Skip to main content

Full text of "Voyage archéologique et historique dans l'ancien comté de Bigorre"

See other formats


This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 
to make the world's books discoverable online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that 's often difficult to discover. 

Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the 
publisher to a library and finally to y ou. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying. 

We also ask that y ou: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
any where in the world. Copyright infringement liability can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web 



at |http : //books . google . corn/ 




A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 
précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 
ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 
"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 
expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 
trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 
du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 

Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer r attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

À propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 



des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse ] ht tp : //books .google . corn 




600029669- 






600029669- 




•^ 



t 



_fc oi 



1 




VOYAGE 

'ARCHÉOLOeiIlM ÏT HISTORIQP 



DANS l'ancien 



CONTE DE BIGORRE 



PAR 



M. CÉNAC MONCAUT 



CHEVALIER DE L'ORDRE ROYAL DE CHARLES III ( D*ESPAGNf: ) , 

MEMRRE DU CONSEIL GÉNÉRAL DU GERS, 

DE l'académie des INSCRIPTIONS ET BELLES LETTRES DE TOULOUSE, 

AUTEUR DE L*HISTOIRE DES r?RÉNÉES ET DES RAPPORTS INTERNATIONAUX 

DE LA FRANCE AVEC I/ESPAGNB . ETC. , ETC. 



f^ 



Û â 



TAREES 
CHEZ Tll. TELMON . IMPRIMEUR-ËDITEI R. 

PLACE DU MAUBOURCUET. 



> 



PARIS 
CHEZ DIDRON, LIBRAIRIE ARCHÉOLOGIQUE. 

RUE ST-DOMÎNïQl'E. 
— 1856 — 



Z3 



'/. c.y^. 



Tarbes. — Typ. et lilb. de Th. Telmon, imprimeur de la préfecture. 



iMM wm mmtm^. 



-a " i c 



ÉPOQUE ROMAINE. 

Page» 

Inscriptions. 5 

Pile d'elEslélou 6 

Camps de Pouzac et de JuUian ... 7 

MONUMENTS RELIGIEUX. 

ÉPOQUE ROMANE. 

Abbaye de St-Savin . . * 9 

La salle capitulai re 40 

La basilique ^ . . . . . 44 

Le tombeau 42 

Lourdes, Piétat, Soulon , . 44 

Aoulari, Pouy-Aspé, St-Orens . . .- 45 

Luz, église des Templiers, inscriptions 46 

Ësquiezo, Lasserre 49 

St-Pierre, Saligos 20 

St-Pé-de-Générez, sa fondation 20 

Chapiteaux , 23 

Sa destruction 2o 

Chapelle de Thospice à Bagnères 26 

Cathédrale de Tarbes 26 

Porte de St-Jean à Bagnères 28 

Église de St-Sever-de-Rustanf 29 

Châsse de Ste-Libérate à Mazères 34 

Chapelles de Cieutat et de Lannemezan 3^ 

STYLE GOTHIQUE. 

Cloître de Rustan 3S^ 

Ses admirables chapiteaux 36 

Tombeau du père Lacroix "... 4^ 

Abbaye de la Réole, chapiteaux 46 

Le rétable des Jacobins à Bagnères 47 

Les Carmes et réglise Notre-Dame de Trie SST 

Curieux chapiteaux 6& 

Monastère de Médous 56 

— de Longages 5T 

Rabastens 68 

St-Jean de Tarbes *. 6a 



Les Carmes de Tarbes 61 

Ibos et Bernède 62 

Église de Bagnères 63 

— de Campan 64 

Parallèle de la féodalité et de la société religieuse 67 

Abbaye de Lescaladieu .^ 69 

MONUMENTS CIVILS ET MILITAIRES. 

Château de Mauvezin 75 

II est assiégé et pris par le duc d'Anjou 79 

Ses divers possesseurs 80 

Grottes fortifiées de Lourdes et de Lortet 84 

Château de Lourdes 82 

Il est assiégé par le duc d'Anjou 86 

Mort tragique d'Arnaud de Béarn 87 

Expédition des capitaines de Lourdes 88 

Château de Ste-Marie 90 

La ville de Lourdes 91 

SYSTÈME TÉLÉGRAPHIQUE DU BIGORRE. 

tiieou. — Labassère. — Vidalos 93 

Vieuzac. — Tour du Prince-Noir, Beaucens 94 

Chronologie des seigneurs de Lavedan 96 

Asté, ses vicomtes, Corizandre et les Grammont 99 

Beaudéan et les calvinistes 400 

Bonnefont, exil de M. de Montespan 104 

Résumé de l'archéologie du Bigorre 103 



^-©-^•^-^«M- 



OBSERVATION DE L'AUTEUR. 



Pour faciliter la compréhension des ouvrages archéologiques 
aux lecteurs les moins familiarisés avec les mots particuliers à 
cette science, nous avons jugé à propos de donner quelques 
explications sur les termes les plus généralement ignorés : 

Abaque. — Saillie supérieure d'un chapiteau. 

Abside, — extrémité orientale d'une église de forme ronde. 

Appareil, — Grandeur de la pierre de taille. 

Arcalure. — Ouverture ronde ou ogivale, murée. 

Atnortissement, — retombée , inclinaison d*un arc à droite et à 
gauche. 

Arc tudor. — Arcade excessivement surbaissée, arrondie à sa nais-' 
sa née. 

Archivolte, — Arc d'ornement surmontant l'arc principal. 

Arckères, — Lucarnes servant de meurtrières aux archers. 

Auréole, — Cercle rond ou cleptique, entourant le Christ ou la 
Vierge. 

Barbacane, — Ouvrage avancé, protégeant une porte de ville ou de 
château. 

Bandes lombardes, — Contrefort saillant de 44 à 42 centimètres 
seulement. 

Berceau. — voûtes plein-cintre sans arêtes. 

Colonnes géminées, — C'est-à-dire réunies par deux. 

Chevet. — Extrémité orientale d'une église, quelle que soit sa forme. 

Clerestory ou éclairage. — Disposition des fenêtres. 

Fleurs crucifères, — C'est-à-dire à quatre pétales en forme de croix. 

Fenêtres géminées, — Réunies par deux. 

Gable, — Façade du couchant d'une église. 

Intrados, — L'intérieur d'une arcade sous la voussure. 

Larmier. — Bande saillant au-dehors d'un mur pour rejeter les 
eaux pluviales. 

Linteau. — Pierre horizontale formant le dessus d'une porte. 

Menons, — Pans de mur séparant les crénaux entre eux. 

Modillon. — Console supportant une frise et ornée d'une tête ou d'un 
objet sculpté. 

Nimbe. — Cercle entourant la tête d'une personne divine ou d'un 
saint. 

Nartex, — Auvent ou porche placé en avant d'une porte d'église. 

Rinceaux. — Espèce de palmes d'ornementation disposées horizon- 
talement. 




600029669- 





r • 

1% 



VOYAGE 

'AReHiOLOSlIlIlK ET HISTORIDIIE 



DANS l'ancien 



COMTE DE BIGORRE 



PAR 



M. CÉNACMONCAUT 



CHEVALIER DE L'ORDRE ROYAL DE CHARLES III («'ESPAGNE ), 

MEMBRE DU CONSEIL GÉNÉRAL DU GERS, 

DE l'académie des INSCRIPTIONS ET BELLES LETTRES DE TOULOUSE, 

AUTEUR DE L'HISTOIRE DES PTRÉNÉES ET DES RAPPORTS INTERNATIONAUX 

DE LA FRANCE AVEC L'ESPAGNB , ETC. , ETC. 



^^^J^^^ 



TAREES 
CHEZ TH. TELMON . IMPRIMELR-ËDITEUH, 

PLACE DU MAUBOURCrKT. 

PARIS 
CHEZ DIDRON. LIBRAIRIE ARCHÉOLOGIQUE, 

RCE ST-DOMÎNIQI'E. 
— 1856 — 



£3 



'7. ^ . 7^. 



— 6 — 

Millin trouva dans une maison de Canipan l'inscription sui- 
vante enlevée à une chapelle chrétienne et gravée sur une pierre 
de forme cylindrique. 

IMPE. CAE 

SARI. M 
AVR. VAL 

MAXIMI 

ANO. PIO 

Aienhart avait découvert les deux suivantes près d'Asie. 
AGEONl DEO 

DEO AGEONl 

LABVSIVS AVLIN 

AVRIN 
V. S. L. M V. S. L. M 

probablement 
TAVRINI,F. 

Nous possédons en outre quelques poteries peu intéressantes, 
découvertes dans une grotte du voisinage de Luz, et dont la pré- 
sence en ce lieu semble indiquer que les populations cherchè- 
rent un refuge dans ces souterrains à Tépoque de l'invasion des 
Vandales. Nous citerons encore la pile évidemment gallo-ro- 
maine de Vielle, connue sous le nom det Estélou (l'étoile) si- 
tuée non loin de Montgaillard, sur la rive droite de l'Adour et à 
laquelle nous allons consacrer quelques lignes de description. 

Ce petit monument de la famille de ceux que l'on découvre en 
assez grand nombre entre Martres Tolsanes, St-Bertrand de 
Comminges, et quelques points du département du Gers, ne 
présente plus qu'un cube carré de 3" 50^ sur chaque face; il est 
formé d'une maçonnerie pleine, recouverte à l'extérieur d'un 
revêtement de petit appareil romain. Quoique cette construction 
n'ait pas aujourd'hui plus de 2" 50<^ d'élévation, il nous est fa- 
cile, en la comparant aux monuments de la même classe, dont 
nous venons de parler, de comprendre qu'elle se terminait en 
pyramide quadrangulaire, à la hauteur de 5 à 6 mètres; elle de- 
vait aussi présenter, à l'est, une niche plein-cintre, occupée par 
la statue de grandeur naturelle d'une divinité. 

Quelques archéologues ont bien prétendu que ces piles, qui 
sont assez souvent au nombre de deux, marquaient sur les voies 
romaines les mutationes ou les jonctions de routes; mais rien 
n'établit qu'elles fussent placées sur les lignes stratégiques, et 
comme on connaît parfaitement la forme des pierres milliaires 



— 7 - 

chargées d'indiquer les dislances, on ne peut les confondre avec 
ces jalons permanents. Nous nedevonsyvoir par conséquent que 
des édifices religieux consacrés aux divinités dont ils renfer- 
maient les statues. 11 est même permis de croire que ces innom- 
brables piliers à niche que le moyen âge éleva sur les routes à 
rentrée des villages, afin d'exposer aux regards des voyageurs 
rimage de quelques saints, tirèrent leur origine de ces piles 
gallo-romaines. Ces petits autels chrétiens, que Ton retrouve en- 
core en si grand nombre en Italie, en Espagne et dans nos Py- 
rénées, semblent, en effet, n'avoir été qu'une imitation des au- 
tels payens, dont ils reproduisent la forme sur une échelle in- 
finiment raccourcie. On n'ignore pas que le christianisme s'at- 
tachait à substituer les objets de son culte à ceux du paganisme; 
quand les églises remplaçaient les temples sur le lieu môme où 
ils avaient existé, n'élail-il pas naturel que les croix et les ora- 
toires s'élevassent sur les ruines des édicules gallo-romains, et 
des autels votifs 

Nous pouvons ajouter enfin à cette nomenclature de monu- 
ments laissés par les conquérants des Gaules les campements ro- 
mains de Pouzac et de Jullian. S'ils n'ont conservé aucune trace 
des bourrelets de leurs fortifications, ils ne trouvent pas moins 
de fortes présomptions d'authenticité dans la tradition, dans 
leur dénomination évidemment romaine : camp de César ; 
Jullian ; ou camp de Jullius, et dans leur situation à l'entrée des 
gorges de l'Adour. Cette circonstance, en effet, semble les relier 
à cotte ligne de camps retranchés qui s'étendait de Bayonne à 
Narbonne, et dont nous avons fait connaître la direction dans 
notre histoire des Pyrénées, T. 1. P. 90. 

Un autel votif dédié Marti invicto, et quelques tronçons d'é- 
pées romaines, découverts dans celui de Pouzac, ne permettent 
guère de conserver de -doutes, du moins à l'endroit de ce 
dernier. 

Les voies romaines, dont les itinéraires nous font connaître la 
direction, se dirigeaient de Lugdunum convenarum ;\ Lapur- 
dum (Bayonne), en passant par Aquœ convenarum que l'on croit 
être Cabvert et par Viens aquen'sium (Bagnères de Bigorre). Mais 
on n'a découvert aucune pierre milliaire, indicative de station, 
qui puisse donner le tracé de ces voies 

Nos connaissances archéologiques sont donc excessivement 
bornées h l'égard de la civilisation romaine. Le PalatiumEmi- 
lianum, sur lequel s'éleva plus tard St-Savin, n'a pas laissé la 
moindre ruine ; nous avons perdu jusqu'à la trace du lieu qu'oc- 



— 8 — 

cupa le. château de «p^iestrium, illustré par la belle défense 
d'Adrien, de» Géronce et de St^Sever, assiégés par .les Vandales 
vers 405. Turba^ elle-^méme (Tarbes) ne nous a pas légué »une 
seule pierre de ces époques reculées; pas un bourg, pas une 
villa ne se montrent à nous sur ce territoire couvert de .forêts, à 
travers rhorizon obscurci de rhistoire. Si ,nous voulons coa- 
sulter l'époque gauloise, nous ne .trouverons que les pierres, 
druidiques i\es Parets de Teutouts sur lemont Iéris,jles tumulus 
deMontgaillard, enfin le caillou de Cieutal, situé àî kil. aucoa- 
cliant de ce village ; encore la destination de, ce dernier pouvr- 
rait-elle être contestée?.... hâtons-^nous donc de franchir ces 
époques nébuleuses, et arrivons aux richesses archéologiques 
semées sur. notre sol par la fevveurdeg «premiers chrétiens. 



MONUMEttTS REirGIEUX 



DU Vil- AU XIl-' SIÈCLES. 



ABBAYE DE $l-3AVIN. 

A jove principiurn, disaient les anciens; toule'histoire de Fart 
chrétien doit commencer par celle d'une basilique, peuvent 
dire les modernes. Le Bigonre neifaitpas exception à cette rè- 
gle; car si Ton veut remonter au^berceau du christianisme dans 
ces contrées, il .faut, s'occuper de St-^ayin. 

Les chapelles etles oratoires élevés dans les plaines de T'Adour 
et des gaves, par les martyrs des premiers siècles : St-Sever, St- 
Lézer, 9t-'Libératé, St^Géronce; avaient disparu sous les coups 
des vandales, lorsque Savin, fils d-un comte de'Poitiers, vint en 
611 chercher le silence. et la paix dans les montagnes dc'la val- 
lée du:Gave, sur les ruines de l'ancienne. abbaye deytllabencer, 
londéeelle-méme^au milieu des débris du PalatiumtEmilianum.; 
mais à cette époque de bouleversemeut sociàU^où les invasions 
des barbares se succédaient comme des teippôtes sur .une mer 
^gitée., pqu d'établissements .pouvaient consQi'ver une longue 
existence 

A peine le monastère de St-Sayin venait-il d'être richement 
doté par Charlemagne, queila^terrihleiinyasion des Normands le 
renversa de-fond, en. comble en 843, et;ce ne fut que sous Ray- 
mond, vers '945, qu'il fut relevé par la pieuse générosité de ce 
comte de JBigorre. N'oublions ^pas Ja date dp cette dernière fon- 
dation, elle doit jouer un certain irôle dans l'eîcaraen de cet édi- 
fice. Nous allons successivement :étudier .les débris du cloître, 
ceux de la salle capitulaire, la basilique et le tombeau du pieux 
confesseur. 

'Le cloître des bénédictins, situé au nord del'église et com- 
plètement détruit, n'a conservé que le double rang de corbeaux 
en biseau qui soutenait la toiture et les planchers, une pre- 
mière porte plein-cintre ouverte à la hauteur de la galerie supé- 



— 10 — 

Heure, et une seconde à linteau droit, ornée d'un monogramme 
du Christ, placée au rez-de-chaussée. Ces divers témoignages se 
réunissent pour établir que le cloître présentait deux étages de 
galeries, comme celui de Pampelune,et qu'il communiquait avec 
la basilique par les deux issues que nous venons d'indiquer; 
mais l'absence de toute naissance d'arceaux établit également 
qu'il ne fut jamais voûté. 

Il est permis d'inférer d'un fragment de pilier d'angle, orné de 
colonnettes prismatiques, que certaines parties avaient été refai- 
tes au XV"* siècle. Il reste évident, toutefois, que la plupart des 
galeries gardèrent leur caractère roman, jusqu'aujour de leur 
dernière destruction ; il suffit de consulter, pour s'en convain- 
cre, les nombreux chapiteaux à feuilles de palmier, à disques 
entrelacés et à fleurons, que l'on a réunis sur la terrasse et dans 
la salle du réfectoire. 

Les anciens bâtiments claustraux n'ont d'ailleurs conservé d'in- 
tact qu'une salle capitulaire, formée de six voûtes plein-cintre 
à grosses nervures toriques et croisées, reposant sur deux co- 
lonnes centrales. Ces colonnes cylindriques offrent cette parti- 
cularité, que deux des fruits des angles de leurs bases ont été 
remplacés par un ser))ent savamment enroulé, et par l'agneau 
pascal assez rapproché de la forme d'un rat. 

Cette salle très basse et de petite dimension ouvrait sur le 
cloître par une porte plein-cintre, et par deux doubles arcades 
ornées de colonnettes à chapiteaux très grossiers. L'ensemble et 
les détails appartiennent donc évidemment au même style et 
prouvent que cette partie de l'édifice remontait au xii°»« siècle. 

Après cette première halte, empressons-nous de pénétrer 
dans la basilique, par la porte du couchant, dont les amples 
et belles proportions préparent la pensée au spectacle grandiose 
de la nef et de la croix latine. Neuf colonnes toriques ornent 
chacun de ses embrasements, cinq en fûts de marbre, et quatre 
en simple arrondissement des angles. On comprend tout d'abord 
que leurs chapiteaux à cônes très grossiers furent primitivement 
destinés à recevoir des sculptures ; mais les plus rapprochés de 
là porte montrent seuls les traces des tâtonnements d'un ciseau 
mal habile; nous ne connaissons rien de plus fruste et de plus pri- 
mitif que le hibou, le démon couvert d'écaillés, la télé plate, 
les ours et l'enfant que l'artiste essaya d'y graver. (1) Le christ 



(1) Le hibou nicticorax ou fresale, d*aprè8 les bestiaires du moyeu âge, est le 
symbole des Juifs, des traîtres, quelquefois même du démon. 




Tombeau de SaiiU-Savin (page \2). 




Salle capitulaire ik Sainl-Savin (page 1 0). 



lui-même, sculpté sur le tympah, porte les traces de la même 
ignorance artistique; vêtu d'une chasuble constellée, il porte le 
nimbe, lève sa main bénissante et se tient debout au milieu 
des quatre attributs des évangélistes : le lion, l'aigle, l'ange et 
le bœuf. 

Descendons quelques marches et pénétrons dans la nef, éclai- 
rée au couchant par une grande rose sans meneaux, et au sud 
par deux fenêtres ronwnes de moyenne grandeur. Trois travées 
sans nef latérale divisent cette première partie de l'édifice ; elles 
sont séparées par des arcs doubleaux reposant sur de larges 
pilastres dont les abaques se continuent en bandes sur toute l'é- 
tendue de la naissance des voûtes. A la suite d'un transept, 
d'où partent les bras assez profonds d'une croix latine voûtée 
à plein-cintre, comme la nef principale, nous voyons se déve- 
lopper un chevet à trois absides, voûtées en cul-de-four et d'i- 
négale profondeur, conformément au plan de toutes les églises 
romanes des Pyrénées. Troisgrandesfenêtresà plein-cintre éclai- 
raient le chevet central et présentent cette particularité notable, 
que celle du centre a ses colonnettes d'angle placées à l'inté- 
rieur, tandis que les deux autres les montrent sur la retraite 
extérieure; mais cette différence de position n'a pas influé sur 
leur chapiteaux ; ils sont tous couverts de sculptures grossières : 
hommes fétus, têtes de vaches (2) et autres essais malhabiles qui 
rappellent ceux de la grande porte et semblent jurer avec l'har- 
monie générale du monument et l'élégance des bandes lom- 
bardes qui le consolident à l'extérieur. 

Lorsque nous parlons d'harmonie générale, ne sommes-nous 
pas amenés à nous occuper du clocher qui s'élève au centre du 
transept? Hâtons-nous de dire, cependant, que cette œuvre 
d'une époque plus récente nous éloigne du x« siècle et qu'elle 
nous conduite la transition. Il suffit de constater sa forme oc- 



En cest oisel sunt figuré 
Li félon jeve maleure. 

Les juifs, en effet, n'avaient- Us pas fermé les yeux comme le hibou pour ne 
pas reconnaître le Messie ? 

Quant au dragon, il fut toujours considéré comme l'image de Satan ; il ne faut 
donc pas être surpris si nous trouvons ici le démon couvert d'écaillés. 

Les ours assez nombreux dans les églises romanes, représentés le plus sou- 
vent comme dévorant un enfant, rappellent ceuxqui, à l'ordre du prophète Elie, 
déchirèrent les enfants qui avaient insulté le prophète. 

(2) On sait que la tête de vache, qui fut remise en usage dans l'oi-nementa- 
tion de la renaissance, était empruntée aux Romains qui lui donnaient le nom 
de bucrane lorsqu'elle était disséquée. 



— m — 

togone, ses quatre fenêtres ogivales, divisées en doirble lan- 
cette à tréfteùrs' algues, pour y reconnaître le cachet du xii« 
siècle; sa coupole extérieure, le détail le plus élégant des basi- 
liques de cette époque, reçoitles huit nervures de sa voûte ogi- 
vale, sur un même nombre de colonnes d'angles et reproduit 
i& plan ù^ celles de Simorre, de Tarbes et de Sanguessa, dont 
nous aurons successivement à nous entretenir. Cependant, ce 
gracieux couronnement n'est pas la particularité la plus notable 
de St-Savin ; nous aimons mieux encore, comme étude histo- 
rique, la galerie couverte qui règne sur toute l'étendue del'é- 
diÂce, entre la voûte et la toiture. En étudiant la saillie de 
consoles-non sculptées qui lui sert d'encorbellement et la rangée 
de lucarnes, plein-cintre qui l'éclairent, il est aisé de compren- 
dre qu'elle ne date pas de la construction de la basilique, et 
qu'elle forme,. au contraire, une sur-œuvreétablie postérieure- 
nient. au dessus des consoles primitives qui supportaient la toi- 
ture. Sa construction en cailloux mêlés de briques tranche en 
effet sur le bel app-areil du monument, et prouve qu'elle ne 
fut établie que dans les dernières années du xii™« siècle, pour 
servir à la défense de l'église, en protégeantles milices cachées 
derrière ses créneaux couverts. 

Il ne faut pBS oublier que lès basiliques du x"« siècle furent 
construites 'à une époque assez exemple de graiidès agitations 
pour qu'elles pussent se dispenser dé tout'appareil mililaive ; 
m?Js lorsque la guerre des Albigeois fit comprendre à Téglise 
chrétienne que la lutte n'était pas achevée avec ses ennemis, 
le clergé s'occupa de fortifier ses temples ; les enceintes créne- 
lées, les meurtrières, les mâchicoulis furent disposés sur les 
points les plus favorables des monuments, et nous sommes con- 
vaincus que les galeries de St-Savin eurent pour origine ce be- 
soin de défense inspiré par la longue éternelle guerre des sec- 
tes vaudoises. 

Mais oublions ces souvenirs pénibles pour ramener notre âme 
aux douces et suaves impressions des siècles primitifs. Nous 
voici en présence d'un objet des temps apostoliques; il précéda 
la fondation de l'église de St-Savin, il en fut comme le premier 
jalon et la pierre sacrée. Nous voulons parler du tombeau du 
Saint, placé au fond de l'abside, où il servit long temps d'autel, 
conformément aux coutumes des premiers siècles. Sa table de 
2"» 10 de longueur, sur un mètre de large, repose sur quatre ar- 
catures plein-cintre, ornées de colonnes géminées avec chapiteaux 
ù feuilles hautes. Ces arcatures en marbre grossier saillent de 
toute l'épaisseur du fût en dehors des panneaux formés de 



simple ardoise, travail naïf et gro53îôr qui rappelle évidem- 
ment le vii»« siècle; aussi ne pouvons-nous douter qu'il ne re- 
monte à la mort du pieux solitaire du Lavedan. 

Quant à la basilique, il n'est pas permis de contester sa pro- 
fonde analogie avec les constructions du xi"« siècle, et cette 
circonstance a décidé quelques archéologues à ne pas la faire 
remonter plus haut. Toutefois, la grossièreté des chapiteaux his- 
toriés, la forme carrée des bases des colonnes du chevet du 
nord nous paraissent offrir des témoignages évidents d'une épo- 
que antérieure; il ne faut pas oublier que dès le xi"* siècle, on 
avait si généralement historié les modillons des corniches, les 
chapiteaux, les voussures des portes, qu'il est bien difficile d'ad- 
mettre que la riche abbaye de St-Savin n'eût pas voulu se 
montrer digne des nombreuses basiliques répandues sur le sol 
du Béarn. Il n'est pas même permis d'objecter que l'architecte 
a pu vouloir remplacer la richesse sculpturale des édifices 
béarnais par une simplicité exagérée ; car il s'est efforcé de se- 
mer les ornements sur les chapiteaux et les abaques ; mais on 
sent, à l'inhabileté de soa ciseau, que l'art en est encore à ses 
pretaiers essais. 

Nous croyons, en conséquence, que la basilique de St-Savin 
remonte au x»^' siècle, époque de sa fondation par le comte 
Raymond ; le christ du tympan suffirait seul pour nous raffer* 
mir dans cette pensée. Si le xii"** siècle y laissa des preuves de 
son passage, 11 les cantonna dans la coupole et dans la galerie 
des combles. Tout monastère était un grand registre cix chaque 
révolution venait Inscrire sa date et signer son nom. Arrivé au 
xvii'' et au XVIII* siècles, St-Savin eut à subir les effets de la dé^ 
cadence ecclésiastique ; si les religieux et leurs abbés consen- 
tirent à conserver une église et des cloîtres d*une époque re- 
culée, ils voulurent du moins transformer les bâtiments logea- 
bles et les approprier aut habitudes fastueuses du règne de 
Louis XIV ; l'on peut voir encore dans l'abbaye propi^emenl 
dite un réfectoire couvert de peintures à fresques depuis les 
poutrelles du plafond jusqu*aux lambris. Malgré les dégrada^ 
tions du temps et des hommes, on remarque au milieu des 
feuillages et des médaillons, plusieurs figurines de religieux et 
deux grandes scènes d*Histoire Sainte représentant le Créateur 
entouré d'animaux, au milieu du paradis terrestre, et Jésus 
tenté par Satan sur la montagne^ 

LOURDES. — PJÉTAT. — SOULON. — St-AOUURI. — POUY ASPÉ. 

8t-0RENS. 
Après avoir achevé la description de la basilique-mère du 

2 



comté de Bigorre, jetons un regard sur les chapelles româués 
qui s*élevèrent dans ses environs, sous son influence plus ou 
moins immédiate. 

L'église de Lourdes, œuvre du x* ou du xt« siècle, forme une 
croix latine dont les bras peu élevés sont voûtés en pont, et se 
terminent en abside cul-de-four à la manière du chevet. Ce 
chevet, qui forme à l'extérieur la partie la plus caractéristique dé 
rédifice, est flanqué de trois contreforts peu saillants, parmi les^ 
quels celui du centre est percé d'une meurtrière plein-cihtre, de 
quatre pouces de largeur. Cinq autres lucarnes qui éclairent 
Tabside à une plus grande hauteur, et dont Tune est à double 
plein-cintre surmonté d'un oculus, portent le même témoignage 
d'antiquité.... Mais la nef proprement dite ne doit pas remonter 
au-delà du xiii* siècle; elle est flanquée de six chapelles ogi- 
vales ménagées entre les contreforts, conformément à celles que 
nous aurons l'occasion de remarquer dans touleâ les églises 
gothiques du Bigorre. 

La chapelle ûePiétad, placée sur un promontoire rapproché de 
Sl-Savin, rappelle l'église de Lourdes par sa croix latine, aux 
deux bras voûtés en berceau, et terminés en cul-de-four. Ses 
lucarnes romanes, rabaissement de ses voûtes tendent d*ail- 
leurs à lui donner une origine plus ancienne que celle de St- 
Savin ; il n'est pas impossible qu'elle remonte au viiP" ou au ix"^« 
siècle, époque de la fondation du monastère de Gharlemagne, 
alors que les religieux renfermés dans des cellules isolées, dis- 
posées autour de l'enclos, étaient obligés d'aller entendre les 
offices dans l'église la plus voisine de leur établissement. 

La chapelle de Soulon, un peu moins ancienne peut-être, resta 
fidèle toutefois à la simplicité primitive des oratoires aposto- 
liques. L'abside à retraite, voûtée en cul-de-four et ornée d*und 
simple bande rabattue, n'est que le prolongement d'une nef 
plein-cintre, divisée en trois travées par des ares doubleauX qui 
retombent sur des pilastres. Les murs, très bas et trop épais pduf 
avoir besoin de contreforts, sont construits en simple moellons^ 
comme ceux de Piétad, et présentent à l'extérieur, sous la toiture^ 
une rangée d'ouvertures qui avaient évidemment la môme des- 
tination que celles de St-Savin. La violence des hérésies du 
xiii* siècle rendaient l'organisation de la défense de pluâ ea 
plus nécessaire; aussi, le clocher lui-même, formé d'une simple 
élévation du mur du couchant, fut-il surmonté d'une galerie 
couverte, placée sur encorbellement, garnie de mâchicoulis et 
d'une rangée de créneaux couverts. Cette particularité peu corn- 




Tvinpaii lie Serres (page 20). 




Chapelle de Soulon (page H). 



^ 16 — 
mune forme le cachet le plus intéressant de cet édifice tout pri- 
mitif. 

Nous citerons enfin, dans les environs de Soulon, Termitage 
de St-Aoulari, dont il ne reste que Tabside romane en cul-de- 
four, celui de Pouy Aspé, immortalisé par le séjour du pieux 
saint Savin, et la chapelle de St-Orens, au dessus de Villelongue, 
seul débris du monastère de St-Orens, qui ait été arraché aux 
pavages du temps et des hommes. Cependant cette maison 
religieuse ne s'éteignit nispus les coups des Normands, ni sous 
les flammes de 93; elle pérît abandonnée par les religieux eux- 
mêmes, et disparut en pleine paix vers la fin du moyen âge. 

Que de regrets ne doit pas nous inspirer la chute de cet éta- 
blissement religieux, émule et contemporain de l^bbaye dont 
BOUS venons de décrire les ruines. C'était là que saint Orens, 
jeune Espagnol de Huesca, s'était retiré dans les premières an- 
nées du v« siècle, pour vivre en solitaire dans une grotte en- 
tourée de forêts. C'était là que les Auscitains, attirés par sa vaste 
réputation de sainteté, étaient venus obeçcher Termite modeste, 
afin de l'élever sur le;,siége épiscopal de laNovempopulanie. A 
peine établi au milieu de son troupeau mal converti., saint Orens, 
effrayé des désordres politiques et moraux que les souvenirs 
du paganisme entretenaient dans son diocèse, essaya de rentrer 
dans sa retraite du Lavedan où le hruit du monde ne pouvait 
l'atteindre ; mais les Auscitains considérèrent son départ comme 
le signal de la malédiction céleste ; ite coururent sur ses traces 
et parvînrentiàle faire revenir de sa. résolution par la touchante 
expression de leur repentir.... Lçs. évoques réunissaient alors 
l'influence politique la plus considérable aux vertus les plus 
saintes et les plus humbles. Ce fut dans cette dernière phase de 
sa vie que le roi Visigoth, Théodoric, vint retirer saint Orens 
du calme de l'épiscopat. pour lui confier la mission diplo- 
matique et délicaJte d'éloigner le général romain Littorius et 
les terribles Huns des remparts de Toulouse (an 439) (1). Cepen- 
dant, le-pieux évêque ne put arrêter l*effusioh du sang, et le roi 
Visigoth' diat trancher la question par les armes (2). 

Après avoir rapidement indiqué les antiques et vénérables re- 



(1) Saint Orens mourut dans son diocèse, et Téglise d*Auch qui porte son nom 
possédait encore en 93 le sarcophage où ses cendres avaient été déposées. Mais 
nous ne devons nous occuper de ce précieux fragment de sculpture du vi""" siè- 
cle, recueilU par le musée de Toulouse» qu'en étudiant rarchéologle du comté 
de Fesensac. 

(2) Voyez Thistoire du Languedoc par Don Vaissette. 



- le — 

trstites des premiers solitaires des Pyrénées, arrivons aax égiii 
plus importantes de l.uz et de Lasserre. 

LVZ. 

L*église des Templiers de l4ttz^ moins vaste que celle de Si-* 
Savin, reproduit, sur deg dimensions plus étendues, lasimplicilé 
toute primitive de la chapelle de Soulon. Même absence de 
croix latine; même abside en cul-de-^four ; même voûte & pout 
plein-cintre, jetée sur la nef de trois travées ; enfin, même ga- 
lerie sous toiture, percée d*.une rangée d'ouvertures à acceot 
circonflexe servant de créneaux... î^ous franchirons donc ra- 
pidement la description de son ensemble, afin d'examiper quel- 
ques détails extérieurs dignes de plus d'intérêt. 

La porte du nord, grande ouverture à retraites avec deux co- 
lonnes sur les angles, offre certains rapprochements avec celle 
de Stôavin. Les chapiteaux représentent : 1® Daniel entre deux 
lions; 2^ deux chiens rapprochant leur tête à Tangle et por- 
tant sur leur dos une tête plate an cou démesurément allongé. 
Un monogramme s'étale sur la clef de voûte, et le tympan re- 
produit, en assez haut relief, le Christ recouvert de la robe 
flottante du xv^ siècle. Le sauveur du monde est assis sur un de 
ces sièges d'honneur appelés par les Romains bisellium et ré- 
servésaux plus hauts personnages. Jésus est couronné du nimbe 
crucifère ; il lève ses doigts bénissants, tient le livre de l'apostolat 
de la main gauche et se trouve enfermé dans une auréole avec 
les quatre attributs des évangélistes. A quelle date remonte la 
construction de cette église? Une inscription incrustée dans le 
mur et ainsi conçue : 

Ecca ista edificata annOy me b. Bktne Passalo lose 

d'aqvest bila. 

Semble nous dire qu'elle fui bâtie en ilOO et quelque, par Blané 
Passalo, habitant de ce bourg. On pourrait bien nous objecter 
que cette inscription, de dimension très petite, a pu être transpor- 
tée sur ce point de quelque église voisine, et ne pas se rapporter 
à la chapelle de Luz; mais que nous importe la contestation 
d'une date gravée lorsque le style tout entier de l'édifice prouve, 
par l'ensemble et les détails, qu'il remonte bien évidemment à 
cette seconde époque de l'ère romane !... La porte présente, en 
effet, des caractères d'une origine moins ancienne que celle de 
St-Savin, les voussures, au lieu de tores et de gorges nus, offrent 
des ornements du XI"» siècle: fleurons, tores tronqués, feuillages 
aigus et triangulaires. La statue du Christ a plus de relief et plus 



— 17 — 

de dessin qu'elle n'en recevait deux siècles avant; elle s'éloigne 
enfin de ce cachet primitif qui nous a frappé dans le porche de 
la basilique-mère du Lavedan. 

Cette observation peut être étendue à l'abside. Quoique cons- 
truite en moellons mal cimentés et sans contreforts, elle possède 
une corniche plus régulière, moins fruste que St-Savin, et ses 
modillons sont ornés de sculptures plus ou moins rapprochées 
de celles des basiliques béarnaises de Luc et d'Artous... Mais le 
caractère tout spécial de l'église de Luz, celui qui attire sur elle 
l'attention des touristes et des archéologues, c'est cet aspect 
belliqueux. qui rappelle si bien l'ordre religieux et militaire 

auquel on attribue sa fondalion Son chevet placé entre 

deux tours carrées de défense semble défier les attaques 
des ennemis de l'Eglise!.... La tour du sud ne présente, il est 
vrai, que des archères ménagées dans ses flancs; mais celle 
du nord s'élève au-dessus d'une galerie voûtée qui conduit 
à la porte latérale du sanctuaire. Elle dessine des créneaux à 
son sommet et lance sur la place voisine les regards de ses 
meurtrières. Si l'on monte à son premier étage par l'escalier 
extérieur, on voit quatre gros fusils de remparts du xvi"" siècle, 
laissés là sur leurs chandeliers tournants par les derniers Li- 
gueurs, et tout prêts à faire feu sur les Calvinistes ; puis, pour 
compléter cet appareil de guerre, n^ors de brides, étriers, fers 
de lances, lanternes à fanal sont suspendus aux murailles de ce 
donjon, comme s'ils attendaient le retour des chevaliers de 
St-Jean momentanément éloignés. Telle est la basilique romane, 
complétée par deux tours militaires, qui s'étend au centre d'une 
enceinte de remparts complètement crénelée et percée d'un 
double rang de meurtrières. Celte enceinte chargée de protéger 
les vivants et les morts contre les attaques des Albigeois et des 
Calvinistes entourait le cimetière, et forme un quadrilatère al- 
longé, taillé en pans coupés à chaque angle. 

En voyant l'église placée plus près du remparl de l'ouest que 
de celui de l'est, on ne peut se dispenser de croire que lesTem'^ 
plîers voulurent réserver la plus grande étendue possible à 
l'orient du chevet, afin de pouvoir être ensevelis autour de cette 
partie vénérée de Tédifice, vers laquelle le prêtre tournait ses 
regards en élevant l'hostie consacrée. La même disposition se 
fera remarquer dans leur charmante chapelle d*Agos, au fond 
de la vallée d'Aure....vCes idées sont trop conformes aux préoc- 
cupations du moyen-ége, pour que nous croyions nécessaire d'in- 
sister sur ce point. 

C'est sous le porche voûté qui conduit de la tour du nord au 



— 48 - 

sanctuaire que Ton pratiqua, dans le xiii«« siècle, une arcade 
plein-cintre de 70 centimètres, afin de placer le tombeau d'un en- 
fan t. Une inscription couvre la face antérieure de la cuve, et nous 
nous empressons de la donner comme un témoignage de Tusage 
exclusif de la langue romane, dans tous les actes étrangers à l'au- 
torité royale ou ecclésiastique :Aq...jahcBr.... Bat. Filla de 
Naracode Barreiaelde madam.... Nahera M, CC. X. X jiano. 
E. mori en la darera setmana d'abril silen. Desera lo fe.... 

Ici repose (il est à regretter que les noms aient été détruits) 
fille de Naraco de Barèges et de madame,,,. Elle naquit en mil 
deux cent dix, le dix juin, et mourut la dernière semaine d'avril 
suivant, Desera l'a fait. 

La maison Naraco devait exercer une haute influence dans la 
vallée de Barèges, car le tombeau de cet enfant de neuf mois pré- 
sente toutes les richesses artistiques employées par les familles 
les plus puissantes. L'arcade, ornée d'un tore sur l'amortissement 
de l'arc, est précédée d'une colonnette romane, à chaque angle; 
deux chapiteaux à trois rangs de fleurs volutées supportent un 
entablement; le sarcophage lui-même possède un couvercle 
prismatique à bouts rabattus. 

Il ne faut pas oublier que les vallées de Luz et de Barèges for- 
maient une république, ou vallée libre, de la nature des univer- 
sitad du pays basque. L'aristocratie y était aussi inconnue quesur 
les rives de la Midouse et de la Bidassoa. Le système féodal du 
Lavedan s'arrêtait à l'entrée de la vallée de Luz, et l'autorité des 
vicomtes se trouvait circonscrite: entre la république ecclésias-^ 
tique ou vespéral de St-Savin au nord, et la république muni- 
cipale de Barèges au sud-est. Ne soyons donc pas surpris si 
Barèges possédait un simple citoyen assez honoré pour oseï: 
élever k un enfant de neuf mois un tombeau digne d'un infant 
d'Aragon ou de Navarre. 

Le Bigorre ayant laissé disperser les ruines de la célèbre 
commanderie de Bordères, montrons-nous heureux deretrouver,. 
dans une de ses plus hautes vallées, le souvenir des chevaliers 
du temple, si fidèlement conservé par l'édifice religieux, moitié 
forteresse, moitié basilique, dont nous venons d'essayer la descrip- 
tion. Il est de ces institutions humaines qui, après avoir rempli 
de longues époques du bruit de leur gloire et de leur influence^ 
ont le privilège de tomber avec un éclat qui retentit de siècle 
en siècle longtemps après leur chute. Personne ne peut centes- 
ter aux Templiers l'honneur d'avoir rempli ce rôle mêlé de gloire 
et de scandale. Si nous ne pouvons suivre sur les pierres d\s- 



- 19- 

persées de Bordères les dernières traces du dénouement qui 
précipita le commandeur Bernard de Montagut et tous ses frères 
du Bigorre dans les prisons du sénéchal d'Auch, et qui les fit 
périr dans les tortures, empressons-nous, du moins, de donner 
une dernière pensée à l'institution religieuse et militaire sortie 
des flancs des croisades. 

ESQUIEZO ET LAS*SERRE. 

Puisque nous avons examiné les antiques chapelles qui s'é- 
lèvBnt dans les environs de St-Savin, jetons un regard sur cel- 
les qui sont groupées autour de l'église de Luz.... La chapelle 
d'Esquiezo, malgré sa reconstruction toute moderne, a conservé 
une petite fenêtre percée d'un fer de lance à la clef, dans le 
genre moresque, une lucarne à astérisque et une porte ogivale, 
qui rappellent le xiv»* et le xv«* siècles. Nous trouvons aussi 
sur une marche du cimetière le millésime 1668. 

Mais ce ne sont pas les titres les plus anciens de cette chapelle. 
Regardez sur ce mur du sud cette grossière sculpture encastrée 
dans la maçonnerie : c'est une image du Christ; le sauveur élève 
sa main droite bénissante, et porte de l'autre l'agneau pascal, 
entouré d'un nimbe crucifère. Ce bas relief appartient évidem- 
ment à l'époque romane, et prouve par conséquent qu'une cha- 
pelle existait sur ce point avant le xii»*» siècle (1). 

L*église de Lasserre, plus complète et plus harmonieuse que 
celtes de Luz, nous ramène au plan régulier, nous pourrions dire 
au type primitif des basiliques romanes. Son chevet à trois 
absides, consolidé par des bandes lombardes, une corniche en 
pierre plate, appuyée sur des consoles en biseau, des lucarnes 
romanes, étroites comme des meurtières, une rose au sud, en- 
tourée d'une voussure de billettes, sont de sérieux témoignages 
d'une antiquité^ antérieure au xii>"<> siècle. Ses trois nefs fort 
étroites, sillonnées d'arcs doubleaux retombant sur de simples 
pilastres; les trois travées qui les réunissent au moyen d'arcs 
plein-cintre; par dessus toute chose enfin, le tympan de la porte 
de l'ouest^ viennent confirmer ces premières inductions et leur 
donner le caractère de la certitude. 

Que Ton se représente un monogramme de très grande di- 
mension, occupant toute la demi-circonférence; dans l'amor- 
tissement de gauche, l'agneau, ressemblant singulièrement à un 



(1) On sait que cette maniéfrede représenter le Bon Pasteur remonte aux 
preniiers temps du christianisme, et qu'elle se retrouve très fréquemment sur 
les antiquM sculptures et sur les tombeaux des catacombes. 



-20 — 

loup maigre, est entouré du nimbe et chargé de la croix. Le 
nimbe se répète à droite» autour d'un oiseau gros bec, portant 
également la croix et représentant le St-Esprlt. Mais quels sont 
les deux oiseaux symboliques placés au dessus.de ces deux per* 
sonnes de la Sainte-Trinité?.... L'artiste inhabile qui osa com- 
mettre ce dessin grossier, aurait-il professé l'amour de la régu- 
larité au point (le répéter deux fois l'aigle de St-Jean? A-t-il voulu 
donner à ce roi des oiseaux, image du chrétien renouvelé par 
le baptême, la colombe du St-Esprît, le phénix ou tout autre 
oiseau symbolique pour complément ? l'incorrection de son 
œuvre nous autorise à former toutes ces suppositions. 

En déblayant récemment les abords de l'église de Serres, qui 
s'étaient considérablement exhaussés par suite d'inhumations 
séculaires, on a relevé une foule de tombeaux formés de pierres 
chisteuses, placées de champ. Cette circonstance, rapprochée de 
l'importance de l'édifice, permet de supposer que l'église de 
Lasserre fut construite pour une agglomération plus considéra- 
ble que celle qui l'entoure aujourd'hui. Sa situation sur un lieu 
élevé, favorable k la défense, son nom de Serres (hauteur, coteau 
escarpé) semblent prouver que les premiers habitants de la vallée 
de Luz se groupèrent sur ce point, et qu'une petite ville y exista 
avant la fondation de celle de Luz ; nous ne voyons apparaître 
celle-ci qu'en 1081. Mais lorsque les templiers eurent conslrait 
leur établissement, au milieu des vertes prairies de cette vallée 
délicieuse, il est probable que la population afQua sur les rives 
plus riantes du Bastan^eX Lui finit par remplacer l'ancienne ville 
de Serres qui perdit peu à peu toute son importance. 

Quant à l'ermitage de StrPierre^ près de St-Sauveur, et à Véglise 
de Saligos, nous nous bornerons à citer leur nom,4]ans la liste 
des chapelles romanes, à côté de celles d'Âoulari et de Soulon 
itvec lesquelles ces édifices présentent plusieurs points de res- 
semblance. 

Il est temps de passer de ces timides essais des premiers 
architectes chrétiens aux élans plus hardis du style roman du 
xi»« siècle, si digne de répondre à la majesté des idées catholi* 
ques de l'ère de Grégoire vii. Nous sommes heureux de rencon- 
trer tout d'abord la magnifique basilique de St-Pé de Générez. 

ABBAYE DE St-PÉ. 

L'abbaye de St-Pé-de-Générez, fondée en 1032 par le duc de 
Gascogne^ Guillaume Sancbe, n'offre plus que bien peu de ruines 
de l'édifice du xi*** siècle. Cependant, les flammes du terrible Mont- 
gommery en épargnèrent asse« pour nous laisser comprendre 



— 21 — 

quelle itail la rai'e beauté de cet édifice, et nous faire appré- 
cier toute rétendue de cette perte irréparable, 

Guillaume Sanchë, la plus gjrande figure histérique dé la dy- 
nastie des ducs de Gascogne, à gravé son nom sur deux ordres 
de faits également glorieux : il détruisit les baiides Normandes 
qui ravageaient Tancienne Novempopulanie, et après avoir dé- 
finitivement délivré nos contrées des invasions de ces hommes 
terribles, il célébra cette éclatante victoire par la fondation des 
puissantes abbayes de St-Séver-de-i&ascogne, de Sordes, de Luc 
et de St-Pé-de-Générez. L'érection d'un monument religieux 
prenait à cette époque les proportions d'un événement général, 
provoquait un congrès de souverains et se terminait le plus sou- 
vent par un traité d'alliance et de fédération féodale. L'origine de 
St-Pé-de-Générez présenta ce caractère de la manière la plus 
tranchée. A peine les divers seigneurs, de la Novempopulanie 
sont-ils avertis du projet de Guillaume Sanche de construire un 
établissement ecclésiastique près des fontières duBéamet:du 
Bigorre, qu'on voit accourir sur les bords du Gave les comtes 
Berhard d'Armagnac, Aymeric de Fezensac, Bernard dePardiî^ci 
les vicomtes Centulle de Béarn,Fortanerde Lavedan^Guilîaiime 
de Labarthe, Guillaume de Montaner, Guillaume de Marsan, Ar- 
naud de Dax, Guillaume de Bénac, Raymond de Bars, Arnaiid 
d'Aure, Garcias d'Arbéac, Fortânerd'Au.<îsiin, -Guillaume d'Ave^ 
zac, et Guillaume de Préchac. 

Les jalons du monastère sont posés, les dotation^ arrêtées, les 
bases du concordat écrites, signées sur parchemin, et.l'abbaye 
est placée sous la sauvegarde mutuelle des contractants, qui 
s'obligent à la proléger contre toute attaque (1); 

Bien peu de ruines remontant à ces époques reculées nous ont 
été transmises; cependant, après avoir examiné les trois absideâ 
du chevet, restées presque intactes, le fond du bas-côté du sud, 
orné à l'intérieur et à l'extérieur dé trois grandes arcaturés à 
chaqueTtravée, la tourelle d'escalier de l'angle sud-ouest, noui$ 
pouvons essayer de reconstituer la magnifique basilique dé 
Guillaume Sanche 

La grande nef et ses deux bas-côtés^ d'une élévation peu or- 
dinaire et d'une largeur bien proportionnée, formaient un édi- 
fice de plus de 60 mètres de longueur sur 44 de large. Ces nefs 
terminées au chevet par trois absides inégales, qu'éclairaient 



( 1 ) Voir notre histoire des Pyrénées, t. U. p. 21 4 et suiv. 



— 22 -^ 

des roses el de larges fenêtres romanes^ communiquaient entrer 
elles à Taide de sept arcs [>lein*ciiitre ^aux, retombant sur des 
pilastres ornés de colonnes moitié engagées, comme nous pou- 
vons en juger par les fragments conservés près du chevet du 
sud et au fond de l'église. Il paraît que les deux absides latéra- 
les furent refaites quelque temps après îa fondation, vers la fin 
du xii«°« siècle, car leur voûte en cc^l-de-four est consolidée 
par de fortes nervures plates, précédées d'un arc qui commence 
k subir l'influence du compas ogival. 

Par un eifort d'élégance peu commun, les murs des bas-côtés 
étaient ornés à l'intérieur de quatre arcatures dans chaque travée; 
arcatures formées de toreis à gros diamètre, retombant sur pi- 
lastres, précédés de colonnes n^oitié engagées avec leur complé^ 
ment ordinaire de bases à deux tores, et de chapiteaux h feuilles 
larges. Cette riche ornementation , placée au rez-de-chaussée 
sur un sous-bassement continu, était surmontée d'une cor- 
niche âe tores tronqués, au-dessus de laquelle régnait une très 
large fenêtre ptein-ciiitre, avec voussure torique et coloonettes 
d'angle du même style. Le foad du bas-c(>4é, décoré dans le 
même genre, n'avait cependant que deux arcatures au Ueu de 
quatre, et les deux murs se trouvaient amortis à leur jonclion 
par une tourelle ronde percée d'une porte avec archivolte 
plein-cintre formée de billettes (i). 

Si nous passons à l'extérieur, nous voyons un mur plein s'éle- 
ver jusqu'à la hauteur de Taccoudoir de la fenêtre dont nous 
venons de parler; mais ici, la ^corniche de tores tronqués se 
répète, et la fenêtre se développe entre detix arcatures sembla- 
bles à celles de l'intérieur. Par «ne précaution très habile, Par- 
chitecta avait donné à cette dernière travée du fond une voûte 
rampante* ou à demi-berceau, dirigée du couchant au levant^ 
afin de consolider le reste de l'édifice. Les autres travées, au 
contraire, étaient voûtées à quatre grosses bandes croisées^ 
retombant sur des consoles à chaque angle. A la suite de ces 
débris règçke encore, au sud, une porte d'assez grand diamètre 
dont le tympan représentait le Christ, placé dans une auréole 
trilobée, soutenue par deux anges. Jésus levait sa raaîn droite bé- 
nissante. L'ange, l'aigle, le bœuf et le lion des évangélistes com- 



(I) Cette décoration d*arcafures întéHeiires est bien supérieare^ celle «te 
l'église du Mans où les arcs sont de très faible dimension ; elle l'emporte même 
en harmonie sur celle de Téglise abbatiale de Souvigny, Allier. — Voir le dfe- 
iionnaire d*arcIiitectore de M. Vlolet-Io-Bnc, t. t. p. S^-M* 










Basilique de Saint-Pé de Générez, (page 22). 



- 18 - 

plétai^nt cette scène ; le Créateur^ entouré d'une auréole» prési- 
dait à cette représentation symbolique de la rédemption. 

Maintenant, si nous voulons rétablir rédifîce primitif, repré- 
sentons-nous sur toute son étendue les élégantes arcatures des 
travées occidentales ; arcatures que Ton ne retrouve ordinaire- 
ment que dans les chevets des basiliques ; disposons à chaque 
travée une des belles fenêtres que nous venons de décrire, ré- 
pétons sur tous les points ces hautes voûtes à nervures croisées, 
ces pilastres timbrés de colonnes moitié engagées; semons sur 
toutes les murailles des couches de belles pierres de grand ap- 
pareil, et nous resterons convaincus que St-Pé-de-Générez 
égalait la magnifique basilique de St-âever-de-Gascogne, et qu'il 
dépassait tout ce que le Béam peut encore nous offrir. 

Il ne reste du cloUre des Bénédictins que quatre doubles cor- 
beilles avec leurs colonnettes ; mais ces débris suffisent encore 
pour nous apprendre que les galeries primitives, détruites par 
quelque accident ignoré, avaient été refaites au xv»« siècle; 
cl nous devons nous féliciter de pouvoir, malgré la seconde 
destruction des Calvinistes, examiner des fragments qui nous 
permettent d'en apprécier l'élégance et la richesse. Parmi ces 
chapiteaux, aux abaques sillonnés d'enroulements et d'entrelacs, 
deux n'offrent que des feuilles à double volute, d'assez peu d'in- 
térêt ; mais les deux autres, couverts de bas reliefs, admirable- 
ment dessinés, méritent de fixer toute notre attention. 

Nous remarquons dans le premier : L'annoneiation, la i)i8i- 
tatiofit la publication de la bonne nouvelle sur la montagne et 
l'adoration des bergers, La pose harmonieuse de l'ange Gabriel 
élevant la main pour annoncer la volonté céleste, l'attitude re- 
cueillie et soumise de Marie, qui tient un livre et lève la main 
droite en signe d'obéissance» commencent à noxm Initier h l'ha- 
bileté correcte de l'artiste. La recherche dont il fait preuve dans 
le voile qui couvre Marie, dans le turban juif de sainte Ëlizabetb, 
nous doni^ une nouvelle preuve que nous approchons du xv»* 
siècle. La complication du dessin, l'habileté de la disposition 
des plans de la grande scène de la montagne confirment ces 
premiers témoignages; un agneau tète sa mère dans une posi- 
tion délicieusement naturelle ; dans le haut du Liban, deux ber- 
gers, plus rapprochés de la voix des messagers célestes, ont 
déjà reçu la bonne nouvelle et réveillent un de leurs camarades 
pour lui faire partager leur joie ; mais ce deruier montre peu 



- 24 -• 

d^empressement et semble prêt h leur répondre le verset du 
noël patois ; 

Lèchon droumi, 
Noun benguès troubla la cerbello, 

Lëchon droumi 
Tiro cTabans à toun cami ; 
Ney pas besonin de sentinello 
Ni de que hè de ta noubelio 

Lècbon droumi.... 

Les scènes pastorales se continuent au bas de la montagne ; 
un chien lève la tête vers son maître, dont la taille avantageuse 
fait habilement ressortir Télévation du sommet du Liban; il l'a- 
vertit du bruit qui se fait entendre dans les régions élevées; le 
berger, encore assoupi sous son manteau à capuchon et son 
large chapeau attaché derrière les épaules, paraît sur le point 
de se réveiller. 

L'ornementation de la scène suivante ne laisse plus de doute 
sur l'époque de la confection de ces élégantes sculptures. La 
Vierge, couchée sur un lit de repos à moitié grec, avec car- 
reaux derrière les reins, et sphéroïdes au sommet des montants 
du dossier, tient l'enfant divin emmailloté dans ses bras. £lle 
reçoit l'offrande de deux bergers, dont l'un, jeune homme au 
torse robuste, porte la main sur la tête du Sauveur ; l'autre, vêtu 
d'un costume plus ample, se tient au pied du lit de repos, Un 
ange, enfin, placé sur le second plan, lève la main dans Talti- 
tude d'unl^guide qui montre au cieUl'étoile qui va bientôt 
éclairer la marche des Mages. 

Malgré son habileté à disposer les personnages, k couvrir ce 
lit de repos des plus gracieuses draperies, l'artiste porta l'oubli 
jusqu'à ne pas songer au bœuf et à l'âne de Bethléem ; il dut, 
mais un peu tard, s'apercevoir de sa faute, et pour la réparer, 
il essaya d'introduire sous le lit même de la Vierge deux petits 
quadrupèdes lilliputiens qui jurent singulièrement avec la cor- 
rection du dessin générât. 

Dans le second chapiteau, nous assistons à l'arrivée des Ma- 
ges chez Hérode, à leur entrée dans Vétahle de Bethléem^ enfin 
à la présentation au temple. Lorsque les rois sont introduits 
chez le prince juif, ils portent le manteau royal et la couronne, 
à l'exception du dernier dont la tête est recouverte d'un capu- 
chon. Le premier frappe sur l'épaule du ministre d'Hérode, ce- 
lui-ci s'adresse au roi qui, assis sur son trône, et la jambe droite 
cavalièrement croisée sur son genou, semble se consulter sous 



l'inspiration d'un petit démon cramponné à son épaule. Ce- 
pendant, les Mages ont obtenu l'autorisation d'aller saluer le 
Christ à Bethléem, et nous les suivons dans J'étable où la Vierge 
est assise sous un arc trilobé. Elle porte la couronne céleste et 
tient l'enfant divin sur le bras; l'un des Mages fléchit le genou, 
et tous les trois présentent leurs coffrets à parfums au sauveur 
du monde. Après avoir reçu ce double hommage des deux ex- 
trémités sociales, les têtes couronnées et les pâtres, la Vierge 
conduit son fils au ten^ple, et le vieux Siméon, couvrant sa vé- 
nérable barbe blanchie du pli de son manteau, peut s'écrier : 
« Seigneur, laisse maintenant ton serviteur aller en paix selon 
« ta parole, car mes yeux ont vu ton salut préparé pour les 
« peuples. » St-Joseph, arrivant à la suite, présente les deux co- 
lombes symboliques dans son panier... Pour compléter les preu- 
ves manifestes de la confection de ces bas-reliefs au xv»*» siècle, 
ajoutons que l'absence complète de nimbe prouve que l'artiste 
vivait à l'époque de décadence religieuse où ce signe symboli- 
que était entièrement abandonné par un art qui tendait k se 
matérialiser, et qui ne demandait qu'aux ressources du dessin 
les jdiverses manifestations de la divinité et de la sainteté. 

Tels sont les deux chapiteaux chefs-d'œuvres que l'antique 
abbaye nous a légués; félicltODs-nous que leur emploi comme 
ornementation de la porte du séminaire moderne, établi dans 
les bâtiments de l'abbaye, en assure la conservation. 

Ce fut contre ces monuments admirables que les sauvages 
huguenots de Montgommery dirigèrent toute leur fureur. Après 
avoir détruit les monastères de l'Escaladieu, de Trie, de 
St-Sever de Rustan, saccagé Tarbes et Ibos, ils se précipitèrent 
bur l'antique fondation de Guillaume Sanche, et il ne resta de 
cette puissante abbaye que les ruines informes que nous ve- 
nons de signaler. Les bâtiments du monastère, notamment, 
furent détruits de fond en comble ; on dut les reprendre aux 
fondements et tout reconstruire à nouveau ; aussi cette partie 
du vaste édifice, exécutée sur les plans du xvii"« siècle, n'offre- 
t-elle que ces galeries et ces façades lourdes et monotones 
où l'arc plein-cintre dans les cloîtres, et l'anse à panier 
dans les fenêtres, étendent partout les traces manifestes 
de la dernière décadence. Il est vrai que St-Pé ne fut pas sur ce 
point plus maltraitée que les autres abbayes du midi de la 
France; Berdoues, la Case-Dieu, l'Escaladieu, Artous, Sordes, 
St-Sever, presque tous les monastères, en un mot, nous offri- 
ront les mêmes preuves de ce style bâtard et profane. 

Les Huguenots, ces grands destructeurs de monuments qui 



prétendaient venger l'indépendance de la pensée, de la longue 
oppression des traditions catlioliques, ne concentraient pas toute 
leurs fur&urs sur les maisons religieuses et les églises; la ville 
de St-Pé fut tout aussi maltraitée que Tabbaye; les flammes 
réduisirent la plupart de ses habitations en cendre. Ne soyons 
donc pas surpris si nous ne retrouvons, à la suite de ce grand 
désastre, qu'une maison du xwe siècle. Cette habitation, dont 
Tauvent à arcades ogivales, consolidé par des contreforts, s'a- 
vance sur la voie publique, est éclairée au premier étage par 
deux croisées ornées de gorges et de baguettes avec archivolte 
retombant sur modillons de têtes à la hauteur des croisillons ; 
la porte et la boutique du rez-de-chassée forment deux arcs 
ludor égaux qui portent les initiales PD et le monogramme 
entrelacé de la renaissance IHS. 

CHAPELLE DE BAGNÈREÔ. 

Puisque nous avons atteint la fin du xii°»« siècle en visiuml 
les arcs ogivaux des petit chevets de St*Pé, n'allons pas plus 
loin sans jeter un regard sur une chapelle de la môme époque 
qui fait partie de l'hospice de Bagnères-de-Bigorre. Cet édifice 
de moyenne dimension, comme les églises de Lourdes et de 
Luz, présente une nef de trois travées dont la voûte, à pont ogi- 
val, repose sur trois arcs doubleaux, à vive arête, retombant 
sur pilastres. Un chevet absidal, voûté en cul-de-four, termine 
celjte œuvre grossière. Si nous ne disons rien des chapelles du 
transept, c'est qu'elles ont été refaites récemment ^t qu'elles 
ne présentent d'autre intérêt que celui d'une imitation plus ou 
moins heureuse du même style. 

^ CATHÉDRALE DE TAREES. 

Après ces timides essais du compas ogival, occupons-nous 
enfin de la cathédrale de Tarbes, œuvre hormonieuse du xiP* 
etrdn xut^^ siècles. Son chevet h trois absides inégales s'ouvre 
«ur le transept par trois at*cades ogivales très accusées ; celle 
du centre ayant une hauteur double de celle des bas-côtés 

Tous les arcs doublpaux, à vive arête, reposent sur de fortes 
€olonnes isolées et moitié engagées, couronnées de chapiteaux 
romans à feuilles larges. Le grand chevet voûté en cul-de-four 
ogival et décoré de deux bandes de rinceaux et de palraettes, est 
éclairé par trois larges fenêtres plein-cintre, ornées de co- 
lonnes et de voussures toriques qui commencent à reslsentir 
l'influence du xiii"»« siècle. Cette influence est plus évidente 
encore dans les trois lancettes réunies au fond du croisillon 



— 27 — 

méridional de la croix latine ; mais Textrémité opposée appar- 
tient évidemment au xfi™« siècle par son élégante rosace k nom- 
breux meneaux centrifuges, couronnés de trilobés et par la 
double lucarne trilobée qui surmonte cette gracieuse ouver- 
ture. 

Arrivons à la grande nef, œuvre plus caractérisée du xiii"»« 
siècle et dont les proportions heureuses complètent si avan- 
tageusement rédifice du xiP*. Ses quatre travées sans nefs laté- 
rales sont consolidées à la voûte par des arcs doubleaux à vive 
arête, et des nervures à trois tores se croisant à Tinterseclion. 

Mais ici, la voûte n'a plus la simplicité d'un pont comme dans 
les bras de la croix, elle se relève en baie à chaque travée, pour 
bger un nombre correspondant de gracieuses lancettes forte- 
ment évasées. L'stbsence de toute sculpture forme d'ailleurs le 
cachet de cette construction ; pas de chapiteaux historiés, point 
d'archivoltes, point de voussures à chevrons ou h palmettes; les 
clefs de voûte elles-mêmes ne présentent que le tourteau évidé 
de la fin dn xi]°^ siècle, et un écn portant la vache d'or des wr- 
mes de Ëigorre sur champ de gueule. Maintenant dirigeons nos 
regards sur la coupole du transept; c'est là que nous trouverons 
toute la grâce des heureuses inspirations du premier style ogi- 
val. Son périmètre octogone, assis sur les quatre piliers du 
transept franchit les quatre angles sur une espèce d'encorbelle- 
ment et assied sa voûte à huit quartiers sur un même nombre 
de nervures h trois tores qui retombent sur huit fûts de colon- 
nettes, réunies par des mo^tillons à tête humaine. Quatre petites 
ogives éclairent cette coapole aux quatre points cardinaux, et 
présentent deux baies trilobées, surmontées d'un trélleur. 

Quelle pensée profondément catholique enfanta k la décou- 
verte de ces dômes, élevés au dessus du transept, sur le choeur 
tnôme du temple, comme pour indiquer son aspiration vers le 
ciel? N'est-ce pas sous une de ces coupoles du xn*»« siècle, dans 
une basilique aux nefs privées de lumière, que Bossuet dut 
trouver cette admirable inspiration d'une de ses pltis belles 
oraisons funèbres : « On eût dit que cette âme, pressée de toute 
a part sur cette terre,, ne pouvait respirer que du côté du ciel. » 

Par quelle miraculeuse circonstance les Huguenots, maîtres 
absolus de Tarbes, h la< suite de l'expédition de Montgommery 
épargnèrent-ils la cathédrale du Bigorre ?.... Il est difficile de 
s'expliquer cet acte de modération ; car ces iconoclastes y avaient 
déjà brûlé l'église de Ste-Marie, celle des Carmes, et consacré 
l'église des Cordeliers au culte calviniste (1569). Toutefois, ils ne 



laissèreDt pas la cathédrale sans profanation. Le contre-chevet 
du sud possède une élégante niche à tombeau à large arcade 
plein-cintre, ornée de douze lobes à Tintrados; sa base, élevée 
de trois pieds, repose sur une galerie de dix arcatures polilobes, 
formée de colonnettes toriques, ornées de tréfleurs dans le goût 
du XIII"* siècle. Cette niche ne renferraa-t-elle pas le tombeau 
de quelque pieux évêque? On est disposé à le croire, en- 
voyant dans la plupart des basiliques, telles que celle deTudéla, 
les prélats affectionner cette partie du chevet pour leur sé- 
pulture. Quoiqu'il en soit, le tombeau du prêtre ou du chevalier 
abrité sous cet arc protecteur, fut brisé par la massure des Cal- 
vinistes impatients peut-être de se dédommager sur un mau- 
solée de la fuite de Tévêque Gentien d*Amboise, qui s'était sous- 
trait à leur fureur. On n'était plus à l'époque de ces courageux 
apôtres des premiers siècles qui savaient combattre les Van- 
dales, les Normands, et périr sur le seuil de leur église. A l'ap- 
proche des Huguenots, Gentien d'Araboise s'enfuit prudemment 
dans la vallée de Luz; il s'arrêta près de la source de St-Sau- 
veur, et devint en quelque sorte son révélateur, en y construi- 
sant Une chapelle, avec celte inscription empreinte du style 
du xvi">* siècle : Vos haurietis aquas de fontihus salvatoris. Les 
amis de l'art doivent d'ailleurs se borner à étudier l'intérieur 
de la cathédrale de Tarbes ; elle n'offre extérieurement que des 
murs en moellons crépis, privés de toute espèce d'ornement; 
les portes elles-mêmes ont été récemment refaites. Pourquoi 
ne nous est-il pas permis d'y transporter une des plus gra- 
cieuses productions du xm^'siècle, située à Bagnères-de-Bigorre, 
et servant aujourd'hui d'entrée au temple de Cornus et de Thalie^ 
comme aurait dit un lauréat de 1800.... Cette ancienne porte de 
l'église St-Jeau compléterait admirablement la basilique dont 
nous venons d'entretenir le lecteur !.... Que l'on se repré- 
sente une grande ogive élancée, de trois mètres d'ouverture, 
ornée de trois retraites, et d'un nombre égal de colonnet- 
tes toriques, se profilant en voussures! que l'on couronne 
ces six colonnettes de quatre chapiteaux à fleurs plates, bien 
découpées, et de deux groupes de trois têtes plates, dont trois 
imberbes et trois garnies de barbe, ressemblant à celles de 
la curieuse archivolte de Montsaùnez; (1) que l'on divise ce 
grand arc en deux baies ogivales aiguës, séparées par une forte 
colonne, au chapiteau à larges fleurs romanes ; que l'on timbre 



(1) L*architectur€ romane ne fut pas la première à employer ces tètes de 
fantaisie comme ornement des angles des chapiteaux. Les Romains eux-mêmes, 



e 

h 

;s 
s- 

■e 



à, 



le 



j 




*r (Je Kuslan (p:ige 29). 



— 29 — 

Je tympan d'un élégant monogramme, entouré d'une torsade et 
d'un ruban a dents de loup concentriques, et Ton aura le des- 
sin de cette gracieuse production du premier siècle de l'ère 
ogivale. 

Après cet examen, quittons un instant la capitale du Bigorre ; 
nous y reviendrons plus tard pour étudier quelques productions 
du xiv">« siècle et du xv"*«. En attendant, passons sur ces rives 
de l'Arros, ou saint Seyer porta le premier la lumière évangé* 
gélique au milieu de l'invasion funeste des Vandales (405). Cette 
contrée fertile, frappée des bienfaits du saint convertisseur, de- 
vait naturellement faire remonter jusqu'à lui les premiers effets 
' de son admiration et de sa reconnaissance; aussi ne devons- 
nous pas être étonnés d'y trouver les ruines d'un monastère 
qui porte son nom, et dont la fondation remonte à l'époque la 
plus reculée. 

ÉGLISES ROMANES DE ST-5EVER-DE-RUSTAN , DE^ 
MAZÈRES, DE LANNEMEZAN ET DE CIEUTAT. 

L'antique abbaye de St-Sever-de-Rustan était déjà fondée de- 
puis quelques années, lorsque ' Gillaume Sanche posa la pre- 
mière pierre de celle de St-Pé ; car il appela un prieur de Rus- 
tan pour lui confier la direction du nouvel établissement mo- 
nastique. Nous aurions dû, par conséquent, faire sa monogra- 
phie avant celle de St-Pé, mais comme St-Sever appartient aux 
deux^époques les plus importantes de l'architecture religieuse, 
au style roman par l'église, au style gothique par le cloître, 
nous avons voulu placer sa description à la fin 4e l'époque ro- 
mane, aiin qu'elle intervint comme une transition naturelle en- 
tre les productions du plein-cintre et celles du tiers-point. 

La petite basilique de ce monastère, privée de nefs latérales 
et formée de quatre travées, présente encore les quatre pi- 
liers d'un transept primitif, destinés à supporter une coupole 
dans le genre de celles de St-Savin et de Tarbes; ils sont formés 
de doubles pilastres flanqués d'une forte colonne moitié enga- 
gée; leurs chapiteaux représentent Adam et Eve mangeant le 
fruit défendu, l'ange armé de l'épée de feu les chassant du para- 
dis terrestre, et le Christ placé dans une auréole soutenue par 



avaient employé ce genre de sculpture comme on peut s'en convaincre en vi- 
sitant la maison des chapiteaux à Pompeia. L'imitation du style romain est 
tellement évidente dans les chapiteaux de nos basiliques, que les premières cor> 
beilles à tètes d'hommes présentent, comme chez les Romains, des tètes ressem- 
blant k des faunes et à des bacchantes. 



— 30 — 

deux anges. Mais ce transept se trouve maintenant engagé dans 
rintérieur de la nef, par suite d*un agrandissement de Féglise qui 
porta les bras de la croix plus au levant, et fit boucher Tarcade 
méridionale du croisillon qui nous occupe. A quelle époque ce 
changement fut-il exécuté ? Il n'est pas douteux qu'il remonte 
au xii"« siècle. Une bande de ce style régnant à l'intérieur, la 
fenêtre romane qui se trouve ménagée dans un contrefort de ce 
mur additionnel extérieur oÇVent tous les caractères de cette 
époque; les s^utres fenêtres méridionales, au contraire, rappel- 
lent, par leur rétrécissement et leur hauteur, le x™« ou le xi"»« 
siècle. 

La porte du sud, à sou tour, ne manque, malgré sa simplicité, 
ni de cachet, ni d'élégance ; placée dans un redoublement du 
mur, elle présente deux retraites occupées par des colonnes 
isolées, surmontées de fortes voussures toriques, et d'une archi- 
volte de tores tronquées. Des chapiteaux du xi"*« siècle complètent 
son ornementation et représentent le Christ entouré d'une au- 
réole, comme celui du transept; la luxure personifiée par une 
femme entt)urée de serpents qui sucent ses mamelles; l'avarice, 
sous les traits d'un damné, portant un sac suspendu à son cou 
et surveillée par deux démons qui se réjouissent de leur cap- 
ture. 

Pour compléter cette réunion très disparate de tous les styles, 
le chevet a reçu, au xiv"»« siècle, sept pans coupés avec leurs 
nervures ogivales; le fond de la nef est occupé par uwe tribune 
à arc tudor du xvi">« siècle, dans laquelle les chantres se pla- 
çaient, comme dans les églises espagnoles; le sanctuaire, enfin, 
est tapissé des boiseries Louis xv les plus profanes et les plus 
maniérées. On aime cependant à retrouver dans une couronne de 
feuillages, digne de servir d'encadrement à quelques fantaisies 
de Boucher, un épisode du pieux solitaire bigorrais, auquel 
était consacré le monastère... Saint Sever, à genoux devant un 
olivier, doutant encore de ses destinées ecclésiastiques, prie le 
Ciel de lui faire connaître sa vocation et voit une mitre tor(iber 
à ses pieds du haut du séjour des anges. 

Telle est l'église qui, non contente de posséder les relfques 
de saint Sever, "avait aussi voulu renfermer celles de sainte Libé- 
rate, première martyre du Bigorrc, mise à mort dans la forêt de 
Montus, sous Julien l'apostat. Or, si la châsse du confessçur a 
complètement disparu, celle de la jeune vierge a dû à certaine 
circonstance que nous allons racotiter le bonheur d'être arra- 
chée à la fureur des huguenots. Nous ignorions complètement la 








Cliàssc» de Sainle-Libôrsite à Ma/ères (page 31). 



- 31 — 

destinée de ce monument vénérable, lorsqu'un heureux hasard 
nous la fait retrouver dans Téglise abandonnée de Mazëres» sur 
les rives de TAdour, à l'extrémité septentrionale du comté. 

Mazères est une autre église romane, dont le chevet k pans 
droits, construit en très bel appareil, porte un cachet de haute 
antiquité; l'intérieur, au contraire, avec sa nef à plein-cintre, 
sans bas-côtés, ses doubles colonnes, moitié engagées, ses arcs 
doubleaux, les grandes arcatures toriques de son chevet, présen- 
tent tous les détails de la fin du xii^^^siëcle. Plusieurs chapiteaux 
historiés renferment : 1® quelques-uns de ces monstres fantasti- 
ques d'Orient confondant leurs têtes aux angles ; S» le christ en- 
touré d'une espèce d'auréole soutenue par des anges. Les deux 
fenêtres du chevet, ornées de colonnettes et d'archivoltes de bil- 
les, rentrent, d'ailleurs, dans le caractère du même style. La 
châsse de marbre blanc de sainte Libérate, au contraire, est une 
œuvre incontestable du xiv"** siècle; les arcatures trilobées qui 
la décorent, et bien plus encore l'inscription en gothique ronde 
qui couvre son couvercle en batière, ne laissent pas de doutes à 
cet égard. Voici cette inscription. 

Pateat. 0. revendus in ocs to. pat. dus. Petrus. Ramundus, de 
mode. Bruno. Digna. Dei. provenu Tarbel^ eps. sacratissimu. 
corp. virginis. et martiris B'«. Libérate. de, loco. ubi. erat. in 
ecca parochali. Bi. Johis de Mazereiis. Tarbel. dyoc. présent, 
ciero. et. pplo. et multitudine. fidelliu. anno. Dni. M. CGC. XL. 

secundo el et honore, in. hac. capela. propiis. manib. trans- 

latandum 

« Que chacun sache que le révérend pasteur en J.C., Mgr 
« Pierre Raymond de Mode Brune, par la grâce singulière de 
a Dieu, Evêque de Tarbes (ordonna) de transporter avec hon- 
« neur, dans cette chapelle, le corps très vénéré de sainte Libé- 
« rate, vierge et martyre, du lieu où il était, dans l'église parois- 
ce siale de St-Jean de Mazères, diocèse de Tarbes, en présence 
a du clergé, du peuple et d'une multitude de fidèles, l'an du Sei- 
« gneur mil trois cent quarante-deux. » 

Il résulte donc de ce document authentique qu'une première 
translation eut lieu dans le xiv»« siècle ; elle fit passer les reli- 
ques de sainte Libérate dans une chapelle que l'on ne nomme 
pas, mais que la tradition nous dit être celle de St-Sever-de- 
Rustan. 

Par quel événement les retrouvons-nous dans le lieu d'où 
elles avaient été déjà retirées? C'est que les religieux de St- 
Sever, effrayés des approches de Montgommery, et attribuant 



— 32 — • 

peut-Ôtre les excès de sa colère à renlèvement des reliques de 
la vierge martyr, se hâtèrent de les remettre dans le sanctuaire 
qu^elles semblaient avoir choisi dès Torigine. 

Cette démarche parut avoir d'abord quelque succès; Tère 
des vengeances calvinistes s'appesantit sur le Bigorre sans 
frapper lâchasse protégée ; mais des époques plus désastreuses 
devaient Talteindre quelques siècles plus tard. Les septembri- 
seurs découvrirent la châsse; firent sauter les crampons qui 
scellaient le couvercle, et les cendres de la martyre furent trai- 
tées comme les dépouilles royales de St-Denis. 

. Puisque nous nous trouvons conduits â Mazères par Texa- 
men de cette châsse, achevons d'étudier un monument qui sou- 
lève des questions assez intéressantes. On remarque tout d'a- 
bord sur le gable du couchant deux tourelles octogones en bri- 
ques assises à chaque angle sur encorbellement, terminées en py- 
ramides et entièrement semblables à celles de la curieuse église 
de Simorre. A côté de ce nouveau témoignage de la fin du xii»* 
siècle, le xvﻫ construisit aussi une grosse tour octogone, des- 
tinée ^ l'escalier, et dans laquelle on voit encore ces meurtriè- 
res âmousquet, si bien justifiées par les terribles expéditions des 
calvinistes 

Mais quel peut être l*usage de cet arc plein-cintre, aujourd'hui 
bouché, qui perce le gable à un mètre au dessus du sol, et ne 
s'élève pas à plus de 80 centimètres au dessus de son ancien ac- 
coudoir ; il est évidemment trop bas et trop grossièrement cons- 
truit pour avoir pu servir de porte?*. 

Au milieu de notre embarras, rappelons-nous que l'archéolo- 
gie est essentiellement une étude de comparaison ; remontons à 
l'extrémité méridionale du Bigorre, nous y trouverons les deux 
chapelles romanes les plus grossières, les plus petites que nous 
ayons rencontrées ; mais elles nous montreront deux particula- 
rités étranges qui nous aideront à découvrir l'usage de l'arcade 
fermée du gable de Mazères. 

La chapelle de Gieutat, située au levant de ce village, a perdu 
récemment son chevet absidal ; il a été remplacé par des pans 
coupés. Elle conserve néanmoins sa voûte à berceau plein- 
cintre, deux lucarnes du même style, et son gable du cou- 
chant. Celle de Lannemezan, d'un caractère plus frustre encore, 
est terminée en abside, mais elle est privée de voûte, et sa 
porte romane a été remplacée, comme à Gieutat, par une ou- 
verture du XVII"* siècle. On n'a conservé de cette dernière 



i^A: V,.l 







X 

v 

'^ 



&0 

-u 



— as- 
partie que le tympan plein-cintre, orné d'un simple monogramme. 

Toutes ces dispositions, ne s'écartent pas de celles que nous 
avons si fréquemment observées dans les anciennes chapelles 
()es montagnes ; mais si nous regardons le mur du couchant^ 
nous verrons dans l'un et dans l'autre de ces oratoires une ou- 
verture de 1™ 60« de largeur sur 1» 40» de haut, qui règne à 
hauteur d'accoudoir. Indépendamment de cette circonstance, la 
forte grille de fer immobile, qui ferme celle de Cieutat, la 
clàire-voie de chêne qui défend celle de Lannemezan, indiquent 
évidemment que cette ouverture ne servit jamais à pénétrer 
dans la nëf , mais qu'elle ménageait aux assistants, restés en 
dehors, le moyen de voir le prêtre et de prendre part aux of- 
fices. Un petit bénitier placé intérieurement, assez près de la 
grille pour qu'on puisse prendre de l'eau à travers les barreaux, 
achève de prouver la destination de cette ouverture. Quelle fut 
la race à moitié maudite que l'Eglise admettait à prendre part 
au saint sacrifice ; mais que les chrétiens ne voulaient pas rece- 
voir parmi eux ? Il ne peut évidemment être question que des. 
cagots chrétiens, repoussés de la communauté des autres hom- 
mes. Les nombreux historiens qui se sont occupés de cette race 
méprisée n'ont pas manqué de dire que ses- membres n'en- 
traient dans les églises que par une porte particulière; nous 
avons vu nous-même bon nombre d'ouvertures que l'on pré- 
tend avoir servi à l'usage exclusif des cagots ; toutes celle» 
qu'on nous afait remarquer sont placées sur un des côtés de 
la nef, ce qui indiquerait, si elles étaient authentiques, que 
ces hommes abjects étaient reçus dans Téglise et se coudoyaient 
plus ou moins avec le reste des fidèles. 

A Lannemezan et à Gieutat, au contraire, la séparation était 
complète, et nous sommes convaincu que ces guichets à cagots 
ont un caractère de certitude que les autres portes latérales ne 
présentent pas. 

Il résulterait de ces faits que les cagots ne pénétraient pas 
dans la nef elle-même ; mais qu'ils assistaient aux offices de 
l'extérieur, à travers les grilles dont nous venons de nous oc- 
cuper; nous pouvons même ajouter que cet état de choses 
conservait toute sa force au xvii"» siècle ; car le guichet de Lan- 
nemezan, fait en simple bois, la forme des bâtons à fuseaux qui 
composent la grille prouvent que son ouverture fut pratiquée ou 
restaurée à cette époque toute moderne. Ce fait peut être ajouté 
aux arrêts dont nous avons parlé dans notre Histoire des Py- 
rénées, 1. 1, p. 264, pour établir toutes les précautions dont les 



— 34 — 

peuples s'entourèrent jusqu'au xyiii»* siècle, afin de paralyser 
les efiforts des cagots, tendant à faire disparaître les barrières 
qui les séparaient des autres hommes. 



MONUMENTS RELIGIEUX 

■■■■ 

DU XIII- AU XVI- SIÈCLE. 



CLOITRE DE ST-SEYER-DE-RUSTAN 

Cette digression sur la châsse de sainte Libérate et Téglise 
de Mazères nous a conduit assez loin de notre sujet princi- 
pal, puisque nous avions entrepris la description des bâtiments 
de St-Sever-de-Rustan. Revenons maintenant à ce point de dé- 
part; nous le ferons dans des circonstances d^autant plus heu- 
reuses, que nous avons épuisé Tétude de Tère romane ; il ne 
nous reste à examiner que les monuments de style gothique... 
D'ailleurs, quel charme ne trouverons-nous pas à étudier les 
détails précieux du cloître de Sl-Sever? ils vont nous offrir la 
collection la plus complète de chapiteaux historiés qui ait évité 
les ravages du temps et lastupide colère des hommes. 

D'où \ient, cependant, que ses galeries n'appartiennent pas au 
style de Téglise ? c'est qu'elles furent détruites par Montgom- 
mery en i560, et refaites après son passage. Alors, nous deman- 
dera-t-on peut-être, pourquoi n'ont-elles aucun des caractères 
du xvi""« siècle? Pourquoi tiennent-elles à la fois de xiv"»* et du 
xv»e ? Cette objection est assez sérieuse pour que nous devions 
faire connaître les circonstances qui peuvent expliquer cette 
anomalie. 

Nous aurons bientôt l'occasion de raconter les sauvages ex- 
ploits qui signalèrent le passage des huguenots dans la ville de 
Trie ; mais il est utile de savoir, tout d'abord, que le monastère 
des Carmes, complètement renversé par eux, n'ayant pas eu de 
ressources suffisantes pour relever entièrement ses ruines, 
fut obligé de vendre les débris les plus précieux de son cloître 
gothique, afin de réaliser la somme qui devait lui permettre de 
reconstruire son église et ses principaux bâtiments. 

Les Bénédictins de St-Sever, plus favorisés par la fortune, en 
achetèrent les fragments. Ils les transportèrent dans leur monas- 
tère, et ce fut avec des colonnes géminées de l'époque romane. 



— 36 — 

avec des chapiteaux historiés du xv"« siècle et des bases octo- 
gones de la même époque, qu'ils reconstruisirent dés arcades 
à ogives très surbaissées, avec tores et gorges naissant brusque- 
ment des flancs des piliers, dans le goût des premières années 
du xvr* siècle. 

Les galeries de St-Sever, formées de neuf ouvertures sur cha- 
que face, ne présentent pas les dimensions imposantes des 
cloîtres de grand modèle; mais leur harmonie générale ne 
perd rien au raccourci de ces lignes, et nous n'avons à regretter 
que leur situation humide et froide au nord de l'église, et les 
lourdes fenêtres Louis xv , qui percent les bâtiments supé- 
rieurs. 

Commençons l'examen du musée iconographique que leurs 
chapiteaux vont présenter à nos regards. 

!«" Chapiteau, — Jésus âgé de douze ans, le front entouré du 
nimbe et portant le livre du doctorat, se rend seul dans le tem- 
ple pour discuter avec les docteurs. Nous le voyons ensuite 
placé dans une cbaire, parlant devant trois auditeurs, sur la 
science éternelle, et les plongeant dans une confusion que leur 
attitude ne laisse pas ignorer. Quant à la scène du revers du 
chapiteau, représentant un jeune enfant devant un personnage 
assis sur un trône, portant un sceptre, coiflfé de la mitre 
égyptienne, et aux pieds duquel l'enfant ])loie le genou, nous 
pensons qu'il faut y voir le jeune Samuel, recevant la bénédic- 
tion du prophète Elle dans le temple. L'artiste aura trouvé dans 
ces deux épisodes un rapprochement digne de les faire réunir 
même sur le chapiteau. (1) 

Le Christ a vaincu la science humaine; il va repousser les as- 
sauts d'une puissance plus terrible. 

2"»« Chapiteau. — Satan, sous la forme de l'orang-outang avec 
une queue, deux cornes, et des ailes de chauve-souris, montre à 
Jésus-Chrit les pierres recueillies dans un pan de sa robe, et 
l'engage aies convertir en pain, afin d'apaiser la faim qui le 
tourmente à la suite de son jeûne de quarante jours dans le dé- 
sert : 

« Il est écrit que l'homme ne vivra pas seulement de pain, 
répond le Christ, en levant la main vers le ciel, mais de toute pa- 
role qui sort de la bouche de Dieu.» Satan manifeste sa douleur 
d'un premier échec par la contraction plus marquée de ses 



(1) Ce chapiteau s'est égaré dans la galerie du couchant parmi dirers su. 
Jets légendaires. 



— 37 — 

muscles faciaux, et renouvelle sa tentation en montrant les clo- 
chers de Jérusalem, du haut desquels il engage le Christ à Si'é- 
lancer, s'il veut lui donner la preuve de sa puissaiice divine ; 
mais le Christ détourne les yeux et lui répond: » Il est écrit 
aussi que tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. » 

Satan, deux fois vaincu, monte alors au sommet de la monta- 
gne, et malgré sa forme devenueplus hideuse, il prend l'attitude 
d'une idole et réclame l'adoration duSauveur. Le Christ rompt, 
le charme par les paroles : « Retire-toi, Satan, car il est écrit : 
Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, tu le serviras seul...» et les 
tentatives du démon sont à jamais renversées. 

Nous commençons dès ce chapiteau à trouver dans la figure 
du christ, correctement dessinée, etepcadréede bandeaux de 
cheveux qui se marient avec grâce à sa barbe naissante, ce 
type calme et divin, inspiré des peintures des catacombes de 
Rome, et qui a fini par prévaloir sur les grossiers essais des pre- 
miers siècles; Ce type se reproduira dans toutes les scènes que 
nous aurons à parcourir. - 

3"* Chapiteau. — Nous allons pénétrer dans Jérusalem à la 
suite du divin triomphateur. Jésus monté sur l'ânon, qui n'avait 
encore porté personne, entré dans la cité sainte, suivi de trois 
apôtres couronnés du nimbe et portant le livre de l'apostolat. 

Un habitant de Jérusalem jette sa robe sous les pas du Sau- 
veur, des hommes du peuple, des Pharisiens, portant le camail 
et la guimpe serrée autour du visage, conformément à la mode 
du règne de Charles vi, attendent dans les environs et jusque 
dans les rues et sur les maisons de la ville. 

A^^ Chapiteau, — he Christ et ses douze apôtres se disposent 
à célébrer la Pâque ; ils sont assis autour d'une table couverte 
de mets, parmi lesquels l'artiste n'a pas négligé de graver plu- 
sieurs fois le poisson symbolique. Jésus, placé au centre et cou- 
ronné du nimbe comme ses disciples, lève la main droite et tient 
de la gauche l'hostie placée sur le calice, en prononçant les 
paroles terribles. « Je vous le dis en vérité, Tun de ceux qui 

mange avec moi doit me trahir » À ces mots accablants, une 

scène dramatique agite une des extrémités delà table; Jean 
penche la tête sur soq voisin, un autre disciple joint les mains 
avec désolation; d'autres attitudes de désordre manifestent l'in- 
quiétude des convives ; à l'autre bout, enfin, un soldat bardé de 
fer et armé d'une pique semble faire prévoir la trahison de 
Judas qui va livrer le Christ aux sacrificateurs. 

Fragments divers — Comme l'architecte avait plus de chapi- 

5 



- 38 - 

teaux qu'il n'en fallait pour le nombre de ses arcades, il en in- 
tercala jusques dans la maçonnerie des gros piliers qui forment 
la communication du cloître avec le préau. L'un représente le 
Christ conduit devant Pilatc qui l'attend sur son tribunal, la 
toque de juge sur la tête. Tout à côté, le Sauveur, condamné au 
dernier supplice, est entraîné par trois soldats qui le dépouil- 
lent de ses vêtements, lui tiennent les mains derrière le dos et 
le frappent de verges (1). 

Nous le voyons encore sur un autre chapiteau, dépouillé, les 
mains liées et livré à la brutalité des gardes qui procèdent à son 
supplice; mais, par un étrange caprice de l'artiste, au lieu de le 
frapper de verges, ses bourreaux lancent des flèches comme 
s'ils avaient devant eux le martyr saint Sébastien. 11 est vrai que 
le sculpteur trouvait dans les paroles un peu vagues de l'écriture 
le droit de supposer ce nouveau genre de supplice ; « les sol- 
dats lui avaient bandé les yeux, le frappaient de coups au vi- 
sage, et disaient beaucoup d'autres choses contre lui, en l'ou- 
trageant de diverses manières, » 

Il faut remarquer, d'ailleurs, que ce chapiteau mixte présente 
sur le retour une femme aristocratique dont la tête, couverte 
d'une guimpe serrée sur les joues, semble indiquer quelque 
bienfaitrice du monastère; peut-être aura-t-elle puisé dans sa 
fantaisie cette scène de la passion qu'elle aura dictée au dessi- 
nateur. 

Dans un troisième fragment, Jésus monte au calvaire, chargé 
de l'instrument de son supplice. Un soldat, sans pitié pour le 
poids qui l'écrase, lui assène un cou du manche de sa lance; 
mais le Cyrénéen se présente, et, touché d'une si grande infortu- 
ne, s'empresse de soulager la victime à laquelle le peuple a 
préféré Barrabas. 

5*"« Chapiteau. — Le Christ a rendu le dernier soupir sur la 
croix, et sa tête nimbée retombe sur son épaule droite. Sa 
mère, Marie-Madeleine, et Marie, mère de Jacques rie l'ont pas 
abandonné. Joseph d'Arimathie, qui vient de demander le corps 
du Sauveur à Pilate, et Nicomède portant la myrrhe et l'aloës, 
destinés à l'embaumer, s'occupent de le détacher de la croix 
L'un a déjà délivré sa main droite que la mère de Jacques em- 
brasse avec effusion ; la vierge, prosternée et le visage mouillé 
de larmes, semble prête à tomber en syncope, tandis que Ma- 



(1) Ce sujet est reproduit dans un chapiteau éloigné, qui renfcnue également 
un épisode de la vie de saint Nicolas. 



— :]9 — 

deleine porte le vase des parfums et se tient sur le second plan. 

L'artiste ne s'est pas contenté de retracer ainsi la touchante 
scène de la décente de la croix, il a rep/oduit les deux saintes 
femmes sur le retour du chapiteau, comme pour fixer plus par: 
ticulièrement l'attention sur ces poétiques et touchantes figures 
évangéliques. 

6"® Chapiteau. — Le Christ a quitté le gibet infamant devenu 
par sa mort le signe de la gloire et du salut du monde; mainte- 
nant deux tombeaux occupent les deux faces de la corbeille. 

Dans le premier, Jésus paraît étendu sous le couvercle sou- 
levé par Joseph d'Arimathie et par son disciple, qui achèvent de 
déposer le Sauveur dans son linceul; les trois saintes femmes, 
Madeleine, à la longue chevelure, la vierge Marie et la mère 
de Zébédée, montrent leur buste, de face, par dessus le tom- 
beau.... 

Mais le Sauveur ne demeure pas longtemps dans le sépulcre; 
il en est sortie triomphateur pour monter au Ciel, et les trois 
Marie, aux têtes nimbées, montrent le cercueil vide au premier 
des apôtres qu'elles viennent d'avertir. Saint Pierre, frappé de 
surprise, joint les mains et semble se demander si les méchants 
n'auraient pas commis un nouveau sacrilège en enlevant les 

restes de Ihomme-Dieu Jésus ne veut pas laisser plus 

longtemps ses disciples dans une cruelle incertitude : nous le' 
voyons sur le retour du chapiteau apparaître à Marie-Madeleine 
qui, drapée dans sa longue chevelure, écoute avec ravisse- 
ment ces paroles du Christ: « Allez et dites à mes frères de se 
rendre en Galilée; c'est là qu'ils me reverront » (1). 

7«»« Chapiteau. — Nous passerons légèrement sur un chapiteau 
qui n'est qu'une reproduction de la sépulture précédente; mais 
nous ferons observer que les deux compositions sont tellement 
indentiques, qu'on dirait deux bronzes fondus dans le même 
moule. N'est ce pas l'occasion de répéter ce que nous disions 
pour les chapiteaux de Lescar? Tout semble prouver que les ar- 
tistes du moyen-âge possédaient des procédés de simplification 
d'après lesquels* ils exécutaient à l'avance un certain nombre 
de reproductions du même bas-relief; ils en formaient de véri- 
tables magasins, et les architectes allaient se pourvoir dans ces 
ateliers de sculpture comme on le fait aujourd'hui pour les or- 
.nementations de carton-pierre et de terre cuite. Cependant la 



(l)Une regrettable transposition a fait placer ce chapiteau entr« celui de 
la tentation et celui d^ Jérusalem. 



— Au - 

seconde face de la corbeille représente une résurrection assez 
diiférente de la première : elle nous fait assister au moment où 
le Christ, vainqueur de la mort, sort du tombeau dans toute sa 
gloire. Le Rédempteur, assis sur le couvercle entr'ouvert, porte 
la croix oriflammée d'une main et lève l'autre vers les cieux, sans 
daigner regarder les cinq gardes qui sont étendues autour du 
sarcophage, endormis ou frappés de terreur. 

S^^ Chapiteau. — A peine sorti du sépulcre qu'Hérode avait cru 
refermer définitivement sur lui, le Christ apparaît encore à 
Madeleine; il porte les stigmates à ses membres, le manteau 
mortuaire sur son corps nu et la croix du triomphe à la main. 
La femme devenue sainte par la puissance de son amour, a 
posé l'urne des parfums au pied d'un olivier, afin de considérer 
dans l'extase ce Christ vivant qu'elle vient de déposer dans le 
tombeau avec Joseph d'Arimathie. 

Bientôt le Christ arrive à la conséquence suprême de la ré- 
demption « et descendit ad in fer os tertiâ die. » Le corps nu, à 
moitié couvert d'un manteau, et portant l'oriflamme, comme 
dans la scène précédente il se présente sur la porte des limbes, 
représentée par la gueule d'un monstre; il tend la main à Adam 
et à Eve dépouillés de tout vêtement : un troisième personnage 
couvert de haillons attend aussi son tour de délivrance. Ne 
faut-il point voir dans ce dernier le pauvre Lazare, dédommagé 
par le salut étemel des souffrances qu'il endura sur la terre? 

9"® Chapiteau. — Cependant le jour des adieux définitifs ar- 
rive, les disciples avertis par Madeleine se sont réunis autour 
du Christ. L'artiste nous fait assister à ce moment suprême de 
la transfiguration, où les apôtres et la vierge prosternés au 
pied de la montagne regardent le ciel vers lequel le Rédemp- 
teur vient de s'élever. Son corps a déjàdisparu, mais nous aper- 
cevons ses pieds et le bas de son manteau qui o'ont quitté la 
terre qu'après avoir laissé leur empreinte sur le sol. 

La même disposition scénique se reproduit sur le revers de la 
corbeille; Marie et les apôtres, rangés encercle, lèvent encore 
les yeux au ciel. Cette fois c'est pour contempler. le Saint-Esprit 
qui descend sous la forme d'une colombe, et leur envoie les 
rayons de l'inspiration divine* a Ils étaient tous d'un accord 
« dans un même lieu.... et ils virent apparaître des langues qui 
« étaient comme de feu, et qui se posèrent sur chacun... » 

Arrivés au bout de la galerie orientale, nous avons terminé la 
série des principaux épisodes de l'évangile. Nous allons passer 
h une suite de sujets moins importants, sans doute, mais plus 





^ 5 



iS 

en 



i 
a 



.2 



— 41 — 

intéressants à étudier, peut-être, par la nouveauté de leur ca- 
ractère. Ils appartiennent, en effet, à deux ordres de faits plus 
rapprochés de nous, et pliis intimement liés aux mœurs du xiv"* 
et du xv°>« siècles ; aussi Tartiste semble- t-il les avoir traités 
avec la prédilection d'un philosophe et d'un moraliste. Les uns 
furent inspirés par la vie des saints et par la légende; les autres, 
par cette philosophie satyrique qui devait enfanter plus tard les 
Rabelais, les Montaigne, les Eraste, et qui commençait, en atten- 
dant la découverte de l'imprimerie, à graver ses formules sur la 
pierre. 

10?"® Chapiteau. — Nous apercevons d'abord, à l'ange da 
nord-est^ quatre portraits séparés^ qui nous offrent un exemple 
remarquable de la caricature politique du xv"'* siècle. 

Quel est ce gros personnage niais et joufflu, coiffé du chapeau 
à claque et à plumes des bourgeois de Charles VI, chapeau 
que l'on retrouve de nos jours dans l'Aragon et la Navarre? 
Pourquoi ce plastron ou bavette sur sa poitrine ? Pourquoi ce bâ- 
ton bêtement placé entre ses jambes ? Cet enfant adulte ne re- 
présentait-il pas l'homme que l'âge n'a pu dégager des faiblesses» 
des enfantillfiges des années les plus tendres?.... Et son voisin^, 
le front ceint d'une couronne rbyale, portant la jacquette large- 
ment plissée et tenant à la main la bruyante crécelle ; ne repré- 
senterait-il pas une autre variété de cette enfance humaine qui 
se nourrit des hochets de la vanité et du bruit sans résultat 
bourdonnant à ses oreilles?.... Que nous offre le troisième type^ 
dont la tête est également couronnée, qui tient les mains ou- 
vertes et vides ? Ne serait-il pas un symbole" de la paresse or- 
gueilleuse et inutite ? Quant au quatrième, le seul qui soit vêtu 
de la robe longufj des courtisans de Charles VI, il est couronné- 
comme les précédents, porte un sabre de bois à la ceinture, 
agite la marotte de la folie, et pourrait bien livrer au ridicule^ 
la sotte vanité de l'aristocratie, comme les trois autres symbo- 
lisent l'étourderie et la vanité bourgeoise. Quoi qu'il en soit, iR 
faut reconnaître que le règne de Charles VI, dont tous ces per- 
. sonnages portent le costume, même les souliers démesurément; 
pointus, était singulièrement favorable au succès des composi- 
tions satyriques qui avaient l'enfance et la folie pour sujet. 

11™* Chapiteau. — Après avoir voué au ridicule ces diffé- 
rentes classes du monde laïque, il était naturel que l'artiste, ins- 
piré par la pureté de îa vie religieuse, et peut-être religieux, 
lui-même, présentât les divers échelons de la société ecclésias- 
tique sous un jour plus avantageux; aussi, trouvons-nous au^ 



— 42 — 

pilier de Tangle nord-ouesl, formant le pendant de celui- qui 
précède, plusieurs personnages égalemenf isolés, et résumant 
les trois principaux types de cet ordre social: 1° Un ermite 
sans nimbe, agenouillé près d'un arbre, ayant les cbeveux longs, 
portant la panetière à la ceinture, et levant les yeux au ciel ; 
2° Un apôtre ou confesseur la tête entourée du nimbe, portant la 
barbe longue, un bâton surmonté d'une croix, et couvert d'une 
longue robe et d'un manteau ; 3*> Un pèlerin appuyé sur les ge- 
noux et sur son bâton, portant le grand chapeau de saint Jac- 
ques attaché derrière le dos, et dirigeant sa main vers le ciel 
pour indiquer la route qu'aime à suivre son âme. Un quatrième 
personnage assis nonchalamment sur un banc, les deux mains 
autour de son genou, semble, il est vrai, se rapprocher des allé- 
gories satyriques du chapiteau précédent, et pourrait bien op- 
poser l'indifférence et le scepticisme à la ferveur des trois autres 
représentant de*la chrétienté militante. 

Les types ecclésiastiques se continuent dans le chapiteau voi- 
sin et nous rencontrons : 4<> Un abbé portant la crosse, le nimbe 
rayonnant, le livre et le manteau abbatial ; 5<> Un évêque avec le 
nimbe, la crosse pontificale et levant sa main bénissante (per- 
sonnages deux fois répétés) ; 6« Enfin, un martyr tenant le livre 
d'une main la palme de l'autre, vêtu d'un manteau à capuchon» 
et le front entouré du nimbe céleste. 

Les types sont épuisés ; quittons à regret une œuvre qui, 
poursuivie avec plus de persévérance, n'aurait pas manqué de 
nous offrir un précieux sujet d'études, et pénétrons dans le do- 
maine de la légende, que les bas-reliefs vont exposer devant 
nous. 

14"« Chapiteau. — Un loup périt dans les flammes où l'ont 
fait tomber les prières d'un moine à capuchon rabattu, qui im- 
ploré le Ciel, les mains jointes, devant trois personnages laïques 
vêtus des costumes du xiv"*« siècle. Cette scène rappelle-t-elle le 
fait légendaire de quelque religieux du moyen-âge, qui aurait 
délivré son pays de l'animal redoutable qui le ravageait? Doitroa 
y voir, au contraire, la représentation allégorique des vices et 
du règne de Satan que le saint personnage aurait détruit par l'é- 
loquence de ses discours et les exemples'de sa vie ?.... Il ne faut 
pas ignorer que le loup joua un rôle très considérable comme 
symbole des mauvaises passions dès la pins haute antiquité chré- 
tienne; on n'ignore pas que, dans les catacombes, la scène de 
la chaste Suzanne se trouve représentée par un agneau placé en- 
tre deux loups menaçants. Pour qu'il ne fût pas permis de se 



- 43 - 

méprendre sur le sens de celte allégorie, le peintre écrivit au_ 
dessus de l'agneau le mot SUSANNA et au-dessus du loup de 
droite le mot SENIORES. 

La hardiesse de cette composition nous donne la mesure de 
toutes les licences que se permirent les artistes ; elle doit nous 
encourager à étudier attentivement la portée morale qui peut se 
cacher sous les traits des animaux dans Ticonographie chré- 
tienne, comme dans les fables des fabulistes de tous les 
siècles. Sur le revers du même chapiteau, un autre moine 
prosterné considère avec extase un saint qui sort de sa bière 
ouverte et semble se diriger vers le Ciel dans ce char funèbre 
d'un nouveau genre. L'artiste l'a muni de deux roues, afin de 
rendre son mouvement ascensionnel plus évident. Malgré l'é- 
trangeté de ce dessin, n'aurait-on pas voulu représenter Elie, 
montant vers le séjour éternel? Si son char ne montre aucune 
trace de flamme, le manteau qui se détache de la bière, rappelle 
suffisamment celui que le prophète laissa tomber sur Elizée. 11 
serait possible qu'on eût voulu rappeler l'ascension du prophète 
k l'occasion de quelque religieux mort en odeur de sainteté. 

15"* Chapiteau, — Deux pèlerins des deux sexes, appartenant 
à la classe aristocratique, portent la panetière à la ceinture, le 
chapeau de saint Jacques derrière le dos, le bourdon à la main, 
et prient à genoux devant un ermite dont le nimbe indique la 
sainteté. Il porte le bourdon, le manteau flottant, la barbe 
longue, une espèce de toque à rgvers, et représente un de ces 
solitaires renommés, vers lesquels les chrétiçns s'empressaient 
d'apporter le tribut de leurs prières. Aussi voyons-nous sur le 
retour du chapiteau une seconde pèlerine dont la mise élé- 
gante indique une personne de distinction. 

16"® Chapiteau, — Saint Nicolas, le protecteur des enfants, 
préside au baptême de deux nouveau-nés plongés dans un ba- 
quet. Un homme en jaquette, portant le livre de l'apostolat et le 
nimbe, verse Peau lustrale sur les jeunes chrétiens, tandis qu'un 
second personnage, agenouillé et les mains jointes, adresse au 
Ciel ses ferventes actions de grâces. 

17"« Chapiteau. — Si le paganisme glorifia Hercule et Milon, . 
le christianisme eut aussi ses dompteurs de monstres. Le plus 
souvent de simples et timides jeunes filles, puisant leurs forces 
dans la ferveur de leur âme convaincue, jouèrent le rôle des 
héros grecs à la massue irrésistible.... Le chapiteau qui nous 
occupe représente sainte Marthe vêtue de la robe des vierges^, 
privée du nimbe, et triomphant de la Tarrasque qui ravageait les 



— u — 

bords du Rhône. Ce monstre, assez proche parent par sa fonne 
de la chimère de Bellérophon et du dragon des Hespérides, 
réunit à deux pattes, et à la queue du crocodile, les ailes de la 
chauve-souris et les oreilles du quadrupède; mais sa bouche 
inipuissante ne lance plus la flamme ; il se traîne vaincu et 
soumis aux pieds de la jeune fille qui le conduit sans efforts 
par un licou. 

Nous voyons de l'autre côté le valeureux saint Georges k 
cheval, réunissant le nimbe du bienheureux au costume du che- 
valier; il plonge sa lance dans la gueule du dragon symbolique. 
Sainte Marthe, agenouillée, assiste au spectacle de cette lutte 
héroïque. Il est permis de croire que Tartiste a voulu placer 
ce combat sous les yeux de la jeune fille, afin de lui inspirer la 
force d'exécuter Tentreprise qui doit renouveler le triomphe du 
«chrétien sur le principe du mal. 

Mais, quel peut être le château fort que nous apercevons sur 
le retour? Les deux fenêtres les plus élevées encadrent deux 
têtes qui semblent porten- la couronne? N'aurait-on pas voulu 
compléter la scène des rives du Rhône en faisant assister le roi 
René et sa femme aux exploits de la vierge chrétienne du 
haut du castel de ïarason,"^ qui s'éleva plus tard près du 
théâtre de ce combat célèbre, et dont le nom en retrace encore 
le souvenir? 

18"« Chapiteau,— Ce n'est peut-être pas sans intention que le 
sculpteur a fait une brusque irruption dans l'ancien testament, 
pour, nous présenter les deux traits les plus dramatiques des 
temps primitifs, et mettre en regard les héros de l'an- 
cienne loi et ceux de la nouvelle. Holopherne, armée de pied 
«n cap, comme un chevalier du xiv™® siècle, dort étendue sur 
îe sol, et tient encore à la main le fourreau de son épée; Judith 
vient d'en arracher la lame, et l'héroïne Juive, debout à son 
chevet et portant une coiffure un peu phrygienne, saisit la che- 
velure du général philistin, et lève le fer qui doit lui trancher la 

tète Tout à côté et comme pendant à ce tyrannicide, nous 

voyons Samson, à cheval sur le lion, déchirer de ses deux 
mains la gueule de l'animal dompté. 

Cette scène de la bible est-elle la seule qui ornât autrefois les 
cloîtres de St-Sever ? Nous ne le pensons pas ; la galerie du sud, 
qui se trouve malheureusement empâtée dans une maçonnerie 
réeente,^oit probablement renfermer quelques autres épisodes 
de la Genèse et des patriarches Espérons qu'un jour le pro- 
priétaire de St-Sever, M. de Merens, à qui nous devons la par- 



- 45 — 

faite conservation de ce cloître si remarquable, achèvera de 
mériter la reconnaissance des archéologues, en faisant dispa- 
raître le mur qui cache une partie des corbeilles. 

Quant à la galerie du nord, que nous avons brusquement 
franchie afin de ne pas interrompre la série des bas-reliefs, elle 
ne possède qu'une macédoine de chapiteaux de fantaisie cou- 
verts d'animaux grossièrement faits, et de fleurs assez délicates 
dont l'intérêt pâlit ets'efface devant ceux que nousvenons d'ana- 
lyser. (1). 

Nous étions partis du xi»' siècle ; nous sommes arrivés au 
xvi">* sans ayoir quitté le monastère de St-Sever; si nous fai- 
sions quelques pas encore, nous atteindrions au xviii"** 

Penchons-nous vers une dalle tumulaire placée dans une 
chapelle du nord du chevet. 

Son inscription (2) nous apprendra que le révérend père Lacroix 



(1 ) Ces chapiteaux, d'une facture toute particulière, semblent appartenir à 
deux époques bien distinctes. L'époque romane a^ec ses grosses têtes d'hom- 
mes et d'animaux; l'époque gothique atec ses fleurs et ses feuillages de la fin 
du XV* siècle. Nous citerons, comme appartenant à la première, un chapiteau 
renfermant quatre quadrupèdes, marchant à la suite, un chien, un ours et un 
hippopotame à longue queue. —Un bœuf à tète humaine imité des bas-reliefs 
assyriens. — Plus loin, huit quadrupèdes grossiers confondant leurs tètes par 
deux aux quatre angles de la corbeille j — ailleurs, un castor et un chat réunis- 
sant leurs têtes au milieu de feuilles de chêne d'une grande dimension ;— un lion 
d'assez mauvais dessin monté sur un dragon à la queue recourbée qui le 
perce de son dard. — Un chien et un oiseau sur les deux faces opposées, en- 
tourés de raisins et de feuUles de vigne ; le chien mange un de ces fruits. — 
Une tète d'homme sans barbe, coifîé d'un bonnet plat, tenant de la main gauche 
un serpent enroulé qui lui mord la tète, tandis qu'une femme accroupie porte en 
Tain les mains sur son front, aux longs cheveux, sans pouvoir le mettre à 
couvert de la morsure d'un second reptile ; l'autre revers est occupé par une tête 
de chien et une tête humaine coiffée et entourée d'une guimpe.— Nous remarquons 
encore un dragon sortant d'une gaine, imitation évidente delà statue de la force, 
arrachant un reptile d'une tour telle qu'elle est sculptée sur le tombeau de 
François 11, à Nantes.— De chaque côté du dragon est une tête humaine coUTée 
du capuchon quePon donne àdante. 11 ne faut pas Poublier, d'ailleurs, la renais- 
sance imita quelquefois la lourdeur un peu primitive du xr siècle, et nous 
verrons dans le cloître de Pampelune, œuvre du xv*, des animaux d'une com- 
position presque romane, mêlés à des chapiteaux fleures de la plus étonnante 
légèreté. 

fl) Reverendissimo ))atri domino Garolo Lacroix, congrégatlonis sancti mauri 
proposito generali, prior, monachi hujus cenobii roœrentes posuere. Anno dni 
1784. Hie hujus quondam monasterii prior iUud moribus ornavit reditibus 
auxit, cediflciis ampliavit, inde variis honorum gradibus ad supremum con- 

6 



- 46 — 

augmenta les construetions de Tabbaye, et nous pourrons faire 
remonter jusqu'à lui les boiseries du sanctuaire, celles de la 
sacristie, peut-être même la majeure partie des bâtiments 
claustraux. Leurs nombreuses fenêtres Louis xv, les vastes ap- 
partements, les réfectoires voûtés, les escaliers immenses, et les 
corridors spacieux, portent, en eifet, les pi us regrettables témoi- 
gnages du refroidissement de l'esprit ascétique et de l'envahisse- 
ment du luxe de Louis xiv, luxe qui appliquait aux monastè* 
res les principes architectoniques des palais. Il est vrai que les 
abbayes n'étaient plus que des bénéfices, presque des fiefs ac- 
cordés à de grands seigneurs laïques ; il fallait loger, confor- 
mément à leurs habitudes princières, des courtisans accoutumés 
aux antichambres de Versailles, qui daignaient joindre à l'épée 
du gentilhomme, la mitre et la crosse lucratives des abbés. 

ABBAYE DE LA RÉOLE. 

St-Sever de Rustan n'était pas la seule abbaye du Bigorrc 
dontSe cloître présentât une série de bas-reliefs consacrés à 
reproduire les principales scènes de l'écriture sainte. Celle de 
la Réole, près de Maubourguet, paraifavoir été en possession de 
richesses presque aussi importantes; par malheur, sa destruction 
à peu près complète nous prive du plaisir de les admirer sur 
les lieux, et nous devons nous borner à étudier quelques chapi- 
teaux arrachés à la bêche des démolisseurs et recueillis dans la 
mairie de Tarbes. Deux d'entre eux ont l'avantage de compléter 
ceux de St-Sever en reproduisant quelques chapitres de la 
Genève. 

Nous remarquons sur le premier Adam et Eve devant l'ar- 
bre du bien et du mal, dans l'attitude évidente d'une conscience 
ébranlée, hésitant entre la tentation et l'obéissance.. .Sur l'autre 
face, la même disposition scénique nous les montre sous le poids 
de la crainte et du remords, couvrant leur nudité, et frappés de 
cette voix divine qui leur crie : » Adam, Adam, pourquoi te 
caches-tu»?... 

Le Créateur, en effet, paraît sur le retour de la corbeille, prêt 
à interroger et à condamner les coupables. 

Le second chapiteau représente l'arche, qui occupe toute 
la face de la double corbeille, sôus la forme d'une mai- 



gregationis regimen assumptas, hanc difficiUimis temporibus, sapientissime 
gubemavit. Bonis Jucundus, malis metuendus, omnibus acceptus, fato functus 
est die 25 junii, anni 1780, apud aquas deBagneres, undè in hanc ecclesianrx 
translatus, et hk humatus resurrectionem expectat. R. I . P. A. 



liai' 






'^"z:^^^is^<':4*^^\^^^ ;N^;g^v^^ï-KVK?#Mj^j^^ 




Retable dos Jacobins (page 47). 



— 47 — 

son de bois ; le patriarche Noé considère la hauteur des eaux, 
et lâche la colombe par l'unique fenêtre du bâtiment. De l'au- 
tre côté, nous voyons l'élu de Dieu endormi sous la vigne qu'il 
vient de planter, au moment où Sem et Japhet le couvrent de 
leur manteau et le soustraisent aux regards irrévérencieux de 
Gliam. 

Les autres chapiteaux nous ramènent à la vie du Christ, déjà 
retracée par ceux de St-Sever. Le xiv«« et le xv"* siècles eurent 
tant de prédilection pour les scènes de l'évangile, qu'ils négli- 
gèrent assez généralement la vie des patriarches, plus particu- 
lièrement traitée par Ticonographie romane ; aussi, la grande 
généralité des chapiteaux gothiques est-elle consacrée à la venue 
du Messie et à la passion. 

Ici, le vieux Siméon, heureux d'avoir vécu jusqu'au jour 
de la rédemption, reçoit l'enfant Jésus que sa mère présente 
au temple. Joseph porte les colombes symboliques; plus loin, il 
dirige et protège la fuite en Egypte, sous la conduite de l'ange 
qui leur montre le chemin. 

Ailleurs, nous voyons l'entrée de Jésus-Christ à Jérusa- 
lem, et le repas mystique avec des dispositions quelque peu 
différentes de celles des chapiteaux de Sl-Sever. Mais en général 
le dessin assez correct appartient au même style et rappelle 
la fin du x!v"« siècle par l'emploi peu régulier du nimbe. 

MONASTÈRE DES JACOBINS DE BÂGNÈRES. 

Puisque St-Sever et la Réole nous ont lancés dans les'des- 
criptions iconographiques, nous sommes naturellement amenés 
à parler d'une œuvre assez importante, quoique très grossière, 
que Bagnères-de-Bigorre a eu le bonheur d'arracher à la des- 
truction. Nous voulons parler d'un rétable du couvent des Ja- 
cobins, recueilli par M. Soubies dans le parc délicieux de sa 
villa Théas. Cette grande composition sculptée sur une pierre 
tendre mesurant 1" 20 de haut, et 2™ 40 de large, est composée 
de dix-huit niches, placées sur deux étages et renfermant, en les 
lisant de gauche adroite, les scènes suivantes de la vie du Christ : 
i*> L'ange Gabriel, prosterné devant la Vierge Marie, lui apporte 
la bonne nouvelle et lui présente le cartel des arrêts célestes. 
2« Marie va rendre visite à sa cousine Elisabeth, et les deux sain- 
tes femmes s'embrassent étroitement en témoignage de leur joie 
réciproque. 3<> Un ange déroulant un cartel appelle les bergers 



— 48 — 

dispersés sur la montagne, au milieu de leurs troupeaux ; Pun 
d'eux embouche la cornemuse; un vieillard l'écoute avec atten- 
tion ; un baudet et un âne paissent sur le premier plan. 4« Aver- 
tis à leur tour de l'événement miraculeux, les mages viennent 
à Bethléem; l'un s'agenouille et dépose la couronne, les deux 
autres, debout, portent cet emblème royal. Trois têtes de che- 
vaux grossièrement superposées représentent les montures qui 
les ont transportés de la Médie sur les rives du Jourdain. 5» La 
Vierge Marie, placée de face, et courQnnée du nimbe rayon- 
nant, veille sur Jésus emmailloté dans son berceau formé 
de simple jonc; un berger et une bergère, inclinés vers le Sau- 
veur, lui paient le tribut d'adoration dont les rois viennent de 
s'acquitter. 6*» Mais les passions humaines ne vont pas tarder à 
faire intervenir leur fureur au milieu de ces ineffables et pasto- 
rales explosions de joie. . Hérode assis sur un fauteuil garni 
d'un carré moelleux, la jambe droite placée cavalièrement surle 
genou gauche, comme dans le chapiteau de St-Pé, reçoit l'ins- 
piration d'un démon informe, qui se penche sur son épaule. Le 
monarque en délire transmet à l'un de ses ministres l'ordre de 
massacrer les innocents, et nous voyons au dessous de cette 
première scène un soldat à la figure de cannibale, coiffé du 
béret à la François 1*% poignarder un enfant que sa mère essaie 
en vain d'arracher à sa fureur. 7*» Hérode ne peut atteindre le 
but politique de cette horrible exterminaison ; Joseph conduit 
la Vierge et son fils en Egypte, l'époux dévoué de Marie, portant 
un bonnet de laine aux larges revers, entraine par le licou 
l'ânesse qui porte Jésus et sa mère. 8<» Le premier péril étant 
évité, Marie s'empresse de présenter son fils au temple, et pen- 
dant que Siméon salue l'enfant des prophéties, Joseph tient le 
linge blanc pour essuyer le corps nu du jeune circoncis. 
9*» Cette première partie de l'enfance du Christ se termine par 
une scène intime de famille, dans le goût flamand, que l'on 
pourrait intituler la toilette de Jésus. L'enfant est couché tout 
emmailloté dans une espèce de maie à pain, posée sur un pied ; 
pendant que la Vierge verse sur lui l'eau qu'elle puise dans 
un vase, sainte Elisabeth expose un linge à la flamme pour 

essuyer et vêtir le corps de l'enfant divin Cette espèce de 

complément de l'allaitement du Christ, que l'évangile n'indique 
pas, mais que la nature devait aisément inspirer aux artistes 
chrétiens, se reproduit sur plusieurs bas-reliefs du moyen- 
âge, notamment dans la cuve baptismale de saint Jean, in 
fonte à Vérone, Il faut se garder, en conséquence de confondre 
ce trait avec une scène de la jeunesse de la Vierge; elle se trou- 



— 49 - 

verait entièrement dépaysée au milieu de celles de la vie du 
Christ. (1) 

L'artiste franchissant les derniers épisodes de la jeunesse 
du Sauveur , arrive brusquement au drame de la passion. 
il<> Jésus portant la barbe longue et monté « sur Tânon 
qui n'avait encore porté personne, » entre à Jérusalem, au mi- 
lieu d'une foule de têtes entassées, parmi lesquelles on recon- 
naît cinq apôtres, et le disciple bien-aimé. 12o Bientôt nous as- 
sistons à la Cène; les apôtres sont disposés autour de la table 
couverte de pains ronds et de poissons symboliques ; cet épi- 
sode se continue au sommet de la niche par le lavement des 
pieds. 13° Le panneau suivant, encore plus compliqué, ne 
renferme pas moins de trois scènes superposées. Nous y distin- 
guons : Jésus priant au Jardin des Oliviers; Judas lui donnant 
le baiser perfide, et les soldats se préparant à saisir la victime. 
Ils sont armés de piques; l'un d'eux porte un bouclier timbré 
d'un démon grimaçant. 

i4« La trahison a porté ses fruits; le Christ, cloué sur la 
croix entré les deux larrons, rend le dernier soupir en pré- 
sence des gardes qui veillent sur lui Madeleine porte le 

vase des parfums et des deux Marie contemplent la cé- 
leste victime... 15» Mais Jésus ne reste pas longtemps au 
pouvoir de la mort; nous le voyons s'élancer de son tombeau 
décoré de trois tréfleurs, et il monte vers le ciel armé de la 
croix oriflammée, tandis qu'un ange Tattend dans les nues. Trois 
télés de soldats, endormis sous le sépulcre, témoignent de l'inu- 
tilité de leur surveillance. 16° Les trois Marie s'étant appro- 
chées du tombeau afin de prier sur les cendres du Christ, restent 
étonnées de le trouver vide ; un lambeau de vêtement laissé par 
le Sauveur dans le sépulcre que l'on aperçoit au-dessus de la 
tête des saintes femmes, leur révèle son départ, tandis qu'un 
chérubin semble leur indiquer la voie qu'il a suivie pour re- 
gagner le royaume céleste. 17° D'épisode en épisode, nous 
arrivons enfin à la conclusion du drame sublime de la ré- 
demption. Jésus portant la crcfix oriflammée, le front entouré 
du nimbe crucifère, arrive sur la porte de l'enfer, représentée 
par la gueule d'un monstre, armée d'une rangée de dents de re- 



( 1 ) On ne doit pas oubUer que dans leur mysticisme parfois très matérialiste^ 
les artistes grecs donnent deux sages-femmes à la Vierge et qu'ils les représen- 
tent commençant leur fonctions en lavant le corps de Fenfant, au moment 
où il vient au monde. Nous ne pensons pas cependant que le rétable de Bagne- 
res renferme une scène si contraire aux idées de pureté virginale dont nou» 



— 50 — 

quin. Le Sauveur, calme et debout sur les bords de cette gueule 
béante, appelle à lui les fils d'Adam ; et pour qu'il ne soit plus 
permis de douter du rachat des captifs, il tend la main à Tun 
d'eux, et le retire des limbes. 

Après avoir terminé l'analyse des scènes sacrées de ce cu- 
rieux retable, nous devons jeter les yeux sur les deux niches 
des extrémités de la ligne inférieure ; elles sont consacrées au 
donateur et à la donatrice qui enrichirent l'église des Jacobins 
de ce bas-relief. 

Le donateur, placé à l'angle de gauche, porte le costume 
compliqué des chevaliers du xiv"® siècle, sans en excepter les 
gantelets ; le casque seul est supprimé, et son absence laisse voir 
la chevelure bouclée du gentilhomme. Le pieux bienfaiteur 
tend ses mains jointes vers le centre du retable ; un ange, placé 
derrière lui, soutient au-dessus de sa tête l'écu de ses armes, 
renfermant trois flèches en pal, la pointe en bas. 

La donatrice, dont la position est analogue, lève ses mains 
jointes vers les scènes de la passion. Elle se fait distinguer par 
les manches démesurément larges d'Isabeau de Bavière, par 
l'immense coiffure de la même époque, espèce de construction 
carrée, ornée sur les deux coins de grosses coques roulées en 
spirale. Un écu écartelé, reproduisant les flèches du donateur 
dans le premier et le quatrième quartier, règne au dessus de 
sa tête, sous la protection d'un chien couchant, symbole de la 
fidélité. 

Les armoiries si utiles en archéologie, quand il s'agit de pé- 
nétrer les origines, nous serviront, cette fois, à découvrir la 
famille de ce baron et de sa dame. Nous savons que les comtes 
d'Asté portaient des gueules à trois flèches d'or posées en pal la 
pointe en bas^ apennées et cernées d'argent. Les mêmes armes 
se retrouvent dans l'église du village de ce nom ; il ne peut 
donc y avoir de doutes sur l'indentité de ces deux personna- 
ges Nous avons sous les yeux des membres de la famille 

dans laquelle nous verrons plus tard entrer les Grammont. 

Telle est l'analyse de ce retable, assez intéressant comme 
résumé iconographique de l'histoire du Christ, mais dont la 
grossièreté d'exécution dépasse tout ce qu'il est possible de 



entourons la maternité de Marie. Ici, d'ailleurs, Tenfant n'est pas nu, mais em- 
mailloté, ce qui nous porte à croire qu'il «*agit de changer son linge et non de 
procéder au premier lavage du corps d'un nouveau-né. 
(Voyez Didron, Manuel, p. 158). 



— 51 — 

concevoir. Quoiqu'il appartienne incontestablement à la fin du 
XIV"» siècle, ou au commencement au xv«% témoins l'inégalité 
du nimbe, rornemcntation des niches et le costume des per- 
sonnages ; la maladresse du dessin, l'absence de toute perspec- 
tive indiquent l'ignorance des règles les plus élémentaires, et 
rappellent les tâtonnements les plus inhabiles des sculpteurs 
du x«»« siècle. 

Ne faut il pas voir une intention allégorique dans la distri- 
bution de certains ornements ? Les triangles des amortissements 
du rang supérieur correspondant à l'enfance du Christ, ne 
renferment que des trilobés, des tréfleurs et des fusées; le rang 
inférieur, surmontant les scènes de la passion, au contraire, est 
complètement garni de démons, de monstres fantastiques de 
toutes les formes. N'est-il pas probable ^îue l'artiste a voulu 
représenter l'enfer déchaînant toutes ses légions à ce moment 
suprême, afin de livrer un dernier combat désespéré avant 
la mort victorieuse du Rédempteur ? 

Les premiers artistes chrétiens, en remontant surtout à ceux 
des catacombes^ avaient mieux conservé les traditions de la 
mansuétude apostolique; jamais de figures de démons, jamais 
de scènes de supplices dans leurs images. L'agneau pascal, le 
troupeau du bon pasteur et les colombes se montrent seuls sur 
les peintures et les tombeaux. Mais le treizième siècle puisa 
dans les atroces querelles de religion de si profondes pensées 
de punition et de vangeances, que les monuments religieux se 
couvrirent dès lors des plus hideuses représentations de diables 
et de tortures. 

A l'exception de ce retable, l'église des Jacobins ne nous a 
conservé que l'élégante tour de la fin du xv"»« siècle, qui s'élève 
encore au centre de la ville de Bagnères. Ce gracieux beffroi 
carré aux deux premiers étages, et octogone aux trois derniers, 
est percé sur chaque pan d'une gracieuse fenêtre ogivale, ornée 
d'une colonnette torique, et d'archivoltes à astériques pédicu- 
lées, du plus gracieux effet. Le dernier étage, lui-même, recons- 
truit récemment a reçu des ouvertures inimitées du même 
style. 

A qui donc appartient cet écu des fenêtres du nord, où nous 
voyons les vaches de Béarn, et les trois pals de Foix se marier 
aux chaînes de Navarre, et aux fleurs de lys de France? 
Ne remonterait-il pas à Philippé-le-Bel , comte de Bigorre 
et de Foix, en vertu d'un arrêt du parlement, roi de Navarre 
par son mariage avec la reine Blanche; roi de France, enfin, 



— 52 — 

comme successeur de Philippe-le-Hardi? Nous appuyons d'au- 
tant plus sur cette opinion, qu'elle résume toute la situation 
politique des Valois, à l'égard des États pyrénéens. 

Quant aux armes des anciens comtes de Bigorre : Vécu d'or à 
deux lions lampassés et couronnés de gueules, passant Vun sur 
Vautre, il ne faut pas être surpris si nous ne les retrouvons sur 
aucun monument : elles avaient perdu toute leur valeur dans 
le xiïi«n« siècle sous le faible Esquivât, héritier de Pétronille, mort 
à Olite, en 1282. Depuis cette époque, le comté n'avait cessé 
d'appartenir tantôt au Béarn, tantôt à la France. 

Il ne nous reste que bien peu de chose à dire des cloîtres de 
ce monastère; ils ont été complètement détruits, et nous avons 
retrouvé à peine quelques chapiteaux disséminés dans les 
jardins et les parcs de Bagnères. Toutefois, ces débris sont 
assez nombreux, assez bien conservés pour nous permettre de 
reconstituer le caractère général des galeries. Cette partie essen- 
tiellement artistique de l'établissement était privée des char- 
mantes scènes bibliques que nous avons remarquées à St-Sever 
et à St-Pé. Leurs corbeilles remontaient cependant à deux épo- 
ques différentes. A l'époque romane, par les feuilles plates, les 
fruits, les feuilles de palmier découpées, les monstres ailés, 
confondant leurs têtes, et les oiseaux terminés en serpents; au 
xv°** siècle, par les personnages monastiques, portant des col- 
lets droits représentant les fraises de l'époque ; par les fruits, 
les têtes de chérubin ou de fantaisie; quelquefois même par les 
feuilles de vigne et les raisins habilement travaillés. Il est à 
remarquer d'ailleurs que les bases correspondant à ces derniers 
chapiteaux avaient la forme octogonale adoptée dans le cloître 
de St-Sever. 

LA VILLE CT LES DEUX ÉGLISES DE TRIE. 

St-Sever nous a montré tout ce qui reste de précieux de l'an- 
cien monastère des Carmes de Trie. Montgommery ne laissa 
rien sur place dans le couvent, dont la fondation remon- 
tait à un roi de Navarre. Telle était sa fureur un début de 
son expédition dans le bassin pyrénéen, qu'un de ses parents, 
prieur de cette maison, ayant invoqué certain lien de parenté, 
afin d'apaiser le terrible huguenot, celui-ci lui répondit avec 
le sourrire de la dérision : » Aussi, n'ai-je garde de vouloir vous 
<( traiter comme les autres; ainsi vous rendront les honneurs 
« dus à votre naissance ; car serez noblement pendu au dessus 
« de la porte. » 



La sentence fut exécutée ; mais elle n'assouvit pas la rage 
de Montgommery; il fit jeter dans le puits du cloître tous les 
autres religieux, au nombre de vingt (1571), en représaille de la 
vengeance de Montluc qui en avait fait entasser près de trois 
cents dans le puits du bourg de Terraube, aux environs de Lee- 
toure (1562). 

On peut juger par ce trait d'animosité combien ladestrnc** 
tiôn du monastère de Trie fut complète (1571). Cependant 
la pieuse générosité de MM. de Montespan, de Sariac, et d'An« 
tin, jointe aux produits ée la vente des chnpiteaux, peignirent 
de reconstruire l'église que nous allons examiner. 

Sa vaste nef, privée de bas-côtés et de transepts^ n'a qu'un 
chevet à pans coupés, et se trouve réduite à une simplicité qui 
n'est pas sans grandeur; mais qui n'eut d'autre excuse que le 
besoin de faire des économies, et le désir de jouir, dans un 
bref délai, d'une église d'assez belle apparence. Tout se ressent 
de cette fatale nécessité. La voûtet quoique ornée de nervures 
ci^oisées à chaque compartiment, d'un réseau plus cofnpli-^ 
que au chevet, dans le goût de la renaissance, n'est construite 
qu'en simple brique, à l'exception des arêtes faites en pierre de 
tuf. Ces nervures, au lieu de descendre jusqu'au sol, comme 
dans le xiti*», le xiv"* et le xv»« siècles, s'arrêtent sur des mé- 
ditions k la naissance des arcs, et présentent trois écussons à la 
clef. Le premier renferme les trois fleurs de Lys de France, 
hommage rendu au nouveau souverain du Bigorre; le second 
est un écartelé portant une croix pleine en 1 et en 4, et les trois 
pals de Foix en 2 et en 3; le troisième répète celui-ci k l'ex- 
ception du 3"» quartier, timbré d'une barre en sautoir. Il n'est 
pas douteux que ces derniers appartenaient à deux des bien- 
faiteurs du monastère. 

Les modillons ou supports des nervures offrent assez peu 
d'intérêt, à l'exception de ceux qui représentent l'ange de saint 
Mathieu, l'aigle de saint Jean, et un Jéhova, dans l'attitude d'un 
être nageant dans l'espace. Nous retrouverons ce type, adopté 
par la renaissance, sur la chaire de St-Bertrand-de-Comminges. 

La nef formée de six travées est complétée, dans les trois pre- 
mières du fond, par six chapelles à niches ogivales, ménagées 
entre le contrefort, dispositions économiques et simples que 
nous remarquerons dans la plupart des églises du Bigorre. 
Ainsi, tous les détails accusent le style du xvi"»® siècle. Pour 
rendre ce caractère plus évident, l'arc surbaissé de la porte de 
Touest n'a pour ornement que des filets en doucine, sans indi- 



cation de colonne, et Ton remarque , au-dehors d'une espèce 
de porche, une frise de feuilles d'acanthe s'enroulant avec, des 
têtes de chimères, des bustes de femmes et des amours. 

L'église paroissiale, dédiée à Notre-Dame, appartient au même 
style; mais elle est mieux construite et plus ornée. Réduite, 
également à une seule nef, elle offre un chevet à pans cou- 
pés, prolongé en niche, comme celui de Mirande, et sur- 
monté à Tare triomphal d'une rose remplie par des me- 
neaux flamboyants. Ici, conformément à Téglise du cloître, les 
nervures à deux gorges de la nef sortent des murs latéraux; 
mais sans retomber sur des modillons. Quatre travées s'éten- 
dent du levant au couchant, et forment des chapelles peu pro- 
fondes avec arcs ogivaux très élevés, logés entre les contreforts. 
Quatre lancettes assez allongées, couronnées de lobes aigus, 
éclairent la nef au nord, et répondent aux quatre chapelles. 

Nous ignorons quels furent les outrages que Montgommery 
fit subir à cet édifice; il suffit, toutefois, d'en étudier la cons- 
truction pour rester convaincu qu'il ne tomba pas sous ses 
coups, car il appartient évidemment au style de la fin du xv™» 
siècle. Nous n'en voudrions pour preuve que le chevet, les 
chapelles des bras de la croix, et la porte du nord. Ces cha- 
pelles, à la voûte écrasée, sont sillonnées de nervures renais- 
sance, ornées de pendentifs épineux à chaque entrecroisement; 
celle du nord prolonge ses nervures jusqu'au sol ; celle du sud^ 
au contraire, les appuie sur des modillons représentant le 
bœuf, le lion, l'aigle et l'ange des évangélistes, accompagnés 
du Christ répété deux fois. La porte du nord, enfin, est un 
double arc tudor, orné de pyramides de feuillages avec panache 
pédicule; elle forme deux espèces de tympan, timbrés des mono- 
grammes du Christ et de celui de la Vierge (J. H. S. M. A. T.), 
entrelacés dans le goût de la renaissance. Quant aux écussons 
de la voûte, nous n'oserions garantir l'authenticité des émaux 
et des couleurs dont on vient de les enluminer. 

En résumé, cette église a de la grâce, de l'élévation, et ne 
manque pas d'harmonie ; elle fut érigée en collégiale par le pape 
Sixte IV, en 1484. Son chapitre de douze chanoines ne réveille 
d'autres souvenirs intéressants que celui du cardinal d'Ossat, 
revêtu d'un de ses canonîcats au début de sa carrière ecclésias- 
tique. MM. les chanoines de Trie, nommés alternativement par 
les consuls et par l'évêque, laissaient un de leurs sièges au 
choix du citoyen Larrieu. 

Ces deux églises ne doivent pas absorber toute Tattention 



- 55 — 

d'un archéologue. Deux simples chapiteaux du Xiv*"» et duxv"» 
•siècles vont attirer quelques instants nos regards. L'un d'eux, 
transformé en bénitier et engagé dans un des piliers de Notre- 
Dame, présente sur la face de sa double corbeille, une piéta^ 
accompagnée des deux saintes femmes. Marie, mère de Jacques, 
soutient la tête penchée du Sauveur; Marie-Madeleine tend sa 

main consolatrice à la Vierge A quelle époque appartient 

ce travail d'une excellente composition ? Incontestablement à 
la fin du xv""* siècle. L'absence du nimbe et la présence d'une 
feuille de vigne sculptée sur l'un des retours ne permettent pas 
d'avoir de doutes à cet égard. 

Le second chapiteau, placé comme ornement profane sur le 
pilier d'une porte cochère, rappelle, par son originalité, les 
compositions allégoriques du cloître de St-Sever-de-Rustan. 
La face de la double corbeille, séparée par une ogive à lan- 
cette figurant une porte, présente deux quadrupèdes qui 
se disposent à passer simultanément sous l'arcade; à gau- 
che, un chameau portant la tour de -la cité sainte sur son dos, 
et baissant la tète avec modestie; à droite, un cheval libre de 
toute charge, le front orgueilleusement dressé et regardant avec 
dédain son timide camarade... 

Dans le retour méridional, un ours élevé sur ses pattes 

mange les fruits d'un arbre touffu ; dans le retour opposé une 

- femme coiffée du bonnet de la folie se tient à cheval sur un 

personnage malheureusement mutilé, mais qui semble porter 

le costume grec Ces trois scènes devaient compléter, dans 

Je cloître des Carmes, la collection des chapiteaux transportés 
plus tard à St-Sever, et représentant les quatre vanités, ils doi- 
vent, selon nous, recevoir cette explication? L'ours symbo- 
lise la gloutonnerie ; la femme en folie n'est autre que la cour- 
tisane grecque, dont la honteuse domination transforma Aristote 
en béte de somme obéissante; apologue si souvent retracé 
dans l'iconographie chrétienne. — Le chameau représente la 
persévérance modeste, qui pénètre dans la Jérusalem céleste en 
portant patiemment les préceptes de la loi de Dieu ; comme 
l'éléphant adopté par les xi™« et xni"« siècles; le cheval symbo- 
lise la présomption orgueilleuse qui tourne en dérision l'obTSis- 
sance du juste et la méprise du haut de son orgueil (1). Si l'on 



(1) Cette valeur symbolique du chameau est d'autant plus incontestable, 
qu'on retrouve cet animal sur Técu de la femme aUégorique, représentant 
Vobéissance, parmi les médaillons consacrés aux neuf vertus, et reproduites 



- 56 - 

pouvait un jour placer ces deux chapiteaux dans les galeries de 
St^ever-de-Rustan; la passion du Sauveur, et les sc^es sati- 
riques dont nous avons fait la description recevraient un com- 
plément qui les rendrait {4us précieuses. 

La petite ville de Trie ne naquit pas sous rinfluence protec- 
trice de son monastère, comme la majeure partie de celles du 
midi de la France; elle dut son existence à Jean de Trie, Séné- 
chal de Toulouse, qui la fonda vers 1303. Il est facile de recon- 
naître que son enceinte était de forme carrée, et quelle possédait 
quatre portes à l'exemple des bastides voisines de Marciac et de 
Mirande. Indépendamment des tours cylindriques qui flan- 
quaient les angles principaux de ses ramparts, chaque porte 
était surmontée d'une tour carrée; quelques débris de celles du 
sud se font distinguer encore, mais celle du levant fut évidem- 
ment reconstruite après le passage de Montgommery; son arc 
plein-cintre et ses petites fenêtres carrées nous en donnent la 
preuve. 

Les efforts pacificateurs d'Henri IV n'avaient pu épuiser, on 
lésait, la fureur des partis qui se disputaient la France; une 
espèce de banditisme survivait à la grande guerre civile éteinte^ 
ou du moins assoupie; aussi, voyons-nous le rebelle Béarnais 
Andijos lever 300 hommes dans le Pardiac, et venir faire le 
siège de Trie, le it avril 1640, exigeant pour rançon qu'une cen- 
taine d'hommes se joignissent à sa bande, afin de combattre les 
employés des gabelles et des impôts. Malgré la disposition po- 
pulaire h résister aux agents du fisc, les habitants de Trie fer- 
mèrent leurs portes, se défendirent courageusement, et Andijos 
dut battre en retraite en commettant d'affreux ravages dans 
le pays. 

MONASTÈRES DE MÉDOUS ET DE LONGAGES. 

La stupide colère des hommes, dont l'archéologue ne cesse 
de suivre les traces, prend quelquefois des proportions ef- 
frayantes; elle emporte dans sa course les monuments les plus 
respectables, comme la tempête disperse les feuilles d'au-» 
tomne; elle laisse à peine l'empreinte de leur existence sur 
le sol ravagé. Si nous allions à Médous, monastère fondé par 
les seigneurs d'Asté, entre ce village et Bagnères; quels débris 
y découvririons-nous ? La nef d'une église sans bas-côtés , 



dans les œuvres de MM. DavaU Jourdain et Gaumont. Le cbeyal au oontFalfB y 
pereoimUle la présomption comme le cavalier imprudent qui l'aventure au mi- 
lieu des rochers et lui fait partager sa chute. 



— 57 — 

presque entièrement détruite ; nous pourrions constater à peine 
qu'un pilastre la séparait en deux grandes travées et que des 
modillons représentant les symboles des évangélistes , rece* 
vaient les retombées des nervures, de concert avec des têtes de 
chérubins encastrées aux angles des pilastres. Ce vaisseau con- 
temporain de la fondation du couvent au xv"»® siècle, avait pour 
accès, au nord, une large porte k linteau droit, encadrée de 
doiicines, de pilastres et de feuilles d'eau dans le goût du xvi"» 
siècle; le cloître s'étendait au nord de Téglisc comme dans la 
plupart des établissements monastiques des Pyrénées. On peut 
distinguer encore les trous des poutrelles, et le larmier du haut 
de la toiture qui recevaient et protégeaient la charpente des 
galeries. 

L'abbaye de Longages, près de Mazères, bien plus; maltraitée, 
'nemarciue son existence sur le sol du Bigorre que par quel- 
ques pans de ses murs de clôture, {«es matériaux vendus et dis- 
persés ont servi à construirç des moulins, des auberges; des 
cabannes; et cependant cet antique monastère fil, pendant plu- 
sieurs siècles, partie d'une trinité sociale qui résumait, sur ce 
point, la société du moyen-àge tout entière. L'église de Mazè- 
res, dont nous venons de nous occuper, dépendait d'une petite 
ville gallo-romaine; son nom (Mas, Mazères, petit Mas), et plus 
encore les nombreuses substruclions que les laboureurs soulè- 
vent dans les champs voisins, ne permettent pas de le mettre 
en doute. Elle avait vu naître, au nord et à l'est de ses ram- 
parts, les établissements dont les deux puissances de l'époque 
ne manquaient pas d'environner les anciennes communes : Un 
château fort, chargé d'exercer sur l'esprit municipal l'influence 
féodale ; une abbaye destinée à représenter la puissance ecdésias-^ 
tique. Le château se dressa sur l'inaccessible coteau du cou- 
chant, sous le nom de Casteinau de Rivière-Basse ; l'abbaye 
s'étendit au milieu des vertes prairies de l'Adour sous "celui de 
Longages. La bourgeoisie communale, la féodalité, l'église, tri- 
nité sociale qui se partagea longtemps la direction de l'Europe» 
avaient donc en ces contrées trois centres distincts... Que reste- 
t-il aujourd'hui de ce résumé politique ? l'église et la châsse 
de sa patronne sainte Libérate Quant ou bourg, il a dis- 
paru; l'abbaye a subi le même sort; le château pris et repris 
parles calvinistes et les catholiques ne dresse plus au sommet 
de son promontoire que le squelette découronné d'un donjon 
carré construit en pierre et quelques fondements des remparts 
d'enceinte... Toutefois, ces débris informes permettent de croire 
qu'ils ne remontaient pas au-deià du xiv""» siècle; car le don- 



— 58 - 

jon, au lieu d*ètre placé sur la façade antérieure des remparts, 
comme à Mauvezin et k Montaner, s'élevait au centre de la 
cour, couformémeut aux plans de la seconde époque féodale. 

RABASTENS, VIC-BIGORRE, POUZAG. 

Tous les regrets des amis des arts ne furent pas provoqués 
par les stupides fureurs des luttes religieuses ou politiques; 
Tignorance, l'incapacité de certains architectes élevèrent plus 
d'une fois des constructions décousues et disproportionnées 
dont la conservation est presque aussi regrettable que la 
perte d'œuvres plus sérieuses. Pour ne citer que Rabastens et 
Vic-Bigorre, par exemple, ces deux petites villes possèdent les 
églises les plus lourdes, les plus informes qu'il soit permis de 
construire; aussi ne leur consacrerons-nous qu'un aperçu ra- 
pide, destiné à constater la date de leur fondation. La première, 
fortement endommagée par les calvinistes, qui s'étaient retran- 
chés dans cette villa, alors assez forte, a perdu sa grande 
voûte et semble avoir été créée pour dérouter toutes les inves- 
tigations. Chaque partie, chaque détail pourraient être reven- 
diqués par un siècle différent. 

La façade du couchant rappelle le x"»« siècle par son appareil 
rustique et ses cordons de pierres inclinées; la grande tour oc- 
togone de l'angle sud-ouest semble appartenir au xii«« siècle 
par une fenêtre romane et par sa construction en brique; deux 
autres fenêtres de la même époque percent le mur méridional 
de l'édifice, à côté de deux grandes ouvertures intercalées au 
xv"»« siècle. La nef, large de 16"» et longue de 24, la saillie 
intérieure et extérieure des contreforts entre lesquels les cha- 
pelles ogivales ont été ménagées comme dans les églises de 
Trie, appartiennent au xiv"®. 

Le chevet à pans droits, divisé en trois arcs ogivaux très 61an« 
ces, fut évidemment reconstruit dans le même siècle. La porte 
du couchant, enfin, présente des colonnettes, une pyramide fleu- 
rie et quelques autres détails remontant au xv»". Cette partie 
de l'église offre évidemment les traces des trois nefs qui di- 
visèrent primitivement l'intérieur du vaisseau ; ces nefs s'écrou- 
lèrenl-elles sous la bêche des calvinistes ? Nous sommes forte- 
ment portés à le Croire Quoi qu'il en soit, leur destruction 

par les ravages de la guerre ou par tout autre accident expli- 
que l'étrange disposition actuelle du monument et la substitu- 
tion d'un plafond plat aux voûtes primitives. 

Détournons les yeux de ce rapiécetage décousu, et rejj^ardons 



- 59 — 

au sud-ouest de Tenceinte de la ville quelques débris des ram- 
parls de brique du vieux château-fort, tout palpitant encore du 
siège mémorable qu'il soutint pendant la guerre des calvi- 
nistes. 

Au milieu d'une trêve observée par les deux partis, un consul 
de Rabastens prend le pas devant sur le juge royal. Ce dernier 
ne plaçant aucun devoir au-dessus du désir de venger celte 
injure futile, livre la ville aux deux huguenots Merlin et La- 
dous, l'un ministre, Tautre officier de Jeanne de Navarre. A la 
nouvelle de cette trahison, Monluc envoie le capitaine Manssan 
recruter les catholiques de la vallée d'Argelés, et va lui-même 
assiéger Rabastens avec les barons de Bazillacetd'Antin. Après 
• cinq jours d'une canonnade bien dirigée par les commissaires 
d'artillerie Frédeville et Thibauville, Rabastens est pris et le 
château seul continue sa résistance. L'impétueux Montluc or- 
donne de monter à l'assaut de ce repaire d'hérétiques; mais au 
moment où iLs'avançait pour suivre les péripéties de celle ac- 
tion décisive, une arquebusade lui fracasse la mâchoire et le 
met hors de combat. 

« Tout-à-coup, je fus tout en sang, raconte-t-il dans ses mé- 
« moires; car je le jetais par la bouche, par le nez et par les 
a yeux ; M. de Goas voulut me prendre cuidant que je tombasse ; 
« je lui dis : Laissez-moi, je ne tomberai point; suivez votre 
ft pointe. » Et se tournant vers ses soldats : « Ne vous bougez, 
« poursuivit-il, n'abandonnez pas le combat; car je n'ai point 

« de mal, et que chacun retourne en son lieu Je m'en vais 

« me faire panser; que personne ne me suive, et vengez-moi, 
a si vous m'aimez..... » 

Ce ne fut pas la seule parole peu évangélique qui sortit 
de la bouche de l'illustre blessé. Pendant qu'il était étendu sur 
son lit, Madaillan vint lui dire : « Réjouissez-vous, prenez cou- 
« rage, nous sommes dedans; voilà les soldats aux mains qui 
« tuent tout, et assurez-vous que nous vengerons votre bles- 
« sure. » — « Je loue Dieu, répondit le terrible capitaine, de ce 
a que je vois la victoire nôtre, avant mourir; à présent, je ne 
a me soucie point delà mort ; je vous prie, vous en retournez, et 
(( montrez-moi tous l'amitié que m'avez portée, et gardez qu'il 
« n'en échappe un seul qui ne soit tué » (i). 

On exécuta sa recommandation avec la plus grande exacti- 
tude ; tous les habitants furent passés au fil de Tépée^ et Montluc, 



(1) Mémoires de Montluc, t. lll, p. 460. 



- 60 - 

soulagé de ses souffrances par le spectacle de cette horrible bou- 
cllerîe^ alla deux jours après faire guérir sa blessure à Marciac. 

Laissons le maréchal catholique prendre du repos dans cette 
ville. Nous allons nous arrêter h Vic-Bigorre, afin de jeter un 

regard sur son église Son large vaisseau de cinq travées, non 

moins décousu que celui de Rabastens, est muni de chapelles 
ogivales, de dimensions dissemblables, placées entre les con- 
treforts. La porte du sud, ornée de colonnettes à chapiteaux 
feuilles plates, un chevet à mur droit, éclairé par deux grandes 
ouvertures ogivales et terminé en pignon sont des témoignages 
assez vagues de la construction de cet édifice au xrv™« siècle. Il 
<ôst facile de reconnaître, cependant, qu'il appartient aux essais 
cie style ogival, que le Bigorre et la Gascogne tentèrent â celte 
époque sous rinflucnce de la domination anglaise et de la con- 
quête des rois de France. Mais cette église touche également au 
style espagnol, assez répandu d'ailleurs dans le bassin sous-py- 
rénéen, par la vaste galerie de l'orgue dessinée en fera cheval 
et occupant tout le fond de la nef» 

Que dirons-nous de la lourde façade du couchant, de ces qua- 
tre ouvertures ogivales à cloches, et de la tourelle octogone qui 
la surmonte à l'angle du sud ?... Nous l'aurions passée sous si- 
lence si elle ne r*[)pelait celles de Galan et de Bagnères-de-Bi- 
gorre. Nous trouvons plus d'intérêt à considérer les créneaux 
belliqueux qui dentellent le mur du chevet; c'est là, du moins, 
un souvenir de ces terribles guerres des calvinistes qui laissè- 
rent de si nombreuses taches de sang dans les contrées pyré- 
néennes. 

Que de sanctuaires furent alors fortifiés dans un besom 
impérieux de résistance; que d'églises ne purent, malgré ces 
précautions, éviter des mutilations déplorables ! Celle de Pou- 
zac, près de Bagnères, nous montre encore un mur d'enceinte 
flanquée de contreforts , et crénelé comme celui de Luz ; 
puisque nous sommes amenés à prononcer le nom de cette 
église, nous ajouterons, en Texaminant à l'intérieur, que la lar- 
geur de sa nef, la naissance des nervures croisées qui se déta- 
chent des murs, les modillons historiés supportant les nervures, 
son chevet à pans coupés et voûté à cinq compartiments, témoi- 
gnent d'une construction de la fin du xiv»* siècle» 

ST-JE.4N ET LES CARMES DE TAREES* 



■^\ 



"fi 



,efi 



Si le chevet de Vic-Bigorre nous a conduits à Pouzac par la 
comparaison de ses créneaux, il doit nous ramener avec plus '^^^ 



— ai- 
de raison à Téglise St-Jean de Tarbes, édifice dont le gable 
oriental est également formé d'an large mur droit, percé de 
grandes fenêtres ogivales. Mais la particularité la plus notable 
de St-Jean, c'est la série de chapiteaux carrés qui couronne 
ses douze pilastres intérieurs. Nous, remarquons, en effet, 
dans ces bas-reliefs assez grossiers, un sagittaire poursui- 
vant deux cerfs, et suivi d'un troisième. — Quelques figures 
géométriques.— Un écu aux trois pals de Foix.— tJn autre d'her- 
mine plein. —Jésus crucifié entre les deux Marie qui versent 
des larmes. — Une syrène. — Saint Georges à cheval perçant le 
dragon de sa lance. — Le quadrupède à figure humaine si fré- 
quemment reproduit dans l'iconographie romane, et imité des 
tas- reliefs assyriens.— Deux personnages nus ressemblant à des 
satyres. —Jésus dans une auréole et entouré des quatre sym- 
boles des évangélistes; un ange sonne de la trompette sur cha- 
que retour de ce chapiteau. 

Comment ces corbeilles plates; dont les bas-reliefs rappellent 
l'époque romane, se trouvent-elles dans utie église gothique de 
la fin du xiv™« siècle? C'est que l'établissement religieux re- 
monte bien plus haut que cette dernière date; nous n'avons be- 
soin de consulter h cet égard que l'énorme tour carrée du 
nord-est, dont la forme, les dimensions et les lucarnes meurtriè- 
res percées aux cinq premiers étages, indiquent incontestable- 
ment la fin du xïi™« siècle. Si l'on veut bien considérer que les 
chapiteaux précédents forment une véritable transition entre 
ies lourdes compositions de l'époque romane et les progrès de 
i'époque gothique, on ne doutera pas qu'ils n'aient appartenu 
à une chapelle du xii™® siècle, contemporaine de la grande 
tour; on dut les intercaler au hasard dans les pilastres de l'é- 
glise reconstruite au xiv™®. 

Ne terminons pas sahs faire observer que la nef de St-Jean, 
esc garnie de chapelles ogivales logées entre les contreforts, 
comme celles des églises précédentes. 

Quant à l'ancien monastère des Carmes, fondé par le baron 
Vital de Bazillac, sous l'évêque Arnaud de Coarase, en 1282; 
il fut brûlé par Montgommery en 1559, et n'a conservé qu'un 
clocher assez simple, carré jusqu'à la hauteur du toit de l'église, 
et octogone dans la partie supérieure. Ce clocher supporte une 
aiguille avec huit arêtes ornées de fleurs volutées, et se trouve 
flanquée jusqu'à la hauteur de sa galerie circulaire d'une tou- 
relle carrée destinée à l'ôscalier, et terminée en pyramide. Ces 
construdioTis, en sitnples tnoèllons crépis, ont conservé le ca- 

8 



— 62 - 

chel du XIV"" qui les vit s'élever; mais le reste de l'église a été 
reconstruit récemment et n'appartient à cette époque que par 
une imitation assez heureuse de ce style* 

IBOS ET BERNÈDÉ. 

Les œuvres grossières ont leur utilité;, elles remplissent le 
rôle d'ombres, et font mieux ressortir la lumière et les qualités 
des productions plus harmonieuses; elles permettent d'appré- 
cier le mérite des grands artistes, en indiquant les écueils qu'ils 
évitèrent, les défauts dont ils surent se garantir. 

Il est donc temps que nous abandonnions ces fragments plus 
ou moins utiles, ces écarts de l'esprit humain plus ou moins 
regrettables, et que nous pénétrions dans le village d'ibos, 
pour y étudier une dés églises les plus importantes du Bigor- 
re. Ce n'est pas cependant par l'unité de style qu'elle atti- 
rera notre attention; carie clocher, la nef et le chevet for- 
ment trois parties caractéristiques et tranchées; mais chacune 
d'elles nous présentera sa valeur intrinsèque et méritera de 
fixer nos regards. 

La tour carrée, placée au couchant et élevée de quatre éta- 
ges, est entourée d'un même nombre de contreforts à sept re- 
traites qui butent chacun de ses angles. L'aspect antique de ses 
murs en moellon, l'arc de dégagement plein-cintre qui sur- 
monte la porte, les trois petites fenêtres romanes qui se dessi- 
nent au dessus, la tourelle ronde de rescalier, sont autant de 
témoignages qui concourent à faire remonter sa construction à 
la fin de l'époque romane. Donjon de défense plutôt que clo- 
cher, cette tour reproduit, avec la plus grande exactitude, celle 
de Bernède dans les environs de Rîscle; aussi est-il permis de 
croire que cette dernière dépendait, au moyen-âge, d'une église 
tout aussi considérable que celle d'ibos; mais elle dut tomber 
sous les coups des calvinistes, lorsqu'ils pillèrent St-Monl, Ju- 
Belloc, Gaixon, Castelnau et les environs d'Aire; dès lors, l'é- 
glise de Bernède se trouva réduite aux dimensions informes 
qu'elle présente aujourd'hui. 

La nef et le chevetrd'Ibos, plus heureux, durent peut-être à 
l'existence de la tour de défense l'avantage d'être épargnés par 
les calvinistes. On assure qu'ils en firent momentanément une 
de leurs forteresses, et qu'ils se contentèrent de piller l'église 
et le gros bourg. 

Franchissons le porche sur lequel la tour est assise, et péné- 
trons dans la grande nef. Cette première partie, privée de bas- 



les de 

X1I1™« 

éraux 





ï ner- 
tiaque 
îr une 
îr que 
îhevet 
ation, 

suf- 
» plus 

pans 
baies 
lautes 
us fait 
er son 
•taine- 



parte- 
e offre 
Bs que 
B xvi"»« 
\ frag- 
is trop 
Kis ve- 
ppuyée 
ire des 
! quin- 
e sud; 
les co- 
ït cette 
ècle. 

es ner- 
, ornés 
[ue de 
eBou- 
autant 
^ues se 
3mbées 



chet ' 
recon 
une il 



Les 

rôle à 
des p 
cier \i 
éviter 

Il e 
ou mi 
regrel 
pour 
re. C 
rera 
ment 
d'ellei 
fixer 1 

La 

ges, i 

traite! 

murs 

mont< 

nent 

témoi 

la fin 

cher, 

deBe 

croire 

tout ; 

sousl 

Be11o< 

glise 

qu'eu 

La 
Texisi 
les c£ 
de lei 
etlet 

Fra 
trons 



I 



I 



- 63 — 

côtés, est garnie de chapelles ogivales, conformes à celles de 
Trie; on dirait qu'une école propagée dans le Bigorre du xiii™« 
au xiv"»« siècle avait entrepris de construire tous les latéraux 
des églises sur le même plan. 

La voûte large convenablement élevée, est sillonnée de ner- 
vures croisées, retombant sur modillons, et se relève à chaque 
travée, comme dans la cathédrale de Tarbes, afin d'entourer une 
fenêtre du clerestory. Ces dispositions nous font penser que 
cette partie de l'édifice remonte au xiv™« siècle. Mais le chevet 
ne saurait dater de la même époque ; son excessive élévation, 
ses détails empreints du caractère du xv"»« prouvent suf- 
fisamment qu'il fut construit avec l'intention de donner plus 
tard les mêmes dimensions au reste de l'édifice. Doubles pans 
coupés, voûte t sept nervures divisant les quartiers en baies 
profondes, colonnettes efiilées s'élançant du sol à la voûte, hautes 
fenêtres, tout appartient à la fin de l'époque ogivale et nous fait 
regretter que le chapitre n'ait pas eu le temps de terminer son 
œuvre; s'il avait accompli sa tâche, Ibos eût possédé certaine- 
ment l'édifice le plus remarquable du Bigorre. 

BAGNÈRES ET CAMPAN. 

Nous n'avons pas épuisé la série de constructions apparte- 
nant à plusieurs styles. L'église de Bagnères-de-Bigorre offre 
une réunion de pièces rapportées presque aussi disparates que 
celle d'Ibos, car nous y rencontrons le xiv™«, le xv"« et le xvi™« 
-Siècles. Ajoutons, toutefois, que la superposition «||p ces frag- 
ments est assez heureuse, et qu'elle évite les oppositions trop 
brusques qui se font remarquer dans les édifices que nous ve- 
nons de nommer. La muraille du couchant, large façade appuyée 
de contreforts, est percée de fenêtres ogivales dans le genre des 
gables de Vic-Bigorre et de Galan. Une élégante tourelle quin- 
quagone, avec pyramide à crochets, s'élève sur l'angle sud; 
une porte ogivale à trois retraites, avec tores simulant des co- 
lonnettes et des chapiteaux à feuilles plates, complètent cette 
partie peu harmonieuse, production évidente du xiv™« siècle. 

La nef spacieuse et hardie, sa voûte très peu ogivale, ses ner- 
vures redoublées, s'appuyant sur des pilastres arrondis, ornés 
de gros âlets, et descendant jusqu'au sol, leur abaque de 
feuillages enroulés dans le genre de ceux de Labéjan et de Bou- 
logne, les grandes fenêtres divisées en deux baies sont autant 
de témoignages du xy^^ siècle. Des indications analogues se 
font remarquer sur les mod liions qui reçoivent les retombées 



— 64 — 

des voûtes des qUapelles du nord. On y remarque, §n eifet, iin 
personnage tenant un aviron auprès d'un grand visage humain, 
— Un vase avec enroulements dé fleurs et de fruits, — Des têtes 
de chérubins aux cheveux prétentieusement bouclés, — Des 
chiens accroupis se léchant la croupe, — Taigle de St-Jean 

dans la même position Sur le Sanctuaire, enfin, donnent deux 

chapelles très basses, ornées de nervures compliquées. L'une 
d'elles s'ouvre par un arc tudor et nous achemine ainsi vers la 
renaissance qui nous attend au porche du sud avec toute la 
pureté du style de François I" et d'Henri II. 

Ce porche plein-cintre, timbré du millésime 1557, est orné 
de pilastres et de lozanges logés dans les feuillages; la voûte à 
double croisement de nervures, la clé portant les armes de Ba- 
gnères une tourna trois tourelles (1), la porte ogivale décorée de 
voussures fleuries, d'un rang de consoles et de feuilles d^au; 
les arabesques des pilastres, les trois niches à fond de coquilles 
du tympan, le lion chimérique, à tête d'aigle, le dragon à Té- 
pine dorsale décharnée, qui lèche son dos avec sa langue de 
feu, sont des détails que nous analysons avec rempressement 
que mérite le premier fragment de renaissance pure que nous 
ayons rencontré. S'il est vrai de dire que ce détail aurait été 
mieux approprié à là décoration d'un palais qu'à celle d'une 
église du xiv"« et du xv»« siècles, nous ne devons pas moins nous 
féliciter de voir un échantillon du style de Primatrice et de De- 
lorme compléter l'inventaire architectural du comté deBigorre. 

Puisque ^ous venons de toucher le seuil du xvi»« siècle, ren- 
dons-nous à Gampan ; l'église de ce village nous offrira un second 
fragment de la môme époque. La porte du préau, œuvre de i561, 
forme un grand arc plein-cintre, divisé en deux ouvertures 
carrées, par un pilastre central, avec un tympan occupé par 
une niche à fond de coquille. Des encadrements en doucines, 
des pilastres évidés aux angles, complètent une ornementation 
assez sobre, mais évidemment imitée de la porte que Bagnères- 
de-Bigorre avait reçue dix ans plus tôt. Le porche conduit sous 
un fragment de cloître ou plutôt de galerie, formée d'une gros- 
sière toiture, reposant sur quelques- piliers octogones. Ces pi- 
liers d'un seul fût de marbre appartiennent également au xvi"»« 
siècle, et la vaste église de Campan, elle-même, rappelle une 



(t) Les armes de Bagnères étaient, sous GentuUe 111, un écu de gueules au 
château ounert à traû tours d'argent. Les Bigorrais avaient pour, cri de 
guerre ; Notre Dame de Bigorre, 



— 65 — 

époque peu antérieure par son chevet à pans coupés, par ses 
larges croisées ogivales, sa porte à tiers point aux nombreuses 
moulures prismatiques, et par la tourelle ronde qui flanque son 
énorme tour quadrangulaire. 



PARALLÈLE 



DE 



LA FÉODALITÉ ET DE LA SOCIÉTÉ RELIGIEUSE. 



Malgré Tintérêt que peuvent offrir les monuments gothiques 
dont nous venons de nous occuper, nous sommes bien loin de 
Vaustère solennité de ceux de Tère romane! 

Nous sommes bien loin, surtout, de ces cloîtres où la pensée 
monastique régnait dans toute sa majesté. La pensée divine ne 
cesse de remplir, sans doute, les sanctuaires qui lui sont consa- 
crés, quelle que soit leur forme architectonique ; on ne peut 
contester toutefois que l'esprit humain se plait davantage au 
milieu des constructions monastiques, habitations humaines 
dans lesquelles la marche de la civilisation, les révolutions 
religieuses, les discordes intestines, viennent graver leur pas- 
sage et laisser quelque chose de plus morlel, de plus nous 

mêmes, enfin L'homme se sent dans une sphère plus intime, 

plus connue ; il quitte les hauteurs de la divinité pure renfermée 
dans le temple, pour se mêler au mouvement qui, tout en se 
faisant au nom de Dieu, coudoie constamment ïes passions et lés 
agitations de l'humanité. 

Or, s'il exista dans le cours du moyen-âge une lutte impo- 
sante, un spectacle civilisateur et grandiose, ce fut assuré- 
ment ce drame séculaire dans lequel l'Église et la féodalité, 
tantôt vainqueurs, tantôt vaincues, tantôt oppresseurs, tantôt 
concéssionnistes, quelquefois même alliées, se disputèrent la 
direction de la société européenne. Cette lutte , reproduite 
sur tous les points de notre territoire, ne manque pas de monu- 
ments encore debout pour en retracer le souvenir; et puisque 
nous nous occupons du Bigorre, nous sommes heureux de re- 
trouver sous nos pas ces deux éléments éloquemmént repré- 
sentés. 

Dans les flancs de ces premiers gradins des Pyrénées qui 
contrebutent la haute chaîne granatique, comme les contre- 
forts gothiques consolident les voûtes des cathédrales, le voya- 
geur rencontre sur la route deBagnères à Lannemezan une gorge' 



profonde, solitaire, que les forêts vierges des druides remplis- 
sent encore de leur ombre. 

Partout le solennel silence semble faire revivre les premiers 
siècles du christianisme et de la féodalité. Au couchant, c'est le 
bois sauvage, dont la civilisation n*a que faiblement dis- 
sipé la sauvagerie. Le pâtre grand et robuste, au nez aquilin, 
aux traits bruns et vigoureusement accentués, portant la cape de 
laine couleur de bête fauve, y retrace encore le type du Gau- 
lois vêtu de la caracalla. Si Tévangile a régénéré son âme, 
il a respecté la forte trempé du corps; le chapelet, la médaille 
de Bétharram sont attachés sur sa poitrine, à côté du gros bâton 
noueux. Plus loin règne le ravin obscur et profond auquel la 
chronique rattache le lamentable exploit de quelque écumeur 
de grand chemin. 

Au fond du vallon, la prairie humide, aut grandes herbes 
abondamment arrosées par TArros à peine échappé de sa source, 
prolonge ses contours gracieux entre le double éventail des 
bois;' au levant, enfin, se lève la croupe arrondie d'une monta- 
gne agreste, couverte de fougère, mais dépouillée d^arbres et pri- 
vée de culture, car la vaste lande 4e Pinas prolonge jusque là 
ses monotones bruyères, et oppose sa dernière résistance au 
travail de l'homme qui l'attaqué et la répousse. Cet admirable 
théâtre où Tindustrie humaine est venue établir ses plus fertiles 
prairies, où elle continue ses défrichements, a pour spectateur 
l'amphithéâtre majestueux des Pyrénées, s'élevant, de gradin en 
gardin, depuis le premier mamelon à la pelouse grisâtre, jus- 
qu'à la cime de granit que la neige couronne de ses glaciers. 

Mais la nature n'a pas choisi seule cette origine de la vallée de 
i'Arros, pour développer ses contrastes et ses combats; l'homme 
y plaça également dans les siècles reculés le théâtre de son ac- 
tivité bienfaisante et de sa tui:bulence passionnée. Aussi mal- 
gré le saisissant spectacle du paysage, le voyageur détourne 
iiuelquefois ses regards de la montagne et des forêts, pour con- 
iempler deux manifestations admirables de la civilisation du 
iiii"^^ siècle : une abbaye et un casteL... 

L'abbaye s'étend au milieu deà vertes pelouses, att fond du 
vallon riant et humide !... Le castel règne 4ur la crête de la 
inontagne inaccessible.... L'abbaye, monument élégant et com- 
mode, est entourée de jardins et de bâtiments d'exploitation. Le 
<;astel, orgueilleux dominateur, n'offre de tous côtés que des 
murailles sans fenêtres, hérissées de contreforts. Son donjon, 
carré et menaçant, semble jeter encore par ses lucarnes, gril- 



~ 69 — 

ladées de barres de fer, son vieux regard barbare sur le vaste 
horizon soumis à sa tyrannie..... Ici le vautour isolé qui attend 
sa proie au sein des landes sauvages; là-bas, le castor indus- 
trieux, Tabeille laborieuse, qui travaillent, défrichent, offrent 
asile au voyageur, font aimer Dieu au nom duquel toutes cho- 
ses sont faites Là-haut* enfin, le sabre du brigand; là- 
bas, la croix et le bourdon du solitaire..... duel sublime^ oppo- 
sition admirable qui domine toute la physionomie historique du 
moyen-âge; mais qui nulle part ne s'est gravée en relief aussi 
profond, aussi saisissant.... 

.Quel est le nom de Tabbaye, en effet? Éscalâdieu^ échelle, 
escalier de Dieu destinée à faciliter à Thomme lascension de la 

montagne et celledu Ciel Commentse nomme le castel?il!fflw- 

vezin, litre justifié par son histoire; caril fut mauvais voisin pour 
les vassaux qu'il opprima, mauvais voisin pour les voyageurs 
qu'il rançonna, mauvais voisin pour les serfs qu'il soumit à 
toutes les brutalités féodales 

Demandons quelques détails aux annales de ces deux senti- 
nelles du passé; leur* monographie nous conduira, par une 
transition naturelle, de la description des monuments religieux 
à celle des monuments civils et militaires. 

ABBAYE DE L'ESCALADIEU; 

Le monastère de Citeaux, fondé par St-Robert, abbé de Mo- 
lesrae, en 1098, dans la forêt de Citeaux, en Bourgogne, avait 
attiré tout d'abord, par sa réputation dé sainteté, un si grand 
nombre de solitaires, parmi lesquels nous citerons St-Bernard 
et ses trente gentilshommes, que quinze ans après sa fondation 
l'abbaye éprouvait la nécessité d'écouler le trop plein de sa vi- 
talité en fondant des colonies sur^tôus les points de la France. 
Trois années suffirent pour voir enter sur cet arbre robuste et 
florissant les quatre premières filles de Citeaux : la Ferté, Pon- 
tivy, Clairvaux et Morimont* succursales qui devinrent à leur 
tour fondatrices de plusieurs autres monastères. En 1436, une 
nouvelle exubérance de population religieuse nécessite une se- * 
conde émigration ; et celle-ci pousse ses enfants jusqu'aux ex- 
trémités du territoire des Gaules Voyez les vénérables reli- 
gieux^ partir de Citeaux avec quelques lettres de recommanda- 
tion; ils s'éloignent à pied conduisant quelques mulets chargés 
de bardes, d'outils de labourage, de manuscrits, de vases sacrés, 
de vêtements sacerdotaux, et pénètrent péniblement dans cette 
Gaule du xii™* siècle, couverte de bruyères, de vastes forêts 

9 



— 70 — 

druidiques, au-dessus desquelles les crêtes des montagnes et 
des coteaux dressent dans les nues ces formidables forte- 
resses, sœurs de celle de Mauvezin Chaqu§ soir, après leur 

course de quinze heures, les pieux voyageurs viennent frapper 
à quelque abbaye de Tordre de St-Benoit, ou demander asile 
au château dont ils essaient de ramener le châtelain à la vertu 
conjugale, à la charité envers les pauvres, souvent même à la 
foi chrétienne oubliée Parfois aussi, perdus dans les sen- 
tiers tortueux, ceâ pèlerins de la civilisation, dépourvus de 
boussole, s'égarent dans les bois, et passent la nuit sous le 
feuillage humide, à moins que le tintement d'une cloche ne 
vienne à l'heure mélancolique de l'Angelus les conduire près de 
la grotte ou de la cabane d'un ermite 

Enfin, d'étape en étape, après avoir affronté maint péril plus 
sérieux que ceux d'Ulysse ou des argonautes, obligés de re- 
pousser l'attaque des loups afifamés, de traverser les fleuves sur 
des radeaux faits à la hâte , les voyageurs arrivent dans le châ- 
teau du comte Pierre et demandent la cession d'une vallée in- 
culte dans laquelle ils puissent exercer leur industrieuse acti- 
vité. Le comte leur indique la vallée de Cap-Adour (Haut- 
Adour), aujourd'hui ûampan, déjà promise à l'abbé Forton, de 
Vie ; et c'est là , dans les steppes balayées par les avalanches, 
entre les villages de Grip et de Ste -Marie, que la colonie de la 
civilisation chrétienne vient planter ses pieux, élever ses bara- 
ques de gazon et de paille, comme le castor pose sa hutte, 
comme l'essaim bâtit sa ruche à miel (1136). 

L'aridité du sol, l'abondance des neiges qui le couvrent pen- 
dant six mois de l'année ne peuvent arrêter les travaux des fon- 
dateurs dirigés par Vaucher, abbé de Morimont. Les murailles 
de l'église s'élèvent, et quand la maison et le service de Dieu 
sont convenablement assurés, on s'occupe de bâtir les cloîtres 

et les cellules Mais à peine ce bâtiment est-il ébauché, que 

Bernard de la Barthe^ premier abbé élu, s'eflfraie du théâtre dé- 
peuplé qui se développe devant son activité morale. Des mon- 
tagnes, encore infranchissables aujourd'hui, le séparaient de l'Es- 
pagne, de la vallée de Luz et de la vallée d'Aure ; ses relations 
ne pouvaient s'étendre que du côté de Bagnères. Une seule route 
ouverte à son ardeur religieuse ne pouvait satisfaire sa noble 
ambition; il prie la comtesse Béatrix de Bigorre et son époux, 
Pierre de Marsan, de lui céder une vallée moins inaccessible ; 
et les puissants seigneurs lui assignent le val de TArros (1142). 
Bernafd, abbé de Sarrancolin, concourut à cette donation en y 
ajoutant les revenus de Pinas... 



— 71 — 

I/histoire se tait sur les causes qui firent préférer les sources 
de l'Arros à tout autre vallon du comté de Bigorre. Cepen- 
dant les fondateurs n'avaient pas coutume de prendre leurs 
résolutions au hasard; ils obéissaient ordinairement à quel- 
que motif d'utilité publique. Nous voyons, par exemple, en 
1298, le comte de Monlezun et Tabbé de Lacazedieu, dans le 
Pardiac, se préoccuper d'une vaste forêt marécageuse, située 
sur la rivière de Losse, et qui servait de repaire à des brigands 
redoutables. Le seigneur et l'abbé ne trouvèrent d'autres moyens 
de les débusquer de leur retraite que d'y bâtir un bourg ou bas- 
tide qu'ils peuplèrent d'habitants assez nombreux pour pou- 
voir tenir tête aux bandits. 

Les pieux fondateurs de l'Escaladieu cédèrent-ils à une im- 
pulsion de la même nature? voulurent-ils s'interposer entre les 
habitants de Bagnères et les routiers de Mauvezin ? Un passage 
de Froissard nous porterait à le croire. 

« Sur la rivière de Lisse, nous dit-il, sied une bonne grosse 
« ville fermée, qu'on appelle Bagnères; ceux d'icelle ville 
« avaient trop ifort temps; car ils étaient guerroyés et harcelés 
« de ceux de Malvezin, qui sied sur une montagne. » Cet anta- 
gonisme, qui remontait à l'origine de la féodalité, aurait pu dé- 
cider les moines de Citeaux à s'établir dans la forêt de Kersan, 
afin de s'opposer aux entreprises des cotereaux établis dans le 
castel. 

Quoi qu'il en soit, notre colonie de solitaires arrive dans le val 
de J'Arros avec ses mulets chargés d'ustensiles grossiers, rap- 
portés de l'abbaye du Cap-Adour, avec les vaches, les brebis et 
les chèvres qui en peuplaient les pâturages. Ils posent leurs ca- 
banes et leurs parcs à troupeaux au plus bas de la vallée, sous 
les grands chênes séculaires. Puis, prenant la bêche, ils extir- 
pent la lisière de forêt qui ombragent les bords de l'Arros; ils 
labourent la terre, et forment des prairies, 

Tandis que les agriculteurs pourvoient ainsi aux subsis- 
tances de la communauté, les artisans creusent le fossé d'en- 
ceinte, bâtissent le mur de l'enclos, élèvent la chapelle, le cloî- 
tre et les bâtiments..... Pendant l'exécution de ces travaux, les 
abbayes de St-Benoît les plus rapprochées envoient leurs émis- 
saires visiter les frères de l'Escaladieu, et leur porter des se- 
cours. Pierre etBéatrix de Bigorre ne manquent pas de leur don- 
ner des témoignages de leur protection ; Raymond de Sarande 
ou Lasserrade, près de Plaisance, leur cède la moitié de l'égliso 



— 72 — 

de Rippa-Alta (aujourd'hui Plaisance sur TArros), ei le monas- 
tère achève de s^élevep^ puissant, re&pecté, splendide. 

Depuis 1^ dispersion des enfants de Noé, qui se partagèrent le 
moncjle pqur aller avec leur famille défricher les forêts sauva- 
ges, combattre les bêtes féroces, au profit de la domination hu- 
maine, nous ne connaissons pas dans l'histoire de plus sublime 
spectacle que celui des colonies monastiques qui se transpor- 
tent dans les centres les plus incultes, parmi les populations 

les plus barbares, afin d'y porter la civilisation et le travail 

La question du défrichement des Gaules, de la création de ses 
villes, de la moralisation des Celtes et des Germains, se trouve 

presque tout entière dans ce mouvement monastique Les 

jésuites du Paraguay ont renouvelé, presque souç nos yeux, cet 
exemple frappant de la force conquérante de l'association reli- 
gieuse. 

Pendant la fondation de TEscaladieu, que disait le château 
en voyant sa puissance, jusque-là sans émule, céder une partie 
de la contrée à l'autorité du monastère ? Que disait-il en voyant 
le pays qu'il condamnait à la stérilité, s'ouvrir à la charrue, se 
peupler de troupeaux et de bergers? La crainte, la jalousie 
fermentaient dansson âme, peut-être; mais cette colère craignait 
d'éclater. Par une merveilleuse disposition que la Providence 
ménage à tous les éléments de civilisation, la féodalité barbare 
se sentait saisie de respect à la vue des hommes de paix, qui 
s'appuyaient à Dieu et parlaient en son nom ; son ignorance bru- 
tale demeurait timide et honteuse en face des prêtres de la 
science et des mystères, et quoiqu'elle prévît peut-être la fin de 
la domination exclusive des forteresses; elle n'osait se plain- 
dre ouvertement, et se contentait de prendre quelques me- 
sures de sûreté. 

Telle fut l'origine de l'abbaye, dernier St-Denis des com- 
tes de Bigorre, qui reçut notamment les cendres de la célè- 
bre Pétronille et de son successeur Esquivât, mort à Olite, dans 
la Navarre, en 1283. La première s'était môme retirée dans le 
monastère après son quatrième veuvage; elle y avait fait son 
testament, réglé ses affaires avec une attention si méticuleuse, 
qu'elle légua trente sols pour payer à son cordonnier de Tarbes 
la paire de souliers dont la note, non acquittée, pesait encore 
sur sa conscience. 

Que reste-t-il d'une ahbaye si puissante et si riche ? !• Um 
église aux vastes dimensions, mais dépourvus de tous les dé* 
tails iconographi€(ues ou symboliques qui font le prificî|ial in* 



- 73 — 

xévéi d'an monument religieux; 2<^ Les bâtiments du monastère, 
véritable résidence de gentilsbomm^ , où tout rappelle ces 
idées de décadence, ces préoccupations de luxe et de conforts 
que nous avons remarquées, à St-Sever et à St-Pé... Le vaisseau 
de l'église, vaste, élevé, de proportions assez harmonieuses, 
eut le mérite d'être exécuté d'un seul jet. Ses voûtes à ogives 
élancées, consolidées par des arcs doubleaux reposant sur con- 
soles, mais sans nervures croisées, ses fenêtres étroites du nord 
taillées en ogives, offrent d'abord le coup de compas du xiii°»« 
siècle; mais lorsqu'on examine les bras de la croix, formés 
chacun de trois travées, le chevet ô mur droit, construit en 
ligne des bras précédents ; quand on considère les ouvertures 
ogivales très étroites qui réunissent les travées des bas-côtés, en 
forme de portes, communiquant de l'un à l'autre, on reste con- 
vaincu que l'édifice ne remonte pas au-delà du xv™« siècle. La cou- 
leur et l'aspect moderne de la maçonnerie, l'absence de toute 
ornementation, prouvent, d'ailleurs qu'il ne peut appartenir à 
l'origine du style ogival, si remarquable par la richesse de ses 
sculptures. S'il présente quelques caractères de cette époque,^ 
il faut l'attribuer au caprice de Tarchitecte, qui voulut em- 
prunter ses lignes principales au tiers-point, tout en faisant une 
croix latine et un chevet de fantaisie. 

Le xviiiW siècle ne manqua pas d'appesantir ses profanations, 
ordinaires surce bâtiment religieux; le mauvais goût commença 
par ouvrir au levant el au sud de larges fenêtres Louis xv, à la 
place des ogives primitives; les septembriseurs achevèrent 
l'œuvre en emmagasinant des fourrages dans le temple du 
Christ, sur l'emplacement des autels et des tombeaux des comtes 
de Bigorre. 

Ces derniers, placés autrefois dans le croussillon méridional^ 
n'ont pu subir, il est vrai, ce dernier outrage ; les calvinistes les 
avaient déjà dispersés en 1567, à l'époque de la prise de l'ab-. 

baye par Je chef de bande, Jean Guilhem Ce montagnard de 

la vallée d'Aure, ayant réuni quelques malfaiteurs, avait pillé 
les églises de Ger, de Pintac et des villages environnants. Il 
emporta d'assaut le monastère de l'Escaladieu. Ce succès aug- 
menta le nombre de ses partisans; et l'abbaye devint son quar- 
tier général. Il songeait à s'emparer du château de Mauvezin, 
lorsque les seigneurs de Montsérié, d'Ouront et de Tilhouse vin-. 
rent l'attaquer. Malgré leur résistance désespérée, les calvinis- 
tes furent contraints de céder. Leurs vainqueurs les pendirent 
sans miséricorde aux branches des arbres et aux pilliers du 
cloître. 



- 74 — 

Deux années après, le chevalier Villambits, obligé d^abandon-* 
ner Tarbes à Montgommery, se réfugie à TEscaladieu pour en 
faire une place de guerre catholique. Montgommery vient 
l'y assiéger, et le courageux gentilhomme se fait massa- 
crer sur le seuil avec tous ses soldats, sans pouvoir arracher 
Pabbaye aux nouveaux outrages des religionnaires (1569). Après 
de tels désastres, nous ne devons pas être surpris si Ton recon- 
naît k peine l'emplacement que le cloître occupait au nord de 
l'église. Les allées d'un parterre ont remplacé les galeries et le 
préau. Quelques colonnes géminées sont seules restées encas- 
trées dans les murailles, et l'on peut se convaincre, par leurs 
chapiteaux formés d'entrelacs et de feuilles de palmiers, qu'elles 
appartenaient au même style que celles des Jacobins de Bagnè- 
res-de-Bigorre. 

Passons de l'abbaye au castel féodal qui la domine et la me- 
nace du haut de son promontoire. 



MONUMENTS CIVILS ET MILITAIRES 



CHATEAU DE MAUVEZIN. 

La fondation de Mauvezin se perd dans cette obscurité du 
moyen-âge où l'homme, livré tout entier* aui prouesses de la 
force brutale, élevait et détruisait châteaux et dynasties sans 
prendre soin de laisser la date de ses établissements ou de ses 
désastres. 

Quelques traités de paix, quelcjnes récits de guerre renferment 
le nom de Mauvezin, dès le commencement duxi"« siècle, et son 
architecture prouve assez qu'il ne remonte pas au-delà de 
cette époque. Son style massif, sa lourdeur cyclopéenne^ digne 
des fortifications primitives de la féodalité, doivent nous faire 
chercher son fondateur parmi les premiers seigneurs du Bi- 
gorre, et le faire considérer comme une des forteresses types 
qui furent construites en pierre, à la place des campements de 
terre et de bois dont nous avons donné la description en par-» 
lant du comté d'Astarac. (1) 

Dans le vaste quadrilatère de Mauvezin, contemporain des 
tours de Wontaner et de Lourdes, tout est empreint de ce ca-^ 
ractère exclusivement belliqueux et barbare, approprié aux re- 
paires inexpugnables des dominateurs du xi™« siècle. Renfer-' 
mes dans leur donjon, comme les vautours sur leurs rochers, ces 
hommes, constamment en guerre, étaient peu soucieux de pro- 
curer à leur corps robuste et endurci les commodités intérieures 



(l)Le Bigorre a gardé peu de traces de ce système primitif de défense j 
nous devons nous borner à citer les suivants : Castet ou Catel-Biel, entre Tar- 
bes et Trie. La motte, qui servait de base au donjon de bois, a conservé toute lat 
régularité de sa forme conique, et l'on peut facilement reconnaître le quadrila-» 
tère de la seconde enceinte située au sud. 

La motte de Barhazan-Dessus, sur les coteaux qui s*étendent de Tarbes à 
Bagnères, peut-être même le Gastera situé à Test de Tostat, appartiennent au 
même système d'établissements féodaux. L'ancien château de St-Lézer, qui for-- 
inait la frontière du Bigorre, à Touest de Vie, doit rentrer également dans la 
classe des fortifications féodales de» ix" etx« siècles. Ses ruines informes 
échappées à la destruction des hommes, l'épaisseur formidable des ramparts, 
rélévation du plateau artificiel qui servait de base à la forteresse concourent à 
lui donner ce caractère. Mais passons légèrement sur des travaux qui ne nous 
ont transmis que des mouvements de terrains plus ou moins déformés par ïar 
temps et par les hommes Tempus edax, homo edaeior. 



- 76 - 

d'une existence fadile ; l'épée au poing, et à cheval, ils préfé- 
raient chercher au loin des bêtes fauves à poursuivre, des voya- 
geurs et des populations à rançonner. Si nous remontons à ces 
temps reculés, où les capitaines de routiers entraient dans leur 
repaire par une fenêtre élevée comme le grand-duc pénètre dans 
son trou, le caslel de Mauvezin ne nous offrira pas une seule 
pierre, pas un seul ornement sur lesquels l'art et l'industrie aient 
essayé de sculpter une pensée bienveillante ou gracieuse. 

Quand on aperçoit la forteresse, on se croit transporté devant 
celle de Afontaner, tant l'ensemble et les détails des deux cons- 
tructions présentent de points de ressemblance. Le donjon 
carré, quoique moins colossal, construit en petit appareil, et 
non en briqiïe, .offre le même cachet d'antiquité; la même 
saillie au centre de la courtine la plus facilement attaquable. 
Le colosse battu par la tempête qu'il brava si longtemps, s'est 
vu découronné de sa toiture, et n'a conservé que le cachot 
souterrain et voûté où gémirent tant de victimes. C'est h peine 
si l'on aperçoit la trace du plancher de la salle d'armes supé- 
rieure, où les chevaliers faisaient prouesses d'escrime, récits 
d'aventures et de galanterie. La salle à coucher qui la surmon- 
tait, et dans laquelle les compagnons s'étendaient sur leurs lits 
de camp, à demi armés, roulés dans un« simple couverture, a 
partagé le sort du plancher inférieur. Il n'est pas jusqu'aux fe- 
nêtres qui n'aient été privées de leurs encadrements, comme 
pour nous dérober un moyen précieux de dissiper le vague 
qui règne sur l'origine de la forteresse. La seule lucarne que 
son extrême hauteur a préservée de cette destruction est de 
forme carrée et garnie de barres de fer. Cependant, malgré des 
mutilations réitérées qui enlevèrent à l'édifice la majeure par- 
lie de son caractère , nous n'hésitons pas k lui donner pour 
date le xii"*« ou le xuV^^ siècle. Il faut remarquer, en effet, que 
si l'enceinte des murailles forme un carré long, au lieu d'imi- 
ter la circonférence des châteaux de Montaner et de Gisors, elle 
n'en est pas moins consolidée par des contreforts extérieurs de 
deux mètres de saillie ; les parapets conduisent dans la tour 
par deux portes d'accès, seul moyen de pénétrer dans ce re- 
fuge inexpugnable ; l'intérieur de la cour, enfin, ne présente 
qu'une citerne centrale, construite en pierre de taille. Comme 
on ne distingue aucun débris de bâtiments logeables, il est 
évident que la garnison habitait sous des abris provisoires en 
forme de hangar, pendant que le chef logeait dans les salles 
hautes du donjon. 

Par quelle issue pénétrait-on à cette époque dans l'enceinte 




Château de Mauvesin (page 76) 



— 77 — 

(leMauvezin? Une ouverture informe, pratiquée dans la 

courtine, au sud du donjon, semblerait indiquer qu'on y accé- 
dait à Taide d'une échelle , et il ne serait pas impossible que la 
porte principale, ouverte un mètre au dessous, et munie d'un 
pont-levis, eût été pratiquée k l'époque de Gaston Phébus 
(xiv"« siècle). Nous devons ajouter, dans tous les cas, que cette 
porte fut réparée et complétée par cette illustre vicomte, res- 
taurateur de tant de châteaux forts ; l'écu dés armes de Béarn 
et de Foix, incrusté dans la pierre, comme à Montàner, l'ins- 
cription Fébusmé fé(Fébus me fît) semblable à celle du donjon 
de Pau, ne permettent pas dé le mettre en douté. 

Il ne faut pas l'ignorer, d'ailleurs! les premiers châteaux féo- 
daux furent une imitation plus ou moins perfectionnée dés op- 
pida romaines; celles-ci prenaient presque toujours la forme car- 
rée et renfermaient un castellura (ou château fort), adossé à une 
partie du rampàrt, et destiné â servir de dernier refuge â la 
garnison. Conformément â ces principes miilitaires, les enceintes 
de tous les châteaux des Pyrénées, à l'exception de celle de Mon- 
tàner, adoptèrent, autant que les localités le permirent, la forme 
quadrangulaire, et le donjon s'éleva au centre de la courtine la 
plus exposée. Ce ne fut qu'au xiv™« et au xv™« siècles qu'on le 
construisit à quelque distance des murailles, de manière à l'i- 
soler par un chemin de ronde intérieur. Ceux de Beaucens, de 
Lourdes, de St-Béat et de Montespan appartiennent à cette se- 
conde classe. 

Nous devons faire observer aussi que îe château de Mauveziu 
ne fut pas, du moins au xii""® siècle, la forteresse d'un simple 
vassal; il eut toujours le titre de château comtal, comme ceux 
de Lourdes, d'Orthez et de Montàner. Les comtes de Bigorre ou 
les vicomtes de Béarn y entretenaient un capifaîrie atvec sa 
compagnie, afin dé surveiller cette partie de la frontière. Or, les 
hommes de guerre de cette époque ne se faisaient pas remar- 
quer par la justice des procédés, et la sévérité de la discipline; 
. aussi, le souvenir d'un repaire de pillards, de mauvais voisins*, 
'tour à tour. Gascons, Anglais et Bigordans, a-t-il survécu à 
)a forteresse à demi détruite. Quand le caste! n^a plus été le re- 
fuge de ces hommes au cœur de fer, la légende l'a peuplé de 
sorciers et de revenants; elle y a placé le sabbat des hantaou- 
moÉ; les contes infernaux ont remplacé ou, pour mieux dire, 
complété lés clironiques féodales; et le castel, doublement 
maudit, a vu l'habitant du bourg se venger de ces terreurç sé- 
culaires en venant saper ses épaisses murailles, et dérober ses 

10 



-- 78 — 

riiati^riaux. Mais négligeons les traditions vulgaires, et revenons 
' à rhistoire. 

Quels furent les événements principaux, les sièges les plus 
mémorables dont ces remparts furent les témoins ? 

Esquivât, comte de Bigorre, menacé par Gaston de Béarn, 
veut se mettre sous le patronage du roi d'Angleterre, Henri III ; 
la protection de ce prince vindicatif, irrésolu, ne peut intimider 
le vicomte de Béarn. Gaston envahît le comté de Bigorre; plu- 
sieurs seigneurs embrassent son parti ;^ d*autres demeurent fidè- 
les à Esquivât, notamment les habitants de Tarbes, de Mau- 
bourguet et dé Mauvezin. Cependant, Esquivai, pressé vigou- 
reusement par son ennemi, fit donation de ses domaines à Si- 
mon de Monfort, son parent; mais Roger, comte de Foix, ap- 
pelé à juger le différend, ménagea une transaction à la suite Ue 
laquelle Esquivât dut donner plusieurs otages à Gaston; Mau- 
vezin figura parmi les châteaux cédés en cette drconstance... On 
était en 1354. Le comte de Foix, qui ne voulait pas perdre ses 
peines, paya, lui-même, ses vacations d'arbitre, en accordant sa 
fille au comte de Bigorre, après avait hypothéqué sa doi de 
25000 sols, et son douaire de 20000, donné par son mari> sur le 
château qui nous occupe. 

Peu de temps après, le faible Esquivât sanctionnait la dona- 
tion faite imprudemment à son oncle, Simon de Monfort, en 
s'obligeant à lui remettre cette forteresse et celle de Lour- 
des. Il espérait que sa parenté le mettrait à Tabri de Tac-' 
complissement de cette condition onéreuse; maïs la générosité 
triomphe rarement des exigences de l'ambition; et le grand 
oncle se hâta de prendre possession des garanties promises par 

son neveu. 

« 

Bientôt Philippe-le-Bel, profitant des dissensions du Bigorre, 
dont Constance de Béarn, la vicomtesse de Tarenne, Mathilde 
de Thîet, Ouilhaume de Teisons et Mate, comtesse d'Armagnac, 
se disputaient la poissession, revendi((ua le comté, et le fit saisir 
par Jean de Long-Perrier, lieutenant d'Eustach^ de Beaumar- 
chais, qui arbora la bannière de France sur les chftteaax de 
Vie, de Tarbes, de Bagnèreset de Mauvezin, Cependant le roi de 
France, dont la vie agitée mettait les finances en grand appau* 
vissement, sévit obligé de céder ce castel au vicomte de Castel- 
bon, oncle de Phébus, vicomte de Bigorre, en nantissement d'une 

misérable somme de 500 livres C'est à partir de cette date 

que Mamezin, mis en relief par o^e aiËiire d'usnra, joue 
un rate liistoriGHie assez important, grâce à la désastreuse do- 



— J^ — 

mination des Anglais, dans le midi Sa forte position lui as- 
surait natareilement une part active dans cette lutte des deux 
nationalités. Tour à tour pris et repris , il servit de but aux 
efforts les plus héroïques, de théâtre aux exploits les plus san> 
glants. 

Enlevé au vicomte de Castelbon par les Anglais, dès les pre- 
miers temps de leur invasion , il fut le premier de ceux que le 
duc d'Anjou attaqua vigoureusement dans son expédition du 
Bigorre. Le duc ayant confié à Duguesclin le soin de faire le 
siège de Lourdes, se réserva l'honneur d'attaquer en personne 
le château de Mauvezin, défendu pour le compte des Anglais 
parle brave capitaine Raymond deTÉpée. Le duc d'Anjou, com- 
prenant qu'il ne pouvait emporter la place d'emblée, assit son 
camp sur les bords de l'Arros, près des arbres séculaires qui 
ombrageaient de gras pâturages, et laissa ses chevaliers, impa- 
tients de se mesurer avec les Anglais, faire, comme dit Frois- 
sard : escarmouches et faits d'armer aux barrières du castel, 
courses et envahies, apperties et beaux coups de lances. Garcis 
Duchâtel, un de ses capitaines, poussa ses prouesses jusqu'au 
fort de Trigalet, situé au sud-ouest de Mauvezin. Cinq assauts 
consécutifs ne purent ébranler ni ses murailles, ni la résolution 
de l'intrépide Bastol de Mauléon, chevalier gascon, qui les gar- 
dait au nom du seigneur de Labarthe. 

Malgré la détresse à laquelle la garnison était réduite, Garcis 
eut quelque peine â faire consentir Bastol, à accepter une ca- 
pitulation honorable. Ce dernier finit, cependant, par rendre le 
château à condition qu'on laisserait ses troupes se retirer avec 
armes et bagages au château de Castelcueiller, sur les frontiè- 
res du Languedoc. Mais en pardonnant aux hommes d'armes, 
on ne renonça pas à se venger du châtean de Trigalet; ce com- 
plice de Mauvezin fut livré aux habitants du canton, qui s'em- 
pressèrent de le détruire de fond en comble. 

Malgré cet échec du parti anglais, Raymond de l'Ëpée aurait 
continué à défendre les imprenables murailles de Mauvezin, si, 
au dire de Froissard, a la douée eau ne leur eût fmlliï> les Fran- 
çais s'étant enparéfr d'on puits extérieur qui alimenlait la 
place; les horreurs de la soif tourmentèrent la garnison sous 
un ciel embrasé, il fallut songer â poser les armes. Raymond 
de répée obtint un sauf-conduit pour se rendre dans le camp 
du duc; et ce dernier eut la générosité de lui permettre d'empor- 
ter tout ce que ses compagnons pourraient placer sur eux.^ 
sur leurs bêtes de somme. Raymond, en véritable chef de compa* 



— 80 — 

gnie franche, ne voulait rien perdre de ce qa*ii avait gagné 
honorablcfnent^ Tépée à la main, en affrontant les plus grands 
dangers. Or, ie mot honorablement pouvait se traduire en cette 
circonstance, par celui de violemment^ à Taide de touts les mas- 
sacres, rapines, incendies, trahisons, seul droit de la guerre de 
cette époque; et pour ne pas laisser mettre en doute la nature 
de sa bravoure intéressée, Raymond s'attacha immédialemeut au 
duc d'Anjou, et continua sous les fleurs de lys françaises le pil- 
lage qu'il avait longtemps piercé sous le léopard anglais. 

C'était un moyen fort ordinaire, alors, dedérober par Si-Geor- 
ges ce qu'on n'avait pas achevé de prendre par St-Denis^ et de 
remplir jusqu'à la gorge les deux poches de la besace 

Cependant, le duc d'Anjou ne voulut pas confier la garde du 
château à celui dont la conversion lui paraissait un peu brus- 
que ; il en remit la garde au chevalier bigordan Chicar de Lu- 
périère; en enleva la propriété au vicomte de Castelbon, 
afin de le punir de son attachement au parti anglais, et la 
transmit, selon Froissard, au vicomte de Béarn (t), et d'après 
les archives du château de Foix au comte d'Armagnac. 

Le Bigorre et le château de Mauvezin n'avaient pas épuisé les 
péripéties de ces changements de maître. Séquestrés par Phi- 
lippe-le-Bel, ils furent rendus à Gaston de Foix par Charles 
VU, vers 1425, en récompense de l'empressement que le valeu- 
reux chevalier avait mis à venir à Issoudun, aux ordres du roi 
de France, commander l'armée destinée à combattre les An- 
glais. Ce n'était paS d'ailleurs la seule place que le comte possé- 
dât dans cette contrée; Froissard nous dit ^ qu'emmy landes- 
bourg, sied le chatel de Lannemezan qui est au comte de 
Foix ; » mais tout a disparu depuis bien des années ; l'emplace- 
ment seul est assez facile à reconnaître. La petite chapelle ro- 
mane de Lannemezan dont nous avons déjà parlé s'élevait à 
cinquante pas au levant du pont-levis. 

Plus tard, lorsque la maison de Béarn se trouva confondue 
avec celle de Navarre, le château de Mauvezin fut occupé 
par le capitaine de Sus (1584). Le fougueux huguenot part de 
là pour faire sa honteuse expédition de St-Bertrand. La trahi- 
son, le pillage, la cruauté marchent à sa suite. Il s'empare de la 
capitale du Comminge par la ruse et le mensonge; il extorque 
aux habitants une écrasante contribution et rapporte à Mauve- 
zin le produit de son pillage. 



(i) Chroniques, t. Il, 1. 111, ch. viii et ix 



- 81 — 

Cinq ans plus tard, les religionnaires sortent encore de Mau-: 
vezin, et dirigent une nouvelle attaque contre St-Bertrand. Ils 
y pénètrent par la trahison, exercent le massacre et la dépré^ 
dation sur une plus vaste échelle, et retournent à Mauvezin se 
partager le fruit d'un brigandage teint du sang des prêtres e\ 
des bourgeois. 

Après cette dernière expédition, la redoutable forteresse dis- 
paraît de la scène, et son nom, tombé dans Toubli, n'est plus, 
prononcé 

A quoi faut-il attribuer ce silence? Au progrès de la domina-^ 
tion française qui s'appuya sur les abbayes et sur les cora-. 
munes, afin de porter le dernier coup au morcellement féodal, 

La monarchie et l'église, liguées contre la féodalité et les 
sectes religieuses, achevèrent sous Henri IV et Louis XIII de dé- 
truire l'influence des châtellenies ; elles y substituèrent celle des 
villes, véritables centres des nouvelles, franchises administra- 
tives et politiques. 

Tous les anciens boulevarts d'un despotisme barbare, pris 
successivement par les armées des premiers Bourbons, furent 
livrés aux paysans et aux bourgeois qui les traitèrent comme ils 
avaient traité celui deTrigalet. Les plus respectés furent privés 
de garnisons et devinrent le domaine des orfraies, des renards 

et des chauves-souris Tel fut le châtiment du donjon de 

Mauvezin; nous nous félicitons qu'il ait été conservé comme 
un témoignage frappant de la violence et de la grossièreté des. 
mœurs de l'élément germanique. 

GROTTES FORTIFIÉES DE LOURDES ET DE LORTET. 

Avant d'entrer plus avant dans l'étude des constructions mi- 
litaires du Bigorre, nous devons nous entretenir de deux re- 
traites naturelles, ouvertes par la nature protectrice, elle-même, 
dans les flancs des montagnes, pour servir de refuge à la popu- 
lation menacée par les Germains et les Mores No.u^ nous 

sommes occupés déjà, dans notre histoire des Pyrénées, des 
grottes de Lourdes, connues sous le nom romain de spelunges 
(speluncœ) Nous avons dit qu'il était probable, d'après les. 
nombreux ossements humains qu'on y a retrouvés, qu'elles, 
avaient protégé les habitants du voisinage contre l'invasion des. 
Vandales. Mais oh peut conjecturer aussi d'après le terrasse- 
ment qui bouche leur entrée, que les barbares les y firent périr^ 
soit en y retenant les eaux, soit en les enfumant. 



— 82 -* 

Ce caractère de refuge se fait reconnaître à des traces bien 
plus évidentes dans les grattes de Lortet, à Ventrée de la vallée 
d*Aure. Nous n'examinerons pas, avec M. Laboalinière, si ce 
nom vient d'attrwn iectum^ or caché ; étimologie qni n'afirait 
rien d*improbable. Nous nous attacherons de préférence à faire 
ressortir combien la position de ces excavations était admirable 
pour recevoir une population nombreuse et rendre Tassaut 
(le cette place souterraine entièrement impossible. Que Ton 
se représente quatre ouvertures, dont la principale n'est pas 
plus grande qu'une fenêtre ordinaire, percées dans la muraille 
d'une montagne taillée à pic, à 50 ou 60« de la base. Un 
sentier, de Paccès le plus difficile, conduit seul à deux de ces 
ouvertures; les autres restent complètement inabordables. Il 
suffisait donc aux chrétiens de pénétrer dans ces grottes, d'é- 
lever un mur de chiste devant les premières portes, pour cribler 
les assaillants d'une grêle de traits. 

Là ne se bornaient pas cependant les fortifications de Lortet; 
pn découvre encore, dans l'intérieur de ces grottes, une seconde 

Sartie élevée de plusieurs o^ètres au-dessus de la première, et 
laquelle on atteint par un escalier, tracé de main d'homme, 
dans le roc. Les bords de cette plaie-forme sont couronnés 
d'une solide muraille de 1"? 50, garni de meurtrières et de cré- 
neaux. Si, par an événement que l'on ne pouvait prévoir, les 
chambres inférieures avaient été forcées, les défenseurs pou- 
vaient se réfugier sur le second plan, et écraser l'ennemi sous 
des projectiles qui ne devaient jamais s'épuiser, puisque la nature 
phisteuse de la montagne offrait la mine la plus abondante. 

La tradition n'a conservé le souvenir d'aucune des luttes qui 
eurent lieu à l'entrée de ces cavernes ; nous trouvons dans ce 
silence la preuve qu'elles ne furent jamais forcées, et que Ten- 
pemi triomphant n'y accomplit aucun de ces drames san- 

êlants que rien ne peut effacer de la mémoire des peuples, 
ne croix de bois, détruite il y a peu d'années, l'emplacement 
de l^ cloche que la vallée y entretint pendant longtemps, afin 
de sonner l'alarme, ou convoquer à quelque cérémonie com- 
mémorative, donnaient à ce lieu solitaire le caractère le plus 
poétique et le plus solennel que nous aient offert les Pyrénées. 

CHATEAUX DE LOURDES CT DE Ste-MARIE. 

Si Mauvezin l'emporte sur le château âe Lourdes par le ca- 
chet de vétusté qoe lui a conservé le complet éloigoement des 
hommes; ce dernier présente un. plus liaiit intérêt historique 



- 83 - 

par les événements majeurs qui se sont dénoués au pied de ses 
remparts (1). 

Ce castel considérablement transformé par l'art des fortifica- 
tions modernes, n'a conservé de l'époque féodale que la direc- 
tion de ses deux chemins couverts et son donjon carré présentant 

11» sur B/50 de développement L'un des chemins couverts, 

garni d'escaliers dans une partie de son étendue, descend 
vers la ville et passe sous une porte du xvi"»* siècle, précédée 
de son pont-levis; l'autre se dirige vers le Gave, en serpentant 
sur les flancs de la montagne; il servait d'accès aux cavaliers et 
passe sous une ancienne tour voûtée en pont et garnie do sa 
lourde herse de feri La voûte montre encore le soupirail supé- 
rieur par lequel on pouvait écraser l'ennemi sous une pluie de 
projectiles, d'huile bouillante et de pots à feu, lorsque la herse 
était retombée sur ses derrières et qu'elle le retenait empri- 
sonné dans l'enceinte du château. 

Le donjon, vaste tour carrée de la dimension dé celle de 
Mauvezin^ a perdu presque tous ses anciens aménagements. La 
basse-Ibsse a été transformée en simple cave, les fenêtres, élar- 
gies pour la commodité des prisonniers militaires, n'offrent rfen 
de leur forme première. On y retrouve, cependant : 1^ la tourelle 
intérieure occupée par l'escalier tournant; — 2<* les cachots ou 
petites pièces ménagées entre l'angle sud-ouest et la tour de l'es- 
calier qu'ils contrebutent de leur voûte en demi-berceau ;— S*" le 
couronnement complet de mâchicoulis du dernier étage, assis 
sur des consoles à quatre retraites, avec arcades ogivales et meur- 
trières dans chaque merlon ; -^ i» enfin, la terrasse ou plate- 
forme d'allée, consolidée par une voûte inférieure sur laquelle 
on allumait les feux à signaux si habilement organisés dans 
nos montagnes. Ainsi, parmi les six étages du donjon, le pre- 
mier et le dernier sont seuls couverts d'une voûte ; les quatre 
intermédiaires n'ont que de simples planchers, et cette disposi- 
tion, loin d'amoindrir la solidité du bâtiment, tend, au contraire, 
à lui donner plus de cohésion en faisant relier ses quatre murs 
par les fortes poutres des planchers, tout en les dégageant du 
poids énorme et de la poussée d'un trop grand nombre de voû- 



(i) n est très probable que Lorda, nom roman de Lourdes, car il est écrit 
ainsi ûAns la ehanson de la croisade des Albigeois, devait indiquer une situa- 
tion topographique. La signification exacte du vieux mot est aujourd'hui per- 
due; mais si Ton veut bien se rappeler Fantique château de Lordat, dans le 
pays de Foix, et les grottes de Lortet à l'entrée de la vallée d'Aure, on com- 
prendra que ce mot n'est pas un nom de lieu isolé, et qu'il indiqua, durant 1^ 
X* et xni* siècles, une forte position mUitaire. 



— 8i — 

tés. Quant à la toiture établie au-dessus de la plate-forme, elle 
est de construction toute modenie ; elle fut réclamée, sous l'em- 
pire et au commencement de la restauration, par les prison- 
niers d'État qui désiraient pouvoir se promener à couvert sur 
cette espèce de préau aérien. 

S'il est impossible dé visiter le dônjôn de Lourdes sans 
songer à ceux de Montaner et de Mauvezin, et sans lui assigner 
également la date du xn'«*« siècle, il faut remarquer, toutefois, 
qu'il ne fut jamais situé comme ces derniers sur le front d'une 
courtine; il s'élevait, au contraire^ au centre de l'enceinte, et 
n'avait pas de communication avec les remparts environnants. 
On voit encore, près du donjon^ quelques ormeaux qui nous 
rappellent l'arbre antique sous lequel les comtes de Bigorre 
venaient rendre leurs arrêts, à l'exemple de St-Louis assis sous 
celui de Vincennes. C'était à son ombre aussi qu'ils recevaient 
l'hommage de plusieurs de leur vassaux,notamment du vicomte 
d'Asté, obligé d'offrir un épervier à son suzerain, ou de payer 
six sols morlans (1). 

On ne peut douter que là ville de Lourdes, située au pied 
oriental du rocher conique sur lequel s'élève le château, n'ait pris 
naissance sous la protection de ses meurtrières, comme Foix, 
Vénasque, Tarascon, Montréal et Maya, surgirent sous les ram- 
parts protecteurs des châteaux qui les surplombaient. 11 n'est 
pas moins évident que le rocher de Lourdes, taillé à pic de tou- 
tes parts, attira l'attention des populations des Pyrénées, long- 
temps avant que les comtes de Bigorre n'y établirent la princi- 
pale forteresse de leurs domaines. On peut présumer que ]es 
fiers montagnards du Lavedan y avaient installé un de leurs 
postes, antérieurement â l'organisation de la féodalité, comme 
ils en possédaient un au château de Ste-Marie de Barëges. 

11 ne faut pas ignorer que cette organisation de la défense com- 
munale des vallées remontait à l'époque romaine. Le code de 
Justinien nous fait connaître que des places de sûreté étaient 
construites en très grand nombre sur toutes les frontières, aux 
frais des habitants des campagnes, et gardées par leur milice. 
Cette coutume était trop bien justifiée par les premières inva- 
sions barbares, pour que les Gallo-Romains, livrés â eux-mê- 
mes après la chute de l'empire^ ne continuassent pas à la main- 
tenir (2). 



(1) Voyez Davezac Macaya, 1. 1, p. 178. 

(2) Voyez Caumont, Rudiment d'archéologie, p. 263. 



- 85 — 

A peine fondée sous forme de bourg, Lourdes s'entoura d'une 
enceinte complète, hérissée de tours carrées, soudée aux ro- 
chers du château. Certains fragments de ce système homogène 
et complet ont résisté à la destruction, et nous font connaître la 
forme et la disposition de cet ensemble de travaux militaires. 

La tour de ta prison^ située au pied méridional du rocher, n'a 
conservé que l'arcade, voûtée en pont, sous laquelle passait la 
route du Lavedan; route qui, après avoir franchi le Gave sur un 
pont de trois arches, gagnait la rivé droite près d'un ermitage, 
et atteignait Ârgelés et St-Savin. La tour de Garnaoui, située 
4 Test, a été plus respectée; elle offre encore l'ouverture d'accès 
à laquelle on montait par une échelle mobile, la basse-fosse, les 
latrines volantes, un mâchicoulis à deux ouvertures et à trois 
consoles, la plate-forme d'allée et destinée à transmettre les si- 
gnaux; enfin, quelques pans de murs crénelés qui la reliaient 
à la tour précédente. Une troisième, située à l'angle opposé de 
la ville, défendait la partie de Tenceinte qui couronnait les es- 
carpements du ravin du nord -est. 

Tels so;it les débris des ramparts, du xiv">« et du xv~« siècles, 
qui prirent une part &î énergiqiïe à la lutte des Bigorrans, des 
Anglais et des Français. On pourrait dire jusqu'à un certain 
point que les annales de Lourdes résument celles du Bigorre. 
Quand nous arrivons au xiii«« siècle, nous voyons ce boule- 
vart des Comtes faire échouer les tentatives du redoutable Si- 
mon de l^onfof t, battu sous ses murs. Bientôt après, cependant, 
tourdes ouvre ses portes k son successeur, le comte de Leyces- 
ter, en vertu de la cession d'une partie du Bigorre faite à ce prince 
parle faible Esquivât de Ghabannes, cession dont les conséquen- 
ées duraient encore en 1262. Dès ce moment. Lourdes ne cesse 
plus d'être le point de mire de tous les partis qui se disputent la 
possession de ces contrées... Véritable clé des riches et popu-* 
leuses vallées qui se réunissent à sa base, ce château devient 
l'arbitre des destinées du comté, car le Bigorre appartient au 
pouvoir qui parvient à y établir garnison. Aussi, le poète de la 
icroisade des Albigeois fait-il dire à Simon de Monfort : 

Lo rie castel de Lorda me feria hom livrar 
Ë Bearn et Bigorra e la terra bailar (1). 

Cependant, les changements de maîtres continuent à se suc- 
céder avec rapidité. Leycester ayant péri à la bataille d'Evesham* 



(0 Le putflsdnt chérteau de Lourdes me fera lltrerdes bommeg, le Béarn, 
le Elgôite. et céder la terre. 

11 



— 86 - 

son fils Simon vendit ses droits à Thibaut II, comte de Champa- 
gne, roi de Navarre, et ce dernier confia la garde du château de 
Lourdes au commandant Garcie-Arnaud de Volente (1265). Ce 
fut à la suite de cette cession que le Bigorre et. le château de 
Lourdes passèrent à Philippe-le-Bel, ou pour mieux dire â sa 
femme Jeanne de Navarre (1293), et il ne fallut rien moins que 
le funeste traité de Brétigny (1360), pour en déposséder la 
France et faire flotter le léopard d'Angleterre sur les rives du 
Gave. 

L'établissement des Anglais dans les châteaux de Lourdes, de 
Mauvezin, de Sainte-Marie, de Tarbes, de Juillan, de Navarest 
et de Tournay, donnait une assez vive inquiétude au vicomte de 
Béarn. Gaston Phébus, en politique habile, voulut diminuer les 
difficultés de sa situation ; et il s'empressa de rendre visite au 
Prince-Noir, qui venait d'arriver à Tarbes. L'accueil du chef 
anglais eut toute la courtoisie d'un homme d'État qui veut se 
procurer un allié redoutable... La princesse mit toute sa co- 
quetterie en usage; les festins et les galas, ces leviers diplomati- 
ques aussi vieux que les sociétés humaines, furent employés avec 
profusion pour capter le vicomte; mais on avait affaire à forte 
partie. Gaston joua jeu serré, et finit par atteindre le but secret 
de ses tentatives. Il réussit à faire donner le commandement de 
Lourdes à son cousin Pierre Arnaud, avec obligation formelle 
que rien ne serait entrepris sur les Béarnais par la garnison de 
cette place (1363). Ce succès n'était qu'un acheminement vers 
un résultat plus important; Gaston voulait posséder le château 
de Lourdes lui-même, et peu d'années après il crut toucher 
au moment de voir toutes ses ambitions satisfaites. 

La Cour de France, venait de faire attaquer les Anglais dans 
le Bigorre, et le duc d'Anjou déjà maître de Mauvezin, comme 
nous venons de le raconter, se dirigea vers Lourdes. Mais 
Pierre Arnaud oublia dans cette circonstance la parenté qui 
l'unissait à Gaston ; il se défendit avec une vigueur digne du 
serment de fidélité qu'il avait fait au Prince-Noir, et le duc fut 
obligé de battre en retraite. Gas^ton Phébus, qui comptait obte- 
nir la cession de ce château, si les Français s*en rendaient 
maîtres, envoya prier son cousin Arnaud de venir le trouver à. 
Orthez, afin de conférer sur la situation politique. Arnaud 
pressentit quelque supercherie; il remit le commandement de 
Lourdes à son frère Jean, baron des Angles; mais il lui fit 
jurer de se défendre jusqu'à la mort et de rendre l'âme avant 
la place. « Et veuil Jehan beau^frère, au cas que je vous établis. 



- 87 - . 

i*aconte ï'roissard dans ses chroniques; que vous me jurée sur 
votre foy et par vostre gentillesse, que le chastel en la forme et 
manière que je le tiens vous le tenrez, ni pour mort ni pour vie 
jà vous jamais n'en défauldrez. Jean de Berne le jura ainsi. » 

Ces dispositions prises, Arnaud se transporte à Orthez, des- 
cend à rhôtel de la Lune, et le soir il dînait avec son cousin 
dans la salle à manger du château de Moncade. A la fin du 
repas, Gaston jnanifesta la crainte de voir le duc d'Anjou rava- 
ger le Béarn, afin de tirer vengeance de la résistance opiniâtre 
de Lourdes, et pria son cousin de lui remettre le fort pour ga- 
rantir sa vicomte. 

a Monseigneur, répondit Arnaud de Berne, voireraent je vous 
doy foy et lignage, car je suis ung pauvre chevalier de votre 
sang et de votre terre ; mais le chastel de Lourdes ne vous ren- 
drai-je jà. Vous m'avez mandé; si pouvez faire de moy ce qu'il 
vous plaira; je le tiens du roi d'Angleterre qui m'y a establi, 

et à personne qui soit, je ne le rendray fors à luy. » Gaston, 

peu habitué à faire plier ses résolutions devant de telles déli- 
catesses, tire sa dague et la plonge â cinq reprises dans la poi- 
trine de son commensal, en s'écriant : ho ! ho ! Trayste, as-tu 
dit que non ! par ceste têie, tu ne Tas pas dit pour rien... » Et le 
malheureux Arnaud de s'écrier, sans mollir dans sa persistance 
héroïque : « ah ! ah ! monseigneur, vous ne faites pas gentilles- 
a ses ! vous m'avez mandé et m'occiez » Ce premier empor- 
tement n'avait pas assouvi la colère du vicomte; au lieu de re- 
venir à des sentiments plus humains, il fit jeter Arnaud dans 
une fosse, et le courageux chevalier, victime de son serment, 
y mourut des suites de ses blessurfis. « Car, ajoute le chroni- 
queur, il y fut pourement curé de ses playes. » 

Néanmoins, loin de tomber avec son commandant, le château 
de Lourdes ne fit que redoubler d'énergie, sous la conduite du 
baron des Angles. Fidèle au cri de guerre anglais: St-Georges 
Lourdes^ la garnison exécuta des sorties si vigoureuses, que le 
duc d'Anjou dut renoncer au siège, et battre en retraite après 
avoir brûlé la ville. 

Les fleurs de lys furent plus heureuses sur d'autres points ; 
la plupart des forteresses du Bigorre tombèrent au pouvoir de 
l'armée royale; Lourdes, Ste-Marie, et le fort d'Azun ou du 
Prince-Noir restèrent inébranlables et continuèrent seuls à 
faire flotter l'étendard anglais. 

Ces forts s'élevaient donc au milieu du Bigorre conquis, 
comme les lies de Malte et de Gorfou se dressent dans la Médi- 



terranée et y font dominer le léopard d*Angleterr^; mais ils ne 
se contentaient pas de servir d'asile à tous les partisans du 
Prince-Noir. Une foule de capitaines, de routiers, convaincus de 
la force imprenable du châtpau de Lourdes, qui leur offrait 
toujours un asile assuré, se permettaient des excursions lointai- 
nes et hardies; ils attaquaient les châteaux du Carcasses et du 
Toulousain, de la Gascogne et du Comminges, rançonnaient 
les voyageurs et les marchands, extorquaient de fortes contri- 
butions aux villes, et transportaient dans leur boulevart le pro- 
duit de leurs audacieuses razzias. 

C'est dans le bon Froissard qu'il faut lire les récits naïfe 
et dramatiques de ces expéditions de condottiere qui rappellent 
si fidèlement les relations des premiers Romains avec les bour- 
gades (]|e la campagne de Rome (1). 

Tantôt, c'est le capitaine Pierre d'Anchin qui s'introduit fur- 
tivement dans la ville d'Ortingas, non loin de Garcassonne, pen- 
dant un jour de foire, s'empare du châtelain avant qu'il ait le 
temps de remonter au château, et oblige sa femme à lui livrer 
le donjon, en la menaçant de trancher la tête à son mari (2). 

Tantôt c'est Mongat de St-Bazile qui part de Lourdes en habil 
de moine, £^vec quatre de ses conapagnons, et se rend à Mont- 
pellier. Ses manières respectables, ses prières ferventes, sé- 
duisent un riche citoyen nommé Bérengier-Oste. Le trop con- 
fiant bourgeois se montre enchanté de voyager en compagnie 
d'un si dévot personnage; mais celui-ci, loin de l'accom- 



(1) Ces capitaines si firent en Bigorre, en Toulousain, en Carcassonnoîs et en 
Albigeois, plusieurs coiu»es et envahies ; car sitôt comme ils étoient hors de 
Lourdes, ils se trouvaient en terre d'ennemis, et se croisoient en courant fi 
cheyaucbant le pays, et se mettoient, tds fois étoient, à l'aTenture pour ga- 
gner trente lieues de leur fort. En allant ils neprenoient rien, mais au re- 
tour, rien ne leur éehappoit, et ramenoient, tel fois étoit, si grand foison de 
bétail et tant de prisonniers, que ils ne les savoient où loger, et rançonnoient 
le pays, excepté la terre au comte deFoix; mais en celle ILs n'osassent pas 
prendre une poule sans payer, ni surhomme qui fut au comte de Foix, ni 
qui eut sauf conduit; car, s'ils l'eussent courroucé Ils n'eussent point 
duré. — Froissard, 1. 111, 1. III, ch. VI. 

(2) Le pillage et la rançon des Français, pris en cette circonstance, ne pnn 
duisirent pas moins de soixante mille francs au chef de l'entreprise ; il resta 
maître d'Ortingas pendant cinq ans, «'empara plus tard du château voisin 
du Pallier, obtint mille francs de rançon du seigneur retenu en otage, et 
après $ivoir restitué ces deux bonnes prises aux gens du pays, pour la somme 
de huit mille livres, il rentra dans le château de Lourdes. — Voir FroieBard, 
ibid. 



pagner à Paris comioe II le lui avait offert, Tentralûe à Lourdes, 
et ne le remet ea liberté qu'après avoir touché cinq mille fraacs 
de rançon. 

Tout n^est pas bénéfice dans le métier d*écumeur de grands 
chemins : un jour que Mongat et ses compagnons, Ernauton et 
Carnilhac, revenaient, avec six cents lances, de piller les envi- 
rons de Toulouse; plusieurs chevaliers Bigorrans vinrent les 
attendre au pas de larre dans une forest du sire de Barbazan, 
près du château de Marcheras. La rencontre fut terrible, et peu 
de luttes politiques eurent Thonneur de provoquer des coups 
de haches plus violents et plus acharnés. Mongat passa la jour- 
née presque entière à combattre contre un certain Bissette, et 
ce duel homérique finit par la mort des deux champions. Le soir 
de cette journée terrible, les routiers rentraient à Lourdes em- 
menant force bétail et rapportant le cadavre du capitaine (1). 

Plus tard, un des héros de cette journée, Ernauton de Batifoï 
est assiégé dans le château de Boussée, par Gautier, lieutenant 
du Sénéchal de Toulouse, on le somme de se rendre ; il re- 
fuse d'écouter le parlementaire, si on ne lui accorde la liberté 
de revenir à Lourdes avec tous ses hommes d'armes; la con- 
dition est acceptée. 

La même capitulation fut accordée quelque temps après à» 
Bernier de Brunemonte, commandant du château Dos-Julien.. 
Les troupes françaises voyant, après plusieurs jours de siége^ 
qu'il était impossible de vaincre la vigoureuse résistance du ca-. 
pitaine consentirent â traiter avec les rebelles qui purent ren-» 
trer à Lourdes avec armes et bagages (^). 

Mais aucune de ces prouesses, aliment précieux des récits et 
des légendes de cette époque dramatique, n'égala l'audacieuse 
expédition du commandant des Angles. 

Le duc de Lancastre avait chargé l'archevêque de Bordeaux 
de se rendre à Barcelonne, afin de renouveler la paix avec le 
roi Juan l*' d'Aragon. Au lieu d'être accueilli comme un pléni-c 
potentiaire, il est brutalement incarcéré et menacé d'un juge- 
ment. Â la nouvelle de cette violation du droit des gens, des. 
Angles ne calcule pas les difficultés de l'entreprise ; il part de 
Lourdes à la tête de ses routiers gascons et béarnais, traverse 
l'Aragon, et envahit la Catalogne. Cependant les milices catala-^ 
nés prennent les armes ; elles attaquent les Gascons en nombre 



(0 Froissard, t. lU, 1. \\\, cli. IX. 

(2) Voir Froissard, t. 111, 1. IIl, ch. XXUl. 



~ 90 - 

très supérieur, et les obligent à renoncer à lia téméraire espé- 
rance de s'emparer de Barcelonne, et de forcer la prison du 
prélat (1387). On pourrait ajouter, toutefois, que des Angles 
réussit dans cette seconde partie de sa tentative ; car, le roi 
d*Âragon, revenu à des sentiments plus mesurés, ne tarda pas 
à rendre la liberté à Tarchevêque (1). 

La valeur des commandants de Lourdes et de Ste-Marie ne 
pouvait résister longtemps à la fortune adverse qui chassait 
les Anglais du midi de la France, et relevait les fleurs de lys à 
la place du léopard abattu. Après une vingtaine d'années de lut- 
tes à forces inégales, ces deux places, devenues le refuge des 
routiers et des capitaines compromis au service des Anglais, ne 
voyant pas la puissance de ces derniers reprendre Toffensive, 
comprirent qu'elles ne pourraient tarder à mettre bas les armes. 
En 1404, Jean de Bourbon se met à la tête des gentilshommes 
bigorrans ; il attaque le fort Ste-Marie avec le concours d'Auger 
Lafitte de Luz, chef des Barégeois. Ce château fort, placé sur 
Tun des pics les plus inabordables que la stratégie pût recher- 
cher à cette époque, formait la clé de la petite république 
communale de la vallée de Barèges Que reste-t-il aujour- 
d'hui de cette formidable sentinelle? Au nord, une tour carrée, 
moins considérable que les châteaux de Mauvezin et de Lour- 
des, percée de quelques meurtrières , et de grandes ouvertures 
servant de créneaux couverts ; au sud, une seconde tour cylin- 
drique, dont rélancement hardi semble prolonger l'aiguille de 
rocher qui la supporte. On n'y remarque, d'ailleurs, d'autres 
détails que la porte d'accès qui donnait sur le parapet du rem- 
part, et qui permet encore de communiquer de ce point avec la 
tour carrée, par le mur d'enceinte resté debout. Il est probaWe 
que le chemin couvert principal, défendu par une poterne dont 
on aperçoit quelques fondations, se dirigeait à l'est vers le vil- 
lage d'Ester ; mais il a laissé peu de traces de sa direction. 

Ce château fort, qui ne fut d'ailleurs qu'un poste fortifié, oc- 
cupé par les milices de la vallée ou par les routiers anglais, se 
borne à une enceinte murée excessivement rétrécie, et paraît 
remonter au xiv"*« siècle. 

Telle est la pointe de rocher, assez semblable à celle qui sert 
de socle à la fameuse chapelle du Puy-de-Dôme, que Jean de 
Bourbon et Auger de Luz forcèrent à capituler. Castelnau 
d'Azun, autre poste anglais dans la vallée de ce nom, subit le 
même sort. Mais le brave des Angles plus tenace et, hâtons- 



(1} Féliu de la Péna, t. Il, p. 322. 



— 91 — 

nous d'ajouter, mieux approvisionné, entouré d'une garnison 
plus nombreuse, parvint à se défendre pendant deux années 
encore dans la forteresse de Lourdes. A cette époque, le duc de 
Berry, gouverneur de Languedoc, envoya Robert de Chaluz 
investir la place, à la tête de troupes considérables. Jean de 
Foix, fils d'Archambaut de Grally, joignit ses forces aux sien- 
nes, et des Angles capitula après dix-huit mois de blocus. Dès 
ce moment, les armes de France et de Béarn flottèrent sur le 
donjon de Lourdes, pour ne plus en être arrachées, et Pierre 
de Foucaut fut nommé gouverneur de la place. 

Que devenait la ville de Lourdes, pendant les rudes péripéties 
que le château avait à traverser? Prise par la plupart des armées 
qui venaient échouer sous les murs de la citadelle, elle subissait 
toute la fureur d'assiégeants obligés de battre eu retraite. Aussi 
la voyons-nous plus ou moins pillée, rançonnée, livrée aux flam- 
mes par Simon deMonfort, par le duc d'Anjou et par celui de 
Berry. En 1572, enfin, les Béarnais calvinistes, sous le comman- 
dement de d'Arros, franchissent ses murailles et l'abandonnent 
au pillage. Ils espéraient s'emparer du château par une surprise; 
mais les milices du Lavedan, les seigneurs d'Anas, de Yieuzac 
et d'Ouront, accourent à son secours et forcent les Béarnais 
à renoncer à leur folle tentative. 

Quelques années plus tard (1593), les ligueurs du Comminges 
et de la Gascogne, commandés par Villars, essayent d'assiéger 
Lourdes dans le but de l'enlever à Henri IV. Cette place était 
commandée par le brave d'Incanîps. Il repoussa les sommations 
de Villars et le contraignit à passer dans le Béarn. La forte po- 
sition militaire de cette ville, position devant laquelle presque 
tous les effort^ venaient échouer, la firent choisir, l'année sui- 
vante, comme siège des états de Bigorre (1594). Les représen- 
tants du comté voulaient placer leurs délibérations à l'abri des 
intimidations et des violences que les factions politiques cher- 
chaient à exercer, alternativement; Lourdes leur paraissait 
offrir plus de sécurité que toute autre place. 

Avant de nous éloigner de cette ville belliqueuse, nous de^ 
vons dire que pas un de ses anciens monuments n'a conservé 
ses armes à ses clés de voûte ; il est donc permis de croire 
qu'elles n'auraient pas lutté longtemps contre l'oubli, si la mu- 
nicipalité ne les avait fait récemment sculpter sur la fontaine 
de la place du ôhâteau. 

Elles sont à trois tours d'argent, sur champ d'azur, et bâties 
sur roc. La tour du centre portant un aigle aux ailes déployées, 



— 92 — 

tenant un poisson dans son bec. Félicitons les habitants de les 
avoir réunies à celles de trois honorables citoyens : le baron 
Daprat, le baron Maransin et le comte d'Ëmbarrère. G*est là une 
de ces instractions populaires, renouvelée des cippes de Rome 
et des tombeaux du moyen-àge, que nous serions heureux de 
voir s'élever et se multiplier sur tous les points de la France* 



SYSTÈME TÉLÉGRAPHIQUE DU BIGORRE. 



HIEOU. — LABASSÈRE. — VIDALOS. — VIEU^AC. — TOUft 
DU PRINCE-NOIR; 

Lourdes et Ste-Marie ne furent pas unies seulement par cette 
conformité de destinées anglaises. Bien avant ilrivasion du 
Prince-Noir, du temps de celle dés Mores, une ligne continue.de 
châteaux et de tours télégraphiques transmettait les feux M 
Lourdes à Ste-Marie, et surveillait tous les points de la vaîjéé. 
C'est ici surtout que Ton rétrouve les conséquences de ce priil- 
cipe des Romains de la fin de Témpire, qui conseillaient de bâtir 
des châteaux de mille en mille pas, afin que les garnisons pus- 
sent correspondre et se prêter un appui mutuel (1); 

A peine a-t-on quitté Lourdes, ôil démontant le Cave, que 
Ton aperçoit le château de Itiéau placé sur une montagne dé- 
tachée de la rive droite ; malheureusement son état de ruine 
est tel, qu'il devient difficile de distinguer au Centre d'une 
enceinte très étroite les débris informes d'un donjon carré. Il 
paraît d'ailleurs, que rfi^ow, dont le nom n*est jamais pMnoncé 
dans l'histoire, n'était qu'uii poste occupé par une petite 
garnison chargée de surveillei* la vallée et de transmettre les 
signaux de Lourdes â Lâbassère, dont les deux tours s'élèvent 
encore au dessus du village de ce nom dans une vallée trans- 
versale conduisant à BagnèrèSi 

Hieou remplissait le même rôle vers le sud,, à j'égiard de là 
tour de Vidalos. Cette dernière, encore intacte et de forme 
carrée, s'élève au sommet d'une petite montagne et présente, 
cinq mètres à peine sur chaque face. $a.cOnsti*uction et quel- 
ques traces laissées au sommet de ses murs semblent indiquer 
l'existence d'une ancienne plate-forme voûtée; n;iais il reste, 
plus que des inductions à l'endroit de la basse-fpsse et dé 
l'ouverture d'accès pdi* laquelle on montait au prenaier étage, à 
Taide d'une échelle mobile* Cette fenêtre^ aujourd'hui dégradée, 
était défendue par une meurtrièi*e et par quelques mâchicoulis 
placés à l'étage supérieur. Il ne paraît pas d'ailleurs que cette 
tour isolée ait jamais été précédée de murs d'enceinte* 



(i) Voyez Caumont, p. 265 à 267. 



— 94 — 

De Vidalos, les communications télégraphiques se dirigeaient 
sur Vieuzac, donjon carré plus considérable, placé à rentrée 
d'Argelés. Cette tour, munie d'une basse-fosse, conformément 
au système constamment employé dans ces sortes de construc- 
tions, possédait au premier étage une ouverture d'accès et deux 
fenêtres trilobées ; mais il ne faudrait pas inférer de ce léger ves- 
tige d'élégance que Vieuzac fut le séjour d'une famille. Si (lous 
trouvons un seigneur de ce nom, il doit être considéré comme 
le simple commandant de ce poste militaire ; car nous savons 
que cette tour était occupée par les milices des villages de la 
communauté ou vespéral de St-Savin qui venaient tour-à-tour 
y tenir garnison. Gomme tour à signaux, Vieuzac transmettait 
ses feux au château de St-Savin, dépendant de Tabbaye de ce 
nom, et maintenant détruit de fond en comble ; puis à celui du 
PHnce^Noir, dont les belles ruines dominent encore la vallée 
d*Azun (nous venons de faire connaître l'époque où le duc de 
Berry l'enleva à l'Angleterre). 

CHATEAU DE BEAUCENS. 

Là ne se bornaient pas les relations télégraphiques de Vieu- 
zac : ce donjon correspondait encore avec le château seigneurial 
de Beaucens, situé à l'entrée des vallées de Luz et de Gauterets. 
L'importance de ses belles ruines, son rôle comme séjour des 
vicomtes de Lavedan, nous obligent à nous arrêter quelques 
instants au milieu de ces débris majestueux. 

Cette forteresse féodale, assise sur un promontoire détaché 
de la chaîne principale, rentre dans les principes stratégiques 
du moyen-âge, qui voulaient que les châteaux fussent construits 
sur des élévations moyennes de 80 à 120"». 

Situées plus haut, les forteresses auraient été d'un accès trop 
pénible pour leurs habitants; situées plus bas, l'attaque aurait 
été trop facile. Aussi, dans les Pyrénées, où les ingénieurs au- 
raient pu choisir des points si élevés, nous voyons tous les châ- 
teaux importants, tels que ceux de Mauléon et de Lourdes, de 
Ste-Marie et de Beaucens, de St-Béat et de Montpezat, de Miglos 
et de Montaner, de Mauvezin et de Foix, respecter cette règle 
invariable. Pénétrons dans le château de Beaucens. 

Après avoir suivi le chemin couvert qui fait le tour de la mon- 
tagne entière, on rencontre au-dessous du donjon carré une. 
première porte ogivale en marbre, placée sous une tour de dé- 
fense et surmontée de mâchicoulis immédiats, dont on voit en- 
core les consoles à quatre retraites. La voûte de la porte, faite 



— 95 - 

en pont ogival, et sans herse, présente, sur un côté, à plein pied 
du chemin, un réduit voûté qui devait loger le gardien de cette 
barbacane. 

A neuf mètres plus loin s'élève une porte plein-cintre, sur- 
montée d'une voûte, anse à pannier, munie d'une herse dont la 
coulisse existe, non à côté, mais au centre même des montants ; 
témoignage évident de sa construction au xvi"»« siècle^ car cette 
disposition fut entièrement inconnue aux époques précédentes. 
Au couchant de cette défense, était également ménagé un ré- 
duit, voûté en pont, et renfermant deux meurtrières à fusils; 
elles balayaient le chemin couvert et croisaient leurs feux avec 
une autre meurtrière placée de l'autre côté de l'ouverture. 
Après avoir atteint un plateau qui s'avance vers le nord à angle 
aigu, et que protégeait une enceinte de murailles, percées de 
meurtrières, on arrive par un coude très brusque à une troi- 
sième porte plein-cintre, à laquelle aboutissait un chemin cou- 
vert primitif que l'on dut abandonner vers le xvi"" siècle, comme 
trop éloigné des feux de la place. 

Cette porte, privée de herse et de pont-levis, n'avait pour pro- 
tection qu'une meurtrière à fusil, et conduisait à une quatrième 
et dernière ouverture carrée de 1"" 60 sur 2" 30, garnie de con- 
soles et portant des témoignages d'une plus haute antiquité. 
C'était directement vers elle, en effet, que se dirigeait le pre- 
mier chemin couvert; comme elle formait alors l'unique accès 
delà place, on l'avait surmontée, dans le xiv"*« siècle, d'une rangée 
de mâchicoulis et d'une tour à fausse équerre, traversée par une 
voûte de 9» de longueur. Arrivé dans l'intérieur de la cour, on 
aperçoit tout d'abord le donjon qui s'élève vers l'angle nord- 
ouest, à deux mètres du rempart. Il n'a rien de colossal dans 
sa construction : le rez-de-chaussée, privé de toute ouverture, 
est consacré à une basse-fosse, dont on voit l'orifice sur un des 
côtés de la voûte du premier étage. Une fenêtre carrée à linteau 
reposant sur des consoles, donne seule accès à cette partie de la 
tour dans laquelle on ne pouvait pénétrer qu'avec l'aide d'une 
échelle. Chacun des bas-étages ne possède qu'une meurtrière à 
arbalète sur chaque façade ; les mâchicoulis à quadruple con- 
sole, qui couronnent la tour dans toute son étendue, forment la 
principale défense de ce lieu de refuge. Il est à remarquer 
qu'autour de ce donjon les remparts servaient d'appui à des ap- 
pentis intérieurs, au haut desquels régnait un parapet formé 
de pierres chisteuses sur lesquelles se postaient les archers. Ce 
système reçut même, à l'époque de la découverte des mous- 



- 96 — 

quets, un complément nouveau par l'établissement d'un che- 
min de ronde extérieur, garni de meurtrières, et reliant les deux 
chemins couverts. 

En étudiant les bfttiments d'habitation qui régnent sur une 
profondeur de 4» au sud, à Test et à l'ouest, on distingue à Pas- 
pect du levant trois petites fenêtres trilobées dans le genre 
moresque du nord de l'Espagne. On remarque aussi dans le 
mur du çquchant, une porte à astérisque et une largp ouverture 
privée de son linteau, divisée par des croisillons et garnie de 
deux sièges d'embrasures. Une grande pierre, tombée dans l'en- 
ceinte et présentant trois bases octogones de colonnettes, paraît 
établir l'existence d'une chapelle du xv"« siècle. 

En résumé, Beaucens, comme la plupart des constructions 
{éQ(î^les, appartient à plusieurs époques. La porte du nord où 
nous avons remarqué l'absence de pont-levis; le chemin couvert 
qui aboutissait sur ce point datent, ainsi que les remparts d'en- 
ceinte, du commencement du xiii"« siècle. Le donjon, situé au 
centre de la p^ce, refonte au xiv"* ou au xV"**. Les trois 
premières poternes du chemin couvert du sud-ouest mon- 
trent tous les caractères clu xv"><» et du xvi"*» dans leurs 
montants de marbre, et leur meurtrière à mousquets. Ajou- 
tons, enfin, que ces constructions sont formées de cail- 
loux et de chistes cimentés avec si peu de soin qu'elles 
s'éboulent ^\x n[io.jndre choc, et ne présentent rien de la solidité 
formidable de Mauvezin et de Montaner;. aussi le tremblement 
de terre du mois de juillet 1854, a-t-il renversé un lambeau de 
mur du CQuchant, et si fortement ébranlé la base d'une tour 
carrée de l'angle sud-ouest, qu'elle s'écroulera infailliblement 
dans un avenir très prochain. Le donjon seul est construit en 
très bon appareil moyen et convenablement cimenté. 

Beaucens, manoir principal des vicomtes de Lavédan, ne fut 
pas cependant le berceau de cette famille. Nous voyons en effet, 
les vicomtes de Lavedan, Anermans, Anerils et Fortaner con- 
tribuer à l'enrichissement de Tabbaye de St-Savin, sous le 
comte de Bigorre, Raymond, en 945 et 960. Or la terre de Beau- 
cens devait appartenir alors au comte de Bigorre, puisqu'il en 
fit donation à Tévôque Amélius qui la céda lui-même à l'abbaye 
de St-Orens; il est donc probable qu'elle ne passa que plus 
tard dans la famille des vicomtes. Nous savons d'ailleurs que 
Raymond Garcie de Lavedan, ayant voulu faire assassiner le 
comte de Bigorre Pierre, vers 1145, se vit assiégé par son suze- 
rain dans le château de Barbazan ; ce qiii tend àprouver que ce 



\ \. 




li- 
irs 

. à 
►n, 

^- 
xit 

a« 
i- 

«•s 

U.r 
■S, 
la 

ie 

et 
i — 
«t 
Se 

SI 

1-, 

rs-v 
ï^ 

12 



Sa 



ni 
cl 



pi 

p( 

m 
m 

P» 
de 
c« 



no 

¥, 

ce! 

cei 
pni 
tre 
me 
toi 
loi 
s'é 
for 
de 
mu 
car 
dai 
trè; 

I 

pas 
les 
tril 

COï) 

cen 

fiti 

de 

tar< 

Raj 

con 

rail 



- 97 - 

caste! formait encore le principal établissement de cette mai*- 
son puissante. Nous ne commençons à trouver des seigneurs 
de Beaucens qu'en 1350, Fortaner de Lavedan portait ce titre, à 
répoqueou Arnaud III, vicomte de Lavedan et de Castelloubon, 
achetait, sous la tutelle de sa mère Béatrix, héritière d'Espar- 
ros, la terre de Siarrouy. C'est donc au xiv»* siècle seulement 
que Ton doit faire remonter l'origine des vicomtes de Lavedan, 
seigneurs de Beaucens, et la construction des principaux bâti- 
ments du château qui nous occupe. Celui de Barbazan-Debat, 
avait été probablement jusqu'alors le siège de la famille; Cas- 
telloubon devint môme, à dater de l'acquisition dont nous ve- 
nons de parler, le séjour d'une seconde branche de vicomtes de 
Lavedan, circonstances qui nous expliquent l'existence simul- 
tanée de deux vicomtes de ce nom signalée dans plusieurs 

chartes Un événement survenu sous le comte de Bigorre, En 

Esquivât de Chabannes, dut aussi exercer certaine influence sur 
ces mouvements territoriaux. Nous voyons en effet qu'en 1272, 
Raymond Garcie IV, héritier de peregrain de Lavedan, céda la 
vallée de Barèges au successeur de Pétronille, et qu'il reçut en 
échange les terres de Bages, Vier, Andrest, Troygnan, Préchac, 
dans la Rivière-Basse, et plus tard, la seigneurie de Horgues. 
Ce changement, d'assez haute importance, fortifiait le comté de 
Bigorre dans les Hautes-Pyrénées, sur les limites de l'Aragonet 
de la Navarre; mais il faisait, en quelque sorte, glisser le terri- 
toire du Lavedan vers la plaine. Dès lors, Beaucens se trouvait 
sur la frontière, et il devenait opportun d'élever une forteresse 
qui commandât l'entrée des vallées de Luz et de Cauterets. C'est 
ce qui nous explique les constructions nombreuses que ce châ-' 
teau reçut à cette époque, et notamment celle du donjon carré. 

Malgré leur puissance territoriale, les vicomtes de Lavedan 
ne jetèrent pas un grand éclat sur leurs annales militaires; l'his-- 
toire ne cite que le nom d'Arna,ud I«\ cojnpagnon de Gaston de 
Béarn, dans le fameux siège de Saragosse en 1118. A la suite d© 
cette expédition glorieuse, il futicréé rico-ombre.d'AragQn.. Deux 
siècles plus tard, Arnaud IV servit avec vingt^cinq voyers contre 
les Anglais, dans l'armée de Jean de Bourbon. I^ous devons donc 
nous borner â suivre les alliances assez importantes qu& 
contracta cette famille, et qui firent ^éprouver à la seigneurie 
d'assez nombreu?^ changei^enis de maitretç. liaymon4 G^r-? 
cie Vil, fils d'Arnaud IV, épousa Qellegarde d^ j^ontesq^îQU, 
qui ne lui donna que deux filles. Jeanne, tMnéQ, porta la vicomte 
de Lavedan dans U famjlle de Lyoïi, en épousant Gaston., sei-^ 
gneur de Bezai^d^n, au C9quQen,eemen^ du xv"^* sièclp.^.^ Naî^ 



oUe n*y resta pas longtemps; leur fille unique, Louise de Lyon, 
épousa Charles, fils naturel de Jean II, duc de Bourbon, et fit 
passer le Lavedan et les quatre vallées au pouvoir de cette mai- 
son puissante (1490). Plus tard, Anne de Bourbon, vicomte de 
Lavedan, baron de Barbazan, ayant eu Timprudence de con- 
tracter des dettes considérables, fut obligé de vendre à Henri IV 
ses domaines d'Armagnac (17 mars 1585). Il conserva ses autres 
propriétés, il est vrai ; mais à la mort de Jean-Jacques, un de ses 
descendants, le Lavedan fut possédé par sa veuve, Marie de 
Gontaut-St-Geniès, et passa, après la mort de Tusufruitière, à 
la maison de Montaut-Bénac (1643). Ce fut alors que Louis XIV 
éleva le Lavedan et la baronnie de Beaucens au titre de du- 
ché-pairie, en faveur de Philippe IL De succession en succes- 
sion, enfin, cette pairie appartint d^abord à la famille d'Orléans, 
à la suite du mariage de Gabrielle de Lavedan avec Henri d'Or- 
léans, marquis de Rothelin ; puis, enfin, à celle de Rohan, par 
le mariage de Marie d'Orléans-Rothelin avec Charles de Rohan, 
prince de Rochefort (1780). A cette époque, hâtons-nous de le 
dire, le château de Beaucens n'était plus ni habité, ni habitable ; 
tout porte à croire, en consultant ses ruines, qu'il avait été aban- 
donné sous les Bénac, et qu'il n'eut jamais l'honneur de loger 
un de ses ducs et pairs. 

Après avoir esquissé celte rapide chronologie des seigneurs 
de Beaucens, remontons au moyen-âge, afin d'examiner le sys- 
tème défensif qui se reliait â cette forteresse. 

Beaucens coramuniquait-il avec le château de Ste-Marie par 
des signaux télégraphiques ? Il n'existe aucune trace de tour de 
repère entre ces deux forteresses cachées l'une à l'autre par des 
coudes nombreux de la gorge de Luz; mais il n'est pas impossi- 
ble que des postes de guetteurs ne fussent établis sur plusieurs 
points de l'étroite et profonde vallée, au sommet des rochers les 
plus commodément disposés par la nature. 

N'oublions pas de constater que ce système des atalayes qui 
sillonnait le Bigorre et se continuait sans interruption jusqu'^ 
l'extrémité orientale des Pyrénées, prenait son origine dans le 
Lavedan, et qu'il ne s'étendait ni dans le Béarn, ni dans la 
basse Navarre. Il est à remarquer en effet que ces deux pro- 
vinces ne possèdent de tours à signaux que sur les rives de l'O- 
céan; et tout en constatant la possibilité d'allumer des feux sur 
les plates-formes des châteaux du Béarn , il faut reconnaître que 
ces forteresses, placées à d'assez grandes distances, n'étaient 
reliées entre elles par aucune tour isolée consacrée à la télégra- 



— 99 — 

phie. L'organisation de la transmission des dépêches par les 
feux, ne commence donc à s'offrir avec quelque ensemble que 
dans le Bigorre. Le Lavedan nous servira de point de dé- 
part pour en continuer l'élude dans les quatre vallées, le Com- 
minge, le comté de Foix, le Carcassez et le Roussillon. 

ASTÉ. — BEAUDÉAN. 

Nous avons épuisé l'examen du système défensif jles Gaves 
du Bigorre; nous allons passer à celui de l'Adour. Le château 
d'Asté, placé au pied du mont-Iéris, est le premier qui s'offre 
à nous, en remontant aux sources de ce fleuve. Il est à 
regretter que ce manoir, illustré par d'assez grands souve- 
nirs, ne présente plus que les débris les plus informes. Une 
tour carrée, d'environ cinq mètres de façade, et dont les 
grandes ouvertures mutilées semblent remonter au xv°»« ou au 
xvp« siècle ; quelques pans de murs d'enceinte, déformés par 
le temps et couverts de lierre, résument aujourd'hui tout ce 
qui reste de l'orguilleux manoir des vicomtes de ce nom. 

Celle famille seigneuriale qui remontait au ix""" siècle, épo- 
que où elle avait fourni l'abbé Sanche d'Asté à l'abbaye de St 
Orens,ne prit quelque importanceque sous le vicomte Guillaume 
qui accompagna le comte de Bigorre Bernard I^' dans son 
pèlerinage à l'église du Puy (1062). Un siècle plus tard, Agnès, 
fille d'Hispan II et son héritière, porta cet apanage à la mai- 
son d'Aure, en épousant le vicomte Sanche Garcie P'; mais 
les fils cadets de cette union fondèrent une nouvelle branche 
de vicomtes d'Asté, et l'un deux, Jean III, construisit en 1433 
le château dont nous venons de décrire les ruines. Après le 
règne de Sanche Garcie II, son fils, tué au siège de Garris dans 
la basse Navarre, nous voyons Menaud d'Aure, petit fils de ce 
dernier, épouser Claire de Navarre, sœur et héritière de Jean, 
seigneur de Grammont, et fonder ainsi la nouvelle famille de 
ce nom, si célèbre dans la Navarre, le Bëarn, et le Bigorre. 

Cette généalogie rapide était indispensable pour expliquer la 
présence de la belle Corizandre d'Ândoins dans le château 
d'Asie, et rappeler les visites que le galant Henri IV fit 
maintefois à sa belle maîtresse dans ce manoir où n'habi- 
tent aujourd'hui que les reptiles et les oiseaux de proie. 
Si iious pénétrons dans la modeste église du village d'Asté 
nous remarquerons, sur le maître-autel , une magnifique 
Vierge de marbre blanc , tenant l'enfant Jésus dans ses 
bras^ et qui remonte à la générosité princière de la même 



~ 100 — 

famille. Les descendants de' Corizandre \oulurenl-ils racheter 
par cet offrande à la Virgo purissima les amours trop connues 
de la favorite du roi de Navarre? Quelque naturelle que soit 
cette pensée, nous avons de la peine à croire que les sujets de 
Louis XIV ou de Louis XV aient porté la délicatesse des 
sentiments jusqu'à chercher à effacer des souvenirs qui n'a- 
vaient rien de scandaleux au xvn"»« siècle. Aussi ne voyons-nous 
dans cette donation dune Vierge à la chapelle d'Asté, que' le 
désir de faire rejaillir sur un nom aristocratique le reflet 
d'une^œuvre d'art assez remarquable. Espérons que cette œuvre 
perpétuera dans ces contrées le nom des Gramraont, long- 
temps après que les derniers débris de leur castel auront 
disparu de la surface du sol. 

Cette statue, apportée, dit-on, d'Ttalîe, possède des qualités 
de premier ordre, et présente le cachet des vmaîtras italiens 
du xviV^ siècle. La divine pureté de la tête de la Vierge, 
la majesté de sa pose, l'ampleur harmonieuse des draperies 
indiquent tin ciseau qui savait s'inspirer des dessins de Raphaël. 
Au milieu du profond dénuement de nos provinces pyrénéen- 
nes, à l'endroit des œuvres artistiques de la renaissance, on est 
heureux de retrouver, dans l'église d'un village, un marbre qui 
ne serait pas indigne de figurer dans une des belles basiliques 
de Rome. 

Beaudéan, sur l'autre rive de TAdour, fut auâsi le siège d'un 
manoir féodal dont le nom jeta quelque éclat durant les guerres 
funestes des calvinistes ; mais le château n'a laissé que de 
très faibles traces sur la colline où il s'éleva. Au nord du vil- 
lage de ce nom, quelques fragments de murs, une tourelle 
remontant au xv"^ siècle, marquent seuls l'emplacement de 
cette gentilhommière, dont l'histoire se résume d'ailleurs dans 
cet épisode dramatique; 

Durant l'année 4574, les Béarnais calvinistes ayant envahi le 
iBigorre, le comte de Grammont, lieutenant du roi dans ce 
comté, quitta son château de Séttiéac, et se rendit à Tarbes, 
afin de repousser leur attaque. Il réussit d'abord k obtenir un 
traité de paix du Baron d'Arros, gouverneur de Béàrn; mais 
à une époque où chacfue capitaine se croyait libre de faire 
la guerre pour soft compte, ce traité ne devait pas empêcher 
Liiier, huguenot fahatique, de venir assiéger Tarbes et de s'en 
emparer par trahison. Grammont Indigné demande des se- 
cours à Lâvalette, gouverneur de la Haùte-Guyenrie, Il envoie 
des troupes se cantonner dans ses châteaux d'Asté, de Se- 



— 101 — 

inéac, de Lafitole, et lorsque Lizier vient lever des contribu- 
tions à Trébons, Beaudéan, gouverneur de Bagnères, arrive au 
secours de ce village et reçoit les calvinistes k coups d'arque- 
buses. Lizier jura de se venger de cet accueil; il attira Beau- 
déan dans un piège, le tua d'un coup de pistolet, s'empara de 
Trébons, et brûla ce bourg après l'avoir pillé de fond en comble. 

Les guerres civiles sont fertiles en retours de fortune. Quel- 
ques jours après, les catholiques tendent une embuscade à Li- 
zier, près de Boulin, et le font tomber en leur pouvoir. « Grâce 
HL pour la vie, s'écrie le capitaine calviniste ; des gentilshommes 
« peuvent.ils se déshonarer par un assassinat^.., » — « Rappelle- 
(( toi Beaudéan, lui répondent ses adversaires... v Et Lizier ex- 
pire sous leurs coups. 

Dès lors, les troupes de Tarbes se trouvent sans chef; Gram- 
mont court les attaquer avec Samâzan de Cornac, gouverneur 
de Marciac, et Tarbes est reprise après une résistance assez vi- 
goureuse. 

BONNEFONT ET AUTRES CHATEAUX DÉTRUITS. 



Pendant que l'esprit monastique se traînait péniblement à 
travers les idées nouvelles durant le xvïP» siècle, et venait ex- 
pirer au XVII!"*®, la puissance féodale, attachée à la même des- 
tinée, abdiquait à son tour sa fierté primitive au pied des mar- 
ches de la monarchie pure. La noblesse, fuyant ses donjons pri- 
mitifs, déposait la lance et Tépée, et n*avait plus qu'à descendre 
au rôle de courtisan docile ou à cesser d'être. Sous l'empire de 
* ces circonstances, le Bigorre présenta un des spectacles les 
I plus tristes et les plus instructifs de cette décadence aristocra- 

tique; le vieux château de Bonnefont, à peu de distance au sud 
1^ de Trie, fut le théâtre d'une des plus Sjévères leçons de l'histoire. 

; Les chroniques du Comminge rapportent qu'un certain Roger, 

surnommé Roger d'Espagne, fils naturel d'une demoiselle de ta 

Cour de Navarre, rentra dans ia vallée de la Garonne vers 1380, 

et construisit le château de Montespan. Le fier Roger vivait à 

l'cpoque de la plus haute puissance féodale, vers 1430, et 

les ruines de son manoir ont conservé, comme celles de Beau- 

tt cens, la vigoureuse empreinte de ce siècle. Peu à peu, cepen- 

^ dant, les successeurs de Roger d'Espagne, laissant corrompre 

î leur surnom, ne furent plus que les Montespan, et nous n'avons 

;f pas besoin de rappeler la honteuse illustration que ce nom 

!t acquit dans le xvit^« siècle. Le manoir féodal des bords de la 

^ Garonne fut alors abandonné par ses possesseurs, désireux de 

i^ suivre k la Cour les chances d'une position sur laquelle Agnès, 

' • 13 



— 102 — 

Sorel» la Ferronnière, Diane de Poitiers et Gabrielle avaient 
jeté quelque lustre. 

Les traces de cette famille disparurent alors des Pyrénées, 
leur berceau; ce nom n'y fut plus prononcé qu*à Tépoque delà 
disgrâce de M. de Montespan, expulsé de la Cour de Versailles 
et exilé dans le château de Bonnefont, afin de procurer une li- 
berté plus entière aux amours adultères du grand roi. 

Bonnefont, qui n'avait pas encore perdu sa physionomie féo- 
dale, à cette époque, était formé d'une vaste cour quadrilatérale, 
entourée de fossés profonds, flanquée d'une tour carrée à cha- 
que angle des ramparts, et dressait, au milieu de cette enceinte, 
un donjon carré dont les ruines n'ont pas complètement disparu. 
Les débris fort mutilés de cet établissement, transformé de nos 
jours en maison d'éducation, permettent à peine de reconstituer 
son caractère architectural et de retrouver son origine ; il ré- 
sulte^ toutefois, de diverses inductions que Bonnefont ne de- 
vait pas remonter au-delà du xv"*« siècle. Sa position, dans la 
plaine de )a Baîsp, 3es quatre tours d'angle, même son nom 
de Bonnefont^ sont des caractères plus appropriés aux mœurs 
adoucies du xvii">^ siècle, qu'aux habitudes brutales du xin'"^^ 
On s^attachait, vers 1300, à bâtir les castels sur des rochers 
abruptes k leur donner des noms redoutables : tels que Mauve- 
zin, Montonnerre, Roquefort, etc. Bonnefont n'avait aucun de ces 
caractères, et nous pensons qu'il avait remplacé le vieux châ- 
teau de Montestruc, dont les belles ruines du xiii"»« ou du xiv™« 
siècle se dressaient, il y a peu d'années encore, au sommet d'un 
coteau voisin. 

Quoi qu'il en soit, ce fut dans ce manoir, depuis longtemps 
délaissé, que le trop complaisant gentilhomme fut prié d'aller 
méditer sur le profond égoïsme des affections royales. L'ancien 
courtisan de Versailles essaya bien de retenir autour de lui 
quelques souvenirs de sa vie aristocratique en construisant une 
salle de spectacle â côté de la chapelle, en plaçant les contes 
de La Fontaine'^ à côté des œuvres de Bossuet et du grand Ar- 
naud (il fallait suivre la mode en toutes choses!..). Mais on 
assure que la philosophie eut le dessous dans ce duel du déses- 
poir et du stoïcisme, et que le mari de la belle favorite traîna 
sa pénible existence sous le poids de regrets que le tombeau 
seul put effacer. 

Un grand nombre d'autres localités du Bigorre possédèrent 
des châteaux forts, aujourd'hui complètement détruits. Sé- 
méac, entre Tarbes et Bagnères, avait un château célèbre, 
dont nous avons déjà parlé. Cette ancienne habitation des 



— 103 — 

comtes de Bigorre devint la propriété de la puissante famille 
de Grammont. Henri IV s'y rendit plus d'une fois afin de visiter 
la belle Gorizandre ; mais en 1678, Henri de Grammont le fit dé- 
molir pour le remplacer par un fastueux palais semblable à celui 
de Bidacbe; c'est ce dernier que nos révolutions du dix-bui- 
tième siècle ont démoli. Près de Maubourguet, s'élèvent encore 
quelques ruines des cbâteaux deSauveterreet de Monfaucon : les 
tours de Geû, de St-Pastous, de Soulon, d'Arras et d'Arcisans- 
Avant près d'Argelés ont depuis longtemps disparu. 



Nous avons eu le soin, en écrivant ce travail, d'indiquer, dans 
la mesure de nos connaissances, l'influence qu'exercèrent les 
événements et les révolutions sur les monuments du Bigorre; 
de lire, en quelque sorte, le récit des faits sur les murailles des 
édifices, plus ou moins détruits ou réparés. H nous reste à re- 
monter des détails à l'ensemble, et de constater quelles furent 
les conséquences des grandes péripéties politiques sur l'état 
général de l'architecture et des beaux-arts dans le Bigorre. 

L'histoire de ce comté renferme deux époques bien distinc- 
tes : de l'invasion des Vandales à la guerre des Albîgeors, sous 
Pétronille (xiii"»« siècle) : prospérité féodale et religieuse, puis- 
sance politique, marchant de front avec celles des Etats qui 
l'environnent. Après Esquivât, successeur de Pétronille, au 
contraire : faiblesse, décadence, domination étrangère au nom 
du Béarn, au nom de la Navarre, au profit de l'Angleterre ou à 

celui de la France Ces deux phases historiques ont laissé 

de profondes traces sur les monuments qui nous sont par- 
venus. Dans la période de puissance et de prospérité, les 
constructions religieuses, égalent, à peu de chose près, celles 
du Béarn et du Comminges. Si nous ne trouvons pas des 
débris de camps romains et de tarons dous mourons, aussi 
nombreux que dans le Béarn, nous pouvons du moins compa- 
rer les premiers castels féodaux de Castets, de Barba^an-Dessus, 
de St-Lezer près de Vie, à ceux ô'Agueyro^ de Peyrehorade et de 
Loubieng. Le donjon de Mauvezin, enfin, appartient à l'époque 
de prospérité féodale qui vit s'élever Montaner et Pau. Pendant 
la même période, l'église, marchant à la tête du mouvement ar- 
chitectural, construisait les nombreuses basiliques romanes de 
Tarbes, de St-Savin, de St-Pé-de- Générez, de Serres» les égli- 
ses de StrSever-de-Rustan, de Luz, de Mazères, les chapelles de 
Soulon, de Piétat, d'Aoulari, de Saligos. 

Arrive le xiiP* siècle avec ses guerres des Albigeois et le mou- 



— 104 «« 

vemcnt s'arrête. Les architectes et les corps religieux, ruinés par 
une révolution qui enlève à l'église un quart de ses enfans, qui 
en effraye ou mécontente un autre, et retient le reste d» la po- 
pulation sous les armes, sont réduits à la pénible extrémité de 
ne construire que des églises incomplètes comme c Ues de 
Pouzac, de Trie, d'Ibos (la grande nef), de St-Jean de ^arbes, 
de Rabastens, de Vicet de Bagnères. Les châteaux pris c repris 
par des maîtres étrangers ne peuvent acquérir les dé\ *oppe- 
mens de ceux de Montaner et de Pau, constamment ; raudis 
par les puissants vicomtes de Béarn. Beaucens lui mém un des 
plus importants du Bigorre, durant les xiv"»« et xvi*»® siècles, 
est abandonné par les Bénac au moment où les Grammont 
transforment leur Bidache en palais, où les rois de Navarre 
installent leur dynastie dans celui qui devait donner le jour à 
Henri IV. 

Nous ferons observer, enfin, que les églises romanes du Bi- 
gorre se conservèrent plus particulièrement dans les hautes 
vallées, où la domination étrangère fut très lente à s'établir, et 
que le style gothique pénétra particulièrement dans les basses 
plaines par l'influence des Anglais, maîtres de la Gascogne. 
Si nous tirons une ligne droite de St-Pé-de-Générez à Galan, 
nous aurons deux zones bien tranchées : au sud, règne à peu 
près exclusif du plein-ointre; au nord, invasion timide de l'o- 
give. Ces deux zones présentent un second caractère qu'il n'est 
pas inutile de faire ressortir: les campements féodaux, formés de 
terrassements et de motes artificielles sont inconnues dans la 
partie méridionale ; les montagnes y présentaient trop d'éléva- 
tions, trop de rochers naturels, pour que les ingénieurs eussent 
besoin d'avoir recours à Tart; aussi ne trouve-t-on des débris, 
de terrassements militaires que dans le nord. 

Il est incontestable, enfin, qu« Tensemble des monuments du 
Çigorre, comparé à celui du Béarn, présente une inférioiité 
marquée. St-Savin et la cathédrale de Tarbes sont loin d'égaler 
les basiliques de Lescar, de Sordes, d'Oloron et d'Ârtous; les 
églises gothiques plus nombreuses peut-être restent toutes au 
dessous de celle de Moneins. Aucun castel, pas même celui de 

Mauvezin, ne pourrait lutter avec celui de Montaner Dans le 

Béarn, tout porte l'empreinte de la puissance des Gaston et des 
Phébus. Dans le Bigorre, tout nous parle de l'extinction de la 
famille légitime des comtes, sous Esquivât en 12B3, et de l'inva- 
sion successive du comté par le Béarn, par l'Angleterre et par 
^a France. 

FIN. 



4 

4 



i 





*\ A 










î!:;^'jii 














ij" 




r^f 




■ 


'^ .V •-. -W^ Ki ... . « 




1 


4 


- •- ^ ^ 1 


ê 


1 


^ 


t. •? / -V 


1 


i*l 


t ' . ■ ^ -^ 






1r^ -^ P ^^-.^'^