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Full text of "Vocabulaire raisonné et comparé du dialecte et du patois de la province de Bourgogne; ou Étude de l'histoire et des moeurs de cette province d'après son langage"

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VOCABULAIRE 

RAISONNÉ ET COMPARÉ 

DU DIALECTE ET DU PATOIS 
DE LA PROVINCE DE BOURGOGNE 

ou 

ÉTLDE SUR L'HISTOIRE ET LES MŒURS 

DE CETTE PROVINCE 
D'APRÈS SON LANCtAGE 



MIGNARD 

de l'Académie de Dijon, etc. 



PARIS 
A. AUBRY, rue Séguier, 18. 



DIJON 
LAMARCIIE, place S'- Etienne. 



1870 



ÉTUDE 



LINGUISTIQUE BOURGUIGNONNE 



DIJON, IMPRIMERIE ET STEREOTYPIE J.-E. RABUÏOT 

PLACK SAINT-JFAN, ^ et 3. 






VOCABULAIRE 

RAISONNÉ ET COMPARÉ 

DU DIALECTE ET DU PATOIS 

de la Province de Bourgogne 

ou 

ÉTUDE DE L'HISTOIRE ET DES MŒURS 

DE CETTE PROVINCE 
D'APRÈS SON LANGAGE 



MIGNARD 

de l'Académie de Dijon, etc. 



PARIS 


DIJON 


AUBRY. rue Dauphine, 16. 


LAMARCHE. place S*- Etienne. 


1 8 


70 



PC 



INTRODUCTION 

ou 

INDUCTIONS A TIRER DU VOCABULAIRE 

EN CE QUI CONCERNE PRINCIPALKMENT LA PHONÉTIQUE 
ET l'histoire 



Au concours des Sociétés savantes d'avril 1867, à 
la Sorbonne, où j'ai eu l'honneur de me présenter 
en qualité de délégué de l'Académie de Dijon, j'ai 
développé une question complexe de linguistique, 
résumée par moi en cette formule simple et brève : 
« Étude sur le parallélisme des patois et des 
dialectes dans la formation des langues domi- 
nantes (1). » 

J'ai fait voir comment, des évolutions de la langue 



(1) C'est-à-dire le français, Pitalien, l'espagnol, aussi bien que les 
langues (Vor et d'oiï, qui ont été des langues écrites. 

1 



2 INTRODUCTION 

latine ayant perdu sa pureté, et étant devenue un 
patois vulgaire, était né le roman ; comment cette 
nouvelle forme de langage s'était épurée au con- 
traire en divers dialectes, comme autrefois la langue 
des Hellènes; comment, du concours de ces dia- 
lectes se pénétrant entre eux, étaient nés, au midi 
de la France, la langue d'oc, et, au nord, la langue 
d'oïl; comment, à son tour, et après trois siècles et 
demi, la langue française s'était affranchie de la 
syntaxe de sa devancière; comment, enfin, les pa- 
tois ou expression du langage rustique ont toujours 
existé en face des dialectes, soit comme une dispa- 
rité, quand ces dialectes s'élaboraient, soit comme 
un dépôt ou résidu de ces dialectes, après l'accom- 
plissement du phénomène de leur condensation en 
une langue généralisée ; comment, par suite de leur 
ténacité , les patois méritent de sérieuses études , 
puisque, conservant les racines et le premier jet de 
leur dérivation, ils ont, en fait d'origine, une auto- 
rité que la langue écrite a peut-être moins conser- 
vée qu'eux. 

J'ai montré que, soit chez les Daces et les Rhètes, 
soit chez les Valaques, soit chez les peuples plus 
voisins de Rome, soit dans les Gaules, le latin avait 
agi par les mêmes voies synthétiques ; que la phy- 
siologie du langage a ses lois souveraines comme 
les choses purement corporelles; que, dans l'état de 
la science et des progrès de l'étude de l'accentua- 
tion, on peut, pour ainsi dire, soumettre les procé- 
dés de dérivation à un calcul aussi rigoureux que 
le fait un chimiste en supputant les molécules des 
substances. De plus, ai-je dit, les peuples sont gou- 



AU VOCABULAIRE. 3 

vernésparle rythme; notre Orphée, c'est notre sen- 
timent secret et spontané de l'harmonie ; et qui sait 
si l'Orphée de la Thrace n'est pas aussi un mythe 
comme le nôtre. Rome a été, par le langage, comme 
parles institutions, les arts, la législation et la litté- 
rature, la puissante motrice de notre existence mo- 
rale, religieuse et politique; il faut donc lui ratta- 
cher le grand mot du poète : Mens agitât molem. 

J'ai signalé le langage rustique ou vulgaire comme 
diversifié, par l'influence du régime féodal, en autant 
de modiiications qu'il y avait de duchés, de marqui- 
sats, de comtés et de subdivisions de ces suzerai- 
netés partielles; mais, vers le même temps, des 
groupes se formèrent çà et là, épurant le langage ; 
puis des centres (1) plus considérables absorbèrent 
ces groupes; puis enfin une langue générale s'y 
substitua, comme s'il y eût eu, dans cet ordre mé- 
taphysique, une loi générale de gravitation vers un 
point, comme dans le monde matériel. 

Pour unités d'un pareil ensemble, j'ai dû choisir, 
afin d'établir mon parallélisme, les divers langages 
revêtus d'incontestables autorités écrites , c'est-à- 
dire celui de Normandie, celui de Picardie, celui 
de l'Ile-de-France (2), et enfin ceux de Champagne 



(1) Un des témoignafres que les patois se rattachent à un dialecte 
central, c'est que les habitants de dilîérenls villages royoïuant, même 
au loin, de quelque centre autrefois politique, se comprennent en- 
tr'eux , tout en parlant chacun leur propre patois local. 

(2) Le langage de Champagne a été illustré par Chrestien de 
Troyes, par le comte Thibaut, par Villebardoin et par le sire de Join- 
ville, etc. Celui de Normandie a été façonné à la cour du duc Guil- 
laume par des trouvères, comme Wace; et h celle des comtes de 
Flandre, par Marie de France. Celui de Picardie a été employé par 



4 INTRODUCTION 

et de Bourgogne, Ce dernier a été employé dès le 
XP siècle dans le livre des moralités sur Job (Le- 
roux de Lincy), parlé et écrit par saint Bernard au 
Xll^ siècle , usité à la cour de nos ducs et enri- 
chi d'un poëme de geste , datant de la fm du 
XIIP siècle. 

Par la comparaison de ces divers genres de lan- 
gages entre eux, et qu'on a appelés avec raison dia- 
lectes , j'ai essayé de sonder le mystère de leur 
fusion, et, pour cela, il fallait scruter d'abord un 
premier phénomène, c'est-à-dire celui de l'action 
lente, réciproque et assimilatrice des uns sur les 
autres. 

Dans cette patiente et curieuse recherche, j'ai 
découvert qu'à mesure que s'altérait en Gaule la 
pureté du latin, les dialectes conservaient l'emploi 
des types de cette décadence. Elle est surtout sen- 
sible dans les modes du prétérit des verbes : j'en 
ai cité de nombreux exemples, dont j'ai puisé une 
partie dans les 45 sermons de saint Bernard, en 
langue vulgaire, et dont la date a été savamment 
fixée dans l'introduction des quatre livres des rois, 
écrite par M. Leroux de Lincy. 

En suivant à la piste les progrès des dialectes, 
j'ai fait remarquer combien, dans celui de Norman- 
die, les aspérités du style du trouvère Wace dispa- 
raissent sous la gracieuse plume de Marie de 



Henri de Valenciennes , par FroissarL, par Gellée de Lille, un des 
principaux auteurs du roman de Renart. Enfin celui de l'Ile-de- 
France a été mis en œuvre par uue nmllitude de trouvères, et, pres- 
que en dernier lieu, par Guillaume de Lonis et Jehan de Meung, 
dans le Roman de la Rose. 



AU VOCABULAIRE. ^ 

France. A mesure que les dialectes s'unifient et se 
retirent d'une province, ils y laissent, à la façon 
d'une rivière depuis longtemps absente de son lit 
primitif, des alluvions revendiquées ajuste titre par 
une langue vulgaire qui n'a jamais cesse de côtoyer 
les dialectes, et à laquelle on ne peut guère contes- 
ter le titre de plus ancienne propriétaire du sol. 
Quand un langage se transforme, les paysans gar- 
dent, sans le savoir, les traditions de son origine et 
de ses lois, et, si nous n'avions plus ou perdions un 
jour les textes des dialectes d'oïl, les villageois 
seraient les seuls dépositaires de cette linguistique. 
Une telle considération vaut bien que nous accor- 
dions aux patois tout notre intérêt. 

Dans l'action lente et progressive de la fusion, 
j'ai montré le dialecte de TIle-deFrance comme un 
centre régulateur; j'en ai signalé quelques jalons et 
fait sentir plusieurs nuances. Le Roman de la Rose, 
ai-je dit, donna une immense prépondérance au 
dialecte de l'Ile-de-France sur tous les autres, et, 
dès le commencement du XIV"^ siècle , ce dialecte 
et celui de Picardie étaient déjà tout un, et, chose 
remarquable, ils gardaient l'un et l'autre, avec un 
scrupule académique, les lois de la grammaire de 
la langue d'oïl, tandis que les autres dialectes pré- 
paraient l'altération profonde de cet idiome et ren- 
daient inévitable la révolution radicale d'où est sor- 
tiî notre langue française, née de l'oubli de son 
berceau latin, dédaigneuse de l'archaïsme et prompte 
à se gouverner par des lois d'exception. 

Quoique placés sous son régime absolu, plusieurs 
de nos écrivains les plus célèbres ont ranimé des 



6 INTRODUCTION 

tours et des vocables de l'ancien langage popu- 
laire : notre La Fontaine , par exemple , pétille 
d'expressions pittoresques exhumées du fond de sa 
province, et Chateaubriand en a hérissé ses mé- 
moires d'outre-tombe. En somme, j'ai exprimé la 
conviction qu'un texte patois étant donné , on n'y 
trouverait guère de vocables qui n'aient leur bap- 
tistère dans nos dialectes, et, d'ailleurs, il y a une 
foule de mots pleins de sève qui vivent sourdement 
dans les patois. 

Tels sont en substance les développements d'une 
théorie générale que j'ai eu l'honneur de présenter 
devant une solennelle assemblée. Tout en le faisant, 
je me recueillais d'avance pour une application pra- 
tique de ces mêmes vues concentrées sur notre dia- 
lecte de Bourgogne et sur son patois. Au moment où 
cette pensée me préoccupait, le Comité d'histoire et 
de philologie du ministère de l'instruction publique 
proposait pour le concours prochain « un glossaire 
du patois ou langage rustique et populaire d'une ré- 
gion ou d'une localité déterminée de la France. » 
Son vœu est qu'on recueille non seulement les mots, 
mais les locutions, proverbes, sentences ou dictons ; 
— qu'on les emprunte de préférence au langage 
parlé, et que, sans néghger les étymologies, on rap- 
proche l'idiome du moyen âge de celui d'aujour- 
d'hui. Pour remphr cette tâche, il fallait fouiller au 
cœur de nos chartes, relire nos vieux poètes et nos 
vieux chroniqueurs, et recueillir ce que le patois 
proprement dit a gardé de tout cela. 

Or, j'ai appliqué de mon mieux ce program-me au 
patois bourguignon, et je me suis occupé surtout 



AU VOCABULAIRE. 7 

des termes qui ont le plu?^ à gagner à être mis en pa- 
rallèle, soit au point de vue des rapports phonétiques 
entre le dialecte et le patois, soit au point de vue de 
nos mœurs, de notre législation, de nos coutumes et 
de notre histoire. Qu'on ne s'y trompe point, l'étude 
du langage d'une région est loin d'être une chose 
vague et de simple curiosité : on y trouve la vie in- 
time et toute palpitante de ses habitants, et si le dia- 
lecte appartient, d'une part, et plus particulièrement 
à la dérivation et à la grammaire, le patois, d'autre 
part, est plus particulièrement l'œuvre du peuple, 
artisan suprême du langage comme de toutes révo- 
lutions de mœurs et de principes. Le dialecte est 
sobre et retenu; mais le patois prend plus de liberté, 
et il est riche et fécond parce que le peuple s'attache 
surtout à l'image. 

Dès le début de ce chapitre d'inductions sur mon 
travail, je me plais à reconnaître que plusieurs des 
rapports avec le celtique, indiqués dans un premier 
travail (Dijon, Lamarche, 1856), sont peut-être plus 
généralement des analogies avec l'idiome breton 
que des étymologies celtiques que l'on puisse affir- 
mer. La bonne foi est le premier devoir de quicon- 
que recherche la vérité, et il est rare que, par une 
application rigoureuse et soutenue, on ne se révise 
pas soi-même dans des tâches ardues de la nature 
de celle-ci. Néanmoins, il faut en convenir, il y a des 
termes qui ont tellement amalgamé leur autonomie, 
qu'il est difficile de démêler leur franche origine. 
Tel a été le sort de quelques vocables gaulois ou 
tudesques. 

D'autre part , les habitants des campagnes ont 



8 INTRODUCTION 

maintes fois estropié les vocables à leur usage, de 
telle sorte qu'il est souvent indispensable de recou- 
rir à ceux du dialecte congénère pour ressaisir les 
traces des premiers. Cette considération a été aussi 
une des causes qui m'a conduit à ne point séparer 
de l'étude du patois celle du dialecte qui lui corres- 
pond. Par là j'ai pu m' approcher de la vérité. La 
tenir tout entière en tous points serait une préten- 
tion peu modeste ; car le langage des nations a des 
filaments déliés comme les racines de certains 
arbres qui, courant entre deux terres, dans le pour- 
tour d'une vaste forêt, retournent par des courbes 
immenses jusqu'à leur point de départ. M. Littré 
exprime la même idée en des termes plus nets , 
dans son histoire de la langue française : « La mar- 
che des langues, dit-il, est circulaire, et, après avoir 
atteint à un certain degré de leur développement, 
elles retournent fatalement à leur point de départ. » 
— Nos langues modernes sont de descendance 
indo-européenne, ce n'est plus un secret : nous par- 
lons donc souvent sanskrit sans nous en douter, et 
nos villageois se servent plus d'une fois d'expres- 
sions dont les racines ou les analogues mêmes ont 
eu cours, il y a un temps immémorial, aux bords de 
rindus et du Gange. 

Il ne me paraît point téméraire qu'on suppose 
qu'il y ait eu une langue primitive unique dont 
toutes les autres découlent, et sont d'innombrables 
modifications selon les lieux, selon les climats, selon 
les peuples et selon les temps. 

Le prétentieux Ménage qui, parmi les précieuses 
de l'hôtel Rambouillet, s'était fait conférer le titre 



AU VOCABULAIRE. 9 

ridicule d'Abbé d'Athènes, avait fait de la linguis- 
tique un art conjectural et presque de fantaisie; et, 
s'il rencontrait assez souvent juste, il ne pouvait 
manquer de se fourvoyer maintes autres fois : car le 
vrai principe, lequel repose sur Y accentuation , 
n'était pas même soupçonné de son temps. Or, il 
suffit aujourd'hui de s'attacher à ce principe fécond 
et universel, et de ne marcher qu'avec lui et à l'aide 
du bon sens pour découvrir les dérivations de mots. 
Ménage s'est chargé lui-même, et sans s'en aper- 
cevoir, de la plus virulente critique qui pouvait être 
faite de l'élasticité de sa science ; car voici la singu- 
lière loi du talion qu'il s'était faite : « Il y a chez 
moi, disait-il (i), un commerce établi de nouvelles 
etd'étymologies. Je donne de véritables étymologies 
à ceux qui m'apportent des nouvelles vraies ; en re- 
vanche, je donne des étymologies fausses à ceux qui 
me disent de fausses nouvelles. » 

Mais revenons à nos dialectes. 

Une étude d'un haut intérêt, c'est la phonétique 
qui les concerne ou leurs innombrables flexions, et 
le passage de l'un à l'autre jusqu'à leur fusion avec 
le dialecte de \ Ile- de-France, devenu prépondérant 
à la fm du XI V*^ siècle. 

Je dois faire remarquer d'abord la similitude de la 
terminaison en ei, eis et eit, entre les dialectes bour- 
guignon et normand. Nous avons pour cela deux 
termes de comparaison du même âge : le dialecte 
bourguignon de saint Bernard, dans 45 sermons 



(1) Menagiana, t. III, p. 4=5. 



10 INTRODUCTION 

écrits en langue vulgaire de son temps, et les quatre 
livres des rois, type le plus ancien du dialecte nor- 
mand. Voici une phrase de ce dernier dialecte : 
« Hely esleit lores de grant eded. — Li enfe Samuel 
amendout et creisseit. — S'escriad li poples : seins 
et salfs seit li reis. 

La seule différence qu'il y aurait eu alors entre ce 
langage et celui du dialecte bourguignon, c'est que 
saint Bernard aurait écrit : amendeue pour amen- 
dout, à l'imparfait, et s'écriât pour s'escriad^ au pré- 
térit. 

Les œuvres de Marie de France, produites dans 
le dialecte normand avant 1226, ont ces mêmes dé- 
sinences en ei; et si le Normand Wace (mort en 
1184) a écrit dans le dialecte parisien, c'est que ce 
trouvère avait été envoyé tout enfant en France 
pour y faire son éducation, et qu'il y était resté. Il 
nous le dit lui-même dans quelques vers qu'enverra 
cités dans les remarques mises à la suite du voca- 
bulaire. Aussi ses désinences sont en oi pour les 
verbes et en é pour les substantifs, au lieu d'être 
en et et eiz, comme se voient les désinences des 
mêmes vocables dans les 45 sermons de saint 
Bernard. 

En effet, le dialecte bourguignon ajoutait un i à 
presque toutes les initiales, les médiales et les finales 
en a ou en é. C'est là son caractère principal, et il 
l'a bien conservé dans le patois, où l'on dit encore 
aivoi pour avoir, imaige pour image, aifaire pour 
affaire. 

Ai fau qu'anfin i'éclaite, 

sont les premières expressions du 1°' noël de La- 



AU VOGABULAIKE 11 

monnoye. — Écoutez saint Bernard; il n'a pas parlé 
autrement clans ce passage de son i" sermon de 
carême : 

« Li cuer del taige homme est lai où tristece est. » 

L'e ouvert (è) a aussi conservé dans le patois sa 
vieille prononciation du dialecte : ainsi l'on écrit, 
avec l'intercalation de Vi, les mots peire, meire, 
mysteire, ligeire, mizeire, etc., etc. 

Par suite de l'usage des Bourguignons d'ajouter 
un i aux finales dans leur dialecte, les désinences ei, 
assez molles de leur nature, ont contracté une tona- 
lité plus forte en se changeant en ai dans la bouche 
de nos paysans : ainsi, au lieu de nativitei, ils ont 
prononcé nativltai, au lieu de pôvretei, pôvretai, 
au lieu de viôleite, viôlaite, comme l'écrit en effet 
Lamonnoye. C'est aussi pour accentuer davantage 
certains mots sourds, comme miel, ciel, alors pro- 
noncés mié^ cié, que le patois leur a donné Vr final 
et a dit : mier, cier; par la même raison, il a dit : 
aivocar pour aivoca (1). 

L'article, au dialecte bourguignon, est le même 
qu'au dialecte normand, et il n'y a eu que peu de 
formes distinctes entre les deux pour les pronoms 
démonstratifs. Quant aux formes des pronoms rela- 
tifs, elles n'ont pas été réglées, dans les autres dia- 
lectes, aussi nettement qu'en Bourgogne (2); c'est 



(1) A moins que pour ce dernier mot la présence de r ne soi 
qu'une analogie de so>i avec d'autres vocables eu ar. 

(2) Sing., liquels, laquelle. 
Plur., liquel, les queles. 



12 INïnODUCTION 

pourquoi le dialecte de l' Ile-de-France les lui a em- 
pruntés de préférence à celles des dialectes picard 
et normand. 

D'autre part, dans les verbes de la première con- 
jugaison, la terminaison normande er, de l'infinitif, 
pénétrait dans le dialecte de l'Ile-de-Francf^, pen- 
dant que celui de Bourgogne conservait la terminai- 
son eir, participe eit. En revanche , la Bourgogne 
donnait aux Parisiens la terminaison plurielle ovs, 
du présent de l'indicatif, pendant que la Normandie 
conservait la flexion um, et les Picards leur flexion 
ornes. 

L'imparfait, dans les verbes, avait un autre jeu : 
ainsi, en Normandie, la flexion était oue, comme 
dans je cuidoue (je croyais); en Touraine, oe, je cui- 
doe; en Bourgogne, eue, je cuideve , jusqu'en 1230 
(Burguy), puis la forme eie, habituelle, je ciiideie. 
Le dialecte de l'Ile-de-France, ainsi que celui de 
Bourgogne, ont fini par adopter la flexion oie des 
Picards, je cuidoie. 

Je me suis demandé souvent pourquoi la Bour- 
gogne et la Normandie, séparées par de grands in- 
tervalles, différaient si peu entre elles pour la pho- 
nétique, quand il existait, sous ce rapport, des 
différences si tranchées entre régions contiguës; 
mais sachant, d'autre part, combien la prononciation 
est chose persistante et vivace chez les peuples , je 
me suis demandé également s'il n'y aurait pas une 
origine commune entre les Normands et les Bour- 
guignons. Or, Thistoire me répond que le chef bur- 
gonde Gondicaire, premier fondateur du royaume 
de Bourgogne, en 406, sortait des mêmes parages 



AU VOCABULAIRE. 13 

de la Germanie septentrionale (1) que le chef nor- 
mand Rollon, fondateur d'un royaume en Neus- 
trie (2), quatre siècles plus tard. — Ce rapport est 
digne d'attention , et je le signale aux hommes 
d'étude. 

Cela dit, je continue mes aperçus concernant l'ac- 
tion des dialectes les uns sur les autres, pour former 
un dialecte unique destiné à devenir enfin la langue 
française. La confrontation avec le patois y va trou- 
ver encore sa place. 

Le mot roi est un exemple simple et assez frap- 
pant des évolutions dont je parle : ainsi, le dialecte 
normand disait rei, et, au féminin, reine, tandis que 
les dialectes mixtes disaient ro/ et roïne. Or, le dia- 
lecte de l'Ile-de-France a gardé roi et a pris reme 
au dialecte normand. 

Examinons maintenant diverses flexions de l'im- 
parfait du verbe. Les dialectes normand et bour- 
guignon disaient : il Useit; le dialecte picard , il 
lisait; celui de l'Ile-de-France, il lisoit. C'est le dia- 
lecte picard qui a triomphé, et encore fort tard, 
puisqu'il a fallu l'intervention de Voltaire jusque 
sous le régime de la langue française. 

Dans le mot étrait pour étroit, notre La Fontaine 
a conservé la forme picarde. Le même dialecte pi- 



(i) A, du sauscrit, devient ai dans le gothique. Ex. : barùmus (sans- 
crit), en latin ferimus, nous portons, fait bnirum eu gotliique. {liopp. 
gram. C^", t. l", trad. Bréal, p. 115.) — A la place de i, le gothique 
met ei. Ex. : baranti, une personne qui porte quelque cliuse (sans- 
crit), bfdmndei en gothique, {liopp., ib., p. 118.) 

(2) Pays devenu la Normandie par l'in.stallation du chef norwégien 
Uaoul ou UoUou. 



14 INTRODUCTION 

card a laissé à notre patois bourguignon sa forme 
quenoistre^ lorsqu'elle était, en Normandie, cunuis- 
tre (rois), et en Bourgogne conostre (S. B.). 

Excepté le dialecte normand , tous les autres 
diphthonguaient : ainsi le Picard disait, à l'imparfait 
du subjonctif du verbe avoir, que i'éuisse, le Bour- 
guignon, que ] (lusse, les dialectes mixtes, que 
j'eusse, et l'on dit encore dans le patois il a eu. 
C'est la forme non dqohthonguante que fusse, du 
dialecte normand, qui, sauf l'addition de Ve muet, 
a été adoptée par le dialecte parisien prépondé- 
rant. 

Les verbes tenir et venir nous montrent de cu- 
rieuses oscillations dans leurs flexions du subjonc- 
tif présent. Tenir, par exemple , faisait , en nor- 
mand, que je tenge, en bourguignon, que je ligne, 
en picard, que je tiengne (Burguy); d'où le parisien 
a formé que je tienne. Le patois bourguignon, en 
disant que je taigne, ne s'est pas beaucoup éloigné 
de son dialecte. 

Les verbes varient d'ordre de conjugaisons dans 
les divers dialectes, et il n'est pas rare de voir le 
terrain disputé par deux flexions différentes, à l'in- 
fmitif, comme prendre et prender, crémer et cré- 
mir (craindre) , dans le dialecte normand surtout 
(Burguy). 

Le patois garde encore des formes inchoatives 
semblables au latin, florescere pour florere, et il les 
a empruntées aux dialectes, comme, par exemple, 
nous choisisismes (Marie de France), il garissit, il 
souffrissit. 

Les formes patoises je fesi, je disi, je lisi, au pré- 



AU VOCABULAIRE. 15 

térit, ont aussi été empruntées par les patois à leurs 
dialectes correspondants. On en voit la source au 
vocabulaire , et les preuves que ni ces formes in- 
choatives, ni ces prétérits ne soçit des caprices de 
langage ou un jeu puéril de distortion. A cet égard, 
les préjugés des personnes qui ne sont point au 
courant de la linguistique, disparaissent de plus en 
plus sous le souffle de la science. 

Les flexions en abilis ou ahula, du latin, s'étant 
contractées , dans le dialecte , en la flexion aide, 
comme amiaule, aimable (S. B.), taule, table (id.), 
le patois a gardé cette forme. 

Il a enlevé toute équivoque à la prononciation de 
la finale de l'infinitif, en changeant celle d'er en ai ou 
en é, celle àHr en i, celle d'ofr en oi. Tout ceci à la 
grande satisfaction du linguiste Génin sans doute ; 
car ce savant prétendait que la prononciation vi- 
cieuse de ces verbes français devait entraîner tôt ou 
tard l'orthographe aimerre, finirre, voirre. 

Je pourrais suivre à l'infini , dans cet exposé , la 
marche du parallélisme entre le dialecte et le pa- 
tois; mais le vocabulaire s'en charge. Citons seule- 
ment un petit nombre d'exemples. Ainsi, du verbe 
airer (irasci) , du dialecte bourguignon, sont issus 
les mots patois : airigô, chicane, airigôtou, tracas- 
sier, airoignou, querelleur; de hlazir, meurtrir, 
est venu au patois le terme blessir , appliqué aux 
fruits; de desvés (de via), hors de soi, qu'on troiive 
dans la chanson de geste de Girart, en notre dia- 
lecte, est venu le mot patois endévé. — Loar'is (loca 
arida), du dialecte, a donné larris , signifiant, 
dans nos campagnes , des lieux pierreux et sans 



i6 INTRODUCTION 

culture. Rampone, reproche (S. B.), a fourni au 
patois : ramponeuse , c'est-à-dire femme querel- 
leuse et montrant le poing. L'expression du dialecte 
(jrelet, yreal et (jraal (1), vase en bois, a donné au 
patois V didieciiï égrailU, c'est-à-dire distendu, parce 
qu'un seau exposé à l'air se disjoint et laisse 
échapper le liquide par ses fissures. Aimé Piron, 
en parlant de la foule qui se répand sur les places 
publiques aux jours de fête, a dit : 

On s^égrai/lisoo po lai velle. 

C'est là une de ces hardiesses du propre au figuré 
dont on rencontre fréquemment des exemples dans 
les patois. 

Le dialecte de l'Ile-de-France commençait à être 
prépondérant vers 1265, époque de la mort de Guil- 
laume de Lorris, premier auteur du Roman de la 
Rose. Je pense que, pour bien étudier la marche et 
les progrès de ce dialecte, il faut adopter la classi- 
fication de M. Littré, lequel distingue quatre dia- 
lectes principaux, au lieu de celle de M. Burguy, 
lequel en mentionne trois seulement et donne, par 
là même, trop d'extension au dialecte de Bourgo- 
gne, en mettant sous la dépendance de ce dernier la 
Touraine, l'Orléanais, et l'He-de-France même. 

Selon M. Littré encore, nos vocables des dialectes 
et patois dérivent , pour la plus grande partie , du 
latin ; pour une plus petite partie, de l'allemand; et 
pour une plus petite partie encore , de la langue 
primitive du sol. 



(1) Ce dernier mot rappelle le roman en vers sur le saint grnal, 
ou vase qui avait reçu le sang du Sauveur. 



AU VOCABULAIRE. i7 

J'ai reconnu, dans la pratique, la solidité de cette 
théorie, et j'ai vu que quelques vocables de dériva- 
tion incertaine se rallient plus facilement à ce qu'on 
peut savoir des origines gauloises, qu'à toute autre 
source. Cela est vrai surtout pour l'appellation d'ob- 
jets de culture ou de nécessité première. Et encore, 
nos mots patois henné, hrayôte, brehaigue , bezai 
(herbages de rebut), campin, se crumer, dehricôlai, 
fol, gambi, talé, m'ont paru, comme à M. l'abbé 
Dartois, de facture gauloise. 

Quant au mot fol. Diacre nous en affirme l'ori- 
gine par ce passage de la vie de saint Grégoire-le- 
Grand : « At ille, more gallico, sanctum senem in- 
crepitans follem. » 

Les étymologies tudesques ne sont pas nom- 
breuses non plus. J'y ai rattaché les mots baudir, 
esdiarnir, frelore, graigne, guerdon, guerpir et 
runement. 

M. Littré n'a rien dit des étymologies grecques : 
cependant il ne peut être douteux que les colonies 
grecques de Marseille et du littoral n'aient déversé 
quelques-unes de leurs appellations dans la Gaule, 
et, par suite, dans nos dialectes. J'y rattache les 
expressions suivantes : E ta Hantai, aigaisse, br ai- 
mai, calé, crôlai, emmistôlai, fiôlai, fringuai, gar- 
gari, gaule, gérai, piô, tripai, trôlai (1). 



(1) ÊGsXw, je veux; âyi.Sru) , je contemple; jSpâfxw , in voceni 
erumpo (nie); xaXôç, lieau ; xpoyetv, pousser en arrière; âtx^i, "wx-ôç, 
toile autour; cplaVo, petite liouteille; cpplxEiw, je gamliade; yapyapAov, 
la luette; xau).ôç, tige; j(;otpoç, porc; tt'iveiv, boire; TpeTreiv, danser; 
Qpu/Xîiv, chuchoter. 

2 



18 INTRODUCTION 

Un dernier point sur lequel j'appellerai l'attention 
des linguistes, c'est une certaine corruption des vo- 
cables du dialecte quand ils passent dans le patois. 
J'en citerai quelques-uns pour exemple : ainsi rabi- 
yoté, au lieu de raviyoré, qui est le terme propre ; 
lai glise pour l'église; fringale pour faim maie. — 
(C'est le mot male-faim interverti : j'ai donné toute 
satisfaction là-dessus au vocabulaire) ; jjart au lieu 
de pâ (de pastus) ; et enfin pouitrou Jacquai , 
affreuse distortion du véritable sens patron Jacques, 
puisqu'il s'agit de l'aube du jour, et que saint Jac- 
ques est le patron des voyageurs, etc., etc. 

J'arrive maintenant aux révélations historiques 
émanant du glossaire. C'est encore M. Littré qui 
inspirait ma méthode , quand je lisais ces lignes 
dans son Histoire de la langue française (t. II, 
p. 412) : « Les mots portent tant de choses avec eux, 
tant de vives empreintes de l'esprit qui les jeta 
comme une monnaie dans la circulation, tant de 
marques des temps et des lieux, tant de traces 
d'histoire, tant de ressouvenirs de leur voyage à 
travers les siècles, qu'on se complaît à les voir défi- 
ler un à un dans un glossaire. » 

Que conclure de là, sinon que le glossaire d'une 
province ou d'une cité ne mériterait pas le nom de 
glossaire, s'il ne revêtait l'histoire de la région dont 
il consigne le langage. Je crois avoir échappé à ce 
reproche, et, pour le prouver, j'aborde mon vocabu- 
laire par époques. Il nous apprend que, de l'expres- 
sion de pure latinité equiis, au féminin equa, sont 
nés le mot du dialecte éguine et celui du patois eu- 
gaigne, pour dénommer une rosse, tandis qu'une 



AU VOCABULAIRE. 19 

expression de latinité vulgaire, c'est-à-dire cahallus, 
a formé notre plus noble terme du français, c'est-à- 
dire cheval, et encore, au temps delà chevalerie, 
ce terme était-il dédaigné pour le mot destrier , 
exprimant un cheval de taille et de vigueur et pro- 
pre à affronter le combat. Gela s'appelait, en lan- 
gage de chevalerie, monter sur ses grands che- 
vaux. 

Pour en revenir à eugaigne, quantité d'exemples 
du même genre attestent que les formes de la basse 
latinité ont ainsi prévalu sur les formes antiques, 
dès la naissance de Fidiome roman d'où sont sortis 
nos dialectes. Un villageois , en disant encore au- 
jourd'hui : « Mon chevau ai ène eugaigne, » parle 
purement le dialecte bourguignon de l'idiome d'oïl, 
et prouve que son patois en est une émanation di- 
recte. 

Le terme brandir, commun au dialecte et au pa- 
tois, ainsi que bode ou borde, et l'expression vul- 
gaire torche de paille, nous ramènent aux usages du 
paganisme. En effet, si nous suivions la route de 
Dijon à Beaune , dans une soirée du dimanche des 
Brandons, nous apercevrions une multitude de 
feux qui nous signaleraient chaque zone des riches 
et superstitieux villages de la côte. Les uns allument 
un brasier sur une place , et lancent en l'air les 
tisons qu'ils retirent de ce foyer; les autres enflam- 
ment des paquets de sarment et les projettent dans 
l'espace : c'est là un jeu bien affaibli des baccha- 
nales nocturnes antiques , pendant lesquelles les 
adeptes agitaient des flambeaux comme emblème 
de la force ignée fécondant la matière. 



20 INTRODUCTION 

Le nom de moridio, que nos vignerons attribuent 
soit à un raisin d'un noir foncé , soit aux vendan- 
geurs ou aux fouleurs de cuves, lesquels se teignent 
la face avec le moût de raisin, rappelle un des sur- 
noms de Bacchus (1). Notre savant compatriote 
Rolle, autrefois bibliothécaire de la ville de Paris, 
nous apprend en effet, dans son Traité du culte de 
Bacchus (t. III, p. 462), que ce dieu était honoré à 
Syracuse sous le nom de Morychus (2), et qu'on cé- 
lébrait sa fête en barbouillant sa statue avec du vin 
doux et du jus de mûres, comme Églé, au rapport 
de Virgile, faisait au vieux Sylène : 

SaDguinis frontem moiis et lempora pingens. 
(Bue, Ecl. 6.) 

Le paganisme, ainsi qu'on le voit, fermente en- 
core avec le vin parmi nos collines renommées, et 
si Bacchus avait été bon sire, il aurait accordé toutes 
ses grâces à notre duc Philippe-le-Hardi, pour avoir 
enjoint l'extirpation du déloyal gamet, par lettres 
ducales de l'an 1395, attendu, y était il exprimé, que 
le Saint Père et le roi de Fi ance s'approvisionnaient 
en Bourgogne. 

Le mot rauche, appartenant au dialecte comme 
au patois, a aussi son histoire. On dit dans nos 



(1) Les habitants de la côte appellent Bacchu un ivrogne. — Ils 
écrivent aussi moricuud, et disent d'une femme très brune une 77iori- 
caude. 

(2) Je ne prétends pas être affirmatif pour cette science, concernant 
le mot t7ïorijc/ius , et j'ai donné au vocabulaire l'opinion de Sbeller, 
qui attribue la dénomination de movicaud à more, c'est-à-dire noir, 
et au type latin moricaldus. 



AU VOCABULAIRE. 21 

campagnes que si le loup surprend le berger, celui- 
ci perd aussitôt la voix; que si, au contraire, le 
berger surprend le loup, l'animal devient rauche; 
d'où le dicton : enrhumé comme un loup. On le 
voit, les traditions des bergers de Virgile vivent en- 
core parmi nous, et nos paysans peuvent prendre 
leur part de cet autre passage des Bucoliques 
(Ecl. 10). 

Vox quoque Mœrim 
Jam fugit ipsa : lupi Mœrim vidère priores. 

Autre époque. — Les vieilles mœurs féodales 
retrouvent leur cachet dans le mot pauteneï , qui 
répond au provençal poutanié, agent préposé au 
péage d'un pont. Or, sous le régime féodal, les sei- 
gneurs rançonnaient souvent par la violence les 
pauvres marchands ambulants ou les voyageurs qui 
se rendaient à la ville par les gués ou par le passage 
des ponts. Les agents de ce fisc spoliateur surveil- 
laient la contrebande aux alentours , et , devenus 
odieux au pauvre peuple , ils étaient de sa part 
l'objet des qualifications les plus injurieuses, jus- 
qu'à celles de coupeurs de bourses, d'assassins, de 
valets, de bourreaux, etc. L'épithète de pauteneire, 
donnée aux femmes et aux filles de ces préposés, 
était le comble de la diffamation. 

Notre vocabulaire relate avec soin le langage du 
XIV* siècle, à fépoque où FAuxois et la campagne 
dijonnaise étaient ravagés par les grandes compa- 
gnies, ramassis de mauvais soudards indisciplina- 
bles, la crème des garnements de tous pays. Selon 
les expressions énergiques do Mezerai , ils rava- 



22 INTHODUCTJON 

geaient la France jusqu'aux os, et quittaient seule- 
ment une contrée lorsqu'ils s'étaient repus d'elle, 
comme une sangsue ne quitte que gorgée de sang. 
— Sur un ordre du roi Charles V, Duguesclin les 
rallia à Chafini, en 1367, en leur promettant les tré- 
sors du roi de Castille et même ceux du comtat 
d'Avignon, chemin faisant. Ils reparurent en 1440, 
et terrifièrent de nouveau la Bourgogne. Si on leur 
donnait en divers lieux les noms de routiers, ma- 
landrins, écorcheurs, tard-venus, etc., on n'était 
pas moins énergique en Bourgogne pour les quali- 
fier : on les appelait mauvais drilles ou vagabonds, 
guairibandeà ou compagnons des bandes de guerre, 
gueureà , c'est-à-dire gueux reîdits , guernipille , 
c'est-à-dire pillards de blé ou ravageurs de greniers ; 
on disait alors guernier, comme nous l'apprend 
M. le comte Jaubert. — Bandits était leur nom le 
plus doux, parce qu'il signifiait simplement qu'ils 
allaient par fortes bandes , d'où leur est venue la 
dénomination de grandes compagnies. Leur surnom 
de brigands n'est devenu infâme que postérieure- 
ment et par extension; car, dans l'origine, elle ne 
leur était point attribuée , parce qu'ils dévastaient 
tout , mais simplement parce qu'ils portaient un 
hauhergeoyi ou cotte de mailles du nom de brigan- 
dine. 

Le seul mot caibôche, du vocabulaire, ouvre nos 
annales à l'endroit de pages lugubres : ainsi, pen- 
dant une trop longue période des premières an- 
nées du XV siècle, la France était à la merci de la 
force brutale, mue par le bourrel Capeluche; par 
les trois fils du boucher Legoix , riches des fruits 



AU VOCABULAIRE. 23 

de leur industrie et intluerits sur la multitude; par 
le chirurgien Jean de Troi/es, orateur fougueux et 
instigateur des passions iéroces, et principalement 
par l'équarrisseur Simon (.'aboche, révolté indisci- 
plinable, affamé de meurtres, et qui, par ses hauts 
faits, a donné son nom à son parti, comme le comte 
d'Armagnac l'avait donné au parti d'Orléans. — Les 
Cahochiens dominaient jusqu'aux princes, dont ils 
servaient la politique ou la haine; et la preuve, 
c'est que le duc Jean-sans-Peur accepta de leurs 
mains et porta le chaperon blanc, lequel était 
un signe de ralliement adopté par eux, à l'imi- 
tation des Gantois révoltés, et qui avaient été, à 
Roseheke, les vaincus de son père PhiUppe-le- 
Hardi. L'entêtement et la fureur des Cahochiens 
aboutit à la funeste nuit du 29 mars 1418, où le 
comte d'Armagnac, le chanceUer de France, cinq 
évêques et deux présidents du Parlement de Paris, 
furent égorgés avec une multitude d'autres per- 
sonnes. 

En imprimant au front des chefs obstinés des 
troubles publics la tache du nom de celui qui a été 
le plus intraitable et le plus entêté des meneurs, ce 
langage a puisé son bon sens dans l'histoire, et c'est 
par extension que nous appelons encore aujour- 
d'hui têiede caboche, une personne obstinée jusqu'à 
l'excès. 

Dans un des chapitres de son livre sur les patois 
de la Franche-Comté, M. l'abbé Dartois, vicaire 
général du diocèse de Besançon, se demande s'il ne 
se trouverait point parmi ses vocables quelques 
greffes espagnoles, malgré la délégation de l'admi- 



24 INTRODUCTION 

nistralion gouvernementale presque toujours faite 
aux Bisontins. Ce savant a néanmoins remarqué 
quelques importations de langage et jusqu'à des 
traces de l'article grammatical espagnol. On ne de- 
vra donc point s'étonner si, pendant l'espace de 
quinze ou vingt ans d'une union politique étroite 
entre les Bourguignons et les Anglais (1), il s'est 
manifesté une naturalisation de mots anglais parmi 
les Bourguignons. Les deux peuples prenaient part 
aux mêmes fêtes et guerroyaient ensemble dans une 
même campagne contre les Français , qui leur dis- 
putaient vaillamment maintes forteresses et villes. 

Voici les vocables d'origine anglaise que j'ai pu 
récolter dans notre patois : ainicrôche, c'est-à-dire 
obstacle imprévu. Cette expression est formée des 
deux mots anglais cmy, crooked, signifiant littérale- 
ment quelque chose d'accroché. Le mot patois 
chonne, et l'expression anglaise shamed et ashamed, 
signifient l'un et l'autre timide, honteux, confus, et 
l'analogie est plus évidente par la prononciation. 
Go?^<x^, mal vêtu, dérive de l'anglais gowned, vêtu 
d'une robe; mais comme il arrive d'ordinaire au 
sens des mots d'emprunt, gonai était pris en mau- 
vaise part; il avait gardé néanmoins certaine exten- 
sion d'un sens figuré, puisque Aimé Piron, voulant 
dépeindre la façon paternelle avec laquelle le gou- 
verneur de Bourgogne , Henri de Bourbon , fils du 



(i) Depuis la convention de Calais, en 1416, ot celle d'Arras, en 1420, 
jusqu'au traité de paix de 1435, entre le duc l'hilippe-le-Bon et le roi 
de France Charles VII. 



AU VOCABULAIRE. 25 

grand Condé , en agissait avec les bourgeois de 
Dijon, le montre : 

Lui moime, ovrant là pote 

Et (lisan : l'aimiii, de qiiei sote 
Vo gnné-vo dan lai moison ? 
É-vo dés airai ai foison. 

(A. P., Compliman de lai populaice.) 

Le mot patois gouine vient de l'anglais quean, 
se prononçant koume, et signifiant truande, tandis 
que le mot queen^ c'est-à-dire reine , se prononce 
un peu différemment. Ceux qui confondraient les 
deux expressions, s'exposeraient à dire ma reine à 
la première femme venue. 

Les autres mots suivants : floquet, frimousse ^ 
(risque, layette, loup-garou, ragoni, traicaisse, ont 
les uns et les autres leur origine anglaise suffisam- 
ment justifiée en mon vocabulaire. Un passage de 
la pièce de VÉbaudisseman dijonnoi , par Aimé 
Piron, m'a mis sur la trace du mot ragoni : car il y 
parle d'un cheval de parade 

Tout garni 
De livrée et de ragoni. 

Or, ce mot répond directement à l'expression an- 
glaise rag , signifiant chiffon, bride d'étoffes, objet 
d'ornement. 

Entre cette fatale alliance anglaise et les funestes 
campagnes de Charles-le-Téméraire , on vit surgir 
en 1454, à Dijon, une impitoyable espèce de tribu- 
nal ambulant, qu'une ordonnance de Louis XIII 
suspendit comme abusif en 1630. Il était présidé 
par un personnage allégorique , du nom de Mère 



26 INTRODUCTION 

folle, et lorsqu'il sortait de son antre du jeu de 
paume de la poissonnerie, il ouvrait ses séances en 
plein air, hissé sur un char, et, de là, il proclamait 
ses sentences contre les scandales et les ridicules 
du jour. Le mot charretée d'injures vient de là, aussi 
hien que l'épithète les moqueurs de Dijon. 

En fait de mœurs des peuples comme en fait de 
langage, il n'y a rien de nouveau sous le soleil : 
c'est pourquoi, six siècles et plus avant l'ère chré- 
tienne, les vendangeurs de l'Attique, barbouillés de 
lie et plus d'à moitié ivres, s'envoyaient des bordées 
de quolibets et d'injures ; et quand deux charretées 
de goguenards athéniens venaient à se rencontrer 
en route, il en résultait un chamaillis plaisant et in- 
terminable : ce n'étaient là que des jeux; mais il 
en ressort des noms propres : ainsi, Sitsarion et 
Thespis, deux contemporains qui précédaient de 
cent ans environ le beau siècle littéraire de Péri- 
clès,^ont, l'un sur des tréteaux, l'autre sur un char, 
devancé, d'un nombre équivalent d'années, Eschyle 
et Aristophanes. 

Des deux satiriques en plein air, Susarion, s'ins- 
tallant sur les places pubUques d'Athènes, y mor- 
dait sans retenue les vices et les ridicules de la cité, 
et y déroulait coram populo les turpitudes et les 
injustices des grands, Thespis, de son côté, parcou- 
rant les bourgs de l'Attique, ne se contentait plus^ 
comme autrefois, d'intercaler des récits héroïques 
dans les chœurs destinés aux fêtes de Bacchus ; 
mais il se vengeait à belles dents des prêtres et des 
magistrats d'Athènes, qui l'avaient banni de leur 
ville sous le prétexte que ses récits donnaient 
l'exemple du mensonge. 



AU VOCABULAIKE. 27 

De même chez nous, le char de la Mère folle et 
les vignerons persifleurs ont commencé à flageller 
les vices et les ridicules un siècle et demi avant la 
naissance de Molière et plus longtemps encore avant 
celle de Crébillon, un des coryphées de la pléiade 
scénique du grand siècle littéraire de Louis XIV, et 
une des gloires de la Bourgogne. Seulement, le char 
de Thespis était rustique et d'apparence modeste, 
tandis que, dans les grandes montrées d'apparat, 
celui de la Mère folle était tiré par six et quelquefois 
par douze chevaux (1), magnifiquement carapaçon- 
nés; il était précédé dé héraults d'armes, environné 
d'un splendide état-major et suivi d'une nombreuse 
infanterie, vêtue avec luxe et commandée par un 
haut dignitaire de la confrérie, monté sur un cheval 
de parade comme un colonel d'armée. Ceiieribaii- 
derie avait été autorisée par lettres-patentes du duc 
Philippe -le-Bon, et elle se ressentait, comme tout 
le reste, des splendeurs de la cour ducale. 

Peu s'en fallait que cette compagnie de V infante- 
rie dijonnaise, tant par son ascendant moral que par 
le nombre de ses associés et leur rang, soit dans le 
monde officiel, soit dans la bourgeoisie, soit dans 
la noblesse, ne fût considéré comme une juridic- 
tion véritable. Écoutons là-dessus le conseiller De- 
lamarre (2) : 



(1) Dans les montrées ordinaires le char était attelé de deux che- 
vaux seulement. 

(2) Extrait des mélanges inédits du conseiller Delamarre à la Bi- 
bliothèque impériale. — Cette curieuse étude de mœurs complète 
ce que j'en avais déj'i dit, p. 222 et suiv. de VHisioire (fe l' Idiome 
Bourguignon. Lamarohe, 1856. 



28 INTRODUCTION 

« Vmfanterie de la Mère folle avait un privilège 
en forme de juridiction que le Parlement même a 
appuyé fort souvent par un comminatoire émané 
(ïlcelle, pour y assigner ceux qui étaient trouvés en 
flagrant délit de jeunesse, ceux qui avaient mal- 
traité leurs femmes , commis quelque action ridi- 
cule, fait de fausses gageures, désobéi aux comman- 
dements et jussions faites de la part de l'infanterie, 
par un hérault, de comparaître par-devant la Mère 
folle en un jour d'assemblée. Là, aidé d'un conseil, 
il fallait répondre à l'interpellation, à peine de sai- 
sie des effets et des meubles, et si l'assigné se pour- 
voyait à la cour, le commissaire renvoyait la requête 
à Vinfanterie, comme ne voulant la cour connaître 
de faits de folie. 

« Ladite compagnie, dans son institution, a été 
composée d'une Mère folle, laquelle était le chef et 
la surintendante de la compagnie, et personne n'y 
était reçu que par elle et sur les conclusions du 
Fiscal vert, ensuite de quoi on expédiait des lettres- 
patentes en parchemin, écrites en jaune, rouge et 
vert, et scellées en lacs de soie de même couleur, 
avec le sceau gravé à l'effigie de la Mère, et signées 
par le Griffon vert, comme greffier. 

« Quand on se présentait pour être reçu, le Fis- 
cal, bien mémorié du fait, faisait des interrogats en 
rythmes à celui qui voulait être reçu, et lequel, en 
présence de la Mère et des principaux officiers de 
l'infanterie assis, et lui debout, devait aussi répon- 
dre en rythmes; mais s'il était de condition, il était 
admis à s'asseoir. Il fallait répondre avec ingénuité, 
autrement on ajournait le récipiendaire. 



AU VOCABULAIHE. 29 

L'insigne de la réception était le chaperon de trois 
couleurs, jaune, rouge et vert, qu'on lui mettait sur 
la tête ; on lui appliquait ses gages sur la friche des 
fossés de Talant, ou des charmes d'Asnières, ou 
sur les Perrières, ou bien sur quelque autre chose 
de cette valeur; puis celui qui était reçu mettait 
quelque somme dans la boîte commune pour subve- 
nir aux frais et dépenses de l'Infanterie. 

« Si quelqu'un, qui n'était pas de l'infanterie, en 
avait médit, l'avait méprisée ou avait querellé un de 
ses membres, il était mandé, et la Mère le condam- 
nait, pour amende, à boire trois verres d'eau. — 
D'autres fois, il était coiffé d'un seau d'eau en pleine 
assemblée, pour réparation de l'injure. Pendant ces 
jugements , les héraults ayant leurs marottes en 
main et les suisses leurs hallebardes, entouraient la 
Mère et son conseil. Tous avaient le chaperon ; la 
Mère était assise dans un fauteuil à bras recouverts 
d'une housse de satin aux trois couleurs, les offi- 
ciers et le conseil se plaçaient au-dessous sur des 
phants aux mêmes couleurs. 

« Quand il se présentait une occasion de grande ré- 
jouissance, comme pour le succès des armes du roi ou 
pour son mariage, pour l'accouchement de la Reine 
ou autres grands événements, la Mère, sur la ré- 
quisition du fiscal vert, et par ses héraults, assem- 
blait la Compagnie dans la salle du tripot de la pois- 
sonnerie à ce destinée, où chacun des invités portait 
son souper et prenait séance selon son rang. — Ce 
fut dans une pareille occasion, en 1629 ou 1630, que 
Monseigneur le prince de Condé voulut être reçu 
etporter le chaperon avec les cérémonies ordhiaires. 



30 INTRODUCTION 

Monsieur le comte d'Harcoiirt fit de même et M. l'é- 
vêque (rAutuii, de la Magdeleine, prit la qualité 
d'aumônier, avec cette différence qu'on ne lui mit 
pas le chaperon sur la tête, par révérence pour son 
caractère, mais sur le bras gauche : en même temps 
tous les gentilshommes du prince se firent rece- 
voir. 

«A cette époque, il y avait jusqu'à trois cent cin- 
quante personnes à l'infanterie parmi lesquelles fi- 
guraient plusieurs officiers du parlement et de la 
Chambre des Comptes. Le reste se composait d'a- 
vocats, procureurs, bourgeois et marchands; les 
cinquante suisses de la garde de la Mère se recru- 
taient parmi les artisans les plus aisés de la ville, 
qui ne refusaient point de faire la dépense de leur 
équipement. Ci3s suisses faisaient garde d'honneur 
à la porte de la salle et accompagnaient à pied la 
Mère folle ; le colonel des suisses montait à cheval 
ainsi que les officiers de l'infanterie quand elle se 
mettait en marche. 

(( Elle escortait de grands chars peints et tirés 
chacun par six chevaux caparaçonnés aux trois 
couleurs et conduits par des cochers et postillons 
vêtus aux trois couleurs. C'était sur ces chariots que 
ceux qui récitaientles vers et les rythmes français ou 
Bourguignons affectaient de prendre le costume des 
personnes qu'ils mettaient en scène. La compagnie 
marchant en ordre avec ces chars, parcourait les 
principales rues de la ville, ou faisait montrée de- 
vant le logis du gouverneur, devant l'hôtel du pre- 
mier président, devant celui du maire. Tous ceux de 
cette infanterie marchaient en bel ordre suivant 
leurs offices et charges ; ils étaient masqués et por- 



AU VOCABULAIRE. 31 

taient habits bariolés aux trois couleurs; quatre 
héraults, avec leurs marottes, marchaient en tête 
devant le capitaine des gardes dont le dernier fut le 
chevalier Quarré ayant pour lieutenant des Sarres, 
connu dans le peuple sous le le nom de capitaine 
Fracasse. Après lui paraissaient les chars, puis la 
Mère précédée de deux héraults. Elle montait une 
haquenée blanche et était suivie de ses dames d'a- 
tour, de six pages et de douze laquais. — La der- 
nière Mère folle fut un sieur Deschamps, procureur 
au parlement. A la suite de la Mère était déployée 
l'enseigne de la compagnie. Le dernier qui la porta 
fut un sieur Carrelet, premier huissier au parlement; 
soixante officiers se groupaient autour de cette en- 
seigne, et tels étaient leurs titres : deux présidents, 
plusieurs maîtres des requêtes, vingt conseillers ; 
des écuyers, des fauconniers, un grand veneur, 
etc., — on voyait venir ensuite le guidon de l'infan- 
terie suivi de cinquante cavaliers et enfui le fiscal 
vert et ses deux conseils vêtus de même sorte, les 
suisses fermaient la marche. 

«Il y avait pour lors de beaux esprits à Dijon qui 
s'employaient à faire les rythmes, comme M. de 
Vallepesle, avocat général au parlement ; MM. Lam- 
bert, Richard, Malpoy, Pérard, Brechillet, Nico- 
las, Godran et Morizot, avocats. Il y avait vingt livres 
d'amende contre ceux qui, étant reçus, ne voulaient 
ou ne pouvaient marcher quand la compagnie était 
commandée; les lettres de réception coûtaient une 
pistole, et cette réception se faisait avec grande cé- 
rémonie. » 

Le quinzième siècle vit se produire d'autres nou- 



32 INTRODUCTION 

veautés encore qui dégénérèrent également en dé- 
sordre ; ainsi , aux représentations fort calmes 
d'abord des mystères, on ajouta deux diables qui 
vomissaient du feu, secouaient des torches de résine 
enflammée eL poussaient des hurlements; puis on 
voulut doubler l'effet et l'impression publique en 
doublant le nombre de ces diables, ce qui s'appela 
faire le diable à quatre. 

Or, aux mots raim du dialecte et rain du patois, 
dans le vocabulaire, on voit qu'il y eut en Bourgogne 
des remaissiers et remaissières, qui, voulant imiter 
ces spectacles de la ville, s'en allaient en pleine 
campagne ou au coin d'un bois, après s'être munis 
de remaisses, fagots ou balais dont ils faisaient un 
feu d' enfer j ce qui s'appela rôtir le balai. La bande 
joyeuse dansait autour de ce foyer en ronde sabba- 
tique. De grands désordres résultaient de cet en- 
gouement et de ces courses nocturnes, puisque 
une ramassière fut condamnée à être brûlée vive 
comme hérite Qiœretica) en 1470, par sentence 
du baiUi de Dijon. 

Une autre classe dliérites, c'est-à-dire les sor- 
ciers, donna aussi un peu plus tard quelque tabla- 
ture au parlement établi à Dijon par Louis XI, 
quand cet astucieux monarque réunit la Bourgogne 
à la France. Les parlements étaient sévères et ex- 
péditifs ; on les entourait donc d'autant de crainte 
que de vénération et l'on employait une expression 
de la plus singulière originalité en appelant messire 
chécun tout magistrat qui en était membre. 

Deux objets ignorés aujourd'hui dans nos détails 
de modes, scoffion et ratepenade, mentionnés au 



AU VOCABULAIRE. H3 

vocabulaire, figuraient comme ornements de luxe de 
toilette au XVP siècle. Des statuts somptuaires mu- 
nicipaux homologués par le parlement en février 
1580, interdirent les scoffions ou franges d'or et 
d'argent à tout habitant de la ville, des faubourgs et 
de la banlieue, et les ratepenades aux femmes et 
filles à peine de vingt écus d'amende, pour la pre- 
mière infraction, et d'une amende arbitraire pour 
la récidive. Les considérants de ces statuts établis- 
saient que toutes les denrées et marchandises 
avaient augmenté de moitié prix depuis que le luxe 
avait contracté de déplorables proportions. La né- 
cessité d'un édit somptuaire n'avait rien d'étonnant 
alors après les traces qu'avait laissées dans les 
mœurs publiques la somptuosité de Philippe -le-Bon, 
lequel, depuis la pacification de 1435, s'intitulait 
duc par la grâce de Dieu, avait la cour la plus ma- 
gnifique de FEurope, y entretenait un nombre d'of- 
fices considérable et battait monnaie à Dijon, Gha- 
lon, Auxonne et autres lieux. 

Par ses goûts chevaleresques, Gharles-le-Témé- 
raire ajouta encore à l'ancien éclat de la cour du- 
cale de Philippe-le-Bon, son père. Elle devint la 
plus galante de celles des autres États : et, en effet, 
les princes et des personnages riches et puissants 
y affluèrent de toutes parts, parce que la princesse 
Marie de Bourgogne, fille du duc Charles, était 
alors le parti le plus puissant de la chrétienté (1). 



(1) Le duc de Bourgogne, par une politique qui lui réu?slfsail, 
faisait espérer sa fille à tous les prétendants et ne l'accordait à pas 
un. {Histoire senrle de Bourgogne, t. I, p. 5.) 

3 



34 INTRODUCTION 

Le duc venait d'épouser en troisièmes noces Mar- 
guerite d' York, sœur du roi d'Angleterre EdouardIV. 

Elle avait dix-sept ans et le rapport d'âge entre 
elle et la princesse Marie, touchant à ses seize ans, 
et déjà dans l'épanouissement d'une incomparable 
beauté, avait établi entre ces deux charmantes et 
nobles créatures la plus douce et la plus intime des 
liaisons. 

Au milieu d'un cercle de femmes rivalisant de 
beauté et de riches et éclatantes parures, et au mi- 
lieu d'une multitude d'étrangers de distinction ou de 
haut lignage, les seigneurs bourguignons les plus 
dévoués et faisant le mieux les honneurs de cette 
cour, étaient Ravestin, Comines, Hugonet, Imber- 
court et plusieurs autres. 

J'ai parlé ailleurs (1) de la magnificence avec la- 
quelle la ville de Dijon, toute tendue de riches tapis- 
series et ornée partout de verdure et de fleurs, avait 
reçu son souverain Charles à son entrée dans sa capi- 
tale en 1473; je ne ferai donc pas un nouveau récit 
de la splendeur avec laquelle furent représentés , à 
chaque coin de rue, les principaux mystères, et no- 
tamment, devant l'hôtel de MacJieco , la scène bi- 
blique de réception de la reine de Saha, au miheu 
de la splendide cour du roi Salomon ; mais ce que 
je ne veux pas omettre, en reportant l'esprit de 
mon lecteur au mot masque du Vocabulaire, c'est 
le prestige des fêtes de travestissements qui étaient 
en grande vogue au XV" siècle à la cour de nos 



'1} Histoire de l'idiome bourguignon- 



AU VOCABULAIRE. 35 

ducs surtout, et, par imitation, dans toute la cité 
même. 

L'histoire vsecrète de Bourgogne nous apprend 
qu'à l'occasion du mariage de la princesse Marie de 
Bourbon avec le duc de Gueldres, et pendant des 
réjouissances de toutes sortes d'un mois au moins, 
jeux de bague, tournois, festins et bals, il y eut dans 
les jardins du palais ducal, illuminés a giorno et se- 
més de grottes et de lieux de repos, un travestisse- 
ment où les cavaliers et les dames avaient pris des 
costumes de différentes nations. 11 avait été convenu 
de faire disposer ces vêtements avec le plus grand 
secret ; mais le duc Charles, en semant quelque ar- 
gent, avait dépisté tout le mystère. On s'en douta à 
la cour, et alors les personnes les mieux entendues 
résolurent de troquer entre elles leurs divers cos- 
tumes. Ce manège entraîna les plus piquants im- 
hrofjUo : ainsi, la princesse Marie de Bourgogne, 
qui s'était vêtue en Esclavonne, ayant échangé sa 
mise avec celle de la duchesse de Gueldres, le duc 
Charles, croyant parler à cette dame, s'en vint dé- 
biter à sa fille de si biuguiiers discours que la pauvre 
princesse Marie ôta son masque pour faire cesser 
le quiproquo. Une fois pris dans les filets qu'il 
avait lui-même tendus, le duc ne réussit pas mieux 
dans le reste de cette petite guerre que dans ses 
graves entreprises ultérieures. Ainsi encore, la du- 
chesse de Bourgogne avait troqué son costume 
contre celui d'une des plus belles dames de la cour, 
ce qui fit que le duc s'en vint tenir à sa propre 
femme des discours qui n'étaient nullement à Fa- 
dresse de la noble dame. — On comprend combien 



36 INTRODUCTION 

toutes ces folies fournissaient d'aliments de gaîté 
à cette cour avide d'intrigues et de plaisirs. 

J'ai dit que la ville imitait la cour de ses ducs ; et, 
en elfet, depuis Noël jusqu'au premier dimanche de 
carême inclus, les travestissements ne cessaient 
point. 11 y avait comme un privilège et des fran- 
chises de mascarade dans toutes les assemblées et 
jusque dans les familles : les époux échangeaient 
leurs vêtements'; les frères prenaient ceux de leurs 
sœurs ; les masques couraient les rues; les amis se 
visitaient travestis et se faisaient de piquantes sur- 
prises ; la joie et la gaîté débordaient de partout, 
et ces innocentes saturnales ne causaient nul om- 
brage à la paternelle administration de la cité. 

Au commencement du XYIIl"^ siècle, ces mœurs 
ne s'étaient point encore trop modifiées : Lamon- 
noye nous l'apprend par cette strope de son 6'' Noël: 

Lé gran quelque foi 
Au ma3que ai nieneù se proiueune 
Po devé le tam 
De Caireuientran. 

Nous sommes certainement devenus tristes et 
moroses comparativement à nos pères, et nous n'a- 
vons gardé d'eux que le goût de l'éclat, celui du luxe et 
de l'ostentation. Le pli est pris et nous aurons beau 
faire : nos mœurs bourguignonnes conserveront 
longtemps encore un reflet des vieilles splendeurs 
ducales. 

Chacun de nous spéculant sur le petit reflet de sa 
position sociale ou de sa fortune et repoussant bien 
loin de sa pensée la valeur personnelle ou le mé- 



AU VOCABULAIRE. 37 

rite d'autrui, nous resterons toujours quelque peu 
fiers ou dédaigneux à l'égard les uns des autres. 
Du petit au grand, chacun de nous ressemble plus 
ou moins au coiffeur de la cour ducale ou de mes- 
sieurs les élus, lequel, ayant le droit de porter 
l'épée, regardait à peine ou toisait l'humble chau- 
cier sans brette à la ceinture s'ils venaient à se ren- 
contrer l'un et l'autre dans l'antichambre ou sur 
les degrés du palais. 

Il y a eu, il y a et il y aura perpétuellement parmi 
nous un esprit de dénigrement né d'une excessive 
vanité difficile à guérir parce qu'elle est tradition- 
nelle et de haute race. Ceci soit dit sans misan- 
thropie aucune et comme'étude de mœurs tout sim- 
plement. 

Une classe intéressante et dans le cœur de la- 
quelle palpitaient toutes les libertés de la province, 
c'était celle des vignerons. La Bourgogne était un 
pays d'états et de don gratuit, et où , par consé- 
quent, la moindre apparence de gabelle, tailles ou 
aides excitait la plus vive émotion. Aussi une indes- 
criptible fermentation se manifesta-t-elle, en 1630, 
à la suite d'un édit du roi Louis XIII portant atteinte 
au privilège électif municipal de la commune. L'exas- 
pération des vignerons fut à son comble quand d'a- 
bominables meneurs eurent insinué à ces pauvres 
gens qu'ils allaient être indubitablement écrasés 
d'impôts. Pendant un mois la ville fut sans dessus 
dessous; on montait la garde, on faisait des pa- 
trouilles et les ecclésiastiques même n'étaient pas 
exemptés de ce service public. L'ordre ne fut rétabU 
qu'après un conflit sanglant sur la place Saint-Mi- 



38 INTRODUCTlOiN 

chel entre les vignerons et les soldats du marquis 
de Mirebeau. 

Il y eut des jours meilleurs quand fut venue, aux 
vignerons comme aux autres Dijonnais, la lente ré- 
signation de n'avoir plus de Bourgogne. 

Si le peuple chante, il oublie ses maux : aussi 
chantait-on dans toute la ville, dès le conmence- 
ment de l'hiver et jusqu'au grand jour de la Nati- 
vité, une multitude de petites pièces de poésie po- 
pulaires appelées noëls. La politique municipale 
facilitait ces joies intimes en payant des joueurs de 
hautbois qui parcouraient les rues de neuf heures du 
soir à minuit pendant les quatre semaines précé- 
dant la solennité de Noël. Du plus loin qu'on les 
entendait, on s'évertuait à répéter les airs qu'ils ve- 
naient de préférence seriner aux portes toujours 
prêtes à s'ouvrir pour donner, par amitié, quelques 
bonnes rasades de vin aux uiéleii comme reconfort. 
Ah ! vêlai lés aivan qui passe, se disait-on, et chacun , 
pères, mères, enfants, vieillards, de faire chorus 
avec les hautbois. On fêtait à cœur joie le réveillon 
de Noël après la messe de minuit, et l'on buvait 
dru. C'est la seule tradition que nous n'ayons pas 
encore abandonnée. 

Chez nos voisins de la Franche-Comté, la classe 
des vignerons n'était pas moins curieuse à observer. 
Ils habitaient le quartier Sainte-Madeleine, comme 
chez nous le quartier Saint-Philibert. Ceux de Be- 
sançon s'appelaient housse-pot c'est-à-dire pousse- 
crapaud, selon les uns, ou pousse-prolestant, selon 
les autres, parce que les vignerons aidèrent puis- 



AU VOCABULAIHE. 39 

samment à expulser de la ville ceux de la religion 
réformée (1). 

Le surnom de hairozai., de nos propres vignerons, 
a aussi son équivoque. Quant à moi, je n'admets 
point l'étymologie de bas roses , qui , d'ailleurs , 
avaient été proscrits pour certaine classe de femmes 
par les statuts somptuaires de 1580. Le bai rozai, 
c'est-à-dire le bec rosé, la trogne enluminée par le 
sirô de Bregogne, comme dit AiméPiron, me semble 
la véritable étymologie, comme je l'ai dit au mot hai 
du Vocabulaire ainsi qu'au mot lampée, autre vi- 
goureuse expression assaisonnée de vers expressifs 
par Aimé Piron. 

En somme, ces bonnes gens de vignerons, au 
cœur vif et généreux, respirent dans mon Vocabu- 
laire ; je les montre discourant, chantant, épilo- 
guant au milieu des fêtes dijonnaises et dans tous 
les quartiers de la ville où ils avaient soin de se pro- 
duire, ayant à leur tête un Bacchus à cheval sur un 
tonneau. Ils lampaient des rasades et venaient 
trinquer avec les innombrables soupeurs en plein 
air, en leur donnant l'exemple de bien boire et de 
fêter à cœur joie ces longues et bruyantes soirées de 
cordialité publique. 

Je montre aussi ces braves gens riant à ventre 
déboutonné ou ai maronne débouclée (2) pendant 
les soirées de l'hiver, dans leurs écraignes, mot 
technique dont je donne l'interprétation. — Parmi 



1) L'abbé UartoL^. 
(2) Style de leurs écraifiiies. 



40 INTHODUCTION 

les écraignou, écrigneii ou écrignôJe qui hantaient 
ces réduits de la joie, figuraient en première ligne 
les uoùciu's, ainsi nommés parce qu'ils venaient of- 
frir leurs vœux au beau sexe, et, pour emprunter 
leur langage, disein lote raitelée ai lo raitouse, c'est- 
à-dire exprimaient aux jeunes filles qu'ils recher- 
chaient en mariage ce qu'ils ressentaient pour elles 
et se faisaient par-ci par-là rembarrer (1) par les 
mamans. On écoutait sans nul doute ces vieilles 
mères, car il faut en croire Courtépée nous affir- 
mant qu'à Dijon les vieillards étaient alors aussi res- 
pectés qu'à Lacédémone. 

Nous sommes aujourd'hui bien loin des mœurs 
qae je raconte ; mais, pour être plus graves et plus 
sérieux que nos pères, en valons-nous mieux ? 11 est 
permis d'en douter. 

Nos pères n'avaient pas toutes leurs aises comme 
nous: en 1391, par exemple, on commença seule- 
ment à paver une rue ; les autres étaient régalées 
par du sable, pour citer encore, en m'en servant, un 
terme de patois. Ces rues étaient éclairées çà et là 
par des chandelles ; les maisons étaient presque 
toutes bâties en bois et couvertes en chaume , ce 
qui rendait strict le règlement municipal du couvre - 
feu. 

Les gens de qualité commencèrent, à Dijon, à 
parler français dans le cours du XV'' siècle seule- 
ment; mais le peuple, qui avait gardé toutes ses 
sympathies et ses souvenirs à ses ducs, continua 



^1) Autre expression du Vocabulaire. 



AU VOCABULAIRE. 4l 

pendant de longues années et presque jusqu'à nos 
jours les habitudes de son langage traditionnel. 

Comme nos pères, de quelque condition qu'ils 
fussent, chantaient avec entrain force noëls en leur 
p atois chéri , il s' en est p erdu un nombre considérable 
avant l'invention de l'imprimerie, qui fit sa première 
apparition à Dijon en 4490, à la diligence de l'abbé 
de Cîteaux, Jean de Cirey. J'en ai découvert à la 
bibliothèque de l'Arsenal un petit nombre renfer- 
mant des malédictions contre les vexations des sol- 
dats et contre les exactions des partisans. Un de ces 
noëls sans dates féhcite les Dijonnais de ce que la 
rage du jeu commence à se tempérer dans leur 
ville. 

Lamonnoye fait allusion à ces mœurs de la cité 
bourguignonne où les femmes n'étaient pas les der- 
nières à se signaler dans cette frénésie. Il désigne 
l'une d'elles sous le nom d'Alizon (1) : 

Alizon passe dans le jeu 
Tôte lai neù, tôle lai neù, 
Et l'on trôve dan lai Bregogne 
Dé Boiuau femelle aujodeù. 

Ce personnage, du nom de BoivauU, était prési- 
dent de la Chambre des comptes de Dijon; c'était un 
joueur des plus acharnés. Il avait introduit les cartes 
jusque chez les académiciens, qui, dominés par 
leurs études, n'ont guère l'esprit du jeu. Si donc ce 



(1) Un autre poêle n'avait pas donné ce nom à une grande dame, 
témoin ce vers : 

Sa :crvaii(e Alizon la ralrappe cl la suit. 



42 INTRODUCTION 

bon M. Boivault était membre de la docte compa- 
gnie, il devait faire ombre au tableau et n'être qu'un 
académicien de pacotille (1). 

Tl y a ici une peinture de mœurs que je ne veux 
pas esquiver et dans l'intérêt de laquelle je ne ré- 
siste pas à emprunter à la palette du spirituel La- 
monnoye un fort original récit perdu dans son glos- 
saire au mot Boivau : le lecteur m'en saura gré. 

« On compte du président Boivault, l'un des 
plus grands joueurs de son temps, qu'un soir, veille 
de Noël, s'étant engagé au jeu, il joua toute la nuit 
et même une partie du lendemain, en sorte qu'il 
ne rentra chez lui qu'à deux heures après midi. Il 
avoua sans façon à sa femme, avec laquelle il ne se 
contraignait pas , qu'il venait de l'Académie où il 
avait passé la nuit à jouer, jusqu'à l'heure qu'il 
était, et qu'il avait perdu quinze cents pistoles, — 
Gomment ! lui dit sa femme, vous avez joué toute la 
nuit, jusqu'à l'heure qu'il est; vous n'avez donc pas 
ouï messe? — Non, lui répondit-il froidement. — 
Ah! malheureux, s'écria-t-elle, il ne faut pas s'éton- 
ner si vous avez perdu. — M'amie , répUqua-t-il 
sans s'émouvoir, celui qui m'a gagné ne l'a pas ouïe 
non plus. » 

J'ai donné ailleurs (2) un mystère inédit de l'é- 



(\j Lamounoye a dit dans son Glossaire, an mot daime, que ce 
pppsideut Boivault, fameux joueur, était un fort ridicule écrivain, au 
point que, voulant raffiner dans un éloge du conseiller Bretagne, il 
avait dit que c'était nn grand homme, plus grand que la Grand' Bre- 
tagne dont il portait le nom. 

(2^: Histoire de l'idiome bourfjuiijy.on, [). 375. 



AU VOCABULAIRE. 43 

poque du XV'' siècle écrit en patois bourguignon et 
qui avait été représenté aux grandes passes d'armes 
de Gevrey. 

Dès le milieu de ce XV*' siècle, le char de la Mère 
folle se garnissait d'interlocuteurs travestis en vi- 
gnerons et disant lote raitelée au public en un pa- 
tois encore pur, mais qui, falsifié plus tard, faisait 
sourire les bairôzai pur sang comme nous nous amu- 
serions d'un mauvais thème d'écolier. 

Je possède plusieurs de ces discours appelés jeux 
et dont j'ai pris copie sur un manuscrit du président 
Bouhier, à la Bibliothèque impériale. Quatre de ces 
jeux étaient dirigés contre Elle du Tillet , lequel 
avait été reçu grand-maître des eaux et forêts de 
Bourgogne le 12 janvier 1576. — Par malheur il 
battit sa femme, et au mois de mai encore, circon- 
stance des plus aggravantes aux yeux delà charretée 
des ribauds. 

Dans le premier jeu ou première montrée, les in- 
terlocuteurs sont deux vignerons avec deux fous et 
la Mère folle. Le premier fou interpelle les Sylvains 
et tous les demi-dieux vassaux de Diane, afin qu'ils 
soient témoins de la confusion du grand-maître, 
dont on s'apprête à faire le procès dans une se- 
conde montrée; et, en effet, les mêmes interlocu- 
teurs paraissent dans le second jeu, et c'est un pré- 
tendu vigneron qui articule, en un patois déjà abâ- 
tardi (1), le méfait du personnage mis en scène. 



C'était après 1576, dans le dernier cinquième du XV1« siècle. 



44 INTRODUCTION 

Ai ui é pa Ion tain qu'ein frran niilleri liomme 

Ein gran, bé gran mosieu^ pu gran que je ne somme, 

Qui bè gran moître élô, oss'tô qu'ai fu ici 

El i[u'ail 6 autandu que sai faune dausi, 

Por an antreteui lai cûlume louaule (1) 

Li doui su lûu groin, tôt ampré d'éne taule. 



Au troisième jeu, deux Parisiens prennent la dé- 
fense de l'accusé et prétendent évoquer l'affaiir 
parce que les deux époux sont de Paris. Belle ex- 
cuse, en vérité, à produire au cœur d'une pro- 
vince qui, depuis Louis XI, nourrissait une antipa- 
thie contre les Parisiens! Aussi Mère folle reven- 
dique-t-elleses droits etcondamne-t-ellele coupable 
à être mené par la ville, monté à rebours sur un 
âne mis exprès, dit-elle, en réquisition dans la ville 
de Beaune (2). 

Enfin, dans un quatrième jeu, Mercure intervient 
pour dire que l'assemblée des dieux a sanctionné 
l'arrêt de la Mère folle, malgré l'opposition de Plu- 
ton. 

Le grand étonnement des vignerons à la vue de 
cette divinité d'autrefois redouble quand ils enten- 
dent Écho répéter les derniers accents de chaque 
discours de la Mère folle, de manière à formuler un 
sens de blâme contre le pauvre mari et un sens d'é- 
loge en faveur de Y infanterie dijonnaise. 

On ne peut se figurer l'affluence des curieux atti- 
rés de toutes parts de la ville, des campagnes envi- 



(1) Louable. 

(2) Ce gai propos de la Mère folle montre que la petite guerre (U; 
clocher entre Dijon et Beaune existait avant le XV1<= siècle et 
qu'Alexis Pirou n'a fait que réveiller le chat endormi. 



AU VOCABULAIRE. 45 

ronnantes et de nombre d'autres lieux de la pro- 
vince pour jouir du spectacle pompeux de ces mon- 
trées d'apparat, toujours signalées d'avance. Il ne 
faut pas compter pour rien dans ce concours l'ai- 
guillon de la malignité humaijie. L'Athènes bour- 
guignonne d'aujourd'hui est une rieuse froide et 
concentrée dans ses petits journaux ou dans ses sa- 
lons glacés, et le rire narquois n'éclate plus que 
chez quelques gens simples chez lesquels se gar- 
dent encore de minces parcelles du guidon de la 
Mère folle. 

Dans les montrées ordinaires , où le char de la 
folie se contentait du modeste attelage de deux che- 
vaux, on daubait sur ceux-ci, sur ceux-là, sur les 
usuriers , sur les meuniers grippeurs de blé et 
n'ayant pas des mains d'étoupe quand ils fouillaient 
dans les sacs; une autre fois, c'était le tour des 
chambrières qui singent leurs maîtresses ; les pau- 
vres servantes même n'étaient pas épargnées, sur- 
tout celles qui portaient des eoiffes en taffetas et des 
souliers d'un écu. — Une d'elles exhale ainsi ses 
plaintes en s'adressant à la Mère iolle : 

L'ambre, le corail nous sont mis en défense, 
Le velours, le lacis (1) quand allons à la danse, 
Le volant, Tescarpin, le manchon, les go'lrans 
Et V lirai çjiie et les fers , et si plus n'oserons 
Approcher nos amis et nous montrer jolie 
Pour raison des propos de la Mère foUe. 

Dans un autre de ces jeux il y a quelques indis- 
crètes saillies ou des expressions licencieuses et très 



(1) Voir au Vocabulaire ce mot et les suivants : uraigne, (jodruim, 
fers, ainsi que les mots boge, cannctilles, ratepenades et tortis. 



46 INTRODUCTION 

crues qui, plus que les allusions aux caractères et 
aux ridicules, blessaient sans doute l'honnêteté pu- 
blique. Le Parlement rappelait Tassociation à l'or- 
dre, lui enjoignait d'être plus circonspecte à l'ave- 
nir, et tout était dit. 

Bon-Temps é^.ait, comme Carnaval, un personnage 
plus allégorique que réel ; cependant il paraissait 
quelquefois en chair et en os et on l'interpellait 
pour qu'il écoutât les plaintes que chacun faisait de 
sa fortune. Il passait pour l'époux de la Mère folle, 
que le peuple appelait aussi la femme Bon-Temps. 
Or, dans une montrée du douzième jour de juin 
1583, le bonhomme s'insurgeait en ces termes 
contre le luxe : 



Fault aussi poser bas toutes ses grand' bravades, 

Abattre ses torliz et ses ratepenades. 

Ses araigne et ses fers et ses grands gauhlerons (ly. 

Et, cûiume au temps passé, porter les cotillons 

Tout sim ilemeiit plissc^s. 11 faut que la servante 

Reprenne le droguet et qu'elle se contente 

Ou de toile oa de Ijo(J'', ou de gros demi draps. 

Ne porte les lacis, prenne la coi/Je à bras. 



Bon -Temps n'oublie point non plus de proscrire les 
Cannetilles d'or et d'argent. 11 avait le droit de ne 
rien épargner dans son système de proscription, 
après le règlement politique ou édit somptuaire de 
la municipalité, suivi de l'homologation du Parle- 
ment, en février 1580, et auquel on s'empressait si 
peu de se conformer, comme le remarque, par les 



(1) Orthographe différente de la citation prcLédente, afin de faci- 
liter la facture de ces mauvais vers. 



AU VOCABULAIRE. 47 

deux vers suivants, un desescarbillats ou fous gaiis- 
sans de la ribauderie des vignerons : 

Ou é beà parôlai, elle n'an feron rau 
Quan on élisierô anco ciii çan sorgean. 

Ainsi, comme on le voit, la confrérie de la Mère 
folle a défrayé de bribes plus ou moins échevelées, 
en patois bourguignon, une durée de 176 ans qui 
comprennent une partie des XV, XVP et XVIP 
siècles. 

Quant à ce qui concerne diverses autres produc- 
tions en patois, on a, tout au commencement du 
XVIP siècle, l'éclogue pastoral (1604) etl'Isménias 
ou l'ébolation de Tailan (1609), et beaucoup d'au- 
tres pièces relatées par moi ailleurs (1); mais tous 
les noëls n'ont point été conservés dans cette pé- 
riode de temps : on en retrouve à peine quelques- 
uns, et, entre autres, ceux écrits par Bénigne Fou- 
lon de la Chaume, singulier personnage d'église du- 
quel s'égayait Lamonnoye. 

Les vrais modèles du genre sont Lamonnoye et 
son ami Aimé Piron, poète des plus populaires, 
plein de verve et aussi varié que fécond. Il a été le 
plus zélé pourvoyeur de noëls de son époque. 
Chaque année, et bien avant le retour de l'hiver, il 
était importuné par les éditeurs, qui tiraient bon 
profit de sa muse bourguignonne; et les éditeurs 
eux-mêmes étaient assaillis à leur tour par les vié- 
leu et par les bonnes gens, qui se disputaient les 



'1; Voir mou Histoire de V idiome bourguignon. 



48 INTRODUCTION 

noëls de leur poète favori pour aller les chanter, le 
soir, aux portes des maisons. 

Dès l'origine, une notable quantité de ces produc- 
tions ne fut pas imprimée, et si je n'avais pris soin 
de reproduire tout ce que j'ai exhumé de rare et 
surtout d'irré'dit des noëls d'Aimé Piron, nous n'au- 
rions pas un joli pendant du recueil de Lamon- 
noye (1) et j'avoue que je me féhcite fort de mon 
initiative. 

Mais, il faut bien le remarquer, ce n'est qu'à la fin 
du XVP siècle qu'on a vu s'éveiller en France le 
goût des reproductions en patois : or cette époque 
concourt avec le moment où la langue française s'é- 
tait substituée partout aux dialectes de l'idiome 
d'oïl et aux patois des provinces. Les hommes ai- 
ment les réminiscences de ce qu'ils ont perdu; et, 
d'ailleurs encore , la résurrection d'un langage 
d'une verve originale et narquoise va bien à l'es- 
prit français. 

Cette recrudescence, si l'on veut, cet engoue- 
ment nouveau du langage populaire, lequel, pour 
se produire , empruntait chez nous les formes 
vives de la poésie, me fournit l'occasion de si- 
gnaler par le langage quelque chose de la vie du 
XVIIP siècle, comme je l'ai fait à l'égard des âges 
précédents. Un simple parallèle entre Lamonnoye 
et Aimé Piron, va me suffire tout à l'heure pour 
remplir ce but : entrons d'abord dans quelques pré- 
liminaires. 



(1) Je l'ai produit, eu 1858, in-12, avec la musiiiue des uo^ls. Dijou, 
Lamarche, édileur. 



AU VOCABULAIRE. 49 

A l'époque de la mort du régent, Lamonnoye 
était âgé de quatre-vingt-deux ans ; il avait cinq an- 
nées encore à vivre (1), et Ménage était mort de- 
puis trente ans CI). Ce dernier s'était fait une 
grande renommée de bel esprit en tenant quartier 
dans sa maison le mercredi de chaque semaine, 
d'où le nom de mercuriales fut donné par lui-même 
à ces séances et devint synonyme de censures, 
parce qu'on y critiquait la ville et la cour. Il y avait 
là comme une doublure semi- aristocratique et semi- 
bourgeoise de l'hôtel de R.ambouillet. Sauf Sau- 
maise, le comte de Lude, Pioquelaure et quelques 
autres seigneurs ejusclem farinœ, les coryphées du 
salon Ménage sont aujourd'hui à peu près incon- 
nus. On doit à ces manufacturiers d'esprit, que Mé- 
nage appelait ses écumeurs (3), l'origine de tous les 
florifères ou miscellanea qui inondèrent la France 
au XVITI'-' siècle. Ménage entassait dans le sien un 
assemblage inouï d'anecdotes , de critique litté- 
raire (4), de dissertations savantes (5), de philoso- 
phie, de morale (6), de facéties, de récits grave- 
leux, etc. 

Ce singulier mélange, offrant une pâture à tous 
les genres d'esprits, devint singulièrement de mode 
dans un temps où commençait en France la licence 



(1) Le régent est mort en 1723 et Lamonnoye en 1728. 

(2) Menante naquit en 1613 et mnurut en 169-2. 

(3) Me/m'jinna,l. II, p. 70, édilioa de 1715. 

(4) Sur Amyot, sur Labruyère, etc. 

(5) Sur la Dérouverte des traités de Cicéron; sur lTl)ain (Irau- 
diei*, etc.; sur les Larcins de Molière, etc. 

(6) Magnifique tlf'fînilion de l'honnêteté, t. IV, p. 10:2. 



oU INTRODUCTION 

des mœurs (i). Néanmoins, malgré ses bigarrures, 
il régnait dans" ce recueil un''certain air de bonne 
compagnie et comme un écho de bon goût qui fai- 
sait tolérer que la gravité se mêlât à la légèreté, la 
haute morale aux récits grivois, la sagesse au laisser- 
aller, l'érudition solide aux facéties, Sully à Bois-Ro- 
bert, Henri IV à Scarron. Enfin le Menagiana se 
parait encore des oripeaux des meilleures années 
de ce siècle qui s'en allait à la dérive. Ménage te- 
nait ce recueil manuscrit ouvert à ses nombreux vi- 
siteurs afin d'y emmagasiner pour chacun l'esprit 
de tous; et, de cette manière, chacun devenait 
apte à paraître dans le monde comme un clavier 
chargé de notes et dont les touches étaient toujours 
prêtes à parler. Un certain mercredi, Ménage em- 
brassa Bautru qui lui apportait en tribut cette petite 
histoire : « Un jour le duc de Bellegarde, entendant 
venir Henri IV chez la belle Gabrielle d'Estrées, 
se cacha sous le lit, et, quand on servit la collation, 
le roi. qui avait entrevu quelque chose, jeta au pied 
du lit une boite de confitures en disant : Il faut que 
tout le monde vive (2). » On peut juger par ce seul 
trait des allures de Ménage et de ses familiers dans 
ces doctes et futiles tripots d'esprit. 

Bientôt la province se mit en devoir d'imiter Pa- 
ris; mais l'émancipation de la province dans ce 
genre devint beaucoup plus tranchée que dans la 



I; La If* édition du Menagiana date de lt)93, iiu an après la moit 
de Méu'jge. 

(2) Menagiana, t. Il, p. 71. 



AU VOCABULAIRE. 51 

capitale, car les petits outrent toujours les vices et 
les manières des grands. 

Pendant les vingt dernières années du XVIP siè- 
cle, qui préparaient si bien l'époque de la régence, 
Dijon était un centre littéraire renommé : Lamon- 
noye y brillait des palmes académiques de cinq prix 
de poésie remportés successivement (1) à l'Acadé- 
mie française. -—A l'âge de quarante-un ans (2) il 
se mettait à l'étude du grec, où il surpassa Ménage 
en habileté au point de traduire en vers hexamètres 
grecs (1708) la sixième satyre de Boileau sur les 
embarras de Paris ; mais où surtout il dépassa Mé- 
nage, c'est dans sa malheureuse érudition des flo- 
rilèges. Ce fut Lamonnoye qui introduisit à Dijon 
les mercuriales ou réunions du mercredi (3), les- 
quelles se tenaient tantôt dans sa maison, tantôt 
chez MM. les conseillers au Parlement : Philibert 
de La Mare, Legoux, Pierre Dumay ; tantôt chez 
Etienne Moreau, avocat général en la Chambre des 
comptes; tantôt, et le plus fréquemment, dans la 
bibliothèque du président Bouhier, composée de 
35,000 volumes et do "2,000 manuscrits. Là, on li- 
sait des vers ; on racontait une foule d'anecdotes et 
la chronique du jour; on faisait des joutes d'imagi- 
nation en divers genres, et le petit cénacle épicu- 
rien en était arrivé aux récits graveleux et jusqu'à 



(1) De 1671 à 1685. 

(2) Eu 1682. 

(3) Ce jour est resté Iradilionnellement celui des réqnions de l'Aca- 
démie des sciences, lettres él arts de Dijon; et, en eifet, ses pre- 
miers membres furent les habitués de la biMiolhèque du présideul 
Boubier. 



o2 INTRODUCTION 

la dérision des choses respectées même par eux 
dans leur for intérieur; mais le libertinage d'esprit 
s'était glissé par la contagion de la mode jusque 
chez ces hommes graves et éminents chez lesquels 
les principes ne pouvaient fléchir, mais qui, dans 
certaines heures folles et les portes bien closes, 
changeaient la clé de leur humeur. 11 y avait là, 
sans doute , une anomalie et un danger dont la 
triste responsabilité incombait au nouveau siècle. 

Dans ces assemblées à huis clos, le président 
Bouhier, un des plus laborieux Dijonnais de l'é- 
poque, lisait de temps à autre, et par forme de dé- 
lassement, de petits vers légèrement erotiques mais 
non licencieux ; quant à Pierre Dumay, il croyait, 
comme Jean Bonnefons, (1) pouvoir tout écrire en 
latin. Lamonnoye avait pris pour canevas de ses 
immenses recherches d'érudition le floriléiïe de 
Ménage ; il prétendait bien aussi lui-même avoir 
son monétiana, et, pour y préluder, il semait d'a- 
necdotes et de réflexions les marges et jusqu'aux 
feuillets de garde des livres de sa bibliothèque (2). 
Ce monétiana, resté manuscrit et rempli de détails 
dépassant toute mesure en fait de licence, occupait 
de la manière la plus piquante les loisirs des fami- 
liers des mercuriales dijonnaises. 

Dès i696, Lamonnoye, alors âgé de cinquante- 



,ly Auteur de Pancharis et l'un des poètes latins les plus habiles 
de son temps. — Il avait élé avocat au Parlement de Paris, puis 
lieutenant général à Bar-sur-Seine, où il est mort en 1614, et où 
l'on voit son tombeau dans une chapelle de l'église. 

(2) Lettre de Lamonnoye du 10 juillet 1718. 



AU VOCABULAIRE. 53 

cinq ans et emporté par ses goûts littéraires, rési- 
gna sa charge de conseiller-correcteur à la Cour 
des comptes afin d'avoir tout son temps. A cette 
époque il avait composé treize de ses noëls, formant 
la première suite de trente-cinq qui ne furent tous 
imprimés qu'en 1706. Le Glossaire composé plus 
tard a été ajouté dans l'édition complète donnée en 
1720 par les soins du président Bouliier. — G. Pei- 
gnot nous apprend que Lamonnoye, charmé d'avoir 
disséminé dans ce Glossaire beaucoup de drôleries 
iV érudition (sic), disait à un de ses amis, en com- 
parant le Glossaire aux noëls : « La sauce vaudra 
mieux que le poisson. » Ce mot-là dépeint ses pro- 
pensions , et malheureusement, en les écoutant 
trop, il s'excéda de travaux futiles, entre lesquels 
il donnait au florilège de Ménage une telle impor- 
tance que, d'un seul petit volume dont se compo- 
sait le Menagiana, il en fit quatre, édités par lui en 
1715, en avouant, dans la préface, « être devenu 
l'amplificateur (1) de ce livre, parce qu'il est entré 
dans le goût de l'ouvrage et qu'il y avait beaucoup 
de vocation. » 
1715 est l'année où Philippe d'Orléans prit en 



(1) Veut-on savoir comment Lamonnoye amplifia l'i'ruclition fie 
Ménage? En voici un exemple entre mille : ce dernier citait un pas- 
sage d'Ovide pour attester que les femmes ont été de tout temps des 
causeuses. Là-dessus, Lamonnoye établit en trois versions , grecque, 
latine et italienne, pourquoi la nature n'a pas donné de barbe aux 
femmes. Voici sa raison en français: 

Sais-tu pourquoi, cher camarade, 
Le beau sexe n'est point barbu ? 
Babillard, comme il est, on n'aurait jamais pu 
Le raser sans estafilade. 



o4 INTRODUCTION 

iiiaiu la régence; et certes, un livre où respire la 
légèreté et la licence mêlées à l'érudition ne pou - 
vait venir plus à point. Lamonnoye y ajoutait, d'ail- 
leurs, l'autorité qui s'attachait à sa renommée litté- 
j-aire et à sa récente et très solennelle réception 
à l'Académie française (1). 

La frivolité où tombaient alors les lettres n'était 
encore rien en comparaison du discrédit de la mo- 
rale et de la religion. En effet, un des travers les 
plus communs de cette époque était de faire parade 
de ce qu'on nommait esprit fort, et qui consistait à 
opposer l'indépendance à la règle, une extrême li- 
berté de pensée à la retenue et à la décence, l'incré- 
dulité à la foi, le matérialisme au spiritualisme : et 
cette mode sévissait alors avec tant d'empire qu'on 
pensait y satisfaire sans rendre le cœur complice 
des égarements de l'esprit; mais quelle licence dans 
les bribes destinées aux passe-temps de ces libres 
penseurs, de ces rieurs effrénés, bribes trempées du 
style de Perse, de l'Arétin, de Martial, de Rabelais 
et de Mathurin Régnier. Sans doute, c'était une 
époque de folie universelle et qui s'attachait, remar- 
quons-le bien, aux plus brillants étages de la so- 
ciété, tandis que dans les couches inférieures on 
restait honnête et sain d'esprit, pour un court es- 



'1 Elle eut lieu en 1713. Lamounoye avait alors soixante-douze ans. 
— Doux cardinaux y assistèrent. — Le roi avait eu la courloisii' 
d'envoyer ce jour-là 40 fauteuils à l'Académie, afin que le bureau 
n'eût pas seul la prérogative du fauteuil, pendant que les autre- 
uieuihres de l'assemblée resteraient assis, comme cela avait été jus- 
qu'alors la coutume, sur de simples pliants. 



AU VOCABULAIFŒ. 55 

pace de temps encore, en face de ces premières 
victimes d'élite de la contagion. 

Voilà où j'en voulais venir pour l'histoire sincère 
de nos mœurs du XVIIP siècle, et l'on va voir que 
le genre de Lamonnoye et celui d'Aimé Piron, dans 
leurs noëls populaires, s'est ressenti des divers 
lieux fréquentés par les deux poètes bourguignons. 
Le premier vivait avec les gens du monde dont il 
avait la légèreté et la malignité blottie sous un sub- 
til persiflage. Il est en cela le type le plus complet 
de l'esprit bourguignon. Quant au deuxième, ses re- 
lations étaient plus modestes, et, vivant intimement 
avec le peuple, il contractait là plus de sincérité et 
moins de souplesse que son ami Lamonnoye. — Ce 
dernier pactisait avec la raillerie à mille faces et à 
mille aiguillons née du dédain des anciennes 
mœurs : il ne pouvait donc rien écrire qui ne s'en 
ressentit. Ses noëls n'en sont pas exempts, et, 
malgré les fleurs qui cachent le serpent, il a été en- 
trevu par les contemporains du poète bourguignon. 

Bossuet disait de Lamonnoye : « Il flatte parfois 
mon oreifle, mais il n'a jamais pu toucher mon 
cœur. » 

Les noëls ont été jugés très finement chez nos 
voisins. Voici l'arrêt de Charles Nodier : « La har- 
diesse de certains traits d'une causticité peu com- 
mune flattait les opinions des incrédules sans pro- 
voquer les rigueurs de la justice. « 

Pour moi, j'hésite à croire que le 7'' noël, qui est 
d'une désinvolture et d'une touche si mondaines, 
ait pu trouver grâce près de l'abbé Magnien, vicaire 
de Saint-Etienne, et connu par ses brusques apos- 



56 INTRODUCTION 

trophes contre notre poète. Le fougueux abbé pou- 
vait bien, au fond, sentir le parfum de cette char- 
mante composition. 

Froche come en lai prairie 
Lai viôlaile au priutam. 

Mais un verbe qui ne parle pas, une pomme qui 
coûte des poires d'angoisse; les patriarches per- 
dant patience de se voir fermer le paradis pendant 
quatre mille ans et davantage, etc., tout cela le ré- 
voltait. Le noël intitulé Lés Aivmitaige de lai loi 
de Graice est sur un ton badin qui lui paraissait un 
persiflage irrévérent. L'Apologie des Noëls, satyre 
très fine contre leurs détracteurs et notamment 
contre le pauvre abbé, l'abasourdissait. Il eut beau 
tempêter soit en chaire, soit dans le monde dévot : 
que pouvaient ses alarmes contre tout un peuple 
toujours prêt à s'épanouir dans la joie en chantant 
ces gais couplets écrits, en apparence, dans le lan- 
gage naïf des vieux parents? D'ailleurs l'anniversaire 
de la Nativité était un temps de fêtes où le profane 
se mêlait au sacré et la bombance aux céiémonies 
pieuses. Plus l'auteur des noëls avait de malice ca- 
chée et plus on lui trouvait de naïveté, de grâce et 
de naturel. C'est son privilège de produire un sem- 
blable éblouissement. — Qui ne chantait ses noëls î 

Lé prôve laivaudeire, 
Au son de lo rullô, 
An chante ai lai riveire 
Lai télé au van, lé pié inô. 

(3* Noèlde lai Roulôte et du Tillô.) 

Elles y auraient sans façon jeté l'abbé Magnien 
s'il s'était avisé d'aller les contredire. 



AU VOCABULAIRE. 57 

Depuis que j'ai publié les noëls inédits d'Aimé 
Piron, j'en ai fait plusieurs fois le rapprochement 
avec ceux de Lamonnoye (J) et j'ai trouvé que dans 
les premiers, plutôt que dans les seconds. 

Le cœur chante saa fointure (2), 

n'en déplaise à Lamonnoye à qui j'emprunte ses 
propres armes contre lui-même, non point au sujet 
de la forme, car la sienne est aussi inimitable en 
son genre que celle de La Fontaine pour les fables, 
mais au sujet du fond. 

La muse d'Aimé Piron est généralement un peu 
lourde comparativement à la gracieuse et facile dé- 
sinvolture de celle de son ami, j'en conviens ; mais 
le cœur abonde chez la première; la piété y est 
pure ; les doléances sur la misère du peuple y sont 
chaleureuses et sympathiques, et le sentiment af- 
flue plus que l'esprit qui souvent blesse plutôt qu'il 
ne plaît. 

Le 18*^ noël d'Aimé Piron est un petit drame en 
action et à deux tableaux où, dans l'un, le poète ri- 
valise de grâce avec Bossuet (3) ; le 21^ représente, 
avec une verve comique, l'arrivée des mages dans 
un faubourg de Bethléem ; enfin, dans le 30*^, nos 
deux poètes luttent entre eux, en un sujet de con- 
vention , dépeignant , l'un les amours éteintes de 
Madelon, l'autre celles de Blaisôte : celle-ci une 



(1; Et notamment dans mon Introduction de ces Noèls d'Aiui'' Pi- 
ron, p XV et suiv. Dijon, Lamarche, 1858. 

(2) 1er ^'oé7 de la rue du Til/ot. 1700. 

(3) Voir au Recueil édité par moi. 



S8 INTRODUCTION 

citadine, celle-là une bergère repentie, pour peu 
que l'on me passe l'expression, qui n'est ni latine 
ni française. 

Si l'on me consultait, je donnerais la palme à 
Aimé Piron pour le naturel : car il semble qu'il ait 
emprunté aux plus fraîches idylles la strophe qui 
suit : 

Tôjor quelque istoire 
J'aivoo ai faire accroire. 
Tôjor queique istoire 
Ai mai nieire i f jrgeoo : 

Dau lai prairie 

Mon aigueà crie, 

Vou mai torie 

S'évaire au boo... 
D'aipré lei su l'heure i coroo. 

J'en viens de dire assez pour pouvoir conclure 
que, de nos deux poètes bourguignons, l'un était 
l'expression réelle de mœurs qui s'en allaient, et 
l'autre de mœurs qui s'y substituaient, et j'ai eu 
raison, ce me semble, d'avancer qu'à l'aide du lan- 
gage j'allais présenter encore à cette dernière 
époque quelque chose de la vie intime de notre 
province. 

Le but de cette introduction a été d'éclairer la 
marche du lecteur dans le Vocabulaire qui va suivre. 
J'ai placé à la fin un chapitre de remarques sur les 
fUalectes de la langue d'oïl et sur leur parallélisme 
avec les patois. Ces trois parties s'enchaînent, et 
l'on ne saurait les séparer ou négliger l'une d'elles 
sans nuire à l'ensemble. 

En m'efforçant de faire revivre nos aïeux dans 
leur langage, tout en scrutant l'origine des expres- 
sions populaires, j'ai obéi à la saine logique de cet 
ordre de philologie. 



AU VOCABULAIRE . 59 

Je crois avoir payé un assez large tribut à la lin- 
guistique, soit par ce livre, soit par mes Etudes de 
bibliorjraphie raisorinée [i], soit par mon Recueil de 
Noëls rares ou inédits d'Aimé Piron, suivis d'une 
clé du langage, soit enfin, et principalement, par 
mes nombreuses notes interprétatives du texte pla- 
cées au bas de chaque page de mon édition du 
poëme de Girart en dialecte bourguignon de langue 
d'oïl, et qui équivalent à un Glossaire particulier. 

Si chaque province de France entreprenait quel- 
que tàehe analogue à celle que je viens d'accompUr, 
il en résulterait un grand bien pour la linguistique 
générale, et, si j'en juge par moi-même, la satisfac- 
tion de consacrer à son pays des loisirs studieux 
qu'on ne saurait mieux employer. 



'Ij Dijou, Lamarche, I85(i 



TABLE DES ABREVIATIONS 



EMPLOYÉES AU VOCABULAIRE. 



Dialecte bourguignon Dial. 

Dialecte et patois comparés. . . . Dial. et pat. 

Adjectif Adj. 

Adverbe Adv. 

Diminutif Dim. 

Participe présent ou passé. . . . Part. 

Prétérit ou parfait Prêt. 

Racine latine Rac. lat. 

Dictionnaire latin de MM. Quicherat 

etDaveluy Quich. 

Ducange, basse latinité Duc. 

Legonidec, Dictionnaire breton. . . Leg. 

Rochegude, Glossaire occitanien des 

troubadours Roch. 

Burguy, Glossaire étymologique et 
grammaire comparée de la langue 

d'oïl Burg. 

Roquefort, Glossaire de la langue ro- 
mane Roq. 

f^acombe, Dictionnaire du vieux lan- 
gage Lac. 

Nicot, Thrésor de la langue française. Nie. 

Sermons de saint Bernard traduits en 



TABLE DES ABHÉVIATIONS. 61 

langue vulgaire et au XIP siècle. . S. B. 

Commentaire sur le livre de Job en 
dialecte bourguignon du XIP siècle. Job. 

Chartes bourguignonnes et franchises 

des communes Ch. Bourg. 

Bopp, Grammaire comparée des lan- 
gues indo-européennes etles étymo- 
lo!?istes allemands Diez et Sheler. Et. ail. 

Littré, Dictionnaire et histoire de la 
langue française Litt. 

Ch. Nisard, Curiosités du langage. . Gh. N. 

Commentaire des 4 livres des rois, 
donné par M. Leroux de Lincy. . Pvois. 

Manuscrit Delmasse, Essai de gram- 
maire bourguignonne. Supplément 
français n° 2820, à la BibUothèque 
impériale, document consulté par 
moi M* Del. 

M. le comte Jaubert. Glossaire du 
centre de la France C. Jaub. 

Grandgagnage, Étymologies Wallon- 
nes Grandg. 

Virgile virai en borguignon. . . . Virg. vir. 

Noëls et Glossaire de Lamonnoye. . Lam. 

Noëls et poésies bourguignonnes 

d'Aimé Piron A. P. 

Amanton, Philologue bourguignon. . Am. 

M. l'abbé Dartois, Patois de la Fran- 
che-Comté Dart. 

M. Tissot, Patois des Fourgs. Id. . Tiss. 

M, l'abbé Corblet, Glossaire du patois 
picard Corb. 



6:2 TAULE DES ABRÉVIATIONS. 

Vocabulaire champenois de Grosley, 
au t. P'' de ses Mémoires histori- 
ques sur Troyes Gros). 

M. Hécart, Dictionnaire du patois de 
Valenciennes Héc, 

M. Guiliemin de Chalon, Patois de la 

Bresse Guill. 



VÛCABULAIHE RAISONNÉ ET COMPARÉ 

DU DIALECTE ET DU PATOIS 

DE LA PROVINCE DE BOURGOGNE 



REMARQUES PRÉLIMINAIRES ESSENTIELLES. 

Un dialecte est le langage écrit d'une ancienne pro- 
vince; le patois est le langage vulgaire et non écrit de 
cette même province. Le Vocabulaire suivant offre l'étude 
raisonnée et comparée de ces deux langages ayant eu 
cours dans l'ancienne province de Bourgogne. 

Les exemples du dialecte sont pris dans les meilleurs 
documents du moyen âge, et les exemples du patois sont 
choisis dans les documents du langage le plus populaire 
et le plus exactement reproduit. 

L'utilité du Vocabulaire dont il s'agit est de présenter 
et d'expliquer les vocables que Lamonnoye, limité au petit 
nombre d'expressions de ses noëls, n'a pu donner lui- 
même dans son Glossaire de ces noëls, et d'obtenir 
ainsi un dictionnaire assez général du patois bourguignon. 
J'ai recueilli, dans celui que je donne, les mots, les lo- 
cutions, les proverbes, les dictons empruntés au langage 
parlé, et j'y ai consigné tous les vocables qui rappellent 
le mieux les mœurs, les coutumes et l'histoire de la pro- 
vince; de plus, j'y ai signalé plusieurs analogies de lan- 
gage que présentent d'autres provinces avec celle de Bour- 
gogne; j'y ai reproduit l'orthographe qui était usitée dans 
le dialecte et j'y ai écrit les mots du patois comme le veut 
l'usage et comme l'écrivent nos poètes les plus populaires. 
— 11 faut qu'on sache bien d'abord que, dans le patois 



64 VOCABULAIRE 

bourguignon, la terminaison de l'infinitif des verbes est 
en ai ou c pour ceux de la i" conjugaison terminés en er 
dans le français ; qu'elle est en / pour ceux de la 2* conju- 
gaison terminés en ir, et en oi pour ceux de la 3* conju- 
gaison terminée en oir; qu'enfin la voyelle ô surmontée 
de l'accent circonflexe se prononce eu. 

La science est en mesure d'affirmer aujourd'hui, contre 
des opinions vagues et légères, que les patois ne sont pas 
plus un langage de convention que les idiomes d'oc et d'oïl 
sortis comme eux du latin et du roman ; et qu'à côté des 
dialectes épurés ou d'une langue mûre, il y a eu et il y 
aura toujours un parler vulgaire, un patois dont la source 
n'a été et ne sera jamais difTérenle de la leur. 

Ces simples remarques indiquent le but et les motifs du 
Vocabulaire suivant : 



Cette voyelle prend fréquemment i dans les mots, 
par exemple lé maige pour les mages, lai pour la, 
imaige pour image, aivoi pour avoir, vo saivé pour 
vous savez, aïfaire pour affaire : c'est encore ainsi 
qu'on parle dans nos campagnes, et Lamonnoye, 
fidèle interprète de ce langage, l'a reproduit dans 
les mots précédents que je lui emprunte, — ai fau 
qu'anfm i'éclaite (j'éclatej sont les expressions de 
son premier noël. 

a devant une consonne et at devant une voyelle 
se disent pour est. 3^ pers. sing. du verbe substan- 
tif être. Exemples : el a convenaule, il est convena- 
ble, — el at acoizai, il est apaisé , en parlant du 
vent. 

Aboulé. — Jeter, pousser vers. Le Glossaire pi- 
card de M. l'abbé Corblet m'apprend que ce mot, 



nOURGUlGNOX. 65 

qui semblait être du simple domaine des écoliers, 
est assez répandu. Il lui donne pour origine boulon^ 
moins usité que boujon , pour exprimer un trait 
d'arbalète. Quant à moi, les mots latins pulsare ad 
me paraissent une étymologie plus naturelle. 

Abresai. — Havre-sac. (Del.) 

AccERTER. — Attester (du latin ad certare). Cou- 
tumes de Beaune, 1370. 

AcciDER. — Arriver par accident. Franchises de 
Seurre, 1341. 

Accointer [s']. — (Dial.), s' accointai (pat.), se lier 
avec quelqu'un. — Ce verbe réfléchi doit son ori- 
gine au mot roman cointe, du participe régime co- 
gnitiim exprimantune personne connue, provoquant 
la sympathie et le goût d'une liaison, et, par consé- 
quent, une personne agréable. 

Acoiser et s'Acoiser. — (Dial.), acoisai et s'acoi- 
sai (pat.), du latin acquiescere. Saint Bernard a dit 
au 1'''' sermon de l'avent : « Tuit cil ki lor envie 
acoyseront, etc. » — Se mettre à l'acoyau du vent 
(pat. châtillonnais), à Vécoyau (Champagne-Gros- 
ley), signifie se mettre en un lieu où le vent est coi 
iquietum) et n'a plus de prise. — L'expression vil- 
lageoise coge te est, sauf la prononciation eu du pro- 
nom, une traduction littérale de l'impératif du verbe 
latin cogère se, se contraindre. 

AcuisoN, ACUSON et AGCussoN. — Contestation, 
amende. Charte de 1270. 



lîG VOCABULAIRE 

Adroictement. — (Du latin ad diredum] selon 
le strict droit. On lit dans les Franchises de Seurre 
de 1341 : lolaulment et adroictement païer. 

Aesmer. — (Dial.), juger, estimer. — Dérivation 
de latin œstimare. « Soi aesmuel estre purrière et 
cendre, mimes quand il a Deu parloit. » (Job.) — 
Aesmé signifiait estimé et aesinent par estime : le 
français n'a pas cette heureuse locution adverbiale. 

Afaul, — (Lat., ad foUum), vendre vin à afaul, 
signifiait, dans les anciennes chartes, tenir taverne. 
— Aujourd'hui encore, une auberge est générale- 
ment indiquée par quelque feuillage à l'extérieur. 

Afflir. — (Dial.), accabler, tourmenter. — Dé- 
rivation du latin affligere. « Cant la feranz (ter- 
rible) vengeance nos afflit par de fors. » (S. B.) 

Affutiance. — Bagatelle. Les Picards disent af- 
futiau pour exprimer un objet de mince valeur, 
comme serait une baguette (en latin fiistis) au lieu 
d'un arbre. 

Aga. — Sorte d'impératif. On a dit argarder et 
agarder comme nous disons aujourd'hui regarder. 

Agrippai. — (Dial. et pat.), prendre violem- 
ment. Le patois a emprunté ce mot au dialecte. Saint 
Bernard a dit en son l^^f sermon de l'avent : « Si 
plongent ensemble ois ceos k'il Tpw^enV agrappeir, » 
c'est-à-dire ils précipitent avec eux ceux qu'ils peu- 
vent surprendre. (Du latin arripere.) 



BOURGUIGNON. 67 

Ahanères. — (Dial), laboureur. — Dans la basse 
latinité, terram ahanare signifiait cultiver la terre. 
Le verbe laborare, qui exprime le travail et la fa- 
tigue, a donné plus tard le mot laboureur. 

L'exclamation ahan, pour exprimer la lassitude, 
n'est point, comme on le voit, une simple onoma- 
topée du patois. 

Ahers. — (Dial.), attaché à. — S'emploie au sens 
physique comme au sens moral; c'est le participe 
passé du verbe alierdre, dérivation naturelle du la- 
tin adhœrere, part, adhœsus. 

« Bien aureiz (heureux) est li membres ki del tôt 
se serat ahers à cest chief et ke l'seurat (suivra) tote 
celé part où il irat. » 

Ai. — Pour a. Cette dernière lettre est fréquem- 
ment adoucie par la voyelle i, soit dans le dialecte, 
soit dans le patois : « Li cuer del saige homme est 
lai où tristece est. » (S. B., 1^'' sermon du carême.) 

Mais, en revanche, les terminaisons en er des 
verbes de la 1'*' conjugaison, et qui se prononçaient 
é, se changent en al dans le patois bourguignon, 
ce qui donne à ces infinitifs un son rustique et 
dur. 

AicuERjou. — Esceurjou, escarjou. — De ché- 
tive apparence. Le patois a emprunté cette expres- 
sion au mot du dialecte escars, qui signifie mes- 
quin. 

AiGAissE. — Pie. Cet oiseau passait pour être 



C8 voc.\riUi,.\iRE 

d'un fâcheux présage, ce qui me fait naturellement 
prendre noie du mot grec âya^w qui, d'après la dé- 
liiiiLion du Diclionnaire d'Alexandre, signifie : je 
vois avec admiration ou avec chagrin, mais s'em- 
ploie le plus souvent en mauvaise part. 

AiGRÔ. — Bénitier (du lat. aquarium). — Je crois 
que la règle de dérivation invite à écrire ce mot 
comme je l'ai fait ; toutefois on va voir par les vers 
suivants que Lamonnoye a procédé autrement : 

Passan, Blaizôte a dan le crô ! 
Le prùve Gui ili qu'il a quile 
De li jeté de Tek bénite : 
Ai n'a pu rati daus Vaiguerô. 

AiJANCE. — Agacement. — Lé fru var baille Vai- 

jancc. (Del.) 

Aimer de beu. — Fiel de bœuf ou partie amère 
du foie de l'animal (m^ Del.), du latin amarum. 

Ai.MCRùcHE. — Obstacle imprévu. — C'est vrai- 
semblablement un mot que les Anglais ont laissé 
aux Bourguignons quand ils s'aUièrent à eux au 
commencement du XV*^ siècle (traité de Jean-sans- 
Pcur à Calais avec l'Angleterre en 1416, et à Arras 
en 1420) et avaient des hôtels à Dijon. — En effet, 
les deux mots anglais awj crooked signifient quel- 
que chose (V accroché. 

Aixii.LK. — Agneau (latin agncllus). 

Cent ])eri)i d'aivù los aiuille. 
{Viry. vir.) 



BOURGUIGNON. 69 

AiRAi. — Héritier (du latin hœrcs). 

AiRAiGNAXT. — ("Dial. et pat.), honnête, civil, rete- 
nu, rangé: cne dame hcn airaignante. (M* Del.) — 
Au Dictionnaire du vieux langage de Lacombe, le 
mot arc(jner^ et au Glossaire de Roquefort, ares- 
(jner signifient retenir ou arrêter un cheval par les 
rênes. — Du propre au figuré, ce mot a fait beau- 
coup de chemin pour arriver à exprimer une per- 
sonne retenue et honnête. 

AiRER. — (Dial. et pat.), se fâcher, se courrou- 
cer. Dérivation du latin irasci. — Aii'igâ, en patois, 
signifie chicane. 

Porquei H faire éne quairelle 
Et li charclié eiii airigô 
Juque su lai pointe d'ein clô ! 

(A. P., Gomplimau ai Mgr de Cileà.) 

Airigotoii au masculin, et airigolouse au féminin, 
étaient l'opposé d'alsille (aisé, facile) et signifiaient 
difficultueux, tracassier. 

AiRROY. — Culture, ajustement, parure (m* Del.). 
Or, de l'idée matérielle de culture {ararc en latin), 
on est venu à l'idée morale qui s'y rapporte. Etre 
engrant airrog signifie être en bel ajustement; être 
en desairrog renferme l'image opposée. 

AiRSAiGE. — Hachis de viande. (A. P.) 

AiSEMAN. — ( Uial. et pat.), vase, ustensile, 
écuelle. 



70 VOCABULAIRE 

15oi si lu veii dans mai gôbelle 
C'at ein ben aizile aiieman. 

(Dial. français et bourguignon, 1682.) 

Delmasse prétend que cette expression doit son 
origine au prétendu mot celtique ais, latinisé, selon 
lui, au moyen âge par aisamentum et aisimentum ; 
mais il n'y a rien de celtique dans le mot ais, lequel 
dérive tout simplement du latin assis (Gœsar), si- 
gnifiant planche, tablette. 

Aissi. — [M^ Del.), essieu de voiture. 

AivAN. —El dit aiuan, il s'en est allé (m* Del.). 
On disait les aivaji de Noël. Lamonnoye nous ap- 
prend que des hautbois , payés exprès , avaient 
ordre de jouer de rue en rue pendant les quatre se- 
maines avant Noël depuis les neuf heures du soir 
jusqu'à minuit. Le peuple répétait, d'après cette 
musique, les airs de ses noëls (1). 

AiVAULAi. — Avaler (m^ Del.). 

Aivi. — Ai nos al aiui, nous sommes d'avis que 
(m^ Del.). 

Aivô. — Avec, aivô lo, aivà no, avec lui, avec 
nous. Le dialecte disait avoc (S. B.). 

AivocAU. — Avocat. Je m'an répote es aivocar, 



(I) Ou (lisait à Dijon, en entendant les hautbois; vêlai les aivan 
qui passe. 



BOURGUIGNON. 71 

disent les paysans. Le patois bourguignon répugne 
aux finales muettes : c'est pour cela qu'il ajoute la 
consonne r au mot avocat, ainsi qu'aux mots cic, 
mi c [cie\, miel), qu'il articule cier, mie)'. 

Aivoi DE QUEL — Être riche. 

Alumement. — (Dial.), éclairement de l'esprit, si 
l'on peut parler de la sorte , pour définir un mot 
qui exprime l'action des lumières acquises. Tel est 
le sens du latin lumen, racine de ce mot, et tel est 
aussi le sens du passage suivant du livre de Job : 
« Sera parfaiz li ans de nostre alumement, quand le 
permenablesjugières aparrat. » 

Amblai. — (Dial. et pat.), dérober. — Ce mot a 
passé du dialecte au patois. Au l'^^' sermon de l'a- 
vent, saint Bernard s'en est servi : « En lui sunt re- 
ponuit tuit li trésor de sapience et de science. Em- 
bleras-les tu donc por doneir à l'omme. » — La- 
monnoye pense que ce mot vient du latin vulgaire 
involare, et il cite cette vieille traduction du 7'^ com- 
mandement de Dieu : 

Le bien d'autrui tu n'ewô/eras. 

Ambrenai ou Embrexai. — (Infinitif, participe 
passé et adjectif), couvrir et être couvert d'une subs- 
tance quelconque. Aimé Piron a employé celte ex- 
pression dans le sens moral en disant dans sa pièce 
intitulée Éuaireman de lai peste : 

Un espri ambrenai de fautasie. 



72 VOCABULAIRE 

c'est-à-dire un esprit paré d'imagination. — Le 
même poète s'est servi aussi du mot dcaembrenai 
pour signifier qu'on se nettoie de ce cpai obstrue le 
cori)S ou l'esprit. 

Amp.reuille ou lambreuille. — Le nombril (m'' 
Del.). A Genève on dit le lambouret. (Voir au mot 

bcrullù.) 

A:»inRUAi (s'). — Se mettre en train de vitesse 
(m*" Del.,) et sambrui, verbe appartenant à une 
double conjugaison. — V art. :.amhrué ou ambrui, 
mis en train. (Lac.) Lamonnoye a donné à ce verbe 
la singulière étymologie de la préposition en et du 
substantif bymit : j'aimerais mieux la préposition in 
et le verbe latin ruere. 

De moime qu'ein ôraige ambnié dedan l'ar 
Montre de sai fiireu TelTor de tôte par, 
Ebôle lé moison, déraiceigoe lés àbre, 
Fai craulai lé roche, feussein tai de fin mabre. 

(A. P., Monologue bourguignon.) 

Or, dans le passage suivant du môme poète, le 
même verbe appartient à la conjugaison en ir. 

Lé sarjan qui étein plantai 
V6 sai pôle ansin que den mai 
Su ce pairôle ii'emhruive 
Pu for qu'on ne seroo dire. 

(A, P., Ebaudisseman dijomioi.) 

Amiuutnciiai , AMBRUNCiii et AMBRUN. — Fâché, 
d'humeur noire ou rembrunie. — Le dialecte disait 
cmbro}ichiés. — Lamonnoye fait dériver ce mot du 



BOURGUIGNON. 73 

latin, part. rég. imbricatum, ce qui me semble ne 
pouvoir signifier qu'un toit couvert de tuiles. Je pré- 
fère le part. rég. ohumbratum du verbe latin ohum- 
brare, dont se sert Apulée dans le sens d'om- 
brager. 

Ai pairoissoo tôt ambrunchai. 

{Virg. vil .) 

Amendise. — (Dial.), réforme, perfectionnement. 
Du latin emendatio. 

Amiaule. — (Dial. et pat.) Les adjectifs latins 
terminés en abilis se traduisent dans le dialecte et 
dans le patois par la terminaison aulc : « nais- 
sance amiaule as hommes. (S. B., vig. de la Nativ.) 

Ammistôflai ou EMMITOUFLÉ. — (Dial. et pat.), 
enveloppé, caparaçonné. — Ammistôflai de forure. 



Ampigé, ampeingé et emplxgé. — Embarrassé 
d'obstacles matériels. — TertuUien a employé le 
mot latin impinguaius (Quich.) pour exprimer l'idée 
d'une personne épaissie par la graisse de manière 
à ne se mouvoir que difficilement. — Le poète latin 
Plaute a dit impingcrecoDipedes, c'est-à-dire mettre 
les fers aux pieds. {Tbid.) 

De no péché, de no méfai 
Déspinpeijou no... 

(A. P., Évaireraan de lai peste.) 

N. B. — Am, cm- et an pour en, au commencement 
des mots, sont fréquemment employés dans le pa- 
tois conifiie dérivation de la préposition in du latin. 



74 VOCABULAIIŒ 

Andakn. — Delmasse donne à ce mot deux signi- 
fications, celle de grand clionet de cuisine, et celle, 
dit-il avec Lamonnoye , de V espace entre les deux 
jambes écarqaillées (écartées). — De ce que l'inter- 
valle entre les grands chenets de cuisine d'autrefois 
mesure à peu près une enjambée, on les a appelés 
des andains. — Autre chose est Yandée : c'est un 
sentier tracé dans les vignes (Del.). Aller tôt des an- 
dée signifie aller de suite, sans interruption de son 
chemin. Le mot italien andare a bien l'air d'être 
pour quelque chose dans ces dénominations. On a 
plus discuté sûr ces deux expressions que je ne 
saurais ou voudrais le faire. — Gomme on vient de 
le voir, Lamonnoye a traduit à sa manière cette dé- 
linition de Vandaiîi par Nicot : Tantum spatii quan- 
tum liomo divaricatis cruribus potest metiri. 

Andaivai, endesyer, endever. — (Dial. et pat.), 
enrager. — Roquefort fait dériver ce mot du latin 
drviare, avec la préposition m qu'il traduit par dé- 
vier, être égaré et hors de sens. 

Ceu d'heu (Ahûy) et ceu d'Aueire andaive 
De n'aivoi fai chauffai lô for. 

Voir ce mot à cette orthographe : endèvé. 

Anemiablement-. — (Dial.), hostilement; adverbe 
pris au subst. ancmi. « Li aguaitant visce anemia- 
btcment nos lièrent. (Job.) 

Anflicutai. — Engrosser. — Sans aucun doute 
les deux mots latins iHJJare ciiicm ont contribué à 



BOURGUIGNON. 75 

cette expression, qui est employée au futur dans 
ces vers du Virgile virai : 

Jeuqu'ai tan que certaine none 
Qn^an/licniéré Mar eu parsone 
Vène vo poudre deu géméà. 

C'est la traduction littérale du passage de Vir- 
gile : 

Donec regina Sacerdos, 

Marte gravis, geminam partes dabit iliaproleni. 

Anguignonai. — Causer de l'ennui, du désagré- 
ment, du guignon. 

Vo ne saivé pa l'aivauture 

D'ein de vos aimin qui, prauture, 

Vos anguiguoneré tretô. 

[Virg. viv.) 

Anoious. — (Dial.), fâcheux, désagréable. — Le 
substantif anoi, d'où cet adjectif dérive, signifie 
ennui. 

Anroué. — Enroulé. Du latin in rotatum. 

Ansin. — Ainsi, de même que. — Ansin sô ti, 
ainsi soit-il; ansin que, lorsque. 

An'tax. — Ce mot abrégé du latin ante anmim, 
signifie l'année avant celle où l'on est, c'est-à-dire 
l'année passée. 

Antodvillai. — Attacher, envelopper, faire un 
tout de diverses parties ou effets mobiliers. [In lo- 
tum voluere.) 



76 VOCAnULAlUE 

Antraipai. — Embarrassé dans un trou, dans 
une trape. (M'' Del.) 

AxvAiRiMK. — Corrompu. Cette expression est 
formée du mot patois vérin, qui signifie corruption 
engendrée par les vers. 

Anvi. — Involontairement (du latin invltus). 

Ancor qu'ai foite ben anvi 
Regadon s6 varge en respai. 

(I^amonnoye.) 

A^'vô. — Cornet à bouquin, désigné ainsi à cause 
de la forme de serpent de cet instrument d'église. 
(Del.) 

Anvoin. — Obstiné, têtu, opiniâtre. 

L'anfar contre le cier aivô tan fai Yanvoin. 

(Lamonnoye, 1" noel.) 

Lamonnoye pense que ce mot dérive soit de l'ita- 
lien invotato, comme si l'on voulait dire : engagé 
par un vœu, ou d'un autre mot italien invofiliato. 
Or, comme cette dernière expression signifie aussi 
bien passionné qu'enveloppé (voir au Dictionnaire 
d'Alberti), elle présenterait une étymologie plus 
naturelle que la première, à moins qu'on ne préfère 
pourtant le mot latin invium, rég. (ïinvhis, don- 
nant l'idée d'une personne d'humeur inaccessible. 

AoiRE. — (Dial.), accroître, augmenter. — Déri- 
vation du latin aurjcrc. — Le part, passé est auoit 
{aucias). Le livre de Job se sert du substantif né de 
ce verbe. Il dit, par exemple, « Yaoisemoit de la 
malisce des félon. » 



BOURGUIGNON. 77 

Apaisanter. — Le dialecte employait ce mot, qui 
est devenu, en français, apaiser. — Saint Bernard 
s'en est servi dans cette suave pensée sur l'enfant 
Jésus : « Petiz enfès est ki légièrement peut estre 
apeisanteiz; car en n'est nuls ki bien ne saichet ke 
11 enfès pardonet légièrement. » 

Aparmenmes. — (Dial.), à l'instant. M. Burgny 
fait dériver cette locution des mots adper melipsis- 
simum (tempus). — Saint Bernard a dit au sermon 
de l'apparition : « Si fut aparilliez aparmenmes 11 
tesmoignaiges del peires. » 

Apoier et APPOiER. — (Dial. et pat,), appuyer. 
Du bas latin appodiare. (Duc.) « Toz li mundes est 
à luiapoiez. » (S. B.) 

Appresser. — (Dial.), comprimer. Du latin vul- 
gaire ad pressare. a Appressanz par ton jugement 
tote la terre. (S. B., Nativ.) 

Approsse ou APROussE. — (Dial.) , du latin ad 
proximumj hâte, empressement. 

Araigne. — Ornement proscrit pour certaines con- 
ditions par l'édit somptuaire de 1580 rendu à Dijon. 

Aramis et Alramis. — Autorisé par justice. 
Charte d'affranchissement de la ville de Seurre, 
1278). — Du latin ad rem missiis. 

Arche. — Coffre (latin «rca), 1366. 



78 VOCABULAIRE 

Arcjuigné. — Piquer, agacer quelqu'un. — Aux 
Fourgs, en Franche-Comté, on dit arguenai, ex- 
pression que M. Tissot fait dériver de l'allemand 
(voir son Glossaire des Fourgs) ; j'y verrais plutôt 
l'influence du latin ar guère. 

Arié. — Locution explétive, soit d'étonnement, 
soit d'impatience. — En Franche-Comté, on dit ari. 

Arseà. — Bois à moitié réduit en charbon. — Le 
mot ars (brûlé) du dialecte est l'origine de cette ex- 
pression. — • Arsure signifie incendie dans les Fran- 
chises de Semur de 1262. 

Arsouille. — En patois picard, arsoule, expres- 
sion de mépris pour qualifier une personne mal- 
propre, ainsi que le fait entendre ce passage de 
saint François de Sales rapporté par M. le comte 
Jaubert : « Gens dignes d'être sou illards de cuisine. » 

AssAVORER. — (Dial. et pat.), goûter avec plaisir 
d'une chose (du latin saporare, assaisonner, et de la 
préposition ad). « Si nos cestui assavorons et nos 
adès lo mettons devant l'eswart de nostre cuer. 
(S. B., Serm. com.) 

AssEVEissER. — (Du latin suaviare), adoucir les 
sujétions féodales. Franchises de Tart, 1275. 

AssiAXTRER. — (Dial.), discerner, juger avec con- 
naissance de cause. Rac. lat. Scientia. « Cum petit 
qu il assiantre, » a dit samt Bernard, c'est-à-dire 
quelque petit discernement qu'il ait. 



BOURGUIGNON. 13 

AssoRRE. — Absoudre (dérivation du latin ahsol- 
vere). Franchises de Dijon, 1313. 

Asticotai. — Tracasser, piquer quelqu'un sans 
relâche ni miséricorde. Delmasse a dit fort ingé- 
nieusement que ce verbe doit son existence à Vas- 
tic, os creux rempli de suif dans lequel les cordon- 
niers enfoncent souvent leurs alênes. 

ASSUAGER, ASUAGER, ASOACER. — (Dial.), SOUla- 

ger, adoucir (du latin suai; mre). Rac. suavis. 

(( S'ass urt//er blandiment de segur répons (repos), 
a dit le livre de Job dans une véritable association 
de mots latins francisés. » 

Atainer. — (Dial. et pat.), quereller, obséder 
quelqu'un. Peut-être on parle mal en disant étai- 
ner. Le mot ataine signifie noise, chicane. M. Bur- 
gny dit, d'après le D'" Sachs, que les juifs allemands 
emploient leur verbe tahneii dans le même sens que 
l'expression atainer qui appartient aussi bien au 
dialecte qu'au patois bourguignon. (Voir au mot 
étaiîié.) 

Atapir (s'). — (Dial.), s'aitaipi (pat.), se cacher, 
se courber pour se dissimuler. — On a contredit 
l'étymologie latine de talpa sous prétexte que la 
lettre l ne se syncope point. — Frisch rapporte 
cette expression au haut allemand tap, pelotte et 
paquet : de sorte que se mettre en tapon a le même 
sens que s atapir. — Le livre de Job emploie ce 
mot adverbialement dans les deux exemples qui 



80 VOCAUULAIRE 

suivent : « S'eiUrunt eiiz alapisaument. — Li visces 
i entret alcqmaument. » 

Atarzier, atarger. — (Dial.), retarder. D'où 
atarzie, atargle et même' ata7'jance, retard, délai. 
— Dulâim atarditare, rac. tardus. 

Saint Bernard a dit au sermon de TAppariLion : 
(( Weez-ci la paix ne mies promise, mais tramise, 
ne mie atarzie mais doneie. » 

Ateirement. — (Dial.), humilité, bassesse natu- 
relle à notre condition terrestre. « II, par orguelh, 
contredient à Fateirement de leur faitéor. (Job.) — 
Le môme mot se prend aussi adverbialement par la 
simple addition d'un i. « Nos ki creiens ke toz jors 
oussiens viskeit ateiriement. » 

Atemprer. — (Dial.), tempérer, adoucir (du latin 
ad temperare). 

Atray. — (Du latin attrahere), droit de retenir 
un étranger dans une seigneurie dont il n'est pas 
membre. Coutumes de Chàtillon, 1371. 

Atriubler. — (Dial. et pat.), troubler, boulever- 
ser (du latin tnbulare). — Le mot patois tribouilli 
vient, comme le verbe qui précède, du latin Iribii- 
latio. « Giz turbilhons atrlubleU son corage. » 

Au et EAU. — Ces diphthongues étaient réputées 
comme trop sourdes par le patois bourguignon, le- 
quel dans les désinences en eau supprime Vu et ac- 
centue e et a. Ainsi, lorsque le dialecte disait : ai- 



BOURGUIGNON. 81 

gnel, mante], et le français : (ujneau, manteau, le 
patois prononçait aigneà, manteà; quand le français, 
après plusieurs dérivés du latin aqua , adoptait la 
dernière forme eau, le patois disait eà et eaa. 

AucuEXS. — (Dial.), quelqu'un (du latin aliqw's 
■unns). « Quant aucuens se welt ewier (égaler) par 
aventure à un altre. » (S. B.) 

AuLAi. — Appeler à haute voix. En français on 
dit lirler. L'interjection hé ! parait être la racine du 
verbe. 

Ai nos aulein d'où je sorleiu. 

Dans ce vers d'Aimé Piron [Déniantclure de Tai- 
lan), autdi a le sens de demander, questionner 
sur. 

AuTURÔ. — Diminutif. — Einméchan auturô si- 
gnifie, par exemple, une petite colline comparative- 
ment à une hauteur plus considérable. (M** Del.) 

AuvERT. — (Dial.), du latin apertum et provenant 
du verbe dont voici les variations : aovrir, auvrir, 
ovrir, olurir, ouvrir. — Saint Bernard emploie ce 
vocable dans ses sermons pour signifier ce qui est 
manifeste, évident. 

AvERi. — Abri (m» Del.), du latin apertura qui a 
aussi formé le mot aher (havre) du dialecte. 

AvEULETEiz. — (Dial.), aveuglement. (S. B.) 



82 VOCABULAirtE 

AvKixrAMAN. — Adverbe du cru et signifiant chose 
faite comme une vigne bien cultivée. Charte deFon- 
tenai, {'•212. 

AvoiNDRE. — Usité à tort pour aveindre [vehere 
ad), atteindre. — Part, passé aveindu (comte Jau- 
bert). Nos paysans disent avoindre. — Le hvre de 
Job adopte ce mot dans le sens de conduire à : 
(( L'iror voint au mal, » c'est-à-dire la colère mène 
au mal. En latin : vcliit ad. 

AvoLTiERGE. — (Dial.), dérivation du latin adul- 
terliun, adultère. « Tu ne feras mie avoltierge. — 
S'alcuns voit une femme por li aconvoitier, cil at ja 
fait avoltierge en son cœur. » (Job.) 

AwE. — (Dial.), eau. — En patois eà et éaa. 

C'est la forme la plus rapprochée du dialecte fran- 
çais qui, de son point de départ aqua (latin), a 
donné successivement les formes aigne, aighe, ahve, 
awe, eue, lève, iave, eave, eaue, et enfin eau. — 
Dans les coutumes de Chàtillon de 1371 la prison 
perpétuelle se traduit par cette phrase : eaue de tris- 
tesse et pain de doulour. 

AwiL. — (Dial.), oui. — Aivil senz dotte, trouve- 
t-on dans les sermons de saint Bernard pour oui 
sans doute. 

AxoRDRE. — (Dial.), pour assordre (du latin as- 
sur gère), ïâire sourdre, faire jaillir. « Il fesist axordre 
quatre fontaines. » (S. B., serm. de laNativ.) 



BOURGUIGNON. 83 



Bacon. — Emprunt fait aux Anglais. Bacon de 
porc , quartier de lard. (Franchises de Ghâtillon, 
1371.) — Chamhes de baquons salez, jambons. 
(Franchises de Seurre, 13M.) 

Baculer et BACOULER. (Dial.j, baculé (pat.), frap- 
pera coups de bâton (du latin baculus). — Être ba- 
culé d coups de souliers, à double gensive, est un 
propos des écraignes dijonnaises et signifie être 
passé à la savate. Ce propos se trouve dans les Bi- 
garrures de Tabourot des Accords. 

Bâfrai. — Faire bombance. (Dial. et pat.) 

De lai ce drôlai s'enalleiu 
Boire et bâfrai lote frusqiieia. 

(A. P., Complitnan de lai populaice.) 

Le patois a vraisemblablement défiguré de cette 
manière le vieux mot français bréfer, du grec /3f£cfo?, 
et non pas /3f ttpoj comme dit Nicot (les Grecs enten- 
daient par là un enfant nouveau-né). Le substantif 
brifau signifie un mangeur goulu, à finstar des en- 
fants. Hinc forte brifau a consueta puerorum vora- 
citat.e, a dit Nicot. — Les Picards appelaient biffe 
ou bifre un gros morceau de pain. (L'abbé Gorb.) 
— Delmasse nous apprend qu'on se servait en 
Bourgogne du verbe briffai dans le même sens que 
bâfrai. 

Bai. — Bec, d'où baiquée (becquée). — On a 



8i VOCABULAIHE 

donné diverses interprétations du mot bairôzai, 
approprié aux vignerons du (juartier Saint-Phili- 
bert de Dijon, et j'en trouve la définition naturelle 
dans ces vers d'Aimé Piron : 

C(! gros porman, ci''.s ivrogne 

Ce pillé de caibairai 

Qui tlu sirô de Bregogiie 

S'érôse sôvan le fjui 

Lo trogne, lo rvuge trogne 

Se paiulure en violai. 

Qui ne voit que bai rôzai (bec rosé) traduit par- 
faitement l'image esquissée par les vers d'Aimé Pi- 
ron et rendue en patois par le mot composé hairôzai. 
— Baigou ou Ikkjou et baigoulé signifiaient bavar- 
dage et parler l)eaucoup. Ces mots ont pour racine 
le mot l)ai. On peut y rattacher le mot begueUe ou 
brgiieiih', qui signifie parleuse mijaurée ou imperti- 
nente. 

Baillai. — Donner. Baillai lonpo desu (bas latin 
lobus), c'est-à-dire donner dans la bosse. — Baillai 
lai fétCj c'est-à-dire donner une aubade. — Pour 
l'étymologie de baillai on choisira entre celle du la- 
tin bajulare (porter, apporter) que donne Lamon- 
noye et celle du grec Ç>:>)liiv^ expliquée en ces termes 
par Nicot : « jSai/w jd ci<t mitto, car celuy qui ])aille 
rmitfit a sv. w 

r)ATL()X(;K et son diminutif bailongeotte. — Cuve 
elliptique pour transporter la vendange. (Del.) — 
Les vers suivants d'Aimé Piron nous apprennent 
que le même nom de bailongcoUe se donnait aussi 
à une espèce de mésange. Dans certains pays, on 



BOURGUIGNON. 8.") 

appelle haJangerote ou halancerote (qui se balance 
ou branlequeue) la bergeronnette, sorte de mé- 
sange qui suit les laboureurs pendant les semailles. 

On u'aiitau au travar do cliau 
Que lé quinson, lésaloiiolte; 
Lé clianJonnereu, lé lupnôlte, 
Lé bailong<.ôlle el lé taiiiii 
Gasouilll dû le grand niailia. 

M. l'abbé Dartois cite comme étymologie de bai- 
longe le mot de basse latinité halingium. 

Raiôlai. — Espèce de capuchon de femme 
nommé en Bretagne bagnolet. (Del.) 

Baltié. — (Dial. et pat.), c'est-à-dire qui porte 
le baudrier. — Au moyen âge, il n'y avait pas rien 
que les gens de guerre qui portassent le baudrier. 
Le suisse des cathédrales et des moindres métro- 
poles en était ceint et devait au nom latin qui l'ex- 
prime, c'est-à-dire haUerius, la dénomination de 
haltier ou porte-baudrier. — A Ghâtillon, une fa- 
mille de sacristains porte ce nom de pères en fds. 

Bandée. — C'était la [)ublication de ban des ven- 
danges. Delmasse se trompe en donnant à ce mot 
la signification de bande ou troupe. 

BANDrrs. — Soldats désorganisés et associés en 
bandes pour le pillage. C'est un nom de plus à ajou- 
ter à ceux qu'qn donnait aux XIV^- et XV*^ siècles 
aux Grandes Compagnies. 

Bandore. — Prison. Ce mot semble éln.' [»arlicu- 



86 VOCADULAIllE 

lier à Dijon et je n'en trouve la définition que dans 
le Glossaire des noëls de Lamonnoye. C'est, y est- 
il dit, une métaphore tirée de l'exercice du jeu de 
paume. Ainsi hundcr une halle, c'est la jeter dans 
les filets qui la retiennent prisonnière. 

Ban.xk ou HENNE. — Compartiment en osier placé 
sur des roues et servant au transport du charbon. 
Ce mot a des diminutifs, comme bcuinette et hanne- 
ton, que nos paysans prononcent, suivant leur gré 
ou l'usage qu'ils en font, henaton ou heneton. — On 
appelait has)ia(je l'acte de mesurer le charbon ren- 
fermé dans les hannes ou bennes (voir le comte Jau- 
bert) . Ces vocables sont généralement répandus : à 
Valenciennes, on nomme heniau un tombereau. 
Ils paraissent être du petit nombre de ceux 
que nous ont laissés nos ancêtres les Gaulois. — 
Festus nous apprend que henna était un mot gau- 
lois signifiant une espèce de voiture. 

Bauboteignai. — Bredouiller, parler comme en 
tremblant. Ce mot est un diminutif de harhotai. 
Tous les lexiques ou vocabulaires que j'ai consultés 
s'accordent à donner à ce dernier mot le sens de 
barbouiller en parlant. Marot l'emploie avec cette 
signification ; on lit dans la farce de l'avocat Pathe- 
lin : « Par le corbleu , il harbelotte ses mots tant 
([u'on n'y entend rien. » — Nicot traduit les verbes 
latins mutire et mussare par « harboter quelques 
paroles entre ses dents. » — Il traduit encore les 
expressions latines horrere pavore par barboter de 
paour. — Aimé Piron emploie le mot substantive- 
ment dans sa pièce de Philisbor éclaforai : 



BOURGUIGNON. 87 

Ça le brave mousieu Moreà 
Qui fai dé var san barbotaifjne. 

Barguigné. — (Dial. et pat.), hésiter, être indé- 
cis, marchander; en basse latinité harcaniare ou 
harganiare. (Duc.) Le vieux mot français hargc si- 
gnifie esquif, navire, d'où l'idée de commerce, d'où 
celle de débattre des conventions d'échange ou le 
prix des choses, d'où l'hésitation de deux parts pour 
tomber d'accord, d'où, en un mot, la position de 
marchander. — Nicot traduit barguigner par dis - 
ceptare de jyretio. — Le verbe anglais io bargain si- 
gnifie faire un marché. 

Barm. — (Dial.);, brave, noble, vaillant, fort. — 
Ce mot s'écrit barnil dans l'idiome provençal où 
l'adverbe barnilement signifiait courageusement. 
(Roch.) — On lit au livre de Job ces deux passages 
orthographiés de deux manières : « Fort et barnil 
sens duit l'om mettre az portes del cuer. » — « Cil 
ik de bariii cruarde sevent f^iarnir lur cuers. » — 
Baru dans l'idiome germanique, bearn en anglo- 
saxon, luill-born en anglais, ont le sens qui s'attache 
à une race distinguée. — Barniez signifiait no- 
blesse. — Le mot ber ou beir de la lan^■ue d'oïl ne 
doit-il pas son origine au substantif latin vir, et le 
complément baron à l'accusatif viimm? Or l'idée de 
bravoure et de vaillance s'alliait à celle de virihté, 
et l'on sait d'ailleurs que le baron était le type des 
chefs do guerre sous le régime féodal. 

Barôciie. — Paroisse [diil-àlin parochia). 



88 VOCAhULAIIŒ 

TÎASTE. — (Dial et))at.), suriit! exclamation fournie 
par le verbe impersonnel italien hastare, suftire. — 
Lamonnoye emploie crûment ce verbe italien , 
comme cela se faisait dans le patois où il s'était in- 
troiluit. Seulement Lamonnoye écrit haslro dans 
son Glossaire et mieux bastcvo dans l'un de ses cou- 
plets, et il l'indique au conditionnel; mais dans l'i- 
talien, ce serait basterebhe. 

Lés aine é bone eiivre son mole; 
On laisse le cier an dezar. 
Un pecovi de bone sole 
Bastcro po le raudre ôvar. 
Le tdm se par, le tam se par : 
El at aizé d'ôvri lai pôle, 
Ou ne vcu pas tonai lai cfar. 

11 y a toutes sortes de remarques à faire sur ce 
couplet du i2<^ noël de la rue du Tillot : 1'' celle que 
je viens de présenter; 2° l'usage d'écrire cier pour 
ciel et dar pour clé, ce qui atteste que les Bour- 
guignons n'adoptaient pas les prononciations sour- 
des ; 3'^ l'emploi du verbe avoir pour le verbe être 
dans ce membre de phrase -.YAcd aizé, et 4° le chan- 
gement du pronom personnel ai ou i en el à cause 
de la voyelle qui suit. 

Bataille -CiiAMPEL, — Duel judiciaire. (Fran- 
chises de Molesmes, 4260.) 

Baldir. — (Dial.),baudi (pat.). Ce mot a deux sens, 
selon qu'il s'emploie dans le dialecte ou dans le pa- 
tois. Dans le dialecte il signifiait se réjouir et venait 
du haul-aliemand hahl. (Burgny.) — Bauderie ex- 
primait à la lois hardiesse, courage et joie, comme 



BOURGUIGNON. 89 

si la gaîté devait être l'apanage des cœurs vifs et 
hardis. — BahJrcl était le ceinturon ou baudrier de 
l'homme de guerre. — Dans le vieux français, Ni- 
cot traduit haude par gaudens. 

Le patois donnait au mot baiulîr le sens de ga- 
rantir. (Del.) En voici l'explication : faire une en- 
chère dans une vente de village, c'était beau dire, 
et cette enchère ou beau dit devenait une garantie 
nouvelle d'estimation de l'objet en vente. — H y a 
entre les deux mots la différence d'orthographe que 
je signale ; mais le patois n'y regarde pas de si près. 
Je ne partage pas l'opinion de Lamonnoye qui veut 
que baudi vienne du latin bandire, signifiant pu- 
blier, notifier. La consonne ii, qui est une liquide, 
ne peut se convertir en la voyelle u. 

Bé. — Se met devant une consonne : Ça bé bon. 
On écrit devant une voyelle : El a ben aipri, c'est-à- 
dire il est bien élevé. 

Bers. — (Dial.), berceau. — Trois porcs fu.ei.t 
condamnés et suppliciés en 1404, à Rouvre (Bour- 
gogne";, pour avoir dévoré un enfant au bers, dit la 
sentence. (Del.) — Ce mot est l'apocope du bas latin 
bereioluni (Duc), d'où est aussi venu le mot patois 
brcssore, qui a le même sens que bers. 

Bertaudk. — (Pat.) et bertauder (dial.). Quel- 
ques-uns prononcent breiauder. — Tondre inégale- 
ment, et, au figuré, luire pitoyablement une chose. 
En latin, bes ionderciii^m.'àe tondre aux deux tiers. 
Ceux qui disent bcrdauder faussent l'expression. 



90 VOCABULAIRE 

Berullô et BREuiLLÔ. — Nombril. (Del.) Ce sont 
les mêmes mots pour le sens qnambreuiUe ou lam- 
breuille cités en leur lieu. Le dialecte appelait 
breuilles les entrailles. Roquefort fait venir ce mot 
de la basse latinité burbalia. 

Ai li forre l'ôpée es ainche 
Et li haille ein si villain cô 
Qu'ai sotoo po lé breuillô. 

{Virg. vir., ch. il ) 

Besoniables. — (Dial.), adjectif signifiant une 
chose dont le besoin se fait sentir. « Tote chose ne 
moi {mihi) sont mie besoniable. (Job.) 

Beugne. — Bosse, enflure, apostume à la tête. — 
Beussnicii a la même signification en Franche- 
Comté. (Tiss.) — Le dialecte se sert du mot biyne, 
que Nicot traduit en latin par tumor. C'est sans 
doute de là que vient le mot patois bignoii qui si- 
gnifie avoir une tumeur aux yeux. 

Beuillé ou beuyé. — Ouvrir de grands yeux et 
regarder de près comme font les bœufs. On dit 
d'une personne étonnée : Ai beuille et rebeuille. 



Tan qu'ai pale elle vo le beuille 

N'an doLoiie pas lé cleiiz eiiille. 

(VîVr/. vir., ch. Il ' 



Lamonnoye a traité de cette étymologie en poète, 
en disant que beuillé c'est regarder avec de grands 
yeux, comme faisait Junon aux yeux de bo'uf, selon 
l'épithètc d'Homère. 



BOURGUIGNON. 91 

Beurniclai ou beurniqué. — (Del.), loucher. — 
Un beurniclou ou une heiirnicJouse est une per- 
sonne qui louche. — Un beurlu est celui qui a mau- 
vaise vue. — L'exclamation heurnicle signifie qu'on 
ne voit goutte à une chose. Ce mot date sans doute 
de l'emploi des lunettes qu'on appela d'abord berni- 
ques ou bernicles (expressions corrompues vraisem- 
blablement de vernicles, locution appropriée aux 
verres de ces lunettes) , plus tard besicles, du latin 
bis oculus. — Quoique inventées au XIII^ siècle, 
elles ne furent bien en usage qu'au XV''. — Ne pou- 
voir rien apercevoir qu'à l'aide de lunettes c'était, 
en terme patois, beurniclai. 

Betôtte. — Petite bête. 

Bevore. — ^ Tasse pour boire. 

Bezai. — Tiges sèches de pommes de terre ou 
autres légumes. Je ne trouve d'analogue de ce mot 
qu'en Bretagne, où Ton nomme bezin ou bizin les 
algues propres à faire de l'engrais et à brûler. 

(Leg.) 

Bichegone (aller à). — C'est-à-dire aUer à cali- 
fourchon. (Del.) 

BiGNOU. — Prononcez biguenou. (Voir au mot 
beugne.) 

BiLLADAi. — Boiter. — Billar, c'est-à-dire qui 
s'appuie sur une jjille (du bas latin biUu>>, bàlon). 



92 VOCABULAIRE 

Vulcaiu s'en ailo liill.iilan. 

{Poés. bourg.) 

Bique. — Je l'en, pond du beurre de bique, bizarre 
locution répondant à celle-ci: « Va-t'en voir s'ils 
viennent. » 

BiTOUx, BiTousE. — Personne affectée de la chas- 
sie (Del.), d'où le verbe débitousai, se nettoyer les 
yeux. 

Je débitousoQ nos euille. 

{Virg. vir.) 

Blandir et ABLANDiR. — (Dial.), flatter, caresser, 
amadouer. On lit au livre de Job : 

« Les blandissemenz de péchiet. — La prospéri- 
teiz del munde nos blandit. » 

Blazir ou BLEziR. — (Dial. et pat.), meurtrir. 
Dans le patois, le mot blétir ou devenir blet se dit 
des fruits qui dépassent la maturité. Les paysans 
disent une poire blosse (prononcer bliosse), dé fru 
bJo (blio). — Le patois de Champagne emploie le 
mot blosser pour exprimer que des cerises commen- 
cent à rougir. (Grosley.) 

BoDE. — Ce mot a deux acceptions : celle du 
vieux français bourde que Nicot traduit par menda- 
riuni et nugœ, et celle de bord, frontière, limites 
d'une métairie et la métairie elle-même, d'où le mot 
bodelle, maisonnette. — Lamonnoye dit que le pre- 
mier dimanche de carême, ou dimanche des bran- 



boui;guignon, 93 

dons, les villageois promenaient le long de leurs 
hordes ou granges des llambeaux de paille tortillée 
pour chasser, disaient-ils, le mauvais air de dessus 
la terre. 

BÔFE. — Enflure. (Del.) Le mot bôraufle, enflé, 
appartient à la môme famille de mots. 

BoGE. — Etofïe commune au XYI*^ siècle. 

BÔGRAi. — Petit bougre. Ni le diminutif, ni le 
mot lui-même n'avaient, en Bourgogne, au XVIIP 
siècle, le même sens qu au XIV'' et au XV«, témoin 
un passage de la pièce intitulée : Dijon en joie 
(1716), et où il est question du maire qui faisoit 
rigolai dan dé gran tonneà, dan dé tenue d'exeel- 
lan sirô vignôlai, et alors : 



Peire, gaçon, pelit boirai 
Taudeia lo bure et !o sAhelle. 



Le mot bougre, dans sa véritable acception, n'a- 
vait été connu, en Bourgogne comme aifleurs, que 
depuis les progrès des sectes manichéennes ; mais, 
alors, l'inculpation qu'il comportait était grave. Il 
résulte du Piegistre de secret de la mairie de Dijon 
que, le lundi avant la Saint-Barthélémy, le 22 août 
1407, on décida, sous la présidence du mayeur 
Aymé de Bretenières que, comme il était prouvé 
que Nicolas Butin de Semur était bougre, il serait 
condamné à soffrir mort et être ars. 

BoisÉOR. — (Dial.), fourbe, trompeur (de la basse 



94 VOCABULAIRE 

latinité bausicwe ou bosiare). — Doisdie ou voisdie 
signifie ruse, fourberie. — Roquefort fait dériver 
ce mot du latin versutia qui a la même significa- 
tion. 

Bon. — Les villageois disent : Ça pu bon , — ça pu 
muglieu, sans distinguer les degrés. 

BÔQUAi. — Heurter, bousculer quelqu'un ou 
quelque chose, l'arrêter dans sa course. 

Ein roi chè qui lai justice 

Fai veni bôquai lui magliee. 

(A. P., Comp. des vuiyneron du Dijon.) 

Dans le dialecte picard de Valenciennes, buquer 
signifie heurter violemment, et même frapper. — 
Le proverbe bourguignon suivant attesterait que le 
mot toquer est parfaitement synonyme de celui qui 
nous occupe : « Qui toque l'un boque fautre. » (Voc. 
de Grosley.) — Le même poète Aimé Piron , en 
parlant du point d'arrivée à Dijon dos voyageurs du 
Midi, écrivait : 

Ai fau qu'ai hôque au pont é chèvre. 

Selon quelques-uns, boquai signifierait s'accoler 
et viendrait de bucca. 

BoRGÉ. — Répandre (du latin vergere qui a le 
même sens dans Lucrèce). 

Tu vén borgé tou san po laivai no défau. 
(Lamon., l«r uoël.) 



BOURGUIGNON. 95 

BoTOiLLE. — (Dial. et pat.), bouteille. — Saint 
Bernard ou son traducteur a dit au sermon de la 
vigile de Noël : a La viez hotaiUe du cors. {Velerem 
utrem corporis.) » 

BôTRE. — Mettre, part, hottii (voir au Glossaire 
de Lamonnoye). — Le même mot est hoteir et bou- 
ter dans le dialecte (du latin pulsare), celui qui 
excite ou anime une compagnie à quelque divertis- 
sement se nomrne un bôtantrein (un boute-en-train). 
— Boutre avant, pour mettre en avant, se lit dans 
les chartes du XIV'' siècle. 

BoucHETON, — Attitude d'une personne accrou- 
pie. (Del.) — Se hêtre ai houclieton, c'est-à-dire s'ac- 
croupir. (Voir dans Ducange le mot de basse latinité 
bucellus.) 

Bouchonné. — Étrier un cheval, d'où le mot bou- 
chon de paille qu'on employait faute d'étrillé. Le 
dialecte emploie le mot boucheter. 

Bouchot. — Buisson. Un bouchot àQhoi^, c'est- 
à-dire une agglomération d'arbres sur un point. — 
En dialecte bourguignon, boucliet ; en dialecte pi- 
card, liouchel; en basse latinité, boscus. (Duc.) 

Bouée, bouïe et buée, — (Dial et pat.), lessive. 
La dernière de ces locutions appartient au dialecte : 
« Entendîmes un bruit strident comme si fussent 
femmes lavant la buée. » (Rabelais, Pentagruel, 
V, 31.) — Nicot fait dériver cette expression du la- 



96 VOCAIiULURE 

tin imbucre, imbiber d'eau. — En Bourgogne, on 
dit des cabaretiers qui mêlent leur vin d'eau : Ai fon 
hii buée. 

BouFFio. — Nuage épais qui présage le tonnerre 
(expression du chàtillonnais). — En langue d'oïl, 
bulfois signifie bruit, rumeur, vacarme. (,Roq.) — En 
basse latinité, buffa a le même sens. ■ — Les Lan- 
guedociens disent : Lou vent bouffe. 

Bougonnai. — Murmurer. Est-ce grincer comme 
un verrou qu'on ferme? — Le mot bougon , en 
efïet, dans le dialecte, signifie verrou (voir Lacombe 
et Roquefort) ; mais le mot de basse latinité boujo- 
nator s'appliquait aux inspecteurs de la draperie, 
qui devaient avoir de fréquentes réprimandes à 
faire pour forcer les marchands à ne pas contreve- 
nir aux règlements. (Litt., Dict.) 

BouiLLEAU, — Panier où les bêtes asines portent 
leurs fardeaux. Le vieux français a le mot bouille 
ou hotte de vendange. (Lac.) Ce dernier mot signifie, 
en Franche-Comté, un vase en bois ayant une anse 
percée d'un trou afin qu'une seule main puisse le 
saisir. 

BousAK. — Expression usitée en Bourgogne pour 
désigner un enfant qui déchire ses vêtements. 

(Deb) 

BouscoGNAi. — Pousser et repousser, ballotter. 
(Del.) — Ce mot est un assemblage du verbe boussai 
[pulsare) et coquai {y oir ce mot). 



BOURGUIGNON. 97 

Et pui je bousse et pui je croie. 

{Virg. vir.) 

BousÉE. — Fiente de vache (du mot roman d'oïl 
boë, boue). — Bousan veut dire fange dans le vieux 
français. 

Bra:hai ou braimai. — Demander une chose avec 
obstination. — En italien bramare signifie désirer 
ardemment. — Si ces expressions dérivent du grec 
Çpdtfxw, invocem erumpo, ainsi que le traduit Nicot, 
le sens de cette expression s'est bien élargi, comme 
on le voit, en passant dans les idiomes italien et 
français. 

Brainne. — En patois; brehaig dans le dialecte 
bourguignon; brahaiyne, braigne, brehagne et bre- 
henne dans les autres dialectes de la langue d'oïl; 
bréchan^ dans l'idiome breton; tous ces mots si- 
gnifient stérile. Voici un passage d'un sermon de 
saint Bernard avec la traduction en langue vul- 
gaire ou dialecte du XIl'' siècle : « Talem fructum 
ferunt arbores infructuosœ ad quarum radiées se- 
curîs posita jam videtur. » — « Teil fruit porte li 
arbre salvaige et brehaig, et ce semblet ke li cu- 
gneïe soit j'ai mise as racines de ces arbres. » 

Brandir. — (Dial.), brandi (pat.), jeter, lancer, 
agiter, faire tournoyer. — On appelle brandes, dans 
quelques terrains, certaines bruyères à balai (le 
comte Jaub.) — Brandir en l'air, le soir du pre- 
mier dimanche de carême, ces brandes ou bran- 
dons est un usage conservé du paganisme. Les vil- 

7 



98 VOCABULAIRE 

lageois de nos côtes bourguignonnes enflamment 
des paquets de sarments ou retirent des brasiers 
allumés sur les places des tisons qu'ils lancent ou 
brandissent en l'air. Lamonnoye a dit : 



Nun n'antre en pairaidi 
Tù brandi. 



Rabelais a dit {Pantag., IV, 17) : « Des moulins 
à vent tout brandits, » c'est-à-dire mis en mouve- 
ment de giration. — En Champagne , on nomme 
hrandilloire une escarpolette. (Grosley.) — Bran- 
dir, pense M. Littré [Histoire de la langue fran- 
çaise, t. I, p. 6), vient d'un de ces mots germains 
qui se sont incorporés comme termes de guerre dans 
les langues romanes : c'est le mot hrand, épée. 
L'agitation et le tournoiement que donne à cette 
arme celui qui s'en sert pour l'attaque ou la défense 
a amené naturellement le verbe brandir (voir au 
mot torché). 

Braisnai. — Remuer, agiter. 

Lu manton brannein en cadence. 

(A. P., Ebaudisseman dijonnoi.) 

Le patois change volontiers l enn, ou, pour mieux 
dire, fait disparaître cette première consonne pour 
redoubler la seconde. Ainsi brannai, chez les Bour- 
guignons, braner chez les Picards de Valenciennes 
(comte Jaub.), branai au village des Fourgs (Tiss.) 
ne sont que des modifications de l'expression du 
dialecte branler, c'est-à-dire remuer, mouvoir. Le 
mot branne, balancement, dont le sens est bien 



BOURGUIGNON. 99 

rendu par le latin vacillatio, a été métamorphosé de 
la même façon du mot branle, qui signifie aussi 
danse ou ronde de danseurs. La locution faire un 
branne de sotie (sortie) voulait dire voyager. (Del.) 

Braiverie. — (Dial. et pat.), dépense en habits 
et étalasse. 

Brayôte. — Pantalon. (Del.) — Dans l'idiome 
breton, bragez. (Leg.) Les expressions bragues, 
avallades, usitées aux écraignes dijonnaises, signi- 
fiaient culottes bas. — Avallade provient de la basse 
latinité avallare , la latinité pure étant ad vallem 
ire, pour signifier descendre d'un point plus élevé 
que la plaine. 

Bréghie. — Pot à eau. (Del.) — Le verbe grec 
ep£j(;elv signifie mouiller, arroser. 

Brelaigne. — Mauvaise voiture. — Brelingue en 
patois de Genève, et ailleurs brelingot ou berlin- 
got. — Toutes ces expressions dénaturent le mot 
berline. 

Brelandai. — Courir le brelan , lieu où l'on 
joue. 

Brenicle. — Sorte de jeu. (Del.) — Aimé Piron, 
dans sa pièce de vers intitulée Ébaudisseman di- 
j07inoi, cite ce jeu avec divers autres. 

On i juoo au chaipifô. 

Au trou maidaime, ai lai œenicle, 

Ai boche au for, ai lai hrenicle, 

Ai l'auboi qui i veu sôlïlai, 

Au caiche caiche 



100 VOCABULAIRE 

Bresillai. — Briser en petits fragments. (Del.) 
— Bressilles signifient de menus morceaux de 
bois. (Le comte Jaub.) 

Breugne. — Ce mot a deux acceptions : il si- 
gnifie la bruine, le brouillard aussi bien que brune 
de couleur, dont breugnotte est le diminutif. (Del.) 

Bribaulai. — Mendier. (Del.) — Dans le patois 
picard de Valenciennes, hriber signifie quêter des 
bribes, et briherie s'emploie comme adjectif. (Hec.) 

Lai Lepaige, ancor lai Dupont 
Qui bribaulle délai le pont. 

[Véritable vie de Gôdu.) 

Bride ai veaa. — Bride à veau; locution fami- 
lière : une mauvaise corde, un rien, une chose 
qu'on ne ramasserait pas. 

Brigands. — Nom donné aux dévastateurs com- 
posant les Grandes Compagnies, et non point parce 
qu'ils dévastaient, mais parce qu'ils portaient un 
haubergeon ou cotte de mailles du nom de brigan- 
dine. Dans le dialecte, l'expression débrigandiner 
signifie débarrasser un chevalier de sa cuirasse. 
(Roq.) 

Bringuai. — Heurter, choquer et jusqu'à les 
mettre en pièces (en bringue) les verres en signe de 
réjouissance et de confraternité de convives : d'où 
bringuai j c'est aussi boire avec excès. 

Aiilumaignon-no lai trogne, 
Bringuon lô le londujor. 

(A. P., Bon tan de retor.) 



BOURGUIGNON. 101 

Le patois picard de Valenciennes dit taper en 
bringue. (Héc.) — A Genève mettre en bringue si- 
gnifie casser. 

Les vers suivants expriment bien le sens du mot : 

Oa lé voisoo potai dé bringue 
Et se récriai taupe et tiugue, 
Beuvau et rebeuvaû via foi 
Ai lai sautai de notre roi. 

(A. P., EbaucL clijonnoi.) 

Le mot allemand trinken signifie boire. La corré- 
lation entre les deux actes que j'énumère les a fait 
confondre. Tous ces mots me paraissent avoir pour 
origine le verbe grec ^p^'x""-', qui signifie mouiller, 
arroser, boire abondamment, s'enivrer. 

Brio. — Broyé. Pain brio, pain broyé et d'une 
facile mastication. D'après Delmasse, on dit par ma- 
nière de proverbe à Dijon : Se faire pain brio d'une 
chose, c'est-à-dire s'en faire un grand plaisir. 

Brôcréaa ou Brôquerea. — Bondon ou bonde 
d'une barrique, d'un tonneau. (Del.) 

Brou. — Bourgeon. — «Lebroud'aibôpin, disent 
les villageois, abé bon po gari l'estropisie. » (Del.) 
— Le mot de broutilles, petites branches, vient sans 
doute de là, et, par extension, on a dit broutiller, 
c'est-à-dire manger de légères bribes de pain (Del.), 
c'est-à-dire encore occuper son attention de choses 
minutieuses. 

Brouillamini. — Dc.:ordre , chaos , confusion 
d'objets. 



102 VOCADULAIHE 

Brulô. — Yeux, au figuré. (Del.) 

Lé brulô de ce jeune fille 
Oui n'aivon pa pn de vint an 
Dé piarrerie de l'Indostan 
Vou épluan d'éne tei force 
Qu'on se dôtle bé que lai sorce 
Qui côle au bas de ce brulô. 
Né j'aimoi métei de côvô. 

(A. P.) 

BucHÉ. — Ce mot a un double sens : frapper fort 
et travailler fort, rosser une personne et faire un 
gros ouvrage. — En Picardie on dit buqiier à mort 
(héc.) ; — un hùcheux est un abatteur d'ouvrage. 
(Comte Jaub.) 

BuiE ou Buée. — Lessive. On disait que les ta- 
verniers faisaient la buée quand on les soupçon- 
nait de baptiser leur vin. 

Buson. — Musard qui ne fait qu'aller et venir 
comme la buse tournoie sans cesse dans les airs 
pour guetter sa proie. Le verbe biisenai signifie 
aussi musarder. — Dans d'autres patois un busaiid 
est un niais qui ne sait se tenir en place. 



Cagnar. — Fainéant toujours couché comme un 
chien, ou poltron comme un chien qui fuit (italien, 
cagna; latin, canis). 

Caibôche. — Têtu, opiniâtre, mauvaise tête. — 
M. le comte Jaubert dit qu'il y a une chouette ainsi 
nommée à cause de sa grosse tête ; mais ni le latin 



BOURGUIGNON. 103 

caput ni l'espagnol cabo n'emportent le sens moral 
que nous venons de définir. Or, on appelait Cabo- 
chiens, du nom d'un boucher nommé Caboche, 
leur chef, des séditieux, des entêtés du temps de 
Charles VI. Cette étymologie n'est-elle pas plus na- 
turelle, d'autant mieux que le parti des Cabochiens, 
ennemi juré des Armagnacs, pactisait avec le duc 
de Bourgogne très ouvertement. 

Caibossai. — Bossuer un objet en frappant des- 
sus ou en le laissant tomber. Le dialecte disait cam- 
bouler et cabouler. (Roq.) — A Genève, on dit ca- 
boler. 

Caibu. — Se dit d'une certaine espèce de chou 
très serré, très pommé et ayant la forme d'une tête, 
caput. 

Caimand, caimandouse. — (Dial. et pat.), men- 
diant et mendiante. Rac. lat. mendicare. La préposi- 
tion cum qui précède le vocable annonce des men- 
diants réunis. 

Gaipirotade pour capilotade. — Déchirure en 
mille morceaux. Dans le patois picard, capilloter 
signifie lutter corps à corps. (L'abbé Corb.) — La- 
combe cite le mot capilha, signifiant culbuter la tête 
la première, comme l'exprimerait le latin in capite 
labi. Ces différents sens justifient l'idée de mettre en 
pièces et morceaux selon l'acception générale. 

Cairibandène pour calybandène. — Du mot la- 



104 VOCABULAIHE 

tin calyba, signifiant treille, et calybita, signifiant 
celui qui hante le cabaret. (Quich.) — En patois 
bourguignon cori Jai cairibandène c'est courir les 
cabarets (voir au mot gualribandène). 

Elle cor lai cnirihandène 

Po lai ville et po lé rampar. 

[Virg. vir.) 

Caissô. — Poêlon. On qualifiait de traine-caissô 
le soldatinactif des garnisons. 

C4AISSOTTE. — Religieuse nonain. (Del.) — Casse, 
du latin capsa, signifie reliquaire (voir Lacombe). 

Calé. — Beau. Béou mau calé, bien ou mal mis. 
Les villageois disent encore à ceux qu'ils voient en 
toilette : Vo veci ben recalai. — Dans l'ancien pays 
de Guyenne, ca/oi signifiait ce que nous venons de 
dire, et c'était certainement un emprunt fait au mot 
grec xa>'oç de la colonie phocéenne de Marseille. — 
Ailleurs encore calaud signifie gracieux, gentil 
(comte Jaubert) ; en Franche-Comté, aux Fourgs, 
calot signifie bon, et faire son calot d'une chose 
c'est s'en régaler. (Tiss.) 

Calingé, calangé. ^— (Pat.), chalongier et calon- 
gier(dial.), ce qui rapproche davantage le mot du 
latin calumniare, contester, disputer, reprendre 
quelqu'un. «Li disciple l'en c/ia/on^en/voyrement. » 
(S. B., 1^'' serm. du carême.) — Le mot calenger 
avait, dans le patois, le sens de réprimander verte- 
ment. — Chailongeur signifie chicaneur dans une 
charte des franchises de Seurré de 1278. 



BOURGUIGNON. 105 

Calô. — Noix, eicalôtei, noyer. (Del.) — Ce nom 
vient du brou ou écale, partie enveloppante du fruit. 
Aussi dit-on échaiUai et ailleurs challer (comte Jau- 
bert) des noix, de même qu'on appelle échalas les 
perches servant à les abattre. — On dit échaller les 
coques dures, comme on dit écosser les enveloppes 
tendres, les cosses de pois, par exemple. 

Ein calôtei de son feuillaige 
Ombraigeoo tô le voizignaige. 

{Virg. vir.) 

Cambôle. — Ampoule, élevure. Le mot patois 
caibossai, cité plus haut, se disait camhouler dans le 
dialecte et signifiait hossuer^ en s' appliquant plus 
particulièrement à la vaisselle. « Lé piqûre d'ôtie 
fon veni dé cambôle. » (Del.) — Lamonnoye pense 
qu'on a dit d'abord chauhoule et caubouîe, du latin 
calida huila, élevure cuisante. 

Cambré. — (Dial.), voûté comme certains édi- 
fices (du latin camcra). Les villageois appellent mau 
cambré un arbre dont le tronc est bossu. 

Campène. — (Dial. et pat.), rehgieuse dévote, du 
latin rampana^ cloche, parce que les religieuses rè- 
glent toutes leurs pratiques quotidiennes sur l'appel 
delà cloche. 

Gamplx. — Qui ne marche pas droit. (Del.) Dans 
l'idiome breton, kanipen signifie tête courbée. 

Gainai (se). — Se heurter contre un obstacle qu'on 



106 VOCABULAIRE 

ne voit pas, contre un angle, contre la carne ou les 
carneaux (Nicot) d'une muraille, par exemple. — 
Par une singulière extension du mot, on dit dans le 
Chàtillonnais qu'un individu est cane quand il marche 
sans regarder devant lui ou quand il louche. 

Cancotre et CANCOUELLE. — Hanneton. — Voici 
comme Delmasse expUque l'origine de ce m)t : « La 
forme de ce coléoptère approche de celle qui est fi- 
gurée sur le zodiaque sous le nom de cancer. » 

Cannetilles. — Fils d'or ou d'argent tortillés sur 
du laiton. — Ornement interdit à certaine classe, et 
surtout aux servantes, par édit somptuaire de la mu- 
nicipalité de Dijon de 1580. 

Canolle. — Fruit du cornouiller, et canolai, cor- 
nouiller. (Del.) 

Caquetore. — Sorte de fauteuil où l'on caque- 
tait. — On dit aujourd'hui une causeuse, mais on 
ne caquette pas moins qu'autrefois. 

Gare. — (Dial.), chair (du latin caro). Dans le 
vieux français, care signifiait visage (Lac), d'où 
l'expression se carrer, c'est-à-dire se regarder avec 
complaisance. 

Carre. — Gendre, et Carrier, cendrier. — Le 
patois redoublait volontiers la consonne finale en 
faisant disparaître la consonne précédente. Il substi- 
tuait volontiers aussi à la syllabe en la voyelle a, 



BOURGUIGNON'. 107 

comme on le voit ici et comme on peut l'observer 
dans les verbes prarre ou parre, pour prendre, et 
eprarre, pour apprendre. 

Carrenô. — Petit coin, diminutif de carre. 

Tô po lé cai-re de lai velle. 

(Récit français et bourguignon, 1682.) 

Meussé vo dan quoique carrenô signifiait cachez- 
vous dans quelque petit coin. 

Cartheranche. — Partie équivalant à la quarte- 
mesure d'un tout. Franchises de Ptouvres, 1357. 

Catôlicle pour Catholique. — Le peuple parlait 
ainsi chez les Parisiens comme chez les Bourgui- 
gnons. Il en était de même pour nombre de termi- 
naisons eiiique : bouticle, cantide, musicle, etc. 

Gaussai et cossai (se). — Se heurter. — L^ mot 
cosser, dans le dialecte, et non pas crosser, comme 
on le dit par corruption, signifie frapper, meurtrir 
(voir le comte Jaubert). 

Caviron. — Petit caveau. (Del.) 

Chailemie. — Flûte (du latin calamus, roseau). 
Virgile a dit : Calamos inflares levés ; et il a dit 
aussi calamo agresti ludere. 

Cenelle et GixELLE. — (Dial.), baie rouge de Fau- 
bépine. MM. Burguy et Jaubert ont considéré ce 



108 VOCABULAIRE 

mot comme mie contraction de coccinelle, insecte 
rouge et arrondi comme la baie vn question. 

Cete pour CETTE, — Pron. démonst. — On s'oc- 
cupait assez peu des genres dans le patois. Aussi 
prononçait-on s' te soit pour le masculin, soit pour 
le féminin. Aujourd'hui encore on ne se fait pas 
trop scrupule, même en ville, de cette barbu ro pro- 
nonciation. 

Chael. — (Dial.), dérivation du latin catulus et 
signifiant le petit d'un animal. « Juda chaels (race) de 
liéon. » (S. B., vig. de la Nativ.) 

Ghafolx. — Petit, frêle. (Del.) — Lacombe donne 
à ce mot le sens de laid et de mine maigre et re- 
poussante. Il cite cet exemple : Li singe est ung 
pouant chafouen. — A Genève, chafouiller signifie 
manger salement comme un petit enfant. — Cha- 
foin répond à l'italien cattivo, qui signifie chétif, à 
moins qu'on ne préfère le mélange de chat et fouin, 
c'est-à-dire d'apparence sournoise et grêle. 

Chaibotte. — Espèce de danse, lajavotte. (Del.) 

Chaimainge. — Chemise. 

Ghaintea . — Portion réservée de pain ou de gâ- 
teau. — Rabelais (Pantag., prol. du IV^" liv.), dit le 
cliantiaii pour le ({uartier de la lune. — hdi chante 
ou jante est une partie, une fraction de la roue. 

Chaipeciiô. — Coupe-chou. Couperet à hacher 
les herbages. (Del.) 



BOURGUIGNON. 109 

Chaipifô — Bonnet de fou. (Del.) 

Chaire. ■ — (Dial. et pat.), du latin cathedra. La- 
monnoye écrit cheire. Le mot chaise est le résultat 
d'une fausse prononciation et n'est point admis 
chez nos paysans. 

Chaissô. — Maillot d'enfant (Del.), employé pour 
sechô, dit Lamonnoye, parce qu'on fait sécher con- 
stamment les linges d'enfant. 

Chaissoure. — Fouet des charretiers pour chas- 
ser ou faire avancer les chevaux. 

Chaitognai. — Attirer un enfant par des frian- 
dises, des chaterieSy comme on dit encore dans le 
langage familier, en assimilant la gourmandise d'un 
enfant à celle d'un chat. 



Tu sai bé quant eiii enfaa crie 

Que por au époizé lé cri 

Ai ue fau qu'ène r/tniferie, 

Vou qu'eiu sublô, vou qu'eiii trebi. 

(Lamon., 4e noél.) 



Chai VI ou chaivousri. — Chauve-souris. (Del.) 

Chambleire. — Petite servante. On disait aussi 
chambrillon. 

Champai. — Jeter (Del.). C'est le sens de ce vers 
du Virg. virai : 

Lo champe dé meurgei de piarre. 



110 VOCABULAIRE 

Champnettes de murs. — Coutumes de Châtillon, 
137i , d'où, plus tard, channettes et chanates, tuyaux 
de conduite d'eau pluviale. 

Gharbouillai. — Noirci par le charbon. Tel est 
aussi le sens donné à ce mot par M. le comte Jau- 
bert. Les villageois disent d'un enfant dont la figure 
est malpropre : « S' tu lai a tô chairbouillai, ai fau le 
déchairbouillai. » — Aimé Piron, dans sa pièce de 
vers des Hairangou de Dijon, a dit que Santeuil se 
bottait à écrire sain s' encharhouiUai lai çdiYveWe. 0r 
c'est du mot encharbôtai qu'il aurait dû se servir 
(voir ce mot). — D'après M. Littré {Dictionn. de la 
langue française), ce mot, qui a été adopté dans le 
français, viendrait du latin carbimculari, c'est-à- 
dire être carbonisé par la gelée. 

Gharpaig^'e. — Grande corbeille pour la confec- 
tion de laquelle le bois de charme entrait plus par- 
ticuhèrement sans doute, car tel est le sens du mot 
charpe. (Roq.) 

Gharreire. — Voie où passent les chars, les voi- 
tures. 

Charretée d'injures. — Sottises débitées du 
haut d'un char par les compagnons de la Mère folle, 
de 1454 à 1630. 

Ghasez. — Vassaux logés par leur seigneur (du 
latin casati). Franch. de Saulx-le-Duc, XIIP siècle. 

Chastece. — (Dial.), se trouve dans saint Ber- 



BOURGUIGNON. 411 

nard pour chasteté comme chetitesse pour indiquer 
ce qui est chétif. 

Chastron. — Mouton. Le bélier se nommait 
coillart. Coutumes de Gliâtillon de 1371. 

Ghaté. — Plus tard chastel, chcq)tel et cheptel. — 
Ce mot s'appliquait d'abord à la totalité du bien d'un 
redevable, et, par suite, au bétail ou aux baux le 
concernant. (Franch. de Molesmes, 1260.) Il vient 
de castellum parce que tous les biens, le troupeau 
comme autre chose, revenaient au château du sei- 
gneur et en dépendaient. 

Chécun. — Chacun. — Chécun di sai chéquène, 
c'est-à-dire chacun raconte sa nouvelle. — Une ex- 
pression digne de remarque est celle de messire 
chécun qui s'appliquait à chaque membre du Parle- 
ment. 

Chemenai son train. — Locution familière signi- 
fiant continuer ce qu'on faisait. 

Cheneveuille. — Tiges sèches du chanvre dé- 
pouillées de leur écorce. A Semur et dans le Châtil- 
lonnais on dit chenevotte. 

Ou nos aire por ses beàs euille 
Brelai corne dé cheneveuille. 

(Virg. vir.) 

Chenil. — Lieu où l'on enferme les chiens (en latin 
canile) et où s'accumulent les ordures et la pous- 
sière. Dire qu'on a un chenil dans l'œil pour expri- 



il2 VOCABULAIRE 

mer qu'on y a de la poussière, c'est une exagération 
de langage, c'est le tout pour la partie. — Je ferai 
remarquer toutefois que cette expression singulière 
est plus du ton maniéré de la ville que du langage 
populaire. 

Gheulai. — Tetter. Se dit aussi des enfants se- 
vrés et qui tettent leur pouce. (Del.) — Lamonnoye 
pense que ce mot est contracté de chôvelai, petite 
mesure pour le lait. — Ducange trouve l'origine de 
ce mot dans la basse latinité cheolare. — En Cham- 
pagne, chûlai signifie boire tout d'un trait. (Gros- 

ley.) 

Cheva^^ton. — Tison (rac. lat. candescere). Aimé 
Piron, au iQ^ noèl de mon Recueil, dit qu'il n'y avait 
dans l'étable : 

Anco bé qu'ai noge et qu'ai jaule, 
Le moindre chaivanton de feu. 

Ghevestre. — (Du latin cMput stringere^. — « Li- 
col pour avaler (ad vehere) au croct des fourches pa- 
tibulaires et pour m.Qiive kgehaine (torture) les mal- 
faicteurs. » (Goutumes de Ghasteillon, 1317.) 

Ghez. — Ge mot qui n'est partout ailleurs qu'une 
préposition, tient la place d'un substantif comportant 
l'idée de tous les hôtes d'une maison. (( Ghé mosieu 
ein tei aitein defeur quan j'i fu. — Ghé mon peire 
vo fon bé dé compliman. » — On s'étonnera peu de 
cette façon de parler quand on saura que la prépo- 
sition r/je, qui s'écrivait ainsi, dérive du substantif 
latin casa, signifiant la maison ou la chaumière des 
personnes dont on parle. 



BOURGUIGNON. 143 

Chezai. — Gheoir (du latin cadere). 

Chianleizai. — Courir les rues et les bals avec 
un costume et un masque pendant les jours gras. 

El Ole po fini son rôle 

Le masque qui le chianlizô. 

{Virg. vir.) 

A Dijon, sous les ducs et depuis, dés le commen- 
cement de l'hiver, les personnes de tout rang ne 
manquaient point de prendre toutes sortes de cos- 
tumes, et cette joie commençait après les fêtes de 
Noël, ce qui a fait dire à Lamonnoye, au 6^ noël : 



Lé gran queique foi 
An masque ai ménéu se promeune. 



Chiche. — (Dial et pat.), avare ; du grec "îxxo,- , 
d'où le latin ciccus, spathe d'un fruit, c'est-à-dire 
chose de nulle valeur. Or, de ce qu'un avare attache 
du prix à la moindre chose possible, on a transporté 
àl' avare le nom qui n'appartenait qu'à la chose sans 
prix. Telle est la logique du langage. 

Chioude. — Sale, dégoûtant. Le patois de Mau- 
beuge dit chiourde. (Héc.) — « Je dors une heure ou 
deux à travers cent rêves plus chioudes les uns que 
les autres. » (Lettre d'Alexis Piron, 1758.) 

Chipotai. —Taquiner quelqu'un, être minutieux, 
vétilleux, marchandeur. — Signifie aussi manger 
avec dégoût et du bout des dents. — En Champagne 
un chipotier est un homme hargneux. (Grosley.) — 



H4 VOCABULAIRE 

Le verbe anr;lais tn cliip signifie chapeler, couper 
menu, amenuiser. 

Chonne. — Se dit d'une personne par trop timide 
ou montrant une honte puérile. Ne serait-ce point 
là une torsion du mot ashamcd que les Anglais au- 
raient légué aux Bourguignons pendant leur étroite 
alliance avec ces derniers. Les personnes qui savent 
prononcer l'anglais comprendront ce rapproche- 
ment que j'indique pourtant sous toute réserve. 

Chose. — Locution familière à ceux qui parlent 
d'une personne dont le nom ne vient pas à leur mé- 
moire. 

Chose (c'est-à-dire muse) charche voi ton grimoire 
Po no contai tôte l'histoire. 

( Virg. vir.) 

GiiosEMENZ. — (Dial.), blâme. On trouve dans le 
livre de .Tob parole de chosement, c'est-à-dire parole 
de remontrance. Ce mot vient du verbe choseir, 
gronder, lequel dérive lui-même du verbe déponent 
latin causari, ou caussari, alléguer, accuser, plaider. 

Chouinai. — (Pat.), couinner (dial.), pleurer. Il 
y a le réduplicatif récouiner dont on se sert aussi 
bien en Bourgogne qu'en Champagne pour exprimer 
la vive appétition d'une chose. — Le verbe latin 
grunnire rend fidèlement le sens de ces mots. 

Cecle. — Cercle. Cèdes es eues, cercles aux cuves. 
(Franchises de Salmaise, i265.) 



BOURGUIGNON. H5 

CiER. — Ciel. C'est parce que les Bourguignons 
trouvaient la consonne / trop sourde qu'ils lui ont 
substitué la consonne r. Le dicton suivant : Laissai 
le cier an dczar, c'est ne le cultiver pas plus qu'une 
vigne qu'on laisserait en friche. — D'ailleurs avec / 
on prononçait cié, ce qui paraissait encore trop 
sourd aux oreilles bourguignonnes. 

CiFAR. — Diminutif de Lucifer. 

CiN. — Devant une consonne : cin sols; — cinq 
devant une voyelle ou une li muette : cinq hommes. 

Clairai, — (Prononcez quierai), flamber, briller. 
On dit en Bourgogne le feu claire, la lampe claire. 
Ce verbe a été formé directement du latin clares- 
cere; il est fâcheux qu'il n'ait pas été adopté en 
français dans le sens neutre, car il faut des péri- 
phrases pour le suppléer. 

Ma quan i vile feu clairai. (Prononcez cliairai.) 
{Virrj. vir.) 

Les expressions suivantes se rattachent à ce verbe : 
ainsi cliar signifie éclair, et clia feu follet. (Del.) 
Clatai venant du régime latin claritatem signifie 
clarté. 

Clamentte. — Plainte faite à l'autorité (du latin 
clamare). Clamer un larron c'était dénoncer un vo- 
leur à la justice. — Un fau clain était une plainte 
mal fondée. (Franchises de Salmaise, 1265.) 



1 1 6 VOCABULAIRE 

Claquedent. - Remède qu'on ne peut prendre 
sans claquer des dents, 

Clak. — Mot à trois significations: 1° clair ^ du 
latin r'/a/wrs; 2" clerc, du latin clericus; 3° clair, 
pour clé ou clef, du latin clavis. — Le dialecte, 
comme le patois, adoptait Vr final dans certains 
mots, comme cler pour clé. On lit dans une charte 
de saisie de la commune de Dijon, parle duc Phi- 
lippe-le-Hardi , en Tannée 1366: « Mais convint 
qu'elle baillast la cler de V arche, » c'est-à-dire la 
clé de son coffre-fort. — Cependant ou lit clevf de 
l'arche dans les coutumes de Beaune de 1370. 

Glarceleire. — (Dial.), celui qui tient le trous- 
seau de clés, le cellérier, claustri cellarius en latin. 

Cliôche. — (Prononcez clieuche), cloche, — et 
clioché (prononcez quyauché), clocher. — Lai mai- 
laidie de clioché s'entendait delà nostalgie ou aspi- 
ration au retour dans la patrie. 

Clivai. — Éplucher, rechercher. (Del.) 

Cloficher. — (Dial.), attacher avec des clous (en 
latin clavum figer e). « Son très saint cors clofichè- 
rent en la croix. » (S. B., serm. de la Conv, de saint 
Paul.) 

Clouer. — Enclore (du latin clauderé), clouer sa 
vigne, c'est-à-dire l'entourer de quelque palissade ou 
la clore de murs. (Coût, de Beaune, 1270.) 



BOUriGUIGNON. 117 

CoDELLE. — Petite corde. Ce dernier mot a })Our 
racine le grec z^?^'"'- On dit une ficelle mal codelée, 
pour exprimer que le chanvre est mal tressé. 

Uglisse et tôte lai sequel e 
En vorcinfillai lai co(/e//e. 

(Viry. vir.) 

GoGÉ (se). — Se contraindre, cesser défaire une 
chose (en latin co(/ere se, se violenter). Les villageois 
disent à un enfant qui pleure ou s'agite trop : Coge 
te, c'est-à-dire apaise-toi ou cesse de remuer; 
mais cette forme serait peut-être plutôt une sorte 
de contraction du mot acoiser, comme acoisc te, 
coise te, coge te. 

Cogne. — Angle et coin (en bas latin cognus. 
(Roq.) — Ce mot a pour diminutif cognôte, petit 
coin. 

CoiFFE-A-BRAs. — Sorte de coiffure des servantes 
du XVP siècle. 

CoLPAULE. — (Dial. et pat.), coupable. Dériva- 
tion il iturelle du latin culpabilis par la suppression 
de la voyelle brève i et le changement de la liquide /. 
en u. — Saint Bernard a dit au sermon de la Nati- 
vité : ff Colpaiile de peniienant dampnation. » 

Comme. — Combe, vallon étroit. — Kn bas-breton 
comm que Davies écrit cwmm (cumm) . 

CoMMENZAiLUEs. — (Dial.), Commencements. 



118 VOCABULAIRE 

(( Penre garde al chief est esgardeir les commen- 
zailles de son exhortement. » (Job.) 

COxXE. — Cornes. Boisé deu chèvre entre lé cône 
se disait d'une figure maigre et effilée. 

Al airoo bea entre lé cône 
Boisé deu chèvre po le moiu 
Tau al aivoo in cheli groin. 

{Virg. vif., ch. ii.) 

CoNSiÉviR et COA'SIEWIR. — (Dial.j, poursuivre ar- 
demment un but. « Gonsiewons notre mortifica- 
tion. » (Job.) 

CoNTE.xs. — Dérivation du latin content ionem, 
rixe, querelle. Franchises de Flagey, 1332. 

GoNTRESTER. — (Dlal.), résistor (du latin contras- 
tare. Dans ce passage du livre de Job : « Li cuer 
des justes soffrent voirement les temptacions, mais 
il i contreston^t. y> On perçoit dans ce mot contres- 
tont, au lieu de contrestent^ le même son que dans 
le patois, c'est-à-dire que la 3<^ pers. du pluriel a la 
même désinence que la 1'°, sauf le changement de 
r.s final en f.nous contrestons, — ils contrestont. 
En cela, le patois a gardé les traditions du dialecte. 

GoNTRETENAiL. — (Dial.) Nous u'avous point en 
français d'expression aussi énergique ; la préposi- 
tion contra exprimant la résistance et tenacutimi 
(d'où tenail), exprimant l'acte de maintenir ou com- 
primer. On lit au livre de Job : « Rapresseir le con- 
tretenail de nostre corruption. « 



BOURGUIGNON. 119 

CoNTRiVLER. — (Dial.), pour contribler. Ecraser, 
marcher sur (du latin trlbularc avec la préposition). 
« Celui chief cuy li forz femme avait contri- 
vleit, » c'est-à-dire la tête de satan que la Vierge 
avait écrasée. (S. B., 1<^'" sermon du carême.) 

Convive. — (Dial.), s'employait aussi bien que 
conviuie (du latin convivium), pour festin. « Si fai- 
soient convives par les maisons, chascuns en son 
jor. » (Job.) — Le simple repas s'exprimait par // 

in.ançjiers. 

CôQUAi. — Heurter en se servant du talon (du 
latin calcarc). Il n'a pas toujours existé aux portes 
soit un rdcloir pour gratter (l'usage de gratter aux 
portes nous est encore attesté par les écrivains du 
XVIT*"' siècle), soit un marteau, comme-on en voit en- 
core dans les anciens hôtels, soit une cloche, ce 
qui est l'usage commun aujourd'hui. 

CoQiJEFREDOuiLLE. — Sot, fat, niais. 

.le sinjou ce cnqupfreihiiille 
Ojine ène lrôi)e de niolon. 

{Vivfj. vir.) 

CôoUELUCHÔ. — (Prononcez quequelucheu), capu- 
chon. Ce mot date vraisemblablement de 1510 à 
1557, espace de temps ou la coqueluche, cucuUus 
morhuA, faisait un grand nombre de victimes. (Roq.) 

CoQrKiuLi:ou. Fâché comme un coq. — On dit 
encore être rouge comme un co(|, monter sur ses 
ergots pour exprimer le courroux d'une personne. 



I"20 VOCABULAIRE 

Vos aitiu si tré orguillou 
Si i|iiiiitou et coquerillou 

(Demantelure de Tailau, IGll.) 

Cors-Fétu. — Courte-paille (du latin curtiis fus- 
tis), court bâton. 

CoRSSiNS, — PRESTANS. — Banquiers, prêteurs 
sur gage. (Franch. de Seurre, 1278.) 

CoR-TO.\-TO>'. — (Onomatopée), cor de chasse. 

Cossu. — Riche. On dit cela d'un champ qui 
présente une abondante récolte en fruits à siliques 
ou à cosses. (Del.) — Selon M. le comte Jaubert, le 
mot cosse signifie spécialement souche de vigne. On 
pouvait donc dire d'un vigneron qui aurait eu beau- 
coup de biens en vignes. C'est un vigneron cossu. 

CosTEMENs et DÉPARS. — Frais et déboursés. 
(Charte de commune de Seurre, 1278.) Le mot cos- 
toinge signifiait aussi dépens, frais, coût. (Is-sur- 
Tille, 1310.) Ces expressions dérivent du bas latin 
custamentum. (Roq.) 

Cote. — Courge. (Del.) 

Côtig>;ar. — Confitures de coings. (Del.) 

Cou. — Couvert, caché. Delmasse veut que ce 
soit une abréviation du latin copcrtus, et voici com- 
ment il l'explique : « Quand une bonne , dit-il, 
amuse un petit enlant, elle dit itérativement coù- 



liOUHGUIG.XON. 121 

coù, en lui cachant le visage ; puis, en le lui décou- 
vrant, elle ajoute : Ah! le voilà! 

CouÉE. — Grand nombre d'enfants. (Del.) 

CouiFFAi. — Coiffé. I ne seu pas venun couiff'aij 
c'est-à-dire je ne suis pas venu au monde riche et 
heureux. 

CouïTE. — Hâte. Broc 1167' à cuite d'éperon est 
une expression du poète Perceval. — Elle signifie 
appuyer l'éperon au flanc du cheval de manière à ce 
qu'il lui en cuise. Couite est une ligure de mots : 
c'est la cause prise pour l'effet, puisque l'effet est la 
course plus active du cheval. 

CouLiA'ER. — Se glisser comme en rampant à la 
façon d'une couleuvre (en latin coluber). 

COURGIE et ÉCOURGIE. — FoUCt (du latin CO)Ti- 

gia, lanière). 

Coussoz. — (Du latin cidrita), chausses. (Cou- 
tumes de Chàtillon, 1371.) 

CouTRE. — (Du latin culciira), matelas. (Mêmes 
coutumes), 

(ioijzAiGXE. — r<ousine. On appelait aussi cou- 
sines les fUles de joie. Ai vai voi lé couzaigne était 
un propos moins cru que : Il va voir les filles. Cette 
locution bourguignonne a ses analogues en latin. 



I'^^ VOCMUlLAlill-: 

où l'on disait : Ire ad commatres et surtout arf so- 
nores. Ceci avait un sens multiple: on disait les 
sœurs pour les trois parques, pour les trois furies, 
pour les trois grâces, pour les neuf muses, pour les 
nymphes et enfin pour les courtisanes. 

CowE. — (Dial.), cuve. « Moyses comandet que 
la cowe del sacrifice soit couverte en l'alteir. (Job.) 

Gôyô. — (Prononcez queveu), chaufferette. 

Tôte lés harbeire 
D'aivô lo côvô. 

(A. P., Boa tan de rclor.) 

So servir d'une chaufferette se dit couver. (Del.) 

Crâne. — Ce mot signifie à la fois fier, tapageur 
et avare. — On dit c'est crânement beau. En Picar- 
die, il est crâne, signifie il est bien habillé. Dans le 
langage ordinaire , lever la tète c'est montrer de 
l'audace et de la fierté. Telle est sans doute l'analo- 
gie. Quant à la signification d'avare, le mot crâne 
n'est qu'une homonymie, et, dans ce dernier sens, 
il est d'origine romane et signifie creux, vide, des- 
séché. (Pioq.) — Un champ crani est un terrain 
hàlé, desséché (comte Jaub.), comme on peut sup- 
poser au moral le cœur d'un avare. — A ce point de 
vue, sans doute, le mot crée signifie, chez nos villa- 
geois, ladre, vilain, chétif. — A Toulouse, créât se 
prend pour pécunieux. Ces expressions du poète 
Goudelin, non a créa, signifient il n'a pas maille. 

En français, c'est une antre affaire : le mot 



BOURGUIGNON. J2o 

cancre (avare) vient de cancer, parce que l'avarice 
ronge le cœur comme un cancer ronge les chairs. 

Cravéure. — (Dial.), crevasse. Ce mot répond, 
d'après M. Burguy, kV\iB\ien crepatura, fissure. « Si 
toz poanz Deus soi demonstret à nos parmi les cra- 
véures de contemptacion.» (Job). 

Créaule. — (Dial. et pat.), croyable. Vraie dé- 
rivation du latin credihUis. 

Gremmoir. — (Dial.), craindre, et cremmor ou 
cremor, crainte (du latin tremcre). — « Quar la 
cremmors cuije cremmoi, moi (m/Zw) est venue; et 
ce que je redotoi, moi {mihi) est chaut. » (Job). 

On voit que le pronom moi était, dans l'exemple ci- 
contre, une dérivation naturelle du datif latin mlhi, 
puisque aucune proposition ne l'accompagne. Saint 
Bernard emploie une image vive au sujet du mot 
cremor; il dit : Le mor dément de cremor. 

Creuse. — Coquille. (Del.) 

Crinses. — Mauvaises graines mêlées au fro- 
ment. Le mot latin increium signifie qui n'a pomt 
passé au tamis. (Quich.) 

Criquet. — Un petit cheval, et, par extension, 
une personne de petite taille. 

Croa. — Corbeau. Onomatopée. 

Croire. — (Du latin crescere), ajouter. Croire 



I"2i VltCAlîULMKK 

les denrées, augmenter le prix des denrées. — Ce 
mot signifiait aussi faire crédit. (Franchises de Pon- 
tailler, Ubl.) 

Crôlai. — S'emploie comme verbe actif et comme 
verbe neutre. Trembler de la tête ou des mains, 
c'est l'acception du neutre. On dit en effet, en Fran- 
che-Comté, crolai de la tête et grûlai des mains. 
(Tiss.) Crôlai un arbre pour en faire tomber les 
fruits, c'est l'acception de l'actif. — D'après Dufouil- 
loux, croaler la queue (remuer la queue), se dit du 
cerf quand il fuit. — Tous ces mots ont sans doute 
pour origine le bas latin grollare (Duc), en italien 
crollare. Nicot traduit crosler par quatere, pulsare, 
et veut qu'il vienne du grec xooùsiv , pousser en ar- 
rière ; mais alors la dérivation naturelle donnerait 
crouer. Voici deux passages en vers bourguignons 
où se trouve employé le verbe crôlai dans les deux 
acceptions, active et neutre. 

En ein monian, l'abre se foin, 
Ai croie, ai branne son brainchaige, 
On an! an snblai son fenillaige. 
Et pn il'aivô bé du fra^^a 
Tô d'ein cô on le volai ba. 

{Virq. vit',) 

Ai crôli de si nide sote 

Que quate foi on antandi 

Dan sou vaulre ein chairivairi. 

{Ihid.) 

Le verbe patois urouillai a la même origine que 
le verbe précédent. — Tôt i firouille, c'est-à-dire 
tout y remue. Ce mot sert aussi à exprimer la multi- 
tude des choses et des gens. 



BOURGUIGNON. 42o 

Crôtô. — (Prononcez creuteu) . creux de la 
nuque derrière la tête (Del.) ; diminutif de crô, 
creux. 

Groupeton. — Se mettre à croupeton, c'est-à- 
dire s'accroupir. A Lyon, on dit se mettre en gra- 
boton. 

Grume (se). — Gourber. Se mettre en deux. Dans 
l'idiome breton crum et croum signifient courbé 
(Aurélien de Gourson , Gan le armoricaine) , et croum- 
ma exprime l'action de se courber. (Leg.) 

Gruyères. — -(Dial.), cruel. La terminaison ères 
était fréquente dans les dérivations des finales la- 
tines élis et or, par exemple ; saint Bernard a dit 
au sermon delaGonversion de saint Paul : Gruyères 
porseuères (en latin, crudelis persecutor). 

Gette terminaison avait pour but de distinguer le 
sujet du régime qui s'énoncerait par cruel por- 
seuour. 

Gueudé. — Groire, dans le sens d'espérer. — 
Les Ghampenois, pour exprimer leur bonne ou 
mauvaise espérance d'une récolte, disent: on cueude 
ou l'on décueude. 

GuERBÈGE. — (Dial.), inclination basse, en latin 
curvatir . Le livre de Job a dit : Une cuerhece de 
pensée à désireir les belles choses. 

GuiTiER. — Rôtisseur. (Goutumes de Ghasteillon, 
4371.) 



1-26 VOCAIiULAIRE 

CuRTiLs et r.uLTTLz. — Jardin, et curtilaige, jar- 
dinage. (Chartes du Xlll'^ siècle.) 

GusENCENAULE. — (Dial.), ardeur à faire une 
chose, et cusenretiols, ardent à cette même chose. 
— Saint Bernard a dit dans son sermon de la Nativ. : 
« Li fontaine delà cusenccuaule chariteit, » c'est-à- 
dire la fontaine de l'ardente charité. — Cusence- 
naule ferait aujourd'hui cusencenable. C'était le sort 
des terminaisons latines ahilis et abula, d'éliminer 
la consonne b, de changer ai en au ou d'intervertir 
les voyelles pour obtenir la terminaison aule. Ainsi 
tabula faisait taule dans le dialecte comme dans le 
patois ; amabilis faisait amiaule; culpabilis, col- 
paule; credibilis, créaule, etc. Tous ces mots sont 
dans les sermons de saint Bernard. — A graydcusan- 
son sont des expressions qu'on lit dans une charte 
de 1179, et qui ont le sens du latin cum ardore et 
solertia. — On trouve dans le vieux français cuisan- 
çon et cuzanzon, mot signifiant soin , inquiétude 
cuisante. Le latin coquitatio, cuisson prolongée, ne 
serait-il pas la racine de ce mot? 

CuTiMBLô. — Culbute. — Dans le Chàtillonnais, 
cutumario; en Lorraine, quicambole. 



Da ! — Exclamation qui s'unit souvent à la parti- 
cule affirmative oui. — C'est le dea! des Latins. 
Cette exclamation s'est perpétuée chez nous par le 
mot dame! que nous proférons sans cesse. 

Daignes ou degnes. — En Franche-Comté da- 



BOUHGUIGNON. l27 

gnes (Tiss.), tiges de chanvre (Del.), du latin tengere 
ou tingucrCy supin tinctum, verbe venant lui-même 
du grec Tiyynv et signifiant tous deux mouiller, trem- 
per, liquéfier. Et, en effet, il faut faire, pendant plu- 
sieurs jours, macérer les tiges de chanvre, afin de 
pouvoir en séparer les filaments. (Voir au mot til- 
lai.) 

Dangreignar. — Façon comique de signaler une 
personne de mauvaise humeur. Le véritable mot 
serait dom greignc (voir ce mot), comme si Ton vou- 
lait dire : Monsieur le grondeur ou Jean grognon. 
Cette dernière expression est très familière à cer- 
taines localités. 

Dairien, dairienne. — (Dial.), dernier, dernière. 
(S. B.) — En patois, darci, dernier; darcrement, 
dernièrement. 

Déambler. — (Dial.), promener, dans le sens de 
faire mouvoir, et, par conséquent, dans le sens ac- 
tif. (Du latin deambulare.) « lia ja damhleit son es- 
pée enfeuye » (S. B., Nativ.), c'est-à-dire il a déjà 
promené dans les airs son épée enfcuilUe (flam- 
boyante, enveloppée de feu). 

Débaigôlai. — Dire des gueulées, vomir des in- 
jures, des sottises. (Del.) — Quel bagout! signifie 
quel verbiage de mauvais aloi. — Da hassa gola, en 
italien, signifie ce qui provient d'une méprisable 
bouche. — Il ne faudrait peut-être pas chercher ail- 
leurs l'origine du mot (h'haigàlai. 



128 VOCABULAIRE 

Debarôzai (se). — C'est se défaire de la naïveté 
du patois de sa famille de vignerons, pour parler 
un langage choisi. (Voir au mot bai.) 

Déboudpjllai (se). — Sortir d'un état d'assoupis- 
sement ou d'ennui. Ce mot se dit encore d'un en- 
fant dont l'intelligence se forme, d'une jeune fille 
dont les grâces commencent à naître. — En Picar- 
die on dit se déberdouiller, et, dans l'arrondisse- 
ment de Bayeux, se déhernequer . (L'abbé Corb.) — 
Une autre expression plus énergique encore, et du 
crû des Ecraignes, c'était celle de rire à ventre dé- 
boutonné ou débouclé. — D'après M. l'abbé Dar- 
tois, embaudrillie et dabaudrillie ont, en Franche- 
Comté, le sens de barbouiller et débarbouiller, et il 
en attribue l'origine au mot anglais bawdy, que 
nous traduisons en français par sale et obscène. 

Débraillai (se). — Se déboutonner, se mettre à 
l'aise, ôter ses haut-de-chausses ou braies, mot d'o- 
rigine gauloise et que le latm avait traduit par 
braccœ. 

Debricôlai. — Manger goulûment. Dans l'idiome 
breton, debri signifie manger. (Leg.) 

Car oselu que lai pidauce 
Qui u'ailô lai que po lai pance 
Fu épotée, de çai de lai, 
Ou se uii ai debricôlai 
Lé poulo, lé pinjon, lé torte 
De si belle et si boue sorte 
Que li plai fure dégarni. 

(A. P., Discor joyou.) 

Débridai. — Délacer, dans le vieux français. — 



BOURGUIGNON. 129 

Un clébriâeur de noues signifie un cajoleur de filles. 

(Lac.) 

Paudau qu'ainiai lai dehridoo. 

{Virg. vir.) 

Décharbôtai. — Démêler un tissu emmêlé, débar- 
rasser un lieu, une personne. (Voir aumot enc/mr- 
hàtai). — En latin de carpere signifierait diviser, dé- 
sentortiller ou séparer une chose d'une autre. — 
Décharger a dû être le mot patois originaire et dé- 
char poter en provenir comme diminutif. 

Décharpillai (se). — Se dépouiller d'un vête- 
ment, s'alléger de quelque chose (du latin de carne 

pellere). 

Çà qu'ai fau que lé prince haibille 
De rembarra se déchai-pille. 

(A. P., Lui trope gaillade.) 

Déchaux. — Pied déchaux, c'est-à-dire sorti de 
la chaussure, de calceo. (Del.) 

Déchiffrai. — La véritable orthographe du pa- 
tois est déchi frai. Déchiffrer quelqu'un, c'est-à-dire 
le faire connaître par l'énuuiération de ses défauts. 
(Del.) 

Défar. — (Dial.)^ faillir, en patois de'faure (du la.- 
tinfallere). — Saint Bernard a dit au conditionnel 
il défarroit, et, au futur, il défarraf. « Et totes vois 
ne défarrat mies cil ki porpraignet cest abandoneit 
membre [\^^ serm. du carême). » On trouve dans le 
livre (le Job le défalement des forces. 

9 



J30 vocabulaire 

Defeur. — (Dial. et pat.), dehors (en latin flr fo- 
ras), hors des portes. 

Défigneman (le). — Lafm du monde. (Del.) 

Déforain ou déforien. — (Dial.), chose mon- 
daine, par opposition à céleste (rac. lat. de foras, de 
l'extérieur). On lit : La déforienne bealteit, au livre 
de Job, c'est-à-dire la beauté mondaine. 

Dégalochai. — Quelqu'un qui n'a point de chaus- 
sures ou dans les pieds duquel elles ne tiennent 
point. Tel est le sens que donne à ce mot le parler 
vulgaire. Une autre expression, dégarrocliai, que 
Delmasse simale avec la siççnification de désassem- 
hier, décrocher, me semble une corruption de la 
première. 

Déglice, — Manière d'écrire le mot délice, afin 
de montrer qu'en patois la lettre / est toujours 
mouillée. 

Déguaster. — (Dial.) [S. B.], ravager, détruire. 
Du latin devastare. 

Degy. — Déjà. (Del.) 

Déhurter. — (Dial.), presser, pousser vivement. 
— Expression de tournoi qui semble empruntée à 
l'expression anglo -normande to lui ri. 

Deleire. — (Dial.), choisir (du latin (Ze/i^er (3.) 



BOURGUIGNON. 131 

Déleitaule. — (Dial.), délectable (du latin delec- 
tahilis). 

Démangonai. — Démantibuler. — Ce mot est un 
terme de guerre pour exprimer la démolition ou la 
mise hors de service d'une machine de jet ou man- 
(joneau. — A Genève, on dit une serrure déman- 
gonée. (Gloss. gén.) 

Ai J'ailein hé environ ccn 
Qui lirein ai lô Ijou de clian 
Ma dé cô de si rude sole 
Quai l'eu démangonein lé pôle. 

{Ehaud. dijonnoi.) 

Demauroge. — • Remuant, qui ne peut se conte- 
nir (du latin de mala rabie). Il signifie aussi qui se 
dérange, témoin les deux vers suivants d'Aimé Piron 
sur .Tacquemar : 

Por que ce tan daigne reloge 
Ne fusse jaimoi demaurogc. 

Demeneure. — Territoire d'un seigneur, terra in- 
dominicata dans les anciennes coutumes. (Fran- 
chises de Salmaise, 4265.) 

Demoiselôtte. — Diminutif de demoiselle. (Del.) 

Denoier. — (Dial.), dénier. — Ces mots dénoier 
sa foid (livre de Job), sont peu différents du latin 
denefiare stiam fidem. 

Dépaillai . — Déguerpir. Se disait de gens qui 
sortaient du lieu où ils étaient cnuohés sur la paille, 



132 VOCABULAIRE 

OU c'était une allusion à la paillasse qui fait partie 
d'un lit. 

Dépané. — (Dial.), déchiré. Part, passé du verbe 
ih'paneir (du latin de, marquant la séparation, et du 
substantif pannus, étoffe). « Ottante homme vin- 
rent de sichem et de sylo à reseis barbes (barbes 
rasées) et à dépaneie vesture. » (Job.) 

Le mot patois est dépenaillé. 

Dépoindre. — Dépeindre. Participe passé, (7e- 
poindu. 

Dequenaillai. — Déchiqueter. — Dequenaillai 
quelqu'un, c'est le déchirer sur le fait de sa réputa- 
tion. 

Dérivé. — Sorti de ses rives. Un vaisseau dérivé. 
(Del.) 

Descolcher — (Dial.), écarter de soi, chasser de 
son lit, de sa demeure. Le livre de Job loue « ceux ki 
descolchent etdespitent la lumière de la prospériteit 
del siècle. » — « Le descoleliernent des terriens dé- 
siers est le repous de vie. » — On trouve dans le 
dialecte normand (Roman de Brut.), colchore, heure 
du coucher. 

Desengraignai. — Désennuyer quelqu'un. (Voir 
au mot (jraigne.) 

Desguier ou déguyer. — Diriger, commander 



BOURGUIGNON. i;53 

(Coiit. de Ghàtillon, 1371.) — Gidèrc (dérivation du 
rég. lat. (jubcrnatorcm), était un commandant, un 
général, un gouverneur. — Desguier les plaistres 
[plaustra), c'était, de la part des agents delà voirie, 
désigner les rues du passage des voitures. 

Désoivre. — (Dial.), tromper (du latin decipere). 
(S. B.) 

Despitaules. — (Dial.), méprisable (du latin des. 
pectahilis, rac. despicerc). «. 11 aorent un petit en- 
fant ki despeitaules est por son aige et por la pover- 
teit des siens. » (S. B., sermon de l'Apparition.) — 
Despiz du seigneur, c'était, de la part d'un vassal, le 
manque de respect à son seigneur. (Franchises de 
Molesmes, 1260.) 

Dessevrer. — Séparer (du latin .se^j^n-rtre). — Le 
mot n'est resté dans le langage que sous l'accep- 
tion de séparer un entant de sa nourrice et sans la 
préposition de, c'est-à-dire qu'on n'emploie plus que 
le mot sevrer. 

Dest niBE. — (Dérivation du rég. latin disturba- 
tionem), Iruuble, empêchement. (Goût, de Beaune, 
1370.) — Destorher la guerre, détourner la guerre 
quand on poussait le cri de guerre au seigneur, est 
une expression des franchises de Saulx-le-Duc de 
1245. 

Destremper. — (Dial.), troubler, agir avec em- 
portement. C'est l'opposé de temprer (du latin tem- 



184 vo(;ai!UI,.\ihe 

pérore), (jui signifie modérer quelqu'un, le faire 
agir avec mesure. Le livre de Job emploie adverbia- 
lement le premier de ces mots dans ce passage : 
« Gant il ne soi vuelent trop destempreiement en- 
songier des besoniables cures de ceste présente 
vie. » 

Destrer. — (Dial.) , montrer, apprendre, guider 
(du latin dextera, dextra, main droite, considérée 
comme indicatrice). — « Mais li briés jors nos 
</es/re ke nos abréviens nostre sermon. » (S. B.) 

Destrenzon. — (Dial.), affliction, oppression, 
tourment. Substantif formé de destraindre, dont la 
racine est le verbe latin stringere. — Les adjectifs 
détroit (destrictus) et restroit (restrictus) sont de la 
même famille de mots. 

Détaulai. — Sortir de table. (Del.) [Voir au mot 
taule. Il 

Détraipai. — Débarrasser, desservir après le re- 
pas. (Del.) — Bel détraipe signifie bon débarras. — 
On employait aussi ce mot dans le sens de tromper, 
attraper quelqu'un. 

Que de eliôse ai nos é coulai 
Que de monde el é détraipai. 

{Virg. vir.) 

Déquenedép^oi. — Ce terme répond au vieux 
français d'aucunes fois. 



BOUHGUIGNOX. 135 

néqneuedéfoi ce raivou (rêveurs) 

DéqueneJefoi ce buvuu 

Fon palai lou roi note sire. 

San qu'ai 11 souge et li fon dire 

IjOU secrai de son iuchamô (cabinet). 

(A. P., Le Chai de nôvelle.) 

Delissi. — Choisir. (Del.) Rac. du latin deligere. 

Uevantei. — Un devant toi, c'est-à-dire le ta- 
blier que tu portes. 

DevantriEiX. — (Dial.), antérieur, supérieur. « Li 
miséricorde at porpris lo devantrien leu. » (La place 
principale.) C'est l'opposé de deforien, comme on 
le voit dans le passage suivant du livre de Job : 
« Les devantrlennes choses purgent somousement 
des déforiennes. » 

Dévauduré. — Déchiré. — Ce mot se dit aussi 
d'une personne dont les vêtements sont mal ajustés 
ou dont la mise est évaporée. 

Dévaulai. — Descendre (en latin de valle ire], 
c'est-à-dire aller d'une pente plus élevée à une 
pente plus abaissée. 

Dévokvelai. — Poussé au delà des portes (en la- 
tin de foris vulsus) et, au figuré, transporté hors de 
toute mesure. 



Lé jan son lô dévorvelai 
De ce qu'on l'é tan requelai. 

(Dial. franc, etiiour".) 



I3(! VOCAlillI.ALRIi: 

Dezaii. — Désert. — On laisse le cicr an dezar 
est un bourguignoniiisme signitiaut qu'on aban- 
doime le ciel (Del.) comme on laisse une vigne en 
friche. 

DiALE. — (Pat.), diaule (dial.), diable, et cUaulie, 
diablerie. — La dérivation de diavolus est plus na- 
turelle dans le dialecte que dans le patois. « lert 
enduremenz de diaule, car persévérer el mal est 
diaulie. » (S. B., avent.) 

On dit corne chose certeine 

Que Ion jirati r/in/c montre é doi. 

Qui haille ai pu riche que soi. 

{Virg. vir,, 5^ chaut.) 

DiALEZAU. — Exclamation signifiant: Diable soit! 
(Del.) — Faire le déale à quatre, faire partie quar- 
rée de sabbat, allumer un feu d'enfer et danser au- 
tour. (Voir au mot r a//».) 

Dieu. — Ai dieu\o di, — ni Dieu vo command, 
c'est-à-dire je vous dis adieu, — je vous recom- 
mande à Dieu. 

Di>;delle. — (Le vrai mot est tintelle) , petite 
cloche. Mot particulier aux Bourguignons qui disent 
aussi tinter une cloche. En parlant des belles 
dames, Aimé Piron a dit dans sa pièce des Ilairan- 
gou de Dijon : 



Lé pandan qu'elle ont es oraille 
Ça dé dindeUe qui révaille 
Et qui réguse l'aupéti. 



BOURGUIGNON. 137 

En Normandie, on dit tinterclles. — Les mots la- 
tins tinnire et tinnitare ont formé ce vocable. 

Aimé Piron a dit encore dans sa requête de Jac- 
quemar : 



Jaiqiiemar et sai boQue tauue 
Que j'estime eue autre Susaime 
Aivou fai veu de chastetai : 
Ça porquei ai ii'ou poiu d'airai 
Po fraipai dessu lo dindelle. 



Dô. — Depuis et dès que. 

DôBTANCE. — Doute (en latin, (Inbifationem^ ré- 
gime de dahitatio). 

DÔDEiGNAi. — Dorloter. Le vieux mot français 
dodin signifie indolent. (Roq.) — En Champagne, 
on dit do(jnoter (^Grosley), ce qui s'accorde bien 
avec le substantif do(jne qui signifie délicat. (Voir le 
comte Jaubert.) 



Et eiu peeheuicô pu ba 
Dé viôlloii qui se dodeig le 
Grimpai dessu eue maichaigiie. 

(A. P.) 



Un trouve dans Rabelais : Dodeliner de la tète. 

DoLOSER ou DOJ.ousEH. — (Dial.), même signifi- 
cation que doloir ou doulolr et môme rac. latine, 
c'est-à-dire dolere. « Sainz Estevenes plus dolosovet 
la malice de ceos k'il ne fesist la dolor de ses 
plaies. » (S. B., serm. des Saints.) 



138 VOCABULAIRE 

Douçô, DouçôTE. — Doux, douce. — Énc péà 
douçôtte, une peau douce; du vin douçô. 

Drecie. — (Dial.), voie, direction. — Dérivation 
du complément latin directionem. Le livre de Job 
parle des vertus raemplies, des drecies de savoir. 

DiuiJAJ. — Vagabonder. De drilles, chiffons, 
est venue l'idée de drillou, ramasseur de gue- 
nilles. De là à errer, vagabonder, il y avait des 
rapports. Drillai s'est aussi appliqué au vagabon- 
da «.(e des gens de guerre. On a dit d'un soldat un 
bon ou un mauvais drille : 

Ai failloo voi tlrillai no gade. 

( Vire/, vir., cli. il.) 

On trouve dans le même poëme burlesque le mot 
drillouse, c'est-à-dire varabonde. 



c'a bé joli qu'elle pissouse 
Qui vèu elle no tôle driUouse 
Quej'ébotgi po cliaritai 
Me jue eiu tor lei que slé lai. 



Driul. — But contre lequel on joue au palet. 

Drôlai. — Petit drôle, Drôlaisse (Lamonn.), fri- 
ponne, débauchée (du mot anglais droU). Les Bour- 
guignons ont féminisé ce mot en l'empruntant. Il 
signifie, d'après la propre définition anglaise , a 
inerrij companion , c'est-à-dire un pur compa- 
unoii, nu i-aillard, un l'arçon éveillé. 



BOIHGUIG.NOX. 139 

Dru. — Épais, serré, dense, vigoureux; d'où nos 
villageois ont fait l'adjectif f?ri<esse. Ceux des bords 
de la Saône disent : L'herbe pousse avec druesse. 
En haut allemand, le mot ciruf signihe robuste. 
(Burg.) 

DuELER. — (Dial.), s'attrister (rac. lat. dolere). 
« Tu portes mes douleurs et si te duels por moi. « 
(S. B., 1^'" serm. du carême.) 

Dybe, dybodù. — Onomatopée pour exprimer le 
carillon des cloches. 



É. — É fermé et cr dans les substantifs et dans 
les désinences de la plupart des verbes de lai'*' con- 
jugaison se changent en la diphthongue «<'. Ex. : aa- 
Hvitai pour ndiiiVûé ; pàvretai pour pauvreté; vio- 
lai te pour violette. (Lamonn.) 

Votre boulai 
Gran Dei, vo fai dou parre 
Note irnnif/e su tarre 
Po 110 léchetai. 

(Ifjul.) 

L'e ouvert (è) a conservé la vieille prononrintion 
bourguignonne en ei, comme peire, meire, mysteire, 
hgeire (légère), etc., constamment orthographiés 
ainsi dans Lamonnoye. 

Aussi daii lé niizeire 
Velan vos éjirôvai 
Vo u'aivé rau de peire 
Dan le monde trôvai 
Que de vo faire homme tô coiue no 
Por aivoi bé dé mau. 



140 VOCABULAIRE 

Ébané. — Ouvert. Porte éhanée, porte entière- 
ment ouverte. (Del.) — Ehanoi, en dialecte d'oïl, 
signifie joie ouverte, et s'esbanoïer veut dire se dila- 
ter le cœur. (Lac.) — C'est le sens moral au figuré; 
mais pour en revenir au sens propre, Lamonnoye 
dit que si le couvercle d'une banne (voir ce mot) 
était levé, on la disait ébanéc, c'est-à-dire tout ou- 
verte. 

Ébaubi. — Corruption du français ébahi. Les vil- 
lageois dissent aussi éboûi. (Del.) 

Ebazoi. — Être es ébazoi^ être aux abois ou ré- 
duit à une triste extrémité. 

Gaspar de Saiilx, rat tôt dire 
Qui mi es ebazoi Tempire. 

(A. P.j lai Gade dijonnoisc). 

Ébelaxsai. — Balancer, mouvoir de çà de là. 

(Del.) 

Ébollai et ÉBOILAI. — Renverser un édifice. Le 
mot boelle, dans le dialecte, signifie entrailles. — 
Dans la Bresse chalonnaise éboiler veut dire éven- 
trer. (Guill.) 

Ébobger. — Héberger, faire l'hospitalité. 

Ébouïsseman. — Répond au français ébahisse- 
ment. — Kbouïsseman dés haibitan de Cotanon (Di- 
jon, 1865), est le titre d'une pièce fort originale par 
Benoît. 



BOUHGUIGNOX. \i{ 

Ébreltte et Berlite. — (Del.), cn'oir léf^ éhrelùe 
c'est ne voir goutte. — En Champagne, un ustir- 
herlu ou brelu est un étourdi sans réllexion. (Gros- 
ley.) — M. Hécart (Dictionn. Rouchi) dit que ustus 
pour iste était une interpellation moqueuse. — En 
Picardie, on dit urhiherlu. (L'abbé Corb.) 

Ébuté. — Choisir un but à certains jeux. (Gros- 

ley.) 

ÉcAFOUiLLi. — Briser, mettre en morceaux en 
pressant sur un objet. Ce mot a plusieurs congé- 
nères, comme éclaforai, écapourai ou eschaippo- 
rai, écarhoullai , éclaifori , cchairpi, lesquels, 
quoique semblant porter une physionomie d'onoma- 
topées, ont trouvé leur origine dans le verbe latin 
excerpere, qui signifie séparer. — Dans le Ghâtil- 
lonnais, on disait écafouillé un œuf; 

Ou nos é tan rompu lal tête 
Du droison qu'el éclaifori. 

(Virg. vir.) 

Gro cainon, gran couleuvraigne 
Qui fraipô droi ai sain Bcraigne 
Et jeuqu'an lai plaice Saiu Jan 
Por i eschaipporai lé gen. 

Le mot ecarbouillc7', pour écraser, se trouve au 
Dictionnaire de VAcadémie, édition de 4835; c'est 
sans doute à cause de ce vers du poète Baïf : 

Au malheureux charton écarbouilk la tête. 

ÉCATADE — Écartement des jambes. Les deux au- 
tres mots patois ccalrio et ('rarquiUemaii sont des 



U2 VOCABULAIUE 

degrés superlatifs. Le mot écart est la racine de ces 
trois vocables. 

ÉcHAiLLAi. — Enlever le brou des noix, Vccliai]- 
lo)}. (Del.) [Voir au mot cala.'] 

ÉcHAiTi. — Attirer, allécher quelqu'un comme un 
chat par l'appât de friandises. On trouve ce mot 
dans une peinture gracieuse du Uvre de Ruth, tra- 
duit par Amanton. « Noëmi preni le petiô nôveà-nai 
et l'angliôpi dan son devantt4; elle le potoo su se 
brai, et quan ai crioo, elle répoisoo tô coi, an li fe- 
zan cheulai quelque gôte de laisséà tô frai soti du 
pei de lai bique, et qu'elle seucroo po Xéchaiii ein 
pechô pu. » 

ÉcHAivO-N. — Petit dévidoir de main (Del.). [Du 
latin scapus ou srapulus, tige ou petite tige.] 

ÉcHARRE. — Chiche, parcimonieux, avare. — Le 
dialecte écrit écliars, qui vient de la basse latinité 
scarpus (Duc), et a même signification. On appelait 
écharre les vignerons les plus pauvres et les plus 
grossiers et qui se piquaient de plus de rusticité 
dans le langage. 

ÉCLANCHÉ. — Éclabousser. — En Champagne, 
églisser. On y appelle églisse une tige de sureau 
évidée de sa moelle et servant aux écoliers pour 
lancer de l'eau. (Grosley.) — Les Picards disent 
éçiUncher et les Lorrains égUcher. (L'abbé Corb.) 

ÉCLÔ. — Déconcerté. On aurait dit d'un cham- 



BOURGUIGNON. 143 

pion qui aurait perdu ses armes : El at écJô (en la- 
tin, exclusus), c'est-à-dire il est mis hors de l'arène, 
comme on dit en matière de procès : Il est forclos, 
en parlant d'une partie qui aurait laissé passer le 
délai d'appel. 

ÉCŒUiLLAi. — Delmasse orthographie ainsi ; d'au- 
tres écrivent équelai, c'est-à-dire abaisser, mettre à 
cul. — Un soulier ccueulé (autre orthographe en- 
core) est celui dont le quartier est brisé et replié en 
dedans. 

J'y ai tan eusay de soiilai 
Que je m'eu sau tôt équelai. 

[Eyl. past.) 

ÉcôQUiGNAi (s'). — Se trouver bien quelque part; 
prendre goût à la cuisine de son hôte (du bas latin 
coquina.) [Duc] 

. . . Ainiai qui n'ailô pas pu saige 
S'écôquignoo dau son inannaige. 

{Virg. vir., liv. IV.) 

EcôTORRE. — Appui, dossier de chaise ou de fau- 
teuil. S'écôiai signifie s'appuyer (rac. lat., costa). 

Quoique ce daigne et révéran peire 
N'aivô po lu rau qu'ètie cheire 
Tù simpleman et tôt ansin 
Sau écôtoiTe et san eôssia. 

(A. P., CompiiDian à M. île Citeit.) 

EcolJ. — Battu, rendu, exténué. Kcouai signifie 
battre. — Les écoussai ou écoussci sont les batteurs 
en grange. — Kcourai, c'est battre les pailles de 



144 VOCABULAIRE 

]tlé. \j(i verbe latin excutere est la rarine de tous ces 
mots. — En Franche-Comté, le patois des Fourgs 
(lit rrouorc et celui de Mouthe equeure, comme ex- 
primant l'acte de battre le blé dans la grange. (Tiss.) 
Venir à la rescousse, c'est prendre part à la bataille 
en faveur d'un des contendants. 

ÉcouFLE. — Épluchures (voir au mot cosse). « Lai, 
el airô étai bé contan de rampli son vantre et de lo- 
chaisé babeigne de lailaivure et des écoufh que lés 
habillé de soo maingein; ma nunnelien bailloo. » 
(Am., Pairibôle de V an fan prodigue .) — Le vrai mot 
me semble devoir être ecosse ou écousse, qui est la 
silique enveloppant les fèves, pois ou haricots. « Les 
noisilles ou avelaines seront prinses en cscosse pour 
confire. » (Litt., Dictionn.) 

ÉcouTRAi. — Parer, ajuster. (Del.) 

ÉcôvAi. — Écouvillon de boulanger. (Del.) 

ÉcRAiGNEs ou ESCRAiGNES. — Sortcs de cavcs où 
les familles de vignerons faisaient la veillée pendant 
l'hiver, et primitivement huttes en torchis recouvertes 
en chaume. - Diverses étymologies ont été données 
à ce mot. Les uns le font provenir du latin serin ium, 
coffret, et, par extension, petit espace; d'autres, 
parmi lesquels sont Lamonnoye, lui donnent pour 
origine un mot qui, dans la loi Salique, tit. xiv, § l*^'", 
a un sens inférieur à casa : « Si très homines ingen- 
nuam puellam de casa aut de screona rapuerint, etc. » 
— En Picardie, on dit érrine. (Héc.) — Ces inter- 



BOURGUIGNON. 145 

prétatioiis me paraissent bien savantes : le mot ne 
viendrait il pas simplement du vieux français estrain, 
signifiant grande paille de chaume et ayant lui- 
même pour origine le mot latin stramen. IJnecrai- 
gnou ou écrignôle se disait de celui qui hantait ces 
réduits ; mais comme ces assemblées se compo- 
saient en général de pauvres gens, le mot écrignôle 
s'appliqua par extension aux êtres chétit's ou lan- 
guissants. 

ÉcuERJou. — Ce mot sonne bien près du mot écoi- 
cheu, que nos paysans donnaient aux mauvais drilles 
des Grandes Compagnies au XV*' siècle. 

ÉcuiT (être). — Souffrir dans la région du siège 
par suite d'une marche prolongée. En Franche - 
Comté, aux Fourgs, hécouire a le même sens. Dans 
l'idiome breton ?,L'ouiza ou i^liu'za signifie être ha- 
rassé de fatigue. (Legon.) 

Édegrai. — Marches d'escalier (du latin gradua, 
degré, échelon). 

Efanïi. — (Pat.), éfantel (dial.), jeune enfant, et, 
par extension, petit d'un animal. — Le Virgile 
virai ^ ch. ii , parle de lou gairou qui sortent de 
leurs cavernes 

Por épotai baiquée 

Ai los éfunti louveteà. 

C'est à tort que Delmasse donne à ce mot le sens 
d'affamé. 

10 



i46 VOCABULAIRE 

Éfeutai (s'). — Se revêtir de. (Del.) — Éfeutai 
d'ène honegonne (voir ce mot), c'est-à-dire revêtu 
d'une bonne casaque. 

Efforbué. — Courroucé, effarouché. — Le vrai 
mot est eff'erbué, venant du verbe latin efferuere, 
prétérit eff'erbui. — On lit dans Cicéron : Efferuere 
iracundia, c'est-à-dire bouillonner de colère. 

Efforcie. — Viol. — Femme efforcée, femme 
violée. (Fanchises de Seurre, 1278.) 

Effort de taverne. — Tumulte dans un lieu pu- 
blic où l'on donne à boire. (Franchises de Seurre, 

1278.) 

Éfignai. — User de finesse avec quelqu'un. 
(Del.) 

Égambé pour ENJAMBER. — Passcr par-dessus un 
obstacle. Le patois des Fourgs, en Franche Comté, 
dit cambai. — Dans le Chàtillonnais , on dit une 
égambée. 

Egarade pour incartade. — (Del.), s'égarer ou 
s'écarter d'un point est bien la même idée. 

Églente ou EGLANTE. — Pucc. — Si lemot églan- 
tier vient du latin aculeatum, c'est-à-dire qui porte 
des aiguillons, il est vraisemblable que le mot 
églante n'a pas une autre origine. 



BOURGUIGNON. 147 

Ai lai fin bnee'glanfe 

S'en vin tù droit se bôLre su &ai manie, 

{Pièce bourguignonne.) 

Egôton. — Dernière goutte, reste d'un liquide ou 
d'un mets. (Del.) 

Égraifaignai. — Déchirer la peau d'une per- 
sonne comme la pointe d'un style {(jraphhwi) éraille 
le papier en y laissant une trace. 



Elmangrai lai jaulouse anvie 
Qui s' ëg rai /'ai g ne au le voisan. 
Ai liseron enco Ion lau. 

(A. P., Lés Hairangou de Dijon.) 



On trouve egrafeneure dans une charte des fran- 
chises de Saulx-le-Duc de 1246. 

Egrailli (s'). — Se distendre, et, au moral, pren- 
dre ses aises, s'ébattre, s'épanouir. 

Cete vie duri quinze jor. 
Tanlô bellemau, lautô for, 
Seugau que lé neu éteiu belle, 
Ou •à'éyruillisoo po lai velle. 

(A. P., Ebaud. dijonnoi.) 

Au physique, la distension d'un corps, c'est, par 
exemple, ïégraillure d'un seau exposé depuis trop 
longtemps à l'air sec. — A Genève, le mot éyrillé 
(Gloss. gen.) ; en Franche-Comté , le mot egrelli 
(Tiss.), répondent au vocable bourguignon égraiUL 
Il y a là une figure qui consiste à prendre l'objet lui- 
même pour l'effet produit. — Grélat, grelet, griolet, 
en Franche-Comté , sont des seaux de diverses 



448 VOCABULAIRE 

formes et le saint graal a été célél)ré par un poëme 
du XIIP siècle. (L'abbé Dartois.) 



Égusé. — Aiguiser, affiler une lame. — Piarre 
égusore, c'est-à-dire pierre à aiguiser. 

EiN. — Un. On dit aussi m et en, mais mieux un. 

EissER. — (Dial.), sortir (dérivation naturelle du 
verbe latin exirë). 

Éjaffré ou évaffré. — (Patois des bords de la 
Saône), stupéfait. Le latin expavefacAniiç.QmhXe avoir 
défrayé ce mot. 

Élaide, éleude, éloÏde, élouaide. — Eclair. — 
Le poète populaire Aimé Piron a écrit ce joli vers 
dans sa pièce des Hairangou de Dijon : 

Pron de l'espri corne ène élaide. 

Le mot elluist, du dialecte, est presque la repro- 
duction du latin eluxit, paifait du verbe elurere. — 
En Cliampagne, éleuder exprime qu'il fait des 
éclairs. (Grosley.) 

Élanguenai. — Accablé de langueur (du latin 
languescere). 



Lai leùaue queiqu'éhmrpienic 
Et qui ii'aivô ma?heù qii'in jor 
Se reuâvelle ai vol aibor. 

(A. P.,Compli)nun de lai populaice. 



BOURGUIGNON. 149 

Élation. — (Dial.), hauteur, fierté. Ce mot se 
trouve dans le livre de Job et vient du latin elatio 
qui aie même sens moral. 

Ellit au lieu d'ÉLU. — (Dial.) « En amertume 
d'anrme sunt tuit li ellit. » (Job.) 

Ellyêna.\. — Syncope des mots : il y a un an. 

Éluchon. — Élève (dial.). Grosley cite comme 
bourguignonne l'expression éhlcher, qu'il Iraduit 
par élever avec soin. Dans certaines parties de la 
Bourgogne (à Aignay par exemple), se bien éliicher 
signifie se bien nourrir. 

Élumai. — Allumer. Les villageois disent : Élu- 
mai ène elemôte de chenefeuille (tige de chanvre). 

Embagué. — C'est-à dire qui porte des bagues 
dans les doigts. Ce mot a fini par exprimer toute 
une toilette. 

Ène liaime dessu sai pote 
Emôuguée ma de belle sote. 

(A. p., Ebaud. dijonnoi .) 

Embale. — Fanfaron, hâbleur. — Le Dictionn. de 
TAcadémie a enregistré le mot emballeur sous la 
même acception. 

Emboisai. — (Dial. et pat.), enjôler, prendre 
quelqu'un comme dans un bois. Dans la langue d'oc, 
emho^car signifie se mettre en embuscade, se ca- 



loO ' VOCABULAIRE 

cher dans un bois. Dans le dialecte, amboisieux 
signifie charlatan. 

Emillan. — C'est le mot éminent défiguré. Se 
hêtre an ein leu émillan, c'est-à-dire se placer sur 
une hauteur. Le patois, en disant aussi émillan pé- 
ril, confondait les deux idées éminent et immi- 
nent. 



Emiôlai. — Flatter, caresser. — Emmieller, dans 
Nicot, signifie amadouer. 

Emmitôlat. — (Pat.), emmitofler ou emmistouller 
(dial.), s'envelopper. — Ne serait-ce point là une 
expression transmise par les Grecs de Marseille? 
car l'origine de ce mot semble se rattacher au grec 
âptf^ autour, et "wï-ô?, toile. 

Emmirôlai. — Ce qui est enroulé en spirale. (Voir 
au mot virai.) 

Emplieuré. — Éploré. (Del.) [Latin, in 'plora- 
tione.] 

Empousenai. — Infecter. On dit au village : Un 
tel empoisonne ; et l'on dit d'un ivrogne : 11 empoi- 
sonne le vin. 

Énainciié, — Éreinté, harassé. Ce mot répond au 
français déhanché, exprimant qu'on a les hanches 
(ainches en patois) disloquées. 

Énardoir. — (Dial.), avoir de l'ardeur à s'enflam- 



BOURGUIGNON. 151 

mer pour. — « Gascuns de ceiz ki, en foant (foïr, 
c'est-à-dire creuser la terre), quiert trésor, énard 
plus enchalcéaument al travailh. » (S. B.). Enchal- 
céaument, c'est-à-dire avec feu. Cette imas^e est 
prise de la chaux [calx) qui crépite et dégage une 
vive chaleur dans son contact avec F eau. 

Encharbôtai. — Embarrassé et comme si l'on di- 
sait pris ou mis sous un char. (Bôlre signifie mettre.) 

Ma varve tôjô m'érigôte 
Et mai rarvelle s'encharbôte. 
Pa i me sen érigôtai, 
Pu i me sen encharbôtai. 

[Discor bourguignon.) 

Victor Hugo a écrit encharibotté dans le Roi sa- 

muse. 

Encouti. — Embrouillé. On appelle coutisse, en 
Franche-Comté, la laine emmêlée de la queue des 
moutons (du latin cauda). [L'abbé Dartois.] 

Encuyir. — (Dial.), convoiter, désirer (du latin 
cupere). M. Burguy cite le substantif ciii^ise. Saint 
Bernard a dit au l'^'' sermon de l'avent : « Tôt ceu 
c'un puet eïicuuir el munde est asi cum unz nianz 
envers cete glore. » 

ExDÉMENAi pour EXDÉMONÉ. — C'est-à-dire endia- 
blé. (Del.) 

Endèvé et ANDAivAi. — (Dial. et pat.), pester, être 
hors de soi. — Faire endêver quelqu'un, c'est le 



15^2 VOCABULAIRE 

contredire, le taquiner outre mesure. — Ce mot se 
trouve dans le vers suivant de la chanson de geste 
de Girart de Rossillon : 

Fel, (lesvés, d'ire esprès, d'armes il fait mervoille. 

c'est-à-dire terrible, hors de lui, enflammé de co- 
lère, il fait merveille d'armes. — De via, hors de 
la voie, est la racine des mots ci dessus desue's et en- 
dêué. (Voir au même mot orthographié andaivai.) 

Enfancenon. — (Dial.), éfanti (pat.), diminutif 
d'enfant. — Saint Bernard a dit au sermon de l'Ap- 
parition : (( En un estaule entrèrent et là trovèrent 
un enfancenon envelopeit en poures dras. » 

Enferteiz. — Infirmité. (S. B.) 

Enfeùi. — (Dial.), être en feu, est une expression 
qu'on trouve dans saint Bernard et qui n'a point 
d'analogue dans la langue française. (Voir au mot 
déambler.) 

Engadai. — Se bien garder de. (Del.) 

Engenréure. — (Dial.\ production (rac, lat. ge- 
nerare). « Li irouse pensé sunt e)igenréures de gui- 
vres (serpents) qui manjouent leur mère, le co- 
raige. » Passage d'une âpre énergie du livre de 
Job. 

Engliôpi. — Envelopper. 



BOURGUIGNON. IS3 

Engresse et engres. — (Dial.), impétuosité et 
impétueux. Incre en patois. — On a varié sur l'éty- 
mologie de ce mot ; mais il semble que les mots la- 
tins ingressio (régime imgressiotiem) et ingruens 
rendent bien compte de ces vocables, tant du dia- 
lecte que du patois. « La pensée est grevée (Ven- 
gresse temptacion es prospériteiz. » (Job.) — Le 
même livre se sert du mot engresserie^ pour signi- 
fier attaque. Il dit: « h' engresserie des temporeiz 
désiers. « 

Enherdir (se). — (Dial.), se hérisser. Le sub- 
stantif latin hirius est la racine de ce mot : « Si en- 
herdissent li poil de ma char. >^ (Job.) 

Enheuillé. — Qui est assoupi (Del.) et en donne 
les marques par l'abaissement des paupières. 

Enjôlai. — Caresser quelqu'un pour le tromper. 
Le dialecte se sert du mot oijoéler, enjoeller, enjoi- 
1er dans le sens de capter par l'offre de joyaux ou 
bijoux. 

Tu sai come ou peu l'anjôlai. 

{Virg. vir.) 

Enloiemenz. (Dial.), entrelacement (rac. lat., in- 
tus ligamenlmn. « Il s'enlacet de tanz enloiemenz 
de pensées ke il ne puet [^orlcir ce ke il turnoiet 
dedenz lui. » (Job.) 

Énoite. (Dial.), adjectif du verbe énoiter, accroî- 
tre, augmenter (rac. lat., le participe passé mictus 



154 VOCABULAIKE 

du verbe augere et la préposition in). « Venuit so- 
mes enoytes as sacremenz de la passion. » (S. B., 
serm. de la Nativ.) 

Ensouiemenz. — (Dial.), soin, embarras, entrave 
(du verbe ensouier, donner son soin à). — Ce mot 
n'a pas d'analogue en français. Saint Bernard s'en 
est servi au serm. de l'Apparition. « Vos cui li en- 
souiemenz del seule (siècle) ne détient mies, esgar- 
deiz quels soit li spiritels solaz. » 

Enspendre. — (Dial ), répandre intérieurement 
(rac. lat., intus spandere). « Nostre signor a molt 
largement enspanduit le nom et la grâce de sain- 
teit. )) (S. B., serm., Comm. des saints.) — Il ne 
faut pas confondre ce verbe avec ens]3rendre, qui 
signifie surprendre, arrêter, comprimer (latin intus 
prehendere). — L'exemple suivant du livre de Job 
montre l'emploi et le sens de ce dernier verbe : 
« Quand la purretare d'envie corrunt lo vencut 
cuer, la colors devient palle, li oilh abaissiet, la 
pensé ensprise et li membre froit. » 

Entalenté. — (Dial. et pat.), désireux de. — 
MaïUalent signifie mauvaise volonté. — Saint Ber- 
nard a dit au sermon de la Conversion de saint Paul: 
« Por ceu qu'il eutalenteiz soit de faire pénitence. » 

Entarvé (s'). — S'opposer, se mettre entravers 
du chemin, inter viam. C'est une expression du 
ChàtiUonnais. 



BOURGUIGNON. Ion 

Entenouaillai. — Faire entrer dans son intelli- 
gence.- — Entenouaillai vo dan lai tête, c'est-à-dire 
mettez-vous dans la tête. (Del.) 

Entierteit. — (Dial.), qualité de ce qui est entier. 
La définition de ce mot par une périphrase est une 
des preuves que nos dialectes exprimaient les idées 
plus laconiquement que la langue aujourd'hui en vi- 
gueur. 

Entrelaissemenz. — (Dial.), interruption. (S.B.) 

Envalhé. — Enflammé. Peau envalhée. (Del.) — 
Aux Fourgs, en Franche-Comté, on dit enwaillai. 

(Tiss.) 

Envi. — (Du latin invitus), envi son maitre, c'est- 
à-dire malgré son maître. 

Enviezé et AVOisiEZ. — (Dial. et pat.), invétéré 
dans le vice (rac. lat., vitiosus). — Saint Bernard a 
dit, vig. de la Nadv. : « Davant la fazon de l'onction 
de Crist ne porat esteir nule enfermetez de cuer, 
cum enviezée k'ele soit. » — Le livre de Job a 
dit : « Restrendons nos envoisiez movemens. » 

Envigoré et RAviGORÉ. — (Dial.), ranimé (racine 
lat. vigo)\ avec les prépo>iHons.) — Les villageois 
corrompent ce mot en rabùjolc. a Sa volentiez fut 
envigoréie par la grâce de Deu. » (S. B.) 

Épatie ou espaïie. — Écheveau de 111 (du latin 



156 VOCABULAIRE 

partitionem, complément de partitio ; rac. \ai.,par- 
fiari, diviser). L'italien sparlire et le dialecte bour- 
guignon espartir sigailient séparer, diviser comme 
il convient à un paquet de fil à dévider. 

Épaumi. — Étendu, élargi et ouvert comme la 
paume de la main. (Del.) — Paumée, dans une 
charte des franchises de Salmaise de 1265, signifie 
ce que peut contenir d'argent une main ouverte et 
étendue, 

Lé malî^e du levan lo Injrnô'e braiqiiire 
VA voyan de lô loin l'éloile é'^paioni, etc. 

(Laïuounoye, P' uoel.) 

Éplonge. — Éponge. « Éplongé vo don bé pro- 
peman, lit-on dans la traduction de l'épisode de 
Ruth et Noëmi par Amanton. » 

Épluaa'ge. — Éclat. Adjectif provenant du sub- 
stantif e/j/ue, éclair, synonyme d'élaide. Ce dernier 
vocable n'a point de verbe comme épluai, qui signi- 
fie faire des éclair-s, des étincellt^s, des aigrettes, 
comme on en voit dans les feux d'aitifice. En Fran- 
che-Comté, belâgo signifie étincelle. Ce mot met sur 
la voie de i'étymologie. En allemand, betdeutchen 
signifie éclairer dans le sens des lueurs de la foudre. 
(L'abbé Dartois). 

Epôffai (s'). — (Pat.), s'époulïer (dial.); racine 
latine expavere, s'esquiver, se sauver pour cause de 
frayeur. 

Lai faim, lai iièvre aivô lai gnirre 
Trplenle et s'épôlTe de qiiarre. 

^A. P., Bon tan rie retor.) 



BOURGDIGNO'N. 157 

Eporsevoi. — Apercevoir, part, passé épon^u. 

Epôti. — Laisser bien cuire au pot quelque 
viande ou quelque légume. « Lé poi son bon quan 
ai son ben épôti. » (Dial.) 

Epri. — Participe passé du verbe eprarre (ap- 
prendre) , ayant ici un sens passif; car el a bén 
épri signifie il est bien élevé. 

Equeville. — Balayures. « Ce mot, quoique 
sans s final, est toujours pluriel, » a dit Delmasse, 
mais il se serait abstenu de cette réflexion s'il eût 
su que le patois , représentant fidèle ou reste du 
dialecte , ne prend jamais plus que lui ce signe 
au nominatif pluriel ; bien plus, il est complètement 
indifférent aux cas obliques. — Festus s'est servi 
du mot latin quisquiliœ, signifiant aussi balayures ; 
or, ce mot me semblerait plus étymologique à eque- 
ville que scopae, qui veut dire balai formé de bran- 
chages. 

Er. — C'est une loi du patois bourguignon de ne 
pas prononcer l'r final des verbes de la 1''^ conju- 
gaison, c'est pourquoi il a substitué à cette termi- 
naison celle en al ou celle en é simple : il dit, par 
exemple, s'epôffai au lieu de s'epoffer, palai au 
lieu de parler, éborgé (Lam.) au lieu de éborger, etc. 
— La finale de l'infinitif é dispensait d'une pronon- 
ciation vicieuse qu'on rencontre encore de nos jours 
et à laquelle Génin faisait une rude guerre : ainsi, 
aimer sonne aimerre, comme éborger éborgerre 
dans la bouche de certains (voir au mot ir). 



158 VOCABULAIRE 

Eraignou. — Hargneux, querelleur ; dans le midi 
de la France on disait ergnous, et dans le dialecte 
français ereux (Roq.). Rac. lat. : ira, iracundus. 

Le mot ereignant, au contraire, signifie civil, 
commode, arrangeant, parce que l'analyse donne 
pour résultat irewo; niant, c'est-à-dire non colère. 

Ere. — Cette terminaison est très fréquente, au 
lieu de celle en eur, dans les noms et adjectifs du 
dialecte : c'était, du reste, la désinence du sujet, 
celle du régime étant eor. Saint Bernard a dit au 
sermon de la Conversion de saint Paul : « Por ceu 
cum droitunères jugières soit notre sires. » — Les 
terminaisons en aire ont été celles du patois, car il 
ne distinguait point le régime du sujet. 

Erenai ou Errenai. — (Pat.), errener (dial.), 
frapper sur, éreinter. Ptac. lat., renés. 

Ça le nietei rie lai gnarre 
D'errenni vou d'ele errenai. 

(Citation de Delmasse.) 

Erigôtai. — Disputer, batailler, provoquer 
(Del.), d'où le substantif en^d, chicane. 

Mai varve lôjô m'érigôte. 

(A. P.j Discor joyou.) 

Ma si tu m'érigôte ansia 

J'ai prpim le dessin 

D'étùffai dedan le vin 
Ce que tu me fai de cliaigriu, 

(A. P., Bon tan dt retor.) 

Erivai. — Le Virg. virai donne la définition du 
mot au chant iv : 



BOURGUIGNON. 159 

Ein homme 

Ben érivai, ben en bon poin. 

Erragier. — (Dial.), arracher. Rac. lat., eradi- 
cere. « Li poil de ceu de le sclate (clan, tribu) Lévi 
suntcomandeitàraseir et ne mie îi erragier. » (Job.) 

EscAMPAiTE. — Evasion, fuite {e campo ire). — 
Prarre de lai poudre d'escampaite signifiait, en lan- 
gage familier, décamper au plus vite. 

EsGANDLi. — Echalas (Del.). Escander dans le 
dialecte signifie monter. Rac. lat., scandere. 

ESCARBILLAT OU EsCARBILLART. — Nom du foU 

ou des fous moqueurs qui suivaient le char de la 
Mère folle (du latin scarificatio , incision de la 
peau). On dit d'un moqueur : Il emporte la pièce. 

EsCHERGAiTEMENZ. — Fortercsse, et eschargaite, 
sentinelle. — Le livre de Job se sert du mot escher- 
gaitemenz del cuer pour exprimer les abords pré- 
munis du cœur. 

EscHAR>;iR et Eschernir. — (Dial.), railler. — 
Saint Bernard a dit au sermon de TApparition : 
« Bien faisait à dotteer k'il ne se tenussent por es- 
charniz quant il si grant vilteit et si grant poverteit 
virent. » — Ce mot a sa racine dans fuUemand 
skernen, l'anglais scorn, l'italien schernire. 

Eschevir et EscHUiR. — (Dial) , éviter « Moult 



160 VOCABULAIRE 

est griés chose d'eschevir l'alnme des vices. » (S. 
B., serm. Com.) 

EscHOiTE. — (Du latin excipere, prendre, se sai- 
sir de), succession, épave. (Franchises de Dijon, 
1314.) 

EscoiFiou. — Coiffe. (Del.) 

EscoNDiT. — Opposition (de condicere, signifier, 
assigner). — Franch. de Molesmes, 1260. 

EscoNTERiE. — Chose hors de coopte. (Franch. 
de Saulx-le-Duc, 1246.) 

EscoRPER. — Annuler, retrancher quelque chose 
d'un tout, d'un corps quelconque, ex corpore. (Coût, 
de Beaune, 1370.) 

EscoRZ. — (Dial.), sein, giron. « Deus est en son 
saint temple et en ciel en ses sièges, et vos, en un 
vil estaule, lo quareiz et en Vescorz d'une femme. » 
(S. B., serm. du jour de l'Apparition.) — De cAier on 
a dit Yescuer^ comme de spaLium espace. 

EscouT. — Secoué (du latin excutere, exciissum) . 
se dit d'un arbre dont on a fait tomber les fruits en 
le secouant. 

EsLOCER. — (Dial.), se mettre en mouvement, 
partir d'un lieu (rac. lat., ex locare). Cette expres- 
sion est employée par saint Bernard. 



BOURGUIGNON. 161 

EsMANCE OU ^SMANCE — (Dial.), opinioii. — C'est 
la dérivation naturelle <lu complément œstimatio- 
nem. « La esmance del jugeor, » c'est-à-dire l'opi- 
nion du juge. (Job.) 

EssoiNE. — Excuse d'un soin, d'une affaire. (Fran- 
chises de Seurre, 1278.) 

EsPARLUCA. — Expert dans un art. 

. . . Lai Monnoy, ce rimou 

Si espar luca, si faniou, 

Loii moîlre de tô çô de France. 

(A. P., Le Chai de luwelle.) 

L'expert Lucas était à Dijon un homme fort ha- 
bile, sans doute, puisque son nom servait ainsi à 
quahfier d'autres talents. 

EsPLOiT. — (Dial.) — Ce mot signifiait avantage, 
profit, et il dérivait du latin expletio. — Vesploit 
d' autrui, dans le slyle de saint Bernard, exprimait 
V avantage d' autrui. 

EsPOENTAULE. — (Dial. et pat.), épouvantable. 

EsPOURiR, ESPOUERiR et ESPAURiR. — Étouner, 
effrayer (du latin expavere ou expavescere) . « Nule 
rien ne redotet ki la puist espourir. » (Job.) — « Totes 
mes osses furent espauries. » (Ihid.) 

EsQUERRE. — (Dial.), esqueure (pat.), secouer 
(rac. lat., excutere). — a EsquerrelestvespsL^aaw/ 
choses. » (Job.) 



162 VOCABULAIRE 

EssATAi. --(Pat.), essarter (dial), arracher des 
broussailles; du bas latin exartare. (Duc.) 

EssETAi (s'). — S'asseoir. On dit d'une personne : 
Al at esesée, c'est-à-dire elle est assise. — Éseute-te, 
assieds toi. — Ce verbe est un des plus irréguliers 
du dialecte et du patois. 

EssEURFANTAi et ESEURFANTAi. — Surpris, em- 
barrassé, effrayé. Les Francs-Comtois disent éfar- 
fantâ. Tous ces mots sont différents modes du latin 
expavefactus. 

Cé messieu lai 

Qui se trôvein éseurfnntai 

Et enrôlai dan los liairangue, etc. 

(A. P., Les Hairangou de Dijon. ^ 

Lé luaige esseurfantai 
D'une tei mélodie. 

(Lanionnoye.) 

EssoDiLLAi. — Assourdir ; part, passé essodeli^ 
assourdi, étonné. (Del.) 

EssôTE. — Abri. Se mettre kX essaie de la pluie 
ou du vent. Dans l'italien, alVasciutto signifie à 
sec (dictionn. d'Alberti) et en terre et sous terre. 
— Aimé Piron a dit, dans sa pièce des Hairangou 
de Dijon : 

Ai Vessôte d'iu gran chaipéà. 

et dans celle de Lai trôpe gaillade : 

Dô devan que lai viôlôlte 
Fleurisse au priutan ai Ve:<sôte. 
De lai bise, etc. 



BOURGUIGNON. l63 

EsTAULAiGE. — Aujourd'hui étal (du latin slabi- 
litionem). [Franch. d'Is-sur-Tille, 1310.] 

EsTÔQUE. — Ligne de parenté (Del.). Le dialecte 
dit estoc. 

EsTORDRE. — (Vraie dérivation du latin extor- 
qiieré). S'emparer par violence. 

EsTRAiN. — Du latin stramen, paille. (Priv. de 
Rouvres, 1215.) 

Etailantai. — (Pat.), atalanter (dial.), avoir 
bonne volonté de, avoir pour agréable. La racine 
de ce mot est vraisemblablement le verbe grec 
S0É/U., je veux. 

J'eu seu si for etailantai 

Que tô lou prôve cœu m'en bai. 

{Poésies bow(juiyo7ines.) 

EïAiAÉ. — (Voir au mot atalné.) — Fatiguer 
quelqu'un par du bruit ou des importunités. La- 
monnoye dans son glossaire cherche à ce mot une 
foule d'étymologies ; celle de stannum, étain, rap- 
pelant le bruit occasionné par les ouvriers qui le 
martellent en lames, ne serait-elle pas la bonne 7 Ce 
qui me le ferait croire c'est que, dans le dialecte de 
Valenciennes, éténer signifie étamer (voir au gloss. 
Rouchi, d'Hécart). Aimé Piron, au premier noël de 
mon recueil, emploie le mot étaisseuai pour dési- 
gner les potiers d' étain. 

Etau. — Etonné, surpris, stupéfait : Ai sort lût 
étau, c'est-à-dire ils sont tout stupéfaits. 

EtAULES, ÉTEULES, ÉTULlLES et KSTECI.KS. — (Du 



164 VOCABULAIRE 

latin stipula.) Ce qui reste aux champs de la paille 
des blés après moisson. — Dans le Chàtillonnais'on 
dit improprement étrouhles. — Aimé Piron a dit, 
dans YEvairemayi de lai peste : 

Dau lés étoule ammi lé chau. 

Etaule signifie étable ; mais la dérivation appar- 
tient au vocable latin stabalum. 

EsTATUE. — (Dial. et pat.). C'était la règle d'a- 
doucir par Ve euphonique les mots commençant par 
sp, se, st ; nos villageois l'ont conservée. 

EsTRÉCE. — (Dial.), état de ce qui est étroit ou 
rétréci (rac. lat., strictum). On dit en français étroi- 
tesse. 

EsvEUDiER (s'). — Se dépouiller de ; cette forme 
appartenait au dialecte et au patois. Le mot du dia- 
lecte vuit (vide), provenant lui-même du latin /'/- 
duus, en est la racine. 

EswARDER. — (Dial.), regarder. — « Quant nos 
eswardames dont il venait... » (S. B., 1" serm. de 
l'avent.) — Dans la coutume de Picardie on trouve 
eswardères, inspecteur, et, dans l'ancienne coutume 
de Ponthieu, esioard, règlement. Notre mot fran- 
çais égard doit venir de là. Au moral, regarder quel- 
qu'un c'est lui être favorable. 

Et, eir, eis ou eiz, eit, étaient les désinences 
habituelles des imparfaits, des infinitifs et des 
noms, sujet et régime du dialecte bourguignon. 



BOUlUiUrGNON. 165 

Exemples : « Il se coysievet de boche , mais il 
nos ensaignieve^ par oyvre. » (S. B., serm. de l'Ap- 
parition.) 

(( Deus pardonet le péché ki dignement est plo- 
reiz, mais cascuns doit redoiei)' a faire ce ke il ne 
seit se il porat dignement ploreiV. » {Idem.) 

Saint Bernard écrit : pietei:3 (piété), maustefz (ma- 
turité), enfermete/c (infirmité), etc., en changeant 
cette désinence en eit pour le régime : « humili- 
teiz, vertuz de Crist, ciim forment te confonz l'or- 
goil de nostre vaniteiL » {Idem.) 

Les adjectifs terminés en eus ou eux changeaient 
en ois cette terminaison : « Si somes besoigno/ de 
la giore de Deu. » (S. B.). — Cette flexion en ol est 
devenue oit dans le patois : besoigno^s, besoignoit. 
Saint Bernard écrit perilloits, perillottse, pour pé- 
rilleux, périlleuse. 

EuGAiGNE ou EUGEiGNE. — Mauvais chcval. — 
C'est une singularité que le mot latin le plus an- 
tique et le plus noble, eqims, eqaa, ait donné lieu à 
la dénomination d'une rosse, tandis qu'un mot de 
latinité nouvelle et vulgaire, caballus, a formé 
notre mot cheval. — Quantité d'exemples comme 
celui du mot eiigaigne attestent que les formes de 
la basse latinité ont prévalu sur les formes antiques 
pour créer les idiomes romans. — Un paysan, en 
disant : « Mon chevau at ène eugaigne, » prouve 
que son patois est encore à présent une manifesta- 
tion du dialecte. — Les chevaliers allant en guerre 
dédaignaient les montures vulgaires, ils se ser- 
vaient de chevaux de taille et de vigueur ; cela avait 



166 VOCABUI.AIHK 

amené le dicton : Monter sur ses ffrands chevaux. 

EuiLLE. — Pour yeux. Pissai dés euille, c'est-à- 
dire pleurer abondamment. L'image est forte et 
vraie, quoique choquante. 

EuR. — Terminaison des subst. latins eu or, se 
change souvent en eu, comme auteii pour auteur ; 
et eu, terminaison des subst. latins en osus, se 
change souvent en ou, comme aimorou pour amou- 
reux. Il en était de même dans le dialecte, car saint 
Bernard a dit (serm. Gom.) : « Cest ordenes est 
moli perillous et moult est perillouse la voie. » 

EuvRÉE, OUVRÉE. — Mcsurc à graine représen- 
tant un huitième du journal de vigne. — Quoique 
le mot ouvrée ait prévalu, euvrée est préférable, à 
cause de l'œuvre ou ouvrage qu'un vigneron peut 
faire en un jour. (Voir au mot ouvrée.) 

EuzERÔLE. —Erable (Del.). 

Evairai. — Chasser, effrayer, mettre en fuite. — 
M. J. Guillemin, dans son glossaire de la Bresse, 
pense que ce mot, dans sa forme active, vient du 
bas latin varare, verbe qui répond au latin classique 
transire, et est par conséquent neutre lui-même. 
« Coge te, tu évaire mè poulô. » (Citation de Del- 
masse pour la forme active.) 

Vo6 évairé nol' humeur graigne. 

(A. P., Comp. de lui pop"fo>re.y 



BOUKGLIGNON. 167 

VEvaireman de lai peste (titre d'une pièce 
d'Aimé Piron), exprime la disparition de la peste. 
— Pris au sens neutre, s'éuairai signifie s'égarer, 
s'esquiver ; dans ce sens, l'étymologie latine euaclere 
est plus rationnelle. — Le Virgile virai, en parlant 
de Dédale, dit : 

Et peu à'éDuire ai tô hasar 
To po le beà mitaa de l'ar. 

1^6 verbe évairai a formé le substantif éveure, qui 
signifie flâneur, étourdi. 

EvARPiLLAi (s'). — S'évertuer. 

Ma quau on é le cor aigille 
Que dan lai joie on s'évarpille. 

fA. P , Evair. de lai peste.) 

EvAULAi. — Selon que les mots dérivent du latin ad 
vallem ou e valle, ils ont des significations diverses. 
C'est ainsi que l'expression éuaulai a aussi bien le 
sens d'avaller un morceau que d'étendre ou diriger 
un objet en bas : Euaule tes cueusses signifie étends 
tes jambes. (Cit. de Del.) 

Dens-ai-je de l'éfor en chantan ra'e'vnulai. 

(Lamonnoye.) 

c'est-à-dire, dusse -je me distendre le gosier au 
point qu'il éclate. 

EwiER. — (Dial.), s'égaler à. — L'adjectif eiualy 
iwel, du dialecte d'oïl, vient du latin œqualis. 
« Quant aucuens se welt ewier par aventure à un 
aultre. » (S. B.) 



168 VOCABULAlUi: 

Cet emploi du w pour le rf se ressent du voisinage 
du patois lorrain, influencé à son tour par son voisi- 
nage germanique. 



P'aCtUENA. — Mauvaise odeur. Cette expression 
est dans Rabelais, et, quoique adoptée par notre 
patois, elle ne me semble pas d'origine bourgui- 
gnonne. — En Champagne, Marie fagas signifie 
fille malpropre (Grosl.). — Dans le vieux français, 
fangas signifie bourbier. — Aimé Piron, dans \E- 
vaireman de lai peste, a dit : 

Du faguena et du ponssô 
Qui vène saisi tô d'eiu cô 
L'odora vou lai regadure. 

Fait. — (Dial. et pat.), mot explétif encore en 
usage chez nos paysans. On trouve au livre de Job : 
« Demandeir fait por coi, » c'est-à-dire, deman- 
der pourquoi. 

Faitres. — (Dial.), créateur. — Ce mot vient du 
substantif latin fador, comme le complément fai- 
teor vient du régime latin fartorem. — Le livre de 
Job, en parlant de Dieu, a dit : « Il est faitres de sa 
nature. » — Le mot faiture, créature, vient du latin 
factura. 

Falloi. — Falloir, dans l'acception de manquer. 
C'est le vrai sens primitif de ce verbe, et qu'il a 
conservé dans le patois. Ran n'I fau, c'est-à-dire, 
rien n'y manque. 



BOUHGUIGNUN. 169 

FAiNxN'e. — Femme. Fannelôte, petite femme. 
Fannei, femmelet, idolâtre de sa femme, dit Del- 
riiasse. Toutefois, au village ce mot a plus d'éten- 
due ; il s'applique à celui qui se plaît avec les 
femmes et recherche leur société. 

Fanfreluches. — (Dial. et pat.), choses frivoles. 
En disant aussi farfelues pour exprimer la même 
idée, Piabelais traite de fanfreluehes les pattes de 
mouche des gens ne sachant manier la plume et 
chafl'ourant le papier (liv. I, c. i). Aimé Piron a 
dit [Evair. de lai peste) : 

Se farci de creuse pausée 
De fanfreluche bigairée. 

Freluehes, dans le dialecte, signifie bagatelles 
(Pioq.), d'où freluquet, jeune vaniteux ou pom- 
ponné. 

Farau. — Fier, hautain. Ce mot vient-il du latin 
ferox, qui a aussi cette signification? Dans le lan- 
gage familier, on entend souvent traiter de féroce 
celui qui a un certain apprêt dj toilette ou de la pré- 
tention à la mise. Toutefois, le mot bas latin haro a 
fait aussi faro et varo. 

Farfouillai. — Fouiller avec tumulte et sans 
ordre. — En Franche- Comté, aux Fourgs, on 
dit farfouilli la terre (Ti-^s.), du latin perfodere, 
fouir. 

Fasex. — Portefaix (du latin fascis, \\\v(\o:m\ 
— (Franch. d'Ts-sur-Tille, 1369.) 



170 VOCAHULAIKE 

Faule. — Fable. C'est la dérivation naturelle du 
latin fabula., comme taule l'est de tabula. 

Felog.ne. — Quenouille. On dit aussi quelogne 
et quenoille (Del.). 

Fembrier. — (Dial), fumier. « Job séanz el feni- 
brier. » (Liv. de Job.) — On trouve dans l'excellent 
dictionnaire latin de MM. Quicherat et Daveluy l'^s 
expressions finium acre empruntées à Sammonicus 
et signifiant fumier. Telle est, à mon sens, l'étymo- 
logie de fembrier. Le simple mot fimus ou fimum 
(car il est masculin ou neutre) n'aurait formé que le 
dérivé /i^/is, qui signifie aussi fumier dans nos dia- 
lectes et d'où est venu fiente., excrément d'ani- 
maux. 

Femeire. — Fumée. — A propos de ce mot, je 
cite ici volontiers de charmants vers d'un de nos 
plus aimables poètes bourguignons, surtout parce 
qu'ils ont un parfum du Ja^n culmina fumant de 
Virgile : 

Car po pu levoi mé pairan 

VoQ note fanue et uos éfau, 

Vou freire et sœu, vou peire el meire, 

Vou voi femai uoùre femeire, 

Mai foi, je pou bé, dos ici, 

Dire aitretô: aidieii vo di. 

Fer ou plutôt fers. — Ornement de toilette in- 
terdit aux servantes par l'édit somptuaire de la mu- 
nicipalité de Dijon en 1580. 

Fera.nz. — (Dial.), cr'uef terrible, qui sévit (du 



BOURGUIGNON. 171 

latiii fcrive, frapper, et du participe fenens). On 
trouve dans le livre de Job : La feraiiz venjance. — 
Delmasse dit avoir rencontré dans le patois une 
sorte de participe passé férii^ signifiant, selon lui, 
non seulement frappé, mais amoureux. 

Ferrer. — Frapper (du latin ferire). a Qui fer- 
rai d'arme esmolue ou ferai rapt, etc. » (Chartes de 
Véronnes, 4294.) Cette désinence des verbes à la 
3^ personne est la même en patois. 

Fessô, fezô et FEssou. — Pioche de vigneron 
(du latin fodere, supin fossum). — On dit ein /e.s- 
sourou de vaigne, c'est-à-dire un vigneron. — Un 
proverbe usité dans nos campagnes est celui-ci : 
« Lai graisse du fessou a tôjô lai moillouse. » — 
La Fontaine faisait chorus avec les bonnes gens 
quand il a dit : 

Creusez, fouillez, bècliez, ne laissez nulle place 
Où la niaiii ne passe et repasse. 

Voici d'autres vers qui recommandent la gaieté à 
ces braves gens, comme un assaisonnement du tra- 
vail et un remède à la peine : 



Que j'aimoi fessourou devaif^ne. 
Ne soo niailaide ni ffraigne 



Feteine. — Futaine. — Pour prix de la course, 
dans certains villages on donnait une pièce de fu- 
taine, de là ces mots : Couri lai feteine (Del.). — 
M. Littré (Dictionn.) dit que cette étoffe a été appor- 
tée de Fofital, nom d'un faubourg du Caire. 



172 VOCABULAIUH 

Feur et DEFEUR. — Dehors. Feur d'iqiii, hors 
d'ici (du latin farcis et de foras). 



Feure. — (Du latin faher), forgeron chargé 
d'enfforger et de defforger, c'est-à-dire de mettre 
aux fers et de déferrer les prisonniers. (Coût, de 
Ghàtillondel371.) 

Feurdonneman. — Fredonnement, roulade de 
voix. (Del.) 

Feurgônai. — Remuer, tracasser. — En Cham- 
pagne, feiirguigner signifie exciter le feu. A l'occa- 
sion de ce mot, Grosley cite le proverbe champe- 
nois suivant : « Jeune femme et four chaud, tou- 
jours feurguigner y faut. » — En Champagne en- 
core feurger ou fréger la terre signifie la fouiller, la 
piocher (Grosl.). Le latin frangere est sans doute la 
racine de tous ces mots. 

Fi, ma fi, ma foi. par ma foi. — On dit aussi 
mai flâne. — H y a peu d'exemples d'une proposi- 
tion plus implicite, car c'est une abréviation de tous 
ces mots latins : Per meam fîclem juro ou polliceor . 
— En Bresse on dit ma //ou, ma fougai. 

FiADE ou fiarde. — Toupic marchant par fim- 
pulsion d'une ficelle (Del.). Aux Fourgs, en Franche- 
Comté, on dit fiadot (Tiss.). 

Fichu. — Bien ou mal fichu, c'est-à-dire bien 
ou mal mis (du latin fingere, supin flcknn, qui si- 



BOURGUIGNON. 173 

gnifie façonner, ajuster). — On trouve dans les 
chants populaires de la Bretagne (la Fiancée, t. I, 
p. 264) : 

Setu ann aolroii braz ficftet. 

c'est-à-dire, survint un seigneur bravement mis. 

Fin. — Po la fin dou fignon fignelle. Nos pères 
s'amusaient à rendre de la sorte ces mots : Pour la 
fm définitive, ou, bref et pour en finir. 

FiNEROz. — (Lat. fines refiionis), chemin de des- 
serte d'une contrée. (Goût, de Châtillon, 1371.) 

FiÔLAi. — (Dial. et pat. ), boire à petits coups (du 
\d.im. phiala ou du grec r-'^l-n^ petite bouteille). — 
L'adjectif /ïd lot) i! (dial. et pat.) n'a point de rapport 
avec ce verbe. Il vient du latin uiolens, régime uio- 
lentem, et signifie téméraire, fanfaron, présomp- 
tueux, bravache. Je cite volontiers ces vers d'Aimé 
Piron, parce qu'on y trouve l'application de cette 
épithète au duc Jean-sans-Peur : 

Suplie humbleman Jaiqiiemar 
Elevai su dcu pan de far 
Vè sai cloif:lie aivô sai femelle, 
De veille date et de le tau. 
De Jau sari pô, le fiôlan. 

[liequaite de Jahjuc/na ut de sai fonne.j 

Fl. — Les Bourguignons mouillent ces deux 
consonnes comme s'il y avait un / entre elles et 
un l à la suite ; telle est la règle de prononciation 
de plusieurs mots qui suivent. 



n4 VOCABULAIRE 

Flaeler. — Flageller, et au moral tourmenter. 
— Le substantif est fJaial et flael, dérivation natu- 
relle du latin flagellum. 

Flaimeusse. — Gâteau des campagnes pétri au 
lait. — La lettre / se mouille toujours quand elle est 
précédée de la consonne /, ainsi il faut prononcer 
filiaimeusse. 

Flairure. — (Prononcez fUiairure), odeur de 
viande cuite. — Flairé le vàdô, c'est-à-dire sentir 
le vin doux pour apprécier la qualité de la récolte. 

Flavouteit. — (Dial.), faiblesse, pusillanimité. 
Mot emprunté au latin flahilitatem, rac. flabilis; ce 
qu'un souffle disperse. Flabellume^i de cette famille 
latine et signifie éventail : « Ensi sunt mainte gent 
de grânt flavouteit et de grant perversiteit. » (S. B.) 

Flaque d'eaau. — Prononcez /iliaque d'eaa 

Floibeteiz. — (Dial.), faiblesse (du complément 
la lin flehilitatem.) — On sait que dans le dialecte on 
disait aussi floible au lieu de foible. 

Flôquai. — ^ (Dial. et pat.), réunion de plusieurs 
fleurs ou fruits sur une même branche. Ce mot me 
semble avoir été laissé aux Bourguignons au quin- 
zième siècle par les Anglais, chez qui Jlock signifie 
troupeau et to jlocl: rassembler. « They declared to 
him in great number, and flocked to bis standard 
wilh alacrity, » c'est-à-dire : « Les Gaules se dé- 
clarèrent en grand nombre pour \nnibal, et se 



BOURGUIGNON. i75 

réunirent sous son étendard avec un joyeux em- 
pressement. » (Ce passage est extrait de l'Histoire 
romaine de Goldsmith, ch. xv, p. 410.) 

Fô. — Ce mot signifie à la fois fou (priv de rai- 
son) et hêtre ou foyard. Dans cette dernière accep- 
tion, les villageois au lieu de prononcer fau^ comme 
étant la vraie dérivation du latin fagus, ont pro- 
noncé fou et ont donné à ce faux substantif les di- 
minutifs /oiiYccm/, ou foutiav. — Quant au vocable 
fou (privé de raison), il a toute l'apparence d'un 
mot gaulois latinisé. En Armorique, par exemple, 
l'expression originelle est foll (Leg.) ; en Cor- 
nouailles, fol; en pays de Galles et en Irlande, 
ffoll (Price, archeology Cornu. Britanniae). 

Or, par suite de transformation latine, ce mot 
foll est devenu follis^ puis, par l'évolution du latin 
en roman, fou au sujet et fol au régime. 

Ce qui peut donner du poids à cette assertion, ce 
sont d'abord ces mots cités par Diacre dans la Vie 
de saint Grégoire-le-Grand : « At illi, more Gallico, 
sanctum senem increpitant follem. » Ce sont, de 
plus, les expressions suivantes qu'on remarque dans 
une des Épitres de l'abbé Guillaume {Analectorum, 
sect. Il, p. 257) : « Follem me verbo ruslico appel- 
lasti. » 

L'étude de ce simple ])etit mot offre un exemple 
patent de la difficulté et de l'intérêt que présentent 
les recherches étymologiques du langage. 

FoiNDRE. — Se retirer par appréhension d'une 



176 VOCABULAIRE 

difficulté ou d'un danger. Le latin fingere, qui si- 
gnifie feindre, a reçu, comme on voit, de l'exten- 
sion dans son dérivé. 

Foirai. — Célébrer une fête. Foirai lai sain Jan 
{dulditin fer i art, rac. forum). On disait aussi: Foi- 
r ai lai bone venue d'un aimin. 

FoissE. — (Pat.), fouace (dial.), petit pain blanc 
anisé que Ton cuisait sous la cendre du foyer (en 
latin foculus). On lit dans Ducange fouhacea; c'é- 
tait la gourmandise de la veillée de Noël. — On ap- 
pelait fouacier (dial.), et foisset (pat.), le marchand 
pâtissier ouïe boulanger (du latin focacius)., qui fa- 
briquaient ce genre de pâtisserie. Rabelais la consi- 
dérait sans doute comme une friandise puisqu'il dit 
(liv. I, ch. xi) que Gargantua mangeait sa fouace 
sans pain. 

FoNEi. — Enfourneur, boulanger. (A. P.) 

FoLETô. — Feu follet. Le mot du dialecte foleur, 
foleté, foleton a le même sens et semble venir 
du latin volaticum, régime de volaticus^ signifiant 
volage, éphémère. — Dans le langage de Toulouse, 
la feu signifie la chimère. 

FoRBiR. — (Dial.), nettoyer, polir (de l'ancien 
haut allemand furban). [Burg.] — Le livre de Job 
dit: Forcir la purreture delà chaitive pensé. 

FoRCHAucER. — (Dial.), chasser, écarter avec le 



BOURGUIGNON. 477 

pied (rac. lat., foris eicalcare). « J'ai forchaucet les 
cols des orguiiions et des esleveiz. » (S. B.) 

FoRMAiGE. — Fromage. — Le patois transpose 
souvent ainsi la lettre r, tantôt la rapprochant, tan- 
tôt l'éloignant par une sorte d'euphonie. — En lan- 
gage familier, laissai allai le chai an formaige c'é- 
tait succomber à une tentation. 

FoRSENER. — (Latin foras eisensus), extrava- 
guer, être hors de sens (dial.); on trouve aussi au 
même dialecte le substantif forsennerie. 

FoTÉPAULE. — Forte épaule, lutin, diable. Même 
personnage que : 

Le moine bourru à Paris, 
Lo uialo Bestio à Toulouse, 
Le unilel Odet à Orléans, 
Le loup Giirou h Plois, 
Le roi Hugonà Tours. 

FouDRi. — Tas, foule, multitude, confusion, parce 
que, dit Delmasse, la foudre entraîne et entasse tout. 
A la place de ce philologue, j'eusse préféré l'étymo- 
logie de foudre dans son acception toute bourgui- 
gnonne qui signifie tonne de forte capacité et 
contenant une grande quantité, un foudre de vin. 
Le mot foudre, dans ce sens-là, vient de l'allemand 
fuder qui signifie tonneau. 

D6 bon cuseuei lai maignie 
Compooire lorle et palai, 
Garnisoire eiu fuudn de plai 
De jubié de tôle uailure. 

[Dijon cnjoh. 1716.; 



178 VOCABULAIRE. 

Fouinai. — Se glisser, disparaître en tapinois 
comme la fouine. « Tu é pô (peur) tu fouine. (Del.). 

Fraize. — Ne pas montai fraize, autrement ne 
pas compter même comme une fraise, c'est-à-dire 
compter pour peu de chose. 

Lé sulilitai, les air^ô 

liés airgumau, lé distinguo 

Celai ne vo luontoo pas fraize. 

{Virg. vir., ch. V.) 

FouLAiREouFouLEiRE. — Feu d' artifice. En dia- 
lecte, fouleir, comme si l'on avait voulu dire le feu 
en l'air. L'interprétation de Fioquefort a le défaut 
d'être trop recherchée : il donne celle defolUculum,, 
petite feuille, ce qui exige des frais de comparaison 
comme légèreté et caractère éphémère. 

Fraingale. — Cette expression a tenu en échec 
bon nombre de philologues. Quant à moi, je pense 
que c'est un mot estropié comme il y en a tant d'au- 
tres dans le patois, soit par suite de l'ignorance des 
sources, soit par suite de la mobilité de la pronon- 
ciation. Ici le sens véritable est faim maligne. On 
sait, en effet, qu'une appétition violente des aliments 
saisit comme une fièvre ardente une personne at- 
teinte du mal qu'exprime le mot dont il s'agit. Or, 
male-faim ou faim-male rend exactement cette si- 
tuation. C'est souvent, d'ailleurs, que le moi maie 
accompagne dans nos dialectes d'autres vocables 
pour leur imprimer une signification identique à 
celle dont je viens de parler. 

Frelore. — Les Allemands disent : Ich bin ver 



BOURGUIGNON. 179 

loren, je suis perdu. Or, Aimé Piron attribue le 
même sens à ce qui paraît être un dérivé du vo- 
cable allemand. 

Dan Dijon on ne voiroo pu 
D'baibitau, je serein frelore. 

[Evaireman de lai peste.) 

Frémi. — Fourmi, d'où le mot fremillai, pour ex- 
primer le mouvement d'une grande foule. 

Homme et faune, gaçon et fille 
Moitre, vaulô, tôt y fremille. 

{Virg. vir., cl), ii.) 

Fret AILLE. — Diminutif de fretin. 

Aipré Pairi, aipré Versaille 
No ville ça de lai fretaille. 

(A. P., Complimande lai populaice ) 

Freza, Freuza. — Rompre, briser. Dans certains 
lieux on dit fracher. — Le fraisi est un charbon 
très tenu et la fresée est la cendre de fraisi . Tous 
ces mots ont pour racine le latin frangere. 

Frian pour Frayan. — Évp sente bé fr imite, c'est- 
à-dire un sentier bien frayé. 

Frimousse. — Figure bien vivante, visage bien 
plein et bien nourri. En Champagne et en Fran- 
che-Comté on dit frimouse. Le l'àXin frumentum n'a- 
t-il pas fait les frais de cette expression, comme le 
pensent quelques-uns? Quant à moi, j'aime mieux 
la dérivation de l'anglais free-moiUk, c'est-à-dire 



480 VOCABULAIRE 

bouche libre, air dégagé, et par extension, bonne 
figure, large et épanouie. 

Fringuai. — Sauter, bondir, gambader (du latin 
frigo^ venant lui-même du grec =fpixsoj, je saute avec 
bruit. (Quich.) — Le mot fringuenelle ou friquenelle 
signifie non seulement danseuse, mais coquette. 
(Del.) Il s'applique aussi aux choses : ainsi Grosley 
traduit fringuenelles par idées libidineuses : Quas 
libido dissenta dictât. 

Frinte. — (Dial.), frémissement, trouble (du rég. 
isiiin fremitum). On faisait aussi usage dans le dialecte 
du verbe frinter. Le livre de Job s'en est servi ainsi 
que de l'adjectif verbal frintmiz , lorsqu'il a nommé 
la conscience :(( le créer des frintanz desturbances, » 
c'est-à-dire l'avertisseur des troubles intérieurs fré- 
missants. 

Frippe-lippe. — Goinfre, glouton. C'est littérale- 
ment frotte-lèvre. 

Frisque, frisquet. — Sautillant, éveillé. C'est 
encore un mot que les Anglais ont laissé aux Bour- 
guignons dans le temps de leur alliance, car le verbe 
to frisk signifie gambader, sautiller. — Ai n'a pu 
ni frisque ni frasque signifiait, en langage familier, 
il n'est plus ni alerte ni éveillé. 

Frogni, — Plisser le front, ainsi que l'indique le 
mot latin frons. — A l'occasion de ce mot, Del- 
masse donne les citations suivantes comme exten- 



BOURGUIGNON. 1H1 

sionnelles si je puis parler ainsi : « Se frogni d'aise 
les épaules, » se frotter les épaules par suite de con- 
tentement. — Se refrogni a un sens complètement 
opposé. — Le participe frofimm veut dire remuant. 

— Un air refrogné est une mine plissée ou con- 
tractée. 

Frusquin. — Argent, nippes, ce qu'on possède. 

De lai ce drôlai s'en allein 
Boire et bâfrai lote frusquin. 

(A. P., Complima7i de lai ijopulaice.) 

D'après Ducange, ce mot serait emprunté au vo- 
cabulaire de la moyenne latinité où frustum terrœ 
signifie parcelle de terre. Or, pour le villageois qui 
a quelque bien en terres, dépenser son saint frus- 
quin, c'est manger son fonds. 

FuER. — (Dial.), chasser, expulser (du latin fu- 
gare, mettre en fuite) , expression du livre de Job. 

— Dans notre patois, fuammam signifie couram- 
ment et il est formé du latin fugœ mente. 

FuTAT ou Futé. — Fin, rusé. Se dit aussi en 
Champagne, et futai, aux Fourgs, en Franche- 
Comté. (Tiss.) M. le comte Jaubert donne fuleux 
et dit que ce mot s'applique principalement aux 
chasseurs ou affûteurs habiles. 



Gacenô, gaichenô et garcenô. — Adolescent, 
jeune homme. —Le dialecte disait gars puis garson 



18'2 VOCABULAIRE 

et garchon. (Roq.) Le patois a féminisé le mot ci- 
dessus en gaiçôtte et gaichôtte, et même jaisôtte. — 
Au mot gars on a supprimé Fr et l'on a dit un gas, 
un grand gas, un gas bien allure. En Franche- 
Comté on dit aussi bien bécote que gachote (l'abbé 
Dartois). La différence n'est pas grande avec les mots 
du dialecte bacelote et &ac/<-eZoie et l'expression fran- 
çaise bachelier. 

Gadoi. — Vidangeur. Dans le dialecte, gadoue 
signifie fumier, immondices. (Roq.) — A Genève, 
quand on veut qualifier un mauvais mets ou une dé- 
testable boisson, on dit c'est de \s. gadrouille ; au 
même lieu gadrouiller c'est barbotter dans l'eau, et 
se gafotdUer c'est se tacher en traversant le ruis- 
seau boueux de la voie publique. (Gloss. gen.) 
DansleChâtillonais, en Bourgogne, on ait g assouiller 
et une flaque d'eau boueuse se nomme gassouillat 
ou, par abréviation, goifillat. — Gargouilli dans 
l'eà c'est tripoter dans l'eau et l'on nomme gargouil- 
lou celui qui le fait. 

Corne de tô genre d'oseà 

Qui voD gargouillan dans lés eà. 

(A. P., Hairangue dé vingneron de Dijon.) 

Le même poète fait ce portrait de Cîteaux : 

Citeà plantai dan les éà. 

Dan dé gonillai dans dé citane. 

Au trava de mointe cabane. 

h^moi gouille est usité en Franche-Comté (Tiss.); 
à Genève on dit la gouille à Vassu, au glacier de 



BOURGUIGNON. l83 

Valsorey, et la gouille aux cerfs près du Ghante- 
lar. 11 y a à Bourges le grand gouillat (voc. du 
Berry). 

Gaigére. — Saisie. (Gharte de 1245.) 
GAILLO^■. — Petite servante de cuisine. (Del.) 

Gainche. — (Dial. et pat.), gauche. Tournure 
gainche ; se gainchai, se pencher, — Le verbe gain- 
cliir est employé par le sire de Join ville dans le 
même sens que le français gauchir. 

Gaitouillé. — Chatouiller. (A. P.) 

Galfatre. — Un gueux malpropre. L'ancien 
français dit galfretier (Lac.) ; M. le comte Jaubert 
donne au terme galefretiausdL véritable étymologie, 
qui est frotteur de gale. 

Galvaudai. — (Dial. et pat.), tripoter une chose, 
une affaire. (Del.) C'est aussi le sens que Lacombe 
donne au mot galvauder en le faisant dériver du 
bas latin caballicare. — D'autre part, le diction- 
naire de l'Académie, 5"^ édition, donne au mot gal- 
vauder le sens de maltraiter quelqu'un de paroles : 
On Va. galvaudé d'imporisince. — M. Littré (Dict.), 
pense que ce mot doit son origine à celui du bas 
latin galbanum, casaque, vêlement de gens errants 
ou de pauvres ouvriers qui gâtent ou galvaudent 
ce qu'ils entreprennent. 

Gambi. — Boiteux. Le verbe gambiller, dans le 



184 VOGABULAIIŒ 

dialecte, signifie boiter (Roq . ) , marcher tortu. — Chez 
les Irlandais, cammigh veut dire courbé ainsi que le 
moi kamm chez les Bretons (Leg.). Dans sa pièce 
des Hairajigou de Dijon, Aimé Piron désigne ainsi 
les bossus, les boiteux et les aveugles-. 

Lé bossu, lé gamhi, lé bane. 

Gandille. — Vagabonde. 

Gandoises. — Fleurettes, sornettes. Je suppose 
que c'est une corruption de gaudoises (gaudere). 

Gandrou. — Personne d'un extérieur très né- 
gligé. Les Picards disent : Marie Gadrou, pour ca- 
ractériser une femme peu soigneuse dans son exté- 
rieur. (L'abbé Gorb.) 

Garguillo. — Du grec >»pyo(p£wv, luette, et par ex- 
tension gosier. Le patois dit encore gargari et gar- 
goulette. L'expression margoulette est un barba- 
risme. — Dans le Jura on dit garguelette (Monnier) 
et dans les Vosges gargolette (Richard). Le mot 
garguillo a un synonyme en Bourgogne, c'est 
jarbeire. 

Ma d'iu bon cô de sai raipeire 
Ai vo li côpi lai jarbeire, 
Si vo n'antaudé pas ce raô, 
Ai veu dire lou garguillo. 

{Virg. vir.) 

Garlo ou Garrelo. — Etui à mettre des aiguil- 
les (Del.). En Champagne on dit garitiau. (Grosl.) 



BOURGUIGNON. ISo 

Gaudelurô. — (Pal.), galureau (dial.), jeune li- 
bertin qui ne songe qu'au plaisir. (Voir au mot 
luron.) — Mon compatriote et ami Ch. Nisard 
a dit que yode est la 3* personne du verbe 
roman goder venant du verbe latin gaudere et 
que de lureau venant de leure dans le sens d'appât 
ou plaisir qui lente et séduit, on avait fait leuron 
puis luron ; il a ajouté qu'en somme un godelureau 
est proprement un bon compagnon qui a son couvert 
mis partout. Je le veux bien, puisqu'il y aurait là 
une alliance de deux vocables romans; mais j'y ac- 
cède sauf une nuance dont je parlerai au mot luron. 

Il y a une nombreuse famille de mots issus, 
comme le précédent, des verbes latins gaudere et 
gaudifîcare, du bas latin gaudentia et de l'apocope 
familière gau pour gaudium ; ce sont les expres- 
sions suivantes : 

Godaillai. — Boire sans fm ni cesse. 

Gaudence. — Réjouissance. 

Godeno. — Violon (du latin gaude nos, c'est-à- 
dire réjouis nous.) 

Gaudenée. — Fête publique. 

Gaudin. — Conte grivois divertissant. 

Gaudine. — Qui a deux sens : divertissement et 
forêt, selon qu'il dérive de rmudium ou de caulis. 

Gaudrille. — Fille de joie. 

Gogaille. — Bonne chère à une table où l'on a 
tout à gau-gau. Celle apocope de gaudium a été 



186 VOCABULAIRE 

empruntée au poète latin Ennius. (L'abbé Corblet.) 

Goguenôte. — Gai propos de table. 

Gogué. — Être en goguette, en réjouissance. 

Gausseu. — Réjoui, railleur (du part. lat. gavi- 
sus), d'où le verbe gaussai, dire des gausses ou 
gosses. 

Gaugé(s'). — S'enfoncer dans la boue. Lamon- 
noye donne à ce mot l'étymologie de vadum, gué. 

Quan sai flotte seré gaugée, 

[Virg. vir , ch. iv.) 

Delmasse prétend que gauge signifie un trou de 
la profondeur d'un fer de bêche, et qu'on dit aussi 
bien mettre un arbre en gauge qu'en jauge. — Se- 
lon M. l'abbé Dartois se gauger signifie, en Franche- 
Comté, emplir d'eau ses souliers sans le vouloir, et, 
dans ce sens, il donne à ce mot l'étymologie de 
calceus. 

Gaule. — Grande baguette. Du latin cauliSj ve- 
nant lui-même du grec xavXôç, tige ; — d'où le verbe 
gaulai, battre un arbre, un noyer par exemple, pour 
en faire tomber les fruits. 

Gaulfretié (se). — Se délecter à manger. On trouve 
dans une pièce intitulée: Dialogue français bour- 
guignon, se gauljretié de gorge chaude. On appelait 



BOURGUIGNOiN. 187 

de ce dernier nom des parcelles de gibier tout chaud 
dont on alléchait les oiseaux de fauconnerie. — 
Se yaulfretié, c'est comme si Ton disait en latin 
sibi gulam fricare. —Le mot galaiîre signifie gour- 
mand dans le patois du Berri. (Voir ce vocab.) — 
Le substantif latin gula a aussi donné le patois 
gaulon, bon morceau, bon repas. — En Champa- 
gne, ^faw 1er signifie manger son bien (GrosL). Le 
poète Aimé Piron, dans sa pièce des Hairangou de 
Dijon, se sert du mot gaulou pour dépeindre ceux 
qui ne connaissent de dieu que leur ventre. 



Et qui se jûe de Cicéron 
Gome le gaulou dé soiron^ 



c'est-à-dire comme le gourmand des serments. 

Gaupe. — (Dial. etpat.), femme qui se néglige 
dans ses occupations ou dans ses mœurs. — Aux 
Fourgs, en Franche-Comté, on dit gaupot (Tiss.). Du 
latin vapida, vicieuse, corrompue. 

Geitai et Geite. — Giter et gîte. (Du latin ja- 

cere.) 



GiNGUET. — Chose d'une qualité minime. Du vin 
ginguet; un habit trop court. 

GiPAi. — Sauter, gambader. — Le mot français 
jupo7i se disait gipe et gippon dans le dialecte du 
temps de Charles VL — Selon Roquefort, le mot 



188 VOCABULAIRE 

viendrait de l'arabe guihha, soiiquenille. Il y a deux 
dérivés de ce mot, c'est-à-dire regipai qu'on peut 
traduire par regimber et gipallai, c'est-à-dire faire 
sauter ses jupes en lair en s'évertuant. Aimé Piron, 
dans sa pièce de Bon tan de retor, a employé ce mot 
dans les jolis vers que voici : 

Dessu l'harbe jolie 
Je gipaillon si bé 
Qii'aufiQ né coutre né 
Et bouche contre bouche 
Mille sôpir en l'ar 
Gaillar, 

De lei de moi 

Tôt ai lai foi 
Bordèue corne mouche. 

GiVE. — Rive d'un cours d'eau. 

Suzon et l'Ouche, de lo give, 
Regade anfiu le brouillar. 

(A. P., Comjih'man de loi populnice.) 

On charchoo lai mar et lai give. 

( Virg. vir., liv. II.) 

Glacier. —(Dial.), glisser (rai. lat. glacies). Saint 
Bernard a dit : Glacier en la voie du salut. 

Gleu ou GLÔ. — Grosse paille. En vieux français 
glui signifie gerbe (Lac.) ; c'est le même mot en 
Picardie et en Franche-Comté. — Il semble d'ori- 
gine gauloise. 

Glise, église. — Les villageois ont bien dit d'a- 
bord Vaiglise, puis ils ont fini par écrire lai glise : 
on a dit dans le dialecte même la glise. 



BOURGDIGNON. 189 

G>'iôLE. — Niais, petit esprit. Du diminutif bas 
Latin geniolus. 

■ GoBARGi (se) . — S'égayer. — Dans le dialecte gobe 
signifie gaité. (Roq.) — En Champagne, se gober- 
ger de quelqu'un c'est le railler, s'égayer à ses dé- 
pens. (Grosl. ) — On a donné le nom de goberge à 
la plus belle espèce de morue de l'Océan ; mais je cite 
ce mot sans lui supposer grande analogie avec le 
verbe ci -dessus. 

GôBELLE. — Petite bouche. (Del.) 

GoDRO>-s. — Manchettes plissées interdites aux 
servantes par édit somptuaire de 1580 de la munici- 
palité de Dijon. 

GôLE. — Enraidi par le froid (rac. lat. gelu, froid 
glacé). — Avoir les doigts gôles, c'est les avoir en- 
raidis par le froid. 

GoNAi (se). —Semai vêtir. — Les Anglais du XV« 
siècle ont laissé aux Bourguignons leurs alliés le mot 
gowned, qui signifie vêtu d'une robe ; mais, comme il 
arrive souvent aux expressions d'emprunt d'une 
langue étrangère, gôné fut employé en mauvaise 
part. Toutefois les vers suivants d'Aimé Piron font 
voir que ce mot exprimait aussi la façon de vie in- 
térieure. 

Pa dei lui-tnoîme ovrô lai pote 
Eu disan: l'aimiii, de qiiei sote 
Vo gone-vo daus lai moisoD? 
E vo des airai ai foison? 

[Compliman de lai popuiaice.) 



190 VOCABULAIRE 

Ce trait de popularité concerne le prince de 
Gondé, alors gouverneur de la province, et n'a pas 
été cité par Aimé Piron sans qu'il en ait été témoin. 
On connaît l'expansion soit politique soit naturelle 
de ces princes-gouverneurs et l'on peut dire du 
récit ci-dessus du poète : Se non è vero è ben tro- 
vato. 

GoRAi. — Gouri, jeune cochon (du grec x'''^p°ç)- Le 
mot gorroria en espagnol signifie prostituée. Nous 
avons bien pu emprunter à ce dernier vocable notre 
vilain mot carogne. 

GouAiLLAi. — Plaisanter, railler (du latin jocu- 
lari). Le mot du dialecte, goiart, signifie enjoué et 
vient dejocularius. 

Goui et Guisô. — Serpe et serpette. Je crois que 
ce mot vient du grec xôacîa, qui signifie une faux. 

GouiNE. — Fille de mauvaise vie. Les Anglais ont 
importé ce mot chez leurs alliés les Bourguignons, au 
commencement du XV*^ siècle, sous Philippe le-Bon. 
Ils écrivent quean et prononcent kouine, ce qui si- 
gnifie truande. Les Anglais ont un autre mot qu'ils 
révèrent, qu'ils prononcent de la même manière, 
mais qu'ils écrivent g «een. Ceux qui confondraient 
les deux expressions, pourraient dire ma reine à la 
première femme venue. — L'abbé de Ghàtillon, 
Boisrobert, qui se piquait de vers graveleux, a em- 
ployé le mot gouin dans sa pièce aujourd'hui ou- 
bhée de la Belle Plaideuse. — Dans le Berri on 



BOURGUIGNON. 491 

nomme gouinard un coureur de mauvais lieux, 
(Voc. du Berri.) 

GoYÔTE. — Bourse. 

Graigne ou Greigne. — (Pat.), gringne, (dial.) 
triste, chagrin, maussade. 

On i voioo porvision 

De palai et de jambion 
Du viu des au de Moutevaigne 
Qui réjoui co qui sou graigne. 

(A. P., Ebaud. dijonnoi.) 

(( Peire, ai seu bé greigne d'aivoi peiché contre 
le cier et contre \o aitô. » {Am. Enf an prodigue.) 

Les Picards nomment grignard ou grigneux un 
pleurnicheur. — M. l'abbé Corblet pense, je crois, 
avec raison que ce mot vient de l'allemand greinen 
qui a absolument le même sens. A Genève on dit 
grainge (gloss. gen.) Grigner les dents n'a pas d'au- 
tre origine. Le mot expressif grionche est de la même 
famille. 

Nos autre de grionche étaige. 

(Monol. bourguignon.) 

En Bourgogne comme dans l'Ile-de-France, grai- 
gne ou gringne signifiaient : de chétive apparence. 
Avoir gringne chière est une expression du poète 
Jehan de Meung. 

Grainguenaudes. — Bribes. (Del.) — Le même 
mot s'emploie à Genève. 



192 VOCABULAIRE 

Grange. — Dette d'une chose achetée à crédit. 
P'aire ^rance c'était faire crédit, charte de 1229. 

Grassot. — C'est ainsi qu'on dénommait à Chà- 
tillon le dimanche qui précédait le mardi de carna- 
val. (Coût, de Chàtillon de 1371.) 

Grazelai. — Glousser comme la poule, (du latin 
gr'acillare.) Nos précieux ou précieuses des provin- 
ces ne se doutent peut-être guère que grassayer a 
cette étymologie. Je ne prétends parler ainsi qu'à 
ceux ou celles qui veulent se donner un air d'articu- 
lation de langage qui ne leur est pas natif. 

Grêlé. — Frappé de la grêle. On dit d'une per- 
sonne marquée de petite vérole qu'elle est grêlée, à 
cause des empreintes creusées sur sa face. 

Grelu ou GUEURLU. — Homme de rien, homme 
minime, dans le sens figuré. Le latin gracilis signi- 
fiant mince et grêle répond, dans le sens propre, à 
FappUcation morale qu'on en a faite. — Le diminutif 
greluchon est l'épithète que les femmes de mauvaise 
vie donnent à ceux qu'elles favorisent gratis. — En 
Champagne une grelette est une brebis maigre. 
(Grosl.) 

Gremissea. — Paquet, peloton. (Del.) YÀngremis- 
seà défi, un peloton de fil. En Bresse gremuchau a 
le même sens (Guill.). Sous une forme très rappro- 
chée gremille, dans le Berri signifie grumeau. Le 
latin grumus est la racine de ces mots ainsi que de 



BOURGUIGNON. 193 

l'expression grume de raisin revendiquée aussi par 
le patois. 

Gresillon. — Charençon; d'où le mot grésillai 
pour exprimer l'affluence de ces insectes. On dit tôt 
i grésille. 

Grevai. — Peiner, blesser. Ce verbe s'emploie à 
l'actif comme au passif (lat. gravare et gravari), I 
son grevai de gaihelle. — So7i mau m'a hé grevai. 

Grtboulai. — Trembler de froid. On dit à Genève 
greholcr (du latin tremolarc). Nos pères ont imaginé 
le substantif gribouille pour caractériser un niais, 
témoin ce dicton : « Tu ressanne à Jean Gribouille 
qui se bote en gliau de pô qu'ai ne mouille. » — On 
appelle aussi grihoalai perdre ses points au jeu de 
quilles pour en avoir abattu plus qu'il n'en faut pour 
gagner. 

Grigne. — Selon M. le comte Jaubert, veut dire 
parcelle d'une chose, par exemple le chanteau du 
pain bénit. — D'après l'éditeur du vocabulaire du 
Berri, le mot grigne est un terme de chapellerie 
énonçant les parties endommagées du feutre. L'ex- 
pression grenon s'emploie en Bourgogne dans le 
sens de résidu de casserolles. — Le mot allemand 
greinen signifie presser ou rapprocher les dents su- 
périeures sur les inférieures. 

Grignotai. — C'est rompre les bords d'un pain 
vers la croûte la plus cuite ; c'est manger des grains 

13 



194 VOCABULAIRE 

de raisin un à un. (Le vieux mot français r/riV/noi/n 
signifie pépin de raisin, dit Lacombe.) 

Grillô. — Grillon du foyer. — Tapri grUlô si- 
gnifiait : te voici à ma disposition. 

GrinCtUENotai. — Fredonner, chanter comme le 
rossignol, le pinçon. Dans un ancien noël français 
on lit ces petits vers : 

J'ai oui chanter 
Rossignolet, 
Qui gringotoit 
Là bas sur ces espines. 

Dans le dialecte, gringoter avait aussi le sens de 
persifler, se moquer. 

Le verbe latin friyigidtire, chanter, balbutier, 
est sans doute l'origine de ces mots. 

Gripat. — Prendre furtivement. Ce verbe peut 
donner l'idée des réduplicatifs si usités en Bourgo- 
gne : on disait, en effet, regripai, saisir de nouveau, 
et resegripai, ressaisir une 3^ fois. — Le gothique 
greipan et le hollandais grijpen signifient saisir 
(Littré). 

Gripe. — Fille brusque, pétulante et prête à 
sauter au collet des gens (Del.). 

Groin. — Être en grohi c'est être en état d'hos- 
tilité, de grognerie (rac. lat. grunnire) avec quel- 
qu'un. 



BOURGUIGNON. 195 

GuAi. — Interjection signifiant malheur à ! (Dial.) 
Le verbe du dialecte guementer signifie se plaindre. 
On trouve dans le livre de Job : guai alpécheor! 

GuAiRiBANDÈNE. — Ce Dfiot date du temps des 
bandes de guerre qui dévastaient la Bourgogne au 
XIV'^ et au XV^ siècle sous le nom de Grandes Com- 
pagnies, Écorcheurs, etc. Couri la gaairihandèjie, 
c'était s'associer à ces bandes qui dévastaient les 
caves et les greniers. 

Voici des mots de même farine que guairiban- 
dène : gueureà , par exemple, gueux refait, mau- 
vais soudard de guerre, et guernqnlle, pillard de 
blé, dévastateur de greniers. (On disait alors glier- 
nier, gheurnier et guernier, et on écrivait le mot 
de ces trois manières.) [Comte Jaub.) 

An coran lai guairihandeine 
Ai s'aii trovoo tôjô queiqu'eine 
Qu'aiveiu érôsai lote jaibô 
J'euqu'ai fare le cutimblô. 

(Dial. et pat. bourguignon.) 

Voir au mot Cairibandène. 

GuERPiR et Werpir. — (Dial.), déguerpi (pat.), 
quitter abandonner. M. Burguy fait dériver ce mot 
de l'ancien saxon werpen, jeter, rejeter. 

GuERDON et GuERREDON. — (Dial et pat.), récom- 
pense, salaire. D'où les verbes guerredoner, reguer- 
redonner ou reverdoner. On trouve dans le bas latin 
le mot ivlderdonum formé du haut allemand, dit 
M. Burguy. 

Guette. — Tocsin, conai lai guette, c'est-à-dire, 
sonnerie tocsin. (Del.) 



196 VOCABULAIIŒ 

GuEYDE. — Aujourd'hui fiaudc {reseda luteola, 
plante de la famille des cappar idées). Les teintu- 
riers en laine de Châtillon en faisaient grand usage. 
(Coût, de Châtillon de 1371.) 

GuiCHE. — Juchoir. (Du latin jugum, treillage 
et berceau, selon Columelle.) 

Guigné. — Chgner des yeux, regarder de côté. 
Ce mot est d'origine étrangère au latin. On dit 
guigner en hollandais (l'abbé Corb.). 

Aller degiwigoi ou de quignoi c'est-à-dire de côté^ 
de travers, paraît provenir de ce verbe. — Lamon- 
noye en cite pour exemple yeux gingans pour gui- 
gnans et qu'il attribue à Martial d'Auvergne. 

GuiLLANDAi. — Vagabonder. L'expression couri 
le guilledou signifie, selon Grosley, être en bonne 
fortune. Je crois la définition trop à l'eau rose. Ce 
mot a un autre sens chez Ptabelais. — Guildin, 
dans le dialecte signifie haquenée et au figuré une 
femme de débauche dont le lieu de refuge s'appelait 
vraisemblablement guildou. 

GuiVRE. — (Dial. et pat.), givre^ vivre et wivre, 
serpent. (Du latin vipera). — Le nom de bois de 
vesvres, cest-à-direbois aux couleuvres est très fré- 
quent dans diverses localités. 

H 

H. — Le patois n'admet aucune aspiration de 



BOURGUIGNON. 197 

cette lettre ; on dit je Thaï, au lieu que le français dit 
je le hais. On dit Vhascr pour le hasard. (Del.) 

Haenge. — (Dial), haine. Dérivation du complé- 
ment latiQ adhœsionem parce que la haine s'attache 
avec ténacité au cœur, comme le dit le livre de Job 
dans le passage suivant : « La croissanz haenge soi 
atapist es repunhailles del cuer. » 

Hardemenz. — (Dial.), courage. (Job.) 

Harguignai. — Taquiner, fatiguer quelqu'un par 
des reproches ou des plaisanteries sans fin. La vé- 
ritable orthographe du mot est arguignay parce 
qu'il vient du latin ar g itère ou plutôt argutare, re- 
dire, ressasser quelque chose. — Les Picards disent 
et écrivent argucher (l'ab. Corb.). Auk Fourgs, en 
Franche-Comté, on dit arguenai. (Tiss.) 

Hâte. — Broche de cuisine. (Du latin hasta.) 

Hérite. — (Du latin hœreticus), se disait de tous 
ceux qui subissaient le supplice du feu. (Voir au 

mol raim.) 

Heucle. — Trompeur, fourbe, qui cherche ho- 
quelle. (Lac.) 

Heugai. —Interjection qui exprime la douleur 
comme une autre interjection Mque exprime l'im- 
pression du froid. 

Heurou. — (Pat.), aurou (dial), heureux. « 11 n'en 



198 VOCABULAIRE 

avoit fait mais ke dous nobles criatures ki resnaiiles 
(raisonnables) estoient et qui dévoient estre bien 
aurouses. » (S. B.) 

HiEBLE, — Sorte de sureau herbacé qui croît sur 
le bord des chemins. Du latin ehulus. 

HiSNEL ou ISNEL. — (Dial.), prompt, agile. Saint 
Bernard a dit au sermon de l'Apparition : « Hisnels 
por ensaignier et tardis por oïr. » — Ce mot, selon 
M. Burguy, dérive du haut allemand snel, aujour- 
d'hui schnell, belliqueux. 

HoGNERiE. — (Dial. et pat.), grognement, mur- 
mure. Le verbe hogner ou hoigner, dans le dialecte, 
signifie gronder. On dit, dans le patois : Ene hogne- 
rie depliainte. (Del.) 

HoNORAULE. — (Dial. et pat.), honorable. C'est la 
dérivation naturelle du latin honorahiUs. — « 
naissance honoraule al munde, » a dit saint Ber- 
nard (vig. de la Nativ.). 

HoTÉ. — (Pat.), hostéis, hosteix, osteis, maison. 
(Du latin ostium.) — Les Languedociens disent 
oustal ; les Francs- Comtois outeau; les Champenois 
osté. 

Houspiller ou houspailler. — (Dial et pat.), 
tourmenter une personne, la rudoyer. En agir ainsi 
c'est proprement prendre quelqu'un par sa housse 
ou housselin, qui était une sorte de couverture dont 



BOURGUIGNON. 199 

se servaient les villageois pour se garantir du froid. 
— Une remarque à faire, c'est que le même mol 
houspiller a, en Franche-Comté, le sens de voler, 
dérober subtilement. Dans cette acception l'éty- 
mologie du mot serait alors, d'après M. l'abbé Dar- 
tois, le languedocien gouspilia , le vieux français 
(jouspil, ou le latin vulpecula [renard.) 

HucHER. — (Dial. et pat.), crier; dubas laiinhuc- 
ciare. (Duc.) « Liveriteiz huchet à mi et à toz les 
altres. » (S. B.) — Ces interjections hue, heup, et 
houe, cri des chasseurs du sanglier, sont différentes 
manières de hucher. 



En patois bourguignon, i et je sont synonymes. 
On confond aussi le singulier avec le pluriel ; on 
dit, par exemple, i maingeon ou je maingeon; i 
n'on nun vu, nous n'avons vu personne. Le patois 
emploie el et i pour il , et al et ai pour elle. Ex : Se 
pote H bé9 Nennin. — Et sai fanjie? — El y é troi 
moi qu'ai émailaide, et petétre an meure fai. 

IgIxN. — Ici. — Dans le dialecte, les finales in se 
prononçaient i. C'est ainsi que dans un fragment 
de la chanson de Girbert de Metz de la fin du XIIP 
siècle, fragment qui vient d'être publié par M. d'Ar- 
bois de Jubainville, se trouve la rime de vint avec 
csjoït, celle de palais Mahriu avec clair uis et enfin 
ces deux vers : 

Ses escuiers monta sor 1 roncin 

Taut le uieua, à la voue (voie) l'a mis. 



200 VOCABULAIRE 

Evidemment il faut prononcer Mabri, vit et rond. 

Ignôcaman. — Innocemment. On découvre, dans 
la prononciation qui précède, la tendance générale 
des Bourguignons à mouiller leur voyelle i comme ils 
le faisaient pour leur consonne l. 

Immachèré. — Immaculé, non souillé. Le latin 
immaceratus a, au physique, le même sens. 

Incre. — D'une humeur difficile. (Del.) Cette or- 
thographe, quoique reçue, est fautive. Le mot vient 
du latin acer et doit s'écrire aincre. 

Indiole. — (Pat.), indiot (dial), niais; du latin 
idiota. (Roq.) 

Induce. — Délai (du latin wt^wdce trêve). Goût, de 
Châtillondel371. 

Ir. — Dans les verbes de la 2^ conjugaison, les- 
quels se terminent ainsi, le patois bourguignon sup- 
prime la consonne r : ainsi il prononce et écrit 
meuri pour mourir, s'égrailU pour s'égraillir, etc. 
L'ingénieux linguiste Génin aurait bien pactisé avec 
cette prononciation et cette orthographe : car il lui 
semblait que prononcer le moi finir avec Vr c'était 
comme si on l'eût écrit finirre. (Voir au monosyllabe 
er.) 



Jaiquereaa. — Pie. — On a donné toutes sortes 
de noms à cet oiseau qui est généralement consi- 



BOUllGUIGNOxX. ^01 

déré par la superstition comme de mauvais présage. 
On rappelle aussi clame Jaicôte, Matagesse, Mar- 
got, et enfin Aigaisse. Cette dernière dénomina- 
tion vient vraisemblablement de l'Italien gazza.— 
Mon brave compagnon Barôzai, M. Benoît, dans 
sa collaboration de la bulle ineffabilis, avait la plai- 
sante idée de désigner le Souverain Pontife sous le 
nom d' Aigaisse IX. Je voudrais que le saint Père le 
sût, afui de lui procurer une de ces bonnes et inno- 
centes joies qu'il ne repousse point, tant son àme est 
pure, candide et élevée. 

Jampai. — Lancer, (Del.) 

J ANGLE. — Médisance, bavardage. Ce mot à le 
même sens que joïiglerie. Ils viennent tous deux du 
Idilinjoculatio. 

Janlognai ou jANLOiGNAi. — Faire le niais ou le 
badeau. — On dit aussi faire le Jean- Jean. 

Jantais. — Gentil, orné. Parler jantais signifiait, 
en Bourgogne, parler français, c'est-à-dire, un lan- 
gage gent, poli, agréable (en latin gentilis). 

Lamonnoye, dans la préface de ses noëls, 5'^ édi- 
tion, se métamorphose en barôzai eidii c( qu'aiprc 
i:eà, ai n'haïssoo ran tan que \e jantais. » 

J'an veci, j'an VELAI. — Façou recherchée de 
langage pour en voici, en voilà (Del.). — Je vêlai est 
aussi plus élégant que vêlai, et cette préposition est 



202 VOCABULAIRE * 

toujours suivie de que. Ex : Piarre so j:>o/oo hé l'autre 
hier, et je vêlai qu'ai ven de meuri. 

Jar. — Oie maie. — Les Picards disent gars. — Si 
ce n'est l'apocope du verbe latin garrire à cause que 
cet oiseau a un continuel gloussement, la dénomi- 
nation picarde serait tout simplement la distinc- 
tion de l'oie mâle avec sa femelle. 

J'arni. — Apocope de je renie. (Del.) 

Jau. — Jeu. — Abréviation de jociilus, comme 
gau est l'apocope de gaudium. 

Jaullon. — Jaloux. 

Jeuns. — (Dial.), du latin jejunus. — Esire jeans 
signifie être à jeun. Le livre de Job parle de cil ki 
sunt jeun de la pasture de vériteit. 

JiPE. — Sarrau ou blaude. (Voir au mot gipai.) 

Joli. — Ce mot du patois n'avait pas la même ac- 
ception qu'en français. Il voulait dire : content, 
satisfait de, témoin ces deux vers du Virg. vir. : 

É seron ancor [ôjô/i 
De cori po raiiseveli. 

L'expression joliôle (joyeuse) est un diminutif. 
M. Littré pense que le mot joli vient de l'ancien 
Scandinave jul désignant les fêtes ou la joie des 
fêtes et festins; M. Diez pense (juc ce mot a été in- 



BOURGUIGNON. 203 

troduit dans le français par les Normands et les Bour- 
guignons. 

JoR. — Jour. (Du latin diurnum, ou de l'italien 
giorno). — On dit en Bourgogne Valtre des jors, 
comme le provençal dit Yatrou das dzous. 

JosTiSER (se). — Se rendre justice. (Privilèges de 
Rouvre, 1215.) 

Juchai. — Placé au-dessus de quelque bran- 
chage. Jugum, en latin, signifie treillage. (Quich.) 
C'est un mot employé par Columelle dans cette ac- 
ception. 

Le roi qui lai tenoo eu joue 

Fesi eue si tarbe moue 

Que cen poule i aireiû Juchai. 

[Virg. vir.) 

JuRiÉ ENCONTRE. — (Dial.), conjuré contre. — 
Cette locution a un avantage sur la forme française, 
parce que dans conjuré contre la préposition fait 
pléonasme. — Saint Bernard a dit au sermon de la 
Conversion de saint Paul : « Ce semblet que toz li 
peules (le peuple) de Cristienteit soit juriez encon- 
tre ti. » 

L 

Labourer. — (Dial). Ce verbe, dans le dialecte 
employé par saint Bernard, signifie se livrer au tra- 
vail, comme le verbe latin laborare dont il émane. 
Ce même mot n'a été spécialement appliqué à la 
culture de la terre que beaucoup plus tard. On di- 
sait auparavant «(Trr, arer (du latin a rare). 



204 VOCABULAIHE 

Lacis. — "Réseau de fil ou de soie très fin, inter- 
dit aux servantes par édit somptuaire de la munici- 
palité de Dijon en 4580. 

Lai. — (Dial et pat.), là adv. et la art. fém. ; le 
patois dit lai voit et le dialecte lai oà. — « Lai où 
nostres sires dist. » (S. B., 1^'" sermon de l'avent.) 

Laier. — (Dial.), et lâcher (pat.), abandonner un 
objet. Les deux expressions viennent du latin laxare. 
Laier fait au futur lairai. 

Laisea. — Lait, et laisseaa, petit-lait. C'est Del- 
masse qui fait cette distinction. Elle paraît bien sub- 
tile : cependant ces vers d'Aimé Piron semble- 
raient y apporter quelque vraisemblance : 

Dé bure au laissétà 
J'aa fai dé russéà 

(Bo)^ tan de retor.) 

Delmasse dit encore qu'on nomme laitie le ba- 
beure ou \3.il de beurre, c'est-à-dire la crème. En 
Eranche-Comté le lait de qualité inférieure se 
nomme laitiot. (Tiss.) 

Laivaisse. — Au propre, ondée abondante, et, 
au figuré, réprimande sévère. (Rac. lat. lavare.) 

Lampée. — Grande verrée d'eau ou de vin, pour 
traduire ce mot par une expression vulgaire, mais 
très intelliL^ible. Il doit son origine au verbe latin 
lambere, comme le mot français laper. 



BOURGUIGNON. 205 

J'antaiJ clé bone lampée 
De rouge et de hlan ; 
Car ça lai bone purée, 
Qui vai peinturai! 
Tô lé borjon que ton née, 
No montre an tô tan. 

(A. P., Bon tan de retor.) 

Ces vers confirment ce que j'ai déjà dit du so- 
briquet donné aux vignerons de la rue Saint-Phili- 
bert. Où a-t-on été chercher que ces braves gens ont 
reçu le nom de bairôzai parce qu'ils portaient des 
bas roses à certains dimanches? (Voir au mot haï). 

Lanceu. — Linceul. (Du latin Unteuni, linge.) 

Lanturlu-Lanture. — Refrain d'un vaudeville de 

1629, adopté par les vignerons révoltés, en février 

1630, contre un édit de taxes. 

Laperea. — Levraut, et aussi bec-de-lièvre, c'est- 
à-dire lèvre terminée en museau de lièvre. 

Laquedrille. — Petit laquais; mot autrefois usité 
à Dijon pour exprimer un coquin de laquais, un 
flâneur, comme on disait soudrillc pour qualifier 
un vaurien de soldat, vagabond et pillard. Le verbe 
patois drillai, vagabonder, est la vacine de ces mots. 

Larrecenousement. — (Dial.), à la façon d'un 
voleur. En lalin latrocinaliter . (Voir au mot r\(iie- 
ment.) 

Larmei. — Coin de l'œil d'où ruissellent les 
larmes. 



206 VOCABULAIRE 

Lé larme vcnire au larmei. 

[Vircj. vir., cli. I.) 

Larris. — (Pat.), loaris (dial.), terres en friches. 
Il y a une contrée de ce nom à l'ouest de la ville de 
Châtillon (Gôte-d'Or). Ces mots viennent du latin 
loca aricla; et, en effet, cette dénomination s'ap- 
plique toujours à des lieux pierreux où la culture est 
impossible. 

Latrée. — Châtiment. (Del.) Ce mot n'appartient- 
il pas plus spécialement au vocabulaire du théâtre? 
car latrée a tout l'air de signifier une volée de coups 
de lattes à la sganarelle. 

Leèce. — (Dial.), réjouissance. (Du compl. lat. 
lœtitiam.) « Li voix de leèce at donet son suen en 
nostre terre. (S. B., vig. de la Nativ.) 

Lens ou lente. — Œuf d'où naît la vermine. (Du 
latin lens, graine, lentille.) 

Leschaivon. — Dévidoir. 

Leu. — Ce mot a deux sens : il signifie lieu (du 
latin locmn), et ivraie (du latin lolium). Ène mèche 
tôte de leu. [Virg. vir. ch. vi.) 

Leussu. — Eau qui a passé sur les cendres d'une 
lessive (en latin lexivium). On dit aussi léchu (Chà- 
tillonnais); en Bresse, on dit lissii. (Guill.) 

Lesves. — C'est ce qu'on nomme aujourd'hui 



BOURGUIGNON. 207 

laves, extraites de couches minces de calcaire pour 
couvrir des bâtiments. (Coût, de Châtillon , 1374.) 



Lezi. — Loisir. 

LiAiTTE. — Layette, tiroir d'un meuble. En vieux 
français liéton signifie petit coffre. (Lac.) En Berri, 
/fd^t^ se prend pour armoire (voc. du Berri). Bona- 
venture des Perriers, dans ses contes, parle d'un 
lopin de drap caché en Isilietteou au coffre. — C'est 
par extension qu'on a donné au mot layette le sens 
de nippes d'un nouveau-né, en- appliquant le con- 
tenu au contenant. Ce mot nous a été importé au 
commencement du XV siècle par les Anglais avec 
certain nombre d'autres signalés dans ce vocabu- 
laire. En effet to lay signifie placer, serrer; mais 
voici qui est plus significatif encore : le mot anglais 
layer\eni dire rejeton et se définit par t/om^f/ sprout, 
c'est-à-dire jeune bourgeon. 



LiGEi. — Léger. 



Lippe-Lappai. — (Onomatopée), trembler, trem- 
blotter. Littéralement, agiter ses lèvres, les lécher. 

Livrée de terre. — Bien-fonds, produisant une 
livre de revenu. (Franchises de Salmaise de 1265.) 

LizÉ. — Glisser, et lizeu, gUssoire, endroit glissant 
et uni, pratiqué sur la glace par les écoliers ; ces 
mots viennent de l'ancien haut allemand lise, d'où 
le mot français ïisse (Littré), ou de fallemand mo- 



208 VOCABULAIRE 

derne Icise (Diez) ; le dicton : al é su le lizeu, signi- 
fie il est dangereusement malade. 

Je sau lizé dedan mai vene. 

(A. P., Lai trôpe (jaillade.) 

LizEU. — Personne qui lit beaucoup mais sans 
profit. 

Lizou. — Mauvais lecteur dans le sens du 
débit. 

Loire ou LEiRE. — (Dial.), dérivation du latin 
licerr, être permis. « Il ne lur loist mie entendre » 
(Job.), c'est-à-dire, il ne leur est pas permis d'en- 
tendre. 

LoN. — (Pat.), léans (dial.), du latin ilUc intus 
et siscnifiant : là dedans. Témoin ce dicton : 

Qui voi Dijon 
N'a pas au Ion. 

Et, en effet, comme en tous pays de plaine, cette 
ville s'aperçoit de loin. 

LociiEFROO. — Lèchefrite. (Lamon.) 

LôQUANCE. — Caquet. El ai de lailôquancc, signi- 
fie il a du babil. Les Champenois qualifient de la 
sorte une voix forte et sonore (durég. lat. locutio- 
nem). Au rapport de Pline-le-Jeune (liv. 5, c. 20), et 
d'Aulugelle (liv. 1., c. 15), les Latins faisaient eux- 
mêmes la distinction entre loquentia et eloqueritia. 



BOURGUIGNON. 209 

LoQUETTE. — Fragment de quelque chose. Don- 
ner à un mendiant une loqueUe de fricot, c'est lui 
l'aire l'aumône de quelque morceau de viande. Lo- 
quette, diminutif de loque, vient de l'allemand loc 
qui signifie chose pendante. Les Picards appellent 
loqueiier un chiffonnier parce qu'il ramasse et vend 
des loques, des chiffons (Héc). — Le mot lopin si- 
gnifie aussi un morceau de quelque chose. Il vient 
du latin lobus ou lohinus. 

LoR. — Leur. Cet article perd sa consonne devant 
un mot commençant par une autre consonne ; ainsi 
leur père et leur mère se traduisent par : lo peire 
et/o nieire. — Le même article prend s au pluriel 
devant un substantif commençant par une voyelle ; 
ex. : los éfan, leur enfants. — Leur, devant un 
substantif féminin commençant par une consonne, 
se rend par lote. 

Lole raice ne vau rau. 

(A. P., Bon (an de retor.) 

LoRMiER. — (Du latin lorum, rêne), selhei-. (Coût. 
deChâtillon de \?>1\.) 

Los. — (Dial.), héritage. Ce qu'on donne ou 
prend à loyer. Le terme féodal était lad. 

LosENGE. — (Dial.), flatterie. L'idée de louange 
(en latin laudationem, et dans le dialecte los ou loz) 
comporte nécessairement l'idée de llatterie. 
Le livre de Job emploie l'expression ci-dessus : 



210 VOCABULAIRE 

« Dire aspres choses c'est atraire à impatience; 
dire losewje c'est amolir à luxure. » 

LouÈRE ou LOUiRE. — Licii pour serrer les 
gerbes. 

Loup vairou ou loup voirou. — Loup-garou, 
homme qui erre pendant la nuit transformé en 
loup. 

Que dit-on d'eiii homejaulou 
On di que ç'at eiu lou voirou. 

(A. P., Lai trope gaiUade.) 

Dans le dialecte, on appelait .^froZ, garoul et ga- 
rou un sorcier qui, selon la croyance populaire, 
pouvait prendre la forme d'un loup. — Voici ce que 
cite Ducange sm5 verbo Gerulplms : « Vidi fréquen- 
ter in Anglia, per lunationes, homines in lupos mu- 
tari; quod hominum genus gerulplios Galli nomi- 
nant, Angli vero iveretuolf. » — Or chacune de ces 
expressions signifie liomme-loup . 

Luron. — Jeune garçon robuste et bon vivant, et 
qui amuse son monde par des contes et des sornet- 
tes, ce qui est le sens des expressions lures et luret- 
tes. — L'étymologie du mot luron est assez contro- 
versée : je vais résumer les opinions selon mon 
habitude de ne point imposer la mienne. — Ainsi, 
M. Francisque Michel dit que luron vient de loure, 
terme d'argot. Ce terme serait emprunté, selon ce 
qu'il me semble, au verbe anglais to lure (pronon- 
cez llourc) signifiant leurrer, tromper, amuser. De 
là, pour quelques-uns, l'idée d'un jeune et vigou- 



BOURGUIGNON. î)|l 

reux garçon qui s'appliquerait à duper le beau sexe 
en lui contant des lures et lurettes. — Génin a re- 
marqué qu'on écrivait jadis leuroii; mais il faut 
prendre garde que \u était là pour le v et que le- 
vron sigmUe jeune lévrier ; or, cette dénomination 
emportait très anciennement l'idée de jeune amou- 
reux. M. Littré en cite un exemple emprunté aux 
lettres de Gui Patin : « Pour le jeune Sanche c'est 
un jeune levrou qui est bien affamé. » — D'après 
Lacomhe, levreter est un mot très équivoque qui 
se trouve dans un manuscrit intitulé Des choses mé- 
morables depuis Van i'200. — Leurière, selon 
Pioquefort, signifie coureuse, débauchée. — Si donc 
on a prononcé autrefois leuron, il n'y avait 
qu'une mince intervalle de là au mot luron et à ses 
dérivés lures et lurettes. 

LuzANAi. — Regarder d'un œil vif et flamboyant. 
—Dans le dialecte, le verbe /«/r/r signifie luire, éclai- 
rer, et en latin lucerna veut dire lampe. Dans ces 
acceptions, luzôte se disait, en patois, d'un feu de 
paille ou feu d'avare. Il signifiait aussi ver luisant. 
— Luzotle, avec cette différence d'orthographier le 
mot, est le nom d'une plante laxative de la famille 
des euphorUa cées : c'est la mercuriale (merci<rm/is 
annua). 



Maciiedru. — Mangeur avide, comme l'exprime 
le mot dru. C'est l'opposé du mot machouillrur on 
machailleur, c'est-à-dire qui broie longtemps d 
avec peine ses aliments. 



212 VOCABULAIRE 

Mâcherai. — Celui qui a le visage noirci. L'oc- 
tave des Rois se nomme à Metz les Piois Hachurez. 
En italien masrhera signifie masque et mascherare 
se masquer la figure. — Grandgagnage et sheler 
indiquent tous deux le mot flamand mascheren, qui 
signifie tacher. (Littré.) 

Au travar de mainte cabane, 
Vou lé machurai charbonnei 
N'aivon po chambre et po grenei 
Que quatre ou cinq pardie éfeutée^ 
Aivô ein peciiô de raimée. 

[Compliinan dé vaigneron de Dijon.) 

Magnefier. — (Dial.), exalter, glorifier quelqu'un 
(du latin magnifi.care). Il est fâcheux que le français 
n'ait pas adopté cette expression du dialecte. — 
Saint Bernard a dit au i^^' sermon de Favent : 
« Chier sire, quels chose est li hom, ke tu le ma- 
gnep.cs. » 

Magnien. — (Dial. et pat.), chaudronnier ambu- 
lant. Les philologues ont beaucoup disserté sur ce 
mot. Je crois qu'il vient tout simplement de manua- 
rius, latin de basse latinité et qui semble bien ex- 
primer tous les petits ouvrages que fait le magnieyi 
dans les villages où il s'installe. 

Mai. — (Dial. et pat.), huche à pétrir. — En 
Champagne m(^f; en Picardie mcde ou mole; dans 
le Jura mciicl; en Franche-Comté meâ. Ce sont au- 
tant de dérivés du latin magis, génit. magidis, ve- 
nant lui-même du grec i^-'y-y'^? de même signification 
ou du latin maclra. (Aulngetle.) Tous ces mots si- 
gnifient coffre, huche, pétrin. 



BOURGUIGNON. 213 

On dit aussi pian ^ai lo mai. — Cette dernière ex- 
pression n'a de rapport que pour l'orthographe avec 
la précédente : elle signifie planter un arbre ou 
placer des branches d'arbres, le l*^'" jour de mai, 
devant la maison de jeunes filles à marier : cet usage 
se pratique encore dans nos campagnes. Aimé Piron 
a dit dans sa pièce de VEhaudissemmi dijonnoi : 



Lé sorjau qui étein plantai 
Vé sai pote ansin que deu mai. 



Les mots maix, meix ou mex (dial.) désignent le 
pourpris qui entoure une habitation. (Du latin man- 
sioneni, qui se traduit en patois par mason ou ma- 
geon.) 

Maingeoire. — (Pat.), maingéure (dial.), crèche. 
(.( La glore de celé maingéure. » (S. B., Serm. de 
la Nativ.) 

Maigne. — Mine. Faire lai maigne grise, c'était 
montrer un visage sévère ou peu avenant. 

Mainevea ou Menevea. — Poignée de chanvre 
■d décortiquer. Maineveau de chanvre signifie ce 
(lu'on peut en tenir dans la main. (Du latin manipuhis 
ou manu veclum.) 

Mainigange. — Artifice, jeu d'une personne qui 
agit à la dérobée. — (Rac. lat. manu gerere.) Ce 
sens-là n'a été donné que par extension au figuré; 
car, au propre, il signifie maniement d'une chose, 
d'un bien, d'une alï'aire. 



2ii ■ VOCABULAIRE 

Mainneu. — Minuit (en latin médium, noctis), 
comme on dit mainjor ou mljor pour le milieu du 
jour ou midi. 

Maire-may-may. — De plus en plus. Comme si 
l'on avait voulu traduire en les abrégeant les mots 
latins de majore ad major em rem. 

Maireneire, mareneire, mairenier et :\iaronne. 
— Pantalon. Lamonnoye a donné dans son glossaire 
l'étymologie de ce mot. — Malronné un enfant c'est 
lui mettre sa première culotte (expression de bas 
étage mais qui a cours). Rire ai maronnes dé- 
bloukées^ c'est rire à ventre déboutonné. 

Dans une pièce de vers intitulée Dijon en joie, 
1716, se trouve une de ces expressions. 

J'aivein beà fouillé, beà charchô 

Dan no maireniers, dan no poche 

De quel fare senai no cloche, 

Je n'i Irôvcin pas em denei, 

Pc couteulai tô lé luauflei (mendiants, estropiés). 

Maix, meix ou mex. — (Dial.), est le pourpris qui 
entoure une habitation, une mason ou mageon, deux 
autres mots patois dérivant du régime mansionem. 

Maldiement. — (Dial.), dérivé de malcdictio- 
nem et ayant même signification. « 11 tornet la lan- 
gue en darz de maldiement. » (Job.) 

Maléoiz. — (Dial.), maudit, dérivation du latin 
maledictus. « Maléoiz soit, ki sa spérance met en 
l'omme. » (Job.) — Plus tard la langue française 



BOURGUIGNON. 215 

commettra l'affreux solécisme d'écrire son espé- 
rance. 

M ALESTRiER. — Dérivation du latin maie stricius, 
mal ceint, mal vêtu, malotru. (Coutumes de Ghâtil- 
Ion, 1371.) 

Mamée-dame. — Mon aimée femme, (Charte de 
Saulx-le-Duc du XIIP^ siècle. 

Mangier. — Ménage, dérivation de manationem, 
ce qui révèle que le latin vulgaire avait fait le subs- 
tantif manatio, du verbe manere. — Ce mot man- 
gier est dans une charte de franchise de Villargoix 
de 1279. 

Manre et MENRE. — (Dial. et pat.), dérivation du 
latin mmore^î, complément de wi/nor. —La maxime 
suivante de saint Bernard est d'une grande vérité : 
« Petiz est cil cui H envie ocit, quar il tesmonget 
ke il meures est de celui cui il portet envie. » 

Manssène. — Le vrai mot est mancienne. C'est 
l'arbrisseau appelé vihurnum-lantana , de la fa- 
mille des caprifoUacées. Tl sert à faire des Uens pour 
des gerbes et des fagots. 

Mar, mare ou marre. — Charpente du sol des 
caves pour placer les muids. — Dans la coutume de 
Beaune 1370 on lit : merrien esquatré (merrain 
équarri).Delmassc cite cet exemple de l'emploi du 
mot : (( Al é chiquante queue de vin su se mare. » 



2iG VOCABULAIRE 

Margouillis. — Pour flaque boueuse d'eau, est 
un barbarisme ; le vrai mot est gargouilli. (Voir au 
mot Gadoi.) 

MarlusaiCtNe. — Mère Lusine. Nos pères regar- 
daient la fée Mélusine comme la tige de la maison 
de Lusignan. Elle apparaissait, disait-on, lorsque 
quelqu'un de cette famille devait mourir, et elle fai- 
sait alors retentir l'air de gémissements. On dit en- 
core en Bourgogne pousser des cris de mère Lu- 
sine. (Del.) 

Marren. — Dans le dialecte français, signifie bois 
de charpente (Roq.). Dans le Berri, nuire est une 
grosse branche d'arbre. — En Champagne, marelle 
est l'espace entre deux pièces de bois. — A Mont- 
béliard, en Franche-Comté, maou 9n«r signifie chan- 
tier. (Dart). — On dit aussi eau-de-vie de mare; mais 
c'est une corruption de mère (du latin merum, li- 
queur pure). On trouve ce mot mère pris dans ce 
sens dans les coutumes de Châtillon de 1371 . 

Marvillou. — Merveilleux. Même mot au patois 
qu'au dialecte. Saint Bernard a dit au l^^" sermon 
de l'avent : une ynorvilloiise liimiiliteiz . 

Marulei. — Marguillier. — Delmasse dit que ce 
mot vient du latin matricularius, parce que le mar- 
guillier, présidant aux intérêts temporels de f église, 
en tient les livres ou registres, 

Masaige. — Métairie, duldiim mansionem. (Charte 
deChanceaudel272.) 



BOURGUIGiNOX. 217 

Mascogxé. — Froisser ce qu'on tient, importu- 
ner une femme par des attouchements. Ailleurs on 
dit macasser et, en Berri, mascander . — On a déjà 
pu remarquer dans le patois l'alliance de deux 
mots, pour rendre une idée plus énergique : amsi 
masser signifie palper, exercer une pression sur un 
corps, et cogner veut dire mettre, pousser ou rete- 
nir quelqu'un dans un coin. 

Masque. — On lit au glossaire de Lamonnoye : lé 
masque core en seurtai. Les déguisements et les 
imbroglio faisaient le charme de la cour de nos ducs : 
aussi la ville ne pouvait manquer de se rendre imi- 
tatrice, et, dès que la fête de Noël s'était accomplie, 
on se livrait, sous le masque et les déguisements les 
plus variés, à toute la joie possible, sans causer le 
moindre ombrage à la très paternelle administra- 
tion delà cité. 

Masselle. — (Dial.), joue, mâchoire. (Du latin 
maxilla.) « Lepertuihs de la masselle, a dit le Uvre 
de Job, c'est-à-dire, l'ouverture de la bouche. 

Matras. — Fumier. (Du latin inateria.) 

Matroce ou jiAiTROSSE. — Prestation qui était 
versée entre les mains de la duchesse de Bourgo- 
gne. (Privilèges de Piouvres, 1215.) 

Mau. — Mal. — Ce mot pris adverbialement ac- 
compagne nombre de composés. — A propos de cet 
enclitique je saisis l'occasion de dire ([ue le sens des 



218 VOCABULAIRE. 

proverbes est souvent estropié dans l'usage. Ainsi 
l'on manque rarement de dire : à mon chat, mon 
rat, où : à bon chat, bon rat. Cela est puéril; le 
véritable proverbe est mo chau, mo frai, apocopes 
du latin modo caliclus, modo fricjidus, pour carac- 
tériser une personne qui souffle tantôt le chaud tan- 
tôt le froid, comme dans la fable. 

Maubué. — (De buée, lessive), mal lavé, mal 
blanchi. 

Maudi. — Mal dit. — Bréviaire maiidi, c'est-à- 
dire, lu avec distraction. — Sans songer à mal, 
les Bourguignons s'amusaient de ce genre d'équi- 
voques. 

Mauflei. — Mendiant, estropié, pauvre diable 
(du latin 7nale afflictus.) 

Maulegraice. — Mal gracieux. Al é maulgraice 
c'est-à-dire, il est peu avenant. C'est à tort que Del- 
masse écrit maullerjraisse. Si l'on sépare les mots il 
faut dire de maule-graice, maule étant pour maie 
c'est-à-dire, mauvaise. 

Maulin-maulô. — Pêle-mêle. En Lorraine on dit 
malin-màla, et en Allemagne misch-masch, d'où on 
a fait en France mic-mac. 

Maur. — (Dial.), plus grand. Comparatif alterna- 
tivement simpUfié, de maûr, maiour et major, rac. 
lat. primitive. — L'adjectif maûrteiz, maturité, 



BOURGUIGNON. 2l9 

vient du latin mahiritatem. « A la fois siet la tris- 
tece, la maurteiz del cuer. » (Job.) — « Nos faisons 
totes choses solunc maurteitàe consoil. » 

Mauroge et DEMAUROGE. — Vif, qu'on ne peut 
retenir ou maîtriser. En Champagne on dit maii- 
rage, du latin mala rahies, rage maligne. Lamon- 
naye, dans son glossaire, écrit maule-raige. — 11 y 
a aussi dans le patois le verbe rogé (rager) qui vient 
du latin rabire ; le vrai mot est : de mau roge, en le 
décomposant. 

Mazot. — Mangeur. Dans le dialecte maz signi- 
fie mets, ragoût. Le mot latin mazonomus veut dire 
une assiette, un plat. (Quich.) 

Mehaignai. — Estropier, blesser (dial. et pat.). 

— Le substantif meihan signifie blessure. — Dans 
le dialecte méhaigner ou plutôt méhaingner l'ho- 
nour, c'est décrier quelqu'un en attaquant son hon- 
neur. (Du bas latin ma/ien>iare. Duc.) 

Meigme ou MAiNGNiE, et quelquefois meiinée. 

— (En bas latin masnada, selon M. Littré dans son 
dictionnaire), famille, maison, ménage, valets. Dans 
le dialecte le mot est maisnie, magnie, mesnil, tous 
vocables traduits par notre mot famiUer maisonnée 
qui vient lui-même du bas latin mansionata. La 
racine de ces mots est le verbe latin inanere et son 
substantif rég. mansionem. 

Ai n'a que de voi ai sai taule 
Tôle sai inaingnie émiaule. 

(Eglogue pastorale) 



220 VOCABULAIRE 

Meigxerie. — Batterie de cuisine. (Del.) 

Meire. — Mère. Nous avons vu précédemment 
que l'e ouvert (è) se changeait en ei. Ex : 

Chasteillon lai mPÀre dé forge. 

CA. P., Hairangue dé vaiqmron de Dijon.) 

Mellance. — (Dial.), agglutination. (Rac. lat., 
mel, miel.) 

Neinevéa. — Poignée de chanvre à décortiquer. 
(Du latin manu vecta.) 

Menou. — Qui mène, qui dirige, qui est à la tète 
d'autres personnes. Il ne faudrait pas faire du menou 
un descendant des ménestrels , et encore moins 
des bardes. Quand le menou, de notre temps 
conduit une noce et mène (pron. meune) d'un ins- 
trument, en menan lai fête, on l'appelle menetrei. 

Lé meuetrei mené lai l'été. 

{Virg. vir., ch. vi.) 

Quatre aubois qui mené lai fête, 
Chevaulein en ran ai lo tête. 

(A. P., Compl. de lai populaice.) 

On dit aussi au figuré : Ai mené bêlai vie. On 
appelait menou d'ors, un conducteur d'ours. 

Mèrevoi. — (Du latin mirum viderl), expression 
(|ui, sous une forme exclamative, répond à celle-ci : 
chose étonnante à ôti^e vue, ou : je m'étonne si. 



BOURGUIGNON. 221 

Mente. — Mensonge. Ai vos é di démente (Del.), 
il vous a dit des mensonçfes. 

Mesatandue. — Mésintelligence, dispute. (Fran- 
chises de Molesmes, 1260.) 

Mesaulner. — Mesurer une étoffe frauduleuse- 
ment. « Qui 7nésaiilne, come de tirer le polce (le 
pouce) arriers, l'on lui doit copper le polce, ou il 
r ambre (du latin rémunérai) à la volonté du sei- 
gneur, car c'est larrecin appers. » (Charte duXIII^ 
siècle.) 

Messire chécun. — Expression de la plus singu- 
lière originalité pour quahfier chaque magistrat as- 
sis sur son siège au parlement de Bourgogne. 

Quan au paleman ai paloo, 
Messire checun Taitlmiroo. 

{Virrj. vir., ch. m.) 

Metei. — Ministère, office, nécessité, besoin. 
faivon metei de celai, c'est-à-dire nous avons be- 
soin de cela, est une phrase où le mot metei a le 
même sens que dans cette expression du dialecte 
si mestier est, c'est à-dire si besoin est. Metei et 
mesiier viennent du latin ministerium. On com- 
prendra mieux que je ne saurais l'exprimer les rap- 
ports étroits entre office, ministère et besoin, et il 
n'est pas surprenant qu'on les ait confondus. 

Meuglai. — (Pron. meugliai), beugler, mugir. 

Ai se pri si for ai moufrlui. 
Que Iftt an trambli tù pu lai. 

\Virf/. vir., cli. lil., 



222 VOCABULAIRE 

L'italien dit mugghiare et le latin mugir e. 

Meurgei et MURGEi. — (Pat. et dial.), monceaux 
provenant d'épierrements et formant comme un 
mur. Mwriis jactiis, mur jeté, ne traduit-il point cet 
amoncellement produit par le jet successif des pier- 
res. — On trouve la phrase suivante dans une charte 
citée par Ducange : « Si aliqua persona ceperit la- 
pides inalieno murgerio vel amasse lapidum. » 

Meussai. — Se taire et aussi se cacher. Le verbe 
latin mussare a ce dernier sens dans Plante (Quicli.), 
d'où le solo meussan signifie le soleil couchant. — 
Meusse signifie silencieux et, par extension, triste, 
chagrin. Qu' a çu que Vie don, t'a rair meusse. (Del.) 

Meye. — (Dial.), pron. meie, dérivant de medicus 
comme mire, qui a le même sens, dérive de medi- 
carius. Saint Bernard a dit au sermon de l'avent : 
« Est digne chose ke li malades s'enforstàmoens de 
lever le chief encontre si hait meye ki à luy vient. » 

Mi. —Apocope de midi. (En latin médium diei.) 
Les vignerons disaient : el a mi, nôtre ovreire a dres- 
sai la sôpe, c'est-à-dire : il est midi, notre femme a 
préparé la soupe. 

Mier. — Miel, comme cier pour ciel, comme 
mvocar pour avocat, opérarpour opéra, etc. — Les 
Bourguignons repoussaient les consonnes molles de 
la fin des mots pour leur en substituer de dures. — 
Miellée ou mignce sont aussi du patois, pour expri- 
mer quelque mélange où il entre du miel. 



BOURGUIGNON. «23 

MiGNOTAi. — Flatter, caresser de la main un mi- 
gnot, c'est-à-dire un enfant joli, délicat, mignon.— 
Faire mignan migyian, c'est faire beaucoup de ca- 
resses à quelqu'un. — En bas breton minonez veut 
dire amie ; en irlandais mian , en anglais mien (pro- 
noncez mine), en allemand »i«enc signifient amour. 
Comme on le voit, les racines de ces mots mignot 
ou mignon, plongent dans plusieurs de nos langues 
indo-européennes. 

MiLLERi. — Terme augmentatif pris du nombre 
mille. 

Veci grau millery roche. 
Que son pu haut que dé cloché. 
(Eglogue pastorale.) 

MiRÔ. — Miroir. Il y a un diminutif qui est mi- 
rolô. — Le dialecte disait et prononçait mirouer. 
C'est encore la prononciation dijonnaise. 



Dô le momaa que le solo, 
Li retire son mirolô. 

(Virg. oir., ch. iv.) 



MiSTiFRisÉ. — Enjolivé, bien ajusté. M. l'abbé 
Dartois pense que ce mot vient du celto-breton 
mistz qui signifie propre, recherché dans sa mise 
(Leg.), mais ce ne serait qu'une moitié d'interpréta- 
tion, et d'autre part on ne pourrait guère adopter 
l'alliance d'un vocable celtique avec un vocable 
latin. La réunion de deux mots d'une certaine ana- 
logie mais d'une même langue est, comme je l'ai déjà 
fait remarquer, assez fréquente dans le patois pour 



224 VOCABULAIRE 

donner plus d'énergie à l'idée : or, c'est ce qui me 
semble avoir lieu dans le mot mistifrisé par l'al- 
liance d'une première expression latine mixhim, et 
d'une deuxième crispatum, participes régimes des 
verbes miscere,m.èleT, mettre en ondes, et crispare, 
friser. 

MiTANTEiRE. — Mitoycn, comme si l'on disait : 
milieu tien, en \dXm. médium tuum. 

Mo. — A deux sens. Il signifie mouillé et muid, 
vaisseau de capacité pour le vin. 

MÔGHE. — (Pron. meuche), couronne de pain. En 
Picardie, miche, du bas latin micha, dit M. Tabbé 
Gorblet. — D'après Sheler, le mot miche, usité 
aussi en Bourgogne, viendrait du flamand micke, si- 
gnifiant pain de froment large et épais. 

MôFLô. — (Pron. meuflieu), joufflu, rebondi. Ce 
mot vient vraisemblablement de l'allemand muffel, 
qui qualifie un chien moufflard à grosses lèvres pen- 
dantes. (Littré, dictionn.) 

Moi. — (Dial.) Ce pronom personnel joue dans le 
dialecte bourguignon le même rôle que 7nihi dans 
le latin. Il fait fonction de complément indirect sans 
exiger la préposition comme en français. 

Ex : La femme cui tu moi (mihi) donas à compa- 
gne. (Job.) — La cremors cui je cremoi, moi (mihi) 
est venue; et ce que je redotoi, moi (mihi) est 
chaut. (.Job.) 



BOURGUIGNON. 22S 

Il en était sans doute ainsi dans les allures du 
patois bourguignon, au temps de saint Bernard, 
parce que les patois ont toujours été les ombres de 
nos dialectes ; mais, puisque le patois s'affirmait 
uniquement comme langage parlé, jusqu'à nos 
poètes bourguignons de la fin du XVIP siècle, nous 
jugerions mal de ce qu'il a été par ce qu'il est de- 
puis cette dernière époque. Il a subi alternative- 
ment et selon les âges l'influence de son dialecte 
jusqu'à la fusion de ce dernier dans la langue fran- 
çaise. 

MoisEAUL. — (Du mot latin macelliim, venant 
lui-même du grec iJ-i^àiiov)^ marché. (Coutumes de 
Chàtillon, 4371.) 

MoiTÉON. — (Du rég. latin modlum), mesure de 
grains. — Mettre le blé dans la trémie s'exprimait 
par amboisier {in bocca pulsare). 

MoiTiER. — (Dial.), mesurer. (Du latin metiri.) 
(( Li homme péchéor et boiséor ne moitièrent mie 
lurjors. » (Job.) 

MoQUEU. — (Moqueur). On disait lé moqueù de 
Dijon, à cause de l'institution de la Mère folle qui 
censurait les ridicules. 

MoRico ou MoRiCHO. — Raisin d'un noir foncé. 
— On donne aussi ce nom aux enfants dont la ficfure 
est noircie ou malpropre et aux vendangeurs qui se 
teignent la face avec le moût de raisin. — Cette pra- 



220 VOCABULAIRE 

tique remonte loin et fait voir combien se propagent 
indéfiniment les cultes antiques. Ainsi notre savant 
compatriote Pvolle nous a dit dans son livre du 
culte de Bacchus (t. m, p. 462), que ce dieu était 
adoré à Syracuse sous le nom de Morychus, et qu'on 
en célébrait la fête en barbouillant sa statue avec du 
vin doux et du jus de mûres, comme Eglé faisait au 
vieux Silène, ainsi que nous l'apprend Virgile dans 
sa sixième eglogue : 

Sanguineis frontem moris et temporapingit. 

Le paganisme, comme on le voit, fermente encore 
avec le vin dans notre riche côte renommée. — Par 
extension on appelle moricaud (sic) et moricaude un 
homme très brun et une femme très brune. En 
somme, je crains toujours de faire de la science, et 
si Ton trouve mes aperçus par trop scientifiques, je 
suis prêt à me ranger à l'opinion de Sheller, qui 
pense que moricaud vient de more, noir, et du type 
\ixiin moricaldus . 

MousQUE. — (Du latin musca), mouche. — Nos 
villageois disent d'une abeille ène mousque ai mié, 
c'est-à-dire une mouche à miel. — Du bourdonne- 
ment de la mouche est venue, au figuré, l'expression 
de se mousquai, c'est-à-dire, se courroucer, grom- 
meler, murmurer; d'où, par extension encore, le 
dicton français prendre la mouche, et sans doute 
aussi le proverbe italien la muscha vi salta alnaso. 
— Dans les chartes du XIIP siècle, mouchotte (du 
latin muscarum casa) signifie ruche. (Coutumes 
de Ghàtillon, 1371.) 



BOURGUIGNON, 227 

MouzAi Gu^rousAi. — Bouder, faire la moue. (Del.) 

MuExcE. — (Dial.), changement (du latin muta- 

lîonem). 

MuLT. — (Dial.), beaucoup. — Une singularité, 
c'est l'alliance de ce mot avec son contraire peu. 
« Mult at pau en l'umaine lignie de ceuz ki soient 
purgiet de la sordheille des temporeiz désirs. » (S. B.) 

N 

Nabot ou nainbot. — Petit nain. — Le dialecte a 
pour positif nahe et pour diminutif ncibet, le patois a 
pour diminutif nabotin. Pioquefort pense que le mot 
latin napus, navet, est la source de ces mots. 

Naiquai. — Ça lu, ça son peire tô naiquai, voii 
ta creichc, Vrai style d'écraignes,^pour dire il res- 
semble en tout à son père. — Nos ancêtres les 
Bourguignons ne se faisaient pas faute de compa- 
raisons ou de sentences triviales. 

Nainin. — C'est à-dire, non, non. — Les Bour- 
guignons sont forts pour certains réduplicatifs. On les 
entend souvent répéter jusqu'à trois fois le signe 
de l'affirmation ou de la négation : si, si, si; non, 
non, non. 

Naireigne. — Narines. 

Naisô. — Rouissoir, lieu pour faire séjourner le 
chanvre dans l'eau. — A Genève on dit naiscr le 



228 VOCABULAIRE 

chanvre, c'est-à-dire, le faire macérer dans l'eau. Je 
crois que le glossaire genevois est dans le vrai quand 
il attribue à ce mot une racine qui se montre dans 
la plupart des idiomes indo-européens. Ainsi, dit- 
il, naz en arabe comme en langue teutonique, et 
nahasen langue persane signifiaient marais; nahhal 
en hébreu et en chaldéen veut dire rivière; vaùv, 
en grec, signifie couler et vaia?, nymphe des eaux. 
En patois se 7iiai c'est se noyer. 

Naqua. — Un laquais (Del). — Du temps où les 
jeux de paume étaient en vigueur, on appelait na- 
quet le garçon de salle, lequel faisait le service des 
joueurs. — Dans le langage familier on disait nai- 
quoii ou rnorueu aux petits bons-hommes qui tran- 
chaient de l'homme fait. 

Némôte. — Petite personne de rien. C'est le 
mot latin nemo féminisé avec la plus singulière har- 
diesse. 

Tôte ce méchante uémôte 
En lé flaittan, ça pei qu'entan. 

(A. P., Bon tan de retor.) 

Nesille. — Noisettes. (Du latin micula, petite 
noix.) On dit aussi nozeL 

NiAU. — Œuf mis dans un nid pour attirer une 
poule pondeuse, et, par extension, dernier-né d'une 
couvée. Du latin nidamentum sortent : le mot ni- 
gaud, l'expression bourguignonne nioche ; les mots 
niauquyi einioque de Genève, mnoc/ie ou ninouche 



BOURGUIGNON. 229 

de Valenciennes et sans doute jusqu'au mot nique- 
douille, qui tous expriment ainsi que niau un sot, 
un hébété, un niais. 

No siA. — Corruption du non sit latin, négation 
plus accentuée que la simple particule no. 

NoMÉE. — (Dial.), renommée. Saint Bernard a 
dit au premier sermon du carême : « L'odor de sa 
propre nomée. » 

NuisAULE. —(Dial. et pat.), nuisible. — Les noms 
et adjectifs terminés en ahle changeaient cette termi- 
naison en aide dans les deux langages, comme ceux 
Qnihle changeaient cette terminaison en iule. 

« Ses voies sont voies bêles, et totes ses sente.^ 
paisiules. » (Saint Bernard, premier sermon de l'a- 
vent.) — Li sapience del munde est nuisaule et ne 
mies paisiule. » (Id., Nativ.) 

NuiTRENEiL. — (Dial.), nocturne (du latin noc^îw- 
7ialis, compl. nodurnalem). « En l'orror de la 7iui- 
Ireneil vision. » (Job.) 

NULLOUS. — Nullouse, au iemimn (dial.), per- 
sonne inerte et sans valeur. Le livre de Job dit une 
nullouse assemblée. — Un autre substantif nim^/ios, 
nualios, indolent, paresseux, et l'adjectif correspon- 
dant 7iualha, nualia sont fréquents dans le langage 
des troubadours. (Voir au glossaire de Rochegude.) 

NuiN. — Personne, aucun. (Du latin nulhmoane 



!230 VOCABLlLAllîE 

unum, pas même un.) En Champagne on dit nezun^ 
qui semble un dérivé de l'italien nessuno. 

Ny. — Faire ny, c'est-à-dire nier, apocope du 
latin facere negation.em. (Coutumes de Beaune de 
1370.) Les expressions suivantes se trouvent dans 
ces mêmes coutumes : avoir du cour (habere cor- 
dem); le sergent crie, c'est-à-dire le crieur pu- 
blic. CiHe était le substantif sujet et criotle complé- 
ment ou régime : présenter le criot au maïeur, 
disent ces coutumes. On y trouvait encore : celui qui 
moissonne la commune, poar exprimer celui qui 
l'afferme. — Rabaissie signifiait la vente du vin en 
détail. 



s'emploie : 1" pour or, ionée c'est-à-dire journée 
(Lam.); 2" pour eur, comme lor et lole au lieu de leur 
(id.); 3° pour ou : ainsi, no,vo,^e disent au lieu de 
nous, vous, eiretor au lieu de retour, etc.; 4" pour 
ei. Exemple : pone au lieu de peine, etc. 

L'o s'accentue de diverses manières. L'accent 
circonflexe annonce que cette voyelle se prononce 
eu, comme pairôle (paireule), maillé (mail! eu), fiôlan 
(fieulan). [Lam.] 

L'accent simple (d) indique que l'o est long. On 
le rencontre dans ces deux vers de Lamonnoye où 
le poète représente les mages. 

É genoQ d'ein chetit eufan. 
Qui grullô, qui claquù dé dan. 

L'o double est comme l'oméga (w) des Grecs, il 



BOURGUIGNON. 231 

indique une accentuation très marqu-ée. Lamonnoye 
en donne un exemple dans le 6*^ de ses noëls de la 
Rue du Tillô : 

Lucifar 
N'a pa si gran clar 

Qu'on paiiseroo : 
El a si béte qu'ai croyoo 

Que Dei varoo 

Au grau éproo 

Qu'ai poteroo 

Et l'or et lai soo. 

Oboïtre. — Obéir. Le mot français obéir est la 
vraie dérivation de l' infinitif latin ohedire, tandis que 
le mot patois n'en est qu'une distorsion. 

OcLAi. — ■ Tromper au jeu. C'est à tort que le pa- 
tois écrit ainsi ce mot. Il vient de hocquelle, dispute, 
et doit s'écrire par une li comme dans le vieux fran- 
çais, c'est-à-dire hocler, qui est une abréviation de 
hocqueller. Autrement on confondrait le moi nclaf' 
avec le suivant qui comporte un sens tout diffé- 
rent. 

OcLE. — (Dial. et pat.), cadeau fait à une veuve 
pour son deuil. OcUujg c'était le présent de noce. 
Ces deux mots viennent du latin osculum, baiser 
de deuil ou de tendresse. 

Odon. — On ne peut expliquer la double signifi- 
cation de ce mot qu'en rétablissant son orthogra- 
phe, c'est-à-dire en l'écrivant par la pensée ordon. 
D'une part il vient du latin horridum et signifie, 
comme dit Delmasse, un tas d'ordures. 



232 VOCABULAIRE 

L'odoji de uo niéchauceiai, 

a dit Lamonnoye dans une acception figurée. D'au- 
tre part, odon signifie rang, ordre, disposition, et 
dérive du régime latin ordinem. Dans ce cas il si- 
gnifie, en Bourgogne comme en Champagne, soit 
une rangée de vendangeurs, soit un rang de javelles, 
soit un andain de fauchaison, comme dans le Berri, 
soit, enfui, si on le prend dans le sens moral, une 
portion de tâche quelconque, ainsi que l'exprime ce 
vers d'Aimé Piron extrait de sa pièce intitulée Re- 
quête de Jacquemar : 

Uu cbécvin lueue sou odon 
Comme ai l'autan. 

En Franche-Comté on dit oiidon. 

Oi. — Par les mêmes raisons de prononciation 
qui ont été données en leur Ueu pour la désinence 
en er et en ir des verbes, celle en oit se change en 
oi. On lit dans Lamonnoye : aivoi bé dé mau etquan 
vo no vené l'oi, etc., au lieu d'a/i/o/r, ou de voir qui, 
lorsque l'on prononce Fr dans la langue, française 
sonnent avoirre et voirre, au grand dépit du Ihi- 
guiste Génin. 

OiLLE. — (Du latin ouilis), brebis ou chèvre. (Cou- 
tumes de Beaune, 1370.) 

Oré. — (Dial.), vent doux (du latin aura). « Et si 
oï la voix com d'une suée {suavis) oré. » (Job.) 

Orgoil. — (Dial.), orgueil. Le dialecte bourguignon 



BOURGUIGNON. 233 

avait fait de ce substantif le verbe s'oryoiï^er. «Et 
tu, terre et cendre, cornent est ceu ke tu t'or- 
guilles ? » 

Orle. — (Dial.), bord, extrémité (du bas latin 
orlimi), d'où le mot français ourlet, pli d'une étoffe. 
Saint Bernard a dit au premier sermon du carême : 
« L'orle del vestiment. » 

Ormoire. — Ce mot est un exemple du change- 
ment de, lettres que se permet assez fréquemment 
le patois bourguignon. Les autres patois font de 
même; ainsi l'on dit enChampagnea?(mafre(Grosl.) 
et en Lorraine amerle. L'origine du mot est armo- 
rium (bas latin), meuble où on serrait les larmes. 

Oroille. — (Dial. et pat.), oreille. Saint Bernard 
a dit (vig. de la Nativ.) : « Ciel oyez et terre rezoif en 
tes oroilles. » 

OuLE. — Huile. En latin oleum. 

Ouvrée. — Dans les chartes on trouve operala 
vineœ, journée de vigne. (Voir ciivree.) 

OvREi. — Ouvrier. Les vignerons appelaient leurs 
femmes Me vvreire, c'est-à-dire, leurs ouvrières. 

OvoxTE. — Petite haie. (Franch. de Tart, 1275.) 

Oysevier. — (Dial.), quitter l'ouvrage, muser, 
musarder (bas. lat. oliarl).-Siimi Bernard a dit au 
sermon du jour de l'Apparition : « Oyseviez et si 



284 VOCABULAIRE 

veez ke sueys estli sires. » L'adverbe oysousement 
est aussi employé par saint Bernard. 

OzÉA. — (Prononcez oziaa), oiseau. 



Pa. — Portion de nourriture. Apocope du mot 
latin pastus. Les villageois entendent par là un mor- 
ceau de viande pour un repas. Ainsi ils inviteront 
quelqu'un al prarre de lai pâ cTaivô ein morcéà de 
pain. — Se servir du mot part c'est faire un solé- 
cisme. 

Pacan. — Homme rustique (du IdiimpaganuSj 
païen, parce que le paganisme demeurait plus invé- 
téré dans les campagnes que dans les villes). Le 
langage féodal avait encore des mots plus expressifs 
pour rendre les degrés de rusticité. Ainsi du mot 
latin petra, pierre, rocher, on appelait pet7'a un 
paysan d'une intelligence dure, et, du mot latin 
plaustrum on appelait jj?eit^re un charretier. 

Paignôte. — Poltron, homme sans énergie. — 
Selon Ménage, les gentilshommes que les seigneurs 
louaient pour leur escorte aux jours d'apparat se 
nommaient gentiluomini di pagnotta, parce qu'on 
leur distribuait ce jour-là des pains (pagnotta étant un 
diminutif de l'italien j9ane). — J'ai peine à souscrire 
à cette étymologie : j'aime mieux celle du latin 
yœgnium (Plante), signifiant jeu, divertissement, mot 
emprunté au grec Tra'^vîov, de signification semblable. 
— Le sens figuré qu'on donne au moi paignôte (en 



BOURGUIGNON. 235 

français pagnote) est bien d'accord avec l'idée qu'on 
peut se faire de stipendiés de parade, chez lesquels 
la bravoure n'avait rien d'indispensable. 

Paixe-sauvée.— [Pœna salua), travail rémunéré. 
(Franch. de Saulx, XIII^ siècle.) 

Pairôlai et PAROLER. ~ (Pat. et dial.), parler. 

Aipré aivoi lan parôlai 

Ah! qui m'aii vai bé ansublai (boire). 

[Dialogue français et bourguignon, 1682.) 

Paissea. — Échalas pour la vigne. Du latin paxil- 
lus (Var. et Colum.). [Quich.] 

Paizaise. — En paix et à l'aise. C'est une heu- 
reuse combinaison de mots pour exprimer deux 
idées qui s'associent si bien. En effet vivre pa/rrr/sc 
c'est vivre dans le contentement de la paix. 

Paltôquai. — Valet ainsi désigné du nom de sa 
tunique ou pourpoint, unpaleloc. (Del.) 

Pannô. — (Être en), c'est-à-dire être en chemise. 
(Du latin pannus, lambeau d'étoffes.) 

Pai'ôtk. — Bouillie pour un enfant. (Del.) 

JUniciRE. —Carrière, — en Min parictarius si- 
gnifie maçon et pairies muraille. 

PARFAmL;. - (Dial.), achever, perfectionner. « Tu 



236 VOCABULAIRE 

parfesis la loenge, de la boche des enfants. » (S. B., 
serm. Com. des saints.) — «Il plus dolosovet la malice 
de ceos k'il ne fesist la dolor de ses plaies. )) (Id.) — 
Ces formes parfesis et fesit m'amènent naturelle- 
ment à faire une remarque sur les parfaits et prété- 
rits des verbes dans nos dialectes et sur leur paral- 
lélisme avec ceux des patois. — Dans le langage de 
saint Bernard, ils conservent littéralement soit la 
forme du latin pur, soit celle du latin vulgaire; 
ainsi celte phrase prise du premier sermon de Ta- 
vent (page 526 du choix de M. Leroux de Lincy, 
entre les 45 sermons de saint Bernard, en langue 
vulgaire ) : « Si nos apparuit une mervillouse hu- 
militeiz, » reproduit presque la phrase latine : Sic 
nohis apparuit mirahilis humilitas. — Voici d'au- 
tres exemples pris du sermon du Commun des saints 
(p. 542, id.), « Vos baverez mon boyure : ne n'en 
est mies dette qu'il ceu ne desist del boyvre de sa 
passion. — Donkes sainz Johans huit assi lo boy- 
vre de salveteit. Ceu qu'il ensi manuit, ceu fu li 
consolz de Deu. » 

Or, dans notre dialecte, le pur latin bibit formé 
de bibere a cédé le pas au latin déformé huit, apo- 
cope de bibuit, latin vulgaire. L'autre forme manuit 
prouve aus-si que le latin vulgaire l'avait emporté sur 
le latin civilisé mansit. — Il par fesit, il fesit sont des 
reproductions littérales du latin fecit et perfecit. 
« Il fesist axordre quatre fontaines, » (S. B., serm. 
de la Nativ.) On en peut dire autant du prétérit je 
lisi pour je lus. « Les al très chose cui nos onkes 
ne leisimes de celui de Juda. » (S. B., vig. de Noël.) 
Je leisis , ainsi écrit par saint Bernard, est la dériva- 



ROURGUIGNOX, 237 

tion du prétérit- latin lexL — Or je fesi, je desi, je 
leisi, etc., sont des formes qui sont demeurées dans 
notre patois bourguignon. 

Pargie et PERGiE. — Amendes de délits faits par 
les animaux (charte de 1229) et garantie donnée au 
seigneur par un colon (du latin parcere, épargner, 
conserver). [Franch. de Fontenay, 4272.] 

Parmanoir. — (Dial.), persister. (Du latin 'per- 
manere.) Voilà un des composés du verbe roman 
manoir, qui a conservé mieux que son radical la 
forme du prétérit pur mansi, au lieu de manul que 
nons venons de voir tout à l'heure adopté par saint 
Bernard. « Vos estes ki permansistes avec moi en 
nos temptacions. » (Job.) 

Partye et DEVIS. — [Divisus], état d'une per- 
sonne habitant la maison d'un seigneur, mais cul- 
tivant d'autres terres que les siennes. (Franch. de 
Ghanceaux, 1272.) 

Pasilinol. — (Dial.) Dans le passage suivant de 
saint Bernard, ce mot a le sens de paralytique : 
« Nos gisiens en notre leit ainsi cum tuitpasilinols. » 
(Serm. de V BMeni.) Jacentes paralytici, dit la ver- 
sion latine. 

Patarou. - Etre en patarou, c'est se donner du 
mouvement à tort et à travers, ne savoir où donner 
de la tête. Les mots latins per totum ruens sem- 
blent dépeindre une personne qui est saisie de ce 
vertige. 



238 VOCABULAIRE 

Patrimargotai. — Manier et remanier une af- 
faire, la fouiller et la refouiller, intriguer dans sa 
famille ou ailleurs. Les mots latins j^atri et matri 
argutare, redire et ressasser sans cesse à père et 
mère, n'auraient-ils point formé l'expression dont il 
s'agit? En Champagne patricotter signifie intriguer 
et patricotteux intrigant. (Grosl.) 

Paule. — Pelle. — De ce substantif on a fait le 
\erhe paillai (peler, nettoyer avec la pelle). Paulai 
lévaïche c'est extraire le fumier de Fétable des va- 
ches. Paule-maule sont deux datifs qui signifient 
littéralement : Sers-toi de la pelle et rassemble en 
tas; mais de la forme du datif ces expressions ont 
passé à la forme adverbiale, paule-maule pour le 
patois, pêle-mêle pour le français. 

Paulée. — Régal, hdlpaulce (du latin epulum), 
est le repas donné à ceux qui font le vin après que 
l'opération du pressurage est terminée. 

Pautenei. — (Pat.), paltonier, pautonier (dial.), 
gueux, coquin, vagabond, sans asile; lemotp<x/fom>r , 
d'après M. Burguy, peut dériver du verbe Isiiinpa- 
litari dont s'est servi Plante dans le sens d'errer ça 
et là. — Les Provençaux appellent pountanié (en 
français pautonnier), un agent préposé au péage 
d'un pont. Or, sous le régime féodal, les seigneurs 
rançonnaient sans pitié le pauvre peuple au passage 
des rivières, et presque toujours par la violence. Ils 
avaient des agents soit pour garder les passages des 



BOURGUIGNON. 239 

rivières, gués ou ponts, soit pour surveiller la contre- 
bande aux alentours, ce qui avait rendu odieux tous 
ces préposés ou pontonniers, et les avait faits le 
point de mire des qualifications les plus injurieuses 
jusqu'à celles de coupeurs de bourses, d'assassins, 
de valets de bourreau, etc., ce nom principal reve- 
nant sans doute au maître de l'impôt. L'épithète 
de pauteneire donnée aux femmes et aux filles de ces 
préposés était aussi un nom injurieux et signifiait 
coureuse, prostituée. — On appelait aussi paute- 
neire le havre-sac, poche ou gibecière où les mal- 
tôtiers et fermiers du fisc et les receveurs du péage 
des ponts plaçaient l'argent qu'ils percevaient des 
passagers. 

Pechô. — Peu. Bimiimtiî pechenicô, tant soit peu. 
Ces adverbes répondent aux adverbes latins p<xt*a?z7- 
lum etpaiixillulum. 

Pellicon. — (Du latin pellicem), mante faite 
d'une toison. (Coutumes deChàtillon, 1371.) 

Pessaule. — (Dial.), passable, dans le sens de 
durée limitée. « Chose défaillans et trespessauîe 
(très passagère). » (Saint Bernard, l^^' sermon de 
l'avent.) 

Petiô. — Petit. Diminutif, petignô. 

Pèterin. — (Dial.), infirme, méprisable, abject. 
« Tote notre pénitence n'est k'une pèlerine chose. » 
(Saint Bernard, sermon de l'Apparition.) 



240 VOCABULAIRE 

Peut, peute. — Laid, laide, difforme. (Du latin 
putidiis.) Ce mot se prononce peûe comme queue 

(Del.). 

Le peut monstre de naiture... 
Que maudi sô sai fesure ! 
El é eine regadure 
Qu'a pu peute que lai rièu. 

(A. P., N')('7v inédits recueillis eu 1858, par M. Mignard.) 

Faire peute fin à quelqu'un, c'est mal mener une 
personne. (Del.) 

Piaillai. — Crier plutôt que parler, fatiguer 
quelqu'un de ses plaintes. (Du latin pipilare, caque- 
ter.) Dans le vieux français, le mot inaulard signi- 
fie criard et pleureur. (Lac.) 

PiANTAi. — Planter. Véne qu'ai plante, vienne 
qui voudra. 

PiGHENOTAi. — Manger du botit des dents, écar- 
ter les morceaux sur son assiette. — Quand les 
villageois mangent à la gamelle, ils s'invitent à y 
prendre, en se disant entr'eux : piqué don (piquez, 
prenez donc). Vo pichenoté vae semblerait un dimi- 
nutif et s'adresser à ceux des convives qui pren- 
di'aient la plus faible part du repas. — En Champa- 
gne, on dit pluchotter. (Grosl.) Le mot picore était 
de basse latinité, témoin ce passage d'une charte 
citée par Carpentier : Capo humiliter cum gallinis 
picàbat. (Dart.) 

PiCHERON. — Petite pièce d'une chose. (Coût, de 
Chàtillon, 1371.) 



BOURGUIGNON. 2 '51 

PiDANSE OU PiDANCE. — R.epas, alimeiits, vic- 
tuaille. — Mauvaise orthographe généralement usi- 
tée ; c'est pitance qui est le vrai mot. Il semblerait 
être formé des mots latins piorum suhstantia, car 
il appartient particulièrement au vocabulaire mo- 
nastique, où il signifie portion alimentaire donnée 
à un religieux. — Les Italiens diseni pietanzia. — A 
Genève s'apidancer signifie se rançonner soi-même 
avec économie. (Gloss. gen.) — Notre mot français 
piteux vient de jnte, sorte de menue monnaie an- 
cienne d'où émane le mot de basse latinité pictan- 
tia donné par Ducange et signifiant une stricte 
portion de moine. 

Piètre. — Vil, abject, de peu de valeur. Au 
XIP siècle (1120) on appelait ^Jiè^res de petites piè- 
ces de mince valeur. (Lac.) 

PiMPRENELLE. — (Dial et pat.), jeune fille éventée 
et fringante. — Tabouret, au chapitre 19 de ses Bi- 
garrures, a dit petit pimpreneau pour petit éventé. 
La fleur de la pimprenelle est surmontée d'une tige 
longue et grêle qui se balance au vent. C'est là, sans 
doute, au figuré, l'origine de la comparaison. Je 
trouve que Delmasse sort de sa sphère de bon 
Bourguignon de la côte, quand il dit que l'applica- 
tion du mot pimprenelle aux jeunes filles vient « de 
ce que cette herbe échauffe le foie, réjouit le cœui- 
et donne de la vivacité. » Le nom botanique de la 
plante [poterium sanguisorha) a sans doute inspiré 
à ce philologue cette singulière définition. 

PiNÇÔTE. — Boisai ai lai pincôte, c'est prendre 
quelqu'un par le menton pour l'embrasser. 

là 



242 VOCABULAIRE 

PiNDU. — Pour peint, est un participe qui ne man- 
que jamais d'être adopté au village. 

Piô. — Vin. — Les Grecs de Marseille ont dû nous 
transmettre leur verbe ttIv^v^ boire, d'où vient notre 
mot pineau (raisin noir, fm). 

On attribue à Lamonnoye le moi pitainche pour 
exprimer une ration de mauvais vin. 

(Voir au moiindance.) Rabelais (liv. II, c. ii), a dit 
« que le saint homme Noë ignorait la vertu necta- 
rique, céleste, joyeuse, déïficque de la liqueur qu'on 
nomme le pyot. » 

Pique vou xôgue. — Jour ou nuit. Expressions 
importées par les troubadours. (Voir Rochegude.) 
Pique du jour signifie, dans le Berri, la pointe du 
jour. (Gloss. du Berri.) 

Gé jan -vorrein en estrôlôgue 
Saivoi quau ça pique vou nogue. 

(A. P.) 

PiVAi. — Tourner sur un pivot. Un enfant fait 
piver^ une fiarde (toupie). En Champagne, p^7i/oi^c^ 
signifie sauter en tournant. 

PiTz. — (Du latin pectus), poitrine. Le dialecte 
distinguait ce mot, par cette orthographe, de l'adverbe 
pis (pire); mais le patois avait, dans le mot pei, deux 
significations : c'est-à-dire, celle de l'adverbe de 
comparaison pis ou pire, et celle de pis ou mam- 
melle. 



BOURGUIGNON. 243 

Ça tôjo 2Jei qu'antan, c'est-à-dire c'est toujours 
de pis en pis. 

Platsir. — (Dial.), plaire. (Du latin placere.) « Senz 
foi ne puetTom p/«/sfr àDeu. » (Job.) Le dialecte a 
saisi la véritable dérivation par l'accent, puisque cet 
accent est sur la pénultième du latin placere. En 
admettant le mot plaire, le français semble avoir 
faussé la règle. 

Pleuje. — Pluie. (Dérivation du Xaïm. pluviam .) 

Plom. — Plomb. — Jetai son plom, locution fa- 
milière signifiant sonder une personne, une affaire. 

PÔFAi. — Eclater de rire en faisant des efforts 
pour se contraindre. 

Lé niiife se pôfe d'an rire. 

{Virg. rir., ch. iv.) 

Poi. — (Dial.), peu. — Se déclinait comme le 
subst. \-dïm pocus. « Alcune poie chose, y) (Job.) On 
écrivait de même poi signifiant pesanteur, et poi 
signifiant légume. — Ça lai jlpn <lr poi répondait 
à : c'est la crème des hommes. 

PoiGNOiER. — (Du latin y)^////itf/r^), usurper. (Coût, 
de Ghâtillon, 137-1.) 

PoR-siNCiLAi. — (Pron. singliai), sanglier. 

Lé marcassin, lé porsinglui. 
Ce gorman qui mainge no blai. 

(A. P., lés Uairanyou de Dijou.) 



244 VÛCABULAlliE 

Portage. — Droit sur les charrois, aux portes des 
villes. (Coût. deBeaune, 1370.) 

PoRUiLH. — (Dial.), même mot que poruec, po- 
reiic, poroc ei porhuec (en latinp^^r illud], signifiant 
pour cela. 

PossÉiR. — (Dial.), posséder. Dérivation du la- 
tin possidere, indic. présent., 3^ pers possiet, déri- 
vation du latin possidet. 

PôTEU. — Malotru. 

Je son traitté come dé gueu 
Et chaissé come dèèpôteu. 

{Virg. vir., ch. I.] 

PoTU. — Creux. — Cette expression provient d'un 

jeu de billes, lesquelles il faut faire arriver dans des 
trous nommés pots. D'où le verbe potusai, creuser 
des trous. 

PouiTROU-JACQUAi. — Barbarisme de langage, au 
lieu de patron-jacqaai . Se lever àès patron-jacquai , 
ou comme patron-jacq liai, c'est se lever dès le matin 
comme faisait saint Jacques, patron des voyageurs. 

Poule. — Couri lai poule signifie musarder, re- 
chercher les femmes. 

PouRVÉANCE. — (Dérivation du régime latin ^jro- 
videntiam) , providence. La pourvéance de Dieu, 
c'est à-dire la providence divine. ( Franch. de 
Seurre, 1341.) 



BOURGUIGNON. 2i5 

PouT, POUTE. — Repoussé, ée ; déiivation natu- 
relle du lalln ijulsus, participe pa^sô de pellere. — 
Le livre de Job parle d'une àme ponte des esgards 
de la soveraine lumière. 

Prarre. — Prendre. Ce mot est un des exemples 
assez fréquents dans le dialecte et le patois d'élimi- 
ner une consonne en redoublant celle qui la suit. 

Preti pour PÉTRI. — Pétrir. — Exemple encore 
assez fréquent de la transposition de la consonne r. 
— On trouve un autre exemple de cette transposi- 
tion dans le mot prôve pour pôvre. 

Lés nu lai grene écraseiu 
Pendan que d'autre jiréti.ssein. 

Virg. vir., ch. i. 

PRONOMS PERSONNELS : 

Démonstratifs, relatifs et indéfinis. 





DIALECTK. 




sing. 






plur. 


Ju et jo 


.)« 


Nus et nos nous 


Tu 


tu 


Vos 


vous 


II 


il 


11 


eux 


suj. rég. 








Gist, cil 


celui ci 


Ces 


ceux-ci 


Ceo, ceu 


ce 






fém. cestei 


celle-là 






Ki et ko. — 


Guy pour 


le régime (qui <!t que) 


Chéun chacun 






Lor leur 









VOCABULAIRE 






PATOIS. 


plur. 




J 


et je 


nous 




Vo 


vous 


Ai, 


, el, i 


ils 



246 



si7ig. 
J et je je 
Tu tu 

Ai, el, i il 
fém. al, reg. lei elle 
Ai se place devant une 
consonne, ai ferében. 

El devant une voyelle, 
ex : el iré voit vol. 

I quand on interroge : se 
poteti h en ? 

Getu, cety celui 
Getei, cerei celle 
Cetu-ci, cetei-lai 
Ou stu-ci, stei-lai 
Qui et que (Comme en français) 
Un chécun, c'est-à-dire Lor leui- 

tout le monde. (A^oir ce mot au 

vocabulaire. "i 



Getei 



ceux 



Celui ci, celle-là 



PuRRiÉRE. — (Dial.), poussière. — Du latin pul- 
verem, cas oblique depulvis. « Gardeir les oez del 
cuer depurriere de malice. » (Job.) 



QuA.xcE. — Semblant de. Faire quance (latin 
quasi ou quantumcumque), c'est agir comme si 
l'on faisait une chose qu'on ne fait point. On dit en- 
core dans le langage familier c'est quasi cela, qua- 
simeitt cela. 



BOURGUIGNON. 2/u 

QuARELLE. — (Dial.), dimiimtif de quatre. — Un 
petit coin, un fragment d'une chose. 

Et je ne seu pu bon masèu 
Qu'ai gadai le quarre du feu. 

[Virg. vh\, ch. II.) 

Dans le patois, qiiarelle est aussilemêmemotqiie 
le français querelle. C'est dans ce sens que les ex- 
pressions pairôle de quarre signifient parole de 
travers. 

QuELAR pour CLAR. — ^ Fcu follct, unc chose qui 
claire. (Voir au mot clair ai.) 

QuELEiRE. — Pour exprimer colère, est du pa- 
tois moderne. Ère (du latin ira) est le vrai mot. El 
al ère, c'est-à-dire il est fâché, il est en colère, est 
du franc patois. 

QuELOGNÉE. — Filasse garnissant une queloqne 
ou quenouille. 

Qu'ÉME. — Apocope pour que même. 

QuENETON. — Duvet de cane. (A. P., 2^ noël de 
mon recueil.) 

QuENU. — D'oùle patois a fait queyieussu. (Franch. 
de Salmaise, 1265.) 

Dan l'aiidroi de vole naissance 
Vo n'élein queucussu de uun, 
Vo venc dcdan le silance 
Ébandenai de lô diécun. 

(Lamon.) 



2^8 VOCAUL'LAIHE 

QuERRE. — (Dial.), quéri (pat.), chercher (du latin 
quœreré), faisait je git/s au parfait, dans le dialecte. 
On lit en effet au livre de Job : « En mon lit, par 
nuit quisje celui cui m'anrme désiret;je le quiset si 
n'en trovai mie. »— Le patois dit quéri et prononce 
cri. « Vos été venun queri ène essôte et ein aibri ai 
l'ombre de ses aile. » (Am., l' En fan prodigue.) 

QuEVEA. — Cuve. — Le diminutif est ^wei'e/d, pe- 
tite cuve. — On appelait égoton de queveà un vin de 
rebut. 

QuEZAN. — (Dial. et pat.), souci, inquiétude. On 
dit un chagrin cuisant, un remords cuisant, comme 
si ces passions brûlaient l'àme de celui qui les 
ressent. Ce mot quezan pourrait donc bien venir 
du rég. latin coquitationem. (Voir au mot cusence- 
naule.) 

QuiA-QUJA. — (Qu'on prononce tia-tia,) grive de 
la grosse espèce. — Onomatopée imitant le ramage 
de cet oiseau. 

QuiGNû. — Présent du parrain à son filleul le pre- 
mier jour de l'an après le baptême. 



Ai li bai'li pô t^on qiiipnô 
Lai vatu. 



Virg. I ir.', 



Dans le dialecte, ({vignon signifie un lopin de 
pain ou de gâteau pour le morceau d'honneur, le 



BOURGUIGNON. 249 

chantiau. Les Picards disent le quignot. (Corb.) — 
Je trouve au glossaire de la Franche-Comté (Dart ) 
que ce mot vient du latin cuneus et signifie un mor- 
ceau de pain en forme de coin. 

QuiNQUENELLE. — Délai de cinq années. On l'ac- 
cordait à un mauvais débiteur. Faire la quinque- 
nelle c'était donc être mal dans ses alTaires, selon 
le patois bourguignon du temps de Lamonnoye, à 
en croire les paroles suivantes de cet ingénieux poète 
bourguignon : « Depeù que de gro monsieu et de 
grande daime se son venun éborgé dans le quatei, 
i me seu éporçu que le borguignon y é quemancé ai 
faire lai quinquenelle. (Evartisseman dé noèi.) 

QuL\sON. — Pinçon. Même dénomination en 
Champagne. (Grosl.) 

QuoiETEiT. — (Dial.), tanquillité. Dérivation du 
régime latin quietatem. « La quoieteit de patiance. » 
(Job.) 



Afin de donner plus de sonorité à quelques mots, 
les Bourguignons ajoutaient cette consonne r à cer- 
taines voyelles finales, ou la substituaient à d'autres 
consonnes plus molles : ainsi, au heu de ciel, miel, 
clef ou clé, avocat, opeia, ils disaient cier, mier, 
clar, aivocar, operar. 

Raicôti ou RÉcôTi. — De petite taille, comme on 



250 VOCADULAIRE 

dirait d'un objet raccourci par l'action du feu. (Du 
latin recoctum.) 

Je ue trôve pa dau iMai tête 
De quei couleu étoo sai béte 
S'ail étoo gran vou raicôli. 

(Virg. vir.) 

Raflai. — (Pron. ralliai), emporter tout ce qu'on 
trouve. (Du latin rapere.) Les Picards disent une 
raflée comme on dit ailleurs une tapée cV enfants par 
exemple, pour exprimer une agglomération de mar- 
maille quelque part. Ce dernier mot vient de top qui, 
en néerlandais (Burg.), signifie touffe de cheveux. Les 
Bourguignons, comme cela leur arrive souvent, ont 
changé Vo en a. 

Ragacheries. — Menues choses mobilières. A 
Genève on nomme ragàche un petit marchand re- 
grattier. (Glos. gen.) 

Ragoni. — Dans les vers suivants, ce mot répond 
à l'expression anglaise rag, qui signifie chiffon, et 
dont nos ancêtres du XV** siècle ontfaçonné une sorte 
de diminutif. 

Aipré l'or, dôze peti paige 
Osi dispô que des aigaisse, 
En tôtevillan de lo faisse, 
Menein ein criquet to gani 
De livrée et de rcnjoni. 

(A. P., Ehniid . dijomioi.) 

Raihnable. — (Dial.), et raignauble. (Job.) Déri- 
vation du régime latin rationabilem , raisonnable. 

RaifolillOxX. — Restes de viandes. — On dit en 



BOURGUIGNON. 251 

Normandie raffleu, pour exprimer des choses de 
rebut. Le complément latin repulsionem, rejet, a 
sans doute formé ce mot. 

Raim. — (Dial.), rain (pat.). Du rég. latin ramum, 
rameau, fragment de branchage. Le mot raimaisse, 
petites branches, en est le diminutif. « De cette racine 
sont issus maint rain. » (S. B., Conv. de saint Paul.) 
Au figuré, rama/sse signifie aussi réprimande ; mais 
au propre, donné lai raimaisse, veut dire donner 
le fouet comme cela se pratiquait dans les écoles 
d'autrefois. — D'autre part, faire la ramasse ou rôtir 
le balai, c'était pratiquer un sabbat clandestin dans 
les bois pendant la nuit. — On appelait chevaliers 
de ramons, ramassiers et hérites (du latin hœreti- 
cus], ceux qui pratiquaient ce sabat. 

Raipea. — Réappel des joueurs quand il y a eu 
un nombre égal de quilles abattues. (Du latin reap- 
pellatio.) Raipea se dit aussi de l'horloge qui répète 
les heures. Dans une pièce de vers d'Aimé Pu^on, 
Jacquemar demande des héritiers pour sonner les 
quarts et indique soïioi : 

Semirei qu'a lô pré de fair(,' 
Po raiidre complaitte l'aifairn 
Po chainiie raipèu ein airai. 

RArri';LÉE. — Tout ce qu'on peut proléi'cr de pa- 
roles quand on est animé. — Raiiou, railousc iùoni 
des expi'cssions familières pour qualifier un jeune 
garçon et une jeune (ille f[ui S(; recherchent. Le 
singulier verbe raifai est venu de là Oi- dire sai 



252 VOCABULAIHE 

raitelée ne signifierait-il point que le raitou exprime 
à la raitouse tout ce qu'il ressent pour elle ? Râtelée 
a dû signifier d'abord tout ce qu'on peut rassembler 
avec le raslel ou râteau ; puis ce mot s'est prêté au 
figuré, à divers sens. 



Ène foi qu'an é raitni. 
Ce n'ai qn'aivô bé de lai peine 
Que tan de rat fou s'en releine 
Lé raî/oMseparoilleman. 

(\. P., lai Ttôpe gaillade.) 



Rambarré. — Faire des remontrances à quel- 
qu'un, comme un juge à un justiciable à la barre. 
Le même mot s'emploie en Picardie. 

Rampone. — (Dial. et pat.), reproche, raillerie. 
M. Burguy fait dériver le verbe ramponé du bas 
saxon y^appen, tirailler. Il chaïrent en rampones. 
(Job.) Ramponeuse se dit d'une femme querelleuse 
et montrant le poing. — Pugnationem, repugnatio- 
>^em ne seraient-ils pas pour quelque chose dans la 
formation du mot rampone^ 

Rambrunchai. — Quia un mécontentement inté- 
rieur, qui fait la moue. — Du latin bronchus, ex- 
pression avec laquelle Plaute quahfie un person- 
nage dont la bouche fait saillie. (Quich.) 

Rancôssai. — Avoir le râle, étouffer. Du latin 
rancarc, qui s'applique au mugissement sourd du 
tigre. (Quich.) — Être au ranco, signifie, à Crenève, 
être à fagonie. (Gloss. gen.) 



BOUUGUlGiNON. ^53 

Didou ue bouge de sai plaice, 
Devein froide come lai giaice, 
BaîUe, rancôss^e, ran l'espri,.. 
Lai vêlai motel... Aidieu vo di, 

[Virg. vir., ch. iv.) 



Une faut pas confondre ce mot avec ranqueusai, 
dont l'orthographe est différente et qui signifie dé- 
voiler avec plainte. 

I peu bé tô raaqnesai 

Aipré tô lé mau qu'où lu'é fai. 

{Virg. vir., cb. H , 

Il faut peut-être se reporter pour l'étymologie de 
ranqueaai aux mots latins rem coaxare qui sont 
rendus, dans le gradus de Noël, par rauco murmure 
strepere ou quœreri. 

Ratepenade. — Ornement de femme aux XVl^ 
siècle, et dont il est question dans des statuts somp- 
tuaires de 1580. Ce mot répond à chauve-souris ou 
rate ailée (pennata) et signifiait, sans doute, un ob- 
jet de toilette en forme d'ailes de chauve-souris. 

Rau, raus ou raughe. — (Dial. et pat.), en- 
roué (du latin r a î(ct*s). On dit aussi dans nos campa- 
gnes rhômelou. — Voici l'origine du dicton être en- 
rhumé comme un loup. Les villageois assurent que 
si le loup surprend le berger, celui-ci devient rat/ - 
che au point de ne pouvoir articuler le moindre cri; 
que si, au contraire, le berger voit le loup le pre- 
mier, l'animalperd la voix. Cette croyance remonte 
loin et appartient au paganisme : car Virgile, dans 
ses Bucoliques (ecl. X), fait dire au pâtre Mœris 



254 VOCABULAIRE. 

qui se plaint d'avoir perdu la mémoire des vers, et 
jusqu'à la voix pour les chanter : 

Vox qnoque Mœrim 

Jani fngit ipsa : Liipi Mœrim videre priores. 

Ravaté. — Lutiner quelqu'un de reproches 
bruyants. En Champagne on dit ravàcher, et en 
P^ranche-Gomté rahater, faire petite rage contre 
quelqu'un. (De la basse latinité rahescere, car le la- 
tin pur est rahire; quid 7'ahis9 (Plante), qu'est-ce 
qui provoque ta fureur ?) 

Re. — Ce réduplicatif est très fréquemment em- 
ployé dans le patois bourguignon, pour ajouter du 
nerf à l'expression. — i^e s'ajoute même au verbe 
être comme réduplicatif dans le dialecte comme dans 
le patois. « Alcune fois en sunt plus fer (firmi) cant 
il resont déhurteit (pressés, renversés. » (S. R.) — 
La plupart des vocables qui vont suivre ont la forme 
réduplicative. 

Réambre ou rambre. — (Remunerare), indemni- 
ser d'un dommage. (Charte de 1229.) Rambre était 
aussi reproduire un acte, en faire la grosse (Roq.), 
comme si l'on donnait le reminiscere^ le souviens-toi 
de la minute de l'acte. 

Rebaiquai (se). — Se révolter contre des re- 
montrances. Ce mot se compose du réduplicatif re 
et du mot bai (bec). On donne l'épithète de rebecca 
à une jeune fille qui réplique au lieu d'écouter de 
bons avis. 



BOURGUIGNON. 25.^ 

Rebouisai. — Repousser quelqu'un, l'accueillir 
par des gourmades. (Du latin repulsare.) Les Picards 
disent rebésir. 

Quao on nos é bé rebouisai 
J'alon Iretô no reposai. 

[Virg. vir., ch. Vi.) 

Rebratai. — Remanier une chose, comme si Ton 
disait employer de nouveau ses bras. Il ne faut pas 
confondre avec rebrasser, parce que reliras signi- 
fiant dans le dialecte les replis d'un vêtement, re- 
brasser c'est relever, replier ou retrousser ce vête- 
ment. 

Recalai. — Répliquer vivement (du latin reea- 
lere, s'échauffer de nouveau). En Champagne, lu'ca- 
1er ou recpiiller quelqu'un c'est lui répliquer verte- 
ment. (Grosl.) — Dans le dialecte, caler signifie le 
contraire, mais alors il dérive du grec xa)àv qui si- 
gnifie faiblir, céder, s'amollir. 

Recation AI. — Régaler quelqu'un. 

Ein mosieu qu'ai ne fau uomai 
Bôti ordre ai dôze bon plai 
Rampli de pàtai de gelaigne 
Po }'ecationai se voisaigne. 

(A. P., Ebaudisscman dijonnoi.) 

Ce mot vient du latin rerœnare, ainsi que recie 
signifiant repas. — « Rooz disi : quan l'heure de lai 
recie aire senai au reloge de lai ville, vené iqui, et 
maingé de laiflaimeusse, » (Am., Unth. el Noëmi.) 

Régie. — A deux diminutifs pour exprimer deux 



2S6 VOCABULAIRE 

phases différentes de l'appétit : ce sont les mots 
rechinoi et ràssignon ; ce dernier se traduit par ré- 
galade. 

Ça (Je p'i inoillou^e enseigne 
De quei ai fesein ràssignon. 

[Dial. français et fjowguignon, 1682. y 

Recodai. — Se souvenir. I me recode de celai, je 
me souviens de cela. (Du latin recordari.) Par exten- 
sion, on a donné à ce mot le sens d'apprendre aux 
autres ce qu'on sait, ce dont on se souvient. C'est la 
transformation d'un verbe réfléchi en un verbe ac- 
tif. — On dit en parlant de l'instituteur du village : 
Ça lu quai recode no gachon. 

Ou vo fi recodai le droi. 

{Virg. vir., ch. V.) 

Recûquillé. — R.acornipar le feu. (Du latin re- 
coctum.) Recocrillé, qu'on emploie plus générale- 
ment, est un barbarisme. 

Régouinai. — Avoir grande envie d'une chose. 
(Voir au mot chouinai dont il paraît être un rédu- 
plicatif.) 

Recoy. — (En latin recepiam), cachette. (Franch. 
de Seurre, 1278.; 

Recroire. — (Du latin re-crescere), augmenter le 
prix d'une chose. (Franch. de Seurre, 1278.) 

Redarguer. — [Re- aryuere) , répliquer. — 
(Franch. de Couchey, 1386.) 



BOURGUIGNON. 257 

PiÉGALER. — (Dial. et pat.), répartir également 
la terre en la cultivant. (Du latin œquare, aplanir, 
accompagné du réduplicatif, comme dans une infi- 
nité de mots.) 

Rée. — (En latin reus). C'était le défendeur dans 
un procès, le demandeur se nommait acteur (du la- 
tin actor), c'est-à-dire agissant. 

Rejannai. — (Pat.), rejanner (dial.), imiter le 
ton, les manières, ou les ridicules de quelqu'un. 
(Du bas latin gannare, se moquer). — Ceux qui di- 
sent rejanner font un barbarisme. En bon latin, le 
réduplicatif re et l'infinitif gannire exprimeraient 
que l'on gronde et que l'on se fâche de nouveau con- 
tre quelqu'un. Je ne sais trop si le mot trivial can- 
can ne viendrait pas de gatuiitionem, régime de 
gannitio, qu'onrencontre en latin comme synonyme 
de gannitus. 

Régaudi. — Se réjouir (du latin gaudcre, avec 
le réduplicatif), d'où l'on devait dire danser un re'- 
gaudon et non pas un rigaudon. « Ma ai failloo bé 
faire festin et no régaudi. » (Am., parab. de VEn- 
fan prodigue.) 

Régoillardi. — (Dial. et pat.), animé, embelli. 

É vo eine verde prairie 
De mille fleur regoillardie. 

{Diman. de Tailant, ItiM.) 

Dans le dialecte français goiart signifie gai , 
joyeux. 



258 VOCABULAIRE 

ReCtRAipi. — Rattraper, regagner. 

J'avon regraipi l'aige d'or. 

{Dial. français et bourguignon.) 

(Du latin re-arrqjere, ressaisir.) — On dit encore 
d'un joueur qui perdait, il se ragrijppe. 

Rejonflai.  Surabonder, regorger de. 

Tô rejonfle su los liaibi 
De cabochon et de rubi 

(A. P., les Hairaingou de Dijon.) 

Pô le rue tôt i rejonffoo 
De taule bé ganie de roo. 

(Id. Compliman de lai populaice.) 

Il y avait du temps d'Aimé Piron et de Lamon- 
noye une telle simplicité et un tel entrain dans les 
mœurs dijonnaises, qu'on ne craignait pas alors de 
dîner devant sa porte dans la compagnie de ses voi- 
sins, et cela se pratiquait principalement aux jours 
de réjouissances publiques. 

Remasance. — (Quod remayiet), le surplus d'une 
chose. (Coût, de Chàtillon, 1371.) 

Remer. — (Dial.), rester (du latin remanere). On 
trouve aussi dans le dialecte remaigner. Le livre 
de Job se sert de ce mot dans le sens de délaisser : 
(( Cil ki serunt remeis morrunt. » Dans le même dia- 
lecte, remesses signifie choses abandonnées et de 
peu de valeur; ce mot répond à celui de remaisses 
du patois. (Voir ce mot.) 



BOURGUIGNON. 259 

Remotis. — Mot emprunté directement au latin, 
Laissai é remotis c'est laisser un objet parmi les 
choses mises de côté, en un mot c'est mettre au 
rebut. 

Renevei. — Prêteur qui renouvelle à un taux 
usuraire les échéances de ses débiteurs en retard. 
(Du latin renovare.) Les poètes bourguignons s'é- 
puisent en malédictions contre cette race d'écor- 
cheurs des pauvres gens. 

Lé renevei. ian sôlarrin 
Vou recelai! le bon vin. 

(A. P., Bontan de retor.) 

Ces usuriers prêtaient sur garanties, et les vigne- 
rons engageaient jusqu'à leur récolte, comme nous 
l'apprennent les deux vers ci-dessus d'Aimé Piron, 
et les deux suivants du 12« noël de Lamonnoye, de 
Lai rue du Tillô : 

Renevei, gaibelou no ronge 

Qui non soin que d'ampli lo sai. 

c'est-à-dire, de remplir leurs sacs de tout ce qu'ils 
trouvent chez les débiteurs ou redevanciers sans 
argent. 

Rengrignai (se). — Se réassombrir. — Dans le 
dialecte on disait Tengrégement d'un mal. Le poète 
Marot se plaint d'un mal qui chaque jour engrège 
ses longs ennuis. On trouve dans le dictionnaire de 
Nicot le mot rengrégcr traduit par le latin rcdulce- 
rare, ulcérer de nouveau. (Voir au mot yraigne.) 



260 VOCABULAIRE 

Renoille. — Grenouille (du latin ranicula). La 
dérivation est ici plus naturelle que dans le fran- 
çais. 

Répainché. — Piépandreun liquide (en latinp^n- 
dere, avec le réduplicatif re). 

Réparmai. — Epargner. (De l'italien r espar- 

miare.) 

Et mon bon vin, i vo prômai 
Ne vo seré pa réparmai. 

{Virg. vir., cli. V.) 

Repère. — Retour. — Dans une charte de 1245 
repère de l'ost signifie retour des vassaux qui guer- 
royaient pour leur seigneur. 

Replaigni. — (Pron. repliaigni), aplanir. 

Repostaille. — Retraite, cachette. C'est une 
des expressions de saint Rernard. « Li repostaille 
del cuer, » les retraites du cœur. (En latin reposi- 
toria.) 

Repunailh. — (Dial.), malédiction, séquestration 
(du latin repugnatio). — Le livre de Job a dit : « Deu 
mist en ténèbres son repunailh (réprobation). » 

Le môme livre a dit encore en parlant de la jus- 
tice de Dieu sur les méchants : « Tu les repunras 
cl rejninailh de ta face. » 

Le dialecte a aussi le verbe repunre ou rebondre, 
d'où le participe repuns, repost ou rebost qui signi- 
fie caché. « Vraiement chascune félonie si at ses 



BOURGUIGNON. 261 

voix as repuns jugemens Deu, » Tci le verbe re- 
piinre appartient au verl^e latin reponere. 

Requeunoître. — Reconnaître. C'est bien la dé- 
rivation du verbe latin recognoscere. 

Requinqué (se). — Se parer de toutes sortes d'a- 
justements. Le mot quincaillerie a sans doute amené 
cette expression; ce qui le ferait croire c'est celle 
de se requinquiller usitée dans le pays de Vaud. 
(Glos. gen.) 

Rere ou RAiRE. — (Dial.), ôter, retrancher. (Du 
latin racler e.) « Nostre rachatères asloit venuz rère 
la purreture des plaies. » (Job.) 

Reséance. — (Du latin re-sedere), droit de domi- 
cile d'un seigneur. (Goût, de Ghàtillon, 1371.) 

Resegrizé (se). — Se débarrasser du gris dont 
la teinte assombrit l'àme. — H y a une pièce de vers 
en patois bourguignon (16G0), laquelle a pour titre 
lai Bregogne resegrizée, c'est-à-dire la Bourgogne 
désassombrie. 

Resquousse. — {Lalm recuperationem) y reprise 
par violence d'un gage déjà saisi. (Franch. de iMo- 
lesine, lt>()0.) 

Resnaule. —(Dial. et pat.), raisonnable, en la- 
tin ralionabilis. « Deus avoit l'ait dous nol)les ci-éa- 
tures ki rcs)taHles esloient et ki dévoient e-stre bien 



262 VOCABULAmE 

aurouses : c'est l'engele et l'omme. » (S.B., 1^'' ser- 
mon deTavent.) 

Ressui. — Qui a perdu son humidité, (En latin 

re-siccatus.) 

Retonée ou retonnée. — Répartie, riposte. Le 
mot italien ritornata a été traduit en français par 
ritournelle pour exprimer la répétition au refrain 
de partie d'un couplet. 

Revainchai (se). — Prendre sa revanche. 

Revari. — Ce qu'on peut appréhender d'une 
chose. (En latin vereri signifie craindre.) 

Faison don tô note étude 

De ne pa choi dan le chaigrin 

Son revari a si niailin 

Qu'ai boulevarse lés antraille; 

An eiu mù ce n'a ran qui vaille : 

C'a si vrai qu'ai fau sôvan meuri 

Ai défau de mérite et d'espri. 

(A. P., Evair. de lai peste.) 

Revarpi ou revarpai. — Se rebiffer, faire comme 
un ver ou un reptile dont les tronçons s'agitent. 

Revigorai. — Revivre, se ranimer. (Rac. lat. 
vigor.) 

Note paï élauguenai 

Voi lou bon tan revigorai. 

{Réjouisseman su lai poi AGbO.) 

Rabigoté est un barbarisme qui était usité dans le 



BOURGUIGNON. 263 

Châtillonnais, — Il faut signaler les négligences du 
patois comme on signalerait des fautes dans l'em- 
ploi de la langue régulière. 

Revôdre. — Mettre du fil en peloton (du latin 
revolvere) ; d'où revodeiise et non ravodeuse pour 
qualifier l'ouvrière qui fait l'emploi du fil. 

Revorchai. — Reprendre vertement quelqu'un. 
(Du latin revortere, ourevertere.) 

On ne trouve guère cette expression que dans ce 
passage : 

Ne me fai pa lou rambriuichai 
Qui l'airoo tauto revoichai. 

{DiaL français et bourguignon, 1682.) 

Revoulai. — Troubler, agiter, remuer. — Dans 
le dialecte français revoiilun signifie tourbillon de 
vent. (Lac.) Ces mots viennent du \3iimrevolutumj 
de revolvere, ainsi que cette autre expression n&ow- 
ler les yeux. 

RiACHE. ■ — Dur, coriace, et, au figuré, difficile à 
vivre. (Du latin re accensum, qui s'échauffe, qui 
s'enflamme de nouveau. 

RiBON RiBAiNE. — Bon gré malgré. 

Rigolai. — Se dit de l'eau qui s'épand sur un 
terrain en déclive. (Du verbe latin riuarc ou plutôt 
de son dimiïmiiirivulare.) 

RlMARGOTORE et REMARGOTORE. — Vif, CnjOUÔ. 



264 VOCABULAIRE 

Lamonnoye donne une singulière interprétation de 
ce mot : il le fait venir de margotte, sous prétexte 
qu'une marcotte rajeunit la plante, comme la gaité 
rajeunit l'homme. — Je n'imposerai pas ma trou- 
vaille; mais SI l'on veut m'accorder qu'un poète est 
généralement d'humeur vive et gaillarde, je propo- 
serai pour étymologie de rémargotore les deux 
mots latins rimarum qiiœsitorem^ c'est-à-dire, un 
chercheur de rimes. 

RiPOPÉE. — Salmigondis. 

RoGÉ. — Remuer jusqu'à se rendre incommode. 
« L'épousée quemanci ai santi rogé dan se flan eine 
petiote criature. » (Am., Ruth et Noëmi.) Rageur 
pour rogeur, se dit d'un enfant turbulent. (Voir au 
mot mauroge.) 

Ronflai. — (Pron. ronfliai), ronfler. Ten ai lai 
ronfle (pron. ronfieu), c'est-à-dire je dors d'ennui 
de ce que j'entends. 

Rote. — Lien pour gerbes ou fagots. Dans le 
dialecte on dit roorie, en Franche-Comté riorta, à 
Genève nonie(Gloss. gen.). Du latin retortum, supin 
du verbe retorquere, parce que l'on tord ces liens en 
les employant. — Copper la roorie es bois sont des 
expressions d'une charte du XlIP siècle, des fran- 
chises communales de Saulx-le-Duc. — Rourtes por 
carruUs, lit-on dans une charte des franchises d'Am- 
pilly-le-Sec de 1274. — Les rortes se disaient aussi 
Heures. (Franch. de Tart., 1275.) 



BOURGUIGNON. 265 

Rouir. — (Dial et pat.), placer du Fchanvre dans 
l'eau, pour faciliter la décortication des filaments. 
Il en résulte une décomposition qui rend l'eau toute 
rouge, ce qui aXait emprunter au latin le verbe ra- 
bescere dont le mot rouir est la dérivation naturelle. 
On lit roure dans une charte des franchises de Tart 
de 1275. 

RucHÔ. — Sorte de blouse courte, en grosse 
toile, dont s'affublaient les vignerons. Elle était tel- 
lement d'uniforme qu'on appelait ruchô un vi- 
gneron . 

RuEVER. — (Dial.) Ce mot, qui est l'analogue de 
rouver a pour racine le verbe latin rogare et signi- 
fie demander avec prière. (S. B.) 

Ruis. — (Du latin rws), impôt sur les vassaux des 
campagnes, en diverses occurrences. C'est à savoir 
se V abbés vaitkKoraQ (vadit ad Roman). (Francli. 
de Molesme, 1660.) 

RuELLÔ. — Battoir de lessive. En Champagne 
rouiltot. 

Ai voise é borde lai rivcirc. 
Chaulai, iiôlai lé laivaiideire. 
Qui du darrei et du tmllô, 
FoQ retenti lô nos écho. 

(A. P., Réquai te de Jniqucmar.) 

RuNEMENT. — (Dial.), murmure. M. Burguy cite 
comme étymologie le mot riïnen de l'ancien li;ml 
allemand et ayant le sens du latin susurrnrc. — llun- 



260 VOCABULAIME 

nen, en allemand moderne signifie, chuchoter à l'o- 
reille de quelqu'un. « Etalsicumlarreconneusement 
reciutma oreilhe les voines de son runem^nt. » — 
Telle estla traduction par saint Bernard du passage 
suivant de l'Ecriture : Et quasi furtiva suscepit au- 
rismea venas siisurri ejus. 

Ryote. — (Du latin rxieré), querelle. Escheur 
ryote signifie éviter une querelle. (Privilèges de Rou- 
vres, 1357.) 



Saillô. — Seau pour puiser de feau. On lit ces 
mots dans une charte de 1535 citée par le Glossaire 
genevois : « Le droit de bourgeoisie se payait quatre 
écus d'or et, de plus, unum seillotum correi bolocti 
(un seau de cuir bouilli, à l'usage des incendies). » 
Dans le dialecte on dit seille. Les villageois ne man- 
quent jamais de dire un sciau. 

Lai plieuge tiunbe ai plaiu saillô. 
Et po tretu et po tretô. 

(Virg. vir., ch. v.) 

Sainer. — (Dial.), guérir. (Du latin sa^are.) 

« Sire, saine me et si serai saneiz. » (S. B., Nativ.) 
Saipeigne. — Sapine, jalle en bois de sapin. 

Elle repanche ène saipeigne. 

'J'irg. vir., ch. IV.) 

Sangle. — (Du complém. latin singularem), se dit 
d'un objet seul. 



BOURGUIGNON. 267 

Sanmu. — fseû sanmu, c'est-à-dire je suis ému, 
j'ai le sang agité. 

Sauge. — (Dial. et pat.) Du rég. latin salicem. 
Saule. (Charte desfranch. d'Is-sur-Tille, 1369.) D'où 
sauciz eisaussoie, qu'on lit dans les chartes pour un 
lieu planté de saules. 

SauA'Illô. — Troëne, arbuste. 

ScLATE. — (Dial.), tribu. LasclateLevi(Rois). Du 
latin scala. 

ScoFFiON. — Ornement de luxe, sorte de franges 
ou brindilles d'or ou d'argent, qui se portait au 
XVl^ siècle. (Du latin scopius.) 

ScRAFE. — Nageoire. (Du haut allemand moyen 
schrafen, selon M. Burguy.) « De ce dist Moyses ke 
l'om ne gustet de poissons kiscrafes n'ont. » (Jub.) 

Seilée. — Galette à l'huile et au sel. — C'était 
l'usai^e dans les familles de collationner avec ce 
simple mets pendant les jours d'abstinence. 

Semonssai. — Inviter. Le dialecte disait semonc^r^. 
(Du latin summonere.) 

No bon peire de l'oratoire, 
Bailleiu devan chè lor ai boire, 
Ai l'i semonssein tô lé jaii; 
Anco son 11 dé bon enfant. 

{Diaf. français et /jonrgv.i{/>ion, 1G82.) 



268 VOCABULAIRE 

Senigle. — (Dial. et pat.), serin, oiseau. 

Si vo velè de laimiisicle 
Gaput chante comme un senicle. 

(A. P., Hairangne dé vaigneron de Dijon.) 

Senongé. — Annoncer. (Du latin subnuntiare ) 

Serjant. — (Dial.), serviteur; du latin serviens. 
(S. B.) 

Seu ou sou. — Tect à porc. (Du latin suem, rég. 
de sus). Lemoi souillon qui signifie sale, malpropre, 
se réclame de la même souche ; cependant on dit 
aussi touillon et touillé de boe. (Souillé de boue.) 

Seule. — (Dial.), siècle. C'est la vraie dérivation 
du latin seculum. Saint Bernard termine son ser- 
mon de la Conversion de saint Paul par ces mots : 
« Honors et glore à nostre seignor J.-C. ens seules 
des seules. » 

Seure et ENSEURE. — (Dial.)(( Je te saurai tôt celle 
part où t'iras. » (S. B., i" sermon du carême.) — Le 
patois dit seilgre et enseùgre , et, au participe, 
seùgii (secutus). La dérivation du latin sequi et in- 
sequi est plus naturelle dans le patois et a dû précé- 
der celle du dialecte. — Ensiruence (dial.), exprime 
l'action de suivre avec insistance, c'est-à-dire de 
poursuivre : L'ensirvence ciel deahle, (ioh.) 

Sévéronde. — (Dial.), chanlatte. En dialecte 
subgronde, que Nicot fait dériver de suggrundia 
(Vitruve), avant- toit, entablement. 



BOURGUIGNON. 269 

SiA. — Si et oui. 

Smô viGNÔLAi. — Sirop de vignes, vin doux. Ex- 
pression dont se sert Aimé Piron. 

Sôco. — Lieu planté de saules. 

Soi ou soip. — (Dial. et pat.) Ce mot a deux si- 
gniiications : venant du latin saepes, il signifie haie; 
venant du latin sitis, il veut dire soif. Glaucé de 
soi, glousser de soif (expression de Lamonnoye) ou 
récrie}' la soif comme on dit au village, est une ex- 
pression fournie par le latin ylocire ou glocitare, 
glousser comme la poule qui réclame sa pitance de 
la ménaoère. 

o 

Soigné pour signé. — Soigné de son soignât, 
c'est-à-dire signer de son seing. (Franch. de Seurre, 
-1341.) 

SoiRON, — (Dial. et pat.) On dit aussi soirment, ce 
qui est une même dérivation du latin sacramentum. 
(Voir aux dernières lignes du mot gaufretié.) 

SoLLEiT. — (Dial.), soulé (pat.), rassasié de. 
« Bienaureit sont cil ki faim ont de justice : car il 
seront solleit. » 

SôLO. — (Dial. et pat.), soleil. « Li soloz de jus- 
tice. » (S. B., 1*^'" sermon de l'avent.) 

SoLTAiN. — (Dial.), solitaire. Vraie dérivation du 
reg. latin soii^armm. «Celé nuit soit soltain. » (Job.) 



270 VOCABULAIRE 

SôPE. — Soupe, potage. On dit : dressai lai sôpe, 
c'est-à-dire servir le potage. 

SoRDEiLHE. — (Dial.). impureté. (Du latin sor <ii- 
ciila.)hQ livre de Job dit : « La pensé enboéïe de sor- 
cleilhes. 

SoRQUETOUT. — (Super quse tota), en outre. 
(Franch. de Salmaise, 1265.) 

SoRSAiLLiR. — (Du latin super salire, sauter par- 
dessus), contrevenir à une convention. (Franch. de 
Seurre, 1278.) 

SoRUSSANZ. — (Dial.), surabondant. (Rac. rom. 
issir; rac. lat. super exicns {exire), dépassant les 
bords). — « Chier sires, deslace ta cinture et si vien 
habondanz de pitiet et sorussanz de chariteit. » 

SouLAi. — (Dial. et pat.), soulier. (Du latin solea, 
sandale.) 

SoYÉ et soïÉ. — Faucher. Soir, faachaison, et 
soieur, faucheur. Du latin secare, couper les sei- 
gles. (Franch. de Labergement, 1285.) 

Su. — Apocope de sursntn, debout. 

Su (Ion 
Évairon l'humeu graigne. 

(A. P., Bon ton de retov.) 

SuATisME. — (Dial.), douceur. (Du reg. latin sua- 



BOURGUIGNON. 271 

vitudinem.) « briès parole, mais plaine de cèles - 
tienne suatisme. » 

SuBLAi. — (Pron. subliai), siffler. (Du latin slbi- 
lare.) Dans le Jura on dit subier, et, dans le Chàtil- 
lonnais, sûiller, et sûilleau, un sifflet. 

D'aibor qu'on s'évaille on san 
Sablai Ynn et l'autre limpan. 

On qualifiait le flageolet de sublô de chauderonei. 

SuEYs. — (Dial.), doux (du latin suavis). a Apre- 
neiz, ami, ke je suis sueys et humles de cuer. » (S. 
B., serm. delà Nativ.) 

Symoise. — Rasade, lampée, verre de vin. — En 
Champagne, simer signifie suinter (Grosl.); dans le 
Berri, l'eau sime signifie l'eau s'infiltre (voc. du 
Berri), de sorte que prendre une symoise de vin 
c'est s'infiltrer un verre de vin dans l'estomac. 



Tabouiller. — (Dial.), taboulé (pat.), faire du 
bruit sur quelque objet sonore, comme sur un tam- 
bour. Ce dernier mot vient de l'arabe tabur ou tam- 
biir, qui est la vraie racine des mots précédents. — 
Au figuré, on taboulé un fait, une anecdote, un 
propos. 

Tairte VELAI. — Faire du bruit, et, au propre, 
agiter une tarievelle. C'était une sorte de crécelle 
en bois dont se servaient les lépreux pour prévenir 



272 VOCABULAIHE 

les passants de s'éloigner d'eux, — Dans quelques 
provinces, on a employé les tartevelles pour annon- 
cer les offices pendant les trois derniers jours de la 
semaine sainte, afin de suppléer les cloches qui res- 
tent alors muettes en signe de deuil. 

Taler. — Meurtrir. M. l'abbé Dartois dit que ce 
mot vient du gaulois iaol (Leg.), coup. D'où le mot 
taloche. 

Talibô. — Barbe de bouc, herbe des prés. (Del.) 

Tarée. — Terrible. Dérivation naturelle du latin 
terrihiUs. 

Ça jarni èL'e larbe béte. 

(A. P., Compliman de lai populaice.) 

Le mot tarbôlai, faire le terrible à l'égard de 
quelqu'un, secouer, tourmenter une personne, est 
aussi en usage. 

Tatouillai. — (Pat.),tatoilier(dial.). Du latin ti- 
t illare. 

Taule. — (Dial. et pat.), table. C'est la dériva- 
tion naturelle du latin tabula. Saint Bernard a dit 
au l*^' sermon du carême : « Séor à la taule del 
peire. » Les villageois disent : « Quan i maigeon ché 
note gr an peire ^ i son ène laulée tretô. » 

Taupe et tingue. — Onomatopée exprimant le 
choc des verres, comme celle de tipe-taupe signifie 
une volée de coups. 



BOURGUIGNON. 273 

Taupi ou topé. — Quand les compagnons ouvriers 
se rencontrent, ils se disent : tope-là, en signe de 
confraternité, et ils se frappent dans les mains et se 
les étreignent. 

Un chécun en fu bé contan, 
Et tô ceu qu'ailein de ce tan, 
Saige autan qu'on le pourô dire, 
Ai ce bon sentimau tanpire. 

(A. P., Comp. des vaigneron de Dijon.) 

Terragier. — (Terram agere), celui qui, dans la 
commune, remplissait les fonctions de répartiteur 
de la dîme. 

Terreor. — Dérivation naturelle du latin terri- 
torium et signifiant, comme ce mot latin, territoire. 
(Franch. de Villy-en-Auxois, 1264.) 

Tételaige. — Attelage. C'est là ce que M. Littré 
dénomme une distorsion du français. 

Tévor. — (Dial.), ou tévour, tiédeur (rac. lat. 
tepor). (( Il dient k'il soffrir nepuient la perece de sa 
teuor. » (S. B., l*^"" serm. com.) 

Thaleméterie. — (Bas latin talemarius, boulan- 
ger), boulangerie. (Goût, de Châtillon, 1371.) 

Tielle. — Confiscation. (Coût, de Châtillon, 
1371.) On appelait tilletaiye un droit qu'on payait 
au souverain, au renouvellement des offices. 

TiGNOU. — Teigneux, qui aune éruption au cuir 
chevelu. 



274 VOCABULAIRE 

TiLLAi. — Enlever aux tiges de chanvre leurs fi- 
laments. On dit en Franche -Comté llli. (Ti^s.) — 
En Picardie, on nppelle tile la partie intérieure de 
l'écorce de tilleul, dont on fait des cordes à puits. 

M. Hécart, dans son dictionnaire Rouchi, cite ce 
passage d'un mémoire de 176S ; « Eane corde de 
^z7/e pour le puits de l'intendance. » T<7Zer c'était donc 
écorcer l'aubier du tilleul (en latin tilia), et, par 
extension, écorcer les tiges de chanvre. 

TiRELARiGÔ ou TORELORiGô. — (Pat) Dans le dia- 
lecte, larigot et larigaude signifient gosier. — On 
dit boire à /irelan^d ou torelorigô ; de sorte qu'on 
pourrait entendre de ces mots, boire à tire-gosier ou 
à tord-gosier. Larigot, dans le dialecte, signifie 
aussi flûle, flageolet, fifre (Roq. et Lac), et l'on sait 
que siffler ou flùter une bouteille est un dicton pro- 
verbial. Boire à tirelarigô c'est boire comme un 
joueur d'instrument à vent. 

Ai ne seré poin de vaulô 

Qui n'au veuille ranipU sai panse 

Rt boire ai tire/arigô. 

(Viéjouiisemnn -m Ini poi, KîfiO.) 

TiROURS. — Lieux où, hors de la viUe, on don- 
nait la question aux criminels. — Plus tard ce mot 
a signifié chantiers. (Coût, de Chàtillon, 1374.) 

TocER. — (Dial et pat.), tetter. (Coût, de Beaune, 
1370.) 

TocsoN. — Homme grossier. Ce mot est d'impor- 



BOUfîGUIGNON. ;273 

tatioii étrangère. A Rennes, on dit un gros tocson 
pour exprimer un homme épais et sans culture. 

ToDviLLON ou TÔTEviLLON. — Qui tiraille tout, 
qui touche à tout, lôtevillai a le même sens comme 
verbe. Deux mots latins ont dû en faire les frais , 
c'est-à-dire totumvellicare, tout picoter, becqueter, 
tirailler. Dans les vers qui suivent, ce verbe a le sens 
de tortiller, aller en zig-zag. 

Po lé moue de sain Banar 
Ai Urein dé gro pétar 
Et dé cliôse qui tôtevt/le. 
Qui s'anfuie et qui s'éparpille. 

{Dial. français et bourguignon, 1682.) 

ToiLLER. — (Du latin tôlier e), enlever. (Charte 
de Seurre, 1278.) On a dit tolir dans le dialecte, et 
aussi bien toloit que tolu au participe passé. 

Toqué. — Celui dont le cerveau a reçu quelque 
forte impression. — A Toulouse, un toc est une es- 
pèce de folie. (Voc. des poésies de Goudelin.) A Ge- 
nève recevoir une toquée, c'est recevoir des coups. 
(Gloss. gen.)— Ce vocable semble avoir été emprunté 
à l'italien toccare. 

ToRGiTÉ. — Frotter, essuyer avec une torche de 
paille tordue en paquet. (Rac. lat. torquere.) Les vil- 
lageois demandent un torchon de paille pour frotter 
ou feoMc/ie^er (dial.), c'est à-dire, étriller leurs che- 
vaux en sueur. — Une torche (dans l'acception de 
flambeau) a dû être, dans l'origine, de la paille tor- 
tillée et enduite de résine. Le dimanche des Hvaw- 



TlQ VOCAHULAIRE. 

dons, les villageois ont coutume de jeter en l'air des 
torches de paille ou de sarment enflammées. Un 
voyageur ou un curieux, en jetant les yeux sur la 
colline, peut voir, sur tout son parcours, danser en 
l'air une multitude de ces feux volants et distinguer 
ainsi la zone des riches et superstitieux villages de 
la Côte-d'Or. (Voir au mot brandir.) 

De l'idée de cet assemblage de matières inflam- 
mables en torche, est venue, par extension, colle 
de tas, foule, assemblée, comme l'attestent ces vers : 

Cé béte de fanne et ds fille 
An ein tore/ton pu de mille 
Velire antrai dans lou couvau. 
An se champan tô po dedau. 

[Dial. franc s et bourguignon, 1682.) 

ToTENs. — (Dial.) a Par totens de toutes les ma- 
nières. » (S. B.) 

ToTEuiLLi. — En vieux français tortuer. (Du latin 
torquere.) Ce mot a un sens déshonnête. On dit 
dans le Châtillonnais, tatoulller. 

ToTiTÔ. — Tetits gâteaux, et totéa pâte à engrais- 
ser la volaille. (A. P., 2' et 3' noëls démon re- 
cueil.) 

ToRTAMPiON. — (Tortis peaibus), qui a les pieds 
tordus ou contrefaits. 

Tortis. — Assemblage de fils tordus en un fais- 
ceau. C'était un ornement proscrit pour certaines 
classes, par l'édit somptuaire municipal de Dijon 
de 1580. 



BOURGUIGNON. 277 

Toupillai. — Sauter ou tourner comme une 
toupie, de même que trehiUai c'est tourner comme 
un trehi; car ces choses et ces mots se ressemblent et 
ont même origine. Le grec "p^ttciv (tourner) a formé 
le verbe latin tripudiare (danser, bondir, trépigner) 
et l'expression romane tripeir. — Par extension, 
le même mot signifie fouler aux pieds, marcher sur. 
On dit triper sur la robe d'une femme. — TrehiUai 
c'est tourner sur soi-même et se trémousser. 

Gaçon et fille, 
Tôt y irebille. 

(A. M., Chanson à' un barôzai.) 

L'expression de tripô qui appartenait au vocabu- 
laire du jeu de paume, à cause du mouvement 
qu'on y prenait, est devenue bien moins noble en 
français, où tripot désigne un lieu d'assemblée de 
jeu clandestin, et tripotage une série d'actes équi- 
voques. 

Traicaissé. — Nicot traduit par vestigare, inves- 
tigare (suivre quelqu'un pas à pas), le vieux mot 
français tracer. C'est aussi le sens du verbe anglais 
to trace, qui est sans doute l'origine de notre mot 
du patois. Dans son acception neutre, traicaissé si- 
gnifie se donner du mouvement pour ranger ou 
mettre en ordre quelque chose ; il signifie aussi user 
des plaisirs sans ménagement ; ainsi, Aimé Piron, 
dans sa pièce de vers de YÈvaireman de lai peste, 
dit que c'est l'abus de hringuai. (Voir ce mot.) 

Qui baille laigôte poigiuuile, 
Épaive rude et chaigraignante 
Que nos peire nos on laissé 
Ai force d'aivoi traicaissé. 



578 VOCABULAIRE 

De ce verbe est né le substantif traiquoice (tra- 
casserie). — Chez les Picards, trécasser signifie 
aller et venir, et, au figiir'é. déraisonner, battre la 
campagne. (Corb.) 

Traige. — Passage d'une rue à une autre dans 
une maison entre deux voies publiques. (Du latin 

trajectus.) 

Traire au plaist. — (En latin trahere ad placi- 
him), citer en justice. (Franch. de Seurre, 1278.) 

Trale. — Servante, fille du commun. Dans le 
vieux français tr aider signifie courir ça et là (Lac.) 
(Rac. lat. tralatio ou translatio, action de se trans- 
porter d'un lieu à un autre.) Dans le patois de Ge- 
nève, tralée veut dire séquelle, quantité. On dit une 
trolée d'enfants. (Gloss. gen.) Tral-tral est une 
sorte d'onomatopée, exprimant l'empressement et 
la précipitation des mouvements ou de la démar- 
che de quelqu'un. 

Tran-tran. — Voie, route, méthode, routine des 
affaires. (Rac. lat. trames qui a le même sens). 

Trantelantai. — Amuser quelqu'un, le tenir 
au-delà de son but, en latin transtenere. 

Uglisse, depô ce tan lai 
Ne fl que me trantelantai, 

[Vtrg. vir., ch. II.) 

Tresir ou traisir. — Germer, sortir de terre. 



BO'JUGUIGNON. 279 

(En latin transïre.) Ce vocable a pour analogue le 
mot trespesser du dialecte. « Noë trespesset de 
neif. » (S. B., un serin, com.) Dans une charte des 
franchises de Molesmes de 1260, on lit ces mots : 
Ja soit ce qui lui traigsit de plus loin; traduisons : 
Jam sitquod ei traxisset de supra, c'est à-dire quoi 
que ce soit qui lui soit provenu de plus loin. Dans le 
sens de provenir de l'étymologie du verbe latin tra- 
liere serait plus admissible que celle de transire. 

Tretô. — (Pat.), trestuit (dial.), c'est-à-dire très 
tout, un très grand nombre de personnes. 

Trezea. — (Très haut.), clocher. D'où trezelai, 
sonner les cloches, 

Tpjbler, TRiEBLER, TRiUBLER. — (Dial.), écraser. 
(Du latin terere.) « Tribler les espèces en très tenue 
purrière el mortier del cuer. ))(S. B.) 

"Tricô. — Gourdin. D'où le mot tricoté quelqu'un, 
c'est-à-dire le battre à coups àetricô. 

Tripai. — Marcher sur quelque chose. — En la- 
tin tripudiare, en grec -f^^reiv (Voir toupillai.) 

T^RÔ. _ Trop. Trô ra trô, bourguignonisme et ré- 
duphcatif pour trop fest trop. 

Trociié. — (Dial. et pat.), pousser des tiges, 
c'est-à-dire littéralement devenir dru, en parlant 
d'une plante. 



280 VOCABULAIKE 

Trôler. — (Dial. et pat.), aller partout colporter 
des nouvelles. — Du grec epu>>.eiv, divulguer, et 
epûXXoç, chuchotement. — Voilà un mot qui n'aurait 
pas dû vieillir; car il est de bonne et antique source 
marseillaise, quand cette colonie florissante semait 
en Gaule ses marchandises et plusieurs formes de 
son langage. 

Trompai. — Sonner de la trompe. 

Et l'un juoo de l'ai muzôtte. 
L'autre trompoo de lai conôtte. 

{Dial. français et bourguignon, 1682. ~, 

Cors à tromper, dit une charte de 1386 des fran- 
chises de Couchey. 

Trôssillon. — (Pat.), paquet, diminutif de trossel, 
mot du dialecte qui signifie poche, trousseau. 

Ène si très daigne nôvelle 
Qu'eia ben haubile postillon 
Epôti dans sou trôssillon. 

(Dial. français st bourguignon, 1682.) 

Troussé son sai et se quille, c'est-à-dire s' en aller. 

Si tu n'é d'ène humeur jantille, 
Trouce me ton sat et té quille. 

(Dial. fra)içais et bourguignon, 1682.) 

TuMÉ. — Renverser un hquide par-dessus les 
bords d'un vase. (Du verbe latin tumere.) En Cham- 
pagne on écrit teumer (GrosL), et on y appelle teu- 
melerie la charge d'un tumereà (tombereau). Les 



BOURGUIGNON. 28t 

Bourguignons ont employé ce verbe dans le sens 
actif, sans préjudice de son vrai sens neutre, d'a- 
près sa dérivation des verbes latins tumere et tu- 
mescere, et ils ont dit le lait tume, c'est-à-dire il se 
gonfle par l'ébullition et se répand par-dessus les 
bords du vase. 



U se change souvent en eu, comme léugne pour 
lune, fotéugnei^ourîorinïie, fléute ^our Mie, injéus- 
tice pour injustice. (Lamon.) 

U se change aussi en e. Ex : /emdre pour fumée. 



Vai pour VA. — (Dial. et pat.) Saint Bernard em- 
ploie toujours ce mot. 

Vaigne ou veigne. — Vigne. — Les Bourgui- 
gnons, rattachant tout à cette principale richesse de 
leur sol, avaient adopté les termes de vaigne meure 
comme renfermant l'idée du meilleur refuge possi- 
ble. Ainsi ce vers du 6^ chant du Virg. vir. : 

Dei vo conduze au vaigne meure, 

est bien un langage du cru ; il signifie : Dieu pro- 
tège vos pas et vous amène à bon port. 

Vaigneraille. — Vigneron. (En latin vitis ara- 
l.or.) Dans le Berri on dit un vat-au-vigne. 

Vargainche. — Emulation, amour-propre. (Du 
latin vergognia.) 



282 VOCABULAir.E 

Pian aie eiti pecho «le viirrj.n.-irhi-. 

(Dial. f'ninçaii- et bourguignon.: 

Varjôtte. — Baguette. Fesée ai varjôtte, fusée 
à baguette. (Du latin. virrjula^ petite branche.) 

Varulô. — Verrou. 

Vaulée. — Vallée, plaine au pied d'une colline. — 
Tombé à la vaulée, c'est se laisser cheoir. .Dévaulé 
(de valle ire), c'est descendre, tomber en ruines. 

Alloo tor, allon don muraille 
Dévaulé... 

{Demantelure de Tailan.) 

Veez-ci, veez-la (dial.), veci, vêlai (pat.). — 
Voici, voilà. Par une étrange transformation, ces ver- 
bes sont devenus des prépositions avec la singulière 
addition de pronoms personnels, comme : j'an veci, 
j'an vêlai, ou je te veci, je te vêlai. — Je te vêlai ben 
épontau, c'est-à-dire te voici bien effrayé. — Nous 
imitons ce tour en français en disant : nous voici ou 
vous voilà bien effrayés. 

Velin. — (Dial. et pat.), venin. Saint Bernard a 
dit : « Le velin de dé traction. » (Serm. de la Conv. 
de saint Paul.) 

Venoxgé. — Vendanger. (En latin vinum agere, 
préparer le vin.) — Venonge et venoinge, vendange. 
(Coût, de Beaone, 1370.) 

Aidieu pené, venonge a laite. 

Virg., vir.. cli. V.) 



BOURGUIGNON. 283 

Veule. — Maigre, stérile. — A Rennes, un 
liomme ueùle signifie un homme mou, sans énergie. 

— A Valenciennes, veâledL le sens de léger, étourdi. 

— Une terre veûle est une terre légère. Dans le dia- 
lecte français veulz ou veuls veut dire paresseux, 
inerte, indolent. 

Vezai. — Perdu. L'on dirait d'un animal qu'il 
est en danger de crever parce qu'il est enflé comme 
une veze ou musette. Ce dernier mot vient du latin 
vesica, \essie. 

Vicu. — Vécu. — Laissons, à foccasion de ce 
mot, parler Lamonnoye : « Quelques-uns ont dit 
vivu, s'imaginant qu'en patois il est permis de cor- 
rompre les mots à discrétion. C'est un abus; le 
bourgiiiynon a ses règles comme le français. A Di- 
jon où est l'atticisme du bourguignon, vicu est le 
terme d'usage pour vécu, et vicant pour vivant. » 
Le poète et éminent linguiste Lamonnoye est dans 
son droit : car le participe passé du verbe vivre fai- 
sait viscu dans le dialecte bourguignon et viskei, 
ueski et vesqui au parfait défmi ; ex. : « Nos créions 
ke toz jors oussiens visheit atéirement (humble- 
ment). » [Job.] — Dans une charte des franchises 
de Couchey de 1386, on lit ; « Quand lou dit Goui- 
chey visquoit. » 

El nua.it pliiri aiisanible veskirent, 

fil Uni plus bonne amour niaintiyirent . 

(Koru. de Gérard de Nevers.) 

Dans le dernier vers, il faut prononcer mainti- 



284 VOCABULAIRE 

rent pour la rime. Cet exemple e^t fréquent en poé- 
sie dans la langue d'oïl, et je trouve utile de signa- 
ler un tel usage en passant. 

Puisque nous en sommes sur le parallélisme des 
participes passés, le verbe quenoitre (pat.), connaî- 
tre, faisait queneussu. Lamonnoye a dit : 

Dan l'androi de vote naissance, 
Vo n'étein queneussu de nun. 

Dans le dialecte, conoître faisait au participe 
passé conut, conute, et dérivait plus naturellement, 
comme on le voit, du latin cognitus, cognita, que 
le participe du français moderne connu, connue. 

Le participe passé chu du verbe cheoir n'a plus, 
comme le mot chaut du dialecte, son type de dériva- 
tion naturelle du latin cadutus, qui appartient au 
latin vulgaire, tandis que casus appartient au latin 
pur ; du moins ce passage de saint Bernard tend à 
le faire croire. « Et por ceu créat-il dès l'encom- 
mencement les hommes ki cel leu presissent en leu 
des angeles, et si restorassent les murs de Jherusa- 
lem ki chaut estoient. » Pour le dire en passant, 
ces mots : ki presissent et restorassent, ne sont au- 
tres que la forme grammaticale latine : qui (pour ut 
illi) prehendissent et restauravissent. 

ViÉLEU. — On appelait ainsi ceux qui jouaient 
les airs des noëls sur la vielle pendant les avents de 
Noël, dans les rues de Dijon et aux portes des ha- 
bitants. 

Vil AXE. — (Dial.), bourgade. Saint Bernard a 



BOURGUIGNON. 285 

dit : Belléem, une petite vilate. — Le mot hillette 
appliqué aux demeures des religieuses Bernardi- 
nes, et, par suite, à ces religieuses elles-mêmes, a 
pour racine le mot latin villa. 

ViNiER. — Gardien des vignes. (XIIP siècle.) 

Virai. — Tourné, traduit — Le Virgile virai est la 
traduction de Virgile en vers bourguignons. Cette 
composition burlesque a fait les délices de plusieurs 
hommes graves et même d'ecclésiastiques éminents, 
aux loisirs desquels nous la devons. Elle est l'ex- 
pression la plus originale et la plus caractéristique de 
l'esprit goguenard bourguignon. Cette œuvre plai- 
sante est encore manuscrite, à l'exception de trois 
chants imprimés par les soins du philologue Aman- 
ton avec des notes et commentaires de Peignot. 

Ce n'est que par une extension hardie que le mot 
virai a été détourné ici de son acception vérita- 
ble. En effet, le verbe patois virai vient du latin 
girare, tourner sur soi-même comme sur un pivot. 
Voyons ses diverses significations au propre comme 
au figuré : aléle vira, c'est-à-dire il a le vertige. Une 
virago est une jeune fille étourdie. — En Champa- 
gne, virer et viracher c'est faire un faux pas. — 
Virets ou viretons signifient flèches dans les dialec- 
tes. — En Normandie, on qualifiait de virli une pe- 
tite femme vive et égrillarde. Dans le dialecte pi- 
card, viroler veut dire tourbillonner. Viron viru 
se dit familièrement pour exprimer l'idée de tours 
et de détours. — Une virolée s'entend, dans nos 
campagnes, d'une coquille d'escargot ou de Z^'- 
maisse. 



286 VOCABULAIRE 

Qiuint elle a emmirôir-e 
Declem sai creuse virôlée. 

ViSARNi. — Piegarder en face. 

Lou maire de Dijon veni 
Su celai, et lé visnrni. 

(Dcmantelure de Tailan, 1611.) 

Vivre. — Même mot que guivre, serpent. (Voir 
ce vocable.) D'après Lamonnoye, le mot vivre signi- 
fie aussi jeune fille éveillée. « Lai pucelle n'étô pa 
de ce vivre qui vo beuille. » On disait aussi guivre, 
vouipre et vevre ; tous ces mots dérivent du latin 
Viper a. 

Voi. — Adverbe répondant à l'adverbe latin scili- 
cet. (( Al é demandé voi si j'aitô contan de celai. » 
Voi répond ici au latin verum : voyez voir, c'est la 
traduction littérale de vide verum. 

Il y a aussi le verbe voi (voir), qui fait au participe 
présent voisant et au participe passé voisu. 

Léo home u'aivein de lô vie, 
Voisu tei prince que ceu lai 
Tan ai sou vaillaii et parfai. 

(A. P., Lès Huimngou de Dijon.) 

Voisous. — (Dial. et pat.) Ce mot a différents sens 
selon qu'il vient soit du verbe voisier ou vezier (d'où 
l'adjectif boisdie, du latin versutia, artifice), soit 
d'un autre verbe voiser. (Du latin vadere, courir, 
errer.) — Dans la première acception, voisous au cas 
sujet et voiseor, voiseur au cas régime, signifient 
trompeur, artificieux . Le livre de J ob l'emploie dans la 



BOURGUIGNON. 287 

première acception : « Soyez voisoiis si com li ser- 
pens et simple si com li colons. » Autre exemple 
pris du même livre : « Quant il voisoiis^ voit sup- 
lilement comeut il, les choses ki à venir sont, ferat, 
malvoisous ne voit mie les domages ki présens li 
sont. » 

D'autre part, le mot voisous appliqué aux 
gens errants ou désoccupés est une expression tri- 
viale que le patois à laissée au vocabulaire du 
peuple ; mais on l'orthographie et on le prononce 
mal en écrivant et en disant voyou ou voïou, à 
moins qu'on ne fasse dériver ce dernier mot de 
Diatorem, régime de viator. 

Du substantif voix, si l'on s'en rapporte à Borel, 
on a aussi fait le verbe voiser, qui signifie parler, 
témoin ce vers du roman de Gauuam : 

Il vont par la sale en voilant. 

Sans aucun doute, les mots populaires goiser et 
dégoiser ont la même origine. 

VoLOi. — Vouloir; futur du dialecte il vorront, 
futur du patois ai vorron. a Enseure (suivre) me 
vorront. » (S. B.) 

VoRD, VORDE. — Vert, verte (du latin viride). On 
voit que le patois a mieux conservé que le français 
(vert, verte) les formes de la descendance latine. — 
En même temps, cet exemple est encore frappant 
pour témoigner combien les Bourguignons avaient 
de tendance à rejeter l'e muet pour y substituer o, 
comme ailleurs la diphthongue ai, parce que ces 



288 VOCABULAIRE 

deux désinences sont plus accentuées. On disait 
aussivar, comme l'atteste le dicton être pris sayivar, 
c'est-à-dire être pris à l'improviste. — J'ai vu quel- 
que part qu'aux XIIP et XIV^ siècles, quiconque, dans 
les premiers jours de mai, ne s'affublait point de 
quelques fleurs ou branches de verdure, s'exposait 
à recevoir un seau d'eau sur la tête. Plus tard, ce 
délit se rachetait par une amende convenue dans 
des réunions d'amis; il se formait une masse, et 
l'on dînait joyeusement à jour déterminé. 

VoREiRE. — Fenêtre vitrée, verrière. 

VouEURS. — Coureurs d'écraignes ou assemblées 
du soir chez les violerons de la rue Saint-Philibert 
à Dijon. — Voûeiir dérive du latin votum, parce que 
ceux qu'on qualifiait de ce nom venaient offrir leurs 
vœux au beau sexe. — On les appelait aussi varlots 
ou amoureux. 

Vredai (pat.) et vreder (dial.). — Courir ; du latin 
veredus, cheval de chasse. (Quich.) 

Vrombi ou Frombi. — Action d'un corps qui, en 
s' agitant, ou après avoir été lancé, détermine le fré- 
missement de l'air. — On dirait que les mots latins 
fremere et vibrare se sont concertés pour donner 
naissance à cette expression : « Quan lé cliôche de 
sain Bereigne son en branne, tôte le piarre du 
clioché an vrombisse. » — C'est ainsi que se serait 
exprimé un bon vigneron du quartier Saint-Philibert, 
au temps d'Aimé Piron et de Lamonnoye. 



URGUIGNON. 2813 



•w 



Warder. — (Dial.), garder. — Le composé re- 
luarder signifie regarder et, au figuré, avoir de fin- 
térêt pour quelqu'un ; d'où les mots werdon et 
guerdon, qui signifient récompense. — Saint Ber- 
nard emploie non seulement les verbes warder et 
rewarder, mais encore le substantif rewerdonères, 
rémunérateur :« Or soit liez cist ki granz choses suels 
désirer, car li granz rewerdonèrpf^ est venuz. » 
fSerm. de la vigile de la Nativ.) 

Weït. — Gué, passage à sec d'une rivière; mot 
provenant, selon M.Burguy, du haut allemand ivaten. 
Saint Bernard s'en sert : « Li premiers de ces trois 
trespesset à neif; li seconz, por pont, et li tiez par 
weit. » 

L'emploi du double iv provient, dans certains 
vocables bourguignons, de la proximité du patois 
lorrain qui avait commencé par subir l'influence 
de la prononciation et de F orthographe germani- 
ques. 

La lettre x remplaçait deux s et se, comme le 
témoigne ce passage du premier sermon de l'avent 
de Saint Bernard : « Criz meismes monta en ciel, 
ki en dexendit, etc. — ï^onixuge (issue) fu del sove- 
rain ciel. » 



Ymagène. — (Dial.), image. Ce mot seul démon- 
tre bien que c'est des cas. obliques que se formi'iil 



290 VOCABULAIRE BOURGUIGNON. 

les dérivés ; imagène est en effet formé du régime 
imaginem (suiet imago). — Le livre de Job dit : 

« Faisons un homme à nostre ymagène et à nostre 
semblant. » 



Za en ayer. — (Dial.), ça en arrière, c'est-à-dire 
autrefois. (S. B.) 



RÉSUMÉ ET EXPLICATION 



PE PLL'SIKURS 



SENTENCES, PROVERBES ET DICTONS 



PROVINCE DE BOURGOGNE 



Aivoi bé de l'euvre ansaiquelogne. — Avoir beau- 
coup de besogne ou d'affaires. 

Aivoi de quei. — Être riche ou à son aise. 

Anvié ein ainge. — Envoyer un huissier, un ser- 
vent à un débiteur. 

Baillé lai fête. — Donner une aubade à quel- 
qu'un. 

Baillé loupo desu. — Donner dans la bosse. 

Boisai ai lai pinçôte. — Prendre le menton à une 
personne qu'on embrasse. 

Boisai éne chèvre entre se cône. — Être maigre, 
avoir un visage effilé de manière à pouvoir l'encadrer 
entre les deux cornes d'une chèvre. 

Charretée d'injures. — Se disait du char qui pro- 
menait la Mère folle sur les places et dans les rues 
de Dijon de 1454 à 1630. 

Allai au pays de claquedent. — Prendre les remè- 
des qui font claquer les dents, ou aller en enfer. 

Couri lai poule. — Musarder vers le beau sexe. 



292 VOCABULAIRE 

Été ai eu. — Être poussé à bout. 

Dei vo conduseau vaigne meure; — Proverbe es- 
sentiellement bourguignon, puisque le vœu d'arri- 
ver à la maturité du raisin équivaut à celui ci : Que 
Dieu fasse réussir vos tentatives ou vos projets. 

Dire sai raitelée ai sai raitouse. — Faire sa décla- 
ration à sa maîtresse. 

Égôton de queveà. — Vin de rebut ou dernière 
cuvée. 

Fare lai meigne grise. — Avoir un air sombre 
avec quelqu'un. 

Lai fleu dé poi. — La crème des jeunes gens. 

Fare lai buie. — Mettre de l'eau dans son vin. 

Se fare bain brio. — Se promettre un grand plai- 
sir d'une chose, ou s'illusionner sur une entre- 
prise. 

Ne pa montai fraize. — Être d'une mince valeur 
comparative. 

Fare peute fin ai quécun. — Faire un mauvais 
parti à quelqu'un, le tourmenter, le pousser à 
bout. 

Fare lai tempête. — Gronder, quereller une per- 
sonne. 

T'a pri grillô. — Te voici à ma disposition. 

Été an groin d'aivô quécun. — Être fâché contre 
quelqu'un. 

Jetai son plomb. — Sonder une personne, une 
affaire. . 



BOURGUIGNON. 293 

Laissai allai le chai é formaige. — Ne pas résister 
à une tentation. 

Laissai le cier an dezar. — Ne point travailler à 
gagner le ciel. 

Lampai le sirô de Bregogne. — Boire de très bon 
vin. 

Al é su le lizeu. — Il est sur le pas glissant, c'est- 
à-dire il est dangereusement malade. 

Mai un point su st'i. — Prends garde à cette af- 
faire. 

Mailaidie de clioché. — Nostalgie, regrets de ne 
plus voir le clocher de son pays natal. 

Mené lai fête. —Jouer d'un instrument en tête 
d'une noce. 

Messire chécun. — Dénomination de tout mem- 
bre du parlement de Bourgogne. 

Pissai dès euille. —Pleurer abondamment. 
Rireaivantre déboutonné vou ai maironne dé- 
bloukée. — Rire à pleins poumons. 

Troussé son sai et se quille. — S'en aller dans 
l'autre monde. 

Vene quai plante. — Arrive qui voudra. 
Enrhumé comme un loup. — Croyance populaire 
au village : si le berger voit le loup le premier, l'a- 
nimal devient rauche, c'est-à-dire enroué; si le 
loup voit le berger le premier, le berger devient rau- 
che ou perd la voix . 

Faire le diable à quatre, - faire un feu d'enfer, 



294 VUCABUI.AIHE BOURGUIGNON. 

— rôtir le balai. (Voir le vocabulaire aux mots 
raim et déale.) 

Araigne, boge, cannetilles, coiffe à bras, fers, go- 
drons, lacis, ratepenades, scoffions, tortis. — Coli- 
fichets des modes du XVF siècle. (Voir ces mots au 
vocabulaire.) 



REMARQUES 



DIALECTES DE LA LANGUE D'OÏL 



LEUR PARALLÉLISM AVEC LES PATOIS 



Dès la fin du XP siècle la langue provençale était la plus ri- 
che et la plus accomplie de toutes celles de l'Europe, pendant 
que sa congénère la langue d'oïl ne faisait encore que bal- 
butier. Comment, avec tant de pauvreté contre tant d'éclat, la 
langue doïl triompha-t-elle de sa rivale si harmonieuse, si 
sonore, si accentuée? 

La puissance d'une nation ou sa prépondérance politique 
établit la prépondérance de son langage; les malheurs, les 
divisions dans un pays et sa sujétion, y minent le succès pro- 
gressif et le triomphe des lettres. On le vit bien pour cette mal 
heureuse Provence qui fut, dès leXIP siècle, en proie à la riva 
lité de ses comtes, aux. guerres civiles et aux schismes de 
religion. Bientôt le gai savoir, abandonné des dames et des 
seigneurs, devint l'héritage de ménestrels vulgaires: c'en était 
fait, robsc('nité remplaça rapidement la grâce et le parfuni de 
galanterie des troubadours. Ce fut alors \eimv d^s trouvères 
du nord de la France, de façonner un langage destiné à se 
généraliser sous le nom de langue d'oïl d'abord, puis à devenir 
universel sous le nom dii laugun frauraisc, |iendant (juc la 
langue |)i()vençale, malgré son élégance et la richesse de ses 
formes, tombait au rang inférieur do patois, j'aimerais mieux 
dire de langue morte, on du veum détrônée, car elle brille 



296 REMARQUES. 

encore dans sa déchéance, sur sa terre natale, d'un éclat peu 
commun. 

Puisque du concours de certains modes de langage il a pu 
résulter l'unité, c'est-à-dire le produit d'une langue nationale 
pour la France entière, on sent tout l'intérêt qui s'attache à 
ses sources : en les recherchant, il ne faut pas suivre trop ser- 
vilement les philologues dans leurs subdivisions multiples, 
mais s'attacher à certains langages bien tranchés et revêtus 
d'une autorité écrite : ce sont les dialectes proprement dits. 
Je me propose de les examiner succinctement; et de cet exa- 
men il devra résulter pour le lecteur la conviction que le 
savant M. Burguy, de Berlin, a élargi outre mesure la zone du 
dialecte bourguignon, en lui attribuant une partie de la Lor- 
raine au nord ; l'Ile-de-France, l'Orléanais, la Champagne au 
centre; la Franche-Comté, Neufchàtel, le pays de Vaud et jus- 
(ju'à Berne, à lest et au sud. — Avec le dialecte bourguignon 
M. Burguy n'en reconnaît que deux autres, le picard et le nor- 
mand (1). 

Il ne sera pas difficile, d'après ce qu'on va lire, de s'attacher 
au plan de M Littré, lequel distingue quatre dialectes dans la 
langue d'oïl : 1° le Bourguignon ou dialecte de l'Est; 2" lé Nor- 
mand ou dialecte de l'Ouest; 3° le Picard ou dialecte du Nord; 
et enfin le Parisien ou dialecte de l'Ile-de-France, de l'Orléa- 
nais et de la Touraine. 

M. Littré ne parle point spécialement du langage de la Cham 
pagne, ce qui est un signe qu'il ne le sépare point du dialecte 
bourguignon : cependant si le langage de Champagne n'a pas 
des formes tranchées comme celles des quatre dialectes dont 
il vient d'être fait mention, il se distingue par des nuances qui 
l'unissent tantôt au bourguignon, tantôt au parisien, tantôt au 
picard. De plus, il a eu une litti'raluro jadis très florissante et 



(1) Le savant linguiste franc comtois Fallût avait adopté un plan 
semblable. U dit ilu dialecte bourguignon : « Ce dialecte est celui de 
l'est et du centre de la France, c'est proprement le langage du cœur 
de la France et le vrai langage français. » {Recherches sur les forme<t 
grammaticales de la larifjue française, observations préliminaires, 
p. 19.) 



REMARQUES. 297 

voilà bien des caractères propres à le faire distinguer. Je ne 
crois donc pas m'éloigner trop de la métliode de nos grands 
maîtres en considérant le langage de la province de Champa- 
gne comme un sous-dialecte du bourguignon, attendu ({u'il 
l)articipe plus de ce dernier que des autres dialectes limitro- 
phes de la Champagne sur d'autres points. 



DU DIALECTE BOURGUIGNON. 

Le dialecte bourguignon a servi aux Moralités sur le livre 
de Job, manuscrit du XP siècle, et à hi traduction en langue 
vulgaire de 43 sur 344 sermons de saint Bernard (1), manus- 
crits du XIP siècle (à la Bibliothèque impériale, feuillants 9). 

Ce dialecte se distinguait par ses terminaisons : ainsi, géné- 
ralement ri s'ajoute aux: voyelles a, e et o, comme on peut le 
remarquer encore dans les textes des noèls de Lamonnoye. — 
Les désinences en els sont souvent converties par Marie de 
France (2) en ax, comme oisax pour oisels, aigneax pour 
aiijniels, li corbeax pour li corbels; or le patois bourguignon 
a adoi»té cette forme : on trouve dans Lamonnoye ozeà, aigneà, 
corbek, etc. 

Les dialectes, en se manifestant par les poètes, les in.uvères. 
les oi'ateurs chrétiens, en (liv(n's lieux, s'assimilaieal peu ;i |)eu 
les uns aux autres. 

Dès le temps de la iiremièn; cruisade prèchée en lOîl.j, lors- 
que Pierre-rErmite s'adressait à la nuiltitude, s'agitaiU à tlots 
[tressés dans les églises, sur les places et jusipK; sur les che- 
mins, iiouvait-il employer d'autre instrument de langage que 
le roni((u, j)uis(iue. au IX^' siècle déjà, les eonciles de Tours r( 



(1) Docuiiioûts iiiodits de l'Iiistoire de iM'aiice, l. 41, iiilrodiu'tiuii 
et tin. 

(2) Marie del''raace écrivait vers la première muilié du XI1I« siècle. 



208 riEMARQUES. 

de Reims avaient enjoint aux évôiiues d'instruire le peuple 
dans cet idiome ? Pierre-l'Erinite oHait d'Amiens, et partant 
Picard; mais comme les divers langages des dillërentes popu- 
lations du sol des Francs avaient la même origine romane, 
ces populations se comprenaient fort bien entre elles, comme 
nos villageois se comprennent entre eux dans leurs patois di- 
vers, dan pays k l'autre. Saint Bernard lui-même, quoitiuc 
prêchant en latin dans les centres cléricaux, se servait de la 
langue vulgaire pour exercer une action puissante dans les 
cathédrales et du haut de la butte de Vezelai surtout, quand 
l'esprit des croisades soufflait sa flamme sur les populations 
ondulantes aux pieds de l'éloquent moine de Clairvaux. 

S'il revenait subitement parmi nous vers le temps de Noël 
et s'il paraissait dans la chaire de notre métropole bourgui- 
gnonne, au cœur de sa propre patrie, il parlerait comme il suit, 
et écrirait avec cette orthographe (1) : « Ke dottes-tu, ô tu, 
« hom? For kai trembles-tu davanl la fazon nostre signer ki 
« vient? Il vient ne mies por jngier, mais porsalveir la terre, 
i< etc. — A ti ne n'est-ilmiesespoentaules, àcuik'illosoit. Ilest 
« devenuz petitz; li virgine sameire at liieit ses tenres men- 
« bres de draz, et tu dettes ancor? Amoens en ceu saveras-tu 
'( kil ne n'est mies venuiz por ti à ocire, mais por ti à salveir ; 
(1 por ti à délivrer, ne mies por ti cà laier, etc. — Tu as dous 
H anemins: lo péchiet et la mort; c'est la mort del cors et de 
« l'ainmie. Or ne dotteir mies k'il venuiz est por vencre ces 
« dous anemins et por ti à délivrer et de l'un et de l'atre. » 

Une courte analyse de ces lignes extraites tldèlement d'un 
sermon de saint Bernard sur la Natlvitet Nostre Signor, va 
suflire pour nous convaincre que le dialecte bourguignon, en 
s'éteignant comme les autres dialectes de la langue d'o'il, a 
néanmoins laissé dans notre patois bourguignon des traces 



(1) Documents inédits de rhiàtoire de Fiance, anu. 1841, Choix de 
sermons de saint 15einard, [i. 53(;. — Les sermons de saint Bernard 
en langue vulgaire, dit Fallot (ioc. cil., p. 51), offrent un des textes 
les plus anciens elles plus purs que nous ayons pour le langage de 
Bourgogne. 



KEMARQUES 1299 

manifestes. On les y aperçoit tout aussi bien que les emprunts 
directs faits au latin, sans parler de certaines terminaisons et 
signes [Vs) qui indiciuent les cas soit dans les substantifs et ad- 
jectifs, soit dans les pronoms, ce qui est une règle de syntaxe 
particulière aux langues d'oc et doïl (1). 

Ainsi dans le passage du dialecte bourguignon que je viens 
de citer, por toi est l'analogue de por kel du patois; weirt', 
tenre, ancor, anemins sont aussi demeurés immuables dans le 
même patois. Le reste du passage est une vraie transparence du 
latin : fazon rappelle le régime latin de faciès; on aperçoit 
les gérondifs Vài'wxi (id occidendum, ad salvandum, ad liberan- 
dum, etc. Sains est reproduit sanctus est, comme wewMiz est 
est la dérivation de venutus est, évidemment corrompu du latin 
pur ventus est. Les désinences en Me devenaient aule dans le 
patois, comme taule pour table; le mot espoentaules (é\)oi\\'à\\- 
table), dont se sert ci-dessus saint Bernard, est un indice de 
l'ancienneté de cette flexion. 

Dans le même texte des sermons, les expressions amanri pour 
■Aïwo'mdYÏ, pran-e pour prendre, carre pour cendre, diaule ou 
déale pour diable, et nombre d'autres ont également leurs ana- 
logues dans le patois. 

En somme, et nous le verrons bien dans toute la suite de ce 
travail, on ne peut citer un seul poète ou prosateur roman 
dont les productions ne renferment ({uelque levain du patois 
mêlé aux vives réminiscences du latin. —Dans la décadence 
de cette langue, le verbe neutre stare, se tenir, a été confondu 
avec le ver 1)0 substantif ^^s-sy^ être: d'où sont venues, dans nos 
dialectes, la forme d(! la troisièuKr personne plurielle de \"un- 
\i^vïw\\ esteiat (étaient) et celle dusubjonclif |»ri''S(Mil seird ((|ii'ils 
soient), conservées au [tatois bourguignon, sous les mêmes ib''- 
sinences, comme et éteia (ils étaient), qu'ai sein ((ju'ils soient). 
-~ De plus, l('s pronoms lo lui, /(bielle, lor eux, leur, sontiden- 
ti(]ues dans le dialecte et je [latois. 



(1) Exemples lires des iiiriiics sermons de saiiil UeiiKird. 

Au sujet : IL sires lot poxîius. 
Au régime : le signor to poxan. 



300 REMARQUES. 

A l'occasion des 4o sermons de saint Bernard en langue vul- 
gaire, on se demande s'il les avait lui-même traduits en leur 
texte latin, ou s'il les avait traduits en latin après les avoir 
composés dans le dialecte bourguignon. On sait que cette ques- 
tion fut débattue entrede très recommandables savants du siècle 
dernier (1), entre lesquels le savant abbé Lebeuf, d'Auxerre, 
refusa de se prononcer. Dans ce docte aréopage, on pencha pour 
l'opinion que ces 45 sermons sont originaux, c'est-à-dire avaient 
été primitivement composés en langue vulgaire par saint Ber- 
nard lui-même afin d'instruire les Frères lais qui n'entendaient 
pas le latin. — J'oserai contredire cette décision, et voici mes 
raisons de dissidence : 

On lit au texte latin du sermon intitulé //* adoentu Domini, 
sermo i : « Vos igitur^ fratres, quibus tanquam parvulis reve- 
« lat Deus^ quœ abscondUa sunt a sapieutibus et prudentibus, 
« circaea quae vere salutaria sunt sedula cogitatione versa- 
« mini, et diligenter pensate rationem adventus hujus, qua'- 
« rentes nimirum quis sit, quis veniat, etc. » 

Or, on lit au texte en dialecte bourguignon du même pas- 
sage : « Mais vos, chier freire, à cui Deus révélet si cum à 
« ceos ki petit sunt, celés choses ke réveleiz sunt as salyes et 
« as senneiz, soiez entenduit ensenceneusement à celés cho- 
<L ses ke vrayement appartiennent à vostre salveteit, et si pen- 
» siezdilijentement à la raison de cest avènement, etc. » 

Assurément le sens logique est : choses révélées aux petits 
et cachées aux sages. Il y a donc un contre-sens dans le_ texte 
en langue vulgaire; d'où l'on peut conclure que ce sermon de 
l'avent aura eu pour traducteur quelque moine cistercien in- 
fidèle, par inadvertance, à la pensée du maître. Sans toutefois 
préjuger que, dans les 44 autres sermons en langue vulgaire, 
il y ait beaucoup d'anomalies de ce genre, il me semble qu'il 
y règne un certain servilisniede traduction, taadisque le texte 
latin au contraire a une libre désiu\olture. 

M. Leroux de Lincy, sans aborder directement celte ques- 



(!) D. Rivet, Mabillon, D. Clémeacet, Barbazaa, Duclos et 
autres, 



liEMAKQUES. 301 

lion (1), pense quaii point de vue de l'ancienneto! du langage 
vulgaire dans lequel ils sont écrits, le texte princeps où ils figu- 
rent et sur lequel a été copié le manuscrit des feuillants pos- 
sédé par la Bil)liothè(|ue impériale, ne remonte [tas à plus de 
25 ans après la mort de saint Bernard, arrivée en 115;}. 

Pendant que les dialectes s'aflirmaient ainsi en Bourgogne 
et ailleurs en France, il est curieux d'observer soit les évolu- 
tions du latin classique dans les pays de langue romane, soit 
les évolutions du roman en Tlalie, berceau de la langue la- 
tine. 

A cette môme époque où la langue latine était en pleine dé- 
cadence parmi les populations romanes, saint Bernard retrou- 
vait la l'orme pure et traditionnelle de ce beau langage, et > 
dépassait l'élégance que ses devanciers des plus célèbres ab- 
bayes s'étaient efforcés de ressaisir. 

A l'occasion de cette heureuse renaissance des lettres latines, 
laquelle se manifestait particulièrement dans les monastè- 
res, je veux faire remarquer l'influence de plusieurs illustres 
fenuîies, soit dans le sourd ferment littéraire qui s'opérait au 
X" siècle, temps auquel on inflige fort gratuitement l'épithète 
de barbare, soit au XIIP, soit au XIV' siècle, mais toujours à 
des époques tranchées des plus notables évolutions du lan- 
gage. 

Ainsi Roswitha, issue d'une noble l'amille de Saxe, florissait 
vers la fin du X° siècle. Elle était religieuse du couvent de 
(landenkeim, fondé en Sa\.e par l'emjjereur Conrad pour les 
lillcs de noble extraction. Cette intéressante l'enune a le double 
mérite d'avoir écrit dans un latin lacilc, épuré par un goùl 
classique, et d'avoir fait revivre l'art draniati(iue à une ('ijocpie 
oii tant de tact et de |)erfectioii tenait du prodige. 

Ainsi une autre aimable nuise du XIII'' siècle, Marie de 
France, contemiioraine du célèbre trouvère Thibaut, comte 



(1) Voir sa savanlc iiilroiliiclion au t. 'ri des (locunirnls; inrdils Je 
l'histoire do France. 



302 HKMAHQUES. 

de (Miaiiipagne (1), illustrait, la proinièt'c, le dialecte de Nor- 
mandie. 

Ainsi encore, Christine de Pisan écrivait en vers et en prose 
au moment oi^i la langue d'oïl s'éclipsait devant sa triomphante 
rivale la langue française. 

Enfin la Sicilienne i)/owHaiVi?ia composait les premiers vers 
qui l'aient été en langue italienne lorsque cet idiome commen- 
çait à se dégager des dialectes toscans. Palerme était alors le 
rendez-vous des poètes de France et d'Italie. Là, comme à Na- 
ples, régnait un prince français, Charles d'Anjou (2), frère du 
roi saint Louis. 

Au XIIP siècle, Palerme était aux dialectes toscans ce que 
Paris et Orléans étaient aux dialectes d'oïl, c'est-à-dire le 
principal centre créateur de la langue italienne. Le grand 
poète Danti^ (3). auquel cette langue doit les hautes prémices 
de sa splimdeur, lui donnait, pour la distinguer des dialectes 
des provinces, la triple dénomination de lltujua card'tnalis, au- 
lica, et curialis, faisceau d'épithètes annonçant sa prédomi- 
nance sur les variétés de langage des municipes (4). 

Pourquoi ce retard des dialectes toscans à former la langue 
italienne ou langue de si pour ladistinguer des langues d'ocet 
d'oï/? Pourquoi ce retard sur le provençal qui florissail et avait 
même son grammairien (5) ? Pourquoi ce retard sur la langue 
d'oïl, pourtant plus revêche aux inflexions, mais qui déjà four- 
millait de chansons et de poésies épiques, comme l'attestent 
les innombrables vers de Chrestien de Troyes, né en 1191. 



(1) Il montait sur le trône de Navarre en 1234. 

(2) De lifiS à 1282. 

(3) Né en 1205, mort eu 1321. 

(4) Quo rauuicipia vnlgaria omnia Latinorum meusurautnr, ponde- 
rantur et comparaiilur (Dante, De vulyari eloquio, lib. 1, c. 16.) 

(5) Léon Vidal, né en 1160. — Juste un siècle auparavant et dès le 
commencement du règne de Philippe l'^, les troubadours commen- 
çaient à romancier, pour me servir d'un terme de leur vocabulaire. 
En effet, Lncombe donoe un fragment de leur langage à la date de 
10(50, et Tabbé Lebeuf en cite un autre du même siècle et qu'd avait 
(;o[)ié d'un manuscrit de la Bildiothèque i'Mpériale — Ce dernier 
fraa;nient a été roprotluit [lar Rucbeuude dans la préface ilo sou 
Vitriui^'-e oci-iUmien, p. nx. 



REMARQUES. 303 

Ces questions de philologie da langage ont daiUant plus 
d'intérêt qu'elles sont connexes à l'étude etlinograpiii(|ue des 
populations. Ainsi l'extrônie et jalouse division semée entre 
les républiques italiennes, s'exerçait jusqu'à entraver la fusion 
des dialectes, chaque ville prétendant faire prévaloir le sien 
sur tous les autres. Comment s'entendre? Gènes était rivale de 
Pise et toutes deux de "Venise; Milan jalousait Pavie; Florence 
était l'ennemie jurée de Modène. Brescia, de Crémone, etc.: 
partout une inextinguible haine soufflait la guerre de Guelfes 
contre Gibelins, de noirs contre blancs, d'Eglise contre empire, 
de peuple contre noblesse, de bourgs contre villes . De toutes 
l)arts enfin, ohezce peuple ardent et mobile, la rivalité détrui- 
sait tout lien international et devait retarder de près de deux 
siècles pour lui-même les avantages dont jouissaient, au point 
de vue dp l'unité du langage, les pays de langues d'oc et d'oil; 
et d'ailleurs on avait si peu de foi. en Italie, en un résultat 
semblable, ([u'un poète lombard d'une verve brillante, Sor- 
ilello, avait adopté notre idiome provençal, dans l'intime 
croyance que son pays n'aurait jamais une langue d'assimi- 
lation. 

Une preuve de plus que, faute d'une langue faite, parmi 
eux, les écrivains lombards étudiaient nos idiomes d(^ France, 
c'est que l'écrivain guelfe Brimetto Latini, maître de l'im- 
mortel Dante, composa son Tesoro (ou trésor de toutes choses) 
en langue d'oïl (1), ce qui lui a fait conférer par Bruce-Whyte 
l'épithète de Franco-Toscan On sait aussi que les sonnets de 
Fra Gulttone surabondent à la fois en locutions du provençal 
et de l'idiome d'oïl. 

Cependant des semences de langue aulique ou transforma- 
tion des dialectes toscans en italien pur commencèrent, au 
Xir« siècle seulement, à germer dans quelques rares produc- 
tiims. Le poète C'w?//o, par exemple, fut un des premiers pro- 
III il.Mirs de cette heureuse nouveauté, dans laquelle {■;iiiiialili' 



1, Ivp-co iroDiyclopédic où l'aiileur trailo de riii-loiie sa.Ti'i' el 
ivilc. d.'j la firofiraphie, do la iiKuale, do la poliliiiiu-, oli\ 



304 MEMAROUES 

poète sicilienne Monna Nina le surpassa en pureté et en iMi'- 
gance (d). 

On attribue à saint François d'Assise (2) plusieurs pièces de 
poésie italienne empreintes du sentiment des magnificences de 
ta nature et de la création. La pièce portant le nom de Chant 
des créatures ou Cantlco del sole ne lui est du moins pas contes- 
tée, et c'est un des plus remarquables échantillons de vers auU- 
qiies qui suit échappé à la muse tendre et naïve de cet ingénieux 
et singulier trouvère de la langue italienne. Dans une étude 
historique sur François d'Assise, le docteur Karl-Hase, profes- 
seur de l'université d'Iéna, assure que ce pieux fondateur de 
l'Ordre des Franciscains fit apprendre par cœur à plusieurs de 
ses religieux son Cantique des créatures et les envoya comme 
jongleurs du Christ (3), pour chanter les louanges de Dieu à 
travers le monde. Cela ne me semble point en désaccord avec 
l'imagination d'un poète et d'un moine rempli d'extase et de 
mysticité. 

Enfin il fallut des poètes bouillants de génie comme Dante 
et Pétrarque pour savoir s'approprier tous les filons d'or par- 
mi la langue des patois lombards et toscans, et façonner le 
plus brillant idiome qui soit né du roman. Bruce-Wythe pense 
qu'un des motifs pour lesquels on exila de Florence Dante 
Alighieri et Cacalcante fut d'avoir osé écrire dans cet idiome 
nouveau. Quoi qu'il en soit, la langue italienne, pour avoir 
une existence avouée, attendit jusqu'à la mort de Dante. 

Grâce à l'unité politique du royaume de France, nos trou- 
vères purent inaugurer bien auparavant à la cour de nos rois 
leurs chansons de gestes, contes, fabliaux, lais, sirventes, dits 
ou fantasies. Là , comme chaque province avait son dialecte 
sans prétendre l'imposer, les tons divers finirent par se péné- 
trer et par se mêler dans une parfaite harmonie, et il en ré- 
sulta une langue unique ayant reçu ses lois d'un centre uni- 
que. Continuons, pour en alfermir la preuve, l'étude de nos 
dialectes les plus remarquables par leurs productions. 



(1) Bruce Whyte. 

(2) Né à Assise en Oaibrie en 1182, mort en 122fi. 

(3) Jociilatores Cliristi. 



REMARQUES. 305 

DU LANGAGE DE CHAMPAGNE 

CONSIDÉRÉ COMME SOUS-DIALECTE DU LANGAGE BOUliGUIGNON. 

Le langage de la province de Chanipagiie a servi à bon 
nombre d'écrivains renommés, à commencer par Villehar- 
doula Ce clironHiiieur, né près de iJar-sur-Anbe vei's il67. 
mort Cil Thessalie vers l:2iJ, était maréchal de Champagiu' 
sous les comtes Thibaut lil et Thibaut IV (1). 11 i)articipa à la 
croisade où fut prise la ville de Conslantinople en 120i, et il 
nous a laissé le récit du siège. 

L'intervalle de temps entre celui oi^i il écrivait et celui où 
les 4a sermons de saint Bernard avaieutététraduits en dialecte 
ijourguignon n'est pas d'un demi-siècle : cependant Villehar- 
douin est déjà en progrès sur ce langage, ce qui dénote sur 
cet écrivain l'influence directe d'un centre littéraire. 

Le parallélisme avec le patois est facile à observer ici comnu' 
ailleurs; ainsi notre chroni'jueur emprunte souvent au latiu 
f(U-i l'expression faire, dans le sens dédire. Cette locution s'est 
perpétuée dans nos patois aussi bien que Vindeclinabiliti' de 
certains adjectifs. Voici un exemple de ces deux, cas : « Certes 
fait li dus ^dit le duc), (jrant (grande) chose nous requérés. » 
— Autre rapprochemejit : Villehardouin conjugue le verbe ve- 
nir comnit; on le fait encore dans le patois, c'est-à-dire avec 
le préti''ril 76' oeni, el le i'utur je ccnrui — • Le sire de Joinville 
procède de même, témoin cette phrase du chapitre 121 : «Nous 
y venîmes tout en pez et à l'annuitier, » c'est-à-dire nous y 
arrivàmi^s traïujuillemcnt et à la t )mb>'e de la nuil. 

La simplicité et une i)récision harmonieuse tlisiinguenl la 
manière de Villehardouin; mais il s'en faut de beaucoup (pie 
son continuateur Hi'iiris de Valeacieaiies ait ces (lualiti's. D'ail- 
leurs ce dernier écrit dans le dialecte picard ipii i)arait. sous 



(1) Voir Grosley, lUsto'ne de Trni/ex, t. 1, ]). 2J7. 



306 REMARQUES. 

sa pliinio, avoir un siècle eu arrière sur le dialecte champenois, 
au point de vue du degré de fusion avec le dialecte de Tlle-de- 
France. — Villehardouin brille par la facilité de la narration; 
son continuateur^ au contraire, imprime à ses récits un tour 
languissant et l'entrecoupe d'interjections banales comme 
celles-ci : par alonges ou que vousdiroie-jou? Mais, en revan- 
che, il recherche la hardiesse des expressions, comme celle- 
ci : /"aù'e j^rtssù'rt' à l'cipée, c'est-à-dire se frayer un passage 
l'épée à la main (1). En voici quehjues autres dont on trouve 
les analogues dans notre patois bourguignon : acravantcr, 
c'est-tà-dire écraser (2); — resvlgourer, c'est-à-dire ranimer. On 
dit en Bourgogne vYu;/^y/Yfi. Une autre remar(iuable phase du 
langage champenois est celle qu'il eut sous la plume du sire 
de Johiville. Né dans cette mèmg ville de Champagne vers 
1319, il fut sénéchal de Thibaut "V, dit le Jeune (3), comte de 
Champagne, et fut conseiller de saint Louis qu'il accompagna 
à la première croisade. 

Joinville est un conteur naïf et sans art; Villehardouin l'em- 
porte sur lui par la régularité du st> le et par celle de la gram- 
maire. Sous ce dernier rapport, il est vrai de dire que Joinville 
est venu 56 ans après son émule, et celui-là va nous fournir 
un peu plus bas le témoignage que déjà de son temps la syn- 
taxe de l'idiome d'o'il commençait à fléchir. 

Il faut signaler ici quelques ditï'érences caractéristiques en- 
tre le langage de Bourgogne et celui deChampagne. Par exem- 
ple, ce dernier adoucissait les diphthongues plus que ne le 
faisait celui de Bourgogne : ainsi Joinville écrit résoa au lieu 
déraison, îM^G^ et, /awcr pour mais et jamais, certeiii au lieu 
de certain, dortoiler pour dortoir; pez au. lieu de paix, frez 
au lieu de frais, Id pour lait, méson pour maison, nayer au 
lieu de noyer, etc. 11 est à remarquer ([ue cette prononciation 



(1) Celte cilalion et les précédentes sont prises dans l'éditiou de 
Villehardouin de M. Paulin Paris, de 1838. 

(2) Celle expression a plusieurs synonymes en Bourgogne, ce sont 
les mois : c'capourai , écarbouillui, éclaifori. — Beubant, c'csl-k dire 
orgueil, se dit bôbance eu bourguignon. 

(3) Grosley, loc. cit., p. 240. 



REMARQUES. 307 

est restée la môme dans une p:irtie de la Chain pagiio : elle 
est fort sensible à Cliàteauvillain, par exemple. 

Ce qui diiïérenciait encore le parier champenois du parler 
bourgaigiion, c'est l'emploi, dans le premier, de la particule 
ou au lieu de au; ainsi Joinville a écrit de la sorte : « Il gelè- 
rent le feu gréjois ou hordis (au retranchement) que il y avoient 
fet fere{h\t faire) »; « Il li Ijrisa le glaive ou (au) cors. » 

On trouve dans le passage suivant du xxviii» chapitre de 
{'Histoire de saint Louis, l'emploi de en ou l'en pour on ou l'on : 
î A celle journée que nous ej;itràmes en nos nez (vaisseaux) 
" list /V'M (fit-on) ouvrir la porte de la nef et mist-l'en (mit-on) 
« tous nos chevaux ^/i5,que nous devions mener outre-mer, et 
I puis reclost-l'en (referma-t-on) la porte et la boucha l'en 
« bien (b mcha-t-on bien) aussi comme l'en naye (l'on noie) 
« un tonncl pour ce que, quand la nef est en la mer, toute 
M la porte est en l'yaue. » 

Le même parallélisme du patois qu'on observe dans Yille- 
hardouin se remarciue dans Joinville : aussi, la phrase sui- 
vante, prise au chapitre lxxxvii de VHistoire de saint Louis, 
a-t-elle été si bien gardée par le patois que nos [laysans bour- 
guignons ne s'exprimeraient pas autrement aujourd'hui : 
« Quant je venré en l'autre siècle, si me rendras ce que je le 
(I baille. » 

J'ai fait pressentir un pou plus haut que la syntaxe de l'i- 
diome d'oïl périclitait dt'jà du temps de Joinville, et en ellel, 
ce dernier commence cà et l;i à s'en affranchir; ainsi, au cha- 
pitre xxxix de VHistoire de saint Louis, on lit cette phrase : 
« Les chevaux h nos gens cstoient frez, et les chevaux aux 
K Turs esloient ja foulés » (1). Or, le patois aurait dit selon les 
règles : « Li cheval à nos gens, et li cheval aux Turs. » — 
Cette autre phrase du continuateur de Villchardouin a, comme 
on va le voir par la traduction sublinéaire, toutes les flexions 
du latin : « Monaus ses autres chevaux estait navrés. » 
Moriaus mus alius cahallut stabut vulnevulus. 



(1) Voir riidiliou du sire <le Joinville par M. Nixlalis do Wailly, 
Pari;!, Leclere, lSti7, pour celle citation comme pour celles ipii prc- 
cèdenl et qui suivent. 



308 REMARQUES. 

Un villageois dirait encore son chcvmi et ses cheval et il gar- 
derait ainsi, sans le savoir, les traditions dune langue régu- 
lière. Nous aurions donc tort de ne pas accorder aux patois 
une étude attentive. 

Il semble qu'en renonçant à la déclinaison à deux cas (le 
sujet et le complément), les écrivains des temps postérieurs 
aient voulu éviter une sorte de confusion régnant entre lesujet 
singiiliei' et le régime pluriel, et entre le sujet pluriel et le 
régime singulier ; mais remarquons bien que l'article, insépa- 
rable d'ailleurs du sabstantif, ditrérencie les cas suit par ses 
flexions, soit par celle du substantif qu'il accompagne; l'exem- 
ple ci-dessous le démontre : 

Sujet singulier; Li, mes, tes, ses chevaux. —Meus, tuus. 
suus caballus. 

Régime singulier : Le, mon, ton, son cheval. — Meum. tnum, 
suum caballum. 

Sujet pluriel : Li, mi, ti, si cheval. — Mei, tui, sui caballi. 

Régime pluriel : Les, mes, tes, ses chevaux. — Meos, tuos, 
suos caballos. 

On aperçoit bien que c'est la désinence latine qui réglait 
Torthographe de l'idiome d'oïl; mais on ne scruta point les 
choses aussi avant que je viens de le dire, et la principale 
cause de l'oblitération des cas sujet et régime, c'est l'oubli du 
latin. En effet, une fois que le latin fut tout à fait négligé 
pour la langue vulgaire, on commença bientôt à voir pâlir le 
fanal qui éclairait la route; alors, cbose singulière, le régime 
fut substitué au sujet, soit au singulier soit au pluriel, et le 
signe de l's devint, par une décision empirique, l'attriuut du 
pluriel seulement. 

Toutefois, les écarts que se permet .loin ville contre le respect 
dû à la syntaxe dominante, ne sont pas très résolus encore, et, 
dans ses faibles attentats, il ne parait (loint qu'il obéisse à un 
pur caprice, mais plutôt à l'imitation; car un travail sourd de 
désagrégation s'opérait déjà dans le cours du Xllb siècle, au 
sein des provinces surtout, moins vigilantes gardiennes des 
formes grammaticales que Paris et Orléans. Ce que j'ai cité 
déjà et ce que je vais citer encore du texte de Joinville sont 



REMARQL'RS. .109 

des détails intéressants en ce qu'ils nous découvrent les premiers 
symptômes d'empiétement de la langue française. 

En génénl, Joinville respecte la syntaxe d'oïl pour la décli- 
naison (les substantifs et pour ["iii'lecUiiabUité de certains ad- 
jectifs, comme le témoignent ces phrases : 

« Larges en li fraiis quant il n'a pas barguigné (marchandé) 
sur si graiit somme de deniers. » — « La flnhesce de li esfoit 
si grant que il souffri que je le port sse » (Cliap. W'i.) 

Mais plusieurs fois Joinville écrit au sujet h. roy au lieu de 
li rois, et aussi au sujet monseigneur qui pourtant était régime 
de mesure, et nostre seigneur au lieu de nostrc sire : -< Demanda 
c le roy .à ses frères et aux autres barons, et au conte de Flan- 
« dre, quel conseil il li donroient ou de ^'alée ou de sa deniou- 
« rée. » — Un peu plus tard, on ne se gênera point, sous 
prétexte d'euphonie, pour accoupler un pronom masculin avec 
un substantif féminin : comme son espée au lieu de s'espée, 
élision de sa espee. 

Voyons maintenant le dialecte normand dont j'ai établi ail- 
leurs les rapports phonétiques avec le dialecte bourgui- 
gnon (1). 



DU DIALECTE NORMAND. 

Le dialecte normand coin-nença, au Xll° siècle, la Ionique 
série des poè'mes d(\stinés à enrichir la langue d'oïl. Le trou- 
vère anglo-normand Wace (2), avant de publier deuK poèmes 
de longue haleine, le roman de lirut et celui de Rou ou Hnllnn, 
avait, comme il ledit lui-même, étudié pendant longtemps en 
France. 

En l'île de Gersui (Jersey) fu nez, 

A Caen fii pelis portez; 

Illec fu -i leltru's mis, 

Puis fu luuges en France apriz. 



(1) Voir l'exposé qui précède le vocabulaire. 

(■2) Mort eu Angleterre en 1180 avec le titre tie chanoine «le 



340 HEMAHQUES. 

Ce célèbre trouvère lloriii^sail sous le règne de Louis Vil 
dit le Jeune (1), lequel accueillait avec grâce et courtoisie, a 
sa cour élégante et lettrée, les troubadours et les trouvères. 
Le roman de Brut, publié vers 1155, aurait pu se ressentir un 
peu mieux du long séjour que le poète avait fait en France, et 
des études dont il disait y avoir nourri son esprit; mais Wace 
n abusé jusqu'à la témérité de la néologie latine, ce qui 
donne à quelques-uns de ses vocables une physionomie bur- 
lesque et rend souvent dilicile leur interprétation. En signaler 
des evemp'es pris dans le roman de Brut sera ici chose ins- 
tructivt>. Notons d'abord quelques emprunts faits par ce poète 
au langage vulgaire , dans lequel se cachent, comme on sait, 
tant de mots expressifs aujourd'hui sans dictionnaires, et que 
les linguistes fervents rencontrent toujours comme une bonne 
fortune. Ces trouvailles faisaient la joie de Charles Nodier, et 
l'on sait tout l'intérêt qu'y attache un des plus éminents lin- 
guistes de notre époque. 

Voici un échantillon de ces mots pris dans le roman de 
Brut. .le m'attu'he à ceux qui ont leurs analogues parmi nous : 

Croler, c'est-à-dire secouer. En patois bourguignon crôlai. 

Gondillier, c'est-à-dire errer. — En patois bourguignon, une 
fjimdille signifie une vagabonde. — La gaiidUlette est un jeu 
de petits bàtijus que se renvoient les écoliers. 

Ramproner, dire ramprono, c'est-à-dire injurier. — En 
Bourgogne, une ramponeiise c'est une femme querelleuse. 

Ce qu'on vient de voir est dans les choses ordinaires, mais 
voici venir de singulières aphérèses du latin : 

Enseri, c'est-à-dire se mettre en nuit, du latin scnim. 

Malartos, c'est-à-dire perfide, du latin maie aiiificlosus. 



Dayenx. Il vécut sous les trois rois Henri, lesquels ont régné de 106G 
à 1183. 

Tieiz reis Henri vi e cuuui (je vis et je connus). 

[Rmian (h Rou, v. 53] 5.) 
(1) 1187-1180. 



REMARQUES. 311 

Pli!'', c'est-à-dire peuple, du latin populm. 
S'enraiuir, c'est-à-dire devenir sage, du latin tu ratio,te ire. 
Tolis, c'est-à dire toujours, du latin totis diehus. 
L"élision suivante est digne de remarque : 

Faienne estoit. s'en fist s'oissor. 

Ce dernier mot est la traduction servile du latin suam uxo- 
vcm: Elle était païenne, il en lit son épouse. 

Dans le langage du roman de Brut le mot orilUer signiliait 
prêter l'oreille et colceore, heure du coucher. 

Wace n'a pas emprunté seulement au latin; car de l'anglais 
août Icnc (hors la loi) il a façonné le singulier néologisme 
uUajc, pour exprimer une bande de voleurs. — De l'adverbe 
■MV^Vàli suddrnl!/ il a fait sodement , c'est-à-dire rapidement; 
dans son propre dialecte, de l'adjectif chaïtif (misérable) il a 
formé escaticer, c'est-à-dire rendre malheureux. Une autre fois, 
d'un verbe il a fait un substantif : on le voit par son mot 
sogaantée, c'est-à-dire maltresse, concubine, venant du verbe 
sogner, avoir soin de. 

Le petit nombre d'exemples que je viens de citer (1) suffit 
bien pour donner une idée du travail de nos dialectes naissants 
et en particulier de celui dont se servait Wace. Un goût plus 
éclairé fit que les trouvères, ses successeurs, rabattirent beau- 
coup de cette exubérance, et dès lors le langage y gagna plus 
de nerf et de solidité, comme la suppression des rejets qui dra- 
geonnent an pied d'un arbre vigoureux empêchent qui! ne 
s'affaiblisse. De la sorte, le néologisme latin, anglais et fran- 
çais du trouvère Wace n'eut guère plus de durée que n'en 
eut, à une époiiue ultérieure, le néologisme grec de Ronsart. 
Un siècle après l'apparition du roman de Brut, se manifestè- 
rent dans le même dialecte normand de gracieuses composi- 
tions qui, sous celui de lais ou contes et de fables, enchantè- 



(1) Us sont pris dans l'édition du roman de Brut .ie M. Leroux de 
Lincy, Rouen, 1836. 



312 HEMAIiQUES, 

ront la cuur du ooiiUe Guillaume de Flandre (1) et tirent 
successivciuont les délices de celle des rois de France Louis VIII 
et son successeur saiiU Louis. On devait ces gracieus: passe- 
temps à une femme dont le nom a déjîi été prononcé dans cette 
étude, c'est Marie de France. Elle était encouragée dans la 
manifestation de son talent poétique par cet illustre seigneur, 
ainsi que le témoignent les vers suivants du prologue des 

fables ■ 

Cil m'en semunt 
Ki (liMirs erit rie clievalorie, 
D'aiist^itriieinpiiz de nirteisie. 
E quant lex huins m'en a leiiuise, 
Ne voil lessior en mile ixiiide 
Que ii'i melle Iraveil è [)eine (2). 

'Sotre inimitable Lafontaine doit (}uel(|ue chose de sa célé- 
brité à Marie de France; il loi a pris presque tous les canevas 
de ses fables, et si le bonho;iime a sur elle la su;;ériorité de la 
mise en œuvre, elle a plus que lui le mérite de l'invention. 

Il suffira des deux cilritions qui vont suivre pour montrer 
d'une part les rapports jjlionii'ujiies du dialecte employé par 
Marie de France avec celui de saint Bernard, particulièrement 
dans les désinences en ei, et, d'autre part, riilciitité des 
flexions des imparfaits des verbes du dialecte avec colles des 
patois. 

La première citation vient de la fable du Lion et de la Souris, 
fable imitée comme un grand nombre d'autres par Lafontaine. 

Une fosse croese de deuz 
La nuit, fut pris li lions enz, 
Grant paor à k'iim ne l'ocie, 
Dedenz la f isse brait et crie. 
La soriz vait o cri tnt rfreif 
Mais ne srwcAt ke ce esteit 
Cil k'ou bois Vfwdt esvsillie. 



{\\ Voir VHistoire littéraire de France, t. xsn, p. 936 et t. xxiii, 
p, 62. 

Le comte Louis-Onillanme de Flandre , proîecleur de Marie de 
France, fut [\.\<^ en 1251 dans un lonrnoi. 

(2) Celte citation et toutes autres de Marie de France sont prises 
dans rcdilion de Roquefort, Paris, 1832. 



HEMAHQUES. 313 

J'emprunte la deuxlèaie citation au lai du Fresne, un des 
plus jolis contes du recueil de Marie de France : 

r.eo qui en la ohambre atteint 
Lfi coiifoi'lèrent è iliseint 
Que èles uel' suffreint pas. 

On voit que les flexions de la W pcrs. plur. de l'imparfait de 
l'indicatif sont identiquement les mômes dans les dialectes que 
dans les patois qui leur ont succédé. 

On sait (]ue Guillaunie-le-Conquérant avait importé, au 
XI' siècle, chez les Anglo-Saxons, le dialecte nurmand do la 
lanj^ue d'oïl et en avait fait le langage officiel de son gouver- 
nement d'outre-mer. Toutefois, ces populations n'abandonnè- 
rent point l'usage de leur langue maternelle. Il résulta du 
mélange des deux langages un idiome anglo saxon-normand 
qu'il est fort curieux d'étudier dans un poème composé par 
Jordan Faiitosme, clerc de l'église de Winchester, sur la 
guerre de Henri II contre l'Ecosse, dans les années 1173 et 
M7i (1). 

Le célèbre roi Richard Cœur-de-Lion, l'càme de la troisième 
croisade, de 1130 à 1192, charmait sa captivité d'.Vutriche par 
des chants composés par lui en ce langage, ce qui le fit, dit- 
on, reconnaître par son fidèle serviteur Rlondel. Ainsi un roi 
d'Angleterre inaugurait la chanson en langue d'ofl avant 
notre trouvère national le comte de Champagne, Thibaut. 
Cent cin(iuante ans plus tard, le dialecte normand d'o'il s'était 
déjà bien efïacé dans la Grandiî-Bretagne où l'élément saxon 
dominait. Enfin, un édit d'Edouard III, en 1367, supprima 
l'idiome d'oïl en tant qu'instrument officiel du gouvernement 
et des tribunaux, et y substitua l'idiome généralement parlé et 
lequel, sous le nom de langue anglaise, commença à se fixer 
dans la Grande-Bretagne vers le XI V" siècle seulement. Un d<! 
ses premiers interprètes fut le poète Chaucer (2), et elle devait 



(1) Voir te t. ssiii de VHistoire liltéraire de France sur les poètes 
de la fin du Xill'- siècle. 

(2) Il vivait de 1328 àl'.OO. 



314 REMARQUES, 

être à jamais ilkistrée par les Snonsor. les Miltoii, les Shakes- 
peare, les Pope, les lord Byron. etc. 

Mais je reviens à nos dialectes et je \'ais parler de celui de 
Picardie, qui n"est pas le moins important de tous. 



DU DIALECTE PICARD. 

Le dialecte picard est celui qui s"est fondu le plus t 'it avec 
celui de l'Ile-de-France; et, en etlet, M. Leroux de Liney, par 
un rapprochement de chartes et [)ar un tableau comparatif 
entre le dialecte d'Amiens et celui de Paris, a montré que 
presque toutes les nuances existantes entre ces deux dialectes 
avaient déjà complètement disparu vers 1318 (1). 

Leur alliance était donc bien cimentée lorstiue Jean Frois- 
sart, de Valenciennes, écrivait ses chroniques (2). 

Froissart, prosateur exquis et poète agréable, a [ilus de 
droit que tout autre écrivain du XIV' siècle d"ètre l'objet du 
culte studieux de quiconque scrute la marche des progrès du 
mécanisme des langues et du style. L'élégance et la fermeté du 
récit de ce chroniqueur offrent tant de charme que la plupart 
de ses éditeurs se sont laissés tenter par l'appât de le rajeunir en 
le dépouillant aussi de ses ch de prononciation picarde. Ils en 
ont fait, pour la foule des lecteurs, un écrivain français de la fui 
du XV' siècle. Cependant, l'éditeur Buchon, en donnant au 
tome VI de sa collection des chroniques , et sous le titre de 
Variantes, la véritable orthographe de Froissart, a soulevé un 
coin important du voile qui nous dérobait la lumière. Il s'en 
faut bien que ce texte de variantes montre^ dans notre histo- 
rien, quoique du XIV siècle, un des inauguraleurs de la lan- 
gue française Non, il ne détruit point la langue d'o'il; seulement 



(1) Vou' rintrodiiclion des quatre livres des rois, dans les doca- 
menls inédits de Vllistoire de France, année 1841, p. 68. 

(2) Froissart, né en 133-2, mourut eu 1402. Il commençait ses cliro- 
uiques en 1353^ et eu présentait la pi emière partie à la reine d'Angle- 
terre en 1361. 



REMARQUES. 313 

il plane déjà si haut par la perfccliou de la tonne, ([u'il est 
resté exposé plus que tout autre ;i l'ingénieux mensonge, à 
l'aide duquel on le place dans la syntaxe française quand il 
marchait encore sans hroneher dans celle d'oïl. 

Un autre texte d'une partie des chroniques, donné en 1863 
par un savant académicien helge, M. Keroynde do Littenliove, 
d'après un manuscrit du Vatican, nous offre un témoignage 
de plus que Froissart était resté fidèle à la langue d'oïl. Je cite 
au hasard la première phrase du chapitre m de ce texte pré- 
cieux : 

« (]hils rois d'Engleterre dont je parle, qui rechut ce grant 
l»lame et damage deyanlStriivelin enEscoce, eut deus frères de 
remariage, desquels II uns estoit appelles li contes Marescous, 
et fu homs de sauvage et diverse manière. Li aultres avoit 
nom Aymons et fu contes de Kent, vaillans homs el preuioms 
Courtuis, clouls et débonnaires et amis de toutes gens. » 

On le voit clairement : excepté l'emploi de contes (1) au lieu 
de cuens qui est la véritable appellation du sujet, toute cette 
période appartient à la langue d'oïl; on peut y remarqueraussi 
l'orthographe de la prononciation picarde. 

Los phras.^s suivantes, empruntées au même documiMil (2). 
sont entièrement aussi delà langue d'oïl : 

« Li enfès se engenoulla devant son père. Li rois le prist 
pir la main et le baisa et le fist chevallier et puis le renvv : ;i 
l'ordenance de sa bataille et pria, et enjaindi ces quatre che- 
valliers dessus nommés que il en fesissent bonne garde, et il 
respondirent, en inclinant le roi, que tous en feroient lor de- 
voir. » — « Ne aussi li rois de France, ne li marescal ne po- 
rent estre mostre de lors gens. » — « Li rois de France, qui 
tout frémissoit d'aïr et de mérancolie , ne respondi poini 
adonc. » 

On le voit par Froissart, les meilleurs écrivains restent long- 
temps encore fidèles à la syntaxe, quand , t^ut autour d'eux, 



(1) El encore Froissarl a-l-il doiUK'' à ce régime le sipiio .S du 
sujet. 

(2) Chap. 2-22, p. 2'i2 et 2'iC, et cliap. 22G, p,2oîj. 



316 REMARQUKS. 

soit par ignorance, soit par caprice, soit par insouciance, il y 
est porté atteinte. 

Un clerc picard (1) qui écrivait en 1177 la vie de saint 
Thomas martyr, et se piquait de piiris !ie, se moque, dans les 
vers ci-dessous, des solécis.ues de quelques prélats normands 
envoyés à Sens près du pape Alexandre III, par le roi Henri : 

Devant le pape estnrent li me-saster réal. 
Auqiiant dueiat bien, plusor ^/^'•e/«/ mal; 
Li aiiqiaiit, eu laliii, tel biien, tel anormal, 
Tel ki feiit personnel de verbe imperdonal; 
Singnler et plurer uvdl tut parigal. 

Il est vraiment curieux de constater que les formes exactes 
d'un trouvère puriste 0!it été reléguées dans le vulgaire dépôt 
de nos patois, ainsi ijue nous l'atteste le mot diseuit deux fois 
répété. 

Le linguiste Méon a réuni , suus le litre collectif de Roman 
de Reiiart, plusieurs branches d'un poëine burlesque et mali- 
cieux, auquel chaque dialecte de France a payé son tribut à 
différentes époques. Cette publication, réunissant le concours 
de nos dialectes, otfre u i précieux sujet d'études conq)arées. 
J'en parle ici parce que le trouvère picard Jacques Gielée, de 
Lille, ligure dans celte collection comme auteur de l'une des 
branches les |)lus étendues et les plus régulières de cettt^ sorte 
de cycle poétique. Son œuvre, achevée vers 1288, a pour titre " 
Eenart li iiovel. 

Nous arrivons au dialecte de l'Ile-de-France, dialecte assi- 
milateur de ceux des provinces et appelé à donner une consti- 
tution k la langue française sur les ruines de celle d'oïl. 



(I) Guarniers li cleis dcl pont sainte mescence nez. 

C'est lui-même qui donne ce renseignement. 

{Histoire littéraire de la France, t. xxui.'* 



REMARQUES. 317 



DU DIALECTE DE L'ILE-DE-FRANCE. 

Guillaume de Lorris écrivait sous le règne de Philippe- Au- 
guste (1), et dans les termes d'une fiction délicate, les 4130 
premiers vers de 8 syllabes du romande la Rose, dont son con- 
tinuateur, Jm» de Meung, dit Clopinel, reprenait la suite qua- 
rante ans après, sous le règne de Philippe-le-Bel, c'est-à-dire 
tout h. fait sur la fin du XIII" siècle, et aucpiel roman il ajoutait 
I8008 vers, selon les ans, ou 18379 vers, selon les autres (2), et 
cela dans un esprit bien différent de celui du premier jet de ce 
roman. 

Ces deux poètes étaient natifs du pays de l'Orléanais et ap- 
partenaient par consé(|uent au dialecte de l'Ile-de-France. On 
trouve dans les débats et disputes des trouvères {'^) que si 
dame Lojlque avait son siège à Paris, dame Grammaire avait 
le sien à Orléans, ce que l'on reconnaissait toutefois en s'acca- 
blant d'injures. 

Toujours est-il que le roman de la flo.?^ donna une immense 
prépondérance au dialecte de l'Ile-de-France sur tous les au- 
tres; mais, chose singulière! pendant que ceux-ci, dédaigneux 
de la tradition et des règles, préparaient, par la violation de 
la syntaKe, Ja révolution qui arrachait le scei)tre k la langue 
d'oïl pour le donner à la langue française, le dialecte de Paris, 
au contraire, soutenait les traditions. On s'en aperçoit aisé- 
ment si, écartant les déplorables versions du roman de la 
Rose, môme celle qui a été francisée par Alarol, on s'altaclie à 
celles (|ae la pure linguisliiiue a données dans ces derniers 
ti'Mips. 

Ainsi, l'œuvre de Clopinel, postérieure d'un demi-siècle à 
celle de Lorris, ne se monlnî nullement différente de cette der- 
nière pour la syntaxe; et (juand les trouvères des provinces 
couuneiicaient à oublier les dérivations d'origine latine, Jean 



(1) De 1180 à nn. 

(2) Voir l'éililiou crAmstcrdam de 1735. 

(3) Voir l. x.xm, [). 225, de VHtdoire littéraire de In Friinre, 



318 REMARQUES. 

de Meung suivait scrupuleusement la syntaxe d'oïl , témoin 
ces vers (1) : 

Et comment est en bon éur, 
lions qui u'est en eslat séur? 

Et cet autre passage où le même nom est, selon la syntaxe, 
au régime dans le premier et au sujet dans le second : 

Et devant les hrro)2S baler 

Sa part en preudioit cliascuu lierres. 

Je puis justifier par deux publications récentes ce que j'a- 
vance ici de l'action divergente du dialecte de Paris et des dia- 
lectes des autres provinces. Ces deux publications sont, d'une 
part, la chanson de geste de Girartde Rossillon, éditée par mo 
en 1838; et, d'autre part, la chanson de geste de Hugues 
(^apet, éditée en 1864 par M. le marquis de la Grange. En 
plaçant entre les limites extrêmes de 1312 et lil2 l'apparition 
de ce poème, l'éminent éditeur penche pour la date de 1310; 
mais j'estime qu'il faut la porter en deçà; car , en lisant vers 
par vers celte curieuse chanson de geste, je n'y ai pas remar- 
qué la moindre tendance a s'éloigner de 1 1 syntaxe de la langue 
d'oïl. Je pourrais justilier mon dire par un grand nombre de 
citations, mais je me résume dans les suivantes qui sont signi- 
ficatives : 

Il estoit gcntilz lions elfi/sde chevalier 

Il portoit s''espée 

Ses niez (son neveu) U bers (le barou) moiill csloil biaus lions. 

El // bers se deffent qui cuer ot de lion 

Par suite de la pureté de syntaxe de langue d'oïl dans 
tout le texte de la chanson de geste de Hugues Gapet, je suis 
porté à la rapprocher de l'extrême limite de 1312, plutôt qu'à 
m'en éloigner, comme semblerait vouloir le faire l'éminent 
éditeur de ce poëmc. 

Dans ma pensée, la chanson de geste de Hugues Gapet es( 



(1) Voir le Recueil des poètes, y^at M. Eugène Crépet, Paris, 1861. 



RE^fARQUES. 319 

contemporaine de celle de Girart de Rossillon, dont la date, 
d'après les preuves que j'en al données ailleurs, ne peut dé- 
passer la limite extrême de 1316. 

Or, malgré la contemporanéité de ces deux chansons de 
geste, l'une, celle do M. le marquis de la Grange, garde reli- 
gieusement la syntaxe d'oïl, au lieu que l'autre, celle que j'ai 
publiée, est déjà un langage ^e transition entre l'idiome d'oïl 
et la langue française proprement dite. 

Signaler les contradictions si/ntaviques qui se produisent 
chez un môme écrivain, c'est montrer l'action d'une double 
inlluence, le conflit entre deux forces dont l'une conduit aux 
formes nouvelles sur la ruine des anciennes. M. Littré, avec la 
supériorité de son esprit scrutateur, ne pouvait man(iuer de 
s'apercevoir que la chanson de geste de Girart de Rossilloaest, 
sous ce rapport, un document précieux pour l'histoire du lan- 
gnge; aussi a-t-il signalé (1), dans diverses parties de ce poème, 
un coumiencement de confusion ou d'hésitation entre l'em- 
l)loi du positif et du comparatif, entre l'article régime et 
l'article sujet, comme le pour li; entre le sujet et le régime 
des noms, comme neveu au lieu de uleps, etc. A quoi il faut 
ajouter la tentative d'alliance d'un pronom masculin avec un 
substantif féminin, au lieu de l'élision accoutumée, comme mon 
ire au lieu d(; m'ire (ma colère), etc.; et enfin, le caprice subs- 
litiu:- à la règle, (juand, selon le besoin du vers, le poète tient 
compte ou non delà voyelle muettes, libre ou suivie des lettres 
/// constitutives du pluriel des imparfaits. 

Pourquoi cette différence si radicale entre deux: inq)ortantes 
productions contemporaines ? Je l'ai dit ou fait pressentir : 
c'est (lue le dialecte de l'Ile-de-France et le dialecte picard, 
qui étaient déjà tout un au commencement du XI V« siècle, gar- 
daient encore, avec un scrupule académi([uo, les lois de la 
grammaire de la langue d'oïl, tandis que les autres dialectes, 
celui deChanq)agne (2) et celui de Hourgogne, tendant lunet 



(1) Voir au l. ii, p. 408 et suivaates, de son Histoire de la langue 
française. 

(2; Il faut se reporter aux oscillalious de langage que j'ai déjà 
signalées plus haut dans le texte du sire de Joinville. 



320 BEMARQUES. 

l'autre à riunovation ou à l'insouciance delà règle, préparaient 
l'altération profonde du caractère du langage d'oïl, manège 
dont allait un peu plus tard se rendre complice le dialecte de 
Paris, entraîné enfin par le torrent dont il devait lui-mènit- 
régler le cours. 

Le nom du trouvèri; ({ui a produit la chanson de geste de 
Hugues Capet est resté inconnu; mais ce qui n'est pas douteux, 
c'est l'origine picarde de ce curieux poëme monorime en 
vers de douze syllabes. Voici deu\ genres de témoignages ir- 
récusables de cette origine : 1" l'orthagraphe de ces mots pris 
entre mille : scliieace eiifauche, meixlii, pour science, enlance, 
merci; ck'U (ceux), cheeus (céans), clieci (ceci), eutea cha (en- 
tends ça); 2° la permuiation de a eu e, soit pour l'article, soit 
pour les pronoms, permu aiion des plus singulières, ne chaa- 
geaut ri'jn au genre, et que le savant M. Jiurguy, de Berlin, 
qualilie A'e féminin picard (1). 

En voici des exemples pris çà et là dans le poème dont il 

s'agit : 

A ce cop en avez monstre le (la) connissance, 
Car lui m'avez le (la) vie sauvé pUis d'uue Lis. 
Hlauchetluur le (la) roiae se piiel muull mervdlier. 
A Pans eol cuirez le (la) c/iité de reuom. 

La meilleure preuve que le pour la ne dérangeait point le 
genre, c'est que l'on trouve au même U^s.le ceste cdé cliy , et 
qu'on y lit ce vers (le 0094' du poëme) : 

Vers Leurres s'en venoit, celle cité freinée (2). 

L'auteur de la chanson de geste de Girart de Rossillon, 
écrite dans le tHalectede Bourgogne, était contemporain du 
sire de Joinville, dont j'ai montré précédemment les inlidelités à 



(1) Voir la Grammaire de la langue d'o'il, pir Burguy, t. 1, p. 5»;, 
Berlin, 1853. 

(2; Eiicore un mol resté aux patois; celui de Bourgogne dit fromui^ 
il dit aussi tretô qui répond à trestout des dialecle.s, aussi ou lit dans 
la yente de Girart : 

Par trestout son royaume envoie ses corriers. 



REMARQUES. 321 

la langue d'oïl. La preuve la plus directe qu'on puisse fournir 
de cette contemporanéité, c'est que si le bon sénéchal de Cham- 
pagne faisait hommage de son livre au roi Louis-le-Hutin en 
1309(1), l'auteur de la chanson de geste de Girart de RossiUon 
dédiait en 1316 son œuvre à Jeanne de Bourgogne, épouse du 
même prince Louis-le-Hutin (2). 

Un copiste du nom de Savesterot, prêtre à Chàtillon-sur- 
Seine (Côte-d'Or), donna, un siècle plus tard, une copie de ce 
poëme, dont le vérita')le auteur fut, selon toute vraisemblance, 
un religieux bénédictin de l'abbaye de Pothières ou de Vezelay, 
deux sanctuaires renommés, qui devaient leur fondation aux 
époux Girart et Bi'rthe, illustres héros de ce roman en vers, et 
dans lequel leurs vertus, leurs malheurs et leur gloire sont 
trjs hautimenl célébrés. 

La science ayant déjà fait son profit des signes de transition 
du langage observés dans cette chanson de gesie, je me bor- 
nerai ici à faire apercevoir quelques diiférences caractéristi- 
ques de sonorité et d'accentuation entre le dialecte bourgui- 
gnon , dans lequel est écrit ce poëme, et le dialecte de 
Champagne employé par le sire de Joinvillc 

Orthog'"aphe du poëme de Orthographe du sire 

G. de RossiUon : de JoinviUe : 

Boivre. Boire. 

Coillir. Cueillir. 

Consoil. — Consoillier. Conseil — Conseyer. 

Demoine — Eiumoinent. Démène. — Emmènent. 

Morvoille. Merveille. 

Oroille. Oreille 

Paroilz. - Paroille. Pareil. — Pareille. 

S'aparoille. S'apareille. 

Que je face. Que je fèse. 

Rancherchier. Rechercher. 

Sèugre. Sègre. 

S'esmoïer. S'esmaver (s'attrister). 



(1) Voir page xxviii de la nolife placée en ttUe de rédilion de 
VHistoire de saint Louis, par M. Natalis de Vailly, Paris. 18G7, cliez 
Adrien Leclere. 

(2) Voir page viii de rintrodiiclion de ce poëme, Paris, Auhiy 
Dumoulin, Tecliener, 1858, cl page U du môme poëme; voir aussi 
VHistoire de la langue française, par M. Litlié, t. n, p. 401 de la 
deuxième édition, Paris, Didier, 18G3. 

-li 



322 REMARQUES. 

On remarquera que rorthographe de la chanson de geste de 
Girart garde encore des mots empreints des couleurs du pa- 
tois bourguignon, tandis que l'orthograplie du sénéchal de 
Champagne s'épure. Il ressort de là ce témoignage que le dia- 
lecte de l'Ile-de-France s'était déjà assimilé celui de Champa- 
gne dans une plus forte proportion que celui de Bour- 
gogne, pays frondeur par excellence, et qui, tout en résis- 
tant plus que les autres provinces à une influence régula- 
trice, attaquait plus radicalement qu'elles les fondements 
de 11 langue d'oïl et assouplissait peu sa forte accentuation 
native. En elîi^t , le trouvère qui célébrait la geste de 
l'illustre duc Girart, est le premier qui se soit servi d'un 
langage de transition entre la langue d'oïl encore floris- 
sante et la langue française, timide et hésitante encore. Cette 
chanson de geste, racontant la haute fortune et les malheurs 
du duc Girart, faisait, dès le temps du duc de Bourgogne 
Eudes IV (i), le charme de l'élégante cour de Bourgogne et 
des princes et princesses de cette illustre maison ; elle était la 
principale lecture des hommes d'armes et des damoiselles du 
palais de Philippe-le-Bon et de Charles-le-Téméraire. A partir 
de cette dernière époque, la Bourgogne, en devenant française 
malgré elle, garda avec un soin jaloux, son esprit, son patois et 
ses traditions, tandis que son dialecte, au contraire, chose re- 
marquable, favorisait la révolution qui profitait à la langue 
française. 

Somme toute , il ressort de ce qui précède : 1° que les deux 
chansons de geste, celle de Hugues Capet et celle de Girart 
de Rossillon, sont contemporaines de l'histoire de saint Louis, 
écrite par le sire de Joinville; 2° que le poëme de Hugues 
Capet, en dialecte picard, gardait religieusement la syntaxe de 
la langue d'oïl, pendant que le dialecte champenois du sire de 
Joinville, et surtout le dialecte bourguignon de la chanson de 
geste de Girart, apportaient leur bagage de transfuges dans 
un camp nouveau. 



(1) Régnant de ISl.'i h 1349. 



REMARQUES. 353 

A présent que nous sommes sur la trace de ces défections 
nous allons les suivre pas à pas. 

Christine de Pisan, poète et prosateur du XIV» siècle fré 
quentait la cour de Bourgogne, et ce fut à la sollicitation de 
Ph.l.ppe-le-Hardi (1) que cette intéressante femme composa 

histoire du roi de France Charles V. Elle avait aussi vécu k 
la cour de ce prince, qui avait lait de Thomas Pisan père de 
Chnstme, un conseiller de la couronne et un astronome en 
itre. On sent déjà dans la prose de Christine une influence 
directe du langage de l'Ile-de-France. Cependant l'éditeur du 
Livre des feus du sage roy Charles (2), y a assez respecté l'ortho- 
graphe de l'auteur pour qu'on y aperçoive encore de vives 
traces de la langue d'oïl, témoin ce passage : . Le roy Charles 
^ avo.t un sien varlet de chambre, lequel, pour cause que 
« en lui savoit plusieurs vertus, moult amoit. Celluy par es- 
« pecial sur tous autres, souverainement bien lisoi't et bien 
« ponctoit et eiitendanz homs estait. » 

Poète d'une exquise sensibilité, Christine de Pisan avait ex- 
prime les sentiments les plus délicats sur son union avec 
Etienne Castel: on lit ces vers dans .m de ses virelais : 

Doulce chose est que mariage. 
Je le pais bien par moy prouver. 

Restée veuve, elle écrivit une mélancolique élégie, dont 
chaque vers commençait par : Seulette suis. Cette pièce est un 
des premiers échantillons qui parurent de la langue fran- 
çaise. 

Eustache Deschamps, poète champenois, contemporain de 
Christine, et qui a vécu tout un siècle moins six ans sous les 
quatre premiers Valois, c'est-à-dire de 1328 à 1122. ne tient 
plus aussi à l'ancien langage que par un fil; cependant il écrit 
encore dans un virelai : 

Moult est mes trésors jolis [mon trésor joli;. 



(1) Duc réguaut de 1363 à 1404. 

(2) Petitot, Paris, 1819. 



324 REMARQUES. 

Et, pensant tout le contraire de Christine de Pisan sur le 
mariage, il donne ce conseil à un ami : 

Tu es frans (libre), tu prendras servaige : 
Hons qui se marie, se tue (1). 

Une langue faite est longtemps vivace et ferme sur ses 
vieilles assises ; les preuves surabondent pour montrer qu'il 
en a (Hé ainsi de la langue doïl. 

Il faut aller jusqu'au milieu du XV' siècle, c'est-à-dire jus- 
qu'aux poésies de Charles il'Orléans (2), pour rencontrer, eu 
sa personne, un champion déjà décidé de l'inauguration delà 
langue française. Prince accompli, vivant au cœur de la civi- 
lisation et étant lui-même le principal ornement d'une cour 
brillante et lettrée , il devait naturellement refléter toutes les 
teintes de la nouveauté, diral-je, plutôt que du progrès, et les 
uuances les plus déliées d'un langage qui, à force de se subs- 
tituer, de juuren jour, à celui qui faisait loi d'abord, le supplan- 
tait eiiûn fatalement. 

Ce n'est point la science ni aucun progrès grammatical qui 
a fait triompher ainsi la langue française, c'est bien plutôt 
l'empirisme né de l'oubli du berceau latin de son antagoniste 
la langue d'oïl. Mais la mobilité est l'apanage de tous les 
modes d'expressions de la pensée; aussi la langue française, 
(Ifpuls Charles d'Orléans jusqu'aux chefs-d'œuvre qui ont fait 
la splendeur du Xyil^ siècle, ne s'est point arrêtée dans ses 
révolutions séculaires, et, selon la loi commune, elle arriv^era 
à la vieillesse et à la décadence, car la perfectibilité absolue 
n'est pas un attribut de l'humanité. 

Citons ici quelques expressions du vieux bagage français de 



1^1) Gitallon prise, comme les précédentes, au Recueil des Poètes, 
publié sous la direction de M. Eugène Crépet. 

(2) Né à Paris en 1391, prisonnier en Angleterre à 24 ans, depuis 
la balaille d'Azincourl , de 1415 à 1440, époque où il écrivit ses 
poésies; il mourut en 1463. 



REMARQUES. 325 

Charles d'Orléans, lesquelles, entre beaucoup iFautres. s'en 
sont allées dans nos patois, comme cela était arrivé pour les 
dialectes de la langue d'oïl : le mot mèrencolie, par exemple, 
est de ce nombre. 

Vous envoyé, ma souveraine, 
Un souspir niérencolieux, 
Quaut mértncolie mauvaise 
Me vient maiutefois assaillir. 

Ce mot mèrencolie était alors emprunté du latin mœror. 
C'est sans doute Ronsart qui l'a fait vieillir en y substituant 
mélancolie (du grec p-sXcxa) ; mais le patois, essentiellement 
conservateur des racines latines, a gardé le vieux mot mèren- 
colie, comme il a rejeté le signe S de ses vocables quand la 
langue française en eut fait une marque du pluriel. Je sais fort 
bien, toutefois, qu'on peut invoquer contre cette théorie le 
changement fréquent des liquides let r en l'une ou l'autre. 

Charles d'Orléans écrivait aaje, pour âge; compaijnie, pour 
compagnie; congnoistre, pour connaître; gait/e, pour gage (1); 
mirouër (2), pour miroir; voulentiers et vêlante, pour volon- 
tiers et volonté; ilvenrra, pour il viendra. Enfin, il employait 
des expressions comme celles-ci : « Que je voise, que je venisse, 
qu'il voulsist , ne me chaut (ne m'importe), etc. Or, toutes les 
formes que je viens de citer, surannées pour le français, sont 
restées en vigueur dans le patois. 

Qui ne sait que les poètes et prosateurs qui vinrent après 
Charles d'Orléans ont aussi lai.ssé dans les patois ([uantité de 
défroques de style. Nos poèmes héroïques et, par exemple, 
celui de la geste de Girart , en dialecte de Bourgogne , 
abondent en cette expression : être de pute aire, c'est-à-dire 
être de méchant état ou condition. Or, voici la reproduction 



(1) Toutes les désinences en ngc prennent 1'/ dans le patois. 

(2) C'est ainsi que les Dijoimais pur sans prononcent encore la 
diplilliongue oi. Ils ne disent point le roi, mais le rouet, lixloi, mais 
la louèt, le droit, mais le drouët, etc. 



326 rtRMAHQUES. 

de cotte épithète dans le pur patois bourguignon des noëls 
d'Aimé Piron (1) : 

Le peut uiouslre de naiturc .... 
Que mau(]i sô sai fesure ! 
El è eiue legadiire 
Qn'a\)U petite que lai nèu. 

Il ne faut pas écrire jicitx , coniuic je l'ai vu écrit quelque 
part; ce mot, ainsi orthographié, ne pourrait donner que 
peiixe au féminin II vient du latin putidus, dont Tantépénul- 
tième est longue. Peut est donc un dérivé naturel. 

En démontrant les intimes rapports des dialectes et des pa- 
tois, je crois avoir sulTisamment appelé l'intérêt de la linguis- 
tlipie sur leur examen sinuillané. C'est parce que les patois, 
surtout, gardent les formes radicales d'une langue destinée à 
subir tant de variations d'existence, selon la mobilité des so- 
ciétés, que l'étude en est si intéressante. 

Il était réservé à deux spirituels Bourguignons (2) de donner 
au patois de leur province la plus brillante consécration. Il 
faut bien se garder de croire que ce genre d'étude, qui avait 
absorbé plus de quarante ans de sa vie appliquée, ail été, de 
la part de Lamonnoye, une simple fantaisie: loin del;i,conmie 
nous allons le voir. 

Vers la hn du XVII' siècle, les études générales sur la lo- 
giqueet lagrammaire occupaientles esprits, fort enclins alors à 
analyser les chefs-d'œuvre littéraires de ce siècle. La faveur de ces 
études s'accrut par rintluence de l'encyclopédie et gagna les 
provinces. Le savant président de Brosses, du Parlement de 
Bourgogne, ne se contentait point de fournir d'articles sur 
l'étymologie et la grammaire, ce recueil qui avait alors une 
vogue éclatante; il faisait paraître, en 1765, un Traité sur la 
formation mécanique des langues. Avant cela, Lantin de Dame- 
reij, doyen du même Parlement et l'un des membres les plus 



(1) Noël 27, p. b22, de celte collecLiou. donnée par moi, Dijon, La- 
marche, 1858. 

(2) Lamounoye et Aimé l'iioii, père d'Alexii Piroii, auteur de la 
Métroincaiic. 



liEMAhQUES. 327 

éi'udits de l'Académie de Dijon, laiiuelie ('ùiiuiiençait à se for- 
inei% publiait, en 1737, un glossaire du romande la Rose, pour 
laire suite à une édition de ce roman traduit de la langue 
d'oïl en français, plutôt que reproduit fidèlement par Lenglet 
du Fresiwij, en 1735. Lantin avait écrit, en outre, un remar- 
([uable discours sur l'utilité des glossaires. Comment donc La- 
monnoye, dont un juge sévère et compétent, c"est-tà-dire 
Bayle, vantait l'esprit judicieux dans toute espèce de travaux 
d'érudition et de critique, serait-il demeuré insensible à cet 
engouement d'études grammaticales, lequel avait pris alors un 
caractère presque fiévreux ? Mais Lamonnoye fit plus que s'y 
associer : il prit les devants; car la première édition de ses 
Noëls porte la date de 1700, et le remarquable glossaire qu'il 
a joint à une de ses éditions subséquentes, montre déjà de 
(]uelles investigations curieuses le patois est susceptible. 

Aucun de ses contemporains ne fut aussi ingénieux que lui 
dans la philologie du langage vulgaire. On peut dire qu'il s'y 
était préparé par des exercices de haute lice, puisqu'il avait 
été jusqu'à traduire en vers grecs et en dialectes helléniques 
dilîérents, plusieurs odes ou épitres d'Horace (1). Mais il n'y a 
pas de science où, de la synthèse, un esprit curieux et appliqué 
ne passe à l'analyse; c'est ce que fit Lamonnoye en voulant se 
rendre compte du mécanisme de la langue vulgaire ou patois 
de sa province. Il employa vingt-cin(i ans à étudier ce langage 
qui était en plein exercice dans la rue Saint-Philibert, quar- 
tier des vignerons dijonuais. Là, i)arini les ccraignes, caves ou 
salles basses qui servaient de liiuix d'assemblées du soir ^ux 
familles d'artisans, le français n'avait pas droit d'asile et tout l'es- 
pritdu patois s'y dépensait. Aimé Pironet son ami Lamonnoye 
trouvaient le moyen de l'y recueillir, et de plus, le premier ne 
manquait jamais de faire jaser les paysans qui achalandaient 
sa bouti(iue d'apoi,hicaire située alors au coin do la rue qui 
porte son nom, dans riiémicycle de la place Saint-Georges, et 
de leur donner la répli(|ue en palois. 



(1; On sait que les Grecs complaient quatre dialecles i»riiicipaiix : 
Vattiqve, le dorique, i'éolique et ['ionique. 



328 REMARQUES. 

Ces cl(Hix fidèles amis et interprètes du langage rustique 
n ont pas eu d'émulés, parce que, loin de procéder comme eux 
du lond des choses, des imitateurs puérils, grotesques ou im- 
puissants, prétendirent, avec un sans façon étrange, qu'en ha- 
billant des mots avec certaines désinences, ils parlaient ou 
écrivaient en patois. Le moindre paysan de Fontaine ou de 
Talantqui les aurait entendus, aurait ri de bon cœur de leur 
ridicule jargon. 

C'était la marotte du bon, laborieux et savant Feignot, et 
d'un de ses confrères de l'Académie de Dijon de prétendre sa- 
voir écrire en ce langage; et ils avaient imaginé de s'en servir 
pour se récréer. Toutefois, comme un idiome quelconque est 
l'œuvre des siècles, surtout la langue vulgaire, et par consé- 
quent ne s'invente ni ne s'improvise, ils pensaient se tirer 
d'alfaire en se faisant les disciples assidus du seul Chainge- 
nai(l), Ronsart ou Despautère du genre, qui reste encore au- 
jourd'hui debout sur les ruines du vieux langage de sa pro- 
vince, comme Marins sur les débris de Carthage. Ce Chaincjenai 
de notre époque se recommande aux lettres bourguignonnes 
par de charmantes petites productions dont la dernière, dans 
ses allures grivoises, est un vrni diamant de patois pur (2). Il 
ne manie pas avec moins de grâce et de facilité la poésie fran- 
çaise. Chaque fois que Peignot et son complice (3) en attentats 
contre le vieux Chaiajenai, apportaient à leur aristarque leurs 
bribes soit disant bourguignonnes, le premier, avec une na'ive 



^1) D'après Lamonnoye (ce qu'où voit dans la préface de ses noëls", 
haillni dé sôflui. ai chai'igenai répond au dicton français : donner dos 
.soufflets au poêle Ronsart on au grammairien Despanière. — Chain- 
genai déuoœinalion bourgognisce de Sni/it-Genés , était le nom d'un 
vigneron qui avait un mei veilleux nnturel pour In poésie bourgui- 
gnonne. Or l'existence de ce personnage remonte à une époque anté- 
rieure à [.amonnoye, le |uel nous apprend, dans son glossaire, qu'il 
avait de tout temps ouï parler de ce singulier puriste du patois bour- 
guignon. — On avait doimé ce surnom à Pierre Dumay. 

(2) Le titre de cet opuscule dû à la plume de M. Charles Benoist 
sous le pseudonyme de Bysonet, est : Ébouisseman dès huihitan de 
Co'anon. Il a eu manuscrit une parodie de la GenôsCj de la plus 
plaisante et de la plus innocente gaîté. 

(3) Amanton. 



REMARQUES. 329 

déliance de sou impéritie, le second, avec une comique assu- 
rance, notre moderne Chaliigenui avait soin de leur tenir ce 
langage : 

'( Suivez donc voire science à vous , mes respectables Mes- 
« sieurs, et ne prenez pas la peine de penser en français pour 
u écrire en patois : vous feriez des solécismes, voire même des 
« barbarismes , et vous ne pourriez suffire aux pensums. » — 
Ce petit discours, en vérité, m'a toujours paru aussi juste que 
piquant et d'une désinvolture de montagnard; il signiliait, en 
d'autres termes : « Mes bons Messieurs, veuillez, je vous prie, 
« ètn', assez sensés pour ne pas habiller en style macaronique 
» a la Michel Moria, le franc patois qui est ma langue mater- 
« uclle à moi, conme la langue des livres est la vôtre, k 
« laquelle je n'ai aucun droit de prétendre. » 

Une preuve de l'importance qu'on accorde, dans le monde 
savant, auK derniers vestiges du palois bourguignon, c'est que 
ce p't'nis figure aujourd'liui, avec toutes les langues de la chré- 
tienté, dau3 la traduction de la bulle hieffabiUs On doit cette 
curieuse traduction à M. Charles Benoit, libraire à Dijon, et 
\wive chaiugenai actuel, à qui je fais allusion une page plus haut. 
Un respectable ecclésiastique ne lui a prêté son aide que pour 
finterprétation théologique du texte de cette bulle. 

Les études sérieuses que je viens de présenter ne s'adressent 
point aux esprits légers et superficiels, ni à ceux qui écrivent 
tant bien que mal dans une langue sans avoir jamais eu la 
pensée de se rendre compte de ses origines et de son méca- 
nisme. Il faut, en efft^t, pour cela des efforts d'application dont 
ces deux espî^ces de gens sont ft)rt peu susceptibles. Il existe, 
au contraire, et parmi les plus lettrés surtout, des hommes 
d'élite qui, sachant bien que le langage n'est, pas plus que tout 
ce qui est do condition humaine, condamné à l'immobilité, .se 
féliciteront de voir pénétrer ici l'heureuse impulsion donnée 
depuis peu ii la linguistique par d'ilUr^res savants de France 
et d'Allemagne, et se faire utilement sentir dans une province 
riche en travaux de tous genres, et disposée à protester dans 
tous les temps par ses actes et par son esprit contre l'inepte 
dédain professé ii l'égard des lettres par les ignorants ou par 
certains esprits renfermés exclusivement dans le.-, bornes dune 



330 REMARQUES. 

science spéciale, ou voués au culte du matériel sous les mille 
formes qu'il peut revêtir, surtout de notre temps. 

Je termine ces remarques en assurant mes lecteurs et mes 
compatriotes bourguignons que, si je n'ai point réussi à les 
satisfaire entièrement dans tout l'ensemble de ce travail, j'ai 
du moins la consolante pensée d'avoir entrepris et achevé avec 
courage une œuvre d'utilité générale, tout en faisant revivre 
notre belle province dans ses vieilles mœurs, dans son histoire 
et particulièrement dans son langage. Il y avait la le stimulant 
de deux aifections nobles et profondes, celles de la grande et de 
la petite patrie, et je me suis plu à les conf.-ndre en une seule 
par t.")utc:'s les forces de mon dévoùment. (Extrait des Mémoires 
de l'Académip.) 



Dijon, iuipiimerie J.-E. liabiitôt , fjlace Saint-Jean. 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



Kdiication de Famille, et^ à la suite, Essai sur rÉtiidc de 

riliMloire. In l'2, Pans, 1S51. 

l>escri|»tion d*un Temple dédié à i%pollon. Id-4* avec 
pl.nches, Ui.ioa, 1851. 

Eclaircisseiiienis sur les l*ra<îqnes occiilles des Xeni- 
plitM-s. Trois uiéuioires iu-4» avec plauclies, Paris et Dijou, 1851, 1852, 
1833. 

iSladstifiiie de la llillce du Temple. Tn 4°, Paris, 1853. 

Histoire et L.és:endc concernant le Pays de la llon- 
ta$fne. Iii 8°, Paris, 1833. 

Examen des Fouilles de Vertilium. 10-4» avec planches, 
Dijon, 183i. 

Du Cbant liturg'ique, résumé critique et état de la question. In-S», 
Paris, 1834. 

Textes dans l'Album du Cliàtillounais, publié par M. Ne^les. 
Gratiil m-folio, Chàiilion et Uijoii, 1833. 

Histoire de Tlldiome Botirg-uig-non et de sa Littérature 
propre, ou Hhilol"gie C'Hiipaiée de cet lOioiue. Iii-8°, Dijon, ISoti. 

Hoëls dMinié Piron. en partie iiiédils, avec un Glossaire et la 
Musique. Grand in-12, Uijou, 1858. 

I.e Koman de O. de ISossIllon, en langue d'oïl, dialecte de 
Bourgogne, tiiand in 8", Paris et Uijon, 1858. 

Histoire des premiers Temps féodaux, à la suite de l'œuvre 
précédenie. 

Événements militaires de fVO? à ISI5. In-S" , Paris et 
Dijon, JS59. — Le geciéul Feriy y a son histoire cumme type de toutes les 
vertus militaires et civiles. 

Elo{>fe^ d« Jean Frantin par l'examen de ses CEuvi'es. 

lD-8", 2" édiiion, Dijon, 1804. 

Histoire îles principales Fondations relisrieu<ies du 
Itaill'ag-e de la Slonia^-ne (Sainl-^eine, O^ny Abbayt de Cliàlillon, 
Lu^iiy, Le Val-des Chuox). I11-40, Pans et Dijon, 18t)4. 

Par's et la Province, 2» édition de la lettre d'un Académicien 
minin pir un chien eiirngé. lii-8'% Dijon, ISiiô. 

Origrine, Décadence et liéforme de la maison -mère 
des relÎK-iciises Uernardîncs Cisterciennes, tandee à Tari. 
Iu-8», Paris, 18G7. 

Itésumé des Travaux de la Commission des Antiquités 
de la Côte-il'Or, pendant les dix auuées de secrétariat de l'auteur 
dans celle compagnie. ln-4o, Dijon, 1867. 

€Euvrcs détachées formant de 20 à 25 fascicules en divers formats, 
de 1852 à 1869. 

\'ocabiilnire raisonné et comparé du .Dialecte et du 
Patois de la province de BEour$>'o;rne, on Eind'' de l'hisl'iire et 
des moeurs de celle proviice, d'après iOn lan^nue ln-8", D jon, 1870. 

^OIJS PRESSE : %'ol(aire et ses Contemporains DijonnalSi^ 
au XVm* siècle. in-S<>, 1870. 



DIJON, IMPRIMERIE J.-E. RABOTUT. 




PC Mignard, Thomas Joachim 
/T-N^ip^k 2997 Alexandre Prosper 
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