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Full text of "Voyage au pole sud et dans l'Océanie sur les corvettes l'Astrolabe et la Zélée : exécuté par ordre du roi pendant les années 1837-1838-1839-1840"



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VOYAGE 



AU POLE SUD 



ET DANS L'OCEANIE. 



VIII. 



PARIS. — IMPRIMERIE d'aI SIROU, 

Rue des Noyers, 37. 



VOYAGE 

AU POLE SUD 

ET DANS L'OCÉANIE 

SUR LES CORVETTES 

L'ASTROLABE ET LA ZÉLÉE,, 

EXÉCUTÉ PAR ORDRE DU ROI 
PENDANT LES ANNÉES 1837-1838-1839-1840, 

sous LE COMMANDEMENT 

DE M. J. DUMOKrT-l>'UnVIi:.LE, 

Capitaine de vaisseau, 

PUBLIÉ PAR ORDONNANCE DE SA MAJESTÉ, 

sous la direction supérieure 

DE M, JACQUINOT, CAPITAINE DE VAISSEAU, COMMAKDAiVT DE LA ZÉLÉE. 



HISTOIRE DU VOYAGE, 

PAR M. DUMONT-D'uRVILLE. 



TOME HUITIEME. 



PARIS, 

GIDE ET C% ÉDITEURS, 

nUE DES PETITS-AUGUSTINS , 5, PRÈS LE QUAI MALAQUAIS. 



CHAPITRE LIV. 



Traversée de Samboangan à Saiiiarang à travers le délroil de 
Makassar. — Course sur les îles Pamarong et Poulo-Laiit. 



En quittant Samboangan, j'espérais pouvoir ga- isso. 



gner rapidement la pointe la plus méridionale de 
Mindanao, que nous avions déjà reconnue en quittant 
les Mariannes. J'espérais surtout pouvoir rentrer 
J)ientôt dans l'océan Pacifique et accomplir dans ces 
parages quelques travaux géographiques, avant de 
gagner Sidney; je ne prévoyais pas alors les contra- 
riétés qui nous attendaient sur cette route , et qui 
devaient me faire modifier totalement le plan que je 
m'étais tracé pour notre future campagne. 

Les courants de marée nous firent rapidement 
sortir du détroit de Bassilan ; ils nous entraînèrent 
avec tant de rapidité , que nous eûmes de la peine à 
empêcîier V Astrolabe de tomber sur la petite île des 
Cocos, qui se trouve au milieu de ce canal. Une fois 
hors du détroit, les eaux perdirent en partie leur 
mouvement, et nous restâmes immobiles à leur sur- 

• VIII. * 1 



6 Août. 



2 VOYAGE 

1839. l'ace, eu \ue. des rivages de l'île Bassilaii, attendant 
inutilement que quelques bouffées de vent vinssent 
enfler nos voiles. 

12 II nous fallut six jours entiers pour approcher la 

partie de la côte de Mindanao que nous avions déjà re- 
connue ; les hauts sommets des îles Serangani s'éle- 
vaient devant nous, et marquaient les limites de 
l'océan Pacifique que nous ne devions pas atteindre. 
Nous attendîmes vainement du vent, les courants 
seuls nous firent changer de place , en nous entraî- 
nant dans le S. 0. Enfin, le 13 août, nous perdîmes 
la terre de vue , les courants nous emportaient vers 
le détroit de Makassar , avec une vitesse de près de 
trente lieues dans les vingt-quatre heures. Ils nous 

i^ amenèrent le 19 en vue des terres de Célèbes ^ douze 
jours après notre départ de Samboàngan ; pendant 
cet intervalle, nous n'avions pas parcouru cent lieues; 
jamais je n'avais éprouvé une série de calmes aussr^ 
continus, les courants seuls nous avaient fait faire 
quelque route, et ce furent eux qui décidèrent le 
nouvel itinéraire auquel je m'arrêtai. Tous mes efforts 
tendirent désormais à gagner le détroit de Makassar, 
pour continuer ensuite ma route sur Hobart-Town, par 
le détroit de la Sonde, après avoir touché à Samm^ang. 
Les courants que nous éprouvions étaient loin de 
rester réguliers , souvent ils nous faisaient perdre ce 

23 que nous avions pu gagner la veille. Jusqu'au 23, nous 
restâmes en vue des hautes terres de Célèbes ; enfin 
nous relevâmes le cap Blindas, sur cette île, puis les 

20 îles Saint' Jemi se montrèrent à nous le 26, et, dans 



DANS L'OCÉAINIE. 3* 

la soirée du même jour, nous reconnûmes d'assez in^y, 
près les hautes terres qui forment le cap Kaneongan 
sur l'île Bornéo , cap qui commence en réalité le 
grand détroit connu sous le nom de détroit de Ma- 
kassar. 

Le lendemain , nous étions hors de la vue des ter- 
res ; nous avions doublé le cap Kaneongan pendant la 
nuit. Le 29 nous avions de nouveau coupé Féquateur, -2:? 
et nous étions rentrés dans l'hémisphère austral. Le 
soir nous aperçûmes les terres basses et uniformes 
des îles Pamarong , la brise était forte et contraire ; 
des^grains nous amenaient des pluies abondantes. 

Le 31 les vents étaient toujours les mêmes, nous si 
n'avions pas gagné un mille dans le sud, malgré 
un lou voyage constant, et je me décidai à mouiller 
près des îles Pamarong pour attendre un temps plus 
favorable. A cinq heures du soir nous étions arrivés 
à sept ou huit milles de la côte, lorsque la sonde nous 
indiqua trois brasses d'eau seulement. Je donnai 
aussitôt Tordre de virer de bord ; la Zélée put opérer 
son évolution , puis elle laissa tomber son ancre 
par cinq brasses d'eau; V Astrolabe fut moins heu- 
reuse, elle toucha avant d'avoir viré, et elle s'arrêta 
sur un banc de vase. La mer était un peu houleuse, 
mais la corvette était sur un fond tellement mou, 
qu'elle ne courait aucun danger. Nous cherchâmes 
inutilement dans la soirée à nous déséchouer en nous 
halant sur une ancre élongée dans ce but. Un cou- 
rant assez rapide (deux nœuds) se faisait sentir le long 
du bord; et nous annonçait des marées assez fortes ; 



4 VOYAGE 

1839. il était probable que, depuis notre échouage , la mer 
avait baissé , et nous dûmes renvoyer au lendemain 
pour nous remettre à flot. 
ier Septembre. Pendant la nuit, au moment de la haute mer, V As- 
trolabe se trouva à flot d'elle-même ; au jour nous 
n'eûmes plus qu'à relever nos ancres pour aller les 
mouiller un peu plus loin, par un fond de cinq brasses, 
à deux milles de la côte. Nous aperçûmes distincte- 
ment le banc entièrement couvert sur lequel la mer 
brisait avec force. 

La brise n'avait point varié dans sa direction ; 
je venais d'apprendre , par l'expérience , que nous 
n'avions rien à gagner à lutter contre des vents 
contraires, aussi je me décidai à attendre patiem- 
ment au mouillage des circonstances plus favorables. 
Toutefois, je voulus utiliser, dans l'intérêt des scien- 
ces, le temps que je devais passer forcément à l'ancre. 
Les deux grands canots des deux corvettes placées 
sous les ordres de MM. Tardy de Montravel et Gour- 
din, allèrent porter à terre l'ingénieur avec ses ins- 
truments de physique et les naturalistes. Ils ne ren- 
trèrent que le lendemain de très-grand matin; ils 
avaient débarqué sur une plage formée par des vases 
trop molles pour pDuvoir y tenter des observations de 
physique, Ces messieurs rapportèrent quelques singes 
de l'espèce nasique, mais les naturalistes ne purent 
pas s'avancer dans l'intérieur ni collecter aucun autre 
échantillon d'histoire naturelle. Yoici du reste le récit 
de M. Dumoulin : 

« A huit heures du matin, nous nous embarquions 



2 Soplernbre. 



DANS L'OCKANIK. 
dans les canots désignés pour nous porter a terre ; mo. 
celui de V Astrolabe était monté par MM. Gourdin , 
Ducorps, Hombron et moi , celui de la Zélée , com- 
mandé par M. de Montravel, portait en outre un 
naturaliste et un élève. Nous nous dirigeâmes d'a- 
bord sur la pointe sud de la terre qui était en vue, 
mais à peine avions-nous parcouru deux milles dans 
cette direction , que nous rencontrâmes un banc à 
fleur d'eau qui nous barra la route. Ce banc parais- 
sait être formé par du sable mêlé à une grande quan- 
tité de vase, en apparence beaucoup plus dure que 
celle sur laquelle Y Astrolabe avait touché la veille. 
Obligés de changer notr^e route, nous nous dirigeâmes 
alors vers la partie nord de la terre , en suivant le 
banc à petite distance , et en cherchant un espace où 
nos canots pussent trouver suffisamment d'eau pour 
le franchir. 

« La terre qui était devant nous paraissait être 
formée par une grande quantité de petites îles, sépa- 
rées par de nombreux canaux. D'un autre côté, l'eau, 
qui était fortement colorée , n'était plus que légère- 
ment saumâtre; nous nous trouvions sans aucun 
doute devant l'embouchure de quelque rivière con- 
sidérable, à en juger par la quantité d'eau douce 
qu'elle. apportait a la mer. Dès lors nous suppo- 
sâmes avec raison que le banc que nous longions 
. était la barre de la rivière, et que, lorsque nous arri- 
verions par le travers de l'embouchure principale, 
nous trouverions la possibilité de franchir cet obsta- 
cle. Nous arrivâmes bientôt, en effet, par le travers 



6 VOYAGE 

imi. d'un canal beaucoup plus large que Ions les autres , 
et au miiien duquel nous aperçûmes uii petit îlot, 
nous reconnûmes alors devant nous une coupure, 
couverte de trois pieds d'eau seulement. C'était juste- 
ment ce qu'il fallait à nos embarcations pour leur per- 
mettre de flotter en se rapprochant du rivage. Une 
fois engagés dans le chenal, il nous fallut chercher 
longtemps encore pour pouvoir franchir la barre; 
puis, enfin, la sonde nous indiqua de nouveau trois 
brasses de fond , nous étions dans le lit de la ri- 
vière, en quelques coups d'aviron nous allions tou- 
cher au rivage. Il était alors trois heures de l'après^. 
midi, il nous avait fallu sept heures pour parcourir les 
mille circuits formés par les eaux courantes de la ri- 
vière sur le banc d'alluvions , qui bari^e son embou- 
chure , et qui, suivant toute probabilité, ne tardera 
pas à être envahi par les palétuviers. 

« En nous approchant de la côte, les matelots, 
placés sur l'avant des embarcations, nous annon- 
cèrent que le rivage était garni de sauvages qui pa- 
raissaient nous considérer avec beaucoup d'attention ; 
cette nouvelle nous fit prendre toutes les précautions 
commandées par la prudence en pareille circons- 
tance : toutes nos armes furent chargées ; les espin- 
goles , qui garnissaient les plats-bords , se dépouil- 
lèrent de leurs enveloppes de toile peinte, et, enfin, 
les fusils furent placés de manière à pouvoir être sai- 
sis a la première alarme. Les naturels de Bornéo 
passent, en effet, pour être fort méchants, et le détroit 
de Makassar est, dit-on, très-fréquenté par les pi- 



Septembre, 



DANS L'OCKANIE. 7 

rates qui habitent les côtes de Cclèbes et de Bornéo. ^ i83^^ 
Tous nos préparatifs de bataille étaient terminés , 
lorsque nos marins nous annoncèrent que ces êtres 
vivants, qui garnissaient la côte et qu'ils prenaient 
toujours pour des individus de l'espèce humaine, 
étaient munis de grandes et belles queues, ce qui leur 
donnaient une touriiure des plus comiques. Cette 
nouvelle annonce de nos matelots nous fit beaucoup 
rire ; elle nous rappelait, en effet, la fameuse histoire 
que l'on nous avait souvent racontée , sans jamais 
parvenir à nous convaincre, que Bornéo était la patrie 
d'une raice d'hommes toute particulière , jouissant du 
bénéfice de porter une queue, et sur laquelle on di- 
sait les plus jolies choses du mondé. Notre hilarité 
s'étant calmée à la fin, nous dirigeâmes nos longues- 
vues du côté de la terre, et nous reconnûmes qu'elle 
était couverte par une troupe de beaux singes qui pa- 
raissaient très-émus de l'approche de nos embarca-? 
tions, Nous approchions rapidement, en effet, et 
bientôt nos canots vinrent parallèlement l'un à l'au- 
tre, et dans un ordre de bataille admirable, s'échouer 
simultanément dans les vases de la plage. Mais déjà le 
rivage était désert , les singes s'étaient réfugiés dans 
les arbres dont ils occupaient les parties les plus éle- 
vées ( ce qui n'est pas peu dire) , et du haut de ces 
citadelles naturelles où ces malheureux se croyaient 
en sûreté , ils nous adressaient les plus laides grima- 
ces qu'on puisse voir. 

« Le rivage sur lequel nous venions d'accoster était 
entièrement formé par de la vase molle et puante, 



Septembre 



8 VOYAGE 

1889. que les eaux recouvrent prol)ablement à chaque ma- 
rée haute, ou, tout au moins, pendant les grandes 
crues du fleuve et les marées des syzygies. Les pre- 
miers d'entre nous qui voulurent débarquer s'y 
enfoncèrent presque jusqu'à la ceinture; la vase, 
constamment délayée sur ses bords par les eaux de la 
rivière, devenait un peu plus ferme dans l'intérieur; 
mais le sol sur lequel les palétuviers avaient pris ra- 
cine était encore tellement humide, que nous y enfon- 
cions toujours jusqu'aux genoux ; il était impossible 
de rester en place , car alors la vase détrempée cé- 
dait constamment sous notre poids, et au bout de fort 
peu de temps, il devenait tout à fait impossible de se 
dégager de ce ciment qui nous liait les pieds. 

« Autant que la vue pouvait s'étendre autour de 
nous, la terre présentait le même aspect; je recon- 
nus bien vite qu'il me serait impossible de tenter 
aucune observation de physique; à part les grands 
arbres qui avaient pris racine dans ce terrain boueux, 
le sol était entièrement dénudé ; les naturalistes ne 
pouvaient le parcourir, et c'était pour eux le supplice 
de Tantale , car, outre les singes, on apercevait dans 
les arbres quelques oiseaux, et nos hommes avaient 
déjà vu plusieurs serpents se glisser dans ces maré- 
cages. Du reste , le jour baissait rapidement , et 
les exhalaisons fétides de la plage auraient pu être 
funestes à nos équipages et faire naître des fièvres 
pernicieuses. Aussi , nous y séjournâmes peu de 
temps, mais les deux heures que nous passâmes à 
terre furent employées h faire une guerre active aux 



DANS L'OCEANIE. "9 

malheureux singes , les seuls habitants probables de isao. 

^^ n A. ^. Septembre. 

cette loret aquatique. 

« A peine nos canots avaient-ils touché au rivage^ 
que M. Ducorps s'était élancé un des premiers à la 
poursuite des nasiques; h force d'efforts, il parvint à 
s'avancer d'environ vingt mètres dans l'intérieur^ 
lorsque nous étions tous encore autour des embarca- 
tions sans savoir comment nous dégager du bourbier 
dans lequel nous pataugions. Tout à coup nous en- 
tendhiies un coup de feu , et, quelques instants après, 
les cris de M. Ducorps , qui demandait du secours. 
A rinstant même nous nous précipitâmes du côté 
d'où partaient les cris ; nous aperçûmes bientôt notre 
compagnon de voyage enfoncé jusqu'à la ceinture 
dans la vase et ne pouvant déjà plus faire aucun 
mouvement. Il aurait infailliblement péri s'il eût été 
seul et si on n'eût pu lui porter secours. M. Ducorps , 
n'écoutant que son ardeur pour la chasse , s'était mis 
à la poursuite des singes fugitifs; il était parvenu à 
atteindre un des traînards de la troupe, et l'avait 
abattu d'un coup de feu; mais, en voulant ensuite 
parvenir jusqu'à sa victime , il s'était engagé impru- 
demment dans un endroit où le terrain étant un peu 
plus bas, les eaux pouvaient aussi séjourner plus lon- 
guement, et où, par conséquent, la vase était plus 
molle ; déjà fatigué par la course qu'il avait faite, ses 
forces l'avaient abandonné. Il fut, du reste, promp- 
lement arraché à cette désagréable position. 

c< Cet événement , loin de contenir l'ardeur des 
chasseurs , ne fit que l'augmenter ; le singe mort 



10 ' VOYAGE 

1839. fut rapporté a bord des embarcations par les mate- 

Septembre. , ,^w • ^ ^^ i . a 

lots. L était un beau maie , et nous admirâmes ses 
belles formes, son nez si remarquable par ses di- 
mensions, et les belles teintes de son poil. Bientôt, 
sur la gauche , nous entendîmes un feu de mousque- 
terie si nourri, que M. Gourdin et moi, qui étions 
restés au c^not, nous aurions pu croire à un enga^ 
gement de nos gens avec les naturels, si nous eus- 
sions été sur un terrain habitable. Les coups de 
fusil que nous entendions nous servirent à nous gui- 
der , et après une demi-heure d'efforts nous rejoi- 
gnîmes le gros de nos chasseurs; ils n'étaient pas à 
plus de quarante mètres des canots, tous s'étaient 
éiablis sur des troncs d'arbres abattus par le vent 
ou le courant , et de là ils avaient ouvert le feu sur 
la troupe des singes qui couvrait les branches d'ar- 
bres au-dessus de leurs têtes. Le carnage fut consi-- 
dérable, mais ces malheureux animaux, crampon- 
nés sur les grosses branches, recevaient la mort sans 
quitter leurs demeures. Nous ne pûmes en avoir que 
six, dont deux maies, deux femelles adultes, et deux 
jeunes, probablement de l'année. J'en tuai deux pour 
ma part, deux femelles; l'unq d'elles était pleine; 
l'autre fut rapportée presque vivante à bord. Elle 
avait reçu une balle qui lui avait fracturé une patte 
de devant et l'avait fait tomber. Quoique encore 
pleine de vie , une fois par terre elle ne fit aucun 
effort pour échapper à celui de nos matelots qui la 
saisit. Celui-ci la prit dans ses bras comme un enfant 
pour la porter au canot ; cette malheureuse bête ne 



Septembre, 



DANS L'OCKAÏSIE. M 

chercha nullement à se défendre ou à lui faire du mal; 1839^ 
seulement, avec le bras de devant qui lui restait^ elle 
lui saisit le nez et parut l'examiner ayec soin, puis 
elle le tira fortement, comme si elle avait voulu l'al- 
longer et le rendre semblable au sien. 

« Il était cinq heures et demie lorsque nous cher^ 
châmes à nous retirer; ce n'était pas chose facile , 
chacun de nous sentait alors la fatigue des efforts 
qu'il avait dû faire pour traverser cette mer de ci- 
ment ; il nous fallut renoncer à nos souliers , les plus 
prudents les avaient laissés dans les embarcations, les 
autres durent les abandonner dans la vase ; enfin à 
six heures nous étions parvenus , en nous trem- 
pant tout habillés dans l'eau, à nous nettoyer à peu 
près, et nous remettions à la voile. Nos matelots, 
qui avaient manié les avirons toute la matinée, étaient 
exténués; M. de Montravelhe voulut pas les exposer 
à de nouvelles fatigues. Nous attendîmes patiemment 
sous voiles que la brise nous conduisit à bord de nos 
navires, mais elle était si faible et si variable qu'il 
nous fallut toute la nuit pour franchir les sept à huit 
milles qui nous en séparaient. Il était cinq heures 
du matin lorsque nous accostâmes V Astrolabe, Une 
heure après, les deux corvettes avaient levé leurs 
ancres et déployaient leurs voiles pour continuer leur 
route le long de la côte de Bornéo. 

c< La femelle de singe blessée que nous avions rap- 
portée fut bien vite adoptée par l'équipage ; sa dou- 
ceur ne se démentit pas un seul instant ; elle affec- 
tionnait surtout le matelot dont elle avait tiré le nez, 



12 VOYAGE 

1839. ("t qui avait continué a la soigner plus particulière- 
septembre. i^ent.EÎIe était devenue la propriété de M. Hombron, 
à qui je l'avais donnée pour sa collection. Il la laissa 
vivre quelques jours pour la faire dessiner par M. Le 
Breton. Quoique libre sur le pont du navire, elle avait 
adopté une place sur l'avant qu'elle quittait rarement. 
Elle paraissait triste et aimait beaucoup la société. 
Lorsque M. Le Breton s'approchait d'elle pour la des- 
siner, elle se montrait plus contente, et elle ne cher-, 
cha jamais à lui faire d'autres malices que de saisir, 
avec la main qui lui restait, le verre où M. Le Breton 
lavait ses pinceaux, afin d'en boire l'eau. Cette mal- 
heureuse bête était constamment altérée , elle souf- 
frait cruellement. L'équipage tout entier avait de- 
mandé à M. Hombron de la laisser vivre, m^is pour 
espérer de la sauver, il eût fallut lui faire l'nmputation 
de son membre blessé. Désireux de conserver dans 
toute son intégrité et sa peau et son squelette, M. Hom- 
bron termina toutes ses souffrances en la faisant 
étrangler. Tous ces singes étaient de la même espèce 
que celui tué par M. H. Jacquinot à l'embouchure de 
la rivière Sambas, Je laisse à MM. les naturalistes le 
soin de les décrire ; mais pour l'instruction des voya- 
geurs qui nous suivront, je dois dire que leur chair, 
accommodée a toutes les sauces possibles, fut tou- 
jours trouvée détestable , et cela en dehors de toute 
prévention. )> 

La brise, quoique faible, nous était favorable lorsque 
je me'décidai à remettre à la voile; j'espérais qu'en- 
fin nous allions pouvoir continuer notre route et 



DANS L'OCliANlE. 13 

vider promptement le détroit. Mais comJjien de con- isau. 

. . r 1 . , Septembre. 

trarietes ne devions-nous pas encore éprouver avant 
de pouvoir rentrer dans les mers de Java! Jamais 
nos corvettes ne furent arrêtées par des calmes plus 
tenaces, coupés seulement par des vents très-faibles 
et souvent contraires. Il nous fallut deux jours pour 
perdre de vue les terres de Pamarong. Ces parages 
sont tellement embarrassés de récifs, que la prudence 
nous forçait à mouiller toutes les nuits. Le 6 septem- 
bre, nous étions encore à l'entrée de la baie Balle- 
Papan; nous commencions à apercevoir une des 
chaînes montagneuses de l'initérieur, tandis que le 
rivage de la mer restait toujours bas et uniforme, 
couvert par des forêts que je suppose être entière- 
ment formées de palétuviers. 

Le 8, nous avions à peine dépassé l'embouchure ^ 
de la rivière Passir, Nous aperçûmes celle de la 
rivière Apar, garnie, comme celle de Pamarong, de 
petites îles probablement formées d'alluvions, et 
totalement couvertes d'arbres. Ce jour-là fut encore 
un jour de deuil pour Y Astrolabe; notre pauvre Mafi , 
qui avait quitté sa riante patrie, l'île Vavao, pour 
venir partager avec nous la rude vie des marins, ne 
put en supporter longtemps les fatigues; il suc- 
comba à une phthisie pulmonaire. Ce malheureux 
voulait voir la France, et sa résolution était tel- 
lement ferme que rien au monde ne put le décider à 
quitter Y Astrolabe pour essayer de rétablir sa santé ; 
sa mort ,était prévue depuis longtemps, et cependant 
il fut vivement regretté. Cet homme, destiné à jouir 



^ 14 VOYAGE 

1839. du rang de chef parmi ses compatriotes, s'était accou- 
^"^^^^' tumé à la yie du bord en peu de temps ; d'un carac- 
tère très^doux, il s'était fait de nombreux amis parmi 
l'équipage ; doué d'une rare intelligence , il avait par- 
faitement compris que sa position à bord de nos 
corvettes, où il ne pouvait occuper qu'une position 
inférieure , lui commandait de se rendre utile pour 
mériter l'intérêt des chefs dont il avait recherché la 
protection. Il a péri victime des conséquences du des- 
potisme religieux que les missionnaires méthodistes 
exercent sur ses compatriotes; il ne cessait de se 
plaindre d'eux et^ en venant en France, il répétait 
constamment qu'il fuyait les missionnaires, et qu'il 
ne voulait jamais rentrer dans son pays que lorsqu'il 
serait libre du joug auquel il était assujetti ; il était fort 
aimé de nous tous, et il fut sincèrement regretté. Son 
corps fut conservé dans une barrique d'arack, et il 
fait partie de la collection déposée par nous au Mu- 
séum d'histoire naturelle. . ' 
g Le 9, nous rangeâmes de près la pointe Rugged : il 

fallut redoubler de vigilance, car les cartes indi- 
quaient beaucoup de récifs sur la route que nous de- 
vions parcourir. Nous en reconnûmes plusieurs avant 
d'atteindre la pointe Shoal^ à l'entrée de la rivière 
Pamanoiikan, où se trouvait unpmo qui disparut bien 
vite à notre approche. Enfin nous distinguâmes les 
hautes terres qui s'élèvent au nord de la rivière 
Satapa, ainsi que les montagnes de Poulo-Laut^ et 
le 13 au soir nous laissions tomber l'ancre à quatre 
ou cinq milles de la pointe septentrionale de cette île, 



DAiNS L'OCKATNIE. 15 

à l'eali'ée du canal qui porte son nom. J'avais l'in- isay. 

1, 1 11' f ' .1 SqHernbre 

tention d envoyer de nouveau 1 ingénieur et les na- 
turalistes à terre, pour faire quelques observations de 
physique et recueillir quelques échantillons d'histoire 
naturelle, et je choisis File de Pulo-Laut , dont le 
terrain montueux et accidenté paraissait aussi plus , 
intéressant à étudier et plus propre à servir de champ 
à leurs investigations * 

Le lendemain^ pendant que les corvettes restaient i4 
immobiles sur leurs ancres , les deux grands canots 
armés se rendirent à terre , portant MM* les natura- 
listes et ringénieur. Parties à sept heures du matin, les 
embarcations ne rentrèrent à bord qu'à cinq heures 
du soir; M. Dumoulin avait pu faire quelques obser- 
vations magnétiques et hydrographiques ; MM. les 
naturalistes , de leur côté , avaient enrichi leurs col- 
lections d'objets intéressants. On en jugera par le 
passage suivant, extrait du journal de M. H. Jacqui- 
not, qui faisait partie du personnel du canot de la 
Zélée. 

« Le 13 septembre, à l'entrée de la nuit, nous 
mouillons auprès de Poulo-Laut. Cette île^ satellite de 
la grande Bornéo , n'en est séparée que par un étroit 
bras de mer : c'est un terre assez élevée, entièrement 
couverte de forêts et inhabitée ; elle est sans impor- 
tance, et aucun voyageur ne la mentionne d'une ma-^ 
nière particulière. 

« Demain un officier doit faire le plan du mouil- 
lage ; pendant ce temps , les canots iront , de même 



16 - VOYAGE 

1839. que dans nos deux précédentes relâches sur Bornéo^ 
faire une excursion de quelques heures sur l'île. 

« Je profite d'une belle soirée pour tendre mes li- 
gnes derrière le navire ; je prends quelques poissons, 
les mêmes espèces que j'ai déjà rencontrées dans tous 
nos mouillages du détroit de Makâssar , c'est-à-dire 
le iherapon esclave et un tîHgky poissons d'un goût 
fort médiocre. Une tres-helle annélide ^ couverte de 
bouquets de poils superposés comme des écailles et 
offrant de brillantes couleurs irisées, vient aussi, 
chose extraordinaire, se prendre à l'hameçon. 

« Le lendemain matin, armés de toutes pièces, 
nous débarquons sur une plage rocheuse où crois- 
- saient avec peine quelques palétuviers rabougris. La 
roche, de couleur rougeâtre, était marbrée çà et là 
de grandes lignes noires sur lesquelles se porta notre 
attention; nous reconnûmes qu'elles étaient dues à 
de très-beaux filons d'une houille compacte, qui se 
montrait ainsi à fleur de terre dans diverses direc- 
lions. Nous en déposâmes plusieurs gros échantil- 
lons dans les canots. Celte mine de houille, qui pa- 
raît très-abondante , est tout à fait ignorée ; elle 
serait d'un grand secours pour les colonies hollan- 
daises qui possèdent déjà quelques bâtiments à va- 
peur. Il nous parut à tous qu'un petit bâtiment aurait 
facilement pu faire son chargement sans creuser, et 
seulement avec la houille qui se montrait à la surface 
du sol. 

« Toute cette plage était couverte pendant la ma- 
rée montante ; d'un côté, elle s'adossait à une ceinture 



DANS L'OCEAJNIE. 17 

de rochers escarpés , au delà desquels s'étendait la i839. 

^ . _ ' • 15 ^ / T*/r T\ • Septembre. 

foret. Sur le point d y pénétrer avec M. Desgraz, je 
remarquai^ sur le sable humide , des traces récentes 
que je crus pouvoir attribuer à un sapi-outang , ou 
antilope à cornes déprimées de MM. Quoy et Gaimard. 
A quelques pas de là, je trouvai un crâne de tigre; 
cette rencontre m'avertit de ne point m' aventurer 
sans précaution , aussi glissai-je une balle dans un 
des canons de mon fusil, puis nous entrâmes dans la 
forêt ; elle me parut composée, des mêmes arbres 
que j'avais déjà remarqués sur les autres points de 
Bornéo ; on pouvait assez facilement y pénétrer. Sur 
ses bords je tuai quelques petits oiseaux/ entre autres 
les jolis soiiimangas aspasie et moustac , puis un four- 
millier^ un édèle^ un jora et une petite hirondelle 
très-commune sur la plage. 

« Nous parcourûmes longtemps la forêt sans aper- 
cevoir aucune trace de bête sauvage \ en approchant 
d'un grand arbre abattu par le vent, un sanglier, qui 
fouillait dans le trou qu'occupaient les racines, s'en- 
fuit précipitamment et se perdit dans les broussailles 
avant que j'eusse pu le viser. Un peu plus loin, M. Des- 
graz, qui n'avait pas de fusil, vit un superbe cerf axis 
arrêté à quelques pas de lui. Un monceau de branches 
cassées tout récemment vint exciter nos conjectures ; 
aucune trace de pas n'existait aux environs , c'était 
probablement l'œuvre de quelque grand singe. 

«Je trouvai, sur un petit arbre, un nid contenant 
trois petits animaux qui me parurent être des ron- 
geurs, mais dont je ne pus déterminer l'espèce ; ils 

VIII. 9 



18 VOYAGE 

im. tenaient de inoiirir et étaient encore chauds ; la 
fiière était probablement devenne la proie de quelque 
serpent ou de quelque gros oiseau. 

« M. Desgraz, qui faisait collection de cannes, avait 
coupé , en entrant dans la forêt , une très-jolie liatte 
régulièrement (^.ontournée en spirale; en repassant 
au même lieu, nous vîmes le sol couvert , dans une 
grande étendue, d'une liqueur blanche semblable à 
du lait épais, ce suc tombait en abondance de la 
branche coupée ; nous lui imposâmes, d'un commun 
accord y le nom de chèvre végétale. 

«De retour sûr la plage, nous trouvâmes la plupart 
de nos compagnons réunis; leur chasse n'avait pas 
été plus heureuse que la nôtre, seulement M. Gourdin 
avait tué deux marcassins qu'il avait rencontrés se 
vautrant dans une mare. 

« Un matelot avait aussi àfperçu un axis. 

« Quelques instants après, nous revînmes à bord ; 

l'armurier essaya la houille que nous avions apportée 

et la trouva de bonne qualité. )> 

15 Le 1 S, de grand matin, nous remettions sous voiles ; 

la journée entière fut employée à reconnaître la 

partie septentrionale de Poulo-Laut, qui forme dete 

, îles séparées par un canal probablenïeïit embarrassé^ 

mais oii l'on pourrait peut-être tçouter de bons 

mouillages. La brise était toujours contraire; il nous 

fallut encore trois jours entiers pout* doubler la 

pointe de Poulo-Laut et sortir du détroit de Makassar. 

18 Enfin, le 18 au soir, nous laissions tomber l'ancre 

jmsud de Bornéo, a six milles environ dit rivage forïïié 



DANS L'OCEAME. Il) 

par une terre basse et boisée, et d'une uniformité imo. 
désespérante. Le lendemain, avant de quitter la cote, ' *^^ ^™ ^^' 
nous la longeâmes encore quelque temps, de ma- 
nière à reconnaître de nouveau Tanjong-Salatan , 
afin de lier les travaux hydrographiques que nous 
tenions de terminer dans le détroit de Makassar, avec 
ceux que nous avions faits dans les mêmes parages 
quatre inois auparavant. 

A six heures du soir, le 19, je donnais la route au 19 
S. 0. pour gagner la rade de Samarang, où je voulais 
aller mouiller. Ma santé, tout à fait ébranlée par les 
fatigues que nous venions d'éprouver pendant cette 
longue traversée, marquée par tant de contrariétés, 
me força bientôt à tenir ma chambre sans pouvoir 
la quitter. Lorsque la vigie m'annonça que l'on aper- 
cevait les hautes montagnes de Japara^ j'éprouvai 
des coliques tellement violentes, qu'il fallait me tenir 
constamment dans un bain chaud pour pouvoir lés 
supporter ; je dus prier le capitaine Jacquinot de 
prendre le commandement de la division et de la 
conduire au mouillage. Dans la journée du 23, nous 
reconnûmes de'près la pointe Boiiang, et après avoir 
passé la nuit au mouillage près de la côte, le lende- 
demain nous vînmes enfin laisser tomber l'ancre sur 
la rade de Samarang. Je m'étais alors traîné sur le 24 
pont de ma dunette, mon impatience ne m'avait pas 
permis de rester dans ma chambre, lorsque nous 
allions enfin atteindre le mouillage dont j'avais tant 
besoin. Jamais peut-être je n'avais désiré aussi vive- 
ment la terre ; je n'eusse certainement pas pu sup- 



20 VOYAGE 

1839. porter quelques jours encore des souffrances comme 

Septembre. ,, . . iw 

celles que je venais d éprouver. 

Quinze navires européens étaient mouillés sur la 
rade; presque tous portaient les couleurs hollan- 
daiseSj un seul était français : c'était le Bombay de 
Bordeaux; il était en partance; son capitaine vint 
BOUS visiter, mais il ne put nous donner aucune nou- 
velle de la France, qu'il avait quittée presque en 
même temps que nous *. 



DANS L'OCEANIE. 21 



CHAPITRE LV. 



Séjour à Samarang (île Java). 



Il était midi , lorsque tontes nos voiles furent ser- ^839. 

' ^ . / 24 Septembre. 

rëes. Je songeai h profiter du reste de la journée 
pour envoyer à terre un officier chargé d'aller saluer 
le résident , lui faire part de nos besoins et des motifs 
qui nous amenaient au mouillage. M. Durocli, à qui 
je confiai cette mission, fut de retour vers trois heu- 
res, et m'annonça qu'il avait été reçu avec beaucoup 
d'affabilité par le résident, M. Baud, qui l'avait prié 
de me faire des offres empressées de service, et qui, 
en apprenant que j'étais indisposé, avait beaucoup 
insisté pour que j'allasse à sa maison de campagne de 
Bajong ,_ oii il mettait un appartement à ma dispo- 
sition. M. Ducorps avait accompagné M. Duroch à 
terre; il s'était rendu, de son côté, chez M. Tissot, as- 
socié de M. Lagnier, de Batavia, afin de prendre les 
dispositions nécessaires pour le ravitaillement de nos 
navires. Là , il avait reçu l'assurance qu'il nous serait 



k 



n VOYAGE 

1839: impossible de nous procurer du vin à Samarang , el 

Septembre. . ^r t^ • /-. 

que nous ne pourrions en trouver qu a Batavia. Cette 
circonstance me contraria beaucoup, car nous avions 
grand besoin de renouveler notre provision; et d'un 
autre côté , je ne voulais donner à la relâche de Sa- 
marang que le temps strictement nécessaire pour 
embarquer les vivres dont nous étions dépourvus. 
J'avais hâte de remettre sous voile; les contrariétés 
que nous venions d'éprouver, pendant notre naviga- 
tion dans le détroit de Makassar, me faisaient une 
nécessité de ne pas perdre un seul instant. Je vou- 
lais en effet arriver à Hobart-Town avant la fin de 
l'année j afin de pouvoir profiter de la saison favo- 
rable pour retourner dans les régions glaciales. Forcé 
de relâcher de nouveau à Batavia pour me procurer 
les vins dont nous avions besoin, je fis prier M. Tis- 
sot de vouloir bien écrire à M. Lagnier, afin qu'il 
nous fît préparer d^avance cette provision de cam- 
pagne , et que nous n'eussions plus qu'à l'embar- 
quer lorsque nous nous présenterions sur la rade de 
Batavia. 

Aussitôt après le retour de M. Duroch, ï Astrolabe 
salua le pavillon hollandais de vingt-un coups de 
canon , qui lui furent immédiatement rendus par 1^ 
navire stationnaire mouillé sur rade. Ensuite les com- 
munications furent ouvertes avec la terre. Plusieurs 
officiers en profitèrent dès le jour même pour aller 
parcourir la ville. Quant à moi, je soufi'rais toujours 
beaucoup des entrailles, et bien que j'éprouvasse déjà 
un grand soulagement à respirer l'air doux et em- 



Septembre- 



])aumé qui venait de terre, et surtout à ne plus être 1839. 
secoue par la houle, je ne me sentis point assez fort 
pour quitter le navire, et je renvoyai au lendemain 
ma visite au résident. Daiis la soirée, je reçus à moft 
bord le lieutenant de vaisseau eominaiidant le station- 
naire ; il me fit , de la manière la plus cordialie ? des 
pflre^ dte service, et il se chargea, de son propre 
mouvement , de nous fournir trente Malais de son 
équipage, pour faire le service de nos embarcations. 
Bien que le climat de Samarang passe pour être 
plus salubre encore que celui de Batavia, je redou- 
tais constamment de voir nos équipages envahis par 
les maladies, et je m'entourai de toutes les précau- 
tions possibles pour les éviter : aussi l'offre qui nous 
fut faite fut-elle acceptée avec reconnaissance. 

L'aspect de la terre, vue du mouillage , est à peu 
près le même que celui de Batavia. La côte est si 
basse , que c'est à peine , si on la distingue ; toutefois 
on aperçoit , à une petite distance , dans l'intérieur 
des terres , une série de jolis coteaux et de mon- 
tagnes plus élevées , dont la hauteur augmente par 
gradation jusqu'à la majestueuse chaîne des monts 
Merbabou et Prahou, Ceux-ci s'élèvent à une hauteur 
considérable ; une distance de près de vingt lieues 
les sépare du rivage , et cependant , par un temps 
clair, ils apparaissent de la rade comme s'ils n'é- 
taient que fort peu éloignés. La ville de Samarang, 
comme celle de Batavia, est établie sur le bord d'une 
rivière; elle rivalise , par son commerce, sa popula- 
tion et le luxe de ses habitations, avec la capitale 



24 VOYAGE 

1839. des colonies Néerlandaises. Rien de la mer ne vient 
ep m re. jj,rj|jjp p^^istence de Cette grande ville. On n'aperçoit 
que quelques toitures dominées par de hautes têtes 
de cocotiers. On croirait voir quelques fermes isolées, 
au milieu d'une plaine immense et bien cultivée. 
Cependant, le dôme de l'église s'élève au-dessus des 
arbres qu'il domine. C'est du reste le seul monument 
que l'on aperçoive de la mer. 

A peine avions-nous mouillé sur la rade , que deux 
jolies pirogues, montées par des Javanais, étaient ve- 
nues nous offrir leurs services, moyennant la modique 
somme de une roupie par jour (2 fr. 14 cent. ). Ces 
hommes remplissent à Samarang les fonctions des 
daubachis de Tlnde. Leurs services sont excessive- 
ment précieux pour les marins qui mouillent sur la 
rade. Pour accoster la terre, il faut, comme à Batavia, 
remonter la rivière qui traverse la ville, et dont la 
barre n'est pas toujours facile à franchir. Ces embar- 
cations, plus légères que celles des navires européens, 
et maniées par des mains plus exercées dans ce genre 
de navigation, rendent les communications très- 
faciles entre la rade et la terre. Nos officiers s'em- 
pressèrent d'en retenir plusieurs, et ils n'eurent 
généralement qu'à se louer des services de leurs pro- 
priétaires. 
25 Une nuit de repos , passée sur la rade , avait beau- 

coup diminué mes souffrances, et je me disposais à 
descendre à terre en compagnie du capitaine Jac- 
quinot, lorsque nous reçûmes la visite de M. Tissot, 
notre compatriote, l'un des plus riches négociants de 



Septembre. 



DANS L'OCÉANTE. 25 

la ville ; il avait accueilli la veille plusieurs officiers des 18.39. 
corvettes, et avait appris d'eux que j'étais très-souf- 
frant ; il accourait pour m'offrir un logement dans sa 
maison ; je refusai d'abord cette invitation obligeante ; 
mais j'acceptai de descendre à terre avec lui et d'uti- 
liser ses offres de services, pour me guider dans les 
visites que je voulais faire aux autorités de la ville. 
M. Tissot était accompagné par le capitaine du navire 
marchand le Bombay, qui devait remettre à la voile 
le lendemain. Je profitai de la circonstance pour ar- 
rêter, séance tenante, le passage d'un de nos élèves , 
à qui un fâcheux état de santé ne permettait plus de 
faire partie de l'expédition. Depuis longtemps, M. La- 
fond éprouvait des douleurs aiguës qui l'empêchaient 
de remplir son service ; et même , depuis quelques 
jours , le chirurgien-major m'avait prévenu que , 
malgré tous ses soins, il n'espérait sauver les jours 
de cet élève que par un prompt retour en Europe. Je 
saisis donc avec empressement cette occasion de ren- 
voyer M. Lafond en France. Le navire le Bombay 
devait opérer son retour à Bordeaux dans le plus bref 
délai ; il réunissait toutes les conditions nécessaires 
pour le transport d'un malade. Le capitaine se prêta 
de très-bonne grâce à un aixangement. Les condi- 
tions du passage furent bien vite arrêtées ; dès le jour 
même, M. Lafond quitta V Astrolabe et embarqua sur 
le Bombay, J'ajouterai que c'est aux soins empressés 
du capitaine de ce navire que M. Lafond dut, d'après 
son aveu , de pouvoir revenir graduellement à la 
santé. 



3r> VOYAGE 

1839. Celle affairo une fois terminée , nous quillâipes ]e 

Seplemlne. \. , ^ i .n t% i 

bord, et nous nous dirigeâmes sur la Yule. Peu m 
temps après j nous franchissions la barre de la ri- 
vière , puis nous nous avançâmes entre les deux quais 
qui resserrent son lit ; il nous fallut parcpurii:* près 
de deux milles avant d'atteindre les bureaux.de la 

PL cxLvri. direction du port, près desquels se trouve le débarca- 
dère. Les habitations qui sont le plus rapprochées du 
rivage, sont celles des Malais. C'est là où com- 
mence réellement la ville. C'est là aussi où la douane 
a établi ses lignes; elle occupe, sur la rive droite de la 
rivière, un bâtiment considérable, approprié au but 
auquel il est destiné, et près duquel nous établîmes 
notre observatoire. Les oiFiciers chargés de régler 
nos chronomètres en fixèrent la position. Le terrain 
compris entre ce bâtiment et le rivage est occupé 
par des marécages. Il est peu habité. Il est probable 
que les exhalaisons méphitiques qui s'en échappent 
seraient funestes aux habitants qui viendraient s'y 
fixer. 

Aussitôt après avoir dépassé le bâtiment de la 
douane, le lit de la rivière apparaît comme une ville 
flottante , habitée par les pêcheurs malais qui vivent 

n.cxLViii. avec leurs familles sur les praos. Les deux côtés sont 
occupés par une ligne de ces grands bateaux , qui 
rétrécissent beaucoup le passage. Le quartier malais 
s'étend aussi des deux côtés de la rivière. Les mai- 
sons sont bâties sur les bords mêmes du rivage. Géné- 
ralement elles sont garnies de galeries en bois qui 
s'avancent au-dessus des eaux et produisent un effet 



DVîsS i;pCKANlE. ÎT 

«les plus pittoresques. Ce quartier, très-populeux, esl i839. 
rempli de boutiques et cFateliers ; la rivière le traverse 
dans toute sa longueur, en remontant son cours, on 
rencontre un pont en pierre, qui paraît être solide- 
ment établi. La, son lit s'élargit considérablement ; 
sur sa rive gauche, on découvre une vaste place, 
sur laquelle débouche la route de Batavia. Cette 
route est une magnifique avenue large et bien om- 
bragée par de beaux ar])res touffus , plantés sur 
ses côtés. 

Comme je l'ai déjà dit, nous débarquâmes au bur 
reau de la direction du port; nous y trouvâmes une 
très-belle voiture attelée de quatre chevaux qui 
nous attendait : elle appartenait à M. Tissot. Il nous 
fallut peu de temps pour traverser la ville dans cet 
équipage ; elle nous parut bien bâtie ; ses rues étaient 
larges et spacieuses. De beaux magasins laissaient 
voir, dans leurs étalages , les productions diverses 
de l'Europe, de la Chine et du Japon. Comme à Ba- 
tavia, les négociants fortunés n'y ont point leur ré- 
sidence habituelle; ils se contentent d'y tenir leurs 
bureaux et leurs magasins. Chaque soir, ils se rendent 
à leur maison de campagne , où ils rejoignent leur fa- 
mille. C'est surtout près de la route qui conduit à Ba- 
tavia que s'élèvent en grand nombre ces vastes et 
belles maisons de campagne construites avec un luxe . 
tout asiatique, et où l'on trouve toutes les jouissances 
delà vie. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces ma- 
gnifiques habitations avec leurs jardins où s'étalait 
la luxurieuse végétation des tropiques. Toutes ces 



28 . VOYAGE 

1839. maisons de plaisance sont encore aujourd'hui trop 

Septembre. , , , . 

espacées les unes des autres pour constituer une 
ville ; l'emplacement qu'elles occupent est désigne 
sous le nom de Bajong. 

La plus belle de toutes ces habitations est peut-être 
celle où M. Tissot a établi sa résidence ; elle fut cons- 
truite, dit-on, par un Arménien, qui dépensa 200.000 
roupies. Plus tard, de fausses spéculations et les 
grandes dépenses qu'avait nécessitées sa construction 
conduisirent son propriétaire à sa ruine. Obligé de 
vendre ses propriétés pour faire face à ses créanciers, 
le négociant arménien ne put jamais trouver dans la 
colonie un homme ayant une fortune suffisante pour 
acheter ce palais; M. Tissot se présenta comme ac- 
quéreur, et l'obtint pour 18,000 roupies. C'est sans 
contredit la maison la plus somptueuse que j'aie vue 
parmi celles de Samarang et même de Batavia; elle 
est précédée d'une vaste cour traversée par un large 
ruisseau. Les abords de ce cours d'eau sont garnis 
par des bosquets composés des arbustes et des arbres 
les plus beaux. Cette maison ne comporte qu'un seul 
étage ; le rez-de-chaussée est divisé en plusieurs salles 
magnifiques décorées avec beaucoup de luxe. Les 
appartements particuliers et les chambres à coucher 
sont au-dessus. Tout autour de ce bâtiment il existe 
une galerie extérieure parquetée en marbre, où règne 
toujours une fraîcheur des plus agréables. Un large 
escalier conduit à cette galerie; ce fut là que nous 
niîmes pied à terre. 

M. Tissot me présenta toute sa famille; il nous fal- 



Septembre. 



DANS L'OCÉANIE. 29 

lut accepter son hospitalité sans restriction ^ et nous isho. 
ne pûmes quitter sa demeure sans accepter son déjeu- 
ner. Uhôtel du résident était à peu de distance^ nous 
nous y rendîmes. Cette habitation était loin d'avoir la 
fastueuse apparence de celle que nous venions de 
quitter. On y arrive sous une longue allée ombragée 
par des arbres hauts et touffus. La maison, quoique 
déjà ancienne, aurait paru belle et somptueuse dans 
toute autre ville ; elle est occupée aujourd'hui par 
M. Baud, neveu de l'ancien gouverneur général de 
ce nom , et résident de la province de Samarang ; il 
nous reçut avec beaucoup de prévenance et renouvela 
auprès de nous toutes ses offres de services. Il nous 
fit promettre de lui donner un jour pour faire une 
course dans la campagne avec lui ; et il ne nous quitta 
qu'après nous avoir comblé de politesses. Nous nous 
rendîmes ensuite chez M. le colonel de Broon, com- 
mandant supérieur de toutes les forces militaires du 
district de Samarang ] et chef du corps d'observa- 
tion campé à plusieurs lieues dans l'intérieur. Par 
suite des mécomptes que cet officier avait éprouvés 
dans son avancement, il venait de demander sa re- 
traite, et il se préparait à effectuer sous peu son retour 
en Europe. Irrité des passe-droits qu'il avait subis 
dans une carrière remplie avec honneur et activité^ 
M. de Broon s'était décidé à repousser toutes les pro- 
positions qu'on pourrait lui faire par la. suite, et il 
avait quitté une position dans laquelle il croyait avoir 
à se plaindre. Nous le trouvâmes occupé à vendre les 
meubles et les effets qu'il ne pouvait pas emporter 



30 VOYAGE 

i8é9. avec lui. Aussitôt qu'il nous aperçut, il vint à nous 
d'un air ouvert et plein de franchise , et il nous ac- 
cueillit avec une bienveillance toute particulière. Il 
voulut s'excuser de l'impossibilité où il était de nous 
recevoir selon son désir ; mais il nous pria instam- 
ment d'en agir avec lui com.me si nous étions de vieil- 
les connaissances 5 et d'accepter ses services, s'ils 
pouvaient nous être agréables. Nous allâmes ensuite 
visiter MM. Boll et Voûte, que nous avions connus dans 
les Molluques, exerçant les fonctions de magistrats, 
le premier à Amboine, le second à Makassar. Tous 
deux se trouvaient à Samarang pour y exercer les 
mêmes fonctions. Nous avions conservé d'eux des 
souvenirs trop agréables pour ne pas saisir avec em- 
pressement cette nouvelle occasion de nous revoir. Ils 
partagèrent avec nous la joie de cette heureuse ren- 
contre, et nous les trouvâmes toujours dans les mêmes 
sentiments a notre égard. Enfin nous rentrâmes chez 
M. Tissot. J'étais toujours fatigué et souffrant; les 
communications avec nos navires étaient èouvent 
difficiles et toujours pénibles; aussi j'acceptai volon- 
tiers l'appartement qu'il m'avait fait préparer, et où 
je pus goûter Un repos devenu nécessaire. 

Je consacrai la journée du lendemain tout entière 
a écrire au ministre et à ma fatnille ; le Bombay allait 
mettre à la voile, je voulus profiter de cette circon- 
stance pour faire parvenir sûrement des nouvelles de 
l'expédition. Du reste, j'étais bien aise de prendre 
quelque repos, car j'avais rendez-ious avec le rési- 
dent, le lendemain, pour aller visiter l'intérieur de File* 



' DANS L'OCÉANIE. 31 

Dei>rand malin, ainsi que nous en étions conve- ^ *^-^-^; 

^ 27 Septembre. 

nus, nous nous rendnnes, M. Jacquinot et moi, a 
l'hôtel de la résidence. Fidèle à sa parole, M. Baud 
avait tout disposé; il nous attendait avec une tasse 
de café dont nous dûmes nous lester avant de nous 
mettre en route. La voiture était prête; elle était 
attelée de six chevaux qui se montraient impatients 
de partir. Le colonel de Broon avait accepté l'invi- 
tation du résident de faire la course avec nous. Il 
fut exact au rendez-vous. Nous prîmes tous place 
dans la voiture, et les chevaux partirent au galop. A la 
porte d'entrée de l'hôtel se trouvait une suite nom- 
breuse qui devait former notre escorte ; elle se com- 
posait de cavaliers du pays , vêtus uniformément et 
armés d'une lance à l'extrémité de laquelle flottait un 
petit drapeau de diverses couleurs. Notre départ était 
entouré d'une pompe que nous n'avions encore vue 
nulle part , mais qui , à ce qu'il paraît , accompagne 
ordinairement le résident dans ses tournées. Pour le 
moment, nous en partageâmes les honneurs. 

Nous parcourûmes d'abord une belle plaine riche- 
ment complantée, puis, par une pente assez rapide 
à environ douze pilliers (huit milles), nous arrivâmes 
aux plantations de café. La culture de cet arbuste est 
aujourd'hui une de celles vers lesquelles tourne toute 
l'industrie des indigènes; elle a pris un accroisse- 
ment très-grand et très-rapide ; elle est presque en- 
tièrement confiée aux soins des naturels. Le gouver- 
nement de la compagnie ne vend jamais de terres ^ 
mais il les concède pour vingt années. Cette conces- 



32 VOYAGE 

1839. sion peut être renouvelée, surtout si le cultivateur 

Septembre. . . 411 

a mis ce terrain dans un bon rapport. Au bout de 
cinq ans seulement, le concessionnaire est obligé de 
se soumettre à certains droits. Les naturels qui ont 
obtenu la concession d'un terrain sont obligés de 
verser dans les magasins de la compagnie les produits 
de leurs récoltes à un prix fixé d'avance. Celui du 
café est de six florins le picol (125 livres). Les princes 
et propriétaires indépendants peuvent vendre leurs 
denrées à qui il leur plaît; mais alors le gouverne- 
ment prélève un droit de 5 pour 100 sur le prix de 
la vente. 

Tous les fonctionnaires que j'ai interrogés convien- 
nent que la Hollande retire , comme gain net pro- 
venant soit de la vente des denrées récoltées à Java , 
soit des droits auxquels les propriétaires sont soumis^ 
25,000,000 de florins, et ils prétendent que ce pro^ 
duit pourrait doubler d'ici à quelques années; mais 
aussi tous conviennent que le système actuel est 
oppressif et ruineux. Ils se récrient surtout contre 
l'autorité tyrannique et absolue du gouverneur gé- 
néral actuel, qui paraît n'être ni aimé, ni considéré. 
La colonne du système actuel est le ministre des colo- 
nies, qui jouit d'un crédit immense auprès du roi 
Guillaume. 

La route que nous suivîmes était large et parfai- 
tement tenue; de chaque côté l'on apercevait de 
vastes plantations de café; mais la campagne parais- 
sait totalement privée d'arbres, et même j'eus tout 
lieu de m'étonner de voir combien avait été grande 



Septembre. 



DANS L'OCEANIE. 33 

rinsouciance du gouvernement, qui avait permis de i83o. 
défricher un terrain jadis couvert par de belles fo- 
rêts, sans s'émouvoir des conséquences que pou- 
vait entraîner la destruction complète des arbres. A 
treize pilliers de Samarang, nous laissâmes sur notre 
gauche un petit fortin garni de quelques pièces de 
canons et qui nous parut être en très-bon état. A 
côté de cette redoute, nous aperçûmes un vaste 
corps de logis destiné à servir de caserne et d'hô- 
pital pour les militaires malades de la garnison de 
Samarang. La position de ce petit établissement a été 
choisie sur ce plateau, renommé pour sa salubrité. 
On y envoie de Samarang les malades qui commen-^ 
cent à entrer en convalescence, et il paraît que géné- 
ralement ils ne tardent pas à recouvrer leur santé , 
grâce à l'air pur qu'on y respire. A quelques pas de 
là, nous arrivâmes à un relais où nous changeâmes 
de chevaux ; puis nous repartîmes avec une vitesse 
bien supérieure à celle que l'on obtient en France 
avec les chevaux de la poste. L'aspect de la cam- 
pagne était toujours le même ; seulement de temps à 
autre nous apercevions quelques oasis verdoyants, 
indiquant les cours d'une eau abondante. Les pentes 
des montagnes paraissaient elles-mêmes, comme la 
plaine , totalement privées d'arbres et couvertes de 
culture. 

La population de Java est aujourd'hui de plus de 
huit millions d'âmes, et l'île pourrait, dit-on , nour- 
rir plus de vingt millions d'habitants. Du reste, la 
population doit croître prodigieusement si , comme 
VIII. 3 



34 VOYAGE 

1839, on me Fa assuré, le nombre des naissances est de 

Septembre. . t , , . i i ^ ^ -, - 

soixante-dix, lorsque celui des deces est de vnigt-cmq 
seulement. Aujourd'hui, le nombre des habitants qui 
sont sous la domination des princes indépendants, 
tels que les sultans de Solo , de Manka-Bouni et de 
Djocara-Karia , est tout au plus de un million six 
cent mille. Les autres princes ne sont indépendants 
que de nom , car ils reçoivent leur autorité du gou- 
vernement hollandais. 

Nous aperçûmes de loin, au milieu d'une immense 
plaine, le fort Guillaume y qui était loin encore d'être 
achevé, et qui doit pouvoir contenir 2500 soldats. 
' Ce sera là une citadelle qui garantira à jamais la 
domination de la Hollande des attaques des indigè- 
nes. Les forces des Européens, concentrées dans 
le fort Guillaume, seront toujours prêtes à se porter 
sur tous les points de l'île en cas de guerre intestine. 

Le littoral de Java est très-meurtrier pour les Eu- 
ropéens; aussi, à quelques exceptions près, il n'est 
gardé en temps de paix que par des indigènes enré- 
gimentés. Les soldats hollandais qui constituent la 
force du gouvernement séjournent dans l'intérieur:^ 
ils y restent concentrés et prêts à marcher au premier 
signal. Les maladies, bien moins fréquentes sur les 
plateaux élevés que sur le littoral, ont peu de prise sur 
eux ; d'un autre côté, le gouvernement hollandais peut 
constamment disposer d'une petite armée entièrement 
composée d'Européens, sur laquelle il peut toujours 
compter. Sala-Tiga est un des points les mieux choi- 
sis pour une place de guerre. L'air qu'on y respire 



DANS L'OCKANIE. 35 

est des plus purs, et sa position centrale permet une i83i). 
surveillance active sur tous les points du littoral. C'est 
à Sala-Tiga que Ton a établi le camp des soldats eu- 
ropéens, jusqu'à ce que le fort Guillaume soit ter- 
miné. De grandes dépenses y ont été faites, tant pour 
loger les officiers que pour abriter les soldats. Cette 
position militaire est à trente et un pilliers de Sama- 
rang. Notre course était tellement rapide, qu'il ne 
nous fallut pas plus de quatre heures pour franchir 
cette distance. 

C'était là le but de notre promenade. Le résident 
de Sala-Tiga, ancien officier de la marine hollandaise, 
avait été prévenu à l'avance, et nous fit un accueil des 
plus agréables. Après un copieux déjeuner et quelques 
heures données à la sieste , nous nous acheminâmes 
vers le camp; il ne contenait qu'un seul bataillon de 
sept compagnies, presque entièrement composées 
d'Européens. Le colonel de Broon nous en fit voir tous 
les détails. Officiers et soldats me parurent bien logés^ 
et leur service me sembla être très-doux. Notre jour- 
née fut employée à parcourir les alentours, où l'on 
rencontre presque tous les végétaux de l'Europe • elle 
se termina par un grand repas, offert par le rési- 
dent; nous y retrouvâmes tout le luxe et tout le con- 
fortable des festins des grandes villes. Il nous restait 
encore à faire une course longue et fatigante dans les 
montagnes environnantes ; nous nous séparâmes 
pour prendre quelque repos, et le lendemain , à cinq 
heures du matin ^ nous étions tous debout, prêts à 
profiter de la fraîcheur de la nuit pour continuer 



Septembre 



36 VOYAGE 

1839. notre excursion ; mais avant de nous remettre en 
route, je crois devoir rapporter quelques faits et quel- 
ques renseignements qui m'ont été donnés et que je 
livre à la crédulité du lecteur, sans autre garantie que 
celle des personnes qui me les ont confiés. Parmi les 
contes accrédités ici, on m'a souvent parlé d'une pluie 
de pierres qui aurait eu lieu dans un endroit complè- 
tement fermé. Ainsi, dans une chambre hermétique- 
ment close de toutes parts, il serait survenu tout à 
coup des cailloux , qui seraient tombés du plafond 
sans qu'on pût voir d'où ils provenaient. On conce- 
vrait bien que si le lieu n'était point fermé, il eût pu 
arriver qu'un aérolithe eût été réduit en poussière, 
et que le vent eût pu en renvoyer les débris dans 
un lieu couvert et non clos; mais il était impos- 
sible d'ajouter foi au fait tel qu'il m'était raconté, 
malgré les assertions pressantes de mes compagnons. 
M. Baud m'a cité encore un phénomène dont j'a- 
vais déjà entendu parler, c'est l'existence d'une co^ 
quille qui , à certaines époques , laisse échapper des 
oiseaux qui s'envolent. Les assertions de M. Baud à 
cet égard étaient tellement positives, que je ne doute 
pas qu'il n'y ait là quelque illusion qui a induit en er- 
reur cet homme honorable. Enfin, comme je me mon- 
trais très-peu crédule sur ces prodiges vraiment fan- 
tastiques, je dis à ces messieurs que je rangeais tous 
ces récits dans la même catégorie que celui qui 
m'avait déjà été fait de la multiplication des perles 
par leur accouplement; mais je trouvais dans M. Ge- 
rikou, résident de Sala-ïiga, un homme convaincu 



DANS UOCEANIE. 37 

de la réalité cle ce fait : il m'assura qu'il avait ex- i830. 
perimente lui-même et qu il possédait plusieurs 
perles capables d'en produire d'autres. Il mit en 
même temps une grande insistance à m'en offrir, et 
je ne pus faire autrement que de les accepter. Il me 
montra , dans une petite boîte remplie de coton , une 
perle assez grosse avec d'autres plus petites , et quel- 
ques grains de riz destinés à les nourrir. Il me fit dis- 
tinguer aussi de très-petites perles qu'il croyait avoir 
vues s'approcher de la grosse et s'en détacher ensuite. 
Il mit dans une petite boîte garnie de coton celle qu'il 
jugea être la plus productive , avec deux autres plus 
petites et quelques grains d'un riz particulier. Toutes 
ces perles, vues à la loupe, n'avaient rien de particu- 
lier, et dans le désir de lui être agréable, je lui pro- 
mis de faire l'expérience de son, procédé; je ne pus 
cependant lui cacher mon incrédulité *. 

Nous fûmes obligés de renoncer à notre voiture pour 28 
gagner les sommets que nous voulions atteindre et oii 
s'élèvent quelques monuments tumulaires, vieux dé- 
bris de la splendeur passée du peuple javanais. Des 
chevaux de selle nous attendaient à la porte de la ré- . 
sidence. M. Jacquinot seul ne voulut point en profiter, 
leur allure vive et décidée lui fît craindre de ne pou- 
voir les monter. Il préféra aller stationner sur la 
grande route avec la voiture, pendant que nous nous 

M. d'Urville m'a montré ces perles dans le courant du mois 
de juin i84i ; il estinulUe d'ajouter qu'elles étaient absolument 
dans le même état qu'à l'époque où elles lui furent données. 

V. D. 



Septembre 



38 VOYAGE 

1839. élancions dans une direction opposée. Au bout de 
quarante minutes, nous avions parcouru quatre pil- 
liers j et nous changeâmes de monture. Enfin, nous 
arrivâmes sur une suite de coteaux recouverts par 
une grande graminée dont les tiges flottantes se ba- 
lançaient au gré des vents. Les tigres, dit-on, abon- 
dent dans ces herbes sauvages. 

Sur ces coteaux dénudés, nous aperçûmes six petits 
édifices appelés sacella^ de forme semblable et ne 
différant entre eux que par les dimensions et les or- 
nements. Le plus élevé de tous couronne la dernière 
colline de la chaîne et paraît isolé. Ces sacella, d'une 
construction très-mauvaise et peu solide , sont des 
pyramides quadrangulaires de quatre à cinq mètres 
de haut , sur deux ou trois de base; une porte étroite 
conduit à l'intérieur. M. Baud avait envoyé à l'avance 
des ouvriers pour djéblayer un de ces édifices, aussi 
nous pûmes y entrer; nous trouvâmes l'intérieur 
entièrement vide, seulement nous aperçûmes plu- 
sieurs niches où devaient se trouver des statues. Ces 
constructions paraissaient n'avoir été faites que pour 
servir de lieu de sépulture à une seule famille. La plus 
élevée de toutes était aussi la plus remarquable ; à côté 
d'elle on apercevait les débris d'une sacella plus pe- 
tite, d'un autel et de plusieurs bancs. Les pierres qui 
avaient servi à construire ces édifices étaient de grès, 
elles étaient taillées en rectangles peu réguliers et as- 
semblées à l'extérieur sans aucun ciment pour les lier ; 
quelquefois même elles étaient entaillées de manière 
à entrer les unes dans les autres. Ces édifices sont à 



DANS L'OCEANIE. 39 

peu près tous semblables; quelques-uns sont ornés i839. 

, , Septembre, 

de sculptures. 

Du sommet de ces coteaux on jouit d'un coup d'œil 
admirable. Malheureusement la terre était entourée 
d'une brume assez épaisse , et il eût fallu attendre 
peut-être longtemps encore avant que le soleil fût par- 
venu à la dissiper* Nous n'en avions pas le temps, 
et après avoir déjeuné nous remontâmes à cheval. 
Nous arrivâmes bientôt près d'un village où l'on me 
montra , au milieu d'une forêt admirable , utie des 
plus belles sources que l'on puisse voir ; elle sort 
du fond d'une fissure dans le roc , à cinquante- 
deux pieds de profondeur. Son volume est de la gros- 
seur du corps d'un homme ; ses eaux sont jaunes , et 
on prétend qu'elles jouissent de propriétés médici- 
nales lorsqu'elles sont prises sur les lieux. 

Quelques instants après , nous retrouvâmes M. Jac- 
quinot qui stationnait sur la route avec la calèche , et 
nous reprîmes le chemin de Samarang au galop de nos 
chevaux. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces belles 
plaines que nous parcourions si rapidement , et qui , 
couvertes de riches récoltes , témoignaient si ample- 
ment de la fécondité du sol. M. Baud m'assura que la 
résidence de Samarang comprend à elle seule 800,000 
habitants, dans lesquels le district deSala-Tiga compte 
pour 160,000. 

MM, Baud et de Broon, en voyant tout le plaisir 
que j'éprouvais à parcourir l'intérieur de Java , insis- 
tèrent vivement auprès de moi pour m'engagera con- 
sacrer huit jours à visiter les provinces hollandaises 



40 VOYAGE 

1839. de l'île et les princes indépendants , s'offrant de m'ac- 

Septembre. , . . ^ , 

compagner dans cette excursion ; mais, a mon grand 
regret , je ne pus accepter des offres aussi bienveil- 
lantes et qui m'ont laissé des souvenirs d'une pro- 
fonde reconnaissance ; tout ce que je venais de voir 
s m'avait donné des idées toutes nouvelles sur l'île de 
Java; en parcourant ces vastes plaines, où croissent 
en abondance et par les seuls soins des Malais , le 
café , le tabac , l'indigo , etc., je ne pouvais me lasser 
d'admirer la patience et le talent administratif des 
maîtres des MoUuques, des îles de la Sonde et de Bor- 
néo, qui sont parvenus à un pareil résultat. Avec son 
caractère insouciant^ sa sobriété et son peu de be- 
soins, le peuple malais doit avoir une grande répul- 
sion pour les travaux pénibles de l'agriculture ; aussi 
il paraît que les champs seraient loin de présenter cet 
aspect enchanteur, si les chefs javanais n'employaient 
quelquefois l'usage du bâton pour exciter l'ardeur de 
leurs sujets pour l'agriculture. Mais cette tyrannie , 
si éloignée de nos mœurs et de nos idées libérales ^ 
est exercée sur les Malais par leurs propres chefs, sans 
que la haine que de pareilles mesures peuvent faire 
naître revienne jamais vers le gouvernement hollan- 
dais. 

A notre retour à Samarang , nous trouvâmes chez 
M. Baud un splendide repas qui nous attendait ; je ne 
pus me retirer que fort tard. La voiture de M. Tissot 
nous attendait à la porte , mais notre compatriote ne 
voulut nous penneitre de retourner à bord qu'a- 
près nous avoir fait promettre de lui consacrer la 



DANS L'OCEANIE. 41 

journée du lendemain, la dernière que nous devions ,^^^'^^- 
passer au mouillage . ' 

Toutes les provisions dont nous avions besoin 29 
étaient prêtes et en grande partie embarquées. Grâce 
aux secours des Malais qui armaient nos embar- 
cations, nos chaloupes avaient pu faire deux char- 
gements d'eau par jour, et notre provision était com- 
plétée. M. ïissot m'avait dit que M. Lagnier avait 
préparé les vins que nous devions prendre à Batavia. 
Enfin, dans la journée, nous avions terminé l'em- 
barquement de tous les objets qui nous étaient néces- 
saires pour continuer notre voyage. Avant de quitter 
le bord, je donnai les ordres nécessaires pour que 
tous les préparatifs d'appareillage fussent faits dans la 
soirée, et je descendis ensuite à terre pour parcou- 
rir la ville que j'avais à peine visitée. 

Je pris terre au bâtiment de la douane, placé, 
comme je l'ai dit, sur la rive gauche. C'est là aussi 
que se trouvent les campongs chinois et javanais, 
qui s'étendent à plus d'un mille le long de la ri- 
vière. Les habitations qui les composent sont toutes 
construites en bambou , assemblées sans aucun ordre 
et traversées par des ruelles étroites et boueuses. Le 
quartier chinois est entièrement séparé des autres 
parties de la ville par une muraille continue; on y 
parvient par de grandes portes, au-dessus desquelles 
on remarque quelques caractères chinois. Ce quar- 
tier, entièrement séparé du reste de la ville et exclu- 
sivement habile par les Chinois, présente une physio- 
nomie particulière. On se croirait tout à fait trans- 



42 VOYAGE 

1839. porté en Chine. Les maisons sont généralement 

Septembre. . i - ^i n n 

construites en bois. Chacune délies présente pour 
ainsi dire un aspect à part. C'est là le centre de l'in- 
dustrie de Samarang. Chaque rue paraît être spécia- 
lement destinée à une industrie spéciale; les mar- 
chands d'étoffes occupent la plus longue. 

Le campong chinois de Samarang possède son théâ- 
tre, comme celui de Batavia. « Nous nous rendîmes sur 
une place, dit M. Desgraz, où le théâtre chinois, le 
Vayang-Tchina , suivait le cours de ses représenta- 
tions, qui ne s'interrompent pas pendant l'époque de 
l'année affectée à ces réjouissances publiques. Le théâ- 
tre n'est ouvert qu'à l'époque de certaines solennités, 
- et les frais en sont payés par les riches marchands du 
campong. Comme à Batavia, la scène se trouvait éle- 
vée sur une barraque en bois , et la troupe des ac- 
teurs était entièrement composée de femmes. Une 
table était dressée en face de la scène, auprès d'un 
autel surmonté d'un tableau représentant l'image 
de la divinité chinoise, ou peut-être celle d'un envoyé 
de cette divinité. Quand j'interrogeais les assistants 
sur le nom de ce personnage, ils me le désignaient 
sous le nom de Fohi, Les marchands chinois faisant 
les frais de la fête étaient assis gravement autour de 
la table, d'où ils jouissaient à leur aise du plaisir du 
spectacle. Quelquefois, pour marquer leur approba- 
tion à une des actrices , ils lui envoyaient un plat de 
leur service. Celle-ci le mangeait devant le public, 
séance tenante, après avoir remercié le donateur par 
une belle révérence. Etrangers à la langue chinoise^. 



DANS L'OGEAINIE. 4.3 

nous ne pûmes juger du goût des Chinois dans le choix i839. 

-, , .N ^ ^ -r» «11 Al . Septembre. 

de leurs pièces. Comme a Batavia, le chant se mêlait 
au récitatif monotone des personnages. Les acteurs 
portaient des masques et prodiguaient l'emploi des 
moustaches. Je pus compter sept longues mèches de 
barbe sur le masque d'une seule actrice. Les restau- 
rants n'étaient pas éloignés du lieu de la représenta- 
tion ; on les trouvait facilement/ en suivant la foule des 
spectateurs qui , à chaque entr'acte , quittaient le 
spectacle pour aller se restaurer, sauf à reprendre 
leur place aussitôt qu'une actrice reparaissait en scène. 
J'appris qu'un grand nombre d'Européens et même 
des dames se faisaient fréquemment conduire dans 
ces restaurants' pour y goûter un mets particulier, 
une espèce de hachis nommé kimlo, » Les Chinois 
semblent du reste avoir acquis le droit de fournir 
exclusivement aux besoins et au luxe des Européens. 
Ils sont boulangers, pâtissiers, carrossiers, bottiers, 
tailleurs, fabricants de meubles, etc., etc. Leurs 
fêtes et leurs cérémonies attirent toujours une foule 
nombreuse et forme une des plus grandes distrac- 
tions de la société hollandaise. 
* A côté de cette population laborieuse , la vie des 
Javanais offre un contraste des plus remarquables : 
sobres par goût , oisifs par caractère , ces hommes, 
sans jamais s'inquiéter de l'avenir, ne cherchent qu'à 
satisfaire les besoins du moment , en se donnant le 
moins de peine possible ; on ne voit parmi eux ni 
marchands , ni industriels , mais en échange les gens 
de peine, les bateliers, les porte-faix abondent. A 



44 VOYAGE 

1839. chaque pas on rencontre une foule de Javanais em- 

Septembre. , , no - ^ • • -a 

presses de vous offru^ leurs services ; mais aussitôt 
qu'ils en ont touché le salaire, semblables aux lazza- 
ronis napolitains , ils négligent toutes les occasions de 
réaliser un nouveau gain. Rassurés sur les besoins du 
moment, ils se livrent au sommeil, plutôt que de pen- 
ser au lendemain. La rive droite de la rivière est 
occupée par le quartier malais et par la ville euro- 
péenne : celle-ci, comme je l'ai déjà dit, comporte 
plusieurs belles et larges rues garnies par de beaux 
magasins. Samarang ne se compose point encore, 
comme à Batavia , d'une ville toute marchande, en- 
tièrement occupée par les bureaux et les magasins 
des négociants et d'une nouvelle ville , composée 
de palais. Le quartier européen, à Samarang, n'a 
point encore été totalement abandonné par les né- 
gociants. Les plus riches d'entre eux seulement 
possèdent des maisons de campagne à Bajong. Au- 
tour d'un rond-point où viennent aboutir plusieurs 
grandes routes , le seul édifice que l'on remarque 
dans la ville et qui mérite l'attention , est le temple 
luthérien, dont on aperçoit le dôme de la rade; il 
est garni de colonnes massives , qui font du reste 
peu d'honneur à l'architecte. Tout auprès de ce tem- 
ple , on aperçoit l'hôtel de ville et le tribunal , qui 
n'offrent rien de particulier. 

Après avoir parcouru la ville , je me rendis chez 
M. Boll, qui, fidèle à la promesse qu^il m'avait faite à 
Amboine, avait fait don à l'expédition de deux Nauti- 
his pourvus de leurs animaux. Ces échantillons d'his- 



DANS L'OCÉAINIE. ,45 

toire naturelle étaient d'autant plus précieux que le i83o. 
Muséum de Paris ne les possédait point et que même ^^^^^^"' ^^* 
on ignorait encore les particularités ana forniques qui 
distinguent ce coquillage. C'était un titre de plus à 
notre reconnaissance que l'ancien fiscal d'Amboine 
venait d'ajouter à tous ceux dont nous avions conservé 
le souvenir. Enfin, à six heures du soir, je me ren- 
dis chez M. Tissot , qui avait organisé une fête char- 
mante en notre honneur. Les beaux salons de son 
habitation se prêtaient merveilleusement à la circon- 
stance. Cent personnes environ y étaient réunies, et 
presque toutes parlaient notre langue. Par une atten- 
tion délicate, le choix des invités avait été fait de ma- 
nière à ce que nous pussions nous croire transportés 
dans un salon français. Les décors étaient magni- 
fiques ; malheureusement , la flamme des bougies 
répandait une chaleur insupportable ; mais dans la 
galerie qui entourait l'habitation, on respirait un 
air d'une fraîcheur délicieuse. Un orchestre com- 
plet, composé de Malais, se mit à exécuter des airs 
de contredanses et de valses européennes , et bientôt 
le bal s'organisa avec la plus belle apparence. 

A minuit, un souper fort beau fut servi dans la pièce 
voisine ; cent personnes s'assirent autour de la même 
table, et les vins de France achevèrent de rendre 
cette réunion des plus gaies. En dehors du cercle de 
la danse, la conversation était partagée entre les 
affaires commerciales et les affaires politiques. Les 
négociants paraissaient espérer beaucoup de voir bien- 
tôt le port de Samarang jouir d'une franchise parti- 



46 VOYAGE 

1839. culière , celle de recevoir librement des marchandi- 

Septembre. , , , • n t 

ses étrangères et de pouvon^ trafiquer directement 
avec tous les payillons. Il parait même que , depuis 
' quelque temps, des agriculteurs, se fondant sur cet 
espoir, ont donné une grande extension à la culture 
de la canne à sucre. Le gouvernement semble les 
encourager dans cette nouvelle voie. Au nombre de 
ces spéculateurs se trouvait M. Yitalis, ancien mili- 
taire français actuellement engagé dans une des plus 
grandes entreprises de plantation et de fabrication 
de sucre. 

Quant aux affaires politiques, la dernière guerre 
de Java en faisait tous les frais ; on paraissait même 
fort peu se préoccuper des succès des Hollandais 
dans l'île de Sumatra. Cette guerre paraît avoir for- 
tement ébranlé le pouvoir hollandais , et son souve- 
nir rend encore soucieux les habitants du pays. La 
garnison de Samarang n'est pas forte ; il y a quelque 
temps, des lenforts ayant été demandés pour l'ar- 
mée qui combat à Sumatra, elle n'avait pu se dé- 
garnir que d'une compagnie , tellement on est encore 
sur le qui- vive. Il n'y a pas bien longtemps que l'at- 
titude de la population tendait à faire craindre une 
levée prochaine de boucliers. Il était probable qu'elle 
prendrait les armes à la première occasion favorable* 
Telles étaient les assertions de plusieurs officiers de la 
milice , qui paraissaient convaincus que si un chef 
influent , tel que le prince de Solo , venait à faire un 
appel aux armes , une révolte générale serait immi- 
nente. Enfin , dans les différents groupes de causeurs, 



Septembre. 



DANS L'OCEANIE. 47 

on n'entendait que des plaintes sur la décadence ra- isso. 
pide du commerce de Java. Tous, 'sans exception, se 
plaignaient fortement de la conduite du gouverneur 
général, pour lequel ils montraient très-peu de sym- 
pathie. 

La médisance avait aussi son tour : mes officiers et 
moi-même nous trouvâmes plus d^une personne 
parmi les invités qui vinrent charitablement chuchot- 
ter à nos oreilles de malignes insinuations sur la réu- 
nion à laquelle nous assistions . On nous dit que la 
fête eût été bien plus brillante si la haute sociiété de 
Samarang ne s'était fait un scrupule de paraître à 
une assemblée oii devaient se trouver des personnes 
de sang mêlé. Le sot préjugé qui, dans les colonies, 
tend à établir des diiférences si tranchées entre le 
mulâtre et les Européens, existe ici dans toute sa 
force , et en outre il règne une très-grande démar- 
cation entre les familles nobles, les fonctionnaires, 
les marchands et les métis malais. 

Nous rencontrâmes encore chez M. Tissot le capi- 
taine Thébaud, commandant un navire de commerce 
français , arrivé le matin sur la rade ; il venait de Ba- 
tavia, où, à ce qu'il nous assura, il n'était encore bruit 
que de notre dernier passage. « Les officiers français, 
disait-on, ont crevé trente chevaux à parcourir la 
ville dans une tenue négligée pour insulter à la po- 
pulation ; ces officiers ne portaient le plus souvent 
qu'une seule épaulette, etc., etc. » Ces nouvelles 
ajoutèrent beaucoup a notre hilarité ; la soirée fut des 
plus gaies. Il était près de deux heures du matin que 



48 VOYAGE 

1839. personne ne songeait encore au départ. Il fallut enfin 
eptem re. ^^ quitter. Les adieux furent amers des deux côtés. 
Nous avions reçu a Samarang une réception qui ne le 
cédait en rien à celle de Ternate , d'Amboine , de 
Banda, de Makassar. Nous avions retrouvé cette fran- 
che et cordiale hospitalité hollandaise si propre à 
laisser au voyageur de doux souvenirs et une sincère 
reconnaissance. Chacun des officiers prit congé de 
ses nombreux amis et regagna le bord. Quant à moi, 
je passai cette dernière nuit à terre , et je ne rentrai 
que le lendemain à sept heures du matin , lorsque 
déjà nos, corvettes n'attendaient plus que mon arrivée 
pour déployer leurs voiles*. 



* Notes 2, 3, el 



DANS L'OCEANIE. i'j 



CHAPITRE LVI. 



Traversée de Samarang à la baie dos Lampoiigs (île Sumatra). 
— Séjour sur la rade de Pvajah-Bassa (baie des Lampongs). 



Nous attendîmes quelque temps encore les canots 1839. 

1 1 1 /Y> • 1 ' 1 1 ^^ Septembre. 

qui , sous les ordres des omciers cnarges des obser- 
vations astronomiques, étaient ailés une dernière fois 
à terre ; le vent était au nord, il nous fallut courir 
des bords pour nous éloigner de la côte. A la nuit, 
nous avions gagné le large; mais aussi le vent était 
tombé, et nous ne pûmes faire route que très-lente- 
ment. La surface de la mer était sillonnée par de 
nombreux serpents au-dessus desquels voltigeait un 
grand nombre d'oiseaux. Le 3 octobre seulement, 3 Octobre. 
nous pûmes faire bonne route sur Batavia. Nous aper- 
çûmes tout près de nous un bâtiment du commerce 
hollandais, qui traînait à sa remorque une espèce de 
radeau sur lequel était un canot renversé. Nous pen- 
sâmes que les madriers qui formaient le radeau, ainsi 
que le canot, étaient les débris d'un naufrage. Nous 
ne communiquâmes point avec ce bâtiment ; il sem- 
VIII. 4 



ISO VOYAGE 

1839, blaii se diriger comme nous sur Baiavia. Mon in- 

Oclobre. ^ ^« ', . i o - ■> . y 

tention elaiit de ne iane qu un Ires-courl séjour sur 
cette rade , je ne voulus point engager nos corvettes 
4 jusqu'au fond de la baie. Le lendemain ^ à trois heures 
de l'après-midi ^ nous laissâmes tomber l'ancre par six 
brasses de fond, à un demi-mille de la petite île 
Leyden, 

Aussitôt j'expédiai à terre un canot commandé par 
un élève, afin d'y conduire M. Ducorps , chargé d'ac- 
tiver l'envoi de nos vins et de régler les comptes du 
fournisseur. Je disposai ensuite du reste de ma soirée 
pour aller faire , avec M. Dumoulin , une prome- 
nade sur l'île voisine du mouillage; nous la trouvâmes 
envahie* par des moustiques qui ne nous laissèrent de 
repos que lorsque nous fûmes plongés dans l'eau. Cet 
îlot est formé par un pâté de corail recouvert par du 
sable sur lequel ont pris racine quelques chétifs ar- 
brisseaux. Ses seuls habitants sont des rats, qui parais- 
sent y être très-nombreux. Cet îlot sert aussi de lieu 
de sépulture j car nous y remarquâmes des fosses ré- 
cemment creusées. La rade de Batavia présentait de 
là un coup d'œil très-animé. J'aperçus avec plaisir, 
au milieu des navires mouillés sur la rade, le pavillon 
français, flottant en six ou sept points différents. La 
pluie nous chassa de cette petite terre, et nous força 
à regagner le bord vers neuf heures du soir. Le 
canot que j'avais envoyé à la ville n'était point encore 
de retour ; il loi avait fallu près de trois heures pour 
atteindre le rivage. Il ne rentra qu'à une heure avan- 
cée de la nuit. 



DAÎNS L'OCEAJNIE. 51 

Le leiideiiKiiii de bonne heure, plusieurs piaos 1839. 

, . ^^ ^ ^ • • • 1 5 Octobre. 

malais apportèrent a nos navires nos provisions de 
vin et de fromage, qui furent immédiatement em- 
barquées ; mais il nous fallut attendre l'arrivée de 
M. Ducorps, qui ne rentra que vers onze heures. Du 
reste , le calme le plus complet régnait sur la rade. 
Les navires qui avaient appareillé dans la matinée 
s'étaient à peine éloignés de la terre. M. Ducorps avait 
éprouvé les plus grandes diiFicultés pour regagner le 
navire. Privé d'embarcation , il n'avait pu à aucun 
prix décider les Malais à le reconduire à bord. En- 
fin , il avait fini par trouver un bateau qui , moyen- 
nant le prix excessif de 30 francs, avait été mis à sa 
disposition pour gagner le bâtiment français le plus 
proche de la ville, et il dut à l'obligeance de M. Pau- 
lin, second du navire où il avait abordé, de pouvoir 
atteindre V Astrolabe, 

Malgré mon impatience de remettre sous voile, je 
dus attendre le lendemain pour continuer ma route 
en longeant la côte de Java ; nous utilisâmes cette 
traversée pour faire l'hydrographie des terres en vue. 
Le 7 octobre, à midi, nous entrions dans le détroit de 7 
la Sonde. La brise était très-forte et contraire à notre 
trajet; il fallut louvoyer avec une mer dure. Le dé- 
troit de la Sonde est constamment sillonné par un 
grand nombre de navires de toutes nations ; nous 
reconnûmes avec plaisir les couleurs françaises sur 
l'un d'eux, qui, en passant près de nous, nous salua 
du pavillon. Malgré le vent contraire , nous franchî- 
mes assez vite la partie du détroit la plus resserrée 



52 VOYAGE 

1839. et la plus encombrée de petits îlots. Nous ielâmes en 

Octobre. ^ i, -, . • • -n , 

passant un coup d œil sur Anjer^ petite Yille char- 
mante , entourée de riants coteaux , au milieu de la- 
quelle on aperçoit une colonne mortuaire érigée à 
la mémoire d'une des illustres victimes de la guerre 
javanaise. Les bâtiments qui parcourent le détroit de 
la Sonde peuvent, dit-on, se procurer à Anjer de 
l'eau et des provisions fraîches en très-peu de temps 
et même sans y mouiller, il y a toujours des citernes 
et des bateaux disposés pour leur en envoyer, lorsque 
le temps le permet. On expédie à chaque bâtiment 
une pirogue chargée d'inscrire son nom sur des re- 
gistres que l'on envoie ensuite à Batavia. Au moment 
où nous nous présentâmes devant Anjer , la brise était 
très-fraîche et la mer très-creuse ; nous vîmes bien , 
en effet , une pirogue qui se détachait du rivage pour 
se diriger vers nous ; mais elle ne put nous atteindre. 
Nous avions perdu cette résidence de vue, lorsque la 
nuit arriva. 
•8 Le lendemain, nous nous approchâmes de la côte 

do Sumatra , du côté de la baie des Lampongs ; je 
reconnus facilement les trois petits îlots appelés les 
Trois Frères ^ qui indiquent le mouillage de Rajah- 
Bassa. A neuf heures, nous n'étions plus qu'à un 
mille de terre, en face du village de Tchanty^ et 
nous laissâmes tomber l'ancre par quinze brasses de 
fond. 

Le mouillage de Rajah-Bassa n'offre un abri assuré 
que pour les praos malais et les petits navires. Le 
rivage est formé par une belle plage de sable sur la- 



DANS L'OCEANIE. 53 

quelle le débarquement est facile , mais il n'y a pas i839. 
de baie. Les grands navires sont obligés de mouiller 
en pleine côte ; seulement , les îles qui embarrassent 
le détroit les défendent un peu des vents du sud. 
Le rivage est bordé par un petit récif, qui s'étend 
presque au niveau de l'eau et forme un abri suffisant 
pour les praos malais ; nous en trouvâmes trois de- 
vant ce mouillage. Ces bateaux sont employés à faire 
le cabotage entre les différents points de la côte ; tous 
portaient le pavillon hollandais, qui flottait aussi au- 
dessus du village. 

L'aspect de la terre, vue du mouillage, est des plus n. clï. 
ravissants. Sur le bord de la mer, on n'aperçoit d'a- 
bord que quelques habitations ; le village est à quel- ^ 
ques pas dans l'intérieur. Il se compose d'un groupe i 
de maisons, dont on entrevoit à peine les toitures à " 
travers l'épais feuillage qui les ombrage. La côte est 
dominée par une belle montagne , couverte d\me 
végétation admirable, et qui donne naissance à plu- 
sieurs cours d'eau. Deux petits ruisseaux viennent 
se jeter à la mer tout près d'une touffe de feuillage. 

L'eau de Rajah-Bassa est réputée pour ses bonnes • 

qualités, aussi nous songeâmes à utiliser noire relâ- 
che , pour remplacer celle que nous avions consom- 
mée depuis Samarang. Aussitôt mouillés, les embar- 
cations furent mises à l'eau. Nos grands canots se 
dirigèrent vers l'aiguade, les autres furent mis à la 
disposition de MM. les naturalistes et les officiers 
chargés d'y faire des observations; les habitants nous 
témoignèrent, dès notre arrivée, de leurs bonnes dis- 



Octobre. 



54 VOYAGE 

vSn positions à noire égard. Une multitude de pirogues 
monte'es chacune par deux ou trois hommes ^ nous 
apportèrent des cocos , des bananes et des poules 
qu'ils échangèrent volontiers contre des couteaux , 
des mouchoirs ou de l'argent. Les premiers officiers 
qui débarquèrent à terre furent reçus amicalement ; 
ils rencontrèrent le chef du village^ qui, armé de la 
canne à pomme d'argent, indiquant sa dignité d'o- 
rang-kaya, se disposait à venir à bord. Déjà un na- 
turel s'était présenté à moi , en m'apportant un 
panier de fruit en cadeau; je le refusai, ce qui ne 
l'empêcha pas de me demander plus tard des fusils 
et de la poudre, et de me faire toute espèce de cajo- 
leries pour obtenir ces objets ; je lui offris de le satis- 
faire s'il voulait m'apporter des bœufs ou des cochons ; 
mais alors il fit semblant de ne pas me comprendre, 
et il plaça la conversation sur un autre terrain. Le 
chef se présenta quelque temps après sous le titre de 
radja ou Rajah du lieu. C'était un homme d'une figure 
agréable et de manières assez décentes. Il me montra 
un certificat portant la signature de Raffles, constatant 
son autorité, puis immédiatement il me demanda deux 
livres de poudre, un grand couteau, une bouteille de 
vin et du papier en échange d'un sac de café. Il parut 
très-désappointé lorsque je refusai, et lorsque je lui 
annonçai que nous ne faisions point de commerce. 
Il me dit que les habitants n'étaient point des Malais, 
mais des Lampongs. Je le questionnai encore pendant 
quelque temps pour connaître quelles étaient les pro- 
visions du village, puis je me fis donner les noms des 



DANS L'OCEAKIE. 55 

terres qui étaient en vue ^ et enfui je le couî^ëdiai, ib39. 

, , . . r -^ • I • T 1 • Octobre. 

après lui avoir lait servir un verre de vm. Je dois 
ajouter qu'en voyant le plaisir qu'il éprouvait à dé- 
guster ce liquide prohibé par la religion de Mahomet, 
j'aurais pu facilement douter que mon visiteur était, 
comme il le disait, un fervent sectateur de l'islamisme. 
Il y avait déjà longtemps que j'entendais dans la 
forêt des coups de fusil tirés par nos chasseurs , lors- 
qu'à une heure je descendis à l'aiguade où je trouvai 
nos marins occupés à remplir leurs barriques au milieu 
d'une foule d'enfants et d'habitants qui les regar- 
daient. L'eau était excellente et très-facile à faire, 
dans ce ruisseau abondant, qui serpentait gracieuse- 
ment au milieu de bosquets d'une délicieuse fraîcheur. 
Je me mis ensuite à chercher le village. La plage ne 
présentait qu'une forêt de cocotiers, quelques habita- 
tions isolées s'y faisaient remarquer ; le village était 
assis à une cinquantaine de mètres au-dessus du 
niveau de la mer, à cinq cents pas du rivage. Une qua- pi, cm. 
rantaine de maisons étaient groupées là sur le pen- 
chant d'une colhne ; toutes étaient bâties à la manière 
des Malais, sur pilotis, recouvertes en chaume, et 
construites presque en entier avec des bambous. Leur 
charpente laissait voir cependant quelques pièces de 
bois parfaitement sculptées. Sur la base où se trouvait 
la porte, le toit débordait de plusieurs pieds et ser- 
vait à abriter l'espèce d'escaher qui y conduit. Toutes 
étaient fermées, et nous ne rencontrâmes personne qui 
parût disposé à nous les ouvrir pour les visiter. A no- 
tre approche , nous avions aperçu plusieurs femmes 



56 VOYAGE 

4839. yêtues d'un simple saronq, qui avaient fui à notre 

Octobre. ^' i 

approche ; nous pensâmes qu'elles s'étaient réfugiées 
dans ces habitations , où, en véritaÎ3les croyants de la 
religion de Mahomet, leurs maris les tenaient renfer- 
mées à l'abri du regard profane des étrangers infi- 
dèles. Au milieu de ce petit village s'élevait la mos- 
quée, qui n'avait rien de remarquable, sinon que les 
murs étaient construits en briques ; du reste , c'était 
la seule maçonnerie de l'endroit. En faisant le tour 
de cet édifice, je fus aperçu par mon ami l'orang- 
kaya, qui était venu me rendre visite à bord ; il s'ap- 
procha de moi; puis, me prenant par la main, il 
me conduisit dans sa demeure. Je fus étonné du con- 
fortable que j'y rencontrai ; il me fit servir de l'eau 
de coco dans de beaux verres posés proprement sur 
de belles assiettes en porcelaine, et en me montrant 
un assez beau service à thé, il m'offrit de me faire pré- 
parer du café. J'avais hâte de parcourir les alentours 
du village, et je le quittai très-satisfait de son hospi- 
talité. En m'accompagnant, il me conduisit sous un 
vaste hangar attenant à son habitation, qui était rem- 
pli de poivre récolté dans le pays. 

J'ignore si cette peuplade , qui reconnaît la suze- 
raineté hollandaise , peut trafiquer librement de ses 
denrées avec les navires étrangers; mais ce qu'il y a 
de certain , c'est que ce chef me fit beaucoup d'ins- 
tances pour me vendre sa marchandise, qu'il esti- 
mait au prix de 12 florins le picol. Je fus enchanté de 
la réception de cet homme , dont l'hospitalité ne fit, 
à ce qu'il paraît, défaut à aucun des officiers de l'ex- 



DANS L'OCEANIE. 57 

pédition. « Je reçus un accueil des plus aimables, dit i839. 
M. Dnbouzet , de l'orang-kaya , nommé Bassan- An- 
gara, auquel j'avais fait quelques présents; ce brave 
homme très-simple se mit en frais pour moi , et il 
ne voulut pas me laisser partir sans prendre du thé. 
J'appris de lui que tout le pays des Lampongs forme 
une nation à part dans la grande île Sumatra [Inda- 
lass)y dont la langue, bien différente de celle des Ma- 
lais et des Javanais , a des caractères particuliers que 
lui, homme lettré; connaissait parfaitement, et dont 
il me donna un alphabet. )> Ce chef, questionné sur 
les animaux qui se trouvaient dans les environs du 
village, me répondit qu'on y rencontrait beaucoup de 
singes et quelquefois des sapi-outangs. Il faut aller 
sur la montagne pour trouver le rhinocéros, l'élé- 
phant et le tigre, qui quelquefois étend ses ravages 
jusque dans les villages situés près de la mer. Les 
habitants possèdent, comme animaux domestiques, 
quelques rares moutons dont ils ne voulurent pas se 
défaire, mais ils n'élèvent pas de cochons. 

Au milieu du village, il existe une place h peu près pi. cliii. 
carrée et garnie de beaux arbres, puis de tous côtés 
on aperçoit de nombreux sentiers qui conduisent dans 
l'intérieur. Tout autour des maisons , nous vîmes 
d'abondants pâturages et de nombreuses rizières en- 
tretenues par des eaux claires et abondantes. En en- 
tranrdans les forets, nous aperçûmes encore une foule 
de plantations de poivre dont la vue nous était mas- 
quée par les grands arbres sur lesquels viennent s'ap- 
puyer les plantes qui le produisent. Les habitants 



Octobre. 



58 VOYAGE 

If^Z'a ^P^^^ avoir planté le poivre, lui donnent générale- 
ment pour tuteur une branche d'arbre qui prend ra- 
pidement racine dans le sol et qui finit par produire 
des arbres d'une grande hauteur. La liane du poivre 
s'enroule autour du tronc sans s'élever jamais à une 
hauteur égale à celle de ces tuteurs. Tous ces arbres 
étaient alignés et également espacés, leurs pieds étaient 
débarrassés de toutes les herbes parasites; enfin, ces 
plantations paraissaient tenues sur le meilleur pied. 
Une multitude de petits écureuils, à la queue très- 
fournie et très-belle, jouaient sur les branches de ces 
arbres majestueux, et, de distance en distance, nous 
distinguions des troupes de singes , surprises sur le 
bord des ruisseaux où elles respiraient la fraîcheur, 
s'élancer dans les touffes des bambous pour fuir l'ap- 
proche de leurs ennemis. Je passai le reste de ma 
journée à promener et à chasser les insectes qui y 
étaient fort nombreux , mais dans tous ces lieux hu- 
mides nous rencontrions des foules de petites sang- 
sues, qui, malgré nos vêtements, s'attachaient à nos 
jambes pour ne plus les quitter que lorsqu'elles s'é- 
taient gorgées de sang. 

La pluie me força de regagner le bord , j'étais à 
peine rendu à l'échelle de V Astrolabe, que des grains 
nous amenèrent beaucoup d'eau et de vent. La mer 
devint houleuse , et nos corvettes commencèrent à 
rouler, ce qui rendait notre mouillage fort incommode. 
Pendant toute la nuit, le temps ne cessa d^ètre à l'o- 
rage, et la journée du 9 s'annonça sous les auspices 
les plus fâcheux. M. Jacquinot m'avait appris qu'il 



DANS L'OCEANIE, 59 

comptait déjà h son bord sept on huit hommes atteints ib'îo. 
de fièvre et de dyssenterie; îe rapport du matin du 
médecin de V Astrolabe constata deux cas nouveaux 
parmi les marins de ce navire ; je redoutais beau- 
coup de voir nos équipages envahis par ces terribles 
maladies^ si fréquentes sur les côtes de Java ; cepen- 
dant, comme aucun cas grave ne s'était présenté 
jusque-là j je résolus d'attendre encore vingt-quatre 
heures avant de prendre une résolution. 

La veille, nos chasseurs avaient été heureux ; ils 
avaient rapporté plusieurs oiseaux fort beaux, quel- 
ques singes, beaucoup d'écureuils dont la chair avait 
été trouvée fort délicate, et enfin deux daims d'une 
espèce fort petite, mais de formes très - élégantes. 
Malgré la pluie qui continuait à tomber par grains 
assez fréquents, ils s'étaient fait mettre à terre de fort 
bon matin pour explorer de nouveau le pays. 

Pendant la matinée, nos corvettes furent visitées 
par un grand nombre de pirogaes qui nous appor- 
tèrent des provisions en abondance et une très- 
grande quantité de coquillages ; un naturel vint offrir 
à la Zélée une tortue pesant plus de cent livres, 
qu'il abandonna pour la modique somme de cinq 
francs. Sa chair fut trouvée délicate et d'un goût dé- 
licieux. Nous engageâmes, par tous les moyens en 
notre pouvoir, les naturels à nous en apporter un 
grand nombre pour le lendemain. Je ne prévoyais pas 
que nous devions manquer au rendez-vous que nous 
leur avions donné. Bientôt nous vîmes toutes ces em- 
barcations s'éloigner du rivage pour aller sur les îles 



60 VOYAGE 

1839. voisines, pêcher les tortues que nous avions deman- 

Octobre. , , ^ , „ ^ , . ^ -, 

dees, et pour iesqueiles nous leur avions offert des 
prix fort élevés. Le propriétaire d'un bateau malais 
qui , du rivage de Java où est assise la ville d'Anjer, 
nous avait vu nous diriger de ce côté, accosta aussi 
nos corvettes avec quelques sacs de patates qu'il nous 
vendit. Il nous donna lieu de supposer qu'il n'avait 
pas fait un pareil voyage pour un si petit bénéfice^ 
mais nous pensâmes qu'il avait probablement été en- 
voyé pour nous observer. Toute cette partie de la 
côte de Sumatra reconnaît, du moins nominalement, 
la souveraineté de la Hollande ; cependant la com- 
pagnie n'a aucun éta])lissement permanent dans la 
baie. lî y a là plusieurs petits villages, qui ont pour 
chefs de pelits radjas, dont les principaux reçoivent 
une subvention du gouvernement de Batavia, à la 
condition de rester tranquilles et de ne jamais s'allier 
à ses ennemis. Le village de Tchanti dépend de Rajah- 
Bassa, qui se trouve à cinq milles dans l'est, et qui a 
donné son nom au mouillage. Du reste, toute cette 
côte ne présente aucun abri et est assez difficile à 
aborder. 

Je ne quittai le bord que dans l'après-midi, et je 
m'avançai dans l'intérieur, en suivant un joli sen- 
tier qui me conduisit au pied de la montagne à un 
deuxième village moins considérable que celui de 
Tchanti, mais comme lui entouré de belles prairies 
et d'abondantes rizières. Nos chasseurs avaient fait 
de ce lieu leur point de rendez-vous ; ils avaient 
ajouté quelques beaux échantillons à leurs captures 



DANS L'OGEANIE. 61 

de la veille. Presque tous avaient les jambes cou- i839. 

, . p . , . . Octobre. 

vertes de plaies laites par les sangsues qui vivent 
en grand nombre dans ces rizières , et qui , après les 
pluies de la nuit^ se trouvaient même répandues sur 
tous les points de la forêt. MM. Dumoulin et Hom- 
bron, suivis de deux hommes, avaient fait de vaines 
tentatives pour atteindre le sommet de la montagne 
et traverser la forêt ; les naturels, qui d'abord s'étaient 
présentés en très-grand nombre pour leur servir de 
guides, s'étaient peu à peu éloignés d'eux , lorsqu'ils 
les avaient vus bien résolus à gravir la montagne. 
Tous ces hommes leur disaient constamment que 
cette ascension était très- dangereuse, à cause du 
grand nombre de tigres qui y ont leur repaire ; et 
lorsqu'ils virent que leurs conseils ne parvenaient pas 
à arrêter nos chasseurs , ils finirent par les aban- 
donner. Ces messieurs essayèrent inutilement de tra- 
verser la forêt, elle était tellement compacte et em- 
barrassée par des lianes, qu'ils durent y renoncer. 
Nous opérions notre retour tous ensemble, lorsque 
nous fûmes accostés par un des matelots de la Zélée. 
homme de confiance de M. Jacquinot, qui déclara à 
son capitaine qu'il venait d'être volé. Ce fait nous 
étonna d'autant plus que les indigènes, habitués à 
voir des navires européens et à trafiquer avec eux, 
nous avaient toujours paru doux et bien intentionnés. 
Ce fut pour nous une nouvelle preuve qu'il ne faut 
pas toujours se fier aux apparences chez des hommes 
habitués à dissimuler; Ton doit constamment se tenir 
sur ses gardes contre leur penchant à s'approprier les 



m VOYAGE 

1839. objets qui peuvenl les tenter ; comme on le sait, tous 
les peuples sauvages sont rusés et voleurs, souvent 
même parmi eux le vol est un honneur passé dans 
leurs mœurs ; les habitants de Sumatra, quoique au- 
jourd'hui sujets hollandais, n'ont pas encore renoncé 
à ces funestes habitudes. Yoici du reste le récit de cet 
événement. 

M. H. Jacquinot avait confié son fusil double à un 
matelot, chargé de lui tirer quelques oiseaux. Celui-ci 
avait choisi , dans le village , un naturel pour le gui- 
der dans la forêt et vers les lieux fréquentés plus par- 
ticulièrement par les oiseaux qu'il cherchait ; cet 
homme , pendant quelque temps, affecta beaucoup de 
zèle à lui signaler le gibier, et, aussitôt que le chas- 
seur avait abattu une pièce, son guide s'empressait 
d'aller la ramasser. Pendant plus de deux heures, il 
chercha, par sa conduite, à capter la confiance du 
matelot qu'il voulait dévaliser. Enfin, soutenant 
toujours son rôle , il parvint à conduire notre chas- 
seur au milieu d'un fourré très-épais où un oiseau fut 
visé et abattu. La difiiculté était ensuite de pénétrer 
dans ce fourré pour trouver le gibier qui venait d'y 
tomber. Deux personnes n'étaient pas de trop pour 
cette recherche. Le sauvage fut le premier à y péné- 
trer en engageant le matelot à suivre son exemple et 
a abandonner momentanément son arme, qui l'eût 
gêné dans cette recherche. C'était là le but que se 
proposait le Malais, depuis le commencement de la 
promenade, et il fut prompt à exécuter son dessein. 
Profitant du moment où le matelot était engagé dans 



DANS L'OCEAN lE. 63 

les lianeSj il s'empara do fusil, objet de sa convoitise, i889. 
et il s'enfuit à toutes jambes. Connaissant les locali- 
tés, il ne lui fut pas difficile de se mettre en sûreté ; le 
matelot, désappointé, fit de vaines recherches pour 
retrouver cet effronté voleur : il avait disparu déjà 
depuis longtemps, lorsqu'il parvint à se débarrasser 
du fourré dans lequel il avait eu l'imprudence de 
s'engager. Il est facile de comprendre, d'après ce fait 
particulier, combien les navires de commerce , qui 
viendraient sur cette côte pour compléter un charge- 
ment de poivre , auraient de précautions à prendre 
pour ne pas être les dupes de ces adroits et audacieux 
voleurs. 

J'avais annoncé aux officiers que je consacrerais 
trois journées entières à cette relâche, et, en me re- 
tirant le soir^ riche de plusieurs beaux échantillons 
d'histoire naturelle, je formais de beaux projets de 
promenade pour le lendemain ; je croyais aussi qu'il 
était de l'intérêt des bâtiments du commerce qui nous 
suivraient sur cette côte, de ne pas laisser impuni le 
vol commis au préjudice du capitaine de la Zélée ^ et 
ma première visite à terre devait être pour l'orang- 
kaya, à qui j'avais déjà porté plainte de cet attentat, 
en lui demandant satisfaction. Mais le rapport mé- ^^ 
dical du lendemain matin vint constater deux nou- 
veaux cas de dyssenterie; comme je l'ai déjà dit, la 
Zélée comptait sept ou huit malades sur les cadres ; 
quant à V Astrolabe^ pendant les deux jours qu'elle 
venait de passer sur cette rade, elle avait eu quatre 
de ses marins atteints de la même maladie. J'étais 



64 VOYAGE 

1839. loin cependant de î edouter encore les terribles ré- 
sultats qui^ à quelques jours de distance, devaient 
peser sur nos équipages, mais, craignant pour leur 
santé , le voisinage des côtes de Farchipel indien , si 
malheureusement célèbres pour les maladies qu'elles 
engendrent, je ne voulus pas rester un instant de 
plus sur ce mouillage où notre séjour s'annonçait 
sous de si fâcheux auspices, et, renonçant à tous les 
avantages qu'un jour de plus, passé sur cette terre, 
aurait procurés à nos naturalistes, je donnai immé- 
diatement l'ordre de se préparer au départ. L'Astro- 
labe était encore au grand complet, personne n'était 
descendu àterre. Plus matinal, Fétat-major de la Zé- 
lée comptait plusieurs officiers qui déjà étaient partis 
pour la chasse, mais qui, heureusement, ne s'étaient 
point encore éloignés de la plage. Deux coups de ca- 
non et le pavillon de partance hissé en tête de mât, 
les rappelèrent, et, à neuf heures du malin, nos cor- 
vettes étaient sous voiles *. 

:Notes5,6, 7, et8. 



DANS L'OCEAN lE. 65 



CHAPITRE LVII. 



Traversée de la baie des Lampongs (île Sumatra) à Hobart- 
Town (île de Van-Diémeii). 



Tous les navigateurs qui ont fréquenté le grand 
archipel d'Asie se sont plaints des dangers que pres- 
que tous ces rivages présentent aux Européens. La 
côte septentrionale de Javafut toujours réputée pour 
l'air malsain qu'on y respire, pour les fièvres et les 
dyssenteries qui, chaque année, enlèvent un si grand 
nombre d'hommes aux navires marchands qui les fré- 
quentent. La nature même de cette côte, formée en 
général par des terrains bas et marécageux, semble 
expliquer cette influence funeste sur la santé des Eu- 
ropéens qui séjournent dans leur redoutable voisi- 
nage. La majeure partie du littoral des grandes terres 
baignées par les mers intérieures de l'Inde, offrent 
en général le même aspect que les côtes de Java. 
Comme dans cette dernière île , les rivages de Su- 
matra et de Bornéo sont à peu près partout formés 
VIII. 5 



1839. 
10 Octobre. 



66 VOYAGE 

1839. par des lerraios d'alluYions, sur lesquels s'élèvent 
des arbres d'une grande hauteur, mais dont le pied 
est ordinairement baigné par les eaux. Les détritus 
végétaux accumulés sur un sol vaseux doivent se 
décomposer rapidement sous l'influence d'une cha- 
leur qui atteint presque toujours 30 degrés du ther- 
momètre centigrade , et répandre dans l'atmosphère 
des miasmes délétères, funestes à la santé des ma- 
rins. C'était pour cette raison que je redoutais cons- 
tamment , à chaque nouvelle relâche de l'expédi- 
tion , de voir la fièvre ou la dyssenterie , ces 
terribles fléaux des pays tropicaux , assaillir nos 
équipages et renouveler les scènes de deuil et de 
mort auxquelles j'avais assisté dans mon précédent 
voyage, à la suite d'un séjour de moinfe d'un mois sur 
les rivages de l'île Vanikoro, Il avait fallu des calmes 
aussi constants que ceux que nous avions rencontrés 
en quittant Samboangan et les courants rapides qui 
ensuite nous emportèrent malgré nous dans le sud, 
pour me faire renoncer au projet de rentrer dans 
l'océan Pacifique , en quittant les Philippines , et pour 
me ramener, malgré ma répugnance, dans ces pa- 
rages dangereux. Les contrariétés que nous rencon- 
trâmes ensuite dans le détroit de Makassar, la proxi- 
mité de sterres bordées, comme celles dePamarong, de 
vases et d'arbres en décomposition, enfin les chaleurs 
excessives que nous y éprouvâmes , accompagnées de 
pluies abondantes qui entretiennent toujours une hu- 
midi lé malfaisante, toutes ces causer avaient fait naître 
mes craintes, et j'eusse alors fui la côte javanaise, si 



DANS L'OCÉAINIE. ^ 67 

nous n'avions pas senti ie besoin impérieux de refaire i83o. 

, , . T, Octobre. 

des vivres el de reparer nos navnes, avant d entre- 
prendre la longue traversée par laquelle nous devions 
gagner le climat plus tempéré d'Hobart-Town. En quit- 
tant Samarang, je me félicitai sincèrement de voir nos 
marins pleins de courage et de santé. Je croyais alors 
aivoir échappé à l'influence funeste de ces mers, j'étais 
loin de m'attendre que quelques jours plus tard, sur 
une côte comme celle de la baie des Lampongs, parais- 
sant réunir toutes les conditions d'une salubrité par- 
faite, je serais obligé de fuir devant le fléau des mala- 
dies, en emportant avec nous le germe de ces ter- 
ribles épidémies qui frappent indistinctement sur 
tous les hommes d'un équipage , quels que soient leur 
âge et leur position. Au moment où nous remîmes à 
la voile , rien ne présageait encore les dangers dont 
nous étions menacés. La Zélée comptait, comme 
nous, sur les cadres, quelques hommes atteints par 
les fièvres et la dyssenterie, mais aucun d'eux ne pré- 
sentait des symptômes graves pouvant faire craindre 
pour leur vie, et nous étions alors tous intimement 
convaincus que ces maladies disparaîtraient bien vite, 
lorsque nous aurions atteint la température favorable 
des latitudes plus élevées. 

Mon impatience à m'éloigner de la côte fut d'abord 
mal secondée par les vents. Une faible brise du S. 0, 
nous permit à peine de nous approcher de la ligne 
formée par les îles Poulo-Tiga et Saradang, et nous 
ne pûmes dépasser celle-ci que vers sept heures 
du soir. Cette circonstance permit aux naturels de 



68 VOYAGE 

1839. nous accompagner dans leurs pirogues pendant pres- 
que toute la journée, pour nous vendre le peu de pro- 
visions qu'ils avaient apportées. Ces hommes, éta- 
blis tranquillement dans leurs petites embarcations, 
paraissaient alors doux et hospitaliers, ils faisaient 
preuve de bonne foi ; et, certes, si nous eussions dû 
les juger sur ces apparences, je n'aurais eu que des 
éloges à en faire. Mais je ne pouvais oublier le vol 
fait à un matelot de la Zélée ^ d'un fusil de chasse, 
et l'air d'insouciance avec lequel le chef du village 
avait appris cet attentat commis par un de ses subor- 
donnés; un nouveau fait, que je n'ai appris qu'au- 
jourd'hui, est venu encore^confirmer les doutes que 
je conservais sur les sentiments de probité que ces 
hommes à demi civilisés affectaient dans leurs dehors, 
et qui sont si propres à faire abandonner aux voya- 
geurs les méfiances que j'avais pour tous les peuples 
sauvages. Hier, M. Ducorps se promenait dans le vil- 
lage, en cherchant à acquérir quelques bestiaux pour 
l'équipage ; n'écoutant qu'un zèle louable pour tâcher 
d'obtenir de ces hommes quelques vivres frais, il eut 
l'imprudence de montrer à deux naturels une pièce 
d'or qu'il portait dans sa poche. Dès ce moment 
ces deux indigènes s'attachèrent à ses pas, et bien 
qu'ils ne se fussent point concertés ensemble sur 
les moyens de s'approprier l'or qu'ils avaient vu, 
ils parurent agir comme s'ils se fussent communiqué 
leurs idées. Ils cherchèrent d'abord, par les pro- 
cédés les plus amicaux, à capter la confiance. Tous 
les deux étaient armés de kriss, et tout en pa- 



DANS L'OCÉANIE. 60 

raissant chercher des oiseaux dans la foret, où ^^39. 

,^ Vx , / . / VI > • . Octobre. 

M. Ducorps s était engage , comme s ils n avaient eu 
d'autre désir que celui de diriger cet officier dans 
sa chasse et d'en assurer le succès, ces hommes 
Avaient conservé une allure suspecte qui n'avait pu 
lui échapper. Déjà M. Ducorps, soupçonnant de 
mauvaises intentions à ses guides, se tenait sur 
la défensive, lorsque ceux-ci, apercevant des oi- 
seaux dans la forêt , renouvelèrent leurs insistances 
auprès de cet officier pour qu'il déchargeât son arme. 
Jusque-là, M. Ducorps^ rendu prudent par ses soup^ 
çons, avait résisté à toutes les tentations de ce genre, 
il se refusa encore à leurs désirs. Il vit alors les deux 
naturels se rapprocher, échanger quelques mots, puis 
se réparer et chercher à se placer, l'un devant lui , 
l'autre derrière. En même temps il remarqua que l'un 
d'eux portait la main à son kriss, dont il tenait la lame 
à moitié dégagée do fourreau ; aussitôt pour lui ses 
doutes se changèrent en certitude, et il crut le mo- 
ment venu de faire une démonstration décisive , 
et de leur prouver qu'il avait deviné leur machi- 
nation criminelle. Il se retourna vivement^ et met- 
tant en joue l'homme qui le suivait, et qui, sans 
doute, d'après les habitudes des sauvages, était celui 
qui devait porter le premier coup, il le somma de 
passer devant lui. Aussitôt ce malheureux se jeta 
aux pieds de l'officier , lui demandant grâce de 
la vie, tandis que son camarade, voyant le complot 
démasqué, fuyait à toutes jambes. Dès lors M. Du- 
corps n'avait plus rien à craindre, il releva son arme, 



70 VOYAGE 

1839. et bientôt il se trouva sans guides. Le rivage de la 
mer n'était heureusement qu'à quelques pas de là, et 
il lui fut facile de regagner le village , où il se réunit à 
plusieurs autres officiers. Certes, d'après ces faits par- 
tiels^ je serais injuste de vouloir incriminer le caractère 
général de cette peuplade, qui aujourd'hui fait partie 
des sujets de la Hollande, mais ils prouvent au 
moins combien on doit se méfier de ces hommes 
à demi sauvages qui, n'ayant gagné à la civilisation 
qu'on leur a fait connaître, que des besoins, sans les 
moyens de les satisfaire, sont toujours prêts à mas- 
sacrer l'étranger sans défense, dont les dépouilles ont 
tenté sa cupidité. 
n Le lendemain, à cinq heures du soir, nous étions 

encore en vue de la terre du mouillage, et tout près 
de l'île Saradang; les naturels de Radja-Bassa nous 
avaient fait leurs adieux dès la veille, et nous ne les 
revîmes plus. Pendant la nuit les courants, à l'aide 
du calme, avaient agi différemment sur les deux na- 
vires, ou bien les faibles brises qui nous venaient de 
terre avaient été tellement irrégulières, que V Astrolabe 
était presque entièrement dégagée du canal, lorsque 
la Zélée se trouvait encore à la place de la veille. 
Toutes nos manœuvres tendirent à nous rapprocher, 
mais inutilement; à six heures, le tonnerre se fit 
entendre , et bientôt nous fumes assaillis par un 
fort grain chargé de pluie , qui permit enfin à nos 
corvettes de reprendre leur position respective et de 
continuer leur route. La pluie fut de courte du- 
rée, de gros nuages noirs nous entouraient de tous 



DANS L'OCÉANIE. 71 

côtés, l'un d'eux semblait s'abaisser vers la mer; plu- issd. 
sieurs colonnes noires et effilées descendirent vers 
la surface des eaux, fort agitées. Bientôt une de ces 
colonnes prit de l'extension et vint toucher la mer 
par une de ses extrémités , nous aperçûmes alors 
une trombe bien formée ; la colonne resta entière 
15 minutes environ sans éprouver de déformation, 
puis elle se rompit et disparut. Pendant toute la du- 
rée du phénomène, le tonnerre avait cessé de gronder, 
mais aussitôt que la colonne fut rompue, les éclairs 
sillonnèrent le ciel dans toutes les directions, la fou- 
dre éclata et fit entendre ses roulements prolongés ; 
nous fûmes bientôt aussi assaillis de nouveau par la 
pluie, qui continua à tomber pendant toute la nuit. 

Les fortes houles du sud agitaient nos corvettes à 12 
notre réveil du lendemain. Nous étions enfin rentrés 
dans le grand Océan; les hautes montagnes du détroit 
delà Sonde s'élevaient bien encore au-dessus de l'hori- 
zon, derrière nous, mais bientôt elles nous furent mas- 
quées par la pluie, qui ne cessa de tomber pendant 
vingt-quatre heures. Ce fut au milieu des brumes 
que nous fîmes nos adieux à ces belles terres hol- 
landaises, qui, à quelques jours de là, devaient nous 
faire payer si cher le plaisir que nous avions eu à vi- 
siter leurs côtes insalubres. 

Douze hommes alités à bord de la Zélée , huit ma- 13 
lades à bord de V Astrolabe , tel est l'état sanitaire de 
l'expédition au moment où nous laissons le détroit 
de la Sonde derrière nous , pour rentrer dans l'O- 
céan. Tous sont attaqués par la dyssenterie, mais au- 



n VOYAGE 

1839. cun d'eux ne paraît être gravement atteint. Les brises 

Octobre. ^ ,,,„,., . 

lavorables de 1 alize qui nous emportent dans le sud , 
l'influence salutaire de la température qui devient 
moins chaude chaque jour, font espérer aux méde- 
cins une guérison prompte et hors de doute. Officiers 
et matelots, tous savent que Hobart-Tow^n sera notre 
première relâche, mais ils savent aussi qu'il faut comp- 
ter deux mois au moins de traversée pour atteindre 
les rivages de la Tasmanie. Nos équipages n'ont rien 
perdu de leur gaieté, leur courage est depuis longtemps 
éprouvé, et quelles que soient les épreuves auxquelles 
ils vont être soumis , ils ne devront jamais faiblir. 

Une forte brise de S. E. appuie fortement sur nos 
voiles ; forcées de serrer le vent pour ne pas trop tom- 
ber dans l'ouest, nos corvettes fatigiient*durement et 
bondissent en brisant les fortes lames que les vents 
poussent sur leur avant. Mais nous filons rapidement 
vers le sud, chaque jour nous rapproche de Hobart- 
ïown. Chaque incident qui peut amener un peu de 
variété dans les habitudes si monotones des mate- 
lots, est saisi iavec empressement. Les gabiers s'élan- 
cent dans la mâture à la poursuite de quelques oi- 
seaux de mer et d'une pauvre hirondelle égarée à 
deux cents lieues de toute terre, et qui est venue cher- 
cher un moment de repos sur nos navires. Les pê- 
cheurs jettent Fémérillon à la mer, et bientôt ils 
amènent à bord un énorme requin , ennemi juré 
du matelot. Tout autour des corvettes, de nombreux 
hameçons recouverts soigneusement offrent un appât 
trompeur à des bandes d'oiseaux de mer qui font la 



* 



Octobre. 



DANS L'OCÉANIE. 73 

guerre à des troupes innombrables de poissons volants 1 839 
bondissant à la surface des eaux. Puis, à mesure que 
nous gagnons le large, les oiseaux disparaissent , la 
mer élève toujours ses houles de 4 à 5 mètres de hau- 
teur, mais elle devient déserte , les poissons volants 
ne viennent plus effleurer dans leur vol rapide les 
crêtes des vagues écumenses; nous avons quitté les 
eaux chaudes des tropiques et ses habitants. 

Le 23, nous avions dépassé le 20' degré de latitude 23 
sud, la mer était belle et nos navires en profitèrent dans 
la soirée, pour communiquer. Le capitaine Jacquinot 
envoya à mon bord un canot monté par un médecin, 
qui m'apprit que la Zélée comptait quatorze hommes 
sur les cadres, et qu'un officier, M. Pavin de la Farge, 
était pris depuis quelques jours de coliques très-vio- 
lentes ; toutefois, les rapports des médecins consta- 
taient que les malades allaient beaucoup mieux. Ces 
messieurs espéraient encore que-, sous l'influence 
d'une température moins élevée , les malades ne 
tarderaient pas à reprendre leur santé. Du reste, 
le capitaine Jacquinot m'annonçait avec satisfaction 
que, malgré le grand nombre d'hommes qui se trou- ^ 
vaient atteints par la dyssenterie, l'équipage ne mon- 
trait aucun découragement. Les officiers se faisaient 
toujours remarquer par leur enthousiasme pour 
les succès futurs de l'expédition. La chaleur avait 
déjà singulièrement diminué. Le thermomètre variait 
entre 20 et 23 degrés centigrades. Dès la veille, sur 
l'avis des médecins, j'avais ordonné pour nos hommes 
la tenue en drap ; j'engageai le capitaine Jacquinot à 



Octobre. 



74 VOYAGE 

prendre les mêmes mesures à son bord. La mala- 
die sévissait également à bord de Y Astrolabe; nous 
comptions onze malades seulement , mais déjà plu^ 
sieurs hommes se trouvaient menacés; un seul parmi 
eux donnait des inquiétudes sérieuses ; cependant, nos 
médecins ne renonçaient pas à l'espoir de le sauver 
si nous parvenions promptement a sortir des tropi- 
ques. Ainsi, rien encore dans notre situation ne pou- 
vait faire présager les pertes nombreuses que nous 
devions faire à quelques jours de là. 

Les vents soufflaient régulièrement de l'E. S. E., 
mais nos navires ressentaient l'influence d'une forte 
houle du S. S. 0., qui ne me laissait aucun doute que 
sous peu de jours nous atteindrions la zone où les 
vents d'ouest régnent presque constamment, et qu'a- 
lors il nous faudrait peu de temps pour gagner Ho- 
bart-ïown, où, plus que partout ailleurs^ nos malades 
pouvaient espérer un prompt rétablissement. 
29 Jusqu'au 29 octobre, nous ne pûmes avoir de com- 

munication directe avec la Zélée. Ce qui se passait 
sous mes yeux à bord de V Astrolabe me donnait de 
vives inquiétudes. Le nombre des malades s'était en- 
core augmenté. Nous avions seize dyssentériques, 
parmi lesquels se trouvait un officier, M. Marescot , 
alité depuis plusieurs jours. Les nouvelles de la Zélée 
étaient plus rassurantes. Ce navire comptait encore, 
il est vrai, treize malades, mais aucun d'eux, d'après 
les r.apports qui me furent faits, ne donnait d'inquié- 
tudes sérieuses. M. Pavin de la Farge était toujours 
alité ; mais depuis quelques jours sa santé semblait 



DANS L'OCEANIE. 75 

s'améliorer. M. Goupil, dessinateur de l'expédition, isno. 
était aussi obligé de garder le lit ; toutefois, rien dans 
son état n'annonçait des symptômes fâcheux. 

Nous étions alors par 2G^ degrés de latitude ; les 
vents qui jusque-là avaient soufflé régulièrement du 
S. E., commencèrent à mollir et passèrent ensuite au 
S. et S. S. 0, J'espérais donc avoir bientôt atteint les 
vents favorables de l'ouest , sur lesquels je comptais 
pour gagner la Tasmanie. Pendant quelques jours, les 
calmes nous retinrent à la même place et augmentè- 
rent notre impatience. Les maladies étendirent leurs 
ravages; M. Gourdin se trouva subitement pris, le 
30, de violentes coliques qui le forcèrent à se mettre 
au lit d'où il ne devait plusse relever. 

Le 1'' novembre vint marquer l'époque la plus i^r Novembre, 
désastreuse pour notre expédition. Ce jour -là, la 
brise s'établit de nouveau , et d'une manière régu- 
lière, au S. S. E. Aussi nous dûmes renoncer à l'espoir 
de voir bientôt arriver les vents d'ouest, si impa- 
tiemment attendus par les deux corvettes , dont les 
faux ponts étaient encombrés de malades. A partir de 
cette date jusqu'à Hobart-Town , notre navigation 
ne fut pour ainsi dire qu'une scène de deuil et de 
mort, 011 chaque jour j'avais à inscrire le nom de 
quelques nouvelles victimes enlevées soit à VAstro- 
lobe, soit à la Zélée, Ce même jour , à sept heures du 
soir, l'équipage de \ Astrolabe eut à regretter le mate- 
lot Le Blanc ^ jeune homme d'une santé florissante 
quelques jours auparavant, et qui avait ressenti déjà 
au mouillage de Samarang les premiers symptômes de 



Novembre. 



76 VOYAGE 

1839. la maladie qui devait l'enlever. Ce ieune et diane s^ar- 
çon, tout dévoué au service, méritait à juste titre tous 
les regrets qu'il fit naître. 

« Le 2 novembre, à midi, nous étions, dit M. Jac- 
quinot, par 27 degrés de latitude sud. La dyssenterie, 
qui lors de notre départ de Sumatra, avait attaqué 
quelques-uns de nos hommes , et que les médecins 
avaient eu l'espoir de voir bientôt disparaître sous 
l'influence d'un changement de climat, non-seulement 
persistait, mais elle s'était même portée plus tard sur 
d'autres individus ; nous comptions alors une ving- 
taine de malades, dont deux personnes de F état-ma- 
jor. A l'exception d'un domestique dont l'état était 
désespéré , aucun des autres n'était encore dans une 
position a donner des inquiétudes sérieuses, et nous 
comptions bien que cette maladie finirait par céder 
devant les soins des médecins. Le lendemain, à une 
heure de l'après-midi, je fus prévenu que Louis Pfiaum, 
domestique de l'état-major, venait de rendre le der- 
nier soupir. Cet homme, d'une constitution chétive , 
succomba aux attaques simultanées de la dyssenterie 
et d'une inflammation de la vessie. Depuis plusieurs 
jours il était dans un état d'abattementcomplet, qui ne 
laissait plus aucun espoir ; il s'éteignit pour ainsi dire 
sans souff'rir. )> 

Le 5 , l'équipage de V Astrolabe confiait à la mer les 
restes du nommé Roux^ quartier-maître canonnier. 
Ce malheureux , déjà âgé , avait voulu clore sa car- 
rière en prenant part , malgré mes conseils , à une 
expédition aussi périlleuse. Il comptait jouir des béné- 



DANS L'OCEANIE. 77 

fices de la retraite aussitôt que V Astrolabe serait ren- 1839. 
trée dans le port. Il fut un dès premiers atteints par l'é- 
pidémie. Grâce aux soins du médecin, il était déjà con- 
valescent^ lorsqu'il fit quelques écarts de régime qui 
occasionnèrent une rechute à laquelle il ne put résister. 

Le lendemain j V Astrolabe eut encore à regretter le 6 
matelot Massé , remplissant à bord les fonctions de 
coq (cuisinier de ^équipage). Cet homme ne faisait 
partie de l'équipage que depuis notre relâche à Talca- 
huano. En se voyant atteint par la maladie, cet infor- 
tuné avait cru devoir avaler une forte infusion de poi- 
vre, de cannelle et d'autres épices dansdel'eau-de-vie, 
plutôt que d'avoir recours aux soins du médecin. Il es- 
pérait obtenir de cet étrange remède une réaction fa- 
vorable. Il ne fit qu'ajouter à ses souffrances d'horri- 
bles douleurs d'estomac , et il hâta Theure de sa 
mort. Chaque jour la maladie faisait de rapides pro- 
grès. M. Hombron, chirurgien-major de V Astrolabe, 
qui jusque-là avait pu consacrer tous ses soins au 
soulagement des malades, fut atteint d'une irritation 
générale des intestins , qui le força à garder le lit. 
M. Dumontier, embarqué à bord de V Astrolabe ^ en 
qualité de chirurgien auxiliaire et dans le but de se 
livrer à des études toutes spéciales , fut dès lors 
chargé du service actif sous la direction du chirur- 
gien-major. Je suis heureux d'ajouter que, par son 
zèle et son dévouement, M. Dumontier sut pourvoir 
à toutes les nécessités d'un service aussi pénible , et 
il mérita toujours la reconnaissance et l'affection des 
malades, dont il s'était déjà acquis la confiance. 



78 VOYAGE 

1839. Ce même jour les caimes nous permirent de com- 

muniquer avec la Zelee, Le navu^e avait enseveli dans 
les flots j le matin même, une nouvelle victime. « A 
I cinq heures du matin, dit M, Jacquinot, nous per- 

dîmes le nommé Bajat, matelot de première classe; 
jeune, plein de courage et d'intelligence , d'une con- 
duite et d'une tenue exemplaires. Ce marin était 
considéré comme le meilleur homme de l'équi- 
page; esclave de son devoir, et croyant n'être at- 
teint que d'une indisposition légère, il ne s'était 
présenté au médecin que très-tard , et lorsque toute 
giiérison était presque impossible. Il fut vivement 
regretté par tous ses ofliciers et par tous ses cama- 
rades. » 

Le canot de la Zélée ^ qui m'en apportait des nou- 
velles, était monté par M. Leguillou. Ce médecin 
avait pour mission réelle de me rendre un compte 
détaillé de l'état sanitaire de l'équipage de la Zélée ^ 
et ensuite il devait se concerter, avec ses collègues 
de V Astrolabe y sur les moyens les plus propres à 
combattre le terrible fléau qui nous décimait. Il 
demanda, en arrivant, à me parler en particulier. 
Chaque officier, chaque homme de V Astrolabe comp- 
tait de nombreux amis dans l'équipage de la Zélée; 
aussi chacun était-il désireux de connaître le rapport 
que M. Leguillou allait me faire. J'insistai pour qu'il 
me fît part, sur le pont, de ce qu'il avait à me 
dire; mais, sur ses instances réitérées, je descendis 
avec lui dans ma chambre; là il me rendit compte 
d'abord de l'état sanitaire de son bord : deux hommes 



Novembre. 



DANS L'OCEAMÎE. 79 

ëtaienl morts/ deux autres se trouvaient dans un état isao. 
désespéré; douze étaient alités, et on ne pouvait rien 
prévoir sur l'issue de leur maladie. Enfin, MM. Pa- 
vin de la Farge et Goupil paraissaient être grièvement 
atteints. Après ces nouvelles, M. Leguillou m'annonça 
qu'il était chargé , par MM. les officiers de la Zélée ^ et 
nominativement par MM. Dubouzet, Hontravel et 
Coupvent, de me demander de changer de route pour 
relâchei^ le plus promptement possible^ soit à la rivière 
des Cygnes j soit à Vllé de France, Pendant quelques 
instants, je ne pus croire à une semblable démai'che. 
Les officiers dont les noms se trouvaient si singulière- 
ment compromis, étaient précisément ceux en qui j V 
vais la plus grande confiance; d'ailleurs, en toutes 
circonstances, j'avais toujours vu avec une vive satis- 
faction tous les officiers des deux états-majors, sans 
exception, braver avec un courage admirable tous les 
dangers de notre position. Je savais, d'un autre côté, 
que M. Leguillou était loin d'avoir su, par sa conduite, 
mériter l'affectipn et l'estime de ses camarades; aussi 
ma première impression, en recevant une demande de 
cette nature^ faite par un pareil ambassadeur, fut de 
douter de sa sincérité. Toutefois , les assertions de 
M. Leguillou devinrent tellement positives , que je 
finis par les prendre en considération. Je le congédiai 
en le priant d'aller de nouveau consulter MM. les of- 
ficiers de la Zélée, et de leur dire que j'attendrais une 
demande par écrit et signée par eux tous, pour chan- 
ger ma détermination, bien arrêtée, de conduire nos 
corvettes directement à Hobart-Town. Je lui annonçai 



80 VOYAGE 

1839. que j'allais maintenir nos deux navires h peu de 

Novembre. ^ , i? i i? n vi a i i » 

distance 1 un de 1 autre , ann qu il put , le plus lot 
possible, me rapporter la réponse de MM. les offi- 
ciers. 

Lorsque le canot de la Zélée se fut éloigné, je me 
mis à réfléchir sérieusement sur la position fâcheuse 
dans laquelle nous nous trouvions placés. Comme je 
l'ai déjà dit, j'avais fini par croire aux assertions po- 
sitives de M. Leguillou, et j'en avais conclu que les 
maux qui avaient frappé la Zélée avaient jeté dans 
un profond découragement ei son équipage e.t son 
état-major. Dès lors, quels que fussent mes projets ul- 
térieurs, je ne pouvais plus compter sur le concours 
de la Zélée, Si je n'avais vu dans ce moment même l'é- 
quipage et l'état-major de V Astrolabe pleins de cou- 
rage et de bonne volonté , je n'aurais pas hésité h 
abandonner ce qui me restait encore à faire de la 
mission qui m'était confiée pour retourner en France. 
Nous étions alors par 31 degrés, de latitude sud, les 
ports les plus voisins étaient la rivière des Cygnes et 
le port du roi Georges, venait ensuite l'Ile de France, et 
,enfin Hobart-Town. Les deux premiers étaient très- 
difficiles à gagner, à cause des vents d'est, qui régnaient 
avec une persistance si désastreuse pour nous. Du reste, 
je redoutais avec raison de n'y rencontrer aucune 
des ressources nécessaires pour la guérison de nos 
malades, après avoir perdu peut-être plus d'un 
mois pour atteindre ces établissements anglais, d'une 
création encore toute récente ; je ne pouvais songer à 
me rendre directement à l'Ile de France, sans renon- 



DANS L'OCEANIE. 81 

cer h la plus belle partie de la mission qui m'avait été isao. 
confiée. Dans ce cas , il eût fallu encore traverser 
en entier l'espace compris entre le 26' et le 31' paral- 
lèle, oii déjà nous avions rencontré des calmes qui nous 
y avaient retenus pendant près de dix jours : tandis 
que dans les parages où nous nous trouvions, nous 
devions nous attendre tous les jours a la venue 
des vents d'ouest, si fréquents dans ces latitudes, et 
qui devaient nous pousser à Hobart-Town en peu 
de jours. De plus , jusqu'à cette époque, les médecins 
avaient toujours considéré comme une des circon- 
stances les plus favorables à la cessation des mala- 
dies, notre arrivée dans la zone tempérée. J'eus donc 
lieu d'être surpris lorsque M. Leguillou , qui assurait 
en avoir conféré avec son collègue M. Hombron , vint 
me déclarer inopinément qu'il était nécessaire , dans 
l'intérêt de nos malades, de conduire le plus prompte^ 
ment possible nos corvettes à l'Ile de France. Or, je 
savais déjà que, à bord de la Zélée, des reproches 
graves avaient été adressés à M. Leguillou sur les soins 
qu'il devait aux malades, et par état et par humanité. 
Je savais même que les hommes de l'équipage, igno- 
rant la maladie de M. Hombron ^ avaient prié plu- ' 
sieurs de leurs camarades de me supplier de leur 
envoyer M. Dumontier pour médecin, en remplace- 
ment de M. Leguillou. Quelques matelots de XAûro- 
lahe, qui prévinrent ces envoyés que leur démarche 
serait contraire à la discipline et que leur demande 
ne pourrait être accueillie, empêchèrent seuls qu'elle 
me fût directement présentée. M. Hombron était 
VIII. 



82 VOYAGE 

1839. alité. M. Dumoutier avait été dès lors chargé du 
service médical actif à bord de V Astrolabe; toutefois 
il rendait compte chaque jour à M. Hombron de l'état 
où se trouvaient les malades^ et des progrès que faisait 
le mal. Il me semblait donc que le chirurgien-major 
de Y Astrolabe ne pouvait qu'imparfaitement suivre la 
maladie et en étudier les effets. Son avis, dans ce cas, 
avait donc pour moi moins de poids que celui de 
MM. Jacquinot jeune et Dumoutier, qui poursuivaient 
leur noble tâche avec un zèle digne d'éloges. Or, ceux- 
ci s'étaient formellement refusés à se joindre à la 
demande que m'avait faite M. Leguillou, en appuyant 
son opinion de celle de M. Hombron. 

Toutes ces considérations me fixèrent plus que ja- 
mais dans la détermination de continuer ma route 
sur Hobart-Town ; toutefois, désireux de reconnaître 
par moi-même quel était l'état sanitaire de la Zélée, 
je résolus de me rendre à bord de cette corvette. Il 
faisait calme. La mer, quoique houleuse, laissait les 
communications faciles; je fis armer ma baleinière, et 
j'accostai l'échelle de la Zélée, Je descendis d'abord 
dans la chambre du capitaine Jacquinot, et lui fis 
part de la démarche que je croyais avoir été faite 
par ses officiers. Il m'assura qu'il l'ignorait entière- 
ment, et il me confirma dans la bonne opinion 
que j'avais conservée d'eux, malgré ce que m'avait dit 
M. Leguillou. Je passai ensuite l'inspection de l'équi- 
page. La Zélée n'était pas plus maltraitée que F^^- 
trolabe; elle comptait encore cinquante-sept hommes 
valides et faisant le service , tandis que V Astrolabe 



DANS L'OCÉANIE. 83 

n'en comptait plus que cinquante-six; Enfin , je ter- i839. 

. . , , ., 1 . ^ Novembre. 

minai ma visite par quelques mots que j adressai a 
MM. les officiers , et dans lesquels je cherchai bien 
franchement à ranimer leur courage et leur enthou- 
siasme. Après mon départ de la Zélée, des explica- 
tions eurent lieu dans la soirée, entre le capitaine Jac- 
quinot et son état-major. Quelques jours après, j'acquis 
la certitude que jamais aucune demande n'avait été 
formulée par MM. les officiers. M. Leguillou seul était 
responsable de la démarche qu'il avait faite et qui était 
si loin du noble caractère des personnes dont il avait 
si impudemment compromis les noms. Combien alors 
je dus me féUciter d'avoir persévéré dans mes des- 
seins, et d'avoir déjoué Tintrigue honteuse au moyen 
de laquelle cet homme espérait sans doute, arrêter 
l'expédition dans l'accomplissement de sa noble 
tâche*! 

*I1 me répugne infiniment d'être obligé d'insérer dans cet oiH 
vrage d'aussi tristes détails j mais M. , Leguillou ayant publié, 
après la mort de M. le contre-amiral Bamont-d* Urville, une note 
calomnieuse et excessivement injurieuse pour sa mémoire, dans 
laquelle il est fait allusion à ce qui se passa à bord de nos cor- 
vettes à cette époque, il m'est impossible de les supprimer. Du 
reste, les protestations des officiers des deux corvettes , au sujet 
de cette incroyable note de M. Leguillou , m'imposaient le devoir 
de rétablir sous leur véritable jour les faits dénaturés par lui d'une 
manière odieuse. Dans les Pièces justificatwes yïxi^évé^^ àd.m le 
10^ volume, on trouvera les lettres écrites à M. d'Urville, par 
MM. Dubouzet , Montravel et Coupvent , dont les noms furent à 
celte époque si singulièrement compromis par M. Leguillou. 

V. D. 



84 VOYAGE 

1839. Les vents étaient touiours à l'est, nous n'avions rien 

7 Novembre, i . ^ p . ,r . i , 

de mieux a laire qu a poursuivre notre route dans le 
sud 5 jusqu'à ce qu'enfin nous trouvions les vents 
d'ouest, dont nous sentions depuis si longtemps les 
fortes houles. Bien que la maladie parût stationnaire, 
plusieurs malades couraient des dangers réels. Sur 
Y Astrolabe y MM. Roquemaurel, Demas, Dumoulin, Des- 
graz étaient fortement menacés. Les deux premiers 
ne tardèrent même pas à suspendre leur service. 
Les maîtres furent obligés de remplacer nos officiers, 
presque tous alités ; et cependant, malgré tous nos 
désastres, on n'eût pu apercevoir, parmi ces jeunes 
officiers pleins de courage et même parmi nos ma- 
telots, le moindre signe d'abattement et la moindre 
hésitation. La maladie allait frappant de tous côtés 
dans le faux-pont, comme dans le carré de F état-ma- 
jor, et cependant rien ne trahissait au dehors les émo- 
tions que chacun ressentait. Sur l'avant du navire, le 
quartier-maître Surin , le pêcheur le plus adroit du 
bord, tenait toujours son harpon à la main, prêt à 
. frapper le poisson qui s'approchait de lui. Au loin, 
on apercevait une baleine lançant l'eau par ses é vents, 
mais Surin visait à une capture plus modeste ; bien- 
tôt un marsouin, du poids d'au moins 200 kilog., 
fut capturé par cet adroit harponneur. Il fut le bien- 
venu à bord , non-seulement il procura un moment 
de distraction à l'équipage; mais sa chair, distribuée 
entre toutes les gamelles , composa deux repas de 
viande fraîche , dont les estomacs délabrés de nos 
hommes avaient grand besoin. 



DANS L'OCEÂNIE. 85 

La corvette la Zélée commençait à être plus maltrai- i839. 
tée que V Astrolabe, Comme nous , elle comptait deux 
officiers dont l'état empirait chaque jour ; mais^ parmi 
ses matelots , elle devait fournir de plus nombreuses 
victimes. « A cinq heures du soir, dit M. Jacquinot, 
la mort vint de nouveau éclaircir nos rangs , en nous 
enlevant le nommé Helies, matelot de deuxième classe. 
Ce marin provenait de la corvette V Ariane; il n'avait 
été embarqué sur la Zélée que lors de notre relâche h 
Yalparaiso. Quelques minutes avant d'expirer, il avait 
encore toute sa connaissance, et il s'entretenait fami- 
lièrement avec ses amis. 

(( Le 10, à quatre heures trente minutes du matin, lo 
je fus prévenu que le nommé Salusse, maître calfat de 
première classe , venait d'expirer. Quinze jours au- 
paravant , je l'avais vu sur le pont , plein de santé. 
Rien ne pouvait faire présager la triste fin qui lui était 
destinée. Ce maître , jeune encore , était parvenu de 
bonne heure au grade qu'il occupait. Il avait mérité 
son avancement par sa belle conduite, par son intelli- 
gence et son dévoûment. C'était un homme de con- 
fiance et de ressources , dont la perte fut également 
sentie, et par les officiers et par l'équipage. Chez lui, 
la maladie avait fait, dès le début, de rapides progrès; 
jusqu'à l'instant de sa mort, il avait eu à supporter des 
souffrances très-aiguës. 

« Le 14 , ce fut le tour du matelot de deuxième i4 
classe Billoud; il expira à six heures du matin. C'é- 
tait la cinquième victime abord de la Zetée, depuis 
notre départ de la Malaisie , et nous pouvions présa- 



86 VOYAGE 

1839. ger que nos pertes ne s'arrêteraient pas là. Nous 

Novembre, - . i i i 

comptions encore parmi nos malades deu}^ ou trois 
hommes dont l'état ne laissait pas d'espoir de gué- 
rison. » 

A bord de Y Astrolabe, la maladie paraissait sta- 
tionnaire ; les coliques qui avaient forcé plusieurs 
officiers à suspendre leur service, ne tardèrent pas 
à céder au traitement des médecins. Les malades 
les plus sérieusement atteints , parmi lesquels nous 
comptions MM. Marescot et Gourdin , semblaient 
éprouver un soulagement sensible; malheureuse- 
ment, les éléments vinrent , à leur tour, conspirer 
contre nous. Pendant trois jours, nous fûmes assail- 
lis par de fortes tourmentes de la partie Est qui sou- 
' levèrent autour de nous une mer affreuse, extrê- 
mement fatigante pour nos malades, 
n Le 1 7 novembre, quelques instants de calme permi- 

rent à un canot de V Astrolabe d'aller visiter la Zélée, 
M. Dumontier, qui le montait , me rapporta des nou- 
velles bien plus satisfaisantes que je n'osais l'espérer. 
Onze hommes seulement restaient encore sur les ca- 
dres ; trois étaient grièvement atteints , mais un seul 
était dans un état désespéré. Il ne se présentait plus 
de nouveaux cas ; la maladie semblait toucher à son 
terme. M. Goupil était toujours dangereusement 
malade; mais M. Pavin de la Farge paraissait être 
en pleine convalescence. M. Dumontier, au mo- 
ment de sa visite , avait trouvé cet officier se pro- 
menant sur le pont, et nourrissant l'espoir d'être 
bientôt revenu à une parfaite santé. L'infortuné ne 



DANS L'OCEANIE. 87 

pensait pas alors que ses douces espérances ne de- i839. 

. /i. TiT Tx • ? '^ • Novembre, 

valent jamais se réaliser. M. Dumoutiers était en outre 

rendu porteur de lettres à mon adresse , signées par 
MM. Dubouzet , Monti-avel et Coupvent. Ces offi- 
ciers me faisaient connaître qu'ils n'avaient jamais 
chargé M. Leguillou de m' adresser la demande dont ce 
chirurgien s'était fait, disait-il, l'interprète , mais qui 
était de sa pure invention. Ils protestaient hautement 
de leur zèle et de leur désir de voir s'accomplir en 
entier la mission qui nous était confiée. 

Nous avions alors passé le quarantième degré de lati- 
tude sud , et jusque-là nous n'avions encore éprouvé 
que des calmes ou des vents d'est. La brise commença 
cependant à souffler du N. N. 0, , mais elle était encore 
faible et inconstante. Nos navires étaient loin d'at- 
teindre la vitesse après laquelle nous soupirions avec 
tant d'impatience. Toutefois ce changement de vent 
ranima nos équipages, et la joie sembla renaître à 
bord, mais elle fut de courte durée, car bientôt nous 
fûmes assaillis de nouveau par des calmes qui nous 
permirent à peine de changer de place. Le même jour, 
dans la soirée, la Zélée perdit encore un de ses ma- 
rins, le nommé Goguety matelot de première classe, 
attaqué par la dyssenterie depuis environ un mois. 
De notre côté , nous ne conservions plus aucun es- 
poir de sauver M. Marescot. A quelques jours de là, 
nos deux corvettes devaient confier à la fois trois ca- 
davres aux flots de la mer. 

Le 23 novembre fut une de nos journées les plus 23 
funestes. Dans la matinée et à quelques heures d'in- 



88 VOYAGE 

1839. tervalle, la Zélée perdit deux de ses meilleurs ma- 
telols, les nommes De Lorme et Faory; le premier 
supportait depuis cinquante jours ses souffrances avec 
la plus grande résignation ; le second était un des ma- 
telots les. plus aimés pour son intrépidité et son dé- 
vouement ; il était attaqué depuis longtemps par une 
maladie de foie à laquelle il n'aurait pu échapper. La 
dyssenterie ne fit que hâter sa fm. Dans la soirée , à 
bord de V Astrolabe, M. Marescot rendit le dernier sou- 
pir; la nouvelle de sa mort, répandue tout d'un coup sur 
le pont, y jeta un deuil général. Cet officier avait su 
captiver l'affection des matelots, auxquels il inspirait 
une confiance sans bornes par son mérite et son sa- 
voir. Tous les officiers, ses camarades, le pleurèrent 
comme un frère. L'état-major de V Astrolabe offrait 
dans ce moment-là un spectacle touchant. L'union la 
plus parfaite , qui ne cessa jamais d'exister parmi ce 
corps d'officiers, se traduisait admirablement dans les 
regrets amers que chacun exprimait à l'occasion de 
cette perte douloureuse. M. Marescot , zélé dans son 
service, entièrement dévoué au succès de la mission, 
succomba à six heures du soir. Ses yeux étaient 
à peine fermés que déjà son corps répandait une odeur 
insupportable ; comme tous les hommes qui nous fu- 
rent enlevés par ce cruel fléau, il fallut se hâter d'en- 
voyer ses restes à la mer. A minuit, tous les officiers 
réunis lui firent leurs derniers adieux ; quelques mi- 
nutes après, la trace laissée à la surface des eaux pen- 
dant que le corps descendait au fond de la mer, avait 
totalement disparu. Pendant cette triste opération, le 



DANS L'OCEAINIE. 89 

plus profond silence avait régné sur le pont; aucun i839. 
honneur militaire n'avait été rendu à ses dépouilles 
mortelles, car à quelques pieds de là nous avions en- 
core plusieurs malades prêts à rendre le dernier sou- 
pir. Il ne fallait pas que nos mourants pussent compter 
de leur lit le nombre de nos morts *. 

« Le 26 , à une heure du matin , dit M. Jacquinot^ 23 
la maladie dévora une nouvelle victime ; le maître ma- 
gasinier Reboul succomba. Cet homme était malade 
depuis fort longtemps. Déjà, lors de notre première 
relâche à Batavia, dans le mois de juin, il avait été at- 
taqué par la fièvre, qui ne suspendit ses accès que pour 
faire place à la dyssenterie , et il ne put résister à ce 
double mal. Nous le regrettâmes sincèrement, car ce 
marin intelligent et très au fait de ses fonctions comme 
comptable , était en outre plein de courage et de dé- 
vouement. )) 

Depuis dix jours nous avions atteint le quarantième 
parallèle, et cependant, loin de ressentir les vents 
violents de l'ouest qui régnent constamment dans ces 
parages, les calmes ou les faibles brises ne nous avaient 
permis de faire que quelques lieues dans Test. Je re- 
doutais toujours de voir nos équipages se laisser aller 
à l'abattement ; je pensai que, dansées circonstances, 
je devais aller visiter la Zélée; du reste, je tenais à 
assurer MM. les of&ciers de toute la satisfaction que j'a- 
vais éprouvée en voyant les bonnes dispositions qu'ils 
m'avaient exprimées dans leurs lettres au sujet de, 

* La biographie de M, Marescot est à la fin de ce volume. 



90 VOYAGE 

1839. réquipëe de M. Leguillou. Je les priai en outre 
de pardonner à cet homme, en faveur surtout des 
circonstances particulières où nous nous trouvions. 
Je dus m'applaudir du succès de ma démarche , 
car j'acquis la certitude qu'en toute occasion je pou- 
vais compter sur le zèle et le courage de tous mes 
officiers , tant à bord de la Zélée qu'à bord de Y As- 
trolabe, 

A mon retour, je m'aperçus avec plaisir que la houle 
du S. 0. avait augmenté ; elle m'annonçait en effet l'ar- 
rivée des vents favorables^ qui, dès le lendemain, nous 
poussèrent enfin rapidement; vers notre heu de relâ- 
che ; malheureusement, cette brise, si impatiemment 
attendue, avait été bien tardive à nous parvenir. Par- 
tout où l'épidémie avait frappé , elle avait laissé des 
traces profondes; et bien que son intensité fût moin- 
dre, notre route jusqu'à Hobart-Town devait être 
encore jalonnée par des cadavres. 

Dès le 25, M. Pavin de laFarge, qui, quelques jours 
auparavant, semblait marcher rapidement dans sa con- 
valescence, fut repris par de violentes coliques qui le 
forcèrent de nouveau à garder le lit. Cette fois, le mal 
fit de rapides progrès, et aucun remède ne put en ar- 
rêter la marche. Bientôt il tomba dans un délire com- 
plet, pendant lequel toutes ses facultés physiques 
27 paraissaient anéanties. Enfin, lé 27, à six heures trente 
minutes du soir, il rendit le dernier soupir. Pendant 
ses derniers instants, son lit ne cessa d'être entouré 
par le capitaine et les officiers de ]a. Zélée, qui le 
comptaient tous parmi leurs meilleurs amis. Cetoffi- 



DANS L'OCEANIE. 91 

cier, jeune encore, plein de talent, possédant de là i839. 
fortune et aimant sa famille avec idolâtrie, avait com- 
mencé sa carrière d'une manière brillante. L'avenir 
lui présageait les chances les plus heureuses. Pendant 
tout le temps de sa maladie, il ne cessa de faire des 
projets pour le retour. Son caractère enjoué, son es- 
prit original, lui avaient attiré l'affection de tous ses 
camarades ; ses qualités solides lui avaient déjà gagné 
leur estime. « Cette mort, dit M. Dubouzet, nous ^ 
plongea dans l'affliction. Nous étions depuis si long- 
temps ensemble, et si unis, qu'il semblait qu'elle nous 
enlevait un membre de notre famille. Ses derniers 
moments furent déchirants ; car un délire affreux 
s'empara de lui. A peine eut-il quelques retours à la 
raison , il les employa pour faire ses dispositions en 
faveur de sa famille, dont il était chéri et qu'il aimait 
tant. Ce délire manqua de faire connaître son état à 
M. Goupil, qui gisait à ses côtés; nous eûmes bien de 
la peine à lui cacher sa mort, qui aurait pu, dans ce 
moment, lui porter le dernier coup. —Le lendemain, 
ajoute M. Dubouzet, nous rendîmes les derniers de- 
voirs à notre infortuné compagnon. On ne rendit point 
d'honneur militaire à ses dépouilles, à cause de notre 
fâcheuse position. C'eût été jeter l'alarme parmi les 
autres malades. Avant de confier son cadavre à la 
mer, la religion fut invoquée pour les bénir. Nous 
dîmes ensuite un dernier adieu à notre bon camarade, 
qui disparut bientôt sous les eaux, moment triste et 
pénible! surtout à bord d'un bâtiment où l'ami que 
l'on perd est privé même de la consolation de laisser 



92 , VOYAGE 

1839. après lui une tombe sur laquelle ses parents et ses 

le»- Décembre. . . . ^ '^ 

amis puissent venir de temps en temps laisser couler 
leurs larmes*. » 

Le 1" décembre, Y Astrolabe éprouyait une nou- 
velle perte ; le nommé Raymond de Nogaret, matelot, 
succomba à la maladie. Ce jeune homme, de bonne 
famille n'avait entrepris une navigation aussi pénible 
que pour pouvoir plus tard commander un navire du 
commerce. La mort vint le frapper au moment où il 
faisait les plus beaux rêves pour l'avenir. 

M. Gourdin était alors dans un état qui ne laissait 
plus d'espoir. Cependant les vents qui nous pous- 
saient rapidement vers Hobart-Town avaient fait re- 
vivre quelque espérance d'arriver à temps sur les 
côtes de la Tasmanie. Mais, bien que nos corvettes 
filassent presque constamment sept nœuds à l'heure, 
cet infortuné ne devait jamais revoir la terre ; il s'étei- 
^ gnit dans la nuit du 7 au 8 décembre, à trois heures 
du matin. C'était l'officier le plus jeune de l'expé- 
dition ; il semblait devoir résister plus que tous les 
autres au fléau qui nous décimait. Sa mort fit une 
impression profoude ; comme celle de M. Marescot, 
elle répandit sur Y Astrolabe un deuil général**. Ma- 
rescot, Lafarge, Gourdin, et peut-être Goupil, votre 
perte sera vivement sentie par tous vos compagnons 
de voyage qui étaient devenus vos amis; mais elle 
laissera aussi un grand vide dans l'expédition à la- 

* Sa biographie est à la fin de ce volume. 
9 ' '" IhiiL 



DANS UOCEANIE. 93 

quelle vous avez pris part , et dont votre zèle et votre 1839. 
dévouement étaient si capables d'assurer le succès. 

Le lendemain, quelques instants de calme nous 
permirent de communiquer avec la Zélée. Ce bâti- 
ment ne comptait plus depuis longtemps de nouveaux 
malades; mais, comm^ à bord de Y Astrolabe y aucun 
des hommes atteints par l'épidémie n'avait pu encore 
recouvrer la santé. Le il décembre, au moment où ** 
la vigie annonçait enfin que l'on apercevait la terre 
qui se trouvait a une distance de 36 milles dans le 
nord-est, la Zélée envoyait encore à la mer le corps . 
du nommé Loitpy , « brave et excellent matelot, dit 
M. Dubouzet, qui mourut avec un courage et une , 
résignation fort rares , et qui eussent suffi pour rendre 
sa mort sensible à tout le monde , si chacun n'avait 
apprécié depuis longtemps ce qu'on pouvait attendre 
d'un homme aussi dévoué. » 

Enfin, nous revoyons la terre, cette terre de la 
Tasmanie si vivement désirée , quoique couverte par 
une végétation triste qui lui donne un air si désolé. 
Au point du jour, nous sommes à l'entrée de la Baie 
des Tempêtes; favorisés par une belle brise, nous la 
traversons rapidement, en longeant la côte orientale 
de l'île Bnimj, puis à l'entrée de la rivière Dérivent, 
les pilotes viennent nous guider dans son lit sinueux. 
A une heure de l'après-midi, nous laissons tomber 
l'ancre sur la rade de Hobart-Town , par le travers 
de la batterie Mulgrave , à moins de deux encablures 
de la côte. Nous venions de subir l'époque la plus 
désastreuse de l'expédition. Notre traversée de Su- 



12 



Décembre, 



94 VOYAGE 

1839. matra à Hohart-Toion avait duré plus de deux mois ; 
elle nous avait coûté trois officiers pleins de jeu- 
nesse, de mérite et de zèle, treize maîtres ou matelots 
avaient succombé. La mort avait frappé dans nos 
rangs sans distinction d'âgé et de santé; malheureu- 
sement elle n'avait point encore terminé ses ravages; 
il nous restait de nombreux malades, et l'épidémie 
avait montré un caractère tellement opiniâtre, que je 
doutais avec raison de la possibilité de les ramener à 
la santé*. , 

' Note 10. 



DANS L'OCEANIE. 96 



CHAPITRE LVIII. 



Séjour à Hobaii-Town. — Préparatifs pour retourner dans les 
régions glaciales. 



A peine 1 ancre etait-elle tombée , que le reçus la i839. 

. . 1 ,r ^^ . . . 1 . . 12 Décembre. 

Visite de M. Moriarty, capitaine du port^ qui vint me 
faire ses offres de service. Le bien-être des mala- 
des occupait alors toute ma pensée ; je le priai de 
vouloir bien diriger MM. Hombron et Ducorps dans 
les démarches qu'ils auraient à faire pour louer à 
terre un local réunissant toutes les conditions néces- 
saires pour y établir un hôpital provisoire, où je pour- 
rais envoyer tous les hommes malades. Cet officier^, 
dont nous eûmes par la suite tant à nous louer, s'em- 
pressa de se mettre à notre disposition. Nos corvettes 
avaient en outre besoin de nombreuses réparations 
avant d'entreprendre une nouvelle pointe dans les 
glaces, que je méditais depuis longtemps. M. Moriarty 
m'assura dès le principe qu'à cet égard nous trouve- 
rions toutes les facilités désirables, et je dois ajou- 
ter que sa bienveillance à notre égard ne se démentit 
jamais un seul moments 



96 VOYAGE 

1839. Bientôt , tous les officiers purent librement des- 
cendre à terre. La Zélée ne comptait, dans son état- 
major ;, que M. Goupil dont l'état était toujours des 
plus fâcheux. A bord de Y Astrolabe^ M. Hombron n'a- 
vait point encore pu reprendre son service actif, bien 
qu'il suivit toujours les progrès de la maladie par les 
rapports que lui faisait chaque jour M. Dumoutier. 
Du reste, sa présence allait être utile dans l'hôpital 
provisoire qu'il était chargé de, surveiller. M. Demas 
était encore alité. Son état ne présentait pas heureu- 
sement de funestes symptômes, mais il lui fallait en- 
core des soins et beaucoup de temps pour revenir à 
la santé. Il s'empressa d'aller prendre possession 
d'un logement qu'il s'était fait préparer à terre , où il 
reçut les soins de M. Dumoutier. Parmi les autres per- 
sonnes de l'état-major, plusieurs officiers et élèves 
étaient encore en proie à des indispositions fréquen- 
tes, qui décelaient des santés délabrées; mais la vue 
de la terre avait fait cesser toutes les inquiétudes. 
Chacun espérait voir disparaître pendant cette relâche , 
les symptômes effrayants de l'épidémie; chacun aussi 
se hâta d'aller chercher un domicile à terre. J^ai 
toujours eu pour habitude de laisser toute liberté 
a MM. les officiers que le service ne retenait point à 
bord. Dès le premier jour de notre arrivée au mouil- 
lage d'Hobart-Town , nos corvettes se trouvèrent 
presque désertes, car les états-majors se hâtèrent de 
- les abandonner pour aller faire autour de la ville de 
longues promenades dont ils avaient grand besoin. 
 trois heures de l'après-midi , je descendis à terre 



DANS L'OCEANIE. 97 

en compagnie du capitaine Jacquinot , pour aller faire i«îw. 
une visite aux autorités principales de la ville. Sir John 
Franklin, gouverneur de la Tasmanie, était absent; 
nous nous dirigeâmes alors chez le colonel Elliot , 
qui était chargé du gouvernement par intérim. Par- 
tout, nous rencontrâmes beaucoup de bienveillance, 
et nous reçûmes un accueil des plus flatteurs. La re- 
connaissance me fait un devoir de citer particulière- 
ment sir John Peder, avec qui je fus lié d'amitié dès 
le premier jour, et qui devait m'accabler de politesses 
pendant tout le temps de notre séjour. 

J'avais déjà visité Hobart-ïown lors de mon premier 
voyage de circumnavigation; mais, dans l'espace de dix 
années, cette ville avait totalement changé d'aspect. 
Sa population presque triplée s'élevait alors à douze 
ou quatorze mille âmes. Toutes les rues, se coupant pi. clv. 
à angle droit et régulièrement tracées, étaient presque 
entièment garnies des deux côtés par de jolies mai- 
sons, petites, il est vrai , mais d'une propreté remar- 
quable. Je profitai de la soirée en me promenant avec 
le capitaine Jacquinot, pour lui faire part de mes 
projets futurs. Nos équipages avaient éprouvé des 
pertes trop considérables pour songer désormais à 
conduire de nouveau no^ deux, corvettes dans les * 

glaces. Je pensais sérieusement à laisser, dans le 
port d'Hobart-Town, la Zélée y tandis que, Y Astrolabe 
irait seule de nouveau tenter de faire quelques dé- 
couvertes dans les régions australes. Dans ce cas là, 
je comptais renforcer mon équipage de quelques 
matelots de bonne volonté , pris parmi les hommes 
VIII. 7 



98 VOYAGE 

1859. valides de la Zélée, Le capitaine Jacquinot, après 

Décembre. . ,. , , • v tt i m 

avoir séjourne deux mois a Hooart- lown, pour 
donner aux malades le temps de se rétablir, de- 
vait conduire sa corvette dans un des ports des îles 
Auckland ou de la Nouvelle-Zélande, et là opérer sa 
jonction avec Y Astrolabe au retour de l'explora- 
tion des glaces. Cette résolution parut contrarier 
vivement M. Jacquinot. Son zèle courageux se 
révoltait à l'idée de ne pas prendre part à une des 
plus glorieuses , comme aussi des plus dangereuses 
parties de la mission. Il était surtout pénible pour 
lui et pour moi de voir que , pour la première fois, 
nous devions nous séparer au moment où nous al- 
lions avoir le plus besoin de nous trouver réunis. 
Aussi le capitaine Jacquinot mit tant d'insistance à ne 
pas abandonner F ^ls/ro/a6e, que je lui promis de lais- 
ser à la Zélée toute facilité de nous suivre au mo- 
ment du départ, si d'ici là les malades sortis de l'hô- 
pital et les matelots que nous pourrions enrôler sur 
la place, parvenaient à compléter nos équipages. 
Toutefois, il fut convenu entre nous que MM, Coup- 
Vent, enseigne de vaisseau , et Boyer, élève de pre- 
mière classe remplissant les fonctions d'officier, 
passeraient à bord de Y Astrolabe , dont l'état-major 
se réduisait alors à MM. Roquemaurel et Duroch. La 
mort nous avait en effet enlevé MM. Marescot et 
Gourdin. M. Demas était malade et, suivant toute 
probabilité, il n'aurait pas pu supporter une naviga- 
tion aussi pénible que celle que noiis allions entre- 
prendre. Enfin j parmi les élèves , il ne nous restait 



DANS L'OCEANIE. 99 

plus que M. Gervaize. Il fut en outre convenu entre isso. 
M. Jacquinot et moi que , dans le cas où la Zélée se- 
rait obligée de rester à Hobart-Town, M. Tardy de 
Montravel ferait partie de l'état-major de VAslrolahej 
pendant le temps seulement de la séparation des 
deux navires. 

Aussitôt que nous eûmes regagné le bord, M. Jac- 
quinot et moi nous fîmes part aux officiers de la Zélée 
de cette détermination ; l'enthousiasme que MM. de 
Montravel, Coupvent et Boy,er laissèrent éclater à 
cette nouvelle , et la peine quelle causa à M. Dubou- 
zet, me prouvèrent, mieux encore que les lettres que 
ces officiers m'avaient adressées, combien, dans la 
journée du 6 octobre, M. Le Guiliou avait été coupable 
en faisant auprès de moi une démarche à laquelle il 
n'était pas autorisé et qui un instant avait pu me i'aire 
douter du zèle et du dévouement de ces officiers. Dès 
ce moment, M. Dubouzet ne prit plus un seul instant 
de repos jusqu'à ce que la corvette la Zélée ^ dont il 
était le second, eût complété son équipage et eût fait 
toutes les réparations nécessaires pour être prête à 
mettre sous voile au moment de notre appareillage. 
Ce n'était, en effet , qu'à ces seules conditions que je 
pouvais consentir à ce qu'elle vînt avec nous partager 
les dangers de notre navigation polaire. 

Dès la veille, M. Ducorps avait trouvé et arrêté un is 
local pour y déposer nos malades ; il fallut encore la 
journée presque entière, pour y préparer des lits et y 
transporter nos hommes , dont plusieurs étaient dans 
un état alarmant. La direction de l'hôpital fut confiée 



iOO VOYAGE 

1839. à M. Hombron. MM. Dumoutier, Le Guillou, Jacquinot 
(Honoré) et Lebretoii durent se partager le service de 
la rade et en même temps celui de l' hôpital. Mais plus 
tard , je fus obligé d'interdire positivement à M. Le 
Guiîlou de se mêler en rien des afFaii^es de l'hôpital. 
Depuis longtemps les avertissements étaient devenus 
inutiles et j'aurais peut-être dû commencer à sévir 
contre ce chirurgien dont , comme on l'a vu déjà, les 
malades eux-mêmes récusaient les soins. Mais d'un 
autre côté , je savais que dans les navigations aussi 
longues et aussi pénibles que la nôtre , les privations 
agissent souvent sur les caractères les mieux faits; 
aussi j'étais porté a l'indulgence ; la suite m'a prouvé 
qu'avec un pareil homme ma bienveillance devait 
m'attirer de nombreux désagréments *. 

Pendant toute la journée du 13, je ne quittai point 
le bord; j'avais besoin de donner des ordres pour 
activer les réparations de la corvette , qu'on ne pou- 
vait commencer qu'après le départ des malades. Je 
reçus de nombreuses visites ; tous les habitants de 
la colonie connaissaient déjà la position désas- 
treuse dans laquelle nous nous trouvions, et ils 
nous témoignaient un intérêt des plus marqués. Le 

14 lendemain était un dimanche. On sait avec quel res- 

* Je me suis cru dans l'obligation de ne pas passer sous silence 
ce fait personnel à M. Le Guillou; il explique suffisamment la 
lettre autographe de M. d'Urville publiée par M. Le Guillou , 
dans l'intention évidente de justifier l'attaque violente que ce 
chirurgien à diiigée d'une manière peu lojale contre la mémoire 
de son commandant quelques joiu's seulement après sa mort et 
lorsqu'il pensait ne plus devoir le craindre. V. D. 



DANS L'OCEANIE. 101 

nect religieux les Anglais observent le repos or- i83w. 

^ ... . Péfernbre. 

donné pour ce saint jour ; je me conformai avec d'au- 
tant plus de plaisir aux usages du pays, que nos 
équipages avaient grand besoin de se remettre de leurs 
fatigues. Les hommes purent aller librement à terre ; 
mais je m'aperçus bientôt que , malgré l'état de déla- 
brement où se trouvait leur santé , la liberté dont ils 
jouissaient pour parcourir la ville, pourrait leur de- 
venir plus funeste qu'avantageuse, à cause des nom- 
breux cabarets qu'elle renferme et auxquels nos ma- 
rins faisaient de trop fréquentes visites. 

Les travaux du bord ne commencèrent bien réelle- ^^ 
ment que le lundi 1 5 décembre ; ils avaient pour but 
de repeindre en entier le navire, tant à l'intérieur qu'à 
l'extérieur, afin de le purifier et de détruire l'odeur 
pestilentielle que nos malades avaient laissée après 
eux. Tout le gréement devait, en outre, être revu en 
détail; enfin, il fallait réparer nos voiles ainsi que 
notre gouvernail, qui fut envoyé à. terre à cet eff'et. 
Nos équipages étaient si faibles, ils comptaient si peu 
d'hommes valides , qu'il était à craindre que ces tra- 
vaux ne pussent être terminés avant la fin du mois. 
Les retards que nous avions éprouvées dans notre 
dernière traversée ne me laissaient plus la facilité 
d'allonger le temps de la relâche à Hobart-ïown. îl 
était nécessaire que nous fussions sous voile le 1"" jan- 
vier de l'année 1840, afin de pouvoir disposer de 
toute la saison favorable pour entrer dans les gla- 
ces; il fallait toute l'activité que déploya dans cette 
occasion le second de l'A^^ro/aô^', M. Roqnemaurel, 



102 VOYAGE 

1839. pour achever à temps nos préparatifs de départ. Je ne 

Décembre. . . , • ^ n • • i i 

passai pomt la journée sans aller visiter nos malades ; 
ils paraissaient déjà éprouver un bien-êtrç indéfinissa-* 
ble ; ce qui, comme j'eus lieu de le supposer, prouvait 
l'effet moral qu'avait produit sur eux la vue de la terre^ 
et les espérances qu'elle avait fait naître, bien plus que 
le soulagement réel dans leurs souffrances. L'épidé- 
mie, en effet, loin de s'arrêter, semblait au contraire 
sévir tout autant que jamais. Déjà, la veille, notre 
■ premier maître d'équipage , Simon , avait ressenti 
tout à coup des coliques très-violentes. On s'était hâté 
de le transporter à l'hôpital; mais il y était à peine 
arrivé que les médecins regardaient déjà son état 
comme très-grave. Un des jeunes mousses de la Zélée, 
attaqué depuis longtemps par cette cruelle épidémie, 
ainsi que M. Goupil, ne laissait presque plus d'espoir. 
Le local où était établi notre hôpital était vaste et bien 
aéré ; les malades y recevaient tous les soins capables 
de les ramener à la santé; le service en était fait par 
des convicts , sous la direction des infirmiers des deux 
corvettes. Ce fut là aussi où M. Dumoulin établit son 
observatoire magnétique; il disposait à cet effet d'un 
vaste jardin où je le trouvai occupé à faire ses obser- 
vations. 

Dans la soirée , nous étions tous conviés à un repas 
offert par la garnison ; malheureusement nos esto- 
macs délabrés ne pouvaient encore nous permettre 
de jouir entièrement de l'aimable invitation de 
MM. les officiers anglais. Un accès de goutte m'em- 
pêcha d'y assister; je priai le capitaine Jacquinot de 



DANS L'OCÉANIE. 103 

vouloir bien présenter mes excuses au colonel Elliot, ^sno; 
pour qui je lui donnai une lettre. Quatre olhciers 
et le commandant de la Zélée purent seuls faire 
honneur à rinvitation de la garnison ; ils revinrent, 
du reste, fort avant dans la nuit , enchantés de leur 
soirée. 

Après avoir mouillé sur la rade , j'avais écrit au i6 
gouverneur Franklin, afin de lui annoncer mon ar- 
rivée et lui présenter mes compliments. Je reçois 
aujourd'hui une réponse des plus aimables et des plus 
polies. Sir John Franklin m'annonce que sous peu il 
espère être de retour à Hobart-Town, et me recevoir 
dans la maison du gouvernement. Il me fait en 
même temps pai'venir un paquet de lettres à mon 
adresse; plusieurs étaient de ma famille, d'autres 
de mes amis de France, qui me faisaient part de l'im- 
pression qu'avait laissée notre première tentative 
dans les glaces, et du peu de retentissement qu'elle 
avait eu. Elles me prouvaient que, plus que jamais , 
je devais persister dans ma résolution de retourner 
dans les régions polaires. 

La rade présentait un aspect des plus animés ; plu- pi. clix, 
sieurs navires baleiniers venaient , couverts de toile , 
pour gagner le mouillage , et nous étions tous occupés 
à considérer cette scène intéressante, lorsqu'un grand 
cri partit de terre, et nous fit tourner les yeux de ce 
côté : un incendie venait de s'y déclarer. Un long jet 
de flamme s'élevait à côté d'un magasin à voile qu'il 
menaçait d'une destruction rapide et totale. Nous 
nous hâtâmes d'y porter secours. Nos canots, montés 



104 VOYAGE 

1839. par nos hommes armés de haches et munis de pompes 

Décembre. ^ . ,. . , i . a i t i . . 

a mcendie, arrivèrent bientôt sur le heu du smistre. 
On parvint facilement à isoler le magasin dans^ lequel 
le feu s'était déclaré; mais celui-ci, construit en 
planches, fut entièrement consumé. 

Pendant que V Astrolabe activait ses préparatifs de 
départ, la Zélée n'était point restée en arrière. Le ca- 
pitaine Jacquinot était résolu à nous suivre, et il ne 
s'épargnait, ainsi que son lieutenant, aucune peine 
pour se mettre en mesure. « Le petit nombre 
d'hommes auquel était réduit notre équipage , dit 
M. Dubouzet , ne permettait de faire avancer nos 
travaux que très-lentement. Dès les premiers jours, 
nous nous occupâmes à recruter des matelots pour 
remplacer ceux que nous avions perdus. Il y avait 
alors sur la place beaucoup de déserteurs provenant 
de baleiniers français qui, au nombre de douze ou 
quinze, fréquentent annuellement cette rade; mais dès 
qu'ils avaient appris l'arrivée de nos corvettes, la plu- 
part s'étaient enfuis de peur d'être pris par nous. 
Nous eussions pu demander aux autorités de les faire 
arrêter; mais nous préférâmes n'embarquer que des 
hommes de bonne volonté. Nous réussîmes avec beau- 
coup de peine, en leur promettant l'oubli complet du 
passé, à en recueillir une demi-douzaine. Quelques 
matelots anglais se présentèrent aussi ; pour les atti- 
rer, on leur offrit une solde de six piastres par mois ; 
mais comme la plupart étaient des vagabonds, nous 
ne pûmes , dans la première quinzaine, en engager 
que trois, dont un déserta le lendemain de son arri- 



DANS L'OCEANIE. lOo 

vée. Journellement j'étais accosté dans les rues de la i83o. 

.,, , 1 I . , . Décembre. 

vilje par quelques-uns de ces nommes; mais^, bien 
que je misse pour les attirer toute la patience des rac- 
coleurs, mes efforts échouèrent tout à fait dans le 
principe. Il eût fallu pouvoir, comme en Angleterre, 
courir les tavernes et leur faire signer leur engage- 
ment en buvant avec eux ; mais cela était au-dessus 
de mes forces. » 

Les fêtes et les invitations se succédaient rapide- 
ment. Tous les fonctionnaires de la colonie rivalisaient 
pour nous faire oublier les fatigues que nous venions 
de traverser; mais ma santé ne me permettait que 
bien rarement de faire honneur aux nombreuses in- 
vitations qui m'étaient adressées. Aujourd'hui le na- i9 
vire français baleinier le Duc d'Orléans vierit n;iouil- 
1er sur la rade. Ce bâtiment, parti du port du Havre 
le 1 1 juin dernier, a déjà recueilli sur sa route 500 ba- 
rils d'huile, dans sa navigation entre le 30' et le 50' de- 
gré. Son capitaine, en me faisant part de la route 
qu'il a suivie et qu'il fréquente depuis longtemps, me 
prouve plus que jamais combien les calmes que nous 
avons éprouvés dans notre dernière traversée sont 
rares dans ces parages. Il avait trouvé des vents de 
S. 0. partout où nous n'avions eu que des calmes ou 
des vents d'est qui nous étaient si contraires. Le ca- 
pitaine du Duc d'Orléans venait à peine de quitter 
Y Astrolabe, lorsqu'arriva l'aide-de-camp du gouver- 
neur, qui venait me prévenir de l'arrivée de sir John 
Franklin et du désir qu'il avait de me voir. Il fixait à 
sept heures du soir l'heure de ma visite; de plus, il 



106 VOYAGE 

1839. m'engageait beaucoup à accepter l'apparlement que 
le gouverneur m'avait fait préparer chez lui. Je refu- 
sai cette offre bienveillante^ mais je fus fidèle au ren- 
dez-vous. Je désirais ardemment faire- la coimais- 
sance de sir John Franklin , dont le nom jouissait 
d'une si grande et si honorable réputation depuis ses 
découvertes dans le nord de l'Amérique. Le capitaine 
Jacquiiiot m'accompagna dans ma visite chez le gou- 
verneur. Nous y passâmes une soirée fort agréable. Sir 
John Franklin parut fort empressé à nous faire accueil 
et très- disposé à nous être agréable. Nous trouvâmes 
dans lady Franklin une femme très-spirituelle et en- 
gageante , aux manières simples et agréables, d'une 
conversation instructive autant qu'intéressante. Vai- 
nement je voulus interroger sir John Franklin sur 
les résultats obtenus par l'expédition américaine. Il 
n'en avait pas entendu parler. Il avait trouvé que 
ma figure ressemblait beaucoup à celle du capitaine 
Parry, et se récriait constamment sur cette ressem- 
blance, qu'il disait être frappante. Cela me rappela, 
malgré moi, une anecdote assez plaisante qui m'ar- 
riva en 1826. Je soupais avec un Anglais qui connais- 
sait le capitaine Parry, et qui, frappé de même de ma 
ressemblance avec ce navigateur, ne voulut jamais 
croire, malgré ma quahté de Français, que j'étais tout 
à fait étranger à sa famille. 

En nous retirant, sir John Franklin me rappela 
qu'il m'attendait le lendemain pour dîner. Je lui de- 
mandai la permission de lui présenter auparavant 
MM. les officiers des deux corvettes. Il s'empressa de 



DANS L'OCEANTE. 107 

me fixer une heure, en m'ajoutant qu'il me priait en i889. 
outre de lui donner une liste de notre état-major, afin 
qu'il pût faire une plus ample connaissance avec nos 
officiers, en les réunissant à sa table. Jusqu'au jour 
de notre départ, l'iiospitalité cordiale que nous avait 
offerte sir John Franklin et les diverses autorités de 
la colonie, ne se démentit pas un seul instant; 
mais au milieu des fêles sans nombre qui s'organi- 
saient en notre honneur, je ne perdais pas un seul 
instant de vue le but de ma relâche, et les difficultés 
que je rencontrerais pour mettre à exécution mes 
projets de retourner dans les régions glaciales. Cha- 
que jour M. Jacquinot et moi nous faisions de fré- 
quentes visites à l'hôpital. Le sort de nos malades s'é- 
tait amélioré sensiblement, mais tous ceux qui avaient 
été fortement atteints par l'épidémie laissaient encore 
peu d'espoir d'un rétablissement prochain. Le fléau 
semblait même vouloir continuer ses ravages. Le 20, 20 
un homme de V Astrolabe avait été pris encore de - 
fortes coliques; il avait été immédiatement envoyé 
à l'hôpital. Le lendemain' l'hôpital recevait encore 21 
quatre nouveaux malades. U Astrolabe y envoyait 
un de ses marins et son premier chef de timon- 
nerie, la Zélée deux de ses matelots; il est vrai que 
tous ces hommes étaient loin d'éprouver les symp- 
tômes effrayants avec lesquels l'épidémie avait com- 
mencé à ouvrir nos rangs ; toutefois il devenait pour 
moi évident que les maladies avaient laissé parmi 
nous une profonde racine, et sur le point de com- 
mencer une campagne pénible et dangereuse, je 



108 VOYAGE 

4839. voyais avec épouvante que nos équipages étaient 

Décembre. , . , , . ^. ,., . ^ ^ ^ 

épuises par les privations qu ils avaient souffertes. 
Dans la soirée, la mort vint nous enlever le nommé 
Moreau, jeune mousse de la Zélée, à peine âgé de 
quinze ans. Ce malheureux enfant conserva sa con- 
naissance jusqu'au dernier moment. Quelques in- 
stants avant de mourir, il annonça lui-même sa fin 
prochaine à ses jeunes camarades avec un courage 

23 et une résignation qui fît l'admiration de tous. Deux 
jours après, V Astrolabe perdait son premier maître 
d'équipage , Simon. Cinq jours auparavant , cet 
homme paraissait jouir d'une santé parfaite. Il était 
le plus âgé des deux équipages. Cette campagne de- 
vait clore sa carrière. Sa retraite et la décoration 
qu'il avait méritée lui auraient assuré une aisance 
dans laquelle il espérait passer ses derniers jours 
au milieu de sa famille. La mort vint le frapper lors- 
que déjà il croyait avoir échappé à tous les dangers. 
Elle laissa un vide profond parmi nous. Il comp- 
tait de nombreux et honorables services. L'autopsie 
de son cadavre vint démontrer combien chez lui la 
maladie avait marché rapidement; il n'avait eu que 
cinq jours de maladie , et cependant ses intestins 
étaient perforés en plusieurs endroits. Il est assez diffi- 
cile d'admettre que d'aussi grands ravages aient pu 
être faits en si peu de temps, aussi l'on doit présumer 
que depuis longtemps Simon éprouvait des douleurs 
dont il ne s'était pas plaint, et qu'il est mort victime 
de son zèle et de son dévouement. 

24 Le 24 était un jour de fête pour la colonie ; nous 



DANS L'OCEANIE. 109 

n'avions pas encore changé de date depuis notre départ isao. 

^ , 1 à 1 . • . . Décembre. 

de France, de sorte que les Anglais, qui avaient apporte 
le temps en venant d'Europe par l'ouest, comptaient 
un jour de plus que nous. L'on sait combien la fête 
de Noël est religieusement observée par les habitants 
de la Grande-Bretagne. Ce jour là est ordinairement 
destiné aux réunions de famille, et je dus consi- 
dérer comme un témoignage d'une sincère amitié la 
liberté que nous eûmes de nous y associer. Je passai 
ma journée avec sir John Peder ; il m'apprit que 
l'expédition américaine, commandée par le capitaine 
Wilkes, qui, comme nous, était destinéeà étendre le do- 
maine des connaissancesgéographiques, était occupée, 
à Sidney, à faire des préparatifs pour retourner dans 
les glaces. Du reste , sir John Peder ne putajouter 
aucun détail sur les résultats déjà obtenus par les 
Américains. « La plus grande réserve est imposée aux 
hommes, » me dit-il; «le silence le plus absolu est 
recommandé aux officiers, de sorte que lien n'a tran- 
spiré sur les découvertes et les travaux de cette ex- 
pédition, w 

Le lendemain, les états-majors des deux corvettes 25 
et les équipages célébraient aussi une cérémonie reli- 
gieuse ; mais c'était une cérémonie mortuaire remplie 
de deuil et de pieux souvenirs. Aussitôt que les cor- 
vettes avaient jeté l'ancre dans la rade , un digne et 
respectable ecclésiastique de la ville, le docteur Terry, 
ministre catholique de la Tasmanie, était venu, de 
son propre mouvement, nous offrir ses services 
comme coreligionnaire; il avait eu l'attention délicate 



4ia VOYAGE 

1839. de recommander au prône du dimanche nos com- 

Décembre. , i i, . t . 

pagnons de route morts pendant 1 expédition , aux 
prières des fidèles. li avait aussi recommandé à ses 
ouailles de prier pour le rétablissement de nos ma- 
lades. La chapelle qu'il desservait était voisine de l'hô- 
pital. Chaque jour, ce prêtre vénérable était venu à 
plusieurs reprises visiter nos malades et leur offrir 
des consolations. Enfin, il avait acquis de justes titres à 
la reconnaissance de tous. îl voulut bien encore prê- 
ter gratuitement son ministère pour célébrer un ser- 
vice funèbre en faveur des officiers et des marins 
morts pendant la traversée. Une souscription ouverte 
dans nos états-majors servit à élever dans le cime- 
tière catholique une pierre avec une inscription, à la 
mémoire des compagnons de route que nous avions 
perdus. Bienlôt autour de ce faible monument, d'au- 
tres victimes du terrible fléau devaient reposer du 
sommeil éternel. 

Je rentrai à bord pour recevoir la visite du ca- 
pitaine Biscoe ; ce capitaine , dont le nom est désor- 
mais devenu célèbre dans les annales des décou- 
vertes, commandait à cette époque un navire de 
commerce de la maison Enderby de Londres. Il 
arrivait deSidney, où il m'assura avoir rencontré le 
capitaine Wilkes, avec lequel il s'était entretenu long- 
temps , mais il ne put ajouter aucun détail à ceux que 
je connaissais déjà. 11 m'assura que dernièrement il 
avait cherché à s'avancer dans le sud en suivant le mé- 
rid ien de la Nouvelle-Zélande ; mais les glaces l'avaient 
arrêté par le 63' degré de latitude; il m'assura en ou- 



DANS L'OCEANIE. iW 

tre que bien qu'aucun navire n'eût pénétré dans cette isso. 

, . . r • ^ VI • . 1 Décembre. 

partie, plusieurs marins présumaient qu il existe des 
terres au sud des îles Macquarie. Dans la soirée , 
MM. les oificiers de VAslrolabe comptaient à dîner de 
nombeux convives de la garnison. Fatigué et souf- 
frant, redoutant surtout le bruit qu'entraînent tou- 
jours les réunions nombreuses, je me rendis chez le 
gouverneur à qui j'avais demandé la veille d'accorder 
à MM. Dumoulin et Coup vent toutes les facilités pour 
monter sur le plateau du mont Wellington^ qui domine 
la ville et où ces messieurs voulaient faire des obser- 
vations de physique. Sir John Franklin se montra 
très-empressé à satisfaire ces désirs; il m'assura qu'il 
s'intéressait vivement aux sciences magnétiques et que 
plusieurs convicts seraient mis à la disposition de nos 
observateurs afin de les guider dans leurs courses et 
pour porter leurs instruments. De retour à bord;je fis 
part de ces dispositions à M. Dumoulin. Les prépara- 
tifs furent bientôt terminés, et le lendemain ces mes^ 
sieurs commencèrent leur excursion. 

« A sept heures du matin, dit M. Dumoulin, le di- 27 
recteur des prisons de la ville mit à notre disposition 
cinq condamnés , de plus il nous désigna un de ces 
hommes comme devant commander et se faire obéir 
des autres ; il nous recommanda d'en avoir soin et 
de leur donner du thé pour déjeûner ; il ajouta en- 
suite devant eux, qu'il nous priait de lui faire un rap- 
port verbal, a notre retour, sur la conduite que ces 
hommes auraient tenue à notre égard ; nous savions 
de plus que ces condamnés comptaient parmi ceux 



1839. 
Décembre. 



n. cLxii. 



112 VOYAGE 

qui se font remarquer parmi leurs camarades par une 
conduite plus régulière. Nous désignâmes au chef de 
l'escouade tous les bagages que nous avions à trans- 
porter. Tï:ois d'entre eux chargèrent sur leurs épau- 
les les instruments de physique, et les deux autres 
s'emparèrent des vivres. M. Dubouzet m'avait dit le 
matin qu'il disposait aussi de sa journée pour monter 
sur cette montagne , et il m'avait prié de charger nos 
guides des vivres dont il pensait avoir besoin lors- 
qu'il serait arrivé sur le sommet du mont. Ce point 
dominant est , de temps à autre , un but de pro- 
menade pour les habitants d'Hobart-Town, qui vien- 
nent y jouir du coup d'œil magnifique que présente 
le terrain accidenté de l'île, bordé de tout côté par les 
eaux de l'Océan. Plusieurs officiers de la garnison, 
voulant profiter de l'occasion, avaient promis à M. Du- 
bouzet de l'accompagner, et nous nous étions tous 
donné rendez-vous pour déjeûner sur le sommet de la 
montagne ; mais l'ignorance de nos convicts devait 
faire échouer tous ces projets. 

« En quittant Hobart-Town,nous suivîmes d'abord 
une route magnifique et parfaitement entretenue, sur 
laquelle se croisent de nombreuses voitures de poste 
qui vont d'Hobart-Town au port Dalrymple , en tra- 
versant la Tasmanie dans sa plus grande largeur. II 
nous fallut peu de temps pour atteindre New-Town, 
petit village qui un jour peut-être formera un des 
faubourgs d'Hobart-Town. Ce hameau ne compte 
encore que peu de maisons dominées par un beau 
bâtiment dont la destination, d'après nos guides, se- 



DANS L'OCÉAJNIE. 113 

rait de servir d'école. Mais déjà sur les deux Ijords 18:10. 
de la route s'élèvent de nombreuses constructions. 

« Sans nous arrêter hNew-Toivn, nous continuâmes 
notre route en longeant la rivière Derwent, a deux ou 
trois milles de distance. La yallée que nous parcou- 
rions, encadrée de tous côtés par des montagnes en 
partie boisées , était couverte de maisons de campa- 
gne et de cultures. Bientôt nous arrivâmes hBridge- 
Water, petit hameau qui n'a de remarquable qu'un n. clxv. 
pont en pierre jeté sur un ruisseau. Ce fut là que 
nous quittâmes la grande route du port Dalrymple 
pour suivre un petit sentier qui conduit au sommet de 
la montagne à laquelle nous tournions le dos. La 
Derw ent , après avoir couru au nord , s'étend vers 
l'ouest et semble contourner la chaîne de montagnes 
dont le mont Wellington est le plateau le plus élevé. 
Il était alors huit heures du matin; nous avions déjà 
parcouru six à sept milles sur la grande route , et je 
regrettais vivement de n'avoir point connu d'avance le 
trajet que nous devions faire , car faible comme je l'é- 
tais, nous eussions pu nous arranger de manière à évi- 
ter une course aussi longue et qui déjà nous avait 
fatigués. 

« Nous suivîmes longtemps encore le ruisseau qui 
va passer à Bridge-Water. De beaux pâturages gar- 
nissent ses deux bords. Il parcourt un des plus beaux 
versants que l'on puisse voir. En suivant son cours, 
nous arrivâmes à une cascade formée par ses eaux, 
qui se brisent sur des rochers d'un aspect des plus 
pittoresques, en tombant d'une hauteur de 3 à4 mè- 
VIII. 8 



lU VOYAGE 

1839. très. A mesure que nous montions, les maisons deve- 

DéccrnbrG. 

naient de plus en plus rares et moins opulentes. Nous 
étions arrivés sur le bord de la forêt. Nous choisîmes 
ce lieu pour déjeuner et pour nous reposer. Depuis la 
veille j'éprouvais de fortes coliques et des douleurs 
dans les reins. Je craignis un instant d'avoir trop 
compté sur mes forces, et je me serais certainement 
arrêté à cet endroit, si mon compagnon de route 
M. Coupvent avait pu seul faire les observations. 

(( Nous ne nous reposâmes qu'une demi-heure; nos 
convicts en profitèrent pour faire leur thé et pour dé- 
jeuner. Quant à nous, nous avions plus besoin de 
repos que de nourriture. Pendant quelque temps en- 
core, nous suivîmes le cours du ruisseau. Sur ses 
bords, la végétation offrait un caractère tout différent 
de celui général à la Tasmanie. Ses rives étaient gar- 
nies de ileurs et de petits arbrisseaux d'une verdure 
magnifique. Bientôt même, nous fûmes obligés de 
changer de route et d'abandonner notre ruisseau 
conducteur, sur les bords duquel la forêt paraissait 
compacte et impénétrable. Dès lors le chemin devint 
plus difficile et la pente plus rapide. Le sol était cou- 
vert de rochers morcelés, au milieu desquels s'éle- 
vaient quelques arbres souffreteux de plus en plus 
rares à mesure que nous avancions. Le sol cepen^ 
dant n'était point privé d'humidité, car sur la hau 
teur nous rencontrâmes de larges marécages don 
l'eau, filtrant lentement à travers les terres, donnait 
naissance à plusieurs petits ruisseaux. Nos guides 
avaient certainement pris le chemin le plus long pour 



is 

I 



DANS L'OCEANIE. llo 

nous conduire h. notre but. C'était peut-être aussi le i83o. 

/...Il . 11 Décembre. 

plus facile et le plus avantageux pour eux, dont les 
épaules étaient embarrassées par les caisses de nos 
instruments. Quoi qu'il en soit^ ce ne fut que vers les 
deux heures que nous pûmes atteindre le plateau qui 
couronne le mont Wellington. Nous étions harassés 
de fatigue, mais nous dûmes songer à commencer 
sur-le-champ nos observations, afin de pouvoir les 
terminer avant la nuit. Il va sans dire que MM. Du- 
bouzet et les officiers de la garnison, qui nous avaient 
donné rendez-vous sur la montagne et qui nous avaient 
chargés de leur porter à déjeuner, nous avaient pré- 
cédés. Ils étaient repartis depuis longtemps, lorsque 
nous arrivâmes au sommet, pensant avec raison que 
s'ils voulaient déjeuner, il serait pour eux plus pru- 
dent de ne pas nous attendre plus longtemps. 

(( Nous étions parvenus à la partie la plus élevée de la 
montagne par le côté diamétralement opposé à Ho- 
bart-Town. Le mont Wellington, autrefois appelé le 
mont de la Table par l'expédition française comman- . 
dée parle contre-amiral d'Entrecasteaux, se termine 
par un plateau d'une grande étendue. Il était difficile 
d'en reconnaître le point culminant. Nous traver- 
sâmes cette petite plaine dans toute son étendue, en 
nous arrêtant de distance en distance pour y faire des 
observations suivies. Nulle part nous n'y aperçûmes 
aucune trace de végétation. Le sol était couvert par 
d'énormes blocs de rochers jetés çà et là, et quelque- 
fois séparés par du sable. Enfin, a six heures du soir, 
nous atteignîmes la partie du plateau qui surplombe 



116 VOYAGE 

1839. la ville. Nous y trouvâoies un mât de pavillon disposé 

Décembre. ^ . , . . / - 

pour tan^e des signaux ; mais nous ne remarquâmes 
dans les environs aucune cabane indiquant un poste 
de vigie établi là en permanence. Ce fut au pied de 
ce mât de pavillon que nous établîmes notre dernier 
observatoire. Au moment où nous arrivions sur le 
plateau , nous avions été assaillis par des brumes 
épaisses et ensuite par la pluie. Heureusement, elle 
fut de courte durée. Bientôt même l'horizon s'éclair- 
cit, et avant de terminer nos travaux, nous pûmes 
jouir du coup d'œil vraiment magique qui s'offre à 
la vue du spectateur placé au pied du mât des si- 
gnaux. Nous apercevions alors Hobart-Town à nos 
pieds. Nous pouvions suivre toutes les sinuosités de la 
Derwent, qui étend son cours au milieu de plaines 
couvertes de culture et de jolies habitations ; et 
nous admirions toutes les découpures de la côte qui 
forment, en mille endroits divers, de vastes et pro- 
fondes baies. L'horizon était borné par la mer, dont 
la ligne bleuâtre allait se confondre avec l'azur du 
ciel. Ce point de vue est, sans contredit, un des plus 
beaux que l'on puisse rencontrer. Les habitants d'Ho- 
bart-Town en font souvent le but de leurs prome- 
nades ; mais alors ils suivent un chemin peut-être 
plus rapide, mais sans contredit beaucoup plus 
court que celui que nous avions parcouru. 

« La nuit s'approchaitrapidement ; nousne pouvions 
disposer que de fort peu d'instants pour admirer le 
spectacle qui s'offrait à nous, et que nous avions si 
bien gagné. Il fallut songer au retour. Nous nous mé- 



DANS L'OCÉANIE. 117 

fiions avec raison de l'ignorance de nos guides. On i830. 
nous avait fissuré h Hobart-Town qu'il ne fallait pas 
plus de deux heures pour parvenir au sommet de la 
montagne, en suivant le chemin dit de la Cascade, 
Nous tâchâmes de faire comprendre à nos condamnés 
que c'était par ce chemin qu'il fallait diriger le retour. 
Le chef de l'escouade prit alors la tête de la colonne 
d'un air tellement décidé, que nous dûmes croire 
qu'il connaissait parfaitement les localités. Nous 
eûmes le tort de nous confier de nouveau à lui et de 
le suivre sans chercher nous-mêmes à reconnaître 
d'abord les lieux. 

« Pendant quelque temps nous pûmes descendre 
sur une pente très-rapide, en nous laissant glisser le 
long des blocs de rochers qui garnissaient le sol, mais 
qui rendaient impossible tout retour sur nos pas. Bien- 
tôt cependant nous aperçûmes devant nous un im- 
mense précipice. La montagne se terminait là par 
une muraille ayant plus de 50 mètres de hauteur. Du 
côté de la ville, le mont Wellington nous avait paru 
taillé à pic, et certes il ne nous serait jamais venu dans 
l'idée que nos guides choisiraient précisément ce côté 
pour nous y conduire. Notre position devint alors 
réellement des plus fâcheuses. Nous ne pouvions son- 
ger à retourner sur nos pas pour regagner le plateau. 
D'un autre côté, la nuit s'approchait rapidement, et 
le froid qui se faisait sentir commençait à roidir nos 
membres. La pluie avait mouillé nos vêlements, et 
au milieu de ces rochers, il fallait renoncer à resi)oir 
de faire du feu pour nous réchauffer. Pendant près 



M 8 VOYAGE 

«839. d'une heure, il nous fallutionoer cette muraille ver- 
Décembre. . , 1 . , , 

ticale, en nous appuyant sur des pomtes de rochers 

qui formaient comme une corniche au-dessus du pré- 
cipice. Le moindre faux pas, un étourdissement nous 
eût entraînés dans l'abîme sans que rien pût nous 
arrêter. Un instant même, nous dûmes craindre de 
voir tous nos efforts échouer devant les difficultés qui 
se présentaient devant nous. Nous rencontrâmes un 
ravin profond et d'une pente excessivement rapide, 
qui semblait faire échancrure dans la muraille de 
rocher et conduire jusqu'à son pied. Aussitôt nos 
guides se hâtèrent de nous la désigner comme étant 
le chemin qui devait nous conduire à la forêt. Nous 
eûmes l'imprudence de les suivre, mais bientôt nous 
nous trouvâmes de nouveau au-dessus d'un précipice, 
et il nous fallut revenir sur nos pas. Quelques herbes 
devinrent alors notre seul point d'appui; si dans ce 
moment-là le pied nous eût glissé, rien n'aurait pu nous 
arrêter. Il était évident pour nous que nos guides 
étaient complètement désorientés ; ils ne s'occupaient 
même plus de nous. Nous dûmes peut-être à cette 
circonstance d'échapper aux dangers réels de la po- 
sition où ils nous avaient placés ; en effet, M. Coup- 
vent et moi, qui ne nous quittions point, nous par- 
vîmmes à regagner le sommet de la montagne, et 
alors nous pûmes choisir un côté dont la pente était 
douce et qui nous ramena promptement à la forêt ; 
mais alors la nuit était devenue très-noire. Nous aper- 
çûmes au loin les lumières de la ville. Un instant 
nous espérâmes même de pouvoir bientôt nous eu 



DANS L'OCÉAINIE. H 9 

approcher, en suivant un petit ruisseau qui pendant isso 



Décembre. 



longtemps servit à diriger notre route^ mais bientôt 
les arbres que nous rencontrions sur ses bords devin- 
rent tellement serrés^ qu'il fallut nous arrêter et at- 
tendre le jour pour nous guider. Il était onze heures et 
demie ; la nuit était des plus froides, et nous étions 
ruisselants de sueur. Nos guides, qui presque tous 
étaient munis de vêtements en fourrures, ne tardè- 
rent pas à s'endormir ; quant à nous, nous grelot- 
tâmes le reste de la nuit, malgré les feux que nous 
avions allumés. 

« A quatre heures du matin, nous nous remîmes en 28 
route, nous retrouvâmes bientôt le ruisseau dont 
le cours avait servi à nous guider la veille ; nous le 
suivîmes encore , et nous ne tardâmes pas à arriver 
au pied de la montagne. Ce petit ruisseau est pré- 
cisément celui qui traverse Hobart-Town; avant de 
se jeter dans la Derwent, il arrose une petite plaine 
des plus fertiles; il met en mouvement une scierie et 
un moulin appartenant à lin riche industriel anglais. 
Avant de rentrer dans la ville, nous visitâmes ces éta- 
blissements, dont le propriétaire, M. de Grave, qui 
déjà avait fait la connaissance de nos états-majors, 
nous fit les honneurs avec une bienveillance et une 
politesse parfaites. A midi , nous étions de retour à 
Hobart-ïown. J'avais emporté mon fusil, dans l'es- 
pérance de rendre cette course profitable aux sciences 
naturelles ; mais les forêts que nous venions de par- 
courir nous avaient paru d'une pauvreté remarquable 
sous le rapport des espèces vivantes. Pendant les deux 



120 VOYAGE 

1839. jours que nous venions de passer au milieu des bois , 

Décembre. ^, . i , , 

nous n avions vu que deux perruches, deux serpents 
noirs et un grand lézard. Nos guides nous assurèrent 
qu'ordinairement on rencontrait un grand nombre 
d'Opossum qui, le jour, trouvent une retraite dans 
les troncs d'arbres creusés , et qui, la nuit , viennent 
rôder autour des feux que l'on allume dans la forêt ; 
quant à nous , nous n'en vîmes pas un seul. » 
29 J'aurais vivement désiré aussi pouvoir gravir le 

sommet de la montagne pour y faire quelques études 
de botanique , et parcourir les différents lieux de la 
Tasmanie où les Anglais se sont établis et où ils ont 
développé toutes les qualités qu'ils possèdent pour 
coloniser; mais j'étais faible et fatigué, et ensuite, de- 
vant la responsabilité qui allait peser sur moi en con- 
duisant de nouveau dans les glaces nos équipages 
harassés et malades, je devais tout mon temps aux 
travaux du navire; je voulais m'entourer de toutes 
les précautions nécessaires pour assurer le succès si 
incertain de l'expédition que j'allais entreprendre. 
J'étais entièrement fixé sur le nombre des malades 
que leur état de santé forcerait à rester. Outre les ma- 
telots, V Astrolabe devait laisser à Hobart-Town un 
officier encore malade, M. Demas, et le chirurgien- 
major M. Hombron. Le service médical du bord fut 
confié à M. Dumontier, pendant que l'hôpital tem- 
poraire que nous avions établi à terre devait rester 
sous la direction de M. Hombron. D'un autre côté, 
nous ne conservions plus aucun espoir de sauver 
M. Goupil, dessinateur à bord de h Zélée; M. Lebre- 



DANS L'OCÉANIE. 121 

ton, à aui l'expédition était déjà redevable d'un arand isso. 

Déccmbi 

nombre de jolis dessins, fut dès lors chargé de con- 
tinuer l'œuvre si intéressante commencée par M. Gou- 
pil. Les deux corvettes étaient parvenues à renforcer 
leurs équipages de quelques marins français et an- 
glais; ainsi, désormais, le personnel de l'expédition 
ne me donnait plus les mêmes inquiétudes. Quant 
au matériel, nous avions trouvé à Hobart-Town tous 
les objets qui pouvaient nous être nécessaires. En 
même temps nous avions pu renouveler à des prix 
très-élevés, il est vrai, toutes les provisions fraîches 
et de campagne qui nous étaient nécessaires. 

Pendant tout le temps que nos corvettes avaient été 30 
en réparation , le gouverneur avait remis la visite 
qu'il m'avait annoncé vouloir leur faire-; mais enfin 
le gréement tout entier était réparé, le gouvernail 
était en place , et nous étions en état de reprendre la 
mer. A midi, je reçus à mon bord sir John Franklin 
et toute sa famille. Jusqu'au dernier moment, l'inté- 
rêt bienveillant qu'il nous avait témoigné ne se dé- 
mentit pas un seul instant» Le gouverneur parcourut 
avec plaisir tous les travaux déjà exécutés par la mis- 
sion, et me témoigna à plusieurs reprises toute sa sa- 
tisfaction. Dix-sept coups de canon le saluèrent au 
moment où il quitta V Astrolabe. Je l'accompagnai à 
terre pour le conduire à l'observatoire de M. Du- 
moulin où il voulait visiter les instruments qui y 
étaient réunis. Sir John Franklin , à qui la science est 
redevable de tant de données intéressantes, s'en- 
tretint pendant plus d'une heure avec notre hydro- 



122 VOYAGE 

4839. graphe: il voulut connaître en détail la construction 

Décembre, 

et l'usage de chacun des instruments, et enfin, lors- 
qu'il rentra à son gouvernement, il ne pouvait se 
taire avec moi de tout le plaisir qu'il avait éprouvé 
dans cette visite. 
31 Nos préparatifs de départ tiraient à leur fin , et je 

désirais vivement mettre à la voile sans délai ; l'ap- 
pareillage fut fixé au lendemain. Cette journée était 
la dernière que nous devions passer sur la rade; elle 
fut employée à régler tous les comptes et à faire nos 
adieux. Dans la soirée, nous assistâmes à un bal chez 
le gouverneur. Lady Franklin avait voulu donner une 
fête aux officiers français. La réunion était des plus 
brillantes ; nous en eûmes tous les honneurs. Comme 
je l'ai déjà diî, les Anglais d'Hobart-Town étaient en 
avance, dans leur date, d'un jour sur nous. Sir John 
Franldin et sa femme avaient voulu commencer l'an- 
née 1840 par une fête aussi brillante qu'agréable. 
Quant à nous, le V janvier 1840 devait nous trouver 
sous voiles; l'année qui commençait nous promettait 
encore de nombreuses fatigues, mais elle ouvrait 
aussi l'espoir du retour dans nos familles avant qu'elle 
fût terminée *. 

* Notes 11,12, 13 et 14. 



AU POLE SUD. la.'i 



CHAPITRE LIX. 



Navigation vers le pôle Antarctique. — Découverte de la terre 

Adélie. 



A quatre heures du matin nous étions sous voiles. ^84o. 

^ . . . . l^"" Janvier. 

Le capitaine Moriarty avait voulu nous servir lui- 
même de pilote, « afin, disait-il, de passer quelques 
instants de plus avec vous. » La brise était alors favo- 
rable, et je brûlais d'en profiter. Ce fut dans ce mo- 
ment que l'on vint m'annoncer que M. Goupil 
avait rendu le dernier soupir pendant la nuit. Je sa- 
vais combien ce jeune artiste était aimé par tous ses 
compagnons de route. Je savais en outre que tous les 
officiers de l'expédition désiraient vivement passer 
une journée de plus à terre, pour pouvoir rendre à 
ses dépouilles les honneurs qui lui étaient dus; mais, 
d'un autre côté, l'époque de notre départ avait déjà 
été très-retardée, Nous n'avions pas un instant à per- 
dre pour prendre la mer, afin d'arriver dans les glaces 
dans la saison favorable. De plus, nos équipages, 
déjà fort réduits, n'avaient pu qu'avec beaucoup 
de peine se renforcer de quelques matelots anglais, 



Janvier 



124 VOYAGE 

1840. toujours prêts à déserter, et qui menaçaient de nous 
abandonner a chaque instant. Toutes ces considéra- 
tions m'engagèrent à continuer ma route, malgré 
tout le désir que j'avais de rendre moi-même un 
dernier hommage à l'infortuné Goupil, dont j'avais 
apprécié le zèle et le talent. Aussi, à mon grand re- 
gret, nos corvettes couvertes de toile durent conti- 
nuer à s'éloigner de la rade. Un instant je conçus 
l'espoir de pouvoir sortir du fleuve dans la journée 
même , mais bientôt la brise , jusque-là incertaine , 
passa au S. S. E. , et vint à souffler avec force. Dès 
lors il était inutile de songer davantage à lutter con- 
tre des vents contraires, pour gagner la pleine mer. 
Aussi je me décidai à laisser tomber l'ancre de nou- 
veau dans le lit de la rivière, à quelques milles de la 
rade renvoyant un nouvel appareillage au lendemain. 
Quelques embarcations vinrent dans la journée à 
bord de V Astrolabe , et lui apportèrent des planches 
qui avaient été oubliées ; elles nous apprirent que les 
obsèques de notre malheureux compagnon de route 
devaient avoir lieu dans trois jours. Les officiers de la 
garnison anglaise en avaient eux-mêmes fixé le céré- 
monial et déterminé les honneurs à rendre. Dès lors 
il devenait tout à fait inutile que dans la journée nos 
embarcations allassent de nouveau accoster les quais 
de la ville ; nous ne pouvions que mêler nos regrets 
sincères à ceux de nos malades restés à terre, à qui 
était réservée la triste satisfaction d'accompagner jus- 
qu'à sa dernière demeure cette nouvelle victime de 
l'épidémie. Cependant j'accordai dans la soirée à 



AU POLE SUD. 125 

MM. Gervaize et Dumoulier, qui m'en manirestèienl i8/io. 
le désir, la permission d'aller à terre, à la condilion 
expresse qu'ils seraient rentrés abord le lendemain à 
quatre heures du matin. 

M. Goupilj peintre de l'expédition, était à peine 
âgé de vingt-cinq ans ; sa mort, quoique prévue d'a- 
vance, laissa parmi nous tous une impression pro- 
fonde; « car il n'était personne, dit M. Dubouzet, qui 
nWit apprécié les heureuses qualités du cœur qu'il pos- 
sédait. Chacun vit avec beaucoup de peine un jeune 
talent aussi remarquable s'éteindre à la fleur de l'âge 
après une longue et pénible campagne a laquelle la 
passion des arts et des voyages lui avait fait tout sacri- 
fier. Jamais, ajoute M. Dubouzet^ son noble caractère 
ne s'était fait mieux remarquer que pendant sa longue 
et cruelle agonie, qu il supporta avec tant de courage 
et de résignation, et pendant laquelle il dicta avec le 
plus grand calme ses dernières volontés. Jusqu'au 
dernier moment il pensa à sa famille et a ses amis ; il 
donna des souvenirs à chacun de nous, témoignant la 
plus vive reconnaissance à tous ceux qui lui donnaient 
des soins*. » 

A deux heures du matin, le pilote accostait nos cor- 2 
vettes et donnait le signal du départ, malgré le calme 
qui régnait. Grâce au courant de la rivière, nous at- 
teignîmes bientôt la vaste baie des Tempêtes, bassin 
magnifique où les eaux peu profondes permettent de 
mouiller dans toute son étendue, et où une escadre 

' Sa biographie est à la fin de ce volume. 



126 VOYAGE 

1840, entière pourrait évoluer librement. Les vents, incer- 

Janvier. . . *^ , -«t t-i . i i i 

tains jusque-la, se fixèrent au N . E. ; mais alors le lou- 
voyage était possible. Nous renvoyâmes le piloté; puis 
nous courûmes des bords pour gagner la haute mer, 
dont les grosses houles se faisaient sentir jusque vers 
3 nous. Le lendemain matin seulement nous perdîmes 
de vue les terres de la Tasmanie, et nous commen- 
çâmes à courir dans le sud. 

Si le lecteur veut bien se rappeler le chapitre placé 
- en têle du deuxième volume de cet ouvrage, et dans 
lequel j'ai cherché à résumer les résultats obtenus par 
les divers navigateurs pour parvenir dans les régions 
glaciales, il verra qu'il restait encore sur la zone du 
pôle sud un vaste espace à explorer ; c'était celui com- 
pris entre le 1 20™' et le 1 60"" degré de longitude orien- 
tale : c'était la que je voulais conduire nos corvettes en 
parlant d'Hobart-Town. Je ne me doutais pas, à cette 
époque, qu'un navire de commerce anglais nous avait 
précédés d'une année dans ces parages ; je n'avais en- 
core aucune connaissance desilesBallenym de la terre 
Sabrina^ dont la découverte avait été faite une année 
avant notre apparition dans ces contrées. En prenant 
sous ma responsabilité personnelle une nouvelle ten- 
tative pour pénétrer dans les glaces, mon intention ne 
pouvait être de faire une nouvelle exploration suivie 
de la banquise ; je voulais simplement faire une pointe 
au sud de la Tasmanie, constater quel était le paral- 
lèle sous lequel je rencontrerais les glaces solides, et 
ensuite me diriger, soit sur les îles Auckland , soit sur 
un des ports de la Nouvelle-Zélande, pendant que la 



AU POLE SUD. liT 

Zélée y se détournant; de sa route, reviendrait à Ho- i84o. 
bart-Town prendre nos malades, pour nous rejoin- 
dre ensuite dans les lieux que je lui aurais désignés. 
11 n'avait échappé à personne que la partie du cer- 
cle polaire qui s'étend directement au sud de la Tas- 
manie n'avait été explorée par aucun navigateur. En 
reportant sur une carte les itinéraires des différents 
voyageurs qui essayèrent de pénétrer dans les glaces, 
j'avais vu que la route du capitaine Gook venait seule 
traverser cet espace; mais encore le célèbre navi- 
gateur anglais n'avait nullement cherché à pénétrer 
dans ces parages, où il était resté en dessous du 60* 
parallèle. En me dirigeant de ce côté, je devais espé- 
rer de m' élever dans le sud autant qu'il était possible 
de le faire. Mes équipages , quoique fatigués, étaient 
pleins de courage et déjà habitués à ce genre de navi- 
gation; je savais que, pour m'arréter, il faudrait des 
obstacles tout à fait infranchissables. Sans rien présu- 
mer d'avance de l'issue future de ma nouvelle tenta- 
tive, j'avais résolu de la rendre , dans tous les cas, la 
plus fructueuse possible dans l'intérêt des sciences 
physiques. Une découverte importante restait à faire, 
c'était celle du pôle magnétique, ce point si im- 
portant à connaître pour la solution du grand pro- 
blème des lois du magnétisme terrestre. Dès le début, 
je voulus suivre la route la plus directe pour nous 
conduire a ce but. Je savais, d'ailleurs, que les obser- 
vations de ce genre les plus profitables seraient celles 
qui seraient faites sur un même méridien magné- 
tique ; je cherchai donc a maintenir nos corvettes 



128 VOYAGE 

1840. dans celle direction, et, pour cela, je donnai l'or- 
dre de toujours tenir la route au sud de la boussole, 
toutes les fois que les vents nous le permettraient. 
D'abord notre navigation se présenta sous les aus- 
pices les plus fâcheux ; les vents fixés au sud vin- 
rent contrarier notre route ; les courants nous pous- 
saient dans l'est, et nous forçaient à serrer le vent, 
de peur de nous éloigner. De fortes houles, atteignant 
généralement de 4 à 5 mètres de hauteur, agitaient 
nos corvettes et nous fatiguaient horriblement. Enfin, 
il y avait à peine quatre jours que nous avions quitté le 
rivage, déjà les rapports de M. Dumontier consta- 
taient que nous avions neuf malades sur les cadres. 
Cependant, depuis cette époque, l'équipage n'avait 
pas cessé d'avoir des vivres frais; je m'étais fait une 
loi de rendre le service le plus doux possible , et nos 
matelots ne se fatiguaient presque pas. Quelques jours 
encore, je pouvais avoir besoin peut-être de tous 
leurs efforts ! Une grave responsabilité pesait sur moi ; 
mais avant de me jeter dans une entreprise aussi ha-^ 
sardeuse, j'avais compté sur le courage de mes équi- 
pages, et j'étais sûr qu'il ne faillirait pas. 
8 A mesure que nous avançons dans le sud , la tem- 

pérature se refroidit sensiblement ; nous naviguons au 
milieu d'un vol d'albatros qui ne nous quitte pas. 
De nombreuses baleines jettent autour de nous de 
l'eau par leurs évents, mais il paraît que cette variété 
n'est point celle que recherchent les pêcheurs, car 
un navire baleinier qui passe à une petite distance 
de nous continue sa route à l'est sans s'arrêter. 



AU POLE SUD. 429 

Quelques instants de calme permirent aux deux cor- i840. 

, . T . , Janvier. 

vettes de communiquer dans cette journée, un canot 
de la Zélée y monté par M. Gaillard, parvint, malgré 
la houle, à accoster V Astrolabe, Cet élève venait récla- 
mer une boussole d'inclinaison qui, reconnue mau- 
vaise par M. Dumoulin, ne servait à aucun usage; il 
venait en outre se concerter avec l'ingénieur pour 
connaître la nature des observations qui pourraient 
êtr^ faites sur la Zélée et qu'il jugerait avantageuses 
dans ces parages. Chaque jour MM. Dumoulin et Coup- 
vent faisaient à plusieurs reprises de nombreuses 
observations «d'inclinaison avec un excellent' instru- 
ment sorti des ateliers de M. Gambey. J'ajouterai que 
M. Gaillard, malgré sa bonne volonté , ne put jamais 
plus tard tirer parti de la boussole qu'il était venu 
réclamer. Il est fâcheux que nos deux corvettes , à 
leur départ de France , n'aient pu être munies d'in- 
struments comparables entre eux, car les observations 
de ce genre faites à la mer présentent toujours trop 
de difficultés et laissent assez d'incertitude, pour que 
les sciences aient beaucoup à profiter de la compa- 
raison des observations, qui seraient faites simultané- 
ment à bord de deux navires naviguant de concert. 
Je profitai de cette circonstance pour interroger 
M. Gaillard sur l'état sanitaire de son bâtiment; il 
m'apprit que la Zélée comptait sept hommes sur les 
cadres : parmi ceux-ci, trois paraissaient grièvement 
frappés. La dyssenterie dont ils étaient atteints sem- 
blait avoir pris une nouvelle intensité depuis qu'ils 
avaient quitté le port d'Hobart-To\vn« Certes, je re- 
VIII. 9 



130 VOYAGE 



1840. grettais vivement ces rechutes , mais ces hommes 



Jâhvier. 



n'avaient été embarqués à bord de la Zélée qu'après 
avoir pris l'avis de M. Hombron^et lorsque leur gué- 
ri son était assez avancée pour leur permettre de re- 
prendre la mer. 
11 Le 1 1 , nous avions dépassé le cinquante-unième pa- 

rallèle sud ; nous nous trouvions alors sur la position 
assignée par plusieurs hydrographes à l'île Royal- 
Company, Malgré nos recherches et un horizon des 
plus favorables, nous n'aperçûmes pas la terre. 11 est 
probable que cette île, si elle existe, est mal placée. 
Du reste , il doit arriver souvent que, dans les années 
où les régions glaciales sont favorisées par un été très- 
chaud, de fortes débâcles ont lieu, et alors des îles de 
glace ont pu fréquemment être entraînées jusque 
par le 50' parallèle de latitude sud, et être signalées 
comme de nouvelles découvertes. Souvent les îles 
de glace, suivant la quantité de lumière qu'elles re- 
çoivent, présentent des teintes bizarres qui leur 
donnent Taspect de rochers isolés. 

Les albatros, qui depuis Hobart-Town ne nous 
avaient pas quittés, disparurent par les 50" de lati-r- 
lude. Les vents commencèrent aussi à souffler avec 
force ; pendant deux jours nous fûmes obligés de tenir 
la cape avec une mer monstrueuse : nos corvettes 
fatiguèrent beaucoup. U Astrolabe ne comptait plus 
que deux hommes sur les cadres, mais la Zélée avait 
encore trois malades dont l'état donnait de vives in- 
quiétudes. Ces gros temps ne pouvaient que leur être 
funestes ; aussi, à la suite d'un des plus forts coups de 



AU POLE SUD. . \n 

yeiit que nous eussions encore essuyés, le nommé i840. 
Pousson, malelot de première classe , rendit le der- 
nier soupir. « Cet homme, dit M. Jacquinot, n'avait 
ressenti quelques coliques que peu de jours avant 
notre départ d'Eobart-Town. Au moment où nous 
quittâmes la colonie anglaise, il ne donnait aucune 
inquiétude, et il n'était pas dans un état qui nécessi- 
tât un plus long séjour à l'hôpital; mais depuis que 
nous avions repris la mer, la dyssenterie avait fait de 
rapides progrès , et au bout de fort peu de jours toutes 
les ressourcss de la médecine étaient devenues insuf- 
fisantes. Nous perdîmes en lui, ajoute M. Dubouzet, 
un de nos meilleurs matelots. L'iqfortuné s'était em- 
barqué à Valparaiso le jour même de notre départ ; il 
avait depuis lors rempli pendant près de deux ans les 
fonctions de patron du canot major, à la satisfaction 
de tous ses chefs. » 

Ce jour-là, nous fûmes assaillis par des grains de 
neige qui augmentèrent encore la- force du vent. La - 
température de l'eau de la mer s'était aussi abaissée 
subitement ; et des milliers de pétrels de toutes cou- 
leurs entouraient ncrs navires. Comme lors de notre 
première tentative pour pénétrer dans les glaces, ces 
indices semblaient annoncer l'approche de la ban- 
quise; nous nous trouvions à peine sous le 58' degré 
de latitude, et déjà chacun de nous éprouvait l'ap- 
préhension de la voir barrer notre route. Cependant le 
lendemain matin les oiseaux de mer devinrent moins 
nombreux autour de nos navires ; la brise avait molli 
et la température était plus douce. Il y avait deux 



132 • VOYAGE 

1840. ans qu'à pareil jour, el à peu près sous les mêmes 
latitudes, nos équipages apercevaient, pour la pre- 
mière fois, les glaces flottantes. Ce rapprochement 
ne pouvait leur échapper, et, en comparant les si- 
tuations, ils laissaient éclater l'espoir qu'ils avaient 
d'être plus heureux dans cette nouvelle entre- 
prise , mais cette espérance devait être de courte 
durée. 
16 A trois heures vingt-cinq minutes du matin, la vigie 

signalait la première glace ; elle était peu importante. 
Ce n'était qu'un glaçon de petite dimension, qui n'of- 
frait rien de remarquable et qui aurait certainement 
passé inaperçu à côté de nos corvettes, s'il n'avait 
signalé pour nous l'approche probable de glaces in- 
franchissables. Peu de temps après, d'autres glaces 
se montrèrent à F horizon, au nombre de cinq à six. 
Nous rangeâmes de très-près celle qui se trouvait la 
plus voisine de nous ; elle formait un bloc d'environ 
400 mètres de largeur sur 21 mètres de hauteur. Ses 
bords échancrés annonçaient que depuis longtemps 
elle était en pleine mer, où les eaux, agitées par le 
vent, avaient déjà fait de larges entailles dans ses 
, flancs. Un instant, la vue de ce glaçon attira les re- 
gards de l'équipage, mais nos hommes étaient depuis 
longtemps habitués à ce genre de navigation, aussi 
la vue de cette île flottante ne fi^ia leur attention que , 
bien peu de temps. Nous l'avions à peine dépassée, 
que déjà ils avaient repris leurs occupations habi- 
tuelles, et donnaient un libre cours à leur gaîté. 
Nous comptions dans nos rangs une douzaine d'hom- 



AU POLE SUD, 133 

mes qui apercevaient pour la première fois ces masses i84o. 
redoutables. Ils devinrent naturellement le sujet des 
plaisanteries de leurs camarades, et bientôt, entraînes 
par l'exemple, ils ne donnèrent plus à leur tour aucun 
signe d'étonnement à la vue des glaces flottantes que 
nous rencontrâmes *[jar la suite. 

L'apparition de ces glaçons ne me présageait rien 
de bon pour l'avenir. Dans ma première tentative, 
nous avions aperçu les premières glaces par le 59' de- 
gré de latitude, et nous n'avions pu dépasser le 
65' parallèle ; aujourd'hui nous n'avions atteint que 
le 60' degré , et j'en tirai naturellement la conclu- 
sion que nous arriverions sous peu devant les mêmes 
banquises qui déjà nous avaient arrêtés une fois. 
Cependant ces premières glaces me paraissaient 
déjà trop grosses pour avoir pu se former dans la 
.banquise en pleine mer. Je pensai qu'elles prove- 
naient plutôt de quelques terres qui se trouvaient 
dans le voisinage, et la suite m'a prouvé que je ne 
m'étais point trompé. 

Les vents continuaient à souffler de l'O. N. 0., 
mais la mer s'était apaisée tout d'un coup, la houle 
ne parvenait que difficilement jusqu'à nous. C'était 
là une indication bien précise qui annonçait l'ap-* 
proche de la terre ou de la banquise. Cette remarque 
n'avait échappé à aucun de nous ; toutefois, comme 
pendant les deux jours qui suivirent , nous n'aper- 
çûmes presque plus d'îles de glace flottantes, nous 
continuâmes à espérer d'atteindre une latitude éle- 
vée. Le froid était devenu très-vif. Le thermomètre 



134 VOYAGE 

mO' xie s'élevait que fort peu au-dessus de zéro. Les oi-^ 

Janvier, ^ ^ a . 

seaux de mer étaient plus rares, et enfin les obser- 
vations de Faiguille aimantée nous indiquaient que 
nous nous étions beaucoup rapprochés du pôle 
magnétique ;, dont la recherche était un des buts 
principaux de Texpédition. 

18 Le 18 janvier au soir, nous avions atteint le 64' 

degré de latitude méridionale. Le temps était humide, 
la température assez douce, et nous étions tous pleins 
d'espoir de dépasser bientôt le 70' parallèle ; mais à 
minuit nous nous trouvâmes tout à coup entourés 
par cinq blocs énormes, taillés en forme de table. 
Ces glaces avaient tout à fait l'aspect de celles que 
nous avions rencontrées en si grand nombre aux 
environs des îles Poivels. Dès lors mes prévisionâ 
que nous nous trouvions dans le voisinage de terres 
inconnues prirent plus de consistance ; je renonçai 
avec peine à l'espoir que je nourrissais de pénétrer 
jusqu'à une latitude élevée, car je pensai que bientôt 
je serais arrêté par les terres que je présumais devoir 
être devant nous, et qui, dans tous les cas^ en offrant 
une base solide aux glaces flottantes, devaient former 
le noyau d'une banquise solide et infranchissable. Le 
temps était couvert ; la neige tombait en abondance, 
et malgré le danger qu'il y a à naviguer de nuit 
dans ces parages, nous profitâmes d'une jolie brise 
d'ouest qui s'était établie pour nous avancer dans 
le sud. 

49 A six heures du matin, nous comptions six îles de 

glace flottantes autour de nous. A huit heures, on 



AU POLE SUD. 135 

on distinguait seize. Tous ces blocs étaient en général i840. 

, 1 . 1 ,.^ Janvier, 

plus grands que ceux que nous avions deja rencon- 
trés. Tous avaient la même forme, ils étaient plats 
et taillés à pic sur les bords. Leur hauteur variait 
entre 30 et 40 mètres ; quant à leur dimension hori- 
zontale, nous en remarquâmes plusieurs qui avaient 
plus de 1000 mètres de largeur et l'un d'eux accusa 
un mille de distance entre ses deux extrémités. Tous 
avaient le même aspect, et se présentaient comme 
ceux que nous avions vus, dans notre première expé- 
dition polaire, aux environs des terres. On n'aper- 
cevait aucune trace de fusion ni de décomposition ; 
aucun d'eux ne présentait ces vastes échancrures 
que les eaux de la mer pratiquent dans leurs bords, 
et qui imitent, à s'y tromper, les arches d'un pont, 
surtout lorsque la lumière vient les éclairer oblique- 
ment. Ces îles flottantes semblaient être détachées de 
la veilk d'une côte glacée peu éloignée. 

Nos corvettes étaient entourées de pétrels blancs 
et gris, de damiers, de quelques manchots, d'une ba- 
leine et de deux ou trois phoques. C'était encore là 
un présage certain que nous étions près de la terre. 
A neuf heures du matin, ^ nous aperçûmes dans 
rO. S. 0. un gros nuage noir paraissant stationnaire 
et affectant tout à fait l'aspect d'une île élevée. 
Pendant longtemps nous le suivîmes des yeux, 
croyant sans cesse apercevoir quelque indice qui vînt 
constater pour nous une nouvelle découverte. Mais à 
dix heures, le ciel, jusqu'alors brumeux, s'éclaircit 
tout à coup. Le soleil apparut dans toute sa pu- 



4t 



136 VOYAGE 

1840. reté, et fit bien vite disparaître cette apparence trom- 

Janvier. 

pense. 

Vers les trois heures de l'après-midi, M. Gervaize, 
qui était de quart, crut de nouveau reconnaître dans 
Test un indice de terre. Depuis longtemps il aperce- 
vait dans cette direction une tache grisâtre qui parais- 
sait stationnaire ; mais déjà nous avions été si souvent 
induits en erreur par ces fausses apparences , si fré- 
quentes dans ces parages , que nous étions devenus 
très-iîiéfiants. M. Dumoulin, qui se trouvait sur le 
pont, occupé dans ce moment-là à relever les diffé- 
rentes îles de glace qui étaient en vue , se hâta de 
monter dans la mâture afin d'éclaircir tous les doutes; 
il s'assura alors que l'indication donnée par M. Ger- 
vaize se rapportait à un nuage qui, vu de la hauteur 
de la. hune d'artimon, paraissait être au-dessus de 
l'horizon. En descendant, il m'annonça en outre, que 
droit devant nous, il existait une apparence de terre 
bien plus distincte et mieux tranchée ; c'était, en effet, 
la terre Adélie. Grâce à cette circonstance, M. Du- 
moulin fut le premier de nous tous qui aperçut la 
terre. Mais il avait été si souvent déçu par des illusions 
de ce genre, qu'il était loin lui-même de croire à sa 
découverte, et même il fut un des derniers à recon- 
naître la réalité de son existence. 

A six heures du soir, nous comptions 59 grosses 
glaces autour de nous et un grand nombre d'autres à 
toute vue. La brise était tout à fait tombée; la mer, 
abattue sous le poids des énormes blocs qui la sur- 
chargeaientj était calme et unie comme un lac. Le 



Janvier. 



AU POLE SUD. 137 

soleil brillait de tout sou éclat, et ses rayous , se ré- i84o. 
fléchissaut sur les parois de cristal qui nous envi- 
ronnaient, produisaient un effet magique et ravis- 
sant. Nous ne comptions plus un seul malade sur les 
cadres. M. Dumontier m'avait prévenu qu'il avait cru 
apercevoir sur quelques hommes des indices d'une 
invasion prochaine du scorbut; mais heureusement 
tout danger de ce genre avait rapidement disparu de- 
vant les soins assidus des médecins. Aussi nos équi- 
pages, pleins de courage et de bonne volonté, pa- 
raissaient gais et contents. Ils avaient préparé dès 
longtemps une cérémonie semblable à celle qu'on 
pratique abord des navires au passage de Féquateur, 
elles acteurs, après m'en avoir dem^andé la permis- 
sion , se tenaient prêts à paraître sur la scène lorsque 
nous arriverions sous le cercle polaire. J'ai toujours 
pensé que les farces grossières dont les matelots ont 
l'habitude de gratifier ceux qui, pour la première 
fois, franchissent les limites équatoriales, étaient d'un 
bon effet à bord d'un navire, où les distractions sont 
si rares pour les marins, et où souvent l'oisiveté et 
l'ennui qui en est la suite jettent le découragement 
dans les équipages. Aussi, loin de m'opposer aux 
scènes burlesques que préparaient nos matelots, je 
leur déclarai que je serais le premier a m'y sou- 
mettre ; seulement, en raison de la température, je 
leur défendis de jeter de l'eau sur le pont, ni de 
soumettre personne à des ablutions qui ne sont sup- 
portables que sous la zone toiTide. Je leur laissai, 
du reste, le soin d'inventer le genre de cérémonie à 



138 VOYAGE 

1840. laquelle ils désiraient soumettre les habitanls de YAsrr 

Janvier, , , , ,, , ^ i .. • 

trolaoe, et 1 on verra plus tard que, dans cette cir- 
constance , leur génie ne leur fit pas faute. Nous 
avions atteint le 66' degré de latitude sud, tout nous 
faisait espérer que bientôt nous aurions franchi le 
cercle polaire antarctique, et, suivant l'habitude, 
je fus prévenu officiellement que le lendemain 
j'aurais la visite du père Antarctique. Après une 
pluie de riz et de haricots lancés du haut des 
hunes, je reçus un postillon monté sur un phoque, 
qui m'apporta le message de son fantastique souve-^ 
rain. Je ferai grâce au lecteur du costume de ce sin- 
gulier ambassadeur et du contenu de son épître ; je 
vis avec plaisir que nos marins avaient changé la 
cérémonie du baptême habituel de la ligne, en celle 
d'une communion sous une seule espèce, celle du 
vin, qui devait leur être plus profitable, et je n'eus 
pas d'objection à faire. Gomme eux, j'espérais que le 
lendemain nous aurions dépassé le cercle polaire , 
mais les calmes qui succédèrent à la brise arrêtèrent 
notre route. Nous étions à l'époque oii les jours sont les 
plus longs dans les zones glaciales, aussi à neuf heures 
du soir le soleil était encore au-dessus de l'horizon, 
et son disque luniineux s'abaissait lentement derrière 
n.CLXViir. la terre dont l'existence était pour plusieurs encore 
très-douteuse. A dix heures 50 miriutes , cet astre dis- 
parut derrière elle, et laissa voir dans toute leur 
pureté ses contours élevés. Chacun était accouru 
sur le pont pour jouir du coup d'œil magnifique qui 
s'offrait à nos regards. Rien ne saurait peindre, eii 



É 



AU POLE SlJD. 130 

effet, la grandeur de ce spectacle. Le calme de la nuit i84o. 

. , , 11' Janvier. 

venait donner aux masses énormes de glace qui nous 
entouraient un aspect plus grandiose peut-être, mais 
aussi plus sévère ; tout l'équipage suivait des yeux le 
soleil disparaissant derrière la terre et laissant encore 
après lui une longue traînée de lumière. A minuit, le 
crépuscule durait encore, et nous pouvions facilement 
lire sur le pont. Nous ne comptions pas plus d'une 
demi-heure de nuit; j'en profitai pour aller prendre 
quelque repos , renvoyant au lendemain le soin d'é- 
claircir tous les doutes sur l'existence de la terre qui 
était devant nous. 

A quatre heures du matin, je comptais soixante^ 20 
douze grosses glaces autour de nous . Je savais que pen- 
dant la nuit nous avions à peine changé de place , et 
cependant parmi ces blocs énormes qui nous entou- 
raient et qui tous avaient une forme particulière, bien 
qu'ils présentassent un aspect à peu près uniforme, 
je ne reconnus presque aucune des îles flottantes que 
j'avais remarquées la veille. Le soleil était depuis long- 
temps sur l'horizon , et bien que l'atmosphère fût 
brumeuse, sa chaleur se faisait sentir ; aussi toutes les 
glaces qui nous entouraient paraissaient subir une 
décomposition active. Une d'elles, qui n'était sé- 
parée de nous que par une distance peu considérable, 
attira surtout mes regards. De nombreux ruisseaux 
prenaient leur source sur son sommet, creusaient 
profondément ses parois et s'élançaient à la mer en 
cascades. Le temps était magnifique ; mais malheu- 
reusement il n'y avait pas de vent; devant no,us se 



140 VOYAGE 

1840. dressait toujours la terre : on en distintçuait les acci- 

Janvier. " / • i i 

dents. Son aspect était des plus uniformes. Entiè- 
rement couverte de neige, elle s'étendait de l'est à 
l'ouest, et elle semblait s'abaisser vers la mer par une 
pente assez douce. Au milieu de la teinte grisâtre et 
uniforme quelle présentait, nous n'apercevions pas 
un sommet, pas un seul point noir. Aussi existait- il 
encore plus d'un incrédule sur le fait de son exis- 
tence. Cependant à midi toute incertitude avait cessé. 
Un canot de la Zélée qui vint nous visiter, nous an- 
nonça que depuis la veille on avait vu la terre a bord 
de celte corvette. Moins méfiants que nous, tous les 
officiers de la Zélée étaient persuadés déjà de la réa- 
lité de cette découverte. Malheureusement, les calmes 
qui continuaient ne nous permettaient point d'en ap- 
procher et de la reconnaître d'une manière plus posi- 
tive. Toutefois la joie fut générale à bord; désormais, 
le succès de notre tentative était assuré ; car l'expé- 
dition devait rapporter, dans tous les cas, la connais- 
sance d'une nouvelle terre. 

La journée fut entièrement consacrée aux plaisirs 
de l'équipage. Bien que nous n'eussions pas atteint 
encore le cercle polaire, nos marins n'attendirent pas 
ce moment pour faire apparaître sur le pont le sou- 
verain antarctique. Ils représentèrent, comme à l'or-j 
v\. CLxvii. dinaire , toute espèce de scènes bizarres ; il y euj 
parade de masques, sermon et banquet. Le tout s^ 
termina par des danses et des chants. L'équipage 
entier paraissait joyeux et plein de bonne voîontéi 
Il est vrai que, depuis Hobart-Town, nos marim 



AU POLE SUD. 141 

avaient rarement joui d'une santé plus florissante, isio. 

Les oiseaux de mer étaient nombreux autour de 
nous ; nous voyions s'agiter dans les eaux un grand 
nombre de manchots et plusieurs phoques à fourrure, 
mais nous n'aperçûmes aucun.de ces grands pétrels 
géants que nous avions trouvés en abondance dans 
les glaces, lors de notre première expédition circum- 
polaire 9 et qui , lorsque nos corvettes restèrent cer- 
nées dans la banquise, venaient se disputer, sous nos 
yeux, les débris des phoques abattus par nos chas- 
seurs. Nous recueillîmes a la surface de la mer un 
long cordon blanchâtre et du plus singulier aspect. îl 
avait plus de deux mètres de long , il était rond et 
uniforme. Nous reconnûmes plus tard qu'il était 
formé par une agglomération de molhisques ; dans la 
suite , nous rencontrâmes encore plusieurs cordons 
semblables , mais de moindre longueur. 

Depuis que nous avions reconnu la terre, nous at- 21 
tendions avec impatience que la brise vînt nous per- 
mettre de nous en rapprocher ; enfin , à trois heures du 
matin, elle se fit du S. S. E., mais elle était si faible, 
qu'elle nous permettait à peine de filer un nœud. A 
mesure cependant que nous approchions, nous aper- 
cevions distinctement des crevasses sur la croûte de 
glace qui recouvrait le sol, et qui lui donnait une 
teinte grise des plus uniformes. De distance en dis- 
tance , nous voyions des ravines profondes , creusées ri. clxix. 
par les eaux provenant de la fonte des neiges; mais 
les détails de la côte nous étaient toujours mas- 
qués par les îles de glace flottantes , qui , suivant 



Mi VOYAGE 

1840. toute probabilité , s'en étaient détachées depuis peu. 
Enfin, la brise s'établit définitivement au S. S. E. 
et nous commençâmes à avancer rapidement; mais à 
mesure que nous progressions, les îles de glace de- 
venaient plus nombreuses et plus menaçantes. Bien- 
tôt même elles ne formèrent plus qu'une masse ef- 
frayante, divisée par des canaux étroits et sinueux. 
Toutefois, je n'hésitai pas à y diriger nos corvettes. 
A huit heures, nous étions tellement resserrés par 
ces masses flottantes, que je redoutais à chaque hir- 
stant de voir nos corvettes aller se, briser sur elles. 
Cette navigation n'était point, en effet, sans danger, 
car la mer produisait autour de tous ces corps des 
remous considérables qui ne pourraient manquer 
d'entraîner un navire à sa perte , s'il se trouvait un 
seul instant abrité du vent par les hautes falaises de 
glace. C'est en passant à leur base que nous pouvions 
surtout juger de la hauteur qu'atteignent ces glaçons 
flottants. Leurs murailles droites dépassaient de beau- 
coup nos mâtures ; elles surplombaient nos navires , 
dont les dimensions paraissaient ridiculement rélré- 
cies, comparativement à ces masses énormes. Le 
S|)ectacle qui s'offrait à nos regards était tout à la fois 
grandiose et effrayant. On aurait pu se croire dans les 
rues étroites d'une ville de géants. Au pied de ces 
immenses monuments, nous apercevions de vastes 
cavernes creusées par la mer, et où les eaux s'en- 
gouffraient avec fracas. Le soleil dardait ses rayons 
obliques sur d'immenses parois de glace, semblables 
à du cristal. Il y avait là des effets d'ombre et de 



Janvier. 



AU POLE SUD. 113 

lumière vraiment magiques et saisissants. Du haut i84o. 
de ces montagnes de glace s'élançaient à la mer de 
nombreux ruisseaux, alimentés par la fonte des nei- 
ges qui paraissait très-active. ïl nous arriva souvent 
de voir devant nous deux glaçons tellement rappro- 
chés que nous perdions de vue la terre sur laquelle 
nous nous dirigions. Nous n'apercevions alors que 
deux murs droits et menaçants qui s'élevaient à nos 
côtés. Les commandements des officiers étaient répé- 
tés par plusieurs échos produits par ces masses gi- 
gantesques , qui se renvoyaient de l'une à l'autre les 
sons de la voix ; lorsque nos yeux se reportaient sur 
la Zélée ^ qui nous suivait à petite dislance, elle nous 
paraissait si petite, sa mâture semblait être si grêle, 
que nous ne pouvions nous défendre d'un sentiment 
de terreur. Pendant près d'une heure, nous ne vîmes 
autour de nous que des murailles verticales déglace. 
Puis nous arrivâmes dans uii vaste bassin formé par 
la terre, d'un côté , et de l'autre par la chaîne d'îles 
flottantes que nous venions de traverser. A midi, nous 
n'étions plus qu'à trois ou quatre mille de notre nou- 
velle découverte. 

La terre qui était en vue nous montra alors le 
peu d'accidents qu'elle présentait : elle s'étendait à 
toute vue au S. E. et au N. 0., et, dans ces deux 
directions, nous n'apercevions pas ses limites. Elle 
était entièrement couverte de neige, et elle pouvait 
avoir une hauteur de 1000 à 1200 mètres. Nulle 
part elle ne présentait de sommet saillant. Nulle part 
non plus on n'apercevait aucune tache indiquant le 



144 VOYAGE 

1840. sol, et l'on eût pu croire que nous étions arrivés 
devant une iDanquise plus considérable encore que 
toutes celles que nous avions rencontrées , si nous 
eussions pu admettre que jamais les banquises pus- 
sent atteindre une hauteur aussi prodigieuse. Son 
rivage présentait partout une falaise verticale de 
glace, semblable à celles que nous avions remarquées 
dans les îles flottantes que nous venions de traver- 
ser. Cet aspect de la côte était tellement semblable 
à celui que nous avaient offert ces glaces flottantes, 
que nous ne conservâmes pas le moindre doute sur la 
formation de celles-ci. Du reste, sur plusieurs points 
du rivage, nous apercevions encore une grande quan- 
tité d'îles flottantes, paraissant à peine séparées du 
littoral où elles s'étaient formées, et n'attendant plus 
que l'influence des vents et des courants pour gagner 
le large. Les parties élevées de la terre présentaient 
partout une teinte uniforme ; elles se terminaient à 
la mer par un plan légèrement incliné; grâce a cette 
disposition particulière, nous pouvions embrasser du 
regard une étendue assez considérable de terrain. 
Sur plusieurs points, nous remarquâmes que les nei- 
ges qui recouvraient le sol présentaient une surface 
labourée et bouleversée. On y suivait de vérita- 
bles vagues, comme celles que creusent les vents 
dans les déserts de sable. C'était surtout dans les 
parties les moins abritées que ces accidents parais- 
saient plus considérables. Sur d'autres points , cette 
croûte de glace semblait aussi traversée par des ra- 
vins ou creusée par les eaux. Le soleil était dans tout 



Janvier. 



AU POLE SUD. Uo 

son éclat et ajoutait beaucoup à l'aspect déjà si im- is^o 
posant de cet amas de glaces. Avec nos lunettes, 
nous interrogions à chaque instant du regard cette 
terre mystérieuse , dont l'existence ne paraissait 
plus contestable , mais qui ne nous avait offert 
encore aucune preuve irrécusable de son existence. 
Bientôt la vigie crut distinguer une tache noire sur 
les bords de la mer, et se hâta d'annoncer sa décou- 
verte ; plusieurs officiers qui s'étaient élancés eux- 
mêmes dans la mâture, crurent apercevoir à leur tour 
ces indices si désirés à travers une masse d'îles flot- 
tantes qui garnissaient la côte. Mais ensuite, à mesure 
que nous nous approchâmes , le point noir qui avait 
été signalé disparut subitement. Nous reconnûmes, 
parmi les îles flottantes, qu'ime d'elles présentait 
une teinte terreuse, et qui aurait pu donner lieu à une 
méprise. Nous supposâmes que c'était là la tache noire 
aperçue par la vigie. Il est possible cependant qu'il y 
eût dans cette partie une île ou un sommet dénudé 
qui aurait pu apparaître dans une direction donnée, 
mais qui, plus tard, aurait disparu derrière les glaces 
qui garnissaient la côte. Les événements qui se suc- 
cédèrent quelques heures plus tard rendent même 
cette hypothèse très-probable. 

La brise, quoique faible, nous était favorable pour 
prolonger la côte dans l'ouest. Toute la journée fut 
employée à la reconnaître. Nous aperçûmes quelques 
caps avancés, et quelques baies peu profondes et 
généralement embarrassées par une immense quan- 
tité d'îles flottantes ; mais partout le rivage présentait 
VIII. ~ iO 



1840. 
Janvier. 



ii6 VOYAGE 

le même aspect ; il se terminait à la mei' par Une mu- 
raille glacée qui rendait tout débarquement impos- 
sible. Depuis longtemps MM. Dumoulin et Coup vent, 
désireux de recueillir des observations magnétiques, 
plus concluantes que celles qu'ils avaient faites sur nos 
navires , m'avaient demandé a débarquer soit sur la 
côte, soit sur une île de glace assez considérable pour 
qu'elle fut sensiblement privée de mouvement. En 
vain, pendant toute la journée, j'avais cherché l'oc- 
casion de satisfaire ce louable désir, toutes les îles 
de glace que nous rencontrions étaient inabordables. 
Mais, vers six heures du soir, l'une d'elles, présen- 
tant sur une de ses faces une pente assez douce, nous 
parut réunir toutes les conditions nécessaires pour ce 
genre d'observations. Aussitôt ma baleinière fut mise 
il la mer pour y porter nos observateurs. Pendant ce 
temps nos corvettes restèrent en panne pour ne pas 
trop s'éloigner de la glace de l'observatoire. Ce fut à ces 
circonstances que nous dûmes de pouvoir constater 
l'existence de la terre d'une manière irrécusable. 

M. Duroch, qui était de quart, avait déjà fixé sa lu- 
nette sur un point où un instant il avait cru aper- 
cevoir des taches noires ; mais toute marque de ce 
genre avait disparu ensuite à mesure que nos corvet- 
tes avait pris du mouvement. Tout à coup, il aperçut de 
nouveau des rochers, dont la teinte sombre tranchait 
sur la blancheur des neiges, et qui disparurent ensuite 
derrière les glaces, mais cette fois-ci la terre avait été 
reconnue d'une manière non équivoque, et je me 
décidai a taire disposer une embarcation pour aller 



AU POLE SUD. 147 

\ ërilier ce fait iiiiportaiil . A l'heure avancée à laquelle i840. 

., , , . . , 1 1, Janvier. 

nous nous trouvions, il n etail point sans danger a en- 
voyer un canot à une si grande distance. D'ailleurs, 
nos embarcations étaient bien inférieures, pour la 
marche , à ma baleinière dont j'avais déjà disposé 
en faveur des observations de physique. Toutefois , 
désireux de profiter de ces circonstances heureuses, 
qui pouvaient ne plus se représenter, je confiai le ca- 
not-major à M. Duroch, avec la mission de recueillir 
des fragments palpables de notre découverte. La Zélée 
envoya de son côté une embarcation sous les ordres de 
M. Dubouzet. Gomme nous, les officiers de ce bâtiment 
avaient aperçu ces îiots dénudés, et comme nous aussi 
ils désiraient vivement aller les étudier. 

A neuf heures, MM. Dumoulin et Coupvent rentrèrent 
à bord après avoir achevé toutes leurs observations. 
Ils avaient constaté un fait important à connaître pour 
expliquer comment les îles de glace , après s'être for- 
mées sur la côte , peuvent s'en éloigner rapidement. 
Après avoir disposé une boussole de déclinaison sur la 
glace où ils s'étaient établis, ces messieurs en avaient 
dirigé la lunette d'épreuve sur une autre glace très- 
éloignée. Au bout de fort peu de temps, ils s'aperçu- 
rent que l'île sur laquelle ils avaient dirigé la lunette 
avait subi un grand mouvement. Lorsque ensuite 
ils visèrent un des points de la terre , afin de savoir 
si le glaçon sur lequel ils se trouvaient, et qui parais- 
sait beaucoup plus considérable, avait un mouvement 
qui lui fût propre , ils constatèrent encore que celte 
masse énorme éprouvait une impulsion qui lui était 



U8 VOYAGÉ 

1840. particulière, et qui, bien qu'elle parût très-légère, n'en 
devenait pas moins très-sensible à la lunette. J'avais 
cherché, pendant que les corvettes étaient en panne, à 
faire sonder ; malheureusement toutes nos lignes des- 
tinées à cet usage étaient à peu près hors de service. Je 
li'avais pu envoyer la sonde que par cent brasses, sans 
trouver le fond. Il est certain, puisque la glace sur 
laquelle MM. Dumoulin et Coupvent avaient fait leurs 
observations ne s'appuyait point sur le sol, il est cer- 
tain, dis-je , que la mer conserve là une très-grande 
profondeur. 

Les deux embarcations qui s'étaient dirigées sur 
la terre ne rentrèrent à bord qu'à dix heures et 
demie , chargées de fragments de rochers arrachés 
au rivage. Voici le récit consigné dans le jour- 
nal de M. Dubouzet sur cette intéressante excur- 
sion. « Pendant la journée entière tous nos yeux 
avaient été fixés sur la côte , pour lâcher d'y décou- 
vrir quelque point où l'on vît autre chose que de la 
neige et de la glace. Enfin , au moment où nous com- 
mencions à désespérer, et après avoir dépassé un 
amas de grandes îles flottantes qui nous masquait 
tout à fait le rivage , nous aperçûmes plusieurs petits 
îlots dont les flancs, dépouillés de neige, nous mon- 
trèrent cette teinte de terre noirâtre si ardemment 
désirée. Quelques instants après , nous vîmes le ca- 
not-major de V Astrolabe se détacher de cette corvette 
et se diriger vers le rivage avec un oflicier et deux 
naturalistes. Immédiatement , je demandai au com- 
mandant Jacquinot de m' embarquer dans sa yole 



AU POLE SUD. 140 

qu'il faisait mettre à la mer pour l'envoyer a terre. Le i8/iO. 
canot de V Astrolabe avait déjà pris beaucoup d'avance 
sur nous ; nous forçâmes la nage, et au bout de deux 
heures .et demie, nous atteignîmes le plus rapproché 
des îlots aperçus. Nos hommes étaient tellement 
pleins d'ardeur qu'ils s'aperçurent à peine des efforts 
qu'ils venaient de faire pour franchir, en si peu de 
temps , une distance de plus de sept milles. Chemin 
faisant, nous rangeâmes de très-près d'immenses îles 
de glace. Leurs flancs perpendiculaires , rongés par 
la mer, étaient couronnés à leur sommet par de lon- 
gues aiguilles d'une glace verdâtre, formées à la suite 
du dégel. Leur aspect était on ne peut plus imposant. 
Elles paraissaient former, dans l'est des îlots sur les- 
quels nous nous dirigions , une digue redoutable ; ce 
qui me fit penser qu'elles étaient échouées peut-être 
par quatre-vingts à cent brasses de fond. Leur hau- 
teur mdiquait à peu près ce tirant d'eau. La mer était 
couverte de débris de glace, qui nous forçaient à faire 
beaucoup de sinuosités. Sur ces glaçons, nous aperce- 
vions une foule de pingoins, qui,' d^ùn air stupide, 
nous regardaient tranquillement passer. 

« ïl était près de neuf heures lorsque, à notre grande n. clxx. 
joie, nous prîmes terre sur la partie ouest de l'îlot le 
plus occidental et le plus élevé. Le canot de V Astrolabe 
était arrivé un instant avant nous ; déjà les hommes 
qui le montaient étaient grimpés sur les flancs escar- 
pés de ce rocher. Ils précipitaient en bas les pingoins, 
fort étonnés de se voir dépossédés si brutalement de 
l'île dont ils étaient les seuls habitants. Nous sau- 



150 VOYAGE 

1840. tânies aussitôt à terre armés de pioches et de mar- 

Janvier, , , . , . . ,.^ ., 

teaux. Le ressac rendait cette opération tres-difflcile. 
Je fus forcé de laisser dans le canot plusieurs hommes 
pour le maintenir. J'envoyai aussitôt un de nos ma- 
telots déployer un drapeau tricolore sur ces terres 
qu'aucune créature humaine n'avait ni vues ni fou-^ 
lées avant nous. Suivant l'ancienne coutume que les 
PI. CLXXî. Anglais ont conservée précieusement, nous en prîmes 
possession au nom de la France, ainsi que de la côte 
voisine, que la glace nous empêchnit d'aborder. Notre 
enthousiasme et notre joie étaient tels alors, qu'il nous 
semblait que nous venions d'ajouter une province au 
territoire français par cette conquête toute pacifique. 
Si l'abus que l'on a fait de ces prises de possession 
les ont fait regarder souvent comme une chose ridi- 
cule et sans valeur, dans ce cas-ci, au moins, nous 
nous croyions assez fondés en droit pour maintenir 
l'ancien usage en faveur de notre pays. Car nous ne 
dépossédions personne, et nos titres étaient incon- 
testables. Nous nous regardâmes donc de suite comme 
étant sur un sol français. Celui-là aura du moins 
Tavantage de ne susciter jamais aucune guerre à 
notre pays. , 

a La cérémonie se termina, comme elle devait.fi- 
nir, par une libation. Nous vidâmes à la gloire de la 
France, qui nous occupait alors bien vivement, une 
bouteille du plus généreux de ses vins, qu'un de nos 
compagnons avait eu la présence d'esprit d'apporter 
avec lui. Jamais vin de Bordeaux ne fut appelé à 
jouer un rôle pkis digne; jamais bouteille ne fut 



AU POLE SUD. 151 

vidée pliïs à propos. Entourés de tous côtés de neiges ib4o. 
et de glaces éternelles, le froid était des plus vifs. 
Cette liqueur généreuse réagit avantageusement 
contre les rigueurs de cette température. Tout cela 
prit moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. 
Nous nous mîmes aussitôt tous à l'œuvre, afin de re- 
cueillir tout ce que cette terre ingrate pouvait offrir 
de curieux pour l'histoire naturelle. 

« Le règne animal n'y était représenté que par les 
pingpins. Malgré toutes nos recherches , nous n'y 
trouvâmes pas une seule coquille. La roche était en- 
tièrement nue, et n'offrait pas même la moindre trace 
de lichens. Nous n'y trouvâmes qu'un seul fucus, en- 
core était-il desséché et avait-il été apporté là par 
les courants ou par les oiseaux. Il fallut nous rabattre 
sur le règne minéral. Chacun de nous prit le marteau 
et se mit à tailler dans la roche. Mais celle-ci, d'une 
nature toute granitique, était tellement dure, que 
nous ne pûmes en détacher que de très-faibles mor- 
ceaux. Heureusement, en parcourant le sommet de 
l'îlC; les matelots découvrirent de larges fragments de 
rocher détachés par les gelées, et ils les embarquèrent 
dans nos canots. En peu de temps nous en eûmes une 
provision suffisante pour pouvoir en fournir des 
échantillons à tous nos musées, et faire encore des 
heureux ailleurs. En les examinant de près, je re- 
connus une ressemblance parfaite entre ces roches 
et de petits fragments de gneiss que nous avions 
trouvés dans l'estomac d'un pingoin tué la veille. 
Ces fragments auraient pu au besoin donner une idée 



Janvier 



152 VOYAGE 

jsja exacte de la charpente géologique de ces terres, si on 
n'avait pas pu y aborder. Quelque extraordinaire que 
soit cette manière de faire de la géologie, elle prouve 
combien, pour le naturaliste, les moindres observa- 
tions peuvent avoir de l'intérêt et souvent même 
l'aider dans ses recherches, en le plaçant quelquefois 
sur la voie des découvertes auxquelles elles semblent 
être le plus étrangères. 

« Le petit îlot sur lequel nous prîmes terre fait 
parti d'un groupe de huit ou dix petites îles arron- 
dies au sommet, et présentant toutes à peu près les 
mêmes formes. Ces îles sont séparées de la côte la 
plus proche par un espace de 5 à 600 mètres. Nous 
apercevions encore sur le rivage plusieurs sommets 
entièrement découverts, et un cap dont la base était 
aussi dépouillée de neige; mais nous remarquâmes 
aussi une grande quantité de glace qui en rendait 
l'approche très-difficile. Tous ces îlots, très-rappro- 
chés les uns des autres, semblaient former une 
chaîne continue, parallèle à la côte, et qui s''étendait 
de l'est à l'ouest. Toutes les îles de glace qui étaient 
accumulées dans la partie orientale et qui me paru- 
rent échouées, recouvrent probablement d'autres 
îlots semblables à ceux sur lesquels nous avions dé- 
barqué. Il est certain que beaucoup de rochers doi- 
vent rester ensevelis chaque année sous ces glaces 
énormes, auxquelles ils servent de noyau. Peut-être 
même la grande terre que nous apercevions devant 
nous était-elle découpée par de nombreux canaux. 
Les travaux hydrographiques qui ont été exécutés 



AU POLE SUD. 153 

dans ces parages ne sauraient avoir d'autre but que i840. 
de préciser la forme de ces glaciers au moment 
de notre passage , sans indiquer le contour de la 
côte, qui rarement doit être dépouillée de la croûte 
épaisse qui recouvrait le sol. 

« Nous ne quittâmes ces îlots qu^'à neuf heures et 
demie ; nous étions ravis des richesses que nous em- 
portions. Avant de déployer nos voiles, ^t pour dire 
un dernier adieu à notre découverte, nous la saluâ- 
mes d'un hourra général. Les échos de ces régions 
silencieuses, troublés pour la première fois par des 
voix humaines , répétèrent nos cris , et reprirent 
ensuite leur silence habituel, si sombre et si impo- 
sant ; poussés par une jolie brise d'est, nous fîmes 
route sur nos navires, qui étaient alors bien au large, 
et qui disparaissaient souvent dans leurs bordées der- 
rière les grandes îles de glace. Nous ne les ralliâmes 
qu'à onze heures du soir. Le froid était alors extrê- 
mement piquant. Le thermomètre indiquait 5 degrés 
au-dessous de zéro. L'extérieur de nos canots ainsi 
que nos avirons était couvert d'une couche de glace. 
Nous nous retrouvâmes avec bouheur à bord de nos 
corvettes , heureux d'avoir pu ainsi compléter notre 
découverte sans accidents, car, sous ce climat glacial 
et capricieux, il est bon de ne jamais quitter son 
navire pour longtemps. Le moindre vent qui sur- 
prendrait un bâtiment sur une pareille côte, le for- 
cerait de suite à prendre le large, et à abandonner 
ses embarcations. » 

Après cette excursion , qui ne laissait plus aucun 



15i VOYAGE^ 

iSAp. clopte sur la réalité de notre découverte, il ne me 
restait plus qu'à en étendre la reconnaissance aussi 
loin que possible. Le temps semblait se prêter favo- 
rablement à cette navigation difficile. Les vents étaient 
à l'est, et nous poussaient lentement dans l'ouest. 
Jusque-là et pendant tout le temps où des doutes 
avaient pu exister, je n'avais point voulu donner 
de nom à cette découverte, mais au retour de nos 
canots, je lui imposai celui de terre Adé lie. Le cap le 
plus saillant que nous avions aperçu dans la matinée, 
au moment où nous cherchions à nous rapprocher 
de la terre, reçut le nom de cap de la Découverte, La 
pointe près de laquelle nos embarcations prirent terre, 
et où elles purent recueillir les échantillons géologi- 
ques, fut appelée pointe Géologie *. "^ 

* Notes 1 5, 16, 17, 18 et 19. 



AU POLE SUD. 155 



CHAPITRE LX. 



Reconnaissance de la teiTe Adélie. — Navigation le long de la 
banquise. — Reconnaissance de la côte Clarie. — Retour des 
corvettes à Hobart-Town. 



Les nuits étaient devenues tellement courtes que ce i840. 

p ^ V . . lA j j . VI 22 Janvier. 

fut a peine si nous perdîmes de vue la terre après le 
coucher du soleil. A une heure du matin, nous en aper- 
cevions de nouveau tous les détails. La brise était si 
faible, que nous avions à peine bougé de place. Ce- 
pendant, vers neuf heures, nous étions arrivés par le 
travers d'une vaste baie entièrement ouverte. Là , la - 
croûte de glace qui recouvrait le sol paraissait sillon- 
née dans tous les sens par des ravins profonds qui 
me firent donner à la baie le nom de baie des Ravins. 
Déjà nous avions pu remarquer, avant d'arriver au 
cap Pépin, de semblables découpures, mais, au fond 
de la baie , les glaces qui recouvraient le terrain pa- 
raissaient tellement tourmentées, que l'on eût dit 
qu'elles avaient été jetées en blocs énormes sur le sol, 
comme souvent on le remarque dans les terrains vol- 



Janvier 



156 VOYAGE 

1840. caiiiques de création récente. Une multitude d'îles 
flottantes et atteignant des dimensions colossales, 
s'avançaient au large. Leurs bords étaient formés par 
des murailles droites , mais la surface supérieure, 
au lieu d'être unie, paraissait aussi recouverte de 
glaçons , dont les prismes cristallisés se croisaient en . 
tous sens. Cette chaîne d'îles de glace éparses pro- 
duisait uii effet des plus singuliers. Il est probable 
qu'elles s'appuyaient sur le fond^ peut-être même sur 
des îlots séparés qui leur servaient de noyaux. Plusieurs 
fois la vigie crut distinguer au milieu d'elles des ta- 
ches noires; mais il arrive souvent que les glaces 
prennent une teinte sombre, suivant la manière dont 
la lumière leur parvient , et les indices de terre qui 
furent signalés ne furent jamais suffisants pour 
donner quelque certitude à l'hypothèse que je viens 
d'émettre. Plusieurs fois nous remarquâmes aussi, 
sur les glaces flottantes, des teintes rougeâtres dont 
nous ne pûmes deviner la cause. Sur notre route 
même, nous rencontrâmes un petit glaçon qui pré- 
sentait à un degré très-prononcé cette teinte bizarre. 
Un instant j'espérai en recueillir des échantillons, 
mais nous en étions encore trop loin pour mettre 
une embarcation à la mer et pour aller les recueillir, 
la brise nous quitta , et nos corvettes se trouvèrent 
entraînées par les courants, qui les portèrent sensi- 
blement dans l'ouest. 

Souvent aussi, parmi les glaces flottantes, nous 
en avions remarqué plusieurs qui avaient une teinte 
brune, comme si elles eussent été salies par le contact 



AU POLE SUD. 157 

du sol. Il est probable que ces effets singuliers ne (loi- i840. 
vent pas toujours être rapportés aux jeux de la lu- 
mière, qui varient à l'infini au milieu de ces masses 
gigantesques aux formes multiples. Il est probable que 
toutes ces îles de glace se produisent près des côtes 
et qu'ensuite, lorsqu'elles s'en détachent, elles empor- 
tent avec elles des débris qui attestent leur origine. 
Un de ces blocs extraordinaires se trouvait devant 
nousàune petitedistance/etje désirais vivement m'en 
approcher ; mais la brise ne nous revint que lorsque 
le soleil était couché. Il était minuit lorsque nous le 
dépassâmes en le rangeant de très-près. Il présen- 
tait alors l'aspect de la terre ; du reste, il nous fut 
impossible de reconnaître la cause de cette teinte par- 
ticulière. 

A quatre heures du matin , la vigie annonça que 23 
la mer était barrée devant nous par une chaîne d'îles 
de glace. Le ciel était magnifique. Rien n'annonçait ' 
encore un changement dans le temps. La brise était 
légère et régulière , la mer des plus unies. Désireux 
de prolonger la reconnaissance de la terre aussi loin 
qu'il nous serait possible , je voulus d'abord essayer 
de continuer ma route , afin* de passer entre la terre 
et la cliaîne d'îles qui m'était signalée ; maiS;, à mesure 
que nous approchions , la vigie reconnut de nou- 
velles îles de glace qui bientôt se montrèrent liées 
entre elles par une banquise continue. Celte bar- 
rière de glace, s'appuyant sur la terre au sud, s'éten- 
dait ensuite vers le nord pour revenir enfin vers 
l'est; nous l'accostâmes de très-près : elle était sem- 



158 VOYAGE 

1840. blable à ^celles que nous avions rencontrées dans 

Janvier. ^ ., . . i • i^ 

notre première excursion circumpolaire. De grosses 
glaces la surmontaient de toutes parts. La mer s'y 
brisait avec force sans l'ébranler. 

Bien que cette rencontre vînt contrarier mes pro- 
jets , j'espérais que la banquise ne s'étendrait pas 
loin dans le nord , et qu'alors nous pourrions la 
doubler en peu de temps pour la prolonger ensuite en 
conservant notre route vers l'occident. Un instant je 
crus que la banquise , se terminant par le 66" paral- 
lèle, allait nous laisser le passage libre vers l'ouest. 
Là, en effet , elle formait un grand golfe, et, au cen- 
tre, on n'apercevait plus qu'une ligne d'îles flottantes 
au milieu desquelles il nous eût été facile de passer; 
mais en courant daos le nord, nous aperçûmes de nou- 
veau la banquise qui nous ramena dans l'est en nous 
barrant le chemin. Le temps continuait à être ma- 
gnifique. Ce champ de glace, vu du haut de la mâ- 
ture , brillait, sous les rayons obliques du soleil^ 
d'un .éclat semblable à celui des diamants. Au mi- 
lieu , nous apercevions une énorme montagne de 
glace qui s'éloignait tellement des dimensions de 
celles que nous avions rencontrées auparavant, que 
nous lui supposâmes un noyau de terre pour lui 
servir de base. Les vents étant toujours à l'est , il 
nous fallut louvoyer pour sortir du'cul-de-sac où nous 
nous étions engagés. Pendant toute la journée , nous 
restâmes en vue de cette montagne de glace, mais 
rien ne vint confirmer les doutes que nous avions à 
son égard*. 



AU POLE SUD. 1:39 

Lors de notre première expédilioii circumno- i840. 

.1 Janvier, 
laire , nous avions constamment remarque que le 

soir, après le coucher du soleil, il existe toujours 
au-dessus des banquises une clarté assez vive , pro- 
venant sans doute de la réflexion des glaces. Cette 
clarté avait toujours été pour nous un indice certain 
de l'approche des champs de glace. Réduits à lou- 
voyer, pendant la nuit , au milieu d'un espace où 
se trouvaient parsemées un grand nombre d'îles 
flottantes, nous étions obligés de redoubler de soins 
pour éviter de tomber inopinément sur elles. Cha- 
cun de nous comprenait bien jque notre position 
pouvait devenir dangereuse, si les vents d'est, qui 
nous empêchaient de sortir du golfe où nous étions, 
venaient à souffler avec force. Aussi^ le soir, j'interro- 
geai avec inquiétude' tous les points de l'horizon, et 
je m'aperçus bien vite que nous étions loin encore 
d'avoir atteint l'extrémité orientale de la banquise, 
dont je pouvais alors étudier la direction à la vive 
clarté qu'elle réfléchissait dans le ciel. 

A huit heures du soir, nous vînmes virer de bord 
près de la terre , afin de pouvoir courir une longue 
bordée pendant les quelques heures de nuit qui 
nous restaient. A minuit, la brise sembla augmenter 24 
de force. La houle, qui se faisait sentir du côté de 
l'est, eut été un présage certain du mauvais temps, 
si déjà le ciel n'avait commencé à se couvrir et à 
prendre la plus mauvaise apparence. A quatre heures 
du malin, nous courions au nord et je croyais alors 
avoir doublé la banquise dont nous avions reconnu 



160 VOYAGE 

1840. la veille une pointe dans l'est, mais bientôt la visie 

Janvier. ^ ' ^ ^ o 

annonça de nouveau les glaces solides devant nous. 
La banquise s'étendait dans le nord-est à toute vue^ 
prolongeant ainsi le golfe dans lequel nous étions 
engagés. Dès ce moment, je commençai à serrer le 
vent ; mais, reconnaissant bientôt que nous ne pou- 
vions doubler les glaces de la bordée , nous virâmes 
de bord pour courir de nouveau sur la terre. Pendant 
cet intervalle, la brise fraîchit subitement; la mer 
devint très-grosse, et en peu d^instants notre position 
fut des plus fâcheuses. Heureusement l'espace au 
milieu duquel nous étions obligés de courir n'était 
pas trop encombré par les glaces flottantes. Une 
vingtaine seulement étaient en vue : obéissant à l'im- 
pulsion des vents, elles dérivaient visiblement vers 
la banquise. Vers une heure, le vent souffla par ra-/ 
fales avec une force extraordinaire. La neige tomba 
en tourbillons et vint nous masquer la terre. Notre 
horizon alors ne s'étendit pas à plus de trois en- 
cablures, et notre navigation devint des plus dan- 
gereuses , car si nous eussions dans ce moment- 
là rencontré sur nôtre route une de ces grosses 
glaces, si fréquentes, nous n'eussions peut-être pas 
pu l'apercevoir assez à temps pour l'éviter, et alors 
quelle fin eût été la notre ! Nos corvettes n'eussent 
pu résister au choc de ces énormes masses de glace 
compacte, et elles eussent probablement coulé sur 
place. 

Au commencement de la tourmente , la Zélée n'é- 
tait qu'a quelques encablures derrière nous. Je m'eni- 



AU POLE SUD. 161 

Dressai de faire le signal à son capitaine de ma- luo. 

1 ^ Janvier. 

nœiivrer comme il l'entendrait pour la sûreté de son 
bâtiment, sans s'astreindre plus longtemps à rester 
dans nos eaux ; mais dans ce moment nos navires 
furent tout à coup enveloppés par un épais tourbillon 
de neige qui ne permit pas que ce signal fût aperçu. 
Toutefois, dès cet instant, nos corvettes se perdirent 
de vue, et nous dûmes bientôt concevoir de sérieuses 
craintes sur le sort de la Zélée. Malgré la violence 
du vent, nous étions obligés de conserver encore beau- 
coup de toile pour éviter d'être entraînés sur la ban- 
quise où notre perte eût été rapide et inévitable. 
Forcés cependant de carguer la grand'voile dans une 
rafale, elle fut presque immédiatement mise en lam- 
beaux. Bientôt il fallut aussi serrer la misaine; nous 
conservâmes encore, mais avec grande peine, les 
huniers aux bas ris ; la mâture ployait sous le poids 
de cette voilure réduite. A chaque instant nous crai- 
gnions de voir le grand mât s'écrouler ou nos huniers 
emportés et déchirés par le vent. L'Astrolabe se débat- pi. clxxu. 
tant au milieu des lames qui l'inondaient de toutes 
parts , présentait un spectacle effrayant ; elle donnait 
une bande telle que sa batterie sous le vent était pres- 
que entièrement recouverte par les eaux de la mer. Si ^ 
dans ce moment-là, avec la vitesse qui lui était impri- 
mée, elle eût rencontré un obstacle devant elle, elle se 
serait abîmée immédiatement. Le froid était des plus 
vifs, l'avant du navire disparaissait sous une croûte 
épaisse de verglas. La neige , qui tombait abondam- 
ment, s'attachait a chaque manœuvre, s'y congelait 

VIII. 1 \ 



462 VOYAGE 

1840. et en augmentait la roidenr. Il fallait employer les 
efforts de tout l'équipage pour exécuter la moindre 
manœuvre , et je dus craindre que bientôt ses forces 
ne vinssent à s'épuiser. 

Tous , officiers et marins, remplissaient admirable- 
ment leur devoir ; cependant, malgré tous ilos efforts, 
je m'aperçus bientôt que , loin de gagner dans l'est, 
nous dérivions rapidement dans l'ouest. Deux fois déjà 
nous étions venus virer de bord près de la banquise, 
et a chaque fois j'avais reconnu que , nonobstant 
notre lou voyage, nous avions été fortement entraînés 
dans l'ouest. Pour comble de malheur, la boussole, 
dont les indications précises nous étaient si néces- 
saires, était devenue tout à fait inexacte. En effet , 
pendant tout le temps que nous avions couru au sud, 
sans presque jamais changer le cap du navire, nous 
nous étions peu aperçus des déviations considérables 
que l'aiguille aimantée éprouvait en se rapprochant 
du pôle magnétique. Mais dans cette journée, là plus 
terrible de toutes celles que nous passâmes dans les 
régions glaciales , nous dûmes naviguer dans des di- 
rections très-différentes et souvent tout à fait oppo- 
sées ; dès lors tous nos compas de route conïmencè- 
rent à affoler ; nous nous trouvions suffisamment près 
du pôle magnétique, pour que la force horizontale 
qui dirigeait nos aiguilles devînt trop faible par rap- 
port aux influences étrangères ; les indications de la 
boussole devinrent aussitôt fautives et irrégulières. 
M. Dumoulin, qui s'occupait activement à étudier les 
anomalies si diverses de l'aiguille aimantée^ avait . 



( 



AU POLE SUD. \Q3 

réuni dans rendroit le moins agité du bâtiment, pen- i84o. 
dant la tourmente, toutes les boussoles que nous 
avions à bord. Toutefois, ce ne fut que quelques jours 
après , et lorsque nous eûmes fait des observations de 
déclinaisons comparatives sous tous les caps du bâti- 
ment, que nous pûmes connaître avec exactitude la 
route que nous avions suivie dans les glaces, et tous 
lés dangers que nous y avions courus. 

Dans la journée du 24, les glaces flottantes que 
nous avions remarquées précédemment servirent 
seules à nous guider; elles suffirent pour nous prou- 
ver que, malgré notre louvoyage, le vent nous en- 
traînait rapidement dans l'ouest, et que nous ne de- 
vions plus espérer de salut que dans le cas où le vent 
diminuerait promptement d'intensité. A sept heures 
du soir, sa violence était devenue telle que toute ma- 
nœuvre était très-difficile. Il n'était pas possible de se 
tenir dans le gréement couvert de glaçons tranchants ; 
c'était à peine si nos matelots pouvaient se main- 
tenir sur le pont, constamment balayé par les lames. 
Cette nuit fut affreuse; heureusement nous ne ren- 
contrâmes dans notre sillage que quelques glaces 
éparses que nous pûmes apercevoir assez à temps 
pour les éviter. Aucun obstacle ne se présenta devant 
nous , lorsque la neige , tombant à gros flocons ^ et 
une brume épaisse nous permettaient à peine d'aper- 
cevoir les objets a la distance d'un mât à l'autre ; car, 
je le répète, la rencontre d'une seule glace, dans une 
pareille situation, aurait infailliblement entraîné 
notre perte. 



164 VOYAGE 

1840. A combien de réflexions pénibles n'étais-je pas en- 

traîné dans un pareil moment! Si nous eussions péri 
dans cette journée, tous les travaux de l'expédition 
auraient été anéantis ; je n'avais pas même la conso- 
lation de penser que j'avais été conduit dans cette 
nouvelle expédition glaciale par les instructions qui 
m'avaient été confiées. Pour moi, la vie était peu de 
chose : condamné à des souffrances constantes , la 
mort était presque une délivrance ; mais combien 
était différente la position de ces jeunes marins à qui. 
s'offrait un avenir des plus honorables, et qui, quel- 
ques jours auparavant, éprouvaient tant de joie et de 
bonheur à la vue de la terre que nous venions de dé- 
couvrir. Avec quelle avidité j'interrogeais l'horizon! 
Incertain sur notre position, je redoutais à chaque 
instant d'entendre ce cri terrible de banquise sous le 
vent! car je ne pouvais me dissimuler, quels que fus- 
sent nos efforts, que nous finirions par être acculés sur 
ces terribles récifs de glace sans aucune chance de 
sauvetage. 

D'après l'estime de M. Dumoulin, dix lieues seule- 
ment nous séparaient du fond du golfe. En tenant 
compte de notre dérive , il suffisait de douze heures 
pour nous faire parcourir cet espace; maisobhgés à 
chaque instant de laisser porter pour doubler les 
glaces flottantes qui se trouvaient sur notre passage , 
nos chances de salut tendaient encore à diminuer. 
C'est surtout dans de pareils périls que Ton peut 
juger l'équipage qui est occupé à les braver. Jamais , 
je dois le dire, les marins de \ Astrolabe ne montre- 



AU POLE SUD. 1G5 

rent un plus nol)le courasfe ; officiers et matelots , i84o. 

^ . ^ ' , , Janvier. 

tous, dans cette cnxonstance, montrèrent un, zèle 
intrépide, une stoïque abnégation, digne des plus 
grands éloges. Deux officiers étaient constamment de 
service sur le pont du navire ; les matelots se rele- 
vaient d'heure en heure, mais le froid était telle- 
ment vif et le service si pénible, que l'équipage était 
épuisé. 

Enfin, le lendemain, à dix heures du matin, le vent 25 
perdit subitement de sa force, les rafales devinrent 
plus rares et moins violentes,- l'horizon s'éclaircit, et 
l'espoir commença à renaître à bord de V Astrolabe. 
La vigie crut apercevoir du haut de la mâture la Zélée 
à une grande distance sous le vent , mais un coup de 
canon que nous tirâmes pour lui indiquer notre po- 
sition resta sans écho. Bientôt le vent recommença à 
souffler avec force, en nous amenant des grains de 
neige qui masquèrent d,e nouveau l'horizon : c'était le 
dernier coup de fouet de la tempête, la brise mollit 
ensuite tout d'un coup et devint maniable; l'horizon 
s'éclaircit, nous revîmes la terre, et nous pûmes con- 
stater sur les glaces l'effet du coup de vent. Toutes les 
îles que nous avions déjà aperçues dans la journée 
du 23, au miheu du bassin où nous venions de courir 
de si grands dangers, avaient presque totalement dis- 
paru; la banquise elle-même semblait avoir reculé 
sous l'effort du vent. Les relèvements qui furent 
pris plus tard sur une des plus grosses glaces vin- 
rent nous démontrer qu'en effet la partie septen- 
trionale de la banquise avait marché dans l'ouest de 



166 VOYAGE 

1840. près de trois milles. 11 serait même possible crue la 

Janvier. _ . ., .i/xA»r 

glace qui nous servit de pomt de repère , eut ete aussi 

rejetée dans l'ouest, et alors la banquise tout entière 
aurait pu participer à ce mouvement sans qu'il nous 
ait été possible de le reconnaître. 

Aussitôt le calme revenu, chacun de nous, inquiet 
du sort de la Zélée , s^était empressé d'interroger 
l'horizon , mais inutilemeiil. Sa position m'inspirait 
en effet des craintes bien sérieuses : malgré la fureur 
des rafales, malgré l'épaisseur de la neige, elle avait 
su se maintenir dans nos eaux à trois ou quatre en- 
cablures; mais lorsque je lui avais fait faire le signal 
de liberté de manœuvre , on m'avait averti qu'elle 
carguait son grand hunier. Or, dans cette position , 
une avarie seule pouvait contraindre le capitaine Jac- 
quinot à diminuer de voiles; j'avais donc tout lieu de 
redouter que cette corvette, ne pouvant plus conser- 
ver sa toile, n'eût été rapidement entraînée dans la 
banquise où elle aurait péri infailliblement; heureux 
encore si, dans cette circonstance, nous avions pu, 
au risque de nous briser à notre tour, sauver nos mal- 
heureux camarades échappés à un naufrage aussi 
affreux. Dans la soirée, les craintes qui nous tour- 
mentaient sur le sort de notre conserve furent peu à 
peu dissipées; dès cinq heures, la vigie crut l'entre- 
voir à six ou sept milles sous le vent à nous. A six 
heures du soir seulement , dans une longue bordée 
que nous poussâmes vers la terre , nous reconntimes 
tout à coup et très-visiblement notre fidèle compagne, 
cinglant sous toutes voiles pour nous rallier. Elle était 



AU POLE SUD. 167 

tombée à près de sept ou huit milles sous le vent : «sip. 
elle nous avait aperçus , et elle s'était couverte de 
toile pour nous rallier. Aussitôt je laissai arriver tout 
plat sur elle, et deux heures après les deux corvet- 
tes naviguaient paisiblement l'une à côté de l'autre, 
comme s'il n'était rien arrivé. 

En ce moment, mon cœur fut soulagé d'un grand 
poids, car, malgré toute la satisfaction que la décou- 
verte de la terre Adélie pouvait me faire éprouver, 
elle eût été à jamais empoisonnée par la perte de la 
Zélée , si une funeste catastrophe eût terminé sa car- 
rière, ou même s'il m'avait fallu l'abandonner dans 
ces tristes parages. 

Dans la soirée , la mer s'embellit encore ; il vint 
une petite brise de S. 0., et je conçus l'espoir de 
pouvoir prolonger la terre dans l'est, après avoir été 
si brusquement arrêté dans l'ouest. Toute la journée 
du 26 fut en conséquence employée à rallier la terre 26 
dont nous n'étions plus, le soir, qu'à trois ou quatre 
lieues ; il nous fallut en même temps réparer les per- 
tes éprouvées dans le dernier coup de vent. Je n^a- 
vais pu communiquer avec la Zélée, mais il était 
facile de s'apercevoir qu'elle avait subi de fortes ava- 
ries dans sa voilure pendant le mauvais temps, car 
elle employa toute la journée à enverguer des voiles 
neuves. 

Dans la soirée nous parvînmes à rallier une longue 
ligne d'îles de glace éparses, et ne laissant entre 
elles que des canaux très-étroits. Nous présumâmes 
que ces blocs de glace étaient les mêmes que ceux au 



i68 VOYAGE 

1840. milieu desquels il nous avait déjà fallu chercher 

Janvier. ^ ^ i , . , , 

notre route, lorsque, dans la journée du 20, nous 
avions voulu nous rapprocher de la terre. Nous 
comptions autour de nous plus de cent cinquante îles 
de glace, parmi lesquelles plusieurs personnes cru- 
rent reconnaître quelques-unes de celles que nous 
avions déjà vues dans la journée du 20. J'ai déjà 
dit que toutes ces îles avaient à peu près le même 
aspect, et bien que je ne crusse point quil fût 
possible de les reconnaître à leur forme particu- 
lière, je suis cependant persuadé que tous ces blocs 
de glace étaient les mêmes que ceux au milieu des- 
quels nous avions chenalé dans la journée du 20. 
Quoi qu'il en soit, les vents qui mollirent dans la nuit 
en passant au sud et ensuite au S. E., nous forcèrent 
bientôt à changer de direction. Je n'hésitai pas un 
instant à engager nos corvettes au milieu de cette 
chaîne de glaces flottantes , afin de sortir le plus 
promptement possible du golfe où nous venions de 
courir de si grands dangers. 
27 Pendant la nuit, nous nous trouvâmes de nouveau 

entourés par ces immenses murailles de glace qui 
terminent les îles flottantes, et dont l'aspect, vu de 
près, nous avait déjà paru si imposant. Il nous arriva 
de nouveau plusieurs fois de nous trouver tellement 
resserrés entre ces parois menaçantes , qu'il était à 
redouter de voir à chaque instant nos corvettes entraî- 
nées dans le remou que formaient les eaux de la mer 
en se brisant à leur pied. La nuit avait un aspect si- 
nistre. Peu à peu le ciel se chargea de nouveau, et 



AU POLE SUD. 109 

nous dûmes nous féliciter d'avoir traviersé celte i84o. 

Janvier 

chaîne d'îles flottantes, lorsque le jour nous amena 
de forts vents d'est et beaucoup de neige. Je donnai 
la route au nord ; à tout prix il fallait nous éloigner 
de la terre ; la neige tombait en abondance et notre - 
navigation présentait encore les plus grands dangers. 
Nous redoublions de soin et de vigilance pour aper- 
cevoir les glaces, qui à chaque instant pouvaient 
venir barrer notre route; mais la brume était telle- 
ment épaisse que^ suivant toute probabilité, nous 
n'eussions pas eu le temps de les éviter, A midi, la 
vigie signala la banquise ; nous n'avions pas eu le 
temps encore de manœuvrer pour serrer le vent que 
déjà nous étions engagés au milieu d'elle. Heureuse- 
ment c'était une fausse alerte ; les glaçons qui avaient 
paru former un champ de glace solide, n'étaient que 
des débris faciles à écarter. Il est cependant probable 
qu'ils provenaient d'une banquise peu éloignée dont 
une partie avait pu être désoudée par la violence du 
vent. Quoi qu'il en soit, nous pûmes nous dégager fa- 
cilement, et comme alors le vent soufflait avec beau- 
coup de force, nous mîmes à la cape courante, le 
cap du navire étant au nord. Pendant toute la journée, 
la neige ne cessa de tomber. Nous aperçûmes quel- 
ques îles flottantes ; puis dans la soirée, nous nous 
trouvâmes entièrement dégagés. 

Dans la journée du 28, les vents repassèrent à os 
l'ouest. Le ciel se dégagea sensiblement, et à midi, 
nous pûmes observer la latitude ; je remis aussitôt le 
cap au sud, espérant pouvoir continuer la reconnais- 



no VOYAGE 

1840. sance de la terre Âdélie. Mais dans la soirée, les 
vents soufflèrent de nouveau de l'est. La neige recom- 
mença à tomber à foison. La mer était battue et tour- 
mentée *. 

29 Le lendemain, les vents |)araissant tout à fait fixés 

à l'est , je crus devoir renoncer à toute tentative de 
pénétrer dans cette direction, et dès lors, je songeai à 
diriger ma route de manière à la rendre la plus avanta- 
geuse possible pour la recherche du pôle magnétique. 
Après avoir consulté M. Dumoulin, la route fut don- 
née auS. 0., afin de pouvoir couper tous les méridiens 
magnétiques dont les courbes semblent devoir se rap- 
procher le plus de celles des méridiens terrestres. A 
midi , nous étions par 64° 48' de latitude sud ; deux 
ou trois îles de glace seulement étaient en vue. La 
mer était encore très-grosse, mais le temps était beau, 
quoique brumeux, et nos corvettes, couvertes de 
toile, ayant le vent en poupe, défilaient rapidement. 
A quatre heures, l'homme de vigie signala devant 
nous, et à petite distance , une glace d'une immense 



* Cette persistance des vents d'est dans les hautes latitudes est 
un fait très-remarquable. Comme on le sait, entre les parallèles 
du 30" au 6o® degré, les vents re'gnants soufflent presque constam- 
ment de l'ouest. 11 ne serait pas impossible qu'au delà de cette li- 
mite les vents d'est devinssent plus fréquents que les vents d'ouest. 
Nous ne connaissons point encore les observations météorologi- 
ques faites dans les mêmes parages , par les capitaines Wilkes et 
James Ross; mais les routes que ces navigateurs ont suivies dans 
leurs reconnaissances des régions glaciales sembleraient devoir 
conduire aux mêmes conclusions. V. D. 



AU POLE SUD. i1\ 

étendue. Bientôt en effet, nous aperçûmes, à travers im. 
la brume, une longue ligne de glace s'étendant du '*"^'^'^* 
S. E. au N. 0., et paraissant continue. Aussitôt je 
donnai Tordre de serrer le vent en prenant les amu- 
res à tribord, . 

Nous avions à peine exécuté notre mouvepient, et 
déjà Fofïicier de quart avait donné l'ordre de faire 
amurer la grand' voile momentanément carguée pen- 
dant la manœuvre, lorsque la vigie signala un na- 
vire courant vers nous vent arrière. En un instant 
tout le monde fut sur le pont. Chacun en effet était 
bien aise de s'assurer de l'exactitude d'une nouvelle 
si inattendue dans les parages où nous nous trou-- 
viens. Le navire signalé marchait rapidement, et déjà 
il était très=près de nous lorsque la vigie l'avait an- 
noncé. La brume seule l'avait masqué jusqu'alors. 
En même temps que nous distinguâmes ses formes, 
nous pûmes reconnaître son pavillon de nation qu'il 
avait hissé aussitôt qu'il nous avait aperçus. C'était 
un brick américain, et la flamme nationale qui flot- 
tait au sommet de son grand mât indiquait que c'é- 
tait un bâtiment de guerre. Comme je l'ai déjà dit, 
nous savions, à notre départ d'Hobart-Town, que l'ex- 
pédition américaine, composée de pjusieurs navires 
placés sous les ordres du capitaine Wilkes et destinée 
à accomplir un voyage de circumnavigation, était à 
Sidney au mois de décembre, faisant ses préparatifs 
pour tenter une nouvelle exploration polaire. Ainsi, 
nous étions certains que le brick aperçu faisait partie 
de cette expédition; et lui-même, à la vue de nos 



172 VOYAGE 

1840. corvettes, avait espéré peut-être retrouver une partie 

Janvier. , , ,. . . , . . ^ . ?.■ • i • 

de la division américaine. Quoi qu il en soit, bien 
que nous eussions hissé nos couleurs, ce bâtiment 
continua à se diriger sur nous, et j'espérais que son 
intention était de communiquer. Afin de lui faciliter 
les moyens de nous approcher, je donnai l'ordre 
d'attendre quelques instants avant d'amurer la grand' 
voile. 

Bientôt le brick américain ne fut plus qu'à une 
encablure derrière nous , et je pensai que son ca- 
pitaine avait l'intention de passer à bâbord de 
Y Astrolabe et de se maintenir à une petite distance 
sous le vent. Or, comme ce navire couvert de toile 
avait conservé une grande vitesse par rapport à la 
nôtre et qu'il nous eût rapidement dépassés si, dans 
ce moment-là, il eût serré le vent , je donnai l'ordre 
d'amurer la grand' voile , afin que Y Astrolabe /pût se 
maintenir plus longtemps à ses côtés. Cette manœuvre 
fut probablement mal interprété par les Américains, 
car aussitôt le brick laissa porter dans le sud et s'é- 
loigna rapidement. Plus tard, les rapports du capi- 
taine Wilkes qui nous sont parvenus, en faisant men- 
tion de cette rencontre, m'ont attribué des intentions 
qui étaient alors bien loin de ma pensée. Certes, si je 
n'eusse pas à cette époque désiré communiquer avec 
le navire qui m'était annoncé, je n'eusse point tardé 
aussi longtemps de faire amurer notre grand'voile 
afin de nous écarter un peu de la barrière de glace 
que nous avions rencontrée, et dont les brumes nous 
avaient empêché de reconnaître la direction. Nous n'a- 



AU POLE SUD. IT.'i 

Yioiis aiicunintérêt à tenir dans le secret le résultat de i^^^J- 

1 1 r • p -11. Janvier. 

nos opérations et les découvertes que nous avions lailli 
acheter si chèrement. D'ailleurs, nous ne sommes 
plus au temps où les navigateurs, poussés par l'inté- 
rêt du commerce, se croyaient obligés de cacher 
soigneusement leur route et leurs découvertes pour 
éviter la concurrence des nations rivales. J'eusse élé 
heureux au contraire d'indiquer à nos émules le ré~ 
sultat de nos recherches , dans l'espérance que cette 
communication aurait pu leur être utile et élargir le 
cercle de nos connaissances géographiques. Si j'en 
crois ce qui m'a été dit à Hobart-Town, il paraît que 
les Américains étaient loin de partager ces idées. Sur 
tous les ppints où ils ont abordé, ils ont toujours con- , 
serve le plus grand secret sur leurs opérations, et ils 
se sont abstenus de donner la moindre indication des 
travaux qu'ils ont accomplis. 

La neige qui, la veille, n'avait cessé de tomber 3o 
avec abondance, cessa pendant la nuit. La journée 
du 30 s'annonçait sous les meilleurs auspices. Les 
vents étaient toujours à l'est, la mer dure et houleuse ; 
mais l'horizon était devenu beaucoup plus beau ; à 
six heures, la vigie avait signalé la banquise dans le 
sud , je fis serrer le vent pour nous en rapprocher et 
la reconnaître de près ; à dix heures^ nous n'en étions 
plus qu'à trois ou quatre milles de distance. Son as- 
pect était prodigieux. Nous apercevions une falaise 
ayant une hauteur uniforme de 100 à 150 pieds, 
formant une longue ligne s'étendant à l'ouest. Sur 
quelques points, des coupures peu étendues sem- 



\1^ VQYvVGE 

1840. blaient séparer quelques îles de glaces de la grande 
jatiym. j^^aggg . gj^ admettant que ces coupures s'éten- 
daient assez profondément pour isoler entièrement 
les glaces que nous apercevions , celles - ci attei- 
gnaient encore des grandeurs que nous n'avions ja- 
mais vues parmi les glaces flottantes. Au loin, nous 
apercevions des caps très-prononcés, des enfonce- 
n.CLXxin. ments ; mais tous ces accidents étaient toujours ter- 
minés à la mer par une muraille droite et verticale 
recouverte à sa base de glaçons plus petits. Ces dé- 
bris, résultant de l'effort continuel des eaux de la 
mer contre ces masses glacées, annonçaient combien 
les lames exercent peu d'action contre cet obstacle, 
car malgré leur force, elles n'avaient pu arracher, 
par leur choc incessant, que quelques morceaux peu 
étendus. 

Nous employâmes toute la journée à prolonger 
cette côte de glace sur un espace de 20 à 25 lieues, 
sans apercevoir de sommet dominant la plaine de 
neige. Les falaises de la côte étaient trop élevées 
pour nous permettre de distinguer les détails de l'in- 
térieur. Vainement nous interrogeâmes avec soin 
tous ses contours, cherchant à y découvrir un ro- 
cher ou un indice de terre quelconque ; partout nous 
n'aperçûmes que de la glace compacte réfléchissant^ 
de mille manières diverses, les rayons lumineux qui 
venaient l'éclairer. 

Dans la soirée, nous atteignîmes un cap saillant 
de celte côte extraordinaire. La, sa direction parais- 
sait se modifier, elle semblait fuir dans le sud-ouest. 



Janvier. 



AU POLE SUD. i75 

et la clarté que nous remarquâmes dans cette di- i84o. 
rection, après le coucher du soleil, nous indiqua 
qu'elle s'étendait encore dans l'ouest à une très- 
grande distance. Ce fut là que nous terminâmes cette 
reconnaissance. A six heures du soir, avant de faire 
route a l'ouest, nous profitâmes d'un instant où, 
abrités par la glace, nos navires purent communi- 
quer. Pendant qu'un canot de V Astrolabe se rendait à 
bord de la Zélée ^ nous envoyâmes à la mer un plomb 
de sonde avec une hgne de deux cents brasses, mais 
nous ne trouvâmes pas de fond. Un thermométro- 
graphe avait été joint au plomb, il accusa à cette pro- 
fondeur un degré de moins encore qu'à la surface dé 
la mer. M. Dumoulin s'attendait plutôt à trouver une 
augmentation de température qu'un refroidissement, 
l'eau à la surface étant à zéro. Il attribua ce résultat 
à là trop grande proximité des glaces. Poiir ma part 
j'admets assez volontiers son opinion, qui consiste à 
croire que, lorsque l'eau de la surface de la mer est 
à zéro, on doit bien plutôt s'attendre à une augmen- 
tation de température dans des sondes de grande 
profondeur. 

Ainsi, pendant plus de douze heures, nous avions 
prolongé cette muraille de glace parfaitement verti- 
cale sur ses bords et horizontale à sa cime. Pas la 
moindre irrégularité, pas la plus légère éminence ne 
rompit cette uniformité dans les vingt lieues d'éten- 
due qui furent tracées dans la journée , bien que nous 
en ayions passé quelquefois à deux ou trois milles de 
distance , de manière à en suivre les moindres acci- 



176 VOYAGE 

1840. dents. Quelques grandes glaces gisaient le. long de 

Janvier. ., ^. i ^ • / ^ 1 1 " • 

cette cote glacée ; mais en gênerai la mer était presque 
libre au large. 

Quant à la nature de cette muraille énorme , 
comme à la vue de la terre Adélie, les avis furent 
encore une fois partagés , les uns voulaient que ce 
fût une masse de glace compacte et indépendante de 
toute terre, les autres , et je partage cette opinion, 
soutenaient que cette formidable ceinture servait au 
moins d'enveloppe, de croûte, à une base"solide, soit de 
terre, soit de rochers, soit même de hauts-fonds épars 
autour d'une grande terre. En cela, je me fonde tou- 
jours sur le principe qu'aucune glace d'une grande 
étendue ne peut se former* en pleine mer, et qu'il 
lui faut toujours un point d'appui solide pour lui per- 
mettre de s'établir à poste fixe. Ainsi, dans les ré- 
gions polaires arctiques, on voit en hiver de grandes 
étendues de côtes entièrement ensevelies sous d'é- 
paisses couches de glace. Ainsi, même dans les ré- 
gions septentrionales de la France, on voit, après 
d'abondantes chutes de neige suivies d'une forte ge- 
lée , on voit, dis-je, les inégalités du sol s'effacer peu 
à peu, et souvent disparaître complètement sous les 
^couches de neige qui les recouvrent. Seulement, dans 
cette hypothèse, j'avoue qu'il est difficile d'expli- 
quer la parfaite uniformité des couches de glace qui 
formaient notre grande muraille; il me répugne d'ad- 
mettre que des masses aussi gigantesques soient le 
produit d'une seule année, et, s'il en était autrement, 
l'on devrait y distinguer l'apport des années succès- 



AU POLE SUD. 177 

sives par des couches plus ou moins inclinées à l'ho- i«ViO, 
rizon. Quoi qu'il en soit, à dix heures du soir je don- 
nai la route au S. 0., après avoir imposé à la barrière 
de glace que nous venions de reconnaître , le nom de 
côte Claris \ 

Je m'attendais à retrouver, lelendemain 31;, notre 31 
muraille de glace, mais à trois heures du matin , bien 
que j'eusse piqué au sud pendant la nuit, nous ne 
vîmes plus à sa place qu'une formidable chaîne 
d'îles flottantes. Nous distinguâmes en même temps 
dans le S. 0. une de ces vives clartés qui , au mo- 
ment du crépuscule , apparaissent au-dessus des 
champs de glace. Bientôt, en effet, dans cette di- 
rection , nous aperçûmes une banquise qui se dé- 
veloppait dans l'ouest et le N. 0.^ aussi loin que la 
vue pouvait s'étendre, et qui semblait former un 
grand golfe autour de nous. Cette banquise res- 
semblait à toutes celles que nous avions déjà vues. 
Elle était flanquée par d'immenses îles de glace, sou- 
dées entre elles par une couche de glaçons moins 
épais , mais qui présentaient encore un obstacle in- 
surmontable a nos navires. 

Nous avions alors atteint le 128* degré de longi- 
tude ; la variation, de N. E. qu'elle était, était devenue 
N. 0. , et même assez forte. Nous avions donc dépassé , 
dans ces journées tempétueuses , le méridien où la 
déclinaison est nulle. MM. Dumoulin et Coupvent 
pensaient avoir recueilli des documents sutfisants 

' Voir le rapport de M. d'Urvillc parmi les pièces jus lificatives 
contenues dans le lo*^ volume. 

Mil. 12 



178 ■ - ' VOYAGE 

1840. pour délemiiner la position du pôle iiiagnëtique aus- 
tral. Toutefois, il leur lestait un dernier désir, 
celui d'observer la déclinaison sous tous les caps du 
navire , et d'accomplir de nouveau des observations 
magnétiques sur un glaçon flottant. En conséquence, 
j'employai toute la journée à chercher unç glace 
convenable pour y envoyer ces officiers. A midi , 
je crus pouvoir atteindre ce but. J'aperçus une île 
de glace inclinée à l'horizon et sur laquelle le dé- 
barquement paraissait possible : la baleinière fut 
miseà Teau , mais en l'approchant, nos marins recon- 
nurent l'impossibilité de la gravir. La mer y brisait 
avec force , et les éclats des lames s'élevaient à plus 
de cinq mètres de hauteur. De plus, la partie qui 
s'inclinait à l'horizon était formée d'une couche de 
glace extrêmement vive et glissante. 
1er révrier. ^a journée du lendemain s'annonça sous des aus'pi- 
ces plus favorables à nos opérations. îl faisait presque 
calme, et la houle était bien faible pour ces parages 
constamment battus par les tempêtes. Plusieurs îles 
de glace étaient en vue et semblaient présenter à nos 
observateurs des chances plus heureiises que la veille. 
L'une d'elles surtout offrait un vaste plateau fort peu 
élevé au-dessus du niveau de la mer. A huit heuies 
du matin, ma baleinière, portant les instruments de 
physique, tentait de l'accoster sous le vent , tandis que 
nos corvettes couraient de petits bords pour ne pas 
s'éloigner. Un instant , j'espérai avoir atteint le but 
que je poursuivais depuis deux jours , mais bientôt 
je vis l'embarcation, après avoir fait le tour de cette 



AU voiAi sLi).- no 

première île de glace, se diriger sur une seconde, 1840. 
plus petite et par conséquent beaucoup moins stable. 
M3I. Dumoulin et Coupyent ne tardèrent point à ren- 
trer à bord, ils me rapportèrent que le pied de la 
première glace qu'ils avaient visitée était balayé 
constamment par les lames, qui, après s'être brisées 
dans les cavernes qu'elles avaient creusées dans la 
montagne, retombaient avec fracas dans les eaux de 
la mer en formant de larges cascades que nous n'a- 
percevions point du bord. Quant au second glaçon 
sur lequel ils s'étaient ensuite dirigés, il était telle- 
ment agité par la boule que toute observation y de- 
venait impossible , et même le canot eût infaillible- 
ment chaviré, s'il l'eût accosté. 

Dès lors, je dus renoncer à l'espoir de faire, une 
nouvelle fois", des observations magnétiques qui 
présentaient autant de difficultés. Je consacrai le 
reste de la journée à faire tourner notre navire 
sur lui-même et dans toutes les directions, pen- 
dant que l'on observait simultanément la déclinai-, 
son , sur l'avant et l'arrière du bâtiment. Cette opé- 
ration, que j'aurais voulu pouvoir renouveler plus 
tard, était alors facile, car on pouvait à chaque in- . 
stant déterminer l'azimuth d'une des îles de glace 
qui se trouvaient en vue. Elle vint constater des ré- 
sultats bizarres et des différences de près de douze 
degrés dans les différentes déclinaisons obtenues 
sous les caps opposés. Je passai encore le reste 
de la journée à rechercher sur notre route une 
glace favorable pour y renouveler une tenta- 



180 VOYAGE 

1840. tive de débarquement; mais ce fut inutilement. 

Février. t • • / a , . . ^. 

Je jugeai alors que notre tache etart remplie. 
V Astrolabe et la Zélée pouvaient se retirer de la 
lice, après avoir fourni pour leur part un contin- 
gent honorable à la géographie et à la physique. 
Sans contredit , il n'eût pas été impossible de pous- 
ser plus loin à l'ouest , d'y tracer une plus grande 
étendue de la banquise, peut-être même d'y retrou- 
ver la terre. Car je pense qu'elle environne la ma- 
jeure partie du cercle polaire et qu'elle finira tou- 
jours par se montrer aux yeux du navigateur assez 
heureux ou assez téméraire pour franchir les masses 
de glace accumulées qui la ceignent d'ordinaire, 
à moins toutefois qu'une banquise rebelle et insur- 
montable ne vienne frustrer ses efforts ; mais je pris 
en considération l'état des équipages , celui de la 
Zélée surtout , bien plus affligeant encore que celui de 
Y Astrolabe. Je pensai qu'il y aurait de la cruauté à 
abuser de leur courage et de la confiance qu'ils m'a- 
vaient témoignée en me suivant jusqu'ici sans mur- 
murer. Je réfléchis que des travaux importants et une 
longue navigation réclamaient encore leurs forces 
et leur ardeur pour huit mois au moins ; enfin , je puis 
l'avouer sans détour, j'étais moi-même très-fatigué 
du rude métier que je venais de faire, et je doute fort 
que j'eusse pu y résister. plus longtemps. 

Dans cette courte, mais pénible et périlleuse campa- 
gne, tous les officiers et élèves des deux corvettes, sans 
exception , avaient parfaitement fait leur devoir, .et 
je n'avais que des éloges à donner à leur conduite* 



Février, 



AU POLE SUD. 181 

Dans la soirée du 1"' février 1840, par 65** 20' de la- i84o. 

titude méridionale et 180° 21^ de longitude orientale, 

nous dîmes un adieu définitif à ces régions sauvages , 

et je mis le cap au nord pour rallier Hobart-Town *. 

''^ J'ai puisé dans le rapport adressé par M. d'Urville au ini- 
nislrede lamarinéjàla date du 19 février i84o, une grande partie 
de ce chapitre. Le journal tenu par le chef de l'expédition pen- 
dant cette excursion se réduit, comme à l'ordinaire, à la narration 
des faits principaux qui se sont passés sous ses yeux, sans qu'il 
y soit fait mention des services spécialement rendus par chacun 
de ses officiers. Il est probable que si M. d'Urville eût pu rédiger 
cette partie de son ouvrage , il y eût fait une mention parti- 
culière de ces services en son lieu et place. C'est pourquoi je 
crois de mon devoir de reproduire ici la portion du rapport de 
M. d'Urville dans laquelle il exprimait au ministre de la marine 
la satisfaction qu'il éprouvait de la conduite et du zèle de son état- 
major. Ce paragraphe est ainsi conçu : 

« Je dois signaler ici d'une manière toute particulière les 
noms des personnes qui, demeurées fidèles à leur mandat, 
n'ont cessé de me montrer le dévouement le plus absolu, la 
confiance la plus honorable et l'enthousiasme le plus soutenu 
pour les travaux glorieux qu'ils étaient appelés à partager. Leur 
concours loyal, la certitude de mériter du moins leurs suffrages, 
ont seuls pu m'aider à m'élever au-dessus de bien des mécomptes, 
à persévérer dans mes projets , enfin à assumer sur moi les ter- 
ribles chances de ma dernière pointe au pôle. » 

Suivait la liste des officiers pour lesquels il demandait des ré- 
compenses. Et enfin le rapport, qu'on trouvera en entier dans les 
pièces justificatives contenues dans le lo*' volume, se terminait 
comme il suit : 

« J'ai cru pouvoir, monsieur le ministre, promettre à nos équi- 
pages, en raison de nos derniers efforts, de nos derniers succès, 
et surtout de leur excellente conduite, que la prime qui leur 



1840. 
Février, 



182 VOYAGE 

J'avais pris le parti de fiiire une sccoiule rplàcho 
dans cette colonie, afin de procurer quelques jours de 
repos et des rafraîchissements à nos marins avant de 
les conduire à de nouvelles fatigues. Certes, ils avaient 
bien mérité cette petite douceur, car il était impos- 
sible de déployer plus de courage, plus de résigna- 
tion, et même d'abnégation et de mépris de la mort, 
qu'ils ne l'avaient fait dans les moments les plus cri- 
tiques. Du reste, cette détermination ne pouvait en 
aucune manière contrarier mes projets futurs ; car il 
fallait, dans tous les cas, qu'une des corvettes se rendît 
à Hobart-ïown, pour y reprendre nos malades, tandis 
que l'autre serait allée l'attendre dans un des ports de 
la Nouvelle-Zélande. 

Pendant quelques jours encore, les vents de l'Est 
et du N. E. continuèrent de nous contrarier en souf- 
flant d'une manière très-irrégulière, et en soulevant 
des mers très-dures qui nous fatiguèrent cruelle- 
ment. Le i février, une brume épaisse vint nous 



avait été promise leur serait payée. Je suis persuadé que vous 
acquitterez ma promesse. Je suis même persuadé que s'il fallait 
pour cela une mesure législative, vous n'hésiteriez pas à la pro- 
poser aux Chambres, qui, sans doute, souscriraient avec empres- 
sement. Qui S;ait même si les Chambres, étonnées de la modicité 
du chiffre , ne proposeront pas de l'élever à un taux plus digne 
d'une grande nation ? En effet, qu'est-ce, pour un gouvernement 
comme celui de la France , qu'une chétive somme de douze à 
quinze mille francs , divisée entre cent trente personnes , pour 
rémunérer tant de fatigues, de privations et de misères? » (Cett(^ 
prime a été accordée.) V. D. 



AU VOLK SUD. 18:^ 

omelopper ; quelque rai)i>rochëes que se linssenl i^^iO- 
nos corvettes, il nous était impossible de distinguer 
la Zélée. Le bruit de la cloche et de fréquents 
coups de canon nous aidèrent à éviter une sépara- 
tion. 

Le 6, nous avions atteint le 58' parallèle. Jusque- 6 
là, chaque jour nous avions encore vu quelques îles 
de glaces flottantes, affectant des formes bizarres 
qui indiquaient suffisamment que depuis longtemps 
elles étâieni à la mer, où elles résistaient avec peine 
à l'action des lames. Dans la matinée, nous en aper- 
çûmes encore trois ou quatre, mais ensuite elles de- 
vinrent de plus en plus rares. En même temps, les 
vents qui s'étaient presque constamment tenus au 
S. E., tombèrent tout d'un coup. Le lendemain, le '^ 
temps était couvert; bientôt nous sentîmes une 
petite houle de N. 0., et il tomba une pluie fine 
mêlée de neige qui fondait en touchant le pont. 

A neuf heures du soir, nous fûmes tous appelés sur 
le pont par un de ces spectacles magnifiques si fré- 
quents dans les hautes latitudes du nord : je veux 
parler des aurores dont les rayons lumineux vien- 
nent tout d'un coup éclairer le ciel pendant les lon- 
gues nuits d'hiver. Bans la soirée, le ciel s'était 
éclairci, mais l'horizon, dans toute sa circonférence, 
était resté enveloppé d'une bande de brume qui ne 
permettait d'apercevoir les étoiles du firmament que 
dans les régions voisines du zénith. Bientôt les vents 
d'est qui pendant toute la journée avaient soufflé avec 
force et nous avaient amené beaucoup de pluie, tom- 



184 VOYAGE 

1840. bèrent tout à coup, en même temps le ciel se trouva 
éclairé par une lumière blafarde assez semblable a 
celle de la lune, et variable en intensité. Des fais-, 
ceaux lumineux, larges à leur base, effilés à leurs 
sommets, semblaient converger vers un même point, 
placé à 5 ou 6 degrés environ au nord de notre zé- 
nith. Tous ces faisceaux, se développant en tiroir les 
uns au-dessus des autres, paraissaient conserver une 
grande mobilité ; leur base ne s'appuyait point sur 
l'horizon, et le banc de brume dont j'ai parlé nous 
empêchait d'ailleurs de les suivre jusqu'au niveau de 
la mer. A dix heures du soir, ces rayons lumineux 
formaient une calotte sphérique parfaite; dans ce 
moment le spectacle était des plus beaux, mais il fut 
de courte durée , car ensuite les rayons lumineux ne 
se montrèrent plus que partiellement, embrassant 
un espace plus ou moins large, mais sans jamais 
former de nouveau une calotte complète. C'était sur- 
tout dans le S. E. et le N. 0. que se trouvaient les 
parties les plus brillantes. Nous n'aperçûmes aucune 
variation brusque dans les aiguilles de nos bous- 
soles. M. Dumoulin essaya vainement de faire quel- 
ques expériences magnétiques. La mer était très- 
houleuse ; le navire , n'étant pas appuyé par le vent, 
tournait constamment sur lui-même , et le roulis ne 
permettait aucune observation. 
9 Dans les deux jours qui suivirent, chaque nuit une 

partie du ciel se trouva éclairée par de pareilles au- 
rores, mais jamais le phénomène ne parut aussi 
éclatant que dans la nuit du 7. Le vent passa en- 



AU POLE SUD. 185 

suite à rO. N. 0., et dès lors on n'en aperçut plus. i840. 

Le 17,. nous arrivions à l'entrée de la baie des 
Tempêtes, et dans la journée nous laissions de nou- 
veau tomber l'ancre sur la rade d'Hobart-Town. Déjà 
nous avions interrogé le pilote sur l'état des malades 
que nous avions laissés à terre ; il avait appris, nous 
disait-il, que plusieurs d'entre eux étaient morts, mais 
les détails qu'il pouvait nous donner se bornaient là ; 
ils étaient fort inquiétants. Aussi avions-nous hâte 
de revoir quelqu'un des nôtres , afin d'apprendre, 
d'une manière positive, combien de victimes nous 
avions encore à pleurer. Bientôt cependant, M. Hom- 
bron, qui avait reconnu les navires, se hâta de ve- 
nir à bord ; il m'apprit que pendant notre absence 
trois hommes avaient succombé. V Astrolabe avait à 
regretter le nonimé Bernard^ jeune et intéressant ma- 
telot, aux formes douces et polies, d'un zèle et d'un dé- 
vouement à toute épreuve. Je m'attendais à cette perte, 
car au moment de notre départ , cet infortuné, at- 
teint d'une hydropisie survenue à la suite de la dyssen- 
terie, ne laissait que peu d'espoir. Plus malheureuse 
encore, la Zélée avait perdu un de ses bons mate- 
lots, le nommé Beaiidoin, et son maître charpentier, 
nommé Coutelenq. « Nous avions laissé ce dernier, 
dit M. Dubouzet, dans un état presque désespéré. Mais 
sa mort me fit beaucoup de peine. C'était un excel- 
lent serviteur, et un homme extrêmement habile 
dans sa profession. Je l'estimais beaucoup; j'avais 
déjà navigué avec lui, et dans des circonstances dif- 
ficiles, il avait donné des preuves d'un talent con- 



186 VOYAGE 

1840. sommé. Je Favais toujours regardé comme capable 

Février 

de nous construire un navire, dans le cas où nous 
nous serions perdus sur quelques-unes des îles iso- 
lées de rOcéanie. Enfin, il réunissait toutes les qua- 
lités nécessaires pour faire une campagne pareille à 
la nôtre . Le nommé Beaudoin était le dernier des trois 
volontaires de V Ariane , qui s'était embarqué sur la 
Zélée à Yalparaiso ; tous les trois avaient succombé 
successivement pendant cette campagne, qu'ils avaient 
acceptée de leur propre volonté. » 

Tous les autres malades étaient convalescents , et 
prêts, ajouta M. Hombron, à reprendre la mer. M. De- 
mas était entièrement rétabli. Depuis plusieurs jours 
déjà il pouvait se livrer à l'exercice de la promenade, 
et au moment même de notre arrivée , il était allé vi- 
siter Port-ArtJm\ Toutefois, la Zélée rentrait de 
nouveau dans le port d'Hobart-Town, avec deux 
hommes dont la vie était sérieusement menacée, et 
suivant toute probabilité , ces malheureux ne devaient 
jamais revenir à la santé. 

M. Hombron m'apprit encore que pendant notre 
absence la rade d'Hobart-Town avait été fréquem- 
ment visitée par des navires baleiniers français. On 
en avait, disait-il, compté onze ou douze mouillés à 
la fois dans le port, et au milieu des bâtiments qui 
nous entouraient, nous en comptions encore trois 
qui portaient nos couleurs*. 

* Notes 20, 21 et 22. 



AU POLE SUD, iS-; 



CHAPITRE LXI. 



Quoiqiios réflexions sur les voyages au pôle Sud, des capitaines 
Wilkes, James Ross et Dumont-d'Urville ''. 



Au commencement de l'année 1837, les gazettes 
américaines annoncèrent qu'une nouvelle expédition 
dans les océans Pacifique et Atlantique allait être en- 
treprise par les Etats-Unis. C'était la première fois 
qu'une expédition de découverte, organisée sur un 
pied aussi splendide, allait partir d'un des ports de 
cette république. Aussi cette nouvelle fît-elle sensa- 

* Les rapports qui nous sont parvenus sur les voyages des ca- 
pitaines Wilkes et James Ross m'ont engagé à faire suivre le récit 
de la deuxième expédition du capitaine Dumont-d'Urviile dans 
les glaces, des réflexions qui m'ont été inspirées par la lecture de 
ces pièces officielles. En cherchant à établir un pai-allèie autant 
que possible entre les trois expéditions française, anglaise et amé- 
ricaine, je me suis surtout appliqué à les juger avec impar- 
tialité. Dans tons les cas , je dois déclarer que je n'ai rien trouvé 
dans les journaux de M. Dumont-d'Urville qui dût faire partie 
de ce chapitre, dont je dois réclamer l'entière responsabilité. 

V. D. 



188 VOYAGE 

tion en Europe ; les sociétés savantes de la Grande- 
Bretagne pressèrent le gouvernement d'envoyer de 
nouveau des navires dans les mers antarctiques , 
pour ne point laisser aux Américains la gloire d'être 
les premiers à soulever le coin du voile qui couvrait 
encore ces parties ignorées du globe. En effet, les jour- 
naux américains, en traçant l'itinéraire de l'expédi- 
tion qui faisait ses préparatifs de départ, avait, outre 
les grands archipels de l'Océanie, désigné les régions 
glaciales comme devant être le but principal de ses 
recherches ; or, les succès imprévus du capitaine Wed- 
dell , simple pêcheur de phoques , qui semblait an- 
noncer une mer parfaitement libre par le 74^ degré de 
latitude, devaient puissamment stimuler l'ardeur des 
marins anglais dans une voie si brillamment ouverte 
par leurs compatriotes, les capitaines Cook et Biscoë. 
Dès lors l'expédition des deux navires, YErehiis et la 
Terror^ confiés au commandement du capitaine Ja- 
mes Ross, fut résolue par le gouvernement anglais. A 
la même époque, les deux corvettes françaises V As- 
trolabe et la Zélée se préparaient, sous les ordres de 
M. Dumont-d'Urville, pour un voyage de circum- 
navigation. Leur itinéraire était déjà entièrement 
tracé , lorsque , sur l'annonce des futures recher- 
ches des Américains et des Anglais, elles reçurent 
l'ordre d'aller sur les traces du capitaine Wed- 
dell, pour essayer de pénétrer jusque dans des 
latitudes fort élevées. Ce fut ainsi que trois na- 
tions , pour ainsi dire rivales , durent tour à tour 
ou simultanément aller lutter de hardiesse et d'in- 



AU POLE SUD. 189 

trépiditë au milieu des glaces éternelles du pôle. 

Aujourd'hui, ces trois expéditions sont rentrées 
dans le port. Toutes les trois ont rempli leur man- 
dat ; James Ross, Dumont-d'Urville et Wilkes ont éga- 
lement droit à la reconnaissance des savants pour les 
connaissances qu'ils ont acquises à la géographie , à 
la physique et aux sciences naturelles ; tous méritent 
l'admiration pour le courage et l'intrépidité qu'ils ont 
montrés dans leurs explorations dangereuses. 

Il serait difficile, cependant, de chercher à éta- 
blir un parallèle entre ces diverses expéditions. Nous 
ne connaissons encore celle du capitaine James Ross 
que par des rapports plus ou moins étendus et dans 
lesquels il est impossible de juger complètement les 
résultats acquis pour les sciences. Toutefois, nous 
chercherons à enregistrer ici ce qu'il revient a 
chacune d'elles dans les découvertes nouvellement 
faites autour du pôle antarctique; mais avant de 
comparer entre elles ces trois expéditions, qu'il me 
soit permis d'insister sur la nature de la mission que 
chacune d'elles avait reçue , car elles diffèrent es- 
sentiellement par le but et même par les moyens qui 
furent mis entre les mains des capitaines pour l'ar- 
mement des bâtiments. 

Les corvettes V Astrolabe et la Zélée avaient, 
comme je l'ai déjà dit , leur itinéraire tout tracé lors- 
qu'elles reçurent le mandat d'aller essayer de péné- 
trer dans les mers polaires, en suivant la route de 
Weddel ; elles devaient parcourir l'Océanie, agrandir 
le cercle de nos connaissances hydrographiques, faire 



IDO VOYAGE 

de noiTibi eiises observations concernani la physique 
générale du globe; enfin, elles devaient toucher à 
presque toutes les îles répandues dans l'océan Paci- 
fique , et y étudier la nature au point de vue des 
sciences naturelles. La tâche qui leur fut imposée de 
pénétrer vers le pôle ne devait être qu'un incident 
de ce voyage^ qui embrassait déjà un cadre si étendu 
d'études sérieuses. Le capitaine Dumont-d'Urvilîe 
devait seulement se présenter sur la route de Wed- 
del , constater le point oii il trouverait les glaces so- 
lides et compactes; et si, plus tard, il fit une nou- 
velle tentative pour pénétrer au sud entre le 120' et 
le 170' degré de longitude, il s'éloigna volontairement 
des instructions qu'il avait reçues. 

Comme l'expédition française , celle des Améri- 
cains devait non-seulement essayer de pénétrer dans 
les glaces , niais aussi exécuter de nombreux travaux 
dans rOcéanie et le grand archipel d'Asie. Elle était 
montée sur le plus grand pied. Deux sloops, le Vin- 
cennes et le Peacock; un brick , le Porpoise; deux 
schooners, le Sea-Gidl et le Flying-Fish ; enfin une 
gabarre destinée à porter les provisions, le Relief, 
avaient été confiés au lieutenant Wilkes. Cette divi- 
sion comportant six navires devait essayer, il est vrai, 
de pénétrer dans les glaces, et d'atteindre la latitude 
la plus élevée possible, mais elle n'avait pas, comme 
l'expédition française , des limites fixes où elle dût 
commencer ses premières tentatives. Ce fut, en effet, 
par le 100' degré de longitude occidentale, et loin de 
la route qu'avait suivie Weddel , qu'elle parvint au 



AU POLE SUD. 191 

parallèle le plus élevé. Du reste, ks inuyeiis dont eWd 
pouvait disposer étaient bien supérieurs à ceux du 
capitaine Dumont-d'Urville. 

La mission confiée au commandant anglais diffé- 
rait essentiellement de celles des expéditions fran- 
çaise et américaine, en ce qu'elle était toute spéciale. 
Les navires YErehus et la Terror devaient , comme 
les divisions française et américaine, rester pendant 
trois années éloignés des côtes européennes , mais 
ilà étaient exclusivement destinés à parcourir la 
majeure partie des régions antarctiques , et à ne s'é- 
loigner des mers glaciales que pour réparer leurs ^ 
avaries et se préparer de nouveau à faire des dé- 
couvertes. Ils devaient s'occuper exclusivement des 
questions importantes de physique générale qui se 
rattachent au magnétisme terrestre. Plusieurs obser- 
vatoires magnétiques devaient être temporairement 
établis sur plusieurs points du globe , tandis que le 
capitaine Ross irait faire des observations corres- 
pondantes dans les régions voisines du pôle. Ainsi 
l'expédition anglaise avait un but scientifique spécial, 
comme aussi elle était exclusivement destinée à 
parcourir les zones glaciales. La division américaine 
avait le cadre le plus étendu ; ses recherches de- 
vaient également s'étendre et dans les mers polaires 
et dans les zones tempérées , tandis que Y Astrolabe 
et la Zélée ne devaient faire qu'une seule tentative 
pour pénétrer dans les glaces sur un point déterminé 
et dans un espace de temps extrêmement limité. 
Gomme on le sait, les corvettes françaises mirent h 



\n VOYAGE 

la voile dans le mois de septembre 1837 ; elles précé- 
dèrent d'une année l'arrivée de l'expédition amé- 
ricaine dans les glaces. En 1840, lorsqu'elles se dis- 
posaient à rentrer en France , le capitaine anglais 
Ross allait à son tour tenter de conduire au pôle an- 
tarctique les navires VErebus et la Terror, 

La première tentative pour pénétrer au pôle, sur la 
route de Weddell, fut faite par nous , mais elle échoua 
complètement ; nous ne pûmes dépasser le soixante- 
cinquième parallèle. Partout nous rencontrâmes une 
banquise infranchissable là où nous espérions trouver 
la mer libre ; cependant cette tentative ne fut point 
sans résultat sous le point de vue scientifique, elle 
acquit à la géographie la connaissance , on pourrait 
même dire la découverte des terres Louis- Philippe, 

Le 16 février de l'année 1838, l'expédition amé- 
ricaine était mouillée au port Orange ^ sur la terre de 
Feu ; c'était là qu'elle devait prendre son point de 
départ pour faire sa première tentative dans les 
glacer. L'expédition se divisa : le Peacock et le 
Flying-Fish se dirigèrent dans l'ouest, vers le point où 
le capitaine Cook avait atteint sa plus haute latitude, 
et qui offrait les chances les plus probables de suc- 
cès. Le Porpoise et le Sea-Gull, sous le comman- 
dement du capitaine Wilkes , partirent le 24 février 
pour explorer la mer Antarctique^ entre les îles Powels 
et la terre de Palmer ; déjà Diimont-d'Ur ville avait par- 
couru ces mêmes parages l'année précédente , et la 
carte en était publiée dès le mois de janvier 1838. Si 
les Américains purent dépasser le 69' degré de lati- 



AU POLE SUD. 193 

tude vers le lOO"* de longitude occidentale, ils rencon- 
trèrent aussi des banquises infranchissables sur la 
route que le capitaine Weddell avait parcourue , et 
ils furent devancés par nous dans la reconnaissance 
des terres Louis-Philippe, 

Au commencement de l'année 1840 , Y Astrolabe et 
la Zélée se trouvaient de nouveau et en même temps 
que l'expédition américaine, dans les régions polaires. 
Les parages choisis par les capitaines pour cette ex- 
ploration étaient à peu près les mêmes ; le lieutenant 
Wilkes rencontrait les premières glaces par le 160^ de- 
gré de longitude orientale, à peu près à la même 
époque, et à 20 degrés seulement plus à Test que 
Dumont-d'Urville. 

Il est difficile encore aujourd'hui de bien définir la 
part qui revient au lieutenant Wilkes dans les décou- 
vertes opérées pendant ces dernières années dans les 
régions glaciales. Le rapport lu par cet officier le 20 juin 
de l'année 1842, à l'Institut national de Washington , 
sur les résultats obtenus par l'expédition qu'il com- 
mandait, n'est point assez précis pour baser un ju- 
gement ; toutefois , les documents qu'il renferme 
nous paraissent suffisants pour pouvoir décider d'une 
manière incontestable à qui appartient la priorité 
de la découverte des terres qui se trouvent au sud de 
la Tasmanie. 

Le 19 janvier, l'expédition française avait décou- 
vert la terre Adélie, et le 21 ses marins en avaient 
constaté l'existence d'une manière irrécusable en en 
rapportant de nombreux échantillons; sans se dou- 

VIH. 13 



194 VOYAGE 

ter alors qu'un jour celte découverte leur serait dis- 

putée par le commandant américain. 

D'après le rapport du lieutenant Wilkes, ses recher- 
ches se sont étendues entre le 9 S' etle 160' degré de lon- 
gitude orientale. Sur toute cette étendue, cet officier 
semble croire qu'il existe une terre continue à laquelle 
il a donné le nom de continent austraL Bien que celte 
opinion soit encore très-contestable , il n'y a pas le 
moindre doute qu'en l'admettant , la priorité de décou- 
verte devrait appartenir au capitaine SLUglsiisBaUenyy 
qui , simple pécheur, avait le premier signalé en 1839 
un petit groupe d'îles auquel il a imposé son nom , et 
une terre qu'il a nommé Sabrina, Il est vrai que, dans 
les régions glaciales , il arrive, comme on a pu le voir 
dans le cours de ce récit, que souvent les navigateurs 
ont dû être trompés par des fausses apparences de 
terre. Aussi, le capitaine américain, égaré par l'amour- 
propre national , a-t-il cru pouvoir n'admettre les 
découvertes du marin anglais que comme des terres 
supposées y afin de réclamer en sa faveur la priorité 
de découvertes du prétendu continent austraL Nous 
repoussons cette hypothèse injurieuse pour le capi- 
taine Balleny et tout à fait gratuite de la part du lieu- 
tenant Wilkes; mais dans ce cas, la question de la 
priorité de découverte resterait encore à être débat- 
tue entre les capitaines Wilkes et Dumont-d'Ur- 
ville , et à cet égard nous croyons pouvoir répondre 
d'une manière victorieuse. 

Voici d'abord le passage du rapport du lieute- 
nant Wilkes , qui a trait à la découverte des terres 



AU POLE SUD. 495 

que les Américains ont appelées continent austral* : 

« En parlant de notre croisière dans les glaces, il est 
nécessaire que j'entre ici dans quelques détails, non- 
seulement pour soutenir nos droits à la priorité de dé- 
couverte^ mais encore pour répondre à une accusa- 
tion portée à tort par le capitaine Ross, lorsqu'il a dit 
qu'il avait passé sur un point de l'Océan où j'avais 
annoncé qu'il existait une terre. 

({ Le but que je me proposais était d'atteindre la plus 
haute latitude possible entre les méridiens du 160° au 
4-5% en allant de l'est à l'ouest. Tels étaient en subs- 
tance les ordres que j'avais donnés aux différents bâ- 
timents, et le rendez-vous, en cas de séparation, était 
le long de la barrière de glace, par 105° de longitude 
est. D'après l'expérience que j'avais eue des glaces 
dans la première année, j'avais résolu de laisser 
chaque bâtiment libre de sa manœuvre aussitôt que 
nous aurions atteint les glaces. Le 2 janvier nous 
perdîmes de vue le Flying-Fish^ et le 3 le Peacock. 
Le Vincennes et le Peacock atteignirent la barrière le 
11 janvier, par 64° If de latitude sud, et 154° 53' de 
longitude est; ils furent séparés le lendemain par la 
brume. Le Peacock atteignit les glaces le 15, et le 
Flying-Fish le 21 janvier. La coloration de l'eau fut 
bientôt remarquée, et on aperçut un grand nombre 
de phoques et de pingoins, mais aucune apparence 



Extrait des Annales marliimes et coloniales, n^ d'avril i843, 
traduit par M. Daussy* 



496 VOYAGE 

de terre jusqu'aux 15,, 16 et 17 janvier , par 160° de 

longitude est, et 66° 30' de latitude sud *. 

c( Le Peacock, le Porpoise et le Vincennes sont d'ac- 
cord là-dessus, quoique plusieurs personnes doutas- 
sent de l'existence de la terre, la considérant comme 
une trop bonne nouvelle pour être vraie. 

« Dans la matinée du 19 janvier, la terre fut recon- 
nue positivement à bord du Vincennes et du Peacock, 
quoiqu'on en fût éloigné de plusieurs milles**. 

« En essayant d'atteindre la terre le 24 janvier, le 
Peacock éprouva un grave accident. Il avait eu la 
veille une sonde de 320 brasses (585 mètres), fond 
de vase bleue et de gros gravier. L'avarie était si forte 
que ce bâtiment fut obligé de retourner sur-le-champ 
à Sidney, où il arriva le 21 février. Quand on l'exa- 
mina, on trouva qu'il était miraculeux qu'il eût gagné 
ce port***. 

« Le Fhjing-Fishy ayant rencontré un temps trop 
dur pour rester plus longtemps dans ces parages, re- 
tourna vers le nord le 5 février. Le Vincennes eXle Por- 

* C'est, à cinquante lieues près, par cette longitude etcettelati- 
tude que se trouvent placées les îles Balleny. La posiiion , du 
reste, qui leur a été assignée par leur découvreur, aurait pu 
être erronée, quoique leur existence ne fût pas douteuse. 

*' On verra plus loin que, même le 19, la terre n'a pas été re- 
connue positivement par tous les officiers. 

*'* On se demandera peut-être comment, dans une circonstance 
aussi périlleuse, le Peacock se dirigea sur Sidney lorsqu'il avait 
sur sa route, 200 lieues avant, Hobart-Town, qui pouvait lui 
présenter toutes les ressources nécessaires. 



AU PQLE SUD. 197 

poise continuèrent de longer la glace jusque par 97", 
voyant la terre et s'en approchant de temps en temps 
depuis dix milles jusqu'à trois quarts de mille, selon 
que la banquise le permettait. 

« Le 29 janvier, nous entrâmes dans ce que j'ai 
nommé baie Piners, la seule place où nous eussions pu 
débarquer sur des rochers nus \ mais nous fûmes 
repoussés par un de ces coups de vent soudains qui 
sont ordinaires dans ces mers. Nous sortîmes de cette 
baie en sondant par 30 brasses. Le coup de vent dura 
trente-six heures, et après avoir échappé plusieurs 
fois de très-près à nous briser contre les glaces, nous 
nous trouvâmes à soixante milles sous le vent de la 
baie. Comme il était alors probable que la terre que 
nous avions découverte était d'une grande étendue, 
je pensais qu'il était plus important de la suivre vers 
l'ouest, que de retourner pour débarquer à la baie 
Piners , ne doutant pas d'ailleurs que nous ne trou- 
vions l'occasion de le faire sur quelque point plus ac- 
cessible **. Je fus cependant trompé dans cette attente, 

* La baie Piners dont il est ici question est situe'e , d'après ce 
même rapport, par i37°4o' de longitude, par conse'quent, fort 
près du point où les Français débarquèrent le 21 janvier ; cette baie 
serait bornée, au sud par la terre Adélie, et à l'ouest par la ban- 
quise qui faillit devenir si funeste à VAstrolable et à la Zélée. 

** On se demandera peut-être quelles étaient les raisons qui fai- 
saient croire au lieutenant Wilkes que la terre découverte avait 
une grande étendue. Sans doute c'était son aspect et surtout sa 
hauteur. Pourquoi le commandant américain ne dit-il rien à cet 
égard ? 



498 VOYAGE 

et la, banquise nous empêcha constamment d'appro- 
cher de la terre. 

« Nous rencontrâmes sur la limite de la banquise 
deux grandes masses de glaces couvertes de vase de 
rocher et de pierre, dont nous pûmes prendre des 
échantillons aussi nombreux que si nous les avions 
détachés des rochers eux-mêmes. La terre couverte 
de neige fut aperçue distinctement à plusieurs en- 
droits, et entre ses points les apparences étaient telles 
qu'elles ne laissèrent que peu et même aucun doute 
dans mon esprit , qu'il n'y eût là une ligne continue de 
côtes qui méritât le nom que nous lui avons donné de 
continent antarctique* » 

« Lorsque nous atteignîmes le 97' degré Est, nous 
trouvâmes que la glace se dirigeait vers le nord. Nous 
la suivîmes dans cette direction, et nous arrivâmes ^ à 
quelques milles près, au point où Cook avait été arrêté 
par la barrière de glace en 1773. Ici le temps devint 
si mauvais et la saison si avancée, que je pensais que 
ce serait perdre son temps que d'essayer à s'avancer 
à l'ouest. En conséquence, le 23 février je me dirigeai 
sur la Nouvelle-Zélande, puis ensuite je préférai me 
rendre à Sidney, où je trouvai le Peacock en répara- 
tion. C'est alors que j'appris que l'on avait eu connais- 
sance à Sidney du récit des découvertes faites par le 

~ * Quelles étaient donc ces apparences ? L'hypothèse d'une li- 
gne continue de côtes ne nous paraît pas plus probable que celle 
qui admet que les terres vues par les capitaines Dumont-d'Ur- 
ville, Balleny, Ross etWilkes, sont des îles se'parées et liées entre 
elles seulement par les banquises. 



AU POLE SUD, 199 

baleinier anglais Balleny, à Test et tout près du point 
où nous avions atteint la banquise, c'est-à-dire par 165° 
de longitude, et un peu au sud de notre latitude, 

« Nous apprîmes aussi que le capitaine Ross était 
parti d'Angleterre et qu'on attendait son arrivée. 
Dans le rapport que j'envoyai au gouvernement, 
j'annonçais que la découverte avait été faite le 19 
janvier 1840, jour où je fus convaincu de Texistence 
de la terre, par 154° 30' de longitude est. Dans une 
dépêche suivante, datée de la Nouvelle-Zélande, et 
après que j'eus reçu les rapports de tous les bâti-^ 
ments, je trouvai que nous pouvions réclamer la 
découverte de la terre, jusqu'à 160 degrés est, et quel- 
ques jours avant le 19; c'est ce que je fis. 

« Pendant notre excursion, et tandis que nous lon- 
gions la barrière de glace, j'avais préparé une carte 
sur laquelle j'avais tracé la terre, non-seulement où 
nous avions déterminé positivement son existence, 
mais encore dans les points où les apparences indi- 
quaient qu'elle devait se trouver *. Elle formait ainsi 
une ligne continue entre 160° et 97° de longitude Est, 
J'avais une copie de cette carte sur laquelle on avait 
placé Isiterre supposée** vue ])^rBsillenj, par 165° Est. 
Cette copie, avec mes notes, ex|)ériences, etc. , fut en- 

* Le capitaine Wilkes n'a vu la terre à nu que dans la baie Pi- 
ners ; c'est ce qui résulte de son rapport. Alors quelles pouvaient 
être les apparences qui indiquaient les directions où elle devait 
se trouver? Gomment pouvaient-elles êlre différentes de celles qui 
avaient pu déterminer positivement son existence ? ^ 

''* Il ne nous semble pas possible que Ton puisse élever de 



200 VOYAGE 

voyée au capitaine Ross, par Tentremise de sir Geor- 
ges Gipps, à Sidney, et j'ai appris depuis que le capi*- 
taine Ross l'avait reçue à son arrivée à Hobart-Town, 
quelque temps avant son départ pour le sud. » 

Le capitaine Wilkes rapporte ici la lettre qu'il écri- 
vit au capitaine Ross ; elle n'apprend rien de nou- 
veau, si ce n'est la longitude delà baie Piners, placée 
par 137° 40' Est. Voici la suite de ce rapport : 

« Comme je l'ai remarqué ci-dessus , j'avais placé 
sur ma carte originale la position supposée des îles 
ou de la terre Balleny, par 164° et 165° de longitude 
Est, et c'est cette carte que j'avais envoyée au capi- 
taine Ross. Je suis très-étonné qu'un navigateur aussi 
habile que ce capitaine, lorsqu'il trouva qu'il avait 
passé sur cette position , n'ait pas examiné mes rap- 
ports sur nos découvertes, qui ont été publiés dans 
les journaux de Sidney et d' Hobart-Town. S'il avait 
considéré les routes suivies par les bâtiments de l'ex- 
pédition , routes qui étaient placées sur la carte qui 
lui a été envoyée, il aurait vu sur-le-champ que cette 
partie n'a jamais été marquée comme faisant partie 
de nos découvertes , et il n'aurait pas avancé cette 
assertion étrange , qu'il avait navigué dans une mer 
libre là où j'avais marqué une terre *. 

doute sur la découverte du capitaine Balleny. Il eût été à désirer 
pour le capitaine Wilkes qu'il eût pu prouver l'existence de la 
- terre qu'il prétend avoir aperçue dans les journées des i5, i6, 
17, 18 et 49 janvier, d'une manière aussi irrécusable que celle 
des îles reconnues par le baleinier anglais. 

* Il est à remarquer que les terres dont le capitaine Ross a cons- 



I 



AU POLE SUD. 201 

« Si on examine la carte de la route du capitaine 
Ross, on verra qu'il ne s'est pas approché de nos 
positions assez pour en déterminer les erreurs ou en 
vérifier les résultats. Je suis loin d'imputer au capi- 
taine Ross aucune mauvaise intention , et je n'avais 
aucun droit d'attendre que la route de notre expédi- 
tion et que nos découvertes fussent tracées sur sa 
carte ; mais il y a quelque chose de bizarre à y voir 
figurer les découvertes des autres , quoique beaucoup 
moins importantes ; tandis que celles de l'expédition 
américaine sont omises , quoiqu'il connût beaucoup 
mieux nos opérations que celles des autres *. 

« Une des circonstances les plus remarquables de 
cette campagne fut la rencontre des bâtiments fran- 
çais, qui cherchaient aussi à faire des découvertes sur 
ces côtes de glace , et le, refus de leur commandant de 
communiquer avec nous. Le 30 janvier, le Porpoise 
découvrit deux bâtiments que l'on prit d'abord pour 
le Vincennes et le Peacock ; mais bientôt on reconnut 

taté, dans son voyage, la non-existence, sont , suivant toute pro- 
babilité, celles que le capitaine Wilkes prétend avoir été vues par 
ses navires dans les journées des i5, 16 et 17. 

* Ce fait de l'indication de la terre Adélie sur la carte polaire, 
sur laquelle l'amirauté anglaise a fait tracer les découvertes 
du capitaine Ross , s'explique très-facilement par cette circon- 
stance, que les découvertes des corvettes V Astrolabe et la ZéléCy 
reçues au mois de juin 1 84o, étaient publiées au dépôt de la ma- 
rine au mois de juillet suivant , tandis que nous ne trouvons en- 
core aujourd'hui celles du capitaine Wilkes que sur une mappe- 
monde à très-petits points, où les routes et les terres de l'expédi- 
tion américaine ne sont tracées que d'une manière très-vague. 



202 VOYAGE 

que ce n'était pas eux, lorsqu'on vit le pavillon fran- 
çais. Le Porpoise étant au vent, arriva dans l'iiiten- 
tion de parler et de faire les salutations d'usage lors- 
qu'on arbore le pavillon. 11 s'approcha donc et était à 
portée de voix , quand le bâtiment français fit de la voile 
et refusa d'entrer en communication. Cette circon- 
stance de la rencontre de deux expéditions nationales 
dans des parages si peu fréquentés et ayant évidem- 
ment le même but, n'est pas mentionnée dans le rap- 
port officiel français. Il est inutile de dire pourquoi *. 
« De Sidney, le Vincennes se rendit à la Nouvelle-- 

* Il eût été, au contraire, très-utile de dire pourquoi. Si cette 
rencontre n'a pas été mentionnée dans le rapport de M. Dumont- 
d'Urville , ce ne peut être que le fait d'un oubli , ou bien parce 
qu'il n'avait pas jugé que la i^encontre d'un des bâtiments amé- 
ricains , qu'il savait bien ne pas être celui que le capitaine 
Wilkes commandait, fut assez importante pour être mentionnée 
dans un rapport adressé au ministre. Nous avons dit déjà dans 
ce volume, en rendant compte de cette circonstance, que, loin de 
se refuser à communiquer, M. Dumont-d'Urville avait fait tout 
préparer dans ce but, et même je puis ajouter qu'il avait donné 
l'ordre à l'officier de quart de tenir la batterie prête à saluer le 
pavillon américain. La manœuvre qu'il commanda dans Tinten^ 
tion de faciliter les communications fat, comme on le voit, mal 
interprétée par les Américains, déjà mécontents sans doute de se 
voir prévenus par deux navires français là où ils croyaient ren- 
contrer leurs compagnons de route le Vincennes et le Peacock^ 
A cette époque, la découverte de la terre Adélie était déjà acquise 
aux navires français. Le capitaine Dumont-d'Urville avait donc 
tout intérêt à en donner avis le plus tôt possible au navire le 
Porpoise pour bien en établir la priorité; c'est avec cette pensée 
qu'il se hâta de publier les résultats de son expédition dans les 



AU POLE SUD, 203 

Zélande, où le rendez-yous avait été donné aux au- 
tres bâtiments. Le Peacock seulement, en raison de 
ses réparations, devait rejoindre à Tonga-Tabou» Le 
Porpoise et le Flying-Fish étaient déjà à la baie des 
îles , ainsi que tous les savants qui avaient été laissés 
à Sidney. » (Le Sea-Gull avait disparu le 29 avril 1839 
au large du cap Horn. Depuis ce moment on n'en- 
tendit plus parler de lui. Cet événement malheureux 
fut une grande perte pour l'expédition. La gabarre le 
Relief avait été renvoyée en Amérique après avoir 
déposé ses provisions aux îles Sandwich et à Sidney. ) 
Le lieutenant Wilkes, après avoir énuméré tous 
les travaux exécutés par ses navires, et qui , je suis 
heureux de l'ajouter, suffiront toujours pour ranger 
l'expédition parmi celles qui auront rendu les plus 
grands services aux sciences , termine son rapport 
ainsi qu'il suit : « Les découvertes de l'expédition sur 
le continent antarctique s'étendent depuis le 160' de 
longitude Est jusqu'au 97% et notre pays peut jus- 
tement s'en glorifier, car nous avons précédé les Fran^ 
çais de quelques jours. Il reste à savoir si nous ne 
pouvons pas être regardés comme étant les premiers 
qui aient découvert une terre dans ces parages ; car 
le rapport du capitaine Ross, du moins celui qui est 
venu à notre connaissance, ne fait aucune mention des 

journaux d'Hobart-Town aussitôt qu'il y fut arrivé. Tandis 
qu'il résultera des débats que nous citerons plus loin, que le 
lieutenant Wilkes, dans un discours fait à son équipage un jour 
ou deux avant d'arriver à Sidney, enjoignit à tous les marine de 
sa diç'ision de garder le secret. 



204 VOYAGE 

îlesBalleny^qiioiqn'iUes ait représentées sur sa carte.» 

Le capitaine Ross a reconnu la chaîne d'îles dé- 
couverte en 1839 par Balleny. Du reste, je le ré- 
pète, il n'était pas possible d'élever de doute sur la 
découverte de ce baleinier. Son journal a été publié. 
Sa route a été tracée sur la carte polaire dressée 
par VHydrophical office. Seulement il pouvait rester 
quelque incertitude sur la longitude de ces îles; si des 
documents pareils avaient pu être reconnus faux , il 
ne serait plus possible de se fier à rien. Et si le com- 
mandant américain avait pu arguer, au moment de la 
rédaction de son rapport, que le capitaine Balleny 
aurait pu être induit en erreur par des apparences 
trompeuses , que deviendraient les découvertes du 
lieutenant Wilkes , qui n'a constaté que par la vue 
l'existence des terres? 

Quant à la question de priorité de découverte que 
le capitaine Wilkes réclame en sa faveur, parce que, 
dit-il , l'expédition américaine aurait précédé les 
Français de quelques jours, elle a été jugée autre- 
ment par la société de géographie, lorsqu'en 1840 
elle a accordé son grand prix au capitaine Dumont- 
d'Urville. Pour faire cesser toute incertitude à cet 
égard, il nous suffira de citer une note publiée à ce 
sujet par M. Daussy, ingénieur hydrograpge en chef, 
membre du bureau des longitudes , géographe aussi 
distingué que savant. La voici * : 

* Annales maritimes et coloniales i843, partie non officielle, 
n° d'avril , page 574. 



AU POLE SUD. 205 

« Aprèsavoiradmiré l'immense étenduedes travaux 
de l'expëdition commandée par le lieutenant Wilkes, 
nous croyons devoir examiner impartialement la 
question de priorité de la découverte du continent 
austral. Il a été beaucoup parlé, en effet, d'un procès 
qui aurait été intenté au capitaine Wilkes. Il était 
accusé, disait-on , d'avoir falsifié ses journaux ^ afin 
de porter la date de sa découverte avant celle de 
Dumont-d'Urville. Il était important de vérifier les 
faits. Or, j'ai pu me procurer deux numéros du 
27 août et du 3 septembre 1842 du journal, intitulé 
New-York Weekly Tribune, dans lequel se trouvent 
d'une manière fort étendue les détails de ce procès. 
Nous croyons devoir donner un extrait de ce qui est 
relatif à l'époque de la découverte. Nous ne connais- 
sons pas, il est vrai, l'issue de ce procès, mais les dé- 
clarations des officiers nous semblent suffire pour 
l'objet que nous nous proposons. 

« Le capitaine ou plutôt le lieutenant Wilkes, car 
un des griefs qu'on lui reproche est d'avoir pris le 
litre de capitaine qui ne lui appartenait pas, a été 
cité devant une cour martiale assemblée à bord du 
bâtiment des États-Unis Norlh Carolina, pour ré- 
pondre à des accusations portées contre lui par le 
docteur Guillou, chirurgien d'un des bâtiments de 
l'expédition (le brick le Porpoise)^ et par le lieute- 
nant Pinkney, commandant le Flying-Fish, 

(( Les charges, au nombre de onze, se rapportaient 
principalement à des abus de pouvoir vis-à-vis de 
MM. Guillou et Pinkney. Nous ne nous y arrêterons pas. 



206 VOYAGE 

Le sixième chef d'accusation était : Conduite scan- 
daleuse tendant à détruire la moralité, A l'appui de 
cette accusation, on citait que M. Wilkes, dans son 
rapport au secrétaire d'État de la marine, en date 
du 11 mars 1840 *, avait annoncé tme fausseté con- 
stante et délibérée, en disant : Dans la matinée du 19 
janvier, nous vîmes la terre au sud et à l'est, ainsi que 
plusieurs indications qui prouvaient sa proximité ^ 
comme des pingoins^ des veaux marins, une eau dé- 
colorée; mais une barrière impénétrable de glace nous 
empêcha d'en approcher. Ledit Wilkes sachant bien 
que la terre au sud et à l'est n'avait pas été vue^, 
comme il le dit. 

« Par rapport à cette charge, le juge avocat (l'ac- 
cusateur) avance qu'il établira les faits suivants : 

« Que la terre n'a pas été vue à bord du Vincen- 
nés le 19 janvier. 

(( Que quand l'officier de quart rapporta au lieute- 
nant Wilkes qu'il croyait voir la terre, celui-ci reçut 
cette annonce avec tant d'indifférence, qu'elle fut 
bientôt oubliée. 

« Que le lieutenant Wilkes ne songea à avoir vu 
la terre le 19 que, lorsque après son arrivée à Syd- 
ney, il eut appris qu'une autre nation avait annoncé 
l'avoir découverte dans l'après-midi du 19. 

« Qu'ayant rencontré, le 26, un autre bâtiment 
de l'expédition, et ayant conversé avec l'officier com- 

* Cette date est importante, parce x|u'elle annonce que ce rap- 
port n'a été adressé, par le lieutenant Wilkes, que bien longtemps 
après qu'il a connu les découvertes des Français. 



AU POLE SUD. 207 

mandant relativement aux découvertes faites, il ne 
fit aucune mention de cette découverte du 19. ^ 

« Qu'ayant plus tard rencontré le même officier à 
la Nouvelle-Zélande, celui-ci lui exprima son éton- 
nement de ce que lui , Wilkes , n'avait pas parlé de 
cette découverte dans la conversation qu'ils avaient 
eue ensemble le 25 janvier. 

« Que le commandant du Peacock , relativement 
au 19 janvier, avait pensé d'abord avoir vu la terre, 
mais que, après un examen plus attentif, il avait été 
convaincu qu'il s'était trompé, et que ce n'était 
qu'une montagne de glace, et en conséquence il avait 
ordonné à l'officier d'effacer la mention qui avait 
été faite sur le livre de loch, et d'y substituer qu'on 
avait vu une montagne de glace. 

« Que si la terre a été vue par le Peacock ce jour- 
là, ce ne fut que dans l'après-midi. 

c( Enfin, que la terre a été découverte par deux 
officiers du Peacock le 16 janvier 1840, mais que 
leur rapport sur cette découverte fut traité avec dé- 
dain. 

« Sans doute, on ne peut pas regarder comme 
prouvées toutes les assertions de l'accusateur, mais 
nous allons rapporter ici les principales dépositions 
des témoins, qui sont relatives à la découverte de la 
terre, soit le 19, soit le 16, soit même le 13 janvier^ 
afin de bien constater les faits. 

« Le lieutenant Alden, du Vincennes, dépose : Dans 
la matinée du 19 janvier 1840, le lieutenant Cass 
était de quart de huit heures à midi. Je n'ai rien 



208 VOYAGE 

entendu dire relativement à la découverte de la terre 
jusqu'après notre arrivée à Sidney. Aussitôt après 
notre arrivée , nous entendîmes dire que les Fran- 
çais avaient découvert la terre dans l'après-midi du 
19 janvier. Le lieutenant Wilkes était alors à terre. 
Lorsqu'il revint à bord, je le reçus à l'échellej et lui 
fis la remarque que les Français nous avaient devan 
ces. Oh non! me répondit-il, est-ce que vous ne vous 
rappelez pas que vous m'avez annoncé des appa- 
rences de terre le 19 au matin? Je lui dis que je ne 
pouvais pas me le rappeler dans le moment, mais que 
j'examinerais le livre de loch. Cet examen me con- 
vainquit d'abord que j'avais été de quart ce matin- 
là, qui était un dimanche, et ce fait, réuni à quelques 
autres circonstances, me convainquit que j'avais ap- 
pelé son attention sur quelque chose qui semblait être 
la terre {that looked like land). 

« Voici comment cela se passa : Le temps avait 
été brumeux toute la matinée. Un peu après huit 
heures, j'entendis le bruit de la mer qui se brisait 
contre une montagne de glace peu éloignée du bâti- 
ment ; j'en prévins le lieutenant Wilkes, qui monta 
sur le pont. Le brouillard s'éleva petit à petit, de 
sorte que nous pûmes voir les glaces ; et bientôt après 
le temps devint assez clair. M. Wilkes regarda tout 
autour, et donna quelques ordres relativement à la 
route du bâtiment. Je portais alors mon attention 
vers le sud^, et comme il était sur le point de des- 
cendre^ je lui dis : Voici quelque chose par là (en lui 
indiquant le côté) qui a l'air de la terre. Il ne répondit 



AU POLE SUD. 209 

rien, me parut traiter cette annonce avec négligence, 
et descendit. 

— c( Vous dites que vous avez appelé l'attention du 
lieutenant Wilkes le 19 sur une apparence de terre 
vers le sud : croyez- vous que c'était la terre? 

— (( D'après ce que je sais maintenant, ça ne l'était 
pas. 

— « Le croyiez- vous lorsque vous le lui avez dit ? 

— « Non, je ne le croyais pas, car j'aurais marqué 
ce fait sur le journal, si j'avais eu quelque confiance. 

— « Ces apparences de terre ont-elles été vérifiées 
plus tard ? 

— « Oui, nous avons été très-certains de voir la 
terre le 28 au matin; je la vis étant de quart, mais 
avant que nous pussions nous satisfaire entièrement, 
nous en fûmes repoussés par un coup de vent. Nous 
étions alors bien loin de notre position du 19, en- 
viron 14 degrés ou 400 milles plus à l'ouest. 

— <( Avez-vous été souvent trompés par ces appa- 
rences de terre ? 

— « Pas plus que tous ceux qui naviguent ne le 
sont généralement. Jusqu'au 25 janvier, je regardais 
l'existence de la terre dans ces régions comme très- 
douteuse. Ce jour-là, le lieutenant Underwood étant 
monté au haut des mâts, dit, en descendant, que cer- 
tainement il y avait une terre au sud et à l'ouest. 
Nous étions alors à 200 milles environ à l'ouest de la 
position du 19. 

— c( Essaya- t~on de sonder le 19, ou de se rap- 
procher de la terre ? 

VIII. . 4 4 



210 VOYAGE 

— « Ali contraire, je reçus l'ordre de tenir le na- 
vire au large , et aucune sonde ne fut prise , que je 
sache. Le soir nous vîmes le Peacock se diriger vers 
le sud-ouest. 

— « L'atmosphère était-elle plus claire le 25 et 
le 28? 

— (( Le 25 était un jour délicieux, admirablement 
clair. Je découvris la terre lorsqu'on était à prendre 
un ris dans les huniers ; je l'annonçai au lieutenant 
Wilkes ; il regarda quelque temps , et dit : ïl n'y a 
pas d'erreur là-dessus^ c'est la terre. Avant qu'on 
eût achevé de prendre le ris, le navire fut chassé par 
un coup de Yenî et une tempête de neige. Mes re- 
marques sur le livre de loch sont : Â neuf heures 
quarante-cinq minutes^ découvert la terre au S, S, E,^ 
ou ce qui présente l'aspect le plus prononcé d'une 
terre élevée et couverte de neige, 

— « Indiquez-nous la latitude et la longitude du 
Vincennes le 19, le 25 et le 28. 

— « Les voici d'après le journal : 

A midi, le 19, longit. 154° 27' 45''latit. 66^ 19' 15\ 

— le 25, — 147° 42' -- 67° 4' 37''. 

— le 28, — 140°24'43'' -^ 66° 32' 45" *. 

— c( Quelle démarche le lieutenant Wilkes fit-il 
pour demander le secret de ces découvertes avant 
que vous arrivassiez à Sidney ? 

* Le 28, l'expédition américaine se tiouvait, en effet, en vue 
de la terre Adélie par i4o° 24' 34" de longlUide, et 66° 82' 45" de 
latitude. 



AU POLE SUD. 211 

— « Un jour ou deux avant notre arrivée, il appela 
tout le monde sur le pont, fit un discours dans lequel 
il parla du brillant succès que nous avions eu, et nous 
enjoignit à tous de garder le secret jusqu'à ce que 
notre gouvernement fût instruit de cette découverte ; 
attendu que c'était à lui qu'appartenait le droit de la 
faire connaître, et pour que, si quelque bénéfice pou- 
vait en résulter, ce fût notre pays qui en profitât. 
Tel fut le fond de son discours*. 

— « Dites-nous, s'il vous pl^it, si, après qu'on eut 
eu connaissance que les Français avaient découvert 
la terre le 19, il n'y eut pas une publication faite à 
Sidney annonçant que les Américains avaient aussi 
reconnu la terre le 19 au matin, et si cette publi- 
cation n'a pas été faite à la connaissance du lieute- 
nant Wilkes ? 

— a Cela est vrai. Les deux annonces eurent lieu 
le même jour, le document américain fut écrit par le 
consul d'Amérique ; j'étais dans la chambre occupé 
à la rédaction des cartes, et j'entendis le consul en 
faire la lecture en présence du lieutenant Wilkes **. 

— « Voyez sur le livre de loch si, le 19, il n'est pas 
marqué qu'on vit des phoques, des cailles [quails), 
des pingouins, des pétrels, etc. 

* On comprend qii'aVec de semblables pensées, bien extraor- 
dinaires sans doute, le lieutenant Wilkes ait pu croire que nous 
n'avons pa5 voulu communiquer avec le Porpoise. 

"C'est dans le Sirhiey-Herald d\\ 1 3 mars i84o que se trouvent 
ces deux annonces, dont la traduction a été insérée dans les 
Annales maritimes, année i84o, partie non officielle, t. ji, p. 839. 



212 VOYy\.GE 

« Le lëmoiii lit le journal du dimanche 19 jan- 
vier 1840. Il est dit qu'on vit un phoque, un pin- 
gouin, et une espèce de pétrel, dans la matinée, et le 
soir un albatros , un pétrel , et deux baleines {sperm 
îvhales). Ici, un membre de la cour fait observer 
qu'on ne voit jamais de baleines quand on est sur les 
sondes. 

« Le lieutenant Ringgold^ qui commande le Por- 
poise, est ensuite interrogé. C'est lui qui, le 26 jan- 
vier, rencontra le Vincennes. On lui demande : 

— « Âvez-vous eu , le 26 janvier, quelque con- 
versation avec le commandant du Fincennes? 

— « Oui , une ou deux questions ; il ventait très- 
frais alors ; la communication eut lieu par le télé- 
graphe. Il me donna la comparaison du chrono- 
mètre étalon , et je crois qu'il me dit avoir parlé au 
Peacock quelques jours avant. 

— « Vous annonça-t-il alors qu'il avait découvert 
la terre le 19? 

— « Non. Après être arrivés à la Nouvelle-Zé- 
lande, j'entendis dire qu'il m'avait demandé si j'avais 
vu la terre ; mais comme j'avais cru entendre si j'a- 
vais besoin de quelque chose , j'avais répondu : De 
rien. Le lieutenant Wilkes me dit la même chose 
lorsque je lui témoignai mon étonnement de ce qu'il 
ne m'avait pas parlé, le 26, de sa découverte du 19. 

— « N'aviez-vous pas vu la terre avant le 26 
janvier ? 

— « Je suis persuadé que j'ai vu la terre le 13 jan- 
vier 1840; mais je ne fis pas de rapport là-dessus. 



AU POLE SUD. 213 

Je vis environ cent phoques, et l'eau très-dëcoloiée. 
Je tuai deux phoques et sondai aussi bien que je le 
pus. J'avais, je crois, 287 brasses ; mais je ne pus at- 
teindre le fond. Nous étions alors plus près de la 
position de Balleny , que nous ne nous en soyons ja- 
mais trouvés, 

(( Le lieutenant Ringgold lit ensuite l'extrait sui- 
vant, du rapport sur la croisière du Porpoise^ qu'il 
remit au lieutenant Wilkes à la Baie des Iles. 

« Dans la matinée du 16, on vit des apparences 
Irès-prononcées de terre. Voici ce qui est porté sur 
mon journal: 

« A 6 heures 30 minutes P. M. monté au haut du 
mât; le temps était très-clair, l'horizon net, les 
nuages minces; j'entendis le bruit de pingouins et 
peu de temps après, j'en vis un, ainsi qu'un grand 
phoque. 

« Etant au haut du mât, je vis, par-dessus un 
champ de glace, un objet large, arrondi, de cou- 
leur foncée , et qui ressemblait à une montagne çloi- 
gnée. Les montagnes de glace avaient toutes un éclat 
brillant qui contrastait avec ce point. Je restai pen- 
dant une heure pour voir si le soleil, en baissant, 
ne ferait pas changer la couleur de cet objet; mais 
il resta toujours le même , ayant un nuage blanc au- 
dessus, comme on en voit ordinairement au-dessus 
des terres hautes. Au coucher du soleil, l'aspect 
resta le même. Je pris le relèvement exact, me pro- 
posant de l'examiner de plus près aussitôt que le 
vent me le permettrait. Je suis fortement d'opinion 



â1 4 VOYAGE 

que c'était une île entourée d'un immense champ de 
glace qui était alors en vue. ( Extrait du livre de loch.) 
« A 7 heures nous découvrîmes ce que l'on sup- 
pose être une île, elle restait au S. ^ S. E., un grand 
nombre de glaces plates en vue. Signé J. North. 
(Extrait du livre de loch.) M. North était l'officier 
de quart. 

— <( Avez-vous fait un rapport sur votre décou- 
verte de la terre le 13 janvier? 

— (( Je rapportai simplement que j'avais vu des 
indications de terre. Voici ce que je disais : 

«Le 12 janvier fut employé à tâcher de rallier le 
Vmcennes; n'ayant pu y réussir, je me dirigeai vers 
l'ouestj à dix heures du soir. Le lendemain, je péné- 
trai dans une coupure formée par la barrière, dans le 
dessein de l'examiner de près et d'observer l'in- 
clinaison de l'aiguille. 

«En approchant de la glace, on vit un certain 
nombre de phoques qui étaient dessus ; je parvins 
h en prendre un couple dont les peaux furent plus 
lard placées à bord du Peacock. De hauts sommets de 
glace et la brume qu'on voit ordinairement sur les 
terres élevées étaient visibles tout le long de l'ho- 
rizon du côté sud. 

— « Pensez-vous que l'apparence de terre que 
vous vîtes le 13 confirme la découverte que l'on 
dit avoir été faite le 19 par le Vincennes? 

— a Les apparences de terre étaient si prononcées 
que je m'altendais à chaque instant à la découvrir. 
Un autre fait, qui vient corroborer notre opinion, est 



AU POLE SUD. 215 

la nouvelle que nous reçûmes plus (ard des décou- 
vertes du capitaine anglais Balleny, l'année précé- 
dente; 710US trouvâmes que nous étions sur la même 
route que lui quand il découvrit la terre dans cette 
partie. 

« Le juge avocat ayant lu une partie de l'exposé 
fait par le lieutenant Wilkes , à l'Institut de Washing- 
ton 5 et le conseil de M. Wilkes ayant élevé des ob- 
jections à ce sujet, le juge avocat réplique qu'il a 
présenté cet exposé pour prouver que l'intention de 
M. Wilkes était de ne point admettre les dires de 
M. Ringgold sur les apparences que cet officier avait 
vues le 13 et le 16, parce qu'il voulait s'attribuer à 
lui-même l'honneur de la découverte, quoiqu'en 
réalité les apparences vues par M. Ringgold étaient 
beaucoup plus prononcées que celles qui furent aper- 
çues par les officiers du Vincennes, 

— « Avez-vous vu des apparences de terre , telles 
que des pingouins, des phoques, et l'eau était-elle 
décolorée? 

— « Mes notes sur le journal portent que je vis un 
pingouin et une espèce de pétrel. 

- — « Quelles notes inscrivites-vous sur le journal , 
et qu^est-ce qui y est resté? 

— « D'abord je parlai au lieutenant Hudson , et 
j'écrivis sur le livre de loch : Fortes apparences de 
terre. Je reçus ordre ensuite d'effacer cela et de 
mettre qu'il avait été reconnu que c'était une mon- 
tagne dt glace. C'est le lieutenant Hudson qui donna 



216 VOYAGE 

cet ordre. La montagne de glace restait entre le sud 
et l'ouest. 

— « Vous dites qu'il fut porté sur le journal , d'a- 
près les ordres du lieutenant Hudson , que c'était une 
montagne de glace ; croyez- vous vous-même que c'é- 
tait la terre? 

— c< Oui, et je le crois maintenant encore, car cela 
fut confirmé par la sonde que nous eûmes quelques 
jours après. 

— «Combien de temps, après le 19, le Peacock 
prit-il cette sonde , et quelle était la profondeur? 

— c< C'était le 23 , et par 380 brasses ; on n'essaya 
pas de sonder le 19. 

— (( Quelle était l'espèce de fond que l'on obtint? 

— a Je ne me le rappelle pas maintenant; mais il y 
avait une pierre, et on salua le navire à cette occasion 
{on îvich ive cheered ship ). On regardait cela comme 
la preuve que nous touchions à terre. 

~ (( Quelle était la position du Peacock le 23 , par 
rapport au Vincennes^ et aussi sa position absolue? 

— (( La différence entre les deux bâtiments était 
environ de 2 degrés en longitude et 8 milles en lati- 
tude. A ces latitudes , le degré de longitude n'a.guère 
que 25 milles. Par l'estime et d'après le journal, la 
position du Peacock était le 19, long. 153" 40' E. , 
lat. 66° 22^ et le 23, long. 15^ 43' et lat. 66° 30', 
ce qui donne 8 milles de différence vers le sud. 

— c< A-t-on sondé plusieurs fois le 23? 

— a Non, à ma connaissance. 

« Le lieutenant Reynolds (à bord du Peacock) dit 



AU POLE SUD. 217 

avoir vu la terre le 16 à onze heures, du haut mât. ir 
resta près d'une heure à la regarder avant d'en par- 
ler. Je la vis , dit-il , avec une lorgnette {spy-glass) , 
et fus convaincu que c'était la terre. Je la fis remar- 
quer à l'officier de quart, mais il ne crut pas que 
c'était la terre, et il n'en fut pas fait mention sur le 
journal. Le témoin est encore convaincu qu'il a vu 
la terre. 

« Telles sont les différentes dépositions faites devant 
le conseil de guerre, relativement à la découverte du 
continent austral, par l'expédition américaine. En 
résumant tous les faits, on voit que le lieutenant 
Ringgold, du Porpoise^ croit avoir vu la terre le 13 
janvier; cependant il en était si peu ceriain, qu'il 
dit lui-même : Les apparences étaient si f ointes, que je 
m'attendais à chaque instant à voir la terre. 

« Le 16, on croit encore la voir abord du Peacock; 
le lieutenant Reynolds croit aussi la voir; cependant 
l'officier de quart ne croit pas que ce soit elle. 

« Le lieutenant Wilkes ne croit pas lui-même que la 
terre ait été constatée le 16, car ce n'est que le 19 
qu'il dit qu'on a eu la certitude que l'on voyait la 
terre ; cependant il est bien prouvé que Ton n'eut ce 
jour-là qu'une apparence très-fugitive. 11 est vrai 
qu'on prête à M. Wilkes le désir de s'attribuer ex- 
clusivement l'honneur de la découverte de la terre, 
ce qui l'aurait porté, dit-on, à regarder comme 
douteuses les observations que les autres avaient 
faites avant lui. Mais n'est-il pas évident, d'après 
toutes ces dispositions, que jnsqu' au 2H janvier on 



âl8 VOYAGE 

n'avait aucune certitude de la découverte de la terre; 
que si quelques officiers croyaient l'avoir vue, d'au- 
tres étaient persuadés que c'était une illusion ; enfin 
que, comme je l'ai avancé, si le '^'^ janvier une cir- 
constance imprévue avait forcé l'expédition améri- 
caine à s'éloigner de ces parages y il ne serait résulté 
de cette expédition aucune certitude de V existence 
d'un continent austral, tandis que le 21, les équipages 
de \ Astrolabe et de la Zélée avaient mis pied à terre, 
en avaient déterminé la position et rapporté des 
échantillons ? 

c< îl me paraît , au reste , bien surprenant que les 
Américains n'aient pas songé à publier les observa- 
tions mêmes qui sont consignées sur les journaux de 
bord, et à donner la position des points d'où l'on dit 
avoir vu la terre; car on pourrait au moins vérifier 
plus tard si |a terre existe dans la direction où on 
dit l'avoir vue. 

« Les cartes qui constatent les découvertes d Du- 
mont-d'Urvilleont été publiées au mois de juin 140. 
Celles qui donnent les découvertes faites par î ca- 
pitaine Ross en janvier 1841 étaient publiées en Juil- 
let de la même année, et nous n'avons encore, pour 
nous faire une idée des résultats de l'expédition amé- 
ricaine, que le tracé assez grossier qui se trouve sur la 
mappemonde, jointe a l'exposé lu par M. Wilkes à 
l'Institut national de Washington. 

« Les routes des bâtiments sont indiquées sur la 
mappemonde, mais aucune date n'y est marquée, en 
sorte qu'on ne peut dire où étaient le Vincennes , le 



AU POLE SUD, 219 

Peacock et le Porpoise le 1 3, le 1 6 et le 1 9 janvier. Une 
carte à plus grands points a été, il est vrai, envoyée par 
M. Wilkes au capitaine Ross; mais c'est justement 
d'après cette carte que ce dernier annonce avoir 
navigué librement sur un point où la terre était in- 
diquée par M. Wilkes ; ce n'était, répond M. Wilkes, 
qu'une ligne tracée pour joindre les îles Balleny à 
nos découvertes ; mais la meilleure réponse auj^ait étë 
évidemment la publication de la carte elle-même, 
avec l'indication exacte des parties vues par chaque 
bâtiment. )> 

Nous aurons peu de chose à ajouter à ce qui vient 
d'être dit par M. Daussy sur la question qui nous 
occupe. Le capitaine Wilkes, sous le nom de conti- 
nent austral , semble avoir voulu désigner que toute 
la calotte antarctique australe est occupée par une 
terre immense, dont il réclamerait la priorité de 
découverte. Or, s'il arrivait un jour que l'on pût vé^ 
rifier d'une manière irrécusable cette hypothèse , la 
gloire de la découverte appartiendrait nécessairement 
aux premiers navigateurs qui découvrirent les terres 
de Graham et celles d'Enderby. Si le continent aus- 
tral des Américains devait avoir des limites plus res- 
treintes, il envelopperait encore les terres Sabrina 
et la terre Adélie. Dans ce cas, la gloire de la pre- 
mière découverte appartiendrait au capitaine Bal- 
leny, qui le premier signala, dans l'année 1839, là 
terre Sabrina ; mais il resterait toujours à la France 
d'avoir été la première à prouver son existence d'une 
manière irrécusable par les échantillons que nous en 



no VOYAGE 

avons rapporté. Gomme on Fa vu,xe n'estque lorsque 
l'expédition américaine est arrivée le 25 janvier en 
vue de la terre Adélie, que son existence a pu être cons- 
tatée par la vue, de manière à convaincre tout le 
monde. En admettant que les assertions du lieutenant 
Wilkes puissent être admises un jour de manière à 
ne plus laisser de doute sur leur sincérité , il resterait 
à savoir si les apparences de terre qu'il a aperçues 
dans les journées des 15, 46, 17 et 19 n'étaient pas 
produites par des glaces, qui près des terres, peuvent 
atteindre des hauteurs considérables. Nous regret- 
tons sincèrement que le capitaine américain n'ait pas 
joint dans son rapport officiel la description détaillée 
des apparences de terre qu'il a aperçues dans ces 
journées. C'eût été la manière la plus puissante de 
combatlre les assertions de ses antagonistes, qui, 
comme on l'a vu , paraissent assez d'accord pour faire 
sérieusement douter de sa sincérité. 

Quoi qu'il en soit, les capitaines Wilkes et Du- 
mont-d' Urville ignoraient complètement les décou- 
vertes du capitaine Balleny, lorsqu'ils tentèrent de 
pénétrer dans les régions glaciales. Si nous fûmes 
plus heureux que les Américains , en les prévenant 
de quelques jours sur le seul point peut-être de ces 
côtes où la terre, moins entourée de glace , était aussi 
plus abordable , nous devons avouer que, dans cette 
circonstance , nous fûmes mieux servis par le ha- 
sard, et que l'expédition américaine a mérité, par 
la persévérance et le courage de ses marins, de par- 
tager également la gloire d'avoir ajouté à nos connais- 



AU POLE SUD. n\ 

sauces géographiques celle d'une terre qui semblait 
devoir à jamais rester ensevelie sous une glace éter- 
nelle. Le rapport du lieutenant Wilkes n'est point assez 
étendu pour pouvoir nous livrer ici à une plus longue 
dissertation au sujet de ses travaux dans les régions 
glaciales; cependant, il est facile déjà de voir que 
cette expédition aura un résultat considérable , par la 
quantité de matériaux quelle aura rapportés. Les re- 
connaissances exécutées sur la côte occidentale d'A- 
mérique, aux archipels des îles Pomotou , Taïti, Ha- 
paï, Samoa, Yiti, Tonga-Tabou; enfin, les travaux 
exécutés à la Nouvelle-Zélande et dans le grand ar- 
chipel d'Asie, assurent au lieutenant Wilkes une part 
telle qu'il ne peut rien avoir à ambitionner. 

Si les expéditions française et américaine avaient 
le même but et pour ainsi dire des missions sem- 
blableS; je ne saurais trop le répéter, les navires con- 
fiés au commandement du capitaine James Ross de- 
vaient parcourir un itinéraire tout différent : spécia- 
lement destinés à naviguer dans les régions glaciales, 
leur armement avait été fait en conséquence. Le ca- 
pitaine anglais était libre de tout son temps, il pouvait 
disposer à son gré de ses trois années de campagne 
pour aller chaque fois examiner le mouvement des 
glaces, de manière à pouvoir profiter d'une saison 
favorable si elle se présentait. Je dois ajouter que, 
sous ce point de vue, l'itinéraire du capitaine Ross 
avait été bien mieux choisi que ceux tracés aux expé- 
ditions française et américaine. Il faut des navires à 
part , des armements tout particuliers pour s'aven- 



%%% VOYAGE - 

turer dans ces régions glacées , là où la mer présente 
des dangers qu'on ne rencontré nulle part ailleurs. 
^L'Astrolabe et la Zélée n'avaient, il est vrai , rien à 
désirer sous ce rapport. Elles ont passé par des épreu- 
ves qui ont prouvé que tout avait été prévu pour 
cette navigation extraordinaire; d'un autre côté, il 
était difficile d'attendre des équipages plus de zèle 
et de dévouement ; mais certainement si Dumont- 
d'Urville, dans sa deuxième campagne, avait pu dis- 
poser de son temps comme il l'aurait voulu; s'il 
n'avait vu ses compagnons de route affaiblis par les 
maladies que nous avions puisées sous le ciel des 
tropiques, il serait parvenu à des résultats bien au- 
trement importants; peut-être même eût-il enlevé 
au capitaine Ross la gloire de la découverte de la 
terre Victoria, qu'il avait préparée. L'expédition an- 
glaise, destinée spécialement pour un voyage polaire, 
devait donc nécessairement avoir une tout autre por- 
tée que celles envoyées par la France et les Etats-Unis. 
Les rapports qui nous ont fait connaître les ré- 
sultats de l'expédition VErebns et la Terror^ ne sont 
point encore assez détaillés pour que nous puissions 
apprécier toute l'étendue des travaux accomplis. Ce- 
pendant nous trouvons, dans le journal des Débats 
du 16 septembre 1843, un compte rendu de cette 
expédition, extrait du Litlerar y-Gazette de Londres , 
et qui, évidemment dû à la plume du capitaine Ross, 
ou de Tun de ses officiers , nous paraît résumer tous 
les travaux exécutés par l'expédition anglaise. Nous 
le citons textuellement* 



AU POLE SUD. 223 

« VErebiis, capitaine James Ross, et la TerroVy 
capitaine Crozier, partirent d'Angleterre le 29 sep- 
tembre 1839j et touchèrent d'abord à Madère, à Port- 
Praya des îles du cap Vert, à Saint-Paul et à la Tri- 
nité , relâches dans chacune desquelles il fut fait de 
nombreuses et d'importantes observations scientifi- 
ques. Le 13 janyier 1840^ le capitaine Ross jetait l'an- 
cre à Sainte-Hélène, ayant pris cette route pour déter- 
miner le minimum de l'intensité magnétique sur le 
globe, et la nature de la courbe suivant laquelle se dé- 
veloppent les points où cette intensité est la plus fai- 
ble. Il réussit à souhait dans ce dessein, car il ne faut 
pas oublier que le vaste espace de l'Océan qui se dé- 
ploie entre les divers lieux que nous avons nommés, 
est celui de toute notre planète où l'intensité magné- 
tique est le moins sensible. La position de cette ligne, 
qui .e développe vraisemblablement vers le nord à 
tra rsle continent de l'Afrique, étant ainsi détermi- 
née ur un assez grand nombre de points, il deviendra 
san loute facile de la reconstruire dans tout son dé- 
vek pement, et d^en tirer tous les faits que sa con- 
naissance peut révéler a la science. Pendant cette 
partie du voyage, la position de l'équateur magnéti- 
que fut également déterminée, ainsi que des points de 
repère pour Fbbservation des changements qu'il 
pourrait subir. Après avoir établi un observatoire 
magnétique à Sainte-Hélène, l'expéditioii remit à la 
voile, le 8 février 1840, et le 17 mars suivant elle ar- 
riva aa cap de Ronne-Espérance où elle établit un 
second observatoire consacré aux mêmes travaux. A 



2^4 VOYAGE 

cetfe époque aussi, il fut fait une série d'expériences 
quotidiennes sur la température et la gravité spéci- 
fique de la mer à des profondeurs de 180, 300, 480 et 
600 brasses, et à la fin il fut lancé des plombs de sonde 
jusqu'au fond de l'Océan ( al the boUom of the Océan ). 
• (( Le 3 avril, l'expédition repartit du Cap et conti- 
nua avec autant de zèle que de soin ses observations 
magnétiques, ayant toujours soin de les relier aux 
travaux des divers observatoires établis dans d'au- 
tres parties du monde. Le 12, on touchait k la Terre 
de Kerguélen, et le 29 (jour fixé d'avance pour des 
observations simultanées sur divers points du globe ), 
on nota, a des intervalles de deux minutes et demie, 
et pendant vingt-quatre heures consécutives, les 
mouvements des instruments raagnétométriques. Par 
un heureux hasard, il survint pendant ce temps une 
de ces tempêtes magnétiques qui avaient déjà été re- 
marquées en Europe. L'influence que celle-ci exerça 
sur les instruments à Kerguélen fut identique à celle 
qu'on observa simultanément à Toronto du Canada ; 
circonstance qui prouve l'immense étendue des in- 
fluences magnétiques et la rapidité merveilleuse avec 
laquelle elles traversent le diamètre de la terre. La 
lumière et l'électricité peuvent seules offrir l'exem- 
ple d'une rapidité aussi merveilleuse. La géologie et 
la géographie eurent aussi leur part des travaux de 
cette relâche.' De grands arbres fossiles furent extraits 
de la lave , indice de l'origine volcanique de ces îles. 
Des masses considérables de charbon furent égale- 
ment reconnues ; elles promettent pour l'avenir un 



AU POLE SUD. 225 

secours utile à la navigation à vapeur dans cette par- 
tie du monde ; elles peuvent devenir d'une impor- 
tance immense pour le commerce de l'Inde. 

« Après la terre de Kerguélen, l'expédition visita 
Hobart-Town sur la terre de Yan-Diémen et les îles 
Auckland, et s'enrichit d'une série complète d'obser- 
vations magnétiques au jour important du 30 novem- 
bre 1840. AlorSj nos compatriotes avaient connais- 
sance des tentatives déjà faites au pôle sud par le 
lieutenant Wilkes, de la marine américaine, et par la 
division de M. Dumont-d'Urville. Cette circonstance 
détermina le capitaine Ross à user de son pouvoir dis- 
crétionnaire pour changer la route qui lui avait d'a- 
bord été tracée. Il fit route directe vers le sud et par 
le 170' degré de longitude orientale, direction sur la- 
quelle il devait rencontrer l'ovale isodynamique du 
magnétisme terrestre, et le déterminer, ainsi que le 
point situé à égale distance des deux foyers de la plus 
grande intensité magnétique, en passant entre les 
routes suivies par le navigateur russe Bellinghausen 
et le célèbre capitaine Cook. Il se proposait ensuite de 
se diriger sur le pôle par le S. 0. plutôt que de vou- 
loir l'aborder directement par le nord, comme ses 
prédécesseurs l'avaient fait sans résultat. 

« Le 12 décembre, il quitta donc les îles Auckland, 
toucha à l'île Campbell, et, après avoir traversé une 
mer remplie de glaces flottantes , il rencontra l'ex- 
trémité de la banquise au sud du 63' degré de lati- 
tude , et franchit le cercle antarctique le 1" jan- 
vier 1841. Cette banquise ne lui sembla pas aussi 
VIII. 15 



226 VOYAGE 

formidable que l'ont représentée les Français et les 
Américains; toutefois, un coup de vent et d'autres 
circonstances défavorables empêchèrent d'abord les 
bâtiments anglais de s'y risquer. Forcés de prendre 
le large, ils ne la retrouvèrent que le 5, k une cen*- 
taine de milles de distance, dans Test, par les 66' de- 
gré 45 minutes de latitude sud et 174' degré 16 mi- 
nutes de longitude orientale. Alors, le vent et la mer 
portant directement sur elle, on y entra sans avoir à 
regretter aucune avarie faite aux navires , et même 
après y avoir parcouru quelques milles, on put con- 
tinuer à marcher vers le sud sans grandes difficultés. 
Mais bientôt d'épais brouillards, accompagnés de fai- 
bles brises, rendirent la route aussi périlleuse que pé- 
nible, et de longues ^^luies de neige vinrent gêner 
tous les travaux. Ce qui encourageait cependant le 
capitaine Ross à poiirsuivre sa route, c'était qu'à 
chaque éclaircie on apercevait dans le S. E. un ciel 
pur qui rélléchissait évidemment une mer libre; et, 
en effet, dans la matinée du 9, après avoir fait plus 
de 200 milles dans la banquise, il entra dans une mer 
parfaitement libre, et mit le cap au S. 0. sur le pôle 
magnétique. 

« Le 11 janvier, par les 70' degré 47 minutes de 
latitude sud et 172" degré 36 minutes de longitude 
orientale, on signala la terre à la distance d'environ 
100 milles en avant, précisément dans la direction 
qu'on suivait, entre le pôle magnétique et la route des 
navigateurs. C'était la terre la plus avancée au sud 
qu'on eût encore découverte. Elle semblait composée 



AU POLE SUD. 227 

de montagnes à pic, hautes de 9000 à 12,000 pieds, 
entièrement couvertes de neige, et sur les flancs des- 
quelles d'immenses glaciers s'avançaient comme des 
promontoires de plusieurs milles dans l'Océan. Çàet là 
on apercevait quelques têtes de rochers nus ; mais la 
côte était si hérissée de glaces qu'on ne put débarquer. 
On mit donc le cap au S. E., où se montraient quel- 
ques petites îles, et le 12 janvier, le capitaine Ross 
débarqua sur l'une d'elles, accompagné du capitaine 
Crozier et de quelques officiers. Cette île, dont il prit 
possession au nom de la reine Victoria, est d'origine 
volcanique. Elle est située par les 7V degré 56 minutes 
de latitude S. et 171 ^ degré 7 minutes de longitude E. 
Après avoir reconnu que la côte orientale de la grande 
terre qu'on avait découverte inclinait vers le sud, 
tandis que celle du nord semblait se prolonger dans 
la direction du nord-ouest, le capitaine Ross résolut 
d'avancer par l'est de cette terre aussi loin qu'il pour- 
rait vers le sud, de pénétrer, s'il était possible, au 
delà du pôle magnétique , que ses calculs fixaient à 
peu près vers le 76' degré, pour revenir ensuite par 
l'ouest et accomplir ainsi la circumnavigation de la 
grande terre qu'il avait sous les yeux. Les bâtiments 
la côtoyèrent donc par l'est, et le 23 janvier ils 
avaient atteint le 74' degré de latitude sud, le point 
le plus élevé qu'on eût jamais atteint ! Arrivés là, de 
vijolents coups de vent du sud , d'épais brouillards, 
d'éternels ouragans de neige les arrêtèrent pendant 
quelque temps ; on continua cependant à longer la 
côte au sud , et le 27 on débarqua sur une autre île 



2^28 , VOYAGE 

située par les 76' degré 8 minutes de latitude sud et 
168' degré 12 minutes de longitude est; elle était, 
comme la première, d'origine volcanique. Le 28 , on 
signala une montagne haute de 12,400 pieds au des- 
sus du niveau de la mer, vomissant d'immenses ger- 
bes de flammes et de fumée. Ce volcan reçut le nom 
de mont Erebus : sa position est par les 77' degré 
32 minutes de latitude sud et 167' degré de longitude 
est. Un cratère éteint, situé à l'est , fut nommé mont 
Terror. La fumée sortait du volcan par jets soudains 
et s'élevait à une hauteur de 2000 pieds; le diamètre 
de la gerbe au cratère était d'environ 300 pieds, elle 
affectait la forme d'un cône renversé , et , parvenue à 
sa plus grande élévation, elle avait peut-être 500 ou 
600 pieds de diamètre. Par intervalles, la fumée se 
dissipait complètement et laissait le cratère entière- 
ment dénudé , mais brillant d'une flamme intense, 
dont l'éclat s'apercevait même à midi. Des neiges 
éternelles montent jusque sur l'arête du cratère , et 
l'on ne put découvrir sur leur surface aucune trace 
de lave. 

r( Continuant à prolonger la terre vers le sud , les 
navigateurs se virent bientôt enlever tout espoir de 
pénétrer plus loin par une barrière de glace solide , 
s'élevant à pic à plus de 150 pieds au dessus du 
sommet des mâts de leurs bâtiments. Au delà de 
cette barrière , on apercevait les cimes d'une haute 
chaîne de montagnes dont la direction semblait être 
au S. S. E. Ils explorèrent cette barrière à l'est jus- 
qu'au 2 février, où ils atteignirent le 78' degré 4 mi- 



AU POLE SUD. 229 

nutes de latitude sud, le point le plus élevé où ils 
soient parvenus, et le 9, après l'avoir suivie jusqu'au 
191^ degré 23 minutes de longitude est, c'est-à-dire 
sur ,une distance de plus de 300 milles, ils se virent 
arrêtés par une dangereuse banquise, à travers la- 
quelle ils eurent la plus grande peine à se frayer un 
chemin , et d'où peut-être ils ne seraient jamais sor- 
tis sans les fortes brises qui vinrent à leur secours. A 
la distance de moins d'un demi-mille de la grande 
barrière, la sonde porta par 318 brasses sur un fond 
de vase bleue. La température était alors à 12 degrés 
centigrades au dessous de zéro ; on ne pouvait plus 
avancer, il fallut donc remonter vers le nord-ouest, 
et le 15 février, on se retrouva par le 76^ degré de 
latitude sud, la latitude présumée du pôle magnéti- 
que. Les grandes glaces, produit de l'hiver précédent, 
avaient été enlevées par les courants, mais leur place 
avait été prise par des glaces nouvelles plus abon- 
dantes, au milieu desquelles le capitaine Ross cher- 
cha à se frayer une route vers le pôle. Il arriva ainsi 
jusqu'aux 76' degré 12 minutes de latitude sud et 
164' degré de longitude est, où l'aiguille aimantée 
indiqua 88 degrés 40' d'inclinaison et 109 degrés 
24' de variation est, ce qui le plaçait à 157 milles 
seulement ( 65 lieues communes ) du pôle. Là la terre 
l'arrêta, et malheureusement l'aspect de la côte et de 
la mer était si menaçant, qu'il fallut renoncer à l'es- 
pérance de mouiller les navires pour tenter d'aller at- 
teindre par terre le point, but désiré de tant d'efforts. 
a C'était cependant une grande satisfaction de sa- 



230 VOYAGE 

Yoir qu'on s'en était approché de quelques centaines 
de milles plus près qu'on ne l'avait encore fait ; que, 
grâce à la multitude d'observations faites sur tant de 
points différents, on en pouvait déterminer la position 
avec presque autant de certitude que si l'on y fût 
réellement parvenu *. 

« La saison était alors avancée ; il fallait songer au 
retour; mais cependant on voulut encore faire une 
tentative pour débarquer sur la grande terre qu'on 
venait de côtoyer si longtemps; ce fut sans succès. 
Toute cette terre s'étend au sud presque depuis le 
70^ degré jusqu'au 79^ degré de latitude sud, et elle a 
reçu le nom de la Reine Victoria, Remontant au 
nord , le capitaine Ross alla reconnaître la chaîne 
d'îles découvertes en 1839 parBalleny, et explorées, 
avec beaucoup plus de soin que par lui, par les expé- 
ditions française et américaine, qui depuis ont tenté 
la fortune dans les mêmes parages**. Le 4 mars, l'ex- 
pédition sortit du cercle antarctique; elle se trouvait 
alors tout près de l'extrémité orientale de ces terres 
auxquelles le lieutenant Wilkes a donné le nom de 

* Une notice, inse^re'e dans le Bulletin de la Socie'te' philomati- 
que de Paris, par M. Diipeirey, prouve, suivant nous, d'une ma- 
nière irrécusable, que le capitaine Ross était complètement dans 
l'erreur sur la position du pôle magnétique. 

** L'auteur de ce rapport, dans l'intention évidente de rappor- 
ter à son compatriote l'honneur de la découverte des terres aus- 
trales, a commis une erreur volontaire et grossière. Nous n'avons 
pas vu et nous ne pouvions pas voir les îles Balleny, qui sont à 
20 degrés (200 lieues au moins) à l'est de la terre Adélie. 



i 



AU POLE SUD. 231 

Continent antarctique; le 5, on avait atteint leur la- 
titude, et l'on gouverna droit dessus. Le 6^ les navires 
se trouvaient exactement au centre de la chaîne de 
montagnes indiquée par le navigateur américain; 
mais, loin d'y trouver des montagnes, on n'y trouva 
pas de fond par 600 brasses. Après avoir couru dans 
toutes les directions et dans un cercle d'environ 
80 milles de diamètre autour de ce centre imaginaire, 
par des temps très-purs, qui permettaient de tout 
apercevoir à de grandes distances, les Anglais durent 
reconnaître qu'au moins cette position d'un prétendu 
continent antarctique avec les quelques deux cents 
milles de côtes indiquées à la suite n'ont pas d'exis- 
tence réelle. Le lieutenant Wilkes aura sans doute 
été induit en erreur par des nuages , par des énormes 
bancs de brouillards qui, dans ces régions^ trompent 
aisément les yeux inexpérimentés. S'il en est ainsi, 
c'est une erreur regrettable, d'autant plus qu'elle 
tend à jeter du discrédit sur d'autres découvertes du 
même officier qui auraient une existence plus solide. 
Continuant à porter à l'ouest , l'expédition approcha 
du point où le professeur Gauss avait cru pouvoir 
fixer le pôle magnétique. De nombreuses observa- 
tions démontrèrent Terreur de celte hypothèse , et le 
4 avril, les navires reprirent la route de la terre de 
Van-Diémen. Ni maladie , ni accident d'aucune es- 
pèce ne vinrent attrister les premiers travaux de 
l'expédition, pendant tout le temps de sa tentative au 
pôle ; il n'y eut pas un seul malade à bord de l'un ou 
de l'autre des navires. 



232 VOYAGE 

« Après s'élre complètement réparé et avoir réglé 
tous les instruments sur ceux de l'Observatoire d'Ho- 
bart-Town , l'expédition repartit pour sa seconde 
campagne. On toucha d'abord à Sidney et à la Baie 
des Iles, sur la- Nouvelle-Zélande , pour y faire une 
série d'observations magnétiques et y compléter des 
expériences météorologiques. Les travaux faits aux 
antipodes de l'Europe sont du plus grand intérêt pour 
la science; ils ont décidé l'importante question de 
la correspondance exacte des perturbations magné- 
tiques les plus légères. Le 23 novembre, l'expédition 
quitta la Baie des Iles, et, touchant à celle de Cha- 
tam^ laissa porter à l'est pour rechercher la position 
supposée du foyer de plus grande intensité magné- 
tique ; et , favorisée par un beau temps , elle fit une 
série d'observations qui prouvèrent qu'on s'était 
trompé jusqu'alors dans la fixation de cette position. 

« Le 18 décembre, étant par les 62' degré 40 mi- 
nutes de latitude sud et 146' degré de longitude est, 
les navires rencontrèrent la banquise à 300 milles plus 
au nord que l'année précédente ; ils étaient partis de 
trop bonne heure. Cependant ils entrèrent dans les 
glaces et s'y avancèrent de 300 milles au sud jusqu'au 
moment où elles devinrent si épaisses, qu'il fut im- 
possible de faire un pas de plus. Malgré le zèle et le 
courage des officiers et des équipages , ce fut encore 
seulement le V janvier 1842 que les bâtiments pu- 
rent entrer dans le cercle antarctique. L'éclat extraor- 
dinaire du ciel était le pronostic certain des glaces 
infranchissables qu'on devait rencontrer si l'on con- 



AU POLE SUD. 233 

tinuait à marcher au sud, tandis qu'au contraire des 
apparences plus favorables semblaient inviter le ca- 
pitaine Ross à faire route dans l'ouest. Le 19 janvier, 
il n'était plus qu'à quelques milles de la mer libre, 
lorsqu'un violent coup de vent lui fit courir les plus 
grands périls. D'abord ce fut le gouvernail de VEre- 
hus qui fut mis en pièces ; celui de la Terror fut à son 
tour complètement enlevé, et, pendant vingt-six heu- 
res, de violents abordages contre d'immenses masses 
de glaces mirent à l'épreuve le courage des naviga- 
teurs. Le 21, la tempête s'apaisa, et bien qu'entou- 
rés de glaces de tous les côtés, les équipages se mirent 
bravement à réparer leurs avaries, pour continuer 
leur tentative aventureuse. La situation était mena- 
çante au plus haut degré, et elle devait sembler d'au- 
tant plus cru elle j que les jours commençaient à rac- 
courcir, caria saison tirait à sa fin. On avait cepen- 
dant alors fait 4S0 milles dans les glaces, et pénétré 
plus avant que Cook et Bellinghausen n'avaient pu le 
faire dans une saison plus favorable. Enfin, le 2 fé- 
vrier , les navires abandonnèrent les glaces par les 
67' degré 28 minutes de latitude sud et 1 59' degré de 
longitude est, après une navigation, on devrait dire 
presque un emprisonnement de quarante-six jours, 
au milieu de montagnes flottantes. C'était dix jours 
plus tôt qu'on ne l'avait fait l'année précédente ; aussi 
le capitaine Ross voulut-il tenter de mettre à profit 
les dernières chances qui pouvaient lui rester encore. 
Il poursuivit donc sa course en côtoyant les glaces au 
sud ; mais il trouva bientôt que la banquise remon- 



234 VOYAGE 

tait dans l'ouest, et de violents coups de vent vinrent 
encore ajouter à ses périls. [1 lutta cependant contre 
tous les obstacles, et le 22, à minuit, il eut la satisfac- 
tion de rencontrer la grande barrière à quelques 
milles plus à l'est que l'année précédente. Celte masse 
immense va sans cesse en diminuant, depuis son 
commencement au pied du mont Erebus , où elle a 
au moins 200 pieds de hauteur au-dessus du niveau 
de la mer. Au point où on la rencontrait en 1842, 
elle n'avait plus que 107 pieds. De nouveaux sondages 
rapportèrent un fond de vase bleue par 290 brasses , 
fait qui, joint à toutes les autres apparences de terre 
qu'on apercevait à cinquante ou soixante milles au 
delà de la barrière , autorise à croire presque avec 
certitude à l'existence dans le sud d'un vaste continent 
couvert de glaces éternelles. 

« La barrière, ou , pour mieux dire, la banquise 
fixe, fut, avec l'aide d'une forte brise, reconnue pen- 
dant cent trente milles encore plus à l'est qu'elle ne 
l'avait été l'année précédente , mais ce fut tout ce 
qu'on put faire. Le capitaine Ross fut donc obligé de 
revenir sur ses pas; et dans les lieux où il en avait 
été auparavant empêché par le mauvais temps et les 
brouillards , il parvint à tracer deux nouvelles lignes 
de déterminations magnétiques peu éloignées du 
pôle, et qui serviront à fixer sa position d'une ma- 
nière encore plus certaine. Ensuite il repassa le 
cercle antarctique, et il fit au milieu des longues et 
profondes nuits de ces régions Aine nouvelle tenta- 
tive non moins hardie que les précédentes, et qui 



AU POLE SUD. 235 

Gonfirma son opinion sur la non-existence d'un foyer 
supposé de la force magnétique. Le 12 mars, poussés 
par une forte brise, les deux navires abordèrent un 
immense glaçon flottant sur lequel VErebus brisa son 
beaupré et son petit mât de hune. Après cet accident, 
on fit route directe sur le cap Horn, et, durant cette 
traversée, James Angeley, quartier-maître, tomba k 
la mer et se noya. C'est le seul homme qu'on eût à 
regretter dans cette pénible et périlleuse campagne 
de cent trente-six jours, durant laquelle, comme pen^ 
dant la première, les équipages ne comptèrent pas un 
seul malade. Arrivés à Rio-de- Janeiro, les navires y 
furent réparés, et, quelques semaines après, ils 
étaient en aussi bon état de service que le jour où ils 
appareillèrent des ports de l'Angleterre. 

« Le matin du 17 décembre 1842, l'expédition re- 
partait des îles Falkland pour sa troisième campagne, 
et le 24, dans la latitude des îles Clarence, elle avait 
connaissance des premières glaces flottantes; le len- 
demain, elle était arrêtée par une banquise solide. 
Le 26 se passa à chercher un passage en côtoyant 
cette banquise à l'ouest. Le capitaine Ross, persuadé 
que la grande étendue de mer libre découverte, au 
74' degré de latitude par le capitaine Weddell, devait 
être libre aux vents d'ouest qui régnent ordinaire- 
ment dans ces parages et chassent devant eux des 
glaces détachées de quelque grande terre, probable- 
ment de la côte Est de la terre de Graham, il résolut, 
s'il lui était possible, d'aller d'abord reconnaître cette 
terre, puis de pénétrer entre ses côtes et la banquise, 



236 VOYAGE 

espérant ainsi arriver à la grande mer libre signalée 
par Weddell. Il lui semblait plus avantageux d'aller 
ensuite au sud que de suivre la route de Weddell , sur 
laquelle il n'y avait plus de découverte à faire. Le 28, 
en effet j on signala la terre au sud~sud-ouest ; mais 
la côte était bordée d'un banc de glaces de dimension 
si extraordinaire, qu'il fut impossible d'approcher 
plus près que trois ou quatre milles. Toute cette terre, 
à l'exception de deux caps qui se projettent au nord, 
était couverte de neiges et de glaces qui s'élevaient à 
pic au-dessus de la mer, quelquefois à des hauteurs 
de 2000 et même de 3000 pieds. 

«La mer venait y briser avec une violence in- 
croyable, et elle en détachait à tout instant d'immenses 
glaçons qui s'en allaient flottants sur les eaux. D'épais 
brouillards forcèrent l'expédition à prendre le large 
dans l'est , et bientôt elle y rencontra l'extrémité 
ouest de la banquise. Dans la soirée du 30, elle se 
rapprocha de la terre, et s'avança dans un golfe pro- 
fond qui semblait offrir un moyen d'aborder; mais, 
là comme ailleurs, la côte était défendue par des 
glaces infranchissables. Le 4, par le 64' degré 30 mi- 
nutes de latitude sud, les navires se trouvèrent ser- 
rés de si près par les glaces, qu'il fallut songer à re- 
monter dans le nord. Le lendemain on en sortit, et 
l'on réussit enfin à mettre pied à terre sur une île 
située au bout d'un canal profond, à l'extrémité sud 
du golfe. Le capitaine Ross prit possession de cette île 
au nom de la reine; elle est d'origine volcanique, et 
bien qu'elle n'ait pas plus de deux milles de diamètre, 



AU POLE SUD. 237 

elle projette j à la hauteur de 3500 mètres au-dessus 
du niveau de la mer, un cratère parfaitement bien 
formé. Elle gît par les 64' degré 12 minutes de latitude 
sud, et 56' degré 49 minutes de longitude ouest. A 
l'ouest de cette île , une magnifique montagne , ter- 
minée au sommet par un vaste plateau, s'élève à 
7000 pieds au-dessus du niveau de la mer ; toute la 
côte occidentale de ce grand golfe est bordée de hautes 
montagnes couvertes de neiges perpétuelles. Les na- 
vigateurs loi donnèrent le nom de golfe de VErebus et 
de la Terror; son ouverture, entre les deux caps qui le 
terminent, est d'environ quarante milles, sur une pro- 
fondeur à peu près égale. Excepté au sud, il était 
bordé partout de glaces épaisses ; au fond , on signala 
deux espaces couverts de glaces, mais sans indices de 
terre, et qui peut-être communiquent avec le détroit 
de Bransfield. Sur le soir, les glaces s'étant détachées 
de la côte, les navires doublèrent le golfe au sud et 
longèrent la terre au sud-ouest, marchant entre elle 
et une chaîne de montagnes de glaces fixes, située à 
deux ou trois milles de distance. Toute cette partie 
était libre de neiges sur une vingtaine de milles; mais 
ensuite on rencontra de nouveau d'immenses glaçons 
descendant d'une montagne couverte de neiges et 
haute de plus de 2000 pieds. C'était une barrière in- 
surmontable , et qui confirma le capitaine Ross dans 
l'opinion qu'un vaste continent s'étend au sud de la 
grande barrière découverte en 1841, et à plus de 
quatre cent cinquante milles à l'est du mont Erebus. 
« Les glaces sous toutes les formes entourèrent 



238 VOYAGE 

pendant quelque temps les navires , et l'on fit des ob- 
servations sur celles qui étaient fixes. Le résultat ten- 
dit à mettre hors de doute que le détroit dont il a été 
question communique avec celui de Bransfield, et 
probablement aussi avec le canal d'Orléans; mais ce 
dernier était tellement encombré dç glaces, qu'il fut 
impossible de vérifier complètement le fait à son 
égard. La lutte contre les glaces durèrent ainsi jus- 
qu'au 1'" février 1843 , jour où il devint nécessaire de 
cherchera sortir les bâtiments de ce dangereux voi- 
sinage pour essayer de pénétrer plus au sud. Le 4, ils 
avaient regagné le bord de la banquise et naviguaient 
en mer libre, après avoir passé quarante jours au mi- 
lieu de ces écueils flottants. Alors commencèrent les 
vents d'est et d'épais brouillards ; la meilleure partie 
de la saison était passée. Toutefois , par le 65' degré 
de latitude sud, ils croisèrent la route suivie par 
Weddell à son retour, et lencontrèrent une banquise 
solide là où il avait vu la mer libre. Malgré les plus 
grands efforts, on ne put pas avancer au delà du 65' 
degié 15 minutes de latitude sud; mais alors on se 
trouvait d'une centaine de milles plus au sud que Va- 
mirai d'Urville dans sa tentative pour suivre la route 
si glorieusement ouverte par notre compatriote Wed- 
dell. Le 22, les navires passaient la ligne où Faiguille 
aimantée reste invariable par les 61' degré de lati- 
tude sud et 24' degré de longitude ouest , et avec 
une inclinaison de 57 degrés 40 minutes; fait du 
plus haut intérêt pour la science magnétique, car il 
résulte des observations du capitaine Ross que l'hy- 



AU POLE SUD. 239 

pothèse de l'existence de deux pôles magnétiques 
verticaux dans le sud {comme c'est le cas dans le 
nord) est erronée, et qu'il n'y a en réalité qu'un 
pôle magnétique dans t hémisphère austral*, 

a Nous devons remarquer que toutes les observa- 
tions de cette année concourent à confirmer la posi- 
tion assignée à ce pôle, d'après les travaux de sa pre- 
mière campagne, par le capitaine Ross. Le 23 février, 
les bâtiments doublaient les dernières glaces flot- 
tantes, et, gouvernant au sud-est, ils repassaient le 
cercle antarctique le V mars , par 7 degrés 30 mi- 
nutes de longitude ouest. Le capitaine Ross essaya 
alors de pénétrer au sud, en se tenant à égale distance 
des routes suivies par Weddell et Bellinghausen. Le 
23, étant par les 68' degré 34 minutes de latitude 
sud et 12' degré 48 minutes de longitude ouest, il fut 
arrêté par un calme, et voulut profiter de l'occasion 
pour exécuter des sondages ; mais une ligne de 
4000 brasses ne rapporta pas de fond. Cette grande 
profondeur doit faire supposer qu'il n'existe aucune 
terre dans le voisinage. Pendant quelques jours, il 
essaya encore de gagner dans le sud , mais la glace 
lui opposait une barrière infranchissable, et de plus, 
une tempête qui dura trois jours sans interruption ^ 
vint mettre ses navires en péril. Enfui, le 8 mars , le 
vent passa à Test, et ce fut au moment où ils se 



"^ 11 y avait longtemps que le capitaine Duperrey avait dëmon^ 
tré l'invraisemblance de cette hypothèse, qui n'avait plus à cette 
époque que fort peu de partisans. 



240 VOYAGE 

croyaient perdus presque sans retour, que les navi- 
gateurs purent reprendre la route du nord^ Le 25, ils 
avaient atteint la latitude assignée à l'île Bouvet, 
60' degré 19 minutes; mais, comme le capitaine Cook, 
ils la cherchèrent en vain, et le capitaine Ross en con- 
clut que le capitaine Bouvet a dû être trompé par des 
glaces. Le 25 , par le 47' degré 3 minutes de latitude 
sud, il apercevait les derniers glaçons flottants, alors 
qu'il fuyait devant un coup de vent du sud et se diri- 
geait sur le cap de Bonne-Espérance, où l'expédition 
mouilla heureusement le 4 avril. 

« Dans cette troisième campagne , s'il ne put pas 
pénétrer aussi loin que Weddell , si la persistance 
extraordinaire des vents d^est empêcha la débâcle de 
se faire et de laisser la mer libre, cependant elle per- 
mit au capitaine Ross d'atteindre le 71" degré 30 mi- 
nutes de latitude sud, et d'étendre ses recherches 
sous le méridien du 15' degré de longitude ouest à 
12 degrés de latitude plus avant dans le sud que 
n'avaient pu le faire ses prédécesseurs Cook, Bel- 
linghausen, Biscoë. La découverte et la reconnais- 
sance d'une grande étendue de côtes ignorées, tra- 
vaux qui démontrent la situation insulaire des parties 
d'une terre découverte pour la première fois par 
Bransfield en 1820, fréquentée ensuite pendant des 
années par nos pêcheurs de veaux marins , et enfin 
vue en 1839 par l'amiral d'Urville^ qui l'appela terre 
Louis- Philippe , ne peuvent être considérées que 
comme des additions importantes à la géographie de 
ces parages. 



AU POLE SUD. 241 , 

« A la fin d'avril , VErebus et la Terror partirent du 
cap de Bonne-Espérance, et louchèrent à Sainte-Hë~ 
lène et à l'Ascension pour y répéter les observations 
magnétiques qu'ils avaient déjà faites à leur premier 
passage et y régler leurs instruments. Pour complé- 
ter ces travaux, l'expédition se rendit encore à Rio-de- 
Janeiro , où elle arriva le 18 juin, et d'où enfin elle 
repartit quelques jours après pour l'Angleterre. Re- 
tardé, vers la fin de sa traversée surtout, par des cal- 
mes et des brises folles, le capitaine Ross ne put dé- 
barquer que le lundi 4 septembre 1843 à Folkstone. 
Le soir du même jour il était à Londres, où nous 
n'avons pas besoin de dire qu'il fut reçu de la manière 
la plus flatteuse par les lords de l'Amirauté. » 

Des trois campagnes exécutées par les navires 
VErebus et la Terror^ la première fut la plus brillante 
et aussi la plus productive ; elle acquit à la géogra- 
phie la connaissance de la terre Victoria , et à l'An- 
gleterre la gloire d'avoir vu son pavillon flotter sur 
le point le plus rapproché du pôle Sud, qu'on n'avait ja- 
mais atteint. La deuxième campagne fut la moins heu- 
reuse : elle n'ajouta rien à la géographie, les navires 
coururent les plus grands dangers; cependant ils 
dépassèrent encore leur première limite dans le sud. 
Les Anglais constatèrent que les terres découvertes 
par les capitaines Balleny, Dumont-d'Urville et 
Wilkes, auxquelles vient se rejoindre celle qu'ils nom- 
mèrent F^dor^a, continuaient à s'étendre dans le sud et 
dans l'est; mais leur côte semble devoir rester à jamais 
inconnue, à cause de l'immense quantité de glaces qui 
VIII. 4 6 



242 ^ VOYAGE 

la défend. Dans sa troisième campagne , le capitaine 
Ross compléta pour ainsi dire la reconnaissance des 
terres Louis-Philippe et JoinyiHe, dont Dumont-d'Ur- 
ville avait déjà assigné les limites dans le nord. Comme 
les Français, les Anglais échouèrent complètement 
dans la tentative qu'ils firent pom^ s'avancer dans le 
sud, en suivant la route du capitaine Weddell. Cepen- 
dant, si le capitaine Ross n'eût pas déjà dépassé dans 
sa deuxième campagne le 78^ parallèle, il aurait dû 
considérer comme un succès d'avoir atteint , dans sa 
troisième pointe vers les glaces , le TT degré de la- 
titude sud. 

Les succès de l'expédition anglaise furent donc 
fort grands. Ce ne fut pas seulement dans sa patrie que 
le capitaine Ross reçut les témoignages flatteurs dus 
à l'intrépidité et à la persévérance qu'il avait dé- 
ployées à remplir sa mission. La Société de géogra- 
phie de Paris, présidée jadis par l'infortuné Dumont- 
d'Urville qu'elle avait couronné auparavant, s'em- 
pressa de lui otïrir sa grande médaille d'or. 

Cependant, nous devons dire que c'est avec un 
sentiment pénible que nous avons remarqué , dans les 
lettres du capitaine Ross qui nous sont parvenues et 
dans le compte rendu que nous venons de citer, 
certaines allusions plus ou moins directes au der- 
nier voyage du capitaine Dumont-d'Urville. Certes, 
si nous avons été moins heureux que nos successeurs, 
Dumont-d'Urville n'a montré ni moins d'intrépidité, 
ni moins de persévérance que le navigateur anglais. 
Mieux que personne, le capitaine Ross sait tout ce que 



AU POLE SUD. 243 

les navigateurs doivent au hasard. Lorsque, le 19 jan- 
vier 1840j les corvettes françaises trouvèrent la route 
barrée par la terre Adëlie , l'intention de leur com- 
mandant était bien de s'avancer encore dans le sud, 
mais la terre s'étendait devant nous perpendiculaire- 
ment au méridien sur lequel nous dirigionsnotre route ; 
il fallait la contourner pour se diriger vers le pôle, 
et prendre par l'est ou par l'ouest. Quelle était celle de 
ces deux routes qui offrait les plus grandes chances 
de succès? Il s'agissait d'opter, et rien ne pouvait nous 
aider dans ce choix : les vents en décidèrent. Ils 
soufflaient du côté de l'est ; nous nous dirigeâmes vers 
l'ouest j et la terre nous ramena vers le nord. Plus 
heureux j le capitaine Ross connaissait nos travaux 
et ceux des Américains; il put en faire son profit, et 
bien certainement s'il n'avait pas eu connaissance de 
la terre Adélie, il n'eût pas usé de son pouvoir discré- 
tionnaire pour changer son itinéraire et aller plus à 
l'est faire la découverte importante de la terre Vic- 
toria que nos découvertes avaient facilitée. Si Du- 
mont-d'Urville n'avait dû conduire ses navires que 
dans les régions glaciales , il n'y a pas le moindre 
doute que c'eût été par les parages explorés après 
lui par le navigateur anglais qu'il eût commencé 
sa nouvelle campagne. Si, lorsque Y Astrolabe et la Zé- 
lée rencontrèrent la terre , elles n'avaient pas eu un 
équipage déjà décimé par les maladies et fatigué par 
une navigation pénible; si même elles eussent trouvé 
des vents d'ouest, n' auraient-elles pas continué à lon- 
ger la terre dans l'est, comme c'était l'intention de 



%kh: VOYAGE 

Dumont-d'llrville; et alors elles eussent été infailli- 
blement conduites devant les montagnes Erebus et 
Terror, qui semblent placées à la limite de la terre 
Victoria , comme pour l'éclairer de leurs flammes 
volcaniques. Certainement les barrières de glace , les 
banquises n'auraient pas été plus formidables pour 
nous que pour les navigateurs anglais. Sans aucun 
doute, V Astrolabe et la Zélée n'auraient pas hésité à 
s'engager de nouveau au sein de ces champs glacés, où 
déjà elles n'avaient dû leur salut qu'a l'épaisseur de 
leur carène et à la solidité de leur mâture. 

A ce sujet, qu'il me soit permis de dire ici un mot 
sur les banquises, sur leur formation et sur les obs- 
tacles plus ou moins redoutables qu'elles peuvent pré- 
senter à la navigation. 

Il a souvent été question, dans le cours de ce récit, 
des îles ou montagnes de glace flottantes , des ban- 
quises et des barrières de glace. Ces dénominations 
se rapportent toujours à de vastes amas de glace , mais 
qui diffèrent par un aspect différent et des caractères 
tout particuliers. En général , on pourrait diviser les 
différentes formes de la glace solide en deux catégo- 
ries bien distinctes , désignées sous les noms de ban- 
quises et barrières de glace. Sans contester l'opinion 
de ceux qui croient qu'il ne peut pas se former de 
glace en pleine mer, opinion adoptée par M. Du- 
mont-d'Urville dans la discussion qui fait partie du 
tome II de cet ouvrage, je crois que les banquises 
seules peuvent exister en pleine mer, tandis que les 
barrières de glace s'appuient toujours sur un noyau 



AU POLE SUD. 245 

solide ; sauf à s'en écarter à des distances plus ou 
moins considérables, suivant la profondeur des eaux 
aux approches de la terre. 

Les barrières de glace sont formées par des mu- 
railles verticales de glace en général ayant plus de 
30 mètres de hauteur, semblables à celles que pré- 
sente la côte Clarie. Ce sont ces barrières qui, en se 
brisant par des causes diverses, donnent naissance 
à ces miliers d'îles flottantes que l'on rencontre près 
des terres, et qui paraissent formées par des couches 
successives de neige, superposées les unes au-dessus 
des autres d'une manière uniforme. En effet, diverses 
circonstances pourront tendre à briser ces masses 
de glace, souvent de plusieurs milles d'étendue sur 
plus de cent mètres d'épaisseur. Sans chercher ici 
à expliquer comment les terres peuvent se débar- 
rasser de la croûte qui les enveloppe, il est facile de 
se rendre compte que tout autour de ces noyaux so- 
lides , il pourra se former, pendant la saison d'hiver, 
une couche épaisse de glace surplombant la surface 
de la mer, et prête à s'écrouler lorsque, la tempé- 
rature venant à s'échauffer, cette glace perdra une 
partie de sa consistance. Près des terres un peu 
grandes, il existera aussi des marées qui, faisant va- 
rier le niveau de la mer, ajouteront encore à cette 
dislocation; car du moment où la partie de glace 
plongée dans l'eau ne touchera point le fond, à chaque 
basse mer la partie immergée diminuera et tendra 
alors à faire écrouler les masses de glace formées 
pendant l'hiver et liées entre elles par leur cohésion. 



246 VOYAGE 

Je ne m'étendrai pas sur la manière dont ces blocs 
de glace, une fois séparés de la masse où ils avaient 
pris racine, se trouvent entraînés au large soit par 
les vents, soit par les courants, pour ensuite se frac- 
tionner sous les efforts de la mer et l'effet du dégel 
occasionné par la chaleur. 

11 n'est pas possible d'admettre que les barrières 
de glace qui se forment autour des terres sont cons- 
tantes, qu'elles ne sont jamais entièrement détruites 
pendant les saisons d'été, car s'il en était ainsi, ces 
barrières atteindraient nécessairement des hauteurs 
déplus en plus grandes, des dimensions illimitées, 
et dès lors le calcul nous conduirait à des résultats 
absurdes; cependant, cette hypothèse a été admise 
et soutenue, mais, suivant nous, sans succès. D'un 
autre côté, il n'est pas non plus admissible que 
chaque été amène la destruction complète des glaces 
formées pendant l'hiver, mais il doit arriver que les 
zones glaciales sont de distance en distance soumises 
à l'action de saisons favorables qui les débarrassent 
partiellement de leur croûte glacée. Ainsi, la terre 
Victoria, dont l'heureux capitaine Ross a pu faire 
la découverte, restera-t-elle peut-être à présent long- 
temps ensevelie sous une barrière de glace formi- 
dable. 

Les banquùeSy comme l'a admis Dumont-d'Urville, 
sont formées, suivant notre opinion, par une agglo- 
mération de glaçons flottants, poussés dans une même 
direction soit par le vent, soit par les courants. Sur 
leur route, ces glaçons rencontrent des montagnes 



AU POLE SUD. 247 

de glace flottantes qui présentent un obiacle suffisant 
pour les arrêter. Et alors, comme le dit Dumont-d'Ur- 
ville , ces glaçons se brisent, s'empilent de manière à 
présenter ces scènes de confusion^ vraies images du 
chaoSj qui nous ont si vivement frappés. En outre, 
lorsqu'une gelée tardive et subite vient agir sur eux, 
tous ces glaçons se soudent entre eux et forment une 
masse compacte et presque toujours impénétrable; 
Nous n'avons jamais vu de banquises qui n'aient pré- 
senté un aspect semblable et qui annonce si bien la 
manière dont elles sont formées. Si on admet cette 
explication^ il faudra admettre à bien plus forte rai- 
son que ces banquises qui , je le répète , dans mon 
opinion, sont les seules qoi puissent exister en pleine 
mer et très-loin des terres, doivent se briser facile- 
ment sous Finfluence de la chaleur, et même se dis- 
perser sous l'action des vents et des courants. Alors 
on comprendra comment ,. dans une saison favora- 
ble, le capitaine Weddell a pu facilement pénétrer 
vers le sud, là où nous avons rencontré partout des 
banquises infranchissables, car il eût suffi de quelques 
jours de chaleur pour désouder toutes les banquises 
que nous avons rencontré sur sa route, et ensuite les 
vents de sud venant à souffler avec force, la mer aurait 
pu se trouver entièrement dégagée. 

Quoi qu'il en soit de cette explication, nous con- 
cluons que les barrières de glace présentent toujours 
un obstacle insurmontable^ mais que les banquises 
doivent être plus ou moins formidables^ suivant Vé- 
paisseur des glaces qui les forment. Les banquises 



248 VOYAGE 

peuvent être compactes et cependant opposer aux 
vaisseaux qui viennent les heurter un obstacle plus 
ou moins solide, suivant quelles sont serrées les 
unes contre les autres par une pression plus ou 
moins forte, ou qu'enfin les différentes parties qui les 
forment sont plus ou moins solidement soudées entre 
elles. Ainsi5le4février 1839,r^s^ro/a6eetlaZ^/ees'en- 
gagèrent dans la banquise, évitant seulement les gla- 
çons qui auraient pu les défoncer par leur choc; quant 
aux autres, les étraves des corvettes les chassaient ou 
les broyaient sans pitié *. Mais'alors les vents du nord 
qui avaient accumulé les glaçons de manière à former 
une banquise, étaient faibles, et régnaient depuis peu 
de temps; la gelée n'avait pas encore soudé tous ces 
débris de manière à les rendre impénétrables. Puis, 
dans l'espace d'une seule nuit, les vents soufflèrent 
avec force et vinrent presser les glaçons les uns con- 
tre les autres. La banquisechangea totalement de ca- 
ractère. L'Astrolabe et Isl Zélée furent cernés de toutes 
parts. Pendant quatre longs jours ils furent mena- 
cés d'une destruction complète, et enfin ils ne 
durent leur salut qu'à un coup de vent du sud qui 
leur permit de parcourir à peine trois milles dans 
l'espace de six heures , malgré la force immense que 
leur prêtait le vent, s'appuyant sur toute leur voi- 
lure sous le poids de laquelle leurs fortes mâtures 
inclinées avaient peine à résister. Les banquises que 
le capitaine Ross a pu braver impunément dans les 

* Tome II , page 84 j J'^oyage au pôle Sud et dans ï Ocêanie. 



AU POLE SUD. 249 

journées du 5 au 9 janvier devaient présenter néces- 
sairement des caractères bien différents, car les cor- 
vettes françaises, je le répète, n'avaient pu, malgré 
un coup de vent violent , parcourir que trois milles 
en six heures, et encore, si elles sortirent victorieuses 
de leur lutte avec les glaces , elles y laissèrent de si 
nombreux débris, que plus tard elles furent obli- 
gées d'abattre en carène pour réparer leurs avaries ; 
tandis que les navires anglais ont pu parcourir 
200 milles dans la banquise en moins de quatre jours, 
et cela sans avoir à regretter aucune avarie faite au 
bâtiment. Certes, si le navigateur anglais compare 
cette banquise à celles qui nous cernèrent, il a raison 
de dire que cette barrière de glace ne présentait au- 
cun des caractères formidables auxquels on aurait diî 
s'attendre d'après les rapports des Américains et 
des Français, Mais nous, il nous est permis d'être 
certains que là où les corvettes V Astrolabe et la Zélée 
ne purent plus pénétrer, nul autre, pas même le cé- 
lèbre navigateur anglais, n'aurait pu engager ses na- 
vires impunément. 

C'était la première fois que le capitaine Ross pé- 
nétrait dans les glaces australes. Il fut favorisé, dans 
son entreprise hardie, par un hiver peu rigoureux. 
11 put facilement, commue on le voit dans ses narra- 
tions, pénétrer vers le sud sans rencontrer les obsta- 
cles qui arrêtèrent notre marche malgré notre per- 
sévérance et nos efforts. Il trouva sur sa route des 
glaces accumulées, mais il ne rencontra réellement 
pas de banquises solidesdansl'acceptionquenousdon- 



250 VOYAGE 

nons à ce mot. Pour nous, qui avons vu les glaces, qui 
avons lutté corps à corps avec elles et qui sommes 
restés enfermés au milieu d'elles malgré tous nos ef- 
forts, il nous sera toujours impossible de croire que 
le capitaine Ross a pu traverser facilement une sem- 
blable banquise, en parcourant plus de deux milles 
à l'heure, et cela sans souffrir de graves avaries. Il 
n'y a pas de navire au monde qui pourrait impuné- 
ment soutenir de pareils assauts. Il est tout à fait 
impossible qu'au milieu d'une banquise comme celle 
qui nous a si fortement endommagés, on puisse, 
quelle que soit la voilure, parcourir facilement deux 
milles dans une heure, malgré la force des vents les 
plus violents. Plus tard, dans leur deuxième cam- 
pagne, les Anglais rencontrèrent des banquises bien 
autrement redoutables, car plus d'une fois elles les 
arrêtèrent et paralysèrent leurs efforts. Et cependant, 
d'après le récit du capitaine Ross, il nous est prouvé 
que jamais il ne se trouva un instant engagé, comme 
les corvettes françaises, au milieu des banquises, pré- 
sentant les caractères particuliers que nous avons dé- 
crits, et qui, par la clarté qu'elles réfléchissaient dans 
le ciel, rndiquaient quelles s'étendaient au loin, à de 
grandes distances, tandis que les champs de glace 
traversés par l'expédition anglaise étaient toujours 
Hmités et peu étendus. 

Nous avons déjà fait ressortir que , contrairement 
à l'opinion émise par beaucoup de mes compagnons 
de route, je croyais qu'il était possible que le capitaine 
baleinier Weddell ait pu trouver la mer entièrement 



AU POLE SUD. 251 

libre là où nous avions rencontré des banquises tout 
h fait impénétrables. Bien que de pareilles circon- 
stances doivent être excessivement rares , cependant 
je ne conserve aucun doute sur la véracité du balei- 
nier anglais; toutefois, il n'est pas inutile de remar- 
quer que la tentative faite en dernier lieu par le ca- 
pitaine Ross pour pénétrer vers le sud en suivant les 
traces de son compatriote, a, comme la nôtre, échoué 
complètement. Nous avions atteint le 64' 45' de lati- 
tude , et nous étions tout près du point où Weddell 
avait trouvé la mer libre, lorsque la banquise nous 
ramena vers le nord. Si le capitaine Ross, ainsi que 
l'indique le compte rendu que nous avons cité , n'a 
pas dépassé le 65' parallèle 15',' en traversant les 
routes de Weddell, il a pu s'avancer de 30 milles seu- 
lement, et non point d'une centaine de mille plus 
au sud que r amiral d'Urville dans son infructueuse 
tentative pour suivre la route indiquée par Weddell , 
comme le dit avec intention l'auteur du rapport. 
M. d'Urville eut grand tort peut-être, surtout aux 
yeux des Anglais, de suspecter la véracité de son heu- 
reux rival , qui pouvait, ainsi que nous l'avons fait 
ressortir , avoir été favorisé par une saison tout ex- 
ceptionnelle ; mais il était de bonne foi en émettant 
ces doutes offensants, et il fut le premier à applau- 
dir au succès des navigateurs anglais , lorsque, quel- 
ques mois avant sa mort, le bruit de leurs impor- 
tantes découvertes parvint en Europe. Nous aimons 
à croire que l'heureux capitaine Ross, qiiand il écrira 
le récit de son beau voyage , montrera pour les tra-- 



252 VOYAGE 

yaux de rexpédition française un peu plus de défé- 
rence et qu'il rendra à notre intrépide chef la part 
de gloire qui lui revient pour ses découvertes dans les 
zones glaciales , et pour la persistance et le courage 
qu'il apporta dans ses recherches. 

Et maintenant, s'il s'agissait d'enregistrer les faits - 
acquis à la science par chacune de ces expéditions 
mémorables, rappelons-nous d'abord ce que nous 
avons dit dans le principe , que le but qu'il s'agissait 
d'atteindre par chacune d'elles était entièrement dif- 
férent. L'expédition française parcourait l'Océanie, 
touchait à toutes ses terres , explorait les archipels 
encore à peu près inconnus des Viti , des Salomon, 
de la Louisiade, de la Nouvelle-Guinée; partout elle 
enrichissait les sciences naturelles d'une foule de 
plantes et d'animaux nouveaux pour l'Europe; elle y 
recueillait des observations de tout genre relatives à 
la physique générale du globe, tandis que l'expédition 
anglaise, s' occupant spécialement, pour ainsi dire, 
du magnétisme terrestre , bornait ses recherches à 
un petit nombre de points où elle prenait terre, et 
poursuivait constamment le but particulier qu'elle 
avait en vue. Sans doute, la science tirera bon parti 
des dernières reconnaissances faites dans ces régions 
glacées par des officiers également instruits; sans 
doute, en comparant les routes faites à des époques 
différentes et souvent sur les mêmes lieux, il en ré- 
sultera des indications précises sur la formation des 
glaces polaires et sur leur mouvement, dans les vastes 
mers qui les entourent; mais nous espérons que, 



AU POLE SUD. 253 

SOUS ce point de vue, l'expédition de M, d'Urville 
dans les mers glaciales , quoique moins brillante en 
apparence que celle du capitaine Ross, sera tout aussi 
féconde en résultats profitables à la science. 

Quant à l'importante solution des questions qui se 
rattachent au magnétisme terrestre, les observations 
de ce genre, recueillies par le capitaine Ross, doivent 
être plus nombreuses dans les parages qui avoisinent 
le pôle magnétique, que celles faites par nous dans 
les mêmes lieux. Ce n'est qu'après avoir coupé l'é- 
quateur magnétique , à peu près dans toutes les mers 
qu'elle traverse, que l'expédition française a fait une 
tentative directe pour s'approcher du pôle magnéti- 
que. Pendant les deux mois employés dans cette en- 
treprise, il nous eût été difficile de réunir autant de 
données que les navigateurs anglais , qui devaient y 
passer trois saisons; mais, sous ce rapport encore, 
les observations recueillies par l'expédition française 
ne pourraient-elles pas tout aussi bien et peut-être 
même mieux que celles récoltées par l'expédition an- 
glaise, conduire la science à la connaissance parfaite 
de la position sur le globe du pôle magnétique austral, 
problème important dont la solution paraît avoir été 
le but des efforts du capitaine Ross , comme elle avait 
été, une année auparavant^ l'objet des recherches de 
M. Dumont-d'Urville? Jusqu'ici nous ne connaissons 
que bien peu de chose des résultats obtenus par le 
navigateur anglais dans ses observations magnéti- 
ques. Les comptes rendus qui nous sont parvenus, 
et que l'on attribue à un officier de l'expédition, doi- 



254 VOYAGE 

Yent être consultés avec beaucoup de circonspection, 
surtout quand il s'agit de données scientifiques. Tou- 
tefois, tout fait présumer que c'est pendant sa pre- 
mière et sa plus brillante campagne, que le capitaine 
Ross a pu recueillir des observations magnétiques les 
plus profitables à la science. Or, le capitaine Duper- 
rey, membre de l'Institut, a discuté dans un mémoire 
imprimé, portant la date du 13 novembre 1841 , la 
position des pôles magnétiques de la terre, d'après les 
observations recueillies à cette époque par les trois 
expéditions française, anglaise et américaine^ et nous 
citerons textuellement sa conclusion : « Ces faits 
c( semblent établir que la terre Victoria est placée, 
« à l'égard du pôle magnétique austral , dans les 
« mêmes conditions que les îles Melville et Bymn-- 
« Martin sont à l'égard du pôle magnétique boréal ; 
« qu'en conséquence il pourrait se faire que la formule 
« cot U =: I tang. î, quix aurait trompé les capitaines 
« Sabine et Parry^ s'ils en avaient fait usage , eût 
« trompé le capitaine Ross, en lui faisant croire que 
(( le pôle magnétique austral n'était qu'a 160 milles 
(( du lieu de son observation, tandis qu'il en est à 
« plus de iOO milles, d'après les observations faites 
« dans toute l'étendue du méridien magnétique d'Ho- 
« bart-Town, tant par MM, Dumoulin et Goupvent 
« que par les navigateurs qui les ont précédés... L'on 
« voit, d'après tous les faits rapportés dans cette no- 
« tice, qu'zY n'y a point à opter entre les résultats des 
((trois expéditions,,. Si M. d'Urville avait suivi, 
« comme l'ont faitles capitaines Wilkes et Ross, toute 



AU POLE SUD. ^ 255 

« autre direction que celle d'un méridien magné- 
« tique, les inclinaisons observées par MM. Dumou- 
« lin et Goupyent, après le départ d'ïïobart-Town , 
« ne seraient pas susceptibles d'être traitées par la 
c( méthode des coordonnés que j'ai appliquée à la dé- 
« termination des pôles magnétiques, et que je con- 
« seille d'employer de la même manière dans plu- 
« sieurs méridiens de ce genre, afin de se garantir de 
« l'incertitude qui résulte, même encore dans cette 
(( méthode, des déclinaisons observées dans les sta- 
« tions où l'inclinaison est trop voisine de 90°. » 

Après ce jugement porté par un homme aussi com- 
pétent queie capitaine Duperrey, qui, comme on le 
sait, a fait des recherches toutes spéciales sur le ma- 
gnétisme terrestre, nous n'avons plus qu'un mot à 
ajouter, c'est que, d'après l'itinéraire qui nous a été 
donné du capitaine Ross, il ne paraît pas probable 
qu'il ait pu, dans ses ti-ois voyages , parcourir un mé- 
ridien magnétique dans les circonstances les plus fa- 
vorables pour la détermination du pôle magnétique; 
mais jusqu'à ce que nous connaissions les résultats 
de ses observations et l'emploi qu'il en aura fait pour 
la solution de cette question importante, nous croyons 
devoir nous abstenir de toute discussion à ce sujet *. 

* Les réflexions qui fornieot ce chapitre ont été écrites pen- 
dant le mois d'août i844' Des relards successifs et indépendants 
de notre volonté en ont entravé l'impression jusqu'au mois de 
juillet 1845. La relation du voyage de l'expédition américaine est 
parvenue en France depuis quelques jours, et j'ai pu la parcouiir 
rapidement. Je n'ai pas cru, malgré cela, devoir rectifier quelques 



256 VOYAGE AU POLE SUD. 

passages de ce chapitre qui ont trait à l'absence des cartes et de 
la narration du voyage des Américains, et qui aujourd'hui sont 
sans objet; mais je dois ajouter que la lecture de cet ouvrage, écrit 
par le lieutenant "VVilkes lui-même, n'a pu en rien changer l'opi- 
nion que j'ai manifestée. La position assignée parle capitaine 
Balleny à la terre Sahrina tombe précisément sur un des points 
où le lieutenant "VVilî^es aurait vu des montagnes. Dans l'est , les 
premières découvertes de l'escadre américaine sont placées très- 
près des îles Balleny, et sont, du reste, contestées par le capitaine 
Ross. Enfin, il est certain que le lieutenant "Wilkes, de son aveu, 
n'a vu la terre Adélie, et n'a constaté son existence d'une manière 
irrécusable, que plusieurs jours après nous; il est donc difficile 
de comprendre qu'il puisse sérieusement réclamer en sa faveur 
l'honneur de la première découverte du. conlinent austral j sur le- 
quel nous sommes les premiers qui avons débarqué. 

(io juillet! 845.) 



NOTES. 



VIII. i7 



NOTES. 



Note 1, page 20." 

Le 2 septembre 1839, étant au moviillage sur la côte est de 
Borne'o, dans le détroit de Macassar, M. Dumont-d'Urville 
crut devoir expédier à terre M. Dumoulin, notre ingénieur-hy- 
drographe ; le grand canot fut armé en guerre et muni de vivres 
pour trois jours ; le même ordre fut transmis à la Zélée ^ et les 
deux embarcations, sous la direction de MM. Gourdin et Montra- 
vel , voguèrent bientôt vers la côte. Le but de ce petit armement 
était la reconnaissance géographique d'une multitude d'îles qui 
paraissaient embarrasser la vaste embouchure d'un fleuve consi- 
dérable. Le commandant, pensant que l'histoire naturelle trou- 
verait, dans cette circonstance, l'occasion de glaner quelques 
richesses importantes, m'autorisa à me joindre aux membres de 
cette expédition. 

Nous n'avions guère que quatre lieues à faire pour atteindre 
la terre la plus rapprochée de nous ; mais une foule de bancs , 
des hauts fonds vaseux nous barrèrent le chemin et nous forcè- 
rent à des recherches et à des détours qui nous retardèrent infi- 
niment; des courants contribuèrent beaucoup aussi à ralentir 
notre marche, et nous ne pûmes atteindre la moins éloignée de 
ces îles qu'à quatre heures de l'aprés-midi. 

Ce qu'on appelle îles Pamarong n'est en grande partie qu'une 
multitude de bancs de vase couverts de palétuviers d'une hau- 



260 NOTES. 

leur considérable De loin , leur élévation fait croire à l'existence 
de terres habitables ; car, au premier coup d'oeil, il est naturel dn 
penser que d'aussi belles forêts appartiennent à des îles d'une rare 
fertilité. Mais ces forêts sont dans l'earij quelques points du sol 
qu'elles habitent sont toujours inondé^ , d'autres , au contraire, 
se découvrent à marée basse. Ainsi ces bois sont^ par le fait, 
implantés sur des hauts fonds, véritables terrains d'alluvions 
modernes , séparés entre eux par des canaux qui ne sont que les 
ramifications du courant de la grande rivière, au limon de 
laquelle ces îles submergées doivent leur existence. Cette rivière 
est celle de Kotty , qui très-probablement débouche dans la mer 
par un delta. 

La marée était aussi basse que possible quand nous abordâ- 
mes l'une de ces prétendues terres, depuis le matin l'objet de 
toutes nos convoitises et le motif de nos impatiences aigries par 
les obstacles. Plusieurs d'entre nous virent distinctement des na- 
turels qui nous regardaient à travers les arbres ; l'on aperçut de 
la fumée, présage de quelques habitations voisines. Quelques 
personnes crurent avoir vu des kanguroos ; c'eut été au moins 
une découverte , car on ne connaît pas d'animaux de cette espèce 
à Bornéo ; mais nous reconnûmes bientôt que ces hommes ou ces 
kangui'oos n'étaient que des singes , et que la fumée n'était que 
les vapeurs élevées de ces marécageuses localités. 

On charge les armes, on se jette à l'eau, on se hâte, mais la 
vase qui nous embourbe relient notre ardeur, chacun aspire à 
atteindre promptementla rive, pour s'affranchir le plus tôt possible 
de cette pénible et insupportable situation. A chaque pas nous 

enfoncions dans la boue jusqu'aux genoux. On arrive enfin 

mais, ô illusion! l'île n'est que vase récemment découverte 
par la mer; la vase molle j est même plus profonde encore, 
parce que le' remous des courants l'y dépose sans cesse; 
nous j entrons jusqu'au dessus des cuisses. On conçoit que, 
dans une pareille position , le plus intrépide des chasseurs n'eût 
pu facilement se livrer à son ardente activité. Une fatigue insur- 
montable succède promptement à notre premier élan ; plusieurs 



NOTES, 261 

pei^sonnes sont sur le point de tomber en syncope, tant l'épuise- 
ment de nos forces est grand. Les moustiques nous attaquent 
de tous côt^'s ; nous sommes contraints d'en défendre nos visages 
avec nos mains remplies de boue ; nous ne parvenons à les chasser 
qu'en augmentant le nombre des souillures plus ou moins gro- 
tesques dont nos faces sont couvertes. 

Cependant, nous ne tardâmes pas beaucoup à nous apercevoir 
qu'il n'était pas nécessaire de faire une lieue en un quart d'heure 
pour atteindre ces animaux , but de tant d'efforts impuissants ; ils 
étaient au-clessus de nos têtes, tapis derrière les plus grosses bran- 
ches. Le feu commença alors , et malgré la hauteur des arbres et 
l'agilité des nasiques, nous en rapportâmes quatre à bord : deux 
mâles magnifiques, hauts d'un mètre et demi , et deux femelles, 
une pleine et une autre vivante, mais blessée grièvement. Cette 
dernière fut représentée par notre confrère Lebreton : son aqua- 
relle est l'expression parfaite de la nature. Après avoir été témoin 
de l'air de raison et de réflexion de ces pauvres bêtes , on sent 
combien il est intéressant de pouvoir surprendre de pareils êtres 
dans leur état de nature. 

Rien n'égale, en effet, le ridicule des figures qui ont été don- 
nées dunasica, d'après l'imagination des artistes : c'estbien loin 
de la vérité ! 

Ces animaux passent d'un arbre à l'autre en ^'élançant de bran- 
che en branche 5 aussi, courent-ils rarement sur le sol peu ré- 
sistant de leur aquatique patrie ; pourtant j'en ai vu un sauter à 
terre et bondir sur la surface de la vase avec beaucoup de légèreté, 
à mon grand étonnnement. A l'inspection de leurs mains de der- 
rière, ma surprise diminua en remarquant qu'elles sont d'une 
grande largeur et qu'une palmure assez considérable occupe 
l'espace interdigital. 

Le ventre de ces animaux est très-volumineux, il rappelle 
celui des herbivores ; or, la nourriture du Nasalis se compose 
principalement des feuilles du Rhizophora gymnorhiza*; leur 

* Les feuilles de cet arbre présentent un aliment délicat aux indigènes de 
l'Arrhipel indien; ils en mangent aussi le fruit cuit dans du vin de Palme. 



%m NOTES. 

énorme estomac en était rempli\ Nul doute, cependant, qu'Us ne 
soient friands , comme tous les singes , de quelque matière ani-^ 
maie : on connaît le goût des quadrumanes en général pour les 
petits oiseaux : je soupçonne que l'espèce qui nous occupe ici 
recherche les petits poissons ou autres petits habitants des vases 
soumises aux alternatives du flux et du reflux de la mer, Proba*» 
blement notre présence en ce lieu a singulièrement troublé cette 
seconde paj^tie de leur repas , dont l'heure était arrivée. 

Je crois que le long nez 'du nasiqi^e lui sert d'organe du 
toucher, 

Il restait à expliquer comment il se fiiit que ces animaux se 
trouvent en aussi grand nombre sur une île aussi peu étendue? 
L'île du Milieu, tel fut le nom que nous donnâmes de loin à 
cette forêt de palétuviers, est trop circonscrite pour admettre 
qu'une pareille nuée de singes lui appartienne exclusivement. 
Aux premiers coups de fusil , il se fît un tel mouvement sur 
tous les arbres , qu'il semblait que leurs branches se mé- 
tamorphosaient ; ces nasiques étaient là par centaines, Un 
grand nombre, profitant de notre immobilité forcée, s'éloignè- 
rent rapidement, de branche en branche, vers l'extrémité N. 0. 
de la forêt j d'autres, surpris sur des arbres trop isolés, et îi'o- 
sant, dans cette circonstance, hasarder des sauts par trop pé- 
rilleux , se cachèrent derrière les plus grosses et les plus hautes 
ramifications, ne laissant voir que leurs têtes; d'autres enfin, 
éperdus, hésitèrent sur le parti qu'ils avaient à prendre et furent 
tués ou blessés sur les branches où ils s'étaient engagés trop 
étourdiment. Cette grande population est bien certainement une 
fraction de celle de l'archipel entier des îles Pamarong, et n'ap- 
partient point à la petite localité où nous l'avons rencontrée. 
L'île du Milieu a environ une lieue du S. E. avi N, 0. , et sa 
largeur est à peine de cent pas. Ces animaux traversent à gué, 
peudant le jusant, certaines parties des canaux qui séparent les 

* Cet estomac est multiloculaire comme celui des ruminants. Voir la zoologie 
du voyage (mammifères); les comptes rendus de l'Acad. des sciences (séance du 
lundi 21 juillet i845). 



NOTES. 263 

îles, et se rendent ainsi où la certitude du butin les attire. Rien, 
en effet, dans l'organisation extérieure de ces singes, ne justifie- 
rait l'ide'é d'en faire des nageurs, à cet e'gard ils ressemblent par- 
faitement à tous les singes possibles, ils sont fort peu propres à 
ce genre d'exercice. 

Les crocodiles à double bande abondent sur ces côtes ; si nous 
n'en avons pas rencontré sur ces bancs de vase , il faut peut-être 
l'attribuer à l'heure avancée de cette marée basse, qui fut aussi 
celle de notre débarquement sur ces îles inhospitalières : en effet, 
ces animaux sont nocturnes , ils chassent principalement la nuit, 
et restent souvent étendus au soleil sur la vase, pendant le 
temps de leur stupeur digestive ; ils se replongent sous l'eau vers 
la fin de la journée. C'est ce que j'ai pu observer dans la ri- 
vière de Santos, à 60 lieues au sud de Rio-Janeiro. Un in- 
dividu vivant , que nous avons longtemps conservé à bord de 
V Astrolabe, appartenait à l'espèce dite à double bande : il s'agi- 
tait beaucoup la nuit, il cherchait à rompre ses liens, et ses 
yeux, toujours clos pendant le jour, brillaient constamment 
dans l'ombre d'une étonnante phosphorescence; une pareille ren- 
contre sur l'île du Milieu eût été des plus fâcheuses ; personne 
de nous n'y pensa , mais ceux qui nous suivront dans la car- 
rière feront bien de se tenir pour avertis. Afin de chasser 
commodément et sûrement le nasica, sur les îles Pamarong, il 
faudrait être muni d'un petit bateau plat pour aborder sans être 
obligé de se jeter à l'eau, et de patins ou planchettes, pour mar- 
cher sur la vase sans y enfoncer ; encore fera-t-on bien de se mé- 
fier des fondrières. 

Etant sur ce terrain vaseux, nous avons remarqué un phéno- 
mène assez singulier, qui mérite d'être mentionné ici, quoiqu'il 
n'ait rien que de très-facile à comprendre. Nos cris, quelque 
forts qu'ils fussent, ne se faisaient entendre qu'à lo ou i5 pas 
de distance. Cette circonstance rendait nos communications 
très-difficiles, et irritait encore l'impatience de ne pouvoir agir 
librement. Nos coups de fusil faisaient aussi peu de bruit, et 
celui qui en résultait paraissait partir du haut des arbres, du 



264 NOTES. 

milieu des branches. Il est évident que ce peu de retentissement 
dépendait de la mollesse du sol sur lequel nous étions alors. 

Bornéo est une grande terre destinée à s'étendre encore en 
refoulant les eaux qui l'environnent ; des débris de son sol et de 
ses productions , elle comble la profondeur de la mer : elle est 
pressée de prendre possession de ses nouveaux domaines ; d'é- 
normes palétuviers consolident ce nouveau sol et l'élèvent même 
aussi de leurs propres détritus. Là , se sont établis des ani- 
maux particuliers à ces singulières forêts ; un jour ils dispa- 
raîtront avec ces harmonies locales qui leur conviennent ; des 
naturalistes futurs rencontreront leurs squelettes fossiles ; mais, 
aidés des travaux des hommes instruits dont l'Europe s'honore 
et des écrits des voyageurs, ils se joueront du silence de la mort 
et du chaos des temps. Il n'en serait pas de même si l'histoire ac- 
tuelle de Bornéo ne devait avoir d'autres archives que celles que 
légueront à leurs postérités ses indigènes nos contemporains! Je 
craindrais fort que les savants de ce pays ne recourussent alors 
au déluge universel , pour expliquer la présence des squelettes du 
nasique au milieu des marnes de leur patrie. 

Cette réflexion, inspirée par l'étude des âges de la nature, par 
la foule des écrits oiseux que ce sujet enfanta avant que le gé- 
nie de Cuvier devinât les siècles passés, me porte à souhaiter 
ardemment que le gouvernement songe à ordonner une expédi- 
tion dans l'intérieiu' et autour de Bornéo : c'est un pays neuf, de- 
puis l'éponge jusqu'à l'homme inclusivement; bien des secrets 
des premiers âges de la terre s'y révéleront par la simple observa- 
tion. C'est à la France si généreuse, à la France qui ne mesure 
pas tout au point de vue de l'intérêt et d'une spéculation égoïste 
et barbare, c'est à elle à prendre l'initiative d'une expédition 
bien conçue, bien ordonnée 



Le commandant l)umont-d'Urville est malade ; il a des coli- 
ques intolérables : il n'obtient un peu de calme que dans les 



NOTES. 265 

bains, lorsque l'eau en est très-chaude; s'il en sort un moment 
pour changer de position , il est forcé d'y rentrer quelques mi^ 
nutes après. 

Le génie malfaisant de la goutte s'est fixé cette fois sur des or- 
ganes bien sensibles! Malheureusement, une attaque est toujours 
suivie de plusieurs attaques successives sur les mêmes parties ; 
il faut donc nous attendre à bien d'autres accès. 

Le peu de soin que le commandant prend de sa santé est 
sans doute la cause qui le prédispose aux douleurs goutteuses 
abdominales ; et c'est cette même négligence de toute sa vie qui 
l'a rendu goutteux. 11 abuse, depuis longtemps, des épices; à 
terre comme à la mer, le choix de ses aliments est assez bizarre ; 
il préfère souvent des viandes fumées ou salées à de la viande 
fraîche. Cette alimentation excitante est devenue un besoin qui 
annonce des organes digestifs en mauvais état. 

M. d'Urville est essentiellement nerveux; les privations, les 
souffî^ances corporelles et morales exaltèrent ce tempérament. 

L'observation qu'il nous fournit n'est point favorable à l'opi- 
nion qui attribue, sans partage, la goutte à une surabondance 
de matériaux nutritifs dans le sang et dans tous les tissus de 
l'économie ; en effet, toute autre constitution que la sienne ne 
pourrait résister à sa manière de vivre , car il choisit rarement les 
aliments les plus nutritifs. 

Il existe, au veste, deux éléments de goutte qui portent leur 
influence sur toute la vie organique, et dont l'action n'est pas 
bornée exclusivement aux aiticulations ; ces deux causes consti- 
tuent une organisation goutteuse. Ce sont : i° l'excès de l'action 
nerveuse ; 2^^ l'excès de l'inertie nerveuse. L'ambitieux de renom- 
mée et de gloire est la victime du premier ; le riche paresseux 
est la victime du second ; M. d'Urville appartient à la première 
catégorie. 

La goutte est donc une affection nerveuse; elle affecte le sys- 
tème nerveux ganglionnaire; voici coiîjment je le comprends. 
Si l'innervation des nerfs de la vie organique diminue, elle ne 
suffît pas complètement aux exigences de la nutrition, et bien 



266 NOTES. 

que, dans l'étatcle santé, le défaut d'alimcjitation porte d'abord 
ses premières atteintes sur le système nerveux de la vie animale ; 
car tous les mouvements déviennent aussitôt pénibles et faibles; 
bien que le système nerveux de la vie organique conserve long- 
temps ajirès son activité; car les besoins se feront sentir bien 
longtemps encore; il vient cependant une époque où lui-même 
perd de sa puissance , ce qui n'a lieu au reste qu'après une 
lutte longue et pénible. Le système nerveux céphalo-rachidien 
est évidemment actif; plus la réparation de ses forces est néces- 
saire, plus sont grandes ses exigences, plus il réagit impé- 
rieusement sur le système nerveux du trisplancimique , qui est 
véritablement passif; or, pour que ce dernier réponde convena- 
blement à cet appel, aux excitations du premier, il faut que lui- 
même reçoive ainsi une quantité de suc réparateur en harmonie 
avec le degré de force qu'il doit développer. Quand, dans un temps 
donné, il ne reçoit point la nourriture indispensable à ses fonc- 
tions , la stimulation organique qu'il éprouve devient bientôt 
cause d'irritation, car tout organe sollicité par l'harmonie géné- 
rale et qui ne peut concourir à l'entretien de cette harmonie, 
quelle que soit la cause de la nullité de son concours, ne tarde 
pas à s'enflammer : l'effet est d'autant plus prompt que le sujet 
est plus sensible. Partant de ces principes, ce sont naturelle- 
ment les appareils les plus compliqués, le plus constamment en 
action, les plus éloignés des centres de l'innervation et de la 
circulation, qui doivent être le plus promptement et le plus or- 
dinairement affectés : c'est en effet ce qui explique la prédilection 
de la goutte pour les articulations des membres, et surtout pour 
les articulations des pieds et des mains. 

Les douleurs ressenties par les vieillards menacés de gangrène 
sénile, celles que ressentent aux extrémités des membres les per- 
sonnes parvenues au dernier degré du scorbut, ou les malheu- 
reux naufragés exposés aux horreurs de la faim , ont toules 
beaucoup d'analogie avec les douleurs de la goutte. 

Si la goutte, par l'excès d'innervation des nerfs de la vie orga- 
nique, peut être le résultat d'une alimentation trop peu substan- 



ISOTES. 267 

lielle, comment se fait-il que le pauvre n'en soit pas plus com- 
munément afïecté? 

Il y a là toute une question à traiter : nous nous bornerons à 
dire que cette maladie a été souvent confondue avec le rhuma- 
tisme articulaire, et qu'enfin cette affection est plus fréquente 
chez les pauvres qu'on ne le croit généralement. 

La vive sensibilité des hommes d'étude , sensibilité qu'une vie 
peu favorable à la satisfaction des besoins de la nature exalte et 
déprave, n'est pas la moindre cause de l'apparente prédilection de 
la goutte pour les gens riches ou vivant à l'aise. 

S'il y a , au contraire , abondance de suc nutritif, l'excitation 
organique devient presque nulle , l'intervention de l'afflux ner- 
veux est peu sollicitée, et à l'embonpoint, qui finit par être une 
maladie, succède d'abord l'irritation des nerfs ganglionnaires qui 
accompagnent les vaisseaux , et ensuite survient leur atrophie, 
car tout organe qui cesse d'agir cesse de se nourrir et est bientôt 
absorbé. Ce phénomène est connu de tout le monde. 

C'est en grande partie à cette destruction des nerfs , qui pénè- 
trent avec les vaisseaux dans la structure intime des tissus, qu'il 
faut attribuer la dégénérescence lardacée des parties affectées de 
goutte par surabondance de suc nutritif. 

Ainsi , deux causes opposées ont un même résultat : cette re- 
marque a de fréquentes applications en physiologil, l'excès et la 
privation produisent en général le même effet sur les mêmes 
organes. 

Pour résumer ma pensée , je répéterai donc que la goutte est 
une irritation des nerfs qui forment aux vaisseaux leur enveloppe 
sensible. Les vaisseaux ne sont-ils pas doués d'une vitalité par- 
ticulière? n'empruntent-ils pas à des nerfs propres l'élément de 
leur activité? Plus ils sont petits , plus ils sont vivants , c'est- à- 
diie sensibles , irritables , parce qu'ils ne reçoivent que peu 
d'aide de la grande impulsion du cœur. Chaque point de l'éten- 
due des vaisseaux a une vie isolée, qui correspond exclusivement à 
la nutrition de la région anatomique dont ils font partie. 

La goutte qui tourmente l'existence de M. d'Urville m'a bien 



268 NOTES. 

souvent fourni l'occasion de remarquer que les variations de 
l'état me'te'orologique de l'air influaient fortement sur le dévelop- 
pement ou l'exaspération des accès de cette maladie. Gela, est 
surtout manifeste quand on quitte une zone du globe pour 
passer sous l'influence d'une zone voisine ; lorsque le temps 
éprouve un changement ou qu'il devient orageux, quand il sur- 
vient un coup de vent. Lorsque l'on a tenu la mer pendant long- 
temps , le voisinage de la terre réveille aussi les souffrances des 
goutteux; les calmes humides et étouffants de la ligne, Je pas- 
sage du cap Horn et du cap de Bonne-Espérance produisent le 
même effet. 

La cause prochaine essentielle de la goutte est toute organique j 
la cause déterminante est physique, c'est l'état électrique si va- 
riable de l'air : toutes les affections nerveuses en sont là. 

Les personnes affectées'de myélite, de tétanos , detic doulou- 
reux, m'orrt présenté, sous ce rapport, une sensibilité identique à 
celle des personnes qui sont affectées de goutte. Les épileptiques ne 
manquent jamais d'être repris d'une ou plusieurs attaques en vue 
des premières terres qu'ils rencontrent à la suite d'un long voyage 
maritime. L'archipel des Açores, par suite de sa position géogra- 
phique, est souvent témoin de ces sortes d'accidents, car presque 
tous les navires qui, revenant du sud", se dirigent vers un des 
Etats du nord* de l'Europe , reconnaissent ks Açores pour recti- 
fier leur point. 

M. L.-Ch. Roche ( Vict. de mécL prat.^ p. 44^) dit, en par- 
lant du traitement de la goutte : « Toutefois, l'ouverture de la 
veine doit être restreinte à un très-petit nombre de cas, parce 
qu'on l'a' vue déterminer quelquefois des accidents mortels. » 
Celte remarque pratique est applicable à toutes les affections 
nerveuses. L'affaissement organique, qui résulte d'une saignée, 
livre l'organisation à tous les désordres d'une sensibilité désor- 
donnée, dont fexaspération est en raison directe du peu de vigueur 
du sujet. C'est ce que démontrent souvent les individus énervés 
par l'ivrognerie , par l'usage de l'opium et du tabac à haute 
dose. Raphaël , épuisé par les plaisirs de l'amour, éprouvait de 



NOTES. 269 

la difficulté à respirer, car, en pareil cas, les plexus ganglionnai- 
res- perdent une grande partie de leur puissance nerveuse ; on le 
saigna, et il mourut. La première fois que, sous mes yeux , 
M, Dumont-d'Urville fut pris de coliques, je lui proposai i'ap- 
plication des sangsues et l'usage de l'opium : il me dit alors que, 
pendant le cours du premier voyage de V Astrolabe. , il avait déjà 
éprouvé dépareilles souffrances , et que ces moyens n'avaient été 
rien moins que curatifs : ils avaient exaspéré ses douleurs. 

On a beaucoup à faire encore pour bien apprécier la nature 
ntime de la goutte, on n'a pas moins à faire , par conséquent, 
pour la bien trailer. Ce que l'on dU du vin de colchique n'est 
point exact, il n'agit point comme un drastique. « A peine l'ai-je 
pris , me dit M. d'XJrville , que je ressens un engourdissement 
général où se perd la douleur, et je m'endors. » 

Les expériences sur les animaux n'ont pas éclairé suffisamment 
l'action de la vératrine ou celle du colchique; il reste beaucoup 
à faire à cet égard. Mais ce qui m'est déjà démontré, c'est que 
le vin de colchique, préparé par la méthode de Parmentier \ est 
un puissant palliatif des accès de la podagre. Les suites n'en sont 
pas plus à craindre que celles de l'opium ou de l'acétate de mor- 
phine, etc. Il est vrai, cependant, que cette préparation a l'incon- 
vénient de s'altérer très-promptement. Au bout de six mois, il 
s'est formé un dépôt de vératrine ; j'ai filtré, mais toute la sub- 
stance active s'était précipitée, et la liqueur limpide qui me restait 
était sans propriété. 

Je me procurerai la teinture de colchique à Samarang, et j'es- 
père qu'elle sera aussi utile contre ces affreuses coliques que le 
vin l'a été contre la podagre. Le tannin contenu dans le vin est la 
cause de ce précipité ; j'espère donc qu'il n'aura pas lieu dans une 
solution alcoolique. 

J'ai essayé le sulfate de morphine à petites doses continues , 
mais je n'en ai obtenu aucun calme. J'en suis réduit aux bains 

* Segments des bulLes dans l'alcool ; on en fait une teinture que l'on mêle 
au vin dans la proportion de 495 grammes par litre. M. d'Urville a commencé 
par 1,95 et n'a jamais dépasse 5,90 par jour. 



270 NOTES. 

chauds et à l'application de l'eau froide sur la tête, d'après les 
vues physiologiques de MM. Jolly et Lombard. M. d'Urville sVn 
trouve bien peu soulagé î 

Avant l'invasion de ces douleurs de ventre , M. d'Urville eut 
plusieurs fois l'occasion de tremper ses pieds malades dans l'eau 
froide pour calmer les souffrances que lui faisaient éprouver les 
accès de podagre. Je fis quelques réflexions sur ce moyen de trai- 
ter la goutte; il me répondit : « Je brûle , j'éteins le feu. « Il 
m'eût été plus facile d'insister qu'il ne lui eût été possible de 
souffrir î 

Ici se présente une observation importante. Si l'on admet, avec 
une foule de praticiens distingués, et avec M. L. Ch. Roche lui- 
même, « que l'on s'expose, en ayant recours à ce moyen (Teau 
• froide), à faire disparaître l'inflammation extérieure et à la voir 
« envahir un organe important ,. .. » il faut aussi admettre que le 
tissu affecté par la goutte n'est point particulier aux seules arti- 
culations, que cette affection peut avoir pour siège une foule de 
parties de notre économie, et que le tissu qu'elle affecte, et qui est 
toujours le même, appartient à toutes les régions de notre orga- 
nisation. L'inflammation ne se transporte point; mais la cause 
physique extérieure continuant à agir sur le patient, elle fiât 
ressentir son influence sur un autre point du système d'organe 
que sa nature affectionne. La goutte s'empare presque toujours, 
dans ce cas, des points les plus sensibles, ou de ceux qui ont été 
prédisposés à l'irritation par des imprudences antérieures. 

( M. Hombron.) 



Note 2, page 48. 

Le 24, dès que le jour se fît , nous appareillâmes avec un temps 
sombre et un horizon tellement embrumé qu'on distinguait à 
peine les terres basses qui bordent la côte entre Japara et Sama- 
rang. Dès 9 heures nous commençâmes à apercevoir les mâts des 
navires mouillés sur cette rade y avant de voir la côte. Le mont 



NOTES. - 271 

Merbaba seul était en partie dévoilé j nous nous dirigeâmes , la 
sonde àl a main, sur les navires mouillés en tête de la rade, et à n 
heures, après avoir dépassé ceux-ci, nous mouillâmes à un peu 
plus de deux milles de l'entrée de la rivière par cinq' brasses. Cette 
rade contenait alors une trentaine de grands navires presque tous 
hollandais. Nous y vîmes avec plaisir flotter le pavillon français 
sur le trois-mâts le Bombay de Bordeaux , tout récemment arrivé 
de la côte occidentale d'Amérique 

Samarang possède un hôtel qui réunit toutes les commodités de 
la vie, où nous descendîmes tous. Malheureusement/nous étions 
un peu trop nombreux les premiers jours , et il fallut y camper. 
Il n'y eut qu'une voix parmi nous' pour en trouver la résidence 
beaucoup plus gaie et beaucoup plus agréable que celle de Ba- 
tavia. Là, au moins, sans trop se compromettre, on pouvait user 
un peu de ses jambes et parcourir la ville et les quartiers chinois 
et malais à pied j quand on voulait étendre sa promenade plus 
loin en voiture, on trouvait, à moins d'une demie-lieue de la ville, 
un des plus jolis pays qu'on puisse désirer, accidenté de coteaux 
charmants et de points de vue très-variés. Ceux-ci me rappelèrent 
le voisinage deBuitenzorg, et effaçaient de ma mémoire les impres* 
sions SI monotones des courses que nous faisions en voiture dans 
la plaine de Veltévrede. Malgré Je luxe et la magnificence des 
villas qui y sont bâties, et leur ressemblance avec autant de petits 
palais, la richesse des décors , et la bonne tenue toute hollandaise, 
à Samarang, tout est sur un pied beaucoup plus modeste ; mais 
la nature a fait beaucoup plus pour ce pays que les efforts des 
hommes ne pourront jamais produire dans l'autre, et quel que 
soit leur art , il est toujours des choses où il ne peut jamais at- 
teindre; c'est ainsi que les hommesréunis en grand nombre dans 
un désert aride, malgré qu'ils y aient transporté avec eux l'abon- 
dance, échappent difficilement aux idées de solitude que les lieux 
leur rappellent à tous les instants. 

L'abondance règne aussi dans cette ville, et grâce au voisinage 
de la montagne, on peut s'y procurer à la fois tout ce que produit 
l'Europe et les denrées de la zone torride. Si Samarang n'est 



272 INOTES. 

classée que comme la troisième vilie de Java , elle est aumoins la 
seconde par son importance^ à cause des cultures les plus riches de 
l'île et des terrains les plus fertiles et les plus propres à produire 
le caféj la canneàsucrcj en un mot, toutes les denrées coloniales. 
Comme cet établissement est aussi le plus rapproché de Solo, 
où résident les deux sultans vassaux des Hollandais., c'est dans 
cette province qu'on concentre aujourd'hui le plus de forces , et 
les Hollandais y ont maintenant une chaîne de positions mili- 
taires avec des camps échelonnés dans la montagne depuis Sama- 
rang jusqu'à Solo. C'est là qu'on tient principalement les troupes 
pour les soustraire, autant que possible, à l'action funeste du cli- 
mat dans toutes les villes du littoral, quelque soit l'éloge que les 

Hollandais fassent de leur salubrité 

Le mouvement continuel de navires qui avait lieu chaque jour 
sur cette rade , pendant le temps que nous y passâmes , annonçait 
un grand commerce dans cette ville. Il est vrai que ces navires y 
venaient alors prendre des chargements de café. Les bâtiments 
étrangers ne pouvaient guère, dans l'état actuel des choses, spé- 
culer que sur cette denrée dans l'île ; la compagnie leur vendait 
seulement l'excédant de ce qu'elle pouvait envoyer en Hollande. 
Nous apprîmes que le gouvernement venait encore de donner de 
nouveaux ordres pour empêcher les étrangers de s'établir dans 
l'île; la crainte de voir les capitalistes anglais y affluer excite à un 
tel point la jalousie des Hollandais, qu'ils se montrent d'une ri- 
gueur excessive , et on ne peut plus ombrageuxj aucun Européen 
ne peut visiter l'intérieur sans une autorisation , et on l'accorde 
de plus en plus difficilement et seulement aux personnes dont on 
ne redoute point l'influence sur les Javanais. Un jeune Français, 
neveu d'un négociant depuis longtemps établi à Java , et aussi 
considéi'é que M. Tissot , venait de recevoir l'ordre , pendant 
que nous étions ici, de quitter le pays, parce que les trois mois de 
résidence qu'on ne peut s'empêcher d'accorder aux étrangeis , à 
moins de leur fermer tous les ports de l'île , étaient écoulés. 

(M. Duhouzet.) 



NOTES. 373 

Note 3, page 48. 

La rade de Samarang, aussi vaste que celle de Batavia, n'a pas, 
comme celle-ci, l'ayanlage d'être couverte au nord par une chaîne 
d'îles, mais le fond y est si bon et les brises sont tellement régle'es, 
que dans la bonne mousson on y est parfaitement en sûreté. 

Les navires de 3 à 4oo tonneaux ne peuvent accoster le rivage 
à moins de un mille ou un mille et demi , parce que le fond de la 
baie est obstrué par les alluvions qu'entraînent chaque jour les 
eaux de la rivière de Samarang. Ici, comme à Batavia, on observe 
que la baie se comble de jour en jour. 

La ville de Samarang est , ainsi que celle de Batavia , traversée 
par une rivière en partie canalisée, dont l'embouchure, obstruée 
par les vases, n'a que deux pieds de profondeur à la marée basse. 
On ne connaît ici, comme sur toute la côte de Java , qu'une seule 
marée en 24 heures. La rivière, qui prend sa source à trois ou qua- 
tre lieues dans l'intérieur, peut avoir environ 5o pieds de largeur j 
sa profondeur n'est que de 5 à G pieds, car les bateaux, poiu' la 
remonter, poussent le fond avec des perches. L'embouchure n'é- 
tant pas contenue par des digues, s'évase jusqu'à atteindre une 
largeur de près de 5o toises. Ses eaux bourbeuses baignent les 
pieds des arbres qui bordent son cours. Une longue file de ba- 
teaux malais ou javanais, échoués à l'embouchure de la rivière, 
servent à la reconnaître du dehors 

Avant de quitter la rive gauche de la rivière, nous donnons 
un coup d'oeil à une grande place où se trouve un temple javanais 
surmonté de plusieurs toits qui s'élèvent en pyramides. Non loin 
de là sont deux grands arbres qui couvrent de leur ombre le 
tombeau de quelque saint personnage en grande vénération par- 
mi les indigènes. Le campong chinois occupe un côté de cette 
place, il a la forme d'un rectangle entouré de murs élevés; ses 
deux portes sont décorées de quelques moulures et peintures 
dans le style chinois. 

vm. ^8 



274 NOTES. 

Nous ne rappellerons que pour inémoire le campong malais ou 
boughis, dont les cases en bambou sont, comme à l'ordinaire, per- 
chées sur les rives fangeuses du canal j dans ces eaux troubles 
et peu profondes, se traînent avec peine quelques centaines de pi- 
rogues. Une nue'e d'enfants grouillent dans ces vases brûlantes, 
dont les émanations seraient mortelles pour d'autres que les Ma- 
lais. Samarang passe à Batavia pour le pays le plus malsain de la . 
côte ; mais à Samarang on vous dit que Sourabaja est encore plus 
malsain. Il faut conclure de là que toute la côte de l'île de Java 
est insalubre, surtout pour les Européens, dont un très-petit 
nombre parvient à s'y acclimater. Le choléra, qui a déjà exercé de 
si grands ravages à Samarang, règne en permanence dans cette 
ville; mais la population, familiarisée avec ce fléau, le regarde 
comme une maladie ordinaire, dont on ne doit pas plus s'émou- 
voir que de la dyssenterie, qui est la sœur du choléra. 

La campagne de Samarang , parfaitement cultivée , produit en 
abondance du riz et du coton. On y cultive aussi la canne à sucre 
et le cafë. La conquête de cette province, qui eut lieu en 1708, a 
mis les Hollandais en possession de tout le plat pays au nord de 
l'île de Java , depuis le détroit de la Sonde jusqu'à celui de Bali. 
L'ancienne compagnie des Indes a soumis, par la force des armes 
et l'habileté* de sa politique , une grande partie de l'empire 
de Java. Les provinces de l'intérieur ou du sud qu'elle n'a 
pas encore envahies, sont divisées en deux gouvernements, qui 
ont conservé une ombre d'indépendance. Le premier appar- 
tient au Soussounan , successeur dégénéré des anciens empe- 
reurs ; il réside à Jockje-Karta, à cinq journées de marche dans 
le S. O. de Samarang. Le second, formé du démembrement de 
Tex-empire de Java , a pour chef nominal le sultan de Soura- 
Karta ou Solo , à deux journées de marche au S. E. de la même 
ville. Ces deux princes ne peuvent se donner un successeur sans 
l'approbation du gouverneur de Java. Ils ont même un résident 
hollandais auprès d'eux, et une petite garnison européenne dans 
leur propre ville. Nous avons vu partir un nombreux convoi destiné 
pour ces garnisons de l'intérieur. Le bagage était transporté par 



rsOTES. i7u 

des buffles, formant une longue file conduite par des Javanais. 
Eux seuls savent tirer parti de ces stupides et farouches animaux, 
qui , le plus souvent, sont rebelles et indomptables pour les Eu- 
ropéens. 

Les officiers de la garnison de Samarang nous ont accueillis de 
la manière la plus amicale, et nous ont procuré tous les plaisirs 
que peut offrir cette charmante résidence. Le salon ou cercle de 
la société a été ouvert à tous les officiers de l'expédition. Les pro- 
menades à cheval et en voiture , les dîners , soirées , parties à la 
campagne se sont succédé sans interruption pendant toute la 
durée de la relâche. Le capitaine du port, van de Velde, le 
capitaine d'infanterie van Exter et le lieutenant Boon , qui nous 
avait déjà si bien accueillis à Ternate , nous ont comblés de pré- 
venances et d'amiliés. Nous avons trouvé ici le fiscal, M. Boll, 
qui a quité la résidence d'Aniboine pour celle de Samarang. 
L'expédition lui est redevable d'un nautile flambé, mollusque 
très-rare, dont on ne possède encore en France que la coquille. 
Enfin , ce qui est encore plus précieux pour nous , c'est la bon- 
homie, la cordialité, la bonne hospitalité hollandaise que nous 
avons retrouvée à Samarang, et qui contraste si bien avec le froid 
accueil que l'on nous a fait à Batavia. 

(^M. Roquemaurel.y 

Note 4j page 48. 

Comme Batavia, Samarang repose sur les bords d'une rivière, 
sur un terrain plat et marécageux. La même direction semble 
avoir présidé à la fondation des deux villes, et les a dotées d'une 
rade vaste, mais incommode. Le mouillage des navires du com- 
merce est à environ trois milles du rivage ; celui des navires de 
guerre est encore plus éloigné. A cette distance , Samarang est 
encore cachée à lœil, qui cherche en vain l'aspect d'une grande 
et populeuse cité. Des rivages bas et uniformes , dominés par des 
montagnes situées fort loin dans l'intérieur, encadrent une rade 
pleine de mouvement. De nombreux praous, ouvrant de larges 



â76 NOTES. 

voiles de natte aux brises assez re'gulières de la côte , sillonnent la 
mer en tous sens j ou bien, échoués sur le banc de vase qui dé- 
fend l'entrée de la rivière aux heures de basse mer , ils forment , 
en attendant le moment du passage, des groupes immobiles et pit- 
toresques. ^ 

Les tamhanghan , bateaux de passage à fond presque plat , se 
mêlent aux mouvements des praoïis ; ce sont les seules embarca- 
tions qui puissent franchir la barre à toute heure. Ils dépas- 
sent rapidement, à l'aide de leur voile triangulaire, la ligne des 
praous et des petites jonques envasés; ils traversent ensuite les 
rangs des pêcheurs poursuivant à marée basse des bandes in- 
nombrables de petits poissons, à l'aide de grands filets triangu- 
laires qu'ils poussent devant eux en marchant dans l'eau. Bientôt 
après, on prolonge un rivage bas et désert, aux bords vaseux, 
limitant un sol vert, mais inculte. De gros chiens y rôdent en 
quête des immondices qu'une police peu scrupuleuse laisse aller 
au courant de la rivière; et, sur les confins de cette plage, des 
troupes de hérons blancs , gracieux oiseaux, qui épient grave- 
ment leur pâture sans s'effrayer du voisinage des bateaux» 

Après avoir de'passé un petit chantier affecté aux réparations 
des embarcations du pays , on atteint, en refoulant le faible 
courant de la rivière, le poste de la douane, hantoor der recherche. 
Les douaniers sont des Malais , reconnaissables à une plaque de 
cuivre qu'ils portent sur la poitrine. Des employés d'un ordre su- 
périeur, assis à l'ombre dans des bureaux ouverts au grand air, 
surveillent et dirigent les opérations du fisc. Ce point est le^seul 
où l'on opère la visite des embarcations. Jusque-là les tamban- 
ghan conservent leur large voile entièrement déployée; mais 
après avoir subi le coup d'oeil invesiigateur des agents de la 
douane, les bateliers la ferment à moitié, et s'aidant de la rame ou 
de la pagaie , ils atteignent peu à peu les premières habitations de 
la ville, situées des deux côtés de la rivière qui se rétrécit considé- 
rablement. Ce ne sont d'abord que de chétives cases malaises con- 
struites en roseaux, gracieusement mêlées à des palmiers projetant 
de longues feuilles effilées sur la rivière. Des touffes de plantes 



NOTES. 277 

grimpantes tapissent les parois, et souvent leur feuillage touffu 
déborde les palissades et les cache. Au pied de l'échelle qui des- 
cend ordinairement de ces cases dans l'eau, des femmes à demi 
nues lavent leur linge ou se baignent sous les yeux des passants. 
Non loin de là, et sur tout le parcours de la rivière, des trou- 
pes d'enfants prennent à toute heure de Joyeux ébats aquatiques, 
et remplissent l'air du bruit de leurs jeux. 

Bientôt, cependant, la scène se développe : les habitations 
grandissent , les rues se peuplent ; l'embarras de la circulation 
sur le canal augmente. L'essor du tambanghan se ralentit de 
plus en plus; il ne passe plus qu'avec difficulté entre les 
gros chalans amarrés au rivage et les grands bateaux qui mon- 
tent et qui descendent sans interruption entre deux rives resser- 
rées ; dans quelques endroits, elles sont séparées tout au plus par 
8 ou 10 mètres. La navigation sur ce canal rappelle le mouve- 
ment des voitures dans les rues des grandes villes : les bateliers 
ne le cèdent pas en adresse aux cochers, mais il faut attendre pa- 
tiemmentun désencombrement graduel pour achever sur la rivière 
un parcours à peu près égal à la distance qui sépare son embou- 
chure du mouillage des navires, et atteindre enfin les beaux quar- 
tiers qui décèlent la ville européenne ^ la colonie opulente. 

On commence d'abord à apercevoir sur la rive gauche de la ri- 
vière quelques blanches maisons au milieu de cases mal bâties ; 
puis de grands édifices noirs qui sont des magasins du gouverne- 
ment : ils indiquent l'emplacement de l'ancienne ville. Une acti- 
vité remarquable anime ce quartier; de petites boutiques appa- 
raissent de toutes parts ; des colporteurs, des marchands ambu- 
lants circulent dans la foule revêtue de costumes javanais, chinois 
ou arabes. Il faut encore quelque temps avant d'aborder sur le 
quai voisin d'un pont de bois jeté sur la rivière, et de débarquer 
au pied des riches quartiers de la nouvelle ville. 

Une belle suite de grandes et somptueuses demeures compose 
le quartier européen. Des piliers ornent la façade de ces édi- 
fices; ils présentent des colonnades agréables à la vue, et forment 
des galeries couvertes , abritées du soleil et rafraîchies par la 



378 ^ NOTES. 

moindre brise. Rarement ces habitations s'élèvent au-dessus 
^u rez-de-chaussée, mais elles gagnent en étendue ce qu'elles 
perdent en hauteur; elles occupent de grands emplacements, 
et montrent une longue étendue de murs blancs d'une pro- 
preté exquise. Des esclaves vêtus de longues tuniques aux 
nuances vives , coiffés de mouchoirs de couleur, garnissent les 
péristyles. Quelquefois, sur le costume indigène de ces serviteurs, 
on voit, par une bizarrerie de goût qui paraît fort à la mode, des 
accoutrements européens. C'est ainsi~que plusieurs d'entre eux 
portent une veste à parements rouges simulant une livrée; sou- 
vent aussi les cochers, vêtus de longues robes du pays, placent 
au-dessus de leur coiffure indigène l'immense chapeau ciré et 
la cocarde noire des cochers d'Europe. Ce mélange est conti- 
nuel, et ce n'est pas une des moindres singularités qui frappent 
l'étranger, d'autant plus qu'aucun de ces hommes ne porte le cos- 
tume européen complet; tous, d'ailleurs, sont privés de chaus- 
sures, ce qui est, sans aucun doute, comme dans les colonies fran- 
çaises, une exigence imposée à leur condition inférieure, car Sa- 
marang est le foyer d'une immense fabrication de chaussures 
européennes à des prix prodigieusement restreints. On est as- 
sailli de toutes parts par des marchands de bottes ambulants qui 
les livrent au prix de 2 ou 3 florins (5 ou 6 francs). • 

Le beau quartier de Samarang, le quartier européen , est aussi 
celui des affaires. Les comptoirs avoisinent les habitations des 
négociants , et on remarque dans les étalages des magasins les 
marchandises de tous les pays. Meubles européens , objets chi- 
nois et japonais , produits de l'industrie du pays , sont entassés 
côte à côte. On y voit un grand nombre de productions françaises, 
surtout dans le riche et vaste toko (comptoir) de M. Tissot, où se 
trouvent toutes les étoffes de coton ou de toile qui, en vertu d'un 
privilège du gouvernement , se consomment dans ces colonies. 
Ce quartier offre une grande différence avec le quartier euro- 
péen de Batavia : au lieu d'être disséminées sur plusieurs milles 
d'étendue, au lieu d'être isolées et séparées par des jardins, 
les maisons se touchent ; elles forment de belles et larges rues , 



NOTES. 279 

où on n'est pas déconsidéré pour aller à pied. A Batavia, la 
distance qui sépare les demeures des négociants du quartier 
mal bâti, mal entretenu où se trouvent leurs comptoirs, a 
nécessité l'emploi incessant des voitures ; le luxe colonial en a 
fait plus tard un meuble indispensable pour tout le monde, 
même pour les moindres employés. ASamarang, la disposition 
de la ville rend leur emploi moins nécessaire, et on voit fréquem- 
ment de modestes piétons se risquer le soir à faire vine paisible 
promenade , sans avoir recours au véhicule obligé des promet 
nades de Koningsplain. 

Samarang, dont les rues présentent une continuité de spjen- 
dides demeures , est privé en revanche de monuments 5 l'église 
luthérienne peut seule prendre ce nom : elle élève vers le ciel 
deux clochers en forme de tours ; sa voûte spacieuse, son intérieur 
large et bien aéré, en font un édifice digne d'orner une grande 
ville. Dix minutes après l'avoir dépassé, on rentre dans un mé- 
lange de constructions dont la beauté et la régularité décroîtrapi- 
dement à mesure qu'on s'éloigne du centre. Les boutiques des 
Chinois apparaissent ; elles augmentent de nombre insensible- 
ment , et quoiqu'on ait assigné à ce peuple industrieux un quar- 
tier particulier, il en dépasse l'enceinte trop étroite pour envahir 
graduellement tous les quartiers de la ville 

Les environs de Samarang présentent une réunion de sites 
charmants. Plusieurs négociants y possèdent des maisons de cam- 
pagne ; la plus belle est, sans contredit, celle de M. Tissot, 
nommée Baudion. Cette résidence est un véritable palais , et 
d'après le dire général , c'est un des plus beaux édifices de 
tout Java. Bâtie par un opulent Arménien qui s'est ruiné dans 
cette construction , elle a été vendue , plus tard, bien au-dessous 
de sa valeur. Elle est de forme carrée , et n'a qu'un étage de 
hauteur, mais sur des dimensions colossales. Des pavillons ré- 
servés aux étrangers la flanquent de chaque côté, et dans l'inté- 
rieur, de vastes salles , où le plancher est formé par des plan- 
ches en bois dur, d'une longueur de i5 à 18 mètres, offrent de 
superbes emplacements pour une réception ou un bal. Un péri- 



280 NOTES. 

style orné de colonnes précède l'entrée et forme une large ga- 
lerie , où la brise circule librement et où , sous cet ardent climat, 
on trouve un refuge contre la chaleur du jour. 

Le paysage est en harmonie avec l'édifice ; des massifs d'arbres 
touffus projettent une ombre délicieuse dans les alentours. La 
maison du Résident, placée à quelque distance, contribue à 
l'embellissement de cette scène ; un ruisseau vient dérouler ses 
courbes capricieuses à quelques pas de là. Sous un pareil climat, 
c'est un séjour admirable , auquel il ne manque qu'un parc et des 
bassins pour en faire une demeure princière. La route qui con- 
duit à la ville est fort belle ; elle est entretenue avec un soin par- 
ticulier. Partout sur le parcours on voit incessamment de nom- 
breux esclaves farroser et enlever des immondices. De toutes 
parts aussi on aperçoit des édifices ravissants de blancheur et de 
propreté. Ils sont bâtis dans la foime de ceux de Batavia, mais ici, 
on ne les entrevoit qu'à travers un feuillage riche et abondant. 
De grands arbres bordent la route, leur cime élevée projette au 
loin des branches chargées de feuilles ; elles se joignentparfois en 
voûte et donnent asile à des myriades de petits oiseaux chanteurs. 
Ce paysage est infiniment supérieur à celui de la campagne de 
Batavia. 

La veille de notre départ, M. Tissot nous donna un bal dans 
sa résidence de Baudion. Le local se prêtait merveilleusement à 
la circonstance, et la réunion était fort belle. Par une attention 
délicate, les invitations avaient été fiites de façon à ce que tous 
les invités parlassent ou comprissent le français. L'orchestre était 
composé de Malais, mais les instruments étaient européens. Il 
exécuta sans relâche des airs agréables sans doute, mais singuliè- 
rement variés ; vieux et nouveaux, italiens , espagnols ou fran- 
çais , ils se confondirent sans distinction d'origine ou d'ancien- 
neté, mais ils eurent le mérite de faire durer la danse fort avant 
dans la nuit. A minuit, un souper fort bien ordonné , auquel 
plus de cent personnes purent prendre part à la fois, ne fut 
qu'un intermède aux exercices des danseurs, qui puisèrent dans 
les vins de France un nouvel entrain et une nouvelle ardeur. 



NOTES. 281 

Ces réunions ont cela d'utile, qu'en dehors du cercle de la 
danse, la conversation, devenue familière, roule sur des sujets 
instructifs et sur des détails intéressants. Dans cette circonstance, 
ellesepartageaen deux points principaux, les affaires commerciales 
et les événements politiques. A en juger par le dire général, l'état 
du commerce de Samarang est en décadence. Les Indes ont cessé, 
disait-on, d'offrir les avantages qu'elles présentaient autrefois et 
on ne pourra rendre à Samarang sa splendeur passée qu'en accor- 
dant à son port une franchise particulière, celle de recevoir les 
produits étrangers, et de pouvoir trafiquer librement avec tous les 
pavillons, ce qui est interdit sous le régime du monopole actuel. 
La culture de la canne à sucre sur une grande échelle, encoura- 
gée parle gouvernement, prend de l'extension 5 les capitalistes y 
placent leurs fonds, dans l'espérance d'une concession prochaine 
de la franchise réclamée. Ces observations nous laissent cepen- 
dant bien des doutes sur la véritable situation du commerce. 
En effet, on se plaint de sa décadence, et de toutes parts 
le mouvement des denrées est fort grand. On rencontre à chaque 
pas des hommes arrivés à des situations opulentes en peu d'an- 
nées , de sorte qu'on est tenté de croire que le sol classique des 
grandes richesses n'est pas encore frappé de stérilité. Tout est 
sur un grand pied dans ces colonies; quoique la vie matérielle 
soit à très-bon compte, les salaires moyens des employés des 
maisons de commerce s'élèvent à trois ou quatre cents roupies 
(6 à 800 fr.) par mois, et tout est proportionné à cette échelle. 

11 est vrai que les avantages de cette vie de luxe sont grande- 
ment compensés par les inconvénients du climat dévorant de ces 
contrées. Malgré la réputation de salubrité qu'on veut faire à 
Samarang, la moyenne de la vie y est très-faible pour les Euro- 
péens. Le choléra y fait des ravages fréquents, la dyssenterie et 
les fièvres y régnent sans interruption , les maladies du foie sont 
permanentes. 11 n'y a qu'à voir les Européens résidant dans le 
pays depuis quelque temps , pour avoir une preuve palpable de 
l'insalubrité du climat. Au bal de M. Tissot, la réunion en- 
tière ne présentait que des figures pâles , jaunes , fatiguées. Les 



^82 NOTES. . - 

femmes avaient perdu la fraîcheur du teint européen et sem- 
blaient s'étioler sous l'influence délétère d'un pays malsain. 

C'est une douce halte, dans le cours des longs voyages, que celle 
où J'on rencontre des prévenances qui doublent de valeur à une 
si grande distance de son pays. La réception cordiale et empres- 
sée dont nous avons été l'objet à Samarang, non-seulement de la 
part de M. Tissot, mais aussi de tous les habitants, ne pouvait 
nous laisser que de profonds souvenirs. Les courtes heures de 
notre séjour sur cette rade furent signalées par l'accueil le plus 
cordial qu'on puisse recevoir. En quittant Baudion à deux heures 
du matin , nous quittâmes une assemblée où nous avions pu 
nous faire illusion et croire, en entendant parler notre langue, 
que nous nous trouvions en France. Ces impressions agréables 
nous suivirent au rivage; les rapides images des scènes de notre 
passage à Samarang nous occupèrent jusqu'au moment où notre 
légère embarcation atteignit enfin notre gîte flottant. Là l'illusion 
dut cesser. La réalité reprit son empire devant les préparatifs de 
l'appareillage , et ce fut avec un sentiment de regret que nous 
jetâmes un dernier regard , à travers les ombres de la nuit, dans 
la direction de la grande vilie endormie. 

(>/. Desgraz.) 

Note 5, page 64. 

Je descendis, dans l'après-midi, pour faire une promenade 
avec le commandant d'Ur ville ; nous allions définitivement faire 
nos adieux à la Malaisie , et nous étions bien aises de fouler le sol 
de Sumatra que nous n'avions pas encore eu l'occasion de visiter. 
Nous nous dirigeâmes sur de gros bateaux du pays qui étaient 
mouillés à peu de distance de la cote, et nous atteignîmes promp- 
tement le rivage. 

Delà rade, nous avions distingué quelques cases, que nous 
croyions être les seules existant sur ce point ; mais à peine 
eûmes-nous fait quelques pas, après avoir quitté le bord de la 



NOTES. 28.^ 

mer , que nous en dceouvrîmes d'autres derrière de beaux 
massifs de verdure , et nous nous trouvâmes bientôt au milieu 
d'un joli village situé dans une position très-pitloresque, 
entre deux ruisseaux d'une eau courante et limpide. Les mai- 
sons, couvertes en chaume , étaient construites avec goût et 
présentaient dans leur charpente quelques pièces de bois parfai- 
tement sculptées ; sur l'une des faces, celle où se trouvait la 
porte , le toit débordant de plusieurs pieds^ formait un abri ; les 
murailles étaient faites en treillis de jonc d'un travail serré et 
solide. Nous dûmes nous contenter d'en visiter l'extérieur; car 
toutes étaient closes, et, parmi les individus que notre présence 
avait attirés , nous ne vîmes aucune disposition à nous les ou- 
vrir. Pratiquant l'islamisme , leurs femmes y étaient sans doute 
renfermées , car nous n'en vîmes quelques-unes que de loin ; en 
nous apercevant, elles s'empressaient de prendre la fuite et de se 
soustraire à nos regards. Les hommes nous parurent , quant au 
physique, supérieurs aux Malais que nous avions visités jus- 
qu'alors. Grands et robustes, ils nous offrirent de belles formes, 
des traits mâles et le teint beaucoup moins foncé ; accoutumés sans 
doute à voir des navires sur leur rade , et ayant eux-mêmes des 
relations fréquentes avec les établissements de la côte de Java, 
ils ne se montraient nullement incommodes et opéraient leurs 
échanges avec tranquillité. Il arriva néanmoins une circonstance 
qui prouve qu'il ne faut pas entièrement se fîei- aux apparences, 
et qu'il est bon de se tenir sur ses gardes contre leur penchant 
à s'approprier les objets qui les tentent. Un des hommes de la 
Zélée , étant à chasser dans les environs , se trouvait , depuis son 
départ de la grève, accompagné par un naturel qui affectait beau- 
coup de zèle à signaler le gibier, et qui s'empressait d'aller le ra- 
masser aussitôt qu'il était abattu. Il tint, pendant longtemps, la 
même conduite, paraissant trouver beaucoup de plaisir dans une 
occupation qu'il s'était créée bénévolement; il parvint ainsi à 
capter la confiance du chasseur, qui ne se doutait nullement des 
mauvaises intentions de son compagnon. Il soutint ce rôle à mer- 
veille, et alteig?iit ainsi un épais fourré au-dessus duquel un 



â84 NOTES. 

oiseau fut visé et abattu. La difficulté alors était de pénétrer dans 
Tintérieur pour le trouver, et deux personnes n'étaient pas de 
trop pour cette recherche, à laquelle tous deux procédèrent im- 
médiatement, le matelot abandonnant son arme pour être plus 
libre dans ses mouvements. C'était là* le but que s'était proposé 
le Malais, depuis le commencement de la promenade, et il fut 
prompt à exécuter son dessein. 

Profitant du moment où le Français était engagé dans lés bran- 
ches, tout entier à ce qu'il cherchait, il s'empara du fusil qui était 
à deux coups; parfaitement au fait des localités, il s'enfuit à 
toutes jambes et parvint sans doute à se mettre en sûreté en peu 
de minutes. 

Toutes les recherches furent inutiles , toutes les courses dans 
les environs n'amenèrent aucun résultat, et l'arme se trouva bien 
et dûment volée. 

Nous devions passer encore la journée du lo au mouillage, et 
dans cette persuasion, plusieurs officiers étaient descendus à 
terre dès le malin ; moi-même je me disposais à les suivre, lors- 
que le commandant d'Urville m'envoya pi évenir que plusieurs 
de ses hommes ayant été atteints de fortes coliques pendant ia 
nuit précédente, et le docteur craignant de voir le mal en frap- 
per d'autres , il se décidait à abréger la relâche et m'engageait à 
prendre les dispositions pour l'appareillage qui allait avoir lieu 
immédiatement. Je fis aussitôt le signal de ralliement, et j'envoyai 
une embarcation à terre, qui, une heure après, me ramena tous les 
promeneurs. Nous dérapâmes alors l'ancre et nous fîmes route. 

(^M. Jacqidnot.) 

Note 6, page 64. 

Dès que le jour se fît, nous laissâmes arriver sur Sumatra, du 
côté de la baie des Lampongs. En approchant de la côle, nous re- 
connûmes les trois petits îlots, appelés les trois frères» qui indi- 
quent le mouillage de Radja-Bassa, et mouillâmes près de ces 
îlots, à un mille de terre, par quinze brasses en face du joli village 



NOTES. 285 

Tchanty. H est bâti sur le bord d'une petite anse abritée par un 
récif où peuvent se réfugier une douzaine de grands prahos. 
On y comptait alors six de ces caboteurs. Nous fûmes entourés, 
dans la matinée, de pirogues dont les naturels vinrent nous of- 
frir du poivre dont la culture est le principal produit de tout ce 
district. D'autres vinrent le lendemain nous apporter des tortues ; 
et un bateau qui nous avait vus la veille nous diriger de ce côté , 
vint à bord avec quelques sacs de patates qu'il nous vendit. Il 
nous donna lieu de supposer qu'il n'avait pas fait pour un si petit 
bénéfice un pareil voyage, et qu'il avait été envoyé probablement 
pour nous observer. Toute cette partie de la côte reconnaît , du 
moins nominalement, la souveraineté de la Hollande, malgré que 
celle-ci n'y ait aucun établissement. La côte est couverte de pe- 
tits villages , qui ont pour chefs une multitude de petits radjas , 
dont les principaux reçoivent de l'argent du gouvernement de 
Batavia, à la condition de rester tranquilles et de ne jamais s'allier 
à ses ennemis. Le village de Tchanty dépend de Radja-Bassa, qui 
se trouve à cinq milles dans Test, et donne son nom au mouil- 
lage, car là la côte n'offre aucun abri et est assez difficile à 
aborder. 

Nous eûmes, pendant notre séjour sur celte rade, des pluies 
extrêmement fortes et des changements très-fréquents dans le 
vent du S. E. au N. E. qui annonçaient que la mousson orageuse 
d'ouest allait bientôt commencer. Ces mauvais temps gênèrent 
beaucoup nos travaux, et ceux qui voulaient faire des excursions 
dans un pays dont la riche nature promettait une ample moisson 
de curiosités dans tous les règnes. Les habitants nous prouvèrent 
par leur conduite qu'ils avaient une grande habitude de com- 
mercer avec les bâtiments européens, et nous demandèrent tous 
des fusils. 

Nous devions rester jusqu'au \ i sur cette rade, mais quelques 
hommes furent atteints , à bord de V Astrolabe , dans la nuit du 
9 au 10, de violentes coliques; le commandant se décida en con- 
séquence à rester un jour de moins. Ce fut malheureusement le 
seul beau jour que nous eûmes sur cette rade. Depuis notre dé- 



^86 NOTES. 

part de Batavia nous avions quelques hommes atteints de diar- 
rhées Irès-fortes. Comme déjà plusieurs fois elles n'avaient pas 
eu de suites , nous pensions qu'il en serait encore ainsi et que 
nous quitterions ces parages malsains sans e'prouver d'autres ac- 
cideiits que les fièvres dont quelques-uns de nos matelots avaient 
été atteints à Batavia et dont tous paraissaient guéris. 

{M. Dubouzct.) 

Note 7, page 64. 

La partie de Sumatra qui est sous nos yeux offre la niême ri- 
chesse de végétation que les aulres îles du grand archipel d'Asie 
que nous avons déjà visitées. Ce sont toujours ces belles plaines 
couvertes de forêts impénétrables, de bosquets d'arbres fruitiers 
ou de rivières, ces nombreux cours d'eaux, ces montagnes parées 
d'une verdure éternelle et dont le sein recèle de l'or et d'autres 
métaux précieux ; mais aussi toujours les 'mêmes peuples indo- 
lents, barbares ou dégradés, qui ne âavenl tirer aucun parti des 
bienfaits de la nature. 

Le plat pays qui borde le rivage de la mer forme, vis à-vis le 
mouillage, une lisière très-étroite, qui s'élargit en s'étendant au 
sud vers la pointe aux Cocos en une plaine de un à deux mille 
de largeur. On y trouve plusieurs villages et quelques cases iso- 
lées entourées de rizières , de bosquets de cocotiers et de plan- 
tations de bananiers. Les habitations, construites dans le style 
malais , n'offrent rien de particulier, si ce n'est peut-être un 
peu plus de propreté et de confortable. On remarque même un 
certain esprit d'ordre dans la disposition de quelques cases, qui 
sont groupées d'une manière assez régulière sur un terrain net 
el aplani. 

La principale production du pays est le poivre, que les habi- 
tants cultivaient jadis pour le sultan de Bantam, et qu'ils livrent 
aujourd'hui aux Hollandais. Ceux-ci n'ont qu'un petit établisse- 
ment dans la baie des Lampongs ; mais leur influence s'étend sur 
toute cette partie de la côte, dont les radjahs et orang-kayas leur 



INOTES. 287 

sont dévoues. Cependant, nous ne supposons pas que la Hollande 
prétende, comme autrefois, interdire aux autres nations commer- 
çantes toutes relations avec les Lampongs. Les cases ont chacune 
leur petit magasin de poivre, et nous n'avons rien vu qui pût em- 
pêcher les navires français de venir eux-mêmes chercher cette 
épice, ou les indigènes de la leur livrer. 

Les plantations de poivriers occupent la cbète des collines qui 
s'élèvent de loo à 200 pieds au-dessus de la plaine. Elles sont 
disposées par petites 'allées de 4 à 5 pieds de large. La plante 
grimpante s'attache aux petits arbres qui lui servent d'échalas et 
parviennent à la hauteur de 7 à 8 pieds. Les grappes ayant at- 
teint leur maturité sont d'une couleur brune foncée. On les ex- 
pose sur des claies pour les faire sécher et en détacher les grains. 
Ceux-ci sont mis en sac, agités et frictionnés pour faire tomber 
les pellicules. Après cette opération, qui est suivie du tamisage, 
les grains de poivre sont lisses et ont une couleur claire. 

Nos chasseurs ont tué dans les bois un bon nombre de singes 
de moyenne taille , à queue longue , poil long et soyeux. Ils ont 
aussi rapporté un joli petit animal ressemblant un peu à la ga- 
zelle, quoique moins gros. Les habitants nous ont dit qu'il fallait 
s'enfoncer assez avant dans le pays pour trouver des éléphants. 

Malgré la bonne opinion que nous avions d'abord conçue des 
Sumatriens, nous sommes forcés de les classer sur la même ligne 
que leurs dignes confrères les Malais. Ils ont très-adroitement 
escamoté un fusil de chasse à un matelot de la Zélée, et essayé 
d'attirer dans l'intérieur un de nos officiers pour le dévaliser. 

(ilf. RoquemaureL) 

Note 8, page 64, 

Notre mouillage sur la baie des Lampongs, ou deRadja-Bassa, 
devait compléter la série de nos relâches dans l'archipel indien. 
C'était aussi la première fois que nous visitions Sumatra , la 
grande île voisine et rivale de Java pour l'étendue et la fertilité 
du sol. Situé dans le détroit de la Sonde, ce mouillage offre un 



288 NOTES. 

coup d'oeil aussi agréable que varié; des montagnes élevées 
accidentent le terrain et le creusent en vallées, mais une épaisse 
couche de verdure cache le sol et en voile les aspérités. Cet 
endroit est nommé par les indigènes Lampoung^ je n'ai pas pu dé- 
mêler si ce nom désigne le village , la baie , ou la population 
qui l'habite. 

Le village n'est pas considérable ; il se compose d'une soixan- 
taine de cases au plus. Elles sont grandes, assez propres à l'ex- 
térieur, et leur toiture , terminée par des sommets aigus, ressem- 
ble beaucoup à celle des habitations de Samboangan. Près de ces 
maisons, on voit de petits édifices faits avec soin, élevés au-dessus 
du sol sur des poteaux ou des pierres qui les préservent de l'hu- 
midité. Ce sont des magasins où l'on conserve le poivre, princi- 
pale production du pays ; c'est là où s'accumulent les récoltes et 
où les navires qui font la traite de cette denrée puisent à la longue 
leurs chargements. Dès notre arrivée, les indigènes, se mépre- 
nant sans doute sur le but de notre relâche , vinrent en foule, 
dans leurs pirogues , nous offrir à bord la vente de petits 
paqnets de poivre : c'étaient probablement autant d'échantillons 
qu'ils voulaient nous présenter. Ils furent fort désappointés de 
nos refus, et se seraient retirés les mains vides s'ils n'avaient 
en même temps* apporté diverses provisions, des fruits, des 
poules, divers oiseaux, des coquilles et autres menus ob- 
jets. Quoique celte rade soit fréquentée par les navires, nos ob- 
jets déchange firent fureur ; les indigènes les préféraient à l'ar- 
gent monnoyé. Ils nous montrèrent divers instruments de fa- 
brique anglaise, et même ils avaient retenu quelques mots dé 
celte langue, qu'ils répétaient souvent pour se faire bien venir de 
nous. 

Cette population n'offre rien de bien remarquable à nos yeuX; 
elle présente le type malais sans différence appréciable. La 
couleur de la peau de ces hommes est peut-être un peu moins 
foncée que celle des Bouguis , et il m'a paru qu'ils se rappro- 
chaient de l'aspect des habitants de Solo plus que de toute 
autre peuplade malaise que nous ayions visitée. Leur costume 



NOTES. 289 

cstcelui des Bouguis ; il est formé d'un simple caleçon fort court, 
d'une écharpe et d'un mouchoir pour coiffure. Les membres 
des jeunes gens sont arrondis , potele's, sans saillies musculaires 
fortement accusées et bien proportionnés. Avec fâge, cette ap- 
parence change; les signes d'une décrépitude précoce se remar- 
quent sur des hommes jeunes encore. Je n'ai vu qu'une ou deux 
femmes; elles n'avaient pour tout vêtement qu'un sarong, et 
marchaient la poitrine nue. Elles fuyaient notre présence; notre 
arrivée avait sans doute occasionné leur réclusion dans finté- 
rieur des cases , qui étaient toutes hermétiquement closes. Nous 
évitâmes avec soin tout ce qui aurait pu porter ombrage à leur 
méfiance. 

Un joli ruisseau serpente près du village; son cours sinueux 
arrose une grande plaine cultivée et semée de riz. Cette eau lim- 
pide offre de charmants endroits pour se baigner. Un sentier 
assez battu suit quelque temps ses bords, et conduit à un second 
village placé dans fintérieur, sur une éminence. à quelques mi- 
nutes de la mer. Il était désert quand nous y passâmes; les 
hommes s'étaient sans doute rendus à bord des corvettes, et les 
femmes s'étaient cachées avec leur progéniture. Nous remar- 
quâmes en passant, sur des espèces de petits établis, des instru- 
ments dé travail propres aux orfèvres; ces hommes s'adonnent 
fort probablement, à cette industrie, du reste assez répandue dans 
les pays malais. 

Une autre industrie des indigènes consiste à fabriquer des 
modèles de praous. Ces objets sont fort bien faits , très-exacts et 
très-curieux; on les obtient à très-bas prix. Un mauvais fou- 
lard rouge, un mouchoir de coton aux couleurs vives, suffisent 
pour opérer l'échange. Ce talent de construction parait général ; 
le nombre de ces objets était considérable; ils nous étaient 
offerts de toutes parts : j'en ai compté plus de vingt rassemblés au- 
tour de moi. Les seules armes de ces hommesque nous ayons vues, 
se réduisent à de petits poignards droits ou recourbés qu'ils ca- 
chent dans les rouleaux de leur longue chevelure. Cet usage pa- 
raît leur être particulier. Ils possèdent aussi des couteaux à 
VIII. 19 



290 NOTES. 

lames torses qu'ils portent à la ceinture; et qui paraissent fa- 
briqués dans le pays. 

Nous comptions passer encore la journée du jeudi lo octobi'e 
au motiillagej lorsque, d'apvès l'avis des chirurgiens qui avaient 
constaté l'apparition de quelques cas de dyssenterie, le comman- 
dant prit la résolution de quitter sur-le-champ les lieux où le 
mal avait débuté, afin d'atteindre au large un air plus pureti'é- 
loignement des influences morbides de ces terres. Un coup de 
canon rappela à bord, de grand matin, les officiers de la Zélée 
qui étaient déjà descendus à terre pour chasser. Parmi eux se 
trouvait M. Pavio de Lafarge. un des plus jeunes officiers de 
l'expédition. Jamais il n'avait paru jouir d'une meilleure santé; 
la veille, nous nous étions promenés ensemble en cherchant des 
insectes. Dans nos moments de halte, il ne cessait de faire des 
projets pour l'avenir'; il songeait au retour en France, et vou- 
lait, disait-il, se reposer longtemps de cette longue navigation... 
A quelques jours de là , atteint par une cruelle maladie, il se 
mom-ait, et ses compagnons confiaient son corps aux flots de la 
pleine mer ! {M. Dcsgraz.y ' 



Note 9j page 94. 



Jusqu'au \ 5, à quelques interruptions près où le ciel se montra 
dégagé, nous eûmes de l'orage, des grains de pluie et un vent très- 
inégal variant du S. E. au S. O. Nous manœuvrâmes pour pro- 
fiter des changements et nous avancer dans le sud. Le 1 5, à midi, 
les observations nous placèrent par 7^ 87' 27" latitude sud, et 
100° 58' 23" longitude est. 

Dans la soirée du même jour, nous reçûmes un fort grain du- 
rant lequel la brise ayant passé à l'E. S. E., en fraîchissant ra- 
pidement, nous pûmes mettre le cap au S. et au S. S. 0,, avec un 
sillage moyen de cinq à six milles par heure ; bientôt la mer de- 
vint grosse et fatigante, et nous commençâmes à éprouver un 



NOTES. 291 

abaissement dans la température, qui. nous fît plaisir, après les 
fortes et ennuyeuses chaleurs auxquelles nous e'tions exposés 
depuis huit à dix mois. 

Ainsi que V Astrolabe, la Zélée avait subi l'influence de notre 
mouillage sur Sumatra ; dès le lendemain de notre départ, une 
douzaine de matelots avaient été attaqués par la djssenterie 
et de fortes coliques. Cette circonslance fîtpromptement oublier 
la contrariété que quelques personnes avaient d'abord ressen- 
tie en se voyant aussi inopinément frustrées d'une journée de 
relâfche sur laquelle elles avaient compté , et toutes ne purent 
qu'approuver cette mesure ; si elle n'avait pas été prise, il aurait 
pu résulter d'un retard une augmentation dans le nombre des 
malades que nous comptions déjà. Heureusement, aucun des 
cas n'était bien grave , et nous pensions que le changement de 
climat ferait bientôt raison de tous ces accidents. . 

Le 20, le vent diminua, la mer devint bientôt moins grosse et 
moins fatigante , et le ciel s'embellit. D'après le rapport du mé- 
decin , nos malades allaient beaucoup mieux et ne devaient pas 
tarder à reprendre leur service. 

Le 2, à midi, nous étions par 28'' 62' 3o" latitude sud et 92" 
52' longitude est. La djssenterie qui, lors de notre départ de 
Sumatra, avait attaqué quelques-uns de nos hommes, et que 
nous avions eu l'espoir de voii- bientôt disparaître sous l'influence 
du changement de climat , non-seulement persistait^ mais s'était 
même étendue plus tard sur d'autres individus. Nous comptions 
une vingtaine de malades ,' parmi lesquels deux appartenaient à 
l'état-major, M. Lafarge , enseigne de vaisseau , et M. Goupil, 
dessinateur de l'expédition. Excepté un domestique dont l'état 

I était désespéré , aucun des autres n'était encore dans une posi- 
tion à donner de grandes inquiétudes, et nous comptions bien 
que cette maladie finirait par céder devant 1rs soins des médecins. 
Le G, nous communiquâmes avec \ Astrolabe^ et nous apprîmes 
que son état sanitaire n'était pas plus satisfaisant que le nôtre; 
elle avait également perdu deux hommes , et comptait autant de 
malades sur les cadres. 



292 NOTES. 

Pour surcroît de contrariétés, la brise se maintenait faible et 
variable daixs des parages où, d'ordinaire, l'empire des vents du 
S. O. est si bien établi. A midi, nous n'étions encore que par 
3i° 2' latitude sud, et 90° 54' 4^" longitude est 

Le 7 novembre, à quelques heures d'intervalle, nous eûmes la 
douleur de perdre deux de nos bons matelots, les nommés 
Delorme et Fabrj. Cette cruelle maladie avait déjà fait huit vic- 
times, et nous n'osions espérer de ne pas en voir succomber d'au- 
tres. Pour surcroît de contrariétés, la brise, ordinairement fraî- 
che dans les latitudes où nous nous trouvions, se maintenait 
très-faible et vaiiable, et nous n'avancions que très-lentement 
vers Hobart-Town, qui était alors le but de tous nos désirs 

Le plus pressant pour nous était, dès notre arrivée, de descen- 
dre nos malades à terre et de les sortir de l'entrepont où ils lan- 
guissaient depuis si longtemps. Malgré les pertes que nous avions 
éprouvées, nous comptions encore sur la Zélée quatorze ma- 
lades, dont quelques-uns étaient dans un état tel qu'ils ne pou- 
vaient espérer leur guérison que d'un changement d'air et d'un 
régime autre que cehii que pouvaient présenter les moyens du 
bord. Aussi le commandant d'Urville s'empressa-t-il de prévenir 
les autorités de la position dans laquelle se trouvaient nos équi- 
pages, et de demander l'autorisation convenable; en même temps 
il envoya les médecins pour s'entendre avec le chef du service 
médical de la colonie, et prendre toutes les dispositions qu'ils ju- 
geraient convenables dans cette circonstance. 

[M, Jacçuinâf.^ 

Note 10, page 94. 

Le j5, les diarrhées dont plusieurs' de nos homines étaient at- 
teints , commencèrent à prendre un caractère de dyssenterie. 
Nous espérâmes pendant quelque temps que le changement de 
température qui était sensible à mesure que nous avancions vers 
le sud , empêcherait cette maladie de se développer. La brise 
fraîche de l'E. S. E. et de l'E. nous fit franchir rapidement la 



NOTES. 203 

zone tropicale; le 25 nous coupâmes le tropique du Capricorne. 
Le nombre des malades avait augmenté beaucoup, etdéjà'nous en 
comptions douze de gravement atteints, dont deux officiers, 
MM. Goupil et Lafarge. Nous avions appris, deux Jours avant, en 
communiquant avec Y Astrolabe, qu'elle avait, aussi des malades , 
et que dans leur nombre se trouvaient MM. Marescot et Gour- 
din, enseigrues de vaisseau. 

Le 3 novembre, le nommé Louis Pflaum, domestique de l'état- 
major, brave et digne serviteur , d'une rare fidélité , succomba le 
premier à la dyssenterie, compliquée d'une maladie de vessie. C& 
malheureux, dont l'afFaiblissement avait constamment fait des 
progrès depuis qu'il était tombé malade, s'éteignit presque in- 
sensiblement. Nous comptions alors parmi les malades deux offi- 
ciers, deux maîtres, sept de nos plus vaillants matelots, et un 
jeune mousse atteint de dyssenterie aiguë. 

Le 6 novembre, la mort frappa une nouvelle victime dans la 
personne du nommé Bajat, jeune matelot plein d'espérance, qui 
mourut après avoir éprouvé des souffrances horribles. Il rem- 
plissait depuis deux ans les fonctions de patron de grand canot 
avec beaucoup de zèle, de talent et d'activité, et s'était acquis 
l'intérêt de tout le monde. L'infortuné n'avait que 26 ans, et il 
était le seul soutien de sa famille. Cette mort fit une vive impres- 
sion, car c'était un de ces hommes pleins de force et dévie dont on 
eût cru pouvoir assurer l'existence. 

Le 7 nous perdîmes le nommé Heliés , matelot de 2" classe, un 
des hommes de V Ariane qui répondirent avec dévouement à 
la demande que nous fîmes à Valparaiso, pour remplacer volon- 
tairement les hommes atteints du scorbut que nous étions obli- 
gés d'y laisser. 

Le vent continuait toujours à souffler de l'est et nous annonçait 
la plus longue et la plus triste des traversées. Le 10, cependant, 
ilhala un peu le N. N, E. Le nommé Salusse, maître calfat de 
1'^ classe, excellent suj,et, qui était seulement alité depuis quinze 
jours, succomba après des souffiances horribles ; nous fîmes 
en lui une perte irréparable, et sa mort causa à bord une vive 



294 NOTES. 

sensation. Menacés de nouvelles calamités, nous éprouvâmes , 
les jours suivants, de fortes brises d'est qui nous forcèrent de te- 
nir la cape le 12. Nous fûmes rejetés dans l'ouest; nous étions 
alors par ^S^ ^i de latitude sud, et depuis notre départ de Su- 
matra, nous n'avions pas encore eu une journée de bon vent. 
Les courants commencèrent à porter au nord avec force. 

Lei4 novembre, le nommé Billoud, Jeune matelot qui provenait 
aussi de \ Ariane^ fut moissonné par la cruelle maladie qui avait 
fait de nos pauvres corvettes un hôpital ; elle prenait chaque jour 
plus d'intetisité , et jusqu'alors un seul homme s'en était relevé. 
La brise qui se fit le lendemain à l'O. N. O. et au N. 0., vint ra- 
nimer un peu nos espérances. La température de l'air s'était con- 
sidérablement refroidie et variait entre 10 et 1 5 degrés. 

Le 17, cette brise nous abandonna et nous vîmes la mort nous 
Hvir encore un de nos compagnons; le nommé Goguet, un de 
nos matelots les pliis robustes et les plus courageux , succomba 
après avoir longtemps lutté contre les atteintes du mal avec un 
coui'age et une résignation qui rendirent cet événement d'autant 
plus triste. Un canot de X Astrolabe^ qui vint à bord dans la jour- 
née , nous apprit les nouvelles les plus affligeantes ; elle avait 
déjà perdu trois hommes. Le lendemain nous rencontrâmes un 
grand trois-mats faisant la même route que nous, et qui nous 
dépassa. Nous eûmes encore deux jours de brises si faibles et 
variables du N. N. E. au N. O., qu'elles nous permirent à peine 
d'avancer de quelques milles. Quand le vent passait à l'ouest^ il 
tournait presque aussitôt au S. O. et au S. E. 

Ces contrariétés contribuaient beaucoup à abattre le moral des 
hommes atteints par f épidémie ; car aucun d'eux n'ignorait com- 
bien nous étions loin de tout port, et la prolongation forcée de 
leur séjour à bord entretenait, malgré toutes les précautions qu'où 
prenait, un germe de maladie qui tendait à se développer de plus 
en plus. Presque chaque jour nous avions de nouveaux cas. 
Le 23 fut une de nos journées les plus funestes, car nous per- 
dîmes, à quelques heures de distance, deux hommes, dont un, le 
nommé Delorme, était malade depuis 5o jours et supportait ses 



n 
^n c 



NOTES. 295 

souffrances avec le plus grand courage 5 l'autre, nommé Fabry, 
un de nos meilleurs matelots ^ aussi intrépide que dévoué , fut 
enlevé par une maladie de foie à laquelle la dyssenterie, qui était 
devenue tout à fait épidémique , était venue se mêler. 

Le 26 , le nommé Reboul, magasinier du bord, atteint de fiè- 
vres depuis Batavia , succomba à la dyssenterie qui vint compli- 
quer les nombreuses rechutes qu'il avait eues. ^ C'était à la fois 
un bon marin et un bon comptable. J'avais déjà été à même de 
l'apprécier sur un autre bâtiment , et sa mort me fit beaucoup de 
peine ;^il laissait dans le besoin une nombreuse famille. 

Le 27, le vent tourna au N. E, et au N., le ciel se couvrit et 
nous -fit espérer un changement de temps qui ranima un peu nos 
espérances. Nous avions tant besoin d'un vent Tavorable pour 
sauver le reste de nos malades! Un d'eux, notre bon camarade 
Pavin deLafarge, enseigne de vaisseau , fut victime d'une rechute 
après cinq jours de grandes souffrances. Cette mort nous plongea 
tous dans faffliction ; nous étions depuis si longtemps ensemble 
et si unis , qu'il semblait qu'elle nous enlevait un membre de la 
famille; ses derniers moments furent déchirants, car un délire 
affreux s'empara de lui. A peine eut-il quelques éclairs de retour 
à la raison pour faire quelques dispositions pour sa famille dont 
il était chéri et qu'il aimait tant. Ce délire manqua de faire con- 
naître son état à l'autre officier qui était malade à coté de lui^ et 
nous eûmes bien de la peine à lui cacher une mort qui pouvait 
dans ce moment lui porter le dernier coup. Le lendemain nous 
endîmes les derniers devoirs à notre infortuné compagnon ; il n'y 
€ut point d'honneurs militaires, à cause de notre fâcheuse position , 
car c'eût été jeter l'alarme parmi les autres malades, et avant de 
confier ses dépouilles àl'abîme, la religion, à laquelle il eût rendu 
publiquement hommage avant sa mort , s'il eût eu l'usage de sa 
raison, fut invoquée pour les bénir. Nous dîmes encore un dernier 
adieu à notre bon camarade, moment triste et pénible, surtout à 
bord, oîi l'ami qu'on perd est privé même de la consolation de 
laisser après lui une tombe où ses parents et ses amis peuvent 
venir de temps en temps lui donner une larme. 



296 NOTES. 

Le 1 1 , le vent fraîchit du N. E. et passa ensuite au nord et au 
N. O. et de là au S. 0. Cette brise nous poussa très-vite sur la 
terre. An heures du matin, la côte de la Tasmanie, après la- 
quelle nous soupirions depuis si longtemps , vint réjouir nos re- 
gards . Nous la ralliâmes bien vite; car la brise du S. . fraîchit beau- 
coup. A 7 heures du soir nous passâmes entre Mew Stone et Pe- 
dra-Branca. Nous doublâmes dans la nuit le cap Sud, et le lende- 
main matin nous nous trouvions à l'entrée de Storm's-Bay. Près 
du terme de cette déplorable traversée, nous fûmes frappés d'un 
nouveau malheur, en perdant encore un de nos plus intrépides 
matelots, le nommé Loupy, brave et excellent homme, qui mourut 
avec un courage , une résignation qui eussent suffi pour rendre 
sa mort sensible à tout le monde , si chacun n'avait apprécié 
depuis longtemps tout ce qu'on pouvait attendre d'un homme 
aussi dévoué. (^M. Dubouzet.^ 



Note 11, page 122. 

L'hôpital se trouvant trop resserré pour permettre d'y établir 
tous les lits dont nous avions besoin , nous louâmes une vaste 
maison isolée, bien aérée, dans laquelle toutes les mesures né- 
cessaires furent aussitôt prises; le lendemain nos hommes, ainsi 
que ceux de V Astrolabe^ purent y être transportés. A l'exception 
de quelques meubles que l'on se procura en ville, tous les autres 
objets et ustensiles furent fournis par l'administration coloniale, 
avec laquelle un compte courant fut établi pour les denrées et les 
remèdes. 

Aussitôt que ce service urgent fut réglé et que nous fûmes 
assurés que tout avait été prévu pour le bien-être de nos malades, 
nous nous mîmes en devoir d'aller faire notre visite aux diverses 
autorités de la colonie. 

Douze années s'étaient à peine écoulées depuis que j'avais vu 
Hobarl-Town pour la premièie fois, et j'eus lieu d'être étonné 
des changements et des améliorations qui s'offraient à mes regards: 



NOTES. 297 

la ville avait pris un accroissement extraordinaire, le nombre des 
maisons avait plus que triplé. De beaux magasins , de vastes édi- 
fices se montraient là où je n'avais aperçu que des cases en bois ; 
les rues, larges et bien. alignées, garnies de trottoirs, étaient tra- 
versées de temps à autre par des calèches élégantes ; tout était 
animé et présentait un air de vie et de bien-être. Les environs 
avaient subi une métamorphose non moins grande, et je me trou- 
vai désorienté en cherchant dans mes souvenirs les lieux qui 
avaient été autrefois le but de mes promenades. Là où existait 
une forêt vierge s'élevait aujourd'hui de jolies habitations, de vas- 
tes jardins, des terrains en culture et en plein rapport. Le tableau 
avait totalement changé, tout portait l'empreinte de l'industrie et 
de la persévérance, tout annonçait une riche colonie, dont les 
progrès, déjà immenses , tendaient à s'accroître chaque jour. 

J'avais lu dans un journal du Havre une note du capitaine 
Langlois , baleinier français , annonçant qu'une partie de la ville 
était éclairée au gaz , et j'avais eu , je l'avoue , la bonhomie d'y 
ajouter quelque foi. Je fus promptement désabusé, et je m'a- 
perçus bientôt que notre compatriote avait puisé le fait dans son 
imagination , et avait usé un peu largement de la crédulité de se:s 
lecteurs. Il est permis de tout espérer du temps, et il peut se 
faire qu'un jour ce mode d'éclairage soit adopté, d'autant plus 
que l'on exploite en ce moment des mines de houille qui s'an- 
noncent devoir être riches et abondantes ; mais il n'en est encore 
rien aujourd'hui, et l'exécution d'un pareil projet est encore tout 
entier dans l'avenir. 

Les eaux de la montagne ont été, au moyen de canaux, ame- 
nées sur un point qui domine la ville, et remplissent constamment 
un large bassin fermé et entouré de grilles ; de là , elles se distri- 
buent dans diverses fontaines publiques qui suffisent aux besoins 
de la population ; l'une d'elles est entièrement consacrée au ser- 
vice des bâtiments, et se trouve assez près du bord de la mer pour 
Ique les chaloupes n aient besoin que d'une simple manche pour 
remplir les futailles. L'eau est abondante et de bonne qualité. 
. D'après le dernier recensement, au commencement de i839; •» 
■ 



298 :notes. 

population de la Tasmaiûe se composait de 45,846 individus, dont 
27,713 personnes libres, et i8,i33 déportés pou': méfaits. Ho- 
bart-Town, à elle seule, comprend i4j382 personnes, dont 1 0,829 
libres et 3553 conviais. Ce chiffre tend constamment à augmen- 
ter, et chaque jour les navires amènent de nouvelles familles qui 
viennent se fixer dans unecontrée où le sol prometà l'homme la- 
borieux la récompense de son industrie et de ses peines. 

A fépoque où nous nous trouvions alors , la récolte du blé 
n'était pas encore faite , mais elle s'annonçait devoir être pro- 
ductive. La colonie avant dû, l'année précédente, envoyer une 
partie de ses produits à Sidney, qu'une sécheresse extraordinaire 
avait mise en pénurie, cette circonslance avait occasionné dans les 
denrées une hausse inaccoutumée dont tous les habitants atten- 
daient la fin avec impatience. Le pain , la viande , les poules', les 
œufs , etc. , s'y vendaient à un prix plus que double du prix or- 
dinaire , et l'approvisionnement des navires était devenu très-dif- 
ficile. Nous parvînmes néanmoins à compléter six mois de vivres 
pour chacune des deux corvettes , et nous nous procurâmes du 
biscuit de bonne qualité, en partie sur un bâtiment anglais, en 
partie chez M. Degraves , qui a établi des fours à une petite lieue 
de la ville , dans une charmante situation connue sous le nom de 
Cascade. 

Nous avions eu longtemps l'espoir de sauver M. Goupil, des- 
sinateur de l'expédition. Il s'était bien trouvé, dans le prin- 
cipe, de son séjour à terre, et paraissait reprendre ses forces, 
loi'sque le 25 décembre il retomba dans un <''tat de faiblesse qui 
devint alarmant , et causa à ses nombreux amis les plus vives in- 
quiétudes. Dès lors il prévit que sa fin approchait^ et acquit 
cette conviction avec un courage et une résignation admirables; 
il fit ses -dispositions et dicta ses dernières volontés avec Ja 
plus grande netteté, et attendit la mort avec un calme par- 
fait. 11 s'éteignit , à une Vieure près, avec fannêe iSSg. Pas- 
sionné pour la peinture, plein de talent, ayant un bel avenir, il 
avait fait cette campagne pour amasser des matériaux et pour tra- 
vailler à sa réputation. D'un caractère agréable et d'un esprit en- 



.NOTES. .299 

joué, toutes les j)ersonnes de l'expédition lui étaient attachées, et 
toutes sentirent vivement que sa mort leur enlevait non-seule- 
ment un ami, mais qu'elle était aussi une véritable perte pour 
l'expédition , personne ne pouvant entièrement le remplacer, 
non-seulement pour les lieux qui restaient à visiter, mais pour 
tirer tout le parti des nombreux dessins et des nombreuses es- 
quisses dont il avait enrichi son portefeuille. 

(il/. Jacqu'inol.^ 

Note 12, page 122. 

Le nombre de nos malades s'élevait à douze ; on fut obligé d'en 
porter huit sur des brancards, vu l'état de faiblesse auquel ils 
étaient réduits. Ce furent les nommés Coutelenq , maître char- 
pentier; Michel, Brunet, Baudoin, Martin, Stahl, matelots; Mo- 
reau, mousse, et notre pauvre camarade Goupil, dont l'étatj 
qui avait été longtemps désespéré, ^'était un peu amélioré, et 
pour lequel nous comptions principalement sur les bons effets 
d€ la terre. Tous, après avoir été si longtemps entassés dans un en- 
trepont^ privés d'air et de lumière, se sentaient renaître à la vie 
en se trouvant dans un appartement bien aéré, où ils pouvaient 
jouir de la vue du soleil. Le premier jour, malgré les soins et 
toutes les complaisances des employés de l'hôpital anglais voisin, 
beaucoup de choses manquèrent; nous fumes obligés de débar- 
quer divers objets de notre matériel, mais tout s'arrangea bien 
vite, et personne n'en souffrit. 

Toutes les personnes de la ville et toutes les autorités parurent 
prendre un vif intérêt à notre position. Un jeune médecin de 
l'hôpital, M. Scott, dont je fis la connaissance, me rendit dès le 
premier jour , avec une parfaite obligeance, des services pour 
notre ami Goupil, que je n'oublierai jamais; il se montra d'une 
amabilité et d'une complaisance comme on en rencontre rare- 

B. ment chez des compatriotes , et qu'on pourrait à peine attendre 

^ftd'un étranger. 

^B Un digne et respectable ecclésiastique de la ville, le docteur 



300 NOTES. 

Terrj, ministre catholique de la Tasmanie, dont la chapelle était 
voisine de notre hôpital, vint visiter à plusieurs reprises nos ma- 
lades, et eut l'attention de recommander, le premier dimanche, 
les âmes de nos défunts aux prières des fidèles, en les engageant 
aussi à en adresser à Dieu pour le rétablissement de nos infirmes. 
Il fît tout cela d'un mouvement spontané, et acquit dès ce jour des 
titres à notre reconnaissance. Nous nous adressâmes à lui, quel 
ques jours après, pour faire célébrer un service pour tous les 
officiers et marins mort^dans la traversée; ce service eut lieu 
seulement le 26 de'cembre, car nous voulûmes profiter de l'occa- 
sion pour faire placer dans le cimetière catholique une pierre 
avec une inscription à leur mémoire. 

Nous reçûmes, le lendemain de notre arrivée, la visite des offi- 
ciers du 5i® régiment, qui était alors en garnison à Hobart- 
Town ; ils vinrent nous voir à bord amicalement, sans étiquette, 
genre de visite auquel nous fûmes très-sensibles; nous reçûmes peu 
après une invitation à leur mess pour le 16 décembre. Ils nous 
donnèrent un dîner des plus splendides ; là, fut déployé un luxe 
qu'on ne rencontie guère que dans les mess des officiers de l'ar- 
mée anglaise, bienfait de l'esprit d'association qui les régit, et 
dont fadoption serait bien désirable tant pour le bien-être des 
officiers de notre armée que pour leur considération personnelle, 
qui se ressent toujours plus ou moins de la dignité de leur 
manière de vivre , du luxe et de l'élégance qu'ils peuvent dé- 
ployer. Quelle que soit la différence qu'il y ait entre leur position 
et celle des officiers anglais, et dans le caractère national , il est 
certain qu'ils auraient beaucoup à gagner sous tous les rapports, 
en formant des mess comme eux , sauf les modifications indispen- 
sables à y apporter. Quelle différence ils trouveraient alors avec 
la vie misérable à laquelle ils sont condamnés dans les garnisons ! 

Le 25 décembre étant le Box-day des Anglais, toute la po- 
pulation fut en fête comme la veille , et la ville présenta un as- 
pect plus animé qu'à l'ordinaire. Nous eûmes le spectacle de pro- 
cessions méthodistes de deux différentes confréries qui sortirent 
de la ville et furent camper pendant quelque temps sur la place 



NOTES. 301 

extérieure, bannières déployées. L'une d'elles ne se composai L 
que de femmes habillées de blanc, qui avaient en tête leurs ma- 
trones. Cette promenade, qui n'avait rien de bien religieux, fut 
un vrai spectacle pour toute la population, et elle donnait la me- 
sure des folles exagérations de ces sectes. 

J'avais profité, depuis mon arrivée, de diverses matinées pour 
aller faire des courses dans les environs de la ville , tant 
du côté du jardin du gouvernement que de celui de Cascade- 
House, site charmant qui occupe une vallée étroite traversée par 
le lit d'une petite rivière, où un Industriel habile, M. Degraves , 
a établi des moulins de toute espèce et de superbes brasseries , 
scieries, boulangeries, etc. J'avais aussi suivi le bord de lamer jus- 
que près deSandy-Bay. Le jeune Scott m'avait accompagné dans 
plusieurs de ces promenades, et m'avait fait connaître tous les 
jolis sites d'Hobart-Town . Le 27 décembre, il mit le comble à 
son obligeance en voulant bien me servir de guide jusqu'au som- 
met du mont Wellington. Nous choisîmes cette journée, afin de 
nous y trouver avec M. Dumoulin, qui, chargé des observations 
de physique, devait s'y rendre avec des guides qui devaient nous 
porter les vivres nécessaires pour nous restaurer des fatigues du 
voyage. Nous partîmes de sa maison, située dans Camphell-street^ 
près de Ihôpital, à cinq heures du matin. Après avoir gravi les 
hauteurs qui bordent la ville, nous nous dirigeâmes du côté du 
flanc N. E. de la montagne, en traversant un pays très-accidenté, 
rempli de belles fermes et de défrichements , sur un assez joli 
chemin taillé dans une i'oche calcaire assez friable, qui suivait 
les bords d'une vallée sinueuse très -retirée. Nous franchîmes 
cet espace presque sans nous en apercevoir, en cherchant des 
plantes et en examinant les roches sur notre route. Comme tout 
était alors en fleur, je fis une richemoisson des premières, et re- 
marquai une grande quantité de fossiles qui me parurent se 
composer principalement d'empreintes végétales très -grandes. 
Après avoir marché ainsi pendant une heure et demie environ , 
sans nous fatiguer, nous commençâmes à gravir la première pente, 
qui fut d'abord assez fiiible , mais qui s'inclin^i progressivement 



302î NOTES. 

- jusqu'à rendre très-pénible la marche, avec le soleil ardent qui 
rayonnait déjà depuis plusieurs heures sur les flancs de la mon- 
tagne. Nous ne tardâmes pas à ne plus trouver de chemin tracé ; 
la marche devint alors difficile, à cause des broussailles à tra- 
vers lesquelles il fallait passer, et des troncs d'arbres abattus que 
nous rencontrions à chaque pas.. La for^t, plus épaisse dans cette 
partie qu'on ne la trouve ordinairement dans la Tasmanie, se 
composait de grands cucalfpUis et d'une espèce de pin très-gros, 
qui se trouvait surtout près du fond des ravins où le sol était plus 
frais et plus riche; on remarquait une grande quantité de fou- 
gères, dont quelques-unes étaient arboi^escentes comme celles de 
certains pays tropicaux. A mesure qu'on s'élevait, cette végéta- 
tion devenait dq. moins en moins vigoureuse, mais n'offrait pas 
de différences sensibles dans les espèces jusqu'à notre arrivée au 
pied du piton qui couronne les étages successifs de la char- 
pente de cette montagne. J'étais déjà très-fatigué en y arrivant, 
et avant d'entreprendre cette dernière tâche, je fus obligé de re- 
prendre htileine pour gravir ce dernier piton. Il fallut escalader 
successivement, en s'aidant des pieds et des mains, d'énormes 
blocs de granit entassés les uns sur les autres, pendant l'espace 
de près de trois quarts d'heure. Là, seulement, on commençait 
à apercevoir une végétation propre à cette zone , et je remarquai, 
pour la première fois, au milieu de ces blocs, des serpents noirs 
qui passent pour Irès-veninieuX; sur lesquels je craignais à cha- 
que instant de mettre les mains ; un peu avant d'arriver au 
sommet, -la pente devint tellement escarpée cju'il fallut user des 
plus grandes précautions pour éviter de poser le pied sur des 
fragments détachés qui glissaient cfuelquefois derrière nous avec Û 
fracas, et auraient exposé aux plus grands dangers. Nousréus- î 
sîmes cependant à atteindre^ à neuf heures et demie seulement, | 
sans accident, le sommet de cette montagne fameuse. 11 est formé | 
d'un vaste plateau presque entièrement uni, d'un demi-mille en- 2 
viron de diamètre, entièrement dépouillé d'arbres et d'arbustes 
de toute espèce, car ceux-ci p'y paraissent que sous la forme 
rabougrie d'embryons peu reconnaissables, de quelques pouces, 



NOTES. ' 303 

et sont presque confondus avec le tapis de verdure qui couvre le 
surface de ce plateau. Les Anglais ont construit une petite ba- 
raque en pierre sèche pour servir d'abri à ceux que la pluie force 
à chercher un refuge qu'ils ne trouveraient nulle part ailleurs. 
Près de là est plante' un mât de pavillon d'où, par un temps clair, 
on peut faire des signaux à la ville ; mais un temps pareil est très- 
rare , car cette position est la plupart du temps voile'e deiiuages. 
Nous fûmes, en arrivant, heureusement gratifiés de cette faveur, 
et pûmes à notre aise jouir du beau point de vue qu'on a de ce 
plateau. Comme le mont Wellington domine toutes les autres 
montagnes de Fîle qui se trouvent dans son rayon, on a de là la 
vue la plus étendue qu'on puisse désirer; d'un côté, on voit l'O- 
céan et les hautes falaises de l'entrée de Stormy-Bay, et fembou- 
chure majestueuse du Derwent, avec les nombreux caps, pres- 
qu'îles et îlots de ses bords, qui sont le plus heureusement 
accidentés; on suit, à partir de la viile, le cours de cette magni- 
fique rivière jusqu'à une distance déplus de dix lieues à travers 
le sol émineninient riche et pittoresque de la vallée large qui 
forme son bassin. Là s'élèvent de distance en distance, depuis 
Newtown jusqu'à Norfolk, de petite hameaux destinés à former 
avant peu le noyau de villages et de villes ; au delà, leâ cultures 
sont plus disséminées j et on voit encore une partie du pays sur 
la rive gauche, qui a conservé l'aspect sauvage d'avant la con- 
quête, mais qui bientôt aura changé de forme. En tournant ses 
yeux vers l'ouest, on aperçoit les rives du canal d'Entrecasteaux, 
et l'entrée d'un autre bras de mer auquel Entrecasteaux donna le 
nom de rivière Huon-, où se sont déjà fixés plusieurs colons, quoi- 
que lepays soit plus ingrat et plus montagneux; cet endroit ser- 
vira de point de déparf pour le défrichement de la partie ouest de 
l'île, celle qui a été jusqu'à ce jour la moins explorée. Nous 
avions à nos pieds Hobart-Tow^n, avec ses rues larges et si régu- 
lières, ses jardins, ses édifices, la forêt de mâts qui remplissait 
son port;, et toutes les jolies métairies situées dans son voisinage, 
qui donnaient à cette partie un aspect riant et animé. La brume 
ne nous laissa pas longtemps jouir de ce panorama ravissant ; 



304 NOTES. 

nous employâmes alors notre temps à parcourir le plateau, à 
recueillir quelques fleurs et à y chercher de l'eau pour nous 
desaltérer. J'en sentais, pour mon compte , vivement le besoin , 
et fus heureux de trouver dans la partie nord du plateau un petit 
marais dont l'eau, renouvelée souvent par les pluies, était excel- 
lente. Nous attendîmes alors plus patiemment M. Dumoulin et 
sa caravane qui devait nous apporter notre déjeuner; mais notre 
attente fut vaine : ces messieurs s'étaient égarés en route, et n'at- 
teignirent avec tous leuis instruments le sommet de la montagne 
qu'à cinq heures du soir. Nous y restâmes jusqu'à deux heures 
de l'après-midi, espérant toujours les voir arriver^ et fûmes enfin 
obligés de nous contenter d'un peu de biscuit c|ue" j'avais eu la 
précaution de porter avec moi , déjeuner par trop frugal , bien 
différent de celui que j'avais promis à mon compagnon. De- 
puis que le ciel s'était couvert, le vent était devenu pénétrant; 
nous nous empressâmes donc de nous mettre en marche pour 
descendre la montagne, ce qui exigea dans le principe encore 
plus de précautions qu'en montant, car on courait risque d'être 
écrasé par les blocs de pierre qui se détachaient sur notre pas- 
sage. A mesure que nous descendîmes , la température devint 
douce, le brouillard se dissipa, et nous n'avions pas encore at- 
teint la limite de la forêt que déjà nous avions retrouvé le beau 
ciel du matin. A cinq heures seulement nous étions de retour à 
la ville, très-fatigués l'un et l'autre, et surtout très-affamés. 
Pour mon compte, j'étais néanmoins très-content d'avoir fait 
cette ascension. Les Anglais en font fréquemment le but de leurs 
parties, et on m'en avait souvent parlé dans les salons. Je re» 
cueillis dans cette course un assez grand nombre de plantes, et 
j'acquis surtout du pays fidée la plus complète que je pouvais 
me procurer, sans voyager dans l'intérieur, ce qui était fort coû- 
teux et ce qui exigeait un temps que je ne pouvais pas y consa- 
crer. Le mont Wellington, qui est considéré ici comme le point 
culminant de Van-Diémen-Land , est à un peu moins de 4ooo 
pieds de hauteur. J'évaluai à trois lieues le chemin qu'on est 
obligé de parcourir pour se rendre au sommet. 



I 



NOTES. 305 

Déjà nos piépaiatifs de départ étaient faits 5 des arrangemenls 
avaient été pris pour les malades que nous laissions à l'hôpital, 
sous la direction de M. Hombron, chirurgien- major de VAstro- 
labe. La journée du 3i décembre fut employée à régler tous les 
comptes et à embarquer le res te des provisions fraîches . Trois de nos 
hommes, qui furent jugés moins malades que les autres, rallièrent 
le bord j on s'était décidé à laisser M. Goupil, qui se trouvai! dans 
un état désespéré, ainsi que les nommés Coutelenq, Michel, Bru- 
net , Baudoin , Martini, Stahl, matelots, encore très-gravement 
malades ; et les nommés Robert, capitaine d'armes, et Sureau , 
quartier-maître de timonnerie, chez lesquels la maladie avait pris 
un caractère chronique inquiétant. Nous avions réussi avec bien 
de la peine à recruter en tout douze hommes, dont six Anglais, ce 
qui nous faisait un effectif de soixante-six hommes. 

Le i®'^ janvier, dès la pointe du jour, le pilote vint à bord, et 
nous mîmes à la voile ; mais lèvent s'étant élevé très-frais du sud, 
nous jetâmes l'ancre de nouveau à trois milles dans le S. E. de la 
ville par 3o brasses. Un peu avant d'appareiller, nous apprî- 
mes avec un vif sentiment de peine que la mort venait de 
mettre un terme à la longue et pénible agonie de notre infortuné 
camarade et ami , M. Goupil, peintre de l'expédition , et ce fut 
pour nous un vif chagrin d'être privés, par notre départ , de lui 
rendre les derniers honneurs. Quoique ce malheur fût prévu de_ 
puis plusieurs jours, nous en fûmes tous très-impressionnés, car 
il n'était personne qui n'appréciât les heureuses qualités de cœur 
qu'il possédait, et ne vit avec beaucoup de peine un jeune talent, 
qui promettait autant que le sien , s'éteindre à la fleur de Tâge , 
après une longue et pénible campagne , à laquelle la passion des 
arts et des voyages lui avait fait tout sacrifier ; jamais son noble ca- 
ractère ne s'était mieux dessiné* que dans sa longue et cruelle ago- 
nie, que nous lui vîmes supporter avec tant de courage et de rési- 
gnation, et pendant laquelle il dicta, avec le plus grand calme, 
ses dernières volontés, donna des souvenirs à chacun de nous, 
pensa jusqu'au dernier moment à sa famille , et témoigna la plus 
vive reconnaissance à tous ceux qui lui donnaient des soins , et 
VIII. ' 20 



306 NOTES. 

qui lui portaient de l'intérêt ; il nous fit admirer à tous la manière 
dont il savait mourir et renoncer à l'existence brillante qu'il avait 
eue pendant si longtemps devant lui. Il reçut, jusqu'au dernier 
moment, les soins les plus assidus deM. Jacquinot, qui le soigna, 
pendant plus de deux mois que dura sa maladie, avec un dévoue- 
ment digne^des plus grands éloges, et qui, malade lui-même, ne 
voulut jamais confier a un autre la tâche de le veiller jusqu'à ses 
derniers moments ; il eût réussi à arrêter les progrès de cette af- 
freuse maladie , si dès le principe elle n'avait frappé de mort ses 
organes. Au docteur Jacquinot fut réservé, dans cette circons- 
tance , le chagrin le plus vif pour un médecin , celui devoir tous 
les secours de son art impuissants pour sauver l'ami auquel il 

était le plus attaché 

Nous emportions avec nous assez de moutons et de cochons 
pour donner vingt jours de viande fraîche à l'équipage , du j us de 
limon anti-scorbutique, très-vanté des Anglais, et des pommes de 
terre. Avec toutes ces précautions, nous avions lieu' d'espé- 
rer que le scorbut ne viendrait plus , comme dans le premier 
voyage, envahir nos bâtiments. (Tli. Dubouzet.) 

Note 13, page 122. 

Divers marchés ont été passés pour la fourniture des vivres et 
objets d'approvisionnement nécessaires aux deux corvettes. Le 
port d'Hobart-Town est loin d'offrir aujourd'hui les facilités du 
ravitaillement que les navires s'attendaient à trouver dans uue 
colonie qu'on a dit si florissante. Par suite de la disette qui a af- 
fligé l'an passé la colonie de la Nouvelle-Galles, des quantités 
considérables de grains et de bestiaux ont été exportées de Van- 
Diémen pour ce pays. Mais en venant ainsi au secours de sa sœur 
dans le besoin, la colonie deVan-Diémen, qui se croyait le grenier 
de la Nouvelle-Galles, avait fait plus qu'elle ne pouvait faire, et 
s'était elle-même épuisée. La réaction n'a pas tardé à se faire sen- 
tir sur le marché d'Hobart-Town , où les prix déjà si élevés, ont 



NOTES. 



307 



presque doublé par le seul fait des fournitures qui doivent nous 
être faites. On attend , dit-on, des navires de Sidney ou du Cap , 
et mieux que tout cela , la nouvelle récolte qui ne peut manquer 
d'améliorer un état de choses qui n'est pas loin d'une disette. 

ETAT des vivres fournis à la corvette ^Astrolabe. 



r 



DÉSIGNATION 


■M 


PRIX 






DES 


H 


DE 


OBSERVATIONS. 




DENRÉES. 


P 


l'unité. 






Farine 


2520 kil. 


L, sh. pence. 
. 1 4 1 


Suivant le cours du 




Biscuit 


4500 — 

868 lit. 


..loi 

..91 


change, le shelling vaut 
\ fr. 20 c. 




Vin 




Pain frais 


952 kil. 
376 — 
nombre 

4 


» 14 2 

3 » » 






Viande fraîche (mouton). 
Cochons vivants 




Café 


146 kil. 


« 2 2 I 






Sucre 


171 — 

1550 — 

405 — 

42 — 

2034- 


,) » 7 2 

,, 1 7 1 
..14^ 
>, 3 6 '' 
» » 7 3 






Lard salé 




Bœuf salé 




Fromage 




Légumes secs 




Beurre 


92 — 
400 — 


10 

» 


i52 fr. 90 c. les 400 kil. 




Pommes de terre 




Charbon de terre... . . . . 


2000 — 


» 


53 fr. 60 c. les 2000 kil. 






nombre 


» ^ 






Moutons vivants 


8 




336 fr. » les 8 moutons. 




Montant tota 


L de la fourniture des vivres . 20,261 fr. 50 c. 





Pour que le peuple puisse trouver sa subsistance avec des prix 
si élevés, il faut que les salaires suivent la même progression crois- 
sante. Aussi les gages d'un simple manœuvre sont-ils de un dollar 
et même plus, et la journée de l'ouvrier s'élèvc-t-elle à deux et 



308 NOTES. ■ 

jusqu'à trois dollars. Le crédit et les banques peuvent seuls sou- 
tenir un tel état de choses et lui donner même un vernis de pros- 
périté. 

L'excellent accueil que nous avons reçu à Hobart-Town nous 
en a rendu le séjour fort agréable ; mais l'étranger qui voudrait se 
fixer dans cette ville , ne pourrait y trouver les mêmes agréments 
s'il ne jouissait d'une très -grande fortune, et s'il ne parvenait à 
s'isoler un peu de cette tourbe d'aventuriers, brocanteurs et filous, 
qui forme plus des trois quarts de la population de la colonie. 
Grâce aux fréquentes relations de Hobart-Town avec la métro- 
pole, l'Inde et la Nouvelle-Galles, cette ville est assez animée, et 
offre des ressources en tout genre ; dans ses rues, que sillonnent 
d'élégants équipages , se trouvent quelques vastes magasins qui 
offrent aux chalands le pompeux étalage des produits des deux 
mondes. Comme à Londres, comme à Paris, les regards sont plus 
d'une fois éblouis par ces tissus de couleurs variées, ces cristaux 
aux mille facettes , cette argenterie aux formes bizarres, ces por- 
celaines , ces glaces et ces meubles destinés à parer la femme , à 
orner la table ou le salon du riche. On ne peut faire un pas sans 
rencontrer des tavernes, où d'affreuses boissons, sous les noms 
augustes de Champagne, Bordeaux, Madère et Cognac, offrent 
des séductions d'un autre genre; ces établissements, qui se mul- 
tiplient d'une manière effrayante, sont d'autant plus funestes à la 
population, qu'ils sont accessibles au pauvre comme au riche, au 
misérable convict comme au négociant opulent. Aussi, malgré 
les sociétés de tempérance, l'ivrognerie et toutes les misères qui 
l'accompagnent font-elles chaque jour de nouveaux progrès, 
ce qui doit tendre à dégrader la population , au lieu de la ré- 
former. 

[Mi Roquemciurel.) 



NOTES. 309 



Note 14, page 122. 

La Tasmanie est divisée en deux provinces : celle du sud, dont 
Hobart-Town est la capitale en même temps que le siège du gou- 
vernement géne'ral , et celle du nord ayant pour capitale la ville 
de Launcestown, située sur les bords de la Tamar 5 à quarante mil les 
environ de l'embouchure de cette belle rivière. La troisième ville 
de la colonie est celle de New-Norfolk, située sur le Derwent, à 
vingt-deux railles au-dessus d'Hobart-Town. 

Le chiffre de population de la Tasmanie est de 45 , 846 habi tan l.s ; 
il se divise en 27,718 habitants libres^ eti8,i33 convicts, dont 
16,069 du sexe masculin et 2,064 femmes. Sur les 18,1 33 con- 
damnés, 3,343 sont dans les maisons de correction ou employe's 
aux travaux forcés (Jiard labour)^ et 1 ,453 sont dans la presqu'île 
de Tasman. La population d'Hobart-Town était, au i^^ jan- 
vier 1839, de i4,382 âmes, dont 2728 convicts mâles et 83o fem- 
mes déportées. Celle de Launcestown était de 6, i36 âmes, dont 
i,5o9 convicts mâles et 274 femmes ; et celle de New-Nolfolk de 
2,060 individus, dont 84i convicts mâles eM 16 femmes. 

Richmond, quatrième ville de la colonie pour l'importance, 
quoique plus peuplée que celle de New-Nolfolk, compte 3,949 
habitants , dont 1,208 convicts, 1,128 mâles et 80 femmes. 

La Tasmanie proprement dite ne renferme plus un seul de ses 
habitants primitifs , les Anglais les ont fait disparaître en les 
traquant comme des bêtes fauves, dans le principe de l'occupa- 
tion, et en leur faisant une guerre à mort. Une seule tribu avait 
survécu à la destruction de cette race ; poursuivie dans les 
montagnes, chassée de retraite en retraite , elle a été acculée à la 
mer au nord de l'île. Le gouvernement l'a force'e alors à quitter 
sa terre natale et l'a transportée sur l'île Flinders, dans le détroit 
de Bass ; 42 aborigènes du sexe masculin et 4o du sexe féminin 
sont tout ce qui reste aujourd'hui de la population primitive 
de cette grande île, et avant longtemps ce reste malheureux 



310 NOTES. 

et transplanté aura entièrement disparu. Le nombre en diminue 
chaque jour ; dans un demi-siècle à peine on cherchera en vain 
les traces des aborigènes de la Tasmanie. Nous n'avons pu 
en voir qu'un seul pendant notre séjour à Hobart-Town ; c'est 
un enfant de 9 à 10 ans que le gouvernement élève pour l'emme- 
ner sans doute en Angleterre comme une bête curieuse. Cet 
enfant , aussi noir que les Australiens que nous avons vus au 
nord de la Nouvelle-Hollande, m'a paru moins laid et moins 
stupide que ceux-là ; déjà la teinte d'éducation qu'il a reçue a 
changé sa nature. 

La Tasmanie compte seulement deux églises catholiques , au 
milieu de trente temples appartenant aux diverses sectes protes- 
tantes. Les catholiques libres sont au nombre de 2288, dépendant 
des curés d'Hobart-Town et de Launcestown , qui sont obligés 
de se transporter dans toutes les villes et villages sous leur direc- 
tion pour exercer leur ministère ; aussi leurs devoirs sont-ils 
très -difficiles à remplir 

Les évasions des convicts sont fort rares du côté de la terre, 
mais on a quelques exemples d'évasion par mer d'une audace ex- 
traordinaire ; voici celles qu'on m'a racontées. Six convicts bien 
déterminés s'emparèrent d'une embarcation appartenant au com- 
mandant du Port- Arthur, légère baleinière plus faite pour navi- 
guer sur un étang que pour se hasarder en pleine mer sous ces 
latitudes orageuses ; échappant à toute poursuite , ils réus- 
sirent à gagner la Nouvelle-Hollande, où ils se donnèrent d'abord 
comme de malheureux naufragés, mais la police fut bientôt sur 
leurs traces ; ils furent repris et ramenés à Hobart-Town. 

Dix autres condamnés , transportés par un brick du Port- 
Davis au Port- Arthur, se révoltèjent dans la traversée, mirent à 
terre le capitaine et les matelots du brick, ainsi que les soldats 
chargés de leur escorte, et firent route pour la côte du Chili où 
ils échouèrent le navire dont la cargaison en eau-de- vie avait 
déjà fort diminué; arrivés à Valparaiso comme naufragés, ils 
reçurent tous les secours dontilsavaient besoin; mais ils furentre- 
pris plus tard, conduits à Sidney et pendus pour servir d'exemple. 



NOTES. 311 

Quelques convicts eurent assez d'audace pour enlever dans le 
golfe même d'Hobart-Town et en plein jour, une petite goélette 
de seize tonneaux , sur laquelle ils firent route pour les côtes de la 
Chine , où ils arrivèrent fort heureusement. L'un d'eux retourna 
en Angleterre 5 il y fut de nouveau repris de justice pour cause de 
vol et vint de rechef au Port-Arthur, oii il avoua sa participation 
à l'enlèvement de la goélette en question. Ces évasions, quoique 
rares , ont fait redoubler de vigilance , mais je doute que l'auto- 
rité parvienne à les arrêter complètement 

Peu à peu nous réussîmes , grâce à la bonne réputation de 
notre navire, car les bâtiments de guerre surtout ont une bonne 
ou une mauvaise réputation parmi les matelots , selon que leurs 
équipages sont bien ou mal traites; peu à peu, dis-je, nous 
vîmes rallier à nous une dizaine de matelots tant français qu'an- 
glais. Dès lors , notre départ ne fut plus, mis en doute et je me vis 
au comble de mes vœux ; j'allais faire\ine seconde campagne au 
sud, que je désirais depuis si longtemps, et cela sans quitter mon 
navire, ce qui complétait mes souhaits. Notre destination n'était 
plus un mystère ; tout le monde savait que nous retournions dans 
les mers polaires , et je dois dire que personne dans les deux 
équipages ne témoigna le plus léger mécontentement. Le souve- 
nir des fatigues et des peines de la première exploration , joint 
aux pertes que nous venions de faire si récemment, aurait pu 
justement décourager nos matelots si horriblement maltraités 
depuis notre départ de France, mais il n'en fut rien, et ce qui 
est remarquable, c'est que pas un ne laissa échapper un mur- 
mure dans cette circonstance; on aurait dit que chacun d'eux 
sentait qu'après avoir échoué une première fois, il importait à 
notre honneur de faire une nouvelle tentative. 

(M. Montrwel.') 

Note 15, page 154. . 

Le j 4 janvier, un peu après midi, le ciel se chargea de nouveau, 
les rafales recommencèrent accompagnées de grains de neige et 



312 NOTES. 

de grêle; tout autour de nous nous apeï:cevions des vols considé- 
rables de pe'ti'els qui paraissaient poursuivre quelques bancs de 
poissons, 

A huit heures trente minutes du soir, nous perdîmes le nommé 
Pousson , matelot de première classe. Cet homme , qui n'avait 
commencé à ressentir quelques coliques que peu de jours avant 
notre départ d'Hobart-Town, n'était pas à cette époque dans 
un état à être laissé à l'hôpitaî , et ne donnait pas d'inquiétude. 
La dyssenterie avait fait chez lui des progrès rapides depuis que 
nous avions repris la mer, et elle avait déjoué tous les secours de 
la médecine 

Dans la soirée du 19, nous nous trouvions entre deux longues 
lignes parallèles de gros glaçons, peu éloignés les uns des autres, 
et paraissant se diriger du nord au sud ; nous gouvernions au 
plus près tribord amures , pour doubler ceux qui se trouvaient 
sous le vent, lorsque le calme survint et fut peu après suivi de 
brises légères et variables, qui, tout en nous forçant à manœuvrer 
constamment, ne nous permirent de faire que fort peu de che- 
min. Vers les sept heures du soir, nous aperçûmes devant nous, 
à une grande distance et s'étendant du S. au S. 0., une ligne 
noire élevée au-dessus de l'horizon , que nous prîmes d'abord 
pour une panne de brume, et à laquelle nous fîmes peu d'atten- 
tion ; mais bientôt, ne la voyant nullement changer de forme ni de 
position, quelques personnes commencèrent à penser que ce 
pouvait bien être la terre, et nous fîmes tous des vœux pour que 
cette idée se réalisât. Les apparences étaient réellement en faveur 
des croyants, et néanmoins je n'osai encore m'y abandonner, 
connaissant toutes les déceptions qu'avaient éprouvées plusieurs 
navigateurs, qui, après êlre restés longtemps sous l'impression 
de la réalité, avaient fini^ en approchant, par voir leurs décou- 
vertes s'envoler et s'évanouir. Je me couchai dans le doute et 
tourmenté par le désir de faire du chemin , de manière à ré- 
soudre un problème qui nous offrait un si puissant intérêt. 
A deux heures du matin, je montai de nouveau sur le pont; 
le soleil était sur le point de se lever, le temps était magni- 



NOTES. . 313 

fiqiie et l'horizon bien dégagé. Je portai immédiatement mes re- 
gards sur le point où l'on avait cru voir la terre, et je trouvai les 
apparences plus fortes que jamais. Bientôt, à l'aide d'une longue- 
vue, je distinguai, au milieu des couches de neige, des bandes 
plus foncées qui me laissèrent si peu de doute , qu'ayant été hélé 
quelques heures après par le commandant d'Urville qui dési- 
rait savoir ce que nous en pensions, je n'hésitai pas à lui répon- 
dre que nous avions évidemment la terre en vue, et que c'était 
l'opinion générale à bord de la Zélée. Malheureusement le calme 
persistait et les corvettes gouvernaient à peine ; chacun soupi- 
rait après un vent qui pût nous permettre d'approcher et d'éclai- 
rer quelques consciences qui restaient encore incertaines 

Le 21 , à six heures tien te minutes, la fraîcheur étant très- 
faible, le commandant d'Urville profita de cette circonstance 
pour envoyer MM. Dumoulin et Coupvent sur une grosse glace, 
afin d'y faire des observations magnétiques; peu après leur dé- 
part, ayant aperçu près de la côle quelques îlots qui présen- 
taient leurs flancs à nu, il expédia un canot de chacune des cor- 
vettes avec un officier et un naturaliste, qui reçurent l'ordre de 
les explorer. Favorisées par le temps, ces embarcations attei- 
gnirent sans difficulté l'une de ces petites îles, et nos messieurs 
purent se convaincre qu'elle faisait partie d'un petit archipel 
composé d'une quinzaine d'îlots , peu espacés entre eux et éloi- 
gné de trois à quatre milles de la grande terre. Ils étaient de re- 
tour à bord à onze heures, rapportant plusieurs échantillons 
de pierre et quelques pingouins. Leurs recherches ne leur 
avaient ofïert rien de plus : pas une coquille, pas le moindre signe 
de végétation. M. Dubouzet, lieutenant de vaisseau, second de la 
Zélée, avait planté le pavillon national sur cette terre mysté- 
rieuse. 

Nous hissâmes immédiatement les canots , et profitant d'une 
brise d'est qui venait de s'élever, nous continuâmes à nous avan- 

Icer au S. O. et à l'O. S. 0., ayant constamment la terre en vue, 
et ne rencontrant que peu de glaçons. 
( M. Jacquinot, ) 



l 



314 NOTES. 



Note 16, page 154. 

Le 1 5 janvier, le vent tomba un peu et le ciel devint moins 
sombre. La nuit fut à peine sensible 5 à quatre heures du malin, 
nous aperçûmes à l'horizon notre première île de glace ; elle fut 
loin de produire sur nous le même effet que celles du premier 
voyage; néanmoins chacun la considéra avec intérêt, nous en 
passâmes à environ deux milles, on lui trouva 35o mètres envi- 
ron de longueur et 20 mètres d'élévation. Cette glace se trouvait 
sur le parallèle de 60° i5' latitude sud, et nous avions dé- 
passé la route de Cook, qui, en mars 4773, fut obligé, à 
cause de l'état avancé de la saison, de faire route au nord avant 
d'essayer de passer cette latitude. La mer où nous nous trou- 
vions n'avait donc été encore sillonnée par aucun navigateur. 
Les circonstances nou". paraissaient favorables pour aller au sud. 

Dans la matinée du 19, nous vîmes une douzaine d'îles de la 
plus grande dimension, disséminées autour de l'horizon : leur 
forme était généralement plate et leur hauteur variait de 3o à 35 
mètres. Nous aperçûmes plusieurs baleines qui soufflaient au^ 
milieu de ces îles ; nous vîmes beaucoup d'albatros fuligineux 
et de pétrels antarctiques, et nous entendîmes, pour la première 
fois, le cri des pingouins. La vue de ces îles, dont les faces per- 
pendiculaires, éclairées par les rayons du soleil, rendaient des 
reflets de couleurs on ne peut plus brillantes, donnait à la navi- 
gation des points de repère pour reposer la vue, et nous 
nous plaisions à les regarder, oubliant combien , par un temps 
sombre, brumeux ou neigeux , leur agglomération nous donne- 
rait d'inquiétude. Le vent diminuait à mesure que nous avan- 
cions dans le sud, mais le froid devenait beaucoup plus vif; la mer 
prit dès lors une température constamment au-dessous de zéro, 
qu'elle conserva longtemps, et la température de l'air oscilla en- 
tre 1,0 et 3,5. Le 19, à midi, nous étions par 65", 4o" de lati- 
tude sud et 139*^ i" de longitude est. Nous continuâmes à courir 



NOTES. 315 

au sud avec la plus grande sécuriié, giuce à la purelé du ciel et à 
l'absence complète de nuit, et nous nous flattâmes, malgré l'aug- 
mentation des îles de glace , de ne pas rencontrer les banquises 
avant le cercle polaire. 

Le soir, nous gouvernâmes entre deux chaînes de grandes îles 
de glace qui se rapprochaient de plus en plus à mesure que nous 
avancions , à tel point qu'à huit heures du soir on en comptait 
quarante à l'horizon. On crut alors voir la terre dans le sud, 
cette partie de l'horizon offrait des blancheurs qui rappelaient 
celles des banquises ou des terres neigeuses , chacun recon- 
naissait ces indices, mais peu de personnes osaient se flatter que 
ce fut la terre. On ne perdit pas de vue cette partie de l'horizon. 
Ces apparences se dessinèrent de plus en plus , et à notre grande 
joie, à deux heures du matin ^ au moment où le soleil, qui n'avait 
fait que quitter très-peu de temps l'horizon , vint à se lever, son 
disque éblouissant éclaira pour nous une grande terre qui s'éten- 
dait depuis l'E. S. E. jusqu'au S. 0.; à quatre heures du malin 
il n'était plus possible de contester son existence. 

Nous nous en approchâmes seulement de quelques milles dans 
la matinée. Malheureusement le vent nous abandonna. De folles 
brises du S. E. et du S. 0. nous forcèrent de courir des bor- 
dées au milieu des îles de glace qui cachaient presque en entier 
la côte et ne laissaient apercevoir que les hauteurs qui se déta- 
chaient fort peu du ciel, mais assez cependant pour qu'on pût 
reconnaître à leur élévation que ce n'était ni une banquise, ni 
des îles de glace ; à huit heures, nous passâmes très-près de 
VAslrolabe ; le commandant d'Urville nous liêla au porte-voix 
pour savoir ce qu'on pensait à bord de ce qui était en vue ; nous 
lui répondîmes que l'opinion était unanime que c'était la terre. 
A son bord, beaucoup de personnes en doutaient encore. Pour 
nous, noud nous regardâmes comme si certains que c'étaitelle etque 
nous dépassions le cercle polaire, que nous fêtâmes le jour même 
la découverte et le passage de ce cercle fameux qui, pour la rareté 
du fait, mérite une cérémonie autant que l'équateur. La joie la 
plus vive régna toute la journée à bord ; nous portâmes des toasts 



316 NOTES. 

à nos familles et à nos amis, qui ne se doutaient guère alors que 
nous étions à pareille fêle ; car chacun de nous leur avait laissé 
prudemment ignorer que nous retournions dans la mer Glaciale. 

(M. Dubouzet.) 

Note 17, page 154. 

Le temps est magnifique, les corvettes sont entourées d'une 
grande quantité de glaces, toutes très-élevées. La brise est à l'est, 
joli frais, et nous en profitons pour nous rapprocher de la terre 
que nous dévorons des jeux ; mais pour y arriver, nous sommes 
obligés de donner tête baissée à travers un véritable labyrinthe 
d'îles de glaces , qui heureusement offre des passes praticables. 
Tantôt c'est une rue longue et étroite, bordée d'édifices majes- 
tueux, aux dômes étincelants ; tantôt cesontdes palais aux arcades 
bien découpées, où se reflètent les plus brillantes couleurs du 
prisme. Ici une vaste baie, plusloin un cap sourcilleux. Nos navires 
glissent silencieusement, effleurant parfois, du bout de leur ver- 
gues , ces imposantes masses qui souvent dominent leur mâture. 
Sauflecrirauque etdiscorda-nt des pingouins, rien ne vient trou- 
bler le silence de ces majestueuses solitudes. 

La redoutable barrière est franchie, la mer est plus dégagée 
et nous pouvons gouverner droit sur la terre ; devant nous se dé- 
veloppe une masse blanche de 12 à i5oo pieds de hauteur , elle 
s'étend à perte de vue ; de loin en loin apparaissent des ondula- 
tions qui semblent annoncer des vallées, des collines ; le rivage 
n'offre qu'un amas confus de glaçons formant tantôt des caps, des 
pointes avancées , tantôt des baies aux falaises déchirées , boule- 
versées sans doute par quelque convulsion de la nature qui en a 
violemment séparé les masses flottantes que nous avons rencon- 
trées au large. 

Nous prolongeons à petite distance cette côte de nouvelle es- 
pèce 5 de toutes parts nos lunettes fouillent, interrogent les re- 
coins les plus reculés : partout la désolante blancheur monotone 



NOTES. 317 

de la neige, pas le plus petit morceau de roche ; souvent le cri de 
terre retentit du haut de la mâture, chaque fois ce sont des émo- 
tions nouvelles , mais chaque fois aussi nous pouvons nous con- 
vaincre que ce ne sont que des ombres , des reflets fantastiques. 

Cependant, il est cinq heures du soir, nous contournons un cap 
de glace qui s'avance de 5 à 6 milles au large de la terre ; la brise, 
faible et incertaine depuis quelque temps, nous pousse juste assez 
pour nous le faire doubler, puis nous abandonna tout à fait sur 
une mer dont la surface, aussi unie que celle d'un lac, n'est plus 
trouble'e que par le plongeon de quelque pingouin. 

Une glace énorme, et dont la base paraît accessible, flotte à 
côté de nous. MM. Dumoulin et Coupvent partent pour y 
faire dés observations magnétiques. Pendant que ces messieurs 
cheminent vers leur observatoire, nous sommes tous réunis 
sur la dunette. Le temps est admirable, et, chose merveilleuse 
dans ces régions, le ciel est d'une pureté sans tache ; chacun s'a- 
muse à contempler les formes bizarres qu'offrent les glaces qui 
nous entourent. Pour la centième fois j'interroge de ma longue- 
vue ces masses de neige et de glaces, lorsque j'aperçois des taches 
roussâtres, rugueuses, qui ne pouvaient appartenir qu'à des ro- 
ches, à de véritables roches. Je les fis remarquer au commandant, 
mais souvent trompé dans la journée, il se refuse d'abord à y 
croire. Bientôt cependant de nouvelles taches se découvrent, cette 
fois il est impossible de ne pas être convaincu ; car, quoique éclai- 
rées par le soleil, ces taches conservent une teinte uniforme, et 
ressortent parfaitement en noir sur la neige d'où elles surgissent. 

Le commandant donne l'ordre de mettre un canota la mer; on 
l'arme avec six hommes vigoureux, car la distance est grande ; on 
embarque un compas, de la bougie, tout ce qui peut être néces- 
saire, dans le cas où la brume viendrait le surprendre en route ; 
je suis de service : à moi donc le commandement du canot, à moi 
l'honneur de fouler le premier cette terre vierge de pas humains. 
Rien ne peut égaler mon bonheur. Qu'elles devaient être puis- 
santes les émotions qui ont dû assaillir le cœur des navigateurs 
qui les premiers dans la carrière ont doté leur pays de la décou- 



318 NOTES. 

verte de ces magnifiques contrées couvertes de la plus luxuriante 
végétation et de nombreuses populations î 

Je pars accompagné de MM. Dumoutier et Lebretonjmes 
hommes, pleins d'ardeur, imprimentau canot une vitesse inaccou- 
tumée. Hardi, matelots ! la yole de la Zélée nous talonne ; il faut 
arriver les premiers ; mais je n'ai pas besoin de les stimuler : obéis- 
sant à leurs bras vigoureux , l'embarcation dévore l'espace. 

Les corvettes baissent sensiblement à l'horizon , et bientôt 
nous ne distinguons plus que leur mâture ; la côte, au contraire, 
se découvre davantage^ nous ne pouvons plus douter que ce ne 
soit de la terre ; les matelots redoublent d'énergie et nous entrons 
au milieu d'un labyrinthe de glaces qu'il faut traverser pour 
arriver au but. 

De ma vie je n'oublierai le magique spectacle qui s'offrit alors 
à nos yeux. 

Sauf le grandiose , nous aurions pu nous croire au milieu des 
débris de l'une de ces imposantes cités de l'antique Orient ré- 
cemment bouleversée par un tremblement de terre. 

Nous naviguions, en effet, au milieu de gigantesques débris, 
affectant les formes les plus bizari^es : ici des temples, des palais 
aux colonnades brisées , aux superbes arcades ; plus loin le mi- 
naret de la mosquée, les flèches aiguës de la basilique romaine ; là- 
bas, une vaste citadelle aux nombreux créneaux, dont les flancs 
déchirés paraissent avoir été frappésparla foudi'e ; sur' ces majes- 
tueux débris règne un silence de mort , un silence éternel, jamais 
la voix de l'homme n'avait encore retenti dans ces solitudes gla- 
cées. Au milieu de cette scène majestueuse, nos embarcations, 
le pavillon de France en poupe, glissent calmes et recueillies ; mais 
le cœur bat vivement, et soudain un long cri de Vive le roi ! vient 
saluer la terre. 

C'est elle, en effet; la voilà ! nous la touchons, et nos brillantes 
couleurs se déroulent et flottent majestueusement sous le cercle 
polaix^e , au bruit de nos hourrah d'allégresse , sur une rude ro- 
che de granit rougeâtre, dominée par douze cents pieds déplaces 
éternelles! 



NOTES. 349 

Mais il nous faut des souvenirs ; il faut qu'un de ses frag- 
ments vienne rappeler à chacun de nous , dans ses vieux jours, 
qu'il a mis le pied sur un sol nouveau ; pics et marteaux reten- 
tissent à l'envi ; le roc est bien dur, mais il ne peut résister à 
nos efforts,, et bientôt de nombreux débris remplissent le fond des 
canots. 

Quelques inoffensifs, pingouins seuls habitants de ces lieux, se 
promènent près de nous; malgré leurs protestations, nous les 
emmenons comme de vivants trophées de notre découverte. 

Mais la brise s'élève fraîche et froide autant que la glace sur la- 
quelle elle passe pour arriver jusqu'à nous. Nous en profilons 
pour mettre à la voile et saluons la terre, qui disparaît , de trois 
cris de Vive le roi ! 

La bonne brise nous pousse rondement ; à 1 1 heures et demie 
nous atteignons les corvettes ; tout le monde est sur le pont; tous 
nous attendent avec anxiété ; la vue de nos trophées excite des 
transports de joie, notre découverte est constatée et reçoit le nom 
de terre Adélie. 

Nous étions alors par 66° 29' de latitude sud et iSS'' 21' de ion* 

gitude à l'est du méridien de Paris. 

{M.Duroch.) 

Note 18, page 154. 

Le i8, nos matelots imaginèrent, pour célébrer le passage du 
cercle antarctique , une fête semblable à celle que les marins sont 
dans l'habitude de faire lorsqu'ils traversent l'équateur. Dans 
la soirée , le père Antarctique , frère supposé du père la Ligne , 
a envoyé une missive au commandant d'Urville, pour lui annon- 
cer son arrivée pour le lendemain , à l'occasion du passage du 
cercle polaire ; la suite du baptême de la Ligne sera la commu- 
nion avec le pain et le vin. 

Voici le contenu de cette dépêche : 

Antarctique XIX^ du nom, au capitaine de vaisseau Dumont- 
d'Urville commandant V Astrolabe , salut el amitié. 



320 * , NOTES. 

Voici la seconde fois que votre navire se trouve aux portes de 
mon empire hyperlioréen ; j'ai cru donc qu'il était de mon devoir, 
en voyant tant d'audace et depersévérance, d'entrer en pourparlers 
avec vous ; quelque nom que vous donniez à ma capitulation, elle 
n'en sera pas moins honorable pour moi. 

Quand, il y a deux ans, vous voulûtes pénétrer des secrets 
que nul autre mortel n'avait connus, je reçus un message démon 
frère Ligna ^ me conjurant de mettre obstacle à votre dessein, 
^ jaloux qu'il était de vous faire connaître les détails de son empire; 
c'est alors que je vous arrêtai , vous savez comment.... Toutefois, 
pour garder un souvenir de vous , j'ai conservé sous verre le 
coupe-glace qui formait l'avant de votre navire; il se trouve dans 
mon cabinet d'antiquités à P'inguinopolis. (salle 111, tiroir A, etc.) 

Avant la révolution de Juillet, nul, si ce n'est Cook que m'a- 
vait recommandé mon frère Ligna^ n'avait pu pénétrer dans mon 
empire; mais à présent que mes sujets révoltés , prenant exemple 
sur ceux de votre roi, ont tué mes gendarmes et mes gardes mu~ 
nicipaux , je ne puis opposer à la curiosité des navigateurs que 
quelques glaçons; encore ne faudrait -il pas qu'ils eussent tou- 
jours affaire à des navires comme V Astrolabe. 

Cette année l'hiver n'a pas été rigoureux , en sorte que mes 
glacières nesontpasbien approvisionnées; nul obstacle convenable 
ne s'opposera donc à votre entrée dans mes Etats. Ne vous effrayez 
pas de quelques glaçons épai s sur mes frontières , ce sont de pe- 
tits encouragements que je vous envoie , des preuves de ma puis- 
sance que j'étale aux yeux des mortels. Tel un gendarme, arrêtant 
un membre de la Société des Droits de l'Homme, ne le frappe que 
du plat quand il pourrait le couper avec le tranchant de son 
sabre. 

Vous entrerez donc dans nos Etats, mais vous vous conformerez 
aux formalités exigées par notre loi ; vous avez été baptisés par 
mon frère , vous communierez avec moi ; l'eau vous a purifiés 
dans votre baptême tropical; pour entrer chez moi: vous com- 
munierez sous les espèces du pain et du vin ; seulement, comman- 
dant, je vous préviens que mes caves sont un peu dégarnies. 



NOTES. 321 

La bière dont j'avais fait provision pour vous est presque 
épuisée , aussi faut-il que je la ménage. 

Toutefoisjj'espère vous recevoir, moi et ma cour, demain lundi 
aux frontières de mon empire. 

Fait en notre palais impérial, à Pinguinopolis,lat.90°oo'-oo", 
long. 00** oo'-oo" dans toutes les directions , — ce jourd'hui di- 
manche 19 du mois solsticial , année 1889 de l'hégire polaire. 

Antarctique. 

Pour copie conforme , 

Pjétrolophile, i®'' ministre. 

P. -S. Notre ambassadeur Glaciolithe sera , comme à l'ordi- 
naire , logé et défrayé par le navire visité. 

Nota henc. Ce jeune homme sera sans doute'altéré par sa lon- 
gue course, je vous prierai de l'abreuver; votre commis aux vi- 
vi'es réglera ces dépenses avec notre chargé du détail des vivres. 

Les instructions du père Antarctique furent ponctuellement 
suivies , et on envoya le messager se rafraîchir à la cambuse. 

Le lendemain , l'ingénieur des régions polaires vint, de la part 
de son souverain , frère du père la Ligne, accompagné du pre- 
mier m'misire. Pétrolop/iile y annoncer au commandant d'Urville 
l'arrivée du souverain et de sa cour, conformément à la lettre 
reçue la veille. 

Un envoyé, qui avait lé plus grand rapport de costume et de 
manières avec notre Robert Macaire européen, prit le comman- 
dement du navire pour lui faire franchir le point dangereux du 
cercle polaire où son souverain nous attendait. 

Les ordres se succédèrent avec tumulte ; le pilote des régions 
polaires parvint à faire à lui seul autant de bruit que dix officiers- 
modèles. 

« Brassez bâbord la civadière ! Larguez la balancine du con- 
« tre-cacatois de perruche ! Larguez le perroquet de civadière ! 
« Pesez le bras du battant de cloche. » 

On répondait à ces commandements par de grands éclats de 
rire. Pendant ce temps , l'ingénieur des terres polaires , armé 
d'une boussole d'inclinaison improvisée parle charpentier, ornée 
VIII. 21 



322 NOTES. 

d'une aiguille en fer-b!anc , occupait et gourmandait les timo- 
niers, qui écrivaient les résultats suivants de ses observations: 
1^^ plan perpendiculaire. — Haut. 182° i5' 12" i4"' 25"". 
— Bas. 762° 4' 1 5" j 3'^' 12"", etc. 

Et ainsi du reste. Enfin , reconnaissant que son aiguille était 
influencée, il y piqua une patate, et la trouvant verticale, il an- 
nonça le pôle magnétique il remit ensuite au commandant 

le plan de la baie de la "Communion et des terres voisines, où se 
trouvait le pôle magnétique rayonnant comme un soleil , le vol- 
can des Pétrels, la pointe Pingouin, etc. , etc. 

Enfin , le grand moment arriva , on hêla un navire et l'on 
vit apparaître le père Antarctique légèrement vêtu d'une veste 
blanche, ruisselant de sueur, quoiqu'à l'abri d'un parasol , et 
tenant au bras madame son épouse, une grosse dondon, représen- 
tée par un novice auquel on avait adapté une paire d'appas de di- 
mension et une cornette blanche ; il s'avança gravement vers la 
dunette et présenta au conunandant sa cour, ainsi composée : Le 
grand chancelier habillé en marquis , orné d'un chapeau à claque 
de trois pieds de hauteur, en toile goudronnée, avec une énorme 
cocarde, d'un habit à queue et d'une épée en civadière ; un abbé 
et toute une séquelle d'enfants de chœur , de bedeaux et de 
suisses; c'était un gaillard de six pieds, qui paraissait faire un 
œil peu canonique à madame Antarctique. 

Un naturaliste habillé en charlatan, remorquait après lui une 
masse de squelettes , de peaux , d'avanos, etc. , etc. — Puis un 
gabier peint à la chaux en pingouin , distribuait des gourmadcs 
au naturaliste qui prétendait l'empailler. — Enfin, un phoque, 
dont le père Antarctique fit présent au commandant, comme une 
espèce particulièrement curieuse. 

L'autel avait été préparé à tribord, près du grand mât. L'abbé, 
suivi de tous les enfants de chœur, bedeaux , etc. , s'y dirigea 
avec componction, se recueillit un instant, et purifiant lepain 
et le vin, cassa une croûte et s'administra une bonne rasade , 
puis se retournant vers les fidèles quil'entouraient, il leur adressa 
la parole en ces termes : 



NOTES. 323 

FiNIBUS TERRyE GLORIA. 

Cest aux confins du monde qu'est V immortalité. 

(Ces paroles sont tirées de Saint Passe-Avant, chapitre ix, 
verset 18. ) 

C'est avec un sentiment profond de plaisir et de peine tout à la 
fois, que je me retrouve parmi vous, vieilles connaissances; vieux 
habitants de l'empire des mers ; favoris du père Ligna^ vous 
l'êtes aussi du père Actarctique^ son frère cadet. Jadis vous m'a- 
vez vu frais et brillant de la gloire du premier, distribuant mes 
bénédictions pontificales à droite et à gauche ; quej'étais heureux 
alors I Je recueillais sur ma face toute une moisson de roses et de 
lis, mes joues fraîches et rebondies attestaient hautement l'excel- 
lence de la cuisine lignatique ; mon nez rouge et bourgeonné di- 
sait assez clairement que les bidons de nectar n'étaient pas les 
seuls que je connaissais. Avec quel plaisir je voyais tous les jours 
se dessiner plus distinctement un troisième étage à mon menton 
déjà bismonté ! Peccavi^ j'ai péché ! Adieu , palais , adieu , repas 
splendides , l'ignoble pingouin a remplacé les friandes côtelettes 
d'albatros, les hures savoureuses des marsouins, les délirantes gi- 
belottes de baleine ; peccavi ^ j'ai péché ! adieu, vignobles, adieu, 
vous aussi clysoirs qui veniez si voluptueusement verser une 
bienfaisante eau chaude dans mes intestins enflammés au fort de 
mes digestions laborieuses; peacavi . j'ai péché! vos plaisirs ne 
sont plus faits pour moi dans cette vallée de larmes , in hac la- 
crymarwn valle. Mea culpa , mea maxima culpa. 

Mais, me direz-vous , quel crime a donc pu t'exclure de cette 
cour dont tu faisais l'ornement? Quel crime? Hé ! mon Dieu, une 
simple peccadille : Confesseur ex voio de madame la Ligne^ char- 
gé, par conséquent, de veiller à sa conduite , j'eus le tort de ne 
pas avertir à temps le père Ligna, de certain ornement qu'un de 
ses courtisans voulait ajouter à son noble port ; eh bien ! le croi- 
rez- vous? mon noble seigneur ne s'accommoda pas de cette coif- 
fure qui fait fureur en Europe, et mon postérieur souffrit de ce 
caprice ; il me fît subir la peiue du talion en m'envoyant un grand 
coup de pied dans le ... ! ! ! ; et, non content de tout cela, m'exila 



324 NOTES. 

aVïn^mnopolis^ super flumina Babylonis, auprès de son frère, qui, 
sur la nouvelle de plusieurs expéditions dirigées vers les rives de 
son royaume, avait besoin d'un aumônier. Vous êtes les premiers 
depuis Cook qui receviez les honneurs de la communion des 
adeptes ; plusieurs se sont déjà présentés, mais l'accueil le plus 
froid les recevait partout ; le front de glace de mon nouveau sei- 
gneur ne se dérida pas en faveur de ces entreprises vaines et té- 
méraires, ils s'en retournèrent chez eux la queue entre les jambes, 
avec quelques côtes brisées, bien contents d'en être quittes à si bon 
marché. . . Cependant , il faut avouer que ce n'est pas précisément 
sur votre bonne mine que le père Antarctique veut bien vous re- 
cevoir dans ses Etats ; s'il vous en souvient bien, il y a deux ans, 
ses étreintes n'étaient pas, à s'y méprendre, celles de l'amour, mais 
bien celles de la haine. Je vous en donnei^ai pour preuve le taille- 
glace que l'on voit encore déposé en son cabinet d'antiquités à 
Pinguinopolis. 

Les différentes expéditions qui nous arrivèrent dans ces der- 
niers temps, apportèrent avec elles le parfum des idées libérales 
qui trouvèrent du retentissement parmi le peuple pinguinolent , 
et Pinguinopolis eut aussi ses trois journées de combat et son cri 
de victoire ; les gendarmes et la garde royale furent massacréà , 
criblés, assommés sous des avalanches de neige et de glace. 
Le*peuple , resté maître, n'abusa pas de la victoire, il se 
donna une constitution qui assure à chacun sa liberté person- 
nelle et le respect à la propriété, ce que nous vous prions d'ob- 
server .scrupuleusement, sous peine de six mois de réclusion 
par 75 degrés. 

Pour comble de bonheur, un hiver un peu rude qui suivit fît 
manquer la récolte sur les terres du gouvernement, et sans la sage 
administration du ministre de l'intérieur Frigoritas, on eût com- 
plètement manqué de glace cette année. Ainsi donc, plus de gen- 
darmes, rien que quelques glaçons à opposer sur les frontières 
de son empire ; le père Antarctique se décida à traiter , à vous 
recevoir sous son toit et à partager avec vous son pain et son sel; 
oublions donc notre petite querelle, vous eûtes vos représailles , 



NOTES. 325 

i5o pingouins furent assommés dans une escarmouche, rôtis et 
mangés par vos pinguinophages équipages. Paix et union main- 
tenant. Pax vobiscum. 

Déjà blanchis et régénérés dans les eaux baptismales de la 
Ligne, vous recevrez dignement le Saint-Sacrement que je vais 
vous présenter. Retrempés , raffermis , pleins de vigueur et de 
force, vous supporterez la légère rigueur du climat qui environne 
notre Eden ; approchez avec confiance, prenez-en , mangez. Cu" 
pite et manducate, et consommons l'acte qui nous unit à jamais j 
nos merveilles les plus cachées deviendront les vôtres , les portes 
de notre Eden vous seront ouvertes à deux battants ; vous éprou- 
verez cependant encore quelques désagréments, la route est ra- 
boteuse j que votre courage ne faiblisse pas ; marchez, marchez , 
ce n'est pas ici. Ite^ ite , hic non est. 

11 est sur la route, à droite en montant, un lieu inconnu à tous 
les humains , dont aucun n'a souillé de son pied boueux le cristal 
du parvis. Aucun œil n'a considéré la mosaïque de colonnades et 
d'ogives qui enveloppent ses mystères ; trois glaces énormes, éter- 
nelles comme leur auteur, surmontées de quatre pitons, chacune 
déforme svelte et gracieuse, indiquentlepôle magnétique. — Avan- 
cez et admirez, heureux mortels, un des domaines les plus renom- 
més de mon maître, poursuivez encore quelques pas, le sentier 
s'élargit, la voie devient grande et belle, une suave harmonie, ba- 
lancée sur les ailes de la brise, arrive à vos oreilles charmées j les 
glaces énormes qui vous entourent semblent affecter des formes 
riantes ; encore eu peu , nous y voilà ! Tout a changé, voyez cet 
agréable marais , voyez ces longues allées de joncs et de roseaux, 
écoutez ce tendre concert formé du chant mélodieux du pin- 
gouin royal et ordinaire, mâle et femelle. — Avancez, ite à ce 
palais j vous y voilà I — Hic est donius. Entrez et rafraîchissez- 
vous. 

C'est ce que je vous souhaite. 

Après cet édifiant discours, la cérémonie commença. Le com- 
mandant d'Ur ville fut appelé le premier. Le grand chancelier lui 
remit ses lettres d'introduction scellées du grand sceau de l'Etat, 



326 NOTES. 

sur lequel sont graves deux pingouins en croix, — Chacun de 
nous passe ensuite à la sainte table; l'abbé, pour sanctifier da- 
vantage le vin de la communion, en buvait une rasade de temps 
en temps, et comme le lieutenant avait donné l'ordre à la cam- 
buse de fournir aux frais de la cérémonie, avant que tout l'équi- 
page eût participé à cette communion, depuis le père AntarcLi- 
que jusqu'au simple enfant de chœur , l'officiant commençait à 
avoir la langue épaisse. Le naturaliste des régions polaires eut 
une conversation du métier avec M. Dumouticr. Il paraît que 
la phrénologie est en honneur à l'académie de Pinguinopolis , 
car le dil naturaliste examina fort attentivement la tête de M. Du- 
moutier, et le pria avec instance de se laisser mouler, afin de 
constater la découverte d'une nouvelle bosse, dite phrénologico- 
disterico-limico-maçonico-gnaudino-squéléticique. 

La cérémonie se termina par des chants et des danses rendus 
très gais par une double ration accordée par le commandant. 

(M. Coupvent. ) 



Note 19, page 154, 



En arrivant à Hobart-Town , on ne pouvait guère présumer 
qu'au bout de vingt jours de relâche au plus, nos corvettes déla- 
brées par deux ans de mer consécutifs , nos équipages fatigués 
par une aussi longue navigation sous les climats les plus oppo- 
sés , cruellement amoindris par une épidémie meurîrière dont ils 
subissaient encore l'influence, poui-raient renouveler,- avec quel- 
ques chances de succès, la tentative que nolis avions faite en i838, 
au début de notiT voyage , de pénétrer dans les régions polaires 
et d'explorer le domaine des glaces éternelles. 

Cependant la lice était ouverte : une expédition américaine 
sous les ordres du lieutenant Wilkes , une expédition anglaise 
dirigée par le capitaine James Ross , devaient parcourir presque 
simultanément ces parages si peu connus encore, et allaient tenter 



NOTES. 327 

d'assurer à leurs pavillons riionneur des premières découvertes, 
raccomplissement des premiers travaux scientifiques dans cette 
partie du monde. Il eût été fâcheux , il eût été pénible de voir une 
expédition française , comme la nôtre, se tenir à l'écart de cette 
noble lutte , et, dans de pareilles circonstances , cesser de con- 
courir aux progrès des connaissances géographiques , objet prin- 
cipal de sa mission. 

Aussi, ni la situation précaire des navires, ni l'affaiblissement 
des équipages, ne purent faire abandonner au commandant 
d'Urvilk le projet , conçu depuis longtemps , de retourner dans 
les glaces, et grâces au concours zélé de tous les membres de Tex- 
pédition, pénétrés du désir d'accomplir cette entreprise, il parvint 
à mettre ce projet à exécution. Les matelots eux-mêmes sem- 
blaient comprendre l'opportunité de cette seconde tentative qu'ils 
n'ignoraient pas. Ils témoignaient une ardeur et une confiance à 
toute épreuve, et malgré les séductions dont ils furent entourés à 
terre, malgré le souvenir des souffrances et des épreuves de toute 
nature qu'ils avaient subies en i838, pas un d'eux ne manqua à 
l'appel le jour du départ. 

Dans l'état où se trouvait l'expédition, devant les vides ouverts 
dans son personnel, le commandant d'Urville résolut de laisser la 
Zélée au mouillage d'Hobart Town, de fondre les deux équipages 
en un seul composé d'hommes valides , et de poursuivre avec un 
seul navire le but qu'il se proposait. Dès le premier jour de l'ar- 
rivée, les dispositions les plus actives furent prises pour assurer 
la réussite de ses intentions. Tous les malades furent évacués 
sur un hôpital établi à terre sous la direction de M. Hombron , 
chirurgien-major der^.y//o/ût3e. Sur-le-champ les travaux de ré- 
paration dont les navires avaient un besoin extrême , furent com- 
mencés et suivis avec persévérance , tout en ménageant les forces 
de l'équipage , en lui accordant le repos, les aliments frais et les 
distractions nécessaires à sa santé. En même temps diverses mu- 
tations eurent lieu dans les deux états-majors. MM. Coupvent- 
Desbois et Boyer furent désignés pour passer ^wvV Astrolabe , 
tandis que MM. Gaillard et de Flotte les remplacèrent dans leur 



328 NOTES. 

service. En outre, M. de Montravel devait passer sur V Astrolabe 
au moment du de'part. 

Ce dernier changement ne s'accomplit pas : des circonstances 
heureuses, les instances pressantes du commandant et des offi- 
ciers de la Zélée ^ l'embarquement inespéré , au premier abord , 
de quelques marins français, déserteurs des navires baleiniers, et 
de quelques marins anglais alléchés par l'appât d'une prime, ame-. 
lièrent une modification du plan primitif. Les deux corvettes ne 
durent plus se quitter. Cette nouvelle fut accueillie avec une vive 
joie, car les deux équipages, accoutumés depuis si longtemps à 
partager le même destin, étaient liés d'une étroite sympathie. Une 
séparation au moment d'entreprendre une exploration épineuse, 
mais qui pouvait êtie féconde en résultats , eût été pénible pour 
tous. 

Le 3i décembre iSSg, l'expédition avait à peu près terminé ses 
préparatifs. Le départ fut fixé au lendemain. Elle allait reprendre 
la mer avec des navires réparés à la hâte, et des équipages incom- 
plets, mais pleins de bonne volonté et d'enthousiasme: celte ar- 
deur était générale. Nos malades exprimaient le regret d'être 
retenus au rivage; les convalescents demandaient à rentrer à bord; 
l'un d'eux paya de sa vie son désir de participer à cette seconde 
navigation dans les glaces. Il succomba au bout de quelques jours, 
victime d'une rechute produite sans doute par un embarquement 
que les médecins avaient cru pouvoir autoriser. Un long séjour 
à rhôpital l'eût peut-être sauvé. Les soins qu'il reçut à bord de 
la Zélée n'eurent pas cette efficacité. 

Notre dernière visite à terre fut consacrée aux malades que nous 
devions laisser derrière nous. Ils étaient au nombre de seize; parmi 
eux se trouvaient MM. Barlatier-Demns et Goupil. Nos adieux 
furent tristes, car nous savions que nous ne devions pas tous les 
revoir. Avec l'ordre de continuer à diriger le service de cet hôpi- 
tal pendant notre absence, M. Hombron reçut aussi des instruc- 
tions précises pour opérer le rapatriement des hommes placés 
sous ses ordres, dans le cas où les deux corvettes viendraient à se 
perdre et ne reparaîtraient pas dans un temps donné. 



NOTES. 329 

Le premier janvier, dès quatre heures dumalin, le signal d'appa- 
reillage flottait à la corne deV Asfrolaùe ; quelques instants après, 
les deux corvettes quittèrent simultanément la radej mais^ à sept 
heures, le vent passa au S. S. E. et devint contraire; on se décida 
alors à laisser retomber l'ancre dans le lit de là rivière Derwent, 
à trois ou quatre mille de Hobart-Town et à deux milles environ 
du rivage. 

Une funestenouvelle nous étaitparvenue pendant que notreappa- 
reillage s'achevait. M. Goupil avait expiré dans la nuit. Il semblait 
que la mort avait voulu l'épargner jusqu'au moment où ses amis 
devaient s'éloigner de lui. Il avait lutté longtemps. Onavait même 
conçu , pendant quelques jours , l'espoir de le rendre à la santé, 
mais la nature , épuisée par de longues souffrances , n'avait pu 
soutenir l'cfFort qui avait produit un mieux passager. Dès lors, il 
subit une décroissance graduelle de forces, et fut bientôt ré- 
duit à une prostration complète. La vie ne le quittait que lente- 
ment et à rjegret, et c'était une vue déchirante que celle de cet 
infortunécompagnon, s'affaiblissanlde plus en plus. Il se mourait 
insensiblement. On lisait encore dans ses regards le calme de sa 
pensée , lorsque déjà il pouvait à peine soulever ses paupières et 
que les traits de sa physionomie avaient revêtu l'immobilité de la 
mort. Nous nous attendions à cette cruelle catastrophe, et cepen- 
dant elle nous frappa de stupeur. Elle vint raviver la douleur que 
nous éprouvions de la perte de tant de nos malheureux compa- 
gnons. Goupil avait été trop gravement frappé -pour pouvoir se 
rétablir ; pendant sa longue maladie, il fut l'objet de la plus vive 
sollicitude; les soins les plus empressés et les plus touchants lui 
furent prodigués. M. H. Jacquinot, second chirurgien de la 
Zélée, avec qui il était lié d'une étroite affection , n'avait cessé de 
veiller sur lui avec une assiduité qui n'avait pas eu de trêve. Il 
ne l'avait pas quitté d'un instant, et avait combattu le mal avec la 
minutieuse attention, le zèle éclairé du médecin, avec le profond 

dévouement de l'ami. Il prolongea son existence il ne put le 

sauver ! 

Ce fut M. H. Jacquinot lui-même qui porta le premier cette 



330 NOTES. 

funeste nouvelle. 11 venait de recevoir le dernier soupir de l'in- 
fortuné Goupil ; il n'avait voulu le quitter qu'an dernier instant; 
assis à son chevet, il attendait l'aube pour rentrer à bord. Au 
moment de partir, il voulut donner une dernière et silencieuse 
étreinte à la main de son ami, il la trouva froide et inanimée..... 
Goupil venait d'expirer sans douleur , sans effort. Il avait cessé 
de vivre au moment de cette séparation 

Le mouillage qui suivit de si près le départ des corvettes nous 
fit espérer de pouvoir assister au convoi de notre infortuné 
compagnon . MM. Dumontier et Gervaize , en obtenant dans la 
soirée fautorisation de se rendre à terre, reçurent en même 
temps la recommandation de s'informer des dispositions prises à 
cet égard. A leur retour, nous apprîmes que l'enterrement ne 
devait avoir lieu que dans quatre jours, terme fixé par les auto- 
rités anglaises, qui avaient, en outre, prescrit le cérémonial du ser- 
vice et convoqué les officiers de la garnison, ainsi qu'un cortège 
militaire pour accompagner cette cérémonie funèbre. 

En recevant ces détails, nous n'eûmes plus l'espoir de pouvoir 
assister au convoi de notre malheureux ami , dont le sou- 
venir vivait parmi nous entouré de l'estime générale ; car nous 
savions que le moindre retard pouvait être funeste au succès de 
la navigation que nous allions entreprendre^ aussi, nous comprî- 
mes parfaitement les motifs qui décidèrent le commandant à ne 
mettre aucun délai dans l'accomplissement de ses projets. Les 
circonstances l'exigeaient impérieusement. Nous étions déjà fort 
arriérés pour la saison, et nous dûmes reconnaître la nécessité de 
hâter le début de notre exploration, aux dépens de la satisfaction 
que nous eussions éprouvée à donner un dernier témoignage de 
sympathie à celui que nous regrettions tous. Nous dûmes nous 
résigner en laissant à MM. Hombron et Demas le soin de repré- 
senter l'expédition dans cette triste solennité. 

Le 2 janvier i84o, les vents étant devenus plus favorables, 
nous fûmes sous voiles de grand matin ; une mer calme, une 
brise légère nous conduisirent au large en peu de temps. 

Le i5 janvier nous n'avions point encore rencontré de glaces. 



NOTES. 331 

En passant par les mêmes latitudes où deux ans auparavant, à la 
même époque, nous avions reconnu les premières îles flottantes, 
nous pensions qu'un été plus favorable allait seconder nos désirs. 
Les paris qu'on ne rencontrerait pas de glaces de huit jours 
étaient déjà ouverts, lorsque, le 1 6, à trois heures et un quart du 
matin , la vigie signala un petit glaçon. A sept heures on en 
apercevait trois, et, à huit heures, cinq, du haut delà grand'ver- 
gue. INous étions décidément entrés dans le domaine des glaces. 
Nous nous trouvions alors par 60° 22' de latitude, et i4o" 4^' 
de longitudes orientale. Les formes de ces glaces, arrondies et bril- 
lantes, paraissaient avoir été modifiées par le dégel. 

Le lendemain et le jour suivant, le nombre des îles de glace 
augmenta progressivement. Les dimensions de ces blocs grandi- 
rent en même temps. On estima à plus de cinquante mètres la 
hauteur de l'un d'eux. Ils présentaient tous une forme carrée, à 
faces verticales, percées de trous simulant des cavernes , des por- 
tes , des ouvertures diverses à la surface de la mer. Cette forme 
particulière, que le dégel n'avait pas encore modifiée, la grandeur 
de ces blocs énormes, semblaient présager la proximité de la terre; 
nous n'avions vu de glaces semblables , de cette forme et de ce 
volume, que dans le voisinage des îles Powell et de la terre Louis- 
Philippe. Il nous répugnait, d'ailleurs, d'admettre que ces masses 
colossales pussent se former en pleine mer. 

Le 19 janvier, le temps , presque toujours sombre ou mauvais 
jusque-là, s'embellit considérablement ; le soleil parut ; il dissipa 
les brumes de l'atmosphère et les confina à l'horizon, où , à plu- 
sieurs reprises, leur teinte et leur immobilité trompèrent les yeux 
les plus exercés. Elles simulaient des apparences de terre si bien 
marquées que le cap du navire fut changé plusieurs fois pour les 
reconnaître. Ces illusions serépétèrentplusieursfois dans la jour- 
née et stimulèrent le désir qu'on éprouvait de découvrir la terre. 
L'aspect des glaces semblait confirmer cette prévision. Leur nom- 
bre et leur masse s'était considérablement accrus. A quatre heures 
du soir, on en apercevait vingt-neuf dans différentes directions, 
et à six heures on en comptait jusqu'à soixante . Elles nousentou- 



332 NOTES. 

raient de touscôte's, et, sans aucun doute, celles du premier plan 
nous masquaient la vue des plus éloigne'es. On avait aussi remar- 
qué dans la journée, à la surface de la mer, un grand nombre de 
petits fragments de glace qui pouvaient provenir d'une banquise 
peu éloignée ; cependant il est possible qu'ils fussent détachés 
des grandes îles à la suite de quelque choc. En i838, la veille du 
jour où la banquise vint barrer notre route, nous avions aussi 
rencontré de pareils fragments , mais en plus grande abondance. 

Une indication nouvelle du voisinage de la terre ou de la ban- 
quise résulta de l'apparition subite d'un ou de deux manchots. 
Dans la soirée, un albatros fuligineux vint décrire autour des 
corvettes les larges spirales de son immense vol; une baleine 
vint aussi souffler à plusieurs reprises non loin de nous. Tous 
ces signes , interprétés dans un sens favorable à nos désirs , nous 
tenaient en suspens. Tous les yeux, toutes les lunettes interro- 
geaient l'horizon trompeur, où naissaient et se dissipaient tour 
à tour des apparences de terres éloignées. A chaque instant notre 
ingénieur hydrographe , M. Dumoulin , s'élevait dans la mâture 
pour vérifier la nature des apparences de terre signalées , et 
chaque fois il constatait une erreur. Vers dix heures du soir, un 
magnifique coucher du soleil vint illuminer de ses pâles teintes 
les voiles de nos corvettes. Dans ce moment favorable à la vue 
des terres éloignées, on n'aperçut plus que des bandes de brumes 
peu distinctes, et sans contours bien arrêtés; une seule de ces 
bandes conservait encore l'aspect d'une côte lointaine. 

M. Dumoulin constata bientôt, du haut de la mâture, que 
cette apparence était produite par un nuage ; il en signala une 
seconde un peu moins douteuse, qui vint attirer au même ins- 
tant l'attention du commandant; mais tant de déceptions avaient 
suivi, dans cette journée, les espérances que de semblables as- 
pects de l'horizon avaient fait naître , que la confiance primitive 
s'était changée en une incrédulité complète. Le commandant d'Ur- 
ville, doué d'une des meilleures vuesdubord, parut seul disposé 
à croire à la réalité de l'existence de la terre dans cette direction. 
Le jour ne cessa pas de régner pendant tout le temps de la nuit. 



NOTES. 333 

Une lueur rougeâtre , une aurore permanente, indiqua sans in- 
terruption la marche du soleil , abaissé seulement de quelques 
degrés au-dessous de l'horizon. Il reparut dans toute sa splen- 
deur vers une heure du matin. De toutes les apparences de terre 
signalées , la dernière subsistait seule ; toutes les autres avaient 
changé de contours ou s'étaient évanouies. Pendant cetta courte 
nuit sans ténèbres , on n'avait pas cessé de l'apercevoir , et aucune 
modification n'était survenue dans sa structure. Cette persistance 
confirma le commandant dans sa supposition, et fît balancer 
l'opinion générale : on commença à douter. Bientôt on conçut 
des espérances nouvelles ; quelques heures après et à mesure 
que nous nous rapprochions, il n'y eut plus qu'un petit nom- 
bre de dissidents qui ne fussent pas convaincus de l'existence 
de la terre. A midi , il devint impossible de douter plus long- 
temps ; il était certain quela[teire, une terre inconnue, était 
devantnous. Il étaitimpossible qu'une simple banquisepûtattein- 
dre une pareille élévation en pleine mer. Malheureusement^ au- 
cune tache noirâtre, aucune arête culminante, aucun rocher dé- 
nudé, ne venait confirmer cette assurance. Une lueur assez vive 
rayonnait sur ses contours, et sa surface présentait cetteteintejau- 
nâtreque nous avions déjà remarquée sur la terre Louis-Philippe. 

Un phoque à fourrure, un petit pétrel damier, plusieurs 
manchots se montrèrent auprès de nous. Le cri désagréable des 
manchots se fit entendre fréquemment, et nous en aperçûmes 
plusieurs prenant leurs ébats à la surface de la mer calme ; ils 
donnaient quelque vie à ces mornes et tristes solitudes. Le nom- 
bre et la grosseur des glaces étaient devenus de plus en plus consi- 
dérables. Ce nombre avait varié de 86 à 80 dans la journée j nous 
nous trouvions entourés de toutes parts dans une enceinte de blocs 
formidables , au milieu desquels un calme complet vint nous sur- 
prendre. La brise, devenue faible et variable du S. O.àl'E. S. E., 
nous faisait à peine filer cinq dixièmes de nœud. 

L'équipage reçut la permission de profiter de cette admirable 
journée pour mettre à exécution le projet qu'il avait formé de 
célébrer l'approche du cercle polaire austral et la découverte de 



334 NOTES. 

la terre , par une fête burlesque analogue à celle qui se pratique 
au passage de la ligne. Au lieu d'un baptême intempeslif, le pro- 
gramme indiquait une communion^ bien mieux adaptée à la ri- 
gueur du climat. Le père Polaire , sa femme , son aumônier , ses 
officiers et ses suivants, couverts de vêtements blancs, dont la 
vue donnait le frisson par la température qui régnait, en- 
vahirent, à un signal donné , l'arrière du navire, et commen- 
cèrent la cérémonie, à laquelle tout le monde se soumit, depuis le 
commandant jusqu'au dernier mousse. L'équipage entier but 
dans le même verre au succès de l'expédition, et ce fut une occa- 
sion, pour plusieurs de ces braves et excellents marins, de témoi- 
gner de leur dévouement et de leur confiance sans bornes. 
Quelques instants de gaieté dans les plus tristes contrées du 
mon'de leur firent oublier leurs peines passées. Des acclama- 
tions joyeuses retentirent dans ces lieux vierges encore du son 
de la voix humaine ; elles saluèrent la découverte de la terre, qui 
assurait un succès honorable aux efforts de l'expédition. Au sein 
de cette scène grandiose et imposante, dans cette profonde soli- 
tude, la vue de ces frêles navires, dominés par les éclatantes pa- 
rois de glaces gigantesques, l'explosion de l'enthousiasme de cet 
équipage, fêtant aux limites du monde le triomphe de l'audace 
humaine, offraient un spectacle qui touchait au sublime, et dont 
le souvenir vivra toujours dans les souvenirs de ceux qui j ont 
assisté. ..... 

Une belle soirée termina ce beau jour. Le soleil se coucha à 
onzeheures, pour reparaître sur l'horizon vers une heuredu ma- 
tin, aussi radieux que la veille ; il n'avai! presque pas régné de 
nuit, et on avait pu toujours lire sur le pont. Une légère brise 
dii S. E. nous permit de nous rapprocher de la terre , dont les 
dimensions grandissaient de plus en plus, mais dont les abords 
étaient défendus par une ligne d'Iles de glace innombrables. 
Déterminé cependant à acquérir la preuve irrécusable de notre 
découverte ^ le commandant n'hésita pas à aventurer les deux 
corvettes dans les étroits canaux de ce labyrinthe de glace. A 
sept heures moins un quart, la route fut donnée à l'O, S. O., et 



NOTES. 33Ô 

bientôt nous nous trouvâmes engagés dans les passages rétrécis 
qui séparaient ces îles flottantes. Entourés bientôt de toutes parts 
par une succession continuelle de parois éblouissantes, nous 
suivîmes une route difficile et tortueuse. La hauteur de ces blocs 
énormes dépassait de beaucoup celle de notre mâture et rapetis- 
sait à rien le corps des corvettes, dont le volume, ainsi réduit, 
donnait un point de comparaison pour mesurer ces masses colos- 
sales. Cet aspect était prodigieux et nous frappait d'étonnement. 
On ne saurait mieux décrire cette scène qu'en comparant ces 
masses gigantesques aux biancs édifices d'une viile de géants bâ- 
tie dans l'eau, coupée en tous sens par des canaux sinueux. Des 
crevasses, des cavernes, des trous, creusés par la mer à la base de 
ces monuments, figuraient tantôt l'entrée d'un souterrain, tantôt 
des fenêtres ornées de draperies ; d'autres fois les arceaux d'une 
porte d'église ou la voûte d'une cave. Le soleil, projetant d'o- 
bliques rayons sur ces éclatantes falaises, produisait des jeux 
d'ombre et de lumière impossibles à décrire. Dômes immensess, 
hardies coupoles, palais éblouissants, châteaux de diamant, 
naissaient tour à tour dans les découpures de la glace et capti- 
vaient l'attention autant qu'ils fatiguaient l'oeil ébloui par leur 
éclat. 

Aucun accident ne signala notre passage dans les détours de 
ces îles ; nous atteignîmes heureusement un espace plus dégagé 
et plus rapproché de la terre. Alors il ne fut plus possible de 
douter de son existence ; la terre était certainement devant nous, 
mais une terre entièrement couverte d'une enveloppe profonde de 
glace et de neiges ; d'immenses falaises la terminaient à la mer et 
ne paraissaient offrir aucun point abordable; de là, sans au- 
cun doute, s'étaient détachées , avec le premier retour de la 
chaleur, les innombrables îles de glace que nous venions de 
traverser. Sur le sommet de quelques-unes de ces îles les plus 
rapprochées de la terre, on remarquait des déchirures, des élé- 
vations inégale^;, comparables à une multitude de cheminées éle- 
vées sur une terrasse. Sur la terre, vers le milieu de la distance 
qui séparait les hauteurs du rivage, on apercevait de pareilles élé- 



336 NOTES. 

vations, dont la cause nous restait cache'e^ car, à côté de ces dé- 
chirures, d'autres îles de glace, d'autres espaces très-grands sur 
la terre, restaient lisses et unis. 

A six heures moins un quart , nous mîmes en panne pour 
permettre à MM. Dumoulin et Coupvent de se rendre sur 
une glace voisine, qui paraissait accessible et où ils devaient exé- 
cuter des obser,valions magnétiques. Nous avions alors presque 
perdu l'espoir de découvrir un point dénudé de la côte, sur la- 
quelle tous les yeux promenaient un regard désappointé. Nous 
vîmes nos observateurs débarquer et installer leurs instruments, 
puis un des canotiers prendre le pavillon du canot et le planter 
sur la pente de cette île de glace. Cétait une prise de possession 
qu'il venait de simuler et qui ajouta au regret que nous éprou- 
vions de ne pas posséder un témoignage palpable de notre dé- 
couverte. Le commandant et quelques officiers, postés sur la du- 
nette, ne cessaient d observer les accidents de cette côte glacée, 
lorsque tout à coup M. Duroch crut voir dans le champ de sa 
lunette une tache noire. Aussitôt toutes les longues-vues furent 
braquées dans cette direction : la tache avait disparu , et déjà 
on l'attribuait à une illusion d'optique, lorsqu'au bout de quel- 
ques instants elle reparut. Près d'elle une autre tache se mon- 
tra, puis elles s'agrandirent toutes deux. 11 n'y avait plus de 
doute ; c'était la terre dénudée que nous appelions de tous nos 
désirs 

Aussitôt, malgré le danger qu'il y avait à envoyer une embar- 
cation à une aussi grande distance du navire , dans des pa- 
rages où les brumes instantanées et les vents impétueux naissent 
brusquement, et où tant de circonstances pouvaient amener 
la perte ou nécessiter l'abandon d'une embarcation^ l'ordre 
fut donné de mettre le canot-major à la mer. MM. Duroch, Du- 
montier et Lebreton reçurent l'autorisation , enviée de tous, de 
s'y embarquer ; bientôt ils s'éloignèrent de toute la vitesse que 
les bras des matelots enthousiasmés pouvaient imprimer aux 
avirons. En même temps , la Zélée demanda par un signal 
à conuîîuniquer comme nous avec la terre : celte autorisa- 



NOTES. 337 

lion lui fut accordée; nous vîmes M. Dubouzet, accompagné 
d'un autre officier, s'élancer dans une yoîesur les traces de notre 
canot-major. Les deux embarcations luttèrent de vitesse et d'ar- 
deur; nous les pei dîmes plusieurs fois de vue; enfin elles nous 
parurent, au bout d'un temps assez long, avoir atteint la terre , 
dont nous nous étions nous-mêmes un peu rapprochés. 

Heureusement le temps fut d'une pureté admirable pendant 
l'absence de nos embarcations. La baleinière ramena, à neuf 
heures, MM. Dumoulin et Coupvent, qui avaient achevé, 
malgré un froid intense, les observations importantes qui de- 
vaient servir à déterminer la position du pôle magnétique. A 
dix heures et demie, le canot-major rejoignit aussi le bord; 
son équipage harassé, nos officiers transis de froid, se hâtèrent 
cependant de nous raconter les événements de cette exciu^- 

sion 

Un chargement de fragments de rochers arrachés au rivage j 
et quelques manchots d'une espèce différente de ceux que nous 
avions déjà recueillis, encomhi^aientle fond du cano-tmajor. Un de 
ces manchots était vivant : on le laissa errer en liberté sur le 
pont, où sa démarche grotesque excita plus d'une fois l'hilarité 
générale. Un plaisant de l'équipage le baptisa d'un sobriquet qui 
lui resta ; ensuite il le prit à part pour le féliciter gravement 
du bonheur qui lui était advenu de faire connaissance avec 
des hommes , et lui annonça les honneurs réservés à sa dé- 
pouille , destinée à figurer au palais du Jardin des plantes de 

Paris 

Aussitôt après le retour de nos embarcations, nous fîmes de la 
toile. Les fragments de rocher apportés par le canot-major fu- 
rent remis entre les mains du docteur, qui eut fort à faire pen- 
dant la soirée pour satisfaire aux demandes de tous les membres 
de l'équipage. Chacun d'eux sollicitait le don d'une parcelle de" 
ce granit , preuve matérielle , palpable , irrécusable de notre dé- 
couverte, à laquelle le commandant d'Urville imposa le nom de 

Terre À délie 

L'équipage montra une nouvelle fois, dans cette circonstance, à 
VIII. 22 



338 NOTES. 

quel degré il oUachait une idée de gloire aux succès de nos tra- 
vaux. La découverte de la terre Adélie était en effet un résultat 
honorable dû anx efforts de l'expédition, qui, au sortir d'une 
épidémie cruelle , dans une situation précaire , et malgré d'im- 
menses obstacles, avait entrepris une exploration aussi difficile. 
La fortune avait récompensé tant de persévérance ; si la route des 
corvettes, arrêtées par la terre, n'avait plus la chance de s'avancer 
davantage dans le sud , du moins cette campagne n'avait pas été 

stérile, et cette pensée nous inspirait une vive satisfaction 

{M. Desgraz. ) 



Note 20, page 186. 

Le lendemain 5 à midi, nous étions par 6Çf° 17' 4»" ^^^l- sud , 
et i36*^ 12' 44" long. E. 11 existait entre ce résultat et celui dé- 
duit de l'estime, une grande différence qui tendit à nous démon- 
trer que nos boussoles éprouvaient l'influence du méridien ma- 
gnétique 5 qu'elles indiquaient fort mal la route que nous sui- 
vions et que nous avions réellement gouverné de l'ouest au nord, 
lorsque nous croyions nous avancer au sud de celte même direc- 
tion. La brise était toujours à l'est, mais très-faible ; nous pro- 
longions lentement la terre, dont l'extrémité ouest nous était alors 
masquée par des bancs de glace. 

Le vent ayant un peu fraîchi pendant la nuit, en conservant 
la même direction, nous avancions toujours vers l'O. S. 0., lors- 
qu'à trois heures et demie du matin, nous aperçûmes devant nous 
une banquise compacte qui se réunissait à la côlC; et qui remon- 
tait ensuite, au S. S. E., aussi loin que la vue pouvait s'étendre ; 
nous nous trouvions par le fait dans un grand golfe dont il nous 
fallait sortir en louvoyant: heureusement le temps était beau et 
la mer unie. 

A midi, d'après les observations, nous étions par 65" 56' 4" 
lat. S., et i35" 4o' i4' long.E. ; nous gouvernions alors à 
TE. N. E, ayant le cap sur la banquise, qui était épaisse, bien ter- 



NOTES. 339 

minée el flanquée par intervalles de hautes montagnes de glace. 
A unelieure quinze minutes, nous trouvant à un mille au plus de 
ses parois, nous virâmes de bord, portant sur cette nouvelle route 
au sud et au S. { S. E.; nous continuâmes ainsi à courir des 
bordées. Le lendemain au matin, nous présumions être tout 
à fait dégagés , lorsque nous vîmes encore le même rempart 
devant nous, débordant de quelques milles au nord; il fallut 
donc nous remettre à l'œuvre et continuer un ennuyeux lou- 
voyage. Malheureusement, les circonstances annonçaient devoir 
changer; la brise, qui jusqu'alors s'était maintenue maniable, 
commençait à fraîchir ; le cie Ise couvrait, et tout annonçait que 
nous allions avoir du mauvais temps. 

A cinq heures du soir, il ventait grand frais, par violentes 
rafales; la neige tombait très-épaisse, etla moindre manœuvre était 
devenue très-difficile, à cause du verglas qui couvrait les voiles et 
les agrès; nous courions depuis quelques heures la bordée du sud, 
n'y voyant pas à deux longueurs de navire devant nous, lorsque 
nous nous trouvâmes subitement entourés de débris qui indi- 
quaient le voisinage de quelques grosses masses : le péril était 
imminent; nous virâmes aussitôt lof pour lof , afin de reprendre 
les autres amures. La promptitude que nous dûmes apporter à 
la manœuvre, jointe aux obstacles que nous présentaient la neige, 
la glace etla force du vent, ne permirent pas d'exécuter l'évolu- 
tion avec toute la précision et les ménagements convenables ; 
nous ne pûmes éviter de déchirer la grande voile, de déralinguer 
le petit foc et l'artimon , trois voiles devenues indispensables dans 
la position où nous nous trouvions. La trinquette était heureu- 
sement enverguée, et nous l'établîmes immédiatement. 

Une fois sur l'autre bord , nous aperçûmes encore V Astro- 
labe au vent et à petite distance , mais bientôt la brume nous la 
déroba, nous la perdîmes de vue. Le vent augmentant encore de 
force, nous n'eussions pas, dans toute autre circonstance, hésité 
à mettre entièrement à la cape; mais, engolfés comme nous l'étions, 
il devenait urgent de nous maintenir autant que possible, et nous 
gardâmes les trois huniers au bas ris, au risque de les voir 



340 NOTES. 

emportés. Jusqu'à minuit, nous eûmes une vérilable tempête et 
nous éprouvâmes de vives inquiétudes, pouvant, à chaque ins- 
tant , malgré toute notre surveillance , rencontrer quelque mon- 
tagne de glace dont le choc eût inévitablement amené noire perte. 

Les rafales perdirent enfin de leur violence; le vent, quoique 
continuant à souffler avec beaucoup de force, devint plus régu- 
lier, et nous pûmes , après avoir viré de bord à minuit et demi, 
mettre la misaine et travailler à enverguer une autre grande voile, 
qui se trouva établie le 25 de très-bonne heure. La bourrasque 
avait alors beaucoup diminué; le ciel était moins sombre, et l'hori- 
zon plus dégagé permettait de voir à deux ou trois milles ; 
néanmoins, nous ne pûmes découvrir V Astrolabe^ qui devait avoir 
sur notre compte les mêmes inquiétudes que nous avions sur elle. 
Nos hommes avaient cruellement souffert la nuit précédente , e^ 
quelques-uns de nos meilleurs matelots s'étaient même vus forcés 
de renoncer au travail, épuisés de fatigue, saisis par le froid, ne 
trouvant plus rien en eux , malgré tous leurs efforts , qui pût 
seconder leur courage et leur bonne volonté. Si le coup de vent 
eût duré quelques heures de plus, noua eussions fini par nous 
trouver dans une position très-critique ; les bras nous auraient 
manqué et nos voiles n'eussent pu résister aussi longtemps à 
d'aussi violentes attaques. Heureusement le ciel continua à s'em- 
bellir, le temps devint maniable, et nous pûmes, dans la journée, 
regagner le terrain que nous avions perdu. 

A cinq heures et demie du soir, j'éprouvai une grande satisfac- 
tion lorsqu'on vint m'annoncer que l'on voyait V Astrolabe ^ je 
montai de suite sur le pont, et je la vis courant grand largue, pour 
nous rallier. Elle avait réussi à s'élever plus au vent que nous. 
Peu à peu nous la rejoignîmes, et nous nous retrouvâmes à notre 
poste accoutumé, à petite distance d'elle. Après quelques heures 
de calme, la brise passa à l'ouest et au S. O. vers minuit. 
Nous courûmes à l'est jusqu'à sept heures du matin ; nous 
vînmes alors au S. S. O. Le temps était magnifique et la mer 
presque entièrement tombée. Nous profilâmes de cette circons- 
tance pour réparer quelques avaries et enverguer nos trois 



NOTES. 341 

huniers de rechange. A midi, les observations nous placèrent par 
65° 54' 5i" lat. sud, et i36° 2i' 45" long, orientale; la longitude, 
par les distances, fat trouvée, au même instant, de i36" 33'. 
Nous avions été grandement portés dans l'ouest pendant le der- 
nier coup de vent. 

Dans la soirée, nous prolongeâmes au vent une longue bande 
de gros glaçons , peu éloignés les uns des autres ; pendant la 
nuit , nous manœuvrâmes presque constamment pour nous dé- 
gager de cette masse épaisse , lofant pour les uns et arrivant sou- 
vent presque plat vent arrière pour en éviter d'autres. La partie 
de l'horizon oùTse trouvait la terre était bien éclairée, et nous 
l'apercevions distinctement et bien dessinée. 

Le 2 7, sur les quatre hevu-es du matin, notre horizon s'assombrit 
de nouveau, et tout nous annonça un changement dans la brise 
avec un retour de mauvais temps ; bientôt la neige commença à 
tomber, l'horizon devint brumeux, le vent passa à l'E. S. Ë., 
en fraîchissant rapidement; nous étions heureusement en de- 
hors de la ligne des montagnes de glace, et nous pûmes courir au 
N. N. 0. sous la misaine et les deux huniers avec deux ris. La 
route que nous suivions était néanmoins très doufeuse quant à 
la direction ; car, depuis que nous étions dans le voisinage du 
méridien magnétique, nos compas n'indiquaient rien de posi- 
tif, et, depuis quelques jours, nous profilions de toutes les 
circonstances possibles pour observer des azimuths et suppléer 
ainsi à leurs variations. Pendant la nuit, la force du vent diminua, 
mais la neige ne cessa de tomber; la mer était très-grosse et très- 
fatigante. Notre horizon très-rapproché nous soumettait à une 
surveillance continuelle pour ne pas perdre de vue V Astro- 
labe, qui naviguait à moins de deux longueurs de navire devant 
nous. 

A six heures du matin, la brise ayant varié au S. O., le ciel se 
dégagea sensiblement , et à neuf heures nous prîmes le plus près 
tribord amures. A midi, nous étions par 64^ ^o' lat. S. et i34*' 67' 
long. E. Ce tem|)s passable ne fut pas de longue durée; car, 
vers le soir, la neige revint de nouveau, par grains épais, le vent 



342 NOTES. 

sauta au N. E. et nous gouvernâmes au S. O. ; la mer était bat- 
tue et tourmentée. 

Le lendemain , à midi, nous nous trouvions par 64" 4^' 38" 
lat. S. et i33° 6' long. E. ; nous nous dirigions toujours auS.O., 
lorsque vers quatre heures , dans une éclaircie qui eut lieu, 
nous crûmes apercevoir la terre ou au moins la banquise ; nous 
vînmes au plus près les amures à triboid. 

Environ une heure après, la vigie signala un navire, courant 
grand largue pour nous approcher; tout le monde fut, en un 
instant , sur le pont pour jouir d'un spectacle si rare et si inat- 
tendu dans les parages où nous nous trouvions. Notre première 
idée fut que ce bâtiment appartenait à l'expédition américaine 
qui se trouvait à Sidney à l'époque où nous nous trouvions à Ho- 
bart-Town, et qui était destinée pour les mers australes ; nqus 
fumes confirmés dans cette opinion lorsqu'il fut plus près , et 
que nous vîmes un biick déployant la flamme et le pavillon des 
Etats-Unis. Il manœuvra sur nous jusqu'à se trouvera quelques 
encablures par notre arrière, après quoi il vint subitement sur 
bâbord , et s'éloigna rapidement sous toutes voiles. 

Pendant la nuit, le temps resta sombre et neigeux, le vent souf- 
fla bon frais de l'E. S. E., et nous gouvernâmes à l'O. N. O. jus- 
qu'à cinq heures du matin ; nous mîmes alors le cap au S. O., di- 
rigeant notre course pour passer entre deux grosses îles de glace; 
celle du vent nous donna, un instant , de violentes rafales. La 
mer était toujours grosse et la brise soufflait avec force. 

Vers neuf heures , la vigie signala la terre, et bientôt, nous 
crûmes tous l'apercevoir distinctement; mais en approchant, des 
doutes commencèrent à s'élever. Nous avions devant les yeux une 
muraille épaisse de glace, haute de 8o à loo pieds, à parois per- 
pendiculaires et bien tranchées, présentant une continuité com- 
pacte aussi loin que nos regards pouvaient s'étendre des deux 
côtés, et courant du N. E. au S. 0. Nous n'avions pas encore 
rencontré une masse semblable; tout porte à croire que ce rem- 
part de glace s'appuyait sur la côte qui ne devait pas être très- 
éloignée, et que l'état seul du ciel nous empêchait de l'aperce- 



NOTES. 343 

voir. A midi, nous eu étions au plus à 3 milles ; nous gouver- 
nâmes pour la prolongera celle distance', le ciip au S. O. et au 
S. O. j O., en faisant bon sillage. A neuf heures, l'extrémité S. O. 
restait au sud ; nous avions à cette époque exploré environ une 
vingtaine de lieues de cette muraille, qui ne nous avait jamais pré- 
senté la moindre fissure, et qui disparut en paraissant s'infléchir 
vers le sud. (M. Jacquinot.) 

Note 21, page 186. 

La côte, à mesure que nous avancions dans l'ouest, s'inflé- 
chissait sensiblement vers le nord. Les grandes îles de glace 
nous empêchaient toujours d'en approcher. Nous eûmes une 
journée de calme , mais le ciel ne fut pas tout à fait aussi pur 
que les jours précédents. Plusieurs pingouins, des baleines de 
l'espèce appelée^««-/^«<:X' , vinrent lancer leur soufHe autour de 
nous ; les jours précédents on avait vu quelques phoques ettleux 
baleines ; le vent s'éleva du S. E. pendant la nuit , et nous nous 
aperçûmes, à trois heures du matin, qu'il était impossible d'attein- 
dre la limite ouest de nos terres, car de grands champs de glace 
étaient fixés dans cette partie ; nous vîmes, en nous en approchant, 
qu'ils se dirigeaient vers le nord et le N. E., et nous reconnûmes 
bientôt après que nous étions enfoncés dans un grand golfe, car 
en virant à huit heures un quart, à un demi-mille de ces glaces 
compactes, nous les vîmes se prolongerjusqu'auN. E. à une grande 
distance. 

Cette banquise renfermait , dans son intérieur, des montagnes 
de glace plus élevées que celles que nous vîmes à l'est des îles 
Powf l ; ,comme le vent était à l'est , et qu'il n'y avait d'autre is- 
sue que de ce côté, il fallut louvoyer; heureusement le temps 
était beau, nous y employâmes toute la journée du 23 et une 
partie de la nuit du 23 au 24. 

Le 24, à cinq heures du matin, le temps était sombre et l'ho- 
rizon commençait à se charger beaucoup dans l'est ; nous nous 



344 NOTES. 

étions beaucoup élevés pendani la nuit et crûmes pouvoir dou- 
bler la banquise ; nous laissâmes donc porter de deux quarts sur 
la pointe extrême , où on voyait de jurandes montagnes de glace 
soudées avec elle ; mais en approchant , à huit heures du matin , 
on s'aperçut qu'elle se prolongeait à environ 3 milles dans le N. E. 
par une pointe séparée du reste par un canal étroit et tellement 
obstrué de glaces, qu'avec un temps aussi sombre on ne pouvait 
s'y engager, de crainte d'être arrêté et pris entre ces glaces isolées 
et la glace fixe. Nous reprîmes aussitôt le plus près et virâmes de 
bord presqu'à toucher ces glaces; nous forçâmes de voiles ensuite 
pour sortir au plus tôt de ce cul-de- sac : il n'y avait pas de temps à 
perdre, car les apparences étaient très-mauvaises. 

Au bout de quelques heures, le vent fraîchit considérablement, 
le temps s'obscurcit et la neige commença à tomber. Il atteignit 
bien vite la violence d'un coup de vent qui nous força de dimi- 
nuer de voiles et nous fit faire des avaries dans nos écoutes d'hune. 
Comme nous avions déjà laissé porter à plusieurs reprises pour ne 
pas nous séparer de \ Astrolabe, nous tombâmes alois sous le vent 
à elle, d'autant plus que les glaces nous forçaient souvent d'arri- 
ver, n'étant pas libres de notre manœuvre. Déjà à trois heures le 
vent soufflait grand frais de Test et de l'E. S. E. , nous gardâmes ' 
néanmoins les basses voiles pour ne pas dériver sur les banquises. 
La neige tombait avec une telle abondance, que parfois nous per- 
dions de vue ï Astrolabe, et notre position commençait à être très- 
critique, en raison des nombreuses glaces dont la mer était couverte 
et des glaces compactes qui nous restaient sous le vent. L'état de 
nos compas qui , influencés par le voisinage du pôle magnétique , 
variaient à chaque instant de sept à huit rhumbs de vent , com- 
pliquait encore plus notre situation , car nous ignorions dans 
l'obscurité où nous allions; nous conservâmes la bordée de bâ- 
bord amures jusqu'à cinq heures , sous les huniers avec trois ris 
et les deux basses voiles. On perdit alors tout à fait de vue V As- 
trolabe à un quart environ au vent de notre route. Nous nous 
trouvâmes tout à coup au milieu d'une grande quantité de débris. 
La neige tombait avec tant de force qu'on y voyait à peine à quel- 



NOTES. 345 

ques pas ; comme nous devions être très-près de grandes îles de 
glace, nous virâmes vent arrière à la hâte pour en éviter une qui 
parut tout à coup sous notre beaupré ; dans cette évolution notre 
grande voile fut défoncée ainsi que le petit foc. La violence du 
vent s'accrut encore dans la soirée et nous força de diminuer de 
voiles ; la neige qui tombait par ondées épaisses, la lame qui cou- 
vrait la corvette, et le froid excessif paralysèrent alors à tel point 
les forces de nos hommes, que toute manœuvre était devenue on 
ne peut plus difficile ; toutes les cordes étaient couvertes d'une 
couche épaisse de glace et avaient plus que doublé leur dia- 
mètre, 

A sept heures du soir, lèvent avait acquis une telle intensité, 
que dans tout autre cas il eût fallu mettre à la cape ; mais, affalés 
comme nous l'étions , on devait plutôt s'exposer à les perdre que 
de diminuer de voiles. Nous gardâmes donc les deux huniers au 
bas ris, et restâmes dans cette position jusqu'à onze heures du 
soir, en proie aux plus vives inquiétudes ; à chaque instant, au 
milieu de ce chaos, nous pouvions tomber inopinément sur une 
glace et nous briser , ou bien rencontrer les champs de glace 
fixe , ce qui était à peu près équivalent. Il était impossible de se 
dissimuler le danger que courait la corvette , et V Astrolabe que 
nous avions perdue de vue devait être dans la même situation. 
Pendant ces heures d'angoisses , nous sentîmes bien vivement 
la privation de nos boussoles, et nous aurions voulu être bien 
loin du pôle magnétique, car nous dirigions nos bordées sur le 
vent qu'on était obligé de supposer fixe, et nous étions privés de 
la ressource de pouvoir profiter de ses variations. La distance à 
laquelle nous avions perdu de vUe la banquise ne nous permet- 
tait pas de douter que, pour peu que le vent durât ainsi toute la 
nuit, nous tomberions dessus le lendemain ; sa nature compacte 
et la grosse mer ne nous laissaient guère de chances de trouver 
un refuge dans ses débris. A onze heures le temps s'embellit un 
peu et notre horizon s'étendit ; nous augmentâmes alors de voiles 
autant que pouvait nous le permettre l'absence de la grande voile 
et riii)possibililé de la remplacer dans les circonstances où nous 



346 NOTES. 

étions ; surtout avec des hommes aussi fatigués que i'étaienf nos 
marins, qui avaient eu les mains presque gelées en prenant des ris. 
Nous virâmes de bord près de grandes glaces, et nous aperçûmes 
après que nous tombions encore beaucoup sous le vent par rap- 
port à elles, quoiqu'elles fussent entraînées elles-mêmes vers 
l'ouest. A deux heures du matin , nous reprîmes le large. A qua- 
tre heures du matin, le vent soufflait toujours bon frais, mais 
nous nous aperçûmes avec plaisir qu'avec la voilure que nous 
avions nous commencions à nous maintenir. Nous atteignîmes à 
huit heures la tête delà banquise, après avoir été obligés plu- 
sieurs fois de laisser arriver ; on reconnut alors les grandes mon- 
tagnes de la veille. Une de nos vigies crut apercevoir V Astrolabe 
dans le N. E.; quoique, en nous séparant d'elle, nous l'eussions 
laissée au vent, nous n'en étions pas moins très-inquiets sur son 
compte. Nous virâmes alors de bord, et on changea aussitôt après 
la grande voile , ce qui nécessita deux heures et demie de travail, 
malgré tout le zèle qu'y mirent nos gabiers ; nous suivîmes en- 
suite, le cap sur la terre, la banquise à 5 ou 6 milles. 

Dans la journée du 27, le vent devint grand frais et le temps 
tellement sombre^ à cause de l'épaisseur de la neige, que nous fû- 
mes obligés de veiller, avec la plus grande attention, pour ne pas 
rencontrer de glaces , car avec une vitesse aussi considérable que 
celle que nous avions, on aurait eu difficilement le temps de 
manœuvrer. A quatre heures nous eûmes une terrible alerte; 
nous tombâmes tout à coup au milieu d'une grande quantité 
de petits débris de glaces; la mer était déjà très-grosse, ils an- 
nonçaient ou le voisinage de quelque île ou bien des débris de 
banquise entraînés au large : nous mîmes aussitôt en travers , ce 
qui fut fort heureux pour nous , car à quatre heures et demie on 
vil tout à conp de très-près une île de glace de la plus grande di- 
mension , et nous n'eûmes que le temps de laisser porter pour la 
ranger presqu'à toucher sous le vent. Comme sa hauteur dépas- 
sait notre mâture, nous ressentîmes en passant de fortes rafales 
comme sous un cap escarpé. La neige se détachait par tourbil- 
lons de la surface de vson sommet ; la mer brisait avec fureur sur 



NOTES. 347 

ses flancs , la teinte sombre de l'horizon et la violence du vent 
donnaient un aspect lugubre à cette masse errante. Nous ne pou- 
vions nous dissimuler que nous pouvions à chaque instant en 
rencontrer une pareille sous notre beaupré et nous perdre dessus : 
c'était le danger de tous les instants de cette navigation, mais 
le passé nous donnait de la confiance en l'avenir, et nous reprî- 
mes après notre route au N. O. au milieu des ténèbres. La neige 
ne cessa pas de tomber un instant pendant la nuit. Des hommes 
étaient occupés sans cesse à enlever celle qui couvrait le pont et 
les manœuvres. Les agrès et toutes les autres parties du navire 
en avaient une couche épaisse qui donnait la teinte d'hiver 
la plus prononcée. Nous étions obligés de naviguer de très-près 
pour ne pas nous perdre, et cependant, très-souvent nous per- 
dions de vue V Astrolabe ^ malgré l'attention constante que nous 
lui prêtions. A quatre heures du matin, nous changeâmes déroute 
et vînmes à l'O. S. O. Nous avions déjà l'ait beaucoup de chemin 
dans le-nord. Le vent continua toujours à être ti'ès-frais; mais à 
six heures le temps s'éclaircit et nous aperçûmes de loin deux 
grandes îles entre lesquelles nous passâmes ; nous avions été assez 
heureux pour n'en pas renconti-er dans la nuit. 

Le 29 janvier, le temps devint beaucoup plus doux, et ce fut la 
preûiière fois depuis longtemps que le thermomètre monta au- 
dessus de zéro ; aussi le dégel fut complet ; mais la grande humi- 
dité, l'absence du soleil toujours voilé par du brouillard, etla grosse 
mer qui ne cessait de nous tourmenter, nous firent peu appré- 
cier ce changement j nous regrettions toujours les beaux jours 
que nous avions passés sur la côte avant le coup de vent , maigre 
que le froid fut alors assez vif Nous fîmes route auS.S. O. 
jusqu'à quatre heures. Alors on crut apercevoir la banquise et 
nous mîmes aussitôt le cap au N. N. 0. A cinq heures , à notre 
grande surprise, nous aperçûmes dans le N. N. E. un brick qui 
faisait route sur nous sous toutes voiles ; il mit, en nous appro- 
chant, les couleurs américaines, et nous le reconnûmes pour un 
des bâtiments de l'expédition de cette nation que nous savions à 
Sidney, quand nous quittâmes Hobart-Town. 11 parut nous 



348 NOTES. 

avoir pris pour ses conserves; nous crûmes qu'il voulait com- 
muniquer avec nous. Nous mîmes aussi les couleurs en serrant le 
vent ; mais bientôt après il reprit sa route vent arrière au S. S. O. 
Cette rencontre si singulière de deux expéditions différentes , 
dans des parages où on n'était jamais venu avant nous, donna 
lieu à bord à mille conjectures. 

Le vent reprit à l'E. S. E. pendant la nuit, nous courûmes à 
rO. N. 0. Il fraîchit beaucoup et la neige vint encore obscurcir 
l'horizon ; à cinq heures du matin, nous fîmes route de nouveau 
vers le sud. A sept heures et demie, nos vigies signalèrent la terre; 
mais en approchant nous vîmes, au lieu d'elle, une grande côte de 
glace qui se prolongeait dans l'ouest autant que la vue pouvait 
s'étendre ; nous suivîmes toute la journée cette côte à une distance 
de 2 à 3 milles : «lie était partout uniforme et se terminait par des 
falaises verticales de 3o mètres d'élévation; on voyait à son appro- 
che beaucoup de petites îles flottantes comme sur les côtes, et elle 
offrait exactement l'aspect des glaces qui terminent toutes les par- 
ties peu saillantes des côtes dans ces parages. Nous la suivîmes 
ainsi jusqu'au soir l'espace de 20 lieues, d'assez près pour voir 
qu'elle était toujours continue , ce qui nous fît supposer qu'elle 
était soudée à la terre, qui était à une certaine distance dans le sud; 
mais rien n'indiquait celle-ci, et malgré toute l'attention qu'on y 
prêta, on ne put découvrir derrière ni montagnes, ni terre. Tout 
nous fît croire cependant que cette masse énorme de glaces devait 
avoir pour noyau des terres , et n'était point une île errante , car 
sa grandeur dépassait tout ce qu'on a vu jusqu'à ce jour. Nous 
aurions bien voulu pouvoir éclaircir ce fait, mais les circonstances 
ne le permettaient pas. 

Pendant la nuit , qui commençait à être sensible , tant les jours 
décroissent vite sous cette latitude, nous courûmes au S. O. et 
au S. S. O. ; nous laissâmes dans le S. E. une immense quantité 
d'îles de glace de la pkis grande dimension , et des lueurs aux- 
quelles on ne se trompe guère annonçaient l'approche de la ban- 
quise. 

Noire séjour dans la zone glaciale avait été court, mais on ne 



NOTES. 349 

peut mieux employé , car non-seulement nous avions découvert 
une grande terre, et complété cette découverte en débarquant 
dessus, ce qu'on ne peut pas toujours espérer sous cette zone, où 
les terres sont ensevelies , même au cœur de l'été, sous d'épaisses 
couches de glaces et de neige, et où la fréquence des coups de vent 
rend si difficile de se maintenir près d'elles ; de plus, on avait fait 
assez d'observations à l'est et à l'ouest du méridien magnétique , 
pour déterminer la position du pôle magnétique austral, avec une 
exactitude bien supérieure à celle qu'on avait eue jusqu'à ce jour; 
et si nous n'avions pas été jusqu'à un point où l'aiguille prend 
une direction verticale, la terre seule que nous avions rencontrée 
nous avait arrêtés; sa nature, nous pouvons l'avancer, s'op- 
posera toujours aux tentatives de ceux qui voudraient pénétrer 
jusqu'à ce point mystérieux, et sera pour eux un obstacle invin- 
cible. Après d'aussi heureux résultats , nous dîmes adieu sans 
regret à cette vilaine zone. Nous avions à bord deux hommes en- 
core gravement malades de la dyssenterie depuis notre départ ; et 
leur état commençait à nous donner de vives inquiétudes. Les 
autres, grâce aux rafraîchissements que nous avions embarqués, 
continuaient à bien se porter. (M". Duhouzet.) 



Note 22, page 186. 

Le 24, à quatre heures du matin , le temps se couvre, la 
brise fraîchit du S. E. Nous commencions à sentir la houle 
de l'est. Nous courons au plus près tribord amures , cap au 
N. E. pour doubler la banquise, dont la pointe extrême suppo- 
sée doit nous rester vers le nord à environ 6 milles de distance. 

Tous nos compas sont affolés et n'indiquent le cap du navire 
que très-imparfaitement. Cette aberiation des aiguilles est due au 
voisinage du pôle magnétique , à la grande inclinaison que l'ai- 
guille tend à prendre, et à l'influence du fer du navire; on essaye 
vainement de balancer cette force d'inclinaison par un poids ad- 
ditionnel établi sur l'aiguille. Celle-ci n'en acquiert pas un sur- 



350 NOTES. 

croît de force direclriccy si même elle n'en perd pas une parlie par 
un plus grand frottement sur le pivot de suspension. Cet affaiblis- 
sement de la force direclrice des aiguilles qui, depuis plusieurs 
jours, s'est manifestée par des variations insolites, tantôt N. E. , 
tantôt N. O. , différant suivant les compas employés, leur posi- 
tion, les caps du navire, etc. , est plus sensible aujourd'hui que les 
jours précédents, à cause de l'agitation delà mer, qui imprime 
aux aiguilles un mouvement oscillatoire irrégulier qui l'emporte 
toujourssurla force directrice.il serait intéressant de connaîtresi, 
dans le cas où nous nous trouvons, la plaque inventée parle doc- 
teur Barlow pourrait à la fois atténuer l'influenee du fer du na- 
vire sur l'aiguille, et l'effet de l'inclinaison, et conservera l'aiguille 
horizontale une force directrice suffisante pour que le choc des 
vagues et les divers caps du navire ne puissent la détruire ou la 
modifier que pour un temps très-court. Pour que la plaque de 
Barlow soit applicable aux boussoles marines, il faut qu'elle sa- 
tisfasse aux conditions précédentes, sans quoi on ne pourrait l'u- 
tiliser que par des mers parfaitement calmes, comme celles des 
deux jours passés. Or, nous avons déjà remarqué que, malgré le 
voisinage du pôle magnétique et la forte inclinaison de l'aiguille, 
malgré l'influence du fer du navire et l'affaiblissement de la puis- 
sance diiectrice de cette aiguille, elle n'en a pas moins affecté une 
direction assez régulière (sauf la variation qui est toujours mo- 
difiée par les divers caps du navire), tant qu'elle n'a pas été expo- 
sée au choc des vagues, qui la dérangent brusquement de la posi- 
tion d'équilibre qu'elle tendait à prendre en vertu des seules 
forces magnétiques. En un mot, dans la journée'd'hier,par une 
mer calme, nos compas de roule, malgré leurs aberrations, nous 
donnaient 6 à 8 degrés près le cap du navire; tandis qu'au- 
jourd'hui, dans les mêmes parages, sur une mer agitée, ils n'indi- 
quent plus rien. 

Le baromètre à quatre heures du matin était à 0,740 

à huit heures à 0,742 

à midi à 0,763 

, à quatre heures à 0,961 



INOTliS. 351 

Le sympiésomètre est descendu dans le même temps de 0,713 
à 0,710. 

A une heure et demie, la brise d'E. S. E., qui ^a toujours en 
augmentant, souffle par rafales violentes, le temps est très-som- 
bre, ia neige tombe assez serrée. Nous perdons tout à fait la terre 
de vue. On prend les deux derniers ris au petit hunier et au per- 
roquet de fougue , el l'on cargue la grande voile remplacée par 
l'artimon et le foc d'à 1 timon , le vent renforçant encore, pris le 
deuxième ris au grand hunier et dégréé les perroquets. 

A quatre heures, le coup de vent est bien établi, la mer est très- 
grosse, notre horizon ne s'étend pas à plus de trois encablures; 
quelques grosses glaces défilent sous le vent. 

A quatre heures trente minutes, nous avons pris la bordée de 
tribord amures, portant le cap du N. N. E. et à TE. N. E., autant 
qu'il est possible d'en juger avec une douzaine de compas qui 
donnent les indications les plus extraordinaires. Le meilleur 
guide est la direction du vent et surtoutcelle des lames que nous 
savons venir du S. E. à l'E. S. E, De quatre à huit heures, le 
vent a soufflé avec une violence extrême. La corvette fatigue beau- 
coup, et la mâture résiste à peine à cet excès de voilure. On car- 
gue l'artimon et le foc d'artimon. Des tourbillons de neige très- 
dense tious aveuglent et forment sur le pont une couche qui 
s'épaissit encore par l'eau de mer qui se gèle en tombant à bord. 
De cinq heures à six heures, la violence du vent et la rigueur du 
temps rendent toute manœuvre à peu près impossible. Nos mate- 
lots ne peuvent se tenir dans le gréement qui est hérissé de glaçons 
tranchants. Ce n'est qu'avec la plus grande peine qu'ils peuvent 
s'accorer sur le pont. C'est dans ce piteux état que nous parve- 
nons à éviter quatre ou cinq glaces flottantes dont la lueur a heu- 
reusement tiaverséle voile sombre qui nous enveloppe. A six heu- 
res du soir, la 'Z.élce est aperçue sous le vent dans une éclaircie. 
Le capitaine de ce navire est rendu, par signal , libre de sa ma- 
nœuvre pour la sûreté de son bâtiment. 

L'équipage se relève par bordées d'heure en heure. Des punchs 
chauds sont distribu(îs aux matelots qui quittent le pont. Les of- 



352 NOTES. 

officiers en deux bordées se relèvent de deux en deux heures. 

La grande voile est déchiréesur ses cargues. La Ze76% hors de vue. 

De 8 heures à minuit, le temps toujours lrès-brumeux,Ia mer 
grosse, la neige tombe par intervalles. Le vent, toujours très-vio- 
lent , commence cependant à éprouver quelques accalmies. 

Le 26, dans l'après-midi, on a relevé divers points de la terre 
Adélie qui est toujours encroûtée. On remarque cependant que 
le dégel a fait des progrès sensibles. Quelques sommets commen- 
cent à poindre du milieu des neiges, et l'on commence à distinguer 
un peu le relief du terrain. M^is la côte n'offre encore qu'une fa- 
laise de cristal. Nous revoyons cette chaîné de glaces flotti^ntes 
dont le coup de vent dernier a sans doute un peu hâté la marche 
pesante vers l'ouest. A midi, on en comptait vingt-trois ; à huit 
heures du soir, quatre-vingt-quatre. 

Il résulte de cette navigation que nous devons nous estimer 
très-heureux d'avoir accosté la terre d'Adélie sur un méridien où 
la mer était assez libre de glace. i5 lieues plus à l'ouest, nous au- 
rions rencontré la banquise, qui nous eût tenus à une trop grande 
distance de la terre^ pour nous permettre de la découvrir. 

Le 29, à quatre heures, nous venions de reconnaître la ban- 
quise, quand on aperçut dans la brume un navire qui paraissait 
se diriger sur nous ; la rencontre parut si singulière, qu'on sup- 
posa d'abord que ce n'était qu'un glaçon de forme pyramidale. 
Mais le navire étant couvert de voiles, et la brume se dissipant, 
nous ne tardons pas à reconnaître que ce n'est ni une glaCe 
ni une ombre , mais un véritable brick, ayant les couleurs des 
Etats-Unis. \J Aslrolahe et la Zélée , en ce moment bien ralliées, 
ont hissé leur pavillon, et attendu sous petites voiles lebrick amé« 
ricain. Celui-ci n'étant plus qu'à deux encablures par notre tra- 
vers au vent , Y Astrolabe a amure sa grande voile , sur quoi le 
brick a laissé porter au sud et poussé sa route vers la banquise, 
qui dans ce moment est embrumée. Ce navire paraît être de i5o 
à 160 tonneaux ; ses formes aussi peu élégantes que celles de nos 
corvettes. Nous n'avons pu apercevoir sur son pont qu'une ving- 
taine d'hommes. 



NOTES. 353 

Le 3o, à huit heures vingt minutes, la vigie annonce la terre 
dans la direction du S. au S. O. : ce que nous examinons avec 
tant d'attention depuis une demi-heure a pris un corps, et ne 
saurait être de la brume. Mais cette bande, qui s'étend depuis le 
S. S. E. jusqu'au S. O. j S., est si plate, si uniforme, qu'on con- 
çoit à peine l'existence d'une terre taillée avec une si parfaite ré- 
gularité. D'un autre côté , peut-on supposer qu'il puisse exister 
un bloc de glace d'une dimension aussi prodigieuse ? Nous n'a- 
vons encore vu, nulle part, rien de semblable à cette immense fa- 
laise de glace qui se déploie dans une étendue de plus de dix lieues, 
et dont les extrémités se perdent dans le vague de l'horizon. Nous 
avons donc cru que ce nouveau rivage, n'était que l'escarpement 
de la croûte de glace enveloppant une terre que nous ne tarde- 
rions pas à découvrir. 

A huit heures trente minutes , la route est donnée au S. S. O^ 
pour accoster cette falaise et l'examiner de près. La mer , balayée 
par les derniers coups de vent d'est, est à peu près dégagée des 
glaces flottantes, dont on n'aperçoit que quelques débris clair- 
semés. 

A dix heures, nous n'étions plus qu'à environ trois milles de la 
côte. Elle est taillée à pic et se dresse au-dessus de la mer, à la 
hauteur de i5o pieds environ. On ne distingue rien au-dessus de 
la crête qui forme une ligne rigoureusement droite et parallèle à la 
ligne d'horizon. Il faut parcourir plusieurs lieues dé cette côte 
pour y rencontrer une crevasse, une simple fissure qui annonce 
sa prochaine rupture. Le cap le plus avancé, qui forme un angle 
obtus vers le nord, parait insensible à l'action des grosses lames 
de l'E. et du N. O. , qui tour à tour viennent se ruer à sa base. 
Après avoir doublé ce cap , nous remarquons avec étonnement 
qu'une grosse houle du S. E. nous est renvoyée par la côte. C'est 
la houle du large ou du N. O. qui se réfléchit à la base des fa- 
laises où elle déferle à peine. On croirait un instant que cette va- 
gue du S. E. s'est glissée sous le cap glacé pour arriver jusqu'à 
nous. 

11 nous est impossible de voir la terre dans cet immense pla- 
VIII. 23 



354 NOTES. 

teau. La régularité et runiforniité de ses escarpements, les cou- 
ches feuilletées de la neige qui le composent, et qu'on peutobser- 
ver sur quelques points, enfin la crête du plateau qui, dans tout 
son développement, est de près de vingt lieues , n'offre que des li- 
gnes rigoureusement droites et parallèles à Ihorizon ; tout nous 
prouve que cette côte de glace n'appartient pas à la terre. Mais , 
d'après ce que nous avons déjà vu de la terre Adélie, dont nous 
n'avons pu atteindre la limite ouest, nous sommes persuadés que 
le plateau qui est devant nous s'étend dans le sud jusqu'à la terre, 
où, en d'autres termes , nous croyons qu'un pareil plateau de 
neige et de glace n'enveloppe pas la terre, mais qu'il s'appuie sur 
elle dans le sud. 

D'un autre côté, comment expliquer la formation d'ime croûte 
de glace, d'une véritable banquise flottante, qui, pour une hau- 
teur de i5o pieds au-dessus de la mer, ne devrait pas avoir moin^ 
de 800 pieds au dessous du niveau des eaux? Et si l'on tient 
compte de l'action combinée du soleil, des vagues et des courants 
qui, dans les mois d'été, doivent suspendre sa formatioj) et sou- 
vent même en disloquer les premières couches, combien d'années 
ne faudra-t-il pas à la nature pour élever cette barrière de cris- 
tal? On conçoit à peine qu'un bras de mer, resserré entrf deux 

terres, doit se figer au moins à sa surface, dans un hiver polaire, 
La neige, s'amoncelant sur ce bassin, pourra, si l'on veut, la com- 
bler jusqu'aux sommets des montagnes voisines. On aura ainsi, 
par une succession d'hivers rigoureux, un pâté de glace épais 
de mille pieds , et même davantage , qui , dans le dégel^ fournira 
ces innombrables îles flottantes que nous voyons tous les jours.— 
Mais ici , comment concevoir la formation d'une banquise de 
mille pieds d'épaisseur, qui, n'étant appuyée à la terre que d'un 
côté, est exposée de l'autre à toute la violence des mers antarc- 
tiques? 

De minuit à quatre hernies du matin, temps couvert, belle mer, 
jolie brise d'E. , variable à l'E. S. E.^ Fait route au S. O. -^O. 
sous les huniers, avec un sillage de trois milles ; à deux heures , 
fait rouleau S. S. 0, sous les huniers et les basses voiles, sillage de 



NOTES. 355 

quatre milles. A deux heures eA demie, perdude vue la éôte de glace 
fjue nous venons de prolonger. Nous sommes tous persuadés que 
la terre est derrière cette falaise escarpée : mais à quelle distance? 
c'est ce que personne ne peut préciser. Nous ne rencontrons sur 
notre route que quelques glaçons épars. Une dizaine de glaces au 
vent à nous. (M. Roquemaiirel.^ 

Note 22, page 186. 

Nous avions attaqué la terre à vingt milles environ de la pointe 
e.xtiême dans l'est, qui tranchait |)arfaitement sur un horizon aussi 
pur qu'on puisse en voir dans les plus beaux climats. Nous étions 
arrivés, à 5 heures environ, sur un point assez dégagé de glaces, et 
près d'un gros glaçon qui semblait d'un abord facile ; M. d'Urville 
mit en panne et envoya MM. Dumoulin et Coupvent y faire 
des observations magnétiques. Pendant que nous étions à attendre 
le retour de ces messieurs, nous aperçûmes, au milieu d'un amas 
confus de glaces qui s'étendaient sur une ligne perpendiculaire 
à la côte, des îlots enlièremeiU dégarnis de neige ; V Aslrolabc^ qui 
les avait vus comme nous, envoya une embarcation pour y re- 
cueillir des fragments de roche, preuve essentielle pour constater 
aux yeux même des plus incrédules, que nous ne nous trompions 
pas, et que nous avions découvert une terre, et non une grande île 

de glace de 1200 à i5oo pieds de hauteur! Depuis que nous 

avions vu la roche à découvert, nous nous impatientions de ne 
pas voir de canot prendre cette direction ; mais ce fut bien autre 
chose quand nous vîmes passer près de nous un canot de VAs- 
trolahe ^ sans qu'on nous donnât ordre d'y aller de notre côté. 
J'avoue que dans ce moment j'éprouvai une vive contrariété; 
je jurai, je tempêtai, et mon désespoir ne se calma que lorsque, 
sur notre demande faite par signal, un de nos canots obtint de 
suivre celui de \ Astrolabe. Il eût été injuste de nous refuser cette 
faveur. Appi:;lés à partager les mêmes ciangers et les mêmes la- 
beurs , nous avions le même droit aux petits avantages de notre 
campagne , qui sont de voir par nos yeux et d'étudier par nous- 



356 NOTES. 

mêmes. Enfin, notre canot partit avec deux officiers, à 6 heures du 
soir environ, et se diiigea à forces de rames vers les îlots aperçus ; 
vers cette terre que pas un être humain n'avait touchée, ni vue, 
avant nous. Les deux canots arrivèrent presque en même temps, et 
prirent, suivant l'antique usage, possession des lieux au nom de la 
France; on vida une bouteille de Bordeaux en l'honneur du pa- 
villon français , hissé sur le sommet de l'îlot le plus élevé. Sans 
doute, personne ne disputera à la France cette propriété, qu'on ne 
reverra peut-être jamais ; incontestablement, noire patrie elle- 
même n'en sera pas enrichie, mais elle sera en droit de s'enor- 
gueillir de cette découverte, achetée au prix des peines de ses 
enfants et des périls sans nombre qu'elle a coûtés. 

Le 24 au matin , nous fûmes désappointés en nous retrouvant 
encore dans la partie N. E. de la banquise que nous avions bon 
espoir de pouvoir doubler ; mais nous ne pouvions nous douter 
que de forts courants nous porteraient dans l'ouest, et détrui- 
raient tout notre ouvrage ; tout était à refaire ; nous reprîmes 
donc la bordée de terre avec résignation , mais en maugréant un 
peu contre notre mauvaise fortune, bien que nous fussions loin 
de nous attendre aux misères et aux dangers qui nous menaçaient. 
A peine, en effet, eûmes-nous viré de bord, que le vent commença 
à fraîchir avec des apparences de temps peu rassurantes ; nous 
tînmes de la toile tant que nous pûmes ; mais bientôt il fallut son- 
ger à en diminuer. Il nous arriva alors ce qui arrive généralement j 
c'est que lorsqu'on tarde à diminuer de toile, le vent augmente 
plus vite que vous ne pouvez serrer, et vous perdez vos voiles. 
Pour comble de malheur, nos écoutes d'hune en chaînes déjà 
vieilles, et trop faibles dès le principe, manquèrent à plusieurs 
reprises l'une après l'autre; avaries légères dans les circonstances 
ordinaires de la navigation, mais presque de vie ou de mort dans 
la position critique où nous nous trouvions. La neige tombait 
en telle abondance, qu'à peine on voyait à une longueur de na- 
vire autour du bâtiment, et nous courions, par une vraie bour- 
rasque, au milieu d'un golfe semé d'îles de glace, dont la plus 
petite nous eût infailliblement fait couler immédiatement, si nous 



NOTES. 357 

l'eussions abordée. Qu'enjoigne à cet imminent danger de tous les 
instants^ celui de notre situation entre une banquise et une terre 
dont les côtes e'taient parsemées d'immenses glaces, dont les débris 
encombraient les passages ; de plus, l'incertitude où nous étions, 
par l'affolement de nos compas, des routes que nous suivions, et 
un froid intense qui paralysait nos hommes , dont toutes les forces 
suffisaient à peine pour les retenir sur les vergues, et dont les 
mains ne pouvaient plus saisir les manoeuvres durcies parla gelée; 
qu'on fasse, dis-je, la somme de toutes ces circonstances, et qu'on 
juge de notre position. 

A 5 heures du soir , nous trouvant tout à coup au milieu de 
débris de glace, nous nous jugeâmes peu éloignés de terre ; surpris 
par l'apparition subite de grands glaçons sous le vent à nous , nous 
virâmes de bord avec la plus grande promptitude, sans avoir 
le temps de prendre les précautions qu'exigeait le temps ; aussi 
eûmes-nous notre foc et notre grande voile emportés ; ce qui nous 
réduisit à courir l'autre bordée sous le petit hunier, l'artimon et 
le foc d'artimon , notre grand hunier ayant eu un peu avant une 
écoute cassée; dans ce moment nous perdîmes V Astrolabe de vue, et 
dès-lors nous n'eûmes plus à nous occuper qu'à nous tirer d'af- 
faire, pour' lui être plus tard de quelque utilité, s'il lui arrivait 
malheur. Enfin, grâce aux efforts de tout le monde, nous nous 
trouvâmes, vers 6 heures, établis sous les trois huniers au bas 
ris, que la violence du vent menaçait à chaque instant de nous 
emporter, auquel cas nous étions probablement perdus sans res- 
sources; mais heureusement ils tinrent bon ; vers ii heures du 
soir, le temps s'étant un peu éclairci et le vent ayant un peu dimi- 
nué, nous pûmes juger de notre situation, dont nous n'avions 
pas eu jusque-là une idée complète. La banquise s'étendait sous 
le venta nous, à six et huitmilles environ, et en avant d'elle se pro- 
jetait une longue ligne de grandes îles de glace, qui probablement 
étaient appuyées sur elle. Par différents glaçons que nous avions 
vus la veille avant qu'il neigeât, nous pûmes apercevoir que nous 
n'avions pas beaucoup perdu, malgré les avaries multipliées que 
nous avions faites. Le vent, moins violent^ nous permit de mettre 



358 NOTÉS. 

la misaine, et si notre grande voile n'avait pas été déchirée dans la 
soirée, je ne doute pas que nous n'eussions proraptement regagné 
ce que nous avions perdu. Nous continuâmes à courir des bords 
jusqu'à huit heures du matin sous une voilure faible à cause du 
vent, et nous nous trouvâmes alors très-près du fond du golfe de 
la banquise, dans sa partie N. O. Nous reprîmes les amures sur 
la terre, en attendant que nous eussions pu enverguer une nou- 
velle grande voile et un petit foc, ce qui ne put être fait avant onze 
heures et demie, malgré les efforts de nos hommes; beaucoup 
d'entre eux avaient eu , dans la journée du 24, des doigts gelés ; 
plusieurs même, saisis par le froid, étaient tombés malades dans 
la nuit. Enfin, peu à peu nous fîmes notre besogne, et avant midi, 
nous avions une voilure convenable, qui nous mit bientôt en po- 
sition de n'avoir plus rien à redouter. 

Depuis le matin, le temps s'était considérablement embelli et 
l'horizon éclairci. Après avoir parcouru tout l'horizon sans voir 
\ Astrolabe^ qu'une vigie veillait depuis le matin, toutes nos in- 
quiétudes se portèrent sur notre pauvre compagne, qui aurait pu 
éprouver quelque avarie, ou rencontrer quelque glace pendant 
la nuit, et disparaître sur-le-champ. U Astrolabe était dans toutes 
les bouches, et tous les yeux la cherchaient constamment; aussi, 
quand à cinq heures du soii- la vigie la signala à grande distance 
au vent à nous, tous les cœurs se trouvèrent- ils soulagés d'un 
poids affreux. Elle grossit rapidement, et nous la vîmes bientôt 
courir sur nous dès qu'elle nous eut aperçus ; à sept heuies et 
demie, elle était près de nous à la distance ordinaire. N'ayant pro- 
bablement pas éprouvé les mêmes avaries que nous, elle avait 
pu, pendant la nuit, s'élever bien plus au vent à nous, et ne nous 
revoyant plus, au jour elle avait laissé porter pour venir nous 
chercher. Si elle avait vu, la veille, nos écoutes de hune partir 
successivement, et plus tard nos voiles déchirées, elle a dû avoir 
sur notre sort de bien grandes inquiétudes, et vraiment il y avait 
de quoi, car, dans toute la campagne, nous ne nous sommes jamais 
trouvés dans une position aussi critique : tout était contre nous; 
si le temp^ avait duré vingt-quatre heures de plus aussi mauvais 



NOTES. 359 

qu'il était le 24 ^^^ soir, je ne doute pas qu'il ne nous fût arrivé 
malheur. La banquise était tellement compacte, qu'elle ne nous 
offrait même pas la ressource d'un abri , si nous y avions été 
acculés entièrement; quant à la terre, il n'y fallait paâ songer, 
car elle était entièrement inabordable. Notre seule ressource, 
celle de nous soutenir à la voile, nous était enlevée par la perte 
de nos voiles et l'impossibilité où le froid avait mis nos hommes 
de tirer de leur courage tout le parti possible. Du reste, je dois 
leur rendre la justice de dire que tous se sont comportés en 
vaillants matelots ; pas un n'a faibli devant la peine et le dan- 
ger, et tous ont travaillé autant que leurs forces le leur ont per- 
mis ; plusieurs sont restés plus de six heures dans la mature ; aussi" 
un assez grand nombre a-t-il quelque partie du corps gelée. 
C'est dans de semblables circonstances qu'on apprend à apprécier 
et à juger les matelots ; en général, on peut dire qu'ils grandissent 
avec les dangers et la misère ; ce sont des hommes que l'on ne 
peut connaître dans les circonstances ordinaires de la naviga- 
tion, et auxquels on rend trop rarement la justice qu'ils méritent. 
Après avoir couru toute la nuit du 29 au 3o dans une mer 
assez libre, mais grosse, nous nous trouvâmes, le 3o au matin, 
à petite distance d'une banquise basse, tenant à une partie haute, 
que dans la brume nous prîmes d'abord pour la terre; mais nous 
en étant approchés , nous reconnûmes _, à notre grand chagrin , 
que ce n'était qu'une immense glace plate, qui s'étendait à perte 
de vue dans le S. O. Nous la prolongeâmes à trois milles environ, 
depuis sept heures du matin jusqu'à minuit, qu'elle s'infléchit 
vers le sud, où nous la perdîmes de vue au milieu d'une infinité 
de glaces flottantes qui, sans doute, ne sont que les débris de la 
grande . Pendant tout le jour, nous avions vu par-dessus cette côte 
glacée une apparence de terre éloignée et haute, que la brume nous 
empêcha de constater complètement. Cette île immense, que nous 
avons côtoyée pendant l'espace de vingt lieues environ, est généra- 
lement d'une hauteur de 3i mètres, deux circonstances qui ne 
peuvent exister sans qu'une terre serve d'appui à une telle 
masse. (M. Mon traite/.) 



BIOGRAPHIES. 



BIOGRAPHIES 



EUGÈNE MÂRESCOT DU THILLEUL. 



Né à Boulogne-sur-Mer, le 26 octobre 1809, Marescot montra 
de bonne heure un goût très-vif pour la marine. Cependant il 
était d'une santé délicate, et son amour de la mer fut vivement 
combattu par ses parents, qui l'idolâtraient ; prières, larmes de sa 
pauvre mèie, tout fut inutile. 

En 1820, il entra au collège Henri IV, où il fît des études bril- 
lantes et solides ; à seize ans, il avait terminé ses classes. Souvent 
la salle de la distribution des prix avait~retenti du nom du jeune 
Marescot et il eut plusieurs fois l'honneur d'être nommé au con- 
cours général. L'excellent et modeste savant, qui était alors à la 
tête du collège de Henri IV, M. Aiwray^ dont lesouvenir est cher 
à tous ses élèves, lui donna à sa sortie du collège les plus beaux 
certificats. 

Sorti du collège le H mai 1826, Marescot se présenta à l'exa- 
men , et fut reçu à l'école d'Angoulême au mois de décembre de 
la même année. Là, il se livra tout entier à ses études ; il fut jugé 
capable, dix mois après, de passer sur le vaisseau-école ÏOrion , 
avec le grade d'élève de la marine de 2^ classe. 

A bord du vaisseau, il ne tarda pas à être distingué de ses chefs 
et chéri de ses camarades ; il était si studieux , d'un caractère si 



364 NOTES. 

bon , si doux ! Marescot tîtait d'une petite taille , mais parfaitement 
prise. Ses longs cheveux noirs bouclés , ses yeux grands et bien 
fendus , d'un beau bleu d'azur, donnaient à sa physionomie un 
air de douceur à travers lequel on eût difficilement reconnu l'a- 
ventureux , l'intrépide marin. Ce fut à bord de VOrion que com- 
mença ma liaison avec Marescot. Hélas î je ne me doutais pas alors 
que quinze ans après j'attacherais moi-même deux boulets aux 
pieds de mon pauvre camarade , pour le lancer aux requins du 
grand Océan. 

Nous suivions avec ardeur nos études , lorsqu'un jour, au mi- 
lieu d'une de nos classes , nous entendons avec surprise les tam- 
bours battre aux champs , et le rappel nous appeller à nos 
pièces. 

Il venait de se passer un sublime , un héroïque fait d'armes : 
notre brave commandant, des larmes dans la voix et les yeux, 
brillant d'enthousiasme, voulait nous en faire part et exciter 
ainsi nos jeunes courages. 

« Honneur à la marine française ! s'écria le commandant. Un 
« brave officier, Bisson , pris à l'abordage par des bandes de pi- 
« rates grecs , n'a pas voulu que le pavillon de France fût souillé 
« par de pareils coquins ; il a lui-même mis le feu aux poudres et 
« a fait sauter l'ennemi avec lui. C'est un noble exemple, mes 
« enfants, et je ne doute pas qu'en pareille circonstance vous 
o n'en fassiez autant. » 

J'étais à côté de Marescot ; son cœur battait à briser sa poitrine, 
ses yeux étincelaient. Le lendemain, notre professeur de littéra- 
ture, M. MathiaSy nous lut une charmante pièce de vers sans vou- 
loir nous.en nommer l'auteur; elle était de Marescot. Je regrette 
vivement de ne pouvoir la donner ici. 

L'époque des examens arriva : Marescot fut reçu dans un 
très-bon rang^etbientôt après, embarqué sur la frégate la Vénus^ 
qui se rendait dans la Méditerranée. En arrivant à Toulon , les 
élèves furent répartis sur les divers bâtiments de la flotte; Marescot 
fut embarqué sur la corvette la Victorieuse ; elle faisait partie de' 
l'escadre qui bloquait les côtes de la régence. Ingrate et dure mis- 



BIOGRAPHIE. 365 

sion, c'était une guerre sans combats. Les Algériens restaient 
cachés dans leurs porîs ; ces redoutés forbans, braves devant un 
malheureux navire marchand sans armes, sans défense, se blo- 
tissaient dans leur repaire , et tremblaient sous la bordée de nos 
croiseurs. Il fallait constamment tenir la mer, et cela sous les for- 
midables rafFales du mistral, qui balaje la Méditerranée, comme 
dans les belles mers et les jolies brises d'été ; c'était là un rude 
métier, tellement rude, que le brave amiral Collet y mourut du 
scorbut. La croisière durait depuis trois ans , et menaçait de se 
prolonger indéfiniment , lorsque l'on apprit que des troupes ar- 
rivaient de tous les points de la France pour se concentrer autour 
de Toulon , et qu'enfin l'expédition était résolue. 

Marescot passa alors sur le vaisseau de 80 le Breslaw. Arrivé 
à Sidi-el-Ferruch, il fut débarqué avec sa compagnie et fît partie 
du corps de marins destiné à garder le camp retranché. Nos ma- 
telots, habitués aux planches de leurs navires, souffrirent cruelle- 
ment de leur campement sur le sable de la plage, et les maladies 
firent bientôt de terribles ravages dans nos rangs. Marescot fut 
atteint un des premiers j rien ne put le décider à abandonner son 
poste. 

En face de l'ennemi, disait-il, je ne reconnais qu'une seule 
maladie, c'est une balle dans la poitrine. 

Au bout de Irois semaines , l'amiral nous rappela à bord de 
nos vaisseaux, et le 5 juillet, la flotte se forma en ligne de bataille 
pour combattre les forts delà côte et ce terrible môle, sous les feux 
duquel lord Exmouth avait perdu tant de monde. En même temps 
l'armée de terrebattait en brèche le fort l'Empereur.Tout le monde 
connaît les résultats de cette double attaque. Ces féroces Algé- 
riens, ces hardis pirates , qui devaient s'ensevelir sous les ruines 
d'Alger, se trouvèrent trop heureux de recevoir la capitulation 
que voulut bien leur accorder le général en chef. 

Pendant le combat , Marescot, quoique malade , dirigea avec 
calme et habileté le feu des pièces qui lui étaient confiées , et son 
commandant, M. Maillard de Liscourt, lui donna les notes les 
plus brillantes. 



366 BIOGRAPHIES. 

De retour à Toulon, le Breslaiv reçut l'ordre de désarmer; 
Marescot passa sur la frégate X Arlhémise^ qui faisait le service en- 
tre Toulon et la côte d'Afrique. 

A la fin de i83o , on reçut à Toulon l'ordre d'armer une forte 
escadre 5 personne n'en connaissait positivement la destination; 
mais chacun savait que le pavillon de la France avait été insulté 
à Lisbonne, que deux Français y avaient été indignement maltrai- 
tés par ies ordres de Don Miguel, Dès lors, le but de l'expédition 
ne fut plus douteux pour personne , et tout le monde voulut en 
faire partie. 

A force de démarches et d'instances, Marescot parvint à se faire 
destiner pour la flûte la Bidon-, commandée par M. de Château- 
ville. 

Le 19 juin i83i, l'expédition j sous les ordres de M. le contre- 
amiral liugon, fit voiles pour le Portugal; le 2 juillet elle ralliait, à 
l'embouchure duTage, l'escadre de blocus du contre-amiral 
Roussin, (|ui prit le commandement des forces réunies. Le 11, à 
onze heure s et demie, le signal du branle-bas de combat montait 
au mât d'artimon du vaisseau-amii^al le Suffi cn^ai à midi, les vais- 
seaux de tête engageaient vivement le l'eu avec les forts de la pusse. 
A cinq heures, nous étions maîtres du fleuve ; la flotte portugaise 
était en notre pouvoir, et nos vaisseaux, embossés à portée de fusil 
de la ville, menaçaient de l'anéaniir, si prompte satisfaction n'é- 
tait faite; elle ne se fit pas attendre. 

Dans cette brillante affaire , Marescot fît preuve d'un courage 
et d'une énergie au-dessus de tout éloge. Le brave, l'excel'ent 
M. de Châleauville l'en complimenta devant l'équipage assemblé, 
et demanda pour lui le grade d'enseigne de vaisseau. 

A cette époqtie, l'avancement des élèves ne se faisait qu'à l'an- 
cienneté, et Marescot fut promu à son tour à la fin de janvier 
i832. 

La frégate revint à Toulon ; elle paraissait destinée à rester 
longtemps siu' lade. Impatient de reprendre la m( r, Marescot 
obtint de passer siu' la goélette îa Dnpluîe, sa réputation de bon of- 
ficier était déjà tellement bien établie à cetteépoque,queM. le lieu- 



BIOGRAPHIES. 367 

tenant de vaisseau Freart, qui commandait le bâtiment, le choisit 
pour son second. 

Le 8 avril i83'i, la goélette était mouillée sur la rade deMers-el- 
Kebir(Oran); la mer, foupltéeparun fort coup de vent du S. E., 
était affreuse; un bâtiment du commerce, la Mat h i /de, chassait sur 
ses ancres et dérivait vers la côte garnie de bédouins, qui attendaient 
les naufragés, le fusil et le yatagan à la main ; la mer était trop 
grosse pour qu'il fût possible de lui porter une aucre. Chacun à 
bord suivait le malheureux navire avec angoisses ; eiifîn , il s'ar- 
rête sur un haut-fond, talonne et se brise, entre deux dangers 
affreux, celui du yatagan des Arabes et celui de la lame. L'é- 
quipage n'hésite pas ; tous se jettent à la mer. Le ciel est en feu ; 
à la lueur des éclairs, les bédouins tirent sur les malheuretix qui 
reviennent sur l'eau. . . Devant cet horrible spectacle, Marescot ne 
se contient plus ; il les arrachera à la mort ou périra avec eux ; 
avec quelques matelots dévoués, il saute dans un canot, et, malgré 
la mer, qui le couvre de son brisant , qui deux fois remplit sa 
faible embarcation , malgré le feu des bédouins, qui déjà calcu- 
lent le nombre de têtes qu'ils auront à couper, il les sauve tous 
et les ramène à bord de la goélette , où des soins de toute espèce 
leur sont prodigués . 

Une action comme celle-là suffit pour honorer toute la vie d'un 
homme 

Un rapport sur cet admirable dévouement fut adressé à M. le 
ministre de la marine par les soins de M. deMissiessy, qui com- 
mandait alors la station navale d'Oran. 

Peu de temps après, la Daphné revint à Toulon , Marescot ob~ 
tint un congé de trois mois ; il avait besoin de repos, il avait be- 
soin de se retremper au sein de sa famille. 

Depuis 18^7, il était à la mer. 

Trois mois après, il était de retour au port et embarqué sur le 
brig le Hussard, où il resta peu de temps. A cette époque , noire 
marine à vapeur commtnçait à preiidre un assez grand dévelop- 
pemcnl ; Marescot ne voulut pas y rester étranger; il obtint d'ê- 
tre embarqué sur le Souffleur. 



368 BIOGRAPHIES. 

Mais bientôt, las de celte navigation terre-à-terre, qui ne con- 
venait pas à son caractère aventureux et avide d'instruction, il 
passa sur la corvette V Astrolabe, qui plus tard, hélas! devait lui 
être si fatale. 

Il fît à bord plusieurs campagnes dans les mers du Levant. 

Marescot avait exploré la Méditerranée dans tous les sens. Plein 
de ses études classiques, il s'était fait un bonheur de parcourir ces 
côtes célèbres, patrie de tant de grands hommes. 

Il voulait désormais naviguer plus au large. On armait la cor- 
vette \Olse ; elle était destiné à porter à Pondichéry M. le mar- 
quis de Saint-Simon, gouverneur de nos possessions dans l'Inde. 
UOise devait toucher à TénérifFe, à Rio-Janeiro, à Bourbon j Ma- 
rescot n'eût pas mieux choisi ; il obtint son embarquement. Ar- 
rivé à Pondichéry, il fut rudement éprouvé par le climat; il fut 
repris de cette terrible maladie, dont il avait déjà tant souffert en 
Afrique. Le mal fît de si rapides progrès que l'on craignit pour 
ses jours ; mais grâces aux soins éclairés et fraternels que lui pro- 
digua M. Revallon , le chirurgien-major de VOise, Marescot fut 
bientôt sur pied , et put reprendre son service à bord de la cor- 
vette avant son arrivée en France; à la fin de i835 , VOi'se rentrait 
au port. Marescot passa alors sur VEgérie, qui le lamena dans la 
Méditerranée , et fît à bord de ce bâtiment plusieurs campagnes 
sur les côtes d'Espagne et d'Afrique. 

Cependant, sa santé était toujours délicate. Il prit un congé de 
six mois. 

Il était dans sa famille depuis quelque temps, lorsque le bruit 
se répandit que M. Dumont-d'Urville devait prendre le comman- 
dement d'une expédition destinée à explorer les parages du pôle 
austral et de l'Océanie. Bientôt le bruit se confirma, et l'on sut 
positivement le nom des bâtiments qui devaient la composer ; c'é- 
taient V Astrolabe et \a. Zélée. M. d'Urville reçut de nombreuses 
demandes. Tous les officiers voulaient accompagner l'illustre 
navigateur, qui depuis nous a été enlevé par une affreuse ca- 
tastrophe. L'état-major des corvettes était presque au complet; 
j'avais eu l'honneur d'être agréé par M. d'Urville ; j'en parlai à 



BIOGRAPHIES. 369 

Marescot, je le trouvai enthousiasmé du voyage que j'allais en- 
treprendre : une campagne comme celle-là avait été le rêve de 
toute sa vie. En vain je lui objectai que sa santé, à peine rétablie, 
ne résisterait pas aux privations, aux misères de toute espèce qui 
accompagnent un voyage de découverte à travers les glaces du 
pôle austral. Sa décision était fermement arrêtée. Marescot était 
un excellent officier j M. d'Urville accueillit sa demande avec 
empressement. 

Nous reçûmes bientôt Tordre de nous rendre à Toulon. Au mi- 
lieu des travaux toujours pénibles d un armement, la santé de 
Marescot s'était fortifiée. 

Le 7 septembre 1887, nous étions sous voiles ; le soir, nous aper- 
cevions à peine à l'horizon les côtes de France ; nous les suivîmes 
des yeux, jusqu'à ce que la nuit vint nous les cacher. Nous par- 
tions pour une campagne longue et périlleuse. De tous ces forts 
jeunes gens pleins d'ardeur et d'existence, Dieu seul savait com- 
bien reverraient le port, et chacun de nous envoyait à son pays 
un dernier adieu . 

Hélas ! je devais revenir seul, rapportant tout ce qui restait de 

mon pauvre camarade, une mèche de cheveux 

îi serait trop long d'énumérer ici tous les services que rendit 
Marescot dans le cours de la campagne ; le lecteur en jugera en 
lisant nos courses aventureuses, 

Marescot dessinait à ravir ; la plupart des portraits qui figu- 
rent dans l'album sont dus à son crayon. 

Sa santé, qui avait résisté à notre dure navigation dans la mer 
Glaciale, s'était affaiblie dans les climats équatoriaux. Nous avions 
parcouru les deux tiers de notre longue course, mon pauvre ca- 
marade changeait à vue d'oeil ; je le voyais dépérir sans se plain- 
dre. Au milieu de ses souffrances , il était resté le même; son ca- 
ractè] e si égal, si doux, n'avait pas changé. 

Le climat des Moluques le tuait. Nous arrivâmes à Samarang. 

Marescot était dans un état de santé déplorable. Un bâtiment de 

commerce français allait partir pour France 5 nous l'engageâmes 

tous vivement à en profiter; M. d'Urville, qui lui portait leplus 

VIII. 24 



370 BIOGRAPHIES. 

grand intérêt, se joignit à nous. Il répugnait à Marcscot de quitter 
l'expédition; il allait cependant céder à nos instances, lorsque 
nous apprîmes que le commandant avait l'intention de tenter une 
seconde exploration dans les régions polaires. Désormais, nous 
ne punies rien obtenir : « Je veux être là, disait-il^ pour partager 
vos ^dangers ; ce suerait une lâclieté que de quitter la corvette ; 
et, du reste, les latitudes tempérées dans lesquelles nous allons 
bientôt entrer me remettront, j'en ai la conviction . » 

Nous quittâmes Samarang après six jours de relâche; Marescot 
avait repris, nous étions tous plein d'espoir ; nous en avions fini 
avec les terribles côtes des Moluques et des îles de la Sonde ; 
bientôt nous allions nous retrouver dans des latitudes plus saines. 

Le 10 octobre 1889 , les corvettes étaient au mouillage au dé- 
bouquement du détroit de la Sonde, devant un village de la côte 
de Sumatra. Nous étions tous à terre, lorsque trois coups de canon 
âdVJsfroIabe vinrent nous rappeler; nous crûmes d'abord à une 
attaque des naturels, et nous nous hâtâmes de regagner la plage ; 
elle était couverte de sauvages, mais calmes et inoffensifs. Nos ca- 
nots nous attendaient; et en quelques coups d'aviron nou? arri- 
vâmes à bord. 

Le redoutable fléau qui nous menaçait depuis si longtemps ve- 
nait de se déclarer à bord de nos pauvres corvettes ; le comman- 
dant, l'attribuantau mouillage qvie nous occupions, voulut le quit- 
ter sur-le-champ ; il était trop tard , nous emportâmes la conta- 
gion avec nous. 

Mai'escot fut atteint un des premiers ; ses forces étaient épui- 
sées, et la maladie eut bientôt fl\it chez lui de terribles ravages. 
Cependant, les vents s'étaient établis au S. E. grande brise ; ils 
nous poussaient avec une vitesse de 60 et 80 lieues par vingt-qua- 
Ire heures. Le thermomètre était tombé de i5 et 20 degrés. Déjà 
nous avions atteint les latitudes tempérées ; encore quelques jours 
de cette bonne brise , nous attrapions Hobart-Town ; là , nous 
étions sauvés. 

Maisle vt^it tomba, et nous restâmes en calme, ballottés par les 
longues houles du grand Océan. Le mal fiûsalt des progrès ef- 



BIOGRAPHIES. 371 

frayants. Au milieu de ses affreuses douleurs, Marescot avait con- 
servé toute sa tête, toute la plénitude de son esprit ; il nous par- 
lait de son père, de sa sœur chérie, de son frère qu'il aimait tant; 
il nous disait combien leur douleur serait cruelle ; pour lui, il 
envisageait la mort avec calme. 

Cependant, sa jeunesse luttait avec énergie; mais, hélas ! ce 
n'était que pour prolonger son agonie. 

Le 23 novembre, les vents qui s'étaient maintenus à l'O. pas- 
sèrent au S. 0. ; de lourds nuages noirs s'amoncelèrent sur nos 
têtes, la mer grondait sous nos pieds , tout présageait un coup de 
vent. Le soir, nous fûmes assaillis par un grain épouvantable ; la 
mer était énorme. Quelle nuit, mon Dieu! deux officiers, vingt 
matelots râlaient dans l'entrepont; chaque coup de tangage, 
chaque lame qui déferlait sur la corvette, semblait devoir nous en- 
lever un de nos camarades. 

Au jour , je trouvai Marescot exténué . les violentes secousses 
de la nuit lui avaient enlevé le peu de forces qui lui restaient ; il 
était tombé dans un état de somnolence presque continuel. Vers 
cinq heures du soir, il parut reprendre un peu; c'était la dernière 
lueur de la flamme qui s'éteint. 

J'étais penché sur lui, il me reconnut, et me serrant la main : 
C'est fini, embrasse-moi, mon ami, me dit-il ; puis, faisant un ef- 
fort : « Tu mettras deux boulets à mes pieds , je ne veux pas que 
les albatros se disputent mon cadavre » 

Un instant après, je vis ses lèvres s'entrouvrir : « Mon père! 
mon pauvre vieux père î ! » 

Ce furent ses dernières paroles, sa vie s'était éteinte avec elles. 

J'avais perdu mon meilleur ami, et la marine un de ses officiera 
les plus braves, les plus dévoués. 

A minuit , la mer était encore grosse, le vent sifflait avec un 
bruit lugubre à travers nos cordes ; la corvette tanguait lourde- 
ment. Tout ce qui restait d'hommes valides, tous ceux qui avaient 
pu se traîner étaient réunis , pressés autour d'un sabord ; tous 
chérissaient Marescot. 



372 BIOGRAPHIES. 

Si le jour eût éclairé cette scène, on eût pu voir une larme glis- 
ser sous la paupière de toutes les rudes figures des matelots. Au 
milieu du recueillement général, la dépouille mortelle de notre 
ami disparut dans le brisant d'une lame. 

[Un de ses amis y son compagnon de voyage.') 



TONY DE PAVIN DE LA FARGE. 



Tony de Pavin de La Farge est né à Viviers , département de 
l'Ardèche, le 23 mai 1812, d'une famille distinguée du Vivarais. 
Placé au collège de La Flèche, il se fit constamment remarquer 
par son aptitude au travail et sa bonne conduite. Admis à l'école 
navale de Brest, il fut un des premiers élèves de sa promotion, et 
jugé digne de recevoir son brevet d'aspirant de deuxième classe 
avant l'expiration des deux années d'étude de l'Ecole. 

La Farge était à peine âgé de dix-huit ans, lorsqu'en i83o, il 
s'embarqua à Toulon à bord de la Syrène^ pour prendre part, avec 
son bâtiment, au blocus et à la prise d'Alger. Il se trouva ensuite 
devant Lisbonne avec le Trident, et plus tard, ce fut à Ancône où 
son jeune courage reçut sa première réc®mpense : il fut fait lieu- 
tenant de frégate. En cette qualité, il servit à bord de différents 
bâtiments envoyés en mission dans le Levant, ou sur les côtes 
d'Afrique. Mais l'imagination ardente du jeune marin , la tour- 
nure romanesque de son esprit, qui avait si bien servi au dé- 
but de sa carrière, ne pouvaient se familiariser avec les exi- 
gences du métier. Cette vie de croiseur lui devint insupportable. 
L'uniformité n'allait pas à ce cœur qui s'exaltait devant le dan* 
ger, et qu'un désir ardent d'indépendance ne pouvait contenir 
dans les limites ordinaires. 

Cette époque de sa vie le remplit d'un sentiment d'incertitude 



\ 



BIOGRAPHIES. 373 

sur sa destinée , d'une rêverie vague qui ne l'abandonnait pas. 
Avide d'e'motions , ces occupations ste'riles ne pouvaient lui en 
fournir. La Farge s'occupa alors, dans les loisirs du métier, d'é- 
crire les observations que lui avaient fournies ses intéressantes 
expéditions ; elles forment une série de lettres adressées à sa fa- 
mille, pleines de variétés et de charmes, qui ne sont pas destinées 
à voir le jour, mais qui, -si elles étaient livrées à l'impression, cap- 
tiveraient la curiosité et l'intérêt du lecteur. II s'adonna aussi à 
la poésie. Plusieurs pièces de vers du recueil qu'il a composé sont 
écrites souvent agréablement , toutes sans peine. Ses affections se 
concentraient dans sa famille j elle-même nourrissait ce cœur si 
pur et si noblement dévoué; et si nous n'avions peur de com- 
metti'e une indiscrétion, nous citerions quelques-uns de ses es- 
sais dans le genre lyrique, morceaux pleins de sensibilité et sou- 
vent de mélancolie , mais de cette sensibilité touchante £t vraie, 
propre à consoler la douleur d'une mère, qui se révélait devant 
de funestes pressentiments î 

On venait d'annoncer le voyage de M. Dumont-d'Urville. Déjà 
les corvettes V Astrolabe et la Zélée étaient en réparation. La Farge 
n'hésita pas un instant; c'est le cœur rempli d'émotions et d'en- 
riiousiasme qu'il se présente devant le chef de l'expédition , et 
qu'il demande d'en faire partie. Bientôt après avoir été dire un 
adieu, un éternel adieu à sa famille, il reçut l'ordre de se rendre 
à bord de la Zélée. 

Avant d'arriver à la funeste catastrophe qui devait enlever le 
courageux et distingué marin , nommons les services qu'il a ren- 
dus à l'expédition. Parlons de son zèleà explorer des régions incon- 
nues, se montrant à la fois marin habile et narrateur intéressant. 
Bon dessinateur, il dessine les sites les plus remarquables ; rien 
ne l'arrête dans ses devoirs ! C'est au fond d'une baie malsaine , 
dont il a voulu prendre un croquis, malgré l'opposition de ses 
camarades , qu'il prit le germe de la maladie qui devait l'enlever. 
A l'esquisse des mœurs des peuples barbares qu'il visitait, il a 
joint une collection précieuse d'armes et d'instruments à leur 
usage. La tête et le cœur pleins des grandes choses qu'il étudiait, 



374, BIOGRAPHIES. 

il adressait à sa famille des récits inte'ressants, premiers jalons de 
l'histoire de son voyage qu'il avait promis d'écrire. 

Mais Tépoque fatale approchait. Yers le 9 octobre i837 les ter- 
ribles symptômes de la dyssenterie s'étaient déclarés à bord de la 
Zélée. Sous la désastreuse influence du climat, le mal sévit bien- 
tôt dans toute son intensité, Qt, le^ay novembre, de La Farge, qui 
avait déjà, au départ des côtes infectes, éprouvé tous les symptô- 
mes de la maladie, né put résister à ce redoutable fléau. Pauvre 
jeune homme ! A la fleur de l'âge, avec un esprit de la plus bril- 
lante espérance, un caractère aimable, délicat, et des plus aimants, 
mourir si vite !... 

A sa dernière agonie, son cœur, qui s'était placé d'avance sous 
les ailes puissantes de l'Espérance et de la Foi, donnait encore des 
témoignages d'afïeclion à ses camarades. 11 vit sans effroi la mort 
s'avancer vers lui, montra sur son lit de douleur un courage sans 
ostentation , envisageant en chrétien ces dernières heures de la 
vie. Une petite croix d'or brillait sur sa poitrine, gage pieux d'une 
sœur qui possédait toute sa tendresse. D'une voix émue, il la re- 
mit à son ami de Montravel , afin qu'au retour du voyage, ce signe 
de douleur et de mort pût recevoir les larmes et les prières 
de sa famille en deuil. Ses dernières paroles furent pour sa mère 
et pour sa patrie, sublime mélange d'affections qui ont toujours 
occupé la première place dans le cœur de l'ami que nous avons 
perdu. (^ Un de ses amis. ~) 



EMILE GOURDIN. 



C'est une cruelle situation que celle d'un navire en pleine mer, 
dont les flancs recèlent les principes d'une épidémie meurtrière. 
Dès le début de la maladie, un malaise général pèse sur tous les;j 
membres de l'équipage ; bientôt elle accroît ses ravages, et chaque 



BIOGRAPHIES. 375 

jour amène de nouvelles atteintes qui viennent grossir les rangs 
des hommes hors de service. Alors, le navire présente un des plus 
douloureux spectacles qu'on puisse imaginer : privés des soula- 
gements qu'on peut leur accorder dans des lieux plus appropriés 
à la nature des soins qu'ils réclament , les malades souffrent à la 
fois du mal qui les mine, du manque d'espace, d'une gêne conti- 
nuelle , enfin de mille inconvénients inhérents à la vie du bord. 
Entassés les uns sur les autres dans un entrepont où l'en- 
combrement obstrue le passage , secoués par les houles inces- 
santes des hautes mers , privés souvent d'air et de lumière , ces 
infortunés subissent mille tortures , et cherchent en vain un re- 
pos qui les fuit. Leurs compagnons valides, menacés du. même 
sort, assistent sans trêve aux scènes les plus pénibles. Les pha- 
ses de la maladie se déroulent sans discontinuer; la souffrance 
et la mort s'offrent de toutes parts sous leur aspect le plus som- 
bre; l'œil attristé suit pas à pas la marche de la destruction qui 
s'opère ; chaque heure, chaque instant, augmente le supplice des 
malades, accroît le désespoir de leurs compagnons impuissants à 
les soulager. Jour et nuit, leurs plaintes semblent réclamer un se- 
cours qu'on ne peut leur donner; elles se mêlent auxcris déchirants 
arrachés par d'atroces douleurs ou produits par l'agonie. L'équi- 
page entier n'a plus de repos, l'affliction règne sur toutes les 
physionomies; tout contribue à fixer les pensées sur de funèbres 
images ; il n'est aucune cesse à cet état. Une odeur infecte enva- 
' hit le navire, s'attache aux parois, reste imprégnée aux vêtements ; 
les habitudes de la vie du bord se modifient ; elles subissent forcé- 
ment les exigences du service médical; les aliments s'apprêtent 
à côté du fourneau de l'infirmerie ; aux heures des repas, les tables 
se dressent auprès du lit des mourants ! Il faut avoir passé par ces 
épreuves pour en comprendre toute l'horreur. On souffre de mille 
peines, jon ressent mille angoisses ; on souffre surtout de voir 
ceux avec qui les dangers et les privations d'une longue naviga- 
tion ont fait naître une étroite sympathie, se débattre sans espoir 
sous l'étreinte du mal ; on souffre de ne pouvoir apporter aucun 
secours à ceux qu'on voudrait tant secourir; on souffre long- 



376 BIOGRAPHIES. 

temps à l'avance en suivant journellement les progrès de leur 
rapide décomposition, et, par pitié pour eux, on se prend quelque- 
fois à désirer leur mort Et quelle mort î et combien elle dif- 
fère de la mort des naufrages et des combats ! 

Telle était la situation des corvettes V Astrolabe et la Zélée pen- 
dant leur traversée des côtes de Sumatra à celles de la Tasmanie. 
Pendant deux ans, leurs équipages avaient bravé impunément 
les influences pernicieuses des climats les plus divers ; l'explora- 
tion des glaces du pôle, un long séjour dans les parages malsains 
du grand archipel d'Asie avaient été, il est vrai, accompagnés de 
l'invasion du scorbut et de quelques cas de fièvres malignes et de 
djssenterie; mais, grâces aux précautions les plus minutieuses et 
à des circonstances heureuses, le nombre des victimes avait été 
très-restreint. La santé de ces vigoureux marins ne paraissait 
pas avoir été sensiblement altérée ; c'était merveille de les voir 
résister à toutes les intempéries, à toutes les privations et aux 
changements brusques de température et de climats de cette rude 
campagne. Gais et confiants, ils supputaient déjà l'époque du 
retour dans leurs familles, alors qu'une cruelle maladie, la dys- 
senterie, envahit inopinément les deux corvettes, et vint les rem- 
plir de deuil. 

Placées à une grande distance de tout point de relâche, hors 
de portée des secours que les établissements européens peuvent 
offrir , retardées par des vents contraires ou des calmes inusités, 
elles offraient le déplorable spectacle de deux hôpitaux flottants. 
Dès le début , l'épidémie prit un caractère pernicieux ; les efforts 
des médecins devinrent infructueux ; ils ne purent qu'adoucir les 
derniers moments de ceux que la maladie avait gravement at- 
teints. Et pourtant, que de soins, que de dévouements prodigués ! 
Grâces en soient rendues à MM. Hombron, Jacquinot,Dumoutier 
et Lebreton, tous à l'envi, n'écoutant que leur zèle et leur cœur, 
dépassèrent ce qu'on pouvait attendre des forces humaines ; ils 
ont acquis, dans cette funeste époque, les titres les plus réels à la 
reconnaissance de leurs compagnons. Si l'épidémie avait pu être 
combattue, ils l'auraient vaincue; mais l'art était impuissant à en 



J 



BIOGRAPHIES. 377 

arrêter les ravages; ce n'était plus que dans un avenir éloigné qu'on 
pouvait espérer de voir décroître son intensité, à l'aide des res- 
sources d'un hôpital établi à terre. Malheureusement, les points 
de relâche praticables étaient tous forts éloignés, et à peu près à 
égale distance; leur choix n'était même pas possible. La livière 
des Cygnes , l'Ile-de-France , Hobart-Town , demandaient à peu 
près le même temps pour y parvenir. Le premier de ces points 
était dénué des ressources nécessaires; l'Ile-de-France entraînait 
l'abandon du reste de la campagne ; il ne restait plus qu'Hobart- 
Town , but primitivement désigné de cette traversée. M. d'Ur- 
ville, devant ces considérations, ne put, avec raison, que persé- 
vérer dans cette dernière direction. 

Cependant la mort commençait à frapper à coups pressés dans 
les rangs des malades. A bord des deux navires, l'équipage, ou- 
bliant sa propre situation, épiait avec une sollicitude touchante 
les mouvements du navire voisin , et cherchait à connaître, dans 
l'autre équipage, le sort de ceux dont il connaissait l'état alarmant. 
Lorsqu'à l'aide des longues-vues on voyait dresser, entre deux mâts, 
une tente blanche sur la chaloupe, on comprenait aussitôt qu'une 
nouvelle victime avait succombé , victime inconnue et dont cha- 
cun redoutait d'apprendre le nom. Et puis, lorsque la nuit ve- 
nait couvrir de ses ombres le sillage des corvettes , on devinait 
à leur manœuvre le moment fatal de l'immersion , car chacune 
d'elles, s'éloignant momentanément de sa conservé , semblait re- 
chercher la solitude pour accomplir ce dernier devoir, et vou- 
loir dérober à sa compagne la pei^e qu'elle venait d'éprouver !... 
Heures funèbres, où sans bruit, en dissimulant ses pas pour 
cacher aux malades l'accomplissement; de cette pieuse cérémonie, 
on venait furtivement donner un dernier adieu à d'infortunés 
compagnons. Combien d'entre eux qui, jeunes, vaillants et forts , 
avaient à espérer une longue carrière, et qui gisent dans les pro- 
fondeurs de ces mers éloignées!... 

Le 8 décembre 1839, Y Astrolabe eut à déplorer la perte d'une 
nouvelle victime de l'épidémie. Le plus jeune des enseignes, 
Gourdin (Jean-Marie-Emile) succomba à ses souffrances à trois 



378 BIOGRAPHIES. 

heures et demie du matin. Il n'avait pas encore vingt-sept ans î 

Né le 1 3 janvier i8io à Port-Louis , la vue de la mer lui avait 
inspiré de bonne heure le goût de la vie aventureuse des marins. 
Des traditions de famille aidèrent cette vocation naissante ; elles 
conduisirent le jeune Gourdin à servir dans la marine militaire. A 
sa sortie de l'école navale établie en rade de Brest, il débuta, vers la 
fin de i83o, dans la carrièie de son choix . par une campagne aux 
Antilles sur la fréga te YHerinione. Au retour, au mois de septembre 
1 83i , il fut embarqué sur la frégate la Sirène, puis sur la gabarre 
la Marne j avec laquelle il visita Gajenne et les côles voisines. En 
i833 il passa sur la frégate la Junon; mais bientôt il reçut l'ordre 
d'embarquer de nouveau sur la frégate V Hcrmione qui avait vu 
son début dans la navigation ; il partit pour la station du Bré- 
sil , le 27 octobre de la même année , à la veille de quitter l'aiguil- 
lette des élèves pour l'épaulette des enseignes de vaisseau. -En 
effet, sa nomination fût signée le 6 janvier suivant ; il avait alors 
vingt-un ans. Pourvu de bonne heure du grade qu'il ambition- 
nait, plein de zèle pour un service qu'il aimait, il envisageait 
avec confiance l'avenir qui s'ouvrait sous d'heureux auspices, 
et quoique la navigation fut accompagnées pour lui de malaises 
pénibles, il savait les supporter et les combattre avec une mâle 
énergie. Lorsque Y Hermione rentra au port, quinze mois aprè-< le 
départ, il sollicita un congé pour aller embrasser ses vieux pa- 
rents, qu'il n'avait pas vus depuis sa sortie du vaisseau école, 
et qui, après cette dernière entrevue, ne devaient malheureuse- 
ment phis le revoir. 

A l'expiration de son congé, Gourdin fut embarqué momenta- 
nément sur le stationnaire le Lézard^ puis sur le bateau à vapeur 
le Ramier, destiné à un service très-actlFsur les côtes de l'Algérie. 
Il resta environ un an siu' ce navire , qu'il quitta à Toulon le 
17 avril 1837. Vers cette époque, l'expédition de V Astrolabe et 
de la Zélée venait d'être résolue. L'itinéraire, le but de ce long 
voyage, le nom du chef qui devait le diriger, avaient excité l'en- 
thousiasme de beaucoup de jeunes officiers. Plusieurs d'entre 
eux sollicitèrent d'être embarqués sur l'une ou l'autre corvette ;| 



BIOGRAPHIES. 379 

Gourdin, surtout, désirait vivement un embarquement qu'il con- 
sidérait comme une faveur, et reçut avecjoie la destination qu'il 
recherchait. 

La vue de ia mer avait décidé de sa vocation. Des traditions de 
famille l'avaient conduit à servir dans la marine militaire; l'exem- 
ple de son oncle, lebrave vice-amiralJurien, qui, dans sa jeunesse, 
avait pris part à l'expédition de d'Entrecateaux, devait aussi influer 
sur sa carrière. C'est ainsi que dans la marine les travaux et le 
dévouement de certaines familles se transmettent comme un legs 
et se renouvellent comme une obligation imposée de génération 
en généi'ation. Le récit des événements survenus dans le cours du 
voyage de la Eecherche avait charmé l'imaginaiion de Gourdin , 
et fait naître le vif désir de visiter et d'explorer à son tour les ré- 
gions mystérieuses de notre globe. Le tableau des scènes décrites 
parles anciens navigateurs, au sein de contrées ignorées, parmi 
de sauvages peuplades, excitaient son ardeur et son enthousiasme. 
Avide d'instruction j désireux d'attacher son nom à quelques tra- 
vaux scientifiques, il se complaisait dans la pensée queles recher- 
ches qu'il accomplirait pourraient être de quelque utilité , et 
puis , dans le fond de son cœur , il concevait l'espoir secret 
que lui aussi , en retour des privations et des périls qu'il allait 
affronter, il pourrait recueillir un peu de cette renommée et de 
cette gloire, qui seules aident et conduisent à l'abnégation des 
sentiments et des intérêts les plus chers. Telle était la perspec- 
tive qu'il envisageait. Il partit, plein de confiance et d'ardeur ! ... Il 
ne devait pas revenir. 

Le 2 2 octobre 1889 , il ressentit les premiers symptômes de la 
cruelle maladie qui régnait à bord. En peu de jours, elle fit de ra- 
pides progrès. Gourdin avait trop bien appris à connaître, pen- 
dant le séjour qu'il avait fait aux Antilles, la marche et les ra- 
vages du mal dont il était atteint , pour s'abuser sur son état. 
Les soins presque maternels des chirurgiens, les précautions les 
plus minutieuses, ne purent lui faire illusion. 11 se sentit perdu. 
11 se renferma dès lors dans un silence plein d'une énergique - 
résignation; mais peut-être aussi d'amers regrets. Ne voyait-il 



380 BIOGRAPHIES. 

pas l'échafaudage de ses espérances , ses idées de gloire et de re- 
nommée pencher et s'écrouler inopinément. 11 ne voulut accep- 
ter ni encouragements , ni consolations de ses camarades ; il avait 
compris que sa position était désespérée , et sembla concentrer 
ses pensées vers les membres de sa famille, auxquels il portait 
une vive affection. Il articulait quelquefois leurs noms, surtout 
celui de son frère, qui, lui aussi, sert dans la marine, et à qui il 
léguait sans doute, mentalement , les devpirs qu'il ne devait plus 
pouvoir accomplir. On avait vainement pris toutes les mesures 
imaginables pour lui cacher la mort de l'infortuné Marescot du 
Thilleul; il l'avait pressentie, il la devina. Peu de jours après, 
il fit appeler les médecins pour les remercier avec effusion des 
soins qu'il avait reçus , mais il refusa d'ajouter foi aux espérances 
qu'ils tentaient de lui donner ; puis , tournant sa tête vers lés pa- 
rois du navire, il attendit l'heure suprême avec le calme stoïque 
d'une âme fortement trempée!... 

A l'aube , la mort vint mettre un terme à ses souffrances î A dix 
heures du soir, le même jour, les officiers et les marins encore va- 
lides de Y Astrolabe étaient silencieusement groupés autour d'un 
sabord ouvert. La mer houleuse venait rejaillir jusqu'à l'ouver- 
ture de la batterie et semblait réclamer le dépôt qu'on allait lui 
confier. Bientôt un bruit sourd, une traînée phorphorescente 
dans le sillage de la corvette suivirent l'immersion de celui qui 
avait été pour tous un compagnon affectueux et dévoué, un homme 
doué d'un cœur rempli d'énergie et d'excellentes qualités, un offi- 
cier brave, intelligent, plein d'ardeur et d'intrépidité, mort pré- 
maturément à une immense distance de son pajs! 

Mort funeste, mais aussi glorieuse! N'est-il pas mort au ser- 
vice de son pays , victime de son dévouement? Il a peu vécu , 
mais assez pour bien servir et emporter l'estime et les regrets de 
ceux qui l'ont connu. Sa tombe, pour être ignorée, n'en est pas 
moins consacrée dans la mémoire de ses compagnons , qui lui 
donnent ici un nouveau tribut d'un douloureux souvenir. 
( Un de ses amis y son compagnon de voyage. ) 



i 



BIOGRAPHIES. 381 



ERNEST GOUPIL. 



Découvrir j usqu'au milieu des glaces polaires de nouveaux 
pays, enr-ichir la science par d'immenses travaux ex e'cutés au tra- 
vers des périls de tout genre, c'est là une glorieuse mission pour 
le marin , pour le savant ; moins brillante peut-être et toutefois 
encoi-e digne d'envie est la part de gloire réservée à l'artiste qui 
affronte les mêmes dangers. Sans lui , en effet, le récit de ces dé- 
couvertes , l'exposition même de recherches et d'études multi- 
pliées resteraient toujours vagues et confus. 

Ernest Goupil avaitbien compris les services qu'il était appelé à 
rendre comme dessinateur de l'expédition , et les planches qui 
portent son nom l'attestent , bien qu'il n'ait pu, ni surveiller la 
reproduction sur pierre de ses dessins , ni surtout les compléter 
par tout ce qu'une mémoire riche en souvenirs devait infaillible- 
ment ajouter à plusieurs d'entre eux. 

Ernest-Auguste Goupil est né à Châteaudun , le i4 avril i8i4- 
Savie, qui devait s'éteindre, frappée par une cruelle épidémie, aux 
extrémités du monde , commença au milieu de scènes non moins 
funestes, et pendant que sa mère fuyait devant les désastres de 
l'invasion ennemie. Né avant terme et faible de constitution , il 
dut à son séjour prolongé dans cette jolie petite ville qui domine 
la vallée du Loir, d'acquérir une organisation forte et capable de 
lutter avec les dangers que plus tard il devait braver. Une vie ac- 
tive et sans contrainte contribua sans doute en même temps à 
développer ce goût pour la vie d'artiste , qui seule lui convenait. 
Aussi, dès son retour à Paris, où l'amena son éducation univer- 
sitaire , montra-t-ilun goût prononcé pour les voyages, en même 
temps qu'il aspirait à l'illustration que plusieurs membres de sa 
famille ont obtenue. 

Ses études n'étaient point achevées, et déjà son impatience le 
faisait entrer dans l'atelier de M. Watelet, son parent. Plus tard. 



382 BIOGRAPHIES. 

il reçut les conseils d'un habile maître, de M. Coignet , le peintre 
d'histoire , près duquel il puisa le goût des études sévères. 

En i833, il parcourut l'Auvergne, accompagnant son premier 
maître, et il s'y lia avec un ancien camarade d'atelier, M. Ma- 
rilhat. Les succès obtenus dès lors par ce jeune paysagiste, 
après un long séjour en Orient, contribuèrent sans doule à déve- 
lopper chez Ernest un vif désir de voyage... bien décidé à fuir 
cet écueil, contre lequel ont échoué tant d'artistes habiles , qui 
toute leur vie font de la peinture avec les souvenirs d'autres ta- 
bleaux , répétant sans fin les maîtres qu'ils admirent. Il voulut 
remonter à la source où ceux-ci avaient eux-mêmes puisé. Après 
avoir étudié dans les ateliers et les musées , il crut que la nature 
seule pouvait lui fournir les moyens d'avoir une manière à lui, 
d'acquérir en un mot cette originalité, cachet des grands peintres. 
Il visita d'abord les environs delà capitale, puis des contrées 
moins explorées, moins souvent reproduites, et qui l'exposaient 
moins à être copiste, même à son insu. 

Cette manière de comprendre son art, ce besoin d'éludier la 
nature , il l'avait également i^encontrc chez un homme de talent, 
M. Ch. Mozin, avec lequel il se lia de bonne heure , et qu'il ac- 
compagna àSaint-Valery (Somme), en î834. Gomme lui, il aimait 
cette vie calme et studieuse passée sur les bords de la mer. Là , il 
pouvait consacrer à son art tout le temps que, dans la capitale, il 
aurait dépensé malgré lui en occupations peu utiles. Une de ses 
promenades à Saint-Valery fut marquée par un incident qu'il 
cacha soigneusement, et qui ne fut connu de sa famille que par 
le récit d'un capitaine de commerce (M. Demay), témoin du fait. 
Une embarcation, dans laquelle se trouvaient un officier et son 
jeune fils, chavira à quelque distance du port. Ernest se jeta à la 
mer et ramena sur la rive le père évanoui ; il approchait déjà de 
l'enfant qui, grâces à ses vêtements soulevés par l'air, s'était sou- 
tenu au-dessus de l'eau, quand une chaloupe parvint à le re- 
cueillir. 

Ernest Goupil partit de Saint-Valer^^ en novembre i835, sur un 
navire marchand qui devait côtoyer l'Espagne et débarquer à Mar- 



BIOGRAPHIES. 383 

seille. Ce voyage se fît en quarante-deux jours; de là, Goupil se ren- 
dit à Cette; mais la saison troprigouieuse ne lui permettant point 
de faire des études en France, il s'embarqua pour l'Algérie sur un 
bâtiment en fort mauvais état. La traversée se fît avec un gros 
temps et des dangers réels , rendus plus graves par des pompes 
délabrées hors d'état de rendre aucun service*. Ils furent heu- 
reux de pouvoir enfîn relâcher à Mahon quelques jours , et n'ar- 
rivèrent à Alger que dans le commencenjent de février. Ernest 
passa deux mois en Afrique, et, bien que contrarié par des pluies 
abondantes , y fît de bonnes études ; puis il revint à Marseille. Le 
temps s'était radouci, il fît beaucoup d'études et de fort bons des- 
sins, en dirigeant ses courses du côté de Toulon , surtout aux 
gorges cl'Olioulles. Cependant un si long isolement commençait à 
le fatiguer, quand il reçut une lettre d'un artiste, son ami, de 
M. G. Lacroix; celui-ci l'attendait à Montpellier, où il était venu 
faire des études, en compagnie de MM. Corot etFrancey. 

Ernest se hatâ de rejoindre ses amis, heureux de peindre avec 
eux, et appréciant tout le talent qu'ils ont tous trois montré de- 
puis dans leurs expositions ; il travailla dans cette utile société 
trois mois, poussant son voyage sur les côtes de la Méditerranée. 
Arrêtés quelque temps à Port- Vendre , la guerre civile ne leur 
permit point de passer la frontière d'Espagne. Enfin, après 
quinze mois d'absence, il revint, en octobre i836, travailler pour 
l'exposition du printemps suivant. 

Déjà il avait mis plusieurs tableaux au salon de i835 , et mal- 
gré un peu d'inexpérience de l'art , inévitable à 21 ans , ses pre- 
miers essais décelaient un véritable talent. Loin de le satisfaire, 
toutefois , ils lui avaient laissé le regret de n'avoir point attendu, 
pour prendre, dès son début, le rang qu'il se sentait appelé à 
conquérir. 

Au milieu de ces projets de longs travaux , le bruit d'un nou- 

* La toutefois n'était pas le plus grand péril : en effet, un capitaine malade, 
un second cherchant dans l'abus des liqueurs spiritûeuses du courage pour lutter 
contre une mer mauvaise, devaient faire prévoir une issue funeste à cette na- 
vigation. 



384 BIOGRAPHIES. 

veau voyage de circumnavigation, sous les ordres de M. Dumont- 
d'Urville y parvint jusqu'à lui. Quelle occasion pour un paysa- 
giste , pour un peintre de marine , d'étudier, d^être vrai sans 
monotonie pendant une longue carrière d'artiste , et dans une 
multitude de productions. Mais quitter la France pour trois an- 
ne'es au moins, abandonner de nouveau sa famille, qu'il avait été 
si heureux de revoir, et cela après avoir péniblement amassé déjà 
tant de pre'cieux matériaux, dont il pourrait actuellement tirer 
parti, c'était un immense sacrifice; il devait hésiter longtemps. 
Il vit toutefois le chef de l'expédition et lui montra ses dessins ; il 
apprit de lui combien ce voyage, ordonné dans un but de recher- 
ches scientifiques, pourrait lui être utile. Peu de jours après, 
il recevait du ministre de la marine sa commission , et le titre de 
dessinateur de l'expédition autour du monde et au pôle antarcti- 
que. L'illustre M. d'Urville avait été heureux , et il se plaisait à 
le redire, de trouver réunis tant de talent et une volonté énergi- 
que, déjà éprouvée par les périls de la navigation. C'est ainsi 
qu'avait commencé celte vie qui promettait d'être longue et fruc- 
tueuse. 

Ces belles années qui s'écoulent ordinairement en projets, et 
qu'on dissipe quelquefois si follement, avaient chez E. Goupil 
été remplies par l'étude et le travail; et à l'âge ou la plupart des 
jeunes gens cherchent encore une profession , il était déjà un 
peintre distingué et montrait un brillant avenir. 

On a vu qu'il avait préludé par quelques voyages à la longue 
et périlleuse campagne pendant laquelle il devait succomber. Sa 
première course sur mer avait été une dure et triste épreuve, qui 
eût sufïi pour dégoûter à jamais une âme moins fortement trempée 
que la sienne. Mais ces faibles obstacles étaient peu de chose pour 
Goupil, qui, dans son amour pour son art, dans son désir de 
gloire, n'hésitait pas à abandonner un père et une mère avancés 
en âge , et une famille dont il était l'idole. 

Il s'arrachait au paisible travail de fatelier, au foyer paternel, 
où sa vie s'était jusque-là écoulée si douce, pour une existence 
toute de privations et de dangers. 



BIOGRAPHIES. 385 

Et ci'ttc séparation, ces sacrifices étaient plus pénibles , plus 
douloureux pour notre jeune artiste que pour ses compagnons de 
voyage; eu effet, pour le marin, les longues navigations sont 
une chose ordinaire, c'est l'accomplissement d'un devoir ; les sé- 
parations sont prévues , on s'y est résigné à l'avance, et en en- 
trant dans la carrière^ dans un âge tendre encore, les années vien- 
nent affaiblir l'amertume de ces regrets. 

A son arrivée à Toulon, son humeur, douce et enjouée, son 
heureux caractère , sa physionomie franche et ouverte, où se re- 
flétait sa belle âme , lui gagnèrent de suite l'affection de tous ses 
compagnons de voyage. Quelquefois les personnes étrangères à la 
marine, que les circonstances appellent à naviguer, sont, auprès 
des officiers de marine réunis par l'esprit de corps, l'objet d'une 
sorte de froideur. Goupil n'eut qu'à se montrer pour triompher 
de ces préventions, et pendant tout le cours de la campagne^ il 
sut s'attirer, non-seulement l'amitié de ses compagnons de la 
T^éléc , mais encore il se concilia l'affection de tous les officiers 
AkiXAslrolahe. U Artiste! (c'est ainsi qu'on se plaisait à le dési- 
gner) était un mot magique qui déridait les fronts les plus sou- 
cieux , et appelait sur toutes les lèvres un bienveillant sourire. 

La première traversée, une des plus longues et des plus en- 
nuyeuses , fut parfaitement supportée par Evnest ; il s'était fait 
avec facilité à cette vie de mer, vie de privations et d'ennui , il 
semblait avoir navigué toute sa vie. 

11 employa nos premières relâches au détroit de Magellan , à 
faire d'excellentes études. La vue du port Saint-Nicolas , du port 
Famine, donnent de cette belle et sauvage nature l'idée la plus 
exacte. 

Dans ce dernier lieu, il lui arjiva un accident qui aurait pu 
avoir les suites les plus funestes. Nous étions à la chasse, Ernest 
venait de tirer un oiseau aquatique, il rechargeait son fusil; mais * 
au moment où il versait la poudre dans le canon , elle s'embrasa 
et communiqua le feu à celle que contenait la poire; une explo- 
sion terrible eutlieu; la poire à poudre, faite de corne et de cuivre, 
vola en éclats. Une parcelle enflammée, restée dans lecanon, avait 
VIII. ' 25 



386 ■ BIOGRAPHIES. 

été la cause de cet accident. Ernest en fut quitte pour une légère 
brûlure à la main. Nous retrouvâmes à une grande distance quel- 
ques-uns des morceaux de la poire à poudre , tordus et brûlés. 

A la sortie du détroit , les corvettes prirent leur course vers les 
régions polaires ; pendant cette longue et pénible navigation , la 
gaîté, la douce humeur d'Ernest ne se démentirent pas un seul 
instant au milieu de l'ennui, des privations et des fatigues qui 
ordinairement aigrissent les caractères les mieux faits. Pendant 
les journées les plus obscures, par le froid le plus rigoureux, 
assis sur la dunette, pouvant à peine tenir son crayon dans ses 
doigts glacés , il couvrait les pages de son album , des formes si 
diverses, si bizarres des glaçons qui nous entouraient. Il accu- 
mulait les matériaux qui lui servirent pour achever, pendant notre 
relâche à Talcahuano, ces quatre dessins admirables, qui repré- 
sentent avec tant de vérité les régions désolées des mers antarc- 
tiques. 

Ces quatre dessins furent envoyés au ministre de la marine, et 
mis sous les yeux du roi. S. M. en fut si satisfaite, qu'elle témoi- 
gna le désir de les voir reproduits sur la toile par le célèbre pein- 
tre de marine, Gudin ; mais ce désir ne put être exaucé , on ne 
pouvait disposer de ces dessins sans le consentement de leur au- 
teur, dont ils étaient la propriété si légitime*. 

Désormais nous allions parcourir pendant longtemps les mers 
intertropicales , visiter ces nombreuses îles semées dans le vaste 
Océan pacifique. Goupil allait voir se réaliser ses rêves d'artisle , 
il allait contempler cette belle nature, ces magnifiques forêts 
vierges , dont son imagination lui retraçait sans cesse les riants 
tableaux. Son attente ne fut point trompée ; cette végétation gran- 
diose, variée à l'infini, ces massifs de bananiers aux larges feuilles, 
et de plantes gigantesques, ces, bouquets de cocotiers élancés se 
balançant à la brise sous un ciel si bleu ; ce beau climat , ses pit- 

* La lithographie a rendu avec bonheur ces quatre dessins dans l'album pit- 
toresque du voyage. Ils représentent,: 1° Un coup de vent auprès des îles 
Fowell; 2° les corvettes naviguant dans la banquise; 3° les corvettes renfermées 
dans la banquise; 4° la vue des terres de Louis-Philippe: 



BIOGRAPFilES. 387 

toresqiics habitants, etc., formaient des tableaux qui laissaient 
bien loin derrière eux tous ce que Goupil avait pu s'imaginer. 

Mais ce qui aurait dû le combler de joie fut précise'ment la 
cause de son découragement ; il aurait voulu passer des mois en- 
tiers à étudier, à représenter cette belle nature sous tous ses as- 
pects , dans tous ses détails ; mais il ne pouvait en être ainsi, nos 
relâches les plus longues étaient à peine de huit jours, et ce court 
espace de temps. Goupil était forcé de l'employer à tracer à la hâte 
le plus grand nombre possible d'esquisses , matériaux de la pu- 
blication du voyage. 

Les relâches se succédaient ainsi, courtes et rapides, et ces nom- 
breuses îles se déroulaient devant l'artiste, vagues et insaisissa- 
bles, panorama mouvant des sites les plus pittoresques. Et lors- 
qu'il aurait voulu les étudier dans leurs plus petits détails, à 
peine avait-il le temps de fixer leur image fugitive. 

C'était pour lui le supplice de Tantale ! Aussi ^ souvent un pro- 
fond découragement; une sombre tristesse s'emparaient de lui, et 
ne cédaient qu'avec peine aux consolations de ses amis , dont les 
discours s'efforçaient sans cesse de relever son courage. 

Bien des fois, s'il n'eût été retenu par des engagements qu'il 
considérait comme sacrés , il eût demandé à débarquer sur quel- 
qu'une de ces îles océaniennes, où il aurait pu à son aise étudier 
la nature et recueillir d'importants matériaux. 

Son découragement prenait aussi sa source dans un sentiment 
de modestie exagérée et de défiance de lui-même 5 car il n'est 
pas douteux qu'avec les simples esquisses qu'il recueillait, il n'eût 
un jour produit d'excellents tableaux, et il était notoire pour 
tous que son talent grandissait de jour en jour. 

Nous rapporterons ici un trait qui aidera à donner de son 
caractère et de son amour de l'art une idée exacte. 11 avait écrit 
en grosses lettres, sur une feuille de papier, ces deux noms : 
Claude le Lorrain. — Huysmans , et avait collé cette inscription 
au fonton de son secrétaire , de manière à avoir toujours pré- 
sent aux yeux et à la pensée , le nom et les œuvres de ces deux 
grands artistes, qu'il avait choisis pour modèles. Ces deux mots 



388 BIOGRAPHIES. 

étaient un talisman qui relevait son courage, enflammait son 
imagination, et lui faisait supportei* les ennuis et les fatigues de 
cette longue navigation. 

On voit, par le choix de ses modèles, la lignequeGoupil suivait 
en peinture. Il n'était point de cette école exagérée qui recherche 
dans la nature les contrastes les plus opposés et les effets les plus 
bizarres. Il cherchait à rendre ce qu'il voyait, et il trouvait que 
la nature était assez belle , sans que l'imagination vînt y ajouter 
ses fantastiffues rêveries. 

Sa dernière oeuvre montre bien la nature de son talent; c'est 
îuie grande aquarelle i-eprésentant des massifs de bambous sur 
le bord d'un ruisseau. 11 n'y a pas autre chose_, et cependant une 
douce mélancolie règne dans ce coin de paysage ; le ciel bleu , la 
cime' d'un cocotier agitée par la brise , tout cela attire et charme 
le regard ; la couleur est si vraie, l'air circule si bien à travers les 
touffes de feuillage, qu'on sent que c'est la repré.>entation exacte 
de la nature. 

Notre longue course dans l'Océanie tirait à sa fin ; encore une 
relâche, relâche fuale ! et nous allions gagner des climats tem- 
pérés ,' puis explorer de nouveau les régions polaires. Le lieu de 
cette l'elâche futSamarang, pays malsain et dangereux, juste- 
ment redouté des navires européens. 

Notre so'jour fut de peu de durée, mais bien trop long, hélas ! 
car ce fut là que nous prîmes le germe du terrible fléau qui de- 
vait nous enlever , en peu de temps , plus de trente de nos com- 
pagnons!... 

Un canal conduit de la rade au milieu de la ville; sur ses bords, 
s'élèvent de beaux arbies qui ombragent de pittoresques habi- 
tations. Des pirogues , des canots de forme gracieuse ou bizarre 
le sillonnent sans cesse ; c'est ce lieu que Goupil avait choisi 
pour dessiner. 11 y passa ainsi presque tout le temps de la relâ- 
che, exposé aux ardeurs d'un soleil dévorant, et aux vapeurs 
méphitiques qui s'exhalaient des eaux du canal, réceptacle de 
toutes les immondices de la ville... 

Ce fut là, sans nul doute, qu'il prit le germe de la maladie qui 



BIOGHAPHIES. 389 

devait, après deux longs mois de souffrances, le conduire au tom- 
beau , victime de son amour pour l'art. 

Bientôt, en mer, le fléau se déclara avec intensité. Atteint un 
des premiers et cloué sur son son lit de douleur, Goupil put 
ignorer ce qui se passait autour de lui , et que chaque jour la 
maladie dont il était atteint nous enlevait une victime. Nous 
mîmes tous nos soins à lui cacher ce titiste état, dont la connais- 
sance aurait pu exercer sur lui une fâcheuse influence. Gela était 
bien difficile, dans un lieu si resserré, où de minces cloisons vous 
séparent à peine, et n'empêchent aucun bruit, aucune parole de 
parvenir aux oreilles du malade; cependant, tels furent les soins 
et la circonspection de tous , que pendant deux longs mois au- 
cune indiscrétion ne fut commise , aucune parole imprudente ne 
fut prononcée, et son ami de La Farge rendait le dernier soupir à 
deux pas de lui, qu'il ignorait encore la gravité de son propre mal. 
11 s'en rc^ouissait même quelquefois, l'infortuné ! en pensant que 
cette circonstance, en lui permettant de revenir en Europe par 
la première occasion , lui ferait revoir plus tôt sa famille !... 

Enfin , cette longue traversée s'acheva ; elle avait duré deux 
mois ou plutôt deux siècles ; nous avions perdu trois officiers , 
quinze matelots, et il nous restait vingt malades, dont neuf de- 
vaient encore succomber. Us furent aussitôt transportés à terre 
et placés dans un local convenable. 

La joie d'être arrivé, le repos dans un bon lit, la vue de la 
campagne... parurent produire quelque changement dans l'état 
de notre pauvre artiste. Une espèce de réaction eut lieu et nous 
donna quelques espérances, mais elles ne furent pas de longue 
durée; un grand affaiblissement survint et nous présagea sa fin 
prochaine; nous le voyions s'éteindre peu à peu; lui-même ne 
put bientôt plus s'abuser sur sa positson. 11 apprit la vérité d'un 
œil serein , et vit venir le dernier moment avec un calme et une 
égalité d'âme qui ne l'abandonnèrent pas un seul instant. 

Le jour de sa mort, il eut un entretien avec M. Thery, prêtre 
catholique. « Ma plus grande faute et mon plus grand regret, 
lui disait Goupil, c'est d'avoir abandonné mes vieux parents. » 



390 BIOGRAPHIES. 

Quelques heures avant sa mort, par un caprice de moribond, 
il voulut goûter du vin de Champagne; nous'ne pûmes nous 
refuser à ce désir, et il tenait le verre dans sa main débile, lorsque 
le commandant Jacquinot, qui avait pour Ernest une affection 
toute particulière, viut le voir. « Vous voyez, commandant, dit- 
il en faisant un effort pour sourire, la mort n'est pas aussi triste 
qu'on se l'imagine ! » A la vue de cette résignation angélique, le 
dur marin, qui avait vu sans sourciller la mort de si près, et sous 
tant de formes, dont l'équipage avait été plus d'une fois décimé, 
par les maladies^ se détourna pour cacher ses larmes !... 

Notre départ était fixé au lendemain. A dix heures du soir. 
Goupil se fît plusieurs fois changer de place, puis il resta tran- 
quille et parut s'endormir ; quelques instants après il n'était plus, 
il s'était éteint sans douleur, sans agonie, il s'était endormi du 
sommeil du juste ! 

Ainsi mourut Ernest Goupil, à l'âge de vingt-six ans, martyr 
du devoir et de son amour de l'art. H fut pleuré de ses compa- 
gnons de voyage, qui, pendant plus de deux années passées ayec 
lui, avaient pu apprécier toute la générosité, tout le dévouement 
de sa belle âme, et qui tous perdaient en lui un véritable ami. 

Ses œuvres, tout incomplètes qu'elles sont, suffiront pour as- 
surer à son nom l'immortalité, et feront regretter tout ce que 
promettait une vie si brusquement triinchée. 

Ainsi moururent quatre officiers de l'expédition. Goupil seul 
parvint jusqu'à terre; les autres étaient morts pendant la tra- 
versée. 

Ils étaient morts martyrs de la science, et leur regret, en mou- 
rant, était de n'avoir pas assez fait pour la patrie, de n'avoir pu 
achever leurs utiles travaux, auxquels devait s'attacher à jamais 

leur nom Combien est préférable la mort du soldat sur le 

champ de bataille. Dans sa bouillante valeur, il se précipite au de- 
vant de l'ennemi, la musique guerrière, le bruit du canon exaltent 
encore son courage, et lorsqu'une balle ennemie vient le frapper, 
il tombe; mais souvent^ avant de se fermer pour jamais, ses yeux 



, BIOGRAPHIES. 391 

entrevoient son drapeau triomplianl, et à ses oreilles retentissent 
des cris de victoire I 

Les honneurs militaires seront rendus à ses dernières dé- 
pouilles, des lauriers couvriront son tombeau, car il est mort pour 
sa patrie î 

Mais le marin qui entreprend de longs voyages pour ajouter 
aux conquêtes de la science, qui pendant plusieurs anne'es endure 
des privations sans nombre, brave tous les périls, essuie tous les 
dangers, et qui, lorsqu'il compte sur les joies du retour, sur le 
succès de ses travaux comme compensation à toutes ses fatigues, 
est atteint d'une horrible maladie. Loin de toute terre, balloté 
par les vagues, il meurt après de longs jours de souffrance, sans 
avoir la consolation que son nom survivra à ce trépas obscur et 
ignoré. 

Il meurt, et les vagues engloutissent sa dépouille; il n'a pas 
même un tombeau, aucun vestige de fui ne reste, rien ! Rien 
qu'une petite croix qu'une main amie trace sur la carte, à fendroit 
où les vagues se sont refermées sur lui ; point perdu au milieu 
de rOcéan, atome dans f immensité, mais vers lequel se repor- 
tent sans cesse les coeurs déchirés des parents et des amis. 

Oh î ceux-là méritent bien la palme des guerriers , car eux 
aussi sont morts poui' la patrie ! 

Un modeste monument élevé sur une des collines qui entourent 
la ville d'Hobart-Town, dans le lieu consacré aux sépultures, 
rappelle les noms de nos infortunés compagnons. La piété pu- 
blique entoure ce mausolée de respect et de vénération, et quel- 
ques âmes, comme il y en a partout, sympathiques au malheur 
et aux grandes choses, veillent à sa conservation et fentourent 
de fleurs. Qu'ils reçoivent ici le tribut de notre profonde recon- 
naissance. [Un de ses amis^ son compagnon de voyage.^ 



Fm DU TOME HUITIÈME. 



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TABLE DES MATIERES 



COiNTENUES 



DANS LE TOME HUITIEME. 



Pages. 

Chap. LIV. Traversée de Samboangan à Samarang à tra- 
vers le détroit de Macassar. — Course sur 
les îles Pomarong et Poulo-Laut i 

— LV. Séjour à Samarang (île Java). 21 

— LVJ. Traversée de Samarang' à la baie de Lam- ' 

pongs (île Sumatra). — Séjour sur la rade 

de Rajah -Bassa (baie des Lampongs). . . 49 

— LVIÎ. Traversée de la baie des Lampongs (île Su- 

matra) à Hobart-Town (île de Van-Dié- 
men) 65 

— LVIIL Séjour à Hobart-Town. — Préparatifs pour 

retourner dans les régions glaciales. ... 95 

— LTX. Navigation vers le pôle Antarctique. — Dé- 

couverte de la terre Adélie 123 

— LX. Reconnaissance de la terre Adélie. — Navi- 

gation le long de la banquise. — Recon- 
naissance de la côte Claire. — Retour des 
corvettes à Hobart-Town 155 

— LXL Quelques réflexions sur les voyages au pôle 

sud, des capitaines Wilkès, James Ross 

et Dumont-d'Urville 187 

Notes 257 

Biographies 363 



FIN DE LA TABLE DU TOME HUITIÈME. 



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