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Full text of "Voyage au pole sud et dans l'Océanie sur les corvettes l'Astrolabe et la Zélée : exécuté par ordre du roi pendant les années 1837-1838-1839-1840"



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VOYAGE 

AU POLE SUD 

Eï DANS L'OCÉANIE. 



vu. 



PARIS— IMPRIMERIE DE FAIN ET THUNOT, 

Rue Racine, 98, près de l'Odéon» 



VOYAGE 

AU POLE SUD 

ET DANS L'OCÉANIE 



SUR LES CORVETTES 

L'ASTROLABE ET LA ZÉLÉE, 

EXÉCUTÉ PAR ORDRE DU ROI 

PENDANT LES ANNÉES 1837-1838-1839-1840, 

sous LE COMMANDEMENT 
. »& M. J. BUraOSïT B'URVII.1.1] , 

Capitaine de vaisseau , 

PUBLIÉ PAR ORDONNANCE DE SA MAJESTÉ 

sous la direction supérieure 

DE M. JACQUIKOT, CAPITAINE DE VAISSEAV , COMMAMDANT DE LA ZELEE. 

HISTOIRE DU VOYAGE. 



TOME SEPTIEME. 



PARIS, 

GIDE ET G'^ ÉDITEURS, 

tUE DES PETITS-AUGUSTINS , 5, PRÈS LE QUAI MALAQUAIS. 



CHAPITRE XLVIII. 

Séjour à Batavia. 

Je profitai du reste de la journée pour envoyer g^J^?; 
à terre M. Marescot , chargé d'aller présenter mes 
hommages au gouverneur général et le prévenir de 
notre arrivée. J'expédiai en même temps M. Du- 
corps , afin de prendre des renseignements sur les 
ressources que nous trouverions à Batavia, pour y 
faire des vivres, car nous avions besoin de renouveler 
nos provisions de campagne ; c'était là le but unique de 
ma relâche ; je venais demander à cette capitale des 
établissements hollandais dans l'Inde, les objets qui 
nous étaient nécessaires pour continuer notre route. 

Le canot major qui portait ces officiers à terre 
n'aborda la jetée que lorsque déjà l'heure à laquelle 
ferment les bureaux du gouvernement était passée ; 
et M. Ducorps ne put avoir aucun des renseignements 
que je lui avais demandés ; d'un autre côté, le gouver- 
neur général habitait le palais de Buitenzorg, en 

VII. 1 1 



2 VOYAGE 

1839. son absence, M. Marescot s'adressa au résident de Ba- 
tavia ; il en reçut un accueil des plus polis , et des 
offres empressées de ses services. Il était déjà nuit 
lorsque ces messieurs rejoignirent r^^ifro/^^^. Pendant 
ce temps-là, un autre de nos canots avait abordé le na- 
vire de commerce français qui était mouillé sur rade ; 
et il en avait rapporté des nouvelles un peu récentes 
de la France : elles ne comptaient que trois mois de date. 
Ce fut à Batavia que nous apprîmes les exploits 
de la marine française devant les murs de Saint- 
Jean' d'Ulloa, ainsi que les récompenses accordées 
à la suite de cette expédition. Chacun des ofliciers 
comptait un ami parmi ceux qui avaient eu le bon- 
heur d'assister à cette action d'éclat, et tous ap- 
plaudissaient à leur succès. Cependant, aux impres- 
sions de joie qu'avaient fait naître ces nouvelles favo- 
rables, succéda une pensée douloureuse ; IVI. Ducorps 
avait pris à la poste les lettres et les dépêches qui nous 
étaient adressées , et je n'avais pas une seule récom- 
pense à décerner , pas un mot d'encouragement à 
donner à ces jeunes officiers , à ces braves matelots 
qui, depuis deux ans, avaient affronté avec courage 
des dangers tout aussi redoutables que ceux des bou- 
lets ennemis , et qui , en outre, avaient souffert toutes 
les privations avec une persévérance remarquable ; 
et cependant , je n'avais laissé ignorer au ministère 
aucun des travaux accomplis dans les glaces ; en 
signalant les noms des officiers qui y avaient coopéré, 
j'avais réclamé avec instance les récompenses que 
je croyais méritées par chacun d'eux, mais VAstro^ 



ÏM 



- DANS LOCEANIE. a 

(abe et la Zélée avaient été totalement oubliées i839. 

Juin. 

Au lever du soleil V Astrolabe salua la place et le 
pavillon de contre-amiral qui flottait sur le station- 
naire, la première de vingt et un coups de canon , et le 
second de treize coups seulement. Les saints une fois 
rendus par la batterie du fort et par celle du navire, 
toutes nos embarcations furent mises à la mer pour 
porter à terre les officiers que le service ne rete- 
nait point à bord. Il était huit heures du matin lors- 
que, en compagnie de M. Jacquinot, je m'embarquai 
dans ma baleinière pour aller faire visite aux autori- 
tés hollandaises et m'enquérir des ressources de la 
ville pour compléter nos provisions de campagne. 

La rade de Batavia, quoique présentant un abri as- 
suré et un bon mouillage, est loin d'être commode, 
surtout pour les navires qui ont besoin de communi- 
quer souvent avec la terre ; il nous fallut franchir 
près de trois milles avant d'atteindre le canal qui 
conduit à la basse ville. L'entrée de ce canal était ja- 
dis l'embouchure d'une petite rivière qui formait 
une barre puissante par ses apports continuels de 
vases et de détritus. Les Hollandais, pour arrêter ces 
atterrissemehts continuels qui menaçaient la rade et 
qui surtout rendaient les communications avec elle 
de plus en plus difficiles , ont changé le cours de la 
rivière; ils ont canalisé ses bords ; deux digues lon- 
gues de près de deux milles, ont régularisé son cours 
à travers des marais qui bordaient le rivage et qui 
sont en partie desséchés. Les deux jetées se prolon- - 
gent à la mer sur un espace de près d'un demi-mille 



k VOYAGE 

1839. pav des pieux avancés , qui ne garantissent qu'im- 
parfaitement de la violence des lames les embarca- 
tions qui s'engagent entre elles. Il existe encore une 
barre à l'entrée de ce passage , et quand les vents 
viennent du large , la mer s'y brise avec force, il 
faut redoubler de précautions pour ne pas chavirer. 
Le trajet des embarcations, sur ce canal, lorsqu'il 
se renouvelle souvent, est presque toujours fatal 
aux Européens ; à marée basse, il s'en échappe des 
exhalaisons méphitiques qui contribuent beaucoup à 
donner ces fièvres si tenaces qui ont fait à Batavia 
une réputation méritée d'insalubrité; généralement 
on emploie à ce service des Malais qui , habitués à 
vivre sous ce soleil brûlant , sont moins sujets aussi 
à contracLer les maladies auxquelles peu d'Européens 
pourraient échapper. 

Il y avait près de deux heures que nous avions 
quitté nos navires , lorsque nous arrivâmes au bâti- 
ment de la douane, établi sur le canal , à l'entrée de 
la ville basse ; nous primes terre sous un hangar as- 
sez vaste où nous pûmes enfin nous abriter des rayons 
qu'un soleil brûlant dardait sur nos têtes. Au mo- 
. ment où je cherchais une voiture, je fus accosté par 
un cocher malais, parlant bien français ; cet homme 
me présenta, de la part de MM. Lanier et Borel, né- 
gociants français établis à Java, une jolie calèche , 
attelée de deux chevaux, et destinée à notre usage. 
En même temps, il m'assura que ces messieurs, ne 
pouvant venir eux-mêmes nous recevoir au débarca- 
dère, nous priaient de vouloir bien descendre chez 



DANS L'OCEANIE. 5 

eux , et de disposer de leur maison pendan t tout notre 1839. 

^ Juin. 

séjour sur la rade. 

Batavia comprend deux parties parfaitement dis- 
tincles, l'ancienne ou basse ville, dont les habitations 
sont entassées les unes sur les autres , à la mode 
de nos cités européennes : c'est la partie commer- 
çante. Le canal la sillonne dans tous les sens; elle 
est la plus rapprochée de la rade, mais elle est aussi 
la moins salubre et la moins agréable. C'est dans 
cette partie que se trouvent toutes les maisons 
de commerce, mais en outre les négociants opulents 
ont de superbes habitations dans la haute ville , oii 
ils établissent domicile, et ils ne séjournent dans la 
basse ville que pendant les heures destinées aux af- 
faires, c'est-à-dire de dix heures du matin à cinq 
heures du soir. Quant à la ville haute , elle est com- 
posée d'une foule d'habitations construites avec luxe 
et entourées de jardins; aussi elle s'étend sur une 
grande surface , et il serait difficile aux habitants de 
pouvoir se visiter souvent , si chaque famille , pour 
peu qu'elle soit fortunée, n'avait une voiture et des 
chevaux à sa disposition. A Batavia, on ne rencontre 
jamais personne parcourant les rues autrement qu'en 
voiture ; les Malais et les Chinois peuvent seuls se 
servir de leurs jambes sans être remarqués; les Eu- 
ropéens ne sauraient se donner cette jouissance sans 
se faire suivre par leur équipage. Nulle part peut- 
être les lois de l'étiquette ne se montrent plus sévères 
qu'à Batavia, et, si je dois en croire tous les dictons 
qui plus tard me furent répétés , on verra par la suite 



6 VOYAGE 

Juin combien nous autres Français nous fûmes coupables 
aux yeux des habitants de la ville de n'avoir pas tou- 
jours respecté leurs exigences. 

Notre première visite fut pour M. LanieretM. Bo- 
rel , qui est tout à la fois son gendre et son associé. 
Nous trouvâmes ce dernier à sa maison de commerce, 
où il nous reçut avec la plus grande politesse ; M. La- 
nier était retenu chez lui par les suites d'une chute 
qu'il avait faite quelques jours auparavant. M. Borel 
se chargea en son absence de procurer à nos corvet- 
tes tous les vivres dont elles avaient besoin ; il mit en 
outre à la disposition de M. Dumoulin une vaste cour 
où se trouvait un hangar parfaitement disposé pour 
abriter les instruments de physique , qui y furent im- 
médiatement placés en observation. Nous nous ren- 
dîmes de là chez M. Becq , résident de Batavia, et la 
première autorité de cette ville en l'absence du gou- 
verneur. La réception qu'il nous fit fut froide quoi- 
que polie. Nous visitâmes ensuite le contre-amiral 
Lucas, commandant supérieur de toutes les forces 
maritimes hollandaises dans les mers de Java. M. Lu- 
cas nous accueillit avec beaucoup de franchise et 
d'amitié; il témoigna des dispositions les plus bien- 
veillantes en notre faveur, et chercha à nous exprimer 
combien il regrettait d'être obligé de partir sous peu 
de jours pour aller en inspection à Sourabaya, Le gé- 
néral Gokius, commandant supérieur des forces mili- 
taires, à qui nous nous présentâmes ensuite, nous 
fit aussi un accueil flatteur, et montra un vif intérêt 
pour nos travaux. Enfin nous allâmes faire visité 



DANS L'OCEANIE. 7 

au plus ancien des membres du grand conseil, J^^^* 
M. Goldman; il parut surpris de notre présence , et, 
sans nous offrir un siège , il nous demanda à plusieurs 
reprises si nous avions vu le général Gokius ; ce fu- 
rent les seules paroles qu'il voulut bien nous adres- 
ser. Nous nous hâtâmes donc à notre tour de le saluer 
et de nous retirer, et quelques minutes après, nous 
entrions dans la maison d'habitation de M. Lanier. 
Nous nous retirâmes ensuite à nos bords respectifs , 
emportant avec nous tous les journaux français que 
l'on avait pu nous procurer, et que nous étions avides 
de parcourir. 

Le lendemain , de grand matin , la rade présentait lo 
un coup d'œil des plus animés : plusieurs navires 
déployaient leurs voiles pour quitter le mouillage , 
d'autres arrivaient des ports d'Europe et venaient 
chercher des cargaisons. Chacun de ces vaisseaux 
marchands , portant pavillon hollandais , saluait la 
place de sept coups de canon en laissant tomber ses 
ancres; et aussitôt le stationnaire répondait à ce salut 
par cinq coups de sa batterie. Des milliers d'embar- 
cations pesamment chargées se croisaient sur les 
eaux tranquilles de la rade ; nous nous retrouvions 
au milieu d'un grand port de commerce. De notre 
côté, nous ne perdions aucun moment pour réparer 
notre gréement , et renouveler notre provision d'eau. 
Nos chaloupes se dirigeaient à terre pour y faire leur 
. chargement ; elles étaient montées par des Malais que 
nous avait envoyés le stationnaire , afm de préserver 
nos matelots des maladies qu'engendrent sur ce ri- 



8 VOYAGE 

1839. vage les vapeurs méphitiques qui s'exhalent des nia- 
rais imparfaitement desséchés. 

Au milieu des bâtiments qui faisaient route pour 
gagner le mouillage, nous découvrîmes avec joie un 
trois-mâts portant le pavillon français; il n'avait 
pas encore serré ses voiles que son capitaine montait 
à bord de V Astrolabe; il arrivait directement de Bor- 
deaux, il ne comptait que quatre-vingt-dix-sept jours 
' de traversée. Son nom était la Gabrielle, Il n'ajouta 
aucune nouvelle à celles que nous avions déjà appri- 
ses concernant la France , niais il apportait un char- 
gement de vins dont nous fûmes les premiers à pro- 
fiter. Grâce à son secours, nous pûmes renouveler' 
ces provisions importantes pour nous , à peu de frais 
comparativement à ce que nous eussions payé, s'il 
avait fallu prendre à Batavia des vins ayant déjà payé 
les droits d'entrée , qui sont considérables. La mai- 
son Lanier s'était chargée de nous fournir les salai- 
sons, la farine et le biscuit dont nous avions besoin ; 
J'étais désormais sans inquiétude , et je m'occupai 
d'activer le plus possible la livraison et l'embarque- 
ment de tous ces objets, afin de pouvoir continuer 
ma route le plus promptement possible. 

A huit heures je reçus la visite d'un Français, 
M. Diard, établi depuis longtemps à Batavia, que 
j'avais déjà rencontré la veille dans la maison de 
M. Lanier ; je le retins à déjeuner avec moi. M. Diard 
avait été envoyé à Batavia par le Jardin-des-Plantes 
de Paris comme naturaliste - voyageur , mais une 
fois qu'il eut touché la terre de Java, il s'attacha à 



DANS L'OCÉAME. 9 

la cour du gouverneur - général , et quitta la posi- JJf^* 
tion qu'il devait au muséum français pour servir le 
gouvernement hollandais ; il s'est fait dans la colonie, 
à tort ou à raison , une grande réputation de savant , 
et il paraît jouir d'un grand crédit auprès du gouver- 
neur général. Je montrai à notre compatriote tous les 
travaux déjà exécutés pendant le cours de la campa- 
gne ; mais il me sembla peu désireux, comme natura- 
liste, de s'entretenir avec ceux de MM. les officiers qui, 
par la nature de leurs travaux, auraient pu l'intéres- 
ser par leurs remarques. Malgré tous les efforts de 
M.- Diard pour paraître aimable , il ne put conserver 
assez bien son masque pour que je ne m'aperçusse pas 
qu'il était peu disposé à être utile à notre expédition. 
J'ignorais encore à cette époque que déjà on nous 
reprochait à Batavia d'avoir paru sur la rade avec des 
voiles raccommodées et des navires fatigués par la 
mer, dont la peinture était loin d'être fraîche et 
gracieuse. Si j'en crois ce qui m'a été dit plus tard, 
il paraît que notre compatriote avait été le premier 
à nous faire un crime des désordres que la mer et le 
vent avaient causés à nos navires pendant une longue 
navigation. 

Dans l'après-midi , je me rendis à bord du navire 
stationnaire dont le capitaine était venu me faire vi- 
site et m' offrir ses services ; tout mon temps fut en- 
suite employé à lire les journaux que la Gabrielle 
avait apportés de France jusqu'à la date du 4 mars, et 
à mettre ordre à mon courrier. Il fallut toute Fin- ^ 
sistance que mit M. Lanier à m'engager à dîner, pour 



10 VOYAGE 

Î839. me décider à quitter V Astrolabe et à me rendre à son 

Juin. 

invitation. Je retrouvai à sa table M. Diard et le doc- 
teur Mallat ; ce dernier venait de faire un long séjour 
dans le grand Archipel indien , il avait surtout beau- 
coup fréquenté Manille et les îles Philippines; le 
commerce auquel il se livrait lui avait permis de col- 
lecter une foule de documents sur cet archipel. 
12 Malgré l'heure avancée , je ralliai mon bord pour 

recevoir le lendemain la visite du contre-amiral Lu- 
cas et celle du colonel Olyve, accompagné de son 
état-major. Treize coups de canon saluèrent ces mes- 
sieurs au moment où ils quittèrent V Astrolabe pour 
se rendre à bord de la Zélée. Je me rappelai que dans 
l'année 1828, lorsque je passais à Batavia, lors de 
mon premier voyage , j'avais manifesté à M. Bous- 
quet, alors secrétaire général, le désir d'aller saluer 
le gouverneur général à la demeure royale de Bui- 
tenzorg , si toutefois on me fournissait les moyens 
nécessaires pour le transport. A cette époque aussi 
j'avais été éconduit sous prétexte qu'il existait des 
ordres sévères d'économie nouvellement apportés 
par M. Dubus, et qui ne permettaient pas de four- 
nir des chevaux aux étrangers dans une position 
semblable à la mienne , sans une autorisation préa- 
lable ; plus tard , lorsque cette autorisation avait 
été demandée au gouverneur général , M. Diard qui 
déjà jouissait auprès de son excellence d'un immense 
crédit, fut chargé de m' annoncer, de la part de cet 
officier général, qu'il eût été très-flatté de me voir, 
maisqu'il ne lui restait plus que îajournée môme pour 



Juin. 



DANS L'OCÉANIE. jl 

avoir ce plaisir, attendu qu'il partait le jour suivant J^^ao. 
pour l'intérieur de Java. Comme cette excuse n'était 
du reste accompagnée d'aucune offre de voiture ni 
de chevaux, je la pris pour ce qu'elle valait probable- 
ment, pour une simple civilité ; aussi, en arrivant de 
nouveau sur la rade de Batavia avec nos corvettes, je 
m'étais bien gardé de manifester aucune intention 
d'aller rendre visite au gouverneur de Java, dans 
son palais, de peur d'être éconduit une seconde fois. 
Je fus donc agréablement surpris lorsque, dans la 
soirée, un message de M. Diard m'annonça que le 
gouverneur général désirait me recevoir à sa rési- 
dence de Buitenzorg , et que , dans l'espoir que je 
voudrais bien faire ce petit voyage, des ordres étaient 
donnés à la poste pour m'y conduire ainsi que le ca- 
pitaine Jacquinot. 

Le lendemain, le colonel Olyve vint me confirmer 
cette nouvelle , en m'anonçant qu'il était chargé par 
le gouverneur général de me conduire à Buitenzorg 
en l'absence du contre-amiral Lucas, qui devait quit- 
ter Batavia le jour même. En effet, au moment où 
je me rendais à terre dans mon embarcation , le ba- 
teau à vapeur qui était sur rade avait hissé le pavil- 
lon de l'amiral, et il levait ses ancres pour partir, 
au bruit des détonations de l'artillerie du stationnaire 
qui saluait cet officier supérieur. 

Mon intention , en quittant V Astrolabe , était d'al- 
ler visiter M. Merkus , conseiller des Indes , arrivé 
la veille de la Hollande où il était allé en congé , 
et avec qui je m'étais lié d'amitié, lorsque en 1828 



13 



12 VOYAGE ^ 

1839. je conduisis V Astrolabe dans la rade d'Amboine où 

Juin. •* 

il était alors gouverneur des Moluques. Sur ma 
route, je rencontrai M. Diard qui me conduisit au 
Muséum de la ville dont il est, je crois, conserva- 
teur. Cette collection me parut riche en produc- 
tions du pays; elle renferme un grand nombre d'oi- 
seaux, presque tous originaires du grand archipel 
d'Asie ; j'y remarquai aussi plusieurs quadrupèdes 
et une grande variété de singes; tous ces animaux 
étaient empaillés, je m'arrêtai surtout à examiner un 
groupe de trois orangs-outangs , composé d'un mâle 
etd'une femelle adultes avec leur petit ; ils étaient par- 
faitement préparés , toutes leurs formes étaient bien 
conservées, et j'ai rarement vu des singes plus laids 
et d'un aspect plus repoussant. 

MM. Dumontier et Hombron étaient occupés à étu- 
dier en détail chacun des échantillons de cette précieuse 
collection ; je les y laissai pour me rendre à la belle 
maison de campagne qu'habiteM. Merkus dansle quar- 
tier de la haute ville. Je reçus de ce haut fonctionnaire 
un accueil poli, mais qui était loin toutefois de celui 
auquel je devais m' attendre, d'après l'amitié que nous 
avions contractée lors de mon dernier voyage. Je restai 
peu de temps chez M. Merkus ; nous devions, du reste, 
\!\ nous revoir chez le général Gokius de qui j'avais reçu 
une invitation à dîner pour le lendemain. Toutes les 
autorités principales de Batavia avaient été réunies 
par le général pour assister à ce repas donné en notre 
honneur ; la table était parfaitement servie , et ma- 
dame Gokius en faisait les honneurs avec une grâce 



DANS L'OGÉANÏE. 13 

charmante. La soirée se passa fort agréablement , je is^Q- 
ne me retirai que fort tard en compagnie du capi- 
taine Jacquinot , laissant MM. Dubouzet et Hombron, 
qui comptaient au nombre des convives, et qui pré- 
féraient aller passer la nuit à Fiiôtel de Provence où 
se trouvaient logés une grande partie des officiers. 

J'aurais certainement mieux aimé aussi coucher à 
terre plutôt que de faire un long trajet dans mon em- 
barcation pour regagner mon bord , d'autant mieux 
que le vent soufflait du large et que la mer brisait 
fortement sur la barre et la rendait dangereuse; 
mais j'avais vu le colonel Olyve chez M. Gokius, et 
j'avais pris rendez-vous avec lui pour le lendemain , 
afin d'aller à Buitenzorg. J'étais bien aise de pren- 
dre mon point de départ de V Astrolabe, afin de lais- 
ser mes instructions pour activer l'embarquement 
des provisions , ainsi que les travaux qui avaient pour 
but de remettre nos navires en état de continuer 
leur campagne. 15 

A six heures du matin , j'étais à terre avec M. Jac- 
quinot ; une tasse de café nous attendait chez le co- 
lonel Oly ve , et une heure après un des fourgons 
du gouvernement , traîné par quatre chevaux vigou- 
reux , nous emportait sur ]a route de Buitenzorg. 
MM. Hombron et Dubouzet avaient été présentés la 
veille par le général Gokius au conseiller des Indes , 
M. Wanschoorn. Ils durent à cette circonstance 
l'offre qu'il leur fit de les conduire à cette demeure 
royale, et de les ramener avec lui dans sa voiture. Un 
instant ces officiers hésitèrent d'accepter ces offres 



iï VOYAGE 

1839. bienveillantes , mais elles furent faites avec tant de 

Juin. 

franchise, et M. Wanschoorny mit tant d'insistance, 
qu'ils durent accepter , ils ne tardèrent pas à prendre 
la même route que nous. 

Je fus frappé, dès le principe, de la célérité avec 
laquelle on voyage dans l'île de Java. Les relais sur 
la route de Buitenzorg sont disposés de six milles en 
six milles, et on' en compte six depuis Batavia jus- 
qu'à la résidence du gouverneur. Nous trouvions à 
chaque relais de jolis hangars souslesquels s'arrêtaient 
les voitures , et qui servaient à les garantir des rayons 
du soleil pendant qu'on attelait les chevaux dispo- 
sés à l'avance. La route , sur toute sa longueur, est 
macadamisée avec un caillou basaltique parfaitement 
propre à cet usage ; elle paraît être entretenue avec 
beaucoup de soin. Elle est exclusivement destinée 
aux voitures suspendues et aux piétons, car les char- 
rettes et les chariots de transport suivent un chemin 
latéral que l'on a fait pour cet usage. 

Pendant près de la moitié du chemin de Batavia à 
Buitenzorg , la route traverse une plaine spacieuse 
couverte de belles maisons de campagne et de champs 
de riz. Ce n'est que lorsque déjà l'on a parcouru une 
douzaine de milles que l'on aperçoit distinctement la 
belle chaîne volcanique des monts Guéclé, Le pays, 
change alors d'aspect; on s'avance vers la montagne 
par une pente peu rapide : les points de vue devien- 
nent de plus en plus pittoresques. 

Nous mîmes un peu moins de trois heures pour 
parcourir lès trente-huit milles qui nous séparaient 



DANS L'OCEANIE. 15 

deBuitenzorg, et nous arrivâmes devant le parc qui isso. 
entoure le château. Celui-ci se compose d'un corps 
de logis s'appuyant sur deux pavillons. L'architec- 
ture de ce palais n'a rien de monumental, mais elle 
est parfaitement appropriée au climat du pays. Le 
corps de logis , dont la longueur est double de celle 
des pavillons, est surmonté d'un dôme, au sommet 
duquel on voit un joli belvédère. 11 est entouré, ainsi 
que les pavillons , d'une espèce de portique dont les 
colonnes sont assez éloignées pour ne pas gêner Ta li- 
bre circulation de l'air. Les appartements intérieurs 
sont garantis^ des rayons du soleil et conservent tou- 
jours une fraîcheur délicieuse. L'île de Java est su- 
jette à de fréquents tremblements de terre ; dans le 
cours de l'année 1826 , une de ces secousses terres- 
tres renversa de fond en comble le vaste château 
qu'avait fait construire à Buitenzorg le gouverneur 
Daendaels , qui y avait établi sa résidence. Le nou- 
veau palais a été bâti sur les ruines du premier, 
mais sur un plan bien moins vaste et mieux combiné . 
pour résister à de nouvelles convulsions du globe. Il 
n'a plus qu'un seul étage , mais il est assez élevé pour 
que l'étendue de l'édifice ne soit pas trop dispropor- 
tionnée avec sa hauteur. De plus, on afait entrer dans 
la charpente et dans les colonnes de cette nouvelle 
construction le bambou , le seul de tous les bois qui 
réunit à une grande force la légèreté et l'élasticité 
nécessaires pour résister à de pareilles secousses. 
Nous descendîmes de voiture au pied du perron d'un 
des pavillons, où nous trouvâmes de vastes et beaux 



lô VOYAGE 

1839. logements destinés à recevoir les principales autori- 
tés qui y sont appelées pour traiter d'affaires, ainsi 
que les étrangers et les aides-de-camp. Le pavillon de 
droite était déjà entièrement occupé; nous fûmes lo- 
gés dans celui de gauche avec les aides-de-camp. Dans 
chacun de ces appartements, les chambres donnent 
sur de vastes salons meublés avec recherche ; on y jouit 
de la vue du jardin , qui est magnifique, et de celle 
des environs si pittoresques de cette résidence. 
- A ma grande surprise, nous ne fûmes présentés que 
le soir au gouverneur général ; à notre arrivée on 
nous offrit à déjeuner, puis nous fûmes conduits 
dans les appartements qui nous étaient destinés , et 
nous fûmes maîtres d'employer notre temps comme 
nous l'entendrions jusqu'au moment du dîner , où 
devait avoir lieu notre présentation. Je trouvai , je 
l'avoue , cette manière de recevoir des hôtes , et sur- 
tout des étrangers , un peu singulière ; mais le colo- 
nel Olyve et M. Diard, qui ne nous avaient pas quitté 
depuis Batavia, m'assuraient que telles étaient les 
lois de l'étiquette; je me consolai facilement de voir 
le gouverneur nous traiter ainsi à la manière des 
pachas orientaux, et je cherchai à profiter de mon 
mieux de la liberté qui nous fut laissée en attendant 
le dîner. Je me dirigeai tout d'abord vers le parc, 
que je désirais vivement visiter. 

Aux agréments d'un jardin anglais, dessiné avec 

beaucoup de goût sur un terrain heureusement acci- 

' denté et sillonné par des cours d'eau dont on a su tirer 

tout le parti possible, le parc de Buitenzorg réunit 



DANS L'OCEANIE. 17 

encore les avantages d'être un jardin botanique Y^-^* 
des plus riches et des plus curieux par le grand 
nombre et la grande variété des échantillons de 
plantes qu'il renferme. On y trouve, non -seule- 
ment tous les végétaux qui sont originaires de Java , 
mais encore une grande quantité de ceux de l'Inde, 
de la Chine, du Japon, d'Europe et d'Amérique. 
Un espace d'une vaste étendue-est en outre réservé 
pour y faire des essais de culture : j'y remarquai 
une grande variété de cannes à sucre, de cactus, 
de bananiers , du thé et des arbres à pain , qui ont 
été nouvellement introduits à Java, et qui y réus- 
sissent à merveille. Ce jardin d'essai est adjacent 
au petit village malais de Buitenzorg ; un ruisseau le 
traverse dans toute salongueur ; son cours est masqué 
par des touffes de bambous dont la vue a quelque 
chose de mélancolique. Sous leurs ombrages reposent 
dans des tombes simples et modestes les Hollandais 
et les étrangers de distinction morts dans le palais , 
où ils avaient obtenu de venir habiter pour rétablir 
leur santé détruite parle séjour malsain de Batavia. 
Le reste du jardin, consacré exclusivement à la bota- 
nique , est assez vaste pour que les arbres .géants des 
contrées équatoriales puissent y atteindre à leur aise 
leur grandeur naturelle ; en voyant la vigueur de leurs 
jets et la fraîcheur de leur feuillage, on dirait que 
l'on vient de les transplanter d'une des forêts voisi- 
nes ; à plus forte raison les arbustes et les plantes 
plus modestes y jouissent du même privilège. Tous 
ces végétaux sont classés avec ordre , grâce aux soins 
VII. 2 



18 VOYAGE 

1839. du célèbre docteur Bkime, qui en eut jadis la direc- 
tion. Ce savant en a publié un catalogue des plus in- 
téressants; malheureusement, après la mort de ce 
naturaliste, afin de faire quelques économies, on n'a 
point cherché à le remplacer. Aujourd'hui c'est un 
simple jardinier qui est chargé de l'entretien de ce 
superbe établissement. Du côté de l'ouest, le jardin 
est limité par la rivière qui porte ses eaux à Batavia ; 
mais à Buitenzorg cette rivière présente l'aspect d'un 
vaste torrent prenant sa source dans la montagne , et 
roulant ses eaux avec fracas dans un lit large et peu 
profond , garni de cailloux basaltiques entraînés là 
par les crues pluviales. Sur les bords de ce petit 
cours d'eau , de jolis pavillons sont disposés en éta- 
blissements de bains à l'usage dès habitants du palais. 
La chaleur, toujours si forte dans ces contrées aux 
approches de midi , me fit rentrer dans le palais ; cha- 
cun se disposait à faire la sieste ; quant à moi je ne pou- 
vais dormir; malgré ma demande, on n'avait pu me 
procurer quelques journaux, dont la lecture m'aurait 
aidé à passer mon temps , et je ne savais que faire, lors- 
que le colonel Oly ve vint me proposer de faire une partie 
de billard. J'acceptai volontiers, et bien que le billard 
fût loin de répondre par sa bonté au luxe qui existait 
généralement dans le mobilier de cette résidence , 
nous en usâmes jusque vers les quatre heures. Il 
paraît qu'à cette heure-là il est d'usage d'envoyer à 
chacun des hôtes du palais une voiture et des che- 
vaux dont ils peuvent disposer pour aller promener 
à leur volonté. J'en profitai avec d'autant plus de plai- 



BANS L'OCÉANIE. 19 

sir que l'inaction dans laquelle j'étais forcé de rester, fj^^-^ 
commençait à me fatiguer. Je parcourus les environs 
de Buitenzorg, entourés par de nombreuses planta- 
tions de riz et d'indigo. Du reste, je ne vis rien de 
bien remarquable, mais au moins j'attendis plus 
patiemment l'heure du dîner, que je désirais vive- 
ment voir arriver. 

Enfin il était sept heures du soir, on vint nous pré- 
venir que le dîner était servi, et que nous étions at- 
tendus par le gouverneur. Son excellence était en 
costume d'officier général. Sa réception fut polie , 
mais guindée et froide; ce fut à peine s'il échangea 
quelques mots de pure politesse avec moi. Retranché 
dans sa dignité, le général , que l'on me dit cependant 
être un homme distingué, ne me parut pas avoir dans 
cette circonstance toutes les formes qui conviennent 
à un personnage dans sa position. Il était alors en- 
touré de sa fille , de sa belle-sœur et de ses aides-de- 
camp, dont la politesse froide et cérémonieuse sem- 
blait indiquer qu'ils avaient tous reçu le mot d'ordre. 

Le dîner vint heureusement mettre fin à cette en- 
nuyeuse représentation. Toutes les autorités et les 
notabilités du pays avaient été invitées; le service 
comportait au moins cinquante couverts. A en voir 
le menu , on se serait cru en Europe , car il n'y man- 
quait aucune de nos productions. Chacun des convi- 
ves conserva, pendant toute sa durée, la gravité 
officielle; jamais je n'avais vu une réunion aussi si- 
lencieuse. Chacun , il est vrai , chuchotait à l'oreille de 
son voisin , mais c'était la seule licence qu'il se per- 



âO VOYAGE 

A8S9. mît en présence do gouverneur, qui lui-même ne f'dU 
sait rien pour faire naître une conversation générale. 
J'avais été placé à sa gauche, mais ce fut à peine s'il 
m'adressa quelques paroles, et encore ses questions 
étaient-elles des plus insigriifiantes. A ma gauche, 
j'avais pour voisin M. Diard, grand admirateur de 
S. E. le gouverneur , qui dispose à son gré de toutes 
les faveurs, et grand prôneur du système hollandais , 
qui lui a si bien profité. 11 me sembla que M. Diard , 
en courtisan habile, était fort savant dans l'art de la 
flatterie, et je ne m'étonnais plus de l'immense cré- 
dit dont il paraissait jouir auprès du gouvernement, 
lorsque je vis combien il était humble et empressé à 
se faire le serviteur de son maître. 

Après le repas, on dressa une table de jeu, et je fus 
invité à faire le whist avec Son Excellence , faveur , à 
ce qu'il paraît, fort recherchée, mais que je refusai 
de me donner. Un petit bal fut improvisé ; une tren- 
taine de dames, mises avec élégance, en firent les 
honneurs , toutes habitaient fort loin de Buitenzorg , 
elles étaient venues uniquement pour assister à celte 
fête, et elles devaient se retirer à la fin de la soirée. 
Ici les routes sont si belles, et les voitures si commu- 
nes, que l'on ne recule jamais à parcourir une quin- 
zaine de lieues pour un bal ou pour un dîner. Grâces 
à ces habitudes de facile locomotion, dans l'intérieur 
' de l'île où la population européenne est si peu nom- 
breuse, la société s'y réunit comme dans les villes, 
et presque tout le monde y mène une vie de château 
sur le plus grand train. 



Ifl 



DANS L'OCEANIE. 21 

La danse avait trop peu d'attraits pour moi pour i^so. 
me retenir longtemps ; fatigué par une journée d'en- 
nui, je ne tardai pas à me retirer dans mon appar- 
tement , bien décidé à quitter Buitenzorg dès le len- 
demain. A six heures du matin , je montai dans la 
voiture qui m'avait amené en compagnie de M. Diard, 
et quelques heures après, je regagnai mon bord. 
« Quant à moi, dit M. Jacquinot, je me décidai à 
rester vingt-quatre heures de plus à Buitenzorg, et à 
attendre le bon colonel Olyve qui était fatigué, et 
qui avait besoin de repos. MM. Dubouzet et Hombron 
prirent le même parti. 

» Pour la personne qui ne cherche qu'à jouir d'une 
liberté pleine et entière, et désire se reposer des en- 
nuis d'une longue navigation , Buitenzorg est le lieu 
par excellence, tel, du moins, qu'il s'est présenté à 
nous. Bien ne vient vous troubler, vous n'éprouvez 
aucun dérangement, les logements sont très-confor- 
tables, et de nombreux domestiques sont là, disposés 
à exécuter promptement vos ordres. Vous déjeunez 
seul si bon vous semble , et toujours en dehors de 
toute cérémonie. Soir et matin, à la fraîcheur, il vous 
est loisible de disposer d'une voiture pour aller faire 
un tour de promenade. Nous mîmes le lendemain ces 
commodités à profit, et nous parcourûmes les envi- 
rons qui, sans offrir rien de bien remarquable, avaient 
pour nous le piquant de la nouveauté. Au repas du 
soir, nous ne nous trouvâmes qu'avec le gouverneur 
et sa famille; l'étiquette fut moins austère que la 
yeijle et, sans éprouver un plaisir bien vif, nous ne 



22 VOYAGE 

1839. nous ennuyâmes pas, et nous prîmes notre part à la 
conversation générale, 

i"? » Le 17 au matin, nous fîmes nos adieux à cette 

résidence , et nous nous mîmes en devoir de regagner 
Batavia, qu'un accident arrivé à notre voiture nous 
empêcha d'atteindre avant cinq heures du soir. Une 
des roues s' étant rompue, nous fûmes contraints de 
séjourner plusieurs heures sur la grande route pour 
attendre que l'on pût s'en procurer une autre , et 
nous eussions sans doute bivouaqué bien plus long- 
temps, sans l'arrivée de M. Wanshoorn qui vint à pas- 
ser avec M. Dubouzet ; ce magistrat mit toute la com- 
plaisance possible pour nous tirer d'embarras, et fut 
parfait à notre égard , avec une politesse exquise et 
des manières agréables, il s'empressa de venir à notre 
aide et, grâce à lui, nous pûmes continuer notre 
voyage. Nous regrettâmes beaucoup par la suite de 
n'avoir pas eu le temps de faire plus amplement sa 
connaissance. » 

is Nous ne devions plus passer qu'une seule journée 

au mouillage , elle fut tout entière eniployée à em- 
barquer toutes les provisions qui nous restaient à 
faire ainsi que les instruments de physique qui étaient 
à terre. Je ne quittai mon bord que fort tard pour 
aller faire mes adieux au colonel Oly ve et au général 
Cokius , c'étaient les deux seules maisons qui nous 
avaient été ouvertes pendant notre séjour à Batavia, 
et après avoir passé chez MM. Lanier et Borel, avec 
qui les commis d'administration étaient occupés de 
régler les comptes généraux de nos dépenses , je mq 



DANS L'OGEANIE. 23 

rendis avec M. Jacquinot au bâtiment des arts et ^^^o. 

Juin. 

métiers où devait se réunir , en séance générale , la 
société savante de Batavia dont j'avais été nommé 
membre lors de mon premier passage en 1828. 

L'assemblée était nombreuse ; elle comptait, parmi 
ses auditeurs, presque tous les dignitaires delà colo- 
nie et plusieurs hommes véritablement très-savants, 
surtout dans les sciences naturelles, dont l'étude est 
si pleine de charmes dans ces contrées privilégiées. 
M. Merkus la présidait , il reparaissait après une lon- 
gue absence ; il ouvrit la séance par un discours en 
hollandais dont nous ne pûmes apprécier le mérite, 
parce que nous ne comprenions pas cette langue, 
mais il obtint l'approbation de tous et fut écouté avec 
une grande attention. Quelques mots flatteurs pour 
moi et mes compagnons de voyage furent dits en fran- 
çais, et vinrent me confirmer dans la pensée que 
l'ancien gouverneur des Moluques qui reçut V As- 
trolabe en 1828 avec une bienveillance et une dis- 
tinction dont j'ai conservé un précieux souvenir, 
attachait toujours le même intérêt aux voyages entre- 
pris dans le but de rendre des services à toutes les 
sciences. 

Le ministre prêtes tant prit ensuite la parole et pro- 
nonça un long discours, toujours en hollandais; on 
m'assura que ce prêtre , jeune encore , était un des 
hommes les plus instruits de la colonie ; il fit l'éloge du 
docteur First , membre de la société, mort victime de 
son dévouement aux sciences, pendant un voyage 
qu'il avait entrepris dans l'intérieur de Java ; il parla 



24 VOYAGE 

1839. longtemps et fut écouté avec recueillement. Enfin ar- 

Juln. ^ ^ 

riva mon tour : dans quelques mots, je traçai rapide- 
ment l'itinéraire de ma campagne , et je développai 
son but et son utilité, enfin j'énumérai les découvertes 
scientifiques de l'expédition. Je cédai ensuite la place 
à M. Diard qui vint occuper la tribune en se faisant 
suivre d'un manuscrit dont le volume énorme avait 
quelque chose d'effrayant ; il prononça un discours 
remarquable par sa longueur et sa diffusion ; il ter- 
mina par proposer à la société d'établir sur plusieurs 
points de l'intérieur de Java des observatoires mé- 
téorologiques munis d'instruments, afin d'y faire 
des observations suivies. Les dépenses approximati- 
ves pour ces établissements étaient estimées par l'o- 
rateur à 100,000 florins, il conclut en demandant 
à la société de vouloir bien s'imposer une souscrip- 
tion pour couvrir cette dépense. Le président an- 
nonça que la proposition de M. Diard serait prise en 
considération et que la discussion serait renvoyée à 
une autre séance, puis il proposa de recevoir M. Jac- 
quinot au nombre^ des membres honoraires de la so- 
ciété. Cette dernière communication reçut l'appro- 
bation de tous , et la séance fut levée. Il était tard , 
nous nous hâtâmes de rejoindre nos corvettes afin 
de remettre à la voile le lendemain de grand matin. 
Ce même jour, il devait y avoir, dans les vastes sa- 
lons du bâtiment de VHarmony , un concert donné 
par la garnison, et auquel avaient été invités tous les 
officiers français. Mais depuis dix jours que nous 
avions passé en relâche sur la rade, c'était la pre- 



DANS L'OCEANIE. 25 

mière invitation qui parvenait à nos états-majors, ^839, 
ils la refusèrent d'autant mieux que la fête aurait pu 
se prolonger bien avant dans la nuit, et que chacun 
devait le soir même rallier son navire , le départ étant 
fixé au lendemain. 

Comme je l'ai déjà dit, les officiers de nos corvettes, 
désireux de jouir à terre des quelques jours de repos 
destinés à notre relâche, s'étaient établis à l'hôtel de 
Provence. Là, délaissés par les officiers de la garnison 
et les autorités hollandaises , tous leurs loisirs étaient 
employés à la promenade ; nous devons à ces cir- 
constances plusieurs observations curieuses sur les / 
quartiers de Batavia qui sont exclusivement, occupés 
par les Javavais et les Chinois, ainsi que sur les 
mœurs des populations qui les habitent. Avant de 
remettre à la voile pour nous éloigner de la rade , 
nous jetterons un dernier regard sur cette grande 
cité, et nous irons parcourir ces quartiers oubliés où 
l'Européen met rarement le pied , et qui , jusqu'ici , 
ont en partie échappé à ses investigations ; M. Dernas 
sera notre guide dans cette excursion : « Après dîner, 
nos voitures nous attendaient , et nous partîmes . 
tous à la queue ieu leu , laissant à nos cochers le soin 
de diriger nos promenades. Comme celui de tout l'ar- 
chipel indien, le climat de Batavia est brûlant; l'on 
ne vit que de six à huit heures du matin, et de six 
heures du soir à minuit ou deux heures du matin ; 
les rues étaient illuminées par des milliers de fanaux, 
c'était l'heure de la promenade ; les dames, en toilette 
de bal , la tête et les épaules découvertes , venaient 



26 VOYAGE 

1889. jouir des délicieuses brises du soir, dans de jolies voi- 
tures éclairées par les torches de deux valets ; les 
hommes , à cheval , galoppaient aux portières ou fu- 
maient gravement leurs cigares sur le péristyle de 
leurs élégantes habitations. Peu après, le nombre des 
voitures diminua, et bientôt nous nous trouvâmes 
presque seuls, alors nous rentrâmes à l'hôtel en lon- 
geant toutes les grilles des jardins ; nous destinions 
la journée du lendemain à visiter la partie habitée 
par les Chinois. 

» Ceux-ci occupent à Batavia un quartier entière- 
ment séparé, ou plutôt une ville entière ; mais plus de 
splendides avenues , ni de gracieuses habitations. Au 
milieu de maisons entassées les unes sur les autres, 
dans des rues étroites et tortueuses habitées par les 
mêmes métiers , circule une population active et em- 
pressée; d'un côté vous entendez retentir le marteau 
du forgeron; le Vulcain chinois, le buste nu, la 
queue roulée autour de la tête , bat le fer d'un bras 
aussi sûr, aussi vigoureux que le meilleur ouvrier de 
nos arsenaux. Plus loin, une longue enfilade de 
chaudronniers , de ferblantiers vous brisent le tym- 
pan. Ceux-ci, moins bruyants, manient l'aiguille , la 
navette. Des restaurateurs en plein vent vont , vien- 
nent, colportant dans les ateliers le riz bouillant, ar- 
rosé du national soya. Là-bas la vie fastueuse, le luxe 
indolent ; ici travail , activité , économie. 

» Les Chinois arrivent en foule dans l'archipel in- 
dien , le gouvernement les accueille et les protège; il 
choisit parmi eux un chef qui a le titre de Çtipitaine 



^ DANS L'OCÉANIE. ^ - 27 

chinois : c'est généralement le plus riche et le plus ^839. 

Juin. 

influent ; il paye de belles et bonnes piastres le titre 
et l'autorité dont il jouit. 

» Le capitaine chinois est spécialement chargé ^de 
r administration de la police et du recouvrement des 
impôts. Il condamne à la bastonnade, fait couper le 
nez ou les oreilles à ses administrés sans que les Hol- 
landais s'en occupent le moins du monde; aussi vi- 
vent-ils au milieu des populations si diverses qui les 
entourent comme à Pékin , et les Hollandais ont ac- 
quis une peuplade calme et laborieuse , dont il leur 
serait aujourd'hui impossible de se passer. 

» Les Chinois sont essentiellement pacifiques , 
tant qu'on n'en veut pas à leur bourse , mais ils sont 
prêts à se faire assommer pour une roupie. Un em- 
ployé hollandais de l'intérieur de Java avait sous 
sa direction sept à huit cents ouvriers chinois qui 
travaillaient à des défricherifients ; on était con- 
venu, les travaux terminés, de leur donner une 
somme de..., mais, quand on en vint à compter, 
le Hollandais voulut en rabattre la moitié. Les Chi- 
nois réclamèrent ; mais soit que leur pétition ne par- 
vînt pas à l'autorité supérieure, soit qu'on n'en tînt 
aucun compte, ils ne purent se faire rendre justice. 
Hs protestèrent alors tout de bon , et s'emparèrent 
du fripon , déclarant que sa tête allait tomber, si jus- 
tice ne leur était faite ; en conséquence, l'ordre fut 
donné à une compagnie d'infanterie de les réduire. 
Aux premiers coups de fusil, le malheureux prisonnier 
fut mis à mort, et en réponse aux baïonnettes, ils 



1830. 
Juin. 



28 VOYAGE 

jetèrent sa tête dans les rangs hollandais, après quoi 
ils se barricadèrent et rendirent coup pour coup. De 
nouvelles troupes arrivèrent , et on les fusilla jus- 
qu'au dernier. 

» C'est le seul événement de ce genre que j'aie en- 
tendu citer. Ce fait est une exception des deux côtés : 
les Hollandais apportant généralement beaucoup de 
bonne foi dans leurs transactions commerciales. 

» A voir l'extérieur des maisons chinoises, on les 
prendrait pour de misérables bicoques ; à l'intérieur 
ce sont de vastes appartements lambrissés, les boise- 
ries sont couvertes de peintures charmantes quant au 
coloris, mais d'un dessin détestable et sans perspec- 
tive. Ce sont des paysages dont les arbres, les oi- 
seaux n'ont jamais existé que dans l'imagination 
fantastique de l'artiste ;*des vues toutes sur le même 
plan. Dans la pièce principale se trouve , de fonda- 
tion, un petit autel sur lequel brûlent des parfums 
dans des cassolettes d'un métal précieux, et de pe- 
tites bougies de bois de sandal. Je laisse à d'autres à 
décider à laquelle des mille sectes qui divisent le 
Céleste-Empire ils appartiennent, mais je n'ai jamais 
visité une maison-sans y trouver la large face, peinte 
sur toile et sur papier, d'un gros père chinois entouré 
d'êtres fantastiques. 

« Les femmes ne paraissent jamais que dans les 
occasions solennelles, et je n'ai pu voir que la fiancée 
de Makassar. 

» Quand le soleil est couché, quand les ateliers, les 
magasins sont fermés, la viUe chinoise n'est plus re- 



DANS L'OCEANIE. 29 

connaissable. Sur tontes les petites places s'élèvent ^^^^^^• 
des théâtres; des ombres chinoises, des saltimban- 
ques, des danseuses amusent cette population d'a- 
beilles qui circule sans bruit à la lueur un peu terne 
de toutes les immenses lanternes en papier huilé qui 
garnissent la devanture des maisons. 

» Nous nous mêlâmes à la foule, qui nous conduisit 
tout droit au spectacle. 

» Devant des tréteaux élevés de dix pieds au-dessus 
du sol, était réunie une foule grave, et prêtant toute 
son attention au drame qu'on lui représentait. J'au- 
rais donné tout au monde pour comprendre le dialo- 
gue. Autant que j'ai pu en juger par la pantomime, 
c'était l'histoire de quelque Néron chinois qui finis- 
sait par être détrôné et mis à mort par un vertueux et 
noble guerrier. Le tyran était un boii gros père à 
triple menton , qui , pour donner à sa débonnaire 
figure toute la férocité de l'emploi , s'était barbouillé 
de noir de fumée. Il était vêtu d'une longue robe de 
soie à grands ramages , serrée à la taille par un cein- 
turon qui soutenait un monstrueux sabre de bois ; sa 
tête était couverte d'une couronne en papier doré. 

» La scène était occupée par des hommes et des 
femmes qui déclamaient en fausset et d'un ton traînant 
et criard. C'étaient des lamentations qui paraissaient 
produire beaucoup d'effet sur l'auditoire. Le tyran 
inflexible mettait à sac tout ce qui l'entourait, et, 
malgré les pleurs d'une charmante princesse, laquelle 
larmoyait à fendre un cœur de roche, le barbare al- 
lait poursuivre son œuvre de mort, quand apparut le 



30 VOYAGE 

1839. vengeur; il n'était que sabres et poignards, un véri- 

Juin. 

table iiéros de la Porte-Saint-Martin ; mais avant de 
dégainer ses dagues , il fit au traître une chaleureuse 
allocution , toujours sur le même ton lent et criard. 
11 lui reprochait probablement sa cruauté , et l'autre 
persistant dans le péché, il termina par l'abattre d'un 
air superbe. 

» De temps à autre , une ritournelle et des danseu- 
ses venaient faire diversion à ce lugubre spectacle. 
La musique se composait d'un gong, d'une sorte de 
mandoline à une seule corde , et d'une flûte , dans la- 
quelle le musicien soufflait avec les narines. Je ne 
crois pas qu'il soit possible d'entendre de charivari 
plus discordant. Les actrices étaient généralement 
laides, une seule trouva grâce à nos yeux: c'était 
une jeune fille de quinze à seize ans; sa robe de soie 
bariolée, serrée autour de la taille par une riche 
ceinture dont elle tenait les deux bouts, venait s'ar- 
rêter au-dessous du sein, laissant la gorge, les épau- 
les et les bras nus; ses cheveux, d'un noir de jais, 
étaient relevés à la chinoise et retenus sur le som- 
met de sa tête par une longue aiguille d'or; elle 
dansait un pas lent et lascif, et quelquefois, sans que 
les pieds parussent bouger, elle imprimait à tout son 
corps les mouvements les plus gracieux, les plus vo- 
luptueux. Nos Chinois n'applaudissaient pas, ils eus- 
sent cru manquer par trop à leur dignité , mais ils 
se pâmaient d'admiration , et quand la bayadère eut 
fini, une pluie de roupies vint tomber à ses pieds. 
Cette femme , malgré ses yeux bridés , était vraiment 



DANS L'OCÉAiSIE. 31 

jolie. Le spectacle fini , on se rendait en foule clans issq. 

Juin. 

les petites boutiques des restaurateurs qui bordent la 
place ; sur les devantures étaient étalés toutes sortes 
de comestibles : homards, belles chevrettes, tripangs, 
nids d'hirondelles, tous les beaux fruits de Java s'of- 
fraient à l'envi au gourmet chinois. Nous suivîmes le 
flot qui nous entraînait chez le Véfour du lieu. Ce- 
lui-ci , tout fier de voir chez lui des ofîiciers français , 
se multipliait pour nous servir tout ce qu'il avait de 
mieux. 

» Sur une petite table d'une propreté irréprochable 
et garnie des ustensiles d'usage, c'est-à-dire d'as- 
siettes microscopiques en magnifique porcelaine , et 
des deux petits bâtons d'ivoire, on nous apporta d'a- 
bord une gelée blanchâtre , sur laquelle étaient quel- 
ques tranches de poisson : c'était une espèce de 
purée de nids d'hirondelles , épicée à emporter la bou- 
che ; nous en conclûmes que le mets favori des Chi- 
nois a besoin d'être relevé, et, pour n'en pas avoir 
le démenti, nous avalâmes consciencieusement. No- 
tre hôte nous regardait faire avec bonheur ; ses petits 
yeux pétillaient avec plaisir. Après cela nous vîmes 
arriver une foule de petits plats. Qui que vous soyez, 
si vous dînez jamais chez un restaurateur chinois, je 
vous recommande la salade de homards et de che- 
vrettes au soya. C'est une excellente sauce faite, je 
crois, avec du jiis de viande , et dans laquelle entrent 
beaucoup d'aromates. Nous trouvions tout cela ex- 
cellent , lorsqu'on nous apporta en grande pompe des 
tranches très-minces d'une viande blanchâtre sur une 



32 VOYAGE 

1839. gelée filante comme du macaroni. Notre hôte nous 

Juin. 

montrait le plat d'un air superbe, ayant l'air de 
nous dire: Mangez, ceci est mon triomphe. Nous 
envoyâmes donc les petits bâtons, et chacun d'ava- 
ler. C'était bon ; mais cette viando avait un goût tout 
particulier, et avant d'en venir à une seconde bou- 
chée, nous voulûmes savoir à quoi nous en tenir. 
Notre homme nous comprit à merveille, et, baissant 
-, la main à un pied de terre , il poussa deux aboie- 
ments fort distincts ; il n'y avait pas à s'y méprendre , 
c'était du chien ; sans doute quelque pauvre et inof- 
fensif caniche que le misérable avait assommé dans 
^ la rue. Notre première idée fut de lancer le plat à la 
figure du Chinois , mais nous nous ravisâmes et con- 
tinuâmes à manger à sa grande satisfaction. 

» A une table à côté de nous étaient assis deux 
gros pères chinois *à triple menton ; sur leur large 
face était empreinte la satisfaction du gourmet. Ils 
dégustaient avec délices le fm nid de salangane, 
ils jubilaient, ces braves gens; mais, hélas, tout 
est fugitif ici-bas, et, quand vint l'heure de payer, 
c'était plaisir que de voir la mine refrognée et le 
gros soupir qui accompagnait chaque roupie qui 
sortait de leur escarcelle. Quant à nous, nous en 
eûmes pour dix roupies, vingt-deux francs de notre 
monnaie. 

» La soirée étaif loin d'être finie; nous entendions 
toujours la voix criarde des artistes dramatiques et la 
foule circulait plus flâneuse encore. Nous nous mêlâ- 
mes à cette profusion de queues chinoises, et suivîmes 



DANS L'OGEANIE. 33 

le torrent, aui nous mena devant une grande salle rec- 1839. 

^ Juin. 

tangulaire entièrement illuminée : c'était une maison 
de jeu. Le milieu de l'appartement était occupé par 
une grande table, tout autour de laquelle étaient des 
bancs adossés à la muraille , et sur ces bancs trente 
à quarante figures graves et compassées fumaient des 
pipes à longs tuyaux, sur le fourneau desquelles 
brûlaient des grains d'opium, dont les vapeurs nous 
donnaient des éblouissements. Trois dés roulant sur 
la table venaient enlever à la plupart de ces miséra- 
bles tout leur gain de la journée. C'étaient générale- 
ment des ouvriers, des gens de la basse classe. Sur 
leur face impassible, rien, pas un mouvement de 
muscles ne venait trahir l'émotion du jeu, et, sans 
leurs regards avides , nous aurions pu les prendre 
pour autant de statues. Nous quittâmes cette scène 
avec dégoût. 

» Un peu plus loin, c'étaient des ombres chinoises ; 
mais , sous ce rapport , nous avons laissé nos maîtres 
bien loin derrière nous : Séraphin en remontrerait 
aux inventeurs eux-mêmes. Les Orientaux ne sont 
généralement pas délicats sur le choix de leurs spec- 
tacles, ils paraissaient s'amuser beaucoup des gros- 
sières obscénités qu'on leur représentait. 

«Mais peu à peu, toute cette foule joyeuse dimi- 
nuait, les lumières s'éteignaient, et bientôt la cité 
chinoise rentra dans le calme de la nuit. Nous nous 
mîmes en route pour regagner nos voitures, qui 
nous attendaient en dehors. Ce ne fut qu'avec le se- 
cours de notre guide que nous pûmes les retrouver, 
VII. 3 



34 VOYAGE 

1839. et cela après avoir vingt fois risqué de nous casser le 
cou sur des ponts de bambous ployant sous nos pieds; 
pour mon compte, j'eusse été très-peu flatté déter- 
miner ma soirée dans les eaux boueuses et chargées 
d'immondices du canal Piyswick. 

» Le lendemain, après dîner, nous partîmes comme 
. d'usage, laissant à nos cochers le soin de diriger no- 
tre promenade ; après avoir parcouru la ville quel- 
que temps, le nôtre prit une magnifique route sablée 
et bordée de beaux arbres et de jolies maisons. Nous 
allions un train de poste, et bientôt nous eûmes laissé 
derrière nous toutes les habitations. Nous ne savions 
pas trop où nous allions , mais nous étions parfaite- 
ment à notre aise dans une excellente voiture, et 
nous nous laissions traîner. Après avoir fait près de 
deux lieues , le cocher nous arrêta devant quelques 
cases en bambou de chétive apparence, le valet de 
place vint nous ouvrir la portière en nous chuchotant 
à l'oreille, avec un mystérieux sourire, mystern Corn- 
lis, puis il nous conduisit à travers une ruelle infecte 
et boueuse dans un assez grand village, au milieu 
duquel était un bazar éclairé par des torchés ; des Ja- 
vanais armés , des Chinois , circulaient en silence , 
nous jetant des regards sombres, comme si nous ve- 
nions les déranger. Après avoir passé en revue toutes 
ces figures , nous suivîmes notre guide dans une rue 
très-étroite, il nous introduisit dans une maison de 
mauvaise apparence , par une porte tellement étroite , 
qu'il fallait s'effacer pour y passer; là , nous nous trou- 
vâmes dans un long corridor à peine éclairé et garni à 



BANS L'OCEANIE. 35 

droite et à gauche de petites cabines dont l'intérieur issg. 

Juin. 

était masqué par des rideaux ; nous étions à nous 
demander si nous n'étions pas tombé dans un guet- 
apens, et ce que tout cela signifiait, lorsque nous vî- 
mes arriver, ou plutôt ramper jusqu'à nous, une 
basse et vile figure de Chinois ; le drôle fit allumer ^^' cxxxii. 
une foule de petites lampes que nous n'avions pas 
aperçues, puis, tous les rideaux se tirèrent comme 
par enchantement : chaque cabine contenait une oda- 
lisque demi-nue , couchée sur une natte , ou molle- 
ment appuyée sur une pile de petits coussins. Ces 
femmes étaient belles. Nous sommes généralement 
assez indulgents, nous autres marins, pour ces sortes 
de peccadilles , mais tout cela était d'une obscé- - 
nité si grossière , que nous en fûmes révoltés. C'é- 
tait cependant chose très-simple pour ces Javanais, 
ces Chinois. Ces feiîimes qui, dans nos contrées civi- 
lisées, sont accablées de honte et de mépris, ne 
croient pas. du tout faire un métier infâme ; elles 
sont jeunes, jolies; elles se livrent en trafiquant 
de leurs charmes ; c'est le beau temps deleur jeu- 
nesse, puis viendra le mariage, et elles garderont 
religieusement la foi conjugale. La chose me pa- 
raît cependant si monstrueuse, que j'ai peine à y 
croire. ^ 

» Il existe à Batavia plus de vingt de ces harem , et 
celui-ci est un des plus à la mode. 

» A en juger par cet échantillon, on aura une triste 
idée du beau sexe javanais. Pour l'honneur de l'espèce, 
il faut croire qu'ily a des exceptions. Au reste, dans 



36 VOYAGE 

1839. notre longue course, nous en avons tant vu, que rien 

Juin. * 

ne nous semble plus extraordinaire. 

» Aux Marquises, nous avons été littéralement enle- 
vés à l'abordage, par deux cents jeunes filles, qui ne 
croyaient pas le moins du monde faire là une chose 
peu convenable. Il en est probablement de même de 
ces dames javanaises. Sous cet ardent soleil , le 
sang bouillonne, les passions sont plus vives que 
dans notre froide Europe. » 

Ce serait ici le lieu de résumer tout ce que Batavia, 
cette grande capitale des ^possessions néerlandaises 
dansFInde, renferme de curieuxet d'instructif pour le 
voyageur, sous le point de vue politique et adminis- 
tratif ; mais, à cet égard , je ne saurai faire mieux 
que de renvoyer le lecteur au travail que M. Dubou- 
zet a inséré dans son journal , et qui forme le chapitre 
suivant. Il y trouvera des renseignements beaucoup 
plus complets que ceux que je pourrais fournir ici, si 
je ne devais m'aider que de mes notes et de mes sou- 
venirs. L'accueil froid que nous avons reçu à Batavia, 
a été cause que j'ai gardé le bord pendant la majeure 
partie de la relâche, et que je n'ai eu que de rares 
occasions d'interroger les personnes qui eussent pu 
me renseigner. Du reste, il a déjà été tant écrit sur 
Java, que je n'aurais probablement trouvé que bien 
peu de chose à ajouter aux observations pleines d'in- 
térêt faites par plusieurs hommes qui ont longtemj)s 
vécu dans celte grande cité , et qui , pour la plupart, 
y ont occupé des positions élevées. Dans tous les 
cas, M. Dubouzet qui a dû à la rencontre heureuse 



DANS L'OCÉANIE. 37 

(ui'il fit chez le général Cokius, du conseiller des isso. 

Juin. 

Indes, M. Wanshdorn , de pouvoir recueillir de nom- 
breux documents sur Java, s'est chargé de com- 
bler cette lacune ^. 



* Notes 1,2, 3, 4, 5 et 6. 



38 VOYAGE 



CHAPITRE XLIX. 

Réflexions sur les établissements hollandais en Asie. 

1839. «L'histoire de la colonisation, depuis la conquête 

de FAmérique par les Espagnols, n'a jamais offert 
un sujet aussi intéressante étudier que tout ce qui 
se rattache à la fondation du vaste empire élevé par 
les Anglais dans les Indes , et à l'établissement de la 
puissance hollandaise sur les îles si fertiles , si riches 
et si peuplées de la Malaisie. Les résultats obtenus par 
ces deux peuples, et l'influence de ces résultats sur 
le commerce et la civilisation du moncle, ont quel- 
que chose de merveilleux; mais la position relative 
qu'ils occupent en Europe fait qu'on doit encore être 
plus étonné des conquêtes de la Hollande que des 
succès si éclatants des Anglais en Asie. 

» Ce fut en 1595 qu'une flotte de pauvres vaisseaux 
marchands (car c'est ainsi qu'ils se qualifiaient) , 
sous le commandement du capitaine-major Corneille 
Houtman , aborda pour la première fois à Java , dans 
le port de Bantam, Depuis longtemps les Portugais 



DANS L'OGÉANIE 39 

exploitaient dans cette île, comme dans le reste des 
Indes, le commerce des épices. C'est à Lisbonne, 
pendant le séjour qu'il y avait fait pour son com- 
merce, que Corneille Houtman s'était procuré, à ses 
risques et périls , des renseignements sur cette navi- 
gation. Le gouvernement portugais s'étant aperçu de 
ses menées, les lui avait fait expier par un dur em- 
prisonnement, et il ne dut sa liberté qu'à l'interven- 
tion financière de marchands hollandais , auxquels il 
promit , comme récompense , de leur faire partager 
le fruit de ses découvertes. Quand la flotte , dont ceux- 
ci lui confièrent la direction, arriva à Bantam , le roi 
de ce pays venait d'échouer dans une expédition qu'il 
avait faite contre Galembang , dans l'île de Sumatra. 
Lés Portugais, qui y avaient une flotte et trafi- 
quaient depuis longtemps dans cette ville , ne négli- 
gèrent rien pour susciter des embarras à ces nou- 
veaux venus, dont la rivalité les offusquait, tout en 
leur faisant ouvertement le meilleur accueil. Mais la 
sagesse, la prudence et la résolution des Hollandais 
déjouèrent toutes leurs trames, et, après quelques 
hostilités avec les Javanais , qui cherchèrent en vain 
à enlever leurs vaisseaux, un traité d'alliance et de 
commerce fut conclu entre eux et le roi de Bantam. 
La flotte , après avoir visité Jaccatra , Japara et diver- 
ses parties de la côte de Java, rentra en Hollande 
avec une riche cargaison , ce qui donna bien vite 
l'impulsion à de nouveaux armements, et amena la 
formation de cette compagnie des Indes qui devint 
depuis si célèbre. Après les expéditions de Mo/ia, 



1839. 
Juin. 



40 VOYAGE 

1 839. Hemskerk, Vander-Stagen, qui furent toutes très-pro- 
fitables ; ce ne fut bientôt plus comme simples mar- 
chands que se présentèrent les Hollandais, mais avec 
des idées d'établissement et de conquête. Enhardis 
par le succès de leurs armes dans les Moluques , où 
ils formèrent leurs premiers comptoirs , ils obtinrent , 
en 1601, des rois de Bantam et de Jaccatra la permis- 
sion d'établir des loges pour leurs négociants, et, 
par une suite de circonstances aussi imprévues 
qu'heureuses , le dernier de ces humbles établisse- 
ments devait être transformé en forteresse et donner 
naissance à la ville de Batavia. Je ferai connaître 
tout à l'heure comment un des principaux auteurs 
de ces événements en transmit l'histoire à la posté- 
rité , sans omettre les réflexions dont il accompagna 
cette intéressante histoire. Cet auteur est le célèbre 
Yan den Brock , un des hommes qui voyageaient à 
cette époque avec le plus de fruit , et dont les récits 
égalent en naïveté l'audace des entreprises auxquel- 
les il prit part. 

» En décembre 1618, les Hollandais, déjà fortement 
établis dans les MoluqueS, commençaient à se rendre 
tellement redoutables , que le roi de Bantam , à l'in- 
stigation des Portugais et des Anglais, qui étaient 
aussi venus depuis quelques années dans les Indes 
pour y prendre part aux immenses bénéfices du com- 
merce , rompit ses traités avec eux et leur déclara la 
guerre. Dans le même moment, on apprit à Jaccatra 
que les hostilités avaient éclaté en Europe entre l'An- 
gleterre et les États-Généraux des Provinces-Unies , 



DANS L'OGEANIE. 41 

et qu'en dépit des traités les Anglais avaient déjà pris ^^^' 
par trahison un des vaisseaux de la flotte hollandaise. 
Car, depuis longtemps, les Européens semblaient 
n'avoir tiré d'autre fruit des grandes découvertes du 
\T siècle que le triste avantage d'avoir agrandi le 
cercle de leurs dissensions en les transportant avec 
eux aux extrémités du monde , et de se servir tour à 
tour des nouveaux peuples comme d'instruments 
pour répandre le sang à flots, et se disputer une proie 
là où tous pouvaient paisiblement s'enrichir par 
un commerce régulier. Mais laissons maintenant par- 
ler Yan den Brock. 

« Sur cette nouvelle, il fut jugé à propos de forti- 
» fier notre loge et de la mettre en état de défense con- 
» tre les insultes des Anglais. On l'entoura donc de pa- 
«lissades, et on y éleva des remparts de terre. Les 
>) Javanais , ayant vu ces travaux , commencèrent aussi 
)>à se fortifier, et nous, qui vîmes qu'il fallait périr si 
» nous n'étions pas en état de nous maintenir, nous en- 
» treprîmes de faire de notre loge un fort capable de 
«résister aux assauts de ceux qui viendraient l'atta- 
» quer, et chacun y travailla de toute sa force. » 

» Ainsi , dans un temps où les Hollandais ne pen- 
saient à rien moins qu'à s'emparer d'une place dans 
les Indes, ni à s'en approprier par aucune autre voie, 
parce qu'ils avaient assez d'affaires sur les bras , la 
nécessité les contraignit d'en occuper une et d'y bâ- 
tir une forteresse qui est devenue leur boulevard. Ils 
doivent cet établissement à la jalousie des Anglais, 
qui ne prétendaient pas que la guerre qu'ils leur fai- 



42 VOYAGE 

Juin* saient dût leur procurer cet avantage. Les hommes 
forment des projets et Dieu dispose des événements. 
« Le roi , qui vit de quelle conséquence était notre 
«entreprise, et qui autrefois avait eu de nous des ca- 
» nous , fit faire des batteries ; si bien que , de part et 
» d'autre, on fut sur la défiance, et que l'on poussa les 
)) ouvrages avec le dernier empressement. Mais les Ja- 
))vanais, qui étaient infiniment plus.forts de monde, 
))et qui avaient les matériaux à souhait, avançaient 
«beaucoup plus leurs travaux que nous ne faisions les 
» nôtres. Ils dressèrent dans une nuit une batterie.de 
» câbles, de bois et de terre dans la loge des Anglais , 
«vis-à-vis de notre nouveau cavalier, et ils y auraient 
» fait un fort capable de barrer l'entrée delà rivière si 
«on n'y avait pourvu. 

« Le dimanche 23 décembre 1618 , le conseil s' étant 
» assemblé , et ayant considéré que notre perte était 
» comme certaine , et que toutes nos affaires allaient 
« être ruinées dans les Indes, il fut résolu qu'on tien- 
« drait ferme , qu'on continuerait à se fortifier, et qu'on 
» agirait ofFensivement. Pour cet effet , le commis Le- 
«fèvre fut envoyé à la loge des Anglais afin de décla- 
«rer que s'ils n'ôtaient la nouvelle batterie qu'ils 
«avaient fait élever, nous la détruirions nous- mêrae^. 
)) Les Anglais s'en excusèrent, disant que ce n'était 
» pas leur ouvrage , mais celui du roi et de ses gens ; 
«qu'il n'était pas en leur pouvoir d'y toucher, et qu'ils 
» n'en n'avaient pas aussi l'intention. Dès que Lefèvre 
«fut sorti de leur loge, les Javanais y entrèrent et Foc- 
« cupèrent. Le général Coën fit alors prendre à tous les 



DANS L'OCÉANIE. 43 

» armes et nous ordonna de nous tenir prêts pour le \^^' 

^ ^ Juin. 

» premier coup de cloche. A ce signal j'allai avec ma 
» troupe mettre le feu au quartier de la tranchée, 
» Pierre Diriks au quartier des Chinois, et Pierre 
» Vanraï à la loge des Anglais et à la batterie. » 

«Il serait trop long de donner, avec l'auteur, les dé- 
tails de toutes les hostilités qui suivirent, pendant 
lesquelles les assiégés , à peine au nombre de deux 
cent quarante contre toute la population d'une 
grande ville pourvue d'artillerie, ayant les Anglais 
pour conseils, déployèrent une fermeté et un courage 
héroïques, et finirent par obtenir, au moyen d'une 
convention, le maintien de leur position jusqu'au 
retour de leur général, qui avait été obligé de les 
abandonner pour aller combattre avec sa flotte celle 
des Anglais. La violation de ce traité par le roi de 
Jaccatra, l'intervention des Anglais pour détruire 
leur fort, les mirent sur le point de capituler, lors- 
qu'une diversion heureuse de la part du roi de Ban- 
tam, jaloux de la proie qui allait tomber dans les 
mains de celui de Jaccatra, vint les sauver de ce pé- 
ril. Yan den Brock, échappé au roi de Jaccatra, 
échangea cette captivité contre celle de Bantam; mais 
les assiégés, redoublant de courage, se fortifièrent 
de nouveau , firent des sorties contre les Javanais, 
donnèrent à leur fort le nom de Batavia , qui devait 
acquérir tant de célébrité par la suite , et, pour bra- 
ver leurs ennemis , l'inscrivirent en grosses lettres 
sur le portail. Pieprenons maintenant le récit de Yan 
den Brock. 



1830. 
Juin. 



44. VOYAGE 

« Enfin, le 25 mars 1619, le général Coën mouilla 
» sous les forts de Batavia. La flotte qu'il amena des 
» Moluques se composaitde dix-sept vaisseaux. Il trouva 
» mauvais qu'on eût donné au fort un nom sans son 
» consentement , et il le fit effacer. Le lendemain, ayant 
» fait débarquer ses gens , au nombre de douze dra- 
)) peaux de soldats et de matelots, il prit, le 30 du mois, 
» la ville de Jaccatra sans résistance , n'y ayant eu , de 
«notre côté, que deux hommes tués, et trois du côté 
«des Javanais. Aussitôt il en fit raser les murailles et 
)) abattre les maisons. Fort de ce succès, il se présenta 
» le 8 avril devant Bantam , et obtint la paix et la li- 
«bertédeYan denBrook et des autres prisonniers, en 
» dictant au roi des conditions. 

)) Le 22 août 1629 , le fort de Batavia fut assiégé par 
» 80,000 hommes de Matarem, Nos gens mirent le feu 
» aux ouvrages des ennemis sans aucune perte de leur 
» part. Le 20 septembre, le fondateur du premier éta- 
» blissement militaire à Jaccatra , où le célèbre Piter- 
» Both avait le premier établi une factorerie , mourut 
» d'un flux de ventre dont il était depuis Ion g- temps 
» atteint , il fut enterré avec beaucoup de pompe à l'hô- 
» tel de ville, et remplacé provisoirement dans le com- 
» mandement par le conseiller des Indes Speix. Le 
).2 octobre, les Javanais levèrent le siège, après avoir 
» perdu beaucoup de monde , tant par les sorties que 
«nous fîmes sur eux que par la faim. Nous sûmes, 
«dans la suite, qu'il ne s'en était retourné que 
«30,000, tant les maladies en avaientencore emporté, 
» beaucoup dans leur retraite et depuis leur retour, « 



DANS L'OCEANIE. 45 

«Telle fut l'origine modeste de cette domination, qui 
par la suite devint si redoutable et si tyrannique, et 
dans moins de deux siècles rendit une compagnie de 
marchands l'arbitre suprême des destinées d'une im- 
mense population. Dans les luttes qu'elle eut à sou- 
tenir, on la voit toujours suivre la même politique , 
qui consiste à profiter des divisions des différents 
souverains de cette île , et à en faire naître au besoin 
parmi eux ; à se faire accepter d'abord comme auxi- 
liaire dans leurs querelles , et à se faire adjuger en- 
suite par le vainqueur une grande partie des dépouil- 
les du vaincu , quitte à spolier ensuite le vainqueur 
en s' alliant à un de ses ennemis. Fidèle à son ori- 
gine, la compagnie débute toujours par se faire don- 
ner le monopole du commerce chez les peuples al- 
liés; c'est ce monopole qui engendre tant de guerres 
et qui fait naître chaque jour de nouveaux prétextes 
et de nouvelles occasions d'agrandissement. C'est 
ainsi que s'est faite la conquête presque entière du 
pays. Elle a été achevée par le gouvernement hollan- 
dais successeur de la compagnie , dont il suit les tra- 
ditions et les principes politiques ^. 

» Mais ce n'est pas seulement par cet admirable es- 

"^ Ce fut en 1795 que le gouvernement prit à sa charge tous 
les établissements de la compagnie ; elle avait alors une dette con- 
sidérable, occasionnée par les dépenses des guerres qu'il lui 
avait fallu soutenir pour étendre et consolider son empire terri- 
torial. Cette dette s'élevait à 252,000,000 de francs , portant 
5,540,000 francs d'intérêt. Dans l'espace d'un peu plus d'un 
siècle , de 1693 à 1795, les dépenses avaient dépassé les ressources 
de la somme de 354,000,000 de francs. 



Juin, 



46 VOYAGE 

1839. prit de suite dans toutes les entreprises , et par cette 

Juin. ^ - 

politique habile, quoique unique dans ses moyens, 
que les Hollandais parviennent à fonder si vite leur 
domination. N'ayant d'autres vues que celles d'a- 
grandir leur commerce, ils se distinguent toujours 
par leur respect le plus absolu pour la religion , les 
mœurs et les coutumes des peuples , envers lesquels 
ils conservent encore cette dignité froide , qui sup- 
plée si bien au nombre pour en imposer. La plus 
grande probité est observée par eux dans les relations 
priyées ; ils sentent bien que ce serait se créer de 
grands embarras que de vouloir régner sur les Java^ 
nais comme sur des sujets, sans l'intermédiaire de 
leurs chefs. Ils se gardent donc d'affaiblir ce respect 
absolu que ceux-ci leur accordent , et ils s'en font un 
appui en leur donnant des chaînes d'or : les Hollan- 
dais ont réussi à fonder de cette manière la domina- 
tion qui est à la fois la plus convenable et la plus 
profitable qu'on puisse établir sur un peuple conquis, 
puisqu'elle ne froisse que très-peu ses préjugés et ses 
intérêts. Si l'on remarque qu'ils se sont écartés quel- 
quefois de cette ligne de conduite, les exceptions sont 
rares, et c'est généralement dans l'intérêt du peuple, 
qui le comprend , et subit presque sans résister la 
nouvelle loi qu'on lui impose. 

» Aujourd'hui la population , la production et les ri- 
chesses se sont tellement accrues dans cette grande 
île, et le sort du peuple a subi tant d'améliorations, 
que de tels résultats justifient, si cela est possible, ce 
qu'il y a de blâmable dans cette politique, dont la 



DANS LOGEANTE. /|.7 

maxime odieuse « diviser pour régner » a été con- ^^sq. 

^ Juin. 

stamment suivie dans les Indes. Les mesures tyran- 
niques employées pour établir le monopole des épiées 
s'atténueront aux yeux de la postérité , et seront at- 
tribuées en partie aux erreurs du siècle qui les vit 
adopter. Elle rendra justice aux Hollandais en recon- 
naissant que, malgré les accusations portées par l'his- 
toire contre leur nation, c'est elle dont les actes ont 
toujours été les plus empreints de sagesse ; qui com- 
prit le mieux la colonisation, et répandit le moins de 
sang pour établir sa domination sur les contrées loin- 
taines où elle aborda. 

» La grandeur de leur nouvel empire , le rôle bril- 
lant que les Hollandais ont joué , grâce à leurs tra- 
vaux, leur industrie, leur activité et leur courage, est 
bien digne du peuple qui conquit si chèrement , sur 
une nation puissante, l'indépendance d'un sol qui 
était déjà, à des titres si légitimes, sa propriété, 
puisqu'il l'avait arraché lui-même aux flots de l'O- 
céan. 

» Après ces considérations, et l'aperçu qui précède 
des principaux événements qui ont accompagné la 
fondation de cet empire, nous sommes amenés natu- 
rellement à parler de son organisation politique ac- 
tuelle. 

» Depuis que le gouvernement hollandais a succédé 
à la compagnie des Indes dans toutes ses possessions, 
un gouverneur général, dont le pouvoir est immense, 
y exerce les fonctions souveraines, d'après les lois, 
les coutumes et la haute direction du gouvernement 



48 VOYAGE 

1839. métropolitain. Mais son autorité n'en dépasse pas 
moins de beaucoup celle du roi de Hollande en Eu- 
rope. 

» 11 est assisté, dans ses hautes fonctions, par le con- 
seil des Indes, espèce de conseil d'État, dont les at- 
tributions ne sont plus aujourd'hui que purement 
consultatives, et ne s'étendent que sur les affaires de 
politique et d'administration intérieure. Pour tout ce 
qui concerne l'armée et la marine , le gouverneur gé- 
néral est l'arbitre et souverain juge. Mais il est tenu 
de communiquer toutes les pièces relatives à l'admi- 
nistration supérieure et à la politique à chacun des 
membres du conseil des Indes. Ceux-ci donnent leur 
avis motivé par écrit sur le dossier de chaque pièce ; 
mais la solution des affaires dépend toujours du gou- 
verneur général, qui peut n'en tenir aucun compte, 
quand même les opinions de tous les membres du con- 
seil seraient contraires à la sienne. Ce n'est que de- 
puis peu d'années que le gouverneur général jouit de 
pouvoirs aussi étendus. Le gouvernement de la mé- 
tropole semble les lui avoir donnés comme dédom- 
magement du peu de liberté d'action que lui laisse 
aujourd'hui le ministre des colonies : car c'est en 
Hollande qu'on prend, l'initiative de presque toutes 
les mesures importantes, de celles qui constituent 
par elles-mêmes l'exercice de la souveraineté. 

»Le gouverneur général a sous ses ordres un direc- 
teur général des finances, qui est chargé de l'admi- 
nistration des revenus et des dépenses de la colonie, 
et prend rang immédiatement après les conseillers 



DANS L'OGEANIE. 49 

des Indes. Après celui-ci viennent, dans la hiérarchie, isso. 

Juin. 

le général commandant les troupes, le contre-amiral 
chef de la marine , le procureur général de la cour 
suprême, le directeur de l'intérieur, chargé de la po- 
lice générale , et le secrétaire général du gouverne- 
ment, desquels émanent tous les ordres et qui contre- 
signent tous les décrets. 

» L'administration de la justice est confiée à des ju- 
ges ayant le titre de conseillers. Ils forment des cours 
de justice de deux ordres : l'une, appelée cour su- 
prême, remplit les fonctions de cour d'appel, et juge 
au civil et au criminel en dernier ressort. Cependant 
les Européens peuvent toujours en appeler à la cour 
suprême de Hollande ; mais on use bien rarement de 
cette faculté, à cause de l'énormité des frais et des 
lenteurs que cause l'éloignement. On n'y a guère re- 
cours que dans les cas les plus compliqués, où l'arrêt 
rendu par la cour suprême aurait trouvé des oppo- 
sants dans son sein. Les autres cours appelées à ju- 
ger en première instance sont au nombre de trois, et 
sont établies à Batavia , à Samarang et à Soiirabaya. 
Elles se partagent entre elles toutes les provinces de 
l'île. Leurs attributions s'étendent au civil et au cri- 
minel, sans nécessiter l'assistance de jurés. Les Euro- 
péens sont jugés d'après les lois hollandaises ; mais, 
pour tout ce qui concerne les Javanais, les juges se 
font assister par le régent du pays et le prêtre java- 
nais. Ils prononcent contre le coupable les peines éta- 
blies par le Coran et les coutumes du pays rédigées 
en code de lois, toutes les fois qu'elles ne sont pas en 

VII. 4 



50 ^ VOYAGE 

1839. contradiction trop marquée avec les lois hollandaises , 

Juin. 

ou qu'elles n'infligent pas des pénalités cruelles abo- 
lies par elles. 

» Dans chaque province, le résident préside une cour 
de justice composée du secrétaire de la résidence, du 
régent indigène, qui commande sous ses ordres, et 
du principal prêtre musulman. Les attributions de 
cette cour tiennent le milieu entre celles des justices 
de paix et des tribunaux de première instance. Elle 
est chargée de prononcer sur les délits qui n'impli- 
quent pas une peine afflictive ; d'informer pour les 
délits plus graves ou les crimes, et d'en transmettre 
l'information au conseiller, qui, chaque trimestre, 
fait sa tournée dans la province, pour instruire toutes 
les affaires criminelles , et envoyer le résultat de l'in- 
struction et les coupables à la cour qui peut seule les 
j Liger. Heureusement les crimes sont fort rarçs à Java ; 
les délits les plus communs sont le vol , le meurtre 
n'est le plus souvent la suite que d'un excès de jalou- 
sie de la part d'un mari qui se venge ainsi du séduc- 
teur de sa femme. On a remarqué que , dans ce cas, 
le- meurtrier vieni presque toujours se constituer lui- 
même prisonnier. La peine à laquelle il est alors con- 
damné est celle des travaux forcés ou des travaux 
d'agriculture , peines beaucoup plus douces que celles 
de nos bagnes. Le bannissement n'est guère infligé 
qu'aux rebelles ou à ceux qui ont pris part à quelque 
trahison. 

Chaque province a à la tête de son administra- 
tion un résident qui remplit les fonctions de gouver- 



DANS L'OCÉANIE. 51 

neur, il est chargé de surveiller les menées des chefs ^PP- 

' *^ Juin. 

et de faire exécuter les lois. 11 a sous lui un chef in- 
digène puissant, appelé régent, qui commande à d'au- 
tres chefs subalternes, ce régent doit transmettre tous 
les ordres aux indigènes, il est chargé de faire payer les 
impôts, de fournir les corvées, et de maintenir partout 
la police et le bon ordre. Le résident a aussi à ses or- 
dres des troupes pour faire respectej son autorité , 
surtout quand sa résidence renferme des positions 
militaires. Les Hollandais semblent s'être attachés à 
faire sentir le moins possible aux Javanais l'action de 
ces troupes ; dans les provinces de l'intérieur, les ré- 
sidents préfèrent souvent même ne pas avoir du tout 
de soldats , trouvant qu'il leur est plus facile de gou- 
verner sans eux ; car on sait combien ces hommes, 
quand leur action n'est plus utile, embarrassent les 
conquérants, et gênent leur politique par leur inso- 
lence envers le peuple vaincu, leur habitude de se 
croire toujours en pays conquis , et de vouloir agir 
en maîtres. Il est telle résidence, dans l'intérieur de 
Java, dont la population dépasse 500,000 habitants, 
qui n'a , pour la gouverner, que deux Européens, et 
cependant, leurs ordres sont exécutés avec la plus 
grande ponctualité. Ce serait un bel exemple à suivre 
dans beaucoup de colonies, où le conquérant doit 
rendre sa présence la moins importune possible à 
une population étrangère à ses maîtres , par ses 
mœurs , ses usages et sa religion. Il est vrai qu'on 
trouve rarement un peuplé aussi docile que les Java- 
nais pour faire cet essai. 



Juin 



m ' VOYAGE 

1839. » Tous les fonctionnaires qui viennent d'être cités, à 

l'exception des conseillers des Indes , sont révocables 
à la volonté du gouverneur général qui fait aussi tou- 
tes les promotions dans l'armée jusqu'au grade de co- 
lonel inclusivement. Celle-ci est tout à fait distincte 
de l'armée hollandaise d'Europe. L'avancement se 
donne tout à l'ancienneté ; mais le gouverneur géné- 
ral peut passer le tour de l'officier qui aurait fait naître 
par sa conduite quelque sujet de mécontentement ; 
on conçoit qu'armée de telles prérogatives l'autorité 
du gouverneur soit très-redoutée : aussi, les fonction- 
naires , dont l'existence dépend de lui, osent à peine 
se permettre la moindre critique de ses actes. Des 
plaintes adressées en Hollande sur l'administration 
ont fait encourir plusieurs années de disgrâce à un 
fonctionnaire de l'ordre le plus élevé, qui s'était per- 
mis de les rendre publiques. Les commerçants étran- 
gers les plus riches, que le gouverneur général peut 
forcer à quitter la colonie dans le plus court délai 
possible, osent à peine se permettre tout haut la moin- 
dre observation sur les abus d'un pouvoir aussi illi- 
mité, de crainte de se compromettre. Pendant notre 
séjour, les fonctionnaires ne cessaient de nous faire 
l'éloge du système d'administration de Java, dans des 
termes évidemment exagérés ; car , quelques grands 
que soient les résultats qu'if a produits, et les reve- 
nus que retire la Hollande de cette colonie, ce régime 
administratif n'en est pas moins sujet à la critique la 
mieux fondée, au moins sous le rapport du principe 
qui en est la base. 



BANS LOGE ANIE. 53 

» La révolte du régent de l'empire de Solo, qui a eu ^^^^^* 
lieu en 1826, et qui a causé de si vives inquiétudes 
aux Hollandais , leur a offert , une fois qu'elle a été 
comprimée, la plus belle occasion d'agrandir leur 
territoire en mettant tout à fait sous leur dépendance 
les sultans de Sûrakarta et de Djocokarta; en leur 
aplanissant la voie pour marcher à la conquête abso- 
lue de l'île vers laquelle leur politique a toujours 
tendu. Les souverains de ces deux royaumes, déjà 
liés avant cette époque avec le gouvernement hollan- 
dais par des traités qui donnaient à celui-ci le droit 
de choisir dans leur famille celui qui devait leur suc- 
céder, d'occuper des positions militaires dans leur 
territoire , et d'avoir toujours auprès d'eux un dé- 
tachement de ses troupes pour garder leurs person- 
nes , conservaient encore assez d'influence sur leurs 
peuples, pour se rendre redoutables et exciter les dé- 
fiances de leurs alliés. Mais aujourd'hui, les derniers 
traités les ont mis tout à fait à la discrétion des Hol- 
landais : une partie de leurs possessions a été donnée 
en apanage à un prince qui était autrefois du nombre 
de leurs vassaux , en récompense des services qu'il a 
rendus dans la guerre. Ces deux souverains, salariés 
par la Hollande, qui leur a donné de fortes pensions 
en dédommagement de la perte de leur autorité, n'en 
conservent plus qu'une nominale sur leurs sujets ; ce 
ne sont plus que des instruments dont les Hollandais 
sentent encore aujourd'hui la nécessité de se servir, 
mais qui leur paraissent déjà bien onéreux , et dont, 
à la première occasion, ils se débarrasseront tout à 



54 VOYAGE 

1839. fait. Le gouvernement use largement du droit qu'il 

Juin. ^ - ° ^ 

s'est réservé de choisir dans chaque famille le prince 
qui doit succéder au trône ; il a soin de prendre celui 
dont le caractère est le moins guerrier , et qui offre 
le plus de garantie de soumission et de dévoue- 
ment à ses volontés suprêmes. Entouré des plus 
grands honneurs dans son palais, l'empereur de Solo 
n'en est pas moins un véritable prisonnier, puisqu'il 
ne peut pas en sortir sans prévenir d'avance le rési- 
dent hollandais qui est chargé de la surveillance de 
tous ses actes et de veiller à l'exécution des traités. 
L'exemple de ce qui est arrivé , il y a quelques an- 
nées, au jeune empereur exilé aujourd'hui à Amboine, 
qui fut déposé sur-le-champ parce qu'il était sorti la 
nuit sans avoir prévenu le résident, pour aller prier 
sur le tombeau de ses pères, est une preuve de la sé- 
vérité avec laquelle les conquérants traitent aujour- 
d'hui ces princes. La mesure, il est vrai, fut consi- 
dérée comme bien rigoureuse par la plupart des 
colons de Java. Le jeune empereur, qui supporte 
'aujourd'hui son exil avec tant de dignité, plaisait à 
tout le monde par ses manières distinguées , son es- 
prit et son instruction ; il avait adopté complètement 
les mœurs européennes, et reconnaissait la supério- 
rité de notre civilisation ; pour cela même il inspirait 
peut-être de l'ombrage au gouvernement, qui crai- 
gnait qu'il ne voulût un jour en faire l'application à 
son profit. La fidélité qu'il avait montrée dans la 
guerre de Java, où il eût pu faire tant de mal, s'il 
avait embrassé la cause des rebelles, méritait cepeu^ 



DANS L'OCÉANIE. 55 

dant un peu d'indulgence pour une aussi légère faute. J839- 
Mais de pareilles idées de générosité sont incompa- 
tibles avec une domination aussi étrange que celle 
qu'une poignée d'Européens exerce sur près de neuf 
millions de Javanais. 

» Dans leurs rapports avec le gouverneur général , 
les princes qui , tout souverains qu'ils sont , relèvent 
entièrement de son autorité, se servent à son égard , 
en style de chancellerie , de la singulière appellation 
àe grand-père ; celui-ci, dans ses rapports diploma- 
tiques avec eux , leur dit toujours mon petit- fils. Ces 
termes sont obligatoires dans la langue de cour de 
Java entre un prince vassal et son suzerain , et réci- 
proquement. La langue javanaise, qui paraît dériver 
du sanscrit, a cela de remarquable, qu'elle est tout 
à fait différente quand on parle à un supérieur ou 
quand on s'adresse à un inférieur : il est telles ex- 
pressions de la langue des grands qu'un homme du 
peuple ne se permettrait jamais d'employer. Il est à 
remarquer que les Polynésiens ont aussi dans leurs 
langues des expressions toutes particulières pour par- 
ler à un chef, et qui sont interdites aux hommes 
des classes inféi'ieures quand ils causent entre eux. 
» Les troupes européennes et l'armée indigène , 
composée entièrement de soldats dés diverses îles de 
la Malaisie et d'Africains, tous étrangers à Java , sui- 
vant le système adopté , occupent toutes les villes du 
littoral et un grand nombre de positions militaires 
dans l'intérieur. Avec cette armée, qui est de 30,000 
hommes environ pour toutes les Indes, dont 8 à 



56 VOYAGE 

3839. 10,000 soldats européens , les Hollandais se considè- 

Juin. 

rent comme maîtres absolus du pays, et n'ayant rien 
à redouter de l'intérieur. En revanche , les Anglais , 
qui entourent toutes leurs possessions et semblent 
convoiter l'île de Java, dont ils ignoraient le prix 
quand ils l'ont rendue à leurs anciens maîtres , in- 
spirent au gouvernement de Batavia les craintes les 
plus sérieuses , en cas de rupture avec cette puis- 
sance. Tous ses efforts tendent aujourd'hui à concen- 
trer ses forces dans l'intérieur de l'île , à y bâtir une 
capitale , et à créer des positions militaires , hors des 
lieux de débarquement, afin de pouvoir à la fois 
maintenir ses vassaux dans la soumission , attendre 
de pied ferme l'ennemi après lui avoir laissé consu- 
mer son ardeur dans des attaques de guérillas , et 
l'avoir forcé de subir , avant de se mesurer avec le 
gros des forces hollandaises , l'influence des maladies 
si funestes aux Européens sur le littoral , et qui sont 
un des moyens les plus puissants de défense que la 
nature leur a donnés pour repousser une agression. 
Cette tactique paraît très-rationnelle. La facilité avec 
laquelle Java fut pris en 1811 prouve que le système 
de défense d'alors était mauvais ; celui qu'on se pro- 
pose de suivre aujourd'hui peut seul balancer, dans 
la lutte , l'inégalité qui existe entre la marine hollan- 
daise et celle de la Grande-Bretagne , qui pourra tou- 
jours, quand elle le voudra, débarquer beaucoup de 
troupes à la fois sur un point quelconque du lit- 
toral de cette grande île. 

» Depuis l'accroissement du territoire hollandais , 



DANS L'OCÉANIE. 57 

dont j'ai parlé, la grande culture a augmenté consi- 
dérablement à Java , et ses produits sont le triple de 
qu'ils étaient il y a vingt ans. Toutes les vues du 
gouvernement ont été tournées de ce côté , et, pour 
cela , il a fait de grands avantages aux colons qui ont 
voulu s'établir et défricher la plupart de ces nou- 
veaux terrains , que la culture a rendus d'une ferti- 
lité sans exemple. 

))Dans le principe, tout Hollandais offrant des ga- 
ranties de moralité , qui voulait y consacrer son tra- 
vail et son industrie, recevait du gouvernement, 
avec une concession de terre pour vingt ans , des 
avances considérables qui le mettaient à même de 
créer, sur ce terrain, des sucreries, sans avoir be- 
soin d'y engager le moindre capital à lui. La seule 
condition qui lui était imposée était de livrer au gou- 
vernement ses produits de sucre ou de café, à un prix 
fixé par un tarif fort raisonnable , quoique au-dessous 
du cours de la place. Le remboursement des avances 
qui lui avaient été faites était prélevé d'abord sur le 
.prix des récoltes de première année : on n'exigeait 
de lui aucun intérêt pour ces avances. On conçoit 
qu'avec de tels encouragements les industriels affluè- 
rent bien vite à Jav^ : ils y étaient surtout attirés par 
les fortunes rapides que firent les premiers conces- 
sionnaires. Depuis le tarif des produits a beaucoup 
diminué , et a réduit les bénéfices des cultivateurs en 
augmentant ceux du gouvernement. Elle est la source 
des grands revenus qu'il tire de l'île de Java , qui 
précédemment ne lui rapportait rien, et celle de 



1839. 
Juin. 



58 VOYAGE 

^8.3^9' l'augmentation sur une grande échelle des produc- 
tions de cette île, dont une grande partie est encore 
inculte, malgré son immense population. Aujour- 
d'hui il devient plus difficile d'avoir des concessions 
de terrain , les avances du gouvernement ne sont plus 
aussi considérables , et les concessionnaires doivent 
posséder un capital à eux pour couvrir leurs frais 
d'établissement. Mais, maintenant que le premier 
élan est donné , on ne manque pas de gens qui con- 
sacrent leurs capitaux à de pareilles entreprises ; et 
le gouvernement , sans faire presque de frais , re- 
cueille le fruit de l'argent qu'il a semé si habilement. 
Rien de plus juste , s'il le fait avec modération ; mal- 
heureusement on lui reproche de rendre aujourd'hui 
son monopole nuisible aux intérêts du pays , par la 
grande réduction qu'il a opérée dans le tarif des prix 
auxquels il achète les denrées. Je ne sais jusqu'à quel 
point ces reproches sont fondés. 

» Voyons maintenant quels sont les bras que peu- 
vent employer ces colons à la culture des terrains 
gui leur sont concédés. Quelque considérable que soit 
la population de Java , les habitants ont si peu de 
besoins, et le sol est si fertile, que l'appât du gain ne 
pourrait les décider à sortir de leur indolence habi- 
tuelle , et à travailler plus qu'il ne leur est nécessaire 
pour vivre à leur manière. Dans le temps où ils 
étaient sous l'autorité de leurs chefs, ceux-ci étaient 
les uniques propriétaires du sol , et les Javanais atta- 
chés à la glèbe , comme de véritables serfs , étaient 
chargés de la cultiver au profit de leurs seigneurs , 



DANS L'OCÉAME. 59 

ne recevant d'eux que ce qui était indispensable aux isao. 

Juin. 

besoins de leurs familles. Ces chefs pouvaient user , 
selon leurs caprices , d'une autorité illimitée, et dis- 
poser de tout ce qui appartenait au paysan, sans que 
ce dernier, habitué à ce lien de servage et à respec- 
ter leurs volontés, y trouvât rien à redire. Le sei- 
gneur abusait rarement de cette autorité ; la douceur 
avec laquelle il l'exigeait rendait l'obéissance facile : 
se contentant lui-même de peu , il exigeait peu de ses 
serfs ; le paysan travaillait donc en conscience, et les 
terres étaient bien loin de rapporter ce qu'elles étaient 
susceptibles de produire. Le Javanais auquel man- 
quait, dans cette organisation sociale, le vif stimu- 
lant de l'esprit de propriété , n'en était que plus porté 
à se livrer avec délices à cette paresse à laquelle sont 
en général si enclins les habitants des pays équato- 
riaux , où la nature exige si peu de travail de l'homme 
pour subvenir abondamment aux premiers besoins 
de la vie. Mais les Hollandais, dont le but, en s' éta- 
blissant sur cette île , était d'en tirer toutes les den- 
rées coloniales qu'elle peut produire en si grande 
quantité, s'aperçurent, après une longue épreuve , 
que jamais ils ne l'atteindraient en succédant dans ce 
pays au droit qu'avaient les souverains de lever une 
partie de l'impôt en nature , et de frapper les habi- 
tants d'une légère capitation. Ils réussirent tout au 
plus , de cette manière , à couvrir les frais d'occupa- 
tion du pays, mais non à alimenter un grand com- 
merce , car les Javanais ne cultivaient que le riz et 
un petit nombre d'autres végétaux qu'ils consom^ 



60 VOYAGE 

1839. ment , et ne produisaient chaque année que ce qui 
leur était strictement nécessaire pour vivre et payer 
leur tribut. Pour y parvenir, on essaya d'abord de 
frapper la récolte de l'impôt exorbitant du tiers de 
son produit ; mais cette mesure n'était guère propre 
à encourager la culture. Le laboureur , frustré d'une 
grande partie du fruit de son travail , aimait mieux 
laisser une partie de la terre en friche que de se don- 
ner la peine de travailler pour un autre ; et les capi- 
talistes étaient peu disposés à placer leur argent dans 
des entreprises agricoles qui devaient procurer une 
_- si grande partie de leurs profits au gouvernement. 
»Ge dernier système, qui a été longtemps en vi- 
gueur, et dont les mauvais effets se sont aggravés 
avec le temps , a duré à Java jusqu'en 1830. Quelque 
énorme que soit cet impôt territorial, qui demande 
au cultivateur le tiers de ses produits, les Javanais 
sont de trop bonne composition pour s'être ja- 
mais révoltés contre de pareilles exigences. Mais leur 
force d'inertie en a fait mieux sentir les inconvé- 
nients au gouvernement que toutes les révoltes pos- 
sibles. C'est sous l'administration très-éclairée du 
général Vandenbosch qu'on a substitué à ce système 
d'impôt, tout à fait improductif, l'impôt du travail. 
Cet impôt paraîtrait bien oppressif si on voulait l'éta- 
blir dans un pays d'Europe. On peut dire plus, dans 
l'état actuel de la civilisation, ce serait impossible. 
Mais à Java on l'a établi sans éprouver la moindre 
résistance , et c'est à lui qu'est due cette grande exten- 
sion des cultures, et l'accroissement de richesses 



DANS L'OCEANIE. 61 

que Fou remarque depuis quelques années. Voyons ibsq. 

. ., . ^ Juin. 

en quoi il consiste. 

» Depuis la nouvelle loi , tout indigène doit chaque 
année au gouvernement, comme tribut, soixante-six 
journées de travail , c'est-à-dire près du cinquième 
de son temps , à la réquisition des chefs de son dis- 
trict. Ceux-ci reçoivent les ordres du résident de la 
province sur la nature de la culture à entreprendre, 
et sur la répartition de ce travail, qui est fixé d'après 
les époques des labours et des récoltes. La partie de 
ce temps qui n'est pas consacrée à la culture des 
terres concédées par le gouvernement aux colons est 
employée à l'entretien des routes , à la canalisation 
des rivières-, à tous les travaux d'utilité publique qui 
ressortent du gouvernement, et aux corvées que né- 
cessite son service. Quand une fois le paysan java- 
nais a rempli cette lourde tâche , il peut disposer du 
reste de son temps et travailler pour son propre 
compte , sans crainte d'être jamais inquiété. Et, pour 
l'engager à produire , le gouvernement à établi à sa 
portée dans tous les districts les plus reculés de l'in- 
térieur et les plus éloignés des villes , des magasins 
où il peut aller porter ses denrées , et les échanger 
contre des marchandises ou de l'argent. Cette sage 
précaution a été inspirée au gouvernement par la 
connaissance parfaite qu'il a acquise du caractère du 
peuple javanais. Il fallait lui donner cette facilité 
pour vaincre son indolence et satisfaire la vivacité 
de ses désirs. Quand un objet fait envie à ces indigè- 
nes , ils donneraient tout au monde pour le posséder 



62 VOYAGE 

1839. instantanément; mais il n'a plus de prix àleurs yeux 

Juin. ^ ** 

s'il y a nécessité de l'aller chercher loin. Leurs désirs 
sont des désirs d'enfants , et exigent d'être prompte- 
ment satisfaits , car ils en ont aussi la mobilité. Les 
Hollandais ont senti les avantages de mettre ainsi les 
produits de leurs manufactures constamment à la 
portée des habitants de l'intérieur ; ils comptent 
beaucoup sur ce moyen pour augmenter leurs be- 
soins et les forcer ainsi à devenir industrieux. Le 
gouvernement se procure de cette manière une assez 
grande quantité de café, de poivre et de riz, qu'il 
paye sur-le-champ aux prix fixés par le tarif. 

» Dans tous leurs travaux , soit de culture de terre 
des colons, soit d'utilité publique , les Javanais sont 
toujours guidés par leurs chefs et leur obéissent 
ponctuellement. Ils se distinguent surtout par une 
intelligence remarquable à exécuter les canaux d'ir- 
rigation , par lesquels leur instinct , commun à tous 
les peuples habitués à cultiver le riz , supplée si bien 
aux plus beaux instruments et aux plus savantes mé- 
thodes de nivellement employés par les ingénieurs 
européens. C'est avec des tuyaux de bambous, et de 
légers mouvements de terrain qu'ils exécutent avec 
une rare prévision, qu'ils dirigent un cours d'eau 
quelconque, qui descend des montagnes, dans les di- 
rections les plus variées et sur le terrain le plus iné- 
gal, de manière à lui faire arroser cent champs de riz 
différents qui se trouvent sur son passage. Leur coup 
d'œil d'aigle ne les trompe jamais, et ces travaux se 
font avec la plus grande rapidité. Le Javanais , apa- 



DANS LOGEANTE. G3 

Ihique par nature, est doué, en compensation, de la Jssq. 
docilité qui est le propre des caractères indolents. 11 
travaille lentement, mais avec patience, et arrive 
ainsi toujours au but. Il a tellement l'habitude d'être 
commandé, que, pour lui, elle est devenue un besoin. 
Deux hommes de la môme classe et du même rang 
se trouvent-ils chargés d'un travail quelconque, l'un 
d'eux devient de suite chef sans contestation. Ils ai- 
ment surtout à n'être point troublés dans leurs tra- 
vaux , et les Européens perdraient à les importuner 
de leur surveillance , surtout s'ils voulaient les leur 
faire exécuter avec une vivacité qui n'est point dans 
leur caractère, et qui leur ôterait tout l'exercice de 
leurs facultés. Les Hollandais respectent ces goûts et 
ces habitudes ; il est vrai que leur caractère, naturel- 
lement froid et patient, est plus fait que celui d'autres 
peuples pour s'accommoder de ces lenteurs. Mais , 
grâce à lui, leur joug est très-supportable pour cette 
population, malgré ses exigences. 

» La répartition des journées de travail que doit cha- 
que indigène est une des opérations les plus compli- 
quées de l'administration hollandaise , à cause de l'im- 
mensité des détails qu'elle exige. Mais l'assistance des 
chefs javanais, dont l'autorité n'est jamais contestée, 
surtout quand ils ont l'appui du gouvernement, les 
sert merveilleusement dans ce travail, et tout marche 
avec la plus grande régularité. Les résidents, dans 
toute l'étendue du territoire qui est de leur ressort, 
doivent exercer une grande surveillance pour empê- 
cher les chefs javanais de forcer les indigènes à tra- 



64. VOYAGE 

1839. vailler pour eux sans être payés, quand ils ont 

Juin. ,, , ,M^ . ,, . 

acquitté leur tribut envers 1 état. Mais Fancienne 
habitude de respect pour les chefs prévaut tellement, 
que la plupart des indigènes se portent d'eux- 
mêmes à ces travaux , et les exécutent par attache- 
ment pour eux. L'influence de ceux-ci, dévoués aux 
Hollandais, qui les payent bien, fait la force du pou- 
voir que cette nation exerce à Java. Le peuple , qui 
jouit de la paix, s'aperçoit peu du joug, puisqu'il est 
toujours dirigé par ses chefs, et ceux-ci n'ont aucun 
intérêt à réunir toute la population et à constituer 
cette unité qui seule pourrait rendre au peuple de 
Java le gouvernement de son pays. Ils ont gagné , au 
contraire, à se soustraire à l'autorité des souverains 
de l'intérieur , héritiers du puissant empire de Mad- 
japahit, dont ils n'ont conservé que quelques lam- 
beaux déchirés. 

» De temps à autre, il y en a cependant qui laissent 
échapper des regrets pour l'ancien ordre des choses, 
et qui, fatigués de la domination étrangère, manifes- 
tent leur mécontentement par des actes isolés de ré- 
bellion. Mais leur appel aux armes trouve les masses 
sourdes à leur voix, et ces tentatives, qu'on peut qua- 
lifier de folles , quelque noble que soit le but qui les 
inspire, échouent faute d'appui. Ces hommes coura- 
geux ont cependant les sympathies du peuple , car le 
sentiment si vivace de l'indépendance nationale n'est 
pas tout à fait éteint dans son cœur. Mais cette flamme 
indestructible ne jette que de faibles lueurs, et non 
des flammes assez vives pour rallumer le flambeau du 



DANS LOGEA NIE. 65 

patriotisme , qui pourrait seul produire l'affranchis- isso. 
sèment du pays. Celui des Javanais ne se manifeste 
que par de stériles regrets du passé, et une haine in- 
stinctive, mais silencieuse, pour la race qui l'op- 
prime, tout en reconnaissant sa supériorité. Pour 
eux, la conquête semble un fait accompli pour tou- 
jours ; ils s'y résignent comme à un arrêt de l'inexo- 
rable destin. Le fatalisme de leurs doctrines religieuses 
vient au secours de leur apathie et de leur indifférence 
native, pour les aider à courber silencieusement 
le front devant cette nécessité , et il leur rend l'o- 
béissance plus douce. 

» Quoique les Javanais soient fort mauvais mahomé- 
tans , les prêtres de cette religion , qui sont très- 
nombreux et qui sont chargés de l'enseignement de la 
jeunesse , exercent assez d'influence pour que le gou- 
vernement se croie obligé de les ménager, et d'avoir 
toujours les yeux fixés sur eux. Les Arabes, qui vien- 
nent en assez grand nombre commercer à Java , renon- 
cent aujourd'hui à en fanatiser les habitants; ils n'ex- 
ploitent plus guère le crédit que leur donneleur qualité 
de compatriotes et de sectateurs du prophète, que dans 
l'intérêt de leur négoce. Absorbés comme ils sont par 
les intérêts matériels, ils s'occupent plus d'accroître 
leurs richesses que de propager leur foi. Le gouver- 
nement hollandais, en donnant une subvention aux 
prêtres qui dirigent les écoles dans les villages , a 
réussi parfaitement à répandre, dans toute l'île, l'u- 
sage de la vaccine sans rencontrer de résistance. C'est 
un des plus grands bienfaits dont il ait doté cette po- 

VIT. 5 



66 VOYAGE 

1839. pulatiôn. La facilité avec laquelle il y est parvenu 

Juin. 

prouve que le fatalisme des mahométans n'a pas 
poussé de profondes racines dans le pays, et que ce 
peuple pourrait se prêter avec le temps à bien d'au- 
tres innovations. 

» On n'a pas osé jusqu'ici , dans la crainte de trop 
froisser les préjugés du peuple, établir un état civil 
pour les indigènes. Les Javanais, comme tous les ma- 
hométans, ignorent donc leur âge, et le gouverne- 
ment se trouve ainsi privé du meilleur moyen qu'il 
aurait pour établir un recensement exact de la po- 
pulation. Néanmoins, grâce à la division de cette 
population en quartiers dans les villes, et en petits 
villages, ayant tous un chef qui n'a sous son autorité 
qu'un petit nombre de familles dont il connaît cha- 
que membre , on en possède le chiffre d'une manière 
assez exacte ; on l'évalue aujourd'hui à près de 9 mil- 
lions d'habitants, quoique les derniers recensements 
officiels, déjà anciens, ne la portent qu'à 7,500,000. 
Les Hollandais considèrent qu'avec le terrain qui 
reste encore à cultiver dans l'île, celle-ci peut facile- 
ment nourrir un nombre triple d'habitants ; ils voient 
aussi avec plaisir l'augmentation qui a eu lieu dans 
la population depuis leur reprise de possession en J 81 5, 
On compte, dans cette population, 200,000 Chinois 
payant le tribut. Ils sont répartis dans toutes les villes 
du littoral , car il leur est défendu, ainsi qu'aux étran- 
gers d'Europe, de s'établir dans l'intérieur. Les Chi- 
nois ont rendu de grands services aux Hollandais pen- 
dant la dernière guerre de Java , lorsque Diepo-Ni- 



DANS L'OCÉANIE. 67 

goro leva l'étendard de la révolte ; ils ont des intérêts ^«30. 



communs avec eux , et ils forment un noyau d'auxi- 
liaires assez considérable pour balancer la force de 
la population indigène, en cas de rébellion; cependant 
le gouvernement redoute l'esprit d'intrigue et l'indus- 
trie de ce peuple, qui en font, dans le commerce, de 
terribles concurrents pour les Européens. Il établit 
donc sur eux des taxes considérables , il les soumet à 
une foule de petites vexations, et il en exige des cau- 
tionnements quand ils se présentent dans le pays, afin 
d'arrêter autant que possible le flot d'émigrants du 
céleste empire qui envahit chaque année l'île de Java. 
» Le budget annuel des dépenses du gouvernement 
de Java s'élève à 8,000,000 de florins, y compris les 
frais qu'on est obligé de faire pour soutenir les 
établissements de Sumatra et ceux de la Malaisie , 
dont les revenus ne suffisent pas à leur entretien. 
Sont exceptées les Moluques et Banca, qui ont besoin 
de subvention : ces colonies ne donnent de boni 
que grâce au monopole de l'étain et des épices qui 
rapporte encore beaucoup. Les revenus se composent 
des recettes de la douane , de l'impôt de capitation , 
tribut vulgairement appelé droit de queue des Chi- 
nois^, de la régie de l'opium, de F arack, et de toute 

* On appelle ainsi ce droit parce que les Chinois seuls, qui 
ont conservé leur queue, y sont soumis ; c'est l'indice qu'ils 
conservent leur nationalité. Bien peu y renoncent, quel que soit 
le nombre de générations qui se soient écoulées depuis que leurs 
pères ont quitté la Chine, et quelque mêlé que soit leur sang avec 
celui des Javanais. Ils sont trop fiers de leur pays, ils tiennent 



Juin. 



68 VOYAGE 

1839. boisson fermentée fabriquée clans le pays. Le fisc 
hollandais n'a laissé échapper aucun des moyens con- 
nus pour prélever des impôts et augmenter ses re- 
cettes le plus possible. Mais la branche du revenu la 
plus considérable , celle qui contribue à rendre la 
balance des recettes et des dépenses si favorable au 
gouvernement , est celle qui tire sa source du mono- 
pole qu'il s'est réservé dans l'achat de tous les pro- 
duits de l'agriculture des terrains concédés par lui. 
Il revend ses denrées aux agents de la société de com- 
merce appelée Handel-Maatscliappy, qui exerce à son 
tour un monopole sur le commerce des Indes hollan- 
daises. Cette société a été créée en 1819 sous le pa- 
tronage du roi Frédéric -Guillaume, qui, pour en- 
courager les capitalistes du royaume des Pays-Bas 
à concourir à sa fondation, prit lui-même pour 
20,000,000 de florins d'actions , et garantit à ses as- 
sociés un intérêt de 4 ^- p. 0/0 ^. 

» Depuis que le gouvernement hollandais avait suc- 
cédé à la compagnie dans l'administration de ses vas- 
tes possessions , en prenant sa dette et ses charges, le 
commerce en avait été ouvert à tous les nationaux et 
aux étrangers, et on s'était borné à réserver aux Hol- 
landais divers avantages spécifiés par les règlements de 
douanes. Malgré ce qu'avait d'honorable pour le gou- 

trop à leurs usages, et ils ont trop le sentiment de leur supé- 
riorité sur tous les peuples de la Malaisie pour se résigner à se 
confondre avec eux et pour se soustraire à cet impôt. 

* Pendant deux ans le roi Guillaume a été obligé de p^yer cet 
intérêt. 



DANS L'OCEANIE. 69 

vernement hollandais cette concession aux idées du i83»- 

Juin. 

temps, qui n'admet plus l'utilité des compagnies sou- 
veraines, et douées d'un caractère exclusif, il n'avait 
pas tardé à s'apercevoir que les avantages réservés 
au pavillon national étaient insuffisants , et que les 
Anglais, grâce à la supériorité de leurs capitaux et de 
leur navigation, avaient envahi le marché des posses- 
sions néerlandaises d'outre-mer, et y dominaient ex- 
clusivement. C'est pour lutter contre eux qu'on songea 
à former la société du Handel-Maatschappy. Cette 
société , dont le caractère est purement commercial 
et subordonné, possède un capital de 97,000,000 de 
florins: Elle n'a, à Java, qu'une simple factorerie 
composée d'un président et de deux membres. Elle 
ne peut y posséder de terres à elle, car elle doit, pour 
ses opérations , dominer la culture de toutes les ter- 
res. Astreinte à ne se servir que de bâtiments con- 
struits en Hollande et conduits par des Hollandais, il 
ne lui est pas permis d'en posséder en propre , car il 
faut que le bénéfice de ses frets porte sur un plus 
grand nombre de navires et d'individus, et, pour que 
le bienfait de son action s'étende à toutes les parties 
de la monarchie , elle doit disposer en Europe des ar- 
rivages et des départs de sa navigation, de manière à 
ce qu'Amsterdam .en ait ~-, Rotterdam ~-^ Dor- 
drecht ---, et Middelbourg autant. 

» Les employés du gouvernement livrent à la facto- 
rerie les denrées qu'ils acquièrent à Java ; la société 
se charge de les transporter en Europe moyennant 
un fret convenii , qui s'élevait en 1839 à 28 centimes 



70 VOYAGE 

1839. par kilogramme de café , et 23 centimes par kilo- 
gramme de sucre. Le gouvernement eût pu augmen- 
ter son revenu en vendant les produits à Java même ; 
mais il n'eût pas rempli son but , qui était d'entrete- 
nir la navigation hollandaise par le transport de ces 
denrées, et de faire de la Hollande un grand marché, 
en exigeant qu'elles y fussent portées. C'est aujour- 
d'hui le pavillon néerlandais qui fait tous les transports 
des Indes à la métropole , avant il en faisait à peine 
la moitié ; le but de cette grande institution a donc 
été, de ce côté , complètement atteint. Pour encoura- 
ger la construction des bâtiments , on avait d'abord ac- 
cordé des primes qui , au bout de peu de temps , sont 
devenues inutiles ; l'essor donné par ces primes est de- 
venu tel, qu'en 1839, après leur suppression , il a été 
construit dans les chantiers de la Hollande cent 
vingt-trois bâtiments du port de 39,918 tonneaux, 
destinés à la navigation des Indes, et la société em- 
ployait alors cent cinquante bâtiments du port de 
116^,000 tonneaux. Depuis, le nombre n'a cessé de 
s'accroître. 

)) La charte du Handel-Maatschappy renferme la sti- 
pulation expresse qu'elle doit se servir pour ses ex- 
ploitations des produits du pays. Le roi Guillaume, 
en la faisant insérer, voulait relever les fabriques na- 
tionales , tâche bien difficile dans un pays comme la 
Hollande. H a rencontré, de ce côté , beaucoup d'ob- 
stacles; cependant, grâce aux engagements qu'il a 
fait prendre à la société avec des fabriques qui se sont 
élevées sur la foi de ces commandes, grâce à la puis- 



DANS L'OCEANIE. 71 

sance de son crédit, aux tarifs de douane, et a la issq. 

Juin, 

protection constante donnée par les autorites politi- 
ques à ces fabriques, elles sont parvenues, dans l'es- 
pace de vingt ans , à arracher dans les Indes la fourni- 
ture de Java à l'Angleterre. On en a la preuve par les 
détails statistiques qui suivent. En 1824, les fabri- 
ques nationales envoyaient à Java pour 630,000 fr. 
de cotonnades, et les fabriques anglaises pour 
5,400,000 fr.. En 18â9, les premières avaient fabri- 
qué pour Java pour 15,484,000 fr. de cotonnades , et 
l'industrie anglaise pour 6,850,000 fr. 

» La société du Handel-Maatschappy , quelque incon- 
testables que soient les services qu'elle a rendus au 
commerce hollandais , est devenue l'objet de beau- 
coup d'attaques , non-sèjilement de la part des étran- 
gers , mais encore des Hollandais. Quoique rien n'ait 
été changé en apparence à la condition des premiers , 
ils trouvent sur le marché de Java un concurrent 
des plus redoutables , car il domine le marché par la 
puissance de ses capitaux. Néanmoins, il existait en- 
core en 1839 une quinzaine de maisons anglaises, 
françaises et américaines , qui avaient importé pour 
20,000,000 de florins de marchandises, à peu près le 
quart des importations de Java , et qui avaient en 
outre exporté pour 16,000,000 de florins de sucre, 
de café et de riz. Les étrangers accusaient le gouver- 
nement d'une partialité ruineuse pour eux en faveur 
des marchandises hollandaises dans l'application des 
tarifs de douanes : ceux-ci, il est vrai, protègent assez 
le commerce national, puisque le droit, qui est de 



72 • VOYAGE 

3^839. 25 p. 100 pour les marchandises étrangères, n'est 
que de 12 et demi p. 100 pour lui. 

» Les maisons hollandaises de Java, de leur côté, et 
leurs correspondants dans les autres établissements , 
se plaignaient vivement du monopole de la société et 
des entraves qu'elle apportait à la navigation coloniale. 
Les colons néerlandais des Moluques et de toutes les 
colonies voisines , réduits à ne recevoir leurs appro- 
visionnements que par elle , l'accusaient d'abuser de 
son privilège , et la regardaient comme une cause de 
ruine. Parmi eux, le nom du roi Frédéric- Guillaume, 
fondateur et principal actionnaire de cette société, 
était on ne peut plus impopulaire ; chacun révé- 
lait les abus qui résultaient , pour les finances de 
l'État, de la dépendance de la société vis-à-vis delà 
couronne, et demandait surtout sa cessation. Ces ac- 
cusations peuvent être exagérées , mais elles ne sont 
pas sans fondement. Il est probable aussi qu'à l'expi- 
ration de la charte de cette société , en 18/j9 , elle su- 
bira de graves modifications. Néanmoins son établis- 
sement a été une idée grande et féconde, qui fait 
honneur au roi qui l'a conçue , et au commerce hol- 
landais qui s'est prêté à sa réalisation ; elle prouve 
que cette nation, qui, la première, organisa les 
compagnies commerciales et souveraines , que tous 
les autres peuples s'empressèrent d'imiter, est encore 
digne , en fait de conception de commerce et de colo- 
nisation , de marcher en tête du mouvement euro- 
péen. 

» Après cette digression sur la société de commerce 



BANS L'OCEANIE. 73 

des Pays-Bas, je me trouve amené à parler des re- i^ao. 
venus de Tîle de Java. Des personnes que j'ai lieu de 
croire bien informées m'ont assuré que, en 1838, 
cette colonie, tous frais d'administration payés, a 
rapporté à la métropole un revenu net de 23 mil- 
lions de florins. Si le fait est vrai , cette colonie sur- 
passe toutes les autres , même la ville de Cuba , puis- 
que, sans cesser 'de prospérer, elle couvre tous ses 
frais d'administration et donne encore un profit à sa 
métropole. Elle fournit donc un argument puissant 
aux partisans des colonies pour combattre leurs ad- 
versaires , qui , s'appuyant surtout sur ce qu'en géné- 
ral on ne.peut leur présenter dans la balance des re- 
venus et des dépenses de ces établissements aucune 
recette directe, les regardent comme onéreux à leurs 
métropoles , oubliant de tenir compte des avantages 
qu'en retire le trésor par les revenus des douanes et 
le mouvement qu'ils impriment au commerce mari- 
time de la métropole. 

» On conçoit qu' une colonie qui donne d'aussi grands 
revenus au gouvernement d'un petit pays comme la 
Hollande , et contribue tant à sa prospérité , rende 
cette nation défiante des étrangers , surtout.de ceux 
qui , comme les Anglais , envient tant sa prospérité. 
Elle tient beaucoup à l'habile système de M. de Yan- 
denbosch, et éloigne, autant que possible, les rap- 
ports des étrangers avec les habitants de l'intérieur, 
pour n'être point contrariée dans ses actes. Elle re 
garde comme trompeuses et subversivement dirigées 
contre elle les doctrines de la liberté du commerce 



74 VOYAGE 

1830. tant prêchées par les publicistes anglais. Si la vérité 

Juin. 

de ces doctrines condamne, en théorie, les actes du 
gouvernement hollandais , et lui donne tort, quant 
au fond, il n'en faut pas moins reconnaître que ce 
n'est ni dans l'intérêt de la Hollande, ni dans celui 
du peuple javanais, que sa rivale en colonisation veut 
la faire revenir à un système plus libéral ; la prati- 
que a déjà prouvé que, si l'Indien n'était pas obligé 
de travailler pour acquitter son impôt, une grande 
partie de cette belle île serait encore inculte, et que, î 
retombant dans la misère et le servage , il rétrogra- 
derait vers la barbarie dont il est à peine sorti. On ne 
peut nier que le régime actuel , tout fiscal et oppres- 
sif qu'il est , n'ait amélioré sa condition matérielle : 
n'y eût-il que ce seul bien de produit, la conquête 
hollandaise a été avantageuse aux vaincus et peut se 
justifier jusqu'à un certain point. 

« Mais , comme il ne suffit pas pour un peuple de 
jouir du bien-être matériel , et que le but de la civi- 
lisation , qui légitime les conquêtes , exige qu'on tra- 
vaille à améliorer la condition morale du peuple con- 
quis , on peut demander aux Hollandais s'ils ont com- 
pris la grandeur de leur mission , et par quels actes 
ils peuvent le prouver. Cette question les embarras- 
serait beaucoup, car leur politique a porté partout le 
cachet derégoïsme; ils n'ont jamais envisagé que les 
intérêts de leur commerce, et les peuples conquis, 
que comme des instruments appelés à produire les 
denrées nécessaires à son alimentation. Loin de cher- 
cher à les éclairer, ils les ont maintenus avec soin 



DANS L'OCEANIE. 75 

dans un état d'ignorance qui fend les hommes plus J^^g. 
dépendants, se bornant à abolir chez eux quelques 
supplices barbares par trop révoltants, et quelques 
coutumes qui pouvaient troubler la tranquillité de 
leur domination. Si celle-ci s'est établie sous les 
cruautés qui ont rendu si odieuse la domination des 
Espagnols en Amérique et dans leurs colonies, le Ja- 
vanais , qui est devenu leur sujet , a toujours consti- 
tué à côté d'eux un peuple à part , dans une position 
toujours inférieure , ne pouvant jamais aspirer à un 
rôle égal à celui de ses maîtres, privé à tout jamais 
de ce droit de concours au gouvernement de son pays ■ 
que donnent aux Indiens des Philippines les franchi- 
ses municipales dont ils jouissent , droit qui les relève 
à leurs propres yeux , leur inspire le sentiment de 
leur propre dignité , et en fait un peuple supérieur 
aux Javanais. Il est vrai que l'Indien des Philippines 
abuse de cette liberté en se livrant à son aise à ses 
goûts de paresse , et que son sol si riche est loin d'ê- 
tre aussi peuplé et aussi productif que Java; mais au 
moins la conquête a été pour M un bienfait, puis- 
que l'Espagnol civilisé, en lui donnant sa foi et ses 
mœurs, l'a élevé à son niveau , et n'a jamais songé à 
s'enrichir du fruit de son travail. On n'y voit pas cette 
inégalité choquante qui existe dans les colonies hol- 
landaises entre les indigènes et les blancs. Là les pre- 
miers sont condamnés, malgré leur liberté appa- 
rente, à une servitude déguisée; puisque tous les 
travaux, toutes les corvées et tous les impôts pèsent 
sur eux. Le plus beau rôle qui leur soit réservé c'est 



76 VOYAGE 

1330. de s'enrôler comme soldats sous le drapeau hollandais 

Juin. 

pour conquérir d'autres pays, et pour servir à domi- 
ner des peuples d'où l'on tire les soldats qui doivent 
les dominer eux-mêmes. 

» Ces réflexions ne sont pas une critique de la politi- 
que des Hollandais établis dans les Indes. Cette na- 
tion n'a fait qu'y appliquer les idées qui ont eu long- 
temps cours en Europe chez beaucoup d'esprits. C'est 
peut-être un bonheur pour les nations soumises à leur 
drapeau d'avoir eu affaire à une ambition aussi sage, 
aussi modérée et aussi bien ordonnée que la leur ; I 
car, tout en supportant un fardeau d'impôt aussi 
lourd, elles eussent été exposées à une foule de tra- 
casseries et de changements qui auraient rendu leur 
joug bien plus dur. Les princes et les peuples de la 
Malaisie sont aujourd'hui tellement persuadés qu'ils 
doivent être tributaires ou devenir la proie des nations 
de l'Occident, qu'habitués à la suprématie des Hol- 
landais, peu, je crois, voudraient la changer contre 
une autre. Celle-ci a donc de grandes chances de du- 
rée , car l'expérience des changements leur a fait re- 
garder les Hollandais comme le peuple avec lequel ils 
peuvent le mieux sympathiser. » 



DANS L'OCEANIE. 77 



CHAPITRE L. 

Traversée de Batavia à Sincapour par les détroits de Banca et 
de Dryon, — Séjour à Sincapour. 

Nos ancres une fois levées, nous nous éloie^nâmes 1839. 

^ 19 Juin. 

rapidement de la rade de Batavia ; la brise était fraî- 
che, la mer des plus unies; il nous fallut toute la 
journée pour parcourir la bande orientale de l'Ar- 
chipel des mille îles, composé d'une infinité de pe- 
tites îles,_basseset boisées, et qui, pour la plupart, 
sont inhabitées. Le lendemain , la vigie signalait 
la terre: c'était la côte de Sumatra qui s'élève d'une 
manière uniforme à quelques mètres seulement au- 
dessus de l'horizon. Se3 abords sont , dit-on , dange- 
reux, et la sonde indique un brassiage très-faible à 
une distance considérable ; les arbres qUi garnissent 
cette terre dans toute son étendue permettent de 
l'apercevoir d'assez loin. Le soir nous avions rallié 
l'entrée du détroit de Banca , et nous pûmes venir 



78 VOYAGE 

1839. laisser tomber l'ancre très-près de la petite île Luce- 

Juin. 

para, afin d'y passer la nuit. 

21 Nous trouvâmes au mouillage un compagnon de 
route ; c'était un brig portant pavillon hollandais ; 
comme nous il mit à la voile de grand matin pour 
continuer sa route; il sortait du détroit au moment 
où nous y entrions, et nous nous perdîmes bientôt 
de vue. Le bras de mer qui sépare les îles Banca et Su- 
matra , est embarrassé vers le sud par des bancs nom- 
breux dont les limites sont encore mal connues et qui 
ne sont point sans dangers, dit-on, pour la naviga- 
tion. Nous les dépassâmes heureusement par des 
brassiages variant de six à huit brasses , en nous te- 
nant à peu près à égale distance des côtes de ces deux 
terres. Rien n'est- plus uniforme que la vue de ces 
rivages; Sumatra présente une longue ligne uni- 
forme, formée par les mangliers delà côte qui baignent 
leurs pieds dans la mer. Nulle part on n'aperçoit 
de plages ni aucunes traces d'habitants. L'île Banca 
se termine aussi à la mer par une terre basse couverte 
d'arbres ; mais quelques rares sommets isolés et peu 
élevés apparaissent dans l'intérieur, et ses bords pa- 
raissent plus habitables et aussi plus habités. De forts 
courants traversent ce détroit dont nous avions à 
peu près parcouru la moitié de la longueur, lorsque 

22 nous mouillâmes pour passer la nuit près des îles 
Nanka. 

Le lendemain nous aperçûmes de loin le pavillon 
hollandais flottant au-dessus de leur établissement 
principal sur Banca, au pied de la montagne la plus 



DANS L'OGÉANŒ. 79 

élevée de l'île ; un navire , qui s'était détaché de la ^839. 

Juin. 

côte , faisait la même route que nous ; avec la nuit 
nous ne tardâmes pas à le perdre de vue. 

Nous avions déjà successivement relevé les îles 
Poulo taya , Varela , Sinkep , Calantiga , et le pic de ' 
Lingin ; pour la quatrième fois , nous avions coupé 
l'équateur, et nous étions rentré dans l'hémisphère 26 
septentrional ; lorsque le 26 au matin nos corvettes 
dépassèrent les Trois Frères et se présentèrent pour 
franchir les détroits de Dryon, 

Ces canaux étroits , et pour la plupart mal connus , 
sont formés par un grand nombre d'îles de peu d'é- 
tendue, parmi lesquelles lesplus grandes et lesplus re- 
marquables sont la grande, Idipetite, et la fausse Dryon, 
J'espérais profiter de la journée tout entière pour 
traverser ces labyrinthes , et donner à M. Dumoulin 
la possibilité de fixer un grand nombre de positions 
géographiques ; mais à midi , la brise qui s'était mon- 
trée jusque-là si favorable à mes projets , tomba 
tout d'un coup et livra nos corvettes à l'action des 
courants. Dans moins d'une heure , ils nous eurent 
fait perdre tout ce que nous avions fait de route au 
delà des Trois Frères ; et lorsque vers les quatre heures 
une pluie fine nous ramena le vent , ce fut tout ce 
que nous pûmes faire que de reprendre avant la nuit 
la position que nous avions atteinte à midi. Grâce 
ensuite à cette même action des courants qui , à la 
marée suivante , changèrent de direction en conser- 
vant leur vitesse , nous franchîmes lestement les dé- 
troits de Dryon ; mais alors la nuit était très-noire, 



1S39. 
Jdih. 



80 VOYAGE 

et nous ne pûmes pas utiliser notre route comme je 
l'aurais désiré au profit de Fhydrographie. 
27 Le lendemain matin, nousnous trouvâmes dansle dé- 

troit de M^i^to^; le sommet de la grande 6'«^mo/^ se dres- 
sait derrière nous. Un navire était mouillé à peu de dis- 
tance , sa batterie percée de quinze sabords de chaque 
côté , nous fit nn instant croire que c'était une frégate 
de guerre ; ce bâtiment était occupé à lever son ancre 
pour remettre à la voile ; nous l'eûmes bientôt rap- 
proché, et nous reconnûmes un de ces énormes vais- 
seaux marchands qu'emploie la compagnie des Indes. 
Gomme nous il ne tarda pas à s'engager dans le dé- 
troit de Sincapour; quelques heures après, nous lais- 
sions tomber l'ancre sur la rade anglaise au milieu 
de dix-sept navires parmi lesquels nous aperçûmes 
avec plaisir un bâtiment de notre nation. 

J'envoyai immédiatement M. Duroch à terre pour sa- 
luer le gouverneur de ma part, et traiter la question du 
salut. Cet officier ne tarda pas à rentrer; il avait reçu 
un accueil des plus aimables , et il avait trouvé à la 
poste plusieurs paquets de lettres ; il n'y en avait au- 
cune à mon adresse. M. Jacquinot, plus favorisé que 
moi, me fit part des nouvelles qu'il reçut de Toulon et 
vint me rassurer surmafamille. Mais l'expédition était 
toujours oubliée par le ministère ; mon rapport , 
adressé au ministre et daté de la rade de Valparaiso , 
était depuis longtemps parvenu, mais on ne lui avait 
point fait les honneurs de l'insertion au Moniteur, 
Enfin , rassuré sur le compte de ma femme et de mon 
fils, je retrouvai tout mon courage pour continuer 



DANS L'OGEANIE. 81 

avec ardeur ma campagne et braver de nouveaux isao. 

Juin. 

dangers. 

A quatre heures de l'après-midi , V Astrolabe et la 
batterie de la place avaient échangé vingt et un coups 
de canon pour salut national, et nos embarca- 
tions purent aller porter à terre ceux de MM. les offi- 
ciers que le service ne retenait point à bord. Je ne 
quittai mon navire que lé lendemain dans la matinée. 28 
Je fus reçu avec M. Jacquinot par le capitaine de port 
qui nous attendait sur le quai , pour nous faire ses 
offres de service ; il voulut être lui-même notre guide 
auprès du gouverneur dont nous atteignîmes l'habi- 
tation après un quart d'heure de marche. Cette mai- 
son, placée sur une hauteur, domine la ville et la rade, 
et occupe une des positions les plus agréables. Son 
extérieur n'offre rien de bien remarquable, il serait 
même difficile de reconnaître , à sa vue , le palais de 
la première autorité de la cité ; mais l'intérieur est 
emménagé de la manière la plus confortable , et dé- 
coré avec luxe. Le gouverneur, M. Bonhom , prévenu 
de notre visite, s'empressa de venir à notre ren- 
contre de la manière la plus aimable, et il ne voulut 
nous laisser partir que lorsque nous eûmes accepté 
le déjeuner qu'il nous avait fait préparer. . 

Les événements qui venaieût de se passer en Chine 
et qui, plus tard, ont amené la^ guerre injuste que 
l'Angleterre a faite au céleste empire, occupaient tous 
les esprits à l'époque de notre passage à Sincapour. 
Chacun attendait avec anxiété quelles seraient les 
conséquences des rigueurs exercées par les Chinois 
vu 6 



82 VOYAGE 

1839. contre les sujets anglais qui se livraient au commerce 
de contrebande d e F opium , au moment de la saisie faite 
à Canton sur l'ordre des mandarins. Nous nous en- 
tretînmes longuement sur ce sujet avec M. Bonhom. 
A cette époque, on ne pouvait raisonnablement croire 
que le gouvernement anglais voulût déclarer la guerre 
aux Chinois parce que ceux-ci avaient cherché à faire 
exécuter les lois existantes de leur empire ; on ne pré- 
voyait pas alors que la Grande-Bretagne trouverait , 
dans les actes des mandarins, plus d'un motif pour 
faire servir ces événements à l'avantage de son am- 
bition. M. Bonhom déplorait amèrement que l'em- 
pereur de la Chine eût été, pour ainsi dire, con- 
traint à user d'autant de brutalité pour arrêter un 
commerce prohibé par la loi , et qui , sous tous les 
rapports , était aussi désavantageux pour son empire 
qu'avantageux pour les marchands de la compagnie 
anglaise. Il attribuait aux conflits survenus à Canton, 
l'absence de presque toutes les jonques chinoises sur 
la rade de Sincapour ; il n'y en avait, en effet, que 
trois au mouillage. 

Nous quittâmes le gouverneur pour nous rendre 
auprès du président du tribunal de commerce, j'étais 
chargé par le ministre de la marine de remettre à ce 
fonctionnaire un exemplaire des Annales maritimes 
et coloniales. Il reçut cet envoi avec beaucoup de plai- 
sir, il me dit qu'il désirait remercier lui-même le mi- 
nistre par une lettre qu'il lui adresserait directement, 
et enfin, il nous fit des offres de service dont nous ne 
pouvions profiter. Nous étions en eifet attendus chez 



DANS L'OCEANIE. 83 

M. Balestier, négociant et consul américain, dont 1839. 

Juin. 

toutes les expéditions françaises qui ont passé à Sin- 
capour se sont plu à inscrire le nom, comme un 
hommage de leur reconnaissance. M. Balestier avait 
déjà reçu une grande partie de nos officiers qui y 
avaient déjeuné dans la matinée ; il noils fit l'accueil 
le plus empressé et le plus amical; il voulut, à toute 
force , me faire occuper une chambre dans sa demeure ; 
mais j'avais déjà refusé celle que me destinait le gou- 
verneur, et je ne pouvais accepter celle de M. Balestier, 
malgré les instances de sa femme et de son fils. Nous 
passâmes le reste de notre journée dans cette agréable 
famille; l'après-midi fut consacrée à aller visiter une 
plantation de cannes à sucre de création nouvelle. 
M. Balestier appartient à une famille protestante 
d'origine française qui fut obligée de s'exiler à la suite 
de la révocation de l'édit de Nantes ; c'est un des pre- 
miers négociants de la ville, et aussi un des plus for- 
tunés; il s'occupe avec activité d'introduire dans l'île 
la culture de la canne à sucre; depuis ses premiers es- 
sais, qui ont réussi au delà de ses espérances, de nom- 
breuses plantations de ce genre se sont établies , et il 
est probable que l'île de Sincapour ne tarderait pas 
à être totalement défrichée et cultivée , si la compa- * 

gnie voulait se départir du droit exclusif de propriété 
qu'elle s'est réservé et faire des concessions de ter^ 
rain. Nous trouvâmes la plantation de M. Balestier 
cultivée avec soin et intelligence. Les Indous, que les 
Anglais font venir de leurs possessions dans l'Inde, 
font de bons agriculteurs; plusieurs étaient occupés 



84 VOYAGE 

1839. sur le sol lorsque nous y dirigeâmes notre promenade. 

Notre hôte ne voulut nous laisser rentrer à bord 
qu'après nous avoir fait dîner. Il me montra , chez 
lui , sa collection de coquilles ; elle était nombreuse 
et composée d'échantillons bien choisis, il m'en offrit 
plusieurs des plus rares que j'acceptai, sauf toute- 
fois à les remplacer par des sujets collectés pendant 
la campagne. 

M. Balestier avait, à ce qu'il m'assura, beaucoup 
connu son compatriote le capitaine Morell, et j'en 
profitai pour le questionner. Le portrait qu'il m'en 
fit était loin d'être flatteur ; il le désignait comme un 
grand hâbleur dont la véracité devait toujours être 
suspectée ; il m'assura aussi que l'histoire que ce ba- 
leinier avait répandue au sujet de l'existence d'un 
enfant de notre infortuné compatriote Lapeyrouse , 
était un conte fait à plaisir. J'avoue , du reste , que 
déjà j'étais entièrement fixé à cet égard , et que les 
bruits qui s'étaient répandus en France à ce sujet au 
moment de notre départ , me paraissaient tellement 
dénués de fondement , que je ne m'y étais pas arrêté 
un seul instant. 

J'avais destiné une partie de la journée du lende- 
main pour écrire àmafamiile,etj'étaisàbord, lorsque 
je reçus la visite de M. de Courvoisier , évêque in par- 
tibus de Nilopolis , accompagné d'iin jeune abbé et 
d'un prêtre chinois , converti depuis longues années 
à la religion catholique dont il est devenu le ministre. 
J'avais déjà longuement causé de nos missionnaires 
avec les fonctionnaires anglais, et tous s'étaient ac- 



20 



DANS L'OCÉANIE. 85 

cordés à vanter leurs vertus privées , tout en blâmant J^^»- 
leur intolérance. 

M. de Courvoisier est un homme âgé, portant sur sa 
figure vénérable un air de bonté et de charité remar- 
quable ; il témoigna une grande joie à revoir des navires 
français et des compatriotes. Je lui offris mes services 
et lui donnai l'assurance que je ferais tout ce qui dé- 
pendrait de moi pour que notre passage fût utile à la 
mission. Lorsqu'il quitta nos corvettes , il reçut de 
chacune d'elles un salut de neuf coups de canon. A la 
vue des honneurs qu'on lui rendait, il témoigna une 
joie d'enfant ; cependant , bien certainement aucune 
pensée d'amour-propre ne vint traverser sa pensée 
d'une humilité toute chrétienne , mais il fut très- 
sensible à cet hommage accordé à son caractère reli- 
gieux comme rehaussant sa religion aux yeux des 
étrangers au milieu desquels il vivait. M. de Cour- 
voisier avait le titre d'évêque de Siam, mais à la 
suite des persécutions incessantes dont les missions 
étaient menacées dans le Japon, il avait cru devoir, 
dans leur intérêt, fixer le siège de l'évêché à Sinca- 
pour : il faisait , disait-il , de nombreuses tournées à 
Malaca et à Pénang où il comptait un grand nombre 
de catholiques. Le soir, l'évêque voulut réunir à sa 
table tous les officiers de nos navires. Mais j'avais 
déjà un rendez-vous à quatre heures avec le consul 
américain, et il me fut impossible d'accepter son 
invitation. 

Dans la soirée, M. Balestier voulut bien, sur ma de- 
mande , me conduire à la roche appelée Batou Siiica- 



86 VOYAGE 

1839. /?owrsur laquelle on a découvert depuis peu uneinscrip- 
tion singulière dont l'empreinte a été envoyée à la so- 
ciété royale de Londres ; je la trouvai déjà en partie dé- 
truite par l'usure, et sous peu de temps il est probable 
qu'elle aura entièrement disparu. Je ne pus y rester 
assez longtemps pour reconnaître la nature des carac- 
tères qui laforment,maisje rapporterai, d'aprèsM.Du- 
bouzet , les bruits populaires qui avaient coursa ce su- 
jet. « On nous assura, dit-il, que l'on avait trouvé dans 
l'île , en creusant pour faire des routes , de petites mé- 
dailles anciennes qui annoncent, ainsi qu'une inscrip- 
tion tracée près de la batterie du port, qu'avant l'ar- 
' rivée des Malais qui ont précédé les Anglais dans cette 
île, il y avait eu un comptoir fondé par un peuple 
civilisé. La nature des caractères fait supposer que ce 
comptoir appartenait aux Birmans. La tradition du 
pays, dont l'authenticité est suspecte , prétend que la 
pierre appelée Batou Sincapour, servit à perpétuer le 
souvenir d'une lutte entre deux athlètes pour savoir 
qui des deux lancerait cette pierre le plus loin de 
l'autre côlédu bras de mer qui forme le port; le nom 
du vainqueur aurait été inscrit sur le rocher. » 
22 Je disposai de ma matinée du lendemain pour vi- 

siter le collège et l'imprimerie de Sincapour. Dans le 
premier de ces établissements , je trouvai deux cents 
à l^deux cent cinquante élèves réunis parmi lesquels 
on remarquait des Chinois, des Arabes, des Malais, 
des Jndous, etc., faisant des études sérieuses sous 
une même direction. Chacun de ces élèves avait ses 
caractères particuliers pour l'écriture; les cours 



DANS L'OGEANIE. 87 

étaient faits dans toutes les langues. Cet établissement i83«. 

" Juin. 

me parut, sous tous les rapports , parfaitement orga- 
nisé. Les ateliers de l'imprimerie étaient moins ani- 
més ; cependant plusieurs ouvrages curieux sont sor- 
tis de ces presses, et ils me parurent bien exécutés. 
Je ne tardai pas à rentrer à bord ; M. Balestier 
avait eu Fobligeance de me prévenir que j'aurais toute 
facilité pour faire parvenir promptement mes dépê- 
ches en France , en les jetant à la boîte aux lettres 
après avoir affranchi ; le service de la poste était déjà 
parfaitement organisé à travers la mer Rouge et 
l'isthme de Suez ; j'en profitai pour écrire longuement 
au ministre et lui donner tous les renseignements qui 
m'avaient été communiqués concernant l'affaire du 
navire VAglaé *. Mon rôle se réduisait là ; si le port 

* Il nous fut impossible , lors de notre passage à Sincapour, 
d'obtenir sur cette triste catastrophe des renseignements plus 
précis et plus détaillés que ceux donnés par la Gazette de Sinca* 
pour. Voici ce qu'on lisait dans son numéro du 27 juin 1839 : 

« D'après les renseignements qui suivent , et que nous trou- 
vons dans la Gazette de Pénang du l^"" juin, il paraîtrait que ce 
n'est pas le capitaine Thibaud , du brick français DemVe , qui 
aurait été massacré dernièrement sur la côte occidentale de Su- 
matra , ainsi que nous l'avons rapporté dans notre numéro du 
12 courant, d'après le rapport du capitaine Duverger, de V Adé- 
laïde, mais bien le capitaine Van Yseglien , de la barque fran- 
çaise VAglaé. 

)>Le navire français V Hercule, qui est arrivé jeudi dernier de 
la côte occidentale de Sumatra , nous apporte , nous sommes 
extrêmement fâchés de le dire , la confirmation de la nouvelle 
qui nous était parvenue par le brick Sakec du meurtre du capi 
taine Van Yseglien , de la barque française VAglaé, venant de 
quitter ce port le 17 mars dernier, par les Malais de Muckie , et 



1|*1(^: 



88 VOYAGE 

1839. d'Origas se fût trouvé peu éloigné de ma route , j'au- 
rais été moi-même en chercher sur les lieux et voir 
s'il y avait moyen d'obtenir quelque satisfaction des 
naturels ; mais pour cela il eût fallu renoncer dé- 
finitivement à la suite de nos opérations. Je ne 
croyais pas convenable de le faire, d'autant plus 
que tout ce que j'aurais pu , eût été de brûler les 
cases des naturels d'Origas , comme avaient fait les 
navires américains et anglais , qui dernièrement 
avaient voulu venger sur leurs auteurs de pareils 
forfaits. Les naturels s'échappent dans les forêts et 
reviennent dès que les navires ont mis à la voile. 

Dans la soirée , le gouverneur réunit à sa table 
les principaux officiers de l'expédition. Le repas 

de la prise du bâtiment par les Malais de Boolusama , sous pré- 
texte d'une dette. 

» L'Hercule a recueilli ce peu de détails provenant d'une lettre 
datée <ï Origas , 8 mai, et adressée à une personne d'ici par le 
capitaine Marsin , du bâtiment français Baohoh^ qui faisait voile 
également de ce portpour la côte occidentale , le 17 avril. 

» Des nouvelles particulières de Pénang s'accordent avec cette 
nouvelle , excepté sous le rapport du lieu du désastre , qui est 
désigné sous le nomd'On^as, et non Muckie . Le capitaine Van 
Yseghen aurait été tué par un chef de tribu avec lequel il au- 
rait eu une dispute pendant que ce dernier était occupé à peser 
du poivre. Ce chef se servit de termes insultants pour le capi- 
taine ; Yan Ysegben , dit-on, porta un coup au chef, qui le 
poignarda sur-le-cliamp. Ce fut le capitaine Van Yseghen qui 
communiqua au public, en octobre dernier, par le journal de Pé- 
nang , la nouvelle du meurtre du capitaine Wilkins , du navire 
américain Y Eclipse , à Muckie , et il paraîtrait que le capitaine 
Duverger avait confondu les circonstances relatives à cette cata- 
strophe avec celles de l'acte de violence plus récent dont le capi- 
taine Van Yseghen a été victime. » V. D. 



^^P^F 



DANS L'OGEANIE. 89 

fut très-ffai. M. Bonhom en fit les honneurs avec 1839. 



» 



Juin. 



une grâce parfaite. La table était des mieux servies. 
Nous reçûmes un accueil des plus flatteurs. La con- 
versation roula sur les derniers événements de la 
Chine, qui, à cette époque, comme je l'ai déjà dit, 
occupaient tous les esprits. 

M. Bonhom a le rang et le titre de gouverneur 
de province ; sa juridiction s'étend sur les trois éta- 
blissements de Pénang, Malaca et Sincapour; il ré- 
side alternativement dans chacun de ces établisse- 
ments, administrés par des résidents particuliers. 
Au sujet de l'événement de VJglaé, il avait reçu 
une demande des Français datée de Poulo-Pénang , 
dans laquelle on le suppliait de faire intervenir 
le gouvernement anglais en faveur des Français. 
Il me communiqua cette pièce ; mais, je le répète, je 
ne pouvais rien faire de plus que de prévenir le minis- 
tre de la marine de l'insulte faite aji pavillon français. 

L'évêque de Nilopolis, chez qui j'avais déjeuné la r'juiUet. 
veille, m'avait manifesté le désir de se rapprocher du 
consul américain , dont il m'avait entendu louer les 
dispositions favorables envers les Français. Je résolus 
en conséquence de les réunir à ma table dans la jour- 
née du lendemain pour déjeuner en compagnie de 
M. Jacquinot et dé plusieurs officiers des deux cor- 
vettes. M. Balestier, à qui j'avais fait des ouvertures 
à cet égard , m'avait répondu que le seul reproche 
adressé à nos missionnaires était une grande intolé- 
rance qui s'étendait même sur leurs propres coreli- 
gionnaires. J'avais appris en effet que les Portugais 



90 VOYAGE 

1889. entretenaient aussi dans ces îles des missions reli- 
gieuses, et j avais appris aussi qu il existait une haine 
très-grande entre M. de Courvoisier et l'évêque por- 
tugais , haine qui se traduisait souvent en excommu- 
nications réciproques dans les églises d'un même 
culte, et jusque dans la chaire apostolique. Pendant 
le déjeuner, j'eus lieu de remarquer que les reproches 
adressés à nos missionnaires sur leur intolérance re- 
ligieuse étaient justement mérités. 

Dans sa visité à mon bord, M. Févêque de Nilopo- 
lis s'était fait accompagner du prêtre chinois dont j'ai 
déjà parlé, et d'un abbé qui attendait son tour, di- 
sait-il , pour aller briguer la couronne des martyrs 
dans le royaume du Japon. A ce sujet , M. de Cour- 
voisier se plaignit hautement du capitaine Laplace , 
commandant la frégate VArtémîse , à l'occasion de sa 
conduite en Cochinchine, où il aurait pu, ajoutait-il, 
sauver la vie d'un missionnaire condamné à mourir, 
s'il avait voulu faire quelques démonstrations en sa fa- 
veur. Du reste, M. Balestier fit tout ce qui lui était pos- 
sible pour établir entre lui et nos prêtres français des 
relations amicales qui ne pouvaient être que très- 
avantageuses dans l'intérêt de nos missions. Le soir 
il nous réunit de nouveau tous à dîner chez lui ; ce 
fut là que nous nous fîmes nos adieux. Nos regrets fu- 
rent réciproques ; pour ma part, j'étais profondément 
touché de l'amitié qu'ilm'avaittémoignée, et je cher- 
chais à lui exprimer toute ma reconnaissance pour 
les services sans nombre qu'il nous avait rendus. 

Il était près de onze heures lorsque je ralliai mon 



DANS L'OCÉANIE. ^' 

bord. Tous les préparatifs d'appareillage étaient faits; ^isag. 
le lendemain matin nous devions être sous voile ; mais 
avant de quitter le mouillage, suivant notre habitude, 
nous récapitulerons succinctement les remarques 
que nous avons faites. 

Sincapour, bâtie sur l'île du même nom , s'élève 
au fond d*une baie , sur un terrain plat ; elle est ados- 
sée à deux collines séparées par une lagune qui forme 
un port pour les petits bateaux. Cette lagune est peu 
profonde et se trouve presque à sec lorsque la mer est 
basse. La ville est divisée en plusieurs quartiers sé- 
parés par un canal peu profond, dans lequel s'enga- 
gent les embarcations qui veulent accoster le rivage. 
Du mouillage on aperçoit sur la droite du canal une 
plaine vaste et uniforme , sur laquelle sont assises les 
maisons de campagne des Européens qui composent 
le quartier neuf. Ces habitations, construites avec 
luxe, sont entourées par des clos destinés à former des 
jardins. Cette partie de l'île, qui jadis dut être cou- 
verte par des forêts séculaires , est aujourd'hui pres- 
que entièrement dégarnie d'arbres. Les plantations 
nouvelles , créées par les Européens , sont trop jeunes 
encore pour donner un ombrage si salutaire dans ces 
contrées de la zone torride. A gauche du canal s'élève 
le quartier chinois, beaucoup plus étendu que le 
premier. Là s'élèvent de nombreuses habitations en- 
tassées les unes près des autres , à la manière de nos 
villes d'Europe ; toutes sont garnies de galeries exté- * 
rieures, destinées à garantir les magasins et les pro- 
meneurs des rayons brûlants du soleil. La majeure 



92 VOYAGE 

1.839. partie des boutiques s'ouvrent sur les quais, où s'a- 
gite une population nombreuse. C'est dans ce quar- 
tier que se trouve la pagode chinoise ; elle a été con- 
struite aux frais des Chinois les plus riches de cette 
ville, en reconnaissance sans doute des fortunes 
énormes que beaucoup d'entre eux y ont déjà réali- 
sées. C'est un beau temple , dont toutes les colonnes 
en granit sont ornées de sculptures délicates , et dans 
lesquelles le dragon symbolique joue toujours un 
grand rôle. Tous les édifices publics , les magasins de 
l'État sont placés dans le quartier européen, où se 
trouvent des rues larges et belles. Quelques cabanes, 
construites avec des bambous, s'élèvent sur la lagune 
marécageuse qui se trouve au fond du port. Là se trou- 
vent aussi réunis une infinité de petits bateaux , qui 
forment, parleur réunion, une espèce de ville flottante 
habitée par les Malais. Ces hommes sont appelés, en 
raison de leur manière de vivre, Orang-Laaut (hommes 
de mer). Malgré la petitesse de ces bateaux, des fa- 
milles entières paraissent vivre à leur aise dans cet 
espace rétréci , comme si elles étaient dans un grand 
vaisseau. Les Malais exercent en général la profes- 
sion de pêcheurs et de bateliers. On rencontre en 
effet à Sincapour, comme dans toute l'Inde, les Dau- 
bachis, qui spéculent sur l'arrivée des voyageurs pour 
se faire leurs domestiques et leurs conducteurs. Pour 
une somme très-modique , on peut avoir son Dauba- 
chi , qui non-seulement vous dirige dans les prome- 
nades que l'on fait à terre , mais qui possède toujours 
une embarcation à votre disposition. 



DANS L'OCÉANIE. ' 93 

Nulle part la population n'est plus mélangée qu'à ^^P* 
Sincapour ; en outre des Européens , on y rencontre 
des Chinois , des Malais , des Arabes , des Indous , 
des Malabars , et même quelques Siamois ; tous spé- 
culent sur le commerce , l'industrie y est presque 
nulle, et l'agriculture à fait peu de progrès. Cepen- 
dant, depuis quelques années, on a introduit le mus- 
cadier , le caféier , la canne à sucre , dont on espère 
retirer de grands produits. Pendant longtemps la na- 
ture du commerce d'entrepôt , qui a fait la prospérité 
de la colonie , a suffi aux habitants ; mais ensuite , la 
nécessité de rendre l'île productive par elle-même 
s'est fait sentir. Dans ce but , toutes les idées se sont 
tournées vers la culture d'un sol riche par lui-même 
et situé sous le climat le plus favorable. Le gouver- 
nement de la compagnie des Indes étant propriétaire 
de tout le sol qu'il a acheté des princes malais , il a 
fallu s'adresser à lui pour avoir des concessions de 
terrain. Le voisinage de la Chine et de l'Inde, ces 
deux grandes officines, a facilement procuré des 
bras aux premiers cultivateurs et favorisé leurs en- 
treprises. Encouragés par le succès, beaucoup de 
capitalistes ont obtenu des concessions ; leur nombre 
a fini par s'accroître tellement que, suivant toute pro- 
babilité, cette petite île sera bientôt totalement culti- 
vée. Jusqu'àce jour la compagnie n'a exigé que de très- 
légers impôts des concessionnaires; mais au bout de 
quinze années elle doit rentrer dans la possession 
des terrains qu'elle n'a abandonnés que provisoire- 
ment. Les cultivateurs sont aujourd'hui en instance 



Juillet 



94. VOYAGE 

1839. afin d'obtenir la propriété définitive , sauf à payer un 
impôt plus fort. Tout porte à croire que la compa- 
gnie adoptera prochainement le système suivi par le 
gouvernement anglais dans ses colonies de l'Austra- 
lie. La prospérité agricole de Sincapour dépend de 
cette décision. La compagnie elle-même a intérêt à 
ce qu'il en soit ainsi , car elle ne retirerait rien de ses 
terrains , s'il ne se présentait personne pour les exploi- 
ter. Lorsque l'île sera entièrement en rapport, l'essor 
qu'auront pris les entreprises agricoles ne pourra pas 
s'arrêter là ; les capitalistes tourneront leur activité 
vers le continent adjacent où il reste encore tant de 
forêts à défricher et des terrains féconds à exploiter. 
De temps à autre, les plantations sont fréquemment 
ravagées par les tigres qui viennent à la nage du con- 
tinent, et qui, dit-on, abondent dans l'île. « Ils rôdent, 
dit M. Dubouzet, jusque près des maisons de cam- 
pagne les plus voisines de la ville. Quelques jours- 
avant notre arrivée, un Malais avait été dévoré par un 
de ces féroces animaux, et on m'assura que ces acci- 
dents étaient assez fréquents. Les Malais, par une idée 
superstitieuse, ne cherchent à les détruire que lors- 
qu'ils ont dévoré un membre de leur famille. Si Sin- 
capour n'était habité que par eux, les tigres feraient 
encore pendant longtemps la désolation de l'île ; 
mais heureusement les Chinois n'ont pas les mêmes 
idées. L'intérêt, tout-puissant pour eux, les porte à 
leur faire la chasse , bien plus encore que leur 
propre conservation. La chair, et toutes les parties 
du corps de cet animal , sont très-appréciées dans le 



DANS LOGEANTE 95 ^ 

céleste empire ; on leur attribue des qualités mer- i839- 

^ Juillet. 

veilleuses qui les font rechercher des gourmets ; la 
peau est regardée comme un ornement précieux , la 
graisse, les entrailles, et surtout la cervelle, sont des 
agents appelés à jouer un grand rôle dans la phar- 
macopée chinoise. On croit, en Chine, qu'en man- 
geant cette chair , on acquiert une partie de la vigueur 
musculaire et du courage de l'animal ; aussi , on la 
conserve avec grand soin pour la vendre à un prix 
élevé sur le marché de Canton, On cite, à Sincapour, 
un Chinois comme ayant fait sa fortune avec un de ^ 
ces animaux qu'il avait eu le bonheur de détruire. Il 
avait réussi, en le détaillant, à faire monter le prix 
de ce gibier à l'énorme somme de 350 piastres (près 
de 2,000 fr.). Ces goûts si singuliers des Chinois, 
éviteront probablement au gouvernement anglais la 
nécessité de donner une prime pour détruire les ti- 
gres. Lorsque File sera entièrement défrichée , il est 
probable que ces animaux ne s'aventureront plus 
guère à y venir du continent , et qu'ils ne forceront 
pas la pacifique Sincapour à établir des postes mili- 
taires pour repousser une pareille invasion. » 

Tous les navigateurs qui ont visité Sincapour en ont 
vanté la beauté et la prospérité ; ainsi que le mer- 
veilleux accroissement de cette moderne Tyr, dont la 
fondation ne remonte qu'à une trentaine d'années ; 
c'est, en effet, un des plus beaux résultats qu'ait ob- 
tenus la puissance britannique si habile à coloniser. 
La position de Sincapour est, sans contredit, une des 
plus heureuses du globe, et des plus favorables pour 



96 VOYAGE 

1839. un commerce d'entrepôt. Placée entre les mers de 

Juillet. ^ 

rinde et celles de la Chine, elle a pu devenir un mar- 
ché où s'échangent toutes les denrées du céleste em- 
pire contre les produits européens. Aussi, Sincapour, 
destiné à n'être qu'un simple comptoir, est rapide- 
ment devenu un des marchés les plus importants du 
monde ; c'est à sa position sur le globe, à la vaste 
étendue du commerce et des domaines de ses maî- 
tres , aux franchises de son port , que cet établisse- 
ment doit ses richesses et son importance. C'est à 
Sincapour que se donnent rendez-vous les nombreu- 
ses flottes de jonques chinoises et de praos malais 
qui se confient volontiers aux tranquilles eaux des 
Moluques, mais qui hésiteraient à se lancer dans les 
vastes mers de l'Inde. Un comptoir européen, placé 
là, à la limite que peuvent atteindre les vaisseaux de 
la Chine chez qui la construction des navires est en- 
core dans l'enfance, ne pouvait manquer de devenir 
le dépôt des principales transactions de ces peuples ; 
mais ce qui ajoute encore ici aux avantages déjà si 
grands de la position de Sincapour, c'est cet immense 
commerce britannique qui possède à lui seul presque 
tous les marchés du monde. A côté de Sincapour s'é- 
lève le pavillon hollandais, et cependant , l'établisse- 
ment de Rliio, occupé par les Bataves, semble végéter 
à peine à côté de cet essor rapide de la colonie an- 
glaise ; c'est que Sincapour est admirablement placé 
pour servir d'intermédiaire entre la Chine et les maî- 
tres de l'Inde, tandis que Batavia , le centre du mo- 
nopole hollandais, est le véritable entrepôt où se font 



DANS L'OCEAN ÏE. 97 

les échanges des denrées d'Europe contre toutes les isso. 

^ Juillet. 

productions asiatiques. 

Au moment de notre passage régnait la mousson 
duS.-O. ; c'était l'époque dont profitent les jonques 
pour retourner à Canton. Les arrivages de la Chine 
étaient suspendus jusqu'à l'époque de la mousson 
du N.-E. Aussi fûmes-nous surpris de ne trouver 
mouillées sur la rade que peu de barques chinoises , 
tandis que nous y remarquâmes quinze bâtiments 
anglais , parmi lesquels on comptait trois grands na- 
vires de la compagnie : nous y trouvâmes encore un 
trois-mâts français et un brig espagnol. Il est pro- 
bable , comme le pensait M. Bonhom, que les événe- 
ments qui venaient de se passer dans la Chine avaient 
éloigné de la rade les navires de cette nation, qui la 
fréquentent habituellement. 

Jusqu'ici , les Anglais ne paraissent avoir attaché à 
la position de Sincapour qu'une importance purement 
commerciale, sans songer à s'y créer une position mi- 
litaire. Tous les travaux de défense se bornent à l'é- 
tablissement d'une petite batterie construite sur les 
bords de la mer à côté du débarcadère. Ces quelques 
canons sont plutôt destinés à rendre-les saints d'u- 
sage que les navires étrangers font à la ville, ou bien 
encore à prémunir la colonie contre les courses des 
pirates malais , qu'à défendre la colonie contre des 
agressions européennes. La garnison de la ville se 
compose de deux ou trois compagnies de cipayes qui 
suffisent à peine à maintenir l'ordre dans la cité. Les 

forces navales que l'Angleterre entretient sur la rade 
vil. 7 



98 VOYAGE 

jumet ^^ ^^^^ guère plus considérables. Nous n'y vîmes 
qu'un seul bateau à vapeur, armé de canons, des- 
tiné à donner la chasse aux pirates qui ont choisi 
pour théâtre de leurs forfaits les canaux qui sépa- 
rent les nombreuses îles de l'Archipel indien. 

On évalue aujourd'hui à vingt-trois mille habitants 
la population de Sincapour ; dans ce nombre les Chi- 
nois comptent pour quinze mille , et les Européens 
seulement pour deux cent soixante-dix ; encore , parmi 
ceux-ci il y en a beaucoup qui n'ont d'européen 
que le costume , la religion et les habitudes. Bien 
que les habitants soient traités par les lois du pays 
avec une égalité parfaite, la supériorité des Euro- 
péens est reconnue par tout le monde , car, malgré 
leur petit nombre, ce sont eux qui, par leur présence 
et leurs capitaux, font naître la confiance et impri- 
ment de l'activité au commerce : ils sont la clef de 
voûte de la colonie, qui, sans eux, s'éteindrait infail- 
liblement : les Chinois, tout orgueilleux qu'ils sont, 
reconnaissent qu'ils seraient impuissants à la soutenir 
seuls, malgré leur activité et leur esprit industrieux. 
La compagnie des Indes à laquelle appartient l'éta- 
blissement , n'y entretient encore que trois à quatre 
cents soldats indiens pour sa garde et sa police : l'ac- 
tion de celle-ci s'aperçoit à peine , malgré les dispo- 
sitions turbulentes de tous les Malais dont les bateaux 
affluent à Sincapour. La seule précaution que l'on 
prend à leur égard , c'est de ne pas les laisser des- 
cendre à terre avec leurs armes; ils se soumettent à 
cette mesure rigoureuse plus facilement qu'on ne 



DANS L'OCÉANIE. 99 

devrait l'attendre de leur défiance naturelle , et fré- /«f^ 
quentent de plus en plus la colonie. 

Sincapour est pour eux un entrepôt d'armes et de 
poudre qu'ils ne peuvent pas se procurer dans les 
pays voisins soumis aux Hollandais. Pour lutter avec 
cet établissement , la compagnie hollandaise a fait en 
vain de Rhio un port franc. Les habitudes de mono- 
pole ont empêché les Malais de croire ce projet sin- 
cère , et ils n'en ont pas moins continué à fréquenter 
le comptoir anglais qui est devenu aujourd'hui le 
rendez-vous commercial de tous les peuples de la 
Malaisie qui n'ont pas encore' subi le joug. 

Sincapour est une excellente relâche pour les na- 
vires qui fréquentent ces parages ; non-seulement ils 
peuvent y faire de l'eau facilement , mais en général 
ils sont encore assurés d'y trouver des vivres en 
abondance et à meilleur marché qu'à Batavia; ils 
n'ont pas à redouter pour leurs équipages ces fiè- 
vres dangereuses que les marins européens gagnent à 
fréquenter les rivages de Java. Pendant notre court 
séjour sur la rade , j'envoyai fréquemment nos équi- 
pages en permission à terre, et je n'eus jamais à me 
repentir de cette détermination. Si j'avais pu prévoir 
toutes les ressources de la colonie anglaise, je me 
serais bien volontiers dispensé de relâcher à Batavia. 

Plusieurs personnes m'ayant assuré que dernière- 
ment le sultan de Solo avait manifesté par écrit , dans 
une lettre adressée au roi des Français, l'intention 
de contracter un traité de commerce avec la France , 
je résolus de condjiire nos corvettes vers ces îles; 



100 VOYAGE 

mais je voulais visiter auparavant les terres de Bor- 
/umet. ^^^ ' que j'étais depuis longtemps désireux de con- 
naître. M. Brook, riche armateur anglais, qui avait le 
projet de les visiter aussi, se trouvait sur la rade en 
même temps que nous. Il comptait faire plusieurs 
échelles dans la partie septentrionale de l'île , et re- 
monter la rivière de Bornéo ; mais je ne pouvais l'at- 
tendre, parce qu'il devait rester quelques jours en- 
core à Sincapour ; et d'ailleurs je ne pouvais donner 
que peu de temps à la reconnaissance de ces terres , 
et je ne comptais faire qu'une courte relâche à la ri- 
vière de Sambas , sur les bords de laquelle se trouve 
le principal établissement hollandais ^. 

* Notes 7, 8, 9, 10 et 11. 



BANS L'OCÉANIE. 101 



CHAPITRE LL 

Traversée de Sincapour à l'embouchure de la rivière Sambas.— 
Séjour sur la côte occidentale de Bornéo. — Traversée de 
Bornéo à Solo. 

Le 2 juillet, vers les huit heures du matin, nous 2 Juiiiet. 
étions sous voile et nous faisions route pour sor- 
tir du détroit, mais la brise était si faible que nous 
eûmes beaucoup de peine à nous dégager du groupe 
des navires au milieu desquels nous avions mouillé. 
11 nous fallut ensuite deux journées entières pour 
franchir le détroit , dont la sortie est étroite et em- 
barrassée par des récifs dangereux. Enfin , après qua- 
rante-huit heures de calmes presque constants , une 
j olie brise de S. -S. -E. nous fit perdre de vue ces terres 
asiatiques, et nous poussa rapidement vers notre but. 

Nous avions aperçu de fort loin la plus sud des 
îles Anambas , l'île Victory , et quelques autres 
terres peu importantes , lorsque , dans la matinée s Juillet. 
du 8 , la vigie signala les terres de Bornéo, Comme 
à Java et à Sumatra , la côte est formée par une 



102 VOYAGE 

i85d. terre basse et boisée , dominée de distance en dis- 

Juillet. ' 

tance par de petits monticules. Dans l'intérieur, 
nous aperçûmes quelques sommets de hautes mon- 
tagnes généralement couvertes d'arbres jusque dans 
les parties les plus élevées. Je ne m'estimais alors 
qu'à une petite distance de l'embouchure de la ri- 
vière Sambas; mais nous avions été drossés la veille 
par des courants tellement rapides , que je ne devais 
pas compter sur notre latitude estimée. Malheureu- 
sement le temps était couvert, et nous étions trop loin 
encore de midi pour que les observations astronomi- 
ques pussent faire cesser toute incertitude. Je dus 
continuer à m' élever dans le sud en interrogeant du 
regard tous les points delà côte que nous parcourions. 
Enfin, nous aperçûmes la rivière. Son embou- 
chure est dominée par une montagne conique assez 
remarquable, et qui eût été un excellent point 
de reconnaissance pour nous , si nous l'eussions 
connu d'avance. Favorisés par une belle brise, nous 
ne tardâmes pas à nous rapprocher de la côte; 
mais nous en étions encore éloignés d'au moins trois 
ou quatre milles, lorsque la sonde ne rapportant 
plus que huit brasses de fond , je donnai l'ordre de 
laisser tomber nos ancres. Il était alors à peu près 
midi , je ne pouvais entrer dans la rivière , et notre 
mouillage était trop mauvais pour songer à y faire ' 
un séjour de quelque durée. Je voulus au moins 
utiliser le reste de la journée en envoyant à terre 
MM. les naturalistes. Les deux grands canots furent 
mis à la mer, et bientôt ils atteignirent l'embou- 



DANS L'OGEANIE. 103 

cliure de la rivière, qu'ils ne quittèrent ensuite isso. 

^ ^ Juillet. 

que dans la soirée, pour gagner le bord. Il était près 
de minuit lorsqu'ils rallièrent. Le grand canot de 
V Astrolabe , commandé par M. Demas, et qui portait 
l'ingénieur avec tous ses instruments de physique, 
fît une course à peu près inutile. Il constata , il est 
vrai, qu'il restait fort peu d'eau sur la barre de la 
rivière (deux brasses ou dix pieds) , mais il ne prit 
terre nulle part. M. Demas remonta son cours l'es- 
pace d'environ deux milles , et trouva constamment 
le rivage envahi par les palétuviers dont le pied bai- 
gné par les eaux était recouvert par une vase noire et 
fétide. Les officiers de la Zélée furent mieux avisés, 
ils débarquèrent sur une presqu'île où ils purent col- 
lecter quelques échantillons précieux d'histoire na- 
turelle. M. H. Jacquinot faisait partie de la corvée , et 
c'est à lui que revinrent les honneurs de la journée ; 
il rapporta un très-beau singe d'une espèce rare, et 
qui était vivement désiré pour le Muséum de Paris. 
Voici le récit qu'il me fit de sa fructueuse course : 

« .... A Banjer-Massing , il nous avait été donné de 
fouler pendant tout un jour la terre de Bornéo , mais 
ici c'est pendant une heure ou deux seulement que 
nous devons essayer de soulever un coin du voile qui 
environne cette île mystérieuse. 

»Nous sommes à l'embouchure delà rivière dé 
Sambas , les navires ont jeté l'ancre , un canot de 
Y Astrolabe est envoyé pour reconnaître la direction 
que suit le fleuve avant de se jeter dans la mer. Un 
canot de la Zélée l'accompagne et doit prendre terre 



104 VOYAGE 

1839. pour s'efforcer de recueillir quelques-unes des cu- 

Juillet. ^ ^ ^ 

rieuses productions de cette grande île. 

» Ces deux embarcations ont quitté le bord , elles 
s'éloignent rapidement et s'avancent dans les eaux 
jaunes du fleuve. Le paysage qui se déroule à nos 
yeux est peu accidenté; partout d'épaisse» forêts qui 
s'avancent jusque dans la mer, et dont les abords 
doivent être inondés pendant le flux. De loin en loin, 
sur la plage déserte se détache la silhouette allongée 
d'un gros oiseau gris, immobile sur une de ses lon- 
gues pattes : c'est le patient marabout qui guette sa 
proie. 

» Nous avions doublé les pointes qui formaient les 
dernières limites du fleuve, il se détournait à gauche, 
puis se courbait de nouveau pour disparaître au mi- 
lieu des arbres. 

» A droite, non loin du rivage, nous vîmes avec sur- 
prise, s' élevant au milieu de l'eau, une case bâtie sur 
des pieux; cette case, solidement construite en plan- 
ches et en bambous , me rappela la maison du lac 
Ontario de Cooper. Elle en était la représentation 
exacte , et avait sans doute été construite dans le 
même but, c'est-à-dire pour se mettre à l'abri des 
ennemis et des bêtes féroces. Quelques petites out 
vertures s'y faisaient à peine remarquer. Une petite 
plate-forme l'entourait , et de légères pirogues se ba- 
knçaient amarrées aux pieux. A notre approche, 
deux ou trois Malais en sortirent ; la vue de deux ca- 
nots chargés d'hommes armés parut beaucoup les 
effrayer» Nous leur fîmes diverses questions, ils y 



PI. GXXXVIl. 



BANS L OCEANIE. 105 

répondirent à peine, la crainte les dominait, nous is^'^^. 

^ r » Juillet. 

ne pûmes rien en tirer. 

» Le canot de V Astrolabe se prépara alors à remonter 
le cours du fleuve , et le nôtre accosta au rivage , 
derrière la case ; chacun de nous disposa son fusil et 
entra dans la forêt qui s'étendait de tous côtés. 

» Devant nous, à quelque distance, s'élevait un bou- 
quet de grands arbres qui dominaient tous les autres; 
en approchant nous vîmes toutes les branches s'agi- 
ter , et des animaux bondir et s'élancer de tous côtés, 
mais la rapidité de leurs mouvements était telle , que 
l'œil ne pouvait saisir leurs formes. Pour quelques-uns 
d'entre nous c'étaient des oiseaux , pour les autres 
une troupe de ces grandes chauves-souris , commu- 
nes dans ces contrées. 

» Cependant nous nous dispersâmes ; accompagné 
de M. Gaillard , je me dirigeai vers le bouquet d'ar- 
bres et j'examinai attentivement si quelqu'un dé ces 
animaux ne serait point resté. Après avoir exploré 
avec soin toutes les branches, j'aperçus au milieu 
d'un feuillage épais, un petit espace jaunâtre qui me 
sembla couvert de poils. Je tirai à tout hasard. Je 
m'attendais à voir tomber quelque petit animal, 
mais quelle ne fut pas ma surprise , en voyant les 
branches se briser avec fracas, et une énorme masse 
venir rouler à mes pieds. C'était un singe de la plus 
grande espèce , que je reconnus de suite pour être 
le Nasique. 

» C'était une femelle pleine ; le développement de 
son abdomen l'avait portée à se cacher , tandis que 



106 VOYAGE 

1839. lereste de la bande s'enfuyait; la pauvre bête n'était 
que blessée , et faisait entendre des cris plaintifs , 
nous la prîmes par les pattes et la portâmes dans le 
canot. Cette espèce de singe est remarquable par un 
long nez proéminent qui lui donne la plus grande 
analogie avec la figure humaine ; la peau de la face , 
dénuée de poils et de couleur basanée, augmente 
encore cette ressemblance. Cette capture me fit 
beaucoup de plaisir , c'était un des desiderata du Mu- 
sée, et l'Académie, dans ses instructions, nous l'avait 
spécialement recommandé. 

» Cependant un des Malais de la case , enhardi par 
notre attitude pacifique , avait détaché une de ses 
pirogues et avait abordé auprès de nous. En voyant 
notre singe, il nous fit comprendre qu'il allait nous 
en faire trouver d'autres et nous fit signe de le sui- 
vre. Une colline dominant les environs s'élevait à 
notre gauche, elle était couverte de grands arbres 
entremêlés de lianes, de broussailles et d'arbustes 
pressés et confondus; ce fut au milieu de ce lacis 1 
dnextricable , que notre Malais entreprit de nous 
frayer un chemin; il écartait les branches, se bais- 
sait, rampait avec une agilité surprenante, nous 
avions beaucoup de peine à le suivre. Après un quart 
d'heure de cette marche fatigante , nous arrivâmes 
au sommet, harassés et accablés par une chaleur 
brûlante. Cet endroit était dépourvu d'arbres, nous 
ne vîmes aucune apparence de Nasiques, mais nous 
fûmes bien dédommagés par le panorama qui s'offrit 
à nos yeux. 



DANS L'OCEANIE. . 107 

» A nos pieds s'étendait la forêt sombre et impéné- i^^q. 

^ ^ Juillet. 

trable ; au delà , à deux lieues environ , elle s'inter- 
rompait tout à coup ; un charmant paysage lui suc- 
cédait : c'étaient de riants villages, de jolies habitations 
éparses au milieu d'une verte campagne et entourées 
de cultures régulières. On eût pu se croire transporté 
sur quelque point de la France ! 

)) Notre admiration égalait notre surprise : certes 
nous étions loin de nous attendre à un si grand con- 
traste , à trouver la civilisation au milieu d'un pays 
sauvage , des cultures admirables entourées de forêts 
vierges. Nous éprouvions un immense désir d'aller 
jusque-là, de visiter ce coin de terre, si riant, cet 
oasis qui nous apparaissait comme un effet de mi- 
rage , ou un tableau magique. Mais hélas ! déjà l'heure 
nous pressait , il fallait songer à retourner à bord de 
nos navires dont nous apercevions au loin les bril-^ 
lants pavillons flotter à la brise. Notre guide nous 
fît comprendre que ces villages étaient une colonie 
récente fondée par les Chinois. 

» Après avoir redescendu la colline, nous essayâmes 
M. Ducorps et moi , de pénétrer dans cette épaisse 
^ forêt ; nous avançâmes en nous déchirant aux ronces, 
en enfonçant dans la ,vase de ce sol marécageux ; nous 
avions fait une centaine de pas, lorsque des rugisse- 
ments affreux se firent entendre à peu de distance ; 
nous nous hâtâmes de rebrousser chemin, et nous 
revînmes plus vite que nous n'étions allés. 

» Quelques instants après, nous nous dirigions vers 
nos navires où nous arrivâmes sans mésaventure. Le 



I 



108 VOYAGE 

1839. canot de V Astrolabe fut moins heureux que nous: 

Juillet. '. , ^ 1* , , 

parti plus tard, il trouva un très-fort courant du a la 
marée, qu'il ne put surmonter, il lui fallut jeter l'ancre 
pour attendre un moment favorable, et il ne gagna 
V Astrolabe qu'au milieu de la nuit.... Le lendemain 
nïatin , nous étions déjà loin de Sambas, je montai 
sur le pont pour voir ce qu'était devenu mon singe. 
Je le trouvai couché dans la chaloupe, sur un lit fait 
avec soin de morceaux de toile à voile; l'infirmier à 
qui je l'avais confié lui avait posé une sangsue sur 
l'œil blessé, et entouré la tête de bandelettes; dans 
cet accoutrement la pauvre Nasique avait la plus gro- 
tesque figure qu'on puisse s'imaginer ; elle supportait 
tout sans se plaindre et tendait les mains vers ceux 
quil' approchaient. Elle faisait le sujet des naïfs com- 
mentaires des matelots qui l'entouraient sans cesse. 
L'un d'eux, en voyant ses dents usées et noircies, 
semblables à celles des Malais, s'écria : « Tiens! ces 
» femmes des bois , ça chique pourtant le bétel ! » 

» Le lendemain elle accoucha d'un petit singe 
mort , elle semblait aller mieux. J'eus un instant 
l'espoir de la conserver, mais au bout de deux jours 
elle expira. Mon ami Goupil dessina ses traits, qui 
seront perpétués par la gravure. Sa peau, prépa- 
rée avec soin , ornera un jour le Musée du Jardin-des- 
Plantes....» 
9 Je m'étais volontairement chargé de plusieurs pa- 

quets adressés au missionnaire Doty établi à Sambas ; 
mon intention était bien , en effet, d'aller dans mon 
embarcation visiter cet établissement hollandais. 



DANS L'OCEANIE. 109 

Les renseignements que nos officiers parvinrent à se i8.îo. 
procurer à terre des pêcheurs malais habitant une 
case, la seule qu'ils aient aperçue dans les abords de 
la rivière , m'apprirent que les naturels comptaient 
trois journées de marche dans la rivière pour la re- 
monter jusqu'au poste néerlandais. M. Demas avait 
trouvé un courant très-rapide , et les canotiers qui 
avaient fait partie de l'équipage du canot étaient 
rentrés paraissant écrasés par la fatigue; je craignis 
avec raison que si nos équipages avaient encore 
à supporter plusieurs corvées de ce genre, ils 
n'attrapassent facilement des dyssenteries et des 
fièvres sur ces côtes marécageuses , surtout avec 
le soleil brûlant de ces contrées. J'avais donc fa- 
cilement renoncé à tout projet de visite à l'éta- 
blissement hollandais, mais je désirais vivement 
disposer de ma journée pour me rendre au village 
chinois de Piimankaù, que l'on m'avait assuré n'être 
pas très-loin de l'embouchure de la rivière. J'aurais 
été curieux de voir cette colonie indépendante du Cé- 
leste Empire, qui a choisi la grande terre de Bornéo 
pour y planter ses tentes, et qui, chaque année, se re- 
crute de nouveaux venus sortis de la Chine, souvent 
pour n'y rentrer jamais. Malheureusement notre 
mouillage était détestable, le moindre coup de vent 
pouvait perdre nos navires, et le temps était des plus 
menaçants , à mon grand regret je crus devoir renon- 
cer à tous mes projets et remettre à la voile sur-le- 
champ. 
Le courant de la marée montante nous portait 



110 VOYAGE 

1839. vers la côte ; la brise, quoique assez forte, permettait à 

Juillet. 

peine à nos corvettes couvertes de toutes leurs voiles 
de le refouler pour s'éloigner de la terre. Au moment 
où nous étions encore par le travers de la rivière , 
nous aperçûmes une embarcation assez grande qui 
en sortait et qui avait l'air de se diriger sur nous. 
Elle portait pavillon hollandais et paraissait vouloir 
communiquer. Désireux de faire parvenir les paquets 
dont je m'étais chargé, je fis mettre nos corvettes en 
panne pour faciliter à l'embarcation les moyens de 
nous rapprocher, mais cette manœuvre faillit nous 
être fatale ; rapidement entraînés par les courants , 
nos navires ne se trouvèrent plus que par trois 
brasses d'eau (15 pieds) : quelques minutes plus tard, 
et nous étians échoués. Nous eûmes bien vite orienté 
nos voiles et évité tout danger ; l'embarcation avait 
aperçu nos signes et bientôt aussi elle fut à nos 
côtés. Elle était montée par cibq hommes; je fis de- 
mander le chef dans ma chambre et je lui fis servir 
du vin : il me dit qu'il était patron de prao du sultan 
de Saml^as ; il se chargea volontiers de mes paquets-; 
qu'il me promit de remettre à M. Êloem^ résident de 
Sambas , afin de les faire parvenir à M. Doty. Cet ^ 
homme paraissait très-intelligent; bien qu'il ne com- 
prît pas un seul mot du langage que je pouvais lui 
tenir, il saisit bien vite quelle était la mission que 
je lui confiais, et j'ai la conviction qu'il l'a ponctuel- 
lement remplie. Il me demanda mon nom , celui de 
nos navires, quelle était leur nature, d'où nous ve- 
nions, où nous allions, puis il s'embarqua et s'éloigna 



DANS LOGEANTE. ' 111 

de nous rapidement, en se laissant emporter dans le i?39. 
sud parles courants demarée. Cette embarcation appar- 
tient, comme me l'a dit son patron, au sultan de Sam- 
bas, elle paraît bien construite et suffisamment grande 
pour porter 15 à 18 hommes; elle est armée d'une ca- 
ronade, et garnie de très-bonnes voiles ; son avant est 
surmonté par une tête d'oiseau sculptée ; il est pro- 
bable qu'elle est destinée à croiser vers l'embouchure 
de la rivière afin d'en éloigner les contrebandiers. 
Son grand mât était surmonté d'une flamme et d'un 
pavillon blanc encadré dans un liséré bleu, au milieu 
duquel se trouvaient tracées les deux lettres N. I. 
Dans la journée nous aperçûmes encore plusieurs 
autres embarcations paraissant aussi grandes que 
celle qui venait de nous quitter; mais elles longèrent 
la côte sans chercher à nous accoster. 

A une heure le coup de vent éclata , le tonnerre 
tonnait de tous côtés, les éclairs se succédaient avec 
rapidité , en un instant nous dûmes amener toutes^ 
nos voiles pour laisser passer la tourmente ; heureu- 
sement elle fut de courte durée : à la nuit, le temps 
redevint beau et nous pûmes continuer à nous élever 
dans le nord, en nous tenant à une distance très-rai- 
sonnable de la côte. 

L'île de Bornéo, si importante par ses dimensions 
et ses produits, si intéressante par les peuplades dif- 
férentes qui l'habitent, est encore mal connue aujour- 
d'hui. Ses côtes, excepté dans le nord, sont dépour- 
vues de ports , et les bords de la mer sont presque 
partout envahis par les palétuviers qui croissent dans 



il2 VOYAGE 

1839. l'eau. Dans l'impuissance où les navigateurs se trou- 

Juillet. 

vent d'y mouiller leurs vaisseaux, ils sont venus 
rarement visiter ces rivages. Tout en regrettant vive- 
ment de ne pouvoir y faire un plus long séjour, je me 
félicitais de la détermination que j'avais prise de re- 
mettre à la voile dès le matin et avant que le vent 
soufflât avec force. Plus tard, dans notre relâche à Ti- 
mor-Goupang, je rencontrai M. Fan den Dungen Gro- 
novius, qui avait habité Bornéo pendant 12 ou 15 ans 
comme résident , soit à Sambas soit à Potianack , et 
il voulut bien me donner sur les productions de cette 
grande terre des renseignements qui ne peuvent man- 
quer d'intéresser notre commerce, et que je rappor- 
terai ici tels qu'ils m'ont été livrés *. 

* Ces renseignements sont tirés d'un manuscrit hollandais que 
j'ai trouvé dans les papiers de Dumont d'Urville , mais qui ne 
porte aucune signature. Lors de notre passage à Timor-Cou- 
pang, M. Gronovius, qui y était résident, me montra une carte 
très-détaillée de Bornéo et le manuscrit dont il est ici fait men- 
tion. La carte me fut, à cette époque, confiée par son auteur 
pour la publier dans l'histoire du voyage, elle est annexée au 
sixième volume ; elle porte les indications des lieux où se trou- 
vent les mines d'or, d'argent, de fer, etc. Ces indications ont 
été évidemment mises pour servir à la lecture du mémoire. 
A la date du 25 juin 1840, époque de notre passage à Timor- 
Coupang , on lit, dans le journal de d'Urville , cette phrase : 
// [M. Gronovius) m'a apporté et offert toutes ses noies de 
Bornéo^ donné une inscription trouvée sur une pierre près San- 
gouw. Le fac-similé de cette inscription ne fait pas partie du 
manuscrit. 

On lit encore dans le journal de d'Urville , à la date du 
25 juin 1840 (séjour sur la rade de Timor-Goupang), une note- 
relative à un fait important qui doit nécessairement trouver sa 



DANS L'OCEAINIE. 113 

» Le terrain de la côte de Bornéo est en général très- issa. 

Juillet 

plat ; il n'offre dans la rivière de Sambas que quelques 
hauteurs dispersées çà et là sans former de chaîne 
continue ; toutefois le pays est riche en métaux et 
en pierres précieuses , tels que or, diamant , fer, 
étain, pierre d'aimant, antimoine et cristal. Les fo- 
rêts sont abondamment pourvues d'arbres fruitiers 
de toute espèce ; le sagoutier, le bois de fer, celui d'é- 
bène y sont très-communs ; on y remarque aussi des 
joncs et des gommiers. 

))Dans les montagnes et sur les îles on trouve 
beaucoup de nids d'hirondelles, si recherchés par 
les Chinois ; la mer fournit des tortues , des holo- 
thuries et des perles. En général la côte occiden- 
tale de Bornéo est un pays très-riche ; malheureuse- 
ment les hommes qui l'habitent sont encore plongés 
dans la barbarie; l'agriculture, qui fait la ressource 
des États bien plus encore que les mines d'or et d'ar- 
gent, est encore dans l'enfance ; la culture du riz s'y 
trouve très-restreinte, bien que l'on puisse l'étendre 
avec beaucoup de succès ; presque tous les habitants 
de la côte de Bornéo se livrent au commerce et 
méprisent les travaux de la terre. Les plantations de 
riz sont insuffisantes même pour subvenir aux besoins 
des naturels. On apporte le grain , en quantité consi- 

place ici; la voici textuellemoiU i M. Gronovius a vu lui-même 
plusieurs individus hommes à queue de Bornéo , se prolongeant 
[la queue) jusqu'à 18 à 24 lignes^ ef de la grosseur de son petit 
doigt. lia affirmé ce fait positivement comme trésposifif. 

V. D. 
va. 8 



lli VOYAGE 

1839. dérable de Java et d'autres lieux. Le commerce pa- 

Juillet. ^ 

raît être la seule occupation des indigènes. 

» Sur les côtes ce sont les Chinois qui cultivent le 
riz , dans l'intérieur cette occupation appartient aux 
Dayaks ; les autres tribus ne s'en occupent pas. Les 
Chinois suivent autant que possible les procédés usités 
dans leur pays pour la culture du riz ; la très-grande 
rareté des bêtes à cornes ne permettant pas de les 
utiliser pour l'usage de la charrue, tous les défriche- 
ments se font à main d'homme ; ils retournent la 
terre avec une pelle , et ils en arrachent toutes les 
mauvaises herbes, puis ils les rassemblent en un 
monceau et y mettent le feu : la cendre est ensuite 
étendue sur le sol et sert aie fumer. Il faut à peu près 
cinq mois au riz pour croître et mûrir ; alors on le 
récolte, on le laisse ensuite sécher au soleil, et enfin 
on le broie à l'aide d'un moulin à main; on calcule 
que la récolte est de quatre-vingts à cent fois environ 
la semence. 

» Les Dayaks emploient un mode différent pour la 
culture du terrain ; ils choisissent généralement des 
champs élevés au-dessus du niveau de la mer, ils les dé- 
barrassent des arbrisseaux et des broussailles qui les 
couvrent et les brûlent sur place après les avoir laissés 
sécher un mois, ils en répandent les cendres sur le sol 
et ensuite le terrain est prêt à recevoir la semence. A 
l'aide d'un bâton pointu ils font des trous dans la terre, 
puis ils y mettent deux ou trois grains de riz, et avec le 
pied ils referment l'ouvertureen foulantle sol. Ilsont le 
soin de débarrasser les plants qui surgissent, des mau- 



DANS L'OCÉANIE. 115 

vaises herbes qui pourraient en arrêter la croissance, isao. 

Juillet, 
ils entourent leurs pièces de terre d'une haie afin de 

les préserver contre les dévastations des animaux qui 
peuplent l'île. Dans ce dernier mode de culture, le 
riz exige plus de six mois pour parvenir à sa matu- 
rité. Les Dayaks choisissent pour commencer leur tra- 
vail l'instant des chaleurs fixé parla mousson de Test, 
afin de brûler facilement les broussailles. La mousson 
de l'ouest amène ensuite des pluies fréquentes qui 
sont très -avantageuses pour faire mûrir le grain. 
Pour faire la récolte , les Dayaks enveloppent dans 
des linges deux doigts de la main droite et ils s'en 
servent pour arracher les tiges qu'ils font ensuite 
sécher au soleil , mais ils ne dépouillent le grain de 
son enveloppe que lorsqu'ils veulent en faire usage. 
Dans les meilleurs terrains les Dayaks ne récoltent pas 
plus de soixante à soixante et dix fois la semence. 

» Par suite d'un préjugé de ce peuple sauvage et de la 
persévérance qu'ils mettent à ne pas s'écarter des cou- 
tumes de leurs ancêtres , les Dayaks n'ensemencent 
jamais au delà de ce qui leur est absolument né- 
cessaire pour vivre ; cependant ils n'ont aucune in- 
dustrie. Il se procurent tout ce dont ils onl besoin , 
tel que le sel, le fer, les fils de cuivre, en donnant en 
échange le riz qu'ils ont récolté : il en résulte que 
leur commerce est très-borné. Souvent lorsque les 
champs en culture sont placés dans des lieux bas, ils 
sont dévastés par les grandes pluies qui sont aussi 
nuisibles que les petites pluies sont avantageuses ; 
alors la récolte est perdue, la famine désole ces mal- 



116 VOYAGÉ 

jumet heureux habitants qui sont obligés de chercher des 
racines pour se nourrir et qui souvent dévorent tou- 
tes sortes de vermine pour assouvir leur faim. Le 
plus souvent ces malheureux sauvages sont gouver- 
nés par des princes cruels et ambitieux qui ayant 
besoin d'argent se font les premiers commerçants de 
la tribu , et ne craignent pas d'enlever le peu de riz 
qui reste aux habitants. Ils profitent des moments de 
détresse pour demander le double et souvent le triple 
de la valeur des objets que leurs sujets sont forcés 
d'acheter à ces princes avides. 

« La canne à sucre n'est encore cultivée que parles 
Chinois ; elle est d'une excellente qualité et vien- 
drait facilement dans les terrains de Bornéo , mais 
jusqu'ici elle n'a été exploitée qu'avec des moyens 
très imparfaits. Les Chinois font usage de cylindres 
en bois pour presser la canne et en exprimer le jus ; 
ils se servent de moulins à bras sans jamais employer 
les bêtes à cornes qui, d'ailleurs , comme je l'ai déjà 
dit , sont très-rares dans l'île. On peut récolter en- 
viron 1200 picols^de sucre par an, mais, pour ob- 
tenir ce chiffre , il faut employer les plus grands ef- 
forts. La plus grande partie se consomme sur les 
lieux. Le sucre est de très-bonne qualité , il est gé- 
néralement supérieur à celui que l'on récolte à Java. 
Les moyens de transport sont faciles à cause des ri- 
vières ; d'un autre côté, la terre de Bornéo est encore 
abondamment pourvue de bois à brûler, en sorte que 

' Le picol vaut 125 livres. 



DANS L'OCÉAiNlE 117 

je ne doute pas que si la culture de la canne à sucre j'^^^^^^ 
se propageait dans l'île , elle fournirait bientôt 
des cargaisons considérables de sucre de qualité au 
moins aussi bonne que celui que l'on tire de Java. 

»0n rencontre dans les forêts beaucoup d'arbres 
de l'espèce désignée dans le pays sous le nom de 
Sagouer*, on en retire une espèce de sucre de couleur 
brune et d'un très-bon goût dont les habitants font 
le commerce ; les contrées de Tayang et de Siempcmg 
sont les plus renommées pour la culture du sagouer. 

» Sur les côtes et surtout dans les ports marécageux 
où lesBougines se sont établis, ils ont planté des jar- 
dins de cocotiers. Ces arbres donnent des fruits au 
bout de deux années et lorsqu'ils ont à peine quatre 
à cinq pieds de hauteur ; on attribue cette fécondité 
exraordinaire à la couche épaisse de détritus végé- 
taux qui recouvre le terrain des côtes. On ne trouve 
pas de cocotiers dans l'intérieur des terres , les ha- 
bitants du bord de la mer en font commerce avec ceux 
de l'intérieur et leur portent des noix de coco à un 
prix peu élevé. 

»La culture du café n'a été introduite dans le haut 
pays de Sambas qu'en 1823 ; à cette époque cette 
plante utile avait parfaitement réussi , en sorte q'il 
n'y a pas le moindre doute qu'elle ne puisse offrir 
des résultats avantageux ; mais les hostilités qui écla- 
tèrent entre les Hollandais et les colonies chinoises 
de l'île pendant les années suivantes entraînèrent la 
destruction de presque toutes les plantations de café. 
■* Ârenga saccharifera. 



118 VOYAGE 

1839* » Bornéo produit beaucoup de Sagou *, il existe des 

contrées telles que Meliouw où il existe des forêts 
entières d'arbres qui produisent cette denrée. Rare- 
ment le sagou coûte plus d'un florin les quatre picols 
dans les lieux où se fait la récolte ; il est beaucoup 
plus abondant sur la côte occidentale que sur la côte 
septentrionale ; les Bougines nourrissent souvent 
leurs esclaves exclusivement avec du sagou* Oïi en 
exporte une grande quantité sur les côtes malaises 
où l'on sait en faire un bien meilleur usage. 

» Le blé de Turquie, connu dans le pays sous le nom 
de Jagon , est un des principaux aliments des Malais 
et des Dayaks ; cette plante s'élève à une très-grande 
hauteur ; on en mêle le grain avec du riz pour le 
broyer et préparer la pâte qui sert d'aliment aux in- 
digènes: cette nourriture se trouve toujours dans le 
pays à des prix peu élevés. 

«Jadis on avait planté dans l'île en très-grande 
quantité la liane qui produit le poivre ; mais aujour- 
d'hui cette plante a presque disparu , et sur la côte 
Ouest il est très-rare de la rencontrer. Le poivre dit 
de Bornéo n'existe pas , celui que l'on y vend est im- 
porté par les marchands. 

« On trouve dans Bornéo une espèce de patates que 
l'on désigne sous le novuàç^Ocbies; les Chinois sont les 
seuls qui la cultivent comme aliment , ils en font un 
usage fréquent, toutefois les Malais en sont aussi très- 
friands. Ils la préparent en la grillant sur le feu après 
l'avoir coupée en petites tranches. Celte racine ainsi 

* Sagus farinifera. 



DANS L'OCEANIE. 119 

préparée a un goût agréable. Les Malais recherchent issa. 

1 ,., .1 , ^ . Juillet, 

surtout cette patate lorsqu ils ont des voyages a faire. 
Cet aliment devient alors très -précieux pour eux 
parce qu'ils peuvent en emporter de grandes pro- 
visions. 

)>Nous ne parlerons pas des légumes qui croissent 
sur l'île de Bornéo , ils ne donnent lieu à aucun com- 
merce soit extérieur soit intérieur , on ne les cultive 
qu'en très-petite quantité ; mais nous énumérerons 
les dilférents arbres que l'on rencontre dans les fo- 
rêts, et dont les indigènes tirent un grand profit. 

» On remarque dans les forêts de l'ouest beaucoup 
de Camphriers, Le camphre de Bornéo jouit d'une 
grande réputation méritée comme étant d'une excel- 
lente qualité. On le paye environ 50 florins les qua- 
rante picols et à ce prix on s'en débarrasse facilement. 
Il s'en fait un commerce considérable dont les Chi- 
nois ont presque le monopole. Ils l'achètent aux in- 
digènes, puis ils le chargent sur les jonques qui vont 
l'emporter dans le Céleste Empire. On en exporte 
aussi à Sincapour où les Anglais l'achètent pour les 
marchés d'Europe. 

» Le Benjoin, comme le camphre, se rencontre dans 
les forêts de Bornéo en quantité considérable. On 
l'exporte principalement à Java ; il s'en consomme 
beaucoup dans les temples d'idoles où il sert comme 
l'encens à parfumer. 

» Au sud de laligne équatoriale on trouve une grande 
quantité de joncs et de rotins parfaitement propres 
à faire des cannes. On en distingue plusieurs espèces 



120 VOYAGE 

1839. que l'on désigne par les noms des lieux où on les 

Juillet. ■ , ., ,. , . , T 

rencontre. Ceux de première qualité sont tires de 
Matlam; viennent ensuite ceux provenant de Koéboé, 
et enfin ceux que l'on récolte dans les hauts pays et 
surtout dans les environs de Sintang sont les moins 
estimés. On pourrait chaque année charger cent na- 
vires de ces roseaux , mais déjà la consommation qui 
se faisait de cet article sur les marchés d'Europe et 
de Chine a considérablement diminué, aussi l'expor- 
tation en est très-faible, comparativement surtout à 
xe qu'elle était en 1828, époque où des navires en 
prirent plusieurs chargements complets pour aller 
les débiter en Chine. Les prix de ces articles sont 
très-peu élevés, les roseaux provenant des terres 
hautes ne se vendent pas un demi-florin le picol. 

» Le bois de fer, connu dans le pays sous le nom de 
Kayou-Boulian ^, croît sur différents points delà côte, 
mais toujours dans le voisinage de la mer. Il est sur- 
tout abondant entre Sambas et Brussel; on en trouve 
aussi dans l'intérieur des terres au delà de Sintang. 
Dans le district de Landak il existe des forêts entières 
de bois de fer. Ce bois , employé pour les construc- 
tions, possède des qualités remarquables; depuis peu 
de temps on commence à l'exporter en Chine , où il 
acquiert une grande valeur. Les gens riches l'em- 
ploient pour faire les colonnes des péristyles des 
maisons , ou bien pour faire construire leurs cer- 
cueils. Ce bois est lourd comme du fer et son trans- 
port offre de grandes difficultés. On l'exporte surtout 

"^ Çasuarina? ou tectona grandis. 



DANS LOCEAiNlE. 121 

sur la côte , les indigènes s'en servent pour construire j^^^^^^^ 
leurs maisons, ils en font ausi des lattes pour la toi- 
ture , enfin ils l'emploient encore pour la construc- 
tion des chaloupes et des praos si remarquables par 
la rapidité de leur marche. Ce bois est très-cher , le 
prix de la main-d'œuvre lorsqu'il faut le travailler est 
très-élevé , car il est tellement dur que tous les outils 
que l'on emploie se brisent plutôt que de l'entamer. 

«Sur la côte on rencontre encore le bois d'ébène, 
mais il est d'assez mauvaise qualité ; cependant les 
Chinois l'achètent et l'exportent avec bénéfice. 

«L'un des arbres les plus utiles aux indigènes est 
celui qu'ils désignent sous le nom de Tinkamang^on 
arbre à beurre. Il produit une espèce d'huile préférable 
à l'huile de coco et qui peut être employée aux mê- 
mes usages. En outre il donne des fruits que les In- 
diens mangent, et qui sont d'un goût assez agréable. 
Cet arbre est très-grand et atteint des dimensions 
colossales. Les indigènes en récoltent la sève dans - 
des bambous où ils la laissent se figer. Lorsqu'ils la 
retirent de ces bambous, elle a beaucoup d'analogie 
avec des rouleaux de diapalme, mais elle est plus 
douce et plus grasse. Quand cette liqueur est fraîche 
elle a un goût beaucoup plus agréable que l'huile 
de coco dont elle se rapproche. On s'en sert pour 
l'éclairage et aussi pour la préparation des ali- 
ments. 

» Sur la côte ouest de Bornéo on rencontre encore 

* C'est probablement le même que celui que les Malais dé- 
signent sous le nom de Tangkalad. 



122 VOYAGE 

jumet l'aï*bre dont on tire le gambir, qui est très-utile aux 
indigènes. La plus forte exportation de cette substance 
se fait dans le royaume de Meliomv, celle de Riouw est 
- surtout estimée pour ses bonnes qualités. Cet arbre 
croît en très-grande quantité ; on pourrait en faire 
un article de commerce très-considérable lorsque 
l'industrie des indigènes aura pris un plus grand dé- 
veloppement. 

» Le Garou est une espèce de plante que l'on tire des 
forêts qui se trouvent sur la côte Ouest de Bornéo. On 
l'exporte beaucoup en Chine où il est l'objet d'un 
commerce très-avantageux : il sert à faire des cordages. 

» Le bois de Lacque est employé à Bornéo pour la 
teinture. Les Chinois l'achètent pour l'exporter dans 
le Céleste Empire où il est recherché sur les marchés. 
On en distingue plusieurs espèces sous les noms de 
Sepang et Ambalou, Les indigènes ont encore plu- 
sieurs espèces d'écorces qu'ils recherchent pour en 
faire usage comme médicament , et qu'ils exportent 
à Java et dans les îles environnantes. 

» Le Nibong est une plante dont on se sert avantageu- 
sement pour couvrir les maisons. La cime de cette 
plante, comme celle du palmier, est un très-bon lé- 
gume d'un goût fort agréable. On en confit aussi les 
fruits. Dans les lieux marécageux on trouve encore 
de grands espaces entièrement couverts des plantes 
appelées Nipa dont les feuilles servent aussi à couvrir 
les maisons. Les indigènes disposent ces feuilles 
comme nous arrangeons les ardoises. 

» Parmi les arbres fruitiers que Ton rencontre sur 



DANS L'OCEANiE. iâS 

la côte en quantité telle que l'on en voit des forêts en- J^?3a. 
tièies couvrant d'immenses espaces de terrain , on 
remarque le Durion ^ dont les fruits pendant les 
temps de famine servent a sauver les Dayaks des 
douleurs de la faim ; le Langsap dont les fruits d'un 
goût âpre donnent des douleurs d'entrailles lors- 
que l'on en mange beaucoup. La couleur de ce fruit 
est brunâtre, il croît en grappes, son intérieur est di- 
visé en cinq lobes, comme le RanM qui est plus petit 
mais qui y ressemble beaucoup. Tous ces arbres ^ont 
indigènes de Bornéo. 

» Le Mangoustan *^ croît facilement sur la côte , 
bien qu'il y ait été importé des autres îles de l'ar- 
chipel d'Asie. Il en est de même du Baloumbang ^^^ 
qui selon toute apparence a été apporté de Java, bien 
qu'il soit très-commun sur la côte ouest de Bornéo. 
Le Samboé**^* qui est aussi très-abondant dans l'île ne 
paraît pas être non plus une plante indigène , car on 
ne trouve pas sur la côte toutes les variétés que l'on 
remarque à Java. 

)y Les Pamplemousses sont actuellement très-abon- 
dantes sur la côte, leur goût est en tout comparable 
aux meilleures de Java d'où on les a importées. 

» Ce sont les Chinois qui ont apporté et planté les 
premiers les orangers de Bornéo ; ces arbres s'y sont 
rapidement propagés, le terrain leur convient à mer- 

* Durio Rihethinus. 
'* Garcinia mangostana. 
*'* Averrhoa bilimbi. 
**** Eugenia. 



lâ/i. VOYAGE 

jÎS v^îll^» ^t aujourd'hui les oranges de la côte sont plus 
grosses et meilleures que celles de Java. 

» Le Ramboutan * est assez rare , le fruit en est 
sûr et médiocrement bon. Le Mango ^* n'existe 
pas à Bornéo,mais on en importe beaucoup des îles 
voisines, car ce fruit est très-recherché par les Ma- 
lais. 

» Le Soukong ^^^ ou arbre à pain se trouve sur toute 
la côte occidentale, et dans tout Farchipel Indien; les 
indigènes le font cuire au four ou griller et y ajoutent 
toujours un peu de sucre pour le manger. 

» V Ananas est très-commun ; cette plante croit avec 
une rapidité extraordinaire ; elle n'est pas indigène , 
elle a été apportée de Java ; les ananas de la côte de 
Bornéo sont d'un goût bien plus agréable que ceux 
de Java. 

» Le Ptsang *^** croît à Bornéo comme dans tout l'ar- 
chipel Indien, il fait la principale nourriture des in- 
digènes et surtout des Bougines qui habitent le litto- 
ral ; toutefois on ne le trouve pas comme à Java à 
l'état sauvage, ce qui me fait supposer que cette plante 
a été importée dans l'île. 

» Les habitants de Bornéo en général aiment beau- 
coup les fleurs aromatiques. Ils cultivent avec soin 
tous les arbres, les arbrisseaux et les plantes qui 
les produisent. Enfin l'île produit une très-grande 

* Nephelium Lappaceum. 
** Mangiferaindica. 
'*'^* Artocarpus incisa. 
**"* Bananier (musa), 



DANS L*OGÉANIE. 125 

ciuantité de bois excellents pour la construction des i83o. 

Juillet. 

navires. 

» Je ne terminerai pas cette nomenclature botanique 
sans parler de l'arbre désigné sous le nom de Oupas 
dont la gomme est un poison tellement violent , 
qu'elle donne généralement la mort lorsqu'on la tou- 
che avec la main. Cet arbre se trouve principale- 
ment sur la côte où il est assez répandu. Les Dayaks 
emploient sa sève pour empoisonner leurs flèches ; 
ces armes entre les mains de ces peuples barbares 
sont d'autant plus redoutables qu'ils parviennent 
à les lancer avec beaucoup de justesse au moyen de 
cannes à vent. 

» L'île de Bornéo est plus riche encore sous le point 
de vue minéralogique , ses mines sont nombreuses 
et parmi elles on en compte plusieurs dont on extrait 
le diamant et l'or. 

» Landak et Sangouw sont les riches localités sur la 
côte Ouest , où les Chinois et les naturels cherchent 
le, diamant. C'est toujours dans des couches de gra- 
viers et de galets , à une profondeur de 20 à 25 pieds 
et dans les flancs des coteaux à pente douce que se 
trouvent les dépôts de cette pierre précieuse. Les 
naturels regardent les couches de graviers dans les- 
quelles ils ont reconnu douze variétés diflerentes de 
pierres comme étant celles où le diamant est le plus 
abondant ; ils ne creusent jamais de puits d'exploita- 
tion qu'ils ne se soient assurés d'avance que la cou- 
che qu'ils veulent atteindre rentre dans ces condi- 
tions. Parmi les variétés de pierres que l'on doit 



126 VOYAGE 

1839. rencontrer dans la couche à exploiter ils recher- 
chent toujours la pierre de touche, le faux diamant, 
et quelques autres pierres fort dures, ovales et de dif- 
férentes couleurs. 

» Les Chinois et les Malais se livrent également à la 
recherche du diamant, mais ils ne procèdent pas 
de la même manière. Les Malais creusent des puits 
beaucoup moins larges à la surface qu'à la profondeur 
qu'ils veulent atteindre, et ensuite ils soutiennent le 
terrain avec des madriers de bois. Souvent l'ardeur 
qu'ils mettent à cette recherche leur a fait ou- 
blier de prendre ces précautions et d'horribles ca- 
tastrophes en ont été la conséquence , par suite des 
éboulements considérables qui ont eu lieu , et des 
centaines d'ouvriers ont été enterrés vivants, là où 
ils étaient allés chercher la richesse. 

» Lorsque les ouvriers sont parvenus à atteindre la 
couche qu'ils nomment Arring, ils enlèvent le ter- 
rain par partie et en font le lavage pour en chercher 
les diamants ; pour cela ils creusent des citernes 
carrées de deux pieds de profondeur sur douze de 
large, dont ils garnissent les côtés et les fonds avec 
des bois ; au moyen de planches, ils les divisent en- 
suite en quatre compartiments ; un ouvrier, homme 
ou femme, se place à l'extrémité de ces cloisons, et au 
moyen d'un vase de bois de forme conique et dorit 
la base supérieure qui est la plus large a environ trois 
pieds et demi de diamètre, il puise la matière et 
commence le lavage en secouant fortement, de ma- 
nière que toutes les parties terreuses soient rejetées 



DANS L'OCÉAME. 127 

par-dessus les bords tandis que les pierres restent au jjfjs». 
fond du vase ; parmi ces pierres ils font ensuite le 
triage, et enfin tous les diamants sont réunis entre les 
mains du propriétaire de la mine. 

))Les Chinois commencent par amollir la couche 
qu'ils veulent exploiter avant de creuser pour y ar- 
river; leur première opération consiste donc à ame- 
ner les eaux sur le terrain , ensuite ils font de larges 
ouvertures dans le sol jusqu'à ce qu'ils aient atteint la 
couche ; ils remplissent ensuite ces ouvertures d'eau, 
soit par des conduits de source, soit en attendant les 
pluies dont ils recueillent soigneusement les eaux ; en- 
fin au moyen de moulins à bras ils agitent fortement 
ces eaux qui opèrent un premier lavage, après lequel 
ils enlèvent le Arring pour le soumettre ensuite^ 
comme les Malais, à un nouveau lavage définitif. 

» On trouve quelquefois des diamants sur le lit de 
la rivière de lamba {àmi^ le haut pays de Landack) , 
mais la recherche en est très-difficile. Lorsque, après 
une longue sécheresse , les eaux de la rivière sont 
très-basses, les Malais commencent ce travail ; ils 
plongent avec ardeur, ils sont très-habiles à cet exer- 
cice et souvent ils trouvent de fort bonnes pierres. 

» Les diamants les plus gros ont tous été trouvés 
sur le littoral. Ce fut dans la rivière et dans le district 
de Landak, que l'on trouva ceux connus dans le pays 
sous les noms deSegema et Sepaié qui fur eut offerts âu 
sultan comme cadeaux de noces. 

«Depuis lors le Sépale a été perdu, il a disparu à la 
suite des guerres intérieures qui désolent si souvent 



128 VOYAGE 

18 '.9. cette grande terre. Le Segema^ que Ton appelle ^m- 
]o\xvdi\i\xi DanO'Radj a , est en la possession de Gusti- 
Oesenan, jeune chef qui est à peu près imbécile. 

«Plusieurs descriptions de ce diamant ont été im- 
primées dans différents ouvrages ; on estime le poids 
de cette pierre à environ 367 karats. Dansl'année 1780 
le gouverneur général de Batavia envoya à Mattam 
un officier, M. Stuart, ayant pour mission de l'acheter. 
M. Stuart en offrit à cette époque deux brigs de guerre 
et 15,000 piastres d'Espagne ; toutefois il ne put pas 
conclure le marché. 

» En 1829 , lorsque j'étais résident sur la côte de 
Kayong, j'eus l'occasion de voir cette pierre pré- 
cieuse. Les naturels ont une tradition superstitieuse 
d'après laquelle ils croient que leur pays sera ra- 
vagé et détruit lorsqu'on leur aura enlevé ce dia- 
mant et qu'on l'aura dépouillé des caractères jaunes 
dont ils l'ont orné , en sorte qu'il est très-difficile 
pour un étranger de voir cet objet auquel ils atta- 
chent un très-grand prix. Je fus servi par le hasard 
dans cette circonstance. Je rencontrai la vieille sul- 
tane qui est chargée de sa conservation, et elle me le 
montra, en me déclarant que M. Stuart ne l'avait 
jamais vu lui-même , et que j'étais le premier Euro- 
péen qui avait joui de cette faveur. Avant que ce dia- 
mant fût débarrassé de tout ce qui Tentourait, 
j'avais vu la sultane prendre des précautions vrai- 
ment extraordinaires; dans tous les alentours, elle 
avait placé des hommes destinés à empêcher tout 
guet-apens de ma part , car ces malheureux trem- 



DANS L'OCEANIE. 129 

blent constamment que leur trésor ne soit pris ou i839. 

^ Juillet. 

vendu. Quelle ne fut donc pas ma surprise, lorsque 
je pus enfin toucher et examiner à mon aise cette 
pierre à laquelle ils attachaient un si grand prix , en 
reconnaissant que c' était tout simplement un morceau 
de cristal dont une partie est brute, tandis que l'au- 
tre présente des faces pentagonales polies ! Je n'aurais 
certainement pas donné 3 florins du fameux diamant 
Dano-Radja. 

» J'ai souvent trouvé des contradicteurs à mon 
récit lorsque plus tard j'ai voulu dire ce que j'a- ' 
vais vu ; je laisse toute liberté à ceux qui croient à 
l'existence du diamant de 367 karats, mais ce que je 
puis assurer, c'est que si le gouvernement hollandais 
voulait encore aujourd'hui en faire l'acquisition , 
il lui serait cédé à très-bon compte. Les princes in- 
digènes sont tellement convaincus eux-mêmes de 
la fausseté de cette pierre, qu'ils n'ont jamais de- 
mandé aucune avance sur sa valeur. Le vieux sultan, 
qui l'a possédée pendant sa vie, condamnait à mort 
tout individu qui osait élever des doutes sur la valeur 
du Dano-Radja. Avec de semblables arguments, il ne 
lui a pas été difficile de prouver qu'il possédait un vé- 
ritable et énorme diamant. 

» En 1823 les mines ont été cédées au gouver- 
nement hollandais et exploitées par son entremise. 
La quantité de diamant vendu en 1824 s'est éle- 
vée à 8,437 pièces pesant ensemble 1,921 karats 
au prix total de 46,147 florins. Le gain a été de 
17,438 florins. Dans l'année 1825 les gains duninuè- 
vu, y 



130 VOYAGE 

1839. rent, ils ne s'élevèrent qu'à 12,028 florins. Tous les 

Juillet. ,. n x^ r , , T . ■• 

diamants de Bornéo s exportent a Java ; par suite des 
guerres qui éclatèrent dans cette île en 1825, l'ex- 
ploitation des mines perdit peu à peu de son impor- 
tance, et aujourd'hui ce n'est que par la fraude, 
qu'il s'en fait à Sangouw un commerce d'ailleurs peu 
productif. 

»Le nombre d'hommes occupés dans les mines de 
diamants ne s'élève qu'à 670. A Sangouw on compte 
seulement 40 mineurs malais. Les mines de Landak 
occupent encore 480 Malais et 150 Chinois. 

» Il est certain que dans toute l'étendue de l'archipel 
Indien il n'est pas un seul terrain qui renferme au- 
tant de mines d^or que la côte occidentale de Bornéo. 
Dans l'intérieur de l'île même, dans les lacs, sur les 
petites îles désertes , on trouve partout du minerai 
d'or aussitôt que l'on creuse le sol. 

» Déjà , lors de l'arrivée des Hollandais dans les 
Indes orientales , on connaissait les immenses tré- 
sors enfouis dans le sein de la terre de Bornéo. Mais 
les superstitieux Dayaks s'opposaient à ce que les 
étrangers vinssent exploiter ce sol , et d'un autre côté 
les naturels étaient trop paresseux pour fouiller dans 
la terre et en extraire l'or. C'est grâce à un événement 
bizarre qui eut lieu de 1750 à 1760 qu'enfin les Chi- 
nois ont commencé à utiliser les mines si riches de 
Bornéo. 

» A cette époque une jonque partie des rivages de 
la Chine vint faire naufrage sur la côte , son équipage 
fut recueilli par un sultan du littoral qui employa ces 



DANS L'OCÉANIE. 131 

nouveaux arrivés à creuser le sol pour en extraire isso. 

^ Juillet. 

For. Bientôt les Chinois naufrages firent une rapide 
fortune et plusieurs d'entre eux purent rentrer dans 
leur patrie. Là ils décidèrent facilement un grand 
nombre de leurs compatriotes à aller demeurer à Bor- 
néo, sur ce sol assez riche pour que, après un travail 
de quelques semaines , ils pussent revenir avec des 
trésors. Depuis cette époque les émigrations des Chi- 
nois allèrent toujours en croissant : dès l'année 1770, 
soixante jonques furent employées à transporter à 
Bornéo des milliers de colons chinois. 

» Par suite de ces émigrations considérables, il fallut 
ouvrir de nouvelles mines et exploiter de nouveaux 
terrains. Dès lors les Chinois furent obligés de com- 
battre les Dayaks qui occupaient les terrains et qui 
ne les abandonnèrent qu'après avoir massacré un 
grand nombre de ces étrangers. Bientôt même 
l'amour de l'or vint exciter les travailleurs les uns 
contre les autres. La guerre civile éclata et les Chi- 
nois se livrèrent des combats sanglants. D'après 
leurs propres récits qui se trouvent confirmés par 
ceux des Dayaks, il paraît que plus d'une fois les Chi- 
nois auraient livré des batailles ran gées dans lesquelles 
plus de 10,000 hommes perdirent la vie dans un seul 
jour. C'est grâce à ces guerres intestines que la po- 
pulation chinoise est restée jusqu'à présent faible en 
comparaison du grand nombre de colons qui sont 
arrivés de la Chine. 

» Les princes du pays ont toujours conservé la pos- 
session de ces terrains ; mais ils ont abandonné les 



132 VOYAGE 

1839. mines aux Chinois qui se livrent exclusivement à leur 

Juillet. ^ 

exploitation. De leur côté les princes du pays, pour 
tirer profit du séjour des Chinois, leur interdi- 
sent toute culture et les forcent d'acheter de leurs 
mains tous les objets dont ils ont besoin. Les Chinois 
échangent contre de la poudre d'or le riz, le tabac, 
le sel, les toiles bleues et l'opium nécessaires à leur 
consommation. Les princes mettent leur marchan- 
dise à un prix si élevé qu'ils absorbent presque tous 
les profits des mines. Ainsi ils font payer 32 florins 
le picol de riz. 11 est hors de doute que les prix énor- 
mes auxquels revient leur entretien, les frais que 
leur causent les. guerres qu'ils ont à soutenir, les 
pièges que leur tendent sans interruption les indi- 
gènes, ont causé beaucoup de dommage aux Chinois; 
mais quel est le peuple dont l'exploitation des mines 
fait l'existence qui puisse se vanter d'un grand bien- 
être ? La soif de l'or excite les Chinois à émigrer, mais 
il n'en revient pas la quarantième partie dans leur 
patrie. 

» Les Dayaks recueillent aussi de l'or en opérant le 
lavage des sables des rivières, mais toutes les mines 
sont exploitées par des Chinois réunis en sociétés dé- 
signées sous le nom de Hoeij, Avant de commencer 
l'exploitation d'une mine, tous les sociétaires se réu- 
nissent en assemblée générale. Ils nomment leurs 
chefs et les écrivains. Ils délibèrent ensuite sur le 
nombre des actions qu'ils doivent émettre pour se 
procurer de l'argent. Lorsqu'ils sont parvenus à réu- 
nir la somme jugée nécessaire pour l'exploitatiop , 



DANS L OCÉANIE. 133 

ils commencent la construction des bâtiments de la i^s^- 

Juillets 

compagnie ; ces bâtiments , qu'ils désignent sous le 
nom de Kongsie, sont destinés à loger non-seulement 
le chef et les écrivains, mais encore les ouvriers. C'est 
aussi le magasin des vivres. Les mineurs reçoivent leur 
nourriture de chaque jour , ils peuvent aussi acheter 
tout ce qui leur est nécessaire auprès des écrivains 
qui déduisent le prix des choses vendues du montant 
de leur salaire. Les gains provenant des ventes faites 
aux ouvriers rentrent dans la caisse générale destinée 
elle-même à payer tout le personnel de la compa- 
gnie. 

» La paye des chefs est de 20 à 25 réaux par mois ; 
celle des écrivains n'est que de 10 à 12 réaux, et 
enfin les ouvriers ne touchent que 4 ou 8 réaux. 

» Le travail d'exploitation commence par des con- 
duites d'eau destinées à humecter le terrain et à 
rendre plus facile le forage des puits et le lavage 
des terres. L'établissement de ces conduites d'eaux 
est une des opérations les plus importantes et celle 
pour laquelle on dépense des sommes très-considé- 
rables. On cite de ces travaux d'art qui ont coûté 
plus de 40,000 florins. Quelquefois les Chinois pour 
arriver à leur but sont obligés de percer des mon- 
tagnes et de creuser des fossés qui ont jusqu'à huit 
lieues de long. 

))Le travail des ouvriers est ainsi distribué : un tiers 
d'entre eux est occupé à défoncer le terrain avec des 
piques et des pioches ; les autres transportent la terre 
avec des brouettes. La journée de travail comuience 



134 VOYAGE 

1839. à six heures du matin et ne finit qu'à six heures du 
soir, mais ces travaux sont interrompus pendant 
la grande chaleur du jour, c'est-à-dire, de onze heu- 
res du matin à une heure de l'après-midi. La disci- 
pline qui règle le travail des employés paraît être des 
plus sévères. Toutes les fois que les ouvriers se repo- 
sent pendant les heures destinées au travail , on leur 
supprime une partie proportionnelle du salaire de 
la journée. 

» Il arrive souvent , surtout à la suite des grandes 
pluies, que les mines sont inondées et qu'il faut les 
dessécher, alors les Chinois se servent de moulins à 
eau destinés à cet objet. 

«L'extraction du minerai est l'opération qui exige 
le plus de temps; ordinairement on y consacre qua- 
rante jours avant de commencer le lavage. Ce dernier 
travail ne dure qu'un jour ; les ouvriers le commen- 
cent de grand matin après avoir fait leurs offrandes 
aux dieux et ils le terminent toujours le même soir. 
Après chaque lavage , le produit est pesé et tous les 
salaires sont payés en poudre d'or. On fait ensuite ta 
balance pour connaître les résultats de l'opération. 
Sicile présente des bénéfices, chaque actionnaire y 
participe. Si au contraire il y a perte , les premiers 
actionnaires ne sont pas tenus d'ajouter à la pre- 
mière mise, mais ils créent de nouvelles actions. 
Tous les actionnaires ont droit de vendre à tous les 
individus formant la compagnie etc'esttoujourslà un 
de leurs plus grands.profits ; ils comptenttoujours bien 
plus sur les gains qu'ils peuvent réaliser dans les 



DANS L'OCÉANIE 135 

ventes qu'ils font aux ouvriers que sur les bénéfices ^^^so. 

^ ^ Juillet, 

provenant de l'exploitation du terrain. 

)) On distingue plusieurs qualités de poudre d'or, 
celle de Selakoum et de Maas-Kapal est la moins esti- 
mée. L'or de Simènes nouvellement exploité est très- 
pur. On le trouve parfois en lingots du poids de 
28 piastres d'Espagne. L'or de Lara à gros grains est 
aussi très-estimé. Celui de Lara-Boulve est encore 
plus fin et meilleur, cependant on lui préfère celui 
de Sepang, L'or de Taman (district de Landak) est à 
un titre très-élevé. On le trouve en grains aplatis 
comme s'ils avaient été battus. Celui de Sintang a un 
titre plus élevé encore, il est beaucoup moins dur. 
Enfin l'or de Mantoua, situé dans l'intérieur des terres, 
est noir. On le trouve en lingots et à un titre très- 
élevé *, 

»Les mines les plus riches emploient jusqu'à huit 
cents ouvriers chinois ; elles sont situées à Montraclo^ 
Mandoor elLara, Les autres mines sont moins consi- 
dérables et occupent de cinquante à cent cinquante 
ouvriers. Il n'est guère possible de fixer le nombre 
des mines livrées à Texploitation ; mais on peut cer- 
tainement estimer à huit mille le nombre des Chinois 
occupés à rechercher l'or. On ne connaît pas non 
plus la quantité de matière qui est extraite annuelle- 
ment du sein de la terre pour être livrée au com- 

* On doit remarquer que les indications portées dans la carte 
de Bornéo communiquée par M. Gronqvius ne sont pas toujours 
d'accord avec celles de ce manuscrit , que nous devons au même 
auteur, V. D 



136 VOYAGE 

1839. merce. Les Chinois cachent soigneusement la quan- 

Juillet. . , T . n . 11 

tite d or qu ils chargent sur leurs jonques pour 1 ex- 
porter en Chine, et les Bougines ne donnent point un 
compte exact de la quantité d'or qu'ils achètent aux 
Chinois. On peut évaluer approximativement l'extrac- 
tion annuelle à 45 ou 47,000 piastres d'Espagne ainsi 
réparties: 

Sintang, Sangouw , etc. . . . 3,000 piastres. 

Landak 3,000 

Mandoor. . 6,000 

Montrado 20,000 

Sepang 5,000 

Lara 8,000 

Loemar 3,000 

Total. . . 47,000 

dont la valeur monétaire etd'environ 144,000 florins. 
» On trouve du minerai de fer sur dilFérents points 
de la côte voisine de Billiton, Les lieux qui en sont 
le mieux pourvus , et où l'exploitation en est la 
plus étendue, sont situés près de la pointe S.-O. de 
l'île. On en exporte annuellement environ six mille 
pièces du poids de huit kilogrammes. Les Dayaks 
en font l'exploitation , et c'est généralement avec du 
fer qu'ils payent leurs contributions au prince deM^^ 
tam. Les îles de Canmata sont abondamment pour- 
vues de minerai de fer , mais on ne l'exploite pas. 
On trouve aussi du minerai de fer dans différentes 
localités de l'intérieur , les Dayaks l'exploitent et le 
façonnent, mais seulement pour leur usage. A Tayang, 
les Chinois ont un grand établissement pour l'exploi- 



DANS L'OCÉANIE. 137 

tation des mines de fer. Depuis quelques années , ils jj^^so. 
sont parvenus à y fondre des canons et des boulets. 
Ils confectionnent aussi différents ustensiles dont on 
vante la bonne qualité. Les ateliers pour la fonte du 
fer sont on ne peut plus simples. Sous un hangar, ils 
établissent un grand soufflet rond et de deux pieds de . 
diamètre; leur fourneau est construit en brique, il 
communique avec un trou fait dans la terre , dans le- 
quel coule le métal fondu. L'établissement compte 
quarante ouvriers seulement. 

» Jusqu'ici , sur la côte occidentale de Bornéo , on 
n'a découvert des mines d'étain qu'à Siempang, à Mal- 
tam et sur les îles Carimata; elles ne sont pas ex- 
ploitées. Il y a quarante ans environ , que des Chi- 
nois en petit nombre s'étaient établis sur les îles du 
Rendez-vous , et avaient commencé avec succès l'ex- 
ploitation des mines d'étain. Bientôt leur ville s'aug- 
menta rapidement et devint le point de mire des jon- 
ques chinoises qui s'y rendaient directement. Mais 
ensuite les pirates attaquèrent la place , en tuèrent 
tous les habitants et brûlèrent tout ce qui s'y trou- 
vait; depuis cette époque , l'exploitation des mines 
d'étain a été tout à fait abandonnée. 

» On trouve l'antimoine , que les naturels désignent 
sous le nom deBatou-Tjilia, dans le lit des rivières. Si 
le prix en était plus élevé on pourrait en charger des 
navires. Depuis deux ans, la ville de Sadong a pris une 
très-grande importance, grâce à l'exploitation de l'an- 
timoine. Déjà , on a pu avec ce métal , faire le char- 
gement de dix ou douze navires à voiles. En moins de 



138 VOYAGE 

1839. quatre ans, Sadong qui n'était d'abord qu'un hameau, 
est devenu une ville très-remarquable. 

» On trouve dans plusieurs localités, mais principa^ 
lementdans la rivière Pinon, au-dessus de Sintang, 
et près d^e la rivière de Mélawié, des aimants natu- 
rels ; mais les indigènes n'en font aucun usage et ne 
les recherchent pas. 

»En 1828 , on a trouvé dans le district de Ijindak 
des cristaux dont le commerce pourrait un jour s'em^ 
parer pour faire un objet d'exportation. 

» Dans le royaume de Sintang, prè^ de la rivière de 
Sepouk , il existe une source d'eau salée dont les 
Dayaks extraient du sel au moyen de l'ébullition; 
chaque jour ils en recueillent environ un tiers de 
picol. Les bestiaux sauvages se rassemblent fréquem-^ 
ment près de cette source et tendent à la tarir, 

»Dans les terrains élevés on récolte encore begu*- 
coup de cire. Cet article devient rare ou abondant 
suivant que l'année est pluvieuse ou sèche; dans 
les années de sécheresse , on en récolte plus de cent 
picols. 

» Sur toute la côte ouest de Bornéo et dans les îles 
environnantes, il existe des rochers recherchés par 
les hirondelles appelées salangan pour y faire ces 
nids dont les Chinois sont si friands. Dans les îles de 
Carimata, on compte vingt-sept rochers qui don- 
naient vingt picols de nids de première qualité ; mais 
aujourd'hui ces rochers abandonnés aux dépréda- 
tions des pirates ne produisent presque rien. A Mat- 
tam et sur les îles du Rendez- vous , on compte six ro^ 



DANS L'OCEANIE. 139 

chers d'un grand revenu qui appartiennent au roi. isso. 
Les îles entre Ponticmak et Sambas possèdent aussi 
quelques rochers d'un faible revenu ; mais à Sambas, 
près de Loendoe , il existe un rocher dont le sultan tire 
un grand profit. A Soukong, dans le district de Lan- 
dak , un seul rocher fournit neuf picols de nids de 
deuxième qualité. Dans le royaume de Sintang , il y 
a aussi plusieurs rochers dont les naturels ne tirent 
aucun profit. Le gouvernement hollandais ne retire 
rien de cette production du pays ; les habitants ré- 
coltent tougi les nids d'hirondelles et en font leur 
profit. 

«Dans lesHes Carimata, les habitants se livrent à 
la pêche des holothuries (tripangs) ; cet article est en- 
core de peu d'importance pour le commerce extérieur. 

» Les Chinois utilisent des espèces d'algues marines 
nommées Agar-^Agar^ qui se trouvent en abondance 
sur la côte ouest de Bornéo, pour en faire une espèce 
de gelée. Cette industrie occupe un grand nombre de 
naturels qui recherchent cette plante pour la faire 
sécher et la vendre aux Chinois. 

» Les tortues sont abondantes sur la côte ; les natu- 
rels leur font la chasse pour en avoir l'écaillé qui est 
très-estimée. Ces animaux viennent sur les points 
déserts du rivage pour y déposer leurs œufs; et il 
paraît que lorsqu'ils ont choisi une place , ils y re- 
viennent toujours. Les indigènes mettent à profit ces 
habitudes pour exploiter les tortues. Lorsqu'ils sont 
parvenus à les surprendre , ils les mettent sur le dos 

* Tremella. 



1830. 
Juillet. 



10 



140 VOYAGE 

au-dessus d'un petit feu, jusqu'à ce que l'écaillé se 
soit détachée de leur corps. Il faut peu de temps 
ensuite à la tortue pour se munir d'une nouvelle 
enveloppe , et on assure qu'elle peut donner chaque 
année quatre fois des écailles nouvelles. 

«L'île de Bornéo fournit beaucoup de perles. Les 
bancs sur lesquels on les pêche sont tous situés dans 
la partie septentrionale de l'île. 

» Enfin on recueille à Bornéo une grande quantité 
de pierres dites bezoard qui se trouvent dans la tête 
de certains animaux tels que les singes, les porcs-épics 
et les cerfs. On les désigne dans le pays sous les 
noms de Gouliga-Monjet , Gouliga-Landak et GoiUiga- 
Roussa, On emploie cette pierre dans la médecine et 
surtout pour neutraliser les effets des poisons. On 
l'exporte en abondance pour la vendre dans les au- 
tres parties de l'Inde où elle est fort recherchée ; sur 
les lieux mêmes , elle se paye un prix très-élevé. » 

Pendant toute la nuit j'avais fait route pour m'é- 
loigner de la côte et gagner le large , aussi je fus très- 
étonné, lorsque le jour commençant à se faire, nous 
nous trouvâmes entourés de tous côtés par la terre; 
bientôt je reconnus, dans l'îlot le plus rapproché, 
l'île Haycock ; il n'y avait pas de doute que pendant la 
nuit des courants excessivement rapides nous avaient 
entraînés; je me félicitais alors d'avoir pris la dé- 
termination de m' éloigner de la côte , car sans cette 
précaution nous eussions probablement été poussés 
pendant la nuit au milieu des îles Natimas où nos cor- 
vettes eussent été exposées à des dangers nombreux. 



DANS L'OCÉAN ÎE. " Ul 

Le ciel était chargé de nuages ducôté de l'ouest ; bien- î ^'"9. 

Juillet. 

tôt en effet dans cette partie l'atmosphère fut sillonnée 
par de nombreux éclairs accompagnés par la foudre. 
Nous fûmes assaillis par des vents violents qui nous 
forcèrent à serrer promptement nos voiles. Toute- 
fois la bourrasque fut de courte durée, une belle brise 
lui succéda ; nous franchîmes lestement le groupe des 
Natunasdont nous n'aperçûmes les grandes terres que 
de fort loin , et le soir nous n'étions qu'à sept milles 
environ de la terre de Bornéo. Elle se termine à la 
mer par une pointe assez arrondie dominée par une 
haute montagne conique. Tous les sommets que 
nous avions aperçus dans cette direction, et qui figu- 
raient des îles séparées, étaient réunis et semblaient 
former une chaîne continue que je crois être la chaîne 
des montagnes à antimoine. 

La pointe sur laquelle nous étions venus atterrir est n 
probablement celle désignée sur les cartes sous le 
nom de Tanjong-Api\ je donnai la route au N.-E. 
pour la nuit en recommandant de sonder régulière- 
ment et de tenir les ancres prêtes à être mouillées au 
cas où nous eussions rencontré un de ces nombreux 
récifs dont ces mers paraissent être semées ; le bras- 
siage quoique faible (15 à 20 brasses) fut assez régu- 
lier, au point du jour nous aperçûmes encore les plus 
septentrionales des Natunas, ainsi qu'une petite île qui 
m'était inconnue ; la surface de la mer était couverte 
de mollusques et de serpents d'eau , dont nos na- 
turalistes augmentèrent leurs collections de plusieurs 
échantillons; enfin à midi toutes les terres avaient 



15 



16 



1^1-2 VOYAGE 

1839. disparu , la brise était régulière, et nous courrions 

Juillet. 1 T. , 

sur la pointe nord de Bornéo. 

Le nommé Pied, matelot de première classe abord 
de la Zélée, succomba dans la journée du 15: c'était un 
marin entendu , un homme tranquille, recomman- 
dable par son zèle et sa soumission ; il fut vivement 
regretté par tout le monde. Depuis longtemps il était 
atteint par la dyssenterie, par cette maladie affreuse 
qui plus tard devait nous enlever tant de nos braves 
et infortunés compagnons. 

Le lendemain nous passions à peu près à égale dis- 
tance entre les récifs (Jésignés sous les noms de 
Louisa et Royal -Char lotte , pour prendre connais- 
17 sance de la pointe nord de Bornéo; le 17 à midi 
nous apercevions , quoique de fort loin , la mon- 
tagne de Kini-Balo et les hautes terres qui dans 
cette partie forment le rivage de Bornéo ; bientôt 
un grain violent nous amena beaucoup de vent et des 
torrents de pluie ; mais il fut de courte durée. Dansla 
soirée nous reconnûmes d'assez près les îles Mantan- 
nane qui sont basses et peu étendues. Nous passâmes 
près de l'écueil Barton sans rien apercevoir ; nous 
étions encore assez loin de Tanjong - Sampanmanje , 
lorsque la prudence me commanda de m'éloigner de 
la terre pour la nuit ; bientôt en effet nos corvettes 
furent assaillies par des grains violents qui enlevèrent 
à la Zélée sont petit hunier. 

Au point du jour, je reconnus que nous avions été 
entraînés dans le nord par le courant, et qu'il ne 
m'était plus possible de passer au sud des îles Ba- 



is 



DANS L'OCEANIE. 143 

lambangau et Bengiiey, Dès lors je serrai le vent isso. 
pour rapprocher ces terres et les prolonger dans le 
nord. La première de ces îles est médiocrement élevée 
et peu accidentée , la seconde est surmontée par un 
petit sommet totalement boisé. Nulle part nous n'a- 
perçûmes de traces d'habitants. Dans la soirée nous 
avions doublé tous les récifs qui bordent la côte de 
Benguey dans le nord, et nous apercevions les hauts 
sommets de Cagayan-Solo ; mais da brise mollit tout 
à coup , et nous ne pûmes nous approcher que dans la . ^q 
journée du surlendemain , des îles qui forment l'ar- 
chipel de Solo que je voulais visiter. 

Le 20, de grand matin, la vigie signala une petite 
île basse et boisée sur tribord , faisant partie probable- 
ment du groupe désigné sous le nom de banc Tahow; 
bientôt nous aperçûmes les lies Dokan, De forts cou-- 
rants nous avaient entraînés dans le sud ; un instant 
même je crus que les terres basses qui se trouvaient 
devant nous, étaient les îles Peiigootaran, et je fus sur 
le point d'engager nos corvettes dans l'archipel Do- 
Lan, mais enfin les hauts sommets qui couronnent la 
grande île de Solo se dégagèrent , et nous pûmes 
faire route pour gagner le mouillage. Les îles Dokan 
sont séparées des îles Oobeean et Pangootaran par un 
espace de mer qui paraît embarrassé par de nom- 21 
breux récifs : la sonde y indiquait un brassiage très- 
irrégulier. Le soir je crus devoir courir une bordée au , 
large pour éviter tout danger ; le lendemain, poussés 
par une belle brise, nous eûmes bien vite dépassé 
cette nombreuse bande d'îles basses et boisées qui s'é- 



U4 VOYAGE 

,839. tendent au nord de l'île Solo, et à midi nous accos- 

J'.r.let. 

tions la côte de la Grande-Terre ; elle est haute et 
montagneuse , sa verdure est délicieuse , de beaux 
sommets affectant la forme de cônes parfaits, do- 
minent de belles plaines , couvertes de végétations 
admirables. La côte que nous suivîmes de très-près 
était garnie de cocotiers; cependant nous aperçûmes 
peu de maisons isolées. Enfin, vers deux heures, une 
vaste baie au fond de laquelle était assise une ville 
paraissant considérable se découvrit à nos regards : 
nous y aperçûmes bientôt à l'ancre deux navires et une 
petite chaloupe portant pavillon espagnol , un trois- 
mâts portugais, et enfin un brig goélette n'ayant 
aucune couleur : c'était la rade de Solo que je cher- 
chais, et sur laquelle nos deux corvettes mouillèrent 
quelques instants après l'une à côté de l'autre \ 

* Note 12. 



DANS L'OCEANTE. 145 



CHAPITRE LIT. 

Séjour sur la rade de Bewan (îles Solo). 

La baie de Bewan est vaste, mais peu profonde et ^gg^^ 
entièrement ouverte aux vents du nord , le mouillage *^ ^""^^^• 
en est cependant bien abrité par les îles nombreuses 
de Bangas, Pangasinan, Takoot-Kababmvan , etc. 
La côte est basse et boisée ; le fond de la baie est oc- 
cupé par la ville dont les maisons, bâties sur pilotis, 
s'avancent en partie dans la mer. Ces habitations, qui 
communiquent entre elles par de nombreux ponts en 
bambous, produisent, vues delà rade, un effet des 
plus pittoresques ; elles sont dominées par une espèce 
de citadelle formée avec des pieux garnis de terre. 

Nos corvettes étaient arrivées sur la rade , couvertes 
de leurs couleurs nationales ; nous ne tardâmes pas 
à voir déployer au mât de pavillon de la forteresse, la 
grande enseigne du sultan de ces îles. Un navigateur 
français, Sonnerat, dans le voyage qu'il fit à Solo 
en 1772, a dit: que le sultan de cette île, afin de 



146 VOYAGE 

1839. montrer son amitié pour la nation française , avait 

Juillet. ^ 

demandé le pavillon français ; il paraît que , depuis 
cette époque, le drapeau blanc n'a jamais cessé de 
flotter sur ces îles encore indépendantes ; seulement 
celui que nous aperçûmes était bordé d'un petit li- 
séré noir et d'un écusson au milieu , représentant 
les portes de la Mecque. J'ignore si les habitants ont 
conservé dans leurs traditions que le drapeau blanc 
était jadis le pavillon de la France , et s'ils savaient, à 
l'époque de notre passage , qu'il avait été remplacé 
par le drapeau tricolore; mais ce qu'il y a de certain, 
c'est que nos corvettes mirent en émoi la population 
tout entière. En un instant tous les hommes accou- 
rurent armés pour dëfendreleur indépendance qu'ils 
croyaient menacée. 

Ces insulaires ont de tout temps été adonnés à la pi- 
raterie, rançonnant tous les navires faibles ou mal ar- 
més qui s'aventurent dans ces parages. Le brig goé- 
lette que nous avions trouvé sur la rade était, à ce qu'on 
nous assura, un bâtiment de commerce hollandais cap- 
turé depuis fort peu de temps par ces hardis forbans, 
qui, depuis cette époque, redoutaient chaque jour 
de voir des navires de guerre de cette nation venir dé- 
vaster leurs demeures pour venger l'insulte faite à 
leurs nationaux. L'arrivée de nos corvettes, la res- 
semblance de notre pavillon avec celui de la Hollande, 
avaient réveillé toutes les craintes de ces hommes, et 
ils avaient couru aux armes en nous voyant arriver. 

Ignorant ces événements , j'envoyai , aussitôt 
mouillé, un canot à terre pour y porter M. Duroch ; 



DANS L'OCÉANIE. 147 

cet officier avait pour mission d'aller saluer le sul- ''«so. 

^ Juillet. 

tan de ma part , de lui faire part de mes intentions 
amicales, et de le prévenir que le lendemain j'irais le 
visiter dans sa demeure. Aussitôt que notre embar- 
cation toucha au rivage , j'aperçus des troupes nom- 
breuse de naturels armés de lances qui entourèrent 
nos marins. Quelques instants après , je reçus la vi- 
site du capitaine portugais dont le navire était 
mouillé sur rade ; il me fitdes naturels un tableau 
que je supposais exagéré , mais qui toutefois était peu 
rassurant. Aussi ce fut avec plaisir, qu'une heure 
après environ , je vis M. Duroch, accompagné encore 
par une foule nombreuse d'hommes armés , regagner 
paisiblement son canot qui l'attendait à la plage, pour 
revenir à bord. Yoici le rapport qu'il me fit à son re- 
tour sur l'entrevue qu'il avait eue avec le sultan. 

« En quittant le bord , j'étais assez embarrassé de 
ma personne , je ne savais comment je pourrais me 
faire entendre des gens auxquels j'allais avoir affaire. 
J'allai accoster im des navires espagnols que nous 
avions trouvés sur rade ; le capitaine me donna fort 
obligeamment un homme pour me servir d'interprète, 
et je fis route droit sur le repaire de ces redoutés 
forbans. Chemin faisant, je rencontrai une embar- 
cation portant quatre estafiers de Sa Hautesse qui 
gouvernaient sur la corvette ; ils rallièrent mon canot, 
et je me dirigeai avec eux vers les premières cases 
de cette Venise en bambou. 

«Nous arrivâmes bientôt sur un vaste banc, sur les 
bords duquel sont élevées les premières maisons ; 



U8 VOYAGE 

1839. elles sont séparées entre elles par un canal ou plutôt 

Juillet. , ^ , , , . .„'-!.> 

par une lagune assez large ou étaient mouilles dix a 
douze praos aux formes fines et gracieuses. Les gueules 
des petits canons de bronze qui se montraient sur 
leurs ponts indiquaient des intentions tout à fait 
belliqueuses. Nous traversâmes cette flottille , et vîn- 
mes atterrir aux premières cases. 

» Ces cases, construites en bambou comme celles 
de la Malaisie , étaient perchées sur de forts pilotis 
de dix à douze pieds de hauteur; elles étaient entou- 
rées d'une galerie circulaire sur laquelle on arrivait 
par une façon d'échelle. Des deux côtés du canal, ces 
galeries étaient couvertes d'une foule immense parmi 
laquelle je ne vis pas une femme. Nus jusqu'à la 
ceinture , armés d'une lance et d'un bouclier , le kriss 
passé à la ceinture , tous ces hommes paraissaient en 
proie à une vive surexcitation; de tous les points, je les 
voyais accourir autour de moi brandissant leurs ar- 
mes, et poussant des cris et des hurlements sauvages. 
Cependant je n'avais rien à, redouter; nos corvettes 
leur avaient inspiré une crainte salutaire. Toutes ces 
démonstrations guerrières, tous ces cris n'étaient 
que vaine fanfaronnade, et sous leur mine formidable, 
la plupart d'entre eux tremblaient de tous leurs mem- 
bres. Nos corvettes étaient là , sombres et mena- 
çantes , et la vue des gueules béantes de nos canons 
les calmait singulièrement., 

» Je mis pied à terre au milieu de la foule qui s'é- 
carta assez respectueusement, et laissant le canot 
sous la surveillance d'un élève auquel je recomman- 



!)A^S L'OCEAME. UO 

dai de se tenir à flot et de ne laisser débarquer aucun 1839. 

. ^ 1 , Juillet. 

de ses hommes , je fis entendre a mes quatre esta- 
tiers qu'ils eussent à me conduire chez le sultan. 
Nous nous mîmes en marche , mes gardes du corps 
me placèrent au milieu d'eux , les premiers faisaient 
ranger la populace, et les deux autres suivaient ar- 
més d'un long fouet pour chasser les gamins qui se 
pressaient sur nos pas. 

» Les cases où je débarquai forment un groupe à 
part : il est joint à la ville par un pont de près d'une 
encablure de longueur, et j'eus besoin de toute mon 
adresse pour ne pas me jeter vingt fois à la mer. Ce 
pont d'acrobates était composé de deux planches ver- 
moulues , posées sans garde-fou sur de longs bam- 
bous de quinze pieds de hauteur : elles étaient mal 
jointes et si mal ajustées sur leurs frêles appuis que 
chaque bouffée de vent faisait vaciller tout l'édi- 
fice; le poids seul d'un homme semblait devoir le 
faire écrouler. Mes coquins, avec leurs larges pattes 
nues, marchaient d'un pas ferme et lui imprimaient 
de telles vibrations qu'elles me faisaient chanceler à 
chaque pas et m'obligeaient à avoir continuellement 
mes deux bras en balancier , position qui n'allait pas 
le moins du monde à la gravité de mon caractère 
d'ambassadeur. 

» Je franchis enfin sans encombre , et me trouvai 
dans le Campong chinois : ici les maisons étaient 
mieux construites et indiquaient l'esprit plus indus- 
trieux de leurs habitants: elles étaient assez rappro- 
chées les unes des autres, et formaient une longue rue 



150 VOYAGE 

1839. étroite et régulière qui nous conduisit à un bazar où 

Juillet. o ^ 

étaient étalés tous les fruits de l'île et une énorme 
quantité de bétel, d'areck, et de tabac. 

» Le quartier chinois est séparé du reste de la ville 
par un canaL Je me désolais à l'idée de faire de nou- 
veau de la gymnastique , attendu que pour arriver 
à la terre, ferme il fallait encore traverser un de ces 
ponts de saltimbanque, et celui que j'avais devant 
moi me paraissait encore moins confortable que celui 
que je venais de traverser. Cependant j'allais brave- 
ment m'exécuter, lorsque j'entendis un bruit assour- 
dissant de gongs et de tams-tams , et j'aperçus la plus 
drôle de caricature que j'aie jamais vue. 

» C'était une femme complètement nue , à califour- 
chon sur un buffle , jambe deçà, jambe delà, comme 
un soldat romain ; elle allait au pas et tenait à la main 
une longue lance. La dame avait dépassé l'âge mûr et 
partant était peu ragoûtante. Je ne pus m'empêcher 
de rire au nez de cette amazone de nouvelle espèce, 
ce dont elle parut fort irritée. Ce spectacle n'était 
probablement curieux que pour moi , car mes guides 
n'y firent pas la moindre attention, et la gravité et la 
contenance de la respectable matrone indiquaient 
que pareille chose devait se voir souvent dans ce sin- 
gulier pays. 

»Le cortège passé, j'enfilai bravement le pont de 
bambou, qui, pour rendre justice à qui de droit, 
était mieux établi et plus solide que le premier, 
et j'arrivai enfin, à ma grande joie, sur la terre 
ferme , devant une belle savane, sur une des façades 



DANS L'OCÉANIK. 151 

de laquelle s'élevaient quelques grandes maisons i?»»- 
isolées. 

«Nous étions arrivés au terme de notre course, et 
nous nous dirigeâmes vers une grande maison en 
bambou comme celles de la Malaisie , mais construite 
avec un luxe d'ornements que je lîe m'attendais pas 
à rencontrer. Les poutrelles , les solives étaient gar- 
nies de sculptures grossières , il est vrai , mais qui 
attestaient cependant une sorte de talent. C'était la 
demeure du Datou-Molou, espèce de visir au petit 
pied. Mon interprète m'engagea à lui faire ma visite 
avant de me rendre chez le sultan. Le datou , ministre 
ou visir, était un haut et puissant personnage, et 
jouissait même, me dit-il , de beaucoup plus d'in- 
fluence que Sa Hautesse , son seigneur et maître. Je 
me dirigeai donc vers la demeure de ce puissant 
chef. On me fit faire antichambre un instant , puis 
je fus introduit dans une vaste pièce remplie d'hom- 
mes armés de pied en cap ; un sabre à lame large et 
brillante , pendait à leur ceinture ; tous affectaient 
une mine formidable. Ils s'ouvrirent pour me faire 
place , et je me trouvai bientôt devant un petit vieil- 
lard , presque blanc de peau : sa figure sèche et ridée 
paraissait vieillie plutôt par les excès que par l'âge ; 
il me reçut de l'air le plus gracieux , et nous entrâ- 
mes en matière par une chaleureuse poignée de 
main. 

»La maison se composait d'une vaste salle, faible- 
ment éclairée par une fenêtre dans le fond. Dans 
cette salle en était construite une autre entièrement 



15-2 VOYAGE 

1839. ouverte sur une de ses faces , et laissant autour d'elle 

Juillet. 

une galerie de cinq à six pieds de largeur. Cette ga- 
lerie était encombrée de ballots, de marchandises. 
Quelques mauvais meubles d'Europe, de grands ba- 
huts , quatre ou cinq fauteuils et chaises de rotin en 
composaient l'ameublement. La chambre intérieure 
était plus somptueusement ornée. De belles tentures 
en soie garnissaient le plafond, les murailles, et un 
grand tapis couvrait tout le plancher. Mon homme 
s'accroupit et s'étala nonchalamment sur une pile de 
coussins ; je pris place à côté de lui. 

» Nous nous secouâmes une seconde fois la main , 
puis , il m'offrit un cigare du plus fin tabac de Ma- 
nille. Je lui exposai le but de ma visite, et lui dis 
que le commandant m'avait envoyé à terre pour pré- 
senter ses respects au sultan ; que nous arrivions fa- 
tigués d'une longue et pénible navigation; qu'il nous 
fallait des vivres frais , de l'eau et une place à terre 
pour faire nos observations. Les habitants ne savaient 
trop à quelle nation nous appartenions; à nos cou- 
leurs , ils nous avaient pris pour des Hollandais , et 
c'était là ce qui avait jeté l'alarme dans toute la po- 
pulation; Datou-Molou me fit répéter à plusieurs re- 
prises que nous étions Français , et traduisit mes pa- 
roles aux nombreux témoins de cette scène. 

» Il finit enfin par me dire (sans qu'il fût le moins 
du monde question du sultan ) , qu'il avait , lui , 
Datou-Molou, écrit par un navire du commerce à 
notre roi dans le but de lier avec la France des rela- 
tions commerciales. Je lui répondis aussitôt qu'ayant 



DANS LOGÉ A ME. 153 

appris ce fait à Sincapour, le commandant était 1839. 

^ ^ ^ Juillet. 

venu exprès à Solo pour répondre à ses avances. A 
ces mots, les figures patibulaires de l'auditoire se dé- 
ridèrent un peu, et cependant toujours méfiants, 
ils n'accueillirent pas cette ouverture aussi bien que 
je l'aurais cru. Enfin, chose curieuse, quand notre 
conversation fut sur le point de finir, il me demanda 
de nouveau, ses yeux cherchant à lire dans le fond 
de mon âme, s'il était bien vrai que nous n'étions 
pas Hollandais; sur ce, nous levâmes la séance et il 
me dit qu'il voulait me conduire lui-même chez le 
sultan. 

» Nous partîmes, en efiet, escortés par une foule con- 
sidérable et très-turbulente : pour indiquer que la 
plus grande amitié nous unissait , le ministre me te- 
nait par la main droite , et ce fut ainsi que nous tra- 
versâmes la place au fond de laquelle s'élevait le 
palais du sultan.. C'était, comme celle du ministre, 
une grande maison en bois, élevée de quelques pieds 
au-dessus du sol ; un escalier de plusieurs marches 
conduisait sur une plate-forme précédant l'entrée 
des appartements; autour de l'édifice régnait un 
rang de palissades de quinze à vingt pieds de hau- 
5 teur. 

E » Nous fûmes introduits dans une grande salle carrée 

K toute simple ; les murs , le plafond , étaient entière- 

»ment nus; la foule nous avait devancés et n'avait laissé 

qu'un vide égal à l'épaisseur de nos corps; ce ne 

fut qu'après avoir traversé cette haie vivante que je 

me trouvai enfin en face du souverain de l'endroit. 



154 VOYAGE 

183». » Le sultan était assis devant une table carrée fai- 

Juillet. 

sant face à la porte; il me parut avoir de quarante à 
quarante-cinq ans. Un madras à carreaux rouges, 
négligemment noué autour de la tête , laissait échapper 
quelques mèches de cheveux noirs grisonnants. Son 
costume se composait d'une veste flottante en étoffe 
de Chine qui laissait voir un gilet de soie fermé par 
des boutons de pierres précieuses , un large pantalon 
serré aux hanches, lui tombait à mi-jambes, sa fi- 
gure d'un jaune clair paraissait indiquer la souffrance. 
Le maintien de cet homme était calme et grave. 

» Je lui fis un salut qu'il me rendit gracieusement, 
et il m'indiqua un siège en face de lui; le datou prit 
place à sa droite , et avant de commencer la confé- 
rence chacun alluma un cigare ; puis je lui répétai 
ce que j'avais dit à son ministre. Il ne témoigna au- 
cune curiosité , sa figure resta toujours grave et im- 
passible. Il ne me répondit jamais directement : à 
chaque question que je lui posais, il ne répondait que 
par quelques mots dits bien basa l'oreille desonminis- 
tre. Enfin, après lui avoir bien et dûment expliqué les 
motifs de notre venue , je lui fis demander s'il pou- 
vait nous donner une place pour y faire nos observa- 
tions, je n'obtins qu'un refus; de l'eau, même ré- 
ponse. 

»Le peuple de Solo était, disait-il, fort méchant, 
l'autorité des chefs ne suffirait pas à prévenir son dé- 
sordre , etc. , etc. 

)) Mais le peuple de si formidable mine, n'était pas 
si diable qu'il en avait l'air; les habitants avaient peuf 



DANS L'OCEANIE. i55 

de nous, ils s'exagéraient notre nombre, la force de im. 
nos navires ; la véritable, l'unique cause de ces refus, 
n'était autre chose que la frayeur qui travaillait le sul- 
tan et son ministre, et l'idée, la fatale idée que nous 
étions Hollandais. Enfin , après une audience d'une de- 
mi'heure, j'annonçai au sultan la visite du comman- 
dant pour le lendemain et le quittai après avoir serré 
la main du ministre ; mes quatre estafiers me recon- 
duisirent au canot, je les emmenai à bord, et ils pu- 
rent visiter le navire tout à leur aise. » 

Ce rapport de M. Duroch me confirma les bruits 
que j'avais recueillis à Sincapour sur le désir des ha- 
bitants de Solo de commercer avec les Français. Ce 
vœu me paraissait du reste d'autant plus naturel , 
que parmi toutes les nations maritimes dont les vais- 
seaux marchands sillonnent ces mers, les Américains 
et les Français sont les seuls peuples qui n'ont aucun 
établissement dans l'archipel Indien. Les habitants de ^ 
Solo , très-jaloux de leur indépendance , et désireux 
d'un autre côté d'établir des relations commerciales 
nécessaires à leurs besoins , devaient de préférence 
s'adresser aux Européens dont les envahissements ne 
leur ont jamais donné aucune crainte en menaçant 
leur liberté. Toutefois , d'après ce qui était arrivé à 
M. Duroch , je pus me convaincre que le sultan jouis- 
sait de bien peu d'autorité sur ses sujets ; et dès lors 
je pus prévoir qu'il serait bien difficile à nos natio- 
naux de pouvoir jamais établir des relations suivies 
de commerce avec un peuple renommé pour ses bri- 
gandages, et qui ne reconnaissait d'autres lois que 



156 VOYAGE 

183^). celles que peut imposer la force. Je n'en persistai pas 
moins à faire au sultan une visite officielle , afin de 
m'entendre avec lui , et je voulus déployer dans cette 
circonstance tout l'appareil militaire capable de ren- 
dre ma démarche le plus efficace possible. 

Pendant le reste de la journée, les naturels ne se 
montrèrent point à bord de nos corvettes : il était 
évident que leurs craintes ne s'étaient point totale- 
ment dissipées , et qu'ils conservaient une grande dé- 

* fiance envers nos bâtiments , qu'ils supposaient tou- 
jours être des navires de guerre hollandais. Quelques 

. embarcations vinrent rôder autour de nous, en se 
tenant à une grande distance ; mais comme dans ce 
moment on ouvrait les sabords pour aérer les navires, 
les naturels aperçurent nos canons, et ils se hâtèrent 
de se ranger derrière les corvettes, évitant ^vec 
soin de se trouver dans la direction des bouches à 
feu ; enfin le coup de canon de retraite , tiré par 1'^^- 

. trolabe au coucher du soleil , les fit rapidement fuir 
vers la terre , où bientôt les embarcations disparu- 
rent dans la rivière. 

Dans la soirée , MM. Ducorps , Lafond et Desgraz 
profitèrent d'une embarcation dirigée par un bisayas 
de l'équipage du navire portugais , pour descendre à 
terre. « Peu d'instants suffirent, dit M. Desgraz, pour 
nous mettre au pied d'une mauvaise échelle de bois 
attenant aux premières maisons de la ville , habitées 
par des Chinois. De légers ponts, étroits, flexibles, 
formés très-souvent par une simple planche , établis- 
sent des communications entre ces maisons bâties sur 



DANS L'OGEANIE. i57 

des pilotis de six à sept pieds de haut. Pendant que ^^so. 
nous cheminions sur cette route acrobatique, nous 
remarquions, dans les indigènes que nous rencon- 
trions , un air de méfiance prononcée. Plusieurs por- 
taient la main sur leurs longs kriss , lorsque nous 
passions à leurs côtés ; et pour ma part , je pensais 
qu'il était plus prudent de rétrograder. 

» Après plusieurs détours , nous atteignîmes la terre 
ferme et nous passâmes au milieu d'un marché de 
fruits où des femmes, vêtues d'un simple ^arang ^ 
vendaient des bananes, des mangoustans, des fruits 
ressemblant à des prunes , etc. Près de là se trou- 
vaient des bœufs sellés et bridés , ainsi que des che- 
vaux , qui probablement avaient servi à transporter 
ces comestibles. Du reste, la population conservait 
toujours un air méfiant ; un groupe d'hommes armés 
suivait constamment nos pas et échangeait parfois un 
mot ou deux en espagnol. Peut-être la froideur ap- 
parente que nous remarquions n'avait-elle rien de 
désobligeant pour nous ; peut-être même ces précau- 
tions étaient-elles la conséquence des mœurs de ces 
hommes livrés à la piraterie. Toutefois cette vue n'a- 
vait rien de rassurant pour nous. Pour la première 
fois nous voyions entre leurs mains des kriss aussi 
longs que ceux qu'ils portaient ; quelques-uns avaient 
jusqu'à trois pieds de long. 

» Déjà la nuit s'approchait, lorsque nous dépassâ- 
mes une enceinte de palissades où une embrasure 
carrée nous laissa voir un vieux canon rouillé et en 
mauvais état, d'un calibre assez fort, que j'ai estimé 



158 VOYAGE 

1S39. de dix-huit à vin^t. A peine avions-nous fait cruelaues 

Juillet. or 1 -i 

pas, qu'un indigène vint nous dissuader, en espa- 
gnol, d'aller plus avant. // pourrait vous arriver 
. malheur, nous disait-il. // vaut mieux retourner à 
votre bord, La nuit , on pourrait vous faire du mal. 
En un mot , cet homme nous disait clairement qu'en 
nous aventurant plus loin, nous courions des dangers 
que j'étais peu désireux de braver sans nécessité. L'as- 
pectdes hommes, leur figure féroce et divers petits in- 
cidents survenus dans notre trajet me faisaient regret- 
ter de n'avoir aucune arme sur moi. Toutefois mes 
compagnons , qui ne paraissaient pas partager mes 
craintes, rejoignirent avecmoilecanotoii nous l'avions 
laissé , et bientôt après nous atteignîmes le bord. Lors 
de notre retour, les habitants de Solo continuèrent à 
porter la main à leurs armes pendant que nous pas- 
sions. Au moment d'embarquer, l'un d'eux vint noiis 
demander pourquoi nous étions venus à terre ; on 
lui répondit que c'était pour nous promener. (< Et pour 
voir aussi , » reprit-il. 

Ainsi , il était évident que , malgré la démarche 
qui avait été faite dans la journée par M. Duroch , 
auprès du sultan , les habitants de Solo continuaient 
à voir en nous des ennemis cherchant par la ruse à 
prendre toutes nos précautions pour les attaquer plus 
sûrement. Comme je l'ai déjà dit, je n'en persistai 
pas moins dans l'idée que j'avais de faire le lendemain 
une visite au sultan ; et pour lui donner toute la 
pompe possible , je décidai que tous les officiers qui 
voudraient m'accompagner seraient en uniforme ; 



DANS L'OCÉANÏE. 159 

qu'en outre, douze hommes de chaque navire descen- ^?^9. 
draient avec leurs armes et formeraient une garde 
d'honneur. Par mesure de précaution et dans l'éven- 
tualité qu'un exercice à feu pourrait donner à ces 
pirates une haute idée de nos forces , chaque homme 
dut avoir sa cartouchière parfaitement garnie. 

A huit heures du matin , les embarcations chargées 22 
de monde et portant les couleurs nationales se diri- 
gèrent sur la ville ; au même instant V Astrolabe fit un 
salut de treize coups de canon , et nos deux corvettes 
déployèrent leurs grandes enseignes. Les tambours 
et les fifres , placés sur Favant des canots , exécutè- 
rent pendant le trajet des marches guerrières* 

La ville de Solo est située à l'embouchure d'une 
rivière qui se jette dans la mer au fond de la baie p^- cxxxix. 
Bewan. Toutes les maisons sont bâties au-dessus de 
l'eau et reposent sur des pilotis ; elles communiquent 
entre elles par des ponts en planches^ très-étroits, 
que l'on enlève à volonté, et qui permettent de les 
isoler, soit séparément , soit par quartiers. Elles sont 
disposées sur les deux rives de manière à laisser entre 
elles un grand espace libre qui forme , à proprement 
parler, le lit de la rivièr-e , et qui sert à la navigation 
des pirogues et des barques. Du côté de l'Est et du 
Sud, ces maisons communiquent à la terre ferme par 
des ponts en bambous. On remarque encore sur la 
rive droite de la rivière une enceinte qui entoure la 
ville , et qui e&t formée par des palissades de dix à 
douze pieds d'élévation. Cette enceinte s'appuie sur 
deux petits forts, formés aussi par des pieux fichés en 



160 VOYAGE 

1839. terre et armés de quelques mauvais canons. Les em- 

Juillet. ^ 

brasures de ces pièces sont comme des meurtrières , 
et elles sont tellement petites , que les canons ne peu- 
vent tirer que dans une seule direction. A l'extrémité 
de ce canal il existe une autre forteresse du même 
genre, plus grande et dominant toutes les autres. Elle 
est isolée par les eaux de la rivière qui la baignent 
de tous côtés ; elle ne communique avec la terre 
ferme que par une chaussée très-étroite et un grand 
pont. C'est la résidence du sultan , au-dessus de la- 
quelle flotte le pavillon blanc de Solo. 

Nos canots arrivèrent en bon ordre à l'entrée de la 
rivière. La vue des mousquets que portaient nos ma- 
rins , celle des pierriers et des espingoles qui garnis- 
saient l'avant de nos embarcations; enfin le nombre 
des officiers , tous en tenue brillante et armés pour la 
plupart de fusils à deux coups , vinrent réveiller toutes 
les craintes des naturels. Tous les ponts en bambous, 
sous lesquels nos embarcations étaient obligées de 
passer, se couvrirent de guerriers armés de kriss et 
de lances. L'aspect de la population était vraiment 
menaçant. Nous n'en continuâmes pas moins notre 
marche dans le canal , et nous vînmes prendre terre 
sur la plage de la chaussée située à droite du palais 
du sultan et à côté de plusieurs tombeaux. Les eaux 
étaient assez basses , en sorte que le débarquement 
n'était point facile. Les embarcations qui portaient 
nos hommes armés arrivèrent les premières, et lors- 
que j'acostai le rivage avec M. Jacquinot, je trouvai 
nos deux détachements rangés en bon ordre et en 



DANS L'OCÉANIE. , 161 

bataille sur la plage. Une foule immense , paraissant i^w 

^ ^ "^ Juillet. 

en proie à la plus vive excitation , les entourait en 
agitant des kriss. Nous attendîmes pendant quelque 
temps avant de nous engager dans la ville ; enfin , au 
bout de dix minutes, arriva Datou-Molou, capi- 
taine du port remplissant les fonctions de ministre de 
la marine. C'était lui qui avait écrit au roi des Français 
la lettre dont le contenu avait motivé ma présence sur 
la rade ; c'était lui qui s'était chargé , la veille , de 
transmettre les réponses du sultan à notre demande. 
11 paraissait inquiet et contrarié par le tumulte qui - 
s' était élevé dans la ville à la vue de nos hommes armés ; 
et il ne pouvait dissimuler ses craintes au milieu 
d'une population aussi méfiante et aussi turbulente 
que celle qui nous entourait. Je m'empressai , pour 
le rassurer, de lui faire entendre que les marins qui 
nous accompagnaient n'étaient là que pour faire hon- 
neur au sultan , et que notre visite était tout amicale. 
Enfin Molou, après avoir hésité à nous introduire 
dans la ville , pressé par mes demandes, n'osa plus re- 
culer, et, prenant bravement son parti, il nous condui- 
sit, en me donnant la main, vers la forteresse du sultan. 
Il nous fallut franchir d'abord des ponts très-étroits, 
puis ensuite une espèce de couloir entre deux encein- 
tes de palissades, qui , en cas d'attaque, aurait rendu 
notre retraite très- difficile. Toutefois je ne prévoyais 
pas la possibilité d'un pareil dénoûment, bien que 
nous fussions suivis par une foule nombreuse et que 
l'agitation fût à son comble. Bientôt après nous fûmes 
introduits directement dans le dalem (résidence du 
VIL ,i\ 



162 , VOYAGE 

1839. sultan) , maison en bambou des plus modestes et con- 
struitedansle même Système que les autres habitations 
malaises. Nos détachements se placèrent sur deux 
rangs au milieu d'une cour, en face du palais du sul- 
tan. Bientôt ils furent entourés par une masse com- 
pi.cxxxvm. pacte d'hommes , les uns à pied, les autres à cheval, 
mais tous armés de kriss , de lances et de boucliers. 
Leurs cris , leurs disputes entre eux , enfin leur air 
peu bienveillant, semblaient indiquer qu'ils nous 
voyaient du plus mauvais œil. Datou-Molou épuisa 
vainement son éloquence pour les engager à se reti- 
rer : ceux-ci parurent fort peu l'écouter. Toutefois 
ces hommes turbulents ne firent aucune tentative 
hostile contre nos détachements , qui restèrent paisi- 
blement l'arme au pied pendant toute la durée de la 
conférence. 

Tout cela était fait pour donner une triste idée 
de la puissance du sultan. Son autorité ne fut pas 
même suffisante pour faire respecter sa demeure; 
en un instant elle fut envahie par une foule nom- 
breuse, au milieu de laquelle nous eûmes de la peine 
à nous faire jour pour arriver jusqu'à lui. La salle 
dans laquelle nous reçut le sultan était vaste et 
mal meublée ; le plancher de bambou était couvert 
de nattes ; au milieu figurait une table , près de la- 
quelle ce chef était assis. Au fond se trouvaient en- 
tassés le long de la muraille plusieurs étages de^ 
grands cofi*res , provenant sans doute des rapines de 
ces forbans ; enfin une grande quantité de chaises et 
de fauteuils généralement en fort mauvais état , 



DANS L'OCÉANÏE. 163 

complétaient rameublement. Après s'être levé pour issq. 

^ ^ * Juillet. 

me saluer, le sultan reprit sa place près de la 
table. A sa droite il plaça Datou-Molou , le chef le 
plus puissant de l'île. A sa gauche il fit asseoir Datou- 
Taliel, qui, après Molou, est l'homme le plus ri- 
che et le plus influent. Une grande quantité de 
datons , de chefs montagnards portant des figures 
vraiment barbares, se tenaient droit derrière le sul- 
tan. Je me plaçai en face ; les officiers qui m'ac- 
compagnaient au nombre de dix-huit se rangèrent 
sur des sièges, autour de la table, et nous nous trou- 
vâmes bientôt entourés par une foule compacte qui 
avait déposé il est vrai ses lances à la porte , mais 
qui conservait encore le kriss à la ceinture. 

L'agitation qui animait toute cette population au 
moment de notre entrée dans le dalem, fut longue à se 
calmer. Cependant le silence s'étant établi, je voulus 
entrer en conférence avec le sultan ; ce fut le ministre 
Molou qui, s'exprimant assez bien en espagnol, se char- 
gea à chaque fois de me répondre, après s'être consulté 
à voix basse avec le sultan. «J'ai appris à Sincapour, 
lui dis-je, que le sultan de Solo avait écrit il y a environ 
un an au roi des Français pour l'inviter à lui envoyer 
des navires de commerce et f^ire un traité de paix 
avec lui. Je me suis exprès dérangé de ma route 
pour passer à Solo et assurer sa population des in- 
tentions bienveillantes de Sa Majesté le roi des Fran- 
çais. Jadi^ , ajoiitai-je , la mauvaise réputation des 
habitants de Solo, comfne brigands et comme pi- 
rates , avait empêché les navires de commerce 



iU VOYAGÉ 

^1839. français de visiter ces îles ; mais si dorénavant les 

Juillet, ' 

naturels se comportent bien , si le sultan de ces îles 
veut bien promettre aide et protection à nos bâtiments, 
ils pourront désormais faire un commerce suivi avec 
sa population. » Le ministre répondit : qu'en effet 
la lettre dont je faisais mention avait été adressée au 
roi des Français par un navire marchand , puis il se 
confondit en salutations ; mais il n'osa point me pro- 
mettre la protection que je demandais. Je voulus en- 
suite savoir quels seraient les articles de commerce 
que nos nationaux pourraient venir charger dans ces 
îles, et quels seraient les objets qu'ils devraient ap- 
porter en retour. «Il nous faut des étoffes, du drap, 
de la quincaillerie et toute espèce d'objets d'in- 
dustrie, oie répondit le ministre, et nous donnerons 
en échange de la nacre, des perles, de l'écaillé, du tri- 
pang et des nids d'hirondelles ; » il insista surtout sur 
ce dernier article qui est d'un très-bon débit sur les 
marchés chinois. 

J'avais fait apporter plusieurs objets de nos manu- 
factures que je comptais offrir au sultan , au nom du 
roi et comme témoignage de ses intentions amicales. 
Je choisis ce moment pour faire étaler ces présents 
sur la table et sous les yeux du sultan ; ils consis- 
taient en douze mètres de drap écarlate , une paire 
de pistolets à pierres, gravés richement sur argent, 
une lunette à six tirages et enfin d'autres objets de 
moindre valeur. Le sultan ne parut pas accorder 
une grande attention à ces divers objets -, tandis que 
ses acolytes paraissaient les convoi,ter avidement. 



DANS L'OCÉANIE. 1G5 

Son fils, jeune homme grand et bien fait, dont les ^^s^^. 
vêtements, à l'orientale, brochés d'or, contrastaient 
avec la mise simple du père , saisit les pistolets et 
parut les examiner avec plaisir; il s'informa ensuite 
de l'usage de chacun des objets. Celui de la lunette 
parut le charmer beaucoup. Tous les assistants regar- 
daient ces présents avec convoitise, et, à voir l'air 
craintif et embarrassé du sultan , il me sembla qu'il 
ne resterait pas longtemps possesseur de ces objets, 
dont son autorité contestée ne pourrait point empê- 
cher le partage. 

Yoyant que mon auditoire était bien disposé par 
les cadeaux que j'avais faits, je fis comprendre au 
sultan que ma mission étant d'étudier toutes les pro- 
ductions naturelles des pays que nous visitions , 
j'attachais un grand prix à pouvoir me procurer 
tous les animaux de l'île, et je désirais surtout que les 
naturalistes pussent, en toute sûreté, parcourir le 
pays pour y ramasser des plantes et des minéraux. 
Mais à cela le ministre me répondit que c'était tout 
à fait impossible ; le sultan redoutait qu'il n'arrivât 
quelques accidents à, mes officiers, s'ils s'aventu- 
raient dans les montagnes sans une escorte suffi- 
santé pour les faire respecter ; et lorsque j'objectai 
qu'un seul homme de la garde du sultan pourrait 
mettre nos naturalistes à l'abri de tout danger, le 
ministre fut obligé de m'avouer que l'autorité du 
sultan n'était que nominale, et qu'il lui serait im- 
possible de prémunir les étrangers qui s'aventure- 
raient à terre, non-seulement contre les attaques des 



im VOYAGE 

1839. habitants des montagnes, mais même contre celles de 

Juillet. o î 

ses propres sujets. Datou-Molou me promit de dési- 
gner plus tard une aiguade pour y renouveler notre 
eau et d'envoyer à bord de nos navires tous les ani- 
maux qu'il pourrait se procurer. Il m'assura qu'en 
dehors des animaux domestiques , l'île ne possédait 
que quatre espèce de quadrupèdes , savoir : des an- 
tilopes , des singes , des rats et des chauves-souris. 
«On dit qu'autrefois, ajouta-t-il, il y avait des élé- 
phants dans un des districts de la côte méridionale, 
mais, aujourd'hui, je certifie qu'iln'y en a pas ; je cer- 
tifie qu'il n'y a ni éléphants, ni animaux féroces. » Sur 
ma demande, il m'assura aussi que le véritable nom 
de l'île dans la langue du pays était Soog. Les Espa- 
gnols l'appellent i7(?/o, et toutes les autres nations 
la désignent sous le nom de Solo. La langue de cette 
• peuplade diffère considérablement du Malaïo et du 
Bisaïa; elle s'écrit en caractères arabes. Tous les ha- 
bitants des côtes comme ceux de l'intérieur sont main- 
tenant Islams (mahométans) . 

Après cette conversation, le sultan fit placer sur la 
table, pour nous les offrir, une grande quantité de ci- 
gares de Manille ; les consommateurs les trouvèrent 
fort bons. Cette politesse, à laquelle je ne m'attendais 
pas, je l'avoue, me fit abréger la séance. Je me levai, et, 
après avoir salué le sultan, je sortis du dalem toujours 
accompagné par Datou-Molou; ce chef ne me quitta 
la main que lorsque j'eus rejoint mon embarcation. 

Le sultan me parut être un homme âgé de qua- 
rante à quarante-cinq ans; il était petit de laille, et 



' DANS L'OGÉANIE. 167 

rien dans sa mise n'indiquait son ranff. Il était vêtu *839. 

Juillet. 

comme tous les Malais de la classe aisée , d'une 
grande robe d'indienne à petits dessins. Sur sa tête 
il portait un mouchoir rouge en guise de turban ; 
son regard paraissait étranger à la dissimulation, 
mais il était aussi dépourvu de vivacité et d'énergie. 
Sa figure contrastait singulièrement avec celle des 
hommes qui nous entouraient de manière à nous 
empêcher de faire aucun mouvement. Avec un pareil 
entourage, le sultan eût-il eu, comme les Européens 
le lui accordaient , les intentions les meilleures de 
nous être agréable, il lui était impossible de les mani- 
fester, si elles blessaient les idées et les méfiances de 
ses sujets ; aussi Je crois qu'il vit arriver avec plaisir 
la fin de la conférence. Mon intention était de faire 
exécuter sous ses yeux quelques manœuvres mili- 
taire par nos détachements ; mais , à ma sortie du 
daleni , il régnait dans la population une efferves- 
sence si grande, que je donnai immédiatement lé 
signal du départ. La foule toujours menaçante de 
ces bandits nous accompagna juscfu'à nos embarca- 
tions, et nous avions déjà quitté le rivage que nous 
entendions encore les cris qu'ils poussaient en nous 
voyant échapper à leuf fureur. Sans aucun doute , 
sans l'intervention des datous, qui firent tous leurs 
efforts pour calmer le peuple, nous eussions été atta- 
qués par ces hommes féroces que la vue de nos canons 
ne contenait que modérément. 

En quittant le rivage , deux officiers que j'avais 
autorisés , sur leur demande , à rester à terre , fu-^ 



108 VOYAGE 

1830. rent malgré eux obligés de suivre les conseils des 

Juillet. T . ^. . ., 

datous, qui , disaient-ils, ne pouvaient plus contenir 
les habitants des montagnes descendus dans la ville 
à nos coups de canon. Mais d'un autre côté, pour 
leur témoigner leurs intentions amicales, ces datous 
les engagèrent à retourner d'abord sur leur navire , 
sauf à revenir plus tard à terre , où ils leur promet- 
taient alors une franche et amicale réception. 

A notre retour nous eûmes à traverser dans la ri- 
vière une flottille nombreuse de praos armés de petits 
canons, et qui servent à ces forbans pour leurs ex- 
cursions fréquentes sur les rivages 'mal défendus. 
Nous aperçûmes aussi les Chinois groupés sur les 
portes de leurs habitations; ceux-ci, connaissant mieux 
que nous le caractère de ce peuple , regardaient d'un 
air inquiet ce qui se passait dans la ville. Il est cer- 
tain que leurs habitations, toutes situées sur le bord 
du rivage, eussent été, en cas d'attaque, les pre- 
mières détruites par le feu de nos bâtiments. 

J'avais invité, par politesse , le sultan à venir le 
lendemain , avec son ministre, dîner à bord de VJs- 
trolabe ; mais il m'avait été répondu que, sous au- 
cun prétexte, le chef de ce nid de brigands ne pou- 
vait s'éloigner de l'île. D'un autre côté, je n'étais pas 
tenté de retourner à terre ; et comme il nous était 
impossible de nous livrer à aucun travail, je résolus 
de diminuer le temps que j'avais accordé à cette re- 
lâche et de quitter le mouillage aussitôt que nous 
aurions renouvelé notre provision d'eau. 

Pendant tout le reste de la journée, nous enten- 



DANS L'OCÈAME. 169 

dîmes à terre des cris tumultueux qui attestaient que ji^^o.^ 
le désordre où notre visite du matin avait jeté la po- 
pulation n'était point encore apaisé. Cependant nous 
vîmes le long du rivage de nombreuses bandes 
d'hommes armés et à cheval , qui semblaient aban- 
donner la ville pour gagner leurs montagnes. 

Une heure environ après notre arrivée, une pirogue 
vint nous apporter quelques paniers de fruits dont le ^ 
sultan nous faisait cadeau ; et après cela , plusieurs 
embarcations vinrent nous vendre quelques provisions 
consistant en pquîes et en fruits , qu'ils abandonnèrent 
à très-bon marché. Dans la soirée, plusieurs officiers 
descendirent à terre ; ils furent cordialement reçus 
par les datons Molou et Tahel ; ceux-ci leur offi:*irent 
des cigares , des confitures et du thé ; mais ils ne purent 
parcourir la ville. La population était encore trop ' , 
effrayée de notre démarche du matin , et les datons . 
ne leur auraient point permis de sortir de leurs habi- 
tations , car ils redoutaient des accidents qui eussent 
infailliblement entraîné de notre part une vengeance 
éclatante. 

Au milieu de la nuit, la Zélée fut tout à coup accos- 
tée par une pirogue dans laquelle il n'y avait qu'un 
seul homme, qui monta à bord malgré les cris de la 
sentinelle. En mettant le pied sur le navire, il remit 
le kriss qu'il avait à la ceinture au factionnaire, dont 
il embrassait les genoux. « Bientôt l'officier de garde 
fut prévenu de cet incident, ajoute M. Jacquinot; il 
m'amena cet homme que j'interrogeai. Il tremblait 
de tout son corps ; il me dit qu'il était Malais , établi 



170 VOYAGE 

1830. jadis sur l'île de Célèbes; qu'il avait été pris , avec plu-^ 
sieurs de ses camarades par des pirates de Solo, sur une 
barque où il s'occupait à faire la pêche. Cet esclave ve- 
nait de rompre ses chaînes , et demandait en grâce notre 
protection , ajoutant qu'après ce qu'il venait de faire, 
il serait promptement mis à mort si nous le ren- 
voyions à terre. Je l'eus bien vite rassuré, mais je ne 
le reçus à mon bord qu'à la condition qu'il se tien- 
drait soigneusement caché jusqu'après l'appareil- 
lage. » Nous acquîmes plus tard la certitude que cet 
homme nous avait dit la vérité. Nous le remîmes , à 
Samarang, entre les mains des autorités hollandaises , 
qui promirent de le faire reconduire chez lui à la pre- 
mière occasion. Il est probable que plusieurs malheu- 
reux gémissent dans l'esclavage sur cette terre mau- 
dite ; mais leurs maîtres ont soin de les tenir cachés 
dans l'intérieur des terres et de rendre par là leur 
fuite excessivement difficile. 
23 Déjà , la veille , le sultan m'avait fait dire que l'ai- 

guade à laquelle je devais envoyer faire mon eau était 
située près de sa demeure , au fond du canal. Mais 
les capitaines marchands qui se trouvaient sur la rade 
m'ayant prévenu que le ruisseau qui m'était désigné 
ne donnait qu'une eau saumâtre et de mauvaise qua- 
lité, je me décidai à envoyer iios chaloupes à l'aiguade 
qu'ils me signalèrent. Le sultan m'avait envoyé un 
vieillard appelé Antonio , ancien renégat de Manille , 
et devenu l'homme d'affaires du datou Tahel. Je si- 
gnifiai ma volonté à ce messager, et comme il refu- 
sait d'accompagner nos chaloupes à une autre aiguade 



DANS L'OCÉANIE. 171 

que celle désignée par son maître, je le congédiai en j^^^^^^^ 
le chargeant de prévenir le sultan que j'étais las de 
toutes ses hésitations , et qu'en envoyant mes embar- 
cations à l'aiguade fréquentée par tous les navires 
marchands, je donnais l'ordre aux officiers qui les 
commandaient de repousser la force par la force , au 
cas où ils y seraient forcés. 

Quelquesinstants après, nos chaloupes, guidées par 
Un homme d'un des navires de la rade , quittaient le 
bord , bien armées d'espingoles, de fusils et de sabres, 
et avec un équipage suffisant pour les mettre à l'abri de 
toute espèce de coup de -main. Je laissai tous les offi- 
ciers qui n'étaient point de service libres de se rendre 
à terre. En même temps, M. Dumoulin devait profiter 
de la circonstance pour faire quelques observations 
de physique sur le bord de la mer. 

Lapîage où nos canots accostèrent était déserte. Le 
lieu de l'aiguade était facile a reconnaître par une 
petite pointe de rocher, ombragée par un arbre ma- 
gnifique et dominant toute la forêt ; de chaque côté 
de la pointe s'étendaient de belles plages' de sable 
blanc sur lesquelles le débarquement pouvait s'effec- 
tuer sans aucune difficulté. Les sources désignées 
pour y faire l'eau venaient sourdre au bord même de 
la mer ; elles jaillissaient du sable en plusieurs en- 
droits et fournissaient en abondance une eau excel- 
lente. Aussitôt arrivé à terre , l'officier commandant 
établit des sentinelles pour assurer la tranquillité des 
travailleurs, et en même temps plusieurs officiers 
essayèrent de pénétrer dans l'intérieur des terres 



172 VOYAGE 

^^39. sans éprouver aucun obstacle. M. Desgraz , qui a noté 

Juillet. 

sur son journal les événements de cette journée , 
s'exprime ainsi : « L'aspect du pays était des plus pit- 
toresques : la plage était sillonnée par de nombreux 
sentiers, et devant l'aiguade s'élevait une route assez 
large et bien battue où l'on remarquait beaucoup de 
traces de pieds de bœufs et de chevaux. Suivi du ma- 
telot Bisaïa qui nous avait servi de guide et qui 
parlait la langue du pays , je suivis cette route et 
m'enfonçai bientôt dans l'intérieur, au milieu de 
champs couverts d'une belle verdure et d'arbres va- 
riés. Un arbuste couvert de magnifiques fleurs rouges 
et l'arbre qui produit le fruit qu'on nomme ici Lan- 
goun, paraissaient surtout très-abondants. 

))Nous arrivâmes bientôt devant une petite case 
dans laquelle se trouvaient une femme et deux en- 
fants. A notre approche, les enfants effrayés se 
mirent à crier , leur mère paraissait très-émue ; un 
chien aboyait avec fureur, et un singe, qui était 
aussi de la famille , nous faisait d'atroces grimaces ; 
il fallut toute l'éloquence de mon guide pour rassu- 
rer ces misérables ; quelques cadeaux achevèrent de 
cimenter l'amitié. La femme était vêtue d'un simple 
sarong , ses cheveux flottaient épars sur ses épaules ; 
elle nous dit que son mari était allé à la ville avec 
une troupe de voisins pour s'informer des événe- 
ments qui avaient suivi notre arrivée et qui parais- 
saient vivement préoccuper la population. 

» Pendant que nous causions avec cette femme, nous 
vîmes arriver la troupe dont son mari faisait partie, 



DANS L'OCÉANIE. 17;) 

composée de cavaliers et de fantassins tous armés de ^^^o. 

^ Juiiiet. 

longs kriss et de lances aux pointes bardelées. Ces 
hommes recommencèrent à nous faire toutes les ques- 
tions qui déjà nous avaient été adressées par la femme ; 
ils nous demandaient surtout si nous n'étions pas Hol- 
landais, et si nous n'arrivions pas sur la rade avec de 
mauvais desseins ; quel était le n ombrée de nos hommes, 
celui de nos canons ; enfin toutes leurs questions indi- 
quaient suffisamment leur méfiance et leurs craintes. 
J'essayai de mon mieux à les convaincre que nous 
étions Français et que nos intentions étaient toutes 
amicales. MM. H. Jacquinot et Gaillard étant arrivés 
sur ces entrefaites , nous nous séparâmes des natu- 
rels à peu près bons amis en apparence, et nous re- 
tournâmes tous les trois au rivage. 

» La maison que nous venions de visiter était carrée 
et élevée sur quatre poteaux de cinq pieds de hauteur. 
Un escalier mobile servait à y grimper. Tout auprès 
se trouvait un enclos renfermant un espace de ter- 
rain cultivé; quelques bananiers élevaient leurs feuil- 
les vertes dans un des coins, mais je ne vis aucun co- 
cotier. 

» Nous trouvâmes à l'aiguade un rassemblement 
d'une vingtaine, d'indigènes regardant paisiblement 
les instruments de physique de M. Dumoulin. Bien- 
tôt d'autres troupes s'ajoutèrent à ce nombre; puis 
elles, s' éloignèrent et se dirigèrent sur la ville. Tous 
ces hommes étaient armés ; les uns étaient à cheval, 
les autres à pied ; ils marchaient de front, mais sans 
aucun ordre réglé. Ordinairement chacun de ces pe- 



^ 174 VOYAGE 

1839. tits pelotons avait à sa tête un individu qui paraissait 
en être le chef. Autour de lui se rangeaient les pié- 
tons, probablement ses esclaves, qui portaient des 
lances de six pieds de long. Ils avaient en outre, pour 
arme défensive, de vastes boucliers de bois de trois 
pieds de diamètre, recouverts quelquefois par un cuir 
très-épais.. Cet instrument , manié comme je l'ai vu 
faire par le matelot Bisaïa , doit être d'une grande 
ressource dans le combat ; il couvre presque en en- 
tier l'individu qui le porte et le met à l'abri des lances 
ennemies. 

» A l'exception d'une petite alerte qui précéda notre 
embarquement , la journée s'écoula paisiblement. 
Les matelots des chaloupes venaient de signaler une 
troupe d'hommes qui arrivaient de la ville en courant. 
Aussitôt notre détachement prit les armes , et se ran- 
gea en bataille pour la recevoir. Elle se composait d' une 
vingtaine d'individus qui se précipitèrent sur nous , 
la lance au poing , et qui s'arrêtèrent ensuite subite- 
ment lorsque déjà ils n'étaient plus qu'à une petite 
distance de nos baïonnettes. L'un de ces hommes, 
tenant toujours sa lance horizontale en courant, 
s'avança si près sur M. Dumoulin , qui était resté 
isolé et qui continuait tranquillement ses observa- 
tions , que nous crûmes un instant que cet officier 
avait été blessé* Mais il n'en était rien. 

» Parmi ces nouveaux venus se trouvaient deux in- 
dividus couverts par une cotte de mailles et la tête 
coiffée d'un casque en cuivre; sur le dos et la poi- 
- trine, la cotte de mailles, formée de petits anneaux 



DANS LOGEANTE. 175 

de cuivre entrelacés, était garnie par de petites pla- 18.39, 
ques métalliques de même nature. Ces deux hommes 
ne portaientpas de bouclier; quoique petits de taille, ils 
semblaient être à leur aise sans leur pesante armure. 

» Il était cinq heures à peu près , lorsque nos cha- 
loupes ayant complété leur eau , nous nous prépa-. 
rames à regagner nos navires. Le nombre des na- 
turels qui nous entouraient était alors considérable. 
Ils étaient venus de la ville, les uns sur des chevaux 
garnis d'une mauvaise selle en bois, les autres sur 
des bœufs ou des buffles. Au milieu de ces visiteurs 
se trouvait une femme, vêtue d'une simple culotte et 
montée sur un cheval à la manière des hommes. 
Elle paraissait en proie à une vive agitation. Le ma- 
telot Bisaïa m'expliqua qu'elle cherchait un esclave 
fugitif (celui réfugié à bord de la Zélée) et qu'elle était 
venue voir s'il ne s'était pas réfugié sur nos embar- 
cations. Aussitôt que nous eûmes quitté la plage, 
nous vîmes ce petit attroupement se dissiper après 
avoir assisté à notre départ. 

Comme on a pu le voir dans le cours de ce récit, l^s 
datons ne partagèrent pas longtemps les craintes gé- 
nérales de la population et leur doute sur notre na- 
tionalité. Dès la veille, ils avaient reçu nos officiers; 
Tahel les avait chargés de me dire qu'il désirait 
fournir des vivres frais à nos navires, et qu'il possé- ^ 
dait des bœufs et toute espèce de provisions à notre 
service. Il nous livra, en effet, à un prix peu élevé, 
deux bœufs qui furent débités pour les équipages. 

Plusieurs personnes del'état-major descendirent à 



i70 VOYAGE 

ï839. terre dans la iournée , afin de visiter la ville ; mais 

Juillet. -^ , ' 

elles ne purent parcourir l'intérieur que sous la tu- 
telle d'un chef des montagnes qui les protégeait de 
son escorte. Les cuisiniers et les domestiques purent 
aussi descendre librement sur le rivage , mais on ne 
les laissa point pénétrer au delà de l'enceinte de pa- 
lissades qui entoure la ville. Toutefois, sur le rivage, 
ils trouvèrent de nombreux marchands qui leur four- 
nirent les provisions qu'ils allèrent chercher. L'un 
d'eux, qui aurait franchi la limite désignée parles da- 
tons , serait arrivé , d'après son récit , sur une place 
où se tient le marché de la ville , et là un conflit se 
serait élevé parmi les naturels. Déjà les lances , dont 
aucun de ces individus ne se dessaisit jamais, auraient 
été en jeu, lorsqu'un marchand aurait engagé le do- 
mestique à se retirer. Du reste, il paraît que ces que- 
relles sont excessivement fréquentes. Le peuple de 
Solo est livré à l'anarchie la plus complète. Il ne 
connaît d'autre loi que celle du plus fort; et lors- 
que ces hommes en viennent aux mains, la garde du 
sultan est rarement suffisante pour mettre fin au dés- 
ordre. 

Bien que les craintes des habitants commenças- 
sent à se calmer, bien que les datons répétassent con- 
stamment aux officiers qui allaient les visiter que 
nous pouvions descendre librement à terre dans 
leurs maisons , et qu'ils désiraient^vivement me 
recevoir chez eux , je ne fus point tenté d'y aller. 
Ce camp de pirates ne m'inspirait que du dégoût ; 
d'un autre côté, les calmes qui avaient succédé 



12 



DANS L'OCEANIE. 177 

aux vents de S.-O. nous avaient amené une prodi- isso. 

^ Juillet. 

gieuse quantité de raoustiques qui rendaient le séjour 
de la rade insupportable ; en outre, Ton m'avait pré- 
venu que les rivages de Solo étaient sujets à des 
fièvres épidémiques et fort dangereuses; j'avais hâte 
de quitter cette terre inhospitalière, et je fixai l'é- 
poque du départ au lendemain matin , comptant 
compléter notre provision d'eau dans la journée. 

Au soleil levant , les navires espagnols de la rade 
saluèrent la fête de leur reine régente de sept coups 
de canon , sans que les naturels parussent s'émou- 
voir de cette salve. Plusieurs officiers de nos corvettes, 
qui avaient passé la nuit à terre dans les maisons des 
datons , rentrèrent à bord ; ils furent remplacés par 
d'autres qui, pour visiter l'intérieur, employèrent 
la même voie. Le sultan, fidèle à sa promesse, nous 
envoya en cadeau deux bœufs, un axis, un nycticèbe, 
un paradoxure, un chevrotin , une colombe et plu- 
sieurs paniers de fruits. Les échanges continuels que 
les naturels venaient proposer à bord de nos navires 
nous procurèrent encore quelques objets d'histoire 
naturelle. Enfin les communications entre nos cor- 
vettes et la terre paraissaient être le mieux établies 
possible. Un instant j'espérais que les datons, que j'a- 
vais conviés à dîner, se rendraient à mon invitation, 
mais la soirée se passa sans que je les visse venir. 

Les officiers qui étaient allés à terre ne rentrèrent 

que très-tard. Quelques-uns avaient pu parcourir la 

ville sans être inquiétés. M. Gervaize fut le seul qui 

pût, sous la protection d'un chef, visiter l'intérieur de 

VII. 12 



178 VOYAGE 

1839. l'île ; il avait fait chez Tahël la connaissance d'Jbdoulla, 

Juillet. , 

puissant datou des montagnes ; celui-ci offrit a M. Ger- 
vaize de profiter de sa compagnie et surtout de son 
escorte pour aller avec lui dans sa demeure. Une forte 
troupe armée composait l'escorte à'AbdouUa et ga- 
rantissait la sûreté des voyageurs. M. Gervaize reçut 
un accueil très-amical dans la maison de ce chef qui 
le fit escorter de nouveau par une troupe armée lors- 
que dans la soirée il regagna la ville. Le même jour, 
Datou-Molou donna , à ce qu'il parait, une fête ma- 
gnifique à laquelle il avait invité plusieurs officiers. 
M. H. Jacquinot, qui y assista , en fait un récit plein 
d'intérêt. Le voici : . 

« Au commencement de la nuit, je quittai le bord 
avec MM. Thanaron et Boyer. Tout était tranquille 
dans la ville. Deux des gens du datou, armés de lan- 
ces et de longs kriss, nous attendaient au débarca- 
dère , et nous guidèrent sur les ponts étroits et trem- 
blants de la ville aquatique. La maison' de Moiou était 
sur la terre ferme , à quelque distance du fort , de- 
meure du sultan. En arrivant , nous trouvâmes trois 
officiers de V Astrolabe , réunis dans la principale 
pièce de la maison. 

» Cette chambre assez grande présentait pour prin- 
cipal meuble , une espèce de large plate-forme car- 
rée, élevée sur quatre pieds qui, se prolongeant en 
colonnes, soutenaient un dais. On ne peut mieux 
comparer cette construction qu'à un de nos grands 
lits à la duchesse, exagéré dans ses proportions, 
et qui , au lieu de matelas, n'offrirait que quelques 



i 



DANS L'OCEANIE. ^9 

nattes. Des. rideaux d'indienne à grandes fleurs l'en- 1839. 

Juillet. 

touraient. C'était pour ainsi dire une petite chambre 
isolée au milieu de la grande. Sur une plate-forme , 
étaient rangées des boites à thé , des cassettes de di- 
verses formes , puis des fusils , des kriss , etc. Au mi- 
lieu de tout cela paraissait le datou appuyé sur quel- 
ques coussins. La foule des serviteurs et des esclaves 
se tenait en haie de chaque côté de la chambre. 

» Le datou Molou était vêtu d'une longue robe de 
soie de Chine , blanche et bigarrée de fleurs éclatan- 
tes. Sur sa tête , un riche mouchoir était négligem- 
ment attaché en forme de turban. C'était un petit 
homme de cinquante à soixante ans ; sa figure offrait 
le type malais exagéré , c' est-a-dire un nez très-épaté, 
et des lèvres larges et proéminentes. Ses petits yeux 
gris et vifs lui donnaient un air de finesse et d'astuce. 
Ses cheveux étaient blancs , chose assez rare chez les 
Malais. Cet homme avait parmi les siens une grande 
réputation de sagesse ; il était du reste le conseil- 
ler et , pour ainsi dire , le premier ministre du sul- 
tan, et paraissait jouir d'une grande puissance. 
Tahël était le guerrier , Molou le diplomate. Il avait 
été plusieurs fois à Manille , parlait un peu l'espa- 
gnol, et se piquait de connaître les usages européens. 
A notre approche il se leva , descendit de son lit , et 
vint nous recevoir. Il ne tarda pas cependant à re- 
prendre sa première position et à se renfermer dans 
sa dignité , laissant à une espèce d'intendant le soin 
de nous faire les honneurs de sa case. Cet intendant 
nommé Morokia était un garçon intelligent, quoique 



180 VOYAGE 

1839. très-bavard; il nous accabla de questions sur la 

Juillet. . 

France et ses datons , sur la Hollande et son sultan. 
Quel était le plus puissant de ces deux pays? Si l'on 
y trouvait beaucoup de perles et d'écaillés de tortues? 
etc. , etc. M. Boyer eut la complaisance d^ lui tracer, 
sur mon album, une carte de l'Europe et de lui en faire 
l'explication. Morokia poussait des exclamations, il 
paraissait parfaitement comprendre et était enchanté. 
Il prit le crayon des mains de M. Boyer, et pour nous 
montrer sa science , il écrivit son nom en arabe. 

» Bientôt une petite table fut dressée devant nous 
et couverte de diverses pâtisseries assez appétis- 
santes , mais exhalant une forte odeur d'huile de co- 
co ; en revanche on nous servit du thé et du cho- 
colat parfaits. Sur la fin du repas on apporta en 
grande pompe une vieille bouteille de vin d'Espagne 
qui avait sans doute parcouru le monde; mais mal- 
heureusement dans le cours de ses nombreux voyages, 
ce vin avait contracté une odeur de bouchon qui lui fit 
le plus grand tort. 

» La vaisselle offrait les disparates les plus singu- 
liers; ainsi à côté de couverts d'argent armoriés, 
on voyait la fourchette anglaise avec ses deux dents 
de fer sortant de son manche d'ivoire. De délicates 
porcelaines de Chine heurtaient de grossières tasses 
dorées de France , et de légers verres de Bohême se 
trouvaient à côté de verres de cabaret !... 

• Pendant que nous faisions honneur au festin, 
trois Malais armés, l'un d'une basse , l'autre d'une 
flûte et le troisième d'une guitare , nous jouaient de 



DANS L'OCÉANIE. 181 

vieux airs espagnols avec assez d'accord et de jus- *^3ff. 
tesse; bientôt les chants, puis la danse se mêlèrent 
à la musique , mais tout cela n'était qu'une mauvaise 
imitation européenne , et était totalement dépourvu 
de teinte locale. 

»Les habitants de Solo sont mahométans, aussi 
pas une femme ne paraissait dans la salle. Dans un 
coin s'élevait une rangée de caisses formant une es- 
pèce de cloison. Portant par hasard mes regards de 
ce côté , j'aperçus au-dessus une douzaine de visages 
basanés dont les yeux brillaient dans l'obscurité. 
C'étaient les femmes du datou , qui nous contem- 
plaient avec curiosité. Se voyant découvertes , elles 
disparurent subitement , mais ce ne fut pas pour long- 
temps , car à chaque instant je voyais une tête s'élever 
bien doucement , et un œil briller entre les caisses. 

»Lamusiqueetladanse avaient cessé. Molou,d'un 
air mystérieux, nous fit signe d'approcher. Il voulait 
frapper un grand coup et achever de nous éblouir par 
ses richesses et sa magnificence. Une cassette fut 
apportée avec grand soin devant lui, il l'ouvrit len- 
tement et nous exhiba un à un tous ses trésors. En 
ce moment un silence profond régnait dans la salle ; 
tous les serviteurs, n'osant approcher, se levaient sur 
la pointe des pieds et regardaient , le cou tendu. 

» Molou nous montra d'abord quelques belles per- 
les , mais en petite quantité , elles étaient précieuse- 
ment enveloppées dans une foule de petits morceaux 
de papier et de chiffons. Puis ce fut un beau kriss de 
Makassar dont le fourreau était couvert d'ornements 



182 VOYAGE 

1839. en or d'un travail précieux , et la lame enduite d'un 

Juillet. ^ ' 

poison subtil. Après le kriss, vint une pipe à opium 
dont le tuyau était également recouvert d'or. Ce qui 
nous surprit le plus, ce fut une charmante petite 
mandoline tout incrustée de nacre et d'écaillé , et qui 
avait sans doute été faite pour les doigts délicats de 
quelque belle créole de Manille. Le fond de la caisse 
contenait pour trois ou quatre cents francs de dou- 
blons d'Espagne, enveloppés séparément dans une 
multitude de chiffons... 

))I1 nous fit aussi admirer quelques-uns de ces 
grands kriss de Solo , à poignée d'ivoire sculptée et à 
lame damasquinée d'argent. Pour l'un d'eux, M. Ger- 
vaize offrit un beau fusil à deux coups , le datou parut 
y consentir , le marché devait se faire le lendemain , 
je ne sais s'il eut lieu. 

)) Molou nous avait donné ce qu'il avait de meilleur, 
il nous avait montré ses trésors que nous avions 
beaucoup loués et admirée; aussi, plein de satisfac- 
tion, il s'étendit sur ses coussins et fit un signe. 
Bientôt deux femmes arrivèrent. L'une d'elles prit 
dans un coin un énorme morceau d'opium et en dé- 
tacha quelques parcelles qu'elle roula dans ses doigts; 
l'autre approcha la pipe de la bouche du datou , et 
alluma les petites boules que la première introduisait 
successivement avec une longue épingle. Plusieurs 
parcelles furent ainsi brûlées. Au bout de quelque 
temps , les yeux du datou devinrent ternes , se fer- 
mèrent à demi; ses traits dans une espèce d'immo- 
bilité cataleptique , offraient ua ensetnble étrange, Il 



DANS L'OGÉANIE. 183 

était ploneé dans les délices de l'ivresse de ropium ! . . . isso. 

-, 1 1 1 Juillet, 

»Peu d'instants après nous rentrâmes a bord; des 
esclaves armés nous accompagnèrent jusqu'au rivage, 
où une pirogue avait été préparée par les soins du 
datou. » 

Une nouvelle salve de sept coups de canon faite 
par les navires espagnols termina la journée. J'en- 
voyai dans la soirée une médaille de l'expédition aux 
capitaines espagnols Somèset Scribano , commandant 
l'un le trois-mâts la Minerve, l'autre le brig leLéoni- 
das, et qui nous avaient rendu de nombreux services 
par leurs renseignements sur le caractère des habi- 
tants et les guides qu'ils nous avaient procurés pour 
nous indiquer l'aiguade. Le capitaine du Léonidas était 
malade ; son second vint en son nom nous faire ses 
adieux, et remercier M. Hombron des soins qu'il lui 
avait donnés pendant notre séjour. Son navire, en 
quittant Solo , devait se rendre directement à Ma- 
nille, je le chargeai volontiers de plusieurs lettres; 
mais je refusai, ainsi que M. Hombron, les cadeaux 
d'armes des indigènes par lesquels il croyait recon- 
naître les faibles services cjue nous lui avions ren- 
dus. Le capitaine Somès était venu aussi nous appor- 
ter ses derniers vœux de bon voyage ; sur ma de- 
mande, il ajouta encore quelques renseignements cu- 
rieux sur lé caractère de la population que nous al- 
lions quitter à ceux qui m'avaient déjà été donnés ; je 
les consignerai ici pour servir à l'histoire de ces bar- 
bares contrées. 

Les navirea espagnols et portugais sont h peu près 



18*. VOYAGE 

1839. les seuls bâtiments européens qui viennent à Solo 
dans un but commercial : ils y apportent tous les 
articles d'Europe , tels qu'indiennes à grandes fleurs, 
mousselines, fers, quincailleries, verroteries et des 
articles du Bengale et des Philippines ; ils en expor- 
tent des nids de salanganes (espèce d'hirondelles), 
du tripang, des perles, des huîtres perlières, de l'é- 
caille, de la cire, de la poudre d'or, du cam- 
phre, etc., objets qui tous trouvent un bon débit 
sur les marchés chinois ; mais il leur faut plusieurs 
mois pour compléter leur chargement , aussi lorsque 
ces navires arrivent sur rade , on les débarrasse de 
leur mâture , en conservant seulement les bas mâts , 
et pour les préserver des trop grandes chaleurs , on 
établit au-dessus de leurs ponts des toitures en bam- 
bou , ce qui les fait ressembler à des pontons. Tous 
les navires qui étaient au mouillage avaient leurs mâts 
de hune dépassés, ils étaient couverts d'une toiture ; ce 
qui indique combien la rade est sûre , bien qu'elle 
soit défendue des vents du nord seulement par les 
îles du large. Tout le commerce se fait généralement 
par voie d'échange ; cependant les habitants de Solo 
connaissent parfaitement la valeur de l'argent, et 
l'on assure que les datous conservent en numéraire 
des sommes énormes; on estime que Datou-Molou 
possède 10,000 piastres. 

Les Chinois font aussi le commerce de Solo, ils ne 
jouissent d'aucun crédit au milieu de cette population 
guerrière, et ils ont souvent à souffrir dans leurs rela- 
tions avec les indigènes; mais avec leur esprit tout mer- 



DANS L'OCÉAiNlE. 185 

cantile , ils subissent volontiers toutes les vexations 1839. 

' . ^ Juillet. 

dont on les abreuve, pourvu qu ils en tirent un profit. 
Or les marchandises que Ton exporte de Solo trouvent 
surtout des débouchés faciles sur les marchésde Chine, 
et les jonques ont sur les navires européens l'im- 
mense avantage de pouvoir porter leurs cargaisons 
directement, sans passer par Manille, où se payent 
des droits de douane assez forts. Il paraît que ce n'est 
point volontairement que les Chinois établis dans la 
baie ont choisi le rivage pour y construire leurs 
maisons ; les datons leur en imposent l'obligation , 
parce qu'ils pensent que si jamais ils étaient attaqués 
par une puissance européenne , les Chinois seraient 
les premiers soit à défendre la ville , soit à la racheter 
par une somme assez forte , comme étant les premiers 
intéressés. Il est certain que dans le cas d'une at- 
taque, les maisons des Chinois seraient les plus expo- 
sées. 

Ce n'est point par un commerce licite, mais bien par 
le meurtre et le pillage que les datons sont arrivés aux 
fortunes énormes qu'on leur attribue, si toutefois il 
est vrai qu'ils les possèdent ; cependant les habitants 
de la ville sont en général trop lâches pour faire la 
piraterie eux-mêmes , ils se réduisent au rôle moins 
dangereux de receleurs. Tous les écumeurs malais 
viennent porter le fruit de leur rapine sur ce point , 
et ils trouvent facilement à s'en défaire sur-le-champ ; 
en outre , Bewan est pour eux un arsenal où on leur 
fournit des armes , des munitions et même des praos 
pour continuer leur brigandage, jusqu'à ce qu'un 



186 VOYAGE 

1839. navire de guerre fasse justice de ces forbans ; ce qui , 
du reste , arrive rarement. 

Des traités particuliers de commerce garantissent 
aux navires espagnols et portugais une protection 
spéciale au mouillage de Bewan, mais ils ne les 
mettent pas à l'abri des attaques de ces brigands 
hors de la baie ; aussi tous les bâtiments européens 
qui viennent sur cette rade sont parfaitement armés. 
Sur ceux que nous trouvâmes au mouillage, on n'a- 
percevait de tous côtés que lances , kriss malais , sa- 
bres et mousquets étalés sur des râteliers qui restent 
constamment sur le pont , afin de pouvoir repousser 
un abordage au cas d'une attaque imprévue; en 
outre , huit à dix canons de dix ou de douze garnis- 
sent les sabords. Le capitaine Somès, de qui viennent 
principalement ces renseignements , avait un équi- 
page de vingt-quatre matelots, tous natifs de Manille 
ou Bisayas. Ces navires font, même sur la rade, une 
garde très-attentive, et ils s'entourent de toutes sortes 
de précautions, pour être toujours prêts à combattre. 
Chaque soir, on exerce les matelots au maniement 
des armes ; des maîtres d'escrime apprennent aux no- 
vices l'art de manier le kriss. M. Desgraz , qui a as- 
sisté à un de ces exercices à bord du navire es- 
pagnol la Minerve, s'exprime ainsi : « Armés alter- 
nativement du bouclier , de la lance ou du kriss , ils 
s'attaquent en avançant, puis ils reculent et déploient 
dans ces exercices une adresse remarquable. Ce spec- 
tacle nous fut donné par le capitaine Somès lui- 
îïiêrae, et m gon peu hçirmQweux du tembour, 



DANS L'OCÈANIE. ISt 

après quoi la cloche tinte V Angélus, l'équipage fait .^839. 

* ^ Juillet. 

sa prière en commun, et vient en masse souhaiter une 
bonne nuit à ses officiers. Touchante coutume qui 
semble indiquer entre les subordonnés et les chefs 
des relations de bienveillance et d'attachement que 
l'on ne trouve plus que bien rarement; peut-être 
ces hommes ne font-ils qu'obéir en cela aux ordres 
de leurs chefs, et les sentiments qu'exprime une pa- 
reille coutume ne sont-ils points réels. » 

Les navires espagnols et portugais exploitent exclu- 
sivement le peu de commerce qui se fait aux îles 
Solo ; grâce à la proximité de Manille et de Samboan- 
gan , où se trouvent toujours de légères barques de 
guerre prêtes à réprimer tout acte de piraterie , ils y 
sont un peu moins maltraités que les bâtiments des 
autres nations. Les produits de ces îles sont peu nom- 
breux. Je ne crois pas que jamais aucun navire autre 
que ceux que l'on expédie de Manille puisse compter 
sur une spéculation heureuse, en envoyant un char- 
gement dans ces parages : il faudrait d'abord, pour sa 
sûreté, qu'il fût monté par un équipage nombreux et 
bien armé, et un armement de ce genre coûterait 
énormément ; en outre, la concurrence serait difficile 
à soutenir avec les navires espagnols de Manille , qui 
ont sur les nôtres un avantage immense , celui de 
pouvoir être armés avec des matelots bisayas ou 
inclios de naissance ; ceux-ci coûtent en effet fort peu 
de chose : ils se nourrissent presque entièrement 
avec du riz et du poisson , leurs gages s'élèvent tout 
au plus à 20 fr, par mois , y compris la pourriture, 



188 VOYAGE 

1830. D'un autre côté , presque tous les articles du com- 
merce de Solo ne trouvent leur écoulement que sur 
les marchés de Chine , et persoiine n'est plus à portée 
de s'en défaire que les armateurs de Manille, qui 
ont les relations les plus suivies avec les mandarins 
du céleste empire. On conçoit qu'avec de telles res- 
sources ces navires doivent avoir une grande su- 
périorité d'économie sur les nôtres et de grandes 
facilités pour baser des spéculations, si toute- 
fois le commerce de Solo encourageait une concur- 
rence. 

Le service que les matelots bisayas font à bord 
des navires espagnols ne paraît pas être très-pénible ; 
les navigations sont toujours de peu de durée, et ils 
ont peu de temps à passer à la mer ; mais d'un autre 
côté ils sont assujettis à ne presque jamais descendre 
à terre pendant les six ou huit mois durant lesquels 
les navires séjournent sur la rade de Bewan pour 
tâcher de compléter leur chargement. Pendant toutes 
les nuits , ils sont obligés de faire une garde vigi- 
lante ; tous les quarts d'heure , la cloche du bord 
doit tinter, et les cris des sentinelles se faire enten- 
dre, afin de prévenir que l'on est sur la défepsive. 
Pendant le jour , le service des matelots bisayas est 
moins pénible encore ; ils jouissent tout à leur aise du 
doux far-niente. 

Le caractère astucieux des habitants est tellement 
redouté parles capitaines marchands, que, malgré les 
traités solennels qui existent, ils ne laissent jamais 
plus de dix naturels monter à leur bord , encore ont- 



DANS L'OCÉANIE. 189 

ils bien soin de leur faire déposer leurs armes avant de ^ «•'^9. 

^ Juillet. 

les laisser pénétrer dans le bâtiment. « Rien ne peut 
mieux peindre , disait le capitaine Somès , la cruauté 
et la perfidie de ces gens-là que l'histoire du brig hollan- 
dais que vous voyez aujourd'hui là à nos côtés, et cou- 
vert par le pavillon espagnol ; le capitaine Scribano , 
qui le commande, aurait dû vous raconter son histoire, 
mais puisqu'il est malade , je vais y suppléer. Ce bâ- 
timent était allé prendre un chargement de riz sur 
l'île de Java ; il était commandé par deux officiers de 
commerce hollandais, l'équipage était composé de 
Malais. A peine le navire s'était- il éloigné de la 
côte javanaise , que le capitaine et son second tom- 
bèrent malades ; les matelots malais , qui font aussi , 
quand ils le peuvent , le métier de forbans , profitè- 
rent de la circonstance qui mettait le navire en leur 
pouvoir, et ils le livrèrent à six pirates illanos. La 
première chose que firent ces nouveaux maîtres fut 
de massacrer le capitaine et son second sur une île 
déserte où ils abandonnèrent les corps , puis ils con- 
duisirent la prise à Solo , où elle fut immédiatement 
achetée par Datou-Molou. J'ignore ce que celui-ci l'a 
payée, mais il n'a pas fallu qu'il l'achetât plus de 
100 piastres pour qu'il la revendît ensuite 200 pias- 
tres au capitaine espagnol Scribano, qui la commande 
à présent. Vous croyez peut-être que , pour prix de 
leur trahison , les habitants de Solo partagèrent avec 
les matelots malais , leurs complices, les produits de 
leur crime commun , pas du tout ; cette fois-là ils 
commirent un acte de justice en se chargeant de 



190 VOYAGE 

1839. punir leurs complices, ils les considérèrent eux- 

Juillet. ^ ^ 

mêmes comme de très-bonnes prises, et ils les vendi- 
rent tous comme esclaves. Il faut se méfier constam- 
ment de ces brigands-là, ajoutait le capitaine Somès ; 
ici , dans le port , je ne pense pas qu'ils viennent de 
gaieté de cœur nous attaquer, surtout parce qu'ils sa- 
vent que nous nous tenons toujours prêts à les com- 
battre ; mais s'il s'offrait une belle occasion avec quel- 
.ques chances de succès, ils pourraient le tenter, 
malgré les traités qu'ils ont signés et que nos navires 
de guerre font respecter; en dehors de la baie, je 
suis certain qu'ils nous attaqueraient s'ils étaient as- 
surés de réussir. Dernièrement, deux jours seulement 
avant votre arrivée , deux praos de pirates quittèrent 
le mouillage et passèrent près de nous , ils nous dé- 
fièrent de sortir avec eux. Venez, disaient-ils, venez 
un peu au large pour essayer nos forces. Ces forfan- 
teries , du reste , avaient peu de valeur, car ils n'eus- 
sent jamais osé nous attaquer, mais ils eussent pu 
essayer de nous surprendre dans la nuit ; ces hommes 
ne sont pas des voleurs hardis et courageux , mais de 
lâches assassins. » 

Tous les ans des chaloupes canonnières de Sam- 
boangan viennent croiser dans l'archipel et visiter 
le sultan dans sa ville de Bewan. L'année dernière , 
la population avait formé le projet d'assassiner l'offi- 
cier espagnol commandant, lorsqu'il descendrait pour 
faire sa visite au sultan. Prévenu à temps , celui-ci se 
fit accompagner par quarante hommes bien armés , 
ce qui donna lieu aune scène tumultueuse semblable 



DANS L'OCÉANIE 191 

à celle à laquelle nous venions d'assister, mais grâce i839. 
à cette précaution , la visite de 1 onicier espagnol 
s'effectua comme la nôtre, sans accident. Le motif de 
cette atroce vengeance de la part des habitants , était 
que cet officier, avec son embarcation, avait capturé 
plusieurs praos malais en vue même des terres de 
Solo , et l'on ajoute qu'il les avait expédiés sur-le- 
champ. «Si ceci, est vrai, disait le capitaine Somès, il 
est probable que cet événement aura produit quel- 
que effet dans le pays. Le sultan qui fait les traités n'a 
pas le pouvoir de les faire exécuter , si toutefois il 
en a la volonté ; car les chefs gagnent trop à voir leurs 
sujets ou plutôt les habitants s'adonner à la piraterie, 
et comme ils ne courent aucun risque personnel, il 
est probable que ce brigandage ne sera jamais em- 
pêché par eux. On ne se figure pas les torts que ces 
praos font au commerce : non-seulement ils atta- 
quent des navires , ils pillent les marchandises et ré- 
duisent les équipages à l'esclavage , mais souvent ils 
font des descentes à terre , ils enlèvent les malheu- 
reux habitants des côtes et ils brûlent les villages. 
Combien de malheureux matelots de sang mêlé , des 
Manillois , des Bisayas sont esclaves dans ces îles? 
Leur nombre est tel, ajoutait le capitaine Somès, que 
leur valeur moyenne ne s'élève pas au delà de 15 à 20 
piastres ; combien de ces malheureux sont morts à la. 
peine en rêvant une liberté qu'ils n'ont jamais pu ob- 
tenir, car ils payent de la perte de la vie toute tenta- 
tive faite pour rompre leurs fers. Ils achètent alors la 
mort et la fin de leur dure servitude au prix des souf- 



192 . VOYAGE 

1839. rances les plus atroces. Leur maître irrité les attache 

Juillet. ^ 

à un arbre et les tue à coups de kriss, savourant sa 
vengeance en voyant sa victime se débattre dans des 
tourments affreux et prolongés. Car ne croyez point 
qu'il les achève du premier coup; non, il les fait 
mourir peu à peu ; souvent il exerce ses jeunes en- 
fants à ce métier de bourreau. Des femmes blanches 
ou au moins des métis de Manille ont peuplé le harem 
de ces chefs de brigands. Combien de victimes ne gé- 
missent-elles pas encore dans l'esclavage, dans l'in- 
térieur des terres où elles ont été reléguées par leurs 
possesseurs ? » 

L'Espagne est la seule nation européenne qui ait 
jamais tenté de s'emparer de ces îles et de se les appro- 
prier. Pour mettre un terme aux brigandages des ha- 
bitants, le gouvernement des Philippines a dirigé plu- 
sieurs expéditions importantes sur ces îles, et s'en est 
plusieurs fois rendu maître , mais il a toujours été 
obligé de les abandonner. Vaincre ces hommes n'était 
pas le plus difficile , mais il fallait les soumettre et les 
amener à une vie peu en harmonie avec leurs mœurs; 
et chaque fois qu'ils signaient des conventions, pro- 
mettant de ne pas rompre la paix qui leur était ac- 
cordée, ils ne cherchaient qu'à gagner du temps 
pour ourdir plus sûrement leurs complots afin de se 
débarrasser de leurs ennemis par le poignard. Pen- 
dant les années de 1640 à 1650 les Espagnols , qui 
avaient de nouveau essayé de conquérir cet archi- 
pel , ne purent s'y maintenir qu'en ayant toujours 
les armes à la main. Enfin , les habitants de Solo 



DANS L'OCÉANIi:. 193 

demandèrent l'alliance des Hollandais pour les aider i839. 

^ Juillet. 

à chasser les Espagnols; ceux-ci jugèrent alors pru- 
dent d'abandonner ces îles , et depuis cette époque 
leur indépendance ne fut plus menacée. 

Le nom du sultan actuel est Mohammed Guianaloul 
Kiram; son pouvoir est héréditaire et se transmet 
aux enfants mâles à l'exclusion des femmes. Toutes 
les décisions sont prises par le sultan et son conseil ; 
celui-ci est composé par les datons , au nombre de 
quinze, qui balancent l'autorité du sultan. La forme 
du gouvernement est féodale. Les datous commandent 
chacun à un district ; ils perçoivent des impôts ; ils 
ont des hommes armés à eux , qui les escortent dans 
leurs voyages et qui sont toujours prêts à faire la 
guerre à leur profit. L'autorité du sultan ne saurait 
être que très-contestée avec un pareil entourage. Sou- 
vent il est obligé de laisser ses ordres non exécutés 
parce que la force lui manque pour se faire obéir ; 
aussi la plus grande anarchie règne-t-elle dans l'île. 
Les habitants n'obéissent à aucune loi, et la force 
dont peut disposer le sultan est généralement insuf- 
fisante pour les contenir. 

« Ces hommes sont loin d'être redoutables aujour- 
d'hui, dit M. Dubouzet, grâce à l'anarchie qui s'est 
emparée du gouvernement. Ce gouvernement, qui re- 
présente une espèce de monarchie féodale dont le 
chef, malgré son titre de sultan, n'a pas plus de 
pouvoir que les nobles datous , est à la fois le plus 
odieux de tous et le plus impuissant. Le peuple y vit 
dans un état d'indépendance servile et d' abrutissa- 
is 



194. VOYAGE 

1839. ment; il sert d'instrument aveugle à chaque datou 

Juillet. ' ^ ^ 

pour satisfaire par le meurtre et par la rapine ses 
passions et sa cupidité. Chacun de ces datons habite 
un quartier séparé où il est toujours entouré de ses 
hommes d'armes qui font la garde jour et nuit autour 
de sa personne. Cette défiance mutuelle est pour eux 
le meilleur gage de sécurité, tant ils sont disposés à 
tomber sur leurs voisins à F improviste. Une société 
ainsi organisée rappelle les époques barbares des pre- 
miers temps de la féodalité. Les guerriers de Solo 
ont la même manière de combattre qu'à cette épo- 
que. La lance, le bouclier et la cotte de mailles sont 
indispensables à leur armure, mais ce n'est jamais, 
comme autrefois, un mobile d'honneur qui les fait 
s'armer pour défendre la cause de la justice et de 
l'innocence. Ces idées sont étrangères à un peuple 
presque sans religion , car ce n'en est guère une que 
le mahométisme sensuel et mal compris qu'ils sont 
censés professer. Loin de mettre un frein à la licence 
des mœurs , le mahométisme , tel qu'ils le suivent , 
porte au contraire aux plus grands désordres. Chez 
eux, la femme est un être complètement dégradé ; 
elle y est plus mal traitée que chez les peuples étran- 
gers à' toute civilisation. On est étonné de voir les 
Chinois s'établir au milieu d'un tel peuple. Ces hom- 
mes industrieux font là comme partout le principal 
commerce. Ce sont eux qui exercent presque tous 
les arts mécaniques. Ils sont à la tête des affaires , 
et il faut, en vérité , qu'ils possèdent à un bien haut 
degré el talent de se rendre utiles pour trouver 



t 



DANS L'OCÉAiMK. 195 

moven de s'enrichir dans un pays où Ton n*a ni la i839. 

^ ^ ^ Juillet. 

protection des lois, ni celle d'un pouvoir ferme, ni 
la bonne foi politique. 

» Quelque faible que soit l'autorité du sultan, 
chacun lui témoigne encore assez de déférence pour 
que son titre soit envié de tous les datons. Ce titre, 
d'après les coutumes établies, est héréditaire dans la 
famille actuelle qui est très-ancienne , mais l'hérédité . 
a besoin de l'élection pour être validée. Ge sont les da- 
tons qui sont investis de ce droit , et comme il existe 
entre tous des liens de parenté avecla famille régnante, 
l'ambition de chacun d'eux est excitée par leur 
cupidité et par leur aptitude à succéder au trône. 
Ce serait eux qu'il faudrait gagner si l'on vou- 
lait exercer de l'influence dans l'île; mais leur ja- 
lousie réciproque tend à les maintenir divisés, et 
tant que cet état de choses existera , il sera fort 
difficile de traiter avec ces hommes , de manière à 
se réserver des garanties suffisantes, quelles que 
soient les bonnes intentions de quelques-uns d'entre 
eux. 

» Du reste , ajoute M. Dubouzet , on ne saurait trop 
se méfier de la mauvaise foi que ces hommes mettent 
dans toutes les transactions de commerce. Ils ex- 
cellent dans l'art de mêler le cuivre à l'or, et de tout 
falsifier. Cette manière d'agir leur paraît conforme 
au droit commercial et tellement naturelle qu'ils s'en 
vantent au besoin. Heureusement aussi ils ont souvent 
affaire à des hommes qui sont à même de leur en 
revendre en fait de ruse de ce genre. Un des datons. 



196 VOYAGE 

1839. qui se vantait d'avoir vendu une fois à un capitaine 
marchand des lingots de cuivre recouverts d'un peu 
d'or, fut bien attrapé, quelque temps après, quand 
il reconnut que celui-ci l'avait payé de sa monnaie 
en lui donnant des pièces fausses en échange. » 

Le^ îles de Solo sont peu susceptibles de donner 
lieu aujourd'hui à un commerce étendu ; mais s'il en 
était autrement, je ne conseillerais jamais aux Fran- 
çais d'y baser des spéculations considérables, à moins 
que la France ne voulût d'abord s'assurer d'une po- 
sition dans ces îles pour y établir un comptoir et y en- 
tretenir une force armée suffisante pour faire respecter 
ses nationaux. On dit que le sultan d'aujourd'hui, ainsi 
que le datouMolou, qui est l'homme le plus puissant 
de Bewan , sont bien disposés en faveur des Euro- 
péens; mais ils n'ont pas assez de puissance pour 
contenir la population. Dans un pareil état de choses, 
un traité de commerce, quelque avantageux qu'il pût 
être pour la nation européenne qui l'aurait signé, se- 
rait toujours insuffisant, car il serait impossible au 
sultan de le faire exécuter , et les habitants sont 
trop habitués au vol et à la piraterie pour que de 
longtemps encore on puisse se fier à eux. Après le datou 
Molou, l'homme le plus influent est le datou Tahel, fils 
de l'émir Bahar qui reçut M. de Rienzi lors de son 
séjour dans ces îles. Cet émir Bahar paraît avoir été 
un homme d'une instruction remarquable au milieu 
de la population où il vivait. Il laissa à sa femme , 
d'origine espagnole et la seule qu'il eut, dit-on, la 
liberté de suivre la religion chrétienne qu'elle pro- 



DANS L'OCÉAiME. 197 

fessait. Il la rendit libre et la considéra comme une ^1839.^ 
compagne et non point comme une esclave destinée 
à le servir. Il parlait et écrivait plusieurs langues. II 
acquit une très-grande fortune qu'il dut probable- 
ment au même moyen que son fils emploie aujour- 
d'hui pour l'augmenter. Le datou Tahel est le premier 
commerçant de ces îles , et il retire la plus grande 
part des ventes faites par les pirates qui amènent 
leurs prises dans le port. A la mort de son père, il 
reçut avec son héritage le titre de Radja-Laut ( chef 
de la mer) , et dès lors il acquit une influence qui 
le place aujourd'hui au nombre des premiers chefs 
de l'endroit. 

Tels sont les renseignements que j'ai pu me pro- 
curer auprès des capitaines espagnols. Comme on 
l'a vu dans le cours de ce récit , je n'ai pu avoir que 
bien peu de communications avec cette peuplade qui 
a acquis une si triste célébrité dans ces mers et qui 
a conservé son indépendance au milieu des envahis- 
sements des Européens. Je terminerai cet aperçu par 
quelques observations tirées du journal de M. Mares- 
cot, bien que cet officier n'ait pas cité les autorités 
auprès desquelles il les a puisées. 

« La population des îles Solo est un mélange de Bou- 
guis , de Bisayas et de Malais. On y trouve aussi plu- 
sieurs familles qui descendent des anciennes peu- 
plades de Mindanao, et qui pour éviter lejoug espagnol 
se sont réfugiées dans ces îles. » 

« La population de la grande Solo est , dit - on , 
de 200,000 âmes; je crois que ce chiffre est très- 



198 VOYAGE 

183». exafféré ; dans le seul district dont la ville de Bewan 

Juillet. , 

fait partie, on prétend que l'on compte 20,000 âmes 
en comprenant ceux qui habitent cette capitale et les 
hommes des montagnes (je n'estime; la population 
de la ville qu'à 5 ou 6,000 âmes). 

» Les habitants des montagnes sont agriculteurs ; 
ce sont eux qui cultivent la terre et qui veillent aux 
récoltes de riz, de cannelle, etc. , etc. C'est la partie la 
plus intéressante de la population. Leurs chefs ont 
une grande influence sur eux. Presque tous ces mon- 
tagnards vont à cheval et voyagent toujours armés. 
On a vu dans leur village beaucoup de bestiaux qui 
forment, à ce qu'il paraît, leurs principales richesses. 
Leurs habitations se ressentent aussi d'une meilleure 
industrie ; elles sont plus grandes et plus régulière- 
ment bâties que celles des villes. Quant aux habitants 
de la côte, ils s'occupent principalement de la pêche 
du tripang, de la nacre et des perles, en un mot de tout 
ce que la mer peut leur donner. Ce sont eux qui com- 
mercent avec les étrangers. Ils ne sont pas pirates 
eux-mêmes, mais ils servent de receleurs aux pirates 
de Mindanao. 

» Les tribus montagnardes reconnaissent la suze- 
raineté du sultan de Solo ; mais l'autorité de ce der- 
nier n'est qu'un patronage assez insignifiant. Le frère 
du sultan est le principal chef de la montagne ; c'est 
un homme actif et entreprenant ; il ne paraît pas 
avoir pour son aîné une bien grande vénération , il 
le regarde même , à ce qu'on m'a dit , comme un 
personnage dénué de capacité , et il vient bien ra- 



DANS L'OCÉANIE. 199 

rement lui faire une visite , surtout depuis quelques is^^» 
années. 

» Il paraît d'ailleurs que les montagnards mépri- 
sent, en général, les peuplades de la côte. Selon eux, 
ces dernières déclinent tous les jours et perdent peu 
à peu l'esprit guerrier qui les distinguait autrefois. 
Ils attribuent ce changement dans leur caractère , à 
l'abus de l'opium dont ils connaissent l'ivresse et les 
enchantements, depuis une dizaine d'années. Ils doi- 
vent cette importation aux premiers Chinois qui sont 
venus s'établir parmi eux. Ils en consomment 25 à 30 
caisses par an ; chaque caisse est, je crois, de 100 à 
120 livres. 

» Comme c'est le frère du sultan qui jouit de la 
plus grande influence sur les hordes riiontagnardes , 
celles-ci veillent à la sûreté du pays en unissant leurs 
forces à celles de la ville pour repousser toute inva- 
sion étrangère. On m'a assuré qu'au premier appel 
le sultan pourrait facilement rassembler quatre mille 
combattants armés de lances, de boucliers et de kriss ; 
cette assertion ne m'a pas étonné : comme ces insu- 
laires sont toujours armés , ils sont par cela même 
tous soldats et prêts à défendre leur pays. Ce qui m'a 
surpris davantage a été d'apprendre que le sultan 
comptait 5 à 600 fusiliers , parmi ceux qu'il pouvait 
réunir au premier coup de tam-tam. 

» La lance à pointe de fer, le kriss droit et flam- 
boyant, sont leurs armes offensives, qui toutes 
sont fabriquées dans l'île. Le bouclier, dont ces peu- 
ples se servent avec beaucoup d'adresse, n'est pas la , 



200 VOYAGE 

1839. seule arme défensive qu'ils connaissent. Pendant que 

Juillet. 

les chaloupes étaient à Faiguade pour faire de l'eau, la 
veille de notre départ , nous vîmes descendre par un 
petit chemin creux qui conduisait à la plage, un corps 
de cavalerie dont le costume était remarquable. La 
plupart des cavaliers portaient des cottes de mailles 
en fil de fer tourné en anneaux. Plusieurs bandes de 
cuivre jaune bien fourbies, après avoir emboîté le 
cou comme dans une cuirasse, descendaient du haut 
de la poitrine jusqu'à la ceinture et servaient à la fois 
de renfort et d'ornement à la cotte de mailles qu'elles 
recouvraient. Parmi ces cavaliers, il y en avait un sur- 
tout dont la grâce et la tournure étaient remarquables. 
Le respect que lui témoignaient ses compagnons me 
fit penser que c'était sans doute le fils de qîielque 
chef influent de l'intérieur. Tous portaient la lance 
et le sabre du pays , désignés sous le nom de Cam" 
bilano. 

» Quand cette petite troupe de montagnards aperçut 
nos chaloupes et les faisceaux d'armes de nos marins, 
elle s'arrêta sur-le-champ, ne sachant pas ce qu'elle 
devait faire. Bientôt quelques-uns des cavaliers s'ap- 
prochèrent , et quand ils virent que nos hommes ne 
paraissaient pas beaucoup s'occuper de leur voisi- 
nage, l'un d'eux vint droit sur nous et nous demanda 
si nous étions des Hollandais. La réponse qu'on leur 
fit les rassura complètement , car après quelques pa- 
roles échangées de part et d'autre, ce petitcorpsde ca- 
valerie se remit en marche et défila au trop sur la 
grève, pour se rendre à la ville. C'était, comme je 



DANS L'OCÉAINIE. 201 

l'appris quelques heures après, un renfort que les 1^39. 
tribus de l'intérieur envoyaient au sultan de Solo 
qu'elles croyaient menacé. 

» Je ne sais pas jusqu'à quel point il faut croire 
ce que me raconta un vieux bonhomme de Mindanao, 
qui vivait depuis longtemps dans l'esclavage à Solo, 
et auquel je demandai l'explication des cottes de 
mailles ; selon lui les guerriers qui en étaient munis 
occupaient toujours le premier rang dans les com- 
bats et derrière eux marchaient ceux qui étaient ar- 
més de mousquets et de javelots. L'opinion générale 
voulait que ces façons de cuirasse fussent à l'abri de la 
balle aussi bien que d'un coup de lance. 

» Les ressources agricoles de l'archipel Solo sont 
assez considérables ; dans la grande île on cultiv-e du 
riz, des patates douces ; on y récolte de la cannelle et 
sans doute aussi d'autres épices. On y élève de nombreux 
troupeaux de chevaux, de bœufs et de chèvres ; mais il 
paraîtquel'éléphantblancougrisyestaujourd'huitout 
à fait inconnu. Cependant quelques vieillards se rap- 
pellent qu'autrefois on prétendait en avoir vu sur 
une montagne de l'intérieur ; mais leurs souvenirs 
aussi bien que leurs discours parurent bien confus et 
bien incertains sur ce sujet. 

» Tout ce que j'ai pu recueillir sur les idées de ce 
peuple, c'est que la polygamie est en usage chez eux. 
Quant à leur religion , c'est celle de Mahomet , mais 
avec des modifications assez grandes. » 

J'ai déjà dit que les calmes qui avaient succédé 
aux fortes brises de terre sur la rade de Bewan , 



202 VOYAGE 

1839. nous avaient amené une quantité prodigieuse de mous- 
tiques qui rendaient notre séjour insupportable. Ces 
insectes désagréables s'étaient multipliés à bord de 
nos navires, la veille de notre départ, de telle façon 
que le repos était devenu pour nous tout à fait im- 
possible. Il n'y avait pas un seul coin du bâtiment 
qui n'eût été envahi par ces hôtes ennuyeux. Les 
hommes les plus forts et les plus habitués aux dures 
fatigues de la navigation souffraient si cruellement 
de leurs piqûres que plusieurs d'entre eux prirent 
de l'enflure aux membres. Aussi vîmes-nous tous » 
avec la plus grande joie, arriver l'époque de notre 
départ , fixé pour le 25. 

Notes 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19 et 20. 



DANS L'OCÉArslE. 203 



CHAPITRE LUI, 



Travt rsée de Bewan (îles Solo) à Samboangan (Mindanao), 
Séjour à Samboangan. 



A six heures du matin nous étions sous voile. M. Le- jgso. 
guillou , qui avait passé la nuit à terre, bien qu'il sût ^^ ^"^"^*' 
que le lendemain nous devions partir de grand matin, 
apparut sur le rivage, lorsque déjà nos corvettes s'é- 
loignaient de la baie. Les naturels lui prêtèrent une 
pirogue ; mais bientôt il nous fut facile de remarquer 
que les indigènes qui la montaient pagayaient avec 
trop de mollesse pour pouvoir jamais nous accoster. 
Il nous sembla même que ces hommes , voyant nos 
navires s'éloigner, cherchaient à le faire composer, 
profitant ainsi de la circonstance fâcheuse dans la- 
quelle M.: Leguillou s'était placé, volontairement et 
contrairement à mes ordres. Il fallut, pour mettre un 
terme à leur hésitation, que le capitaine Jacquinot ar- 
rêtât la marche de son navire ef envoyât un canot qui 
ramenât cet officier de santé. 



W* VOYAGE 

1839. Une fois désraffés de la baie , nous continuâmes à 

Juillet. ° " 

longer la bande nord de Tile Solo ; mais les calmes 
contrarièrent notre marche. La terre offrait un as- 
pect des plus pittoresques et des plus variés ; de 
. belles montagnes de forme conique surmontaient 
des plaines vastes et en apparence fertiles. Nous aper- 
cevions de nombreuses petites cases blanches sur les 
pentes des coteaux , au milieu de tapis de verdure 
ressemblant à des prairies. La partie orientale de 
File , parsemée de belles clairières, semblait surtout 
riche en pâturages. Il était presque nuit , lorsque 
nous aperçûmes la baie de Tulian, qui présente, dit- 
on , un mouillage bien préférable à celui que nous 
venions de quitter. L'île Bitinan, restée par notre tra- 
vers sur tribord, et les deux petits îlots appelés Duo- 
Bolod se dressaient devant nous lorsque la nuit nous 
surprit. Je donnai la route au nord. 
26 Dans la matinée du lendemain , nous nous trouvâ- 

mes en vue des hautes terres de l'île Bassilan ; der- 
rière nous , nous apercevions encore les Duo-Bolod. 
Toute la journée fut consacrée à faire la reconnais- 
sance de ce nombreux groupe de petites îles qui s'é- 
tendent à l'ouest de Bassilan. Nous eûmes rapidement 
dépassé l'île Pilas , et nous entrâmes dans le détroit 
de Bassilan. L'île de ce nom, surmontée par de belles 
chaînes de montagnes, est d'un aspect des plus agréa- 
bles ; elle présente de vastes plaines dans sa partie oc- 
cidentale ; toutes sont couvertes de forêts. Nulle part, 
sur la côte, nous n'aperçûmes d'habitation. 

Nous étions fort peu éloignés du rivage septen- 



DANS L'OCÉANIE. 20.^ 

trional de Bassilan , lorsque les calmes nous lais- isao. 

. -. Tx 1 . T Juillet. 

sèrent à la merci des courants. Deux brigs de com- 
merce, portant pavillon anglais , traversaient le dé- 
troit, faisant route dans l'est, nous les perdîmes 
de vue lorsque la nuit arriva; ils continuèrent leur 
route , tandis que je faisais tous mes efforts pour ne 
pas nous éloigner de Samboangan , sur la côte de 
Mindanao ; nous apercevions alors les maisons blan- 
ches de la ville ; quelques milles seulement nous en 
séparaient , et je comptais y mouiller le lendemain 
de grand matin; mais j'avais compté sans les cou- 
rants de marée , qui ne sont peut-être nulle part 
plus rapides que dans ces parages. Pendant la ijuit , 27 
ils nous drossèrent sur la côte occidentale de Minda- 
nao malgré tous nos efforts ; il nous fallut ensuite at- 
tendre jusqu'à une heure de l'après-midi , époque du 
reversement de la marée , pour nous rapprocher du 
mouillage. Nous aperçûmes de nouveau deux trois- 
mâts de commerce anglais faisant route pour Manille 
et qui traversaient le détroit. Enfin, aidés parle cou- 
rant, nous ralliâmes promptement les deux îles de 
Santa-Cruz , qui forment, avec la côte de Mindanao, 
le mouillage de Samboangan. 

11 était six heures du soir lorsque V Astrolabe tomba 
tout d'un coup sur un banc de corail où la sonde ac- 
cusa quatre brasses d'eau seulement. Nous étions 
encore à une assez grande distance de Samboangan, 
la marée était sur le point de reverser , et les cou- 
rants , nous devenant de nouveau contraires , al- 
- laient nous ramener dans l'ouest et nous faire per- 



â06 VOYAGE 

1839. dre la route que nous avions gagnée dans la journée, 
aussi je m empressai de laisser tomber 1 ancre sur le 
banc que nous avions rencontré , pour y passer la 
nuit ; la Zélée imita notre manœuvre, elle avait sondé 
aussi par quatre brasses , mais elle avait pu mouiller 
dans des eaux plus profondes ; quant à nous , nous 
n'avions que trois pieds d'eau sous notre quille, mais 
la mer montait, et je n'avais aucune inquiétude ; bien- 
tôt , en effet, le courant de flot s'établit avec une ra- 
pidité effrayante (trois nœuds et demi). 

28 Au jour , nous pûmes jouir du coup d'œil vrai- 

ment ravissant que la terre offrait de notre mouil- 
lage. Devant nous s'étalaient les terres de Mindanao, 
dont l'intérieur est garni par de belles chaînes mon- 
tagneuses , tandis que le rivage présente une jolie 
lisière verte , agréablement coupée par, le fort espa- 
gnol la Caldera , et les maisons blanches de Sam- 
boangan ; derrière nous , et à petite distance , nous 
apercevions tous les détails de l'île sauvage de Bas- 
silan , habitée par une population dont nous pou- 
vions juger le caractère, par ce que nous venions de 
voir sur la rade de Solo. J'aurais remis à la voile dès 
le matin , si nous n'eussions eu encore les courants 
de flot qui nous éloignaient du mouillage ; du reste, il 
faisait calme : nous n'avions donc rien de mieux à faire 
qu'à attendre des circonstances plus favorables. Ce- 
pendant je profitai de ce moment pour envoyer à terre 
un officier, M. Demas , chargé d'aller présenter mes 
compliments au gouverxieur de la colonie espagnole et 
de le prévenir de mon arrivée. Notre canot, sur sa route , 



DANS L OCÉANIE. 207 

se croisa avec une grande et belle chaloupe portant ji^so. 
pavillon espagnol, et qui accosta V Astrolabe une 
heure après le départ de M. Demas. Cette jolie em- 
barcation portait 25 à 30 hommes d'équipage, com- 
mandés par un officier. C'était une de ces fef^ouquas, 
embarcations de guerre, que le gouvernement de Ma- 
nille entretient à Samboangan pour réprimer les pi- 
rates qui infestent ces parages. Elle était armée de 
six pierriers et d'un canon de douze. Tous les ma- 
telots, d'origine indienne, avaient une tenue excel- 
lente, comme celle que l'on rencontre sur les navires 
de l'État ; ils obéissaient à un maître d'équipage dont 
le teint, quoique bruni par le soleil, laissait voir faci- 
lement l'origine européenne. 

L'officier qui avait amené cette embarcation vint 
m' annoncer qu'il avait été envoyé par le colonel don 
Manuel Sanz, gouverneur de la colonie, qui, jugeante 
notre manœuvre que notre intention était de gagner 
le mouillage et craignant qu'il ne nous fût arrivé 
quelque accident en touchant sur le banc au-dessus 
duquel nous flottions, me faisait toutes ses offres de 
service et de secours ; je fus très-sensible à cette po- 
litesse. J'obtins de cet officier quelques renseigne- 
ments sur le mouillage que je voulais prendre ; mais 
lorsque je lui demandai de vouloir bien rester à mon 
bord pour me piloter, il m'objecta avec raison que 
son service exigeait qu'il retournât immédiatement à 
terre pour donner au gouverneur une réponse qu'il 
attendait. Bientôt, en effet, il nous quitta, et §e diri- 
gea sur la ville, après m'avoir promis toutefois qu'il 



208 • - VOYAGE 

1 a;î9. viendrait à mon bord pour me guider aussitôt que nous 

luillet. 

serions près de la rade. 

A onze heures, les courants nous étant devenus fa- 
vorables , je remis à la voile , bien que les venls fas- 
sent très-faibles. Nous fûmes rapidement emportés 
dans le canal qui sépare les îles Santa Cruz de Min- 
danao. Nous avions déjà dépassé la ville, sans trouver 
possibilité de mouiller, lorsque nous fûmes accostés 
par le lieutenant de vaisseau de la marine coloniale, 
don Manuel de la Cruz , qui voulut venir lui-même 
nous aider de ses conseils ; mais il était déjà trop 
tard, les courants nous avaient drossés à trois lieues 
au moins dans l'est de la ville avant d'avoir pu suffi- 
samment rapprocher la côte pour nous permettre de 
mouiller. Enfin , je m'étais à peu près décidé, à at- 
tendre à l'ancre la marée de flot du lendemain , pour 
gagner le mouillage de Samboangan, lorsque, à cinq 
heures, voyant la brise, jusque-là incertaine, se fixer 
à l'est, je donnai de nouveau l'ordre d'appareiller ; en 
refoulant le courant de jusant, nous pûmes définiti- 
vement laisser tomber nos ancres, par 21 brasses de 
fond, à une petite distance du rivage. 

Le mouillage de Samboangan , quoiqu'il ne soit 
point dangereux, est d'autant plus difficile à atteindre 
qu'il est constamment sillonné par des courants irré- 
guliers de marée, d'une rapidité extrême. L'espace sur 
lequel il est possible de mouiller est excessivement 
étroit. C'est une bande de sable et de gravier qui s'étend 
parallèlement au rivage et qui est très-accore du 
côté du large. La Zélée, moins heureuse que nous, 



DANS L'OGEANIE. 209 

faillit ne pouvoir atteindre le mouillage ; la brise isso. 

, ,. . . r . , . Juillet. 

commençant a diminuer, lorsque nous étions a peine 
arrivés par le travers de la ville , elle allait être de 
nouveau entraînée par le courant , lorsqu'elle laissa 
tomber son ancre par 36 brasses de fond , au risque 
de la voir chasser. Il lui fallut ensuite se touer pé- 
niblement pour prendre son poste définitif à notre 
côté. Du reste nous étions seuls sur la rade; seule- 
ment deux embarcations, semblables à celles qui 
nous avaient visités le matin , et une canonnière un 
peu plus grande, portant des pièces plus fortes, se 
balançaient sur leurs ancres. Tous ces bâtiments pa- 
raissaient bien armés, et se tenaient toujours prêts à 
appareiller ; ils faisaient partie de la flottille de guerre 
que le gouvernement de Manille entretient dans ce, 
poste maritime. 

Le lieutenant don Manuel de la Gruz , qui s'était 
rendu à bord de V Astrolabe , au moment où le cou- 
rant nous entraînait , ne voulut point nous quitter 
qu'il ne nous eût vus bien ancrés dans la petite rade de 
Samboangan. Dès son arrivée abord de nos corvettes, 
il nous avait fait les offres de service les plus franches 
et les plus amicales ; sa maison avait été mise à notre 
disposition, et malgré tout l'embarras que cela pouvait 
lui causer, il n'avait jamais voulu que M. Dumou- 
lin , qui voulait profiter de la relâche pour faire des 
observations de magnétisme, établît son observa- 
toire autre part que dans son habitation. Avant de 
nous quitter, il renouvela auprès de moi ses in- 
stances pour m'engager à descendre à terre et me pria 

VII. \k 



210 VOYAGE 

.1839. d'accepter une chambre chez lui, mais le refusai, se- 
Ion mon habitude, de quitter mon bord. 

La journée était trop avancée pour pouvoir des- 
cendre à terre le soir même et faire ma visite au 
29 gouverneur. Le lendemain , ati lever du soleil , 21 
coups de canon saluèrent la place et le pavillon 
espagnol ; le fort tious rendit notre salut , et en- 
suite V Astrolabe -ei la Zélée fêtèrent, de 21 coups 
de canon chacune, l'atiniversaire de notre glorieuse 
révolution. Ces salves attirèrent rapidement la po- 
pulation de la ville sur le rivage , et lorsque, quel- 
ques instants après , je descendis à terre avec le 
capitaine Jacquinot , la foule se demandait encore , 
avec curiosité , quel était le motif pour lequel nos 
corvettes s'étaient pavoisées et avaient tire tant 
de coups de canon. Grâce à notre visite, les ha- 
bitants de cette paisible cité savent maintenant 
que , il y a neuf ans , là France a eu une révolu- 
tion. 

Samboangan n'a point de débarcadère; quelques 
pieux fichés en terre , à 8 ou 10 mètres du rivage , 
indiquent seulement qu'il y eut jadis une jetée, ou 
plutôt que l'on eut l'intention d'en construire une 
qui est restée inachevée. Quoi qu'il en soit, il n'est 
pas facile de débarquer avec les embarcations , on 
ne trouve pas de grands fonds près de la côte , et il 
faut que les matelots se jettent à l'eau et vous por- 
tent sur leurs épaules jusqu'au rivage. 

En débarquant sur la place, à côté des piquets du 
débarcadère dont je viens de parler, on se trouvede- 



DANS L'OCÉANIE. 211 

vant un corps-dè-ga'i*de en planches où veillent quel- jJssq. 
ques soldats indiens assez mal armés et mal entre- 
tenus. Sur la droite s'élève lè fort Saînt-Philîppe , 
vaste construction en pierres paraissant encore en 
bon état ; iï est entièrement isolé , par une gra:nde 
place, de la ville qui s'étend sur la gauche ; au mi- 
lieu de cette place, sur laquelle on arrive après avoir 
franchi une barrière en planches et un fossé as- 
sez profond , on aperçoit une maison isolée , dont 
les parois sont faites en bambons ; cette maison est 
une création du gouverneur actuel qui , dans sa 
sollicitude pour ses administrés , a voulu établir un 
théâtre à Samboangan ; il a orgahîsé lui-même une 
troupe de comédiens, et même il est allé, dit-on, jus- 
qu'à composer des pièces de circonstance ; mais ses 
efforts ne paraissent pas avoir été couronnés de succès, 
car la salle de spectacle est dans un état complet de 
décadence. 

Sur la place, et en face du fort, s'élève la maison 
de M. de la Cruz. Cette habitation entièrement con- 
struite par les matelots des chaloupes canonnières, 
est remarquable entre toutes les autres par sa forme 
européenne et sa grandeur ; elle ne comporte cepen- 
dant qu'un étage, elle est entièrement bâtie en bois, 
et certes elle eût peu frappé nos regards par son ar- 
chitecture, si nous nous fussions trouvés dans une ville 
autre que Samboangan. Nous nous y dirigeâmes tout 
d'abord : nous trouvâmes M. Dumoulin qui dès la 
veille avait mis tous ses instruments en observation 
dans un hangar voiMn, et gui en occupait le rez-de- 



212 VOYAGE 

1839. chaussée avec ses hommes. Nous fûmes bientôt re- 
joints par M. de la Gruz, que nous priâmes de vouloir 
bien nous conduire auprès du gouverneur, ce à quoi 
il se prêta volontiers. 

Don Mannerl Sanz, actuellement gouverneur de 
Samboangan , est un ancien colonel d'infanterie : 
c'est un homme de 50 à 55 ans, peu habitué à la 
représentation, et détestant toutes les formalités de 
l'étiquette qui peu vent, gêner; mais aussi c'est un 
homme généreux, très-affable, et surtout très-cordial. 
11 nous fit une réception des plus aimables : avec son 
caractère de franchise, nous fûmes tout de suite à 
notre aise. Ses offres de service furent faites de ma- 
nière à ne pas être refusées ; il nous offrit sa maison , 
sa table , ses chevaux et sa voiture. Sa maison est 
vaste et bien aérée , on y trouve tout le confortable 
désirable, mais il n'y a point de luxe. Aussitôt arri- 
vés, il nous proposa de quitter nos vêtements de drap 
d'uniforme, toujours si gênants, dans les contrées 
brûlantes des tk*opiques ; il les remplaça par des vê- 
tements de cotonnade blanche avec lesquels on est 
si à l'aise, et qui forment le costume principal des 
Européens établis aux colonies. Nous acceptâmes 
aussi son déjeuner offert avec grâce et bienveillance. 
A midi nous étions encore chez le gouverneur, lors- 
que la population , accourue sur la grève pour jouir 
du spectacle de nos corvettes répétant le salut de 2i 
coups de canon , vit arriver sur la rade un beau trois- 
mâts de commerce anglais, qui vint y mouiller 
pour laisser passer le courant de jusant. C'était le 



DANS LOCÉANIE. 213 

Mahommedia , appartenant à une maison de corn- isay. 

^^ Juillet. 

merce de Bombay. Son capitaine ne tarda pas à venir 
faire sa visite au gouverneur; il nous apprit qu'il 
venait de Macao , où il avait porté une cargaison 
d'opium qu'il n'a pu vendre et qu'il y a laissée en 
dépôt. Tous les Européens avaient quitté Canton 
pour se retirer à Ms^cao. Les Américains seuls avaient 
continué à occuper Canton. Ce bâtiment comptait 
40 jours de traversée : sur sa route il avait essuyé 
un de ces ouragans désignes sous le nom de typhon. 
En me donnant la date de l'époque où il avait reçu 
cette bourrasque , je me rappelai qu'alors nous étions 
sur la côte de Bornéo , à l'embouchure de la rivière 
Sambas , et il est probable que nous dûmes à cette 
circonstance les vents violents que nous éprouvâmes 
quelques heures après que je m'étais décidé à quitter 
le mouillage dangereux que nos corvettes occupaient 
sur cette côte. 

Le capitaine du Mahommedia comptait passer par 
le détroit de Makassar en quittant Samboangan , il es- 
pérait avoir atteint Bombay dans 35 à 40 jours. Dé- 
sireux de profiter de cette circonstance pour faire 
parvenir quelques lettres en Europe, je ne tardai 
pas à regagner mon bord afin de préparer mon cour- 
rier. Mais le soir je vins de nouveau, avec M. Jacqui- 
not et M. Ducorps, m' asseoir à la table du gouver- 
neur ; elle était surchargée de mets à l'espagnole , 
parfaitement accommodés et d'un excellent goût. 
Au dessert le capitaine anglais et quelques-uns de 
ses passagers vinrent visiter M*. Sanz. La soirée 



PL. CXLI 



214 VOYAGE 

1839. se passa fort agréabjement et se prolongea fort tard. 
La rade de Samboangan est assez sûre pendant la 
mousson de.rest, mais elle est ouverte aux vents 
d'o^esj: depuis Jje S. O. jusqu'au N. 0., aussi n'est- 
elle fréquentée que par les navires eiji passage qui 
reviennent <ie la Chine ou qui y vont à coiitre-mous- 
,§pn. Sa position sur le détroi|: de Bassilan y at^iria 
çjiaque année un grand nombre de bâtiments qui 
viennent y chercher soit de l'eau, soit des provisions 
fraîches pour continuer leur traversée ; tous y sont 
admis sans payer aupun droit , seulement il leur est 
(Refendu d'y faire le compoierce, car Samboangan n'est 
considéré par le gouvernement de Manille , que comme 
\\npresidio, un simple poste militaire où il p'y a 
pias de douane étaJ^Ue. Le gouvernement espagnol 
n'exige pas même des droits d'ancrage. 
30 .['avais destiné la n^atinée du 30 juillet à passer 

. l'inspection àeldi Zélée, A sept heures, je me rendis 
à bord 4e cette corvette ; puis à neuf heures ar;*ivè- 
rent MM. Sanz et les lieutenants de vaisseau de }a 
Cruz et Acha , que M. Jacquinot avait conviés à dé- 
jeuner. La table était dressée sur le pont du navire ; 
le repas fut des plus gais; il se prolongea jusqu'à 
midi , beure consacrée par les Espagnols popr coin- 
mepcer Ja siesta; ayant de nous séparer nous prîr^es 
rendez-voiis ppur t|:'qis heures de l'après-midi, afin 
d'aljer faire une course dans la campagne. 

Je profitai du temps qui me restait pour passer en 
(Jétail l'inspection de V Astrolabe, et à l'heure prescrite 
nous nous trouvâmes devant la maison du gouver- 



DANS L'OCÉANIE. 2! 5 - 

neiir. Celui-ci avait mis en réquisition tous l^s che- i?39. 
vaux de la colonie, au nombre de quatre , sans comp- 
ter ceux de sa voiture, afin de nous les offrir. Notre 
promeuçide avait pour but de visiter la célèbre ferme 
de Toiimanga, M. Jacquinot accepta la place que le 
gouverneurlui offritprès de lui danssa voiture. MM. Du- 
bouzet , Dumoulin et moi , nous préférâmes n}pnter 
à cheval. M. de la Cruz se mit à notre tête, et bien- 
tôt nous eûmes traversé la ville et gagné la cam- 
pagne. 

Tous les voyageurs qui ont visité Samboangan ont 
parlé du beau site de la Toumanga : le chemin qiji 
y conduit forme en effet une des plus délicieuses pro- 
menades que l'op puisse rencontrer ; mais la route 
est mal entretenue et présente des obstacles presque 
insurmontables pour les voitures. Aussi , nous eûrnes 
bien vite laissé derrière nous le gouyerneur et le Cc^- 
pitaine Jacquinot, qui avaient craint l'exercice du 
cheval. Nos paisibles coursiers , quoique marchant 
à peu près toujours au pas , malgré les nombreux 
coups de cravache que nous leur adrninistripps 
afin de les encourager, dépassèrent facilement la 
voiture , qui était obligée de s'arrêter souvent afin 
d'échapper aux ornières profondes qui sillonnaient 
la route. A chaque instant MM. Sanz et Jacquinot 
mettc^ieut pied à terre dans la crainte d'un accident, 
qui cependant n'arriva pas. 

Uue petite rivière longe le chemin delà Toumanga, 
en faisant mille circuits qui augmentent la beauté du 
paysage. Bien que la route traverse en trois ou quatre 



216 VOYAGE 

1839. endroits le lit de ce joli ruisseau, nulle part on ne 

Juillet. •' ^ 

trouve de ponts pour le franchir. A l'époque des pluies, 
les eaux qui s'amoncèlent dans la rivière enlèvent à 
chaque fois des parties de la route , et les pieds seuls 
des bestiaux parviennent ensuite , à force de fouler 
le sol , à former un talus qui rend de nouveau pra- 
ticable le chemin à travers lequel les eaux ont creusé 
de profondes ornières. Le gouvernement de Sam- 
boangan manque tout à fait des fonds nécessaires pour 
entreprendre les moindres travaux de réparation , et 
même il n'a le droit d'imposer aucune corvée aux 
habitants qui sont venus s'établir dans cette petite 
colonie , sous la garantie de privilèges que l'on ne 
retrouve nulle part , dans aucune des possessions es- 
pagnoles aux Philippines. 

Au bout d'une heure de marche environ, nous at- 
teignîmes le but de notre course ; nous étions arrivés 
au pied d'un coteau un peu élevé, au sommet du- 
quel on voyait une ferme et une espèce de tour d'ob- 
servation. Un beau tapis de verdure , au milieu du- 
quel paissaient de nombreux troupeaux , couvrait la 
pente douce de la colline et s'étendait jusqu'à nos 
pieds. Nous eûmes bientôt gagné le sommet de la 
montagne , et notre première visite fut pour le petit 
poste , composé de trente soldats indiens , qui est 
chargé de la défense de la ferme , propriété de l'État. 
Leur corps-de-garde est construit comme ceux que 
PI. cxuii. nous avions déjà aperçus sur la côte; c'est une espèce 
de blockhaus d'environ dix mètres d'élévation , sur- 
monté d'une case en bambous, où l'on arrive au 



DANS L'OCÉANIE. 217 

moyen d'une échelle qui se retire chaque soir. Ce j^s^o. 
corps-de-garde est par là à l'abri de toute espèce de 
coup de main tenté par les naturels de l'intérieur ; 
il domine non-seulement l'habitation qu'il est chargé 
de défendre, mais encore toute la plaine, et forme 
un excellent poste d'observation. A côté s'élève la 
ferme de la Toumanga. C'est tout simplement une 
grande case bâtie , comme toutes celles des Indiens , 
avec des planches et des bambous. L'ameublement 
est des plus modestes ; il comporte des divans en ro- 
tins assez mal assemblés et dont on nous fit les hon- 
neurs. Cette habitation est censée être la maison de 
plaisance du gouverneur, qui y fait je crois d'assez 
rares visites ; on y chercherait vainement du reste 
d'autres commodités de la vie que celles qui sont 
strictement nécessaires au bien être des fermiers ou 
gardiens indigènes qui en sont les véritables habi- 
tants. Cette position fut choisie jadis par les jésuites , 
premiers fondateurs de cette petite colonie, pour 
servir d'avant -poste du territoire occupé par les 
colons tagales. La tour de garde fut destinée à les 
mettre à l'abri des incursions des Maures. Par la 
suite ils y établirent la ferme qui existe aujourd'hui, 
et ils lui donnèrent pour apanage quelques centaines 
d'arpents de terre , les seuls qui soient encore dé- 
frichés et qui servent de pâturages aux troupeaux 
du gouvernement. 

Au delà de la Toumanga, le pays a conservé l'aspect 
sauvage qu'il avait jadis. Duhautderéminenceoùs'é- 
lèvela ferme, on jouitd'un des plus beaux pointsdevue 



^18 VOYAGE 

1839, que rpn puisse rencontrer. On peut guiyre dans la 

Juillet. * A M. 

plaine les deux branches de la rivière qui descend 
des montagnes , pour se diviser tout près d^ la po- 
sition que nous occupions. Une partie se dirige alors 
vers Samboangan, tandis que l'autre va arroser les 
rivages du golfe des lUcmos. Cette dernière branche 
est la plus considérable; elle offre à son enibouchure 
un pietit port où vont se réfugier, à l'époque de Jet 
rnousson d'ouest et dans les mauvais temps , les ca- 
nonnières de la flottille , qui ne trpuvent pas un abri 
assuré sur la rade de Samboangan. 

A une lieue environ de ce petit port, s'élève im vil- 
lage dépendant de Samboangan, qui compte environ 
600 habitants. 

La ferme de la Toumanga est habitée par une fa- 
mille tagale ; le chef, appelé dan Maurice de Léon, nous 
en fit les honneurs; c'était un vieillard d'une figure 
agréable, et dont le caractère énergique , peint sur 
sa physionomie, prévenait pn sa faveur. Il s'empressa 
de nous offrir des cocos pour nous rafraîchir, puis il 
alla puiser de l'eau à la rivière, et nous la présenta 
comme jouissant de propriétés merveilleuses. Cette 
eau, malgré l'éloge que nous en faisait notre hôte, 
eut fort peu de succès ; je savais que l'on attribuait 
des propriétés médicales aux eaux de la rivière, parce 
que rpp assurait qu'elles roulaient m^ un lit tapissp- 
de salsepareille ; je voulus m'assurer du fait, et nous 
reconnûnies bien vite que ce que les habitants avaient 
pris pour de la salsepareille n'était autre chose qu'un 
. petit arbuste qui croît en abondance sur les bords 



DANS L'QCÉANIE. . 2t9 

de la rivière, mais qui n'a aucune ressemblance isso. 

• Juillet. 

avec cette -plante médicinale. 

Le vieillard , qui nous présentait la ppiipe puisée 
par lui dans la rivière et qui iious en vaiitait les 
qualités, était cependant bien fait pour nous la re- 
commander , car il en faisait usage depuis un demi- 
siècle , et il paraissait être encore plein de vigueur 
nialgréses quatre-vingt-neuf ans. C'était un vieux 
soldat de l'armée de J^uçon , et il combattait déjà 
dans 3es rangs à l'époque où la ville de Manille fut 
prise par les Anglais, eiî 1762. C'était probablement 
le seul: témoin d'une action qui appartient aujour- 
d'hiii au domaine de l'histoire. Nous l'écoutâmes 
avec intérêt pendant qu'il nous la racontait. M. de 
la Cruz nous avait dit que cet homme avait d'au- 
tant plus de droit de nous parler de cette action , 
que dès cette époque , quoique fort jeune , il s'était 
distingué par son courage dans les r^ngs 4e l'armée 
espagnole , et que par la suite il avait beai^coup con- 
tribué à repousser les ennemis de son pays. Ce 
brave homme était si heureux de trouver quelqu'un 
à qui il pût parler de cette époque brillante (Je sa 
jeunesse , que ses yeux s'animèrent d'un nouveau feu, 
la courbure de sa taille, inséparable d'un âge aussi 
avancé, disparut presque ep entier, et ilrepril une at- 
titude martiale qui suffisait pour donner l'idée la plus 
favorable de ce qu'il avait dû être dans sa jeunesse. 
Il eût bien voulu nous garder jusqu'à la nuit , mais 
l'heure nous força de quitter cette délicieuse retraite, 
où l'on est étonné de ne voir personne se fixer. 



220 VOYAGE 

jumet. ^^^^ remontâmes à cheval , et nous nous retrou- 
vâmes bientôt après de l'autre côté de la rivière , 
avec le gouverneur qui n'avait pu , à cause des che- 
mins, nous suivre jusqu'à la ferme, et qui n'avait pas 
voulu abandonner sa calèche pour faire le reste de la 
route à pied. A notre retour à l'hôtel du gouverne- 
ment un excellent dîner nous^ fut servi. Nous n'é- 
tions que huit convives , mais quarante personnes au- 
raient pu facilement trouver dans le menu du repas 
de quoi assouvir leur faim. Si cette abondance fai- 
sait honneur à la générosité du gouverneur, d'un 
autre côté le sans-façon de son hospitalité, l'abandon 
de l'étiquette donnèrent à cette réunion un charme 
que nous n'avions guère rencontré chez les riches 
dominateurs de l'Inde et de la Malaisie , même 
quand ils nous recevaient avec la plus grande sim- 
plicité. 

Dans la soirée, tous les officiers de la marine colo- 
niale et de la milice de Samboangan ayant en tête le 
sergente mayor de la place me furent présentés. Tous, 
à l'exception du sergente , étaient métis ou Indiens 
d'origine. Parmi eux , je remarquai beaucoup de 
vieillards très-âgés. Tous étaient en uniforme : je ne 
m'attendais guère à trouver dans Samboangan un 
état-major si nombreux. Mais les Espagnols payent si 
peu ces officiers qu'ils peuvent facilement multiplier 
les grades sans augmenter beaucoup les dépenses. On 
m'assura que le mieux rétribué parmi eux ne tou- 
chait que huit piastres par mois. En cela, comme en 
toute autre chose, cette colonie diifère beaucoup de 



i 



DANS L'OGEANIE. 221 

celles des Anglais et des Hollandais. Nous ne ren- iH.io. 

^ Jiiiiiet. 

trames à bord qu'à une heure déjà très -avancée de 
la soirée. 

Le lendemain je passai presque toute ma journée si. 
à ma correspondance. Le navire anglais avait remis 
à la voile la veille ; mais les Espagnols m'avaient as- 
suré qu'ils communiquaient facilement avec Manille, 
et dès lors je m'occupai d'un rapport détaillé dans le- 
quel je faisais connaître au ministre de la marine les 
derniers travaux de l'expédition, afin de le laisser au 
gouverneur pour qu'il le fit parvenir en Europe. Je 
profitai aussi de notre séjour sur la rade pour en faire 
lever un plan très-détaillé. M. Coup vent en fut chargé. 
Le canot -major de la Zélée fut mis à sa disposition 
dans ce but. M. Gervaise dut en même temps re- 
cueillir avec le canot de Y Astrolabe quelques sondes 
au large, destinées à compléter le travail confié à 
•M. Coupvent. 

Je ne descendis à terre qu'après mon dîner. M. Jac- 
quinot m'accompagna dans une promenade délicieuse 
que nous fîmes dans les environs de la ville. Nous ren- 
contrâmes sur notre route le curé de Samboangan , 
homme doué d'une grande instruction et d'une tolé- 
rance bien entendue. Nous passâmes quelques ins- 
tants agréables avec lui. Il m'assura qu'il existait dans • 
l'intérieur de Mindanao, dans le N. E. de l'île, une 
race d'indigènes remarquables par leur petite taille et 
d'un caractère très-doux : ils ne vivent guère que de 
racines ; j'aurais bien désiré voir un individu de cette 
espèce d'hommes, mais il n'y en avait pasàSamboan- 



222 VOYAGE 

1839. cran au moment de notre passage. Il me dît encore 

JuilleU ^ i o 

que le seul impôt qui pesait sur les îiabitaints de Setm- 
boangan , consistait dans une capitation d'uri deriii- 
réal par an pour tous les individiis adultes , depuis 
seize ans jusqu'à soixante. Le gouvernement de la 
colonie ne possède d'autres revenus que ceux prove- 
nant de cet impôt et des produits d'un troupeau de 
trois cents buffles nourris dans les pâturages de la 
Toumanga. 

Nous terminâmes notre soirée par un bain déli- 
cieux que nous prîmes dans la rivière. Un des admi- 
nistrateurs actuels de la colonie , don Juan Herrea , 
PI. GXLiv. a fait construire sur la rivière une maison en bambous, 
uniquement disposée pour y prendre des bains. Il 
voulut bien, pendant tout le temps de notre relâche, 
la mettre à la disposition de tous les officiers de l'ex- 
pédition. Elle consiste dans un simple hangar élevé 
sur des pilotis plantés sur chaque côté de la rivière. 
Un plancher de peu d'étendue est réservé pour y 
poser ses vêtements. On descend ensuite au moyen 
d'une échelle dans la rivière qui roule en cet endroit 
sur un lit de sable et de gravier très-fni. A l'abri dé 
la toiture de cette maisonnette on jouit d'une fraî- 
cheur des plus agréables. 

A notre retour le long de la rivière, nous vîmes uïie 
grande quantité de buffles qui étaient venus aussi re- 
chercher dans ces eaux une fraîcheur salutaire. Ces 
animaux choisissent ordinairement pour s'y plonger 
les eaux les plus vaseuses. Ils se couchent de ma- 
nière à tie conserver au-dessus de la surface que leurs 



DANS L'OCÉÂNIE. 223 

yeux et leur mtiseau pour voir et respirer, et souvent 1839. 
ils passent plusieurs heures dans cette position en af- 
fectant une immobilité parfaite. 

A quatre heures je réunis à ma table toutes les au- i" août, 
torités espagnoles de la ville et plusieurs officiers de 
mon état-major. Neuf coups de canon saluèrent F arri- 
vée du gouverneur. J'aurais voulu qu'il fût en mon pou- 
voir de leur témoigner toute ma gratitude pour l'ac-- 
cueil bienveillant que nous avions reçu à Samboan- 
gan et pour la généreuse cordialité avec laquelle nous 
avions été reçus. Nous allâmes passer ensuite la soirée 
chez M. Sanz. La réunion était nombreuse et la soirée 
fut très-agréable. 

Tous les travaux se continuaient sans relâche. A 
l'aide des guides qiii leui* avaient été fournis par le 
gouverneur, nos naturalistes parcouraient dans tous 
les sens le terrain occupé par les Espagnols ; ils en- 
richissaient chaque jour leur collection d'histoire na- 
turelle d'une foule d'échantillons nouveaux. Toutes 
les observations de physique et d'astronomie se pour- 
suivaient avec zèle. Notre provision d'eau était re- 
nouvelée. MM. Coupvent et Gervaise n'avaient plus 
que quelques heures à. employer pour terminer le 
travail qui leur avait été confié. D'un autre côté 
MM. Sanz et de la Cruz se multipliaient pour nous 
rendre le séjour de la rade le plus agréable possible. 
Le 2 août nous assistions à un repas splendide offert 2 
par le commandant de la marine espagnole. J'ai déjà 
dit que la maison de M. de la Cruz était la plus belle 
habitation de Samboangan, et qu'elle avait été entiè- 



224 VOYAGE 

1839. renient bâtie par les matelots des chaloupes canon- 
Août. ^ ^ 

nières placées sous ses ordres. Des bois magnifiques 

ont été employés pour sa construction. Toutes les 
planches qui ont servi à former le plancher du seul 
étage qu'elle possède, ont été tirées d'un seul arbre : 
leur longueur mesurée comportait 30 mètres au 
moins. M. de la Gruz les a conservées sans les morceler. 
D'autres pièces de bois d'une dureté à toute épreuve 
supportent la toiture. Tous ces bois ont été coupés 
sur File de Mindanao et dans les environs de l'éta- 
blissement. M. de la Gruz utilisa les salons vastes et 
bien aérés de son habitation pour réunir en notre 
honneur de nombreux convives. La table était ad- 
mirablement servie ; le repas fut des plus gais. 

Enfin, l'avant-veille de notre départ, le gouverneur 
improvisa une fête qui put nous donner une idée des 
resso urces que pouvait oifrir la société de Samboangan ; 
pour cela il réunit chez lui toutes les grandes dames 
du pays et nous assistâmes à un bal qui ne ressem- 
blait en rien, il est vrai, à ceux que l'on voit dans la 
société européenne ; mais qui n'en avait pas moins 
son mérite. La réunion se composait d'une vingtaine 
de danseuses , femmes ou filles des principaux offi- 
ciers. Parmi celles-ci on en remarquait quelques- 
unes qui étaient les maîtresses des diverses autorités 
espagnoles. Elles étaient les reines de la fête, et leur 
présence ne semblait en rien blesser les règles éta- 
blies dans le pays. La plupart de ces danseuses 
étaient fort jolies; mais leur costume , semblable à 
celui des femmes indiennes du peuple, sauf quelques 



DANS L'OCÉANIE. 225 

additions de mauvais goût , leur donnait une tour- isso. 

Août. 

nure embarrassée , qui nuisait infiniment à leur 
beauté naturelle. Elles se livrèrent à la danse avec 
gaieté, comme des femmes qui n'ayant d'autre éduca- 
tion que celle de la nature ne savent pas non plus 
dissimuler leurs impressions. On lisait dans leurs 
yeux combien elles étaient fières d'être admises chez 
le gouverneur. Leur gaieté contrastait vivement avec 
le sérieux que conservaient la plupart des officiers 
de la milice indigène. Ceux-ci, à l'exception de deux 
vieillards qui portaient l'uniforme de la marine co- 
loniale, et qui paraissaient être les ordonnateurs de 
la fête , se tinrent à l'écart pendant toute la durée 
du bal ; peut-être le gouverneur les avait-il prévenus 
qu'ils devaient laisser ce soir-là tout le plaisir de la 
danse aux étrangers. 

Déjà nous avions pu remarquer combien les Espa- 
gnols établissaient une différence marquée entre eux 
et les officiers indiens auxquels ils commandaient. 
Ceux-ci n'avaient paru dans la salle de bal qu'en 
uniforme et vêtus de leurs habits les plus somp- 
tueux , tandis que M. Sanz avait exigé de nous , en 
nous en donnant l'exemple, que nous quittassions 
nos incommodes vêtements de drap , pour revêtir des 
gilets de cotonnade blanche beaucoup plus légers , 
mais aussi indiquant une mise bien plus négligée. 
Bientôt nous fûmes témoins d'un fait qui vint nous 
trouver que , malgré la familiarité apparente avec 
iquelle les Indiens étaient traités, il existait tou- 
Bours une distinction tranchée entre eux et les Es- 

VI[. 15 



226 VOYAGE 

1839. pagnols de pur sang. Le bal fut suivi d'un beau 
souper ; deux tables avaient été dressées dans deux 
appartements séparés : Fune d'elles fut exclusive- 
ment réservée pour les officiers espagnols et pour 
nous ; elle était magnifiquement servie. Les autres 
assistants et les héroïnes du bal allèrent s'asseoir à 
la seconde table qui présentait bien moins de luxe 
et qui était couverte de mets plus solides, mais 
aussi moins recherchés. Du reste les cris de joie , les 
rires que nous entendîmes dans la salle où étaient 
réunis les Indiens nous indiquèrent suffisamment 
qu'ils étaient habitués à cette démarcation et qu'ils 
faisaient sans rancune honneur au banquet offert 
par le gouverneur. 
5 Le climat de Samboangan paraît être très-sain, 

car on rencontre au milieu des indigènes une grande 
quantité de vieillards très-âgés; cependant on m'a as- 
suré qu'à certaines époques de l'année il règne dans 
la colonie des fièvres dangereuses. Les cas de dyssen- 
terie y sont aussi très-fréquents ; et enfin les blessures 
les plus légères donnent assez souvent des attaques 
de tétanos qui sont à peu près toujours mortelles. 
Un des marins des chaloupes canonnières espagno- 
les avait succombé la veille à la suite de violentes dou- 
leurs de tête ; nous-mêmes , nous devions voir périr 
un des nôtres par suite de cette terrible maladie. No- 
tre relâche à Samboangan qui avait été si agréable jus- 
que-là devait être traversée par un jour de deuil. Le 
nommé Avril, quartier-maître voilier, s'était légère- 
ment blessé au pied en arrivant au mouillage ; à la 



DANS L'OCEANIE. 227 

suite de cet accident il avait éprouvé quelques dou- *839. 
leurs à la nuque, qui peu à peu s'étaient étendues et 
avaient donné des inquiétudes sérieuses à M. Hom- 
bron. Plusieurs fois déjà cet homme zélé et laborieux, 
qui devait à sa bonne conduite d'être le patron de 
mon canot, avait voulu sortir des cadres des ma- 
lades pour continuer son service. Il avait fallu l'auto- 
rité du médecin, qui jugeait avec raison sa maladie 
des plus graves, pour le forcer à garder le repos et à 
profiter des soins qui lui étaient prodigués. Enfin, le 5 
au matin il éprouva les douleurs du tétanos, et il suc- 
comba presque aussitôt. 

Je me hâtai de donner avis de cet événement 
aux autorités civiles de la ville en leur demandant de 
nous fournir les moyens de confier à la terre le corps 
de ce malheureux. Le curé de Samboangan, don José 
Varelas , s'empressa avec beaucoup de bienveillance 
d'offrir les secours de son ministère pour rendre à 
notre compagnon de voyage les derniers devoirs. A 
six heures du soir vingt matelots de V Astrolabe , douze 
matelots de Isl Zélée , commandés par deux ofîiciers et 
un élève , accompagnèrent le corps qui fut déposé 
dans le cimetière de la ville. Une croix noire fut 
plantée sur la fosse ; elle portait le nom du défunt. 
Ce malheureux laissait une jeune femme et deux en- 
fants. Économe et laborieux, il travaillait peureux, 
lorsqu'une mort prématurée vint l'enlever à sa fa- 
mille. C'était le second marin que perdait VJstro- . 
labe. Le premier avait péri dans les flots. Avril fut 
la première victime des maladies. Bientôt nous 



â28 VOYAGE 

5839. aurons à enregistrer de nouvelles pertes : iiotre 
pauvre matelot tonga , Mafi , qui , depuis notre pas- 
sage à Yavao , est devenu un assez bon marin , dé- 
cline rapidement ; il a suivi aujourd'hui le convoi , 
et à voir ses regrets, il est facile de s'apercevoir qu'il 
s'était vivement attaché à l'homme que nous venons 
de perdre. C'était, en effet, un excellent sujet, d'un 
caractère doux et tranquille , vivement affectionné 
par ses camarades qui savaient apprécier ses bon- 
nes qualités. Il fut sincèrement regretté par tous 
les officiers. Il était ouvrier habile, et en outre il 
comptait parmi les meilleurs matelots de V Astro- 
labe. . 

Nos dernières dispositions étaient prises pour 
mettre à la voile dès le lendemain. Notre soirée fut 
consacrée à faire nos adieux au gouverneur et aux 
autres autorités espagnoles dont nous avions reçu un 
6 accueil si amical. Le 6, à six heures du matin, 
nous étions sous voiles. Le courant nous entraî- 
nant dans l'est , nous nous éloignions rapidement 
de la rade, lorsque nous fûmes acostés par une 
canonnière espagnole qui nous amena MM. de la 
Cruz et Acha. Ces messieurs avaient voulu une der- 
nière fois nous serrer la main et nous renouveler 
des adieux probablement éternels^. En nous quittant 
ils saluèrent chacune de nos corvettes de "sept coups 
de canon , qui leur furent immédiatement rendus , 



'* Nous avons appris plus tard que don Manuel de la Crirz 
était mort six mois environ après notre passage. Cet officier avait 



DANS L'OCEANIE. 229 

puis la chaloupe canonnière espagnole regagna le ^^^39- 
port, tandis que nos navires, aidés par le courant, 
se rapprochaient de la pointe orientale de Bassilan. 
Suivant notre habitude , avant de perdre de vue les 
hautes terres de Mindanao , nous récapitulerons en 
peu de mots ce que nous avons appris pendant no- 
tre relâche à Samboangan. 

Les Espagnols ont trois établissements sur l'île de 
Mindanao ; Samboangan est de beaucoup le plus im- 
portant des trois. Il est toujours commandé par un 
officier supérieur qui relève du gouverneur général des ~ 
Philippines. Il parait qu'il a été choisi comme lieu 
de déportation pour les criminels indiens des colonies 
espagnoles. Ceux-ci sont enfermés dans le fort dont ils 
ne franchissent jamais l'enceinte. Ils ne sont guère 
employés qu'aux travaux nécessaires à l'entretien de 
cette citadelle , et j'ignore si le nombre des prison- 
niers est considérable ; toutefois c'est peu probable. 

La garnison de Samboangan comporte environ trois 
cents hommes. Elle est chargée de la garde du fort 
Saint-Philippe et de quelques autres postes exté- 
rieurs. 



été chargé par le gouvernement de Manille de faire la géographie 
de l'Ile de Mindanao . Lors de notre séjour sur la rade de Sam- 
boangan, il avait déjà relevé toute la partie méridionale de cette 
île. Il voulut bien me laisser prendre un calque de la carte ma- 
nuscrite qu'il avait dressée. Ce travail, dont je pus confronter 
une partie avec le mien, me parut très bon. Malheureusement 
je confiai à l'amiral Dumont d'Urville , sur sa demande , le 
calque que je possédais , et après sa mort je n'ai pu le retrouver 
dans ses papiers, Y. D. 



230 VOYAGE 

183^9» Le détroit de Bassilan est fréquenté chaque année 

par un grand nombre de navires. L'établissement 
espagnol, créé dans un but tout philanthropique, 
peut-être aussi pour empêcher la contrebande et pour 
éloigner de ces rivages toute puissance européenne 
qui serait tentée de s'établir sur Mindanao, oc- 
cupe une des positions les plus heureuses du détroit. 
Sa rade, il est vrai , n'est pas très-sûre. Le mouillage 
y est assez mauvais et d'un accès difficile ; mais il 
paraît que sur toute la côte septentrionale de Bassi- 
lan, il n'existe pas un seul port où les navires puis- 
sent jeter l'ancre. D'un autre côté, les bâtiments qui 
fréquentent ce détroit n'ont généralement à deman- 
der à Samboangan que de l'eau et des vivres frais; 
or ils peuvent toujours, sans s'éloigner de leur 
route, jeter un pied d'ancre sur la rade ; ils ont rare- 
ment besoin d'y séjourner ; l'appareillage y est tou- 
jours facile. Quoi qu'il en soit , le poste de Samboan- 
gan est appelé à rendre de très-grands services ; le 
voisinage des îles Solo et Bassilan , celui des pirates 
indépendants de Mindanao, rendrait ces parages on 
ne peut plus dangereux pour les bâtiments mar- 
chands, si le gouvernement de Manille n'entretenait 
constamment dans ces mers une flottille de guerre 
pour réprimer les écumeurs de mer. 

Les forces maritimes attachées à cette station consis- 
tent en une goélette, deux canonnières et deux gran- 
des félouquas. Ces deux dernières se trouvaient sur la 
rade au moment de notre passage. Une des canon- 
nières était en mission sur la côte , la seconde était 



DANS L'OCÉANIE. 231 

mouillée dans une rivière. De la rade on apercevait ' i^^o. 

^ AoûU 

sa mâture. Enfin la goélette était amarrée dans une 
autre rivière à quelques milles de Samboangan. Cette 
petite flottille, montée par des marins de Manille, 
dont nous pûmes admirer l'excellente tenue, est des- 
tinée à croiser constamment dans les archipels in- 
dépendants qui avoisinent Mindanao. 

D'après les renseignements donnés par MM. de la 
Cruz et Acha , tous deux attachés comme lieutenants 
de vaisseau au poste de Samboangan, il paraît que les 
bâtiments sous leurs ordres ont assez fréquemment 
des engagements avec les pirates. Ceux-ci tâchent 
toujours d'éviter le combat, mais une fois forcés 
d'en venir aux mains , ils combattent avec lé cou- 
rage du désespoir. Jamais ils ne font de prisonniers ; 
mais il est rare aussi qu'ils se laissent prendre vi- 
vants. Lorsque cela leur arrive , ils sont condamnés 
à subir la peine des présidios (galères) pour un 
temps fort long. Du reste , au dire de M. de la Cruz, 
il paraît que les marins sous ses ordres font rarement 
quartier à ces brigands. Cet officier a eu lui-même 
plusieurs engagements à soutenir contre les pirates. 
Chaque année il va pousser une visite aux îles Solo et 
aux terres environnantes. C'était lui que le capitaine 
Somès avait voulu désigner lorsque, à notre passage 
à Bewan, il nous racontait que naguère les habi- 
tants de Solo avaient cherché à assassiner un officier 
espagnol. M. de la Cruz me confirma tous les détails 
qui nous avaient été donnés à ce sujet. Il m'ajouta 
que c'était ce même datou Tahel dont nous faisions 



232 VOYAGE 

1839. l'éloge qui avait ourdi tout le complot; de plus, 

Août. .V , 1 . 

il m assura que tous les renseignements que nous 
avions obtenus sur ce peuple barbare et que j'ai con- 
signés dans cet ouvrage étaient parfaitement exacts. 
Il me dit aussi que le port de Tulian était bien pré- 
férable à celui de Bewan, mais que les habitants 
en étaient bien plus barbares encore. Il paraît que 
ces hommes en général redoutent beaucoup les ca- 
nons et les fusils ; mais lorsqu'ils peuvent combattre 
à l'arme blanche , ils montrent beaucoup de courage. 
Cette année-ci M. de la Cruz devait aller visiter Ma- 
nado ; l'année passée il avait touché aux îles Sanguir 
qui ont failli nous être si fatales. 

On ne peut nullement juger la population de Min- 
danao par celle de Samboangan ; celle-ci se compose 
des descendants des Tagals, des Bisayas, des Mexicains 
et des Espagnols qui vinrent successivement peupler 
l'établissement dès sa fondation. L'opinion que les 
habitants de Samboangan ont conservé dans leurs 
veines du sang des premiers indigènes , et qui est la 
mienne, trouve encore aujourd'hui de nombreux con- 
tradicteurs. Ceux-ci prétendent qu'à l'époque où les 
jésuites, dominateurs absolus de l'île Luçon, vinrent 
jeter les premiers fondements de cette colonie, le 
pays était alors désert. Afin d'y attirer une popula- 
tion libre , on exempta , disent-ils , de toute espèce de 
tribut les Indiens qui vinrent s'y fixer, et ce privi- 
lège fut toujours conservé depuis aux habitants. Cha- 
que habitant n'est en effet assujetti qu'à payer une 
^ contribution excessivement faible ; l'entretien de 



DANS L'OCÉANIE. 233 

rétablissement est encore aujourd'hui soldé par ^839. 
les iribiitos de chaque province des Philippines. Plus 
tard, risolement de l'établissement, la nature du 
pays le firent juger propre à devenir un présidto, 
destination qu'il aconservée jusqu'à ce jour, quoique 
aujourd'hui on n'y déporte presque plus de condam- ' 
nés. 

Quoiqu'il en soit, les mœurs des habitants de 
Samboangan se rapprochent beaucoup de celles des 
Tagals de Manille. Comme eux, ils sont doux et très- 
portés vers tous les plaisirs ; mais ils sont loin d'a- 
voir leur défiance et leur orgueil de race qui tend 
à maintenir à Luçon les Tagals séparés des Espagnols. 
Les habitants de Samboangan font au contraire con- 
sister leur fierté à se confondre avec eux, ils affec- 
tent de ne parler entre eux qu'en espagnol, et ils 
tirent une grande vanité du peu de sang espagnol 
qui coule dans leurs veines ; il n'est pas de famille 
qui ne recherche l'alliance des blancs , car ceux-ci 
constituent toujours à leurs yeux une espèce de no- 
blesse et des êtres réellement supérieurs à eux. Grâ- 
ces peut-être à ces mœurs des naturels, il résulte que 
bien que la prostitution des femmes paraisse très- 
rare à Samboangan, les liaisons illicites de gré à gré 
sont excessivement fréquentes, et les jeunes filles 
se trouvent toutes très-honorées lorsqu'elles peuvent 
devenir les maîtresses des ofliciers espagnols. Du 
reste, ces liaisons paraissent généralement admises; 
ainsi, au bal que nous offrit le gouverneur, on voyait 
toutes les femmes ou filles des officiers indiens re- 



234 VOYAGE 

5839. chercher particulièrement la société de celles de 

Août. ^ 

leurs compagnes qui avaient des liaisons intimes 
avec les autorités espagnoles. 

Le gouverneur de Samboangan n'estimait pas à 
plus de sept mille le nombre des habitants dépen- 
dants de son gouvernement ; dans ce chiffre les ha- 
bitants de la ville comptaient environ pour trois 
mille. Les Espagnols , au nombre de huit ou neuf 
seulement, occupent les emplois administratifs ou 
font le commerce. Tous les habitants de cette pe- 
tite colonie paraissent heureux sous le régime es- 
pagnol , régime doux et paternel qui leur per- 
met de se livrer sans réserve à la paresse qui forme 
le fond de leur caractère. « Si quelquefois il m'ar- 
riva, dit M. Dubouzet, en parcourant cette ville et 
ses environs , et en voyant combien peu de terrain 
était livré à la culture et combien l'industrie des 
habitants était bornée, de faire une comparaison 
très-défavorable aux Espagnols entre cet établisse- 
ment et les colonies voisines soumises aux Hollandais , 
d'un autre côté l'air de bonheur et de contente- 
ment des habitants me parut amplement compenser 
l'absence des richesses de production et des jouis- 
sances d'une civilisation avancée, qui distinguent les 
possessions hollandaises. Toute cette population vit 
en effet dans l'abondance, parce qu'elle sait borner 
ses désirs ; elle jouit, sous le régime paternel de l'Es- 
pagne, du rare avantage de la liberté et d'une égalité 
parfaite avec les blancs. S'il est vrai que l'Indien de 
Samboangan comme celui des Philippines peut se 



DANS L'OCÉANIE. 235 

livrer à sa paresse naturelle à l'abri de cette liberté isso. 
dont il jouit par les franchises municipales des lois 
indiennes qui lui permettent en quelque sorte de se 
gouverner lui-même, sa condition n'en est pas moins 
supérieure à celle des Javanais ; il ne supporte au- 
cune des charges qui pèsent sur les habitants de Java 
comme sur tous les Indiens soumis aux Hollandais. 
Ces derniers forment pour ainsi dire un peuple à 
part , condamné pour toujours à vivre dans un état 
d'infériorité. L^habitant de Samboangan, malgré le 
dommage qu'il se fait par son apathie , peut se dire 
au moins avec fierté qu'il ne travaille que pour lui 
seul , et non pour des maîtres qui l'exploitent après 
l'avoir vaincu. » 

Les habitants de Samboangan n'ont aucun carac- 
tère particulier qui leur soit propre ; cependant ils se 
distinguent facilement par la taille et par les traits de 
tous les naturels des îles environnantes : leur langue 
diffère beaucoup aussi de celle parlée dans les archipels 
voisins. Je dois à M. de la Cruz d'avoir pu réunir des 
vocabulaires très-précieux pour mes études ethno- 
graphiques. 

Les Indiens ont une grande antipathie pour les 
habitants de l'intérieur de l'île Mindanao ; ils dé- , 
signent sous le nom de mauros, et ils embras- 
sent dans une même aversion tous les indigènes des 
îles qui les entourent et dont ils ont eu, il est vrai, sou- 
vent à se plaindre, ainsi que des W(?^nto5, qui habitent 
l'intérieur de Mindanao; du reste il paraît que ceux- 
ci ne visitent jamais l'établissement, mais ils sont 



236 VOYAGE 

1839. toujours prêts à attaquer les Indiens qui, sans force 
et sans escorte, s'aventurent à dépasser les limites du 
territoire espagnol. On nous assura qu'il s'était 
écoulé déjà plus de vingt ans depuis l'époque où 
quelques-uns de ces sauvages ont été vus dans l'éta- 
blissement. 

Tous les Indiens de Samboangan sont chrétiens, 
mais j'ai été fort surpris de voir combien ces hommes 
étaient peu religieux de fait. « Ce serait à tort que 
l'on croirait , dit M. Dubouzet , que ces hommes vi- 
vent sous le jougdes prêtres, il n'est pas de pays où 
on jouisse de plus de liberté de conscience que parmi 
eux. A part les femmes, je ne vis presque jamais per- 
sonne dans les églises aux heures des offices , même 
pendant les jours de fête , et on pouvait facilement 
remarquer que les femmes qui fréquentaient l'é- 
glise n'avaient d'autre but que celui de faire voir 
leurs habits, car elles n'y paraissaient qu'après avoir 
fait toilette. » 

Depuis longtemps les Espagnols vivent à peu près 
en paix avec le sultan de Mindanao, et tous les datons 
de la confédération des Illanos. Ils font le commerce 
avec les divers ports de l'île et les habitants de Bas- 
silan, à la faveur des traités qu'ils ont conclus avec ces 
différentes peuplades indépendantes ; toutefois ils sont 
constamment sur leurs gardes contre les agressions 
de ces voisins qui , souvent oublieux des traités qu'ils 
ont signés, se présentent quelquefois sur la côte 
avec leurs praos et enlèvent quelques malheureux 
pêcheurs isolés qu'ils vendent ensuite comme esclaves. 



DANS L'OCÉANIE. 237 

Pour se garantir contre les forbans les Espagnols |8^9. 
ont établi une série de corps de garde sur la côte, en- 
tièrement semblables pour la construction à celui que 
j'avais vu à la ferme de la Toumanga et dont j'ai déjà 
donné la description. Cas petits postes retranchés ont 
aussi pour but de servir de lieux d'observation, et de 
prémunir contre les attaques des pirates les caboteurs 
deLuçon, qui chaque année parcourent la côte. Ceux- 
ci achètent sur leurroute la nacre, le tripang, Fécaille 
de tortue ; quelque borné que soit ce trafic , les bé- 
néfices en sont considérables à cause du défaut de 
commerce. Jusqu'ici la crainte de rencontrer des 
pirates a éloigné de ces côtes les industrieux Bou 
guis; bien qu'aujourd'hui le sultan de Mindanao et 
les datons Illanos soient si faibles et si pauvres, qu'ils 
ne peuvent plus que bien rarement tenter quelque 
excursion pour se livrer à la piraterie. 

Le territoire dépendant de Samboangan est peu 
étendu, il s'arrête au pied des montagnes, à quelques 
milles du rivage de la mer, mais il comporte une 
] laine des plus riches, parfaitement arrosée ; il devient 
fort inutile pour le» habitants d'étendre leurs posses- 
sions au delà des limites actuelles , car une grande 
partie des terres qu'elles enveloppent est encore 
inculte, et non défrichée. Les Indiens renoncent dif- 
ficilement au repos pour se livrer aux travaux pé- 
nibles de l'agriculture au delà de ce qui est nécessaire 
à leur nourriture ; cependant les conditions auxquelles 
ils obtiennent la propriété du sol sont des plus 
douces. Chaque individu peut prendre du terrain au- 



238 VOYAGE 

1839. tantqu'ille désire, pourvu qu'il le cultive et le mette 
en rapport. Le gouvernement le lui abandonne pendant 
deux années: si après ces deux années d'épreuve, on 
vait que l'agriculteur qui s'en était chargé , l'aban- 
donne ou le néglige , il lui est enlevé immédiate- 
ment ; dans le cas contraire , la propriété lui est 
acquise et au bout de dix années il devient le maître 
de la vendre ou de l'échanger , enfin d'en disposer 
suivant son caprice. Malgré ces concessions , le ter- 
rain reste inculte dans les environs mêmes de la ville. 
Il existe au nord de la colonie suffisamment de ri- 
zières~pour produire tout le riz nécessaire aux ha- 
bitants ; des pêcheries nombreuses , établies sur la 
côte , leur fournissent du poisson en abondance ; en- 
fin ils possèdent encore une assez grande quantité 
de fruits qui viennent à peu près sans culture , et 
dès lors tous leurs besoins sont satisfaits. Quelques- 
uns cependant élèvent des bestiaux, et les navires qui 
vont y relâcher trouvent assez facilement à s'appro- 
visionner à bon marché de volailles, de bœufs et de 
cochons ; les légumes seuls y sont rares : on n'y trouve 
guère que des courges en abondance. 

Les Chinois, qui ont envahi tous les points de l'ar- 
chipel Indien où il y avait quelque industrie à exer- 
cer , quelque spéculation à tenter , enfin de l'argent 
à gagner , ne sont point encore venus établir leur 
campong à Samboangan ; nous en vîmes deux ou trois, 
mais ils paraissaient malheureux et peu fortunés. Il 
faudrait que Samboangan pût faire le commerce 
librement avec les jonques ou les navires européens. 



DANS L'OCÉANIE 239 

pour voir bien vite le terrain envahi par les colons 1839. 

^ . Août. 

du céleste empire , qui en peu de temps tireraient un 
bon profit des vastes terrains qui avoisinent la ville 
et qui paraissent extrêmement fertiles. 

Samboangan restera longtemps encore une colonie 
bien secondaire entre les mains espagnoles ; elle ne 
pourrait prendre un grand développement qu'au dé- 
triment de Manille et des autres établissements des 
Philippines : les Espagnols n'ont donc aucun intérêt 
à lui faire produire tout ce que l'on pourrait en obte- 
nir , si son territoire était confié à des mains plus 
actives et plus laborieuses. Dans l'état actuel, le gou- 
vernement de Manille ne cherche pas et ne doit pas 
chercher à donner un plus grand développement à 
ce point. Samboangan sert à garantir Mindanao contre 
l'ambition des autres nations européennes qui au- 
raient pu chercher à s'y établir, il sert de point de 
relâche aux bâtiments qui vont fréquenter le port de 
Manille, et enfin il les garantit contre les tentatives 
des habitants des archipels environnants *. 

"" Notes 21 , 22, 23, 24, 25, 26 et 27. 



FIN DU TOME SEPTIÈME. 



1 



NOTES. 



VII. ,6 



NOTES. 



Note 1 , page 37. 

Aussitôt que nous fûmes à nos postes, le commandant d' Urville 
expédia un officier pour prévenir le gouverneur de notre arrivée, 
et lui présenter les lettres de protection dont nous étions porteurs. 
Ce haut fonctionnaire se trouvait pour lors à son beau palais de 
Buitenzorg^ à trente milles dans l'intérieur, résidence somptueuse 
et agréable, qu'il occupe presque constamment, et qu'il ne quitte 
de temps à autre que pour venir présider le grand conseil , et 
assister aux discussions qui réclament impérieusement sa pré- 
sence. Dans les autres cas, et pour les affaires courantes , il ne se 
dérange jamais ; des courriers sont constamment en route , lui 
apportent la correspondance et transmettent ses décisions , qui , 
vu le pouvoir presque illimité dont il est investi, ont toujours 
force de loi. A l'exception des membres du haut conseil , et de 
deux ou trois autorités dont la nomination émane directement 
du roi de Hollande , tout le reste lui appartient , et il en dispose 
en véritable souverain. Les promotions, les retraites sont à 
son libre arbitre , et il peut agir à cet égard suivant sa seule 
et unique volonté. De toutes les puissances européennes , la Hol- 
lande est la seule qui , aujourd'hui , confie à un seul individu un 
pouvoir aussi énorme; l'opinion publique s'élève contre un 



W^ NOTES. 

semblable système, qui soumet constamment le sort des individus 
au caprice et à l'arbitraire ; tous désirent un changement qui 
assure des garanties, mais nul n'ose le premier élever sa voix, 
bien sûr -qu'une démarche aussi téméraire entraînerait immé- 
diatement son renvoi , et le ferait déclarer incapable d'exercer 
aucunes fonctions. 

En l'absence de ce vice-roi , l'officier de V Astrolabe s'adressa 
à Monsieur Becq , résident de Batavia , lequel le reçut assez 
froidement , et se contenta de dire qu'il allait faire parvenir à 
Son Excellence la nouvelle de l'arrivée des deux corvettes fran- 
çaises 

Dès notre arrivée , un de nos compatriotes , Monsieur Diard , 
qui , après avoir été naturaliste voyageur sous les auspices du 
Jardin des Plantes de Paris, avait fini par rompre, lui-même, 
son contrat , et prendre service chez les Hollandais , était venu 
nous rendre visite, et nous l'avions accueilli, non-seulement 
comme compatriote , mais encore comme un homme qui , par 
métier, devait s'intéresser aux campagnes du genre de la nôtre; 
nous comptions même sur lui pour guider nos recherches dans 
un pays qu'il devait avoir exploré et connaître pai'faitement. Il 
n'en fut pas ainsi , et même par la suite nous eûmes tout lieu de 
lui attribuer, en partie, le peu d'affabilité que nous rencontrâmes 
à Batavia. Yu la réputation de savant, qu'à tort ou à raison il est 
parvenu à assumer sur lui , il nous semblait tout naturel qu'il 
cherchât à se rapprocher des diverses personnes de l'expédition, à 
s'enquérir de ce qu'elles pouvaient avoir rencontré de nouveau 
et d'intéressant, et enfin à parler un langage dont il devait être 
avide; loin de là, le cher homme oubliant le costume dont il 
s'était affublé, et perdant entièrement de vue son rôle, poussé, 
je ne sais par quel vent contraire, ne parla que marine et instal- 
lation de navires, ne cessa de répéter qu'il avait vu avec beau- 
coup de peine, comme Français, que nos corvettes n'étaient pas 
fraîchement peintes, et qu'elles portaient des voiles raccommodées. 



NOTES. 2^5 

Cette conversation était par trop ridicule , et bientôt nous nous 
mîmes à hausser les épaules , chaque fois qu'il voulut revenir sur 
ce thème , chose qui lui arrivait aussi souvent que nous le ren- 
contrions 

Les étrangers obtiennent difficilement la permission de s'établir 
sur un point quelconque du littoral de Java , et cette faculté , 
quand elle est accordée , n'est jamais que temporaire , le gouver- 
nement se réservant dans tous les cas le pouvoir de la faire cesser 
suivant son bon plaisir. Dans aucune circonstance, il ne leur con- 
cède la permission de se fixer dans l'intérieur de l'île, ni d'acquérir 
une propriété sur le territoire. Tout étranger qu'un vaisseau 
amène dans cette colonie, peut séjourner six semaines à terre sans 
le moindre obstacle ; c'est le temps jugé suffisant pour qu'il puisse 
se reposer des fatigues d'un long voyage ; mais, qu'il ne croie pas, 
pour cela, pouvoir circuler librement et visiter à l'aise l'intérieur 
du pays ! défense lui est faite de s'éloigner de l'enceinte de la 
ville, qu'il ne saurait fianchir , même de quelques lieues, sans 
l'autorisation du gouverneur général, qui ne la donne jamais. 
Une fois les six semaines de première tolérance écoulées , celui 
qui désire prolonger son séjour doit présenter une pétition à l'au- 
torité , jen ayant soin de la faire appuyer, et de formuler les rai- 
sons qui le portent à cette démarche; alors, s'il a quelques pro- 
tections , il peut obtenir une permission d'une année , en présen- 
tant toutefois deux individus bien famés et bien connus qui 
consentent à lui servir de caution et à répondre de lui. Il peut 
être sûr, alors, que ses démarches seront épiées , que sa vie sera 
scrutée , et que le gouvernement aura , chaque jour, connais- 
sance de ses actions. Sans qu'il s'en aperçoive, il sera soumis à 
un espionnage constant, et ne pourra faire un pas sans être mi- 
nutieusement surveillé. L'année expirée, s'il n'a donné lieu à au- 
cun mécontentement , si sa conduite n'a excité aucune inquié- 
tude , s'il n'a proféré aucune parole tendant à blesser une 
autorité toujours ombrageuse, il pourra encore obtenir un sejn- 



246 NOTES. 

blable délai , et sera ainsi forcé de rafraîchir constamment un 
droit de domicile toujours précaire , toujours incertain. Jamais, 
et dans aucun cas , rendît-il même quelque service signalé ^ il ne 
pourra prendre racine sur le sol, il ne pourra acheter un seul 
pan de muraille, une seule verge de terrain. 

Les fonctionnaires appelés à servir dans les îles de la Sonde et 
dans les Jfo/i*gi*es, reçoivent aujourd'hui de forts appointements; 
une augmentation a eu lieu, en même temps que leur a été signi- 
fiée la défense de se livrer au moindre acte de commerce. Toute 
infraction qui serait <:onnue , serait suivie aussitôt du renvoi du 
délinquant. 

Le gouverneur est nommé ordinairement pour cinq années, 
et reçoit un salaire de quatre cent cinquante mille francs par an. 
Lorsque les chefs des diverses tribus lui envoient quelques pré- 
sents , il est forcé d'assembler une commission qui en détermine 
la valeur, et il ne peut les garder pour lui , qu'en versant au tré- 
sor une somme équivalente ; dans le cas contraire , les objets sont 
déposés dans un magasin et envoyés en Hollande. 

A l'instant où nous nous trouvions à Batavia , tous les esprits 
étaient tendus vers la culture du thè , de V indigo , de la cochenille, 
et des cannes à sucre ; toutes ces denrées y réussissent à merveille, 
et sont la source de grandes fortunes qui s'y élèvent chaque jour. 

L'intérieur de Java possède des localités où les fruits d'Europe 
viennent avec grand succès; les pêches, les fraises, les poires, etc., 
y sont délicieuses. Le raisin seul y est d'une qualité toujours mé- 
diocre. Les légumes, tels que les petits pois ^ les asperges, les 
pommes de terre, les artichauts, etc., y sont d'un goût parfait. 

{M. Jacquinot.) 

Note 2, page 37. 

Les Bouguis , presque tous marins , ne quittent guère leurs 
bateaux _, qu'on voit échelonnés dans toute l'étendue du Boom ou 



NOTES. 247 

canal , formé par les digues et les jetées. Plusieurs de ces ba- 
teaux sont au besoin armés et équipés aux frais du gouverne- 
ment, pour aller à la poursuite des pirates , qui , de temps en 
temps , se montrent dans la mer de la Sonde. Quatre chaloupes 
canonnières , armées dans le même but , stationnent en ce mo- 
ment dans le canal. La direction du port a une centaine de ba- 
teaux couverts d'un pont volant , à panneaux , et matés en cotre, 
pour le service de la marine coloniale et des particuliers. Ces 
bateaux , bien disposés pour la conservation des marchandises 
pendant un court trajet , portent une quinzaine de tonneaux , et 
sont conduits par trois Javanais. 

La partie arrière du bateau , recouverte d'un toit de paille , 
est mise à la disposition de l'équipage , qui y tient ses provisions 
et y fait sa cuisine. 

La cale est réservée pour les marchandises , qui y sont garan- 
ties de l'eau par un fardage et un entourage de nattes , et elle est 
fermée à clef. 

Ces bateaux , pourvus de voiles en nattes , d'ancres de bois , et 
de câbles en rotin , sont à fond plat, naviguent très-bien par 
les brises régulières qui soufflent sur cette côte, et rendent de 
grands services. 

Il existe à Batavia plusieurs grandes maisons de commerce , 
parmi lesquelles on cite celle d'un Français, M. Lanier, qui est 
peut-être la première. Ce négociant, établi dans le pays depuis 
longtemps, a obtenu du gouvernement la cession du commerce 
des toiles , dont la valeur s'élève à 4 ou 5 millions. C'est à lui que 
sont adressés la plupart des navires que le port de Bordeaux ex- 
pédie pour les îles de la Sonde , et dont le nombre est de dix à 
douze chaque année. Les vins, les eaux -de-vie , les objets de mode 

et d'ameublement , l'horlogerie sont les principaux articles 

de ce commerce, qui serait encore susceptible d'accroissement, 
si les gouvernements de France et de Hollande pouvaient s'en- 
tendre pour opérer sur les tarifs des droits une réduction qui 



248 NOTES. 

serait avairtageuse aux deux nations. Quelques-uns de nos na- 
vires embarquent ici du riz ou des chevaux pour l'île Bourbon. 
Nos vins sont très-goiités des Hollandais , de sorte qu'il serait 
possible de baser des tarifs sur ces besoins réciproques. Mais, il 
faut avant tout que nos marchands se pénètrent bien de ce prin- 
cipe, qu'il n'existe point de commerce durable sans la droiture 
et la probité : leur propre intérêt, à défaut de morale , devrait 
leur inspirer ces deux vertus , qui , malheureusement , sont en- 
core trop méconnues. On rapporte que peu de temps avant notre 
arrivée à Batavia , la douane de ce port s'est aperçue que des 
caisses qui , d'après la déclaration , devaient contenir du vin en 
bouteilles , étaient remplies de soieries et articles de mode , dont 
les tarifs sont bien plus élevés que ceux qui pèsent sur les^ bois- 
sons. Cette fraude avait déjà rapporté à son auteur d'assez forts 
bénéfices, pour le dédommager des pertes résultant de la confis- 
cation , qu'on a évaluée à 40,000 florins. Après cet acte déshon- 
nête , il faut convenir que le commerce français aurait mauvaise 
grâce à se plaindre des visites et des entraves qui peuvent peser 
sur lui; un navire récemment arrivé de Bordeaux, ayant 
appris la saisie des caisses , n'a pas osé tenter la vigilance de la 
douane : il est parti pour Sourabaya , où il espère débarquer 
sans encombre les prétendues caisses de vin. 

La principale industrie de Batavia est celle des distilleries 
d'arak , liqueur forte résultant de la fermentation du riz avec le 
résidu de la canne à sucre et la noix de coco. On y fabrique 
aussi des briqueteries et poteries communes. Les tanneries ne 
méritent pas d'être citées , à cause de la mauvaise qualité dé 
leurs produits. La porcelaine de Chine, très-commune, est em- 
ployée par les indigènes. 

(M. Roquemaurel.) 



NOTES. 249 

Note 3 , page 37. 

Le lendemain de notre arrivée à l'hôtel d'Europe , dès cinq 
heures du matin , nous étions debout. Cette fois nous laissâmes 
tout décorum de côté , et nous nous mîmes en route en redin- 
gottes et chapeaux de paille. Nous croyions notre costume très- 
convenable ; il était à peine six heures du matin ; hélas ! sans 
nous en douter, nous commettions une grave inconvenance , et 
nous en verrons plus tard les fâcheuses conséquences. Dans ce 
pays de luxe et de vanité , il faut , sous peine de passer pour un 
vilain , paraître en public , sanglé , sabré , botté comme pour une 
revue de l'amiral. En voiture , cela peut encore passer, mais nous 
tenions à faire usage des bonnes jambes que dame nature nous 
a départies , et l'on conviendra que la grande tenue eût été au 
moins incommode. 

Nous voulions d'abord visiter la ville européenne. Pour ce 
faire , nous prîmes en sortant de Thôtel les bords du canal il/oèVz- 
livet, le prolongeant jusqu'à sa jonction avec celui de Ryswick. 
En face de nous s'élevait un splendide et vaste édifice , construit 
avec un grand luxe d'architecture : c'est là que se réunit toute 
la bonne société de Batavia. Outre d'immenses salons destinés à 
donner des bals , l'Harmonie renferme de nombreuses salles de 
billard, des cabinets de lecture, une bibliothèque choisie ; une 
aileentière est consacrée à un cabinet d'histoire naturelle, lequel, 
entre beaucoup de choses remarquables , contient toute une 
famille d'orangs-outangs. Il est impossible de voir rien de plus 
hideux que ces animaux : sur un buste énorme que l'on se figure 
une lourde et grosse tête presque sans col ; sa face plate comme 
celle de tous les singes , est entourée d'un gros bourrelet osseux ; 
ses jambes , de six pouces de longueur au plus , sont terminées 
par d'énormes pieds plats ; que l'on ajoute à cela une paire de 
longs bras , un poil noir, rare et long , et l'on aura une faible idée 



250 NOTES. 

de ces animaux , que quelques mauvais plaisants de naturalistes 
prétendent se rapprocher beaucoup de notre espèce. Cette inté- 
ressante famille se composait du papa , de la maman , et d'un 
charmant jeune homme. 

A côté de ce somptueux édifice s'élève une miniature de pa- 
lais : c'est la résidence du gouverneur général lorsqu'il quitte sa 
magnifique habitation de Buiienzorg pour venir en ville. 
Toutes les maisons , ornées d'un élégant péristyle à colonnes et 
entourées d'un délicieux jardin qui laisse voir leurs coquettes 
façades , sont tenues avec un soin et une propreté tout hollan- 
dais ; à chaque instant on croirait voir sortir un petit temple 
grec d'un bouquet de fleurs. 

A cette heure matinale, les rues étaient pleines de monde, 
chacun allait à ses affaires ; le riche marchand , nonchalamment 
étendu sur les coussins moelleux de sa calèche , se rendait à ses 
bureaux , dans la partie de la ville la plus rapprochée de la mer;. 
Le Javanais , portant sur son épaule nue un long bambou flexible 
auquel étaient pendues deux marmites dont l'une contenait du 
riz bouillant, d'une blancheur éblouissante , et l'autre un four- 
neau sur lequel cuisaient des viandes nageant dans une sauce 
noire , s'en allait criant sa marchandise ; le Chinois , au pas com- 
passé, marchait gravement sous le parasol monstre que tenait 
son esclave , ses petits yeux brillaient de l'espoir du lucre qu'il 
comptait faire dans la journ e ; l'Arabe , au turban vert , au ca- 
fetan de soie , se rendait a la mosquée , roulant entre ses doigts 
les grains d'un gros chapelet , et une nuée de femmes et d'enfants 
se lavaient dans les eaux tièdes du canal. 

Au milieu de cette foule si différente par le langage, le costume 
et les mœurs, nous passions joyeux et la figure riante. La cuisine 
du Javanais était si appétissante que nous voulûmes y goûter ; 
le brave homme, ravi de tant d'honneur, se confondait en salu- 
tations : son riz était délicieux. 

Nous continuâmes nôtre promenade , suivant toujours les 



NOTES. 251 

bords du canal qui nous conduisit sur une grande place gazon- 
née , au milieu de laquelle s'élevait une maigre colonne surmon- 
tée d'un quadrupède que nous prîmes d'abord pour un bœuf: 
c'était un lion , et quel lion? celui de Waterloo , s'il vous plaît! 
Ces bons Hollandais , eux-aussi , veulent revendiquer leur part 
de cette sanglante journée. Ceux qui ont fait ériger ce monu- 
ment ne connaissaient certainement pas la fable du lion qui se 
■ fait vieux. 

Cette place , très- vaste , n'est pas encore achevée ; sur quatre 
faces il lui en manque deux. D'un côté sont des baraques ser- 
vant de logement aux officiers de la garnison , de l'autre un édi- 
fice prétentieux et de mauvais goût où sont les bureaux du gou- 
vernement et la poste. 

Des officiers en grande tenue se promenaient à cheval sous les 
grandes allées qui ombragent la place. Il paraît que nous por- 
tions sur la figure le cachet de la France, car beaucoup de ces 
brillants cavaliers nous saluaient , et les gamins javanais nous 
criaient , en passant à côté de nous : orang dis-donc (hommes 
dis-donc). 

Pour nous , sans nous douter le moins du monde que notre 
tenue fût déplacée , nous continuâmes gaiement notre prome- 
nade , flânant, le nez en l'air , examinant à loisir ce qui nous en- 
tourait , et nous communiquant nos réflexions sur tout ce qui 
nous frappait. 

Après a voir suffisamment admiré la place de ff^altevreeden et le 
lion de Waterloo , nous enfilâmes la première rue qui se présenta 
uevant nous , et nous fûmes tout étonnés de nous trouver tout à 
coup à deux pas d'une redoute gazonnée , entourée d'un fossé 
- qu'un enfant aurait franchi , et derrière lequel cinq pièces de 
seize nous présentaient leurs gneules béantes. Tout cela était 
propre, joli, bien tenu, mais beaucoup mieux calculé pour jouer 
au soldat que pour se défendre contre l'ennemi le plus bénin. 

Nous marchions depuis deux heures sans voir de terme à cette 



252 NOTES. 

immense ville qui, à mesure que nous avancions, se déroulait 
plus vaste et plus riante. Nous arrivâmes ainsi devant une place 
tellement grande que nous distinguions à peine les bestiaux qui 
paissaient au milieu : c'est le Kœning's Plain , la Place du Roi. 
Elle est encadrée par quatre allées d'arbres séculaires ; sur ses 
façades sont bâties de cliarmantes habitations, encore plus soi- 
gnées et plus élégantes que toutes celles que nousavionsdéjà vues. 
C'est une longue série de délicieuses maisons de campagne , 
toutes ombragées par les splendides panaches du palmier, du 
cocotier, et garnies d'un parterre composé des plus belles fleurs 
du monde. C'est le faubourg Saint-Germain de Batavia ; à chaque 
pas nous rencontrions la calèche armoriée d'un conseiller des 
Indes , d'un magistrat, ou de quelque haut ou puissant seigneur 
d'argent : nous. . . nous étions assis à l'ombre pendant que Lafarge 
et Goupil prenaient un croquis de cette délicieuse vue , pensant 
combien devait être confortable l'existence de ces nahahs hol- 
landais , et nous souhaitant réciproquement tous les trésors de 
riude , lorsque nous vîmes arriver un équipage à quatre che- 
vaux menés à la d'Aumont. Il contenait deux jeunes femmes 
charmantes, qui, de leurs jolis yeux, laissèrent tomber sur nous 
le plus dédaigneux regard qu'elles purent trouver : nous leur 
répondîmes par notre salut le plus gracieux. 

Nous sommes coulés; mais aussi qui diable va se douter qu'il 
faut -se promener à six heures du matin en habit brodé ? Pour- 
quoi toutes ces belles dames ne font-elles pas comme à bord d'un 
vaisseau , où l'on donne la veille la tenue du lendemain ? nous 
nous coucherions en grande tenue pour n'être pas pris au dé- 
pourvu ; bref, après avoir fait le tour de Kœning's Plain , nous 
rentrâmes à l'hôtel , suant sang et eau, après avoir perdu , sans 
retour, de réputation, les officiers de la marine française. 

Tous les soirs, à six heures, la bonne société se donne rendez- 
vous sur la place de Ti^altevreeden^ pour y entendre la musique 
de la garnison. C'est une espèce de Longchamps perpétuel , où 



NOTES. 253 

on lutte d'élégance et de fashion pour la toilette et les équipages. 
C'était la seule porte qui nous fût ouverte pour nous réha- 
biliter, et nous résolûmes de nous faire superbes : pantalons à 
bandes d'or, habits brodés , sabres à coquilles dorées, chapeaux 
montés ; nous avions mis toutes voiles au vent. Le peu de mal- 
heureuses barbes qui avaient résisté aux Moluques et à Célèbes, 
furent impitoyablement sacrifiées , et à six heures noua montions 
en voiture. 

La place était encombrée d'équipages , et grosse caisse, cha- 
peau chinois, cimballes faisaient un sabbat d'enfer. Les femmes , 
les hommes étaient en costume de bal ; nous, nous étions magni- 
fiques , et nous nous promenions fièrement , pestant bien un peu 
contre la chaleur qui nous accablait dans nos habits boutonnés, 
mais faisant contre fortune bon cœur 

Partout on nous avait vanté l'hospitalité de Batavia ; à Am- 
boine, àTernate, àMacassar, etc. , où nous avons été si admirable- 
ment accueillis , on nous répétait : tout ceci n'est rien , vous 
verrez à Batavia ; nous rêvions des réunions délicieuses , des 
fêtes des mille et une nuits. 

Nous n'avons pas quitté une seule des colonies hollandaises 
que nous avons visitées , sans en emporter les plus vifs sentiments 
de reconnaissance ; nous quitterons la capitale de l'Inde sans y 
laisser et sans en emporter un souvenir. 

Le moyen aussi de recevoir des gens qui arrivent sur rade avec 
des voiles réparées, qui sortent à cinq heures du matin en blouses 
et chapeaux de paille , et qui poussent l'oubli de toutes conve- 
nances jusqu'à venir à terre avec une seule épaulette ! Ce dernier 
reproche s'adresse aux enseignes de vaisseau, auxquels S. M. 
Louis-Philippe n'a pas encore jugé à propos d'en donner deux. 

C'est du moins ce qui nous a été raconté par plusieurs per- 
sonnes qui assistaient à une nombreuse réunion où il était fort 
question de nous. 

{M, Dema^.) 



254 NOTES. 

Note 4, page 37. 

C'est au delà du ff^altevreeden que commence le chemin qui 
conduit au château de Buitenzorg, C'est une route unie, et 
bordée par de jolies maisons de campagne , pendant près de 5 
à 6 milles , jusqu'au delà du fort de Mystern-Cornlis ; parmi 
les belles rues qui viennent aboutir aux deux grandes places du 
Waltevreeden et de Rœning's Plain , on peut citer celle de Prinsen- 
Laan, le chemin de Gannong-Sabarie , et celui de Tanaabou. 

Au delà du fort Mystern-Cornlis se déroule le quartier de ce 
nom, habité par les Malais du pays. C'est un but de promenade que 
je recommande à tous les voyageurs qui viendront à Batavia. Il 
faut y aller une fois, mais pas une seconde ; à la nuit tombante , 
une voiture vous y conduit en une heure , et vous assistez à des 
scènes curieuses et nouvelles. C'est dans ces ruelles étroites , 
sous ces toits en paille , au milieu de ce dédale sinueux de ca- 
banes basses et mal bâties, que vous pourrez étudier le Malais, 
le voir tel qu'il est , avec ses vices , ses appétits plus ou moins 
grossiers , et se& passions. Après le travail du jour , c'est là qu'il 
vient oublier ses peines , ses chagrins : vous le verrez jeter sur 
une table de jeu et perdre en quelques minutes ce qu'il a gagné ; 
on vous permettra même d'aller assister aux scènes les plus se- 
crètes de son existence , vous pourrez le surprendre couché sur 
une natte à côté de l'épouse d'une nuit,. et fumant silencieuse- 
ment sa pipe chargée d'opium. Plus loin , vous irez assister aux 
danses de ces femmes qui, fardées, presque nues, viendront pro- 
voquer les sens par leurs gestes, leurs poses voluptueuses, et cela, 
au milieu d'une place publique, limitée par des tables de jeu, 
des restaurateurs ambulants, des marchands de toute sorte. 
Yous remarquerez cette lampe fumeuse qui projette sa clarté 
changeante et indécise sur ces trois musiciens , petit groupe 
curieux qui mériterait à lui seul le crayon d'un Charlet , le 



NOTES. 255 

talent d'un Dantan. L'un d'eux souffle gravement dans une 
flûte à trois trous , dont les sons discordants imitent mal ceux du 
bigniou de TArmorique ; le second est aveugle , il joue cepen- 
dant du violon, mais quel violon!... C'est un assemblage de 
planches en bois blanc , à peu près de la forme de cet instru- 
ment j il y a trois cordes , et l'archet est tout simplement un 
morceau de peau mal tannée , assujettie à un bambou courbé 
en forme d'arc. Le troisième musicien est le chef de l'orchestre, 
il frappe à coups redoublés sur un gong ; sa mesure est d'abord 
lente , et même assez monotone , mais bientôt la danse dont il 
dirige la marche s'anime , lui-même s'émeut , et le voilà qui se 
met à chanter , à soupirer , à frapper avec fureur comme un 
homme dans le délire. Ses yeux sortent de leurs orbites, sa 
bouche écume , les danseuses elles-mêmes redoublent d'ardeur, 
leurs poses deviennent intraduisibles , puis un grand cri , un 
long soupir terminera cette scène bizarre qui rappelle, à quelques 
modifications près , la chicha du nègre , la danse de l'esclave de 
nos colonies. 

Comme je l'ai dit plus haut , on n'ira voir le quartier Ma- 
lais qu'une seule fois ; mais ce ne sera réellement pas sans in- 
térêt qu'on pénétrera dans cette nouvelle cour des miracles, dans 
cet antre où toutes les passions humaines sont en jeu , et se 
montrent à découvert. 

Le quartier Chinois n'a rien de commun avec celui dont je 
viens de parler : il est près de la mer , hors de l'enceinte , et à 
l'ouest de la vieille ville : un canal le sépare de cette dernière , 
mais plusieurs ponts établissent des communications faciles et 
de tous les instants. Ce campong chinois formait autrefois un 
vaste faubourg de la ville, mais cette population active et in- 
dustrieuse s'est à peu près glissée partout. Plusieurs riches négo- 
ciants de cette nation ont de jolies habitations dans le quartier 
neuf. 

J'ai visité ce campong deux fois, j'y suis allé le jour et la nuit j 



256 NOTES. 

et si le quartier Malais m'a laissé un souvenir, je puis dire que ce- 
lui des Chinois m'a vivement intéressé. 

Mais revenons à notre sujet, et disons que la population gé- 
nérale de Batavia peut aller à 60,000 âmes, sans compter la 
garnison dont le chiffre, peu connu d'ailleurs, varie trop souvent 
pour entrer en ligne. 

Sur ces 60,000, on peut compter 4,000 Européens, 20,000 
Javanais ou Malais , 30,000 Chinois , et 6,000 esclaves et 
Arabes. 

Les monuments les glus remarquables sont , dans la vieille 
ville, la douane, les magasins de la marine, les entrepôts en 
bois destinés à renfermer les récoltes de café. 

On peut encore citer une porte ou espèce d'arc de triomphe , 
qui fait face à la ville , et qui n'est qu'un beau reste de l'ancien 
château démoli par le gouverneur Daendels. 

Dans la nouvelle ville, on remarque le château de Waltevreeden 
dont j'ai parlé plus haut , la bourse, la maison de la société de 
commerce , enfin l'Harmonie , grand et magnifique monument, 
dont la fondation s'associe volontiers avec le souvenir du gou- 
verneur général Daendels. 

De même que j'ai engagé tout voyageur curieux à faire une 
promenade dans le quartier Malais, à Mystcrn-Cornlis , de 
même aussi je lui conseille une course dans celui des Chinois, 
comme une des choses les plus intéressantes à faire quand on 
vient à Batavia. 

Dans la journée , le campong chinois n'est qu'un vaste assem- 
blage de maisons plus ou moins bien construites, lîne grande 
rue le coupe en deux parties égales dans le sens de sa longueur j 
çà et là on aperçoit de petites places ou marchés qui servent 
de ronds poiiits à une infinité de nielles étroites et obscures; 
parmi lesquelles il est difficile de circuler sans perdre le fil de 
ce labyrinthe. Chaque maison chinoise est un magasin; quel- 
ques caractères écrits au-dessus dn. fronton de la porte d'entrée 



NOTES. 257 

vous indiquent la nature du commerce qui s'y fait : on peut 
d'ailleurs s'en assurer soi-même , en interrompant sans cérémo- 
nie la gravité de ce ton gros père chinois , qui , avec ses lu- 
nettes sur le nez , cherche dans ses livres de compte s'il n'a pas 
oublié quelque débiteur arriéré. 

Dans la journée , vous ne voyez que ce va-et-vient continuel 
de gens qui circulent sans tumulte , sans bruit , pour des affaires 
d'intérêt et d'argent. Quelques Européens , plusieurs jolies 
créoles peuvent s'y rendre dans leurs équipages pour faire des 
emplettes ou conclure des marchés plus importants, mais en 
somme on trouvera que l'animation manque dans cet ensemble, 
quand on aura vu ce même quartier , cette même population 
pendant les premières heures qui commencent une belle nuit 
de Batavia. 

Oh ! alors la scène change d'aspect , le grand commerce se 
retire de l'arène pour faire place à la petite industrie : le riche 
négociant se renferme dans son atrium de luxe, et pendant qu'il 
s'endormira en rêvant une augmentation de bien-être , ses ou- 
vriers , ses commis , iront oublier pendant quelques heures les 
fatigues de la journée. 

Le campong chinois s'illuminera alors de mille torches rési- 
neuses ; des marchands ambulants , avec leurs deux plateaux 
suspendus en équilibre aux extrémités d'un balancier dont le 
point d'appui sera leur épaule, inonderont les places, les rues, 
les carrefours. Eclairés par un lampion fumeux , mais aroma- 
tique , ils vous offriront des fruits , des sucreries , des pâtisseries 
de toute sorte. 

Ces maisons , basses et irrégulièrement bâties , qui bordent de 
chaque côté les ruelles étroites du quartier , s'ouvrent alors à 
deux battants ; des lanternes en papier peint , des lampes aux 
formes bizarres éclairent ces rues tout à l'heure silencieuses, et 
vous voyez autant de restaurants où vous pouvez vous reposer 
à votre aise , manger selon votre plaisir : tout cela est propre , a 
VII. il 



258 NOTES. 

quelque chose d'appétissant. Un Chinois à l'air facétieux et de 
bonne mine se trouve à la porte, devant un vaste réchaud : c'est 
le cuisinier à deux mentons, au ventre rebondi ; il est là, fier de 
son métier, avec un sourire amical pour ses habitués et provo- 
cateur pour ceux qui n'ont pas essayé de son art culinaire. Dans 
le fond j des tables en bois rouge , garnies de convives à la mine 
sérieuse, aux longues queues tressées, offrent des groupes déli- 
cieux à tous ceux qui aiment à prendre la nature sur le fait. 

Puis , quand on a assez vu ce tableau , il faut aller sur une 
des places publiques. En passant , on s'arrête quelque temps de- 
vant une façon de grand hangar sous lequel se débattent une 
centaine de musiciens : c'est un concert chinois. Il y a là toute 
une harmonie de gongs , de tams-tams_, frappés en cadence, de 
flûtes criardes , de violons mal accordés ; c'est un concert de 
damnés , et il y a quelque chose de vraiment diabolique dans 
l'expression de toutes ces figures qui se tordent de cent manières 
sous l'influence d'un si abominable tapage. 

Mais voici une autre scène. Voyez cette petite échoppe en 
planches mal jointes avec ce transparent en étoffe légère j deux 
pauvres lampions l'éclairent à peine , et vous n'entendez sortir 
de cet antre mystérieux qu'un faible bruit. Il y a un sentiment 
d'humilité dans ce seul gong frappé de temps en temps , et dans 
cette voix cassée qui récite comme une espèce de prologue dont 
je ne puis deviner la significatiorv Cet appel , si toutefois ça en 
est un , paraît cependant avoir une certaine influence; chacun 
s'arrête , le pauvre comme le riche , l'homme affairé aussi bien 
que le flâneur ; on se groupe autour de cette pauvre case de- 
vant laquelle on passait tout à l'heure sans y faire attention , 
et vous voyez , à la manière dont chacun des spectateurs se 
dispose à écouter, qu'il va se passer quelque chose d'intéressant. 
Faites-y comme les autres une pose convenable, car c'est le Séra- 
phin de Batavia , c'est une scène d'ombres chinoises, à laquelle 
vous allez assister. Après avoir écouté quelque temps ces sons 



NOTES. 259 

gutturaux du maître Jean chinois , si vous trouvez un honnête 
flâneur qui soit assez complaisant pour vous en expliquer le sens, 
vous apprendrez comment un mandarin sait rendre justice à 
trois femmes qui se plaignent de n'avoir qu'un seul et unique 
mari pour les guider dans le sentier de la vie. Puis vous vous 
amuserez ensuite à examiner une à une toutes les figures de vos 
voisins , et si vous ne passez pas un délicieux quart d'heure en 
contemplant toutes ces têtes à longues queues sur lesquelles 
les propos souvent graveleux du maître Jean répandent un air 
de joyeuseté et de béatitude , c'est que vous êtes indigne d'xme 
pareille rencontre. On retrouve là tous les caractères qu'on a pu 
examiner sur les boulevards de la capitale de France , alors que 
les facéties d'un Bobèche de tréteaux font rire en même temps le 
riche qui va dîner, le pauvre qui ne peut en dire autant, et 
l'humble fantassin qui , les mains derrière le dos , attend le 
coup de baguette de la retraite. 

Maintenant, si vous avezT l'humeur tragique , vous pousserez 
votre promenade un peu plus loin , jusqu'à une petite place au 
milieu de laquelle s'élève un théâtre beaucoup plus grand que 
celui dont je viens de parler. Pour le moment , la scène n'est 
éclairée que par les éclats incertains et blafards d'une tige de 
Phormium qui brûle dans un vase rempli d'huile. Cependant 
vous distinguez assez les objets pour comprendre que ces deux 
grands fauteuils en cuir rouge et ces tentures grossièrement 
badigeonnées doivent représenter l'intérieur d'un appartement. 

Mais voici qu'un vieux Chinois vient ranimer la lampe , il en 
allume une seconde , et il a soin de les placer sur le bord du 
théâtre , de manière à éclairer convenablement le jeu des ac- 
teurs. Ces préparatifs terminés, il va s'asseoir à gauche sur un 
méchant escabeau, et commence avec un incroyable sang-froid 
une harmonie de gong et de flûte. Cet homme compose l'or- 
chestre à lui tout seul , et il y met un zèle remarquable. 

Enfin la pièce commence : c'est sans doute quelque chose de 



260 NOTES. 

bien tragique, car les actrices pleurent , se lamentent et se déses- 
pèrent sans trop- se fatiguer pourtant. Il y a dans tout cela, un 
mandarin, un mari, un amant et des femmes, mais je ne puis 
comprendre le sujet de la pièce. Ce qu'il y a de plus amusant , 
c'est d'entendre la voix perçante et nasillarde des artistes. Cessons 
me rappellent un peu ce que je m'efforçais de produire autrefois 
en me pinçant le nez pour imiter l'accent de mon vieux profes- 
seur d'écriture. 

En somme, je'préfèrede beaucoup les ombres chinoises: quand 
on a assisté à toutes ces scènes qui valent cent fois mieux que 
tout ce qu'on en peut dire, il ne reste plus qu'à entrer chez un 
brave et digne Chinois qui tient un restaurant, presque vis-à-vis 
le théâtre tragique ; on lui demandera de la bière et il vous ap- 
portera à souper, mais avec un air si insinuant, si hospitalier, 
que vous finirez par manger ses chevrettes délicieuses, son pois- 
son frais et un pauvre petit plat de tripang préparé. Ce dernier 
ragoût rappelle assez celui qu'on fait en Provence avec le poulpe 
de la Méditerranée. 

Maintenant si vous aimez le scandale, vous pourrez, pour ter- 
miner vos études de mœurs, pénétrer dans un lieu de mystères et 
de ténèbres dans lequel le Chinois plébéien va chercher pour une 
faible somme l'ivresse des sens et le déhre de l'opium ; de sembla- 
bles scènes sont intraduisibles. 

{M. MarescoL) 

Note 5, page 37. 

Je descendis à l'hôtel de Provence, autrefois le meilleur, mais 
aujourd'hui le plus mauvais de la ville, et j'eus beaucoup de 
peine à y trouver une chambre , l'ayant trouvé envahi par une 
quinzaine des officiers de l'expédition. Il était facile de s'aper- 
cevoir au tapage infernal dont retentissait la maison que 
des Français y avaient établi leur domicile j les uns chan- 



► 



NOTES. 2C1 

talent, d'autres s'appelaient à tue-tête et se racontaient d'un 
côté de l'hôtel à l'autre les événements de la veille et de la 
nuit. Quoique ma présence ne vînt pas ajouter beaucoup au 
bruit, elle servit du moins à le faire augmenter pour un mo- 
ment , toutes les têtes se mettant à la fois aux fenêtres pour 
m'interpeller sur les événements de la rade : bref je m'installai et 
fis chorus avec la masse. Dans la matinée je pris de nouveau une 
voiture pour aller rendre ma visite au contre-amiral Lucas, com- 
mandant supérieur de la marine; je l'avais connu autrefois au 
Brésil, et depuis , je lui avais été envoyé en parlementaire après 
la prise de la citadelle d'Anvers à deux lieues de laquelle il com- 
mandait Tescadre hollandaise. N'ayant trouvé que Madame Lu- 
cas, femme d'un certain âge, mais très-aimable, je me détermi- 
nai à pousser jusqu'au palais où je trouvai l'amiral. Cet excellent 
homme me reçut avec une grande cordialité, mais il m'apprit à 
mon grand déplaisir qu'il devait partir le surlendemain, ce qui 
me priva de la seule maison dans laquelle j'eusse pu trouver 
quelque agrément. 

Après le dîner, je montai dans ma voiture pour faire une 
promenade au Kœning's Plain , ou nous ne vîmes pas d'autres 
voitures que les nôtres, quoiqu'on nous ait dit que toutes les no 
tabilités s'y trouvaient chaque jour. Notre promenade nous 
conduisit d'abord au palais de Waltevreeden, vaste bâtiment rec- 
tangulaire, sans aucune grâce, flanqué de deux petits pavillons 
mesquins. Ce palais avait été construit pour servir d'habitation 
de ville au gouverneur. Mais M. Van den Capelle n'ayant pas 
voulu l'habiter, il y fit transporter tous les bureaux des diverses 
administrations de la colonie , destination qu'il a conservée de- 
puis. De là nos cochers nous conduisirent à un café éloigné des 
habitations, où nous retrouvâmes la rapacité des Bataviens dans 
toute sa force. Je me souviendrai toujours de mon étonnement 
lorsque pour une tasse de thé et 7 bouteilles de bière on eut l'au- 
dace de me faire payer 25 francs. (M. Montravel.) 



262 NOTES. 

Notée, page 37. 

Sur les terres basses qui encadrent la rade de Batavia , Toeil 
cherche en vain les édifices ou les monuments qui indiquent 
l'emplacement de la métropole des possessions hollandaises dans 
rinde. A la distance qui sépare le rivage du mouillage des na- 
vires , il est impossible d'apercevoir la grande ville. De grands 
navires réunis en groupes , le mouvement des praos qui sil- 
lonnent incessamment les eaux basses et décolorées de cette 
vaste baie , décèlent seuls le voisinage d'un grand centre de 
commerce 

La journée du 10 juin est signalée par l'arrivée de plusieurs 
gros navires hollandais , qui saluent de 8 ou 9 coups de canon 
le stationnaire qui leur en rend 5. Ces arrivages donnent une 
nouvelle animation à l'aspect de la rade ; la vue de cette activité 
est réellement intéressante pour ceux qui comme nous, ont passé 
une si longue période de temps dans une navigation paisible, dans 
des mers solitaires et presque ignorées ; je passe une grande 
partie de la journée à bord et je ne descends à terre que vers le 
soir ; m'étant fait conduire à l'hôtel de Provence, rendez-vous 
général des officiers des deux corvettes, je vais ensuite en com- 
pagnie de quelques personnes visiter le quartier et le théâtre 
chinois 

Après avoir erré dans les détours obscurs des rues qui for- 
ment le quartier des enfants du céleste empire, notre voiture 
de louage nous déposa sur le bord d'un cours d'eau , traversé 
par un fragile pont en bois , en face duquel s'élevait sur une 
petite place le f^oyang Tchina, le théâtre que je désirais voir. 
Une baraque élevée sur de grands tréteaux composait l'édi- 
fice ; elle tournait le dos à la rivière et contenait une scène pe- 
tite , étroite , n'ayant pour toute décoration qu'une table, un 
fauteuil et une porte pratiquée au fond_, dans un angle. L'éclai- 



NOIES. 263 

rage était des plus économiques ; deux lampes en faisaient tous 
les frais. La représentation était déjà commencée depuis long- 
temps. La troupe était uniquement composée de femmes ; des 
barbes postiches et des masques servaient à les déguiser lors- 
qu'elles remplissaient des rôles d'hommes. La pièce qu'elles 
jouaient était mêlée de chants ; elle abondait en situations pa- 
thétiques : voici quelques-unes des scènes auxquelles j'ai 
assisté. 

Un homme en habit chinois de cérémonie , parlait à un ac- 
teur vêtu moins richement , sur un ton déclamatoire, aigu et 
monotone. Ce confident se prosterna à plusieurs reprises , s'age- 
nouilla, secoua ses manches en étendant ses bras par un mouve- 
ment particulier qui doit avoir une signification , puis s'adressa 
au pubhc pour lui donner sans doute des explications nécessaires 
à l'entente de l'action scénique. Il fit ensuite le geste d'un 
homme qui monte à cheval , et sortit en simulant le galop d'un 
cheval, 

La scène resta alors silencieuse. On attendait le retour de 
l'envoyé, qui revint au bout de quelque temps accompagné d'un 
personnage vêtu d'un costume particulier et coiffé d'une espèce 
de mitre. Tous deux firent le geste de descendre de cheval, 
et consacrèrent plusieurs minutes à faire de longues prosterna- 
tions devant le premier personnage resté muet sur la scène et 
qui évidemment était un mandarin de haut parage. Après ces 
cérémonies d'étiquette , de longs discours et des chants plus 
longs encore , occupèrent l'attention de la foule compacte des 
Chinois qui se pressaient debout aux abords du théâtre, dans 
un silencieux recueillement ; une expression de satisfaction par- 
faite rayonnait sur toutes ces physionomies plates , presque 
dépourvues de proéminence nasale , dans ces yeux obliques , à 
demi-clos , qui sont le type de cette race ; l'assemblée présen- 
tait le coup d'œil le plus bizarre qu'on puisse imaginer. Per- 
sonne n'était assis , car il n'existait aucun siège mis à la dis- 



26V NOTES. 

position des speclateurs , placés en plein vent , et qui tout en 
suivant les péripéties de la pièce, pouvaient fumer, boire et man- 
ger en toute liberté. Aucune exclamation, aucune marque d'ap- 
probation' ne venait interrompre le dialogue des acteurs. Le 
public restait calme et impassible. 

Je suppose que le nouvel acteur introduit sur la scène repré- 
sentait un astrologue , car souvent il montra des étoiles qui 
brillaient au-dessus de l'assemblée , et il finit par remettre au 
principal acteur de la pièce un parchemin singulièrement plié , 
qui contenait sans doute un horoscope. Il passa encore plus de dix 
minutes à accomplir de minutieuses salutations, puis il s'éloigna. 

Aussitôt le mandarin (je lui donne à tout hasard ce titre) ou- 
vrit le parchemin avec anxiété ; sa main trembla, sa démarche 
devint saccadée , puis poussant un cri il se laissa tomber avec 
art et un abandon complet sur le fauteuil placé dans le fond. 
Une scène pathétique au plus haut degré suivit cette chute. Des 
pleurs , des gémissements , des plaintes furent articulés , dé~ 
claiiiés où chantés ; et comme cette scène menaçait de durer 
longtemps encore , nous nous éloignâmes pour visiter les envi- 
rons du théâtre. 

Près de là, se trouvait une autre baraque où la foule se 
pressait aussi. Là aussi elle était silencieuse , mais quelle diffé- 
rence d'aspect ! Sur une longue table , des dés renfermés dans 
des boîtes, servaient à un jeu de hasard tenté par un nombre 
considérable de joueurs. Des monceaux de monnaies de cuivre 
et souvent d'argent changeaient à chaque instant de proprié- 
taires. Le moindre bruit s'entendait au milieu du profond silence 
qui pesait sur cette table , autour de laquelle se pressait une 
foule avide , malgré une chaleur extrême. On étouffait. Parfois 
de soudaines contractions agitaient convulsivement les traits de 
ceux qui perdaient et attestaient la violence des émotions qu'ils 
éprouvaient. Parmi les joueurs, on remarquait quelques Malais 
et un Javanais. 



NOTES. 265 

Nous quittâmes bientôt cette enceinte pour visiter les restau- 
rants chinois qui l'avoisinent , où la cuisine faite en plein air 
permet de voir de l'extérieur les mystères culinaires qui s'y 
pratiquent , et les ingrédients qui y sont employés. En général 
ils révoltent le goût européen ; ce sont des mélanges informes , 
des objets repoussants , tels que de longs vers blancs , des ha- 
chis de couleur douteuse, des mets où l'on ne peut distinguer la 
forme première des aliments , des plats salement préparés. Ce- 
pendant la curiosité l'emporta sur notre répugnance , et , guidés 
par un Hollandais au fait des habitudes de ces lieux, et sur l'éloge 
qu'il nous fit de certaines préparations non suspectes , nous 
allâmes nous asseoir dans une salle exiguë , où les meubles, de 
fabrique et de forme chinoise , ne prévenaient pas en faveur de 
l'établissement, car ils étaient malpropres et mal tenus. 

Près de nous se trouvaient deux Chinois attablés , buvant 
force rasades de vin , et se bourrant de riz à l'aide d'une seule 
baguette de bois. Nous étions assez curieux de savoir comment 
ils allaient s'y prendre pour porter à leur bouche les grains de 
riz placés devant eux ; nous en étions aux conjectures, et nous 
ne devinions pas trop la méthode qu'ils devaient employer. Ils 
déjouèrent nos suppositions, car, au lieu de faire preuve 
d'adresse comme nous nous y attendions , ils rapprochèrent 
simplement le plat de leurs lèvres, et à l'aide du bâton, ils 
fourraient dans leur bouche l'aliment qu'il contenait. Ils parais- 
saient jouir d'un admirable appétit. 

Ce spectacle n'était pas fait précisément pour dissiper nos pré- 
ventions à l'égard de la cuisine chinoise. Cependant, sur les ex- 
hortations et les éloges de notre guide , qui avait fait un choix 
convenable , et après avoir exploré du regard les mets qui nous 
furent présentés , nous nous décidâmes à y goûter. La première 
bouchée rétablit la confiance ; ils étaient fortement épicés , mais 
agréables au goût. Novices dans les habitudes du service chinois, 
nous fûmes fort embarrassés pour nous servir de nos petits 



266 NOTES. 

plats , et des baguettes placées devant nous , mais on vint à 
notre aide en nous apportant des fourchettes , placées en réserve 
pour les convives européens. Il paraît que la population hollan- 
daise de Batavia ne dédaigne pas de venir visiter ces restaurants, 
où certaines préparations jouissent d'un grand renom. 

Avant de quitter le campong chinois , nous retournâmes au 
théâtre. La représentation continuait , mais elle avait tourné au 
tragique. On voyait trois femmes éplorées poursuivies par un 
homme qui les menaçait avec un sabre. Elles pirouettaient sur 
elles-mêmes , en simulant un grand effroi , et en poussant des 
cris lamentables ; leur farouche persécuteur imitait leurs mou-- 
vements en roulant des yeux féroces ; après quelque temps passé 
dans ces contorsions, il finit par les tuer. Certes, à en juger 
par cet échantillon , les Chinois se trouvent au niveau des lu- 
gubres péripéties de Fart dramatique en France. 

On m'a assuré que certaines pièces représentées sur ces 
théâtres , durent souvent tout un mois. Elles retracent l'histoire 
de tout un règne . et embrassent quelques fois une période de 
temps plus longue encore. Je ne sais jusqu'à quel point cette 
assertion est fondée , car l'Européen qui m'a communiqué ces 
détails , ne connaissait point lui-même le chinois. D'après la 
même personne , les femmes qui remplissent exclusivement les 
rôles de ces pièces , sont des Malaises qui ont appris le chinois , 
sous la direction des personnes qui les élèvent pour cet état» 
L'île de Bali paraît avoir le privilège de fournir un grand 
nombre de ces actrices , qui , comme partout , trafiquent de 
leurs charmes , et qui, lorsqu'elles sont jolies , en retirent des 
sommes considérables. La condition d'actrice ne paraît pas 
dégrader les femmes qui l'exercent ; les femmes jouissent d'ail- 
leurs d'une très-faible considération dans la société chinoise. 
Au contraire , les actrices sont recherchées , et on a vu souvent 
de riches marchands les épouser. Les représentations du théâtre 
n'ont lieu qu'à certaines époques. Leurs frais sont supportés par 



NOTES. 267 

les Chinois opulents de la ville , qui se cotisent dans ce but , 
à l'e'poque des grandes fêtes religieuses , ou à Toccasion de ré- 
jouissances particulières. Le gouvernement hollandais impose^ 
ces représentations d'un droit qui atteint, m'a t-on dit, le chiffre 
de deux cents florins. 

Les gestes des acteurs ne varient pas dans tout le cours du 
dialogue. Elever les bras , les baisser lentement par un mouve- 
ment subit , replier la manche flottante de leurs robes sur le 
bras , accomphr force salutations dans toute la rigueur du céré- 
monial , les comprennent presqu'en entier. La diction est aussi 
disgracieuse que monotone pour nos oreilles. Le ton est criard, 
aigre et discordant. La langue chinoise contient un grand 
nombre de consonnances nasales qui la rendent désagréable et 
disgracieuse.... 

Ce soir on me conduit , ainsi que quelques-uns des officiers 
de l'expédition, dans un lieu où les Chinois vont fumer l'opium. 
Nous nous faisions une autre idée de cet établissement qui n'a 
pas de nom dans les termes honnêtes de la langue ; là les scènes 
les plus repoussantes s'offrent aux regards des curieux. De 
petites chambres divisent l'édifice, en autant de compartiments, 
où des femmes attendent les fumeurs dont elles partagent la 
passion. On nous a montré un couple plongé dans une ivresse 
complète, et je me rappellerai toujoui-s l'air égaré, la contenance 
effarée de ces deux individus. Le Chinois paraissait plongé dans 
une sorte de béatitude particulière. Il proférait des mots sans 
suite, ses yeux se promenaient sur nous sans s'arrêter , il parais- 
sait étranger à ce qui se passait autour de lui , et comme absorbé 
dans la contemplation d'objets invisibles pour nous. Cette ivresse 
est moins dégoûtante que celle du vin, mais plus effrayante. 
La physionomie paraît moins abrutie, les traits épanouis 
respirent la félicité, mais en les examinant de près , il me sem- 
blait découvrir une expression étrange de joie et de tristesse. 
L'ceil semblait dilaté sous sa paupière alourdie ; et lorsque le fu- 



M8 NOTES. 

iiieur ouvrait les yeux, son regard, effaré comme je n'en 
ai pas vu ailleurs , était empreint de stupidité et d'effroi. Je ne 
puis mieux rendre mon impression , qu'en disant qu'il me sem- 
blait voir à travers la figure jeune de cet homme, une autre 
physionomie de vieillard, ou comme si une étoffe transparente 
la voilait en partie. 

Il existe à Batavia un grand nombre de pareils lieux d'un 
plus bas étage, mais beaucoup plus vastes. Le plus considérable 

1. vjA.A.X11. 

est celui qu'on nomme « Mystern Cornlis, » véritable bouge sur 
une plus vaste échelle , où chaque soir se rue la populace de 
l'immense ville. Les soldats de la garnison, Javanais, Malais et 
bourgeois , toute la basse classe en un mot , s'y livre à une dé- 
bauche publique. Je n'ai point vu ce lieu , mais ce qu'on m'en 
a rapporté dépasse ce qu'on peut imaginer dans ce genre. 

Les effets produits par l'ivresse de l'opium nécessitent l'em- 
ploi d'une police nombreuse et vigilante. Des gardes indigènes 
sont aux abords de ces maisons, placés dix par dix, de distance 
en distance ; ils sont armés de lances et de fourches garnies à l'in- 
térieur de pointes placées en sens inverse de l'ouverture de cet 
instrument , qui sert à arrêter les voleurs et les fumeurs d'opium 
en fureur. Ils saisissent au passage le délinquant par le cou, ou 
lui lancent la fourche dans les bras ou dans les jambes ; celui-ci 
une fois atteint , ne peut plus se dégager des épines qui le clouent , 
sans y mettre un certain temps qui suffit pour permettre aux 
gardes d'arriver et de le conduire en lieu de sûreté ou de le tuer 
sur place, s'il est trop furieux, ainsi qu'ils en ont l'autorisation 
envers les fumeurs qui, selon l'expression consacrée, courent 
un mak. L'emploi de cette fourche est cruel, il doit blesser gra- 
vement ceux qu'elle atteint , mais on doit avouer que ce moyen 
est parfait pour arrêter la rage meurtrière des fumeurs en dé- 
lire ou qui feignent de l'être , comme on en a eu la preuve dans 
quelques cas. 

Outre sa garnison^ Batavia possède une garde civique dont 



i 



NOTES. 269 

les règlements sont strictement observés. On nous a montré un 
jeune homme qui venait de subir quelques jours de prison pour 
avoir manqué l'exercice. Les manœuvres de cette garde ont lieu 
le soir, dans une place fort étendue, et rien n'est plus amusant 
que le spectacle de cette parade. Chaque milicien s'y rend en 
voiture, accompagné de cinq ou six esclaves malais portant son 
équipement guerrier ; chacun d'eux est pourvu d'une pièce de 
cet armement , et suit au pas de course la voiture de son 
maître. Les voitures placées sur une longue file, attendent la 
fin de l'exercice qui ne laisse pas que d'être pénible sous un pa- 
reil climat , pour reconduire les soldats citoyens à leur domicile. 
Les officiers de la garnison appliquent aussi cette méthode aux 
exigences du service; forcés d'être toujours en uniforme , gêne 
excessive sous une température aussi élevée , ils ont du moins la 
faculté de faire porter leurs armes par un groom 5 c'est du moins 
ce que j'ai vu pratiquer à un officier d'artillerie logeant comme 
nous à l'hôtel de Provence.... 

Le terme de notre voyage s'approche. Nous partons dans deux 
jours et pour ma part je n'en suis pas fâché. L'accueil qu'on 
nous a fait à Batavia a été en général très-froid. Habitués par 
nos précédentes relâches dans les colonies hollandaises à recevoir 
des témoignages d'une affectueuse cordialité , qui nous ont laissé 
de si bons souvenirs, notre réception dans la métropole a dû 
attirer notre attention. Aucune invitation ne nous a été adres- 
sée ; aucune fête n'a été organisée à notre intention , comme 
cela avait eu lieu ailleurs. Personne de nous ne s'en plaint du 
reste, car délivrés des entraves des réceptions de cérémonie, 
nous n'avons eu que plus de loisir pour nous livrera des distrac- 
tions moins assujettissantes , et peut-être , par cela même , plus 
agréables. L'hôtel de Provence est devenu un centre de réunion 
où nous avons oublié pendant quelques heures les longues pri- 
vations du passé et la perspective prochaine des privations à 
venir. Ces instants se sont écoulés rapidement et ont été accom- 



2Î0 NOTES. 

pagnes de l'étourdissement des joies de courte durée. On peut 
aisément se figurer le mouvement et le bruit occasionnés par 
l'invasion subite d'une vingtaine d'officiers , reclus depuis long- 
temps entre les murailles étroites d'une prison mobile, au 
milieu des paisibles habitués de cet établissement. Parfois je me 
prenais à plaindre les habitués de l'hôtel , si calmes avant notre 
arrivée. 

On nous a bien dit que les souvenirs qui se rattachent au 
passage de la frégate V^rtémise , sont la cause première de la 
réception froide qui nous a été faite , et que la société de Ba- 
tavia avait été piquée de voir paraître les officiers de cette fré- 
gate en costume négligé à un bal du gouverneur ; mais ce motif 
n'est pas admissible ; il ne peut avoir de fondement : ce serait un 
exemple sans précédent dans les habitudes de notre marine. La 
cause véritable provient , à ne pas en douter d'après les asser- 
tions de personnes dignes de foi , des menées d'un personnage 
de la ville ,'qui , on doit regretter de le dire , est un Français. 
Il paraît que cet individu , froissé dans sa susceptibilité , je ne 
sais trop comment, a mis tout en jeu pour décrier ses compa- 
triotes. Il a été l'un des plus ardents détracteurs des officiers de 
VArtémise ; il s'est ensuite prévalu de l'état où une longue et 
pénible navigation avait réduit nos corvettes au moment de leur 
apparition sur la rade , pour décrier notre expédition et pour 
conclure qu'on ne pouvait concevoir une bonne opinion de ses 
travaux-, puisque la mer avait rongé le cuivre et que les vents 
avaient nécessité de rapiécer les voiles. 

Voici maintenant l'histoire de cet homme. Les rapports les 
plus favorables le dépeignaient comme un employé subalterne 
du Jardin des Plantes de Paris , envoyé dans l'Inde avec la mis- 
sion de récolter des objets d'histoire naturelle, et qui, en débar- 
quant sur les rives de Java, était parvenu par des voies obscures 
qu'on n'avoue pas ordinairement, à obtenir une place élevée 
dans la direction du musée de Batavia et des fonctions occultes 



NOTES. 271 

qui lui attiraient plus de crainte que de considération. D'autres 
informations le représentaient comme un industriel arrivé on 
ne sait d'où, en compagnie d'un éléphant ou d'un rhinocéros 
qu'il montrait , avec l'accompagnement obligé du tutu boun- 
haun d'un orchestre de foire , et qui , à force de souplesse et 
de le mot répugne à écrire, était parvenu à obtenir des émo- 
luments considérables, une position scientifique officielle et une 
position secrète, qui lui assurait l'oreille du gouverneur général, 
dont la position souvent difficile demandait des renseignements 
minutieux et l'emploi d'une police active. Quoi qu'il en soit , il 
est fort heureux pour lui que les officiers de l'expédition n'aient 
appris que fort tard ses menées , car il aurait pu lui en coûter. 
Ces détails peuvent expliquer la réserve de la société de Batavia 
à notre égard ; et s'il est pénible de voir un Français se livrer à 
des actions aussi répréhensibles , on conçoit aussi de quel senti- 
ment on doit le flétrir. 

(M. Desgraz.) 

Noté 7 , page 100. 

Nous nous rendîmes chez M. BalestieTy négociant et consul 
américain j nous savions avec quelle cordialité il avait reçu les 
officiers de VArtèmise et ceux de la Bonite qui nous avaient pré- 
cédés , et nous étions instruits de l'accueil qu'il s'était empressé 
de faire , la veille , à quelques personnes de l'expédition qui 
étaient descendues à terre. Nous trouvâmes un homme de par- 
faites manières , d'une conversation variée et instructive , d'au- 
tant plus intéressante pour nous , qu'il parlait le français avec 
une grande facilité ; il nous combla d'honnêtetés pleines d'affec- 
tion et de franchise, et se mit, dès le début, à notre entière 
disposition pour tout ce dont nous pourrions avoir besoin. Sa 
femme et son fils s'unirent à lui pour nous rendre agréables le 
peu de jours que nous devions consacrer à cette relâche. Après 
quelques heures qui s'écoulèrent rapidement au milieu de cette 



272 NOTES. 

bonne famille , nous acceptâmes la proposition que nous fit le 
consul de monter en voiture et d'aller visiter une plantation de 
cannes à sucre dont il était le créateur, et qui réussissait envers 
et contre tous ceux qui n'avaient cessé de lui crier aux oreilles 
qu'une pareille spéculation était inexécutable dans un pays dont 
le sol ingrat, bien reconnu n'être susceptible de presque aucune 
culture, devait, surtout, se montrer rebelle à celle qu'il entre- 
prenait. Ne se laissant pas intimider par ces pronostics qui n'a- 
vaient aucun fondement, et jugeant d'une mani'ère toute dif- 
férente, d'après son expérience et l'examen qu'il avait fait, il 
avait poursuivi son idée et n'avait pas craint de se mettre à 
l'œuvre j aujourd'hui il a planté et défriché un millier d'acres 
de terrain, qui sont en plein produit, et garnis de belles cannes 
qui lui assurent le dédommagement de ses peines , de ses efforts 
et de ses dépenses. Il a même l'intention d'agrandir sa propriété, 
et de la pousser par la suite jusqu'à dix mille acres. En voyant 
un pareil résultat, les préventions n'avaient pas tardé à s'é- 
teindre , et déjà se montraient des imitateurs parmi ceux qui , 
au commencement , s'étaient déclarés les plus hostiles et avaient 
prédit la ruine complète de l'audacieux entrepreneur. 

La compagnie anglaise, maîtresse du sol de Sincapour, laisse 
pleine et entière liberté de faire des défrichements et des plan- 
tations ; elle se contente de prélever un fort minime tribut , et 
cela seulement après les cinq premières années _, durant les- 
quelles elle n'exige rien ; mais aussi , jusqu'à présent , elle n'a 
livré aucun contrat de concession et n'a assuré aucune garantie 
aux défricheurs , qui n'en continuent pas moins leurs travaux 
sans crainte et sans inquiétude. Il me semble qu'à leur place je 
ne me laisserais pas aller à la même tranquillité, et que je cher- 
cherais à me mettre en garde contre le cas où , se ravisant et 
déclarant qu'elle n'a jamais entendu se dessaisir du droit de 
propriété , elle viendrait à imposer telles charges et telles condi- 
tions qui lui paraîtraient convenables. 



NOTES, 273 

En rentiant à bord sur les dix heures du soir, nous fûmes sur- 
pris d'apprendre que M. de Courvoisier^ évêque de Nilopolis , et 
attaclié aux missions étrangères , avait envoyé son vicaire pour 
nous complimenter sur notre arrivée ; nous ignorions la pré- 
sence à Singapour de ce dignitaire ecclésiastique , et le lende- 
main nous nous disposions à lui rentre visite , lorsque nous le 
vîmes arriver lui-même. Après s'être arrêté quelques instants 
sur V astrolabe , il vint également sur la Zélée , et reçut à son 
départ un salut de neuf coups de canon de chacun des deux na- 
vires. Il n'était que depuis peu de temps dans cette colonie , et 
résidait antérieurement à Siam, qu'il n'avait quitté que lors- 
qu'il avait pu y laisser un coadjuteur à sa place. Nous accep- 
tâmes une invitation à déjeuner qu'il nous fit pour le jour sui- 
vant, et là, la connaissance étant commencée, nous punies 
converser plus à l'aise ; nous trouvâmes dans monseigneur l'é- 
vêque un homme agréable , instruit , entièrement dévoué à son 
mandat, et par cela même , un peu intolérant. Par un malen- 
tendu, il ne voyait pas M. Baïestier, qu'il reconnaissait, néan- 
moins , comme s'étant toujours montré disposé à rendre service 
à ses prédécesseurs, et il épiait, nous dit-il, la première occa- 
sion favorable pour faire connaissance avec ce consul. M. le 
commandant d'Urville fit naître immédiatement cette circon- 
stance en les réunissant tous les deux chez lui , le lendemain 
1" juillet, et établit entre eux des relations que j'ai tout lieu de 
penser ne devoir jamais être bien intimes. 

La place de Singapour, pleine d'activité et de vie à l'époque 
où arrivent les jonques de la Chine , offrait peu de mouvement 
lors de notre passage ; d'après tout ce que j'avais entendu dire 
sur cette colonie qui était un vaste entrepôt de tous les produits 
de l'Inde et de la Chine , je m'attendais à voir et à admirer ; je 
fus désappointé lorsque demandant des objets d'arts et d'indus- 
trie chinoise , l'on ne me présenta que des choses de rebut et 
dune qualité très-inférieure, donnant pour raison que nous 
VII. 18 



274 NOTES. 

étions arrivés , ou trop tard , ou trop tôt , et que ces articles qui 
abondaient lors de l'arrivée des navires , étaient promptement 
exportés ; il fallut bien agréer ces motifs , et ne nous en prendre 
qu'à notre maladresse d'être venus en temps inopportun. 

Nous fûmes fâchés d'avoir acheté notre biscuit à Batavia ; il 
était de mauvaise qualité y tandis que pour le même prix , nous 
en eussions eu d'excellent dans cette colonie , où s'approvision- 
nent tous les navires qui font les voyages de la Chine. Sans être 
très- abondantes , les provisions fraîches ne sont pas très-chères 
à Singapour; les poules, par exemple, n'y coûtent que trois 
piastres la douzaine j le poisson y est commun ; les bananes et les 
ananas couvrent les marchés ; les communications avec la rade 
deviennent très-faciles , au moyen de légères barques gondolées 
qui se louent deux roupies par jour , et se tiennent constamment 
à vos ordres. 

(M. Jacquinot.) 

Note 8, page 100. 

Pétais déjà venu à Singapour en 1824 : à cette époque cette 
ville commençait à peine à s'élever , mais on pouvait juger à 
l'activité qu'y développaient les Chinois et les Indous, qui com- 
mençaient à y affluer, combien ses progrès seraient rapides, 
surtout avec le système de liberté qui présida à sa fondation ; 
j'y trouvai tant de changements que je reconnus à peine ce que 
j'y avais vu alors, car des quartiers populeux s'étaient élevés 
sur un sol qui venait à peine alors d'être dépouillé des arbres 
qui le couvraient : la forêt voisine, qui s'étendait alors pres- 
que jusqu'au port, offrait à la vue, du côté delà mer, des 
défrichements très -étendus et de jolies maisons de cam- 
pagne ; je reconnus cependant le petit monticule qui domine la 
ville, situé à un quart de lieue de la mer, où s'élève la résidence 
du gouverneur , qui occupe la position qu'on donnerait à une 
citadelle , si on voulait changer cette ville de paix, de commerce 



NOTES. 275 

€t de liberté en une position militaire , car cette hauteur en 
serait alors la clef, puisqu'elle n'est dominée d'aucun côté à 
une portée de canon. 

On ne peut guère appeler une ville , la réunion de belles ha- 
bitations entourées de jardins qui occupent une grande étendue 
de la plaine sur la rive opposée du port ; quoiqu'il y ait un tracé 
régulier de rues, c'est plutôt un faubourg composé de mai- 
sons de campagne disséminées comme celle du quartier neuf à 
Batavia : elles ont toutes un caractère particulier qui rappelle 
celles de l'Hindostan , et les nombreuses voitures qu'on rencon- 
tre à chaque instant dans ces rues, diffèrent tout à fait par leurs 
formes de celles d'Europe , et ressemblent à des palanqums sup- 
portés par des roues et auxquels on attelle un cheval au lieu de 
porteurs. Parmi tous ces beaux édifices, on en remarque un 
beaucoup plus vaste que tous les autres, et qu'on reconnaît 
facilement à la forme de son architecture pour être destiné 
à un établissement public : c'est le célèbre collège de Singa- 
pour, où sont admis, sans distinction de secte ni de culte, 
tous les jeunes gens des diverses nations de l'Orient, de- 
puis le sectateur de Brahma , l'adorateur du feu et les boud- 
dhistes de Siam et de la Chine, jusqu'aux mahoméîans e^ 
aux chrétiens de toutes les communions; là, on ne s'occupe que 
d'éclairer leur intelligence , en laissant à leurs familles le soin 
de faire leur éducation religieuse et morale ; tous y puisent de 
bonne heure des principes de tolérance , et s'y pénètrent 
de cette grande vérité , qu'on peut rester fidèle à la reli- 
gion de ses pères , sans avoir besoin de chercher à imposer la 
sienne aux autres par la force ; ils apprennent à vivre en paix 
et à respecter les croyances de ceux qui ne pensent pas comme 
eux, et en travaillant à propager cette tolérance, ils contribueront 
à multiplier entre tous les peuples les relations qui seront pro- 
fitables à chacun d'eux. Ce collège qui n'a pas son pareil en Eu- 
rope, convenait parfaitement à une ville comme Singapour. 



276 NOTES. 

terrain neutre servant de rendez-vous aux sujets de tous les 
peuples de la terre, qui sentent le besoin de pouvoir manifester 
ouvertement leurs croyances et leurs opinions, et de conserver 
même leurs préjugés, et qui ne peuvent jouir pleinement de 
cette douce liberté , nulle part , sans porter ombrage à la tyrannie 
de leurs gouvernements ou à la tyrannie mille fois plus pesante 
et plus odieuse des masses ignorantes , qui , quand elles se sont 
assimilées une fois par hasard l'idée des ambitieux qui les diri- 
gent , se passionnent pour elle , et veulent l'imposer à tout le 
monde. 

Nous apprîmes à Singapour qu'on avait trouvé dans Tîle , en 
creusant pour faire des routes, de petites médailles anciennes qui 
annoncent , ainsi qu'une inscription trouvée près de la batterie 
du fort , qu'avant l'arrivée des Malais qui ont précédé les An- 
glais sur cette île , il y a eu autrefois un comptoir d'un peuple , 
anciennement civilisé. La nature des caractères fait supposer 
que ce comptoir appartenait aux Birmans. La tradition du pays, 
dont l'authenticité est suspecte, prétend que la pierre appelée 5«- 
tou-toulis dont il est question , sert à perpétuer le souvenir d'une 
lutte entre deux athlètes qui devaient lancer cette pierre le plus 
loin qu'ils le pouvaient de l'autre coté du bras de mer qui forme 
le port, et le nom du vainqueur serait, ajoute-t-on, inscrit dessus. 
L'empreinte de cette inscription a été envoyée à la Société|royale 
de Londres, et on attend d'elle aujourd'hui une explication. 

Nous eûmes pendant notre séjour dans cette ville l'occasion 
de connaître et d'apprécier un digne ëvêque français , qui , bien 
que titulaire de l'évêché de Siam , se trouve forcé de résider à 
Singapour. Cet évêque est M. l'abbé de Courvoisier , évêque de 
Nilopolis ; dans ce pays tout de luxe , sa modeste demeure qui 
surpasse en humilité celle du plus pauvre marchand du pays, 
a un caractère tout évangélique ; il est assisté par un jeune mis- 
sionnaire, et fait souvent des tournées à Malaca et à Sintang, 
où le nombre des catholiques est assez grand 5 ces villes sont 



NOTES. 277 

toutes les deux du ressort de son évêché ; nous apprîmes, malgré 
quelques petits désagréments qu'il avait eus avec des Anglais hau- 
tains, qu'il était en général très-considéré de tout le reste de la 
population, qui l'avait aidé sans distinction de cultes à faire éle- 
ver dans très-peu de temps une jolie petite église qui le met 
aujourd'hui de niveau avec toutes les autres communions chré- 
tiennes établies dans la colonie. Les habitants de Singapour 
avaient montré dans cette occasion ce rare esprit de tolérance 
et de hberté qui les caractérise , et il n'est pas un Chinois aisé 
ou un Hindou qui lui ait refusé son offrande. 

{M. Duhouzet. ) ^ 

Note 9, page 100. 

Toutes les jonques chinoises profitent de la mousson favo- 
rable pour retourner à Canton , il n'en reste plus qu'une qui 
travaille depuis deux jours pour changer de mouillage: enfin, 
après nombre d'efforts , cet informe navire est venu jeter près de 
nous ses deux ancres de bois. Nous avons voulu profiter de l'oc- 
casion pour rendre visite à nos voisins chinois , et examiner de 
près la charpente d'une jonque , qui , sans contredit , est ce que 
l'homme a pu enfanter de plus original ; cette jonque n'avait 
guère moins de 100 à 110 pieds de longueur de tête en tête , sur 
une largeur d'environ 30 pieds au maître bau : sa carène, à fond 
aplati , est assez solidement construite , et renforcée par deux 
fortes préceintes très-tonturées , dont la hauteur au-dessus de 
la flottaison n'est que de 3 à 4 pieds au milieu, mais qui aux ex- 
trémités s'élèvent à près de Spieds au- dessus de l'eau. Ce navire n'a 
ni taille-mer, ni étrave ; la partie antérieure est absolument plate 
et formée parle bordé du coltis, dont le plan légèrement incliné 
sur l'avant donne un élancement d'environ 3 pieds ; la largeur 
du coltis à la flottaison peut avoir Spieds, et son ouverture dans 
les hauts est de 10 à 12 pieds; une lisse de fortes dimensions réunit 



Û.1S NOTES. 

à la fois les deux branches du coltis et les deux extrémités des pré- 
ceintes. Cette lisse est à environ 10 pieds au-dessus de l'eau ; plus 
haut , s'élèvent les deux allonges du coltis , destinées à soutenir 
un accastillage monstrueux qui forme en avant un double épe- 
ron dont un Chinois seul peut concevoir l'utilité. L'arrière du 
navire se distingue par une construction encore plus chinoise ; 
l'étambot, dont la quête ne paraît pas très -considérable , est 
entièrement masqué par une espèce de fourcat dont le plan fait 
un angle de près de 40" avec la verticale ; les bordages de la ca- 
rène ont leur rablure sur ce fourcat, qui est lui-même réuni à 
l'étambot par une série de bordages plats, formant un angle ren- 
trant dont l'arête est à l'étambot. C'est dans ce vide triangulaire 
qu'est logé le gouvernail , pièce d'une dimension énorme, qu'au- 
cune ferrure ne lie à l'étambot. Ce dernier supporte une sorte de 
lisse d'hourdi de très-fortes dimensions qui sert de liaison aux 
préceintes et d'appui au gouvernail ; un accastillage encore plus 
élevé que celui de l'avant surmonte l'arrière du navire, sous 
forme de dunette, teugue, château... dont le couronnement 
n'a guère moins de 15 à 1 8 pieds au-dessus du niveau de l'eau. 
La quête du couronnement par rapport à l'étambot est de 8 à 
1 pieds , de sorte que cette énorme charpente est entièrement 
supportée par les extrémités des préceintes qui forment à l'ar- 
rière deux épeVons comme à l'avant. La poupe est formée par un 
large tableau surchargé de festons ^ peints en rouge ou dorés_, 
le tout dans le goût le plus chinois ; une espèce de batterie peinte 
à l'extérieur, suivant la tonture du navire, est figurée par des 
ronds noirs ou rouges, bordés de blanc, qui tiennent lieu de 
sabords , toletières d'avirons ou tout ce qu'on voudra ; les deux 
sabords antérieurs , plus apparents que les autres par leur dimen- 
sion ou par les couleurs dont ils sont barbouillés , ressemblent 
assez à deux yeux que l'artiste a voulu peindre à l'avant du na- 
vire comme emblèmes de la vigilance. Je n'ai remarqué dans la 
muraille de la jonque aucune ouverture correspondante à ces sa- 
bords simulés. 



NOTES. 279 

Après avoir examiné avec ëtonnement l'extérieur de ce singu- 
lier navire, nous montons à bord pour en visiter l'installation. 
Une large coupée qui sépare l'accastillage de poupe de celui de 
l'avant, rend très-facile l'embarquement des marchandises et 
celui de la chaloupe dont la partie antérieure est d'une con- 
struction aussi originale que celle de la jonque. Nous passons, 
d'une enjambée, 4e la chaloupe sur le pont de la jonque, si toute- 
fois on peut donner ce nom à un plancher discontinu et coupé 
en échelons. Hâtons-nous de visiter la jonque qui fait en ce mo- 
ment ses dernières dispositions pour l'appareillage. Les câbles de 
rotin et de gomotou gémissent sur les guindeaux virés avec 
force et en cadence par un équipage de 50 ou 60 hommes ; deux 
guindeaux de l'avant sont employés à virer l'ancre ; celui de l'ar- 
rière sert à monter le gouvernail , et avec celui du milieu on 
hisse la grande voile en tête du mât. Chacune de ces opérations 
est plus longue , plus difficile , que tout ce qu'il peut y avoir de 
plus compliqué dans la manœuvre du plus grand vaisseau de 
guerre européen; mais, qu'importe? le Chinois est aussi patient 
et laborieux qu'ennemi des innovations. Le pont, peu élevé au- 
dessus de la flottaison (3 à 4p.), n'accompagne pas la tonture du 
navire ; la partie qui se trouve en avant du grand mât est pres- 
que tout entière en larges panneaux volants , sans hiloires, cor- 
respondants aux pièces à eau, aux fosses aux câbles, et aux 
autres divisions de la grande cale ; la partie arrière est dormante 
et sert de plate-forme à la cuisine à bâbord , et à la chaloupe 
dont les chantiers sont à tribord. La cuisine, dont les murs sont 
en brique , s'élève sur un pavé en larges pierres dans un enca- 
drement de bois ; elle a environ 10 pieds en carré , et est pourvue 
d'un vaste foyer et de grands fourneaux en maçonnerie ; der- 
rière la cuisine et la chaloupe , le pont fait un ressaut d'environ 
3 pieds ; pour former une cale particulière, ou peut-être bien des 
magasins dont les portes ouvrent sur la face antérieure de la 
coupée. Rendus sur le pont de cette espèce de roufle, nous 



280 NOTES. 

voyons avec étonnement l'accastillage de l'arrière s'élever à plus 
de 10 pieds au dessus de nos têtes. Cette partie du navire est 
spécialement destinée aux logements du capitaine , des pilotes et 
des passagers , dont les cabines , véritables cages en bambou, s'é- 
lèvent confusément des deux côtés de la jonque ; le milieu est 
barré par un très- fort guindeau , destiné à monter le gouvernail 
et à hisser la voile de l'arrière. Tout cet espace est occupé par les 
appareils compliqués dont on se sert pour manœuvrer le gou- 
vernail dont le safran n'a pas moins de 6 p. de largeur. On tra- 
vaille en ce moment à mettre en place cette lourde machine, 
dont la mèche , inclinée à 45% glisse lentement dans une cocHe 
faite sur l'arrière de la barre d'hourdi où elle sera maintenue 
par une forte cravate en rotin ^ plusieurs cordages de même 
matière servent à accoster le gouvernail contre l'étambot , lors- 
que l'appareil enroulé sur le guindeau l'aura laissé glisser à une 
profondeur convenable : enfin , le voilà établi dans un logement 
prismatique , dont les faces latérales limitent son obliquité , et 
ne laissent exposée à l'action de l'eau qu'une petite partie de la 
surface du safran . 

Après avoir grimpé sur les toits flexibles des cabines , et les 
ballots entassés ou suspendus au-dessus , nous arrivons à une 
plate-formç très-élevée qui sert à relier les murailles avec le ta- 
bleau ; au milieu est une large échancrure correspondante à 
l'encastrement du gouvernail , dont la mèche remonte jusqu'à 
cette hauteur lorsqu'on le soulève pour le faire basculer sur la 
barre d'hourdi ; à droite et à gauche de cette plate-forme 
sont de très-petites cases destinées sans doute aux pilotes qui , 
de cette position élevée, dominent le pont de la jonque de 12 
à 15 pieds. Derrière , se trouve adossée au tableau une niche 
dont les boiseries bizarrement peintes et les autres décorations 
semblent annoncer la place du dieu que les Chinois emportent 
toujours avec eux dans leur navigation. Mais il paraît que ce 
dieu n'embarque qu'au dernier moment , car sa niche est en- 



NOTES, 281 

core inoccupée. Nous avons voulu descendre de cette espèce de 
château aérien pour visiter les autres parties de la jonque ; mais 
le pont est tellement encombré par les câbles et le jeu des énor- 
mes guindeaux , que ce n'est qu'à grande peine que nous pou- 
vons gagner l'avant qui est entièrement ouvert au-dessus de la 
barre qui rémiit les deux branches du coltis. C'est sur cette 
barre que reposent deux fortes ancres de bois assez bien tra- 
vaillées. A quatre ou cinq pieds au-dessus de cette barre se 
trouve un quatrième et cinquième guindeau destiné à virer sur 
l'orin , après qu'on est venu à pic en virant sur le gros câble 
de rotin qui s'enroule sur le guindeau principal. Par ce 
moyen , on est moins exposé à rompre les ancres en les déra- 
pant, ce qui est assez bien imaginé pour des Chinois. La jonque 
a trois mâts , sur lesquels s'établissent des voiles en paille dont 
les lisses horizontales sont tendues par un grand nombre de 
tringles de bambou, qui se ramassent comme un éventail, quand 
on largue la drisse ; la grande vergue faite d'une seule pièce, d'un 
beau bois rouge , flotte aussi sur ce mât. 

Ces jonques ne sont faites que pour naviguer dans de belles 
mers et avec les moussons favorables ; on dit même que les 
lois de la Chine ont arrêté les formes que les constructeurs 
doivent à tout jamais donner à ces navires , pour ôter aux su- 
jets de l'empire les moyens d'entreprendre des navigations loin- 
taines. Il est cependant à peu près prouvé que les Chinois ont 
jadis fréquenté les côtes de l'Inde , et peut-être même la mer 
Rouge. J'ignore si les Chinois peuvent de nos jours s'aventurer 
aussi loin, et s'il leur est permis de modifier la construction de 
leurs jonques. Quoi qu'il en soit , le voyageur Humbert raconte 
que les empereurs du Japon ont arrêté les formes que doivent 
avoir les jonques pour les mettre hors d'état de s'éloigner des 
côtes. 

{M. RoquemaureL) 



28-2 NOTES. 

Note 10, papje 100. 

Les Anglais fondèrent rétablissement de Singapour dans le 
mois de février 1818 , mais sa possession souveraine, dans les 
limites actuelles , ne leur en fut confirmée qu'en 1825 , par un 
traité avec le roi de Hollande et les princes malais de Djohor, 
auxquels cette île appartenait. 

Le gouvernement anglais donna 60,000 piastres pour cette 
cession importante de terrain , et s'engagea de plus à payer à la 
Hollande , ainsi qu'au sultan de Djohor, un tribut annuel de 
24,000 piastres. Je ne sais pas trop si cette dernière clause du 
traité n'a pas été abolie dernièrement. 

En venant ainsi jeter les fondements d'une colonie nouvelle 
dans des mers que les Hollandais avaient considérées jusqu'alors 
comme les leurs , l'Angleterre comprit qu'elle devait lui donner 
en peu d'années une grande importance pour lutter avec avan- 
tage contre le système colonial de la Hollande. Pour obtenir un 
pareil résultat , elle fit de Singapour une ville à grandes fran- 
chises; son port fut déclaré franc de tout péage, de tout droit ; 
les concessions de terrain furent aussi larges que libérales , et 
on accorda les plus grands avantages à tous cçux qui vinrent 
s'établir dans la colonie naissante. 

Ce système fut couronné du plus beau succès : en 1825 , on 
comptait à peine quelques familles de pêcheurs sur l'île de Sin- 
gapour ; quelques misérables cases jetées çà et là sur le rivage , 
révélaient seules que cette terre était habitée, et voilà que 
quinze années ont suffi pour y faire vivre aujourd'hui une po- 
pulation de 20 à 22,000 âmes î 

L'activité commerciale a répondu de son côté à l'attente gé- 
nérale : les Chinois , les Indiens , les diverses peuplades de la 
Malaisie sont venus volontiers échanger à Singapour leurs pro- 
duits pour ceux que l'Angleterre y envoyait d'Europe , et ceux 



NOTES. 283 

que le colon trouvait dans le pays même. Il n'y avait plus là ces 
retards, ces riens, ces entraves qu'on rencontrait dans les posses- 
sions hollandaises ; les navigateurs n'ayant plus de péages oné- 
reux à solder y vinrent en foule apporter leurs marchandises, et 
la colonie de Singapour ne tarda pas à prendre une importance 
réelle qui se serait , je crois, développée bien davantage encore, 
si l'Angleterre lui avait accordé autant de soin qu'à ses premières 
possessions dans les Indes orientales. 

On peut juger du système libéral qui a présidé à la fondation 
de cette colonie nouvelle par la loi d'après laquelle on fait les 
diverses concessions de terrain non défriché. Voici le sens de 
cette loi : la portion de terrain accordée à un colon quelcon- 
que ne payera aucun droit pendant les deux premières années. 
Ce laps de temps écoulé , chaque arpent de la propriété était 
alors frappé d'un impôt très-minime qui restait le même pen- 
dant vingt ans, pour être doublé ensuite jusqu'à la trentième 
année. A cette époque, le propriétaire devait abandonner son 
domaine au gouvernement , ou pouvait le conserver en se sou- 
mettant à lui payer un impôt annuel et relatif à la valeur cou- 
rante que toute propriété pourrait avoir alors. 

Comme on le voit , cette loi n'exige aucune mise première et 
elle accorde trente années dont le bénéfice total revient à l'ac- 
quéreur, car l'impôt exigé se réduit à rien. Ce système est en- 
courageant pour tous ceux que l'émigration n'épouvantera pas, 
et qui pourront venir à Singapour avec une dizaine de mille 
francs. 

{M. Marescot.) 

Note il , page 100. 

Un commerce assez considérable paraît avoir lieu entre Bor- 
néo et Singapour. Les principaux produits paraissent être l'an- 
timoine, l'étain , la poudre d'or et l'ivoire. Le principal article 



28i NOTES. 

de retour est le sel , qui paraît être fort cher sur les côtes de la 
grande île.... 

Un fait assez curieux se passe dans la petite église de Singa- 
pour. Un prêtre portugais qui y réside , voyant ses ouailles le 
déserter pour se ranger sous le guidon de Tévêque, en est devenu 
jaloux. La mésintelligence a commencé par des contestations et 
a fini par l'excommunication ; tous deux s'anathématisent ; ils fe- 
raient mieux de s*unir.... 

Une mission anglaise a aussi un comité dans cette ville. Je ne 
sais jusqu'à quel point ces différentes religions réussissent. Je sais 
qu'on se plaint encore ici des vols nombreux qui se commettent, 
et je sais que les femmes malaises y sont aussi débauchées que 
dans les colonies hollandaises.... 

La petite île de Singapour n'est séparée du continent que 
par un canal d'un mille et demi de large environ. Cette distance 
est franchie fort souvent à la nage par des tigres qui viennent 
dévaster les troupeaux des campagnes. Malgré une prime of- 
ferte par le gouvernement, on tue assez rarement ces hôtes dan- 
gereux. Maintenant même il se trouve dans l'île un tigre fa- 
meux par ses déprédations. Il a tué plusieurs Malais qu'il a 
trouvés isolés dans les bois ainsi que plusieurs buffles. On nous 
montre du doigt le lieu où il a déchiré et dévoré un malheureux 
bûcheron..,. 

Ce soir, je fais partie des personnes invitées chez M. Balestier, 
consul américain dont j'ai vu les champs de canne à sucre ce 
matin. Ce fonctionnaire et planteur tout à la fois nous reçoit 
avec la plus grande cordialité. Son dîner très-confortable a été 
préparé par un cuisinier chinois, quoique composé de plats eu- 
ropéens. Tous les domestiques sont chinois, et il nous dit en être 
fort content. 

Ces serviteurs proviennent des émigrants que la famine chasse 
de leur pays. Ils servent fidèlement et à peu de frais, 12 à 20 fr. 
par mois tout compris,. Ils apprennent facilement tous les détails 



NOTES. 285 

du service européen, mais n'en prennent pas les habitudes, et ne 
touchent même pas aux mets de cette cuisine: ils préparent eux- 
mêmes leurs aliments, qu'ils achètent sur le prix de leurs gages, 
et, chose bien remarquable, nous répète M. Balestier, ils con- 
servent pour les usages de leurs maîtres et souvent pour eux- 
mêmes un grand mépris, tout en les servant fidèlement..... 

Le super-intendant des convicts, jeune homme que le hasard 
nous a fait rencontrer chez M. Dutronquoy, nous offre de nous 
faire faire une promenade dans les plantations des environs; nous 
acceptons son offre obligeante, et sous sa direction nous voyons 
d'abord un groupe de malfaiteurs, un anneau de fer au pied, par- 
tir pour se livrer aux travaux publics des routes. 

Ces condamnés sont tous exportés des colonies de l'Inde ; il y 
en a de différentes races et de différentes tribus. Ceux de Sin- 
gapour vont en revanche expier leurs méfaits aux lieux d'où 
les premiers proviennent et donnent ainsi lieu à un échange 
annuel qui se fait facilement au moyen des grands navires ou 
plutôt des frégates de commerce de la compagnie, qui vont d'un 
point à l'autre des vastes possessions anglaises. 

Le travail des convicts est exclusivement réservé au gouverne- 
ment, et il a édifié quelques belles routes, larges et nivelées. 
Dernièrement, en faisant des fouilles, ces hommes ont trouvé un 
pot renfermant des médailles en plomb. Notre guide officieux 
nous en dorme quelques-unes. Elles sont un peu plus grandes 
qu'une pièce de dix sous de notre monnaie ; d'un côté elles por- 
tent l'effigie d'un criss malais et de l'autre celle d'un lion. 

On nous dit que le lion était l'emblème des armes des anciens 
maîtres de l'île. Qui sait à quel point cela est vrai? 

Pour revenir aux convicts , il paraît que le nombre des mal- 
faiteurs est assez grand à Singapour. La liberté du commerce 
y amène un grand nombre d'étrangers qui, n'ayant souvent pas 
de quoi subsister, se livrent au vol. Les Chinois surtout se distin- 
guent sous ce rapport ; ils se dépouillent entièrement de leurs vè- 



286 NOTES. 

tements , se frottent d'huile pour ne pas laisser de prise à ceux % 
qui les poursuivraient , et saisissant un moment favorable se 
précipitent dans une maison, enlèvent ce qu'ils peuvent et se 
sauvent. 

Dans certaines années, lorsque la récolte du riz manque en 
Chine , on voit affluer à Singapour un grand nombre de Chi- 
nois qui viennent offrir leurs services pour vivre. Ils ne s'y 
fixent pas ordinairement, mais après avoir ramassé un petit 
pécule ou quand ils reçoivent Ûe meilleures nouvelles de leur 
pays , ils s'en vont. La plupart de ces émigrants sont employés 
dans la culture des terres ; d'autres servent en qualité de do- 
mestiques ou de manœuvres. 

{M. Desgraz,) 

Note 12 , page 1 44. 

Le 8, les fonds qui s'étaient généralement maintenus entre 17 
et 20 brasses tombèrent à 6 et 4, fond de vase. Du reste les eaux 
jaunes et vaseuses sur lesquelles nous naviguions nous indi- 
quaient assez l'embouchure d'une rivière, mais derrière les 
terres basses et noyées que nous prolongions, nous ne distin- 
guions rien qui ressemblât à un établissement. 

A dix heures du matin, le commandant, fatigué d'interroger 
de sa longue vue cette côte monotone, donna l'ordre de laisser 
tomber un pied d'ancre, et m'envoya reconnaître le fleuve avec 
le grand canot bien armé ; en atterrissant, je ne trouvai qu'une 
terre noyée au pied des palétuviers qui la bordaient ; la sonde 
indiqua jusqu'à 5 et 6 pieds d'eau. Devant moi se développait 
^me baie immense, mais à travers ces terres basses et uniformes 
je n'apercevais aucune coupée, aucune apparence de rivière. 
Cependant une de ses pointes , plus haute que le reste, débor- 
dait assez au large et formait avec la terre basse un enfoncement 
assez profond. Je gouvernai droit sur la haute pointe que j'avais 
devant moi, laissant à bâbord une pêcherie. C'était une maison- 



À 



NOTES. 287 

nette en bambou élevée d'une vingtaine de pieds au-dessus du 
sol. Je n'y aperçus pas figure humaine, et poussai de l'avant ; 
après une grande heure de nage, je doublai la pointe, et allai 
atterrir sur deux huttes adossées au rivage et bâties sur 
l'eau; c'était l'habitation d'une pauvre famille de pêcheurs. 
J'accostai pour tâcher d'obtenir d'eux quelques renseignements 
sm- la position du fleuva et de l'établissement hollandais, mais 
ce n'était pas chose facile ; cependant à force de gestes et de leur 
crier aux oreilles Sambas î Sambas ! ils finirent par nous indiquer 
l'extrémité opposée de la baie. Quelques ofiiciers delà Zélée ve- 
naient d'accoster, je leur laissai nos naturalistes, qui voulurent 
profiter du court espace de temps que l'on avait mis à ma dispo- 
sition, pour collecter quelques échantillons. Goupil qui tenait à 
dessiner la vue du fleuve vint avec moi ; une charmante petite 
brise venait de s'élever, j'en profitai pour mettre à la voile, et 
ma bonne embarcation glissant sur les eaux tranquilles de la 
baie, eut bientôt franchi la distance. J'arrivai enfin devant un 
beau cours d'eau aussi large que la Seine et coulant à pleins 
bords entre une grande forêt dont les hautes cimes l'ombra- 
geaient presque tout entier. Le vent et le courant contraire 
m'empêchèrent de le remonter aussi haut que je l'aurais voulu. 
Il était près de cinq heures du soir, j'étais à 12 ou 14 milles des 
corvettes, et c'est à 1 5 lieues dans le fleuve qu'est situé le comp- 
toir hollandais; je revins donc, longeant la côte opposée à 
celle où j'étais venu atterrir, jusqu'à une petite île séparée de la 
grande terre par un canal de 18 à 20 toises de largeur : j'y re- 
lâchai , tant pour donner un peu de repos aux canotiers, qui 
depuis cinq heures avaient les avirons sur les bras, que pour 
laisser au docteur le temps de ramasser quelques échantillons 
botaniques et géologiques. 

• Un quart d'heure après je repartais , gouvernant sur les cor- 
vettes , dont j'apercevais à peine les mâtures. La marée venait 
de reverser, et nous avions à lutter contre un fort courant. La 



288 NOTES. 

bordée me conduisit très-près de la pêcherie que j'avais vue le 
matin. D'abord je ne distinguai qu'une case de bambou^ haut 
perchée sur des pilotis de 1 5 à 20 pieds ; en approchant davan- 
tage je vis entre ces pilotis et sur une forte traverse une grosse 
poutre à bascule supportant à l'une de ses extrémités un filet 
rond de 10 à 12 pieds de circonférence; des hommes faisaient 
basculer tout le système au moyen de fortes pierres qu'ils fai- 
saient glisser sur la partie arrière de la poutre. Comme nous 
passions à côté d'eux, nous les vîmes lever leur filet : il était plein 
de petits poissons. 

Mais plus j'allais , plus je trouvais le courant violent ; il se 
faisait nuit noire, et nous distinguions à peine les feux des cor- 
vettes. Plusieurs fois je fus obligé de faire mouiller le grappin, 
pour donner un peu de repos à mes hommes ; enfin chacun re- 
doubla de vigueur et à dix heures et demie nous touchions à 
l'échelle de V Astrolabe : il était temps, l'équipage du canot était 
harassé. 

Le canot de la Zèlèe, plus léger, était à son bord depuis près 
d'une heure. 

Ces Messieurs , sans s'écarter beaucoup du rivage , avaient 
aperçu au milieu d'une belle plaine un assez gros village , et Jac- 
quinot avait tué un singe pourvu d'un magnifique nez. C'est 
une espèce fort rare, et qui plus est un desiderata du Jardin des 
Plantes. 

{M. Demas.) 

Note 13, page 202. 

Le 22, à l'heure indiquée, les embarcations portant'^nos 
couleurs nationales , se mirent en route , et se dirigèrent sur la 
ville 5 Y Astrolabe au même instant fit un salut de treize coups 
de canon, et les deux corvettes déployèrent les grandes enseignes. 
En quelques minutes , nous atteignîmes cette ville entièrement 
bâtie sur l'eau , et dont toutes les cases, reposant sur des pieux, 



NOIES. 289 

sont garnies , tout autour, d*une plate-forme en bambous , qui 
permet de circuler de l'une à l'autre. Passant sur les ponts qui 
servent de communication entre les divers quartiers, nous abor- 
dâmes une petite plage de sable, non loin du fort, où nous 
savions qu'était la résidence du sultan ; c'est le seul édifice qui 
soit élevé sur la terre ferme , fortification du reste très-gros- 
sière , peu haute , affectant une forme presque ronde , et ren- 
forcée dans son pourtour par de grandes pièces de bois verti- 
cales , dans lesquelles on a ménagé quelques embrasures pour 
des canons qui nous parurent en mauvais état , et incapables de 
faire beaucoup de mal. 

Avant de mettre pied à terre , il nous fut facile âe voir que 
notre arrivée avait jeté la terreur parmi la population ; tous les 
hommes couraient aux armes, et étaient en mouvement: le 
tambour et le fifre qui , durant notre trajet , n'avaient cessé de 
faire entendre des marches guerrières ; les mousquets que por- 
taient nos marins ; les pierriers et espingoles qui garnissaient le 
plat-bord de nos canots ; le nombre des ofificiers , tous en tenue 
brillante, et armés pour la plupart de fusils à deux coups, 
étaient autant de circonstances qui portaient à penser que l'an- 
nonce d'une visite amicale n'était qu'un prétexte , et que nous , 
ne venions, en réalité , que pour combattre et détruire; cet ap 
pareil , déployé dans le seul but de montrer de la considération 
pour le chef de Solo, et de toucher sa vanité, avait jeté l'a- 
larme dans les esprits , avait exalté toutes les têtes. JNous débar- 
quâmes néanmoins, et le détachement forma ses rangs : bientôt 
nous fûmes entourés d'une multitude toujours croissante d'indi- 
vidus qui, armés de lances et de poignards, paraissaient apporter 
des intentions peupacifiques, et semblaient, au contraire, disposés 
au premier signal à commencer les hostilités. Quelques chefs 
étant survenus , ils parvinrent , non sans quelque difficulté , à 
écarter cette tourbe ; nous finîmes par nous entendre, l'effer- 
vescence parut se calmer , et nous nous rendîmes, en ordre, chez 
VII. 19 



290 NOTES. 

le sultan qui nous attendait, et qui paraissait très-ému, il nous fit 
un accueil froid et contraint. Des sièges étaient disposés autour 
d'une table, nous y prîmes place, le commandant ayant à sa droite 
le premier ministre qui parlait un peu la langue espagnole , et 
qui, par conséquent, était appelé à servir d'interprète. M. d'Ur- 
ville expliqua de nouveau , le but amical dans lequel il était 
venu, ajoutant qu'il était d'autant plus disposé à appuyer 
la première démarche qu'ils avaient déjà faite , qu'il y voyait 
pour l'avenir une sûreté de circulation pour les navires de 
commerce qui n'avaient, jusqu'à présent, évité leur île qu'à 
cause des actes bien connus de piraterie dont quelques-uns 
avaient été les victimes. Ni ses paroles ni les cadeaux généreux 
qu'il fit étaler sur la table , et qui furent acceptés , ne furent 
capables de dissiper les soupçons et d'amener la confiance; le 
sultan ne desserra pas les lèvres , et le datou ne prononça que 
quelques mots insignifiants qui n'avançaient nullement la ques- 
tion. 11 était visible que tous deux étaient sous l'empire de la 
crainte causée, à ce que nous apprîmes ensuite , par une convic- 
tion intime que notre pavillon n'était pas celui que nous avions 
arboré , mais que nous étions sujets du roi de Hollande , et en- 
voyés pour tirer vengeance de quelques crimes commis sur ces 
derniers par des forbans dépendant de l'autorité du chef de 
Solo. 

Durant cette conférence , la salle s'était remplie d'individus 
armés jusqu'aux dents ; une forêt de piques s'était formée autour 
de nous; nos matelots placés en dehors se trouvaient comprimés 
par la foule, et avaient beaucoup de peine à maintenir leurs rangs ; 
les naturels de la montagne , avertis de notre présence , com- 
mençaient à descendre par bandes , et s'opiniâtraient à violer la 
consigne qui avait été donnée de leur défendre l'entrée de la ville. 
La position pouvait, à tout instant, devenir inquiétante: le 
moindre signal , la moindre dispute , un rien pouvait engager 
cette multitude à se ruer sur nous , et à nous faire un parti d'au- 



NOTES. m 

tant plus mauvais , qu'assis et pressés comme nous l'étions, il 
nous eût été impossible de résister, et de nous mettre en dé- 
fense. 

Voyant qu'il était inutile d'appuyer plus longtemps sur le 
principal motif qui nous avait amenés, et que nous ne pouvions 
faire cesser l'état de frayeur dans lequel se trouvaient les. chefs, 
nous voulûmes au moins faire tourner cette relâche au profit 
de la science , et, par pure politesse , nous demandâmes l'autori- 
sation pour les naturalistes, de faire des courses dans l'intérieur^ 
ainsi que celle d'établir à terre nos instruments d'astronomie 
et de physique. Il nous était permis de compter sur la liberté de 
circulation, et nous étions loin d'y voir le moindre empêche- 
ment • il n'en fut cependant pas ainsi : les deux puissances con- 
férèrent quelques minutes , et le datoû nous communiqua le 
résultat de cette délibération , résultat qui nous remplit d'éton- 
nement dans un pays où nous croyions que le despotisme régnait 
dans toute sa force , et faisait plier toutes les têtes sous sa vo- 
lonté. Le sultan ne pouvant, dit il, répondre de ses sujets, et 
prévoyant des insultes , et même des dangers pour ceux qui 
voulaient explorer la campagne, nous engageait fortement à ne 
pas tenter l'entreprise ; quant aux officiers qui désiraient se livrer 
aux observations de physique et d'astronomie, il tâcherait de 
les garantir de tout danger, en les entourant d'une garde 
d'hommes dévoués ; mais encore, malgré cette précaution, il 
n'osait leur promettre une tranquillité entière. 

Définitivement, il n'y avait rien à tirer de ces forbans, avec 
lesquels on ne devrait entrer en rapport qu'après leur avoir en- 
voyé, pour préliminaires, quelques volées de canon. Quoique 
convaincus qu'il n'y avait de bien réel , en tout cela , que de la 
mauvaise volonté , et que le désir dominant était de susciter des 
entraves pour nous engager à quitter la rade le plus tôt possible , 
nous ne voulûmes cependant pas courir la chance dont on nous 
menaçait, et nous préférâmes renoncer à toute excursion, plutût 



292 NOTES. 

que d'exposer quelques personnes à la merci de cette canaille ; 
nous prîmes immédiatement congé et nous nous rendîmes à nos 
canots dans le même ordre que celui dans lequel nous étions ar- 
rivés, en remarquant, toutefois, que les chefs alFectaient de se 
grouper autour de nous, et invitaient à la retraite la foule qui 
ne cessait de nous suivre ; notre embarquement s'opéra sans dés- 
ordre, et nous ralliâmes les corvettes, peu satisfaits du résultat 
qu'avait obtenu notre première expédition diplomatique; au 
fait, nous ne les avions amenés qu'à vouloir bien recevoir les 
présents qui leur avaient été faits au nom du roi de France. 

'{M. Jacquinot.) 

Note 14 , page 202. 

Le 23 juillet, malgré ce que nous avait dit le sultan , nous 
envoyâmes nos chaloupes faire de l'eau à une aiguade tout près 
du mouillage; on eut soin de bien les armer et d'empêcher les 
matelots de pénétrer dans l'intérieur. Les naturels qui passaient 
près de là en grand nombre , se détournèrent de leur route pour 
venir vendre aux hommes des poules et des fruits, et montrèrent 
des dispositions assez amicales^ leur conduite nous donna lieu de 
penser que les datons nous les avaient principalement dépeints 
comme dangereux et méchants pour nous interdire l'examen 
de leur île. Plusieurs de leurs pirogues vinrent à bord de nos 
corvettes faire des échanges , et nous apprîmes qu'on commençait 
à être persuadé dans la ville que nous n'étions pas des Hollandais. 
Un datou puissant de la montagne était venu , avec un nombreux 
détachement d'hommes armés , voir qui nous étions , et avait 
manqué de faire une révolution dans la ville. 

Nous eûmes les jours suivants quelques communications iso- 
lées avec la ville ; on s'y procura d'excellents bœufs à un prix 
assez modéré; les officiers qui s'y aventurèrent eurent soin de se 
faire accompagner le soir par des hommes d'armes des datous 
Molou et Taliel , les deux hommes les plus civilisés du pays, 



ÎSOTES. 293 

qui ayant beaucoup voyagé , avaient contracté l'un et l'autre du 
goût pour la société des Européens. 

Le 24, pendant la nuit, une petite pirogue montée par un 
seul homme vint accoster la corvette ; la brise était fraîche , et 
le courant portait alors avec vitesse au large ; il abandonna aus- 
sitôt sa pirogue et sauta dans notre chaloupe en demandant d'un 
air suppliant qu'on voulût bien le recevoir à bord. Comme 
il était nu et grelottant , il y eût eu de l'inhumanité à le repousser, 
malgré l'heure indue à laquelle il se présentait ^ on l'admit donc, 
et en montant à bord , il remit son criss en disant qu'il était un 
malheureux esclave 'de Bouton, enlevé dernièrement par des 
pirates qui étaient venus le vendre à Soog , et que, maltraité 
par son maître et désireux de revoir son pays,, il avait saisi cette 
occasion pour s'évader au risque de sa vie ; nous le cachâmes 
donc à bord , et nous apprîmes de lui qu'un grand nombre de 
ses compatriotes étaient esclaves dans le pays et y étaient très- 
maltraités. 

L'île de Soog, improprement appelée par les Espagnols Nolo , 
et par les Anglais Sooloo, et Solo par les autres nations, a de 
tout temps été remarquable par son connnerce et sa fertilité ; c'est 
le rendez vous de tous les Malais des îles voisines et des Chinois 
qui , bien avant l'arrivée des Portugais , venaient y chercher la 
nacre, les perles, la cire et les nids de salangam, qui ont tou- 
jours afflué sur son marché. Jadis tous les habitants de cette 
île et ceux des îles voisines, joignaient à leur commerce la 
profession de pirate , et s'étaient rendus tellement redoutables 
dans cette partie de la Malaisie, que les Espagnols, possesseurs 
des Philippines , se virent obligés de faire des expéditions contre 
eux et détruisirent à plusieurs reprises la ville de Soog , leur ca- 
pitale, qui paraît avoir donné son nom à toute l'île; mais les 
habitants qui y étaient campés comme aujourd'hui, avaient 
toujours soin d'emporter leurs richesses dans l'intérieur. 
Aussi, malgré toutes les expéditions, comme les Espagnols ne 



294 NOTES. 

voulaient pas s'établir dans le pays , la piraterie renaissait tou- 
jours, et leur île fut considérée pendant longtemps par les Eu- 
ropéens comme l'Alger de la Malaisie. 

Les relations de commerce entre Soog et les Philippines sont 
maintenant régulièrement établies depuis le traité fait il y a 
quelques années avec le gouvernement de Manille. Le gouverne- 
ment est accusé d'avoir fait beaucoup de concessions pour obte- 
nir la paix avec ces pirates , contre lesquels il ne voulait plus 
faire d'expéditions. Malgré les traités les bâtiments espagnols 
qui viennent à Soog se tiennent toujours sur leurs gardes , ne 
doutant pas que ces perfides insulaires ne manqueraient jamais 
l'occasion de les enlever, s'ils pouvaient le faire sans rien ris- 
quer. Le commandant de la flottille de Mindanao vient chaque 
année, avec ses bâtiments, pour s'assurer si le traité n'a pas été 
enfreint. 

J'avais désiré , avant de venir à Soog , voir un de ces sultans 
malais qui n'ont subi ni la conquête ni ces alliances comme en 
imposent les Hollandais , qui y ressemblent beaucoup ; mais après 
avoir vu la manière de vivre et d'agir de ces peuples livrés à 
eux-mêmes, j'acquis la triste conviction que la perte de la natio- 
nalité n'est pas toujours pour un peuple la plus grande calamité 
qui puisse lui arriver; car si la population de Soog, qui vit 
écrasée sous le joug de la plus affreuse oligarchie, eût subi 
comme les peuples voisins l'influence de la civilisation euro- 
péenne , elle serait beaucoup plus heureuse et beaucoup plus 
avancée qu'elle ne Test aujourd'hui. 

( M. Duhouzet. } 

Note 15, page 202. 

On évalue la population de cette île à 40,000 individus. Son 
port principal est Bewan , et il en existe encore un autre dans la 
partie N.-E. Le centre de l'île est occupé par une chaîne de mon- 



À 



NOTES. 295 

tagncs , dont les deux pitons principaux sont assez élevés et cou- 
verts jusqu'aux sommets d'une belle verdure. Le pays est en géné- 
ral bien accidenté , et il s'y trouve peu de plaines de quelque 
étendue. Les vallées et les collines qu'on voit autour de la baie 
offrent des cultures multipliées et des plantations dont l'aspect 
est fort agréable. 

Les habitants de Solo appartiennent, dit- on, à la grande fa- 
mille malaise , et sont mahométans. Mais ils nous ont paru d'un 
teint moins brun , plus jaune , et , s'il est possible , encore plus 
laids que les Malais. Leur visage est large , plat, équarri, igno- 
ble comme celui des Malais : peut-être en diffèrent-ils un peu 
par leurs yeux ^ qui semblent légèrement bridés , comme ceux 
des Javans , mais beaucoup moins que ceux des Chinois. Ils 
sont en général vêtus d'une large culotte qui descend jus- 
qu'au-dessous des genoux, d'un gilet et d'une veste ou casaque en 
étoffe légère ; ils ont une ceinture autour des reins, et un mou- 
choir noué sur la tête, d'où flottent en désordre quelques mèches 
de cheveux noirs : leur coutelas ou criss , dont la lame droite ou 
flamboyante a de 20 à 25 pouces de long, ne les quitte jamais. 
Ces armes , souvent remarquables par de belles incrustations en 
argent et en or, sont pourtant d'une trempe très-médiocre. C'est 
dans la beauté et la richesse de leurs armes que ces insulaires 
semblent mettre tout le luxe qu'ils déploient au dehors ; car la 
mise des chefs n'a rien de recherché , et l'on ne voit ici que des 
gens sales et déguenillés. 

Ces insulaires ont de tout temps été adonnés à la piraterie, 
rançonnant tour à tour les Chinois, les Espagnols, les Hollan- 
dais et même les Malais , sans égard aux liens de parenté qui les 
unissent. La puissance des chefs de Solo s'étendait jadis sur la 
plupart des îles situées entre Mindanao et Bornéo , et même sur 
une partie de cette grande terre; mais il paraît qu'aujourd'hui 
cette souveraineté est à peu près nominale , puisque le sultan ne 
règne que sous le bon plaisir des datous. Nous n'avons vu dans 



296 NOTES. 

cette troupe désordonnée, qui était prête à s'ameuter contre nous, 
rien qui ressemblât à une milice régulière , ni encore moins à 
une force armée permanente. La marine du pays , qui est sans 
doute indépendante du sultan , est d'ailleurs trop faible pour 
maintenir sa puissance au dehors. Il est probable que les chefs , 
les gens riches , arment quand il leur plaît un bateau pour la 
course ^ et s'en vont à la mer chercher fortune, sauf à partager 
les prises avec le sultan et les datous. Les praos de Solo , mieux 
construits, mieux armés et mieux équipés que les bateaux malais, 
ne résisteraient pas à nos plus petites goélettes de deux canons. 
Mais ils sont redoutables pour des navires marchands qui n'ont 
qu'un faible équipage _, et dont les capitaines se laissent souvent 
surprendre par défaut de prévoyance. Ces praos ont un tonnage 
d'environ trente à quarante tonnes ; leur carène paraît assez bien 
taillée , mais leur accastillage est tr^p élevé pour qu'ils puissent 
avoir une marche avantageuse^ l'arrière est surchargé d'une 
énorme dunette flanquée de chaque bord d'une plate-forme 
semblable à un porte-hauban , souteim par des courbes de bois 
très-massives. La moitié antérieure du bateau est à peu près 
rasée, n'ayant au-dessus du pont qu'une forte lisse supportée à 
hauteur d'appui par des allonges. Cette installation laisse les for- 
bans sans abri contre la mousqueterie. Les bateaux sont armés 
d'un canon de 4 ou de 6, à pivot, sur l'avant, et d'une pièce à 
chaque bord. Ils ont deux mâts et un gouvernail double , à la 
façon malaise. 

Le pavillon de Solo est blanc , avec une bande noire très- 
étroite à lagaîne et un écusson noir représentant les portes delà 
Mecque. On ne s'attendait guère à retrouver chez une peuplade 
barbare de TOcéanie les anciennes couleurs de la France. On 
lit dans le voyage de Sonnerat , à propos de l'île Solo : 

« Les Français ont pu y former un établissement ; le roi de 
» cette île, afin de montrer son amitié pour la nation, avait 
» même demandé le pavillon français. » 



NOTES. 297 

Après avoir lu ces lignes que le voyageur Sonnerat écrivait 
en 1772, on sera moins surpris que le sultan actuel de Solo se 
soit pris d'une belle amitié pour les Français , et ait recherché 
leur alliance en 1839. Il serait peu honorable pour nous d'avouer 
de pareils amis ; mais , comme en politique on est trop souvent 
obligé de se faire des amis partout , autant vaut accepter ceux 
qui viennent s'offrir. Nos marchands n'ont pas de grands avan- 
tages à espérer dans leurs relations avec Solo. Cette île est trop 
petite et a une population trop turbulente pour qu'on puisse 
jamais établir un grand commerce dans le pays , à moins de l'oc- 
cuper militairement pour en faire un entrepôt. Mais , sans entrer 
dans la voie des conquêtes ou des établissements lointains , on 
peut tirer quelque parti du bon vouloir de ces bandits. Nos 
bâtiments peuvent les visiter de temps en temps pendant la paix , 
pour les accoutumer à la vue de nos couleurs qui les ont effa- 
rouchées. La baie de Bewan est sûre, et offre une aiguade excel- 
lente et de bons rafraîchissements. Cette relâche serait en temps 
de guerre très-précieuse pour nos croiseurs, qui, de là, seraient à 
portée des Philippines , de la mer de Chine , et du canal des 
Moluques. 

{M. Roquemaurel.) 

Note 16 , page 202. 

Plusieurs de nos camarades ayant été bien reçus par le datou 
commandant la marine, Tahel Bahar, nous lui fîmes notre pre- 
mière visite après avoir attendu quelque temps qu'il fût levé ; 
nous le trouvâmes assis sur des coussins, sous une espèce de dais, 
dans une vaste salle ressemblant plutôt , par le grand nombre 
de coffres et de caisses qui la garnissaient , à un magasin de né- 
gociant. Il nous fit mille amitiés , et comme il parle un peu es- 
pagnol, nous pûmes nous entendre^tant bien que mal. C'est un 
homme de 25 à 30 ans , paraissant spirituel et enjoué , on le dit 



298 NOTES. 

le plus riche des datous et entendant parfaitement le commerce 
qu'il exerce presque en monopolisant les produits de l'île. Sa 
fortune lui permet d'accaparer toutes les perles et les tripangs 
que pèchent les naturels , et il force à composition les navires 
européens qui viennent les lui acheter. Ce système , nuisible 
aux autres, ne laisse pas que d'augmenter considérablement 
sa fortune et prouve son entente du métier. Il s'est cependant 
laissé prendre dernièrement à une ruse assez grossière ; elle 
nous fut racontée par lui-même. Il avait vendu au bâtiment 
français le Louis-Philippe des lingots d'or au milieu desquels 
était une bonne quantité de cuivre , et avait eu en échange des 
gourdes dont ilne soupçonnait nullement le titre ; enchanté de la 
ruse, il n'eut rien de plus pressé que de la conter à un des ca- 
pitaines espagnols que nous trouvâmes au mouillage, ajoutant, 
pour se moquer du capitaine français qui venait de partir : 
« Ces Français ne connaissent pas l'or de Solo. » « Voyons un 
peu, dit l'Espagnol, les gourdes que tu as eues en payement » Il 
les lui montra , et l'on peut juger de la stupéfaction du fripon de 
Tahel en voyant qu'il avait eu affaire à aussi fin que lui; les 
gourdes que lui avait données le capitaine français étaient un al- 
liage d'argent et de zinc, cette dernière matière y entrant pres- 
que en totalité ; il ne s'en fâcha cependant pas et se contenta 
de dire : « Ce Français est un fripon , et j'avoue que pour 
tromper un homme aussi défiant que Tahel il fallait savoir 
s'y prendre et n'en être pas à son tour d'adresse, » Tahel nous 
donna sur le pays autant de renseignements que le peu de 
temps que nous restâmes avec lui nous permit d'en recueillir. 
Le sultan , chef de l'archipel de Solo et d'une partie de Bornéo, 
est loin d'être aussi puissant que l'on serait porté à le croire. 
Il ne peut lien faire, rien décider d'important sans pren- 
dre l'avis des quinze datous , chefs des divers districts , dont 
plusieurs sont beaucoup plus riches et plus puissants que le 
sultan lui-même, et qui souvent lui imposent leur volonté. 



i- 



NOTES. 299 

L'homme le plus puissant de fait est le datou de la montagne, 
frère du sultan et ayant sous ses ordres un grand nombre 
d'hommes armés plus à craindre que les habitants des côtes. 
Tahel nous a assuré que plusieurs tribus de la montagne étaient 
anthropophages, et que leurs incursions sur les côtes étaient plus 
à redouter pour les gens de la ville que les attaques des étran- 
gers. Il est rare qu'il se passe un jour sans que quelques-uns de 
ces farouches montagnards essayent son criss ou sa lance sur 
quelque membre d'un autre district de Solo , et cela en pleine 
rue , sans qu'on puisse intervenir pour les châtier. Les datous 
étant tous du sang royal , les dignités de sultan et de datou sont 
héréditaires ; et' dans le cas où un sultan mourrait sans enfant 
mâle , ce sont les datous qui sont appelés à lui succéder dans un 
ordre reconnu de temps immémorial. Solo , d'après Tahel, ne 
fait pas d'armement de pirate , les datous préférant aux risques 
de pareilles spéculations profiter des courses des autres îles en 
achetant les esclaves pris par les pirates et toutes les marjchan- 
dises que ceux-ci y apportent après chaque croisière. Avant 
notre arrivée , cinq de ces écumeurs de nier se trouvaient au 
mouillage; quatre d'entre eux, saisis d'une terreur panique à 
notre vue, levèrent l'ancre et se sauvèrent. Le cinquième, plus 
hardi , resta tranquillement dans le port , jugeant bien que nous 
n'étions en droit de lui rien dire, ne l'ayant pas pris sur le fait. 
Dans la uuit du 22 , nous vîmes arriver à bord un misérable 
Malais de Bouton , enlevé sur la côte de cette île par les pirates : 
fort heureusement pour lui, dégoûté des mauvais traitements 
qu'on lui faisait subir à bord du pirate, il avait résolu, dès qu'il 
nous avait vus , de profiter de cette chance favorable pour sortir 
de l'esclavage. S'embarquant sans bruit dans la première pirogue 
qu'il avait trouvée sous sa main , il avait fait route sur notre 
navire qu'il escalada malgré la crainte de recevoir un coup dé 
fusil. Dès qu'il se vit le long du bord , il donna un coup de pied 
à la pirogue qu'il laissa aller en dérive et sauta sur le pont , 



300 NOTES. 

demandant presque à genoux qu'on le sauvât d'une mort cer- 
taine en lui donnant asile ; sa joie fut grande , quand on lui pro- 
mit de le garder ; rassuré bientôt sur son sort et se voyant à l'abri 
de notre pavillon , il s'endormit promptement et avant le jour 
alla se cacher dans la cale dont il ne sortit qu'après notre départ. 

Notre réfugié nous a confirmé ce que nous avait dit Tahel , 
que les Soloans n'étaient pas eux-mêmes des pirates, mais sim- 
plement des receleurs , et que les écumeurs des autres îles fai- 
saient de Solo leur principal entrepôt. Il paraît d'après lui que 
leur quartier général est à la petite île Bouguigni , à quelques 
lieues dans le S.-E. de Solo. C'est un renseignement qui peut 
être utile par la suite en ce qu'il pourra mettre sur la trace de ces 
coquins, ceux qui auraient à en tirer vengeance. Les Soloans sont 
en général mahométans; peu d'entre eux ont plusieurs femmes 
légitimes, excepté les datous, dont quelques-uns en ont trois au 
plus. Le nombre des concubines n'est limité que par la bourse de 
chacun, et les riches en usent immodérément ; cet abus de femmes 
et celui de l'opium les énervent presque jusqu'à l'abrutissement. 

L'île de Solo est une des plus belles et des plus pittoresques 
que nous ayons vues depuis notre campagne ; elle est d'une 
fertilité remarquable ^ elle produit tous les fruits et les légu- 
mes des pays intertropicaux et nourrit une grande quantité de 
bœufs et de chevaux. Il est rare de rencontrer un habitant de 
la campagne autrement que sur un bœuf ou un cheval ; c'est 
le seul moyen de transport dans un pays montagneux et privé 
de toute route. Dans leur accoutrement de guerre, avec leur 
casque en cuivre , leur cotte de mailles , leur lance et leur 
bouclier , ils représentent parfaitement les cavaliers du moyen 
âge et donnent un aspect on ne peut plus pittoresque à ce 
pays. Je reviens à ma promenade dans la ville : tout en 
causant avec notre ami Tahel, le temps s'était écoulé assez 
promptement ; onze heures étaient arrivées sans que nous nous 
en fussions aperçus , et comme c'était l'heure à laquelle il y avait 



NOTES. 301 

le plus de montagnards dans la ville , nous la choisîmes pour la 
parcourir et juger de son ensemble. Avant de sortir de la maison 
de Taliel , nous fûmes prévenus de nous tenir sur nos gardes 
et nous ne manquâmes pas de suivre cet avis. Presque toute la 
ville est bâtie sur pilotis , au milieu des eaux , et chaque maison 
communique avec la voisine par un pont en bambous ou simple- 
ment par un tronc de cocotier , ce qui indique la crainte que 
chacun a d'être pillé par son honnête voisin; les maisons les 
plus voisines du rivage communiquent par un pont semblable. 
Par cette disposition de la ville, on circule d'une rue à l'autre, 
comme dans chacune des rues, par une série de petits ponts , sans 
garde-fou, sur lesquels il faut soigneusement conserver son 
équilibre , si l'on ne veut prendre un bain forcé, par une chute 
de dix pieds de haut. De chez Tahel au rivage il n'y avait qu'un 
pas à faire ; un bond nous en fit franchir la distance et nous nous 
trouvâmes sur une plage étroite, resserrée entre la mer et une 
palissade de quinze pieds de hauteur , prolongeant le bord de la 
mer et isolant la ville aquatique de la ville terrestre , composée 
de cases parsemées en dedans de cette muraille , curieuse par la 
peine et les travaux qu'elle a nécessités. Elle se compose de deux 
rangées de troncs d'arbres se touchant, séparées par un intervalle 
de sept à huit pieds, rempli de pierres et de terre ; c'est une bien 
faible défense contre une agression par mer dirigée par des navires 
armés de canons , mais plus que suffisante pour repousser toute 
attaque sans artillerie. Quelques embrasures armées de mauvais 
canons , la plupart hors de service , complètent la défense de la 
place. Le palais du sultan est dans un fort construit dans le même 
style, et que deux ou trois obus réduiraient en cendres. En sui- 
vant cette muraille nous arrivâmes à une petite place couverte 
dépeuple, de chevaux et de bœufs; chaque homme, chaque 
enfant au-dessous de huit à neuf ans, avait une lance à la main 
et un criss au côté ; c'était le mirché où chacun venait ainsi 
armé , pour vendre ou acheter une poule , quelques œufs ou 



302 NOTES. 

des bananes ; nous traversâmes cette multitude à l'aspect féroce , 
au regard oblique , et qui, pour une simple fantaisie ou pour 
avoir le peu que nous avions sur le dos , nous aurait bien volon- 
tiers taillés par morceaux , si la crainte des canons des corvettes, 
ne l'eût retenue , et nous nous enfonçâmes dans le bazar , grand 
hangar couvert et construit sur pilotis ; des boutiques sales gar-? j 
nissaient les côtés , et plusieurs centaines de brigands encom- 
braient le passage; nous réussîmes, non sans peine, à sortiv 
de cette foule , et nous enfilâmes une longue série de ponts 
qui nous conduisit au quartier chinois, isolé du reste de 
la ville aquatique. Nous ne retrouvâmes pas là ce que nous étions 
habitués à rencontrer chez les gens industrieux et commerçants , 
richesse et luxe ; au contraire , ils nous parurent assez misérables 
et me firent l'effet des juifs dans le Levant, c'est-à-dire, de 
gens comme ceux-ci , exposés aux avanies et cachant leur aisance 
pour éviter le pillage. Après avoir donné sur tous les points de 
la ville des preuves souvent chancelantes de notre talent gymnas- 
tique , nous revînmes chez Tahel en traversant le marché , et 
peu après je retournai à bord pour ne plus remettre le pied sur 
cette terre inhospitalière. 

On estime moyennement la population totale de l'île à 60,000, 
et celle de la ville à 6^000. J'emportai de Solo la conviction 
qu'un seul bâtiment , en moins d'une heure , détruirait com- 
plètement cette ville , que l'on ne peut avoir vue sans s'étonner 
que les puissances européennes, ayant des possessions voisines, 
l'aient laissée debout. Je considère l'existence de Solo comme 
une honte pour la civilisation. 

[M. Montravel.) 

Note 17, page 202. 

Dans la ville de Soog , aussi bien que dans les montagnes , le 
sultan de Solo ne possède guère qu'une autorité de nom ; sa 



NOIES. 303 

mollesse et son incapacité en sont la cause ; celui qui dirige les 
alTaires est le premier ministre, homme que je soupçonne être 
d'une origine espagnole ; ce dernier paraît jouir d'une grande 
considération dans le pays, et le sultan ne fait rien sans le con- 
sulter tout d'abord ; on lui donne d'ailleurs des lumières et une 
connaissance du monde au-dessus de sa position. 

Il passe également pour être le plus grand propriétaire de 
l'archipel ; sa fortune peut s'élever à une valeur de 150,000 
livres à peu près Le sultan, malgré ses possessions , est loin 
d'être aussi riche ; il a étendu son autorité sur quelques points 
de la côte N.-E. de Bornéo et sur plusieurs îlots. Les habi- 
tants de ces divers pays lui payent un tribut , et il leur envoie 
de temps en temps des bateaux armés pour le percevoir. 

Les trois principales autorités de la ville de Soog sont le sultan, 
son premier ministre et le capitaine du port. Ce dernier a une 
influence presque égale à celle du second, et sa place est aussi 
importante que lucrative ; c'est à lui que revient presque entiè- 
rement le monopole du commerce étranger ; c'est encore lui qui 
est chargé de toute la marine. 

L'endroit que nous avions choisi pour faire notre eau était 
assez remarquable ; il y avait là une façon de rond-point où ve- 
naient aboutir deux petits sentiers qui se réunissaient au chemin 
de la ville, tout le long de la mer. Mais ce qui aurait pu servir 
plus que toute autre chose à le faire reconnaître , c'était un vieil 
arbre séculaire , tout crevassé et dont les branches noueuses 
étendaient leur ombre protectrice sur une petite colline de 
sable; à quinze ou vingt pas de cet arbre, du côté de la ville et 
sur la grève même , se trouvait la source de V Astrolabe et de la 
Zélée. 

Ce site étaitaussi pittoresque qu'agréable; çàetlà, tout autour, 
croissait une partie de la flore du pays, qui fut dévastée , bien 
entendu , par nos savants en histoire naturelle. A ces avantages, 
cette position offrait encore celui de pouvoir être défendue , avec 



304 NOTES. 

succès , contre une attaque de la part des naturels. La petite 
colline sur laquelle vieillissait paisiblement notre arbre séculaire, 
formait une façon de presqu'île accessible d'un côté seulement. 
Une quinzaine d'hommes armés auraient, je crois, tenu en res- 
pect un nombre quatre ou cinq fois plus fort d'insulaires hostiles. 
A mer tout à fait basse , l'eau était potable à dix et quinze 
pieds du rivage ; je consigne ce fait parce qu'il m'a paru remar- 
quable ; j'ai goûté plusieurs fois l'eau à divers endroits , et j'ai 
partout trouvé qu'elle était douce aux sept huitièmes environ. 
Ce fait , d'ailleurs , m'a paru facile à expliquer : l'île de Solo 
offre partout un terrain accidenté de hautes montagnes boisées ; 
le petit nombre de plaines qu'on y rencontre sont elles-mêmes 
couvertes de forêts ; inondé fréquemment par les fortes pluies 
des régions équatoriales , ce terrain élevé en pente rapide au- 
dessus du niveau de la mer , doit nécessairement rapporter à 
cette dernière toutes les eaux pluviales qui viennent fréquemment 
l'arroser et le vivifier. Les bois épais qui le recouvrent à peu près 
partout, empêchent le soleil d'agir par absorption; il en résulte 
donc que les eaux, en arrosant ce terrain incliné, n'y laissent que 
ce qui est nécessaire en fait d'humidité , et viennent , par infil- 
tration , se perdre dans la mer. 

{M. Marescot.) 

Note 18, page 202. 

Je suis allé faire visite à bord d'un bâtiment espagnol, la Mi- 
nerva de Manille ^ le second nous a offert de nous conduire sans 
danger à terre visiter le ministre de la marine, le plus riche da- 
tou de la contrée ; il nous apprend que le son du tambour qui 
nous avait conduits à terre, avait répandu la terreur; selon les 
habitudes du pays , c'était un signal de guerre , et le son du gong, 
qui rassemble les guerriers, s'était fait entendre ; c'est pour cela 
que nous avions trouvé toute la population en armes. L'opinion 



NOTES. 305 

générale des habitants était que nous étions l'avant-garde d'une 
expédition hollandaise , dont ils avaient reçu avis de Bornéo ; la 
similitude des couleurs du pavillon avait encore contribué à 
cette méprise, et c'est à peine si notre visite pacifique les avait 
détrompés; une partie des femmes, des vieillards et des enfants 
étaient réfugiés dans les montagnes, avec ce qu'ils avaient de 
plus précieux. 

Après le dîner, nous allâmes, M. Gervaize et moi, à la case du 
ministre de la marine , accompagnés de l'officier du navire es- 
pagnol. Le datou avait été prévenu quelques heures auparavant 
de notre visite : il était entouré de tous les gens de la maison , 
armés jusqu'aux dents ; la première chose qu'il me demanda en 
entrant fut — si nous faisions la guerre ou si nous étions amis. 
— Amis , lui répondis -je ,* et il me tendit les deux mains en 
signe d'acquiescement i m'ayaut fait asseoir à côté de lui, il 
me demanda si nous n'étions pas Hollandais , me fit part des 
soupçons que l'on avait conçus à notre arrivée, me fit expliquer 
plusieurs fois la différence qui existait entre notre pavillon et 
celui des Hollandais, et comme notre conversation se passait 
en espagnol , de temps en temps il faisait connaître aux specta- 
teurs mes réponses en les traduisant en langue de Soog. Les 
figures de ceux qui nous entouraient commençaient à prendre 
un aspect moins sombre à mesure que mes explications leur 
parvenaient, quelques-uns sortirent même et parlèrent à la 
foule qui entourait la maison, et qui se dissipa peu à peu. 

Le datou me fit une question assez insidieuse : Puisque vous 
êtes nos amis, me dit-il, si les Hollandais venaient nous atta- 
quer, nous défendriez-vous ? Je lui fis comprendre assez difficile- 
ment que nous étions aussi amis des Hollandais, et que n'ayant 
aucune raison de leur faire la guerre, un tel cas échéant , nous 
resterions neutres. Alors il me demanda quelles marchandises 
nous apportions pour trafiquer, et me dit qu'il avait à nous don- 
per en échange des nids d'hirondelle, de la nacre, de l'écaillé, 
Vil. 20 



306 NOTES. 

de la cire et des perles; je lui répondis que nous ne faisions 
pas le commerce et ne portions pas de marchandises. — Mais 
que faites-vous donc? me dit-il. — Nous allons à la découverte 
des terres inconnues et nous faisons les plans de celles qui sont 
mal connues Cela lui parut peu concluant , car il ne connais- 
sait en fait de navigateurs que des marchands et des pirates , et 
je crois bien qu'il nous rangea dans cette dernière catégorie, 
malgré mes dénégations constantes. 

On nous apporta bientôt une table couverte de quatre pla- 
teaux ; dans chacun d'eux était une tasse de chocolat à l'espa- 
gnole, des gâteaux et des confitures chinoises de toute espèce. 

L'aspect de la salle où nous nous trouvions était on ne peut 
plus remarquable : des caisses , des malles, des fauteuils dorés, 
des lances , des fusils , des kriss y étaient rassemblés pêle-mêle ; 
elle présentait tout le désordre d'une caverne de brigands enri- 
chis par le pillage. 

(M. Coupvent.) 

Note 19, page 202. 

Je descends à terre ce matin avec l'embarcation chargée d'al- 
ler chercher le bœuf quotidien que nous vend le datou Tahel. 
Nous pouvons voir à notre aise, en passant auprès de deux 
ou trois praos mouillés près du rivage et abandonnés parleurs 
équipages , de jolies pièces de canon en bronze , placées sur 
l'av tnt et quelquefois aussi sur l'arrière ; un de ces bateaux en 
possédait deux toutes neuves ; elles étaient fixées sur des affûts 
immobiles, à en juger par leur structure, et qui p^r consé- 
quent, devaient empêcher de pointer ailleurs que dans l'aligne- 
ment de la proue. 

Quoiqu'il fût de bonne heure et que datou Tahel ne se lève 
qu'à neuf ou dix heures, à notre arrivée, il vint nous recevoir 
et nous introduisit dans sa maison , édifice assez vaste , élevé sur 



NOTES. 307 

pilotis , et dont la longueur approximative peut avoir £0 à 
100 pieds sur 30 à 35 de largeur. L'intérieur de cette maison 
présentait assurément l'aspect d'une demeure de pirate : des 
caisses , des malles empilées contre les parois , des lances , des 
boucliers , des kriss àppendus çà et là , des instruments de mu- 
sique , violons , guitares , flûtes, s'apercevaient d'abord ; puis , 
dans un coin , on découvrait ensuite une quarantaine de crosses 
de fusils ou de tromblons , et même dans un enfoncement j'a- 
perçus deux petits canons. Que d'événements tous ces objets 
auraient pu raconter , s'ils avaient pu parler , et combien de 
propriétaires avait-il fallu dépouiller pour les acquérir? Le 
spectacle eût été encore plus curieux si l'intérieur des cof- 
fres eût offert à la vue leur contenu; que de rapines entassées, 
combien de larcins commis, et peut-être aussi combien de sang 
répandu ! 

La personne du possesseur de ces objets n'était pas en bar-, 
monie avec les idées de meurtre et de pillage évoquées par 
cette première vue ; loin de présenter l'aspect farouche ou du 
moins vigoureux et déterminé d'un véritable écumeur de mer, 
sa physionomie était douce, fatiguée par des rides précoces, mais 
gracieuse et avenante ; il parlait un peu espagnol, et après les pre- 
mières salutations , il nous conduisit auprès de fauteuils faisant 
face à une élévation du sol , formant une espèce de grand lit en- 
touré de rideaux où il s'étendit mollement sur des coussins. Près 
de lui se trouvaient une longue lance , diverses petites caisses , 
des kriss à demi enfouis sous des nattes et une lampe en cuivre 
servant à allumer sa pipe à opium , dont il paraissait faire un 
usage très-fréquent. 

Datou Tahel est le fils de l'émir Babar, qu'un voyageur fran- 
çais , auteur de la partie de V Univers pittoresque qui traite de 
l'Océanie, M. de Rienzi, paraît avoir connu à son passage aux îles 
Solo. D'après lui, cet émirBahar avait été un homme possédant 
beaucoup de connaissances hors de la portée de ses concitoyens. 



308 NOTES. 

Il laissa à sa femme, la seule qu'il eut, dit-on, la liberté de 
suivre la religion chrétienne , qu'elle professait , et la rendit 
ensuite libre d'esclave qu'elle était. Il parlait plusieurs langues 
étrangères et les écrivait. Toutes ces connaissances ne l'empê- 
chèrent pas d'acquérir une grande fortune, probablement à l'aide 
des moyens employés par son fils pour l'augmenter. Quoi qu'il 
en soit, le fils^ à la mort du père, reçut avec son héritage le titre 
de Radja-laut, chef de la mer, et jouit d^une prépondérance qui 
le place aujourd'hui au nombre des premiers chefs de l'endroit. 

Malheureusement , les connaissances approfondies de l'émir 
Bahar ne lui ont pas été transmises , et l'influence qu'une mère 
Bissaya ou Espagnole aurait pu avoir sur lui , s'est arrêtée à la 
couleur de la peau. La plus grande occupation de cet homme , 
jeune, mais usé^ consiste à aspirer, à chaque instant , la vapeur 
enivrante d'une pipe d'opium ; aussi ses cheveux déjà presque 
blancs , ses yeux caves , ses membres grêles , quoique bien pro- 
portionnés ^ indiquent les ravages de cette funeste drogue. 

Après nous avoir entretenus assez longuement des faux bruits 
que notre arrivée a fait naître dans le pays , le datou Tahel fit 
servir du chocolat , des gâteaux et des fruits. Le chocolat avait 
été fabriqué dans la ville même par des esclaves espagnols j les 
gâteaux , composés en grande partie de farine de riz et de 
sucre indigène , auraient été bons sans le goût que leur laissait 
l'huile de coco dans laquelle ils avaient été frits ; quant aux 
fruits , ils se réduisaient aux mangoustans , bananes et langouns 
que nous connaissions déjà. 

Pendant le déjeuner , le datou Abdoulah , le même chez qui 
M. Lafond avait été conduit hier, arriva accompagné de sa 
suite et plus tard emmena plusieurs de mes compagnons dans 
la campagne où il réside. Pendant qu'ils s'éloignaient , notre 
hôte fit exécuter un concert par ses esclaves ; les airs joués 
étaient espagnols , et quoique tous les exécutants n'appartins- 
sent pas à cette nation , ils jouaient avec assez d'ensemble ; le 



NOTES. 309 

frère du datou Tahel, jeune homme adolescent, mais de cou- 
leur bien plus brune, jouait lui-même de la flûte et il exécuta 
plusieurs airs assez bien. Désormais la meilleure harmonie 
semblait devoir régner entre nous et nos hôtes : ce chef voulut 
nous donner deux gardes pour nous servir d'escorte dans la pro- 
menade que nous voulions faire dans la ville , mais déjà nous 
pensons que cette mesure était inutile et nous le remerciâmes. 
Cependant je crois que ces mêmes gardes nous suivirent de loin, 
soit pour nous protéger au besoin, soit pour savoir où nous allions. 

Cette mesure était peut-être utile dans un pays livré à une anar- 
chie presque complète , anarchie dont nous venions d'avoir un 
exemple. Le domestique du capitaine Jacquinot s'étant aventuré 
hors du lieu où l'on a coutume de nous apporter des pit)visions, 
s'était trouvé sur la grande place du marché au milieu d'un con- 
flit élevé parmi les naturels; déjà les lances, dont les indigènes 
ne se dépouillent jamais , étaient en jeu, lorsqu'un mar- 
chand engagea ce domestique à s'en aller, ce qu'il fit sans at- 
tendre les résultats de la querelle, et d'ailleurs peu curieux 
d'y assister. 

Quant à nous , nous pûmes nous promener sans le moindre 
empêchement dans presque toute la ville. Souvent nous avons 
rencontré des bandes armées d'hommes de la campagne ^ mais 
déjà ils ne nous regardaient plus avec méfiance et ne portaient 
pas, comme le premier jour de notre relâche, la main à la poi- 
gnée de leurs kriss sur notre passage. Voici quelques unes des 
remarques générales faites pendant cette excursion. 

Une palissade de troncs d'arbres , quelquefois équarris , 
garnit le pourtour du rivage ; des embrasures carrées laissent 
voir çà et là quelques pièces de canon hors d'état de servir et 
qui n'opposeraient qu'une faible défense à un débarquement. 
La principale résistance qu'on rencontrerait viendrait des armes 
à feu dont tous les chefs sont pourvus, et qui sont la base de leur 
puissance : plus un chef en possède , plus il peut armer d'hom- 



310 NOTES. 

mes et plus il est puissant. Tous ceux de la ville réunis pour- 
raient présenter un effectif de fusils , mousquetons ou trom- 
blons , s'élevant à environ 400, le datou Tahel possède à lui seul 
quarante armes à feu , aussi passe-t-il pour un des plus riches 
datons. 

Au rivage , des planches mal ajustées forment une nombreuse 
suite de ponts fragiles qui, s'appuyant sur des pilotis, s'avancent 
vers la mer en se croisant dans différents sens jusqu'à l'extrémité 
d'un banc de vase sur lequel on trouve de trois pouces à quatre 
pieds d'eau à marée basse. Tous ces ponts étroits, élastiques, 
fragiles, aboutissent à des cases édifiées sur quinze ou vingt gros 
pilotis, et dont le plancher, ainsi que les parois, est formé par des 
claies ; ces dernières sont en joncs ou roseaux bien serrés , tandis 
que le plancher, construit avec des branches d'arbres entrelacées, 
laisse des jours. 

Ainsi que me l'avait dit le capitaine Somes , les habitations 
des Chinois , dont on estime le nombre à 300 , sont les plus éloi- 
gnées du rivage : elles forment l'extrémité de la ville aquatique 
et sont en général plus spacieuses que celles des indigènes. La 
plupart de ces demeures contiennent une chambre à coucher , 
un appartement où sont renfermées les marchandises , et une 
cuisine, si toutefois on doit donner ces noms aux espaces ré- 
trécis, séparés par d'informes cloisons, qui en tiennent lieu. 
Derrière la case se trouve ordinairement une cour, aussi sur 
pilotis, où ces commerçants étalent leur tripang et où ils le mani- 
pulent ; souvent aussi ces terrasses sont changées en jardins ; 
quelques pouces de terre y créent un parterre factice : j'ai vu 
jusqu'à des bananiers croître ainsi sur lé domaine de la mer. 
Ces pauvres gens , qui mènent à peu près la vie des marins , 
doivent chercher à embellir par tous les moyens leur existence 
monotone ; les indigènes eux-mêmes s'appliquent à cette culture : 
il est fort curieux de voir dans un fond de vieille pirogue quel- 
ques plantes grimpantes élever leurs rameaux vers l'édifice qui 



NOTES. Ui 

les protège du vent; cela égayé la vue, assez triste, de cet amas 
de maisons, qui semblent marcher sur leurs pattes de bois 
lorsque les ondulations de la mer roulent vers la rive. 

L'habitude de construire sur la mer, adoptée par ces indi- 
gènes, tient , m'a-t-on assuré . à un motif très-simple. Ce n'est 
point, comme on pourrait le penser, une conséquence de leurs 
mœurs maritimes , mais seulement celle de leur paresse : ils 
vident les ordures de leur ménage bien plus aisément qu'à 
terre, la mer lave tout et leur épargne de la peine. Ce motif est 
assez plausible , quoique l'aspect de ces habitations ainsi cons- 
truites fasse naître des idées assez poétiques sur les causes qui 
ont présidé à leur origine. 

En arrivant au rivage par le principal pont de la ville, hors 
des fortifications , on passe par un quartier , ou plutôt une rue , 
où se trouvent les boutiques des indigènes. Là les Chinois ne 
montrent plus leur longue queue , leur empire a cessé , et dans 
les petites cabanes qui garnissent ce lieu , on n'aperçoit que 
des femmes qui vendent des fruits, du bétel, de l'arak , 
et divers menus objets de peu de valeur. Plus loin on at- 
teint le marché des fruits et des comestibles , auprès duquel 
se trouve la maison du datou Molou , entourée de bandes 
de cavaliers venant de l'intérieur pour s'informer des inten- 
tions des navires français. Plus loin, à droite, la demeure 
du sultan s'élève non loin d'un ruisseau fangeux , et se dis- 
tingue par le pavillon blanc à gaîne bleue ou noire , qui le 
surmonte. 

On a bientôt vu tout ce qu'il y a à voir dans Banoua ; il ne 
reste plus alors qu'à s'occuper des habitants. Les indigènes 
offrent une nuance de race distincte de celle des Malais et 
des Bouguis que nous avons vus. D'abord leur langue diffère 
beaucoup des leurs 5 elle est plus dure que le malais , sans que 
pour cela elle soit rude ; les sons gutturaux y sont plus souvent 
employés, et les mots que j'ai pu recueillir ont plus de con« 



312 NOTES. 

sonnes ^ue les mots malais, du moins c'est ce qu'il m'a semblé, 
et ce n'est qu'une opinion fondée sur l'impression de l'oreille , 
et non pas sur les renseignements fournis par des personnes 
ayant une connaissance approfondie de la langue. 

C'est ici le cas de rectifier le nom de ces îles , nommées Sooloo 
par les Anglais , Jolo ou Holo par les Espagnols et Solo par les 
Français : leur véritable nom , le nom donné par les indigènes , 
est Soog ,• celui de la ville , Banoua. Sa population nous a été 
indiquée comme étant de 10,000 habitants, je crois ce chiffre 
exagéré : à vue d'œil je ne crois pas qu'elle dépasse celui de 6,000. 
L'intérieur et le littoral de ces îles paraissent être fort peuplés : 
on ne peut se hasarder à donner un nombre quelconque d'habi- 
tants, car on ne saurait s'appuyer sur des données satisfaisantes. 
La population de Soog est de petite taille ; elle est plus forte 
de structure , elle a un teint de peau plus jaune , c'est-à-dire 
plus clair, que les. Malais ; les yeux m'ont aussi paru plus 
bridés, la figure plus large, la mâchoire un peu moins 
proéminente. Les vêtements , les habitudes extérieures sem- 
blent être à peu près les mêmes. Le costume des gens pauvres 
se compose d'un caleçon accompagné quelquefois d'une espèce 
de chemise ; les ^ens aisés portent des vêtements importés , je 
suppose, de Chine : ce sont des pantalons fort larges, en soie noire 
ou en étoffe de coton ; quelquefois ils portent aussi des vestes à 
larges manches, aussi en soie ; d'autres se servent de l'écharpe 
des Bouguis , et tous ou presque tous se couvrent la tête d'un 
mouchoir à l'instar des Malais ; les chefs seuls portent des pan- 
toufles ou des sandales. 

Les femmes du peuple se montrent sans répugnance en pu- 
blic sans autres vêtements qu'un sarong ,• leurs cheveux sont 
épars , et comme les hommes elles mâchent le bétel. Elles ve- 
naient vendre elles-mêmes leurs poules à nos cuisiniers, et 
c'est avec elles que s'accomplissaient les meilleurs marchés, 
car elles recevaient avec empressement les colifichets servant 



NOTES. 313 

à leur parure , et les préféraient souvent à de l'argent 

Une rencontre curieuse m'avait jeté dans un étonnement 
complet, lorsqu'on m'en donna une explication des plus 
bizarres. Yoici le fait : j'avais rencontré une femme toute 
nue à cheval, les cheveux épars j sa gorge indiquait son sexe, 
et j'étais déjà convaincu de ses mauvaises mœurs en la 
voyant descendre de cheval et me faire signe de la suivre dans 
une case voisine. Peu disposé à l'entrevue qu'elle me proposait, 
je continuai mon chemin et je ne manquai pas d'en parler 
à mes compagnons , qui m'assurèrent alors que cet être était 
un hermaphrodite, dont ils avaient publiquement reconnu la 
curieuse conformation moyennant quelque argent. Il voulait 
probablement en faire autant à mon égard. Cet homme ou cette 
femme est la même personne qui , hier, à l'aiguade, était venue 
auprès de nous à la recherche d'un esclave déserteur ; là du 
moins il portait un pantalon. 

La nuit passée , un esclave transfuge s'est rendu à bord de la 
Zélée j au qui -vive du factionnaire, il jeta son kriss à bord et 
monta sur le pont. Ce pauvre diable est un Malais Bouguis de 
Salayer, c'est celui que l'individu hermaphrodite cherchait hier 
aux environs de l'aiguade. 

Les personnes de notre bord qui ont a$sisté à la fête du datou 
Molou rentrent pendant la nuit et sont fort satisfaites de leur soi- 
rée. Une nombreuse musique a joué fort longtemps des airs espa- 
gnols, et on a même fait danser des esclaves à la demande des spec- 
tateurs. Les femmes du datou Molou, contre l'usage des malio- 
métans, ont paru dans la réunion , mais elles étaient assises dans 
lefond, à une certaine distance des hommes. Ce fait est à remar- 
quer , car les îles Soog ont été autrefois en grand renom de 
sainteté dans tout l'archipel d'Asie; c'était le principal foyer de 
la religion du prophète arabe, et c'est probablement à cette 
prépondérance passée qu'elles doivent de porter dans leur pa- 
villon blanc un dessin noir représentant , dit-on , les portes de 



314 NOTES. 

la Mecque. Aujourd'hui , cette influence religieuse paraît dé- 
truite; Soog, sous ce rapport, ne l'emporte sur aucun des pays 
avoisinants, et je crois même qu'aucun lieu n'a d'ascendant 
bien marqué sur les autres, comme plus particulièrement saint 
dans l'archipel d'Asie. 

{M. Desgraz.) 

Note 20, page 202. 

A huit heures du matin, je descendis chez le datou Tahel, 
qui s'empressa de nous offrir le chocolat; j'y rencontrai un chef 
de la montagne , le datou Ahdoulla , qui m'engagea à raccom- 
pagner dans l'intérieur. Bientôt nous montâmes à cheval ; une 
longue suite de gens armés forma notre escorte et nous nous 
mhiies en route. Le pays que nous traversions était admirable 
de végétation : de tous côtés on apercevait des cultures bien en- 
tretenues sur lesquelles l'œil se reposait avec plaisir. Il nous 
fallut marcher pendant une heure avant d'atteindre la demeure 
d'Abdoulla, chez qui m'attendait la réception la plus amicale. 
Après dîner, nous finies encore une jolie promenade à cheval , 
toujours accompagnés par une nombreuse escorte armée et par 
les deux fils du chef. .Te voulus , pour reconnaître l'hospitalité 
de ce respectable vieillard , lui faire cadeau d'une belle paire 
de rasoirs que je possédais , d'une livre de poudre fine et d'une 
boîte de capsules; en retour, Abdoulla m'offrit une jolie petite 
antilope que je refusai , puis il me présenta deux douzaines de 
nids blancs d'hirondelles qu'il me priait d'accepter, mais je le 
remerciai, ne voulant emporter de lui que le souvenir de sa 
cordiale hospitalité. Il me présenta ses deux petits-fils, qui 
étaient les plus jolis enfants que j'aie jamais rencontrés. Parmi 
ses nombreuses femmes , j'en remarquai une qui portait le 
costume européen , mais je ne pus apercevoir son visage , 
car elle se cachait de moi soigneusement. Le vieux datou 



NOTES. 315 

m'assura que c'était une jeune fille des environs de Manille , 
qui appartenait à son fils aîné. Il était six heures du soir lors- 
que je fis mes adieux à mon hôte, il me donna son jeune 
fils et une nombreuse troupe de domestiques pour m'accom- 
pagner. Je regagnai la ville. IN^ous descendîmes d'abord chez 
Tahel, mais à huit heures je me rendis chez le datou Molou, 
qui avait engagé plusieurs personnes à passer la soirée chez lui. 
J'y rencontrai MÎVT. Jacquinot, Thanarou, Desgraz, Huon, 
Deflotte et Boyer; plusieurs datons y étaient aussi réunis. La 
soirée fut charmante, on chanta, on dansa et on fit de la musique. 
Vers les onze heures , on nous présenta une table admirablement 
servie en fruits, en pâtisseries et en liqueurs de toute espèce ; nous 
y bûmes d'excellents vins d'Espagne, puis on nous offrit du thé, 
du café et du chocolat dans un magnifique service de porcelaine 
de Chine. La conversation se faisait généralement en espagnol. 
Le datou, qui commençait seulement à être persuadé que nous 
étions bien réellement des Français , et non pas des Hollandais , 
nous exprima tous ses regrets de ne nous avoir pas fait dès le 
début une réception plus amicale ; il parut désolé quand nous 
lui apprîmes que notre départ était irrévocablement fixé au 
lendemain. Pour nous faire honneur, il avait réuni chez lui un 
orchestre complet composé d'une basse, de clarinettes, de flûtes 
et de violons. Il était minuit , et j'étais resté seul parmj les offi- 
ciers à la soirée du datou, lorsque je lui fis mes adieux; il me 
fit reconduire dans un canot armé par ses gens et il me fit cadeau 
d'un kriss magnifique. Dans la soirée, j'eus l'occasion de par- 
courir plusieurs fois la ville et de satisfaire ma curiosité : je ne 
remarquai jamais dans les habitants rien qui pût me causer la 
moindre crainte ^ il était évident qu'ils commençaient à s'amender , 
et que notre confiance ainsi que nos démarches toutes pacifiques 
commençaient enfin à calmer toutes les craintes que nous 
avions d'abord inspirées. 

{M. Gervaize.) 



316 NOTES. 

Note 21, page 239. 

Le lendemain , sur les huit heures du matin , Y astrolabe fit 
un salut de vingt et un coups de canon qui lui fut rendu immé- 
diatement , et en égal nombre , par la forteresse espagnole ; 
aussitôt après, je descendis à terre avec le commandant d' Urvilhy 
et nous rendant d'abord chez M. le lieutenant de vaisseau de 
la Cruz , commandant de la marine , nous le priâmes de nous 
accompagner chez le gouverneur , à quoi il se prêta de la meil- 
leure grâce du monde. Cet officier était allé la veille offrir ses 
services au commandant, et s'était mis entièrement à sa dispo- 
sition^ nous pûmes nous convaincre bientôt que ces offres 
étaient faites de cœur , et durant notre séjour, il nous combla 
de politesses et d'honnêtetés qui ne se démentirent pas un seul 
instant , et qui nous pénétrèrent pour lui d'un sentiment de re- 
connaissance dont le souvenir ne s'effaeera jamais de notre mé- 
moire. 

Son second, M. Acha^ officier du même grade, ne fut pas 
moins attentionné pour toutes les personnes de l'expédition , et 
acquit tout autant de droits à notre amitié. 

Nous nous rendîmes chez le gouverneur don Manuel Sanz, 
lieutenant-colonel , et nous en reçûmes l'accueil le plus affable 
que nous pussions désirer. Dès les premiers moments , il en agit 
avec nous avec une aimable franchise, et il nous témoigna en 
paroles et en actions tout le plaisir qu'il éprouvait à recevoir des 
Français dans son petit gouvernement. Un déjeuner était servi , 
et nous acceptâmes l'invitation qui nous fut faite d'y prendre 
part. La conversation ayant été amenée sur le désir qu'avaient 
Messieurs les naturalistes de parcourir les environs, M. Sanz 
nous donna l'assurance que non-seulement ils pouvaient ex- 
plorer à leur aise le territoire espagnol , mais même qu'il en- 
tendait leur fournir des montures et des guides pour les aider 



NOTES. 317 

dans leurs recherches. On ne saurait réellement être plus em- 
pressé qu'il le fut à notre égard dans toutes les demandes que 
nous pûmes lui faire ; souvent même il vint au-devant de nos 
désirs , et il chercha par tous les moyens possibles à nous rendre 
la relâche agréable : sa maison et sa table nous furent constam- 
ment ouvertes, ses chevaux et sa voiture furent chaque jour à 
notre disposition, et il poussa même les prévenances jusqu'à 
envoyer à bord quelques provisions de Manille et dTurope , 
provisions qui pouvaient lui être nécessaires, mais qu'il offrit de 
manière à ne pouvoir être refusé. Généreux à l'excès, et se 
mettant constamment l'esprit à la torture pour nous être agréa- 
ble, ce bon colonel réunit, deux jours avant notre départ, 
tous les officiers de l'expédition , les diverses autorités et notables 
de la colonie, à un bal qui se prolongea très-avant dans la nuit, 
et qui fut interrompu au milieu par une somptueuse collation à 
laquelle chacun put prendre part. De notre côté, nous fîmes 
tout notre possible pour reconnaître tant de soins ; nous l'invi- 
tâmes à bord de nos corvettes et nous lui témoignâmes notre 
reconnaissance par tous les moyens en notre pouvoir. Aux qua- 
lités franches et chevaleresques, le colonel Sanz joignait un 
jugement sain, de l'instruction et une grande facilité pour 
s'exprimer et répondre aux questions que nous pouvions lui 
adresser. 

Lors de leur établissement sur cette partie de Mindanao , les 
Espagnols la trouvèrent entièrement inhabitée : la population se 
forma d'abord de gens qu'ils amenèrent de Manille et s'aug- 
menta plus tard des individus qu'y laissèrent à diverses épo- 
ques leurs navires venant d'Acapulco et du Japon ; en sorte 
que la race actuelle est un composé bâtard dont il serait impos- 
sible d'assigner l'origine. 

Si ce n'était la tendance naturelle que les habitants ont à 
émigrer, pour suivre le penchant qui les porte à naviguer, la 
population de Samboangan augmenterait dans une proportion 



318 NOTES. 

extraordinaire ; les registres de Téglise constatent à peine deux 
ou trois décès par mois , tandis que les naissances y sont portées 
dans la proportion de vingt-cinq à trente pour le même inter- 
valle. Il y a véritablement de quoi être étonné, en considérant 
la quantité d'enfants qui s'offrent aux regards à l'entrée de cha- 
que case , tant dans la ville que dans les environs. 

A l'exception de quelques maisons qui sont construites à l'eu- 
ropéenne , et qui présentent un certain air d'aisance , toutes les 
autres ne sont que d'assez misérables cases élevées sur des pieux , 
à quelques pieds au-dessus du sol , fabriquées avec des bambous^, 
et couvertes en chaume. La partie inférieure sert de parc aux bes- 
tiaux et aux volailles. 

La prostitution paraît être une chose rare dans cette colonie; 
mais les liaisons de gré à gré y sont généralement admises, et 
une femme se croit toujours très-honorée d'être la maîtresse en 
titre d'un officier espagnol. 

La relâche de Samboangan est excellente pour les navires, 
qui , venant de Manille ou des mers de la Chine, se dirigent en- 
suite vers le détroit de Makassar, pour gagner un des passages des 
îles de la Sonde,- elle l'est, surtout, pour les baleiniers qui établis- 
sent leur croisière dans la mer de Célèbes. L'eau y est de bonne 
qualité , et s'y fait très-promptement ; l'on peut , facilement , 
et à un prix très-modéré, s'approvisioner de volailles, de bœufs, 
et de cochons. Les légumes seuls y sont rares, et l'on ne saurait 
guère se procurer autre chose que des courges. Les bananes y 
sont abondantes , et de bonne qualité ; les cocos s'y trouvent à 
profusion. 

Les habitants qui forment la colonie , sont au nombre d'en- 
viron sept mille, dont trois mille habitent la ville proprement 
dite ; ils ne sont soumis à aucun tribut personnel ni foncier, et 
constituent, en cela, une exception avec tout le reste des Phi- 
lippines où les sujets espagnols sont assujettis à une redevance 
annuelle. Une seule taxe est imposée à ceux de Samboangan ^ 



NOTES. 3i9 

et il était réellement impossible de les en dégager ; c'est celle 
d*un médio (environ six sous de France), à laquelle toutes les 
personnes., sans exception , sont imposées, pour parer aux dé- 
penses, et soutenir ce poste de déportation. 

Tous les membres de cette colonie professent la religion catho- 
lique , mais ils n'ont évidemment que l'extérieur de la dévo- 
tion ; ils assistent aux offices et marmottent des prières , plutôt 
comme passe-temps que par conviction ; naturellement pares- 
seux et indolents, ils ne se livrent à aucune industrie , et ont 
besoin d'être constamment surveillés par les personnes au ser- 
vice desquelles ils consentent à se livrer momentanément. Du 
poisson , une poignée de riz , et des cocos, voilà la base de leur 
nourriture , et ils ne pourraient se résoudre à faire la moindre 
chose au delà de ce qui leur est nécessaire pour s'assurer la pi- 
tance de la journée. Ce n'est pas cependant le terrain qui 
manque ; il est de bonne qualité, et n'attend que des bras et du 
travail pour produire- et rapporter de grands profits. Chaque 
individu peut en prendre la portion qui lui convient , pourvu 
qu'il la cultive et la mette en rapport ; mais si , après deux ans 
de possession , on s'aperçoit qu'il l'abandonne et la néglige, elle 
lui est enlevée immédiatement ; dans le cas contraire, la pro- 
priété lui est acquise, et au bout de dix années, il devient le 
maître de la vendre , de l'échanger, et enfin d'en disposer sui- 
vant son caprice. 

Je me rappellerai toujours avec un vif sentiment de plaisir le 
séjour de Samboangan , et je regarderai comme une des plus 
agréables circonstances de ma vie aventureuse j celle où je suis 
entré en relations avec monsieur le lieutenant colonel Sanz , 
et messieurs les officiers de la marine espagnole , la Cruz et 
Acha. 

Je ne dois pas, non plus, oublier le curé de cette station , 
homme jeune , instruit , d'une tçlérance bien entendue , et pos- 
sédant des mœurs parfaitement adaptées au mandat sacré qu'il 



320 - NOTES. 

remplit. Nous le vîmes souvent , tant dans sa propre maison 
que dans celle du gouverneur, et toujours nous éprouvâmes 
du plaisir dans la compagnie de ce ministre qui , à une in- 
struction solide et à des connaissances variées, joignait une 
politesse exquise , et une douceur de caractère réellement 
évangélique. 

{M, Jacquinot,) 

Note 22, page 239. 

.Te ne descendis à terre que le soir ; nous débarquâmes à côté 
du fort, petite forteresse en pierre, armée d'une douzaine de 
petits canons , construite en forme de rectangle avec un bastion 
à chaque angle : à l'époque où elle fut élevée, elle était suffisante 
pour repousser les Maures dont on craignait l'attaque, mais elle 
ne résisterait pas, dans l'état où elle est aujourd'hui, à quelques 
volées d'une corvette. Près de là on passe la rivière sur un 
pont ; son cours , qui suit presque parallèlement le rivage, sert 
de fossé d'enceinte à la grande place qui se trouve directement 
sous le canon du fort. Au delà, le rivage est garni d'une en- 
ceinte de hautes palissades comme celles des villes malaises , qui 
sont suffisantes pour arrêter des hommes qui viendraient l'atta- 
quer sans artillerie. La ville , qui est presque entièrement com- 
posée de cases en bambou, est bâtie régulièrement; toutes les 
rues aboutissent à la grande place et sont parallèles au cours de 
la rivière. On remarque seulement sur la place quelques mai- 
sons qui se distinguent des autres par de grandes galeries avan- 
cées, et des murailles blanchies : ce sont celles du gouverneur, 
du commandant de la marine et des principales autorités. En 
parcourant les rues de cette ville, je me crus transporté dans un 
des jolis villages de Lusson. Il offrait, à cette heure du jour, un 
tableau vivant et agréable. La population, toute indienne, me 
frappa dès le premier moment par sa supériorité physique sur 



NOTÉS. 321 

les autres peuples d'origine malaise ; l'air de contentement et de 
bonheur qu'on remarquait sur tous les visages compensait avec 
avantage l'absence de luxe, de richesses et de cet immense mou- 
vement commercial des colonies voisines. Après avoir traversé 
toute la ville, je profitai du reste du jour pour prolonger ma pro- 
menade dans les environs. Lé pays, par sa beauté^ la richesse et 
la variété de sa végétation, répondit à ce que j'en attendais; 
je pris un joli chemin suivant le cours de la rivière qui , à 
l'extrémité de la ville , tourne presque à angle droit. D'un côté 
se trouvait une plaine fertile parfaitement arrosée et qu'on pré- 
parait alors à recevoir la semence du riz , et de l'autre côté , 
des vergers plantés de cocotiers , de bananiers et d'arekiers , 
de nippa et d'énormes manguiers, au milieu desquels étaient dis- 
persées de jolies habitations. Partout en passant, j'étais accueilli 
par les buenas noches des Indiens qui circulaient ou qui prenaient 
le frais sur le devant de leurs maisons. La réunion de celles-ci , 
répandues sur un espace de près de deux milles, forme un village 
considérable et très-peuplé, qui est en quelque sorte le faubourg 
de la ville. _ 

Le monument principal de Samboangan estl'église, qui est située 
à une des extrémités de la ville ; elle a l'apparence d'une église de 
village et elle est isolée sur une grande place ; c'est un grand bâti- 
ment surmonté d'un petit clocher carré, recouvert d'une toiture à 
deux faces , qui laisse apercevoir la cloche. Près delà , sur le bord 
de la rivière , on a construit un petit belvédère où se réunissent 
chaque jour, pour prendre le frais et se communiquer les nouvel- 
les , les notables du pays. M. le lieutenant de vaisseau Acha , qui 
m'avait accompagné , m'y présenta le soir même, et j'y fis d'un 
seul coupla connaissance du sergent-mâjor de la place, du curé, 
et de deux ou trois autres personnes qui étaient avec le gouver- 
neur^ les seuls Européens du pays ou plutôt toute l'aristocratie 
de l'endroit. Chacun d'eux s'empressa de m'interroger sur les af- 
faires politiques de l'Espagne, à laquelle, quoique exilés, ils pre- 
vn. 21 



322 NOTES. 

naient le plus vif intérêt , et nous nous mfme^ tous ensemble, 

' suivant l'habitude, à deviser sur son avenir, malgré le peu de 

données que noua avions pour cela. Don Carlos, ne comptait 

parmi eux aucun partisan , et chacun d ^u?c s exprimait sur son 

b^i->'^syn Aiuij'^ti ^■'^>^. ,.^ j^ ■.•V ■-■'■■ '•^^"'•' 

compte avec cette hberte d opinion gu on ne rencontre guère 

que dans les colonies, où f ai toujours remarqué combien Tin- 

àepericîancë de î opinion y contrastait avec la dépendance àla- 

quelle les condamne leur position. 

* . , {M. Dubouzet.) 

. ^ ., Note 23, page 239. 

' '^^ ta forteresse de Samboangan est un carré bastionné, assis sur 
'un terrain bas, à environ 50 toises du rivage, mais le fort, qui 
est d'ailleurs très-mal armé, ne bat que très-obliquement le bon 
mouillage , et n'empêcherait pas un débarquement au Nord de 
la ville. Il a des murs en pierres , sans fossé : seulement les 
fronts du Nord et de l'Est sont protégés par le ruisseau cana- 
lisé , qui les contourne , avant d'aller à la mer du côté de la 
pointe Sud. 

La face qui regarde la mer se prolonge vers le Nord de ma- 
nière à former contre le fort une nouvelle enceinte qui est com- 
plètement ouverte du côté de l'Est, et en partie du côté du Nord. 
Cette espèce de camp retranché, fort incomplet, servait peut-être 
de refuge à la population du village et de la campagne , en cas 
d'attaque de la part des forbans de Hôlo ou de Mindanao. C'est 
dans le même but qu'une palissade s'élève le long de la mer pour 
protéger le village. 

Ce n'est donc point une véritable colonie que nous avons sous 
les yeux ; c'est un simple poste militaire , établi sur la côte de 
Mindanao pour contenir les peuplades féroces et belliqueuses 
qui l'habitent, ou pour réprimer la piraterie. C'est un présidial 
pour les criminels, et un lieu de relâche pour les vaisseaux. Si 



NOTES. 323 

tel est le but que se sont proposé les fondateurs de cet établis- 
sement , il faut convenir qu'il est assez bien rempli , car la for- 
teresse qu'ils ont bâtie sur ce rivage suffit pour en imposer à 
tous les forbans. Mais pour être en état de résister à d^s forces 
européennes, il lui manque un fossé, un chemin couvert et 
quelques dehors, surtout du côté du Nord, qui est la partie la 
plus faible. Les approches par le Sud et par l'Est ne seraient . 
pas faciles, à cause du circuit de la petite rivière et du terrain 
marécageux qu'elle parcourt. Plusieurs postes ou vigies établis 
sur le rivage et dans la campagne servent à surveiller les praos 
malais et hôlos qui voudraient tenter un débarquement , ou les 
tribus de l'intérieur. Ces vigies sont de grandes cages en bois de 
19 à 20 pieds de côté, perchées sur des poteaux de 10 à 15 pieds 
de hauteur. Elles sont occupées pendant la ^uit par quatre ou 
cinq miliciens armés de fusils, qui seraient obligés de les évacuer 
à la première sommation, sous peine de s'y voir brûlés vifs. Mais 
les indigènes ne sont jamais assez entreprenants pour troubler la 
douce quiétude des Espagnols, en s'avisant d'allumer un fagot de 
paille sous ces guérites aériennes. 

Le village construit en lattes de bambou , à la façon malaise , 
se déploie sur quatre rues parallèles au rivage , au Nord de la 
forteresse dont il est séparé par une esplanade sans arbres. Le petit 
canal formé par les eaux de la rivière n'a que sept à huit pieds de 
large. Il contourne le village par le Nord et l'Ouest et se replie 
ensuite pour embrasser la forteresse ; entre celle-ci et le rivage se 
trouve une large baraque , partie en planches , partie en ma- 
çonnerie , pour loger les prisonniers qui sont en petit nombre. 

Il n'existe à Samboangan d'autre construction en pierres, 
qu'une petite église située à l'extrémité du village. 

Les montagnes sont couvertes de forêts qui fournissent le 
teck , et plusieurs autres bois de construction. Le cannellier y 
croit aussi sans culture , mais son écorce est moins aromatique 
que celle de Ceylan. Les torrents charrient de la poudre d'or 



324. NOTES. 

que les indigènes recueillent en petite quantité par des lavages. 
Quant aux mines de ce précieux métal qu'on suppose exister 
dans l'intérieur, elles ont encore échappé à la cupidité des Eu- 
ropéens. Les peuplades nègres ou mahométanes qui habitent le 
centre de Mindanao paraissent s'occuper fort peu de l'exploita- 
tion de ces mines , car il n'en arrive que de faibles produits. On 
peut supposer toutefois que ces peuples sauvages ne sont pas 
tout à fait étrangers au travail des métaux. Leurs sabres, con- 
nus sous le nom de campilangs , sont fabriqués par eux avec 
les vieux fers européens qu'ils parviennent à se procurer. Ces 
armes , très-estimées des pirates , nous ont paru d'un bon tra- 
vail. 

On n'a que des données fort incertaines sur la population 
de Mindanao. S'il faut en croire les rapports des missionnaires 
qui ont pénétré dans l'intérieur, les premiers et plus anciens 
habitants de cette terre appartiendraient à la race nègre , la 
même qu'on trouve dans l'ile de Négros et dans l'intérieur de 
l'île de Luçon. Dans le cours des treizième et quatorzième siè- 
cles , ils furent refoulés par les invasions de plusieurs peuplades 
mahométanes venues des autres points de la Malaisie; celles-ci 
occupent toute la partie du littoral qui n'est pas au pouvoir 
des Espagnols , c'est-à-dire toute la côte sud , depuis Samboan- 
gan jusqu'au cap Saint- Augustin , plus une partie de la côte 
ouest. Ces peuplades , groupées sous la domination de divers 
chefs ou sultans , se livrent de temps en temps à la piraterie , 
qui fut sans doute leur premier métier. Les nègres de l'intérieur 
vivent à l'état sauvage, sur le bord des grands lacs , rançonnant 
et massacrant sans distinction les chrétiens et les mahométans 
qui osent s'aventurer dans les montagnes. 

La province de Samboangan est gouvernée par un chef mi- 
litaire aux appointements de 2000 piastres , à la condition ex- 
presse de s'abstenir de tout trafic ou commerce. Les états de la 
Real Hacienda portent à 10,000 âmes le chiffre de la,population ; 



NOTES. 325 

mais l'état dressé par la mission des Récollets qui régit cette pro- 
vince , ne lui donne que 5,700 habitants. Voici cet état détaillé, 
qui sans doute ne comprend que des individus soumis et con- 
vertis. 

Baptêmes 283 

Morts 193 

Mariages 35 

Province de Sambôangan. 

Mariés de toute classe 1613 

Veufs- et veuves 259 

> 

fde communion. . . 1512 

de confession. . . . 792 

Enfants des deux sexes, . . . . . 1501 -• <^-^'^î 

Espagnols , . 9 iiùhskai 

Chinois établis iB ,,,, yu^Hp ^B 

Total. , . 570/» :i -h 13 ùùéiq 

Si les nouvelles conversions (qui d'ailleurs paraissent assez 
rares) ne sont pas comprises pour une bonne part dans le chiffre 
283 donné pour les baptêmes, it faut croire <j[ùe les Haîssâhcés^ 
doivent l'emporter beaucoup sur les décès. 

i^uoi qu il en soit , cette population est disséminée dans nuit 
ou dix quartiers de la plaine, et l on ne compte guère plus de 

2000 individus dans le village. Aucune contribution ne pesé sur 

,cB'^4ipiJqrri<^,oibYif 'Aiii/iîxiï g'>Jb miRsi-j nmë'ciîi^ sb ^lûnimîn ï 
les habitants, qui , de fait, seraient fort embarrasses pour livrer 

aux agents du fisc autte chose que du riz ou des cochons. 11 

existe cependant ici un agent de la Hacienda Real qui est cnar|;e 
j .11. 1 ur/jtëLi;:» '}B ■èianLL-^în'pl f?, 

de percevoir les deniers royaux et de payer les employés. (Quel- 
ques droits sur les boissons et le tabac, qui est ici a un usage 
gênerai , ne sumsent pas pour couvrir les dépenses de cet éta- 
blissement. Mais il faudrait une population plus nombreuse , et 

surtout moins indolente, pour étendre les cultures, et' tirer parti 

, , .«iiitiii'ijij^il H 

de ce beau pays. 



326 NOTES. 

La garnison de Samboangan se compose de deux ou trois compa- 
gnies de métis ou tagales ; elle est au besoin renforcée par un corps 
de milices, de force à peu près égale. Les soldats , régulièrement 
payés par le trésor de Manille, sont assez bien vêtus. Il en est de 
même d'un détachement de 50 à 60 matelots formant l'équipage 
d'une petite goélette qui est en ce moment désarmée à l'embou- 
chure de la rivière. Cet équipage est réparti sur les deux cha- 
loupes canonnières ou felouques qui ont aidé nos corvettes à 
gagner le mouillage. La tenue militaire et la propreté de ces 
embarcations font honneur aux deux lieutenants de vaisseau 
de la Cruz et Acha , qui n'ont pas oublié les bonnes traditions 
de la vieille marine d'Espagne. Ces chaloupes^ à demi pon- 
tées, ont sur l'avant un canon de bronze de six, établi à côté du 
mât de misaine , sans en gêner la manœuvre. Un détachement 
de quatre canonniers et un caporal est chargé du service de cette 
pièce et de la garde du bateau. Sur le plat-bord sont établis 
six pierriers du calibrç. de une et deux livres , et sur l'arrière se 
tr 01^ vent une petite cabine pour un officier et les soutes à pro- 
visions. Ces felouques , voilées en chasse-marées , arment vingt 
avirons. 

La marine des Philippines , suivan^t l'état donné par l'alma- 
ns^ch 4e 18.38, se compose de,: . , '. . 

1 brigadier , commandant de la marine ,, , , . , 

1 capitaine de vaisseau chargé des travaux hydrographicjues. ^ 
„3 constructeurs ou ingénieurs, eniployés dans l'arsenal de 

1» .:-<M.i!irv-|i •P'\\^ tnx r^tt rirîii "^ii^t ->r.>n > 'i|>Kr; jîîH rrh f-lrt^x^t-i rtfo 

'9 lieutenants de vaisseau. , ' , , , j. 



2 alfèrei 



La marine coloniale ou de la flottille a un état major com- 
posé de : 4 > * 

6 capitaines. ^ ^ , r , , * 

8 lieutenants. , ^ 

10 sous-lieutenants. 



NOTES. 327 

JNous n avons qua nous louer de 1 accueil que nous avoirs 
' trouvé a Samboanean, dont les autorités se sont montrées 
pleines d^affabilité et d'empressement ; toutes les ressources et 
les moyens de ravitaillement que peut olïrir cet établissement, 
ont été mis à là disposition des corvettes, La population a éjLé 
bonne et hospitalière pour nos matelots. La relâcbe de Sani- 
boanfi^an est précieuse pour les navires qui descendent la nier de 
Lnine Ou qui enerchenta remonter a contre-mousson, en pasi^t 
par le détroit de casilan ; ils trouveront sur ce point de Mm- 
danao un air pur , une bonne aiguadè et des vivres frais pour 
réqùipâge , à assez bas prix • on peut facilement s'y pourvoir de 
DOIS de construction pour reparer des avaries, et meinq trouver 
des Vols propres à la mâture. Les forets qui couvrent les mon- 
tagnes offrent une assez grande abondance de gibier , surtout 
des ceris et plusieurs oiseaux bons à manfi;er ; elles sont aussi 
peuplées d'une petite espèce de singes 5 mais il est bo^ de ne pas^ 
trop s'engager dans l'intérieur, à moins d'avoir des guides çit 
d être en lorce pour repousser les sauva c^es au on pourrait ren- 
contrer. , 

-j » >■-,,- :f.>1 rKpi^ r."^r«»^> S'il »--i)-jro:;fï 1> ~>\<,:t --^ » 

' . {M. RQguemaurel.j 

/ '- ' ^ \ Note2A, page 239, . . ....,,, ,r> ..1 ,..>« 

La fondation de Manille date de deux cent soixante-buit 
ans. Le gouvernement de Luçon, des îles adjacentes, joint a 
celui des Mariannes et dès diverses possessions dans cette partie 
du monde , est confié à un chef militaire qui , au titre de gouver- 
neur , réunit ceux de président de 1 audience (^tce ^atrone real),' 
> de juge-corn missaire de la ferme des postes, ae directeur des 
troupes et de capitaine gênerai : son autçrite embrasse tout ce qui 

t^ t> Il Jtii>\> co II r » n.r» « » o:>HiittoL "> l.i i ç « f j» . i r^ ► (»•> jvnr-^ >f«ro«»;rt|> 

dérive de ses titres, tant pour 1 administration que pour la de- 

ense et la surete du territoire. Les îles sont divisées en provinces ; 

a la tête de chacune d elles est un chef subalterne qui a le titre de 



328 - NOTES. 

gouverneur (alcalde mayor)^ lesquels exçrcent une autorité 
administrative et contentieuse en première instance; ils sont 
commandants militaires et ont à leur cliarhe le recouvrement 
des deniers royaux sous leur responsabilité , garantie par eau- . 
tionnement, et sous 1 inspection du commissaire eeneral de l ar- 
méé et dii directeur du domaine royal. La province, de Cavité, 
fait exception à la règle , le recouvrement de l'impôt y étant fait . 
aujourd'hui par un teniente, ou délégué de 1^ jus^tice mayor. , , 

^Chaque province est subdivisée en »we6Zos,, communes; çha- 
cun d'eux est aîdministré par un aobernadorcillo , avec des lieu-r 
tenants et alguaziïs de justice, qui sont ejénéralement pris, 
parmi les indigènes les plus recommandables. Ils remplissent, 
diverses fonctions, telles que la surveillance, des semailles, des 
cultures en mènerai, et tout ce qui ressort de la police. Dans les 
pùeblos OÙ il y â un nombre suffisant de métis , qui sont les des- 
cendants 3es Chinois et des Espagnols , ils forment une, peuplade 
séparée et leurs autorités sont prises dans leur propre sein. Les 

gobernadorcillos sont à peu près nos maires de village, ils sont 

revêtus comme eux de toutes les attributions municipales, afec 

..■•;/ y'iiaoo 
l'obligation spéciale d'assister les curés dans tout ce qui est re- 
latif au culte et à l'observance des préceptes religieux; ils con- 
naissent des causes civiles jusqu'à la valeur de deux taels d'or 
pour les Chinois et de' quaranle^qUâtfe^i^stres fortes pour les 
autres; ils procèdent, ^ans les causes cri|yinelles, à l'enquête, 
par laquelle ils sont tenus d'informer le chef de la province. Il 
leur est permis de percevoir à leur profit certains, droits, qui 

sont déterminés à l'avance. . , ./ , . -, r r 

,'. , , , tiL , u>!i 'jirrlifiiii 1-jilo un £ ';j1rio':j in') , -jhfiom lîb 
Dans chaque pueblo 1 il existe un, certain. nombre d'officiers 

municipaux désignés sous le nom de chefs de barangas , ou ca- 

bezas de baranqas : chaque cabeza, est oblige de prendre soin de 

,i::.. ■• iiJM] ■.'.-; ;;liir. ■nifniu; ip..- ; ! i. du'.;' "li (f:M ^^ i -j :3l/ ]■) ^'^'p^-^i". 

quarante-cinq ou cinquante familles tributaires, dont il a la 

-';!) : : -[[lii'i 'Tir, )!f..)ii,!î^iinaiijr; 1 -uk-kj lin} .;rfiia '"'i"^ -n* -i'/rirrij' 
tutelle immédiate: il doit résider avec elles dans la rjie et 1^ 

quartier çignalés, veiller au bon ordre, répartir entre ses admi- 



•^.^m. 



329 



nistres tous les services qyi intéressent la communauté , accor- 
der leurs dmerends , percevoir 1 impôt , et en verser le montant 



-oe JB 



entre les mains du gobernadorcillo. Les cabezas sont les procu- 
reurs nés , et , qui plus est , les protecteurs de leurs barangas 
dan^ toutes les aftaifes qui regardent la communauté. Les douze 
plusaucipis de clia^ue village ont seuls le droit de voter les 
élections du goternadorcilïo et des oifficiers de justice; ils pré- 
sentent à l'autorité supérieure trois candidats aux fonctions de 
gobernadorcillo, et ceux-ci , avec celui qui vient de cesser ses 

fonctions '^ procèdent à l'élection des autres officiers , tels que 

■jino'i aoii J's u :. :-■> <ïn /nv 

lieutenants , alguazils et autres agents. 

A une époque antérieure a la conversion au catholicisme^ les 

cabezarias furent sans doute héréditaires ; aujourd'hui elles sont 

héréditaires et électives. Quand elles viennent à vaquer faute 

d héritier ou par suite ^de démission, le remplaçant est nomme ^ 

parle surintendant, dans les provinces voisines de la capitale, 

et dans celles éloignées, par les gouverneurs, mais toujours sur 

la proposition du gobernadorcillo et des autres cabezas. 

5-£LDyi^<4ûo ii-i jijuj .a-jl; =;i:i> ^ii:jiiS':>xi ,^i:;;iîi;,-ii-d. V,-. . -'^^--, 

Les cabezas et leurs aines, qui sont leurs fiuxiliaires pour le. 

recouvrement des deniers royaux, sont exempts d impots. Dans 
quelques provinces, ils restent en fonctions trois années, et si 
leur gestion a été fidèle et consciencieuse, ils sont reconnus 
comme les principaux de leur village, reçoivent le titre de ca- 
bezas paradoxes ( chef honorable ) , et la qualification de don 
leur est octroyée. Ce système, quoique libéral, aie grave incon- 
vénient de multiplier une classe privilégiée qui est exempte de 
charges personnelles et augmente par cela même les charges du 

prolétaire. ^ ^r v m r t r fr v,»; . 

1 • 1 1 1^ ^^^. 1- . ' zils de 



Les emplois de gobernadorcillos , lieutenants^ et alguazils de 

justîèe sont annuels et toujours électifs, sauf 1 approbation ' de 

't'.i <i:JiU'':Ai nïvyr r/} ;^'j"iJ:i ^■A'ri'juio-j in-d iii-uhriiii yn;ï';>; 'j.i h.\ 
l'autorité supérieure ; les.élections se font au commencement de 

'■tin'i ')> 'r,i]<}U 'A: H:-i; jsl)<'> k'rï>:i', y'yl , ■ i'>: ; , i îj;i ii f :?! r-J 1 ;;';■■;■ :/';. 

chaque année dans la casareal,^ hôtel-de ville ; les électeurs sont 
le gobernadorcillo qqittant et les douze plus anciens cabezas: on 



330 ^ê^M^ 



«'*î p-rrol 8^'ripfff 



elit a la pluralité des voix. Les candidats doivent |ouir dune 
certaine considération , appartenir à la classe moyenne de la so- 
ciété et savoir parler, lire et écrire correctement l'espagnol. 
Quant aux autres officiers de justice, on en élit un par chaque 
assemblée, jusqu'à compléter le nombre qui revient à la popu- 
lation , soit par la même junta , soit par le comité électif des 
gobernadorcilïc)^ , comme il a été dit plus haut. Le vote doit, 
être secret, légalise par le commissaire et préside par le cnel de 
la province ; il est permis au cure d y assister s il le juge conve- 
name , pour représenter ce qui lui semblerait bon et non pour 
autre chose : il lui est interdit de voter. Le procès-verbal des 
ections est remis, scellé, aux chefs supérieurs pour les pro- 
vinces de Tondo , Balacan , Zamhales , Balaan , Nouera , 
Êcija^ Lctguna^ Batangas et Cavité; dans les autres provinces 
trop éloignées de la capitale , telles que les Marie- Anne , Min- 
danao, les gouverneurs nomment les candidats et les mettent en 
possession de leurs lonctions. 

Les chefs des barangas peuvent être élus, tout en conservant 
leur cabezarias et le recouvremeiit de l'impôt ; car il n'est pas 
juste , dit l'ordonnance royale , que les citoyens les plus distin- 
gués soient privés de rîionneur de devenir gobernadorcillos. 

Le gouverneur Barco décida, par une ordonnance du Ib mars 
IT^'SO, que des cabezas peuvent être nommés goberAaaorcillos, 
pourvu qu*ils ne soient en rien redevables à la Real Hacienda 
ou aux particuliers. 

Les Chinois ont la faculté de choisn* leurs magistrats, mais 
seulement parmi ceux d entr'e eux qui sont chrétiens et dans 
une junte présidée par l'alcade mayor de Tondo. Il leur revient* 
un goberriadorcillo, un lieutenant de justice eC un premier algua- 
zil. Le gouvernement leur confère les titres en vertu desquels ils 
exercent leur juridiction ; les autres officiers de justice se nom- 
ment bilangos et sont choisis par le gobernadorcillo entrant. Les 
électeurs sont au nombre de treize , parmi lesquels le dignitaire 



NOTES. 331 

qui vient de sortir, les capitaines sortants et les champanes pas- 
sés et en service. Aujourdliui le recouvreinent.de l'impôt, ou 
capitation des Chinois , est fait par Talcade mayor, dans la pro- 
vince de Tondo, avec un contrôleur choisi parmi les employés de 
la Real Hacienda (le trésor) . Dans les autres provinces ce recou- 
vrement est fait par les chefs respectifs ; un patron tient la ma- 
tricule de la classification des Chinois et il est chargé de fixer la 
cote personnelle de chaque contribuable selon ses moyens. 

Les gobernadorcilîbs et les officiers de justice, dit encore l'or- 
donnance , méritent la plus grande considération pour les fonc- 
tions utiles et honorables qu'ils remplissent. Il est prescrit aux 
chefs des provinces de les estimer en raison de leurs fonctions 
respectives et de leur donner assistance dans toutes les occasions, 
et d'empêcher surtout que les curés de paroisses ne les traitent 
avec trop peu d'égard. Je ne sais si cette dernière clause est stric- 
tement observée aux Philippines ; mais aux Marie-Anne les go- 
bernadorcillos et leurs employés ne sont que les humbles servi- 
teurs du clergé qui a acquis sur la population assez d'influenpe 
pour contre-carrer trop souvent les ordonnances des gouverneurs 
eux-mêmes. Partout où l'Espagne a fondé des colonies, cette dé- 
testable engeance est venue ^ par sa rapacité, dé truir êtes meil- 
leurs règlements et exjtloiter la religion à s^n profit. Ce sont 
Véritablementîes frelons de ïa fable. I 






332 



NOTES. 



Population des Philippines avec le nombre des puehlos de chaque 
province^ les tributaires et la population en 1837. 



Provinces. 



Albay 

Antigue 

Balacan 

Bataan 

Batangas 

Batanès (Iles). . . 

Cavité 

Cayagan 

Calamianez. . . . 

Capiz 

Camarinez , sud. 
» nord. 

Caraja 

Ile de Negros. . 

Ilocos , sud . . . 

)» nord. . . 

Iloilo 

Laguna 

Leite 

Marinnas 

Misannis. .... 

Mindoro 

Nueva Ecija. . • 
Pan|pangan, . . . 
' Pangâsinan. . . . 
gamar. ,,,,vf^,K, 
Samboangaiti . . 

Tôndo 

Zebû., 

'iw^ 'i'J j'ûo'iq n 
Totaux. . . . 



Pueblos. 



38 
11 
19 
10 
13 

3 
10 
3k 
12 
22 
27 
11 
30 
23 
23 
14 
31 
33 
31 

U 
27 

8 
15 
26 
31 
28 

2 

30 

, 38 \ 



627 



Tributaires. 



26,3Û9 
11,020 
36,394 

7,217+ 
37,732 

)) 
18,320+ 
18,444+ 

3,230+ 
24,104 
31,794 + 

4,997 

5.995+ 
11,124 
47,302+ 
34,441 + 
46,082 
28,561 
18,433 
)) 

5,602+ 

5,926+ 

8,914 
36,344 
45,880+ 
19,927 

» 
17,049 
46,005 

50,163+. 



mrt 



Total de la population. 



131,745 

55,100 
181,970 

36,087+ 
188,660 
8,000 

91,602+ 
' 92,222+ 

16,052+ 
120,520 
158,972+ 

24,985 

29,977+ Mindanâo. 

35,622 
236,510+ 
172,207+ 
230,410 
142,805 

92,165 
8,5^2 

34,583+ Mindanâo. 

29,632 + 

44,570 
181,720 
229,402 

99,635 

10,000 

85,245 
230,025 

36,080 
250,817+ 



Mindanâo. 



3,285,842 . , . 

iii01':>ltV/il îif 'Xn "fiai:.! i'I 



Le signe -f- indique les populations mélangées. 

Dans le nombre des tributaires sont compris les métis chinois 
et les non convertis (reservados) . 

La ferme des vins et liqueurs qui , à Tépoque de la création 
(1712), ne produisait que 10,000 piastres par an, en donne au- 
jourd'hui 30,000 net , et le produit tend encore à s'augmenter 
par l'extension que prend la ferme dans les provinces de Cama- 
rinès et Albay. 



NOTES. 



333 



La ferme des tabacs qui fut créée en 1781 occupe 6000 femmes 
et 1150 hommes à la manutention de Binudo. 

Voici ses produits nets dans la dernière période quinquen- 
nale. , 
1833 1,445,027 pesos. 

1834. .... 1,656,054 id. 

1835 1,731,374 id. 

1836 1,833,405 id. 

1837 1,922,259 id. 

Les douanes ont rapporté net. 

de 1824 à 1828. . . 625,981 pesos, 

de 1829 à 1833. . . 553,803 id. 

de 1834 à 1837. . . 518,190 id. 

Solde annuelle des chefs des provinces , ce qu'il payent à l'état par année 
pour avoir la faculté de commercer^ leur cautionnement 

Provinces. 
Albay. ..." 

Cavité. . . . 

IIocos sud. . . 

Id. nord. . 
Marie-Aune. 

Samboangan. . 

Tondo. . . . 



Solde. 


Ce qu 


ils payent. 


Cautionnemer 


600 




125 


8000 pesos 


2000 




» 


» 


600 




125 


8000 


300 




125 


800 


1800 


J ' 






2000 


> Défense de commercer. 


300 


J 







Il est en outre alloué 500 piastres de gratification pour les 
embarcations nécessaires à l'inspection des îles. 

Etat ecclésiastique. 
1 arciievêque. . . Manille. 

3. évêques. . . . Nouvelle-Ségovie, Nouvelle-Cacérès, Zebû. 

Chapelle royale, aumôniers de la marine. ... 7 prêtres. 

Séminaire de Saint-Charles 27 

Augustins chaussés . 138 

Ordre de Saint-François. , . 119 

Ordre de Saint-Dominique 171 

Augustins déchaussés 77 

Saint-Jean de Dios. 11 

Curés de provinces, séculiers , . 78 

Id. réguliers. 87 



334 NOTES. 

La solde des curés est de 100 pezospar an pour 600 tributaires 
pour les provinces de Mindoro et de Zambalès. 

A ceux de la province de Bataan 187 pesos. 

A tous les autres 180 

En tout 528 curés de paroisse et 699 religieux de toutes sortes. 

État militaire des Philippines, 
1 capitaine général , gouverneur : Don André Garcia Gamba. 

État-major : 

1 maréchal de camp. 

5 brigadiers. 

i compagnie de hallebardiers , gardes du capitaine général. 

5 régiments d'Infanterie de 1000 hommes chacun. 

1 bataillon d'artillerie de 6 compagnies à pieds et 2 à cheval. 

1 compagnie de génie , 3 oiïiciers , 72 soldats. 

h escadrons de cavalerie , dont 1 de lanciers. 

1 corps d'infanterie de marine de 300 hommes. 

Milice provinciale. 

Ce corps est composé de 6 régiments dont l'organisation est la 
même que celle des vétérans de l'armée. 

1*' régiment de Luçon , sous les armes. 

2^ id. Pangasinan, non réunis. 

3* id. Pampangan, id. 

û* id. Batangas, id. 

5* id. Ilocos, id. 

6* id. Zambalès y Bataan , id. 

Troupes auxiliaires pour le temps de guerre» 

Ce sont des corps francs composés ainsi qu'il suit : 

8 compagnies d'artillerie. 

4 escadrons de lanciers. 

4 id. de chasseurs de Cavité. 

ft id. de hussards de Pampangan. 



NOTES. 335 

3 compagnies de volontaires de Pampangan, 
12 id. de Passeg Laguna. 

600 gardes de la ferme publique, montés. 

État de la marine coloniale. 

Commandant en chef : le capitaine général , gouverneur. 
Secrétaire : 1 lieutenant de vaisseau. 

1 brigadier, commandant. 
9 lieutenants de vaisseau. 

2 Alfcrès, 

Arsenal de Cavité, 

1 lieutenant de vaisseau , directeur. 

2 id. id. constructeurs. 

Commission des travaux hydrographiques. 

1 capitaine de vaisseau. 

1 id. d'artillerie. 

2 sous-lieutenants de la flottille. 

Flottille. 
6 capitaines, 8 lieutenants, 10 sous-fieutenants. 

Cette flottille est commandée par le brigadier ; elle se compose de : 

2 goélettes de 9 canons . 40 hommes d'équip. 

1 pilote-boat, armé. 40 id. 

16 launcbas, armées de canons et pierriers. 40 id. . 

6 falouches, id. id. 40 id. 

27 falouas , n° 1 , armées de pierriers. . 30 id. 

11 id. n° 2, id. ..... . 25 id. 

6 basangayans 25 id. 

Total. 68 embarcations dont 35 armées et 1115 hommes d'équipage. 

Hes Marie'Anne, 

Gouverneur : don José Cashillas y Salazar, lieutenant colonel d'infanterie. 
Sergente mayor : don Louis Torres , capitaine de milice. 



336 NOTES. 

La force armée des Marie-Anne consiste en 61 hommes dont 
13 officiers et 1 sous-officier et deux tambours. 

Population : 

Agagna ^,680 

Les environs 748 

Umala 2Zjl- 

Merizo , . . 325 

Agat i . . 257 

Inaharan 276 

Ile Rota 455 

Total. . . . 6,982 

Les îles Marie-Anne sont situées à 400 lieues à l'Est des 
Philippines. Leur chaîne comprend une étendue de 150 lieues, 
depuis le 13^ jusqu'au 20^ latitude Nord. La capitale Agagna est 
située par 13« 26' latitude nord et 150^ 58' longitude Est du 
méridien de Cadix. L'archipel se compose de 16 îles, Guaham 
et Rota sont les seules habitées. Elles furent découvertes , en 
1521 , par Magellan et réunies à la domination de l'Espagne, 
par Legaspe, en janvier 1565. Elles furent converties au chris- 
tianisme, en 1668, par Savitornès et des jésuites envoyés par 
la reine d'Espagne Marie-Anne d'Autriche dont elles portent le 
nom. Les habitants de Guham sont bons, humains et hospita- 
liers C'est une excellente relâche de ravitaillement; on y trouve 
en abondance toute espèce de vivres frais. L'eau y est bonne et 
facile à faire ; mais il est impossible de s'y procurer des vivres 
de campagne. 

{M. Demas.) 



NOTES. 337 

Note 25 , page 239. 

L*aiguade de Samboangan est assez commode ; les chaloupes 
se rendent au débarcadère , auprès des débris d'une jetée en 
bois dont on a abandonné la construction. Là , se trouve l'em- 
bouchure d'un petit ruisseau qui vient rouler son eau courante 
dans les cailloux du rivage. C'est un embranchement d'une 
rivière assez considérable , qui , après avoir arrosé les rivages 
des environs de la ville, va se réunir à la mer un peu à FEst 
cette dernière. 

Le ruisseau de l'aiguade passe dans la partie occidentale de 
la ville , tout le long de la palissade qui entoure et défend, cette 
petite cité coloniale. Les eaux sont quelquefois bourbeuses et 
sales dans la journée. On ne peut guère penser alors à remplir 
les futailles. Pour avoir une eau limpide , il faut envoyer les 
chaloupes pendant la nuit ou de très-grand matin : les habitants 
de la ville n'ont pas encore souillé les eaux de cette aiguade , 
soit en y lavant du linge , soit en y jetant des corps étrangers. 
Comme ils ne boivent pas cette eau , ils ne sont pas intéressés à 
la conserver pure et limpide. 

Il y a dans les environs de la ville plusieurs sources d'eau 
vive où chacun va puiser la petite provision de chaque jour. 

Plusieurs d'entre elles sont respectées et même assez bien en- 
tretenues. La plus belle , qui s'échappe d'une roche voisine , est 
entièrement réservée à l'usage de la classe aristocratique du pays, 
c'est-à-dire pour la maison du gouverneur et des cinq ou six 
Européens qui , à Samboangan, remplissent les premiers emplois 
civils et militaires. 

Monsieur le capitaine du port nous fit partager cet avantage : 
chaque matin il nous envoyait à bord deux barils d'eau de ro- 
che pour les tables du commandant et des officiers. 

Le 5 août , tout le bord fut attristé par un événement mal- 



338 NOTES. 

heureux. Un de nos meilleurs hommes mourut du tétanos ; il 
se nommait Avril et avait depuis un an gagné les galons de 
quartier-maître. En arrivant à Samboangan , il s'était blessé au 
pied gauche en marchant sur un clou. La plaie, d'abord légère, 
s'enflamma peu à peu , mais elle était loin cependant de nous 
faire craindre la mort de l'infortuné. Le 4 août, sur les trois 
heures du soir, les mâchoires du blessé se serrèrent, et, dans 
la nuit, la poitrine commença à se prendre. Le chirurgien-ma- 
jor lui prodigua tous les soins imaginables , il passa la nuit près 

de lui ; tout fut inutile Le lendemain , le malheureux marin 

mourut sur les onze heures. 

Comme nous devions partir le lendemain, on enterra notre 
compagnon de voyage sur les sept heures du soir. Le chef de 
l'expédition donna l'ordre de satisfaire à tous les frais des funé- 
railles ; on se conforma à ce qu'exigeait la coutume espagnole. 

Un détachement de marine , sous les ordres d'un officier, ac- 
compagna le corps du défunt jusqu'à sa dernière demeure. On 
le conduisit d'abord à l'église , et après la bénédiction et les 
oraisons du prêtre, le cortège s'achemina du côté du cimetière, 
il y eut dans cette cérémonie une certaine solennité; on avait 
choisi parmi les deux équipages ceux des matelots que des liens 
de camaraderie ou de pays unissaient au défunt ; toutes ces 
figures brunes et hâlées témoignèrent hautementpar leur tristesse 
que le compagnon de route qui venait de nous quitter si ino- 
pinément^ laissait des regrets à ses amis aussi bien qu'à ses chefs. 

On surmonta la tombe d'une simple croix en bois peint. D'un 
côté on écrivit le nom du marin, de l'autre celui de V Astrolabe, 
Il avait échappé aux glaces australes et au scorbut pour venir 

s'endormir sous la ligne. Qu'il repose en paix "^ 

{M. Mareseot.) 

* Le journal de M. Mareseot finit à ce passage. Quelques mois après, cet 
officier expirait , et ses compagnons de route confiaient son cadavre à U 
mer.... V. D. 



I 



.NOTES. 339 

Note 26, page 239. 

Voulant profiter d'un de mes jours de liberté pour courir 
un peu les environs, j'arrangeai avec MM. Dumoulin , le chi- 
rurgien et un officier de Y astrolabe , une partie dans la mon- 
tagne , pour faire une chasse au singe. Nous nous mîmes en 
route à six heures du matin , guidés par le gobernadorcillo (es- 
pèce de maire), et ayant pour nous quatre un seul cheval. Une 
route charmante nous conduisit à une première rencontre de la 
Toumaga (nom de la rivière) ; il nous fallut la traverser à gué , 
opération qui nécessita une manœuvre savante. Nous avions en 
tout trois chevaux , celui du gobernadorcillo don Leone, celui du 
garde porteur d'une partie des vivres, et le nôtre ; il nous fallait 
donc passer la rivière à six sur trois chevaux , dont un , celui 
des vivres , ne devait passer qu'une fois pour ne pas mouiller 
nos provisions. Deux de* nous passèrent d'abord, puis deux au- 
tres , et enfin le cinquième sur les chevaux ramenés chaque fois 
par un des domestiques à pied. Trois fois nous exécutâmes cette 
manœuvre avant d'arriver à Toumaga, poste avancé sur le bord 
de la rivière , à trois milles environ de Samboangan. La course 
du matin, quoique courte, nous avait ouvert l'appétit , et nous 
ne voulûmes pas pousser plus loin sans dire un mot d'amitié 
aux poulets froids et au jambon que nous avions apportés. Après 
im bon repas , assaisonné par un délicieux appétit , nous nous 
remîmes en route, et , remontant la Toumaga , nous pénétrâmes 
dans la forêt. Des arbres gigantesques nous mettaient à l'abri des 
rayons du soleil, et nous firent, tant que nous marchâmes sous 
leur ombrage, supporter parfaitement la chaleur du jour. Quit- 
tant une demi-heure après le bord de la rivière , nous gravîmes 
les premières hauteurs sous l'ardeur d'un soleil qui nous mit en 
peu d'instants aux abois. L'envie d'arriver au gîte des singes nous 



:yo NOTES. 

ût cependant supporter la fatigue , et jious rentrâmes , au bout 
d*une demi-heure environ , dans la forêt. A peine avions-nous 
fait quelques pas sur le versant boisé de ces hauteurs , que nous 
ne tardâmes pas à voir un grand nombre de singes gris , courant 
sur les branches les plus élevées de ces arbres gigantesques ; ef- 
frayée par notre présence , toute la troupe simiaque se mit en 
émoi , et , sautant de branche en branche avec une agilité sur- 
prenante , s'enfonça de plus en plus dans la forêt ; elle ne par- 
vint cependant pas à s'échapper sans laisser quelques-uns de 
ses membres sur la place ; deux tombèrent morts à nos pieds , et 
d'autres, blessés, restèrent sur les arbres hors de nos atteintes. 
Poursuivant notre victoire, nous arrivâmes dans la vallée 
qu'arrose la rivière , et là de nouveaux triomphes nous atten- 
daient. Plusieurs centaines de singes faisaient au-dessus de nos 
têtes un vacarme effrayant; mais ils étaient à une trop grande 
hauteur pour que nos coups pussent les atteindre. Nous gravîmes 
iiLie pente presque verticale de la montagne voisine, et, nous 
plaçant presque à la hauteur du refuge des singes , nous ou- 
vrîmes notre feu sur tout ce qui se montrait ; quatre d'entre 
eux tombèrent sans vie au pied de la vallée ; les autres, y com- 
pris plusieurs blessés . prirent la fuite. Cette ch'asse au singe est 
sans contredit ia plus amusante que l'on puisse faire ; il est plai- 
sant'de voir l'agihté avec laquelle ils savent profiter d'une chance 
de fuite , et la ruse avec laquelle ils se cachent derrière les bran- 
ches. Tant qu'il leur reste un souffle dévie ils restent sur l'ar- 
bre, qu'ils n'abandonnent que quand la mort leur fait lâcher 
prise. J'ai vu l'un d'eux atteint de plusieurs chevrotines sup- 
porter encore, sans tomber, deux coups de fusil, et ne lâcher 
la branche à laquelle il était cramponné, qu'avec la vie. 
Fatigués du carnage , nous regagnâmes, Dumoulin et moi, 
le bord de la rivière , et laissâmes le docteur continuer sa course 
dans la montagne pour herboriser. Nous prîmes, en l'attendant, 
un bain délicieux , et après qu'il se fut reposé à son tour, nous 



NOTES. 341 

nous remîmes en route pour retourner au poste de Toumaga. 
Après avoir pris là un instant de repos , nous reprîmes le che- 
min de la ville en suivant un sentier différent de celui par lequel 
nous étions venus , et en nous arrêtant de case en case. Partout 
nous rencontrâmes des villages riants et des gens empressés à nous 
offrir le peu que contenaient leurs demeures. Ce qui surprenait 
le plus ces braves gens , était de nous voir rapporter des singes 
morts , et tous nous questionnaient , ne comprenant pas ce que 
nous pouvions en faire. Nos coquilles et nos insectes les éton- 
naient moins , bien qu'ils n'en sussent pas davantage l'emploi. 
Je suis persuadé qu'ils nous ont considérés comme des fous 
naviguant pour leur santé , et ayant une permission d'ab- 
sence de Charenton. C'est au reste l'effet que nous avons produit 
partout. 

(M, Montravel. 



Note 27, page 239. 

Il faut à peine une demi-heurepour visiter toutes les rues de 
Samboangan , auquel on donne 6,000 habitants. Les maisons 
sont mieux bâties qu'à Soog. Quelques-unes sont sur pilotis 
comme à Gouaham j mais, en général , elles offrent une espèce de 
rez- de-chaussée entouré de cloisons en roseaux , qui contiennent 
des provisions de bois , l'emplacement de la cuisine , ainsi que 
quelques cochons en quête d'une nourriture qu'on leur laisse 
chercher. — Les toits de ces maisons sont semblables à ceux des 
Malais ; ils sont faits de la même manière, seulement leur forme 
est plus élevée , et leur sommet plus aigu. 

Presque toutes ces cases ont au rez-de-chaussée, une petite 
boutique qui étale tout son avoir sur un petit treillis de bran- 
ches , servant en même temps de volet. Ce sont des fruits, 
du tabac, ^et d'autres menus objets de peu de valeur. On trouve 



342 NOTES, 

deux ou trois débitants de liqueurs, et deux marchands d'étoffes 
occupant le premier étage de leurs maisons. Yoilà à peu près 
toutes les ressources commerciales du pays. 

Au bout de la première rue, près du rivage, se trouve l'église. 
C'est un édifice en pierre , qui n'a rien de particulier ; la maison 
du padre y est jointe , et à quelques pas de là un petit pont , 
protégé par un toit, garni de bancs, traverse un ruisseau 
encaissé dans un fossé , creusé à main d'homme , et offre un 
lieu de repos agréable, d'où l'on aperçoit le rivage ainsi qu'un 
édifice singulier qui s'élève à deux pas plus loin , et qui sert 
aux vigies qui surveillent la côte. Cet édifice consiste en une 
petite cahute placée sur des poteaux très-élevés , à trente ou 
quarante pieds du sol ; on en voit de semblables sur toute 
la côte. 

La crainte des Moros, ou des pirates qui viennent, à la 
faveur de la nuit , piller les propriétés et enlever des hommes , 
pour les réduire à l'esclavage , est grande à Samboangan , où 
la population a néanmoins une réputation de bravoure. Der- 
nièrement un pêcheur a été enlevé sur la côte, malgré les 
moyens de surveillance qui y existent et la présence des cha- 
loupes canonnières. Ce sont les habitants de Bassilan qui exé^ 
cutent ces hardis coups de main. Ils viennent ainsi sur de lé- 
gères embarcations conquérir des esclaves. 

Je n'ai pas pu savoir si la population de Samboangan est ori- 
ginaire des lieux où elle habite , ou si elle descend des premiers 
occupants provenant des Philippines. Ces hommes diffèrent pour 
la force et la taille des habitants de Soog, ils ont aussi les traits 
plus caractérisés, et la langue qu'ils parlent diffère du dialecte 
des îles voisines. Ils ont en grande antipathie les Moros , c'est 
ainsi qu'ils nomment leurs voisins d'outre-mer, de même que 
los Negritos , noirs qui habitent l'intérieur de Mindanao. 

Les buffles forment , avec quelques bœufs et vaches , les seuls 
troupeaux que les habitants de Samboangan possèdent. Ces 



NOTES. 343 

animaux leur servent rarement de monture, mais ils sont sou- 
vent attelés à des brancards qui ont plutôt Tair de traîneaux 
destinés à un pays glacé qu'au climat deMindanao. Ces animaux 
paraissent fort dociles ; on les rencontre souvent dans les ruis- 
seaux , enfoncés dans l'eau jusqu'au nez ; ils ne présentent hors 
de l'eau que le bout de leur muffle et leurs larges cornes renver* 
sées. Quelquefois on est fort étonné de voir l'eau se troubler à 
quelques pas de soi et un énorme buffle soulever subitement sa 
masse inaperçue. C'est là que leurs maîtres vont les chercher et 
qu'ils sont sûrs de les trouver. 

Un achat que je désirais vivement faire était celui d'un kam- 
pilan , véritable arme de Mindanao, fabriquée par les indigènes, 
et dont la forme est assez curieuse : c'est une lame étroite au 
manche, longue de deux pieds et demi à trois pieds et large de 
deux pouces environ à la pointe. La trempe de quelques-unes de 
ces armes jouit de quelque réputation , mais je la crois bien 
aventurée. Je puis aujourd'hui acquérir un de ces kampilans à 
un prix assez élevé (cinq piastres), mais telle est leur rareté, 
que ce n'est qu'avec la plus grande difficulté que je puis me le 
procurer. 

Les habitants de Samboangan semblent aussi tenir beaucoup 
à leurs armes et y attachent un grand prix ; le moindre kriss de 
Solo vaut de douze à vingt piastres , et loin de vouloir les céder, 
ils demandent si on veut leur vendre des sabres. 

La fabrique des kampilans, autrefois très-active , paraît avoir 
décliné tout à fait dans les possessions du sultan de Mindanao , 
qui lui-même paraît être un pauvre sire , fort misérable. M. de 
la Cruz nous raconte que dans ses visites annuelles il lui fait un 
cadeau fort apprécié , en lui donnant ses vieux souliers. Toute- 
fois, au prix d'une once (quatre-vingt-cinq francs environ) , on 
peut se procurer une arme passable dans la juridiction du sultan. 
C'est de là que viennent cellesque possèdent les habitants de 
Samboangan. 



344 NOTES. 

Le nombre des navires qui fréquentent le port de Sàmboangan 
ne dépasse pas le cliiffre 15 à 20daDS l'année. Ils y relâchent pour y 
prendre des rafraîchissements à répoqiie où la mousson les force 
à passer dans le détroit de Makassar au lieu de suivre une ligne 
plus directe. Quelquefois aussi des pêcheurs de cachalot y pas- 
sent quelques jours et apportent aux habitants des étoffes , en 
éciiange des provisions qu'ils embarquent. Il paraît même que 
ce commerce est assez lucratif, à en juger par l'empressement 
que les habitants mettent à acquérir de nos matelots divers 
petits objets de luxe. Les petites fioles contenant des huiles 
odorantes, provenant de Singapour, font surtout fureur; à 
chaque fois que j'ai marchandé un kriss , on m'a demandé si 
j'avais des étoffes de soie à donner en échange ou à vendre. Je 
suis sûr qu'on aurait obtenu bien plus facilement par ce moyen 
ces armes pour lesquelles on me demandait de huit à quinze 
piastres. 

Les provisions ne sont pas chères; les cochons surtout ; on en 
a d'assez gros au prix d'une piastre l'un. Les poules sont plus 
rares et beaucoup plus chères qu'à Solo où nous en avons acheté 
jusqu'à dix pour cinq francs ou quatre pour une livre de mauvaise 
poudre. En revanche on trouve peu de légumes ; il y a bien des 
patates douces, mais il est difficile d'en obtenir des quantités au- 
dessus de cinq à six livres à la fois. La paresse empêche les pay- 
sans de les collecter en plus grand nombre. Les bonnes bananes 
sont assez rares dans cette saison et c'est à peu près le seul fruit 
qui soit abondant. On trouve des mangues et divers autres fruits 
des colonies, mais en petit nombre. Une femme m'a présenté, il 
y a quelques jours, une mangue, en me disant : « Senor, achetez- 
» moi ce fruit , car il n'y en a pas de pareils en Espagne. » J'ai 
trouvé cette remarque curieuse; c'est la première fois que j'en- 
tends un marchand des pays tropicaux manifester cette idée si 
simple d'ailleurs. 

Presque chaque soir un bon vieux Indio, dont le nom m'é- 



i 



NOTES. 345 

chappe, fait danser chez lui. Des violons et une flûte forment 
Torchestre qui fait agir les jambes nues des danseuses , jusqu'à 
onze heures du soir et même plus tard. L'amour de la danse est 
dans les mœurs espagnoles , et les habitants de Samboangan 
sont Espagnols sous ce rapport. Quelques personnes des deux 
corvettes s'étant mêlées une fois à cette réunion , ont pro- 
duit une vive sensation de plaisir ; le bon vieux Indio , boute- 
en-train , est venu leur dire quelques paroles françaises, leur a 
parlé du passage des navires de guerre français , commandés 
par M. Dubuisson, qui ont relâché sur ce point il y a déjà de 
nombreuses années , et a fini dans son effusion par embrasser 
ces messieurs. 

La familiarité de nos manières étonne ces pauvres Indios; 
accoutumés aux manières froides des blancs , ils nous trouvent 
charmants. C'est assez naturel: nous les traitons comme on le 
fait chez nous à l'égard des personnes de toutes les conditions, 
tandis que les Espagnols pur sang les considèrent absolument 
comme étant d'une nature inférieure ; et quoique, en général, ils 
agissent avec bienveillance envers eux , néanmoins ils leur font 
sentir durement cette prétendue supériorité, 

Buenos Franceses , nous dit-on souvent , et souvent encore 
on nous demande si nous voulons emmener avec nous quel- 
ques-uns des habitants. Plusieurs s'offrent de bonne volonté; 
il paraît d'ailleurs que ce penchant existe depuis longtemps , 
car il est défendu aux indigènes d'aller trafiquer le long du bord 
des navires. 

Les recherches de nos naturalistes excitent l'étonnement de la 
population. Pourquoi ramassez-vous tant de pierres, demandait 
un paysan à un de nos chirurgiens, est-ce pour trouver de l'or? — 
Non , répondit M. Lebreton , c'est pour bâtir une maison au 
roi de France , avec des pierres prises dans toutes les parties 
du monde. — Caramba ! quel roi puissant ce doit être ! pour 
qu'on aille entreprendre de pareils voyages por huscar piedras ! 



346 NOTES. 

Cette explication s*est répandue comme Téclair, on m'en a parlé 
plusieurs fois et c'est eu vain que j'ai tenté d'expliquer le véri 
table motif de ces collections. Je n'ai jamais pu réussir à con 
vaincre mes auditeurs, et la- réponse de M. Lebreton est restée 
gravée dans leur conviction. 

{M. Desgraz.) 



FIN DU TOME SEPTIÈME, 



J 



346 NOTES. 

nette exDlication s^est répandue comme Téclair, on m'en a parlé 



1 



f 



TABLE DES MATIÈRES 



CONTENUES 



DANS LE TOME SEPTIÈME. 



Chap. XLVIII. — Séjour à Batavia. 1 

Chap. XLIX. — Réflexions sur les établissements hollan- 
dais en Asie. 38 

Chap. L. — Traversée de Batavia à Sincapour par 

les détroits de Banca et de Dryon. — 
Séjour à Sincapour. 77 

Chap. LI. — Traversée de Sincapour à rembouchure 

de la rivière Sambas. — Séjour sur 
la côte occidentale de Bornéo. — Tra- 
versée de Bornéo à Solo. 101 

Chap. LII. — Séjour sur la rade de Bewah (îles Solo). 145 

Chap. LUI. — Traversée de Bewan ( îles Solo ) à Sam- 
boangan (Mindanao). — Séjour à Sam- 
boangan. 203 

Notes. 243 



FIN DE LA TABLE DU TOME SEPTIÈME. 



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