin qui paraît et l'orage qui s'apaise. 
De grâce, laissez-moi vous suivre! Je suis perdu, je n'ai plus rien au 
monde ; si vous me refusez , il ne me reste plus qu'à nie noyer dans cette 
gouttière. 

— Eh bien! en route! suis-moisi tu peux. » 

Je jetai un dernier regard sur le jardin où dormait ma mère; une 
larme coula de mes yeux, le vent et la pluie l'emportèrent; j'ouvris mes 
ailes et je partis. 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 397 



III 



Mes ailes, je l'ai dit, n'étaient pas encore bien robustes; tandis que 
mon conducteur allait comme le vent, je m'essoufflais à ses côtés; je tins 
bon pendant quelque tenq:)S; mais bientôt il me prit un ébloiiissenient si 
violent, que je me sentis près de défaillir. 

(( Y en a-t-il encore pour longtemps? demandai-je d'une voix 
faible. 

— Non, me répondit-il, nous sommes au Bourget, nous n'avons plus 
que soixante lieues à faire. '» 

J'essayai de repi'endre courage, ne voulant pas avoir l'air d'une 
Poule mouillée, et je volai encore un quart d'heure, mais, pour le coup, 
j'étais rendu. 

« Monsieur, bégayai-je de nouveau, ne pourrait-on pas s'arrêter un 
instant? J'ai une soif horrible qui me tourmente, et, en nous perchant 
sur un arbre... 

— Va-t'en au diable ! tu n'es qu'un Merle ! » me répondit le Ramier 
en colère; et, sans daigner tourner la tête, il continua son voyage enragé. 
Quant à moi, abasourdi et n'y voyant plus, je tombai dans un champ 
de blé. 

J'ignore combien de temps dura mon évanouissement; lorsque je 
repris connaissance, ce qui me revint d'abord en mémoire fut la dernière 
parole du Ramier : « ïu n'es qu'un Merle, » m'avait-il dit. « mes chers 
parents! pensai-je, vous vous êtes donc trompés? Je vais retourner près 
de VOUS; vous me reconnaîtrez pour votre vrai et légitime enfant, et vous 
me rendrez ma place dans ce bon petit tas de feuilles qui est sous l'écuelie 
de ma mère. » 

Je fis un ellbrt pour ipe lever; mais la fatigue du voyage et la dou- 
leur que je ressentais de ma chute me paralysaient tous les membres. A. 
peine me fus-je dressé sur mes pattes, que la défaillance me reprit, et je 
retombai sur le flanc. 

L'affreuse pensée de la mort se présentait déjà à mon esprit, lorsque, 
à travers les bluets et les coquelicots, je vis venir à moi, sur la pointe du 
pied, deux charmantes personnes. L'une était une petite Pie fort bien 
mouchetée et extrêmement coquette , et l'autre une Tourterelle couleur 
de rose. La Tourterelle s'arrêta, à quelques pas de distance, avec un 



398 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 



graïul air do puclcnir cl de compassion pour mon infortune; mais la Pie 
s'approcha en saulillanl de la maniciv la plus a.mvable du monde. 



^^^^ 




<i.,hL V ntsî llloih 



'I Ehl bon Dieu! pauvre enfant, que faites-vous là? me deraanda- 
t-elle d'une voix folâtre et ari,'entine. 

— Hélas! madame la marquise, répondis-je (car c'en devait être 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 399 

une, pour le moins), je suis un pauvie (lial)Ie de voyai,^eur que son 
postillon a laissé en roule, et je suis en train de inouiii' de faim. 

— Sainte Vierge ! que me dites- vous'.' » répondit-elle; et aussitôt elle 
se mit à voltiger çà et là sur les buissons qui nous entouraient, allant et 
venant de côté et d'autre, m'apportanl (piantilé de haies et de fruits, 
dont elle fit un petit tas près de moi, tout en continuant ses ques- 
tions : 

« Mais qui êtes -vous? mais d'où venez-vous? C'est une chose 
incroyable que votre aventure! Et où alliez-vous? Voyager seul, si jeune, 
car vous sortez de votre première nme! Que font vos parents? d'où sont- 
ils? comment vous laissent-ils dans cet état-là ? 31ais c'est à faire dresser 
les plumes sur la tète! » 

Pendant qu'elle parlait, je m'étais soulevé un peu de côté et je man- 
geais de grand appétit. La Tourterelle restait immobile, me regardant 
toujours d'un œil de pitié. Cependant elle remar(iua (|ue je retournais la 
tète d'un air languissant, et elle comprit que j'avais soif. De la pluie 
tombée dans la nuit une goutte restait sur un biin de mouron; elle 
recueillit timidement cette goutte dans son bec et me l'apporta toute 
fraîche. Certainement , si je n'eusse pas été si malade , une personne si 
réservée ne se serait jamais permis une pareille démarche. 

Je ne savais pas encore ce que c'est que l'amour, mais mon cœur 
battait violemment. Partagé entre deux émotions diverses, j'étais pénétré 
d'un charme inexprimable. Ma panetière était si gaie, mon échanson si 
pensif et si doux, que j'aurais voulu déjeuner ainsi pendant toute l'éter- 
nité. Malheureusement tout a un terme, même l'appétit d'un convales- 
cent. Le repas fini, et mes forces revenues, je satisfis la curiosité de la 
petite Pie, et lui racontai mes malheurs avec autant de sincérité que je 
l'avais fait la veille devant le Pigeon. La Pie m'écouta avec plus d'attention 
qu'il ne semblait devoir lui appartenir, et la Tourterelle me donna des 
marques charmantes de sa profonde sensibilité. Mais lorsque j'en fus à 
toucher le point capital qui causait ma peine, c'est-à-dire l'ignorance où 
j'étais de moi-même : 

« Plaisantez- vous? s'écria la Pie, vous, un Merle! vous, un Pigeon! 
Fi donc! vous êtes une Pie, mon cher enfant, Pie s'il en fut, et très- 
gentille Pie, ajouta-t-elle en me donnant un petit coup d'aile, comme 
qui dirait un coup d'éventail. 

— Mais, madame la marquise, répondis-je, il me semble que pour 
une Pie je suis d'une couleur, ne vous en déplaise... 



m 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 




>>r; 



"^^-W^^u^^' 




Pendant qi'ell-i parlait, je m'étais soulevé un peu de côté. 



— Une Pic russe, mon clier, v(jus èles une l^ie russe! Vous ne savez 
pus qu'elles sont blanches? Pauvre garçon, quelle innocence! 

— .Mais, iiiadanie. repris-je, conunenl seiais-je une Pie russe, étant 
né au fond du Marais, dnns une vieille éeuellc r;iss('e ') 

— Ah! le bon enfant! Vous êtes de linviision. mon cher-, croyez- 
vous (pi il n'y ail (|ue vous? Fiez-vous ;i moi. et hiissez-vous f;iire; j»' 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. /jOl 

veux vous emmener tout à l'heure et vous montrer les plus belles choses, 
de la terre. 

— Où cela, madame, s'il vous plaît? 

— Dans mon palais vert, mon mignon. Vous verrez quelle vie on y 
mène ! Vous n'aurez pas plutôt été Pie un quart d'heure que vous ne 
voudrez plus entendre parler d'autre chose. Nous sommes là une centaine, 
non pas de ces grosses Pies de village qui demandent l'aumône sur les 
grands chemins, mais toutes nobles et de bonne compagnie, effilées, 
lestes et pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n'a ni plus ni 
moins de sept marques noires et de cinq marques blanches; c'est une 
chose invariable, et nous méprisons le reste du monde. Les marques 
noires vous manquent, il est vrai, mais votre qualité de Russe suffira 
pour vous faire admettre. Notre vie se compose de deux choses : caqueter 
et nous attifer. Depuis le matin jusqu'à midi nous nous attifons, et depuis 
midi jusqu'au soir nous caquetons. Chacune de nous perche sur un 
arbre, le plus haut et le plus vieux possible. Au milieu de la forêt s'élève 
un chêne immense, inhabité, hélas ! C'était la demeure du feu roi Pie X, 
où nous allons en pèlerinage, en poussant de bien gros soupirs; mais, à 
part ce léger chagrin , nous passons le temps à merveille. Nos femmes 
ne sont pas plus bégueules que nos maris ne sont jaloux , mais nos plai- 
sirs sont purs et honnêtes, parce que notre cœur est aussi noble que 
notre langage est libre et joyeux. Notre fierté n'a pas de bornes, et si un 
Geai ou toute autre canaille vient par hasard à s'introduire chez nous, 
nous le plumons impitoyablement. Mais nous n'en sommes pas moins les 
meilleures gens du monde , et les Passereaux , les Mésanges , les Char- 
donnerets, qui vivent dans nos taillis, nous trouvent toujours prêts à les 
aider, à les nourrir et à les défendre. Nulle part il n'y a plus de 
caquetage que chez nous, et nulle part moins de médisance. Nous ne 
manquons pas de vieilles Pies dévotes, qui disent leurs patenôtres toute 
la journée, mais la plus éventée de nos jeunes commères peut passer, 
sans crainte d'un coup de bec, près de la plus sévère douairière. .En 
un mot, nous vivons de plaisir, d'honneur, de bavardage, de gloire et 
de chiffons. 

— Voilà qui est fort beau, madame, répliquai-je , et je serais cer- 
tainement mal appris de ne point obéir aux ordres d'une personne 
comme vous. IMais avant d'avoir l'honneur de vous suivre, permettez- 
moi, de grâce, de dire un mot à cette bonne demoiselle qui est ici. — 
Mademoiselle, continuai-je en m'adressant à la Tourterelle, parlez-moi 



hQ: 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 



franchement, je vous en supplie; pensez- vous que je sois véritablement 
une Pie russe? » 

A cette question , la Tourterelle baissa la tête et devint rouge-pâle 
comme les rubans de Lolotte. 

« Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis... 

— Au nom du ciel! parlez, mademoiselle; mon dessein n'a rien qui 
puisse vous offenser , bien au contraire. Vous me paraissez toutes deux 
si charmantes , que je fois ici le serment d'offrir mon cœur et ma patte à 
celle de vous qui en voudra , dès l'instant que je saurai si je suis Pie ou 
autre chose; car en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu plus bas 
à la jeune personne, je me sens je ne sais quoi de Tourtereau qui me 
tourmente singulièrement . 

— Mais, en effet, dit la Tourterelle en rougissant encore davantage, 
je ne sais si c'est le reflet du soleil qui tombe sur vous à travers ces 
coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une légère teinte... » 

Elle n'osa en dire plus long. « perplexité! m'écriai-je, comment 
savoir à quoi m'en tenir? comment donner mon cœur à l'une de vous, 
lorsqu'il est si cruellement déchiré? Socrate! quel précepte admirable, 
mais diflicile à suivre, tu nous as donné, quand tu as dit : « Connais-toi 
t( toi-même! » 

Depuis le jour où une malheureuse chanson avait si fort contrarié 
mon père, je n'avais pas fait usage de ma voix. En ce moment il me 
vint à l'esprit de m'en servir comme d'un moyen pour discerner la 
vérité. « Parbleu! pensais-je, puisque monsieur mon père m'a mis à la 
porte dès le premier couplet, c'est bien le moins que le second produise 
quelque effet sur ces dames. » Ayant donc commencé par m'incliner poli- 
ment, comme pour réclamer l'indulgence, à cause de la pluie que j'avais 
reçue, je me mis d'abord à siffler, puis à gazouiller, puis à faire des 
roulades, puis enfm à chanter à tue-tôte, comme un muletier espagnol, 
en plein vent. 

A mesure que je chantais, la petite Pie s'éloignait de moi d'un air de 
surprise qui devint bientôt de la stupéfaction, puis qui passa à un sen- 
timent d'effroi accompagné d'un profond ennui. Elle décrivait des cercles 
autour de moi, comme un Chat autour d'un morceau de lard trop chaud 
qui vient de le brûler, mais auquel il voudrait pourtant goiiter encore. 
A'oyant l'effet de mon épreuve, et voulant la pousser jusqu'au bout, plus 
la pauvre marquise montrait d'impatience, plus je m'égosillais à chanter. 
Elle résista pendant vingt-cinq minutes à mes mélodieux efforts; enfin. 



HISTOIRE D'UN MERLE RLANC. /jOS 

n'y pouvant plus tenir, elle s'envola à grand bruit et regagna son 
palais de verdure. Quant à la Tourterelle, elle s'était, presque dès le 
commencement, profondément endormie. 

« Admirable efTet de l'harmonie! pensai- je. Marais! ô écuelle 
maternelle! plus que jamais je reviens à vous. » 

Au moment où je m'élançai pour partir, la Tourterelle rouvrit les 
yeux : « Adieu, dit-elle, étranger si gentil et si ennuyeux! Mon nom est 
Gourouli, souviens-toi de moi. 

— Belle Gourouli, lui répondis-je de loin, vous êtes bonne, douce et 
charmante , je voudrais vivre et mourir pour vous ; mais vous êtes 
couleur de rose, tant de bonheur n'est pas fait pour moi. » 



IV 



Le triste effet produit par mon chant ne laissait pas que de m'attris- 
ter. « Hélas! musique, hélas! poésie, me répétais-je en regagnant Paris, 
qu'il y a peu de cœurs qui vous comprennent ! » 

En faisant ces réflexions, je me cognai la tête contre celle d'un 
Oiseau qui volait dans le sens opposé au mien. Le choc fut si rude et si 
imprévu, que nous tombâmes tous deux sur la cime d'un arbre qui , par 
bonheur, se trouva là. Après que nous nous fûmes un peu secoués, je 
regardai le nouveau venu , m'attendant à une querelle. Je vis avec sur- 
prise qu'il était blanc; à la vérité, il avait la tête un peu plus grosse que 
moi, et, sur le front, une espèce de panache qui lui donnait un air 
héroï-comique ; de plus, il portait sa queue fort en l'air, avec une grande 
magnanimité. Du reste, il ne me parut nullement disposé à la bataille; 
nous nous abordâmes fort civilement et nous nous fîmes de mutuelles 
excuses, après quoi nous entrâmes en conversation. Je pris la liberté 
de kii demander son nom et de quel pays il était. 

« Je suis étonné, me dit-il, que vous ne me reconnaissiez pas. Est-ce 
que vous n'êtes pas des nôtres? 

— En vérité, monsieur, répondis-je, je ne sais pas desquels je suis. 
Tout le monde me demande et me dit la même chose; il faut que ce soit 
une gageure qu'on ait faite. 

— Vous voulez rire, répliqua-t-il, votre costume vous sied trop bien 



liOU 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 



pour que je méconnaisse un confrère. Vous appartenez infailliblement k 
ce corps illustre et vénérai3le qu'on nomme en latin Cacuaia, en langue 
savante Kakatoès, et en jargon vulgaii'e Katakoua. 

— Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce serait bien de l'honneur 
pour moi. Et que fait-on dans cette compagnie? 

— - Rien, monsieur, et on est payé pour cela. 

— Alors, je crois volontiers que j'en suis. Mais ne laissez pas de 
faire comme si je n'en étais pas, et daignez m'apprendre à qui j'ai la 
gloire de parler. 




— Je suis, répondit l'inconnu, le grand poëte Kacatogan. J'ai fait 
de puissants voyages, monsieur, des traversées arides et de cruelles 
pérégrinations. Ce n'est pas d'hier que je rime, et ma muse a eu des 
malheurs. J'ai fredonné sous Louis XVI, monsieur, j'ai braillé pour la 
République, j'ai noblement chanté l'Empire, j'ai discrètement loué la 



HISTOIRE D'UN xMERLE BLANC. /,05 

Restauration , j'ai même fait un efl'ort dans ces derniers temps et je me 
suis soumis, non sans peine, aux. exigences de ce siècle sans goi'it. J'ai 
lancé dans le monde des distiques piquants , des hymnes sublimes , de 
gracieux dithyrambes, de pieuses élégies, des drames chevelus, des 
romans crépus, des vaudevilles poudrés et des tragédies chauves. En un 
mot, je puis me flatter d'avoir ajouté au temple des IMuses quelques fes- 
tons galants, quelques sombres créneaux, et quelques ingénieuses ara- 
besques. Que voulez-vous? je me suis fait vieux, je me suis mis de 
l'Académie. Mais je rime encore vertement, monsieur, et, tel que vous 
me voyez, je rêvais à un poëme en un chant, qui n'aura pas moins de 
six pages, quand vous m'avez fait une bosse au front. Du reste, si je 
puis vous être bon à quelque chose, je suis tout à votre service. 

— Vraiment, monsieur, vous le pouvez, répliqua i-je ; car vous me 
voyez en ce moment dans un grand embarras poétique. Je n'ose dire que 
je sois un poëte, ni surtout un aussi grand poète que vous, ajoutai-je en 
le saluant ; mais j'ai reçu de la^nature un gosier qui me démange quand 
je me sens bien aise, ou que j'ai du chagrin. A "vous dire la vérité, 
j'ignore absolument les règles. 

— Je les ai oubliées , dit Kacatogan ; ne vous inquiétez pas de cela. 

— Mais il m'arrive, repris-je, une chose fâcheuse ; c'est que ma voix 
produit sur ceux qui l'entendent à peu près le même effet que celle d'un 
certain Jean de Nivelle sur... Vous savez ce que je veux dire. 

— Je le sais , dit Kacatogan , je connais par moi-même cet effet 
bizarre. La cause ne m'en est pas connue, mais l'effet est incontestable. 

— Eh bien, monsieur, vous qui me semblez être le Nestor de la 
poésie, sauriez-vous, je vous prie, un remède à ce pénible inconvénient? 

— Non, dit Kacatogan, pour ma part, je n'en ai jamais pu trouver. 
Je m'en suis fort tourmenté étant jeune, à cause qu'on me sifflait toujours; 
mais à l'heure qu'il est, je n'y songe plus. Je crois que cette répugnance 
vient de ce que le public en lit d'autres que nous; cela le distrait. 

— Je le pense comme vous. Mais vous conviendrez, monsieur, qu'il 
est dur pour une créature bien intentionnée de mettre les gens en fuite 
dès qu'il lui prend un bon mouvement. Voudriez-vous me rendre le 
service de m'écouter et de me dire sincèrement votre avis? 

— Très-volontiers, dit Kacatogan ; je suis tout oreilles. » 

Je me mis à chanter aussitôt, et j'eus la satisfaction de voir que 
Kacatogan ne s'enfuyait ni ne s'endormait. Il me regardait fixement, et, 
de temps en temps, il inclinait la tête d'un air d'approbation, avec une 



406 HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 

espèce de nuinniire llatleiir. Mais je m'aperçus bientôt ([u'il ne m'écoutait 
pas, et qu'il rêvait à son poëme. Profilant d'un moment où je reprenais 
haleine, il m'interrompit tout à coup. 

'( Je l'ai pourtant trouvée cette rime, dit-il en soui-iant et en bran- 
lant la tête; c'est la soixante mille sept cent quatorzième qui sort de 
cette cervelle-là! Et l'on ose dire que je vieillis! Je vais lire cela aux: bons 
amis, je vais le leur lire, et nous verrons ce qu'on en dira ! » 

Parlant ainsi, il prit son vol et disparut, ne semblant plus se souvenir 
de m'avoir rencontré. 



Resté seul et désappointé, je n'avais rien de mieux à faire que de 
profiter du reste du jour et de voler à tire-d'aile vers Paris. Malheureu- 
sement, je ne savais pas ma route. IMon voyage avec le Pigeon avait été 
trop rapide et trop peu agréable pour me laisser un souvenir exact, en 
sorte qu'au lieu d'aller tout droit, je tournai à gauche, au Bourget, et, 
surpris par la huit, je fus obligé de chercher un gîte dans les bois de 
Mortfonlaine. 

Tout le monde se couchait lorsque j'arrivai. Les Pies et les Geais, 
qui, comme on le sait, sont les plus mauvais coucheurs de la terre, se 
chamaillaient de tous les côtés. Dans les buissons piaillaient les Moineaux 
en piétinant les uns sur les autres ; au bord de l'eau marchaient gravement 
deux Hérons, perchés sur leurs longues échasses, dans l'attitude de la 
méditation, Georges-Dandins du lieu, attendant patiemment leurs femmes. 
D'énormes Corbeaux, a moitié endormis, se posaient lourdement sur la 
pointe des arbres les })lus élevés et nasillaient leurs prières du soir. Plus 
bas , les Mésanges amoureuses se pourchassaient encore dans les taillis, 
tandis qu'un Pic-Vert ébouriffé poussait son ménage par derrière pour le 
faire entrer dans le creux d'un arbre. Des phalanges de Friquets arrivaient 
des champs en dansant en l'air comme des bouffées de fumée, et se 
précipitaient sur un arbrisseau qu'elles couvraient tout entier; des Pin- 
sons, des Fauvettes, des Rouges-Gorges, se groupaient légèrement sur 
des branches découpées comme des cristaux sur une girandole. De toutes 
parts résonnaient des voix qui disaient bien distinctement : a Allons, 
ma femme! — Allons, ma fille! — Venez, ma belle! — Par ici, nia 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 



407 



mie! — Me voilà, mon cher! — Bonsoir-, ma maîtresse! — Adieu, mes 
amis! — Dormez bien, mes enfants! » 




Quelle position pour un célibataire que de coucher dans une pareille 
auberge! J'eus la tentation de me joindre à quelques Oiseaux de ma 
taille et de leur demander l'hospitalité. « La nuit, pensais-je, tous les 
Oiseaux sont gris, et d'ailleurs est-ce faire tort aux gens que de dormir 
poliment près d'eux? » 

Je me dirigeai d'abord vers un fossé où se rassemblaient des Étour- 



m 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 



noaiix; ils laisaionl Unir loilolle de nuit avec un soin tout partirulier, et 
je reniar(|uai que la plupart d'entre eux avaient les ailes dorées et les 
patles vernies; e'étaient les dandys de la foret. Ils étaient assez l)ons 
enfants et ne nihonoivrenl daucune allention. iMais leurs propos étaient 
si ereux, ils se racontaient avec tant de fatuité leui's tracasseries et leurs 
bonnes fortunes, ils se frottaient si lourdement l'un à l'autre, qu'il me 
fut impossible d'y tenir. 

J'allai ensuite me percher sur une branche où s'alignaient une demi- 
douzaine dOiseaux de dilTérentes espèces. Je pris modestement la der- 




nière place à l'extrémité de la branche, espérant qu'on m'y souffrirait. 
Par malheur, ma voisine était une vieille Colombe, aussi sèche qu'une 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. Z,09 

girouette rouilléo. Au moinoiU oii je m'approchai d'elle, le peu de plumes 
qui couvraient ses os était l'objet de sa sollicitude; elle feignait de les 
éplucher, mais elle eut trop craint d'en arracher une; elle les passait 
seulement en revue pour voir si elle avait son compte. A peine l'eus-je 
touchée du bout de l'aile, qu'elle se redressa majestueusement : 

« Qu'est-ce que vous failes donc, monsieur? » me dit-elle en pinçant 
le bec avec une pudeur l)iilanni(|ue. 

Et, m'ailoniieaut un i^rand coup de coude, elle me jeta à bas avec 
une vigueur (|ui eu l lait honneur à un portefaix. 

Je tombai dans une bruyère oii dormait une grosse Gelinotte. Ma 
mère elle-même dans son écuelle n'avait pas un tel air de béatitude. Elle 
était si rebondie, si épanouie, si bien assise sur son triple ventre, qu'on 
l'eût prise pour un pâté dont on avait mangé la croûte. Je me glissai fur- 
tivement près d'elle. (( Elle ne s'éveillera pas, me disais-je ; et, en tout cas, 
une si bonne grosse maman ne peut pas être bien méchante. » Elle ne le 
fut pas en effet. Elle ouvrit les yeux à demi, et me dit en poussant un 
léger soupir : 

« Tu me gênes, mon petit, va-t'en de là. >> 

Au même instant, je m'entendis appeler. C'étaient des Grives qui, du 
haut d'un sorbier, me faisaient signe devenir à elles. «Voilà enfm de 
bonnes âmes, » pensai-je. Elles me firent place en riant comme des folles, 
et je me fourrai aussi lestement dans leur groupe emplumé qu'un billet 
doux dans un manchon ; mais je ne tardai pas à. juger que ces dames 
avaient mangé plus de raisin qu'il n'est raisonnable de le faire; elles se 
soutenaient à peine sur les branches , et leurs plaisantei'ies de mauvaise 
compagnie, leurs éclats de rire et leurs chansons grivoises me forcèrent 
de m 'éloigner. 

Je commençais à désespérer, et j'allais m'endormir dans un coin soli- 
taire, lorsqu'un Rossignol se mit à chanter. Tout le montle aussitôt fit 
silence. Hélas! que sa voix était pure! que sa mélancolie même paraissait 
douce! Loin de troubler le sommed d'autrui, ses accords semblaient le 
bercer. Personne ne songeait à le faire taire, personne ne trouvait mau- 
vais qu'il chantât sa chanson à pareille heure ; son père ne le battait pas, 
ses amis ne prenaient pas la fuite. « Il n'y a donc que moi, m'écriai-je, 
à qui il soit défendu d'être heureux ? Partons, fuyons ce monde cruel ; 
mieux vaut chercher ma route dans les ténèbres, au risque d'être avalé 
par quelque Hibou , que de me laisser déchirer ainsi par le spectacle du 
bonheur des autres. » 



MO 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 




C'étaient des Grives... 



Sur cette pensée, je me remis en chemin et j'errai longtemps au 
hasard. Aux premières clartés du jour, j'aperçus les tours de Notre-Dame. 
En un clin d'œil j'y atteignis, et je ne promenai pas longtemps mes 
regards sur la ville avant de reconnaître notre jardin. J'y volai plus 
vite que l'éclair... Hélas! il était vide. J'appelai en vain mes parents. 
Personne ne me répondit. L'arbre où se tenait mon père, le buisson 
maternel, l'écuelle chérie , tout avait disparu. La cognée avait tout 
détruit : au lieu de 1 allée verte où j'étais né, il ne restait qu'un cent de 
fagots. 



YI 



Je cherchai d'abord mes parents dans tous les jardins d'alentour; 
mais ee fut peine perdue ; ils s'étaient sans doute réfugiés dans quelque 
quartier éloigné, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles. 



1 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. /,11 



Pénétré d'une tristesse affreuse, j'allai me percher sur la gouttière 
où la colère de mon père m'avait d'abord exilé. J'y passai les jours et les 
nuits à déplorer ma triste existence. Je ne dormais plus ; je mangeais à 
peine; j'étais près de mourir de douleur. 

Un jour que je me lamentais comme à l'ordinaire : « Ainsi donc, 
me disais-je tout haut, je ne suis ni un Merle, puisque mon père me 
plumait, ni un Pigeon, puisque je suis tombé en route quand j'ai voulu 
aller en Belgique, ni une Pie russe, puisque la petite marquise s'est 
bouché les oreilles dès que j'ai ouvert le bec, ni une Tourterelle, puisque 
Gourouli, la bonne Gourouli elle-même ronflait comme un moine quand 
je chantais, ni un Perroquet, puisque Kacatogan n'a pas daigné m'écou- 
ter, ni un Oiseau quelconque, enfin, puisqu'à Mortfontaine on m'a laissé 
coucher tout seul; et cependant j'ai des plumes sur le corps, voilà des 
pattes et voilà des ailes; je ne suis point un monstre, témoin Gourouli 
et cette petite marquise elle-même qui me trouvaient assez à leur gré : 
par quel mystère inexplicable ces plumes, ces aUes et ces pattes ne 
sauraient-elles former un ensemble auquel on puisse donner un nom ? 
Ne serais-je pas, par hasard?... » 

J'allais poursuivre mes doléances, lorsque je fus interrompu par deux 
portières qui se disputaient dans la rue. 

(( Ah parbleu! dit l'une d'elles à l'autre, si tu en viens jamais à bout, 
je te fais cadeau d'un Merle blanc. 

— Dieu juste! m'écriai-je, voilà mon affaire. Providence, je suis 
fils d'un Merle et je suis blanc ; je suis un Merle blanc ! » 

Cette découverte, il faut l'avouer, modifia beaucoup mes idées. Au 
lieu de continuer à me plaindre, je commençai à me rengorger et à 
marcher fièrement le long de la gouttière en regardant l'espace d'un air 
victorieux. « C'est quelque chose, me dis-je, que d'être un Merle blanc, 
cela ne se trouve pas dans le pas d'un Ane. J'étais bien bon de m'affli- 
ger de ne pas rencontrer mon semblable; c'est le sort du génie, c'est le 
mien. Je voulais fuir le monde, je veux l'étonner. Puisque je suis cet 
Oiseau sans pareil dont le vulgaire nie l'existence, je dois et prétends me 
comporter comme tel, ni plus ni moins que le Phénix, et mépriser le 
reste des volatiles. Il faut que j'achète les mémoires d'Alfieri et les 
poëmes de lord Byron ; cette nourriture substantielle m'inspirera un 
noble orgueil, sans compter celui que Dieu m'a donné; oui, je veux 
ajouter, s'il se peut, au prestige de ma naissance. La nature m'a fait 
rare, je me ferai mystérieux. Ce sera une faveur, une gloire de me voir. 



k\2 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 



Et au fait, ajoiitais-je plus bas, si je me montrais tout bonnement pour 
del'areent? 




Ah! parbleu! dit l'une d'elles à l'autre, si tu en viens jamais à bout, 
je te fais cadeau d'un Merle blanc. 



« Fi donc! quelle indigne pensée! Je veux faire un poëme comme 
Kacatogan , non pas en un chant , mais en vingt-quatre, comme tous les 
grands homme^ ; ce n'est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des 
notes et un appendice! Il faut que l'univers apprenne que j'existe. Je ne 
manquerai pas, dans mes vers, de déplorer mon isolement, mais ce sera 
de telle sorte, que les plus heureux me porteront envie. Puisque le ciel 
m'a refusé une femelle, je dirai un mal affreux de celles des autres. Je 
prouverai que tout est trop vert , hormis les raisins que je mange. Les 
Rossignols n'ont ^qu'à bien se tenir, je démontrerai, comme deux et deux 
font quatre, que leurs complaintes font mal au cœur et que leur mar- 
chandise ne vaut rien. Il faut que j'aille trouver Charpentier. Je veux me 
créer tout d'abord une puissante position littéraire. J'entends avoir 
autour de moi une cour composée non pas seulement de journalistes, 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. /)13 

mais d'auteurs véritables et même <le femmes de lettres. J'écrirai un 
rôle pour mademoiselle Raehel, et si elle refuse de le jouer, je publierai 
à son de trompe que son talent est bien inférieur à celui d'une vieille 
actrice de province. J'irai à Venise, et je louerai, sur les bords du Grand- 
Canal, au milieu de cette cité féerique, le beau pa-lais jMoncenigo, qui 
coûte quatre livres dix sous par jour; là, je m'inspirerai de tous les sou- 
venirs que l'auteur de Lara doit y avoir laissés. Du fond de ma solitude, 
j'inonderai le monde d'un déluge de rimes croisées, calquées sur la 
strophe de Spencer, où je soulagerai ma grande âme; je ferai soupirer 
toutes les Mésanges, roucouler toutes les Tourterelles, fondre en larmes 
toutes les Bécasses , et hurler toutes les vieilles Chouettes. Mais pour ce 
qui regarde ma personne, je me montrerai inexorable et inaccessible à 
l'amour. En vain me pressera-t-on , me suppliera-t-on d'avoir pitié des 
infortunées qu'auront séduites mes chants sublimes, à tout cela, je répon- 
drai : c( Foin! )> excès de gloire! mes manuscrits se vendront au poids 
de l'or, mes livres traverseront les mers; la renommée, la fortune me 
suivront partout; seul, je semblerai indifférent aux murmures de la foule 
qui m'environnera. En un mot, je serai un parfait Merle blanc, un véri- 
table écrivain excentrique, fêté, choyé, admiré, envié, mais complètement 
grognon et insupportable. » 



VII 

Il ne me fallut pas plus de six semaines pour mettre au jour mon 
premier ouvrage. C'était, comme je me l'étais promis, un poëme en 
quarante-huit chants; il s'y trouvait bien quelques négligences à cause 
de la prodigieuse fécondité avec laquelle je l'avais écrit ; mais je pensai 
que le public d'aujourd'hui, accoutumé à la belle littérature qui s'im- 
prime au bas des journaux, ne m'en ferait pas un reproche. 

J'eus un succès digne de moi, c'est-à-dire sans pareil. Le sujet de 
mon ouvrage n'était autre que moi-même; je me conformai en cela à la 
grande mode de notre temps. Je racontais mes souffrances passées avec 
une fatuité charmante; je mettais le lecteur au fait de mille détails domes- 
tiques du pliis piquant intérêt; la description de l'écuelle de ma mère ne 
remplissait pas moins de quato'rze chants : j'en avais compté les rainures, 
les trous, les bosses, les éclats, les échardes, les clous, les taches, les 



k\h HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 

teintes diverses, les reflets; j'en montrais le dedans, le dehors, les bords, 
le fond, les côtés, les plans inclinés, les plans droits; passant au contenu, 
j'avais étudié les brins d'herbe, les pailles, les feuilles sèches, les petits 
morceaux de bois, les graviers, les gouttes d'eau, les débris de Mouches, 
les pattes de Hannetons cassées qui s'y trouvaient ; c'était une description 
ravissante. JMais ne pensez pas que je l'eusse imprimée tout d'une venue, 
il y a des lecteurs impertinents qui l'auraient sautée; je l'avais habile- 
ment coupée par morceaux et entremêlée au récit, aOn que rien n'en fût 
perdu ; en sorte qu'au moment le plus intéressant et le plus dramatique, 
arrivaient tout à coup quinze pages d'écuelle. Voilà, je crois, un des 
grands secrets de l'art , et . comme je n'ai point d'avarice , en profitera 
qui voudra. 

LEurope entière fut émue à l'apparition de mon livre; elle dévora 
les révélations intimes que je daignais lui communiquer. Comment en 
eût-il été autrement? Non-seulement j'énumérais tous les faits qui se 
rattachaient à ma personne, mais je donnais encore au public un tableau 
complet de toutes les rêvasseries qui m'avaient passé par la tète depuis 
l'âge de deux mois; j'avais même intercalé, au plus bel endroit, une 
ode composée dans mon œuf. Bien entendu d'ailleurs que je ne négli- 
geais pas de traiter en passant le grand sujet qui préoccupe maintenant 
tant de monde, à savoir, l'avenir de l'humanité. Ce problème m'avait 
paru intéressant; j'en ébauchai, dans un moment de loisir, une solution 
qui passa généralement pour satisfaisante. 

On m'envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de 
félicitation et des déclarations d'amour anonymes. Quant aux visites , je 
suivais rigoureusement le plan que je m'étais tracé; ma porte était fermée 
à tout le monde. Je ne pus cependant me dispenser de recevoir deux 
étrangers qui s'étaient annoncés comme étant de mes parents. L'un était 
un Merle du Sénégal, et l'autre un Merle de la Chine. 

« Ah! monsieur, me dirent- ils en m'embrassant à m'éloutrer, que 
vous êtes un grand Merle! que vous avez bien peint, dans votre poëme 
immortel, la profonde scMiiïrance du génie méconnu ! Si nous n'étions pas 
dijk aussi incompris que possible, nous le deviendi'ions après vous avoir 
lu. Combien nous sympathisons avec vos douleurs, avec votre sublime 
mépris du vulgaire! Nous aussi, monsieur, nous les connaissons par 
nous-mêmes, les peines secrètes que vous avez chantées! Voici deux 
sonnets que nous avons faits, l'un j)ortant l'autre, et que nous vous 
prions d'agréer. 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. M5 

— Voici, en outre, ajouta le Ciiinois, de la musique que mon épouse 
a composée sur un passage de votre préface. Elle rend merveilleusement 
l'intention de l'auteur. 

— Messieurs, leurdis-je, autant que j'en puis juger, vous me sem- 
blez doués d'un grand cœur et d'un esprit plein de lumières. Mais 
pardonnez-moi de vous faire une question. D'oii vient votre mélancolie? 

— Eh! monsieur, répondit l'habitant du Sénégal, regardez comme 
je suis bâti; mon plumage, il est vrai, est agréable à voir, et je suis 
revêtu de cette belle couleur verte qu'on voit briller sur les Canards, 
mais mon bec est trop court et mon pied trop grand ; et voyez de quelle 
queue je suis affublé, la longueur de mon corps n'en fait pas les deuK 
tiers. N'y a-t-il pas là de quoi se donner au diable? 

— Et moi, monsieur, dit le Chinois, mon infortune est encore plus 
pénible; la queue de mon confrère balaye les rues, mais les polissons 
me montrent au doigt à cause que je n'en ai point. 

— Messieurs, repris-je, je vous plains de toute mon âme; il est tou- 
jours fcicheux d'avoir trop ou trop peu n'importe de quoi. Mais permet- 
tez-moi de vous dire qu'il y a au Jardin des Plantes plusieurs personnes 
qui vous ressemblent, et qui demeurent là depuis longtemps fort paisible- 
ment empaillées. De même qu'il ne suffit pas à une femme de lettres 
d'être dévergondée pour faire un bon livre, ce n'est pas non plus assez 
pour un Merle d'être mécontent pour avoir du génie. Je suis seul de mon 
espèce et je m'en afflige; j'ai peut-être tort, mais c'est mon droit. Je 
suis blanc, messieurs; devenez-le, et nous verrons ce que vous saurez 
dire. » 



VIII 



Malgré la résolution que j'avais prise et le calme que j'affectais, je 
n'étais pas heureux. Mon isolement, pour être glorieux, ne m'en sem- 
blait pas moins pénible, et je ne pouvais songer sans effroi à la nécessité 
où je me trouvais de passer ma vie entière dans le célibat. Le retour du 
printemps, en particulier, me causait une gêne mortelle, et je commen- 
çais à tomber de nouveau dans la tristesse, lorsqu'une circonstance 
imprévue décida de ma vie entière. 

Il va sans dire que mes écrits avaient traversé la Manche, et que les 



/,16 HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 

Anglais se les arrachaient. Les Anglais s'arrachent tout, honnis ce qu'ils 
comprennent. Je reçus un jour de Londres une lettre signée d'une jeune 
IMerlette : 

« J'ai lu votre poëme, me disait-elle, et l'admiration que j'ai éprou- 
« vëe m'a fait prendre la résolution de vous offrir ma main et ma per- 
(( sonne. Dieu nous a créés l'un pour l'autre : je suis semblable à vous, 
« je suis une Merlette blanche. » 

On suppose aisément ma surprise et ma joie. « Une Merlette blanche ! 
me dis-je, est-il bien possible? Je ne suis donc plus seul sur la terre! » Je 
me hâtai de répondre à la belle inconnue, et je le fis d'une manière qui 
témoignait assez combien sa proposition m'agréait. Je la pressais de 
venir à Paris ou de me permettre de voler près d'elle. Elle me répondit 
qu'elle aimait mieux venir parce que ses parents l'ennuyaient, qu'elle 
mettait ordre à ses affaires et que je la verrais bientôt. 

Elle vint en effet quelques jours après. bonheur! c'était la plus 
jolie Merlette du monde , et elle était encore plus blanche que moi. « Ah! 
mademoiselle, m'écriai-je, ou plutôt madame, car je vous considère h 
présent comme mon épouse légitime, est-il croyable qu'une créature si 
charmante se trouvât sur la terre sans que la renommée m'apprît son 
existence? Bénis soient les malheurs que j'ai éprouvés et les coups de bec 
que m'a donnés mon père , puisque le ciel me réservait une consolation 
si inespérée! Jusqu'à ce jour, je me croyais condamné à une solitude 
éternelle, et, à vous parler franchement, c'était un rude fardeau à porter ; 
mais je me sens, en vous regardant, toutes les qualités d'un père de 
famille. Acceptez ma main sans délai; marions-nous à l'anglaise, sans 
cérémonie, et partons ensemble pour la Suisse. 

— Je ne l'entends' pas ainsi, me répondit la jeune Merlette; je veux 
que nos noces soient magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de 
Merles un peu bien nés y soit solennellement rassemblé. Des gens comme 
nous doivent à le'ir propre gloire de ne pas se marier comme des Chats 
de gouttière; j'ai apporté une provision de hank-notes. Faites vos 
invitations, allez chez vos marchands, et ne lésinez pas sur les 
rafraîchissements. » 

Je me conformai aveuglément aux ordres de la blanche Merlette. 
Nos noces furent d'un luxe écrasant ; on y mangea dix nulle Mouches. 
Nous reçûmes la bénédiction nuptiale d'un révérend père Cormoran, qui 
était archevêque in parlihus. Un bal superbe termina la journée ; enfin, 
rien ne nuinruia à mon bonheur. 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. 



W 






0!:'M>, 







Plus j'approfondissais le caractère de ma charmante femme, plus 
mon amour augmentait. Elle reunissait dans sa petite personne tous les 
agréments de l'iuue et du corps. Elle était seulement un peu bégueule; 
«nais j'attribuai cela à l'inlluence du brouillard anglais dans lequel elle 
avait vécu jusqu'alors, et je ne doutai pas que le climat de la France ne 
dissipât bientôt ce léger nuage. 



MS 



IIISTOIRK D'UN MERLE BLANC. 



Une chose qui luinquiétait plus sérieusement, c'était une sorte de 
m\ stère dont elle s'entourait quelquefois avec une rigueur singulière, 
senferniant à clef avec ses caméristes, et passant ainsi des heures 
entières pour faire sa toilette, à ce qu'elle prétendait. Les maris n'aiment 
pas beaucoup ces fantaisies dans leur ménage. Il m'était arrivé vingt fois^ 
de frapper à l'appartement de ma femme sans pouvoir obtenir qu'on 
m'ouviît la i)()rto. C.ela iirini|)alieii(ait cruellemont. Un jour, entre 



^ Il 




autres, j'insistai avec tant de iii;ni\ai>(' liuiiiciir. qu'elle se vit obligée 
de céder et de m'ouvrir un peu à la hâte, non sans se plaindre fort de 
mon importunité. Je remarquai en entrant une grosse bouteille pleine 



HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. /,1^ 

d'une espèce de colle faite avec de la farine et du blanc d'Espagne. Je 
demandai à ma femme ce qu'elle faisait de cette drogue; elle me répon- 
dit que c'était un opiat j)Our îles engoluros qu'elle avait. 

Cet opiat me sembla tant soit peu louche; mais quelle défiance pouvait 
in'inspirei' une personne si douce et si sage, qui s'était donnée à moi 
avec tant d'enthousiasme et une sincérité si parfaite? J'ignorais d'abord 
que ma bien-ainiée fût une fenuue de plume ; elle me l'avoua au bout de 
quelque temj)s, et elle alla même jusqu'à me montrer le manuscrit d'un 
roman où elle avait imité à la fois Walter Scott et Scarron. Je laisse à 
penser le plaisir (pie me causa une si aimable surprise. Non-seulement je 
me voyais possesseur d'une beauté incomparable, mais j'acquérais encore 
la certitude que l'intelligence de ma compagne était digne en tout point 
de mon génie. Dès cet instant, nous travaillâmes ensemble. Tandis que 
je composais mes poèmes, elle baibouillait des rames de papjer. Je lui 
récitais mes vers à haute voi\, et cela ne la gênait nullement pour écrire 
pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presque 
«gale à la mienne, choisissant toujours les sujets les plus dramatiques : 
des parricides, des rapts, des meurtres, et même jusqu'à des filouteries, 
ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prê- 
cher l'émancipation des Merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à 
son esprit, aucun tour de force à sa pudeur ; il ne lui arrivait jamais de 
rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l'œuvre. C'était 
le type de la Merlette lettrée. 

Un jour qu'elle se livrait au travail avec une ardeur inaccoutumée, 
je m'aperçus qu'elle suait à grosses gouttes, et je fus étonné de voir en 
même temps qu'elle avait une grande tache noire dans le dos. « Eh! bon 
Dieu, lui dis-je, qu'est-ce donc? est-ce que vous êtes malade?» Elle parut 
d'abord un peu effrayée et même penaude; mais la grande habitude 
qu'elle avait du monde l'aida bientôt à reprendre l'empire admirable 
qu'elle gardait toujours sur elle-même. Elle dit que c'était une tache 
d'encre, et qu'elle y était fort sujette dans ses moments d'inspiration, 

« Est-ce que ma femme déteint? » me dis-je tout bas. Cette pensée 
m'empêcha de dormir. La bouteille de colle me revint en mémoire. « 
ciel! m'écriai-je, quel soupçon! Cette créature céleste ne serait-elle 
qu'une peinture , un léger badigeon ? se serait-elle vernie pour abuser 
de moi? Quand je croyais presser sur mon cœur la sœur de mon âme, 
l'être privilégié créé pour moi seul, n'aurais-ie donc épousé que de la 
farine ? » 



/,20 HISTOIRE D'UIS MEHLK BLANC. 

Poursuivi par ce doulo liorrible, je formai le dessein de m'en aftran- 
(Ww. Je lis ViK'hM dun baromètre, et j'attendis avidement qu'il vînt à 
faire un jour do pluie. Je voulais enuuener ma fenune à la campagne, 
choisir un dimanche douleu\ et tenter l'épreuve d'une lessive. Mais 
nous étions en plein juillet; il faisait un beau temps effroyable. 

l.'ajiparence du bonheur el lliabitude d'écrire avaient fort excité ma 
sensibilité. Naïf comme jetais . il m'arrivait parfois, en travaillant, que 
le seutiiuenl fùl plus fort (pie l'idée, et de me mettre ii pleurer en atten- 
dant la rime. Ma femme aimait beauccmp ces rares occasions. Toute 
faiblesse masculine enchante l'orgueil féminin. Une certaine nuit que je 
limais une rature, selon le précepte de lîoileau, il advint l\ mon cœur de 
s'ouvrir, 

<i toi! dis-je à ma chère Merlette, toi, la seule et la plus aimée! 
toi , sans qui ma vie est un songe ! toi , dont un regard , un sourire, 
métamorphosent pour moi l'univers, vie de mon cœur, sais-tu combien 
je t'aime? Pour niettre en vers une idée banale déjà usée par d'autres 
poètes, un peu d'étude et d'attention me fait aisément trouver des 
paroles ; mais où en piendiais-je jamais pour l'exprimer ce que ta 
beauté minspire? Le souvenir même de mes peines passées pourrait-il 
me fournir un mot [)our te parler de mon bonheur présent? Avant que tu 
fusses venue à moi, mon isolement était celui d'un orphelin exilé, aujour- 
d'hui c'est celui d'un roi. Dans ce faible corps, dont j'ai le simulacre 
jusqu'à ce que la mort en fasse un débris, dans cette petite cervelle enfié- 
vrée où fermente une inutile pensée, sais-tu, mon ange, comprends-tu, 
ma belle, que rien ne peut être qui ne soit à toi? Ecoute ce que mon 
cerveau peut dire, et sens combien mon amour est plus grand! Oh! 
que mon génie fût une perle, et que tu fusses Cléopâtre ! » 

En radotant ainsi, je pleurais sur ma femme et elle déteignait visible- 
ment. A chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait une plume, 
non pas même noire, mais du plus vieux roux (je crois qu'elle avait déjà 
déteint autre part). Après (pielques minutes d'attendrissement, je me 
trouvais vis-à-vis d'un Oiseau décollé et désenfariné, identiquement 
semblable aux Merles les plus plats et les plus ordinaires. 

Que faire? que dire? quel parti prendre? Tout reproche était inutile. 
J'aurais bien pu, à la vérité, considérer le cas cotnme rédliibitoire et faire 
casser mon mariage. Mais comment oser publier ma honte? N'était-ce 
pas assez de mon malheur? Je pris mon courage à deux pattes, je résolus 
de quitter le monde, d'abandonner la carrière des lettres, de fuir dans un 



HISTOIRE D'UN M EH LE BLANC. ^21 

désert, s'il était possible, d'éviter à jamais l'aspect d'une créature vivante 
et de chercher, comme Alceste, 



Un endroit ("caité, 

Où d'ôtre un Merle blanc on eût la liberté! 



IX 



Je m'envolai là-dessus, toujours pleurant; et le vent, qui est le hasard 
des Oiseaux , me rapporta sur une branche de Mortfontaine. Pour cette 
fois, on était couché. « Quel mariage! me disais -je; quelle équipée! 
C'est certainement à bonne intention que cette pauvre enfant s'est mis du 
blanc ; mais je n'en suis pas moins à plaindre, ni elle moins rousse. » 

Le Rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il jouissait à 
plein cœur du bienfait de Dieu qui le rend si supérieur auK poètes, et 
donnait librement sa pensée au silence qui l'entourait. Je ne pus résister 
à la tentation d'aller à lui et de lui parler. 

« Que vous êtes heureux! lui dis-je ; non-seulement vous chantez 
tant que vous voulez , et très-bien , et tout le monde écoute ; mais vous 
avez une femme et des enfants , votre nid , vos amis , un bon oreiller de 
mousse, la pleine lune et pas de journaux. Rubini et Rossini ne sont rien 
auprès de vous; vous valez l'un et vous devinez l'autre. J'ai chanté aussi, 
monsieur, et c'est pitoyable; j'ai rangé des mots en bataille comme des 
soldats prussiens, et j'ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez 
dans les bois. Votre secret peut-il s'apprendre? 

— Oui, me répondit le Rossignol; mais ce n'est pas ce que vous 
croyez. Ma femme m'ennuie, je ne l'aime point; je suis amoureux de la 
Rose : Sadi, le Persan, en a parlé; je m'égosille toute la nuit pour elle, 
mais elle dort et ne m'entend pas. Son calice est fermé à l'heure qu'il est, 
elle y berce un vieux Scarabée; et demain matin, quand je regagnerai 
mon lit, épuisé de souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle s'épanouii'a 
pour qu'une Abeille lui mange le cœur. » 

Alfued de Musset. 



LE MARI 



DE LA REINE 




Le premier acte politique auquel je pris part en qua- 
lité d'Abeille m'impressionna si vivement, que je suis 
forcée d'attribuer à son influence l'étrangeté qui signala 
ma vie. Permettez-moi d'entrer en matière sans un plus 
long préambule et de vous raconter immédiatement ce 
^^ jf 1:^^^ ' petit incident. 
Je sortais de l'enfance et je venais d'être nonunée citoyenne de la 
ruche, lorsqu'un matin je fus réveillée tout à coup par des bruits 
inaccoutumés. On frappait à la cloison, on murmurait, on m'appelait 
par mon nom... 

« Qu'est-ce qu'il y a, m'écriai-je, qu'est-ce qu'il y a ? 
— Viens vite, mignonne, me répondit-on du dehors, on va exécuter 
monsieur^ et tu fais partie du peloton d'honneur. » 

Ces mots, que je comprenais à peine, — j'étais si jeune encore ! — 
m'effrayèrent horriblement. Je savais bien que monsieur devait être 
exécuté, mais lidée que je pourrais jouer un rôle quelconque dans ce 
drame ne m'était jamais entrée dans l'esprit. 
« Me voilà ! » m'écriai-je. 

Je fis en toute hâte un bout de toilette et je me précipitai dehors, en 
proie à la plus vive émotion. Je n'étais pas pâle, j'étais verte. 

Monsieur était l'un des plus beaux Faux-Bourdons de la ruche, bien 
certainement. Un peu gros, mais bien pris, la physionomie douce et une 
grande distinction. Je l'avais vu bien souvent, accomj)agnant la Reine 
dans son inspection quotidienne, l'agaçant par ses reparties, la soute- 



LE MARI DE LA REINE. 



h2?y 



liant de sa patte, partageant avec elle le prestige de la souveraineté et 
offrant à tous le visage du plus heureux des princes et du plus aimé des 
époux. 

Le peuple l'aimait peu, mais le craignait beaucoup, il avait l'oreille 
de la Reine; la Reine publiquement l'avait baisé au front, et l'on savait 
de source certaine, par l'une de ces demoiselles de la chambre, que 
monsieur allait devenir père. C'était une nouvelle importante, quoi- 
qu'elle nous fût familière, et en un instant, répétée de bouche en bouche, 
elle remplit chaque alvéole de joie. 

Chaciuie de nous se voyait déjà transformée en nourrice ou en 



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bonne d'enfants et entourée de marmaille, donnant la becquée à ceux-ci, 
dorlotant ceux-là; déjà l'on préparait dans chaque chambrette un petit 
coin douillet pour y recevoir le poupon, c'est ainsi que cela se passe 



/,2/, LE MARI DE LA REINE. 

chez nous; et le soir, avant de s'endormir, on s'indiquait certaines 
fleurs du voisinage dont le suc plus délicat fournirait sûrement un 
miel plus savoureux à toute cette marmaille qui d'an jour a l'autre 
allait faire son apparition. 

Notre attente ne fut pas trompée : notre bien-aimée souveraine mit 
au monde dix mille jumeaux , tous beaux comme le jour et si forts , si 
robustes, si pleins de vie, qu'il eiit été impossible de faire un choix. 

Jamais de ma vie je n'ai vu une Reine plus fière de sa maternité. 
Le Prince-époux était rayonnant ; aussi il ne se contenait pas d'aise, il 
embrassait incessamment tous ses enfants les uns après les autres, ce 
qui lui demandait beaucoup de temps à cause du nombre, puis courait 
savoir des nouvelles de la Reine et revenait bien vile distribuer encore 
trois ou quatre mille baisers. 

J'avais assisté à tout cela, j'avais vu monsieur dans toute sa gloire, 
et, tout à coup, on me réveille, j'accours et j'aperçois mon Prince qu'on 
traîne au dernier supplice... bien plus, je suis désignée moi-même pour 
exécuter la sentence; horreur ! 

Monsieur fit preuve dans cette circonstance d'une lâcheté excusable, 
à coup sûr, en un pareil moment. Songez que la nature l'ayant privé 
de toute arme défensive et offensive, il était complètement à notre 
discrétion. 

« Quai-je fait, ô ma Reine? s'écriait-il en se roulant aux pieds de 
la souveraine; encore une heure, accordez-moi une heure !... un quart 
d'heure... cinq minutes... j'ai des révélations à faire, Princesse, j'ai des 
aveux... 

— Dépêchons, mesdemoiselles, répliquait la Reine en dissimulant 
mal la contrainte qu'elle imposait à son cœur. Il faut que la force reste 
à la loi : exécutez ce jeune homme désormais inutile; allons, mesde- 
moiselles, vous m'entendez, dépêchons! » 

La Reine rentra dans son cabinet de travail, encore tout plein des 
souvenirs du Prince, et en un instant la malheureuse victime fut percée 
de mille coups. Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas cette scène- 
là. Je fis semblant de faire comme toutes ces demoiselles, mais mon 
aiguillon ne se rougit pas ce jour-là du sang de l'innocent. Il me resta 
de tout cela une grande tristesse. 

« Il y a chez les peuples les plus avancés des lois bien barbares, me 
disais-je à part moi ; pauvres messieurs ! pauvres messieurs ! » Ces pauvres 
messieurs, vulgairement appelés Faux -Bourdons, étaient dans notre 



LE MARI DE LA' REINE. /i25 

ruche au nombre de six cents environ, tous appelés à monter d'un jour 
à l'autre les marches du trône, njais tous appelés aussi à payer cet excès 
d'honneur par une mort violente et immédiate. Cette perspective donnait 
à la plupart d'entre eux une physionomie triste qui contrastait singu- 
lièrement avec la gaieté générale. Au milieu de l'aniaiation universelle, 
parmi ces milliers de travailleuses, on les voyait passer lentement, 
désœuvrés, abattus, effrayés de leur gloire prochaine; au moindre bruit 
ils se retournaient en tressaillant. 

« Ne serait-ce pas la Reine qui nous appelle? » semblaient-ils dire. Et 
bien vite ils se perdaient dans la foule et s'échappaient hors de la ruche. 

Il y a bien des ennuis dans ces positions élevées. Tous ce^ gros fai- 
néants qui se prélassent dans le velours de leur habit sont plus valets que 
les autres, vous le voyez bien, et ne méritent pas d'être admirés si fort. 
Cette admiration est pourtant une folie commune que je serais malvenue 
de blâmer trop amèrement, puisque moi-même j'en fus victime. Oui, 
j'aimai un Faux-Bourdon, je l'aimai d'un amour insensé. Il était beau, 
splendide ; au soleil , son corps était resplendissant , et quand il entrait 
dans la corolle d'une fleur, je ti'emblais que le contact des pétales ne 
souillât sa personne. J'étais folle ! Eh oui ! amour platonique s'il en fiit. 
la nature ne nous en permet pas d'autre, idéal, impossible, amour de 
poëte, rêverie d'artiste ! J'aimais cette brute à cause de son enveloppe. 

J'aurais voulu être l'une de ces Libellulles aux ailes transparentes et 
azurées qu'on voit à la tombée du jour voltiger au sommet des herbes, 
ou promener parmi les fleurs leur beau corps allongé. Ma conscience 
me disait bien que tout se paye en ce monde, et ([ue ces demoiselles-là, 
pour avoir la tête grosse , n'en sont pas plus industrieuses pour cela ; 
mais que voulez-vous, j'étais folle, j'étais éprise, je blasphémais. 

Je l'avais rencontré un jour, ivre de miel et dormant à poings fermés 
au beau milieu d'un lis. Il était d'un beau noir velouté au milieu de 
toutes ces blancheurs. Son visage, sous le pollen jaune dont il était 
barbouillé, avait conservé son noble aspect. Il ronflait d'une façon régu- 
lière et majestueuse, si j'ose dire. Je m'arrêtai éblouie. 

« Voilà donc, murnmrai-je, le futur mari de la Reine! » 

Je m'approchai, et, follement curieuse d'examiner de près un si gros 
personnage, je lui soulevai légèrement la patte. Il tressaillit et murmuia 
d'une voix somnolente : 

« Que désire Sa Majesté? » 



^26 



LE MARI DK LA RLINL. 



F'iiis. jwant roirni'di» ih mon côU». il s"a|)oi\'ut do son erreur; il ajouta 
vu souriant : 

a Je ne le iiène pas, mon enfant? Kli liien. continue ta besoi^ne et 
laisse-moi doiinir en |>ai\. » 




Il \ avait au fond de celte fleur une (jdeur ixinélrante et délicieuse qui, 
sans doute, me monta au cerveau, car je perdis immédiatement la 
conscience de mes devoirs et je restai nheuse en face de ce Faux- 
lîourdon. « Que sommes-nous, pensai-je, nous autres misérables travail- 
leuses, fabrifjuant le miel, pétrissant la cire ou soii^mant les marmots, 
que sommes -nous en coniparaison de ces admirables désœuvrés qui 
s'endorment au fond des fleurs et rêvent perpétuellement que la Reine 
leur sourit '} n 



LE MARI BE LA REINE. 



k2r 



Alors, oh! je l'avoue, j'eus honte de ma condition modeste et labo- 
rieuse. « Comment pourrait-il, en elTet, aimer une bonne d'enfant? me 
disais-je. Si j'étais au moins l'une de ces belles guêpes à fine taille qui 
s'en vont par le monde, agaçant les passants, insouciantes, coquettes, 




méchantes, inutiles, toujours armées et toujours en toilette, |)eut-étre 
m'aimerait-il ! » 

La crainte n'est-elle pas un commencement d'amour ? 

La menace n'est-elle pas un moyen de séduction ? 

Toutes ces pensées et mille autres plus folles encore bouillonnaient 
dans ma tète, mais mon admiration pour lui n'en devint que plus 
violente, et je m'écriai hors de moi : 

« Ah, tenez, Prince, vous êtes véritablement bien beau ! 



h2S LE MARI DE LA REINE. 

— Je lo siiis. ma iiiiiinonno. je lo sais; ma position m'y oblige, 
mais laisse-moi me rendormir. » 

C.cilc réponse me lit beaucoup île |)eine. I,e mallieureux n'avait pas 
eompiis (pie je l'adorais. El ee (pii me séduisait en lui. j'ai peine à 
l'avouer, celait le preslii^e de son oisivelc' princière, e'élail cette livrée 
de Prince-époux, celle obésité de fainéant, c'i'tail la faiblesse de ce i>;ros 
corps désarmé, c'elail l'aplomb insolenl dufa\ori..)e le un'pi'isais au fond, 
mais je l'ainiais follement. Je savais (ju'il av;i.it riial)ilude de venir j)res(iue 
clKupie jour dormir dans le lis où je l'avais trouvé; j'y vins aussi. Je 
faisais mon ouvra.i^e lapideincnl . j'habillais bien vite les petits confiés à 
ma i^'arde, je leur distribuais i» la hàle leur tai'line, et je me rendais 
dans le calice parfmné. I.à. je lui préparais une place, je balayais de 
mon aile la j)Oudre jaune (pii aurait j)U s'attacher à lui. S'il se trouvait 
au fond de la corolle quelques iioulles de rosée, de mon aiguillon je 
perçais la cloison et l'eau s'échaj)pail lentement, de sorte que mon Faux- 
Bourdon chéri pouvait se reposer tranquille, à sa place accoutumée, 
sans crainte des rhumatismes. 

Il ne m'en était pas plus reconnaissant pour cela . car son indiffé- 
rence et ses exigences augmentaient en raison de mes soins et de mes 
tendresses. « Tu me pousseras à bout, » lui disais-je de temps en temps. 

Il souriait . sélalait béatement et ajoutait : « Veille autour de cette 
fleur, de peur que quelque insecte n'y pénètre et ne trouble mon repos. » 
J'étais indignée, et cependant je veillais autour de la fleur. Un jour je le 
vis arriver; il était fort pâle, et cependant sa démarche avait je ne sais 
quoi de plus compassé qu'à l'ordinaire. 

'< Qu'avez-vous, Prince ? lui dis-je avec intérêt. 

— Retire-toi, petite, j'ai besoin d'air, et le soleil ne sera pas fâché 
de me voir aujourd'hui face à face. » 

Je me sentis trembler, je prévoyais quelque malheur. 

<i Demain, demain, s'écria-t-il en faisant des gestes qui dénotaient le 
trouble de son àme, demain je serai... le mari delà Reine. » 

Un voile obscurcit mes yeux, une sourde rage s'empara de moi, je 
sentis que je devenais folle de jalousie. 

" D'ici à demain il peut se passer bien des choses, nmrmurai-je 
d'une voix étranglée. 

— Tais-toi ! oses-lu bien en ma présence prononcer de semblables 
paroles ! 

— Non, fis-je, non, tu ne monteras pas les marches du trône ! » 



LE MARI DE LA REINE. /»29 

Je m'ôlançai sur lui cl. prolitnnl d'un monionl oîi il (lélournait la 
tète, je lui j)l()ni>;oai mon aii;uillon dans le cœur. 

A peine eut-il rendu e dernier soupir que je fondis en larmes, j'étais 
au désespoir. 

Je rentrai dans la ruche. Tout y était en désordre , le peuple tout 
entier semblait en proie k la plus vive agitation ; on se poussait, on se 
heurtait... 

(( Que se passe-t-il donc ? dis-je à la première Abeille que je ren- 
contrai. 

— Il se passe , il se passe que l'un de ces messieurs a disparu. 

— Et conunent le sait-on? » J'étais trend)lanle. 

« A l'appel de ce soir, il n'y avait que ('in(| cent quatre-vingt-dix- 
neuf Faux-Bourdons présents. La Reine a eu une attaque de nerfs, on 
se perd en conjectures. 

— Ah ! c'est une hori'ible avenluie ! » Et je me perdis dans la 
foule. 

La Reine fut inconsolable, moi aussi, pendant deux jours environ, 
et ce fut tout. C'était du reste un bien sot animal que ce Faux-Bourdon. 
Ne me parlez pas des fainéants bien habillés. 

Gustave Z. 




LES AMOURS 



DE DEUX BÈTES 



O F F t R T s 



EN EXEMPLE AUX GENS DESPRIT 



IIISTOIRF. AM.M AU-SKNTIMF.NTALE — 




I.c professeur Granariii». 
^ ') i!/\. ♦>SLRK.MENT, (lit UIl SOif, SOUS leS 

tilleuls, le pr'ofesseur Gnmarius, ce 
fjuil y ;i de |)lus curinix en ce nio- 
nient, i» l'aris, est la conduite de 
Jarpéado. Orles, si les Français se 
conduisaient ainsi, nous n'aurions pas 
besoin de codes, remontrances, man- 
denicnls, sermons religieux, ou mer- 
curiales sociales, et nous ne verrions pas lanl de scandales. Rien 
ne démontre mieux que c'est la raison, cet attribut dont s'enor- 
gueillit l'Homme, qui cause tous les maux de la Sociét(''. '. 



* L'Animal dislingué auquel nous devons allé histoire, j)ar laquelle il a voulu 
prouver que les créatures si mal à propos nommées Bôles par les Hommes leur étaient 
supérieures, a désiré garder l'anonyme; mais tout nous a prouvé qu'il occupait une place 
Irès-élevée dans les affections de mademoiselle Anna Granarius, el qu'il appartient à la 
secte des Penseurs, sur lesquels l'illustre rapporteur a fait ses j)lus belles expériences. 



II. i»i; Balzac 



LES AMOUPS dp: deux bêtes. 



/j31 




Mademoiselle Anna Granarius, (jui aimait un simple élève natu- 
raliste, ne put s'empèçher de rougir, d'autant plus qu'elle était 
blonde et d'une excessive délicatesse de teint, une vraie héroïne de 
roman écossais, aux yeux bleus, enfin presque douée de seconde vue. 
Aussi s'aperçut -elle, à l'air candide et presque niais du professeur, 
qu'il avait dit une de ces banalités familières aux savants qui ne sont 
jamais savants que d'une manière. Elle se leva pour se promener 
dans le Jardin des Plantes, qui se trouvait alors fermé, car il était 
huit heures et demie, et au mois de juillet le Jardin des Plantes renvoie 
le public au moment où les poésies du soir commencent leurs chants. 
Se promener alors dans ce parc solitaire est une des plus douces jouis- 
sances, surtout en compagnie d'une Anna. 

« Qu'est-ce que mon père veut dire avec ce Jarpéado qui lui 



632 



LES AMOURS DE DEUX BÊTES. 



toiirno la tôto? • so domaiula-t-clle vu s'asseyant au bord de la i^rando 
senv. 

Kt la jolie Anna dcMuoura ponsive, ol si j)ensive, que la Pensée, 
comme il n'est pas rare de lui voir faire de ces tours de force 







chez les jeunes personnes, absorba le corps et l'annula. Elle resta clouée 
à la pierre sur laquelle elle s'était assise. Le vieux [professeur, trop 
occufK.', ne chercha pas sa lille et la laissa dans l'état oij l'avait mise 
cette disposition nerveuse qui, quatre cents ans plus tôt, l'eût conduite 
à un bûcher sur la plat e de Grève. Ce que c'est que de naître à 
propos. 



LES AMOURS DE DEUX BÈTES. kU 



II 



S. A. r>. le prince Jarpéado. 



Ce que Jarpéaclo trouvait de plus extraordinaire à Paris était 
iui-même, comme le doge de Gênes à Versailles. C'était, d'ailleurs, 
un garçon bien pris dans sa petite taille, remarquable par la beauté de 
ses traits, ayant peut-ôtre les jambes un peu grêles; mais elles étaient 
^'haussées de bottines chargées de pierreries et relevées à la poulaine 
de trois côtés. Il portait sur le dos, selon la mode de la Cactriane, son 
pays, une chape de chantre qui eût fait honte à celles des dignitaires 
ecclésiastiques du sacre de Charles X ; elle était couverte d'arabesques 
on semences de diamants sur un fond de lapis-lazuli, et fendue en 
deux parties égales, comme les deux vantaux d'un bahut; puis 
ces parties tenaient par une charnière d'or et se levaient de bas en 
haut à volonté, à l'instar des surplis des prêtres. En signe de sa 
dignité, car il était prince des Coccirubri, il portait un joli hausse-col 
«n saphir, et sur sa tète deux aigrettes filiformes qui eussent fait 
honte, par leur délicatesse, à tous les pompons que les princes mettent 
â leurs shakos, les jours de fête nationale. 

Anna le trouva charmant, excepté ses deux bras excessivement 
courts et décharnés ; mais comment aurait-on pensé à ce léger défaut 
à l'aspect de sa riche carnation qui annonçait un sang pur en har- 
monie avec le soleil , car les plus beaux rayons rouges de cet astre 
semblaient avoir servi à rendre ce sang vermeil et lumineux? Mais 
bientôt Anna comprit ce que son père avait voulu dire, en assistant 
à une de ces mystéçneuses choses qui passent maperçues dans ce 
terrible Paris, si plein et si vide, si niais et si savant, si préoccupé et 
si léger, mais toujours fantastique, plus que la docte Allemagne, et 
bien supérieur aux contrées hoffmanniques, où le grave conseiller du 
Kammergericht de Berlin a vu tant de choses. Il est vrai que maître 
Floh et ses besicles grossissantes ne vaudront jamais les forces apoca- 
lyptiques des sibylles mesmériennes . remises en ce moment à la 
disposition de la charmante Anna par un coup de baguette de cette 
lee, la seule qui nous reste, E\tasinada, à laquelle nous devons nos 



/,3/, LES AMOURS DE DEUX BÊTES. 



poêles, nos plus boaiiv ivves. r( ilonl l"c\is(oiue osl Ibrloinem coin- 
j)riuiiiso à rAcjuk'iuie dos si'icMuvs (seclion de inédcciiu') . 



HT 



Autre tontatioii de saint Antoiiu'. 



Los trois niillo lonètres de ce palais de verre se renvoyèrent les 
unes les autres un rayon de lune, et ce l'ut bientôt comme un de ces 
incendies que le soleil allume à son coucher dans un vieux château, et 
qui souvent trompent à distance un voyageur qui passe, un h^boureur 
qui revient. Les cactus versaient les trésors de leurs odeurs, le vanillier 
envoyait ses ondes parfumées, le volcameria distillait la chaleur vineuse 
de ses touiïes par efïluves aussi jolies que ses fleurs, ces bayadères de 
la botanique, les jasmins dos Açores babillaient, les magnolias grisaient 
lair, les senteurs dos daturas s'avançaient avec la pompe d'un roi de 
Perse, et limpétueuN. lis do la Chine, dix fois plus fort que nos tubé- 
reuses, détonait comme les canons des Invalides, et traversait cette 
atmosphère embiasée avec limpétuosité d'un boulet, ramassant toutes 
les autres odeurs et se les appropriant, comme un banquier s'assimile 
les ciipitaux partout où passent ses spéculations. Aussi le Vertige 
emmenait-il ces chœurs insensés au-dessus de cette foret illuminée , 
c-omme à l'Opéra Musard entraîne, d'un coup de baguette, dans un 
galop la ronde furieuse des Parisiens de tout âge, de tout sexe, sous 
de» tourbillons de lumière et de musique. 

La princesse Finna, l'une des plus belles créatures du pays 
enchanté de Las Figuieras, s'avança par une vallée du Nopalistan, 
résidence offerte au prince par ses ravisseurs, où les gazons étaient 
à la fois humides et lisses, allant à la rencontre de Jarpéado, (|ui, 
cette fois, ne pouvait l'éviter. Les yeux de celte enchanteresse, (jue 
dans un ignoble projet d'alliance le gouvernement jetait à la tête 
du prince, ni plus ni moins qu'une Caxe-Sotha, brillaient comme des 
étoiles, et la rusée s'était fait suivre, comme Catherine de Médicis, 
d'un dangereux escadron composé de ses plus belles sujettes. 

Du plus loin qu'elle aperçut le prince, elle fit un signe. A ce 
signal, il s'éleva dans le silence de celle nuit parfumée une nmsique 



LES AMOURS DE DEUX BÊTES. ^35 



absolument semblable au scherzo de la reine ^fab, dans la symphonie 
(le Roméo et .Ixiliotle, où le grand Berlioz a reculé les bornes de l'ait 
du facteur d'instruments, pour trouver les effets de la Cigale, du 
Grillon, des Mouches, et rendre la voix sublime de la nature, à midi, 
dans les hautes herbes d'une prairie où murmure un ruisseau sur du 
sable argenté. Seulement le délicat et délicieux morceau de Berlioz est 
à la musique qui résonnait aux sens intérieurs d'Anna ce que le brutal 
organe d'un tonitruant ophicléide est aux sons filés du violoncelle de 
Batta, quand Batta peint l'amour et en rappelle les rêveries les plus 
éthérées aux femmes attendries que souvent un vieux priseur trouble 
en se mouchant ! (A la porte!) 

C'était enfin la lumière qui se faisait musique, comme elle s'était 
déjà faite parfum, par une attention délicate pour ces beaux êtres, 
fruit de la lumière que la lumière engendre, qui sont lumière et 
retournent à la lumière. Au miliQu de l'extase où ce concert d'odeurs et 
de sons devait plonger le prince Jarpéadô, et quel prince ! un prince 
à marier, riche de tout le Nopalistan [voir aux annonces pour plus de 
détails), Finna, la Cléopâtre improvisée par le gouvernement, se glissa 
sous les pieds de Jarpéadô, pendant qui six: vierges dansèrent une 
danse qui était aussi supérieure à la cachucha et au jaléo espagnol, 
que la musique sourde et tintinnulante des génies vibrionesques sur- 
passait la divine musique de Berlioz. Ce qu'il y avait de singulier dans 
cette danse était sa décence, puisqu'elle était exécutée par des vierges ; 
mais là éclatait le génie infernal de cette création nationale et trans- 
mise à ces danseurs par leurs ancêtres, qui la tenaient de la fée 
Arabesque. Cette danse chaste et irritante produisait un effet absolument 
semblable à celui que cause la ronde des femmes du Campidano, 
colonie grecque aux environs de Cagliari. (Etes-vous allé en Sar- 
daigne? Non. J'en suis fâché. Allez-y, rien que pour voir danser ces 
filles enrichies de sequins.) Assurément, vous regardez, sans y 
entendre malice, ces vertueuses jeunes filles qui se tiennent par la main 
et qui tournent très-chastement sur elles-mêmes ; mais ce chœur est 
néanmoins si voluptueux, que les consuls anglais de la secte des saints, 
ceux qui ne rient jamais, pas même au parlement, sont forcés de s'en 
aller. Eh bien , les femmes du Campidano de Sardaigne, en fait de danse 
à la fois chaste et voluptueuse, étaient aussi loin des danseuses de 
Finna , que la vierge de Dresde par Raphaël est au-dessus d'un portrait 
de Dubufe. (On ne parle pas de peinture, mais d'expression.) 



m 



LES AMOUHS DE DEUX BÊTES. 



u ^'(lu^ voiilo/. ilonc ii:e tiior? sirria Jarpoado, ([ui l'crtes aurait 
ivndii (les \n)\n[s l\ un l'oiisul ani;lais vu lait ilo iiiodeslie cl de palrio- 

(ISIIIO. 

— Non. âme de mon àiiie. dit Finna d'une voix douce à roreille 
rojiinie de la civiiie ;i la laniîue dim cliat; mais ne sais-tu pas que 




^,2r^^ yf^ 



je t'aime comme la terre aime le soleil, que mon ariiour est si peu 
[>ersonnel, que je veux être ta femme, encore bien (jue je sache devoir 
en mourir? 



LES AMOURS DE DEUX BÊTES. /,37 



— Ne sais-tu pas. répondit Jaipeado. (|ue je viens d'un pays où 
les castes sont chastes et suivent les ordres de Dieu, tout comme dtwis 
rindoustan font les bralimes? Un hi'ahmine n'a pas plus de répugnance 
pour un paria (pie moi pour les plus'belles créatures de ton atroce pays" 
de Las Figuieras, oii il lait froid. Ton amour me gèle. Arrière, baya- 
dères impures!... Apprenez que je suis tidèle, et quoique vous soyez 
en force sur celle terre, quoique vous ayez en abondance les trésors de 
la vie, quand je devrais mourir ou de, foim ou d'amour, je ne m'unirai 
jamais ni a toi, ni à tes pareilles. Un Jarpéado s'allier à une femme 
de ton espèce, qui est à la mienne ce que la négresse est à un blanc, 
ce qu'un laquais est à une duchesse ! Il n'y a que les nobles de 
France qui fassent de ces alliances. Celle que j'aime est loin, bien loin; 
mais ou elle viendra, ou je mourrai sans amour sur la terre étran- 
gère... » 

Un cri d'effroi retentit et ne me permit pas d'entendre la réponse 
de Finna , qui s'écria : d Sauvez le prince ! Que des masses dévouées 
s'élancent entre le danger et sa personne adorée ! » 



IV 



Où le caractère de Graiiarius se dessine par sou ignorance en fait de sous-pieds. 

Anna vit alors , avec un effroi qui lui glaça le sang dans les veines, 
deux yeux d'or rouge qui s'avançaient portés par un nombre infini 
de cheveux, ^'ous eussiez dit d'une double comète à mille queues. 

« Le Vol voce ! le Vol voce ! » cria- 1- on. 

Le Yolvoce, comme le choléra en 1833, passait en se nourrissant 
de monde. Il y avait des équipages par les chemins, des mères 
emportant leurs enfants, des familles allant et venant sans savoir où se 
réfugier. Le Yolvoce allait atteindre le prince, quand Finna se mit 
entre le monstre et lui : la pauvre créature sauva Jarpéado qui resta 
froid comme Conacliar, lorsque son père nourricier lui sacrifie ses 
enfants. 



438 



i.KS AMoiHS i)K \n:v\ niVrES. 








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4) - * •>! 



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« Oh! c'est Mon un piinro. se dit .\u\r.\ loiil fprjiiviintc'c de cette 
royale insensibilité. Non, une rcnmic donnerait imc Inrnie ii un 
Homme quelle n'rnnicntit pas, si cet lloiiune momail |)f)ur lui sauver 

Ih vie. 

— C'est ainsi (|ue je voudrais mourir, dit lan.^oureusemenl 
Jarpéado, mourir pour celle qu'on aime, mourir sou> -es yeux, en lui 



LES AMOURS DE DEUX BÊTES. ^39 

Iéij;uanl l;i \lc... Sjiil-on ce (luOii iccoil (|ii;in(l on nnil'.' tandis (ju'à 
la lleur de l'Ciiic on connaît hicn la valeur de ce (|u'on aeceple... » 

En entendant ces paroles. Anna se réconcilia naturellement avec le 
prince. 

(( C'est, dit-elle, un prince (jui aime comme un simple naturaliste. 

— Es-tu musique, parfum, lumièi'e, soleil de mon pays? s'écria le 
j)iin('e <|ue leNLlase transportait et dont l'attitude lit craindi'e à la jeune 
fille (|u"il n'eût une lièvre cérébrale. ma Cactriane, oii sur une mer 
\ernieille, iiori^é de pourpre, j'eusse trouvé quelque belle Uanagrida 
dévouée, aimante, je suis séparé de loi i)ar des espaces incommensu- 
rables... Et tout ce qui sépare deu\ amants est infini, (juand ce ne 
peut être franchi... » 

Cette j)ensée, si profonde et si mélancolicpie, causa comme un 
frémissement ii la pauvre fille du professeur, qui se leva, se promena 
dans le Jardin des Plantes, et airiva le lon,y de la rue Cuvier, oii elle 
se mit à ,^rimper, avec l'agilité d'une (abatte, jusque sur le toit de 
la maison (jui porte le numéro 15. Jules, qui travaillait, venait de jKjser 
sa plume au bord de sa table, et se disait en se frottant les mains: 
Il Si cette chère Anna veut m'attendre, j'aurai la croix de la Légion 
d'honneur dans trois ans, et je serai suppléant du professeur, car je 
mords à l'Enloniologie, et si nous réussissons à transporter dans 
l'Algérie la culture du Coccus Cvcri... c'est une concjuéte, que 
diable!... . 

Et il se mit à chanter : 

Matliilde, idole de mon âme!... etc., 

de Rossini, en s'accompagnant sur un piano qui n'avait d'autre défaut 
que celui de nasiller. Après cette petite distraction , il ôta de dessus sa 
table un bouquet, fleurs cueillies dans la serre en compagnie d'Anna, et 
se remit à travailler. 

Le lendemain matin, Anna se trouvait dans son lit, se souvenant, 
avec une fidélité parfaite, des grands et inmienses événements de sa 
nuit, sans pouvoir s'expliquer comme elle avait pu monter sur les toits 
et voir l'intérieur de l'àme de monsieur Jules Sauvai, jeune dessinateur 
du Muséum, élève du professeur Granarius ; mais violemment éprise de 
curiosité d'apprendre qui était le prince Jarpéado. 

Il résulte de ceci, pères et mères de famille, que le vieuv pro- 



l^l^Q LKS AMOLHS DE DEUX BÈÏES. 



l'esseiir était veuf, avait une fille de dix-neuf ans, très-sage, mais peu 

surveillée, car les j^ens absoii)és \yAV les intérêts scientifiques accomplis- 
sent trop mal les devoirs de la paternité pour pouvoir y joindre ceux 
de la maternité. Ce savant à perni([ue retroussée, occupé de ses mono- 
iiraphies. jjortait des pantalons sans bretelles, et (lui cpii savait toutes 
les découvertes laites dans les royaumes infinis de la microscopie) ne 
connaissait pas linvention des sous-pieds, qui donnent tant de rectitude 
aux |)lis des pantalons et tant de latii^uie aux épaules. La première fois 
que .Iules lui parla de sous-jiieds. il les prit pour un sous-genre, le cher 
Homme! Vous comprendrez donc comment Granarius pouvait ignorer 
que sa fille fut naturellement somnambule, éprise de Jules, et emmenée 
par lainour dans les abîmes de cette extase qui frise la catalepsie. 

Au déjeuner, en voyant son père près de verser gravement la 
salière dans son cale, elle lui dit vivement: <( Papa, qu'est-ce que le 
prince Jarpéado ? » 

Le mot lit elTet : Granarius posa la salière, regarda sa fille dans les 
yeux de laquelle le sommeil avait laissé quelques-unes de ses images 
confuses, et se mit à sourire de ce gai, de ce bon, de ce gracieux 
sourire qu'ont les savants quand on vient à caresser leur dada ! 

<( Voilà le sucre, » dit-elle alors en lui tendant le sucrier. 

Et voilà, chers enfants, comment le réel se mêle au fantastique 
dans la vie et au Jardin des Plantes. 



Aventures de Jarpéado. 

'( Le prince Jarpéado est le dernier enfant d'une dynastie de la 
Cactriane. reprit le digne savant, qui, semblable à bien des pères, 
avait le défaut de toujours croire que sa fille en était encore à 
jouer avec ses poupées. La Cactriane est un vaste pays, très-riche, 
et lun de ceux qui boivent à même les rayons du soleil; il est situé 
l)ar un nombre de degrés de latitude et de loniiilude cpii t'est parfai- 
tement inrJifTérent ; mais il est encore bien peu connu des observateurs, 



LES AMOURS DE DEUX BÈÏES. Ul 



je [)arle de ceux qui rep;ardent les œuvres de la nature avec deux 
paires d'yeux. Or, les habitants de cette contrée, aussi peuplée que 
la Chine, et plus même, car il y a des milliards d'individus, sont 
sujets à des inondations périodiques d'eaux bouillantes, sorties d'un 
immense volcan, produit à main d'Homme, et nommé Harrozo- 
Rio-Grande. Mais la nature semble se plaire à opposer des forces 
productrices égales à la force des fléaux destructeurs, et plus l'Homme 
mange de Harengs, plus les mères de famille en pondent dans 
l'Océan... Les lois particulières qui régissent la Gactriane sont telles, 
qu'un seul prince du sang royal, s'il rencontre une de ses sujettes, 
peut réparer les pertes causées par l'épidémie dont les effets sont connus 
par les savants de ce peuple, sans qu'ils aient jamais pu en pénétrer les 
causes. G'est leur choléra-morbus. Et vraiment quels retours sur nous- 
mêmes ce spectacle dans les infiniment petits ne doit-il pas nous inspirer 
à nous... Le choléra-morbus n'est-il pas... 

— Notre Volvoce ! » s'écria la jeune fille. 

Le professeur manqua de renverser la table en courant embrasser 
son enfant. 

« Ah! tu es au fait de la science à ce point, chère Annette?... 
Tu n'épouseras qu'un savant. Volvoce! qui t'a dit ce mot? » 

(J'ai connu, dans ma jeunesse, un Homme d'affaires qui racontait, 
les larmes dans les yeux, comment un de ses enfants, âgé de cinq 
ans, avait sauvé un billet de mille francs qui, par mégarde, était tombé 
dans le panier aux papiers , où il en cherchait pour faire des cocottes. 
— Ce cher enfant ! à son âge ! savoir la valeur de ce billet...) 

(( Le prince ! le prince ! » s'écria la jeune fille en ayant peur 
que son père ne retombât dans quelque rêverie; et alors elle n'eût 
plus rien appris. 

« Le prince, reprit le vieux professeur en donnant un coup à sa 
perruque, a échappé, grâce à la sollicitude du gouvernement français, 
à ce fléau destructeur ; mais on l'enleva, sans le consulter, à son beau 
pays, à son bel avenir, et avec d'autant plus de facilité que sa vie 
était un problème. Pour parler clairement, Jarpéado, le centimil- 
liardimillionième de sa dynastie... 

(« Et, fit le professeur entre parenthèse, en levant vers le plafond 
plein de Bêtes empaillées sa mouillette trempée de café, vous faites 
les fiers, messieurs les Bourbons, les Othomans, races royales et 
souveraines, qui vivez à peine des quinze à seize siècles avec les mille 

56 



l^f^2 l.KS AMOUHS DE DEUX BlVfES. 



vl une précautions de la civilisation la plus ralïînée... combien... 
Kniiu 1... No pai'lous jias polillipic. ») 

.. Jarpcado no se trouvait pas plus avancé dans l'échelle des êtres 
(jue ne lest une Altesse Royale onze mois avant sa naissance, et il fut 
transporte, sous cette l'oiine. chez mon prédécesseur. Tillustre Lacrampe, 
inventeur des Canards, cl (pii achevait leur monoi»:raphie alors que 
nous einnes le malheui" de le perdre ; mais il vivra tant que vivra 
la Peau de Chagrin y où rillustrateur l'a représenté contemplant ses 
chers Canards. Là se voit aussi notre ami Planchette à qui, pour la 
.doire de la science, feu Lacraiii|)c a lé.e;ué le soin de rechercher la 
configuration, lélendue. la profondeur, les qualités des princes, onze 
mois avant leur naissance. Aussi Planchette s'est-il déjà montré dii^ne 
de cette mission, soutenant, contre cet intrigant de Cuvier, que, 
dans cet état, les princes devaient rlr(^ infusoires, renuiants, et déjà 
décorés. 

(( Le gouvernement français, sollicité i)ai' feu Lacrampe, s'en remit 
au fameux: Génie Spéculatoribus pour l'enlèvement du prince Jarpéado, 
qui. grâce à sa situation, put venir par mer du fond de la province 
de Guaxaca, sur un lit de pourpre composé de trois milliards environ 
de sujets de son père, endîaumés par des Indiens qui, certes, valent 
bien le docteur Gannal. Or, comme les lois sur la traite ne concernent 
pas les morts, ces précieuses momies furent vendues à Bordeaux pour 
servir aux plaisirs et aux jouissances de la race blanche, jusqu'à ce 
que le soleil, père des Jarpéado, des Ranagrida, des Negra, les trois 
grandes tribus des peuples de la Cactriane, les absorbât dans ses 
rayons... Oui, apprends, mon Anna, que pas une des nymphes de 
Rubens, pas une des jolies tilles de Miéris, que pas un trompette de 
Wouwerraans n'a pu se passer de ces peuplades. Oui, ma lillc. il y a 
des populations entières dans ces belles lèvres qui vous sourient au 
Musée, ou qui vous délient. Oh! si, par un effet de magie, la vie 
était rendue aux êtres ainsi distillés. (pi«'l clKinniitit spectacle que celui 
de la décomposition d'une Vierge de Raj)ha(l ou d'une bataille de 
Rubens! Ce serait, pour ces charmants êtres, un jour comme celui 
de la résurrection éternelle qui nous est promis. Hélas! peut-être y 
a_t-il là-haut un puissant peintre qui prend ainsi les générations de 
Ihumanilé sur des palettes, et peut-<Hre, broyés par une ujolette 
invisible, devenons-nous une teinte dans quelque fresque iounense, 
ô mon Dieu ! . . . n 



LES AMOURS DE DEUX BÊTES. /»/i3 



Là-dessus le vieux professeur, comme toutes les fois que le nom de 
Dieu se trouvait sur ses lèvres, tomba dans une profonde rêverie qui 
fut respectée par sa fille. 



VI 

Autre Jarpt^ado. 

Jules Sauvai entra. Si vous avez rencontré quelque part un de ces 
jeunes gens simples et modestes, pleins d'amour pour la science, et 
({u'\, sachant beaucoup, n'en conservent pas moins une certaine naïveté 
charmante (pii ne les empêche pas d'être les plus ambitieux des êtres, 
et de mettre l'Europe sens dessus dessous à propos d'un os hyoïde ou 
d'un coquillage, vous connaissez alors Jules Sauvai. Aussi candide qu'il 
était pauvre (hélas! peut-être quand vient la fortune s'en va la 
candeur), le Jardin des Plantes lui servait de famille, il regardait le 
professeur Granarius connne un père, il l'admirait, il vénérait en lui 
le disciple et le continuateur du grand Geoffroy Saint-Hilaire, et il 
l'aidait dans ses travaux, comme autrefois d'illustres et dévoués élèves 
aidaient Raphaël; mais ce qu'il y avait d'admirable chez ce jeune 
Homme, c'est qu'il eiit été ainsi, quand même le professeur n'aurait 
pas eu sa belle et gracieuse fille Anna, saint amour de la science ! 
car, disons-le promptement. il aimait beaucoup plus riiistoii'e natu- 
relle que la jeune fille. 

«Bonjour, mademoiselle, dit-il; vous allez bien ce matin?... 
Qua donc le professeur ? 

— Il -m'a malheureusement laissée au beau milieu de l'histoire du 
prince Jarpéado, pour songer aux fins de l'humanité... J'en suis 
restée à l'arrivée de Jarpéado à Bordeaux. 

— Sur un navire de la maison Balguerie junior, reprit Jules. 
Ces banquiers honorables, à qui l'envoi fut fait, ont remis le prince... 

— Principicule... fii observer Anna. 

— Oui, vous avez raison, à un grossier conducteur des diligences 
Laffitle et Gaillard, qui n'a pas eu pour lui les égards dus à sa haute 
naissance et à sa grande valeur ; il l'a jeté dans cet abîme appelé 
caisse, qui se trouve sous la banquette du coupé, où le prince^et son 



kkk LES AMOURS DE DEUX BÊTES. 

escorte ont beaiiroiip soulVort du voisiiuiiro des i^roiipes dccus, cl voilii 
ce qui nous mot aujourdluii dans rembarras. Enlin. un simple laeleui- 
dos messa.irerios l"a ivmis au j)èro Laerampe (jui a bondi de joie... 
Aussitôt (jue larrivee de ee prince l'ut olliciellement annoncée au 
gouvornemeni français, b^sthi, lun des ministres, on a proiité pour 
arraclier des concessions en notre faveur : il a vivomont représenté à la 
commission de la Cliandiro des dé|)ut('s rim|t()rl,mce d(^ notre établis- 
sement et la nécessité de le mettre sur un i^rand pieil, et il a si l>ien 
parlé, qu'il a obtenu six cent mille francs pour bâtir le palais oii devait 
être Iop;ée la race uliK' de .larpeado. «'(le sera, monsieur, a-t-il dit 
au rap|)orteur, (pii pai- bonheur était un riche dro.i;uiste île la rue des 
Londtards, nous alVranihir du tribut (jue nous payons à Télranger, 
et tirer patti de l'Algérie qui nous coule des millions. » Un vieux 
maréchal déclara que. dans son opinion, la possession du prince 
était une conquête. « 3Iessieurs, a dit alors le rapporteur h la Chambre, 
sachons semer pour recueillir... » Ce mot eut un grand succès; car à 
la Chambre il faut savoir descendre à la hauteur de ceux (jui nous 
écoutent. Lopposition . qui déjà trouvait tant à redire à propos du palais 
des Singes, fut battue par cette réflexion de nature à être sentie par 
les propriétaires . (jui sont en majorité sur les bancs de la Chambre, 
comme les huîtres sur ceux de Cancale. 

— Quand la loi fut votée, dit le professeur qui, sorti de sa rêverie, 
écoutait son élève, elle a inspiré un bien beau mot. Je passais dans le 
Jardin, je suis arrêté, sous le grand cèdre, par un de nos jardiniers 
qui lisait le Monileur , et je lui en fis même un reproche ; mais il me 
répondit que c'était li j)lus grande des feuilles périodiques. « Est-il 
vrai. Monsieur, me dit-il, cjue nous aurons une serre où nous pour- 
rons faire venir les plantes des deux tropiques et garnie de tous les 
accessoires nécessaires, fabriqués sur la plus grande échelle? — Oui, 
mon ami, lui dis-je, nous n'aurons plus rien à envier à l'Angleterre, 
et nous devons même l'empfirter par (juelques perfectionnements. — 
Enfin, s'écria le jardinier en se frottant les mains, depuis la révolution 
de Juillet, le peuple a fini par comprendre ses vrais intérêts, et tout va 
fleurir en France. » Quand il vit que je souriais, il ;>jouta : « Nos 
appointements seront-ils augmentés?... 

— Hélas ! je viens de la grande serre, monsieur, reprit Jules, et 
tout est perdu ! Malgré nos efforts, il n'y aura pas moyen d'unir 
Jarpéado à aucune créature analognie; il a refusé celle du Coccus ficus 



LKS AMOURS DE DEUX BETES. i/,5 

caricœ^jQ viens d'y passer une heure, l'œil sur le meilleur apj)areil de 
Dollond, et il mourra... 

— Oui, mais il mourra lidèle, s'éeria la sensible Anna. 

— Ma loi, dit Granarius, je ne vois pas la diiïérence de mourir 
iidèle ou inlidèle, quand il s'agit de mourir... 

— Jamais vous ne nous comprendrez ! dit Anna d'un ton h fou- 
droyer son père ; mais vous ne le séduirez pas, il se refuse à toutes 
les séductions, et c'est bien mal à vous, monsieur Jules, de vous 
prêter à de pareilles horreurs. Vous ne seriez pas capable de tant 
d'amour !... cela se voit, Jarpéado ne veut que Ranagrida... 

— Ma fille a raison. Mais si nous mettions, en désespoir de cause, 
les langes de pourpre oîi Jarpéado fut apporté, de son beau royaume 
de la Cactriane, dans l'état où sont les princes, dix: mois avant leur 
naissance, peut-être s'y trouverait-il encore une Ranagrida. 

— Voilà, mon |)ère, une noble action qui vous méritera l'admi- 
ration de toutes les femmes. 

— Et les félicitations du ministre, donc! s'écria Jules. 

— Et l'élonnement des savants ! répliqua le professeur, sans 
compter la reconnaissance du commerce français. 

— Oui, mais, dit Jules, Planchette n"a-t-il pas dit que l'état où 
sont les princes onze mois avant leur naissance... 

— Mon enfant, dit avec douceur Granarius à son élève en l'inter- 
rompant, ne vois-tu pas que la nature, partout semblable à elle- 
même, laisse ainsi ceux du clan des Jarpéado, durant des années ! Oh! 
pourvu que les sacs d'écus ne les aient pas écrasés... 

— Il ne m'aime pas! » s'écria la pauvre Anna, voyant Jules qui, 
transporté de curiosité, suivit Granarius au lieu de rester avec elle 
pendant que son père les laissait seuls. 



VII 



A la grande serre du JarJi:^ des Plantes. 



u Puis-je aller avec vous, messieurs? dit Anna, quand elle vit son 
père revenir, tenant à la main un morceau de papier. 



/i46 LES AMOURS DE DEUX BÊTES. 



— Certainement, mon entant. » dit le professeur avec la bonté qui 
le caractérisait. 

Si Granarius était distrait, il donnait à sa fille tous les bénéfices de 
son défaut. Et combien de fois la douceur est-elle de l'indifférence?... 
Presque autant de fois que la charité est un calcul. 

(( Les fleurs ([ue nous avons partagées hier, monsieur Jules, vous 
ont fait mal à la tète cette nuit, lui dit-elle en laissant aller son père en 
avant, vous les avez mises sur votre fenêtre après avoir chanté: 

Matliilde, idole de mon àmo ! 

Ça nest pas bien , pourquoi dire Mathilde ? 

— Le cœur chantait Anna ! répondit-il. Mais qui donc a pu vous 
instruire de ces circonstances ? demanda-t-il avec une sorte d'effroi. 
Seriez-vous somnambule ? 

— Somnambule ? reprit-elle. Oh ! que voilà bien les jeunes gens 
de ce siècle dépravé ! toujours prêts à expliquer les effets du sentiment 
par certaines proportions du fluide électro-magnétique !... par l'abon- 
dance du caloi'ique... 

— Hélas ! reprit Jules en souriant, il en est ainsi pour les Bêtes. 
Voyez! nous avons obtenu là...» Il montra, non sans orgueil, la 
fameuse serre qui rampe sous la montagne du belvédère au Jardin 
des Plantes. <( Nous avons obtenu les feu\ du tropique, et nous y avons 
les plantes du tropique, et pourquoi n'avons-nous plus les immenses 
Animaux dont les débris reconstitués font la gloire de Cuvier? C'est 
que notre atmosphère ne contient plus autant de carbone, ou qu'en 
fils de famille pressé de jouir notre globe en a trop dissipé... Nos 
sentiments sont étal)lis sur des équations... 

— Oh ! science infernale ! s'écria la jeune fille. Aimez donc 
dans ce Jardin, entre le cabinet d'analomie comparée et les éprouvettes. 
où la chimie zoologique estime ce qu'un Homme brille de carbone en 
gravissant une montagne ! Vos sentiments sont établis sur des équations 
de dot I Vous ne savez pas ce qu'est l'aniour, monsieur Jules... 

— Je le sais si bien que, pour approvisionner notre ménage, si 
vous vouliez de moi pour mari, mademoiselle, je passe mon temps à 
me rôtir comme un mari'on, l'œil sur un microscope, examinant le 
seul Jarpéado vivant que possède l'Europe, et s'il se marie, si ce conte 
de fée finit par : et ils eurent beaucoup cF enfanta, nous nous marierons 



LES AMOURS DE DEUX BÊTES. Z,^7 



aussi, j'aurai la croix de la Légion d'honneur, je serai professeur 
adjoint, j'aurai le logement au Muséum, et trois mille francs d'appoin- 
tements, j'aurai sans doute une mission en Algérie, afin d'y porter cett 
culture, et nous serons heureux... Ne vous plaignez donc pas de 
l'enthousiasme que me cause le prince Jarpéado... 

— Ah ! c'était donc une preuve d'amour quand il suivi mon père, » 
pensa la jeune fille en entrant dans la grande serre. 

Elle sourit alors à Jules, et lui dit à l'oreille : 

« Eh bien, jurez-moi, monsieur Jules, de m'être aussi fidèle que 
Jarpéado l'est à sa race royale, d'avoir pour toutes les femmes le 
dédain que le prince a eu pour la princesse de Las Figuieras, et je ne 
serai plus inquiète ; et quand je vous verrai fumant votre cigare au 
soleil et regardant la fumée, je dirai... 

— Vous direz : 11 pense à moi ! s'écria Jules. Je le jure... » 

Et tous deux ils accoururent à la voix du professeur qui jeta solen- 
nellement le petit bout de papier au sein du premier nopal que le Jardin 
des Plantes y ait vu fleurir, grâce aux six cent mille francs accordés 
par la Chambre des députés pour bâtir les nouvelles serres. 

« Ce être donc oune serre-popiers ! dit un Anglais jaloux qui fut 
témoin de cette opération scientifique. 

— Chauffez la serre, s'écria Granarius ; Dieu veuille qu'il fasse bien 
chaud aujourd'hui ! F.a chaleur, disait Thouin, c'est la vie ! » 



VIII 



Le Paul et Virginie des Animaux. 



Le lendemain soir, Anna , quand fut venue l'heure de la fermeture 
des grilles , se promena lentement sous les magnifiques ombrages de la 
grande allée, en respirant la chaude vapeur humide que les eaux de la 
Seine mêlaient aux exhalaisons du jardin, car il avait fait une journée 
caniculaire où le thermomètre était monté à un nombre de degrés 
majuscule, et ce temps est un des plus favorables aux extases. Pour 
éviter toute discussion à cet égard et clore le bec aux Geais de la 
critique, il nous sera permis de faire observer que les fameux solitaires 
des premiers temps de l'Église ne se sont trouvés que dans les ardents 



l^l^^ LES AMOURS DE DEUX BÊTES. 



i".K'luM> (II* r.\rii(|iu>. i\o rK;4\|ilt' o\ i\\\\\v> Unw incan 1(SC(Mi!s; (|iit' los 
Santons c[ l<s I';i(|iiir> ne |)<>iis>>(MiI (1ii(> dims les conlrccs l(>s plus 
opiiuvos. ci (Hh> s;iiiil .Kmu .::rillail dans Palliinos. Ce fui pai' cclto 
r.iison ipio iiiadtMuoist'llo Anna, lasso do rospiivr coKi* alinospliôre 
ombrasoo où los Lions rui^issaiont. oîi rKl('|)lianl l)àillail. oîi la (iirafe 
olU^niônio, collo ardtMilt^ princosso d'Aral)!!^, ol los (la/(^ll(^s. ces 
Hirondollos à (piairo |)iods. couraitMil apivs Nmii's sabliN jaimos altsonis. 
s'assit sur la niari;o de piorro Itrùlanto d'oii s'olanconi l(\s murs dia- 
phanos do la .irrando sorro. ol \ l'osla oharniôo. alhMidaiil un uiouionl 
de fraîcheur, et ne Irouvaul (pio los IwmMVoos liopicalos (|ui soilaioul de 
la serre ooinine «les escadrons lbui;ueu\ des arn»('(\s de Nahucliodouosor. 
cet Ilonune que la chr(>niqiie roprosonte sous la forme d'une Hète, 
paroo (pi'il ro-la sopl ans onstMoli dans la /.oo!(),::io. occupi' (\c classer 
les espooes. sans se faire la barhe. On dira, dans six cenis ans d'ici, que 
Cuvier était une espèce de tonneau oitjel de l'admiration des savants. 

A nniiuit. lliouro dos mystères. Anna. ploni;(''e dans son extase et 
les you\ touches par le (léant Microsco|)us. revit les voiles prairies du 
Nopalistan. Elle entendit les douces mélodies du royaume i\c>, InlinimonI 
Petits et res|)ira le concoi'l de pnrfum< ])ordn p )nr i\('> or.i^anes fatigués 
par (les sensations tntp aoliv<\s. Sesyeu\. dont les conditions ('taient 
chan,î.'ix»s. lui permirent do voir encore les mondes infé'iiours : ollo 
aperçut un Volvocc à cheval qui tAchait darrivor au hul d un slooplo- 
chase. et que d eléirants Cercairos voulaient dépasser ; mais le hul 
ce steeple-chase était bien supérieur ii colui de nos dandys, car il 
s'agissait de manger de pauvres Vorticelles qui naissaient dans les 
fleurs, à la fois Animaux et fleurs, fleurs ou Animaux ! Ni Bory- 
Sainl-Vincenl. ni .Midler, col immortel Danois qui a croc autant de 
RKindes (pie Dieu m(''me en a fait, noni pris sur eux de (h'cider si la 
Vorlicelle («tait plus Animal (pi<' planlrou plus |)lanlo (prAnimal. Peut- 
être eussent-ils été |)lus hai'di- a\cc crrhuns Hommes quo los cochers 
de cabriolet appellent m<'l<tus. sans (pio les savants aient pu deviner ;i 
quels caractères ces [traticiens do> rues n^connaissent rilommo-Logume. 

L'attention d'Anna fui bieii|(')i ;iUir(''e par l'air heureux du prince 
JarfM'ado. qui jouait du liilh en chantant son bonheur par une romance 
digne de Victor Hugo. Certes cette cantate aurait pu figurer avec 
honneur dans les On'en'ales, car elle était cf)mpos<''e do onze c^nl onze 
stances, sur chacune des onze cent onze beautés de Zashazli (pro- 
noncez Vir;:inie). la plus chirmante des filles Hanagridiennes. C<; nom, 



LES AMOURS DE DEUX BÊTES. 



U'J 




cQ^ Ç w.? u.^'^ '^^ ^J 

Le but de ce steeple-chase était. 



de même ([ue les noms persans, avait une sii^^nificalion, et voulait dire 
mevije faite de lumière. Avant de devenir cinabre, minium^, enfin tout 
ce qu'il y a de plus rouge au monde, cette précieuse créature était 
destinée aux trois incarnations entomologiques que subissent toutes les 
créatures de la Zoologie, y compris l'Homme. 

La première forme de Virginie restait sous un pavillon qui aurait 
stupéfait les admirateurs de l'architecture moresque ou sarrasine, tant 

57 



^50 



LES AMOURS DE DEUX BÊTES. 



il surpassait los luxulories ilo rAllKiml)ia. du (uMUM'alil'o ol dos plus 
oélèbœs nK)S(|UOOS. [Voir, au surplus, l'album du ^opalistan orné de 
sept mille gravures.) Situe dans une profonde vallée sur les coleauv de 




laquelle s'élevaient des forêts numen.^o, coiiuue ceile.^ (jnc Clialcauhriund 
a décrites dans Alala, ce pavillon se trouvait garde- |»ar un cours d'eau 
parfumée, auprès de laquelle leau de Cologne, celle de Portugal et 
d'autres cosmétiques sont tout juste ce que leau noire, sale et puante 



LES AMOURS DE DEUX BÉTES. Zi51 

de la Bièvre est ii Vo.m de Seine lillréc. De nombreux soldats habillés 
de garance, absoluinenl coiimie les troupes françaises, gardaient les 
abords de la vallée en aval, et des postes non moins nombreux veillaient 
en amont. Autour du pavillon, des Bayadères dansaient et chantaient. 
Le prince allait et venait très-elTaré, donnant des ordres multipliés. Des 
sentinelles, placées à de grandes distances, répétaient les mots d'ordre. 
En ellét. dans l'état oii elle se trouvait, la jeune personne pouvait être 
la proie d'un Génie féroce nommé Misocampe. Vêtu d'un corselet comme 
les hallebardiers du moyen âge, protégé par une robe verte d'une 
dureté de diamant. e( doué d'une figure terrible, le Misocampe, espèce 
d'ogre, jouit d'une férocité sans exemple. Loin de craindre mille Jar- 
péadiens, un seul JMisocampe se réjouit de les rencontrer en grou[)e, il 
n'en dc^jeune et n'en soupe que mieux. En voyant de loin un JMiso- 
campe, la pauvre Anna se rappela les Espagnols de Fernand Cortez 
débarquant au Mexique. Ce féroce guerrier a des yeux brillants comme 
des lanternes de voiture, et s'élance avec la même rapidité, sans avoir 
besoin, comme les voitures, d'être aidé par des chevaux, car il a des 
jambes d'une longueur démesurée, lines comme des raies de papier à 
musifjue et d'une agilité de danseuse. Son estomac, transparent comme 
un bocal, digère en même temps qu'il mange. Le prince l\iul avait 
publié des proclamations allichées dans toutes les forêts, dans tous les 
villages du Nopalistan, pour ordonner aux masses intelligentes de se 
précipiter entre le xMisocampe et le pavillon, afin d'étouiïer le ^lonstre 
ou de le rassasier. Il proniettait l'immortalité aux morts, la seule chose 
(|u'on puisse leur offrir. La lille du professeur admirait l'amour du prince 
Paul Jarj)éado qui se révélait dans ces inventions de haute politique. 
Quelle tendresse ! quelle délicatesse ! La jeune princesse ressemblait 
p;n"failement aux babtjs emmaillottés que l'aristocratie anglaise porte 
avec orgueil dans IJyde-Park, pour leur faire prendre l'air. Aussi 
l'amour du prince Paul avait-il toutes les allures de la maternité la 
plus inquiète pour sa chère petite Virginie, qui cependant n'était encore 
qu'un vrai bahy. 

« Que sera-ce donc, se dit Anna, quand elle sera nubile? » 
Bientôt le prince Paul reconnut en Zashazii les symptômes de la 
crise à laquelle sont sujettes ces charmantes créatures. Par ses ordres, 
des capsules chargées de substances explosibles annoncèrent au monde 
entier que la princesse allait, jusqu'au jour de son mariage, se ren- 
fermer dans un couvent. Selon l'usage, elle serait enveloppée de voiles 



Û52 



LKS A MO LUS DK DKUX BEI ES. 




gris et plongée dans un profond sommeil, pour être plus facilement 
soustraite au\ enchantements qui pouvaient la menacer. Telle est la 
volonté suprême de la fée Physine, qui a voulu que toutes les créations^ 
depuis les êtres supérieurs aux Hommes, et même les Mondes, 
jusqu'aux Infiniment Petits, eussent la même loi. D'invisibles religieuses 
roulèrent la petite princesse dans une étofie brune, avec la délicatesse 
que les esclaves de la Havane mettent à rouler les feuilles blondes des 



LES AMOURS DE DEUX BÊTES. /,53 



cigares destinés à George Sand ou à quelque princesse espagnole. Sa 
tête mignonne se voyait à peine au bout de ce linceul dans lequel elle 
resta sage, vertueuse et résignée. Le prince Paul Jarpéado demeura sur 
le seuil du couvent, sage, vertueux et résigné, mais inqjatient! Il res- 
semblait à Louis XV qui, devinant dans une enfant de sept ans, assise 
avec son père sur la terrasse des Tuileries, la belle mademoiselle de 
Romans telle qu'elle devait être à dix-huit ans, en prit soin et la fit 
élever loin du monde. 

Anna fut témoin de la joie du prince Paul quand, semblable à la 
Vénus antique sortant des ondes, Virginie quitta son linceul doré. 
Gomme l'Eve de Milton, qui est une Eve anglaise, elle sourit à la 
lumière, elle s'interrogea pour savoir si elle était elle-même, et fut dans 
l'enchantement de se voir si coinforlahle. Elle regarda Paul et dit : 
(( Oh!... )) ce superlatif de l'étonnement anglais. 

Le prince s'oflrit avec une soumission d'esclave à lui montrer le 
chemin dans la vie, à travers les monts et les vallées de son empire. 

« toi que j'ai pendant si longtemps attendue, reine de mon cœur, 
bénis par tes regards et les sujets et le prince ; viens enchanter ces lieux 
j)ar ta présence. » 

Paroles qui sont si profondément vraies, qu'elles ont été mises en 
musique dans tous les opéras ! 

Virginie se laissa conduire en devinant qu'elle était l'objet d'une 
adoration infinie, et marcha d'enchantements en enchantements, écou- 
tant la voi\ sublime de la nature, admirant les hautes collines vêtues 
de fleurs embaumées et d'une verdure éternelle, mais encore plus sen- 
sible aux soins touchants de son compagnon. Arrivée au bord d'un lac 
joli comme celui de Thoune, Paul alla chercher une petite barque faite 
en écorce et d'une beauté miraculeuse. Ge charmant esquif, semblable 
à la coque d'une viole d'amour, était rayé de nacre incrustée dans la 
pellicule brune de ce tégument délicat. Jarpéado fit asseoir sa chère 
bien-aimée sur un coussin de pourpre, et traversa le lac dont l'eau 
ressemblait à un diamant avant d'être rendu solide. 

« Oh ! qu'ils sont heureux ! dit Anna. Que ne puis-je comme eux 
voyager en Suisse et voir les lacs ! . . . » 

L'opposition du Nopalistan a prétendu, dans le Charivari de la 
capitale, que ce prétendu lac avait été formé par une gouttelette 
tombée d'une vitre située à onze cents milles de hauteur, distance 
équivalant à trente-six mètres de France. Mais on sait le cas que les 



k5k 



LES AMOURS DE DEUX BÊTES. 




amis du gouvernenieiit doivent faire des plaisanteries de l'opposition. 
Paul oilrait à Viririnie les fruits les plus niùrs et les meilleurs, il les 
choisissait, et se contentait des restes, heureux de boire à la même 
tasse. Virginie était d'une blancheur remarquable et vêtue d'une étoffe 
lamée de la plus grande richesse ; elle ressemblait à cette fameuse 
Esméralda tant célébrée par Victor Hugo. Mais Esméralda était une 
femme, et Virginie était un ange. Elle n'aurait pas, pour la valeur 
dun monde, aimé l'un des maréchaux de la cour, et encore moins un 
colonel. Elle ne voyait que Jarpéado, elle ne pouvait rester sans le 
voir, et comme il ne savait pas refuser sa chère Zashazii, le pauvre 



LES AMOURS DE DEUX BETES. 455 

Paul fut bientôt sur les dents, car, hélas ! dans toutes les sphères, 
l'amour n'est illimité que moralement. Quand, épuisé de fatigue, Paul 
s'endormit, Virginie s'assit près de lui, le regarda dormant, en chassant 
les Vorticelles aériennes qui pouvaient troubler son sommeil. N'est-ce 
pas une des plus douces scènes de la vie privée ? On laisse alors l'âme 
s'abandonner à toute la portée de son vol, sans la retenir dans les 
conventions de la coquetterie. On aime alors ostensiblement autant 
qu'on aime secrètement. Quand Jarpéado s'éveilla, ses yeux s'ou- 
vrirent sous la lumière de ceux de Virginie, et il la surprit exprimant 
sa tendresse sans aucun des voiles dont s'enveloppent les femmes à 
l'aide des mots, des gestes ou des regards. Ce fut une ivresse si 
contagieuse, que Paul saisit Virginie, et ils se livrèrent à une sara- 
bande d'un mouvement qui rappelait assez la gigue des Anglais. Ce 
qui prouve que dans toutes les sphères, parles moments de joie exces- 
sive où l'être oublie ses conditions d'existence, on éprouve le besoin 
de sauter, de danser! (Voir les Considérations sur la pyrrhif/ue des 
anciens j, par M. Ginqprunes de Vergettes, membre de l'Institut.) En 
Nopalistan comme en Fi'ance, les bourgeois imitent la cour. Aussi 
dansait-on jusque dans les plus petites bourgades. 

Paul s'arrêta frappé de terreur. 

u Qu'as-tu, cher amour? dit Virginie. 

— Où allons-nous? dit le prince. Si tu m'aimes et si je t'aime, 
nous aurons de belles noces ; mais après ?... Après, sais-tu, cher ange, 
quel sera ton destin ? 

— Je le sais, répondit-elle. Au lieu de périr sur un vaisseau, 
comme la Virginie delà librairie, ou dans mon lit, comme Clarisse, ou 
dans un désert, comme Manon Lescaut ou comme Atala, je mourrai 
de mon prodigieux enfantement, comme sont mortes toutes les mères de 
mon espèce : destinée peu romanesque. Mais t'aimer pendant toute une 
saison, n'est-ce pas le plus beau destin du monde? Puis mourir jeune 
avec toutes ses illusions, avoir vu cette belle nature dans son printemps, 
laisser une nombreuse et superbe famille, -enfin obéir à Dieu ! quelle 
plus splendide destinée y a-t-il sur la terre ? Aimons, et laissons aux 
Génies à prendre soin de l'avenir. » 

Cette morale un peu décolletée fit son effet. Paul mena sa fiancée 
au palais où resplendissaient les lumières, où tous les diamants de sa 
couronne étaient sortis du garde-meuble, et où tous les esclaves de son 
empire, les Bayadères échappées au fléau du Vol voce, dansaient et 



f,56 LES AMOURS DE DEUX BÊÏES. 



clianlaienl. C'olail cent lois plus inai;niru[iie que les fêtes de la i^raiule 
allée des Chaïups-Élysées aux journées de Juillet. Un i>:ran(l num- 
venient se préparait. Les Neutres, espèce de sœurs i^rises chargées de 
veiller sur les enfants à provenir du mariage impérial, s'apprêtaient 
à leurs travaux. Des courriers partirent pour toutes les i)rovinces y 
annoncer le futui" mariage du prince avec Zashazli la Ranagridienne et 
demander les énormes provisions nécessaires à la subsistance des 
prini'ipicules. Jarpéado reçut les félicitations de tous les corps d'Etat et 
lit un millier de fois la même phrase en les remerciant. Aucune des 
cérémonies religieuses ne fut omise, et le Prince paul y mit des façons 
jMeines de lenteur, par lesquelles il prouva son amour, car il ne pouvait 
ignorer qu'il perdrait sa chère ^'irginie, et son amour pour elle était 
plus grand que son amour pour sa postérité. 

(( Ah ! disait-il à ^a charmante épouse, j'y vois clair maintenant. 
J'aurais dû fonder mon empire a^ec Finna , et faire de toi ma maîtresse 
idéale. Virginie ! n'es-tu pas l'idéal, cette lleur céleste dont la vue 
nous sutTit ? Tu me serais alors restée, et Finna seule aurait })éri. » 

Ainsi, dans son désespoir, Paul inventait la bigamie, il arrivait 
aux doctrines des anciens de l'Orient en souhaitant une femme chargée 
de faire la tiimille, et une femme destinée à être la poésie de sa vie, 
admirable conception des tenq^s piimitifs qui, de nos jours, passe pour 
être une combinaison inimoi'ale. 3Iais la reine Jarpéada rendit ces 
souhaits inutiles. Elle recounnença plus voluptueusement encore la 
scène de Finna, sur le même terrain, c'est-à-dire sous les ombrages 
odoriférants du parc. j)ai' une nuit étoilée où les parfums dansaient 
leurs boléros, où tout inspirait l'amour. Paul, dont la résistance avait 
été héroïque aux prestiges de Finna, ne put se dispenser d'emporter 
alors la reine Jarpéada dans un furieux transport d'amour. 

« Pauvres petites bêtes du bon Dieu ! se dit Anna, elles sont bien 
heureuses, quelles poésies !... L'amour est la loi des mondes inférieurs, 
aussi bien que des mondes supérieurs; tandis (jue chez l'Homme, (jui 
est entre les Animaux et les Anges, la raison gâte tout ! » 



LES AMOURS DE DEUX BÊTES. .',57 



IX 

Où apparaît une certaine demoiselle Pigoizeau. 

Pendant que ces choses tenaient la fille de Granarius en émoi, Jules 
Sauvai se répandait dans les sociétés du IMarais, conduit par sa tante, 
qui tenait à lui faire faire un richt^ établissement. Par une belle soirée 
du mois d'août, madame Sauvai obligea son neveu d'aller chez un 
monsieur Pigoizeau, ancien bimbelotier du passage de l'Ancre, qui 
s'était retiré du commerce avec quarante mille livres de rente, une 
maison de campagne à Boissy-Saint-Léger et une fille unique âgée de 
vingt-sept ans, un peu rousse, mais à laquelle il donnait quatre cent 
mille francs, fruit de ses économies depuis neuf ans, outre les espé- 
rances consistant en quarante mille francs de rente, la maison de 
campagne et un hôtel qu'il venait d'acheter rue de Vendôme, au 
Marais. Le dîner fut évidemment donné pour le célèbre naturaliste, 
à qui Pigoizeau, très-bien avec le chef de l'État, voulait faire obtenir 
la croix de la Légion d'honneur. Pigoizeau tenait à garder sa fille et 
son gendre avec lui ; mais il voulait un gendre célèbre, capable de 
devenir professeur, de publier des livres et d'être l'objet d'articles dans 
les journaux. 

Après le dessert, la tante prit son neveu Jules parle bras, l'emmena 
dans le jardin et lui dit à brûle-pourpoint : 

« Que penses-tu d'Amélie Pigoizeau ? 

— Elle est effroyablement laide, elle a le nez en trompette et des 
taches de rousseur. 

— Oui, mais quel bel hôtel ! 

— De gros pieds. 

— Maison à Boissy-Saint-Léger, un parc de trente hectares, des 
grottes, une rivière. 

— Le corsage plat. 

— Quatre cent mille francs. 

— Et bête!... 

— Quarante mille livres de rente, et le bonhomme laissera quelque 
cinq cent mille francs d'économies. 



Elle est gauche. 



58 



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LES AMOURS DE DEUX BETES. 




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r/i/^/j;'S/?.s^ 



Mademoiselle Pigoizeau. 



— Un homme riche devient infailliblement professeur et membre 
de l'Institut. 

— Eh bien ! jeune homme, dit Pigoizeau, l'on dit que vous faites 
des merveilles au Jardin des Plantes, que nous vous devrons une con- 
quête... J'aime les savants ! moi... Je ne suis pas une ganache. Je ne 
veux donner mon Amélie qu'à un homme capable, fût-il sans un 
sou, et eût-il des dettes... )> 

Rien n'était plus clair que ce discours, en désaccord avec toutes les 
idées bourgeoises. 



LES AMOURS DE DEUX BÊTES. 459 



Où mademoiselle Anna s'élève aux plus hautes considérations. 

A quelques jours de là , le soir, chez le professeur Granarius , Anna 
boudait et disait à Jules : « Vous n'êtes plus aussi fidèle à la serre , et 
vous vous dissipez ; on dit qu'à force d'y voir pousser la cochenille, 
vous vous êtes pris d'amour p^ur le rouge, et qu'une demoiselle Pigoi- 
zeau vous occupe... 

— Moi ! chère Anna, moi ! dit Jules un peu troublé. Ne savez-vous 
pas que je vous aime... 

— Oh! non, répondit Anna; chez vous autres savants, comme 
chez les autres Hommes, la raison nuit à l'amour. Dans la nature, 
on ne pense pas à l'argent, on n'obéit qu'à l'instinct, et la route est 
si aveuglément suivie, si inflexiblement tracée, que si la vie est uni- 
forme, du moins les malheurs y sont impossibles. Rien n'a pu décider 
ce charmant petit être, vêtu de pourpre, d'or, et paré de plus de 
diamants que n'en a porté Sardanapale, à prendre pour femme une 
créature autre que celle qui était née sous le même rayon de soleil où 
il avait pris naissance ; il aimait mieux périr plutôt que de ne pas 
épouser sa pareille, son âme jumelle; et vous!... vous allez vous 
mariera une fille rousse, sans instruction, sans taille, sans idées, sans 
manières, qui a de gros pieds, des taches de rousseur et qui porte des 
robes reteintes, qui fera souffrir vingt fois par jour votre amour-propre, 
qui vous écorchera les oreilles avec ses sonates. » 

Elle ouvrit son piano, se mit à jouer des variations sur la Dernière 
pensée de Weber de manière à satisfaire Chopin, si Chopin l'eût enten- 
due. N'est-ce pas dire qu'elle enchanta le monde des Araignées mélo- 
manes, qui se balançait dans ses toiles au plafond du cabinet de 
Granarius , et que les Fleurs entrèrent par la fenêtre pour l'écouter ? 

« Horreur ! dit-elle ; les Animaux ont plus d'esprit que les savants 
qui les mettent en bocal. » 

Jules sortit la mort dans le cœur, car le talent et la beauté d'Anna, 
le rayonnement de cette. belle âme, vainquirent le concerto tintinnulant 
que faisaient les écus de Pigoizeau dans sa cervelle. 



/i60 



LES A MO un S DK DEUX BETES. 



XI 



Conclusion. 



u Ah ! s'écria \c proressour Cranarius, il est (jucstion de nous dans 
les journaux. Tiens, écoute. Anna : 

« Grâces au\ elTorls du savant |)i'()resseur Granarius et de son habile 
« adjoint, monsieur Jules Sauvai, on a ohlenu sur le Nopal de la grande 
« serre, au Jardin îles Plantes, environ dix grammes de cochenille, 
« absolument semblable à la plus belle espèce de celle qui se recueille 
«( au Me\i([ue. Nul doute que cette culture lleurira dans nos posses- 
« sions d'Afrique et nous affranchira du tribut que nous payons au 
(( nouveau monde. Ainsi se trouvent justifiées les dépenses de la grande 
« serre, contre. lesquelles l'Opposition à tant crié, mais qui rendront 
« encore bien d'autres services au commerce français et à l'agriculture. 
« M. J. Sauvai, nommé chevalier de la Légion d'honneur, se propose 
<i d'écrire la monographie du genre Coccus. » 

— Monsieur Jules Sauvai se conduit liion mal aNcc nous, dit Anna, 
car vous avez commencé la monographie du genre Coccus... 

— Bah 1 dit le professeur, c'est mon élève. » 

Pour copie conforme, 

De Balzac, 




LES PEINES DE COEUR 



CHATTE FRANÇAISE 



MI NETTE Si BEBE 



(la vérité sur brisquet) 



.MINETTR A BÉBÉ'. 



•PREMIERE LETTRE. 




DE vas-tu (lire, ma chère Bébé, en 
recevant cette lettre de moi , de ta sœur, 
que tu crois morte peut-être, et que tu 
as sans doute pleurée comme telle, et, 
comme telle, oubliée? 

l'ardonne-moi ce dernier mot, ma 
chère Bébé, je vis dans un monde où l'on 
n'oublie pas que les morts; et malgré 



^ Nous doutons que la correspondance qu'on va lire ait jamais été destinée à la 
publicité. Nous aurions hésité à la publier si elle n'eût contenu quelques révélations 
curieuses sur la vie d'un personnage que l'auteur de l'article intitulé les Peines de cœur 
d'une Challe anglaise (abusé sans doute par des documents trompeurs) a essayé de 
représenter comme un martyr de l'amour. 

C'est donc moins à cause de l'intérêt particulier qui peut s'attacher aux aventures de 
Minette et Bébé, que pour rétablir la vérité des faits relativement à Brisquet, que nous 
donnons place, dans notre seconde partie, aux Peines de cœur d'une Challe française. 

— NOTE U U RÉDACTEUR. — 



Z,62 LES PEINES DE CŒUR 

moi, mes jugements se ressentent de ceux que j'entends faire à ces 
Honunes. (jui méritent bien tous nos dédains. 

Je t'écris avant tout que je ne suis pas morte, et que je t'aime, et 
que je vis encore pour redevenir ta sœur, si c'est possible. 

Il m'est revenu cette nuit un souvenir de notre vieille mère, si bonne 
et si soigneuse de notre toilette*, la plus grande affaire de sa journée, 
et de sa persévérance inouïe à lisser nos robes de soie, pour nous faire 
belles, parce que, disait-elle, il faut plaire à tout le monde ! Je me 
suis rappelé avec attendrissement cette simple vie de famille où nous 
avons eu de si beaux jours et de si beaux jeux, et une si franche 
amitié de laquelle je regrette tout. Bébé, nos querelles elles-mêmes 
et tes égratignures ; et j'ai pensé que je devais compte à ceux qui m'ont 
aimée de ce qui m'avait séparée d'eux, et de ce qui empêchait mon 
retour. Et, à tous risques, et en silence, je me suis mise à t'écrire, 
cette nuit même, a la pâle lueur d'une veilleuse d'albâtre, qui pare de 
sa faible clarté le somptueux sommeil de mon élégante maîtresse, sur 
son pupitre d'ébène incrusté d'or et d'ivoire, sur ce papier glacé et 
parfumé. 

Tu le vois. Bébé, je suis riche; j'aimerais mieux être heureuse. 

Vite adieu. Bébé, et à toi, et à demain ; ma maîtresse se réveille. 
Je n'ai que le temps de chiffonner ma lettre et de la rouler sous un 
meuble, où elle restera jusqu'au jour. Le jour venu, je la remettrai à 
un des nôtres, qui rôde en ce moment en attendant mes ordres sur la 
terrasse du jardin , et cpii me rapportera ta réponse. Tu me répondras 
bientôt. 

Ma mère ! ma mère ! qui me dira tout de suite ce qu'est devenue 
notre mère ') 

Ta sœur. 

Minette. 

P. S. — Aie confiance dans mon messager. Sans doute il n'est 
ni jeune ni beau, et ce n'est là ni un cavalier espagnol ni un riche 
Angora, mais il est dévoué et discret; mais il est venu à bout de 
découvrir pour moi ton adresse ; mais il m'aime, et il m'aime tant, 
qu'il est ravi de se faire mon très-humble coureur. Ne le plains pas, 
l'amour n'est-il pas la plus noble des servitudes ? 



D'UNE CHATTE FRANÇAISE. ^63 

Tu m'adresseras tes lettres à madame Rosa-Miiv.\, et par abré- 
viation MiK/V, c'est le nom sous lequel je suis connue ici. 

Décidément ma maîtresse se réveille ; elle dort bien mal depuis 
quelque temps, et je craindrais d'être surprise si je t'écrivais un mot 
de plus. Adieu encore. A tous ces griffonnages tu reconnaîtras plutôt 
le cœur que la patte de ta sœur. 



BÉBÉ A MINETTE. 



) E U X I E M K 



Ma chère Minette, j'ai cru que j'allais devenir folle en lisant ta 
lettre, qui nous a donné à tous bien de la joie. On voudrait quasi voir 
mourir tous ses parents pour avoir le plaisir de les voir ressusciter 
comme ça. 

Va, Minette, ton départ nous avait fait bien de la peine ; as-tu bien 
pu nous laisser aussi longtemps dans le chagrin , méchante ! Si tu 
savais comme tout est changé à la maison depuis que tu n'y es plus ! 
Et d'abord notre mère est devenue aveugle et sourde, et la pauvre 
bonne vieille passe ses journées à la porte de la chatière sans jamais 
dire ni oui ni non. Si bien que quand j'ai voulu lui annoncer que tu 
n'étais pas morte, et que c'était bien vrai, je n'ai pas pu venir à bout 
de me faire comprendre ; elle ne m'entendait pas, parce qu'elle est 
sourde; elle ne voyait pas ta lettre, parce qu'elle est aveugle. Dame, 
Bébé, elle a eu tant de peines quand tu nous as eu quittées , qu'après 
t'avoir cherchée partout elle en a fait une maladie qui l'a mise où 
elle est. 

Après ça, c'est peut-être l'âge aussi, et il ne faut pas te faire trop 
de chagrin. 

Du reste, elle dort bien, boit bien, mange bien, et ne se plamt pas, 
parce qu'il y en a toujours assez pour elle, d'abord : j'aimerais mieux 
mourir que de la laisser manquer. 

Ensuite notre jeune maîtresse a perdu sa mère ; tu vois qu'elle a été 
encore plus malheureuse que nous ; et en la perdant elle a tout perdu, 
excepté ses di\ doigts qui la font vivre, et sa jolie figure qui ne gâte 



kùU 



l.KS rKlNKS Ut: CŒUR 




rien. Il a fallu quiUcr la pelile bouliquc du Marais, abandonnor le icz- 
de-c-hausséc , monter tout d'un coup au sixième, et travailler du malin 
juscjuau soir, et quehjuefois du soir jusqu'au matin, pour exister; et 
elle Ta fait comme on doit faire tout ce qu'on ne |)eut j)as empêcher, 
avec couraij;e. Alors ])lus de lait le matin, tu m'entends, plus de pâtée 
le soir. Mais, Dieu merci, j'ai bon j>ied, j'ai bon œil, et vive la 
chasse ! 



Tu me dis. dun ton him("iii;il.j... (jiic lu es lidio (pjiuvrc Minette!] 
et que tu aimerais mieux être heureuse... 

Du moment ou lu te plains dètre riche, ma petite sœur, je ne sais 
pas conmifnl fiiiiv |)Our me |)laiiidr(' d'rtrc |>;iiivrc. l']tes-vous donc 
drôles, vous autres, (jui avez tfjujours votre couvert mis quekpie part, 
et qui dinez à table sur du iinire blanc, dans des ccuelles dorées, 
pleines de bonnes choses ! 

Ne dirait-on pas, à vous entenJre, qu • c e^t ase- (•<■ (jui nous 



D'UNE CHATTE FRANÇAISE. /,65 

niaiique que nous achetons ce que vos richesses mêmes ne peuvent vous 
donner ? Vous verrez qu'on nous prouvera un jour que la pauvreté est 
un remède contre tous les maux, et que du moment où on n'a pas 
même de quoi dîner on est trop heureux. — Sérieusement, croyez- vous 
que la fortune nuise au bonheur ? Faites-vous pauvres alors , ruinez- 
vous, rien n'est plus facile, et vivez de vos dents, si vous le pouvez. 
— Vous m'en direz des nouvelles. 

' Allons, 3Iinette, un peu de courage, et surtout un peu de raison. 
Plains-toi d'être malheureuse, mais ne te plains pas d'être riche, car 
nous sommes pauvres, nous, et nous savons ce que c'est que la pau- 
vreté. Je te gronde, 31inette ; je fais avec toi la sœur aînée, comme 
autrefois ; pardonne-le-moi. Ne sais-tu pas que ta Bébé serait bien 
heureuse de t'être bonne à quelque chose ? Ne me fais pas attendre 
une nouvelle lettre, car je l'attendrais avec inquiétude. Je commence à 
craindre que tu n'aies en effet cherché le bonheur dans des chemins où 
il n'a jamais passé. 

Bien entendu, tu ne me cacheras rien. Qui sait? Quand tout 
sera sur ce papier parfumé dont tu me parles, peut-être en auras-tu 
moins gros sur le cœur. 

Adieu, Minette, adieu. C'est assez babiller ; voilà l'heure où notre 
mère a faim , et notre dîner court encore dans le grenier. 

Ça va mal dans le grenier ; les Souris sont de fines Mouches qui 
deviennent de jour en jour plus rusées ; il y a si longtemps qu'on les 
mange, qu'elles commencent à s'en apercevoli. J'ai pour voisin un 
Chat qui ne serait pas mal s'il était moins original. Il raffole des 
Souris, et prétend qu'il y aura quelque jour une révolution de Souris 
contre les Chats, et que ce sera bien fait. 

Tu vois que je n'aurai pas tort de mettre à profit l'état de paix où 
nous sommes encore. Dieu merci ! pour aller chasser sur leurs terres. 
Mais ne parlons pas politique ! 

Adieu, Minette, adieu. Ton messager m'attend et refuse de me dire 
où je pourrais t'aller trouver. Ne nous verrons-nous pas bientôt ') 

Ta sœur, pour la vie. 

Bébé. 

P. S. — Il est très-laid, j'en conviens, ton vieux messager ; mais 
quand j'ai vu ce qu'il m'apportait, je l'ai trouvé charmant et l'ai 

59 



fiOO 



LES PEINES DE COEUR 



embrassé, ma foi. de tout mon cœur. Il fiillait le voir faire le lïros dos 
quand il ni"a' remis ta lettre, de la part de madame Rosa-Mika. 




A propos, es-tu folle, 3Iinette, de lèlre laissé débaptiser de la * 
sorte? Minette, n'était-ce pas un joli nom pour une Chatte jolie et 
blanche comme toi ? Nos voisins ont bien ri de ce nom , que nous 
n'avons pu trouver dans le calendrier des Chats. — Je finis, je suis au 
bout de mon papier ; je t'écris au clair de la lune, non pas sur du 
papier glacé et parfumé, 3Iinette, mais sur un vieux patron de bonnet qui 
ne sert plus à ma maîtresse, qui dort, du reste, dans ce moment sur 
ses deu\ oreilles, et d'un sommeil de plomb, comme un pauvre ange 
qui aurait passé la moitié de la nuit à coudre pour gagner son pain. 



(Un Etourneau de nos amis ayant eu la maladresse de renverser notre bouteille à 
l'encre sur le manuscrit de la réponse de Minette à Bébé, quelques passages de cette 
lettre, et notamment la première page, sont devenus illisibles. Nous nous serions difficile- 
ment décidés à passer outre , si , après un mûr examen , nous n'avions pu nous convaincre 
que la perf« de ces passages n'ôterail rien à la clarté du récit. Nous indiquerons, du 
reste, par des points ou autrement, les endroits où il y aura lacune.] 



D'UNE CHATTE FRANÇAISE. 



/i67 



MINETTE A BÉBÉ 



TROISIEME LETTRE. 



Te souvient-il qu'un jour notre maîtresse nous avait 

donné une poupée qui avait bien la plus appétissante petite tête de Souris 
qu'on puisse voir, et que, si grandes demoiselles que nous fussions déjà, 
la vue de ce joujou merveilleux nous arracha des cris d'admiration. 

Mais une seule poupée pour deux jeunes Chattes, dont l'une est 
noire, l'autre blanche, ce n'était guère, et tu dois te souvenir aussi que 
cette fatale poupée, avec laquelle je prétendais jouer toute seule, ne 
tarda pas à devenir pour nous un sujet de discorde. 




ïoi, l'aînée, toi, si bonne d'ordinaire, tu t'emportas, tu me battis, 
méchante ; mon sang coula ! ou, s'il ne coula pas, je crus le voir 
couler. Je n'étais pas la plus forte. J'allai trouver notre mère : « Maman, 



;,08 I^ES PEINES DE CŒUR 

nuuiian . lui dis-je en miaulant de la façon la plus lamentable et en lui 
montranl ma patte déchirée, faites donc finir mademoiselle Bébé, qui 
me bat toujours. » 

Ce mot toujours le ivvolla. lu levas au ciel tes yeux et tes pattes 
indignés en m'appelant vilaine menteuse, et notre mère, qui te savait 
plus raisonnable que moi. te crut sui' i)nrole. et me renvoya sans 
m'en tendre. 

C'est pourtant de cette cause si légère, c'est de ce point, c'est de 
ce rien que sont venus tous mes malheurs. Humiliée de ce déni de 
Justice, je résolus de m'enfuir au bout du monde , et m'en allai bouder 
sur un toit. 

Lorsque je fus sur ce toit et que je vis l'horizon immense se dérouler 
devant moi, je me dis que le bout du monde devait être bien loin : je 
commençai h trouver qu'une pauvre jeune Chatte comme moi serait 
bien seule, bien exposée et bien petite dans un si grand univers, et je 
me mis à sangloter si amèrement, que je m'évanouis. 



Je me rappelle que 



(La iPiinsition étant restée tout onticre sous la taclic (rcncre, nous avons été, à notre 
grande confusion, obligés de nous en passer.) 

Il me semblait entendre dans les airs des chœurs 

d'esprits invisibles 

« Ne pleure plus, Minette, me disait une voix (celle de mon mau- 
vais Génie, sans doute) l'heure de ta délivrance approche. Cette pauvre 
demeure est indigne de toi ; tu es faite pour habiter un palais. 

— Hélas ! répondait une autre voix plus faible, celle de ma con- 
science, vous vous moquez, seigneur; Min palais n'est pas fait pour 
moi. 

— La Beauté est la reine du monde, reprenait la première voix ; tu 
^s belle, donc tu es reine. Quelle robe est plus blanche que ta robe? 
quels yeux sont filus beaux que tes beaux yeux ? 

— Pense à ta mère, me disait de l'autre côté la voix suppliante. 
Peux-tu l'oublier ? Et pense à Bébé aussi , ajouta-t-elle tout bas. 

— Bébé ne songe goière à toi, et ta mère ne t'aime plus, me criait 
la première voix. D'ailleurs la nature seule est ta mère. Le germe d'où 
tu devais sortir est créé depuis des millions d'années ; le hasard seul a 
désigné celle qui L'a donné le jour pour développer ce germe ; c'est au 



D'UNE CHATTE FRANÇAISE. 



469 



hasard que tu dois tout, et rien qu'au hasard! Lève-toi, Minette, 
lève-toi! le monde est devant loi. Ici, la misère et l'obscurité; là-bas, 
la richesse et l'éclat. » 

IMon bon Génie essaya encore de parler ; mais il ne dit rien , car il 
vit bien que l'instinct de la coquetterie avait pénétré dans mon Cipur, 
et que j'étais une chatte perdue. Il se retira en pleurant. 




« Lève-toi et suis-moi, » disait toujours la première voix. Et cette 



Z,70 LES PEINES DE COEUR 

voix devenait de plus en plus impérieuse et en même temps de plus en 

plus kMulro ; et coi np[)el devcMiait ii'ivsislible. 

Je me levai dom-. 

.lOiivris les yeux, u Oui iirn|)pelle? » nrécriai-je. Juge de ma sur- 
prise . 13ebé. car ce netail point une illusion, et je ne cessais point 
d'entendre cette voix qui m'avait parlé pendant pion évanouissement. 

(( Divine Minette, je vous adore, » me disait un jeune Chat qui se 
roulait h mes pieds en me regardant de la façon la plus tendre. 

Ah ! Bébé, qu'il était beau! et qu'il avait l'air bien épris ! 

Et comment n'aurais-je pas vu dans un Chat si distingué, et (jui 
m'aimait tant, ce Chat prince, ce Chat accompli que rêvent toutes les 
jeunes Chattes et qu'elles appellent de leurs vœux, quand elles chantent, 
en regardant la lune , cette chanson des Chattes à marier : « Bonjour, 
grand'mère, nous apportez-vous des maris? » 

Et n'y a-t-il pas, depuis que le monde existe, dans ce seul mot : 
Je vous adore, des choses qu'une jeune Chatte n'a jamais su entendre 
sans tnjuble pour la première fois? Et du moment où on nous adore, 
conviendrait-il que nous nous permissions d'en demander davantage? 

Si donc je ne songeai point à demander à mon adorateur d'où il 
venait, n'était-ce pas qu'un Chat comme lui ne pouvait tomber que du 
ciel? Et si je crus tout ce qu'il me dit, la crédulité est-elle autre chose 
que le besoin de croire au bien? Et, s'il faut se défier de son cœur, à 
qui se fier? Et puis, n'étais-je pas bien jeune, en pleine jeunesse, dans 
les premiers jours de mon premier mois de mai , et une petite personne 
de six mois ne peut-elle être éblouie un instant par l'idée qu'elle inspire 
une grande passion? 

Que n'as-tu vu son aii- liuinblc et digne tout ensemble, Bébé! Il me 
demandait si peu de chose ! . . . L'n regard de mes yeux. . . un seul ! 
Pouvais-je lui refuser ce peu cpiil me demandait? ne m'avait-il pas 
arrachée a cet évanouissement terrible, à la mort peut-être? Le moyen, 
d'ailleurs, de rien refuser à ini Chat si réservé! 

Que ne l'as-tii entendu, Bébé! quelle élorpience ! 

Tu le sais, j'étais coquette, et il me promettait les plus belles toi- 



D'UNE CHATTE FRANÇAISE. 



hll 



lettes (lu monde, des rubans écarlales, des colliers de liège, et un 
superbe vieux manchon d'hermine qui lui venait de sa maîtresse l'am- 
bassadrice! Ah! ce vieux manchon, faut-il le dire? ce vieux manchon 
a été pour beaucoup dans mes malheurs. 

J'étais paresseuse, et il me parlait de tapis moelleux, de coussins 




de velours et de brocart, de fauteuils et de bergères, et de toutes sortes 
de meubles charmants. 



J étais fantasque, et il m'assurait que madame l'ambassadrice serait 
enchantée de me voir^out casser chez elle quand l'humeur m'en pren- 
drait, pour peu que j'y misse de la gentillesse. Ses magots, ses vieux 



/,72 LES PEINES DE CŒUR 

sèvres et tous ces pivcieux brie-à-brac qui faisaient de ses appartements 
un maiiasin do riiriosilés . seraient à ma disposition. 

Jaimais à me faire servir, j'aurais une femme de chambre, et ma 
noble maîtresse elle-même se mettrait à mon service , si je savais m'y 
prendre. « On nous appelle Animaux domestiques, me disait-il, qui peut 
dire pourquoi? Que faisons-nous dans une maison? qui servons-nous? 
et qui nous sert , si ce ne sont nos maîtres ? » 

J'étais belle, et il me le disait ; et mes yeux d'or, et n»es vingt-six 
dents, et mon petit nez rose, et mes naissantes moustaches, et mon 
éclatante blancheur, et les ongles transparents de ma douce j)atte de 
velours, tout cela était parAiit. 

J'étais friande aussi (il pensait à tout), et, à l'entendre, ce n'étaient 
que ruisseaux de lait sucré qui couleraient dans le paradis de notre 
ménage. 

J'étais désolée enlin, et il m'assurait, par coniral , un bonheur sans 
nuages! Le chagrin ne m'approcherait jamais, je brillerais comme un 
diamant, je ferais enviée toutes les Chattes de France; en un mot, je 
serais sa femme, Chatte d'and^assadrice . et titrée. 

Que te dirai-je. Bébé? Il fallait le suivre, et je le suivis. 

C'est ainsi que je devins... 

JM'"" nii BuiSQUET ! 



DE LA MI'-.ME A LA MÊME. 



(JL ATI! lEMi; LETTRE. 



Oui, Bébé, madame de liris(juet ! ! ! 

Plains-moi, Bébé; car, en écrivant ce nom. je t'ai dit d'un seul 
mot tous mes malheurs ! 

Et pourtant, j'ai été heureuse, j'ai cru l'être, du moins, car d'abord 
rien de ce que Brisquet m'avait promis ne me manqua. J'eus les 



D'UNE CHATTE FRANÇAISE. 



/i73 



richesses, j'eus les honneurs, j'eus les friandises, j'eus le manchon! et 
l'affection de mon mari. 







n4 n \ 





Notre entrée dans l'hôtel fut un véritable triomphe. La fenêtre mèuje 
du boudoir de madame l'ambassadrice se trouva toute grande ouveite 
pour nous recevoir. En me voyant paraître, cette illustre dame ne put 
s'empêcher de s'écrier que j'étais la Chatte la plus distinguée qu'elle 
eût jamais vue. Elle nous accueillit avec la plus grande bonté, approuva 
hautement notre union, et, après m'avoir accablée d'agréables compli- 
ments et de mille gracieuses flatteries, elle sonna ses gens, leur enjoi- 
gnit à tous d'avoir pour moi les plus grands égards, et me choisit parmi 
ses femmes celle qu'elle paraissait aimer le plus, pour l'attacher spécia- 
lement à ma personne. 

Ce que Brisquet avait prédit arriva : en dépit de l'envie, je fus pro- 
clamée bientôt la reine des Chattes, la beauté à la mode, par les 
Angoras les plus renonunés de Paris. Chose bizarre ! je recevais .sans 
embarras, et comme s'ils m'eussent été dus, tous ces hommages. 



iPli LES PEINES DE CŒUR 

Jetais noc noble diins iino l)(>iili(iue . ilisait le chevalier de Brisquet, 
(|iii allirniail qu'on peut naître noble partout. 

Mon mari était lier de mes sueeès, et moi jetais heureuse, car je 
croyais à un bonheur sans lui. 

Tiens. Bébé, (juand je reviens sur ces souvenirs, je me demande 
conunenl il peut me rester (piehpie chose au cœur! 

M(»n bonheur sans lin dura (|uin/e jours !.. . au bout desquels je 
sentis tout d'un coup ipie Briscpiet m'aimait bien peu, s'il m'avait 
jamais aimée. En vain me disait-il qu'il n'avait point changé, je ne 
|)Ouvais être sa diq^e. « Ton alTection, qui est toujours la même, semble 
diminuer tous les jours, » lui disais-je. 

Mais l'amour désire jusqu'à l'impossible, et sait se contenter de peu; 
je me contentai de ce peu, Bébé, et quand ce peu fut devenu rien, je 
m'en contentai encore ! Le cœur a de sublimes entêtements. Gomment 
se décider d'ailleurs à croire qu'on aime en vain? 

Retiens bien ceci, Bébé, les Chats ne sont reconnaissants des eflbrf& 
qu'on fait pour leur plaire, que quand on y réussit. Loin de me savoir 
gré de ma cfjnslance, Brisquet s'en impatieotait. « Comprend-on, 
s'écriait- il avec colère qu'on s'obstine à faire de l'amour, qui devrait 
être le passe-temps le plus gai et le plus agréable de la jeunesse, l'af- 
faire la plus sérieuse , la plus maussade et la plus longue de la vie ! 

— La persévérance seule justifie la passion, lui répondais-je ; j'ai 
abandonné ma mère et ma sœur parce que je t'aimais ; je me suis perdue 
pour toi , il faut que je t'aime. » 

Et je pleurais ! 1 î 

11 est bien rare que le chagrin ne devienne pas un toit : bientôt 
Briscjuel se montra dur, grossier, exigeant, brutal même ; et moi qui 
me révoltais jadis contre la seule apparence d'une injustice de ma [)auvre 
mère, je me soumettais, et j'attendais, et j'obéissais. En (piin/.<' jours, 
j'avais appris à tout souffrir. Ix? temps est un maître impitoyable : il 
enseigne tout, même ce qu'on ne voudrait pas savoir. 

A force de souffrir, on finit par goiérir. Je crus que je me consolais, 
parce que je devenais plus calme ; mais le calme dans les passions suc- 
cède à l'agitation , comme le repos aux tremblements de terre, lorsqu'il 



D'UNE CHATTE FRANÇAISE. 



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n'y n plus rien à sauver. J'étais calme, il est vrai, mais c'était fait de 
mon cœur. Je n'aimais plus Brisquet, et, ne l'aimant plus, je parvins 
à lui pardonner et à comprendre aussi pourquoi il avait cessé de m'aimer. 
Pourquoi? Eh! mon Dieu, Bébé, la meilleure raison que puisse avoir 
un Chat comme Brisquet pour cesser d'aimer, c'est qu'il n'aime plus. 

Brisquet était un de ces égoïstes de bonne foi qui trouvent tout 
simple d'avouer qu'ils s'aiment mieux que tout le monde , et qui n'ont 
de passions que celles que leur vanité remue. Ce sont ces Chats-là ([ui 
ont inventé la galanterie pour plaire aux Chattes, en se dispensant de 
les aimer. Leur cœur a deux portes qui s'ouvrent presque toujours en 
même temps , l'une pour faire sortir, l'autre pour faire entrer, et tout 
naturellement , pendant que Brisquet m'oubliait , il se prenait de belle 
passion ailleurs. 




Le hasard me donna une singulière rivale : c'était une Chinoise de 
la province de Pechy-Ly, nouvellement débarquée, et qui déjà faisait 
-courir tous les Chats de Paris, qui aiment tant à courir, comme on sait. 
Cette intrigante avait été rapportée de Chine par un entrepreneur de 



iTG LES PEINES DE CŒUR 



llu'àt!V>. t|iii Mvait jhmiso avoc raison (luiino ('.halle vomie de si loin ne 
|H)ii\ait maïKnier île iiiellre en eiiu)! le |)eiij)le le plus spirituel de la 
tenv. La nouveaule de eelle eoiiquèle |)i(|ua Taniour-propre de Brisquet, 
et les oreilles pendantes de la Chinoise liivnl ]o ivste. 

Hris(jii(M m'aiiiumra un jour (pi'il me (iiiillail. u Je lai prise pauvre 
et je le laisse riehe. me (ht-il ; (|uand je lai li'ouvi'e, lu elais désespérée 
el lu ne savais rien (hi monde, lu es aujoui'dhui une Chatte pleine de 
>ens cl d'cxpiTirnce ; ce (jue lu es. eesl par moi (pie tu l'es devenue, 
reniiM'cie-moi el laisse-moi parlir. — Pai's . loi (jue je n'aurais jamais 
dû aimer. > lui repondis-je. El il partit. 

Il parlil irai et eontent. Rien ne s'oublie si vile que le mal (pi'on a 
fail. 

Je ne laimais plus, ce qui n'empêcha pas que son départ me mit 
au désespoir. Ah! 13él)é, si j'avais pu tout oublier et redevenir enfant! 

Cesl à celte époque que l'ut faite, avec lant d'art et tant d'esprit sur 
la dispaiilion de Brisquel . celle mémorable hisloire des Peines de cœur 
(l'une Chatte ançjlaise , (jui , pour être une charmante nouvelle, n'en 
est pas moins un des j)lus alTreux tissus de mensonges (|u'on puisse 
imai^iner. [tai'ce cpiil s'y \\\v\v un peu de vérilé. Celle histoire fut écrite, 
il rinstiiralion de 15ris(piel, par un écrivain éminent, dont il parvint à 
>ur|)iendre la bonne foi (rien ne lui résisie). el ii qui il lit croire et écrire 
lout ce cpi'il voulut. 

En se faisant passer pour moit, liriscpiel voulait recouvrer sa libert»', 
épjuser. moi vivant, sa Chinoise, devenir bigame enfin : ce qu'il fit, au 
mépris des lois divines et humaines, et à la faveur d'un nom supposé. 

Iiien n'est plus facile à prouver, du reste, que la fausseté de cette 
jjietendue histoire anglaise, qui n"a jamais existé que dans l'imagina- 
tion de Brisquet et de son romancier, et qui n'a jamais pu se passer en 
Angleterre, oii jamais procès en criminelle conversation ne s'est plaidé 
devant les Doctors Ounnwn , oii jamais époux oiïensé n'a demandé autre 
chose à la justice (jue de rarf/ciil... pour giK'iir son co'ur blessé. 

Pour moi, accablée par ce dernier coup, je renon(;ai au monde, et je 
pris en haine mes pareils, que je cessai de voir. 

Seule dans les appartements de ma maîtresse, (jiii m'aimait autant 
que ses enfants et autant que son mari, — mais pas plus ; admise à tout 
voir et à tout entendre; f(!'tée, el par cons(j(juent très-galée, je m'aperçus 



D'UNE CHATTE FRANÇAISE. /,77 

bientôt (jii'il y a plus de vérité (ju'oii n'a coiitunie de le penser dans 
cette légende de la Chatte niélanjorphosée en Fennne qu'on nous raconte 
dans notre enfance, quand nous sommes sages. Là, pour distraire mes 
ennuis, j'entrepris d'étudier la société humaine à notre point de vue 
animal; et je crus faire une œuvre utile en composant, avec le résultat 
de mes observatfons , un petit traité que j'intitulerai Histoire nalurelle 
d'une Femme à la mode à Hisa/jc des Cfiallcs, [)ar une femme qui fut à 
la mode. Je publierai ce traité, si je trouve un éditeur. 

, La plume nie tondje des mains, Bébé! j'aurais dû rester pauvre. 

Comme toi j'aurais vécu sans reproche, et à l'heure (ju'il est je ne 
serais ni sans cœur, ni sans courage, ni lasse de tout, au milieu de ce 
luxe qui m'entoure e( (jui m'énerve. 

Il faut avoir cherché de l'extraordinaire dans sa vie pour savoir où 
mène une si sotte recherche. 

Bébé, c'est décidé, et j'y suis résolue : il faut (pie je retourne au 
grenier, au])rès de toi, auprès de ma pauvre mère, qui Unira peut-être 
par me reconnaître. Ne crains rien, je travaillerai, j'oublierai ces vaines 
richesses; je chasserai i)aliemment et humblement à tes côtés, je saurai 
être pauvre enfin! Ta, la providence des Chats, qui est plus forte que 
la providence des Souris, fera quelque chose pour nous. D'ailleurs, 
c'est peut-être bon de n'avoir rien au monde. 

Adieu, je ne pense plus qu'à m'échapper; demain peut-être, tu me 
verras arriver. 

IMiNKTTE. 



BÉBÉ A MINETTE. 



CINQUIEME LETTRE. 



C'est parce que je viens de lire et de relire d'un bout ii l'autre ta 
triste et longue lettre; c'est parce que plus d'une fois, en la lisant, mon 
cœur a saigné au récit de tes douleurs ; c'est parce que je suis prête à 
dire avec toi, ma sœur, que tu as expié bien cruellement une faute 
qui, dans son principe, n'était que vénielle; c'est enfin parce que je ne 



/,78 LES PEINES DE CŒUR 

soniie }ioint ii nier les niallieiirs tle grande dame que je comprends (on 
comjM'end toujours les malheurs de ceux ({u'on aime); c'est à cause de 
tout cela. IMinetle, que je te crie du fond de mon cœur et du fond de 
mon grenier : « Reste dans ton palais, ma sœur, car il est toujours 
temps dètre pauvre; car dans (on palais tu n'es que malheureuse, et 
ici, et à nos côtés, tu serais misérable... Restes-y, car sous les tables 
somptueuses tu n'as ni faim ni soif, tandis qu'ici tu aurais faim et soif; 
comme ta mère et comme ta sœur ont faim et soif. » 

Ecoute-moi bien, ^linette, il n'y a qu'un malheur au monde, c'est 
la pauvreté, (piand on n'est pas tout seul à la soulfrir. 

Je ne t'en dirai pas long pour te prouver que rien n'égale notre 
misère! A l'heure qu'il est, les maçons sortent du grenier, dans lequel 
ils n'ont pas laissé un seul trou... partant pas une Souris ; et ma mère, 
qui n'a rien vu, rien entendu, m'appelle. Elle a faim, je n'ai rien à 
lui donner, et j'ai faim comme elle. 

BÉBÉ. 

P. S. — Je suis allée chez la voisine ; j'ai mendié : rien. Chez le 
voisin, il m'a battue et chassée. Dans la gouttière, sous la gouttière, 
faut-il le dire? au coin des bornes : rien. Et notre mère, qui ne cesse 
pas d'avoir faim, ne cesse pas de m'appeler. 

Garde tes peines que j'envie, heureuse Minette, et pleure à ton aise 
avant ou après dîner, et sur toi et sur nous, puisque tu as le temps de 
pleurer. 

On dit (ju'on ne meurt pas de faim ; hélas! nous allons voir! 



DE LA MflME A LA MÊME. 



SIXIEME LETTRE. 



Sauvées! nous sommes sauvées, Minette ; un Chat généreux est 
venu à notre secours. Ah ! Minette, qu'il fait bon revenir à la vie! 

Bébé. 



D'UNE CHATTE FRANÇAISE. /,79 



DE LA MÊME A LA MÊME. 

SEPTIÈMK LETTRE. 

Tu ne nous réponds pas, Minette. Que se passe-t-il donc? Dois-je 
t'accuser ? 

J'ai à t'apprendre une grande nouvelle. Je me marie. Ce Chat géné- 
reux dont je t'ai parlé, je l'épouse. Il est un peu gros, peut-être, mais 
il est très-bon. Si tu voyais les soins qu'il a de ma mère, comme il la 
dorlote et comme elle se laisse faire, tu m'approuverais, sûr! 

Mon futur s'appelle Pompon ; un joli nom qui lui va très-bien. C'est, 
d'ailleurs, un bon parti, un Chat de forte cuisine. Je pense au positif, 
comme tu vois. Dame! Minette, je suis payée pour ça. 

Écris-moi , paresseuse. 

Bébé. 



DE MINETTE A BÉBÉ. 



HUITIEME LETTRE. — (^ÉCRITE AU CRAYON. 



Au moment même où je t'écris. Bébé, ma femme de chambre, 
celle que ma noble maîtresse a bien voulu attacher à ma personne, 
coud un sac de grosse toile grise. Quand ce sac sera cousu de trois 
côtés, on me mettra dedans, on coudra, le quatrième côté, et on me 
confiera au premier valet de pied, qui me portera sur le Pont-Neuf et 
me jettera à l'eau. 

Voilà le sort qui m'attend. 

Sais-tu pourquoi. Bébé? C'est parce que je suis malade, et que ma 
maîtresse, qui est très-sensible, ne peut voir ni souffrir ni mourir chez 
elle. « Pauvre Rosa-Mika, a-t-elle dit, comme elle est changée! » Et 
de sa voix la plus attendrie, elle a donné l'ordre fatal. 

« Noyez-la bien surtout, dit-elle à l'exécuteur auquel elle a voulu 
parler elle-même; noyez-la bien, Baptiste, et ne la faites pas trop 
souffrir, cette pauvre Bête! » 



/,80 LES PEINES DE CŒUR 

Eli bien, lîébé, qu'on ilis-tu? envios-tu toujours mon malheur? 
Voilà, ma sœur, ce qui a empêché l'heureuse îMinelte de l'écrire, et de 
te porter son dîner qu'elle t'avait réservé. 

Adieu, Bébé; encore quelques minutes, encore quelques points, et 
tout sera dit. et je serai morte sans vous avoir embrassées! 

Minette. 



EPILOGUE. 



>OTE DU RKD ACTEUR EN CHEF. 



Nous sommes heureux de pouvoir ajouter que la pauvre Minette 
n'est pas morte. Il résulte des informations que nous avons prises 
qu'elle échappa comme par miracle, et même tout à fait par miracle, 
au triste sort qui la menaçait, sa méchante maîtresse étant heureuse- 
ment venue à mourir subitement, ainsi que sa femme de chambre, 
avant que le sac fût cousu tout à fait. Par une singularité que les méde- 
cins auraient peine à expliquer, Minette, une fois sa frayeur passée, se 
trouva radicalement guérie et de sa peur et de sa maladie. Les deux 
sœurs finirent par se rejoindre, et vécurent ensemble dans la plus tou- 
chante intimité, ni trop riches ni trop pauvres, de sorte qu'elles furent 
contentes toutes les deux... quoique, à vrai dire, Minette, qui n'avait 
pas su s'arranger de la richesse , ne sût pas toujours s'arranger de la 
médiocrité. 

Le repos de Minette fut surtout troublé par la nouvelle qu'elle apprit 
de la mort de Brisquet, qui , ayant été jeté d'un quatrième étage dans 
la rue par un mari qu'il avait olTensé, tomba si mal, qu'il en mourut. 

Madame de Brisquet voulut pleurer son mari : <( Il a\ail du bon, » 
disait-elle; mais sa sœur l'en empêcha. Bébé, la voyant veuve et sans 
enfants, songea à la remarier à quelques amis de Pompon, qui l'ai- 
maient éperdument, et qui passaient les nuits et les jours sous ses fenê- 
tres, dans l'espoir de toucher son cœur. Mais elle s'y refusa absolument. 



D'UNE CHATTE FRANÇAISE. 



/.81 




« On n'aime qu'une fois, » dit-elle. En vain Bébé lui représenta-t-elle 
([ue jamais Chats n'avaient mieux mérité d'être écoutés. « Ma chère , 
lui répondait tout doucement Minette, il y a des Chats pour lesquels on 
voudrait mourir, mais avec lesquels on doit refuser de vfvre. D'ailleurs, 
mon parti est pris, je resterai veuve. 

— Toi qui as eu à lire tout au long le récit de mes peines de cœui', 
disait-elle presque gaiement à sa sœur, n'en as-tu pas assez comme 
cela, et veu\-tu donc que je recommence? » 

Après l'avoir pressée encore un peu, quand on vit qu'elle tenait bon, 
on finit par lui dire : « Fais comme tu voudras. » Et il n'y eut de 

01 



hS-2 



LES PEINES DE CŒUR D'UNE CHATTE FRANÇAISE. 



mallieiireux que les malheureux Chats qui soupiraient et qui soupirent 
encore pour elle. Mais tout le monde ne peut pas être heureux. 

Quant à Bébé, elle eut avec son mari Pompon tout le bonheur 
([u'elle méritait; et si ce n'est qu'elle eut le chagrin de perdre sa mèrQ 
qui mourut, paisiblement il est vrai, et de vieillesse, entre ses bras, 
après avoir béni tous ses enfants, elle eut joui d'un bonheur sans 
-nuages ; car elle ne tarda pas à devenir mère à son tour d'une foule de 
petits Pompons et de petites Bébés, et aussi de quelques Minettes, ainsi 
nommées à cause de leur tante, qui se serait bien gardée de donner à 
aucune de ses nièces son ancien nom de Rosa-Mika. 

Bébé, en bonne mère, nourrit elle-même tous ses petits Chats, dont 
le moins gentil était encore charmant, puisqu'on n'en noya pas un seul. 

Il faut dire que la jeune maîtresse de Bébé s'était mariée h peu 
près dans le même temps qu'elle, et que, pour plaire à sa femme, son 
mari ftiisait semblant d'aimer les Chats à la folie, quoique, à vrai dire, 
il préférât les Chiens. 

P. J. Stahl. 




CAUSES CÉLÈBRES 




lî suis, comme vous ne le savez pas, un 
vieux Corbeau, avocat près les cours et tri- 
bunaux de l'espèce Animale, et, trouvant 
inexacts ou incomplets les comptes rendus 
qui circulent, je crois devoir vous transmettre 
celui de la dernière session des assises. 

Elle a été brillante, et il n'en pouvait 
guère être autrement, puisque l'on avait eu 
le bon esprit de choisir dans la famille à laquelle j'appartiens la 
plupart des juges et des jurés qui, par leurs habits noirs, par leur 
gravité, en imposaient a la foule, et quand on les contemplait, l'idée 
venait naturellement qu'habitués à fouiller des cadavres ils seraient 
plus aptes à signaler l'état de décomposition morale des accusés. 

Une Gigogne avait été appelée à la présidence, dont la rendaient 
digne sa patience et son sang-froid. A moitié assoupie dans son fauteuil, 
les yeux entr'ouverts , la poitrine renflée , la tête en arrière, guettant au 
passage les contradictions des accusés, elle avait encore l'air d'être en 
embuscade au bord d'un marais. 

Les fonctions de procureur général étaient échues à un A autour au 
col tors. Ce personnage, s'il avait jamais eu la moindre sensibilité, s'en 
était défait depuis longtemps. Ardent, impitoyable, il ne songeait qu'à 
obtenir des succès, c'est-a-dire des condamnations. Il avait bec et ongles 
pour attaquer, jamais pour défendre. La cour d'assises était pour lui un 
champ de bataille, et le prévenu un adversaire qu'il fallait vaincre à 



li^h 



CAUSES CELEBRES. 




Une Cigogne avait été appelée à la présidence, dijnt la rendaient digne 
sa patience et son sang-froid. 



tout ps'iv. Il allait à un procvs criminel conimc un soldat ;i l'assaut : il 
s'y jetait à corps perdu, comme un glailiattsur au milieu du eircpie. 
Le Vautour est, en somme, un excellent procureui' généi'al. 

Les habitants des terriers, nids, taillis, trous, taupinières et maré- 
cages voisins, accoururent en foule pour assister à ces solennités judi- 
ciaires. Les Oies, les Butors, les Buses et les Pies étaient en majorité. 

Il en est toujours ainsi. 

Une tribune était réservée auK jouinalistes , Canards el Peri^oquets 
pour la plupart. Avec quel empressement ils étaient venus lii ! C'est 
comme sur une proie qu'ils se jettent sur un procès bien noir et bien 
aîTreux ! Voilà leurs rédacteurs habituels dispensés de se mettre en frais 
d'imagination; la copie arrive toute faite, suflisamment épicée, bourrée 



CAUSES CÉLÈBRES. /,85 



d'incidents dranialiques qu'ils n'auraient pas trouvés, et le directeur peut 
crier fièrement aux typographes : « Vous tirerez dix mille de plus ! » 

N'entrons pas dans le détail de toutes les affaires qui ont occupé 
la session. Laissons de côté les poursuites dirii;ées contre une Grive, 
pour dispute de cabaret; un Paon, pour usurpation de titres; une Pie, 
pour vol domestique; un Chat, pour infanticide; un Pierrot, pour 
vagabondage; un Renard, pour banqueroute fi'auduleuse; un Bouc, 
pour danse illicite; un Chat-huant, pour tapage nocturne; un Merle, 
pour délit de presse; un Coq gaulois, pour excitation à la haine et 
au mépris du gouvernement. Parlons seulement de deux causes 
majeures, comme dit un Rat de mes amis, nourri des bouquins d'un 
savant: Mnsa , niihi causas inemora! 

Il y a quelques mois, on lisait dans le Microcosme , journal des 
canards : 

« Un crime affreux vient d'épouvanter nos contrées si longtemps 
« paisibles. 

« Au moment où les Animaux confédérés venaient de se jurer une 
« fraternité éternelle, on a trouvé au coin d'un bois un Crapaud affreu- 
« sèment empoisonné ! 

(i La justice informe. » 

Elle informa si bien, qu'elle incarcéra deux Moutons, trois Escargots 
et quatre Lézards, tous également innocents; aussi furent-ils relâchés 
immédiatement , après avoir subi quatre-vingt-cpn'nze jours d'arrestati(jn 
préventive. 

Dieu nous garde, messieurs, d'être accusés de n'importe quoi ! 

On commence par nous mettre en cage. 

On vous y garde pour vous interroger, pour exiger un compte minu- 
tieux de vos occupations, pour demander quel a été l'emploi de votre 
journée tel ou tel jour il y a plusieurs mois ;^ et après qu'il est bien et 
dûment établi (|ue vous êtes étranger au crime, on vous prie poliment 
de rentrer chez vous. 

Pendant ce temps vos affaires ont langui ; 

Vos créanciers sont devenus furieux; 

Vos débiteurs ont disparu ; 

Votre famille a pàti. 

Des calomnies de toute espèce ont été propagées sur votre compte, 
et on trouve toujours des Animaux qui disent : « 11 n'y a pas de feu sans 
fumée. » 



/i86 



CAUSES CELEBRES. 



CmiK qui subirent l'arrestation préventive, dans le proeès (jue je 
narre . ne [lurent fournir aucun indice. L'instruction se poursuivit avec 
la [)lus grande activité, sous la direction de deux Tortues; mais plus on 
avançait, moins on pénétrait l'horrible mystère et drame dans lequel 
avait succondié l'infortuné Crapaud. 




Enfin une Taupe, sortant a tâtons de son tciiier, 



vint l'acontei' 
qu'elle avait' vu une énorme Vipère {monstnun hnn-ciuhini, comme (brait 
mon ami le i'.at) s'élancer sur le Crapaud. Confronté avec le cadavre 
qu'on avait soigneusement embaume, le témoin déclara positivement 
que ça devait être lui. 



CAUSES CELEBRES. /i87 



Des B()iile(l()i:>uos furent dépêchés à la poursuite de la Vipère, 
l'attaquèrent vaillamment })endant son sommeil, lui mirent les menottes 
et la menèrent devant la Cour. 

1^'audience est ouverte. Le grelïîer donne lecture de l'acte d'accusa- 
tion. La parole est à la Fourmi, expert chargé d'analyser les restes de 
la victime. (Mouvement d'attention.) 

« Messieurs, 

« Notre but était de rechercher si le corps de ce nmlheureux Crapaud 
'( contenait le principe vénéneuN: récemment découvert dans la Vipère, 
<( et nommé par les savants viperiiuu. 

« Cette substance se combine avec divers oxydes, acides et corps 
« sim[)les, pour former dillerents vipénites, vipén'tes ou vipérures. 

(( Nous avons donc analysé avec le plus grand soin l'estomac, le 
(( foie, le poumon , les entrailles, et la masse encéphalique de la victime, 
(( en nous servant de réactifs déro])és à un médecin homœopathe qui 
(t a l'habitude de porter sa pharmacie dans sa poche. Après avoir 
<( fait chaull'er et évaporer jusqu'à siccité le suc pancréaticpie et les 
«( matières contenues dans l'estomac, nous avons obtenu une substance 
cf liquoreuse, mais assez solide, que nous avons traitée par deux milli- 
(( grammes d'eau distillée ; en la plaçant dans un matras de verre et la 
c( soumettant à l'ébullition pendant deux heures vingt-cinq minutes, 
« nous n'avons rien obtenu du tout; mais cet(e même substance, traitée 
(( successivement par des acétates, des sulfates, des nitrates, des prus- 
« siates et des chlorates, nous a donné un précipité d'un bleu vert- 
ce pomme que nous avons retraité par plusieurs réactifs énergifjues; nous 
(( avons alors obtenu un précipité d'une couleur indécise, mais bien 
<( caractérisée, et qui ne saurait être que du viperium à l'état pur. » 

Ce rapport, clair et concluant, inq^ressionne vivement l'auditoiî'e. 
La Fourmi met sous les yeux des jurés une petite fiole contenant le 
résidu l'ecueilli. (Agitation en sens divers.) 

L'issue de ce procès, qui se termina par la condamnation de la 
Vipère, eût excité, sans aucun doute, la curiosité publique, si des 
débats plus importants ne l'avaient détournée. 

On lisait dans le 3Iicrocosme : 

" Un crime affreux vient de jeter la terreur dans ce pays. 



^88 CAUSES CÉLÈBRES. 



(( Donnant aux animaux domestiques l'exeniple d'une noble indépen- 
« dance. une Brebis et son Aiiueau avaient fui leui' lieriterie. Tous deux 
u étaient plaeés sous la sauvegarde de la Confédération Animale, et pour- 
ce tant ils ont été lâchement éiiorués ! 

a Un Loup, désiiiné pai* la voix publique comme coupable de ce 
« crime, a été arrêté. i;ràce au zèle et ;i la fermeté du briiiadier des 
« lîouledoLiues. » 

11 inqiortait de savoir quel avait été le i>em'e de mort de la Brebis. 
On choisit ii cet elTet un Dindon, savant docteur décoré, ([ui s'était 
ac(|uis une juste célébrité par ses l'echerches, malheureusement sans 
l'csultat. sur cette ,nrave question : Quare ophuii facit dormire? Ce 
docteui" illustie constate que la Brebis était loin d'avoir succombé 
à une attaque de choléra, comme on aurait pu faussement l'avancer; 
mais (piune plaie de six centimètres de long lui ayant été faite au 
gosier, la mort avait été le résultat de la division de la veine jugulaire 
interne. 

Impatiemment attendue, l'aflaire vint eniin au rôle. 

Dès le matin, une multitude immense assiège les portes du prétoire; 
l'autorité a pris des mesures pour prévenir le désordre. L'accusé est 
introduit. Il est pâle; ses yeux sont noirs, mais sans éclat. Sa mise, 
(pioiijue décente, n'a rien de recherché. On distingue à peine ses traits, 
(piil semble vouloir dérober à la curiosité publique. Un vieux Corbeau, 
(pii. entre vingt concurrents, a obtenu Y honneur de défendre le grand 
criminel, s'assied au banc de la défense en robe d'avocat. 

L'interrogatoire commence : 

D. Accusé, levez-vous ! vos nom et pi-énoms'.^ 
II. Canis Lupus. 
D. Votre âge? 
I». Douze ans. 
î). Votre profession ') 
W. Botaniste. 
D. \()Uv domicile ? 
IL Les grands bois, la natuie! 

1). A'ous allez entendre lecture des charges dirigées contre vous. 
L'acte d'accusation est lu au milieu du plus profond silence; puis le 
j) ésident interroge de nouveau le prévenu : 



CAUSES CÉLÈBRES. /,80 



D. Ganis Lu pus, qu'avez-vous à alléi^uer pour voire justification? 

R. Je suis innocent, mon président. Loni;lenips, j'en conviens, j'ai 
eu l'habitude de détruire des Moutons; mais en ai^issant ainsi, je con- 
sultais moins uîon inclination que ma haine pour les Hommes : si 
j'éprouvais du plaisir à donner la mort à une Brebis, c'est que c'était 
enlever à nos oppresseurs une portion de leurs ricliesses. Depuis long- 
temps, je suis revenu à des sentiments plus doux, mais sans cesser de 
détester les Hommes. Jugez donc de mon indignation, quand, l'autre 
jour, je vis les malheureux dont on m'impute la mort poursuivis par un 
boucher qui les fra|)pa sans pitié. Je volai ii leur secours : l'infâme 
bourreau prit la fuite ; et c'est au moment où je me préparais à panser 
les plaies des victimes que les agents de l'autorité m'ont fait prisonnier. 
Je me propose de les attaquer plus tard en dommages et intérêts. 

L'accusé se rassied, et porte Ja patte à ses yeux. Son discours éveille 
les sympathies de l'auditoire, et notamment du beau. sexe. 

« Comme il parle Ijienl dit une Grue. 

— Qu'il a de grâce ! s'écrie une Pie-Grièche. 

— Quel dommage, si un aussi beau criminel était Condamné! dit 
une Bécasse en respirant, oh ! oh ! » 

Il est bon, à ce qu'il paraît, d'èti^e scélérat pour plaire à ces dames, 
mais il importe de joindre l'hypocrisie à la méchanceté, si l'on veut tou- 
cher leur cœur... retournons à nos Moutons. 

Le président répond : 

D. Accusé, votre version est inadmissilde. Elle est en contradiction 
formelle avec les déclarations des témoins que nous allons entendre; 
d'ailleurs vous ne persuaderez à personne que vous êtes capable d'un 
élan de générosité. Vos antécédents sont déplorables. 

R. J'ai toujours été calomnié. 

D. A deux ans, précocité funeste, ayant été grondé par votre 
nourrice, vous l'avez mordue. 

R. C'est elle qui a commencé. 

D. Plus tard, vous avez eu une violente altercation avec un de ^os 
voisins, et vous l'avez traité de Crapaud. 

R. n m'avait appelé Garman. 

D. II y a trois ans, on vous a vu rôder autour de la garenne royale, 
dont l'accès est interdit aux animaux de votre espèce. 

R. Je n'y suis pas entré. 

62 



^90 C Al SES CKLÈBnES. 



l). Mais vous aviiv lintontion do vous y inti'oduiro, pour y portiM' 
le ilcsordiv ; uussiours les juivs ap|)iV('ieront. 

I^'audiliou des lenioins commtMice. I.o l>oup discute leiu's déposi- 
tions avec une renjar(jual)le haliilele, caiiue avec les uns, ardent, et 
sarcaslicjue avec les auli'es, trouvant toujours réponse à tout. Peu à 
j)eu cependant, ses l'oives sepuisent; il son état de sui'cxcitalion succède 
une prostialion soudaine, et il s'évanouit. 

l/audience est renvoyée au lendemain. 

Les jours sui\anl>. le Loup se ti'ouva lro|) faible |)our soutenir les 
débats. Jamais animal illustre, jamais vénérable pî're de famille, jamais 
j>iinee adoré (dans les feuilles o(licieuses), n'excitèrent autant d'intérêt 
pendant le cours de leurs maladies. Les habitués de la Cour d'assises 
craii^naient de peidre une source d'émotions; les juges appréhendaient 
(|uune proie fut ravie à la justice animale; le Vautour général redoutait 
d avoir à rengainer le superbe réquisitoii'c (piil improvisait depuis trois 
M'iuaines. Les journaux donnaient chaque malin un bulletin de la santé 
ilu Ixjup : 

« L'aecusé est fort souffrant et presque constannnent couché. Il a 
siins cesse auprès de lui plu^jieurs Sangsues; il send)le, du reste, calme 
et résigné à son sort. » 

'( L'accusé a passé une mauvaise nuit. Plusieurs Oies de la plus 
haute volée sont venues demander de ses nouvelles au geôlier. » 

.( L'accusé est mieux. Il consacre ses loisirs à lire et à écrire. 
L'ol)jet favori de ses études est le recueil des Idijilcs de W' Deshou- 
lieres; il a consonnué. depuis sa captivité, deux mille neuf cents feuilles 
de papier. Il rédige un drame en dix-sept tableaux, intitulé; le Triomphe 
de la Vertu, et un mémoire jjliilosopliicjue sur la Pséccssilé d'abolir la 
peine de mort. » Voici (|uelques vers de sa composition, que nous sommes 
parvenus a nous prfjcurer : 



Oh! pour le prisonnier, les jours où la nature 
SemLellit de soleil, de fleurs et de verdure, 
Les jours les plus riants sont les plus désolés. 
Il entend des troupeaux les clocliettes qui sonnent, 
Les concerts des oiseaux, les zéphyrs qui frissonnent 
En s'éparpiilant dans les blés. 



e\USE5 CELEBRES. 



/l'Jl 



''il, , I ' ' 




Le doux roucoulement des colombes iilainlives, 
Murmure cadencé des ondes fuirilives, 
Voix des bois et des vents, arrive jusqu'à lui. 
Mais en vain sur les prés la lumière ruisselle; 
Malheureux paria, la joie universelle 
Semble insulter à ton ennui ! 

Cesse de voyager, en ton espoir fri\olo, 
Avec tout ce qui passe et tout ce qui s'envole ; 
Cesse de secouer le fer de tes barreaux. 
Pour toi le sort n'a plus que terreurs et menaces ; 
Ta vie est condamnée, et les geôliers tenaces 
Ne te céderont qu'aux bourreaux. 



Je l'avoue, Messieurs les Rédacteurs, l'espèce d'enthousiasme dont ce 
misérable Loup a été l'objet m'inspire de tristes réflexions. J'ai entendu 



502 CAUSES CÉLÈBRES. 



(îi' iiialluniivuN: Rossignols tVodonner. pondant des années entièros , les 
eliants les plus sublimes, sans li'ionipliei' de robseurité; et j)arec qu'il 
avait commis un ciiine. ce- Loup voyait ses premiers essais applaudis 
avee transjiorl. Je connais des Animaux.de bien, des héros de vertu , 
auvcpiels on ne consacrerait pas deux lii^nes. et l'on entretenait pom- 
peusement le public des faits et i^estes d'un scélérat; et des mamans 
qui y auraient reiiardé à deux fois avant de mettre les Fables de Florian 
entre les nr.iins de leurs enfants, des mamans, sévères sur le choix de 
leurs |)ropres lectures, se repaissaient sans sci'upule, en famille, d(^ (K'tails 
(pii les initiaient à tous les rafiinements du crime et de la dépravation. 
Sans dissinmler le mal, ne pourrait-on éviter de lui donner un tel 
relief? A la vérité, si l'on s'attachait à reproduii'e exclusivement les 
bonnes actions, on n'aurait parfois à expédier à ses abonnés que du 
papier blanc. 

Repris aussitôt que le Loup put les supporter, les débats se poursui- 
virent pendant huit jours. On entendit vingt-cinq témoins, tant à charge 
quà décharge; jurés, défendeurs, président, avocat général, n'épar- 
gnant ni interrogations, ni interru])tions, ni observations. Il en résulta 
que l'afTaire, excessivement claire dans le principe, s'embrouilla au point 
de devenir inconqjréhensible. La plupart des pi'ocès ressend)lent à l'eau 
d'une fontaine : plus on les agite, plus ils deviennent troubles. 

L'accusé avait usé de tant de subterfuges pour capti\er l'attention , 
il s'était si heureusement posé, que ce fut au milieu d'une émotion 
universelle que le Vautour général prit son essor oratoire : 



« Messieurs les jurés, 

(' Avant dentrer dans les détails des faits soumis à votre jud^cieuse 
i appréciation , j'éprouve l'impérieux besoin de vous adresser une 

question grave , une question importante. Je vous le demande avec 
'■ un sentiment de vive douleui. je vous le demande avec un sentiment 
<i de pénible amertume... je diiai plus, messieurs!... je vous le 
« demande avec un sentiment d'ardente indignation : où va la société?... 
<' Et en effet, messieurs, de quelque côté que nous portions nos yeux, 

nous ne voyons que désordre : désordic chez les Quadupèdes, 
< désordre chez les Bipèdes, désordre chez les Hannetons, désordre 
« partout; nous n'éprouvons que des symptômes de désorganisation 
« profonde, intime, radicale. Oui, messieurs, le corps social se mine; le 



CAUSES CELEBRES. ^93 



« corps social se décompose; le corps social s'écroulerait, si vous 
(( n'étiez là, messieurs, pour imposer une hai'rière aux progrès si 
« efTrayants de la dissolution morale ! » 

L'orateur soutient l'accusation sur tous les points, et conclut à la 
peine capitale. Le défenseur réplique par de vigoureux croassements , 
après avoir déclaré dans son exorde que le plus beau spectacle qu'on 
puisse avoir sui* la terre est celui de l'innocence aux prises avec le 
malheur. 

A midi et demi, le jury entre dans le taillis des délibérations. 
Quatre questions lui sont posées : une pour chaque meurtre , une pour 
la préméditation de chaque meurtre. 

Des conversations animées s'engagent entre les assistants; on y 
distingue les voix glapissantes d'individus du sexe féminin. 

A trois heures, les jurés rentrent à l'audience. 

Le verdict est affirmatif sur toutes les questions; il se tait sur 
l'admission de circonstances atténuantes. 

Le président : (( Je recommande à l'auditoire le plus profond 
(( silence, le plus complet recueillement. Bouledogues , introduisez 
« l'accusé. » 

Le Loup est ramené dans la salle; sa démarche est assurée. Il 
entend la lecture de la déclaration du jury sans émotion apparente. 

Le Vautour général requiert, d'une voix: émue, l'application de la 
peine. 

La Cour condamne le Loup à la peine de mort. 

La foule immense qui s'est entassée dans le prétoire reste morne et 
silencieuse; pas un mot, pas un bêlement, pas un geste ne se mani- 
festent. On dirait, à voir tous ces regards fixés sur un même point, 
tous ces becs muets et silencieux, qu'une même commotion électrique 
les a frappés tous d'une éternelle immobilité. 

Le Loup a été pendu ce matin, messieurs, et les zoophiles n'ont pas 
manqué cette occasion de renouveler leurs protestations contre la peine 
de mort. Elles me touchent médiocrement , je vous le confesse , et je ne 
conçois guère pourquoi ils tenaient tant à conserver un scélérat qui a 
coupé son frère par morceaux. C'est par respect pour la vie animale ? 
Mais, alors, par quel illogisme ils trouvent tout naturel que vingt ou 
trente mille pauvres diables se fessent tuer en quelques heures pour une 



40i CAUSES CELEBRES. 



querelle qui leur est orJinairenient indilTérente ! Que le criminel, se déro- 
bant à l'action de la justice, se glisse subitement dans les rangs d'une 
armée et reste sur le champ -de bataille, les philosophes admettent le 
droit qu'a exercé la société de l'envoyer à la boucherie en compagnie de 
plusieurs autres, mais elle n'a pas, suivant eux, le droit de purger la 
(erre de la présence d'un monstre ! 

C'est pour le mieux punir, disent-ils parfois , qu'ils le laissent vivre. 
Comme ils s'abusent! le forçat entretient toujours l'espoir consolateur de 
s'évader, il est en plein air, sous un ciel bleu, soustrait aux hasards et 
aux vicissitudes de l'existence. « Je n'avais ni sou ni maille, peut-il se 
dire, je ne savais oii coucher, si bien que, tuant pour vivre, j'étais exposé 
à mourir de faim dans un fossé. Maintenant je suis vêtu, nourri, abrité, 
sans souci du lendemain. On a cru me châtier, on m'a fait une position. » 

Il y a pourtant, j'en conviens, un argument sérieux en faveur de 
l'abolition du dernier supplice. Un Animal qui n'est pas bète a dit : 
« Que messieurs les assassins commencent! » N'est-ce pas plutôt à la 
société de commencer? Qu'elle épure les mœurs, qu'elle manifeste une 
profonde horreur du sang versé; qu'elle donne l'exemple; qu'elle soit la 
première à mettre en praiicjue ce commandement : « Tu ne tueras 
point. » En un mot, qu'elle supprime la guerre. 

Notre Loup était, au reste, de ces natures énergiques qui n'aiment 
pas les moyens termes; il a refusé de se pourvoir en cassation, et il est 
mort avec courage. 

On a trafiqué avantageusement des objets mobiliers qui avaient 
appartenu au condamné. Un Bœuf anglais, venu tout exprès des pàlu- 
rages du Middlesex, a payé deux livres sterling une mèche de ses che- 
veux; un libraire, connu pour chercher les succès de scandale, offre six 
mille francs du Triomphe de la Vertu. 

Il existait du Loup vingt-deux portraits en photographies, qui n'ont 
aucun rapport les unes avec les autres, quoique la ressemblance de 
toutes soit garantie. Le compte rendu de son procès , rédigé par le plus 
habile de^ sténographes, s'est vendu par milliers. Le Loup a eu aussi les 
honneurs de la complainte, et voici celle que les Canards ambulants 
nasillent à sfjn intention : 



Écoulez, Canards et i'ics, 

Geais, Dindons, Corbeaux et Freux. 

Le récit d'un crime affreux, 

El bien digne des Harpies- 



CAUSES CELEBRES. 



/»95 




L'auteur de cet attentat 
Fut un Loup peu délicat. 

Une Brebis malheureuse 
S? promenait dans un champ • 
Il l'accoste, et le méchant, 
D'une voix cadavéreuse, 
Lui dit : « Madame, bonsoir. 
Je suis charmé de vous voir. » 

A ce discours trop perfide 
Elle répond poliment; 
Mais le traître, en ce moment, 
Tire un poignard brebicide, 
Et comme un vil assassin, 
Le lui plonge dans le sein. 



Mais la justice protège 
Les jours de tout citoyen! 
On arrête le vaurien; 
Dans sa rage sacrilège, 
11 veut se faire périr : 
Il n'en a pas le loisir. 



^96 



CAUSES CKLKBHKS. 



II vante son innocence, 
Mais on ne l'écoute pas. 
Après d'orageux débats, 
On le mène à la potence. 
Cet infâme condamné 
Fut ainsi guillotiné. 



Vous, dans le sentier du ciinie 
Qui |)Ourriez être oui rainés. 
Par cet exemple apprenez 
Cette véritjL' sublime : 
Que celui qui fait le mal 
Est un méchant Animal. 



Les restes du supplicié ont été inhumés sans cérémonie. Son cranc 
a été remis à un Hibou, très-versé dans la science phrénologique. Ce 
physiolop:iste perspicace lui a trouvé, extraordinairement développée, la 
bosse de la bienveillance. 

Veuillez m' accorder la vôtre. 

Emile de La Bkdollikre. 



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L'OU RS 



LETTRE ECRITE DE LA MONTAGNE 



Félix qui potiiil rerum cognosccre causas! 




'apportai, en venant au monde, un goût 
très-vif pour la solitude. Sans doute ce i>oût 
m'avait été donné pour une fin utile ; mais au 
lieu de diriger l'emploi de mes facultés vers un 
but qui répondît à ma vocation dans l'harmonie 
des êtres, je travaillai Icjngteinps à corrompre 
^f en moi l'ouvrage de la nature. Peu de temps 
après ma naissance, une chute que je fis en 
^J voulant monter pour la première fois au faîte 
d un arbre me ren lit boiteux pour le reste de mes jours. Cet accident 
influa singulièrement sur mon caractère et contribua beaucoup à déve- 
lopper le germe de ma mélancolie. La caverne de mon père était très- 



1 Cette lettre n'était pas destinée à la publicité. Le jeune Ours à qui elle est adressée 
a cru pouvoir, sans indiscrétion, divulguer les confidences de Tamitié. Il a pensé qu'après 
avoir profité pour lui-même des conseils de son vieil ami, ces conseils pourraient devenir 
utiles à d'autres aussi. D'ailleurs, a l'heure qu'il est, l'auteur de cette lettre n'est plus, 
et a laissé des Mémoires qui paraîtront sous peu et qui n'en sont que le développement. 



NOTE DU UliDACTEUR EN CHEF. 

fis 



ii98 L'OURS. 



fréquentée par les Ours du voisinage. C'était un ort chasseur, qui 
traitait splendidenient ses convives : ce n'était du matin au soir que 
danses et que festins; pour moi, je demeurais étranger à la vie joyeuse 
de ma fomille. Les visites m'importunaient, la bonne chère m'allait 
assez , mais les chansons à boire m'étaient odieuses. Ces répugnances 
ne tenaient pas seulement à mon organisation, bien que la philosophie 
Hioderne ait placé dans l'organisme le |)rincipe de nos affections positives 
et négatives. Le désir de plaire, contrarié par mon infirmité, était pour 
moi une source d'amères préoccupations. Le goût naturel que j'avais 
pour la solitude et le silence dégénéra peu à peu en humeur sombre, et 
je prenais plaisir a m'abandonner a cet état ({"Ours incompris, qui a 
toujours passé pour le signe du génie méconnu ou d'une ^ertu supé- 
rieure dont le monde n'est pas digne. Une étude approfondie de moi- 
même et des autres m'a convaincu que l'orgueil était la racine de cette 
tristesse, de ces idées pâles, dont on a demandé le secret aux rayons 
de la lune et aux. soupirs des roseaux. Mais, avant de venir à résipis- 
cence , il était écrit que je devais passer par l'épreuve du malheur. 

Ce n'était pas assez pour moi d'afïliger mon père et ma mère par le 
spectacle de ma monomanie, je formai le projet de les abandonner et de 
chercher quelque retraite ignorée du monde , où jp pusse me livrer en 
hberté à mon goût pour la vie solitaire. Vainement ma conscience me 
représenta la douleur que j'allais leur causer. Je confiai mon dessein à 
un ami de ma famille, afin qu'on sût bien que j'avais volontairement 
renoncé au monde, et (ju'on ne crut pas que j'avais été la victime de 
quelque accitlent. 

Je n'oublierai jamais le jour où je quittai le toit qui m'avait vu 
naître. C'était le matin : mon père était parti pour la chasse; ma mère 
dormait encore. Je profilai de cet instant pour sortir sans être vu. La 
neige couvrait la terre, et un vent glacé agitait tristement la cime des 
sapins couverts de frimas. Tout autre que moi eût reculé devant ce 
deuil de la nature ; mais rien n'est plus fort qu'une résolution absurde, 
et je partis d'un pas ferme et intrépide. 

Il serait difficile de trouver sur la terre un lieu moins fréquenté que 
celui que je choisis pour ma retraite. Pendant l'espace de cinq ans, à 
l'exception dun Aigle qui vint se poser sur un arbre, à quelque distance 
de ma caverne, aucun être vivant ne m'apparut de près ni de loin. Les 
occupations de ma vie contemplative étaient fort simples. A l'aube 
naissante, j'allais m'asseoir sur la [lointe d'un rocher, d'oii j'assistais au 



L'OURS. 



/i99 




îever du soleil. La fraîcheur du matin éveillait mon imagination, et je 
consacrais les premières heures du jour à la composition d'un poëme 
palingénésique, où je me proposais d'exprimer toutes les douleurs de 
ces âmes errantes qui avaient approché leurs lèvres de la coupe de la 
vie et détourné la tête. Vers le milieu de la journée, j'étudiais les simples. 
Le soir, je regardais les étoiles s'allumer une à une dans le ciel ; j'élevais 
mon cœur vers la lune ou la douce planète de Vénus, et quelquefois « il 
me semblait que j'aurais eu la puissance de créer des mondes. » Cinq 
années s'écoulèrent dans cette vie monotone ; mais cette période de temps 
avait fini par oblitérer bien des sensations, dissiper bien des rêves, 



500 L'OURS. 



héboter renthoiisiasnie ; et peu à peu je cessai de voir les choses comme 
je les avais vues dabord. J'étais arrivé à une de ces époques critiques 
de l'intelligence qui se renouvellent souvent dans la vie, et qui sont 
ordinairement marquées par un malaise insupportable. On veut sortir à 
tout prix de cet état contentieux, et la mauvaise honte est d'autant 
moins forte pour nous retenir, que, parmi les choses que l'on comprend 
le moins, il faut ranger celles que l'on a cessé d'aimer. Aussi l'ennui 
triompha-t-il de toutes les hésitations de l'amour-propre, forcé de se 
dédire; et je me décidai à retourner parmi mes semblables, à me jeter 
dans le mouvement,, à partager les travaux et les dangers des autres 
Ours, en un mot, à rentrer dans la vie sociale et à en accepter les 
conditions. Mais, soit qu'une volonté supérieure ne permît pas que je 
rencontrasse, sans une expiation préalable, un bonheur que j'avais 
d'abord méprisé, soit que ma destinée le voulût ainsi, je tombai entre 
les mains des Hommes. 

Je m'étais donc mis en route un matin pour exécuter mon dessein. 
Je n'avais point fait une demi -lieue, lorsqu'au fond d'une gorge étroite 
j'entendis plusieurs voix s'écrier: « Un Ours! un Ours! » Au moment oii 
je m'arrêtais pour distinguer d'oii venaient ces accents inconnus, je 
tombe frappé par une main invisible. Pendant que je me roulais sur la 
terre, quatre énormes Chiens, suivis de trois Hommes, se précipitèrent 
sur moi. ^Malgré la douleur que me causait ma blessure, je luttai long- 
temps contre les Chiens, mais h la tin je tombai sans connaissance sous 
la dent tle ces cruels Animaux. 

Quand je revins de mon évanouissement, je me trouvai attaché à un 
arbre , avec une corde passée dans un anneâli dont on m'avait orné le 
bout du nez. Cet arbre ombrageait la porte d'une maison située sur une 
grande route, mais toujours au milieu des montagnes. Tout ce qui 
m'était arrivé me semblait un songe, songe, hélas! de courte durée! 
Mon malheur ne tarda i)as alors de m'apparaître dans sa triste réalité. 
Je ne compris que trop que, si j'avais conservé la vie, c'en était fait de 
ma liberté, et qu'au moyen de l'anneau fatal qu'on m'avait, je ne sais 
comment , passé dans la narine, l'être le plus faible de la création pou- 
vait m'asservir à ses volontés et à ses caprices. Oh ! qu'Homère a bien 
raison de dire que celui qui perd sa liberté perd la moitié de son âme ! 
Le retour que je faisais, sur moi-même redoublait l'humiliation que me 
causait ma servitude. C'est alors que je reconnus, mieux que jamais, 
jusqu'à quel- point j'avais été la dupe de mon orgueil , en me supposant 



L'OURS. 501 



la force de vivre indifTérent à toiiles les choses extérieures. Qu'y avait-il, 
en elTet, de changé dans ma position ? La vaste étendue du ciel, l'aspect 
imposant des montagnes, l'éclat radieux du soleil, la clarté de la lune 
et son brillant cortège d'étoiles, tout cela était encore à moi. D'où venait 
donc que je ne voyais plus du même œil ces beautés naturelles qui 
naguère semblaient suffire à mes désirs? Je fus forcé de m'avouer qu'au 
fond du cœur je n'avais jamais renoncé à ce monde que j'avais boudé, 
et que, si j'avais pu en vivre éloigné pendant quelques années , c'est que 
je n'avais jamais cessé de me sentir libre d'y retourner quand je voudrais. 
Je passai plusieurs jours dans la stupeur et dans l'abattement du 
désespoir. Cependant l'aveu que je m'étais fait intérieurement de ma 
faiblesse contribua à ouvrir mon âme à la résignation. La résignation à 
son tour ramena l'espérance, et peu à peu j'éprouvai un calme que je 
n'avais jamais connu. D'ailleurs, si quelque chose pouvait consoler de 
la perte de la liberté, j'aurais presque oublié ma servitude dans les 
douceurs de ma vie nouvelle ; car mon maître me traitait avec toutes 
sortes d'égards. J'étais le commensal du logis ; je passais la nuit dans 
une étable auprès de quelques autres Animaux d'un caractère pacifique 
et très-sociable. Le jour, assis sous un platane, à la porte de la maison, 
je voyais aller et venir les enfants de mon maître, qui me témoignaient 
beaucoup d'affection, et le passage assez fréquent des voitures publiques 
me procurait de nombreuses distractions. Le dimanche, les villageois et 
les villageoises des hameaux voisins venaient danser sous mon platane 
au son de la cornemuse : car mon maître était aubergiste, et c'était 
chez lui que les montagnards célébraient les jours de fête. Là résonnaient 
le bruit des verres entrechoqués et les gais refrains des convives. J'étais 
toujours invité aux danses (jui suivaient le repas et se prolongeaient 
bien avant dans la nuit. J'ouvrais ordinairement le bal avec la plus jolie 
villageoise, par une danse semblable à celle qu'autrefois, dans la Crète, 
Dédale inventa pour l'aimable Ariane. Depuis, je fus à même d'étudier 
la vie intime d'Hommes placés à l'autre extrémité de l'échelle sociale, 
et, en comparant leur sort à celui de ces montagnards, il me parut que 
ces derniers étaient plus près du bonheur que ceux que l'on regarde 
comme les heureux du siècle; mais je tirai en même temps celte con- 
clusion sur l'homme en général : c'est qu'il ne peut être heureux qu'à 
la condition d'être ignorant. Triste alternative, qui le met sans doute au- 
dessous de tous les Animaux, et à laquelle l'Ours échappe complètement 
par la simplicité de ses mœurs et de son caractère. 



bO'2 



L'OURS. 




Otte vie pastorale dura six mois, pendant lesquels je suivis l'exemple 
d'Apollon dépouillé de ses rayons et gardant les troupeaux du roi Admète. 
Un jour, que j'étais assis, selon ma coutume, a l'ombre de mon arbre, 
une chaise de poste s'arrêta devant notre auberge. La chaise était attelée 
de quatre Chevaux et contenait un voyageur qui me parut appartenir à 
la haute société. En efîet, comme je l'appris bientôt, ce voyageur était 
un poëte anglais, nommé lord B****, célèbre alors dans toute l'Europe. 
Il revenait de l'Orient, oii il avait fait un voyage d'artiste. Il descendit 
pour prendre quelque nourriture. Pendant son repas , il me sembla que 
j'étais le sujet de sa conversation avec mon maître. Je ne m'étais pas 
trompé. Lord B**** donna quelques pièces d'or à l'aubergiste, qui vint 
à moi, me détacha de l'arbre, et, avec l'assistance du postillon, me fit 
monter dans la chaise de poste. Je n'étais pas encore revenu de ma 
surprise, que nous étions loin de la vallée où j'avais passé des jours si 
heureux et si utiles. 



L'OUHS. 503 



J'ai remarqué que tout eliani^einent dans ma manière de vivre me 
remplissait d'un Irouble pénible, et l'expérience m'a convaincu que le 
fond du bonheur consiste dans la monotonie et dans les habitudes qui 
ramènent les mêmes sentiments. Je ne saurais peindre la détresse de 
coeur que j'éprouvais en voyant disparaître derrière moi les lieux qui 
m'avaient vu naître. Adieu, disais- je en moi-même, adieu, ô mes chères 
montagnes ! 

Que n'ai-je, en vous poidanf, [)Oi'(lu le souvenir! 

^e sentis que l'instinct de la patrie est immortel, que les voyages, 
qu'un chansonnier contemporain appelle une vie cnivranle, ne sont le 
plus souvent qu'une continuelle fatigue d'esprit et de corps, et je 
compris pourquoi les charmes de la déesse Calypso n'avaient pu empê- 
cher Ulysse de retourner dans sa pauvre et chère Ithaque et de revoir 
la fumée du toit de son palais. 

Vivile feliees, qiiibus est forluna peracla ! 
Vobis parla quics, nobis maris .Tquor aramlum. 

Nous nous embarquâmes à Bayonne, sur un navire qui faisait voile 
pour les Iles-Britanniques. Je passai deux ans avec lord B****, dans un 
château qu'il possédait en Ecosse. Les réflexions que je fus à même de 
faire dans la société d'un Homme à la fois misanthrope et poète ache- 
vèrent de déterminer dans ma tête le plan de vie dont je ne me suis 
jamais écarté depuis que j'ai recouvré ma liberté. Je m'étais déjà guéri 
de la maladie d'esprit qui m'avait jeté dans la vie solitaire ; mais il m'en 
restait une autre qui n'était pas moins dangereuse, et qui aurait pu me 
faire perdre tôt ou tard tout le fruit de mes malheurs et de mon expé- 
rience. Entraîné par ce besoin d'épanchement qui nous porte à commu- 
niquer aux autres nos ennuis et nos inquiétudes, j'avais conservé la 
manie de composer des vers. Mais, hélas ! il n'a été donné qu'à un 
petit nombre d'âmes de réunir l'enthousiasme et le calme, de n'arrêter 
leurs regards que sur de belles proportions et de les transporter dans 
leurs écrits. Je souffrais, comme disent les âmes méconnues et les 
mauvais poètes, et je voulais exprimer en vers mes chimériques souf- 
frances. Ajoutez à cela que je n'ai jamais eu 

L'heureux don de ces esprits faciles, 
Pour qui les doctes sœurs, caressantes, dociles, 
Ouvrent tous leurs' trésors. 



504 L'OURS. 



Je me coucliais tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos, pour exciter 
ma verve ; quelquelbis je nie promenais ;i i^rands pas, à la manière de 
Pope, dans les sombres allées du jardin (|ui envii'onnail le château, et 
j'elTrayais les Oiseaux par le liroLtuemenl sourd qui s\'cliapj)ait de mon 
sein. Qui le croirait ? le secret dcj)it (|ue me causait mon impuissance me 
remplissait de |)assions mauvaises : haine de ceux qui se j)orlent bien, 
haine des institutions sociales, haine du passé, du |)résent et de l'avenir, 
haine île tous et de tout. On a écrit bien des livres depuis Salomon ; 
mais il en mancpie im. nn livre inestimable : c'est celui (jui renfermerait 
le tableau de toutes les misères de la vie littéraire. E.roriare aliquis !... 
Lord B**** lui-même, avec tout son génie... Mais je me tais par 
respect et par reconnaissance. Je vous dirai seuleuicnt que, las de la 
^ie poétique, il voulut rentrer dans la vie commune et reposer sur le 
sein d'une épouse les orages de son cœur. IMais il était trop tard : son 
mariage acheva de briser son existence. L'infortuné B**** ne vit plus 
d'autre ressource que d'aller mourir sur une tmn-e étrangère. Quelle 
haute leçon pour moi, pauvre poëte mal léché ! Aussi, je ne souhaitai 
plus qu'une chose : c'était d'être enfin rendu à la liberté, et de pouvoir 
mettre à profit ce que j'avais vu parmi les Hommes. 

Le temps de ma délivrance arriva plus tôt que je n'avais osé 
l'espérer. Au premier bruit de l'insurrection de la Grèce, lord B**** 
résolut d'aller chercher un brillant tombeau sur la tei*re des Hellènes. 
Quelques jours avant son départ, il voulut faire une dernière apparition 
à Londres. Il profita de la représentation d'une tragédie de Shakspeare, 
intitulée llamlet, sa pièce favorite, pour se montrer encore au public 
anglais. Le jour de la représentation, nous nous rendîmes au théâtre en 
calèche découverte. La salle était pleine au moment oii nous parûmes 
dans une loge qui faisait face à la scène. En un instant, tous les reganis, 
tous les lorgnons furent fixés sur nous. Les dames se penchaient sur le 
devant des loges, comme des fleurs suspendues aux fentes des rochers. 
Même après le lever de la toile, l'attention fut longtemps partagée 
entre Shakspeare et nous, (ùe ne fut qu'à l'apparition d'un fantôme, 
qui joue un grand rôle dans la tragédie d'//c/;y/^'/, que les regards se 
reportèrent vers la scène. Cette tragédie, en eflct, était de nature 
à famihariser les spectateurs avec notre présence. Tout le monde y 
devient fou ou à peu près. Le résultat de cette représentation extraor- 
dinaire fut de fournir le sujet d'un feuilleton à tous les journalistes 
de la capitale. Car c'est là le tenue oîi depuis vingt ans viennent 



L'OURS. 505 



aboutir tous les grands événements i)()liti(|ues, relii^ieux, philosophiques 
et h'ttéraires de h savante Europe. 

Le lendemain nous nous embarquâmes pour la Franec. JMon étoile 
voulut (jue lord B**** fit un détour pour aller visiter les ruines de 
Nîmes. Un soir qu'il était assis, près de cette ville, au pied d'une vieille 
tour, je profitai de la rêverie où il était plongé pour m'élaneer avec la 
rapidité d'une avalanche au fond de la vallée. Pendant quatre jours et 
quatre nuits je bondis de montagne en montagne, sans regarder une 
seule fois derrière inoi. Enfin, le quatrième jour au matin, je me 
retrouvai dans les Pyrénées. Dans l'excès de ma joie, je baisai la terre 
de la patrie ; puis je m'acheminai vers la caverne où f avais commeneé 
de resjrirer le jour. Elle était habitée par un ancien ami de ma famille. 
Je lui demandai des nouvelles de mon père et de ma mère. « Ils sont 
morts, me dit-il. — Et Karpolin? — Il est mort. — Et Lamarre, et Sans- 
Quartier? — Ils sont morts '^. » i\près avoir donné quelques larmes à 
leur mémoire, j'allai me fixer sur le Mont-Perdu. Vous savez le reste. 

Depuis quatre ans, plus heureux que lord B****, peut-être, parce 
que je suis moins poëte, j'ai trouvé le repos dans les joies de la famille. 
Ma /*e/?i?«e est très-bonne , et je trouve mes enfants charmants. Nous 
vivons entre nous, nous détestons les importuns et les visites. Heureux 
qui vit chez soi ! J'ajouterai : Et qui ne fait point de vers! 

Vous m'opposerez, sans doute, l'opinion de quelques philosophes. 
Je vous répondrai que les philosophes n'ont jamais fait autorité pour 
moi. « Je sens mon cœur, a dit l'un d'eux, et je connais les Ours. Quant 
aux saints, je les respecte, et je me garderai bien de les confondre avec 
les philosophes ; cependant ils ont, comme les autres, montré quelque- 
fois le bout de l'oreille, et le Chien de saint Roch me paraît une pro- 
testation vivante contre la vie solitaire. » 

Quant à moi, je prie les Dieux et les Déesses de me conserver, 
jusqu'à mon heure dernière, le calme de l'àme et la pleine intelligence 
des lois de la nature. Que pourrais-je, en eiYet, leur demander de plus? 
la Naïade du rocher n'épanche-t-elle pas de son urne intarissable et 
bienfaisante l'eau pure qui sert à me désaltérer? L'arbre aimé de Cybèle 
n'ombrage-t-il pas ma demeure de ses rameaux toujours verts ? Les 

^ C'est une erreur. Kiirpolin, Lamarre et Sans-Quartier vivent encore. Ils font partie 
de la troupe du lliéàlre do la barrière du Combat, et jouent tous les dimanches dans 
l'emploi des gladiateurs. 

KOTK DU KiînACTrun r.N Clin F. 



5o: 



L'OliRS. 



^>^/^^^4l^ 




Urviides ne diinsent-elles pus louj(jurs sous l'ombrage de ces forets 
aussi vieilles que le monde ? N'ai-je pas enfin tout ce qui peut sufïirc 
aux besoins d'un ours sans ambition? Le reste dépend de moi. Mais, 
grâces aux Dicu\., je sens que je suis à présent maître de ma voie : je 
vis tranquille sur riia montagne, au-dessus des orages ! Semblable au 
roseau, je n'envie pas le sort de la vague errante (jui vient se briser en 
gémissant sur le rivage. C'est dans ces sentiments que j'espère acbever 
ma course, jusqu'au moment oii mon àme remontera vers la biillante 
constellation dont le nom, écrit dans les cieux, atteste la noblesse de 
notre origine. 

Ainsi soit-i! ! 



!.. livtiDE. 



LE 



SEPTIÈME CIEL 

VOYAGE AU DELA DES NUAGES 



LE BOMIKLK SE FAIT AVEC DES R F. V E S ! 

(Extrait des Mémoires inédits d'un Tourtereau allemand, 

mort à la maison des fous de Darmstadt, le 1er... 134 .) 

— Chapitre drs Rêves.' — 



KTAis donc mort. 



^m. 



.Mort, comme on mem^t peut- 
être quand on ne sait pas bien 
^^^^1 lequel vaut le mieux, de vivre 

ou de mourir ; mort sans savoir 
comment ni à quelle occasion, sans secousse, et le plus facilement du 
monde. 

Si facilement, que mon àme, tant elle avait peu soullert pour en 
sortir, ne s'aperçut pas d'abord qu'elle était séparée de mon corps. 

Qu'est-ce que vivre, si mourir n'est rien? 

Du moment précis qui d'un Tourtereau vivant fit de moi un 
Tourtereau mort je n'ai gardé aucun souvenir, sinon qu'avant que je 



ôeS LE SCPTIKME CIEL. 



fiissi' III >rl l;i lime brilhiil d duc.miumiI au iiiilicii d'im ni'] sans iuiai;c'S, 
ol (jiio. li)i's,|iu' 1111)11 àiiu^ i'l;)iiiu'(' sapiMviil ([nCllc irajjpai'lcnail plus 
à la UMi\'. la ilouco luno n"avail pas irssô de briller, ni le ciel dèlre 
\)\iv; siii m en-oiv (pii\i"avais pu inourii' sans (pie ri(Mi lui elian.^c auv 
liiMi\ inViies (pie je venais de (piillef. 

Mviis (pi"imp:)rle ii la nature leeon le (piiine pauviv* eivatui'e eoiunie 
m ti vi\e (tu meure '.' 



I I 



J"ai pensé (jue eette sc'par.ilion de mon àine et de mon corits n'avail 
et(.' si laeile cprcn raison de riiahilude (ju'avail |)rise mon àme de ne se 
JU'uèrc iiKpiiéler de mon corps, se liant, sans doute, pour sa conduite 
ici-bas. aux instincts honn(''tes de ce sei'viteur dévout'. 

Coinl»ien de lois, en eiïel, au\ jours de leur union, ne ravait-elie 
l>as, en quehjue sorte, laissé seul di'jii . et |)res(pie oublie, alin de pou- 
voir rêver plus ii son aise à cette autre vie. dont les âmes auxquelles 
la lerre ne siillil pas ont, dès ce monde, ou comme un pressentiment 
ou comme un souvenir ! Et n'esl-il pas p(jssible ([ue des rêves de ce 
i:enre conduisent (Tiuk» vie ii l'autre sans (iiTon s'en aperçoive'.* 



1 1 1 



Pourtant, voyant sans vie cet ami lîdèle, ce corps (pii tout ii 
l'heure encore lui était soumis, et pensant qu'il allait falloir l'aban- 
donner, rabandoimer il la mort. c'est-;i-dire ii la destruction et prescjue 
au néant, cest-ii-dire a cette inijilacable solitude (jui s'établit autour 
des morts et qui s'empare d'eux, et (pii fait que les morts sont toujours 
seuls, quoi (pie ce soit qui s'a.iritc aiiloiir d'eux , mon àme le rei<arda. 
non sans tristesse. 

'( Que n'es-tu mort d'une iii'mI moins prompte'.' lu! dit-elle; (pie 
" n''^i-je pute sentir mourir, et partaiicr ton mal, et soullrir avec toi, 
>i tu as soufTert .' Je t'aurais assisté à tes derniers moments, et 
• nuis nous serions du moins (juittés après un adieu fraternel. 

'< Pauvre corps muet I aj(Hita-t-elle, entends-moi et réveille-loi, et 



LE SEPTIÈME CIEL. 509 



« jollo im dciiiici' iviiard sur ces riclies caiiipiii^nes ([uc lu aimais laïU. 

« ol ([uuii iii()iiV(Mii('iit . (iiriiii seul iiiouvcment (le (oi me convainque 

« que (ouïe celle vie (|ue nous venons de [)asser ensemble n'est point 

<( un songe, et (juc tu as vécu en elTet. » 



IV 

Pour la première l'ois, cet appel (Ip mon àine resta sans réponse. 

« Pouivpioi aimer ce qui iloit mourir? s'écria-t-elle attristée. 
«Quand on n'a pas devant soi réternité. pourquoi agir ? pourquoi 
<i s'unir ? 

« Puisqu'il le taul. (|uiltons-nous donc, dit-elle enlin ; mais de 
« même (|u"il a été dans notre destinée que nous fassions séparés, de 
« même il est écrit qu'à l'heure ou les âmes iront rejoindre -leurs 
« corps je saurai reconnaître entre toutes les poussières ta poussière, 
<( et te rendre cettiî vie que tu viens de perdre. Adieu donc, compte 
« sur moi, et n'aie pas peur que je me trompe; car à toi seul je revien- 
<( drai, et cette fois ce sera pour toujours. » 



[.e silence de la nuit paisible n'était interrompu que par le faible 
bruit que font en se détachant des arbres qui les portent les feuilles qui 
meurent aussi. 

Tout à coup, on entendit au loin un cri lugubre de l'Oiseau de 
proie. 

(( Tombez sur ce corps sans défense, petites fleurs des arbres ! » 
s'écria mon àme épouvantée ; « et vous, vert feuillage qu'il chérissait, 
:( couvrez-le de votre ombre protectrice, et dérobez-le aux regards du 
« Vautour impie. » 

3Iais, hélas! le cri funèbre se fit de nouveau entendi'e, et cette 
fois ce n'était plus au loin. 



510 



LE SKPTIKME CIEL. 







'%^^ 










El en cet instant la dernière goutte du sang qui aviiit animé mon 
corps s'arrêta dans ses veines et s'y glaça. 



LE SEPTIÈME CIEL. 511 



VI 



Et une voix à laquelle il fallait ol^-ir ayant dit à mon Ame de {juitter 
cette terre, oii sa mission était accomplie, |)()iii' retourner au ciel, la 
[);itrie des âmes, je senlisen moi un désii- si doux daller oii la voi\ n»e 
disait d'allei', ([ue je m'élevai aussitôt dans les airs, comme si j'eusse 
été ravie sur les ailes invisibles de ce pur désir. 



Vil 



Et en cet instant aussi j'oubliai que j'avais eu un corps, et ce fut 
pour moi comme si je n'avais jamais été qu'un pur esprit. 

Et je montais immobile, dans l'air immobile comme moi-même, 
sans le secours d'aucun mouvement, et par cela seulement que j'étais 
une ame immortelle, faite pour monter de la terre au ciel. J'obéis- 
sais ainsi à ma nouvelle condition, à peu près comme on aime sur terre 
et comme on pense, sans s'expliquer comment on aime ni comment on 
pense. 

Vin 

Je fus bientôt loin de la terre, si loin, que je l'apercevais à 
peine comme un point perdu dans l'immensité, et je volai ainsi 
longtemps ; et puis enfin, ayant cessé de la voir, je me souvins tout à 
coup, par un retour soudain, que je l'avais quittée seule. « Hélas! » 
s'écrfa mon ame, « ce qui m'attend au ciel doit-il me faire oublier ce 
« que je perds ? Qui me rendra celle qui m'aimait dans ce monde que 
« j'abandonne? douleur ! tu es donc immortelle, toi aussi ? » 



IX 



Pourquoi le ciel, qui favorise les affections honnêtes, n'accorderait- 
il pas aux âmes qui se sont aimées pendant la vie d'une affection sin- 
cère, de s'aimer encore jusqu'au milieu des gloires du ciel, et de s'y 
garder un fidèle souvenir ') 



312 l-K SKI'TIKMK Cl KL. 



x 



.M;iis il liilhii! iiutiilcr toujours, cl je ne Inidiii |)iis ii dcpiisscM' los 
luiniies (jiii ijlissaiciit sniis lnuil (l;ms rc-piicc. Je vis ;ilois (l(>s iiiillicis 
d'oloilos. ot vohnil d'iislri» en i\>\\v : « Doux jisircs. leur (lis;iis-je, 
|);H-inv (les ;m.i:t'<. oii vais-je ? » Et sans nie iv|)on(lic. mais non snns 
me ("oinprtMiili'c. les ctoilt's se l'ani^caicnt |iour me laisser lilirc Ir clicniin 
<|iu' je (levais suivre. 



XI 



Uienl("»t toute cette paitie du ciel d'oii sortent les rayons hienl'aisanls 
(jui font ouvrir les fleurs cl mûrir les fruits de la terre s<' ti'ouva 
au-dessous de moi. comme un taj)is d'a/ur |)arsenié de diamants 
telostes. cl jarrivai là oii il n y a plus d'étoiles. 

Je fu>; alois saisi d'une crainte i'es|)ectueuse. et je m'arrêtai 
t'jK'rdu. 

(( Va toujours, et lassure-toi . me dit une voix. Xe sais-tu pas que 
» tu es dans le riel ; rpie le mal en es! i).mni. cl (|ue tu n'as rien il 
« craindre'.* Suis-moi donc; car nous ne nous arrêterons (pie lii où tu 
<< seras heureux d'arriver. — Heureux! lui dis-je, lieureu\ ! » Et 
comme j'hésitais : <( Crois-moi, et suis-moi, » ajouta la voix. Et je la 
suivis, et je la crus : car la confiance habite au ciel. 



X 1 I 



Cçlle (jui me parlait, c'était une lu-Ile petit*' âme iuMnorlelle, l'àme 
bienheureuse d'une blanche Colond»e ;i l;i(juelle la inoit, (jui l'avait 
cueilh'e dès les premiers jours de son printemps, avait à peine laiss('' 
le temps d'éclore, et que le contact des mi>eres liumaine> n'a\ail point 
eu le lenips de souiller. Sa mission au ciel («tait de recevoir a leur 
arrivée les âmes novices comme la mienne, et de Ir-s conrluire bien 
vite où il leur appartenait d aller. 



LE SEPTIKME Ci KL. 513 



xm 



Ce fut lii que je vis ce que je n'avais pu voir encore, parce que 
jusque-là ma vue était restée imparfaite. C'était une foule d'ames de 
toute espèce, qui, comme moi, alUiient chacune à sa destination. Et, 
comme moi, chacune avait un guide. 

IMe trouvant au milieu de toutes ces âmes, et ne sachant ce qui 
allait arriver, je me sentais en même temps et retenu par une vague 
Irayeur. et poussé par une espérance vague aussi. 

(( Petite àme ([ui me guidez, dis -je à la Colombe que je suivais, le 
paradis des Tourterelles est-il bien loin encore? 

— A'ois, me répondit-elle, non sans sourire de mon troul)le et aussi 
de mon impatience, vois ce point qui brille là-haut au plus haut des 
cieux:; là seulement est le septième ciel, et c'est là aussi qu'on t'attend. 

— Ah ! qui peut m'attendre là-haut ? pensai-je, si elle vit encore ; » 
et, tout en montant, je ne pouvais m'empi'cher de dire : « Pourquoi 
suis-je mort, puisque la mort devait nous séparer? » 



XIV 

Et quand nous eûmes monté pendant longtemps encore à travers 
des mondes et des sphères sans nombre , nous arrivâmes jusqu'à une 
porte d'où s'échappaient des rayons plus éclatants mille fois que les 
rayons mêmes du soleil, et sur cette porte on lisait ces mots écrits en 
caractères de feu : « Ici l'on aime toujours. » Et plus bas : « Ici on ne 
change jamais, ou, si l'on change, c'est pour mieux aimer encore. » 

Et la porte s'ouvrit, et ce que je vis, je ne saurais le dire; car 
comment parler de la toute lumière du ciel même, d'une lumière à la 
fois si éblouissante et si douce, qu'elle rend clair ce qu'on croyait obscur, 
sans qu'il en coiite ni une douleur, ni même un effort pour tout voir et 
pour tout comprendre? 

XV 

« Et maintenant, c'est là! me dit la petite Colombe; et je te laisse, 
puisque tu es arrivé. » 

65 



5U LE SEPTIÈME CIEL. 



Et elle parlait encoro . que mes yoiix diarmés avaient déjà aperçu, 
dans un eoin du eiel . dans un nuai^e d'air trois fois plus pur que les 
autres nuages, une perle divine, une (leur perj)étuelle, un trésor, mon 
ti'ésor ! toi. enfin, ô ma TourdMH^Ili" clu'rie ! 

(( Ah ! m'éeriai-je, àme de ma sœur, est-ce bien vous que je 
vois ? 1) et je t'aliordai avec tant de joie, que toi : (( Ah ! que tu m'aimes 
Itien ! » t'étrias-tu. 

Tu n'étais pas changée, et cependant il y avait en toi quel(|ue 
chose de plus divin, et plus je te regardais, plus il me senddait (jue tu 
devenais |ihis helle. Ce (pie je lus d'amour dans Ion |)remier l'egard, 
comment te le dire? Va, ma sœur, on guérit en un instant de tous ses 
chagrins sur un cœur fidèle. 

(( Quand jai a|)pris ta mort, me dis-tu, je ne songeai point à te 
pleurer, mais à te suivre, et j'eus le bonheur de devenir si triste, que 
je moums presque en même temps que toi. » 

Qui n'eût pas cru au bonheur? Nous étions si heureux ! si heureux ! 
que toi : « Hélas ! n'est-ce point un rêve ? » 



XVI 



Hélas ! c'était un rêve 

Mais, après un pareil rêve, pourquoi se réveiller? Ce rêve, mon 
bonheur, avait été de si courte durée, que, quand je rouvris les yeux, 
rien n'était changé sur cette terre que j'avais cru quitter avec toi. La 
lune n'avait pas cessé de briller ni le ciel d'être pur. Et j'étais seul 
encore, et loin de toi encore, dans ce monde où l'on ne sait (jue faire 
de son cœur. Et rien ne troublait le repos de la nature endormie, si ce 
n'est pourtant le cri terrilde de l'Oiseau de proie qui cherchait encore 
son butin de la nuit. C'était là la seule réalité de mon rêve. 

Adieu, et à toi ! 



Notice biographique sur l'Auteur du fragment qu'on vient de lire. 

Nous croyons (ju'on nous saura gré de placer ici quelques détails 
biographiques concernant l'auteur du fragment qu'on vient de liie. Ces 



LE SEPTIEME CIEL. 



515 



détails nous ayant été communiqués par le directeur de la maison des 
fous de Dannsladt sont de la plus .i,'rande authenticité. 

Le Tourtei-eau dans les papiiTs duquel ce fragment a été trouvé est 
mort, il n'y a pas plus de quinze jours, à la maison des (bus de la ville 
de Darmstadt. 

Quoiqu'il fût à la ileur de son âge, la nouvelle de cette mort préma- 
turée, et de la maladie qui la causa, n'étonnera aucun de ceux qui avaient 
connu sa vie, et n'étonnera sans doute i)as non plus nos lecteurs. 



f^^ 




Son enfance avait été diflficile et malheureuse. Tout jeune, il s'était 
trouvé orphelin, son père et sa mère ayant disparu un jour, sans qu'on 
pût savoir ce qu'ils étaient devenus. Pourtant, comme ces bons Oiseaux 



516 LI-: SEPTIKMK Cl KL. 



l'IiiiiMit uiMUM'aUMiuMil . il cause (K' la simplicili' do leurs mœurs. aiuK'S et 
lioiuuvs dans la foivl (ju'ils habilaieul , ou sacconla ii jkmisoi" (|Ui' la mort 
soulo. ou tout au moins la vioIiMUi'. avait pu los séparer de leur elior 
enl'aul ; mais, depuis ce jour fatal . ou u"a\ait plus entendu parler d'eux. 

Le pauvre petit vint i» Itoul de \ivie néanmoins. Dieu aidant, et aussi 
(|uel(iueseliarital>les voisines (pn lui donnaient, en passant, (pielcpies rares 
l>eciiuées (pi'elles ('conomisaient sui' la part de leurs propres couvées. 

Dès (jue Torpln'lin eut il ses ailes assez, de plumes pour Noier, il 
résolut, on bon (ils. de se metti'e ii la recherche de ses |)ai('nls. et |)artit 
plein d(> com"ai:e. et aussi. Ii''las ! |ilein d illusions. 

i. Je les leti'ouNerai. repondait-il obstinément ii tous ceux, qui lui 
ivprésentaient (pie. si louable ([u"en lût le iiut, il userait ses forces sans 
aucun ivsultat possible dans une pareille entreprise; je les retrouverai, 
ou je mourrai ii la ()eine. » 

Lon.L:temps il battit lair et la terre de ser^ ailes, allant paiiout où 
son espoir le j)oussait et demandant il chacun ce (|u"il axait perdu, 
mais en vain. 

Dans lune de ses courses, il lui était ariivé de rencontrer et d'aimer 
une jeune Tourterelle (jui était belle comme le jour; et la Tourterelle 
l'avait aimé aussi : il était si malheureux: ! 

Mais, dans les âmes honnêtes, l'amour ne l'ait pas oubliei- le devoir. 
bien au contraire; et, loin d'aban lonner sa pieuse entre[)rise, il se 
sentit des forces nouvelles pour la poursuivre. 

<i Je reviendrai, dit-il en cpiittant celle (ju'il aimait. 

— Et moi, jattendrai, » avait répondu la Tourteiellc désolée. 

Et ils s'étaient séparés, et lui s'était nus en route en se disant : 

« Elle nraltendra. » 

File la l lendit en effet. 

Mais après l'avoir attendu bi<'u loni;temps, la pauvrette (il raiil bien 
le dire), la pauvrette, ne le voyant pas revenir, avait Uni par devenir la 
Tourterelle d'un autre Tourtereau. Ix's Tourterelles ont peiii- de rester lilles. 

Quand, après bien des courses vaines, bien des [)eines perdues, le 
Tourtereau, découragé, revint \L'r>> celle (ju il aimait,... il la trouva 
entourée de toute une "famille (\u\ n'était jkis sa limille, et de beaux 
enfants dont il n'était pas le père. Sa douleur fut telle, (ju'il en perdit la 
raison. On la perdrait à moins. Sans doute, si la Tourterelle eût été 
bien sure qu'il reviendrait, elle n'eût jamais cessé de l'attendre. Mais les 
vieux Tourtereaux disent tant de mal des amoureux (jui ne .sont pas là 



LE SEI'llKMt: Cl KL 



517 



pour se (IcCon.lie auK jeunes Tourlerelles à marier, que l'innocente, les 
ayant crus sur ,,ar(,lo, av.iit c-e,lo. non sans re-.-et pourtant, car sa 
conscience et son cœui- lui faisaient bien (juelques secrets reproches. 

Aussi, lorsque reparut dans le pays son premier fiancé, et ({u'elle le 
vit plus maH.eureux quejau.ais. son desesp.^ir et ses remoi-ds furent-ils 
au comhje. 

-Mais (|u'} faire ? 




-i -JA 




En Touiterelie sensée, elle continua dètrc une bonne mère de 
famille, elle redoubla de soins pour ses enfants, et son maii ne cessa 



518 LE SEPTIEME CIEL. 



|);is tltMiv lin luniivux iiiaii. Et jniis ollo irarda sa poino. ol personne n'en 
\it liiMi. et. en la \(»\ant dans son j)elil MU'naiic, chacun disait d'elle : 

u I\i>iL;ardiv. donc c(minic clic »'>! hcui'cusc ! >i 

On en dit autant {\r jicaucoup (K' .i;cns (pii nOnI jamais su ce (pie 
c'est (jne le bonheui'. 

Quant au pauM'c Tourtereau, comme il n(> pou\ait cire dangereux 
pour |)ei'sonne . >a loli»* etani de celles doni Iieaucoup de iicns sensés 
s'arraniîeraient peut-èti'i'. on le laissa allei- oii il \oulul. cl il se l'clira 
sur le riche sommet dune liclle montai;ne. 

Lii. nuit et joui', il rc\ail. 

r,e fpril n'eût pas lrou\c >ur la terre solide, peut-èli'c parfois le 
reneontrait-il dans ce pa\s mou\ant des rèxcs. oii Ton aimerait tant ;i 
voyaifer s'il ne {allait pas en revenir poui' vivr<' cl poiii- mourir. <!e(pii 
le prouverait, c'est (pi"a|)rès sa niort on trouva, caché sous un monceau 
lie l'euilles mortes, nn manuscrit qu'il avait intitulé : Mémoires (Fini fou, 
avec celte épigraphe : Le bimhcuv se fait arec îles rcrcs ! Ce manuscrit 
«•tait presfjue entièrement écrit en prose ; la poésie qui sort du cœur sans 
rimes pouvant convenir, bien plus (pie la jioésie limi'c et mesurée, ii ce 
que sa pensée avait de liluc cl de spoiitaut'. 

Il va sans dire que le passage que nous avons cité, c'est ii sa Tour- 
terelle (ju'il l'adressait : car pour lui il n'y avait jamais eu (ju'une 
'i'ourterclle (lan> le m<Mide. 

Quelques Oiseaux rieurs pourionl (''tie disposés à se iuo(juer du 
pauvre Touiteieau et de ses malheurs, et surtout de ses écrits ; mais ce 
ne seront point les T(nirterelles. (l'est ii elles que je le demande : en 
est-il une seule au monde ([ui n'eût voulu rencontrer sur sa route un 
Tourtereau aussi fidèle ? 

P. S. — Il faut dire, pour ccuv (|ui lieiinent ii ce que rien 
ne reste obscur dans un récit, (jue, pour ce (pii est de la Tourterelle, 
quand elle eut a(tj)ris la mort de son Tourtereau, elle n'y put 
résister; ses enfants d'ailleurs, ayant toutes leurs plumes, n'avaient plus 
besf>in d'elle, et on la vit s'éteindre à son tour, sans que rien au monde 
put la rattacher à la \ ie. Fasse le Ciel que les bons ri'ves ne mentent 
pas, et, qu'ainsi que I a\ait rêvé notre Tourtereau, son amie l'ait 
retrouvé là-haut, là-haut, ou nous persistons à croire qu'il doit y avoir 
place fX)ur tous les bons sentiments ! 



LE sf:ptikme ciel. 



519 




I,à, nuit et jour, il rêvait. 



On dira et on écrira peut-être que, du moment où cette Tourterelle 
devait mourir pour son Tourtereau, elle eût mieux, fait de l'attendre et 
de vivre pour lui. Mais cela est bien aisé à dire. Pour nous, ce que 
nous devons constater, c'est avant tout la vérité. L'histoire ne s'écrit 
pas comme un roman ; et quand on a affaire à des personnages qui ont 
existé, il ne s'agit pas d'arranger sur le papier des événements que la 
moindre information pourrait contredire. 

P. J. Stahl. 



LETTRES 

DUNE HIRONDELLE 



A l N E SERIN E 



L L E \ 1. K AU COUVENT DIS OISEAUX 



r.hWltnE LETTRE DK I, Il 1 H \ D E L 1. 1: 



Enfin, iiio voilà libre, chère 
amie, et je vole de mes propres 
ailes. J'ai laissé bien loin derrière 
moi, avec cette horrible barrière 
du Mont- Parnasse, la barrière 
non moins diflicile à franchir des 
couvenances et (\c> idées sociales. 
Il y a dans cet air que je respire, 
dans ce vol sans entraves auquel je me livre pr)ur la j)rcfiiière fois, 
(juelque chose d'enivrant dont je suis toute charmée. Je n'ai pu m'em- 
[)echer de jeter en partant un rc^rard de mépris sur les Hirondelles, 
mes compa.irnes . cjui [irélèrent au lionliciir dont je vais jouir une 
existence obscure et vramient dcphirable. Je crois, sans vanité, n'avoir 
pas été créée et mise au monde pour faire le métier de maçon, pour 
lequel toutes les malheureuses femelles de notre espèce abâtardie sem- 
blent décidément avoir une vocation manjuée. Qu'elles usent leur jeu- 
nesse et leur intelliirence à bâtir, à polir des ailes et du bec, à cimenter, 
comme s'il devait durer toujours, le frêle édifice oii reposera une 




LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 521 



postôiitc vouée d'avance auv moines fatigues, ii la uirnie ignorance; 
je renonce à éclairer leur entêtement, et je les quitte, na con>ptant plus 
(|ue sur l'elTet produit au milieu d'elles par la relation de mon voyage, 
pour décider les Hirondelles de quelque espérance à suivre mon exemple. 

En attendant, je me félicite de ne m'étre attaché aucun compagnon 
de roule; la société la plus aimable ne vaut pas l'indépendance. Et j)uis, 
d'ailleurs, je le sais, et votre sévère amitié me l'a souvent répété, mon 
caractère se plierait malaisément à subir la supériorité d'une autre 
volonté , et je sens cependant que je suis beaucoup trop jeune pour 
imposer la mienne. 11 faut donc vivre seule, et je m'applaudis tous les 
jours davoir bravement embrassé ce parti, quoiqu'il n'ait pas reçu 
votre approbation. 

Vous n'avez pu vous empêcher de bhuner hautement ce désir 
extrême devoir et de connaître le momie, qui m'entraîne loin de vous, 
ma tendre amie, loin de vos conseils, que je ne suis pas souvent, il 
est vrai , mais ({ue je respecte toujours', loin de votre secourable atta- 
chement, qui est venu bien des fois alléger les peines de mon cœur. 

J'ai compris votre eiïroi, mais il ne pouvait pas me convaincre. Nos 
vies et nos caractères , qui se sont accidentellement rapprochés, n'ont 
d'autre sympathie que la sympathie de l'amitié; du reste, nos pensées 
ne sont pas en harmonie , nos espérances ne tendent pas au même but. 

Vous avez vu le jour dans la cage où tout annonce que vous devez 
mourir, et l'idée qu'au delà de ses barreaux s'ouvraient un horizon et 
une liberté sans bornes ne vous est jamais venue. Sans doute, vous 
l'eussiez repoussée connue une mauvaise pensée. 

Moi, je suis née sous le toit d'une vieille masure inhabitée, au coin 
d'un bois : le premier bruit qui ait frappé mon oreille, c'est celui du 
vent dans les arbres ; il faut que j'entende encore ce bruit. Le [)remief 
souvenir de mes yeux est d'avoir vu mes frères , après s'être longtemps 
balancés sur le bord du nid, aux cris de notre mère imiuiète qui les 
encourageait pourtant, prendre enfin hardiment leur vol pour ne plus 
revenir. 11 faut que je m'envole comme eux. 

Tandis que je faisais ainsi une rude connaissance avec la vie, vous 
îwez grandi et chanté. Ceux qui vous emprisonnaient vous nourrissaient 
en même temps, vous les bénissiez; moi, je les aurais maudits. Puis, 
quand le jour était beau , on mettait votre cage à la fenêtre, sans se 
soucier et sans craindre que ce rayon de soleil , qui y entrait pénible- 
ment, n'exaltât votre tête et ne vous fît rêver. Tout était pour le mieux, 

'■■G 



LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 



car lànio n'était pas moins prisonnière que le corps. Le froid venu, vous 
ne voyiez plus rien que les jeux de votre petite geôlière, qui grandissait 
près de vous, esclave comme vous. 

Et moi. je vivais de la même vie que ce peuple nomade, qui est le 
mien ; je partageais ses dangers et ses fatigues, je subissais avec cou- 
rage les privations de tout genre qui accompagnaient souvent nos 
voyages, je devenais forte à tout souHVir, et, poui'vu que l'air ne me 
nuMKjuàt pas. j'oubliais volontiers que je manquais de toute autre chose. 

Enfin . vous avez accepté avec soumission et même avec reconnais- 
sance lépouK quon vous a choisi , vous vous prêtez à ses moindres 
volontés . et vous vous trouvez heureuse de lui obéir, car il fiiut néces- 
sairement que vous obéissiez à quelqu'un. 

Vous êtes entourée d'enfants que vous aimez jusqu'il l'adoration ; 
en un mot. vous êtes le modèle des épouses et des mères; mon ambi- 
tion ne va pas si loin. Sil me fallait avoir autour de moi ces insuppor- 
taltles petits criards qui demandent toujours quelque chose, et ordinai- 
rement tous la même chose, je sens que je mourrais à la peine. Ce mari, 
qui vous charme, m'ennuierait profondément aussi. Hélas! l'amour a 
trop déchiré mon pauvre cœur, pendant le court séjour qu'il y a fait, 
pour que je n'aie pas pris la résolution de ne l'y laisser entrer jamais. 
Je sais bien que vous avez toujours opposé au récit de mes douleurs la 
légèreté avec laquelle s'était conclu notre engagement ; vous avez attri- 
bué l'indigne abandon de mon séducteur au peu d'inqjortance que j'avais 
semblé attacher moi-même à la durée d'une liaison qui , dans vos idées, 
doit être éternelle. Mais vous avez beau dire, ce n'est pas là qu'il faut 
chercher la source des malheurs dont nous sommes victimes. La société 
tout entière repose sur de mauvais fondements, et tant qu'on n'aura 
pas démoli , depuis le sommet jusqu'à la base , il n'y aura ni paix ni 
bonheur durables pour les intelligences supérieures et pour les âmes 
aimantes. 

Je confie ma lettre à un Oiseau de passage, que son itinéraire con- 
duit a travers vos parages. Il est si impatient de continuer sa course, 
que je suis obligée de remettre à une autre occasion les détails que je 
vous ai promis sur mon voyage. Aujourd'hui je ne puis que vous adres- 
ser les vœux et les compliments les plus tendres. 



LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 



523 




nrUXliîME LI-TTRK DE l" H iP. \ D F, L L E. 



Je cherche à rendre les jours de l'absencs mjins longs pour vous, 
moins isolés pour moi, en vous racontant, à mesure qu'elles m'arrivent, 
les sensations de la route. Deu\ cœurs qui s'aiment trouvent du charme 
dans la circonstance la plus indifférente aux indifférents. 

Je suis favorisée par le temps; tout resplendit autour de moi, et il 
me semble que le soleil prend plaisir à voir mon bonheur. 

J ai fait une multitude de connaissances, mais que votre tendresse 



52(î 



LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 



u\'i\ xtit ni j;iloii>o ni iiuniirto : \o n";ii piis \o Icinps . o[ (MIcoiv nioinï; 
la volonlo. do l'iiiii^ dos niiiis. .!(> suis (ni(>l(|iielbis (bicoc do in'anvlor 
pour ivpondro ii une i)()lilt»sso. car ma (pialiU' d"ô(i-aiii;oro ost une 
l'ocdiiunandalioii >nnisaiil(' aupivs dos (lilms liospilaliôros (pi(\io \isilo^ 
mais, on i^onoral. Jo no sojourno nullo j)ail. .lo prc'l'oio ma vio oiianlo, 
avec tout co quelle a dinattondu ot do capiicioux. aux somptueux 
hanquols (|ui nio sont oIToi'ts. ^'()us m'aNio/ prodil romiui cl lo dc'son- 
clianlomonl . je suis lioui'cusemont oncoro ;i les allondic. Il ost vrai de 
dire (pH'.je |>ivn(ls les distractions (piand ot ccmmo elles se |)résenleiU,. 
et (pie jusipi'ii présont elles \ iennoni sans (pie jo los ap|)ollo. 



^>-ïr^ 







<>o matin, j'ai déjeuné en tôle-a-tolo axcc lo jilus aimaj^lo clianleur 
que j'aie jamais entendu. C'est un Rossignol. 



LETTRES D'UNE .I1IR0NM)ELLE. 525 



Il a bien voulu céder à mes sollicilalioiis, et ii la fin du repas il m'a 
dit (jm'I(iU(s-uns de ses morceaux de prédilection. Ce n'est pas sans un 
^ if sentiment d'ori^ueii (jiie je s()ni;eais intérieurement au ,^rand nombre 
de gens (pii auraient \oiilu se tiouvei- ii ma place. Toutes les distinctions 
sont flatteuses, et celle (jui me rendait alors le seul auditeur d'une liai- 
raonie si divine nie rehctussail ii mes propres yeux. 

Au reste, cet artiste est fort simple, et l'on ne croirait jamais, en 
le voyant si né.gligé dans sa mise, si abandonné dans ses poses et dans 
toutes ses manières, que c'est une personne d'un rare méi'ite. Au moins, 
j'ai encore cette illusion, et je m'obstine à ne chercher le talent (jue 
sous une enveloppe de diiinité et de £;ravité. Vous voyez cependant cpie 
j"ai déjii fait un jun'and pas ; je sais que c'est une illusion. Après cette 
admirable musique, mon hôte et moi nous nous sonmies livrés aux 
épancheuients de la confiance la plus intime. Ou lui a pioposé d'im- 
menses avantai^es pour venir se lixei' à Paris ; mais sa liberté serait 
enchaînée, (^t, connue il la préfère à tout, il a refusé. 

Ce ténor si remarquable dit (ju'il ^it |)Our son plaisir, et que c'est la 
meilleure manière de vivre qu'on puisse adopter. Quoique ce système 
pi'éseute certainement beaucoup de chances de succès, et qu'il puisse 
séduire au premier abord, j'étais sûre de ne pas m'y laisser entrain(M\ 

Une existence heureuse et inutile n'est pas celle que je rêve depuis 
que j'ai la faculté de sentir et de comprendre; je veux apporter une 
pierre à cette vaste construction qui s'élève dans l'ombre, sur les debi'is 
d'une civilisation mourante. 

Depuis loni*tenq)s je songe à la carrière littéraire. Tous mes goûts 
m'y portent, et je dois peut-être à la grande pensée de régénération de 
l'espèce femelle qui m'a absorbée dès ma plus tendre jeunesse , de me 
livrer entièrement à des études graves et consciencieuses, à des travaux 
qui m'aideront à accomplir l'œuvre que je me suis imposée. 

Je vous vois d'ici sourire de ce que vous nommez ma folie. JMais c'est 
(jue, je vous le répète, vous ne pouvez pas plus concevoir le bonheur 
auquel j'aspire, que je ne puis accepter la vie comme vous l'entendez. 
Mais qu'importe, puisque, malgré ses dissonances, notre intimité est 
devenue parfaite, et durera , je l'espère, autant que nous ? Car la char- 
mante douceur de votre caractère vous fait excuser l'extrême vivacité 
du mien, et je veux penser que cette tendre amitié que je vous ai vouée 
a peut-être contribué à rendre votre retraite moins triste et moins mo- 
notone. 



yiù LKTTKES D'UNE 11 1 UO.N DELLE. 

Je viiMis do (|uiltiM- mon aiin;»l)Io cliiinUMii'. cl j(^ l'ai (luiltô sans 
ivi:rot. Ma ouiùosilc c[ mon dosii-do nrinstruiiv sao'i'oissonl depuis (jue 
jai commencé ii voir cl ii apprcndiv. Un Geai, avec lequel je me suis 
trouvée dans les environs, me précède el ma promis de me recom- 
mander cliaudemenl. En somme. j(^ n"ai (\u'l\ me louer des |)ersonnes 
avec les(|uelles mon M)\a.:L^t' \\\c met eu iclalioii . 'cl jai rencontré par- 
tout des cœurs dévoues et un accueil IVateinel. 

Si j'en avais cru les a\is de votre crainlixe prudence, je me serais 
(•((UstauMuenl tenue en -arde contre les ti'ui.oi.una.^cs d'allection que je 
reçois, et je vous demantle un peu ii (juoi cela m'eùl servi ? Tenez, je 
pense, et je nen suis pas étonnée quand je soui^e au i^^enre de vie que 
vous menez, (juc le monde vous est a|)paru sous un mauvais jour, et 
(pie vous ne jui^ez pas toujours sainement des choses pour ne les avoir 
vues que de trop loin, et d'une manière confuse. Quand on n'est jamais 
sorti de sa retraite, et (ju'on a vécu uni(picment |)our cincj ou six êtres 
qu'on aime, el qui tiennent lieu de tout, il est dillicile de se rendre un 
compte exact de ce (pi'on ne connaît pas, et d'apprécier sans erreur ce 
(pidn n"a pas vu. 

il est viai (jue votre jeunesse sest écoulée dans une sj)acieuse volière, 
oii vous avez recueilli avec respLHH les leçons et les conseils de plusieurs 
vieillards réputés j)our leur haute sagesse ; mais ces vieillards eux- 
mêmes n'avaient jamais respiré l'air de la liberté, et cette espèce 
d'expérience dont ils étaient si tiers, ils la devaient à leur grand âge, 
et nf)n aux recherches et aux découvertes de la science. Cette expérience, 
que je crois pouvoir refuser sans injustice à la vieillesse de vos premiers 
amis, j'espère que mon voyage seul sufllra à me la donner. Avant tout, 
jai besoin, pour travailler avec fiuil ii la réforme que toutes les têtes 
bien organisées de notre espèce réclament avec moi, de beaucoup 
savoir, de beaucoup étudier. La situation intolérable dans laquelle sont 
tombées les femelles de tant d' pays prétendus civilisés sera le sujet 
principal de ma sollicitude el de uja sympathie. Mais c'est là une 
grande tache que je ne puis pas entreprendre sans secours. Je cherche 
donc à réveiller le zèle de rjuclques créatures qui souffrent, en leur 
révélant les motifs de leur souffrance, et j'espère réussir à me faire 
mieux écouter ici qu'à Paris, où la nonchalance est telle, que les Ani- 
maux aiment mieux languir dans leur mauvaise organisation que de 
prendre la peine d'en changer. 

Enfin, j'ai d'immenses projets, et je ne me dissimule pas que 



LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 



527 




je vous ai peut-être dit adieu pour bien longtemps. Cette douloureuse 
séparation est la plus pénible partie de mon entreprise ; la difficulté 
presque invincible de recevoir de vos nouvelles augmente mes regrets. 
Mais que voulez-vous? j'obéis à une voix impérieuse devant laquelle 
toutes les afîections doivent se taire. 

Adieu pour aujourd'hui; l'heure savance, je continue ma route. 
Toujours au midi, vous le savez. 



LA SERINE A LHIRO.NDELLE. 



Cette lettre vous parviendra-t-elle jamais, mon enfant? Je n'en sais 
rien. Dans l'ignorance où je suis de la direction que vous suivez, je ne 
puis guère espérer que vous lirez un jour ces mots de tendresse mater- 



LETTKKS D'UNE MIRONDKLLK 



noilo (|ue mon rœur vous oiivoic. (lopeiulanl , si je suis assez favorisée 
|)()iir (juils vous aniviMU . vous y relrouverez ce (jue vous avez laissé, 
rnlloetion profonde qui vous aceonipai^ne dès louiitemps, ei la solliei- 
tude un jHni i^rondeuse qui contrarie parfois votre témérité. 

Ce nesl j)as sans un sentiment de cha.nrin bien réel (|ue je vous ai 
vue entreprendre ce danirereux voyage, et je n'ai pas cherché à vous 
dissimuler mon appréhension et ma peine. IMais, malheureusement, 
l'union de nos cœurs ne s'étend i)as justpr.à nos idées, et je n'ai 
pu réussir ii changer votre déterniination. Je suis loin de me regarder 
comme inlaillihie, mais convene/ (pie si je me trompe, mon erreur, 
(jui ne demande (pie ce qu'on lui donne, est moins périlleuse (|ue la 
vôtre, qui veut tout ce qu'on ne lui donne pas. 

Vous avez puisé dans des livres remplis d'une fausse exaltation une 
exaltation vraie, et vous courez de très-bonne foi dans un chenain 
perdu, où ceux qui vous ont entraînée ne vous suivront pas, croyez-le 
bien. 

Alors, plus lillusion aura été compli'te, plus le désenchantement 
sera terrible; et c'est cette heure inévitable que mon cœur redoute pour 
vous, presque autant que ma rais(m la désire. 

Je sais que je suis une radoteuse, et que vous êtes en droit de vous 
j)laindre de ma persistance ;i vous accabler des m('mes sermons ; plai- 
i/nez-vous donc, si vous voulez, mais laissez-moi sermonner. 

On m'assure (pie bien i\v> personnes de notre sexe se servent de 
leurs plumes pour écrire, et je m'aperçois que vous vous laissez gagner 
f)ar la manie d(jnt elles sont possédées. Je ne demande pas mieux que 
de minstruire, quoi que vous en disiez, et je voudrais savoir de quel 
charme ou de quelle utilité il peut être de barbouiller du blanc, qui est 
si joli, avec du noir, qui est si laid. Causons. 

Ou vous avez un grand talent, ou vous en avez un petit, ou 
vous n'en avez [)as du tout. Il me semble diflicile qu'il en soit autre- 
ment. 

Si, par fatalité, vous êtes favorisée de ce grand talent, comme ce 
sont les mâles qui font la loi 'et les réputations, ils ne laisseront pas 
l'opinion vous élever au degré de supériorité que leur sexe peut seul 
atteindre ; mais vous serez placée un peu au-dessus du vôtre, dans un 
milieu sans nom, qui, n'admettant ni les sentiments, ni les occupations, 
ni les délassements auxquels vous étiez appelée par votre nature, se 
refusera ainsi à vous donner les goûts, les travaux, les préoccupations. 



LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 529 



les plaisirs de cette nature sii|)érieure ii laquelle vous tendez ; ou bien 
encore, vous mélangerez tout cela ensemble, et ce sera un afl'reux chaos. 

Puis, à côté de celte vie publique dont la renommée va s'emparer, 
l'envie vous viendra peut-être de vous en faire une autre un peu cou- 
verte, un peu paisible, dans huiuelle vous puissiez vous reposer quelque- 
fois de vos trionq^lies. JMais où trouverez-vous un être assez vain ou 
assez lunnble joour partager cette vie que vous vous serez faite? pour 
endosser de gaieté de cœur cette livrée ridicule que lui intligeront vos 
succès, votre réputation, vos détracteurs, vos admirateurs? le malheur, 
enfin, d'être soutenu par ce qu'on devait défendre, et de passer le 
second quand on a le droit de faire le chemin? Nulle part, je l'espère, 
car, avec la meilleure volonté et le meilleur cœur du monde, vous 
parviendriez à rendre celui aufiuel se serait attachée votre redoutable 
tendresse souverainement malheureux. Vous resteriez donc puissante et 
solitaire? C'est beau, mais c'est triste, et j'aimerais mieux appliquer 
cette haute intelligence en question à augmenter mon bonheur et à en 
donner à ceux qui m'entourent que de la faire servir à m'isoler de 
toutes les joies de ce monde. Et plusieurs petites choses dont je ne 
parle pas : la haine, l'envie, la calomnie! Tout cela n'est guère à 
redouter dans un nid ; mais sur une colonne, à la vue de tous, il y a 
fort à réfléchir. 

Descendons de cette colonne , et passons à ce joli petit esprit , qui 
serait si agréable s'il voulait se tenir tranquille. j>rais voilà précisément 
la maladie. On fait très-bien son effet dans un cercle d'amis indulgents, 
il ne faut pas frustrer le public, qui ne s'en plaignait pourtant pas, de 
tant de grâce et de charmantes inspirations. 

On commence par marcher d'un pas timide dans cette route où 
les épines sont infiniment plus communes que les roses, puis, le 
pied s'enhardit, on s'accoutume aux compliments, les compliments 
s'accoutument ii vous, et voilà une créature qui a perdu le charme 
réel qu'elle possédait pour courir après une gloire qu'elle n'at- 
teindra jamais. La critique, patiente d'abord, finit par se lasser et 
mordre ; elle signifie rudement aux amis stupéfaits que le Colibri n'est 
point un Aigle, après quoi elle se çetire dans sa niche d'un air mena- 
çant. Ce commencement d'opposition irrite l 'amour-propre exigeant de 
la jeune célébrité; on se pose en victime, les consolations pleuvent, et 
cette tête fort spirituelle, qui aurait pu être une tête fort raisonnable, 
est tournée pour toujours. Et de deux. Si vous voulez bien . nous passe- 

07 



530 



LLÏTIÎKS D'LM-: Il I II O iS K IJ J-: 



wns rapidement sur le Iroisième point de mon iliscours, et nous ne 
nous anvtoi'ous mriiio pas. mal.mé labondaniv do la matière, à la 
variele do l'oorivain, lillo. épouse et mère, qui pralicpio la liltéralure 
on mémo lomps que los vorlus les plus iiiuM'iouros ; aiiiiablo autour qui 
liorco duno main ot (pii ocril do lauliv, donl los onl'anls déchirent le 
manuscrit pondant (|u"ollo tiicolo. ot ajoutent ii sa brodoiio un point sur 
lequel elle ne conq)tait |)as j)ondanl linspiralion ; je vous fais i;i'àce de la 
description de ctt éiie raiilas([uo. iiioilio oncro ol moitié Itouillio. 




Ce n'est pas la d'ailleurs le genre de ridicule dans lequel je crains 
de vous voir tomber. Je sais trop combien vos goûts vous éloignent d'un 
tel genre de vie pour le redouter et vous mettre en garde contre sa 
séduction. 



LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 531 



Ce qui 1110 fait pinir. c'est cette disposition ([ui vous entraîne à 
adopter d'autant |)lus vite et d'autant plus ferinenienl une idée qu'elle 
est plus i^énéralement Màinée et repoussée ; c'est cette vanité incommen- 
surable que vous voudriez prendre pour de la générosité, et qui vous 
arme toujours pour le parti le plus faible, même quand vous soupçonnez 
que le parti le plus faible n'a pas le sens commun. C'est enlin cette 
étourderie réfléchie et préméditée (|ui donne juain de cause à vos rêves 
les plus absurdes, en sa qualité d'étourderie, et dont vous ne vous défiez 
pas le moins du monde, en sa qualité de réflexion. 

Je voulais vous écrire une lettre courte, tendre et amicale, et voilà 
que je vous adresse des duretés interminables. Pourrai-je vous persuader, 
chère enfant? Ce qui est cependant bien vrai, c'est que ces paroles si 
sévères me sont dictées par une tendresse sans bornes , et que si je vous 
aimais moins, je ne prendrais pas la peine de vous gronder si fort. 

Au reste, j'aurais tort de m'incjuiéter ; je sais par expérience que 
vous ne vous offensez pas de mes conseils. Hélas ! c'est peut-être parce 
qu'ils glissent sur votre cœur sans y pénétrer? Oh! que je serais malheu- 
reuse et efl"rayée, s'il en était ainsi ! 



TROISIEME LETTRE DE I, HIRONDELLE. 

HISTOIRE D'UN NID DE ROUGES-GORGES. 

Le hasard le plus heureux vient de me faire rencontrer, ma bonne 
amie, un Pigeon rempli de complaisance, qui a bien voulu retarder un 
moment son départ, afin de se charger de ma lettre. Il est porteur de 
dépêches importantes, et me semble mériter la confiance qu'on lui 
accorde. Tandis qu'il explore les environs charmants du gîte où je me 
suis arrêtée cette nuit, et où je reste ce matin pour vous écrire, je 
m'empresse de vous mettre un peu* au courant de ma vie, de mes sensa- 
tions et des événements, heureusement fort rares, de mon voyage. Je 
garde cependant en moi, pour un autre temps, la poésie qui voudrait 
déborder, et qui s'inspire de cette belle nature qui m'entoure, de cette 
indépendance dont je jouis ; si je me laissais entraîner par le charme de 



yyi LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 

ce que j'éprouve, je sens que je n'en finirais pas. Je préfère ne vous donner 
cela qu'avec le volume (pie je prépare , et que je puis composer, à 
tète reposée, pendant mes Ioniques heures de solitude et de méditation. 

Si je n'y avais pas été forcée par la circonstance, j'aurjais certainement 
attendu un autie jour pour me rappeler à votre souvenir. J'ai commencé 
ma jouinée sous de tristes auspices, et je ci'ains que ma lettre ne se 
ressente de cette pénible disposition. J'avais fait connaissance , en arri- 
vant hier au soir, avec une aimable Aunille du voisinage. Le père, la 
mère, cincj petits enfants encore sous l'aile maternelle. Comme ils avaient 
accueilli mon arrivée avec beaucoup de ii:ràce et de bonhomie obli- 
geante, j'ai cru devoir aller, ce matin en me réveillant, m'informer de 
leurs nouvelles. J'ai été reçue de la manière la plus cordiale, et cette 
seconde entrevue n'avait fait qu'ajouter à mon estime et à ma recon- 
naissance, lorsqu'au moment où je venais de les quitter pour rentrer chez 
moi je fus rappelée sur le seuil par des cris de douleur et d'effroi , partis 
du nid de mes bons voisins. Effectivement, la situation était affreuse : un 
des petits était tombé par terre en essayant imprudemment ses ailes, et 
quoique la chute par elle-même n'eût rien de grave, le danger n'en était 
pas moins imminent. Un énorme Oiseau de proie descendait en tour- 
iToyant, et c'était son approche qui causait la détresse des pauvres 
parents. La résolution de la mère fut bientôt prise. Elle adressa quelques 
mots à son mari , quelques recommandations sans doute pour les quatre 
petites créatures qu'elle lui abandonnait, puis, après un dernier baiser, 
tristement mêlé à un dernier adieu, elle s'élança sur le petit, qui gisait 
encore à l'endroit où il était tombé , et le recouvrit tout entier de son 
corps et de ses ailes, l^'horrible Animal, auquel elle venait se livrer, 
continuait a s'approcher, et en s'approchant redoublait de vitesse; depuis 
longtemps déjà il avait deviné une victime, et l'immobilité dans laquelle 
il la voyait lui assurait une victoire facile. 

La chose se passa comme elle avait été prévue : la mère fut empor- 
tée, l'enfant resta ; après un instant de silence, que la prudence com- 
mandait, le père vint chercher à cette triste place ce que la serre 
cruelle du vain pieur lui avait laissé. Il recoucha son Oisillon au fond du 
nid, reprit la tâche vacante de la mère absente, et tout fut dit. 

Je n'avais pas encore osé me mêler à cette triste scène, et je con- 
templais, sans la distraire, la douleur muette de mon pauvre solitaire, 
naguère si heureux et chantant de si bon cœur, lorsqu'un bruit reten- 
tissant, effroyable, se fit entendre ii peu de distance de nous. Nos 



LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 



533 



t/' 




regards se portèrent en même temps dans la direction d'où semblait 
nous venir un nouveau danger, et nous découvrîmes, avec un bonheur 
que je n'essayerai pas de vous peindre, mais que vous êtes bien faite 
pour comprendre, le ravisseur de notre pauvre amie tombé mort sous 
le coup qui venait de le frapper, et elle-même revenant à tire-d'aile vers 
son nid, qu'elle n'espérait certainement plus revoir. L'ivresse de ce 
moment, mon cœur la partagea profondément ; leur bonheur était si 
complet, qu'il avait besoin de s'épancher: on m'appela, on me caressa ; 



LETTKKS D'UNE HIRONDELLE. 



nos ilouloiirs et nos joies coniniunos avaioni fait de nous une même 
fortune. 

Cepenilanl . je craiiinais dètiv intlisrrète en demeurant plus long- 
temps auprès deux; je me retirais, lorstiu'un Animal fort grand, de 
l'espèce de. eeu\ qui habitent les villes, un braconnier s'approcha en 




silllanl de larbuste touffu qui dérobait à la. vue le nid des Rouges- 
Georges ; il portait sur son dos une espèce de sac, duquel on voyait 
sortir la tète de leur ennemi , et sur son épaule l'instrument qui les en 
avait délivrés. La pauvre mère ne put retenir un cri de joie en le recon-» 
naissant, un de ces cris du cœur qui devraient attendrir les cœurs 
les plus farouches. .Mais je crois que les êtres dont je parle n'en ont 
point. 

« Oui-da ! <lit celui-là d'une voi\ terrible, vous chantez, la belle! 
Votre chanson est agréable, mais vous serez encore plus a votre avan- 



LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 535 



tage à la brochette. Les petits ne vaudront pas encore grand'chose, 
mais il ne fiuit pas séparer ce que Dieu a réuni. » 

Ayant achevé ces paroles, il saisit les Oiseaux stupéfaits, les empri- 
sonna dans son sac, et repartit en silllant. A'oilii pourcpioi je suis triste 
aujoui'd'hui. 



QUATRIEME LETTRE DE 1/ II I H N D E LL E. 



Je suis fort souffrante depuis quelques jours, ma très-chère amie. 
11 m'est arrivé un petit accident qui m'a obligée de m'arréter en 
chemin, et qui me retiendra probablement longtemps encore, malgré 
mes regrets et mon impatience, dans le st^our étroit et incommode où 
je dois cependant m'estimer heureuse d'avoir trouvé un refuge. 

J'ai été surprise, à quelque distance d'ici, par un affreux orage, et 
le vent m'a poussée avec une telle violence contre le toit qui m'abrite 
aujourd'hui, que j'ai fait une terrible chute, et que je me suis démis la 
patte en tombant. Fort étonnée d'en être quitte à si bon marché. 

Plusieurs Moineaux francs et empressés, qui avaient eu l'heureuse 
précaution de s'établir là avant le mauvais temps, m'ont prodigué les 
secours les plus tendres ; mais, malheureusement pour moi, le soleil 
n'a pas tardé à reparaître, et son premier rayon m'a enlevé mes chari- 
tables hôtes. Ma pénible situation n'a pas eu le pouvoir de les retenir, 
et je souffre d'autant plus de leur abandon, qu'il ne m'est pas encore 
possible d'aller chercher au dehors la nourritm^e, qui va cependant 
bientôt me manquer au dedans, les provisions de mes prédécesseurs 
étant fort réduites par mon long séjour ici. 

Le souvenir de mes pauvres voisins, les Rouges-Gorges, à la vie si 
patriarcale, à la table si hospitalière, celui de votre amitié, de votre 
calme intérieur, dont si souvent je suis venue partager les douceurs, 
me reviennent naturellement, parés de couleurs plus riantes, depuis 
que j'éprouve les ennuis de la maladie et de la pauvreté. 

La solitude, qui a tant de charmes, a bien aussi quelques incon- 
vénients, et je ne veux pas vous faire tort de cet aveu, car je suis sûre 
qu'il vous fera plaisir. Ainsi, je reconnais que j'aurais grand besoin 
dans ce moment de ce que je redoutais si fort naguère, et qu'un ami 



536 LKTTRKS D'UNE ill PxO N DEL L K. 

(jiii me tlonnorait sos soins ot son alTortion no nio nuirai! i)as du (oui 
aujourd'liui. Mais diMuain? 

Ouoitjuo j\mis<o |H'Si' d'avaiuv les cliancos ràchcusi's d'un aussi lon,^ 
voNa.uo. ol (|iK' tvllo preniirre el h\;4ri'(^ «oulrarit'h' iw soil de nalurc ni 
à nio (Kn'ouraii;or ni à nrélonnor. je ne j)iiis pas me dissinud<M* que 
NOUS, la pei'sonno paisililo. cl onncniic de loiil ce (pii iiicnacc luni- 
rorniitc ilo voiro oxislcntv. vous suiiporlciic/. a\('c moins d'iMipaticncc 
<|U0 moi ma louto polile blessure. Ola vit>nl. je ciois. de ce cpio vous 
ave/ eonlraelé riiabilude de vous oreiiper sur place, el (pic ce repos 
obliijé ne troul»lerait en rien le cidiue accoiiduii;' de voire lèle el de 
votre cœur. Pour moi. c"csl loul dillerenl. 

Cette aifitalion, ordinairement si nécessaire au bonlieur de ma vie, 
a passé dans mon esprit, et je sens que je deviendrais folle s'il me fallait 
rester loni.'ten>ps dans cette inaction physique. 

J'entends beaucoup et très-mal chanter autour de moi ; je suis, 
pour mon malheur, assez prochi' voisine d'une méchante Pie-Grièche 
(pii est devenue, on ne sait comment, là belle-mère de deuv |)auvres 
petites Fauvettes (ju'elle tient dans un esc'lavai,'e complet et dont il 
send)le qu'elle prenne plaisir à i,^àter le goût naturel en leur ftiisant 
chanter, tant que dure le jour, des airs de contralto qui n'ont certai- 
nement pas été écrits |)Our ces jeunes voix ; bien entendu , je ne trouve 
la aucune ressource de société. Cette Pie-Crièche est veuve, ne reçoit 
personne, et passe la plus i^rande partie du temps i\ i;rondei' ces mal- 
heureux enfants et à épier leurs démarches les plus innocentes. C'est un 
tyran femelle, et ses principes sont si loin d'être d'accord avec les 
miens que j"ai refusé net la proposilif)n qu'elle m'avail fait faire par un 
vieux (jeai, son unicpie ami et mon ancienne connaissance, de lui servir 
de remplaçante, «luand, par .urand miracle, elle est obligée de s'éloigner 
un instant de chez elle, .le sais bien que les conditions étaient avanta- 
geuses, et fpie, dans la situation incertaine oii me voilà, il n'est peut- 
être pas trè.s-pru lent de dédaigner un emploi rpii me mettrait au-de.ssus 
du besr)in ; mais je n"ai pu vaincn; ma n'-pu^Miance, le mi'lier de gui- 
chetière me semble odieux., et pour Fiioi, connue poiu' les tristes 
victimes que je serais chargée d'enq).'cher de respirer, de vivre et 
daimer en liberté, je sens que je suis incapable de m'y soumettre. 

Mais j'ai offensé cette vieille Pie-Grièche acariâtre, et je ne dois pas 
compter sur son aide. Il faut donc que je uiarme de courage, et que, si 
ma guérison se fait tiop attendre, j'es.<a\e de vaincre le mal et d'aller. 



LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 



)37 




clopin-clopant, chercher des àme> plus compatissantes, et surtout des 
esprits plus éclairés. 

Vous, dont la touchante bonté m'a recueillie dans une circonstance 
analogue à celle dans laquelle je me trouve, vous prendrez part à mes 
peines, et vous gémirez sur moi, plus que je ne le mérite, sans doute. 
Mais la pensée de votre afTectueux intérêt me donnera presque autant de 
forces que votre intelligente pitié m'en rendit autrefois ; étendez-le donc 
sur moi tout entier, qu'il plane sur ma tête, qu'il me conduise où le 



5:^8 l.KTTRF.S D'INK HIRONDELLE. 

luMilu'ur m'alloiul. vl (|iie jo sonlo ilo loin, connue tant do fois jo l'ai 
ôprouvoo ilo jïivs . voliv salulaiiv iiilliUMUv. 

Ma trie est si troublée par les tristes idées qui m'assiègent, qu'il m'a 
été iniiHissible de inolitei' de ce teinjis de loisir foicé pour rassembler les 
premiers matériaux de lOuNia.i^e (|ue je niedile ; je suis triste, je suis 
malade, et mon eœur seul est imi elal de se l'aire entendre. Ne vous 
étonnez donc pas de recevoir des lettres si longues, et [)Ourtant si peu 
remplies. Je vcus adresse tout mon cœur, et mon cœur est vide loin de 
vous. 



CINQIIEME I.ETTP.E DE I. II I H N DE I.L E. 

Depuis un mois déjà, je suis sortie du gîte d'où je vous ai écrit 
pour la dernière fois. Une Linotte, qui s'en allait un peu sans savoir 
où, m'a promis de me servir d'appui, et j'ai saisi avec empressement 
celte occasion de quitter mon ennuyeuse voisine, et le trou plus maus- 
sade encore au fond (hupiel j'enrageais depuis si longtenips. Ma patte 
est pourtant loin d'être revenue à son état naturel, et, malgré l'espoir 
ilont ma compagne voudrait me bercer, je crains bien d'être boiteuse 
l>our le reste de mes jours. Ceci est un bon moment, n'est-ce pas? pour 
se souvenir de cette fable des Deux Pigeons^ qui est une de vos cita- 
tions favorites, et que vous avez bien souvent opposée à mon humeur 
vagabonde. 

C'est là une grande peine à ajouter à mes autres inquiétudes, et j'ai 
souvent besoin que la gaieté de ma jeune conductrice vienne faire diver- 
si(jn à mes tristes pensées. 

Au nnlieu de ces étrangers, l'avenir, sur lequel je comptais si 
fermement, s'assombrit chaque jour davantage; mes idées, mes plans, 
ne peuvent réussir à se faire jour; ici connue ailleurs, l'espèce mâle a 
envahi toute autorité; ici comme ailleurs, ils sont nos maîtres; il faut se 
l'avouer et essayer d'en prendre son parti. Juscju'à ce qu'on ail trouvé 
un quinquina ou une vaccine pour guérir la maladie dont notre sexe est 
fiossédé, cette maladie épidémique et contagieuse à la fois, qu'on se 
transmet de mère en fille depuis le commencement des siècles, et qui 
exige impérieusement que nous soyons gouvernées et battues, il faut 



LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 



que intelligence cède à la (bive, et (jue nou:^ portions nos chaînes sans 
njurmure. 

Pour moi, qui n'ai pas voulu ni'assujettir à ce lionteuv esclava,q:e, et 
qui consacrerais volontiers ma vie à raUVancliissenient de mes malheu- 
reuses compagnes, je sens que cette persévérance ([ue vous avez toutes 
à suivre les routes battues doit nous retarder ])eut-êtrc indéliniment 
dans la nôtre; que cette force d'inertie l\ hupielle la force agissante ne 
peut rien o[)poser demeui'era sans doute victorieuse de tous nos efforts : 
je sens cela, et j'en gémis, mais que faire? persister, travailler, souffrir, 
pour que mon nom seul recueille un jour les bénédictions des races 
futures? Cette ambition est noble et belle, mais j'avoue qu'elle ne suffit 
pas a me donner le courage nécessaire pour lutter contre les déceptions 
qui m'attendent, contre les chagrins dont la vie que je mène depuis près 
de deux mois m'a donné déjà de si pénibles échantillons. 

Je suis donc plongée dans l'incertitude, et vivant au jour le jour, 
en attendant que ma bonne étoile m'inspire une décision quelconque qui 
me fasse sortir de l'état d'angoisse où je suis. 

Ma Linotte, qui n'a pas l'habitude des réflexions, se lassera bientôt, 
je le crains, de la lourde tache que son bon cœur lui a fait accepter; je 
ne compose pas une société fort agréable, et je vois qu'elle cherche, 
autant que faire se peut, à rompre le tête-à-tête. 

Quoique je ne fusse guère en humeur de voir du monde, elle m'a 
entraînée hier au milieu d'une nombreuse réunion, qui, en tout autre 
temps, m'eût remis le cœur en joie et en espérance. Notre sexe seul y 
était admis, et le but vers lequel tendent tous mes vœux était aussi celui 
que ces jeunes cœurs appellent avec une noble impatience. Plusieurs 
points de notre législation future y ont été discutés avec tout le charme 
de la plus haute éloquence. Je ne sais pas ce que les opposants craignent 
de perdre au changement que nous demandons, car nos parlementeurs 
d'aujourd'hui seraient immédiatement remplacés par d'autres aussi abon- 
dants, aussi longs, aussi larges qu'eux-mêmes. C'est h notre four de 
parler, il y a assez longtemps que nous n'écoutons pas. 

On a passé après cela à des exercices purement littéraires. La maî- 
tresse du lieu, Tourterelle, qui est un peu sur le retour, nous a beaucoup 
entretenues de sa jeunesse dont elle paraît se souvenir très-bien, et de ses 
amours sur lesquels elle a composé une grande quantité de pièces de 
vers. Après elle, une jeune Bécasse fort timide a chanté sur un air de 
sa composition des paroles dont je n'ai pas bien saisi le sens, car l'excessif 



m 



LETTKi:S U'UiM-: UlRONDELLl::. 




embarras de celte aimable arlisle la pi'ivait d'une partie de ses moyens. 
Sa mère, au reste, s'empressait de comnmniquer à l'assemblée, à 
mesure qu'ils étaient chantés, les vers que le trouble empêchait de 
sortir du gosier de cette chère enfant, ce qui fait que nous avons joui 
doublement. 

Plusieurs autres personnes, j)iises dans les diiïérenles classes de la 
société, et que le seul désir d'entendre les talents dont je viens de vous 
parler avait amenées à cette réunion, après s'être longtemps fait prier, 
par modestie, ont fini par cérier aux deiuandes réitérées qui leur étaient 
adressées de toutes parts, et leur mcMiioire leur a fourni tant de vers, 
de prose et de musique, quon n"a j)U les décider à se taire (jue fort 
avant dans la soirée. En sortant, chacun félicitait l'aimable hôtesse, et 
la remerciait du plaisir quelle avait procuré à chacun par sa grâce et 
par son talent fécond et varié, qui sait se prêter aux. combinaisons les 



LKTTRES D'UNE 11 1 KO .N DK Lh E. 541 

plus hardies, comme aux sujets les plus tendres et les plus touchants. 
Et moi, qui m'étais laissé distraire à ce touihillon ([ui enveloppait 
ma pensée, je n'ai pas tardé à retrouver au fond de mon àme la tristesse 
que j'avais oubliée un instant, et je me suis couciiée fatiguée, inquiète, 
en songeant qu'il faudrait reconunencer aujourd'hui à attendre je ne sais 
quoi, il aller je ne sais où. 



SIMKME LETTRE 1) E LU I P. N D E L L E. 



Il ne me niancjuail plus, n'est-il pas vrai, mon amie, après tant 
d'espoirs déçus, après tant de démarches vaines, que de terminer enfin 
mon long pèlerinage en compagnie d'une Linotte? Si vous n'étiez pas si 
bonne , vous ririez bien ; mais vous n'êtes pas Serine à abuser de vos 
avantages. D'ailleurs, le côté ridicule que votre douce malice trouvera 
sans le chercher n'est pas celui qui domine dans mon équipée. Je reviens 
vers vous, affligée, découragée, mais non convertie. Seulement, j'en 
suis venue à regretter que mon organisation me défende le bonheur que 
la vôtre vous donne ; je voudrais pouvoir me changer, puisqu'il me faut 
renoncer à changer les autres. 

Je ne crois pas avoir tort, mais je me crois impuissante à avoir 
raison; ce qui, pour le résultat, revient absolument au même. J'ai vu, 
j'ai sollicité, j'ai prêché; je n'ai eu affaire qu'à des sourds : les maies 
écoutent et haussent les épaules , les femelles n'écoutent pas et haussent 
les épaules aussi. 11 faudrait, pour continuer la lutte, une patience que 
je ne me connais pas, ni vous non plus, j'en suis sûre. 

Et puis, me voilà estropiée; et pour entreprendre quelque chose que 
ce soit dans ce monde, même de faire le bien, il faut d'abord être belle. 
Une Hirondelle qui boite n'a pas de grandes chances de popularité dans 
un siècle qui marche si vite et au milieu de gens qui se heurtent sans 
cesse. C'est à dater de ce moment-là que le découragement m'est venu, 
et j'ai toujours cru aux pressentiments. 

Je m'arrête donc, et même je retourne sur mes pas; le printemps 
va nous arriver à Paris, et comme, sous ce beau ciel dont on parle tant, 
il n'a pas de beaucoup meilleures jambes que moi, j'espère revenir en 
même temps que lui. 



Ll-riTUES D'LiNH 11 IIU) M) KLL K. 



Je vous |)réson(erni ma potilo conipa.G;no qui vous plaira, niali^ré sa 
folio. C'est un cliannanl cœur de LinoKe; (juanl à la lèle. il n'y faut 
|)as penser. 

Les etoui'dis sonl hons en .général, el je viens d'éprouver ([uc nui 
prédileelion |)(>ur eux uv niavail point al)us('e. Je ne |)ourrai jamais 
reeonnaître les soins dont j'ai el(' l'objet de la pail de cet aimable Oiseau, 
et je crois (piil ne s'en soucie j^ucre. ("/est encore ^ous (|ui vous ehar- 
iieroz de m'actpiittcr envers lui. en lui doiuianl (piei(|ues rèi4;lcs de 
conduite dont on a \raiiiicn( besoin; nous ne sauriez ci'oire combien 
cette petite tètc-lii est en coiitiiHicllc disposition de faire des sottises. 

Elle s'était prise de |)assion jiour un jeune i^odelureau que nous avons 
rencontre en clieinin . el j'ai vu le moment où elle me quittait poui' le 
suivre. Il ma fallu lui représenter sous les couleurs les plus lugubres 
l'abandon où son absence allait me plonger, pour la décider à se séparer 
de ce fat, qui n'avait vraiment pour lui qu'un joli extérieur et un grand 
aplomb. Il l'aurait rendue malheureuse, j'en suis persuadée; une triste 
expérience m'a appris ii ne pas juger les gens sur la mine , car si vous 
vous en souvenez, rien n'était beau comme le volage qui m'a coûté tant 
de larmes. La confidence de mes chagrins, (pie j'ai jugé à propos de 
faire dans cette circonstance à notre jeune écervelée, a produit sur elle 
une vive impression. Avec des paroles raisonnables et sévères, et une 
surveillance active, on la sauvera des chagrins dont la légèreté de son 
caractère la menace. 

Mais voilà que, sans y songer, je parle de surveillance et de sévérité, 
comme si ce système n'était pas en opposition directe avec mes prin- 
cipes. Qu'est-ce (jue cela veut dire'.' l>a maladie commune me gagnera^it- 
elle, et dois-je renoncer aussi à la satisfaction intérieure que j'emportais 
avec moi de n'avoir pas bronché, malgré les vicissitudes, dans ma 
première el unirpie voie? Je ne sais. Ce voyage, sur lerpiel je conq)tais 
pour m'instruire, m'a eirectivement montré la vie sous un aspect que je 
ne connaissais pas. Je n'avais voulu voir jusque-là que les inconvénients 
de ce rpii est. et les avantages de ce qui n'est pas. Je les vois encore, 
mais de plus je calcule maintenant les dangers de tout changement, 
même quand il doit amener une amélioration certaine. Il vaut mieux 
garder un miujvais régime' (|iie d'en changer; ce n'est pas moi qui ai dit 
cela la première. 

Vous me reverrez donc, chère et tendre amie, triste, mais soumise, 
irouviuit le monde fort mauvais, mais ne voulant plus le forcer à être 



LETTRES D'UNE HIRONDELLE. 



5/1 3 



lueilIcHir, raisonn;il)le solon vous, déscMicIumlôc selon moi; et qui sait si 
ce n'est pas la même chose? ayant bien couru pour savoir ce que 
j'aurais appris avec le temps sans me (lérani^er . c'est que se contenter 
du bonheur qu'on a, sans le risquer poui' avoir mieux, c'est la vraie 
sagesse, et que celte sagesse, si je n'ai pu parvenir encore à la con- 
quérir, je vais vivre auprès de vous, et que vous l'avez. A bientôt, et à 
toujours. 

^^\me Mknessier - NoniEP,. 




LES 



ANIMAUX MÉDECINS 




\ vieu\ Corbeau nous annonce la mort pro- 
cliaine J'un de nos collègues; il se flatte de la 
Itrosspiilir. Le mot est fier, mais la chose pour- 
rait Iticn se rivaliser; car, à l'instant même, un 
paiiMc (lliicii enliv ciiez nous, tout boiteux, 
idiil ccloijpé; non. ce n'est pas même un Chien, 
(■■(•si un s(|uelene. une oml»re de (liiicn. Nous 
(lemaïKbns au malheureux ce (|u'il ('prouve : 
H Hélas! nous répond-il, on a voulu nie 
.i,'uérir, voilà jik^i mal. » Nous l'invitons à s'expliquer; alors il |)rend 
vous savez quel siège, et s'écrie : 

(( Ah! mes frères, qu'avez-vous fait là'^ Vous avez prov()(|ué les 
Animauv à écrire ; mais on a exagéré vos conseils : plusieurs d'entre 
nous se sont mis à penser. Ils rc'-vent même poésie, arts, science; que 
sais-je encore? Ces fous simaginenl que pour découvrir tout cela il 
suffit de s'éloigner du naturel cl de noire inslincl si sublime, quoi qu'on 
en dise. Le Rossignol cliaiiliiit; un Ane s'est doiuK' la mission d'in- 
venter la musique cl de la mcllre à la jHJilée des (Jiats. La civilisation 
les déborde. Dieu, (jui ncuI les arn'lcr sans doute, vient de leur 
envoyer une id(.'e Icrriblc : 1rs Animaux. \os anus, vos frères, sont 
dégoûtés de mourir de leur belle mort ; ils ont résolu de fonder une 
médecine, une cliirurgie animale. Déj;> ils se sont mis à l'œuvre. Voyez, 
je nai jjIus que h [)eau sur les os, et je sois de me comman'ler des 
béquilles. » 



LES ANIMAUX MÉDECINS. 5/t5 

Le KtMKinl. (lui se (rouvo de rédaction ce joiir-Iii. propose au lilossé 
(le se l'alraîcliir. (^elui-ci accepte; alors le llenard lui lait a|)p()r(er une 
plume et de l'encre, et le prie d'écrire sa nu'saventure j)Our l'c'dilication 
de la post(_''ril('. F^e (lliien olx'it i)ar lialtilude; seulement au lieu d^'ci'ircî 
il dicte : 

(i Je suis juste, dit-il. et neveux rien cacliei'. Il y avait depuis 
lon^^letups. |)ai'iui les Hommes, certains individus appelés, je crois,... 
v(''l(Minair{^s. et (pii. en conscience, nous abîmaient. Nous n'étions pas 
plut(3t entre leurs iiriiïes, qu'ils nous saignaient, purgeaient, repur- 
geaient, et surtout (|u'ils nous mettaient à la diète. Je me plains parti- 
culièrement de ce dernier trait. Vous souriez; vous me soupçonnez de 
gourmandise. Pourquoi ainie-t-on mieux croire aux défauts de son 
semblable qu'à ses besoins? On n'ose pas lui reprocher de vivre, mais 
on lui sait mauvais gré d'avoir faim. Si je me plains, encore une 
fois, ce n'est pas par g(jurmandise , mais cela humilie d'c^'lre mis au 
régime comme un simple et vil écolier malade de paresse, et qu'on traite 
par l'économie domestique. Je contribuai beaucoup, je m'en accuse, à 
faire nonnuer une commission chargée d'ouvrir une enquête et de con- 
stater les faits. Vous ne devineriez jamais sur quels imbéciles... pardon, 
messieurs, je voulais dire sur quels Animaux les choix tombèrent : 
sur des Linottes et sur ôes Taupes. Il est vrai qu'on leur recommanda 
l'attention et la .clairvoyance. La commission, pénétrée de cette vérité 
fondamentale, que les malheureux n'ont guère les moyens de rester 
désintéressés dans leurs plaintes, imagina de s'adresser exclusivement 
aux personnes présumées coupables. Je ne sais ce qui se passa, mais 
bient(jt une bonne majorité, composée de tousies Animaux qui n'avaient 
rien écouté, décida que l'affaire était entendue. Un rapporteur fit un 
méchant travail dont il fut magnifiquement récompensé, et toute la 
commission après lui ; et ce fut tout. IMais j'aboyai, je hurlai, je fis le 
mécontent ; beaucoup de mes voisins et amis crurent me devoir de 
faire comme moi; l'agitation devint générale; les Animaux versés en 
politique crurent un instant qu'ils assistaient au spectacle d'un peuple 
trop heureux sous une dynastie trop généreuse. 

'— Gazez, mon bon ami, gazez donc, interrompt le Renard; tout 
arrive et tout s'en va , il faut donc ménager tout par prudence ou par 
générosité. 

09 



:,/,6 LES ANIMAUX MKDl'CIiNS. 



« Bref, reprend Médor inlimidé (Médor, c'est le nom de notre 
liéros) . nous eonvinnies de l'ornier des écoles de médecine secrètes et 
des facilites de clnruririe clandestines, sous la présidence du Coq d'Escu- 
lape et ilu Serj^ent d'IIippocrate. Il saisissait de s'instruire, tout le 
monde voulut enseiiuner. CIukjuc Animal, dont une j)artie (juelconque, 
un détritus, un débris, avait autrefois été usité en médecine, prétendit 
créer la science et imposer son système. Lorsque chacun énuméra ses 
litres, il se trouva, chose étrange et dont je ne veux pas abuser contre 
le genre humain, (juc toutes les bt'tes, depuis la plus petite jusqu'à la 
plus grosse, (jue toutes les espèces, depuis la meilleure jusqu'à la plus 
malfaisante, avaient autrefois été proposées et servies par les médecins 
des Honnues comme panacées universelles. Croiriez-vous qu'ils ont osé 
prescrire, c'est leur mot, le bouillon de Tortue contrôla langueur, et la 
gelée de Vipère contre la malignité du sang! 

— .Aletlor. vous êtes instruit, et si jamais nous ajoutons une Aca- 
démie des sciences à notre journal, vous en serez. 

— De l'Académie, prince? 

— Non. de notre journal ; pour qui donc vous prenez-vous? Continuez. 

(( Nous n'avez pas perdu de vue*, messieurs les rédacteurs , que votre 
très-humble serviteur sétail principalement n'volté contre la diète, et 
(juil n'avait pas songé à la science. Dieu merci. Quelle ne fut donc pas 
sa douleur en se voyant incompris, dépassé par des ambitieux qui vou- 
laient des honneurs, lorsqu'il ne désirait, lui, qu'un régime un peu 
moins sévère! Comprenez-vous, par exemple, un copiste, un Belge, 
un Singe, se posant en fondateur scientifique, et s'écriant : « A moi la 
toge? ') La médecine (jymnaslicjue fut la première inventée après celle des 
registres publics, des recettes superstitieuses et des sacrifices. Un savant 
grec. Ilerodicus, guérissait tout, même la fièvre et la paralysie, par la, 
gvmnastique et les gambades médicinales. Mes droits sont clairs, sans 
compter (pie mes aïeux se sont prêtés de force ii la fantaisie cpii poussa 
Galien à disséquer une foule de Singes afin de bien connaître les 
Hommes. 

" IndigTié qu'on osât invoquer (\l'> noms d'Hommes, je demandai la 
parole, et je dis... 

— Est-ce lonir? demande le Renard. 



LES ANIMAUX MKDF.CINS. 547 

— Gela fera, sei.i^neur, ce que cela fera; voilà tout ce que je puis 
vous adirnier, en conscience. 

— Vous êtes honnête; cela ne peut vous mener loin aujourd'liui. 
Continuez donc. 

« Mes frères, si nous nous préoccupons de la conduite des Hommes 
et de leurs remèdes, nous ne produirons que plaies et bosses. J'ai en- 
tendu dire par un sage, que j'ai jadis accompagné, moi tout seul , jus- 
qu'au cimetière, que le sublime de la philosophie était de nous ramener 
au sens commun; j'incline à penser que le sublime de l'art de guérir 
serait de revenir à l'instinct. Ces mots bien simples, on les trouva 
pitoyables. 

— En définitive, fait observer le Renard, il eût été ridicule de se 
donner tant de mal pour trouver une chose simplement raisonnable et 
sensée; puisqu'on voulait fonder un art, il ne fallait pas se préoccuper 
platement de la nature... 

— C'est évident , » murmure un Ours venu là pour s'abonner, 
^[édor se gratte l'oreille , et continue en baissant la voix : 

« Ma réflexion fut blâmée ; quant à moi , je fus vilipendé , battu 
comme incendiaire ; lorsque je voulus lever les pattes au ciel pour pro- 
tester de mon innocence , il s'en trouva une de cassée. Alors mes col- 
lègues me demandèrent ironiquement quel remède l'instinct et le sens 
commun indiquaient en cette circonstance; mais comme ils avaient eu 
soin de me frapper d'abord sur la tète, je ne sus pas répondre et restai 
convaincu d'imbécillité. 

— Ma foi, c'est très-logique, dit le Renard. 

<t On me mit au lit, sur la paille; je vis entrer bientôt dans ma 
chambre une Sangsue , une espèce de Grue , un Animal hétéroclite , une 
Cantharide, et un Paresseux qui se trouva assis avant même d'être ar- 
rivé. Le monsieur hétéroclite , personnage sec , froid, confortablement 
vêtu, déclara que la séance était ouverte et qu'il s'agissait de me tirer 
du mauvais pas où j'étais, de me sauver. Je me crus mort. Mais une 
vraie Truie, que l'on m'avait donnée pour garde-malade, entreprit de 



:>/|8 L K s A M M A l \ M K \^ K C 1 N S. 

me rassuivr on mo disant : « N'ayez pas peur, les bons s'en vont, les 
mauvais iv>tenl. 

'^ — (iouunère, lui ré|)li(|uai-i(^ . de (|U()i noms lurlez-vous? on ne 
NOUS a |)as placée aupivs de moi pour uie desservir... au contraire; » 
et je uiaiiilai >ur mou i^ralial. 

" Alors la Santïsue prétendit (pie j'avais le délire, et annonça l'in- 
lenlion de uu' jirendre à la i^orw. Heureusement la (lanlliaride s'aperc^'Ul 
que je tirais la lan.itue. et. démontrant (jue j'étais e\t('nué, proposa de 
n:e procurer ce quelle a|)pelait une petite surexcitation. 

« — Taisez-vous, ma chère, lepondit ii la (lantliai'ide lespèce de 
tiiue dont jai dejii jKuie ; votiv opinion ne saurait a\oir la moindre 
autorite, nous mancpiez absolument de poids; il faut si\ mille quatre 
«•(Mits de vos semblables pour former une misérable demi-livre. Pensez-y 
donc. 

' — \ olre opinion, cher Paresseux?» demanda le personnage hété- 
roclyte. 

(( Le paresseux bailla : « J'a... attends. » 

« — Monsieur, répliqua le (roiil jjersonnai^e. monsieur fait appai'cm- 
menl de la nu'decine expectante; sa pratifiue est unn médilalion sur la 
moti. 

«i — iicn>. iL:r(.i:na la Truie en elle-même, cet lioimclc monsieur a 
volé mon prenu'er maître qui s'apj)elait Asch'piade, et disait cela de la 
f >ra t ique (Vl/ippor/rale. 

< — (Juant à moi, fornnila i,Tavement le précédent interlocuteur, je 
[)ense que l'humidité aux pieds, à la tète, à la poitrine, ii l'abdomen et 
à tous les njcmbres en général, cause plus des deux tiers des maladies... » 

•' Le Veau marin haussa les épaules. 

' ... Au>si. je ne sors jamais (|u en \oituie, et ne maiclie (pie sui' 
de> tapis. Je regarde tous ceux (pii vivent en dehors de ces condilions-Iii 
connue des exceptions; mais je ne tiens qu'à la n'gle. J'ai dit... lu 
maintenant qui nous pa;»era.' 

« — Et nous? répondit une voix du dehors. 

« — Qui, vous? 

« — Nous, les chirurgiens anliii;iii\ . (jiii venons rc'clamer le malade 
comme à nous appartenant de plein droit. j>uis(pie nous jkjuvous seuls 
le tirer d'aiïaire. Ouvrez, ou nous allons scier, couper la p(jrle, comme 
s'il ne s'agi.ssait que d un membre. » 

" I^ f)f>rte s'ouxrit, et la Scie entra suivie de son cort(''ge; elle mon- 



LES ANIMAUX MÉDECINS. 



549 



||ili|l)i| 



i'ipl: 



!il|liiiililill!li'il!iJlil!:i'|-.,;v „ ^ ,„ii'lv 



m 




tra SOS dénis aiguës, me tàla le pouls à l'oreille, el l'on lit cercle autour 
de l'opérateur. 

« A cette vue, il était bien naturel de s'évanouir, je le fis de mon 
mieux. Mais les extrêmes se touchent; de l'évanouissement au délire il 
n'y a qu'un pas : je devins comme fou. Je ne sais où mon imagination 
alla chercher ses images, mais je me vis à l'hôpital. Et d'abord je 
n'étais plus seul dans ma chambre; je n'étais plus 3Iédor, j'étais trente- 
trois. 



C'est beaucoup; mais qu'est-ce que cela signifie? 



550 LKS AMMALX MK DECl NS. 

«( (Tost-à-dire que plusiours .Vnim;ui\ f()rmai(Mit une collection de 
malades, et que |h)111' nous ivcoiinailrc». pauvivs victimes, on nous avait 
iiumci'otcs lomme de liidcux cahiiolcls. .IClais donc ,'>.'); (|uanl ;i mon 
voisin o!i 1... il nelait plus. 

(' Enfin la scène s'assonduil encor(\ Dans le fond, ii l'endroit que 
les artistes a|)pellenl. jcciois. le second |)Ian. j"a|)ei\'us un horrible 
taMeau : des civatures se dépeçant, se dissecjuant les unes les autres! 
La salle à mani^er était ornée de stjueleltes et d'ossements. Qu'avait- on 
l'ait de la chair? 

— Os ossements claicnl sans doute fossiles, mon an»i; vous calom- 
niez vos concitoyens. Mais vous êtes libre, continuez. 

« Je voulus abover au scandale, ii la profanation, au sacrilège; 
mais le Ilequin. me mordant l'oreille jus(|u'au sang, me recommanda 
le calme. la resolution, acconipagnée de beaucoup d'espérance. « Vous 
lâcherez d'abord, me dit-il, de ne rien comprendre à la clinique. 
— C'est déjà fait. Im" re|)ondis-je. — y\o\ . je vais faire ii ces messieurs 
ici présents, et (jui tous brûlent de vous voir sur j)ied. l'historique de 
votre accident; pronostic, diagnostic, symptomalolo.qie . séméiologie, 
diététiqu<'. et . je crois encoie. inimi'smalir/ue; rien , absolument rien, 
n'y mancjuera. Si vous n'en êtes pas inunédiatement soulagé, nous ne 
nous amuserons pas à disciUri- comme ces fades médecins, dont nous 
nous sommes. Dieu merci, séparés, sur le slriclmnei le /a.xu?//, sur les 
humeurs, la pituite, les jjores et les GG.GGG sortes de lièvres spéciale- 
ment aiïectées à l'organisation animale; nous ne nous préoccuperons ni 
d'Aristole, ni de Pline, ni d'Ambroise Paré, un misérable idéologue qui 
disait : <( Je (e pnnsnt/. Dieu le f/iiaril. » Non, ce n'est pas là notre 
alTaire; notre patron, notre modèle, c'est Alc.Landrc. licsserrcr , relâ- 
cher k'> tissus — li donci Alcvaiidrc ne resserra ni ne relâcha le noMid 
gordien : il le roupa. 

« — Vive Alexandre! s'écrièrent les Vautours, les Rats, les Cor- 
beaux, qui formaient l'auflitoire. 

(I — Vous m'avez compris, conlinna le licrjuin ; il ne me reste plus 
qu'à prendre l'avis de ma confrère la Scie . dont j'estime les doctiines 
bien que je les ajjplique autrement, et nous allons inciser les muscles, 
scier les os, enfin goiérir le malade... ' 

« Ils vont me tuer; plutôt la moit ! pensai-je dans mon égarement. 



LES ANIMAUX MÉDECINS. 



551 



I I iliL 




Et vous files le morl? deniandn le Renard. 

(( Voilà précisément ce que prélendit le Requin, lorsque je ne sais 
quelle bonne petite bète, cacliée dans un coin, voulut faire observer 
qu'il serait indécent d'abuser de mon état. 

« Toutefois les plus petits incidents retardent souvent les plus gran- 
des résolutions... 

— Répétez, dit le Renard avec un grain d'ironie. 

(( Toutefois, prince, les plus petits incidents retardent souvent les 
plus grandes résolutions. L'opérateur mécontent tomba, non pas sur 



l.KS ANIMAI \ M Km: (.IN S. 



celui qui i";iN;>it inicnompu. mais >ui' son \oisin. inKiucl il ivprorha d'em- 
jiortor la cliarpic do Ilitipilal pour en i;;Miiir le nid d(> si^s maîtresses. 

(i Alors un i^M'and Vautour, étudiant de province, comme il était 
facile de le reconnaître à son manl(>au de 150 kiloiirammes et ;i son 
infâme cas(piclti> placée» eu aii'ièi'e. osa a\anccr cpie la piofession dc-tu- 
diant était chose éminemment libérale, et (jue les maîtres ne devaient 
pas intervenir dans la vie j)riv('e des ('lèves. Sous le réiiime de la 
(".liarte. il n\ axait rien ii rcpli(pn'i'. Le i^ra\e llecpiin sentit (|u'il fallait 
elVacer jusepi'au dernier souvenir de sa défaite : <( Messieurs, dit-il, 
|nns(]ue le malade ne nous permet pas TopiMation |)our aujourd'hui, et 
(juil faut ajouincr les considtMations prati(pi(*s, |)ermette/.-moi d'ahor- 
dcr un moment les considérations morales de noti'e sujet... » 

— .Morales! on vous llattait, mon cliei"... 

<( Vous trouvez? (•"est possible; mais j'allais beaucoup nu'eux, je 
vous le jure, rentendis très-distinctement le petit sermon que voici en 
abréiïé : <> Chers élèves : Le médecin philosophe lient en fpiehjue chose 
(le la nature de Dieu; notre profession est un sacerdoce; vous le savez, 
dans la première antiquitc'-. l'art de iriiérir était exercé par des prêtres; 
c'est qu'il exiire plus (|ue des talents, il veut des vertus... » 

(. — Oh! oh! firent (jueUjues étudiants de première» année. 

« — La médecine redeviendra un sacerdoce, ou. si \ous aimez 
mieux, une fonction sociale; les médecins présideront ii l'hygiène publi- 
que; moins il y aura de malades, plus la médecine sera honorée, récom- 
pensée. Ce monde, pour arriver au pro.^rès. doit donc être renversé. 
Aussi bien, mes frères, hâtons de tous nos eiïorts l'adoption de cette 
doctrine de la plus grande relribulion selon la |)lus petite clientèle : car, 
évidemment, les malades s'en vont, ou |tlutôt les médecins ariivent en 
si grand nombre, que chaque famille a son Esculape. Où allons-nous, 
mes amis? que ferons-nous, lorscju'il y aura un médecin h chaque étage, 
dans la cabane, sur les toits, sur les branches? Les éludes solit péni- 
bles, coûteuses; mais les étudiants sont intrépides. IMisère ! nusère ! 
résultat inévitable de tant de sacrifices, récompense imprévue de tant de 
peines!... 

« — Mais, inlcnompit le N'autf.ur. \()U> n'êtes pas malheureux, mes 
maîtres. Votre prétendue sollicitude n'est qu'égoïsme, au fond, et vora- 
cité pure. 



LES ANIMAUX MÉDECINS. 



553 














Mais les (j'.udiaiit.s sont intiépiiics. 



<( — El puis, chanta je no sais quel Oiseau, il ne faul ealoninier ni 
la misère ni la souffrance; elles précètlent toujours le ,qénie, sans comp- 
ter qu'elles en sont parfois encore l'expiation. Quant à moi, je l'ai 
éprouvé comme tout le monde : oui. la vie est dure, mais Dieu n'a 
pas cessé d'être tout-puissant. La nei.ue couvrant jusqu'au brin d'herbe, 
et ne laissant pas apercevoir, sous toute l'étendue des cieux, la moindre 
graine, ne m'a ])as fait douter un seul instant des fleurs et des fruits 
qui devaient revenir. J'ai connu la faim, et jamais le désespoir! Qu'im- 
porte le grand nombre dont on veut nous effrayer, l'espace est encore 
plus grand! 

« — Vive la joie! reprit un Corbeau. La misère! mais c'est la poésie 

70 



554 LES AISIMAUX MÉDECINS. 

dos iiumsardos. connue la inansardo osl \o palais des oludianls. Si la vie 
(IcvitMit domain |)lus dillicilo. diMnain nous nuinlorons onroi'od'un élai;v... 
|iliis pivs du ciel. Tue iihv! uios amis. VouKv.-vous savoir coumicnl je 
iViiai'do lolai^o supoiiour dos maisons dv Paris? C'est, à mon a\is. la 
tète. le cerveau de eollo grande ville... le cerveau, et même un |)eu 
aussi le cceur. C'est l;i <|u"on ju'nso. c'esl iii (|u'()n ivve. c'est lii (juOn 
aime, en attendiuit (luOn doscende au j)remi(M" r\:\L:.c vé.G;éter (rand)ition 
et de richesse; car udlic maître a l)eau dire, il prouxo lui-même. j)ar ses 
succès et son |»t'U de moi'ile. (|u"il n"esl pas dcjii si dillicih» d(^ doNcnir 
riche et de parvenir. 

— Ah! voilà, icpiil le llo(|uin ; les excojjlions vous séduisent ol 
vous éblouissent ; vous oubliez (ju'un seul heureux est le pi'oduit d'un 
millier de dupes et de plus de cent misérables; vous ii^norez, tristes 
savants, qu'il y aura beaucoup d'appelés el peu d^'his. Un Homme a 
prétendu, je le sais bien, que le soleil éclaire nos succès et que la terre 
sompresse de recouvrir nos bévues; des niais ont reproduit ce mensonge. 
La vérité, mes amis, c'est que le soleil éclaire l'ingratitude des conva- 
lescents, ou des héritiers, el (pie la terre recouvre liion vite nos plus 
belles cures chirurgicales. » 

u Comme le discours (l('v<'nail sérieux cl |)i()lilalil('. laudiloire se 
dcirarnit rapidement. 

■ (> fut à ce moiiicnl-lii aussi (pic la. raison el II' saiig-IVoid jiio 
rcvimvnl tout ;i fait. Je me retrouvai en face des premiers médecins que 
vous savez; mais j'apenjus pour la premii-re fois parmi eu\ un Animal- 
cule, un Ciron exaltant la iiK'decine homœo|)allii(|ue; il |)roposail ii ses 
collègues de me faire avaler un atome iinisiblo dans im adjuvant 
impalpable : (<■ (|ui lu- larderait pas ;i me prormcr un bicn-èlrc imper- 
ceptible. 

;i La (irue lit oiiservei- (pi'il s'agissait dune patte cassée, et proposa 
des éclisses. « Tout le monde, ajouta la t^anlharide, n'est pas habitué à 
marcher sur des ('chasses. » Ici la discussion prit une face nouvelle, et 
mes ennemis se divisèrent. 

« — Je vous l'avais bien dit, murmura la Truie ii mon oreille. Les 
voilà qui se querellent, vous êtes sauvé; s'ils s'étaient entendus, vous 
étiez mort. Mais les bons s'en vont... 

« — Suffit, madame, lui répondis-je en em|)loyant toujours ii dessein 
une expression i m pro[)re. suflil; et j'enfon(;ai ma tête sous la couverture... 
Je m'aperçu.s alors que. malgré ses rideaux blancs, njon lit n'était (pi'un 



Li:S ANIMAUX M KD KG IN S. 



misérable lit de sande. un irial);il d'artiste; que rien ne m'empêchait 
d'en soi'tir par le pied, cl de iii'eMCiiir peiidaiU que la docte assemblée 
léllctJiissail les yeu\ à demi leruiés. Aussitôt pensé, aussitôt fait : je 
nitMiluis, et me voila. IMes sauveurs en sont encore à délibérer sur une 
("ouvei'lure » 




Ayant dit, le pauvre invalide nous fait sa révérence, et s'en va clo- 
pin-clopant. On n'a jamais vu d'auteur de Mémoires plus insouciant de 
l'avenir de son oeuvre. C'est un exemple à empailler. 



Nous prions les personnes qui auraient des nouvelles de Médor de 
ne pas nous en donner. Les Animaux:, toujours occupés aux'prélimi- 



556 



LES AMMALX MÉDECINS. 



nniros do la liberté, n'ont pu fomlor tic salles d'asile, ni d'hospices. — 
Ne pouvant secourir notre senihlabh^ nous ne voulons pas en entendre 
parler. Ce serait encore I;» d(> riunnanilé. si nous en croyions les 
Holnines. ces monstres cjui setouflenl et se dévorent les uns les autres, 
et (jui ont osi' écrire, je ne sais oîi . [)ar une hypocrisie détestable : 
(> Après un baiseï' ii ceu\ (pion aime. licn ncsl plus doux qu'une 
« lai'nie ;i ceu\ (jui nous ont ainiis. » • 




"^i^.tra^ 



TABLETTES 



DE LA GIRAFE 



, DU JARDIN DES PLANTES 



; ^ A M \ ^ i 




vJT iiACF.s soient rendues mille 
fois au dieu bienfaisant qui 
protège les Fourmis, les Gi- 
rafes et les Hommes peut- 
être ! Nous allons avant 
peu, 6 mon bien -aimé! 
nous voir rap|)roclic% à 
jamais. Les savants dont 
je te parlerai tout à l'heure 
(ce sont des gens qui font 
ici la [)luie et le beau tenqjs, 
mais le beau temps bien 
rarement) , les savants^, 
dis-je, viennent de décider 
dans leur sagesse qu'il était éininemment rationnel de nous réunir, pour 
parvenir, dans la monographie des Girafes, à rai)préciation exacte de 
certains faits particuliers. Il est vraisemblable que cela ne te paraîtra 
pas fort clair au premier abord, mais tu en sauras autant que moi après 
deux mots d'explication. 



558 TÂBLKTTKS D L LA GIRAFE. 

io lu' le rap|)ell(.M"ai pas les tloulours do notro séparation; liélas ! lu 
les as sontios coinino moi. Je ne le i)ailerai pas des soufTrances do ma 
eaplivilé dans une prison do bois, à (lavers les mors et les lompèles. 
N'es-lu pas condamne ii les subir ii (on lour";^ Plus lieui'eux: ([ue nioi 
eependanl , puisquau boni des jours dépreuve (jui le menaeent (u os 
sur do me retrouver I Tu verras (railleui's (ous ces détails dans mes 
Impressions de voj/ages, aussilôl (pie la /îcnic des livlcs aui'a pai'u. Ses 
rédaclours ne manqueroni pas. 

il te >ullira donc de savoir aujouidhui (pTon me (l'ansportail sur 
une terre si diiïéronte de la n(')tr(>. (pie lu aui'as (piehpie |)('ine ;i t'y 
accoutumer. Le soleil y est pâle, la lune blafarde, le ciel terne, la |)ous- 
sière sale et d('lrem|)ée. le vent liumiile et froid. Sur trois cent soixante 
et quelques jours dont se compose l'année, il pleut pendant trois cent 
quarante, et tou> les chemins deviennent d'immondes rivi(Ves, où une 
Girafe cpii se respecte nOserail poser une patte. Seulement, j)our changer 
un peu. pendant une partie de Tannée, la pluie devient blanche, et 
couvre au loin le sol d'un immense lapis dont l'éblouissante monotonie 
blesse l'œil et conlrisle làmo; l'eau devient solide, et malheur aux 
oiseaux du ciel (pii ont soif! ils meurent au courant des ruisseaux sans 
pouvoir se désaltérer. A l'aspect iV^ cette région désastreuse, je restai un 
moment saisie d'elTroi ; je venais d arriver dans la Iîklli'; Fiiance. 

I/espèce d'Animal qui domine dans le triste pays dont je viens de te 
l'aire la |)einlure est probablement la plus maltraitée de toutes les créa- 
tures de Dieu. Le devant de sa tt*'te, au lieu d'être élégamment allongé 
en courbe gracieuse, est plat et ^erlical. Son cou, pres(iue tout à fait 
caché entre les épaules, n'a ni dé\olo|)pement ni souplesse; sa j)eau rase 
est d'une couleur lerreuse et livide coiimie le sable, et. poiii' comble de 
ridicule, il a j)ris la sotte habitude de marcher sur ses pattes de der- 
rière, en bahuKanl burlescjuement de ('(jté et l'autre les pattes de devant 
pour iiiaiiileiiir .>oii eipiilibre. Il e>l diilicile de rien imaginer de |)lus 
absurde et de |)lus laid. Je suis jjoltée à croire que ce pauvre Animal a 
quelque sentiment naturel de sa diiïorinité. car il cache avec un grand 
soin tout ce qu'il peut en dérober aux regards sans nuire ii l'exercice de 
ses organes; et, pour y parvenir, il a réussi à se fabrifjuer une sorte de 
peau factiee avec l'écorce de certaines plantes ou la toison de certains 
Animaux, ce qui ne l'empêche pas de paraître presque aussi hideux (jue 
s'il était nu. Je le réponds, mon bien-aimé, fpie, lorsqu'on a vu 
l'Homme d'un peu près, on est fière d'être Girafe. 



TABLETTES DE LA GIRAFE. 



559 




c^^'iTZ^- 



Tu sais combien il nous est facile de nous communiquer toutes nos 
émotions et tous nos besoins avec des cris, des gloussements, des nuu- 
mures, et surtout avec le regard, où tout sentiment vient se peindre. La 
race misérable dont je te parle a, selon toute apparence, joui du même 
privilège autrefois; mais, entraînée par un fatal instinct, ou, s'il faut en 
croire les plus sages, soumise par sa destinée à un implacable châti- 
ment , elle s'est avisée de substituer au simple langage de la nature un 



560 I Mîl.KTTKS DK l.\ Cl i; \ K K. 

irroiimuMKMiuMil arliciiK' iircxnuMoiilimi . de la iiionoloiiie la plus im|i()r- 
(imc (lonl rolijtM |iiiiui|)al csl de iu> |)as si* faii'r comiijiimuIic^ . v[ (m'on 
appelle la j)ar(>le. (lel artil'uv bizaiTO sort souUmiumiI ii énoncoi* de la 
luaniî'iv la plus oitsniro j)(issii)l(^. car c'osl loujoui's la moins luMIo et la 
moins sii^nilicaliM' (jni esl la ineillcuic. (pichpu^ chose de va.^ue, de 
confus, ilindelinissai)le, (pii prend It» nom (Vidrcs, (piand on veul lui 
donner un nom. Comme ce mol ne siunilie absolumenl lien, c'est celui 
dont on e>l con\cnu. l/ecliani;e driiani . liari^neux. ([uclcpiclois lunml- 
tucuv et lioslile, de ces vains i)ruils de la voi\. est ce ((uOn aj)pelle une 
conrci-sdlii»}. I.orsque deux Hommes se séparent apivs avoir conversé 
pendant trois ou (piatre lieures. on |)eut cire assm(* (|U(' cliacnn des 
deux iirnore |)rorondemenl ce (|ue pense ranlre, cl le liail pins coi'diaie- 
ment (luauparavanl. 

I> (ju'il faut bien que je l'apprenne encore, c'est (pie ce vilain Ani- 
mal est essentiellement {(M'oce, et se nourrit de chair et de sani^; mais 
ne t'épouvanle pas. je l'en prie. Soit par un ellél de sa lâcheté natu- 
relle.. soit par un horrible rallinement d'ini^n'atitude et de crnaulé, il ne 
man.se (|ue de pauvres Bètes sans défense, timides, faciles ;i luci' |)ai' 
surprise, et qui le plus souvent font habillé de leiii' laine ou emichi de 
leurs services. Encore est-il d'usaiie (ju'il les prenne exclusivement 
dans le pays; un Animal venu de l'élran.iier lui inspire d'ordinaire un 
reliî,'ieux lespect. qu'il manifeste par toute soite de soins et d'Iiom- 
ina.ws; ce qui parait du moins prouver, ii son hoimeur, (pi'il ne se dis- 
simule pas l'infériorité relative de sa misérable condition. Il trace d(\s 
|>arcs pour la Gazelle, il décore des antres |)oui' le Lion; il a |)lanté j)our 
moi des arbres à la feuille nourrissante, dont je peux atteindre aisément 
la cime; il a jeté de\ant mes pas une pelouse fraîche comme celle (jui 
croît an bord i\r> nuits, ou un sable roulant et poli comme celui fjue 
mon pied fait volei' dans le désert; il entietient dans ma demeure une 
température toujours ('•i;ale. et ses send)lables seraient Iroj) lieuieux s'il 
avait pour eux les mêmes ei:ai'ds et les mêmes attentions ; mais il ne s'en 
soucie i.aière. Toujours il les di'dai.irne (piand il n'en a pas besoin; sou- 
vent il les tue. et fjuelquefois même il les man.i^c dans cei'tains jours de 
irrande solennité. Les j'iurs de carna£:e sans appétit et sans but sont inli- 
niment plus communs, et ils arrivei.t au moment où l'on v pense le 
moins. L'occasion de ces massacres est ordinairetnent ce rien sonore 
qu'on -appelle un mot, ou ce rien indéfinissable (jii on appelle une idée. 
Au défaut des armes naturelles (jue la sai.'e [)n'vi>ion de la Providence a 



TABLETTES DE E\ C.IRAFE. 



561 



refusées à llfonuue. il a inventé, |)oiir ces horribles collisions, des in- 
struments de mort qui détruisent infailliblement tout ce (|niis touchent, 
et qui sont en général eopiés sur ceux dont la nature a muni les Animaux 
pour leur défense; on le voit porter à côté de sa cuisse, avec une sorte 




d'orgueil, une épée longue et pointue comme celle de la Licorne, ou un 
sabre recourbé et tranchant comme celui de la Sauterelle. Il n'est pas 
jusqu'au tonnerre du Tout- Puissant dont il n'ait dérobé le secret à la 

71 



502 TAliLliTTES DE LA GlUAKK. 

création, on modifiant ses formes et son usage avec une exécrable variété. 
Il on a do jiortatifs qui s'appuient à l'épaule sur une de ses pattes de 
dovanl; il on a donormos qui sont cependant mobiles, qui courent au- 
do\ an! de lui sur quatre roues, et qui portent dans leurs entrailles de fer 
niillo morts à la fois. Quand on n'est pas d'accord sur le mot ou sur 
liiloo. ol Diou sait si cola airive souvent! on met ces épouvantables 
machines en campagne, et celui des dou\ partis qui tue le plus de monde 
à son adversaire a laison jus(prà nouvel oi'dre. Code manière d'avoir 
raison, qui te fail sans tloulo horreur, a môme un nom particulier : c'est 
de la gloire. 

L'IIonmie n'est pas lo soiil Aniiuai pailanl (pio l'on remarque ici. 
J'en vois souvent un autre que l'on ai)pollo lo Savant, ol (jui fait tout ce 
qu'il peut pour se distinguer do l'espèce commune, à laipiello il appar- 
tient cependant beauc()U[) plus qu'il n'en a l'air. Ce (jiii lo caractérise du 
premier abord, c'est son pelage d'un vert foncé qu'il aime à chamarrer 
de broderies et de rubans; mais je t'ai déjà dit (pie c'était un pur arti- 
lice. et il n'y a communément là-dessous qu'une espèce d'Animal comme 
le premier Homme venu. Il en diffère plus essentiollomont par son lan- 
gage, qui est la cliose la plus extraordinaire du monde. Il n'y a aucun 
égard à cette fiction de l'idée qui occasionne tant do tribulations au reste 
de l'espèce, mais seulement au mol cpii la roprcsonto bien on mal pour 
les autres, et qu'il se ferait scrupule d'omployei', si on j)ouvait lui l'opro- 
cher d'avoir égard à l'autorité de l'usage. L'état de Savant consiste à se 
servir de mots si l'aromont prononcés, (ju'il vaudrait autant (pi'ils ne 
l'eussent pas été du tout, et le principal mérite du Savant est do faire 
tous les jours des mots nouveaux que personne ne puisse entendre, pour 
exprimer dos faits vulgaires (pie tout le monde peut connailro. Aussi le 
Savant ne se fait-il pas faute de ces inventions barbares dont il a seul le 
secret; mais il le faut bien! un Savant inlclli.^^ible ne serait plus un 
Savant, et c'est en vain qu'il aspirerait au jjelage vert; car le Savant se 
produit par métamorphose connue le Papillon. Tout llonmie qui bara- 
gouine intrépidement un langage inconnu est la Chenille d'un Savant; il 
n'a plus qu'à filer son cocon et à s'enterrer dans un livre qui lui sort do 
Chrysalide. La plupart y meurent tout de bon. 

Une autre espèce beaucoup plus intéressante, c'est la Femme, pauvre 
Animal doux, élégant, délicat, timide, que l'Homme a conquis je ne sais 
oii. je ne sais quand, et qu'il s'est soumis comme le Cheval, par la ruse ou 
par la force. Je te déclare ici, et je n'y mets pas de fausse modestie, que 



TABLETTES DE LA GIRAFE. 



563 




S'enterrer dans un livro (|ui lui sert de Clirysalide. 



c'est la Bête la plus gracieuse de la nature. Cependant l'Honame déteint un 
peu sur elle, il lui fait tort; elle gagnerait à être vue à part. On sent trop 
qu'elle est tourmentée par la douloureuse conscience de sa destinée faus- 
sée, de son avenir trahi. Comme le besoin d'aimer est à peu près le seul 
de ses sentiments ; comme il faut absolument qu'elle aime quelque chose 
ou quelqu'un , elle se persuade quelquefois qu'elle aime un Homme et 



56/|. fABLETTES DE L\ GIRAFE. 



qu'elle va retrouver en lui le type de cet amant d'autrefois dont son indigne 
ravisseur la st'paree; mais l'illusion ne dure pas longtemps. A peine 
s'est-elle dt^uu' un mailre. ([uo le ly|ii' s'eîTace et va se loger dans un 
autre. Ne émis pas cpie l'expérience d'une seeomle. d'une troisième, 
dune dixième erreur la désabuse enfin de ce fanlônu^ cpii l'appelle par- 
t(nil li la fuil toujours. Klle n'existe (pie pour as|)ir('r ii lèlre inconnu 
(jui compléterait sa vie. et je n'ai pas besoin de te dire qu'elle ne le trou- 
vera jamais. L'inconstance est donc un de ses défauts ou plulot un de ses 
maliieurs. car on ne jouit p:is du IkiiiIkmii' d'aiiiKM' (pinnd on conroit la 
possibilité future de ne plus aimer ce (ju'on aime. J.es Hommes lui repro- 
chent aussi un peu de vanité; mais, suivant leur usage, les Hommes ne 
savent ce (pi'ils disiMit. La vanité consiste dans un jugement exagéré 
qu'on porte de soi. et la Femme s'estime tout au plus ce (prcllc vaut. Si 
elle savait mieux se connaître, elle se soumettrait avec moins de défé- 
rence aux j)i'ali(pies ridicules que ses tyrans lui imposent et (|ui lui répu- 
gnent visiblement. Le pelage artificiel, par exemple, convient peut-être 
à LHomme qui est épouvantablement laid; mais à la Femme, c'est un 
liors-d'œuvre de mauvais goût. Il est vrai de dire qu'elle le rend aussi 
exigai . aussi léger, aussi transparent (pie possible., ([u'elle s'arrange de 
manière à laisser deviner tout ce (ju'elle n'ose pas laisser voir. 

Si le bruit des étranges manies qui tourmentent le mr^nde où je vis 
est parvenu jusqu'au désert, tu t'étonnei'as (jue je te donne tant de détails 
sur le pays oii l'on m'a fâcheusement naturalisée, en dépit de mes incli- 
nations, et que je ne t'aie rien dit encore de lu pob'/icpie de ces gens -ci 
ou de leur manière de se gouverner. C'est (jue, de toutes les choses dont 
on parle en France sans les entendre , la politique est la chose sur latiuelle 
on s'entend le moins. Si tu écoutes une personne à ce sujet, c'est grand 
embarras; si tu en ('coûtes deux , c'est confusion; si tu en écoutes trois, 
c'est chaos. Quand ils sont quatre ou ciiKi. ils s'égorgent. A en juger 
par les honneurs unanimes qu'ils m'ont rendus, au milieu des sentiments 
de haine réciproque, et certainement bien fondée, qui les animent les 
uns contre les autres, j'ai pensé quelquefois qu'ils s'étaient arrêtés à l'idée 
de me reconnaître pour souveraine , et je suis iwllement, ii ma connais- 
.sance, le seul être un peu haut placé pour lequel ils témoignent quelques 
égards. H ne .serait pas surprenant, d'ailleurs, que les plus habiles d'entre 
eux, justement eiïrayés des inconvénients et des malheurs d'une lutte 
éternelle sur l'origine et le caractère des pouvoirs sociaux (tu ne sais pas 
ce que c'est), se fussent réunis à l'amiable dans le sage projet de choisir 



TABLETTES DE LA GIRAFE. 565 



louis inaîlivs ;i la lnillc. ('(Miui ivluirait toiiles les (iiniciillés du système 
électoral et du système monarclii([ui> à une opi'iation de toisé. Rien ne 
parait plus raisonnable. 

Il y. a quelques jours que je me crus sur le point de pénétrer tout à 
fait dans ces mystères. J'avais entendu dire que les Hommes d'élection, 
entre les mains desquels reposent toutes les destinées du pays , s'assem- 
blaient publiquement dans un lieu plus rapproché des rives du fleuve 
que celui qui m'est désigné pour séjour, et j'y dirigeai ma promenade. 
J'arrivai, en e(Tet, à un vaste palais, dont un peuple innombrable occu- 
pait toutes les avenues , et (jui me parut habité par une multitude de 
personnages affaires, tumultueux, bruyants, qui ne diffèrent, au pre- 
mier abord, du reste les Hommes que par une laideur plus caractéristique, 
plus maussade et plus rechignée , ce que j'attribuai sans peine à l'habi- 
luile des méditations graves et des affaires sérieuses. Ce qui me surprit 
davantage, c'est leur extrême pétulance qui ne leur permet pas de res- 
ter un seul instant en place, car j'assistais par hasard à une des séances 
orageuses de la session. Ils s'élançaient, bondissaient, se mêlaient en 
cent groupes confus, apostrophaient leurs adversaires de cris et de gestes 
menaçants, ou leur montraient les dents avec d'effrayantes grimaces. La 
plupart semblaient avoir pour objet de s'élever le plus possible au-dessus 
des autres, et certains ne dédaignaient pas, pour y parvenir, de se 
jucher habilement sur les épaules de leurs voisins. IMalheureusement , 
quoique placée d'une manière fort comuiode par le bénéfice de ma haute 
stature, pour ne pas perdre un des mouvements de l'assemblée, il me 
fut impossible de saisir une parole dans cet immense brouhaha , et je 
me retirai de guerre lasse, horriblement assourdie de vociférations, de 
grincements, de sifflements, de huées, sans pouvoir établir l'apparence 
d'une conjecture sur l'objet et les résultats de sa délibération. Jl y a des 
gens qui assurent que toutes les séances ressemblent plus ou moins à 
celle-là, ce qui me dispense d'assister à une autre ^ 

Je me proposais de te donner quelques échantillons du langage dont 
on se sert maintenant à Paris, avant de livrer cette lettre à mon inter- 
prète, mais il prétend que cela lui gâterait la main; et puis, pour dire 

* Il est évident que la Girafe tombe ici dans une méprise qui serait peu respec- 
tueuse, si elle n'était parfaitement innocente. Confinée dans le Jardin du Roi, elle n'a 
pu visiter la Chambre des Députés qu'elle croit décrire. Ce qu'elle a vu, c'est le Palais 
des Siiiges. 

— NOTE DE L'ÉDITEUn. — 



Dob 



lAMLKT ri:S 1>K l,\ (ilKU'K. 




Toutes le» MJancc» rfssciiiMoiil jilus ou moins à ccUf-la. 



\rai. J'iii [i(t\) de pcirif ii lixor ce y.nuow dîiris iii;i iiiciiioirc. Tu en juge- 
ras suffisarniiM'fit |);u' <l('u\ |)('iio(l('S (juc Nicinicril d CcliatiLMi'. sur mes 
gazons fleuris, un grand jeune Homme a barl)e de Jiison et une char- 
mante F'emme aux yeux de Gazelle, envers laquelle il elierchait à se 
justifier dune absenee prolongée. 



TA BLETTI-: s l)K I. \ CIHAFE. 



567 




« Jetais préoccupé, belle Isoline, lui disait-il, de puissantes idées 
dont le cœur qui bat dans votre poitiine de Feiniiie a la noble intuition. 
Placé, par les capacités qu'on veut bien m'accorder, au plus haut 
degré des adeptes de la perfectibilis^ition, et absorbé depuis longtemps 
dans les spéculations philanthropiques de la philosophie humanitaire, je 
traçais le plan d'un encyclisme [iulilicjue où viendront se moraliser tous 
les peuples, s'harmoniser toutes les institutions, s'utiliser toutes les facultés 



5fi8 TAHLETTES DE LA GIRAFE. 

et progivssor (outes les seiences; mais je n'en étnis pas moins entraîné 
vers vous par Tatlraelion la plus passionnelle, et je... 

— N'achoNoz pas! inteiTomi)ait Isoline avec solennité; ne me croyez 
|)as étranp:ère à ces hautes méditations et ne soupçonnez pas mon âme 
de se laisser séduire au\ appâts d'un naturalisme grossier. Fière de votre 
destinée, cher Adhémar. je ne vois dans le sentiment qui nous unit qu'un 
dualisme d'affinités que l'instinct respectif de cohésion a fini par confondre 
dans un individualisme sympathique, ou, pour m'exprimer plus claire- 
ment . que la fusion de deux idiosyncrasies isogènes qui sentent le besoin 
de se simultanéiser. » 

Là-dessus la conversation s'est continuée à basse voix, et je crois 
pouvoir supposer qu'elle est devenue plus intelligible , car le jeune phi- 
losophe rayonnait d'orgueil et de joie quand il a quitté Isoline pour ne 
pas être surpris par le cornac de sa maîtresse. Te serais-tu jamais ima- 
giné que cet abominable galimatias pût signifier /e vous aime dans une 
langue quelconque? Si ce n'est là, cependant, la manière la plus com- 
mode de parler, c'est assurément la plus distinguée, et il y a même des 
beaux esprits très-vantés qui font profession de ne pas s'exprimer autre- 
ment. Oh 1 (pril me tarde, mon ami, d'entendre \rdv\cr girafe 



P. >. — Quoique renseignement élémentaire ne soit pas établi en 
Girafie, et peut-être même parce qu'on n'y pensera jamais dans nos 
solitudes, les caractères de cette lettre s'expliqueront d'eux-mêmes à tes 
yeux et à ta pensée. Ils sont tracés sous mon inspiration par un bon- 
homme de mes amis qui entend la langue des Animaux beaucoup mieux 
que la sienne propre, ce (pii n'est réellement pas trop dire, et que je 
recommanderai un jour à la douce indulgence. Le pauvre diable m'est 
assez connu pour que j'ose affirmer qu'il s'est laisse» faire Homme parce 
qu'il n'a pu faire autrement, et (pi il iiuiail abdicpie volontiers, si cela 
eut dépendu de lui, les privilèges de sa sotte espèce, pour prendre la 
peau de tout autre Animal, gnind ou j)etit. pourvu qu'il fût honnête. 

La Girafe. 

Pour iraduclion conforme : 

Charles Nodier. 



PROPOS AIGRES 

D'UN CORBEAU 



Ce qui est hors de doute pour moi, c'est l'infériorité évidente de 
l'Homme sur tous les autres Animaux. Ne voyez, je vous en prie, dans 
celte déclaration, aucune animosité mesquine et étroite. 

Je suis un des rares Animaux contre lesquels l'Homme ne peut rien. 
11 ne peut ni m'asservir ni m'atteindre; ma viande elle-même est trop 
dure pour qu'il en puisse faire du bouillon... Cela dit tout, je suis 
Corbeau. 

C'est vous avouer que je vois les choses de haut. L'Homme m'est 
indifférent et je ne le crains pas; je parle donc sans fiel et sous l'empire 
(l'une conviction profonde. J'aurais le désagrément de porter des mous- 
taches, une culotte et des bottes, que je n'en déclarerais pas moins 
l'infériorité humaine, parce que cela est juste et vrai. 

Et les Hommes eux-mêmes n'en ont-ils pas conscience, de l'état 
déplorable de leur situation? ces pauvres êtres inachevés, mal conçus, 
<iont l'activité du cerveau n'est point en équilibre avec leurs ressources 
matérielles , dont les nerfs et les muscles ne sont point en harmonie. 
Pauvres architectes sans maçons, qui s'usent à créer dans la fièvre des 
plans impossibles que leur faiblesse leur défend d'exécuter. Pitoyable ! 
pitoyable! Croyez-vous, disais-je, qu'ils n'aient pas conscience de leur 
infériorité? A quoi attribuer sans cela leurs plaintes éternelles, leurs 
réclamations incessantes qui font ressembler le monde à une boutique de 
juge de paix? 

Moquez-vous, écrivez, inventez des fables, ô gens à moustaches! 
vous n'arriverez à nous rendre, nous autres Bêtes, comiques et ridicules 
qu'en nous prêtant vos vices et vos passions. 



:)7o 



l'HOPOS AU'.UKS DHN CDHHKVU 







Mais vous nie failts pili»', pauvres parias du monde, qui ne pourriez 
vivre sans nous. Que feriez-vous, je vous le demande, si aous n'aviez 
pas la laine d<' mon eonfrère le Mouton pour vous faliri(iiirr kV^^ liahils, 
la soie d'un autre de mes petits amis pour aous tisser des doublures 
ehaudes, imperméables, et vous eonstruire des paia[)luies, ear vous ne 
pouvez même pas supporter la [>luie sans tousseï', eraeher, éternuer, 
''tre malades? Au moindre vent qui. moi, m'anime et me vivifie, votre 
pauvre corps rose et dénudé frissonne et trend)le. 

Tandis que je pareours l'espace, escalade les monta.irnes et fiyncliis 



PROPOS AKIRKS D'UN CORBEAU. 571 

les villes en deux volées, vous piétinez dans la l)oue des roules ou dans 
la fange des rues. Je vous regarde souvent de Hi-luuit : vous êtes jolis a 
voir, je vous jure! A cheval vous avez encore un sendjlant de dignité, 
car le Cheval, qui est boiuie lîéte, vous prête un peu de la sienne, et 
vous n'êtes Hommes qu'à moitié. 

Savez-vous, ce[)endant, l'idée qui me passe par la tète lorsque je 
vois un cavalier galoper par les chemins? Je me dis : Est-ce étrange! 
voilà un imbécile en culotte qui se croit certainement supérieur au 
Cheval qui veut bien l'emporter, et cela uniquement parce qu'il est 
monté dessus. 

N'êtes-vous pas moins fort que le Bœuf, que l'Éléphant, que... que 
les Insectes eux-mêmes, qui enqxjrtent dans leurs j)attes des fardeaux 
deux fois gros comme eux? N'avez-vous pas toutes les infériorités, toutes 
les misères physiques? Une petite Mouche qui vous enti'e dans le nez ^a 
vous rendre fou, un petit Cousin de rien du tout qui vous pique le front 
vous défigure et vous fait gonfler. La piqûre d'une petite Bète deux cents 
fois moins grosse que votre personne vous tue plus sûrement que vous 
ne tuez une puce. Vous n'ignorez pas qu'il vous faut toute une nuit, 
parfois, pour exterminer une puce, et bien souvent vous n'y parvenez 
pas , ô roi de la création ! . 

Vous êtes pâles derrière la grille d'un Lion , et vous avez raison , car 
la moindre de ses caresses vous aplatirait comme une pomme. 

Eh bien, oui, dites-vous; nous avouons notre infériorité physique, 
peu nous importe : nous sommes rois par l'intelligence, et sur ce 
terrain-là nous vous défions, Corbeau... 

Votre orgueil m'amuse, messieurs! Vous trouvez-vous donc plus 
adroits, plus ingénieux que l'Araignée, par exemple, qui à elle seule 
tend des fils, tisse des toiles merveilleuses dont vous ne seriez pas 
même capables de faire de la charpie, qui à force d'adresse, de force, 
de ruse et de volonté vient à bout d'ennemis trois fois gros comme elle, 
qui sait prévoir l'avenir, profiter des vents pour franchir les espaces, 
fait des provisions, sait se choisir un gîte, attendre?... 3Iais, sac 
à papier! qui de vous en ferait autant? Ètes-vous plus rusés que le 
Renard, plus prudents que le Serpent? 

Si l'on voulait poursuivre, on vous aplatirait de la belle façon ! Vous 
parlez de votre cœur, et quand vous voulez trouver un symbole du 
dévouement et de la fraternité, c'est encore parmi nous que vous allez 
les chercher. Quelle est dans votre espèce 1^ mère qui se percerait le 



PROPOS AIGUËS D'UN CORBEAU. 



Iliino l'onimo lo lait (iiiotidicniiriiuMil le Pélican l)lanc? Quelle est la mère 
(|ui acceiiloi'ait . coumu' la maman Kanf^nroo, lo lardean incessant de 




0f.^>^^-^ 



ses fx?tits? Persuadez donc à vos épouses, messieurs les Hommes, de 
faire ménairer dans leurs jupes, qui sont pourtant assez amples pour 
cela, un petit réduit bien chaud, doublé en futaine, où leurs bébés 
puissent se réfugier et éviter les refroidissements! Quelle est donc chez 
nous la mère qui ne nourrit pas ses petits? Quelle est [)armi vous celle 
qui y consente? Pitoyable, messieurs, pitoyable! Vous parlez de votre 
tendresse paternelle, des sacrifices que vous faites pour élever vos 
enfants. En effet, vous ne négligez rien de ce qui peut mettre en 
évidence votre générosité, rien de ce que les autres peuvent voir n'est 



PROPOS AIGRKS D'UN COHBKALl 



()ul)lië par vous; mais les petits dévouements ignorés qui sont la vraie 
tendresse, prétendez-vous (pie vous les possédiez? I.e moindre Moineau 
vous en remontrerait sur ce sujet-là. N'est-ce pas lui, en ellel, tandis 
que la femelle couve, (jui va au marciié, se diaii^e de la cuisine et 
de tous les soins du ménage dont vous auriez iionte? N'est-ce pas lui 
qui simplement, sans affectation, sans respect humain, remplace au nid 
la femelle si cette dernière a besoin de sortir? Que de tendresse dans 
(eut ce';i! 











Y a-t-il un père dans l'espèce humaine qui voudrait faire la bouillie 
de son marmot et le bercer pendant deux heures par jour? Vous croyez 
avoir tout dit lors |ue vous vous êtes écrié : Les Betes font tout cela par 
instinct. Eh ! par Dieu , oui . nos instincts sont supérieurs aux vôtres. 



d7!» 



rROPOS AIGRES D'UN CORBEAU. 



voilà bien ce (jiio je prétends. Nous faisons tout naturellement ce qui vous 
denuinile mille elVorls. Nos Rossignols chantent sans avoir été au Conser- 
vatoire ; est-ce à dire qu'ils soient inférieurs à vos chanteuses? Mais chez 
nous, dites-vous, la musique est un art; nous avons le contre-point!... 

Et qui vous (ht que chez les Rossignols et les Fauvettes la nmsique 
ne soit point un art dont ils jouissent tout autant que vous, quoiqu'ils 
ne crient jamais bravo et ne fassent pas payer les i)laces? Vous possédez 
le sentiment de l'association , de la famille, de la vie en conunun ! Pas 
avec excès, ce me sendde. Je voudi*ais (pi'ii l'exemple des ]\larmottes 
on mît sous clef la plus unie de vos familles et qu'on rol)ligeàt à passer 
dans le silence et l'ondjre tout un hiver, nez à nez, côte à côte. 

Vous me direz que p?ndant ce temps les IMarmottes dorment. On 
n'en est pas tout à fait sur; mais croyez-vous que tous ces bons parents 
enf.'rmés ensemble pourraient dormir, eux? Je m'imagine que le jour 
où on ouvrirait la porte on trouverait pas mal d'estropiés. N'ètes-vous 
pas de cet avis-là? 

Vous vantez la finesse de vos hommes d'affaires, l'astuce de vos filles 
d'opéra. Vous ne pouvez pas pas parler de ces êtres vicieux sans sourire, 
parce (ju'au fond vous êtes émerveillés. Eh bien, mais, nos Rats, à nous, 
ne sont-ils pas encore plus rongeurs que les vôtres, plus actifs, plus 
infatigables? Non, cherchez bien, et vous verrez que même sur le terrain 
des vices nous sommes encore supérieurs, parce que nos vices, à nous, 
sont francs, complets, naturels, et que nous n'en tirons pas vanité. 

Le Paon lui-même, que je n'aime pas beaucoup, pourtant, est 
vaniteux en être intelligent. Il jouit de son orgueil , il le déguste et s'en 
fait vivre, tandis que vous, vous en mourez. Tenez- vous à ce que je 
vous parle de votre courage? Je le ferai volontiers, car je ne l'estime pas 
in(inimeni. Comparerai-je votre bravoure à celle du Lion? Je ne le ferai 
pas, n'est-ce pas? ce serait une plaisanterie. Parlons donc sérieusement 
et prenons pour point de comparaison le Lièvre, le pauvre Lièvre, qui 
symbolise pour vous la lâcheté. Examinons un peu le pauvre animal, et 
nous aurons bientôt constaté que vous êtes plus poltron que lui. 

Imaginez ce malheureux Lièvre ;i qui la nature a refusé des armes; 
il a contre lui deux ou trois Chiens courants, quatre fois gros et forts 
comme lui, armés de dents redoutables, et de plus ayant conscience 
qu'en l'attaquant ils ne courent aucun danger. Il a en outre deux, trois, 
quelquefois dix Bêtes énormes, vous, messieurs, défendues par une puis- 
sante mousqueterie, furieuses, ardentes, et maladroites, heureusement. 



PROPOS AIGRES D'UN CORBEAU. 




L'astuce de vos filles d'opéra. 



En face de celte année, le Lièvre fuit, le lâche! et voilà sa réputation 
faite. Mais, ventre de Biche! vous fuyez bien, gros Homme que vous 
êtes, devant une abeille qui vous poursuit. 

Vous l'appelez timide, le pauvre Animal qui, traqué, poursuivi par 
tout un bataillon, trouve encore la force de lutter, invente des ruses, 
vous met sur les dents et parfois vous échappe, à vous autres, géants, 
qui restez là, le fusil déchargé et la sueur au front. 

Si cet Animal-là n'a pas de sang- froid, en vérité, qui donc en a? 

Mais vous. Homme courageux, le jour où vous avez parlé pour la 



5/b 



I'ra)lM3S AIGUKS D'UN CORBEAU. 



pivniièro fois à voire future femme, je vous vois d'ici, vous étiez trem- 
hlant . les oreilles basses, les i,^enou\ en deilans, les jambes fléchissanles, 
tcnanl pileiiseinent votre eliapeau ! 




Ils se moijuenl de tes allures, mon pauvre Lièvre! 

C'est que je ne vois pas, ù roi de la création , le moindre terrain où 
tu retrouves ta supériorité. Tu nous méprises, parce que nous couchons 
en plein air, et que, toi, tu bàlis des palais; mais, qu'est-ce que cela 
|)rouve, si ce n'est que nous ne craignons pas les rhumes de cerveau , et 
(|ue tu les redoutes infiniment? J'ai vu tes villes, très-rapidement, il est 
vrai, en passant au-dessus; mais je me suis aperçu immédiatement qu'à 
côté des palais il y avait des ruelles sombres encombrées de masures. A 
côté de gros bonshommes joufflus et roses, j'en ai vu de pâles et de bien 
maigres, traînant la jambe et tendant la main. Et tu a[)[)elles cela, roi 
de la création, une organisation sociale? Mais ton beau corps, société 
humaine, est couvert de plaies horribles. 

Dans nos royaumes de Bétes, nous ignorons la mendicité. 11 n'est 



PROPOS AIGRES D'UN CORBEAU. 



577 



pas un Corbeau qui ne mourût de honte s'il fallait se mettre des lunettes 
vertes et jouer de la clarinette pour attendrir la sensibilité des autres 
Corbeaux et se faire nourrir par eux. Et croyez-vous de bonne foi que 



r\ \ 




tous les mendiants qui nous promènent par les rues ne prouvent pas, 
par cela même, qu'ils sont inférieurs de beaucoup aux Animaux qu'ils 
exhibent? 

73 



078 



PROPOS AIGRES D'UN CORBEAU. 



Qiiaïul nous ne ii:aiinons plus notre vie nous-mêmes, nous autres 
Bètes. nous mourons. Je ne crois pas qu'on puisse rien trouver de plus 
beau que ce genre d'organisation sociale. 

Voyons, sur quel leri'ain maintenant porterons-nous la discussion? 
car, si je n'ai pas toul <lil,,i"ai liàte d'en Unir, n'ayant pas, grâce à Dieu, 
l'habitude de me servir de mes |)lumes poui* noircir du papier. 

Ah! j'y suis; il vous reste le royaume des arts, ce sentiment artis- 
tique dont vous jiri'lendez avoir le monopole, et qui est comme un des 
(juatre pieds de voti'c tivuie. Et de quel droit prétendez-vous (|ue nous 
ne sommes ni artistes ni poètes? Qui vous dit que le lîœuf, qui s'arrête 
silencieux au milieu du sillon et regarde, ne jouit pas quand le ciel est 
|)ur et (pie la prairie verdoie? Qui vous permet de juger des sentiments 
intimes que nous éprouvons en j)résence de la belle nature, dans l'inti- 
mité de laquelle nous vivons incessamment? Qui vous dit que l'Insecte 
au\ ailes d'or, qui se pose sur sa fleur, ne l'aime pas et ne la trouve 
pas belle, n'en jouit pas en artiste, en amant? Qui vous dit que l'Oiseau 
qui chante ne soit qu'une machine à rendre des sons, et que votre âme 
humaine ait absorbé la nôtre tout entière? 




"S^^^^'s" '~>^'^ - ■ 



Vous ai-je raconté ce que j'c'prouve, moi. Corbeau, lorsque le gros 
nuage approche, (pie l'ouragan me pousse et que je lutte, que la tempête 
me bat les flancs, que j'aperçois au loin le ciel qui se déchire, les forets 



PROPOS AIGRES D'UN CORBEAU. 



570 



qui plient et grincent, que tout ce qui vit au monde, à commencer par 
vous, se cache, tremble, s'abrite, et que moi, les ailes étendues, plus 
noir encore que l'orage, plus noir et plus entêté, je plane et je jouis? 
Qui vous dit, morbleu! que je ne trouve pas cela beau? • 

Ah! tenez, monsieur le roi, qui vous cachez sous vos culottes ,. vous 
êtes un bien drôle de petit bonhomme. 

Gela dit, je signe et appose mon cachet. 



J'ai l'honneur de vous saluer. 



Gustave Droz. 




SOUVENIRS 



VIEILLE CORNEILLE 



FRAGMENTS T I R K S D'UN A L B L M D K \ O \ A G E 



Non animum mutant qui trans mare currunt. 

— HOKACE, Epilres. — 

Venez à nous, nous savons tout. 

— Les Silènes à Ulysse. — 



SOMMAIRE. 

Pourquoi voyagc-t-on? — Un vieux Château. — Monsieur le Duc et madame la 

Duchesse. — Une Terrasse.— Un vieux Faucon. — A riioi tiknt lk coEin d'un Lkzabd. 
— Suite de l'histoire des hôtes de la terrasse. — Faites-vous donc Grand-Duc! — Une 
Carpe magicienne. — Comment un Hihou meurt d'amour. — Où madame la Corneille 
reprend la parole pour son propre compte. — Conclusion. 







Va (r;il)oi(l. |toiiiïjiioi 

voyji.irf'-t-on .' Le repos nCsl-il pas 
ce qu'il y ;« fie iiicillciir nu inonde^ 
Kst-il rien (|iii Njiillf fjii'on se dé- 
niu'M' pour- VhïU'i cherclicr ou pour 

l'éviter? Ne dirai t-fjn pas, à voir l'air et la terre incessamment traversés, 

qu'on gagne quelque cho.se à se déplacer.» 



SOUVENIRS D'UNE VIEILLE CORNEILLE. 581 



Les uns courent après le niieuv (|ue personne n'atteint, les autres 
fuient le mal auquel j)ersonne n'échappe. Les Hirondelles voyaii:ent avec 
le soleil et le suivent partout où il lui plaît d'aller; les 3iainioltes le 
laissent partir et s'endorment en attendant son retour, sur la foi de cet 
adaije (pie le soleil, ce cpii pour elles est la fortune, vient en dormant. 
Mais des unes, beaucoup partent, et bien peu reviennent : l'espace est 
si vaste et la mer si avide ! Et des autres , beaucoup s'endorment et 
[)eu se réveillent : on est si près de la mort, qui toujours veille, quand 
on dort! Le Papillon voyage pour cette seule raison qu'il a des ailes; 
l'Escargot traîne avec lui sa maison plutôt (pie de rester en i)lace. 
L'inconnu est si beau ! La faim chasse ceux-ci, l'amour pousse c(Hix-là. 
Pour les premiers, la patrie et le bonheur, c'est le lieu où l'on mange; 
pour les seconds, c'est le lieu oîi l'on aime. La satiété poursuit ceux 
(jui ne marchent pas avec le désir. Enlin le monde entier s'agite ; dans 
les chaînes ou dans la liberté. cha(;un précipite sa vie. Mais pour le 
monde tout entier comme pour rÉcuieuil dans sa cage, le mouvement 
ce n'est pas le progrès : s'agiter n'est, pas avancera Malheureusement 
on s'agite plus qu'on n'avance. 

Aussi dit-on (pie les plus sages, pensant que mieux vaut un |)aisil)Ie 
malheur qu'un bonheur agité, vivent aux lieux (pii les ont vus naître, 
sans souci de ce qui se passe plus loin que leur horiz(m , et meurent, 
sinon heureux, du moins tian(piill(\s. .Mais ([ui sait si cette sagesse ne 
vient pas de la sécheresse de leur cœur ou de l'impuissance de leurs 
ailes ? 

Personne n'a mieux répondu à cette question : « Pourquoi voyage- 
t-on ? » qu'un grand écrivain de notre sexe. (( On voyage , a dit George 
Sand, parce qu'on n'est bien nulle part ici-bas. » Il est donc juste 
que rien ne s'arrête, car rien n'est parfait, et l'inuBobilité ne con- 
viendrait ([u'à la perfection. 

Pour moi, j'ai voyagé. Non pas (jue je fusse née d'humeur inquiète et 
voyageuse; bien au contraire, j'ahnais mon nid et les courtes pro- 
menades. 



<( A quoi bon ces interminables considérations au début de votre 
récit? me dit un de mes vieux amis, mon voisin, auquel il m'arrive 

1 S. La Valette (Fables). 



SOLVKMUS D'INK VlKll.l.K COUM'JLLK. 



parfois (lo (leinandiM' coiisoil . on me icservant toutefois do ne Pair 
(|U0 IV quo jo vou\. (!o nos! pas |)ar(V (juo vous vous occupe/ de plii- 
losopliit". d'arclicolouii». d lusl(»ir(>. de p!i\siolo;;ic . etc.. cic.. cpii 
vous faut donnci" de toul cela ii vos lecleuis autan! (pi'il vous cou- 
vioul d en prendre poui* vous-uiènie. Vous pass<MV/. pour une pédante, 
pour un pliilosoplie enipknné ; on nous l'cuNcrra en Sorbonne, et. 
(pii |tis est. on ne M)US lira i)as. .N"all(>/-\oiis pas i'aii'e un résumé 
scrupuleux de loul ce (jue vous avez vu el |»ense (le|)uis (an(()( ceni 
ans «pie vous «"(es au niond«'. jusiilier voire lilre enlin. el joindre 
au tort «l'avoii- use vos ail«^s sur toutes les .grandes l'outes le tort 
liien plus iirand de \o\a.::«'r sérieusement sur le papier? (Iroyez-moi, 
si \ous Adule/. |)laii'e. ayez de la raison, de lespiil . du senliuïent, 
de la passion, connue par liasar«l ; mais f/anlcz—rotis d'oublier la folie '. 
Ia' siècle des Colond) est passé : on n a pas hesoin de découvrir un 
nouveau monde pour s'intituler voyai^eur. on l'est ii moins de frais. On 
découvre le lieu où l'on est né, on «K'couvre son voisin, on se découvre 
soi-même, ou l'on ne découvre lien du (oui; cela vaut bien mieux, 
cela nit-ne moins loin, el . Dieu nous le pai'donne ! cela |)laît autant. 
r'.ontez donc, contez. (Ju'importe ««jnunent vous contiez, pourvu (|ue 
vous contiez? le temps «si au\ lùstoriettes. Imitez vos contem|iorains. 
ces illustres V(jya.ireurs . «pii datent des (piatie coins du itlobe lems 
impressions écrites bravement sur la paille ou sur le duvel du nid 
paternel ; faites comme euv. A propos de voya.a^es, parlez de tout, et 
de vous-même, et de vos amis, si bon vous semble; puis mentez un 
peu, et je vous promets un honnête succès; de i^randes erreurs et 
d'imperceptibles vérités, c'est ainsi «pi'on bâtit les meilleurs ou vrai2;es. 
On ne vous admirera pas, on ne vous croira pas, mais on vous liia. 
Vous êtes modeste ; que vous faut-il de plus ? » 

Ces réflexions m'arrêtèrent un instant. Le conseil j>ouvait être jjon 
et semblait, en tout cas, facile à >uivre; mais ma conscience l'empoita. 
" On ne fait pas ce qu'on veut, on fait «c «ju'on peut et ce qu'on doit 
surtout, répondis-je; je suis une Oirneille d honneur, je ferai de mon 
mieux. Si vous n'avez à me df>nner «jue <U'< conseils comme ceux-là , 
je serai heureuse qu'il vous plaise de les i^'arder pour vous. 

— Soit, je me tais, » me dit en s'inclinant j)rofondémenl mon inlei- 
IfKUt^ur un peu piqué. 

' Goottie. 



SOUVENIRS D'UNE VIEILLE CORNEILLE. 583 



Je lui rendis sa li'vt'i'fncc. ol je i'(>|iris la iihiiiic. 

On k' sail. je suis une vieille (lonieille. Si \ieille ([ue je sois, cl je 
le suis assez pour ne jilus songer ii caelier mon àiie. je me souviens 
d'aNoii' été jeune, oui jeune, (juoi ([uen disent les Élourneaux mes voi- 
sins, aussi jeune qu'eux assurément, mais moins étourdie peut-être et 
moins oublieuse de ce (pfon doit de respect ii la vieillesse qu'on hono- 
rerait davantaiîc, si Ton soni;eait un peu (juctre vieux c'est être en 
train de mourir; la mort ari'ive h la lin de la \ieillesse j)our la relever 
et l'ennoblir. 

Jai donc été jeune; jeune, heureuse et mariée. Jeunesse et bon- 
heur, je perdis tout le même jour, il y a cinquante ans, en perdant un 
mari adoré. 

Jour alTreux ! (|ue je n'oublierai de ma vie. Le vent soufflait avec 
violence dans les dentelles du vieux clocher. Le tonnerre roulait avec 
funnir sous le ciel obscur. La sond)re cathédrale tremblait sur ses fon- 
dements, connue si elle eût été animée |)ar l'épouvante. La pluie froide 
tondjait i)ar torrents, et. pour la j)remière fois, menaçait de .gagner 
notre nid. si bien caché qu'il lut dans un des plis du manteau de la 
cathédrale de Strasbourir. a Je vais mourir, me dit d'une voix affai- 
blie, mais résolue pourtant, l'époux cjue je pleure, je vais mourir! 
adieu! Si ces pauvres petits pouvaient se jiasser de toi, je te dirais de 
mourir avec moi, et nous nous en irions ensemble là-haut, plus haut 
que le soleil ! La mort n'est rien pour celui cpii compte sur l'éter- 
nité ; mais il faut \'\\\v (piand on peut être I) )n ;i quelque chose sur 
la terre. Vis donc, et prends courai-e. (iarde de moi un bon souvenir. 
Pauvres petits! ajouta-t-il; cela te fera plaisir de voir pousser leurs 
j)lumes. » 

Ce fut son derniei' mot. J'étais veuve! 

On ne voit jamais le bout du malheur, le nu'en pouvait grandir 
encore. Huit jours après, je n'avais plus d'enfants : ma nichée tout 
entière périssait sous mes yeux. 



Ce qu'il y a d'affreux dans ces maux sans remède, c'est qu'on n'en 
meurt pas et qu'on s'en console. 



58.'i 



SOUVENIRS D'UNK VIEILLI". C0R^E1LLE. 



' K> 



l-r « iiiy' '\ 




t'-TfTr?- 



Jo fciillis (Icvfnir (MIc. On fiiiii^nit [K)ur mes jours. ]\hiis on mCr)- 
toura, mais on mobscda. ot jcns lii lAclioté «le ronsonlir h viMc. 

« Vovairf'z. nie dit alois une vieille (ji:o.i:iic (|iii a\ail soijL'né mon 
mari cl mes enfants pendant leur maladie ; ^o^ai:e/.. Vous |)artirez 
inconsolable, vous reviendrez ealme. sin<jn (•onsoi(-e. (:ond)ieu de dou- 
leurs sont restées sur les ^nands eliemins 1 » 

Cette Citroime était connue [joui- sa (idelile ii tous les bons senti- 
ments, mais la prati(jue du monde l'avait enduicie. Cette parole me 
parut impie, et je la laissai sans réponse. 



SOUVENIRS D'UNE VIEILLE CORNEILLE. 585 



Quehjues Coi'liciiux. de ('eux (|iit' mon iii;iri ;i\ail le plus jiiiiiés, 
joit!;nirent alors leur voix à celle de riinpassihle Cii^oi^ne, et pendant 
quehjiies jours je n'entendis rien autre chose que ceci : « Partez, par- 
tez, » me disait-on de tous côtés. 

Mon cœur se brisait à la pensée d'abandonner ces pierres vénérées 
où je les avais tous vus vivre, ni'ainier et mourir ; oii, en dépit de ma 
raison, j'espérais toujours les Noir rcpai'aitre, car il faut des années 
pour ci'oire ;i la mort de ceu\ (ju'on aime... terre! oîi vont les morts, 
et (jue fais-tu d\Mi\? Mais le moyen de souiïrir à sa guise au milieu de 
i;ens qui se cioiciit Icnus de vous consoler? 

Je partis donc, je partis pour être seule, pour pleurer à mon 
aise. 

Pendant cinquante ans, je dois le dire, je ne me suis ni arrêtée ni 
consolée. Mais, hélas ! faibles que nous sonunes! nous ne savons même 
pas pleurer éternellement. La sceptique Cigoii;ne avait dit vrai. Et a|)rès 
avoir pleuré, pleuré longtemps, ma chère douleur m'échappa peu à i)eu. 
A quoi sommes-nous fidèles? 



Vie errante 
Est chose enivrante. 



Du moment où je ne voyageais plus que pour voyager, et qu'en haine 
du moindre repos, pour ainsi dire, je pensai à cette maxime d'un grand 
moraliste : « On ne voyage (pie pour raconter; » « Pourcjuoi ne racon- 
terais-je pas? » me dis-je aussitôt. 

Ce tut ainsi que je pris d'abord une note, puis deux, puis trois, 
puis mille. A mesure que l'occasion s'en présentait, et j'avais soin 
qu'elle se présentât souvent, je racontais mes voyages aux Oiseaux 
qu'un peu de curiosité rassemblait autour de moi. Je m'eiïorçais de 
parler clairement et de dire honnêtement ii chacun ce qui p.juvait lui 
être utile et agréable; je voyais bien qu'on m'écoutait, mais on ne 
me louait pas encore, et chacun semblait craindre de hasarder son 
suffrage. A la (în, un Oiseau (qui, à la vérité, n'était pas de mes amis) 
se risqua et dit tout haut, avec une grande assurance, que mes contes 
étaient bons. C'en fut assez, leur fortune était faite; bientôt mes récils 

74 



5811 



SOlNKNinS 1)"IM-: MKILLK COHNKl LLK. 




Je pns d'abord une note, puis deux, j)uis trois, puis mille. 



|ja>.>«.'rc'iit, volcrenl de hcc en Imt. (| je lo rcdouviii |);iiImiiI. .1 m rii> 
flattée. 

Quand on a une fois i,'OÙté de la louani,'e, on en vienl a lainier, si 
peu (juon la niérile, ou si |>eu quelle vaille et qu'on l'eslime. Je œn- 
linuai donc. 



SOUVENIRS D'UNE VIEILLE CORNEILLE. 587 



Un vieux Château. 

Il était iino fois un vieux chriteaii... 

(J'ontrc eu matière eonime les vieux conteurs, mais pourtiiioi non? 
Ne suis-je pas contemporaine des liistoires qui commencent comme 
celle-ci ?) 

Il était donc une fois un vieux château, le château de ***, 
dont je ne puis dire le nom, pour des raisons que je dois taire 
aussi. 

Dans le temps où il y avait en France ce qu'on appelait des 
chàteau\ forts, ce château avait été un château fort; c'est-à-dire 
(|u'il avait vu pendant sa Ionique vie tout ce que les châteaux avaient 
coutume de voir dans ces temps-là. II avait souvent été attaqué et 
souvent défendu, souvent pris et souvent repris. 

Ces choses-là n'arrivent pas à un château, si fort qu'il soit, sans 
(pi'il en résulte pour lui de notables altérations ; aussi n'assurerais- 
je pas qu'à l'époque dont je parle il eut rien conservé de sa pre- 
mière architecture. 

Il me suffira de dire (ju'après avoir été pris et saccagé pour la 
dernière fois à la révolution de 93, qui épargna peu les châteaux, 
il fut bien près d'être restauré après celle de 1815, qui leur fut 
meilleure, à ce qu'il parait. iMalheureusement pour ce château, ce 
fut au moment oii sa fortune commençait à se refaire qu'arriva cette 
fameuse révolution de 1830, {|ui vous a été si longuement racontée par 
rhonnète Lièvre dont les touchantes aventures ouvrent ce livi*e. 

Le vieux manoii'dut alors sortir de noblesse. 11 dérogea et fut vendu 
à un bancjuier. L'n bancpiiei' est un Homme qui est tenu d'avoir de l'ar- 
gent, mais qui |)eut à toute force manquer tie connaissances archéolo- 
giques. Aussi l'acheteur financier, tout en voulant du- bien à sa nouvelle 
propriété, lui porta-t-il le dernier coup. 

Il y mit les maçons ! 

En moins de rien les trous furent bouchés, les murs blanchis, et au 
moyen d'une terrasse (renaissance ! ) qu'on crut mettre en rapport avec 
ce qui restait, la chapelle ell^-mème fut utilisée, et profanée! On en fit 



588 



SOLVEMRS D'INE VIEILLK COUNEILLK 







S>^^^^^^^ -r^ 



^^'■t^^CS-^r. 






Un banquier. 



'uno (le ces caû:es à coiiipiirliiiicnls dans lesquelles les hommes emprison- 
nent volon Un' rement les trois (juiiils de leur existence, en haine sans 
doute de ce que Dieu a (ail pour ses créatures : le ciel, l'air et la 
liJjerte. 

Pourtant ranti(jnc castel ne fut pas rehàli dans son entier-. \y ban- 
quier s'ét<iil conl«'nlt'. en Ilonnne qui sait le pii\ de I aii^ciil. d"en 
relever une partie seuletnent. Tous les styles d'ailleurs fuient mêlés 
•selon l'usage ; les étages sufx;rieurs étaient d'architecture romane, et 
les étages inférieurs d'architecture gothique ; ce (pii pouvait doimer à 
entendre qu'on avait hàti les toits d ab;>i'd et les fondements tout ii 



SOUVENIRS D'UNE VIEILLE CORNEILLE. 580 



In lin. (les l»ailt;iiisiii('s Icroiil. je rcsprrc. IVciiHr lous les ju'clii- 
terles, et aussi les (iaslois. au\(|ii('ls l(S iloimiic^ oui Noié k's élé- 
ments (le leur sévèie arehileeluie inzaiiline. 

Ceci n'einpecha pas que eede reslauralion IjDuriicoiM' lit i^iaiid lniiil 
dans le pays, el beaucoup d'iionneui- au iiiarou (pii avait si inlie|)id('- 
inent mené à lin cette œuvre d'artiste. 

Le reste fut heureusement abandonné, ou, pour inieuv diie, sauvé. 

Ce lut ainsi (pic ce pauvre vieux château perdit son caractère de 
vieuv château, cl (pi après avoir été habité autrefois par des comtes, 
par des [)i"inccs. et peut-être bien [)ar des rois, il était (levenu une 
sorte de maison de canipai^ne (pie ses nouveau\ |)ropi'iétaires daii^naient 
à peine visiter. 

Je l'ai dit. je suis née dans le iji-and poitail de la caihédrale de 
Strasbourg, ce diamant de l'Alsace, entre les llanunes de pierre qui 
soutiennent de leurs lobustes étreintes l'image du Père éternel. Quand 
on a eu un pareil berceau, cjuand (Ai a été élevée dans le respect des 
vieilles cIkjscs, on ne peut voir, sans crier au blasphème, rim[)iété de 
ces Honnnes qui détiuisent elfrontément le peu de bien que leui's pères 
avaient su faiie. 

Du reste, la partie restaurée avait trouvé des h(jtes dignes d'elle. 

Elle était habitée par des Chouettes et par des llijjoux, qui, se 
voyant sur une teirasse toute neuve, se donnaient des airs de grands 
seigneurs, les plus risibles du monde, et se faisaient appeler sans pudeur 
monsieur le Gi'and-Duc er madame la Grande-Duchesse par les pauvres 
Chauves-Souris (|ui les servaient. 

J'arrivai un soir à ce château, très-fatiguée, après toute une jour- 
née de vol forcé. J'étais de la i)lus mauvaise humeur, de celle que l'on 
a contre soi-même autant (pie contre les autres, ce (ju'il y a de pis 
enfin. J'avais été tout à la fois poursuivie par l'ennui, (jui nesl autre, 
je crois, que le vide du cœur, et inquiétée par un de ces chasseurs 
novices qui ne respectent ni l'âge, ni l'espèce, et pour lesquels rien n'est 
sacré. Le hasard voulut (jue je m'abattisse sur la balustrade de la terrasse 
dont je viens de parler, dei-rièi'e une rangée de vases Louis XV, du sein 
desquels s'élevaient les tristes rameaux de (piekiues cy{)rès à moitié 
morts. 

Minuit sonnait ! 

3Iinuit ! Dans les romans il est rare que minuit sonne impunément; 
mais dans un récit véridique, comme celui-ci. les choses se passent 



5-.)0 



SOLVKMUS D'LM: VIKILLK CORNEILLE. 




Un de ros cliassours novices pour lesquels rien n'esl sacri"-. 

(IV)nlinnirf' plus >iiii|il('iii('iiL 1*11 les douze coups me ijippclri'cul sciilc- 
iiicnt qiio j<' fcniisliicii dr me coikIici-. si je \(iul;iis rcpnilir de Itounc 
houie. — Je iiio coinli li donc 



Monsi'nr le Duc <l madaim; la Duchesse. — l.rif; Terrasse. 



inllais m*on(Ioriiiif. (juiind je (rii> m iifxTffVfjir quo jf n'étais pas 
s^'ule .>ur la terrasse : j rntivNis en clïel. ;) l;i liiililc claiir des étoiles, 
un IIIUmi rpii enveloppjiil .::idjiiiiriieiil djni> I une de ses niles une (lliouede 



SOUVENIRS D'UNE VIEILLE CORNEILLE. 591 



d'assez lionne ii^parcncc. liindis (|u"il se (Icjipiiil avec l'aiiliv coinnie un 
héros (Topera dans son manteau. 

En pivlanl un peu Toreille, j'enteiulis qu'il s'ai^nssait de la lune, de 
la nuit ])rune. etc.; tout cela se disait ou se ehantait sur un air passable- 
ment lamentable. 

Pauvre lune! s'il lallail en ei'oire les amoureux, tu n'aui'ais été l'aile 
(pie poui' eux. 

Pour rien au monde je n'aurais voulu être indiserèle ni prendre une 
hospitalité ([ui ne pouvait i!;uère, d'ailleurs, ni'ètre refusée. Je m'adressai 
donc poliment à une Chauve- Souris de service ([ui vint ;i passer. « Ma 
bomie. lui dis-je, veuillez faire savoir ii vos niaitres (pi'une (lorneille de 
cent ans leur demande l'hospitalilé pour une nuit. 

— Qu'appelez-vous votre bonne? me l'épondit la Chauve-Souris 
d'un air pi(iué ; appi'enez ([ue je ne suis la bonne de personne. Je suis 
au service de madame la Duchesse, et j'ai l'honneur d'être sa première 
camériste. Mais qui ètes-vous. madame la Corneille de cent ans? de quelle 
paît venez-vous ? comment vous annoncerai-je ? (luel est votre titre? 

— 3Ion titre '^ repris-je. Mais je suis très- fatiguée, j'ai besoin de 
repos, et je ne saclie pas qu'on en j)uisse trouver un meilleur |)oui* 
demander ce ([ue je demande, le droit de dormir sans aller plus loin. 

— Voilà un beau titre en eiïet, me répliqua la sotte pécoj'e tout en 
s'en allant. Croyez-vous ([ue les grands persomiages, connue il en vient 
au château, soient jamais fatigués? Ils n'ont lien ;i faire et volent tout 
doucement. » 

Au bout d'un instant, je vis arrivei' une autre (Chauve-Souris. 
Celle-ci, n'étant encore ([ue la troisième des Chauves-Souris de ser- 
vice de madame la Duchesse, était moins impertinente (|ue la |)remière. 
« B(jn Dieu ! me dit-elle, la premicTC camei"iste vient d'être grondée à 
cause de vous. Madame chantait un nocturne avec monsieur, et dans ces 
moments-là elle n'entend j)as qu'on la dérange : madame vous fait dire 
(juelle n'est pas visible. D'ailleurs, madame ne reç(jit ([ue des personnes 
titrées, et vous n'avez point de titres. 

— Que me contez-vous là? lui dis-je; n'ai-je pas des yeux pour voir 
(jue votre Grand-Duc n'est (ju'un Hibou, et (|ue votre Grande-Duchesse 
n'est qu'une Ciiouette, à laquelle ces hautes mines vont fort mal? 

— Chut ! me dit à l'oreille la Chauve-Souris qui était un peu 
bavarde, et parlez plus bas ! Si l'on savait seulement que je vous 
écoute, je serais chassée, et peut-être mangée. Depuis qu'ils ont quitté 



592 



SOUVENIHS D'I M-; VIKILLK COUNKl l.LK. 




mW 



Madame la Duchesse chante un nocturne avec monsieur le Duc, et, dans ces momcnts-Ii, 
elle n'entend pas qu'on la dérange. 



ht faliri(jtio oii Iciii' m»iiI ncdiics Iciiis jMciiiirrcs [iliiiiifs, mes iiiaîtros ne 
rèvont (jne irrandcurs; ils iiicnrciil d'cnvio de s'iinohlir. On parle de 
rerreuser les fossés et les irreiionillcres, de refaire les |>onts-levis et de 
redresser les lourt'llcs. <•! ils (siicrcnl dcxciiir iinlihs iioiii' de hon au 
niilieu de ees attributs de la nolilesse. Mais. Iiali ! Tliahit ne fait j)as 
le inf)ine, et le ehjTiteau ne fait pas le noble. Du reste, ma bonne dame, 
volez la-bas. a droite, vous \ (rouxcrc/ lc> niirics du \i('ii\ cliàlcau. cl 
vous y serez tout aussi bien (ju'iei. je nous assure. 

— Des ruines! nréeriai-je. il > ;i des ruines jucs d iri. il reste 
quelque ehose du vieux cliàteau. cl j'aurais pu passer la nuit sur eettc 



SOUVENIRS D'UNE VIEILLE CORNEILLE. 593 



vihiiitc I.MTassr (|ui iiii ni sInIc. ni .-liiiidciir. ni souvenirs! Mq\v\, ma 
licllc. Notre iiiaîlrost' l'iiil l)i(Mi (\'v[\v une sotlc ; ii riicurc (|iril csl. je 
nai (\u'l\ me louei' d'elle. » 

Va\ \ei'ile. rien n'est plus boullon (|ue les |)ietentii)ns de ces nobles 
de eonlrebande. Je laissai là ees Oiseaux ridicules, celte maison badi- 
jLtcoimée. et ]>ien m'en prit. 

Sans doute, du vieuv château il était restt' peu de ciiose, mais j'au- 
rais doimé viniit-cinq châteaux restaurés comme celui que je venais de 
quitter, pour une seule des pierres du vénéiable njur sur lefjuel j'eus le 
bonheur de me poser. 

L'admirable vieux mur ! 

Est-il au monde lien de plus touchant (|ue ces débris immortels (jui 
témoignent si éloquemmenl du tort que ce qui est fait chaque jour à ce 
(jui a été ? Conunent peut-on hésiter entre les vieilles choses et les nou- 
velles '} î,e présent est-il autre chose que le Singe du passé * ') 



In vieux Fixucoii. 



Ce su|)erbe vieux nmr entourait une com' vieille aussi. LIne vi.une 
vieriic end)rassait de ses vertes pousses tout un |)an de la mmaille. Des 
scolopendres, des lis et des tulipes sauvai^es croissaient entre les mar- 
ches tl'un perron délabré (|u'un lierre recouvrait en partie. Les hum])les 
fleurs blanches de la ])ourse-ii-pasleur. les boutons-d'or. les iriroflées 
jaunes, l'œillet rouiieàtre. le pâle réséda, les vipérines bleues et roses se 
Taisaient jour entre les dalles et disj)utaient la terre aux mousses, aux 
lichens, aux liraminées. aux ronces et aux orties. 

Des i:;ueules-de-loup. i\e> perce-pierres et les touffes hardies des 
coquelicots couleur de feu vivaient au nu'Iieu des décombres qu'elles 
semblaient enflanmier. 

Oii l'Homme n'est plus, la nature reprend ses droits. 

Cette vieille cour appartenait à un vieux Faucon qui n'avait pas 
grand'chose, parce que les révolutions l'avaient ruiné, mais qui don- 

* Joaa Paul. 



59/ 



bOLVtMRS D'UNt: VIKILLK CUUNEILLE. 




liait loul ce (|U il avait cl \i\ail |)aiiM('iiiciil . mais noidcinciil , laisanl 
volontiers les lionnciiis de sa cour aux aiiiiiiau\ c^arcs; aussi clail- 
cllo toujours <'ncoMiltrcc de b'tes à toutes pattes, ii tout |)oil et ii toutes 
plumes, (Je Rats sans ressources, de 3Iusaï'aii:nes et de Taupes attar- 
dées, de Grillons, de Cigales et autres musiciens sans asile ; (pielques- 
uns même s y étaient fixés ii demeure. Les Pierrots n'y nian(juaient f)as, 
et un Mulot très-entèté <'lait |»aivcmj. niali:i('' foules les didicullés (jue 
lui avait présentées la n;ilinc cjiicairc d Un icnain sliatilic', à se 
creuser sf>us une dalle un trou loit profond. 

Ije digne seigneur était allie au\ esjx ces le> plu> nohjes de iMance, 
et comptait des Phénix, de- Merlettes et des llefnnnes dans sa lamille. 

C'était un vieillard encore sec et ^igouI(■u\. Jl y avait dans tout»; 
sa personne cette grâce naturelle et inijjosante des Oiseaux de grande 
race, cette simple majesté qui. dil-on. de\ient de jom- en joui- phis rai'c; 



SOUVENMRS D'UNE VIEILLE CORNEILLE. 



595 




Et un Mulot Irùs-entèté était parvenu à se creuser, malgré 
toutes les diflicultés , etc. 



et quand la goutte (cette maladie des nobles, qui s'est fait peuple comme 
le reste, et qui a eu tort) lui laissait quelque répit, il fallait l'entendre 
raconter ses prouesses d'autrefois; alors sa haute taille se redressait, son 
œil brillait comme l'œil de l'Aiiile et semblait délier le temps iui-n)ême. 
« Un jour, (disait-il souvent), et c'était là un de ses i^lorieuv sou- 
venirs, un jour j'échapi)ai au page qui me portait, et je chassai libre- 
ment pendant toute une semaine. Ah ! j'étais le premier Faucon de 
France ! Aussi , (juand je reparus , ma belle maîtresse fut-elle si aise de 
me revoir qu'elle me baisa de toute son âme en me remerciant d'être 
revenu. Le pauvre page avait été grondé, mon retour lui valut sa 



Hélas! plus de chasses, plus de fêtes brillantes, plus de fanfares, 
plus de triomphes, plus de ces grandes dames si regrettées aujourd'hui, 
de ceux même qui n'ont jamais pu savoir de combien elles l'emportaient 
sur celles d'à présent, ni par conséquent pourquoi elles sont si regret- 
tables. 



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SOUVENIRS D'LNE VIEILLE CORNEILLE. 




Au lif'ii (le tout ( chi . (les chasses sans iioiiijx'. des cIkissouis en 
lunettes, les chasseurs du jour enfin, (jui vont î« la ciiassc sur les i<ranles 
routes et jettent leur jMiudie au\ moineaux; et enfin, au lieu de ces 
paires dorés Cjui le j)orl;ii<'iil au poiDi:. pour tout sci'vilcur, dois-je le 
«lire.* un pauvre Sansonnet I 



Appfs tout . mieux vaut peut-(Hre pour page un Sansonnet que pas 
île pa.ee du tout, (ji Sansonnet était bien le i>lus drôle d'Oiseau qui se 
puisse voir ; vieux, cassé, bavard, fantasque, mais bon, mais dévoué 



SOUVENIRS D'UNE VIEILLE CORNEILLE. 



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et clomesliquQ pur tempéra mont. Il avait appaiteiiu au sacristain d'une 
petite éiïlise voisine, et, en vertu sans doute de ce proverbe, qui dit tel 
maître tel valet, il avait fini par ressembler à son maître, et avait pris 
des airs d'église, qui donnaient à sa figure et à son accent je ne sais 
quoi d'humain et de béni, dont l'efTet provoquait, quoi (pi'on en eut, un 
fou rire. 

Devenu liljre à la mort de son pi-emier maître , il était resté tiiste- 
ment perché sur sa cage pendant quatre grands jours , se contentant de 
gober tristement quelques mouches au passage, et ne s'était envolé 
qu'après avoir eu le temps de se convaincre que les morts ne reviennent 
pas. 

Ne sachant que faire de sa personne, il était venu, rien que pour 
l'amour de la domesticité, offrir ses services et le respectueux servage 
de son cœur au vieux Faucon qui les agréa. Dès les premiers jours , il 
s'était pris d'une affection sérieuse pour ce vieillard qu'on aimait rien 
qu'à le voir. L'excellent serviteur, qui savait bien que noblesse oblige, 
faisait de son mieux pour tenir sa cour sur un grand pied. S'il est triste 
d'être pauvre, il l'est encore plus de le paraître. Nouveau Caleb, il 



598 SOLVEMRS D'UNK VIEILLK COHNEILLL:. 



se iiuilti|iliail. parlai! à tous ol volait pai'tout îi la fois. « Jo suis le seul 
ilonie>li(iue de mon inaîtiv. disait-il ii tous les nouveaux venus ; à (juoi 
[ion s"end>an"asser de laiil d(^ i^cns ? noire maison en esl-elle moins 
noble? » il était notoire (juil servait son niaîliv pour rien; mais (|uel(|ues 
inéeliantes lanirues disaient (pie le vieux noble avait sans doule enloui 
(pielipie |iait un (rt'sor. e( eonlie son secret il son domeslicpie. (pii s'en 
emparerait ii sa moi't. lîien n'clail plus l'anx; mais le dcsinli'i'essement 
est si rare qu'on ny eroil pas. 

i.e \ieux mM'n ilcur \ ixail axcc une ('conomie cxlrrmc : il apportait 
il son maître la nouriituie (piil allait chercher au loin, il ne man,:;eait 
qu'après lui. el disait (piil avait niani;é auparavant quand il ne restait 
rien. H a\ait eu le bonheur de Irouver sous la marche du |)eri()n 
une espèce de .^Millaire ii la vue (bupiel, en Oiseau (pii a aimé sa ca.ire, 
le pauvre Sansonnet avait bondi de joie; et tous les soirs, sans y man- 
(piei\ notre vieux serviteur s'allait j)ereher derrière ce bien-aimé .:.M'illai;:e, 
heureux de se croire proté.w par ce simulaci'e de prison. 

Quand j'arrivai, le seiviteur donnait, le hiaîlre dormait, tout le 
mon<le dormail. .l'en lis autant. 



Le lendemain, je fus reçue par mon hôte a\ec une si ex(|uise i)oli- 
tesse. que je crus un instant avoir retrouvé ce b;)n vieux lenqis où les 
Oiseaux étaient si polis et les Corneilles si fêtées. 

« Vdus èles elle/ vous. i> me dit-il 



Cette ruine el moi nou> nous allions >i bien, il y avait entre nous 
des rapf)orts si sympathiques, que j'acceptai lonVe de l'aimable \ieill;ii'd 
et fjue je pris ii l'instant même la résolution île rester, chez lui pendant 
quelque temps. 

Autour de moi tout é'Iiiit \ieux. j('tais heureuse f)U peu s'en faut. 
Je passai mes jours ii parcourir les environs, à en rechercher les beautés 
et à questionner les habitants de ces campa.irnes. Ces Oiseaux des champs 
savent sfjuvent, sans s'en douter, beaucoup de choses qu'on demande- 



SOUVENIRS D'UNE VIEILLE CORNEILLE. 



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rait en vain aux Oiseaux des villes. Il semble que la nature livre plus 
volontiers à leur foi naïve ses sublimes secrets. N'est-il pus vrai de dire 
que ce que nous savons le mieux, c'est ce que nous n'avons |)as 
appris? 



C'est pendant ce séjour que j