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VINGT MILLE LIEUES 



SOUS 



LES MERS 



LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES — 




J HETZEL, ÉDITEUR — 



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Ouvrage couronné par V Académie française. 

JULES VERNE 



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SOUS 



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LES MERS 

ILLUSTRÉ DE 

111 DESSINS PAR DE NEUVILLE ET RIOU 

GRAVÉS PAR HILDIBRAND. 




BIBLIOTHÈQUE 

T)'ÉDUCATIO:Ni ET DE "I^É CREATIOD^ 

J. HETZEL ET O^, i8, RUE JACOB 

PARIS 

Tous droits de traduction et de reproduction réservés. 



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I . 




L'année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène 
inexpliqué et inexplicable que personne n'a sans doute oublié. Sans parler 
des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l'esprit 
public à l'intérieur des continents, les gens de mer furent particulièrement 
émus. Les négociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et 
masters de l'Europe et de l'Amérique, officiers des marines militaires de 
tous pays, et, après eux, les gouvernements des divers Etats des deux con- 
tinents, se préoccupèrent de ce fait au plus haut point. 

En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'étaient rencontrés 
sur mer avec « une chose énorme, » un objet long, fusiforme, parfois 

J 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine. 
Les faits relatifs à cette apparition, consignés aux divers livres de bord, 
s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de l'être en 
question, la vitesse inouïe de ses mouvements, la puissance surprenante 
de sa locomotion, la vie particulière dont il semblait doué. Si c'était un 
cétacé, il surpassait en volume tous ceux que la science avait classés jusqu'a- 
lors. Ni Cuvier, ni Lacépède, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eus- 
sent admis l'existence d'un tel monstre, — à moins de l'avoir vu, ce qui 
s'appelle vu de leurs propres yeux de savants. 

A prendre la moyenne des observations faites à diverses reprises, — en 
rejetant les évaluations timides qui assignaient à cet objet une longueur 
de deux cents pieds, et en repoussant les opinions exagérées qui le disaient 
large d'un mille et long de trois, — on pouvait affirmer, cependant, que 
cet être phénoménal dépassait de beaucoup toutes les dimensions admises 
jusqu'à ce jour par les ichthyologistes, — s'il existait toutefois. 

Or, il existait, le fait en lui-même n'était plus niable, et, avec ce penchant 
qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra l'émotion 
produite dans le monde entier par cette surnaturelle apparition. Quant 
(i la rejeter au rang des fables, il fallait y renoncer. 

En effet, le 20 juillet 1866, le steamer Governor-Higginson^ de Calcutta 
and Burnach steam navigation Company^ avait rencontré cette masse 
mouvante à cinq milles dans l'est des côtes de l'Australie. Le capitaine 
Baker se crut, tout d'abord, en présence d'un écueil inconnu; il se dispo- 
sait même à en déterminer la situation exacte, quand deux colonnes d'eau, 
projetées par l'inexplicable objet, s'élancèrent en sifflant à cent cinquante 
pieds dans l'air. Donc, à moins que cet écueil ne fût soumis aux expansions 
intermittentes d'un geyser, le Governor-Higginson avait affaire bel et bien 
à quelque mammifère aquatique, inconnu jusque-là, qui rejetait par ses 
évents des colonnes d'eau, mélangées d'air et de vapeur. 

Pareil fait fut également observé le 23 juillet de la même année, dans 
les mers du Pacifique, par le Cristobal-Colon, de West India and Pacifie 
steam navigation Company. Donc, ce cétacé extraordinaire pouvait se 
transporter d'un endroit à un autre avec une vélocité surprenante, puis- 
que à trois jours d'intervalle, le Governor-ITigginson et le Cristobal-Colon 
l'avaient observé en deux points de la carte séparés par une distance de 
plus de sept cents lieues marines. 

Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là, YHelvetia, de la Com- 
pagnie Nationale, et le Shannon, du Royal-Mail, marchant à contrebord 
dans cette portion de l'Atlantique comprise entre les États-Unis et l'Eu- 
rope, se signalèrent respectivement le monstre par 42" 15^ de latitude nord, 



UN ÉGUEIL FUYANT. 



et 60° 35' de longitude à l'ouest du méridien de Greenwich. Dans cette 
observation simultanée, on crut pouvoir évaluer la longueur minimum du 
mammifère à plus de trois cent cinquante pieds anglais * , puisque le 
Shannon et YHelvetia étaient de dimension inférieure à lui, bien qu'ils 
mesurassent cent mètres de l'étrave àl'étambot. Or, les plus vastes baleines, 
celles qui fréquentent les parages des îles Aléoutiennes, le Kulammak et 
rUmgullick , n'ont jamais dépassé la longueur de cinquante-six mètres, 
— si même elles l'atteignent. 

Ces rapports arrivés coup sur coup, de nouvelles observations faites à 
bord du transatlantique le Pereire, un abordage entre FEtna^ de la ligne 
Inman, et le monstre, un procès-verbal dressé par les officiers de la fré- 
gate française la Normandie ^\m. très-sérieux relèvement obtenu par l'état- 
major du commodore Fitz-Jamesàbord du Lorc?-C/yfi?e, émurent profon- 
dément l'opinion publique. Dans les pays d'humeur légère, on plaisanta 
le phénomène, mais les pays graves et pratiques, l'Angleterre, l'Améri- 
que, l'Allemagne, s'en préoccupèrent vivement. 

Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode ; on le chanta 
dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les théâtres. Les 
canards eurent là une belle occasion de pondre des œufs de toute couleur. 
On vit réapparaître dans les journaux — à court de copie — tous les êtres ima- 
ginaires et gigantesques, depuis la baleine blanche, le terrible « Moby 
Dick » des régions hyperboréennes, jusqu'au Kraken démesuré, dont les 
tentacules peuvent enlacer un bâtimeait de cinq cents tonneaux et l'en- 
traîner dans les abîmes de l'Océan. On reproduisit même les procès-ver- 
baux des temps anciens, les opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient 
l'existence de ces monstres, puis les récits norwégiens de l'évêque Pontop- 
pidan, les relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harring- 
ton, dont la bonne foi ne peut être soupçonnée, quand il affirme avoir vu, 
étant àliord du Castilla7i, en 1837, cet énorme serpent qui n'avait jamais 
fréquenté jusqu'alors que les mers de l'ancien Constihitioiinel. 

Alors éclata l'interminable polémique des crédules et des incrédules 
dans les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La « question du 
monstre » enflamma les esprits. Les journalistes, qui font profession de 
science en lutte avec ceux qui foi.t profession d'esprit, versèrent des flots 
d'encre pendant cette mémorable campagne ; quelques-uns même, deux ou 
trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personna- 
lités les plus offensantes. 

Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux 

1. Environ 106 mètres. Le pied anglais n'est que de 30,40 centimètres. 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



articles dB fond de l'Institut géographique du Brésil, de l'Académie royale 
des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de l'Institution 
S>mï{hsonmenncde^ashmgton^aiUxâ'\scnssions dxiThebidianArchtpclngo, 
du Cosmos de l'abbé Moigno, des Mittheilungen de Petermann, aux chro- 
niques scientifiques des grands journaux de la France et de l'étranger, la 
petite presse ripostait avec une verve intarissable. Ses spirituels écrivains 
parodiant un mot de Linnée, cité par les adversaires du monstre, soutin- 
rent en effet que « la nature ne faisait pas de sots, » et ils adjurèrent leurs 
contemporains de ne point donner un démenti à la nature, en admettant 
l'existence des Krakens, des serpents de mer, des « Moby Dick, » et au- 
tres élucubrations de marins en délire. Enfin, dans un article d'un journal 
satirique très-redouté, le plus aimé de ses rédacteurs, brochant surletou;, 
poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et l'acheva 
au milieu d'un éclat de rire universel. L'esprit avait vaincu la science. 

Pendant les premiers mois de l'année 1867, la question parut élre en- 
terrée, et elle ne semblait pas devoir renaître, quand de nouveaux faits 
furent portés à la connaissance du public. Il ne s'agit plus alors d'un pro- 
blème scientifique à résoudre, mais bien d'un danger réel, sérieux à éviter. 
La question prit une toute autre face. Le monstre redevint ilôt, rocher, 
écueil, mais écueil fuyant, indéterminable, insaisissable. 

Le 5 mars 1867, le Moravian^ de Montréal Océa?i Company, se trouvant 
pendant la nuit par 21° 30' de latitude et 72" 15' de longitude, heurta de sa 
hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces parages. 
Sous l'effort combiné du vent et de ses quatre cents chevaux-vapeur, il 
hiarchait à la vitesse de treize nœuds. Nul doute que sans la qualité supé- 
rieure de sa coque, le Moravian, ouvert au choc, ne se fût englouti avec les 
deux cent trente-sept passagers qu'il ramenait du Canada. 

L'accident était arrivé vers cinq heures du matin , lorsque le jour 
commençait à poindre. Les officiers de quart se précipitèrent à l'arrière du 
bâtiment. Ils examinèrent l'Océan avec la plus scrupuleuse attention. Ils 
ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait à trois encablures, 
comme si les nappes liquides eussent été violemment battues. Le relève- 
ment du lieu fut exactement pris, et le Moravian continua sa route sans 
avaries apparentes. Avait-il heurté une roche sous-marine, ou quelque 
énorme épave d'un naufrage? on ne put le savoir; mais, examen fait do sa 
carène dans les bassins de ladoub, il fut reconnu qu'une partie de la quille 
avait été brisée. 

Ce fait, extrêmement grave en lui-même, eût peut-être été oublié comme 
tant d'autres, si, trois semaines après, il ne se fût reproduit dans des con- 
ditions identiques. Seulement, grâce à la nationalité du navire victime do 



UN ECIIEIL FUYANT. 



ce nouvel abordage, grâce à la réputation de la Compagnie à laquelle ce 
navire appartenait, l'événement eut un retentissement immense. 

Personne n'ignore le nom du célèbre armateur anglais Cunard. Cet 
intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre Liverpooî et 
Halifax, avec trois navires en bois et à roues d'une force de quatre cents 
chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux tonneaux. Huit ans 
après, le matériel de la Compagnie s'accroissait de quatre navires de six 
cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt tonnes, et, deux ans plus 
tard, de deux autres bâtiments supérieurs en puissance et en tonnage. En 
1853, la compagnie Cunard, dont le privilège pour le transport des dépè- 
ches venait d'être renouvelé, ajouta successivement à son matériel FArabia^ 
le Persia, le Chî7ia, le Scotia, le Java, le Rus'iia, tous navires de première 
marche, et les plus vastes qui, après le Great-Eastern, eussent jamais sil- 
lonné les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possédait douze navi- 
res, dont huit à roues et quatre à hélices. 

Si je donne ces détails très-succincts, c'est afin que chacun sache bien 
quelle est l'importance de cette compagnie de transports maritimes, connue 
du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle entreprise de navi- 
gation transocéanienne n'a été conduite avec pius d'habileté ; nulle affaire 
n'a été couronnée de plus de succès. Depuis vingt-six ans, les navires 
Cunard ont traversé deux mille fois l'Atlantique, et jamais un voyage n'a été 
manqué, jamais un retard n'a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, 
ni un bâtiment n'ont été perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, 
malgré la concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de 
préférence à toute autre, ainsi qu'il appert d'un relevé fait sur les documents 
officiels des dernières années. Ceci dit, personne ne s'étonnera du retentis- 
sement que provoqua l'accident arrivé à l'un de ses plus beaux steamers.. 

Le 13 avril l8o7, la mer étant belle, la brise maniable, le Scotia se 
trouvait par 15° 12' de longitude et 45° 37' de latitude. Il marchait avec 
une vitesse de treize nœuds quarante-trois centièmes sous la poussée de 
ses mille chevaux- vapeur. Ses roues battaient la mer avec une régularité 
parfaite. Son tirant d'eau était aiors de six mètres soLxante-dix centimètres, 
et son déplacement de six mille six cent vingt-quatre mètres cubes. 

A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des passagers 
•éunis dans le grand salon, un. choc, peu sensible, en somme, se produisit sur 
Lx coque du Scotia, par sa hanche et un peu en arrière de la roue de babordc 

Le Scotia n'avait pas heurté, il avait été heurté,, et plutôt par un instru- 
ment tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait semblé si 
léger que personne ne s'en fût inquiété à bord , sans le cri des caliers 
qui remontèrent sur le pont en s'écriant : 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



« JNous coulons ! nous coulons ! » 

Tout d'abord, les passagers furent très-effrayés ; mais le capitaine An- 
derson se hâta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait être immi- 
nent. Le Scotia, divisé en sept compartiments par des cloisons étanches, 
devait braver impunément une voie d'eau. 

Le capitaine Anderson se rendit immédiatement dans la cale. Il re- 
connut que le cinquième compartiment avait été envahi par la mer, et la 
rapidité de l'envahissement prouvait que la voie d'eau était considérable. • 
Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les chaudières, car 
les feux se fussent subitement éteints. 

Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement, et l'un des matelots 
plongea pour reconnaître l'avarie. Quelques instants après, on constatait 
l'existence d'un trou large de deux mètres dans la carène du steamer. Une 
telle voie d'eau ne pouvait être aveuglée, et le Scotia, ses roues à demi 
noyées, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait alors à trois cent 
milles du cap Clear, et après trois jours d'un retard qui inquiéta vivement 
Liverpool, il entra dans les bassins de la Compagnie. 

Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du Scotia, qui fut mis en cale 
sèche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mètres et demi au-des- 
sous de la flottaison s'ouvrait une déchirure régulière, en forme de triangle 
isocèle. La cassure de la tôle était d'une netteté parfaite, et elle n'eût pas 
été frappée plus sûrement à remporte-pièce. Il fallait donc que l'outil per- 
forant qui l'avait produite fût d'une trempe peu commune, — et après 
avoir été lancé avec une force prodigieuse, ayant ainsi percé une tôle 
de quatre centimètres, il avait dû se retirer de lui-même par un mouve- 
ment rétrograde et vraiment inexplicable. 

Tel était ce dernier fait, qui eut pour résultat de passionner à nouveau 
l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres mariti- 
mes qui n'avaient pas de cause déterminée furent mis sur le compte du 
monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilité de tous ces nau- 
frages, dont le nombre est malheureusement considérable; car sur trois 
mille navires dont la perte est annuellement relevée au Bureau^Veritas, 
le ehilîre des navires à vapeur ou à voiles, supposés perdus corps et biens 
par suite d'absence de nouvelles, ne s'élève pas à moins de deux cents! 

Or, ce fut le « monstre -> qui, justement ou injustement, fut accusé de leur 
disparition, et, grâce à lui, les communications entre les divers continents 
devenant de plus en plus dangereuses, le public se déclara et demanda 
eatégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à tout prix de ce 
formidable cétacé. 



LE POUR ET LE CONTRE. 



CHAPITRE II 



LE POUR ET LE CONTRE. 



A l'époque où ces événements se produisirent, je revenais d'une explora- 
tion scientifique entreprise dans les mauvaises terres du Nébraska, aux 
États-Unis. En ma qualité de professeur-suppléant au Muséum d'histoire 
naturelle de Paris, le gouvernement français m'avait joint à cette expé- 
dition. Après six mois passés dans le Nébraska, chargé de précieuses col- 
lections, j'arrivai à New- York vers la fin de mars. Mon départ pour 
France était fixé aux premiers jours de mai. Je m'occupais donc, en atten- 
dant, de classer mes richesses minéralogiques, botaniques et zoologiques, 
quand arriva l'incident du Scotia. 

J'étais parfaitement au courant de la question à l'ordre du jour, et com- 
ment nel'aurais-je pas été? J'avais lu et relu tous les journaux américains 
et européens sans être plus avancé. Ce mystère m'intriguait. Dans l'impos- 
sibilité de me former une opinion, je flottais d'un extrême à l'autre. Qu'il 
y eut quelque chose, cela ne pouvait être douteux, et les incrédules étaient 
invités à mettre le doigt sur la plaie du Scotia. 

A mon arrivée à New- York, la question brûlait. L'hypothèse de l'ilot 
flottant, de recueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu compé- 
tents, était absolument abandonnée. Et, en effet, à moins que cet écueil n'eût 
une machine dans le ventre, comment pouvait-il se déplacer avec une ra- 
pidité si prodigieuse ? 

De même fut repoussée l'existence d'une coque flottante, d'une énorme 
épave, et toujours à cause de la rapidité du déplacement. 

Restaient dono deux solutions possibles delà question, qui créaient deux 
clans très-distincts de partisans : d'un côté, ceux qui tenaient pour un 
monstre d'une force colossale; de l'autre, ceux qui tenaient pour un bateau 
« sous-marin » d'une extrême puissance motrice. 

Or, cette dernière h^^othèse^ admissible après tout, ne put résister 
aux enquêtes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple 
particulier eût à sa disposition un tel engin mécanique, c'était peu proba- 
ble. Où et quand l'eût-il fait construire, et comment aurait-il tenu cette 
construction secrète ? 

Seul, un gouvernement pouvait posséder une pareille machine destruc- 



VINGT MILLE LIEUES SQUS LES MERS. 




Les ingénieurs procédèrent à la visite du Scotia, (Page 6.) 

tive, et, en ces temps désastreux où l'homme s'ingénie à multiplier la puis- 
sance des armes de guerre, il était possible qu'un État essayât à l'insu des 
autres ce formidable engin. Après les chassepots, les torpilles, après les 
torpilles, les béliers sous-marins, puis, — la réaction. Du moins, je l'es- 
père. 

Mais l'hypothèse d'une machine de guerre tomba encore devant la dé- 
claration des gouvernements . Comme il s'agissait là d'un intérêt public, 
puisque les communications transocéaniennes en souffraient, la franchise 
des gouvernements ne pouvait être mise en doute. D'ailleurs, comment ad- 
mettre que la construction de ce bateau sous-marin eût échappé aux yeux 
du public? Garder le secret dans ces circonstances est très-difficile pour un 



LE POUR ET LE CONTRE 




La frégate ['Abraham Lincoln. (Page 13. J 



particulier, et certainement impossible pour un État dont tous les actes 
sont obstinément surveillés par les puissances rivales. 

Donc , après enquêtes faites en Angleterre , en France, en Russie, en 
Prusse, en Espagne, en Italie, en Amérique, voire même en Turquie, Thy- 
pothèse d'un Monitor sous-marin fut définitivement rejetée. 

Le monstre revint donc à flots, en dépit des incessantes plaisanteries dont 
le lardait la petite presse et, daiis cette voie, Its imaginations se laissèrent 
bientôt aller aux plus absurdes rêveries d'une ichtbyologie fantastique. 

A mon arrivée à New-York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur 
de me consulter sur le phénomène en question. J'avais publié en France 
un ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé : /es Mi/stères des grands 



10 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



fonds sous-marins. Ce livre, particulièrement goûté du monde savant, faisait 
de moi un spécialiste dans cette partie assez obscure de l'histoire naturelle. 
Mon avis me fut demandé. Tant que je pus nier la réalité du fait, je me 
renfermai dans une absolue négation. Mais bientôt, collé au mur, je dus 
m'expliquer catégoriquement. Et même, « l'honorable Pierre Ai'onnax, 
professeur au Muséum de Paris, « fut mis en demeure par le New- York- 
Ilerald de formuler une opinion quelconque. 

Je m'exécutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la question 
sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et je donne ici un 
extrait d'un article très-nourri que je publiai dans le numéro du 30 avril. 

c( Ainsi donc, disais-je, après avoir examiné une à une les diverses hypo- 
(( thèses, loute autre supposition étant rejetée, il faut nécessairement ad- 
<( mettre l'existence d'un animal marin d'une puissance excessive. 

« Les grandes profondeurs de l'Océan nous sont totalement inconnues. 
<( La sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés? 
(( Quels êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles au-des- 
<( sous de la surface des eaux? Quel est l'organisme de ces animaux? On 
« saurait à peine le conjecturer. 

« Cependant, la solution du problème qui m'est soumis peut affecter la 
<( forme du dilemme. 

« Ou nous connaissons toutes les variétés d'êtres qui peuplent notre pla- 
ît nète, ou nous ne les connaissons pas. 

« Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des secrets 
u pour nous en ichthyologie, rien de plus acceptable que d'admettre l' exis- 
te tence de poissons ou de cétacés, d'espèces ou même de genres nouveaux, 
t( d'une organisation essentiellement «fondrière », qui habitent les couches 
<( inaccessibles à la sonde, et qu'un événement quelconque, une fantaisie, 
•'■ un caprice, si l'on veut, ramène à de longs intervalles vers le niveau 
<( supérieur de l'Océan. 

« Si, au contraire, nous connaissons toutes les espèces vivantes, il faut 
•< nécessairement chercher l'animal en question parmi les êtres raai'ins déjà 
^ catalogués, et dans ce cas, je serais disposé à admettre l'existence d'un 
« Narwal géant. 

« Le narwal vulgaire ou iicorne de mer atteint souvent une longueur 
<( de soixante pieds. Quintuplez, décuplez même cette dimension, 
(c donnez à ce cétacé une force proporîionnelle à sa taille, accroissez ses 
K armes offensives, et vous obtenez Tanimal voulu. 11 aura les proportions 
'i déterminées par les officiers àyxShannon, l'instrument exigé par laperfo- 
u ration àwScotia^ et la puissance nécessaire pour entamer la coque d'un 
i< steamer. 






LE POUR ET LE CONTRE. tî 



« En effet, le narwal est armé d'une sorte d'épée d'ivoire, d'une haîle- 
« barde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une dent prin- 
ce cipale qui a la dureté de l'acier. On a trouvé quelques-unes de ces dents 
<c implantées dans le corps des baleines que le narwal attaque toujours 
« avec succès. D'autres ont été arrachées, non sans peine, de carènes de 
« vaisseaux qu'elles avaient percées d'outre en outre, comme un foret perce 
'( un tonneau. Le musée de la Faculté de médecine de Paris possède une 
'c de ces défenses longue de deux mètres vingt-cinq centimètres, et large 
« de quarante-huit centimètres à sa base ! 

« Eh bien ! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois plus 
« puissant, lancez-le avec une rapidité de vingt milles à l'heure, multipliez 
« sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de produire la 
c< catastrophe demandée. 

« Donc, jusqu'à plus amples informations, j'opinerais pour une licori e 
« de mer, de dimensions colossales, armée, non plus d'une hallebarde, 
« mais d'un véritable éperon comme les frégates cuirassées ouïes « rams» 
« de guerre, dont elle aurait à la fois la masse et la puissance motrice. 

« Ainsi s'expliquerait ce phénomène inexplicable, — à moins qu'il n'y 
« ait rien, en dépit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti, — ce qui 
« est encore possible ! » 

Ces derniers mots étaient une lâcheté de ma part ; mais je voulais jusqu'à 
un certain point couvrir ma dignité de professeur, et ne pas trop prêter à 
rire aux Américains, qui rient bien, quand iU rient. Je me réservais une 
échappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du « monstre ». 

Mon article fut chaudement discuté, ce qui lui valut uji grand retentis- 
sement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution qu'il propo- 
sait, d'ailleurs, laissait libre carrière à l'imagination. L'esprit humain se 
plaît à ces conceptions grandioses d'êtres surnaturels. Or la mer est préci- 
sément leur meilleur véhicule , le seul milieu où ces géants, — près desquels 
les animaux terrestres, éléphants ourhinocéros, ne sont quedes nains, —puis- 
sent se produire et se développer. Les masses liquides transportent les plus 
grandes espèces connues de mammifères, et peut-être recèlent-elles des mol- 
lusques d'une incomparable taille, des crustacés effrayants à contempler, 
tels que seraient des homards de cent mètres ou descrabespesant deux cents 
tonnes ! Pourquoi non ? Autrefois, les animaux terrestres, contemporains 
,des époques géologiques, les quadrupèdes, les quadrumanes, les reptiles, 
les oiseaux étaient construits sur des gabarits gigantesques. Le Créateur les 
avait jetés dans un moule colossal que le temps a réduit peu à peu. Pour- 
quoi la mer, dans ses profondeurs ignorées, n'aurait-elle pas gardé ces 
vastes échantillons de la vie d'un autre âge, elle qui ne se modifie jamais. 



12 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



alors que le noyau terrestre change presque 'incessamment? Pourquoi ne 
cacherait-elle pas dans son sein les dernières variétés de ces espèces tita- 
nesques, dont les années sont des siècles, et le^, ^lècles des millénaires ? 

Mais je me laisse entraîner à des rêveries qu'il ne m'appartient plus 
d'entretenir! Trêve à ces chimères que le temps a changées pour moi en 
réalités terribles. Je le répète, l'opinion se fit alors sur la nature du phé- 
nomène, et le public admit sans conteste l'existence d'un être prodigieux 
])ui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer. 

Mais si les uns ne virent là qu'un problème purement scientifique à ré- 
soudre, les autres, plus positifs, surtout en Amérique et en Angleterre, 
furent d'avis de purger l'Océan de ce redoutable monstre, afin de rassurer 
les communications transocéaniennes. Les journaux industriels et com^ 
merciaux traitèrent la question principalement à ce point de vue. La 
Shipping and Mercantile Gazette^ le Lloyd, le Paquebot^ la Revue mari- 
time etcolo7iiale^ toutes les feuilles dévouées aux Compagnies d'assurances 
Cvui menaçaient d'élever le taux de leurs primes, furent unanimes sur ce 
point. 

L'opinion publique s'étant prononcée, les Etats de l'Union se déclarèrent 
les premiers. On fît à New- York les préparatifs d'une expédition destinée 
à poursuivre le narvval. Une frégate de grande marche, VAbraha?n-Lin- 
coln^ se mit en mesure de prendre la mer au plus tôt. Les arsenaux furent 
ouverts au commandant Farragut, qui pressa activement l'armement de sa 
frégate. 

Précisément, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se 
fut décidé à poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant 
deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra, 
n semblait que cette Licorne eût connaissance des complots qui se tra- 
maient contre elle. On en avait tant causé, et mêiiic par le câble transa- 
tlantique ! Aussi les plaisants prétendaient-ils que cette fine mouche avait 
arrêté au oassage quelque télégramme dont elle faisait maintenant son 
profit. 

Donc, la frégate armée pour une ca:npagne lointaine et pourvue de 
formidables engins de pêche, on ne savait plus où la diriger. Et l'impa- 
tience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un steamer de la 
ligne de San-Francisco de Californie à Shangaï avait revu l'animal, trois 
semaines auparavant, dans les mers septentrionales du Pacifique. 

L'émotion causée par cette nouvelle fut extrême. On n'accorda pas 
vingt-quatre heures de répit au commandant Farragut. Ses vivres étaient 
embarqués. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne man- 
quait c\ son rôle d'équipage. Il n'avait (pi'â allumer ses fourneaux, à chauf- 



COMME IL PLAIRA A MONSIEUR. 13 



fer, à démarrer! On ne lui eût pas pardonné une demi-journée de retard! 
D'ailleurs , le commandant Farragut ne demandait qu'à partir. 

Trois heures avant c[\ieV Abraham-Lincohi ne quittât la pier de Broo- 
klyn, je reçus une lettre libellée en ces termes : 

« Monsieur Aronnax, professeur au Muséum de Paris, 
a Fifth Avenue hôtel. 

« New- York. 
u Monsieur, 

a Si vous voulez vous joindre à l'expédition de Y Abraham-Lincoln^ le 
« gouvernement de l'Union verra avec plaisir que la France soit repré- 
'< sentée par vous dans cette entreprise. Le commandant Farragut tient 
« une cabine à votre disposition. 

« Très-cordialement, votre 

a J.-B. HOBSON, 

« Secrétaire de la manne. » 



CHAPITRE III 



COMME IL PLAIRA A MONSIEUR. 



Trois secondes avant l'arrivée de la lettre de J.-B. Hobson, je ne son- 
geais pas plus à poursuivre la Licorne qu'à tenter le passage du Nord- 
Ouest. Trois secondes après avoir lu la lettre de l'honorable secrétaire de 
la marine, 3e comprenais enfin que ma véritable vocation, l'unique but de 
ma vie, était de chasser ce monstre inquiétant et d'en purger le monde. 

Cependant, je revenais d'un pénible voyage, fatigué, avide de repos. Je 
n'aspirais plus qu'à revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du 
Jardin des Plantes, mes chères et précieuses collections ! Mais rien ne put 
me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et j'acceptai sans plus 
de réflexions l'offre du gouvernement américain. 

«D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramène en Europe, et la Licorne 
sera assez aimable pour m'entraîner vers les côtes de France! Ce digne 
animal se laissera prendre dans les mers d'Europe, — pour mon agrément 
personnel, — et je ne veux pas rapporter moins d'un demi-mètTe de sa 
hallebarde d'ivoire au Muséum d'histoire naturelle. » 



14 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans .le nord de 
l'Océan Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, était prendre le che- 
min des antipodes. 

« Conseil! » criai-je d'une voix impatiente. 

Conseil était mon domestique. Un garçon dévoué qui m'accompagnait 
dans tous mes voyages; un brave flamand que j'aimais et qui me le ren- 
dait bien ; un être phlegmatique par nature, régulier par principe, zélé par 
habitude, s'étonnant peu des surprises de la vie, très-adroit de ses mains, 
apte à tout service, et, en dépit de son nom, ne donnant jamais de conseils, 
— même quand on ne lui en demandait pas. 

A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes, Con- 
seil en était venu à savoir quelque chose. J'avais en lui un spécialiste, très- 
ferré sur la classification en histoire naturelle, parcourant avec une agilité 
d'acrobate toute l'échelle des embranchements, des groupes, des classes, 
des sous-classes, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des 
espèces et des variétés. Mais sa science s'arrêtait là . Classer, c'était sa vie, 
et il n'en savait pas davantage. Très-versé dans la théorie de la classifi- 
cation, peu dans la pratique, il n'eût pas distingué, je crois, un cachalot 
d'une baleine! Et cependant, quel brave et digne garçon ! 

Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout où m'entraînait 
la science. Jamais une réflexion de lui sur la longueur ou la fatigue d'un 
voyage. Nulle objection à boucler sa valise pour un pays quelconque, 
Chine ou Congo, si éloigné qu'il fut. Il allait là comme ici, sans en deman- 
der davantage. D'aiUeurs d'une belle santé qui défiait toutes les maladies; 
des muscles solides, mais pas de nerfs, pas l'apparence de nerfs, — au mo- 
ral, s'entend. 

Ce garçon avait trente ans, et son âge était à celui de son maître comme 
quinze est à vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais quarante ans. 

Seulement, Conseil avait un défaut. Formaliste enragé, il ne me parlait 
jamais qu'à la troisième personne, — au point d'en être agaçant. 

«Conseil! » répétai-je, tout en commençant d'une main fébrile mes 
préparatifs de départ. 

Certainement, j'étais sûr de ce garçon si dévoué. D'ordinaire, je ne lui 
demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages; 
mais cette fois, il s'agissait d'une expédition qui pouvait indéfiniment se 
prolonger, d'une entreprise hasardeuse, à la poursuite d'un animal capable 
de couler une frégate comme une coque de noix ! Il y avait là matière à 
réflexion, môme pour l'homme le plus impassible du monde! Qu'allait dire 
Conseil? 

« Conseil ! » criai-je une troisième fois. 



GOMME IL PLAIRA A MONSIEUR. 15 



Conseil parut. 

« Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant. 

— Oui, mon garçon. Prépare-moi, prépare-toi. Nous partons dans deux 
heures. 

— Comme il plaira à monsieur, répondit tranquillement Conseil. 

— Pas un instant à perdre. Serres dans ma malle tous mes ustensiles de 
/oyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais le 
plus que tu pourras, et hâte-toi ! 

— Et les collections de monsieur? fit observer Conseil. 

— On s'en occupera plus tard. 

— Quoi! lesarchiotherium, les hyracotherium, les oréodons, les chéro- 
potamus et autres carcasses de monsieur ? 

— On les gardera à l'hôtel. 

— Et le babiroussa vivant de monsieur? 

— On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai l'ordre 
de nous expédier en France notre ménagerie. 

— Nous ne retournons donc pas à Paris? demanda Conseil. 

— Si. . .certainement. . .répondis-je évasivement,mais enfaisantun crochet. 

— Le crochet |ui plaira à monsieur. 

— Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voilà 
tout. Nous prenons passage sur Y Abraham-Lincobi. 

— Comme il conviendra à monsieur, répondit paisiblement Conseil. 

— Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous 
allons en purger les mers ! . . . L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux 
volumes sur les Mystères des grands fonds sous-marins ne peut se dispen- 
ser de s'embarquer avec le commandant Farragut, Mission glorieuse, 
mais... dangereuse aussi ! On ne sait pas où l'on va ! Ces bêtes-là peuvent 
être très-capricieuses I Mais nous irons quand même ! Nous avons un com- 
mandant qui n'a pas froid aux yeux !. . . 

— Comme fera monsieur, je ferai, répondit Conseil. 

— Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est là un de ces 
voyages dont on ne revient pas toujours ! 

— Comme il plaira à monsieur. » 

Un quart d'heure après, nos malles étaient prêtes. Conseil avait fait en 
un tour de main, et j'étais sûr que rien ne manquait, car ce garçon classait 
les chemises et les habiis aussi bien que les oiseaux ou les mammifères. 

L'ascenseur de l'hôtel nous déposa au grand vestibule de l'entresol. Je 
descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussée. Je 
réglai ma note à ce vaste comptoir toujours assiégé par une foule consi- 
dérable. Je donnai l'ordre d'expédier pour Paris CFrance)mes ballots d'ani- 



16 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




« Comme il plaira à monsieur. > (fage 15.] 

maux empaillés ( t de plantes dosseehces Je f.s ouvrii- un crédit suffisant au 
babirousi^a, et, (^onsi'ii nie suivant, je sautai dans une voitui-f. 

Le véhicule à vini:! francs la course descendit lîroadvvav iusuuà Union- 
squave, suivit Fourth-.\ venue jusqu'à sa jonction avec 13owei'y-street, prit 
Katrin-street et s'arrêta à la trente-quatrième pi.r ' . Là, le Katrin-ferry-boat 
nous transporta, hommes, chevaux et voiture, -i Brooklyn, la grande annexe 
de New- York, située sur La rive gauche de la rivière de l'Est, et en quel- 
ques minutes, nous arrivions au quai près duquel Y Abraham-Lincoln 
vomissait par ses deux cheminées des torrents de fumée noire. 



1. Sorte de quai ?p('ciat à cliaqnc liàtiment. 



COMME IL PLAIRA A MONSIEUR. 



17 




Le cortège suivant toujours la frégate. (Page 19.) 

Nos bagages furent immédiatement transbordés sur le pont de la fré- 
gate. Je me précipitai à bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des 
matelots me conduisit sur la dunette, où je me trouvai en présence d'un 
officier de bonne mine qui me tendit la main. 

« Monsieur Pierre Aronnax? me dit-il. 

— Lui-même, répondis-je. Le commandant Farragut? 

— En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre ca^ 
bine vous attend. » 

Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je 
me fis conduire à la cabine qui m'était destinée. 

L'Abimham-Lincoln avait été parfaitement choisi et aménagé pour sa 



18 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



destination nouvelle. C'était une frégate de grande marche, munie d'appa- 
reils surchaufTeurs, qui permettaient de porter h sept atmosphères la ten- 
sion de sa vapeur. Sous cette pression, V Abraham-Lincoln atteignait une 
vitesse moyenne de dix-huit milles et trois dixièmes à l'heure, vitesse con- 
sidérable, mais cependant insuffisante pour lutter avec le gigantesque 

cétacé. 

Les aménagements intérieurs de la frégate répondaient à ses qualités 
nautiques. Je fus très-satisfait de ma cabine, située à l'arrière, qui s'ouvrait 
sur le carré des officiers. 

« Nous serons bien ici, dis-je à Conseil. 

' — Aussi bien, n'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, qu'un ber- 
nard-l'hermite dans la coquille d'un buccin. « 

Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai 
sur le pont afin de suivre les préparatifs de l'appareillage. 

A ce moment , le commandant Farragut faisait larguer les dernières 
amarres qui retenaient V Abraham-Lincoln à la pier de Brooklyn . Ainsi 
donc, un quart d'heure de retard, moins même, et la frégate partait sans 
moi, et je manquais cette expédition extraordinaire, surnaturelle, invrai- 
semblable, dont le récit véridique pourra bien trouver cependant quelques 
incrédules. 

Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une 
heure pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'être signalé. 
11 fit venir son ingénieur. 

'< Sommes-nous en pression? lui demanda-t-il. 

— Oui, monsieur, répondit l'ingénieur. 

— « Go ahead, « cria le commandant Farragut. 

A cet ordre , qui fut transmis à la machine au moyen d'appareils 
à air comprimé, les mécaniciens firent agir la roue de la mise en train. 
La vapeur siffla en se précipitant dans les tiroirs entr' ouverts. Les 
longs pistons horizontaux gémirent et poussèrent les bielles de l'arbre. 
Les branches de l'hélice battirent les flots avec une rapidité croissante, 
et Y Abraham-Lincoln s'avança majestueusement au milieu d'une cen- 
taine de ferry-boats et de tenders ' chargés de spectateurs, qui lui faisaient 



cortège. 



Les quais de Brooklyn et toute la partie de New-York qui borde la 
rivière de l'Est étaient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de cinq 
cent mille poitrines, éclatèrent successivement. Des milliers de mouchoirs 
s'agitèrent au-dessus de la masse compacte et saluèrent i' 4 ôra^a^t-Im- 

1. PeUts bateaux à vapeur qui font le service des grands sleamors. 



NED LAND. ^g 



coin jusqu'à son arrivée dans les eaux de l'Hudson, à la pointe de cette 
presqu'île allongée qui forme la ville de New- York. 

Alors, la frégate, suivant du côté de New-Jersey l'admirable rive 
droite du fleuve toute chargée de villas, passa entre les forts qui la saluèrent 
de leurs plus gros canons. 'U Abraham-Lincoln répondit en amenant et en 
hissant trois fois le pavillon américain, dont les trente-neuf étoiles resplen- 
dissaient à sa corne d'artimon; puis, modifiant sa marche pour prendre le 
chenal balisé qui s'arrondit dans la baie intérieure formée par la pointe 
de Sandy-Hook, il rasa cette langue sablonneuse où quelques milliers de 
spectateurs l'acclamèrent encore une fois. 

Le cortège des boats et des tenders suivait toujours la frégate, et il ne la 
quitta qu'à la hauteur du light-boat dont les deux feux marquent l'entrée 
des passes de New-York. 

Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et re- 
joignit la petite goélette qui l'attendait sous le vent. Les feux furent pous- 
sés; l'hélice battit plus rapidement les flots; la frégate longea la côte jaune 
et basse de Long-Island, et, à huit heures du soir, après avoir perdu dans 
le nord-ouest les feux de Fire-Island, elle courut à toute vapeur sur les 
sombres eaux de l'Atlantique. 



CHAPITRE IV 



NED LAND. 



Le commandant Farragut était un bon marin, digne de la frégate 
qu'il commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en était l'âme. 
Sur la question du cétacé, aucun doute ne s'élevait dans son esprit, et il ne 
permettait pas que l'existence de l'animal fût discutée à son bord. Il y 
croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan, — par foi, 
non par raison. Le monstre existait, il en délivrerait les mers, ill'avait juré. 
C'était une sorte de chevalier de Rhodes, un Dieudonné de Gozon, mar- 
chant à la rencontre du serpent qui désolait son lie. Ou le commandant 
Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait le commandant Farragut. 
Pas de milieu. 

Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait les en- 
tendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances d'une 
rencontre, et observer la vaste étendue de l'Océan. Plus d'un s'imposait ub 



20 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



quart volontaire dans les barres de perroquet, qui eût maudit une telle 
corvée en toute autre circonstance. Tant que le soleil décrivait son arc 
diurne, la mâture était peuplée de matelots auxquels les planches du pont 
brûlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en place ! Et cependant, 
['A braham-Lincoln ne tranchait pas encore de son étrave les eaux suspectes 
du Pacifique. 

Quant à l'équipage, il ne demandait qu'à rencontrer la licorne, à la har- 
ponner, à la hisser à bord, à la dépecer. Il surveillait la mer avec une 
scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut parlait d'une 
certaine somme de deux mille dollars, réservée à quiconque, mousse ou 
matelot, maître ou officier, signalerait l'animal. Je laisse à penser si les 
yeux s'exerçaient à bord de Y Abraham-Lincoln. 

Pour mon compte, je n'étais pas en reste avec les autres, et je ne laissais 
à personne ma part d'observations quotidiennes. La frégate aurait eu cent 
fois raison de s'appeler V Argus. Seul entre tous, Conseil protestait par son 
indifférence touchant la question qui nous passionnait, et détonait sur l'en- 
Ihousiasme général du bord. 

J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son 
navire d'appareils propres à pécher le gigantesque cétacé. Un baleinier 
n'eût pas été mieux armé. Nous possédions tous les engins connus, depuis 
le harpon qui se lance à la main, jusqu'aux flèches barbelées des espin- 
goles et aux balles explosibles des canardières. Sur le gaillard d'avant s'al- 
longeait un canon perfectionné, se chargeant par la culasse, très-épais de 
parois, très-étroit d'âme, et dont le modèle doit figurer à l'Exposition uni- 
verselle de 1867. Ce précieux instrument, d'origine américaine, envoyait, 
sans se gêner, un projectile conique de quatre kilogrammes à une distance 
moyenne de seize kilomètres. 

Donc, r.4^rr//m??v=L?;?co/« ne manquait d'aucun moyen de destruction. 
Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs, 

Ned Land était un Canadien, d'une habileté de main peu commune, et 
qui ne connaissait pas d'égal dans son périlleux métier. Adresse et sang- 
froid, audace et ruse, il possédait ces qualités à un degré supérieur, et il 
fallait être une baleine bien maligne, ou un cachalot singulièrement astu- 
cieux pour échapper à son coup de harpon. , 

Ned Land avait environ quarante ans. C'était un homme de grande taille, 
—plus de six pieds anglais,— vigoureusement bâti, l'air grave, peu com- 
municatif, violent parfois, et très-rageur quand on le contrariait. Sa per- 
sonne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son regard qui 
accentuait singulièrement sa physionomie. 

Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet 



NED LANÛ. 21 



homme à son bord. Il valait lout l'équipage, à lui seul, pour l'œil et le 
bras. Je ne saurais le mieux comparer qu'à un télescope puissant qui serait 
en même temps un canon toujours prêt à partir. 

Qui dit Canadien, dit Français, et, si peu communicatif que fut Ned 
Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi. Ma 
nationalité l'attirait sans doute. C'était une occasion pour lui de parler, et 
pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est encore en 
usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du harponneui 
était originaire de Québec, et formait déjà une tribu de hardis pêcheurs à 
l'époque où cette ville appartenait à la France. 

Peu à peu, Ned prit goût à causer, et j'aimais à entendre le récit 
de ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pèches et ses 
combats avec une grande poésie naturelle. Son récit prenait une forme 
épique, et je croyais écouter quelque Homère canadien, chantant l'Iliade 
des régions hyperboréennes. 

Je dépeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais actuel- 
lement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de cette inal- 
iérable amitié qui naît et se cimente dans les plus effrayantes conjonctures ! 
Ah! brave Ned 1 je ne demande qu'à vivre cent ans encore, pour me sou- 
venir plus longtemps de toi ! 

Et maintenant, quelle était l'opinion de Ned Land sur la question du 
monstre marin? Je dois avouer qu'il ne croyait guère à la licorne, et que, 
seul à bord, il ne partageait pas la conviction générale. Il évitait même de 
traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir l'entreprendre un jour. 

Par une magnifique soirée du 30 juillet, c'est-à-dire trois semaines 
après notre départ, la frégate se trouvait à la hauteur du cap Blanc, 
à trente milles sous le vent des côtes patagonnes. Nous avions dépassé le 
tropique du Capricorne, et le détroit de Magellan s'ouvrait à moins de 
sept cent milles dans lasud. Avant huit jours, V Abraham-Lincoln sillonne- 
rait les flots du Pacifique . 

Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et d'au- 
tres , regardant cette mystérieuse mer dont les profondeurs sont restées 
jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout naturelle- 
ment la conversation sur la licorne géante, et j'examinai les diverses 
chances de succès ou d'insuccès de notre expédition. Puis, voyant que Ned 
me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai plus directement. 

« Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas être 
convaincu de l'existence du cétacé que nous poursuivons? Avez-vous doue 
des raisons particulières de vous montrer si incrédule? » 
Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de ré- 



22 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



pondre, frappa de sa main son large front par un geste qui lui était habi- 
tuel, ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin : 
« Peut-être bien, monsieur Aronnax. 

— Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui êtes fami- 
liarisé avec les grands mammifères marins, vous dont l'imagination doit 
aisément accepter l'h^^pothèse de cétacés énormes, vous devriez être le der- 
nier à douter en de pareilles circonstances ! 

— C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, répondit Ned. Que 
fe vulgaire croie à des comètes extraordinaires qui traversent l'espace, ou 
à l'existence de monstres antédiluviens qui peuplent l'intérieiu" du globe, 
passe encore, mais ni l'astronome, ni le géologue n'admettent de telles 
chimères. De même, le baleinier. J'ai poursuivi beaucoup de cétacés, j'en 
ai harponné un grand nombre, j'en ai tué plusieurs, mais si puissants et si 
bien armés qu'ils fussent, ni leurs queues, ni leurs défenses n'auraient pu 
entamer les plaques de tôle d'un steamer. 

— Cependant, Ned, on cite des bâtiments que la dent du narwal a tra- 
versés de part en part. 

— Des navires en bois, c'est possible, répondit le Canadien, et encore, 
je ne les ai jamais %tis. Donc, jusqu'à preuve contraire, je nie que baleines, 
cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet. 

— Ecoutez-moi, Ned... 

— Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez excepté 
cela. Un poulpe gigantesque^, peut-être ?.. . 

— Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom 
même indique le peu de consistance de ses chairs. Eùt-il cinq cents pieds 
de longueur, le poulpe, qui n'appartient point à l'embranchement des ver- 
tébrés, est tout à fait inoffensif pour des navires tels que le Scotia ou 
ï Abraham-Li?icoln . Il faut donc rejeter au rang des fables les prouesses des 
Krakens ou autres monstres de cette espèce. 

— Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez nar- 
quois, vous persistez à admettre l'existence d'un énorme cétacé...? 

— Oui, Ned, je vous le répète avec une conviction qui s'appuie sur la 
logique des faits. Je crois à l'existence d'un mammifère, puissamment or- 
ganisé, appartenant à l'embranchement des vertébrés, comme les baleines, 
les cachalots ou les dauphins, et muni d'une défense cornée dont la force 
de pénétration est extrême. 

— Ilum ! fit le harponneur, en secouant la tête de l'air d'un homme qui 
ne veut pas se laisser convaincre. 

— Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal 
existe, s'il habite les profondem^s de l'Océan, s'il fréquente les couches 



NED LAND. 23 



liquides situées à quelques milles au-dessous de la surface des eaux, il pos- 
sède nécessairement un organisme dont la solidité défie toute compa- 
raison . 

— Et pourquoi cet organisme si puissant? demanda Ned. 

-" Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les 
couches profondes et résister à leur pression. 

— Vraiment? dit Ned qui me regardait en clignant de l'œil. 

— Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine. 

— Oh ! les chiffres ! répliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les chiffres ! 

— En affaires, Ned, mais non en mathématiques. Ecoutez-moi. Admet- 
tons que la pression d'une atmosphère soit représentée par la pression 
d'une colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En réalité, la colonne 
d'eau serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont 
la densité est supérieure à celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous plon- 
gez, Ned, autant de fois trente- deux pieds d'eau au-dessus de vous, autant 
de fois votre corps supporte une pression égale à celle de l'atmosphère, 
c'est-à-dire de kilogrammes par chaque centimètre carré de sa surface. Il 
suit de là qu'à trois cent vingt pieds cette pression est de dix atmo- 
sphères, de cent atmosphères à trois mille deux cents pieds, et de millç 
atmosphères à trente-deux mille pieds, soit deux lieues et demie environ. 
Ce qui équivaut à dire que si vous pouviez atteindre cette profondeur dans 
l'Océan, chaque centimètre carré de la surface de votre corps subirait une 
pression de mille kilogrammes. Or, mon brave Ned, savez- vous ce que 
vous avez de centimètres carrés en surface? 

— Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax. 

— Environ dix-sept mille. 

— Tant que cela ? 

— Et comme en réahté la pression atmosphérique est un peu supérieure 
au poids d'un kilogramme par centimètre carré, vos dix-sept mille centi- 
mètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept mille 
cinq cent soixante-huit kilogrammes. 

— Sans que je m'en aperçoive? 

— Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'êtes pas écrasé par 
une telle pression, c'est que l'air pénètre à l'intérieur de votre corps avec 
une pression égale. De là un équilibre parfait entre la poussée intérieure 
et la poussée extérieure, qui se neutralisent, ce qui vous permet de les 
supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est autre chose. 

— Oui, je comprends, répondit Ned, devenu plus attentif, parce que 
l'eau m'entoure et ne me pénètre pas. 

— Précisément, Ned. Ainsi donc, à trente-deux pieds au-dessous de la 



24 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS 




Ncd Land avait L-uvirou quarante aas. (Page 2U.] 

surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq cent 
soixante-huit kilogrammes; à trois cent vingt pieds, dix fois cette pression, 
soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes; à trois 
mille deux cents pieds, cent fois cette pression, soit dix-sept cent cinqtrante- 
six mille huit cent kilogrammes; à trente-deux mille pieds, enfin, mille 
fois cette pression, soit dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilo- 
grammes; c'est-à-dire que vous seriez aplati comme si Ton vous retirait 
des plateaux d'une machine hydraulique î 

-- Diable ! fitNed. 

— l'^h bien, mon digne harponncur, si des vertébrés, longs de plusieurs 
ceiilaines de mètres et gros à proportion, se maintiennent à de pareilles pro- 



NED LAND. 



25 




Tantôt appuyé a la lisse de l'arrièi.'. iPage 27.; 

fondeurs, eux dont la surface est représentée par des millions de centimè- 
tres carrés, c'est par milliards de kilogrammes qu'il faut estimer la j)ous- 
sée qu'ils subissent. Calculez alors quelle doit être la résistance de leur 
charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour résister à de telles 
pressions ! 

—Il faut,réponditNedLand, qu'ils soient fabriqués en plaqués de tôle de 
huit pouces, comme les frégates cuirassées. 

— Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut pro- 
duire une pareille masse lancée avec la vitesse d'un express contre la 

coque d'un navire. 

4 



26 VINGT MILLE LIEUr:S SOUS LES MERS. 



Oui... en effet... peut-être, répondit le Canadien, ébranlé par ces 

chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre. 

— Eh bien, vous ai-je convaincu? 

— Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est 
que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut nécessairement 
qu'ils soient aussi forts que vous le dites . 

— Mais s'ils n'existent pas, entêté harponneur, comment expliquez-vous 
l'accident arrivé au Scotia? 

— C'est peut-être..., dit Ned hésitant. 

— Allez donc! 

— Parce que... ça n'est pas vrai! » répondit le Canadien, en reprodui- 
sant sans le savoir une célèbre réponse d'Arago. 

Mais cette réponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre 
chose. Ce jour-là, je ne le poussai pas davantage. L'accident du Scotia 
n'était pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu le boucher, et je 
ne pense pas que l'existence d'un trou puisse se démontrer plus catégori- 
quement. Or, ce trou ne s'était pas fait tout seul, et puisqu'il n'avait pas 
été produit par des roches sous-marines ou des engins sous-marins, il était 
nécessairement dû à l'outil perforant d'un animal. 

Or, suivant moi, et pour toutes les raisons précédemment déduites, cet 
animai appartenait à l'embranchement des vertébrés, à la classe des mam- 
mifères, ;iu groupe des pisciformes, et finalement à l'ordre des cétacés. 
Quant à la famille dans laquelle il prenait rang, baleine, cachalot ou dau- 
phin, quant au genre dont il faisait partie, quant à l'espèce dans laquelle 
il convenait de le ranger, c'était une question à élucider idtérieurement. 
Pour la résoudre, il fallait disséquer ce monstre inconnu, pour le disséquer 
le prendre, pour le prendre le harponner, — ce qui était l'affaire de Ned 
Land, — pour le harponner le voir, — ce qui était l'affaire de l'équipage, 
— et pour le voir le rencontrer, — ce qui était l'alTaire du hasard. 

\ 

CHAPITRE V 

A L'AVENTURE! 

Le voyage de Y Abraham-Lincoln, pendant quelque temps, ne fut mar- 
qué par aucun incident. Cependant une circonstance se présenta, qui mit 
en relief la merveilleuse habileté de Ned Land, et montra quelle confiance 
oo devait avoir en lui. 



A L'AVExXTUllE. 27 



Au large des Malouines, le 30 juin, la frégate communiqua avec des ba- 
leiniers afnéricains, et nous apprîmes qu'ils n'avaient eu aucune connais- 
snnce du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du Monroe^ sachant que 
Ned Land était embarqué abord àeV Abrahain-Lincoln^ demanda son aide 
pour chasser une baleine qui était en vue . Le commandant Farragut, dé- 
sireux de voir Ned Land à l'œuvre, l'autorisa à se rendre à bord du Mun-^ 
roe. Et le hasard servit si bien notre Canadien, qu'au lieu d''une baleine, 
il en harponna deux d'un coup clouble, frappant lune droit au cœur, ei 
s'emparant de l'autre après une poursuite de quelques minutes 1 

Décidément, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, 
je ne parierai pas pour le monstre. 

La frégate prolongea la côto sud-est de l'Amérique avec une rapidité 
prodigieuse. Le 3 juillet, nous étions à l'ouvert du détroit de Magellan, à 
la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut ne voulut 
pas prendre ce sinueux passage, et manœuvra de manière à doubler le cap 
Horn, 

L'équipage lui donna raison à l'unanimité. Et en effet, était-il probable 
que l'on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré? Bon nombre de 
matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, « qu'il était trop 
gros pour cela ! » 

Le 6 juillet^ vers trois heures du soir, Y Abraham-Lincoln, à quinze 
milles dans le sud, doubla cet îlot solitaire, ce roc perdu à l'extrémité du 
continent américain, auquel des marins hollandais imposèrent le nom de 
leur ville natale, le cap Horn. La route fut donnée vers le nord-ouest, et 
le lendemain, l'hélice de la frégate battit enfin les eaux du Pacifique. 

« Ouvre 1 œil-! ouvre l'œil! » répétaient les matelots de Y Abj^aham-Lin- 
coln. 

Et i!o l'ouvraient démesurément. Les yeux et les lunettes, un peu 
éblouis, il est vrai, par la perspective des deux mille dollars, ne restèrent 
pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la surface de l'Océan, et 
les nyctalopes, dont la faculté de voir dans l'obscurité accroissait les 
chances de cinquante pour cent , avaient beau jeu pour gagner la 
prime. 

Moi, que l'appât de l'argent n'attirait guère, je n'étais pourtant pas le 
moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas, quel- 
ques heures au sommeil, indifférent au soleil ou à la pluie, je ne quittais 
plus le pont du navire. Tantôt penché sur les bastingages du gaillard 
d'avant, tantôt appuyé à la lisse de l'arrière, je dévorais d'un œil avide le 
cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'à perte de vue ! Et que 
de fois j'ai partagé l'émotion de l'état-major, de l'équipage, lorsque quel- 



28 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



que capricieuse baleine élevait son dos noirâtre au-dessus des flots. Le 
pont de la frégate se peuplait en un instant. Les capots vomissaient un tor- 
rent de matelots et d'officiers. Chacun, la poitrine haletante, l'œil trouble, 
observait la marche du cétacé. Je regardais, je regardais à en user ma ré- 
tine, à en devenir aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me 
répétait d'un ton calme : 

« Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller aes yeux, 
monsieur verrait bien davantage ! » 

Mais, vaine émotion ! V Abraham-Lincoln modifiait sa route, courait sur 
l'animal signalé, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui disparaissait 
bientôt au milieu d'un concert d'imprécations! 

Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans les 
meilleures conditions C'était alors la mauvaise saison australe, car le 
juillet de cette zone correspond à notre janvier d'Europe ; mais la mer se 
maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un vaste péri- 
mètre. 

Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité j il affectait même 
de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de bor- 
dée , — du moins quand aucune baleine n'était en vue, Et pourtant sa 
merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. Mais, 
huit heures sur douze, cet entêté Canadien lisait ou dormait dans sa ca- 
bine. Cent fois, je lui reprochai son indifférence. 

« Bah! répondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et, y eùt-il quel- 
que animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir? Est-ce que nous ne 
courons pas à l'aventure? On a revu, dit-on, cette bête introuvable dans 
les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre ; mais deux mois déjà 
se sont écoulés depuis cette rencontre, et à s'en rapporter au tempé- 
rament de votre narwal, il n'aime point à moisir longtemps dans les 
mêmes parages ! Il est doué d'une prodigieuse facilité de déplacement. 
Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le professeur, la nature ne fait 
rien à contre-sens, et elle ne donnerait pas à un animal lent de sa nature 
la faculté de se mouvoir rapidement, s'il n'avait pas besoin de s'en servir. 
Donc, si la bête existe, elle est déjà loin ! » 

A cela, je ne savais que répondre. Evidemment, nous marchions en 
aveugles. Mais le moyen de procéder autrement? Aussi, nos chances 
étaient-elles fort limitées. Cependant, personne ne doutait encore du succès, 
et pas un matelot du bord n'eût parié contre le narwal et contre sa prochaine 
apparition. 

Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de lon- 
gitude, et le 27 du même mois, nous franchissions léquateur sur le 



A L'AVENTURE. 29 



cent dixième méridien. Ce relèvement fait, la frégate prit une direction 
plus décidée vers l'ouest, et s'engagea dans les mers centrales du Paci- 
fique. Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieui 
fréquenter les eaux profondes, et s'éloigner des continents ou des iles dont 
l'animal avait toujours paru éviter l'approche, « sans doute parce qu'il n'y 
avait pas assez d'eau pour lui! » disait le maître d'équipage. La frégate 
passa donc au large des Pomotou, des Marqinses, des Sandwich, coupa le tro- 
pique du Cancer par 132" de longitude, et se dirigea vers les mers de Chine. 

Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre ! Et, pour 
tout dire, on ne vivait plus à bord. Les cœurs palpitaient effroyablement, 
et se préparaient pour l'avenir d'incurables anévrismes. L'équipage entier 
subissait une surexcitation nerveuse, dont je ne saurais donner l'idée. On 
ne mangeait pas, on ne dormait plus. Vingt fois par jour, une erreur d'ap- 
préciation, une illusion d'optique de quelque matelot perché sur les barres, 
causaient d'intolérables souleurs, et ces émotions, vingt fois répétées, 
nous maintenaient dans un état d'éréthisme trop violent pour ne pas ame- 
ner une réaction prochaine. 

Et en effet, la réaction ne tarda pas à se produire. Pendant trois mois, 
trois mois dont chaque jour durait un siècle! Y Abraham-Lincoln sillonna 
toutes les mers septentrionales du Pacifique, courant aux baleines signa- 
lées, faisant de brusques écarts de route, virant subitement d'un bord sur 
l'autre, s'arrêtant soudain, forçant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, 
au risque de déniveler sa machine, et il ne laissa pas un point inexploré des 
rivages du Japon à la côte américaine. Et rien! rien que l'immensité des 
flots déserts! rien qui ressemblât à un narwal gigantesque, ni à un Ilot 
sous-marin, ni à une épave de naufrage, ni à un écueil fuyant, ni à quoi 
que ce fût de surnaturel ! 

La réaction se fit donc. Le découragement s'empara d'abord des esprits, 
et ouvrit une brèche à l'incrédulité. Un nouveau sentiment se produisit à 
bord, qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept dixièmes de 
fureur. On était « tout bête « de s'être laissé prendre à une chimère, mais 
encore plus furieux! Les montagnes d'arguments entassés depuis un an 
s'écroulèrent àla fois, et chacun ne songea plus qu'à se rattraper aux heures 
de repas ou de sommeil du temps qu'il avait si sottement sacrifié. 

Avec la mobilité naturelle à l'esprit humain, d'un excès on se jeta dans 
un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent fatalement 
ses plus ardents détracteurs. La réaction monta des fonds du navire, du 
poste des soutiers jusqu'au carré de l'état-major, et certainement, sans un 
entêtement très-particulier du commandant Farragut, la frégate eût défi- 
nitivement remis le cap au sud. 



30 



VINGT WILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus long- 
temps. U Abraham-Lincoln n'avait rien à se reprocher, ayant tout fait 
pour réussir. Jamais équipage d'un bâtiment de la marine américaine ne 
montra plus de patience et plus de zèle ; son insuccès ne saurait lui être 
imputé ; il ne restait plus qu'à revenir. 

Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. Le comman- 
dant tint bon. Les matelots ne cachèrent point leur mécontentement, et le 
service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut révolte à bord, mais 
après une raisonnal)le période d'obstination, le commandant Farragut, 
comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si dans le délai 
de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de barre donnerait 
trois tours de roue, et Y Abraham-Lincoln ferait route vers les mers euro- 
péennes. 

Cette promesse fut faite le 2 novemljre. Elle eut tout d'abord pour résul- 
tat de ranimer les défaillances de l'équipage. L'Océan fut observé avec une 
nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d'œil dans 
lequel se résume tout le souvenir. Les lunettes fonctionnèrent avec une 
activité flé^Teuse. C'était un suprême défi porté au narwal géant, et celui- 
ci ne pou\ ait raisonnablement se dispenser de répondre à cette sommation 
« à comparaître ! » 

Deux jours se passèrent, h' A braham-Lincoln se tenait sous petite vapeur. 
On employait mille moyens pour éveiller l'attention ou stimuler l'apathie 
de l'animal, au cas où U se fût rencontré dans ces parages. D'énormes quar- 
tiers de lard furent mis à la traîne, — pour la plus grande satisfaction des 
requins, je dois le dire. Les emi3arcations rayonnèrent dans toutes les 
directions autour de Y Abraham-Lincoln ^ pendant qu'il mettait en panne, 
et ne laissèrent pas un point de mer inexploré. Mais le soir du 4 no- 
veml)re arriva sans que se fût dévoilé ce mystère sous-marin. 

Le lendemain, ij novembre, à midi, expirait le délai de rigueur. Après 
le point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait donner la 
route au sud-est, et a])andonner définitivement les régions septentrionales 
du Pacifique. 

La frégate se trouvait alors par 31° 15' de latitude nord et par 136* 42' 
de longitude est. Les terres du Japon nous restaient à moins de deux cents 
milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit heures. 
De gros nuages voilaient le disque ds la lune, alors dans son premier 
quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'étrave de la frégate. 

En ce moment, j'étais appuyé à l'avant, sur le bastingage de tribord. 
Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. L'équipage, juché dans 
les haubans, examinait 1 horizon qui se rétrécissait et s'obscurcissait peu 



A L'AVENTURE. 31 



à, peu. Les officiers, armés de leur lorgnette de nuit, fouillaient l'obscu- 
rité croissante. Parfois le sombre Océan étincelait sous un rayon que 
la lune dardait entre la frange de deux nuages. Puis, toute trace lumineuse 
s'évanouissait dans les ténèbres. 

En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant soit 
peu l'influence générale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-être, et pour la 
première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action dun sentiment de curio- 
sité. 

« Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d'empocher 
deux mille dollars. 

— Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n'ai 
jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait 
promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas été plus pauvre. 

— Tu as raison. Conseil. C'est une sotte affaire, après tout, et dans 
laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. Que de temps perdu, 
que démotions inutiles ! Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en 
France... 

— Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le 
Muséum de monsieur! Et j'aurais déjà classé les fossiles de monsieur! Et 
le babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des 
Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale ! 

— Comme tu dis. Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se mo- 
quera de nous î 

— Effectivement, répondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se 
moquera de monsieur. Et, faut -il le dire...? 

— Il faut le dire, Conseil. 

— Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mérite ! 

— Vraiment ! 

— Quand on a l'honneur d'être un savant comme monsieur, on ne s'ex- 
pose pas...» 

Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence général, 
une voix venait de se faire entendre. C'était la voix de Ned Land, et Ned 
Land s'écriait : 

« Ohé ! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous! » 



3-? 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERb. 




Les embarcations rayonnereat autour de la treguie. .i^a^e oo.) 



CHAPITRE VI 



A TOUTE VAPEUR. 



A ce cri, l'équipage entier se précipita vers le harponneur, commandant, 
officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu'aux ingénieurs qui quittèrent 
leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnèrent leurs fourneaux. 



A TOUTE VAPEUR. 



33 




Le monstre immergé à quelques toises. (Page 33. J 

L'ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne courait plus que s-t 
son erre. 

L'obscurité était profonde alors, et quelque bons que fussent les yeux du 
Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu il avait pu voir. 
Mon cœur battait à se rompre. 

Mais Ned Land ne s était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l'objet 
qu'il indiquait de la main. 

A deux encablures de Y Abraham-Liiicoln et de sa harjche de tribord, la 
mer semblait être illuminée par dessous. Ce n'était point un simple phéno- 
mène de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. 1 e monstre, 
immergé à quelques toises de la suiface des eaux, projetait cet éclat 



34 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



très-intense , mais inexplicable , que mentionnaient les rapports de 
plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait être produite par 
un agent d'une grande puissance éclairante. La partie lumineuse décrivait 
sur la mer un immense ovale très-allongé, au centre duquel se condensait 
un foyer ardent dont l'insoutenable éclat s'éteignait par dégradations suc- 
cessives. 

« Ce n'est qu'une agglomération de molécules phosphorescentes, s'écria 

l'un des officiers. 

— Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou 
les salpes ne produisent une si puissante lumière. Cet éclat est de nature 
essentiellement électrique... D'ailleurs, voyez, voyez ! il se déplace! il se 
meut en avant, en arrière ! il s'élance sur nous ! » 

Un cri général s'éleva de la frégate. 

« Silence ! dit le commandant Farragut. La barre auvent, toute! Machine 
en arrière ! » 

Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur machine. 
La vapeur fut immédiatement renversée, et V Abraham-Lincoln, abattant 
sur bâbord, décrivit un demi-cercle. 

<( La barre droite ! Machine en avant î >> cria le commandant Far- 
ragut. 

Ces ordres furent exécutés, et la frégate s'éloigna rapidement du foyer 
lumineux. 

Je me trompe. Elle voulut s'éloigner, mais le surnaturel animal se rap- 
procha avec une vitesse double de la sienne. 

Nous étions haletants. La stupéfaction, bien plus que la crainte, nous 
tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit le tour 
de la frégate qui filait alors quatorze nœuds , et l'enveloppa de ses 
nappes électriques comme d'une poussière lumineuse. Puis il s'éloigna de 
deux ou trois milles, laissant une traînée phosphorescente comparable aux 
tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive d'un express. Tout 
d'un coup, des obscures limites de l'horizon, où il alla prendre son élan, 
le monstre fonça subitement vers Y Abraham-Lincoln avec une effrayante 
rapidité, s'arrêta brusquement à vingt pieds de ses précintes, s'éteignit, — 
non pas en s'abimant sous les eaux, puisque son éclat ne subit aucune dé- 
gradation, — mais soudainement et comme si la source de cette brillante 
effluve se fût subitement tarie ! Puis, il reparut de l'autre côté du navire, 
soit qu'il l'eut tourné, soit qu'il eut glissé sous sa coque. A chaque ins- 
tant, une collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale. 

Cependant, je m'étonnais des manœuvres de la frégate. Elle fuyait et 
n'attaquait pas. Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et j'en fis 



A TOUTE VAPEUR. 35 



l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire si impas- 
sible, était empreinte d'un indéfinissable étonnement. 

ce Monsieur Aronnax, me répondit-il, je ne sais à quel être formidable 
j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au milieu 
de cette obscurité. D'ailleurs comment attaquer l'inconnu, comment s'en 
défendre? Attendons le jour et les rôles changeront. 

— Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal? 

— Non, monsieur, c'est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi 
un narwal électrique. 

— Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une gym- 
note ou une torpille ! 

— En effet, répondit le commandant, et s'il possède en lui une puissance 
foudroyante, c'est à coup sûr le plus terrible animal qui soit jamais sorti 
de la main du Créateur. C'est pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes 
gardes. « ** 

Tout l'équipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea 
à dormir. \J Abraham-Lincoln, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré 
sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son côté, le narwal, imitant 
la frégate, se laissait borcer au gré des lames, et semblait décidé à ne point 
abandonner le théâtre de la lutte. 

Vers minuit, cepeîvldnt, il disparut, ou,- pour employer une expression 
plus juste, il « s'éteignit » comme un gros ver luisant. Avait-il fui? il 
fallait le craindre, non pas l'espérer. Mais à une heure moins sept mi- 
nutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, semblable à 
celui que produit une colonne d'eau, chassée avec une extrême vio- 
lence. 

Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la du- 
nette, jetant d'avides regards à travers les profondes ténèbres. 

« Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir 
des baleines ? 

— Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue 
m'ait rapporté deux mille dollars. 

— En effet, vous avez droit à la prime. Mais, dites-moi, ce bruit n'est-il 
pas celui que font les cétacés rejetant l'eau par leurs é vents? 

— Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus 
fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un cétacé qui se tient là dans 
nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous 
lui dirons deux mots demain au lever du jour. 

— S'il est d'humeur à vous entendre, maître Land, répondis-je d'un ton 
peu convaincu. 



36 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— Que je l'approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien, 
et il faudia bien qu'il m'écoute ! 

— Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une 
baleinière ù. votre disposition? 

— Sans doute, monsieur. 

— Ce sera jouer la vie de mes hommes? 

Et la mienne ! » répondit simplement le harponneur. 

Vers deux heures du matin, le foyer lumineux reparut, non moins in- 
tense, à cinq milles au vent de Y Abraham-Lincoln. Malgré la distance, 
malgré le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formi- 
dables battements de queue de l'animal, et jusqu'à sa respiration hale- 
tante. Il semblait qu'au moment où l'énorme narwal venait respirer cà la 
surface de l'océan, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme fait la va- 
peur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille chevaux. 

«Huml pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un régiment de 
cavalerie, ce serait une jolie baleine ! » 

On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prépara au com- 
bat. Les engins de pêche furent disposés le long des bastingages. Le se- 
cond fit charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d'un 
mille, et de longues canardières à balles explosives dont la blessure est 
mortelle, même aux plus puissants animaux. Ned Land s'était contenté 
d'affûter son harpon, arme terrible dans sa main. 

A six heures, l'aube commença à poindre, et avec les premières lueurs 
de l'aurore disparut l'éclat électrique du narwal. A sept heures, le jour 
était suffisamment fait, mais une brume matinale très-épaisse rétrécissait 
l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. De là, dé- 
sappointement et colère. 

Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'étaient déjà 
perchés à la tête des mâts. 

A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses 
Volutes se levèrent peu à peu. L'horizon s'élargissait et se purifiait à la fois. 

Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre. 

« La chose. en question, par bâbord derrière! » cria le harponneur. 

Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué. 

Là, à un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait 
d'un mètre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitée, produisait un 
remous considérable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une 
telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur éclatante, marquait 
le passage de l'animal et décrivait une courbe allongée. 

La frégate s'approcha du cétacé. Je l'examinai en toute liberté d'es- 



A TOUTE VAPEUR. 37 



prit. Les rapports du Shannon et de VHelvetia avaient un peu exagéré ses 
dimensions, et j'estimai sa longueur à deux cents cinquante pieds seule- 
ment. Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l'apprécier; 
mais, en somme, l'animal me parut être admirablement proportionné dans 
ses trois dimensions. 

Pendant que j'observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur et 
d'eau s'élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de quarante 
mètres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en conclus définitive- 
ment qu'il appartenait à l'embranchement des vertébrés, classe des mam- 
mifères, sous-classe des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des 
cétacés, famille... Ici, je ne pouvais encore me prononcer. L'ordre des cé- 
tacés comprend trois familles : les baleines, les cachalots et les dauphins, 
et c'est dans cette dernière que sont rangés les narwals. Chacune de ces 
familles se divise en plusieurs genres, chaque genre en espèces, chaque 
espèce en variétés. Variété, espèce, genre et famille me manquaient encore, 
mais je ne doutais pas de compléter ma classification avec l'aide du ciel 
et du commandant Farragut. 

L'équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci, 
après avoir attentivement observé l'animal, fit appeler l'ingénieur. L'in- 
génieur accourut. 

« Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression? 

— Oui, monsieur, répondit l'ingénieur. 

— Bien. Forcez vos feux, et à toute vapeur! « 

Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonné. 
Quelques instants après, les deux cheminées de la frégate vomissaient des 
torrents de fumée noire, et le pont frémissait sous le tremblotement des 
chaudières. 

\! Abraham-Lincoln^ chassé en avant par sa puissante hélice, se dirigea 
droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indifféremment s'approcher à une 
demi-encâblure ; puis, dédaignant de plonger, il prit une petite allure de 
fuite, et se contenta de maintenir sa distance. 

Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans 
que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé. Il était donc évident qu'à 
marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais. 

Le commandant Farragut tordait avec rage l'épaisse touffe de poils qui 
foisonnait sous son menton. 

« Ned Land? » cria-t-iL 

Le Canadien vint à l'ordre. 

« Eh bien, maître Land, demanda le commandant, me conseillez-vous 
encore de mettre mes embarcations à la mer? 



38 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— Non, monsieur, répondit Ned Land, car cette bête-là ne se laissera 
prendre que si elle le veut bien. 

— Que faire alors? 

— Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre 
permission, s'entend, je vais m'installer sur les sous-barbes de beaupré, et 
si nous arrivons à longueur de harpon, je harponne. 

— Allez, Ned, répondit le commandant Farragut. Ingénieur, cria-t-il, 
faites monter la pression. » 

Ned Land se rendit à son poste. Les feux furent plus activement poussés; 
l'hélice donna quarante-trois tours à la minute, et la vapeur fusa par les 
soupapes. Le loch jeté, on constata que V Abraham-Lincoln marchait à rai- 
son de dix-huit milles cinq dixièmes à l'heure. 

Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles 
cinq dixièmes. 

Pendant une hernie encore, la frégcte se maintint sous cette allure, 
sans gagner une toise ! C'était humiliant pour l'un des plus rapides 
marcheurs de la marine américaine. Une sourde colère courait parmi 
l'équipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs, dédaignait 
de leur répondre. Le commandant. Farragut ne se contentait plus de tordre 
sa barbiche, il la mordait. 

L'ingénieur fut encore une fois appelé, 

« Vous avez atteint votre maximum de pression? lui demanda le com- 
mandant. 

— Oui, monsieur, répondit l'ingénieur. 

— Et vos soupapes sont chargées? 

— A six atmosphères et demie. 

— Chargez-les à dix atmosphères. » 

VoiU un ordre américain s'il en fut. On n'eût pas mieux fait sur le Mis- 
sissipi pour distancer « une concurrence » ! 

« Conseil, dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi, sais- 
tu bien que nous allons probablement sauter? 

— Comme il plaira à monsieur! » répondit Conseil. 

Eh bien! je l'avouerai, cette chance, il ne me déplaisait pas de la risquer. 

Les soupapes furent chargées. Le charbon s'engouffra dans les four- 
neaux. Les ventilateurs envoyèrent des torrents d'air sur les brasiers. La 
rapidité de X Abraham-Lincoln s'accrut. Ses mâts tremblaient jusque dans 
leurs emplantures, et les tourbillons de fumée pouvaient à peine trouver 
passage par les cheminées trop étroites. 

Ou jeta le loch une seconde fois. 

« Eh liicn ! timonnier? cLemanda le commandant Farragut. 



A TOUTE VAPEUR. 39 



— Dix neuf milles trois dixièmes, monsieur. 

— Forcez les feux. » 

L'ingénieur obéit. Le manomètre marqua dix atmosphères. Mais le cé- 
facé « chauffa » lui aussi, sans doute, car, sans se gêner, il fila ses dix- 
neuf milles et trois dixièmes. 

Quelle poursuite ! Non, je ne puis décrire l'émotion qui faisait \ibrer 
tout mon être. Ned Land se tenait à son poste, le harpon à la main. Plu- 
sieurs fois, l'animal se laissa approcher. 

« Nous le gagnons! nous le gagnons! » s'écriait le Canadien. 

Puis, au moment où il se disposait à frapper, le cétacé se dérobait avec 
une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à l'heure. Et 
même, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas de narguer 
la frégate en en faisant le tour ! Un cri de fureur s'échappa de toutes les 
poitrines ! 

A midi, nous n'étions pas plus avancés qu'à huit heures du matin. 

Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens 
plus directs. 

«Ah ! dit-il, cet animal-là va plus vite (]\xeV Abraham-Lijicolnî Eh bien! 
nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Maître, des hommes à 
la pièce de l'avant. » 

Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué. Le coup par^ 
tit, mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé, qui se tenait 
à un demi-mille. 

« A un autre plus adroit ! cria le commandant, et cinq cents dollars à qui 
percera cette infernale bête ! » 

Un vieux canonnier à barbe grise, — que je vois encore, — l'œil calme, 
la physionomie froide, s'approcha de sa pièce, la mit en position et visa 
longtemps. Une forte détonation éclata, à laquelle se mêlèrent les hur- 
rahs de l'équipage. 

Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas normale- 
ment, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre à deux milles en 
mer. 

« Ah çà ! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-là est donc blindé 
avec des plaques de sLx pouces ! 

— Malédiction ! » s'écria le commandant Farragut. 

La chasse recommença, et le commandant Farragut, se penchant vers 
moi , me dit : 

« Je poursuivrai l'animal jusqu'à ce que ma frégate éclate! 

— Oui, répondis-je, et vous aurez raison! » 

On pouvait espérer que l'animal s'épuiserait, et qu'il ne serait pas indif- 



40 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Un vieux cauounier à barbe grise. vPage3'J.J 



férentà la fatigue comme une machine à vapem\ Mais il n'en fut rien. 
Les heures s'écoulèrent, sans qu'il donnât aucun signe d'épuisement. 

Cependant, il faut dire à la louange de Y Abraham-Lincoln qu'il lutta 
avec une infatigable ténacité. Je n'estime pas à moins de cinq cents kilomè- 
tres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse journée du 
6 novembre 1 Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le houleux océan. 

En ce moment, je crus que notre expédition était terminée, et que nous 
ne re verrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais. 

A dix heures cinquante minutes du soir, la clarté électrique réapparut, t\ 
trois milles au vent de la frégate, aussi pure, aussi intense que pendant la 
nuit dernière. 



A TOUTE VAPEUR. 



41 




Pendant que l'un de nous, étendu sur le dos. ^Pii^se ^i.j 



Lenarwal semblait immobile. Peut-être, fatigué de sa journée, dormait- 
il, se laissant aller à l'ondulation des lames? il y avait là une chance dont 
le commandant Farragut résolut de profiter. 

il donna ses ordres. Yl Abraham- Lincoln fut tenu sous petite vapeur, et 
s'avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. Il n'est pas rare 
de rencontrer en plein océan des baleines profondément endormies que l'on 
attaque alors avec succès, et Ned Land en avait harponné plus d'une pen- 
dant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son poste dans les sous- 
barbes du beaupré. 

La frégate s'approcha sans bruit, stoppa à deux encablures de l'animal, 
et courut -sur son erre. On ne respirait plus à bord. Un silence profond ré- 



A'i ' VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



gnait sur le pont. Nous n'étions pas à cent pieds du foyer ardent, dont 
l'éclat grandissait et éblouissait nos yeux. 

En ce moment, penché sur la lisse du gaillard d'avant, je voyais au- 
dessous de moi Ned Land, accroché d'une main à la martingale, de l'autre 
brandissant son terrible harpon. Vingt pieds à peine le séparaient de l'ani- 
mal immobile. 

Tout d'un coup, son bras se détendit violemment, et le harpon fut lancé. 
J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurté un corps 
dur. 

La clarté électrique s'éteignit soudain, et deux énormes trombes d'eau 
s'abattirent sur le pont de la frégate, courant comme un torrent de l'avant 
à l'arrière, renversant les hommes, brisant les saisines des dromes. 

Un choc effroyable se produisit, et, lancé par-dessus la lisse, sans avoir 
le temps de me retenir, je fus précipité à la mer. 



CHAPITRE VII . 



UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE. 



Bien que j'eusse été surpris par cette chute inattendue, je n'en conser- 
vai pas moins une impression très-nette de mes sensations. 

Je fus d'abord entraîné à une profondeur de vingt pieds environ. Je 
suis bon nageur, sans prétendre égaler Byron et Edgard Poe, qui sont 
des maîtres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tête. Deux vigoureux 
coups de talons me ramenèrent à la surface de la mer. 

Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. L'équipage 
s'était-il aperçu de ma disparition? V Abraham-Lincoln avait-il viré de 
bord? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation à la mer? 
Devais-je espérer d'être sauvé? 

Les ténèbres étaient profondes. J'entrevis une masse noire qui dispa- 
raissait vers l'est, et dont les feux de position s'éteignirent dans l'éloigne- 
ment. C'était la frégate. Je me sentis perdu. 

« A moi! à moi! >, criai-je, en nageant vers V Abraham-Lincoln d'un 
bras désespéré. 

Mes vêtements m'embarrassa'ent. L'eau les collait à mon corps, ils 
paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais ! . . . 



UNE HALEINE D'ESPECE INCONNUE. 43 



« A moi î » 

Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me débat- 
tis, entraîné dans l'abîme... 

Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis 
violemment ramené à la surface de la mer, et j'entendis, oui, j'entendis 
ces paroles prononcées à mon oreille : 

« Si monsieur veut avoir l'extrême obligeance de s'appuyer sur mon 
épaule, monsieur nagera beaucoup plus à son aise. » 

Je saisis d'une main le bras de mon fidèle Conseil . 

« Toi! dis-je, toi! 

— Moi-même, répondit Conseil, et aux ordres de monsieur. 

— Et ce choc t'a précipité en même temps que moi à la mer? 

— Nullement. Mais étant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur! » 
Le digne garçon trouvait cela tout naturel ! 

« Et la frégate? demandai-je. 

— La frégate ! répondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois que 
monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle î 

— Tu dis? 

—-Je dis qu'au moment où je me précipitai à la mer, j'entendis les 
hommes de barre s'écrier : « L'hélice et le gouvernail sont brisés..^ 

— Brisés? 

— Oui! brisés par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je pense, 
que Y Abraham-Lincoln ait éprouvée. Mais, circonstance fâcheuse pour 
nous, il ne gouverne plus. 

— Alors, nous sommes perdus ! 

— Peut-être, répondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons 
encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien 
des choses ! » 

L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus vi- 
goureusement; mais, gêné par mes vêtements qui me serraient comme 
une chappe de plomlj, j'éprouvais une extrême difficulté à me soutenir. 
Conseil s'en aperçut. 

« Que monsieur me permette de lui faire une incision, » dit-il. 

Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en 
bas d'un coup rapide. Puis, il m'en débarrassa lestement, tandis que je 
nageais pour tous deux. 

A mon tour, je rendis le même service à Conseil, et nous continuâmes 
de « naviguer « l'un près de l'autre. 

Cependant, la situation n'en était pas moins terrible. Peut-être notre 
disparition n'avait-eile pas été remarquée, et l'eùt-elle été, la frégate ne 



J'i VINGT MÎLLE LIEUES SOUS LES MERS. 



pouvait revenir sous le vent à nous, étant démontée de son gouvernaiL II 
ne fallait donc compter que sur ses embarcations. 

Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en con- 
séquence. Etonnante nature ! ce phlegmatique garçon était là comme chez 
lui! 

Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d'être recueil- 
lis par les embarcations de V Abraha7n-Lincoln, nous devions nous orga- 
niser de manière à les attendre le plus longtemps possible. Je résolus alors 
de diviser nos forces afin de ne pas les épuiser simultanément, et voici ce 
qui fut convenu : Pendant que l'un de nous, étendu sur le dos, se tiendrai, 
immobile, les bras croisés, les jambes allongées, l'autre nagerait et le 
pousserait en avant. Ce rôle de remorqueur ne devait pas durer plus de dix 
minutes, et, nous relayant ainsi, nous pouvions surnager pendant quel- 
ques heures, et peut-être jusqu'au lever du jour. 

Faible chance! mais l'espoir est si fortement enraciné au cœur de 
l'homme! Puis, nous étions deux. Enfin, je l'affirme,— bien que cela pa- 
raisse improbable, — si je cherchais à détruire en moi toute illusion, si 
je voulais « désespérer, » je ne le pouvais pas! 

La collision de la frégate et du cétacé s'était produite vers onze heures 
du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage jusqu'au lever 
du soleil. Opération rigoureusement praticable, en nous relayant. La mer, 
assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais à percer du regard 
ces épaisses ténèbres que rompait seule la phosphorescence provoquée par 
nos mouvements. Je regardais ces ondes lumineuses qui se brisaient sur 
ma main et dont la nappe miroitante se tachait de plaques livides. On eût 
dit que nous étions plongés dans un bain de mercure. 

\ers une heure du matin, je fus pris d'une extrême fatigue. Mes mem- 
bres se raidirent sous l'étreinte de crampes violentes. Conseil dut me sou- 
tenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul. J'entendis bien- 
tôt haleter le pauvre garçon; sa respiration devint courte et pressée. Je 
compris qu'il ne pouvait résister longtemps. 

«Laisse-moi ! laisse-moi! lui dis-je. 

— Abandonner monsieur! jamais! répondit-il. Je compte bien me 
noyer avant lui ! » 

En ce moment, la lune apparut à travers les franges d'un gros nuage 
que le vent entraînait dans l'est. La surface de la mer étincela sous ses 
rayons. Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. Ma tète se redressa. 
Mes regards se portèrent à tous les points de l'horizon. J'aperçus la fré- 
gate. Elle était à cinq milles de nous, et ne formait plus qu'une masse 
soml3re, à peine appréciable. Mais d'embarcations, point'. 



UNE BALEINE D'E^i'EGE INCONNUE. 45 



Je voulus crier. A quoi bon, à pareille distance ! Mes lèvres gonflées ne 
laissèrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et je 
l'entendis répéter à plusieurs reprises : 

« A nous! à nous! » 

Nos mouvements un instant suspendus, nous écoutâmes. Et, fût-ce un 
de ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l'oreille, mais il me 
sembla qu'un cri répondait au cri de Conseil. 

« As-tu entendu? murmurai-je. 

— Oui ! oui ! » 

Et Conseil jeta clans l'espace un nouvel appel désespéré. 

Cette fois, pas d'erreur possible! Une voix humaine répondait à la 
nôtre! Etait-ce la voix de quelque infortuné, abandonné au milieu de 
l'Océan, quelque autre victime du choc éprouvé par le navire? Ou plutôt 
une embarcation de la frégate ne nous hélait-elle pas dans l'ombre ? 

Conseil fit un suprême effort, et, s'appuyant sur mon épaule, tandis que 
je résistais dans une dernière convulsion, il se dressa à demi hors de 
l'eau et retomba épuisé. 

« Qu'as-tu vu? 

— J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons 
toutes nos forces \... y> 

Qu'avait-il vu? Alors, je ne sais pourquoi, la pensée du monstre me 
vint pour la première fois à l'esprit!... Mais cette voix cependant?... Les 
temps ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre des baleines ! 

Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tète, re- 
gardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel répondait 
une voix de plus en plus rapprochée. Je l'entendais à peine. Mes forces 
étaient à bout ; mes doigts s'écartaient ; ma main ne me fournissait plus un 
point d'appui; ma bouche, convulsivement ouverte, s'emplissait d'eau 
salée ; le froid m'envahissait. Je relevai la tête une dernière fois, puis, je 
m'abimai... 

En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je 
sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait à la surface de l'eau, que ma 
poitrine se dégonflait, et je m'évanouis... 

Il est certain que je revins promptement à moi, grâce à de vigoureuses 
frictions qui me sillonnèrent le corps. J'entrouvris les yeux... 

« Conseil! murmurai-je. 

— Monsieur m'a sonné? » répondit Conseil. 

En ce moment, aux dernières clartés de la lune qui s'abaissait vers 
l'horizon, j'aperçus une figure qui n'était pas celle de Conseil, et que je 
reconnus aussitôt. 



46 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



<f Ned! m'écriai-je. 

—En personne, monsieur, et qui court après sa prime ! répondit le Ca- 
nadien. 

— Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate ? 

—Oui, monsieur le professeur, mais plus favorisé que vous, j'ai pu 
prendre pied presque immédiatement sur un ilôt tlottant. 

—Un Ilot? 

—Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque. 

— Expliquez-vous, Ned. 

—Seulement, j'ai bientôt compris pourquoi mon harpon n'avait pu 
l'entamer et s'était émoussé sur sa peau. 

— Pourquoi, Ned, pourquoi? 

— C'est que cette bète-là, monsieur le professeur, est faite en tôle 
d'acier! » 

Il faut ici que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs, 
que je contrôle moi-même mes assertions. 

Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement sulDit 
dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'être ou de l'ob- 
jet à demi immergé qui nous servait de refuge. Je l'éprouvai du pied. C'é- 
tait évidemment un corps dur, impénétrable, et non pas cette substance 
molle qui forme la masse des grands mammifères marins. 

Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse, semblable à celle 
des animaux antédiluviens, et j'en serais quitte pour classer le monstre 
parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les alligators. 

Eh bien! non! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse, poli, non 
imbriqué. Tl rendait au choc une sonorité métallique, et, si incroyable que 
cela fût, il semblait que, dis-je, il était fait de plaques boulonnées. 

Le doute n'était pas possible! L'animal, le monstre, le phénomène na- 
turel qui avait intrigué le monde savant tout entier, bouleversé et four- 
voyé l'imagination des marins des deux hémisphères, il fallait bien le re- 
conaître, c'était un phénomène plus étonnant encore, un phénomène de 
main d'homme. 

La découverte de l'existence de l'être le plus fabuleux, le plus mytholo- 
gique, n'eût pas, au même degré, surpris ma raison. Que ce qui est pro- 
digieux vienne du Créateur, c'est tout simple. Mais trouver tout à coup, 
sous ses yeux, l'impossible mystérieusement et humainement réalisé, c'é- 
tait à confondre l'esprit! 

Il n'y avait pas à hésiter cependant. Nous étions étendus sur le dos 
d'une sorte de bateau sous-marin, qui présentait, autant que j'en pouvais 
jugei-, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned Land 



UNE BALEINE D'ESPECE INGOJNNUE. 



était faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pûmes que nous y 
ranger. 

« Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mécanisme de loco- 
motion et un équipage pour le manœuvrer ? 

— Evidemment, répondit le harponneur, et néanmoins, depuis trois 
heures que j'habite cette ile flottante, elle n'a pas donné signe de vie. 

— Ce bateau n'a pas marché? 

— Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gré des lames, mais 
il ne bouge pas. 

— Nous savons, à n'en pas douter, cependant, qu'il est doué d'une 
grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette ^itesse 
et un mécanicien pour conduire cette machine, j'en conclus... que nous 
sommes sauvés. 

— Hum ! » fit Ned Land d'un ton réservé. 

En ce moment, et comme pour donner raison à mon argumentation, un 
bouillonnement se fit à l'arrière de cet étrange appareil, dont le pro- 
pulseur était évidemment une hélice, et il se mit en mouvement. Nous 
n'eûmes que le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui émer- 
geait de quatre-vmgts centimètres environ. Très-heureusement sa vitesse 
n'était pas excessive. 

« Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien 
à dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas deux 
dollars de ma peau ! » 

Moins encore, aurait pu dire le Canadien II devenait donc urgent de 
communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de cette 
machine. Je cherchai à sa surface une ouverture, un panneau, « un trou 
d'homme, » pour employer l'expression technique; mais les lignes de 
boulons, solidement rabattues sur la jointure des tôles, étaient nettes et 

uniformes. 

D'ailleurs, la kme disparut alors, et nous laissa dans une obscurité pro- 
fonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer à l'in- 
térieur de ce bateau sous-marin. 

Ainsi donc, notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux 
timonniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous é-tions 
perdus! Ce cas excepté, je ne doutais pas delà possibilité d'entrer en rela- 
tions avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas eux-mêmes leur air, il 
fallait nécessairement q'.i'ils revinssent de temps en temps à la surface de 
l'Océan pour renouveler leur provision de molécules respirables. Donc, 
nécessité d'une ouverture qui mettait l'intérieur du bateau en communica- 
tion avec l'atmosphère. 



48 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Nous étions sur le dos d'un vaisseau sous-marin. ,Page 4ti.) 

Huant à l'espoir d'être sauvé par le comma-ndant Farragut, U fallait y 
renoncer complètement. Nous étions entraînés vers l'ouest, et j'estimai que 
notre vitesse, relativement modérée, atteignait douze milles à l'heure. 
L'hélice battait les flots avec une régularité mathématique, émergeant 
quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente à une grande hauteur. 

Vers quatre heures du matin, la rapidité de l'appareil s'accrut. Nous 
résistions dificilemcnt à ce vertigineux entraînement, lorsque les lames 
nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous sa main 
un large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle, et nous par- 
vînmes à nous y accrocher solidement. 

Enfin cette longue nuit s'écoula. Mon souvenir incomplet ne permet pas 



UNE BALEINE D'ESPECE INCONNUE 



49 




Notre prison s'éclaira soudain. (Page 51.) 

d'en retracer toutes les impressions. Un seul détail me revient à Tespril. 
Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus entendre plu- 
sieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive produite par des 
accords lointains. Quel était donc le mystère de cette navigation sous-ma- 
rine dont le monde entier cherchait vainement l'explication? Quels êtres 
vivaient dans cet étrange bateau? Quel agent mécanique lui permettait de 
se déplacer avec une si prodigieuse vitesse? 

Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne 
tardèrent pas à, se déchirer. J'allais procéder à un examen attentif de la 
coque qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme horizon- 
talc, quand je la sentis s'enfoncer peu à peu. 



50 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



<( Eh! mille diables! s'écria Ned Land, frappant du pied la tôle sonore, 
ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers ! » 

Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements as- 
sourdissants de l'hélice. Heureusement, le mouvement d'immersion s'ar- 
rêta. 

Soudain, un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à l'inté- 
rieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un cri 
bizarre et disparut aussitôt. 

Quelques instants après, huit solides gaillards, le visage voilé, appa- 
raissaient silencieusement, et nous entraînaient dans leur formidable 
machine. 

CHAPITRE yill 



MOBILIS IN MOBILE. 

Cet enlèvement, si brutalement exécuté, s'était accompli avec la rapidité 
de l'éclair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le temps de nous 
reconnaître. Je ne sais ce qu'ils éprouvèrent en se sentant introduits dans 
cette prison flottante ; mais, pour mon compte, un rapide frisson me glaça 
l'épiderme. A qui a\ions-nous affaire? Sans doute à quelques pirates, 
d'une nouvelle espèce qui exploitaient la mer à leur façon. 

A peine l'étroit panneau fut-il refermé sur moi, qu'une obscurité profonde 
m'enveloppa. Mes yeux, imprégnés de la lumière extérieure, ne pureni 
rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux échelons d'une 
«chelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement saisis, me suivaient. 
Au bas de l'échelle, une porte s'ouvrit et se referma immédiatement sur 
nous avec un retentissement sonore. 

Nous étions seuls. Où? je ne pouvais le dire, à peine l'imaginer. Tout 
était noir, mais d'un noir si absolu, qu'après quelques minutes, mes yeux 
n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui flottent dans 
les plus profondes nuits. 

Cependant, Ned Land, furieux de ces façons de procéder, donnait un 
libre cours à son indignation. 

«Mille diables! s'éci'iait-il, voilà des gens qui en remontreraient aux 
Calédoniens pour Ihospitalité ! Il ne leur manque plus que d'être anthropo- 
phages! Je n'en serais pas surpris, mais je déclare que l'on ne me man- 
gera pas sans que je proteste ! 



MOBILIS IN MOBILE. 51 

— Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, répondit tranquillement Con- 
seil. Ne vous emportez pas avant Iheure. Nous ne sommes pas encore dans 
la rôtissoire ! 

— Dans la rôtissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, à coup 
SÛrl II y fait assez noir. Heureusement, mon k bowie-kniff ' )) ne m'a pas 
quitté, et j'y vois toujours assez clair pour m'en ser\ir. Le premier de ces 
bandits qui met la main sur moi... 

— Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors aa harponneur, et ne nous com- 
promettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous écoute pas I 
Tcichons plutôt de savoir où nous sommes ! » 

Je marchai en tâtonnant. Après cinq pas, je rencontrai une muraille de 
fer, faite de tôles boulonnées. Puis, me retournant, je heurtai une 
table de bois, près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux. Le plan- 
cher de cette prison se dissimulait sous une épaisse natte de phormium qui 
assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne révélaient aucune trace de 
porte ni de fenêtre. Conseil, faisant un tour en sens inverse, me rejoignit, 
et nous revînmes au milieu de cette cabine, qui devait avoir vingt pieds de 
long sur dix pieds de large. Quant à sa hauteiu", Ned Land, malgré sa 
grande taille, ne put la mesurer. 

Une demi-heure s'était déjà écoulée sans que la situation se fût modifiée, 
quand, d'une extrême obscurité, nos yeux passèrent subitement à la plus 
\dolente lumière. Notre prison s'éclaira soudain, c'est-à-dire qu'elle 
s'emplit d'une matière lumineuse tellement vive que je ne pus d'abord 
en supporter l'éclat. A sa blancheur, à son intensité, je reconnus cet éclai- 
rage électrique, qui produisait autour du bateau sous-marin comme un 
magnifique phénomène de phosphorescence. Après avoir involontaire- 
ment fermé les yeux, je les rouvris, et je vis que l'agent lumineux s'é- 
chappait d'un demi-globe dépoli c[ui s'arrondissait à la partie supérieure 
delà cabine, 

« Enfin! on y voit clair! s'écria Ned Land, qui, son couteau à la main, 
se tenait sur la défensive. 

— Oui, répondis-je, risquant l'antithèse, mais la situation n'en est pas 
moins obscure. 

— Que monsieur prenne patience, « dit l'impassible Conseil. 

Le soudain éclairage de la cabine m'avait permis d'en examiner l<^s 
moindres détails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. La 
porte invisible devait être hermétiquement fermée. Aucun bruit n'arrivait 
à notre oreille. Tout semblait mort à l'intérieur de ce bateau. Marchait-il. 

1. Couteau à large lame qu'un Améncain porte toujours sur lui. 



52 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



se maintenait-il à la surface de l'Océan, s'enfonçait-il dans ses profondeurs? 
Je ne pouvais le deviner. 

Cependant, le globe lumineux ne s'était pas allumé sans raison. J'espé- 
rais donc que les hommes de l'équipage ne tarderaient pas à se montrer. 
Qaand on veut oublier les gens, on n'éclaire pas les oubliettes. 

Je ne me trompais pas. Un bruit de verroux se fit entendre, la po/te 
s'ouvrit, deux hommes parurent. 

L'un était de petite taille , vigoureusement musclé , large d'épaules , 
robuste de membres, la tète forte, la chevelure abondante et noire, la mous- 
tache épaisse, le regard vif et pénétrant, et toute sa personne empreinte 
de cette vivacité méridionale qui caractérise en France les populations 
provençales. Diderot a très-justement prétendu que le geste de l'homme 
est métaphorique, et ce petit homme en était certainement la preuve vi- 
vante. On sentait que dans son langage habituel, il devait prodiguer les 
prosopopées, les métonymies et les hypallages. Ce que, d'ailleurs, je ne 
fus jamais à même de vérifier, car il employa toujours devant moi un 
idiome singulier et absolument incompréhensible. 

Le second inconnu mérite une description plus détaillée. Un disciple 
de Gratiolet ou d'Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. Je re- 
connus sans hésiter ses qualités dominantes, — la confiance en lui, car sa 
tète se dégageait noblement sur l'arc formé par la ligne de ses épaules, et 
ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance ; — le calme, car sa 
peau, pâle plutôt que colorée, annonçait la tranquillité du sang ; — l'éner- 
gie, que démontrait la rapide contraction de ses muscles sourcilliers ; — le 
courage enfin, car sa vaste respiration dénotait une grande expansion 
vitale. 

J'ajouterai que cet homme était fier, que son regard ferme et calme 
semblait refléter de hautes pensées, et que de tout cet ensemble, de l'ho- 
mogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage, suivant 
l'observation des physionomistes, résultait une indiscutable franchise. 

Je me sentis « involontairement » rassuré en sa présence, et j'augurai 
bien de notre entrevue. 

Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le 
préciser. Sa taille était haute, son front large, son nez droit, sa bouche 
nettement dessinée, ses dents magnifiques, ses mains fines, allongées, 
éminemment « psychiques, » pour employer un mot de la chirogno- 
monie, c'est-à dire dignes de servir une âme haute et passionnée. Cet 
homme formait certainement le plus admirable type que j'eusse jamais 
rencontré. Détail particulier, ses yeux, un peu écartés l'un de l'autre, 
pouvaient embrasser simultanément près d'un quart de l'horizon. Cette 



MOBILIS IN MOBILE. 53 



faculté, — je l'ai vérifié plus tard, — se doublait d'une puissance de vi- 
sion encore supérieure à celle de Ned Land, Lorsque cet inconnu fixait un 
objet, la ligne de ses sourcils se fionçait, ses larges paupières se rappro- ' 
chaient de manière à circonscrire la pupille des yeux et à rétrécir ainsi Vé-' 
tendue du champ visuel, et il regardait ! Quel regard ! comme il grossissait 
les objets rapetisses par l'éloignement ! comme il vous pénétrait jusqu'à 
l'âme ! comme il perçait ces nappes liquides, si opaques à nos yeux, et 
comme il lisait au plus profond des mers !... 

Les deux inconnus, coiffés de bérets faits d'une fourrure de loutre ma- 
rine, et chaussés de bottes de mer en peau de [)hoque, portaient des vê- 
tements d'un tissu particulier, qui dégageaient la taille et l^i-saient une 
grande liberté de mouvements. 

Le plus grand des deux, — évidemment le chef du bord, — nous exa- 
mina avec une extrême attention, sans prononcer une parole. Puis, se 
retournant vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue 
que je ne pus reconnaître. C'était un idiome sonore, harmonieux, flexi- 
ble^ dont les voyelles semblaient soumises à une accentuation très-va- 
riée. 

L'autre répondit par un hochement de tête, et ajouta deux ou trois mots 
parfaitement incompréhensibles. Puis du regard il parut minterroger 
directement. 

Je répondis, en bon français, que je n'entendais point ?on langage; 
mais il ne sembla pas me comnreadre, et la situation devint assez embar- 
rassante. 

« Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces mes- 
sieurs en saisiront peut-être quelques mots ! « 

Je recommençai le récit de nos aventures, articulant nettement toutes 
mes syllabes, et sans omettre un seul détail. Je déclinai nos noms et qua- 
lités; puis, je présentai dans ies formes le professeur Aronna.v, son do- 
mestique Conseil, et maître Ned Land, le harponneur. 

L'homme aux yeux doux et calmes m'écouta tranquillement, poliment 
même, et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie 
n'indiqua qu'il eût compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne prononça 
pas un seul mot. 

Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-être se ferait-on en- 
tendre dans cette langue qui est à peu près universelle. Je la connaissais, 
ainsi que la langue allemande, d'une manière suffisante pour la lire cou- 
ramment, mais non pour la parler correctement Or, ici, il fallait surtout 
se faire comprendre. 

« Allons, à votre tour, dis-je au harponneur. A vous, maître Land, 



54 YINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



tirez de votre sac le meilleur anglais qu'çiit jamais parlé un anglo-saxon, 
et tâchez d'être plus heureux que moi. » 

Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à peu 
près. Le fond fut le môme, mais la forme différa. Le Canadien, emporté 
par son caractère, y mit beaucoup d'animation. 11 se plaignit violemment 
d'être emprisonné au mépris du droit des gens, demanda en vertu de quelle 
loi on le retenait ainsi, invoqua Thaheas corpus^ menaça de poursuivre 
ceux qui le séquestraient indûment, se démena, gesticula, cria, et finale- 
ment, il fit comprendre par un geste expressif que nous mourions de 
faim. 

Ce qui était parfaitement vrai, mais nous l'avions à peu près oublié. 

A sa grande stupéfaction, le harpon neur ne parut pas avoir été plus in- 
telligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. Il était évident qu'ils 
ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday. 

Fort embarrassé, après avoir épuisé vainement nos ressources philologi- 
ques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me dit: 

« Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand. 

— Comment ! tu sais l'allemand? m'écriai-je. 

— Comme un flamand, n'en déplaise à monsieur. 

— Cela me plaît, au contraire. Va, mon garçon. » 

Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisième fois les di- 
verses péripéties de notre histoire. Mais, malgré les élégantes tournures 
et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande n'eut aucun 
succès. 

Enfin, poussé à bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes pre- 
mières études, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin. Cicéron se 
fût bouché les oreilles et m'eût renvoyé à la cuisine, mais cependant, je 
parvins à m'en tirer. Même résultat négatif. 

Cette dernière tentative définitivement avortée, les deux inconnus échan- 
gèrent quelques mots dans leur incompréhensible langage, et se retirè- 
rent, sans même nous avoir adressé un de ces gestes rassurants qui ont 
cours dans tous les pays du monde. La porte se referma. 

« C'est une infamie ! s'écria Ned Land, qui éclata pour la vingtième 
fois. Comment ! on leur parle français, anglais, allemand, latin, à ces co- 
quins-l;\, et il n'en est pas un qui ait la civilité de répondre ! 

— Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colère ne mè- 
nerait à rien, 

— Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible 
compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de 
fer? 



MOBILIS IN MOBILE. 55 



— Bah! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir long- 
temps ! 

— Mes amis, dis-je, il ne faut pas se désespérer. Nous nous sommes 
trouvés dans déplus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir d'attendre 
pour vous former ime opinion sur le commandant et l'équipage de ce ba- 
teau. 

— Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins... 

— Bon ! et de quel pays? 

— Du pays des coquins ! 

— Mon brave Ned, ce pays-là n'est pas encore suffisamment indiqué sur 
la mappemonde, et j'avoue que la nationalité de ces deux inconnus est dif- 
ficile à déterminer! Ni Anglais, ni Français, ni Allemands, voilà tout ce 
que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tenté d'admettre que ce com- 
mandant et son second sont nés sous de basses latitudes. Il y a du méridio- 
nal en eux. Mais sont-ils Espagnols, Turcs, Arabes ou Indiens, c'est ce 
que leur type physique ne me permet pas de décider. Quant à leur lan- 
gage, il est absolument incompréhensible. 

— Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues, répondit 
Conseil, ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique ! 

— Ce qui ne servirait à rien ! répondit Ned Land. Ne voyez-vous pas 
que ces gens-là ont un langage à eux, un langage inventé pour désespérer 
les braves gens qui demandent à diner ! Mais, dans tous les pays de la 
terre, ouvrir la bouche, remuer les mâchoires, happer des dents et des 
lèvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste? Est-ce que cela ne veut 
pas dire à Çuébec comme aux Pomotou, à Paris comme aux antipodes : 
e) 'ai faim ! donnez-moi à manger ! . . . 

— Oh ! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes !...)> 

Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart ' entra. Il nous 
apportait des vêtements, vestes et culottes de mer, faites d'une étoffe dont 
je ne reconnus pas la nature. Je me hâtai de les revêtir, et mes compa- 
gnons m'imitèrent. 

Pendant ce temps, le stewart, — muet, sourd peut-être, — avait dis- 
posé la table et placé trois couverts. 

« Voilà quelque chose de sérieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien. 

— Bah ' répondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous 
qu'on mange ici? du foie de tortue, du filet de requin, du beefteak de 
chien de mer ' 

— Nous verrons bien! » dit Conseil. 

1. Domestique à-bord d'un steamer. 



56 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MEUS. 




Ce personnage ayait-il trente-cinq ou cinquante ans. (Page 52.) 

Les piafs, recouverts de leur cloche d'argent, furent symétriquement 
posés sur la nappe , et nous primes place à tal)le. Décidément, nous 
avions affaire à des gens civilisés, et sans la lumière électricpe qui nous 
inondait, je me serais cru dans la salle à manger de Thotel Adelphi, à Li- 
verpool, ou du Grand-llûtel, à Paris. Je dois dire toutefois que le pain et 
le vin manquaient totalement. L'eau était fraîche et hmpide, mais c'était 
de l'eau, — ce qui ne fut pas du goût de Ned Land. Parmi les mets qui 
nous furent servis, je reconnus divers poissons délicatement apprêtés ; 
^mais, sur certams plats, excellents d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et 
je n'aurais même su dire à quel règne, végétal ou animal, leur contenu 
appartenait. Quant au service de table, il était élégant et d'un goûf 



MOBILIS IN MOBILE. 



57 




Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis. (Page û8.J 

parfait. Chaque ustensile, cuiller, fourchette , couteau , assiette, portait 
une lettre entourée d'une devise en exergue, et dont voici le fac-simile exact ; 



^ 



V 



\S 



^ 



I N 



N 



M 



^ 



Mobile dans F élément mobile ' Cet(e devise s'appliquait justement à cet 
appareil sous-marin, à la condition de traduire la préposition in par da7is 
et non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du nom de l'énig- 
matique personnage qui commandait au fond des mers ! 



58 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



iVed et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions. Ils dévoraient, et je 
ne tardai pas à les imiter. J'étais, d'ailleurs, rassuré sur notre sort, et i) 
me paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous laisser mourir 
d'inanition. 

Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, même la faim de gens qui n'ont 
pas mangé depuis quinze heures. Notre appétit satisfait, le besoin de som- 
meil se fit impérieusement sentir. Réaction bien naturelle, après l'intermi- 
nable nuit pendant laquelle nous a\ions lutté contre la mort. 

« Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil. 

— Et moi, je dors ! » répondit Ned Land, 

Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis de la cabine, et furent 
bientôt plongés dans un profond sommeil. 

Pour mon compte, je cédai moins facilement à ce %iolent besoin de dor- 
mir. Trop de pensées s'accumulaient dans mon esprit, trop de questions 
insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes paupières entr'ou- 
vertes ! Où étions-nous? Quelle étrange puissance nous emportait? Je sen- 
tais, — ou plutôt je croyais sentir, — l'appareil s'enfoncer vers les couches 
les plus reculées delà mer. De violents cauchemars m'obsédaient. J'en- 
trevoyais dans ces mystérieux asiles tout un monde d'animaux inconnus, 
dont ce bateau sous-marin semblait être le congénère, vivant, se mouvant, 
formidable comme eux ! . . . Puis, mon cerveau se calma, mon imagination 
se fondit en une vague somnolence, et je tombai bientôt dans un morne 
sommeil. 



CHAPITKE IX 



LES COLÈRES DE NED LAND. 



Quelle fut la durée de ce sommeil, je l'ignore ; mais il dut être long, car 
il nous reposa complètement de nos fatigues. Je me réveillai le premier. 
Mes compagnons n'avaient pas encore bougé, et demeuraient étendus dans 
leur coin comme des masses inertes. 

A peine relevé de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau 
dégagé, mon esprit net. Je recommençai alors un examen attentif de notre 
cellule. 

Rien n'était changé à ses dispositions intérieures. La prison était restée 



LES COLERES DE NEû LAND» 59 



prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart, profitant de 
notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait donc une modifi- 
cation prochaine dans cette situation, et je me demandai sérieusement si 
nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette cage. 

Cette perspective me sembla d'autant plus pénible que, si mon cerveau 
était libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine singuliè- 
rement oppressée. Ma respiration se faisait difficilement. L'air lourd ne 
suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la cellule fût vaste, il était 
évident que nous avions consommé en grande partie l'oxygène qu'elle 
contenait. En effet, chaque homme dépense, en une heure, l'oxygène ren- 
fermé dans cent litres d'air, et cet air, chargé alors d'une quantité presque 
égale d'acide carbonique, devient irrespirable. 

Il était donc urgent de renouveler l'atmosphère de notre prison, et, sans 
doute aussi, l'atmosphère du bateau sous-marin. 

Là se posait une question à mon esprit. Comment procédait le comman- 
dant de cette demeure flottante? Obtenait-il de l'air par des moyens chi- 
miques, en dégageant par la chaleur l'oxygène contenu dans du chlorate 
de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse caustique? 
Dans ce cas, il devait avoir conservé quelques relations avec les continents, 
afin de se procurer les matières nécessaires à cette opération. Se bornait-il 
seulement à emmagasiner l'air sous de hautes pressions dans des réser- 
voirs, puis à le répandre suivant les besoins de son équipage? Peut-être. 
Ou, procédé plus commode, plus économique, et par conséquent plus pro- 
bable, se contentait-il de revenir respirer à la surface des eaux, comme 
un cétacé, et de renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'at- 
mosphère? Quoi qu'il en soit, et quelle que fût la méthode, il me pa- 
raissait prudent de l'employer sans retard. 

En effet, j'étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour extraire 
de cette cellule le peu d'oxygène qu'elle renfermait, quand, soudain, je 
fus rafraîchi par un courant d'air pur et tout parfumé d'émanations sa- 
lines. C'était bien la brise de mer, vivifiante et chargée d'iode! J'ouvris 
largement la bouche, et mes poumons se saturèrent de fraîches molécules. 
En même temps, je sentis un balancement, un roulis de médiocre ampli- 
tude, mais parfaitement déterminable. Le bateau, le monstre de tôle ve- 
nait évidemment de remonter à la surface de l'Océan pour y respirer à la 
façon des baleines. Le mode de ventilation du navire était donc parfaite- 
ment reconnu. 

Lorsque j'eus absorbé cet air pur à pleine poitrine, je cherchai le con- 
duit, « l'aérifère, » si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'à nous cette 
bienfaisante effluve, et je ne tardai pas à le trouver. Au-dessus de la poFte 



GO VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

s'ouvrait un trou d'aérage laissant passer une fraîche colonne d'air, qui 
renouvelait ainsi l'atmosphère appauvrie de la cellule. 

J'en étais là de mes observations, quand Ned et Conseil s'éveillèrent 
presque en môme temps, sous l'influence de cette aération revivifiante. Ils 
se frottèrent les yeux, se détirèrent les bras et furent sur pied en un instant. 

« Monsieur a bien dormi? me demanda Conseil avec sa politesse quoti- 
dienne. 

— Fort bien, mon brave garçon, répondis-je. Et, vous, maître Ned 
Land? 

— Profondément, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me 
trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer ?» 

Un marin ne pouvait s'y méprendre, et je racontai «lu Canadien ce qui 
s'était passé pendant son sommeil. 

« Bon ! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous 
entendions, lorsque le prétendu narvval se trouvait en vue de V Abraham-^ 
Idncobi. 

— Parfaitement, maître Land, c'était sa respiration! 

— Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune idée de l'heure qu'il 
est, h moins que ce ne soit l'heure du dîner? 

— L'heure du dîner, mon digne harponneur? Dites, au moins, l'heure 
du déjeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier. 

— Ce qui démontre, répondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre 
heures de sommeil. 

— C'est mon avis, répondis-je. 

— Je ne vous contredis point, répliqua Ned Land. Mais dîner ou dé- 
jeuner, le stewart sera le bien venu, qu'il apporte l'un ou l'autre. 

— L'un et l'autre, dit Conseil. 

— Juste, répondit le Canadien, nous -avons droit à deux repas, et pour 
mon compte, je ferai honneur à tous les deux. 

— Eh bien! Ned, attendons, répondis-je. Il est évident que ces incon- 
nus n'ont p?s l'intention de nous laisser mourir de faim, car, dans ce 
cas, le dîner d'hier soir n'aurait aucun sens. 

— A moins qu'on ne nous engraisse ! riposta Ned. 

— Je proteste, répondis-je. Nous ne sommes point tombés entre les 
mains de cannibales ! 

— Une fois n'est pas coutume, répondit sérieusement le Canadien. Qui 
sait si ces gens-là ne sont pas privés depuis longtemps de chair fraîche, et 
dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitués comme monsieur le 
professeur, son domestique et moi ... 

— Chassez ces idées maître Land, répondis-je au harponneur, et sur- 



LES COLÈRES DE NED LAND. 61 

tout, ne partez pas delà pour vous emporter contre nos hôtes, ce qui ne 
pourrait qu'aggraver la situation. 

— En tous cas, dit le harponneur, j'ai uno faim de tous les diables, et 
dinar ou déjeuner, le repas n'arrive guère ! 

— Maître Land, répliquai-je, il faut se conformer au règlement du 
bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du maitre-coq. 

— Eh bien! on le mettra à l'heure, répondit tranquillement Conseil. 

— Je vous reconnais là, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien. Vous 
usez peu votre bile et vos nerfs! Toujours calme! Vous seriez capable 
de dire vos Grâces avant votre Bénédicité, et de mourir de faim plutôt 
que de vous plaindre ! 

— A quoi cela servirait-il? demanda Conseil. 

— Mais cela servirait à se plaindre ! C'est déjà quelque chose. Et si ces 
pirates, — je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier monsieur le 
professeur qui défend de les appeler cannibales, — si ces pirates se figu- 
rent qu'ils vont me garder dans cette cage où j'étouffe, sans apprendre de 
quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se trompent! Voyons, 
monsieur Aronnax, parlez franchement. Croyez-vous qu'ils nous tiennent 
longtemps dans cette boite de fer ? 

— A dire vrai, je n'en sais pas plus loivg que vous, ami Land. 

— Mais enfin, que supposez- vous? 

— Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d'un secret impor- 
tant. Or, si l'équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le garder, et si 
cet intérêt est plus grave que la vie de trois hommes, je crois notre exis- 
tence très-compromise. Dans le cas contraire, à la première occasion, le 
monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habité par nos sem- 
blables. 

— A moins qu'il ne nous enrôle parmi son équipage, dit Conseil, et 
qu'il nous garde ainsi... 

— Jusqu'au moment, répliqua Ned Land, oiî quelque frégate, plus ra- 
pide ou plus adroite que V Abraham-Lincoln^ s'emparera de ce nid de for- 
bans, et enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au bout 
de sa grand' vergue. 

— Bien raisonné, maître Land, réphquai-je. Mais on ne nous a pas 
encore fait, que je sache, de proposition à cet égard. Inutile donc de discu- 
ter le parti que nous devrons prendre, le cas échéant. Je vous le répète, at- 
tendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons rien, puisqu'il n'y 
a rien à faire. 

— Au contraire! monsieur le professeur, répondit le harponneur, qui 
n'en voulait pas démordre, il faut faire quelque chose. 



62 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

— Eh ! quoi donc, maître Land ? 

— Nous sauver. 

— Se sauver d'une prison « terrestre » est souvent difficile, mais d'une 
prison sous-marine, cela me parait absolument impraticable. 

— Allons, ami Ned, demanda Conseil, que répondez-vous à l'objec- 
tion de monsieur? Je ne puis croire qu'un Américain soit jamais à bout de 
ressources! » 

Le harponneur, visiblement embarrassé, se taisait. Une fuite, dans les 
conditions où le hasard nous avait jetés, était absolument impossible. Mais 
un Canadien est à demi Français, et maitre Ned Land le fit bien voir par 
sa réponse. 

« Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il après quelques instants de ré- 
flexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne peuvent 
s'échapper de leur prison? 

— Non, mon ami. 

— C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manière à y rester. 

— Parbleu! fit Conseil, vaut encore mieux être dedans que dessus ou 
dessous ! 

— Mais après avoir jeté dehors geôliers, porte-clefs et gardiens, ajouta 
Ned Land. 

— Quoi, Ned? vous songeriez sérieusement à vous emparer de ce bâti- 
ment? 

— Très-sérieusement, répondit le Canadien. 

— C'est impossible. 

— Pourquoi donc, monsieur? Il peut se présenter quelque chance favo- 
rable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d'en profiter. S'ils 
ne sont qu'une vingtaine d'hommes à bord de cette machine, ils ne feront 
pas reculer deux Français et un Canadien, je suppose ! » 

Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter. 
Aussi, me contentai-je de répondre : 

« Laissons venir les circonstances, maître Land, et nous verrons. Mais, 
jusque-là, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir que 
par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez naître des 
chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la situation 
sans trop de colère. 

— Je vous le promets, monsieur le professeur, répondit Ned Land d'un 
ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un 
geste brutal ne me trahira, quand bien même le service de la table ne se 
ferait pas avec toute la régularité désirable. 

— J'ai votre parole, Ned, » répondis-je au Canadien. 



LES COLÈRES DE NED LAND. 63 



Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit à réfléchir 
à part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgré l'assurance du har- 
ponneur, je ne conservais aucune illusion. Je n'admettais pas ces chances 
favorables dont Ned Land avait parlé. Pour être si sûrement manœuvré, 
ie bateau sous-marin exigeait un nombreux équipage, et conséquemment, 
dans le cas d'une lutte, nous aurions affaire à trop forte partie. D'ailleurs, 
il fallait, avant tout, être libres, et nous ne l'étions pas. Je ne voyais même 
aucun moyen de fuir cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. Et 
pour peu que l'étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder, 
— ce qui paraissait au moins probable, — il ne nous laisserait pas agir 
librement à son bord. Maintenant, se débarrasserait-il de nous par la vio- 
lence, ou nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre? c'était là l'in- 
connu. Toutes ces hypothèses me semblaient extrêmement plausibles, et il 
fallait être un harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté. 

Je compris d'ailleurs que les idées de Ned Land s'aigrissaient avec les 
réflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu à peu les ju- 
rons gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes redevenir me- 
naçants. Il se levait, tournait comme une bête fauve en cage, frappait les 
murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps s'écoulait, la faim se faisait 
cruellement sentir, et, cette fois, le stewart ne paraissait pas. Et c'était 
oublier trop longtemps notre position de naufragés^ si l'on avait réellement 
de bonnes intentions à notre égard. 

Ned Land, tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac, se 
montait de plus en plus, et, malgré sa parole, je craignais véritablement 
une explosion, lorsqu'il se trouverait en présence de l'un des hommes du 
bord. 

Pendant deux heures encore, la colère de Ned Land s'exalta. Le Cana- 
dien appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tôle étaient sourdes. 
Je n'entendais même aucun bruit à l'intérieur de ce bateau, qui semlilait 
mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais évidemment senti les frémissements 
de la coque sous l'impulsion de l'hélice. Plongé sans doute dans Fabîme 
des eaux, il n'appartenait plus à la terre. Tout ce morne silence était ef- 
frayant. 

Quant à notre abandon, à notre isolement au fond de cette cellule, je 
n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les espérances que j'avais conçues 
après notre entrevue avec le commandant du bord s'efiaçaient peu à peu. 
La douceur du regard de cet homme, l'expression généreuse de sa physio- 
nomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon souvenir. Je 
revoyais cet énigmatique personnage tel qu'il devait être, nécessairement 
impitoyable, cruel. Je le sentais en-dehors de l'humanité, inaccessible à 



64 VINGT Mlî-LE LIFUES SOUS LES MERS. 




Le Canadien s'était précipité sur ce malheureux. (Page (34.) 

tout sentiment de pitié, implacable ennemi de ses semblables auxquels 
il avait dû vouer une impérissable haine 1 

Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser périr d'inanition, enfermés 
dans cette prison étroite, livrés à ces horribles tentations auxquelles pousse 
la faim farouche? Cette affreuse pensée prit dans mon esprit une intensité 
terrible, et, l'imagination aidant, je me sentis envahir par une épouvante 
insensée. Conseil restait calme, Ned Land rugissait. 

En ce moment, un bruit se fit entendre extérieurement. Des pas réson- 
nèrent sur la dalle de métal. Les serrures furent fouillées, la porte s'ouvrit, 
le stewart parut. 

Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empêcher, le Canadien 



.ES COLÈRES DE NED LAND, 



65 




Le stewart sortit en chaucelant. (Page 06,) 



s'était précipité sur ce malheureux; il l'avait renversé; il le tenait à la 
gorge. Le stewart étouliait sous sa main puissante. 

Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime à 
demi suffoquée, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand, subitement, 
je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français : 

« Calmez-vous, maître Land, etvous, monsieur le professeur, veuillez 
m'écouter! » 



66 VINGT MILLE LIEUES SOUG LES MERS. 



CHAPITRE X 



L'HOMME DES EAUX. 



C'était le commandant du bord qui parlait ainsi. 

A ces mots, JXed Land se releva subitement. Le stewart, presque étran- 
glé, sortit en chancelant sur un signe de son maître ; mais tel était l'em- 
pire du commandant à son bord, que pas un geste ne trahit le ressenti- 
ment dont cet homme devait être animé contre le Canadien. Conseil, 
intéressé malgré lui, moi stupéfait, nous attendions en silence le dénoue- 
ment de cette scène. 

Le commandant, appuyé sur Tangle de la table, les bras croisés, nous 
observait avec une profonde attention. Hésitait-il à parler? Regrettait-il 
ces mots qu'il venait de prononcer en français? On pouvait le croire. 

Après quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea à in- 
terrompre : 

« Messieurs, dit-il d'une voix calme et pénétrante, je parle également 
le français, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous ré- 
pondre dès notre première entrevue, mais je voulais vous connaître da- 
bord, réfléchir ensuite. Votre quadruple récit, absolument semblable au 
fond, m'a affirmé l'identité de vos personnes. Je sais maintenant que le ha- 
sard a mis en ma présence monsieur Pierre Aronnax, professeur d'histoire 
naturelle au Muséum de Paris, chargé d'une mission scientifique à l'étran- 
ger, Conseil son domestique, et Ned Land, d'origine canadienne, harpon- 
neur khovà de \a.îiéga,iQÏ Abraham-Lincoln, de la marine nationale des 
Etats-Unis d'Amérique. » 

Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'était pas une question (|ue me 
posait le commandant. Donc, pas de réponse à faire. Cet homme s'expri- 
mait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase était nette, ses 
mots justes, sa facilité d'élocution remarquable. Et cependant, je ne «sen- 
tais » pas en lui un compatriote. 

Il reprit la conversation en ces termes: 

(( Vous avez trouvé sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tardé à 
vous rendre cette seconde visite. Cest que, votre identité reconnue, je vou- 
lais peser mûrement le parti à prendre envers vous. J'ai beaucoup hésité. 
Les plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence d'un homme qui 



L'HOMME I)ES EAUX. 67 



a rompu avec l'humanité. Vous êtes venu troubler mon existence... 

— Involontairement, dis-je. 

— Involontairement? répondit l'inconnu, en forçant un peu sa voix. 
Est-ce involontairement que Y Abraham-Lincoln me chasse sur toutes les 
mers? Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de cette 
frégate? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur la coque 
de mon navire? Est-ce involontairement que maître Ned Land m'a frappé 
de son harpon?» 

Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais, à ces récrimi- 
nations j'avais une réponse toute naturelle à faire, et je la fis. 

« Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu 
lieu à votre sujet en Amérique et en Europe. Vous ne savez pas que di- 
vers accidents, provoqués par le choc de votie appareil sous-marin, ont 
ému l'opinion publique dans les deux continonts. Je vous fais grâce des 
h^^othèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer l'inexpli- 
cable p'hénomène dont seul vous aviez le secret. Mais sachez qu'en vous 
poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique, Y Abraham-Lincoln 
croyait chasser quelque'puissant monstre marin dont il fallait à tout prix 
délivrer l'Océan. » 

Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant, puis, d'un ton 
plus calme : 

« Monsieur Aronnax, répondit-il, oseriez-vous affirmer que votre frégate 
n'aurait pas poursuivi et canonné un bateau sous-marin aussi bien qu'un 
monstre? » 

Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut 
n'eût pas hésité. Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de ce 
genre tout comme un narwal gigantesque. 

«Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de 
vous traiter en ennemis. » 

Je ne répondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition 
semblable, quand la force peut détruire les meilleurs arguments. 

« J'ai longtemps hésité, reprit le commandant. Hien ne m'obligeait à 
vous donner l'hospitalité. Si je devais me séparer de vous, je n'avais aucun 
intérêt à vous rev^oir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce navire qui 
vous avait servi de refuge. Je m'enfonçais sous les mers, et j'oubliais que 
vous aviez jamais existé. N'était-ce pas mon droit? 

— C'était peut-être le droit d'un sauvage, répondis-je, ce n'était pas 
celui d'un homme civilisé. 

— Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis 
pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J'ai rompu avec la" société 



68 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



toute entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier. Je 
n'obéis donc point à ses régies, et je vous engage à ne jamais les invoquer 
devant moi ! » 

Ceci fut dit nettement. Un éclair de colère et de dédain avait allumé les yeux 
de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un passé formidable. 
Non-seulement il s'était mis en-dehors des lois humaines, mais ils'était fait 
indépendant, libre dans la plus rigoureuse acception du mot, hors de toute 
atteinte ! Qui donc oserait le poursuivre au fond des mers, puisque, à leur 
surface, il déjouait les efforts tentés contre lui ? Quel navire résisterait au 
choc de son monitor sous-marin? Quelle cuirasse, si épaisse qu'elle fût, 
supporterait les coups de son éperon? Nul, entre les hommes, ne pouvait 
lui demander compte de ses œuvres. Dieu, s'il y croyait, sa conscience, s'il 
en avait une, étaient les seuls juges dont il put dépendre. 

Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit, pendantque l'étrange 
personnage se taisait, absorbé et comme retir ' en lui-même. Je le considé- 
rais avec un effroi mélangé d'intérêt, et sans doute, ainsi cju'CEdipe consi- 
dérait le sphinx. 

Après un assez long silence, le commandant reprit la parole. 

« J'ai donc hésilé, dit-il, mais j'ai pensé que mon intérêt pouvait s'ac- 
corder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a droit. Vous 
resterez à mon bord, puisque la fatalité vous y a jetés. Vous y serez libres, 
et, en échange de cette liberté, toute relative d'ailleurs, je ne vous impo- 
serai qu'une seule condition. Votre parole de vous y soumettre me suffira. 

— Parlez, monsieur, répondis-je, je pense que cette condition est de 
celles qu'un honnête homme peut accepter? 

— Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains événements 
imprévus m'obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques 

heures ou quelques jours, suivant le cas. Désirant ne jamais employer la 
violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous les au- 
tres, une obéissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre responsa- 
bilité, je vous dégage entièrement, car c'est à moi de vous mettre dans 
l'impossibilité de voir ce qui ne doit pas être vu. Acceptez-vous cette 
condition ? » 

11 se passait donc à bord des choses tout au moins singulières, et que ne 
devaient point voir des gens qui ne s'étaient pas mis hors des lois sociales ! 
Entre les surprises que l'avenir me ménageait, celle-ci ne devait pas être 
la moindre. 

« Nous acceptons, répondis-je. Seulement, je vous demanderai, mon- 
sieur, la permission de vous adresser une question, une seule. 

— Parlez, monsieur. 



L'HOMME DES EAUX. 69 



— Vous avez dit que nous serions libres à votre bord? 

— Entièrement. 

— Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté. 

— Mais la liberté d'aller, de venir, de voir, d'observer même tout ce 
qui se passe ici, — sauf en quelques circonstances rares, — la liberté enfin 
dont nous jouissons nous-mêmes, mes compagnons et moi. » 

Il était évident que nous ne nous entendions point. 

« Pardon, monsieur, repris-je, mais cette liberté, ce n'est que celle que 
tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous suffire. 

— Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise ! 

— Quoi ! nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie, nos amis, 
nos parents ! 

— Oui, monsieur. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de 
la terre, que les hommes croient être la liberté, n'est peut-être pas aussi 
pénible que vous le pensez ! 

— Par exemple, s'écria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de 
ne pas chercher à me sauver ! 

— Je ne vous demande pas de parole, maitre Land, répondit froidement 
le commandant. 

— Monsieur, répondis-je, emporté malgré moi, vous abusez de votre 
situation envers nous ! C'est de la cruauté ! 

— Non, monsieur, c'est de la clémence ! Vous êtes mes prisonniers après 
combat.' Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger dans 
les abîmes de l'Océan ! Vous m'avez attaqué ! Vous êtes venus surprendre 
un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret de toute 
mon existence ! Et vous croyez que je vais vous renvoyer sur cette terre 
qui ne doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant, ce n'est pas vous 
que je garde, c'est moi-même! » 

Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre 
lequel ne prévaudrait aucun argument. 

a Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement à choi- 
sir entre la vie ou la mort? 

— Tout simplement. 

— Mes amis, dis-je, à une question ainsi posée, il n'y a rien à répondre. 
Vlais aucune parole ne nous lie au maitre de ce bord. 

— Aucune, monsieur,» répondit l'inconnu. 

Puis, d'une voix plus douce, il reprit : 

«Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai à vous dire. Je vous 
connais, monsieur iVronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez ' 
peut-être pas tant à vous plaindi^e du hasard qui vous lie à mon sort. Vous 



70 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites cet ou- 
vrage que vous avez publié sur les grands fonds de la mer. Je l'ai 
souvent lu. Vous avez poussé votre œuvre aussi loin que vous le permet- 
tait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous n'avez pas 
tout vu. Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur, que vous 
ne regretterez pas le temps passé à mon bord. Vous allez voyager 
dans le pays des merveilles. L'étonnement, la stupéfaction seront proba- 
blement l'état habituel de votre esprit. Vous ne vous blaserez pas faci- 
lement sur le spectacle incessamment offert à vos yeux. Je vais revoir 
dans un nouveau tour du monde sous-marin, — qui sait? le dernier peut- 
être, — tout ce que j'ai pu étudier au fond de ces mers tant de fois par- 
courues, et vous serez mon compagnon d'études. A partir de ce jour, 
vous entrez dans un nouvel élément, vous verrez ce que n'a vu encore 
aucun homme, — car moi et les miens nous ne comptons plus, — et notre 
planète, grâce à moi, va vous livrer ses derniers secrets. » 

Je ne puis le nier; ces paroles du commandant firent sur moi un grand 
elïet. J'étais pris là par mon faible, et j'oubliai, pour un instant, que la 
contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la liberté perdue. 
D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher cette grave question. 
Aussi, je me contentai de répondre : 

« Monsieur, si vous avez brisé avec l'humanité, je veux croire que vous 
n'avez pas renié tout sentiment humain. Nous sommes des naufragés cha- 
ritablement recueillis à votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant à moi, 
je ne méconnais pas que, si l'intérêt de la science pouvait absorber jus- 
qu'au besoin de liberté, ce que me promet notre rencontre m'offrirait de 
grandes compensations. » 

Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller 
notre traité. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui. 

«Une dernière question, dis-je, au moment où cet être inexplicable sem- 
blait vouloir se retirer. 

— Parlez, monsieur le professeur. 

— De quel nom dois-je vous appeler? 

— Monsieur, répondit le commandant, je ne suis pour vous que le capi- 
taine Nemo, et vos compagnons et vous, n'êtes pour moi que les passagers 
lu. Nanti lus. » 

Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses 
ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaître. Puis, se 
tournant vers le Canadien et Conseil : 

« Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre 
cet homme. 



L'HOMME DES EAUX. 7î 



— Ça n'est pas de refus ! » répondit le harponneur. 

Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule où ils étaient renfermés 
depuis plus de trente heures. 

« Et maintenant, monsieur Aronnax, notre déjeuner est prêt. Permet- 
tez-moi de vous précéder. 

— A vos ordres, capitaine. » 

Je suivis le capitaine Nemo, et dès que j'eus franchi la porte, je pris 
une sorte de couloir électriquement éclairé, semblable aux coursives 
d'un navire. Après un parcours d'une dizaine de mètres, une seconde 
porte ^'ouvrit devant moi. 

J'entrai alors dans une salle à manger, ornée et meublée avec un goût 
sévère. De hauts dressoirs de chêne, incrustés d'ornements d'ébène, s'éle- 
vaient aux deux extrémités de cette salle, et sur leurs rayons à ligne ondu- 
lée étincelaient des faïences, des porcelaines, des verreries d'un prix ines- 
timable. La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que versait un 
plafond lumineux, dont de fines peintures tamisaient et adoucissaient 
l'éclat. 

Au centre de la salle était une table richement servie. Le capitaine 
Nemo m'indiqua la place que je devais occuper. 

« Asseyez- vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mou- 
rir de faim. » 

Le déjeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la 
mer seule avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la 
nature et la provenance. J'avouerai que c'était bon, mais avec un goût par- 
ticulier auquel je m'habituai facilement. Ces divers aliments me paru- 
rent riches en phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une origine 
marine. 

Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il 
devina mes pensées, et il répondit de lui-même aux questions que je brû- 
lais de lui adresser. 

« La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous 
pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis long- 
temps, j'ai renoncé aux aliments de la terre, et je ne m'en porte pas plus 
mal. Mon équipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas autrement que 
moi. 

— Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer? 

— Oui, monsieur le professeur, la mer fournit à tous mes besoins. Tan- 
tôt, je mets mes filets à la traîne, et je les retire, prêts à se rompre. Tantôt, 
je vais chasser au milieu de cet élément qui parait être inaccessiljle à 
l'homme, et je force le gibier qui gîte dans mes forêts sous-marines. Mes 



72 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




J'entrai alors dans une salle à manger. (Page 71.) 



troupeaux, comme ceux du vieux paâteur de Neptuuc, paissent sans crainte 
les immenses prairies de l'Océan. J'ai là une vaste propriété que j'exploite 
moi-même et qui est toujours ensemencée par la main du Créateur de 
toutes choses. » 

Je regardai ie capitaine Nemo avec un certain étonnement, et je lui ré- 
pondis : 

«Je comprends paifaitement , monsieur, que vos filets fournissent 
d'exce'lents poissons à votre table ; je comprends moins que vous poursui- 
viez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines; mais je ne com- 
prends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle soit, figure 
dans votre menu. 



L'HOMME DES EAUX. 



73 




C'était une bibliothèque. (Page 75.) 

— Aussi, monsieur, me répondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais 
usage de la chair des animaux terrestres. 

— Ceci, cependant, repris-je, en désignant un plat où restaient en- 
core quelques tranches de filet. 

— Ce que vous croyez être de la viande, monsieur le proiesseur, n'est 
autre chose que du filet de tortue de mer. Voici également quelques foies 
de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. Mon cuisinier 
est un habile préparateur, qui excelle à conserver ces produits variés de 
l'Océan. Goûtez à tous ces mets. Voici une conserve d'holoturies qu'un 
Malais déclarerait sans rivale au monde, voilà une crème dont le lait a 
été fourni par la mamelle des cétacés, et le sucre par les grands fucus de 

10 



74 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous olfrir des confitures 
d'anémones qui valent celles des fruits les plus savoureux. » 

Et je goûtais, plutôt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine 
Nemo m'enchantait par ses invraisemblables récits. 

« Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice prodi- 
gieuse, inépuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me vêtit en- 
core. Ces étoffes qui vous couvrent sont tissues avec le byssus de certains 
coquillages; elles sont teintes avec la pourpre des anciens et nuancées de 
couleurs violettes que j'extrais des aplysis de la Méditerranée. Les par- 
fums que vous trouverez sur la toilette de votre cabine sont le produit 
de la distillation des plantes marines. Votre lit est fait du plus doux 
zostère de l'Océan. Votre plume sera un fanon de baleine, votre encre la 
liqueur sécrétée par la seiche ou l'encornet. Tout me vient maintenant de 
la mer comme tout lui retournera un jour ! 

— Vous aimez la mer, capitaine . 

— Oui! je l'aime! La mer est tout ! EUe couvre les sept dixièmes du 
globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense désert où 
l'homme n'est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La mer n'est 
que le véhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence ; elle n'est que 
mouvement et amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a dit un de vos poëtes. 
Et en effet, monsieur le professeur, la nature s'y manifeste par ses trois 
règnes, minéral, végétal, animal. Ce dernier y est largement représenté 
par les quatre groupes des zoophytes , par trois classes des articulés , 
par cinq classes des mollusques , par trois classes des vertébrés , les 
mammifères, les reptiles et ces innombrables légions de poissons, ordre 
infini d'animaux qui compte plus de treize mille espèces, dont un 
dixième seulement appartient à l'eau douce. La mer est le vaste réservoir 
de la nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, 
et qui sait s'il ne finira pas par elle! Là est la suprême tranquillité. La 
mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore exercer 
des droits iniques, s'y battre, s'y dévorer, y transporter toutes les horreurs 
terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir 
cesse, leur influence s'éteint , leur puissance disparait! Ah! monsieur, 
vivez, vivez au sein des mers! Là seulement est l'indépendance ! Là je ne 
reconnais pas de maîtres ! Là je suis libre! » 

Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui 
débordait de lui. S'était-il laissé entraîner au-delà de sa réserve habituelle? 
Avait-il trop parlé? Pendant quelques instants, il se promena, très-agité. 
Puis, ses nerfs se calmèrent, sa physionomie reprit sa froideur accoutumée, 
et, se tournant vers moi : 



LE NAUTILUS. 75 



(( Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter ie 
NautiluSy^Q suis à vos ordres. » 



CHAPITEE XI 



LE NAUTILUS. 



Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, ménagée 
à l'arrière de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de dimension 
égale à celle que je venais de quitter. 

C'était une bibliothèque. De hauts meubles en palissandre noir, incrus- 
tés de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand nombre de 
livres uniformément reliés. Ils suivaient le contour de la salle et se termi- 
naient à leur partie inférieure par de vastes divans, capitonnés de cuir 
marron, qui offraient les courbes les plus confortables. De légers pu- 
pitres mobiles, en s'écartant ou se rapprochant à volonté, permettaient 
d'y poser 1^ livre en lecture. Au centre se dressait une vaste table , 
couverte de brochures, entre lesquelles apparaissaient quelques journaux 
déjà vieux. La lumière électrique inondait tout cet harmonieux ensemble, 
et tombait de quatre globes dépolis à demi engagés dans les volutes du pla- 
fond . Je regardais avec une admiration réelle cette saUe si ingénieusement 
aménagée, et je ne pouvais en crcire mes yeux. 

« Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui venait de s'étendre sur un 
divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d'un palais des 
continents, et je suis vraiment émerveillé, quand je songe qu'elle peut 
vous suivre au plus profond des mers. 

— Où trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsiem' le pro- 
fesseur? répondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Muséum vousoffre- 
t-il un repos aussi complet? 

— Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprès du 
vôtre. Vous possédez là six ou sept mille volumes... 

— Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me ratta- 
chent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus s'est 
plongé pour la première fois sous les eaux. Ce jour- là, j'ai acheté mes 
derniers volumes, mes dernières brochures, mes derniers journaux, et 
depuis lors, je veux croire que l'humanité n'a plus ni pensé, ni écrit. Ces 



76 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



livres, monsieur le professeur, sont d'ailleurs à votre disposition, cl vous 
pourrez en user librement. » 

Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la 
bibliothèque. Livres de science, de morale et de littérature, écrits en toute 
langue, y abondaient, mais je ne vis pas un seul ouvrage d'économie po- 
litique ; ils semblaient être sévèrement proscrits du bord. Détail curieux, 
tous ces livres étaient indistinctement classés, en quelque langue qu'ils 
fussent écrits, et ce mélange prouvait que le capitaine du Nautihis devait 
lire couramment les volumes que sa main prenait au hasard. 

Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'œuvre des maîtres anciens 
et modernes, c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de plus beau 
dans l'histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère jusqu'à 
Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu'à Michelet, depuis Rabelais jusqu'à 
madame Sand. Mais la science, plus particulièrement, faisait les frais de 
cette bibliothèque; les livres de mécanique, de balistique, d'hydrographie, 
de météorologie, de géographie, de géologie, etc., y tenaient une place non 
moins importante que les ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils 
formaient la principale étude du capitaine. Je vis là tout le Humboldt, 
tout l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de 
Chasles, de INlilne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de 
Berthelot, de l'abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury, 
d'Agassis, etc., les mémoires de l'Académie des sciences, les bulletins des 
diverses sociétés de géographie, etc., et, en bon rang, les deux volu- 
mes qui m'avaient peut-être valu cet accueil relativement charitable du 
capitaine Nemo. Parmi les œuvres de Joseph Bertrand, son livre intitulé 
les Fondateurs de l'Astronomie me donna même une date certaine; et 
comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865, je pus en 
conclure que l'installation du Nautilus ne remontait pas à une époque 
postérieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le capitaine Nemo 
avait commencé son existence sous-marine. J'espérai, d'ailleurs, que des 
ouvrages plus récents encore me permettraient de fixer exactement cette 
époque; mais j'avais le temps de faire cette recherche, et je ne voulus 
pas retarder davantage notre promenade à travers les merveilles du 
Nautilus. 

« Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette bi- 
bliothèque à ma disposition. Il y a là des trésors de science, et j'en profi- 
terai. 

—Cette salle n'est pas seulement une bibliothèque, dit le capitaine 
Nemo, c'est aussi un fumoir. 
—Un fumoir? m'écriai-je. On fume donc à bord? 



LE NAUTILUS. 77 



— Sans doute. 

— Alors, monsieur, je suis forcé de croire que vous avez conservé des 
relations avec la Havane. 

— Aucune, répondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aron- 
nax, et, bien qu'il ne vienne pas de la Havane, vous en serez content, si 
vous êtes connaisseur . » 

Je pris le cigare qui m'était offert, et dont la forme rappelait celui du 
londrès; mais il semblait fabriqué avec des feuilles d'or. Je l'allumai à 
un petit brasero que supportait un élégant pied de bronze, et j'aspirai ses 
premières bouffées avec la volupté d'un amateur qui n'a pas fumé depuis 
deux jours. 

« C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac. 

—Non, répondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de la Havane ni de 
l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me fournit, 
non sans quelque parcimonie. Regrettez -vous les londrès, monsieur ? 

— Capitaine, je les méprise à partir de ce jour. 

— Fumez donc à votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces cigares. 
Aucune régie ne les a contrôlés, mais ils n'en sont pas moins bons, j'ima- 
gine. 

— Au contraire, » 

A ce moment, le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face à celle 
par laquelle j'étais entré dans la bibliothèque, et je passai dans un salon 
immense et splendidement éclairé. 

C'était un vaste quadrilatère, à pans coupés, long de dix mètres, large 
de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, décoré de légères arabes- 
ques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles entas- 
sées dans ce musée. Car, c'était réellement un musée dans lequel une main 
intelligente et prodigue avait réuni tous les trésors de la nature et de 
l'art, avec ce pêle-mêle artiste qui distingue un atelier de peintre . 

Une trentaine de tableaux de maîtres, à cadres uniformes, séparés par 
d'étincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries d'un 
dessin sévère. Je vis là des toiles de la plus haute valeur, et que, pour la 
plupart, j'avais admirées dans les collections particulières de l'Europe et 
aux expositions de peinture. Les diverses écoles des maîtres anciens 
étaient représentées par une madone de Raphaël, une vierge de Léonard 
de Vinci, une nymphe du Corrège, une femme du Titien, une adoration 
de Véronêse, une assomption de Murillo, un portrait d'Holbein, un moine 
de A'^elasquez, un martyr de Ribeira, une kermesse de Rubens, deux 
paysages flamands de Teniers, trois petits tableaux de genre de Gérard 
Dow, de Metsu^ de Paul Potter, deux toiles de Géricault et de Prudhon, 



78 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



quelques marines de Backuysen et de Yernet. Parmi les œuvres de 
la peinture moderne, apparaissaient des tableaux signés Delacroix, Ingres, 
Decamp , Troyon , Meissonnier, Daubigny, etc., et quelques admirables 
réductions de statues de marbre ou de bronze, d'après les plus beaux 
modèles de l'antiquité, se dressaient sur leurs piédestaux dans les angles 
de ce magnifique musée. Cet état de stupéfaction que m'avait prédit le 
commandant du Nautilus commençait déjà à s'emparer de mon esprit. 

« Monsieur le professeur, dit alors cet homme étrange , vous excuserez 
le sans-gêne avec lequel je vous reçois, et le désordre qui règne dans ce 
salon. 

— Monsieur, répondis-je, sans chercher à savoir qui vous êtes, m'est-il 
permis de reconnaître en vous un artiste? 

— Un amatem% tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois à collectionner 
ces belles œuvres créées par la main de l'homme. J'étais un chercheur 
avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu réunir quelques objets d'un haut 
prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre qui est morte pour moi. 
A mes yeux, vos artistes modernes ne sont déjà plus que des anciens; ils 
ont deiLx ou trois mille ans d'existence, et je les confonds dans mon esprit. 
Les maîtres n'ont pas d'âge. 

— Et ces musiciens? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de 
Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, 
de Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, éparses sur un 
piano-orgue de grand modèle qui occupait un des panneaux du salon. 

— Ces musiciens, me répondit le capitaine Nemo, ce sont des contem- 
porains d'Orphée, car les différences chronologiques s'effacent dans la mé- 
moipe des morts, — et je suis mort, n^onsieur le professeur, aussi bien 
mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous terre ! » 

Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rêverie pro- 
fonde. Je le considérais avec une vive émotion, analysant en silence les 
étrangetés de sa physionomie. Accoudé sur l'angle d'une précieuse table 
de mosaïque, il ne me voyait plus, il oubliait ma présence. 

Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les cu- 
riosités qui enrichissaient ce salon. 

Auprès des œuvres de l'art, les raretés naturelles tenaient une y lace 
très-importante. Elles consistaient principalement en plantes, en coquilles 
et autres productions de l'Océan, qui devaient être les trouvailles person- 
nelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet d'eau, électri- 
quement éclairé, retombait dans une vasque faite d'une seule tridacne. 
Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques acéphales, me- 
surait sur ses bords, délicatement festonnés, une circonférence de six 



LE NAUTILUS. 



mètres environ ; elle dépassait donc en grandeur ces belles tridacnes qui 
furent données à François I" par la République de Venise, et dont l'église 
Saint-Sulpice, à Paris, a fait deux bénitiers gigantesques. 

Autour de cette vasque, sous d'élégantes vitrines fixées par des arma- 
tures de cuivre, étaient classés et étiquetés les plus précieux produits de 
la mer qui eussent jamais été livrés aux regards d'un naturaliste. On con- 
çoit ma joie de professeur. 

L'embranchement des zoophytes offrait de très-curieux spécimens de 
ses deux groupes des polypes et des échinodermes. Dans le premier 
groupe, des tubipores, des gorgones disposées en éventail, des éponges 
douces de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire 
admirable des mers de Norwége, des ombellulaires variées, des alcyon^ 
naires, toute une série de ces madrépores que mon maître Milne-Edwards 
a si sagacement classés en sections, et parmi lesquels je remarquai d'ado- 
rables flabellines, des oculines de File Bourbon, le « char de Neptune » 
des Antilles, de superbes variétés de coraux, enfin toutes les espèces de 
ces curieux polypiers dont l'asseniblage forme des îles entières qui de- 
viendront un jour des continents. Dans les échinodermes, remarquables 
par leur enveloppe épineuse, les astéries, les étoiles de mer, les panta- 
crines, les comatules, les astérophons, les oursins, les holoturies, etc., 
représentaient la collection complète des individus de ce groupe. 

Un conchyliologue un peu nerveux se serait pâmé certainement devant 
d'autres vitrines plus nombreuses où étaient classés les échantillons de 
l'embranchement des mollusques. Je vis là une collection d'une valeur 
inestimable, et que le temps me manquerait à décrire tout entière. Parmi 
ces produits, je citerai, pour mémoire seulement, — l'élégant marteau 
royal de l'Océan indien, dont les régulières taches blanches ressortaient vi- 
vement sur un fond rouge et brun, — un spondyle impérial, aux vives 
couleurs, tout hérissé d'épines, rare spécimen dans les muséums euro- 
péens, et dont j'estimai la valeur à vingt mille francs, — un marteau com- 
mun des mers de la Nouvelle-Hollande, qu'on se procure difficilement, — 
des buccardes exotiques du Sénégal, fragiles coquilles blanches à doubles 
valves, qu'un souffle eût dissipées comme une bulle de savon, — plusieurs 
variétés des arrosoirs de Java, sortes de tubes calcaires bordés de replis 
foliacés, et très-disputés par les amateurs, — toute une série de troques, 
les uns jaunes-verdàtres, péchés dans les mers d'Amérique, les autres 
d'un brun-roux, amis des eaux de la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du 
golfe duMexique, et remarquables parleur coquille imbriquée, ceux-là, des 
stellaires trouvés dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le 
magnifique éperon de laNouvelle-Zélande; — puis, d'admirables teliinessul- 



80 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Un vaste quadrilatère à pans coupés. (Page 77.) 

furées, de précieuses espèces de cythérées et de Yénus, le cadran treillissé 
des côtes de Tranquebar, le sabot marbré à nacre resplendissante, les per- 
roquets verts des mers de Chine, le cône presque inconnu du genre Cœno- 
dulli^ toutes les variétés de porcelaines qui servent de monnaie dans l'Inde 
et en Afrique, « la Gloire delà Mer », la plus précieuse coquille des Indes 
orientales;— enfin des littorines, des dauphinules, des turritelles, des jan- 
thines, des ovules, des volutes, des olives, des mitres, des casques, des 
pourpres, des buccins, des harpes, des rochers, des tritons, des cérites, 
des fuseaux, des strombes, des ptérocères, des patelles, des hyales, des 
cléoclores, coquillages délicats et fragiles, que la science a baptisés de ses 
noms les plus charmants . 



LE NAUTILUS. 



Kl 




La chambre du capitaine Nemo. (Page 82.: 

A part, et dans des compartiments spéciaux, se déroulaient des chape- 
lets de perles de la plus grande beauté, que la lumière électrique piquait 
de pointes de feu, des perles roses, arrachées aux pinnes marines de la 
mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des perles jaunes, bleues, 
noires, curieux produits des divers mollusques de tous les océans et de 
certaines moules des cours d'eau du Nord, enfin plusieurs échantillons 
d'un prix inappréciable qui avaient été distillés par les pintadines les plus 
rares. Quelques-unes de ces perles surpassaient en grosseur un œuf de 
pigeon ; elles valaient, et au delà, celle que le voyageur Tavernier ven- 
dit trois millions au shah de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman 

de Mascate, que je croyais sans rivale au monde. 

11 



82 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



Ainsi donc, chifirer la valeur de cette collection était, pour ainsi dire, 
impossible. Le capitaine Nemo avait dû dépenser des millions pour acquérir 
ces échantillons divers, et je me demandais à quelle source il puisait pour 
satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand je fus interrompu par 
ces mots : 

« Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles 
peuvent intéresser un naturaliste; mais, pour moi, elles ont un charme de 
plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas une mer du 
globe qui ait échappé à mes recherches. 

— Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener 
au milieu de teUes richesses. Vous êtes de ceux qui ont fait eux-mêmes leur 
trésor. Aucun muséum de l'Europe ne possède une semblable collection des 
produits de l'Océan. Mais si j'épuise mon admiration pour elle, que me 
restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne veux point pénétrer des se- 
crets qui sont les vôtres! Cependant, j'avoue que ce Naiitilus^ la force mo- 
trice qu'il renferme en lui, les appareils qui permettent de le manœu- 
vrer, l'agent si puissant qui l'anime, tout cela excite au plus haut point ma 
curiosité. Je vois suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la 
destination m'est inconnue. Puis-je savoir?. .. 

— Monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que 
vous seriez libre à mon bord, et par conséquent, aucune partie an Nautilus 
ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en détail et je me ferai 
un plaisir d'être votre cicérone. 

— Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas 
de votre complaisance. Je vous demanderai seulement à quel usage sont 
destinés ces instruments de physique... 

— Monsieur le professeur, ces mêmes instruments se trouvent dans ma 
chambre, et c'est là que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur emploi. 
Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est réservée. Il faut que 
vous sachiez comment vous serez installé à bord du Nautihis. )î 

Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes percées à chaque 
pan coupé du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me 
conduisit vers l'avant, et là je trouvai, non pas une cabine, mais une 
chambre élégante , avec lit, toilette et divers autres meubles. 

Je ne pus que remercier mon hôte . 

« Votre chambre est contiguë à la mienne, me dit-il, en ouvrant une 
porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. » 

J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect sévère, 
presque cénobitique. Une couchette de fer, une table de travail, quelques 
meubles de toilette. Le tout éclairé par un demi-jour. Rien de confor- 
table. Le strict nécessaire, seulement. 



TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ. 83 



Le capitaine Nemo me montra un siège. 

« Veuillez vous asseoir, » me dit-il. 

Je m'assis, et il prit la parole en ces termes : 



CHAPITEE XII 



TOUT PAR L'ELECTRICITE. 



« Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments 
suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigés par la 
navigation du Nautilus. Ici comme dans le salon, je les ai toujours sous les 
yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte au milieu de 
rOcéan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomètre qui donne 
la température intérieure du Nautilus; le baromètre, qui pèse le poids 
de l'air et prédit les changements de temps; l'hygromètre, qui marque 
le degré de sécheresse de l'atmosphère; le storm-glass, dont le mélange, 
en se décomposant, annonce l'arrivée des tempêtes; la boussole, qui di- 
rige ma route ; le sextant, qui par la hauteur du soleil m'apprend ma lati- 
tude; les chronomètres, qui me permettent de calculer ma longitude; et 
enfin des lunettes de jour et de nuit, qui me servent à scruter tous les 
points de l'horizon, quand le Nautilus est remonté à la surface des Ilots. 

— Ce sont les instruments habituels au navigateur, répondis-je, et j'en 
connais l'usage. Mais en voici d'autres qui répondent sans doute aux exi- 
gences particulières du Nautilus. Ce cadran que j'aperçois et que par- 
court une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomètre? 

— C'est un manomètre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont 
il indique la pression extérieure, il me donne par là même la profondeur 
à laquelle se maintient mon appareil. 

— Et ces sondes d'une nouvelle espèce? 

—Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température 
des diverses couches d'eau. 

— Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi? 

— Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques explications, 
dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'écouter. » 

11 garda le silence pendant quelques instants, puis il dit : 

ccll est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à tous 
les usages et qui règne en maître à mon bord. Tout se fait par lui. Il 



84 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS, 



m'éclaire, il m'échauffe, il est l'àme de mes appareils mécaniques. Cet 
agent, c'est l'électricité. 

—L'électricité! m'écriai-je assez surpris. 

— Oui, monsieur. 

Cependant, capitaine, vous possédez une extrême rapidité de mouve- 
ments qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'électricité. Jusqu ici, sa puis- 
sance dynamique est restée tiès-restreinte et n'a pu produire que de petites 
forces ! 

— Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mon électricité 
n'est pas celle de tout le monde, et c'est là tout ce que vous me permettrez 
de vous en dire. 

— Je n'insisterai pas, monsieur, et je me contenterai d'être très étonné 
d'un tel résultat. Une seule question, cependant, à laquelle vous ne répon- 
drez pas si elle est indiscrète. Les éléments que vous employez pour pro- 
duire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le zinc, par exemple, com- 
ment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus aucune communication 
avec la terre? 

— Yotre question aura sa réponse, répondit le capitaine Nemo. Je vous 
dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de fer, 
d'argent, d'or, dont l'exploitation serait très-certainement praticable. 
Mais je n'ai rien emprunté à ces métaux de la terre, et j'ai voulu ne de- 
mander qu'à la mer elle-même les moyens de produire mon électricité. 

— A la mer? 

— Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas. 
J'aurais pu , en effet, en établissant un circuit entre des fils plongés à 
différentes profondeurs, obtenir l'électricité par la diversité de tempéra- 
tures qu'ils éprouvaient; mais j'ai préféré employer un système plus pra- 
tique . 

— Et lequel? 

— Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes 
on trouve quatre-vingt-seize centièmes et demi d'eau, et deux cen- 
tièmes deux tiers environ de chlorure de sodium; puis, en petite quantité, 
des chlorures de magnésium et de potassium, du bromure de magnésium, 
du sulfate de magnésie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez 
donc que le clilorure de sodium s'y rencontre dans une proportion no- 
table. Or, c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je compose 
mes éléments. 

— Le sodium? 

— Oui, monsieur. Mélangé avec le mercure, il forme un amalgame qui 
tient lieu du zinc dans les éléments Bunzen. Le mercure ne s'use jamais. 



TOUT PAR L^ELEGTRIGITE. 85 

Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-même. Je vous 
dirai, en outre, que les piles au sodium doivent être considérées comme 
les plus énergiques, et que leur force électro-motrice est double de celle 
des piles au zinc. 

— Je comprends bien, capitaine, rexcellence du sodium dans les condi- 
tions où vous vous trouvez. La merle contient. Bien. Mais il faut encore le 
fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites- vous? Yos piles pour- 
raient évidemment servir à cette extraction ; mais, si je ne me trompe, la 
dépense du sodium nécessitée par les appareils électriques dépasserait la 
quantité extraite. Il arriverait donc que vous en consommeriez pour le 
produire plus que vous n'en produiriez! 

— Aussi, monsieur le professeur, je ne Textraispas par la pile, et j'em- 
ploie tout simplement la chaleur du charbon de terre. 

— Déterre? dis-je en insistant. 

■ — Disons le charbon de mer, si vous voulez, répondit le capitaine Nemo 

— Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille? 

— Monsieur Aronnax, vous me verrez à Fœuvre. Je ne vous demande 
qu'un peu Je patience, puisque vous avez le temps d'être patient. Rappe- 
lez-vous seulement ceci : Je dois tout à VOcéan ; il produit F électricité, 
et l'électricité donne au Naiitilus la chaleur, la lumière, le mouvement, la 
vie en un mot. 

— Mais non pas l'air que vous respirez? 

— Oh! je pourrais fabriquer l'air nécessaire à ma consommation, mais 
c'est inutile, puisque je remonte à la surface de la mer, quand il me plaît. 
Cependant, si l'électricité ne me fournit pas l'air respirable, elle manœuvre, 
du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans des réservoirs 
spéciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et aussi longtemps 
que je le veux, mon séjour dans les couches profondes. 

— Capitaine, répondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez évidem- 
ment trouvé ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la véri- 
table puissance dynamique de l'électricité. 

— Je ne sais s'ils la trouveront, répondit froidement le capitaine Nemo. 
Quoi qu'il en soit, vous connaissez déjà la première application que j'ai 
faite de ce précieux agent. C'est lui qui nous éclaire avec une égalité, une 
continuité que n'a pas la lumière du soleil. Maintenant, regardez cette 
horloge ; elle est électrique, et marche avec une régularité qui défie 
celle des meilleurs chronomètres. Je l'ai divisée en vingt-quatre heures, 
comme les horloges italiennes, car pour moi, il n'existe ni nuit, ni jaur, 
ni soleil, ni lune, mais seulement cette lumière factice que j'entraîne 
jusqu'au fond des mers! Voyez, en ce moment, il est dix heures du matin. 



86 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— Parfaitement. 

Autre application de l'électricité. Ce cadran, suspendu devant nos 

yeux, sert à indiquer la vitesse du Nautilus. Un fil électrique le met en 
communication avec l'hélice du loch, et son aiguille m'indique la marche 
réelle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons avec une vitesse 
modérée de quinze milles à l'heure. 

— C't st merveilleux, répondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous 
avez eu raison d'employer cet agent, qui est destiné à remplacer le vent, 
l'eau et la vapeur. 

— Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se 
levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arrière du Nautihts. » 

En effet, je connaissais déjà toute la partie antérieure de ce bateau sous- 
marin, dont voici la division exacte, en allant du centre à l'éperon : la salle 
à manger de cinq mètres, séparée de la bibliothèque par une cloison 
étanche, c'est-à-dire ne pouvant être pénétrée par l'eau, — la bibliothèque 
de cinq mètres, — le grand salon de dix mètres, séparé de la chambre 
du capitaine par une seconde cloison étanche, — ladite chambre du capi- 
taine de cinq mètres, — la mienne de deux mètres cinquante, — et enfin 
un réservoir d'air de sept mètres cinquante, qui s'étendait jusqu'à l'étrave. 
Total, trente-cinq mètres de longueur. Les cloisons étanches étaient percées 
de portes qui se fermaient hermétiquement au moyen d'obturateurs en 
caoutchouc, et elle assuraient toute sécurité à bord du Nautilus^ au cas 
où une voie d'eau se fût déclarée. 

Je suivis le capitaine Nemo, à travers les coursives situées en abord, et 
j'arrivai au centre du navire. Là, se trouvait une sorte de puits qui s'ou- 
vrait entre deux cloisons étanches. Une échelle de fer, cramponnée à la 
paroi, conduisait à son extrémité supérieure. Je demandai au capitaine 
à quci usage servait cette échelle. 
« Elle aboutit au canot, répondit-il. 

— Quoi! vous avez un canot? répliquai-je, assez étonné. 

— Sans doute. Une excellente embarcation, légère et insubmersible, 
qui sert à la promenade et à la pêche. 

— Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous êtes forcé de 
revenir à la surface de la mer? 

— Aucunement. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du 
Nautilus, et occupe une cavité disposée pour le recevoir. Il est entière- 
ment ponté, absolument étanche, et retenu par de solides boulons. Cette 
échelle conduit à un trou d'homme percé dans la coque du Nautilus, qui 
correspond à un trou pareil percé dans le flanc du canot. C'est par cette 
double ouverture que je m'introduis dans l'embarcation. On referme l'une, 



TOUT PAR L'Electricité. 87 



celle du Nautilusi^e referme l'autre, celle du canot, au moyen de vis de 
pression ; je largue les boulons, et l'embarcation remonte avec une prodi- 
gieuse rapidité à la surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, 
soigneusement clos jusque-là, je mate, je hisse ma voile ou je prends mes 
avirons, et je me promène. 

— ■ Mais comment revenez-vous à bord? 

— Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le Nautilus qui revient. 

— A vos ordres ! 

— A mes ordres. Un fil électrique me rattache à lui. Je lance un télé- 
gramme, et cela suffit. 

— En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n'est plus simple ! » 
Après avoir dépassé la cage de l'escalier qui aboutissait à la plate-forme, 

je vis une cabine longue dedeux mètres, dans laquelle Conseil etNed Land, 
enchantés de leur repas, s'occupaient à le dévorer à belles dents. Puis, une 
porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois mètres, située entre les vastes 
cambuses du bord. 

Là, l'électricité, plus énergique et plus obéissante que le gaz lui-même, 
faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous les fourneaux, com- 
muniquaient à des éponges de platine une chaleur qui se distribuait et se 
maintenait régulièrement. Elle chauffait également des appareils distilla- 
toires qui, par la vaporisation, fournissaient une excellente eau potable. 
Auprès de cette cuisine s'ouvrait une salle de bains, confortablement dis- 
posée, et dont les robinets fournissaient l'eau froide ou l'eau chaude, à 
volonté. 

A la cuisine succédait le poste de l'équipage, long de cinq mètres. 
Mais la porte en était fermée, et je ne pus voir son aménagement, qui 
m'eût peut-être fixé sur le nombre d'hommes nécessité par la manœuvre du 
Nautihis. 

Au fond s'élevait une quatrième cloison étanche qui séparait ce poste 
de la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans ce 
compartiment où le capitaine Nemo, — ingénieur de premier ordre, à coup 
sûr, — avait disposé ses appareils de locomotion. 

Cette chambre des machines, nettement éclairée, ne mesurait pas moins 
de vingt mètres en longueur. Elle était naturellement divisée en deux 
parties ; la première renfermait les éléments qui produisaient l'électricité, 
et la seconde, le mécanisme qui transmettait le mouvement à l'hélice. 

Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce 
compartiment. Le capitaine Nemo s'aperçut de mon impression. 

« Ce sont, me dit-il , quelques dégagements de gaz , produits par 
l'emploi du sodium; mais ce n'est qu'un léger inconvénient. Tous les 



88 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




La chambre des machines nettement éclairée. (Page t>7.) 

matins, d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant à grand air, y* 
Cependant, j'examinais avec un intérêt facile à concevoir la machine 
du Naiitilus. 

c( Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo^ j'emploie des éléments 
Bunzen, et non des éléments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent été impuissants. 
Les éléments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui vaut 
mieux, expérience faite. L'électricité produite se rend à l'arrière, où elle 
agit par des électro-aimants de grande dimension sur un système parti- 
/îulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le mouvement à l'arbre 
de l'hélice. Celle-ci, dont le diamètre est de six mètres et le pas de sept 
mètres cinquante, peut donner jusqu'à cent vingt tours par seconde. 



TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ. 



89 




Nous étions assis sur un divan. (Page 90.J 

-=- Et vous obtenez alors ? 

— Une vitesse de cinquante milles à Fheure. y> 

Il y avait là un mystère, mais je n'insistai pas pour le connaître. Com- 
ment l'électricité pouvait-elle agir avec une telle puissance ? Où cette force 
presque illimitée prenait-eUe son origine ? Etait-ce dans sa tension exces- 
sive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte ? Etait-ce dans sa trans- 
mission qu'un système de leviers inconnus (1) pouvait accroître à l'infini? 
C'est ce que je ne pouvais comprendre. 

« Capitaine Nemo, dis-je, je constate les résultats et je ne cherche pas à 



1. Et précisément, on parle d'une découverte de ce genre dans laquelle un nouveau jeu de leviers pro- 
duit des forces considérables. L'inventeur s'est-il donc rencontré avec le capitaine Nemo.' J. V. 

12 



90 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



les expliquer. J'ai vu le Nautilus manœuvrer devant V Abraham-Lincoln^ 
et je sais à quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais marcher ne suffit pas. Il 
faut voir où l'on va ! Il faut pouvoir se diriger à droite, à gauche, en haut, 
en bas ! Comment atteignez-vous les grandes profondeurs, où vous trouvez 
une résistance croissante qui s'évalue par des centaines d'atmosphères? 
Comment remontez-vous à la surface de TOcéan? Enfin, comment vous 
maintenez-vous dans le milieu qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous 
le demandant? 

— Aucunement, monsieur le professeur, me répondit le capitaine, après 
une légère hésitation, puisque vous ne devezjamais quitter ce bateau sous- 
marin. Venez dans le salon. C'est notre véritable cabinet de travail, et là, 
vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le Nautilus ! » 



CHAPITRE XIII 



QUELQUES CHIFFEES. 

Un instant après, nous étions assis sur un divan du salon, le cigare 
aux lèvres. Le capitaine mit sous mes yeux une épure qui donnait les 
plan, coupe et élévation du Nautilus. Puis il commença sa description en 
ces termes : 

« Voici, monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous 
porte. C'est un cylindre très-allongé , à bouts coniques. Il affecte sensi- 
blement la forme d'un cigare, formé déjà adoptée à Londres dans plu- 
sieurs constructions du même genre. La longueur de ce cvlindre, de tète 
en tète, est exactement de soixante-dix mètres, etsonbau, à sa plus grande 
largeur, est de huit mètres. Il n'est donc pas construit tout à fait au 
dixième comme vos steamers de grande marche, mais ses lignes sont suffi- 
samment longues et sa coulée assez prolongée, pour que l'eau déplacée 
s'échappe aisément et n'oppose aucun obstacle à sa marche. 

« Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul 
la surface et le volume du Nautilus. Sa surface comprend mille onze mè- 
tres carrés et quarante-cinq centièmes; son volume, quinze cents mètres 
cubes et deux dixièmes, — ce qui revient à dire qu'entièrement immergé, il 
déplace ou pèse quinze cents mètres cubes ou tonneaux, 

« Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destiné à une navigation sous- 
marine, j'ai voulu, qu'en équilibre dans l'eau il plongeât des neuf dixièmes, 



QUELQUES CHIFFRES. 91 



et qu'il émergeât d'un dixième seulement. Par conséquent, il ne devait 
déplacer dans ces conditions que les neuf dixièmes de son volume, soit 
treize cent cinquante-six mètres cubes et quarante-huit centièmes, c'est-à- 
dire ne peser que ce même nombre de tonneaiLx. J'ai donc dû ne pas dé- 
passer ce poids en le construisant suivant les dimensions susdites. 

a Le Nautilus se compose de deux coques, l'une intérieure, l'autre ex- 
térieure, réunies entre elles par des fers en T qui lui donnent une rigidité 
extrême. En effet, grâce à cette disposition cellulaire, il résiste comme un 
bloc, comme s'il était plein. Son bordé ne peut céder; il adhère par lui- 
même et non par le serrage des rivets, et l'homogénéité de sa construction, 
due au parfait assemblage de? matériaux, lui permet de défier les mers 
les plus violentes. 

« Ces deux coques sont fabriquées en tôle d'acier dont la densité par 
rapport à l'eau est de sept, huit dixièmes. La première n'a pas moins de 
cinq centimètres d'épaisseur, et pèse trois cent quatre-vingt-quatorze ton- 
neaux quatre-vingt-seize centièmes. La seconde enveloppe, la quiUe, haute 
de cinquante centimètres et large de vingt-cinq, pesant, à elle seule, 
soixante-deux tonneaux, la machine, le lest, les divers accessoires et amé- 
nagements, les cloisons et les étrésillons intérieurs, ont un poids de neuf 
cent soixante-et-un tonneaux soixante-deux centièmes, qui, ajoutés aux 
trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centièmes, 
forment le total exigé de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante- 
huit centièmes. Est-ce entendu? 

— C'est entendu, répondis-je. 

— Donc, reprit le capitaine, lorsque le Nautilus se trouve à flot dans 
ces conditions, il émerge d'un dixième. Or, si j'ai disposé des réservoirs 
d'une capacité égale à ce dixième, soit d'une contenance de cent cinquante 
tonneaux et soixante-douze centièmes, et si je les remplis d'eau, le bateau 
déplaçant alors quinze cent sept tonneaux, ou les pesant, sera complète- 
ment immergé. C'est ce qui arrive, monsieur le professeur. Ces réservoirs 
existent en abord dans les parties inférieures du Nautilus. J'ouvre des 
robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfonçant vient affleurer la sur- 
face de l'eau. 

— Bien, capitaine, mais nous arrivons alors à la véritable difficulté. 
Que vous puissiez affleurer la surface de l'Océan, je le comprends. Mais 
plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil sous- 
marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par conséquent subir 
une poussée de bas en haut qui doit être évaluée à une atmosphère par 
trente pieds d'eau, soit environ un kilogramme par centimètre carré? 

— Parfaitement, monsieur. 



92 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— Donc, à moins que vous ne remplissiez le Nautilus en entier, je ne 
vois pas comment vous pouvez l'entraîner au sein des masses liquides. 

— Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, il ne faut pas 
confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose à de 
graves erreurs. Il y a très-peu de travail à dépenser pour atteindre les 
basses régions de l'Océan, car les corps ont une tendance à devenir « fon- 
driers. » Suivez mon raisonnement. 

— Je vous écoute, capitaine. 

— Lorsque j'ai voulu déterminer l'accroissement de poids qu'il faut don- 
ner au Nautilus pour l'immerger, je n'ai eu à me préoccuper que de la ré- 
duction du volume que l'eau de mer éprouve à mesure que ses couches 
deviennent de plus en plus profondes. 

— C'est évident, répondis-je. 

— Or, si l'eau n'est pas aljsolument incompressible, elle est, du moins, 
très-peu compressible. En effet, d'après les calculs les plus récents, cette 
réduction n'est que de quatre cent trente-six dix millionnièmes par atmo- 
sphère, ou par chaque trente pieds de profondeur. S'agit-il d'aller à mille 
mètres, je tiens compte alors de la réduction du volume sous une pression 
équivalente à celle d'une colonne d'eau de mille mètres, c'est-à-dire sous 
une pression de cent atmosphères. Cette réduction sera alors de quatre 
cent trente-six cent millièmes. Je devrai donc accroître le poids de façon 
à peser quinze cent treize tonneaux soixante-dix-sept centièmes, au lieu de 
quinze cent sept tonneaux deux dixièmes. L'augmentation ne sera con- 
séquemment que de six tonneaux cinquante-sept centièmes. 

— Seulement? 

— Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile à vérifier. Or, 
j'ai des réservoirs supplémentaires capables d'embarquer cent tonneaux. 
Je puis donc descendre à des profondeurs considérables. Lorsque je veux 
remonter à la surface et l'affleurer, il me suffit de chasser cette eau, et de 
^ ider entièrement tous les réservoirs, si je désire que le Nautilus émerge 
du dixième de sa capacité totale. » 

A ces raisonnements appuyés sur des chijBfres, je n'avais rien à objecter. 

« J'admets vos calculs, capitaine, répondis-je, et j'aurais mauvaise 
grâce à les contester, puisque l'expérience leur donne raison chaque jour. 
Mais je pressens actuellement en présence une difficulté réelle. 

— Laquelle, monsieur? 

— Lorsque vous êtes par mille mètres de profondeur, les parois du 
Nautilus supportent une pression de cent atmosphères. Si donc, à ce mo- 
ment, vous voulez vider les réservoirs supplémentaires pour alléger votre 
bateau et remonter à la surface, il faut que les pompes vainquent cette 



QUELQUES CHIFFRES. 93 

pression de cent atmosphères, qui est de cent kilogrammes par centimètre 
carré. De là une puissance... 

— Que l'électricité seule pouvait me donner, se hâta de dire le capitaine 
Nemo. Je vous répète, monsieur, que le pouvoir dynamique de mes ma- 
chines est à peu près infini. Les pompes du Nautilus ont une force 
prodigieuse, et vous avez dû le voir, quand leurs colonnes d'eau se sont 
précipitées comme un torrent sur Y Abraham-Lincoln. D'ailleurs , je 
ne me sers des réservoirs supplémentaires que pour atteindre des pro- 
fondeurs moyennes de quinze cent à deux mille mètres, et cela dans le but 
de ménager mes appareils. Aussi, lorsque la fantaisie me prend de visiter 
les profondeurs de l'Océan à deux ou trois lieues au-dessous de sa surface, 
j'emploie des manœuvres plus longues, mais non moins infaillibles. 

— Lesquelles, capitaine? demandai-je. 

— Ceci m'amène naturellement à vous dire comment se manœuvre le 
Nautilus. 

— Je suis impatient de l'apprendre. 

— Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur bâbord, pour évoluer, en 
un mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail ordinaire à 
large safran, fixé sur l'arrière de l'étamhot, et qu'une roue et des palans fon t 
agir. Mais je puis aussi mouvoir le Nautilus de bas en haut et de haut en 
bas, dans un plan vertical, au moyen de deux plans inclinés, attachés à 
ses flancs sur son centre de flottaison, plans mobiles, aptes à prendre toutes 
les positions, et qui se manœuvrent de l'intérieur au moyen de leviers 
puissants. Ces plans sont-ils maintenus parallèles au bateau, celui-ci se 
meut horizontalement. Sont-ils inclinés, le Nautilus^ suivant la dispo- 
sition de cette inclinaison et sous la poussée de son hélice, ou s'enfonce 
suivant une diagonale aussi allongée qu'il me convient, ou remonte sui- 
vant cette diagonale. Et même, si je veux revenir plus rapidement à la 
surface, j'embraye l'hélice, et la pression des eaux fait remonter verticale- 
ment le Nautilus comme un ballon qui, gonflé d'hydrogène, s'élève rapi- 
dement dans les airs. 

— Bravo! capitaine, m'écriai-je. Mais comment le timonier peut-il 
suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux? 

— Le timonier est placé dans une cage vitrée , qui fait saillie à la 
partie supérieure de la coque du Nautilus^ et que garnissent des verres 
lenticulaires. 

— Des verres capables de résister à de telles pressions ? 

— Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant upe rési- 
stance considérable. Dans des expériences de pèche à la lumière électrique 
faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des plaques de cette 



94 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



matière, sous une épaisseur de sept millimètres seulement, résister à une 
pression de seize atmosphères, tout en laissant passer de puissants rayons 
calorifiques qui lui répartissaient inégalement la chaleur. Or , les verres 
dont je me sers n'ont pas moins de vingt-et-un centimètres à leur centre, 
c'est-à-dire trente fois cette épaisseur. 

— Admis, capitaine Nemo; mais enfin, pour voir, il faut que la lumière 
chasse les ténèbres, et je me demande comment au milieu de l'obscurité 
des eaux... 

— En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur 
électrique, dont les rayons illuminent la mer à un demi-mille de distance. 

— Ah! bravo, trois fois bravo! capitaine. Je m'explique maintenant 
cette phosphorescence du prétendu narwal, qui a tant intrigué les sa- 
vants ! A ce propos, je vous demanderai si l'abordage du Nautilus et du 
Scotia, qui a eu un si grand retentissement, a été le résultat d'une ren- 
contre fortuite? 

— Purement fortuite, monsieur. Je naviguais à deux mètres au-dessous 
de la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu qu'il 
n'avait eu aucun résultat fâcheux. 

— Aucun, monsieur. Mais quant à votre rencontre avec VAb7'aham- 
Lincoln ?... 

— Monsieur le professeur, j'en suis fâché pour l'un des meilleurs na- 
vires de cette brave marine américaine, mais on m'attaquait et j'ai dû me 
défendre ! Je me suis contenté, toutefois, de mettre la frégate hors d'état de 
me nuire, — elle ne sera pas gênée de réparer ses avaries au port le plus 
prochain. 

— Ah! commandant, m'écriai-je avec conviction, c'est vraiment un 
merveilleux bateau que votre Nautilus ! 

— Oui, monsieur le professeur, répondit avec une véritable émotion le 
capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair ! Si tout est dan- 
ger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Océan, si sur cette mer, 
la première impression est le sentiment de l'abime, comme l'a si bien dit le 
Hollandais Jansen, au-dessous et à bord du Nautilus, le cœur de l'homme 
n'a plus rien à redouter. Pas de déformation à craindre, car la double coque 
de ce bateau a la rigidité du fer; pas de gréé ment que le roulis ou le tangage 
fatiguent; pas de voiles que le vent emporte ; pas de chaudières que la va- 
peur déchire; pas d'incendie àredouter, puisque cet appareil est fait de tôle 
et non de bois ; pas de charbon qui s'épuise, puisque l'électricité est son 
agent mécanique ; pas de rencontre à redouter, puisqu'il est seul à navi- 
guer dans les eaux profondes ; pas de tempête à braver , puisqu'il trouve 
à quelques mètres au-dessous des eaux l'absolue tranquillité ! Voilà, mon- 



QUELQUES CHIFFRES. 95 



sieur. Voilà le navire par excellence ! Et s'il est vrai que l'ingénieur ait 
plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur , et le constructeur 
plus que le capitaine lui-même, comprenez donc avec quel abandon je me 
fie à mon Najitihis, puisque j'en suis tout à la fois le capitaine, le construc- 
teur et l'ingénieur ! » 

Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. Le feu de 
son regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui! il aimait son 
navire comme un père aime son enfant ! 

Mais une question, indiscrète peut-être, se posait naturellement, et je ne 
pus me retenir de la lui faire. 

« Vous êtes donc ingénieur, capitaine Nemo? 

— Oui, monsieur le professeur, me répondit-il, j'ai étudié à Londres, à 
Paris, à New- York, du temps que j'étais un habitant des continents de la 
terre. 

— Mais comment avez-vous pu construire , en secret , cet admirable 
Naiitilus? 

— Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arrivé d'un point 
différent du globe, et sous une destination déguisée. Sa quille a été forgée 
au Creusot, son arbre d'hélice chez Penet C'', de Londres, les plaques de 
tôle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hélice chez Scott, de Glas- 
gow. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et C% de Paris, sa machine 
par Krûpp, en Prusse, son éperon dans les ateliers de Motala, en Suède- 
ses instruments de précision chez Hart frères , de New-York, etc. , el 
chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des noms di^'ers. 

— Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqués, il a fallu les monter, les 
ajuster? 

— Monsieur le professeur, j'avais établi mes ateliers sur un ilôt désert, 
en plein Océan. Là, mes ouvriers, c'est-à-dire mes braves compagnons 
que j'ai instruits et formés, et moi, nous avons achevé notre Nautilus. 
Puis, l'opération terminée, le feu a détruit toute trace de notre passage sur 
cet îlot que j'aurais fais sauter, si je l'avais pu. 

— Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce bâtiment 
est excessif? 

— Monsieur Aronnax, un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs 
par tonneau. Or, le Ncnitihts en jauge quinze cents. Tl revient donc à seize 
cent quatre-vingi-sept mille francs, soit deux millions y compris son amé- 
nagement, soit quatre ou cinq millions avec les œuvres d'art et les collec- 
tions qu'il renferme. 

— Une demi ère question, capitaine Nemo. 

— Faites, monsieur le professeur. 



96 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Le leu a détruit toute trace de notre passage, vi'aye yj.; 

— Vous êtes donc riche? 

— Riche à l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gêner, payer les 
dix milUards de dettes de la France ! « 

Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. Abu- 
sait-il de ma crédulité? L'avenir devait me l'apprendre. 



LE FLEUVE NOIR. 



97 




Le capitaine Nemo prit la hauteur du soleil. (Page 99. J 



CHAPITRE XIV 



LE FLEUVE NOIR. 



La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée a trois 
millions huit cent trente-deux milles cinq cent ciuqaante-huit myriamètres 
carrés, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette masse liquide 



13 



98 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes, et 
formerait une sphère d'un diamètre de soixante lieues dont le poids serait 
de trois quintillionsde tonneaux. Et, pour comprendre ce nombre, il faut 
se dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est à l'unité, 
c'est-à-dire qu il y a autant de milliards dans un quintillion que d'unités 
dans un milliard. Or, cette masse liquide, c'est à peu près la quantité 
d'eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille 
ans. 

Durant les époques géologiques, à la période du feu succéda la période de 
l'eau. L'Océan fut d'abord universel. Puis, peu à peu, dans les temps silu- 
riens, des sommets de montagnes apparurent, des iles émergèrent, dispa- 
rurent sous des déluges partiels, se montrèrent à nouveau, se soudèrent, 
formèrent des continents, et enfin les terres se fixèrent géographiquement 
telles que nous les voyons. Le solide avait conquis sur le liquide trente- 
sept millions six cent cinquante-sept milles carrés, soit douze mille neuf 
cent seize millions d'hectares. 

La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq 
grandes parties : l'Océan glacial arctique, l'Océan glacial antarctique, 
l'Océan indien, l'Océan atlantique, l'Océan pacifique. 

L'Océan pacifique s'étend du nord au sud entre les deux cercles po- 
laires, et de l'ouest à l'est entre l'Asie et l'Amérique sur une étendue de 
cent quarante-cinq degrés en longitude. C'est la plus tranquille des mers; 
ses courants sont larges et lents, ses marées médiocres, ses pluies abon- 
dantes. Tel était l'Océan que ma destinée m'appelait d'abord à parcourir 
dans les plus étranges conditions. 

« Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si vous 
le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le point de dé- 
part de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais remonter à la sur- 
face des eaux. » 

Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. Les pompes com- 
mencèrent à chasser l'eau des réservoirs ; l'aiguille du manomètre marqua 
par les différentes pressions le mouvement ascensionnel du Nautilus, puis 
elle s'arrêta. 

« Nous sommes arrivés, » dit le capitaine. 

Je me rendis à l'escalier central qui aboutissait à la plate-forme. Je gra- 
vis les marches de métal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai sur la par- 
tie supérieure du Naiitilus. 

La plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement. L'a- 
vant et l'arrière du iV«w/i/w5 présentaient celte disposition fusiformequi 
le faisait justement comparer à un long cigare. Je remarquai que ses 



LE FLEUVE NOIR. 99 



plaques de tôles, imbriquées légèrement, ressemblaient aux écailles 'qui 
revêtent le corps des grands reptiles terrestres . Je m'expliquai donc très- 
naturellement que, malgré les meilleures lunettes, ce bateau eût toujours 
été pris pour un animal marin , 

Yers le milieu de la plate-forme, le canot, à demi-engagé dans la coque 
du navire, formait une légère extumescence. En avant et en arrière 
s'élevaient deux cages de hauteur médiocre, à parois inclinées, et en 
partie fermées par d'épais verres lenticulaires : l'une destinée au timo- 
nier qui dirigeait le Naiitilus, l'autre où brillait le puissant fanal électrique 
qui éclairait sa route. 

La mer était magnifique, le ciel pur. A peine si le long véhicule ressen- 
tait les larges ondulations de l'Océan. Une légère brise de l'est ridait la 
surface des eaux. L'horizon, dégagé de brumes, se prêtait aux meilleures 
observations. 

Nous n'avions rien en vue. Pas un écueil, pas un Ilot. Plus d'Abraham- 
Lincoln. L'immensité déserte. 

Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui 
devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que 
l'astre vint affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait, pas un de 
ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'eût pas été plus immobile dans 
une main de marbre. 

(( Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez?.. « 

Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des attérages 
japonais, et je redescendis au grand salon. 

Là, le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa longi- 
tude, qu'il contrôla par de précédentes observations d'angles horaires. 
Puis il me dit : 

« Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze 
minutes de longitude à l'ouest... 

— De quel méridien? demandai-je vivement, espérant que la réponse 
du capitaine m'indiquerait peut-être sa nationalité. 

— Monsieur, me répondit-il, j'ai divers chronomètres réglés sur les méri- 
diens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre honneur 
je me servirai de celui de Paris. » 

Cette réponse ne m'apprenait rien . Je m'inclinai , et le commandant reprit : 

« Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l'ouest du méri- 
dien de Pari'^, et par trente degrés et sept minutes de latitude nord, c'est- 
à-dire à trois cents milles environ des côtes du Japon. C'est aujourd'hui 
8 novembre^ à midi, que commence notre voyage d'exploration sous les 
eaux. 



100 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— Dieu nous garde! répondis-je. 

—Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous 
laisse à vos études. J'ai donné la route à l'est-nord-est par cinquante mè- 
tres de profondeur. Voici des cartes à grands points, où vous pourrez la 
suivre. Le salon est à votre disposition, et je vous demande la permission 
de me retirer. » 

Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbé dans mes pensées. 
Toutes se portaient sur ce commandant du Nautilus. Saurais-je jamais à 
quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait de n'appar- 
tenir à aucune? Cette haine qu'il avait vouée à l'humanité, cette haine 
qui cherchait peut-être des vengeances terribles, qui l'avait provoquée? 
Était-il un de ces savants méconnus, un de ces génies « auxquels on a fait 
du chagrin, » suivant l'expression de Conseil, un Galilée moderne, ou bien 
un de ces hommes de science comme l'américain Maury, dont la carrière a été 
brisée par des révolutions politiques? Je ne pouvais encore le dire. Moi 
que le hasard venait de jeter à son bord, moi dont il tenait la vie entre les 
mains, il m'accueillait froidement, mais hospitalière ment. Seulement, il 
n'avait jp.mais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu 
la sienne. 

Une heure enlière, je demeurai plongé dans ces réflexions, cherchant a 
percer ce mystère si intéressant pour moi. Puis mes regards se fixèrent 
sur le vaste planisphère étalé sur la table, et je plaçai le doigt sur le point 
même où se croisaient la longitude et la latitude observées. 

La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants spé- 
ciaux, reconnaissables à leur température, à leur couleur, et dont le plus 
remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf-Stream. La science 
a déterminé, sur le globe, la direclion de cinq courants principaux : un 
dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique sud, un troisième dans 
le Pacifique nord, un quatrième dans le Pacifique sud, et un cinquième 
dans rOcéan indien sud. 11 est même probable qu'un sixième courant exis- 
tait autrefois dans l'Océan indien nord, lorsque les mers Caspienne et 
d'Aral, réunies aux grands lacs de l'Asie, ne formaient qu'une seule et 
même étendue d'eau. 

Or, au point indiqué sur le planisphère, se déroulait l'un de ces cou- 
rants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du golfe du 
Bengale où le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropi- 
ques, traverse le détroit de Malacca, prolonge la côte d'Asie, s'arrondit 
dans le Pacifique nord jusqu'aux îles Aléoutiennes, charriant des troncs 
de camphriers et autres produiis indigènes, et tranchant par le pur indigo 
de ses eaux chaudes avec les flots de l'Océan. C'est ce courant que le Nau- 



LE FLEUVE NOIR. 



lui 




ff^ai>e ptr^. SâH^ r^^S^îozCnucnfr^ yâ. 



102 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



tilus allait parcourir. Je le suivais du regard, je le voyais se perdre dans 
l'immensité du Pacifique, et je me sentais entraîner avec lui, quand Ned 
Land et Constil apparurent à la porte du salon. 

Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles 
entassées devant leurs yeux. 

« Où sommes-nous? où sommes-nous? s'écria le Canadien. Au muséum 

de Québec? 

— S'il plaît k monsieur, répliqua Conseil, ce serait plutôt à l'hôtel du 
Sommerard ! 

— Mes amis, répondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'êtes ni 
au Canada ni en France, mais bien à bord du Nautilus, et à cinquante 
mètres au-dessous du niveau de la mer. 

— Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme, répliqua Conseil ; 
maïs franchement, ce salon est fait pour étonner même un Flamand comme 
moi. 

— Étonne-toi, mon ami, et regarde, car, pour un classificaleur de ta 
force, il y a de quoi travailler ici. » 

Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garçon, penché 
sur les vitrines, murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes : 
classe des Gastéropodes, famille des Buccinoïdes, genre des Porcelaines, 
espèces des Cyprœa Madagascariensis , etc. 

Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue , m'interrogeait 
sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je découvert qui il était, 
d'oùil venait, où il allait, vers quelles profondeurs il nous entraînait? enfin 
mille questions auxquelles je n'avais pas le temps de répondre. 

Je lui appris tout ce que je savais, ou plutôt, tout ce que je ne savais 
pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son côté. 

« Rien vu, rien entendu, répondit le Canadien! Je n'ai pas même aperçu 
l'équipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait électrique aussi, lui? 

— Electrique 1 

— Par ma foi! on serait tenté de le croire. Mais vous, monsieur Aron- 
nax, demanda Ned Land, qui avait toujours son idée, vous ne pouvez 
me dire combien d'hommes il y a à bord? Dix, vingt, cinquante, cent? 

— Je ne saurais vous répondre, maître Land. D'ailleurs, croyez-moi, aban- 
donnez, pour le moment, cette idée de vous emparer du Nautilus ou de 
le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'œuvre de l'industrie moderne, et je 
regretterais de ne pas Lavoir vu ! Bien des gens accepteraient la situation 
qui nous est faite, ne iùt-ce que pour se promener à travers ces merveilles. 
Ainsi, tenez-vous tranquiQe, et tâchons de voir ce qui se passe autour ^e 
nous. 



LE FLEUVE NOIR. 103 

— Voir ! s'écria le harponneur! mais on ne voit rien, on ne verra rien de 
cette prison de tôle ! Nous marchons , nous naviguons en aveugles... » 

Ned Land prononçait ces derniers mots, quand l'obscurité se fit subite- 
ment, mais une obscurité absolue. Le plafond lumineux s'éteignit, et si 
rapidement, que mes yeux en éprouvèrent une impression douloureuse, 
analogue à celle que produit le passage contraire des profondes ténèbres 
à la plus éclatante lumière. 

Nous étions restés muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise, 
agréable ou désagréable, nous attendait. Mais un glissement se fit en- 
tendre. On eût dit que des panneaux se manœuvraient sur les flancs du 
Nantilus. 

« C'est la fin de la fin î dit Ned Land. 

— Ordre des Hydroméduses! » murmura Conseil. 

Soudain, le jour se fit de chaque côté du salon, à travers deux ouvertures 
oblongues. Les masses liquides apparurent vivement éclairées par les 
effluences électriques. Deux plaques de cristal nous séparaient de la 
mer. Je frémis, d'abord, à la pensée que cette fragile paroi pouvait se bri- 
ser ; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient et lui donnaient 
une résistance presque infinie. 

La mer était distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du 
Nautilus. Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait décrire! Qui saurait 
peindre les effets de la lumière à travers ces nappes transparentes, et la 
douceur de ses dégradations successives jusqu'aux couches inférieures et 
supérieures de l'Océan ! 

On connaît la diaphanéité de la mer. On sait que sa limpidité l'emporte 
sur celle de l'eau déroche. Les substances minérales et organiques, qu'elle 
tient en suspension, accroissent même sa transparence. Dans certaines 
parties de l'Océan, aux Antilles, cent quarante-cinq mètres d'eau laissent 
apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté, et la force de péné- 
tration des rayons solaires ne paraît s'arrêter qu'à une profondeur de trois 
cents mètres. Mais, dans ce milieu fluide que parcourait le A^rt^^;^7^^5, l'éclat 
électrique se produisait au sein même des ondes. Ce n'était plus de l'eau 
lumineuse, mais de la lumière liquide. 

Si l'on admet l'hypothèse d'Erhemberg, qui croit à une illumination 
phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement réservé 
pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et j'en 
pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. De chaque côté, j'avais 
une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés. L'obscurité du salon faisait 
valoir la clarté extérieure, et nous regardions comme si ce pur cristal eût 
été la vitre d'un immense aquarium. 



104 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés. (Page 103.) 

Le Nautilus ne semblait pas bouger. C'est que les points de repère man- 
quaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divisées par son éperon, fi- 
laient devant nos regards avec une vitesse excessive. 

Emerveillés, nous étions accoudés devant ces vitrines, et nul de nous 
n avait encore rompu ce silence de stupéfaction, quand Conseil dit : 

<c Vous vouliez voir, ami Ned, eh bien , vous voyez ! 

— Curieux ! curieux ! faisait le Canadien, — qui, oubliant ses colères et ses 
projets d'évasion, subissait une attraction irrésistible,— et l'on viendrait de 
pbis loin pour admirer ce spectacle ! 

— Ah ! m'écriai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s'est fait un 
monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles ! 



LE FLEUVE NOIR. 



105 




u 



106 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



~ Mais les poissons? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de pois- 
sons ! 

— Que vous importe, ami Ned, répondit Conseil, puisque vous ne les 

connaissez pas. 

— Moi! un pêcheur! » s'écria Ned Land. 

Et sur ce sujet, une discussion s'éleva entre les deux amis, car ils con- 
na'ssaientles poissons, mais chacun d'une façon très-différente. 

Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière 
classe de l'embranchement des vertébrés. On les a très-justement définis : 
«des vertébrés à circulation double et à sang froid, respirant par des bran- 
chies et destinés à vivre dans l'eau. » Ils composent deux séries distinctes : 
la série des poissons osseux, c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale est faite 
de vertèbres osseuses, et les poissons cartilagineux, c'est-à-dire ceux dont 
l'épine dorsale est faite de vertèbres cartilagineuses. 

Le Canadien connaissait peut-être cette distinction, mais Conseil en sa- 
vait bien davantage, et, maintenant, lié d'amitié avec Ned, il ne pouvait 
admettre qu'il fût moins instruit que lui. Aussi lui dit-il : 

« Ami Ned, vous êtes un tueur de poissons, un très-habile pécheur. Vous 
avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. Mais je gagerais 
que vous ne savez pas comment on les classe. 

— Si, répondit sérieusement le harponneur. On les classe en poissons 
qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas! 

— Voilà une distinction de gourmand , répondit Conseil. Mais di- 
tes-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les poissons osseux 
et les poissons cartilagineux? 

— Peut-être bien. Conseil. 

— Et la subdivision de ces deux grandes classes? 

— Je ne m'en doute pas, répondit le Canadien. 

— Eh bien, ami Ned, écoutez et retenez! Les poissons osseux se subdi- 
visent en six ordres : Primo, les acanthoptérygiens, dont la mâchoire su- 
périeure est complète, mobile, et dont les branchies affectent la forme 
d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles, c'est-à-dire les trois 
quarts des poissons connus. Type : la perche commune. 

»— Assez bonne à manger, répondit Ned Land. 

— Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires ven- 
trales suspendues sous l'abdomen et en arrière des pectorales, sans être 
attachées aux os de l'épaule, — ordre qui se divise en cinq familles, et qu 
comprend la plus grande partie des poissons d'eau douce. Type : la carpe, 
le brochet. 

— Peuh ! fit le Canadien avec un certain mépris, des poissons d'eau douce! 



LE FLEUVE NOIR. 107 



— Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont attachées 
sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de l'épaule. Cet 
ordre contient quatre familles. Type : plies, limandes, turbots, barbues, 
soles, etc. 

— Excellent ! excellent ! s'écriait le harponneur, qui ne voulait consi- 
dérer les poissons qu'au point de vue comestible. 

— Quarto, reprit Conseil, sans se démonter, les apodes, au corps al- 
longé, dépourvus de nageoires ventrales, et revêtus d'une peau épaisse 
et souvent gluante, — ordre qui ne comprend qu'une famille. Type : l'an- 
guille, le. gymnote. 

. — Médiocre ! médiocre ! répondit Ned Land. 

— Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mâchoires com- 
plètes et libres, mais dont les branchies sont formées de petites houppes, 
disposées par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne compte 
qu'une famille. Type : les hippocampes, les pégases dragons. 

— Mauvais! mauvais! répliqua le harponneur. 

— Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire est at- 
taché fixement sur le côté de Tintermaxillaire qui forme la mâchoire, et 
dont l'arcade palatine s'engrène par suture avec le crâne, ce qui la rend 
immobile, — ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se compose de 
deux familles. Types : les tétrodons, les poissons-lune. 

— Bons à déshonorer une chaudière ! s'écria le Canadien. 

— Aacz-vous compris, ami Ned? demanda le savant Conseil. 

— Pas le moins du monde, ami Conseil, répondit le harponneur. Mais 
allez toujours, car vous êtes très-intéressant. 

— Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil, 
ils ne comprennent que trois ordres. 

— Tant mieux, fit Ned. 

— Primo, les cyclostomes, dont les mâchoires sont soudées en un an- 
neau mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux, — 
ordre ne comprenant qu'une seule famille. Type : la lamproie. 

— Faut l'aimer, répondit Ned Land. 

— Secundo, les sélaciens, avec branchies semblables â celles des cyclos- 
tomes, mais dont la mâchoire inférieure est mobile. Cet ordre, qui est le 
plus important de la classe, comprend deux familles. Types : la raie et les 
squales, 

— Quoi! s'écria Ned, des raies et des requins dans le même ordre ! Eh 
bien, ami Conseil, dans l'intérêt des raies, je ne vous conseille pas de les 
mettre ensemble dans le même bocal ! 

— Tertio, répondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont ou- 



108 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



vertes, comme à l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule, 
— ordre qui comprend quatre genres. Type : l'esturgeon. 

—Ah! ami Conseil, vous avez gardé le meilleur pour la fin, — à mon 
avis, du moins. Et c'est tout? 

— Oui, mon brave Ned, répondit Conseil, et remarquez que quand on 
sait cela, on ne sait rien encore, car les familles se subdivisent en genres, 
en sous-genres, en espèces, en variétés... 

— Eh bien, ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre 
du panneau, voici des variétés qui passent! 

— Oui! des poissons, s'écria Conseil. On se croirait devant un aqua<ium! 

— IS'on, répondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces poissons-là 
sont libres comme l'oiseau dans l'air. 

— Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc! disait 
Ned Land. 

— Moi, répondit Conseil, je n'en suis pas capable ! Cela regarde mon 
maître !» 

Et en effet, le digne garçon, classificateur enragé, n'était point un natu- 
raliste, et je ne sais pas s'il aurait distingué un thon d'une bonite. En un 
mot, le contraire du Canadien^ qui nommait tous ces poissons sans hésiter. 

<( Un baliste, avais-je dit. 

— Et un baliste chinois! répondait Ned Land. 

— Genre des balistes, famille des sclérodermes, ordre des plectognathes, » 
murmurait Conseil. 

Décidément, à eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste dis- 
tingué. 

Le Canadien ne s'était pas trompé. Une troupe de balistes, à corps com- 
primé, à peau grenue, armés d'un aiguillon sur leur dorsale, se jouaient 
autour du Nautilus, et agitaient les quatre rangées de piquants qui héris- 
sent chaque cùté de leur queue. Rien de plus admirable que leur enve- 
loppe, grise par dessus, blanche par dessous, dont les taches d'or scintil- 
laient "dans le sombre remous des lames. Entre eux ondulaient des raies, 
comme une nappe abandonnée aux vents, et parmi elles, j'aperçus, à ma 
grande joie, cette raie chinoise, jaunâtre à sa partie supérieure, rose tendre 
sous le ventre, et munie de trois aiguillons en arrière de son œil ; espèce 
rare, et même douteuse au temps de Lacépède, qui ne l'avait jamais vue 
que dans un recueil de dessins japonais. 

Pendant deux heures, toute une armée aquatique fit escorte au Nauti- 
lus. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils rivalisaient de 
beauté, d'éclat et de vitesse, je distingua, le labre vert, le mulle bar- 
berin, marqué d'une double raie noire, le gobie éléotre, à caudale ar- 



LE FLEUVE NOIR. 109 



rondie, Liane de couleur et tacheté de violet sur le dos, le scombre japo- 
nais, admirable maquereau de ces mers, au corps bleu et à la tête argentée, 
de brillants azurors dont le nom seul emporte toute description, des spa- 
res rayés, aux nageoires variées de bleu et de jaune^ des spares fascés, re- 
levés d'une bande noire sur leur caudale, des spares zonéphores élégamment 
corsetes dans leurs six ceintures, des aulostones, véritables bouches en 
flûte ou bécasses de mer, dont quelques échantillons atteignaient une lon- 
gueur d'un mètre, des salamandres du Japon, des murènes échidnées, 
longs serpents de six pieds, aux yeux vifs et petits, et à la vaste bouche 
hérissée de dents, etc. 

Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos inter- 
jections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les classait, 
moi, je m'extasiais devant la vivacité de leurs allures et la beauté de leurs 
formes. Jamais il ne m'avait été donné de surprendre ces animaux vivants, 
et libres dans leur élément naturel. 

Je ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos yeux 
éblouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine. Ces pois- 
sons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air, attirés sans 
doute par l'éclatant foyer de lumière électrique. 

Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tôle se refermè- 
rent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rêvai encore, 
jusqu'au moment où mes regards se fixèrent sur l^^s instruments suspen- 
dus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au nord-nord- 
est, le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères correspon- 
dant à une profondeur de cinquante mètres, et le loch électrique donnait 
une marche de quinze milles à l'heure. 

J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait 
cinq heures. 

Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. Moi, je regagnai ma 
chambre. Mon diner s'y trouvait préparé. Il se composait d'une soupe à la 
tortue faite des carets les plus délicats, d'un surmulet à chair blanche, un 
peu feuilletée, dont le foie préparé à part fit un manger délicieux, et de 
filets de cette viande de l'holocante-empereur, dont la saveur me parut su- 
périeure à celle du saumon. 

Je passai la soirée à lire, à écrire, à penser. Puis, le sommeil me ga- 
gnant, je m'étendis sur ma couche de zostère, et je m'endormis profon- 
dément, pendant que le Naudlus se glissait à travers le rapide courant du 
Fleuve-Noir. 



lîO VL\GT MILLE LIEUES SOL'S LES MEHS. 



CHAPITRE XV 



UNE INVITATION PAR LETTRE. 



Le lendemain, 9 novembre, je ne me réveillai qu'après un long som- 
meil de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir « com- 
ment monsieur avait passé la nuit, » et lui offrir ses services. Il avait laissé 
aon ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que cela 
toute sa vie. 

Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie, sans trop lui répondre. 
J'étais préoccupé de l'absence du capitaine Nemo pendant notre séance 
de la veille, et j'espérais le revoir aujourd'hui. 

Bientôt j'eus revêtu mes vêtements de byssus. Leur nature provoqua 
plus d'une fois les réflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils étaient fabri- 
qués avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux rochers les 
« jambonneaux, » sortes de coquilles très-abondantes sur les ri\ages de la 
Méditerranée. Autrefois, on en faisait de belles étoffes, des bas, des gants, 
car ils étaient à la fois très-moelleux et très-chauds. L'équipage du. iÇaiitihfs 
pouvait donc se vêtir à bon compte, sans rien demander ni aux coton- 
niers, ni aux moutons, ni aux vers à soie de la terre. 

Lorsque je fus habillé, je me rendis au grand salon. 11 était désert. 

Je me plongeai dans l'étude de ces trésors de conchyliologie, entassés 
sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des plantes 
marines les plus rares, et qui, quoique desséchées, conservaient leurs admi- 
rables couleurs. Parmi ces précieuses hydrophytes, je remarquai des cla- 
dostêphes verticillées, des padines-paon, des caulerpes à feuilles de vigne, 
des callithamnes granifères, de délicates céramies à teintes écarlates, des 
agares disposées en éventails, des acétabules, semblables à des chapeaux 
de champignons très-déprimés, et qui furent longtemps classées parmi 
les zoophytes, enfin toute une série de varechs. 

La journée entière se passa, sans que je fusse honoré de la visite du ca- 
pitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-être ne 
voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses. 

La direction du Nautiliis se maintint à l'est-nord-est, sa vitesse à douze 
milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mètres. 

Le lendemain, 10 novembre, même abandon, même solitude. Je ne vis 



UNE INVITATION PAR LETTRE. 111 



personne de l'équipage. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie de 
la journée avec moi. Ils s'étonnèrent de l'inexplicable absence du capitaine. 
Cet homme singulier était-il malade? Youlait-il modifier ses projets à 
notre égard? 

Après tout, suivant la remarque de Conseil, nous jouissions d'une en- 
tière liberté, nous étions délicatement et abondamment nourris. Notre hôte 
se tenait dans les termes de son traité. Nous ne pouvions nous plaindre, et 
d'ailleurs , la singularité même de notre destinée nous réservait de si belles 
compensations, que nous n'avions pas encore le droit de l'accuser. 

Ce jour-là, je commençai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis 
de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, détail curieux, je 
l'écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine. 

Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais répandu à l'intérieur du 
Nantilus m'apprit que nous étions revenus à la surface de l'Océan, afin 
de renouveler les provisions d'oxygène. Je me dirigeai vers l'escalier cen- 
tral, et je montai sur la plate-forme. 

Il était six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais calme. 
A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'espérais rencontrer là, vien- 
drait-il? Je n'aperçus que le timonier, emprisonné dans sa cage de verre. 
Assis sur la saillie produite par la coque du canot, j'aspirai avec délices 
les émanations salines. 

Peu à peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires. L'astre 
radieux débordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous son re- 
gard comme une traînée de poudre. Les nuages, éparpillés dans les hau- 
teurs, se colorèrent de tons vifs admirablement nuancés, et de nombreuses 
a langues de chat » (i) annoncèrent du vent pour toute la journée. 

Mais que faisait le vent à ce Nautilus que les tempêtes ne pouvaient ef- 
frayer ! 

J'admirais donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si viviûant, lorsque 
j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme. 

Je me préparais à saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second,— que 
j'avais déjà vu pendant la première visite du capitaine, — qui apparut. 
Il s'avança sur la plate-forme, et ne sembla pas s'apercevoir de ma pré- 
sence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les points de l'horizon 
avec une attention extrême. Puis, cet examen fait, il s'approcha du pan- 
neau, et prononça une phrase dont voici exactement les termes. Je l'ai 
retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit dans des conditions identi- 
ques. Elle était ainsi conçue : 

1. Petits nuages blancs légers, dentelés sur leurs bords. 



iiï 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




La mur s'entlainma à son regard. (Page- 111.) 

«Nautron respoc lorni viuch. >^ 

Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire. 

Ces mots prononcés, le second redescendit. Je pensai que le NautUus 
allait reprendre sa navigation sous-niarine. Je regagnai donc le panneau, 
et par les coursives je revins à ma chambre. 

(Unq jours s'écoulèrent ainsi, sans que la situation se modifiât. Chaque 
matin, je montais sur la plate-forme. La même phrase était prononcée 
par le même individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas. 

J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le IG novemJDre» 
rentré dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un 
billet ;\ mon adresse. 



i 
à 



UNE INVITATION PAR LETTRE. 



113 




Je fis honneur au lejius. [Page U'j.) 



Je l'ouvris d'une main impatiente. Il était écrit d'une écriture franche 
et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types allemands. 
Ce billet était libellé en ces termes . 

Aionsieur le professeur Aronrax, à bord du Xautilus. 

« 16 novembre 18G7. 
)) Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à une par- 
ce t^e dédiasse qui aura lieu demain matin dans ses forêts de l'ile Crespo 
« Il espère que rien n'empêchera monsieur le professeur d'y assister, et il 
<( verra avec plaisir que ses compagnons se joignent à lui. 

« Le commandant du Nautilus , 
V Capitaine Nemo. )> 

15 



114 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



« Une chasse ! s'écria Ncd. 

— Et dans ses forêts de l'île Crespo ! ajouta Conseil. 

—Mais il va donc à terre, ce particiilier-là ? reprit Ned Land. 

— Cela me parait clairement indiqué, dis-je en relisant la lettre. 

—Eh hien ! il faut accepter, réj)liqua le Canadien. Une fois sur la terre 
ferme, nous aviserons à prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai pas fâché 
de manger quelques morceaux de venaison fraîche. » 

Sans chercher à concilier ce qu'il y a^ait de contradictoire entre l'hor- 
reur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles, et son in- 
vitation de chasser en forêt, je me contentai de répondre : 

« Voyons d'abord ce que c'est que l'île Crespo. » 

Je consultai ler planisphère, et, par 32° 40'' de latitude nord et 1G7° oO' de 
longitude ouest, je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par le capitaine 
Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient Rocca de la 
Plata, c'est-à-dire « Roche d'Argent. » Nous étions donc à dix-huit cents 
milles environ de notre point de départ, et la direction un peu modifiée 
du Nautilus le ramenait vers le sud-est. 

Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique 
nord. 

« Si le capitaine Nemo va quelquefois à terre, leur dis-je, il choisit du 
moins des îles absolument désertes ! » 

Ned Land hocha la tête sans répondre, puis Conseil et lui me quittè- 
rent. Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et impassible, 
je m'endormis, non sans quelque préoccupation. 

Le lendemain, 17 novembre, à mon réveil, je sentis que le Nautilus 
était absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le 
grand salon 

Le capitaine Nemo était là. Il m'attendait, se leva, salua, et me demanda 
s'il me convenait de l'accompagner. 

Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours, 
je m'abstins de lui en parler, et je répondis simplement que mes compa- 
gnons et moi nous étions prêts à le suivre. 

a Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser 
une question. 

— Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y répondre, j'y répondrai. 

— Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu toute 
relation avec la terre, vous possédiez des forêts dans l'île Crespo? 

—Monsieur le professeur, me répondit le capitaine, les forêts que je 
possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. Ni lestions, ni 
les tigres, ni les panthères, ni aucun quadrupède ne les fréquentent. 



UNE INVITATION PAR LETTRE. 115 



Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent que pour moi 
seul. Ce ne sont point des forêts terrestres, mais bien des forêts sous-ma- 
rines 

— Des forêts sous-marmes! m'écriai-je. 

— Oui, monsieur le professeur. 

— Et vous m'offrez de m'y conduire ? 

— Précisément. 
^A pied? 

- Et même à pied sec. 
— En chassant? 
— En chassant. 

— Le fusil à la main? 
— Le fusil à la main. » 

Je regardai le commandant du Nautilus d'un air qui n'avait rien de flat- 
teur pour sa personne. 

« Décidément, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accès qui 
a duré huit jours, et même qui dure encore. C'est dommage! Je l'aimais 
mieux étrange que fou ! » 

Cette pensée se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine Nemo 
se contenta dç m'inviter à le suivre, et je le suivis en homme résigné à 
tout. 

Nous arrivâmes dans la salle à manger, où le déjeuner se trouvait servi. 

« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager 
mon déjeuner sans façon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous 
ai promis une promenade en forêt, je ne me suis point engagé à vous 
y faire rencontrer un restaurant. Déjeunez donc en homme qui ne dînera 
probablement que fort tard. » 

Je fis honneur au repas. II se composait de divers poissons et de tran- 
ches d'holoturies, excellents zoophytes, relevé d'algues très-apéritives, 
telles que la Porphijria laciniata et la Laurentia prima fetUla, La boisson 
se composait d'eau limpide à laquelle, à l'exemple du capitaine, j'ajoutai 
[juelques gouttes d'une liqueur fermentée, extraite, suivant la mode kam- 
chatkienne, de l'algue connue sous le nom de « Rhodoménie palmée. » 

Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seide parole. 
Puis, il me dit: 

c( Monsieur le professeur, quand je vous ai proposé de venir chasser 
dans mes forêts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec moi- 
même. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forêts sous-marines, vous 
m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut jamais juger les hommes 
à la légère. 



i:g vingt mille lieues sous les mers. 



— Mais, capitaine, croyez (]ue... 

— Veuillez m'écouter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie 
ou de contradiction. 

— Je vo is écoute. 

— Mc::sieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, 1 homme 
peut vivie sous l'eau à 1 1 condition d'emporter avec lui sa provision da^r 
respirable. Dans les travaux sous-marins, i ouvrier, revêtu d un vêtement 
imperméable et la tête empnsoinée dans une capsule de métal, reçoit lair 
de l'extérieur au moyen de pompes louiantes et de régulateurs d écoule- 
ment. 

— C'est l'appareil des scaphandres, dis-je. 

— En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est rat- 
taché à la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc, véri- 
table chaîne qui le rive à la terre, et si nous devions être ainsi retenus au 
Nautilus, nous ne pourrions aller loin. 

— Et le moyen d'être libre ? demandai-je. 

— C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-benayrouze, imaginé par deux 
de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionné pour mon usage, et qui 
vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions physiologi- 
ques, sans que vos organes en souffrent aucuni-ment. 11 se compose d'un 
réservoir en tùle épaisse, dans leqiiel j'emmagasine lair sous une pression 
de cinquante atmosphères. Ce réservoir se fixe sur le dos au moyen de 
bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie supérieure forme une boite 
d'où l'a r, maintenu par un mécanisme à soufflet, ne peut s'échapper qu'à 
sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol, tel qu'il est employé, deux 
tuyaux en caoutchouc, partant de cette boite, viennent aboutir à une sorte 
de pavillon qui emprisonne le nez et la bouche de l'opérateur; l'un sert ù 
l'introduclion de l'air inspiré, l'autre à l'issue de l'air expiré, et la langue 
ferme celui-ci ou celui-là, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi 
qui affronte des pressions considérables au fond des mers, j'ai dû enfermer 
ma tête, comme cel'e des scaphandres, dans une sphère de cuivre, et c'est 
à cette sphère qu aboutissent les deux tuyaux inspiraieurs et expira- 
teurs. 

— Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit 
s user vite, et dès qu'il ne contient plus que quinze pour cent d'oxygène, 
il devient irrespirable . 

= -= Sans doute, mais je vous l'ai d,t, mons eur Aronnax, les pompes du 
Nanti us me permettent de l'emmagasiner sous une pression considérable, 
et, dans ces conditions, le réserve r de l'appareil peut fournir de Faii- 
respirable pendant neuf ou dix heures. 



UNE INVITATION PAR LETTRE. 117 



— Je n'ai plus d'objection à laire, répondis-je. Je vous demanderai seu- 
lement, capitaine, comment vous pouvez éclairer \ otre route au fond de 
rOcéan ? 

— Avec l'appareil RuhmkorfF, monsieur Aronnax, Si le premier se porte 
sur le dos, le second s'attache à la ceinture. Il se compose d'une pile de 
Bunzen que je mets en activité, non avec du bichromate de potas;e, mais 
avec du sodium. Une bobine diiiduct^on recueille l'électricité produite, et 
la dirige vers une lanterne d'une disposition particulière. Dans cette lan- 
terne se trouve un serpent n de verre aui contient seulement un résidu de 
gaz carbonique. Quand l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux, en 
donnant une lumière blanchâtre et continue Ainsi pourvu, je respire et 
je vois. 

— Capitaine Nemo, à tout- s mes objections vous faites de si écrasantes 
réponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forcé d'ad- 
mettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande à faire des 
réserves pour le fusil dont vous voulez m"armer. 

— Mais ce n'est point un fusil à poudre, répondit le capitaine. 

— C'est donc un fuî-il à vent? 

— Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à 
mon bord, n'ayant ni salpêtre, ni soufre, ni charbon ? 

— D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent cin- 
quante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une résistance 
considérable. 

— Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons, perfectionnés 
après Fulton par les anglais Philippe Coles et Burley, par le français 
Furcy, par l'italien Landi, qui sont munis d'un système particulier de fer- 
meture, et qui peuvent tirer dans ces conditions. Mais je vous le répète, 
n'ayant pas de poudre, je lai remplacée par de l'air à haute pression, que 
les pompes du Nautilus me fournissent abondamment. 

— Mais cet air doit rapidement s'user. 

— Eh bien, n'ai-je pas mon réservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin, 
m'en fournir. Il suifit pour cela dun robinet ad hoc. D'ailleurs, mon- 
sieur Aronnax , vous verrez par vous-même que , pendant ces chasses 
sous-marines, on ne fait pas grande dépense d'air ni de balles. 

— Cependant, il me sem])le que dans cette demi-obscurité, et au milieu 
de ce liquide très-dense par rapport à l'atmosphère, les coups ne peuvent 
porter loin et sont difficilement mortels ? 

— Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire, 
et dès qu'un animal est touché, si légèrement que ce soit, il tombe fou- 
droyé. 



118 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

— Pourquoi ? 

— Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance , 
mais de petites capsules de verre, — inventées par le chimiste autrichien 
Leniebroek, — et dont j'ai un approvisionnement considérable. Ces cap- 
sules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies par un 
culot de plomb, sont de véritables petites bouteilles de Leyde, dans les- 
quelles l'électricité est forcée à une très-haute tension. Au plus lég-er 
choc, elles se déchargent, et l'animal, si puissant qu'il soit, tombe mort. 
J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses que du numéro quatre, 
et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en contenir dix. 

— Je ne discute plus, répondis-je en me levant de table, et je n'ai plus 
qu'à prendre mon fusil. D'ailleurs, où vous irez, j'irai. » 

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrière du Nautihcs, et, en pas- 
sant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux compa- 
gnons qui nous suivirent aussitôt. 

Puis, nous arrivâmes à une cellule située en abord, près de la chambre 
des machines, et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de pro- 
menade. 



CHAPITRE XYI 



PROMENADE EN PLAINE. 



Cette cellule était, à proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du 
Nautilus. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus à la paroi, 
attendaient les promeneurs. 

Ned Land, en les voyant, manifesta une répugnance évidente à s'en 
revêtir. 

c( Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forêts de l'ile de Crespo ne sont 
que des forêts sous-marines ! 

— Bon ! fit le harponneur désappointé, qui voyait s'évanouir ses rêves 
de viande fraîche. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous introduu'C 
dans ces habits-là ? 

— Il le faut bien, maître Ned, 

— Lilire à vous, monsieur, répondit le harponneur, haussant les épau- 
les, mais quant à moi, à moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai jamais 
là-dedans. 



PROMENADE EN PLAINE. 119 

— On ne vous forcera pas, maître Ned, dit le capitaine Nemo, 

— Et Conseil va se risquer? demanda Ned. 

— Je suis monsieur partout où va monsieur,» répondit Conseil. 

Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'équipage vinrent nous 
aider à revêtir ces lourds vêtements imperméables , faits en caoutchouc 
sans couture, et préparés de manière à supporter des pressions considéra- 
bles. On eût dit une armure à la fois souple et résistante. Ces vêtements 
formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par d'épaisses chaus- 
sures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu de la veste était main- 
tenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient la poitrine, la défendaient 
contre la poussée des eaux, et laissaient les poumons fonctionner libre- 
ment; ses manches finissaient en forme de gants assouplis, qui ne contra- 
riaient aucunement les mouvements de la main , 

Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionnés aux \èie- 
ments informes, tels que les cuirasses de liège, les soubrevestes, les habits 
de mer, les coffres, etc., qui furent inventés et prônés dans le wuf siècle. 

Le capitaine Nemo, un de ses compagnons, — sorte d'Hercule, qui devait 
être d'une force prodigieuse, — Conseil et moi, nous eûmes bientôt revêtu 
ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emljoiter notre tête 
dans sa sphère métallique. Mais, avant de procéder à cette opération, 
je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils qui nous 
étaient destinés. 

L'un des hommes du Nautilus me présenta un fusil simple dont la crosse, 
faite en tôle d'acier et creuse à l'intérieur, était d'assez grande dimension. 
Elle servait de réservoir à l'air comprimé, qu'une soupape, manœuvrée par 
une gâchette, laissait échapper dans le tube de métal. L"ne lioite à projec- 
tiles , évidée dans l'épaisseur de la crosse , renfermait une vingtaine 
de l)alles électriques, qui, au moyen d'un ressort, se plaçaient automati- 
quement dans le canon du fusil. Dès qu'un coup était tiré, l'autre était 
prêt à partir. 

« Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement 
facile. Je ne demande plus qu'à l'essayer. Mais comment allons -nous ga- 
gner le fond de la mer? 

— En ce moment, monsieur le professeur, le Nautilus est échoué par 
dix mètres d'eau, et nous n'avons plus qu'à partir. 

— Mais comment sortirons-nous? 

— - Vous l'allez voir. » 

Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique. Conseil 
et moi, nous en finies autant, non sans avoir entendu le Canadien nous 
lancer un « bonne chasse » ironique. Le haut de notre vêtement était ter- 



1?() VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




J'étais prêt à partir. (Page 120.) 

miné par un collet de cuivre taraudé, sur lequel se vissait ce casque de 
métal. Trois trous, protégés par des verres épais, permettaient de voir 
siiivant toutes les directions, rien c^u'en tournant la tête à l'intérieur de 
cette sphère. Dès qu'elle fut en place, les appareils Rouquayrol, placés 
sur notre dos, commencèrent à fonctionner, et, pour mon compte, je res- 
pirai à l'aise. 

La lampe UuhmkorfT suspendue à ma ceinture, le fusil à la main, j'étais 
prêt à partir. Mais, pour être franc, emprisonné dans ces lourds vêtements 
et cloué au tillac par mes semelles de ploml), il m'eût été impossible de 
faire un pas. 

Mais ce cas était prévu, car je sentis cfue l'on me poussait dans une 



PROiMENADE EN PLAINE 



l'21 




Paysaj^'t: sous-a-uiiu de 1 ile Cresi o. 



16 



Ï2l VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



petite chambre contigue au vestiaire. Mes compagnons, également remor- 
qués, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se refermer 
sur nous, et une profonde obscurité nous enveloppa. 

Après quelques minutes, un vif sifflement parvint à mon oreille. Je 
sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds à ma poi- 
trine. Evidemment, de l'intérieur du bateau on avait, par un robinet, 
donné entrée à l'eau extérieure qui nous envahissait, et dont cette chambre 
fut bientôt remplie. Une seconde porte, percée dans le flanc du Nautilus, 
s'ouvrit alors. Un demi-jour nous éclaira. Un instant après, nos pieds fou- 
laient le fond de la mer. 

Et maintenant, comment pourrais-je retracer les impressions que m'a 
laissées cette promenade sous les eaux? Les mots sont impuissants à ra- 
conter de telles merveilles! Quand le pinceau lui-même est inhabile à 
rendre les effets particuliers à, l'élément liquide, comment la plume sau- 
rait-elle les reproduire ? 

Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait à 
quelques pas en arrière. Conseil et moi, nous restions l'un près de l'autre, 
comme si un échange de paroles eût été possible à travers nos carapaces 
métalliques. Je ne sentais déjà plus la lourdeur de mes vêtements, de 
mes chaussures, de mon réservoir d'air, ni le poids de cette épaisse 
sphère , au milieu de laquelle ma tête ballottait comme une amande 
dans sa coquille. Tous ces objets, plongés dans l'eau, perdaient une 
partie de leur poids égale à celui du liquide déplacé, et je me trouvais 
très-bien de cette loi physique reconnue par Archimède. Je n'étais plus 
une masse inerte, et j'avais une liberté de mouvement relativement grande. 

La lumière, qui éclairait le sol jusqu'à trente pieds au-dessous de la sur- 
face de rOcéan, m'étonna par sa puissance. Les rayons solaires traver- 
saient aisément cette masse aqueuse et en dissipaient la coloration. Je dis- 
tinguais nettement les objets à une distance de cent mètres. Au delà, les 
fonds se nuançaient des fines dégradations de l'outremer, puis ils bleuis- 
saient dans les lointains, et s'effaçaient au milieu d'une vague obscurité. 
Véritablement, cette eau qui m'entourait n'était qu'une sorte d'air, plus 
dense que l'atmosphère terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus 
de moi, j'apercevais la calme surface de la mer. 

Nous marchions sur un sable fm, uni, non ridé comme celui des plages 
qui conserve 'l'empreinte de la houle. Ce tapis éblouissant, véritable ré- 
flecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante intensité. De 
là, cette immense réverbération qui pénétrait toutes les molécules liquides. 
Serai-je cru si j'affirme, qu'à cette profondeur de trente pieds, j'y voyais 
comme en plein jour? 



PROMENADE EN PLAINE. 123 

Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, semé d'une impal- 
pable poussière de coquillages. La coque du Nautilus , dessinée comme 
un long écueil, disparaissait peu à peu, mais son fanal, lorsque la nuit se 
serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre retour à bord, en pro- 
jetant ses rayons avec une netteté parfaite. Effet difficile à Comprendre 
pour qui n'a vu que sur terre ces nappes blanchâtres si vivement accusées. 
Là, la poussière dont l'air est saturé leur donne l'apparence d'un brouil- 
lard lumineux ; mais sur mer, comme sous mer, ces traits électriques s<; 
transmettent avec une incomparable pureté. 

Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait 
être sans bornes. J'écartais de là main les rideaux liquides qui se refer- 
maient derrière moi, et la trace de mes pas s'effaçait soudain sous la pres- 
sion de l'eau. 

Bientôt, quelques formes d'objets, à peine estompées dans l'éloignement, 
se dessinèrent à mes yeux. Je reconnus de magnifiques premiers plans de 
rochers, tapissés de zoophytes du plus bel échantillon, et je fus tout 
d'abord frappé d'un effet spécial à ce milieu. 

Il était alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient 
la surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur lu- 
mière décomposée par la réfraction comme à travers un prisme, fleurs, 
rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuançaient sur leurs bords 
des sept couleurs du spectre solaire. C'était une merveille , une fête 
des yeux, que cet enchevêtrement de tons colorés, une véritable kaléidos- 
eopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de bleu, en un 
mot, toute la palette d'un coloriste enragé ! Que ne pouvais-je commu- 
niquer à Conseil les vives sensations qui me montaient au cerveau, et 
rivaliser avec lui d'interjections admiratives ! Que ne savais-je, comme 
le capitaine Nemo et son compagnon, échanger mes pensées au moyen de 
signes convenus! Aussi, faute de mieux, je me parlais à moi-même, je 
criais dans la boîte de cuivre qui coiffait ma tête, dépensant peut-être en 
vaines paroles plus d'air qu'il ne convenait. 

Devant ce splendide spectacle. Conseil s'était arrêté comme moi. Evi- 
demment, le digne garçon, en présence de ces échantillons de zoophytes 
et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et échinodermes 
abondaient sur le sol. Les isis variées, les cornulaires qui vivent isolément, 
des touffes d'oculines vierges, désignées autrefois sous le nom de « corail 
blanc » , les fongies hérissées en forme de champignons, les anémones 
adhérant par leur disque musculaire, figuraient un parterre de fleurs, 
émaillé de porpites parées de leur collerette de tentacules azurés, d'étoiles 
de mer qui constellaient le sable, et d'astérophytons verruqueux, fines den- 



124 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



telles brodées par la main des naïades, dont les festons se balançaient aux 
faibles ondulations provoquées par notre marche. C'était un véritable 
chagrin pour moi d'écraser sous mes pas les brillants spécimens de mollus- 
ques qui jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les mar- 
teaux, les donaces, véritables coquilles bondissantes, les troques, les 
casques rouges, les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant d'autres 
produits de cet inépuisable Océan. Mais il fallait marcher, et nous allions 
en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos tètes des troupes do 
phVsalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter à la traîne, des 
méduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre, festonnée d'un liston 
d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des pélagies panopyres, qui, 
dans l'obscurité, eussent semé notre chemin de lueurs phosphorescentes! 

Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de mille, 
m'arrétant à peine , et suivant le capitaine Nemo , qui me rappelait 
d'un geste. Bientôt, la nature du sol se modifia. A la plaine de sable suc- 
céda une couche de vase visqueuse que les Américains nomment « oaze », 
uniquement composée de coquilles siliceuses ou calcaires. Puis, nous par- 
courûmes une prairie d'algues, plantes pélagiennes que les eaux n'avaient 
pas encore arrachées, et dont la végétation était fougueuse. Ces pelouses à 
tissu serré, douces au pied, eussent rivalisé avec les plus moelleux tapis tissés 
par la main des hommes. Mais, en même temps que la verdure s'étalait sous 
nos pas, elle n'abandonnait pas nos têtes. Un léger berceau déplantes mari- 
nes, classées dans cette exubérante famille des algues, dont on connaît plus de 
deux mille espèces, se croisait à la surface des eaux. Je voyais flotter de 
longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres tubulés, des lauren- 
cies, des cladostèphes, au feuillage si délié, des rhodymènes palmés, 
semblables à des éventails de cactus J'observai que les plantes vertes se 
maintenaient plus près de la surface de la mer, tandis que les rouges occu- 
paient une profondeur moyenne, laissant aux hydrophytes noires ou bru- 
nes le soin de former les jardins et les parterres des couches reculées 
de l'Océan. 

Ces algues sont véritablement un prodige de la création, une des mer- 
veilles de la flore universelle. Cette famille produit à la fois les plus petits 
et les plus grands végétaux du globe. Car de même qu'on a compté qua- 
rante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de cinq milli- 
mètres carrés, de même on a recueilli des fucus dont la longueur dépas- 
sait cinq cents mètres. 

Nous avions quitté le Nautiliis depuis une heure et demie environ. Il 
était près de midi. Je m'en aperçus à la perpendicularité des rayons so- 
laires qui ne se réfractaient plus. La magie des couleurs disparut peu à 



UNE FORET SOUS-MARINE. 125 



peu, et les nuances de l'émeraude et du saphir s'eiTacèrent de notre iinua- 
ment. Nous marchions d'un pas régulier qui résonnait sur le sol avec une 
intensité étonnante. Les moindres bruits se transmettaient avec une vitesse 
à laquelle l'oreille n'est pas habituée sur la terre. En effet, l'eau est poua* 
Je son un meilleur véhicule que l'air, et il s'y propage avec une rapidité 
quadruple. 

En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononcée. La lumière 
prit une teinte uniforme. Nous atteignîmes une profondeur de cent mètres, 
subissant alors une pression de dix atmosphères. Mais mon vêtement de 
scaphandre était établi dans des conditions telles que je ne souffrais aucu- 
nement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gène aux arti- 
culations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pa> à disparaître. 
Quant à la fatigue que devait amener cette promenade de deux heures sous 
un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle était nulle. Mes mou- 
vements, aidés par l'eau, se produisaient avec une surprenante facilité. 

Arrivé à cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les 
rayons du soleil, mais faiblement. A leur éclat intense avait succédé un cré- 
puscule rougeâtre, moyen terme entre le jour et la nuit. Cependant, nous 
voyions suffisamment à nous conduire, et il n'était pas encore nécessaire 
de mettre les appareils RuhmkorfFen activité. 

En ce moment, le capitaine Nemo s'arrêta. Il attendit que je l'eusse re- 
joint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui s accusaient 
dans l'ombre à une petite distance. 

« C'est la forêt de l'île Crespo, » pensai-je, et je ne me trompais pas. 



CHAPITRE XVII 



UNE FORET SOUS- MARI NE. 



Nous étions enfin arrivés à la lisière de cette forêt, sans doute l'une des 
plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la considérait 
comme étant sienne, et s'attribuait sur elle les mêmes droits qu'avaient 
les premiers hommes aux premiers jours du monde. D'ailleurs , qui 
lui eût disputé la possession de cette propriété sous-marine? Quel autre 
pionnier plus hardi serait venu, la hache à la main, en défricher les som- 
bres taillis? 



126 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



Cette forêt se composait de grandes plantes arborescentes, et, dès que 
nous eûmes pénétré sous ses vastes arceaux, mes regards furent tout d'a- 
bord frappés d'une singulière disposition de leurs ramures, — disposition 
que je n'avais pas encore observée jusqu'alors. 

Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui hé- 
rissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne s'étendait dans 
un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de l'Océan. Pas de 
filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui ne se tinssent droit 
comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se développaient suivant 
une ligne rigide et perpendiculaire, commandée par la densité de l'élé- 
ment qui les avait produits. Immobiles, d'ailleurs, lorsque je les écartais de 
la main, ces plantes reprenaient aussitôt leur position première. C'était ici 
le règne de la verticalité. 

Bientôt, je m'habituai à cette disposition bizarre, ainsi qu'à l'obscurité 
relative qui nous enveloppait. Le sol de la forêt était semé de blocs aigus, 
difficiles à éviter. La flore sous-marine m'y parut être assez complète, plus 
riche même qu'elle ne l'eût été sous les zones arctiques ou tropicales, 
où ses produits sont moins nombreux. Mais, pendant quelques minutes, je 
confondis involontairement les règnes entre eux, prenant des zoophytes 
pour deshydrophytes, des animaux pour des plantes. Et qui ne s'y fût pas 
trompé? La faune et la flore se touchent de si près dans ce monde sous-- 
marin! 

J'observai que toutes ces productions du règne végétal ne tenaient au 
sol que par un empâtement superficiel. Dépourvues de racines, indiffé- 
rentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui les supporte, 
elles ne lui demandent qu'un point d'appui, non la vitalité. Ces plantes ne 
procèdent que d'elles-mêmes, et le principe de leur existence est dans cette 
eau qui les soutient, qui les nourrit. La plupart, au lieu de feuilles, pous- 
saient des lamelles de formes capricieuses, circonscrites dans une gamme 
restreinte de couleurs, qui ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, 
l'olivâtre, le fauve et le brun. Je revis là, mais non plus desséchées comme 
les échantillons du Nautilus, des padines-paons, déployées en éventails 
qui semblaient solliciter la brise, des céramies écartâtes, des laminaires 
allongeant leurs jeunes pousses comestibles, des néréocystées filiformes et 
fluxueuses, qui s'épanouissaient à une hauteur de quinze mètres, des bou- 
quets d'acétabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et nombre 
d'autres plantes pélagiennes, toutes dépourvues de fleurs. « Curieuse 
anomalie , bizarre élément , a dit un spirituel naturaliste , où le règne 
animal fleurit, et où le règne végétal ne fleurit pas! » 

Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones tem- 



UNE FORET SOUS-MARINE. 127 

pérées, et sous leur ombre humide, se massaient de véritables buissons à 
fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels s'épanouissaient des 
méandrines zébrées de sillons tortueux, des cariophylles jaunâtres à tenta- 
cules diaphanes, destouifesgazonnantes de zoanthaires, — et pour compléter 
l'illusion, — les poissons-mouches volaient de branches en branches, comme 
un essaim de colibris, tandis que de jaunes lépisacanthes, à la mâchoire 
hérissée, aux écailles aiguës, des dactyloptères et des monocentres, se le- 
vaient sous nos pas, semblables à une troupe de bécassines. 

Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J'en fus 
assez satisfait pour mon compte, et nous nous étendîmes sous un berceau 
d'alariées, dont les longues lanières amincies se dressaient comme des flè- 
ches. 

Cet instant de repos me parut délicieux. Il ne nous manquait que le 
charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de ré- 
pondre. J'approchai seulement ma grosse tête de cuivre de la tête de Con- 
seil. Je vis les yeux de ce brave garçon briller de contentement, et en signe 
de satisfaction, il s'agita dans sa carapace de l'air le plus comique du 
monde . 

Après quatre heures de cette promenade, je fus très-étonné de ne pas res- 
sentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition de l'es- 
tomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'éprouvais une insurmonta- 
ble envie de dormir, ainsi qu'il arrive à tous les plongsurs. Aussi mes yeux 
se fermèrent-ils bientôt derrière leur épaisse vitre, et je tombai dans une 
invincible somnolence, que le mouvement de la marche avait seul pu com- 
battre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste compagnon, étendus 
dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du sommeil. 

Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement, je ne 
pus l'évaluer ; mais lorsque je me réveillai, il me sembla que le soleil 
s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'était déjà relevé, et je 
commençais à me détirer les membres, quand une apparition inattendue 
me remit brusquement sur les pieds. 

A quelques pas, une monstrueuse araignée de mer, haute d'un mètre, 
me regardait de ses yeux louches, prête à s'élancer sur moi. Quoique 
mon habit de scaphandre fût assez épais pour me défendre contre les 
morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur. Con- 
seil et le matelot du Nautilus s'éveillèrent en ce moment. Le capitaine 
Nemo montra à son compagnon le hideux crustacé, qu'un coup de crosse 
abattit aussitôt, et je vis les horribles pattes du monstre se tordre dans des 
convulsions terribles. 

Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables, 



128 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Une monstrueuse araigaée de mer. (Page 127.) 

devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me proté- 
gerait pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas songé jusqu'alors, et je 
résolus de me tenir sur mes gardes. Je supposais, d'ailleurs, que cette 
halte marquait le terme de notre promenade ; mais je me trompais, et, au 
lieu de retourner au ^aiiU/us, le capitaine IXemo continua son audacieuse 
excursion. 

Le sol se déprimait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous 
conduisit à de plus grandes profondeurs. Il devait être à peu près trois 
heures, quand nous atteignîmes une étroite vallée, creusée entre de hautes 
parois à pic, et située par cent cinquante mètres de fond. Grâce à la per- 
fection de nos appareils, nou>; dépassions ainsi de quatre-vingt-dix mètres 



UNE FORÊT SOUS-MARINE. 



12Ô 




Un geste du capitaine nous tit faire halte. (Page ]30.) 



la limite que la nature semblait avoir imposée jusqu'ici aux excursions 
sous-marines de l'homme. 

Je dis cent cinquante mètres, bien qu'aucun instrument ne me permît 
d'évaluer cette distance. Mais je savais que, même dans les mers les plus 
limpides, les rayons solaires ne pouvaient pénétrer plus avant. Or, précisé- 
ment, l'obscurité devint profonde. Aucun objet n'était visible à dix pas. 
Je marchais donc en tâtonnant, quand je vis briller subitement une lu- 
mière blanche assez vive Le capitaine Ncmo venait de mettre son appareil 
électrique en activité. Son compagnon l'imita. Conseil et moi nous suivîmes 
leur exemple. J'établis, en tournant une vis, la communication entre la bo- 

17 



130 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



bine et le serpentin de verre, et la mer, éclairée par nos quatre lanternes, 
s'illumina dans un rayon de vingt-cinq mètres. 

Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs 
de la forêt dont les arbrisseaux se raréfiaient de plus en plus. J'observai que 
la vie végétale disparaissait plus vite que la vie animale. Les plantes péla- 
giennes abandonnaient déjà le sol devenu aride, qu'un nombre pro- 
digieux d'animaux, zoophytes, articulés, mollusques et poissons y pullu- 
laient encore. 

Tout en marchant, je pensais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff 
devait nécessairement attirer quelques habitants de ces sombres couches. 
Mais s'ils nous approchèrent, ils se tinrent du moins à une distance regret- 
table pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le capitaine Nemo s'arrêter 
et mettre son fusil en joue; puis, après quelques instants d'observation, il 
se relevait et reprenait sa marche. 

Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion s'acheva. 
Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa devant 
nous, entassement de blocs gigantesques, énorme falaise de granit, creusée 
de grottes obscures, mais qui ne présentait aucune rampe praticable. 
C'étaient les accores de l'île Crespo. C'était la terre. 

Le capitaine Nemo s'arrêta soudain. Un geste de lui nous fit faire halte, 
et si désireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus m'arrêter. Ici 
finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne voulait pas les dépasser. 
Au delà, c'était cette portion du globe qu'il ne devait plus fouler du 
pied. 

Le retour commença. Le capitaine Nemo avait repris la tête de sa pe- 
tite troupe, se dirigeant toujours sans hésiter. Je crus voir que nous ne 
suivions pas le même chemin pour revenir au Nantilus. Cette nouvelle 
route, très-raide, et par conséquent très-pénible, nous rapprocha rapide- 
ment de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les couches su- 
périeures ne fut pas tellement subit que la décompression se fit trop rapi- 
dement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme des désordres 
graves, et déterminer ces lésions internes si fatales aux plongeurs. Très- 
promptement, la lumière reparut et grandit, et, le soleil étant déjà bas sur 
l'horizon, la réfraction borda de nouveau les divers objets d'un anneau 
spectral. 

A dix mètres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de 
petits poissons de toute espèce, plus nombreux que les oiseaux dans l'air, 
plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup de fusil, 
ne s'était encore offert à nos regards. 

En ce moment, je vis larme du capitaine, vivement épaulée, suivre 



UNE FOUET SOUS-MARINE. 131 



entre les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un faible sif- 
flement, et un animal retomba foudroyé à quelques pas. 

C'était une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupède 
qui soit exclusivement marin. Cette loutre , longue d'un mètre cin- 
quante centimètres, devait avoir un très-grand prix. Sa peau, d'un brun 
marron en dessus, et argentée en dessous, faisait une de ces admirables 
fourrures si recherchées sur les marchés russes et chinois ; la finesse et le 
lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux mille francs. 
J'admirai fort ce curieux mammifère à la tête arrondie et ornée d'oreilles 
courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et semblables à celles 
du chat, aux pieds palmés et unguiculés, à la queue touffue. Ce précieux 
carnassier, chassé et traqué par les pêcheurs, devient extrêmement rare, 
et il s'est principalement réfugié dans les portions boréales du Pacifique, 
où vraisemblablement son espèce ne tardera pas à s'éteindre. 

Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bête, la chargea sur 
son épaule, et l'on se remit en route. 

Pendant une heure, une plaine de sable se déroula devant nos pas. 
Elle remontait souvent à moins de deux mètres de la surface des eaux. Je 
voyais alors notre image, nettement reflétée, se dessiner en sens inverse, 
et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique, reproduisant 
nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en un mot, à cela 
près qu'elle marchait la tète en bas et les pieds en l'air. 

Autre effet à noter. C'était le passage de nuages épais qui se formaient 
et s'évanouissaient rapidement; mais en réfléchissant, je compris que ces 
prétendus nuages n'étaient dus qu'à l'épaisseur variable des longues 
lames de fond, et j'apercevais même les « moutons » écumeux que leur 
crête brisée rr.Liltioliait sur les eaux. Il n'était pas jusqu'à l'ombre des 
grands oiseaux qui passaient sur nos têtes, dont je ne surprisse le rapide 
effleurement à la surface de la mer. 

En cette occasion, je fus témoin de l'un des plusbftaiix coups de fusil 
qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand oiseau, à 
large envergure, très-nettement visible, s'approchait en planant. Le com- 
pagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira, lorsqu'il fut à quel- 
ques mètres seulement au-dessus des flots. L'animal tomba foudroyé, et sa 
chute l'entraîna jusqu'à la portée de l adroit chasseur qui s'en empara. 
C'était un albatros de la plus belle espèce, admirable spécimen des oiseaux 
pélagiens. 

Notre marche n'avait pas été interrompue par cet incident. Pendant 
deux heures, nous suivîmes tantôt des plaines sableuses, tantôt des prai- 
ries de varechs, fort pénibles à traverser. Franchement, je n'en pouvais 



132 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



plus, quand j'aperçus une vague lueur qui rompait, à un demi-mille, 
l'obscurité des eaux. C'était le fanal àxiNautilus. Avant vingt minutes, 
nous devions être à bord, et là, je respirerais à l'aise, car il me sem- 
blait que mon réservoir ne fournissait plus qu'un air très-pauvre en 
oxygène. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda quelque peu 
notre arrivée. 

J'étais resté d'une vingtaine de pas en arrière, lorsque je vis le capi- 
taine Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il me 
courba à terre, tandis que son compagnon en faisait autant de Conseil. 
Tout d'abord, je ne sus trop que penser de cette brusque attaque, mais 
je me rassurai en observant que le capitaine se couchait près de moi et 
demeurait immobile. 

J'étais donc étendu sur le sol, et précisément à l'abri d'un buisson de 
varechs, quand, relevant la tète, j'aperçus d'énormes masses passer 
bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes. 

Mon sang se glaça dans mes veines ! J'avais reconnu les formidables squa- 
les qui nous menaçaient. C'était un couple de tintoréas, requins terribles, 
à la queue énorme, au regard terne et vitreux, qui distillent une matière 
phosphorescente par des trous percés autour de leur museau. Monstrueuses 
mouches à feu, qui broient un homme tout entier dans leurs mâchoires 
de fer ! Je ne sais si Conseil s'occupait à les classer, mais pour mon compte, 
j'observais leur ventre argenté , leur gueule formidable, hérissée de 
dents, à un point de vue peu scientifique, et plutôt en victime qu'en natu- 
raliste. 

Très-heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passèrent 
sans nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires brunâtres, et no\is 
échappâmes, comme par miracle, à ce danger plus grand, à coup sûr, 
que la rencontre d'un tigre en pleine forêt. 

Une demi-heure après, guidés par la traînée électrique, nous atteignions 
le Naiitiliis. La porte extérieure était reste ouverte, et le capitaine Nemo 
la referma, dès que nous fûmes rentrés dans la première cellule. Pui'j, il 
pressa un bouton. J'entendis manœuvrer les pompes au-dedans du na- 
vire, je sentis l'eau baisser autour de moi, et, en quelques instants, la cel- 
lule fut entièrement vidée. La porte intérieure s'ouvrit alors, -t i.ous pas- 
sâmes dans le vestiaire. 

Là, nos habits de scaphandre furent retirés, non sans peine, et, très- 
harassé, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre, tout 
émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers. 



QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE. 133 



CHAPITRE XVIU 



QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE, 



Le lendemain matin, 18 novembre, fêtais parfaitement remis de mes 
fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment où le se- 
cond du Nautilus prononçait sa phrase quotidienne. Il me vint alors à 
l'esprit qu'elle se rapportait à l'état de la mer, ou plutôt qu'elle signifiait : 
« Nous n'avons rien en vue. » 

Et en effet, VOcéan était désert. Pas une voile à 1 horizon. Les hauteurs 
de rile Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer, absorbant les cou- 
leurs du prisme, à l'exception des rayons bleus, réfléchissait ceux-ci dans 
toutes les directions et revêtait une admirable teinte d'indigo. Une moire, 
à larges raies, se dessinait régulièrement sur les flots onduleux. 

J'admirais ce magnifique aspect de TOcéan, quand le capitaine Nemo 
apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma présence, et commença 
une série d'observations astronomiques. Puis, son opération terminée, il 
alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent à la surface 
de l'Océan. 

Cependant, une vingtaine de matelots du Nautilus^ tous gens vigoureux 
et bien constitués, étaient montés sur la plate-forme. Ils venaient retirer 
les filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. Ces marins appar- 
tenaient évidemment à des nations différentes, bien que le type européen 
fût indiqué chez tous. Je reconnus, à ne pas me tromper, des Irlandais, des 
Français, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote. Du reste, ces hommes 
étaient sobres de paroles, et n'employaient entre eux que ce bizarre idiome 
dont je ne pouvais pas même soupçonner l'origine. Aussi, je dus renoncer 
à les interroger. 

Les filets furent halés à bord. C'étaient des espèces de chaluts, sembla- 
bles à ceux des côtes normandes, vastes poches qu'une vergue flottante et 
une chaîne transfilée dans les mailles inférieures tiennent entr ouvertes. 
Ces poches, ainsi traînées sur leurs gantiers de fer, balayaient le fond 
de rOcéan et ramassaient tous ses produits sur leur passage. Ce jour-là, 
ils ramenèrent de curieux échantillons de ces parages poissonneux, des lo- 
phies, auxquels leurs mouvements comiques ont valu le qualificatif d'his- 
trions, des commersons noirs, munis de leurs antennes, des batistes ondu- 



134 VmaT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



lés, entourés de bandelettes rouges, des tétrodons-croissants, dont le venin 
est extrêmement subtile, quelques lamproies olivâtres, des macrorhin- 
ques, couverts d'écailies argentées, des trichiures, dont la puissance élec- 
trique est égale à celle du gymnote et de la torpille, des notoptères écail- 
leux, à l)andes brunes et transversales, des gades verdâtres, plusieurs 
variétés de gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vas-, 
tes, un caranx à tête proéminente, long d'un mètre, plusieurs beaux scom_ 
bres bonites, chamarrés de couleurs bleues et argentées, et trois magnifi- 
ques thons que la rapidité de leur marche n'avait pu sauver du chalut. 

J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de pois- 
sons. C'était une belle pêche, mais non surprenante. En effet, ces filets res- 
tent à la traîne pendant plusieurs heures et enserrent dans leur prison de 
fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas manquer de vivres 
d'une excellente qualité, que la rapidité du NautiLus et lattraction de sa 
lumière électrique pouvaient renouveler sans cesse. 

Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le pan- 
neau vers les cambuses, destinés, les uns à être mangés irais, les autres à 
être conservés. 

La pêche finie, la provision d'air renouvelée, je pensais que le Nautilus 
allait reprendre son excursion sous-marine, et je me préparais à rega- 
gner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le capitaine INemo me 
dit sans autre préambule : 

« Voyez cet océan, monsieur le professeur, n'est-il pas doué d'une vie 
réelle ? N'a-t-il pas ses colères et ses tendresses ? Hier, il s'est en- 
dormi comme nous, et le voilà qui se réveille après une nuit paisible ! « 

Ni bcnjcur, ni bonsoir! N'eùt-or. pas dit que cet étrange personnage 
continuait avec moi une conversation déjà commencée? 

« Regardez, reprit-il, il s'éveille sous les caresses du soleil ! Il va revivre 
de son existence diurne! C'est une intéressante étude que de suivre le jeu 
de son organisme. Il possède un pouls, des artères, il a ses spasmes, et je 
donne raison à ce savant Maury, qui a découvert en lui une circulation aussi 
réelle que la circulation sanguine chez les animaux, » 

Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune réponse, 
et il me parut inutile de lui prodiguer les « Évidemment, » les « A coup 
sûr, » et les « Vous avez raison. » Il se parlait plutôt à lui-même , prenant 
de longs temps entre chaque phrase. C'était une méditation à voix haute. 
(( Oui, dit-il, l'Océan possède une circulation véritable, et, pour la pro- 
voquer, il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier en lui le calo- 
rique, le sel et les animalcules. Le calorique, en edet, crée des densités 
différentes, qui amènent les courants et les contre-courants. L'évaporation, 



QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE. 135 



nulle aux régions hyperboréennes, très-active dans les zones équatoriales, 
constitue un échange permanent des eaux tropicales et des eaux polaires. 
En outre, j'ai surpris ces courants de haut en bas et de bas en haut, qui 
forment la vraie respiration de l'Océan. J'ai vu la molécule d'eau de mer, 
échaufTée à la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre sor. 
maximum de densité à deux degrés au-dessous de zéro, puis se refroidis- 
sant encore, devenir plus légère et remonter. Vous verrez, aux pôles, les 
conséquences de ce phénomène, et vous comprendrez pourquoi, par cette 
loi de la prévoyante nature, la congélation ne peut jamais se produire qu'à 
la surface des eaux! w 

Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais : « Le pôle ! 
Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire jusque là ! » 

Cependant, le capitaine s'était tû, et regardait cet élément si complète- 
ment, si incessamment étudié par lui. Puis reprenant : 

« Les sels, dit -il, sont en quantité considérable dans la mer, monsieur 
le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en dissolution, 
vous en feriez une masse de quatre millions et demi de lieues cubes, qui, 
étalée sur le globe, formerait une couche de plus de dix mètres de hauteur- 
Et ne croyez pas que la présence de ces sels ne soit due qu'àuncaprice de la 
nature. Non. Ils rendent les eaux marines moins évaporables, et empêchent 
les vents de leur enlever une trop grande quantité de vapeurs, qui, en se 
résolvant, submergeraient les zones tempérées. Rôle immense, rôle de 
pondérateur dans l'économie générale du globe ! » 

Le capitaine Nemo s'arrêta, se leva même, fit quelques pas sur la plate- 
forme, et revint vers moi : 

« Quant aux infusoires, reprit-il, quant à ces milliards d'animalcules, 
qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit cent 
mille pour peser un milligramme, leur rôle n'est pas moins important. Ils 
absorbent les sels marins, ils s'assimilent les éléments solides de l'eau, et, 
véritables faiseurs de continents calcaires, ils fabriquent des coraux et des 
madrépores! Et alors la goutte d'eau, privée de son aliment minéral, s'al- 
lège, remonte à In' surface, y absorlje les sels abandonnés par l'évapora- 
tion, s'alourdit, redescend, et rapporte aux animalcules de nouveaux élé- 
ments à absorber. De la, un double courant ascendant et descendant, et 
toujours le mouvement, toujours la vie ! La vie, plus intense que sur les 
continents, plus exubérante, plus infinie, s'épanouissant dans toutes les 
parties de cet océan, élément de mort pour l'homme, a-t-on dit, élément 
le vie [our des myriades d'animaux, — et pour moi! » 

Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et provoquait 
en moi une extraordinaire émotion. 



136 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Un grand oiseau s'approchait en planant. (Page 131.) 



« Aussi, ajouta-f-îl, là est la vraie existence! Et je concevrais la fondation 
de villes nautiques, d'agglomérations de maisons sous-marines, qui, comme 
le Nautihis, reviendraient respirer chaque matin à la surface des mers, 
villes libres, s'il en tut, cités indépendantes! Et encore, qui sait si 
quelque despote... » 

Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis, s'adres- 
sant directement à moi, comme pour chasser une pensée funeste : 

« Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la pro- 
fondeur de l'Océan? 

— Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous 
ont appris. 



QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE. 



137 




On pouvait compter ces calmars par millions. (Page 139.) 



— Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrôle au besoin? 

— En voici quelques-uns, répondis-je, qui me reviennent à la mémoire 
Si je ne me trompe, on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille 
deux cents mètres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents 
mètres dans la Méditerranée. Les plus remarquables sondes ont été faites 
dans l'Atlantique sud, près du trente-cinquième degré, et elles ont donné 
douze mille mètres, quatorze mille quatre-vingt onze mètres, et quinze 
mille cent quarante-neuf mètres. En somme, on estime que si le fond de 
la mer était nivelé, sa profondeur moyenne serait de sept kilomètres 
environ. 

— Bien, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, nous vous 

18 



138 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



montrerons mieux que cela, je Tespère. Quant à la profondeurmoyenne 
de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement de 
quatre mille mètres. » 

Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par 
/échelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hélice se mit aus- 
sitôt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles à l'heure. 

Pendant les jours, pendant les semaines qui s'écoulèrent, le capitaine 
Nemo fut très-sobre de visites. Je ne le vis qu'à de rares intervalles. Son 
second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur la 
carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du 
Nantilus. 

Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait ra- 
conté à son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien regret- 
tait de ne nous avoir point accompagnés. Mais j'espérais que l'occasion se 
représenterait de visiter les forêts océaniennes. 

Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon 
s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères du 
monde sous-marin . 

La direction générale du Nautilus était sud-est, et il se maintenait entre 
cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Un jour, cependant, 
par je ne sais quel caprice, entraîné diagonalement au moyen de ses plans 
inclinés, il atteignit les couches d'eau situées par deux mille mètres. Le 
thermomètre indiquait une température de 4,25 centigrades, température 
qui, sous cette profondeur, parait être commune à toutes les latitudes. 

Le 26 novembre, à trois heures du matin, le Nautilus franchit le tropi- 
que du Cancer par 172° de longitude. Le 27, il passa en vue des 
Sandwich, oi^i l'illustre Cook trouva la mort, le 14 février 1779. Nous 
avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point 
de départ. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme, j'aperçus, à deux 
milles sous le vent, Haouaï, la plus considérable des sept lies qui forment 
cet archipel. Je distinguai nettement sa lisière cultivée, les diverses chaînes 
de montagnes qui courent parallèlement à la côte, et ses volcans que 
domine le Mounn-Rea, élevé de cinq mille mètres au-dessus du niveau 
de la mer. Entre autres échantillons de ces parages, les filets rapportèrent 
des fiabellaires pavonées, polypes comprimés de forme gracieuse, et qui 
sont particuliers à cette partie de l'Océan. 

La direction du Nautilus se maintint au sud-est. Il coupa l'Equateur, 
Je l"" décembre, par 142° de longitude, et le 4 du même mois, après une 
rapide traversée que ne signala aucun incident, noup eûmes connaissance 
du groupe des Marquises, J'aperçus à trois milles, par 8° 57' de latitude 



QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFTOUE. 139 



sud et 139" 32' de longitude ouest, la pointe Martin de Nouka-IIiva, la 
principale de ce groupe qui appartient à la France. Je vis seulement les 
montagnes boisées qui se dessinaient à Thorizon, car le capitaine Nemo 
n'aimait pas à rallier les terres. Là, les filets rapportèrent de beaux spéci- 
mens de poissons, des choryphènes aux nageoires azurées et à la queue 
d'or, dont la chair est sans rivale au monde, des hologymnoses à peu près 
dépourvus d'écaillés, mais d'un goût exquis, des ostorhinques à mâchoire 
osseuse, des thasards jaunâtres qui valaient la bonite, tous poissons di- 
gnes d'être classés à l'office du bord. 

Après avoir quitté ces lies charmantes protégées par. le pavillon fran- 
çais, du 4 au 11 décembre, le Nmdihis parcourut environ deux mille 
milles. Cette navigation fut marquée par la rencontre d'une immense 
troupe de calmars, curieux mollusques, très-voisins de la seiche. Les 
pêcheurs français les désignent sous le nom d'encornets, et ils appartien- 
nent à la classe des céphalopodes et à la famille des dibranchiaux, qui 
comprend avec eux les seiches et les argonautes. Ces animaux furent par- 
ticulièrement étudiés par les naturalistes de l'antiquité, et ils fournissaient 
de nombreuses métaphores aux orateurs de l'Agora, en même temps qu'un 
plat excellent à la table des riches citoyens, s'il faut en croire Athénée, 
médecin grec, qui vivait avant GalHen. 

Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre, que le Nantihis rencontra 
cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes. On pou- 
vait les compter par millions. Ils émigraient des zones tempérées vers les 
zones plus chaudes, en suivant l'itinéraire des harengs et des sardines. 
Nous les regardions à travers les épaisses vitres de cristal, nageant à 
reculons avec une extrême rapidité, se mouvant au moyen de leur tube 
locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques , mangeant les 
petits, mangés des gros, et agitant dans une confusion indescriptible les 
dix pieds que la nature leur a implantés sur la tête, comme une cheve- 
lure de serpents pneumatiques. Le Nautilus, malgré sa vitesse, navigua 
pendant plusieurs heures au mîheu de cette troupe d'animaux, et ses 
filets en ramenèrent une innombrable quantité, où je reconnus les neuf 
espèces que d'Orbigny a classées pour l'Océan Pacifique. 

On le voit, pendant cette traversée, la mer prodiguait incessamment ses 
plus merveilleux spectacles. Elle les variait à l'infini. Elle changeait son 
décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux, et nous étions 
appelés non-seulement à contempler les œuvres du Créateur au milieu de 
l'élément liquide, mais encore à pénétrer les plus redoutables mystères 
de l'Océan. 

Pendant la journée du 11 décembre, j'étais occupé à lire dans le grand 



140 VliNGT MILLE LIEL'ES SOUS LES MERS. 



salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les pan- 
neaux entr'ouverts. Le Nautihis était immobile. Ses réservoirs remplis, il 
se tenait à une profondeur de mille mètres, région peu habitée des Océans, 
dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de rares apparitions. 

Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, les Serviteurs 
de l'estomac , et j'en savourais les leçons ingénieuses, lorsque Conseil 
interrompit ma lecture. 

« Monsieur veut-il venir un mstant? me dit-il d une voix singulière. 
— Qu'y a-t-il donc. Conseil? 
— Que monsieur regarde. » 

Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai. 
En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile, se 
tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement, cher- 
chant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une pensée 
traversa subitement mon esprit. 
« Un navire! m'écriai-je. 

— Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coulé à pic! » 
Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d'un navire , 
dont les haubans coupés pendaient encore à leurs cadènes. Sa coque pa- 
raissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques 
heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont, 
indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais, 
couché sur le flanc, il s'était rempli, et il donnait encore la bande à bâ- 
bord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les flots, 
mais plus triste encore la vue de son pont oiî quelques cadavres, amarrés 
par descordes, gisaient encore ! J'en comptai quatre, — quatre hommes, dont 
l'un se tenait debout , au gouvernail, — puîsune femme, à demi-sortie par 
la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans ses bras Cette 
femme était jeune. Je pus reconnaître, vivement éclairés par les feux du 
NaïUilus, ses traits que l'eau n'avait pas encore décomposés. Dans un 
suprême effort, elle avait élevé au-dessus de sa tête son enfant, pau- 
vre petit être dont les bras enlaçaient le cou de sa mère ! L'attitude 
des quatre marins me parut effrayante, tordus qu'ils étaient dans des 
mouvements convulsifs, et faisant un dernier effort pour s'arracher des 
cordes qui les liaient au navire. Seul, plus calme, la face nette et grave, 
ses cheveux grisonnants collés à son front, la main crispée à la roue du 
gouvernail, le timonier semblait encore conduire son trois-màts naufragé 
à travers les profondeurs de TOcéanl 

Quelle scène ! Nous étions muets, le cœur palpitant, devant ce naufrage 
pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa dernière minute ! Et 



VANIKORO. 141 



je voyais déjà s'avancer, l'œil en feu, d'énormes squales, attirés par cet 
appât de chair humaine ! 

Cependant le Nautilus^ évoluant, tourna autour du navire submergé, 
et, un instant, je pus lire sur son tableau d'arrière ; 

Flonda, Simderland, 



CHAPITRE XIX 



VANIKORO. 



Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes, que 
le Naidïlus devait rencontrer sur sa route. Depuis qu'il suivait des mers 
plus fréquentées, nous apercevions souvent de« coques naufragées qui 
ache /aient de pourrir entre deux eaux, et, plus profondément, des ca- 
nons, des boulets, des ancres, des chaînes, et mille autres objets de fer, 
que la rouille dévorait. 

Cependant, toujours entraînés par ce Nantilus, où nous vivions comme 
isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de larchipel des Pomotou, 
ancien « groupe dangereux » de Bougainville, qui s'étend sur un espace de 
cinq cents lieues del'est-sud-est àl'ouest-nord-ouest, entre 13°30 etâS^oO 
de latitude sud, et 120" 30' et ISl"* 30 de longitude ouest, depuis l'île Du- 
cie jusqu à l'île Lazareff. Cet archipel couvre une superficie de trois cent 
soixante-dix lieues carrées, et il est formé d'une soixantaine de groupes d'îles, 
parmi lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a imposé 
son protectorat. Ces îles sont corcvlligènes. Un soulèvement lent , mais 
continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre 
elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels voisins, et 
un cinquième continent s'étendra depuis la Nouvelle-Zélande et la Nou- 
velle-Calédonie jusqu'aux Marquises. 

Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me 
répondit iroidement : 

« Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut à la terre, mais de 
nouveaux hommes! » 

Les hasards de sa navigatioji avaient précisément conduit le Nautilus 
ver^ nie Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui fut 
découvert en 1822, par le capitaine Bell, de la Minerve, Je pus alors étu- 
dier ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet Océan. 



142 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

Les madrépores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, 
ont un tissu revêtu d'un encroûtement calcaire, et les modifications de 
sa structure ont amené M. Milne-Edwards, mon illustre maître, à les 
classer en cinq sections. Les petits animalcules qui sécrètent ce polypier 
vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs dépôts calcaires 
qui devie-nnent rochers, récifs, ilôts, iles. Ici, ils forment un anneau 
circulaire, entourant un lagon ou petit lac intérieur, que des brèches met- 
tent en communication avec la mer. Là, ils figurent des barrières de récifs 
semblables à celles qui existent sur les côles de la Nouvelle-Calédonie et 
de diverses iles des Pomotou. En d'autres endroits, comme à la Réunion 
et à Maurice, ils élèvent des récifs frangés, hautes murailles droites, près 
desquelles les profondeurs de l'Océan sont considérables. 

En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de Tile 
Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces 
travailleurs microscopiques. Ces murailles étaient spécialement Toeuviedes 
madréi;oraiies désignés par les noms de millepores, de pontes, d'astrées et 
de méandrines. Ces polypes se développent particulièrement dans les cou- 
ches agitées de la surface de la mer, et par conséquent, c'est par leur partie 
supérieure qu'ils commencent ces substructions , lesquelles s'enfoncent 
peu à peu avec les débris de sécrétions qui les supportent. Telle est, du 
moins, la théorie de M. Darwin, qui explique ainsi la formation des atolls, 
—théorie supérieure, selon moi, à celle qui donne pour base aux travaux 
madréporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergés à 
quelques pieds au-dessous du niveau de la mer. 

Je pus observer de très-près ces curieuses murailles, car, à leur aplomb, 
la sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeu-r, et nos nappes 
électriques faisaient élinceler ce brillant calcaire. 

Répondant à une question que me posa Conseil, sur la durée d'accrois- 
sement de ces barrières colossales, je l'étonnai beaucoup en lui disant que 
les savants portaient cet accroissement à un huitième de pouce par siècle. 

« Donc, pour élever ces murailles, me dit-il, il a fallu?... 

— Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge 
singulièrement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la houille, 
c est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les déluges, a exigé 
un temps beaucoup plus considérable. Mais j'ajouterai que les jours de la 
Bible ne sont que des époques et non l'intervalle qui s'écoule entre deux 
levers de soleil, car, d'après la Bible elle-même, le soleil ne date pas du 
premier ^our de la création. )> 

Lorsque le Naiitilus revint à la surface de l'Océan, je pus embrasser dans 
tout son développement cette île de Clermont-Tonnerre, basse et boisée. Ses 



VANIKORO. 143 



roches madréporiques furent évidemment fertilisées par les trombes et les 
tempêtes. Unjour, quelque graine, enlevée par l'ouragan aux terres voisines, 
tomba sur les couches calcaires, m.êlées des détritus décomposés de pois- 
sons et de plantes marines qui formèrent l'humus végétal. Une noix de 
coco, poussée par les lames, arriva sur cette côte nouvelle. Le germe prit 
racine. L'arbre, grandissant, arrêta la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La 
végétation gagna peu à peu. Quelques animalcules, des vers, des insectes, 
abordèrent sur des troncs arrachés aux îles du vent. Les tortues vinrent 
pondre leurs œufs. Les oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. De cettç 
laçon, la vie animale se développa, et, attiré par la verdure et la fertilité, 
l'homme apparut. Ainsi se formèrent ces lies, œuvres immenses d'animaux 
microscopiques. 

Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'éloignement, et la route 
du Nautilus se modifia d'une manière sensible. Après avoir touché le 
tropique du Capricorne par le cent trente- cinquième degré de longitude, il 
se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la zone intertropicale. 
Quoique le soleil de Tété fût prodigue de ses rayons, nous ne souffrions 
aucunement de la chaleur, car à trente ou quarante mètres au-dessous de 
l'eau, la température ne s'élevait pas au-dessus de dix à douze degrés. 

Le IS décembre, nous laissions dans l'est le séduisant archipel de la 
Société, et la gracieuse Taïti, la reine du Pacifique. J'aperçus le matin, à 
quelques milles sous le vent, les sommets élevés de cette île. Ses eaux 
fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des maquereaux, des 
bonites, des alliicores, et des variétés d'un serpent de mer nommé mu- 
nérophis. 

Le Nautilus avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept cent 
vingt milles étaient relevés au loch, lorsqu'il passa entre l'archipel de 
Tonga-Tabou, où périrent les équipages de VArgo^ du Port-au-Prince et 
(\\\. Duke-of-Portland^ et l'archipel des Navigateurs, où fut tué le capitaine 
deLangle, l'ami de La Pérouse. Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, 
où les sauvages massacrèrent les matelots de \U7n0n et le capitaine Bureau, 
de Nantes, commandant V A imah le- Joséphine. 

Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au 
sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est à l'ouest, est compris entre 6" et 
2° de latitude sud, et 174° et i79o de longitude ouest. Il se compose d'un 
certain nombre d'iles, d'ilôts et d'écueils, parmi lesquels on remarque les 
lies de Yiti-Levou, de Vanoua-Levou et de Kandubon. 

Ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643, l'année même où Tori- 
celli inventait le baromètre, et où Louis XIV montait sur le trône. Je laisse 
à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l'humanité. Vinrent ensuite 



Î44 



VINGT MILLE LlEUEb' SOUS LES MERS. 




Nous étions en présence d'un navire. (.Page 110.) 

Cook en d7U, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin Dumont-d'Urvillç, en 
1827t débrouilla tout le chaos géographique de cet archipel. Le Nautihis 
s'approcha de la baie de Wailea , théâtre des terribles aventures de ce 
capitaine Dillon, qui, le premier, éclaira le mystère du naufrage de La 
Pérouse. 

Cette baie, draguée à plusieurs reprises, fournit abondamment des huî- 
tres excellentes. Nous en mangeâmes immodérément, après les avou' ou- 
vertes sur notre table même, suivant le précepte de Sénèque. Ces mollus- 
ques appartenaient à lespèce connue sous le nom à'ostrea la?neilosa, qulest 
très-commune en Corse. Ce banc de \\'ailea devait être considérable, et, 
certainement, sans des causes multiples de destruction, ces agglomérations 



VANIKORO. 



145 




L'ile de Vanikoro. (Page 146.) 



finiraient par combler les baies, puisque l'on compte jusqu'à deux millions 
d'œufs dans un seul individu. 

Et si maître Ned Land n'eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en cette 
circonstance, c'est que Thuitre est le seul mets qui ne provoque jamais d'in- 
digestion. En efïet, il ne faut pas moins de seize douzaines de ces mollusques 
acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes de substance azotée, 
nécessaires à la nourriture quotidienne d'un seul homme. 

Le 25 décembre, le Nautilus naviguait au milieu de l'archipel des INou- 
velles-Hébrides, que Ouiros découvrit en 1606, que Bougainville explora 
en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe se 
compose principalement de neuf grandes îles, et forme une bande de cent 

19 



146 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre lo°et 2° 
de latitude sud, et entre 1G4'* et 168" de longitude. Nous passâmes assez 
près de Tile d'Aurou, qui, au moment des observations de midi, m'an- 
parut comme une masse de bois verts, dominée par un pic d'une grande 
hauteur. 

Ce jour-là, c'était Noël, et Ned Land me sembla regretter vivement la 
célébration du « Christmas », la véritable fête de la famille, dont les pro- 
testants sont fanatiques. 

Je n'avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours, 
quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours l'air 
d'un homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. J'étais occupé à recon- 
naître sur le planisphère la route du Nauiiliis. Le capitaine s'approcha, 
posa un doigt sur un point de la carte, et prononça ce seul mot : 

« Vanikoro. » 

Ce nom fut magique. C'était le nom des îlots sur lesquels vinrent se per- 
dre les vaisseaux de La Pérouse. Je me relevai subitement. 

« Le A^«w;z7?/*nous porte à Vanikoro? demandai-je. 

— Oui, monsieur le professeur, répondit le capitaine. 

— Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la Boussole et 
V Astrolabe? 

— Si cela vous plaît, monsieur le professeur. 

— Quand serons-nous à Vanikoro? 

— Nous y sommes, monsieur le professeur. » 

Suivi du capitaine Nemo, je montai sur la plate-forme, et de là, mes 
regards parcoururent avidement l'horizon. 

Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d'inégale grandeur, 
entourées d'un récif de coraux qui mesurait quarante milles de ciecuit. 
Nous étions en présence de l'île de Vanikoro proprement dite, à laquelle 
Dumont d'Urville imposa le nom d'île de la Recherche, et précisément 
devant le petit havre de Vanou, situé par 1G° 4' de latitude sud, et 164° 
32' de longitude est. Les terres semblaient recouvertes de verdure de- 
puis la plage jusqu'aux sommets de l'mtérieur, que dominait le mont Ka- 
pogo, haut de quatre cent soixante-seize toises. 

Le JSaiitiliis^ après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par 
une étroite passe, se trouva en-dedans des brisants, où la mer avait une 
profondeur de trente à quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage 
des palétuviers, j'aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême 
surprise à notre approche. Dans ce long corps noirâtre, s'avançant à 
fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils devaient 
se défier ? 



VANIKORO. 147 



En ce moment, le capitaine Nemome demanda ce que je savais dii nau- 
frage de La Pérouse. 

« Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui répondis-je. 

— Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait? me de- 
manda-t-il d\m ton un peu ironique. 

— Très-facilement. » 

Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont-d'Urville avaient 
fait connaître, travaux dont voici le résumé très-succinct. 

La Pérouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoyés par 
Louis XVT, en 178S, pour accomplir un voyage de circumnavigation. 
Ils montaient les corvettes la Boussole et V Astrolabe^ qui ne reparurent plus. 

En 1791, le gouvernement français, justement inquiet du sort des deux 
corvettes, arma deux grandes flûtes, la Recherche et V Espérance, qui quit- 
tèrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni d'Entrecasteaux. 
Deux mois après, on apprenait par la déposition d'un certain Bowen, com- 
mandant YAlbermaie, que des débris de navires naufragés avaient été vus 
sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. Mais d'Entrecasteaux, ignorant cette 
communication, — assez incertaine, d'ailleurs, — se dirigea vers les iles de 
l'Amirauté, désignées dans un rapport du capitaine Hunter comme étant le 
lieu du naufrage de La Pérouse. 

Ses recberches furent vaines. U Espéra7ice et la Recherche passèrent 
même devant Vanikoro sans s'y arrêter., et, en somme, ce voyage fut très- 
malheureux, car il coûta la vie à d'Entrecasteaux, à deux de ses seconds et 
à plusieurs marins de son équipage. 

Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le premier, 
retrouva des traces indiscutables des naufragés. Le lo mai 1824, son na- 
vire, le Saint-Patrick, passa près de Tile de Tiivopia, l'une des Nouvelles- 
Hébiides. Là, un lascar, l'ayant accosté dans une pirogue, lui vendit une 
poignée d'épée en argent qui portait l'empreinte de caractères gr^avés au 
burin. Ce lascar prétendait, en outre, que, six ans auparavant, pendant un 
séjour à, Vanikoro, il avait vu deux Européens qui appartenaient à des 
navires échoués depuis de longues années sur les récifs de l'ile. 

Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Pérouse, dont la dispari- 
tion avait ému le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, où, suivant le 
lascar, se trouvaient de nombreux débris du naufrage; mais les vents et 
les courants l'en empêchèrent. 

Dillon revint à Calcutta. Là, il sut intéresser à sa découverte la Société 
Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna le nom 
de la Recherche-, fut mis à sa disposition, et il partit, le 23 janvier 1827, 
accompagné d'un agent français. 



148 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



La Recherche^ après avoir relâché sur plusieurs points du Pacifique, 
mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce même havre de Vanou, 
où le Nautilus flottait en ce moment. 

Là, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de fer, 
des ancres, des estrcpes de poulies, des pierriers, un boulet de dix-huit, 
des débris d'instruments d'astronomie, un morceau de couronnement, et 
une cloche en bronze portant cette inscription ; « Bazin m'a fait », mar- 
que de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers 178o. Le doute n'était donc 
plus possible. 

Dillon, complétant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre jus- 
qu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la Nou- 
velle-Zélande, mouilla à Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en France, où 
il fut très-sympathiquement accueilli par Charles X. 

Mais, à ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance des 
travaux de Dillon, était déjà parti pour chercher ailleurs le théâtre du nau- 
frage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d'un baleinier que des 
médailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient entre les mains des sau- 
vages de laLouisiade et de la Nouvelle-Calédonie. 

Dumont d'Urville, commandant V Astrolabe, avait donc pris la mer, et, 
deux mois après que Dillon venait de quitter 'Vanikoro, il mouillait devant 
Hobart-Town. Là, il avait connaissance des résultats obtenus par Dillon, 
et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de V Uîiîoîi, de 
Calcutta, ayant pris terre sur uneile située par 8''18 de latitude sud et 156" 
30' de longitude est, avait remarqué des barres de fer et des étoiles rouges 
dont se servaient les naturels de ces parages. 

Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s il devait ajouter loi à 
ces récits rapportés par des journaux peu dignes de confiance, se décida 
cependant à se lancer sur les traces de Dillon. 

Le 10 février 1828, V Astrolabe se présenta devant Tikopia, prit pour 
guide et interprète un déserteur fixé sur cette île, fit route vers Vanikoro, 
en eut connaissance le 12 février, prolongea ses récifs jusqu'au 14, et, 
le 20 seulement, mouilla au-dedans de la barrière, dans le havre de 
Vanou. 

Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'île, et rapportèrent 
quelques débris peu importants. Les naturels, adoptant un système de 
dénégations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du 
sinistre. Cette conduite, très-louche, laissa croire qu'ils avaient maltraité 
les naufragés, et, en effet, ils semblaient craindre que Dumont d'Urville 
ne fût venu venger La Pérouse et ses infortunés compagnons. 

Cependant, le 26, décidés par desprésents, et comprenant qu'ils n'avaient 



VANIKORO. 149 



à craindre aucune représaille, ils conduisirent le second, M. Jacquinot, sur 
le théâtre du naufrage. 

Là, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les récifs Pacou et Vanou, 
gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb, empâtés 
dans les concrétions calcaires. La chaloupe et la baleinière de {'Astrolabe 
furent dirigées vers cet endroit, et, non sans de longues fatigues, leurs 
équipages parvinrent à retirer une ancre pesant dix-huit cents livres, un 
canon de huit en fonte, un saumon de plomb et deux pierriers de cuivre. 

Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La Pérouse, 
après avoir perdu ses deux navires sur les récifs de l'île, avait construit un 
bâtiment plus petit, pour aller se perdre une seconde fois... Où ? On ne 
savait. 

Lé commandant de V Astrolabe î\i alors élever, sous une touffe de man- 
gliers, un cénotaphe à la mémoire du célèbre navigateur et de ses compa- 
gnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une base 
de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui put tenter la cu- 
pidité des naturels. 

Puis, Dumont d Urville voulut partir; mais ses équipages étaient minés 
par les fièvres de ces côtes malsaines, et, très-malade lui-même, il ne put 
appareiller que le 17 mars. 

Cependant, le gouvernement français, craignant que Dumont d'Urville 
ne fût pas au courant des travaux de Dillon, avait envoyé à Vanikoro la 
corvette la Bayonnaise^ commandée par Legoarant de Tromelin, qui était 
en station sur la côte ouest de l'Amérique. La Baij07inaise mouilla devant 
Vanikoro, quelques mois après le départ de V Astrolabe, ne trouva 
aucun document nouveau, mais constata que les sauvages avaient respecté 
le mausolée de La Pérouse. 

Telle est la substance du récit que je fis au capitaine Nemo. 
« Ainsi, me dit-il, on ne sait encore où est allé périr ce troisième navire 
construit par les naufragés sur l'ile de Yanikoro ? 
— On ne sait. » 

Le capitaine Nemo ne réponditrien, et mefit signe de le suivre au grand 
salon. Le A «?<;iY2/5 s'enfonça de quelques mètres au-dessous des flots, et 
les panneaux s'ouvrirent. 

Je me précipitai vers la vitre, et sous les empâtements de coraux, revêtus 
de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophyllées, à travers des my- 
riades de. poissons charmants, des girelles, des glyphisidons, des pomphé- 
rides, des diacopes, des holocentres, je reconnus certains débris que les 
dragues n'avaient pu arracher, des étriers de fer, des ancres, des canons, 
des boulets, une garniture de cabestan, une étrave, tous objets prove- 



150 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

nant des navires naufragés et maintenant tapissés de fleurs vivantes. 

Et pendant que je regardais ces épaves désolées, le capitaine Nemo me 
dit d'une voix grave • 

« Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 178.-) avec ses navires 
la Boussole et V Astrolabe. Il mouilla d'abord à Boiany-Bay , visita 
Tàrchipél des Amis, la Nouvelle-Calédonie, se dirigea vers Santa-Cruz et 
relâcha à Namouka, l'une des îles du groupe Hapaï. Puis, ses navires arri- 
vèrent sur les récifs inconnus de Vanikoro. La Boussole^ qui marchait en 
avant, s'engagea sur la côte méridionale. \J Astrolabe vint à son secours 
et s'échoua de même. Le premier navire se détruisit presque immédiate- 
ment. Le second, engravé sous le vent, résista quelques jours Les natu- 
rels firent assez bon accueil aux naufragés. Ceux-ci s'installèrent dans 
l'île, et construisirent un bâtiment plus petit avec les débris des deux 
grands. Quelques matelots restèrent volontairement à Vanikoro. Les autres, 
affaiblis, malades, partirent avec La Pérouse. Ils se dirigèrent vers les îles 
Salomon, et ils périrent, corps et biens, sur la côte occidentale de l'île prin- 
cipale du groupe, entre les caps Déception et Satisfaction ! 

— Et comment le savez-vous? m'écriai-je. 

— Voici ce que j'ai trouvé sur le lieu même de ce dernier naufrage ! » 
Le capitaine Nemo me montra une boîte de fer-blanc, estampillée aux 

armes de France, et toute corrodée par les eaux salines. Il l'ouvrit, et je 
vis une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles. 

C'étaient les instructions même du ministre de la marine au comman- 
dant La Pérouse, annotées en marge de la main de Louis XVI! 

« Ah! c'est une belle mort pour un marin! dit alors le capitaine Nemo. 
C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le ciel que, 
mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre ! » 



CHAPITRE XX 



LE DETROIT DE TORRÈS. 



Pendant la nuit du 27 au 28 décembre, le Naiitllus abandonna les pa- 
rages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction était sud-ouést, 
et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante lieues qui séparent le 
groupe de La Pérouse de la pointe sud-est de la Papouasie. 



LE DÉTROIT DE TORRÈS. 151 

Le 1" janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la plate- 
forme. 

« Monsieur, me dit ce brave garçon, monsieur me permettra-t-il de lui 
souhaiter une bonne année? 

— Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'étais à Paris, 
dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes vœux et je t'en re- 
mercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par « une bonne 
année, » dans les circonstances où nous nous trouvons. Est-ce Tannée qui 
amènera la fin de notre emprisonnement, ou l'année qui verra se continuer 
cet étrange voyage? 

— Ma foi, répondit Conseil, je ne sais trop que dire à monsieur. 11 est 
certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux mois, nous 
n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernière merveille est tou- 
jours la plus étonnante, et si cette progression se maintient, je ne sais pas 
comment cela finira. M'est avis que nous ne retrouverons jamais une oc- 
casion semblable. 

— Jamais, Conseil. 

— En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas 
plus gênant que s'il n'existait pas. 

— Comme tu le dis, Conseil. 

— Je pense donc, n'en déplaise à monsieur, qu'une bonne année serait 
une année qui nous permettrait de tout voir... 

— De tout von', Conseil? Ce serait peut-être long. Mais qu'en pense Ned 
Land ? 

— Ned Land pense exactement le contraire de moi, répondit Conseil. 
C'est un esprit positif et un estomac impérieux. Regarder les poissons et 
toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de viande, 
cela ne convient guère à un digne Saxon auquel les beefsteaks sont fami- 
liers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion modérée, n'ef- 
frayent guère! 

— Pour mon compte. Conseil, ce n'est point là ce qui me tourmente, et 
je m'accommode très-bien du régime du bord. 

— Moi de même, répondit Conseil. Aussi je pense autant à rester 
que maître Land à prendre la fuite. Donc, si l'année qui commence 
n'est pas bonne pour moi, elle le sera pour lui, et réciproquement. De 
cette façon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour con- 
clure, je souhaite à monsieur ce qui fera plaisir à monsieur. 

— Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre à plus tard 
la question des étrennes, et de les remplacer provisoirement par une bonne 
poignée de main. Je n'ai que cela sur moi. 



152 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Je vis une liasse de papiers jaunis. (Page 150.) 

— Monsieur n'a jamais été si généreux,)) répondit Conseil. 

Et là-dessus, le brave garçon s'en alla. 

Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles, soit 
cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de départ dans 
les mers du Japon. Devant l'éperon du Nautilus s'étendaient les dange- 
reux parages de la mer de corail, sur la côte nord-est de T Australie. 
Notre bateau prolongeait à une distance de quelques milles ce redoutable 
banc sur lequel les navires de Cook faillirent se perdre, le 10 juin 1770. 
Le bâtiment que montait Cook donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce 
fut grâce à cette circonstance que le morceau de corail, détaché au choc, 
resta engagé dans la coque entrouverte . 



LE DÉTROIT DE TORRÈS. 



153 




Le NautiLus venait de tuuohcr. ,Page 15G.; 

J'aurais vivement souhaité de visiter ce récif long de trois cent soixante 
lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait avec une intensité 
lorniidable et comparable aux roulements du tonnerre. Mais en ce 
moment, les plans inclinés du Nmttilus nous entraînaient à une grande 
profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles coralligènes. 
.le dus me contenter des divers échantillons de poissons rapportés par 
nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons, espèces de scom- 
bres grands comme des thons, aux flancs bleuâtres, et rayés de bandes 
transversales qui disparaissent avec la vie de l'animal. Ces poissons 
nous accompagnaient par troupes et fournirent à notre table une chair 
excessivement délicate. On prit aussi un grand nombre de spares vertors, 

20 



151 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



longs d'un demi-décimètre, ayant le goût de la dorade, et des pyra- 
pèdes volants, véiatablee hirondelles sous-marines, qui, par les nuits 
obscures, rayent alternativement les airs et les eaux de leurs lueurs phos- 
phorescentes. Parmi les mollusques et les zoophytes, je trouvai dans les 
mailles du chalut diverses espèces d'alcyoniaires, des oursins, des mar- 
teaux, des éperons, des cadrans, des cérites, des hyalles. La flore ét^iit 
représentée par de belles algues flottantes, des laminaires et des macro- 
cystes, imprégnées du mucilage qui transsudait à travers leurs pores, 
et parmi lesquelles je recueillis une admirable Nemastoma Geiiniaroïde, 
qui fut classée parmi les curiosités naturelles du musée. 

Deux jours après avoir traversé la mer de Corail, le 4 janvier, nous 
eûmes connaissance des côtes de la Papouasie. A cette occasion, le capi- 
taine Nemo m'apprit que son intention était de gagner TOcéan Indien par 
le détroit de Torrès. Sa communication se borna là. Ned vit avec plaisir 
que cette route le rapprochait des mers européennes. 

Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins dangereux par les 
écueils qui le hérissent que par les sauvages habitants qui fréquentent ses 
côtes. Il sépare de la Nouvelle-Hollande la grande île de la Papouasie, nom- 
mée aussi Nouvelle-Guinée. 

La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de 
large, et une superficie de quarante mille lieues géographiques. Elle est 
située, en latitude, entre 0° 19' et 10° 2' sud, et en longitude, entre 128** 23 
et 146' io'. A midi, pendant que le second prenait la hauteur du soleil, 
j'aperçus les sommets des monts Arfalxs, élevés par plans et terminés par 
des pitons aigus. 

Cette terre, découverte en ISli par le Portugais Francisco Serrano, fut 
visitée successivement par don José de Menesès en 1520, parGrijalva en 
1527, par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo Ortez 
en 1545, par le hollandais Shouten en 1G16, par Nicolas Sruick en 1753, 
par Tasman, Darnpier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville, Cook, 
Forrest, MacCluer, pard'Entrecasteauxenl792, parDuperrey en 1823, et 
par Dumont d'Urville en 1 827. «C'est le foyer des noirs qui occupent toute 
la Malaisie, » a dit M. de Rienzi, et je ne me doutais guère que les hasards 
de cette navigation allaient me mettre en présence des redoutables An- 
damènes. 

Le Naulibis se présenta donc à l'entrée du plus dangereux détroit du 
globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine à franchir, 
détroit que Louis Paz de Torrès affronta en revenant des mers du Sud dans 
la Mélanésie, et dans lequel, en 1840, les corvettes échouées de Dumont 
d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le Nautilus lui- 



LE DÉTROIT DE TORRÈS. 155 

même, supérieur à tous les dangers de la mer, allait, cependant, faire 
connaissance avec les récifs coDalliens , 

Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large, mais il est 
obstrué par une innombrable quantité d'iles, d'îlots, de brisants, de ro- 
chers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En conséquence, 
le capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues pour le traverser. Le 
Nautilus^ flottant à fleur d'eau, s'avançait sous une allure modérée. Son 
hélice, comme une queue de cétacé, battait les flots avec lenteur-. 

Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions 
pris place sur la plate-forme toujours déserte. Devant nous s'élevait la cage 
du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait être là, di- 
rigeant lui-même son Naiitihis. 

J'avais sous les yeux les excellentes cartes du détroit de Torrès levées 
et dressées par l'ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et l'enseigne 
de vaisseau Coupvent-Desbois, — maintenant amiral, — qui faisaient 
partie de l'état-major de Dumont-d'Urville pendant son dernier voyage de 
circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine King, les meilleures 
cartes qui débrouillent l'imbroglio de cet étroit passage, et je les consul- 
tais avec une scrupuleuse attention. 

Autour du Nautiliis la mer bouillonnait avec furie. Le courant de flots, 
qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux milles et 
demi, se brisait sur les coraux dont la tête émergeait çà et là. 

« VoUà une mauvaise mer ! me dit Ned Land. 

— Détestable, en effet, répondis-je, et qui ne convient guère à un bâti- 
ment comme le Nautilus. 

— Il faut, reprit le Canadien, que ce damné capitaine soit bien certain 
de sa route, car je vois là des pâtés de coraux qui mettraient sa coque 
en mille pièces, si elle les effleurait seulement ! » 

En effet, la situation était périlleuse, mais le Nautuiis semblait se glisser 
comme par enchantement au milieu de ces furieux écueils. Jl ne suivait pas 
exactement la route de V Astrolabe et de la Zélée qui fut fatale à Dumont 
d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'île Murray, et revint au sud-ouest, 
vers le passage de Cumberland. Je croyais qu'il allait y donner franche- 
ment, quand, remontant dans le nord-ouest, il se porta, à travers une 
grande quantité d-iles et d'îlots peu connus, vers l'île Tound et le canal 
Mauvais. 

Je me demandais déjà si le capitaine Nemo, imprudent jusqu'à la folie, 
voulait engager son navire dans cette pa^se où touchèrent les deux cor- 
vettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa direction 
et coupant droit à l'ouest, il se dirigea vers Tile Gueboroar. 



156 VINGT MILLE LIEUES SOUS'LES MERS. 



11 était alors trois heures après-midi. Le flot se cassait, la marée étant 
presque pleine. Le Naiitihis s'approcha de cette île que je vois encore avec 
sa remarquable lisière de pendanus. Nous la rangions à moins de deux 
milles. 

Soudain, un choc me renversa. Le Nautilus venait de toucher contre 
un écueil, et il demeura immobile, donnant une légère gite sur bâbord. 

Quand je me relevai, j'aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et 
son second. Ils examinaient la situation du navire, échangeant quelques 
mots dans leur incompréhensible idiome. 

Voici quelle était cette situation. A deux milles, par tribord, apparais- 
sait l'Ile Gueboroar dont la côte s'arrondissait du nord à l'ouest, comme un 
immense bras. Vers le sud et l'est se montraient déjà quelques têtes de co- 
raux que le jusant laissait à découvert. Nous nous étions échoués au plein, 
et dans une de ces mers où les marées sont médiocres, circonstance fâ- 
cheuse pour le renflouage du. Nautilus. Cependant, le navire n'avait aucu- 
nement souffert, tant sa coque était solidement liée. Mais s'il ne pouvait 
ni couler, ni s'ouvrir, il risquait fort d'être à jamais attaché sur ces écueils, 
et alors c'en était fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo. 

Je réfléchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours maître 
de lui, ne paraissant ni ému ni contrarié, s'approcha : 

« Un accident? lui dis-je. 

— Non, un incident, me répondit-il. 

— Mais un incident, répliquai-je, qui vous obligera peut-être à rede- 
venir un habitant de ces terres que vous fuyez ! » 

Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier, et fit un geste né- 
gatif. C'était me dire -assez clairement que rien ne le forcerait jamais à 
remettre les pieds sur un continent. Puis il dit : 

« D'ailleurs, monsieur Aronnax, le Nautilus n'est pas en perdition. 
Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Océan. Notre 
voyage ne fait que commencer, et je ne désire pas me priver si vite de 
l'honneur de votre compagnie. 

— Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure iro- 
nique de cette phrase, le Nautilus s'est échoué au moment de la pleine 
mer. Or, les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si vous ne pou- 
vez délester le Nautilus., — ce qui me parait impossible, — je ne vois pas 
comment il sera renfloué. 

— Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison, 
monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mais, au détroit de 
Torrès, on trouve encore une différence d'un mètre et demi entre le niveau 
des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et dans cinq jours 



LE DETROIT DE TORRÈS. 157 



la pleine lune. Or, je serai bien étonné si ce complaisant satellite 
ne soulève pas suffisamment ces masses d'eau, et ne me rend pas un ser- 
vice que je ne veux devoir qu'à lui seul. » 

Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit à l'inté- 
rieur du Nautihis. Quant au bâtiment, il ne bougeait plus et demeurait im- 
mobile, comme si les polypes coralliens l'eussent déjà maçonné dans leur 
indestructiljle ciment. 

« Eh bien, monsieur? me dit Ned Land, qui vint à moi après le dépari 
du capitaine. 

— Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la marée du 9, 
car il paraît que la lune aura la complaisance de nous remettre à tlot. 

— Tout simplement? 

— Tout simplement. 

— Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa ma- 
chine sur ses chaînes, et tout faire pour se déhaler? 

— Puisque la marée sufllra! » répondit simplement Conseil. 

Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les épaules. C'était le ma- 
rin qui parlait en lui. 

c( Monsieur, répliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que 
ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il n'est 
bon qu'à vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de faus- 
ser compagnie au capitaine Nemo. 

— Ami Ned, répondis-je, je ne désespère pas comme vous de ce vaillant 
Nautilus^ et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir sur les 
marées du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait être oppor- 
tun si nous étions en vue des côtes de l'Angleterre ou de la Provence, mais 
dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et il sera toujours temps 
d'en venir à cette extrémité, si le Nautilus ne parvient pas à se relever, ce 
que je regarderais comme un événement grave. 

— Mais ne saurait-on tâter, au moins, de ce terrain? reprit Ned Land. 
Voilà une île. Sur cette île, il y a des arbres. Sous ces arbres, des animaux 
terrestres, des porteurs de côtelettes et de roastbeefs, auxquelsje donnerais 
volontiers quelques coups de dents. 

— Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range à son avis. Mon- 
sieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous trans- 
porter à terre, ne fût-ce que pour ne pas perdre l'habitude de fouler du 
pied les parties solides de notre planète? 

— Je peux le lui demander, répondis-je, mais il refusera. 

— Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons à quoi nous en 
tenir sur l'amabilité du capitaine. » 



158 A'INGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda ia permission que 
je lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grâce et d'empres- 
sement, sans même avoir exigé de moi la promesse de revenir à bord. 
Mais une fuite à travers les terres de la Nouvelle-Guinée eût été très-péril- 
leuse, et je n'aurais pas conseillé à Ned Land de la tenter. Mieux valait 
être prisonnier à bord du Nmitilus, que de tomber entre les mains des na- 
turels de la Papouasie. 

Le canot fut mis à notre disposition pour le lendemain matin. Je ne 
cherchai pas à savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je pen- 
sai même qu'aucun homme de l'équipage ne nous serait donné, et que 
Ned Land serait seul chargé de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la terre 
se trouvait à deux milles au plus, et ce n'était qu'un jeu pour le Cana- 
dien de conduire ce léger canot entre les lignes de récifs si fatales aux 
grands navires. 

Le lendemain, o janvier, le canot, déponté, fut arraché de son alvéole 
et lancé à la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent à cette 
opération. Les avirons étaient dans l'embarcation, et nous n'avions plus 
qu'à y prendre place. 

A huit heures, armés de fusils et de haches, nous débordions du Nauti- 
lus. La mer était assez calme. Une petite brise soufflait de terre. Conseil 
et moi, placés aux avirons, nous nagions vigoureusement, et Ned gouver- 
nait dans les étroites passes que les brisants laissaient entre eux. Le canot 
se maniait bien et filait rapidement. 

Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'était un prisonnier échappé de 
sa prison, et il ne songeait guère qu'il lui faudrait y rentrer. 

(c De la viande ! répétait-il, nous allons donc manger de la viande, el 
quelle viande! Du véritable gibier! Pas de pain, par exemple! Je ne dis 
pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en abuser, 
et un morceau de fraîche venaison, grillé sur des charbons ardents, va- 
riera agréablement notre ordinaire. 

— Gourmand! répondait Conseil, il m'en fait venir l'eau à la bouche. 

— Il reste à savoir, dis-je, si ces forêts sont giboyeuses, et si le gibier n'y 
est pas de telle taille qu'il puisse lui-même chasser le chasseur. 

— Bon ! monsieur Aronnax, répondit le Canadien, dont les dents- sem- 
blaient être atfutées comme un tranchant de hache, m.ais je mangerai du 
tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupède dans cette ile. 

— L'ami Ned est inquiétant, répondit Conseil. 

— Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal à quatre pattes sans 
plumes, ou à deux pattes avec plumes, sera salué de mon premier coup 
de fusil 



QUELQUES JOURS A TERRE, 159 



— Bon ! répondis-je, voilà les imprudences de maître Land qui vont 
recommenc۔' ! 

— N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, et nagez 
ferme! .le ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets 
de ma façon. » 

A huit heures et demie, le canot du Naiitihis venait s'échouer douce- 
ment sur. une grève de sable, après avoir heureusement franchi l'anneau 
coralligène qui entourait l'Ile de Gueboroar. 



CHAPITEE XXI 



QUELQUES JOURS A TERRE. 



Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. Ned Land es- 
sayait le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait 
pourtant que deux mois que nous étions, suivant l'expression du capitaine 
Nemo, les « passagers du Naiitihis, » c'est-à-dire, en réalité, les prison- 
niers de son commandant. 

En quelques minutes, nous fûmes à une portée de fusil de la côte. Le sol 
était presque entièrement madréporique , mais certains lits de torrents 
desséchés, semés de débris granitiques, démontraient que cette île était 
due à une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait derrière un 
rideau de forêts admirables. Des arbres énormes, dont la taille atteignait 
parfois deux cents pieds, se reliaient l'un à l'autre par des guirlandes de 
lianes, vrais hamacs naturels que berçait une brise légère. C'étaient des 
mimosas, des ficus, des casuarinas, des teks, des hibiscus, des penda- 
nus, des palmiers, mélangés à profusion, et sous l'abri de leur voûte ver- 
doyante, au pied de leur stype gigantesque, croissaient des orchidées, des 
légumineuses et des fougères. 

Mais, sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore papoua- 
sienne, le Canadien abandonna l'agréable pour l'utile. 11 aperçut un coco- 
tier, abattit quelques uns de ses fruits, les brisa, et nous bûmes leur lait, 
nous mangeâmes leur amande, avec une satisfaction qui protestait contre 
l'ordinaire du ISantilus, 

« Excellent ! disait Ned Land. 

— Exquis! répondait Conseil. 



160 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




I 



Toat luoMzuu se cacûait deriiere un rideau de forets. , l'âge ij9.j 



— Et je ne pense pas, dit le Canadien, que votre Nemo s'oppose à ce que 
nous introduisions une cargaison de cocos à son bord? 

' — Je ne le crois pas, répondis-je, mais il n'y voudra pas goûter! 
— Tant pis pour lui ! dit Conseil. 
— Et tant mieux pour nous! riposta Ned Land. Il en restera davantage. 

— Un mot seulement, maître Land, dis-je au harponneur qui se dispos 
sait à ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant 
d'en remplir le canot, il me paraît sage de reconnaître si l'iie ne produit 
pas quelque substance non moms utile. Des légumes frais seraient bien 
reçus à l'office du Nautilus. 

— Monsieur a raison, répondit Conseil, et je propose de réserver trois 



QUELQUES JOURS A TERRE. 



161 




Xed Land prit sa hache. (Page 164.> 

places dans notre embarcation, Tune pour les fruits, l'autre pour les lé- 
gumes, et la troisième pour la venaison, dont je n'ai pas encore entrevu le 
plus mince échantillon . 

— Conseil, il ne faut désespérer de rien, répondit le Canadien. 

— Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons Fœil aux 
aguets. Quoique l'ile paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer, cepen- 
dant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature 
du gibier! 

— lié! hé! fit Ned Land, avec un mouvement de mâchoire très-signifi- 
catif. 

— Eh bien ! Ned ! s'écria Conseil. 

21 



162 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

— Ma foi, riposta le Canadien, je commence à comprendre les charmes 
de l'anthropophagie ! 

— Ned! JNed! que dites-vous là! répliqua Conseil. Vous, anthropo- 
phage ! Mais je ne serai plus en sûreté près de vous, moi qui partage votre 
cabine! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi dévoré? 

— Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous man- 
ger sans nécessité, 

— Je ne m'y fie pas, répondit Conseil. En chasse! Il faut absolument 
abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de ces 
matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour 
le servir. » 

Tandis que s'échangeaient ces divers propos, nous pénétrions sous les 
sombres voûtes de la forêt, et pendant deux heures, nous la parcourûmes 
en tous sens, 

Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles, 
«t l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un ali- 
ment précieux qui manquait à bord. 

Je veux parler de l'arbre à pain, très-abondant dans l'ile Gueboroar, 
et j'y remarquai principalement cBtte variété dépourvue de graines, qui 
porte en malais le nom de « Rima. » 

Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et 
haut de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et formée de 
grandes feuilles mullilobées, désignait suffisamment aux yeux d'un natu- 
raliste cet c( artocarpus » qui a été très-heureusement naturalisé aux îles 
Mascareignes. De sa masse de verdure se détachaient de gros fruits globu- 
leux, larges d'un décimètre, et pourvus extérieurement de rugosités qui 
prenaient une disposition hexagonale. Utile végétal dont la nature a 
gratifié les régions auxquelles le blé manque, et qui, sans exiger aucune 
culture, donne des fruits pendant huit mois de l'année. 

Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait déjà mangé pen- 
dant ses nombreux voyages, et il savait préparer leur substance comesti- 
ble. Aussi leur vue excita~t-elle ses désirs, et iln'y put tenir plus longtemps. 

« Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne goûte pas un peu de cette 
pâte de l'arbre à pain ! 

— Goûtez, ami Ned, goûtez à votre aise. Nous sommes ici pour faire des 
expériences, faisons-les. 

— Ce ne sera pas long, » répondit le Canadien. 

Et, armé d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui pétilla joyeu- 
sement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les meilleurs 
fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore atteint un degi'é 



QUELQUES JOURS A TERRE. i63 



suffisant de maturité, et leur peau épaisse recouvrait une pulpe blanche, 
mais peu fibreuse. D'autres, en très-grand nombre, jaunâtres et gélati- 
neux, n'attendaient que le moment d'être cueillis. 

Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une dou- 
zaine à Ned Land, qui les plaça sur un feu de charbons, après les avoir 
coupés en tranches épaisses, et ce faisant, il çépétait toujours : 

« Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon! 

— Surtout quand on en est privé depuis longtemps, dit Conseil. 

—Ce n'est même plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une pâtisserie 
délicate. Vous n'enavez jamais mangé, monsieur? 

—Non, Ned. 

— Eh bien, préparez-vous à absorber une chose succulente. Si vous n'y 
revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs! » 

Au bout de quelques minutes, la partie des fruits exposée au feu fut 
complètement charbonnée . A l'intérieur apparaissait une pâte blanche 
sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut. 

Il faut l'avouer, ce pain était excellent, et j'en mangeai avec grand 
plaisir. 

u Malheureusement, dis-je, une telle pâte ne peut se garder fraîche et il 
me paraît inutile d'en faire une provision pour le bord. 

— Par exemple, monsieur! s'écria Ned Land. Vous parlez là comme un 
naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites 
une récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour. 

— Et comment les préparerez- vous? demandai-je au Canadien. 

— En fabriquant avec leur pulpe une pâte ferme ntée qui se gardera in- 
définiment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la ferai 
cuire à la cuisine du bord, et malgré sa saveur un peu acide, vous la trou- 
verez excellente. 

— Alors, maitre Ned, je vois qu'il ne manque rien à ce pain.. 

— Si, monsieur le professeur, répondit le Canadien, il y manque quel- 
ques fruits ou tout ou moins quelques légumes ! 

— Cherchons les fruits et les légumes. » 

Lorsque notre récolte fut terminée, nous nous mimes en route pour 
compléter ce diner « terrestre. » 

Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions faii 
une ample provision de bananes. Ces produits délicieux de Uzone torride 
mûrissent pendant toute Tannée, et les Malais, qui leur ont donné le 
nom de « pisang, » les mangent sans les faire cuire. Avec ces bananes, 
nous recueillîmes des jaks énormes dont le goût est très-accusé, des man- 
gues savoureuses, et ^es ananas d'une grosseur invraisemblable. Mais cette 



164 VINGT MILLE LÎEUÏÏS SOUS LES MEUS. 

récolte prit une grande partie de notre temps, que, d'ailleurs, il ii y avait 
pas lieu de regretter. 

Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et, 
pendant sa promenade à travers la forêt, il glanait d'une main sùred'excel- 
lents fruits qui devaient compléter sa provision. 

« Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus nen,ami Ned? 

— Hum! fit le Canadien. 

— Quoi! vous vous plaignez? 

— Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas, répondit Ned. 
C'est la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage? mais le rôti? 

— En effet, dis-je, Ned nous avait promis des côtelettes qui me semblent 
fort problématiques. 

— Monsieur, répondit le Canadien, non-seulement la chasse n'est pas 
finie, mais elle n'est même pas commencée. Patience! Nous finirons bien 
par rencontrer quelque animal déplume ou de poil, et, si ce n'est pas en 
cet endroit, ce sera dans un autre... 

— Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car il 
ne faut pas trop s'éloigner. Je propose même de revenir au canot. 

— Quoi! déjà! s'écria Ned. 

— Nous devons être de retour avant la nuit, dis-je. 

— Mais quelle heure est-il donc? demanda le Canadien. 

— Deux heures, au moins, répondit Conseil. 

— Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s'écria maitre Ned Land avec 
un soupir de regret. 

— En route, » répondit Conseil, 

Nous revînmes donc à travers la forêt, et nous complétâmes notre 
récolte en faisant une razzia de choux-palmistes qu'il fallut cueillir à la 
cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour être les « abrou » 
des Malais, et d'ignames d'une qualité supérieure. 

Nous étions surchargés quand nous arrivâmes au canot Cependant, 
Ned Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le 
favorisa. Au moment de s'embarquer, il aperçut plusieurs arbres, liants 
de vingt-cinq à trente pieds, qui appartenaient à l'espèce des palmiers. 
Ces arbres , aussi précieux que l'artocarpus , sont justement comptés 
parmi les plus utiles produits de la Malaisie. 

C'étaient des sagoutiers, végétaux qui croissent sans culture, se repro- 
duisant, comme les mûriers, par leurs rejetons et leurs graines. 

Ned Land connaissait la manière de traiter ces arbres. Il prit sa hache, 
et la maniant avec une grande vigueur, il eu bientôt couché sur le sol 



QUELQUES TOURS A TERRE. 165 

deux ou trois sagoutiers dont Ui maturité se reconnaissait à la poussière 
blanche qui saupoudrait leurs palmes. 

Je le regardai faire plutôt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les 
yeux d'un homme affamé. Il commença par enlever à chaque tronc une 
bande d'écorce, épaisse d'un pouce, qui recouvrait un réseau de fibres al- 
longées formant d'inextricables nœuds, que mastiquait une sorte de farine 
gommeuse. Cette farine, c'était le sagou, substance comestible qui sert 
principalement à l'alimentation des populations mélanaisiennes. 

Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par mor- 
ceaux, comme il eût fait de bois à brûler, se réservant d'en extraire plus 
tard la farine, de la passer dans une étoffe afin de îa séparer de ses liga- 
ments fibreux, d'en faire évaporer l'humidité au soleil, et de la laisser 
durcir dans des moules. 

Enfin, à cinq heures du soir, chargés de toutes nos richesses, nous quit- 
tions le rivage de l'île, et, une demi-heure après, nous accostions le Xauti- 
lus. Personne ne parut à notre arrivée. L'énorme cylindre de tôle semblait 
désert. Les provisions embarquées, je descendis à ma chambre. J'y trou- 
vai mon souper prêt. Je mangeai, puis je m'endormis. 

Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau à bord. Pas un bruit à l'inté- 
rieur, pas un signe de vie. Le canot était resté le long du bord, à la place 
même où nous l'avions laissé. Nous résolûmes de retourner à lîle Guebo- 
roar. Ned Land espérait être plus heureux que la veille au point de vue du 
chasseur, et désirait visiter une autre partie de la forêt. 

Au lever du soleil, nous étions en route. L'embarcation, enlevée par le 
flot qui portait à terre, atteignit l'Ile en peu d'instants. 

Nous débarquâmes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter à l'ins- 
tinct du Canadien, nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes me- 
naçaient de nous distancer. 

Ned Land remonta la côte vers l'ouest, puis, passant à gué quelques lits 
de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables forêts 
Quelques martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d'eau, mais ils ne 
se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva que ces vola- 
tiles savaient à quoi s'en tenir sur des bipèdes de notre espèce, et j'en con- 
clus que, si l'île n'était pas habitée, du moins, des êtres humains la fré- 
quentaient. 

Après avoir traversé une assez grasse prairie, nous arrivâmes â la li- 
sière d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand nombre 
d'oiseaux. 

« Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil. 

— Mais il y en a qui se mangent ! répondit le harponneur. 



1G6 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

— Point, ami Ned, répliqua Conseil, car je ne vois là que de simples 
perroquets. 

— Ami Conseil, répondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de 
ceiLx qui n'ont pas autre chose à manger. 

— Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement préparé, vaut 
son coup de fourchette. » 

En effet, sous l'épais feuillage de ce bois, tout un monde de perroquets 
voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une éducation plus soignée 
pour parler la langue humaine. Pour le moment, ils caquetaient en com- 
pagnie de perruches de toutes couleurs, de graves lakatouas, qui sem- 
blaient méditer quelque problème philosophique, tandis que des loris d'un 
rouge éclatant passaient comme un morceau d'étamine emporté par la 
brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de papouas peints des plus fines 
nuances de l'azin*, et de toute une variété de volatiles charmants, mais géné- 
ralement peu comestibles. 

Cependant, un oiseau particulier à ces terres, et qui n'a jamais dépassé 
la limite des îles d'Arrou et des lies des Papouas, manquait à cette collec- 
tion. Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu. 

Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur, nous avions re- 
trouvé une plaine obstruée de buissons. Je vis alors"s'enlever de magnifi- 
ques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait à se diri- 
ger contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de leurs courbes aériennes, le 
chatoiement de leurs couleurs, attiraient et charmaient le regard. Je n'eus 
pas de peine à les reconnaître. 

« Des oisea.ux de paradis! m'ecriai-je. 

— Ordre des' passereaux, section des clystomores, répondit Conseil. 

— Famille des perdreaux? demanda Ned Land. 

— Je ne crois pas, maître Land. Néanmoins, je compte sur votre adresse 
pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale! 

— On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitué à 
manier le harpon que le fusil. » 

Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chi- 
nois, ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions em- 
ployer. Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les 
paradisiers habitent de préférence. Tantôt ils s'en emparent avec une glu 
tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à empoison- 
ner les fontaines où ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant ànous, nous 
étions réduits à les tirer au vol, ce qui nous laissait peu de chances de les 
atteindre. Et en effet, nous épuisâmes vainement une partie de nos muni- 
tions. 



QUELQUES JOURS A TERRE. 167 

Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment 
le centre de l'ile était franchi, et nous n'avions encore rien tué. La faim 
nous aiguillonnait. Les chasseurs s'étaient fiés au produit de leur chasse, 
et ils avaient eu tort. Très-heureusement, Conseil, à sa grande surprise, 
fit un coup double et assura le déjeuner. Il abattit un pigeon blanc et un 
ramier, qui, lestement plumés et suspendus à une brochette, rôtirent de- 
vant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces intéressants animaux 
cuisaient, Ned prépara des fruits de l'artocarpus. Puis, le pigeon et le ra- 
mier furent dévorés jusqu'aux os et déclarés excellents. La muscade, dont 
ils ont l'habitude de se gaver, parfume leur chair et en fait un manger 
délicieux. 

« C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil. 

—Et maintenant, Ned, que vous manque-t-il?demandai-je au Canadien. 

— Un gibier à quatre pattes, monsieur Aronnax, répondit Ned Land. 
Tous ces pigeons ne sont que hors-d'œuvre et amusettes de la bouche l 
Aussi, tant que je n'aurai pas tué un animal à côtelettes, je ne serai pas 
content! 

—Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier. 

— Continuons donc la chasse, répondit Conseil, mais en revenant vers 
la mer. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes, et je 
pense qu'il vaut mieux regagner la région des forêts. » 

C'était un avis sensé, et il fut suivi. Après une heure de marche, nous 
avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. Quelques serpents inoifen- 
sifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se dérobaient à notre 
approche, et véritablement, je désespérais de les atteindre, lorsque 
Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un cri de 
triomphe, et revint à moi, rapportant un magnifique paradisier. 

« Ah! bravo! Conseil, m'écriai-je. 

— Monsieur est bien bon, répondit Conseil. 

— Mais non, mon garçon. Tu as fait là un coup de maître. Prendre un 
de ces oiseaux vivants, et le prendre à la main ! 

— Si monsieur veut l'examiner de près, il verra que je n'ai pas eu grand 
mérite. 

— Et pourquoi , Conseil ? 

— Parce que cet oiseau est ivre comme une caille. 

—Ivre? 

— Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dévorait sous le muscadier où 
je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de l'intempérance ! 

— Mille diables! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin depuis 
deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher! » 



168 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




C'était le paradisier grand émeraude. (Page 168.) 

Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas » 
Le paradisier, enivré par le suc capiteux, était réduit à l'impuissance. Il 
ne pouvait voler. 11 marchait à peine. Mais cela minquiéta peu, et je le 
laissai cuver ses muscades. 

Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l'on compte 
en Papouasie et dans les îles voisines. C'était le paradisier « grand-éme- 
raude, » l'un des plus rares. 11 mesurait trois décimètres de longueur. Sa 
tête était relativement petite, ses yeux placés près de l'ouverture du bec, 
et petits aussi. Mais il offrait une admirable réunion de nuances, élani 
jaune de bec, brun de pieds et d'ongles, noisette aux ailes empourprées à 
leurs extrémités, jaune pâle à la tète et sur le derrière du cou, couleur d'é- 



QUELQUES JOURS A TERRE. 



169 




Ned Land se contenta d'une douzaine de kangaroos. ;Page 170.J 

meraude à la gorge, brun marron au ventre et à la poitrine. Deux filets 
cornés et duveteux s'élevaient au-dessus de sa queue, que prolongeaient 
de longues plumes très-légères, d'une finesse admirable, et ils complé- 
taient l'ensemble de ce merveilleux oiseau que les indigènes ont poétique- 
ment appelé « l'oiseau du soleil. » 

Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen 
des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en possède 
pas un seul vivant. 

« C'est donc bien rare? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui 
estime fort peu le gibier au point de vue de l'art. 

— Très-rare, mon brave compagnon, et surtout très- difficile à prendre 



170 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

vivant. Et même morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important tra- 
fic. Aussi, les naturels ont-ils imaginé d'en fabriquer comme on fabrique 
des perles ou des diamants. 

— Quoi! s'écria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis? 

— Oui, Conseil. 

— Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes? 

— Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent 
ces magnifiques plumes qui entourent leur qneue, et que les naturalistes 
ont appelées plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les 
faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement à quelque 
pauvre perruche préalablement mutilée. Puis ils teignent la suture, ils 
vernissent l'oiseau, et ils expédient aux muséums et aux amateurs d'Europe 
ces produits de leur singulière industrie. 

— Bon! fit NedLand, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses plu- 
mes, et tant que l'objet n'est pas destiné à être mangé, je n'y vois pas grand 
mal' » 

Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce paradisier, 
ceux du chasseur canadien ne l'étaient pas encore. Heureusement, vers deux 
heures^ Ned Land abattit un magnifique cochon des bois, de ceux que les 
naturels appellent « bari-outang » . L'animal venait à propos pour nous 
procurer de la vraie viande de quadrupède, et il fut bien reçu. Ned Land 
se montra très-glorieux de son coup de fusil. Le cochon, touché par la 
balle électrique, était tombé rai de mort. 

Le Canadien le dépouilla et le vida proprement, après en avoir retiré 
une demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour 
le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore être mar- 
quée par les exploits de Ned et de Conseil. 

En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe de 
kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes élastiques. Mais 
ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la capsule électrique ne 
put les arrêter dans leur course. 

« Ah! monsieur le professeur, s'écria Ned Land que la rage du chasseur 
. prenait à la tête, quel gibier excellent, cuit à l'étuvée surtout! Quel ap- 
provisionnement pour le Nautilus\ Deux! trois! cinq à terre! Et quand je 
, pense que nous dévorerons toute cette chair, et que ces imbéciles du bord 
n'en aurons pas miette ! » 

Je crois que, dans l'excès de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas tant 
parlé, aurait massacré toute la bande ! Mais il se contenta d'une douzaine 
de ces intéressants marsupiaux, qui forment le premier ordre des mammi- 
fères aplacentaires, — nous dit Conseil. 



LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO. 171 

Ces animaux étaient de petite taille. C'était une espèce de ces « kan- 
garoos-lapins, » qui gîtent habituellement dans le creux des arbres, et 
dont la vélocité est extrême ; mais s'ils sont de médiocre grosseur, ils four- 
nissent, du moins, la chair la plus estimée. 

Nous étions très-satisfaits des résultats de notre chasse. Le joyeux J\ed 
se proposait de revenir le lendemain à cette Ue enchantée, qu'il voulait dé- 
peupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Mais il comptait sans les évé- 
nements. 

A six heures du soir, nous avions regagné la plage. Notre canot était 
échoué à sa place habituelle. Le NautihiSy semblable à un long écueil, 
émergeait des flots à deux milles du rivage. 

Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dîner. Il 
s'entendait admirablement à toute cette cuisine. Les côtelettes de « bari- 
outang, » grillées sur des charbons, répandirent bientôt une délicieuse 
odeur qui parfuma l'atmosphère ! . . . 

Mais je m'aperçois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici 
en extase devant une grillade de porc frais ! Que l'on me pardonne, comme 
j'ai pardonné à maitre Land, et pour les mêmes motifs ! 

Enfin, le dîner fut excellent. Deux ramiers complétèrent ce menu extra- 
ordinaire. La pâte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques mangues, 
une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermentée de certaines noix de 
cocos, nous mirent en joie. Je crois même que les idées de mes. dignes 
compagnons n'avaient pas toute la netteté désirable. 

« Si nous ne retournions pas ce soir au Nautiîus ? dit Conseil. 

— Si nous n'y retournions jamais ? » ajouta Ned Land. 
En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds, et coupa court à la 
proposition du harponneur. 



CHAPITKE XXII 



LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO. 



Nous avions regardé du côté de la forêt, sans nous lever, ma main s'ar- 
rètant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land achevant 
son office. 

«Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mérite le nom 
d'aérolithe. » 

Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de 



172 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids à son 
observation. 

Levés tous les trois, le fusil à l'épaule, nous étions prêts à répondre à 

toute attaque. 

« Sont-ce des singes? s'écria Ned Land. 
— A peu près, répondit Conseil, ce sont des sauvages. 
—Au -canot! » dis-je en me dirigeant vers la mer. 
Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de naturels, 
armés d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisière d'un taillis, qui 
masquait l'horizon de droite, à cent pas à peine. 
Notre canot était échoué à dix toises de nous. 

Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les dé- 
monstrations les plus hostiles. Les pierres et les flèches pleuvaient. 

Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgré l'im- 
minence du danger, son cochon d'un côté, ses kangaroos de l'autre,, il 
détalait avec une certaine rapidité. 

En deux minutes, nous étions sur la grève. Charger le canot des pro- 
visions et des armes, le pousser à la mer, armer les deux avirons, ce fut 
l'afiaire d'un instant. Nous n'avions pas gagné deux encablures, que cent 
sauvages, hurlant et gesticulant, entrèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture. 
Je regardai si leur apparition attirerait sur la plate-forme quelques hommes 
du Naiitilus. Mais non. L'énorme engin, couché au large, demeurait abso- 
lument désert. 

"Vingt minutes plus tard, nous montions à bord. Les panneaux étaient 
ouverts. Après avoir amarré le canot, nous rentrâmes à l'intérieur àwNau- 
tilus. 

Je descendis au salon, d'où s'-échappaient quelques accords. Le capitaine 
Nemo était là, courbé sur son orgue et plongé dans une extase musicale. 
« Capitaine ! » lui dis-je. 
Il ne m'entendit pas. 

« Capitaine ! » repris-je en le touchant de la main. 
Il frissonna, et se retournant : 

(( Ah! c'est vous, monsieur le professeur? me dit-il. Eh bien ! avez-vous 
fait bonne chasse, avez-vous herborisé avec succès? 

— Oui, capitaine, répondis-j<i, mais nous avons malheureusement ra- 
mené une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant. 

— Quels bipèdes ? 

— Des sauvages, 

— Des sauvages ! répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et 
vous vous étonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une 



LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO. {73 

des terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages? Des sauvages, où n'y 
en a-t-il pas? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que vous ap- 
pelez des sauvages ? 

— Mais , capitaine. . . 

— Pour mon compte, monsieur, j en ai rencontré partout. 

— Eh bien, répondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir à bord du 
Nautihts^ vous ferez bien de prendre quelques précautions. 

— Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas là de quoi 
se préoccuper. 

- Mais ces naturels sont nombreux. 

- Combien en avez-vous compté ? 
— Une centaine, au moins. 

— • Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, dont les doigts s'é- 
taient replacés sur les touches de l'orgue, quand tous les indigènes de la 
Papouasie seraient réunis sur cette plage, le Nautilus n'aurait rien à 
craindre de leiu's attaques ! » 

Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument, 
et j« remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui donnait à 
ses mélodies une couleur essentiellement écossaise. Bientôt, il eut oublié 
ma présence, et fut plongé dans une rêverie que je ne cherchai plus à dis- 
siper. 

Je remontai sur la plate-forme. La nuit était déjà venue, car, sous cette 
basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans crépuscule. Je n'a- 
perçus plus que confusément l'ile Gueboroar. Mais des feux nombreux, allu- 
més sur la plage, attestaient que les naturels ne songeaient pas à la quitter. 

Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantôt songeant à ces indi- 
gènes, — mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable confiance 
du capitaine me gagnait, — tantôt les oubliant, pour admirer les splen- 
deurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait vers la France, 
à la suite de ces étoiles zodiacales qui devaient l'éclairer dans quelques 
heures. La lune resplendissait au milieu des constellations du zénith. Je 
pensai alors que ce fidèle et complaisant satellite reviendrait après de- 
main, à cette même place, pour soulever ces ondes et arracher le Nautilus 
à son lit de coraux. Vers minuit, voyant que tout était tranquille sur les 
flots assombris aussi bien que sous les arbres du rivage , je regagnai ma 
cabine, et je m'endormis paisiblement. 

La nuit s'écoula sans mésaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans 
doute, à la seule vue du monstre échoué dans la baie, car, les pan- 
neaux, restés ouverts, leur eussent offert un accès facile à l'intérieur d'Ji 
Nautilus. 



174 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

A six heures du matin, — 8 janvier, — je remontai sur la plate-forme. 
Les ombres du matin se levaient. L'île montra bientôt, à travers les brumes 
dissipées, ses plages d'abord, ses sommets ensuite. 

Les indigènes étaient toujours là, plus nombreux que la veille, — cinq 
ou six cents peut-être. Quelques-uns, profitant de la marée basse, s'étaient 
avancés sur les têtes de coraux, à moins dç. deux encablures du Nautilus. 
Je les distinguai lacilement. C'étaient bien de véritables Papouas, à taille 
athlétique, hommes de belle race, au front large et élevé, au nez gros mais 
non épaté, aux dents blanches. Leur chevelure laineuse, teinte en rouge, 
tranchait sur un corps, noir et luisant comme celui des Nubiens. Au lobe 
de leur oreille, coupé et distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sau- 
vages étaient généralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, 
habillées, des hanches au genou, d'une véritable crinoline d'herbes que 
soutenait une ceinture végétale. Certains chefs avaient orné leur cou d'un 
croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque tous, 
armés d'arcs, de flèches et de boucliers, portaient à leur épaule une sorte de 
fdet contenant ces pierres arrondies que leur fronde lance avec adresse. 

Un de ces chefs, assez rapproché du Nautilus^ l'examinait avec atten- 
tion. Ce devait être un « mado » de haut rang, car il se drapait dans une 
natte en feuilles de bananiers, dentelée sur ses bords et relevée d'écla- 
tantes couleurs. 

J'aurais pu facilement abattre cet indigène, qui se trouvait à petite 
portée ; mais je crus qu'il valait mieux attendre des démonstrations véri- 
tablement hostiles. Entre Européens et sauvages, il convient que les Eu- 
ropéens ripostent et n'attaquent pas. 

Pendant tout le temps de la marée basse, ces indigènes rôdèrent près 
du Nautilus^ mais ils ne se montrèrent pas bruyants. Je les entendais 
répéter fréquemment le mot « assai, » et à leurs gestes je compris qu'ils 
m'invitaient à aller à terre, invitation que je crus devoir décliner. 

Donc, ce jour-là, le canot ne quitta pas le bord, au grand déplaisir de 
maître Land qui ne put compléter ses provisions. Cet adroit Canadien 
employa son temps à préparer les viandes et farines qu'il avait rapportées 
de l'île Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnèrent la terre vers onze 
heures du matin, dès que les têtes de corail cTommencèrent à disparaître 
sous le flot de la marée montante. Mais je vis leur nombre s'accroître 
considérablement sur la plage. Il était probable qu'ils venaient des lies 
voisines ou de la Papouasie proprement dite . Cependant, je n'avais pas 
aperçu une seule pirogue indigène. 

N'ayant rien de mieux à faire, je songeai à draguer ces belles eaux lim- 
pides, qui laissaient voir à profusion des coquilles, des zoophytes et des 



LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO. 175 

plantes pélagiennes. C'était, d'ailleurs, la dernière journée que le Naui.ilus 
allait passer dans ces parages, si, toutefois, il flottait à la pleine mer du 
lendemain, suivant la promesse du capitaine Nemo. 

J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague légère, à peu 
près semblable à celles qui servent à pécher les huîtres. 

(( Et ces sauvages? me demanda Conseil. ?s"en déplaise à monsieur, iJs 
ne me semblent pas très-méchants ! 

— Ce sont pourtant des anthropophages, mon garçon. 

— On peut être anthropophage et brave homme, répondit Conseil, 
comme on peut être gourmand et honnête. L'un n'exclut pas l'autre. 

— Bon ! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honnêtes anthropophages, 
et qu'ils dévorent honnêtement leurs prisonniers. Cependant, comme je ne 
tiens pas à être dévoré, même honnêtement, je me tiendrai sur mes gardes, 
car le commandant du Naiitilus ne parait prendre aucune précaution. 
Et maintenant à l'ouvrage. » 

Pendant deux heures, notre pêche fut activement conduite, mais sans 
rapporter aucune rareté. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de 
harpes, de mélanies, et particulièrement des plus beaux marteaux que 
j'eusse vu jusqu'à ce jour. Nous prîmes aussi quelques holoturies, des 
huîtres perlières, et une douzaine de petites tortues qui furent réservées 
pour l'office du bord. 

Mais, au moment où je m'y attendais le moins, je mis la main sur une 
merveille, je devrais dire sur une difformité naturelle, très-rare à rencon- 
trer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil re- 
montait chargé de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout d'un 
coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le filet, en retirer un 
coquillage, et pousser un cri de conchyliologue, c'est-à-dire le cri le plus 
perçant que puisse produire un gosier humain. 

« Eh! qu'à donc monsieur? demanda Conseil, très-surpris. Monsieur 
a-t-il été mordu ? 

— Non, mon garçon, et cependant, j'eusse volontiers payé d'un doigt 
ma découverte ! 

— Quelle découverte ? 

—Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe. 

— Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre 
des pectinibranches , classe des gastéropodes, embranchement des mol- 
lusques... 

— Oui, Conseil, mais au lieu d'être enroulée de droite à gauche, cette 
olive tourne de gauche à droite ! 

— Est-il possible ! s'écria Conseil. 



176 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Ces indigènes rôdèrent près du ISautilus. (Page 174.J 

— Oui, mon garçon, c'est une coquille sénesfre ! , 

— Une coquille sénestrei répétait Conseil, le cœur palpitant, 

— Regarde sa spire ! 

— Ah ! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la précieuse 
coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais éprouvé une émotion 
pareille ! » 

Kt il y avait de quoi être ému ' On sait, en effet, comme l'ont fait obser- 
l'er les naturalistes, que la dextrosité est une loi de nature. Les astres et 
leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de rotation, se meu- 
vent de droite à gauche. L'homme se sert plus souvent de sa main 
droite que de sa main gauche, et, conséquemment, ses instruments et ses 



LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO 



177 




Conseil se jeta sur mon fusil. {Page 17 




appareils, escaliers, serrures, ressorts de montres, etc., sont combinés de 
manière à être employés de droite à gauche. Or, la nature a généralement 
suivi cette loi pour l'enroulement de ses coquilles Elles sont toutes dextres, 
à de rares exceptions, et quand, par hasard, leur spire est sénestre, les ama- 
teurs les payent au poids de l'or. 

Conseil et moi, nous étions donc plongés dans la contemplation de notre 
trésor, et je me promettais bien d'en enrichir le Muséum, quand une 
pierre, malencontreusement lancée par un indigène, vint briser le précieux 
objet dans la main de Conseil. 

Je poussai un cri de désespoir! Conseil se jeta sur mon fusil, etvisaun 
sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres de lui. Je voulus Turréter, 

23 



178 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui pendait au bras 
de l'indigène. 

« Conseil, m'écriai-je, Conseil! 

— Eh quoi! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commencé 
l'attaque? 

— Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme! lui dis-je. 

— Ah! le gueux! s'écria Conseil, j'aurais mieux aimé qu'il m'eût cassé 
l'épaule! » 

Conseil était sincère, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la si- 
tuation avait changé depuis quelques instants, et nous ne nous en étions 
pas aperçus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le Nautilus. Ces 
pirogues, creusées dans des troncs d'arbre, longues, étroites, bien combi- 
nées pour la marche, s'équilibraient au moyen d'un double balancier en 
bambous qui flottait à la surface de l'eau. Elles étaient manœuvrées par d'a- 
drnits pagayeurs à demi-nus, et je ne les vis pas s'avancer sans inquiétude. 

Il était évident que ces Papouas avaient eu déjà des relations avec les 
Européens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre de fer 
allongé dans la baie, sans mâts, sans cheminée, que devaient-ils en penser? 
Rien de bon, car ils s'en étaient d'abord tenus à distance respectueuse. 
Cependant, le voyant immobile, ils reprenaient peu à peu confiance, et 
cherchaient à se familiariser avec lui . Or, c'était précisément cette familiarité 
qu'il fallait empêcher. Nos armes, auxquelles la détonation manquait, ne 
pouvaient produire qu'un effet médiocre sur ces indigènes, qui n'ont de 
respect que pour les engins bruyants. La foudre, sans les roulements du 
tonnerre, efl'raierait peu les hommes, bien que le danger soit dans l'éclair, 
non dans le bruit. 

En ce moment, les pirogues s'approchèrent plus près du Nautilus, et 
une nuée de flèches s'abattit sur lui. 

'( Diable ! il grêle! dit Conseil, et peut-être une grêle empoisonnée ! 

— •Il faut prévenir le capitaine Nemo, » dis-je en rentrant par le panneau. 

Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai à frapper 
ù la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. 

Un « entrez » me répondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo 
plongédans un calcul oùlesaretautres signes algébriques nemanquaientpas. 

'( Je vous dérange? dis-je par politesse. 

— En effet, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine, mais je pense 
(jue vous avez eu des raisons sérieuses de me voir? 

— Très-sérieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans 
quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs centaines 
de sauvages. 



LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO 179 



— Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs 
pirogues? 

— Oui, monsieur. 

— Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaiL\. 
— Précisément, et je venais vous dire.. . 
— Rien n'est plus facile, « dit le capitaine Nemo. 

Et, pressant un bouton électrique, il transmit un ordre au poste de 
l'équipage. 

« Voilà qui est fait, monsieur, me dit-il, après quelques instants. Le 
canot est en place, et les panneaux sont fermés. Vous ne craignez pas, 
j'imagine, que ces messieurs défoncent des murailles que les boulets de 
votre frégate n'ont pu entamer? 
— Non, capitaine, mais il existe encore un danger. 
— Lequel, monsieur? 

— C'est que demain, à pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux 
pour renouveler l'air du Nautilus... 

— Sans contredit, monsieur, puisque notre bâtiment respire à la manière 
des cétacés. 

— Or, si à ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois 
pas comment vous pourrez les empêcher d'entrer. 

— Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront à bord? 
— J'en suis certain. 

— Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les 
en empêcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne 
veux pas que ma visite à l'île Gueboroar coûte la vie à un seul de ces 
malheureux 1 » 

Cela dit, j'allais me retirer ; mais le capitaine Nemo me retint et m'invita 
à m'asseoir près de lui. Il me questionna avec intérêt sur nos excursions à 
terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre ce besoin de viande 
qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation effleura divers sujets, 
et, sans être plus communicatif, le capitaine Nemo se montra plus aimable. 
Entre autres choses, nous en vînmes à parler de la situation du Nautilus, 
précisément échoué dans ce détroit, où Dumont-d'Urville fut sur le point 
de se perdre. Puis à ce propos : 

« Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus 
intelligents navigateurs que ce d'Urville! C'est votre capitaine Cook, à 
vous autres. Français. Infortuné savant! Avoir bravé les banquises du 
pôle Sud, les coraux de l'Océanie, les cannibales du Pacifique, pour périr 
misérablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme énergique 
a pu réfléchir pendant les dernières secondes de son existence, vous figu- 
rez-vous quelles ont dû être ses suprêmes pensées ! )> 



180 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait ému, et je porte cette émo- 
tion à son actif. 

Puis, la carte à la main, nous revîmes les travaux du navigateur fran- 
çais, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au pôle Sud 
qui amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe, enfin ses 
levés hydrographiques des principales liés de l'Océanie. 

« Ce que votre d'Urville a fait à la surface des mers, me dit le capitaine 
Nemo, je l'ai fait à Tintérieur de l'Océan, et plus facilement, plus com- 
plètement que lui. \J Astrolabe et la Zélée ^ incessamment ballotées par 
les ouragans, ne pouvaient valoir le Nautilus, tranquille cabinet de tra- 
vail, et véritablement sédentaire au milieu des eaux ! 

— Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre les 
corvettes de Dumont d'Urville et le Nautilus, 

— Lequel, monsieur? 

— C'est que le Nautilus s'est échoué comme elles! 

— Le Nautilus ne s'est pas échoué, monsieur, me répondit froidement 
le capitaine Nemo. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des mers, 
et les pénibles travaux, les manœuvres qu'imposa à d'Urville le renflouage 
de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. U Astrolabe et la Zélée ont 
failli périr, mais mon Nautilus ne court aucun danger. Demain, au jour 
dit, à l'heure dite, la marée le soulèvera paisiblement, et il reprendra sa 
navigation à travers les mers. 

—Capitaine, dis-je, je ne doute pas.., 

— Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain, à deux heures 
quarante minutes du soir, le Nautilus flottera et quittera sans avarie le 
détroit de Torrès. » 

Ces paroles prononcées d'un ton très-bref, le capitaine Nemo s'inclina 
légèrement. C'était me donner congé, et je rentrai dans ma chambre. 

Là, je trouvai Conseil, qui désirait connaître le résultat de mon entrevue 
avec le capitaine. 

« Mon garçon, répondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son Nauti- 
lus était menacé par les naturels de laPapouasie, le capitaine m'a répondu 
très-ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose à te dire : Aie confiance 
en lui, et va dormir en paix. 

— Monsieur n'a pas besoin de mes services ? 

— Non, mon ami. Que fait Ned Land? 

— Que monsieur m'excuse, répondit Conseil, mais l'ami Ned confec- 
tionne un pâté de kangaroo qui sera une merveille ! » 

Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le 
bruit des sauvages qui piétinaient sur la plate-forme en poussant des cris 



LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO. 181 



assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'équipage sortit de son 
inertie habituelle. Il ne s'inquiétait pas plus de la présence de c€s canni- 
bales que les soldats d'un fort blindé ne se préoccupent des fourmis qui 
courent sur son blindage. 

A six heures dumatin,jeme levai. Les panneaux n'avaient pas étéouverts. 
L'air ne fut donc pas renouvelé *à l'intérieur, mais les réservoirs, chargés 
à toute occurrence, fonctionnèrent à propos et lancèrent quelques mètres 
cubes d'oxygène dans l'atmosphère appauvrie du Nautilus. 

Je travaillai dans ma chambre jusqu'à midi, sans avoir vu, même un 
instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire à bord aucun préparatif 
de départ. 

J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La 
pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait 
avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait 
point fait une promesse téméraire, le Nautilus serait immédiatement dé- 
gagé. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il put quitter son lit de 
corail . 

Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt 
sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les 
aspérités calcaires du fond coralUen. 

A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le 
salon. 

« Nous allons partir, dit-il. 

— Ah! fis-je. 

— J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux. 

— Et les Papouas ? 

— Les Papouas? répondit le capitaine Nemo, haussant légèrement 
les épaules. 

— Ne vont-ils pas pénétrer à ^l'intérieur du Nautilus ? 

— Et comment? 

— En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir. 

— Monsieur Aronnax, répondit tranquillement le capitaine Nemo, on 
n'entre pas ainsi par les panneaux du Nautilus^ même quand ils sont 
ouverts. » 

Je regardai le capitaine. 

« Vous ne comprenez pas ? me dit-il, 

— Aucunement. 

— Eh bien ! venez et vous verrez. » 

Je me dirigeai vers l'escalier central. Là, Ned Land et Conseil, très-intii- 
gués, regardaient quelques hommes de l'équipage qui ouvraient les pan- 



182 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



neaux, tandis que des cris de rage et d'épouvantables vociférations réson- 
naient au dehors. 

Les mantelets furent rabattus extérieurement. Vingt ligures horribles 
apparurent. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la rampe 
de l'escalier , rejeté en arrière par je ne sais quelle force invisible , 
s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades exorbitantes. 
DLx de ses compagnons lui succédèrent. Dix eurent le même sort. 
Conseil était dans l'extase. Ned Land, emporté par ses instincts violents, 
s'élança sur l'escalier. Mais, dès qu'il eut saisi la rampe à deux mains, il 
fut renversé à son tour. 

«Mille diables ! s'écria-t-il. Je suis foudroyé ! » 

Ce mot m'expliqua tout. Ce n'était plus une rampe, mais un câble de 
métal, tout chargé de l'électricité du bord, qui aboutissait à la plate-forme. 
Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse, — et cette se- 
cousse eût été mortelle, si le capitaine Nemo eût lancé dans ce conducteur 
tout le courant de ses appareils ! On peut réellement dire, qu'entre ses 
assaillants et lui, il avait tendu un réseau électrique que nul ne pouvait 
impunément franchir. 

Cependant, les Papouas épouvantés avaient battu en retraite, affolés 
de terreur. Nous, moitié riants, nous consolions et frictionnions le mal- 
heureux Ned Land qui jurait comme un possédé. 

Mais, en ce moment, le Nautihts, soulevé par les dernières ondulations 
du flot, quitta son lit de corail à cette quarantième minute exactement 
fixée par le capitaine. Son hélice battit les eaux avec une majestueuse 
lenteur. Sa vitesse s'accrut peu à peu, et, naviguant à la surface de l'Océan, 
il abandonna sain et sauf les dangereuses passes du détroit de Torrès. 



CHAPITRE XXIII 



^GRI SOMNIA. 



Le jour suivant, 10 janvier, le Nautihis reprit sa marche entre deux eaux, 
mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins de trente- 
cinq milles à l'heure. La rapidité de son hélice était telle que je ne pou- 
vais ni suivre ses tours ni les compter. 

Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique, après avoir donné 
le mouvement, la chaleur, la lumière au Nautihis, le protégeait encore 



/EGRI SOMNIA. 183 



contre les attaques extérieures, et le transformait en une arche sainte à la- 
quelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé^ mon admiration 
n'avait plus de bornes , et de l'appareil, elle remontait aussitôt à l'ingé- 
nieur qui l'avait créé. 

Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 jan\ier, nous dou- 
blâmes ce cap Wessel, situé par 133» de longitude et 10° de latitude nord, 
qui forme la pointe est du golfe de"Carpentarie. Les récifs étaient encore 
nombreux, mais plus clair-semés, et relevés sur la carte avec une extrême 
précision. Le Naiiiilus évita facilement les brisants de Money à bâbord, et 
les récifs Yictoria à tribord, placés par 130° de longitude, et sur ce dixième 
parallèle que nous suivions rigoureusement. 

Le 13 janvier, le'^capitaine Nemo, arrivé dans la mer de Timor, avait 
connaissance de lilé de ce nom par 122*' de longitude. Cette île dont la 
superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est gouvernée par des 
radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est-à-dire issus de la plus 
haute origine à laquelle un être humain puisse prétendre. Au«&i, ces 
ancêtres écailleux foisonnent dans les rivières de Tile, et sont l'objet d'une 
vénération particulière. On les protège, on les gâte, on les adule, on les 
nourrit, on leur offre des jeunes filles en pâture, et malheur à l'étranger 
qui porte la main sur ces lézards sacrés. 

Mais le Nautilus n'eut rien à démêler avec ces vilains animaux. Timor 
ne fut visible qu'un instant, à midi, pendant que le second relevait sa po- 
sition. Egalement, je ne fis qu'entrevoir cette petite ile Rotti, qui fait 
partie du groupe, et dont les femmes ont une réputation de beauté très- 
établie sur les marchés malais. 

A partir de ce point, la direction du Naiitilus, en latitude, s'infléchit 
vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'océan Indien. Où la fantaisie du ca- 
pitaine Nemo allait-elle nous entraîner? Remontrait-il vers les côtes de 
l'Asie ? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe. Résolutions peu proba- 
bles de la part d'un homme qui fuyait les continents habités ? Descen- 
drait-il donc vers le sud? Irait-il doubler le cap de Bonne-Espérance, puis 
le cap Horn, et pousser au pôle antarctique? Reviendrait-il enfin vers ses 
mers du Pacifique, où son Naiitilus trou^■ait une navigation facile et indé- 
pendante? L'avenir devait nous l'apprendre. 

Après avoir prolongé les écueils de Cartier, dllibernia, de Seringa- 
patam, de Scott, derniers efforts de l'élément solide contre l'élément liquide, 
le 14 janvier, nous étions au delà de toutes terres. La vitesse du Nautilus 
fut singulièrement rallentie, et, très-capricieux dans ses allures, tantôt il 
nageait au milieu des eaux, et tantôt il flottait à leur surface. 

Pendant cette période du voyage, le capitaine Nemo fit d'intéressantes 



m 



VINGT MILLE LIEUES SOLS LES MERS. 




Dix de ses compagnons eurent le même sort. (Page 182.) 

expériences sur les diverses températures de la mer à des couches diffé- 
rentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevés s'obtiennent au moyen 
d'instruments assez compliqués, dont les rapports sont au moins douteux, 
que ce soient des sondes thermométriques, dont les verres se brisent sou- 
vent sous la pression des eaux, ou des appareils basés sur la variation de 
résistance de métaux aux courants •électriques. Ces résultats ainsi obtenus 
ne peuvent être suffisamment contrôlés. Au contraire, le capitaine Nemo 
allait lui-même chercher cette température dans les profondeurs de la 
mer, et son thermomètre , mis en communication avec les diverses 
nappes liquides, lui donnait immédiatement et sûrement le degré re- 
cherché. 



MGm SOMNIA. 



185 




Son œil restait lixé sur l'horizon. (Page 189.) 



C'est ainsi que, soit en surchargeant ses réservoirs, soit en descendant 
obliquement au moyen de ses plans inclinés, le Nautilus atteignit succes- 
sivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept, neuf et dix mille 
mètres, et le résultat définitif de ces expériences fut que la mer présentait 
une température permanente de quatre degrés et demi, à une profondeur 
de mille mètres, sous toutes les latitudes. 

Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. Le capitaine Nemo y 
apportait une véritable passion. Souvent, 3e me demandai dans quel but 
il faisait ces observations. Était-ce au profit de ces semblables? Ce n'était 
pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient périr avec lui 
dans quelque mer ignorée ! A moins qu'il ne me destinât ie résultat de ses 



24 



186 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

expériences. Mais c'était admettre que mon étrange voyage aurait un terme, 
et ce terme, je ne l'apercevais pas encore. 

Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit également connaître 
divers chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des den- 
sités de l'eau dans les principales mers du globe. De cette commu- 
nication, je tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scienti- 
fique. 

C'était pendant la matinée du IS janvier. Le capitaine, avec lequel je 
me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les diffi'v 
rentes densités que présentent les eaux de la mer. Je lui répondis néga- 
tivement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations rigoureuses 
à ce sujet. 

« Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer la 
certitude. 

— Bien, répondis-je, mais le Nautilus est un monde à part, et les secrets 
de ses savants n'arrivent pas jusqu'à la terre. 

— Tous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, après quelques 
instants de silence. C'est un monde à part. Il est aussi étranger à la terre 
que les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et l'on ne 
connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de Jupiter. Cepen- 
dant, puisque le hasard a lié nos deux existences, je puis vous communiquer 
le résultat de mes observations. 

— Je vous écoute, capitaine. 

— Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense 
que l'eau douce, mais cette densité n'est pas uniforme. En effet, si je re- 
présente par un la densité de l'eau douce, je trouve un vingt-huit millième 
pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millième pour les eaux du Paci- 
fique, un trente-millième pour les eaux de la Méditerranée... 

— Ah ! pensai-je, il s'aventure dans la Méditerranée ? 

— Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne, et un vingt- 
neuf millième pour les eaux de l'Adriatique.» 

Décidément, le Nautilus ne fuyait pas les mers fréquentées de l'Europe, 
et j'en conclus qu'il nous ramènerait, — peut-être avant peu, — vers 
des continents plus civilisés. Je pensai que Ned Land apprendrait cette 
particularité avec une satisfaction très-naturelle. 

Pendant plusieurs jours, nos journées se passèrent en expériences de 
toutes sortes, qui portèrent sur les degrés de salure des eaux à différentes 
profondeurs, sur leur électrisation, sur leur coloration, sur leur transpa- 
rence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine Nemo déploya une 
ingéniosité qui ne fut égalée que par sa bonne grâce envers moi. Puis, pen- 



MGRl SOMNIA. 187 

dant quelques jours, je ne le revis plus, et demeurai de nouveau comme 
isolé à son bord. 

Le 16 janvier, le Naiitilus parut s'endormir à quelques mètres seulement 
au-dessous de la surface des flots. Ses appareils électriques ne fonction- 
naient pas, et son hélice immobile le laissait errer au gré des couranis. Je 
supposai que l'équipage s'occupait de réparations intérieures, nécessitées 
par la violence des mouvements mécaniques de la machine. 

Mes compagnons et moi, nous fûmes alors témoins d'un curieux spec- 
tacle. Les panneaux du salon étaient ouverts, et comme le fanal du Naotihis 
n'était pas en activité, une vague obscurité régnait au milieu des eaux. Le 
ciel orageux et couvert d'épais nuages ne donnait aux premières couches de 
l'Océan qu'une insuffisante clarté. 

J'observais l'état de la mer dans ces conditions, et les plus gros poissons 
ne m'apparaissaient plus que comme des ombres à peine figurées, quand 
le Naiitilus se trouva subitement transporté en pleine lumière. Je crus 
d'abord que le fanal avait été rallumé, et qu'il projetait son éclat électrique 
dans la masse liquide. Je me trompais, et après une rapide observation, 
je reconnus mon erreur. 

Le Nautilus flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans 
cette obscurité devenait éblouissante. Elle était produite par des myriades 
d'animalcules lumineux, dont l'étincellement s'accroissait en glissant sur 
la coque métallique de l'appareil. Je surprenais alors des éclairs au milieu 
de ces nappes lumineuses, comme eussent été des coulées de plomb fondu 
dans une fournaise ardente, ou des masses métalliques portées au rouge 
blanc; de telle sorte que par opposition, certaines portions lumineuses 
faisaient ombre dans ce milieu igné, dont toute ombre semblait devoir 
être bannie. Non! ce n'était plus l'irradiation calme de notre éclairage 
habituel! Il y avait là une vigueur et un mouvement insolites! Cette 
lumière, on la sentait vivante ! 

En eftet, c'était une agglomération infinie d'infusoires pélagiens, de 
noctiluques miliaires, véritables globules de gelée diaphane, pourvus 
d'un tentacule fihforme, et dont on a compté jusqu'à vingt-cinq mille dans 
trente centimètres cubes d'eau. Et leur lumière était encore doublée par 
ces lueurs particulières aux méduses, aux astéries, aux aurélies, aux phola- 
desdattes, et autres zoophytes phosphorescents, imprégnés du grai^in 
des matières organiques décomposées par la mer, et peut-être du mucus 
sécrété par les poissons. 

Pendant plusieurs heures, le Nautilus flotta dans ces ondes brillantes, 
et notre admiration s'accrut à voir les gros animaux marins s'y jouer 
comme des salamandres. Je vis là, au milieu de ce feu qui ne brûle pas, 



188 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

des marsouins élégants et rapides , infatigables clowns des mers, et des 
istiophores longs de trois mètres, intelligents précurseurs des ouragans, 
dont le formidable glaive heurtait parfois la vitre du salon. Puis apparurent 
des poissons plus petits, des batistes variés, des scomberoïdes-sauteurs, 
des nasons-loups, et cent autres qui zébraient dans leur course la lumi- 
neuse atmosphère. 

Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle ! Peut-être quelque 
condition atmosphérique augmentait-elle l'intensité de ce phénomène? 
Peut-être quelque orage se déchainait-il à la surface des flots? Mais, à cette 
profondeur de quelques mètres, le Nautilus ne ressentait pas sa fureur, et 
il se balançait paisiblement au milieu des eaux tranquilles. 

Ainsi nous marchions, incessamment charmés par quelque merveille 
nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articulés, ses 
mollusques, ses poissons. Les journées s'écoulaient rapidement, et je ne 
les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait à varier l'ordinaire 
du bord. Yéritables colimaçons, nous étions faits à notre coquille, et 
j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaçon. 

Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous n'imagi- 
nions plus qu'il existât une vie différente à la surface du globe terrestre , 
quand un événement vint nous rappeler à l'étrange té de notre situation. 
Le 18 janvier, le JSaiitilus se trouvait par 105° de longitude et 15° de 
latitude méridionale. Le temps était menaçant, la mer dure et houleuse. 
Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromètre, qui baissait depuis 
quelques jours, annonçait une prochaine lutte des éléments. 

J'étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses 
mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la phrase 
quotidienne fût prononcée. Mais, ce jour-là, elle fut remplacée par une 
autre phrase non moins incompréhensible. Presque aussitôt, je vis appa- 
raître le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette, se dirigèrent 
vers l'horizon. 

Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le 
point enfermé dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa lunette, e l 
échangea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci semblait être en 
proie à une émotion qu'il voulait vainement contenir. Le capitaine Nemo , 
plus maître de lui, demeurait froid. Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines 
objections auxquelles le second répondait par des assurances formelles. Du 
moins, je le compris ainsi, à la différence de leur ton et de leurs gestes. 

Quant à moi, j'avais soigneusement regardé dans la direction observée, 
sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne d'hori- 
zon d'une parfaite netteté. 



/EGRI SOMNIA 189 



Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrémité à l'autre de 
la plate-forme, sans me regarder, peut-être sans me voir. Son pas était 
assuré, mais moins régulier que d'habitude. Il s'arrêtait parfois, et les bras 
croisés sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il chercher sur cet 
immense espace? Le Naiit i lus se iromdiii alors à quelques centaines de 
milles de la côte la plus rapprochée ! 

Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstmément l'horizon, 
allant et venant, frappant du pied, contrastant avec son chef par son agi- 
tation nerveuse. 

D'ailleurs, ce mystère allait nécessairement s'éclaircir, et avant peu, 
car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa puissance 
propulsive, imprima à l'hélice une rotation plus rapide. 

En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine. 
Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point indiqué, 
m'observa longtemps. De mon côté, très-sérieusement intrigué, je des- 
cendis au salon, et j'en rapportai une excellente longue-vue dont je me 
servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la cage du fanal qui formait 
saillie à l'avant de la plate-forme, je me disposai à parcourir toute la ligne 
du ciel et de la mer . 

Mais, mon œil ne s'était pas encore appliqué à l'oculaire, que l'instru- 
ment me fut vivement arraché des mains. 

Je me retournai. Le capitaine Nemo était devant moi, mais je ne le 
reconnus pas. Sa pliysionomie était transfigurée. Son œil, brillant d'un 
feu sombre, se dérobait sous son sourcil froncé. Ses dents se découvraient 
à demi. Son corps raide, ses poings ferries, sa tête retirée entre les 
épaules, témoignaient delà haine violente que respirait toute sa personne. 
11 ne bougeait pas. Ma lunette, tombée de sa main, avait roulé à ses pieds. 

Yenais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colère? 
S'imaginait-il, cet incompréhensible personnage, que j'avais surpris quel- 
que secret interdit aux hôtes du Nautihis ? 

Non! cette haine, je n'en étais pas l'objet, car il ne me regardait pas, et 
son œil restait obstinément fixé sur l'impénétrable point de Thorizon. 

Enfin, le capitaine Nemo redevint maitre de lui. Sa physionomie, si 
profondément altérée, reprit son calme habitael. Il adressa à son second 
quelques mots en langue étrangère, puis il se retourna vers moi. 

(( Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez impérieux, je réclame fee 
vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient à moi. 

— De quoi's'agit-il, capitame? 

— Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au mo- 
mer^t où je jugerai convenable de vous rendre la liberté. 



190 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— Vous êtes le maître, lui répondis- je, en le regardant fixement. Mais 
puis-je vous adresser une question? 

— Aucune, monsieur. » 

Sur ce mot, je n'avais pas à discuter, mais à obéir, puisque toute résis- 
tance eût été impossible. 

Je descendis à la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur fis 
part de la détermination du capitaine. Je laisse à penser comment cette 
communication fut reçue par le Canadien. D'ailleurs, le temps manqua à 
toute explication. Quatre hommes de l'équipage attendaient à la porte, et 
ils nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé notre première 
nuit à bord du Naiitilus. 

Ned Land voulut réclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute 
réponse. 

« Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie? )) me demanda Conseil. 

Je racontai à mes compagnons ce qui s'était passé. Ils furent aussi 
étonnés que moi, mais aussi peu avancés. 

Cependant, j'étais plongé dans im abîme de réflexions, et l'étrange 
appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma 
pensée. J'étais incapable d'accoupler deux idées logiques, et je me perdais 
dans les plus absurdes hypothèses, quand je fus tiré de ma contention 
d'esprit par ces paroles de Ned Land : 

« Tiens! le déjeuner est servi ! » 

En effet, la table était préparée. Il était évident que le capitaine Nemo 
avait donné cet ordre en même temps qu'il faisait hâter la marche du 
Naiitihis? 

(( Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation? me 
demanda Conseil. 

— Oui, mon garçon, répondis-je. 

— - Eh bien ! que monsieur déjeune. C'est prudent, car nous ne savons ce 
qui peut arriver. 

— Tu as raison. Conseil. 

— Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donné que le menu 
du bord. 

— x\mi Ned, répliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le déjeuner 
avait manqué totalement ! » 

Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur. 

Nous nous mîmes à table. Le repas se fit assez silencieusement. Je 
mangeai peu. Conseil « se força, » toujours par prudence, et Ned Land, 
quoi qu'il en eût, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le déjeuner terminé, 
chacun de nous s'accota dans son coin . 



LE KOYAUiME DU CORAIL. 191 

En ce moment, le globe lumineux qui éclairait la cellule s'éteignit et nou; 
laissa dans une obscurité profonde. Ned Land ne tarda pas à s'endormir, 
et, ce qui m'étonna, Conseil se laissa aller aussi à un lourd assoupissement. 
Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez lui cet impérieux besoir. 
de sommeil, quand je sentis mon cerveau s'imprégner d'une épaisse tor- 
peur. Mes yeux, que je voulais tenir ouverts, se fermèrent malgré moi. 
J'étais en proie à une hallucination douloureuse. Evidemment, des sub- 
stances soporifiques avaient été mêlées aux aliments que nous venions de 
prendre ! Ce n'était donc pas assez de la prison pour nous dérober les 
projets du capitaine Nemo, il fallait encore le sommeil! 

J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer 
qui .provoquaient un léger mouvement de roulis, cessèrent. Le Nautilus 
avait-il donc quitté la surface de l'Océan? Etait-il rentré dans la couche 
immobile des eaux? 

Je voulus résister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration s'af- 
faiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et comme 
paralysés. Mes paupières, véritables calottes de plomb, tombèrent sur mes 
yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein d'hallucinations, 
s'empara de tout mon être. Puis, les visions disparurent, et me lais- 
sèrent dans un complet anéantissement. 



CHAPITRE XXIV 



LE ROYAUME DU CORAIL. 



Le lendemain , je me réveillai la tète singulièrement dégagée. A ma 
grande surprise, j'étais dans ma chambre. Mes compagnons, sans doute, 
avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent aperçus 
plus que moi. Ce qui s'était passé pendant cette nuit, ils l'ignoraient 
comme je l'ignorais moi-même, et pour dévoiler ce mystère, je ne comp- 
tais que sur les hasards de l'avenir. 

Je songeai alors à quitter ma chambre. Etais-je encore une fois libre ou 
prisonnier? Libre entièrement. J'ouvris la porte, je pris par les coursives, 
je montai l'escaHer central. Les panneaux, fermés la veille, étaient ouverts. 
J'arrivai sur la plate-forme. 

Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne savaient 
lien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun souvenir, 
ils avaient été très-surpris de se retrouver dans leur cabine. 



192 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 





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Chacun de nous s"accota. (Page 190.) 



Quant au Nautiius, il nous parut tranquille et mystérieux comme tou- 
jours. Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée. Rien ne 
semblait changé à bord. 

Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte. 
Le Canadien ne signala rien de nouveau à l'horizon, ni voile, ni terre. Une 
brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, échevelées par 
le vent, imprimaient à l'appareil un très-sensible roulis. 

Le Nautiius^ après avoir renouvelé son air, se maintint à une profondeur 
moyenne de quinze mètres, de manière à pouvoir revenir promptement à 
la surface des flots. Opération qui, contre l'habitude, fut pratiquée plu- 



LE ROYAUME DU CORAIL. 



193 




Là, sur un lit, reposait un liomme à figure énerginue. (Page 191.) 

sieurs fois, pendant cette journée du 19 janvier. Le second montait alors 
sur la plate-forme, et la phrase accoutumée retentissait à l'mtérieur du 
navire. 

Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne \is 
que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son mutisme 
ordinaires. 

Vers deux heures, j'étais au salon, occupé à classer mes notes, lorsque 
le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un salut 
presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis à mon 
travail, espérant qu'il me donnerait peut-être des explications sur les évé- 

25 



194 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

nements qui avaient marqué la nuit précédente. Il n'en fit rien. Je le 
regardai. Sa figure me parut fatiguée; ses yeux rougis n'avaient pas été 
raffraîchis par le sommeil ; sa physionomie exprimait une tristesse pro- 
fonde, un réel chagrin. 11 allait et venait, s'asseyait et se relevait, pre- 
nait un livre au hasard, l'abandonnait aussitôt, consultait ses instruments 
sans prendre ses notes habituelles, et semblait ne pouvoir tenir un instant 
en place. 

Enfin, il vint vers moi et me dit : 

« Etes-vous médecin- monsieur Aronnax? » 

Je m'attendais si peu à cette demande, que je le regardai quelque temps 
sans répondre. 

(( Etes-vous médecin? répéta-t-il, Plusieurs de vos collègues ont fait 
leurs études de médecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres. 

— En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hôpitaux. J'ai pratique 
pendant plusieurs années avant d'entrer au Muséum. 

— Bien, monsieur.» 

Ma réponse avait évidemment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne sa- 
chant où il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me reser- 
vant de répondre suivant les circonstances. 

« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous à donner vos 
soins à l'un de mes hommes? 

— Vous avez un malade? 

—Oui. 

—Je suis prêt à vous suivre. 

— Venez. » 

J'avouerai que mon cœur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une cer- 
taine conjiexité entre cette maladie d'un homme de l'équipage et les évé- 
nements de la veille, et ce mystère me préoccupait au moins autant que le 
malade . 

Le capitaine Nemo me conduisit à l'arrière du Nautiius, et me fit entrer 
dans une cabine située près du poste des matelots. 

Là, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'années, à figure 
énergique, \ rai type de l'anglo saxon. 

Je me penchai sur lui. Ce n'était pas seulement un malade, c'était un 
blessé. Sa tête, emmaillotée de linges sanglants, reposait sur un double 
oreiller. -Je détachai ces linges, et le blesse , regardant de ses grands 
yeux fixes, me laissa faire, sans proférer une seule plainte. 

La blessure était horrible. Le crâne, fracassé par un instrument conton- 
dant, montrait la cervelle à nu, et la substance cérébrale avait subi une 
attrition profonde. Des caillots sanguins s'étaient formés dans la masse 



LE ROYAUME DU CORAIL. 105 

diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y avait eu à la ibis con- 
tusion et commotion du cerveau. La respiration du aialade était lente, 
et quelques mouvements spasmodiques des muscles agitaient sa face. La 
phlegmasie cérébrale était complète et entraînait la paralysie du senti- 
ment et du mouvement. 

Je pris le pouls du blessé. Il était intermittent. Les extrémités du 
corps se refroidissaient déjà, et je vis que la mort s'approchait,, sans qu'il 
me parut possible de l'enrayer. Après avoir pansé ce malheureux, je ra- 
justai les linges de sa tète, et je me retournai vers le capitaine Nemo. 

« D'où vient cette blessure? lui demandai-je. 

— Qu'importe! répondit évasivement le capitaine, L'n choc du Xautihis 
a brisé un des leviers de la machine, qui a frappé cet homme. Mais votre 
;.vis sur son état? » 

J'hésitais à me prononcer. 

« Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le 
français. » 

Je regardai une dernière fois le blessé, puis je répondis : 

'( Cet homme sera mort dans deux heures. 

—Rien ne peut le sauver? 

— Piien. » 

La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissèrent de 
ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer. 

Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se 
ret'rait peu à peu. Sa pâleur s'accroissait encore sous l'éclat électrique qui 
baignait son lit de mort. Je regardais sa tète intelligente, sillonnée de 
rides prématurées, que le malheur, la misère peut-être, avaient creusées 
depuis longtemps. Je cherchais à surprendre le secret de sa vie dans les 
dernières paroles échappées à ses lèvres ! 

« Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax, » me dit le capitaine 
Nemo. 

Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma 
chambre, très-ému de cette scène. Pendant toute la journée, je fus agité de 
sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre mes songes 
fréquemment interrompus, je crus entendre des soupirs lointains et comme 
une psalmodie funèbre. Était-ce la prière des morts, murmurée dans cette 
langue que ;/^ ne savais comprendre? 

Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y 
avait préôédé. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi. 

« Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire aujour- 
d hui une excursion sous-marine? 



196 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— Avec mes compagnons? demandai-jc. 

— Si cela leur plaît. 

— Nous sommes à vos ordres, capitaine. 

— ■ Veuillez donc aller revêtir vos scaphandres. » 

Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land 
et Conseil. Je leur fis connaître la proposition du capitaine Nemo. Con- 
seil s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra très-dis- 
posé à nous suivre. 

Il était huit heures du matin. A huit heures et demie, nous étions vêtus 
pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils d'éclairage et 
de respiration. La double porte fut ouverte, et, accompagnés du capitaine 
Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de l'équipage,, nous prenions 
pied à une profondeur de dix mètres sur Je sol ferme où reposait le Nau- 
tihis. 

Une légère pente aboutissait à un fond accidenté,' par quinze brasses de 
profondeur environ. Ce fond différait complètement de celui que j'avais 
visité pendant ma première excursion sous les eaux de l'Océan Pacifique. 
Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines, nulle forêt péla- 
gienne. Je reconnus immédiatement cette région merveilleuse dont, ce 
jour-là, le capitaine Nemo nous faisait les honneurs. C'était le royaume 
du corail. 

Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires, 
on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des 
gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est à ce dernier qu'appartient 
le corail, curieuse substance qui fut tour à tour classée dans les règnes 
minéral, végétal et animal. Remède chez les anciens, bijou chez les mo- 
dernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais Peysonnel le rangea 
définitivement dans le règne animal. 

Le corail est un ensemble d'animalcules, réunis sur un polypier de na- 
ture cassante et pierreuse. Ces polypes ont un générateur unique qui les a 
produits par bourgeonnement, et ils possèdent une existence propre, tout 
en participant à la vie commune. C'est donc une sorte de socialisme natu- 
rel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce bizarre zoophyte, qui 
se minéralisé tout en s'arborisant, suivant la très-juste observation des 
naturalistes, et rien ne pouvait être plus intéressant pour moi que de 
visiter l'une de ces forêts pétrifiées que la *nature a plantées au fond 
des mers. 

Les appareils RumhkorfT furent mis en activité, et nous suivîmes un 
banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un jour 
cette portion de l'océan indien. La route était bordée d'inextricables 



LE ROYAUME DU CORAIL. 197 

buissons formés par l'enchevêtrement d'arbrisseaux que couvraient de 
petites fleurs.étoilées à rayons blancs. Seulement, à l'inverse des plantes 
de la terre, ces arborisations, fixées aux rochers du sol, se dirigeaient toutes 
de haut en bas. 

La lumière produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de 
ces ramures si vivement colorées. 11 me semblait voir ces tubes mem])ra- 
neux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'étais tenté de 
cueillir leurs fraîches corolles ornées de délicats tentacules, les unes no-- 
vellement épanouies, les autres naissant à peine, pendant que de légers 
poissons, aux rapides nageoires, les effleuraient en passant comme des vo- 
lées d'oiseaux. Mais, si ma main s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces 
sensitives animées, aussitôt l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles 
blanches rentraient dans leurs étuis rouges, les fleurs s'évanouissaient 
sous mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons 
pierreux. 

Le hasard m'avait mis là en présence des plus précieux échantillons de 
ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se pêche dans la Méditerrannée, 
sur les côtes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses tons 
vifs ces noms poétiques de fleur de sang et A' écume de sang que le com- 
merce donne à ses plus beaux produits. Le corail se vend jusqu'à cinq 
cents francs le kilogramme, et en cet endroit, les couches liquides recou- 
vraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Cette précieuse matière, 
souvent mélangée avec d'autres polypiers, formait alors des ensembles 
compactes et inextricables appelés « macciota, « et sur lesquels je remar- 
quai d'admirables spécimens de corail rose. 

Mais bientôt les buissons se resserrèrent, les arborisations grandirent. 
De véritables taillis pétrifiés et de longues travées d'une architecture fan- 
taisiste s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo s'engagea sous une 
obscure galerie dont la pente douce nous conduisit à une profondeur de 
cent mètres. La lumière de no:"; serpentins produisait parfois des effets 
magiques, en s'accrochant aux rugueuses aspérités de ces arceaux naturels 
et aux pendentifs disposés comme des lustres, qu'elle piquait de pointes 
de feu. Entre les arbrisseaux coralliens , j'observai d'autres polypes non 
moins curieux, des mélites, des iris aux ramifications articulées, puis quel- 
ques touffes de corallines, les unes vertes, les autres rouges, véritables 
algues encroûtées dans leurs seis calcaires, que les naturalistes, après lon- 
gues discussions, ont définitivement rangées dans le règne végétal. Mais, 
suivant la remarque d'un penseur, « c'est peut-être là le point réel où !;■ 
« vie obscurément se soulève du sommeil de pierre, sans se détacher en- 
« core de ce rude point de départ. » 



Prf VIXhT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



Enfin, après deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur 
(b trois cents mètres environ, c'est-à-dire la limite extrême sur laquelle le 
corail commence à se former. Mais là, ce n'était plus le buisson isolé, ni le 
modeste taillis de basse futaie. C'était la forêt immense, les grandes végé- 
tations minérales, les énormes arbres pétrifiés, réunis par des guirlandes 
d'élégantes plumarias, ces lianes de la mer, toutes parées de nuances et 
de reflets. Nous passions librement sous leur haute ramure perdue dans 
l'ombre des flots, tandis qu'à nos pieds, les tubipores, les méandrines, les 
astrées, les fongies, les cariophylles, formaient un tapis de fleurs, semé 
de gemmes éblouissantes. 

Ouel indescriptible spectacle ! Ah ! que ne pouvions-nous communiquer 
nos sensations ! Pourquoi étions-nous emprisonnés sous ce masque de mé- 
rdet de verre ! Pourquoi les paroles nous étaient-elles interdites de l'un à 
l'autre ! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces poissons qui peu- 
[lent le liquide élément, ou plutôt encore de celle de ces amphibies qui, 
pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gré de leur caprice, le 
double domaine de la terre et des eaux! 

Cependant, le capitaine Nemo s'était arrêté Mes compagnons et moi 
nous suspendîmes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes 
formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus 
d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules 
un objet de forme oblongue. 

Nous occupions, en cet endroit, le centre d'une vaste clairière, entourée 
par les hautes arborisations delà forêt sous-marine. Nos lampes i)roje- 
taientSLir cet espace une sorte de clarté crépusculaire qui allongeait déme 
sûrement les ombres sur le sol. A la limite de la clairière, l'obscurité rede- 
\enait profonde, et ne recueillait que de petites étincelles retenues par 
les vives arrêtes du corail. 

Ned Land et Conseil étaient près de moi. Nous regardions, et il me vint 
à la pensée que j'allais assister à une scène étrange. En observant le sol, 
je vis qu'il était gonflé, en de certains points, par de légères extumes- 
cences encroûtées de dépôts calcaires, et disposées avec une régularité qui 
trahissait la main de l'homme. 

Au milieu de la* clairière, sur un piédestal de rocs grossièrement 
entassés, se dressait une croix de corail, qui étendait ses longs bras qu'on 
eut dit faits d'un sang pétrifié. 

Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avança, et à quel- 
ques pieds de la croix, il commença à creuser un trou avec une pioche 
(]u'il détacha de sa ceinture. 

Je compris tout ! Cette clairière c'était un cimetière, ce trou, une tombe, 



LE ROYAUME DU CORAIL. 199 



cet objet oblong, le corps de Tliomme mort dans la nuit ! Le capitaina 
Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette demeura 
commune, au fond de cet inaccessible Océan ! 

Non ! jamais mon esprit ne fut snrrexité à ce point ! Jamais idées plus 
impressionnantes n'envahirent mon cerveau ! Je ne voulais pas voir ce que 
voyait mes yeux! 

Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient ça et 
là leur retraite troublée. J'entendais résonner, sur le sol calcaire, le fer du 
pic qui étincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au fond des 
eaux. Le trou s'allongeait, s'élargissait, et bientôt jI fut assez profond pour 
recevoir le corps. 

Alors, les porteurs s'approchèrent. Le corps, enveloppé dans un tissu de 
de byssus blanc, descendit dans son humide tombe. Le capitaine Nemo, 
les bras croisés sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait 
aimés s'agenouillèrent dans l'attitude de la prière... Mes deux compa- 
gnons et moi, nous nous étions religieusement inclinés. 

La tombe fut alors recouverte des débris arrachés au sol, qui formèrent 
un léger renflement. 

Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redressèrent; 
puis, se rapprochant de la tombe, tous fléchirent encore le genou, et tous 
étendirent leur main en signe de suprême adieu... 

Alors, la funèbre troupe reprit le chemin du Nautiliis, repassant sous 
les arceaux de la forêt, au milieu des taillis, le long des buissons de corai' 
et toujours montant. 

Enfin, les feux du bord apparurent. Leur traînée lumineuse nous guida 
jusqu'au Nautilus. A une hernie, nous étions de retour. 

Dès que mes vêtements furent changés, je remontai sur la plate-forme, 
et, en proie à une terrible obsession d'idées , j'allai m'asseoir près 
du fanal. 

Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis : 

« Ainsi, suivant mes prévisions, cet homme est mort dans la nuit? 

— Oui, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. 

— Et il repose maintenant près de ses compagnons, dans ce cimetière de 
corail ? 

— Oui, oubliés de tous, mais non de nous! Nous creusons la tombe, et 
les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'éternité ! » 

Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispées, le 
capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta • 

« C'est là notre paisible cimetière, à quelques centaines de pieds au- 
dessous de la surface des flots 1 



200 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS 




Tous s"ageDouillerent dans ruttituJc de la pricre. (.Page 190.) 



— Vos morts y doiment, du moins, tranquilles, capilaine, hors de 
l'atteinte des requins ! 

— Oui, monsieur, répondit gravement le capitaine Nemo, des requins 
et des hommes ! » 



FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. 




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CHAPITKE PREMIER 



L'OCÉAN INDIEN 



Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La pre- 
mière s'est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui 
a laissé dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de 
cette mer immense, la vie da capitaine Nemo se déroulait (out entière, et il 
n'était pas jusqu'à sa toml^e qu'il n'eût préparée dans le plus impénétrable 
de ses abimes. Là, pas un des monstres de l'Océan ne viendrait troubler le 
dernier sommeil de ces hôtes du Nautilus, de ces amis, rivés les uns aux 
autres, dans la mort aussi bien que dans la vie! « Nul homme, non plus! » 
avait ajouté le capitaine. 



■2(3 



202 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



Toujours cette même défiance, farouche, implacable, envers les sociétés 
humaines! 

Pour moi, je ne mécontentais plus des hypothèse?: qui satisfaisaient Con- 
seil. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du Nautilm 
qu'un de ces savants méconnus qui rendent à l'humanité mépris pour 
indifférence. C'était encore pour lui un génie incompris qui, las des 
déceptions de la terre, avait dû se réfugier dans cet inaccessible milieu où 
ses instincts s'exerçaient librement. Mais, à mon avis, cette hypothèse 
n'expliquait qu'un des côtés du capitaine Nemo. 

En effet, le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous avions 
été enchaînés dans la prison et le sommeil, la précaution si violemment 
prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette prête à par- 
courir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due à un choc inex- 
plicable du Navtilus, tout cela me poussait dans une voie nouvelle. Non! 
le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les hommes! Son formidable 
appareil servait non-seulement ses instincts de liberté, mais peut-être 
aussi les intérêts de je ne sais quelles terribles représailles. 

En ce moment, rien n'est évident pour moi, je n'entrevois encore dans 
ces ténèbres que des lueurs, et je dois me borner à écrù-e, pour ainsi dire, 
sous la dictée des événements. 

D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'échapper du 
Nautilus est impossible. Nous ne sommes pas même prisonniers sur parole. 
Aucun engagement d'honneur ne nous enchaîne. Nous ne sommes que des 
captifs, que des prisonniers déguisés sous le nom d'hùtes par un semblant 
de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renoncé à l'espoir de recouvrer 
sa liberté . Il est certain qu'il profitera de la première occasion que le 
hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et cependant, ce ne sera 
pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce que la générosité du 
capitaine nous aura laissé pénétrer des mystères du A^««<^27m5.^ Car enfin, 
faut- il haïr cet homme ou l'admirer? Est-ce une victime ou un bourreau? 
Et puis, pour être franc, je voudrais, avant de l'abandonner à jamais , 
je, voudrais avoir accompli ce tour du monde sous-marin dont les 
débuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir observé la complète série 
des merveilles entassées sous les mers du globe. Je voudrais avoir vu ce 
que nul homme n'a vu encore, quand je devrais payer de ma vie cet 
insHtiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je découvert jusqu'ici? Rien, ou 
presque rien, puisque nous n'avons encore parcouru que six mille lieues 
à travers le Pacifique! 

Pourtant je sais bien que le Nautilus se rapproche des terres habitées, 
et que, si quelque chance desalut s'offre à nous, il serait cruel de sacrififir 



L'OCÉAN INDIEN. 203 



mes ccTupagncns à ma passion "pour l'inconnu. 11 faudra les suivre, peut- 
être même les guider. Mais cette occasion se présentera-t-elle jamais? 
Lliomme privé par la force de son libre arbitre la désire, cette occasion, 
mais le savant, le curieux, la redoute. 

Ce jour-là, 21 janvier 1868, à midi, le second \int prendre la hauteur 
du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je suivis 
l'opération. Il me parut évident que cet homme ne comprenait pas le 
français, car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui auraient 
dû lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il les eût com- 
prises, mais il resta impassible et muet. 

Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du Nau- 
tiius, — cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre 
pnemière excursion sous-marine à l'ile Crespo, — vint nettoyer les vitres 
du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la puissance 
était centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme ceux des 
phares, et qur maintenaient sa lumière dans le plan utile. La lampe élec- 
trique était combinée de manière à donner tout son pouvoir éclairant. 
Sa lumière , en effet , se produisait dans le ^•ide , ce qui assurait à 
la fois sa régularité et son intensité. Ce vide économisait aussi les 
pointes de graphyte entre lesquelles se développe Tare lumineux. 
Économie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu les re- 
nouveler aisément. Mais, dans ces conditions, leur usure était presque 
insensible. 

Lorsque le Nautilus se prépara à reprendre sa marche sous-marine, je 
redescendis au salon. Les panneaux se refermèrent, et la route fut donnée 
directement à l'ouest. 

Nous sillonnions alors les flots de l'océan Indien, vaste plaine liquide 
d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et dont les 
eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige à qui se penche 
à leur surface. Le Nautilus y flottait généralement entre cent et deux 
cents mètres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques jours. A 
tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les heures eus- 
sent sans doute paru longues et monotones; mais ces promenades quoti- 
diennes sur la plate-forme où je me retrempais dans l'air vivifiant de 
l'Océan, le spectacle de ces riches eaux à travers les vitres du salon, la 
lecture des livres de la bibliothèque, la rédaction de mes mémoires, 
employaient tout mon temps et ne me laissaient pas un moment de lassi^ 
tude ou d'ennui. 

Notre santé à tous se maintenait dans un état très-satisfaisant. Le 
ré^me du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je 



204 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

me serais bien passé des variantes que Ned Land, par esprit de protesta- 
tion, s'ingéniait à y apporter. De plus, dans cette température constante, 
il n'y avait pas même un rhume à craindre. D'ailleurs, ce madréporaire 
Dendrophy liée , connu en Provence sous le nom de « Fenouil de mer, » 
et dont il existait une certaine réserve à bord, eût fourni avec la chair fon- 
dante de ses polypes une pâte excellente contre la toux. 

Pendant quelques jours, nous vîmes une grande quantité d'oiseaux 
aquatiques, palmipèdes, mouettes ou goélands. Quelques-uns furent adroi- 
tement tués, et, préparés d'une certaine façon, ils fournirent un gibier 
d'eau très-acceptaljle. Parmi les grands voiliers, emportés à de longues 
distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots des fatigues du 
vol, j'aperçus de magnifiques albatros au cri discordant comme un braie- 
ment d'âne, oiseaux qui appartiennent à la famille des longipennes. La fa- 
mille des totipalmes était représentée par des frégates rapides qui péchaient 
prestement les poissons de la surface, et par de nombreux phaétons ou 
paille-en-queue, entre autres, ce phaéton à brins rouges, gros comme un 
pigeon, et dont le plumage blanc est nuancé de tons roses qui font valoir 
la teinte noire des ailes. 

Les filets du Naut'dus rapportèrent plusieurs sortes de tortues marines, 
du genre caret, à dos bombé, et dont l'écaillé est très-estimée. Ces rep- 
tiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir longtemps sous l'eau 
en fermant la soupape charnue située à l'orifice externe de leur canal 
nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les prit, dormaient encore 
dans leur carapace, à l'abri des animaux marins. La chair de ces tor- 
tues était généralement médiocre, mais leurs œufs formaient un régal 
excellent. 

Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand 
nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie 
aquatique. Je remarquai plusieurs espèces qu'il ne m'avait pas été 
donné d'observer jusqu'alors. 

Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge, à 
la mer des Indes et à cette partie de l'Océan qui baigne les cotes de 
l'Amérique équinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous, les 
oursins, les crustacés, sont protégés par une cuirasse qui n'est ni créta- 
cée, ni pierreuse, mais véritablement osseuse. Tantôt, elle affecte la forme 
^'un solide triangulaire, tantôt la forme d'un solide quadrangulaire. 
Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une longueur d'un 
demi-décimètre, d'une chair salubre, d'un goàt exquis, bruns à la queue, 
jaunes aux nageoires, et dont je recommande racclimatation même dans 
les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un certain nombre de poissons de 



L'OCÉAN INDIEN. ÎOS 



mer s'accoutument aisément. Je citerai aussi des ostracions quadrangu- 
laires , surmontés sur le dos de quatre gros tubercules ; des ostra- 
cions mouchetés de points blancs sous la partie inférieure du corps, qui 
s'apprivoisent comme des oiseaux; des trigones , pourvus d'aiguillons 
formés par la prolongation de leur croûte osseuse , et auxcjuels leur 
singulier grognement a valu le surnom de « cochons de mer; » puis des 
dromadaires à grosses bosses en forme de cône, dont la chair est dure et 
coriace. 

Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil 
certains poissons du genre tétrodons, particuliers à ces mers, des spen- 
glériens au dos rouge, à la poitrine blanche, qui se distingl^_nt par trois 
rangées longitudinales de filaments, et des électriques, longs de sept 
pouces, parés des plus vives couleurs. Puis, comaie échantillons 
d'autres genres , des ovoïdes semblables à un œuf d'un brun noir, 
sillonnés de bandelettes blanches et dépourvus de queue ; des diodons, 
véritables porcs-épics de la v ûer, munis d'aiguillons et pouvant se gonfler 
de manière à former une pelote hérissée de dards; des liyppocampes 
communs à tous les océans; des pégases volants, à museau allongé, 
auxquels leurs nageoires pectorales, très-étendues et disposées en forme 
d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de s'élancer clans les airs ; 
des pigeons spatules, dont la queue est couverte de nombreux anneaux 
écailleux ; des macrognathes à longue mâchoire, excellents poissons longs 
de vingt-cinq centimètres et brillants des plus agréables couleurs; des 
calliomores livides, dont la tète est rugueuse ; des myriades de blennies- 
sauteurs , rayés de noir , aux longues nageoires pectorales , gUssant à 
lasurface des eaux avec une prodigieuse vélocité; de délicieux vélifères, qui 
peuvent hisser leurs nageoires comme autant de voiles déployées aux cou- 
rants favorables; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigué le 
jaune, le bleu céleste, l'argent et l'or; des trichoptères, dont les ailes sont 
formées de filaments ; des cottes, toujours maculées de limon, qui produi- 
sent un certain bruissement; des trygles, dont le foie est considéré comme 
poison ; des bodians, c[ui portent sur les yeux une œillère mobile ; enfin 
des soufflets, an museau long et tubuleux, véritables gobes-mouches de 
l'Océan, armés d'un fusil que n'ont prévu ni les Chassepot ni les Re- 
mington, et qui tuent les insectes en les frappant d'une simple goutte 
d'eau. 

Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacé- 
pède, qui appartient à la seconde sous-classe des osseux, caractérisés 
par un opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scor- 
pene , dont la tète est garnie d'aiguillons et cjui ne possède qu'une 



20G VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

seule nageoire dorsale ; ces animaux sont revêtus ou privés de petites 
écailles, suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous- 
genre nous donna des écliantiilons de dydactyles longs de trois à quatre 
décimètres, rayés de jaune, mais dont la tête est d'un aspect fantastique. 
Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs spécimens de ce 
poisson bizarre justement surnommé « crapaud de mer, » poisson à tête 
grande, tantôt creusée de sinus profonds, tantôt boursouflée de protubé- 
rances; hérissé d'aiguillons et parsemé de tubercules, il porte des cornes 
irrégulières et hideuses; son corps et sa queue sont garnis de callo- 
sités; ses piquants font des blessures dangereuses ; il est répugnant et 
horrible. 

Du 21 au 23 janvier, le Nautilus marcha à raison de deux cent cinquante 
lieues par "singt-quatre heures, soit cinq cent quarante milles, ou vingt- 
deux milles à l'heure. Si nous reconnaissions au passage les diverses 
variétés de poissons, c'est que ceux-ci, attirés par l'éclat électrique, cher- 
chaient à nous accompagner; la plupart, distancés par cette vitesse, 
restaient bientôt en arrière ; quelques-uns cependant parvenaient à se 
maintenir pendant un certain temps dans les eaux du Nautilus. 

Le 24 au matin , par 12° S' de latitude sud et 94° 33' de longitude, 
nous eûmes connaissance de l'île Keehng, soulèvement madréporique 
planté de magniûques cocos, et qui fut visitée par M. Darwin et le capi- 
taine Fitz-Roy. Le Nautilus prolongea à peu de distance les accores de 
cette ile déserte. Ses dragues rapportèrent de nombreux échantillons de 
polypes et d'échinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des 
mollusques. Quelques précieux produits de l'espèce des dauphinules 
accrurent les trésors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astrée 
punctifère, sorte de polj^ier parasite souvent fixé sur une coquille. 

Bientôt l'île Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donnée au 
nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne. / 

c( Des terres civilisées, me dit ce jour-là JNed Land. Cela vaudra mieux 
que ces îles de la Papouasie, où l'on rencontre plus de sauvages que de 
chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a des 
routes, des chemins de fer, des villes anglaises, françaises et indoues. 
On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. Hein! 
est-ce que le moment n'est pas venu de brûler la pohtesse au capitaine 
Nemo? 

— Non, Ned, non, répondis-je d'un ton très-déterminé. Laissons courir, 
comme vous dites, vous autres marins. Le Naidilus se rapproche des con- 
tinents habités. Il revient vers FEurope, qu'il nous y conduise. Une fois 
arrivés dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous conseillera 



UOCEAN INDIEN. 207 



de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine Nemo nous per- 
mette d'aller chasser sur les côtes du Malabar ou de Coromandel comme 
dans les forêts de la Nouvelle-Guinée, 

— Eh bien! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission? » 

Je ne répondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond, 
j'avais à cœur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui 
m'avait jeté à bord du Nautilus. 

A partir de l'île Keeling, notre marche se ralentit généralement. Elle 
fut aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes profon- 
deurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des leviers inté- 
rieurs pouvaient placer obliquement à la ligne de flottaison. Nous allâmes 
ainsi jusqu'à deux et trois kilomètres, mais sans jamais avoir vérifié les 
grands fonds de cette mer indienne que des sondes de treize mille mètres 
n'ont pas pu atteindre. Quant à la température des basses couches, le 
thermomètre indiqua toujours invariablement quatre degrés au-dessus de 
zéro. J'observai seulement que, dans les nappes supérieures, l'eau était 
toujours plus froide sur les hauts fonds qu'en pleine mer. 

Le 25 janvier, l'Océan étant absolument désert, le Nautilus passa la 
journée à sa surface, battant les flots de sa puissante hélice et les faisant 
rejaillir à une grande hauteur. Comment, dans ces conditions, ne l'eût-on 
pas pris pour un cétacé gigantesque? Je passai les trois quarts de cette 
journée sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien à l'horizon, si ce 
n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui courait dans l'ouest 
à contre-bord. Sa mâture fut visible un instant, mais il ne pouvait aper- 
cevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je pensai que ce bateau à vapem' 
appartenait à la ligne péninsulaire et orientale qui fait le service de File de 
Ceyland à Sydney, en touchant à la pointe du roi Georges et à Melbourne. 

A cinq heures du soir, avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la 
nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fûmes émerveillés par 
un curieux spectacle. 

Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens, pré- 
sageait des chances heureuses. Aristote, Athénée, Pline, Oppien, avaient 
étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des savants de la 
Grèce et de l'Italie. Ils l'appelèrent Nautilus et Pompylius. Mais là science 
moderne n'a pas ratifié leur appellation, et ce mollusque est maintenant 
connu sous le nom d'Argonaute. 

Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que l'embran- 
chement des mollusques se divise en cinq classes; que la première classe, 
celle des céphalopodes dont, les sujets sont tantôt nus, tantôt testacés, 
comprend deux familles, celles des dibrancbiaUx et des tétrabranchiaux, 



208 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Albatros, frégates et phaetons. (Page 204,) 

qui se cli>iit)gnent r<ir le nombre de leurs branches; que la famille des 
dibranchiaux renferme trois genres, l'argonaute, le calmar et la seiche, 
et que la famille des tétrabranchiaix n'en contient qu'un seul, le nautile. 
Si après cette nomenclature, un esprit rebelle eût confondu l'argonaute, 
qui est acétabidifère, c'est-à-dire porteur de ventouses, avec le nautile, 
qui est tcntaciilifère^ c'est-à-dire porteur de tentacules, il aurait été sans 
excuse. 

Or, c'était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la 
surface de l'Océan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils 
appartenaient à l'espèce des argonautes tuljerculéi qui est spéciale aux 
mers de l'Inde. 



L'OCÉAN INDIEN. 



209 




Les argonautes. (Page 209.) 

Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur 
tube locomoteur en chassant par ce tuba l'eau qu'ils avaient aspirée. De 
leurs huit tentacules, six, allongés et amincis, flottaient sur l'eau, tandis 
que les deux autres, arrondis en palmes, se tendaient au vent comme une 
voile légère. Je voyais parfaitement leur coquille spiraliforme et ondulée 
que Cuvier compare justement à une élégante chaloupe. Véritable bateau 
en effet. 11 transporte l'animal qui Ta sécrété, sans que l'animal y adhère. 

<( L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais il 
ne la quitte jamais. 

— Ainsi fait le capitaine Nemo, répondit judicieusement Conseil. C'est 
pourquoi il eût mieux fait d'appeler son navire Y Argonaute. » 

. 27 



210 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



Pendant une heure environ, le Nautilus flotta au milieu de celte troupe 
de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain. Comme à un 
signal, toutes les voiles furent subitement amenées; les bras se replièrent, 
les corps se contractèrent, les coquilles se renversant changèrent leur 
centre de gravité, et toute la flottille disparut sous les flots. Ce fut instan- 
lané, et jamais navires d'une escadre ne manœuvrèrent avec plus d'en- 
seoible. 

En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, à peine soule- 
vées par la brise, s'allongèrent paisiblement sous les précintes du Nautilus. 

Le lendemain, 26 janvier, nous coupions T Equateur sur le quatre-vingt- 
deuxième méridien, et nous rentrions dans l'hémisphère boréal. 

Pendant cette journée, une formidable troupe de squales nous fit cor- 
tège . Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent fort 
dangereuses. C'étaient des squales phdipps au dos brun et au ventre blan- 
châtre, armés de onze rangées de dents, des squales œillés dont le cou 
est marqué d'une grande tache noire cerclée de blanc qui ressemble à un 
œil, des squales isabelle à museau arrondi et semé de points obscurs. Sou- 
vent, ces puissants animaux se précipitaient contre la vitre du salon avec 
une violence peu rassurante. Ned Land ne se possédait plus alors. Il vou- 
lait remonter à la surfacç des flots et harponner ces monstres, surtout cer- 
tains squales émissoles dont la gueule est pavée de dents disposées comme 
une mosaïque, et de grands squales tigrés, longs de cinq mètres, qui le pro- 
voquaient avec une insistance toute particulière. Mais bientôt le Nautilus^ 
accroissant sa vitesse, laissa facilement en arrière les plus rapides de ces 
requins. 

Le 27 janvier, à l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrâmes 
à plusieurs reprises, spectacle sinistre! des cadavres qui flottaient à la sur- 
face des flots. C'étaient les morts des villes indiennes, charriés par le Gange 
jusqu'à la haute mer, et que les vautours, les seuls ensevelisseurs du pays, 
n'^avaient pas achevé de dévorer. Mais les squales ne manquaient pas pour 
les aider dans leur funèl)re besogne. 

Vers sept heures du soir, le Naiitilus à demi-immergé navigua au milieu 
d'une mer de lait. A perte de vue l'Océan semblait être lactifié. Était-ce 
l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune, ayant deux jours à peine, était 
encore perdue au-dessous de l'horizon dans les rayons du soleil. Tout le 
ciel, quoique éclairé par le rayonnement sidéral, semblait noir par con- 
traste avec la blancheur des eaux. 

Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les causes 
de ce singuHer phénomène. Heureusement, j'étais en mesure de lui 
répondre. 



UNE NOUVELLE' PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO. 211 

« C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste étendue de 
flots blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d'Amboice et dans ces 
parages. 

— Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause 
produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas changée en lait, je sup- 
pose ! 

— Non, mon garçon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'à 
la présence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers lumi- 
neux, d'un aspect gélatineux et incolore, de l'épaisseur d'un cheveu, ei 
dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre. Quelques- 
unes de ces bestioles adhèrent entre elles pendant l'espace de plusieurs 
lieues. 

— Plusieurs lieues! s'écria Conseil. 

— Oui, mon garçon, et ne cherche pas à supputer le nombre de ces 
infusoires! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains navi- 
gateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante milles. » 

Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut 
se plonger dans des réflexions profondes, cherchant sans doute à évaluer 
combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de millimètres. 
Pour moi, je continuai d'observer le phénomène. Pendant plusieurs heures, 
le Nautilus trancha, de son éperon ces flots blanchâtres, et je remarquai 
qu'il glissait sans bruit sur cette eau savonneuse, comme s'il eût flotté dans 
ces remous d'écume que les courants et les contre-courants des baies lais- 
saient quelquefois entre eux. 

Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais derrière 
nous, jusqu'aux limites de l'horizon, le ciel, réfléchissant la blancheur des 
flots, sembla longtemps imprégné des vagues lueurs d'une aurore boréale. 



CHAPITRE II 



UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO 



Le 28 février, lorsque le Nautilus revint à midi à la surface de la mer, 
par 9°4 de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui lui restait à 
huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une agglomération de 
montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont les formes se mode- 
laient très-capricieusement. Le point terminé, je rentrai dans le salon, et 



?12 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

lorsque le relèvement eut été reporté sur la carte, je reconnus que nous 
étions en présence de l'île de Ceyland, cette perle qui pend au lobe infé- 
rieur de la péninsule indienne. 

J'allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette île, 
l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai précisément un volume de Sirr 
H. C, esq., intitulé Ceylan and the Cingalese. Rentré au salon, je notai 
d'abord les relèvements de Ceyland, à laquelle l'antiquité avait prodigué 
tant de noms divers. Sa situation était entre 5"55' et 9° 49' de latitude nord, 
et entre 79^42' et 82° 4' de longitude à Test du méridien de Greenwich ; s i 
longueur, deux cent soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent 
cinquante milles; sa circonférence, neuf cents milles; sa superficie, vingt- 
quatre mille quatre cent quarante-huit milles, c'est-à-dire un peu inférieure 
à celle de l'Irlande. 

Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment. 

Le capitaine jeta un coup d'œil sur la carte. Puis, se retournant vers 
moi : 

« L'ile de Ceyland, dit-il, une terre célèbre par ses pêcheries de perles. 
Vous serait-il agréable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de ses pêche- 
ries? 

— Sans aucun doute, capitaine. 

— Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pêcheries, 
nous ne verrons pas les pêcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas encore 
commencée. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe de Manaar, 
où nous arriverons dans la nuit. » 

Le capitaine dit quelques mots à son second qui sortit aussitôt. Bientôt 
le Nautilus rentra dans son liquide élément, et le manomètre indiqua qu'il 
s'y tenait à une profondeur de trente pieds. 

La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le trouvai 
parle neuvième parallèle, sur la côte nord-ouest de Ceyland. Il était formé 
par une ligne allongée de la petite île Manaar. Pour l'atteindre, il fallait 
remonter tout le rivage occidental de Ceyland. 

« Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pêche des 
perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers de 
Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amérique, au golfe de Panama, 
au golfe de Californie ; mais c'est à Ceyland que cette pêche obtient le> 
]j1us beaux résultats. Nous arrivons un peu tôt, sans doute. Les pêcheurs 
ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de Manaar, et là, 
pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se livrent à cette lucrative 
exploitation des trésors de la mer. Chaque bateau est monté par dix rameurs 
et par dix pêcheurs. Ceux-ci, divisés en deux groupes, plongent alternati- 



UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO. ?13 



vement et descendent à une profondeur de douze mètres au moyen d'une 
lourde pierre qu'ils saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au 
bateau. 

— Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en 
usage ? 

— Toujours, me répondit le capitaine Nemo, bien que ces pêcheries 
appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais, aux- 
quels le traité d'Amiens les a cédées en 1 802. 

— Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez, 
rendrait de grands services dans une telle opération. 

— Oui, car ces pauvres pêcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous 
l'eau. L'Anglais Perce val, dans son voyage à Ceyland, parle bien d'un Cafre 
qui restait cinq minutes sans remonter à la surlace, mais le fait me parait 
peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'à cinquante-sept 
secondes, et de très-habiles jusqu'à quatre-vingt-sept} toutefois ils sont 
rares, et, revenus à bord, ces malheureux rendent par le nez et les oreilles 
de l'eau teintée de sang. Je crois que la moyenne de temps que les pécheurs 
peuvent supporter est de trente secondes, pendant lesquelles ils se hâtent 
d'entasser dans un petit filet toutes les huitres perlières qu'ils arrachent ; 
mais, généralement, ces pêcheurs ne vivent pas vieux; leur vue s'af- 
faiblit; des ulcérations se déclarent à leurs yeux; des plaies se forment sur 
leur corps, et souvent même ils sont frappés d'apoplexie au fond de la 
mer. 

— Oui, dis-je, c'est un triste métier, et qui ne sert qu'à la satisfaction 
de quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle quantité d'huîtres 
peut pêcher un bateau dans sa journée ? 

— Quarante à cinquante mille environ. On dit même qu'en 1814, le 
gouvernement anglais ayant fait pêcher pour son propre compte, ses plon- 
geurs, dans vingt journées de travail, rapportèrent soixante-seize millions 
d'huitres. 

— Au moins, demandai-je. ces pêcheurs sont-ils suffisamment ré- 
tribués? 

— A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un 
dollar par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par huitre qui renferme 
une perle, et combien en ramènent-ils qui n'en contiennent pas ! 

— Un sol à ces pauvres gens qui enrichissent leurs maîtres ! C'est 
odieux. 

— Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos compa- 
gnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard quelque 
pêcheur hâtif s'y trouve déjà, eh bien, nous le verrons opérer. 



214 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— C'est convenu, capitaine. 

— A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins? 

— Des requins?» m'écriai-]e. 

Cette question me parut, pour le moins, très-oiseuse. 
« Eh bien? reprit le capitaine Nemo. 

— Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore très-familiarisé 
avec ce genre de poissons. 

— Nous y sommes habitués, nous autres, répliqua le capitaine Nemo, et 
avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons armés, et, chemin 
faisant, nous pourrons peut-être chasser quelque squale. C'est une chasse 
intéressante. Ainsi donc, à demain, monsieur le professeur, et de grand 
matin. » 

Cela dit d'un ton dégagé, le capitaine Nemo quitta le salon. 

On vous inviterait à chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse, que 
vous diriez : « Très-bien ! demain nous irons chasser l'ours. » On vous invi- 
terait à chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le tigre dans les jun- 
gles de l'Inde, que vous diriez : « Ah ! ah ! il paraît que nous allons chasser 
le tigre ou le lion î » Mais on vous inviterait à chasser le requin dans son 
élément naturel, que vous demanderiez peut-être à réfléchir avant d'ac- 
cepter cette invitation. 

Pour moi, je passai ma main sur mon front où perlaient quelques gouttes 
de sueur froide. 

c( Refléchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres 
dans les forêts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forêts de 
l'ile Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on est à peu 
près certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose ! Je sais bien que 
dans certains pays, aux lies Andaraènes particuUèrement, les nègres n'hé- 
sitent pas à attaquer le requin, un poignard dans une main et un lacet dans 
l'autre, mais je sais aussi que beaucoup de ceux qui afi'rontent ces formi- 
dables animaux ne reviennent pas vivants ! D'aiUeurs, je ne suis pas un 
nègre, et quand je serais un nègre, je crois que, dans ce cas, une légère 
hésitation de ma part ne serait pas déplacée. » 

Et me voilà rêvant de requins, songeant à ces vastes mâchoires armées 
de multiples rangées de dents, et capables de couper un homme eu deux. 
Je me sentais déjà une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne pou- 
vais digérer le sans-façon avec lequel le capitaine avait fait cette déplo- 
rable invitation ! N'eût-on pas dit qu'il s'agissait d'aller traquer sous bois 
quelque renard inoffensif ? 

c( Bon! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me dispensera 
d'accompagner le capitaine. » 



UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO. 2î5 

Quant à Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sur de sa 
sagesse. Un péril, si grand qu'il fût, avait toujours un attrait pour sa 
nature batailleuse. 

Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai machina- 
lement. Je voyais, entre les lignes, des mâchoires formidablement ouvertes. 

En ce moment , Conseil et le Canadien entrèrent , l'air tranquille et 
même joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait. 

« Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo, — que le 
diable emporte! — vient de nous faire une très-aimable proposition. 

— Ah! dis-je, vous savez... 

— N'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, le commandant du Nau- 
tilus nous a invités à visiter demain, en compagnie de monsieur, les 
magnifiques pêcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents et s'est 
conduit en véritable gentleman . 

— Il ne vous a rien dit de plus ? 

— Rien, monsieur, répondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait parlé 
de cette petite promenade. 

— En effet, dis-je. Et il ne vous a donné aucun détail sur. . . 

— Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il 
pas vrai? 

— Moi... sans doute! Je vois que vous y prenez goût, maitre Land. 

— Oui ! c'est curieux, très-curieux. 

— Dangereux peut-être! ajoutai-je d'un ton insinuant. 

— Dangereux, répondit Ned Land, une simple excursion sûr un banc 
d'huîtres ! » 

Décidément le capitaine Nemo avait jugé inutile d'éveiller l'idée de 
requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un œil 
troublé, et comme s'il leur manquait déjà quelque membre. Devais-jeles 
prévenir? Oui, sans doute, mais je ne savais trop comment m'y prendre. 

« Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des 
détails sur la pêche des perles ? «■ 

— Sur la pêche elle-même, demandai -je, ou sur les incidents qui... 

— Sur la pêche, répondit le Canadien. Avant de s'engager sur le terrain, 
il est bon de le connaître . 

— Eh bien! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce 
que l'anglais Sirr vient de m'apprendre à moi-même . » 

Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien 
me dit : 

« Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle ? 

— Mon brave Ned, répondis-je, pour le poëte, la perle est une larme 



2)6 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Des cadavres flottaient. (Page 210.) 

«-■•ela. mer; pour les Orieniaux, c'est une goutle de rosée solidifiée; pour les 
dames, c'est un bijju de forme oblongue, dun éclat hyalin, d'une matière 
nacrée, qu elles portent au doigt, au cou ou à l'oreille ; pour le chimiste, 
c'est un mélange de phosphate et de carbonate de chaux ave.^ un peu de 
gélatine, et enfin, pour les naturaUstes, c'est une i-imple sécrétion maladive 
de l'organe qui produit la nacre chez certains bivalves. 

— Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acéphales, 
ordre des testacés. 

— Précisément, savant Conseil. Or, parmi ces testacés, l'oreille-de-mer 
iris, les turbots, les tridacnes, les pinnes-marines, en un mot tous ceux qui 
sécrètent la nacre, c'est-à-dire cette substance bleue, bleuâtre, violette ou 



UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO. 217 




Mous prîmes place a Tarrière diucanot. (Page 2-22.) 

blanche, qui tapisse l'intérieur de leurs valves, sont susceptibles de pro- 
duire des perles. 

— Les moules aussi? demanda le Canadien. 

— Oui ! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de Galles, 
de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohème, de la France. 

— Bon ! on y fera attention, désormais, répondit le Canadien. 

— Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle, c'est 
l'huître perlière, la méléagrina Margaritifera, la précieuse pintadine. La 
perle n'est qu'une concrétion nacrée qui se dispose sous une forme globu- 
leuse. Ou elle adhère à la coquille de l'huître, ou elle s'incruste dans les 
plis de l'animal. Sur les valves, la perle est adhérente; sur les chairs, elle 

26 



218 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



est libre. Mais elle a toujours pour noyau un petit corps dur, soit un ovule 
stérile, soit un grain de sable, autour duquel la matière nacrée se dépose 
en plusieurs années, successivement et par couches minces et concen- 
triques. 

— Trouve-t-on plusieurs perles dans une même huitre? demanda 
Conseil. 

— Oui, mon garçon. Jl y a de certaines pintadines qui forment un véri- 
table écrin. On a même cité une liuitre, mais je me permets d'en douter, 
qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins. 

— Cent cinquante requins ! s'écria Ned Land. 

— Ai-je dit requins? m'écriai-je vivement. Je veux dire cent cinquante 
perles. Requins n'aurait aucun sens. 

— En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprend ra-t-il maintenant 
par quels moyens on extrait ces perles? 

— On procède de plusieurs façons, et souvent même, quand les perles 
adhèrent aux valves, les pêcheurs les arrachent avec des pinces. Mais, le 
plus communément, les pintadines sont étendues sur des nates de sparte- 
rie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi à l'air libre, et, au bout de 
dix jours, elles se trouvent dans un état satisfaisant de putréfaction. On les 
plonge alors dans de vastes réservoirs d'eau de mer, puis on les ouvre et 
on les lave. C'est à ce moment que commence le double travail des 
rogueurs. D'abord, ils séparent les plaques de nacre connues dans le 
commerce sous le nom de franche argentée^ de bâtarde blancJie et de 
bâtarde noire, qui sont livrées par caisses de cent vingt-cinq à cent cin- 
quante kilogrammes. Puis, ils enlèvent le parenchyme de l'huitre, ils le 
font bouillir, et ils le tamisent afin d'en extraire jusqu'aux plus petites 
perles. 

— Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur? demanda 
Conseil. 

— Non-seulement selon leur grosseur, répondis-je, mais aussi selon 
leur forme, selon Xeuv eau, c'est-à-dire leur couleur, et selon leur or/e>??, 
c'est-à-dire cet éclat chatoyant et diapré qui les rend si charmantes à 
l'œil. Les plus belles perles sont appelées perles vierges ou para- 
gons ; elles se forment isolément dans le tissu du mollusque ; elles sont 
blanches, souvent opaques, mais quelquefois d'une transparence opaline, 
et le plus communément sphériques ou piriformes. Sphériques, elles for- 
ment les bracelets ; piriformes , des pendeloques, et, étant les plus pré- 
cieuses, elles se vendent à la pièce. Les autres perles adhèrent à la coquille 
de l'huître, et, plus irrégulières, elles se vendent au poids. Enfin, dans un 
ordre inférieur se classent les petites perles, connues sous le nom de 



UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO. 219 



semences ; elles se vendent à la mesure et servent plus particulièrement 
à exécuter des broderies sur les ornements d'église. 

— Mais ce travail, qui consiste à séparer les perles selon leur gros- 
seur, doit être long et difficile, dit le Canadien. 

— Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles 
percés d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les 
tamis, qui comptent de vingt à quatre-vingts trous, sont de premier ordre. 
Celles qui ne s'échappent pas des cribles percés de cent à huit cents trous 
sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles l'on emploie les 
tamis percés de neuf cents à mille trous forment la semence. 

— C'est ingénieux, dit Conseil, et je vois que la division, le classement 
des perles, s'opère mécaniquement. Et monsieur pourra-t-il nous dire ce 
que rapporte l'exploitation des bancs dhuitres perlières? 

— A s'en tenir au livre de Sirr, répondis-je, les pêcheries de Cey- 
land sont affermées annuellement pour la somme de trois millions de 
squales. 

— De francs! reprit Conseil. 

— Oui, de francs! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois que 
ces pêcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient autrefois. Il en est 
de même des pêcheries américaines, qui, sous le règne de Charles-Quint, 
produisaient quatre millions de francs, présentement réduits aux deux 
tiers. En somme, on peut évaluer à neuf millions de francs le rendement 
général de l'exploitation des perles. 

— Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles 
célèbres qui ont été cotées à un très-haut prix? 

— Oui, mon garçon. On dit que César offrit à Servillia une perle esti- 
mée cent vingt mille francs de notice monnaie. 

— J'ai même entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame 
antique buvait des perles dans son vinaigre. 

— Cléopàtre, riposta Conseil. 

— Ça devait être mauvais, ajouta Ned Land. 

— Détestable , ami Ned , répondit Conseil ; mais un petit verre de 
vinaigre qui coûte quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix. 

— Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame, dit le Canadien en 
manœuvrant son bras d'un air peu rassurant. 

— Ned Land l'époux de Cléopàtre ! s'écria Conseil. 

— Mais j'ai dû me marier. Conseil, répondit sérieusement le Canadien, 
et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas réussi. J'avais même acheté un 
collier de perles à Kat Tender, ma fiancée, qui, d'ailleurs, en a épousé un 
autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas coûté plus d'un dollar et demi, 



220 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

et cependant, — monsieur le professeur voudra Ijien me croire, — les perles 
qui le composaient n'auraient pas passé parle tamis de vingt trous, 

— Mon brave Ned, répondis-je en riant, c'étaient des perles artificielles,^ 
de simples globules de verre enduits à lintérieur d'essence d'Orient. 

— Eh! cette essence d'Orient, répondit le Canadien, cela doit coûter 
cher. 

— Si peu que rien ' Ce n'est autre chose que la substance argentée de 
l'écaillé de Tablette, recueillie dans Teau et conservée dans l'ammo- 
niaque. Elle n'a aucune valeur. 

— C'est peut-être pour cela que Kat Tender en a épousé un autre, 
répondit philosophiquement maître Land. 

— Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne crois 
pas que jamais souverain en ait possédé une supérieure à celle du capi- 
taine Nemo . 

— Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enfermé sous 
sa vitrine . 

— Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de 
deux millions de... 

— Francs! dit vivement Conseil. 

— Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute, elle n'aura coûté 
au capitaine que la peine de la ramasser. 

— Eh ! s'écria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre prome- 
nade, nous ne rencontrerons pas sa pareille ! 

— Bah ! fit Conseil 

— Et pourquoi pas? 

— A quoi des millions nous serviraient-ils à bord du Nautilus? 

— Abord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs. 

— Oh! ailleurs! fit Conseil en secouant la tête. 

— Au fait, dis-je, maître Land a raison. Et si nous rapportons jamais 
en Europe ou en Amérique une perle de quelques millions, voilà du moins- 
qui donnera une grande authenticité, et, en même temps, un grand prix 
au récit de nos aventures. 

— Je le crois, dit le Canadien. 

— Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au côté instructif des choses, 
est-ce que cette pêche des perles est dangereuse? 

— Non, répondis-je vivement, surtout si Ton prend certaines précau- 
tions. 

— Que risque-t-on dans ce métier? dit Ned Land : d'avaler quelques 
gorgées d'eau de mer ! - 

— Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le 



UNE PERLE DE DIX MILLIONS. 221 



ton dégagé du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins, 
brave Ned? 

— Moi, répondit le Canadien, un harponneur de profession! C'est mon 
métier de me moquer d'eux ! 

— Il ne s'agit pas, dis-je , de les pêcher avec un émerillon, de les 
hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue à coups de hache, 
de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le cœur et de le jeter à la mer ! 

— Alors, il s'agit de...? 

— Oui, précisément. 

— Dans l'eau? 

— Dans l'eau. 

— Ma foi, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ce 
sont des bêtes assez mal façonnées. Il faut qu'elles se retournent sur le 
ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... » 

Ned Land avait une manière de prononcer le mot «. happer » qui don- 
nait froid dans le dos. 

« Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales? 

— Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur. 

— A la bonne heure, pensai-je. 

— Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas pourquoi 
son fidèle domestique ne les affronterait pas avec lui ! » 



CHAPITRE III 

UNE PERLE DE DIX MILLIONS 

La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales jouè- 
rent un rôle important dans mes rêves, et je trouvai très-juste et très-injuste 
à la fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du mot « requiem.» 

Le lendemain, à quatre heures du matin, je fus réveillé par le stewart 
que le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon ser\ice . Je me levai 
rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon. 

Le capitaine Nemo m'y attendait. 

« Monsieur Aronnax,me dit-il, êtes-vousprêt à partir? 

— Je suis prêt. 

— Veuillez me suivre. 

— Et mes compagnons^ capitaine? 



222 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— Ils sont prévenus et nous attendent. 

— N'allons-nous pas revêtir nos scaphandres? demandai-je. 

— Pas encore. Je n'ai pas laissé le Nautilus approcher de trop 
près cette côte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar; mais 
j'ai fait parer le canot qui nous conduira au point précis de débar.pie- 
ment et nous épargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de 
plongeurs, que nous revêtirons au moment où commencera cette explo- 
ration sous-marine. » 

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les marches 
aboutissaient à la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient là, enchantés 
de « la partie de plaisir » qui se préparait. Cinq matelots du Nautilus, les 
avirons armés, nous attendaient dans le canot qui avait été bossé contre 
le bord. 

La nuit était encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel 
et ne laissaient apercevoir que de rares étoiles. Je portai mes yeux du côté 
de la terre, mais je ne vis qu une ligne trouble qui fermait les trois quarts 
de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le Nautilus, ayant remonté 
pendant la nuit la côte occidentale de Ceylan, se trouvait à l'ouest de la 
baie, ou plutôt de ce golfe formé par cette terre et Vile de Manaar. Là, 
sous les sombres eaux, s'étendait le banc de pintadines, inépuisable champ 
de perles dont la longueur dépasse vingt milles. 

Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi; nous primes place à 
l'arrière du canot. Le patron de l'embarcation se mit à la barre; ses 
quatre compagnons appuyèrent sur leurs avirons ; la bosse fut larguée et 
nous débordâmes. 

Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas. J'ob- 
servai que leurs coups d'aviron , vigoureusement engagés sous l'eau, ne 
se succédaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la méthode 
généralement usitée dans les marines de guerre. Tandis que l'embarca- 
tion courait sur son erre, les gouttelettes liquides frappaient en crépitant 
le fond noir des ilôts comme des bavures de plomb fondu. Une petite 
houle, venue du large, imprimait au canot un léger roulis, et quelques 
crêtes de lames clapotaient à son avant. 

Nous étions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo? Peut-être à 
cette terre dont il s'approchait, et qu'il trouvait trop près de lui, contrai- 
rementà l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop éloignée. 
Quant à Conseil, il était là en simple curieux. 

Vers cinq heures et demie, les premières teintes de l'horizon accusèrent 
plus nettement la ligne supérieure de la côte. Assez plate dans l'est, elle 
se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la séparaient encore, et son 



UNE PERLE DE DIX MILLIONS. 223 

rivage se confondait avec les eaux brumeuses. Entre elle et nous, la mer 
était déserte. Pas un bateau, pas un plongeur. Solitude profonde sur ce 
lieu de rendez- vous des pêcheurs de perles. Ainsi que le capitaine jNemo 
me l'avait fait observer, nous arrivions un mois trop tôt dans ces pa- 
rages. 

A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidité particulière 
aux régions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni le crépuscule. Les 
rayons solaires percèrent le rideau de nuages amoncelés sur l'horizon 
oriental, et l'astre radieux s'éleva rapidement. 

Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres épars eà et là. 

Le canot s'avança vers lile de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud. 
Le capitaine Nemo s'était levé de son banc et observait la mer. 

Sur un signe de lui, l'ancre fut mouillée, et la chame courut à peine, 
car le fond n'était pas à plus d'un mètre, et il formait en cet endroit l'un 
des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot évita aussitôt sous 
la poussée du jusant qui portait au large. 

a Nous voici arrivés, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo. 
Vous voyez cette baie resserrée. C'est ici même que dans un mois se réu- 
niront les nombreux bateaux de pêche des exploitants, et ce sont ces eaux 
que leurs plongem^s iront audacieusement fouiller. Cette baie est heureu- 
sement disposée pour ce genre de pêche. Elle est abritée des vents les plus 
forts, et la mer n'y est jamais très-houleuse, circonstance très-favorable 
au travail des plongeurs. Nous allons maintenant revêtir nos scaphandres, 
et nous commencerons notre promenade. » 

Je ne répondis rien , et tout en regardant ces flots suspects, aidé des 
matelots de l'embarcation, je commençai à revêtir mon lourd vêtement de 
mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi. 
Aucun des hommes du Nautilus ne devait nous accompagner dans cette 
nouvelle excursion. 

Bientôt nous fûmes emprisonnés jusqu'au cou dans le vêtement de 
caoutchouc, et des bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à air. 
Quant aux appareils Ruhmcorff, il n'en était pas question. Avant d'intro- 
duire ma tête dans sa capsule de cuivre, j'en lis Tobservation au capitaine, 

c( Ces appareils nous seraient inutiles, me répondit le capitaine. Nous 
n'irons pas à de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront à 
éclairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter sous ces- 
eaux une lanterne électrique. Son éclat pourrait attirer inopinément quel- 
que dangereux habitant de ces parages. » 

Pendant que le capitaine Nemo prononçait ces paroles, je me retournai 
vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur 



224 



\INGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Ned Land brandissait son énorme harpon. iPage 224.) 



fête dans la calotte métallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni ré- 
pondre . 

Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo : 

« Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils? 

— Des fusils! à quoi bon? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours 
un poignard à la main, et l'acier n'est-il pas plus sûr que le plomb? Voici 
une lame solide. Passez-la à votre ceinture et partons. » 

Je regardai mes compagnons. Ils étaient armés comme nous, et, de plus, 
Ned Land brandissait un énorme harpon qu'il avait déposé dans le canot 
avant de quitter le Nautilus. 

Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coifier de la pesante 



UNE PERLE DE DIX MILLIONS. 



225 




Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. (Page 22S.] 

sphère decuivre, et nos réservoirs à airfurentimmédiatementmis enaclivité. 

Un instant après, les matelots de l'embarcation nous débarquaient les 
uns après les autres, et, par un mètre et demi d'eau, nous prenions pied 
sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main. Nous le 
suivîmes, et par une pente douce nous disparûmes sous les flots. 

Là, les idées qui obsédaient mon cerveau m'abandonnèrent. Je redevins 
étonnamment calme. La facilité de mes mou\ements accrut ma confiance, 
et fétrangeté du spectacle captiva mon imagination. 

Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. Les moindres 
objets restaient perceptibles. Après dix minutes de marche, nous étions 
par cinq mètres d'eau, et le terrain devenait à peu près plat. 

29 



226 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

Sur nos pas, comme des compagnies de bécassines dans un marais, 
se levaient des volées de poissons curieux du genre des monoptères , 
dont les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je re- 
connus le javanais, véritalDle serpent long de huit décimètres, au ventre 
livide, que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes 
d'or de ses flancs. Dans le genre des stromatées, dont le corps est très- 
comprimé et ovale, j'observai des parus aux couleurs éclatantes portant 
comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, séchés 
et marines, forment un mets excellent connu sous le nom de karawade ; 
puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphoroïdes, dont le 
corps est recouvert d'une cuirasse écaiUeuse à huit pans longitudinaux. 

Cependant l'élévation progressive du soleil éclairait de plus en plus la 
masse des eaux. Le sol changeait peu à peu. Au sable fin succédait une 
véritable chaussée de rochers arrondis, revêtus d'un tapis de mollusques et 
de zoophytes. Parmi les échantillons de ces deux embranchements, je re- 
marquai des placènes à valves minces et inégales, sorte d'ostracées particu- 
lières à la mer Rouge et à l'océan Indien, des lucines orangées à coquille 
orbiculaire, des tarières subulées, quelques-unes de ces pourpres persi- 
ques qui fournissaient au Nautilus une teinture admirable, des rochers 
cornus, longs de qninze centimètres, qui se dressaient sous les flots comme 
des mains prêtes à vous saisir, des turbinelles cornigères, toutes hé- 
rissées d'épines, des lingules hyantes, des anatines, coquillages comes- 
tibles qui alimentent les marchés de l'Hindoustan, des pélagies panopyres, 
légèrement lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes , 
magnifiques éventails qui forment l'une des plus yiches arborisations de 
ces mers. 

Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes 
couraient de gauches légions d'articulés, particulièrement des ranines den- 
tées, dont la carapace représente un triangle un peu arrondi, des birgues 
spéciales à ces parages, des parthenopes horribles, dontUaspect répugnait 
aux regards. Un animal non moins hideux que je rencontrai plusieurs fois, 
ce fut ce crabe énorme observé par M. Darwin, auquel la nature a donné 
linstinct et la force nécessaire pour se nourrir de noix de cocos ; il grimpe 
aux arbres du rivage, il fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il 
l'ouvre avec ses puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe cou- 
rait avec une agilité sans pareille, tandis que des chélonées franches, do 
cette espèce qui fréquente les côtes du Malabar, se déplaçaient lentement 
entre les roches ébranlées. 

Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur lequel 
les hjiitres perlières se reproduisent par millions. Ces mollusques précieiLX 



UNE PERLE DE DIX MILLIONS. 227 



adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés par ce byssus de cou- 
leur brune qui ne leur permet pas de se déplacer. En quoi ces huitres sont 
inférieures aux moules elles-mêmes, auxquelles la nature n'a pas refusé 
toute faculté de locomotion. 

La pintadine meleayrina^ la mère perle, dont les valves sont à peu près 
égales, se présente sous la forme d'une coquille arrondie, aux épaisses 
parois, très-rugueuses à l'extérieur. Quelques-unes de ces coquilles étaient 
feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui rayonnaient de leur som- 
met. Elles appartenaient aux jeunes huitres. Les autres, à surface rude et 
noire, vieilles de dix ans et plus, mesuraient jusqu'à quinze centimètres 
de largeur. 

Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux 
de pintadines, et je compris que cette mine était véritablement inépuisable, 
car la force créatrice de la nature l'emporte sur l'instinct destructif de 
l'homme. Ned Land, fidèle à cet instinct, se hâtait d'emplir des plus beaux 
mollusques un filet qu'il portait à son côté. 

Mais nous ne pouvions nous arrêter. Il fallait suivre le capitaine qui 
semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol remontait 
sensiblement, et parfois mon bras, que j'çlevais, dépassait la surface de la 
mer. Puis le niveau du banc se rabaissait capricieusement. Souvent nous 
tournions de hauts rocs effilés en pyramidions. Dans leurs sombres 
anfractuosités de gros crustacés, pointés sur leurs hautes pattes comme des 
machines de guerre, nous regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos 
pieds rampaient des myrianes, des glycères, des aricies et des annélides, 
qui allongeaient démesurément leurs antennes et leurs cyrrhestentaculaires. 

En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creusée dans un 
pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes-lisses de 
la flore sous-marine. D'abord,, cette grotte me parut profondément obscure. 
Les rayons solaires semblaient s'y éteindre par dégradations successives. 
Sa vague transparence n'était plus que de la lumière noyée. 

Le capitaine Nemo y entra. Nous après lui. Mes yeux s'accoutumèrent 
J)ientôt à ces ténèbres relatives. Je distinguai les retombées si capricieu- 
sement contournées de la voûte que supportaient des piliers naturels, lar- 
gement assis sur leur base granitique, comme les lourdes colonnes de 
l'architecture toscane. Pourquoi notre incompréhensible guide nous 
entraînait - il au fond de cette crypte sous -marine? J'allais le savoir 
avant peu. 

Après avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulèrent le fond 
d'une sorte de puits circulaire. Là, le capitaine Nemo s'arrêta, et de la 
main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperçu. 



228 vT^-^- MILLr. LIEUES SOUS LES MERS. 



C'était une huitre de dimension extraordinaire, une tridacne gigantes- 
que, un bénitier qui eût contenu un lac d'eau sainte, une vasque dont la 
largeur dépassait deux mètres, et conséquemment plus grande que celle 
qui ornait le salon du Naiitilus. 

Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. Par son byssus il adhé- 
rait à une table de granit, et là il se développait isolément dans les eaux 
calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne à trois cents kilo- 
grammes. Or, une telle huitre contient quinze kilos de chair, et il faudrait 
l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines. 

Le capitaine Nemo connaissait évidemment l'existence de ce bivalve. 
Ce n'était pas la première fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en nous con- 
duisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une curiosité 
naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt particulier 
à constater l'état actuel de cette tridacne. 

Les deux valves du mollusque étaient entr' ouvertes. Le capitaine s'ap- 
procha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les empêcher 
de se rabattre ; puis, delà main, il souleva la tunique membraneuse et 
frangée sur ses bords qui formait le manteau de l'animal. 

L^, entre les plis foliacés, je vis une perle libre dont la grosseur éga- 
lait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité parfaite, 
son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable prix. Emporté 
par la curiosité, j'étendais la main pour la saisir, pour la peser, pour la 
palper! Mais le capitaine m'arrêta, fit un signe négatif, et, retirant son 
poignird par un mouvement rapide, il laissa les deux valves se refermer 
subitement. 

Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. En lais- 
sant cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait 
de s'accroitre insensiblement. Avec chaque année la sécrétion du mol- 
lusque y ajoutait de nouvelles cojches concentriques. Seul, le capitaine 
connaissait la grotte où (c mûrissait » cet admirable fruit de la nature ; 
seul il relevait, pour ainsi dire, afin de la transporter un jour dans son 
précieux musée. Peut-être même, suivant l'exemple des Chinois et des 
Indiens, avait-il déterminé la production de cette perle en introduisant 
sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et de métal, qui 
s'était peu à peu recouverte de la matière nacrée. En tout cas, comparant 
cettepeile à celles que je connaissais déjà, à celles qui brillaient dans la 
collection du capitaine, j'estimai sa valeur à dix millions de francs au moins. 
Superbe curiosité naturelle et non bijou de luxe, car je ne sais quelles 
oreilles féminines auraient pu la supporter. 

La visite à l'opulente tridacne était terminée. Le capitaine Nemo quitta 



'C.si: PERLE DE DIX MILLIONS. 229 



la grotte, et nous remontâmes sur le banc de pintadines, au milieu de ces 
eaux claires que ne troublait pas encore le travail des plongeurs. 

Nous marchions isolément, en véritables Ûaneurs, chacun s'arrêtant ou 
s'éloignant au gré de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus aucun 
souci des dangers que mon imagination avait exagérés si ridiculement. 
Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de la mer, et bientôt 
par un mètre d'eau ma tète dépassa le niveau océanique. Conseil me rejoi- 
gnit, et collant sa grosse capsule à la mienne, il me fit des yeux un salut 
amical. Mais ce plateau élevé ne mesurait que quelques toises, et bientôt 
nous fumes rentrés dans notre élément. Je crois avoir maintenant le droit 
de le qualifier ainsi. 

Dix minutes après, le capitaine Nemo s'arrêtait soudain. Je crus qu'il 
faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous ordonna 
de nous blottir près de lui au fond d'une large anfractuosité. Sa main se 
dirigea vers un point delà masse liquide, et je regardai attentivement. 

A cinq mètres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol. L'in- 
quiétante idée des requins traversa mon esprit. Mais je me trompais, et, 
cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres de l'Océan. 

C'était un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pê- 
cheur , un pauvre diable , sans doute , qui venait glaner avant la 
récolte. J'apercevais les fonds de son canot mouillé à quelques pieds au- 
dessus de sa tète. Il plongeait, et remontait successivemeni. Une pierrG 
taillée en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde la 
rattachait à son bateau, lui servait à descendre plus rapidement au fond 
de la mer. C'était \\ tout son outillage. Arrivé au sol, par cmq mètres 
de pjrofondeur environ, il se précipitait à genoux et remplissait son sac de 
pintadines ramassées au hasard Puis, il remontait, vidait soi: sac, rame- 
nait sa pierre, et recommençait son opération qui ne duraii que trente 
secondes. 

Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous dérobait à ses 
regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais supposé 
que des hommes, des êtres semblables à lui, fussent là, sous les eaux, 
épiant ses mouvements, ne p.erdant aucun détail de sa pêche ! 

Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportait 
pas plus d'une dizaine de pintadines à chaque plongée, car il fallait les 
arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste byssus. Et 
combien de ces huîtres étaient privées de ces perles pour lesquelles il ris- 
quait sa vie! 

Je l'observais avec une attention profonde. Sa manœuvre se faisait régu- 
lièrement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le menacer. 



530 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche intéressante, quand, 
tout d'un coup, à un moment où l'Indien était agenouillé sur le sol, je lui 
vis faire un geste d'effroi, se relever et prendre son élan pour remonter à 
la surface des flots. 

Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus 
du malheureux plongeur. C'était un requin de grande taille qui s'avançait 
diagonalement, l'œil en feu, les mâchoires ouvertes! 

J'étais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement. 

Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'élança vers l'In- 
dien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non le batte- 
ment de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine, l'étendit sur 
le sol. 

Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint, et, 
se retournant sur le dos, il s'apprêtait à couper l'Indien en deux, quand 
je sentis le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever subitement. Puis, 
son poignard à la main, il marcha droit au monstre, prêt à lutter corps à 
corps avec lui . 

Le squale, au moment où il allait happer le malheureux pêcheur, aperçut 
son nouvel adversaire, et se replaçant sur le ventre, il se dirigea rapide- 
ment vers lui. 

Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il atten- 
dait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque celui-ci 
se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une prestesse pro- 
digieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans le ventre. Mais, 
tout n'était pas dit. Un combat terrible s'engagea. 

Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses bles- 
sures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque, je ne 
vis plus rien. 

Plus rien, jusqu'au moment où, dans une éclaircie, j'aperçus l'audcicieux 
capitaine, cramponné à l'une des nageoires de l'animal, luttant corps ù 
corps avec le monstre, labourant de coups de poignards le ventre de son 
ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup déiinitif, c'est-à-dire l'attein- 
dre en plein cœur. Le squale, se débattant, agitait la masse des eaux avec 
furie, et leur remous menaçait de me renverser. 

J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, cloué parFhorreur, 
je ne pouvais remuer. 

Je regardais, l'œil hagard. Je voyais les phases de la lutte se modifier. 
Le capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse énorme qui pesait sur 
lui. Puis, les mâchoires du requin s'ouvrirent démesurément comme une 
cisaille d'usine, et c'en était fait du capitaine si, prompt comme la pensée, 



UNE PERLE DE DIX MILLIONS. 231 

son harpon à la main, Ned Land, se précipitant vers le requin, ne l'eût 
frappé de sa terrible pointe. 

Les flots s'imprégnèrent d'une masse de sang. Ils s'agitèrent sous les 
mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. Ned 
Land n'avait pas manqué son but. C'était le râle du monstre. Frappé au 
cœur, il se débattait dans des spasmes épouvantables, dont le contre-coup 
renversa Conseil. 

Cependant, Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans 
blessures, alla droit à l'Indien, coupa vivement la corde qui le liait à sa 
pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il remonta à 
la surface de la mer. 

Nous le suivîmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement 
sauvés, nous atteignions l'embarcation du pêcheur. 

Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la 
vie. Je ne savais s'il réussirait. Je l'espérais, car l'immersion de ce pauvre 
diable n'avait pas été longue. Mais le coup de queue du requin pouvait 
l'avoir frappé à mort. 

Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du capitaine, 
je vis, peu à peu, le noyé revenir au sentiment. Il ou\Tit les yeux. Quelle 
dut être sa surprise, son épouvante même^ à voir les quatre grosses têtes de 
cuivre qui se penchaient sur lui ! 

Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une 
poche de son vêtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main? 
Cette magnifique aumône de l'homme des eaux au pauvre Indien da Cey- 
laiid fut acceptée par celui-ci d'une main tremblante. Ses yeux effarés indi- 
quaient du reste qu'il ne savait à quels êtres surhumains il devait à la fois 
la fortune et la vie. 

Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc de pintadines, et, 
suivant la route déjà parcourue , après une demi-heure de marche nous 
rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du Naiitilus. 

Une fois embarqués, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se débar- 
rassa de sa lourde carapace de cuivre. 

lia première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien. 

(( Merci, maitre Land, lui dit-il. 

— C'est une revanche, capitaine, répondit Ned Land. Je vous devais 
cela. » 

Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine, et ce fut tout. 

« Au Nautilus, » dit-il. 

L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous ren- 
contrions le cadavre du requin qui flottait. 



232 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




*.. 



4 



Un combat terrible s'engagea. (Page 230.) 

A la couleur noire marquant l'extrémité de ses nageoires, je reconnus 
le terrible mélanoptèr^ de la mer des Indes, de l'espèce des requins 
proprement dits. Sa longueur dépassait vingt -cinq pieds; sa bouche 
énorme occupait le tiers de son corps. C'était un adulte, ce qui se voyait 
aux six rangées de deats, disp.Qsées en triangles isocèles sur la mâchoire 
supérieure. 

Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique, et je suis sûr qu'il 
le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux, ordre des 
chojidroptérygiens à branchies fixes, famille des sélaciens , genre des 
squales. 

Pendant que je considérais cette masse inerte, une douzaine de ces 



UNE PERLE DE DIX MILLIONS 



233 




Des pans de rochers recouverts d'une fourrure d'algues. (Page iB7.J 



voraces mélanoptères apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ; 
mais, sans se préoccuper de nous, ils se jetèrent sur le cadavre et s'en dis- 
putèrent les lambeaux. 

A huit heures et demie, nous étions de retour à bord du Naiitilus. 

Là, je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc de 
Manaar. Deux observations s'en dégageaient inévitablement. L'mie, por • 
tant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son dévoue- 
ment pour un être humain, l'un des représentants de cette race qu'il fuyait 
sous les mers. Quoi qu'il en dit, cet homme étrange n'était pas par^ienu 
encore à tuer son cœur tout entier. 

Lorsquejelui fis cetteobservation,ilmeréponditd' union légèrement ému: 

30 



?34 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

« Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des 
opprimes, et je suis encore, et, jusqu'à mon dernier souftle, je serai de 
ce pays-là ". » 

CHAPITRE IV 



LA MER ROUGE 



Pendant la journée du 29 janvier, l'ile de Ceyland disparut sous l'ho- 
rison, et le Nautilus, avec une vitesse de vingt milles à l'heure, se glissa 
dans ce labyrinthe de canaux qui séparent les Maledives des Laquedives. 
Il rangea même l'ile Kittan, terre d'origine madréporique, découverte par 
Vasco de Gama en 1499, et l'une des dix-neuf principales lies de cet archi- 
pel des Laquedives, situé entre 10° et 14^30' de latitude nord, et 69° et 
50°72' de longitude est. 

Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept mille 
. cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du Japon. 

Le lendemain, — 30 janvier, —lorsque le Nautihis remonta à la surface 
de l'Océan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au nord- 
nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creusée entre l'Arabie 
et la péninsule indienne, qui sert de débouché au golfe Persique. 

C'était évidemment une impasse, sans issue possible. Où nous conduisait 
donc le capitaine Nemo? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas le Ca- 
nadien, qui, ce jour-là, me demanda où nous allions. 

« Nous allons, maître Ned, où nous conduit la fantaisie du capitaine. 

— Cette fantaisie, répondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le 
golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons guère 
à revenir sur nos pas. 

— Eh bien ! nous reviendrons, maître Land, et si après le golfe Per- 
sique, le Nautihis veut visiter la mer Rouge, le détroit de Babel-jMandeb 
est toujours là pour lui livrer passage. 

— Je ne vous apprendrai pas, monsieur, répondit Ned Land, que la 
mer Rouge est non moins fermée que le golfe, puisque l'isthme de Suez 
n'est pas encore percé, et, le fùt-il, un bateau mystérieux comme le nôtre 
ne se hasarderait pas dans ses canaux coupés d'écluses. Donc, la mer Rouge 
n'est pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe. 

- Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe. 

— Que supposez-vous donc ? 



LA MER ROUGE. 235 



— Je suppose qu'après avoir visité ces curieux parages de l'Arabie et 
de l'Egypte, leNautilus redescendra l'Océan indien, peut-être à travers le 
canal de Mozambique, peut-être au large des Mascareignes, de manière à 
gagner le cap de Bonne-Espérance. 

— Et une fois au cap de Bonne-Espérance? demanda le Canadien avec 
une insistance toute particulière. 

— Eh bien, nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne connais- 
9ons pas encore. Ah çà! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce voyage sous 
les mers? Vous vous blasez donc sur le spectacle incessamment varié des 
merveilles sous-marines? Pour mon compte, je verrai avec un extrême 
dépit finir ce voyage qu'il aura été donné à si peu d'hommes de faire. 

— Mais savez-vous, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, que voilà 
bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce Nautilus? 

- Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veyx pas le savoir, et je ne compte 
ni les jours, ni les heures. 

— Mais la conclusion? 

— La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons 
rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave 
Ned : « Une chance d'évasion nous est offerte, » je la discuterais avec 
vous. Mais tel n'est pas le cas et, à vous parler franchement, je ne crois pas 
que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers européennes. » 

Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du Nautilus, j'étais 
incarné dans la peau de son commandant. 

Quant à Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme 
de monologue : « Tout cela est bel et bon, mais, à mon avis, où il y a de 
la gêne, il n'y a plus de plaisir. » 

Pendant quatre jours, jusqu'au 3 février, le N.autilus visita la mer d'O- 
man, sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. Il semblait marcher 
au hasard, comme s'il eût hésité sur la route à suivre, mais il ne dépassa 
jamais le tropique du Cancer. 

En quittant cette mer, nous eûmes un instant connaissance de Mascate, 
la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect étrange, au 
milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se détachent en 
blanc ses maisons et ses forts. J'aperçus le dôme arrondi de ses mosquées, 
ia pointe élégante de ses minarets, ses fraîches et verdoyantes terrasses. 
Mais ce ne fut qu'une vision, et le Nautilus s'enfonça bientôt sous les flots 
sombres de ces parages. 

Puis, il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du 
Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondulée de montagnes, relevée de 
quelques ruines anciennes. Le 5 février, nous donnions enfin dans le golfe 



236 VliNGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

d'Aden, véritable entonnoir introduit dans ce goulot de Babel-Mandeb, 
qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge. 

Le 6 février, le Nautilus flottait en vue d'Aden, perché sur un promon- 
toire qu'un isthme étroit réunit au continent, sorte de Gibraltar inaccés- 
sUdIc, dont les Anglais ont refait les fortifications, après s'en être emparés 
en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette ville qui fut autrefois 
l'entrepôt le plus riche et le plus commerçant de la côte, au dire de Ihisto- 
rien Edrisi. 

Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu à ce point, allait revenir 
en arrière; mais je me trompais, et, à ma grande surprise, il n'en fut rien. 

Le lendemain, 7 février, nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb, 
dont le nom v eut dire en langue arabe : « la porte des Larmes. » Sur vingt 
milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomètres de long, et pour 
le Nautilus lancé à toute vitesse, le franchir fut l'affaire d'une heure à peine. 
Mais je ne vis rien, pas même cette ile de Périm, dont le gouvernement bri- 
tannique a fortifié la position d'Aden. Trop de steamers anglais ou français 
des lignes de Suez à Bombay, à Calcutta, à MeUiourne, à Bourbon, à Mau- 
rice, sillonnaient cet étroit passage, pour que le Nautilus tentât de s'y mon- 
trer. Aussi se tint-il prudemment entre deux eaux . 

Enfin, à midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge. 

La mer Rouge, lac célèbre des traditions bil^liques, que les pluies ne 
raffraichissent guère, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une excessive 
évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une tranche 
liquide haute d'un mètre et demi! Singulier golfe, qui, fermé et dans les 
conditions d'un lac, serait peut-être entièrement desséché ; inférieur en 
ceci à ses voisines la Caspienne ou F Asphaltite, dont le niveau a seulement 
baissé jusqu'au point ou leur évaporation a précisément égalé la somme 
des eaux reçues dans leur sein . 

Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une 
largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolemées et des 
empereurs romains, elle fut la grande artère commerciale du monde, et le 
percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les railwajs 
de Suez ont déjà ramenée en partie. 

Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine 
Kemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. Mais j'ap- 
prouvai sans réserve le Nautilus d'y être entré. \\ prit une allure moyenne, 
tantôt se tenant à la surface, tantôt plongeant pour éviter quelque navire, 
et je pus observer ainsi le dedans et le dessus de cette mer si curieuse. 

Le 8 février, dès les premières heures du jour, Moka nous apparut, ville 
maintenant ruinée, dont les murailles tombent au seul bruit du canon, et 



LA MER ROUGE. 237 



qu'abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. Cité importante, autrefois, 
qui renfermait six marchés publics, vingt-six mosquées, et à laquelle ses 
murs, défendus par quatorze forts, faisaient une ceinture de trois kilomètres. 

Puis, le Nautilus se rapprocha des rivages africains où la profondeur de 
la mer est plus considérable. Là, entre deux eaux d'une limpidité de 
cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler d'admi- 
rables buissons de coraux éclatants, et de vastes pans de rochers re^ êtus 
d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel indescriptible 
spectacle, et quelle variété de sites et de paysages à l'arrasement de ces 
écueils et' de ces îlots volcaniques qui confinent à la côte lybienne ! Mais 
où ces arborisations apparurent dans toute leur beauté, ce fut vers les 
rives orientales que le Nautilus ne tarda pas à rallier. Ce fut sur les côtes 
du Téhama, car alors non-seulement ces étalages de zoophytes fleuris- 
saient au-dessous du niveau de la mer, mais ils formaient aussi des entre- 
lacements pittoresques qui se déroulaient à dix brasses au-dessus; ceuxrci 
plus capricieux^ mais moins colorés que ceux-là dont l'humide vitalité des 
eaux entretenait la fraîcheur. 

Que d'heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon! Que d'échan- 
tillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine j'admirai sous l'éclat 
de notre fanal électrique ! Des fongies agariciformes, des actinies de cou- 
leur ardoisée, entre autres le thalassiantJms astei\ des tubipores disposés 
comme des flûtes et n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles 
particulières à cette mer, qui s'établissent dans les excavations madrépo- 
riques et dont la base est contournée en courte spirale, et enfin mille spé- 
cimens d'un polypier que je n'avais pas observé encore, la vulgaire 
éponge. 

La classe des spongiaires, première du groupe des polypes, a été pré- 
cisément créée par ce curieux produit dont l'utilité est incontestable. 
L'éponge n'est point un végétal comme l'admettent encore quelques 
naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier inférieur à 
celui du corail. Son animalité n'est pas douteuse, et on ne peut même 
adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un être intermé- 
diaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant, que les natu- 
ralistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de l'éponge. Pour 
les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M. Milne Eddwards, 
c'est un individu isolé et unique. 

La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se 
rencontrent dans un grand nombre de mers, et même dans certains cours 
d'eau où elles ont reçu le nom de « fluviatiles. » Mais leurs eaux de prédilec- 
tion sont celles de la Méditerranée, de l'archipel grec, de la côte de Syrie 



238 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

et de la mer Rouge. Là se reproduisent et se développent ces éponges 
fines-douces dont la valeur s'élève jusqu'à cent cinquante francs, l'éponge 
blonde de Syrie, l'éponge dure de Barbarie, etc. IMais puisque je ne pou- 
vais espérer d'étudier ces zoophytes dans les échelles du Levant, dont nous 
étions séparés par l'infranchissable isthme de Suez, je me contentai de 
les observer dans les eaux delà mer Rouge. 

J'appelai donc Conseil près de moi, pendant que le Nautilus, par une 
profondeur moyenne de huit à neuf mètres, rasait lentement tous ces 
beaux rochers de la côte orientale. 

Là croissaient des éponges de toutes formes, des éponges pédiculées, 
foliacées, globuleuses, digitées. Elles justifiaient assez exactement ces 
noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'élan, de pied 
de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont attribué les 
pêcheurs , plus poètes que les savants. De Itur tissu fibreux , enduit 
d'une substance gélatineuse à demi-fluide, s'échappaient incessamment 
de petits filets d'eau, qui après avoir porté la vie dans chaque cellule, en 
étaient expulsés par un mouvement contractile. Cette substance disparait 
après la mort du polype, et se putréfie en dégageant de l'ammoniaque. 
Il ne reste plus alors que ces fibres cornées ou gélatineuses dont se com- 
pose l'éponge domestique, qui prend une teinte roussàtre,et qui s'emploie 
à des usages diver?, selon son degré d'élasticité, de perméabiUté ou de 
résistance à la macération . 

Ces polypiers adhéraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et 
même aux liges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites anfractuo- 
sités, les uns s'étalant, les autres se dressant ou pendant comme des 
excroissances coralligènes. J'appris à Conseil que ces éponges se péchaient 
de deux manières, soit à la drague, soit à la main. Cette dernière méthode 
qui nécessite l'emploi des plongeurs, est préférable, car en respectant 
le tissu du polypier, elle lui laisse une valeur très-su péiieure. 

Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires, consis- 
taient principalement en méduses dune espèce très -élégante; les mollus- 
ques étaient représentés par des variétés de calmars, qui, d'après d'Orbi- 
gny, sont spéciales à la mer Rouge, et les reptiles par des tortues virgata^ 
appartenant au genre des Chélonées, qui fournirent à notre table un mets 
sain et délicat. 

Quant aux poissons, ils étaient nombreux et souvent remarquables. 
Voici ceux que les filets du Nautilus rapportaient plus fréquemment à 
bord : des raies, parmi lesquelles les limmesde forme ovale, de couleur 
brique, au corps semé d'inégales taches bleues et reconnaissables à leur 
double aiguillon dentelé, des arnacks au dos argenté, des pastenaques à 



LA MER ROUGE. 239 



la queue pointillée, et des boekats, vastes manteaux longs de deux mètres 
qui ondulaient entre les eaux, des aodons, absolument dépourvus de 
dents, sortes de cartilagineiLX qui se rapprochent du squale, des ostra- 
cions-dromadaires dont la bosse se termine par un aiguillon recourbé, 
long d'un pied et demi, des ophidies, véritables murènes à la queue 
argentée, au dos bleuâtre^ aux pectorales brunes bordées d'un liseré gris, 
des fiatoles, espèces de stromatées , zébrés d'étroites raies d'or et parés 
des trois couleurs de la France, des blémies-garamits, longs de quatre 
décimètres , de superbes caranx, décorés de sept bandes transversales 
d'un beau noir, de nageoires bleues et jaunes, et d'écaillés d'or et d'ar- 
gent, des centropodes, des mulles auriflammes à tète jaune, des scares, 
des labres, des batistes, des gobies, etc., et mille autres poissons com- 
nnms aux Océans que nous avions déjà traversées. 

Le 9 février, le Nautilus flottait dans cette partie la plus large de la mer 
Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et Quonfodah sur 
la côte est, sur un diamètre de cent quatre-vingt dix milles. 

Ce jour-là à midi, après le point, le capitaine Nemo monta sur la plate- 
forme où je me trouvais. Je me promis de ne point le laisser redescendre 
sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs. Il vint à moi dès 
qu'il m'aperçut, m'offrit gracieusement un cigare et me dit : 

« Eh bien! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plait-elle? 
Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu'elle recouvre, ses pois- 
sons et ses zoophytes, ses parterres d'épongés et ses forêts de corail? 
Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords? 

— Oui, capitaine Nemo, répondis-je, et le Nautilus s'est merveilleuse- 
ment prêté à toute cette étude. Ah ! c'est un intelligent bateau ! 

— Oui , monsieur , intelligent , audacieux et invulnérable ! Il ne re- 
doute ni les terribles tempêtes de la mer Rouge, ni ses courants, ni ses 
écueils. 

— En effet, dis-je, cette mer est citée entre les plus mauvaises, et si je 
ne me trompe, au temps des Anciens, sa renommée était détestable. 

— Détestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en 
parlent pas à son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulièrement 
dure à l'époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. L'arabe 
Edrisi qui la dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les 
navires périssaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que per- 
sonne ne se hasardait à y naviguer la nuit. C'est, prétend-il, une mer 
sujette à d'affreux ouragans, semée d'Iles inhospitalières, et « qui n'offre 
rien de bon » ni dans ses profondeurs, ni à sa surface. En effet, telle est 
l'opinion qui se t>^ouve dans Arrien, Agatharchide et Artémidorc. 



240 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 





La pêche des éponges. (Page 238.) 

— On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigué à 
bord du Nautilus. 

— En efiet, répondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les 
modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu bien des 
siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur ! Qui sait si dans 
cent ans, on verra un second Nautilus l Les progrès sont lents, monsieur 
Aronnax. 

C est vrai, répondis-je, votre navire avance d'un siècle, de plusieurs 
peut-être, sur son époque. Quel malheur qu'un secret pareil doive mourir 
avec son inventeur l » 

Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques minutes de silence : 



LA MER ROUGE 



24i 








Quelques cabanes de bois ou de roseaux. [Page 246.) 



« Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les dan- 
gers qu'offre la navigation de la mer Rouge? 

— C'est vrai, répondis-je, mais leurs craintes n'étaient-elles pas exa- 
gérées ? 

— Oui et non, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine ^'emo, qui 
meparutposséderàfond «sa mer Rouge.» Ce quin'estplus dangereux pour 
un navire moderne, bien gréé, solidement construit, maître de sa direction 
grâce à l'obéissante vapeur, offrait des périls de toutes sortes aux bâti- 
ments des anciens. îl faut se représenter ces premiers navigateurs s'aventc- 
rant sur des barques faites de planches cousues avec des cordes de palmier, 
calîatées de résine pilée et enduites de graisse de chiens de mer. Ils 

31 



242 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

n'avaient pas même d'instruments pour relever leur direction, et ils mar- 
chaient à l'estime au milieu de courants qu'ils connaissaient à peine. 
Dans ces conditions, les naufrages étaient et devaient être nombreux. Mais 
de notre temps, les steamers qui font le service entre Suez et les mers du 
Sud n'ont plus rien à redouter des colèrs de ce golfe, en dépit des moussons 
contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au 
départ par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont plus, 
ornés de guirlandes et de bandelettes dorées, remercier les dieux dans le 
temple voisin. 

_- J'en conviens, dis-je, et la vapeur me parait avoir tué la reconnais- 
sance dans le cœur des marins. Mais, capitaine, puisque vous semblez 
avoir spécialement étudié cette mer, pouvez-vous m'apprendre quelle est 
l'origine de son nom? 

— Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications à ce sujet. 
Voulez-vous connaitre l'opinion d'un chroniqueur du xiv^ siècle? 

— Volontiers. 

— Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage 
des Israélites, lorsque le Pharaon eût péri dans les flots qui se refermèrent 
à la voLx de Moïse : 

En signe de cette merveille, 
Devint la mer rouge et vermeille. 
Non puis ne surent la nommer 
Autrement que la rouge mer. 

— Explication de poëte, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne sau- 
rais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion personnelle. 

— La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette 
appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu « Edroni », et si 
les anciens lui donnèrent ce nom, ce fut à cause de la coloration particu- 
lière de ses eaux . 

— Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune 
teinte particulière. 

— Sans doute, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarque- 
rez cette singulière apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de ïor 
entièrement rouge, comme un lac de sang. 

— Et cette couleur, vous 1 attribuez à la présence d'une algue micros- 
copique ? 

— Oui. C'est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces ché- 
tives plantules connues sous le nom de trichodesmies, et dont ii faut qua- 
rante mille pour occuper l'espace dun millimètre carré. Peut-êti'e en 
rencontrerez-vous, quand nous serons à Tor. 



LA MER ROUGK. 243 



— Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la première fois que vous par- 
courez la mer Rouge à bord du Nautilus ? 

— Non, monsieur. 

— Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et de 
la catastrophe des Egyptiens, je vous demanderai si vous avez reconnu 
sous les eaux des traces de ce grand fait historique? 

— Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison. 

— Laquelle? 

— Ces que l'endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est 
tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner 
leur jambes. Vous comprenez que mon Nautilus n'aurait pas assez d'eau 
pour hii. 

— Et cet endroit?... demandai-je. 

— Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui for- 
mait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge s'étendait 
jusqu'aux lacs amers. Maintenant , que ce passage soit miraculeux ou 
non , les Israélites n'en ont pas moins passé là pour gagner la Terre 
promise, et l'armée de Pharaon a précisément péri en cet endroit. Je 
pense donc que des fouilles pratiquéees au milieu de ces sables met- 
traient à découvert une grande quantité d'armes et d'instruments d'ori- 
gine égyptienne. 

— C'est évident, répondis-je, et il faut espérer pour les archéologues 
que ces fouilles se feront tôt ou tard, lorsque des villes nouvelles s'établi- 
ront sur cet isthme, après le percement du canal de Suez. Un canal bien 
inutile pour un navire tel que le Nautilus ! 

— Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les 
anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires commerciales 
d'établir une communication entre la mer Rouge et la Méditerranée; mais 
ils ne songèrent point à creuser un canal direct, et ils prirent le Nil pour 
intermédiaire. Très-probablement, le can^il qui réunissait le N;l à la mer 
Rouge fut commencé sous Sésostris, si l'on en croit la tradition. Ce qui 
est.certain, c'est que, 615 ans avant Jésus-Christ, Necos entreprit les tra- 
vaux d'im canal ahmenté par les eaux du Nil, à travers la plaine d'Egypte 
qui regarde l'Arabie. Ce canal se lemoniait en quatre jours, et sa lar- 
geur était telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. Il fut 
continué par Darius, fds dTIytaspe, ef probablement achevé par Pto- 
lémée II. Str^bon le vit employé à la navigation ; mais la faiblesse de sa 
pente entre son point de départ, prés de Rubaste, et la mer Rouge, ne le 
rendait navigable que pendant quelques mois de l'année. Ce canal servit 
au commerce jusqu'au siècle des Antonins; abandonné, ensablé, puis réta- 



?44 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MEItS. 

bli par les ordres du calife Omar, il fut définitivement comblé en 761 ou 
762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empêcher les vivres d'arriver à 
.\Iohammed-ben-x\bdoallah , révolté contre lui. Pendant ^expédition 
d'Eg-ypte, votre général Bonaparte retrouva les traces de ces travaux dans 
le désert de Suez, et, surpris par la marée, il faillit périr quelques heures 
avant de rejoindre Iladjaroth, là même où Moïse avait campé trois mille 
trois cents ans avant lui. 

— Eh b'en, capitaine, ce que les anciens n'avaient osé entreprendre, 
cette jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille kilomètres 
la roule de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et avant peu, il aura 
changé l'Afrique en une île immense. 

— Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'être fier de voire 
compatriote. C'e.-t un homme qui honore plus une nation que les plus 
grands capitaines! li a commencé comme tint d'autres [lar les ennuis et 
les rebuts, mais il a triomphé, car il aie génie de la volonté. Et il est tri-te 
de penser que cette œuvre, qui aurait dû être une œuvre internationale, 
qui aurait suffi à illustrer un lègne, n'aura réussi que par l'énergie d'un 
bcul homme. Donc, honneur à M. de Le-seps! 

— Oui, honneur à ce grand citoyen, répondis-je, tout surpris de l'accent 
avec lequel le capitaine Nemo venait de parler. 

— Malheureusement, ivprit-il, je ne puis vous conduire à travers ce 
canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de Port- 
Saïd après-demain, quand nous serons dans la Méditerranée. 

— Dans la Méditt-rranée! m'écriai-je. 

— Oui, monsieur le professeur. Cela vous étonne? 

— Ce qui m'étonne, c'est de penser que nous y serons après-demain. 

— Vraiment? 

— Oui, capitaine, ])ien que je dusse être habitué à ne m"élo;iner de rien 
depuis que je suis à votre bord ! 

— Mais à quel propos cette surprise? 

— A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forcé d imprimer au 
Nautihà s'il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée, ayant 
fuit le tour de l'Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance! 

— Et qui vous dit qu'il fera le toirde l'Afrique, monsieur le professeui? 
Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-h^spérance? 

— Cependant, à moins q-ie le Nautiliis ne navigue en terre ferme et 
qu'il ne passe par-dessus l'isthme.... 

— Ou par-dessous, monsieur Aronnax. 

— Par-dessous? 

— Sans doute, répondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis long- 



LA MER ROUGK. 24-5 



femps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font 
aujourd'hui à sa surface. 

— Quoi! il existerait un passage! 

— Oui, un passage souterrain que j'aincmmé Arabian-Tunnel. 11 prend 
au-dessous de Suez et aboutit au goife de Péiuse. 

— Mais cet isthme n'est composé que de sables mouvants? 

— Jusqu'à une certaint^ profondeur. Mais à cinquante mètres seule- 
ment se rencontre une inùbran'able assise de roc. 

— Et c'est par hasard que vous avez découvert ce passage? demandai-je 
de plus en plus surpris. 

— Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et même, raisonne- 
ment plus que hasard, 

— Capitaine, je vous écoute, mais mon oreille résiste à ce qu'elle 
entend. 

— Ah monsieur! Aurps hahent et non andient est de tous les temps. 
Non seidement ce passade exis^?, mais j'en ai profité plusieurs fois. San? 
cela, je ne me serais pas aventuré aujourhui dans cette impasse de la 
mer liouge. 

— Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce 
tunnel? 

— Monsieur, me répondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de secret 
entre gens qui ne doivent plus se quitter. » 

Je ne relevai pas l'insinuation et j'attend s le récit du capitaine Nemo. 

« Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de 
naturaliste qui m'a conduit à découvrir ce passage que je suis seul à con- 
naître. J'avais remarqué que dans ia mer Rouge et dans la Méditerranée, 
il existait un certain nombre de poissons d'espèct'S absolument identiques, 
des ophidies, des fiatoles, des girelles, des persègues, des joels, des 
exocets. Certain de ce fait je me demandai s'il n'existait pas de communi- 
cation entre les deux mers. Si elle existait, le courant souterrain devait 
forcément aller de la mer Rouge à la Méditerranée par le seul effet de la 
différence des nive.iux. Je péchai donc un grand nombre de poissons aux 
environs de Suez. Je leur passai à la quere un anneau de cuiu^e, et je les 
rejettai à la nier. Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, je 
reprenais quelques échantillons de mes poissons ornés de leur anneau 
indicateur. Ea communication entre les deux m'était donc démontrée. Je 
la cherchai avec mon Nautilus, je la découvris, je m"y aventurai, et avant 
peu, monsieui' ie prolesseur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel 
arabique ! » 



246 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



CHAPITKE V 



ARABIAN-TUNNEL 



Ce jour même, je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette 
conversation qui les intéressait directement. Lorsque je leur appris que, 
dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la Méditerranée, 
Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les épaules. 

« Un tunnel sous-marin! s'écria-t-il, une communication entre les deux 
mers! Qui a jamais entendu parler de cela? 

— Ami Ned, répondit Conseil, aviez- vous jamais entendu parler du 
Nautilus'! Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les épaules si 
légèrement, et ne repoussez pas les choses sous prétexte que vous n'en 
avez jamais entendu parler. 

— Nous verrons bien! riposta Ned Land, en secouant la tête. Après 
tout, je ne demande pas mieux que de croire à son passage, à ce capitaine, 
et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la Méditerranée. » 

Le soir même, par 21** 30' de latitude nord, le Naiitihis^ flottant à 
la surface de la mer, se rapprocha de la côte arabe. J'aperçus Djeddah, 
important comptoir de l'Egypte, de la Syrie, de la Turquie et des Indes. 
Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions, les navires 
amarrés le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau obligeait à mouiller 
en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon, frappait en plein les maisons de 
la ville et faisait ressortir leur blancheur. En dehors, quelques cabanes 
de bois ou de roseaux indiquaient le quartier habité par les Bédouins. 

Bientôt Djeddah s'effaça dans les ombres du soir, et le Nmitilus rentra 
sous les eaux légèrement phosphorescentes. 

Le lendemain, 10 février, plusieurs navires apparurent qui couraient à 
contre-lx>rd de nous. Le Nautihis reprit sa navigation sous-marine ; mais 
à midi, au moment du point, la mer étant déserte, il remonta jusqu'à sa 
ligne de flottaison. 

Accompagné de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme. 
La côte à l'est se montrait comme une masse à peine estompée dans un 
humide brouillard 

Appuyés sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres, 
quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit ; 

« Voyez-vous k\ quelque chose, monsieur le professeur? 



ARABIAN-TUNNEL, 247 



— Non, Nêd, répondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez. 

— Regardez bien, reprit Ned, là, par tribord devant, à peu près à la 
hauteur du fanal! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ? 

— En effet, dis-]e, après une attentive observation, j'aperçois comme 
un long corps noirâtre à la surface des eaux, 

— Un autre Nautilus ? dit Conseil. 

— Non, répondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est U 
quelque animal marin . 

— Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge? demanda Conseil. 

— Oui, mon garçon, répondis-je, on en rencontre quelquefois, 

— Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des 
yeux l'objet signalé. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles connais- 
sances, et je ne me tromperais pas à leur allure. 

— Attendons, dit Conseil. Le Nautilus se dirige de ce côté, et avant 
peu nous saurons à quoi nous en tenir. » 

En effet, cet objet noirâtre ne fut bientôt qu'à un mille de nous. Il res- 
semblait à un gros écueil échoué en pleine mer. Qu'était-ce? Je ne pouvais 
encore me prononcer. 

« Ah! il marche! il plonge ! s'écria Ned Land. Mille diables! Quel peut 
être cet animal? Il n'a pas la queue bifurquée comme les baleines eu les 
cachalots, et ses nageoires ressemblent a des membres tronqués. 

— Mais alors , fîs-je. 

— Bon, reprit le Canadien, le voilà sur le dos, et il dresse ses mamelles 
en l'air! 

— C'est une sirène, s'écria Conseil, une véritable sirène, n'en déplaise 
à monsieur. » 

Ce nom de sirène me mit sur la voie, et je compris que cet animal 
appartenait à cet ordre d'êtres marins, dont la fable a fait les sirènes, 
moitié femmes et moitié poissons. 

« Non , dis-je à Conseil , ce n'est point une sirène , mais un être 
curieux dont il reste a peine quelques échantillons dans la mer Rouge. 
C'est un dugong. 

— Ordre des syréniens, groupe des pisciformes, sous-classe des niono- 
dtlphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés , » ré- 
pondit Conseil. 

Et loisque Conseil avait ainsi parlé, il n'y avait plus rien à dire. 

Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de convoi- 
tise à la vue de cet animal. Sa main semblait prête à le harponner. On eût 
dit qu'il attendait le moment de se jeter à la mer pour l'attaquer dans son 
élément. 



248 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Voyez-vous la quelque chose?.v [Page 2i0.) 



« Oh! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je n'ai 
jamais tué de « cela » . 

Tout le harponneur était dans ce mot. 

En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plate-forme. Il aperçu! 
le dugong. li comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant directement 
à lui : 

« Si vous teniez un harpon, maître Land, est-ce qu'il ne vous brûlerait 
pas la main? 

— Comme vous dites, monsieur. 

— Et il n3 vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier de 
pêcheur, et d'ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez déj.i frappés? 



ARABÎAN-TUNNEL. 



249 




Le gigantesque animal soulevait l'embarcation. (Page 



— Cela ne me déplairait point. 

— Eh bien, vous pouvez essayer. 

— Merci, monsieur, répondit Ned Land dont les yeux s'enflammèrent. 

— Seulement, reprit le capitaine, je vous engage à ne pas manquer 
cet animal j et cela dans votre intérêt. 

— Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer? deniandai-je malgré 
le haussement d'épaule du Canadien. 

— Oui, quelquefois, répondit le capitaine. Cet animal revient sur ses 
assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maître Land, ce danger 
n'est pas à craindre. Son coup d'œil est prompt, son bras est sûr. Si je lui 
recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le regarde juste- 

32 



250 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

ment comme un fin gibier, et je sais que maître Land ne déteste pas les 
bons morceaux. 

— Ah ! fit le Canadien, cette bête-là se donne aussi le luxe d'être bonne 
à manger? 

— Oui, maître Land. Sa chair, une viande véritable, est extrêmement 
estimée, et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des princes. 
Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement acharnée que, de 
même que le lamantin, son congénère, il devient de plus en plus rare. 

— Alors, monsieur le capitaine, dit sérieusement Conseil, si par hasard 
celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de l'épargner, — 
dans l'intérêt de la science? 

— Peut-être, répliqua le Canadien ; mais, dans l'intérêt de la cuisine, 
il vaut mieux lui donner la chasse. 

— Faites donc, maître Land, » répondit le capitaine Nemo. 

En ce moment sept hommes de l'équipage, muets et impassibles comme 
toujours, montèrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une 
ligne semblable à celles qu'emploient les pêcheurs de baleines. Le canot 
fut déponté , arraché de son alvéole, lancé à la mer. Six rameurs prirent 
place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. Ned, Conseil et moi, 
nous nouv assîmes à l'arrière. 

« Yous ne venez pas, capitaine? demandai-je. 

— Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. » 

Le canot déborda, et, enlevé par ses six avirons, il se dirigea rapidement 
vers le dugong, qui flottait alors à deux milles du Naiitilus. 

Arrivé à quelques encablures du cétacé, il ralentit sa marche, et les 
rames plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land , son 
harpon à la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon 
qui sert à frapper la baleine est ordinairement attaché à une très-longue 
corde qui se dévide rapidement lorsque l'animal blessé l'entraîne avec 
lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une dizaine de brasses, et son 
extrémité était seulement frappée sur un petit baril qui, en flottant, devait 
indiquer la marche du dugong sous les eaux. 

Je m'étais levé et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien. Ce 
dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au laman- 
tin. Son corps oblong se terminait par une caudale très-allongée et ses 
nageoires latérales par de véritables doigts. Sa différence avec le lamantin 
consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de deux dents 
longues et pointues, qui formaient de chaque côté des défenses divergentes. 

Ce dugong, que Ned Land se préparait à attaquer, avait des dimensions 
colossales, et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Il ne bougeait 



ARABIAN-TUNNEL. 251 



pas et semblait dormir à la surface des flots, circonstance qui rendait sa 
capture plus facile. 

Le canot s'approcha prudemment à trois brasses de l'animal. Les avi« 
rons restèrent suspendus sur leurs dames. Je me levai à demi. Ned Land, 
je corps un peu rejeté en arrière, brandissait son harpon d'une main 
exercée. 

Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le harpon, 
lancé avec force, n'avait frappé que l'eau sans doirte. 

« Mille diables ! s'écria le Canadien furieux, je l'ai manqué! 

— Non, dis-je, l'animal est blessé, voici son sang, mais votre engin ne 
lui est pas resté dans le corps. 

— Mon harpon ! mon harpon ! » cria Ned Land. 

Les matelots se remirent à nager, et le patron dirigea l'embarcation 
vers le baril flottant. Le harpon repêché, le canot se mit à la poursuite de 
l'animal. 

Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour respirer. 
Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une rapidité extrême. 
L'embarcation, manœuvrée par des bras vigoureux, volait sur ses traces. 
Plusieurs fois elle l'approcha à quelques brasses, et le Canadien se tenait 
prêt à frapper; mais le dugong se dérobait par un plongeon subit, et il 
était impossible de l'atteindre. 

On juge de la colère qui surexcitait l'impalent Ned Land. Il lançait 
au malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise. 
Pour mon compte, je n'en étais encore qu'au dépit de voir le dugong 
déjouer toutes nos ruses. 

On le poursuivit sans relâche pendant une heure, et je commençais à 
croire qu'il serait très-difficile de s'en emparer, quand cet animal fut pris 
d'une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se repentir. Il revint 
sur le canot pour l'assaillir à son tour. 

Cette manœuvre n'échappa point au Canadien. 

« Attention! » dit-il. 

Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute 
il prévint ses hommes de se tenir sur leur garde. 

Le dugong, arrivé à vingt pieds du canot, s'arrêta, huma brusquement 
l'air avec ses vastes narines percées non à l'extrémité, mais à la partie 
supérieure de son museau. Puis , prenant son élan , il se précipita sur 
nous. 

Le canot ne put éviter son choc; à demi renversé, il embarqua une ou 
deux tonnes d'eau qu'il fallut vider; mais, grâce à l'habileté du patron, 
abordé de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land, cramponné 



252 VTNr.T MILLE LTEUES SOUS LES MERS. 



à Fétrave, iaixlait de coups de harpon le gigantesque animal, qui, de ses 
dents incrustées dans le plat-bord, soulevait rembarcation hors de Feau 
comme un lion fait d'un chevreuil. Nous étions renversés les uns sur les 
autres, et je ne sais trop comment aurait fini l'aventure, si le Canadien, 
toujours acharné contre la bête, ne Feût enfin frappée au cœur. 

J'entendis le grincement des dents sur la tôle, et le dugong disparut, 
entraînant le harpon avec lui. Mais bientôt le baril revint à la surface, et 
peu d'instants après, apparut le corps de Fanimal, retourné sur le dos. 
Le canot le rejoignit, le prit à la remorque et se dirigea vers le Naiitilus. 

Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le 
dugong sur la phite-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le dé- 
peça sous les yeux du Canadien, qui tenait à suivre tous les détails de l'opé- 
ration. Le jour même, le stewart me servit au diner quelques tranches de 
cette chair habilement apprêtée par le cuisinier du bord. Je la trouvai 
excellente, et même supérieure à celle du veau, sinon du bœuf. 

Le lendemain 1 1 février, l'office du Nautihis s'enrichit encore d'un 
gibier délicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le 
Nautihis. C'était une espèce de sterna nilotica^ particulière à FEgypte, 
dont le bec est noir, la tête grise et pointillée, l'œil entouré de points blancs, 
le dos, les ailes et la queue grisâtres, le ventre et la gorge blancs, les pattes 
rouges. On prit aussi quelques douzaines de canards du Nil, oiseaux sau- 
vages d'un haut goût, dont le cou et le dessus de la tête sont blancs et 
tachetés de noir. 

La vitesse du Nautihis était alors modérée. Il s'avançait en flânant, pour 
ainsi dire. J'observai que Feau de la mer Rouge devenait de moins ^n 
moins salée, à mesure que nous approchions de Suez. 

Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de Ras-Moham- 
med. C'est ce cap qui forme l'extrémité de l'Arabie Pétrée, comprise entre 
le golfe de Suez et le i^olfe d'Acabah. 

Le Nautihis pénétra dans le détroit de Jubal, qui conduit au golfe de 
Suez. J'aperçus distinctement une haute montagne, dominant entre les 
deux golfes le Ras-Mohammed. C'était le mont Oreb, ce Sinaï, au sommet 
duquel Moïse vit Dieu face à face, et que l'esprit se figure incessamment 
couronné d'éclairs. 

A six heures, le Nautihis, tantôt flottant, tantôt immergé, passait au 
large de ïor. assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient teintées 
de rouge, observation déjà faite par le capitaine Nemo. Puis la nuit se fit, 
au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le cri du pélican et de 
quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac irrité par les rocs ou le gémis- 
sement lointain d'un steamer battant les eaux du golfe de ses pales sonores. 



ARABIAN-TUXNEL. 253 



De huit à neuf heures, le Ncmtilus demeura à quelques mètres sous les 
eaux. Suivant mon calcul, nous devions être très-près de Suez. A travers 
les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers vivement éclairés 
par notre lumière électrique. Il me semblait que le détroit se rétrécissait 
de plus en plus. 

A neuf heures un quart, le bateau étant revenu à la surface, je montai 
sur la plate -forme. Très-impatient de franchir le tunnel du capitaine 
Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais à respirer l'air frais 
de la nuit. 

Bii ntôt, dans l'ombre, j'aperçus un feu pâle, à demi-décolcré par la 
brume, qui biillait à un mille de nous. 

« Un phare flottant, » dit-on près de moi. 

Je me retournai et je reconnus le capitaine. 

« C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas à gagner 
l'orifice du tunnel. 

— L'entrée n'en doit pas être facile? 

— Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage 
du timonnier pour diriger moi-même la manœuvre. Et maintenant, si 
vous voulez descendre, monsieur Aronnax, le Nautilus va s'enfoncer 
sous les flots, et il ne reviendra à leur surface qu'après avoir franchi 
l'Arabian-Tunnel. » 

Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les réservoirs d'eau 
s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mètres. 

Au moment où me disposais à regagner ma chambre, le capitaine 
m'arrêta. 

« Monsieur le professeur, me dit-ii, vous plairait-il de m'accompagner 
dans la cage du pilote? 

— Je n'osais vous le demander, répondis-je. 

— Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette 
navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine. » ' 

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il 
ouvrit une porte, suivit les coursives supérieures et arriva dans la cage du 
pilote, qui, on le sait, s élevait à l'extrémité de la plate-forme. 

C'était une cabine mesurant six pieds sur chaque face, à peu près sem- 
blable à celles qu'occupent les timoniers des steamboats du Mississipi ou 
de l'Hudson, Au milieu se manœuvrait une roue disposée verticalement, 
engrenée sur les drosses du gouvernail qui coudraient jusqu'à l'arrière du 
Nautilus. Quatre hublots de verres lenticulaires, évidés dans les parois de 
la cabine, permettaient à l'homme de barre de regarder dans toutes les 
directions. 



254 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

Cette cabine était obscure ; mais bientôt mes yeux s'accoutumèrent à 
cette obscurité, et j'aperçus le pilote, un homme vigoureux, dont les mains 
s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au dehors, la mer apparaissait 
vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de la cabine, à 
l'autre extrémité de la plate-forme. 

« Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. » 

Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des 
machines, et de là, le capitaine pouvait communiquer simultanément à 
son iVaM^îVw5 la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de métal, 
et aussitôt la vitesse de l'hélice fut très-diminuée. 

Je regardais en silence la haute muraille très-accorre que nous lon- 
gions en ce moment, inébranlable base du massif sableux de la côte. 
Nous la suivîmes ainsi pendant une heure, à quelques mètres de dis- 
tance seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole 
suspendue dans la cabine à ses deux cercles concentriques. Sur un 
simple geste , le timonier modifiait à chaque instant la direction du 
Naiitihis. 

Je m'étais placé au hublot de bâbord, et j'apercevais de magnifiques 
substructions de coraux, deszoophytes, des algues et des crustacés agitant 
leurs pattes énormes, qui s'allongeaient hors des anfractuosités du roc. 

A dix heures uji quart, le capitaine Nemo prit lui-même la barre. Une 
large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le Nantihis s'y 
engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur ses 
flancs. C'étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel précipi- 
tait vers la Méditerranée. Le Nautilus suivait le torrent, rapide comme 
une flèche, malgré les efforts de sa machine qui , pour résister, battait les 
flots à contre-hélice. 

Sur les murailles étroites du passage, je ne voyais plus que des raies 
éclatantes , des lignes droites, des sillons de feu tracés par la vitesse 
sous l'éclat de l'électricité. Mon cœur palpitait, et je le comprimais de la 
main, 

A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue 
du gouvernail, et se retournant vers moi : 

« La Méditerranée, » me dit-il. 

En moins de vingt minutes, le Nautilus^ entraîné par ce torrent, venait 
de franchir l'isthme de Suez. 



L'ARCHIPEL GREC. 255 



CHAPITRE VI 



L'ARCHIPEL GREC 



Le lendemain, 12 février, au lever du jour, le Nautilus remonidi k la. 
surface des flots. Je me précipitai sur la plate-forme. A trois milles dans le 
sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. Un torrent nous avait portés 
d'une mer à l'autre. Mais ce tunnel, facile à descendre, devait être impra- 
ticable à remonter. 

Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux inséparables 
compagnons avaient tranquillement dormi, sans se préoccuper autrement 
des prouesses du Nautiliis. 

« Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton légè- 
rement goguenard, et cette Méditerranée? 

— Nous flottons à sa surface, ami Ned. 

— Hein! fit Conseil, cette nuit même?... 

— Oui, cette nuit même, en quelques minutes, nous avons franchi cet 
isthme infranchissable. 

— Je n'en crois rien, répondit le Canadien. 

— Et vous avez tort, maître Land, repris-je. Cette côte basse qui s'ar- 
rondit vers le sud est la côte égyptienne. 

— A d'autres, monsieur, répliqua l'entêté Canadien. 

— Mais puisque monsieur l'affirme , lui dit Conseil, il faut croire 
monsieur. 

— D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son 
tunnel, et j'étais près de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il 
dirigeait lui-même le Nautilus à travers cet étroit passage. 

— Vous entendez, Ned? dit Conseil. 

— Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned, aper- 
cevoir les jetées de Port-Saïd qui s'allongent dans la mer. » 

Le Canadien regarda attentivement. 

« En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre 
capitaine est un maitre homme. Nous sommes dans la Méditerranée. Bon. 
Causons donc, s'il vous plait^ de nos petites affaires, mais de façon à ce 
que personne ne puisse nous entendre. » 



VliNGT MJLLE LIEUES SOUS LES MEKS. 




Le capitaine Nemo prit la barre, (Page 254.) 



Je vis bien où le Canadien voulait en venir. Entent cas, je pensai qu'il 
valait mieux causer, puisqu'il le désirait, et tous les trois nous allâmes 
nous asseoir près du fanal, où nous étions moins exposés à recevoir lliu- 
mide embrun des lames. 

« Maintenant, Ned, nous vous écoutons, dis-je. Qu'avez- vous à nous 
apprendre? 

— Ce que j'ai à vous apprendre est très-simple, répondit le Canadien. 
Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo 
nous entraînent jusqu'au fond des mers j.olaires ou nous ramènent en 
Océanie, je demande à quitter le NaïUilus.')^ 

J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait tou- 



L'ARCHIPEL GREC. 



257 




Un homme 1 un naufragé! » m'écriai-je. (Page 262. 



jours. Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes compa- 
gnons, et cependant je n'éprouvais nul désir de quitter le capitaine Nemo. 
Grâce à lui, grâce à son appareil, je complétais chaque jour mes études 
sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu 
même de son élément. Retrouverais-je jamais une telle occasion d'observer 
les merveilles de l'Océan? Non,' certes! Je ne pouvais donc me faire 
à cette idée d'abandonner le Naiitilus avant notre cycle d'investigations 
accompli, 

«Ami Ned, dis-je, répondez-moi franchement. Yous ennuyez-vous à 
bord? Regrettez-vous que la destinée vous ait jeté entre les mains du capi- 
taine Nemo? » 

33 



?58 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

Le Canadien resta quelques instants sans répondre. Puis, se croisant les 
bras : 

a Franchement, dit-il, je ne "regrette pas ce voyage sous les mers. Je 
serai content de l'avoir fait; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il se termine.^ 
Voilà mon sentiment. 

— Il se terminera, Ned. 

— Où et quand? 

— Où? je n'en sais rien. Quand? je ne peux le dire, ou plutôt je sup- 
pose qu'il s'achèvera, lorsque ces mers n'auront plus rien à nous apprendre. 
Tout ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde. 

— Je pense comme monsieur, répondit Conseil, et il est fort possible 
qu'après avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo nous 
donne la volée à tous trois. 

— La volée! s'écria le Canadien. Une volée, voulez-vous dire? 

— N'exagérons pas, maître Land, repris-je. Nous n'avons rien à 
craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les idées de 
Conseil. Nous sommes maîtres des secrets du Naittilus, et je n'espère 
pas que son commandant, pour nous rendre notre liberté, se résigne à 
les voir courir le monde avec nous. 

— Mais alors, qu'espérez-vous donc? demanda le Canadien. 

— Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous 
devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant. 

— Ouais ! fit Ned Land. Et où serons-nous dans six mois, s'il vous plaît, 
monsieur le naturaliste? 

— Peut-être ici, peut-être en Chine. Vous le savez, le Nmitilus est un 
rapide marcheur. Il traverse les océans comme une hirondelle traverse les 
airs, ou un express les continents. Il ne craint point les mers fréquentées. 
Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les côtes de France, d'Angleterre ou 
d'Amérique, sur lesquelles une fuite pourra être aussi avantageusement 
tentée qu'ici? 

— Monsieur Aronnax, répondit le Canadien, vos arguments pèchent 
par la base. Vous parlez au futur : « Nous serons là! Nous serons ici! » 
Moi je parle au présent : « Nous sommes ici, et il faut en profiter. » 

J'étais pressé de près par la logique de Ned Land, et je me sentais Ijattu 
sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en ma faveur. 

« Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine 
Nemo vous offre aujourd'hui même la liberté. Accepterez- vous? 

— Je ne sais, répondis-je. 

— Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la 
renouvellera pas plus tard, accepterez-vous? » 



L'ARCHIPEL GREC. 259 



Je ne répondis pas. 

r. Et qu'en pense l'ami Conseil? demanda Ned Land. 

— L'ami Conseil, répondit tranquillement ce digne garçon, l'ami Conseil 
n'a rien à dire. II est absolument désintéressé dans la question. Ainsi que 
son maître, ainsi que son camarade Ned, il est célibataire. Ni femme, ni 
parents^ ni enfants ne l'attendent au pays. Il est au service de monsieur, 
il pense comme monsieur, il parle comme monsieur, et, à son grand re- 
gret, on ne doit pas compter sur lui pour faire une majorité. Deux personnes 
seulement sont en présence : monsieur d'un côté , Ned Land de l'autre. 
Cela dit, l'ami Conseil écoute, et il est prêt à marquer les points. » 

Je ne pus m'empêcher de sourire , à voir Conseil annihiler si complète^ 
ment sa personnalité. Au fond, le Canadien devait être enchanté de ne pas 
l'avoir contre lui. 

« Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne dis- 
cutons qu'entre nous deux. J'ai parlé, vous m'avez entendu. Qu'avez-vous 
à répondre? » 

11 fallait évidemment conclure , et les faux-fuyants me répugnaient. 

« Ami Ned, dis- je, voici ma réponse. Vous avez raison contre moi, et 
mes arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. Il ne faut pas compter 
sur la bonne volonté du capitaine Nemo. La prudence la plus yulgaire lui 
défend de nous mettre en liberté. Par contre, la prudence veut que nous 
profitions de la première occasion de quitter le Nautilus. 

— Bien, monsieur Aronnax, voilà qui est sagement parlé. 

— Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que l'occasion 
soit sérieuse. Il faut que notre première tentative de fuite réussisse ; car si 
elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de la reprendre, et le ca- 
pitaine Nemo ne nous pardonnera pas. 

— Tout cela est juste, répondit le Canadien. Mais votre observation 
s'applique à toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans ou dans 
deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une occasion favo- 
rable se présente, il faut la saisir. 

— D'accord. Et maintenant, me direz-vous, Ned, ce que vous entendez 
par une occasion favorable? 

— Ce serait celle qui, par une nuit sombre , amènerait le Nautilus à peu 
de distance d'une côte européenne. 

— Et vous tenteriez de vous sauver à la nage? 

— Oui. si nous étions suffisamment rapprochés d'un rivage, et si le na- 
vire flottait à la surface. Non, si nous étions éloignés, et si le navire navi- 
guait sous les eaux. 

— Et dans ce cas? 



260 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— Dans ce cas, je chercherais à m'emparer du canot. Je sais comment il 
se manœuvre. Nous nous introduirions à l'intérieur, et les boulons enlevés, 
nous remonterions à la surface , sans même que le timonier , placé à 
l'avant, s'aperçût de notre fuite. 

— Bien, Ned. Epiez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un échec 
nous perdrait. 

— Je ne l'oublierai pas, monsieur. 

— Et maintenant , Ned, voulez- vous connaître toute ma pensée sur 
votre projet? 

— Volontiers, monsieur Aronnax. 

— Eh bien, je pense,— je ne dis pas j'espère, — je pense que cette occa- 
sion favorable ne se présentera pas. 

— Pourquoi cela? 

— Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons 
pas renoncé à l'espoir de recouvrer notre liberté, et qu'il se tiendra sur ses 
gardes, surtout dans les mers et en vue des côtes européennes. 

— Je suis dé l'avis de monsieur, dit Conseil. 

— Nous verrons bien, répondit Ned Land, qui secouait la tête d'un air 
déterminé. 

— Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en là. Plus un mot 
sur tout ceci. Le jour où vous serez prêt, vous nous préviendrez et nous 
vous suivrons. Je m'en rapporte complètement à vous. » 

Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves conséquences, 
se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits semblèrent confir- 
mer mes prévisions au grand désespoir du Canadien. Le capitaine Nemo 
se défiait-il de nous dans ces mers fréquentées, ou voulait-il seulement 
se dérober à la vue des nombreux navires de toutes nations qui sillonnent 
la Méditerranée? Je l'ignore , «mais il se maintint le plus souvent entre deux 
eaux et au large des côtes. Ou le Nautilus émergeait, ne laissant passer que 
la cage du timonier, ou il s'en allait à de grandes profondeurs, car entre 
l'archipel grec et l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux 
mille mètres. 

Aussi, je n'eus connaissance de l'île de Carpathos, l'une des Sporades, 
que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son 
doigt sur un point du planisphère : 

Est in Carpatliio Neptuni gurgite vates 
Cœruleus Proteus... 

C'était, en effet, l'antique séjour de Protée, le vieux pasteur des trou- 
peaux de Neptune, maintenant l'île de Scarpanto, située entre Rhodes 



L'ARCHIPEL GREC. " 261 



et la Crète. Je n'en vis que les soubassements granitiques à travers la vitre 
du salon. 

Le lendemain, 14 février, je résolus d'employer quelques heures à étu- 
dier les poissons de l'Archipel; mais par un motif quelconque, les panneaux 
demeurèrent hermétiquement fermés. En relevant la direction du Naii- 
tilus, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne ile de Crète. 
Au moment où je m'étais embarqué sur V Abi'aham-Lincoln ^ cette île 
venait de s'insurger tout entière contre le despotisme turc. Mais ce qu'était 
devenu cette insurrection depuis cette époque, je l'ignorais absolument, 
et ce n'était pas le capitaine Nemo, privé de toute communication avec la 
terre, qui aurait pu me l'apprendre. 

Je ne fis donc aucune allusion à cet événement, lorsque, le soir, je me 
trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla taciturne, 
préoccupé. Puis, contrairement à ses habitudes, il ordonna d'ouvrir les 
deux panneaux du salon, et, allant de l'un à l'autre, il observa attenti- 
vement la masse des eaux. Dans quel but? je ne pouvais le deviner, et, de 
mon côté , j'employai mon temps à étudier les poissons qui passaient 
devant mes yeux. 

Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, citées par Aristote et vul- 
gairement connues sous le nom de « loches de mer, y) que l'on rencontre 
particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du Nil. Près d'elles 
se déroulaient des pagres à demi phosphorescents, sortes de spares que 
les Egyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés, et dont l'arrivée dans 
les eaux du fleuve, dont elles annonçaient le fécond débordement, était 
fêtée par des cérémonies religieuses. Je notai également des cheilines 
longues de trois décimètres, poissons osseux à écailles transparentes, dont 
la couleur livide est mélangée de taches rouges ; ce sont de grands man- 
geurs de végétaux marins , ce qui leur donne un goût exquis ; aussi ces 
cheilines étaient-elles très-recherchées des gourmets de l'ancienne Rome, 
et leurs entrailles, accommodées avec des laites de murènes, des cervelles 
de paons et des langues de phénicoptères, composaient ce plat divin qui 
ravissait Vitellius. 

Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon 
esprit tous les souvenirs de l'antiquité. Ce fut le rémora qui voyage atta- 
ché au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson, accroché à 
la carène d'un navire, pouvait l'arrêter dans sa marche, et l'un d'eux, rete- 
nant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille d'Actium, facilita ainsi la 
victoire d'Auguste. A quoi tiennent les destinées des nations ! J'observai 
également d'admirables anthias qui appartiennent à l'ordre des lutjans, 
poissons sacrés pour les Grecs qui leur attribuaient le pouvoir de chasser 



262 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

les monstres marins des eaux qu'ils fréquentaient ; leur nom signifie fleur ^ 
et ils le justiûaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances com- 
prises clans la gamme du rouge depuis la pâleur du rose jusqu'à l'éclat du 
rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes 
yeux ne pouvaient se détacher de ces merveilles de la mer, quand ils 
furent frappés soudain par une apparition inattendue. 

Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant à sa cein- 
ture une bourse de cuir. Ce n'était pas un corps abandonné aux flots. 
C'^étaitun homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse, disparaissant 
parfois pour aller respirer à la surface et replongeant aussitôt. 

Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix émue : 

« Un homme! un naufragé! m'écriai-je. Il faut le sauver à toutprLx! » 

Le capitaine ne me répondit pas et vint s'appuyer à la vitre. 

L'homme s'était rapproché, et, la face collée au panneau, il nous regar- 
dait. 

A ma profonde stupéfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le plon- 
geur lui répondit de la main, remonta immédiatement vers la surface de la 
mer, et ne reparut plus. 

« Ne vous inquiétez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap Ma- 
tapan, surnommé le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades. Un 
hardi plongeur! L'eau est son élément, et il y vit plus que sur terre, 
allant sans cesse d'une ile à l'autre et jusqu'à la Crète. 

— Vous le connaissez, capitaine? 

— Pourquoi pas, monsieur Aronnax? » 

Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du 
panneau gauche du salon. Près de ce meuble, je vis un coffre cerclé de fer, 
dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du Nautihis, 
avec sa devise Mobilis in mobile. 

En ce moment, le capitaine, sans se préoccuper de ma présence, ouvrit 
le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de lingots. 

C'étaient des lingots d'or. D'où venait ce précieux métal qui représentait 
une somme énorme? Où le capitaine recueillait-il cet or, et qu'allait-il 
faire de celui-ci? 

Je ne prononçai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un à 
un ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu'il remplit 
entièrement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes 
d'or, c'est-à-dire près de cinq millions de francs. 

Le coffre fut solidement fermé, et le capitaine écrivit sur son couvercle 
une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec moderne. 

Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait 



L'ARCHIPEL GREC. 263 



avec le poste de l'équipage. Quatre hommes parurent, et non sans peine 
ils poussèrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le hissaient au 
moyen de palans sur l'escalier de fer. 

En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi : 

« Et vous disiez, monsieur le professeur ? me demanda-t-il. 

— Je ne disais rien, capitaine. 

— Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bon soir. » 
Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon. 

Je rentrai dans ma chambre très-intrigué, on le conçoit. J'essayai vai- 
nement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce plon- 
geur et ce coffre rempli d'or. Bientôt, je sentis à certains mouvements 
de roulis et de tangage, que le Nautihis quittant les couches inférieures 
revenait à la surface des eaux. 

Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que l'on 
détachait le canot, qu'on le lançait à la mer. Il heurta un instant les flancs 
du Nautiius, et tout bruit cessa. 

Deux heures après, le même bruit, les mêmes allées et venues se repro- 
duisaient. L'embarcation, hissée abord, était rajustée dans son alvéole, et 
le Nautiius se replongeait sous les flots. 

Ainsi donc, ces millions avaient été transportés à leur adresse. Sur quel 
point du continent? Quel était le correspondant du capitaine Nemo? 

Le lendemain, je racontai à Conseil et au Canadien les événements de 
cette nuit, qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. Mes compa- 
gnons ne furent pas moins surpris que moi. 

« Mais où prend-il ces millions? » demanda Ned Laud. 

A cela, pas de réponse possible. Je merendis ausalon aprèsavoir déjeuné, 
et je me mis au travail. Jusqu'à cinq heures du soir, je rédigeai mes notes. 
En ce moment , — devais-je l'attribuer à une disposition personnelle, 
— je sentis une chaleur extrême, et je dus enlever mon vêtement de 
byssus. Eflet incompréhensible, car nous n'étions pas sous de hautes lati- 
tudes, et d'ailleurs le Nautiius, immergé, ne devait éprouver aucune élé- 
vation de température. Je regardai le manomètre. Il marquait une pro- 
fondeur de soixante pieds, à laquelle la chaleur atmosphérique n'aurait pu 
atteindre. 

Je continuai mon travail, mais la température 'éleva au point de devenir 
intolérable. 

« Est-ce que le feu serait à bord? » me demandai-je. 

J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo ôntra. Il s'approcha du 
thermomètre, le consulta, et se retournant vers moi : 

« Quarante-deux degrés, dit-il. 



264 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Le capitaine Nemo ouvrit le meuble. (Page 2C2. 



. '- Je m'en aperçois, -capitaine, répondis-je, et pour peu que cette cha- 
leur augmente, nous ne pourrons la supporter. 

— Oh! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous 
le voulons bien. 

— Yous pouvez donc la modérer à votre gré? 

— Non, mais je puis m'éloigner du foyer qui la produit. 

— Elle est donc extérieure? 

— Sans doute. Nous flottons dans un courant deau bouillante. 

— Est-il possible? m'écriai-je. 

— Regardez. » 

Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entièrement blanche autour 



L'ARCHIPEL GREC 



265 




3t 



266 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

du Nautihis. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu des 
flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudière. J'appuyai ma main 
sur une des vitres, mais la chaleur était telle que je dus la retirer. 
« Où sommes-nous? demandai-je. 

— Près de l'ile Santorin, monsieur le professeur, me répondit le capi- 
taine, et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de Paléa 
Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une éruption sous- 
marine. 

— Je croyais , dis-je , que la formation de ces lies nouvelles était 
terminée. 

— Rien n'est jamais terminé dans les parages volcaniques, répondit le 
capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaillé par les feux souterrains. 
Déjà, en l'an dix-neuf de notre ère, suivant Cassiodore et Pline, une ile 
nouvelle, Théia la divine, apparut à la place même où se sont récemment 
formés ces ilôts. Puis, elle s'abîma sous les flots, pour se remontrer en l'an 
soixante-neuf et s'abîmer encore une fois. Depuis cette époque jusqu'à nos 
jours, le travail plutonien fut suspendu. Mais, le 3 février 1866, un nouvel 
Ilot, qu'on nomma l'îlot de George, émergea au milieu des vapeurs sulfu- 
reuses, près de Néa-Kamenni, et s'y souda, le 6 du même mois. Sept 
jours après, le 13 février, l'îlot Aphroessa parut, laissant entre Néa- 
Kamenni et lui un canal de dix mètres. J'étais dans ces mers quand le 
phénomène se produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'ilot 
Aphroessa, de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamètre sur 
trente pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, 
mêlées de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un îlot plus petit, 
appelé Réka, se montra près de Néa-Kamenni, et depuis lors, ces trois 
îlots, soudés ensemble, ne forment plus qu'une seule et même île. 

— Et le canal où nous sommes en ce moment? demandai-je, 

— Le voici, répondit le capitaine Nemo , en me montrant une carte de 
l'Archipel. Vous voyez que j'y ai porté les nouveaux Ilots. 

— Mais ce canal se comblera un jour? 

— C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits îlots 
de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni . 11 est 
donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps rapproché. Si, 
au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui foriiient les continents, 
ici, ce sont les phénomènes éruptifs. Voyez, monsieur, voyez le travail qui 
s'accomplit sous ces flots. » 

Je revins vers la vitre. Le Noutilus ne marchait pkis. La chaleur deve- 
nait intolérable. De blanche qu'elle était, la mer se faisait rouge, coloration 
due à la présence d'un sel de fer. Malgré l'hermétique fermeture du 



LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES. 267 



salon, une odeur sulfureuse insupportable se dégageait, et j'apercevais 
des flammes écarlates dont la vivacité tuait l'éclat de l'électricité. 

J'étais en nage, j'étouffais, j'allais cuire. Oui, en vérité, je me sentais 
cuire ! 

a On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au 
capitaine. 

— Non, ce ne serait pas prudent, » répondit l'impassible Nemo. 

Un ordre fut donné. Le Nautihis vira de bord et s'éloigna de cette 
fournaise qu'il ne pouvait impunément braver. Un quart d'heure plus 
tard, nous respirions à la surface des flots. 

La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour 
efi'ectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer de feu. 

Le lendemain, 16 février, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et 
Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mètres, et le Nautihis, 
passant au large de Gerigo, abandonnait l'archipel grec, après avoir doublé 
le cap JMatapan. 

CHAPITRE VII 



LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES 

La Méditerranée , la mer bleue par excellence, « la grande mer » des 
Hébreux,, la « mer » des Grecs, le « mare nostrum « des Romains, bordée 
d'orangers, d'aloës, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum 
des myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d'un air pur et trans- 
parent, mais incessamment travaillée parles feux de la terre, est un véritalîle 
champ de bataille où Neptune et Pluton se disputent encore l'empire du 
monde. C'est là , sur ses rivages et sur ses eaux, dit Michelet, que l'homme 
se retrempe dans l'un des plus puissants climats du globe. 

Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperçu rapide de ce 
bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés. Les 
connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut, 
car l'énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette 
traversée à grande vitesse. J'estime à six cents lieues environ le chemin 
que le Nautihis parcourut sous les flots de cette mer, et ce voyage, il l'ac- 
complit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le matin du 16 février des 
parages de la Grèce, le 18, au soleil levant, nous avions franchi le détroit 
de Gibraltar, 



268 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

Il fut évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée au milieu de 
ces terres qu'il voulait fuir, déplaisait au capitaine Nemo. Ses flots et ses 
brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de regrets. Il n'avait 
plus ici cette liberté d'allures, cette indépendance de manœuvres que lui 
laissaient les océans, et son Nautilus se sentait à l'étroit entre ces rivages 
rapprochés de l'Afrique et de l'Europe. 

Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l'heure, soit douze 
lieues de quatre kilomètres. Il va sans dire que Ned Land, à son grand 
ennui, dut renoncer à ses projets de fuite. Il ne pouvait se servir du canot 
entraîné à raison de douze à treize mètres par seconde. Quitter le ISautilus 
dans ces conditions, c'eût été sauter d'un train marchant avec cette rapi- 
dité, manœuvre imprudente s'il en fut. D'ailleurs, notre appareil ne remon- 
tait que la nuit à la surface des flots, afin de renouveler sa provision d'air, 
et il se dirigeait seulement suivant les indications de la boussole et les relè- 
vements du loch. 

Je ne vis donc de l'intérieur de cette Méditerranée que ce que le voya- 
geur d'un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux, c'est-à- 
dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui passent comme un 
éclair. Cependant, Conseil et moi, nous pûmes observer quelques-uns de 
ces poissons méditerranéens, que la puissance de leurs nageoires mainte- 
nait quelques instants dans les eaux du Nautilus. Nous restions à l'aûût 
devant les vitres du salon, et nos notes me permettent de refaire en quel- 
ques mots l'icthyologie de cette mer. 

Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les autres, 
sans parler de ceux que la vitesse du Nautilus déroba à mes yeux. Qu'il 
me soit donc permis de les classer d'après cette classification fantaisiste. 
Elle rendra mieux mes rapides observations. 

Au milieu de la masse des, eaux vivement éclairées par les nappes élec- 
triques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un mètre, 
qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques, sortes de 
raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris cendré et tacheté, 
se développaient comme de vastes châles emportés par les courants. D'au- 
tres raies passaient si vite que je ne pouvais reconnaître si elles méritaient 
ce nom d'aigles qui leur fut donné par les Grecs, ou ces qualifications de 
rat, de crapaud et de chauve-souris, dont les pêcheurs modernes les ont 
affublées. Des squales-milandres, longs de douze pieds et particulièrement 
redoutés des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des renards ma- 
rins, longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat, appa- 
raissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du genre 
spare, dont c[uelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres, se mon- 



LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES. 269 



traient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de bandelettes, qui 
tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires ; poissons consacrés à Vénus, 
et dont l'œil est enchâssé dans un sourcil d'or; espèce précieuse, amie de 
toutes les eaux, douces ou salées, habitant les fleuves, les lacs et les océans, 
vivant sous tous les climats, supportant toutes les températures, et dont la 
race, qui remonte aux époques géologiques de la terre, a conservé toute sa 
beauté des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix 
mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la 
vitre des panneaux, montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes; ils 
ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force, et se rencontrent 
dans toutes les mers; au printemps, ils aiment à remonter les grands 
fleuves, à lutter contre les courants du Volga, du Danube, du Pô, du Rhin, 
de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs, de maquereaux, de 
saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent à la classe des cartilagineux, 
ils sont délicats ; on les mange frais, séchés, marines ou salés, et, autrefois 
on les portait triomphalement sur la table des Lucullus. Mais de ces divers 
habitants de la Méditerranée, ceux que je pus observer le plus utilement, 
lorsque le iV«i<^//w5 se rapprochait de la surface, appartenaient au soixante- 
troisième genre des poissons osseux. C'étaient des scombres-ihons, au dos 
bleu-noir, au ventre cuirassé d'argent, et dont les rayons dorsaux jettent 
des lueurs d'or. Ils ont la réputation de suivre la marche des navires dont 
ils recherchent l'ombre fraîche sous les feux du ciel tropical, et ils ne la 
démentirent pas en accompagnant le Nautllus comme ils accompagnèrent 
autrefois les vaisseaux de Lapérouse. Pendant de longue^ heures, ils lut- 
tèrent de vitesse avec notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer 
ces animaux véritablement taillés pour la course, leur tète petite, leur corps 
lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres, leurs pec- 
torales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales fourchues. 
Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux dont ils éga- 
laient la rapidité, ce qui faisait dire aux anciens que la géométrie et la stra- 
tégie leur étaient familières. Et cependant ils n'échappent point aux pour- 
suites des Provençaux, qui les estiment comme les estimaient les habitants 
de la Propontide et de l'Italie, et c'est en aveugles, en étourdis, que ces 
précieux animaux vont se jeter et périr par milliers dans les madragues 
marseillaises. 

Je citerai, pour mémoire seulement, ceux des poissons méditerranéens 
que Conseil ou moi nous ne fîmes qu'entrevoir. C'étaient des gymontes- 
fierasfers blanchâtres qui passaient comme d'insaisissables vapeurs, des 
murènes-congres, serpents de trois à quatre mètres enjolivés de vert, 
de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs de trois pieds, dont le 



270 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

foie formait un morceau délicat , des cœpoles-ténias qui flottaient 
comme de fines algues, des trygles que les poëtes appellent poissons-lyres 
et les marins poissons-siffleurs, et dont le museau est orné de deux lames 
triangulaires et dentelées qui figurent l'instrument du vieil Homère, des 
trygles-hi rondelles, nageant avec la rapidité de Toiseau dont ils ont pris le 
nom , des holocentres-mérons, à tète rouge, dont la nageoire dorsale est 
garnie de fdaments, des aloses agrémentées de taches noires, grises, 
brunes, bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles à la voix argentine des 
clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de losanges 
à nageoires jaunâtres, pointillés de brun, et dont le côté supérieur, le côté 
gauche, est généralement marbré de brun et de jaune, enfin des troupes 
d'admirables mulles-rougets , véritables paradisiers de l'Océan, que les 
Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces la pièce, et qu'ils faisaient 
mourir sur leur table, pour suivre d'un œil cruel leurs changements de cou- 
leurs depuis le rouge cinabre de la vie jusqu'au blanc pâle de la mort. 

Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni tétrodons, ni hippo- 
campes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets^ ni labres, ni 
épeiians, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni orphes, ni tous 
ces principaux représentants de l'ordre des pleuronectes, les limandes, les 
flez, les plies, les soles, les carrelets, communs à l'Atlantique et à la Médi- 
terranée, il faut en accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le Nautilus 
à travers ces eaux opulentes. 

Quant auxmammifères marins, je crois avoir reconnu en passant à l'ouvert 
de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire dorsale du 
genre des physétères, quelques dauphins du genre des globicéphales, spé- 
ciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure de la tête est zébrée 
de petites lignes claires, et aussi une douzaine de phoques au ventre blanc, 
au pelage noir, connus sous le nom de moines et qui ont absolument l'air 
de Dominicains longs de trois mètres. 

Pour sa part. Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six pieds, 
ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement. Je regrettai 
de ne pas avoir vu ce reptile, car, à la description que m'en fit Conseil, 
je crus reconnaître le luth qui forme une espèce assez rare. Je ne re- 
marquai, pour mon compte, que quelques cacouannes à carapace allon- 
gée. 

Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une 
admirable galéolaire orangée qui s'accrocha à la vitre du panneau de 
bâbord; c'était un long filament tenu, s'arljorisant en lîranches infinies et 
terminée par la plus fine dentelle qu'eussent jamais filée les rivales d'A- 
ï^achné. Je ne pus, malheureusement, pêcher cet admirable échantillon, et 



LA MEDITERRANEE EN QUARANTE-HUIT HEURES. 271 

aucun autre zoophyte méditerrranéen ne se fût sans doute offert à mes 
regards, si le Nautilu$, dans la soirée du 16, n'eût singulièrement ralenti 
sa vitesse. Voici dans quelles circonstances. 

Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. Dans cet espace res- 
serréentrele cap Bon et le détroitde Messine, le fond delà mer remontepres- 
que subitement. Là s'est formée une véritable crête sur laquelle il ne reste 
que dix-sept mètres d'eau, tandis que de chaque côté la profondeur est de 
cent soixante-dix mètres. Le Nautilus dut donc manœuvrer prudemment 
à fin de ne pas se heurter contre cette barrière sous -marine. 

Je montrai à Conseil, sui la carte de la Méditerranée, l'emplacement 
qu'occupait ce long récif. 

« Mais, n'en déplaise à monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un 
isthme véritable qui réunit l'Europe à l'Afrique. 

— Oui, mon garçon, répondis-]e, il barre en entier le détroit de Lybie, 
et les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient autrefois 
réunis entre le cap Boco et le cap Furina. 

— Je le crois volontiers, dit Conseil. 

— J'ajouterai, repris-je, qu'une barrière semblable existe entre Gibral- 
tar et Ceuta, qui, aux temps géologiques, fermait complètement la Mé- 
diterranée. 

— Eh ! fit Conseil,- si quelque poussée volcanique relevait un jour ces 
deux barrières au-dessus des flots ! 

— Ce n'est guère probable. Conseil. 

— Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phénomène se pro- 
duisait, ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne tant de 
mal pour percer son isthme ! 

— J'en conviens , mais, je ie le répète. Conseil, ce phénomène ne se 
produira pas. La violence des forces souterraines va toujours diminuant. 
Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde, s'éteignent peu à 
peu ; la chaleur interne s'affaiblit, la température des couches inférieures 
du globe baisse d'une quantité appréciable par siècle , et au détriment de 
notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie. 

— Cependant, le soleil... 

— Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut il rendre la chaleur à un 
cadavre ? 

— Non, que je sache. 

— Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cada\Te refroidi. Elle 
deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune, qui depuis long- 
temps a perdu sa chaleur vitale. 

— Dans comb'en de siècles? demanda Conseil. 



272 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES. 273 




Le fond était ennombré de sinistres épaves. (Page 276. 



— Dans quelques centaines de mille ans, mon garçon. 

— Alors l répondit Conseil , nous avons le temps d'achever notre 
voyage, si toutefois Ned Land ne s'en mêle pas ! » 

Et Conseil, rassuré, se remit à étudier le haut fond que le Nautihis 
rasait de près avec une vitesse modérée. 

Là, sous un sol rocheux et volcanique, s'épanouissait toute une flore 
vivante, des éponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornées de 
cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence, des 
beroës, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et 
baignés dans les miroitements d'un spectre solaire , des comatules 
ambulantes, larges d'un mètre, et dont la Dourpre rougissait les eau.x, 

35 



274 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

des euryales arborescentes de la plus grande beauté, des pavonacées 
à longues tiges, un grand nombre d'oursins comestibles d'espèces variées, 
et des actinies vertes au tronc grisâtre, au disque brun, qui se perdaient 
dans leur chevelure olivâtre de tentacules. 

Conseil s'était occupé plus particulièrement d'observer les mollusques 
et les articulés, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je ne 
veux pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations person- 
nelles. 

Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux pétoncles 
pectiniformes, des spondyles pieds-d'âne qui s'entassaient les uns sur les 
autres, des don aces triangulaires, des hyalles tridentées, à nageoires jaunes 
et à coquilles transparentes, des pleurobranches orangés, des œufs pointillés 
ou semés de points verdâtres, des aplysies connues aussi sous le nom de liè- 
vres de mer, des dolabelles, des acères charnus, des ombrelles spéciales à la 
Méditerranée, des oreiUes de mer dont la coquille produit une nacre très- 
recherchée, des pétoncles flammulés, des anomies que les Languedociens, 
dit-on, préfèrent auxhuitres, des clovis si chers aux Marseillais , des praïres 
doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent sur 
les côtes de l'Amérique du Nord et dont il se fait un débit si considérable à 
New-York, des peignes operculaires de couleurs variées, des lithodonces 
enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le goût poivré, des véné- 
ricardes sillonnées dont la coquille à sommet bombé présentait des côtes 
saillantes, des cynthies hérissées de tubercules écartâtes, des carniaires à 
pointe recourbée et semblables à de légères gondoles, des féroles couron- 
nées, des atlantes à coquilles spiraliformes, des thétys grises, tachetées de 
blanc et recouvertes de leur mantille frangée, des éolides semblables à de 
petites limaces, des cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre 
autres Fauricule myosotis, à coquille ovale, des scalaires fauves, des litto- 
rines, des janthures, des cinéraires, des pétricoles, des lamellaires, des 
cabochons, des pandores, etc. 

Quant aux articulés. Conseil les a, sur ses notes, très-justement divisés 
en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce sont les classes 
des crustacés, des cirrhopodes et des annélides. 

Les crustacés se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces ordres 
comprend les décapodes, c'est-à-dire les animaux dont la tête et le thorax 
sont le plus généralement soudés entre eux, dont l'appareil buccal est 
composé de plusieurs paires de membres, et qui possèdent quatre, cinq ou 
six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires. Conseil avait suivi la 
méthode de notre maître Milne Edwards, qui fait trois sections des déca- 
podes : les brachyoures, les macroures et les anomoures. Ces noms sont 



LA MEDITERRANEE EN QUARANTE-HUIT HEURES. 275 

légèrement barbares, mais ils sont justes et précis. Parmi les macrom^es, 
Conseil cite des amathies dont le front est armé de deux grandes pointes 
divergentes, l'inachus scorpion, qui,— je ne sais pourquoi,— symbolisait 
la sagesse chez les Grecs, des lambres-masséna, des lambres-spinimanes, 
probablement égarés sur ce haut-fond, car d'ordinaire ils vivent à de 
grandes profondeurs, des xhantes, des pilumnes, des rhomboïdes, des 
calappiens granuleux, — très-faciles à digérer, fait observer Conseil, — des 
corystes édentés, des ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. 
Parmi les macroures, subdivisés en cinq familles, les cuirassés, les fouis- 
seurs, lesasiaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des langoustes 
communes, dont la chair est si estimée chez les femelles, des scyllares-ours 
ou cigales de mer, desgébies riveraines, et toutes sortes d'espèces comesti- 
bles, mais il ne dit rien de la subdivision des astaciens qui comprend les 
homards, car les langoustes sont les seuls homards de la Méditerranée. 
Enfin, parmi les anomoures, il vit des drocines communes, abritées derrière 
cette coquille abandonnée dont elles s'emparent, des homoles à front épi- 
neux, des bernard-l'hermite, des porcellanes, etc. 

Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour 
compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes, des am- 
phipodes, des homopodes, desisopodes, des trilobites, des branchiapodes, 
des ostracodes et des entomostracées . Et pour terminer l'étude des arti- 
culés marins, il aurait dû citer la classe des cyrrhopodes qui renferme les 
cyclopes, les argules, et la classe des annélides qu'il n'eût pas manqué 
de diviser en tubicoles et en dorsibranches. Mais le Nautiliis^ ayant 
dépassé le haut fond du détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes 
sa vitesse accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus 
de zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des 
ombres. 

Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second 
bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par 
trois mille mètres. Le Nautilus, sous l'impulsion de son hélice, glissant sur 
ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches de la mer. 

Là, à défaut des merveilles naturelles , la masse des eaux offrit à mes 
regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous traversions 
alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en sinistres. De la côte 
algérienne aux rivages de la Provence, que de navires ont fait naufrage, 
que de bâtiments ont disparu ! La Méditerranée n'est qu'un lac, comparée 
aux vastes plaines liquides du Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux 
flots changeants, aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane 
qui semble flotter entre le double outre-merdes eaux et du ciel, demain, 



276 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS 

rageur, tourmenté, démonté par les vents, brisant les plus forts navires 
de ses lames courtes qui les frappent à coups précipités. 

Ainsi, dans celte promenade rapide à travers les couches jorofondes, que 
d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par les coraux, 
les autres revêtues seulement d'une couche de rouille, des ancres, des 
canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches d'hélice, des mor- 
ceaux de machines , des cylindres brisés, des chaudières défoncées, puis 
des coques flottant entre deux eaux, celles-ci droites, celles-là renversées. 

De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les autres 
pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient coulé à 
pic, la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient l'air d'être 
à l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le moment du 
départ. Lorsque le Nantilus passait entre eux et les enveloppait de ses 
nappes électriques, il semblait que ces navires allaient le saluer de leur 
pavillon et lui envoyer leur numéro d'ordre ! Mais non, rien que le silence 
et la mort sur ce champ des catastrophes ! 

J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces 
sinistres épaves à mesure que le Nautilus se rapprochait du détroit de 
Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et dans 
cet étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de nombreuses 
carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns couchés, les 
autres debout, semblables à des animaux formidables. Un de ces bateaux 
aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont il ne restait plus 
que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot et retenu encore par 
une chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé par les sels marins, se 
présentait sous un aspect terrible ! Combien d'existences brisées dans son 
naufrage ! Combien de victimes entraînées sous les flots ! Quelque ma- 
telot du bord avait-il survécu pour raconter ce terrible désastre, ou les flots 
gardaient-ils encore le secret de ce sinistre? Je ne sais pourquoi, il 
me vint à la pensée que ce bateau enfoui sous la mer pouvait être VAtlaSy 
disparu corps et biens depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a 
jamais entendu parler ! Ah ! quelle sinistre histoire serait à faire que celle 
de ces fonds méditerranéens, de ce vaste ossuaire, oii tant de richesses se 
sont perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort! 

Cependant, le Nautilus, indifférent et rapide, courait à toute hélice au 
milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il se pré- 
sentait à l'entrée du détroit de Gibraltar. 

Là existent deux courants : un courant supérieur, depuis longtemps re- 
connu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la Méditerranée ; 
puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement a démontré au- 



LA BAIE DE VIGO. 277 



jourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de ia Méditerranée, in- 
cessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par les fleuves qui s'y 
jettent, devrait élever chaque année le niveau de cette mer, car son évapo- 
ration est insuffisante pour rétablir l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi, ei 
on a dû naturellement admettre l'existence d'un courant inférieur qui 
par le détroit de Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop 
plein de la Méditerranée. 

Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le Nautilus. 
Il s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je pus entrevoir les 
admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire de Pline et d'Avienus, 
avec l'île basse qui le supportait, et quelques minutes plus tard nous 
flottions sur les flots de l'Atlantique. 



CHAPITRE VIII 



LA BAIE DE VIGO. 



L'Atlantique ! vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq 
millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une largeur 
moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignorée des 
anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais de l'antiquité, qui 
dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les côtes ouest de l'Europe 
et de l'Afrique ! Océan dont les rivages aux sinuosités parallèles embras- 
sent un périmètre immense , arrosé par les plus grands fleuves du 
monde, le Saint-Laurent, le Mississipi, l'Amazone, la Plata, TOrénoque, 
le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux 
des pays les plus civilisés et des contrées les plus sauvages ! Magnifique 
plaine, incessamment sillonnée par les navires de toutes les nations, 
abritée sous tous les pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes 
terribles, redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes ! 

Le Nautilus en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon, après 
avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi, parcours 
supérieur à l'un des grands cercles delà terre. Où allions-nous mainte- 
nant, et que nous réservait l'avenir? 

Le Nautilus, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il revint 
à la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la plate-forme 
nous furent ainsi rendues. 



278 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



J'y montai aussitôt accompcigné de Ned Land et de Conseil. A une dis- 
tance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent qui 
forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait un îissea 
fort coup de vent du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle imprimait de 
violentes secousses de roulis au Nautilus. Il était presque impossible de 
se maintenir sur la plate -forme que d'énormes paquets de mer battaient à 
chaque instant. Nous redescendîmes donc après avoir humé quelques 
bouffées d'air. 

Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine; mais le Canadien, 
l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la Médi- 
terranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution, et il 
dissimulait peu son désappointement. 

Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda silen- 
cieusement. 

« Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends , mais vous n'avez rien à 
vous reprocher. Dans les conditions où naviguait le NaiitiluSj songer à le 
quitter eût été de la folie ! » 

Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés, indi- 
quaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe. 

« Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la côte 
du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous trouverions 
facilement un refuge. Ah ! si le Nautilus, sorti du détroit de Gibraltar, 
avait mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés vers ces régions où les con- 
tinents manquent, je partagerais vos inquiétudes. Mais, nous le savonsmain- 
tenant, le capitaine Nemo ne fuit pas les mers civilisées, et dans quelques 
jours, je crois que vous pourrez agir avec quelque sécurité. » 

Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les lèvres : 

« C'est pour ce soir, » dit-il. 

Je me redressai subitement. J'étais, je l'avoue, peu préparé à cette com- 
munication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me 
vinrent pas. . 

« Nous étions convenus d'attendre une circonstance, reprit Ned Land. 
La circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles 
de la côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large. J'ai 
votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. » 

Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de 
moi : 

« Ce soir , à neuf heures , dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce mo- 
ment-là, le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probable- 
ment couché. Ni les mécaniciens , ni les hommes de l'équipage ne 



LA BAIE DE VIGO. 279 



peuvent nous voir. Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. 
Vous, monsieur Aronnax, vous resterez dans la bibliothèque à deux pas 
de nous, attendant mon signal. Les avirons, le mât et la voile sont dans 
le canot. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. Je me 
suis procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le 
canot à la coque du Naiitilus. Ainsi tout est prêt. A ce soir. 

— La mer est mauvaise, dis-je. 

— J'en conviens^ répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La 
liberté vaut qu'on la paye . D'ailleurs, l'embarcation est solide, et quel- 
ques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui sait si 
demain nous ne serons pas à cent lieues au large ? Que les circonstances 
nous favorisent, et, entre dix et onze heures, nous serons débarqués sur 
quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, à la grâce de Dieu et à ce 
soir ! » 

Sur ce mot , le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi. 
J'avais imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir, de 
discuter. Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui aurais- 
dit, après tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'était presque une cir- 
constance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma parole et assumer 
cette responsabilité de compromettre dans un intérêt tout personnel l'a- 
venir de mes compagnons? Demain, le capitaine Nemo ne pouvait-il pas 
nous entraîner au large de toutes terres? 

En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs se 
remplissaient, et le Nautilus s'enfonça sous les flots de l'Atlantique. 

Je demeurai dans ma chambre. Je voulais éviter le capitaine pour ca- 
cher à ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste journée que je passai 
ainsi, entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et le 
regret d'abandonner ce merveilleux Nautilus, laissant inachevées mes 
études sous-marines ! Quitter ainsi cet océan, « mon Atlantique,» comme 
je me plaisais à le nommer, sans en avoir observé les dernières 
couches, sans lui avoir dérobé ces secrets que m'avaient révélés les mers 
des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains dès le pre- 
mier volume, mon rêve s'interrompait au plus beau moment! Quelles 
heures mauvaises s'écoulèrent ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à terre, 
avec mes compagnons, tantôt souhaitant, en dépit de ma raison, que 
quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets de 
Ned Land. 

Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais 
voir si la direction du Nautilus nous rapprochait, en effet, ou nous 
éloignait de la côte. Mais non. Le Nautilus se tenait toujours dans les 



280 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Le temple d'Hercule. (Page 277. 



eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de 
l'Océan. 

Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage 
n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus. 

Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu il penserait de notre 
évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait, et ce 
qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou manquée ! Sans 
doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contrure. Jamais hospitalité 
ne fut plus franche que la sienne. En le quittant, je ne pouvais être taxé 
d'ingiatitude. Aucun serment ne nous Lait à lui. C'était sur la force des 
choses seule qu'il comptait et non sur notre parole pour nous fixer à jamais 



LA BAIE DE YIGO. 



?.81 




L'amiral incendia, et saborda ses galions. (Page 286.) 

auprès de lui. Mais cette prétention hautement avouée de nous retenir 
éternellement prisonniers à son bord justifiait toutes nos tentatives. 

Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'ile de Santorin. 
Le hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre départ? Je le 
désirais et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si je ne l'entendrais pas 
marcher dans sa chambre contiguë à la mienne. Aucun bruit ne parvint ù 
mon oreille. Celte chambre devait être déserte. 

Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord. 
Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le Nautilus pour 
un service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui le concerne, légè- 
rement modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire, que le capitai-.e 



282 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques relations d'une cer- 
taine espèce. Ne quittait-il jamais le Nautilusl Des semaines entières 
s'étaient souvent écoulées sans que je l'eusse rencontré. Que faisait-il 
pendant ce temps, et alors que je le croyais en proie à des accès de misan- 
thropie, n'accomplissait-il pas au loin quelque acte secret dont la nature 
m'échappait jusqu'ici ? 

Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. liC champ des 
conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous 
sommes. J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente 
me semblait éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de 
mon impatience. 

Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai 
mal, étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt 
minutes, — je les comptais, — me séparaient encore du moment où je 
devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait 
avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais, espérant 
calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de succomber 
dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes soucis ; 
mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d'avoir quitté le 
NaiitihiSy à la pensée d'être ramené devant le capitaine Nemo irrité, ou, 
ce qui eût été pis, contristé de mon abandon, mon cœur palpitait. 

Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives, 
et j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et 
utiles. Je regardai toutes ces richesses , tous ces trésors , comme un 
homme à la veille d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir. Ces 
merveilles de la nature, ces chefs-d'œuvre de l'art, entre lesquels depuis 
tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les abandonner pour jamais. 
J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre du salon à travers les 
eaux de l'Atlantique; mais les panneaux étaient hermétiquement fermés 
et un manteau de tôle me séparait de cet Océan que je ne connaissais pas 
encore. 

En parcourant ainsi le salon, j'arrivai près de la porte, ménagée dans 
le pan coupé, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand 
étonnement, cette porte était entre-bâ,illée. Je reculai involontairement. Si 
le capitaine Nemo était dans sa chambre, il pouvait me voir. Cependant, 
n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La chambre était déserte. Je 
poussai la porte. Je fis quelques pas à l'intérieur. Toujours le même 
aspect sévère, cénobilique. 

En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je 
n'avais pas remarquées pendant ma première visite, frappèrent mes regards. 



LA BAIE DE VIGO. 283 



C'étaient des portraits, des portraits de ces grands hommes historiques 
dont l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à une grande idée 
humaine, Kosciusko, le héros tombé au cri de Finis Poloniœ^ Botzaris, le 
Léonidas de la Grèce moderne, O'Connell^ le défenseur de Fliiande, 
Washington, le fondateur de l'Union américaine, Manin, le patriote italien, 
Lincoln, tombé sous la balle d'un esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'af- 
franchissement de la race noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel 
que l'a si terriblement dessiné le crayon de Victor Hugo. 

Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine 
Nemo? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le mystère 
de son existence? Etait-il le champion des peuples opprimés, le libéra- 
teur des races esclaves? Avait-il figuré dans les dernières commotions 
politiques ou sociales de ce siècle? Avait-il été l'un des héros de la ter° 
rible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais glorieuse?... 

Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier 
coup de marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. Je tressaillis comme 
si un œil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je me 
précipitai hors de la chambre. 

Là, mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Notre direction était tou- 
jours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le manomètre, une 
profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances favorisaient donc 
les projet du Canadien. 

Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, 
bonnet de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'étais 
prêt. J'attendis. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence 
profond qui régnait â bord. J'écoutais, je tendais l'oreille. Quelque éclat 
de voix ne m'apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait d'être 
surpris dans ses projets d'évasion? Une inquiétude mortelle m'envahit. 
J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid. 

A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près do la 
porte du capitaine. Nnl bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au salon 
qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert. 

J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même '^lartrî 
insuffisante, même solitude. J'allai me poster près de la porte qui donnail 
sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned Land. 

En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement, 
puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures 
du Naiitilus'? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins de Ned 
Land , je n'aurais pu le dire. 

Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon cœur. 



284 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le Naiitilus venait 
de s'arrêter sur le fond de l'océan. Mon inquiétude redoubla. Le signal 
du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned Land pour 
l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre navigation ne se 
faisait plus dans les condtions ordinaires... 

En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo 
parut. 11 m'aperçut, et, sans autre préambule : 

« Ah ! Monsieur le professeur , dit-il d'un ton aimable , je vous 
cherchais. Savez- vous votre histoire d'Espagne? » 

On saurait à fond l'histoire de son propre pays que, dans les conditions 
où je me trouvais, l'esprit troublé, la tête perdue, on ne pourrait en citer 
un mot. 

« Eh bien? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question? 
Savez-vous l'histoire d'Espagne? 

— Très-mal, répondis-je? 

— Yoilà bien les savants, dit le capitaine, ils ne savent pas. Alors, 
asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode de 
cette histoire. » 

Le capitaine s'étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place 
auprès de lui, dans la pénombre. 

« Monsieur le professeur, me dit-il , écoutez-moi bien. Cette histoire 
vous intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question que 
sans doute vous n'avez pu résoudre. 

— Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant ou mon interlocuteur 
voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos 
projets de fuite. 

— Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez 
bien, nous remonterons à 1702. Vous n'ignorez pas qu'à cette épo- 
que, votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de po- 
tentat pour faire rentrer les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc 
d'Anjou, son petil-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou 
moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au dehors, à forte 
partie. 

«En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande, d'Au- 
triche et d'Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité d'alliance, 
dans le but d'arracher la couronne d'Espagne â Philippe V, pour la placer 
sur la tète d'un archiduc, auquel elles donnèrent prématurément le nom 
'de Charles HI. 

«L'Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près dé- 
pourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait pas. 



I 



LA BAIE DE VIGO. 



285 




Craoipai'J^.SidiZ^£..2£0nlnua'trc^ -d" 



286 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

à la condition toutefois que ses galions, cbargés de l'or et de l'argent de 
l'Amérique, entrassent dans ses poris. Or , vers la fin de 1702 , elle atten- 
dait un riche convoi que la France faisait escorter par une flotte de vingt- 
trois vaisseaux commandés par l'amiral de Château-Renaud , car les marines 
coalisées couraient alors l'Atlantique. 

« Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l'amiral, ayant appris que 
la flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un port de 
France. 

« Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette déci- 
sion. Ils voulurent être conduits d.ans un port espagnol, et, à défaut de 
Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-oue»t de l'Espagne, 
et qui n'était pas bloquée. 

«L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à celte injonction, 
et les galions entrèrent dans la baie de Vigo. 

«. xMalheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut 
être aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les ga- 
lions avant l'arrivée des flottes coalisées, et le temps n'eût pas manqué à 
ce débarquement, si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout à 
coup. 

« Vous suivez bien l'enchainement des faits? me demanda le capitaine 
Nemo. 

— Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m'était faite 
cette leçon d'histoire. 

* 

— Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix 
avaient un privilège d'après lequel ils devaient recevoir toutes les marchan- 
dises qui venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les lingots des 
galions au port de Vigo, c'était aller conire leur droit. Ils se plaignirent 
donc à Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V que le convoi, sans 
procéder à son déchargement, resterait en séquestre dans la rade de 
Vigo jusqu'au moment où les flottes ennemies se seraient éloignées. 

« Or, pendant que l'on prenait cette décision, le 22 octobre 1702, les 
vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L'amiral de Château- 
Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit courageusement. Mais 
quand il vit que les richesses du convoi allaient tomber entre les mains des 
ennemis, il incendia et saborda les galions qui s'engloutirent avec leurs 
immenses trésors . » 

Le capitaine Nemo s'était arrêté. Je l'avoue, je ne voyais pas encore en 
quoi cette histoire pouvait m'intéresser. 

it Eh bien ? lui demandai-je. 

— Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous 



LA BAIE DE VIGO. 287 



sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer 
les mystères . » 

Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me 
remettre. J'obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres transpa- 
rentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai. 

Autour du NautiluSy dans un rayon d'un demi-mille, les eaux apparais- 
saient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était net et 
clair. Des hommes de l'équipage, revêtus de scaphandres, s'occupaient à 
déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses éventrées, au milieu 
d'épaves encore noircies. De ces caisses, de ces barils, s'échappaient 
des lingots d'or et d'argent, des cascades de piastres et de bijoux. Le 
sable en était jonché. Puis, chargés de ce précieux butin, ces hommes re- 
venaient au Nautilus^ y déposaient leur fardeau et allaient reprendre cette 
inépuisable pèche d'argent et d'or. 

Je comprenais. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre 1702. 
Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du gou- 
vernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser , suivant ses 
besoins, les millions dont il lestait son Nautilus. C'était pour lui, pour lui 
seul que l'Amérique avait livré ses précieux métaux. Il était l'héritier 
direct et sans partage de ces trésors arrachés aux Incas et aux vaincus de 
Fernand Cortez ! 

« Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que 
la mer contint tant de richesse? 

— Je savais, répondis-je, que l'on évalue à deux millions de tonnes 
Targent qui est tenu en suspension dans ses eaux, 

— Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses l'emporte- 
raient sur le profit. Ici, au contraire , je n'ai qu'à ramasser ce que les 
hommes ont perdu, et non-seulement dans cette baie de Vigo, mais encore 
sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a noté la place. 
Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards? 

— Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire 
qu'en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n'avez fait que de- 
vancer les travaux d'une société rivale. 

— Et laquelle? 

— Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilège de 
rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par l'appât 
d'un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la valeur de ces 
richesses naufragées. 

— Cinq cents millions ! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient, 
mais ils n'y sont plus. 



288 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




De ces caisses s'échappaient des lingots. i^Page 387;. 

— En effet, dis-je. Aussi nn bon avis à ers actionnaires serait-il acte de 
cLarité. Qui sait pourtant s'il serait bien reçu. Ce que les joueurs regret- 
tent par dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte de leur argent que 
celle de leurs folles espérances. Je les plains moins après iout que ces 
m'Uiers de malheureux auxquels tant de richesses bien réparties eussent 
pu profiter, tandis qu'elles seront à jamais stériles pour eux I » 

Je n'avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu'il avait dû bles- 
ser le capitaine Nemo. 

«Stériles! répondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que 
ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse? Est-ce 
pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces trésors? 



UN CONTINENT DISPARU. 



289 




Un taillis d'arbres morts. (Page 293.) 



Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage? Croyez-vous que j'i- 
gnore qu'il existe des êtres souffrants, des races opprimées sur cette terre, 
des misérables à soulager , des victimes à venger? Ne comprenez-vous 
pas?... )) 

Le capitaine Nemo s'arrêta sur ces dernières paroles, regrettant peut- 
être d'avoir trop parlé. Mais j'avais deviné. Quels que fussent les motifs 
qui l'avaient forcé à chercher l'indépendance sous les mers, avant tout il 
était resté un homme ! Son cœur palpitait encore aux souffrances de l'hu- 
manité, et son immense charité s'adressait aux races asservies comme aux 
individus ! 

Et je comoris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le 

37 



290 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

capitaine Nemo, lorsque le Nautihis naviguait dans les eaux de la Crète 
insurgée ! 



CHAPITRE IX 



UN CONTINENT DISPARU. 



Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma 
chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air très-désappointé. 
«Eh bien, monsieur? me dit-il. 

— Eh bien, Ned , le hasard s'est mis contre nous hier. 

— Oui ! il a fallu que ce damné capitaine s'arrêtât précisément à l'heure 
eu nous allions fuir son bateau. 

— ■ Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier. 

— Son banquier ! 

— Ou plutôt sa maison de banque. J'entends par là cet Océan où ses ri- 
chesses sont plus en sûreté qu'elles ne le seraient dans les caisses d'un Etat. » 

Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le secret 
espoir de le ramener à l'idée de ne point abandonner le capitaine ; mais 
mon récit n'eut d'autre résultat que le regret énergiquement exprimé par 
Ned de n'avoir pu faire pour son compte une promenade sur le champ 
de bataille de Vigo. 

« Enfin, dit-il, tout n'est pas fini ! Ce n'est qu'un coup de harpon perdu ! 
Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s'il le faut... 

— Quelle est la direction du Nautihisl demandai-je. 

— Je l'ignore, répondit Ned. 

— ■ Eh bien! à midi, nous verrons le point. » 

Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai 
dans le sahm. Le compas n'était pas rassurant. La route an Naidihis était 
sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l'Europe. 

J'attendis avec une certaine impatience que le point fut reporté sur la 
carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et notre appa- 
reil remonta à la surface de l'Océan. Je m'élançai vers la plate-forme. Ned 
Land m'y avait précédé. 

Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles à 
l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap San-Roque 
les vents favorables pour doubler le cnp de Bonne-Espérance. Le temps 
était couvert. Un coup de vent se préparait. 



UN CONTINENT DISPARU. 291 

Ned , rageant , essayait de percer l'horizon brumeux. Il espérait 
encore que , derrière tout ce brouillard , s'étendait celte terre si 
désirée. 

A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette 
éclaircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse, 
nous redescendîmes, et le panneau fut refermé. 

Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position du 
Nautihisj était indiquée par 16° 17' de longitude et 33° 22' de latitude, à 
cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n'y avait pas 
moyen de songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent les colères du 
Canadien, quand je lui fis connaître notre situation. 

Pour mon compte, je ne me désolai pas outre-mesure. Je me sentis 
comme soulagé du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une 
sorte de calme relatif mes travaux habituels. 

Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très-inattendue du capitaine 
Nemo. 11 me demanda fort gracieusement si je me sentais fatigué d'avoir 
veillé la nuit précédente. Je répondis négativement, 

<( Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion. 

— Proposez, capitaine. 

— Yous n'avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et 
sous la clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit 
obscure? 

— Très-volontiers. 

— Celte promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra mar- 
cher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très- 
bien entretenus. 

— Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis 
prêt à vous suivre. 

— Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos sca- 
phandres. » 

Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de 
l'équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine 
Nemo ne m'avait pas même proposé d'emmener Ned ou Conseil. 

En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur 
notre dos les réservoirs abondamment chargés d'air, mais les lampes élec- 
triques n'étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine. 

« Elles nous seraient inutiles, « répondit-il. 

Je 6rus avoir malentendu, mais je ne pus réitérer mon observation, car 
la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique. 
J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaçait dans la main un bâton 



292 VINGT MILLE LIKUES SOUS LES MERS. 



ferré, et quelques minutes plus tard, après la manœuvre habituelle, noua 
prenions pied sur le fond de l'Atlantique, à une profondeur de trois cents 
mètres. 

Minuit approchait. Les eaux étaient profondément obscures, mais le 
capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre, une sorte 
de large lueur, qui brillait à deux milles environ du Nautilus. Ce qu'était 
ce feu, quelles matières l'alimentaient, pourquoi et comment il se revivi- 
fiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En tout cas, il nous 
éclairait, vaguement il est vrai, mais je m'accoutumai bientôt à ces ténèbres 
particulières, et je compris, dans cette circonstance, l'inutilité des appa- 
reils RumhkorfF. 

Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un près de l'autre, direc- 
tement sur le feu signalé. Le sol plat montait insensiblement. Nous faisions 
de larges enjambées, nous aidant du bâton; mais notre marche était lente, 
en somme, car nos pieds s'enfonçaient souvent dans une sorte de vase pétrie 
avec des algues et semée de pierres plates. 

Tout en avançant, j'entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma 
tète. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement 
continu. J'en compris bientôt la cause. C'était la pluie qui tombait violem- 
ment en crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la pensée me vint 
quej'allais être trempé ! Par l'eau, au milieu deTeau! Je ne pusm'empêcher 
de rire à cette idée baroque. Mais pour tout dire, sous l'épais habit du 
scaphandre, on ne sent plus le liquide élément, et Ton se croit au milieu 
d'une atmosphère un peu plus dense que l'atmosphère terrestre, voilà 
tout. 

Après une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les méduses, 
les crustacés microscopiques, les pennatules Féclairaient légèrement de 
lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que 
couvraient quelques milHons de zoophytes et des fouillis d'algues. Le pied 
me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon bâton 
l'erré, je serais tombé plus d'une fois. En me retournant, je voyais toujours 
le fanal blanchâtre du Nautilus qui commençait à pâlir dans l'éloignement. 

Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés sur 
le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne m'expliquais 
pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient dans l'obscurité 
lointaine et dont la longueur échappait à toute évaluation. D'autres parti- 
cularités se présentaient aussi, que je ne savais admettre. Il me semblait 
que mes lourdes semelles de plomb écrasaient une litière d'ossements qui 
craquaient avec un bruit sec. Qu'était donc cette vaste plaine que je par- 
courais ainsi? J'aurais voulu interroger le capitaine, mais son langage par 



UN CONTINENT DISPARU. 293 



signes, qui lui permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le sui- 
vaient dans ses excursions sous-marines , était encore incompréhensible 
pour moi. 

Cependant, la clarté rougeâtre qui nous guidait, s'accroissait et enflam- 
mait l'horizon. La présence de ce foyer sous les eaux m'intriguait au plus 
haut degré. Etait-ce quelque effluence électrique qui se manifestait? Allais- 
je vers un phénomène naturel encore inconnu des savants de la terre? Où 
même, — car cette pensée traversa mon cerveau, — la main de l'homme 
intervenait-elle dans cet embrasement? Soufflait-elle cet incendie? Devais- 
je rencontrer, sous ces couches profondes, des compagnons, des amis du 
capitaine Nemo, vivant comme lui de cette existence étrange, et auxquels 
il allait rendre visite ? Trouverai s-je là-bas toute une colonie d'exilés, qui, 
las des misères de la terre, avaient cherché et trouvé l'indépendance au 
plus profond de l'Océan ? Toutes ces idées folles, inadmissibles, me pour- 
suivaient, et dans cette disposition d'esprit, surexcité sans cesse par la série 
de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas été surpris de 
rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que rêvait 
le capitaine Nemo! 

Notre route s'éclairait déplus en plus.. La lueur blanchissante rayonnait 
ausommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ. Mais ce que 
j'apercevais n'était qu'une simple réverbération développée par le cristal 
des couches d'eau. Le foyer, source de cette inexplicable clarté, occupait 
le versant opposé de la montagne. 

Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de l'Atlantique, 
le capitaine Nemo s'avançait sans hésitation. Il connaissait cette sombre 
route. Il l'avait souvent parcourue, sans doute, et ne pouvait s'y perdre. Je 
le suivais avec une confiance inébranlable. Il m'apparaissait comme un des 
génies de la mer, et quand il marchait devant moi, j'admirais sa haute 
stature qui se découpait en noir sur le fond lumineux de l'horizon. 

Il était une heure du matin. Nous étions arrivés aux premières rampes 
de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les sentiers 
difficiles d'un vaste taillis. 

Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sève, arbres minéralisés 
sous l'action des eaux, et que dominaient çà et là des pins gigantesques. 
C'était comme une houillère encore debout, tenant par ses racines au sol 
effondré, et dont la ramure, à la manière des fines découpures de papier 
noir, se dessinait nettement sur le plafond des eaux. Que l'on se figure une 
forêt du Hartz, accrochée aux flancs d'une montagne , mais une forêt en- 
gloutie. Les sentiers étaient encombrés d'algues et de fucus, entre lesquels 
grouillait un monde de crustacés. J'allais, gravissant les rocs, enjambant 



294 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



les troncs étendus, brisani les lianes de mer qui se balançaient d'un arbre 
à l'autre, effarouchant les poissons qui volaient de branche en branche. 
Entraîné, je ne sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fati- 
guait pas. 

Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces 
bois et de ses rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et 
farouches, leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté que doublait 
la puissance réverbérante des eaux? Nous gravissions des rocs qui s'ébou- 
laient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement d'avalanche. A 
droite, à gauche, se creusaient de ténébreuses galeries où se perdait le re- 
gard. Ici s'ouvraient de vastes clairières, que la main de l'homme semblait 
avoir dégagées, et je me demandais parfois si quelque habitant de ces 
régions sous-marines n'allait pas tout à coup m'apparaitre. 

Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en ar- 
rière. Je le suivais hardiment. Mon bâton me prêtait un utile secours. Un 
faux pas eût été dangereux sur ces étroites passés évidées aux flancs des 
gouffres; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans ressentir l'ivresse du 
vertige. Tantôt je sautais une crevasse dont la profondeur m'eût fait re- 
culer au milieu des glaciers de la terre ; tantôt je m'aventurais sur le tronc 
vacillant des arbres jetés d'un abîme à l'autre, sans regarder sous mes 
pieds, n'ayant des yeux que pour admirer les sites sauvages de cette région. 
Là, des rocs monumentaux, penchant sur leurs bases irrégulièrement décou- 
pées, semblaient défier les lois de l'équilibre. Entre leurs genoux de pierre, 
des arbres poussaient comme un jet sous une pression formidable, et 
soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. Puis, des tours natu- 
relles, de larges pans taillés à pic comme des courtines, s'inclinaient sous 
un angle que les lois de la gravitation n'eussent pas autorisé à la surface 
des régions terrestres. 

Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante densité 
de l'eau, quand, malgré mes lourds vêtements, ma tête de cuivre, mes 
semelles de métal, je m'élevais sur des pentes d'une impraticable raideur, 
les franchissant pour ainsi dire avec la légèreté d'un isard ou d'un cha- 
mois î 

Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que je 
ne pourrai être vraisemblable ! Je suis l'historien des choses d'apparence 
impossibles qui sont pourtant réelles, incontestables. Je n'ai point rêvé. 
J'ai vu et senti ! 

Deux heures après avoir quitté le Nautilus, nous avions franchi la ligne 
des arbres, et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait le pic de la 
montagne. dont la projection faisait ombre sur l'éclatante irradiation du 



UN CONTINENT DISPARU. 295 



versant opposé. Quelques arbrisseaux pétrifiés couraient çà et là en zig- 
zags grimaçants. Les poissons se levaient en masse sous nos pas comme 
des oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse rocheuse était creusée 
d'impénétrables anfractuosités, de grottes profondes, d'insondables trous, 
au fond desquels j'entendais remuer des choses formidables. Le sang me 
refluait jusqu'au cœur, quand j'apercevais une antenne énorme qui me 
barrait la route, ou quelque pince effrayante se refermant avec bruit dans 
l'ombre des cavités ! Des milliers de points lumineux brillaient au milieu 
des ténèbres. C'étaient les yeux de crustacés gigantesques, tapis dans leur 
tanière, des homards géants se redressant comme des hallebardiers et re- 
muant leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques, 
braqués comme des canons sur leurs affûts, et des poulpes effroyables en- 
trelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents. 

Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A quel 
ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme une seconde 
carapace? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur existence végé- 
tative , et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi dans les dernières 
couches de l'Océan ? 

Mais je ne pouvais m'arrêter. Le capitaine Nemo, familiarisé avec ces 
terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous étions arrivés à un premier 
plateau, où d^autres surprises m'attendaient encore. Là se dessinaient de 
pittoresques ruines^ qui trahissaient la main de l'homme, et non plus celle 
du Créateur. C'étaient de vastes amoncellements de pierres où l'on distin- 
guait de vagues formes de châteaux, de temples, revêtus d'un monde de 
zoophytes en fleurs, et auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus 
faisaient un épais manteau végétal. 

Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie parles cataclysmes? 
Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des temps 
anté-historiques? Où étais-je, où m'avait entraîné la fantaisie du capitaine 
Nemo? 

J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son 
bras. Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de la 
montagne, sembla me dire : 

« Viens ! viens encore ! viens toujours ! » 

Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi 
le pic qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette niasse rocheuse. 

Je regardai ce côté que nous venions de franchir. La montagne nes'éle- 
vait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine; mais de son versant 
opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en contre-bas de cette 
portion de l'Atlantique. Mes regards s'étendaient au loin et embrassaient 



296 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Des homaids géants, des crabes'titanesqucs. [Page i9j. 



nu vaste espace éclairé par une fulguration violente. En effet, c'était un 
volcan que cette montagne. A cinquante pieds au-dessous du pic, au milieu 
d'une pluie de pierres et de scories, un large cratère vomissait des torrents 
de lave, qui se dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. 
Ainsi posé, ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la plaine 
inférieure jusqu'aux dernières limites de l'horizon. 

J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des 
flammes. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient se dé- 
velopper sous les eaux ; mais des coulées de lave, qui ont en elles le prin- 
cipe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge blanc, lutter vic- 
turieusement contre l'élément liquide et se vaporiser à son contact. De 



UN CONTINENT DISPARU. 



297 




Là, sous mes yeux, apparaissait une ville détruite. (Page 297. J 

rapides courants entraînaient tous ces gaz en diftusion, et les torrents 
laviques glissaient jusqu^au bas de la montagne, comme les déjections du 
Vésuve sur un autre Terre del Greco. 

En effet, là, sous mes yeux, ruinée^ abimée, jetée bas, apparaissait une 
ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs disloqués, 
ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les solides proportions 
d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin, quelques restes d'un gigan- 
tesque aqueduc ; ici l'exhaussement empâté d'une acropole , avec les 
formes flottantes d'un Parthénon; là, des vestiges de quai, comme si quelque 
antique port eût abrité jadis sur les bords d'un océan disparu les vais- 
seaux marchands et les trirèmes de guerre ; plus loin encore, de longues 

38 



298 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

lignes de murailles écroulées, de larges rues désertes, toute une Pompéi 
enfouie sous les eaux, que le capitaine Nemo ressuscitait à mes regards ! 

Où étais-je?Oti étais-je? Je voulais le savoir à tout prix, je voulais 
parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui emprisonnait ma tète. 

Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis, rnmas- 
sant un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de basalte 
noire et traça ce seul mot : 

ATLANTIDE. 

Quel éclair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Méropide de 
Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origènc, Por- 
phyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa dis- 
parition au compte des récits légendaires, admis par Possidonius, Pline, 
Ammien-Marcellin , Tertullien , Engel, Sherer , Tournefort , Buffon, 
d'Avezac, je l'avais là sous les yeux, portant encore les irrécusables 
témoignages de sa catastrophe ! C'était donc cette région engloutie qui 
existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des colonnes 
d'Hercule, où vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre lequel se firent 
les premières guerres de l'ancienne Grèce ! 

L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps 
héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias a 
été, pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poëte et législateur . 

Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Sais, ville 
déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses annales gravées 
sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards raconta l'histoire 
d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette première cité athé- 
nienne, âgée de neuf cents siècles, avait été envahie et en partie détruite 
par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il, occupaient un continent immense 
plus grand que l'Afrique et l'Asie réunies, qui couvrait une surface com- 
prise du douzième degré de latitude au quarantième degré nord. Leur do- 
mination s'étendait même à l'Egypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en 
Grèce, mais ils durent se retirer devant l'indomptable résistance des Hellè- 
nes. Des siècles s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, 
tremblements de terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement 
de cette Atlantide , dont les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les 
Canaries, les iles du cap Vert, émergent encore. 

Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine 
Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus 
étrange destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce continent ! 
Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et contemporaines 



LES HOUILLERES SOUS-MARINES. 299 

des époques géologiques ! Je marchais là môme où avaient marché les con- 
temporains du premier homme! J'écrasais sous mes lourdes semelles ces 
squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres, maintenant mi- 
néralisés, couvraient autrefois de leur ombre ! 

Ah ! pourquoi le temps me manquait-il! J'aurais voulu descendre les 
pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent im- 
mense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter ces grandes 
cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards, s'étendaient Ma- 
khimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les gigantesques habitant^ 
vivaient des siècles entiers, et auxquels la force ne manquait pas pour en- 
tasser ces blocs qui résistaient encore à l'action des eaux. Un jour peut- 
être, quelque phénomène éruptif les ramènera à la surface des flots, ces 
ruines englouties ! On a signalé de nombreux volcans sous-marins dans cette 
portion de l'Océan, et bien des navires ont senti des secousses extraordi- 
naires en passant sur ces fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits 
sourds qui annonçaient la lutte profonde des éléments; les autres ont recueilli 
des cendres volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'E- 
quateur est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans 
une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par les cou- 
ches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes n'appa- 
raîtront pas à la surface de l'Atlantique ! 

Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon sou- 
venir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo, accoudé 
sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié dans une 
muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et leur demandait-il 
le secret de la destinée humaine? Était-ce à cette place quecet homme étrange 
venait se retremper dans les souvenirs de l'histoire, et revivre de cette vie 
antique, lui qui ne voulait pas de la vie moderne? Que n'aurais-je donné 
pour connaître ses pensées, pour les partager, pour les comprendre! 

Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la 
vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité surpre- 
nante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides frisson- 
nements surl'écorce de la montagne. Des bruits profonds, nettement transmis 
parce milieu liquide, se répercutaient avec une majestueuse ampleur. 

En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et 
jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une 
lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un dernier 
regard à cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe de le suivre. 

Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois 
dépassée, j'aperçus le fanal du Nautilus qui^rillait comme une étoile. Le 



300 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à bord au moment où 
les premières teintes de l'aube blanchissaient la surface de l'Océan . 



CHAPITKE X 



LES HOUILLERES SOU S-M A RIXES. 



Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de la 
nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Je m'habillai 
promptement. J'avais hâte de connaître la direction du Nautilus. Les in- 
struments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une vitesse 
de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres. 

Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les panneaux 
étant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce continent submergé. 

En effet, le Nautiliis rasait à dix mètres du sol seulement la plaine 
de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus 
des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous étions 
dans ce salon comme dans le Avagon d'un train express. Les premiers 
plans qui passaient devant nos yeux, c'étaient des rocs découpés fantasti- 
quement, des forêts d'arbres passés du règne végétal au règne animal, 
et dont l'immobile gilhouette grimaçait sous les flots. C'étaient aussi des 
masses pierreuses enfouies sous des tapis d'axidies et d'anémones, hérissées 
de longues hydrophytes verticales, puis des blocs de laves étrangement 
contournés qui attestaient toute la fureur des expansions plutoniennes. 

Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux électriques, je 
racontais à Conseil l'histoire de ces Allantes,, qui, au point de vue purement 
imaginaire, inspirèrent à Bailly tant de pages charmantes. Je lui disais les 
guerres de ces peuples héroïques. Je discutais la question de l'Atlantide en 
homme qui ne peut plus douter. Mais Conseil, distrait, m'écoutait peu, et 
son indifférence à traiter ce point historique me fut Mentôt expliquée. 

En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards^ et quand passaient 
des poissons, Conseil, emporté dans les abîmes de la classification, sortait 
du monde réel. Dans ce cas, je n'avais plus qu'à le suivre et à reprendre 
avec lui nos études ichthyologiques. 

Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement de 
ceux que nous avions observés jusqu'ici. C'étaient des raies d'une taille 
gigantesque, longues de cinq mètres et douées d'une grande force muscu- 
laire qui leur permet de s'élancer au-dessus des flots , des squales d'es- 



LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES. 301 

pêces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, à dents trian- 
gulaires et aiguës, que sa transparence rendait presque invisible au milieu 
des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme de prismes et cuirassés 
d'une peau tuberculeuse, des esturgeons semblables à leurs congénères de 
la Méditerranée, des syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, 
jaune-brun, pourvus de petites nageoires grises, sans dents ni langue, 
et qui défilaient comme de fins et souples serpents. 

Parmi les poissons osseux. Conseil nota des makaïras noirâtres, longs de 
trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée perçante , 
des vives, aux couleurs animées, connues du temps d'Aristote sous le 
nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale rendent très- 
dangereux à saisir, puis, des coryphèmes, au dos brun rayé de petites 
raies bleues et encadré dans une bordure d'or, de belles dorades, des 
chrysostones-lune, sortes de disques à reflets d'azur, qui, éclairés en-dessus 
par les rayons solaires, formaient comme des taches d'argent, enfin des 
xyphias-espadons, longs de huit mètres^ marchant par troupes, por- 
tant des nageoires jaunâtres taillées en faux et de longs glaives de 
six pieds, intrépides animaux, plutôt herbivores que piscivores, qui 
obéissaient au moindre signe de leurs femelles comme des maris bien 
stylés. 

Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine, je 
ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois, de 
capricieux accidents du sol obligeaient le Nautilns à ralentir sa vitesse, 
et il se glissait alors avec l'adresse d'un cétacé dans d'étroits étrangle- 
ments de collines. Si ce labyrinthe devenait inextricable, l'appareil s'éle- 
vait alors comme un aérosfat, et l'obstacle franchi, il reprenait sa course 
rapide à quelques mètres au-dessus du fond. Admirable et charmante 
navigation, qui rappelait les manœuvres d'une promenade aérostatique, 
avec cette différence toutefois que le Nautilus obéissait passivement à 
ia main de son timonnier. 

Vers quatre heures du soir, le terrain, généralement composé d'une 
vase épaisse et entremêlée de branches minéralisées, se modifia peu à peu ; 
il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats, de tufs basaltiques, 
avec quelque semis délaves et d'obsidiennes sulfureuses. Je pensai que la 
région des montagnes allait bientôt succéder aux longues plaines, et, en 
effet, dans certaines évolutions du Nautilus^ j'aperçus l'horizon méri- 
dional barré par une hante muraille qui semblait fermer toute issue» 
Son sommet dépassait évidemment le niveau de l'Océan. Ce devait 
être un continent, ou tout au moins une ile, soit une des Canaries, soit 
une des lies du cap Vert. Le point n'ayant pas été fait, — à dessein peut- 



302 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

être, — j'ignorais notre position. En tout cas, une telle muraille me parut 
marquer la fin de cette Atlantide, dont nous n'avions parcouru, en 
somme, qu'une minime portion. 

La nuit n'interrompit pas mes observations. J'étais resté seul. Conseil 
avait regagné sa cabine. Le Nautilus^ ralentissant son allure, voltigeait 
au-dessus des masses confuses du sol, tantôt les effleurant comme s'il eût 
voulu s'y poser, tantôt remontant capricieusement à la surface des flots. 
J'entrevoyais alors quelques vives constellations à travers le cristal des 
eaux, et précisément cinq ou six de ces étoiles zodiacales qui traînent à la 
queue d'Orion. 

Longtemps encore, je serais resté à ma vitre, admirant les beautés de 
la mer et du ciel, quand les panneaux se refermèrent. A ce moment, le 
Naiitihfs était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment manœu- 
vrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. heNaiitihis 
ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de me réveiller 
après quelques heures de sommeil. 

Mais, le lendemain, il était huit heures lorsque je revins au salon. Je 
regardai le manomètre. Il m'apprit que le Nautilus flottait à la surface 
de l'Océan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la plate-forme. 
Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des lames supérieures. 
Je montai jusqu'au panneau. Il était ouvert. Mais, au lieu du grand 
jour que j'attendais, je me vis environné d'une obscurité profonde. Où 
étions-nous? M'étais-je trompé? Faisait-il encore nuit? Non! Pas une 
étoile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues. 
Je ne savais que penser, quand une voix me dit : 

— « C'est vous, monsieur le professeur? 

— Ah! capitaine Nemo, répondis-je, où sommes- nous? 

— Sous terre, monsieur le professeur. 

— Sous terre! m'écriai-je! Et le Nautilus flotte encore? 

— Il flotte toujours. 

— Mais, je ne comprends pas? 

— Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous 
aimez les situations claires, vous serez satisfait. » 

Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurité élait si com- 
plète que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cependant, en 
regardant au zénith, exactement au-dessus de ma tête, je crus saisir une 
lueur indécise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou circulaire. 
En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif éclat fit évanouir 
cette vague lumière. 

Je regardai , après avoir un instant fermé mes yeux éblouis parle jefi 



LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES. 303 



électrique. Le Nautilus était stationnaire. Il flottait auprès d'une berge • 
disposée comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment, c'était 
un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux milles 
de diamètre, soit six milles de tour. Son niveau, — le manomètre l'indi- 
quait, — ne pouvait être que le niveau extérieur, cfir une communication 
existait nécessairement entre ce lac et la mer. Les hautes parois, inclinées 
sur leur base, s'arrondissaient en voûte et figuraient un immense enton- 
noir retourné, dont la hauteur comptait cinq ou six cents mètres. Au 
sommet s'ouvrait un orifice circulaire par lequel j'avais surpris cette 
légère clarté, évidemment due au rayonnement diurne. 

Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de 
cette énorme caverne, avant de me demander si c'était là l'ouvrage de 
la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo. 

« Où sommes-nous? dis-je. 

— Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine, un 
volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque convulsion 
du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le Nautihis 
a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix mètres au- 
dessous de la surface de l'Océan. C'est ici son port d'attache, un port 
sûr, commode, mystérieux, abrité de tous les rhumbs du vent! Trouvez - 
moi sur les côtes de vos continents ou de vos lies une rade qui vaille ce 
refuge assuré contre la fureur des ouragans. 

— En effet, répondis-je, ici vous êtes en sûreté, capitaine Nemo^ 
Qui pourrait vous atteindre au centre d'un volcan? Mais, à son sommet, 
n'ai-je pas aperçu une ouverture? 

— Oui, son cratère,, un cratère empli jadis de laves , de vapeurs et de 
flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous 
respirons. 

— Mais quelle est donc cette montagne volcanique? demandai-je. 

— Elle appartient à un des nombreux ilôts dont cette mer est semée. 
Simple écueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard 
me l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi. 

— Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère 
du volcan? 

— Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'à une centaine de 
pieds, la base intérieure de cette montagne est praticable, mais au-des- 
sus, les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient être franchies, 

— Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours. Vous 
êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les eaux. Mais, 
à quoi bon ce refuge? Le Nautilus n'a pas besoin de port. 



304 



VTNfxT MILLE LIEUES SOUS LES MEUS. 




Le Nautilus notlait auprès d'une berge. iPage 303.) 

— Non, monsieur ie professeur, mais il a besoin d'électricité pour se 
mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium pour ali- 
menter ses éléments, de cliarbon pour faire son sodium, et de houillères 
pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer recouvre des 
forêts enti-ères qui furent enlisées dans les temps géologiques; minéra- 
lisées maintenant et transformées en houille, elles sont pour moi une 
Tfiine inépuisable. 

— Yos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs? 

— Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les houillères 
de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic et la pioche à la 
main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n'ai pas même de- 



LES HOUILLÈRES SOUS-MABTNES. 



305 




Il risqua vingt fois sa vie. (Page 309.) 



mandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce combustible pour la 
fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par le cratère de celte 
montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan en activité. 

— Et nous les verrons à l'œuvre, vos compagnons? 

— Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer notre 
tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux ré- 
serves de sodium que je possède. Le temps de les embarquer, c'est-à- 
]ire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si donc vous 
voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon, profitez de cette 
journée, monsieur Aronnax. » 

Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui 

39 



306 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

n'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre sans 
îeur dire oij ils se trouvaient. 

Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien, 
regarda comme une chose très-naturelle de se réveiller sous une mon- 
tagne après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut d'autre 
idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue. 

Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge. 

« Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil. . 

— Je n'appelle pas cela «la terre,» répondit le Canadien. Et d'ailleurs, 
nous ne sommes pas dessus, mais dessous. » 

Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se déve- 
loppait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur, mesurait 
cinq cents pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément le tour du lac. 
Mais la base des hautes parois formait un sol tourmenté, sur lequel 
gisaient, dans un pittoresque entassement , des blocs volcaniques et d'é- 
normes pierres ponces. Toutes ces masses désagrégées, recouvertes d'un 
émail poli sous l'action des feux souterrains, resplendissaient au contact 
des jets électriques du fanal. La poussière micacée du rivage, que soule- 
vaient nos pas, s'envolait comme une nuée d'étincelles. 

Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots, et nous 
fûmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses, véritables 
raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il fallait mar- 
cher prudemment au milieu de ces conglomérats, qu'aucun ciment 
ne reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits de 
cristaux de feldspath et de quartz. 

La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes 
parts. Je le fis observer à mes compagnons^ 

— « Yous figurez-vous, leur demandai-je , ce que devait être cet en- 
tonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le niveau de 
ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la montagne, comme 
la fonte sur les parois d'un fourneau? 

— Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur me 
dira-t-il pourquoi le grand fondeuD a suspendu son opération, et com- 
ment il se fait que la fournaise est remplacée parles eaux tranquilles d'un 
lac? 

— Très-probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a pro- 
duit au-dessous de la surface de 1 Océan cette ouverture qui a servi de 
passage au Nautilus. Alors les eaux de l'Atlantique se sont précipitées 
à l'intérieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible entre les deux 
éléments, lutte qui s'est terminée à l'avantage de Neptune. Mais bien des 



LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES. 307 

siècles se sont écoulés depuis lors, et le volcan submergé s'est changé er^ 
grotte paisible. 

— Très-bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je re- 
grette, dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur le 
professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer. 

— Mais, a;ni Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été sous- 
marin, le Nautilus n'aurait pu y pénétrer! 

— Et j'ajouterai, maître Land, que les eaux ne se seraient pas préci- 
pitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc vos 
regrets sont superflus. » 

Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus 
raides et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois, qu'il 
fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient être tournées. On 
se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre. Mais, l'adresse 
de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les obstacles furent 
surmontés. 

A une hauteur de trente mètres environ, la nature du terrain se modifia, 
sans qu'il devînt plus praticable. Aux conglomérats et aux trachytes suc- 
cédèrent de noirs basaltes ; ceux-ci étendus par nappes toutes grumelées 
de soufflures ; ceux-là formant des prismes réguliers, disposés comme 
une colonnade qui supportait les retombées de cette voûte immense, 
admirable spécimen de l'architecture naturelle. Puis, entre ces basaltes 
serpentaient de longues coulées de laves refroidies, incrustées de raies 
bitumineuses, et, par places, s'étendaient de larges tapis de soufre. Un 
jour plus puissant, entrant par le cratère supérieur, inondait d'une vague 
clarté toutes ces déjections volcaniques, à jamais ensevelies au sein de la 
montagne éteinte. 

Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée, à une hau- 
teur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables obstacles. 
La voussure intérieure revenait en surplomb, et la montée dut se changer 
en promenade circulaire. A ce dernier plan, le règne végétal commençait 
à lutter avec le règne minéral. Quelques arbustes et même certains 
arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Je reconnus des euphorbes 
qui laissaient couler leur suc caustique. Des héliotropes, très-inhabiles 
à justifier leur nom , puisque les rayons solaires n'arrivaient jamais 
jusqu'à eux, penchaient tristement leurs grappes de fleurs aux couleurs 
et aux parfums à demi-passés. Ça et là, quelques chrysanthèmes pous- 
saient timidement au pied d'aloès à longues feuilles tristes et ma- 
ladifs. Mais, entre les coulées de laves, j'aperçus de petites violettes, en- 
core parfumées d'une légère odeur, et j'avoue que je les respirai avec 



308 VINGT MILLE LIEUliS SCUS LES MERS. 

délices. Le parlum, cest l'âaie de la fleur, et les fleurs de ia mer. ces 
splendides hydrophytes, n'ont pas d'âme' 

Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui 
écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand 
Ned Land s'écria : 

« Ah! monsieur, une ruche ! 

— Une ruche! répliquai-je, en faisant un geste de parfaite incrédulité. 

— Oui! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent 
autour. » 

Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Il y avait là, à l'orifice 
d'un trou creusé dans le trou d'un dragonnier, quelques milliers de ces 
ingénieux insectes, si communs dans toutes les Canaries, et dont les pro- 
duits y sont particulièrement estimés. 

Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et 
j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Une certaine quantité de feuilles 
sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de son briquet, 
et il commença à enfumer les abeilles. Les bourdonnements cessèrent 
peu à peu, et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un miel parfumé. 
Ned Land en remplit son havre-sac. 

— c( Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus, nous 
dit-il, J3 serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent. 

— Parbleu ! fit Conseil, ce sera du pain d'épice. 

— Ya pour le pain d'épice, dis-je, mais reprenons cette intéressante 
promenade. » 

A certains détours du sentier que nous suivions alors, le lac appa- 
raissait dans toute son étendue. Le fanal éclairait en entier sa surface 
paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. Le Nautilus 
gai?dait une immobilité parfaite. Sur sa plate-forme et sur la berge 
s'agitaient ies hommes de son équipage, ombres noires nettement décou- 
pées au milieu de cette lumineuse atmosphère. 

En ce moment, nous contournions la crête la plus élevée de ces pre- 
miers plans de roches qui soutenaient la voûte. Je vis alors que les 
abeilles n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur 
de ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans 
l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc. 
C'étaient des éperviers au ventre blanc, et des crécelles criardes. Sur les 
pentes détalaient aussi, de toute la rapidité de leurs échasses, de belles 
et grasses outardes. Je laisse à penser si la convoitise du Canadien fut 
allumée à la vue de cegibiei savoureux, et s'il regretta de ne pas avoir un 
fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le plomb par les pierres, et 



LA MER DR SARGASSES. 309 

après plusieurs essais irifructuenx, il parvint à blesser une de ces magni- 
fiques outardes. Dire qu'il risqua vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce 
n'est que vérité pure, mais il fit si bien que l'animal alla rejoindre dans 
son sac les gâteaux de miel . 

Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, car la crête devenait 
impraticable. Au-dessus de nous, le cratère béant apparaissait comme une 
large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait distinguer assez 
nettement, et je voyais courir des nuages échevelés par le vent d'ouest, 
qui laissaient traîner jusqu'au sommet de la montagne leurs brumeux 
haillons. Preuve certaine que ces nuages se tenaient à une hauteur mé- 
diocre, car le volcan ne s'élevait pas à plus de huit cents pieds au-dessus 
du niveau de l'Océan. 

Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien, nous avions re- 
gagné le rivage intérieur. Ici, la flore était représentée par de larges 
tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifère très-bonne à con- 
fire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et de fe- 
nouil-marin. Conseil en récolta quelques bottes. Quant à la faune, elle 
comptait par milliers des crustacés de toutes sortes, des homards, des 
crabes-tourteaux, des palémons, des mysis, des faucheurs, des galatées 
et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers et patelles. 

En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et 
moi nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Le feu avait poli 
ses parois émaillées et étincelantes, toutes saupoudrées de la poussière du 
mica. Ned Land en tàtait les murailles et cherchait à sonder leur épaisseur. 
Je ne pus m'empêcher de sourire. La conversation se mit alors sur ses 
éternels projets d'évasion, et je crus pouvoir, sans trop m'avancer, lui 
donner cette espérance : c'est que le capitaine Nemo n'était descendu au 
sud que pour renouveler sa provision de sodium. J'espérais donc que, 
maintenant, il rallierait les côtes de l'Europe et de l'Amérique; ce qui per- 
mettrait au Canadien de reprendre avec plus de succès sa tentative avortée. 

Nous étions étendus depuis une heure dans celte grotte charmante. La 
conversation, animée au débu^, languissait alors. Une certaine somnolence 
s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de résister au 
sommeil, je me laissai aller à un assoupissement profond. Je rêvais,— ou 
ne choisit pas ses rêves, — je rêvais que mon existence se réduisait à la vie 
végétative d'un simple mollusque. Il me semblait que cette grotte formait 
ia double valve de ma coquille... 

Tout d'un coup, je fus réveillé par la voix de Conseil. 

«Alerte! Alerte! criait ce digne garçon. 

— Qu'y a-t-il? demandai-je, me soulevant à demi. 



310 VINGT MILLE LIEUES SOTS LES MERS. 

— L'eau nous gagne ! » 

Je me redressai. La mer se précipitait comme un torrent dans notre re- 
traite, et, décidément, puisque nojs n'étions pas des mollusques, il fallait 
se sauver. > . 

En quelques instants, nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte 
même. 

«Que se passe-t-il donc? demanda Conseil. Quelque nouveau phé- 
nomène? 

— Eh non ! mes amis, répondis-je, c'est la marée, ce n'est que la marée 
qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott! L'Océan se 
gonfle au dehors, et par une loi toute naturelle d'équilihre, le niveau du 
lac monte également. Nous en sommes quittes pour un demi-bain. Allons 
nous changer au Naiitilus. » 

Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achevé notre promenade 
circulaire et nous rentrions à bord. Les hommes de l'équipage achevaient 
en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le Naiitilus au- 
rait pu partir à l'instant. 

Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il at- 
tendre la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin? Peut- 
être. 

Quoi qu'il en soit, le lendemain, le Nautilus, ayant quitté son port 
d'attache, naviguait au large de toute terre, et à quelques mètres au-dessous 
des flots de l'Atlantique. 



CHAPITEE XI 



LA MER DE SARGASSES, 



La direction du Nautilus ne s'était pas modifiée. Tout espoir de reve- 
nir vers les mers européennes devait donc être momentanément rejeté. 
Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. Où nous entrainait-il ? Je 
n'osais l'imaginer. 

Ce jour là, le Nautilus traversa une singulière portion de l'Océan atlan- 
tique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau chaude, 
connu sous le nom de GuU" Stream. Après être sorti des canaux de Floride 
il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pénétrer dans le golfe du 
Mexique, vers le quarante-quatrième degré de latitude nord, ce courant se 



LA MER DE SARGASSES. 31) 

divise en deux bras; le principal se porte vers les côtes d'Irlande et de 
Norwége, tandis que le second fléchit versîe sud à la hauteur des Açores; 
puis frappant les rivages africains et décrivant un ovale allongé, il revient 
vers les Antilles. 

Or, ce second bras, — c'est plutôt un collier qu'un' bras, — entoure de 
ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide, tranquille, im- 
mobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Véritable lac en plein At- 
lantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans 
à en faire le tour. 

La mer de Sargasses, à proprement parler, couvre toute la partie immer- 
gée de l'Atlantide. Certains auteurs ont même admis que ces nombreuses 
herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de cet ancien con- 
tinent. Il est plus probable, cependant, que ces herbages, algues et fucus, 
enlevés au rivages de l'Europe et de l'Amérique, sont entraînés jusqu'à 
cette zone par le Gult Stream. Ce fut là une des raisons qui amenèrent 
Colomb à supposer l'existence d'un nouveau monde. Lorsque les navires 
de ce hardi chercheur arrivèrent à la mer de Sargasses, ils naviguèrent 
non sans peine au milieu de ces herbes qui arrêtaient leur marche au 
grand effroi des équipages, et ils perdirent trois longues semaines à les 
traverser. 

Telle était cette région que le Nautilus visitait en ce moment, une 
prairie véritable, un tapis serré d'algues, de fucus natans, de raisins du 
tropique, si épais, si compact, que l'étrave d'un bâtiment ne Teût pas dé- 
chiré sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas engager son 
hélice dans cette masse herbeuse, se tint-il à quelques mètres de pro- 
fondeur au-dessous de la surface des flots. 

Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol «sargazzo» qui signifie va- 
rech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement 
ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur de 
la Géographie physique du g lobe y ces hydrophytes se réunissent dans ce 
paisible bassin de l'Atlantique ; 

« L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble résulter d'une 
expérience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des frag- 
ments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on im- 
prime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les frag- 
ments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface liquide, c'est- 
à-dire au point le moins agité. Dans le phénomène qui nous occupe, le 
vase, c'est l'Atlantique, le Guif Stream, c'est le courant circulaire, et la 
mer de Sargasses, le point central où viennentse réunir les corps flottants. » 

Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu étudier le phénomène dans ce 



312 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



I 




La mer se précipitait comme un torrent. (Page 310.) 

milieu spécial où les navires pénètrent rarement. Au-dessus de nous flot- 
taient des corps de toute provenance, entassés au milieu de ces herbes 
brunâtres, des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux Montagnes-Ro- 
cheuses et flottés par l'Amazone ou le Mississipi, de nombreuses épaves, des 
restes de quilles ou de carènes, des bordages défoncés et tellement allour- 
dis par les coquilles et les anatifes qu'ils ne pouvaient remonter à la sur- 
face de l'Océan. Et le temps justifiera un jour cette autre opinion de Maury, 
que ces matières, ainsi accumulées pendant des siècles, se minéraliseront 
sous l'action des eaux et formeront alors d'inépuisables houillères. Réserve 
précieuse que prépare la prévoyante nature pour ce moment où lés homrnts 
auront épuisé les mines des continents. 



LA MER DE SARGASSES. 



313 




ii-i;dais resoniiLT les sons de l'orgue. iPage 3U. 



Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai 
de charmants alcyons stellés aux couleurs roses,, des actinies qui lais- 
saient traîner leur longue chevelure de tentacules, des méduses vertes, 
rouges, bleues, et particulièrement ces grandes rhizostomes de Cuvier, 
dont l'ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet. 

Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses, où 
les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacés, trouvent une 
abondante nourriture. Le lendemain, l'Océan avait repris son aspect 
accoutumé. 

Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, 
le Nautilus, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec 



314 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

une vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine 
Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous-marin, et je ne 
doutais pas qu'il ne songeât, après avoir doublé le cap Horn, à revenir 
vers les mers australes du Pacifique. 

Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers, pri- 
vées d'îles, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen non plus 
de s'opposer aax volontés du capitaine Nemo. Le seul parti était de se sou- 
mettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la force ou de la ruse, 
j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la persuasion. Ce voyage 
terminé, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas à nous rendre la liberté 
sous serment de ne jamais révéler son existence ? Serment d'honneur que 
nous aurions tenu. Mais il fallait traiter cette délicate question avec 
le capitaine. Or^ serais-je bien venu à réclamer cette liberté? Lui- 
même n'avait-il pas déclaré, dès le début et d'une façon formelle, que le 
secret de sa vie exigeait notre emprisonnement perpétuel à bord du Nau- 
(Miis? Mon silence, depuis quatre mois, ne devait-il pas lui paraître une 
acceptation tacite de cette situation ? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas 
pour résultat de donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets, si 
quelque circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre? 
Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit, je les 
soumettais à Conseil qui n'était pas moins embarrassé que moi. En 
somme , bien que je ne fusse pas facile à décourager, je comprenais 
que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en 
jour, surtout en ce moment où le capitaine Nemo courait en téméraire vers 
le sud de l'Atlantique ! 

Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus haut, aucun incident 
particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine. Il travaillaiL 
Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres qu'il laissait entr'ou- 
Yeit«!, et surtout des livres d'histoire naturelle. Mon ouvrage sur les fonds 
sous-marins, feuilleté par lui, était couvert de notes en marge, qui con- 
tredisaient parfois mes théories et mes systèmes. Mais le capitaine se con- 
tentait d'épurer ainsi mon travail, et il était rare qu'il discutât avec moi. 
Quelquefois, j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue, 
dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au milieu 
de la plus secrète obscurité, lorsque le Nautilus s'endormait dans Its 
déserts de l'Océan. 

Pendant celte partie du voyage, nous naviguâmes des journées entières 
à la surface des flots. La mer était comme abandonnée. A peine quelques 
navires à voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de 
Doune-E^pérance. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations 



LA MER DE SARGASSES. 315 



d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine 
d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à 
ces braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en plon- 
geant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intéresser Ned 
Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait dû re- 
gretter que notre cétacé de tôle ne pût être frappé à mort par le harpon do 
ces pêcheurs. 

Les poissons observés par Conseil et par moi, pendant cette période, dif- 
féraient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d'autres latitudes. 
Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible genre de cartila- 
gineux, divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas moins do trente- 
deux espèces : des squales-galonnés, longs de cinq mètres, ô, tête déprimée 
dt plus large que le corps, à nageoire caudale arrondie, et dont le dos porte 
sept grandes bandes noires parallèles et longitudinales; puis des squales- 
perlons, gris-cendrés, percés de sept ouvertures branchiales et pourvus 
d'une seule nageoire dorsale placée à peu près vers le milieu du corps. 

Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut. 
On a le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs^ mais voici ce 
qu'ils racontent. On a trouvé dans le corps de l'un de ces animaux une tète 
de buffle et un veau tout entier; dans un autre, deux thons et un matelot 
en uniforme; dans un autre, un soldat avec son sabre; dans un autre enfin, 
un cheval avec son cavalier. Tout ceci, a vrai dire, n'est pas article de foi. 
Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se laissa prendre aux filets da 
Nuuldus^ et que je ne pus vérifier leur voracité. 

Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent pen- 
dant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six, chassant en 
meute comme les loups dans les campagnes ; d'ailleurs, non moins voraces 
que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de Copenhague, qui 
retira de Feslomac d'un dauphin treize marsouins et quinze phoques. 
C'était, il est vrai, un épaulard , appartenant à la plus grande espèce 
connue, et dont la longueur dépasse quelquefois vingt-quatre pieds. Cette 
famille des delphiniens compte dix genres", et ceux que j'aperçus tenaient 
du genre des delphinorinques, remarquables par un museau excessive- 
ment étroit et quatre fois long comme le crâne. Leur corps, mesurant 
trois mètres, noir en dessus, était en dessous d'un blanc rosé semé de 
petites taches très-rares. 

Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux échantillons de ces poissons de 
l'ordre des acanthoptérigiens et de la famille des sciénoïdes. Quelques au- 
teurs, — plus poètes que naturalistes, — prétendent que ces poissons 
chantent mélodieusement, et que leurs voix réunies forment un concert 



316 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES M2PS. 

qu'un chœur de voix humaines ne saurait égaler. Je ne dis pas non, mais 
ces sciènes ne nous donnèrent aucune sérénade à notre passage, et je le 
regrette. 

Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantité de poissons 
volants. Rien n'était plus curieux que de voir les dauphins leur donner la 
chasse avec une précision merveilleuse. Quelle que fût la portée de son vol, 
quelque trajectoire qu'il décrivit, même àU'dessMsda Nanti/ us, l'infortuné 
poisson trouvait toujours la bouche du dauphin ouverte pour le recevoir. 
C'étaientou des pirapèdes, ou des trigles-milans, à bouche lumineuse, qui, 
pendant la nuit, après avoir tracé des raies de feu dans l'atmosphère, 
plongeaient dans les eaux sombres comme autant d'étoiles filantes. 

Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce 
jour-là, le A^az//?7î^5 fut employé à des expériences de sondages qui m'in- 
téressèrent vivement. 

Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre dépari 
dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 45° 37' de 
latitude sud et 37° 53' de longitude ouest. C'étaient ces mêmes parages 
oii le capitaine Denham de V Herald fila quatorze mille mètres de sonde 
sans trouver de fond. Là aussi, le lieutenant Parcker de la frégate améri- 
caine Congress n'avait pu atteindre le sol sous-marin par quinze mille 
cent quarante mètres. 

Le capitaine Nemo résolut d'envoyer son Nautiliis à la plus extrême 
profondeur à fin de contrôler ces différents sondages Je me préparai à 
noter tous les résultats de l'expérience. Les panneaux du salon furent 
ouverts, et les manœuvres commencèrent pour atteindre ces couches si 
prodigieusement reculées. 

On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les 
réservoirs. Peut-être n'eussent-ils pu accroître suffisamment la pesanteur 
spécifique du Nautilus. D'ailleurs, pour remonter, il aurait fallu chasser 
cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient pas été assez puissantes 
pour vaincre la pression extérieure. 

Le capitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond o:éanique par une 
diagonale suffisamment allongée, au moyen de ses plans latéraux qui 
furent placés sous un angle de quarante cinq degrés avec les lignes d'eau 
du Nautiliis. Puis, l'hélice fut portée à son maxinmm de vitesse, et sa qua- 
druple branche battit les flots avec une indescriptible violence. 

Sous cette poussée puissante, la coque du Nautilns frémit comme une 
corde sonore et s'enfonça régulièrement sous les eaux. Le capitaine et 
■moi, postés dans le sa-lon, nous suivions l'aiguille du manomètre qui dé- 
viait rapidement. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où résident la 



I 



LA MER DE SARGASSES. ;n7 



plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne peuvent vivre 
qu'à la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins nombreux, se tien- 
nent à des profondeurs assez grandes. Parmi ces derniers, j'observais 
l'hexanche, espèce de chien de mer muni de six fentes respiratoires, le 
télescope aux yeux énormes, le malarmat-cuirassé, aux Ihoracines grises, 
aux pectorales noires, que protégeait son plastron de plaques osseuses d'un 
rouge pâle, puis enfin le grenadier, qui, vivant par douze cents mètres de 
profondeur, supportait alors une pression de cent vingt atmosphères. 

Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observé des poissons à des 
profondeurs plus considérables. 

(' Des poissons? me répondit-il, rarement. Mais dans l'état actuel de 
la science, que présume-t-on, que sait-on? 

— Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches de 
rOcéan, la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. On sait que, 
lA où se rencontrent encore des êtres animés, ne végète plus une seule hy- 
drophyte. On sait que les pèlerines, les huîtres vivent par deux mille 
mèlres d'eau, et que Mac Clintock, le héros des mers polaires, a retiré une 
étoile vivante d'une profondeurde deux mille cinq cent mètres. On sait que 
l'équipage du Biill-Dog^àe la Marine Royale, a péché une astérie par deux 
mille six cent vingt brasses, soit plus d'une lieue de profondeur. Mai*^, 
capitaine Nemo, peut-être me direz vous qu'on ne sait rien ? 

— Non, monsieur le professeur, répondit le capitaine, je n'aurai pas 
cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez 
que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs? 

— Je l'explique par deux raisons, répondis-je. D'abord, parce que les 
courants verticaux, déterminés par les différences de salure et de densité des 
eaux, produisent un mouvement qui suffit à entretenir la vie rudimentaire 
des encrines et des astéries. 

— Juste, fit le capitaine. 

— Ensuite, parce que, si l'oxygène est la base de la vie, on sait que la 
quantité d'oxygène dissous dans l'eau de mer augmente avec la profondeui 
au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses contribue à l'y 
comprimer. 

— Ah ! on sait cela? répondit le capitaine Nemo, d'un ton légèrement 
surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car 
c'est la vérité. J'ajouterai, en etïet, que la vessie natatoire des poissons 
renferme plus d'azote que d'oxygène, quand ces animaux sont péchés à la 
surface des eaux, et plus d'oxygène que d'azote , au contraire, quand ils 
sont tirés des grandes profondeurs. Ce qui donne raison à votre système. 
Mais continuons nos observations. » 



"18 VINGT M H, LE M EU ES SOUS LES MEUS. 



Mes re^^ards se reportèrent sur le manomètre. L'instrument indiquait une 
profondeur de six mille mètres. Notre immersion durait depuis une heure. 
Le Nautilus, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonçait toujours. Les eaux 
désertes étaient admirablement transparentes et d'une diaphanité que rien 
ne saurait poindre. Une heure plus tard, nous étions par treize mille mètres, 

— trois lieues et quart environ, — et le fond de l'Océan ne se laissait pas 
pressentir. 

Cependant, par quatorze mille mètres, j'aperçus des pics noirâtres qui 
surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir 
à des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes 
même, et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable. 

Le Nautilus descendit plus bas encore, malgré les puissantes pressions 
qu'il subissait. Je sentais ses tôles trembler sous la jointure de leurs 
boulons; ses barreaux s'arquaient ; ses cloisons gémissaient; les vitres 
du salon semblaient se gondoler sous la pression des eaux. Et ce solide 
app'areil eût cédé sans doute, si, ainsi que l'avait dit son capitaine, il 
n'eût été capable de résister comme un bloc plein. 

En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais 
encore quelques coquilles, des serpula, des spinorbis vivantes, et cer- 
tains échantillons d'astéries. 

Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent, et, 
au-dessous de trois lieues, le Nautilus dépassa les limites de l'existence 
sous-marine, comme fait le ballon qui s'élève dans les airs au-dessus des 
zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de seize mille mètres, 

— quatre lieues, — et les flancs du Nautilus supportaient alors une pres- 
sion de seize cents atmosphères, c'est-à-dire seize cents kilogrammes par 
chaque centimètre carré de sa surface ! 

« Quelle situation, m'écriai-je ! Parcourir dans ces régions profondes 
où l'homme n'est jamais parvenu! Voyez, capitame, voyez ces rocs 
magnifiques, ces grottes inhabitées, ces derniers réceptacles du globe, où 
la vie n'est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi faut-il que 
nous soyons réduits à n'en conserver que le souvenir? 

— Vous plaîrait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux 
que le souvenir? 

— Que voulez-vous dire par ces paroles? 

— Jg vgux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue photo- 
graphi:;;uo de cette région sous-marine ! » 

Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette 
nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif 
était apporté dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le milieu 



LA MER DE SARGASSES. 319 

liquide éclairé électriquement, se distribuait avec une clarté parfaite. Nulle 
ombre, nulle dégradation de notre lumière factice. Le soleil n'eût pas été 
plus favorable à une opération de cette nature. Le Nautilus, sous la 
poussée de son hélice, maîtrisée par l'inclinaison de ses plans, demeurait 
immobile. L'instrument fut braqué sur ces sites du fond océanique, et en 
quelques secondes, nous avions obtenu un négalif d'une extrême pureté. 

C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches } ri- 
mordiales qui n'ont jamais connu la lumière des cieux, ces granits infé- 
rieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes profondes 
évidées dans la masse pierreuse, ces profils d'une incomparable netteté et 
dont le trait terminal se détache en noir, comme s'il était dû au pinceau de 
certains artistes flamands. Puis, au-delà, un horizon de montagnes, une 
admirable ligne ondulée qui compose les arrières-plans du paysage. Je ne 
puis décrire cet ensemble de roches lisses, noires, pohes, sans une mousse, 
sans une tache, aux formes étrangement découpées et solidement établies 
sur ce tapis de sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique. 

Cependant, le capitaine Nemo, après avoir terminé son opération, 
m'avait dit : 

« Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette si- 
tu ntion ni exposer trop longtemps le Naiitihis à de pareilles pressions. 

— Remontons ! répondis-je. 

— Tenez-vous bien.» 

Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capiluine 
me faisait cette recommandation, quand je fus précipité sur le tapis. 

Son hélice embrayée sur un signal du capitaine, ses plans dressés vert' - 
caiement, le Nauiilus, emporté comme un ballon dans les airs, s'enlevait 
avec une rapidité foudroyante. Il coupait la masse des eaux avec un fré- 
missement sonore. Aucun détail n'était visible. Enqua,tre minutes, il avait 
franchi les quatre lieues qui le séparaient de la surface de l'Océan, et, après 
avoir émergé comme un poisson volant, il retombait en faisant jaillir les 
flots à une proJigieuse hauteur. 



3?0 



vînttT mille lieues sous les mers. 



i 




l >st l'épreuve pos-iiive que j'en donne ici. (f âge 319. 



CHAPITRE XIÎ 



CACHALOTS ET BALEINES, 



Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le Nautilus reprit sa direction vers le 
sud. Je pensais qu'à la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap à l'ouest afin 
de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour du monde. Il n'en fit 
rien et continua de remonter vers les régions australes. Où voulait-il donc 



CACHALOTS ET BALEINES. 



32 ï 




Quand Ned rencontrait le capitaine (Page321.) 

aller r An pôle? C'était insensé. Je commençai à croire que les témérités 
du capitaine justifiaient suffisamment les appréhensions de Ked Land, 

Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de 
fuite. Il était devenu moins communicatif, presque silencieux. Je voyais 
combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Je sentais ce qui s'amas- 
sait de colère en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine, ses yeux s'allu- 
maient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa violence naturelle 
ne le portât à quelque extrémité. 

Ce jour là, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma cham- 
bre. Je leur demandai la raison de leur visite. 

« Une simple question à vous poser, monsieuT, me réponditle Canadien. 

41 



322 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— Parlez, Ned. 

— Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait à bord du Nautilus'i 

— Je ne saurais le dire, mon ami. 

— Il me semble, reprit Ned Land, que sa manœuvre ne nécessite pas un 
nombreux équipage. 

— En elfet, répondis-je, dans les conditions où il se trouve, une dizaine 
d'hommes au plus doivent suffire à le manœuvrer. 

— Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage? 

— Pourquoi?» répliquai-je. 

Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions étaient faciles à de- 
viner. 

« Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien com- 
pris l'existence du capitaine, le Naiitdus n'est pas seulement un navire. 
Ce doit être un lieu de refuge pour ceux qui, comme son commandant, 
ont rompu toute relation avec la terre. 

— Peut-être, dit Conseil, mais enfin le Nautilus ne peut contenir qu'un 
certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il évaluer ce maximum? 

— Comment cela, Conseil? 

— Par le calcul. Etant donnée la capacité du navire que monsieur con- 
naît, et, par conséquent, la quantité d'air qu'il renferme; sachant d'autre 
part ce que chaque homme dépense dans l'acte de la respiration^ et compa- 
rant ces résultats avec la nécessité où le Nautilus est de remonter toutes les 
vingt-quatre heures.,. » 

La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien où il voulait en 
venir . 

(( Je te comprends, dis-je ; mais ce calcul-là, facile à établir d'ailleurs, 
ne peut donner qu'un chiffre très-incertain. 

— N'importe, reprit Ned Land, en insistant. 

— Yoici le calcul, répondis-je. Chaque homme dépense en une heure 
l'oxygène contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures l'oxy- 
gène contenu dans deux mille quatre cents litres. Jl faut donc chercher 
combien de fois le Nautilus renferme deux mille quatre cent litres d'air. 

— Précisément, dit Conseil. 

— Or, repris-je, la capacité du Nautilus étant de quinze cents tonneaux, 
et celle du tonneau de mille litres, le Nautilus renferme quinze cent mille 
litres d'air, qui, divisés par deux mille quatre cents... » 

3e calculai rapidement au crayon : 

« ... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient à dire que 
i'air contenu dans le Nautilus pourrait rigoureusement suffire à six cent 
çlngt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures. 



CACHALOTS ET BALEINES. ^ 



— Six cent vingt-cinq 1 répéta Ned^ 

— Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins 
ou officiers, nous ne formons pas la dixième partie de ce chiiire. 

— C'est encore trop pour trois hommes! murmura ConseiL 

— Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience, 

— Et même mieux que la patience, lépondit Conseil, la résig-nr.tiono ::> 
Conseil avait employé ie mot juste, 

« Après tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours au 
siid î II faudra bien qu'il s'arrête, ne fut-ce que devant la banquise, ot 
qu'il revienne vers des mers plus civilisées ! Alors, il sera temps de re- 
prendre les projets de Ned Land. » 

Le Canadien secoua la tête, passa la main sur son front, ne répondit pas, 
et se retira. 

« Que monsieur me permette de lui faire une observation . me dit 
alors Conseil . Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout 
lui revient de sa vie passée. Tout lui semble regrettable de ce qui nous est 
interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le cœur gros. Il faut 
le comprendre» Qu'est-ce qu'il a à faire ici? Rien. Il n'est pas un savant 
comme monsieur, et ne saurait prendre le même goût que nous aux choses 
admirables de la mer. Il risquerait tout pour pouvoir entrer dans une ta- 
verne de son pays! » 

Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable ai; 
Canadien, habitué à une vie hbre et active . Les événements qui pouvaient le 
passionner étaient rares. Cependant, ce jour là, un incident vint lui rap- 
peler ses beaux jours de harponneur. 

Vers onze heures du matin, étant à la surface de l'Océan, le Nautihis 
tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit pas, 
car je savais que ces animaux, chassés à outrance, se sont réfugiés dans 
les bassins des hautes latitudes. 

Le rôle joué par la baleine dans le monde marin, et son influence sur les 
découvertes géographiques, ont été considérables. C'est elle, qui, entraî- 
nant à sa suite, lesRasques d'abord, puis les Asturiens, les Anglais et les 
Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Océan et les conduisit d'une 
extrémité de la terre à l'autre . Les baleines aiment à fréquenter les mers aus- 
trales et boréales. D'anciennes légendes prétendent même que ces cétacés 
amenèrent les pêcheurs jusqu'à sept lieues seulement du pôle nord. Si le 
fait est faux, il sera vrai un jour, et c'est probablement ainsi, en chassant 
la baleine dans les régions arctiques ou antarctiques, que les hommes 
atteindront ce point inconnu du globe. 

Nous étions assis sur la plate-fuime par une mer tranquille. Mais le 



324 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

mois d'octobre de ces laliludes nous donnait de belles journées d'automne. 
Ce fut le Canadien, — il ne pouvait s'y tromper, — qui signala une baleine 
à l'horizon dans l'est. En regardant attentivement, on voyait son dos noi- 
râtre s'élever et s'abaisser alternativement au-dessus des flots, a cinq milles 
du Nmitihts. 

« Ah ! s'écria Ned Land, si j'étais à bord d'un baleinier, voilà une ren- 
contre qui me ferait plaisir ! C'est un animal de grande taille! Voyez avec 
quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d'air et de vapeur! Mille 
diables! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur ce morceau de tôle! 

— Quoi ! Ned, répondis-^je, vous n'êtes pas encore revenu de vos vieilles 
idées de pêche? 

— Est-ce qu'un pêcheur de baleines, monsieur, peut oublier son 
ancien métier? Est-ce qu'on se lasse jamais des émotions d'une pareille 
chasse? 

— Vous n'avez jamais péché dans ces mers, Ned? 

— Jamais, monsieur. Dans les mers boréales seulement, et autant 
dans le détroit de Bering que dans celui de Davis. 

— Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine 
franche que vous avez chassée jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas à pas- 
ser les eaux chaudes de l'Equateur. 

— Ah! monsieur le professeur, que me dites-vous là? répliqua le Cana- 
dien d'un ton passablement incrédule. 

— Je dis ce qui est. 

— Par exemple! y\o\ qui vous parle, en soixante-cinq, voilà deux 
ans et demi, j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait 
encore dans son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Or, 
je vous demande, comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique, 
l'animal serait venu se faire tuer à l'est, s'il n'avait, après avoir doublé, 
soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Espérance, franchi l'Equateur? 

— Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que répondra 
mcnsieur. 

— Monsieur vous répondra, mes amis, que les baleines sont localisées, 
suivant leurs espèces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et si 
l'un de ces animaux est venu du détroit de Bering dans celni de Davis, 
c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à l'autre 
soit sur les côtes de l'Amérique, soit sur celles de l'Asie. 

— Faut-il vous croire? demanda le Canadien, en fermant un œil. 

— Il faut croire monsieur, répondit Conseil. 

— Dès-Icrs, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais péché dans ces 
parages, je ne connais point les baleines qui les fréquentent? 



CACHALOTS ET BALEINES. 325 



■— Je vous l'ai dit, JNed. 

— Raison de plus pour faire leur connaissance, répliqua Conseil. 

— Voyez! voyez! s'écria le Canadien, la voix émue. Elle s'approche ! 
Elle vient sur nous! Elle n';e nargue! Elle sait que je ne peux rien contre 
elle! » 

Ned frappait du pied. Sa main frémissait en brandissant un harpon ima- 
ginaire. 

a Ces cétacés, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceiLx des mers bo- 
réales? 

— A peu près, Ned. 

— C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui 
mesuraient jusqu'à cent pieds do longueur! Je me suis même laissé dire 
que le Hullamock et l'Unigallick des iies Aléoutiennes dépassaient quel- 
quefois cent cinquante pieds. 

— Ceci me parait exagéré, répondis-je. Ces animaux ne sont que des 
baleinoptères, pourvus de nageoires dorsales, et de même que les cacha- 
lots, ils sont généralement plus petits que la baleine franche. 

— Ah! s'écria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas l'Océan, 
elle se rapproche, elle vient dans les eaux du Nautilus! » 

Puis, reprenant sa conversation t 

« Vous parlez, diî-ij, du cachalot comme d'une petite bête! On cite 
cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés inteUigents. 
Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend pour 
des ilôts. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu... 

— On y bâtit des maisons, dit Conseil. 

— Oui, farceur, répondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge 
et entraîne tous ses habitants au fond de l'abime. 

-— Comme dans les voyages de Simbad le marin, répliquai-je en riant. 

— Ah! maître Land, il paraît que vous aimez les histoires extraordi- 
naires ! Quels cachalots que les vôtres ! J'espère que vous n'y croyez pas! 

—Monsieur le naturaliste, répondit sérieusement le Canadien, il faut tout 
croire de la part des baleines! — Comme elle marche, celle-ci ! Comme 
elle se dérobe! — On prétend que ces animaux-là peuvent faire le touï 
du monde en quinze jours, 

— Je ne dis pas non. 

— Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax^ e est 
que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement 
encore. 

— Ah ! vraiment, Nedl Et pourquoi ce!a? 

-- Parce qu'alors, elles avaient la queue en travers, comme les poissons^ 



326 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

C'est-à-dire que celte queue, comprimée verticalement, happait l'eau de 
gauche à droite et de droite à gauche. Mais le Créateur, s'aperce vant qu'elles 
marchaient trop vite, le^r tordit la queue, et depuis ce temps-là, elles bat- 
tent les flots de haut en bas au détriment de leur rapidité. 

— Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il 
vous croire ? 

— Pas trop, répondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il 
existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille li- 
vres. 

— C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que cer- 
tains cétacés acquièrent un développement considérable, puisque, dit-on, 
ii's fournissent jusqu'à cent vingt tonnes d'huile. 

— Pour ça, je l'ai vu, dit le Canadien. 

— Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines éga- 
lent CD grosseur cent éléphants. Jugez des effets produits par une telle masse 
lancée à toute vitesse I 

— Ëst-:1 vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires? 
-— Des navires, je ne le crois pas, répondis-je. On raconte, cependant, 

qu'en 1820, précisément dans ces mers du sud, une baleine se précipita sur 
VEssex et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par seconde. Des 
lames pénétrèrent par l'arrière, et VEssex sombra presque aussitôt. » 

Ned me regarda d'un air narquois. 

« Pour mon compte, dit-il, j'ai reçu un coup de queue de baleine, — 
dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons été 
lancés à une hauteur de six mètres. Mais auprès de la baleine de monsieur 
le professeur, la mienne n'était qu'un baleineau. 

— Est-ce que ces animaux là vivent longtemps? demanda Conseil. 

— Mille ans, répondit le Canadien sans hésiter. 

— Et comment le savez-vous, Ned? 
■ — Parce qu'on le dit. 

— Et pourquoi le dit-on? 

— Parce qu'on le sait. 

— Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le raisonne- 
ment sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque les pêcheurs 
chassèrent pour la première fois les baleines, ces animaux avaient une taille 
supérieure à celle qu'ils acquièrent aujourd'hui. On suppose donc, assez 
logiquement, que l'infériorité des bbleines actuelles vient de ce qu'elles 
n'ont pas eu le temps d'atteindre leur complet développement. C'est ce qui 
a fait dire à Buffon que ces cétacés pouvaient et devaient môme vivre mille 
ans. Vous entendez? » 



CACHALOTS ET BALEINES. 327 



Ned Land n'entendait pas. Il n'écoutait plus. La baleine s'approchait 
toujours . Il la dévorait des yeux. 

c< Ah! s'écria-t-il , ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt, 
c'est un troupeau tout entier! Et ne pouvoir rien faire! Etre là pieds et 
poings liés î 

— Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine 
Nemo la permission de chasser?.. » 

Conseil n'avait pas achevé sa phrase, que Ned Land s'était affalé par le 
panneau et courait à la recherche du capitaine. Quelques instants après, 
tous deux reparaissaient sur la plate-foi me. 

Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les 
eaux à un mille du Nmitihis. 

« Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a là la fortune d'une flotte de 
baleiniers. 

— Eh! bien, monsieur, demanda le Canadien, nepourrais-je leur donner 
la chasse, ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de harpon - 
neur? 

— A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour 
détruire! Nous n'avons que faire d'huile de baleine à bord. 

— Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous 
nous avez autorisés à poursuivre un dugong ! 

— Il s'agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage. 
Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilège réservé à 
l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En détruisant 
la baleine australe comme la baleine franche, êtres inoffensifs et bons, vos 
pareils, maitre Land, commettent une action blâmable. C'est ainsi qu'ils 
ont déjà dépeuplé toute la baie deBaffin, et qu'ils anéantiront une classe 
d'animaux utiles. Laissez donc tranquilles ces malheureux cétacés. Ils on' 
bien assez de leurs ennemis naturels, les cachalots, les espadons et les scies, 
sans que vous vous en mêliez. » 

Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de 
morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c'était perdre ses pa- 
roles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait évidem- 
ment pas ce qu^il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait raison. 
L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs feradisparaitre un jour 
la dernière baleine de l'Océan. 

Ned Land silila entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains dans 
ses poches et nous tourna le dos. 

Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés, ets'adres- 
sant à moi : 



328 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



t 




Le Nautilus tomba au milieu d'un troupeau de baleines. (Page 323.) 



« J'avais raison de prétendre, que sans coQjpter Thomme, les baleines 
ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir atfaire à forte partie 
avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax, à huit milles sous le vent 
ces points noirâtres qui sont en mouvement? 

— Oui, capitaine, répondis-je. 

— Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois rencon- 
trés par troupes de deux ou trois cents ! Quant à ceux-là, bêtes cruelles et 
malfaisantes, on a raison de les exterminer. » 

Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots. 
« Eh bien, capitaine, dis- je, il est temps encore, dans l'intérêt môme des 
baleines... 



CACHALOTS ET BALEINES. 



399 




J'ai amariné, près du Groenland, une baleine. (Page 324.) 



— Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le Nautiliis suffira à 
disperser ces cachalots. 11 est armé d'un éperon d'acier qui vaut bien le 
harpon de maître Land, j'imagine. » 

Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. Attaquer des cé- 
tacés à coups d'éperon ! qui avait jamais entendu parler de cela? 

c( Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous mon- 
trerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de pitié pour 
ces féroces cétacés, ils ne sont que bouche et dents 1 » 

Bouche et dents! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocé- 
phale, dont la taille dépasse quelquefois vingt-cinq mètres, La têle énorme 
de ce célacé occupe envn^on le tiers de son corps. Mieux armé que la ba- 



42 



330 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



leine, dont îa mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons, il esst 
muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimètres, cylindri- 
ques et coniques à leur sommet, et qui pèsent deux livres chacune. C'est à h 
partie supérieure de cette énorme tête et dans de grandes cavités séparées 
par des cartilages, que se trouvent trois à quatre cents kilogrammes de 
cette huile précieuse, dite «blanc de baleine». Le cachalot est un animal 
disgracieux, plutôt têtard que poisson, suivant la remarque de Frédol. îl 
est mal construit, étant pour ainsi dire « manqué » dans toute la partie 
gauche de sa charpente, et n'y voyant guère que de l'œil droit. 

Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait aperçu 
les baleines et se préparait à les attaquer. On pouvait préjuger, d'avance, 
la victoire des cachalots, non seulementparce qu'ils sont mieux bâlis pour 
l'attaque que leurs inofTensifs adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent 
rester plus longtemps sous les flots, sans venir respirera leur surface. 

Il n'était que temps d'aller au secours des baleines. Le Nautilus se mit 
entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prîmes place devant les vitres 
du salon. Le capitaine Nemo se rendit près du tiraonnier pour manœuvrer 
son appareil comme un engin de destruction. Bientôt, je sentis les batte- 
ments de l'hélice se précipiter et notre vitesse s'accroître. 

Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines, lorsque 
le Nautilus arriva. Il manœuvra de manière à couper la troupe des macro- 
céphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrèrent peu émus à la vue du nou- 
veau monstre qui se mêlait à la bataille . Mais bientôt ils durent se garer de 
ses coups. 

Quelle lutte! Ned Land lui-même, bientôt enthousiasmé, finit par battre 
des mains. Le Nautilus n'était plus qu'un harpon formidable, brandi par 
la main de son capitaine. Il se lançait contre ces masses charnues et les tra- 
versait de part en part, laissant après son passage deux grouillantes moitiés 
d'animal. Les formidables coups de queue qui frappaient ses flancs, il ne 
les sentait pas. Les chocs qu'il produisait, pas davantage. Un cachalot exter- 
miné, il courait à un autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, 
allant de l'avant, de l'arrière, docile à son gouvernail, plongeant quand le 
cétacé s'enfonçait dans les couches profondes, remontant avec lui lorsqu'il 
revenait à la surface, le frappant de plein ou d'écharpe, le coupant ou le 
déchirant, et dans toutes les directions et sous toutes les allures, le perçant 
de son terrible éperon. 

Quel carnage ! Quel bruit à la surface des flots ! Quels sifflements aigus 

etquels ronflements particuliers à ces animauxépouvantés! Au milieu de ces 

2ouches ordinairement si paisibles, leur queue créait de véritables houles. 

Pendant une heure se prolongeacet homérique massacre, auquel les ma- 



CACHALOTS ET BALEINES. 33^ 



crocéphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fcis, dis ou douze réuma 
essayèrent d'écraser le NaïUilus sous leur masse. On voyait, à la vitre, leur 
gueule énorme pavée de dents, leur œil formidable. Ned Land, qui ne se 
possédait plus, les menaçait et les injuriait. On sentait qu'ils se crampon^ 
naient à notre appareil, comme des chiens qui coiffent un ragot sous les 
taillis. Mais le Nauiilus, forçant son hélice, les emportait, les entraînait, 
ou les ramenait vers le niveau supérieur des eaux, sans se soucier ni de 
leur poids énorme, ni de leurs puissantes étreintes. 

Enfin la masse des cachalots s'éclaircit. Les flots redevinrent tran- 
quilles. Je sentis que nous remontions à la surface de l'Océan. Le panneau 
fut ouvert, et nous nous précipitâmes sur la plate- forme. 

La mer était couverte de cadavres mutilés. Uno explosion formidable 
n'eût pas divisé, déchiré, déchiqueté avec plus de violence ces masses char- 
nues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleuâtres sur le dos, 
blanchâtres sous le venfre, et tout bossues d'énormes protubérances. Quel- 
ques cachalots épouvantés fuyaient à l'horizon. Les flots étaient teints en 
rouge sur un espace de plusieurs milles, et le Nautilus flottait au milieu 
d'une mer de sang. 

Le capitaine Nemo nous rejoignit. 

« Eh bien, maître Land?, dit-il, 

— Eh bien, monsieur, répondit le Canadien, chez lequeU'enthousiasme 
s'était calmé, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis pas Un 
boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie. 

— C'est un massacre d'animaux malfaisants, répondit le capitaine, et le 
Nautilus n'est pas un couteau de boucher. 

— J'aime mieux mon harpon, répliqua le Canadien. 

— Chacun son arme, » répondit le capitaine, en regardant fixement 
Ned Land. 

Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui 
aurait eu des conséquences déplorables. Mais sa colère fut détournée par la 
vue d'une baleine que le Nautilus accostait en ce moment. 

L'animal n'avait pu échapper à la dent des cachtilcts. Je reconnus la ba- 
leine australe, à tète déprimée , qui est entièrement noire. Anatomi- 
quement, elle se distingue de la baleine blanche et duNord-Caper par 
la soudure des sept vertèbres cervicales, et elîe compte deux côtes de 
plus que ses congénères. Le malheureux cétacé, couché sur le flanc, le 
ventre troué de morsures, était mort. Au bout de sa nageoire mutilée pen- 
dait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu sauver du massacre. Sa 
bouche ouverte laissait couler l'eau qui murmurait commo un ressac à 
travers ses fanons. 



332 VINGT MILLE LIEUES SOLS LES MERS. 

Le capitaine JNeiiîo conduisit le NaïUUus près du cadavre de l'anima}. 
Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non 
sans étonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait qu'elles con- 
tenaient, c'est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux. 

Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud . Je ne pus m'empê- 
cher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. Il m'assura que ce 
lait était excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune façon du lait de 
vache. 

Je le goûtai et je fus de son avis. C'était donc pour nous une réserve 
utile, car, co lait, sous la forme de beurre salé ou de fromage, devait appor- 
ter une agréable variété à notre ordinaire . 

De ce jour là, je remarquai avec inquiétude que les dispositions de 
Ned Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, 
et je résolus de curveiller de près les faits et gestes du Canadien. 



CHAPITRE XII] 



LA BANQUISE. 



- Le Nautilus avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il 
suivait le cinquantième méridien avec une vitesse considérable. Voulait-il 
donc atteindre le pôle? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici toutes les 
tentatives pour s'élever jusqu'à ce point du globe avaient échoué. La sai- 
son, d'ailleurs, était déjà fort avancée, puisque le 13 mars des terres antarc- 
tiques correspond au 13 septembre des régions boréales, qui commence 
la période équinoxiale. 

Le 14 mars, j'aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude, simples 
débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds, formant des écueils sur lesquels 
la mer déferlait. Le Nautilus se maintenait à la surface de l'Océan. Ned 
Land, ayant déjà péché dans les mers arctiques, était familiarisé avec 
ce spectacle des ice-bergs. Conseil et moi, nous l'admirions pour la pre- 
mière fois. 

Dans l'atmosphère, vers l'horizon du sud, s'étendait une bande blanche 
d'un éblouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom de 
(( ice-blinck. » Quelque épais que soient les nuages, ils ne peuvent l'ob- 
scurcir. Elle annonce la présence d'un pack ou banc de glace. 

En effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l'éclat ce 



LA BANQUISE. 33c 



modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces mat>ses 
montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en eût tracé les 
lignes ondulées. D'autres, semblables à d'énormes améthystes, se laissaient 
pénétrer par la lumière. Celles-ci réverbéraient les rayons du jour sur les 
mille facettes de leurs cristaux. Celles-1^, nuancées des vifs reflets du cal- 
caire, auraient suffi A la construction de toute une ville de marbre» 

Plus nous descendions au sud, plus ces îles flottantes gagnaient en 
nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers. 
C'étaient des pétrels, des damiers, des puffins, qui nous assourdissaient do 
leurs cris. Quebjues-uns, prenant le Nautilus pour le cadavre d'une ba- 
leine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de bec sa tôle sonore. 

Pendant cette navigatien au milieu des glaces, ie capitaine Nemo se tint 
souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces parages aban- 
donnés. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se disait-il que dans 
ces mers polaires interdites à l'homme, il était là chez lui, maître de ces 
infrachissables espaces? Peut-être. Mais il ne parlait pas. Il restait im- 
mobile, ne revenant à lui que lorsque ses instincts de manœuvrier repre- 
naient le dessus. Dirigeant alors son Nautilus avec une adresse con- 
sommée, il évitait habilement le choc de ces masses dont quelques-unes 
mesuraient une longueur de plusieurs milles sur une hauteur qui variait 
de soixante-dix à quatre-vingts mètres. Souvent Fhorizon paraissait er- 
tièrement fermé. A la hauteur du soixantième degré de latitude, toute 
passe avait disparu. ^îais ]e capitaine JXemo, cherchant avec soin, trou- 
vait bientôt quelque étroite ouverture par laquelle il se glissait audacieuse- 
ment, sachant bien, cependant, qu'elle se refermerait derrière lui. 

Ce fut ainsi que le Nautilus, guidé par cette main habile, dépassa toutes 
ces glaces, classées, suivant leur forme ou leur grandeur, avec une préci- 
sion qui enchantait Consed : ice-bergs ou montagnes, ice-fields ou champs 
unis et sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs ou champs brisés, 
nommés palchs quand ils sont circulaires , et streams lorsqu'ils sont faits 
de morceaux allongés. 

La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air exté- 
rieur, marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. Maii nous étions 
chaudement habillés de fourrures, dont les phoques ou les ours marins 
avaient failles frais. L'intérieur du. Nautihcs, régulièrement chauffé par 
ses appareils électriques, défiait les froids les plus intenses. D'ailleurs, il 
lui eût suffi de s'enfoncer à quelques mètres au-dessous des flots pour y 
trouver une température supportable. 

Deux mois plus tôt, nous aurions joui sous celte latitude d'un jour per- 
pétuel; mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures, et plus 



334 VIKGT MILLE LlEUES SOUS LES MEP.S. 

tard, elle devait jeter six mois d'oiiiLre sur ces régions circompolaires. 

Le IS mars, la latitude des iles New-Selhland et des Orkney du Sud fu' 
dépassée. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus d(j 
phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et américains, 
dans leur rage de destruction,, massacrant les adultes et les femelles 
pleines, là_ où existait l'animation de la vie , avaient laissé après eux k 
silence de la mort. 

Le 16 mars, vers huit heures du matin, \e Nautilus . suivantle cinquante 
cinquième méridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les glaces nou:^ 
entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon. Cependant, le capitaine 
Nemo marchait de passe en passe et s'élevait toujours. 

« Mais où va-t-il?demandai-je. 

— Devant liti, répondait Conseil. Après tout, lorsqu'il ne pourra pas 
aller plus loin, \i s'arrêtera. 

— Je n'en jurerais pas 1 » répondis-je. 

Et, pour être franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me 
déplaisait point, A quel degré m'émerveillaient les beautés de ces régions 
nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des attitudes 
superbeso Ici, leur ensemble formait une ville orientale, avec ses minarets 
et ses mosquées innombrables. Là, une cité écroulée et comme jetée à terre 
par une convulsion du soi. Aspects incessamment variés par les obliques 
rayons du soleil, ou perdus dans les brumes grises au milieu des ouragans 
de neige. Puis, de toutes parts des détonations, des éboulements, de 
grandes culbutes d'ice-bergs, qui changeaient le décor comme le paysage 
a'un diorama. 

Lorsque le Nautilus était immergé au moment où se rompaient ces 
équilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante inten- 
sité, et la chute de ces masses créait de redoutables remous jusque dans les 
couches profondes de VOcé^iw. ha Nautilus roulait et tanguait alors comme 
un navire abandonné à la furie des éléments. 

Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous éiions 
définitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus léger 
indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Il ne se trom- 
pait jamais en observant les minces filets d'eau bleuâtre qui Sillonnaient 
les ice-fields. Aussi ne mettais-je pss en doute qu'il n'eût aventuré déjà 
le Nautilus au milieu des mers antarctiques. 

Cependant, dans la journée du 16 marS;, les champs de glace nous bar- 
rèrent absolument la roule. Ce n'était pas encore la banquise, mais de 
vastes ice-fields cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait arrêter le ca- 
pitaine JXemo, et il se lança contre l'ice-lield avec une effroyable violence. 



LA BANQUISR. 



Le Naiitilus entrait comme un coin dans cette masse friable, et la divisait 
avec des craquements terribles. C'était l'antique bélier poussé par une 
puissance infinie. Les débris de glace, haut projetés, retombaient en grêle 
autour de nous. Par sa seule force d'impulsion, notre appareil se creu- 
sait un chenal. Quelquefois, emporté par son élan, il montait sur le 
champ de glace et l'écrasait de son poids, ou par instants, enfourné scus 
l'ice-field, il le divisait par un simple mouvement de tangage qui produi- 
sait de larges déchirures. 

Pendant ces journées, de violents grains nous a.ssaillirent. Par certaines 
brumes épaisses, on ne se fût pas vu d'une extrémité de la plate-forme à 
l'autre . Le vent sautait brusquement à tous les points du compas. La neige 
s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la briser à coups de pics. 
Rien qu'à la température de cinq degrés au-dessous de zéro, toutes les par- 
ties extérieures du Nautilus se recouvraient de glaces. Un gréement n'au- 
rait pu se manœuvrer, car tous les garants eussent été engagés dans la 
gorges des poulies. Un bâtiment sans voiles et mù par un moteur élec- 
trique qui se passait de charbon, pouvait seul affronter d'aussi hautes 
latitudes. 

Dans ces conditions, le baromètre se tint généralement très-bas. Il tomba 
même à 73° S-'. Les indications de la boussole n'offraient plus aucune 
garantie. Ses aiguilles affolées marquaient des directions contradictoires, 
en s'approchant du pôle magnétique méridional qui ne se confond pas 
avec le sud du monde. En effet, suivant Ilansten, ce pôle est situé à peu 
près par 70° de latitude et 130° de longitude, et d'après les observations de 
Duperrey, par 13o° de longitude et 70° 30' de latitude. Il fallait faire alors 
des observations nombreuses sur les compas transportes à différentes parties 
du navire et prendre une moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait à 
l'estime pour relever la roule parcourue, méthode peu satisfaisante au 
milieu de ces passes sinueuses dont les points de repère changent inces- 
samment. 

Enfin, le 18 mars, après vingt assauts inutiles, le Nautilus se vit 
définitivement enrayé. Ce n'étaient phis ni les streams, ni les palks, ni 
les ice-ûelds, mais une interminable et immobile barrière formée de mon- 
tagnes soudées entre elles. 

« La banquise! » me dit le Canadien. 

Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui 
nous avaient précédé, c'était l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un 
instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez 
exacte qui donnait notre situation par .ol° 30' de longitude et G7° 39^ de 
latitude méridionale. C'était déjà un point avancé des régions antarctiques. 



336 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS- 




Ce ne sont que bouche et dents. (Page 329.) 



De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos yeux. 
Sous l'éperon du Nautilus s'étendait une vaste plaine tourmentée ^ en- 
chevêtrée de blocs confus, avec tout ce pêle-mêle capricieux qui carac- 
térise la surface d'un fleuve quelque temps avant la débâcle des glaces, 
mais sur des proportions gig-antesques. Çà et là, des pics aigus, des 
aiguilles déliées s'élevant à une hauteur de deux cents pieds ; plus loin, 
une suite de falaises taillées à pic et revêtues de teintes grisâtres, vastes 
miroirs qui reflétaient quelques rayons de soleil à demi noyés dans les 
brumes. Puis, sur cette nature désolée, un silence farouche, à peine rompu 
par le battement d'ailes des pétrels ou des puffins. Tout était gelé alorSj 
même le bruit. 



LA BANQUISE. 



337 





« La banquise I » dit Ned Land. [Page 335.) 



Le Naiitilus dut donc s'arrêter dans son aventureuse course au milieu 
des champs de glace. 

« Monsieur, me dit ce jour-là Ned Land, si votre capitaine va plu? loin : 

— Eh bien? 

— Ce sera un maître homme, 

— Pourquoi, Ned ? 

— Parce que personne ne peut franchir la banquise. 11 est puissant, votre 
capitaine; mais, mille diables! il n'est pas plus puissant que la nature, et 
\k où elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrête bon gré mal gré. 

— Eft effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu il y a 
derrière cette banquise ! Un mur, voilà ce qui m'irrite le plus ! 

Ai 



■538 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

— Monsieur a raison, dit ConseiL Les murs n'ont été inventés que pour 
agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part. 

— Bon ! fit le Canadien. Derrière cette banquise, on sait bien ce qui se 
trouve. 

— Quoi donc? demandai-je. 

— De la glace, et toujours de la glace ! 

— Vous êtes certain de ce fait, ]\ed, répliquai-je , mais moi je ne le 
suis pas. Voilà pourquoi je voudrais aller voir. 

— Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à 
cette idée. Vous êtes arrivé à la banquise, ce qui est déjà suffisant, et 
vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son Nantihis. Et qu'il 
le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord, c'e4-à-dire au pays des 
honnêtes gens. » 

Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne 
seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront s'arrêter 
devant la banquise. 

En effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés pour 
disjoindre les glaces, \eNautilt(s fut réduit à l'immobilité. Ordinairement, 
qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir sur ses pas. Mais ici, 
revenir était aussi impossible qu'avancer, car les passes s'étaient refermées 
derrière nous, et pour peu que notre appareil demeurât stationnaire, il ne 
tarderait pas à être bloqué. Ce fut même ce qui arriva vers deux heures du 
soir, et la jeune glace se forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Je 
dus avouer que la conduite du capitaine Nemo était plus qu'imprudente. 

J'étais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la 
situation depuis quelques instants, me dit : 

« Et bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous ? 

— Je pense que nous sommes pris, capitaine. 

— Pris! Et comment l'entendez-vous? 

— J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière, ni 
d'aucun côté. C'est, je crois, ce qui s'appelle « pris », du moins sur les 
continents habités. 

— Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le Nautilus ne pourra 
pas se dégager? 

— Difficile nient, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour que 
vous comptiez sur une débâcle des glaces. 

— Ah ! monsieur le professeur, repondit le capitaine Nemo d'un ton 
ironique, vous serez toujours le même ! Vous ne voyez qu'empêchements 
et obstacles ! Moi, je vous affirme que non-seulemeni le Nautilus se dé- 
gagera, mais qu'il ira plus loin encore! 



LA BANQUISE. 33: 



— Plus loin au sud? demanclai-je en regardant le capitair_3. 

— Oui, monsieur, il ira au pôle. 

— Au pôle ! m'écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulitéc 

— Oui! répondit froidement le capitaine, au pôle antarctique, à ce point 
inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. Vous savez si je fais 
du Nautilus ce que je veux. » 

Oui! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu'à la témérité! 
Mais vamcre ces obstacles qui hérissent le pôle sud, plus inaccessible que 
ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs, n'était-ce 
pas une entreprise absolument insensée, et que, seul , l'esprit d'un fou 
pouvait concevoir 1 

Il me vint alors à l'idée de demander au capitaine Nemo s'il avait 
déjà découvert ce pôle que n'avait jamais foulé le pied d'une créature 
humaine. 

« Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble. Là 
où d'autres ont échoué, je n'échouerai pas. Jamais je n'ai promené mon 
Nautilus aussi loin sur les mers auslrales ; mais, je vous le répète, il ira plus 
loin encore. 

— Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique. 
Je vous crois ! Allons en avant ! Il n'y a pas d'obstacles pour nous ! Brisons 
cette banquise! Faisons-la sauter, et si elle résiste, donnons des ailes au 
Nautilus, afin qu'il puisse passer par dessus! 

— Par dessus? monsieur le professeur, répondit tranquillement le capi- 
taine Nemo. Non point par dessus, mais par dessous. 

— Par dessous! «m'écriai-je. 

Une subite révélation des projets du capitaine venait d'illuminer mon 
esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualités du Nautilus allaient le 
servir encore dans cette surhumaine entreprise ! 

« Je vois que nous commençons à nous entendre, monsieur le profes- 
seur, me dit le capitaine, souriant à demi. Vous entrevoyez déjà la possi- 
bilité, — moi, je dirai le succès, — de cette tentative. Ce qui est imprati- 
cable avec un navire ordinaire devient facile au Nautilus. Si un continent 
émerge au pôle, il s'arrêtera devant ce continent. Mais si au contraire, 
c'est la mer libre qui le baigne, il ira au pôle même ! 

— En effet, dis-je, entiaîné par le raisonnement du capitaine, si la sur- 
face de la mer est solidifiée par les glaces, ses couches inféiieures sont 
libres, par cette raison providentielle qui a placé à un degré supérieur à 
celui de la congélation le maximum de densité de l'eau de mer. Et, si je 
ne me trompe, la partie immergée de cette banquise est à la partie émer- 
geante comme quatre est à un? 



540 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— A peu près, monsieur le professeur. Pour un pied que les ice-berg? 
ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces m.on- 
tagnes de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres, elles ne s'en- 
foncent que de trois cents. Or, qu est-ce que trois cents mètres pour le 
Naiitihis'1 

— Rien, monsieur. 

— Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette 
température uniforme des eaux marines, et là nous braverons impuné- 
ment les trente ou quarante degrés de froid de la surface. 

— Juste, monsieur, très-juste, répondis-je en m'animant. 

— La seule difficulté, reprit le capitaine Nemo, sera de rester plusieurs 
jours immergés sans renouveler notre provision d'air. 

— K'est-ce que cela? répliquai-je. Le Nautilus à de vastes réservoirs, 
nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygène dont nous aurons 
besoin. 

— Bien imaginé, monsieur Aronnax, répondit en souriant le capitaine. 
Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de témérité, je vous sou- 
nets d'avance toutes mes objections. 

— En avez-vous encore ? 

— Une seule. Il est possible, si la mer existe au pôle sud, que cette mer 
soit entièrement prise, et, par conséquent, que nous ne puissions revenir 
à sa surface ! 

— Bon, monsieur, oubliez-vous que le Nautilus est armé d'un redou- 
table éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre ces 
champs de glace, qui s'ouvriront au choc? 

— Eh! monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd'hui! 

— D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle, 
pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au 
pôle nord? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni 
dans l'hémisphère austral ni dans l'hémisphère boréal, et, jusqu'à preuve 
contraire, on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé de glaces 
à ces deux points du sol. 

— Je le crois aussi, monsieur Aronnax, répondit le capitaine IS'emo. Je 
vous ferai seulement observer cju'après avcir émis tant d'objections contre 
mon projet, maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur. » 

Le capitaine Nemo disait vrai. J'en étais amvé à le vaincre en audace ! 
C'était moi qui l'entraînais au pôle! Je le devançais, je le distançais... 
Mais non! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et 
le contre de la question, et il s'amusait à te voir emporté dans les rè\eries 
de l'impossible ! 



LA BANQUISE. 341 



Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second parut. 
Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur incompréhensible 
langage, et soit que le second eût été antérieurement prévenu, soit qu'il 
trouvât le projet praticable, il ne laissa voir aucune surprise. 

Mais si impasciblc qu'il fut il ne niontra pas une plus complète impassi- 
bilité que Conseil, lorsque j'annonçai à ce digne garçon notre intention de 
pousser jusqu'au pôle sud. Un « comme il plaira à monsieur » accueillit 
ma communication, et je dus m'en contenter. Quant à Ned Land, si jamais 
épaules se levèrent haut, ce furent celles du Canadien. 

« Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine jNemo, vous 
me faites pitié! 

— Mais nous irons au pôle, maître Ned. 

— Possible, mais vous n'en reviendrez pas ! » 

Et Ned Land rentra dans sa cabine, « pour ne pas faire un malheur , » 
dit-il en me quittant. 

Cependant, les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de 
commencero Les puissantes pompes du Nautilus refoulaient lair dans les 
réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. Vors quatre heures, 
iC capitaine Nemo m'annonça que les panneaux de la plate-forme allaient 
être fermés. Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise que nous 
allions franchir. Le temps était clair, l'atmosphère assez pure, le froid 
irès-vif, douze degrés au-dessous de zéro; mais le vent s'étant calmé, cette 
température ne semblait pas trop insupportable. 

Une dizaine d'hommes montèrent sur les flancs du Nautilus et, armés 
de pics, ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt dégagée. 
Opération rapidement pratiquée, car la jeune glace était mince encore. 
Tous nous rentrâmes à l'intérieur. Les réservoirs habituels se rempli- 
rent de cette eau tenue libre à la flottaison. h<d Nautilus ne, tarda pas à 
descendre. 

J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous 
regardions les couches inférieures de l'Océan austral. Le thermomètre 
remontait. L'aiguille du manomètre déviait sur le cadran. 

A trois cents mètres environ, ainsi que i avait prévu te capitaine Nemo, 
nous flottions sous îa surface ondulée de la banquise. Mais le Nautilus 
s'immergea plus bas encore ^ Il atteignit une profondeur de huit cents 
mètres. La température de l'eau, qui «lonnait douze degrés à la surface, 
n'en accusait plus que onze. Deux degrés étaient déjà gagnés. Il va sang 
dire que la température du Nautilus^ élevée par ses appareils de chaufîage, 
se maintenait à un degré très-supérieur. Toutes les manœuvres s'accom- 
plissaient avec une extraordinaire précision. 



342 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

« On passera, n'en déplaise à monsieur, me dit Conseil. 

— J'y compte bien ! » répondis-je avec le ton d'une profonde con- 
viction. 

Sous cette mer libre, le NaïUilus avait pris directement le chemin du 
pôle, sans s'écarter du cinquante-deuxième méridien . De 67°30' à 90°, vingt- 
deux degrés et demi en latitude restaient à parcourir, c'est-à-dire un peu 
plus de cinq cents lieues. Le Nnutilus prit une vitesse moyenne de vingt- 
six milles à l'heure, la vitesse d'un train express. S'il la conservait, quarante 
heures lui suffisaient pour atteindre le pôle. 

Pendant une partie de la nuit, la nouveauté de la situation nous retint, 
Conseil et moi, à la vitre du salon. La mer s'illuminait sous l'irradiation 
électrique du fanal. Mais elle était déserte. Les poissons ne séjournaient 
pas dans ces eaux prisonnières. Ils ne trouvaient là qu'un passage pour 
aller de l'Océan antarctique à la mer libre du pôle. Notre marche était 
rapide. On la sentait telle aux tressaillements de la longue coque d'acier. 

Vers deux heures du matin, j'allai [rendre quelques heures de repos. 
Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le 
capitaine Nemo. Je supposai quil se tenait dans la cage du timonnier. 

Le lendemain i 9 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans 
je salon. Le loch électrique m'indiqua que la vitesse du Nautilus avait 
été modérée. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment, en 
vidant lentement ses réservoirs. 

Mon cœur battait. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre 
du pôle? 

Non. Un choc m'apprit que le Nautilus avait heurté la surface infé- 
rieure de la banquise, très-épaisse encore, à en juger par la matité du 
bruit. En elFet, nous avions «touché » pour employer l'expression marine, 
mais en sens inverse et par mille pieds de profondeur. Ce qui donnait 
deux mille pieds de glaces au-dessus de nous, dont mille émergeaient. La 
banquise présentait alors une hauteur supérieure à celle que nous avions 
relevée sur ses bords. Circonstance peu rassurante. 

Pendant cette journée, le Nautilus recommença plusieurs fois cette 
même expérience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui pla- 
fonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra par neuf 
cents mètres, ce qui accusait douze cents mètres d'épaisseur dont deux 
cents mètres s'élevaient au-dessus de la surface de l'Océan. C'éîait le 
double de sa hauteur au moment où le Nautilus s'était enfoncé sous les 
flots. 

Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le 
profil sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux. 



LE POLE SUD. 343 



Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation. Tou- 
jours la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de profondeur. Dimi- 
nution évidente, mais quelle épaisseur encore entre nous et la surface de 
rOcéan ! 

Il était huit heures alors. Depuis* quatre heures déjà, Tair aurait dû être 
renouvelé à l'intérieur du Nautilus , suivant l'habitude quotidienne du 
hord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le capitaine Nemo n'eût 
pas encore demandé à ses réservoirs un supplément d'oxygène. 

Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte m'assié- 
geaient tour à tour. Je me relevai plusieurs fois. Les tâtonnements duiV^aî^- 
<27î/5 continuaient. Vers trois heures du matin, j'observai que la surface in- 
férieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante mètres de 
profondeur. Cent cinquante pieds nous séparaient alors de la surface 
des eaux. La banqufse redevenait peu à peu ice-field. La montagne so 
refaisait la plaine. 

Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours 
En suivant, par une diagonale , la surface resplendissante qui étincelait 
sous les rayons électriques. La banquise s'abaissait en dessus et en dessous 
par des rampes allongées. Elle s'amincissait de mille en mille. 

Enfin, à six heures du matm, ce jour mémorable du 19 mars, la porte 
du salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut. 

« La mer libre I » me dit-il. 



CHAPITRE XIV 



LE POLE SUD. 



Je me précipitai vers la plate-forme. Oui! La mer libre. A peine quel- 
ques glaçons épars, des ice-bergs mobiles ; au loin une mer étendue ; un 
monde d'oiseaux dans les airs^ et des myriades de poissons sous ces eaux 
qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert olive. Le ther- 
momètre marquait trois degrés centigrades au-dessus de zéro. C'était 
comme un printemps relatif enfermé derrière cette banquise, dont les 
masses éloignées se profilaient sur l'horizon du nord. 

« Sommes-nous au pôle? demandai-je au capitaine , le cœur palpitant 
— Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point. 



344 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



tm: 



-y ^.,.-V. 




Le Nautihis fut bloqué. (Page 338. 



— Mais ie soleil se monfrera-t-il à travers ces brumes? dis-je en regar- 
dant le ciel gri.sàfre. 

— Si peu qu'il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine. » 

A dix milles du Nautilus^ vers le sud, un îlot solitaire s'élevait à une 
hauteur de deux cents mètres. Nous marcliions veislui, mais prudemment, 
car cette mer pouvait être semée d ecueils. 

Une heure après, nousavions atteint Tilot. Deux heures plus tard, nous 
achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de circonfé- 
rence. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable, un continent 
peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites. L'existence de cette 
terre semblait donner raison aux hypothèses de Maury. L'ingénieux amé- 



LE POLE SUD. 



345 




Le capitaiae Nemo parut. [Page 343.; 



l'icain a remarqué, en effet, qu'entre le pôle sud et le soixantième paral- 
lèle, la mer est couverte de glaces flottantes, de dimen'-ions énormes, qui 
ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique nord. De ce fait, il a tiré cette 
conclusion que le cercle antarctique renferme des terres considérables, 
puisque les ice-bergs ne peuvent se former en pleine mer, mais seulement 
sur des côtes. Suivant ses calculs, la masse des glaces qui enveloppent le 
pôle austral forme une vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre 
mille kilomètres. 

Cependant, le Nautilus, par crainte d'échouer, s'était arrêté à trois en- 
cablures d'une grève que domiîiait un su perbe amoncellement déroches. 
Le canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant les 



44 



346 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix heures 
du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute, ne voulait 
pas se désavouer en présence du pôle sud. 

Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable, où il s'échoua. 
Au moment ou Conseil allnit sauter à terre, je le retins. 

« Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l'honneur de mettre pied 
le premier sur cette terre. 

— Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n'hésite pas à fouler ce 
sol du pôle, c'est que, jusqu'ici, aucun être humain n'y a laissé la trace 
de ses pas. » 

Cela dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui faisait 
battre le cœur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un petit 
promontoire, et là, les bras croisés, le regard ardent, immobile, muet, 
il sembla prendre possession de ces régions australes. Après cinq minutes 
passées dans cette extase, il se retourna vers nous, 

« Quand vous voudrez, monsieur, » me cria-t-il. 

Je débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot. 

Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre, comme 
s'il eût été fait de brique pilée. Des scories, des coulées de lave, des pierres- 
ponces le recouvraient . On ne pouvait méconnaître son origine volcanique. 
En de certains endroits, quelques légères fumeroles, dégageant une odeur 
sulfureuse, attestaient que les feux intérieurs conservaient encore leur 
puissance expansive. Cependant, ayant gravi un haut escarpement, je ne 
vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs milles. On sait que dans ces 
contrées antarctiques, James Ross a trouvé les cratères de l'Erébus et du 
Terror en pleine activité sur le cent soixante septième méridien et par 
77- 32' de latitude. 

La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte. 
Quelques lichens de l'espèce Unsnea melanoxantha s'étalaient sur les ro- 
ches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomées rudimen- 
taires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles quartzeuses, de longs 
fucus pourpres et cramoisis, supportés sur de petites vessies natatoires et 
que le ressacjetait à la côte, composaient toute la maigre floredecette région . 

Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles , 
de buccardes lisses, en forme de cœurs, et particulièrement de clios au 
corps oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes ar- 
rondis. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de trois 
centimètres, dont la baleine avale im monde à chaque bouchée. Ces 
charmants ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les eaux 
libres sur la lisière du rivage. 



LE POLE SUD. 347 



Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts fonds quelques 
arborescences coralligènes, de celles qui, suivant James Ross, vivent dans 
les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur; puis, de petits 
alcyons appartenant à l'espèce procellaria pelagica^ ainsi qu'un grand 
nombre d'astéries particulières à ces climats, et d'étoiles de mer qui con- 
stellaient le sol. 

Mais où la vie surabondait, c'était dans les airs. Là volaient et voletaient 
par milliers des oiseaux d'espèces variées , qui nous assourdissaient de 
leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous regardant passer sans 
crainte et se pressant familièrement sous nos pas. C'étaient des pingouins 
aussi agiles et souples dans l'eau, oi\ on les a confondus parfois avec de 
rapides bonites, qu'ils sont gauches et lourds sur terre. Ils poussaient des 
cris baroques et formaient des assemblées nombreuses, sobres de gestes, 
mais prodigues de clameurs. 

Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des échas- 
siers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et conique, 
l'œil encadré d'un cercle rouge. Conseil en fit provision, car ces volatiles, 
convenablement préparés, forment un mets agréable. Dans les airs passaient 
des albatros fuligineux d'une envergure de quatre mètres, justement ap- 
pelés les vautours de l'Océan, des pétrels gigantesques, entre autres des 
quebrante-huesoSj aux ailes arquées, qui sont grands mangeurs dephoques, 
des damiers, sortes de petits canards dont le dessus du corps est noir et 
blanc, enfin toute une série de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes 
bordées de brun, les autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques, ceux- 
là c( si huileux, dis-je à Conseil, que les habitants des îles Féroë se conten- 
tent d'y adapter une mèche avant de les allumer. » 

« Un peu plus , répondit Conseil , ce seraient des lampes parfaites ! 
Après ça, on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis 
d'une mèche ! » 

Après un demi mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots, 
sortes de terriers disposés pour la ponte, et dont s'échappaient de nom- 
breux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques cen- 
taines, car leur chair noire est très-mangeable. Ils poussaient des braie- 
ments d'âne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoisés sur le corps, 
blancs en dessous et cravatés d'un liseré citron, se laissaient tuera coups 
de pierre sans chercher à s'enfuir. 

Cependant, la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil n'avait 
point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter. Sans lui, 
pas d'observations, possibles. Comment déterminer alors si nous avions 
atteint le pôle. 



348 ^ VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo , je le trouvai silencieusement 
accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait impa- 
tient, contrarié. Mais qu'y faire? Cet homme audacieux et puissant ne 
commandait pas au soleil comme à la mer. 

Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. On ne 
pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau de 
brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige. 

« A demain » me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le 
Nautihis au milieu des tourbillons de l'atmosphère. 

Pendant notre absence, les filets avaient été tendus, et j'observai avec 
intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. Les mers antarctiques 
servent de refuge à un très-grand nombre de migrateurs, qui fuient les 
tempêtes des zones moins élevées pour tomber, il est vrai, sous la dent des 
marsouins et des phoques. Je notai quelques cottes australes, longs d'un 
décimètre, espèce de cartilagineux blanchâtres traversés de bandes livides 
et armés d'aiguillons, puis des chimères antarctiques, longues de trois 
pieds, le corps très-allongé, la peau blanche, argentée et lisse, la tête 
arrondie, le dos muni de trois nageoires, le museau terminé par une 
trompe qui se recourbe vers la bouche. Je goûtai leur chair, mais je la 
trouvai insipide, malgré l'opinion de Conseil qui s'en accomoda fort. 

La tempête de neige dura jusqu'au lendemain. Il était impossible de se 
4enir sur la plate-forme. Du salon où je nofais les incidents de cette excur- 
sion au continent polaire, j'entendais les cris des pétrels et des albatros 
qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le Nautihis ne resta pas immo- 
bile, et, prolongeant la côte, il s'avança encore d'une dizaine de milles 
au sud , au milieu de cette demi-clarté que laissait le soleil en rasant 
les bords de l'horizon. 

Le lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu plus 
vif. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. Les brouil- 
lards se levèrent, et j'espérai que, ce jour-là, notre observation pourrait 
s'effectuer. ' 

Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil 
et moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même, volcanique. 
Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans que j'aper- 
çusse le cratère qui les avait vomis. Ici comme là bas, des myriades d'oi- 
seaux animaient cette partie du continent polaire. Mais cet empire, ils le 
partageaient alors avec de vastes troupeaux de mammifères marins qui 
nous regardaient de leurs doux yeux. C'étaient des phoques d'espèces 
diverses, les uns étendus sur le sol, les autres couchés sur des glaçons en 
dérive, plusieurs sortant de la mer ou y rentrant. Ils ne se sauvaient pas à 



LE POLE SUD. 349 



notre approche, n'ayant jamais eu alfaire à l'homme, et j'en comptais là 
de quoi approvisionner quelques centaines de navires. 

« Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas accom- 
pagnés ! 

— Pourquoi cela. Conseil ? 

— Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué . 

— Tout,, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous n'aurions 
pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns de ces 
magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car il ne 
verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives. 

— Il a raison. 

— Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas déjà classé ces su- 
perbes échantillons de la faune marine? 

— Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très-ferré sur 
la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux... 

— Ce sont des phoques et des morses. 

— Deux genres, qui appartiennent à la famille des pinnipèdes, se hâta 
de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des unguiculés, 
sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères, embranchement 
des vertébrés. 

— Bien, Conseil, répondis-je,mais ces deux genres, phoques et morses, 
se divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici l'occasion de 
les observer. Marchons. » 

Il était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer 
jusqu'au moment ou le soleil pourrait être utilement observé. Je dirigeai 
nos pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise granitique du 
rivage. 

Là, je puis dire, qu'à perte de vue autour de nous, les terres et les glaçons, 
étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais involontaire- 
ment du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui gardait ces 
immenses troupeaux de Neptune. C'étaient particuhèrement des phoques. 
Ils formaient des groupes distincts, mâles et femelles, le père veillant sur sa 
famille, la mère allaitant ses petits, quelques jeunes, déjà forts, s'émanci- 
pant à quelques pas . Lorsque ces mammifères voulaient se déplacer, ils 
allaient par petits sauts dus à la contraction de leur corps, et ils s'aidaient 
assez gauchement de leur imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur 
congénère, forme un Véritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur 
élément par excellence, ces animaux à l'épine dorsale mobile, au bassin 
étroit, au poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent admirablement. Au 
repos et sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. 



350 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

Aussi, les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif 
que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux ve- 
loutés et limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur manière, 
métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en sirènes. 

Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes céré- 
braux chez ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l'homme excepté, 
n'a la matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques sont ils susceptibles 
de recevoir une certaine éducation; ils se domestiquent aisément, et je 
pense, avec certains naturalistes, que, convenablement dressés, ils pour- 
raient rendre de grands services comme chiens de pêche. 

La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable. 
Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes, 
— différant en cela des otaries dont l'oreille est saillante, — j'observai 
plusieurs variétés de sténorhynques, longs de trois mètres, blancs de poils, 
à têtes de bull-dogs, armés de dix dents à chaque mâchoire, quatre inci- 
sives en haut et en bas et deux grandes canines découpées en forme de 
fleur de lis. Entre eux se glissaient des éléphants marins, sortes de phoques 
à trompe courte et mobile, les géants de l'espèce, qui sur une circonférence 
de vingt pieds mesuraient une longueur de dix mètres. Ils ne faisaient aucun 
mouvement à notre approche. 

« Ce ne sont pas des animaux dangereux? me demanda Conseil. 

— Non, répondis-je, à moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque 
défend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il mette en 
pièces l'embarcation des pêcheurs. 

— Il est dans son droit, répliqua Conseil. 

— Je ne dis pas non. » 

Deux milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui cou- 
vrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb à la mer et 
écumait sous le ressac. Au-delà éclataient de formidables rugissements, 
tels qu'un troupeau de ruminants en eût pu produire. 

« Bon, fit Conseil, un concert de taureaux? 

— Non, dis-je, un concert de morses. 

— Ils se battent? 

— Ils se battent ou ils jouent. 

— N'en déplaise à monsieur, il faut voir cela. 

— Il faut le voir, Conseil. » 

Et nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu d'éboulements 
imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort glissantes. Plus d'une 
fois, je roulai au détriment de mes reins. Conseil, plus prudent ou plus 
solide, ne bronchait guère, et me relevait, disant : 



LE POLE SUD. 351 



« Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes, monsieur con- 
serverait mieux son équilibre. » 

Arrivé à l'arête supérieure du promontoire, j'aperçus une vaste plaine 
blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'étaient 
des huilements de joie, non de colère. 

Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par 
la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives manquent 
à leur mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures, ce sont 
deux défenses longues de quatre-vingts centimètres qui en mesurent trente 
trois à la circonférence de leur alvéole. Ces dents, faites d'un ivoire compact 
et sans stries, plus dur que celui des éléphants, et moins prompt à jaunit^ 
sont très-recherchées. Aussi les morses sont-ils en butte à une chasse in- 
considérée qui les détruira bientôt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, 
massacrant indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent 
chaque année plus de quatre mille. 

En passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à 
loish', car ils ne se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse, 
d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni. Quel- 
ques-uns avaient une longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et 
moins craintifs que leurs congénères du nord, ils ne confiaient point à 
des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur campe- 
ment. 

Après avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes 
pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des con- 
ditions favorables pour observer, je voulais être présent à son opéra- 
tion. Cependant, je n'espérais pas que le soleil se montrât ce jour-là. Des 
nuages écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. Il semblait que cet 
astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains ce point inabor- 
dable du globe. 

Cependant, je songeai à revenir vers le Nautilus.'^ous suivîmes un étroit 
raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures et demie, 
nous étions arrivés au point de débarquement. Le canot échoué avait 
déposé le capitaine à terre. Je l'aperçus debout sur un bloc de basalte. Ses 
instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur l'horizon du nord, 
près duquel le soleil décrivait alors sa courbe allongée. 

Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et, 
ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas. 

C'était une fatalité. L'observation manquait encore. Si demain elle ne 
s'accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever notre 
situation. 



352 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Le capitaine Neino gravit ua roc. (Page 346. J 

En effef , nous étions précisément au 20 mars. Demain, 2 1 , jour de l'équi- 
noxe, réfraction non comptée, le soleil dispaiaitrait sous l'horizon pour six 
mois, et avec sa disparition commencerait la longue nuit polaire. Depuis 
i'équinoxe de septembre, il avait émergé de l'horizon septentrional, s'éle- 
vant par des spirales allongées jusqu'au 21 décembre. A cette époque, 
solstice d'été de ces contrées boréales, il avait commencé à redescendre, et 
le lendemain il devait leur lancer ses derniers rayons. 

Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo. 

« Vous avez raison^ monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je n'ob- 
tiens la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre cette 
opération. Mais aussi, précisément parce que les hasards de ma navigation 



LE POLE SUD. 



353 




Des milliers d'oiseaus. (Page 347. } 

m'ont amené, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera facile à relever, 
si, à midi, le soleil se montre à nos yeux. 

— Pourquoi, capitaine? 

— Parce que, lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées, il 
est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de l'horizon, et les 
instruments sont exposés à commettre de graves erreurs. 

— Comment procéderez-vous donc? 

-- Je n'emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine 
Nemo. Si demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte 
de la réfraction, est coupé exactement par l'horizon du nord, c'est que je 
suis au pùle sud. 

45 



354 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

— En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas mathématique- 
ment rigoureuse, parce que réquinoxe ne tombe pas nécessairement à 
midi. 

— Sans doute, monsieur, mais Terreur ne sera pas de cent mètres, et il 
ne nous en faut pas davantage. A demain donc. » 

Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes jus- 
qu'à cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je ne récoltai 
aucun objet curieux, si ce n'est un œuf de pingouin, remarquable par sa 
grosseur, et qu'un amateur eût payé plus de mdle francs. Sa couleur Isa- 
belle, les raies et les caractères qui l'ornaient comme autant d'hiéroglyphes, 
en faisaient un bibelot rare. Je le remis entre les mains de Conseil, et le 
prudent garçon, au pied sûr, le tenant comme une précieuse porcelaine de 
Chine, le rapporta intact au Nautilus. 

Là je déposai cet œuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai 
avec appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût rappe- 
lait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans avoir invoqué, 
comme un îndou, les faveurs de l'astre radieux. 

Le lendemain, 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la 
plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo. 

« Le temps se dégage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Après déjeu- 
ner, nous nous rendrons à terre pour choisir un poste d'observation. « 

Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener 
avec moi. L'obstiné Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnité 
comme sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Après tout, je 
ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance. Véritablement, il 
y avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas soumettre ce pêcheur 
irréfléchi à cette tentation. 

Le déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le Nautilus s'était encore 
élevé de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une grande 
lieue d'une côte, que dominait un pic aigu de quatre à cinq cents mètres. 
Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes de l'équipage, 
et les instruments, c'est-à-dire un chronomètre, une lunette et un baro- 
mètre. 

Pendant notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui appartenaient 
aux trois espèces particulières aux mers australes, la baleine franche ou 
« right-whale » des Anglais, qui n'a pas de nageoire dorsale, le hump-back, 
baleinoplère à ventre plissé, aux vastes nageoires blanchâtres, qui malgré 
son nom, ne forment pourtant pas des ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, 
le plus vif des cétacés. Ce puissant animal se fait entendre de loin, lors 
qu'il projette à une grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui 



LE POLE SUD. 355 



ressemblent à des tourbillons de fumée. Ces différents mammifères s'ébat- 
taient par troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du 
pôle antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement 
traqués par les chasseurs. 

Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes, sortes 
de mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se balançaient 
entre le remous des lames. 

A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'éclaircissait. Les nuages 
fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide des eaux. 
Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans doute faire 
son observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des laves aiguës et des 
pierres ponces, au milieu d'une atmosphère souvent saturée parles émana- 
tions sulfureuses des fumerolles. Le capitaine, pour un homme déshabitué 
de fouler la terre, gravissait les pentes les plus raides avec une souplesse, 
une agilité que je ne pouvais égaler, et qu'eût enviée un chasseur d'isards. 
Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié por- 
phyre, moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer qui, 
vers le nord, traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du ciel. A nos 
pieds, des chaires éblouissants de blancheur. Sur notre tête, un pâle azur, 
dégagé de brumes. Au nord, le dis-que du soleil comme une boule de 
feu déjà écornée par le tranchant de l'horizon. Du sein des eaux s'éle- 
vaient en gerbes magnifiques des jets liquides par centaines. Au loin, le 
NaïUilus, comme un cétacé endormi. Derrière nous, vers le sud et 1 est, 
une terre immense, un amoncellement chaotique de rochers et de glaces 
dont on n'apercevait pas la limite. 

Le capitaine Nemo, en arrivant au sonmiet du pic, releva soigneusement 
sa hauteur au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans 
son observation. 

A midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement, se 
montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce con- 
tinent abandonné, à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées encore. 

Le capitaine Nemo, muni d'une lunette à réticules, qui, au moyen d'un 
miroir, corrigeait la réfraction, observa l'astre qui s'enfonçait peu à peu 
au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale très-allongée. Je tenais 
le chronomètre. Mon cœur battait fort. Si la disparition du demi disque du 
soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous étions au pôle même. 
«Midi! m'écriai-je. 

— Le pôle sud ! » répondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me 
donnant la lunette qui montrait l'astre du jour précisément coupé en 
deux portions égales par l'horizon. 



356 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter 
peu à peu sur ses rampes. 

En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon épaule, 
me dit : 

« Monsieur, en 1600, le hollandais Ghéritk, entraîné par les courants et 
les tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les New-Shetland. 
En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le trente-huitième méri- 
dien, arriva par 67° 30' de latitude, et en 1774 , le 30 janvier, sur le cent- 
neuvième méridien, il atteignit 71° 15' de latitude. En 1819, le russe 
BeUinghausen se trouva sur le soixante-neuvième parallèle, et en 1821, 
sur le soixante-sixième par HT de longitude ouest. En 1820, l'Anglais 
Brunsfield fut arrêté sur le soixante-cinquième degré. La même année, 
l'américain Morrel, dont les récits sont douteux, remontant sur le quarante- 
deuxième méridien, découvrait la mer libre par 70° 14' de latitude. En 
1825, l'anglais Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. La 
même année, un simple pêcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'élevait 
jusqu'à 72° 14' de latitude sur le trente-cinquième méridien, et jusqu'à 
74° 15' sur le trente-sixième. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le 
Chanticleer^ prenait possession du continent antarctique par 63° 26' de lati- 
tude et 66° 26' de longitude. En 1831, l'Anglais Biscoë, le 1" février, dé- 
couvrait la terre d'Enderby par 68° 50' de latitude, en 1832, le 5 février, 
la terre d'Adélaïde par 67° de latitude, et le 21 février, la terre de 
Graham par 64" 45' de latitude. En 1838, le Français Dumont-d'Urville, 
arrêté devant la banquise par 62" 57' de latitude, relevait la terre 
Louis-Philippe; deux ans plus tard, dans une nouvelle pointe au sud, 
il nommait par 66° 30', le 21 janvier, la terre Adelie, et huit jours après, 
par 64° 40', la côte Clarie. En 1838, l'Anglais Willtes s'avançait jusqu'au 
soixante-neuvième parallèle sur le centième méridien. En 1839, l'Anglais 
Balleny découvrait la terre Sabrina, sur la limite du cercle polaire. 
Enfin, en 1842, l'Anglais James Boss, montant VErebus et le Terror, le 12 
janvier, par 76° 56' de latitude et 171" 7' de longitude est, trouvait la terre 
Victoria; le 23 du même mois, il relevait le soixante -quatorzième paral- 
lèle, le plus haut point atteint jusqu'alors ; le 27, il était par 76° 8', le 28, 
par 77° 32', le 2 février, par 78° 4', et en 1842, il revenait au soixante-on- 
zième degré qu'il ne put dépasser. Eh bien, moi, capitaine Nemo, ce 
21 mars 1868, j'ai atteint le pôle sud sur le quatre-vingt-dixième degré, 
et je prends possession de cette partie du globe égale au sixième des con- 
tinents reconnus. 

— Au nom de qui, capitaine? 

— Au mien, monsieur! » 



ACCIDENT OU INCIDENT. 357 



Et ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N 
d'orécartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour dont 
les derniers rayons léchaient l'horizon de la mer : 

« Adieu, soleil, s'écria-t-il ! Disparais, astre radieux! Couche-toi sous 
cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres sur mon 
nouveau domaine ! » 



CHAPITilE Xy 



ACCIDENT OU INCIDENT? 



Le lendemain, 22 mars, à six heures du matin, les préparatifs de départ 
furent commencés. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans 
la nuit. Le froid était vif. Les constellations resplendissaient avec une sur- 
prenante intensité. Au zénith brillait cette admirable CroLx du Sud, 
l'étoile polaire des régions antarcticpies. 

Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro, et quand le 
vent fraîchissait, il causait de piquantes morsures. Les glaçons se multi- 
pliaient sur l'eau libre. La mer tendait à se prendre partout. De nom- 
breuses plaques noirâtres, étalées à sa surface, annonçaient la prochaine 
formation de la jeune glace. Evidemment, le bassin austral, gelé pendant 
les six mois de l'hiver, étaii absolument inaccessible. Que devenaient les 
baleines pendant cette période ? Sans doute, elles allaient par dessous 
la banquise chercher des mers plus praticables. Pour les phoques et les 
morses, habitués à vivre sous les plus durs climats, ils restaient sur ces pa- 
rages glacés. Ces animaux ont l'instinct de creuser des trous dans les ice- 
fields et de les maintenir toujours ouverts. C'est à ces trous qu'ils vien- 
nent respirer; quand les oiseaux, chassés par le froid, ont émigré vers le 
nord, ces mammifères marins demeurent les seuls maîtres du continent 
polaire. 

Cependant, les réservoirs d'eau s'étaient remplis, et le Nautilus descen- 
dait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrêta. Son hélice 
battit les flots, et il s'avança droit au nord avec une vitesse de quinze 
milles à l'heure. Vers le soir, il flottait déjà sous l'immense carapace 
glacée de la banquise. 

Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence, car la coque du 
Nautilus pouvait se heurter à quelque bloc immergé. Aussi, je passai cette 



358 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS 

journée à mettre mes notes au net. Mon esprit était tout entier à ses 
souvenirs du pôle. Nous avions atteint ce point inacessible sans fatigues, 
sans danger, comme si notre wagon flottant eût glissé sur les rails d'un 
chemin de fer. Et maintenant, le retour commençait véritablement. Me 
réserverait-il encore de pareilles surprises? Je le pensais, tant la série des 
merveilles sous-marines est inépuisable ! Cependant, depuis cinq mois et 
demi que le hasard nous avait jetés à ce bord, nous avions franchi quatorze 
mille lieues, et sur ce parcours plus étendu que l'Equateur terrestre, com- 
bien d'incidents ou curieux ou terribles avaient charmé notre voyage : la 
chasse dans les forêts de Crespo, l'échouement du détroit de Torrès, le ci- 
metière de corail, les pêcheries de Ceyland, le tunnel arabique, les feux de 
Santorin, les millions de la baie du Vigo^, l'Atlantide, le pôle sud ! Pendant 
la nuit, tous ces souvenirs, passant de rêve en rêve, ne laissèrent pas mon 
cerveau sommeiller un instant. 

A trois heures du matin, je fus réveillé par un choc violent. Je m'étais 
redressé sur mon lit et j'écoutais au milieu de l'obscurité, quand je fus pré- 
cipité brusquement au milieu de la ciiambre. Évidemment, le Nautilus 
donnait une bande considérable après avoir touché. 

Je m'accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu'au salon 
qu'éclairait le plafond lumineux. Les meubles étaient renversés. Heureuse- 
ment, les vitrines, solidement saisies par le pied , avaient tenu bon. Les 
tableaux de tribord, sous le déplacement de la verticale, se collaient aux 
tapisseries, tandis que ceux de bâbord s'en écartaient d'un pied par leur 
bordure inférieure . Le Nautilus était donc couché sur tribord, et, de plus, 
complètement immobile, 

A l'intérieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le ca- 
pitaine Nemo ne parut pas. Au moment où j'allais quitter le salon, Ned 
Land et Conseil entrèrent. 

'< Qu'y a-t-il? leur dis-je aussitôt. 

— Je venais le demander à monsieur, répondit Conseil. 

— Mille diables! s'écria le Canadien, je le sais bien, moi! Le Nautilus 
a touché, et à en juger par la gite qu'il donne, je ne crois pas qu'il s'en 
tire comme la première fois dans le détroit de Torrès. 

— Mais au moins, demandai-je, est-il revenu à la surface de la mer? 

— Nous l'ignorons, répondit Conseil. 

— Il est facile de s'en assurer, » répondis-je. 

Je consultai le manomètre. A ma grande surprise, il indiquait une 
profondeur de trois cent soixante mètres. 
(( Qu'est-ce que cela veut dire? m'écriai-je. 

— 11 faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil. 



ACCIDENT OU INCIDENT. 359 



— Mais où le trouver? demanda Ned Land. 

— Suivez-moi, « dis-je à mes deux compagnons. 

Nous quittâmes le salon. Dans la bibliothèque, personne. A l'escalier 
central, au poste de l'équipage, personne. Je supposai que le capitaine 
Nemo devait être posté dans la cage du timonnier. Le mieux était d'at- 
tendre. Nous revînmes tous trois au salon. 

Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. Il avait beau 
jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à son 
aise, sans lui répondre. 

Nous étions ainsi depuis vingt minutes, cherchant à surprendre les 
moindres bruits qui se produisaient à l'intérieur du Natitihis^ quand le 
capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie, habi- 
tuellement si impassible, révélait une certaine inquiétude. Il observa silen- 
cieusement la boussole, le manomètre, et vint poser son doigt sur un point 
du planisphère, dans cette partie qui représentait les mers australes. 

Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard, 
lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une expres- 
sion dont il s'était servi au détroit de Torrès : 

« Un incident, capitaine? 

— Non, monsieur, répondit-il, un accident cette fois. 

— Grave ? 

— Peut-être. 

— Le danger est-il immédiat? 

— Non. 

— Le Nautilm s'est échoué? 

— Oui. 

— Et cet échouement est venu?. . . 

— D'un caprice de la nature, non de l'impéritie des hommes. Pas une 
faute n'a été commise dans nos manœuvres. Toutefois, on ne saurait empê- 
cher l'équilibre de produire ses effets. On peut braver les lois humaines, 
mais non résister aux lois naturelles. » 

Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à 
cette réflexion philosophique. En somme, sa réponse ne m'apprenait rien. 

« Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet 
accident? 

— Un énorme bloc de glace, une montagne entière s'est retournée, me 
répondit-il. Lorsque les ice-bergs sont minés à leur base par des eaux plus 
chaudes ou par des chocs réitérés, leur centre de gravité remonte. Alors ils 
se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est arrivé. L'un de ces 
blocs, en se renversant, a heurté le Nautilus qui flottait sous les eaux. 



360 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Ce fat une ascensioa pénible. '^ Page 3')').; 



Pais, glissant sous sa coque et le relevant avec une irrésistible force, il la 
ramené dans des couches moins denses, où il se trouve couché sur le flanc. 

— Mais ne peut-on dégager le Nautilus en vidant ses réservoirs, de ma- 
nière à le remettre en équilibre? 

— C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre les 
pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomètre. Elle indique que le 
Nautilus remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et jusqu'à ce 
qu'un obstacle arrête son mouvement ascensionnel, notre position ne sera 
pas changée. » 

En effet, le Nautilus donnait toujours la même bande sur tribord. Sans 
doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrêterait lui-même. Mais à ce 



ACCIDEIsT OU INCIDENT 



361 




«Adieu, soleil! » secria-t-il. (Page 357.) 

moment, qui sait si nous n'aurions pas heurté la partie supérieure de la 
banquise, si nous ne serions pas effroyablement pressés entre les deux 
surfaces glacées ? 

Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. Le capitaine 
Nemo ne cessait d'observer le manomètre. Le Naiitihis, depuis la clmte de 
l'ice-berg-, avait remonté de cent cinquante pieds environ, mais il faisait 
toujours le même angle avec la perpendiculaire. 

Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Evidemment, 
le Nautilus se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon re- 
prenaient sensiblement leur position normale. Les parois se rapprochaient 
delà verticalité. Personne de nous ne parlait. Le cœur ému, nous obser- 

4G 



362 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



vions, nous sentions le redressement. Le plancher redevenait horizontal 
sous nos pieds. Dix minutes s'écoulèrent. 
'.(Enfin, nous sommes droit ! m'écriai-je. 

— Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon. 

— Mais flotterons-nous? lui demandai-je. 

— Certainement, répondit-il, puisque les réservoirs ne sont pas encore 
vidés, et que vidés, le Nautilus devra remonter à la surface de la mer, » 

Le capitaine sortit, et je vis bientôt que, par ses ordres, on avait arrêté 
la marche ascensionnelle du Nautilus. En effet, il aurait bientôt heurté la 
partie inférieure de la banquise, et mieux valait le maintenir entre deux 
eaux. 

« Nous l'avons échappé belle ! dit alors Conseil. 

— Oui. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace, ou tout au 
moins emprisonnés. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui! 
aous l'avons échappé belle! 

— Si c'est fini ! » murmura Ned Land. 

Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité, 
et je ne répondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce moment, 
et la lumière extérieure fit irruption à travers la vitre dégagée. 

Nous étions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit; mais, à une distance de 
dix mètres, sur chaque côté du Nautilus, s'élevait une éblouissante muraille 
de glace. Au-dessus et au-dessous, même muraille. Au-dessus, parce que 
la surface inférieure de la banquise se développait comme un plafond im- 
mense. Au-dessous, parce que le bloc culbuté, ayant glissé peu à peu, 
Eivait trouvé sur les murailles latérales deux points d'appui qui le mainte- 
naient dans cette position. Le Nautilus était emprisonné dans un véritable 
tunnel de glace, d'une largeur de vingt mètres environ, rempli d'une 
eau tranquille. Il lui était donc facile d'en sortir en marchant soit en avant 
soit en arrière, et de reprendre ensuite, à quelques centaines de mètres 
plus bas, un libre passage sous la banquise. 

Le plafond lumineux avait été éteint, et cependant, le salon resplen- 
dissait d'une lumière intense. C'est que la puissante réverbération des 
parois de glace y renvoyait violemment les nappes du fanal. Je ne saurais 
peindre TefTet des rayons voltaïques sur ces grands blocs capricieusement 
découpés, dont chaque angle, chaque arête, chaque facette, jettait une 
lueur différente, suivant la nature des veines qui couraient dans la glace. 
Mine éblouissante de gemmes, et particulièrement de saphirs tpii croi- 
saient leurs jets bleus avec le jet vert des éméraudes. Ça et là des nuances 
opalines d'une douceur infinie couraient au milieu de points ardents 
comme autant de diamants de feu dont l'œil ne pouvait soutenir l'éclat. La 



ACCIDENT OU INCIDENT. 363 



puissance du fanal était centuplée, comme celle d'une lampe à travers les 
lames lenticulaires d'un phare de premier ordre. 
« Que c'est beau! Que c'est beau! s'écria Conseil. 

— Oui ! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned? 

— Eh ! mille diables! oui, riposta Ned Land. C'est superbe! Je rag-e 
d'être forcé d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce spec- 
tacle-là pourra nous coûter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense que nous 
voyons ici des choses que Dieu à voulu interdire aux regards de l'homme ! )) 

Ned avait raison. C'était trop beau. Tout à coup, un cri de Conseil me 
fit retourner. 

« Qu'y a-t-il? demandai-je. 

— Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! » 
Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupières. 
c( Mais qu'as-tu, mon garçon ? 

— Je suis ébloui, aveuglé ! » 

Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus 
supporter le feu qui la dévorait. 

Je compris ce qui s'était passé. Le Nautilus venait de se mettre en 
marche à grande vitesse. Tous les éclats tranquilles des murailles de glace 
s'étaient alors changés en raies fulgurantes. Les feux de ces myriades de 
diamants se confondaient. Le Nautilus^ emporté par son hélice, voyageait 
dans un fourreau d'éclairs. 

Les panneaux du salon se refermèrent alors. Nous tenions nos mains sur 
nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant la 
rétine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappée. Il fallut 
un certain temps pour calmer le trouble de nos regards. 

Enfin, nos mains s'abaissèrent. 

« Ma foi, "je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil. 

— Et moi, je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien. 

— Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blasés sur tant de 
merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misérables continents 
et des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non ! le monde habité 
n'est plus digne de nous! » 

De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent à 
ijuel degré d'ébullition était monté notre enthousiasme. Mais le Canadien 
Tie manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide. 

c(Le monde habité! dit il en secouant la tête. Soyez tranquille, ami 
Conseil, nous n'y reviendrons pas! » 

Il était alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit 
à l'avant du Naiitihis. Je compris que son éperon venait de heurter un bloc 



364 VINGT WILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



de glace. Ce devait être une fausse manœuvre, car ce tunnel sous- 
marin, obstrué de blocs, n'ofïrait pas une navigation facile. Je pensai 
donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces obstacles 
ou suivrait les sinuosités du tunnel. En tout cas, la marche en avant 
ne pouvait être absolument enrayée. Toutefois, contre mon attente, le Nau- 
tilus prit un mouvement rétrograde très-prononcé. 
« Nous revenons en arrière ? dit Conseil. 

— Oui, répondis-je. Il faut que, de ce côté, le tunnel soit sans issue. 

— Et alors ? . . . 

— Alors, dis-je, la manœuvre est bien simple. Nous retournerons sur 
nos pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voilà tout. » 

En parlant ainsi, je voulais paraître plus rassuré que je ne l'étais réelle- 
ment. Cependant le mouvement rétrograde du Nautilus s'accélérait, et 
marchant à contre hélice, il nous entraînait avec une grande rapidité. 

« Ce sera un retard, dit Ned. 

— Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on 
sorte. 

— Oui, répéta Ned Land, pourvu qu'on sorte ! » 

Je me promenai pendant quelques instants da salon à la bibliothèque. 
Mes compagnons, assis, se taisaient. Je me jetai bientôt sur un divan, et 
je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement. 

Un quart d'heure après, Conseil, s' étant approché de moi, me dit : 

«Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur? 

— Très-intéressant, répondis-je. 

— Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur ! 

— Mon livre ? » 

En effet, je tenais à la main l'ouvrage des Grands Fonds sous-marins. Je 
ne m'en doutais même pas. Je fermai le livre et repris ma promenade. Ned 
et Conseil se levèrent pour se retirer. 

a Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au 
moment où nous serons sortis de cette impasse . 

— Comme il plaira à monsieur, » répondit Conseil. 

Quelques heures s'écoulèrent. J'observais souvent les instruments sus- 
pendus à la paroi du salon. Le manomètre indiquait que le Nautilus se 
maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres, la boussole, 
qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait avec une vitesse 
de vingt milles à l'heure, vitesse excessive dans un espace aussi resserré. 
Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se hâter, et qu'alors, 
les minutes valaient des siècles. 

A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrière, cette fois. 



FAUTE D'AIR. 365 



Je pâlis. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. J a\ais saisi la mair 
de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus directement quG si 
les mots eussent interprété notre pensée. 

En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai à lui. 

a La route est barrée au sud? lui demandai-je. 

— Oui, monsieur. L'ice-berg en se retournant a fermé toute issue. 

— Nous sommes bloqués? 

— Oui. )) 



CHAPITHE XVI 



FAUTE D'AIR. 



Ainsi, autour du Naiitihis, au-dessus, au-dessous, un impénétrable mur 
de glace. Nous étions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait frappé 
une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je regardai le capi- 
laine. Sa figure avait repris son impassibilité habituelle. Il s'était croisé les 
bras. Il réfléchissait. Le Nautilus ne bougeait plus. 

Le capitaine prit alors la parole : 

K Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manières de mourir 
dans les conditions où nous sommes. » 

Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de mathémati- 
ques qui fait une démonstration à ses élèves. 

« La première, reprit-il, c'est de mourir écrasés. La seconde, c'est de 
mourir asphyxiés. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim, car 
les approvisionnements du Nautilus dureront certainement plus que nous. 
Préoccupons-nous donc des chances d'écrasement ou d'asphyxie. 

— Quant à Tasphyxie, capitaine, répondis-je, elle n'est pas à craindre, 
car nos réservoirs sont pleins. 

— Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux jours 
d'air. Or, voilA trente six heures que nous sommes enfouis sous les eaux, 
et déjà l'atmosphère alourdie du Nautilus demande à être renouvelée. 
Dans quarante huit heures, notre réserve sera épuisée. 

— Eh bien, capitaine, soyons délivrés avant quarante huit heures 1 

— Nous le tenterons, du moins, eioi perçant la muraille qui nous 
entoure. 

— De quel côté? demandai=je. 

— C'est ce cpie la sonde nous apprendra. Je vais échouer le Nautilus sur 



366 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

le banc inférieur, et mes hommes, revêtus de scaphandres, attaqueront 
i'ice-berg par sa paroi la moins épaisse. 

— Peut-on ou%Tirles panneaux du salon? 

— Sans inconvénient. Nous ne marchons plus. » 

Le capitaine Nemo sortit. Bientôt des sifflements m'apprirent que l'eau 
s'introduisait dans les réservoirs, he Naittihts s'abaissa lentement et reposa 
sur le fond de glace par une profondeur de trois cent cinquante mètres, 
profondeur à laquelle était immergé le banc de glace inférieur. 

« Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre cou- 
rage et sur votre énergie. 

— Monsieur, me répondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que 
je vous ennuierai de mes récriminations. Je suis prêt à toutfa're pour le 
salut commun. 

— Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien. 

— J'ajouterai, reprit-il, qu'habile à manier le pic comme le harpon, si 
je puis être utile au capitaine, il peut disposer de moi. 

— Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. » 

Je conduisis le Canadien à la chambre où les hommes du Nautilus revê- 
taient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la proposition de Ned, 
qui fut acceptée. Le Canadien endossa son costume de mer et fut 
aussitôt prêt que ses compagnons de travail. Chacun d'eux portait sur 
son dos l'appareil Rouquayrol auquel les réservoirs avaient fourni un 
large contingent d'air pur. Emprunt considérable, mais nécessaire, fait à 
la réserve du Nautilus. Quant aux lampes RumhkorfT, elles devenaient 
inutiles au milieu de ces eaux lumineuses et saturées de rayons élec- 
triques. 

Lorsque Ned fut habillé, je rentrai dans le salon dont les %itres étaient 
découvertes, et, posté près de Conseil, j'examinai les couches ambiantes qui 
supportaient le A^az^^z7z/5. 

Quelques instants après, nous voyions une douzaine d'hommes de l'équi- 
page prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land, reconnais- 
sable à sa haute taille. Le capitaine Nemo était avec eux. 

Avant de procéder au creusement des murailLs, il fit pratiquer des son- 
dages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De longues son- 
des furent enfoncées dans les parois latérales; mais après quinze mètres, 
elles étaient encore arrêtées par l'épaisse muraille. Il était inutile de s'atta- 
quer à la surface plafonnante, puisque c'était la banquise elle-même qui 
mesurait plus de quatre cents mètres de hauteur. Le capitaine Nemo fit 
alors sonder la surface inférieure. Là, dix mètres de parois nous séparaient 
de l'eau. Telle était l'épaisseur de cet ice-field. Dès lors , il s'agis- 



FAUTE D'AIR. 367 



sait d'en découper un morceau égal en superficie à la ligne de flottaison du 
Nautiliis. C'était environ six mille cinq cents mètres cubes à détacher, afin 
de creuser un trou par lequel nous descendrions au-dessous du champ de 
glace. 

Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable 
opiniâtreté. Au lieu de creuser autour du Nautilus, ce qui eût entraîné 
de plus grandes difficultés, le capitaine Nemo fit dessiner l'immense 
fosse à huit mètres de sa hanche de bâbord. Puis, ses hommes la tarau- 
dèrent simultanément sur plusieurs points de sa circonférence. Bientôt, le 
pic attaqua rigoureusement cette matière compacte, et de gros blocs furent 
détachés de la masse. Par un curieux effet de pesanteur spécifique, ces blocs, 
moins lourds que l'eau, s'envolaient pour ainsi dire à la voûte du tunnel, 
qui s'épaississait par le haut de ce dont il diminuait par le bas. Mais 
peu importait, du moment que la paroi inférieure s'amincissait d'au- 
tant. 

Après deux heures d'un travail énergique, Ned Land rentra épuisé. Ses 
compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs aux- 
quels nous nous joignîmes, Conseil et moi. Le second du Nautilus nous 
dirigeait. 

L'eau me parut singulièrement froide, mais je me réchauSai prompte- 
ment en maniant le pic. Mes mouvements étaient très-libres, bien qu'ils se 
produisissent sous une pression de trente atmosphères. 

Quand je rentrai, après deux heures de travail, pour prendre quelque 
nourriture et quelque repos, je trouvai une notable différence entre le 
fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère du 
Nautilus^ déjà chargée d'acide carbonique. L'air n'avait pas été renou- 
velé depuis quarante-huit heures, et ses qualités vivifiantes étaient con- 
sidérablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze heures, nous 
n'avions enlevé qu'une tranche de glace épaisse d'un mètre sur la su- 
perficie dessinée, soit environ sLx cents mètres cubes. En admettant que le 
même travail fût accompli par douze heures, il fallait encore cinq nuits et 
quatre jours pour mener à bonne fin cette entreprise. 

« Cinq nuits et quatre jours! dis-je à mes compagnons, et nous n'avons 
que pour deux jours d'air dans les réservoirs. 

— Sans compter, répliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damnée 
prison, nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans com- 
munication possible avec l'atmosphère ! » 

Réflexion juste. Qui pouvait alors prévoirie minimum de temps néces- 
saire à notre délivrance? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas étouûés avant 
que le Nautilus eût pu revenir à la surface des flots? Etait-il destiné à 



368 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS, 




Les murailles latérales se rapprochaient peu à peu. (Page 368.) 



périr dans ce tombeau de giace avec tous ceux qu'il renfermait? La situa- 
tion paraissait terrible. Mais chacun l'avait envisagée en face, et tous 
écaient décidés à faire leur devoir jusqu'au bout. 

Suivant mes prévisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un 
mètre fut enlevée à l'immense alvéole. Mais, le matin, quand, revêtu de 
mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une température de 
sLx a sept degrés au-dessous de zéro, je remarquai que les muraUIes laté- 
rales se rapprochaient peu à peu. Les couches d'eau éloignées de la fosse, 
que n'échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des outils, mar- 
quaient une tendance à se solidifier. En présence de ce nouveau et immi- 
nent danger, que devenaient nos chances de salut, et comment empêcher 



FAUTE D'AIR. 



369 




Etendu sur un divan. iPage 374.) 



la solidification de ce milieu liquide, qui eût fait éclater comme du verre 
les parois du Nautilus? 

Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. A 
quoi bon risquer d'abattre cette énergie qu'ils employaient au pénible 
travail du sauvetage? Mais, lorsque je fus revenu à bord, je fis observer 
au capitaine Nemo cette grave complication. 

« Je le sais , me .dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les 
plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois aucun 
moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus vite que la 
solidificfilion. Il s'agit d'arriver premiers. Voilà tout. » 

Arriver premiers! Enfin, j'aurais du être habitué à ces façons de parler! 



47 



370 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

Cette journée, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec opiniâ- 
treté. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'était quitter le Nau- 
tilus^ c'était respirer directement cet air pur emprunté aux réservoirs et 
fourni par les appareils, c'était abandonner une atmosphère appauvrie et 
viciée. 

Vers le soir, la fosse s'était encore creusée d'un mètre. Quand je rentrai 
à bord, je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont l'air était saturé. 
Ah! que n'avions nous les moyens chimiques qui eussent permis de chasser 
ce gaz délétère! li'oxygène ne nous manquait pas. Toute cette eau en con- 
tenait une quantité considérable et en la décomposant par nos puissantes 
piles, elle nous eût restitué le fluide vivifiant. J'y avais bien songé^ mais à 
quoi bon, puisque l'acide carbonique, produit de notre respiration, avait 
envahi toutes les parties du navire. Pour l'absorber, il eût fallu remplir 
des récipients de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette 
matière manquait à bord, et rien ne la pouvait remplacer. 

Ce soir là, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses réservoirs, 
et lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du Nautilus. Sans cette 
précaution, nous ne nous serions pas réveillés. 

Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le 
cinquième mètre. Les parois latérales et la surface inférieure de la banquise 
s'épaississaient visiblement. Il était évident qu'elles se rejoindraient avant 
que le Nautilus fût parvenu à se dégager. Le désespoir me prit un instant. 
Mon pic fut près de s'échapper de mes mains. A quoi bon creuser, si je 
devais périr étouffé, écrasé par cette eau qui se faisait pierre, un supplice 
que la férocité des sauvages n'eût pas même inventé. Il me semblait que 
j'étais entre les formidables mâchoires d'un monstre qui se rapprochaient 
irrésistiblement. 

En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant lui- 
même, passa près de moi. Je le touchai de la main et lui montrai les pa- 
rois de notre prison. La muraille de tribord s'était avancée à moins de 
quatre mètres delà coque du Nautilus. 

Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrâmes à 
bord. Mon scaphandre ôté, je l'accompagnai dans le salon. 

« Monsieiu" Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque héroïque moyen, 
ou nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du 
ciment. 

— Oui! dis-je, mais que faire? 

,— Ah ! s'écria-t-il, si mon Nautilus était assez fort pour supporter cette 
pression sans en être écrasé? 

— Eh bien? demandai-je, ne saisissant pas l'idée du capitaine. 



FAUTE D'AIR. 371 



— Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette congélation de Teau nous 
viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification, elle ferait 
éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme elle fait, en se 
gelant, éclater les pierres les plus dures! Ne sentez-vous pas qu'elle serait 
un agent de salut au lieu d'être un agent de destruction ! 

— Oui, capitaine, peut-être. Mais quelque résistance à l'écrasement que 
possède le Nautiius, il ne pourrait supporter cette épouvantable pression 
et s'aplatirait comme une feuille de tôle. 

— Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de la 
nature, mais sur nous-mêmes. 11 faut s'opposer à cette solidification. Il 
faut l'enrayer. Non-seulement, les parois latérales se resserrent, mais il ne 
reste pas dix pieds d'eau à l'avant ou à l'arrière du Nautilus. La congéla- 
tion nous gagne de tous les côtés. 

— Combien de temps, demandai-je, l'air des réservoirs nous permet- 
tra-t-il de respirer à bord? » 

Le capitaine me regarda en face. 

« Après demain, dit-il, les réservoirs seront vides'! » 

Une sueur froide m'envahit. Et cependant , devais-je m'étonner de 
cette réponse ? Le 22 mars, le Nautilus s'était plongé sous les eaux libres 
du pôle. Nous étions au 26 . Depuis cinq jours, nous vivions sur les réserves 
du bord ! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le conserver aux tra- 
vailleurs. Au moment où j'écris ces choses, mon impression est tellement 
vive encore , qu'une terreur involontaire s'empare de tout mon être, et 
que l'air semble manquer à mes poumons ! 

Cependant, le capitaine Nemo réfléchissait, silencieux, immobile. Visi- 
blement, une idée lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la repousser. Il 
se répondait négativement à lui-même. Enfin, ces mots s'échappèrent de 
ses lèvres : 

« L'eau bouillante! murmura-t-il. 

— L'eau bouillante? m'écriai-je. 

— Oui, monsieur. Nous sommes renfermés dans un espace relativement 
restreint. Est-ce que- des jets d'eau bouillante, constamment injectée par 
les pompes du Nautilus, n'élèveraient pas la températui-e de ce milieu et 
ne retarderaient pas sa congélation? 

— Il faut l'essayer!, dis-je résolument. 

— Essayons, monsieur le professeur. » 

Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l'extérieur. Le capi- 
taine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de vastes appareils 
distillatoires qui fournissaient l'eau potable par évaporation. Ils se char- 
gèrent d'eau, et toute la chaleur électrique des piles fut lancée à travers 



372 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

les serpentins baignés par le liquide. En quelques minutes, cette. eau avait 
atteint cent degrés. Elle fut dirigée vers les pompes pendant qu'une eau 
nouvelle la remplaçait au fur et à mesure. La chaleur développée par les 
piles était telle que l'eau froide, puisée à la mer, après avoir seulement 
traversé les appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe. 

L'injection commença, et trois heures après, le thermomètre marquait 
extérieurement six degrés au-dessous de zéro. C'était un degré de gagné. 
Deux heures plus tard, le thermomètre n'en marquait que quatre. 

« Nous réussirons, dis-je au capitaine, après avoir suivi et contrôlé par 
de nombreuses remarques les progrès de l'opération. 

— Je le pense, me répondit-il. Nous ne serons pas écrasés. Nous n'avons 
plus que l'asphyxie à craindre. » 

Pendant la nuit, la température de l'eau remonta à un degré au-dessous 
de zéro. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. Mais 
comme la congélation de l'eau de mer ne se produit qu'à moins deux de- 
grés, je fus enfin rassuré contre les dangers de la solidification. 

Le lendemain, 27 mars, six mètres déglace avaient été arrachés de l'al- 
véole. Quatre mètres seulement restaient à enlever. C'étaient encore qua- 
rante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus être renouvelé à l'inté- 
rieur du Natitilus. Aussi, cette journée alla-t-elle toujours en empirant. 

Une lourdeur intolérable m'accabla. Yers trois heures du soir, ce sen- 
timent d'angoisse fut porté en moi à un degré violent. Des bâillements me 
disloquaient les mâchoires. Mes poumons haletaient en cherchant ce fluide 
comburant, indispensable à la respiration , et qui se raréfiait de plus en 
plus. Une torpeur morale s'empara de moi. J'étais étendu sans force, pres- 
que sans connaissance. Mon brave Conseil , pris des mêmes symptômes, 
souffrant des mêmes souffrances, ne me quittait pas. Il me prenait la main, 
il m'encourageait, et je l'entendais encore murmurer : 

« Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air à monsieur ! » 

Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi. 

Si notre situation, à tous, était intolérable àlintérieiir, avec quelle hâte, 
avec quel bonheur, nous revêtions nos scaphandres pour travailler à notre 
tour! Les pics résonnaient sur la couche glacée. Les bras se fatiguaient, les 
mains s'écorchaient, mais qu'étaient ces fatigues, qu'importaient ces bles- 
sures ! L'air vital arrivait aux poumons ! On respirait! On respirait ! 

Et cependant, personne ne prolongeait au delà du temps voulu son tra- 
vail sous les eaux. Sa tâche accomplie, chacun remettait à ses compagnons 
haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Le capitaine Nemo don- 
nait l'exemple et se soumettait le premier à cette sévère discipline. 
' .'heure arrivée, il cédait son appareil à un autre et rentrait dans l'at- 



FAUTE D'AIR. 373 



mosphère viciée du bord, toujours calme, sans une défaillance, sans un 
murmure. 

Ce jour là , le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur 
encore. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la superficie. 
Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Mais les réservoirs 
étaient presque vides d'air. Le peu qui restait devait être conservé aux tra- 
vailleurs. Pas un atome pour le Nautilus ! 

Lorsque je rentrai à bord, je fus à demi-suffoqué. Quelle nuit! Je ne 
saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent être décrites. Le 
lendemain , ma respiration était oppressée. Aux douleurs de tête se 
mêlaient d'étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre. 
Mes compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. Quelques hommes 
de l'équipage râlaient. 

Ce jour là, le sixième de notre emprisonnement, le capitaine Nemo, 
trouvant trop lents la pioche et le pic, résolut d'écraser la couche de 
glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait 
conservé son sang froid et son énergie. Il domptait par sa force morale les 
douleurs physiques.il pensait, il combinait, il agissait. 

D'après son ordre, le bâtiment fut soulagé, c'est-à-dire soulevé de la 
couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Lorsqu'il flotta 
on le hâla de manière à Tamener au-dessus de l'immense fosse dessinée 
suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses réservoirs d'eau s'emplissant, il 
descendit et s'emboita dans Talvéole. . 

En ce moment, tout l'équipage rentra à bord, et la double porte de 
communication fut fermée. Le Nautilus reposait alors sur la couche de 
glace qui n'avait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient trouée 
en mille endroits. 

Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent mètres 
cubes d'eau s'y précipitèrent, accroissant de cent mille kilogrammes le 
poids du Nautilus. 

Nous attendions, nous écoutions, oubliant nos souflrances, espérant en- 
core. Nous jouions notre salut sur un dernier coup. 

Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête, j'entendis bientôt 
des frémissements sous la coque du Nautilus. Un dénivellement se pro- 
duisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil à celui du papier 
qui se déchire, et le Nautilus s'abaissa. 

« Nous passons ! » murmura Conseil à mon oreille. 

Je ne pus lui répondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une convul- 
sion involontaire. 

Tout-à-coup, emporté par son effroyable surcharge, le Nautilus s'en- 



374 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

fonça comme un boulet sous les eaux, c'est-à-dire qu'il tomba comme il 
eût fait dans le vide ! 

Alors toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt 
commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. Après quelques minutes. 
notre chute fut enrayée. Bientôt même, le manomètre indiqua un mou- 
vement ascensionnel. L'hélice, marchant à toute vitesse, fit tressaillir 
la coque de tôle jusque dans ses boulons , et nous entraîna vers le 
nord. 

Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'à la mer 
libre? Un jour encore? Je serais mort avant! 

A demi étendu sur un divan de la bibliothèque, je suffoquais. Ma face 
était violette, mes lèvres bleues, mes facultés suspendues. Je ne voyais 
plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de mon esprit. 
Mes muscles ne pouvaient se contracter. 

Les heures qui s'écoulèrent ainsi, je ne saurais les évaluer. Mais j'eus 
la conscience de mon agonie qui commençait. Je compris que j'allais 
mourir... 

Soudain je revins à moi. Quelques bouffées d'air pénétraient dans 
mes poumons. Etions-nous remontés à la surface des flots? Avions-nous 
franchi la banquise? 

Non ! C'étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se sacrifiaient 
pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au fond d'un appa- 
reil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient conservé pour moi, et, tandis 
qu'il suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à goutte ! Je voulus re- 
pousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et pendant quelques instants, 
je respirai avec volupté. 

Mes regards se portèrent vers l'horloge. Il était onze heures du matin. 
Nous devions être au 28 mars. Le Nautilus marchait avec une vitesse ef- 
frayante de quarante milles à l'heure. Il se tordait dans les eaux. 

Où était le capitaine Nemo? Avait-il succombé? Ses compagnons étaient- 
ils morts avec lui? 

En ce moment, le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt 
pieds de la surface. Un simple champ de glace nous séparait de l'atmos- 
phère. Ne pouvait-on le briser? 

Peut-être ! En tout cas, le Nautilus allait le tenter. Je sentis, en effet, 
qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrière et relevant son 
éperon. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son équilibre. 
Puis, poussé par sa puissante hélice, il attaqua l'ice-field par en-dessous 
comme un formidable bélier. Il le crevait peu à peu, se retirait, donnait 
à toute vitesse contre le champ qui se déchirait, et enfin, emporté 



DU CAP HORN A L'AMAZONE. 37r. 

par un élan suprême, il s'élança sur la surface glacée qu'il écrasa de son 
poids. 

Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arraché, et l'air pm s'intro- 
duisit à flots dans toutes les parties du Nautilus. 



CHAPITRE XVII 



DU CAP HORN A L'AMAZONE. 



Comment étais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-être le 
Canadien m'y avait-il transporté. Mais je respirais, je humais l'air vivi- 
fiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient près de moi de ces fraî- 
ches molécules. Les malheureux, trop longtemps privés de nourriture, ne 
peuvent se jeter inconsidérément sur les premiers aliments qu'on leui 
présente. Nous, au contraire, nous n'avions pas à nous modérer, nous pou- 
vions aspirer à pleins poumons les atomes de cette atmosphère, et c'était 
la brise, la brise elle-même qui nous versait cette voluptueuse ivresse! 

« Ah! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygène! Que monsieur ne craigne 
pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. » 

Quant à Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mâchoires à 
effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations! Le Canadien « tirait « 
commme un poêle en pleine combustion. 

Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour 
de moi, je vis que nous étions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de 
l'équipage. Pas même le capitaine Nemo. Les étranges marins du iV«^^;^7^^5 
se contentaient de l'air qui circulait à l'intérieur. Aucun n'était venu se 
délecter en pleine atmosphère. 

Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de remercie- 
ments et de gratitude pour mes deux compagnons, Ned et Conseil avaient 
prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette longue 
agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel dévoue- 
ment. 

« Bon ! monsieur le professeur, me répondit Ned Land, cela ne vaut 
pas la peine d'en parler ! Quel mérite avons-nous eu à cela? Aucun. Ce 
n'était qu'une question d'arithmétique. Yotre existence valait plus oue Ifi 
nôtre. Doue il fallait la conserver. 



376 



VINGT MILLE LÏEUES SOTS LES MEP.S. 




Je respirais. (Page 375.) 

— Non, Ned, répondis-je, eUe ne valait pas plus. Personne n'est supé- 
rieur à un homme généreux et bon, et vous l'êtes ! 

— C'est bien ! c'est bien ! répétait le Canadien embarrassé. 

— Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert. 

Mais pas trop, pour tout dire à monsieur. Il me manquait bien quel- 
ques gorgées d'air, mais je crois que je m'y serais fait. D'ailleurs, je re- 
gardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait pas la moindre 
envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le respir... » 

Conseil, confus de s'être jeté dans la banalité, n'acheva pas. 

« Mes amis, répondis-je vivement ému, nous sommes liés les uns aux 
autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits... 



DU CAP HORN A L'AMAZONE. 




Aussitôt voila. Conseil renverse. ^Page 382.J 



— Dont j'abuserai, riposta le Canadien. 
■ — Hein ? fit Conseil . 

— Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraîner avec moi, quand je 
quitterai cet infernal Ncmtihis. 

— Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon côté? 

— Oui, répondis-je, puisque nous allons du cô'é du soleil, et ici le 
soleil, c'est le nord. 

— Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste à savoir si nous rallions 
le Paiifiqueou l'Atlantique, c'est-à- dire les mers fréquentées ou désertes.» 

A cela je ne j^ouvais répondre , et je craignais que le capitaine 
Nemo ne nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les 

48 



378 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

côtes de l'Asie et de l'Amérique. Il compléterait ainsi son tour du monde 
sous-marin, et reviendrait vers ces mers où le Naiitilus trouvait la plus 
entière indépendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin de toute 
terre habitée, que devenaient les projets de Ned Land ? 

Nous devions, avant peu, être fixés sur ce point important. Le Nautilus 
marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientôt franchi, et le cap mis 
sur le promontoire de Horn. Nous étions par le travers de la pointe amé- 
ricaine, le 31 mars, à sept heures du soir. 

Alors to-utes nos souffrances passées étaient oubliées. Le souvenir de 
cet emprisonnement dans les glaces s'effaçait de notre esprit. Nous ne 
songions qu'à l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans 
le salon, ni sur la plate-forme. Le point reporté chaque jour sur le pla- 
nisphère et fait par le second me permettait de relever la direction exacte 
du Nautilus. Or, ce soir là, il devint évident, à ma grande satisfaction, que 
nous revenions au nord par la route de l'Atlantique. 

J'appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations. 

« Bonne nouvelle, répondit le Canadien, mais où va le Nautiius'l 

— Je ne saurais le dire, Ned? 

— Son capitaine voudrait-il, après le pôle sud, affronter le pôle nord, 
et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest? 

— Il ne faudrait pas l'en défier, répondit Conseil. 

— Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant. 

— En tout cas, ajouta Conseil, c'est un maître homme que ce capitaine 
Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu. 

— Surtout quand nous l'aurons quitté ! » riposta Ned Land. 

Le lendemain, premier avril, lorsque le Nautilus remonta à la surface 
des flots. Quelques minutes avant midi, nous eûmes connaissance d'une 
côte à l'ouest. C'était la Terre du Feu, à laquelle les premiers navigateurs 
donnèrent ce nom en voyant les fumées nombreuses qui s'élevaient des 
huttes indigènes. Cette Terre du Feu forme une vaste agglomération d'Iles 
qui s'étend sur trente lieues de long et quatre-vingts lieues de large, entre 
53° et 56° de latitude australe, et 67°50' et77"15' de longitude ouest. La 
côte me parut basse, mais au loin se dressaient de hautes montagnes. Je 
crus même entrevoir le mont Sarmiento, élevé de deux mille soixante- 
dix mètres au-dessus du niveau de la mer, bloc pyramidal de schiste, à 
sommet très-aigu, qui, suivant qu'il est voilé ou dégagé de vapeurs, 
« annonce le beau ou le mauvais temps, » me dit Ned Land. 

— Un fameux baromètre, mon ami. 

— Oui, monsieur, un baromètre naturel, qui ne m'a jamais trompé 
quand je naviguais dans les passes du détroit de Magellan. » 



DU CAP HORX A L'AMAZOXE. 379 

En ce moment, ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel. 
C'était un présage de beau temps. Il se réalisa. 

Le Naiitilus, rentré sous les eaux, se rapprocha de la côte qu'il pro- 
longea à quelques milles seulement. Par les %itres du salon, je vis de 
longues lianes , et des fucus gigantesques , ces varechs porte-poires, 
dont la mer libre du pôle renfermait quekpies échantillons ; avec leurs 
filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu'à trois cents mètres 
de longueur; véritables câbles, plus gros que le pouce très-résistants, ils 
servent souvent d'amarres aux navires. Cne autre herbe, connue sous 
le nom de velp, à feuilles longues de quatre pied^, empâtées dan3 les 
concrétions coralligènes, tapissaient les fonds. Elle servait de nid et de 
nourriture à des myriades de crustacés et de mollusques, des crabes, des 
seiches. Là, les phoques et les loutres se livraient à de splendides repas, 
mélangeant la chair du poisson et les légumes de la mer, suivant la mé- 
thode anglaise. 

Sur ces fonds gras et luxuriants, le Naiitilus passait avec une extrême 
rapidité. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des Malouines, dont 
je pus, le lendemain, reconnaître les âpres sommets. La profondeur 
de la mer était médiocre. Je pensai donc, non sans raison, que ces 
deux iles, entourées d'un grand nombre d'ilôts, faisaient autrefois partie 
des terres magellaniques. Les Malouines furent probablement découvertes 
par le célèbre John Davis, qui leur imposa le nom de Davis-Southern 
Islands. Plus tard, Richard Hawldns les appela Maiden-lslauds, iles de la 
Vierge. Elles furent ensuites nommée Malouines, au commencement du 
dLx-huitième siècle, par des pécheurs de Saint-Malo, et enfin Falldandpar 
les Anglais auxquels elles appartiennent aujourd'hui. 

Sur ces parages, nos filets rapportèrent de beaux spécimens d'algues, 
et particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées de 
moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards s'abatti- 
rent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientôt dans les 
offices du bord. En fait de poissons, j'observai spécialement des osseux 
appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs de deux déci- 
mètres, tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes. 

J'admirai également de nombreuses méduses, et les plus belles du genre, 
les chiysaores particulières aux mers des Malouines. Tantôt elles figu- 
raient une ombrelle demi-sphérique très-lisse, rayée de lignes d'un ronge 
brun et terminée par douze festons réguliers; tantôt c'était une corbeille 
renversée d'où s'échappaient gracieusement de large feuilles et de longues 
ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre bras foliacés et 
laissaient pendre à la dérive leur opulente che\elure de tentacules. J'aurais 



380 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



voulu conserver quelques échantillons de ces délicats zoophytes; mais ce 
ne sont que des nuages, des ombres, des apparences, qui fondent et s'éva- 
porent hors de leur élément natal. 

Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous l'ho- 
rizon, le Nautilus s'immergea entre vingt et vingt cinq mètres et suivit 
Ja côte américaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas. 

Jusqu'au 3 avril, nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie, 
tantôt sous l'Océan, tantôt à sa surface. Le Nautilus dépassa le large estuaire 
formé par l'embouchure de laPlata, et se trouva, le 4 avril, par le travers 
de l'Uruguay, mais à cinquante milles au large. Sa direction se maintenait 
au nord, et il suivait les longues sinuosités de l'Amérique méridionale. 
Nous avions fait alors seize mille lieues depuis notre embarquement dans 
les mers du Japon . 

Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coupé sur le 
trente- septième méridien, et nous passâmes au large du cap Frio. Le ca- 
pitaine Nemo, au grand déplaisir de Ned Land, n'aimait pas le voisinage 
de ces côtes habitées du Brésil, car il marchait avec une vitesse vertigi- 
neuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides qui soient, ne 
pouvaient nous suivre, et les curiosités naturelles de ces mers échap- 
pèrent à toute observation . 

Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au soir, 
nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de l'Amérique du 
Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le Nautilus s'écarta de nou- 
veau, et il alla chercher à de plus grandes profondeurs une vallée sous- 
marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur la côte africaine. 
Cette vallée se bifurque à la hauteur des Antilles et se termine au nord 
par une énorme dépression de neuf mille mètres. En cet endroit, la coupe 
géologique de l'Océan figure jusqu'aux petites Antilles une falaise de six 
kilomètres, taillée à pic, et, à la hauteur des îles du cap Vert, une autre 
muraille non moins considérable, qui enferment ainsi tout le continent 
immergé de l'Atlantide. Le fond de cette immense vallée est accidenté 
de quelques montagnes qui ménagent de pittoresques aspects à ces 
fonds sous-marins. J'en parle surtout d'après les cartes manuscrites 
que contenait la bibliothèque du Nautilus, cartes évidemment dues à 
la main du capitaine Nemo et levées sur ses observations person- 
nelles. 

Pendant deux jours, ces eaux désertes et profondes furent visitées au 
moyen des plans inclinés. Le Nautilus fournissait de longues bordées dia- 
gonales qui le portaient à toutes les hauteurs. Mais, le \ 1 avril, il se releva 
subitement, et la terre nous réapparut ù l'ouvert du fleuve des Amazones, 



DU GAP HORN A L'AMAZONE. 381 



vaste estuaire dont le débit eti si considérable qu'il dessale la mer sur un 
espace de plusieurs lieues. 

L'Equateur était coupé. A vingt milles dans l'ouest restaient les 
Guyanes, une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un facile 
refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames furieuses n'au- 
raient pas permis à un simple canot de les affronter. Ned Land le comprit 
sans doute, car il ne me parla de rien. De mon côté, je ne fis aucune 
allusion à ses projets de fuite, car je ne voulais pas le pousser à quelque 
tentative qui eût infailliblement avorté. 

Je me dédommageai facilement de ce retard par d'intéressantes études. 
Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril, le Nautihis ne quitta pas la 
surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pêche miraculeuse en 
zoophytes, en poissons et en reptiles. 

Quelques zoophytes avaient été dragués par la chaîne des chaluts. C'é- 
taient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant à la famille des 
actinidiens, et entre autres espèces, le phyctalis protexta^ originaire de 
cette partie de l'Océan, petit tronc cylindrique, agrémenté de lignes verti- 
cales et tacheté de points ronges que couronne un merveilleux épanouisse- 
ment de tentacules. Quant aux mollusques, ils consistaient en produits que 
j'avais déjà observés, des turritelles, des olives-porphyres, à lignes régu- 
lièrement entrecroisées dont les taches rousses se relevaient vivement sur 
un fond de chair, des pterocères fantaisistes, semblables à des scorpions 
pétrifiés, des hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes 
à manger, et certaines espèces de calmars, que les raturalistes de l'antiquité 
classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement d'appât 
pour la pèche de la morue. 

Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion 
d'étudier, je notai diverses espèces. Parmi les cartilagineux : des pétromi- 
zons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tête verdàtre, 
nageoires violettes, dos gris bleuâtre, ventre brun argenté semé de 
taches vives, iris des yeux cerclé d'or, curieux animaux que le courant de 
l'Amazone avait dû entraîner jusqu'en mer, car ils habitent les eaux 
douces ; des raies tuberculées, à museau pointu, à queue longue et déliée, 
armées d'un long aiguillon dentelé ; de petits squales d'un mètre, gris et 
blanchâtres de peau, dont les dents, disposées sur plusieurs rangs, se 
recourbent en arrière, et qui sont vulgairement connus sous le nom de 
pantouffliers ; des lophies-vespertillions, sortes de triangles isocèles rcu- 
geâtres, d'un demi-mètre, auxquels les pectoiales tiennent par des pro- 
longations charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais 
que leur appendice corné, situé près des narines, a fait surnommer licornes 



382 VINiîT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



de mer; enfin quelques espèces de baiistes, le curassavien dont les flancs 
pointillés brillent d'une éditante couleur d'or, et le caprisque violet-clair, 
à nuances chatoyantes comme la gorge d'un pigeon. 

Je termine là cette nomenclature un peu sèche, mais très-exacte, par la 
série des poissons osseux que j'observai : passans, appartenant au genre 
des aptéronotes, dont le museau est très-obtus et blanc de neige, le corps 
peint d'un Jjeau noir, et qui sont munis d'une lanière charnue très-longue 
et très-déliée; odontagnathes aiguillonnés, longues sardines de trois déci- 
mètres, resplendissant d'un vif éclat argenté; scombres-guares, pourvus 
de deux nageoires anales ; centronotes-nègres, à teintes noires, que l'on 
pêche avec des brandons, longs poissons de deux mètres, à chair grasse, 
blanche, ferme, qui, frais, ont le goût de l'anguille, et secs, le goût du 
saumon fumé ; labres demi-rouges, revêtus d'écaillés seulement à la base 
des nageoires dorsales et anales ; chrysoptères, sur lesquels l'or et l'argent 
mêlent leur éclat à ceux du rubis et de la topaze ; spares-queues-d'or, dont 
la chair est extrêmement délicate, et que leurs propriétés ) hosphorescen- 
tes trahissent au milieu des eaux; spares-pobs, à langue fine, à teintes 
oranges; sciènes-coro à caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de 
Surinam, etc. 

Cet « et cœtera » ne saurait m'empêcher de citer encore un poisson dont 
Conseil se souviendra longtemps et pour cause. 

Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très-applatie qui, la 
queue coupée, eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine de 
kilogrammes. Elle était blanche en-dessous, rougeâtre en-dessus, avec 
de grandes taches rondes d'un bleu foncé et cerclées de noir, très-lisse de 
peau, et terminée par une nageoire bilobée. Etendue sur la plate-forme, 
elle se débattait, essayait de se retourner par des mouvements convulsifs, 
et faisait tant d'efforts qu'un dernier soubressaut allait la précipiter à la 
mer. Mais Conseil, qui tenait à son poisson, se précipita sur lui, et, avant 
que je ne pusse l'en empêcher, il le saisit à deux mains. 

Aussitôt, le voilà renversé, les jambes en l'air, paralysé d'une moitié du 
corps, et criant : 

« Ah! mon maître, mon maître ! Venez à moi. » 

C'était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas « à la 
troisième personne.» 

Le Canadien et moi, nous l'avions relevé, nous le frictionnions à bras 
raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet éternel classificateur murmura 
d'une voix entrecoupée : ' 

« Classe des cartilagineux, ordre des chondroptérygiens, à branchies 
fixes, sous-ordre des sélaciens, famille des raies, genre des torpUles! » 



DU GAP HORN A L'AMAZONE. 383 



— Oui, moîi ami, répondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce dé- 
plorable état. 

— Ah! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai 
de cet animal. 

~ Et comment ? 

— En le mangeant. » 

Ce qu'il fit le soir même, mais par pure représaille, car franchement, 
c'était coriace. 

L'infortuné Conseil s'était attaqué à une torpille de la plus dangereuse 
espèce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu conducteur tel que 
l'eau, foudroie les poissons à plusieurs mètres de distance, tant est grande 
la puissance de son organe électrique dont les deux surfaces principales ne 
mesurent pas moins de vingt-sept pieds carrés. 

Le lendemain, 12 avril, pendant la journée, le iV«w^e7w5 s'approcha de 
la côte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. Là vivaient en famille 
plusieurs groupes de lamantins. C'étaient des manates qui, comme le 
dugong et le stellère^ appartiennent à l'ordre des syréniens. Ces beaux 
animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six à sept mètres, devaient peser 
au moins quatre mille kilogrammes. J'appris à Ned Land et à Conseil 
que la prévoyante nature avait assigné à ces mammifères un rôle important. 
Ce sont eux, en effet, qui, comme les phoques, doivent paître les prairies 
sous-marines et détruire ainsi les agglomérations d'herbes qui obstruent 
l'embouchure des fleuves tropicaux. 

« Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les hommes 
ont presque entièrement anéanti ces races utiles? C'est que les herbes pu- 
tréfiées ont empoisonné l'air, et l'air empoisonné , c'est la fièvre jaune qui 
d-ésole ces admirables contrées. Les végétations vénéneuses se sont 
multipliées sous ces mers torrides , et le mal s'est irrésistiblement 
développé depuis l'embouchure du Rio de la Plata jusqu'aux Flo- 
rides! » 

Et s'il faut en croire Toussenel, ce fléau n'est rien encore auprès de celui 
qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dépeuplées de ba- 
leines et de phoques. Alors, encombrées de poulpes, de méduses, de cal- 
mars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leuis flo's ne 
posséderont plus « ces vastes estomacs, que Dieu avait chargés d'écumer 
la surface des mers. » 

Cependant, sans dédaigner ces théories, l'équipage du NaïUilus s'em- 
para d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet, d'approvi- 
sionner les cambuses d'une chair excellente, supérieure à celle du bœuf et 
du veau. Cette chasse ne fut pas intéressante. Les manates se laissaient 



384 



VINGT MILLE LIEUFS SOUS LES MERS. 




La viraient ea famille des groapei. (Page 3S1.; 



frapper sans se défendre. Plusieurs milliers de kilos de \iande, destinée à 
être séchée, furent emmagasinés à bord. 

Ce jour-là, une pêche, singulièrement pratiquée, vint encore accroître 
les réserves du Nautiius, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le 
chalut avait rapporté dans ses mailles un cert lin nombre de poissons 
dont la tète se terminait par une plaque ovale à rebords charnus. Celaient 
deséchéuéïdes, de la troisième famille des malacoptérygiens subbrachiens. 
Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses transversales mo- 
biles, entre lesquelles l'animal peut opérer le vide, ce qui lui permet d'ad- 
hérer aux objets à la façon d'une ventouse. 

Le rémora, que j'avais ob-ervé dans la Méditerranée, appartient à cette 



DU CAP HORN A L'AMAZONE. 



385 




Il l'attaqua à coups de harpon. (Page 391.) 

espèce. Mais, celui dont il s'agit ici, c'était i'écriénéïde ostéochère, particu- 
lier à cette mer. Nos marins, à mesure qu'ils les prenaient, les dépo- 
saient dans des bailles pleines d'eau. 

La pêche terminée, le Nautilus se rapprocha de la côte . En cet endroit, 
un certain nombre de tortues marines dormaient à U surface des flots. '' 
eût été dilficile de s'emparer de ces précieux reptiles, car le moindre bruii 
les éveille, et leur solide cnrapace est à l'épreuve du harpon. Mais l'éché- 
néïde devait opérer cette capture avec une sûreté A une précision extraor- 
dinaire. Cet animal, en eflet, est un hameçon vivant, qui ferait le bonheur 
et la fortune du naïf iiê.^heur à 'a ligne. 

Les homnes du Nautilus attachèrent à la queue de ces poissons un 

49 



^ 386 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

anneau assez Jargepour ne pas gêner leurs mouvements, et à cet anneau» 
une longue corde amarrée à bord par l'autre Lout, 

Les échénéïdes, jetés à la mer, commencèrent aussitôt leur rôle et allè- 
rent se fixer au plastron des tortues. Leur ténacité était telle qu'ils se fus- 
sent déchirés plutôt que de lâcher prise. On les halait à bord, et avec eux 
les tortues auxquelles ils adhéraient. 

On prit amsi plusieurs cacouannes, larges d'un mètre, qui pesaient 
deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornées grandes, 
minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les 
vendaient très-précieuses. En outre, elles étaient excelleiïtes au point de 
rue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un goût exquis. 

Cette pèche termina notre séjour sur les parages de l'Amazone, et, la 
nuit venue, le Nautilus regagna la haute mer. 



CHAPITEE XVIII 



LES POULPES 



Pendant quelques jours, le Nautilus s'écarta constamment de la côte 
américaine. Il ne voulait pas, évidemment, fréquenter les flots du golfe du 
Mexique ou de la mer des Antdles. Cependant, l'eau n'eût pas manqué 
sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de dix huit 
cents mètres; mais, probablement ces parages, semés d'Iles et sillonnés de 
steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo. 

Le 16 avril, nous eûmes connaissance de la Martinique et de la Guade- 
loupe, à une distance de trente milles environ. J'aperçus un instant leurs 
pitons élevés. 

Le Canadien, qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe, 
soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux qui 
font le cabotage d'une lie à l'autre, fut très-déconlenancé . La fuite eût été 
très-praticable si Ked Land fût parvenu à s'emparer du canot à l'insu du 
capitaine. Mais en \ \ein Océan, il ne falkiiL plus y songer. 

Le Canadien, Conseil et moi, nous eûmes une assez longue conversa- 
tion à ce sujet. Depuis six mois nous étions prisonniers abord du Nautilus. 
Nous avions fait dix sept mille lieues, et, comme le disait NedLand, il n'y 
avait pas de raison pour que cela finit. Il me fit donc une proposition à 
laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser catégoriquement cette 



LES POULPES. 387 



question au capitaine Nemo : Le capitaine comptait-il nous garder indé- 
finiment à son bord? 

Une semblable démarche me répugnait. Suivant moi, elle ne pouvait 
aboutir. Il ne fallait rien espérer du commandant du Nautihis] mais tout de 
nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme devenait plus 
sombre, plus retiré, moins sociable. Il paraissait m'éviter. Je ne le ren- 
contrais qu'à de rares intervalles. Autrefois, il se plaisait à m'expliquer 
les merveilles sous-marines; maintenant il m'abandonnait à mes études 
et ne venait plus au salon. 

Quel changement s'était opéré en lui? Pour quelle cause? Je n'avais 
rien à me reprocher. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle? Ce- 
pendant, je ne devais pas espérer qu'il fût homme à nous rendre la liberté. 

Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d'agir. Si cette 
démarche n'obtenait aucun résultat, elle pouvait raviver ses soupçons, 
rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien. J'a- 
jouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé . Si l'on 
excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud, nous ne nous étions 
jamais mieux portés, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette nourriture saine, 
cette atmosphère salubre, cette régularité d'existence, cette unifoiTiité 
de température, ne donnaient pas prise aux maladies, et pour un homme 
auquel les souvenirs de la terre ne laissaient aucun regret, pour un capi- 
taine Nemo, qui est chez lui, qui va où il veut, qui par des voies mysté- 
rieuses pour les autres, non pour lui-même, marche à son but, je com- 
prenais une telle existence. Mais nous, nous n'avions pas rompu avec 
l'humanité. Pour mon compte, je ne voulais pas ensevelir avec moi mes 
études si curieuses et si nouvelles. J'avais maintenant le droit d'écrire le 
vrai livre de la mer, et ce livre, je voulais que, plus tôt que plus tard, il pût 
voir le jour. 

Là encore, dans ces eaux des Antilles, à dix mètres au-dessous de la 
surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits intéressants 
j'eus à signaler sur mes notes quotidiennes ! C'étaient, entre autres zoo- 
phytes, des galères connues sous le nom de physalies-pélagiques, sortes 
de grosses vessies oblongues, à reflets nacrés, tendant leur membrane au 
vent et laissant flotter leurs tentacules bleus comme des fils de soie; 
charmantes méduses à l'œil, véritables orties au toucher qui distillent 
un liquide corrosif. C'étaient , parmi les articulés, des annéhdes longs 
d'un mètre et demi, armés d'une trompe rose et pourvus de dix sept cents 
organes locomoteurs, qui serpentaient sous les eaux et jetaient en pas- 
sant toutes les lueurs du spectre solaire. C'étaient, dans l'embranchement 
des poissons, des raies-mol ubars, énormes cartilagineux longs de dix pieds 



388 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

et pesant six cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du 
dos un peu bombé, les yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de 
la tête, et qui, flottant comme une épave de navire, s'appliquaient parfois 
comme un opaque volet sur notre vitre. C'étaient des balistes-américains 
pour lesquels la nature n'a broyé que du blanc et du noir, des gobies 
plumiers, allongés et charnus, aux nageoires jaunes, à la mâchoire proémi* 
nente, des scombres de seize décimètres, à dents courtes et aiguës, cour 
verts de petites écailles, appartenant à l'espèce des albicores. Puis, par 
nuées, apparaissaient des surmulets, corsetés de raies d'or de la tète à 
la queue, agitant leurs resplendissantes nageoires ; véritables chefs-d'œuvre 
de bijouterie consacrés autrefois à Diane , particulièrement recherchés 
des riches Romains, et dont le proverbe disait : « Ne les mange pas qui 
les prend ! » Enfin, des pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, 
habillés de velours et de soie, passaient devant nos yeux comme des sei- 
gneurs de Véronèse ; des spares-éperonnés se dérobaient sous leur rapide 
nageoire thoracine ; des clitpanodons de quinze pouces s'enveloppaient de 
leurs lueurs phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse 
queue charnue ; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec 
leur pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur nom, 
se levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets 
blanchâtres. 

Que d'autres échantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore ob- 
servés, si le Nautilus ne se fût peu à peu abaissé vers les couches pro- 
fondes ! Ses plans inclinés l'entraînèrent jusqu'à des fonds de deux mille 
et trois mille cinq cents mètres. Alors la vie animale n'était plus repré- 
sentée que par des encrines, des étoiles de mer, de charmantes penta- 
crines tête de méduse, dont la tige droite supportait un petit calice, des 
troques, des quenottes sanglantes et des fissureUes, mollusques littoraux 
de grande espèce. 

Le 20 avril, nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze 
cents mètres. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel des îles 
Lucayes, disséminées comme un tas de pavés à la surface des eaux. Là 
s'élevaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites de 
blocs frustes disposés par larges assises, entre lesquels se creusaient de? 
trous noirs que nos rayons électriques n'éclairaient pas jusqu'au fond. 

Ces roches étaient tapissées de grandes herbes, de laminaires géants, de 
fucus gigantesques, un véritable espalier d'hydrophytes digne d'un monde 
de Titans. 

De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous 
Eûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques de la mer. 




LES POULPES. 389 



Les unes sont évidemment destinées à la nourriture des autres. Cepen- 
dant, par les vitres du Nautilus presque immobile, je n'ciper ce vais encore 
sur ces longs filaments que les principaux articulés de la division des bra- 
chioures, des lambres à longues pattes, des crabes violacés, des cUoc; parti- 
culiers aux mers des Antilles. 

Il était environ onze heures, quand Ned Land attira mcn attenton sur 
un formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes 
algues. 

« Eh bien, dis-je, ce sont-là de véritables cavernes à poulpes, et je ne 
serais pas étonné d'y voir quelques-uns de ces monstres. 

"~ Quoi! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe des 
céphalopodes ? 

— Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est 
trompé, sans doute, car je n'aperçois rien. 

— Je le regrette, répliqua Conseil. Je voudrais contempler face à face 
l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent entraîner 
des navires dans le fond des abimes. Ces bêtes-là, ça se nomme des 
krak... 

— Craque suffit, répondit ironiquement le Canadien. 

— Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la 
plaisanterie de son compagnon. 

— Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux 
existent . 

— Pourquoi pas? répondit Conseil. Nous avons bien cru au narwal de 
monsieur. 

— Nous avons eu tort. Conseil. 

— Sans doute ! mais d'autres y croient sans doute encore. 

— C'est probable. Conseil, mais pour mon compte, je suis bien décidé 
à n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai dissé- 
qués de ma propre main. 

— Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes gi- 
gantesques? 

— Eh ! qui diable y a jamais cru? s'écria le Canadien. 

— Beaucoup de gens, ami Ned. 

— Pas des pécheurs. Des savants, peut-être'. 

— Pardon, Ned. Des pêcheurs et des savants ! 

— Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus sérieux du 
monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation en- 
traînée sous les flots par les bras d'un céphalopode. 

— Vous avez vu cela ? demanda le Canadien. 



390 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



— Oui, Ned. 

— De vos propres yeux? 

— De mes propres yeux. 
— Où, s'il vous plait? 

— A Saint- Malo, répartit imperturbablement Conseil. 

— Dans le port? dit Ned Land ironiquement, 

— Non, dans une église, répondit Conseil. 

— Dans une église! s'écria le Canadien. 

— Oui, ami Ned. C'était un tableau qui représentait le poulpe en ques- 
tion ! 

— Bon ! fit Ned Land, éclatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait 
poser ! 

— Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau ; mais 
le sujet qu'il représente est tiré d'une légende, et vous savez ce qu'il faut 
penser des légendes en matière d'histoire naturelle ! D'ailleurs, quand il 
s'agit de monstres, l'imagination ne demande qu'à s'égarer. Non-seule- 
ment on a prétendu que ces poulpes pouvaient entraîner des navires, mais 
un certain Olaiis Magnus parle d'un céphalopode, long d'un mille, qui 
ressemblait plutôt à une lie qu'à un animal. On raconte aussi que l'évêque 
de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher immense. Sa messe 
unie, le rocher se mit en marche et retourna à la mer. Le rocher était un 
poulpe. 

— Et c'est tout? demanda le Canadien. 

— Non, répondis-je. Un autre évêque, Pontoppidan de Berghem, parle 
également d'un poulpe sur lequel pouvait manœuvrer un régiment de 
cavalerie 1 

— Ils allaient bien, les évèques d'autrefois ! dit Ned Land. 

— Enfin, les naturalistes de l'antiquité citent des monstres dont la 
gueule ressemblait à un golfe, et qui étaient trop gros pour passer par le 
détroit de Gibraltar. 

— A la bonne heure ! fit le Canadien. 

— Mais dans tous ces récits, qu'y a-t-il de vrai? demanda Conseil. 

— Bien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la vrai- 
semblance pour monter jusqu'à la fable ou à la légende. Toutefois, à l'ima- 
gination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un prétexte. On 
ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de très-grande espèce, 
mais infériem-s cependant aux cétacés. Aristote a constaté les dimensions 
d'un calmar de cinq coudées, soit trois mètres dix. Nos pêcheurs en voient 
fréquemment dont la longueur dépasse un mètre quatre-vingts. Les 
musées de Trieste et de Montpellier conservent des squelettes de poulpes 



LES POULPES. 391 



qui mesurent deux mètres. D'ailleurs, suivant le calcul des naturalistes, 
un de ces animaux, long de six pieds seulement, aurait des tentacules longs 
de vingt-sept. Ce qui suffit pour en faire un monstre formidable. 

— En pêche-t-on de nos jours? demanda le Canadien. 

— S'ils n'en pèchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes 
amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirmé qu'il avait ren- 
contré un de ces monstres de taille colossale dans les mers de l'Inde. Mais 
le fait le plus étonnant et qui ne permet plus de nier l'existence de ces 
animaux gigantesques, s'est passé il y a quelques années, en 1861. 

— Quel est ce fait? demanda Ned Land. 

— Le voici. En 1861, dans le nord-est de Ténériffe, à peu près par 
la latitude où nous sommes en ce moment, l'équipage de l'aviso VAlecton 
aperçut un monstrueux calmar qui nageait dan? ses eaux. Le commandant 
Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua à coups de harpon et à coups 
de fusil, sans grand succès, car balles et harpons traversaient ces chairs 
molles comme une gelée sans consistance. Après plusieurs tentatives in- 
fructueuses, l'équipage parvint à passer un nœud coulant autour du corps 
du mollusque. Ce nœud glissa jusqu'aux nageoires caudales et s'y arrêta. 
On essaya alors de haler le monstre à bord, mais son poids était si consi- 
dérable qu'il se sépara de sa queue sous la traction de la corde, et, privé 
de cet ornement, il disparut sous les eaux. 

— Enfin, voilà un fait, dit Ned Land. 

— Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on proposé de 
nommer ce poulpe « calmar de Bouguer. » 

— Et quelle était sa longueur? demanda le Canadien. 

— Ne mesurait-il pas six mètres environ? dit Conseil, qui posté à la 
vitre, examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise. 

— Précisément, répondis-je. 

— Sa tète, reprit Conseil, n'était-elle pas couronnée de huit tentacules, 
qui s'agitaient sur l'eau comme une nichée de serpents? 

— Précisément. 

— Ses yeux, placés à fleur de tête, n'avaient-ils pas un développement 
considérable ? 

— Oui, Conseil. 

— Et sa bouche, n'était-ce pas un véritable bec de perroquet, mais 
un bec formidable? 

~ En effet. Conseil. 

— Eh bien! n'en déplaise à monsieur, répondit tranquillement Conseil, 
siée n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses frères. » 

Je regardai Conseil. Ned Land se précipita vers la vitre. 



392 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




C'était un calmar de dimensions colossales. (Page 392.) 



« L'épouvantable bête! » s'éciia-t-iL 

Je regardai à mon tour, et je ne pus réprimer un mouvement de ré- 
pulsion. Devant mes yeux s'agitait un moustre horrible, digne de figurer 
dans les légendes téiatologiques. 

C'était un calmar de dimensions colossales, ayant huit mètres de lon- 
gueur. Il marchait à recalons avec une extrême vélocité dans la direction du 
Nautilus.W regardait de ses énormes yeux fixes à teintes glauques. Ses huit 
bras, ou plutôt ses huit pieds, implantés sur sa tète, qui ont valu à ces 
animaux le nom de céphalopodes, avaient un développement double de 
son corps et se tordaient comme la chevelure des furies. On voyait distinc- 
tement les deux cent-cinquante ventouses disposées sur la idce interne 



LES POULPES. 



303 



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Un de ces longs bras glissa par l'ouverture. (Page 395.) 



des tentacules sous forme de capsules semi-sphéiiques. Parfois ces ven- 
touses s'appliquaient sur la vitre du salon en y faisant le vide. La bouche 
de ce monstre^ — un bec de corne fait comme le bec d'un perroquet. — 
s'ouvrait et se refermait verticalement. Sa langue, substance cornée, armée 
elle-même de plusieurs rangées de dents aiguës, sortait en frémissant de 
cette véritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d'oiseau à un 
mollusque! Son corps, fusiforme et renflé dans sa partie moyenne, for- 
mait une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille kilo- 
gramme?. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrême rapidité 
suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du gris livide au 
brunrougeâtre. 

50 



394 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



De quoi s'irritait ce mollusque? Sans doute delà présence de ce Nautilus, 
plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou ses mandibules 
n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que ces poulpes, 
quelle vitalité le créateur leur a départie, quelle vigueur dans leurs mou- 
vements, puisqu'ils possèdent trois cœurs ! 

Le hasard nous avait mis sn présence de ce calmar, et je ne voulus pas 
laisser perdre l'occasion d'étudier soigneusement cet échantillon des cé- 
phalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait son aspect, et, pre- 
nant un crayon, je commençai à le dessiner. 

K C'est peut-être le même que celui de VAlecton, dit Conseil. 

— Non, répondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que l'autre 
a perdu sa queue ! 

— Ce ne serait pas une raison, répondis-je. Les bras et la queue de ces 
animaux se reforment par rédintégration, et depuis sept ans^ la queue du 
calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser. 

— D'ailleurs, ripo.^a Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-être un de 
ceux-là ! » 

En effet, d'autres poulpes apparaissaient à la vitre de tribord. J'en 
comptai sept. Ils faisaient cortège au Nautilus, et j'entendais les grince- 
ments de leur bec sur la coque de tôle. Nous étions servis à souhait. 

Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux 
avec une telle précision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu les 
décalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions sous une 
allure modérée. 

Tout à coup le Nautilus s'arrêta. Un choc le fit tressaillir dans toute sa 
membrure. 

« Est-ce que nous avons touché ? demandai-je, 

— En tout cas, répondit le Canadien, nous serions déjà dégagés, car 
nous flottons. » 

Le Nautilus flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les branches 
de son hélice ne battaient pas les flots. Une minute se passa. Le capitaine 
Nemo, suivi' de son second, entra dans le salon. 

Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans nous 
parler, sans nous voir peut-être, il alla au panneau, regarda les poulpes et 
dit quelques mots à son second. 

Celui-ci sortit. Bientôt les panneaux se refermèrent. Le plafond s'illu- 
mina. 

J'allai vers le capitaine. 

« Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dégagé que 
prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium. 



LES POULPES, 395 



— En effet, monsieur le naturaliste, me répondit-il, et nous allons \qp> 
3ombattre corps à corps. » 

Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu. 
« Corps à corps? répétai-je. 

— Oui, monsieur. L'hélice est arrêtée. Je pense que les mandibules 
cornées de l'un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. Ce qui 
nous empêche de marcher. 

— Et qu'allez-vous faire? 

— Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine. 

— Entreprise difficile. 

— En efl'et. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs 
molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Mais nous 
les attaquerons à la hache. 

— Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon 
aide. 

— Je l'accepte, maître Land. 

— Nous vous accompagnerons, dis-je, » et, suivant le capitaine Nemo, 
nous nous dirigeâmes vers l'escalier central. 

Là, une dizaine d'hommes, armés de haches d'abordage, se tenaient 
prêts à l'attaque. Conseil et moi, nous primes deux haches. Ned Land 
saisit un harpon. 

Le Nautilus était alors revenu à la surface des flots. Un des marins, 
placé sur les derniers échelons, dévissait les boulons du panneau. Mais 
les écrous étaient à peine dégagés, que le panneau se releva avec une vio- 
lence extrême, évidemment tiré par la ventouse d'un bras de poulpe. 

Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par l'ouver- 
ture, et vingt autres s'agitèrent au-dessus. D'un coup de hache, le capi- 
taine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les échelons en 
se tordant. 

Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre 
la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le marin 
placé devant le capitaine Nemo et l'enlevèrent avec une violence irré- 
sistible. 

Le capitaine Nemo poussa un cri et s'élança au dehors. Nous nous 
étions précipités à sa suite. 

Quelle scène'. Le malheureux, saisi par le tentacule et collé à ses ven- 
touses, était balancé dans l'air au caprice de cette énorme trompe. Tl râ- 
lait, il étouffait, il criait : A moi ! à moi ! Ces mots, prono?icés en français, 
me causèrent une profonde stupeur! J'avais donc un compatriote abord, 
plusieurs, peut-être! Cet appel déchirant, je l'entendrai toute ma vie! 



396 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

L'infortuné était perdu. Qui pouvait l'arracher à cette puissante étreinte? 
Cependant le capitaine Nemo si'était précipité sur le poulpe, et, d'un coup 
de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second luttait avec rage 
contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs du Naiitihis. L'équi- 
page se battait à coups de hache. Le Canadien, Conseil et moi, nous enfon- 
cions nos armes dans ces masses charnues. Une violente odeur de musc 
pénétrait l'atmosphère. C'était horrible. 

Un instant, je crus que le malheureux, enlacé par le poulpe, serait arra- 
ché à sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient été coupés. Un 
seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air. 
Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur 
lui, l'animal lança une colonne d'un liquide noirâtre, s-crété par une 
bourse située dans son abdomen. Nous en fûmes aveuglés. Quand ce 
nuage se fat dissipé, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortuné 
compatriote 1 

Quelle rage nous pous5a alors contre ces monstres! On ne se possédait 
plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs du 
Nmitihis. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de serpents 
qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et d'encre 
noire= Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient comme les têtes 
de l'hydre. Le harpon de Ned Land, à chaque coup, se plongeait dans les 
yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon audacieux compa- 
gnon ^at soudain renversé par les tentacules d'un monstre qu'il n'avait pu 
éviter. 

Ah ! comment mon cœur ne s'est-il pas brisé d'émotion et d'horreur ! 
Le formidable bec du calmar s'était ouvert sur Ned Land. Ce malheureux 
allait être coupé en deux. Je me précipitai à son secours. Mais le capi- 
taine Nemo m'avait devancé. Sa hache disparut entre les deux énormes 
mandibules, et miraculeusement sauvé, le Canadien, se relevant, plongea 
son harpon tout entier jusqu'au triple cœur du poulpe. 

« Je me devais cette revanche ! » dit le capitaine Nemo au Cana- 
dien. 

Ned s'inclina sans lui répondre. 

Ce combat avait duré un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutilés, 
frappés à mort , nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les 
flois. 

Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile près du fanal, regardait la 
mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes 
coulaient de ses yeux. 



LE GLLF-STREAM. 397 



CHAPITRE XIX 



LE GULF-STREAM. 



Cette terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais l'oublier. 
Je l'ai écrite sous l'impression d'une émotion violente. Depuis, j'en ai revu 
le récit. Je l'ai lu à Conseil et au Canadien. Ils l'ont trouvé exact comme 
fait, mais insuffisant comme effet. Pour peindre de pareils tableaux, il 
faudrait la plume du plus illustre de nos poètes, l'auteur des Travail- 
leurs de la Mer. 

J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa douleur 
fut immense. C'était le second compagnon qu'il perdait depuis notre arri- 
vée à bord. Et quelle mort ■ Cet ami, écrasé, étouffé, brisé par le formi- 
dable bras d'un poulpe, broyé sous ses mandibules de fer, ne devait pas 
reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du cimetière de co- 
rail ! 

Pour moi, au milieu de cette latte, c'était ce cri de désespoir poussé par 
l'infortuné qui m'avait déchiré le cœur. Ce pauvre Français, oubliant son 
langage de convention, s'était repris à parler la langue de son pays et de 
sa mère, pour jeter un suprême appel ! Parmi cet équipage du Nautilus^ 
associé de corps et d'àaie au capitaine Nemo, fuyant comme lui le contact 
des hommes, j'avais donc un compatriote! Etait-il seul à représenter la 
France dans cette mystérieuse association, évidemment composée d'indivi- 
dus de nationalités diverses? C'était encore un de ces insolubles problèmes 
qui se dressaient sans cesse devant mon esprit ! 

Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant 
quelque temps. Mais qu'il devait être triste, désespéré, irrésolu, si j'en 
jugeais par ce navire dont il était l'àme et qui recevait toutes ses im- 
pressions ! Le Nautiiiis ne gardait plus de direction déterminée. Il allait, 
venait, flottait comme un cadavre au gré des lames. Son hélice avait été 
dégagée, et cependant, il s'en servait à peine. Il naviguait au hasard. Il ne 
pouvait s'arracher du théâtre de sa dernière lutte, de cette mer qui avait 
dévoré l'un des siens! 

Dix jours se passèrent ainsi. Ce fut le 1" mai seulement que le Nautilus 
reprit franchement sa route au nord, après avoir eu connaissance des Lu- 
cayes à l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions alors le courant du 



398 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses poissons et sa tempéra- 
ture propres. J'ai nommé le Gulf-Stream. 

C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de l'Atlantique, 
et dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux océaniennes. C'est un fleuve 
salé, plus salé que la mer ambiante. Sa profondeur moyenne est de trois 
mille pieds, sa largeur moyenne de soixante milles. En de certains endroits, 
son courant marche avec une vitesse de quatre kilomètres à l'heure. L'in- 
variable volume de ses eaux est plus considérable que celui de tous les 
fleuves du globe. 

La véritable source du Gulf-Stream, reconnue parle commandant Maury, 
son point de départ, si l'on veut, est situé dans le golfe de Gascogne. Là, 
ses eaux, encore faibles de température et de couleur, commencent à se for- 
mer. Il descend au sud, longe l'Afrique équatoriale, échauffe ses flots aux 
rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique, atteint le cap San-Roque 
sur la côte Brésilienne, et se bifurque en deux branches dont l'une va se 
saturer encore des chaudes molécules de la mer des Antilles. Alors, le 
Gulf-Stream, chargé de rétablir l'équilibre entre les températures et de 
mêler les eaux des tropiques aux eaux boréales, commence son rôle de pon- 
dérateur. Chauffé à blanc dans le golfe du Mexique, il s'élève au nord sur 
les côtes américaines, s'avance jusqu'à Terre-Neuve, dévie sous la poussée 
du courant froid du détroit de Davis, reprend la route de l'Océan en sui- 
vant sur un des grands cercles du globe la ligne loxodromique, se divise 
en deux bras vers le quarante-troisième degré, dont l'un, aidé par l'alizé 
du nord-est, revient au Golfe de Gascogne et aux Açores, et dont l'autre, 
après avoir attiédi les rivages de l'Irlande et de la Norvège, va jusqu'au- 
delà du Spitzberg, où sa température tombe à quatre degrés, former la 
mer libre du pôle. 

C'est sur ce fleuve de l'Océan que le Nautilus naviguait alors. A sa sortie 
du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois cent cinquante 
mètres de profondeur, le Gulf-Stream marche à raison de huit kilomètres 
à l'heure. Cette rapidité décroît régulièrement à mesure qu'il s'avance vers 
le nord, et il faut souhaiter que cette régularité persiste, car, si, comme 
on a cru le remarquer, sa vitesse et sa direction viennent à se modifier, les 
climats européens seront soumis à des perturbations dont on ne saurait 
calculer les conséquences. 

Vers midi, j'étais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais connaître 
les particularités relatives au Gulf-Stream. Quand mon explication fut ter- 
minée, je l'invitai à plonger ses mains dans le courant. 

Conseil obéit, et fut très-étonné de n'éprouver aucune sensation de 
chaud ni de froid. 



LE GULF-STREAM. 399 



« Gela vient, lui dis-je, de ce que la température des eaux du Gulf- 
Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu différente de celle du 
sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux côtes d'Europe 
de se parer d'une éternelle verdure. Et, s'il faut en croire Maury, la cha- 
leur de ce courant, totalement utilisée, fournirait assez de caloi ique pour 
tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi grand que l'Amazone ou le 
Missouri. » 

En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt- 
cinq par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, 
que ses eaux comprimées font saillie sur l'Océan et qu'un dénivellement 
s'opère entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et très-riches en 
matières salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les flots verts qui 
les environnent. Telle est même la netteté de leur ligne de démarcation, 
que le NantiluSj à la hauteur des Carolines, trancha de son éperon les 
flots du Gulf-Stream, tandis que son hélice battait encore ceux de l'Océan. 

Ce courant entraînait avec lui tout un monde d'êtres vivants. Les argo- 
nautes , si communs dans la Méditerranée , y voyageaient .par troupes 
nombreuses. Parmi les cartilagineux , les plus remarquables étaient 
des raies dont la queue très-déliée formait à peu près le tiers du corps, 
et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds; puis, de 
petits squales d'un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi, à 
dents pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps paraissait 
couvert d'écaillés. 

Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers à 
ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, dessciènes 
longues d'un mètre, à large gueule hérissée de petites dents, qui faisaient 
entendre un léger cri, des centronotes-nègres dont j'ai déjà parlé, des 
coriphènes bleus, relevés d'or et d'argent, des perroquets, vrais arcs-en- 
ciel de l'Océan, qui peuvent rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux 
des tropiques, des blémies-bosquiens à tête triangulaire, des rhombes 
bleuâtres dépourvus d'écaillés, des batrachoïdes recouverts d'une bande 
jaune et transversale qui figure un t grec, des fourmillements de petits 
gobies-bos pointillés de taches brunes, des diptérodons à tête argentée et 
à queue jaune, divers échantillons de salmones, des mugilomores, sveltes 
de taille, brillant d'un éclat doux, que Lacépède a consacrés à l'aimable 
compagne de sa vie, enfin un beau poisson, le chevalier-américain, qui, 
décoré de tous les ordres et chamarré de tous les rubans, fréquente les 
rivages de cette grande nation où les rubans et les ordres sont si médio- 
crement estimés. 

J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du GuU- 



400 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Le poulpe brandissait la victime comme une plume. (Page 396.) 

Stream rivalisaient avec l'éclat électrique de notre fanal, surtout par ces 
temps orageux qui nous menaçaient fréquemment. 

Le 8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la hau- 
teur de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Siream est là de soixante- 
quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le Nautilus con- 
tinuait d'errer à l'aventure. Toute surveillance semblait bannie du bord. 
Je conviendrai que dans ces conditions, une évasion pouvait réussir. En 
effet, les rivages habités offraient partout de faciles refuges. La mer était 
incessamment sillonnée de nombreux steamers qui font le service entre 
New-York ou Boston et le golte du Mexique, et nuit et jour parcourue 
par ces petites goélettes chargées du cabotage sur les divers points de la 



LE GULF^STREAM. 



401 




Un grand navire capeyait a petite vapeur. (Page 40G.) 



/::ôte américaine . On pouvait espérer d'être recueilli. C'était donc une oc- 
casion favorable, malgré les trente milles qui séparaient le Nautihis des 
côtes de l'Union. 

Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du 
Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces parages 
où les tempêtes sont fréquentes, de cette patrie des trombes et des cyclones, 
précisément engendrés par le courant du Gulf-Streani. Affronter une mer 
souvent démontée sur un frêle canot, c'était courir à une perte ceitaine. 
Ned Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il son frein, pris d'une 
lur'ieuse nost.dgie que la fuite seule eût pu guérir. 

(( Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela huisse. Je veux en avoir 

51 



402 VIN^xT MILLE LIEUES SOUS LhS MERS. 



le cœur net. Votre Nemo s'écarte des terres et remonte vers le nord. Mais 
je vous le déclare, j'ai assez du pôle Sud, et je ne le suivrai pas au pôle 
Nord. 

— Que faire, Ned , puisqu'une évasion est impraticable en ce mo- 
ment? 

— J'en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez rien 
dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux parler, main- 
tenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je songe qu'avant 
quelques jours, le Nautilus va se trouver à la hauteur de la Nouvelle- 
Ecosse, et que là, vers Terre-Neuve, s^ouvre une large baie, que dans cette 
baie se jette le Saint-Laurent, et que le Saint-Laurent, c'est mon fleuve à 
moi, le fleuve de Québec, ma ville natale ; quand je songe à cela, la fureur 
me monte au visage, mes chevaux se hérissent. Tenez, monsieur, je me 
jetterai plutôt à la mer! Je ne resterai pas ici ! J'y étouffe ! » 

Le Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature 
ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolongé. Sa physiono- 
mie s'altérait de jour en jour. Son caractère devenait de plus en plus sombre. 
Je sentais ce qu'il devait souffrir, car moi aussi, la nostalgie me prenait. 
Près de sept mois s'étaient écoulés sans que nous eussions eu aucune nou- 
velle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo, son humeur mo- 
difiée, surtout depuis le combat des poulpes, sa taciturnité^ tout me faisait 
apparaître les choses sous un aspect différent. Je ne sentais plus l'enthou- 
siasme des premiers jours. Il fallait être un Flamand comme (Conseil pour 
accepter cette situation, dans ce milieu réservé aux cétacés et autres habi- 
tants de la mer. Véritablement, si ce brave garçon, au lieu de poumons 
avait eu des branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingué ! 

« Eh bien, monsieur? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas. 

— Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles 
sont ses intentions à notre égard? 

— Oui, monsieur. 

— Et cela, quoiqu'il les ait déjà fait connaître? 

— Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en 
mon seul nom, si vous voulez. 

-~ Mais je le rencontre rarement. Il m'évite même. 

— C'est une raison de plus pour l'aller voir. 

— Je l'interrogerai, Ned. 

— Quand? demanda le Canadien en in^istant, 

— Quand je le rencontrerai. 

—- Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi? 

— Non, laissez-moi faire. Demain... 



LE GULF-STREAM. 403 



— Aujourd'hui, dit Ned Land. 

— Soit. Aujourd'hui, je le verrai, « répondis-je au Canadien, qui, en 
agissant lui-même, eût certainement tout compromis. 

Je restai seul. La demande décidée, je résolus d'en finir immédiatement 
J'aime mieux chose faite que chose à faire. 

Je rentrai dans ma chambre. De là, j'entendis marcher dans celle du 
capitaine Nemo. 11 ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le ren- 
contrer. Je frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse. Je frappai de 
nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit. 

J'entrai. Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne 
m'avait pas entendu. Résolu à ne pas sortir sans l'avoir interrogé, je m'ap- 
prochai de lai. 11 releva la tête brusquement, fronça les sourcils, et me 
dit d'un ton assez rude : 

« Yous ici ! Que me voulez-vous ? 

— Vous parler^ capitaine. 

— Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je vous 
laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi?» 

La réception était peu encourageante. Maisj'étais décidé atout entendre 
pour tout répondre. 

« Monsieur, dis-je froidement, j'ai à vous parler d'une affaire qu'il né 
m'est pas permis de retarder. 

— Laquelle, monsieur? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait quel- 
que découverte qui m'ait échappé? La mer vous a-t-elle livré de nouveaux 
secrets? » 

Nous étions loin de compte. Mais avant que j'eusse répondu, me mon- 
trant un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave : 

« Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il 
contient le résumé de mes études sur la mer, et, s'il plaît à Dieu^ il ne 
périra pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété pau 
l'histoire de ma vie, sera renfermé dans un petit appareil insubmersible. 
Le dernier survivant de nous tous à bord du Nautilus jettera cet appareil 
à la mer, et il ira où les flots le porteront. » 

Le nom de cet homme ! Son histoire écrite par lui-même ! Son mystère 
serait donc un jour dévoilé? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette com- 
m mication qu'une entrée en maiière. 

« Capitaine, répondis-je, je ne puis qu'approuver la pensée qui vous 
fait agir. Il ne faut pas que 1- fruit de vos études soit perdu. Mais le moyen 
que vous employez me parait primitif. Qui sait où les^vects pousseront cet 
appireiL en qijelles mains il tombera? Ne sauriez-vous tiouver mieux? 
Vous, ou l'un des vôtres ne peut-il... ? 



ti 



405 VIVGT MILLT-: LIECES SOUS f.ES MERS. 



— Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrom- 
pan t. 

— Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manus- 
crit en réserve, et si vous nous rendez la liberté. .. 

— La liberté ! fil le capitaine Nemo se levant. 

— Oui, monsieur, et c'est à ce sujet que je voulais vous interroger. De- 
puis sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande aujourd'hui , 
au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention est de nous 
y garder toujours. 

— Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous répondrai aujour- 
d'hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois : Qui entre dans le Nautilus 
ne doit plus le quitter. 

— C'est l'esclavage même que vous nous imposez l 

— Donnez-lui le nom qu'il vous plaira. 

— Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa liberté! Quels 
que soient les moyens qui s'offrent à lui, il peut les croire boas ! 

— Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie? Ai-je jamais 
pensé à vous enchaîner par un serment ? » 

Le capitaine me regardait en se croisant l-^s bras. 

(( Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait ni 
de votre goût ni du mien. Mais puisque nous l'avons entamé, épuisons-le. Je 
vous le répète, ce n'est pas seulement de ma personne qu'il s'agit. Pour moi 
l'étude est un secours, une diversion jouissante, un entraînement, une pas- 
sion qui peut me faire tout oublier. Comme vous, je suis homme à vivre 
ignoré, obscur, dans le fragile espoir de léguer un jour à l'avenir le ré- 
sultat de mes travaux, au moyen d'un appareil hypothétique confié au 
hasard des flots et des vents. En un mot, je puis vous admirer, vous suivre 
sans déplaisir dans un rôle que je comprends sur certains points; mais il 
est encore d'autres aspects de votre vie qui me la font entrevoir entourée 
de complications et de mystères auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, 
nous n'avons aucune part. Et même, quand notre cœur a pu battre pour 
vous, ému par quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos actes de 
génie ou de courage, nous avons dû refouler en nous jusqu'au plus petit 
témoignage de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est beau et 
bon, que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment 
que nous sommes étrangers à tout ce qui vous touche, qui fait de notre 
position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, même pour moi, mais 
d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul qu'il est 
homme, vaut qu'on songe à lui. Vous êtes-vous demandé ce que l'amour 
de la liberté, la haine de l'esclavage, pouvaient faire naître de projets de 



LE GULF-STREAM. 405 



vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce qu'il pouvait 
penser, tenter, essayer?... » 

Je m'étais tù. Le capitaine Nemo se leva. 

(( Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'im- 
porte? Ce n'est pas moi qui l'ai été chercher ! Ce n'est pas pour mon plaisir 
que je le garde à mon bord ! Quant à vous, monsieur Aronnax, vous êtes 
de ceux qui peuvent tout comprendre, même le silence. Je n'ai rien de plus 
à vous répondre. Que celte première fois où vous venez de traiter ce sujet 
soit aussila dernière, car une seconde fois, je ne pourrais même pus vous 
écouter. » 

Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut très-tendue. Je 
rapportai ma conversation à mes deux compagnons. 

c( Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien à attendre de cet 
homme. Le Naiitihis se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel que 
soit le temps. » 

Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes d'ou- 
ragan se manifestaient. L'atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse. Aux 
cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l'horizon des couches de nimbo- 
cumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer grossissait et se 
gonflait en longues houles. Les oiseaux disparaissaient, à l'exception des 
salanicles, amis des tempêtes. Le baromètre baissait notablement et indi- 
quait dans l'air une extrême tension des vapeurs. Le mélange du storm- 
glass se décomposait sous l'influence de l'électricité qui saturait l'atmo- 
sphère. La lutte des éléments était prochaine. 

La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le 
Nautilus flottait à la hauteur de Long-[sland, à quelques milles des passes 
de New-York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au lieu de l;i 
fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par un inexpli- 
cable caprice, voulut la braver à sa surface. 

Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est-à-dire 
avec une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à vingt-cinq 
mètres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des tempêtes. 

Le capitaine Nemo, inébranlable sous les raffales, avait pris place sur la 
plate-forme. Il s'était amarré à mi-corps pour résister aux vagues mons- 
trueuses qui déferlaient. Je m'y étais hissé et attaché aussi, partageant 
mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable qui Un 
tenait tête. 

Lamer démontée était balayée par de grandesloques de nuages qui trem- 
paient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites lames inter- 
médiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que de longues 



405 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

ondulations fuligineuses, dont la crête ne déferle pas, tant elles sont com- 
pactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient entre elles. Le Nau- 
tihiSy tantôt couché sur le côté, tantôt dressé comme un mât, roulait .et 
fanguait épouvantablement. 

Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le vent ni 
la mer. L'ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq mètres à 
la seconde, soit près de quarante lieues à l'heure. C'est dans ces conditions 
qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de toits dans des portes, 
qu'il rompt des grilles de fer, qu'il déplace des canons de vingt-quatre. Et 
pourtant le iVaiitihis, au milieu de la tourmente, justifiait cette parole d'im 
savant ingénieur : « Il n'y a pas de coque bien construite qui ne puisse 
délier à la mer!» Ce n'était pas un roc résistant, que ces lames eussent 
démoli, c'était un fuseau d'acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans 
mâture, qui bravait impunément leur fureur. 

Cependant j'examinais attentivement ces vagues déchaînées. Elles me- 
suraient jusqu'à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent cin- 
quante à cent soixante quinze mètres, et leur vitesse de propagation, moitié 
de celle du vent, était de quinze mètres à la seconde. Leur volume et leur 
puissance s'accroissaient avec la profondeur des eaux. Je compris alors le 
rôle de ces lames qui emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au 
fond des mers où elles portent la vie avec l'oxygène. Leur extrême force 
de pression, ^— on l'a calculée, — peut s'élever jusqu'à trois mille kilo- 
grammes par pied carré de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de 
telles lames qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc pesant quatre-vingt- 
quatre mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempête du 23 décembre 1 864, 
après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo, au Japon, faisant sept 
cents kilomètres à l'heure, allèrent se briser le même jour sur les rivages 
de l'Amérique. 

L'intensité de la tempête s'accrut avec la nuit. Le baromètre, comme 
en 1860, à la Réunion, pendant un cyclone, tomba à 710 millimètres. 
A la chute du jour, je vis passer à l'horizon un grand navire qui luttait 
péniblement. Il capéyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à la 
lame. Ce devait être un des steamers des lignes de New-York à Liverpocl 
ou au Havre. Il disparut bientôt dans l'ombre. 

A dix heures du soir, le ciel était en feu. L'atmosphère fut zébrée d'é- 
clairs violents. Je ne pouvais en supporter l'éclat, tandis que le capitaine 
Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'âme de la tempête. 
Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait des hurlements 
des vagues écrasées, des mugissements du vent, des éclats du tonnerre. 
Le vent sautait à tous les points de l'horizon, et le cyclone, partant de 



PAR 47°24' DE LATITUDE ET ]7''28/ DE LONGITUDE. 407 



l'est, y revenait en passant par le nord, l'ouest et le sud, en sens inverse 
des tempêtes tournantes de l'Iiémisphère austral. 

Ah! ce Gulf-Stream! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes! C'est 
lui qui crée ces formidables cyclones par la ditférence de température des 
couches d'air superposées à ses courants. 

A la pluie avait succédé une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se 
changeaient en aigrettes fulminantes. On eût dit que le capitaine Nemo, 
voulant une mort digne de lui, cherchait à se faire foudroyer. Dans un 
effroyable mouvement de tangage, le Nautilus dressa en l'air son éperon 
d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de longues étin- 
celles. 

Brisé, à bout de forces^, je me coulai à plat ventre vers le panneau. Je 
l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son maximum 
d'intensité. Il était impossible de se tenir debout à l'intérieur du Nautilus. 

Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les réservoirs se rem- 
plir peu à peu, et le Nautilus s'enfonça doucement au-dessous de la sur- 
face des flots. 

Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effarés qui 
passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent 
foudroyés sous mes yeux ! 

Le Nautilus descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le calme 
à une profondeur de quinze mètres. Non. Les couches supérieures étaient 
trop violemment agitées. Il fallut aller chercher le repos jusqu'à cinquante 
mètres dans les entrailles de la mer. 

Mais là, quelle tranquillité, quel silence, quel milieu paisible! Qui eût 
dit qu'un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet Océan ? 



CHAPITRE XX 



PAR 47°24' DE LATITUDE ET 17° 28' DE LONGITUDE. 



A la suite de cette tempête, nous avions été rejetés dans l'est. Tout es- 
poir de s'évader sur les atterrages de New- York ou du Saint-Laurent 
s'évanouissait. Le pauvre Ned, désespéré, s'isola comme le capitaine 
Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus. 

J'ai dit que le Nautilus s'était écarté dans l'est. J'aurais dû dire, plus 



408 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




A la pluie avait succédé une averse de feu. (Page 406.) 

exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours^ il erra tantôt à la 
surface des flots, tantôt au-dessous, au milieu de ces brumes si redou- 
tables aux navigateurs. Elles sont principalement dues à la fonte des 
glaces, qui entretient une extrême humidité dans l'atmosphère. Que de 
navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils allaient reconnaître les feux 
incertains de la côte! Que de smistres dus à ces brouillards opaques ! 
Que de chocs sur ces écueils dont le ressac est éteint par le bruit 
du vent! Que de collisions entre les bâtiments, malgré leurs feux de 
po.^ition, malgré les avertissements de leurs sifflets et de leurs cloches 
d'alarme! 

Aussi, le fond de ces mers ofCrait-il l'aspect d'un cham.p de bataille, où 



PAR 47o2V DE LATITUDE ET 17028' DE LONGITUDE. 409 




« C'est ici I J> dit le capitaine Nemo. (Page 414. 



gisaient encore tous ces vaincus de l'Océan; les uns vieux et empâtés déjà', 
les autres jeunes et réfléchissant l'éclat de notre fanal sur leurs ferrures et 
leurs carènes de cuivie. Parmi eux, que de bâtiments perdus corps et 
biens, avec leurs équipages, leur monde d'émigrants, sur ces points dan- 
gereux signalés dans les statistiques, le cap Race, l'île Saint-Paul, le 
détroit de Belle-Ile, l'esluaire du Saint-Laurent ! Et depuis quelques an- 
nées seulement que de victimes fournies à ces funèbres annales par les 
lignes du Pioyal-Mail, d'Iniuann, de Montréal, le Solway, Vlsîs, le Para- 
matta, VHungarian, le Canadian, V Anglo-Saxon^ le Humholdt, VUni- 
teds-States, tous échoués, VArtic, le Lyonnais, coulés par abordage, le 
Président^ le Pacific^ le City-of-Glasgow, disparus pour des causes igno- 

52 



410 VINGT MILLE LILULS SOUS LES MERS. 



rées, sombres débris au milieu desquels naviguait le Nautilus, comme s'il 
eût passé une revue des morts I 

Le IS mai, nous étions sur l'extrémité méridionale du banc de Terre- 
Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas considéra- 
ble de ces détritus organiques, amenés soit de l'Equateur par le courant du 
Gulf-stream, soit du pôle boréal, par ce contre- courant d'eau froide qui 
longe la côte américaine. Là aussi s'amoncellent les blocs erratiques char- 
riés par la débâcle des glaces. Là s'est formé un vaste ossuaire de poissons, 
de mollusques ou de zoophytes qui y périssent, par milliards 

La profondeur de la mer n'est pas considérable au banc de Tmre-Neuve. 
Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse subite- 
tement une dépression profonde, un trou de trois mille mètres. Là s'élargit 
le Gulf-Stream. C'est un épanouissement de ses eaux. Il perd de sa vitesse 
et de sa température, mais il devient une mer. 

Parmi les poissons que le Nautilus effaroucha à son passage, je citeiai 
le cycloptère d'un mètre, à dos noirâtre, à ventre orange, qui donne à ses 
congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale , un unernack de 
grande taille, sorte de murène émeraude, d'un goût excellent, des kar- 
raks à gros yeux, dont la tête a quelque ressemblance avec celle du chien, 
des blennies, ovovivipares comme les serpents, des gobies-boulerots ou gou- 
jons noirs de deux décimètres, des macroures à longue queue, brillant d'un 
éclat argenté, poissons rapides, aventurés loin des mers hyperboréennes. 

Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux, 
bien musclé, armé de piquants à la tète et d'aiguillons aux nageoires, 
véritable scorpion de deux à trois mètres, ennemi acharné des blennies, 
des gades et des saumons; c'était le cotte des mers septentrionales, au 
corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pêcheurs 
du Nautilus eurent quelque peine à s'emparer de cet animal, qui, grâce 
à la conformation de ses opercules, préserve ses organes respiratoires du 
contact desséchant de l'atmosphère et peut vivre quelque temps hors de 
l'eau. 

Je cite maintenant, — pour mémoire, — des bosquiens, petits poissons 
qui accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales, des ables- 
oxyrhinques, spéciaux à l'Atlantique septentrional, des rascasses, et 
j'arrive aux gades, principalement à l'espèce morue, que je surpris dans 
ses eaux de prédilection, sur cet inépuisable banc de Terre-Neuve. 

On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car Terre- 
Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le Nautilus s'ouvrit 
un chemin à travers leurs phalanges presbées, Conseil ne put retenir cette 
observation ; 



PAR 470 24' DE LATITUDE ET 17°2S' DE LONGITUDE. 411 

« Ça! des morues ! dit-il; mais je croyais que les morues étaient plates 
comme des limandes ou des soles? 

— Naïf! m'écriai-je. Les morues ne sont plates que chez l'épicier, où 
on les montre ouvertes et étalées. Mais dans l'eau, ce sont des poissons 
fusiformes comme les mulets, et parfaitement conformés pour la marche. 

— Je veux croire, monsieur, répondit Conseil. Quelle nuée, quelle 
fourmillière! 

— Eh! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les 
rascasses et les hommes! Sais-tu combien on a compté d'œufs dans une 
seule femelle? 

— Faisons bien les choses, répondit Conseil. Cinq cent mille. 

— Onze millions, mon ami 

— Onze millions. Yoilà ce que je n'admettrai jamais, à moins de les 
compter moi-même. 

— Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire. D'ail- 
leurs, c'est par milliers que les Français, les Anglais, les Américains, les 
Danois, les Norwégiens, pèchent les morues. On les consomme en quan- 
tités prodigieuses, et sans l'étonnante fécondité de ces poissons, les mers 
en seraient bientôt dépeuplées. Ainsi, en Angleterre et en Amérique seu- 
lement, cinq mille navires montés par soixante-quinze mille marins, sont 
employés à la pêche de la morue. Chaque navire en rapporte quarante 
mille en moyenne, ce qui fait vingt-cinq millions. Sur les côtes de la Nor- 
wége, même résultat. 

— Bien, répondit Conseil, je m'en rapporte à monsieur. Je ne les 
compterai pas. 

— Quoi donc? 

— Les onze millions d'œufs^ Mais je ferai une remarque. 

— Laquelle? 

— C'est que si tous les œufs éclosaient, il suffirait de quatre morues 
pour alimenter l'Angleterre, l'Amérique et la Norwége. » 

Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis 
parfaitement ces longues lignes, armées de deux cents hameçons, que cha- 
que bateau tend par douzaines. Chaque ligne entraînée par un bout au 
moyen d'un petit grappin, était retenue à la surface par un orin fixé sur 
une bouée de liège. Le Nautilus dut manœuvrer adroitement au milieu 
de ce réseau sous-marin . 

D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. Il 
s'éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. C'était à la 
hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, où aboutit 
l'extrémité du câble transatlantique. 



412 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS 

Le Nautihfs, au iien de continuer à marcher au nord, prit direction 
vers l'est, comme s'il voiiliit suivre ce plateau télégraphique sur lequel 
repose le câble, et dont des sondages multipliés ont donné le relief avec 
une extrême exactitude. 

Ce fut le 17 mai, à cinq cents milles environ de Heart's Content, par 
deux mille huit cents mètres de profondeur, que j'aperçus le câble gisant 
sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prévenu, le prit d'abord pour un 
gigantesque serpent de mer et s'apprêtait à le classer suivant sa méthode 
ordinaire. Mais je désabusai le digne garçon, et pour le consoler de son 
déboire, je lui appris diverses particularités de la pose de ce câble. 

Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 18S8 ; mais, 
après avoir transmis quatre cents télégrammes environ, il cessa de fonc- 
tionner. En 1863, les ingénieurs construisirent un nouveau câble, mesu- 
rant trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille cinq cents 
tonnes, qui fut embarqué sur le Great-Eastern. Cette tentative échoua 
encore. 

Or, le 25 mai, le Nautilus, immergé par trois mille huit cent trente-six 
mètres de profondeur, se trouvait précisément en cet endroit où se pro- 
duisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'était à six cent trente huit milles 
de la côte d'Irlande. On s'aperçut, à deux heures après-midi, que les com- 
munications avec l'Europe venaient de s'interrompre. Les électriciens du 
bord résolurent de couper le câble avant de le repêcher, et à onze heures 
du aoir, ils avaient ramené la partie avariée. On refit un joint et une épis- 
sure; puis le câble fut immergé de nouveau. Mais, quelques jours plus 
tard , il se rompit et ne put être ressaisi dans les profondeurs de l'Océan . 

Les Américains ne se découragèrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le 
promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua une 
nouvelle souscription. Elle fut immédiatement couverte. Un autre câble fut 
établi dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils conducteurs isolés 
dans une enveloppe de gutta-percha, était protégé par un matelas de 
matières textiles contenu dans une armature métallique . Le Great-Eastern 
reprit la mer le 13 juillet 1866. 

L'opération marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs 
fois, en déroulant le câble, les électriciens observèrent que des clous y 
avaient été récemment enfoncés dans le but d'en détériorer l'âme. Le ca- 
pitaine Anderson, ses officiers, ses ingénieurs, se réunirent, délibérèrent, et 
firent afficher que si le coupable était surpris à bord, il serait jeté à la 
mer sans autre jugement. Depuis lors, la criminelle tentative ne se 
reproduisit plus. 

Le 23 juillet, le Great-Eastern n'était plus qu'à huit cents kilomètres 



PAR 47°2¥ DE LATITUDE ET 17°-28' DK LONGITUDE. 413 



ie Terre-Neuve, lorsqu'on lui télégraphia dlrlande la nouveiie de l'ar- 
mistice conclu entre la Prusse et l'Autriche après Sadowa. Le 27, il relevait 
au milieu des brumes le port de Heart's Content. L'entreprise é-tait heu- 
reusement terminée, et par sa première dépêche, la jeune Amérique 
adressait à la vieille Europe ces sages paroles si rarement comprises i 
« Gloire à Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volonté sur la 
terre. » 

Je ne m'attendais pas à trouver le câble électrique dans son état primi- 
tif, tel qu'il était en sortant des ateliers de fabrication. Le long serpent, 
recouvert de débris de coquilles , hérissé de foraminifères , était en- 
croûté dans un empâtement pierreux qui le protégeait contre les mol- 
lusques perforants. Il reposait tranq.-iillement, à l'abri des mouvements 
de la mer, et sous une pression favorable à la transmission de l'étincelle 
électrique qui passe de l'Amérique à l'Europe en trente-deux centièmes de 
seconde. La durée de ce cable sera infinie sans doute, car on a observé que 
l'enveloppe de gutta-percha s'améliore par son séjour dans l'eau de mer. 

D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le câble n'est jamais 
immergé à des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le Nautilusle 
suivit jusqu'à son fond le plus bas, situé par quatre mille quatre cent trente 
et un mètres, et là, il reposait encore sans aucun effort de traction. 
Puis, nous nous rapprochâmes de l'endroit où avait eu lieu l'accident de 1 863. 

Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt kilomè- 
tres, sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son sommet 
émergeât de la surface des flots. Cette vallée est fermée à l'est par une 
muraille à pic de deux mille mètres. Nous y arrivions le 28 mai, et le 
Nautihcs n'était plus qu'à cent cinquante kilomètres de l'Irlande. 

Le capitaine Nemo allait-il remonter pour altérir sur les Iles Britanni- 
ques? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et revint vers les 
mers européennes. En contournant l'ile d'Emeraude, j'aperçus un instant 
le cap Clear et le feu de Fastenet, qui éclaire les milliers de navires sortis 
de Glasgow ou de Liverpool. 

Une importante question se posait alors à mon esprit. Le Nautilus 
oserait-il s'engager dans la Manche ? Ned Land qui avait reparu depuis 
que nous rallions la terre, ne cessait de m'interroger. Comment lui répon- 
dre? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Après avoir laissé entrevoir 
au Canadien les rivages d'Amérique, allait-il donc me montrer les côtes 

de France ? 

Cependant le iVrt^^^^V^^5 s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il 
passait en vue du Land's End, entre la pointe extrême de l'Angleterre et 
lég Sorlingues, qu'il laissa sur tribord. 



414 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement à l'est. 
Il ne le fit pas. 

Pendant toute la journée du 31 mai, le N aiitihis Mcvivii sur la mer une 
série de cercles qui m'intriguèrent vivement. Il semblait chercher un en« 
droit qu'il avait quelque peine à trouver. A midi, le capitaine Nemo vint 
faire son point lui-même. Il ne m'adressa pas la parole. Il me parut plus 
sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi? Etait-ce sa proximité des 
rivages européens? Sentait-il quelque ressouvenir de son pays abandonné? 
Qu'éprouvait-il alors? des remords ou des regrets? Longtemps cette pen- 
sée occupa mon esprit, et j'eus comme un pressentiment que le hasard tra- 
hirait avant peu les secrets du capitaine. 

Le lendemain, 31 juin, le Nautilus. conserva les mêmes allures. Il était 
évident qu'il cherchait à reconnaître un point précis de l'Océan. Le capi- 
taine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait fait la veille. 
La mer était belle, le ciel pur. A huit milles dans l'est, un grand navire 
à vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon. Aucun pavillon ne battait à 
sa corne, et je ne pus reconnaître sa nationalité 

Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passât au mé- 
ridien^ prit son sextant et observa avec une précision extrême. Le calme 
absolu des flots facilitait son opération. Le Nautilus mmiohWei ne ressentait 
ni roulis ni tangage. 

J'étais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relèvement fut 
terminé, le capitaine prononça ces seuls mots 

« C'est ici ! » 

Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa 
marche et semblait se rapprocher de nous? Je ne saurais le dire. 

Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements de 
l'eau dans les réservoirs. Le Nautilus commença de s'enfoncer, suivant 
une ligne verticale, car son hélice enravée ne lui communiquait plus aucun 
mouvement. 

Quelques minutes plus tard, il s'arrêtait à une profondeur de huit cent 
trente-trois mètres et reposait sur le sol. 

Le plafond lumineux du salon s'éteignit alors, les panneaux s'ouvrirent, 
et à travers les vitres, j'aperçus la mer vivement illuminée par les rayons 
du fanal dans un rayon d'un demi-mille. 

Je regardai à bâbord et je ne vis rien que l'immensité des eaux tran- 
quilles. * 

Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui attira 
mon attention. On eût dit des ruines ensevehes sous un empâtement de 
coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En examinant 



UNE HECATOMBE. 415 



attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes épaissies d'un 
navire, rasé de ses mâts, qui devait avoir coulé par l'avant. Ce sinistre 
datait certainement d'une époque reculée. Cette épave, pour être ainsi 
encroûtée dans le calcaire des eaux, comptait déjà bien des années passées 
sur ce fond de l'Océan . 

Quel était ce navire? Pourquoi le Nautilus venait- il visiter sa tombe? 
N'était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment sous les 
eaux ? 

Je ne savais que penser, quand, près de moi, j'entendis le capitaine 
Nemo dire d'une voix lente : 

« Autrefois ce navire se nommait le Marseillais. Il portait soixante- 
quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août, commandé par 
La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le Preston. En 
1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de l'amiral d'Estaing à la prise 
de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il prenait part au combat du comte 
de Grasse dans la baie de la Ctiesapeak. En 1794, la république française 
lui changeait son nom. Le 16 avril de la même année, il rejoignait à Brest 
l'escadre de ViUaret-Joyeuse, chargé d'escorter un convoi de blé qui ve- 
nait d'Amérique sous le commandement de i'amiral Van Stabel. Le 11 et 
le 12 prairial, an II, cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. 
Monsieur, c'est aujourd'hui le 13 prairial, le 1" juin 1868. Il y a soixante- 
quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47° 24' de latitude 
et 17° 28' de longitude, ce navire, après un combat héroïque, démâté de 
ses trois mâts, l'eau dans ses soutes, le tiers de son équipage hors de 
combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent cinquante-six marins 
que de se rendre, et clouant son pavillon à sa poupe, il disparut sous les 
flots au cri de : Vive la République ! 

— Le Vengeur! m'écriai-je. 

— Oui ! monsieur. Le Vengeur ! Un beau nom i « murmura ie capitaine 
Nemo en se croisant les bras. 



CHAPITRE XXI 



UNE HECATOMBE 

Cette façon de dire, l'imprévu de cette scène, cet historique du navire 
patriote froidement raconté d'abord, puis l'émotion avec laquelle l'é- 
trange personnage avait prononcé ses dernières paroles , ce nom 



416 



VINGT MILLE LIKUES SOUS LES MERS. 




« Le Vengeur ! > m"ecriai-je. [Page 415.) 

de Vengeur, dont la signification ne pouvait m'échapper, tout se réu 
nissait pour frapper profondément mon esprit. Mes regards ne quit- 
taient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer, considérait 
d'un œil ardent la glorieuse épave. Peut-être ne devais-je jamais savoir 
qui il était, d'où il venait, où il allait, mais je voyais de plus en plus 
l'homme se dégager du savant. Ce n'était pas une misanthropie commune 
qui avait enfermé dans les flancs du Naiitilus le capitaine Nemo et ses 
compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime que le temps ne 
pouvait affaiblir. 

Celle haine cherchait-elle encore des vengeances? L'avenir devait bien- 
tôt me l'apprendre. % 



UNE HÉCATOMBE. 



417 




« Misérable! veux-tu donc! » (Page -ISO.) 

Cependant, le NautAlus remontait lentement vers la surface de la mer, et 
je vis disparaître peu à peu les formes confuses du Vengeur. Bientôt un 
léger roulis m'indiqua que nous flottions à l'air libre. 

En ce moment, une sourde détonation se fit entendre. Je regardii le 
capitaine. Le capitaine ne bougea pas. 

« Capitaine? » dis-je. 

Il ne répondit pas. 

Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y 
avaient précédé. 

« D'où vient cette détonation? demandai-je. 

— Un coup de canon, » répondit NedLand. 



418 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperçu. Il s'était rai>- 
proché du Nautilus et l'on voyait qu'il forçait de vapeur. Six milles le 
séparaient de nous. 

« Quel est ce bâtiment, Ned. 

— A son gréement, à la hauteur de ses bas mâts, répondit le Canadien, 
je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et couler, 
s'il le faut, ce damné Nautilus! 

— Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au Nautilus? 
ira-t-il l'attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des mers? 

— Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez- vous reconnaître la nationa- 
lité de ce bâtiment ? » 

Le Canadien, fronçant ses sourcils, abaissant ses paupières, plissant ses 
yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute la puis- 
sance de son regard. 

« Non, monsieur, répondit-il. Je ne saurais reconnaître à quelle nation 
il appartient. Son pavillon n'est pas hissé. Mais je puis affirmer que c'est 
un navire de guerre, car une longue flamme se déroule à rextrémité de 
son grand mât. » 

Pendant un quart d'heure, nous continuâmes d'observer le bâtiment 
qui se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il eût 
reconnu le Nautilus à cette distance, encore moins qa'il sût ce qu'était cet 
engin sous-marin. 

Bientôt le Canadien m'annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau 
de guerre, à éperon, un deux-ponts cuirassé- Une épaisse fumée noire 
s'échappait de ses deux cheminées. Ses voiles serrées se confondaient avec 
la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La distance 
empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui flottait 
comme un mince ruban. 

Il s'avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher, une 
chance de salut s'offrait à nous. 

« Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille 
je me jette à la mer, et je vous engage à faire comme moi. » 

Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de re- 
garder le navire qui grandissait â vue d'œil. Qu'il fût anglais, français, 
américain ou russe, il était certain qu'il nous accueillerait, si nous pou- 
vions gagner son bord. 

« Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons 
quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin de le 
remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. » 

J'allais répondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit à l'avant du vaisseau 



UNE HÉCATOMBE. 4J§ 



de guerre. Pais, quelques secondes plus tard, les eaux troublées par ia 
chute d'un corps pesant, éclaboussèrent l'arrière du Nautilus. Peu à près, 
une détonation frappait mon oreille. 

« Comment? ils tirent sur nous ! m'écriai-je. 

— Braves gens ! murmura le Canadien. 

— Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une 
épave ! 

— N'en déplaise à monsieur. ... — Bon, fit Conseil en secouant l'eau qu'un 
nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'à lui. — N'en déplaise à monsieur, 
ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal. 

— Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je qu'ils ont affaire à des 
hommes. 

— C'est peut-être pour cela ! » répondit Ned-Land en me regardant. 
Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à 

quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prétendu monstre. Sans doute, 
dans son abordage avec V Abraham-Lincoln, lorsque le Can'adien le frappa 
de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le narwal 
était un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé surnaturel? 

Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on pour- 
suivait maintenant ce terrible engin de destruction ! 

Terrible en effet , si comme on pouvait le supposer, le capitaine 
Nemo employait le Nantilus à une œuvre de vengeance î Pendant cette 
nuit, lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Océan 
Indien, ne s'était-il pas attaqué à quelque navire? Cet homme enterré 
maintenant dans le cimetière de corail, n'avait-il pas été victime du choc 
provoqué par le Nautihis'i Oui, je le répète. 11 en devait être ainsi. Une 
partie de la mystérieuse existence du capitaine Nerao se dévoilait. Et si 
son identité n'était pas reconnue, du moins, les nations coalisées contre 
lui, chassaient maintenant, non plus un être chimérique, mais un homme 
qui leur avait voué une haine implacable! 

Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des 
amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des 
ennemis sans pitié. 

Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns, 
rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre à des 
distances considérables. Mais aucun n'atteignit le Nautilus. 

Le navire cuirassé n'était plus alors qu'à trois milles. Malgré sa violente 
canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la plate-forme. Et 
cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant normalement la coque 
du Nautilus f lui eût été fatal. 



420 VINGT MILLE LIEIJES SOUS LES MERS. 

Le Canadien me dit alors : 

« Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas. 
Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-être que nous 
sommes d'honnêtes gens ! » 

Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait à 
peine déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force prodi- 
gieuse, il tombait sur le pont. 

« Misérable, s'écria le capitaine , veux-tu doue que je te cloue sur 
l'éperon du Nautilus avant qu'il ne se précipite contre ce navire ! » 

Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore avoir. 
Sa face avait pâU sous les spasmes de son cœur, qui avait dû cesser de 
battre un instant. Ses pupilles s'étaient contractées effroyablement. Sa voix 
ne parlait plus, elle rugissait. Le corps penché en avant, il tordait sous sa 
main les épaules du Canadien, 

Puis, Tabandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont les 
boulets pleuvaient autour de lui : 

« Ah ! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! s'écria-t-il de sa 
voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour te recon- 
naître ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! » 

Et le capitaine Nemo déploya à l'avant de la plate- forme un pavillon 
noir, semblable à celui qu'il avait déjà planté au pôle sud. 

A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du NautiluSy 
sans l'entamer, et passant par ricochet près du capitaine, alla se perdre 
en mer. 

Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s'adressant à moi ; 

c( Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, -vous et vos compa- 
gnons. 

— Monsieur, m'écriai-je, allez- vous donc attaquer ce navire? 

— Monsieur, je vais le couler. 

— Vous ne ferez pas cela ! 

— Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez 
pas de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne deviez 
pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez. 

— Ce navire, quel est-il? 

— Vous ne le savez pas? Eh bien! tant mieux! Sa nationalité,du moins, 
restera un secret pour vous. Descendez. » 

Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obéir. Une quinzaine 
de marins du Nautilus entouraient le capitaine et regardaient avec un 
implacable sentiment de haine ce navire qui s'avançait vers eux. On sen- 
tait que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes. 



UNE HÉCATOMBE. 421 



Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la 
coque du Nautilus, et j'entendis le capitaine s'écrier : 

« Frappe, navire insensé ! Prodigue tes mutiles boulets ! Tu n'échap- 
peras pas à l'éperon du Nautilvs. Mais ce n'est pas à cette place que tu 
dois périr! Je ne veux pas que tes ruines aillent se confondre avec les 
ruines du Vengeur ! » 

Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés suc 
la plate-forme. L'hélice fut mise en mouvement. Le Nmitihis, s'éloignant 
avec vitesse, se mit hors de la portée des boulets du vaisseau. Mais la 
poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta de maintenir sa 
distance. 

Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et l'in- 
quiétude qui me dévoraient, je revins vers Tescalier central. Le panneau 
était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine s'y promenait 
encore d'un pas agité. Il regardait le navire qui lui restait sous le vent à 
cinq ou six milles. Il tournait autour de lui comme une bête fauve, et 
l'attirant vers l'est, il se laissait poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. 
Peut-être hésitait-il encore? 

Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j'avais à peine interpellé le 
capitaine Nemo, que celui-ci m'imposant silence : 

« Je suis le droit, je suis la justice! me dit-il. Je suis l'opprimé, et voilà 
l'oppresseur! C'est par lui que tout ce que j'ai aimé, chéri, vénéré, patrie, 
femme, enfants, mon père, ma mère, j'ai vu tout périr! Tout ce que je hais 
est là ! Taisez- vous ! » 

Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de 
vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil. 

« Nous fuirons ! m'écriai-je. 

— Bien, fit Ned. Quel est ce navire? 

— Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coulé avant la nuit. En tout 
cas, mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de représailles 
dont on ne peut pas mesurer l'équité. 

— C'est mon avis, répondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. » 
La nuit arriva. Un profond silence régnait à bord. La boussole 

indiquait que le Nautilus n'avait pas modifié sa direction. J'entendais 
le battement de son hélice qui frappait les flots avec une rapide régularisé. 
ïl se tenait à la surface des eaux, et un léger roulis le portait tantôt sur un 
bord, tantôt sur un autre. 

Mes compagnons et moi, nous avions résolu de fuir au moment où le 
vaisseau serait assez rapproché, soit pour nous faire entendre, soit pour 
nous faire voir, car la lune, qui devait être pleine trois jours plus tard, 



422 VINGT MILÈE LIEUES SOUS LES MERS. 

resplendissait. Une fois à bord de ce navire, si nous ne pouvions prévenir 
le coup qui le menaçait, du moins nous ferions tout ce que les circons- 
tances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois, je crus que le Nautilus 
se disposait pour l'attaque. Mais il se contentait de laisser se rapproche; 
son adversaire, et, peu de temps après, il reprenait son allure de fuiie. 

Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion 
d'agir. Nous parlions peu, étant trop émus. Ned Land aurait voulu se 
précipiter à la mer. Je le forçai d'attendre. Suivant moi, le Nautilus 
devait attaquer le deux- ponts à la surface des flots, et alors il serait non- 
seulement possible, mais facile de s'enfuir. 

A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le 
capitaine Nemo ne l'avait pas quittée. Il était debout, à l'avant, près 
de son pavillon, qu'une légère brise déployait au-dessus de sa tète. Il ne 
quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire inten- 
sité, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraîner plus sûrement que s'il lui 
eût donné la remorque ! 

La lune passait alors au méridien. Jupiter se levait dans l'est. Au milieu 
de cette paisible nature, le ciel et l'Océan rivalisaient de tranquillité, et 
la mer offrait à l'astre des nuits le plus beau miroir qui eût jamais reflété 
son image. 

Et quand je pensais à ce calme profond des éléments, comparé à toutes 
ces colères qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible NautiluSy je 
sentais frissonner tout mon être. 

Le vaisseau se tenait à deux mille de nous. Tl s'était rapproché, 
marchant toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la présence 
du Nautilus. Je vis ses feux de position, vert et rouge, et son fanal blanc 
suspendu au grand étai de misaine. Une vague réverbération éclairait son 
gréement et indiquait que les feux étaient poussés à outrance. Des gerbes 
d'étincelles, des scories de charbons enflammés, s'échappant de ses che- 
minées, étoilaient l'atmosphère. 

Je demeurai ainsi jusqu'à six heures du matin, sans que le capitaine 
Nemo eut paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait à un mille et demi, et 
avec les premières lueurs du jour, sa canonnade recommença. Le moment 
ne pouvait être éloigné où, le Nautilus attaquant son adversaire, mes 
compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet homme que je 
n'osais juger. 

Je me disposais à descendre atih de les prévenir, lorsque le second monta 
sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le capitaine Nemo 
ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines dispositions furent prises 
qu'on aurait pu appeler «le branle- bas de combat» du Nautilus. Elles 



UNE HECATOMBE. 42^ 



étaient tiès-simples. La filière qui formait balustrade autour de la plate- 
forme, fut abaissée. De même, les cages du fanal et du timonnier rentrè- 
rent dans la coque de manière à l'affleurer seulement. La surface du long 
cigare de tôle n'offrait plus une seule saillie qui put gêner sa manœu- 
vre. 

Je revins au salon. Le Nanti iu9 émergeaUi toujours. Quelques lueurs ma- 
tinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines ondulations des 
lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil levant. Ce terrible jour 
du 2 juin se levait^ 

A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du Nautilus se modérait. 
Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les détonations se fai- 
saient plus violemment entendre. Les boulets labouraient l'eau ambiante 
et s'y vissaient avec un sifflement singulier. 

« Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poignée de main, et que 
Dieu nous garde ! » 

Ned Land était résolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant à 
peine. 

Nous passâmes dans la bibliothèque. Au moment où je poussais la porte 
qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau supé- 
rieur se fermer brusquement. 

Le Canadien s'élança sur les marches, mais je l'arrêtai. Un sifflement 
bien connu m'apprenait que l'eau pénétrait dans les réservoirs du bord. En 
effet, en peu d'instants, le Nautilus s'immergea à quelques mètres au- 
dessous de la surface des flots. 

Je compris sa manœuvre. Il était trop tard pour agir. Le Nautilus ne 
songeait pas à frapper le deux-ponts dans son impénétrable cuirasse, mais 
au-dessous de sa ligne de flottaison, là ou la carapace métallique ne pro- 
tège plus le bordé. 

Nous étions emprisonnés de nouveau , témoins obligés du sinistre 
drame qui se préparait. D'ailleurs, nous eûmes à peine le temps de réflé- 
chir. Réfugiés dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer 
une parole. Une stupeur profonde s'était emparée de mon esprit. Le mou- 
vement de la pensée s'arrêtait en moi. Je me trouvais dans cet état pénible 
qui précède l'attente d'une détonation épouvantable. J'attendais, j'écoutais, 
je ne vivais qne par le sens de l'ouïe ! 

Cependant, la vitesse du Nautilus s'accrut sensiblement. C'était son 
élan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frémissait. 

Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement léger. 
Je sentis la force pénétrante de l'éperon d'acier. J'entendis des éraille- 
ments, des râclements. Mais le Nautilus, emporté par sa puissance de pro- 



424 



VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 




Son regard semblait l'attirer, (Page 422.) 



puhsion, passait au travers de la niasse du vaisseau comme l'aiguille du 
voilier à travers la toile ! 

Je ne pus y tenir. Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me 
précipitai dans le salon. 

Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par 
le panneau de bâbord. 

Une masse énorme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de 
son agonie, le Nautilits descendait dans l'abîme avec elle. A dix mètres de 
moi, je vis cette coque entr'ouverte, où l'eau s'enfonçait avec un bruit de 
tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages. Le pont 
était couvert d'ombres noires qui s'agitaient. 



UNE HÉCATOMBE. 



425 





L énorme vaisseau s'enfonçait lentement. (Page 425.) 



L'eau montait. Les malheureux s'élançaient dans les haubans, s'accro- 
chaient aux mâts, se tordaient sous les eaux. C'était une fourmiUière 
humaine surprise par l'envahissement d'une mer! 

Paralysé, raidi par l'angoisse, les cheveux hérissés, l'œil démesuré- 
ment ouvert, la respiration incomplète, sans souffle, sans voix, je regardais, 
moi aussi ! Une irrésistible attraction me collait à la vitre ! 

L'énorme vaisseau s'enfonçait lentement. Le Nautilus^ le suivant, épiait 
tous ses mouvements. Tout à coup, une explosion se produisit. L'air com- 
primé fit voler les ponts du bâtiment comme si le feu eût pris aux soutes. 
La poussée des eaux fut telle que le Nautllus dévia. 

Alor* le malheureux navire s'enfonça plus rapidement. Ses hunes, char- 

54 



426 VINGT iMILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



gées de victimes, apparurent, ensuite ses barres, pliant sous des grappes 
d'hommes, enfin le sommet de son grand mât. Puis, la ma«;se sombre 
disparut, et avec elle cet équipage de cadavres entraînés par un formidable 
remous.... 

Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier, véritable 
archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut fini, le capitaine 
Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre, l'ouvrit et entra. Je le sui- 
vis des yeux. 

Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses héros, je vis le 
portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le capi- 
taine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les bras, 
et, s'agenouillant, il fondit en sanglots. 



CHAPITKE XXII 



LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO 



Les panneaux s'étaient refermés sur cette vision effrayante, mais la lu- 
mière n'avait pas été rendue au salon. A l'intérieur du Nautilus^ ce n'é- 
taient que ténèbres et silence. Il quittait ce lieu de désolation, à cent pieds 
sous les eaux, avec une rapidité prodigieuse. Où allait-il? Au nord ou au 
sud? Où fuyait cet homme après cette horrible réprésaille? 

J'étais rentré dans ma chambre où Ned et Conseil se tenaient silencieu- 
sement. J'éprouvais une insurmontable horreur pour le capitaine Nemo. 
Quoi qu'il eût souffert de la part des hommes, il n'avait pas le droit de 
punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le complice, du moins le témoin de ses 
vengeances ! C'était déjà trop. 

A onze heures, la clarté électrique réapparut. Je passai dans le salon. 
n était désert. Je consultai les divers instruments. Le Naiitilus fuyait dans 
le nord avec une rapidité de vingt-cinq milles à l'heure, tantôt à la surface 
de la mer, tantôt à trente pieds au-dessous. 

Relèvement fait sur la carte, je vis que nous passions à l'ouvert de la 
Manche, et que notre direction nous portait vers les mers boréales avec 
une incomparable vitesse. 

A peine pouvais-je saisir à leur rapide passage des squales au long nez, 
des squales-marteaux, des roussettes qui fréquentent ces eaux, de 
gFands aigles de mer, des nuées d'hippocampes, semblables aux cavaliers 



LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO. 427 



du jeu d'échec, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu 
d'artifice, des armées de crabes qui fuyaient obliquement en croisant leurs 
pinces sur leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui lutta ent de 
rapidité avec le ISautilus. Mais d'observer, d'étudier, de classer, il n'était 
plus question alors. 

Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre 
se fit, et la mer fut envahie par les ténèbres jusqu'au lever de la lune. 

Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'étais assai U de cauche- 
mars. L'horrible scène de destruction se répétait dans mon esprit. 

Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'où nous entraîna le Nautihis 
dans ce bassin de l'Atlantique nord? Toujours avec une vitesse inappré- 
ciable ! Toujours au milieu des brumes hyperboréennes ! Toucha-t-il aux 
pointes du Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble ? Parcourut-il 
ces mers ignorées, la mer Blanche, la mer de Kara, le golfe de l'Obi, 
l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de la côte asiatique? Je 
ne saurais le dire. Le temps qui s'écoulait je ne pouvais plus l'évaluer. 
L'heure avait été suspendue aux horloges du bord. Il semblait que la nuit 
et le jour, comme dans les contrées polaires, ne suivaient plus leur cours 
régulier. Je me sentais entraîné dans ce domaine de l'étrange où se mou- 
vait à l'aise l'imagination surmenée d'Edgard Poe. A chaque instant, je 
m'attendais à voir, comme le fabuleux Gordon Pym, « cette figure hu- 
maine voilée, de proportion beaucoup plus vaste que celle d'aucun habi- 
tant de la terre, jetée en travers de cette cataracte qui défend les abords du 
pôle ! » 

J'e^time, — mais je me trompe peut-être, — j'estime que cette course 
aventureuse du Nmitilus se prolongea pendant quinze ou vingt jours, et 
je ne sais ce qu'elle aurait duré, sans la catastrophe qui termina ce voyage. 
Du capitaine Nemo, il n'était plus question. De son second, pas davantage. 
Pas un homme de l'équipage ne fut visible un seul instant. Presque inces- 
samment, le iY«M^//2^s flottait sous les eaux. Quand il remontait à leur surface 
afin de renouveler son air, les panneaux s'ouvraient ou se refermaient 
automatiquement. Plus de point reporté sur le planisphère. Je ne savais 
où nous étions. 

Je dirai aussi que le Canadien, à bout de forces et de patience, ne pa- 
raissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait que, 
dans un accès de délire et sous l'empire d'une nostalgie effrayante, il ne 
se tuât. Il le surveillait donc avec un dévouement de tous les instants. 
On comprend que, dans ces conditions, la situation n'était plus t«- 
nable. 

Un matin, — à quelle date, je ne saurais le dire, — je m'étais assoupi 



428 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



vers les premières heures du jour, assoupissement pénible et maladif. 
Quand je m'éveillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je l'en- 
tendis me dire à voix basse : 

c( Nous allons fuir ! » 

Je me redressai. 

'( Quand fuyons-nous? demandai-je. 

— La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du Nau- 
tilus. On dirait que la stupeur règne à bord. Vous serez prêt, monsieur? 

— Oui. Où sommes-nous? 

— En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des 
brumes, à vingt milles dans l'est. 

— Quelles sont ces terres? 

— Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y réfugierons. 

— Oui ! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dût la mer nous engloutir ! 

— La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles à faire dans 
cette légère embarcation du Nautilus ne m'effraient pas. J'ai pu y trans- 
porter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau à l'insu de l'équipage. 

— Je vous suivrai. 

— D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me défends, je 
me fais tuer. 

— Nous mourrons ensemble, ami Ned.» 

J'étais décidé à tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate- 
forme, sur laquelle je pouvais à peine me maintenir contre le choc des 
lames. Le ciel était menaçant, mais puisque la terre était là dans ces 
brunes épaisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni 
une heure. 

Je revins au salon, craignant et désirant tout à la fois de rencontrer le 
capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui aurais-je dit? 
Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il m'inspirait! Non! Mieux 
valait ne pas me trouver face à face avec lui! Mieux valait l'oublier! Et 
pourtant! 

Combien fut longue cette journée, la dernière que je dusse passer à 
bord du Nautilusl Je restais seul. Ned Land et Conseil évitaient de me 
parler par crainte de se trahir. 

A six heures, je dînai, mais je n'avais pas faim. Je me forçai à manger, 
malgré mes répugnances, ne voulant pas m'affaibiir. 

A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit : 

« Nous ne nous reverrons pas avant notre départ. A dix heures, la 
lune ne sera pas encore levée. Nous profiterons de l'obscurité. Venez au 
canot. Conseil et moi, nous vous y attendron>. » 



LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO, 429 

Fuis le Canadien sortit, sans m'avoir dorrié le leinps de lui répondre. 

Je voulus vérifier la direction du Nautilus. Je me rendis au salon. 
Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante 
mètres de profondeur. 

Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces ri- 
chesses de l'art entassées dans ce musée, sur cette collection sans rivale 
destinée à périr un jour au fond des mers avec celui qui l'avait formée. 
Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprême. Je restai une 
heure ainsi, baigné dans les effluves du plafond lumineux, et passant 
en revue ces trésors resplendissant sous leurs vitrines. Puis, je revins à ma 
chambre. 

Là, je revêtis de solides vêtements de mer. Je rassemblai mes notes et 
les serrai précieusement sur moi. Mon cœur battait avec force. Je ne 
pouvais en comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon 
agitation m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo. 

Que faisait-il en ce moment? J'écoutai à la porte de sa chambre . J'en- 
tendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo était là. Il ne s'était pas couché. 
A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait m'apparaitre et me 
demander pourquoi je voulais fuir ! J'éprouvais des alertes incessantes. 
Mon imagination les grossissait. Cette impression devint si poignante que 
je me demandai s'il ne valait pas mieux entrer dans la chambre du capi- 
taine, le voir face à face, le braver du geste et du regard ! 

C'était une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je m'éten- 
dis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes neifs se 
calmèrent un peu, mais, le cerveau surexcité, je revis dans un rapide sou- 
venir toute mon existence à bord du Nautilus^ tous les incidents heureux 
ou malheureux qui l'avaient traversée depuis ma disparitio"n de VAbra- 
ham-Lincoln^ les chasses sous-marines, le détroit de Torrès, les sauvages 
de la Papouasie, l'échouement, le cimetière de corail, le passage de Suez, 
l'Ile de Santorin, le plongeur crétois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la ban- 
quise, le pôle sud , l'emprisonnement dans les glaces , le combat des 
poulpes, la tempête du Gulf-Stream, le Vengeur^ et cette horrible scène 
du vaisseau coulé avec son équipage!.. Tous ces événements passèrent 
devant mes yeux, comme ces toiles de fond qui se déroulent à Farrière- 
plan d'un théâtre. Alors le capitaine Nemo grandissait démesurément 
dans ce milieu étrange. Son type s'accentuait et prenait des proportions 
surhumaines. Ce n'était plus mon semblable, c'était l'homme des eaux, le 
génie des mers. 

Il était alors neuf heures et demie. Je tenais ma tète à deux mains pour 
l'empêcher d'éclater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus penser. Une 



430 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 



demi-heure d'attente encore! Une demi-heure d'un cauchemar qui pou- 
vait me rendre fou î 

En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie 
triste sous un chant indéfinissable, véritables plaintes d'une âme qui veut 
briser ses liens terrestres. J'écoutai par tous mes sens à la fois, respirant à 
peine, plongé comme le capitaine Nemo dans ces extases musicales qui 
l'entraînaient hors des limites de ce monde. 

Puis, une pensée soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitté 
sa chambre. Il était dans ce salon que je devais traverser pour fuir. Là, 
je le rencontrerais une dernière fois. Il me verrait, il me parlerait peut- 
être ! Un geste de lui pouvait m'anéantir, un seul mot, m'enchalner à son 
bord! 

Cependant, dix heures allaient sonner. Le moment était venu de quitter 
ma chambre et de rejoindre mes compagnons. 

Il n'y avait pas à hésiter, dût le capitaine Nemo se dresser devant moi. 
J'ouvris ma porte avec précaution, et cependant, il me sembla qu'en tour- 
nant sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant. Peut-être ce bruit n'exis- 
tait-il que dans mon imagination ! 

Je m'avançai en rampant à travers les coursives obscures du NautûuSy 
m'arrétant à chaque pas pour comprimer les battements de mon 
cœur. 

J'arrivai à la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le salon 
était plongé dans une obscurité profonde. Les accords de l'orgue raison- 
naient faiblement. Le capitaine Nemo était là. Il ne me voyait pas. Je 
crois même qu'en pleine lumière, il ne m'eût pas aperçu , tant son extase 
l'absorbait tout entier. 

Je me traînai sur le tapis, évitant le momdre heurt dont le bruit eût pu 
trahir ma présence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte du 
fond qui donnait sur la bibliothèque. 

J'a'iais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur place. 
Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis même, car quelques rayons de la 
bibliothèque éclairée filtraient jusqu'au salon. Il vint vers moi, les bras 
croisés, silencieux, glissant plutôt que marchant, comme un spectre. Sa 
poitrine oppressée se gonflait de sanglots. Et je l'entendis murmurer ces 
paroles, — les dernières qui aient frappé mon oreille : 

« Dieu tout puissant ! assez i assez ! » 

Etait-ce l'aveu du remords qui s'échappait ainsi de la conscience de ce 
homme?... 

Eperdu, je me précipitai dans la bibliothèque. Je montai l'escalier cent- 
tral, et, suivant la coursive supérieure, j'arrivai au canot. J'y pénétrai 



LES DERNIÈRES PAROLES DU GAPITAIiNE NEMO. 431 

par l'ouverture qui avait déjà livré passage à mes deux compagnons. 

« Partons! Partons! m'écriai-je. 

— A l'instant! )i répondit le Canadien. 

L'orifice évidé dans la tôle du Nautilus fut préalablement fermé et 
boulonné au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'était muni. L'ou- 
verture du canot se ferma également, et le Canadien commença à dévisser 
lesécrous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin. 

Soudain un bruit intérieur se fît entendre. Des voix se répondaient 
avec vivacité. Qu'y avait-il? S'était-on aperçu de notre fuite? Je sentis 
que Ned Land me glissait un poignard dans la main. 

« Oui ! murmurai-je, nous saurons mourir ! » 

Le Canadien s'était arrêté dans son travail. Mais uu mot, vingt fois ré- 
pété, un mot terrible, me révéla la cause de cette agitation qui se propa- 
geait à bord du Nautilus. Ce n'était pas à nous que son équipage en voulait ! 

« Maelstrom ! Maelstrom ! » s'écriait-il ! 

Le Maelstrom ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante 
pouvait-il retentir à notre oreille? Nous trouvions-nous donc sur ces dan- 
gereux parages de la côte norwégienne? Le Nautilus éidWr-W. entraîné dans 
ce gouffre, au moment ou notre canot allait se détacher de ses flancs? 

On sait qu'au moment du flux, les eaux resserrées entre les iles Feroë 
et Loffoden sont précipitées avec une irrésistible violence. Elles forment un 
tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous les points de 
l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment ce gouffre jus- 
tement appelé le «Nombril de l'Océan, » dont la puissance d'attraction 
s'étend jusqu'à une distance de quinze kilomètres. Là sont aspirés non- 
seulement les navires, mais les baleines, mais aussi les ours blancs des 
régions boréales. 

C'est là qMQlo. Nautilus y — involontairement ou volontairement peut-être, 
— avait été engagé par son capitaine. Il décrivait une spirale dont le rayon 
diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore accroché à son 
flanc, était emporté avec une vitesse vertigineuse. Je le sentais. J'éprouvais 
ce tournoiement maladif qui succède à un mouvement de gyration trop 
prolongé. Nous étions dans l'épouvante, dans l'horreur portée à son 
comble, la circulation suspendue, l'influence nerveuse annihilée, tra- 
versés de sueurs froides comme les sueurs de l'agonie! Et quel bruit au- 
tour de notre frêle canot ! Quels mugissements que l'écho répétait à une dis- 
tance de plusieurs milles ! Quel fracas que celui de ces eaux brisées sur 
les roches aiguës du fond, là où les corps les plus durs se brisent, là où 
les troncs d'arbres s'usent et se font «une fourrure de poils, » selon l'expres- 
sion norvégienne! 



432 



VINGT MILLE LIEUES SUES LES MERS. 




Le canot lancé au milieu du tourbillon. (Page 435.) 



Quelle situation ! Nous étions ballottés affreusement. Le Nautilus se dé- 
fendait comme un être humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois 
il se dressait, et nous avec lui ! 

c( Il faut tenir bon, dit Ned, et revisser les écrous! En restant atta- 
chés au Nautilus^ nous pouvons nous sauver encore. . . ! » 

Il n'avait pas achevé de parier, qu'un craquement se produisait. Les 
écrous manquaient, et le canot, arraché de son alvéole, était lancé comme 
la pierre d'une fronde au milieu du tourbillon. 

Ma tête porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je 
perdis connaissance. 



CONCLUSION. 



433 




Jetais couche dans la cubaae d'au peclieur i b'age 433. 



CHAPITRE XXIII 



CONCLUSION. 



Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant 
cette nuit, comment le canot échappa au formidable remous du Maels- 
trom, comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du gouffre, 
je ne saurai le dire. Mais quand je revins à moi, j'étais couché dans la 
cabane d'un pécheur des îles Loffoden. Mes deux compagnons, sains et 



55 



434 VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS. 

saufs, étaient près de moi et me pressaient les mains. Nous nous embras- 
sâmes avec effusion. 

En ce moment, nous ne pouvons songer à regagner la France. Les 
moyens de communications entre la Norvège septentrionale et le sud sont 
rares. Je suis donc forcé d'attendre le passage du bateau à vapeur qui fait 
le service bi-mensuel du Cap Nord. 

C'est donc-là, au fiilieu de ces braves gens qui nous ont recueillis, que 
je revois le récit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a été omis, 
pas un détail n'a été exagéré. C'est la narration fidèle de cette invraisem- 
blable expédition sous un élément inaccessible à l'homme, et dont le 
progrès rendra les routes libres un jour. 

Me croira-t-on? Je ne sais. Peu importe, après tout. Ce que je puis 
affirmer maintenant, c'est mon droit de parler de ces mers sous lesquelles, 
en moins de dix mois, j'ai franchi vingt mille lieues, de ce tour du 
monde sous-marin qui m'a révélé tant de merveilles à travers le Paci- 
fique, l'Océan Indien, la mer Rouge, la Méditerranée, l'Atlantique, les 
mers australes et boréales ! 

Mais qu'est devenu le Nautilus'î A-t-il résisté aux étreintes du Maels- 
trom? Le capitaine Nemo vit-il encore? Poursuit-il sous l'Océan ses 
effrayantes représailles, ou s'est-il arrêté devant cette dernière hécatombe? 
Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme toute l'histoire 
de sa vie? Saurai-je enfin le nom de cet homme? Le vaisseau disparu 
nous dira-t-il, par sa nationalité, la nationalité du capitaine Nemo? 

Je l'espère. J'espère également que son puissant appareil a vaincu la 
mer dans son gouffre le plus terrible, et que le Nautihis a survécu là où 
tant de navires ont péri ! S'il en est ainsi, si le capitaine Nemo habite tou- 
jours cet Océan, sa patrie d'adoption, puisse la haine s'apaiser dans ce 
cœur farouche I Que la contemplation de tant de merveilles éteigne en lui 
l'esprit de vengeance! Que le justicier s'efface, que le savant continue 
la paisible exploration des mers! Si sa destinée est étrange, elle est sublime 
aussi. Ne l'ai-je pas compris par moi-même? N'ai-je pas vécvi dix mois de 
cette existence extra-naturelle ? Aussi, à cette demande posée, il y a six 
mille ans, par l'Écclésiaste : «Qui a jamais pu sonder les profondeurs de 
l'abîme ? » deux hommes entre tous les hommes ont le droit de répondre 
maintenant. Le capitaine Nemo et moi. 



FIN DE LA SECONDE PARTIE. 



TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE. 

• Pagti 

Chapitre I. Un écueil fuyant 1 

II. Le pour et le contre. 7 

III. Comme il plaira à Monsieur , . . . , 13 

IV. Ned Land 19 

V. A l'aventure ! 26 

VI . A toute vapeur 32 

VII. Une baleine d'espèce inconnue 42 

VIII-, Mobilis in mobile 50 

IX. Les colères de Ned Land 58 

X. L'homme des eaux 66 

XI. Le Nautilus 75 

XII. Tout par l'électricité 83 

XIII. Quelques chiffres 90 

XIV. Le Fleuve-Noir 97 

XV. Une invitation par lettre 110 

XVI. Promenade en plaine . 118 

XVII. Une forêt sous-marine, . 125 

XVIII. Quatra mille lieues sous le Pacifique 133 

XIX. Vanikoro Ul 

XX. Le détroit de Torrès 150 

XXI. Quelques jours à terre 159 

XXII. La foudre du capitaine Nerao 171 

XXI-II. ^risomnia 182 

XXIV. Le royaume du corail 191 



TABLE DES MATIÈRES. 



DEUXIEME PARTIE. 

Page» 

Chapitre I. L'Océan Indien 201 

II. Une nouvelle proposition du capitaine Kerao 2H 

III. Une Perle de dix raillions 121 

IV. La Mer Rouge 234 

V. Arabian-Tunnel 246 

VI. L'Archipel grec 255 

VIL La Méditerranée en quarante-huit heures 267 

VIII. La Baie de Vigo 277 

IX. Un Continent disparu 290 

X. Les Houillères sous-marines . 300 

XI. La Mer de Sargasses 310 

XII. Cachalots et Baleines 320 

ÎIII. La Banquise 332 

XIV. Le Pôle Sud 343 

XV. Accident ou Incident 357 

XVI. Faute d'air 3o5 

IVII. Du Cap Horn à l'Amazone 375 

XVIII. Les Poulpes. 386 

XIX. Le Gulf-Streara 397 

XX. Par 47o 24' de latitude et 17o 28' de longitude 407 

XXI. Une Hécatombe 415 

XXII. Les dernières paroles du capitaine Nerao 426 

XXIII. Conclusion . 433 



FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. 



Paris. — Imprimerie Gauthier-Villars, bb, quai des Grands-Augustins. 



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