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Full text of "Voyage au pole sud et dans l'Océanie sur les corvettes l'Astrolabe et la Zélée : exécuté par ordre du roi pendant les années 1837-1838-1839-1840"

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VOYAGE 

AU POLE SUD 

ET DANS L'OCÉANIE. 



IX. 



PARIS. — IMPRIMERIE d'a. SIROU , 

Rue des Noyers, 37. 



VOYAGE 

AU POLE SUD 

ET DANS L'OCÉANIE 

SUR LES CORVETTES 

L'ASTROLABE ET LA ZÉLÉE, 

EXÉCUTÉ PAR ORDRE DU ROI 
PENDANT LES ANNÉES- 1837-1838-1839-1840, 

sous LE COMMANDEMENT 

DE M. J. 3>UMO»rT-I>'URVIZ.i:.E, 

Capitaine de vaisseau, 

PUBLIÉ PAR ORDONNANCE DE SA MAJESTÉ, 

sous la direction supérieure 

DE M. JACQUINOT, CAPITAIKE DE VAISSEAU, COMMANDANT DE LA ZÉLÉE^ 

BISTOIRE DU VOYAGE. 

TOME NEUVIÈME. . 



PARIS, 

GIDE ET G% ÉDITEURS, 

RUE DES PETITS-AUGUSTINS , 5. 

1846 



no 



CHAPITRE LXII. 



Second séjour à Hobart-Towu, 



Nous ne tardâmes pas à être reconnus par les per- i84o. 

... 17 Février, 

sonnes de la yille qui, instruites de la nature des re- 
cherches que nous allions faire dans les glaces, nous 
attendaient de jour en jour pour en connaître le ré- 
sultat. Nous avions à peine laissé tomber Fancre, que 
nous vîmes accourir à bord le capitaine Moriarty, 
commandant du port , déjà connu du lecteur par les 
nombreux services qu'il nous avait rendus pendant 
notre précédente relâche dans la colonie anglaise. Sa 
bienveillante amitié pour nous ne se démentit pas un 
seul instant; il vint franchement et avec cordialité 
nous féliciter sur notre heureuse arrivée et sur la 
réussite de notre exploitation dans les régions po- 
laires. Comme la première fois, il nous offrit ses 
services, et nous étions trop habitués à son obli- 
geance pour ne pas en profiter largement. La nou^ 
velle de notre arrivée s'était promptement répandue 
dans la ville; nous ne tardâmes pas à revoir les dif- 
férentes personnes qui déjà nous avaient donné tant 
de preuves de sympathie, et qui, dans cette nouvelle 
IX. 4 



2! VOYAGE 

1840. occasion, vinrent nous témoigner un intérêt non dou- 

FéYriGF. 

teux. Nous Irouvâmes clans celte seconde relâche à 
Hobart-ïown, une température plus douce et plus 
agréable que lors de noire première visite; nos yeux 
étaient habitués depuis deux mois à des scènes si 
tristes, que la végétation delà Tasmanie, si pauvre, 
du reste, nous paraissait d'une splendeur remarqua- 
ble ; chacun de nous avait hâte d'aller parcourir la 
ville anglaise, où a chaque pas il rencontrait une 
ancienne connaissance. 

La relâche devait être courte ; le 2 S février , nous 
devions être sous voiles. En revenant sur la rade d'Ho- 
bart-Town, je n'avais d'autre but que celui de re- 
prendre nos malades et de donner quelques moments 
de repos à nos équipages éprouvés par deux mois 
d'une pénible navigation. Toutefois, nous songeâmes 
à profiter de notre séjour dans la rivière Dérivent, 
pour revoir en entier notre gréement et pour donner 
à nos corvettes une couche de peinture. Je fixai au 
lendemain le commencement de ces travaux; en 
même temps je donnai à M. Hombron l'ordre d'éva- 
cuer l'hôpital le plus tôt possible. Tous les hommes 
placés sous sa direction étaient convalescents, et 
bien que tous ne pussent immédiatement reprendre 
leur service, je pensai que le séjour du bord leur 
serait plus favorable que celui de la terre, où h chaque 
pas ils rencontraient un grand nombre de cabarets , 
si funestes a la bourse et à la santé des matelots. 

La pluie, qui tomba d'une manière continue pen- 
dant toute la journée du lendemain, ne permit de 



DANS L'OCÉANIE. 3 

commencer nos travaux que clans la lournëe du 19. i840. 

^ . 1 . , 1 . . 18 Février. 

Je profitai de cette journée pour adresser au munstre 
de la marine un rapport détaillé sur les résultats ob- 
tenus par VAstrolable et la Zélée dans leurs der- 
nières recherches, et je joignis à ce rapport les cartes 
de nos découvertes ; le navire anglais le Calcutta , qui 
partait le soir même pour l'Europe, fut chargé de 
porter notre correspondance. 

Dès le matin, les chaloupes farent envoyées à terre lo. 
pour faire de l'eau , afin de renouveler celle que nous 
avions consommée ; les mâts furent dépassés , un quart 
de l'équipage reçut la permission d'aller à terre. J'avais 
décidé que chaque jour nos matelots jouiraient de la 
méme^faveur, afin qu'ils pussent tous prendre un peu 
de repos, devenu nécessaire, et se préparer aux tra- 
vaux que nécessiterait le reste de la campagne. Dans 
la journée , tous les malades rallièrent le bord. M. De- 
. mas, qui n'avait pu prendre part à la campagne des 
glaces pour cause de maladie , s'était rétabli complè- 
tement à Hobart-Town; au moment de notre ar- 
rivée, il était à Port-Arthur; il avait voulu profiter 
de son séjour forcé dans les colonies anglaises pour 
en visiter les principaux établissements; il rentra dans 
la soirée. Nous ferons connaître , à la fin de ce cha- 
pitre , les observations qu'il a pu recueillir pendant le 
temps de son séjour dans la colonie anglaise. 

Tous les malades de l'hôpital étaient suffisamment 
rétablis pour continuer le voyage sans danger pour 
leur santé, sauf deux hommes de la Zélée , les nom^ 
mes Argelier, deuxième maître de manœuvre, et Da- 



4 VOYAGE 

1840. nielj matelot de première classe. Pendant les deux 

Février. . . - ^ 

mois qui venaient de s'écouler, la maladie avait con- 
. tinué, d'étendre ses ravages chez ces malheureux, 
et ils ne pouvaient plus espérer de rentrer en France 
avec nous, sans s'exposer à de fatales chances. Mal- 
gré les craintes que j'éprouvais sur le sort de ces deux 
marins , il m'était cependant impossible de laisser 
subsister plus longtemps l'hôpital que nous avions 
établi temporairement à terre et qui entraînait des 
dépenses considérables. Aussi , malgré le rapport de 
M. Leguilîou, en qui, je l'avoue , je n'avais plus la 
moindre confiance, ces deux hommes devaient, 
d'après mes ordres , rentrer à bord avec les autres 
malades ; toutefois^ lorsque M. Hombron et le capitaine 
Jacquinot m'eurent fait part des craintes sérieuses 
que leur état faisait naître , je me décidai immédiate- 
ment à faire des démarches pour qu'ils fussent reçus 
dans l'hôpital de la colonie, confié aux soins des mé- 
decins anglais , où leur admission dépendait unique- 
ment de la bienveillance des autorités locales ; mais% 
comme aucune des lois ou ordonnances qui régissent 
la marine française ne m'autorisait à laisser en pays 
étrangers des hommes servant sous les drapeaux, 
lorsque dans ces pays étrangers la France n'a ni con- 
sul ni agent accrédité , je mis à cette mesure la con- 
dition que les deux chirurgiens-majors de nos cor- 
vettes et le médecin en chef de l'hôpital anglais con- 
stateraient, par un certificat portant leurs trois signa- 
tures, que ces deux malades étaient dans l'impossi- 
bité de nous suivre, et qu'il y avait urgence de les 



Février. 



DANS L'OCÉANIE. 5 

laissera terre, afin de leur conserYer encore quel- igio. 
ques chances de salut Me . laissai en même temps 
entre les mains du gouverneur une lettre à l'adresse 
du commandant du premier navire de guerre fran- 
çais qui passerait dans la colonie, afin qu'il voulût 
bien couvrir les frais occasionnés par le séjour de 
ces hommes à l'hôpital. Dans ce cas, ma lettre 
devait lui servir de décharge auprès du ministre. 
Ces dispositions , tout exceptionnelles, ne pouvaient 
avoir lieu que grâce à l'extrême obligeance des au- 
torités anglaises de la colonie, qui voulurent bien^, 
dans cette circonstance, consentir à couvrir à l'a- 
vance les dépenses faites par ces malades à l'hô- 
pital; c'était une nouvelle preuve de l'intérêt qui 
nous fut témoigné et qui ne se démentit pas un seul 
instant pendant le cours de notre relâche. 

.Je profitai de l'après-midi pour aller, avec le 
capitaine Jacquinot , faire des visites aux auto- 
rités de la ville, qui nous reçurent, comme précé- 
demment, avec bienveillance. Le gouverneur, sir 
John Franklin , nous félicita sincèrement sur le ré- 
sultat de la mission; le bruit de nos découvertes 
s^était répandu rapidement; mais, à ce sujet, il s'était 
répandu déjà des bruits si contradictoires, que je con- 
sentis volontiers, sur la demande de personnes hono- 
rables, à donner un récit succinct de nos opérations 

* Ceci explique la lettre qui a été publiée par M. Leguillou, 
comme autographe de M. d'Urville, et qui a été comiiîentée par 
lui d'une manière déplorable , dans une note injurieuse insérée à 
la fin de son ouvrage. V. D. 



6 VOYAGE 

1840. dans les glaces. Déjà, à ce que l'on m'assura, les 

évrier. ^ i , , , 

spéculateurs de la colonie songeaient à armer un na- 
vire pour aller faire la pêche aux phoques sur la terre 
Adélie , où ils étaient persuadés de trouver une ré- 
colte abondante de ces amphibies, malgré nos asser- 
tions contradictoires. 

Nous étions à peine arrivés, qu'aussitôt les prin- 
cipaux habitants de la colonie organisèrent des fê- 
tes de tous genres pour nous recevoir et nous 
rendre le séjour agréable. Aussi, les quelques jours 
que nous passâmes à lîobart-Town furent-ils agréa- 
blement employés au milieu des plaisirs sans nom- 
bre que nous procura la société. Malgré toutes mes 
recherches, je ne pus avoir aucune nouvelle de l'ex- 
pédition américaine ; je savais qu'elle avait dû quitter 
Sidney h peu près à la même époque que nous , qu'elle 
avait aussi parcouru les zones glaciales , et j'espérais 
que les bâtiments qui la composaient viendraient re- 
lâcher a Hobart-Town après leur tentative. Quant 
au capitaine Ross, qui , avec les navires VErebus et la 
TerroVy devait aller aussi explorer les glaces ; il était 
attendu chaque jour a Hobart-Town. 
24 Le 24 février était le dernier jour donné à la re- 

lâche. Dès la veille, nous étions prêts pour l'appareil- 
lage ; il ne nous restait plus qu'à faire nos adieux aux 
fonctionnaires de la colonie, qui nous avaient si ami- 
calement accueillis. Je descendis à terre dans l'après- 
midi, pour prendre congé d'eux; j'allai, pour la der- 
nière fois , visiter le cabinet d'histoire naturelle co- 
loniale fondé par madame Franklin , et à la tête 



DANS L'OCEAN lE. 7 

duquel se trouvait placé M. Gunii, bolanisle renommé; is^o. 

^ N 1 11 • p Févner. 

par une distinction toute spéciale, et a laquelle je lus 
très-sensible j j'avais été nommé membre de la So- 
ciété Tasmanienne d'histoire naturelle ; je déposai 
dans son musée quelques curiosités que j'avais re- 
cueillies et un échantillon de la terre Adéhe, puis 
j'allai passer la soirée chez M. Pedder, qui n'avait 
cessé de me combler de politesses, et à qui j'ai voué 
une amitié et une reconnaissance toute particulière. 

A dix heures du soir , je rentrai à bord de YAstro- 
labeset fixai l'appareillage pour six heures du matin. 
Avant de quitter cette colonie intéressante , je résu- 
merai, comme à l'ordinaire, les observations que j'ai 
pu y faire et les réflexions qu'elle m'a inspirées. 

Je m'étendrai peu sur la description de la ville ; elle p1- clv 
est assise sur un terrain ondule , lorme de petites 
collines à pente assez roide, qui s'étendent jusqu'au 
pied du mont Wellington; ses rues sont droites et se 
coupent généralement à angles droits, mais toutes ne 
sont pas encore garnies de maisons des deux côtés. 
De nombreuses constructions s'élèvent chaque jour, 
et avant peu de temps Hobart-Tow^n présentera l'as- 
pect d'une de nos grandes cités européennes. Il ne 
faut point chercher dans la ville des monumens re- 
marquables par leur architecture et leur grande con- 
struction. L'hôtel du gouverneur, établi sur le bord 
de la mer , est entouré par un jardin ou s'élèvent 
encore quelques beaux arbres, dont les autres parties 
de la ville se trouvent totalement privées. Sa con- 
struction n'a rien de remarquable; du reste, on s'oc- 



Pl.CLX. 



8 , VOYAGE 

1840. cupe, dit-on, clC' construire im hôtel en dehors de la 

Février. . 

Ville, pour y loger le gouYerneur de la colonie d'une 
manière plus digne et plus en rapport avec sa po- 
sition. Quelques beaux magasins se font remar- 
quer dans la ville, qui possède en outre un hôpi- 
tal pour les côndanmés, une banque, un bureau de 
poste, un palais de justice , une prison, une maison 
- de correction et plusieurs églises. Les casernes sont 
situées sur le haut d'une colline; elles sont vastes, 
bien aérées , et parfaitement bien assorties à l'u- 
sage auquel elles sont destinées. Sur le bord de la 
mer s'élèvent les bâtiments de la douane ; au mo- 
ment de notre passage, ils n'étaient point encore ter- 
minés , mais chaque jour de nombreux ouvriers 
étaient occupés à les construire , ainsi que les quais, 
qui doivent s'étendre sur tout îe pourtour de la rade. 
La côte méridionale de la ïasmanie est, comme 
on le sait , découpée par plusieurs baies où les na- 
vires trouvent d'excellents abris. La baie des tem- 
pêtes est vaste et profonde , mais elle est faiblement 
défendue contre les vents de S. 0. La rivière Der- 
went est navigable pour les plus grands navires jus- 

pi. CLX[. ^{11 h Hobart-ïown; là, elle se rétrécit, et après avoir 
formé un coude , elle remonte dans l'intérieur des 
terres. C'est sur ses bords que se trouvent situés les 
principaux établissements anglais ; les plaines au mi- 
lieu desquelles la rivière roule ses eaux , sont toutes 

PL CLxii, couvertes de culture; et, bien que les villages, dont les 
cLxVv' Anglais énumèrent les noms avec orgueil, ne comptent 

cl CLxv. prjg p^yj, ]^ plupart plus de douze à quinze maisons, il 



DANS L'OCEANIE. 9 

est probable qu'avant peu, grâce à l'industrie et à isio. 
l'activité anglaise, File entière deVan-Diémen sera 
aussi peuplée et aussi bien cultivée qu'un de nos dé- 
partements du centre de la France. Déjà des routes, 
parfaitement entretenues, établissent des communica- 
tions entre tous les points du littoral du nord au sud. 
Des voitures publiques, conduites en poste et partant 
régulièrement d'Hobart-Town , franchissent, en qua- 
rante-huit heures , la distance qui sépare cette ville 
du port Dalrymple, situé dans le détroit de Bass. Tout 
le long de cette route, on aperçoit , de distance en 
distance, de petits clochers coquettement bâtis, au- 
tour desquels viendront se grouper , avant peu , de 
nombreuses habitations. 

Il y a cinquante ans à peine que deux frégates fran- 
çaises, conduites par le contre-amiral d'Entrecastaux, 
envoyées à la recherche du célèbre et infortuné Lapey- 
rouse, vinrent, pour la première fois, explorer la ri- 
vière Derwent et recueilhr des renseignements , qui 
devaient profiter aux Anglais, avec qui nous étions en 
guerre. Si on se reporte à cette époque, on ne sau- 
rait trop admirer les prodiges enfantés par l'industrie 
anglaise sur cette terre éloignée. Sans aucun doute, la 
colonisation de l'île Van-Diémen, opérée par le moyen 
de ces hommes que la société civilisée repousse de 
son sein, comme lui étant hostiles, est un des exemples 
les plus concluants en faveur du système des colonies 
pénales. Sans aucun doute , la création d'Hobart- 
Town a dû coûter des sommes énormes à l'Angle- 
terre ; il a fallu beaucoup de sacrifices pour arriver a 



10 VOYAGE 

1840. un pareil résultat ; il a fallu surtout une sfrandé per- 

Février. , , o i 

. ' sévërance pour continuer dans cette voie ; mais au- 
jourd'hui l'Angleterre n'a plus qu'à récolter; le temps 
des sacrifices est terminé ; elle se trouve maîtresse 
d'une vaste contrée^ où, pendant longtemps encore, 
elle pourra voir s'écouler le superflu de sa population, 
en même temps que les relations qui s'établissent né- 
^ cessairement entre la colonie et la métropole pro- 
duisent des avantages incontestables pour son com- 
merce et sa puissance maritime. 

Les produits agricoles de l'île de Yan-Diémen aug- 
mentent chaque année dans une proportion prodi- 
gieuse. Chaque navire qui arrive d'Angleterre est sur- 
chargé de passagers , qui augmentent la population 
avec rapidité ; la possession de l'Inde et celle de l'Aus- 
tralie assurent à l'Angleterre une prépondérance dans 
ces mers, qui déjà ne permet plus la lutte ; placées dans 
des zones différentes, les produits de ces deux vastes 
colonies anglaises s'échangent facilement et avec avan- 
tage, et il faut bien le reconnaître, toutes les colonies 
nouvelles ne doivent pas leur accroissement et leur 
prospérité aux relations qu'elles peuvent établir en- 
tre elles et la puissance fondatrice , mais bien aussi 
aux liens commerciaux et industriels qu'elles font 
naître entre elles. L'on s'est toujours plu à reconnaître 
à l'Angleterre une facilité toute parlicuhère pour co- 
loniser; elle a une aptitude pour ainsi dire toute ex- 
ceptionnelle pour fonder les colonies ; et bien, si l'An- 
gleterre n'avait pas été déjà maîtresse du cap de 
Bonne-Espérance, de l'île Maurice et de l'Inde, il 



DANS L'OCEAÎSlE. il 

est douteux qu'elle fût jamais parvenue à envahir F Au- i840. 

Février 

stralie et a la couvrir, en si peu de tenips^ d'éial)lisse- 
ments prospères. Sans aucun doute, si la France avait 
entrepris une lâche aussi difficile et aussi onéreuse , 
elle fùt-difficilement arrivée à un pareil résultat avec 
ses faibles ressources coloniales. L'Europe a, en effet, 
très-peu de choses à ambitionner à l'Australie, tandis 
qu'elle éprouve le besoin de toutes les denrées tropi- 
cales. 

Au moment de notre passage à Hobart-Town , il 
n'était question dans la colonie que de la constitution 
de la compagnie Aguado^ qui avait pour but de colo- 
niser et d'exploiter à son profit une partie de la Nou- 
velle-Zélande : tout le monde connaît aujourd'hui les 
résultats de l'exploitation projetée. Les Anglais , qui 
depuis longtemps convoitaient cette riche contrée, et 
qui attendaient impatiemment le moment opportun 
pour y faire flotter leur pavillon , avaient déjà donné 
une garnison aux principaux points de l'île sepren- 
trionale et la plus fertile , avant que l'expédition 
commerciale française ne fût arrivée sur ses rivages. 
Mais en supposant même que la France eût pu rester 
maîtresse de coloniser la Nouvelle-Zélande, je doute 
fort qu'elle eût pu y créer un établissement durable 
et fructueux. Ce n'est point que je croie notre nation 
incapable de s'étendre et de créer des colonies, mais 
elle manque de points intermédiaires capables de 
relier, par des échanges continuels, des contrées aussi 
éloignées. Il faut ajouter aussi que le caractère de la 
nation française est loin de présenter , comme celui 



12 VOYAGE 

1840. des Anglais, des facilités toutes particulières pour co- 
loniser. Chaque jour, en effet, on voit arriver d'An- 
gleterre, dans les ports de l'Australie, des hommes 
libres , possédant des capitaux considérables , qui , 
chargés de familles nombreuses, viennent s'établir 
dans ces lointaines contrées , afin d'agrandir leur 
fortune, et souvent sans conserver la pensée de ren- 
trer dans la mère-patrie après un exil vx)lontaire. En 
France, l'émigration n'entraîne dans nos colonies que 
des hommes qui ne possèdent rien. Pour peu qu'un 
homme possède une petite fortune , il cherche aussi- 
tôt a l'augmenter en spéculant , sans chercher jamais 
à s'éloigner du pays qui l'a vu naître. Une faut pas 
sele dissimuler, 1' Australie n'a pas été conquise seu- 
lement par les convicts que l'Angleterre y envoie 
chaque année ; le gouvernement britannique, par ses 
lois pénales , a bien fourni des bras pour peupler ce 
nouveau monde, mais ce sont les colons libres qui y 
ont apporté les capitaux et fait fructifier letravail des 
condamnés. 

Tant que la colonie a manqué de bras pour défri- 
cher la terre et pour accomplir les travaux les plus pé- 
nibles, chacun a vu avec plaisir îa métropole envoyer 
chaque année des multitudes de condamnés ; mais 
depuis leur fondation , une nouvelle génération à surgi 
dans toutes ces colonies. Parmi les hommes nés 
sur le sol de l'Australie, il s'est produit des ouvriers 
pour tous les états. Le spéculateur, le capitaliste, ont 
pu trouver facilement des hommes libres pour faire 
valoir leurs terres ou leurs capitaux. Dès-lors, il s'est 



DANS LOGEANTE. 13 

élevé des contestations sérieuses sur l'utilité de Tor- i840. 

Février 

ganisation administrative qui avait présidé aux pre- 
mières opérations. Au moment de notre passage à 
Hobart-Town , une grande dissidence d'opinions pa- 
paraissait exister à ce sujet; la colonie semblait divi- 
sée en deux parties bien distinctes , combattant pour 
des intérêts divers. Le capitaine Maconochie , de la 
marine royale , était , disait-on^ à la tête du parti de 
l'opposition , tandis que les agents du gouvernement 
s'étaient rangés sous un drapeau différent; les uns, 
signalant de grands abus, proposaient un nouveau 
plan de conduite, tandis que les autres, repoussant ces 
attaques, s'efforçaient de prouver que le système pro- 
posé n'était fondé que sur des utopies impraticables. 
La lutte était vive et avait déjà provoqué une enquête 
du gouvernement anglais , qui cependant n'avait pas 
pris un parti définitif. 

Voici en résumé les sujets qui formaient la base de 
ces débats, tels qu'on les trouve dans un ouvrage an- 
glais intitulé : Copy of a dispatch from lieuînant go- 
vernor sir John Franklin , to lord Glenelg dated 7 oc~ 
tober 1837, relative to the présent System on convict 
discipline in Van-Biemen's land. 

Dans le système actuel , aussitôt qu'un navire por- 
teur de convicts arrive, on conduit ces passagers 
dans un local destiné à les recevoir, et où ils sont con- 
fondus sans distinction, quel que soit le crime qu'ils 
aient commis, et quelle que soit la durée xle l'exil qu'ils 
doivent subir. On les distribue par chambrées de qua- 
rante environ, sous la direction d'agents spéciaux . 



Février. 



/|4 VOYAGE 

1840. chargés de les surveiller. Après quelques jours d'é- 
preuve, on choisit les individus et les artisans des- 
tinés à travaillerpour le compte du gouvernement; le 
reste de la bande est livré aux colons libres , qui en 
ont fait la demande à un bureau établi dans ce but et 
qui est nommé board ofassigmnent. 

Les conditions auxquelles doivent souscrire les co- 
lons pour obtenir des convicts sont peu rigides : ils 
s'engagent simplement à nourrir, vêtir et coucher les 
condamnés qui leur sont confiés ; ils doivent en outre 
procurer à ces hommes tous les secours médicaux 
dont ils peuvent avoir besoin, et adresser chaque 
année au gouverneur im rapport détaillé sur leur 
conduite. Ainsi, par ce règlement, les colons libres 
sont considérés comme autant d'agents du gouverne- 
ment préposés pour la surveillance d'un certain 
nombre de condamnés ; le but de cette mesure , 
outre de l'économie qu'elle rapporte à l'administra- 
tion, a été de favoriser la colonisation par un travail 
gratuit, et aussi d'obtenir , par les exemples qu'il a 
constamment sous les yeux, une réforme favorable à 
la moralité de l'homme condamné. 

M. Maconochie attaque ce système en présentant le 
tableau de la misère d'un convict, réduit, selon lui, 
à la condition des esclaves; il dépend, en effet, de son 
maître de le faire punir avec sévérité, lorsqu'il man- 
que à son devoir, et cet ho m me est en butte à des tenta- 
tions constaïUes, puisqu'à chaque instant il peut s'em- 
parer des objets dont il éprouve le besoin, et qu'il ne 
^ peut cependant s'approprier honnêtement, puisqu'il 



DANS L'OCEANIE. 15 

n'est pas payé et qu'il ne peut rien gagner d'un autre i840. 

' Févrior. 

côte. M. Maconocliie se plaint également du système 
comme insuffisant pour amener le condamné à de 
meilleurs senlimeEls, à cause des moyens qui lui 
manquent pour faire son éducation; enfin , dit-il, 
il est contre toute justice que des individus cou- 
pables au même degré subissent des punitions sou- 
vent bien différentes; cette circonstance peut, en 
effet, se^ présenter bien fréquemment ^ car un de ces 
hommes pourra être employé aux rudes travaux de 
l'agriculture, et souvent sera mal nourri, mal logé 
et mal vêtu, tandis qu'un autre, servant comme do- 
mestique dans une bonne maison, jouira d'un bien- 
être qui n'est pas comparable avec Fétat du premier. 
M. Maconocliie a dit ensuite Finfluence fâcheuse 
qu'un tel état de choses exerce sur les mœurs de la 
société ; en général, suivant lui, les convicts, enbutte 
au mépris, s'habituent à vivre dans leur ignominie ; 
constamment soupçonnés par leur maître, malgré 
une conduite régulière , ils n'ont plus de stimulant 
qui les empêche de mal faire. A chaque instant, le 
condamné est froissé dans ses sentiments d'homme, 
et alors il s'abandonne facilement aux penchants vi- 
cieux qui déjà l'ont entraîné au crime; il se livre à 
la boisson pour s'étourdir, et, plus tard, comme il n'a 
pas d'argent à lui, il vole pour satisfaire cette passion. 
Alors arrivent les pumlioiis corporelles qui le dé- 
gradent de pkis en plus; son caractère ne s'est point 
amélioré, et lorsque le temps de sa peine est expiré, 
il ne recouvre sa liberté que pour en faire un usage 



16 VOYAGE 

1840. pernicieux. Les rapports des surveillants des con~ 

Février, a * x 

damnés prouvent , dit-il, d'une manière évidente, la 
vérité de ces assertions, auxquelles les relevés statisti- 
ques donnent un cachet d'authenticité irrévocable. 

D'un autre côté , la population libre de la colonie^ 
habituée à ne conduire les condamnés que par la 
menace d'une mesure coërcitive, acquiert, suivant 
M. ^aconochie, un caractère irritable, soupçonneux 
et jaloux. Les relations d'égal à égal, et même d'infé- 
rieur à supérieur , s'en ressentent ; les rapports sont 
toujours irritants pour tous ; et c'est à ce motif qu'il croit 
devoir attribuer le caractère bourru des habitants , 
les attaques violentes des journaux , enfin l'aigreur 
qui règne toujours dans les discussions les plus fri- 
voles. . * 

Tel est le tableau très-succinct des inconvénients 
que M. Maconochie trouve au système actuel ; il vou- 
drait que la réforme du caractère des condamnés, 
devint l'objet principal des vues du gouvernement , 
tandis qu'aujourd'hui l'exportation des convicts sur 
une terre étrangère n'a pour but que de leur infliger 
une punition corporelle, qui, il est vrai, a tourné 
au profit de l'Angleterre, en lui créant des colonies 
florissantes, qui peut-être n'eussent jamais surgi 
sans ce système. Pour parvenir à ce résultat, M. Ma- 
conochie propose de modifier ainsi qu'il suit la pé- 
nalité des condamnés. 

L'exportation devrait toujours être prononcée pour 
un temps indéfini ; la cessation de la peine dépen- 
drait uniquement de la conduite du coupable; tout 



DANS L'OGÉAINIE. 17 

convict, en arrivant dans la colonie, devrait élre em- i84o. 

^ Février. 

ployé aux travaux du gouvernement pendant un 
temps proportionné au crime et jusqu'à ce que, par 
sa conduite, il ait donné des signes certainsd'une amé- 
lioration morale. 

Alors on pourrait permettre au condamné d'entrer 
au service des particuliers , non plus gratuitement, 
mais à des conditions qui se traiteraient de gré à gré 
entre les parties contractantes; l'argent provenant de 
ce travail serait placé dans une caisse d'épargne , 
et on ne laisserait au convict que ce qui lui serait 
strictement nécessaire pour son entrelien. 

A mesure que des officiers préposés à cet effet 
rendraient un témoignage avantageux de la conduite 
des condamnés j on leur accorderait la jouissance 
plus ou moins limitée de l'argent qu'ils auraient' 
gagné; enfin, lorsqu'on jugerait que ces convicts, 
soit par leur conduite, soit par le mariage qu'ils 
auraient contracté , soit par l'acquisition de pro- 
priétés au moyen de l'argent qu'ils auraient acquis , 
soit enfi^n par d'autres motifs, présenteraient une 
garantie suffisante de bonne conduite pour l'avenir, 
ils seraient entièrement libérés, et alors ils seraient 
déjà accoutumés aux idées de travail et de probité 
parles épreuves qu'ils auraient subies. 

Du moment où les convicts auraient, par leur con- 
duite, obtenu de quitter les travaux de l'État, pour 
pour être employés chez les particuliers, ils ne de- 
vraient plus subir de châtiments corporels ; les 
l)eincs seraient ramende, remprisonnement et enfin 
IX. :2 



18 VOYAGE 

1840. la rentrée dans les ateliers de l'Élaty où ils repasse- 

[' évricr. 

raient par les mêmes épreuves, non plus pour une 
période limité, mais bien jusqu'à ce qu'ils aient 
donné de nouveau des signes d\me amélioration 
morale. 

Outre ces dispositions particulières, M. Macono- 
chie voudrait voir l'administration marcher d'une 
manièi^e uniforme, simple et également juste pour 
tous; il voudrait qu'on s'appliquât a toujours exé- 
cuter les lois sans recourir à l'arbitraire , que des 
tribunaux d'appel fassent organisés, afm que tout 
individu pût se faire juger par différents juges, si 
ses moyens le permettaient; il voudrait encore que 
chacun fût assuré de l'impartialité de la justice. II 
faudrait, suivant lui, encourager les travaux d'agri- 
culture, établir des marchés pour l'écoulement et 
l'échange des produits, aider la fondation des vil- 
lages et des villes dans l'intérieur, élever des tem- 
ples, propager Finslruclion rehgieuse, enfin épurer 
les produits de la presse, produits envenimés au- 
jourd'hui par des diatribes amères, tandis qu'ils de- 
vraient être un instrument de progrès sociah 

Les adversaires de M. Maconochie l'epoussent ses 
idées, surtout parce qu'ils les trouvent trop favorables 
pour les convicts, dont, suivant eux, l'état moral est 
presque incurable. Cependant, il est hors de doute 
que le système suivi actuellement est loin d'être le 
meilleur possible, de l'aveu même de MM. Forsler, 
magistrat chef de la police, et Spod, superintendant 
des convicts , tous les deux opposés au nouveau sys- 



DANS L'OCliAINlE. 19 

lème. Il résulte, d'après eux, quelescasd'auiélioratioii i84o. 

FévriGr, 

morale paroii les condamnés sont très-rares. « L'ex- 
périence nous apprend, disent-ils, que les convicts 
se conduisent bien , tant qu'ils sont sous l'influence 
de la discipline, et qu'ils espèrent mériter l'indul- 
gence; mais une fois qu'ils ont obtenu le pardon de 
leur crime et qu'ils sont libérés, ils ne retournent 
que trop souvent à leurs anciennes habitudes. Il 
semble que l'amélioration morale que l'on remar- 
que chez ces hommes n'est qu'extérieure, quoi- 
que nous ayons quelques rares exemples d'une ré- 
forme véritable pour quelques-uns d'entre eux. La 
dépravation générale de la nature humaine est la 
seule cause que nous puissions assigner à cette 
tendance fâcheuse. » 

Parmi les hommes qui subissent leur peine, les chif- 
fres statistiques prouvent que un^quart n'est jamais 
amené devant les magistrats ; la moitié de ces hommes 
se conduit assez bien; un huitième tient une con- 
duite souvent répréhensible ; enfin, un autre huitième 
d'entre eux paraît avoir un caractère si déplorable 
que l'état moral de ces hommes est considéré comme 
incurable. Ces chiffres semblent annoncer d'une ma- 
nière incontestable qu'une amélioration morale est 
possible pour une grande partie des condamnés; seu- 
lement, devant les résultats obtenus jusqu'à ce jour 
dans les colonies anglaises, il faut admettre que le 
système employé pour arriver à ce but est tout à fait 
insuffisant; le système proposé par M. Maconochie 
semble promettre des résultats plus heureux , et il 



20 VOYAGE 

1840. est probable qu'avant peu ses opuiious auront trioui- 

lévrier. , , 

phe. 

Déjà depuis longtemps une mesure a été prise en 
faveur des condamnés dolit la conduite a paru ré- 
gulière, et elle a produit les meilleurs résultats ; sous 
le nom de tickets of leave ^ les anglais désignent des 
convicts, qui, après s'être faits remarquer dans les 
ateliers du gouvernement par.une conduite régulière, 
ont obtenu la permission de travailler pour leur pro- 
pre compte ; ils restent néanmoins sous la surveillance 
immédiate de la police; tous les dimanches, ils sont 
obligés de se rendre à l'église et de répondre à un 
appel public; mais pendant la semaine, ils sont à peu 
près libres, et ce sont ces hommes qui, en général, 
fournissent le plus d'ouvriers aux ateliers. Nous avons 
assisté à ces appels, et nous avons pu remarquer que 
plusieurs de ces hommes, à en juger par leur costume, 
jouissaient d'une certaine aisance. Il est incontestable 
qu'un homme qui parvient à acquérir un certain 
avoir donne des garanties morales pour l'avenir, sur- 
tout lorsqu'il aune famille; malheureusement, on 
nous a assuré que le titre de ticket of leave s'accor- 
dait avec une grande facilité, et qu'il en résul- 
tait de très-graves abus; il résultait que la conduite 
de tous ces hommes était loin d^être irréprochable^ 
et que, par suite^ ces condamnés, quoique privilégiés, 
restaient encore en butte au soupçon et au mépris. 
Les plus riches particuliers de la ville sont, pour la 
plupart , des anciens convicls qui ont racheté leurs 
fautes passées par une conduite cxenj plaire , et qui ont 



DANS L'OCKANIK. • 2\ 

Uni par acquérii' soiivenl de Irès-ûrandes forliincs. is^o. 

' • / r 1 , , . Février. 

Ce sont eux qui forment la société de la colonie op- 
posée au système pénitentier actuel ^ société mépri- 
sée , mais qui cependant , par Finiluence de ses mem- 
bres, gagne chaque jour un pas de plus. 

L'exposé que M. Maconochie a fait de l'imperfection 
disciplinaire du système actuel, ainsi que les moyens 
qu'il propose pour l'améliorer, ont dû naturellement 
soulever contre lui les clameurs des hommes placés 
à la tête de ce service et en même temps celles 
des habitants do la colonie qui jouissaient du travail 
gratuit des convicts. Ceux-ci, en effet, redoutent 
de perdre les avantages qu'ils retirent des condam- 
nés, si le système est modifié; les réfutations vont 
jusqu'aux invectives; les journaux ne cessent d'ac- 
cuser les principaux personnages de l'administration, 
d'avoir largement usé du travail des condamnés pour 
s'enrichir, en leur faisant exploiter des propriétés 
particulières. 

Avec de semblables facilités, il serait en effet 
possible pour les antorités d'acquérir rapidement 
une fortune considérable ; des terrains concédés peu- 
vent devenir une terre fertile et en plein rapport ; 
une maison est édifiée , des fabriques y sont établies, 
et dans peu d'années , la valeur de la propriété a dé- 
cuplé ; les productions de cette terre viennent ensuite 
sur les marchés faire une concurrence terrible aux 
produits du sol cultivé par des mains libres. D'a- 
près une citation de M. Cheyne, directeur des tra- 
vaux des ponts et Chaussées , le découragement dans 



n VOYyVGE 

1840. la classe ouvrière serait complet; de là résiihe- 
raient des désordres graves et des vices sans nom- 
bre, qui expliqueraient ce grand nombre de tavernes 
et de cabarets qui étonnèrent nos regards le pre- 
mier jour où nous mîmes pied à terre. 

« Quoique la sévérité des lois, dit-il, produise des ap- 
parences extérieures d'ordre et de bonne conduite for- 
cée, cependant un effrayant degré d'immoralité, sans 
parallèle peut-être dans aucun temps et dans aucun 
pays, existe parmi nous, immoralité qui, je regrette 
de le dire, n'existe pas seulement parmi les condamnés. 

« C'est un fait remarquable, «qu'une grande portion 
de ceux à qui l'on confie des domestiques convicts 
ont des mœurs dissolues et des principes dépravés, 
qui bâtent plutôt qu'ils n^empêcbent la ruine forcée 
de ceux qui les entourent. 

H Non-seulement l'immoralité est plus commune 
ici que dans la mère-patrie, comme du reste on 
pouvait s'y attendre, mais encore tout individu est 
animé par l'envie^ la haine et les sentiments les moins 
honorables contre son prochain. 

« Le mépris senti et exprimé par la population 
libre à la population esclave, excite chez celle-ci des 
sentiments de haine; de là surgissent des préjugés 
de caste qui entretiennent dans les deux classes de 
la communauté des hostilités mutuelles et constantes; 
d'un autre côté, les habitants libres, entichés de 
l'idée de leur importance personnelle , oublient leurs 
devoirs relatifs et réclament plus ou moins des distinc- 
tions de supériorité et de considération. » 



DANS L'OCKANIK. 23 

L'adiniiiistralion des femiiies convicls n'est pas i840. 

Février, 

moins eritiqiiée que celle des hommes; du reste, il 
paraîl; que les exemples de réforme morale obtenus 
par le système d'administration actuelle, sont bien 
plus rares encore parmi^les femmes que parmi les 
hommes. 

Les peines infligées aux convicts sont graduées 
ainsi qu'il suit, suivant la gravité des délits : V La 
réprimande ; 2° la condamnation à tourner la roue 
d'un moulin pendant un temps limité; 3° travaux 
forcés le jour et emprisonnement solitaire la nuit; 
4° travaux forcés sur les grands chemins; 5° travaux 
forcés dans les escouades enchaînées; 6°. envoi à l'é- 

Si 

tablissement pénal de Port-Ârlhur. 

Cette dernière punition est une des plus redoutées ; 
le travail est constant , on le fait en silence ; les con- 
damnés sont privés de toute communication avec 
l'extérieur; les punitions corporelles sont fréquentes ; 
en un mot , ils sont retranchés en quelque sorte du 
monde et soumis à une discipline très-sévère. 

Port-Arthur paraît être un lieu bien choisi pour un 
établissement de ce genre. Placé sur une presqu'île , 
attenant à la terre ferme par un isthme étroit, la 
garde devient facile et l'évasion des prisonniers pres- 
que impossible. On a établi, sur l'endroit le plus étroit 
de l'isthme , une ligne de poteaux très-rapprochés les 
uns des autres, auxquels sont attachés de très-gros 
chiens de garde dont les chaînes peuvent se croiser. 
Ces animaux sont très-bien habitués à reconnaître 
l'habit des condamnés : et malheur à celui d'entre 



n VOYAGE 

1840. eux qui tenlerait de fj'aneliir ce p«nssage ; il serait oer- 
tainement dévore. 

Les peines infligées aux femmes sont, outre la 
réprimande, des immersions dans un baquet d'eau 
froide 5 la prison, le séjour dans un établissement où 
elles travaillent en silence. 

Les délits les plus fréquents sont : l'ivrognerie , Je 
vagabondage j et surtout le vol dans les propriétés les 
plus isolées. Le nombre annuel des condamnations 
s'élève environ a un pour cent habitants, proportion 
énorme quand on pense qu'en Angleterre ce chiffre 
est tout au plus d'un pour mille. Il est vrai de dire 
que la majeure partie des crimes sont commis par les 
convicts libérés ou par les tickets of leave , tandis que 
la population libre n'entre dans les condamnations 
que pour une très-petite proportion . 

Nous n'avons point à considérer ici tous les avan- 
tages que semble promettre la formation des colonies 
pénales , ni toutes les objections qui ont été posées 
contre ce système pénitencier. L'Angleterre, la pre- 
mière, est entrée dans cette voie, en créant, sur tous 
les rivages de l'Australie, des colonies mélangées 
d'hommes libres et de condamnés. D'après ce que 
nous venons de dire , il est facile de voir que le but 
philantrophique qu'il s'agissait d'atteindre, celui de 
faire rentrer dans le sein de la société des hommes 
que l'on considère comme étant égarés, a été à 
peu près manqué; mais, d'un autre côté, des colonies 
puissantes se sont élevées, grâce à ce système, qui a 
fourni abondamment des bras pour Tagriculture et 



Février, 



DANS L'OCIUNIE. 2:') 

rindiistrie. On ol)jeclera vaiiiemenlquc jusqu'ici les ^isio. 
colonies anglaises de ce nouveau continent ont en- 
traîné rAngleterre a des dépenses énormes et tout 
à fait disproportionnées avec les avantages qu'elle 
peut en retirer. Il est impossible de prévoir jusqu'oii 
pourra aller l'essor donné à ces colonies encore nou- 
velles , si longtemps encore elles doivent rester sous 
le joug de la métropole ; il pourrait bien arriver 
qu'elles rapportassent au-delà de ce qu'elles ont pu 
coûter. En France, les colonies lointaines ont toujours 
été repôussées comme ruiiieuses pour le trésor et em- 
barrassantes en cas de guerre maritime; il faut bien 
le reconnaître, nous spéculons toujours trop sur l'ac- 
tualité ; chaque année, pour ainsi dire, on veut balan- 
cer le coùtet le produit de chacun de nos comptoirs, 
et puis lorsque la balance, comme cela a toujours 
lieu pour une colonie naissante, se fait au détriment 
du trésor de la métropole , on s'empresse de l'aban- 
donner, sans penser que souvent le jour des compen- 
sations doit venir dans un temps assez rapproché. 

Quel que soit le sort futur des colonies anglaises 
dans l'Australie , il est certain que l'Angleterre y 
trouvera toujours une ample compensation des sa- 
crifices qu'elle s'est imposés. Il n'est pas douteux 
qu'un jour viendra où l'Australie, entièrement peuplée 
et forte par elle-même , s'affranchira du joug qui la 
lie à la métropole ; mais en conquérant sa liberté , 
elle n'abandonnera pas les intérêts puissa,nts du com- 
merce qui se sera établi entre elle et les différents 
points du globe où flotte le pavillon anglais. 



m VOYAGE 

1840. L'influence du langage est considérable dans les 
relations commerciales, et il sera toujours diflîcile 
à une nation rivale, de faire une concurrence pro- 
ductive au commerce de la Grande-Bretagne dans 
l'Australie, peuplée de ses sujets. 

Le tableau que les colonies anglaises présentent 
dans l'état actuel est loin d'être rassurant pour l'a- 
venir. Le mélange des hommes libres au milieu des 
condamnés a fait naître deux castes distinctes qui ne 
se pardonneront jamais leur origine; la répulsion est 
complète , et ceux de ces hommes dont le passé a fait 
naître le mépris savent très-bien qu'ils ne parvien- 
dront à détruire la tache qui pèse sur leur origine, 
qu'en devenant maîtres du pays sur lequel ils ont été 
transportés. Déjà les convicts laissent voir Tespé- 
rance d'un affranchisse,ment futur; ils disent ouver- 
tement qu'un jour viendra où l'Australie , suffi- 
sant entièrement à ses besoins, deviendra, comme 
l'Amérique, un Etat indépendant de la mère-patrie. 
Ils auront, disent-ils , une existence politique et un 
gouvernement composé par cez/^ qui ont arrosé cette 
terre de leur sueur , et qui, après avoir amplement subi 
la punition d'une faute souvent légère, ont donné nais- 
sance aux richesses et à la prospérité de f Australie, 
( Extrait textuellement d'un journal de Sidney. ) 

La violence des journaux publiés dans la colonie 
est extrême ; la liberté complète de la presse leur per- 
met de s'exprimer sans aucune retenue ; on en ju- 
gera par l'extrait suivant de Y Australasian chronicle 
du 28 janvier 1 840. L'article a pour but de défendre les 



DANS L'OCKAME. 2' 

émancipisles, nom donné à la popiiiation des convicts i!^'^*^- 

, . . 1 .1 . 1 lévrier. 

airranclîis on ïssne des conyiclSj et de présenter leurs 
griefs Yis-à-vis des émigrants ou colons libres , qui 
forment la deuxième partie de la société. 

«,.... Pourquoi sommes-nous privés de notre droit 
sacré de représentation, si ce n'est parce que des 
hommes sans principes et en général sans moralité 
ont calomnié le caractère de nos meilleurs citoyens ; 
comment en sommes-nous privés, si ce n'est parce 
qu'on a produit en Angleterre la preuve de l'immo- 
ralilé qui existait et qui existe encore dans nos 
factories et dans nos casernes , et ce fait a été torturé 
par la ruse de nos hommes dits respectables, mais qui 
sont bien plutôt des coquins politiques et grapilleurs, 
pour en formuler une accusation fausse et infâme, 
contre des milliers de très-dignes et très-respectables 
colons. Pensez à ces quelques vagabonds, qui probable- 
ment chassés de l'armée ou de la marine , sont ar- 
rivés dans cette colonie et se sont insinués dans les 
bonnes grâces d'un ou de deux riches émancipistes, 
dont ils sont devenus en apparence les amis de cœur. 
Regardez ces hommes, revêtir d'abord une apparence 
respectable et s'appuyer de la bienveillance des 
personnes dont ils ont capté la confiance ; voyez-les 
ensuite s'élever à la dignité de magistrat, et enfin 
commettre des crimes qui forcent l'autorité à les 
' renverser honteusement de dessus leur siège. Ob- 
servez-les de nouveau rampant en Angleterre, et de- 
venant les indignes instruments d'un parti de co- 
lons qui, n'ayant pas la capacité d'acquérir des dis- 



28 VOYAGE 

18/iO. tinctions par des moyens honorables , ne craignent 
pas de recourir à leur ignominieuse assistance afin 
d'arriver à leur but, celui de rendre le pays esclave. 
Reconnaissez en un mot la cause réelle de la haine 
vouée aux émanci pistes. Aucune accusation directe 
n'est portée contre eux. On reconnaît même que 
plusieurs d'entre eux sont bons maris, bons pères , 
bons citoyens ; mais , disent nos adversaires ^ s'ils 
obtiennent jamais les mêmes droits que nous, ils 
sont déjà aussi riches , et ils possèdent autant de la- 
lents que nous , que nous serions dominés : divisons 

donc la contrée et nous régnerons 

« Tous ceux qui sont condamnés ne sont pas éga- 
lement coupables ; des millions d'individus qui échap- 
pent à une condamnation , sont tout aussi cou- 
pables, au fond, que ceux qui, plus malheureux, ont 
été découverts et punis. Il est reconnu, par tout le 
monde, qu'un grand nombre de personnes ont été 
déportées dans ces colonies pour des actes qui, dans 
d'autres circonstances , leur eussent acquis la consi- 
dération et l'estime générale. N'avons-nous pas tous 
les jours à enregistrer la mort de quelque vieux co- 
lon qui fut puni pour avoir cherché à affranchir son 

pays de la tyrannie et de l'oppression 

« Les émanci pistes ont expié leurs crimes ; leurs 
bruyants ennemis ont été également et peut-être plus 
criminels qu'eux , mais ceux-ci ont échappé au châ- 
timent. L'émancipiste a souffert et s'est purifié, tandis 
que son ennemi, après avoir échappé à la justice , se 
glorifie souvent de son crime. Nous ne craignons pas 



DAINS L'OCEAN JE 29 

d'avancer que sur cinquante émigrants dans les colo- i84o. 

Février. 

nies de la Nouvelle-Galle du Sud, et dans ce nombre 
nous comprenons la plus haute classe , il n'y a pas un 
homme qui puisse dire à la face de Dieu : je n'ai jamais 
commis une action qui, si elle était connue, me met- 
trait au niveau des convicts dans l'estime des hommes. 

« Mais en supposant même que tous ceux qui ont 
été condamnés étaient coupables , et que tous ceux 
qui sont arrivés ici libres étaient innocents, quel droit 
ont ces derniers d'ajouter encore à la sévérité des 
lois, lorsque la punition exigée par la loi a été accom- 
plie: un homme, quel qu'il soit, a-t-il le droit de de- 
mander rien de plus? 

« Vous saviez bien, émigrants hbres, lorsque vous 
avez quitté, ou plutôt lorsque vous vous êtes enfuis, 
ou même lorsque vous avez été chassés de votre pays 
natal , que l'Australie était occupée par une popula- 
tion qui, après avoir été quelque temps prisonnière 
de la couronne, avait été encouragée par le gouver- 
nement à se créer une nouvelle patrie en y observant 
des devoirs , mais aussi pour y jouir des droits des 
citoyens libres. Vous aviez certainement entendu dire 
que la plus grande portion des individus au milieu 
desquels vous vouliez venir vous établir, appartenaient 
à la classe des émancipistes ; on vous avait certaine- 
ment dit avant que vous ne quittiez votre pays que ces 
hommes étaient bien plus mauvais que vous ne les avez 
trouvés. Quel est donc le motif qui vous a amenés ici? 
Confessez-le, monsieurle respectable ; c'était pour pro- 
titerdutraficaveclesémancipistcs, pour couper le dia- 



30 VOYAGE 

1840. iiiaiil avec le diamanl ; c'était pour empocher le pro- 

Février. , . . . . 

daît du travail du coiîvict; où est celui qui s'inti- 
tule respectable^ et qui serait venu dans la colonie 
pour chercher une noble et belle société? Tous sont 
arrivés pour y remplir leurs poches, et beaucoup aussi 
pour se soustraire au mépris public qu'il avait mé- 
rité. Si vous n'aimez pas les Nouvelles-Galles du Sud , 
vous pouvez les quitter; mais pendant que yous y de- 
meurez, vous n'avez pas le droit de scruter l'histoire 
de votre voisin ou celle de sa lignée , et après tout 
nous ne craignons pas plus les investigations que 
vous. Regardez l'histoire de votre pays, et cherchez, 
si vous le pouvez, une généalogie noble, une famille 
royale, qui ne soit pas entachée de crimes dix fois plus 
grands que ceux dont vos voisins d'ici ont été cou- 
pables, et pour l'expiation desquels ils ont souffert. 

«Je témoigne hautement, ajoute Fauteur de cet 
article^ que dans aucune partie de l'Angleterre où 
j'ai vécu au miheu de la population rurale ; je n'ai 
rencontré une classe moyenne possédant des qua- 
lités plus précieuses et méritant-, par sa conduite, 
l'estime et la confiance plus que celle qu'il m'a été 
donnée de rencontrer ici , et dans d'autres parties 
de la colonie que j'ai visitées pendant l'exercice de 
mes fonctions pastorales, » 

Ce journal est l'organe des catholiques, et d'après 
ces fragments, dus à la plume d'un prêtre, on peut 
juger quel est l'esprit qui anime la population. Un 
journal ici se compose d'une feuille, dont les trois 



DANS L'OCliANlK. 31 

quarts sont remplis crannonces de ventes de niar- ihao. 

, j. ^ . I . Février. 

chandises, annonces toujours pompeuses; le reste 
est consacré à donner le résumé des séances du tri- 
bunal, les condamnations, et enfin à contenir quel- 
ques articles d'intérêt local remplis d'invectives, de 
personnalités et d'épithètes outrageantes. Je ne sau- 
rais affirmer le nombre des feuilles périodiques qui 
paraissent à Hobart-Town ; mais elles sont très-nom- 
breuses. On conçoit dès lors quel effet la presse doit 
produire sur la population, divisée en deux camps 
bien tranchés , et entre lesquels il semble qu'il n'y 
ait pas de conciliation possible. 

Nous ne sommes point restés assez de temps dans 
la colonie anglaise pour savoir jusqu'à quel point 
les assertions des éliiancipistes sont fondées, mais 
ce qu'il y a de certain , c'est que parmi la classe des 
convicts voués au mépris des hommes libres, il 
doit exister des hommes sur lesquels les condam- 
nations qu'ils subissent ne sauraient laisser des tra- 
ces indélébiles. Malheureusement, les colonies pé- 
nales ont bien souvent servi de lieu de déportation 
pour les condamnés politiques, pour des hommes qui, 
souvent égarés par des idées d'un patriotisme hono-* 
rable, n'ont pas craint de lever l'étendard de la ré- 
volte afin d'arriver, comme les États-Unis d'Amé- 
rique, à l'indépendance de leur patrie. Le transport 
le Buffalo^ qui était arrivé au mouillage quelques jours 
avant nous , avait amené dans la colonie un grand 
nombre de malheureux Canadiens , condamnés à 
la déportation par les lois anglaises, à la suite des 



Février. 



32 VOYAGE 

1840. troubles qui ayaient éclaté dans leur pays , et qui 
avaient pour but de raiîranchir du joug de la Grande- 
Bretagne. Ces hommes j que des sentiments honora- 
bles ont pu seuls entraîner dans celle voie^ vont expier 
leur faute au milieu des criminels frappés par la loi 
pour les crimes les plus honteux. Sous ce point de 
vue , le vice de la législation anglaise se fait vivement 
sentir, et l'on conçoit qu'avec de pareils abus de 
pouvoir, le système des colonies pénales ait rencon- 
tré parmi nous de nombreux adversaires. 

Quoique la proposition de M. Maconochie n'ait pas 
été prise en considération , elle n'a pas été non plus 
tout à fait rejetée. Déjà le gouvernement a apporté 
dans le système pénal de nombreuses améliorations. 
Cet officier a été nommé gouverneur des îles New- 
Norfolk, où il a été chargé de la direction d'un éta- 
blissement pénal destiné aux individus les plus en- 
durcis dans le crime , et aux plus coupables parmi 
les condamnés. C'est là qu'on pourra juger de l'effi- 
cacité du .ystème proposé. Il est à présumer que bien- 
tôt la législation de ces colonies sera modifiée , que 
l'on trouvera de grandes améliorations à y apporter. 
Quoi qu'il puisse arriver, la population actuelle, 
composée d'éléments si divers, restera toujours di- 
visée ; les colons libres pardonneront difficilement 
aux émancipistes leurs antécédents ou leur ori- 
gine, et alors on doit s'attendre qu'un jour arrivera où 
l'Australie aura aussi ses révolutions peut-être san- 
glantes, dont le résultat sera de l'affranchir du joug 
de la métropole , à moins que le parti le plus nom- 



DANS L'OCEANIE. 33 

breux aujourd'hui , celui des émancipistes, ne soit to- 1840. 

-' . , 17 Février. 

talement comprime. 

Telles sont les conséquences du système employé 
par l'Angleterre pour coloniser FÂustralie ; il est 
certain que tant que l'émigration des colons libres 
sera permise dans les colonies pénales , il existera 
toujours une division bien tranchée dans la popula- 
tion. Plusieurs fois déjà il a été proposé de former 
des établissements où les condamnés seuls seraient 
autorisés à se fixer. Il serait possible d'espérer ^ en 
effet, avec un pareil système, des améliorations plu§ 
grandes pour la moralité des condamnés. Toutefois 
l'expérience seule pourra permettre de porter à cet 
égard un jugement qui ne soit pas hasardé ; mais il 
faut reconnaître, en outre, qu'un établissement de ce 
genre manquerait absolument des moyens de gran- 
dir et de prospérer , à moins de grands sacrifices de ^ 
la part de la puissance fondatrice. Ce n'est pas tout de 
trouver des bras pour exploiter le sol , il faut encore 
des capitaux pour alimenter le travail et faire naître 
le commerce et l'industrie. 

Comme complément à ces considérations, nous 
donnerons un extrait du journal de M. Demas. Un sé- 
jour de deux mois dans la colonie anglaise lui a per- 
mis d'en étudier, plus que nous, les rouages admi- , 
nistratifs, et les lignes qui suivent résument les ob- 
servations qu'il a faites à cet égard*. 

' Notes 1,2 et 3. 

IX. 3 



34 VOYAGE 



CHAPITRE LXllI. 



Hobait-Town et ses environs. — Antécédents, fondation, popu- 
lation. — Femmes déportées. — Mont Wellington. — New- 
Norfolk. — New-Town. — Aspect général de la Tasmanic. -— 
Richmond, Sorrel, Port-Ai thur. — Considérations généiales. 



La Tasmanie, ou plutôt l'île de Tasman ^ est située 
entre le 39' et le 43' degré de latitude sud, et jouit 
d'un climat sain et tempéré. 

Ce paySj habité naguère par quelques misérables 
tribus sauvages, est aujourd'hui couvert d'une po- 
pulation active et industrieuse. De jolies villes, de 
belles fermes, des routes admirables, des cultures 
régulières , s'élèvent à la place des sombres forêts et 
des misérables huttes des indigènes. 

Sans vouloir m' étendre ici sur les antécédents de la 
Tasmanie , je dirai ^ d'une manière succincte, quels 
sont les navigateurs qui , les premiers , ont signalé 
cette belle et grande terre. 

Le Hollandais Tasman en eut le premier connais- 



DANS L'OCEANIE. 35 

sance. Le 24 novembre 1642, il mouilla dans la baie 
de Frédérik-Henry y et imposa à ses découvertes le 
nom de Tenues de Van-Diemen^ en l'honneur du gou* 
verneur des possessions hollandaises dans l'Inde; la 
postérité, plus juste , leur a conservé le nom du grand 
navigateur. 

Après ïasman, le Français Marion fut le pre- 
mier Européen qui visita ces parages : il vint mouiller 
en 1772 dans la même baie de Fréderik -Henry. 
Blessé mortellement d'un coup de pierre à la tête 
dans une rencontre avec les naturels, il ne put nous 
transmettre ses observations. Ses compagnons re- 
cueillirent et publièrent les renseignements les plus 
curieux. 

L'année suivante, et à peu près à la même époque, 
Furneaux vint mouiller dans la baie de V Aventure : 
les naturels, craignant sans doute de terribles repré- 
sailles de la mort de Marion , n'osèrent se montrer. 

En 1777, le capitaine Gook vint à son tour jeter 
l'ancre dans la baie de l'Aventure; il leva un plan 
fort exact de ce mouillage et de Storm-Bay (baie des 
Tempêtes). 

Bligh y toucha en 1788. ' 

En 1788 et 89, Hunter reconnut sous voile quel- 
ques points de la côte ; reconnaissance plus qu'impar- 
faite. 

En 1789, Cox découvrit la baie aux Huîtres. Enfin, 
en 1791, Vancouver ne fit qu'entrevoir les côtes. 

C'était aux Français qu'était réservé l'honneur de 
déterminer, d'une manière positive, la position et le 



36 VOYAGE 

gisement de ces terres. En 1793, le contre-amiral 
Bruny d'Entrecasteaux, qui avait été envoyé par l'As- 
semblée nationale à la recherche de La Peyrouse , 
vint atterrir sur la partie méridionale de la Tasmanie ; 
il reconnut avec soin toute la côte sud , et pénétra dans 
le magnifique canal qui porte son nom . M. Beautemps- 
Beaupré, ingénieur hydrographe placé sous ses ordres, 
et les officiers de l'expédition, en firent un travail 
tellement complet, qu^il sert encore aux Anglais et 
aux Français. Les officiers de l'expédition pénétrèrent 
dans le Derwent , que d'Entrecasteaux avait nommé 
rivière du Nord, et i^emontèrent jusqu'à l'endroit 
où son cours se détourne et se dirige brusquement 
vers l'ouest. 

Jusqu'alors, on pensait que la Tasmanie n'était que 
le prolongement de la Nouvelle-Hollande (Nev^ south 
Wales). Les Anglais ne possédaient alors, sur' cette 
dernière, que bien peu de chose ; leurs établissements 
se bornaient à Botany-Bay et ses environs. 

Un chirurgien de la colonie, M. Bass, homme de 
cœur et de résolution, s'avança jusqu'au port Wes- 
tern, pointe sud de la Nouvelle-Hollande, dans une 
frêle embarcation de balemier ; arrivé là , il décou- 
vrit le détroit qui porte son nom, et constata ainsi que 
la terre de ïasman était séparée de l'Australie. 

Cette découverte était de la dernière importance ; 
elle fut vérifiée et constatée par le lieutenant de la 
marine royale Flinders, qui, le premier, fit le tour 
entier de Fîle de Tasman. 

Le capitaine Bodin, parti de France à la paix 



DANS L'OCEANIE. 37 

crAmiens pour un voyage d'exploration, vint re- 
connaître, en 1803, la terre de Diemen, et ce fut en 
juin 1803 que les Anglais se décidèrent à l'occuper. 
L'exploration de M. Bodin fui pour beaucoup dans 
leur détermination; ils craignirent que les Français 
n'eussent envie de fonder un établissement analogue 
à celui de Botany-Bay, et, ne se souciant pas de pareils 
voisins, ils voulurent prendre l'initiative. C'est ce qui 
vient de se passer à la Nouvelle-Zélande. Nous arri- 
vons toujours trop tard. 

Au mois de juin 1803, JohnBowen partit de Sid- 
ney ; il emmenait avec lui un détachement des troupes 
de la colonie, quelques officiers civils et un certain 
nombre de convicts; il vint débarquer sur la rive 
gauche du Derwent, à 20 milles à peu près de son 
embouchure, à un endroit nommé Risdon. Les nou- 
veaux débarqués eurent beaucoup à souffrir de la ri- 
gueur de la saison. 

L'année suivante, TAngleterre dirigea directement 
un navire de convicts sur la nouvelle colonie ; ils dé- 
barquèrent au nombre de quatre cents. Le lieutenant- 
colonel CoUins prit le commandement de l'établisse- 
ment. La première chose qu'il fit fut d'abandonner 
l'emplacement choisi par Bowen , et il vint jeter les 
fondations d'Hobart-Town à la place où elle s'élève 
aujourd'hui. Cette position est très -judicieusement 
choisie : la naissante cité était destinée à devenir 
une ville toute commerciale ; il fallait donc qu'elle fût 
le plus possible à proximité d'un bon mouillage. Au- 
jourd'hui, les navires du plus fort tonnage mouillent h 



38 VOYAGE 

une encablure du rivage, et un bâtiment de trois 
à quatre cents tonneaux peut décharger sur le quai. 
A RisdoUj il n'y avait pas d'eau , une petite rivière 
traverse Hobart-Town dans toute sa longueur, et donne 
la vie à de nombreuses usines. Les habitants d'Hobart- 
Town vénèrent la mémoire du gouverneur GoUins : 
c'était un homme juste, ferme, infatigable, et, sous 
sa sage administration , la colonie fit des progrès in- 
croyables. 

Bâtie sur la rive droite du Derwent , Hobart-Tow^n 
présente, du mouillage , l'aspect le plus riant, le plus 
animé. A gauche, se développent de beaux quais, sur 
lesquels sont établis de vastes magasins remplis de 
marchandises que viennent y jeter de beaux et grands 
navires de la métropole. Une jetée solidement bâtie, 
sur laquelle s'élève la douane et quelques édifices pu- 
blics , faciUte beaucoup les communications de la ville 
à la rade. Sur la pointe Est s'élève le fort Mulgrave; 
plus loin, au fond de la baie, sont l'arsenal , les ma- 
gasins du gouvernement et les bureaux de l'adminis- 
tration maritime. Sur la colline qui les domine, se 
trouve une charmante maison, entourée de pelouses 
d'une fraîcheur délicieuse, plantée de fleurs et de pe- 
tits bouquets de bois ; c'est la i^ésidence de sir John 
Franklin, gouverneur de la colonie, Quand les quais 
seront prolongés de manière a aller rejoindre l'arse- 
nal, le port d'Hobart-ïown sera un des plus vastes et 
des plus commodes de cette partie du monde, 

La ville, composée de maisonnettes d'une propreté 
exquise , presque toutes à un seul étage , et tapissées 



DANS L'OCEANIE. 39 

d'une belle plante grimpante assez semblable au 
lierre, est percée de grandes et larges rues, se cou- 
pant toutes à angle droit , alignées au cordeau et ma- 
cadamisées ; un large ruisseau, qui descend des pentes 
du mont Wellington , traverse la ville dans toute sa 
longueur^ et fait tourner de nombreux moulins ; ses 
eaux ne sont pas potables. 

Comme daus toutes les villes anglaises , les maisons 
sont bâties sans aucune architecture; je dirai plus, 
sans goût; mais elles sont si propres, si soignées, le 
petit jardin qui donne sur la rue est si coquettement 
entretenu, qu'elles font réellement plaisir à voir. 

hes Anglais ont tracé à la capitale de la Tasmanie 
un cadre immense qui est bien loin d'être rempli ; les 
rues un peu éloignées du centre de la ville ne con- 
tiennent que quelques maisons isolées. Chaque jour de 
nouveaux éniigrants débarquent ; et, si la prospérité 
de la colonie se niaintient, je ne doute pas qu'elle ne 
prenne en peu de temps un rapide accroissement. 

Ce n'est pas dans une ville naissante comme celle-ci 
qu'il faut s'attendre à rencontrer des monuments; 
cependant, les colons citent avec orgueil les casernes, 
le temple et le bagne. Les casernes sont bâties à gau- 
che de la ville, sur un mamelon qui la domine. Ce ne 
sont qae de vastes corps de logis en bois, élevés sur 
les côtés d'une large esplanade, qui sert de champ de 
manœuvre à la garnison. On y jouit d'une magnifique 
vue. De là, l'œil plane sur la ville et la rade : sur la 
gauche, se dessine la gigantesque silhouette du mont 
Wellington, et on peut suivre au loin, h travers de 



40 VOYAGE 

vertes prairies , les sinuosités du Derwent. Le tem- 
ple est une jolie petite église bien proprette ; reste 
donc le bagne, qui présente quatre hautes murailles 
en belles pierres qui ont la dureté du granit. Elles 
sont sans doute excellentes pour empêcher l'évasion 
des coquins qui y sont renfermés , mais il faut être 
Anglais pour en faire de l'architecture. 

Après Hobart-Town, les principaux centres de 
population de la Tasmanie sont Launceston , Rich- 
mond, ^ew- Norfolk, Sorrel, Jéricho, Élisabeth- 
Town , Port-Arthur, etc. L'ile est sillonnée de beau- 
coup de cours d'eau, dont les plus considérables sont 
leTamar et le Derwent; les autres ne sont, en grande 
partie, que des torrents ou des ruisseaux grossis par 
les pluies qui viennent déverser leurs eaux dans ces 
deux fleuves principaux. 

Le mouillage d'Hobart-Town est bon en tout temps,- 
bien qu'il descende parfois de vigoureuses rafales du 
mont Wellington. Un navire peut y faire toutes les ré- 
parations possibles , même y abattre en carène. La 
rivière, qui s'élargit considérablement devant la ville, 
remonte ensuite vers le nord. A quelques lieues de là, 
elle s'infléchit par un coude assez brusque vers l'ouest, 
vient arroser les belles prairies qui font face à New- 
Norfolk , et courant au nord-ouest , elle va se perdre 
dans les montagnes. 

La population de la Tasmanie est divisée en trois 
parties bien distinctes. 

l"" Les hommes libres {free men). Sous cette déno- 
mination, il faut comprendre les employés dugouver- 



DANS L'OCEANIE. 41 

îiement et les émigrants qui arrivent d'Angleterre 
pour tirer parti de leur industrie. 

2° Les émancipés [emancipists). Ce sont des dé- 
portés qui, par une excellente conduite , ont obtenu 
leur liberté ou qui ont fini le temps de leur peine. 

3° Les condamnés [convicls). Ceux-ci, suivant 
leur bonne ou mauvaise conduite, sont accordés 
comme serviteurs aux particuliers, ou travaillent 
sous l'inspection de constables, pour la plupart tirés 
de leur sein, aux routes, aux établissements, aux tra- 
vaux publics, en un mot. 

En arrivant dans la colonie , les convicts , et parmi 
eux ceux qui ont les moins mauvais antécédents ou 
dont la conduite a été la meilleure pendant la traversée, 
sont assignés comme serviteurs aux colons. Ceux-ci 
leur doivent la nourriture, le vêtement, le coucher 
et des soins dans leurs maladies. Il est expressément 
défendu de leur allouer aucune rétribution de leur 
travail. 

On sent qu'avec de pareils moyens le planteur 
auquel on faisait de larges concessions de terrain , 
devait arriver en peu de temps à de magnifiques ré- 
sultats ; il avait à cultiver une terre vierge qui ne de- 
mandait qu'à produire. Bientôt les forêts qui cou- 
vraient le sol firent place à des cultures bien enten- 
dues , et on vit s'élever de tous côtés de jolis villages. 
J'ai parcouru plusieurs districts de la Tasmanie , et je 
n'hésite pas à le dire, j'y ai vu d'aussi belles cul- 
tures, des fermes aussi bien tenues que dans nos plus 
beaux départements. 



m VOYAGE 

En débarquant dans la colonie, les convicts sont 
placés sous la surveillance immédiate du surinten- 
dant (position qui répond à celle de commissaire des 
cbiourmes) ; ils sont divisés; en trois catégories ; 

La première comprend ceux qui arrivent sous le 
poids des condamnations les plus graves; ils sont im- 
médiatement conduits au bagne. Là, vêtus d'un ha- 
billement mi-partie jaune et brun , et les fers aux 
pieds, ils travaillent, sous la surveillance de constables, 
aux routes, aux travaux de force [hard-lahour)'^ ce 
sont nos bagnes dans toute leur horreur. Après eux, 
viennent ceux qui sont punis pour des fautes plus lé- 
gères, ou qui, parleur bonne conduite, ont mérité un 
adoucissement à leur peine. Le gouvernement les as- 
signe comme serviteurs aux colons ; ils ne reçoivent 
aucun salaire et doivent tout leur travail à leurs 
maîtres. 

Le gouvernement conserve une surveillance directe 
sur le convict ainsi alloué. 

La colonie est divisée en districts île police, dans cha- 
cun desquels est un magistrat qui a , à sa disposition , 
une force suffisante pour faire respecter la loi ; il doit 
veiller à ce que les convicts servent fidèlement leurs 
maîtres, et aussi à ce que ces derniers exécutent ponc- 
tuellement les règlements établis; les convicts sont 
retirés de leur service lorsque les obligations ne sont 
pas remplies. 

La ration journalière des convicts alloués aux co- 
lons est fixée ainsi qu'il suit : 



DANS LOGEANTE. 43 

I de liv, viande fraîche ou 8 onces viande salée. 

I —de pain — 4 — de farine. 

I — pommes de terre. 

g onces de gel pour la semaine, 

I — 'de savon. 

Le tout de bonne qualité. 

Généralement, les maîtres donnent en plus aux ser- 
viteurs dont Hs sont contents, du thé, du sucre et 
du tabac ; ceci est purement facultatif. 
- Ils doivent au convictun logement convenable et 
des soins dans ses maladies. 

Le maître ne peut appliquer au convict aucun châ- 
timent ; il doit porter sa plainte devant le magistrat du 
district dont il fait partie. 

Les heures et la nature des travaux doivent être 
réglées d'une manière équitable. Les convicts , hors 
des heures de travail , résident et prennent leurs re- 
pas chez leur maître, ou dans des huttes ou ca- 
banes de la propriété, sous la surveillance d'hommes 
hbres. 

Le maître est requis de faire tous les ans un rap- 
port circonstancié sur le travail et la conduite des 
convicts à son service; il doit, tant par son exemple 
que par de sages conseils, tendre de tout son pouvoir 
à l'amélioration morale de son serviteur. Lorsqu'il ré- 
side à moins de 2 milles d'une église , il doit faire 
conduire, tous les dimanches, ses convicts au service 
divin ; dans le cas contraire, il doit leur lire les prières 
lui-même et leur faire une exhortation chrétienne. 

La troisième catégorie se compose des convicts qui, 



44 VOYAGE 

par une excellente conduite, ont obtenu la liberté de 
travailler pour leur compte [ticket of leave) ; ils sont 
parfaitement libres, sauf qu'ils demeurent sous la sur- 
veillance spéciale de la police , et qu'ils sont obligés 
de répondre, tous les dimanches matin, à l'appel du 
magistrat. Aucun individu ne peut être gracié ni rece- 
voir un ticket of leave ^ qu'aux termes suivants : 

Si la durée de sa peine est fixée à cinq ans, il doit 
avoir servi pendant quatre ans ; si sa peine est de sept 
ans, cinq ans ; pour quatorze ans , six ans ; et enfin , 
pour la vie, huit ans. 

Aucun individu , dans ce cas, ne peut être proprié- 
taire ; en matière commerciale ou civile , il ne peut 
ni poursuivre ni être poursuivi en justice ; mais lors 
de la promulgation de cette ordonnance, qui est toute 
récente , beaucoup d'entre eux possédaient ; elle n'est 
donc applicable qu'à ceux qui ont reçu leur ticket of 
leave postérieurement. Un grand nombre d^entre eux 
sont employés comme constables et surveillants. 

Les convicts, au bagne, sont assujettis aux travaux 
les plus pénibles ; ils sont particulièrement employés à 
la confection des routes, et, grâce à ce système, la. 
colonie est sillonnée de belles voies de communica- 
tion aussi belles que celles d'Angleterre. Sur le lieu 
même de leurs travaux, on élève des barraques où ils 
prennent leurs repas, toujours sous l'inspection des 
constables. Le soir, ils sont enfermés par escouades de 
dix à douze , et des lignes de sentinelles assez rap- 
prochées empêchent toute évasion. 

A Hobart-Town, ils sont logés dans un vaste édi- 



DANS L'OCEANIE. 45 

iice ; solide construction en pierre, aux sombres mu- 
railles sur lesquelles on pourrait écrire la désolante 
inscription du Dante : Lasciateogni speranza. La nuit^ 
ils sont enfermés dans des dortoirs disposés pour con- 
tenir quarante hommes. Ce sont de grandes salles 
tenues avec une propreté remarquable. Au milieu, 
est une longue table rectangulaire , et sur les mu- 
railles , recrépies à la chaux , sont construites des 
couchettes superposées les unes sur les autres, comme 
dans un paquebot ; elles sont séparées entre elles par 
deux petites cloisons de deux pieds d'élévation. Ils sont 
ainsi parqués sans distinction; celui qui n'est con- 
damné qu'au minimum de la peine, c'est-à-dire à 
cinq ans , a souvent pour voisin un coquin endurci 
qui est là pour la vie. Il n'y a de différence que pour 
ceux qui se sont mal comportés pendant le voyage ; ils 
sont immédiatement envoyés aux travaux des routes 
{road stations) ou mis à la chaîne {chain-gang). Ces 
chain-gangs sont des escouades de dix ou douze 
hommes enchaînés tous ensemble par le cou; on 
leur fait porter des fardeaux ou on les fait travailler 
aux ouvrages immondes ; à l'enlèvement des ordures 
de la ville , par exemple; cette terrible punition n'est 
jamais que temporaire et de peu de durée. 

La ration journalière est suffisante; les convicts 
travaillant sur les routes sont vêtus de gris, au chain- 
Gang, gris et jaune, et à Port- Arthur, établissement 
pénal, en jaune. 

Le condamné a les deux pieds pris par une chaîne 
de trois pieds environ ; pour qu'elle ne l'empêche pas 



46 VOYAGE 

de marcher; il la suspend par le milieu à sa ceinture. 
L'accouplement j Faction d'enchaîner deux à deux 
des hommes différents de caractère, de vices, de 
crimes, la plus affreuse torture qu'on ait jamais in- 
ventée, est inconnue dans les colonies pénitentiaires 
anglaises ; et, en somme , la condition des condam- 
nés, si misérable qu'elle soit, est supérieure à celle 
de nos forçats. 

Sauf quelques modifications , les femmes vivent 
sous la même discipline que les hommes; elles sont 
renfermées dans des maisons de correction ou al- 
louées comme servantes aux colons. Toutes les sta- 
tistiques , tous les rapports officiels , les signalent 
comme plus profondément dépravées que les hommes, 
surtout lorsqu'elles ont atteint un certain âge. J'en ai 
vu beaucoup dans les fermes chez des colons, et par- 
tout on s'en plaignait plus que des hommes. Plusieurs 
insurrections avaient eu lieu dans les maisons de cor- 
rection , et pendant mon séjour dans la colonie, deux 
de ces créatures furent pendues pour avoir assassiné 
une surveillante avec un raffinement de barbarie dont 
il est impossible de se faire une idée. Quand elles 
sont au service des particuliers, elles reçoivent an- 
nuellement, pour leur entretien , une robe de coton, 
deux camisoles de nuit, trois chemises, deux jupons 
de flanelle , deux jupons d'étoffe , trois paires de sou- 
liei^, trois bonnets de calicot, trois paires de bas, 
deux mouchoirs de cou , trois tabliers de travail et un 
bonnet ; tout cela, de bonne qualité, revient à peu près 
à 7 livres sterlings par an (175 francs). Legouver- 



DANS L'OCEAN lE. 47 

nement défend expressément de leur rien allouer en 

sus. 

Comme les hommes , elles passent par les trois ca- 
tégories : travaux forcés, service des particuliers et 
ticket ofieave; dans la dernière position^ elles ali- 
mentent les nombreuses maisons de prostitution qui 
sont établies à Hobart-Town , à la plus grande sa- 
tisfaction des matelots de toutes les nations qui fré- 
quentent le port. L'ivrognerie est le péché mignon de 
ces dames, et leur état à peu près normal. 

Comme colonisation et utilité nationale , l' Angle- 
terre a largement atteint le but qu'elle s'était pro- 
posé ; elle possède à l'extrémité du monde , aux anti- 
podes, de riches établissements qui, en temps de 
guerre, pourraient non-seulement se passer de la 
métropole, mais lui venir en aide. Sidney, Hobart- 
Town , dans leurs eaux profondes, à l'abri des vents, 
d'une défense facile contre l'ennemi, peuvent abriter 
et approvisionner de fortes escadres qui , de là, iront 
fondre en peu de temps sur l'Océanie et la mer des 
Indes. C'est là un magnifique résultat hors de toute 
contestation. 

Mais, à côté de la question utilitaire, il en existait 
une autre non moins grande, non moins belle, la 
question de l'humanité. 

A la fin du siècle dernier, beaucoup de bons es- 
prits , des hommes sages et dévoués à leurs sembla- 
bles, avaient pensé qu'en éloignant des yeux du peu» 
pie cette hideuse plaie des bagnes , qu'en déportant 
les malfaiteurs sur des plages lointaines , dans un 



48 VOYAGE 

pays nouveau, où, soumis à de sages règlements ^ à 
un travail d'avenir, ils pourraient, par une conduite 
exemplaire , arriver à une position indépendante et 
libre, sans crainte delà flétrissure morale qui, dans 
notre Europe , attache pour toujours la réprobation 
de la société à la personne et même à la famille des 
malheureux qui ont subi une peine infamante; on 
avait pensé, dis-je , que loin de la tentation , enlevé 
à ses antécédents , à ces dégradantes misères de nos 
grandes villes qui engendrent tant de animes , le vo- 
leur et le faussaire pourraient redevenir un jour des 
membres utiles de la société. C'était, certes, une no- 
ble pensée, mais pour la réaliser, il eût fallu que les 
nouvelles colonies ne fussent formées que des mêmes 
éléments. Sans doute, la seconde génération eût valu 
mieux que la première , et la troisième ou la qua- 
trième eussent été entièrement lavées du péché ori- 
ginel. A Hobart-Town et à Sidney, plusieurs con- 
victs sont arrivés , à force d'industrie , à se créer des 
positions indépendantes. Quelques-uns sont posses- 
seurs de grandes fortunes. Ces hommes ont sans 
doute racheté leur faute, mais la population libre, 
le colon, le planteur, le simple ouvrier, le plus misé- 
rable journalier, fier de n'avoir jamais paru devant 
une cour d'assises , les montre au doigt. Leurs crimes 
ou leurs délits n'ont pas été oubliés, et leurs enfants 
en portent la peine. 

A diverses reprises , les gouverneurs qui se sont 
succédé dans l'administration des colonies pénales , 
tentèrent des rapprochements entre les deux classes 



DANS LOCEANIE. 49 

principales , les hommes libres ( free men ) et les 
émancipes {emancipists). Ce fut toujours en vain, le 
sentiment de répulsion paraît insurmontable. Je ne 
peux mieirx le comparer qu'à celui qui existe en Amé- 
rique à l'égard des hommes de couleur. Personne 
ne voudrait épouser la fille, la petite-fille même d'un 
homme qui a été mis au carcan sur une place de 
Londres. Peut-être ce préjugé, si préjugé il y a, s'ef- 
facera-t-il dans un siècle, mais aujourd'hui il est dans 
toute sa force; on est toujours tenté de croire que 
ce n'est pas par des moyens bien légitimes qu'un vo- 
leur de profession a acquis sa fortune. 

Le propriétaire de la maison que nous occupons 
est un israélite qui avait été condamné à être pendu 
avec son frère , pour un vol commis avec effraction 
dans la boutique d'un bijoutier. Déjà on lui avait 
passé au cou le fatal nœud coulant , et il allait être 
lancé dans l'éternité ^ lorsqu'arriva un ordre qui 
commuait sa peine à celle de la déportation à vie. 
Après quelques années de séjour dans la colonie, 
après avoir successivement passé par le bagne, le 
service du gouvernement et celui des particuliers , 
sa bonne conduite le fit remarquer ; on lui accorda, 
avec un ticket of leave^ la liberté de travailler pour 
son compte ; enfin il fut gracié , mais sous la condi- 
tion expresse de ne jamais sortir de l'île. S... com- 
mença par vendre du grog aux matelots , peu à peu 
son commerce prospéra ; sa modeste buvette devint 
un vaste magasin de vins, et aujourd'hui on le cite 
comme un des plus riches emancipists de la colonie. 
IX. 4 



50 VOYAGE 

Il nous louait 400 francs par mois une mauvaise bi- 
coque qui n'en valait pas âOO ; mais nous étions étran- 
gers, il fallait bien nous le faire payer. L'opinion 
publique l'accusait de faire un peu d'usure , mais il 
eût été par trop difficile que cet homme mentît tout 
à fait à sa double origine. 

Derrière Hobart-Town s'élève le mont Welling- 
ton; on l'avait d'abord appelé le mont de la Table 
(Table-Mount).En effet , son sommet ^ parfaitement 
plat, se présente au loin comme une table gigan- 
tesque. Grâce à une assez jolie route faite par un 
particulier pour exploiter les bois de construction 
de la montagne j on peut parcourir à cheval les qua- 
tre. premiers milles qui la séparent de la ville. Jus- 
qu'au tiers environ de la hauteur, l'ascension est as- 
sez facile. Ce n'est que lorsque l'on arrive à de 
vastes amas de larges pierres, à la surface polie, 
que les véritables difficultés commencent. Quelques- 
unes de ces pierres n'ont pas moins de dix à douze 
pieds d'épaisseur ; pour les franchir, il faut au pié- 
ton un coup d'œil sûr et toute son agilité; puis il 
lui faut traverser une zone couverte de hautes herbes 
et d'arbustes garnis de fortes épines qui déchirent, 
ensanglantent, l'explorateur le plus intrépide. La mon- 
tagne est élevée de 4000 pieds au-dessus du ni- 
veau de la mer. Le sommet, qui termine brusque- 
ment une chaîne de montagnes considérables , offre 
un plateau de quelques milles d'étendue. Du côté de 
la ville est un horrible précipice à donner des ver- 
tiges à la tête la plus solide. De toutes parts s'élèvent 



DANS L'OGEANIE. 51 

de gigantesques colonnes de basalte , dont quelques- 
unes sont aussi régulières que si elles eussent été 
taillées par la main de l'homme. Autour de ces co- 
lonnes sont entassés, les uns sur les autres, d'énormes 
débris , véritable image du chaos. Quelque affreuse 
convulsion de la nature a sans doute secoué jadis les 
lianes du géant. Dans quelques endroits, des frag- 
ments de ces coloones ont été précipités par mon- 
ceaux à la hauteur de 40 à 50 pieds. Ailleurs s'élèvent 
des masses isolées dont les sommets sont surmontés 
d'un- énorme bloc de basalte, qui^ détaché du pilier 
lui-même, semble un chapiteau posé par quelque 
géant de la fable. Plus loin, deux de ces colonnes 
forment une porte de 18 pieds de largeur. Chacune 
d'elles est surmontée d'un chapiteau semblable. A 
chaque pas le voyageur foule des pétrifications de 
coquilles, d'oiseaux, de poissons, etc. Du sommet du 
mont Wellington, l'œil embrasse le plus admirable 
panorama qu'on puisse se représenter; par un beau 
jour, il découvre une étendue de pays de plus de 
40 milles; au sud, la vue est bornée par une chaîne 
de montagne , et à l'ouest , par les vastes solitudes 
du grand Océan. 

Le Derwent est navigable jusqu'à New-Norfolk pour 
des bâtiments de 100 tonneaux. La rivière est belle, 
large j bordée de plaines magnifiques et de marais 
que l'on dessèche tous les jours , et qui deviennent 
d'excellentes terres à blé. Une belle route macada- 
misée en prolonge les bords. New-Norfolk est bâti 
dans la position la plus pittoresque. Ses fondateurs 



52 VOYAGE 

ont choisi pour son emplacement un plateau très- 
élevé , encadré de tous les côtés par les sommets de 
montagnes couvertes de bois. 

Si New-Norfolk prend un jour le développement 
qui lui est tracé , elle deviendra sans doute une belle 
et florissante cité, mais jusqu'à présent, elle n'a véri- 
tablement d'une ville que le nom. On aperçoit de loin 
en loin quelques jolis groupes de maisons bâties sur 
l'alignement de belles et longues rues qui se coupent 
toutes à angle droit. Le fleuve, dont les eaux, en- 
caissées entre de hautes berges , deviennent presque 
torrentueuses, coulent au pied de la ville. 

L'emplacement de la ville est admirablement choisi. 
Il est impossible de trouver une position plus saine et 
plus aérée. Des bateaux à vapeur, des diligences, lé- 
gères voitures à-quatre chevaux , partent d'Hobart- 
Town à heure fixe. La distance à parcourir est de 
21 milles ; elle se fait en trois heures. La route est 
bordée, d'un côté, par la rivière, et de l'autre, 
par de belles cultures, de jolis villages et de déli- 
cieuses habitations. Tout cela lient vraiment du pro- 
dige, surtout quand on songe que ce n'est qu'en 1803 
que les premiers colons ont mis pied à terre. Sur cette 
route si unie, que sillonnent aujourd'hui chevaux , 
hommes, troupeaux , il n'y avait que de sombres fo- 
rêts et quelques misérables familles de sauvages. A 
2 milles d'Hobart-Town , sur une colline qui do- 
mine le cours du fleuve et le plus riant paysage, est 
T)âti un charmant village, New-Town. Le coteau est 
couvert de jolies maisons de campagnes, appartenant 



DANS L'OCEANIE. 53 

aux employés principaux et aux riches commerçants 
de la ville. On y a fondé une maison d'asile pour les 
orphelins de la colonie. 

J'étais arrivé à terre, malade, exténué; pendant 
trois semaines, à peu près, il me fallut garder le lit; 
j'avais reçu les visites les plus aimables, les invitations 
les plus obligeantes, entre autres celle de M. Breton , 
lieutenant de la marine anglaise et magistrat du dis- 
trict de Richmond , qui; voulait absolument me faire 
transporter chez lui. Dès que mon état le permit, 
je résolus d'aller faire une visite à mon aimable con- 
frère. 

Devant Hobart-Town, le Derwent a environ quatre 
milles de largeur ; un petit bateau à vapeur lait le ser- 
vice du quai à Kanguroo-point. 

Ce steamer ne fait pas honneur aux mécaniciens 
de la Tasmanie; quoi qu'il en soit, au bout d'une 
heure à peu près , il nous mit à terre, hommes et 
bêles. Là encore on trouve les alignements d'une 
ville qui, pour le moment, se borne à quelques grog- 
shops, taps^ tous plus ou moins pourvus de spirits et 
pompeusement décorés de tous les noms et titres de 
Sa Grâce le duc de Wellington. 

Je ne savais de quel côté me diriger, lorsque ma 
bonne étoile m'envoya deux honnêtes fermiers qui 
débarquaient comme moi du steamer; ils me deman- 
dèrent Yhonneur de m' accompagner. Je n'eus garde 
de refuser, et en peu temps je fus complètement au fait 
du cours des céréales et des bestiaux sur tous les mar- 
chés de la colonie. Dans tous les pays anglais, la ja- 



54 VOYAGE 

quelle des marins et leur bouton à l'ancre , a quelque 
contrée qu'ils appartiennent, jouissent d'une grande 
considération. J'étais faible, malade, ces braves gens 
réglèrent le pas de leurs montures sur la mienne. 
Pleins de prévenance, ils nj'indiquaient les meilleurs 
endroits du chemin, et s'ingéniaient à m'épargner 
la fatigue. 

De Kanguroo-point à Richmond, on compte 16 à 
17 milles; la route, assez large, mais dans quelques 
endroits fort mal entretenue, traverse d'abord une 
épaisse forêt, puis viennent des vergers plantés 
d'arbres fruitiers, de vastes champs de blé qui rap- 
pellent les belles plaines de la Flandre et de la Nor- 
mandie; quelques jolis villages aux maisonnettes 
propres et bien tenues, de belles fermes, des prairies 
couvertes de bestiaux, et de loin en loin quelques 
belles maisons de campagne viennent rendre la res- 
semblance encore plus frappante. Hommes^ femmes 
et enfants , portent sur leurs figures épanouies l'ex- 
pression de Faisance , et rien au monde ne vient rap- 
peler au voyageur qu'il est dans une colonie pénale, 
et que la plupart de ces frais visages appartiennent à 
des coquins de la vieille Angleterre. A moitié route à 
peu près, se trouve une petite auberge glorieusement 
nommée Wellinglon^tap. Nous mîmes pied à terre, et 
j'eus toute la peine du monde à refuser l'Invitation de 
mes compagnons, qui voulaient me faire avaler un 
énorme verre de grog, prétendant que c^était un spé- 
cifique admirable, et qui avait de quoi ressusciter un 
mort ; je trinquai de grand cœur, mais avec de l'eau 



DANS L'OCEAINIE. 55 

pure, ce qui, je crois, me fit un peu perdre dans leur 
estime. 

Un constablCj conduisant deux femmes à la prison 
du district, était là depuis deux heures, attendant que 
ses prisonnières fussent revenues d'un long évanouis- 
sement produit par les pots de ginn^ que les deux in- 
téressantes créatures avaient cru devoir se donner 
comme consolation. 

Après avoir largement abreuvé mes deux fer- 
miers , je me remis en route au grand trop de mon 
cheval. Le chemin me paraissait long, et je craignais, 
dans mon état de faiblesse, d'avoir entrepris une 
course au-dessus de mes forces, lorsque nous dé- 
iDOUchâmes sur un plateau qui domine Richmond. 

Au milieu d'une grande et belle plaine s'élevait une 
centaine de maisons passablement éparpillées, et une 
petite église. Là^ comme à Nevs^-Norfolk , il n'y a pour 
ainsi dire que des alignements; tout le pays que j'a- 
vais devant les yeux était en pleine culture. Je pris 
congé de mes deux compagnons de route avec de cha- 
leureuses poignées de mains, et me dirigeai vers une 
jolie maison qu'on me dit être celle de M. Breton. Il 
n'était pa^ chez lui ; je laissai mon cheval à son do- 
mestique, et me fis conduire au tribunal oii le Heu- 
tenant magistrat jugeait une foule de coquins qu'il 
condamnait soit au fouet, soit à quelques jours de 
prison. 

M. Breton est un homme d'une cinquantaine d'an- 
nées, à figure franche et ouverte; fatigué de la vie 
errante de l'officier de mer, il est venu planter sa tente 



56 " VOYAGE 

dans la Tasmanie, où il a quitté son épée pour la 
charrue. Ses connaissances, sa parfaite intégrité l'ont 
fait nommer cMe^ 'police magistrale du district de 
Riclimond. Il y a acquis d'excellentes terres qui sont 
en plein rapport, et il vit tranquillement sans re- 
gretter en quoi que ce soit le pont de son navire. îl 
avait encore quelques affaires à expédier; j'en pro- 
fitai pour assister à son audience; l'accusé était con- 
duit à la barre par un constable ; on lui lisait un 
passage de la Bible , puis on faisait jurer les témoins 
sur les Évangiles; après quoi on lui posait laconique- 
ment cette question : Guilty ornot giiilty] bien peu ré- 
pondaient guilty ; c'étaient généralement des convicts 
accusés par leurs maîtres de paresse ou d'ivrognerie. 
Les peines variaient de quinze à cinquante coups de 
fouet ou de quelques jours de cachot solitaire au pain 
et à l'eau [soUtary confinement), 

La séance terminée, M. Breton me conduisit à sa 
demeure, où le plus confortable dîner nous attendait. 
Mon hôte élait un amateur éclairé et enthousiaste 
d'histoire naturelle ; on n'arrivait à sa porte qu'après 
avoir traversé une haie de pétrifications de toutes 
dimensions; au dedans, un monstrueux crocodile, 
nouveau dragon des Hespérides , présentait sa large 
gueule; des singes grimaçaient de tous côtés, et 
des hérons, pingouins, kanguroos, serpents, gar- 
nissaient un assez long vestibule qu'il fallait tra- 
verser pour arriver aux appartements. La maison de 
M. Breton est charmante, et tenue avec une pro- 
preté toute maritime. Sur sa façade se développe un 



DANS L'OCEANIE. 57 

joli parterre , et derrière s'étend un vaste jardin. 

Le district de Richmond est un des mieux situés et 
des plus pittoresques de la colonie ; ce sont de ma- 
gnifiques plaines admirablement cultivées et en- 
tourées de toute part de montagnes dont les coteaux 
en pente douce sont garnis de bois et de la plus riante 
verdure. Le sol est excellent ; les céréales y atteignent 
une grande hauteur; M. Breton m'a assuré y avoir 
mesuré des avoines de plus de 6 pieds. Tous les fruits 
de l'Europe y croissent avec vigueur ; le raisin seul 
n'a jamais pu y être acclimaté. 

Le lendemain, le temps était magnifique; le soleil, 
qui venait de se lever, dorait au loin toutes ces riches 
moissons. L'herbe, humide encore de la rosée de la 
nuit, était partout émaillée de fleurs, et l'air doux et 
frais m' arrivait embaumé des parfums de la mon- 
tagne. C'était une déhcieuse matinée de printemps. 
Les travailleurs se rendaient en foule aux champs. 
Déjà la cognée des bûcherons et le fouet des charre- 
tiers retentissaient de toutes parts ; les troupeaux ga- 
gnaient la prairie; les chiens des bergers, galoppant 
sur leurs flancs, hâtaient les paresseux, corrigeaient 
les indociles. 

Aux antipodes je retrouvais un des paysages si 
animés de notre belle France; mais nous devions 
visiter quelques propriétés des environs, et bientôt 
nous fûmes à cheval, chevauchant gaiement à travers 
les prairies, et savourant avec délices les suaves éma- 
nations dont l'air était imprégné. 

Après avoir quitté la plaine , nous entrâmes dans 



58 VOYAGE 

une belle forêt ; mais plus de ces lianes inextricables , 
de ces formidables épines qui rebutent le chasseur le 
plus intrépide ; la hache civilisatrice avait fait justice 
de tous ces obstacles. Nous cheminions au petit pas de 
nos chevaux; j'étais sous une impression délicieuse, 
et cependant ce n'était pluslà la majestueuse végétation 
de la zone torride ; ce n'étaient plus ces gigantesques 
palmiers, ces magnifiques massifs de bambous, ces 
cocotiers qui, chargés de fruits, balançaient molle- 
ment dans les airs leur élégante couronne de verdure. 
Mais ces arbres étaient ceux de mon pays ; mais ces 
modestes fleurs qui , gracieuses et frêles , montraient 
coquettement leur corolle blanche au milieu de l'herbe 
fraîche , c'étaient la douce pâquerette , la rose sau- 
vage 5 toute la végétation de ma France bien-aimée. 

Je venais d'échapper à une longue et douloureuse 
maladie, vingt fois, je m'étais vu sur le point de suc- 
comber. Au milieu de cette douce nature, je renais- 
sais à la vie, et désormais j'avais la conviction que, 
malgré le long et périlleux voyage qui me restait a 
faire, je re verrais la France. Oh! si, aussi heureux 
que moi, ils eussent pu arriver jusqu'ici, Marescot, 
Lafarge , Gourdin , Goupil et tant de braves matelots 
que nous avons semés sur l'Océan, vivraient encore; 
leur jeunesse, leur vigoureuse constitution eût triom- 
phé. 

En sortant du bois , nous prîmes un joh sentier qui 
serpentait à travers des terres nouvellement défri- 
chées. Une élégante habitation , bâtie sur une colline 
assez élevée, domine tout le pays; au bout de dix 



DANS L'OCÉANrE. 59 

minuties nous mettions pied l\ terre devant un joli per- 
ron garni d'arbustes couverts de fleurs. Le proprié- 
taire, M, Smitti, nous reçut sur le seuil de sa porte 
et nous introduisit dans un salon où plusieurs dames 
brodaient autour d'un guéridon. J'étais presque chez 
des compatriotes. M. et madame Smith sont créoles 
de Saint-Domingue. 

En arrivant dans la Tasmanie, qu'il habite depuis 
longtemps, M. Smith y a acquis une grande quantité 
de terrain inculte et sauvage, qui, par ses soins éclairés, 
est devenu une admirable propriété. La maison est à 
peu près au centre de son vaste domaine, et il vit 
noblement sur ses terres au milieu de sa famille et 
entouré de nombreux serviteurs. C'est une existence 
toute patriarcale. La colonie n'offre malheureuse- 
ment aucune ressource pour l'éducation des jeunes 
gens, aussi a-t-il été obligé d'envoyer ses deux fds au 
collège en France et en Angleterre. 

M. Smith emploie un nombre considérable de con- 
victs des deux sexes; leurs habitations forment un 
petit village; bien vêtus, largement nourris, traités 
avec douceur, ils sont certes dans une condition meil- 
leure que la plupart des journaliers en France , et 
cependant ce sont les plus hardis malfaiteurs, les plus 
dangereux filous de l'Angleterre. Tous ces hommes 
ont au moins volé ; n'est-il pas de toute justice qu'ils 
travaillent à la prospérité de la société qui les a tem- 
porairement rejetés de son sein en expiation de leurs 
crimes? Et quand à leur amélioration morale, ne sont- 
ils pas dans la meilleure condition? Astreints au tra- 



60 VOYAGE 

vail , sous les yeux d'un homme sage et humain qui 
leur tient compte de leurs efforts , ne pourront-ils 
pas arriver tout aussi bien à l'amélioration que sous 
la pédante ,férule d'un catéchiste wesleyen? L'An- 
gleterre, comme la France, fourmille de rêveurs, de 
songes-creux qui , avec le grand mot d'humanité à 
la bouche, s'en vont détruisant les meilleures insti- 
tutions sans s'inquiéter de réédifier. M. M**** fait ici 
un bruit terrible ; commissaire du gouvernement , il 
ne parle de rien moins que de supprimer les convicts 
aux particuliers, attendu, dit-il, que, loin de s'amé- 
liorer à leur service, ils n'en deviennent que pires. 
Gela peut être vrai pour quelques-uns ; mais est-ce 
une raison pour abolir un système qui a fait la co- 
lonie ce qu'elle est? Il me semble que c'est au gou- 
vernement à ne confier les condamnés qu'à ceux 
qui lui offrent le plus de garanties morales. 

Les femmes sont employées à la laiterie et en gé- 
néral à tous les travaux de leur sexe. Madame Smith 
s'en plaint beaucoup; il paraît qu'elles sont beaucoup 
plus mutines et plus dépravées que les hommes. 

On conçoit que, dans un pays comme celui-ci , les 
plaisirs soient peu variés; chacun s'occupe de ses 
affaires, et les habitations sont tellement éloignées 
les unes des autres, qu'il est très-difficile de se 
réunir. 

Comme dans la mère-patrie , les Anglais sont de 
fanatiques sporVs men, et les courses sont les fêtes 
les plus brillantes de la colonie. Chaque district a 
son hyppodrome {the turf) ^ celui de Richmond est 



DANS L'OCÉANIE. 61 

le plus à la mode; ce jour-là une nombreuse popu- 
lation y afflue de tous les points de l'île. Les maisons 
n'étant pas assez nombreuses pour contenir tout le 
monde , chaque famille plante sa tente et bivouaque 
pendant toute la durée des courses ; le sherry , le 
porto, le scotch aie y coulent à flots, et les jolies miss 
dansent de tout leur cœur. Après les, courses , et bien 
entendu les libations auquelles tout bon sujet de sa 
gracieuse Majesté doit consacrer sa soirée, le plus vif 
plaisir de Id. gentry de VanDiemen's land est la chasse 
du kanguroo. Elle se fait à cheval et par monts et 
par vaulx; de grands chiens, espèce de lévriers un 
peu mâtinés, lèvent l'animal et le forcent. Il est cu- 
rieux, je dirai plus, effrayant de voir chevaux et 
cavaliers gravir les roches escarpées sur lesquelles 
le piéton qui n'y est pas habitué oserait à peine 
s'aventurer. Les Anglais sont parfaits cavaliers, et 
les accidents sont rares; il y a bien par-ci par-là 
quelques têtes cassées, mais c'est la moindre des 
choses. 

Je visitai avec le plus vif intérêt une partie de l'im- 
mense propriété de M. Smith. Les bâtiments de ferme, 
laiterie, étables, écuries, les cours, les jardins sont 
tenus avec une propreté remarquable. La basse-cour 
qui , dans nos plus beaux établissements agricoles, est 
toujours un cloaque plus ou moins puant, ne présente 
rien de semblable dans les fermes anglaises. Le fu- 
mier, loin de pourrir dans une mare infecte , forme 
une meule ou un carré long sur lequel poussent de 
l'herbe et quelques fleurs. Les fruits, les légumes, 



62 VOYAGE 

dont la culture est sagement entendue;, sont énormes 

et d'une saveur exquise. 

M. Smith possède un innombrable troupeau de 
moutons , dont la laine, importée à grand profit sur 
les marchés de la métropole , forme un des princi- 
paux produits de son exploitation. Après une demi- 
journée qui s'écoula comme une heure au milieu de 
cette excellente famille , il nous fallut prendre congé, 
mais on ne me laissa partir qu'à la condition formelle 
de revenir bientôt. C'est une sainte vertu que l'hos- 
pitalité , et les riches colons de Van Diemen's land 
l'exercent avec une bienveillance toute particu- 
lière. 

J'avais accepté une invitation à dîner chez le mi- 
nistre de Richmond , le révérend ***, excellent 
homme, pasteur de la naissante cité, et chargé 
de l'amélioration religieuse des convicts. A cinq 
heures je me rendis avec M. Breton à la demeure du 
ministre. Une jeune et charmante femme nous reçut 
dans un joli salon , dont le principal meuble était un 
piano. Mistriss '** parlait le français correctement et 
avec une pureté bien remarquable chez une Anglaise; 
l'accent britannique, si r>ude et si plaisant d'ordinaire^ 
avait dans sa bouche une originalité toute gracieuse* 
Le révérend **' parlait aussi facilement notre langue, 
et malgré quelques vigoureuses lances qu'il me fallut 
rompre avec lui, à l'endroit des missionnaires anglais 
de l'Océanie que j'avais eu occasion de voir de bien 
près, je passai une charmante soirée. 

Après le dîner, la conversation tomba sur la France, 



DANS LOGÉ AMIE. 63 

sur ses monuments et naturellement sur l'empereur 
et son règne. M. Breton en parlait avec enthousiasme. 
Il citait ses admirables campagnes, son génie orga- 
nisateur, les magnifiques travaux d'Anvers qu'il avait 
visites dans leurs plus petits détails. Le ministre, 
homme de paix, était loin de partager les sympathies 
du magistrat, et, chose étrange (et je cite ce fait parce 
qu'il prouve que la plupart des odieux préjugés que 
nourrissait le peuple anglais au temps de la guerre 
sont encore vivaces) , le ministre, homme éclairé 
appartenant à la classe lettrée de sa nation , citait à 
l'appui de son dire tous les plats libelles , les faits 
controuvés, les atroces calomnies que les ministères 
Pitt et Castelreagh avaient répandus dans le peuple. 
Pendant le court séjour que j'ai fait à Richmond^ il 
est impossible de dire toutes les politesses affectueuses 
dont j'ai été comblé ; j'en emportai un vif sentiment 
de reconnaissance. 

Le sol du district de Richmond est bon, surtout 
dans les vallées ; il offre d'excejlents pâturages, dans 
lesquels on élève de nombreux bestiaux. J'y ai vu 
des céréales magnifiques croissant dans le plus riche 
terrain qu'on puisse se figurer; les meilleures terres 
se vendent de 65 à 70 liv. sterl. l'acre (1750 fr.). 
De Richmond à Sorrel, la distance est de 12 milles, 
on n'y rencontre que quelques fermes assez clair** 
semées; le pays est montueux et très-accidenté; les 
coUines sont couvertes de bois, qui, chaque jour, 
tombent sous la hache des défricheurs. 

L'emplacement de la ville est très-Vaste, maisj 



64 VOYAGE 

jusqu'à présent, elle compte au plus, cent à cent cin- 
quante maisons, dont les plus apparentes sont le 
presbytère, l'église, et une assez bonne auberge. Il 
est impossible de se faire une idée du nombre de ca- 
barets que l'on rencontre dans ce pays. Inns^ taps, 
grog sJiops, s'offrent à Fenvi aux gosiers altérés. Les 
liquides de toute espèce qui s'y consomment mon- 
tent à un chiffre effrayant. Voici une anecdote à 
l'appui. 

Six emancipists réunis à cet effet , burent , sans 
désemparer , sept bouteilles de sherry et quarante- 
deux bouteilles de porter , après quoi, ajoute-t-on, 
ils s'en furent presque sobres [almost soher). 

L'arrondissement de Sorrel , bien qu'en partie sa- 
blonneux et entrecoupé de dunes de sable , ne man- 
que cependant pas de bonnes terres, mais l'eau y 
est rare. 

A quelques milles de Sorrel se trouve un vaste lac 
salin [pett-ioater) qui va déverser ses eaux dans Storm- 
Bay. Ses eaux sont profondes et offriraient un bon 
mouillage k des bâtiments de fort tonnage , si l'entrée 
n'était barrée par un banc qui n'en permet l'accès 
qu'à de faibles embarcations. 

J'aurais voulu pouvoir me rendre aux pressantes 
sollicitations de M. Breton, qui voulait me garder plus 
longtemps;, mais j'attendais les corvettes, et avant de 
quitter la terre de Diemen, je désirais beaucoup visi- 
ter l'établissement de Port-Arthur. 

Mon excellent hôte voulut m'accompagner une 
partie du chemin. En sortant des plaines de Bich- 



DANS L'OCÉANIE. 65 

iiiond j nous prîmes la nouvelle route ; elle est per- 
cée sur des montagnes rocailleuses et boisées dont 
elle contourne le flanc , et ses pentes sont si douces, 
qu'un cheval attelé peut trotter sur presque tout 
son parcours. Elle n'est pas entièrement finie. A deux 
lieues à peu près de Richmond nous quittâmes la 
route et prîmes à travers champs ; après avoir che- 
vauché pendant quelque temps /nous aperçûmes 
une jolie habitation ; pour y arriver, nous traversâmes 
de belles prairies couvertes de bestiaux. La maison 
était celle d'un major de l'armée qui, lui aussi, avait 
pendu son épée au croc pour se faire gentleman 
farmer. Après une visite d'une demi-heure, nous 
fûmes rejoindre la grande route à un mille plus bas. 
Pendant plus de deux lieues, nous ne rencontrâmes 
pas une maison. Le paysage était sévère et gran- 
diose; partout une forêt épaisse et d'énormes ro- 
ches de basalte ; à chaque pas nos chevaux foulaient 
des pétrifications , et de loin en loin apparaissaient 
quelques misérables huttes abandonnées , qui sans 
doute avaient servi d'abris aux convicts qui travail- 
laient à la route. C'est sans contredit le plus bel 
échantillon des travaux que l'on ait exécutés dans la 
colonie. La route est remarquablement pittoresque et 
bien tracée ; elle a dû offrir de grandes difficultés. 
Presque partout elle est taillée dans le roc lui-même; 
aussi l'appelle-t-on le Simplon de la Tasmanie. Elle 
n'arrivait encore (en 1840) qu'à cinq milles d'Hobart- 
To\vn;elle ira aboutir à New-Town. Nous nous arrê- 
tâmes pour dîner chez un propriétaire dont l'habita- 
IX. 5 



66 VOYAGE 

tion était située juste à l'endroit où se terminaient les 
travaux. Là encore , bonne et généreuse hospitalité. 
Après dinerj je pris congé de M. Breton, que je devais 
retrouver à Hobart-Town quelques jours plus tard. 
Il me restait encore 2 ou 3 milles à parcourir pour 
rejoindre la pointe Kanguroo. Il n'y avait plus de 
route tracée, et il me fallut prendre à travers champs. 
Comme j'arrivais à la pointe, j'aperçus à quelque 
distance la fumée du steamer qui venait de partir. 
Je voyais avec douleur que je serais peut-être obligé 
de passer la nuit dans Weilinglon-tap ou Waterloo- 
grog-shop , et malgré ces pompeuses dénominations , 
cela mé souriait fort peu, lorsqu'un matelot vint me 
proposer de fréter sa chaloupe, moyennant cinq shel- 
lings ; il se Faisait fort de me mettre avec mon cheval 
sur le quai d'Hobart-ïown. J'acceptai avec empres- 
sement. La brise était bonne , la mer belle , et une 
heure et demie après j'étais chez moi. 

En traversant la rade , je comptai treize navires 
baleiniers français ; un d'eux, la Bunker quoise, avait à 
bord 2500 barils d'huile, dont un tiers de cachalot. 

Hobart-Town est un excellent port de ravitaille- 
ment ; les vivres frais y sont bons et à un prix con- 
venable ; l'eau est bonne et facile à faire , et, comme 
je l'ai dit plus haut, on peut y ftiire aisément toutes 
les réparations de coque et de gréement. 

La plupart des baleiniers qui étaient à l'ancre 
étaient dans un état complet de désorganisation; 
sauf ceux de la Bunker quoise et de quelques autres 
navires, qui avaient la moitié ouïe tiers de leur charge- 



DANS L'OGEANIE. 67 

ment; les équipages étaient en pleine insurrection. 
Il y a dans l'armement de ces bâtiments un vice radi- 
cal auquel il faudra tôt ou tard que le gouvernement 
apporte remède. Il a cependant fait assez d'avantages 
aux armateurs pour que ceux-ci se montrent plus 
larges à l'égard de leurs matelots. 

Un bâtiment baleinier de 600 tonneaux , a de 
soixante à quatre-vingts hommes d'équipage; sur 
ce nombre, il a trois officiers, deux ou trois har- 
ponneurs , un chirurgien et une dizaine de mate- 
lots; le reste se compose d'hommes pour la plupart 
ramassés sur le pavé du Havre ou de Paris, bons tout 
au plus à nager les pirogues. L'armateur paye au 
matelot une avance de 250 francs, et il ne lui as- 
sure qu'une part très-minime dans la pêche, qui 
varie du 220^ au 230' ; chacun sait que le marin est 
l'être le moins prévoyant. Avant de partir, il n'a plus 
un sou de ses avances, et les trois quarts du temps 
il n'a même pas les vêtements nécessaires pour sup- 
porter la rigueur des climats où il va naviguer. A 
la mer, le capitaine lui vend vingt fois leur valeur des 
habillements de pacotille qu'il a bientôt usés, et 
comme il n'a pas d'argent, on lui retient un intérêt 
énorme sur ce qu'on lui a ainsi avancé. Si la pê- 
che est mauvaise^ même médiocre, le pauvre diable, 
qui, pendant deux ans a fait le métier le plus dur, 
bien loin d'avoir gagné quelque chose, revient en 
France avec les dettes qu'il a contractées envers 
son armateur ; dettes qu'il ne peut payer qu'en con- 
tractant un nouvel engagement. 



68 VOYAGE 

Qu'arrive-t-il de là? C'est que quand la pêche 
est mauvaise, il déserte à Fétranger , y prend du ser- 
vice, ou ne parvient à se rapatrier que fort longtemps 
après. Si , au contraire , toutes les conditions ont été 
favorables, si la durée de la campagne a été brève , 
si la pêche a été bonne, il peut lui revenir de 6 à 
700 francs; ce n'est point là un salaire suffisant, 
d'autant plus que l'armateur réalise des bénéfices con- 
sidérables. Comme je l'ai dit plus hautj sauf quelques 
matelots indispensables pour la manœuvre du navire, 
l'équipage ne se compose que de gens de sac et de 
corde , incapables du moindre ouvrage de matelotage, 
machines vivantes destinées à manier Faviron toute 
leur vie. Le matelot, lui, le véritable homme de mer, 
trouve partout ailleurs une navigation plus douce et 
mieux rétribuée. Le but du gouvernement, en en- 
courageant la pêche par d'aussi fortes primes, était 
d'établir une bonne pépinière de matelots; ce but 
est entièrement faussé : pour Fatteindre, il eût fallu 
que les armateurs fussent obligés de traiter leurs 
hommes , sinon au cours de la place, du moins aussi 
avantageusement qu'ils le sont à la paye inférieure 
du service. 

Pour le capitaine et les officiers, le traitement est 
suffisant : le premier peut, au bout d'une bonne 
campagne, réaliser de 10 à 12,000 francs de bénéfices; 
mais encore une fois, le matelot est indignement 
traité. Aussi, ces bâtiments ne sont-ils générale- 
ment armés que par des équipages de vauriens, 
dont la plupart, à bord des bâtiments de guerre, ne 



DANS L'OCEANÏE. 69 

seraient bons qu'à aller grossir les rangs des com- 
pagnies de discipline. Il y a à Hobart-Town plus 
de soixante de ces matelots déserteurs. 

Un de ces bâtiments est complètement désarmé. 
Ces hommes se plaignent amèrement de leur capi- 
taine, qui , à les entendre, leur donne des vivres dé- 
testables et en quantité tout à fait insuffisante. Sur 
ces treize navires , deux ont fait une pêche fructueuse, 
trois ou quatre ont environ le tiers de leur charge- 
ment, les autres n'ont pas un baril d'huile à bord, 
et tous ont au moins un an de mer. L'un d'eux , la 
Nancy ^ est arrivé ici avec son mât de misaine cassé. 
M. Degraves lui en a fourni un autre ; c'est une ma- 
gnifique pièce de bois, mais qui me paraît lourde et 
peu ployante. 

A mon retour de Richmond, je retrouvai nos 
hommes pour la plupart en pleine convalescence; 
quelques malheureux étaient encore bien mal , mais 
ils se remettaient petit à petit, et désormais nous 
avions bon espoir de les voir revenir tous à bord des 
corvettes. 

Avant mon départ, j'avais reçu la visite de 
M. Lamprière, intendant militaire, et de M. le capi- 
taine Booth, commandant l'établissement pénal de 
Port- Arthur; tous deux m'avaient engagé vivement 
à aller les voir, mais, encore très-faible, je redou- 
tais une rechute, et pour tout au monde je n'au- 
rais voulu leur donner l'embarras de soigner un 
malade. 

Mais désormais je me sentaisde force à entreprendre 



70 VOYAGE 

le voyage ; le trajet était long, mais il devait se faire en 
grande partie par eau sur les baies intérieures. L'ex- 
cellent M. Moriarty (le capitaine du port), que nous 
ne saurions trop remercier pour tous les soins obli- 
geants , les affectueuses politesses dont il nous a com- 
blés, m'avait proposé passage sur un cutter du gou- 
vernement ; mais l'autre moyen de transport qui était 
à ma disposition me permettait, chemin faisant, de 
voir le pays , l'exploitation des mines de charbon et la 
baie de Frédérik-Henry. Je le préférai, et malgré un 
peu de fatigue, je n'eus qu'à me louer de ma déter- 
mination. 

Le 9 février de bon matin ^ je m'embarquai de 
nouveau sur le Steam-boat, J'avais avec moi le ma- 
telot Camus, convalescent que le docteur m'avait 
prié d'emmener, plus un des convicts que le gou- 
verneur avait attaché à notre service, et que j'avais 
chargé de mon porte-manteau. J'avais 7 milles à faire 
pour aller rejoindre l'embarcation que M. Lamprière 
avait eu l'obligeance de m'expédier à RalpKs-hay- 
Neck, et nous partîmes bon pas ; mon coquin de convict 
Jom, qui prétendait connaître parfaitementlechemin, 
nous égara à un mille de la pointe Kanguroo et per- 
dit complètement la tête. Le pays était assez désert; 
nous étions dans des bois composés d'arbres parfaite- 
ment semblables ; plus de chemin frayé , et nous cou- 
rions risque de nous perdre tout à fait, lorsque 
j'entendis distinctement le bruit d'une charrette ; je 
me dirigeai de ce côté, et au bout de quelques mi- 
nutes nous nous retrouvâmes sur une route mon- 



DANS L'OCÉANIE. 71 

tueuse^ où quatre magnifiques paires de boeufs tiraient 
péniblement un lourd charriot; le paysan qui cout^ 
duisait ce bel attelage, nous remit dans le droit 
chemin. 

Nous traversâmes un pays magnifique. De ce côté, 
les villages et les fermes étaient plus rapprochés 
que dans les environs de Richmond, Ce district a été 
l'un des premiers colonisés; mais nous marchions 
depuis longtemps, et j'étais harassé, lorsque j'aper- 
çus enfin la baie et la longue langue de sable où 
nous devions trouver l'embarcation. 

Ralph' s-bay-Neck est un isthme de près d'un mille 
de longueur ^ qui joint une petite presqu'île à la 
grande terre; pour éviter aux embarcations la peine 
de la contourner, ce qui serait trop long, et occasion- 
nerait une grande perte de temps, on a établi sur la 
langue de sable un petit chemin de fer en bois ; on 
place le canot sur un wagon , et il passe ainsi de la 
baie Ralph dans celle de Frédérik-Henry. 

En arrivant , je trouvai hâlée sur le sable une belle 
baleinière armée de six hommes. En mi clin d'œil 
elle fut à l'eau ; le vent était debout, la mer dure et 
clapoteuse, 

La baie Frédérik-Henry, baie du nord de D'Entre- 
casteaux , est immense ; du N. 0. au S. E. elle a plus 
de 20 milles de longueur. En plusieurs endroits, elle 
présente de bons mouillages à des navires du plus fort 
tonnage. En quittant l'isthme, nous gouvernâmes sur 
la pointe nord de la péninsule de Tasman ; plus nous 
allions, plus la brise devenait fraîche et la mer dure , 



72 VOYAGE 

et, pour comble de contrariétés, la marée reversa vers 
quatre heures du soir. La bonne embarcation, vigou- 
reusement nagée , finit cependant par doubler. En 
approchant des terres, la mer, le vent , devinrent 
moins forts, et à sept heures, nous vînmes atterrir au 
pied d'un petit cap, et dans une jolie baie formée par 
les îles de Saint- Aignan et la pointe N. E. de la pres- 
qu'île de Tasman. Tout, dans ce pays, rappelle la 
marine de France. Ce sont des navires , des embarca- 
tions françaises qui les premiers sillonnèrent ces 
eaux , et la plupart des bancs , des terres du large, 
portent encore des noms français. Les canotiers, qui 
avaient les avirons sur les bras depuis sept heures, 
étaient harassés de fatigue. Il ne fallait pas penser à 
atteindre Port-Arthur dans la journée , nous ne pou- 
vions tout au plus que gagner l'établissement des 
mines; encore, pour cela, fallait -il doubler une 
pointe qui se prolongeait fort avant, et nous n'au- 
rions pu y arriver que très -tard. Je me décidai à 
prendre la voie de terre , d'autant plus que le temps 
menaçait et que je voyais de gros grains noirs se for- 
mer à l'horizon. 

Je pris l'un des canotiers pour me servir de guide , 
et m'acheminai vers une maisonnette qui domine le 
cap. C'était un poste de constables. En quittant le 
poste, nous nous trouvâmes dans une épaisse fo- 
rêt, où nous marchions dans un petit sentier à peine 
frayé au milieu de hautes herbes , espèce de fou- 
gère entremêlée d'ajoncs. Aiguillonné par un furieux 
appétit , poussé par la crainte de recevoir sur le dos 



DANS L'OCÉANIE. 73 

un gros grain qui montait avec rapidité, j'allongeais 
le pas le plus possible ; mais j'eus beau faire , il 
était écrit que je devais le recevoir ; j'étais à peine 
à mi-chemin que la pluie tomba à torrents. L'obscu- 
rité était profonde , et j'avais une frayeur mortelle 
que mon guide ne perdît le sentier. La pluie ne 
discontinuait pas , et il eût été par trop dur de passer 
la nuit dans les bois par cet horrible temps. J'aperçus 
enfin les lumières de l'établissement ; là, mon convict 
me prit par la main, en me recommandant de mar- 
cher avec la plus grande précaution ; le terrain était 
creusé de tous côtés par les mineurs , et il fallait une 
grande habitude des lieux pour ne pas se casser le 
cou. 

Nous arrivâmes ainsi sans encombre devant un pe- 
tit cottage; c'était la maison de l'officier commandant 
le poste. J'étais, à la lettre, ruisselant d'eau. Monhôte 
commença par me mener devant un bon feu, où je 
me changeai de la tête aux pieds. Puis, après m'avoir 
forcé à m'envelopper dans une confortable robe de 
chambre , il me conduisit devant une table toute ser- 
vie. Il m'attendait depuis quatre heures, et craignant 
que je me fusse égaré dans les bois (chose à ce qu'il pa- 
raît fort commune), il venait d'expédier des hommes 
à ma recherche. M. Mackay, capitaine au 51% est déta- 
ché depuis près de deux ans dans^ cet odieux trou , 
avec une section de sa compagnie , et il est chargé de 
la surveillance des convicts qui travaillent aux mines; 
c'est véritablement du dévouement. Le seul plaisir 
qu'il puisse prendre est la chasse ; aussi, M. Mackay 



74 VOYAGE 

est-il un adroit et intrépide chasseur; les murs de 
sa maison couverts de trophées ; les peaux de kan- 
guroos 5 les cornes de taureaux sauvages , les dé- 
pouilles du tigre indigène, en sont des preuves irré- 
cusables. 

Le lendemain il me fit visiter tout son petit 
royaume. Jusqu'à présent, c'est la seule mine qui soit 
en état de fournir de la houille à la colonie ; elle est 
exploitée par le gouvernement, qui y envoie, comme 
mineurs, les plus mauvais garnements de ses bagnes. 
Le puits a 140 yards de profondeur, et le jour de mon 
passage deux hommes y ont été noyés par une voie 
d'eau qui s'y est déclarée spontanément. Du puits à la 
mer on a ménagé une pente douce , qui va aboutir à 
un pont sous lequel accostent les bateaux ; un petit 
chemin de fer y conduit les wagons qui se déchargent 
sur un plan incliné, par lequel le charbon tombe di- 
rectement dans le grand panneau des bateaux cabo- 
teurs , qui de là vont le porter dans les différents 
magasins de la colonie. 

Le nombre des convicts employés aux mines est 
assez considérable ; cependant les évasions sont très- 
rares. Tout le pays est couvert de bois où ils ne 
pourraient pourvoir à leur subsistance , et les points 
de communication avec les districts habités sont par- 
tout garnis de sentinelles , de postes de constabîes , 
qui exercent une surveillance de tous les instants. 

Vers midi, arriva l'embarcation qui m'avait amené 
la veille ; il soufflait une jolie brise du N. E. Je pris 
congé de M. Mackay, et m'embarquai pour Port-Âr- ' 



DANS L'OGÉANIE. 75 

llmr. Je traversai lestement la baie Norfolk, qui n'est 
que le prolongement de celle de Frédérik^-Henry, et 
à trois heures j'accostais sur la pointe nord de la pé- 
ninsule de Tasman, qui est jointe à celle de Forestier 
par un isthme de quelques cent pas de largeur. Ea- 
gle-Haivk Neck (isthme de FAigle-Epervier). 

M. Lamprière m'attendait, il avait été fort inquiet 
de ne pas me voir arriver la veille, il avait venté très- 
grand frais toute la nuit , et on avait craint une catas- 
trophe ; heureusement j'en avais été quitte pour une 
course dans les bois par une pluie battante , ce dont 
au reste j'avais été complètement déclommagé par la 
cordiale hospitalité que j'avais trouvée chez le capi- 
taine Mackay, Pour arriver àPort-Arlhur, il nous fal- 
lait traverser toute la péninsule : le trajet est de six 
milles ; il se fait de la manière la plus confortable et la 
moins fatigante , sur un chemin de fer , s'il vous plaît , 
un véritable chemin de. fer en bois. La locomotive est 
remplacée par des convicls échelonnées sur la route, 
à des distances assez rapprochées ; les relais sont cal- 
culés de manière à ce que le moteur puisse constam- 
ment aller au grand trot . Le terrain est peu accidenté, il 
yacependantplusieurs pentes assezrapides. Sur lester- 
rains plans , les convicts au nombre de quatre, poussent 
le wagon, et aux descentes, sautent sur ses extrémités ; 
la machine acquiert alors une vitesse qui n'est com- 
parable qu'à celle des montagnes russes. Ce rail-way 
de nouvelle espèce traverse une admirable forêt , 
qu'en toute autre occasion j'eusse sans doute ad- 
mirée de toutes mes forces ; mais depuis mon entrée 



76 VOYAGE 

sur le territoire du district pénal, je n'avais pas autre 
chose sous les yeux, et j'avoue tout prosaïquement 
que j'aurais préféré de beaucoup les jolies fermes 
et les riants vergers des environs de Richmond» Je ne 
sais quelle impression pénible me serrait le cœur. Ces 
sombres massifs de verdure me pesaient sur la tète, 
et ce fut avec un véritable sentiment de joie que j'a- 
perçus le havre, dont les eaux, éclairées par un ad- 
mirable effet de soleil couchant , venaient douce- 
ment se briser au pied de ces arbres séculaires. 
Une jolie embarcation nous attendait avec des rafraî- 
chissements. Les Anglais (et certes c'est une sage pré- 
caution ) ne s'embarquent jamais sans biscuit ; un 
verre d'excellent madère acheva de chasser au loin 
le reste des sombres impressions de la forêt. 

Nous n'avions plus que deux milles à faire pour 
arriver ; la bonne embarcation eut bientôt franchi la 
distance, et à sept heures du soir, nous mettions pied à 
terre sur un joli môle. Quelques maisons, petites, 
mais propres et bien tenues, se développaient sur la 
colline. 

M. Lamprière me conduisit chez lui , où il m'avait 
fait préparer une chambre. Je n'oublierai jamais le 
bienveillant accueil que j'ai reçu dans son excellente 
famille ; mon plus grand bonheur serait de pouvoir, 
à mon tour, leur rendre les soins, les pohtesses 
dont ils m'ont entouré. Puissent ces lignes traverser 
l'Océan et lui porter le faible témoignage de ma vive 
reconnaissance. M. et madame Lamprière parlaient 
le français purement, sans le moindre accent anglais; 



DANS L'OCÉANIE. 77 

leur famille, qui habitait la France, y fut retenue lors 
de la rupture de la paix d'Amiens, et ne l'avait quitte'e 
qu'en 1812. 

Je venais de débarquer lorsque je vis arriver M. le 
capitaine Booth. Il venait m'engagera dîner, la chose 
était convenue entre M. Lamprière et lui , et je n'eus 
que le temps de changer de vêtements. 

La maison de M. Booth était bâtie sur le sommet 
d'une petite pointe que dominait toute la baie ; comme 
toutes les habitations de la colonie, elle est tenue 
avec une propreté remarquable. Mon hôte m'intro- 
duisit dans un joli salon meublé avec goût, oii une 
foule d'albums, d'inutilités fashionables , mille de ces 
petites babioles si élégantes, annonçaient la présence 
d'une jeune maîtresse de maison : en effet, je vis bien- 
tôt apparaître une charmante jeune femme, une de 
ces ravissantes tètes blondes dont la vieille Angleterre 
seule a le secret. Après undînerloutanglais, nous repas- 
sâmes dans le salon, où des keepsake de toute forme, 
de toutes dimensions, étaient étalés sur un guéridon. 
M. et madame Booth n'entendaient pas un mot de 
français , il me fallut appeler à moi tout mon anglais, 
et, grâceàl'obhgeance de M. Lamprière, au bout de 
quelque temps nous pûmes nous comprendre. 

Le lendemain , je consacrai toute ma journée à vi-' 
siter les Pénitenciers. Il y a à Port-Arthur deux éta- 
blissements bien distincts, celui des hommes et celui 
des enfants. 

Ce dernier est bâti sur une grosse pointe qu'on 
laisse à bâbord en entrant dans le havre ; elle a reçu 



78 VOYAGE 

un nom tout à fait de circonstance , on l'appelle Point- 
Puè'r, Ce ne sont que des baraques. La pierre est fort 
rare dans le district et même dans la colonie, et pres- 
que tous les grands établissements du gouverne- 
ment sont bâtis en bois. L'édifice est parfaitement 
isolé , et une ligne de constables rend les évasions 
très-difficiles, sinon tout à fait impossibles. 

En Angleterre, on déporte pour les délits les plusfri- 
voles comme pour les plus graves ; j'ai vu là un malheu- 
reux enfant dont le crime était d'avoir volé quelques 
bottes d'oignon. Des marmots de dix à quinze ans , 
quelque vicieux qu'ils soient, ne peuvent pas avoir 
commis des fautes bien graves; il serait inhumain 
d'enlever à leur famille, pour les déporter aux An- 
tipodes , des enfants dont souvent la fauté est la con- 
séquence d'une étourderie, si le gouvernement ne 
s'engageait pas , en quelque sorte , à travailler à les 
rendre meilleurs, à leur apprendre un métier qui, en 
leur enlevant leurs mauvais penchants, puisse en faire 
un jour des membres utiles de la société. C'est là le 
but réel de l'établissement de Point-Puër ^ dont l'es- 
prit est à pet! près celui de nos maisons centrales. 

Le Pénitencier contient cinq cents enfants de douze 
à dix-huit ans; il est situé sur le sommet du cap, 
dans une position saine et à coup sûr des plus aérées. 
Ce sont de vastes corps de logis en bois contenant 
des ateliers nombreux et bien disposés. Les lits sont 
remplacés par des hamacs ; cette mesure a le double 
avantage d'occuper un espace bien moindre et en 
même temps de procurer aux prisonniers un excellent 



DANS L'OCÉAINIE. 79 

coucher. Le jour, tous ces haoïacs sont proprement rou- 
lés et symétriquement placés dans des filières le long 
des murs delà salle. Tous ces reclus sont uniformément 
vêtus d'un pantalon , d'une veste et d'une casquette 
de cuir ; de gros souliers complètent cette solide toi- 
lette. En arrivant à la maison de détention, on leur 
laisse le choix du métier qu'ils veulent apprendre. 
J'ai visité les ateliers aux heures de travail, tous ces 
bambins étaient frais et bien portants ; on n'y voyait 
pas de ces figures pâles et étiolées que l'on rencontre à 
chaque pas sur le pavé de nos grandes villes. Ils tra- 
vaillaient en silence et avec ardeur; je dois à la vé- 
rité d'ajouter que quelques constables à mine rébar- 
bative se promenaient avec un fouet à la main. 

On m'a assuré qu'il en sortait d'excellents ouvriers, 
et je le crois sans peine. J'y ai vu de véritables chefs- 
d'œuvre de menuiserie , de charpentage , de chaus- 
sure, etc., etc.. Mais la question est de savoir si leurs 
mauvais penchants sont réprimés , s'ils en sortent 
meilleurs, en un mot, si l'on en fait des ouvriers 
probes. A cela, ces messieurs me répondaient d'une 
manière évasive. Ceux qui restent dans la colonie 
offrent en général un résultat satisfaisant ; mais la 
plupart de ceux qui retournent dans la métropole re- 
tournent au bagne , et cela se conçoit. Dans la colo- 
nie, sans être de fait sous la surveillance de la pohce , 
ils sont constamment sous les yeux du magistrat. Le 
sentiment de répulsion du maître envers l'ouvrier 
prisonnier ou forçat libéré n'existe pas , et pour peu 
qu'il soit adroit et laborieux, il est toujours sûr d'une 



80 VOYAGE 

bonne rétribution ; plusieurs sont arrivés à de bonnes 
positions de fortune ; on en cite même qui ont fini par 
acquérir d'importantes propriétés. Ceux au contraire^ 
qui retournent en Europe, vont grossir les rangs de la 
populace de Londres ; là, ils trouvent une concurrence 
formidable; le maître qui a de bons ouvriers sous la 
main, ne se soucie pas d'employer un homme qui ar- 
rive avec le stigmate de Botany-Bay. Il lui faut vivre 
cependant. Pendant sa détention , il a entendu mille 
fois raconter les exploits des filous, des malfaiteurs ; 
car le crime, lui aussi, a sa gloire ; au bagne, dans les 
maisons de correction, les hauts faits des héros de l'es- 
pèce sont le sujet des conversations , et il existe plus 
d'un bandit en herbe que leur gloire empêche de dor- 
mir; ils reviennent naturellement à leur premier 
genre de vie , les mauvais instincts prévalent , et quel- 
que jour un navire les emporte de nouveau au ba- 
gne, à moins que la potence n'en fasse justice. Tout 
cela est aussi vrai pour l'Angleterre que pour la 
France, pour le libéré de la Nouvelle-Galles du Sud 
et de Yan-Diemen, que pour le forçat de nos bagnes. 

A Point-Puër, les enfants sont soumis à la même 
législation que les hommes: chaque matin les con- 
stables amènent par-devant le commandant les ga- 
mins qui ont péché la veille. J'ai assisté à plusieurs 
de ces jugements , et c'est réellement chose curieuse. 

L'un avait occis le chat d'un surveillant, l'autre 
avait grimacé ou fait la nique au ministre ; cela se 
terminait ordinairement par une bonne fessée. Sou- 
vent c'étaient des cas plus graves , la peine était en 



DANS L'OCÉAISIE. 81 

proportion du délit : c'était le cachot solitaire au pain 
et à l'eau , ou un plus grand nombre de coups de 
fouet. 

Un de ces marmots , haut de trois pieds à peine , 
avait menacé de son couteau le chef d'atelier. Je 
n'ai jamais vu de physionomie exprimant plus le vice 
brutal, l'impudence effrontée. Ce n'était pas son coup 
d'essai. Il avait déjà subi plusieurs condamnations. 
Tout dernièrement il avait trouvé moyen de s'évader 
en compagnie de quelques petits drôles de son âge. 
Les compagnons de mon garnement, pressés par le 
besoin, étaient revenus pour avoir du pain; lui seul 
tint bon, et ce ne fut qu'au bout d'un assez long séjour 
dans les bois qu'on parvint à le reprendre. 

Si cet enfant tient ce qu'il promet, ce sera un jour 
un monstre à étouffer. Après l'avoir condamné pour 
son dernier méfait, M. Booth crut devoir lui faire une 
semonce toute paternelle , et termina en lui promet- 
tant la potence pour peu qu'il persistât dans cette 
déplorable voie. «Eh bien! lui répondit le drôle, mon 
père et ma mère m'auront montré le chemin, et avant 
d'être pendu, je tuerai ce constable. » 

Un ministre est chargé de l'éducation morale de 
ces enfants ; le brave homme a affaire à forte partie , 
et dans l'amertume de son cœur, il m'a avoué qu'il 
craignait fort de prêcher dans le désert. Outre le fouet 
et le cachot solitaire, on a adopté un autre genre 
de répression qui me paraît des plus efficaces, mais 
par trop rigoureux pour des enfants. Sur une longue 
chaîne scellée en terre par de forts blocs de maçon- 
IX. 6 



82 VOYAGE 

nerie, sont mailloiinésj de IS pieds en 15 pieds, 
d'autres bouts de chaîne de 1 à 2 mètres de longueur; 
on passe aux pieds du patient un anneau sur lequel 
cette petite chaîne est rivée : il a ainsi une distance 
de 5 à 6 pieds à parcourir, et pour charmer ses 
loisirs , on lui fait casser des pierres pour ferrer les 
routes. Cette peine est cruelle , aussi ne l'applique- 
t-on que pour des cas fort graves. Le patient est en 
plein air, exposé à toutes les intempéries du climat; 
la durée du châtiment ne peut pas excéder une se- 
maine. 

Il y a a Port-Arthur 7 à 800 misérables , la lie 
des bandits de l'Angleterre ^ c'est le dernier échelon 
delà dépravation humaine. Ces hommes^ déportés 
pour les crimes les plus graves , ont été une seconde 
fois rejetés de la société , tous ont subi plusieurs con- 
damnations. La mon est désormais la seule pénalité 
qu'ils puissent encourir, et, chose incroyable, il y a 
parmi ces scélérats des condamnés politiques : les 
peines encourues par les voleurs, les faussaires, n'ont 
pas été trouvées assez dures, on les a jugés indignes 
de vivre parmi eux, et on les a jetés au milieu d'as- 
sassins, de misérables déclarés incorrigibles. 

Le bagne de Port-Arthur renferme des condamnés 
de tous les pays ; on m'a montré un soi-disant matelot 
français qui, disait-il, avait assisté au combat de Na- 
varin. J'ai été curieux d^interroger cet homme , je 
lui ai demandé sur quel navire il se trouvait à la ba- 
taille. Après beaucoup de tergiversations, il m'a cité 
un nom qui n'existe même pas dans notre marine, 



DANS L'OCÉ AIN lE. 83 

et, pressé de questions, il a fini par m'avouer qu'il 
n'avait jamais mis le pied sur un bâtiment de guerre 
français. 

Je me trouvais par hasard dans la cour de la pri- 
son au moment où on allait fustiger un convict, que 
l'on venait de reprendre dans les bois après une 
évasion de plusieurs jours ; il était condamné à re- 
cevoir quatre-vingt-dix coups sur les reins. 

L^exécuteur, arme du formidable cat, fouet à neuf 
branches grosses comme des lignes d'amarrage , 
frappait à tour de bras ; chaque branche laissait sur 
les chairs un sanglant sillon. Je n'eus pas le cou- 
rage de supporter cet affreux spectacle : cet homme 
endurait celte cruelle douleur sans pousser un cri, 
seulement à chaque coup tout son corps se tordait, 
et les muscles de sa figuré se contractaient d'une 
manière hideuse. 

Les évasions sont fort rares dans la Tasmanie et 
surtout à Porl-Arthur ; on en cite cependant plu- 
sieurs exemples. îl y a quelques années, six convicts 
enlevèrent une embarcation et disparurent, depuis 
on n'en a jamais entendu parler ; il est plus que pro- 
bable qu'ils se sont noyés. Quelques-uns ont long- 
temps vécu dans les bois, mais ce sont de rares 
exceptions ; le genre de vie qu'ils y mènent est de 
l>eaucoup plus misérable que celui de la prison , et 
pour vivre ainsi seul et toujours sous la crainte d'être 
repris, il faut une énergie dont bien peu d'hommes 
sont susceptibles. 

La colonie a cependant gardé le souvenir de plur 



84 VOYAGE 

sieurs chefs de bande qui ont , à diverses reprises , 

commis des déprédations. 

L'un des plus redoutables fut un nommé Michel 
Howe, Ce misérable, déporté en 1812 pour sept ans, 
futj à son arrivée dans la colonie, assigné à un colon. 
Il s'échappa et devint chef de bande ; quelque temps 
après, il fit parvenir une lettre au gouverneur, dans 
laquelle il lui offrait de livrer ses compagnons , en 
demandant pour lui la vie sauve et une chance d'ob- 
tenir sa liberté. Ses propositions furent agréées, et il 
se rendit, mais seul. Moins de trois mois après, il 
s'évada de nouveau; mais ses anciens compagnons, 
le considérant comme un traître, ne voulurent pas 
le recevoir parmi eux, et il fut obligé de vivre seul; 
il erra ainsi pendant quinze mois, subsistant de ra- 
pines et de déprédations ; enfin, cerné de tous côtés, il 
finit par être tué sur place. Cet homme vécut dans 
les bois près de six ans, et fit beaucoup de mal. 

On en cite plusieurs autres, mais surtout un cer- 
tain Braddy; on raconte de lui mille^anecdotes, entre 
autres celle-ci : 

Un homme , son compagnon , son ami même , al- 
léché par la récompense promise à celui qui le livre- 
rait, résolut de le trahir, et à cet effet fit cacher 
deux constables dans sa cabane. Braddy revenait avec 
le pressentiment que quelque chose se tramait ; ce- 
pendant, rassuré par l'homme qui l'accompagnait, il 
avança de quelques pas ; il reçut alors plusieurs coups 
de feu dont l'un lui traversa le bras, et il fut pris, ainsi 
que son compagnon. Celui-ci fut immédiatement 



DANS L'OCEANIK. 85 

conduit h la prison la plus proche par les deux 
conslables, et Braddy , blessé , fut laissé, les mains 
liées, sous la garde de celui qui l'avait trahi. Un 
moment après, souffrant cruellement de sa blessure, 
il demanda à son ancien ami qu'il voulût bien le 
laisser se coucher sur le lit et le couvrir d'une peau 
de kanguroo , ce qui lui fut accordé ; il parvint alors 
à délier ses mains , puis il demanda de Teau ; son 
gardien, en allant lui en chercher, quitta un instant 
son fusil ; d'un bond Braddy s'en empara. 

Le délateur se jeta aussitôt à ses pieds, lui deman- 
dant la vie au nom de Dieu. « Comment! misérable, 
s'écria Braddy, lu oses implorer le nom de Dieu, quand 
tout à l'heure tu m'insultais lâchement en me disant 
que je serais pendu ! Pure bagatelle , attendu qu'il 
n'y a ni Dieu ni diable! Au reste, je ne te tuerai 
pas maintenant , mais si jamais tu te retrouves sur 
mon chemin, prends garde. » Quelque temps après, 
Braddy, battant le pays à la tête d'une troupe de hush- 
rangers , rencontra son homme ; il se le fit amener, 
et lui appuyant le canon d'un pistolet sur la tête, 
il lui donna cinq minutes pour se préparer à la mort, 
après quoi il lui fit sauter la cervelle. Quelques an- 
nées après, il fut pris à son tour, et termina sa car- 
rière sur l'échafaud. 

Les forêts dont la péninsule de Tasman est cou- 
verte, donnent plusieurs espèces de bois de construc- 
tion ; il y avait à Port-Arthur un navire en chantier 
dont les membres et les bordages étaient faits d'un 
beau bois dur, qui a à peu près l'apparence du teck; 



86 VOYAGE 

on m'a assuré qu'il en avait aussi la durée ; j'y ai vu 
de magnifiques espars pour mâture, mais ils m'ont 
paru lourds et peu ployants. 

Ces messieurs, voulant me faire voir tout ce que 
leur péninsule renfermait de curieux, me proposè- 
rent une course à Eagle-Hatvk-Neck, J'acceptai de 
grand cœur; malheureusement une pluie battante 
nous empêchait de mettre le pied dehors. Enfin 
nous eûmes un jour de beau temps,- à cinq heures du 
matin, nous étions à cheval , cheminant à la queue les 
uns des autres dans un petit sentier tracé sur les crêtes 
escarpées des falaises, de 150 à 200 pieds de hauteur. 
Eagle-Haivk-Neck, est une étroite langue de sable qui 
joint entre elles les presqu'îles deTasman etde Fores- 
tier. Les convictsquiparviennentà s'évader sont obli- 
gés de la traverser pour aller se répandre dans l'inté- 
rieur du pays. Pour leur ôter tout espoir de réussite, 
outre les nombreuses sentinelles, les postes disséminés 
de toutes parts, on s'est avisé de couper l'isthme par 
une ligne de chiens furieux , qui mettraient en pièces 
l'homme assez hardi pour chercher à le traverser, et, 
pour plus de sûreté, une longue hgne de sentinelles 
est établie depuis le Pénitencier jusqu'à l'isthme ; elles 
ont toujours leurs armes chargées et font feu sur tout 
ce qui leur paraît suspect. Nous ne faisions pas vingt 
pas sans apercevoir un canon de fusil dans les brous- 
sailles. De loin en loin s'élèvent des maisonnettes où 
sont réunis cinq hommes sous les ordres d'un con- 
stable; les sentinelles sont relevées toutes les deux 
heures. Sur le seuil d'une de ces maisons ,^ M. Lam- 



DANS L'OCÉANIE 87 

prière me monlra un constable dont l'histoire est des 
plus singulières et mérite d'être rapportée. 

C'est un noble espagnol , frère d'un général car- 
liste bien connu ; il servait comme officier supérieur 
dans les troupes de don Carlos , lorsque des affaires 
importantes l'appelèrent à Londres. Là, il fit la con- 
naissance d'un aigrefin qui s'attacha à lui, le promena 
partout, se fit son cicérone. Le pauvre Espagnol, nou- 
veau débarqué dans cette immense ville , était ravi de 
son nouvel ami. 

Dans une de leurs promenades , C*** entra chez un 
orfèvre pour acheter quelques bijoux qu'il voulait 
rapporter à sa femme ; on lui présenta une parure 
qu'il examina longtemps et qu'il trouva trop chère,- 
il la remit sur le comptoir et sortit. Une heure ou deux 
après, la parure disparut. Le marchand courut faire sa 
déposition à lapohce, et dénonça deux individus dont 
les signalements étaient ceux de l'Espagnol et de son 
ami C***; le premier était depuis longtemps rentré chez 
lui , lorsqu'il vit arriver des agents de la police qui 
s'emparèrent de sa personne, procédèrent à une mi- 
nutieuse visite, et après quelques minutes, trouvèrent 
l'écrin en question dans le tiroir d'un secrétaire. Le 
malheureux eut beau protester de son innocence , il 
fut traîné devant les tribunaux comme voleur, et con- 
damné à la déportation pour vingt ans. On ne revit 
plus l'ami , toutes les recherches que l'on fit pour le 
retrouver furent infructueuses. Arrivé dans la colo- 
nie, sa bonne conduite lui valut la position de consta- 
ble, et il a été envoyé en cette qualité à Port-Arthur, 



88 VOYAGE 

OÙ on lui a confié ia surveillance d'une partie de la 

ligne. A Port-Arthur, il donnait des leçons de dessin 

et de ïnusique ; on était généralement convaincu de 

son innocence , et tous les habitants notables s'étaient 

réunis pour adresser une demande en grâce à la 

reine. 

Le pauvre C*** supporte son sort avec résignation ; 
il s'exprime dans sa langue et même en français avec 
distinction. Il a fait, dans l'armée de don Carlos, les 
campagnes de Navarre et de Biscaye , et a fait partie 
de l'état-major de Zumalacarregui. Le gouverneur, 
sir John Franklin, a lui-même apostille et adressé 
sa demande en grâce à la reine. 

Mais nous n'étions plus qu'à quelques milles du 
but, déjà nous entendions les hurlements des chiens, 
et bientôt nous débouchâmes d'un petit bois sur une 
longue grève découverte à deux encablures au large. 
Dans sa partie la plus étroite, l'isthme est coupé par 
une longue ligne de chiens de différentes races , mais 
tous'd'une férocité éprouvée; leurs chaînes sont tout 
juste assez longues pour leur permettre de se flairer 
le museau. Le malheureux qui tenterait de traverser 
cette formidable barrière serait inévitablement mis 
en pièces; furieux à notre approche, ils s'élançaient 
au-devant de nous, et j'avoue que ce ne fut pas sans 
un certain sentiment d'appréhension que je passai à 
l'extrémité de la ligne. Sur la grève , on a placé, à des 
distances très-rapprochées , et sur des pilotis assez 
élevés pour que, dans les plus hautes marées, elles 
soient au-dessus de l'eau, des niches, espèces de 



DANS L0CE4NIE. 89 

petits forts, dans lesquels sont établis d'autres chiens 
qui 5 en cas d'évasion , donnent l'alarme aux senti- 
nelles échelonnées sur le rivage ; au large , la mer 
déferle avec trop de force pour qu'un homme puisse 
se hasarder sur les récifs. 

Il y a là quarante à cinquante dogues furieux, 
au moyen desquels je conçois que la position soit par- 
faitement gardée. Parmi eux, on m'a fait remarquer 
un grand mâtin au poil fauve hérissé, à l'œil san- 
glant, dont le nez infaillible, l'instinct merveilleux, 
a souvent fait retrouver des personnes égarées dans 
les bois, et notamment le capitaine Booth lui-même, 
qui faillit y périr, il y a quelque temps , de faim et 
de misère. 

Comme je l'ai dit plus haut, les péninsules de Tas- 
man et de Forestier sont couvertes de forêts, dont les 
arbres séculaires appartiennent aux mêmes genres et 
sont parfaitement semblables; ce sont de gigantes- 
ques troncs, qui , s'éîevant à des hauteurs incroyables 
sans une pousse latérale, sont, à leurs sommets, garnis 
d'une magnifique touffe de verdure : il faut donc une 
grande habitude ou des guides parfaitement sûrs pour 
pouvoir y trouver son chemin. 

M. Booth , marcheur infatigable , avait coutume de 
parcourir de longues distances, de pousser de loin- 
taines reconnaissances au travers des bois. Jamais 
ses observations ne l'avaient trompé, et toujours il 
avait atteint le but qu'il s'était proposé. 

Enhardi par ses succès, il voulut entreprendre une 
plus longue excursion et gagner les districts colo- 



90 VOYAGE 

nisés. Cette fois, trompé dans ses prévisions, pre- 
nant une indication pour une autre, il s'égara complè- 
tement; il s'en aperçut, revint sur ses pas, tâtonnant, 
cherchant à s'orienter, mais le tout en pure perte; 
cependant, le soleil descendait a l'horizon, et bientôt 
il fit nuit noire. M. Booth est un homme de tête et de 
cœur, il ne perdit pas courage , il s'étendit bravement 
au pied d'un arbre et s'endormit bientôt avec la cer- 
titude de se retrouver dans le droit chemin le lende- 
main ; mais les mêmes difficultés se représentèrent ; 
le malheureux commençait à ressentir les rudes an- 
goisses de la faim ; toute la journée se passa en re- 
cherches, en tâtonnements infructueux; il éprouva 
d'affreux déchirements d'entrailles, et rien pour le 
soutenir, pas même quelques baies sauvages. Épuisé, 
il se sentit faiblir, et tomba exténué : il put croire que 
c'en était fait de lui. Cependant, ses amis s'étaient mis 
en campagne avec des chiens; ils avaient longtemps 
battu le bois sans succès , lorsque l'un deux pensa à 
l'animal dont j'ai parlé tout à l'heure; celui-ci prit 
la piste sans hésiter, et , au bout de deux ou trois 
heures, arriva droit sur le malheureux, qui ne don- 
nait plus signe de vie. Pendant longtemps on déses- 
péra de ses jours; peu à peu, cependant, il revint à 
l'existence , mais sa constitution en a gardé un ébran- 
lement dont il ne se remettra peut-être jamais. 

Le poste d'Eagle-Hawk-Neck est gardé par un offi- 
cier et vingt-cinq hommes; ils sont là complètement 
isolés, et ne sont relevés que tous les deux mois; les 
soldats, industrieux comme ceux de tous les pays. 



DANS L'OCEANIE. 91 

s'y sont construit des baraques qui ne manquent pas 
de confort, et cultivent un jardin qui leur donne 
d'assez bons légumes. Du côté du large , la mer brise 
avec fureur sur d'énormes roches de basalte , prodi- 
gieuses murailles dont les assises , parfaitement régu- 
lières, feraient croire à quelque travail de géants.l 

La population libre de Port- Arthur ne se compose 
guère que des employés du gouvernement et de deux 
compagnies d'infanterie. Le havre offre un excellent 
mouillage, on peut mouiller par six à huit brasses, 
fond de sable vasard. M. Laplace y a conduit sa fré- 
gate VArllîémise, A quelques pas du bagne s'élève 
une petite chapelle toute gracieuse; elle est des- 
servie par un ministre méthodiste. J'ai assisté au ser- 
vice divin : le révérend M*** a prononcé un sermon 
superbe, sans doute; mais auquel j'avoue, à ma 
honte, n'avoir pas compris un mot ; en revanche, j'ai 
été tout à fait édifié du recueillement et de l'attention 
qu'y apportaient les sept à huit cents condamnés qui 
étaient là, et n'eût été un bruit de chaînes tout à fait 
mondain, j'eusse pu me croire au milieu de la plus 
zélée et de la plus nasillarde assemblée de puritains 
des trois royaumes-unis. 

Il est impossible d'être mieux accueillis que nous 
l'avons été à Van-Diemen'sland. Je ne finirais pas 
si je voulais dire toutes les attentions, tous les soins 
aimables dont nous avons été l'objet. Grâce à eux , 
bon nombre d'entre nous ont pu revoir la France. 

Le fléau que nous avions emporté de Java et des îles 
de la Sonde avait déjà fait bien des ravages dans cette 



92 VOYAGE 

terrible traversée; trois officiers, Marescot, Lafarge, 
Gourdin, vingt matelots, avaient succombé. En arri- 
vant à Hobart-Town, le premier soin du commandant 
fut de faire louer une maison saine et aérée, tous les 
malades y furent transportés. Malgré la salubrité du 
climat et les soins de toute espèce dont ils furent l'ob- 
jet, malgré le dévouement de tous les instants de nos 
chirurgiens, plusieurs succombèrent, et parmi eux, 
notre pauvre dessinateur, notre ami à tous, Goupil. 
Pauvre jeune homme , plein de talent et d'avenir, 
ignorant de la mer, ignorant des terribles hasards 
d'une campagne comme la nôtre, son esprit aventu- 
reux avait été séduit par le vaste champ qui lui était 
ouvert. Brillante perspective, famille adorée , il avait 
tout quitté pour nous suivre ; son courage à l'épreuve 
de tout, sa douce, son intarissable gaieté, ne l'ont 
pas préservé. Pauvre Goupil! il est mort à vingt- 
quatre ans, après une affreuse maladie de soixante- 
cinq jours ; porté à sa dernière demeure sur les bras 
de soldats anglais , il repose sur une terre étrangère, 
aux antipodes de son pays. Autour de la sienne sont 
groupées les tombes de nos matelots , et un modeste 
monument rappelle aux marins français qui visiteront 
ces parages les noms de leurs camarades morts à la 
mer... Ceux-là, hélas î n'ont pas eu la triste consola- 
tion de penser qu'ils reposeraient sur une terre amie. 
Ils ont eu la sépulture du marin. Ils sont là-bas sous 
les longues lames du grand Océan. Des mains pieuses 
ont accepté la tâche de veiller à la conservation du 
triste mausolée. 



DANS L'OCEANIE. 93 



CHAPITRE LXIL 



Traversée d'Hobart-Town aux îles Auckland. — Séjour dans la 
baie Sarah's-Bosom (îles Auckland). 



A trois heures du malin , le pilote , suivant mes or- isao. 
dres^ arrivait à bord de Y Astrolabe; la marée nous ^"^ f^^"^*"- 
était favorable, la brise, quoique faible, nous pous- 
sait en dehors de la baie; nos corvettes, couvertes de 
toile, ne tardèrent pas à s'éloigner. Il n'était que 
midi lorsque, après avoir dépassé le phare bâti sur la 
petite île Direction, nous entrâmes dans la vaste baie 
des Tempêtes : quand la nuit arriva , nous étions déjà 
loin de l'île Van-Diemen, et nous fîmes nos adieux à 
la terre , dont nous apercevions encore le cap Raoul , 
malgré les vapeurs du soir. 

Aucun événement remarquable ne vint marquer 
notre traversée d'Hobart-Town aux îles Auckland : 
la brise fut toujours faible , mais favorable ; des cou- 
rants rapides aidèrent notre marche; ils accusaient 
sans doute la persistance et la force des vents d'ouest 
qui, dans ces latitudes, régnent presque constam- 
ment. 



94 VOYAGE 

1840. Le 5 mars, la brise était toiiiours faible, un peu de 

5 Mars. , . . ' _ . , ^ ^ f . 

pluie avait marque la journée ; cependant, vers le soir, 
le ciel s'était dépouillé et présentait partout un aspect 
d'une grande pureté. — A huit heures du soir, quel- 
ques nuages s'élevèrent au-dessus de l'horizon, vers 
le sud; derrière ces nuages, nous vîmes poindre quel- 
ques rayons d'une lumière pâle , mais d'un reflet rou- 
geâîre ; ces rayons semblaient former des cônes dont 
la base s'appuyait sur l'horizon ; les sommets con- 
couraient vers un seul et même point. Malheureuse- 
ment la lumière , à mesure qu'elle se rapprochait du 
zénith , devenait de plus en plus pâle , et il nous fut 
impossible de relever le point vers lequel ils allaient 
concourir. C'était la troisième aurore australe que 
nous apercevions depuis notre première arrivée à 
Hobart-Town; mais, si j'en crois ce qui m'a été af- 
firmé par les habitants instruits de la colonie anglaise, 
ces phénomènes bizarres se reproduisent souvent. 

6 , Je comptais bien arriver le lendemain en vue des 

îles Auckland, mais la journée du 6 fut une journée 
de calme; noiis profitâmes de cette immobilité forcée 
pour faire une sonde par 600 brasses , et étudier les 
lois de la température sous*-marine. ' 

7 Aussitôt que le jour parut, la vigie signala la terre ; 
quelques instants après, nous l'avions rapprochée 
suffisamment pour en commencer la reconnaissance. 
Les îles Auckland se composent d'une île principale 
et de plusieurs petits îlots de dimension bien moindre* 
La côte ouest de la grande île , devant laquelle nous 
étions arrivés, se termine à la mer d'une manière 



DANS L'OCÉANIÏÏ. 95 

uniforme, par une faîaisèassez élevée. Quelques petits i840. 

^ ^ . Mars. 

monticules de 2 à 300 mètres de hauteur, apparais- 
sent dans l'intérieur ; de distance en distance, on voit 
des petits ruisseaux se jeter a la mer en formant des 
cascades charmantes , et qui viennent découper d'une 
manière agréable l'aspect monotone et uniforme que 
présentent les falaises de la côte. 

Le ciel était sombre, la brise forte et favorable; 
nous laissâmes sur notre gauche la petite île Décep- 
tion que nous n'aperçûmes que de fort loin, et con- 
tinuant à longer la côte de très-près, nous vînmes 
contourner la grande île dans le sud. Sor toute cette 
bande exposée au souffle des vents d'ouest , la végé- 
tation paraît peu active; nous n'y aperçûmes pas un 
seul arbre , mais seulement quelques herbes qui ne 
présentaient les teintes d'une belle verdure que sur 
les bords des ruisseaux. La côte était garnie de ro- 
chers sur lesquels la mèr se brisait avec fracas et un 
bruit extraordinaire. 

A peine avions-nous atteint la pointe la plus méri- 
dionale, qu'abrités parla terre, le calme nous surprit; 
une nuée d'albatros s'abattit autour de nous ; dans un 
instant nos pêcheurs eurent déployé leurs lignes et 
garni leurs hameçons ; en moins d'une heure, plus de 
cinquante de ces oiseaux furent capturés, et notre 
bord en fut infecté. Ces animaux répandent, en effet, 
une odeur nauséabonde et insupportable qui excite le 
dégoûi, ce qui n'empêcha pas nos matelots de disposer 
de leurs captures pour augmenter leur souper. 

Depuis quelques instants, nous apercevions un na- 



96 VOYAGE 

1840. vire qui semblait se diriger sur nous; d'après son al- 
lure, nous avions cru reconnaître un baleinier, mais 
il était encore loin de nous, lorsque la brise vint de 
nouveau nous permettre de nous éloigner de la côte et 
de faire route vers le S. E. ; bientôt nous le perdîmes 
de vue. Dans la journée, nous avions aperçudeux pin- 
gouins et une belle baleine franche, si recherchée par 
les pêcheurs , et dont l'espèce est devenue si rare. 

La nuit nous sépara de ce nouveau compagnon de 
route , elle fut employée par nous à courir des bords 
afin de nous élever dans le vent. 
8 Le lendemain , la brise était forte et fixée au nord , 

ime brume épaisse couvrait la terre et ne nous per- 
mettait plus de la voir que lorsque nous nous en trou- 
vions à une très-petite distance. Nous étions alors 
arrivés sur la côte orientale ; son aspect différait tota- 
lement de celui-de la côte occidentale : les arbres pa- 
raissaient toujours très-rares, maison apercevait, de 
distance en distance, de belles falaises de sable, sur 
lesquelles la mer brisait a peine. La côte était dé- 
coupée par des canaux sans nombre ou par des baies 
qui semblent promettre d'excellenls mouillages. Je 
savais que l'ancrage le plus fréquenté se trouvait vers 
la partie N, E. de l'île principale, et c'est là où je vou- 
ais aller mouiller ; le temps était peu favorable pour 
une exploration détaillée, car bientôt la pluie tomba 
par torrents et nous masqua toutes les terres. Je con- 
tinuai donc à courir des bords afin de m' élever dans 
le nord; malheureusement, pendant la nuit, nous 
perdîmes une partie du chemin que nous avions fait. 



DANS L'OCEAN lE. 97 

Le lendemain, la brise était trop faible pour nous i840. 

1 9 Mars. 

permettre de gagner le mounlage; cependant ^ nous 
parvînmes dans la soirée à nous rapprocher des petites 
îlesqui le limitent, et qui, dans le sud, semblent liées 
à la terre ferme par un vaste récif du plus dangereux 
aspect. A six heures du soir, nous n'étions qu'à quel- 
ques encablures dans le sud de la petite île Green^ et 
nous venions de virer de bord pour prendre la bordée 
du large, afin de gagner le port le lendemain, lorsque 
nous aperçûmes un grand navire sortant de la baie et 
qui tira un coup de canon. Ce bâtimentétait dans une 
position telle, et dans un tel éloignement, qu'en cas 
de sinistre, nous n'eussions pas pu lui envoyer de 
prompts secours. Du reste, rien, dans son allure, 
n'indiquait que son intention fût de demander des 
secours, aussi continuâmes-nous notre course. Bien- 
tôt une brume épaisse nous enveloppa. A six heures 
et demie et à sept heures et demie du soir, ce bâti- 
ment répéta le même signal ; la nuit était des plus 
noires, et nos deux corvettes, pour ne point se sépa- 
rer, furent obligées elles-mêmes de brûler des fusées 
et de tirer le canon. Dans la nuit , le bâtiment vu la 
veille vint passer très-près de nous; sans doute il 
avait cru nous reconnaître pour quelque baleinier, et 
ses signaux étaient destinés à nous faire connaître 
sa présence. 

La brume de la nuit s'épaissit encore pendant le ^^ 
jour; il fallait donc attendre pour nous approcher de 
la terre. Le soir, le temps s'écîaircit enfin ; nous re- 
connûmes , mais trop tard, que des courants violents 
IX. 7 



98 VOYAGE 

1840. nous avaient entraînés dans le sud ; malgré ma vive 
impatience , il fallut remettre le mouillage au len- 
demain. 
11 Enfin j le 1 1 , à midi , nous entrions dans la baie : 

l'île Enderhy présentait sur notre droite ses terres 
uniformes et nues, tandis que, sur notre gauche, la 
mer brisait avec force un vaste récif dominé par l'île 
Green et quelques têtes de roches. Un large et pro- 
fond canal conduit à la baie Saralfs bosom ; ce port est 
un des plus beaux que je connaisse; nous n'en par- 
courûmes point cependant toute l'étendue; nous 
vînmes laisser tomber Fancre dans une belle baie au 
milieu de laquelle se trouve un petit îlot. 

Il nous avait fallu presque toute la journée pour 
atteindre le mouillage; ilélait trois heures et demie 
lorsque, toutes nos voiles étant serrées, nous pûmes 
descendre à terre; déjà nous avions commencé à aper- 
cevoir quelques arbres rabougris sur celte côte ; de- 
vant nous se trouvait une plage de sable, où un petit 
ruisseau venait mêler ses eaux à celles de la mer ; 
sur ses bords s'élevait une maisonnette bâtie par 
quelques pêcheurs, qui, après y avoir établi leur la- 
boratoire , l'avaient laissée debout pour leurs succes- 
seurs; nous en profitâmes. La relâche devait être 
courte ; aussi , dès le même soir, M. Dumoulin alla 
prendre possession de cettecabane, afin de commencer 
immédiatement ses observations de physique. Deux 
tentes furent établies à quelque distance delà : l'une 
devait servir d'observatoire, et l'autre était destinée 
à recevoir la chaloupe de la Zélée , qui avait besoin 



Mars. 



DANS L'OCEAN lE. 99 

de quelques réparations urgentes. La cabane des pe- ism. 
cheurs devint le rendez-vous habituel de tous les 
promeneurs qui parcouraient les alentours. 

Près de là se trouvait une pointe assez élevée, sur 
laquelle on avait fixé un petit pavillon rouge qui , 
dès notre entrée sur la rade, avait attiré notre atten- 
tion. Ce périt promontoire, remarquable par un grand 
nombre d'arbres coupés par les baleiniers, et blan- 
chis par le temps, partage la baie en deux petites 
anses. L'aspect qu'il présente de loin, la présence 
de ce petit pavillon rouge, piquait assez vivement 
notre curiosité pour que ce fût un des premiers 
points à visiter. Nous reconnûmes que cet endroit 
avait été choisi pour servir de dernière demeure à 
deux ou trois marins appartenant sans doute à des 
navires baleiniers. La sépulture de l'un d'eux était 
surmontée par une petite croix.de bois; la terre pa- 
raissait fraîchement soulevée : c'était celle de M. Le- 
françois, armateur ou capitaine baleinier, qui s'était 
suicidé sur cette île, de désespoir de n'avoir pu réussir 
dans l'application d'un nouveau système pour har- 
ponner la baleine, dont il était l'inventeur. M. Lefran- 
çois avait imaginé de lancer les harpons avec des 
armes à feu : enthousiaste de sa nouvelle découverte, 
comme tous les inventeurs, il avait voulu lui-même 
en faire Fessai ; désespéré de son peu de réussite, la vie 
lui était devenue à charge, et il choisit ces îles dé- 
setres pour mettre son fatal projet à exécution. 

Dans la cabane dont il a été déjà question, il exis- 
tait plusieurs inscriptions : la première nous ap- 



100 VOYAGE 

1840. prit que l'équipage du baleinier français le Nancy 
avait élevé cette petite maisonnette, qui fut si utile 
à nos observateurs pendant toute la durée de la re- 
lâche. Une seconde inscription, écrite en anglais *, 
nous donna le nom du navire que nous avions vu 
sortir de la baie en tirant des coups de canon ; elle 
avait été laissée par le brick le Porpoise^ faisant 
partie de l'escadrille américaine commandée par le 
capitaine Wilkes , et que déjà nous avions rencon- 
tré, comme on l'a vu, près de la terre Adélie; ce 
navire annonçait qu'il était arrivé le 7 mars sur 
ce mouillage. Il y avait soixante-treize jours qu'il 
avait quitté Sidney, et c'est au retour de son ex- 
ploration polaire, qu'il avait mouillé aux îles Auc- 
kland. Sans doute, en nous apercevant dans la soirée 
du 10, il avait cru que nous étions des bâtiments de 
la division américaine, et alors il avait tiré le canon 
pour se faire reconnaître. 

Nous nous croyions entièrement seuls sur la rade, 
lorsque nous fûmes agréablement surpris en voyant 
deux baleinières, venant de la haute mer, s'approcher 
de nos bâtiments ; elles nous apprirent qu'elles ap- 
partenaient à un navire baleinier portugais mouillé 
, au fond du havre ; elles revenaient de parcourir la 
côte extérieure , afin d'y trouver des phoques et leur 
faire la chasse. Ces amphibies , qui jadis étaient si 

* « U. S. brig Porpoise, yS clays ovit from Sidney New-Hol- 
« land, on her relurn from an exploring cruise along iheantarctic 
« circle j ail well ; arrived the 7 sailed again on ihe 1 •'' March 
u iS^Ojforbay ofîslands; New-Zealand. * 



J" 



DANS L'OCÉANIE. 101 

communs sur ces rivages, v sont devenus aujourd'hui i84o. 

1 1*^ Al 1 ' 1 • Mars. 

assez rares; cependant , les pécheurs ne dédaignent 
point encore de leur faire la chasse sur ces terres 
solitaires, où ils viennent chercher le repos. Nous 
apprîmes avec plaisir que nous n'étions pas seuls sur 
ces îles, et nous nous promîmes d'aller dès le len- 
demain rendre visite à notre voisin. 

La pluie nous fit regagner le bord ; il ne resta plus 
à terre , pendant la nuit, que M. Dumoulin, qui, dès 
lé même soir, avait commencé ses observations. 

Dès le matin , tous les travaux commencèrent. 12 
MM. de Montravel et Boyer furent chargés de lever 
le phm de îa baie ; la chaloupe fut disposée pour com- 
mencer la provision d'eau; une partie de l'équipage 
put aller se promener à terre , et quelques hommes 
furent envoyés à la pêche; enfin, il ne resta à bord 
que quelques matelots nécessaires pour les travaux 
de détail. 

Après déjeuner, je m'embarquai dans ma yole 
avec le capitaine Jacquinot et M. Dubouzet ; nous 
nous dirigeâmes vers le fond de la baie. Nous parcou- 
rûmes près de cinq milles avant d'atteindre le mouil- 
lage choisi par le navire portugais. Il n'avait que douze 
brasses de fond ; la baie était plus resserrée que la nô- 
tre, et se terminait par une plage de vases charriées 
par une petite rivière ; c'était sans contredit le point 
de l'île où* la végétation était le plus riche , et cepen- 
dant on n'apercevait que des arbres chétifs et rabou- 
gris, dont la triste verdure indiquait la soufi'rance. 
Nous nous rendîmes en premier lieu à bord du navire 



Mars. 



402 VOYAGE 

^840. baleinier nommé le Speadaçao, et commandé par un 
capitaine anglais nommé Robinson. Le capitaine était 
absent, et nous ne trouvâmes d'abord personne qui 
pût nous répondre soit en français, soit en anglais. 
Nous allions nous éloigner , lorsque M. Robinson ar- 
riva, et nous fit avec cordialité les honneurs du bâti- 
ment qu'il commandait. Ce capitaine nous apprit que 
son navire avait été armé à Lisbonne ; il n'était arrivé 
dans le port que depuis cinq jours seulement , et la 
durée de son séjour devait être subordonnée a la 
pêche qu'il ferait dans ces parages. Il y avait quinze 
mois qu'il avait quitté l'Europe, et il n'avait encore 
rempli que trois cents barils d'huile de baleine. Le 
mouillage où il était présentait toute espèce de sé- 
curité; toutefois , comme la baie dans cet endroit se 
trouve très-resserrée, il avait été obligé d'aifourcher, 
dans la crainte d'être jeté sur la côte par les rafales 
violentes qui descendent des collines environnantes. 
Chaque jour , les embarcations du navire gagnaient 
la haute mer, afin de donner la chasse aux baleines 
que l'on pourrait apercevoir; les équipages de ces 
embarcations devaient en outre parcourir la côte 
pour tâcher de saisir les phoques qui viennent en- 
core de temps en temps s'y endormir. Le capi,- 
taine Robinson nous annonça en outre, ce que nous 
savions déjà , que le navire américain le Porpoise 
avait quitté la rade la veille du jour où nous y 
étions entrés. Mais il nous apprit aussi que l'offi- 
cier commandant ce navire avait laissé une bou- 
teille contenant une lettre , enterrée au pied du petit 



DANS L'OCÉANIE. 103 

pavillon rouge qui flottait près de nos corvettes. J^^^^- 

Nous restâmes peu de temps à bord du Spécula- 
çao ; nous nous rendîmes ensuite à terre pour y faire 
une longue promenade. Comme je l'ai déjà dit, au 
fond du port se trouve l'embouchure d'un ruisseau 
considérable, qui se divise en deux branches avant 
de mêler ses eaux à celles de la mer ; les terrains 
environnants sont très-marécageux , et à peu près 
inabordables ; mais à peu de distance de ce ruisseau, 
on trouve la forêt, composée d'arbres tortueux et suf- 
fisamment espacés pour pouvoir y circuler libre- 
ment; le feuillage de ces arbres, leur tronc couvert 
d'un lichen épais, indiquent un état maladif; il sem- 
ble que les îles Auckland sont placées à la limite 
de toute végétation possible. Les oiseaux, quoique peu 
nombreux, étaient faciles à approcher; habitués à vi- 
vre tranquillement dans ces solitudes, l'instinct de 
leur conservation ne leur avait point appris à se mé- 
fier de l'homme; aussi ils s'approchaient tellement 
de nous, que nous pûmes en abattre plusieurs avec les 
baguettes de nos fusils ; du reste , nous n'y rencon- 
trâmes aucune variété particulière à la localité. C'é- 
taient des philédonSy des merles à cravate, qui se 
trouvent en assez grande abondance à la Nouvelle-Zé- 
lande , et enfin , de petites perruches assez jolies qui 
venaient mêler leurs cris aigres et perçants au chant 
plus doux des philédons ; nous remarquâmes plu- 
sieurs terriers creusés, à ce qu'on nous dit , par de 
gros rats , les seuls, quadrupèdes qui existent dans 
ces îles. La quantité de lichens dont les arbres étaient 



Mars. 



104 VOYAGE 

1840. coiiverls, ainsi que les mousses , les lycopodes et les 
bruyères que nous renconirâmes, rappelaient un peu 
la végétation du détroit de Magellan, bien supérieure 
cependant à celle de ces îles. On rencontre partout 
des masses de tourbe d'une grande épaisseur, qui 
tremblent sous les pas du promeneur ; la charpente 
de l'île est une roche basaltique , ou bien un tuf vol- 
canique rougeâtre, à grain très-fm; le sol est traversé, 
dans tous les sens, par une multitude de petits cours 
d'eau qui s'infiltrent dans la couche de tourbe qui le 
recouvre, et lui laisse toujours une grande humidité. 
«Si jamais, dit M. Dubouzet^dans son journal , le 
« beau port de ces îles et leur climat tempéré y at- 
« tiraient des colons , ce point serait le seul convena- 
« ble pour l'emplacement d'une ville; ce serait l'en- 
« droit le plus facile à défendre et le mieux abrité ; 
« quant a la culture en général, ce point ne serait ni 
« plus ni moins favorable que les autres , car toute 
« l'île est montueuse ; tout annonce que les céréales 
c< réussiraient difficilement dans ces contrées ; mais 
« les pommes de terre, le jardinage, les pâturages 
« naturels qui existent dans les vallées, enfin les pro- 
c( doits de la pêche suppléeraient pendant longtemps 
« aux besoins des colons. » 11 faut ajouter à ces ré- 
flexions qu'une colonie dans ces îles serait de peu 
d'utilité pour la puissance fondatrice, et que même 
son succès serait bien hasardé. Le voisinage de la 
Nouvelle-Zélande, placé dans une position autrement 
favorable, élèverait d'ailleurs une concurrence contre 
laquelle il serait impossible aux colons des îles Auc- 
kland de lutter. 



DANS L'OCÉANIE. 105 

Sur le rivage, nous trouvâmes de grandes moules iSAo. 

' "^ Mars'. 

et beaucoup de débris de venus d'une grande dimen- 
sion ; des paquets de fucus s'étendaient du rivage jus- 
que sur des fonds de trois à quatre brasses, et garnis- 
saient littéralement toute la surface de la mer. En 
nous retirant , nous fûmes obligés de passer sur plu- 
sieurs points occupés par ces herbes marines, et 
chaque fois nous éprouvâmes les plus grandes diffi- 
cultés pour les traverser avec notre embarcation. 

La journée du lendemain fut pluvieuse , les vents 13 
de la veille avaient passé au N. N. 0. Ils soufflaient 
avec tant de violence, que, malgré l'abri que nous 
prêtaient les terres, la mer s'agita autour de nous; 
tous les travaux du bord se trouvèrent suspendus ; 
les communications avec la côte devinrent impossi- 
bles ; la position de nos observateurs à terre était 
des plus pénibles : la pluie avait pénétré dans la 
cabane où M. Dumoulin avait établi son observa- 
toire , et les communications avec la terre étant inter- 
rompues, il fallut leur jeter quelques provisions de 
biscuit sans toucher au rivage. MM. Montravel et 
Boyer ne purent continuer à lever le plan du port. 
Malgré nous , nous fûmes obligés tous de rester à 
bord de nos corvettes. Heureusement, le mauvais 
temps ne fut pas de longue durée; à quatre heures, 
la pluie cessa, la mer devint plus calme, et dès le len- 
demain, nous pûmes repi^endre tous les travaux com- 
mencés. 

Je profilai de la journée pour visiter dans ma ba- 44 
leinière tout le pourtour de la baie; je fus peu dé- 



106 ' VOYAGE 

1840. dommage de cette longue course ; je ramassai quel- 
ques échantillons d'histoire naturelle ; je rapportai 
aussi quelques canards assez petits ^ mais d'un goiit 
excellent ; ils paraissent se trouver sur les îles Auck- 
land en grande quantité; la seule chose qui me 
frappa, fut un petit îlot formé par des basaltes dis- 
posées en colonnades d'un effet très-remarquable. 
Quand je rentrai à bord, j'y trouvai le médecin du 
navire baleinier; son capitaine m'avait fait une 
visite pendant mon absence, et il venait de repar- 
tir pour regagner son bord; sur ses indications, 
on avait trouvé la lettre laissée par les Améri- 
cains; elle m'apprit peu de détails. Le capitaine du 
Porpoise informait son commandant qu'il avait aban- 
donné les glaces après avoir atteint le 64° 30' de la- 
titude par 126° 26' de longitude orientale. Le manque 
d'eau et le mauvais temps l'avaient engagé à quiter 
les régions glaciales, après avoir poursuivi courageu- 
sement son exploration pendant un mois et demi. 
Cette lettre ne contenait ensuite que des détails insi- 
gnifiants. Elle avait été ouverte par le capitaine Ro- 
binson. Après en avoir pris connaissance , je la fis 
replacer dans son enveloppe, pour être déposée dans 
le lieu où on l'avait prise *. 

^ * J'aurais voulu pouvoir donner le texte de cette lettre , mais 

je ne l'ai trouvé nulle pari. Voici ce qu'on lit dans le journal de 
M.Coupvent :« Cette lettre est fortmal écrite et presque indéchif- 
frable; c'est à peine si les Anglais (le capitaine et le médecin du 
Speculaçao, tous deux d'origine anglaise) en comprennent le sens. 
Voici la traduction qu'ils ont pu en faire à grand'peine : 



DANS L'OCÉANIE. 407 

J'avais consacré huit jours eiillers a notre relâche i840. 
aux îles Auckland, afln de donner à M» Dumoulin 
la possibilité de mettre en observation sa grande 
boussole des variations diurnes de l'aiguille aiman- 
tée. Ce temps fut aussi activement employé par 
MM. les naturalistes qui parcoururent l'île en tous 
sens. MM. Coupvent et Dumontier profitèrent des 
embarcations baleinières qui chaque miatin partaient 
du Speculaçao , pour aller chasser les baleines ou les 
phoques, et s'associer à cette vie aventureuse que 
mènent les baleiniers. Nous croyons que le lecteur 
lira avec plaisir le récit d'une de ces expéditions 
que nous trouvons dans le journal de M. Goup- 

« Monsieur, je suis arrivé ici le 7 mars, ayant besoin d'eau , la 
ration de chacun étant réduite à une demi- pinte par jour. Je 
quittai la banquise par 64" 3o ' de latitude sud, et i25° 3o' long. 
esî. Le 24 janvier, par un fort vent de N. 0/, j'avais atteint la 
longitude de loo". Le i4 du mois suivant, je retournai le long de 
la banquise; le temps était si mauvais, et j'étais si à court d'eau, 
sans espérance de pouvoir en faire dans les glaces , que je jugeai 
prudent de faire route dans le plus court délai possible ; depuis, je 
fis bonne route jusqu'ici , les vents régnant notamment du N. O. 
me mirent en vue de ce groupe ; mes chronomètres éprouvant une 
erreur considérable, je relâchai. Le havre et l'entrée sont sains et 
spacieux. Je trouvai des bois et de l'eau en abondance ; la carte 
est assez bonnepourpouvoir entrer sans danger; la côte est accore; 
les courants sont forts venant de l'île d'Enderby. Le port de Sa- 
rah est bon. Je recommande particulièrement le port du Laurier 
comme le plus sûr; on y trouve une petite rivière. Le mouillage 
est bon à un mille du ruisseau, les officiers et l'équipage sont tous 
çn bonne santé et il n'y a pas un seul cas de maladie sérieuse. 
Je me rends à la baie des Hes. »> V. D. 



108 VOYAGE 

1840. vent. «Je partis, dit-il, avec le capitaine Robinson, 
afin d'aller visiter une grande baie que l'on disait 
exister dans le sud, à 14 ou 15 milles de notre mouil- 
lage ; nous quittâmes la rade de très-grand matin , 
puis, laissant l'île Green sur notre gauche, nous nous 
avançâmes vers le sud en rangeant la terre de très- 
près ; ces rivages sont très-poissonneux , le fond est 
très-régulier, et varie de 15 à 20 brasses, la côte est 
très-accore et présente des criques nombreuses en- 
tourées de rochers] basaltiques où les embarcations 
peuvent facilement accoster. Partout on rencontre une 
multitude d'algues marines qui s'étendent jusqu'au 
' rivage. Au milieu de ces fucus gigantesques, dont 
les racines touchent au fond par cinq brasses d'eau, 
on aperçoit des myriades de poissons qui viennent y 
chercher un refuge; nous ne fûmes pas longs à y 
pêcher le dîner des canotiers; le harponneur saisit 
le sommet d'un fucus et y amarra son canot, qui 
resta en repos ainsi mouillé d'une manière inusitée. 
Les hameçons jetés à l'eau étaient ensuite immédia- 
tement retirés, rapportant toujours une proie facile. 
« Nous reprîmes ensuite notre route en longeant 
toujours la côte jusqu'à l'entrée de la grande baie que 
nous voulions visiter, mais à peine eûmes-nous 
doublé la pointe nord de cette baie que le vent sauta 
au S. 0. et souffla avec violence. La mer était blan- 
che d'écume, et nous dûmes nous retirer sans dé- 
barquer. Cette baie circulaire est entièrement ou- 
verte aux vents de S. E. Elle me parut être de peu 
d'importance ; ce premier but de ma curiosité étant 



Mars. 



DANS L'OCÉANIE. 109 

satisfait , nous songeâmes à nous mettre à l'abri et à i840 
faire la chasse aux phoques. Déjà plusieurs de ces 
animaux étaient venus rôder autour de nous et mon- 
traient leurs têtes au-dessus des eaux à peu de dis- 
tance de Fembarcation. 

« Nous revînmes sur nos pas pour nous réfugier 
dans le fond d'une jolie calanque , tout près d'une 
plage de sable au milieu de laquelle coulait un petit 
ruisseau; cet endroit est, au dire des baleiniers , le 
point où les phoques se trouvent en plus grande 
abondance; ces animaux viennent pendant le jour 
chercher le repos au milieu des grandes herbes et 
des petits bois qui bordent la côte. Cet endroit nous 
offrait tous lés agréments , toutes les nécessités d'une 
halte; il était abrité du vent par lés montagnes de 
l'intérieur; l'eau douce y était abondante, et à quel- 
que distance dans le bois, un bosquet touffu nous 
offrait son abri contre la pluie qui menaçait de tom- 
ber. Ce lieu paraissait, du reste, habituellement fré- 
quenté par les pirogues, car çà et là on voyait de 
nombreux foyers garnis encore de bois à demi- 
consumé. 

« En un instant, les embarcations furent halées 
sur la plage ; le feu fut allumé; au-dessus on plaça la 
marmite aux poissons pour l'équipage, et quelques 
boîtes de conserves , apportées par nous , furent ou- 
vertes par un cuisinier improvisé. Du reste, nous 
pûmes bientôt nous procurer un rôti abondant et 
délicat, car pendant que nous reposions autour de 
notre foyer , des oiseaux en grand nombre vinrent 



Mars 



110 VOYAGE 

1840. s'établir au-dessus de nos têtes, voltmeant saiis 
frayeur jusqu'à nous toucher ; avec de très-faibles 
charges dans nos armes à feu, nous les abattions faci- 
lement sans effrayer leurs compagnons. 

« En attendant le dîner, nous allâmes faire un tour 
de promenade le long de la baie; nous trouvâmes le 
rivage couvert d'arbres et garni de gros blocs de ba- 
salte, brisés et renversés les uns sur les autres, de 
manière à offrir l'image de la destrucîion et du 
chaos; cependant les phoques, ces animaux si mal 
organisés pour se mouvoir sur terre, parviennent à 
grimper sur ces rochers , où ils cherchent un lieu de 
repos dans Tépaisseur des bois , à quelques cent pas 
de la mer, leur élément favori. C'est là que les ba- 
leiniers leur font la chasse pour recueillir leur peau 
qui a une valeur assez élevée (20 fr. environ cha- 
que), quoiqu'ils ne soient pas de l'espèce appelée 
phoques à fourrure. On rencontre à chaque pas des 
cadavres de ces animaux à moitié décomposés , et 
dont les crânes sont en général brisés; nous en 
trouvâmes un, e»tre autres, d'une taille gigantesque; 
il avait été tué quelques jours auparavant à coups 
de lance , et sa tête était intacte. Le capitaine Ro- 
binson la fit couper afin d'en faire présent à M. Du- 
montier qui la lui avait demandée. 

c< Nous continuâmes notre route vers l'entrée de la 
grande baie que nous étions venus reconnaître quel- 
ques heures auparavant. Les rochers du rivage de- 
venaient de plus en plus escarpés ; enfin nous arri- 
vâmes sur la pointe de cette baie, que nous trouvâmes 



DANS L'OCÉAISIE. 111 

tout h fait dénudée. La surface de la mer était recou- i840. 
verte par des algues marines d'une dimension énorme, 
qui s'agitaient en tous sens sous l'influence des lames ; 
des plantes à larges feuilles, et rasant la terre, sem- 
blent chercher les petites inflexions du terrain pour 
y végéter à l'abri; des buissons rabougris à peine 
nés et déjà morts , indiquent le combat inutile de la 
puissance végétative du sol contre l'air acerbe et 
salin de ces rivages. 

« Cependant ces lieux si peu attrayants, où l'herbe 
ne pousse pas , où les arbres meurent , ces lieux pa- 
raissent pleins de charmes pour les cormorans : ces oi- 
seaux se rencontrent par milliers sur les roches les 
plus abruptes ; ils construisent leurs nids dans les 
rochers et les aiifractuosiiés du rivage ; loin de fuir à 
l'approche de l'homme qu'ils ne connaissent pas , ils 
le regardent avec curiosité et sans crainte, et, comme 
le pingouin, nialgré le bâton levé sur leurs têtes, ils 
reçoivent le coup mortel avant d'avoir bougé. 

« Nous fîmes environ deux milles avant de rentrer 
au camp; on nous apprit que, pendant notre absence, 
un phoque avait paru dans le nord de la crique où 
nous étions ; un matelot, qui se trouvait à portée , 
l'avait immédiatement attaqué ; mais violemment re- 
poussé, cet homme avait été renversé, et son en- 
nemi victorieux avait immédiatement disparu dans 
l'eau. 

« Nous étions occupés à dîner, lorsque l'on vint 
nous prévenir qu'un phoque montrait sa tête au- 
dessus de l'eau , et paraissait se diriger vers la petite 



Mars. 



M 2 VOYAGE 

1840. plage de sable où nous étions. Aussitôt nous nous 
armâmes en silence de nos bâtons^ et nous fûmes 
nous cacher derrière de grosses pierres et des buis- 
sons. Bientôt nous vîmes le phoque sortir de l'eau, se 
secouer plusieurs fois, en jetant un cri plaintif comme 
pour appeler un compagnon, puis après quelques 
hésitations , il s'avança sur le rivage ; sa marche res- 
semblait assez à celle d'un cul-de-jatte qui se traîne 
sur ses bras ; il s'appuyait sur ses deux nageoires de 
devant, l'une après l'autre, et il faisait suivre celles 
de derrière , beaucoup plus courtes, par un mouve- 
ment d'ondulation. Malgré cette organisation défavo- 
rable, sa démarche avait quelque chose de vif et 
d'alerte. A un signal donné par le capitaine, nous 
nous précipitâmes tous pour lui couper la retraite ; 
ayant affaire à de nombreux ennemis, il comprit 
tout de suite l'étendue du danger, et réunissant toutes 
ses forces , il se précipita avec impétuosité pour cou- 
per notre ligne et regagner les eaux. En un instant , 
deux matelots qui lui barraient le passage furent 
renversés et il fut sur le point de nous échapper ; 
mais étourdi par plusieurs coups de bâton sur le mu- 
seau , il tomba sans connaissance , une corde lui fut 
lassée autour du cou , l'intention du capitaine étant 
de le ramener vivant à bord de nos corvettes, afin 
d'en faire cadeau aux naturalistes de l'expédition. En 
vain , lorsqu'il reprit ses sens , cet animal voulut-il 
mordre et couper sa chaîne, il ne parvint a briser 
ses liens qu'une seule fois. Veillé de près, il ne put 
échapper à son sort. 



DANS L'OCÉANIE. 113 

« Un deuxième phoque ne tarda pas à paraître sur 4840. 
la plage ; il fut pris de la même manière et assommé 
immédiatement. La nuit arrivée , nous campâmes sur 
le sol , à Tabri des voiles de la baleinière ; heureu- 
sement le temps qui menaçait s'éclaircit peu à peu ; 
nous eûmes une nuit froide, mais fort paisible. Le 
lendemain, nous emmenions notre phoque prison- 
nier a bord de la coi'vette V Astrolabe, » 

Le phoque rapporté par M. Coup vent à bord de 
V Astrolabe , fut conservé vivant pendant longtemps ; 
mais un jour il parvint à rompre ses liens et se pré- 
cipita sur le pont du navire en renversant tout ce 
qui se trouvait devant lui : il fallut l'assommer pour 
faire cesser le désordre momentané qu'il avait fait 
naître. Ses dépouilles seules restèrent acquises à 
MM. les naturalistes. 

Le 19 mars était le dernier jour que nous de- lo 
vions rester sur cette rade. Pendant tout le temps de 
notre séjour, nous avions eu quelques éclaircies, 
quelques moments de beau temps, mais pas une 
seule journée entière sans pluie ; Fair était froid et 
chargé d'humidité ; le sol , constamment délayé par 
les eaux pluviales, était toujours resté bourbeux; ces 
îles n'avaient pu nous offrir d'autre plaisir que ce- 
lui de la promenade, rendue incommode par cette 
humidité constante de l'air. M. Dumoulin, surtout, pi. clxxyii 
et les hommes employés à l'observatoire, avaient 
trouvé le séjour à terre on ne peut plus désagréa- 
ble : outre l'humidité dont ils étaient imparfaite- 
ment garantis dans leur cabane, pendant le jour 
IX. 8 



il4 VOYAGE 

isw. ils étaient assaillis par des mouches dont la piqûre 
élait douloureuse; pendant la nuit leur demeure 
était envahie par des bandes de rats qui dévoraient 
tout, jusqu'aux hamacs dans lesquels ils couchaient. 
Aussi , chacun d'eux vit arriver avec plaisir la fin de 
la relâche. 

l'i.CLxxvi. Les navires qui touchent aux îles Auckland ne 
peuvent y trouver d'autre avantage que celui de re- 
nouveler leur provision d'eau et de bois; l'eau y 
est abondante et passablement bonne; quant au bois, 
il ne peut servir que pour le chauffage; les troncs 
des arbres sont rarement d'une grosseur suffisante 
pour être utilisés autrement; du reste , leur qualité 
est telle qu'ils pourraient être difficilement taillés et 
polis. Quand on le brûle, ce bois répand une odeur 
fétide et désagréable. Presque tous les arbres que 
nous remarquâmes dans les forêts des îles Auckland , 
appartiennent à une même variété. C'est une espèce 
de myrthe que l'on retrouve partout^ sur le bord de 
la mer comme sur le sommet des montagnes. 

Pi.CLXXiv. La baie Sarah's-Bosom avait éîé visitée, dans ces 
derniers temps, par un grand nombre de baleiniers; 
il paraît que^ dans les alentours de la baie, on a trouvé 
plusieurs cabanes semblables à celle occupée par nous, 
près desquelles plusieurs de ces pêcheurs ont planté 
des pommes de terre et des légumes. Bien que ces 
plantes utiles y aient prospéré, elles sont cependant 
en trop petite quantité pour fournir des rafraîchis- 
sements aux navires qui viennent y mouiller. Les 
oiseaux qu'on y, voit en plus grande abondance 



DANS L'OCÉAN lE. H5 

sont des pingouins à huppe jaune, des pétrels, des i840. 
albatrosses et autres oiseaux de mer. La pèche y 
est très-abondante et très-Yariée ; chaque jour une 
embarcation destinée à cet usage a pu fournir à 
nos équipages plus de poissons qu'ils n'en pouvaieiU 
consommer; il est vrai que presque tous ces pois- 
sons présentaient une singularité fâcheuse : leur corps 
était sillonné, dans tous les sens, par des Yers fins et 
déhés, qui donnaient à leur chair un aspect marbré. 
Pendant les premiers jours de la relâche, nos matelots 
crurent que ces vers n'étaient autre chose que des con- 
duits veineux, et ils en mangèrent abondamment, 
sans que jamais ils en aient éprouvé aucun invé- 
nieat; mais, plus tard, lorsqu'ils virent que la ma- 
jeure partie des officiers repoussait avec dégoût ce 
poisson malade, ils préférèrent à leur tour la ra- 
tion salée du bord, et dès lors, la pêche fut en partie 
abandonnée ; ce qu'il y a de certain , c'est que pres- 
que tous les poissons péchés sur cette côte présen- 
taient le même aspect; ceux qui paraissaient les 
plus vivaces étaient, comme les autres, dévorés par 
des vers d'une grosseur et d'une longueur démesu- 
rées. J'ai souvent fait ouvrir devant moi des pois- 
sons qui vivaient encore au moment où on les met- 
lait sur le feu , et presque tous présentaient le même 
aspect, quelle que fût leur grosseur et leur espèce. 

L'observatoire ne fut évacué qu'à la nuit, et nous 
tînmes prêts à appareiller le lendemain; mais, 
avant de quitter ces parages, je lis placer dans la 
cabane, immédiatement en dessous de l'inscription 



116 VOYAGE 

1840. anglaise laissée par le Porpoise, une planche sur la- 
quelle étaient écrits ces mots : Les corvettes françaises 
V Astrolabe et la Zélée parties d' Hobart-Toivn le 25 fé- 
vrier 1840^ ont mouillé ici le il mars; elles sont 
reparties le 20 dudit pour la Nouvelle-Zélande. 

Du 19 Janvier au V" février 1840, découverte de 
la terre Âdélie , et détermination du pôle magné- 
tique austral, 

'■^^ Le 20, à six heures du matin , nous étions sous 

voiles *. 

' Notes 5, 6, *7 et 8. 



DANS L'OCÉANIE. 117 



CHAPITRE LXV. 



Traversée des îles Auckland à la baie Otago. — Reconnaissance 
des îles Snares, Stewart etTavaï-Pounamou. — Séjour à la baie 
Otago. 



Poussés par une belle brise^ nous franchîmes aisé- 4340. 
ment l'espace qui nous séparait de la haute mer. A ^^ ^^^^^' 
4 ou 5 milles environ deTile Enderby, la vigie signala 
un brisant *, rien ne présageait une rencontre pareille ; 
je dirigeai cependant la route de manière à nous rap- 
procher du (Jauger signalé. A huit heures, je reconnus, 
en effet, une hgne d'une grande étendue, blanchie 
par reçu me de la mer, qui brisait avec violence. Après 
avoir examiné pendant quelque temps cette ligne de 
récifs supposés^ je m'aperçus qu'elle changeait de 
place, et dès lors j'en conclus que cet aspect inac- 
coutumé était dû à l'effet des courants qui, se rencon- 
trant avec des vents d'une direction opposée , soule- 
vaient la mer d'une manière inaccoutumée. Du reste, 
comme cette ligne nous barrait la route, je n'hésitai 
pas à y engager nos corvettes , et les sondes prou- 



118 VOYAGE 

1840. vèrent que mes prévisions étaient fondées. Toutefois 

Mars, , , . , 1 1 1 • 1 1 

la mer était très-dure dans cet endroit; la lame courte, 
brisait en déferlant avec violence contre nos navires; 
tout à coup, le cri d'un homme à la mer se fit enten- 
dre à bord de V Astrolabe et vint nous remplir d'émo- 
tion; le nommé Groiihan, occu^^é avec plusieurs autres 
matelots à remettre l'ancre de tribord à sa place, ve- 
nait d'être enlevé par une lame et précipité hors du 
bord; heureusement il put saisir dans sa chute la 
traversière de l'ancre, et revenir à bord à l'aide de 
cette chaîne. Déjà le navire avait commencé son 
mouvement pour prendre la pann€ , mais avec la 
forte mer qui nous entourait, il eût été de toute 
mipossibilité de mettre les embarcations dehors et de 
lui porter secours. J'ai la conviction qu'il ne dut son 
salut qu'au hasard providentiel qui lui permit de saisir 
la traversière au bout de sa chute. 

Je profitai de notre présence dans ces mers pour 
chercher la roche i?m^on, portée sur quelques cartes, 

22 mais inutilement. Jusqu'au 22, nous n'aperçûmes au- 
cune terre; le sommet des îles Snares se montra au- 
dessus de l'horizon dans la soirée de ce jour ; en 
même temps nous aperçûmes un navire baleinier 
qui courait dans le sud , mais qui passa trop loin de 
nous pour communiquer. 

23 Pendant la nuit, malgré des vents contraires , nous 
parvînmes à nous rapprocher beaucoup des îles Sna- 
res ; à dix heures du matin nous en étions à très-pe- 
tite distance. Elles forment deux groupes distincts, 
séparés par un canal de quelques milles^ au milieu du- 



DANS L'OCKAIsIK. 119 

quel il nous sembla distinguer un brisant. Le groupe i840. . 
du nord, le plus considérable;, est aussi le plus élevé. 
Les alentours de ces îles paraissent très-sains ; la vé- 
gétation ne s'y trahit que par quelques teintes vertes. 
Nous aperçûmes dans les environs beaucoup d'oiseau x 
de mer, et surtout une grande quantité de grèbes, 
d'une très-petite dimension. 

Nous étions encore tout près des îles Snares que 
déjà la vigie signalait dans le nord les hautes terres 
de l'île Stewart. Le temps était magnifique; mal-* 
heureusement j la brise faible nous laissait presque 
sans mouvement, Autour de nous, des pingouins, des 
albatros et des oiseaux de mer de différentes es- 
pèces prenaient leurs ébats ; la surface de la mer était 
couverte de mollusques; nous n'aperçûmes cepen- 
dant pas une seule baleine autour de nous. 

Depuis quatre jours, nous étions en vue de l'île 26 
Stewart, sans pouvoir nous^ en approcher. La journée 
du 26 nous amena du vent, mais aussi de la pluie ; mal- . 
gré ce temps peu favorable , je commençai immédia- 
tement à longer la côte, afin de donner à M. Dumoulin 
la possibilité d'en saisir les détails. Une heure après • 
le lever du soleil, la pluie cessa heureusement, et nous 
pûmes profiter d'une journée magnifique pour faire 
cette reconnaissance. Nous dépassâmes rapidement 
les hautes terres qui forment le cap Sud, et nous arri- 
vâmes devant les passes du port du Sud. Nous aperçû- 
n>es alors une embarcation qui se détachait de la côte 
en se dirigeant vers nous ; j'étais trop avare de ce beau 
temps pour l'attendre : toutefois, leshommes qui mon- 



Mars 



120 VOYAGE 

JB40. taient cette eml>arcation , montrèrent tant de persé- 
Yérance à nous poursuivre , que je donnai plus tard 
l'ordre de mettre en panne. Bientôt après, cette em- 
barcation nous accosta ; elle était montée par des ma- 
rins anglais; leur patron s'approcha en me disant qu'il 
était pilote du port du Sud , et que , supposant que 
j'avais l'intention d'y aller mouiller^ il venait m' offrir 
ses services pour me conduire. Il m'apprit que vingt 
matelots anglais s'étaient établis sur le bord du détroit 
de Foveaux, où ils se livraient à la pêche ; ces hommes 
industrieux avaient fait prospérer dans cet endroit la 
cuhure des pommes de terre , et de divers légumes ; 
ils élevaient aussi des volailles qu'ils vendaient en- 
suite aux navires baleiniers mouillés dans le port 
du Sud. Vingt navires venaient, au dire de cet homme, 
mouiller annuellement dans cette baie, qui, vaste et 
spacieuse , est facile à gagner et offre un abri parfait. 

Je regrettai d'être aussi pressé par le temps, car 
j'aurais volontiers visité ce mouillage, qui paraît être 
d'une grande importance pour les baleiniers ; mais, 
je dus y renoncer et continuer ma route sans m'ar- 
rêter. Nous prîmes quelques poissons et quelques 
légumes apportés par ces Anglais , en échange des- 
quels ils nous demandèrent de l'arack, du biscuit et 
de l'argent, et nous nous séparâmes sur-le-champ. 

Après avoir longé de près une longue falaise qui 
forme la côte méridionale de l'île , nous arrivâmes 
vers midi à l'entrée du port Âdventure; cette baie 
nous parut profonde, mais imparfaitement abritée 
contre les vents de S.-E.; des îles basses, et de peu 



DANS LOGEANTE. 121 

(relendiio, en bornent l'enlrée. Au nord s'ëlend un i84o; 

TSFars. 

rëcif qui paraît s'éloigner du rivage à 4 ou 5 milles 
de distance. A partir de là, la côte court vers 
le nord en s'inclinant dans l'ouest. Je profilai de la 
brise, qui se maintenait fraîche et favorable, et du 
reste de la journée , pour reconnaître l'entrée orien- 
tale du détroit de Foveaux, qui sépare l'île Stewart 
de la grande terre. Ce détroit est embarrassé par un 
grand nombre de petits îlots , souvent liés entre eitx 
par des bandes de récifs. 

Nous n'étions plus qu'à 5 ou 6 milles de la côte de 
Tavdi-Poimamou, lorsque la nuit nous surprit ; mais 
alors le vent soufflait avec tant de force, que je crai- 
gnis un instant de ne pouvoir continuer la reconnais- 
sance hydrographique de ces terres; cependant, après 
avoir fait diminuer la voilure , je donnai l'ordre de 
passer la nuit en courant de petits bords, pour pou- 
voir reprendre notre travail , si cela était possible , 
le lendemain. 

Un temps clair nous servit à souhait; à six iieures 27 
du matin , la côte basse et découpée de Tavaï-Pou- 
namou était à quelques milles devant nous. L'île 
Stewart ne nous avait laissé entrevoir, la veille, qu'une 
terre sévère et presque inabordable , quoique souvent 
couverte d'une végétation magnifique. Sur la côte de 
Tavaï-Pounamou , nous aperçûmes au contraire de 
belles plages de sable, dominées par des collines éloi- 
gnées; sur la gauche, nous aperçt'imes un grand en- 
foncement , mais les vents qui venaient de l'ouest ne 
nous permirent pas d'aller le reconnaître. A dix 



Mars. 



122 VOYAGE 

1840. heures, trois baleinières se détachèrent de la côte et 
vinrent nous visiter. Elles étaient montées par des 
marins anglais, laissés là par un navire baleinier, 
dans le but d'y faire la pèche. Ils nous apprirent que 
la baie aperçue le matin offrait un excellent mouil- 
lage aux navires et qu'elle était souvent visitée. Ces 
hommes, au nombre de dix ou douze, paraissaient 
vivre en paix, sans être inquiétés par les naturels qui, 
d'ailleurs, sont en très-petit nombre sur ce point; 
ils attendaient avec impatience le navire qui les avait 
déposés là, et qui devait venir les chercher à la 
fin de la saison de pêche. 

A deux heures de l'après-midi, nous étions par le 
travers du havre Molineux; sa pointe sud est termi- 
née par huit petits rochers, dominés par une haute 
falaise, contre laquelle la mer brisait avec violence. 
La baie nous parut vaste et spacieuse, mais les terres 
qui l'entourent sont tellement basses que nous ne 
pûmes en saisir les détails. 

Il nous fallut trois journées entières pour termi- 
ner la reconnaissance de cette côte jusqu'au c^çSaun- 
ders^ où se trouve le port Otago. Toute cette côte pré- 
sente l'aspect le plus varié : ce sont tantôt des mornes 
élevés qui la forment ; puis elle laisse voir des plages 
de sable, des terrains peu élevés et fertiles, dominés 
par de belles collines et quelquefois par de hautes 
montagnes; en général, elle paraît peu habitée. 

Le cap Saunders est formé par des terres éle- 
vées; il présente une forte saillie facile à recon- 
naître Les cartes anglaises les plus nouvelles le re- 



DANS L'OCEANIE. , 123 

prosentent comme étant terminé par une pointe ai- i840. 
guë, ou se trouverait située i entrée du port Otago. 
Ce cap, au contraire, se'termine carrément à la mer, 
par une falaise élevée qui ne présente aucun abri aux 
navigateurs. Cette erreur faillit nous être fatale ; nous 
accostâmes le cap Saunders par le sud , et nous ne 
lardâmes pas à apercevoir vers son extrémité une 
petite baie assez profonde que je pris d'abord pour le 
port Otago. Les vents étaient au S. E. , et la baie 
dont il est ici question n'en est nullement garantie; 
aussi nous y aperçûmes la mer blanchie par l'écume, 
lorsque je renonçai heureusement à y engager nos 
corvettes. 

L'entrée du havre Otago se trouve dans la partie 30 
méridionale du cap Saunders ; mais à moins d'avoir 
un plan détaillé de cette baie , son entrée est difficile 
a deviner. Sa partie nord est terminée par des dunes 
de sable qui, vues de la mer, semblent se joindre aux 
hautes terres et former une côte continue. Fort à 
propos, pendant que nous étions par le travers du 
havre, nous en vhnes sortir un navire de commerce 
portant les couleurs américaines, et qui nous servit 
de jalon pour nous guider. A quatre heures du soir, 
nous traversions la barre qui ferme l'entrée du port ' 
et qui garantit la tranquillité de ses eaux ; bientôt 
après, nous entrions dans un canal étroit assez sem- 
blable à celui du lit d\me rivière, et nous laissions 
tomber nos ancres. 

Le port Otago ne peut fournir un bon mouillage 
qu'à des navires d'un faible tonnage ; il ne reste que 



m VOYAGE 

j84o. fort peu d'eau sur sa barre, et puis il est tellement 

Mars. . / , . , ^ , , , 

etrort que les navuTs ne peuvent guère évoluer avec 
facilité. Le bras de mer qui le forme se prolonge 
dans l'intérieur des terres ; il n'est séparé que par 

PI. cLxxx. une langue de sable de la baie du Sud dont nous 
venons de parler et dans laquelle nous avions failli 
nous engager. Les courants de marée le traversent 
dans toute sa longueur, et lui donnent l'aspect d'un 
lit de rivière ; toutefois, l'embarcation qui fut chargée 
d'aller explorer le fond du port, ne trouva partout 
que de l'eau salée , et n'aperçut aucune rivière un 
peu considérable. 
Nous trouvâmes quatre navires à l'ancre dans le 

PI. CLxxxî. port Otago; deux américains, un anglais et un fran- 
çais. Ce dernier était le baleinier \e Havre ^ commandé 
par le capitaine Privât, que nous avons déjà rencon- 
tré dans la baie de la Conception au Chili. Ce capi- 
taine, qui avait eu recours à nous à cette époque, 
pour apaiser un commencement de révolte dé son 
équipage , avait ensuite regagné la France avec un 
bon chargement. Dans son deuxième voyage, il s'était 
débarrassé de son capitaine de pêche , et il avait 
pu éviter les désagréments qu'il avait subis dans 
sa première campagne. Il n'était qu'au commen- 
cement de sa pêche, mais déjà elle s'annonçait sous 
d'heureux auspices. 11 ne comptait passer qu'un ou 
deux mois à la mer, avant de rentrer de nouveau dans 
la baie Otago, où il espérait compléter son chargement. 
Il nous assura que les côtes du Chili étaient à peu 
près abandonnées par les baleiniers français. Ceux-^ 






DANS L'OCÉANIE. 12o 

ci préfèrent se diriger sur les côtes de la Nouvelle- i840. 

, Mars. 

Hollande et de la Nouvelle-Zélande , où 4es baleines 
paraissent être beaucoup plus abondantes. 



Le soir, le vent souffla avec force et par rafales ; 
le portétait tellement étroit, que le navire le Havre 
nous tomba dessus, bien qu'il fût affourché. Il nous 
fallut plus d'une heure de travail pour nous séparer; 
nous parvînmes heureusement à lui éviter des avaries 
graves; il nous fut facile ensuite de remplacer quel- 
quescordages que le baleinier français avait perdus. 

Je ne voulais passer que fort peu de temps sur ce si 
mouillage; trois jours devaient suffire pour en fixer la 
longitude et en lever le plan ; M. Duroch fut chargé 
de ce dernier travail. De grand matin, les embarca- 
tions portèrent à terre, dont l'aspect était peu at- 
trayant, presque tous les officiers; d'un côté, une 
vaste plaine de sable, sur laquelle on voyait quelques 
huttes de chétive apparence , nous séparait d'une 
montagne assez élevée et couverte de bois. Dans le 
sud , le terrain était plus accidenté ; quelques cabanes 
s'élevaient sur les mornes escarpés qui couronnent le 
cap Saunders, mais aux alentours, la végétatidii s'y 
montrait peu active ; la population semblait avoir 
préféré les terrains sablonneux de la baie pour y 
placer ses habitations. Au fond du port, on aper- 
cevait une maisonnette construite par des Euro- 
péens qui se livraient à la pêche. Près de là , et sur 
le bord de l'eau, s'élevaient trois bigues sous les- 
quelles on amenait les baleines pour les dépecer. Ce 



126 VOYAGE 

1840. fut là que nos officiers allèrent s'établir pour faire 
leurs observations astronomiques. 

Nous ne tardâmes pas à être visités par les naturels. 
Ils m'apprirent que le chef de leur tribu s'appelait 
Taïro. Il s'était rendu avec son fils à bord de la Zélée, 
pour tâcher d'opérer quelques échanges. Ces hommes 
présentaient bien le type desNouveaux-Zélandais, tel 
que je l'avais vu dans mes précédents voyages , mais 
ils étaient loin d'avoir gagné aii contact des balei- 
niers. En général, ils étaient vêtus à l'européenne : ce 
costume , sous lequel se cachait incomplètement leur 
malpropreté, leur donnait l'air de mendiants cou- 
verts de haillons ; ils inspiraient du dégoût ; ils sem- 
blaient avoir renoncé aux idées d'indépendance, 
aux qualités guerrières, qui paraissaient particu- 
lières a ce peuple, lors de mon premier voyage. 
Leur vie s'écoulait a bord des navires qui fréquen- 
tent la rade, où ils essayaient d'arracher a la 
commisération des Européens quelques débris qu'ils 
dévoraient. Les femmes, entassées sur les ponts de 
ces navires, se livraient presque publiquement à la 
prostitution, trafiquant de leurs charmes pour sa- 
tisfaire leur avidité; si les hommes conservaient 
encore quelque prestance, par leur allure décidée, 
leur taille élevée et leurs membres musculeux , les 
femmes étaient hideuses et leur malpropreté révol- 
tante* 

Outre les cabanes assises sur la plage, on voyait 
encore du mouillage deux villages principaux : 
l'un d'eux se composait d'une vingtaine de mai- 



Mars. 



DANS L'OCÉANIE. 127 

sonneltes, et s'élevait sur le morne de rentrée du mo. 
port; l'autre était groupé autour de la pêcherie eu- 
ropéenne. Je visitai ces deux villages : dans le pre- 
mier, je ne rencontrai que des indigènes; leurs 
habitations étaient des plus misérables : ce n'est qu'en 
rampant sur le ventre que l'on pouvait pénétrer dans 
ces huttes de paille, où on respire un air infect et 
méphitique. Nulle part on n'aperçoit les traces d'une 
industrie avancée ; les manteaux de phormium ont 
été en grande partie remplacés par les vêtements 
de laine apportés d'Europe; les habitants d'Otago 
semblent avoir renoncé à ce vêtement primitif qui 
leur allait si bien, ou plutôt, ces hommes, abrutis par 
les liqueurs spiritueuses qu'ils obtiennent en échan- 
geant leurs denrées, ne sont plus assez laborieux pour 
le confectionner; ils ont appris des Européens à con- 
naître la valeur de l'argent , et lorsque par hasard on 
rencontre quelques-uns de ces manteaux nationaux , 
ils ne les cèdent qu'à des prix exorbitants à ceux qui 
désirent se les acquérir. 

Les pommes de terre viennent facilement dans ce 
terrain sablonneux ; elles forment la base principale 
de la nourriture des habitants. A côté de chaque 
cabane s'élèvent deux poteaux, servant d'appui à une 
claie, sur laquelle ils mettent leurs provisions de bou- 
che , afin de les préserver des atteintes des rats, qui 
ne sont nulle part plus nombreux qu'a la Nouvelle- 
Zélande. Ils creusent aussi des silos où ils enfouis- 
sent leurs pommes de terre pour les conserver. 
Le village indigène qui se trouve près des pêche- 



H8 VOYAGE 

1840. ries européennes présente un aspect tout aussi re- 
poussant : il se compose d une trentaine de cabanes 
assises sans ordre les unes à côté des autres , et d'un 
aspect misérable. Quelques colons anglais ont com- 
mencé à bâtir dans ce voisinage, près d'une pointe 
de rochers sur laquelle s'appuie l'échafaudage de la 
pêcherie. On remarquait déjà une douzaine de pe- 
tits cottages entoui'és de jardins où prospéraient 
tous les légumes d'Europe. Deux de ces habitations 
étaient déjà transformées en cabarets ^ habituelle- 
ment fréquentés par les pêcheurs et les marins des 
baleiniers mouillés sur la rade, et surtout par les 
indigènes , qui venaient y dépenser leur argent aus- 
sitôt qu'ils se l'étaient procuré. Les propriétaires de 
ces tavernes paraissaient faire d'excellentes affai- 
res; ils avaient parfaitement compris les besoins de 
la société au miheu de laquelle ils vivaient. Ils ven- 
daient , à un prix très-élevé , de l'eau-de-vie exé- 
crable; ils accaparaient ainsi non-seulement tout 
l'argent que les indigènes se procuraient avec leurs 
denrées, mais encore le salaire des employée des 
pêcheries. Ces derniers, recrutés du reste parmi 
les déserteurs de tous les baleiniers qui fréquentent 
le port, présentaient un assemblage bizarre, où 
toutes les nations commerçantes d'Europe étaient 
représentées. Autour de ce village, on remarquait 
quelques cultures de pommes de terre faites par les 
naturels. C'est aux femmes que reviennent les tra- 
vaux de ces cultures; il est rare de voir les hommes 
travailler à la terre. Dans la forêt, on trouvait encore. 



DANS L'OCÉANIE. 129 

de distance en distance , quelques petits carrés dëfri- îmo 
chés et comptantes de pommes de terre, de laitues ^^'''' 
et de navets. Ces cultures appartenaient presque 
toutes aux Européens, qui, dédaignant de se livrer 
eux-mêmes à ces travaux , y employaient des femmes 
indigènes, et quelquefois des hommes, pour de faibles 
rétributions d'eau-de-vie. Ces exploitations donnaient 
lieu fréquemment à des rixes. Un mois environ avant 
notre arrivée, à la suite d'une dispute, un Américain 
avait été tué par un naturel, qui fut arrêté en raison 
de ce fait, pour être envoyé àSidney; mais ce mal- 
heureux, plutôt que d'attendre une condamnation, 
préféra se donner la mort et fit partager son sort à sa 
femme. Depuis lors, la bonne harmonie ne s'est 
jamais rétablie entre les indigènes et les étrangers, 
et au moment de notre passage , il existait une mé- 
fiance mutuelle entre les deux partis. 

Pendant le temps de notre séjour, les naturels ne 
cessèrent de communiquer avec nous, en cherchant 
à trafiquer des objets qui étaient à leur disposition , 
pour obtenir soit de l'argent, soit des vêtements d'Eu- 
rope. Les provisions qu'ils nous offraient consistaient 
en cochons et en pommes de terre; le prix en était 
assez élevé : un porc de 40 kil. coûtait de 16 à 
18 schellings (environ 20 francs). Dès le premier 
jour, je fis acheter un de ces animaux pour l'équi- 
page, mais nos matelots en trouvèrent la chair si 
mauvaise, qu'ils la laissèrent; on dut y renoncer, 
mais on put faire une ample provision d'excellentes 
pommes de terre. 



IX. 



Avril. 



130 VOYAGE 

Tous les hommes qui vinrent à bord étaient tatoués, 
mais je ne remarquai sur aucun d'eux ces dessins 
bizarres et compliqués qui, chez eux, indiquent la 
différence du rang, et qui nous avaient si vivement 
frappés lors de mon premier voyage , avant que la 
Nouvelle-Zélande eût été envahie par les déserteurs 
de toutes les nations. Tous ces hommes étaient cou- 
verts de vêtements européens ; ils présentaient sous 
ces haillons l'aspect des misérables de nos grandes 
cités; ils étaient repoussants à voir. Ma course de la 
let veille me laissait peu d'envie de retourner dans leur | 
village; j'étais souffrant d'ailleurs : un fort accès de 
goutte ne me permettait que peu de mouvement; 
cependant, après le déjeuner, je m'embarquai dans 
ma baleinière avec le capitaine Jacquinot, et je dis- 
posai de ma journée pour visiter le fond du port. A 
quelque distance du mouillage, nous rencontrâmes un 
vaste banc entièrement couvert d'huîtres : c'était là 
une découverte précieuse et dont nous nous promet- 
tions de profiler. Malheureusement ces huilres, de 
petite dimension et d'apparence trooipeuse , avaient 
un goût déteslable , qui nous força bientôt à les aban- 
donner. 

Il y avait peu de temps que nous avions quitté le 
bord, lorsqu'une forte brise de S. 0. s'éleva, char- 
riant des grainsde pluie ; nous nous décidâmes à abré- 
ger notre course pour chercher un abri. Nous nous 
dirigeâmes vers un petit bois sous lequel nous aper- 
çûmes deux ou trois cases appartenant, dit-on, au 
fils du chef Taïro; nous les trouvâmes occupées par 



DANS LOGÉ AN lE. 131 

deux femmes et deux ou trois hommes qui parais- ^s^o- 
saieiît être à leur service. L'une de ces femmes, quoi- 
que très-jeune^ paraissait faible et attaquée de phllii- 
sie ; l'autre j au contraire, âgée de vingt-cinq à trente 
ans, était forte et robuste. Toutes deux nous ac- 
cueillirent avec bienveillance, et mirent obligeam- 
ment leurs ustensiles de ménage à la disposition 
de nos matelots, pour préparer leur repas. Pendant 
ce temps, j'allai faire un tour sur la plage, mais 
les souffrances que j'éprouvais à la jambe gauche ne 
me permirent pas de m'éloigiier beaucoup. A cent pas 
environ de ces habitations, j'aperçus le tombeau d'un 
clief mort depuis peu de temps ; il se composait sim- 
plement de quelques pierres surmooiées d'ossements 
de baleine et entourées d'une forte palissade ; le tout 
était peint en rouge d'ocre; les vêtements du mort 
étaient suspendus aux branches d'un arbre voisin , où 
ils devaient être détruits par le temps. 

Lors de mon premier voyage, sur tous les points 
de la Nouvelle-Zélande où j'avais touché, j'avais 
trouvé parmi les naturels la cérémonie du Tabou dans 
toute sa vigueur ; à Otago , je n'en remarquai plus 
aucun indice : cependant les deux femmes de la case 
s'opposèrent vivement à ce que nos matelots, qui 
avaient besoin de bois pour faire cuire leur repas, 
prissent celui qui se trouvait dans le voisinage du 
tombeau; deux fois elles vinrent elles-mêmes re- 
placer le bois qui avait été enlevé par nos hommes, 
en leur faisant signe d'en aller chercher pour leur 
usage dans une direction opposée. îl est certain que 



432 VOYAGE 

1840. leur résistance ne peut être attribuée qu'aux exi- 
gences du Tabou, qui, comme on le sait, entoure 
d'un respect solennel la tombe des morts et les objets 
qui l'environnent. 

Je causais tranquillement ayec MM. Jacquinot et 
Dubouzet , lorsque ces deux femmes que nous avions 
laissées au milieu de nos matelots, voulant sans doute 
échapper à leurs tracasseries , vinrent se réfugier au- 
près de nous. Dans un pays où les hommes sont les 
premiers à prostituer leurs femmes, la sagesse de 
celles-ci ne pouvait être considérée comme très- 
réelle; cependant elles nous parurent faire preuve 
d'une certaine retenue. La plusjeune, mariée au jeune 
Taïro, se nommait Taro-Taro; elle montrait con- 
stamment sa poitrine, qui la faisait cruellement 
souffrir. Elle avait adopté deux enfants apparte- 
nant à son mari , probablement nés d'un premier 
lit. Elle nous faisait parfaitement comprendre, par 
signes , qu'elle ne se souciait nullement de son mari , 
parce qu'il était borgne, et que cette infirmité lai 
inspirait une répugnance invincible. L'autre était 
forte et robuste; j'ignore quels liens l'attachaient 
à Taïro, mais elle reconnaissait la suprématie de 
Taro-Taro et obéissait à ses ordres. Les joues caves, 
les yeux hagards et cernés de la plus jeune de ces 
deux femmes, indiquaient suffisamment qu'avant peu 
de temps elle céderait la place , probablement vive- 
ment attendue par sa compagne. 

A trois heures, le jusant nous amena le courant 
favorable pour regagner nos corvettes; je me hâlai 



Avril. 



DAf^S L'OCÉAlMR. 433 

d'en profiter , car le temps s'était mis tout à fait à i^/io. 
l'orage, et les doulem^s ne me laissaient plus aucun 
repos. J'avais l'intention d'aller le lendemain visiter 
le village européen, mais je dus y renoncer; la goutte 
disposa de moi autrement ; l'inaction à: laquelle elle me 
condamna me permit du moins de voir le chef Tan o : 
il se présenta à bord de V Astrolabe , accompagné de 
plusieurs de ses gens, vêtus comme lui de haillons. Il 
me dit qu'il était venu pour me saluer , mais je ne 
tardai pas à voir qu'il poursuivait un autre but, celui 
de me rançonner : pendant les quelques heures qu'il 
passa à bord, il ne fil autre chose que demander. Il 
recherchait surtout les étoffes , dont il était fort 
avide ; enfin , il se montra sous le jour d'un fripon 
habile , plutôt que sous celui d'un chef de guerriers. 
Pour m'en débarrasser et dans l'intérêt des navires 
français qui viendraient après nous mouiller sur la 
rade, je lui fis donner plusieurs brasses d'étoffes; 
mais, loin de se trouver satisfait, cet homme, d'une 
avidité insatiable , voulut mettre un prix plus élevé 
encore à une protection dont il éîait incapable, et 
dont il ne devait donner aucune preuve manifeste. 
Il devint tellement pressant dans ses demandes, 
qu'il finit par me fatiguer, et je lui tournai le dos. 
Telle est la conséquence du contact des Européens avec 
ces insulaires qui, il y a quelque temps encore, 
occupaient une place si élevée dans l'échelle des 
nations polynésiennes. Mis en rapports avec l'é- 
cume de la société civilisée , ils ont connu ses vices, 
bien avant d'en avoir apprécié les qualités: tel est 



134 VOYAGE 

1840. aiiiourd'hui le résultat de la conquête des nations 
Avril, 

sauvages par l'industrie. Sans aucun doute, si le 

commerce est un des moyens les plus puissants pour 
amener les peuples barbares à la civilisation , il est 
impropre à commencer cette entreprise, à cause de 
l'immoralité des hommes qui , les premiers, se font 
les agents de cette œuvre. « La communauté d'Euro- 
péens établie à Otago, dit M. Dubouzet, se composait 
en grande partie de déserteurs de navires et de con- 
victs échappés de Sidney, dont toutes les idées d'éva- 
sion soiît aujourd'hui tournées vers la Nouvelle-Zé- 
lande. Tous ces hommes ne sont réunis par d'autres 
liens que l'intérêt de la pêche, qu'ils exercent en 
commun, et par celui de leur sécurité mutuelle. Sui- 
vant l'habitude des hommes civilisés qui se mêlent aux 
sauvages, ces Européens, sortis de la lie de la société, 
se sont rapprochés de ceux-ci plutôt qu'ils ne les 
ont élevés dans l'échelle sociale ; à quelques excep- 
tions près , ils mènent la vie la plus oisive et la plus 
désordonnée; suivant les habitudes zélandaises, ils 
abandonnent tous les soins du ménage et de son ap- 
provisionnement, à leurs femmes, sans lesquelles 
ils avouent qu'ils ne pourraient pas vivre. Toutes ces 
femmes sont indigènes; elles paraissent heureuses 
de leur sort, bien qu'elles soient sans cesse employées 
aux travaux les plus pénibles , et bien que souvent 
elles succombent sous le poids d'énormes fardeaux. 
Cette conduite indique chez elles une bonté naturelle 
et leur fait honneur; elles méritent un intérêt dont 
cependant elles ne reçoivent aucune preuve de la part 
des indigènes de l'autre sexe. 



DANS L'OCl^AMK. 135 

« Le principal trafic des naturels consiste à livrer ^840. 

Avril. 

leurs femmes aux étrangers; jadis les chefs avaieut 
seuls ce privilège , et ils ne prostituaient que leurs 
esclaves. Nous eûmes Heu de voir combien ^ à cet 
égard j la dégradation avait fait de rapides progrès, 
car la plupart des indigènes offraient leurs femmes 
et leurs filles en spéculant sur les passions des ma- 
telots baleiniers. Les bâtiments sur rade étaient ré- 
gulièrement visités j aux approches de la nuit, par 
des troupes de femmes. Des vêtements européens 
étaient le prix de ces honteux marchés, mais c'est à 
peine si ces malheureuses, que leurs parents ou leurs 
maris prostituaient ainsi, conservaient pour elles 
quelques-uns des objels avec lesquels on avait payé 
leurs faveurs. En voyant, d'un côté, ce relâchement 
dans les mœurs, de l'autre l'abrutissement des hom- 
mes, résultat de l'abus des liqueurs fortes , je me de- 
mandais souvent ce que ces hommes avaient gagné au 
contact des Européens; il me semblait, au contraire, 
qu'ils avaient perdu toutes les vertus particulières 
accordées à leur race par les marins qui les visiièreat 
jadis, et qui nous les dépeignent sous des couleurs si 
flatteuses. » 

A côté de ces réflexions , nous trouvons encore 
dans le journal de M. Dubouzet la description des 
habhations des indigènes , et le récit d'une scène dou- 
loureuse à laquelle il assista; mieux que ce que je 
pourrais dire , son récit permettra de faire un rap- 
prochement entre l'élat antérieur des Zélandais , 
tels que je les avais trouvés dix années auparavant, et 



1840. 
Avril. 



136 VOYAGE 

leur étal actuel après des contacts fréquents avec les 
Européens. « Le village indigène , dit-il, qui se trouve 
près des habitations des Européens, se compose d'une 
trentaine de cases assez misérables , dont l'architec- 
ture est bien inférieure à celle des autres Polynésiens. 
La première fois que je visitai ce village, un des indi- 
gènes, que je reconnus pour le chef, à l'air de dignité 
qu'il conservait malgré son costume européen et mal- 
gré l'abus qu'il faisait des liqueurs fortes , vint au- 
devant de moi et me tendit à la fois la main et le nez 
pour me saluer à la mode anglaise et à la mode poly- 
nésienne ; il m'offrit ensuite de me vendre des terres ; 
repoussé dans ses offres , il me poursuivit pendant 
longtemps pour obtenir mon hahit et mes épauleltes ; 
une douzaine d'individus, qui se trouvaient avec lui, 
et qui, comme lui , étaient couverts de haillons euro- 
péens, renouvelèrent auprès de moi les mêmes in- 
stances, en ajoutant les offres les plus révoltantes, et 
qui me donnèrent une triste idée de leur moralité 
actuelle. 

«Son fds, jeune homme fort intelligent, qui se 
trouvait là, ayant appris que je désirais acheter des 
nattes de phormiiim^ me conduisit à la maison de 
son père. Plein des récits que j'avais lus dans les li- 
vres de voyages, je m'attendais à trouver une espèce 
de forleresse; mais je fus fort étonné quand, arrivé 
sur une espèce de plateau, dont la position n'avait 
rien de militaire, et, sur lequel se trouvaient réu- 
nies cinq cabanes aussi misérables que les autres, on 
m'y montra la demeure du chef; j'y trouvai réunis 



DANS L'OCÉAINIE. 137 

une douzaine de Zélandais des deux sexes, que l'on ib40. 

TA! 1 1 /> ' • ' Avril. 

me dit être des esclaves ; les temmes étaient occupées 
à préparer les pommes de terre, le poisson et les co- 
quillages destinés à leur nourriture ; d'autres faisaient 
avec du phormium quelques nattes et des paniers. 
Toutes recevaient les ordres de la femme du chef, qui 
était assise en plein air et qui commandait les tra- 
vaux avec la dureté d'une matrone ; elle était vêtue 
d'un peignoir d'indienne assez sale ^ elle portait en 
outre une belle natte: elle ne différait des autres 
femmes que par le tatouage complet dont sa figure 
était couverte ; cette marque de distinction donnait à 
sa physionomie un air de dignité très-prononcé. En 
me présentant à elle, son fds lui prodigua les marques 
d'une grande déférence. Les hommes rôdaient autour 
de la case et passaient leur vie dans un état d'oisiveté 
complète, qui contrastait avec les travaux pénibles 
dévolus aux femmes. 

« L'intérieur des maisons me parut très-misérable -, 
on y voyait entassés pêle-mêle des nattes, des coffres, 
des courges et des corbeilles remplies de pommes de 
terre ; des claies en roseaux, élevées à environ un pied 
au-dessus du sol, servaient de lits; enfin, au mi- 
lieu de l'habitation, il existait un trou servant de foyer: 
la fumée avait déposé sur tous les points un vernis 
noirâtre qui faisait mal à voir ; la malpropreté qui ré- 
gnait partout inspirait le plus profond dégoût. 

« En parcourant ce petit village , je m'étonnai de 
rencontrer plusieurs cabanes entièrement désertes; 
mais, on m'apprit que ces habitations avaient été 



138 VOYAGE 

1840. abandonnées parce que leurs propriétaires étaient 
morts; c'est là un reste des vieilles habitudes du 
pays qui ne peut tarder à disparaître au contact des 
indigènes avec les Européens , chez qui la mort 
d'un parent appelle toujours si vite la présence des 
héritiers dans la demeure du défunt. A côté-de l'une 
de ces habitations, je remarquai un tombeau entouré 
de fortes palissades et recouvert de planches sur les- 
quelles étaient étendues plusieurs nattes; le dessus 
était chargé de branches d'arbres et de pierres. Ce 
tombeau, fraîchement élevé, était celui d'un jeune 
indigène , qui, ayant eu dernièrement le malheur de 
tuer un blanc pendant qu'il était ivre , s'était en- 
suite suicidé avec sa femme d'un même coup de 
fusil , dans la crainte d'être saisi par les Anglais du 
village et d'être envoyé à Sidoey. 

(( Je fus témoin là d'une scène déchirante: la mal- 
heureuse mère de ce jeune homme, inconsolable de sa 
perte, était étendue à quelques pas du tombeau ; le vi- 
sage contre terre, elle faisait retentir l'air de ses san- 
glots ; suivant la coutume des Zélandais, elle s'était fait 
de nombreuses incisions avec une pierre tranchante 
qu'elle portait suspendue à son cou ; le sang ruisse- 
lait sur toutes les parties de son visage ; ses cheveux, 
dans un désordre complet , flottaient sur ses épaules, 
et ses traits portaient l'empreinte d'un violent déses- 
poir ; bien certainement, cette malheureuse mère, en 
se mutilant ainsi, obéissait bien plus encore aux sen- 
timents de son cœur ulcéré qu'à la coutume barbare 
que le deuil impose aux femmes chez ce peuple ^ l'in- f 



DANS L'OCÉANÎE. 139 

fortunée pleurait un fils unique, et les indigènes qui i8/i0. 
l'entouraient, quoique bien moins sensibles que moi à 
cette scène douloureuse , semblaient cependant res- 
pecter sa douleur. » 

- La mort de l'Américatn dont il a déjà été question 
et qui avait été suivie d'une double catastrophe de la 
part de son meurtrier , avait jeté Talarme parmi les 
Européens. Les mœurs des indigènes ne sont point, 
en effet, suffisamment modifiées pour qu'ils renoncent 
facilement à des idées de vengeance ; les Européens 
redoutaient qu'ils ne leur attribuassent la cause dé la 
mort de cet homme , et qu'ils ne voulussent exercer 
sur eux de sanglantes représailles ; aussi ils vivaient 
dans une méfiance marquée, et j'eus bientôt la preuve 
de la vivacité de leurs alarmes. La veille de notre dé- 
part^ le nommé Broicn vint me trouver et me supplia 
iiisiamment de le conduire, lui et sa femme (indigène 
d'Otago), à la Baie des Iles; le seul motif qu'il donnait 
pour appuyer sa demande était la crainte d'être pro- 
chainement massacré par les naturels. Je refusai d'a- 
bord, mais en considérant que cet homme était fixé de- 
puis vingt-deux ans sur la Nouvelle-Zélande , et qu'il 
pourrait se rendre utile en qualité d'interprète, je lui 
accordai sa requête, plutôt, je l'avoue, en faveur des 
services qu'il pourrait me rendre, que par l'intérêt qu'il 
avait pu m'inspirer. Plus tard , je reçus d'autres de- 
mandes de ce genre , mais je dus les refuser, à l'ex- 
ception de celle d'un Anglais qui avait rendu quel- 
ques services à nos officiers, et qui paraissait, par ses 
antécédents, mériter exceptionnellement un intérêt 
particulier. 



'140 VOYAGE 

18A0. Pendant noire séjour h OlagOj l'agiolage des terres, 
après avoir envahi l'île du Nord;, commençait à faire 
sentir sa fâcheuse influence jusque sur ces rivages 
éloignés; les indigènes, toujours si empressés de ven- 
dre aux Européens des terres dont ils savent si mal 
profiter , se montraient habiles négociateurs et fri- 
pons adroiîs dans ces marchés clandestins; ils n'a- 
vaient qu'un but , celui de trouver des dupes parmi 
les acheteurs: non -seulement ils vendaient au plus 
offrant des terres qui ne leur appartenaient nullement, 
mais souvent ils recevaient de plusieurs acquéreurs à 
la fois le prix des terres qu'ils ne possédaient pas. 
Ces ventes, qui n'eurent d'abord pour garantie que 
la bonne foi des Sauvages, avaient déjà donné lieu 
à une foule de contestations. 11 existait à Otago un 
Anglais de Sidney, nommé Waller, qui avait acheté 
' d'un prétendu chef toute la côte zélandaise, comprise 
entre ce port et le détroit de Foveaux, c'est-à-dire une 
étendue de près de 40 lieues de terrain , moyennant 
quelques carottes de tabac , de l'eau-de-vie et des ou- 
tils, le tout estimé à environ 100 livres sterlings. Ce 
propriétaire réclamait comme un droit, en vertu de 
ce singulier marché, de pouvoir empêcher qui que 
ce fût de s'établir sur son terrain; cette prétention 
bizarre avait jeté une vive alarme dans la commu- 
nauté européenne, car chacun de ses membres se 
trouvait menacé d'être dépossédé du sol sur lequel 
il avait bâti sa maison , bien avant la conclusion du 
marché. Les abus de ce genre faisaient redouter, 
à chaque instant, des levées de boucliers parmi les 



DANS L'OCÉAlME. 141 

tribus indigènes qui avaient intérêt à se disputer ^s^îj- 
certains territoires, dont elles n'avaient jamais pensé 
à fixer les limites avant l'arrivée des Européens. 
Tel était le résultat des proclamations faites dans les 
journaux anglais, qui annonçaient la prise de pos- 
session de la Nouvelle-Zélande par TAngleterre. 

Le sol du port Otago est très -accidenté ; il pa- 
raît riche et fertile, et la végétation est très-vi- 
goureuse en dehors des dunes de sablo qui entourent 
le mouillage. La roche basaltique et le conglomérat 
volcanique qui, forment la charpente des coteaux 
conservent leseâux pluviales, qui, après avoir suinté 
à travers une épaisse couche de terre végétale , fi- 
nissent j3ar se réunir et forment de nombreux ruis- 
seaux. Les vallées étroites et quelquefois aussi les 
flancs des coteaux sont divisés en champs couverts 
de pommes de terre. Sur ces points le défriche- 
ment n'est encore qu'incomplet; souvent les ar- 
bres ont été abattus par la hache , mais leurs débris 
sont restés gisants sur le sol. Autour des troncs abat- 
tus de ces végétaux gigantesques, les indigènes se 
contentent de gratter un peu la terre pour l'ense- 
mencer, et toujours leurs efforts sont couronnés par 
d'abondantes récoltes. La pomme de terre a rem- 
placé avantageusement , pour ces insulaires , les 
racines de fougère dont ils extrayaient jadis le suc 
nutritif pour s'alimenter; aujourd'hui ils vivent dans 
l'abondance, grâce à l'introduction des pommes de 
terre. 

Pendant notre séjour a Otago, la chasse fut pour 



142 VOYAGE 

1840. nous une distraction et une de nos principales res- 
sources : chaque jour nous pûmes tuer suffisamment 
de merles à cravate et de pigeons, pour alimenter 
nos tables en abondance. Les naturels élèvent aussi 
une grande quantité de cochons, mais la nourriture 
que préfèrent ces animaux immondes , donne à leur 
chair un goût prononcé de marée qui répugne infi- 
ni m'ent. Ce port offre donc très-peu de ressources pour 
les bâtiments de guerre ; mais il est une bonne station 
d'hiver pour les navires baleiniers. Les mois de mai, 
juin et juillet, sont ceux où les baleines fréquen- 
tent ces parages ; la barre de la baie est souvent fort 
dangereuse pour les pirogues qui vont faire la chasse 
en pleine mer, surtout lorsque les vents soufflent dans 
ULîc direclion diamétralement opposée à celle des 
courants; on nous cita à ce sujet un grand nombre 
de sinistres. Enfin faiguade qui fournil de l'eau aux 
navires de la rade est située à trois bons milles du 
mouillage; les courants de marée qui traversent ce 
bras de mer sont en général très-rapides , en soile 
que les chaloupes destinées à faire l'eau peuvent 
rarement faire plus d'un voyage par jour *. 

* Notes 9, 10, 11, 12 et 13. 



DANS L'OCÉANIK. 143 



CHAPITRE LXVI. 



Traversée du port Otago à la Baie des lies. — Séjour dans le 
port d'Akaroa et dans la baie Ta-one-roa ou Tauranga. 



Dès la veille , nous étions prêts pour l'appareil- 
lage , mais la journée commença par du calme et de 
la pluie ; nous fûmes donc forcés d'attendre un temps 
plus propice pour sortir de la baie. Deux matelots 
anglais qui la veille étaient venus me supplier de 
leur donner passage^ avaient été prévenus que le 3, 
de grand matin, nous serions sous voiles; je pen- 
sai un instant qu'ils arriveraient au moment où ils 
nous verraient déployer nos voiles , mais ils ne pa- 
rurent pas. Comme nous, le baleinier français le 
Havre était en partance; dans la matinée je reçus 
la visite de son capitaine , M. Privât : il vint me 
demander de lui donner quelques matelots pour ren- 
forcer son équipage, que des désertions rendaient in- 
suffisant. Je désirais vivement de pouvoir rendre ce ser- 
vice à ce navire, mais d'un autre côté , je ne pouvais 
consentira débarquer que les hommes qui me quit- 
teraient de bonne volonté : en conséquence, je fis 



1840. 
3 Avril. 



144 VOYAGE 

4840 rassembler l'équipage et je lui fis annoncer les pro- 
positions qui étaient faites par le capitaine baleinier, 
aux hommes qui voudraient prendre du service à son 
bord. Un seul se présenta ; ses effets furent embar- 
qués dans la chaloupe et expédiés immédiatement. 
Pendant ce temps, la brise s'était faite au S. 0., et 
il était a peine midi , lorsque, guidés par les con- 
seils d'un pilote du pays^ nous franchissions la barre, 
et quittions pour toujours le port Otago. 

Aussitôt que nous eûmes regagné la pleine mer , 
nos matelots jetèrent leurs lignes à l'eau et prirent 
une immense quantité de poissons. Jusqu'au soir 
nous longeâmes la côte à petite distance pour en faire 
la reconnaissance; la nuit nous surprit près de la 
pointe Morokea. On nous avait assuré que près de 
cette pointe il existait une ligne de récifs qui s'é- 
tendait à 9 milles au large, en laissant entre elle et la 
terre un canal large d'environ 2 milles, navigable 
pour les baleinières seulement; nous n'aperçûmes 
rien de semblable. Je ne pourrais cependant pas as- 
surer que ces récifs n'existent pas. Au moment de 
notre passage , la mer était des plus calmes , et si, 
ces dangers sont recouverts par l'eau, il n'y aurait 
rien d'étonnant à ce qu^ils nous eussent échappé. 
Pendant les jours suivants, nous fûmes constamment 
contrariés par des calmes qui ne nous permirent d'ap- 
procher de la terre qu'à une distance trop considé- 
rable pour en suivre tous les détails. Nous aper- 
çûmes sur notre route un grand nombre de baleines, 
quelques marsouins, et enfin deux navires baleiniers; 



DANS L'OCEANIE. . 145 

un d'eux hissa les couleurs françaises. Chaque jour isio. 

,, , . • N 1 T . , . . , , 5 Avril. 

lequipage prit a la ligne une quantité si considé- 
rable .de poissons j que bientôt les matelots eux- 
mêmes s'en dégoûtèrent. 

La presqu'île de Banks apparaît de la mer comme c 
une île montagneuse , séparée de la terre par un 
vaste canal ; elle ne tient en effet à l'île Tavaï-Pou- 
namou que par une terre basse et totalement dé- 
pouillée d'arbres , que nous ne pouvions apercevoir 
distinctement qu'à quelques milles de distance, lors- 
que la sonde indiquait seize à dix-sept brasses de 
fond. 

Le 8, à la pointe du jour, nous n'étions qu'à quel- s 
ques milles de la côte méridionale de la presqu'île 
de Banks; en la longeant, nous arrivâmes prompte- 
niejit devant une vaste échancrure indiquant l'entrée 
d'un port; j'avais l'intention de mouiller dans le 
port à'Akaroay les cartes qui étaient eii ma posses-' 
sion plaçaient ce mouillage dans la partie orientale 
de la presqu'île, et dans l'incertitude où je me trou- 
vais sur sa véritable position, j'hésitais à me rap- 
procher de l'ouverture qui se présentait à nous^ 
lorsqu'un matelot, embarqué sur Y Astrolabe à Ho- 
bart-Town, vint lever mes doutes à cet égard. Cet 
homme avait longtemps servi sur des navires ba- 
leiniers ; il avait déjà visité la baie d^Akaroa , et il 
m'assura reconnaître positivement son entrée dans 
la vaste échancrure qui, depuis quelque temps, était 
l'objet de notre attention; malheureusement, pen- 
dant ces hésitations , ia brise élait tombée et le calme 
IX. 10 



146 VOYAGE 

^s'iO. nous laissa sans mouvement ; depuis dix heures du 

1 Avril. . . ,, T , 1 15 X • T 

matm jusqa a deux heures de l apres-midt, nous ne 
bougeâmes pas de place; impatienté de YOir nos 
efforts constamment paralysés par les calmes qui 
ne cessaient de nous poursuivre depuis notre dé- 
part d'Otago, je donnai l'ordre d'armer les avirons 
de galère pour atteindre le port; en même temps 
j'envoyai un officier dans le canot-major pour en re- 
connaître l'entrée^ qui, vue de la mer, paraissait 
barrée par des récifs. A depx heures, grâce à une 
fiaîcheur de N. E., et à nos avirons de galère, nous 
étions parvenus a nous rapprocher considérablement 
de la côte, tandis que la Zélée, spectatrice de notre 
manœuvre, restait au large en attendant des vents 
plus propices. Nous parvînmes bientôt à ranger de 
très-près les falaises qui forment l'entrée orientale 
de la baie; nous doublâmes avec bonheur un petit 
îlot qui s'éiend à 80 mètres environ de cette pointe, 
et nous atteignîmes les eaux décolorées qui , vues du 
large , nous avaient fait craindre que le port ne fût 
barré. 

Arrivés au milieu de la passe, la faible brise 
qui nous avait soutenus jusque-là, tomba tout a 
coup, et, malgré nos avirons de galère, V Astrolabe 
fut rapidement emportée par le courant vers la 
pointe occidentale de la baie ; le ressac des brisants 
nous fit parer miraculeusement quelques roches à 
fleur d'eau sur lesquelles la mer brisait avec vio- 
lence; mais le courant continua à nous entraîner 
vers la falaise qui limiie la baie; elle s'élevait comme 



DANS L'OCEANIK. U7 

une muraille au-dessus de notre tête, et les rochers l'^o. 

, , . ^ , n 8 Avril 

qui lorment sa ceinture n étaient pas a plus de 10 
mètres des flancs de notre navire. Dans cette position 
critique, un échouage était presque inévitable, et il 
aurait infailliblement entraîné la perte du navire, ainsi 
que celle de la majeure partie de l'équipage. Chacun, à 
bord de Y Astrolabe^ avait mesuré de l'œil la hauteur do 
cette falaise, qui surplombait nos télés et au pied de 
laquelle il ne nous restait aucune chance de salut. 
Devant l'imminence de ce danger, chacun redoubla 
d'ardeur en forçant sur les avirons de galère ; mais les 
eiforts de l'équipage, déjà im|missants à refouler 
le courant, ne pouvaient kiiler contre le ressac de la 
lame, dont les éclats jaillissaient jusque sur nous. Le 
canot-major s'était aperçu du danger que nous cou- 
rions; il accourut avec une baleinière du port pour 
prendre la touline , mais toutes ces tentatives furent 
infructueuses devant la violence du courant et du res- 
sac des lames; ï Astrolabe était condamnée à une 
perte certaine, si dans ce moment la brise ne fût 
venue à point nommé pour nous arracher à ce péril 
imminent. Les voiles avaient été serrées quelques 
instants auparavant; elles furent établies précipi- 
tamment ; aussitôt V Astrolabe s'éloigna de cette fa- 
laise qui avait failli lui devenir si fatale, et deux heures 
plus tard elle était tranquillement assise sur ses an- 
cres au fond de la baie. Quelques instants après, le 
grand canot de la Zélée arrivait à bord ; le capitaine 
Jacquinot en reconnaissant la position critique où 
nous nous trouvions deux heures auparavant, s'é- 



us VOYAGE 

1840. tait hâté de venir a notre aide , mais notre ruine eût 

8 Avril. ^ 

été complète , si la brise ne fût venue subitement 
nous prêter un secours efficace. Je congédiai le ca- 
not de la Zélée en faisant dire à M. Jacquinol d'at- 
tendre une brise favorable pour venir nous rejoindre 
le lendemain. 
pi.CLxxxv. La baie d'Akaroa n'a pas moins de 10 ou 12 milles 
de longueur, sur une largeur moyenne d'un mille ; 
excepté vers le fond , le brassiage y est à peu près uni- 
forme et varie de douze a quinze brasses; ses bords sont 
tellement accores, que les navires peuvent avec toute 
sécurité s'en approcher jusqu'à les toucher. La côte 
environnante est montueuse et très-accidentée; le 
meilleur mouillage est situé près de la côte orien- 
talcj en face d'une petite vallée très-étroite qui con- 
tient quelques cabanes de naturels. Nous ne trou- 
vâmes que deux navires baleiniers sur cette magni- 
fique rade, qui pourrait en contenir plus de cinquante. 
L'un d'eux était le navire français le Gange; une de 
ses baleinières était venue prendre notre tontine a 
l'entrée de la rade; l'autre navire portait le paviL 
Ion américain. Le capitaine du Gange m'annonça 
qu'il n'avait quitté la France que depuis neuf mois,, 
et déjà il avait complété son chargement; il de- 
vait remettre à la voile le lendemain pour ret ourner 
dans son port d'armement. 

Le port de la presqu'île de Banks le plus fré- 
quenté par les baleiniers français, est le petit havre 
Perakiy situé à quelques milles seulement dans 
Vouest d'Akaroa. J'appris que trois baleiniers fran- 



Avril. 



DANS L'OCEAN lE. 149 

cnis V étaient mouillés : c'étaient Fil dè/r?^ Ylléva et is^iO. 

i J o. Avril 

la Pauline. Ces deux ports ont entre eux des com- 
munications fréquentes, au moyen des nombreuses 
baleinières qui chaque jour vont faire la pêche au 
dehors. 

Je n'avais d'autre but, en me rendant au port 
d'Âkaroa, que celui de renouveler notre provision 
d'eau et de me procurer quelques vivres si cela 
était possible. Aussi je ne comptais passer que 
trois ou quatre jours au mouillage; dès le lende- 
main de notre arrivée , nos embarcations furent 
disposées pour faire notre eau à un ruisseau voi- 
sin. Je désignai deux officiers pour lever le plan 
delà baie*, et toutes les observations de longitude et 
de physique furent commencées. Dans la journée, 
je reçus la visite des capitaines dont les navires 
étaient mouillés au havre Peraki; je fus heureux, 
dans cette circonstance, de pouvoir rendre service au 
capitaine Lelièvre, commandant le baleinier Héva. 
Ce capitaine avait acheté à bord du Gange, une an- 
cre dont il avait besoin; notre chaloupe fut mise 
à sa disposition pour la transporter à bord de son 
navire. M. Boyer fut désigné pour surveiller cette 
opération, et grâce à son zèle, sa course fut fruc- 
tueuse pour l'hydrographie, car il utilisa son séjour 

* Ce plan a été levé avant nous par l'expédition commandée 
par le capitaine Cécille , cet officier supérieur de !a marine ayant 
fait, comme on le sait , un long séjour dans la baie d'Akaroa. Le 
plan dressé par ses officiers est plus complol que le nôlre et ce 
doinier n'a pas été gravé. V. D. 



150 . VOYAGE 

1840. clans le havre Peraki pour en lever le plan détaillé. 

9 Avrij. , , . .111 

La Zelee vnit nous rejonidre dans la journée; je 
ne voulus point quitter le bord avant de l'avoir vue 
mouiller à nos côtés. Il était près de midi lorsque le 
capitaine Jacquinot aborda l'échelle de V Astrolabe ; 
il m'apprit que M. Gaillard, jeune officier de son A 
bordj donnait de vives inquiétudes depuis notre der* * 
nière campagne dans les glaces. Cet officier, plein 
d'ardeur^ avait été chargé, depuis le 1" janvier, de f 
s'occuper des observations de physique en l'absence 
de M. Goupvent, que j'avais pris à mon bord. Lorsque, i 
dans les glaces, en vue de la terre Adélie, j'avais en- | 
voyé MM. Dumoulin et Goupvent sur une île flottante, 
M. Gaillard avait demandé à son commandant de se 
joindre à ces messieurs : victime de son zèle , il puisa 
dans cette excursion une maladie de poitrine qui devait 
lui être fatale. Au moment de notre arrivée à Akaroa^ 
le capitaine Jacquinot, en me rendant compte de 
l'état fâcheux où se trouvait cet officier, m'assura 
qu'il le croyait tout à fait incapable de pouvoir conti- 
nuer la campagne; je pris aussitôt la résolution de le 
laisser à la Baie des Iles, où j'espérais qu'il pourrait 
recevoir des soins et regagner ensuite facilement la 
France après un rétablissement, que je me plaisais^à 
espérer. Déjà des propositions de ce genre avaient été 
faites à M. Gaillard lors de notre deuxième relâche à 
Hobart-Town; mais il les avait rejetées; plus tard 
encore il repoussa une nouvelle fois l'idée d'aban- 
donner son navire. Il devait payer de sa vie sa 
participation aux travaux d'une expédition qu'il avait 



DANS L'OCEANIE. 1f)1 

volontairement entreprise. Ces" tristes nouvelles m'af- is^o. 

9 Avril. 

lligèrent profondément; malheureusement, je no 
pouvais rien faire sur-le-champ, dans Fintërêt de 
ce.jeune officier, car le port d'Âkaroa ne présentait 
absolument aucune ressource. 

Dans l'après-midi , j'allai faire une course à terre 
avec le capitaine Jacquinot ; nous nous fîmes dé- 
barquer près du village. Nous y trouvâmes une di- 
zaine de maisons entièrement semblables à celles 
d'Ofago, et peut-être plus misérables encore; elles 
étaient groupées sur les bords du petit ruisseau qui 
nous servait d'aiguade: elles n'étaient habitées que 
par une douzaine de naturels presque tous du sexe 
féminin. Au milieu de ces sauvages, vivaient quel- 
ques Anglais dont on reconnaissait facilement les 
habitations sur les bords de la mer. A quelques pas 
du village et dans le sud, on voyait unpà, espèce de 
village fortifié , totalement abandonné et tombant 
en ruines; sur aucun autre point de la baie, on n'a- 
percevait de vestiges d'habitations; ainsi, la puissante 
tribu d'Akaroa se réduisait, au moment de notre 
passage, à quelques femmes échevelées, seules gar- 
diennes de ces huttes abandonnées. La baie silen- 
cieuse paraissait déserte. Etonné de cet aspect, au- 
quel je m'attendais peu, j'interrogeai à ce sujet les 
Anglais restés paisibles possesseurs du sol : ils m'ap- 
pi'irent que, deux mois environ avant notre arrivée, 
la baie avait été envahie par les naturels de la baie 
Busky, qui avait commis d'affreuses dévastations dans 
les environs, et massacré tous les naturels qui n'a- 



9 Avri 



152 VOYAGE 

Î840. Yaieiit piî prendre la fuite. Après leur départ, la 
tribu d'Akaroa s'était rassemblée pour user de re- 
présailles, et depuis quelques jours seulement , les 
guerriers de la baie avaient abandonné leurs foyers ; 
ils devaient se joindre à ceux d'Otago , et avec leur 
secours porter, a leur tour, l'agression au milieu de la 
tribu ennemie. Pendant ce temps, leurs femmes et 
leurs filles restaient au logis en attendant leur retoui* 
et en pleurant ceux de leurs proches qui avaient péri. 
Nous remarquâmes plusieurs de ces malheureuses 
se livrant à des cérémonies de deuil : la figure en 
sang, les cheveux en désordre, elles allaient de 
distance en distance pousser des cris plaintifs près 
des tombeaux, sur lesquels elles amoncelaint des tas 
de petites pierres. Toutefois, cette douleur, com- 
mandée par les usages du pays , ne paraissait pas être 
bien profonde, car on les voyait s'égayer avec les ma- 
telots occupés à Taiguade, pendant les entr'actes de 
ces scènes funèbres. 
10 Le navire baleinier le Gange mettait à la voile 

pour retourner en France, emportant avec lui 
nos dépêches , lorsque je quittai le bord pour aller 
visiter une maisonnette établie au sud du village. 
Gomme dans le port d'Otago, les spéculateurs sur 
les terrains n'avaient pas manqué d'agioter à la baie 
d'Akaroa; un Anglais de Sidney, nommé Cooper^ 
revendiquait, comme sa propriété, presque tout le 
territoire de la baie; il n'avait d'autres titres que 
ceux qu'il prétendait avoir acquis d'un chef zélan- 
dais, sur tout le terrain auquel il commandait. Certes 



DANS L'OCEANIR. 153 

ces titres (le propriété étaient plus que conleslablcs, car i«40. 

^ ^ . . ,10 Avril. 

l'on citait d'autres personnes qui avaient aussi acheté 
de chefs zélandais , dont l'autorité était fort étendue, 
le territoire entier de la presqu'île de Banks. Quoi 
qu'il en soit, l'Anglais Gooper avait fait acte de prise 
de possession en exploitant une partie du terrain qu'il 
revendiquait. li avait construit, aune démi-lieue du 
rivage , une petite ferme assez confortable ; un trou- 
peau de bœufs apportés de Sidney s'était rapidement 
accru, et son propriétaire espérait de pouvoir bien- 
tôt le répandre sur la presqu'île de Banks tout 
entière; déjà il recueillait suffisamment de laitage 
pour en vendre aux navires qui fréquentaient la 
rade. Pendant notre séjour, les états-majors de nos 
corvettes purent en avoir constamment pour leur con- 
sommation, à un prix assez raisonnnable. Je passai 
une journée agréable près de cette petite ferme, au- 
tour de laquelle s'étendent déjà des pâturages. Près 
de là, je trouvai un joli ruisseau sur les bords du- 
quel je pus faire une ample récolte d'échantillons 
d'histoire naturelle. 

Au moment où j'atteignais le bord de V Astrolabe, 
je vis arriver une mauvaise double pirogue du pays 
montée par quelques naturels; l'un d'eux, paraissant 
à peine âgé de vingt ans, et-de petite taille, se trouvait 
le matin sur le navire le Gange. Au moment de son 
départ, le capitaine lui avait donné, en échange 
sans doute de quelques sacs de pommes de terre, 
une mauvaise baleinière dont il se montrait fort glo- 
rieux. Il était accompagné par un autre individu d'une 



10 Avril 



54 VOYAGE 

l ^4?;;i i^^^^ figure 5 au visage triste et singulièrement tatoué ; 
plusieurs personnes de l'équipage pensaient que c'é- 
tait sa femme : sous les haillons dont ces indigènes 
sont couverts, il est fort difficile de reconnaître le 
sexe; aussi les méprises sont-elles fréquentes. 

Je reçuSj le lendemain, une nouvelle visite des ca- 
pitaines baleiniers dont les navires étaient mouillés au 
havre Peraki. Le capitaine de la Pauline venait me 
demander du cuivre pour réparer les ferrures de son 
gouvernail; heureusement il nous eti restait suffi- 
samment pour pouvoir lui rendre ce petit service. 
Ces pêcheurs m'apprirent que le havre Peraki n'of- 
frait qu'un mouillage très-précaire, exposé aux vents 
de S. 0. qui y soufflent souvent avec force; il arrive 
fréquemment que les navires chassent sur leurs an- 
cres et vont échouer au fond de la baie; toutefois 
nos baleiniers préfèrent généralement ce mouillage 
à celui d'Akaroa, parce que leurs pirogues peuvent 
bien plus facilement faire la pêche dans la haute 
mer. 

Cette journée était la dernière que nous devions 
passer sur la rade; j'en profitai pour faire une der- 
nière course dans le fond de la baie. Le sol d'Akaroa 
est moins sablonneux que celui d'Otago, la végétation 
y est plus belle et plus variée; cependant, sur le con- 
tour de la baie, la roche se montre presque à nu et 
forme des falaises très-élevées; elle présente partout 
les caractères volcaniques ; le terrain environnant est 
très-accidenté : partout ce sont des montagnes très- 
élevées , séparées par des gorges profondes et près- 



DANS LOCKANÎE. 155 

que impénétrables où le terrain cultivable est fort peu is/iO. 
étendu. Une langue de terre qui s'appuie sur le fond 
du havre, le divise en deux anses; là, le terrain 
s'élève en pente douce sur un espace assez considé-r 
rable. Le sol, arrosé par de jolis ruisseaux, est certai- 
nement le mieux approprié aux travaux d'agriculture ; 
mais jusqu'ici ils n'ont pas été exploités; les Euro- 
péens qui se sont fixés à Akaroa , sont allés planter 
leurs tentes à côté du village indigène , où ils ont 
fait quelques plantations de légumes autour de leurs 
demeures. Presque tout le terrain cultivable a été dé- 
friché par eux ou par les indigènes , mais son étendue 
est si petite, que c'est à peine si ces cultures four- 
nissent aux besoins de cette faible population. En 
résumé, le bassin d' Akaroa paraît tout à fait impro- 
pre à nourrir une population un peu nombreuse ; en 
choisissant ce point pour y fonder plus tard un éta- 
blissement, le gouvernement français n'a considéré 
que la beauté du port, les facilités de le défendre, et 
enfin les précieuses ressources qu'il pouvait offrir à 
nos navires baleiniers. S'il s'était agi d'établir une 
colonie sur l'île Tavaï-Pounamou, dans l'intention de 
s'étendre, pour créer sur la Nouvelle-Zélande des éta- 
blissements rivaux de ceux de l'Angleterre dans l'Aus- 
tralie , sans contredit la baie d' Akaroa, eût été très- 
mal choisie pour un premier établissement : ce n'est 
pas tout, en effet, pour qu'une colonie naissante réu- 
nisse des chances de succès , de posséder un havre 
vaste et sûr, qui puisse abriter les navires; il faut 
encore que les colons soient assurés non-seulement 



156 VOYAGE 

1840. de YÎYre sur le soî , inîiis encore de faire produire au 
H Avril. . 1 t , . ,. , ^ 

terrain des denrées qui aîunentent le commerce; il 

faut aussi qu'une colonie naissante puisse établir des 
communications faciles avec l'intérieur des terres, 
de manière a s'étendre à mesure que l'émigration 
lui apportera de nouveaux colons. Sous tous ces 
points de vue , le port d'Akaroa m'a paru désavan- 
tageux pour fonder un établissement; il est vrai 
que, dans ma conviction, ce serait une folle entre- 
prise que celle d'aller créer, a l'autre extrémité du 
globe, des colonies agricoles françaises sur la Nou- 
velle-Zélande, en face des comptoirs australiens de 
rAogîeterre, dont le succès aujourd'hui n'est plus 
douteux. On ne saurait trop le répéter, si jamais la 
France voulait entrer dans un système de colonisa- 
tions lointaines , ce serait s'exposer à un insuccès 
certain que de commencer à transporter des colons 
sur des pays aussi éloignés que la Nouvelle-Zélande , 
sans posséder des points intermédiaires. Du reste, il 
ne faudrait pas songer à défendre, en temps de guerre 
avec l'Angleterre , ces possessions ainsi isolées, con- 
tre les forces britanniques. En moins de huit jours, 
les vaisseaux échelonnés dans les ports de l'Aus- 
tralie, pourraient fondre sur ces colonies, tandis 
qu'elles n'attendraient de secours que des rives 
trop éloignées de la métropole. Toutefois, les ports 
de la Nouvelle-Zélande sont suffisamment visités 
par nos baleiniers, pour que le gouvernement français 
ait du songer sérieusement à protéger leur industrie. 
Si, comme tout semble le faire présager, l'Angleterre 



DANS L'OCEANÏE. 157 

doit soumettre toute la NouYelIe-Zélande à sa domi- i840. 

1 . A • 1 1 1 1' Avril. 

nation, bientôt nos navires ne pourront plus aborder 
dansces ports, sans subir des entraves ou bien sans 
payer des droits considérables. Un simple poste mili- 
taire, placé au port d'Akaroa, saris autre but que 
celui d'offrir un abri à nos navires de commerce, 
pourrait être fort utile. Il faudrait simplement assu- 
rer à nos baleiniers un refuge pour eux contre le 
mauvais temps , quelques moyens de ravitaillement, 
et enfin l'autorité nécessaire pour réprimer les diésor- 
dies de leurs équipages souvent indisciplinés. 

Dans le cas d'une guerre, la pêche de la baleine ne 
serait plus possible pour nous; alors ce poste pour- 
rait être évacué, et enfin, s'il était enlevé par l'ennemi, 
nous n'aurions pas perdu grand'chose. 

Depuis notre passage au port d'Akaroa , tout le 
monde sait que l'Angleterre a pris possession de la 
Nouvelle-Zélande en entier. Quelques colons fran- 
çais ont été transportés au port d'Akaroa ; quel sera 
leur sort ? On peut déjà le prévoir, et peut-être est-il 
trop tard aujourd'hui pour adopter aucun projet 
d'établissement sur ces terres désormais couvertes par 
le pavillon britannique. 

Dès le matin, nous nous étions préparés pourl'ap- *2 
pareillage, mais les vents étaient fixés au S. E., et de 
plus la pluie tombait par torrents ; nous fûmes donc 
forcés d'attendre un temps plus favorable. Jusqu'au i7 
17 avril, nous ne pûmes pas nous éloigner de ce mouil- 
lage , que j'avais cependant grande hâte de quitter. 
Lorsque la pluie cessait de tomber, le calme ou les 



158 VOYAGE 

1840. vents delx)ul lui succédaient ; enfin, après cinq longs 

!'=> Avril. . . . ^ o 

jours d'attente, une faible brise de N. E. nous permit 
de nous éloigner, pour ensuite nous laisser, à 3 milles 
au large, sans mouvement dans un calme parfait. 
Les courants bien plus que le vent nous permirent de 
contourner la presqu'île de Banks, sur laquelle nous 
aperçûmes de loin de nombreuses découpures de côte, 
indiquant sans doute des entrées de port. 

is Le 18 dans la soirée, un trois-mâts. anglais passa 

près de nous avec l'intention de communiquer ; il 
désirait avoir quelques renseignements sur l'accès 
d'un port peu connu ; mais comme nous ne pû- 
mes les lui donner, chacun de nous continua sa 
route en se souhaitant mutuellement un bon voyage. 

19 Dans la journée suivante, une brume épaisse vint 
nous envelopper : jusqu'à midi, nos deux corvettes 
purent encore naviguer de conserve en fixant leur 
position par des coups dé canon réciproques; mais 
lorsque arriva le soir, il y avait déjà longtemps 
que le canon de Y Astrolabe ne recevait plus de ré- 
ponse de celui de Isl Zélée, Afin d'éviter une sépara- 
tion, depuis midi j'avais fait tenir la panne ; dans cette 
position , nous devions subir toute l'influence des 
courants dont la direction et la force m'étaient tout à 
fait inconnues. 

A huit heures du soir, nous entendîmes distincte- 
ment la mer briser derrière nous ; notre position de - 
vint assez embarrassante ; heureusement l'horizon se 
dégagea un peu, et alors nous aperçûmes la terre qui 
nous entourait depuis le S» E. jusqu'auN. E. ; immé- 



DANS L'OCEANIE. 159 

iliatement je donnai l'ordre de faire de la toile, et nous ^ 84o. 
niions près de quatre nœuds loi'sque nous passâmes 
très- près d'un navire baleinier qui, comme nous, ne 
savait trop où il se trouvait. Le jour vint nous tirer 20 
de notre incertitude; le temps ^ quoique pluvieux, 
fut assez clair ; nous nous trouvions très-loin de la 
côte , et au moment où nous cherchions à nous en 
rapprocher , nous aperçûmes la Zélée qui forçait de 
voiles pour nous rallier. 

La côte que nous longeâmes pendant toute la jour- 
née, est peu accidentée; du reste, lapluie qui par in- 
tervalles tombait en abondance, nous masquait une 
partie des détails. A rapproche de la nuit, nous 
aperçûmes près de nous un corps blanchâtre flottant, 
sur lequel s'abattaient des milliers d'oiseaux de mer ; 
c'était le cadavre d'une baleine dépecée depuis peu. 
Le lendemain, le soleil levant vint éclairer les sommets 21 
d'une belle chaîne de montagnes couvertes de neige. 
Ses rayons, réfléchis par la glace de mille manières 
difl'érentes, en illuminaient les contours. Ce spec- 
tacle était magnifique , mais nous n'en jouîmes que 
pendant fort peu de temps , car bientôt la brume 
vint les couvrir d'un voile si épais, que nous ne pû- 
mes plus même découvrir la place qu'ils occupaient. 
Il était presque nuit, lorsque nous atteignîmes le cap 
Campbell, qui termine l'île Tavaï-Pounamou dans le 
N. E. ; c'était là la limite que je voulais atteindre 
|>our terminer notre travail hydrographique. Désor- 
mais, l'^s^ro/afte allait rentrer dans des parages qui 
lui étaient déjà connus ; dans ma précédente campa- 



460 VOYAGE 

1840. gne, j'avais fixé tous les détails de la côte orientale de 
l'île Ika-na-maiviy et je ne comptais nullement m'ar-- 
rêter pour refaire un travail que je regardais comme 
totalement terminé. 

Poussés par une belle brise , nous défilâmes rapi- 

2 i dément. Le 23 , nous étions tout près de la vaste baie 
de Ta-one-Roa, Ce point m'avait été signalé comme 
un de ceux où les cochons sont les plus abon- 
dants et à meilleur marché. Ignorant quelles se- 
raient les ressources que je trouverais à la Baie des 
Iles, je résolus de profiter de mon passage pour jeter 
un pied d'ancre dans ce mouillage. A six heures du 
soir, nous mouillâmes à une grande distance de terre, 
par douze brasses de fond, à environ deux encablures 
d'un baleinier anglais. Un petit côlre était aussi à 
l'ancre tout près de terre ; au moment de notre ar- 
rivée f il hissa un pavillon tricolore ; mais , plus 
tard, nous sûmes que ce petit navire appartenait à 
un des ports de la Nouvelle-Zélande , et que son pa- 
villon était un simple signal de reconnaissance. 

2i Le lendemain, de grand matin, le grand canot de 

V Astrolabe se rendit en corvée à terre pour acheter des 
vivres aux naturels ; le temps de notre séjour fut uti- 
lisé pour lever un croquis du plan de ce mouillage, 
et ce travail fut confié à M. Gervaise. Nous ne devions 
passer que quelques heures au mouillage. Aussitôt 
le retour du grand canot, je voulais appareiller, et je 
ne pus par conséquent donner à personne la permis- 
sion de descendre à terre; du reste, le mouillage que 
nous occupions était faiblement abrité, la terre très- 



DiVNS L'OCÉAINIE. 461 

éloignée de nous, et, s'il nous était arrivé des forts is/to. 
vents de la partie de Fest, nous eussions été fort mal 
à notre aise. 

A midi, le canot-major, confié aux soins de M. Ger- 
vaise, reçut par un signal l'ordre de regagner le bord. 
Le grand canot, dont nous suivions tous les mouve- 
ments avec nos lunettes d'approche , venait aussi de 
quitter la terre ; une heure après, il accostait VAslro- 
lahe. I] apportait une cinquantaine de cochons achetés 
à bas prix aux naturels , et qui devaient être pour 
nous d'une grande ressource. Immédiatement j'en fis 
faire le partage entre les deux navires, et ensuite 
j'ordonnai l'appareillage. 

Le grand canot était commandé par M. Duroch ; 
il portait, en outre M. Ducorps , qui avait mission 
d'opérer l'achat des vivres, ainsi que M. Demas, 
chargé de faire a terre des observations astronomi- 
ques. 

Les vents étaient au S. E. et déjà une houle très- 
forte entrait dans la rade. A peine fûmes-nous sous 
voiles que la pluie survint et tomba avec continuité ; de 
forts courants de marée nous refoulaient vers le fond 
de la baie, lorsque la brise fraîchit, et nous pû- 
mes, avec son aide, regagner facilement la haute 
mer. -Dans la soirée , nous doublâmes la petite île 
Tetoxia-MoloUj et nous aperçûmes distinctement des 
brisants à 12 milles environ au large de la terre, 
dont nous pûmes fixer la position d'une manière 
définiûve. Ce récif dangereux m'avait déjà été signalé 
par plusieurs baleiniers qui , cependant, ne s'accoi- 
IX. M 



4 62 VOYAGE 

1840. daieiil point sur la distance qui le séparait de la terre. 
Lors de ma première reconnaissance de cette côte 
pendant mon précédent voyage, ce danger nous avait 
échappé; d'après notre route, nous dûmes en passer 
très-près; une pareille rencontre, pendant la nuit, 
avec le temps que nous eûmes à cette époque, aurait 
pu nous être iV^taie. 

25 Uile fois en dehors des terres, nous trouvâmes une 

mer assez dure ; mais la brise ne tarda pas ànous aban- 
donner en vue du cap Wai-Apou,,Vn navire ba- 
leinier, portant pavillon américain, et qui, comme 
nous, se dirigeait vers la baie des Iles^ profita du 
calme pour mettre une embarcation à la mer ; il vint 
nous faire une visite après nous avoir salués de deux 
coups de canon. Son capitaine accosta la Zélée, dont 
il se trouvait le plus rapproché. Il ne la quitta que 
plusieurs heures après, lorsque la brise, devenue 
plus fraîche le força à regagner son bord. 

5G Le 26 , de grand matin , nous étions en vue de la 

baie des Iles» mais la brise était si faible, qu'il nous 
fallut toute la journée pour atteindre le mouillage de 
Korora-Reka ; à six heures du soir, nous mouillâmes 
parle traversderétabhssement, par cinqbrassesd'eau; 
pendant la nuit ,' le vent souffla avec force de l'ouest, 
mais le mouillage que nous occupions était suffisam- 
ment garanti pour ne nous laisser aucune inquiétude. 
Le même soir, une (embarcation portant plusieurs An- 
glais vint nous visiter; ils nous annoncèrent que l'An- 
gleterre avait définitivement pris possession de ces 
îles d'une manière officielle, et que, dès le lende- 



DANS L'OCEANUL 163 

main, nous verrions flotter le pavillon britannique sur 1840. 
un mât de signaux planté sur le point culminant de 
la rade *. 

*Notes14,'15, 16, 17, 18et17. 



16i VOYAGE 



CHAPITRE LXVIl 



Séjour clans la baie dos Iles. 



1840. Il élait presque nuit lorsque nous mouillâmes sur 

20 Avril, j,^ j^^^i^ j^^ ji^^ Aussitôt que le jour se fit, chacun de 

nous se hâta de monter sur le pont pour jouir de la 
vue des terres environnantes. En face de nous, à 
petite distance , se trouvait le village de Korora- 
Reka, composé de cases couvertes en chaume, et 
habitées par des émigrants anglais. Au milieu délies, 
l'on entrevoyait quelques rares habitations indigènes, 
misérables réduits indiquant la misère la plus com- 
plète; sur tout le contour de la baie, on voyait aussi 
de petites maisonnettes blanches, jetées ça et la sur 
le rivage; et enfin, au fond, auprès d'une rivière^ 
on apercevait les établissements des missions pro- 
testantes. Les eaux de la rade étaient sillonnées 
par de nombreuses embarcations; dans les passes, 
trois navires , parmi lesquels se trouvait une cor- 
vette de guerre anglaise , le Herald , faisaient 
route pour sortir, tandis que d'autres bâtiments 



DANS LOCKANIE. 165 

cherchaient a gagner le mouillage. Enfin, autonr de i840. 
nous, se balançaient sur leurs ancres une douzaine 
de navires baleiniers, et le transport de guerre le 
Buffalo, Nous eussions pu nous croire transportés 
dans un port d'Europe , si nous n'avions aperçu en 
même temps les terres environnantes couvertes de 
forêts vierges ou de grandes herbes jaunes, indices 
certains que l'agriculture avait fait bien peu de con- 
quêtes sur ces terres encore sauvages. 

De grand matin , le grand canot fut disposé pour 
faire notre provision d'eau ; l'aiguade est tellement 
facile que, dans la journée, il put compléter la 
quantité qui nous manquait. Chacun des officiers se 
hâta de descendre à terre ; nos cuisiniers et nos pour- 
voyeurs s'acheminèrent avec leurs paniers pour faire 
leurs empiètes , comme s'ils se fussent trouvés dans 
un port français. Mais quel ne fut pas leur désappointe- 
ment lorsque, après avoir parcouru le village dans tous 
les sens, ils furent obligés de regagner le bord, sans 
provision aucune! On ne trouvait, en effet, rien au mi- 
lieu de cette population européenne , comportant, di- 
sait-on , près de 800 individus , et qui ne subsistait 
elle-même qu'à l'aide des vivres envoyés de Sidney. 

A huit heures, je me rendis à terre, accompagné 
du capitaine Jacquinot; je me dirigeai d'abord vers la 
modeste habitation de nos missionnaires , occupée 
par l'abbé Petit; je sus de lui que le chef de la 
mission , l'évêque de Pompalier, était absent mo- 
mentanément : il faisait une tournée dans l'intérieur 
des terres, et il n'était parti que depuis peu de jours. 



i66 VOYAGE 

1840. Son absence me contraria Yivément, car je comp- 
lais sur notre djgne eveque pour avou' des renseigne- 
ments précis sur les événements qui avaient suivi la 
prise de possession de la Nouvelle-Zélande par le 
gouvernement britannique. L'abbé Petit occupait 
seul , au moment de notre visite , le modeste pres- 
bytère composé de trois pièces , qui formait le pa- 
lais de l'évêque ; il nous reçut avec des témoignagnes 
non équivoques d'affection fraternelle. Il m'apprit 
que le capitaine Hobson , h la tête de 80 soldats , 
avait été envoyé a la baie des Iles comme gouver- 
neur de la Nouvelle-Zélande ; que d'abord il s'^était 
présenté au village de Korora-Reka , mais que là, 
après avoir donné lecture aux Européens des or- 
dres et des règlements dont il était chargé, ses propres 
compatriotes avaient refusé de lui fournir un ter- 
rain pour s'y établir,' et alors il avait dû prendre le 
parti d'aller se fixer provisoirement, avec sa garnison, 
dans l'établissement des missions protestantes, sur les 
bords de la rivière Kava-Kciva. 

M. Petit m'apprit encore que les navires améri- 
cains commandés par le capitaine Wilkes avaient oc- 
cupé ce mouillage quelques jours avant nous, et qu'en- 
suite ils s'étaient dirigés sur les îles Tonga-Tabou ; on 
connaissait fort peu les résultats de leur expédition 
polaire; cependant, les officiers de ces bâtiments 
avaient annoncé qu'ils avaient découvert une grande 
terre, mais ils n'en avaient pas donné la position. 
Le capitaine Wilkes, en trouvant une autorité an- 
glaise régulièrement établie dans la baie des Iles , 



DANS L'OCÉANIE. 167 

n'avait point voulu reconnaître le capitaine Ilobson i84o. 
comme gouverneur de la Nouvelle-Zélande. Cette 
prise de possession devait , en effet, porter un coup 
funeste à l'industrie baleinière des Àinéricains et des 
Français. Les ports zélandais avaient été jusqu'à ce 
jour librement ouverts aux navires baleiniers de toutes 
les nations ; ils y avaient trouvé constamment non-seu- 
lement des vivres , de l'eau et du bois, mais ils avaient 
pu en toute liberté y passer îe temps de l'hivernage 
ou la saison favorable pour la pêche. L'acte de prise 
de possession par F Angleterre pouvait compromettre 
gravement tous ces avantages; il entraînait inévita- 
blement des droits d'ancrage onéreux, et il était fort 
douteux, à l'époque de notre passage, que l'Angle- 
terre pût venir à bout de ses projets, sans donner lieu 
à des protestations énergiques de la part des puis- 
sances maritimes. Gomme moi, le capitaine Wilkes 
était sans instructions de son gouvernement. Il avait 
agi sagement en refusant de reconnaître un pouvoir 
contestable, et moi-même je ne pouvais me dispeiiser 
de tenir une conduite analogue. 

Sur tous les points de la Nouvelle-Zélande que nous 
venions de visiter, nous avions rencontré des agio- 
teurs spéculant sur la valeur que devaient acqué- 
rir les terres, dans un avenir peu éloigné, a la 
suite de la prise de possession; mais nulle part ces 
spéculations n'avaient obtenu autant d'extension qu'au 
petit village de Korora-Reka. Depuis près de vingt- 
cinq ans, la baie des îles est devenue un point 
de i-efuge pour un grand nombre d'Européens. Les 



168 VOYAGE 

1 840. terres qii i avoisinen t ces rivaeçes, achetées d'abord aux 

Avril. '^ 

naturels , ont ensuite passé par plusieurs mains , sans 
que pour cela les titres de propriété en soient devenus 
moins contestables; cependant, depuis la prise de pos- 
session, ces terrains ont acquis une valeur extraordi- 
naire. !Les premiers colons de la baie des Iles, en spé- 
culant sur la vente parcellaire des terres, ont réalisé 
des bénéfices , qui ont servi de base factice à la valeur 
des terrains ; et, en peu de temps, ils ont obtenu une 
valeur considérable , quoique purement imaginaire. 
Ainsi, on m'a assuré que, près du rivage de la mer, on 
avaitvendu le pied de terrain jusqu'à 5 livres sterlings 
(120 francs) ; les frais d'actes se sont élevés jusqu'à 
10 livres sterlings. Du reste, parmi ces spéculateurs, 
il n'existe que fort peu d'hommes qui veuillent réelle- 
ment se fixer sur le sol ; il faut plaindre les malheureux 
colons qui, en arrivant sur cette terre, voudront ob- 
tenir un terrain pour y bâtir leurs maisons. Heureu- 
sement, la baiedes îles est vaste et profonde, le village 
de Korora-Reka occupe , il est vrai, une heureuse po- 
sition pour y placer le siège du gouvernement, mais 
le prix qu'il faut déjà mettre à l'acquisition» du terrain 
est tellement exorbitant, qu'il est probable que les 
nouveaux venus chercheront ailleurs un point plus 
coj;ivenable pour y fonder leurs établissements. 

On rencontre dans le village de Korora-Reka des 
hommes de toutes les nations. Pendant que j'étais 
dans la maison de l'évêque, arriva M. Bonnefin, an- 
cien marin français, qui avait servi sous l'Empire, et 
qui, après avoir cherché fortune unp^eu partout, avait 



DANS L'OCÉVNIE. 1G0 

Clé conduit, par un destin bizarre , a vivre, au moins \Mr 

11 ,.11' • 1 Avril. 

momentanément, sous le drapeau quil deteslait le 
plus au monde. Ce compatriote montrait, il est vrai, 
mie grande exaltation et faisait preuve de beaucoup 
d'animosité contre le gouvernement anglais ; mais, du 
reste, il était entouré de la considération générale, et 
on lui accordait beaucoup de franchise et de droiture 
dans le caractère. Il nous^donna quelques détails sur la 
formation d'une compagnie française, à la tête de la- 
quelle se trouvait un capitaliste, M. Aguado, pour l'ex- 
ploitation et la colonisation de l'île Tavaï-Pounamou. 
Cette nouvelle, qui avait pénétré jusqu'à la Nouvelle- 
Zélande , avait produit une vive impression ; aussi 
M.Bonnafm assurait-il que notre arrivée dans la rade 
avait fait naître les bruitsles plusalarmants. A terre, on 
s'était empressé d'annoncer que nos corvettes étaient 
chargées de colons venant s'établir sous le pavillon tri- 
colore, malgré la prise de possession de l'Angleterre. 
Ces bruits, qui avaient dû tomber quelques heures 
après notre arrivée , avaient pris cours lorsque nous 
approchions de la baie, et avaient produit des mouve- 
ments de hausse et de baisse parmi les agioteurs. Au 
dire de mon interlocuteur, la prise de possession de la 
Nouvelle-Zélande ne se serait pas faite sans d'énergi- 
ques protestations de la part des indigènes; depuis 
longtemps une compagnie s'était formée pour exploiter * 
le commerce de la Nouvelle-Zélande. Poussé par elle, 
le gouvernement anglais avait conçu le projet de s'éta- 
blir sur le territoire zélandais; mais il fallait un motif 
d'opportunitépour le mettre à exécution; la formalion 



170 VOYAGÉ 

1840. de la compagnie Agnado, qtii aurait été connue de nos 
voisins longtemps à l'ayance, en aurait avancé Padop- 
tion. Quoi qu'il en soitj pour préparerTarrivée des co- 
lons, les missionnaires anglais, établis là depuis long- 
temps, durent prépareriez chefs zélandais à accepter 
le jougde l'Angleterre; presque tous étaient d'ailleurs 
possesseurs de vastes propriétés , qui , à la suite de 
la prise de possession, devaient acquérir de grandes va- 
leurs; et ils étaient par conséquent les premiers inté- 
ressés à la réussite de ce projet. A force de promesses 
ou de cadeaux, ils firent signer, par un grand nombre 
de chefs réunis en assemblée , une lettre adressée 
à la reine^ pour demander sa protection. On assure 
que dans celte réunion, un de ces chefs, après avoir 
appliqué sur le papier Timage de son tatouage, 
signe aussi inviolable qu'une signature, laissa tomber 
sa tèle dans ses mains, en adressant a ses compa- 
gnons ces tristes paroles : « Nous avons perdu no- 
« tre pays, désormais il n'est plus à nous; bientôt 
« l'étranger viendra s'en emparer, et nous serons ses 
« esclaves. » On employa les promesses et les présents 
pour amener tousles chefs de l'Ile asignercet acte, sur 
lequel le gouvernement anglais devait plus tard s'ap- 
l>uyer pour planter son pavillon sur ces terres. Cepen- 
dant, un nombre assez considérable de chefs repoussè- 
rent ces propositions et refusèrent leur approbation ; 
mais le but essentiel était atteint , les missionnaires 
avaient recueilli les signatures de la majorité, et le 
gouvernement brilannique avait un motif excellent à 
faire valoir pour donner cours à un nouvel empiète- 



BMsS LOCEANIE. 471 

menl. Le 29 janvier 1840, la corvette Herald amena i«'<o. 
dans la baie des Iles le capitaine de vaisseau Hob-, 
son; le 30 janvier , le lendemain même de son arri- 
vée, cet officier débarqua an village de Korora-Reka, 
et invita tous les habitants, quelle que fut la nation à 
laquelle ils appartinssent, à se réunir en assemblée 
générale dans l'église protestante. Là, il donna lec- 
ture à la population des titres qu'il tenait de la reine 
d'Angleterre ; ensuite^ il lut les règlements adminis- 
tratifs qu'il était chargé de faire exécuter. Il y était 
dit ; « Qu'à compter du jour de son arrivée , il était 
défendu aux sujets britanniques d'acquéî'ir des terres 
des indigènes ; une commission établie à Sidney pou- 
vait seule , dorénavant , s'occuper de ces achats , et 
seule aussi elle pouvait ensuite faire des concessions 
au nom de la reine d'Angleterre, de qui elle tenait 
ses pouvoirs. Quant aux concessionnaires qui avaient 
acheté des terres antérieurement à Farrivée du gou- 
verneur, leurs droits de propriété devaient être res- 
pectés, pourvu qu'ils pussent justifier de la possession 
des terrains depuis un temps limité. » Après cette lec- 
ture, un acte d'acquiescement fut présenté aux habi- 
tants pour qu'ils y apposassent leurs signatures ; mais 
là, le capitaine Hobson rencontra une résistance à la- 
quelle il ne s'attendait point. Les habitants les plus 
notables refusèrent de couvi'ir de leurs noms des actes 
qu'ils regardaient commeillégauxjetcontrelesquels ils 
protestèrent avec énergie. Toutefois, comme la ma- 
jeure partie de la population européenne de la baie 
des Iles s'était d'abord recrutée parmi les déserteurs 



172 VOYAGE 

,840. et les coiivicts échappés aux bagnes de Sidney ; que 
'^^"'' ces hommes vivaient depuis longtemps dans le pays , 
où ils avaient acquis des propriétés, et que leurs 
droits se trouvaient garantis, de fait, par les règle- 
ments anglais, ils s'empressèrent de donner leurs si- 
gnatures , mais ce furent les seuls. 

Le 5 février suivant, le capitaine Hobson réunit 
chez le résident anglais, M. Busby *, au village de 
Pdia, les principaux chefs zélandais ; et là , il leur fit 
une allocution dans laquelle il chercha a obtenir leur 
soumission à l'autorité de la reine d'Angleterre ; il 
leur déclara que l'intérêt qu'ils avaient inspiré a la 
reine de la Grande -Bretagne l'avait engagée à en- 
voyer des troupes et des vaisseaux pour les pro- 
téger; en conséquence, tous leurs droits étaient ga- 
rantis, leur liberté restait entière, leurs propriétés 
seules appartiendraient désormais à la reine Victoria, 
à qui ils étaient forcés de les vendre. A la suite de 
cette allocution , on présenta à ces pauvres sauvages 
une pièce authentique qu'ils durent signer : l'inter- 
prète était un missionnaire nommé Williams. Il paraît 
que , pendant cette conférence , cet homîue aurait 
sciemment altéré le sens des paroles qu'il élail chargé 
detraduire,et que plusieurs fois il lui fut adressé, à ce 

' Il est bon de consuUer le Voyai^e de la frégate la Vénus , par 
M. Du PetU-ThoLiars, lome m, page \ , où il est longiieraentques- 
lloiî des menées de la politique anglaise dans la Nouvelle-Zé- 
lande ; le lecteur y trouvera des données curieuses sur le carac- 
tère de M. Busby et sur le rôle qu'il était appelé à jouer dans ces 
îles. ' V. D. 



A.vril. 



DANS L'OCEAN lE. 173 

sujet, de sévères apostrophes de la part des assistants ; *84^- 
M. Hobsoii lui-même fut obligé, dit-on, de l'engager 
à une traduction plus fidèle. Malgré toutes ces su- 
percheries, la conférence fut orageuse; la majorité 
des chefs refusa sa signature, en déclarant à M. Hob- 
son qu'ils n'avaient nullement besoin de lui ni de sa 
souveraine pour les administrer, et que ce qu'il avait 
de mieux à faire était de retourner chez lui. Depuis 
cette époque , on n'a cessé d'agir auprès des Zélandais, 
pour les pousser à abandonner leur indépendance et 
leurs propriétés. Les promesses et les présents ont 
eu, à ce qu'il paraît, plus de succès que l'allocution 
de M. Hobson; et c'est au nom de la philanthropie que 
l'Angleterre aura bientôt consommé la ruine de la li- 
berté zélandaise. 

Tels furent les détails donnés par M. Bonnefin; 
sans me rendre garant de leur véracité, je puis as- 
surer qu'au moment de notre passage à Korora-Reka, 
il existait en général, parmi les Européens, une 
grande irritation contre les actes du gouvernement 
anglais; il est facile d'en expliquer le motif. Nous 
avons dit déjà que les hommes qui occupaient le vil- 
lage étaient accourus à la Nouvelle-Zélande unique- 
ment pour spéculer sur l'agiotage des teires, pour se 
faire céder à bas prix les propriétés des indigènes, et 
ensuite les vendre fort cher aux colons qui vien- 
draient s'y fixer. Les mesuresprises parle gouverne- 
ment anglais en interdisant l'achat des terres apjiar- 
tenant encore aux indigènes, venaient détruire leurs 
espéjances ; de là devaient nécessairemeiU résulter 



174 VOYAGE 

îrvio. une profonde aiiiniosité contre M. Hobson , chargé 

Avril. , ^ , , . , , . ., P 

de mettre a exécution ces règlements, qui, il laut 
bien le reconnaître, garantissaient les intérêts de 
ceux qui viendraient plus tard se fixer sur ces îles; 
aussi le gouverneur reçut-il à Korora-Reka un ac- 
cueil peu flatteur, tandis que les missionnaires an- 
glais et les propriétaires de terres acceptèrent son 
autorité avec empressement , parce qu'elle garantis- 
sait leurs intérêts personnels. M. Bonnefin m'apprit 
que cinq ou six Français habitaient le village de Ko- 
rora-Reka ; tous avaient protesté contre la prise de 
possession britannique. Nos compatriotes, plus que 
tous les autres, étaient, disaient-ils^ exposés aux 
vexations des agents de M. Hobson; la présence de 
nos missionnaires sur ces terres donnait naissance à 
une rivalité entre eux et les missionnaires anglais 
auxquels ils faisaient une concurrence redoutable, 
d'où il résultait nécessairement que nos compatriotes 
avaient plus de droits que les autres au mauvais vou- 
loir des autorités. Sans aucun doute, je ne pouvais 
croire sur parole M. Bonnefin, dont les intérêts 
avaient été fortement froissés par l'occupatioii an- 
glaise; toutefois, ces détails, qui me furent donnés 
en présence de l'abbé Petit , dont le caractère paisible 
et désintéressé m'était personnellement connu, atti- 
rèrent mon attention et me firent vivement regretter , 
de ne pas avoir les instructions nécessaires pour ren- 1 
dre notre passage utile à nos compatriotes. i 

Je quittai la maison des missions françaises pour 
visiter le village de Korora-Reka . La plaiïie sur laquelle 



î 



DANS LOCEAJNIE. 17-: 



il est assis s'éienden demi-cercle à la distance d'un isr). 
quart de mille du rivage ; elle est bornée d'un côté par 
Ja mer, de l'autre , par une cliaîne de collines totale- 
ment déboisées ; aussi §on aspect e^t des plus tristes; 
l'œil cherche en yain dans les alentours un peu de 
verdure où il puisse se reposer. Le centre de cette pe- 
tite plaine est occupé par Je village des indigènes, 
autour duquel se sont groupées sans ordre les mai- 
sons des Européens; la plage est garnie de galets et 
de sable , et, sur toute la longueur du rivage, des mai- 
sons en bois ont été élevées. Derrière ce premier 
rang, les habitajions européennes sont plus rares, 
mais chaque jour on y élève de nouvelles construc- 
tions. J'ai aperçu un grand nombre de tentes sous les- 
quelles campent les nouveaux arrivés, jusqu'à ce 
qu'ils aient pu se construire des habitations. Le village 
indigène a conservé les palissades qui servaient à le 
fortifier. Dans l'intérieur de cette enceinte se trou- 
vent toutes les cases des naturels; celle du chef se 
faisait remarquer par quelques ornements d'une ar- 
chitecture grossière, mais d'un travail assez remar- 
quable. Nous en trouvons une description assez dé- 
taillée dans le journal de M, Roquemaurel. « La pluie, 
qui, dans ce climat variable, dit-il, survient très- 
souvent au milieu d'un beau jour, nous ayant forcés 
à chercher un abri, nous nous sommes présentés 
devant cette case; elle était occupée par une dizaine 
d'individus de tout âge et de tout sexe, qui, par 
leurs signes, par les médaillons et les chapelets qu'ils 
portaient, m'ont appris qu'ils étaient catholiques ou 



476 VOYAGE 

1840. picopo. Tous couchés ou accroupis sur un lit de paille, 
enveloppés d'une épaisse couverture de laine, et la 
pipe courte ou brûle-gueule à la bouche, ils semblaient 
goûter les douceurs réunies du far niente, de la sieste 
et du kief. N'ayant pu trouver place dans la case, où il 
n'y avait de libre qu'un passage large de deux pieds 
qui séparaient les deux lits de fougère, c'est sous le 
portique extérieur que j'ai dû chercher un abri; ce 
portique occupe toute la largeur de la case , c'est-à- 
dire 4 à 5 mètres, et s'avance d'un mètre et demi ; il 
est couvert par le prolongement du toit de la case, et 
divisé comme elle en deux couchettes , au moyen de 
deux planches qui laissent un passage au milieu. Les 
cloisons et la voûte sont faites en petites baguettes ou 
roseaux proprement ajustés en faisceaux parallèles, 
colorés en noir et en rouge , de manière à former des 
dessins en damier. L'encadrement de la porte, qui 
n'a pas tout à fait un mètre de hauteur, et celui d'une 
petite fenêtre qui donnent l'un et l'autre sur le por- 
tique , sont chargés de sculptures bizarres peintes en 
rouge. La corniche qui termine le toit du côté du 
portique est travaillée dans le même goût; l'intérieur 
de la case n'offre rien de particulier dans sa construc- 
tion , il ne diffère de celle du portique que par une 
plus grande simplicité et par l'absence de toute déco- 
ration. Le toit est formé par une couche épaisse de 
chaume, disposé par paquets reliés ensemble au 
moyen d'une petite tresse; ce toit déborde les murs 
de la case de près de un mètre. Vers les côtés les plus 
exposés à la pluie , vers l'ouest et le sud , il s'abaisse 



Dx\NS L'OCEANIE. 177 

presque jusqu'à terre, et il est soutenu par une rangée i840. 
de piquets. La partie supérieure du toit est recouverte 
par un réseau de cordes à larges mailles , tendues par 
des cailloux qui pendent sur les côtés. Ce filet a pour 
but de maintenir le chaume contre la violence du 
vent; les dimensions intérieures de la case sont d'en- 
viron 4 mètres de largeur sur 6 de longueur. Le faîte 
de la voûte s'élève à environ 2 mètres au-dessus 
du sol. La hauteur des côtés est d'un peu plus de 
1 mètre. » 

Les habitations des naturels indiquaient la plus 
profonde misère ; elles ressemblaient à celles que 
nous avions vues à Otago et à Âkaroa; les malheu- 
reux Sauvages qui les habitent , n'avaient gagné au 
contact des Européens qu'un goût effréné pour les 
liqueurs fortes et le tabac ; ils regardaient d'un œil 
indifférent les émigrants traçant des rues, élevant 
des constructions et bouleversant tout le terrain oc- 
cupé jadis par leurs tribus guerrières. De temps en 
temps on les rencontrait tendant la main aux pas- 
sants pour obtenir une aumône qu'ils portaient immé- 
diatement au cabaret le plus voisin. Quelques-uns d'en- 
tre eux s'étaient loués comme domestiques, mais ils se 
montraient extrêmement indolents/ et ne rendaient 
que fort peu de services. Ainsi, partout la civilisation 
avait réagi de la même manière sur ces pauvres 
Sauvages; l'industrie, loin de faire chez eux des pro- 
grès, s'éteignait rapidement; leurs mœurs ^ loin de 
s'améliorer, étaient devenues pires; leur humeur 
guerrière semblait avoir cédé devant cette dégrada- 
IX. 12 



.118 VOYAGE 

istô. Ifen morale èev^iiite fëiir partage. ïîs aVaiéiit vu en- 
Vâfeît' teiir p^ y^, Mns essayer d€ co'mbâtine pôtît* teur Ih 
iMHé, ^l iléso'5'iMîs toute ïeîitâliv'e p6i\t isècôliquérir 
l^Ui^ droits peîHÎus devait pit)bâblement àbôlitir à 
lel'ir piertè. LaveBiifédli capitaine Hiobsôn, l'ienvaliisKe- 
ment de là Bafe d^ès ïtes pâ^' les ^gènte du pouvoii* 
biftanuique , àvafeiit 'cepeudàtlt feveillè cbèz ces in- 
digènes quelques idées d'indépeudâlicê. Déjà même 
certaines tribus avaient essayé d'opposel" quelque ré- 
sistance. Ainsi, on m'assura que, quelque temps aWnt 
ÏTôtre arrivéèjfe populàtit3l\ de l'a Baiedès ïle§ àvâil ifait 
ÏVà'é dènTonstrâtten h^s'ez ^ériéxisé, à roccàsion de l'af- 
Tièslàtit3nd^unî\idrgèliè, eoûpâbVè d'ivû àssàsislilât. Lès 
thefe Maonfi'à t^fc'est le ïrotù que ï'ôn donne aux indi- 
gènes), se prèsènfâ^nt eft nïàBsè pôlU' le réciatnei' : 
« Nôiis reconnaissons que Cet îiotnme est coupable , 
t( dlsàiént-ils , livreÉ--!e-ilt)Us , m iVôU-s fe fusillerons; 
« mais ail moins notts lui dônnëroniè la môvt d'un 
t< liôinmè, et il hé molifra 'pৠùôîinne un codYon. ))0n 
tiè^)i^ndît à cette demande par ^apparition dès soldats 
rôlIgeÉ èli âVûlès, et rattfôirpèmènt se dissipa. î)e- 
piiîs tet's, le èônpable enPeînié dansïinè prison, ât- 
lèivd 'èWCorè que des juges â'iYiVènt à KôrôY'a-fteka, et 
q\5è ^ô èôui^ de la justit:^è soït défiîiiiîvèm^nt réglé. 
Je me disposiàis à i'etbUïiie'r à terre ie ièndemain, 
brsqiVè j'aperçus une pTOgUè se détachant de la ri- 
\Ycm de Kara-Kavà, et paraissant se dirîgeî' âUï* 
tous ; tous lèâ navires qnè nons avions trouvés sur ta 
i\i;dé Ali nïôment de nt)lre an^véé , avaient snccessi- 
venient remis à la Vx)iîe , en soi'te qvte ftous étions 



30 



DANS L'OCÉANIR. 179 

restés seuls sur la rade.. Je résolus d'attendre celte i840. 
embarcation, qui m annonçait quelque missive parti- 
culière de la part du capitaine Hobson ; favorisée 
par le vent et la marée , elle ne tarda pas à nous ac- 
coster : elle portait en effet le secrétaire de M. Hob- 
son , qui venait m'offrir les services de cet officier. 
Ignorant quelles étaient les intentions, de cet en- 
voyé , mais désirant éviter toute discussion au sujet 
de la prise de possession des Anglais^ je me hâtai de 
lui annoncer que, depuis la prise ée possession de la 
Nouvelle-Zélande, je n'avais reçu aucune communi- 
cation officielle de mon gouvernement, qui pût régler 
ma conduite à cet égard. Je ne pouvais donc m. au- 
cune feçon reconnaître k capilaine Hobson comme 
gouverneur-général de la Nouvelte-Iéiande, avant que 
la France n'eût reconnu la légalité du pouvoir an- 
glais sur ces îles, et je devais par conséquent conti- 
nuer à considérer les chefs indigènes comme les^uls 
propriétaires du sol; j'ajoutai que Je serais heureux 
de pouvoir rendre visite, non point au gouveriieur- 
générai des colonies anglaises dans la Nouvelle-Zé- 
laïide , mais seulement au capitaine Hobson , eii sa 
qualité d'officier de la marine royale britannique et 
de protecteur naturel des sujets anglais fixés dans 
la baie. Sans doute , le secrétaire de M. Hobson s'at- 
lêndait à une semblable réponse , car il m'assura que 
^ôn capitaine comprenait parfaitement la position 
dans laquelle je me trouvais, et qu'il serait Venu lui- 
même m'offrir ses services en personne, s'il n'avait été 
retenu par une indisposition; mais qti'ii serait très- 



180 VOYAGE 

1840. flatté de recevoir la visite du commandant français. 
Après une conversation de peu de durée et assez 
insignifiante , le secrétaire de M, Hobson regagna 
son embarcation et s'en retourna au village de Païa^ 
sans toucher au village de Korora-Reka. 

Mon intention première était de descendre à terre , 
mais après le départ du secrétaire de M. Hobson, 
j'éprouvai de violentes douleurs de goutte qui me 
forcèrent, malgré moi, à garder le bord; je re- 
çus la visite de l'abbé Petit, qui vint me faire con- 
naître les besoins de la mission, et la nature des 
services que je pouvais lui rendre. Déjà la veille, 
j'avais consulté plusieurs personnes pour connaître 
l'opinion du pays sur le compte de nos missionnaires : 
tout le monde s'était accordé à reconnaître chez 
eux une conduite exemplaire , un désintéresse- 
ment et une charité tout évangéliques ; ils avaient 
réussi à s'attirer par leurs propres mérites non- 
seulement l'affection de leurs coreligionnaires , mais 
encore l'estime de ceux qui devaient jalouser leurs 
succès. La mission ne se composait que de sept per- 
sonnes, répandues sur différents points; l'abbé Petit 
vivait avec l'évêque à la Baie des Iles, siège prin- 
cipal de la mission. Je disposai volontiers en faveur 
de nos compatriotes, des objets d'échange qui res- 
taient à bord de nos corvettes et qui désormais de- 
venaient sans utilité pour nous, puisqu'on quittant 
la Baie des Iles nous devions retourne rpresque di- 
rectement en France. 

Le lecteur n'a sans doute pas oublié qu'à mon 



I 



DANS L'OCEANIE. 181' 

passage à Vavao, on m'avait amené, pieds et poings ^840. 
liés, le nommé Simonne t , qu'on avait arraché à sa 
femme et à ses enfants. Cet homme avait cherché, 
depuis son embarquement forcé sur Y Astrolabe , k 
faire oublier sa conduite antérieure à bord du même 
navire pendant ma première campagne. Après avoir 
vécu l'espace de dix ans, au milieu des sauvages 
de l'Océanie, il s'était créé une famille qu'il dut 
quitter brusquement pour venir expier ses fautes 
passées. Il redoutait surtout de revenir en France^ 
car pour lui l'Océanie était une nouvelle patrie , et 
ce qu'il ambitionnait le plus, était de pouvoir s'y 
fixer. Il s'adressa à l'abbé Petit pour plaider sa 
cause auprès de moi : je lui avais déjà personnelle- 
ment pardonné depuis longtemps; souvent il avait 
pu rendre des services à l'expédition ; il pouvait 
d'ailleurs être très-utile à la mission; aussi j'accor- 
dai facilement à M. Petit sa demande, de débarquer 
Simonnet la veille de notre appareillage, et de le 
faire payer de tout ce qui lui était dû pour ses services 
à bord. 

Dans la soirée , M. Bonnefin et le magistrat an- 
glais chargé de maintenir l'ordre à Korora-Reka, 
vinrent partager le dîner des officiers de V Astrolabe. 
La conversation bruyante et animée de ces hôtes porta 
surtout, comme d'habitude, sur la prise de possession 
de la Nouvelle-Zélande par l'iVngleterre : notre com- 
patriote s'élevait fortement, comme à son ordinaire, 
contre cette mesure, mais ce qui m'étonna, ce fut 
d'entendre le magistrat anglais lui-même se joindre 



482 VOYAGE 

1840. à M. Boniiefin et pour bl^aier sévèreiBent les rèrr 

Mai. , . . .p . . '11 • ' 

glenients aaipimstratus qui av^iieiit m^^rquQ 1 amy^a 
de M. Hobson. 
1"' L'aiiaivei'saire de la fêle du roi fut célébré par 

nous avec le cérémonial habituel ; le§ corvettes fu' 
rept paYoisées ; yingt et im coiip^ de canon firent ^q- 
tentir, trois fois dans la journée ? les échos de la ra4o. 
De grand matin et avant que le soleil se fui levé sur 
l'horizon, le transport anglais le SuffaÏQ^ obéi^s^nt 
sans doute aux ordres dp gouverneur, était venu 
mouiller à nos côtés. M. Hobson , en apprenant par 
son secrétaire que nous étions seuls sur la rade, avait 
probablement redouté le résultat que notre présence 
pourrait produire sur les Sauvages, et il g'était hâté 
d'envoyer à nos çolés l'unique navire de guerre dont 
il pouvait disposer^ afin de neutraliser, autant qu'il 
était possible, l'effet de notre séjour devant le village 
de Korora-Reka, où son autorité était fortement con- 
testée. Mais ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qvie 
le BuffalQ, obéissant sans doute encore aux ordres 
qu'il avait reçus, ne fit, à l'occasion du T' mai, mi- 
enne de ces démonstrations que la po}itesâe a con- 
sacrée entra les navires de guerre appartenant à 
des nations amies, lorsqu'ils se rencontrent sur la 
même rade. Le commandant du Buffalo laissa même 
longtemps son navire sans pavillon ; ce ne fut qu'une 
heure après le lever du soleil , que les couleurs an- 
glaises flottèrent sur l'arrière de ce navire. 

Comme je m'y étais engagé la veille , je me pré-^ 
parai à faire ma visite au capitaine Hobson; le ca- 



DANS yaCF-^NlE. 483 

pitahie JaçquiftOt p^^ suivie d^m mi embavca- ^m. 
tioi\, et, bi^n que |e soiiffnsite cxiiellepient de la 
goiilte^ nous iiQiis, cUvigeàii\e^ yev^. U rivière Kav^- 
j^aya, L^^ distance, qux wm sép^ç^it du ^iU^ge de 
Païa çt^.it au n\aina de S à ^ mUl^î cette course 
fut d^s plus fatigantes ) ç%r Ij^ veçit saufB(^it, ayeç 
force, la lame entrait à chaque iii^ta^t d^ps Jes^ çïïi- 
bar cations et les s^ouait ri\de^^et:\^. I^oj^s ^t^oj^da- 
mes la plage enfin,, et imniédiateraeiit ^iQVia nous 
dirigeâtnes vers 1^ demeiire do M^ Pabson » ^ l^^ pçtî'te 
duquel veillait un factiomi^ire. JJxk SQUS-Qifiçier ^qx'- 
tit du poste pour nous rocç Yoif : s.vir iioU'^ deti^a^nde 
de yoir le gouvernçurj U |ious répandit que, cel^^r 
ci était parti la veille pour aller yisiter un de ^es 
amisj^ et qu il ^e devait l'entrer que le soir., ^'^yçtue 
que |e vis dai^s cet(e répause rintention forîuell^ 
de M. Hpbson de ne pas, m r^UCQutr^r avec WM^ ; 
du reste^i CQpiuie |na délMrçte uo devait è\v^ 
considérée qu^ conpne iu^§ ^^Û^^ d§, pojite^^e ,^ |o 
ne fus nullement çantraiié i\e çç résultat; WQus 
déposâmes no^ cartest^ ^t naus nç>M r^udînies ensuite 
à la deiw^re de M- WiUi^iBs., Nous ue trouyâmes 
que la femme d^ ^^ misisiwnaire;; so^ accueH fut 
froid? mais poli. Nous y rçistames peu de temps; je 
souffi^ais cruellement, et malgré le dé^ir que j'a- 
yais de visiter m détail les \M\Ç^ dpm«iines des 
missiounaires anglais, je dus, u^çi hât^f 4^. T^p- 
guer le bord. 

En regagnant mon canot , j'aperçus un naturel 
portant entre le^ mains un de pes oiseau^^ bicarrés 



184 VOYAGE 

1840. dont la Nouvelle-Zélande semble être la seule patrie. 

Mai. .... ^ ? 

et que les indigènes désignent sous le nom de Kivi- ' 
kivi; il me l'abandonna pour une faible somme d'ar- 
gent. Heureux de son marché, cet insulaire, surina 
demande, se hâta d'aller en chercher un deuxième 
vivant, pour lequel il me demanda un prix double du 
premier. Depuis longtemps , cet oiseau bizarre, dont 
on trouvera la description détaillée dans la partie 
zoologique de cet ouvrage , était demandé par les 
instructions de l'Académie de Paris ; aussi , sur 
tous les points de la Nouvelle-Zélande où j'avais 
abordé, j'avais fait d'inutiles recherches pour me 
les procurer: le hasard, dans cette circonstance, nous 
servit à souhait, et vint me dédommager des fatigues 
d'une course dont le but était évidemment manqué. 
En rentrant à bord, j'y trouvai une invitation de 
madame Delarbre, sœur de M. Bonnefin , mariée à un 
habitant de l'île Maurice ; elle m'engageait à aller 
prendre le thé chez elle dans la soirée ; mais l'état 
de ma santé ne me permit point d'en profiter. J'em- 
ployai ce repos forcé pour adresser au ministre de 
la marine un rapport détaillé sur nos opérations 
depuis notre départ d'Hobart-Town. 
2 Le 2 mai était un dimanche. L'abbé Petit m'avait 

demandé d'assister, avec les équipages et les états- 
majors des corvettes, à l'office divin; il pensait que 
cette démarche pourrait produire sur les indigènes un 
effet très-favorable ail succès des missions catholi- 
ques. Désireux de rendre à cette association tous 
les services qui é' aient en mon pouvoir, je lui pro- 



DANS L'OCIÎANIE. 185 

mis d'assister en personne et en uniforme au ser- i840. 
vice divin, et d'engager tous les officiers à en faire 
autant, sans toutefois forcer qui que ce fût à une 
démarche particulière. La chapelle ordinaire était 
trop petite pour contenir tous ceux qui voulurent 
prendre part à cette solennité : une tente ornée de tous 
les pavillons de signaux de nos corvettes fut établie à 
côté du presbytère ; nos équipages fournirent deux 
détachements d'hommes armés; les états-majors 
presque en entier et en grande tenue, assistèrent à 
cette solennité. Tous les naturels convertis, les étran- 
gers suivant la religion catholique, accoururent de 
leur côté ; malheureusement le vent soufflait avec 
force, la mer était trop grosse dans la baie pour per- 
mettre aux indigènes de s'y risquer avec leurs faibles 
pirogues. Le nombre des Zélandais réunis dans l'é- 
glise catholique s'éleva à environ 150. Au milieu 
des uniformes éclatants" de nos officiers, les haillons 
européens qui recouvraient ces malheureux Sauvages 
ressortaient désagréablement; cependant je remar- 
quai encore quelques-unes de ces nobles figures de 
guerriers , dont le tatouage fin et serré attestait 
le rang et la dignité. Quelques-uns de ces hommes 
étaient drapés dans de vastes nattes de phor- 
mium garnies de peaux de chien; dernier reste 
d'une génération qui s'éteint, ces Zélandais, pres- 
que tous d'un âge assez avancé, avaient seuls con- 
servé ce vêtement national auquel la nouvelle gé- 
nération, abrutie et dégradée, a presque totalement 
renoncé. Après la messe, l'abbé Petit adressa aux 



Mai. 



186 VOYAÇE 

ifiio. naturels wm ca^wte aUo»cu$iw 4^ns leuf Is^K^vi^, qui 
pi^qt vWem^ftt tes TOp^§ssii(^^ner, Ik ^ppartep^i^nt 
tous m village de i^oror^ r-|\©jkaî M assist^iei^t 
blm seFYiç^ divin a^yee cet W ^'^X^AJM^renœ gu'ite 
pTOSseïit ft^ jam<^is guitt^r^ et qu'a\i h^sain Xm 
poturf^it pF^iielre pour 4ft ^^^tt^yWw^ïi^l^ La r|éo,^ 
phyt^ le plu^ fel'v^ftt (jf^ wst missioiiB^ives, ^\^i{ l^ 
çbef de la tribu de liorwa-^Reka BQW^pé fimm. 
\\ paraîf que cet hopime ,, apr^ ^\oir ré&iSité Ipi^^g-^ 
teu>ps iiux prédiçatious d^ méthodistes, n'avait ei^T- 
bra^aé le çaihoUeismç qu'après de piûres #flexiops. 
Depuis cette époque, il a toujours reiupli les deyairs 
de sa uouyelle religion ayee beai^ç<>up d'exactitude, 
et il s'est tellemeut attaché h l'évêque français , qu'il 
pe le quitte jaiiiiais ^{ l'^ccoii^p^^gu^ dans tous ses 
voyages, 

Nulle part, peut-être, nos ^î^ission^î^ires, u'opt pix)r 
duit plus de bien que s.u^^ les rivages^ de }^ Nouyell^r- 
Zélande, où malheureuse^ieut ils se trouvent en trop 
petit nombre. En pj^rcourajit VOcéanie, nous ayiops 
souvent été frappés des effets fâcheux produits par U 
rivalité des missions c;ithoHqi|es avec l^s missions pf-Q- 
testantes; nous avions redouté fréquemment de yçfiyl^s 
guerres religieuses surgir dans les ajchipels océaniens. 
A la Nonvelle-rZélande , le caractère insouciant des in- 
digènes, le contact des Européens de toutes les na^ 
tiens, de toutes les religions, qui cloaque jour vien- 
nent grossir la population de ces, îles, semblent d^ 
voir aussi préserver les indigènes CQntre Texaltation 
religieuse et les guerres désastreuses qui pourraient en 



DANS i;OCE VNIK. \m 

oUv h suite. En voyant des Européens do tous les is^a 

,1 -, 1 . 1 Mai. 

cultes Vivre ensemble paisibles et unis, le^ natU' 
roi^ ^cquièreiit des idées (\e toléraaee qui déliyreui 
la rivalité rdigieuge de trop gmad^ dangers. Is 
niiasioii de iio§ prêtres est une iiiiêsiar^ tc^Pte de pai^ 
et d'hiunanité , et Thomme niéritant qui se trouve à 
leur tête a su coaiprendre tout ce que saa î^iinistèr^, 
si honorable m pareille circoastance , pouvait faire 
de bien à ces malheureux Sauvages. L'ennemi le plus 
cruel des niissionnaires est la teudanee des Nau-~ 
veaux-Zélandais pour la débauche et rivregneriet Le 
premier soin de nos missionnaires chez les Nouveaux- 
Zélandais a été de secoiirir leur misère et de cou- 
vrir leur nudité; leurs succès ont été rapides^ mais 
il est douteux qu'ils soient de longue durée. Tant que 
les Sauvages auront besoin de la charité de nos pré- 
ireSî i!^ pourront s'adresseï" à eux et s'astreindre 
sans difficulté aux cérémonies religieuses exigées 
de leur piété ; mais il est douteux que leur convic- 
tion soit profonde ei qu'ils renoncent de sitôt à leurs 
mœurs si différentes de celles qu'on voudrait leur 
inculquer, Du reste, tout en cherchant à combattre 
les mauvaises tendances morales de cette popula- 
tion, nos missionnaires n'ont point négligé les devoirs 
que leur impose l'humanité : grâce aux soins de 
l'évêque , il existe à Korora-Reka un hôpital élevé 
aux frais de la mission, où tous les indigènes ma- 
lades reçoivent également des soins sous la direction 
d'un médecin. 

Les missionnaires anglais établis à la Nouvelle- 



Mai. 



188 VOYAGE 

1840. Zélande ont, comme ceux des îles Taïti et Hawaï, 
songé à leurs intérêts , tout en cherchant à faire des 
prosélytes : ils possèdent des terres, dont la valeur sera 
bientôt considérable , grâce à l'occupa lion anglaise. 
Bien que, généralement, on n'ait pas de graves repro- 
ches à leur adresser, ainsi qu'à leurs frères de l'O- 
céanie, sur leur conduite privée, cependant il existe 
entre eux et les missionnaires français une rivalité 
fâcheuse, et, si j'en crois ce qui m'a été affirmé par 
des personnes dignes de foi, ils emploiraient non- 
seulement les armes, pour ainsi dire légitimes, de la 
polémique et de la prédication pour lutter avec leurs 
rivaux et leur enlever leurs prosélytes, mais encore, 
par des calomnies coupables , ils auraient cherché à 
vouer tous les Français a Fanimadversion des naturels, 
en exploitant habilement le souvenir de la vengeance 
que tirèrent les vaisseaux de Marion du massacre de 
cet infortuné navigateur et de ses gens. Les ministres 
protestants chercheraient ainsi à réveiller contre le 
nom français la haine des indigènes, et ils représen- 
teraient constamment nos missionnaires comme étant 
des envoyés de Satan, des hommes ambitieux, qui 
viennent les dépouiller de leurs biens, sous le man- 
teau d'une religion immorale. Heureusement, la mo- 
destie et le désintéressement incontestables de nos 
prêtres ne laissent aucune prise à de semblables ca- 
lomnies. 

La population zélandaise de la Baie des Iles et des 
districts du nord a été considérablement réduite par les 
guerres d'extermination que l'introduction des armes 



Mai. 



DANS L'OCÉAN lE. 189 

à feu a rendues encore plus désastreuses. Ces tri- i840. 
bus ont gagné, à l'arrivée des Anglais, de vivre dans 
une paix qui n'est plus que rarement troublée par 
des contestations sans importance ; mais ils n'ont 
contracté aucune habitude de travail qui puisse les 
mettre un jour au niveau des Européens ; leurs be- 
soins sont restés bornés : quelques pommes de terre 
et un peu de poisson suffisent à leur nourriture, et 
leur industrie ne les pousse en aucune façon à cultiver 
le sol au delà de ce qui leur est nécessaire. C'est 
à tort que l'on a espéré de pouvoir promptement 
amener ces hommes à cultiver le sol ; c'est à tort que 
l'on a prôné Tassistance des naturels pour aider les 
Européens à défricher le pays. Je crois cependant que 
si la racezélandaisene disparaît pas totalement devant 
la civilisation, et si le gouvernement anglais, qui tôt 
ou tard dominera sur ce pays, sait prendre des me- 
sures suffisantes pour pousser les générations futures 
vers les travaux de l'agriculture , il arrivera un jour 
oii les Nouveaux-Zélandais seront, comme les Malais 
dans l'archipel Indien, les véritables cultivateurs de 
la Nouvelle-Zélande ; mais il faudra du temps encore 
pour que la population actuelle puisse se plier aux 
rudes travaux des champs. Sans l'intervention puis- 
sante du gouvernement, il arrivei'a, dans ces con- 
trées, ce qui arrive toujours, c'est que les Européens 
repousseront loin d'eux les naturels qui leur seront 
d'abord inutiles, et peu à peu les Sauvages de la Nou- 
velle-Zélande disparaîtront de ces îles , comme déjà 
on l'a remarqué pour les indigènes de Van-Diemen 



190 VOYAGE 

iMp. Quoiqu'il en soit, à l'époque de notre passage à la 
Baie des Iles^ le manque de bras se faisait vivement 
sentir; le sol avait été envahi par une foule d'âventu-^ 
riers, pour qui le travail était trop pénible et dont Tin- 
dustrièBè réduisait à gagner de l'argent sans se don- 
ner beaucoup de pein^ , Les ouvriers européens étaient 
èxcessivenieiit rares, et îèitrs salaires très-élevés; on 
ne pouvait faire édifier une maison qu'à des prix ex^ 
cessifs, et la culture d€ la terre était tout à fait im- 
possible ; aussi, pendant notre court séjour, nous ne 
trouvâmes d'autres approvisionnements, que quelques 
lëgnmes , dès pommes de terre et des cochons que 
l'on payait trois fois plus cher qii'à Hobart-Town. 
Peut-être aurait-on pu, à l'établissement des missions 
anglaises, se pmcurer quelques bœufs dont elles sont 
pourvues depuis longtemps, mais le village de Koro- 
ra-Reka était dénué de ces ressoudes. €ette re^ 
làiche était donc k çlus mauvaise pôssibte pour le 
ravitaillement des équipages 5 mais la beauté du 
port, sa position avantageuse y faisait affluer les 
baîeiniei^, qui, d'ailleurs, y rencontraient en abon- 
dance les agrès et les ustensiles de pèche dont ils 
pouvaient avoir besoin. 

Malgré les efforts des missionnaires, les Nouveaux- 
Zélandais sont encore tout a fait impropres à former 
Im peuple et à se constituer en société à l'exempie 
des pays civilisés. Il leur manque un élément indispen- 
sable, l'amour du travail et le sentiment de sa né- 
cessité. Lein^ intelligence naturelle, leur caractère 
énergique^ qui avaient fait naître tant d'espérances 



t 



DANS L'OCÉAME. 191 

chez lés hommes célèbres qui eurent les premières ism 

, 1 , , Mai. 

commuiiicaiions avec eux , n ont donne aucun des 
résultats auxquels on s'attendait. Leur paresse natu- 
relle^ leuï" indifférence pour tout ce qui les touche , 
arrêtent chez eux toute espèce de progrès ; aujour- 
d'hui que les Européens ont envahi lein' sûl , tout 
fait présager que bientôt les Nouveaux-Zéiandais su- 
bii'ont le sort de toutes les tribus d'Amérique qui se 
èont trouvées «n cônlâtt avec l'es populations des 
EtàHs-Unis. En Amérique comme Sur la NouveHe- 
Zélandèj les èmigYtiîiis anglais n'eurent point ï'ecoufô 
à la force pour i^fouiei^ les San Vagues; ils acquirent 
îes tenues de feiirs légilinteâ pfopfiéiaifes. Oôinuie 
tes hordes laméricMnes , les tribus zélandaisês rétro- 
graderont vei^ riiitêiieuï' : là lé sô! pourra longtemps 
encore fournir à leurs best^ins; mais ensuite ces 
peupte 5 pressés de plus en plus , seront écrasés 
par là concurrente tîe leurs voisins; leur misère, 
déjà si grande, croîtra de jour en jour; la popula- 
tion indigène diminuera alors rapidement, et finira 
par faire pface à un p-èuple tout européen. 

La politique de î'Àngtetèrré, pour arriver à ce but, 
évident pour tous aujourd'hui, a été habile et persé- 
vérante; grâce à ses cotenies puissantes de V Austra- 
lie età sa nombreuse marine marchande, qui parcourt 
ces mers dans tous les sens , les sujets anglais se sont 
répandus d'eux-mêmes dans tous les ports de la Nou- 
velle-Zélande, béjà ces îles avaient été envahies par 
ces sujets avant que le gouvernement britannique eût 
fait une démonstration; et ïe jour où iî a pu épi^ouver 



î! 



Mai. 



92 VOYAGE 

1840. la crainte que cette proie ne lui échappât, il s'est hâté 
d'en prendre possession. Confiant dans sa force et 
dans sa puissance, il n'a pas craint de proclamer 
cette prise de possession à la face des autres na- 
tions maritimes, qui , trop insouciantes de tout ce 
qui se passe au dehors de leurs frontières, n'élève- 
ront que de faibles réclamations. Avant peu, tous les 
pavillons se verront bannis de ces ports devenus an- 
glais , et alors , toutes les puissances jalouses de leur 
indépendance maritime, se repentiront, mais trop 
tard , d'une apathie et d'une indifférence que l'An- 
gleterre sait si bien exploiter , pour étendre partout 
son système d'envahissement : « Mais si la jalousie 
f( naturelle des autres nations, dit M. Dubouzet, a 
« quelque raison de s'offenser de cette extension per- 
c< manente de FAngleterre , elles doivent au moins 
« lui rendre justice et reconnaître combien, par son 
'( industrie seule, elle a opéré de mex^veilles dans les 
c( pays où personne n'osait aller ; combien ces entre- 
ce prenants capitalistes ont secondé et devancé le gou- 
« vernement dans des entreprises où le succès devait 
« un jour assurer l'agrandissement de la puissance, 
(( du commerce et de la richesse nationale. Nous, 
« Français, ajoute M. Dubouzet, qui sommes disposés 
<( à nous en plaindre , rejetons les torts sur nous- 
« mêmes, et tâchons, sous ce rapport, d'imiter 
« les Anglais , au lieu d'accuser ceux qui nous gou- 
« vernent ; car ils sont toujours impuissants pour 
c( exécuter tout ce qui n'est pas entièrement conforme 
« àl'espritetaux idées dominantes de notre nation. » 



DAIMS L'OCEAINIE. 193 

Nous ne devions plus passer qu'une journée au *840- 
mouillage; l'abbé Petit nous invita à dîner pour 
nous faire ses adieux; mais, constamment tourmenté 
par la goutte et par des coliques violentes, je dus 
refuser tout engagement, et j'employai cette jour- 
née à faire une longue course sur les bords du Wai- 
TanguiAonze heures, je m'embarquai dans ma ba- 
leinière; lé capitaine Jacquinot ne pouvant pas m'ac- 
compagner, je me dirigeai seul vers l'habitation du 
résident Busby. J'y fus reçu par un anglais nommé 
Flint, à qui M. Busby avait laissé, pendant son ab- 
sence, la charge de sa propriété; je|profitai de celte 
rencontre pour demander la route qui conduit a la 
cascade de Wai-Tangui, et que je croyais être très- 
près ; aux réponses qui me furent faites, je m'aperçus 
bientôt que j'étais dans l'erreur, et que j'avais con- 
fondu la position de la cascade avec celle du village 
qui porte le même nom . Mais comme je n'avais d'autre 
but que celui de me promener, je m'arrêtai là, et 
j'allai errer sur la plage, en cherchant quelques co- 
quillages. 

Je rencontrai, à quelques pas, une misérable ca- 
bane abandonnée , et ensuite le village de Wai-Tan- 
gui, entouré, comme celui de KoroFa-Reka, d'une en- 
ceinte palissadée. De vives douleurs et une faiblesse 
générale me forcèrent alors à regagner promptement 
moncanot ; j'y retrouvai M. Flint, qui voulut, avec cor- 
dialité, me faire les honneurs de saï*ésidence. En par- 
courant la propriété de M. Busby, j'aperçus un treil- 
lage, sur lequel s'enroulaient plusieurs ceps de vigne 
IX. 13 



Mai 



194 VOYAGE 

1840, d'une belle venue ; je demandai à M. Flint si la 
vigne avait produit des fruits sous ce climat, et, con- 
trairement à ce qui m'avait été dit au village de 
Korora-Reka , j'appris , avec surprise, que déjà l'on 
avait essayé de faire du vUi avec les produits du rai- 
sin de la Nouvelle-Zélande. Arrivé à sa demeure ^ 
M. Flint m'offrit un verre de vin de Porto ; je refu- 
sai, mais j'acceptai avec plaisir de goûter le produit 
du vignoble que je venais de voir; on me servit un pe- 
tit vin blanc léger, plein de feu, auquel je trouvai 
un excellent goût, et que je bus avec plaisir. D'après 
cet échantillon, je ne doute pas que la culture de la 
vigne ne prenne une grande extension sur les coteaux 
sablonneux de ces îles, et bientôt, peut-être, le vin de 
la Nouvelle-Zélande s'exportera dans les possessions 
anglaises de l'Inde. 

L'anglais Flint avait essayé de pénétrer dans l'in- 
térieur des terres ; mais arrivé près du lac de Roto- 
Rocia, il fut pris et dépouillé par les naturels, qui ce- 
pendant le relâchèrent ensuite sans lui avoir fait subir 
de mauvais traitements. Suivant lui, il existerait, à 
environ 20 heues du rivage, un volcan en pleine acti- 
vité. 

Je profitai des instants que je passais avec Flint, 
pour l'interroger sur la prononciation zélandaise; 
je ne le quittai que pour aller visiter l'impri- 
merie des missionnaires protestants. Le chef de cet 
étabUssement me présenta le nouveau Testament 
et quelques petits livres de piété, qui formaient jus-' 
qu'à ce jour tous les produits sortis de la presse 



Mai. 



DANS LOGÉANIE. 195 

éVangéliqûë ; je yisitai ensuite l'imprimerie, qiii me i840. 
parut bien teiitie^ et ehfm à 3 heures, je regagnai 
nioiiboM, où j'appris que le tnatin trois missionnaires, 
venant de Paîa^ s'étaient présentés pour me faire vi- 
sile* 

Le sôil*j j'allais faire mes adieiik à terre^ lorsque je 
fus accosté par iin naturaliste belge, iiditimé Lacour, 
qlii vbyagTèâit pour le compte de soii gouvernement , 
et qui réclamait auprès de moi pour obtenir quelques 
instruments esseiitiels à ses observations. M. Lacour, 
en se rendant d'Essington à Sidney, avait fait nau- 
frage sur un petit navire anglais ; il avait perdu alors 
tous les instruments dont il était porteur, et qui 
étaient indispensables à sa mission ; je désirais lui 
donner tous les moyens possibles pour rendre son 
voyage fructueux pour la science ^ mais avant d'ac- 
corder sa demande, je voulus consul ter M. Dumoulin, 
pour coniiaître quels étaient les instruments dont il 
pourrait disposer en sa faveur. 

En me rendant à la maison de l'évêque, j'appris 
l'arrivée prochaine de M* Thierry, qui, disait-on, vou- 
lait absolument me voir , espérant que je pourrais lui 
être Utile eii redressant les torts dont il se plaignait de 
la part des autorités anglaises. Je me rendis alors 
chez M. Bonàefift, oMt qui je trouvai sa sœur, ma- 
dame Delarbre, et plusieurs officiers de l'expédition. 
J'étais à peine arrivé , qu'un exprès de l'abbé Petit 
vint me prévenir que le baron Thierry était arrivé au 
presbytère , qu'il désirait vivement me voir, et qu'il y 
attendait mes ordres. Naturellement, la conversation 



Mai. 



196 VOYAGE 

1840. tomba sur lui et sur son séjour à la Nouvelle-Zé- 
lande; et les détails qui me furent donnés sur sa con- 
duite me disposèrent fort mal pour accueillir favo- 
rablement sa réclamation. Du reste, le singulier 
certificat que le baron Thierry avait laissé dans les 
mains d'un Nouka-Hivien, et dans lequel il prenait le 
titre de roi de Nouka-Hïva et delà Nouvelle-Zélande, 
enfin les renseignements qui m'étaient parvenus sur 
son compte lors de mon premier voyage, et qui étaient 
loin de lui être favorables, m'avaient mal prévenu sur 
son compte. 

Telles étaient les dispositions d'esprit dans les- 
quelles je me trouvais à l'égard du baron Thierry, 
lorsque j'arrivai à la maison de l'évêché, où je le 
trouvai en compagnie de MM. Dubouzet, Dumoulin, 
et de plusieurs autres officiers, à qui déjà il avait 
fait part de ses plaintes contre l'autorité anglaise. 
C'était un homme de bonne mine et de bonne tenue, 
âgé d'environ 50 ans , et s'exprimant bien en fran- 
çais. 

Aussitôt que le baron Thierry se trouva en ma pré- 
sence, il se plaignit hautement des autorités anglaises, 
qui contestaient ses titres de propriété sur un vaste ter- 
ritoire, qu'il avait depuis longtemps acheté des na- 
turels, au fond de la rivière Souki-Anga. Jaloux de sa 
richesse, les anglais avaient, disait-il, ameuté contre 
lui les naturels des environs, qui l'accablaient de 
dégoût ; grâces aux instigations incessantes des mis- 
sionnaires anglais et du gouverneur Hobson lui- 
même, il s'était vu contester ses terres par des 



i 



DANS LOClvANlK. 197 

chefs indigènes, qui les réclamaient comme leurs i840. 
propriétés ; les menées des fonctionnaires anglais 
avaient si bien agi sur l'esprit des indigènes, que plu- 
sieurs fois il avait couru des risques réels pour sa 
vie, et pour la sûreté des personnes de sa famille 
qui vivaient avec lui. 

Devant ces plaintes graves du baron Thierry , je 
ne manquai pas de lui objecter que sa conduite an- 
térieure et les actes inconvenants dont il était respon- 
sable ne pouvaient que lui nuire infiniment dans mon 
esprit ; toutefois , comme à l'appui de ses paroles il 
présentait des titres sérieux et qui , disait-il , justi- 
fiaient pleinement de ses droits de propriétaire, je ne 
refusai pas de les examiner ; j'acquis bien vite la cer- 
titude que le baron Thierry, malgré les torts anté- 
rieurs que l'on pouvait lui reprocher, avait des titres 
réels a la possession du sol qu'on lui contestait; tan- 
dis que l'autorité anglaise avait reconnu tous les 
droits des missionnaires protestants, qui avaient ac- 
quis des domaines immenses de la même manière , 
et par des actes bien moins authentiques que ceux de 
notre compatriote. Dans l'impossibilité où je me trou- 
vais d'agir en faveur du baron Thierry, n'ayant au- 
cune instruction qui put guider ma conduite vis-à- 
vis du gouverneur Hobson , j'engageai M. Thierry à 
formuler une demande au gouvernement français, et 
je lui promis de l'appuyer, à mon retour en France, de 
loutmon pouvoir. Je ne lui dissimulai point, toutefois, 
que je croyais peu au succès d'une pareille démar- 
che . car il n'était pas probable que la France con- 



Mai. 



198 VOYAGE 

4840. sentirait jamais h rampre la bonne harmonie qui 
existait entre elle et l'Angleterre, au siijf3t des récla- 
mations , quoiqu'en partie fondées, d'un aYenturie?'. 
Du reste, la conduite antérieure du baron Thierry, 
ses démarches auprès du gouverneipept français 
pour lui faire acquérir des terrai ^s qi|i lui étaient 
aujourd'hui contestés, enfin l'indépendanpe qu'il avait 
affectée à la suite de ces débats, en prenant le titr§ de 
roi de ces contrées indépendantes , et en choisjs^ant 
un pavillon particulier pqur ses noiiveau:^ ptats, 4^~ 
vaient naturellement exciter 1^ méfiance et le priy^r 
de la protection due par la France à tous ses sujets, 
quel que soit le lieu de leur séjour. L'appareillage, 
fixé pour le lendeiiiain , m'empêchait d'ailleurs de 
faire, auprès de M. Hobson, une démarche Qlïicienae 
en faveur M, Thierry. Après une langue cpnver^^- 
tion snr ce sujet , après avojp disputé avec lui sur 
ce que je pourrais faire de plus efficace dans se^ in- 
térêts, i[ fut qrrêté entre nou^ que je lui laisserai 
entfe Jps mains une lettre, dans laqnpll^ je recon- 
naîtrai ses drqifs de propriétoire, et (Jont il pourrait 
se servir ensuite conime il l'entendrai}; auprè§ dn 
gQUvepnenient de |§ colonie. 

Pendant que j'étais à examiner de nouveau les cpi'r 
tifîpats du baron Thierry, l'on vînt me prévenir 
que deu^ hpmmes de l'équipage de Y Astrolabe, 
égarés pa^^ l'ivresse, s'étaient livrés à de grayes 
désordres, sur une femme indigène, d^ns l'inté- 
rieur mênip de l'évêché. Je donnai immédiatement 
l'or^lre do les faire arrêter, et, malgré les interces- 



DANS L'OCÉANIE. 199 

sions de l'abbë Petit, qui me demandait leur par- i84o. 
don ; je les fis immédiatement conduire à bord de 
la corvette. La conduite de ces deux hommes, sur 
lesquels, du reste, il n'existait aucuns reproches 
antérieurs j était d'autant plus condamnable, que 
l'un d'eux servait comme maître canonnier, et le se- 
cond comme quartier-maître de manœuvre à bord 
de la corvette, et qu'enfin, tout scandale produit par 
nos équipages à terre en face de nos missionnaires, 
devait fortement réagir sur l'esprit des indigènes 
et nuire essentiellement aux intérêts de la mission. 
Je fus péniblement affecté de ces actes répréhen- 
sibles , et je rentrai immédiatement à bord pour 
faire punir les coupables. 

Le lendemain matin, nous étions prêts à remettre 4 
à la voile, lorsque le baron Thierry arriva à bord 
avec l'abbé Petit. Ce digne missionnaire accourait 
pour nous faire ses adieux ; ce fut les larmes aux 
yeux qu'il vint une dernière fois nous serrer la main 
et nous souhaiter un heureux retour dans la patrie 
commune. Je dictai sur-le-champ la lettre que j'a- 
vais promise au baron Thierry; je lui en donnai 
lecture avant de la lui remettre, et il en parut fort 
reconnaissant. En voici le contenu : 

« Monsieur le baron , 

« Sans doute , j'ai dû vous paraître sévère dans l'es- 
pèce d'enquête que j'ai faite hier au soir touchant 
vos titres de propriété à la Nouvelle-Zélande ; mais 
je devais l'être avant d'asseoir d'une manière positive 



200 VOYAGE 

4840. mon opinion à réevircl des droits qui les élablissenl. 
Mai. ^ , . !.. . . 

Les bruits extraordinaires qui avaient couru sur 

votre compte , les documents non moins extraordi- 
naires qui avaient été soumis au gouvernement fran- 
çais en 1826 , et qui avaient été renvoyés en mes 
mains, m'avaient donné, je Ta voue, des préven- 
tions peu favorables sur votre compte; maintenant, 
avant de quitter cette contrée , il est de toute justice 
que je vous déclare ici quelle est aujourd'hui mon 
opinion particulière au sujet de vos droits. 

«Je vous dirai donc que dès le mois d'avril 1824, 
dans les longs entretiens que j'eus avec M. Kendall, 
au sujet de là manière dont les missionnaires et d'au- 
tres personnes pouvaient avoir acquis des terres de 
la part des naturels, il me cita comment il venait de 
procéder récemment sur les bords du Hoki-Ânga , 
pour l'acquisition de vastes terrains en faveur d'un 
Français, dont il me donna le nom défiguré par sa 
prononciation anglaise, nom auquel d'ailleurs je te- 
nais fort peu à cette époque ; mais il est évident que 
cette acquisition ne pouvait avoir rapport qu'à vous, 
d'autant plus qu'hier au soir le nom du navire la 
Providence , mentionné dans votre acte , s'est par- 
faitement représenté dans ma mémoire. 

<r Plus tard , en 1827, lorsqu'après avoir exécuté de 
grands travaux dans la Nouvelle-Zélande, à mon 
passage à la Baie des Iles , j'interrogeai les mission- 
naires touchant vos prétentions ; tous, sans exception, 
et particulièrement MM. Williams, Henry et William, 
tout en tournant avec moi en ridicule vos prétentions 



î 



DANS L'OCÉANIE. 201 

h la souveraineté de la Nouvelle-Zélande, reconnu- is/io. 
rent complètement vos droits d'acquisition et furent 
les premiers à me donner des détails à cet égard. 
On peut d'ailleurs les trouver mentionnés dans mon 
voyage de Y Astrolabe, dans un passage, vol. 2, 
page 227 et 228 , qui , je l'avoue , n'est pas encore ' 
entièrement en votre faveur. L'article ne porte 
que 14,000 arpens, mais cela ne fait rien à la chose; 
c'est l'acte qui doit faire foi. 

«En un mot, dès cette époque, vos droits de pro- 
priété dans la Nouvelle-Zélande paraissaient être 
déjà de notoriété publique, car nombre d'Anglais, 
eux-mêmes , soit à Port-Jackson , soit à Hobart- 
Town, étaient les premiers à m'en parler et à 
me convaincre, quand je semblais en douter. En 
conséquence , il est donc constant à mes yeux que 
vos droits comme propriétaire sont parfaitement lé-' 
gitimes; je veux dire tout aussi légitimes pour le 
moins que ceux de MM. les missionnaires anglais 
ou de toutes les autres personnes qui ont acquis à la 
même époque que vous ou peu de temps après. Enfin, 
suivant ma manière de voir, je pense qu'à ce titre , 
vous avez le droit d'invoquer, en cas de besoin^ l'as- 
sistance et la protection du gouvernement français. 

« Les tracasseries et les persécutions que vous avez 
éprouvées de la part d'agents Anglais , prouvent tout 
au plus le dépit qu'ils éprouvaient de vous savoir pos- 
sesseur d'un aussi vaste terrain, et le désir qu'ils 
avaient de vous expulser de la Nouvelle-Zélande; 
quant aux démarches que vous m'avez témoigné, le 



202 VOYAGE 

1840. désir d^ faire pour prouver votre qualité de Fran- 
çais, je crois qu'elles seraient parfaitement inutiles ; 
personne, que je sache, ne vous a jamais disputé ce 
titre en France ; l'insulte gratuite et isolée du ca- 
pitaine Fitz-Roy* ne prouve encore de sa part qu'une 
disposition de se prêter d'une manière fort peu ho- 
norable aux vues ambitieuses que son gouvernement 
pouvait avoir dès lors. 

«TeFest, Monsieur, le résultat de mon opinion 
personnelle; j'ai cru devoir vous laisser ce témoi- 
gnage , pour vous en servir en cas de besoin , en- 
vers et contre qui de droit. Je 1^ répète , ce n'est 
la que l'opinion d'un seul homme; mais probable- 
ment de celui qui, dans le monde entier depuis bien- 
tôt vingt ans , s'est occupé le plus de la Nouvelle- 
Zélande. 

«J'ai l'honneur, Monsieur, etc.» 

A midi , l'abbé Petit et _up autre missionnaire 
français, arrivé seulement de la veille au village de 
Korora-Reka, quittèrent Y Astrolabe , ainsi que le ba- 
ron Thierry. M. Lacour était venu réclamer les ins- 
truments qi^e j'avais promis la veille; je fus heureux 
de pouvoir lui être utile dans cette circonstance, 
avec l'espérance que le zèle de ce jeune naturaliste , 

* Je p'ai trouvé aucun autre renseignemeiit sur cp fait daps les 
journaux de l'expédition. Il est probable que M. Thierry aura 
communiqué à M. d'Urville des détails particuliers que nous ne 
connaissons pas, autres que ceux contenus dans la relation du 
voyage (!e WAdvculiire et du Beagle^ écrite par le capitaine P'itz- 
Rov. V. D. 



DANS L'OCEAN lE. 203 

dans celle contrée encore vierge, pourr^'iit ainener \ 
(les progrès dans Tëtude des sciences naturelles, aux- 
quelles il s'était dévoué. Pendant toute la matinée^ 
nos corvettes reçurent aussi la visite dP presque tous 
les Français du village qui venaient nou^ faire leurs 
adieux. Enfin, nos visiteurs s'étant peu à peu éloi- 
gnés, je donnai l'ordre d'embarquer le grand canot, 
et ensuite nous mîmes à la voile. 

La brise était faible, mais favorable , et nous com- 
mençâmes à défiler lentement pour sortir de la 
baie; le navire anglais le Buffalo^ mit a la voile en 
même temps que nous; nous crûmes un instant 
que ce navire se rendait dans quelque port de la 
côte pour y remplir quelque mission particulière. 
Lorsque nous fûmes arrivés en dehors de la baie, 
nous attendîmes quelque temps le canot-major, qui 
était allé une dernière fois h terre , sous les ordres 
des officiers chargés des observations. Aussitôt qu'il 
nous eût rejoint, nous mîmes le cap au nord, en 
déployant toutes nos voiles. Alors nous aperçûmes 
le Buffalo , qui jusque-là avait semblé épier notre 
manœuvre, rentrer tranquillement au mouillage, 
après s'être assuré que notre intention n'était point 
d'aller mouiller sur quelque autre partie de la baie. 
Ainsi , le rôle que ce bâtiment devait jouer auprès 
de nous n'était pas douteux; il avait recula mis- 
sion de suivre nos mouvements, et le capitaine Hob- 
son lui avait sans doute donné des ordres précis à 
cet égard; du reste, ce navire, destiné à faire des 
transports, était peu fait pour remplir une mission 



Mqi 



Mai. 



204 VOYAGE 

1840. semblable. A peine armé de quatre canons, il était 
loin de présenter une tournure guerrière. Le rôle 
qu'il jouait auprès de nous était souverainement ri- 
dicule ; sa manœuvre , loin de réveiller notre sus- 
ceptibilité, nous divertit beaucoup *. 

*Noles20,21,22, 23et24. 



DAISS L'OCÉANIE. 205 



CHAPITRE LXVIU. 



Traversée de la baie des Iles à la baie Coupang (île Timor). — 
Reconnaissance des îles Lojalty, de la Louisiade et du détroit 
deTorrès. — Echouage des corvettes près de l'île Toud, dans 
le détroit de Torrès. . 



Les calmes qui nous assaillirent, au sortir delà isio. 
baie des Iles, ne nous permirent de perdre la terre 
de vue que dans la nuit suivante, mais alors la brise 
souffla avec force et souleva une grosse mer, qui , 
dans l'état de souffrance où je me trouvais , vint con- 
sidérablement augmenter mes douleurs. Sur les côtes 
de la Nouvelle-Zélande, nous avions aperçu, pres- 
que chaque jour, un grand nombre de navires pê- 
cheurs ; mais nous rentrâmes bientôt dans les mers ^ 
peu fréquentées. Le 9 mai, nous étions dans les 
eaux tropicales, où nous retrouvâmes la mer belle 
et le souffle favorable des vents alizés. Le 10, à 
deux heures après midi, la vigie signalait le volcan 
Matteics à toute vue, et enfin, le 12 mai, au point n 
du jour, nous étions en vue de l'île Britaniiia, la plus 
méridionale des îles Loyalty. 



Mai 



^06 VOYAGE 

1840. Pendant mon précédent voyage , j'avais reconnu 
toute la bande nord de ces îles; en conséquence, je 
résolus de les contourner par le sud, afin d'en com- 
pléter l'hydrographie. A dix heures, nous n'étions 
qu'à quelques milles de la terre; elle se terminait h la 
mer par une falaise continue de 80 à 100 mètres de 4 
hauteur; rien n'est plus triste que l'aspect de ces 
terres; on n'aperçoit dans l'intérieur aucun som- 
met, aucune colline; tout est d'une uniformité com- 
plète. Elles paraissent d'une grande stérilité; cepen- 
dant, de distance en distance, nous aperçûmes quel- 
ques cocotiers, et une grande quantité de ces pins 
particuliers au sol de la Nouvelle-Calédonie, dont la 
végélation doit ressembler beaucoup à celle des îles 
Loyal ty. 

Malgré .nos recherches, hous n'aperçûmes, sur 
toute lia côte de Tîle Britanniâ d'autres indices d'ha- 
bitants que deux feux, dont les fumées s'élevaient 
en colonnes à quelques pas dû rivage. Cette longue 
côte ne présentait d'autres accidents que deux baies 
peU profondes, séparées par Une presqu'île assez 
remarquable, et qui pourraient peut-être offrir un 
mouillage assez incertain. A deux heures dd l'après 
midi , nous fûmes assaillis par une pluie assez abon- 
dante qui vint noUs masquer les terres. Cependant, 
dans la soirée, nous aperçùmes|la petite île Hamelirlf 
que déjà j'avais reconnue dans ma précédente cam- 
pagne. 

Le lendemain, nous fîmes l'hydrographie de la 
côte méridionale de l'île Chabrol, et enfin, le 14^ 



DANS LOCÉAINIE. t\}1 

nous achevions la reconnaissance des îles Loyaliy, en is/io. 
longeant la côte méridionale de l'île IMgan ; toute- 
fois, la pluie et des vents irréguliers ne nous per- 
mirent de quitter ces îles que dans la journée du 15. is 
A midi, nous étions près de la petite île Beaupré ; nous 
aperçûmes alors distinctement les habitaiits de ce 
petit îlot, groupés sur un point de la plage 3 et qui 
nous faisaient des signaux , mais nous ne tîmes au- 
cune embarcation se diriger sur nous. 

Dans la soirée, les terres disparurent tout à fait, et 
dès lors nous continuâmes a courir dans le nord , 
poussés par la brise régulière des alizés. Plus que ja- 
mais , je ressentais les douleurs qui me déchiraient 
constamment les entrailles, et je redoutais sérieuse- 
ment de ne pouvoir continuer la tâche que je m'étais 
imposée ; la chaleur était devenue excessive ; presque 
chaque jour nous étions assaillis par la pluie^ accom- 
pagnée d'éclairs et de tonnerres. Enfin, le 22 mai, là 22 
route estimée nous plaçait tout près de l'île Rossel ; la 
brise était très-forte , le temps brumeux ; je m'atten- 
dais à chaque instant que la vigie allait signaler la 
terre devant nous ; car , d'après notre estimé ^ elle 
devait nous rester à peu de distance dans le iloM. 
Heureusement, le temps s'éclaiicit vers midi, et 
nous pûmes observer la latitude ; elle vint consta- 
ter des courants de plus de 30 milles dans le noid , 
et qui nous eussent immanquablement éloignés de 
la route que je voulais tenir, si nous ne nous en 
fussions pas aperçus : déjà nous étions dans le nord de 
l'île Rossel; nous dûmes serrer le vent autant que 



208 VOYAGE 

1840. possible , pour regagner le terrain que nous avions 

23 perdu. Enfin, dans la soirée du 23, nous parvîn- 
mes à doubler l'île Adèle et le cap de la Délivrance ^ 
h la distance environ de 20 milles. Dès lors, nous 
n'avions plus à redouter ces forts courants dans le 
nord, qui nous avaient drossés dans la matinée, et 
nous pûmes attendre tranquillement la journée du 
lendemain pour commencer les explorations de la 
partie méridionale de la Louisiade, Ces terres, depuis 
leur découverte par Bougainville, n'avaient été re- | 
vues par aucun des navigateurs qui avaient sillonné 
l'Océan pacifique, et marqué leur passage par des tra- 
vaux sérieux. Aussi, elle nous présentaient un vaste 
champ d'exploration hydrographique, et peut-être 
même des découvertes importantes. Malheureuse- 
ment, les douleurs que je ressentais ne me laissaient 
plus aucun repos, et je redoutais à chaque instant de 
voir mes forces trahir mon courage; mais je résolus 
de n'abandonner la reconnaissance de la Louisiade 
qu'à la dernière extrémité. 

24 La journée s'annonçait sous les meilleurs auspices, 
seulement le temps était encore brumeux et ne nous 
laissait voir qu'imparfaitement les accidents de la 
terre. De grand matin , nous nous dirigeâmes sur les 
lies du Sud-est, dont les hauts sommets apparaissent 
de loin, mais nous trouvâmes la roule barrée par 
un immense récif continu, que déjà nous avions vu 
la veille, et* qui, suivant toute apparence, relie 
toutes ces terres entre elles. Les lies du Sud-est se 
terminent à l'est par une poiiile basse, dont nous 



DANS L'OCÉANIE. 209 

ne pûmes pas fixer laposition; sa partie occidentale est î « «o. 
montueuse et très-éleve'e. Au sud , elle présente une 
presqu'île assez remarquable (presqu'île de Condé) , 
sur laquelle nous aperçûmes quelques naturels et un 
petit village, mais nous ne vîmes aucune pirogue 
et, par suite, nous ne pûmes avoir aucune commu- 
nication. Dans la soirée, les îles du sud-est restaient 
déjà loin derrière nous. Une longue ligne d'îlots 
(îles du Calvados) se montraient dans le nord ; le récif, 
qui, jusque-là, s'était présenté à nous compacte et 
continu, sauf quelques ouvertures de peu d'impor- 
tance, ne laissait plus voir que quelques pâtés isolés. 
La mer, au delà de ces écueils , paraissait calme et 
profonde, mais j'évitai de m'y engager. Je me décidai 
à prendre le large pour passer la nuit .et pour con- 
tinuer notre exploration le lendemain. 

Nous vînmes attérir de bonne heure sur quelques 25 
îlots bas et boisés (îles Montémoni ) ; nous les trou- 
vâmes enclavés dans le récif, qui s'étendait dans 
l'ouest à une distance prodigieuse en s'appuyant sur 
quelques îlots épars et couverts de verdure. Le des- 
sin de cette contrée, laissé par Bougainville, était 
d'un bien faible secours pour guider notre navi- 
gation ; cependant, dans la soirée , nous crûmes re- 
connaître l'îlot bas et boisé auquel il imposa le nom 
iVOuessanl. Devant nous s'élevaient plusieurs roches 
qui fixèrent la limite du travail de la journée (îles 
Teste)^ et qui, le lendemain, nous servirent d'excel- 
lent point de reconnaissance. 

La terre nous offrit, le 26, l'aspect le plus varié. 20 
IX. 14 



210 VOYAGE 

1840, Devant nous et à petite distance, s'élevaient une 
foule de petites îles dont la plupart étaient habitées ; 
dans le lointain, on apercevait de hauts sommets^ 
qui semblaient appartenir à une même terre con- 
sidérablement étendue; toutefois ^ à mesure que 
nous nous en approchions, nous apercevions des ca- 
naux nombreux qui semblaient découper la côte, 
de manière à former une multitude d'îles. Il se- 
rait possible que cette partie de la côte qui^ comme 
on le verra plus tard , semble faire corps avec la Nou- 
velle-Guinée , ne fût composée que d'une réunion 
d'îles très-rapprochées les unes des autres, et qui 
alors appartiendraient à l'archipel de la Louisiade. 
€e problème géographique ne sera entièrement ré- 
solu que lorsque ces terres, toutes françaises, auront 
été l'objet d'une reconnaissance spéciale. 

27 Le 27 mai, nous avions atteint le cul-de-sac de 

\ Orangerie, ainsi nommé par Bougainville , et qui 
limite à l'ouest le champ de ses découvertes. L'as- 
pect que présente la terre en cet endroit répond par- 
faitement à la description pompeuse que nous a 
laissée le découvreur français. Dans le fond de la 
baie, le terrain s'élève par une pente douce a partir 
du rivage, et laisse voir partout une magnifique vé- 
gétation. Dans la baie les eaux paraissent parfaite- 
ment tranquilles, et sans aucun doute on pourra 
y trouver d'excellents mouillages à l'abri des hautes 
terres qui la bornent à l'est et à l'ouest, et qui, sui- 
• vaut toute probabilité, forment des îles séparées de 
la Nouvelle-Guinée par des canaux étroits. J'au- 



Mai, 



DANS L'OCËANIE. 211 

rais volontiers cherché a nioiiilier sur ces terres ; ^«io. 
d'autant plus qu'elles paraissaient habitées par une 
population nombreuse et intéressante à étudier, mais, 
comme je l'ai dit, des douleurs d'entrailles ne me 
laissaient plus aucun repos, et je redoutais à chaque 
instant d'être forcé de m'arrêter dans les travaux que 
j'avais entrepris, avant de les terminer ; d'un autre 
côté, je savais que les pluies étaient très-fréquentes 
dans ces parages , je pouvais donc à chaque instant 
voir nos travaux interrompus par des circonstances 
indépendantes de ma volonté. 

Cependant, un instant j'espérais de pouvoir au 
moins communiquer sous voiles avec les habitants de 
ces contrées si peu connues. Pendant toute la journée, 
nous avions fréquemment aperçu des pirogues se 
détachant de la terre, et chaque fois elles semblaient 
se diriger sur nous, mais ensuite, en voyant la vi- 
tesse qu'avaient nos navires, elles avaient renon- 
cé à leurs projets. Enfin , par le travers du cul-de-sac 
de l'Orangerie , nous vîmes deux petites embarca- 
tions se diriger sur nous et continuer à pagayer avec 
persistance. Je donnai l'ordre de mettre le navire en 
panne pour les attendre, il leur devint alors facile 
de nous atteindre. La première pirogue qui s'ap- 
procha de nous s'arrêta à une petite" distance de 
V Astrolabe : six hommes la montaient; l'un d'eux, qui 
probablement était un chef^ se tenait debout au mi- 
lieu de l'embarcation ; il portait au bras et au cou 
des ornements faits avec des coquilles enlacées dans 
une même tresse; autour de la taille, il avait une 



Mai. 



212 VOYAGE 

i^^^p. ceinture en écaille de tortue. Tous ces sauvages par- 
laient entre eux avec beaucoup de volubilité. La cou- 
leur de leur peau était d'un noir plus foncé que celui 
des habitans des îles Yiti; leurs cheveux étaient cré- 
pus; leurs jambes grêles; aucun d'eux ne portait de 
barbe. Pour tout vêtement, ils avaient une ceinture, 
leur taille était ordinaire ; ils paraissaient vifs et vi- 
goureux. Un seul parmi eux se faisait remarquer 
par une taille assez élevée : il portait un Ornement 
bizarre qui lui traversait le cartilage du nez. J'ignore 
s'ils avaient des armes cachées dans leur canot ; la 
curiosité seule semblait les avoir amenés auprès de 
nous, et ils paraissaient très-inoffensifs. Arrivés à 
quelque distance du navire, ils s'arrêtèrent, et alors 
ils cherchèrent par des signes à nous engager à aller 
à tenre ; ils nous présentaient des cocos, luie hache en 
pierre et quelques coquilles, en nous désignant avec 
la main l'emplacement de leur village. De notre 
côté, nous leur montrions des miroirs et des objets 
de toute espèce qui semblaient vivement piquer leur 
curiosité. A l'aide d'une planche que nous laissâ- 
mes dériver jusqu'à eux, nous leur fîmes passer 
quelques-uns de ces objets qui semblaient exciter 
leur convoitise , ils les regardèi'ent longteipps avant 
de s'en saisir, puis enfin ils les recueillirent avec 
une défiance extraordinaire, et finirent par témoi- 
gner une grande joie. Plusieurs pirogues plus pe- 
tites que la première, et montées seulement par 
deux ou trois hommes, s'étaient réunies peu à peu 
autour de nous; nous commencions à penser que, 



1840. 
Mai. 



DANS L'OCEAN lE 213 

rassurés par leur nombre, ces sauvages fuiiraient par 
nous accoster et par monter à bord , mais à cet 
égard toutes nos avances ne purent vaincre leur 
méfiance naturelle. Las de leurs hésitations, nous 
reprîmes enfin notre route ; pendant quelques mi- 
nutes ils essayèrent de nous suivre , mais voyant 
bientôt que leurs efforts étaient inutiles, ils pagayè- 
rent vers la terre pour regagner leurs pénates. 

Toutes les cartes en ma possession s'accordaient 
à indiquer un vaste canal à l'ouest du cul-de-sac 
de l'Orangerie, qui, dans l'opinion des géographes, 
devait séparer la Nouvelle-Guinée de l'archipel de 
la Louisiade. Mon intention première était de faire 
route pendant la nuit et de gagner dans l'ouest, 
pour commencer le lendemain la reconnaissance 
de la Nouvelle-Guinée. J'avais fait part de ce projet 
à M. Dumouhn ; il le combattit, en m'objectant que 
si ce canal existait ,^ nous eussions dû ressentir l'effet 
des courants partant dans le nord, dont la conti- 
nuité des terres avait dû nous garantir jusqu'alors; 
cette remarque qui, du reste, ne m'avait point 
échappé, me fit facilement revenir sur ma pre- 
mière résolution, et, bien que j'eusse le plus grand 
désir d'achever promptement le travail que j'avais 
entrepris, je donnai des ordres en conséquence, 
pour reprendre le travail le lendemain , à peu de 
chose près, à l'endroit où nous l'avions laissé. 

Au point du jour, la vigie signala la terre par no- 5^> 
tre travers; aussitôt nous fîmes route pour nous en 
rapprocher; quoique l'horizon fût peu propice pour 



âU VOYAGE 

1840. en voif les détails d'aussi loin, nous aperçûmes cepen- 
dant distinctement une haute chaîne de montagnes 
occupant tout l'espace où l'on supposait l'exislence 
d'un canal. En approchant de la côte, nous relrou- 
Yames un récif qui la longeait à une grande dis- 
tance j et que nous ne quittâmes plus de la jour- 
- née. Nous cherchâmes vainement ensuite le cap 
indiqué sous le nom de Rodney, la terre présen- 
senlait partout une plaine assez basse du plus riant as- 
pect et littéralement couverte de cocotiers. Sans au- 
cun doute, le navigateur qui a cru découvrir un cap 
saillant auquel il a imposé le nom de Rodney, se trou- 
vait à une trop grande distance de la terre pour en 
-^ suivre les détails; il a probablement aperçu de fort loin 
les montagnes qui couronnent une pointe basse, à la- 
quelle jai conservé le nom de Rodney, et qui ont dû 
lin apparaître comme faisant saillie sur la mer. 11 en 

29 est de même du cap Hood, que nous cherchâmes le 
lendemain en continuant notre travail hydrographi- 
que. Cette partie de la Nouvelle-Guinée est, en géné- 
ral^ formée par des terres basses d'une fertilité remar- 
quable ; elle est défendue par un récif dangereux, qui , 
selon toute probabilité, doit contenir entre lui et la 
côte d'excellents ports parfaitement abrités. A partir 
du cap auquel j'ai laissé le nom de Hood, la terre 
change de direction pour courir dans le N. 0. ; elle 
n'est plus formée par des plaines étendues, mais bien 
par un terrain montueox et accidenté, recouvert par-* 
tout d'une végétation admirable. Dans la soirée, nous 
aperçûmes une chaîne de hantes montagnes d'un effet 



DANS L'OCÉANTE 215 

très-pittoresque : devant nous se trouvait un cap très- is^iO. 

' / T. X -1 11- Mai. 

prononce (cap Passy), et ensuite la terre semblait 
courir directement dans le nord. Ce fut là que j'aban- 
donnai notre reconnaissance, dans la crainte de nous 
engolfer et de ne pouvoir ensuite accoster les récifs 
du détroit de Torrès, qu'avec beaucoup de difficulté. 

Au moment où nous allions nous éloigner de ces 
rivages, nous aperçûmes plusieurs pirogues à la 
voile ; mais il n'était plus temps de nous arrêter pour 
les attendre, et à mon grand regret, je dis un adieu 
définitif à ces terres sur lesquelles je regrettai long- 
temps de n'avoir pu mouiller, sans avoir communiqué 
avec ses habitants. 

Une belle brise de S. E. nous permit de franchir ra- 30 
pidement l'espace qui nous séparait du détroit deTor- 
rès. Aune heure et demie de l'après-midi, nous aper- 
çûmes les récifs de Porllock , placés comme une sen-- 
tinelle avancée en avant de la grande barrière. Ces 
récifs sont fort dangereux sur toute leur longueur, 
ils s'élèvent à peine au-dessus du niveau des eaux ; la 
mer y brise toujours avec violence , et le navire qui 
aurait le malheur d'y toucher, serait rapidement dé- 
truit. Il était presque nuit, lorsque la vigie signala de- 
vant nous les brisants de la grande barrière. Le danger 
de ces écueils est d'autant plus grand, que la mer ne 
brise que faiblement sur leur contour, et que l'on ne 
peut les apercevoir que difficilement. Nous n'en étions 
plus qu'à quelques encablures, lorsque nous virâmes 
de bord pour prendre la bordée du large et y passer la 
nuit. Nous ne vîmes briser que sur un espace peu 



Mai. 



216 VOYAGE 

étendu : suivant toutes probabilités, nous avions 
accosté la barrière sur «ne de ses pointes les plus 
avancées vers l'est. 
31 Le 31 , à huit heures du matin, nous donnâmes dans 

la passe de Bligh^ qui est vaste et spacieuse, et ne pré- 
sente aucun danger, lorsqu'on est à peu près sûr de 
sa latitude. Un petit îlot de sable, appelé Anchor-Key, 
la limite vers le sud, et sert de point de reconnais- 
sance. Les cartes anglaises que nous possédions, in- 
diquaient que ce petit îlot de sable faisait corps 
avec le récif de la grande barrière qui se développe 
du nord au sud, sur une étendue considérable. 
Bien que la mer fût un peu grosse, ce petit îlot nous 
parut parfaitement isolé, et nous ne vîmes aucun 
brisant dans le sud. Nous avions à peine dépassé 
Anchor-Key, que la vigie signalait l'île Darnley, que 
les indigènes désignent sous le nom à'Arroub, Aus- 
sitôt je fis voile dans cette direction; bientôt nous 
nous trouvâmes très-près d'un petit îlot de sable, Jn- 
diaué sur les cartes cotnme étant enlacé dans un 
môme récif avec l'île Arroub; mais nous n'aperçûmes 
aucune apparence de danger, soit dans le nord, soit 
dans le sud, de ce point sablonneux. J'hésitai un in- 
stant, ignorant si je devais mettre le cap directement 
sur l'île Arroub. Enfin, je me décidai à faire route au 
nord ; et, après avoir laissé sur tribord quelques pâtés 
isolés de coraux, à trois heures de l'après-midi, nous 
vînmes tranquillement laisser tomber l'ancre à deux 
milles de l'île Arroub, pour y passer la nuit. 

Je profitai immédiatement des quelques heures de 



RI al. 



DANS LOCÉANIE. 217 

jour qui nous restaient encore pour envoyer à terre un mo 
canot, sous les ordres de M. Diiroch, et j'engageai 
MM. les naturalistes, à profiter de la circonstance, s'ils 
croyaient pouvoir rendre cette course utile à leurs 
travaux. Je savais que, peu de temps auparavant, les 
sauvages qui habitent ce petit îlot avaient attaqué 
l'embarcation d'un navire de commerce et qu'ils 
avaient massacré le capitaine et quelques matelots. 
Aussi j'engageai MM. les officiers à user de pru- 
dence et à prendre toutes les précautions nécessaires 
pour éviter un accident. A six heures du soir, le coup 
de canon de retraite rappelait à bord le canot-major, 
qui, à huit heures, accostait Y Astrolabe, En l'absence 
de M. Dumoulin, déjà souffrant depuis quelques jours, 
M. Coupvent était allé à terre dans l'espérance de faire 
quelques observations de physique; mais il ne put 
rapporter de sa course que des détails curieux sur 
les naturels , détails consignés dans son journal , 
et que je transcris textuellement : « A notre appro- 
che, dit M. Coupvent, quelques naturels viennent 
sur la plage, et s'approchent en agitant des feuilles 
de palmier. Nous répondons à cette démonstration 
amicale, en déployant un mouchoir blanc. Alors, de 
grands cris de joie se font entendre, et la paix paraît 
cimentée. Nous accostons, avec quelque difficulté, 
sur les récifs qui bordent le rivage , et bientôt nous 
nous trouvons côte à côte avec nos nouveaux amis. 

« La petite baie où nous prenons terre est entourée 
d'une plantation de cocotiers défendue par une palis- 
sade; dans le fond, le ht desséché d'un torrent vient 



RI ai. 



218 VOYAGE 

m!? se joindre à la mer; dé chaque côté, des falaises peu 
élevées , formées de roches calcaires , longent le ri- 
vage. A la pointe occidentale s'élève un rocher; des 
deux côtés de ce rocher s'avancent des naturels ve- 
nant des parties opposées de l'île. Quoique entière- 
ment nus, leur aspect n'est pas repoussant; ils pa- 
raissent même avoir mis quelque recherche dans leurs 
ornements : l'un d'eux porte sur la tête un bandeau en 
paille , bien tressé et garni de nacre ; un autre porte 
aux chevilles du pied et au bras des bracelets en écorce 
d'arbre, travaillés finement et peints en rouge ; quel- 
ques-uns d'entre eux, chose bizarre, portent perruque. 
L'imitation de leur chevelure est si parfaite , que le 
hasard seul a pu nous conduire à cette découverte. Ils 
sont coiffés avec goût; les cheveux sont partagés en 
petites tresses , de manière à imiter parfaitement les 
franges d'une draperie : ils sont teints en rouge. La 
couleur de leur peau est d'un noir terne ; ils sont bien 
proportionnés, quoique leurs jambes soient un peu 
grêles. Nous apercevons aussi quelques femmes, avec 
l'aide desquelles les naturels cherchent à nous entraî- 
ner dans l'intérieur. Elles sont d'une couleur moins 
sombre et horriblement laides ; elles portent pour 
tout vêtement une ceinture faite en écorce d'arbre, 
qui, à chaque mouvement du corps, laisse voir toute 
leur nudité. 

« Ces naturels paraissaient estimer singulièrement 
le fer et les haches, ils nous en demandaient constam- 
ment, en employant quelques mots anglais qu'ils 
avaient appris. Du reste , ils n'avaient point de vivres 



DANS LH)CEA]N1E. 219 

a nous offrir en échange: ie cherchai h me procurer is/io. 
quelques cocos, mais ces Iruils paraissaient lort rares. 
Je montrai à plusieurs d'entre eux la plantation de CO' 
cotiers qui nous entourait , quelques-uns de ces ar- 
hres étaient charges de beaux régimes qui nous fai- 
saient envie; mais rien ne put décider les sauvages à 
franchir la barrière dont j'ai parlé ^ et qui paraissait 
sacrée. Au moment de notre départ, les naturels nous 
firent de grandes démonstrations d'amitié , en nous 
répétant plusieurs fois le mot anglais « to morrow, » 
Un fait remarquable, c'est qu'aucun des naturels ve- 
nant de la partie orientale ne voulut dépasser le rocher 
près duquel nous étions. De même, aucun des indi- 
gènes de la partie occidentale ne voulut aller au delà 
de cette limite. Je fus naturellement porté à croire 
que ce rocher séparait deux peuplades ennemies 
l'une de l'autre ; il semble qu'il n'y ait pas de si petite 
île que l'ambition et la rivalité n'aient pas ravagée. 
Du reste, les hommes des deux camps nous témoi- 
gnèrent un égal empressement, ils nous chargèrent 
sur leurs épaules pour nous transporter dans nos em- 
barcations, et l'un d'eux, qui s'était plus particu- 
lièrement attaché à M. Gervais, lui fit, en le quit- 
tant, cadeau de sa perruque. » 

Pendant la nuit, le vent soufïïa avec force, mais 
nous étions parfaitement abrités par les récifs dont 
nous étions entourés, et je n'éprouvai pas la moin- 
dre inquiétude ; au point du jour, nous levâmes Tan- i^. 
cre et reprîmes notre course. 

Nous eûmes bientôt dépassé et laissé sur notre gau- 



no VOYAGE 

1840. che les îles Atagor, Hougar^ Yarmouth, et enfin l'île 
Dalrymple. Devant nous, nous avions les Wes Hennel 
et Ârden ; sur notre droite, nous apercevions un im- 
mense récif, désigné sur les cartes sous le nom de 
Grand Récifs et qui va se joindre a la petite île Wa- . 
rioTy appelée Toud par les naturels. C'était derrière 
cette petite île, que je voulais aller mouiller et éta- 
blir notre deuxième étape. Les cartes qui étaient 
en ma possession indiquaient que ce récif, entière- 
ment découvert, était continu. Confiant dans cette 
indication et voulant suivre le récif de très-près, je 
laissai arriver sur tribord , aussitôt que j'aperçus la 
fin des brisants. Mais bientôt V Astrolabe éprouva une 
secousse , resta sans mouvement, et légèrement 
inclinée. Je m'aperçus alors, mais trop tard, que nous 
nous étions engagés dans une fausse passe, dans la- 
quelle il restait fort peu d'eau, et dont les vents ré- 
gnants ne nous permettraient plus de sortir qu'avec 
des difficultés presque insurmontables. La Zélée 
avait suivi notre manœuvre, et comme nous, elle s'é- 
tait engagée dans cette passe dangereuse, où elle n'a- 
vait pas tardé à talonner à deux encablures environ 
au vent à nous. Le capitaine Jacquinot se hâta de si- 
gnaler son échouage et d'envoyer un officier à mon 
bord pour me faire connaître sa situation. La mer, 
poussée par une forte brise d'est, amenait une ^ 
houle assez forte qui imprimait à nos malheureuses 
corvettes de violentes secousses; la mâture mena- 
çait constamment de se rompre , et si cette lutte 
de nos corvettes avec les rochers de corail devait 



DANS LOGE AIN lE. 221 

se prolonger quelque temps, il n'était pas douteux i840. 
que nos deux bâtimenîs ne fussent piomptement dé- 
truits. Comme je l'ai déjà dit, lnZéiéeéluit échouée à 
deux encablures environ dans l'est de nous ; par suite, 
elle éprouvait une houle plus'|forte encore et aussi des 
secousses très -violentes; V Astrolabe n'était guère 
dans une position meilleure. Il fallut s'occuper sans 
délai de l'en faire sortir, s'il en était encore temps, 
car nous ressentions des coups de talon qui nous 
annonçaient que le navire ne se soutiendrait pas long- 
temps contre de pareilles épreuves. 

Les voiles furent serrées^ les perroquets dégréés 
et leurs mâts dépassés. Nous mîmes à la mer les 
canots pour sonder autour du navire , et la cha- 
loupe pour transporter les ancres. Au nord, la sonde 
indiqua un fond assez égal de trois brasses, sali par quel- 
ques pâtés de coraux , sur lesquels il oe restait que fort 
peu d'eau. Les courants et le veot nous poussaient 
constamment sur l'accore du récif, nous nous hâtâ- 
mes d'envoyer une ancre de 500 kilogrammes pour 
tâcher de maintenir le navire contre leur impulsion, 
espérant,. avec son aide, de pouvoir déséchouer le bâti- 
ment; mais pendant ce temps la nuit était venue, la mer 
avait baissé, et il nous fallut attendre forcément au len- 
demain. Les noirs habitants de l'île Tonde étaient ac- 
courus sur le récif et regardaient de loin notre pau- 
vre corvette échouée et talonnant péniblement. Ils 
espéraient peut-être que ses débris iraient bientôt 
encombrer leurs rivages. 

Au coucher du soleil, après avoir mouillé une 



22â VOYAGE 

1840. deuxième ancre là où les plus grands fonds sem- 
niaient exister , nous raidnnes nos amarres , pour 
tâcher, sans succès, de renflouer la corvette. En- 
fin, nous nous hâtâmes de soulager le gouvernail, 
qui déjà menaçait d'être emporté par la mer; puis 
nous attendîmes , avec une vive impatience l'ins- 
tant de la haute mer. Alors notre chaloupe se rendit 
auprès de la Zélée pour lui porter secours; mais, 
comme le nôtre, ce navire s'était assis sur les co- 
raux et ne devait plus espérer sa délivrance qu'au 
moment où la mer remontant à son plus haut niveau, 
il pourrait se remettre à flot en se hâlant sur ses 
ancres. 

A sept heures du soir , nous aperçûmes , flottant 
à côlé de V Astrolabe, une partie de notre fausse 
quille. Cette découverte était de nature à éveiller 
notre inquiétude : la perte de la fausse quille, par elle- 
même , compromettait peu la sûreté du bâtiment; 
mais désormais Y Astrolabe ne reposait que sur sa 
quille, qui, sous les secousses violentes qu'elle éprou- 
vait, pouvait se rom.pre d'un instant à l'autre. A neuf 
heures du soir, malgré la nuit, nous parvînmes à 
mouiller une troisième ancre. Cette opération n'é- 
tait pas exempte de difficulté : les courants étaient 
d'une violence extrême dans le canal, et entraî- 
naient rapidement les embarcations qui cherchaient 
à le traverser. Ne connaissant encore ni l'époque ni 
l'amplitude de la marée , nous conmiençâmes à l'é- 
tudier , et nous reconnûmes bientôt que la corvette 
s'était échouée au moment de la marée haute. Heu- 



Juin. 



DANS L'OGÉANIE. 223 

reusement la mer, en se retirant , nous donna un peu mo 
de repos ; la corvette s'assit sur les coraux , s'inclina 
légèrement , et n'éprouva plus de secousses. 

La nuit nous amena des rafales très-violentes, ac- 
compagnées de pluies ; elle était des plus noires ; mal- 
gré le danger de notre situation, il fallut forcément 
attendre le jour pour faire de nouveaux efforts et ac- 
complir de nouveaux travaux. Aux approches de mi- 
nuit, la mer devait être pleine, mais l'obscurité était 
telle que nous n'apercevions rien de ce qui se passait 
autour de nous ; le vent continuait à souffler avec 
violence, etV Astrolabe, soulevée de nouveau par la 
lame, éprouvait des secousses affreuses qui présa- 
geaient sa destruction. Un instant j'espérai que, la 
mer se retirant de nouveau, V Astrolabe s'échouerait 
complètement , et alors ne subirait plus ces chocs 
violents qui devaient infailliblement la démolir. J'étais 
loin de m'attendre aux événements de la nuit. 

J'avais donné quelques heures de repos à l'équi- 
page , et j'attendais le jour avec impatience pour re- 
connaître quel changement la nuit avait apporté dans 
notre position ; quelle ne fut pas ma surprise , lors- 
qu'à cinq heures du matin, j'aperçus tout près de 
nous la petite île Tond, dont la veille nous étions 
encore fort loin? Pendant la nuit, le navire avait été 
entraîné par le courant, auquel se joignaient les 
efforts du vent, et, malgré les trois ancres aux- 
quelles il était enchaîné , il avait été emporté à près 
de cinq encablures dans le nord, en heurtant sur son 
passage la barrière des récifs, contre laquelle il avait 



Juin. 



224 VOYAGE 

fini par s'échouer. Chose bizarre, la Zélée avilit, 
comme nous ^ dérivé de plus d'une encablure dans la 
même direction , et , comme nous aussi , elle était 
restée suspendue , pour ainsi dire, contre les flancs 
du rocher madréporique. 

Voici quelle était notre nouvelle position : on sait 
que les récifs de coraux s'élèvent perpendiculai- 
rement du fond de la mer , comme les murailles de 
nos habitations ; seulement, au lieu d'être polis comme 
nos murs, ces rochers de coraux présentent de fortes 
aspérités. V Astrolabe , en venant échouer contre 
ces parois, était restée, en quelque sorte suspen- 
due sur leurs aspérités ; l'un de ses côtés s'appuyait 
sur le récif, tandis que les eaux de la mer la sou- 
tenaient , par leur pression, de l'autre bord. A cinq 
heures du matin, la mer commençait seulement à 
descendre, et la coi'vette s'inclioaii légèrement; mais 
à mesure que, par l'eiTet de la marée, les eaux se re- 
tirèrent , V Astrolabe commença à donner une bande 
de plus en plus forte qui nous fit redouter de la voir 
bientôt chavirer. Vainement , pour éviter un pareil 
désastre, nous voulûmes essayer de la soutenir, avec 
nos mâts de hune de rechange, installés en béquille. 
Non-seulement ceux-ci n*avaient pas une longueur 
suffisante pour s'appuyer sur le fond, mais encore le 
courant de marée, qui atteignait une vitesse de près 
de deux nœuds, rendait toute tentative de ce genre à 
peu près impossible. Bientôt notre pauvre cor- 
vette s'inclina fortement sur bâbord tandis qu'elle 
laissait voir à nu tout son flanc de tribord. La 



DANS L'OCÉÀNIE. 225 

Zélée était moins inclinée que Y Astrolabe; elle avait i'^^i;>. 
été portée plus en avant de la bande des récifs, et à 
la basse mer elle se trouva presqu'à sec. En ce mo- 
ment, les deux corvettes paraissaient être arrivés à la 
fin de leur pénible navigation ; elles avaient tout à 
fait l'aspect de deux bâtiments naufragés. Gepen-i*ïCLx\x 
dant, nous étions loin d'avoir perdu tout espoir. Nous 
attendions avec impatience le retour de la marée 
de flot , pensant que la mer montante nous permet- 
trait de nous renflouer en nous appuyant sur des an- 
cres mouillées par notre travers. 

A trois heures de l'après-midi, la mer était étale, 
et le flot ne nous avait fait faire aucun mouvement; 
les deux corvettes étaient toujours presque entière- 
ment hors de Teau. Ce résultat inattendu me fit consi- 
dérer notre position comme étant des plus fâcheuses, 
car si les marées ne devaient pas être plus fortes à 
l'avenir, il devenait tout à fait impossible de nous 
remettre à flot. Nous avions pu êlre porté sur le 
récif par des circonstances tout exceptionnelles et _ 
que nous n'expliquions pas ; dès lors il nous restait 
bien peu de chances de pouvoir nous relever de notre 
échouage. Les réflexions les plus tristes se croisaient 
dans mon esprit ; l'avenir se présentait sous un aspect 
accablant.Nos corvettes comptaient déjà trente-quatre 
mois de campagne ; vainement, pendant cette longue 
navigation , elles avaient échappé aux périls sans 
nombre qui les avaient menacées. Elles étaient sor- 
ties victorieuses de leurs luttes dans les glaces, pour 
venir finir misérablement sur un récif sans nom. li 
IX. 15 



Juin. 



226 VOYAGE .- ~ 

I8/.0. eût mille fois mieux valu, pour nous, de rester ensevelis 
dans les glaces éternelles du pôle Sud , où, du moins* 
nous aurions pu espérer de mériter l'intérêt qui s'àtia- 
che toujours aux nobles et grandes entreprises , plu- 
tôt que de voir tous nos efforts anéantis par une vul- 
gaire catastrophe, par un naufrage ordinaire,' sur des 
récifs madréporiques que déjà nous avions bravés tant 
de fois au milieu des archipels de rOcéanieî!,..Quel- 
(|ues mois encore , et nous devions revoir la France ; 
chacun de nous avait hâte de rentrer dans sa patrie , au 
milieu des siens, en s'applaudissant d'avoir contribué 
a une campagne aussi glorieuse que fructueuse.; et 
maintenant, si nous parvenions à conserver notre exis- 
tence, il nous faudrait abandonner tous nos travaux, 
toutes nos collections , pour entreprendre , sur de 
mauvaises embarcations, une navigation longue et 
dangereuse , vers quelque point où nous pussions es- 
pérer des secours. 

Ce fut sous l'influence de ces pensées que je me 
rendis à bord de la Zélée. Comme moi , le capitaine 
Jacquinot ne conservait plus que fort peu d'espé- 
rance de sortir de cette cruelle position. Il fallait, le 
plus tôt possible, décharger les navires afin de les al- 
léger; cette opération nécessitait de grands travaux; nos 
équipages étaient faibles, et le climat de ces contrées 
nous faisait redouter, avec raison, qu'ils ne pussent 
supporter les fatigues qui les attendaient. En cherchant 
à sauver les deux bâiimenîs . nous courions la chance 
de les perdre tous les deux. V Astrolabe paraissant 
se trouver dans les conditions les plus favorables 



Juin. 



DANS I.'OCEANIE. 5/7 

pour tenter de la délivrer, il fut résohi que, le ,ih/.o. 
lendemain matin, tous les marins de la Zéiée^ aban- 
donnant leur navire, seraient dirigés sur \Aslroia- 
be, pour commencer immédiatement son décharge- 
ment. Toutes les collections d'histoire naturelle , tous les 
matériaux hydrographiques , les vivres et les objets 
les plus précieux de l'expédition devaient être tout 
d'abord débarqués et transportés sur l'île Toud; un 
camp y serait établi, avec une garde suffisante 
pour le mettre à l'abri des attaques des iiîdigènes; 
nos malades y seraient transportés, et enfin totïs les 
hommes valides des deux bâtiments seraient em- 
ployés à activer l'opération. 

Les naturels de l'île Toud n'avaient pas tardé à 
venir nous visiter. En suivant le récif, ils avaient pu 
arriver presque à pied sec au point où V Astrolabe était 
échouée. Au moyen d'une corde qu'on leuï" tendit 
du bord , ils atteignirent bientôt sa préceinte. Ges 
hommes ressemblaient parfaitement à ceux que déjà 
plusieurs officiers avaient vus sur l'île Arroub ; ils 
ne montrèrent aucune crainte en venant à bord. 
Ils regardaient avec étonnement nos deux navires 
couchés sur le côté sans bien comprendre le danger 
dont ils étaient menacés. L'un d'eux nous dit, avec une 
naïveté qui nous fit rire, que nos bâtiments se trou- 
vaient dans une position fâcheuse là où ils étaient, 
et qu'il vaudrait beaucoup mieux les coridnire dans 
le canal, où ils seraient infiniment mieux. 

Ces sauvages savaient quelques mots d'anglais , ce 
qui me fit supposer qu'ils avaient de fréquentes coni • 



Î8''i0. 
Juin. 



228 VOYAGE 

munications avec les îles du Sud, qui, bien mieux 
que nie Toud, se trouvent placées sur le passage des 
navires du commerce qui prennent la route du détroit 
en quittant Sidney. Dans la position où nous nous 
trouvions, nous avions tout intérêt à établir des rela- 
tions amicales avec eux ; car, bien que nous n'eus- 
sions rien à redouter de leurs attaques probables 
contre le camp que je voulais établir à terre , nous 
devions avoir bien assez d'embarras pour éviter 
de leur faire la guerre; aussi je cherchai à gagner, 
par des présents, l'amiiié de celui d'entre eux qui 
paraissait être le chef, et je l'engageai à envoyer 
ses pirogues à la pêche, en lui promenant une bonne 
récompense s'il voulait nous en faire profiter. 

Malgré la résolution que j'avais prise de commencer 
1(3 déchargement de V Astrolabe le lendemain matin , 
nous continuâmes dans la soirée à prendre toutes les 
précautions possibles pour profiter des chances heu- 
reuses qui pourraient s'offrir de nous remettre à flot. 

L'inclinaison du navire nous faisait toujours redou- 
ter de le voir chavirer, et même qu'il ne pût se relever 
lorsque la mer viendrait à monter. Nous essayâmes 
de nouveau, mais en vain, de l'appuyer avec unebé- 
Xinille, nous voulûmes ensuite dépasser les mâts de 
hune pour le soulager; mais Finclinaison était telle- 
ment forte, qu'il devint impossible d'enlever les clefs, 
maintenues par le poids de la mâture. 

Des canots furent envoyés pour sonder la passe , 
et ce ne fut pas sans un vif sentiment de plaisir que 
nous apprîmes qu'elle présentait un passage pratica- 



Juif 






DANS L'OCÉANIE. 229 

ble sous le vent. Si, en effet, nous avions dû nécessai- ^^84^- 
rement ressortir par la même route dans laquelle nous 
nous étions malheureusement jetés, il devenait pres- 
que impossible que nous pussions jamais combattre 
l'action du courant et du vent, qui, malgré les trois 
ancres mouillées la veille, nous avaient entraînés 
près de l'île Toud. La découverte d'un passage sous 
le vent vint faire renaître nos espérances , car nous 
avions la certitude de pouvoir nous dégager si nous 
parvenions a renflouer le bâtiment. 

A six heures du soir, la nuit nous surprit dans 
la position la plus critique où nous nous fussions 
encore trouvés. La corvette était inclinée de 32 de- 
grés , et la mer n'avait point encore atteint son ni- 
veau le plus bas. Les maîtres charpentiers, une 
hache a la main, étaient au pied de chaque mât, 
prêts a les abattre , pour soulager le navire , qui me- 
naçait de chavirer. A neuf heures du soir, l'os- 
cillomètre indiqua l'inclinaison extrême de 38 degrés. 
L'eau avait gagné le pont, et il s'en fallait de 
peu qu'elle ne commençât à remplir le navire. Le 
temps était affreux ; une violente brise de S. E. souf- 
flait par fortes rafales, en nous amenant beaucoup 
de pluie. Rien ne saurait peindre l'horreur de cette 
position : a chaque instant nous redoutions de voir 
Y Astrolabe s'abîmer dans les eaux , après avoir tourné 
sur elle-même, entraînant dans sa ruine tous les 
braves marins qui la montaient. Depuis quelques 
instants seulement, l'équipage avait reçu l'autori- 
sation de prendre un repos que quarante-huit heures 



Juin 



230 VOYAGE 

1840. de fatigues rendaient néaessairje-; mais aussitôt 
l'alarme fut domiée, et chacun dut songer à sauver 
son existence. Toutefois, dans cette circonstance exr 
trême , je dois déclarer que nos équipages montrè- 
rent un calme et un courage admirables. Il ne s'éleva 
pas une seule plainte ^ les ordres des officiers furent 
toujours exécutés : aussi pûmes-nous procéder avec 
ordre au sauvetage. Tous les canots accostèrent le 
bord et reçurent leurs équipages ordinaires, com- 
mandés par les officiers désignés. Tous les papiers 
de l'expédition furent disposés pour être embarqués 5 
enfui, le pont de \ Astrolabe, sur lequel il n'y avait 
plus moyen de se mouvoir, à cause de l'inclinaison , 
fut couvert de bagages, et ensuite chaque homme 
attendit en silence que je donnasse Tordre du départ. 
Heureusement cette alerte fut de courte durée. 
Par un effet bizarre, et que je ne puis attribuer qu'à 
la force des vents régnants qui refoulaient les eaux 
dans l'ouest, la mer commença a monter avant d'avoir 
:Uleint son niveau le plus bas. Bientôt une légère se- 
cousse sur le flanc du navire nous indiqua que notre 
sort allait se décider. La mer continuait à monter, 
mais il était bien douteux que la corvette pût se 
relever. M. Roquemaurel avait, en effet, remarqué 
que, du côté immergé, l'eau n'était arrivée qu'à 
environ un pied au-dessus du feuillet des sabords, 
tandis que, dans la marée basse du jour, elle était 
à peine de deux pieds au-dessous de ces mêmes 
feuillets. Il fallait conclure de là que le navire, en 
s'inclinant de plus en plus, avait fmi par trouver un 



DANS L'OCEANIE. 231 

point d'appui sous la carène. Si , dans la position où i84o. 
se trouvait la corvette, l'ëqnilibre était encore stable, 
elle devait se relever peu a peu, à mesure que la mer 
monterait; mais dans le cas contraire , lorsque l'appui 
sur lequel sa joue reposait viendrait à lui manquer, 
elle devait infailliblement chavirer. Ce moment d'in- 
décision futterribîe, mais de courte durée. Bientôt l'os- 
cillomètre nous indiqua que l'inclinaison devenait 
moins forte , et que Y Astrolabe ne tarderait pas à se 
redresser. A dix heures, toute crainte était dissipée ; 
chacun avait repris sur le pont son poste de bivouac , 
attendant avec impatience le moment de la haute mer 
pour virer au cabestan. Malheureusement, lorsque ce 
moment favorable arriva, et que la corvette, par 
de petits coups de talon, annonçait qu'il lui fau- 
drait peu d'efforts pour flotter, nous nous aperçûmes 
que toutes nos ancres chassaient sur le fond et ne 
nous étaient d'aucune utilité. Il était trop tard pour 
remédier à cet inconvénient ; la mer avait déjà com- 
'mencé à descendre lorsque nous eûmes mouillé de 
nouvelles ancres. Toutefois, pendant que la corvette 
était droite nous pûmes dépasser les mâts de hune, et 
désormais plus tranquilles nous attendîmes patiem- 
ment la marée montante de la nuit suivante pour 
nous remettre à flot. 

Plus heureuse que nous , la Zélée avait pu profi- 
ter de la marée favorable de la nuit pour se dégager 
des récifs. Désormais j'étais sans inquiétude, car l'une 
de nos deux corvettes était sauvée , et devait suffire, 
dans tous les cas , pour nous ramener en France. 



IB'.O 
3 Juin. 



232 VOYAGE 

Pendant toute la journée, nous fîmes avec activité 
les préparatifs nécessaires pour renûouer V Astrolabe 
h la marée de nuit. Nous parvînmes même à soute- 
nir la corvette avec une béquille, de manière à ne pas 
redouter, comme la veille, de la voir chavirer subite- 
ment. Nos équipages purent prendre im peu de repos, 
et se préparer aux travaux de la nuit suivante. A cinq 
heures du soir, la mer était encore haute; mais, comme 
la veille, son niveau fut loin de s'élever pendant le jour 
à la limite qu'il atteignait la nuit. La brise était tou- 
jours fraîche, mais le ciel était beau. Vers dix heures 
du soir, la basse mer ne nous donna plus qu'une incli- 
naison modérée; enfin, à une heure trente minutes 
du matin, plusieurs secousses nous annoncèrent que 
la corvette commençait à s'ébranler. La veille, nous 
avions mouillé notre dernière ancre, et, dans ce mo- 
ment, notre sort dépendait pour ainsi dire du câble 
qui nous liait h elle. Trente hommes de la Zélée s'é- 
taient joints à ceux de Y Astrolabe , pour virer au ca- 
besîan, qui pliait sous l'effort de ces braves matelots ; 
pendant quelques instants V Astrolabe s'agitait sur son 
lit de coraux , puis la boussole nous indiqua qu'enfin 
elle avait fait un léger mouvement. Nos marins, élec- 
trisés, redoublèrent d'efforts ; bientôt l'avant du navire 
se trouva dégagé, et alors le courant du flot, qui por- 
tait dans leN. 0., s'appuyant sur la joue de tribord et 
joignant sa puissance à celle du cabestan, V Astrolabe 
quitta pour^toujours ces dangereux récifs, aux cris de 
joie et de triomphe des deux équipages réunis! ! 

Deux heures de répit furent accordées aux mate- 



DANS L'OCEAN !E. 233 

lois ; mais à six heures du malin, avec le jour, les tra- i8'«o. 
vaux recommencèrent. La corvette, mouillée au 
milieu du canal, fut afTourchëe sur deux cables, par 
quatre brasses d'eau. Nous nous occupâmes ensuite 
h relever nos ancres et à réparer notre gréement; 
en même temps, que les canots majors des deux na- 
vires allaient examiner en détail le canal dans lequel 
nous nous trouvions; enfin, il fallut travailler aussi à 
rétablir l'arrimage de la cale, tolalement bouleversé 
par l'abattage. 

Malgré la lutte que nos corvettes venaient de sou- o 
tenir contre les récifs de l'île Toud, elles faisaient 
fort peu d'eau. Il était probable cependant qu'elles 
avaient souffert de graves avaries *. Mais nous n'avions 
ni les moyens de les constater ni les moyens de les ré- 
parer. J'avais hâte de sortir du canal où nous étions 
mouillés, et où la rupture d'un câble ou celle d'une 
ancre pouvait nous faire courir de nouveaux périls. 
Toutefois, il nous fallut consacrer quelques jours à la 
reconnaissance du passage ; il était tellement étroit, 
que la moindre imprudence pouvait de nouveau 
compromettre la sûreté des bâtiments. 

Enfin, le 8 juin , nous pûmes faire nos dispositions g 
d'appareillage. Pour ne pas aventurer à la fois les deux 

* Après le retour cle l'expédition à Toulon, il a été' reconnu que 
les deux corvettes avaient éprouvé de très-fortes avaries lors 
de leur échouage sur les récifs de l'île Toud, et quelles eus- 
sent probablement péri, si, dans leur ti*averséedeToud en France, 
elles eussent éprouvé des j^ros temps, si fréquents dans les pa- 
rages du cap de Bonne-Espérance. Y. D. 



234 VOYAGE ^ 



A 



1840. navires, je décidai que la Zélée resterait à l'ancre ' 
pendant que V Astrolabe parcourrait le canal. A une 
heure de l'après-midi , les canots des deux cor- 
vettes furent placés de dis lance en distance sur 
l'accore des récifs, pour jalonner la route. La balei- 
nière de Y Astrolabe servit à éclairer le trajet; la lar- 
geur du canal n'est que de deux encablures ; le fond 
est à peu près partout de trois brasses , cependant, ce 
ne fut pas sans avoir talonné en deux ou trois en- 
droits, que nous vînmes enfin laisser tomber l'ancre, 
h trois heures, par dix brasses de fond, en dehors des 
récifs qui avaient failli nous devenir si funestes. 
9 Le lendemain, la Zélée vint, avec autant de bon- 

heur que nous, mouiller à nos côtés. Rien désormais 
ne nous empêchait de continuer notre route ; mais 
avant de quitter ces dangereux parages, disons un 
mot sur les naturels qui les habitent. 

L'île ïoud a à peine un mille dans sa plus grande 
longueur. Le récif qui l'environne, et qui assèche à 
basse mer, augmente beaucoup son étendue du nord 
au sud. C'est un banc de sable presque au niveau de 
l'eau, et sur la pointe nord duquel s'élève une touffe 
d'arbres , le reste de cette misérable terre est salin , 
marécageux , couvert d'herbes et d'arbustes qui ne 
produisent presque aucun ombrage. Sur sa pointe sud, 
constamment battue par la lame, se dresse une petite 
dune de sable où l'on voit une douzaine de huttes. 
C'est sur celte pointe, la plus exposée au vent et au 
soleil, que les indigènes ont établi leur camp. Oq 
ne rencontre sur cette île sablonneuse ni filet d'eau 



DANS L'OCEAiNIE. 235 

polable, ni cocos, enfui aucune production végétale i840. 
capable de servir d'aliment. Pour se procui'er de l'eau 
douce , les naturels récoltent avec soin celle des 
pluies, qui, du reste, paraissent abondantes dans ces 
parages. Pour cela, sous lespandamis, dont la feuille 
est large et inclinée vers 'le sol , comme une toiture , 
ils placent de grands bénitiers pour recevoir les pi clxxxviiï. 
eaux. Quelques-unes de ces coquilles atteignent 
des dimensions considérables. Au moment de notre 
passage, tous ces réservoirs étaient presque pleins, 
et si dans ces contrées les pluies sont toujours aussi 
abondantes qu'à l'époque de notre séjour, il n'est 
pas douteux qu'elles ne puissent amplement suffire 
aux besoins de la population. 

Les naturels que nous vîmes se faisaient remar- 
quer par une taille assez élevée et paraissaient vigou- 
reux; cependant, ils semblaient mener la vie la plus 
misérable. Ils avaient vite appris quelles étaient les 
heures où l'équipage prenait ses repas ; ils accou- 
raient alors à bord de nos navires pour demander 
quelques morceaux de biscuit, qu'ils dévoraient avec 
avidité. A part quelques coquillages et quelques 
poissons, ils n'avaient rien a nous offrir en échange. 
La pêche paraissait être leur principale ressource 
alimentaire ; chaque jour nous voyions leurs embar- 
cations s'éloigner de l'île et se diriger vers le nord 
pour aller chercher le repas du jour. Le lieu de 
leur pêche était très-éloigné. La première fois que 
nous aperçûmes ces embarcations chargées de fem- 
mes et d'enfants se diriger de ce côté, nous crûmes 



Juin. 



236 VOYAGE 

1840. que, frappésde terreur par notre voisinage, ils avaient 
voulu s'éloigner pour éviter une surprise. 

Lorsque nos officiers se présentèrent à leur village, 
ils trouvèrent toutes les maisons désertes , ils avaient 
éloigné à dessein leurs femmes et leurs enfants pour 
les mettre à l'abri des poursuites des Européens. 
Nous remarquâmes chez eux des lances armées de 
pointes de fer et quelques haches. Suivant toute pro- 
babilité, ces hommes ont de fréquentes communica- 
tions avec les navires anglais. Ils étaient, en outre, 
armés d'arcs et de flèches, qu'ils n'avaient pu se pro- 
curer dans leur petite île. Ces armes avaient beau- 
coup de ressemblance avec celle des Papous, et il 
est certain qu'elles provenaient de la Nouvelle- 
Guinée. 

Les naturels de l'île Toud vont entièrement nus ; 
leur peau est noire; leurs cheveux sont crépus, leurs 
formes grêles ; mieux constitués que les habitants de 
l'Aiistralie, ils semblent être aussi plus industrieux 
et plus entreprenants. Ils se font un tatouage en re- 
lief, qui dessine sur leurs épaules des bourrelets char- 
nus, disposés comme les franges d'une épaulette. Ils 
nous parurent doux , craintifs et caressants , mais 
peut-être les eussions-nous trouvés durs et féroces , 
si nous fussions tombés moins nombreux entre leurs 
mains ; nos armes leur inspiraient une grande frayeur, 
et le soin qu'ils avaient pris de cacher leurs femmes, 
indique suffisamment combien ils redoutaient notre 
voisinage. M 

A côté de leur village , nous aperçûmes une tren- 



DAÏSS L'OCÉAISIE. 237 

taine de pirooiies sur la ^rêve. L'une d'elles avait «s/iO. 
plus de 10 melres de longueur; elle elait creusée pi. glxxxx. 
dans un seul arbre, évidemment étranger à la végéta- 
tion de l'île, et qui provenait sans doute de la Nou- 
velle-Guinée. Toutes ces embarcations étaient ornées 
de sculptures grossières ; la proue de l'une d'elles re- 
présentait un vieillard avec une longue barbe de fucus. 

Nous remarquâmes encore des tombeaux, sur les- 
quels s'élevaient des pyramides de têtes et d'osse- 
ments de douyong. Il semble que les coraux du dé- 
troit de Torrès sont la véritable patrie de cette es- 
pèce de pboque, dont l'expédition possédait déjà un 
spécimen, grâce à l'obligeance de M. Stuers , gouver- 
neur-général des Moliiques. Nous ignorons si les 
naturels se nourrissent de la chair de ces animaux; 
mais ce qu'il y a de certain , c'est qu'ils en capturent 
un grand nombre, car, sur la pointe nord de l'île, 
nous remarquâmes une grande quanliié de leurs dé- 
pouilles, formant des ossuaires destinés à orner pi. glxxxix. 
les sépultures ; au moyen des côtes de ces animaux, 
ils avaient pu construire des murailles de 1 mètre à 
î mètre|de haut sur près de 2 mètres d'épaisseur. Les 
crânes s'élevaient quelquefois en pyramide, quel- 
quefois aussi ils étaient suspendus aux arbres envi- 
ronnants, avec des coquillages d'une grande dimen- 
sion. 

Le 10, nous appareillâmes sous une belle brise d'est ^^ 
pour continuer notre route. A huit heures du matin, 
l'île Gi/eôorarnous servit de guide pour nous diriger 
vers lasortiede Bligh, puis nous aperçûmes les hauts 



S38 VOYAGE 

mo. sommets des îles Banks ^ Mulgrave et Jervis. A trois 
heures du soir, nous avions laissé derrière nous l'île 
Passage^ et nous jetions l'ancre à l'abri d'un récif. 
Devant nous, nous apercevions une grande quantité 
de petites îles, au niilieu desquelles il était difficile 
de reconnaître le chenal. Je résolus de passer une 
journée au mouillage pour étudier le terrain et éclai- 
rer notre route. La brise était fraîche, la mer, fouet- 
tée par le vent et traversée par des courants très- 
violents , était dure et fatigante. A sept heures du 
soir, nous nous aperçûmes que nous chassions. Heu- 
reusement nous tînmes sur une deuxième ancre, que 
nous laissâmes tomber immédiatement. 

1 1 Aussïtôt que le jour se fit , deux embarcations par- 

thent pour reconnaître la route, pendant que nous 
levions nos ancres afin de les visiter. Nous- nous aper- 
çûmes que celle sur laquelle nous avions chassé la 
vei^lie , avait une patte cassée , et était toul^ à- fait 
hors de service. C^était la quatrième qu€ nous per- 
dions depuis notre entrée dans le détroit de Torres. 
Bientôt nos embarcations disparurent derrière les 
îles nombreuses qu'elles étaient chargées de re- 
connaître, et nous ne les revîmes plus que vers 
cinq heures du soir, lorsqu'elles rallièrent le bord. 
Dans la journée, plusieurs pirogues traversèrent 
le canal ; mais aucune d'elles ne se hasarda à nous 
accoster. Sur tous les points de l'île JerviS',. nous 
aperçûmes de nombreuses colonnes de fumée ^^ imfe 
quant que ces îles sont très-habitées ; une piro- 
gue qui avait paru s'en détacher, vint pêcher sur le 



DANS L'OCÉANIE. 239 

récif qui était tout près de nous; les hommes qui la ^^840. 
montaient s'ayaneèrent jusqu'à une encablure de 
nos corvettes ; mais là ils s'arrêtèrent, et après nous 
avoir considérés longtemps avec curiosité, ik s'éloi- 
gnèrent sans oser nous accoster. Ces hommes ressem- 
blaient beaucoup à ceux que nous avions vus sur l'île 
Toud ; mais ils paraissaient plus craintifs et moins 
habitués à communiquer avec les navires européens. 

Le 12, à six heures du matin, nous étions sous voiles, 12 
les embarcations jalonnaient la route, bientôt nous 
nous engageâmes dans un canal étroit, bordé des 
deux côtés par d'immenses récifs. Aidés par le cou»- 
rant, dont la vitesse devait être alors au moins de 
trois nœuds, nous franchîmes rapidement l'espace 
qui nous séparait de la mer libre, et à 8 heures,, nous 
disions un adieu définitif à ces écueils dangereux. 

Le 19, nous apercevions les hautes terres de Ti- *9 
mor; favorisés par le vent, nous en prolongeâmes 
une partie pendant le jour, et le soir , nous nous 
présentâmes à l'entrée de la baie Coupang, où j,e vou^ 
lais aller mouiller. Mais la nuit était venue, et je 
dus attendre le jour pour gagner cette rade; mal- 
heureusement, dans la soirée, les vents devinrent 
contraires , les courants nous entraînèrent loin de la 
terre , et il nous fallut toute la journée du lendemain 
pour nous en rapprocher. 

La baie de Coupang est vaste et profonde ; le mouil- 
lage en occupe le fond; contrariés par les contre- 
temps de la veille , je résolus d'y conduire les 
corvettes pendant la nuit. A neuf heures, la sonde in- 



240 VOYAGE 

iMO. diquait trente-sepl brasses, la cote était éclairée par un 
grand nombre de feux qui servirent pendant quelque 
temps à nous diriger; il était près de minuit, lorsque 
nous crûmes entendre près de nous, des chants d'oi- 
seaux qui semblaient nous indiquer l'approche de la 
terre. Tous les feux allumés sur ia côte étaient éteints, 
la nuit était tellement obscure, que nous n'apercevions 
rien autour de nous , alors je donnai l'ordre de lais- j 
ser tomber l'ancre par dix-sept brasses de fond. ? 
Le canot major fut envoyé, sous les ordres d'un offi- 
cier, pour sonder autour de nous , mais il s'était à 
peine avancé de deux encablures dans la direction 
du rivage, qu'il échoua sur les récifs qui bordent 
la lerre. 

21 Nous passâmes la nuit très-îranqoillement sur ce 

mouillage; lorsque le jour reparut, nous nous aper- 
çûmes que nous étions à environ deux milles au nord 
de la ville, nous remîmes à la voile, et une heure 
après nous prenions notre mouillage définitif à l'em- 
bouchure de la rivière de Coupang , au pied du fort 
Concordia \ 



Notes 25, 26, 27, 28, 29, 3o, 3i el 82, 



NOTES. 



IX. 4 6 



NOTES, 



Note 1, page 33. 

Nous étions à peine amarrés à poste, lorsque uous vîmes arri- 
ver à bord M. Moriartl^ commander de la marine royale , et occu- 
pant la place de capitaine de port à' Hobart-Town ; lors de notre 
première relâche , il nous avait rendu tous les bons services que 
comportait sa position ; il avait toujours agi avec nous en véri- 
table camarade, et il avait constamment contribué à aplanir les 
difficultés que pouvaient rencontrer nos demandes. Aussi nous 
le revîmes avec le plus grand plaisir, et nous lui témoignâmes 
la joie que nous faisait éprouver sa bonne et amicale visite. Après 
les premiers échanges de politesse, nous n'eûmes rien de plus 
pressé que de prendre des informations sur l'état dans lequel 
se trouvaient les malades que nous avions laissés à l'hôpital, 
et qui seuls avaient motivé notre retour dans cette colonie; 
ce fut avec chagrin que nous apprîmes que deux avaient suc- 
combé, les autres étaient, sinon entièrement rétablis, au moins 
en pleine convalescence , et pouvaient sans danger revenir sur la 
corvette; M. le docteur Hombron , que je vis peu après,' me 
confirma cette nouvelle , et me donna en même temps le nom des 
deux victimes que nous avions encore à déplorer. C'était d'abord 
le nommé Coûte le n g, mâiive charpentier de première classe, vieux 
serviteur, très-entendu dans son métier, et qui , comptant déjà 
beaucoup d'années d'excellents services, n'avait entrepris la 



244 ISOTES. 

campagne que pour acquérir des droits certains à sa retraite; son 
adresse dans sa profession , son zèle, son admirable conduite et 
son dévouement avaient dtgà engagé M. le commandant iV U/vii/e 
à appuyer une demande que j'avais faite pour lui faire accorder 
la croix d'honneur, récompense dont il était digne sous tous les 
rapports, et que, sans nul doute, il eût obtenue. Les émoluments 
attachés à cette faveur lui laissaint entrevoir un avenir heureux, 
lorsque la maladie vint le frapper. 11 était considéré et estimé 
par toutes les personnes qui l'avaient connu à bord. 

Le "second décès était celui de Baudoin , jeune matelot que 
nous avions pris sur la corvette Y Ariane, lors de notre passage 
à yalparaiso. L'un des derniers atteints par la dyssenterie, il 
avait été la victime en cela des soins constants qu'il donna à ses 
camarades ; nous n'avions, à notre départ, aucune inquiétude 
sur son compte, et même nous avions hésité pour le laisser à 
terre ; une imprudence le fit rechuter à l'instant où sa guérison 
paraissait avancée, et il succomba peu de jours après. 

Dès le lendemain , nous embarquâmes nos six convalescents; 
mais nous fûmes obligés de nous séparer de deux autres de nos 
compagnons, chez lescjuels la même maladie, qui ne s'était pré- 
sentée que très-tard et qui n'était nullement alarmante dans 
le principe, avait fait, durant l'excursion dans les glaces, des 
progrès tels , qu'ils se trouvaient dans un état de faiblesse ex- 
trême. L'un d'eux était le nommé Argelier, second maître de 
manoeuvre, homme courageux et infatigable à la mer, quoiqu'un 
peu usé par de longs services; l'autre s'appelait Daniel, matelot 
plein de force et de vigueur, qui longtemps n'avait fait aucun cas 
de son indisposition, et n'était même entré au poste des ma- 
lades que dans les premiers jours de janvier. Ces deux marins 
n'eussent pu, d'après le rapport des médecins, continuer la 
campagne sans courir les plus grands risques pour leur existence, 
et nous nous décidâmes, malgré les difficultés de cette opération, 
à les laisser , en prenant toutetois les précautions nécessaires , 
auprès des autorités, pour les rapatrier dans le cas où ils parvien- 
draient à recouvrer leur santé. 



NOTES. 245 

Dans l'espace de quatre mois , la mort nous avait enlevé seize 
personnes, et en comprenant les deux derniers sur lesquels nous 
conservions peu d'espoir, c'était dix-huit pertes dont nos rangs 
se trouvaient éclaircis ; proportion énorme, lorsque l'on vient à 
considérer la faiblesse de notre équipage, et qui ressort encore 
davantage, en pensant que nous comptions déjà, antérieurement, 
trois décès et six déserteurs. Nous dûmes donc nous occupera 
réparer nos vides, et nous y parvînmes tant bien que mal, soit en 
embarquant quelques matelots français qui avaient quitté nos 
bâtiments baleiniers, et qui nous furent remis par la police, soit 
en acceptantles services de quelques marins anglais dont il était 
fort difficile d'apprécier la moralité ; nous nous mîmes , par ce 
moyen, en état de pouvoir continuer nos travaux et de pour- 
suivre notre vojage. 

Dès qu'on avait appris à Hobart-Town la léussite que nous 
avions obtenue dans notre dernière pointe au sud, la découverte 
que avions faite d'une grande terre, et nos expériences pour dé- 
terminer la position du pôle magnétique, la curiosité s'était éveil- 
lée, et les questions avaient commencé à nous accabler; il nous 
fut néanmoins facile, au milieu des félicitations qui nous étaient 
adressées, de démêler qu'il y entrait beaucoup de jalousie natio- 
nale , et que nos succès causaient du désappointement; alors sur- 
tout que l'Angleterre venait de se mettre sur les rangs, en con - 
fiant au capitaine Ross la mission d'explorer les contrées aus- 
trales et de se livrer aux observations magnétiques. Personne ne 
pouvait douter que les corvettes françaises n'eussent devancé le 
capitaine anglais sur le terrain , et c'en était assez pour chatouil- 
ler d'une manière désagréable l'amour-propre britannique. Nous 
pûmes même , dans le principe, apercevoir quelques dispositions 
à l'incrédulité ; un journal de la colonie, VAdvertiser^ ne crai- 
gnit pas d'afficher la plus profonde ignorance en géographie , en 
imprimant qu'il pensait que notre prétendue découverte n'était 
autre chose que la terre à'Enderbey^ trouvée par Biscoe sur le na- 
vire le Tula; il ne se trompait en cela que de 80 degrés en lon- 
gitude; toutefois , ces signes ne purent tenir contie l'évidence, et 



S546 NOTES, 

durent s'évanouir promptement à la vue des cartes qui indi- 
quaient notre route , qui marquaient la configuration de la cote, 
et surtout en présence des échantillons de géologie que noua 
montrâmes et dont nous distribuâmes quelques morceaux. 
Aussi, nous sûmes bientôt que quelques négociants s'étaient 
réunis, et allaient armer une goélette dans le but d'aller fouiller j 
notre nouvelle conquête, et de faire la chasse aux phoques, dont ' 
la race est aujourd'hui presque entièrement détruite sur tous les ' 
autres points fréquentés. Une semblable spéculation est bien 
chanceuse ; car, outre les dangers que le navire aura à surmon- 
ter, je ne pense pas que la' récolte soit très-productive, à en juger 
d'après ce que nous avons vu ; c'est à peine si, durant notre ex- 
ploration , quatre ou cinq de ces animaux se sont offerts à nos 
regards, et encore, nous ne saurions préciser s'ils étaient de 
l'espèce recherchée et appréciée par le commerce. 

Dès notre arrivée à Hoharl-Town^ nous nous étions empressés 
d'aller faire notre visite à S. E. le gouverneur, qui nous reçut 
avec toute familié qu'il nous avait témoignée lors de notre pre- 
mière relâche, et qui renouvela ses offres de services. Excellent 
juge en matière de voyages , ayant lui-même , au prix de fatigues 
inouïes , et de dangers sans cesse renaissants , exploré les glaces 
du nord , étranger aux petites susceptibilités de nation , il savait 
apprécier les tentatives semblables à celle que nous venions de 
faire, et n'y voyait que l'agrandissement du domaine de la 
science. Sïv John Franklin manifesta avec franchise l'intérêt que 
lui inspirait notre dernière course , en écouta le récit avec une 
(ispèce d'enthousiasme, et demanda au commandant D'Urville 
quelques détails qu'il se proposait d'envoyer directement au ca-* 
pitaine Beaujort, président de la société de géographie de Lon-* 
dres. Celte seconde fois encore, daiiB toutes les relations que nous 
eûmes avec lui, dans toutes les demandes que nous fûmes à même 
de lui faire, nous ne trouvâmes qu'empressement et une extrême 
obligeance. Madame Fm«/V/« partageait les sentiments de son mari; 
ayant un esprit élevé , possédant une instruction solide , jalouse 
de marquer son passage dans la colonie par des institutions utiles 



f 



NOTES. 247 

et durables , elle uous fît parl^ en plusieurs circonstanccSj de di- 
vers projets, auxquels nous ne pûmes qu'applaudir. El e s'occu- 
pait, dans le moment, de fonder un musée colonial, et elle me de^ 
manda, pour y être dépose', un échantillon de la terre que nous 
venions de découvrir ; je m'empressai de le lui envoyer. Je con- 
serverai toujours un souvenir agréable de l'extrême bienveillance 
qu'elle nous témoigna. 

Je n'oublierai pas non plus le plaisir que j'ai éprouvé dans la 
société de sir John Pedder , premier magistrat de la Tasmaniej 
j'avais déjà faitsa connaissance en 1828, lors du premier passage 
de V Astrolabe, et j'avais été à même d'admirer la franchise et la 
noblesse de son caractère; cette fois, il nous combla d'attentions, 
et en agit constamment avec nous comme avec de vieux amis. 
Avec une réputation d'intégrité et d'impartialité que nul n'oserait 
attaquer, chose rare dans une colonie, il possède, depuis bien- 
tôt seize ans qu'il remplit les fonctions de chef de justice, l'estime 
et l'affection de tous les colons. (il/. Jacquinot.^ 

Note 2, page 33. . 

A peine étions-nous mouillés , que le nommé Robert, notre 
capilaine d'armes, laissé malade à l'hôpital à notre départ , vint 
nous apprendre la mort du maître charpentier Coûte ieng, et du 
matelot Baudoin. Nous avions laissé le premier dans un état pres- 
que désespéré, mais sa mort nous fît beaucoup de peine ; c'était 
un excellent serviteur, et un homme extrêmement habile dans sa 
profession ; je festiinais beaucoup]; j'avais déjà navigué avec 
lui , et dans des circonstances difficiles, il avait donné les preuves 
d'un talent consommé; je l'avais toujours regardé comme ca~ 
pable de nous construire un navire, dans le cas où nous nous 
serions perdus sur quelques-unes des îles isolées de l'Océanie, car 
il réunissait toutes les qualités nécessaires pour une pareille ex- 
pédition. Le nommé Baudoin était le dernier des trois volon- 
taires de V Ariane qui s'étaient embarqués à Valparaiso. Tous 



! 



148 NOTES. 

trois avaient succombé. Si affligeantes que fussent ces pertes, 
nous nous attendions à de plus grands malheurs , vu l'état dans 
lequel nous avions laissé tous nos malades à l'hôpital. Nous 
les retrouvâmes en pleine convalescence. 

Nous trouvâmes sur la rade d'Hobart-Town , trois baleiniers 
français ainsi que le stoic-sJiip anglais le Buffaho\ il venait d'ap- 
porter de malheureux rebelles du Canada, qui, pour avoir échoué 
dans leur tentative d'affranchissement, étaient condamnés à la 
même peine que les faussaires et les assassins ; le suce" s eût] fait 
d'eux des héros : ainsi va le monde. Un bâtiment se trouvait sur 
le point de partir pour Londres , nous profitâmes avec empres- 
sement de cette occasion pour donner de nos nouvelles en 
France. 

Chacun de nous reçut, dans ce second séjour à Hobart-Town, 
l'accueil le plus bienveillant et Idplus hospitalier de nos ancien- 
nes connaissances. Tous les habitants de la Tasmanie prirent 
intérêt à la découverte de la terre Adélie, voisine de leur pays, et 
des spéculateurs formèrent aussitôt le projet d'y envoyer Tété 
suivant chercher des phoques, dont l'existence à leurs yeux était 
hors de doute , malgré les renseignements défavorables que nous 
leur donnions. 

Un journal de la ville, le Hobart-Town Adi^ertiser, en rendant 
compte de cette découverte, laissa cependant percer cet esprit de 
jalousie qui n'existe encore que trop chez les Anglais, en disant 
que la terre Adélie n'était autre chose que la terre ô!Enderby^ dé- 
couverte par le capitaine Biscoe. Le rédacteur, en avançant une 
pareille erreur, donnait une grande preuve d'ignorance en géo- 
graphie, en confondant deux terres séparées l'une de l'autre par 
700 lieues de mer. 

On ne parlait à Hobart-Town , à notre arrivée, que de la co- 
lonisation de la Nouvelle-Zélande, qui mettait tous les spécula- 
teurs en émoi , et ne pouvait quo nuire à la prospérité d'un pays 
dont les quatre cinquièmes du sol étaient encore à défricher. On 
réunissait des capitaux pour aller fonder de nouveaux établis- 
sements sur les bords du Soiikianga ou de la rivière Tamar. 



NOTES. 249 

L'esprit d'entreprise et l'activité britannique sont tellement pro- 
nonce's chez les Tasmaniens, qu'en les voyant chercher chaque 
jour un nouveau champ pour l'exercer, on croirait qu'il y a su- 
rabondance de bras dans le pays; et cependant il est loin d'en 
être ainsi , car l'absence de ceux-ci, au contraire, a empêche' 
la colonie de s'accroître dans la progression qu'elle avait annon- 
ce'e dans le principe, et que promettait son sol bien supérieur 
pour l'agriculture , à tout celui du continent voisin. 

Le 24 février, nous nous disposions de nouveau à quitter la 
Tasmanie , nous y' avions remplacé notre eau, pris quelques 
provisions fraîches , et recruté quelques matelots parmi les dé- 
serteurs des baleiniers qui affluent sur cette place. Beaucoup de 
ces marins étaient déjà réduits à l'état de misère le plus complet, . 
car quoique les salaires qu'on leur donne sur les bâtiments de 
cette colonie soient très-forts, leurs dépenses sont telles et les bé- 
néfices des enibaucheurs si considérables, qu'ils sont bien vite 
plus malheureux qu'à bord des bâtiments qu'ils ont quittés. Mal- 
gré cela, l'inconstance des matelots est telle, qu'il n'est pas de ba- 
leinier qui ne laisse quelques hommes s'il relâche sur cetle place, 
quoique la police fasse ce qu'elle peut pour les rendre à leurs ca- 
pitaines. 

Le 25 février, de très-bonne heure , le pilote vint à bord ; 
nous mîmes aussitôt à la voile , emportant un doux souvenir de 
cf tte terre hospitalière que nous aurions bien vivement regrettée 
si, en la quittant^ nous n'allions nous rapprocher de la France. 
Une jolie brise de N. 0. nous fit sortir bien vite du Derwent. A 
peine étions-nous au large que nous trouvâmes deux hommes, 
probablement des convicts, qui s'étaient cachés dans la cale , et 
avaient échappé à la visite minutieuse qu'on avait faite avant de 
partir. (3/. Dubouzet.) 

Note 3, page 33. 

Avant de visiler les colonies pénitencières anglaises , je m'en 
élais formé une idée tout à fait différente de la réalité ; je pensais 



250 NOTES. 

qu'elles avaient deux buts , d'abord celui de débarrasser la m^- 
tropole de la plus grande partie de ses malfaiteurs, et ensuite de 
réformer l'état moral de ces malheureux, d'en composer une so- 
ciété nouvelle, dontla seconde ou la troisième génération, entière- 
ment lavée des fâcheux antécédents de ses pères , eût pu fonder 
une société, ni plus ni moins vicieuse que toutes les autres, et 
qui ne se ressentît en aucune manière de son origine. Pour ceh, 
je pensais que l'on n'avait introduit au milieu d'eux aucun élé- 
ment hétérogène , c'est-à-dire qu'à part les surveillants ou les 
troupes , aucun homme libre et sans tache judiciaire ne devait 
se mêler aux nouveaux convertis, afin qu'on 'pût voir si un 
homme flétri par un jugement infamant pouvait être ramené 
au bien et devenir un membre utile et honnête delà société; 
car c'est là une question capitale qui occupe' aujourd'hui et 
qui occupera longtemps beaucoup d'esprits éminents. Nous 
reprochons; nous Français, à notre législation de confondre tous 
les malfaiteurs ensemble, de ne pas créer de catégories; on re- 
proche encore plus au peuple ce fatal préjugé qui s'attache au for- 
çat libéré, cruelle réprobation qui lui lie les bras. Repoussé de 
toutes parts, sans travail, il est bien difficile que l'homme crimi- 
nel ne revienne pas aux déplorables instincts qui l'ont déjà 
conduit à la flétrissure. Or, qu'avait-on à attendred'une colonie 
pénale? L'appUcation d'un système qui vînt trancher cette im- 
portante question. 

Les colonies pénales anglaises datent d'un siècle , et quel est le 
résultat moral obtenu? rien, si ce n'est une aggravation de peine. 
A la prison on a ajouté la déportation. Dans ces nouvelles 
colonies où tout était à faire, défrichements, routes, 'etc., etc., 
il fallait avant tout des bras. Les Anglais, dans leur philanthro- 
pie , flétrissent et emprisonnent les marchands de nègres. Le 
climat de la Tasmanie , variable et froid, n'eût sans doute pas 
convenu à la race noire, et ils n'ont trouvé rien de mieux que 
d'importer des nègres blancs ; car, à part la couleur, la condition 
des condamnés m'a paru parfaitement la même. Quand les con- 
victs ont subi le temps de leur peine, ils rentrent dans la vie ci- 



NOTES. 251 

vile; pendant leur temps de servitude, soit au service du gouver- 
ncMitnt. soit à celui des particuliers , leurs mauvais penchants 
ont pu étreatte'nués, sinon tout à fait réformés, par une éducation 
morale et religieuse ; aux yeux de la loi leur faute est oubliée , et 
comme l'Enfant prodigue, repentants et soumis, ils rentrent au 
foyer paternel. Voilà du moins le but avoué, lecôté vraiment phi- 
lanthropique de l'exportation. 

Dans les premiers temps de la colonisation, alors que les nou- 
velles colonies, peu populaires encore en Angleterre, n'étaient pas 
envahies par la quantité d'émigrants qui y sont arrivés depuis , 
quelques émancipés étaient parvenus à se créer des positions'ho- 
norables, quelques-uns même étaient rarivés à réaliser d'assez 
grandes fortunes. Aujourd'hui, il leur est presque impossible de 
sortir de l'ornière; tous les métiers^ toutes les professions sont 
exercés par des colons libres , et déjà parmi ceux-ci il existe une 
grande concurrence ; les émigrants apportent avec eux tous les 
préjugés de la métropole. Le convict émancipé n'est pour eux 
qu'un forçat libéré; il ne lui reste donc qu'un travail purement 
manuel et la domesticité ; les ouvriers sont rares ^ la main- 
d'œuvre d'un prix exhorbitant, et jusqu'à présent on estobhgé 
de les employer. 

La plus grande partie de ces malheureux n'aspire qu'à retour- 
ner en Angleterre, où ils pourront du moins être perdus dans la 
foule ; là , ils retombent dans le crime, ils sont renvoyés dans la 
colonie, ou ils s'organisent en bandes nombreuses qui se livrentau 
vol à main-armée. A Van-Diémen, pays de peu d'étendue et par- 
faitement surveillé ; les déprédations sont plus difficiles. Mais sur 
la Nouvelle-Hollande, les convicts évadés sont organisés sous des 
chefs redoutables, et commettent tous les jours des brigandages 
aux portes même de Sidney. Us ont à plusieurs reprises soutenu 
de sérieux engagements contre les troupes royales. C'est là un état 
déplorable et qui ne pent que s'empirer si l'on ne prend de suite 
d'énergiques mesures. Pendantnotre séjour à /fo/^crZ-Tozy/i, il était 
beaucoup question d'un projet du gouvernement qui ne tendait 
à rien moins qu'a supprimer totalement les condamnés aux par- 



252 NOTES. 

ticuliers; tous les habitants étaient en émoi, et pre'disaient la 
ruine de la colonie si on leur enlevait leurs seuls moyens d'ex- 
ploitation j cela se conçoit facilement. La Tasmanie compte au- 
jourd'hui 5o,ooo habitants, en y comprenant tout, hommes li- 
bres, émancipe's etconvicts. Si la réforme morale des condamnés 
laisse beaucoup à désirer , en revanche la colonie est dans une 
voie de prospérité magnifique ; son commerce d'exportation lui 
permet déjà de payer largement par les produits indigènes les im- 
portations de la métropole. Son priPiCipal produit est la laine, les 
moutons y prospèrent admirablement, et ce genre de commerce, 
exploité avec intelligence par des émigrants arrivés avec de fai- 
bles capitaux, leur a donné des bénéfices au-delà de toute 
fj imagination. La laine est à peu près le seul chargement que puis- 
sent emporter les navires de long cours, qui vont la porter sur les 
marchés de l'Angleterre ; outre cette branche de comaierce d(-jà 
fort considérable, le cabotage emploie beaucoup de petits bâti- 
ments qui transportent dans les colonies nouvellement fondées des 
grains(blé, orge, seigle, avoine, etc.), des bois de construction, du 
tan, etc. L'île était primitivement couverte de bois, dont la plus 
grande partie est tombée sous la hache des défricheurs; le gou- 
vernement en a interdit l'abattage dans certaines limites; de 
vastes, d'impénétrables forêts couvrent encore des parties entières 
de l'île, entre autres les péninsules de Tasman et de Forestier ; il 
n'est pas rare d'y rencontrer des arbres capables de fournir des 
bas mâts d'une seule pièce à des navires de trois à quatre cents 
tonneaux. {M. Duroch.') 

Note ^, page 92. 

Le 12 décembre, nous laissons tomber l'ancre devant la ville 
d'Hobart-Town : depuis notre départ de Sumatra, il s'est écoulé 
deux mois et un jour. 

Si nous étions arrivés quatre jours plus tôt, nous eussions eu 
la triste consolation (c'en eût été une pour nous) de confier à la 
terre les dépouilles mortelles de M. Gourdin. Il est mort le 8; 



NOTES. 253 

comme M. Marescot, il emporte nos regrets; comme lui il a souf- 
fert avec courage, et a de'siré la mort, tant ses souffrances étaient 
aiguës î A peine sommes-nous mouillés, que M. Dumont-ci'Ur- 
ville songe à faire transporter les malades à terre : il donne 
l'ordre de louer une maison, en cas que l'hospice de la ville ne 
puisse nous prêter un local convenable. C'est, en effet, ce que nous 
sommes forcés de faire : l'hôpital anglais nous fournit le matériel 
nécessaire et il s'engage à nous procurer les vivres et les médica- 
ments réglementaires à son usage. Le commandant nous autorise 
à acheter en ville tout ce que l'administration anglaise ne peut 
nous céder. 

L'honorable gouverneur de la terre de Van-Diémen, sir John 
Franklin, donne des ordres pour que le jardin botanique nous 
fournisse des légumes sur nos simples bons. Cette prévenance de 
M. le gouverneur nous a été Ibrt utile, car il nous eût été im- 
possible de trouver sur le marché rien d'aussi beau, rien d'aussi 
frais . 

Le jour même de notre installation à terre, plusieurs autres 
personnes du pays ont envoyé à l'hôpital français une énorme 
quantité des mêmes productions : nous avons toujours ignoré 
quels étaient les auteurs de ces délicates et prévenantes poli- 
tesses ; mais toujours est-il qu'une heure après notre arrive'e à 
terre, nous pouvions, sans nous être donné la moindre peine, of- 
frir à quelques hommes indisposés et qui n'étaient point atteints 
de dyssenterie , le choix des plus belles provisions. Puissent les 
auteurs de cette gracieuse et aimable surprise lire un jour ce té- 
moignage de souvenir et de gratitude. 

Le i3 décembre, le maître d'équipage de V Astrolabe, Simon, 
entre à l'hôpital ; il est afï'ecté de dyssenterie : le mal date de dix 
jours; mais depuis vingt jours et plus sa santé est altérée. Il 
n'a point cru devoir se soigner. 

11 éprouve des coliques on ne peut plus vives : ses douleurs 
sont d'une ocuité qui dépasse de beaucoup celle que M. Ma- 
rescot éprouva même au milieu de la première période de sa ma- 
ladie. Il est sensiblement cyanose : c'est, de tous les cas que j'ai 



^54 NOTES. 

observés, celui qui représente le plus nettement l'aspect de l'état 
cholérique. Cette dyssenterie porte avee elle le stigmate de cette 
terrible maladie , mais aucun de mes malades ne m'en avait en- 
core présenté une empreinte aussi marquée. Simon a cin- 
quante-deux ans , sa vie s'est écoulée au milieu des fatigues 
d'une navigation continuelle ; tout nous porte à croire que sa fin 
est prochaine. Il le sent, aussi tout résigné qu'il soit, il regrette 
de n'avoir pu atteindre soixante ans, pour jouir huit ans de sa 
retraite et de la vie de famille. Le 24» à une heure de la nuit, il 
cesse de vivre. Il avait désiré les consolations de la religion r il a 
été la première personne de notre hôpital que le Vénérable 
M. Therrey , vicaire apostolique de l'île de Van-Diémen, ait eu 
l'occasion d'assister. 

Le beau temps, qui n'a cessé de briller depuis le jour de noire 
arrivée jusqu'au 22 décembre, a été favorable à M. Goupil, 
peintre de l'expédition, chez lequel la dyssenterie est à ce mo- 
ment à l'état chronique. Il a éprouvé pendant un instant un 
mieux quifaisait espérera ses amis qu'il allaitentrer dans une voie 

ascensionnelle mais le temps changea brusquement; il devint 

très-mauvais, M. Goupil ne put soutenir l'ébranlement que lui 
communiqua celte agitation atmosphérique, et il déclina toujours 
depuis. 

Le 21 septembre, M. d'Urville me donne l'ordre de prendre la 
direction de l'hôpital ; le 3i, il m'envoie une instruction où tout 
est prévu; il porte ses prévisions jusques sur les moindres détails, 
et se montre d'un bout à l'autre économe des deniers de l'Etat, 
tout en assurant à l'hôpital les ressources nécessaires. 

Le 29, M. Goupil reçoit M. Therrey, 'vicaire apostolique , et 
dicte ses dernières volontés. Dans la nuit du 3i décembre iSSq 
du 1" janvier i84o, il expire sous 1rs yeux de son ami M. Honoré 
Jacqiiinot,quine l'a point abandonné un seul moment, depuis le 
début de cette fatale n^ia-adie. Une heure après, M. Jacquinot re- 
tourne à bord et les corvettes appareillent. 

Dans la matinée du i*" janvier, j'écris à M. le capitaine Par- 
ker, aide-de-camp du gouverneur, et le prie de vouloir bien ap- 



NOTES. 255 

prendre cette triste nouvelle à l'honorable M. Elliot , comman- 
dant militaire de la Tasraanie. 

Le même jour, dans la soirée, M. le major Butler vient s'enten- 
dre avec moi sur le mode de cérémonial à adopter pour la 
pompe funèbre : nous arrêtons qu'il sera rendu à M. Goupil 
les honneurs militaires dus à un lieutenant d'infanterie , moins 
le feu. 

Le même jour, M. Therrey part pour Launceston *; il est dé- 
solé de ne pouvoir assister, sans le secours d'un interprète, ceux 
d'entre nous qui sont en danger de mort. Il va chercher son ne- 
veu, M. Cothain ; ce jeune prêtre parle le français ; M. le vicaire 
nous le destine pour aumônier. Ce départ s'oppose d'abord à ce 
que nous puissions fixer le jour de l'enterrement; cependant , 
comme il est fort douteux que M. Cothain puisse être arrivé à 
Hobart-Town avant quatre jouj's , nous convenons que l'on ne 
dépassera pas ce terme ; le corps ne pouvant attendre plus long- 
temps. 

La conduite de M. Therrey à notre égard est au-dessus de 
tout éloge ; elle lui a concilié notre affection et notre reconnais- 
sance. 

Le 2, le gouverneur répond à la lettre que je lui ai adressée 
pour l'informer de l'événement douloureux qui vient de nous 
frapper: sa réponse est on ne peut plus polie : il termine sa lettre 
en nous prévenant qu'il a donné des ordres pour que ses employés 
civils et militaires assistent au couvoi funèbre de M. Goupil. 

Après m'être fait présenter les différents modèles de cercueils : 
je choisis le numéro 2 : il est d'un luxe convenable, par rapport 
au grade du défunt , et par rapport aux exigences des habitudes 
locales. 11 est en bois de cèdre poli et est orné à ses quatre coins 
de bandes en métal argenté ; des poignées de même nature sont 
placées aux deux extrémités, et un grand écusson, où sont gravés 
les noms d'Ernest Goupil, est appliqué sur le couvercle. Celui-ci 
est maintenu en place par de fortes vis. 

* D'Hobart-Town à Lanceston on compte environ 80 lieues. 



256 NOTES. 

La pierre qui doit être place'e sur sa tombe porte cette épitapho : 

ICI REPOSE 

ERNEST GOUPIL, 

PEINTRE DE L'EXPÉDITION AUTOUR DU MONDE 

ET AU POLE AUSTRAL, 

DES CORVETTES FRANÇAISES l'ASTROLABE ET LA ZÉLÉE ; 

COMMANDANTS» MM. DUMONT-D'uRVILLB 

ET 

JACQUINOT. 

MORT A HOBART-TOW, LE 4" JANVIER 

4840, 

ÂGÉ DE 26 ANS. 

Le4> à quatre heures précises de l'après-midi, arrive le déta- 
chement : il se compose de cinquante hommes arme's et de cin- 
quante autres sans armes : le major Butler en prend le comman- 
dement. Quatre lieutenants portent les angles du poêle que ces 
messieurs recouvrent d'un pavillon français. La musique militaire 
précède le cortège funèbre. Il se compose d'une foule d'employés 
civils et militaires auxquels se sont joints volontairement plu- 
sieurs personnes de la ville. 

Nous avons déposé les restes mortels de notre ami près delà 
pierre tumulaire que l'état-major des deux corvettes ^'a consa- 
crée à la mémoire des officiers et matelots morts à la mer. 

Quelques jours après, nous avons adressé nos remercîments 
par la voix des journaux à sir John Franklin , aux autorités ci- 
viles et militaires et aux habitants d'Hobart-Tovrn. En effet, no- 
tre douleuret son motif avaient été l'objet des vives et affectueuses 
sympathies. Presque tous les journaux de la colonie reproduisi- 
rent un article conçu dans les termes suivants : 

Note sur M. Goupil. — Bemercicment à propos de son 
inhumation. 
Ernest Goupil, peintre de l'expédition autour du monde des 
corvettes françaises V Astrolabe et la Zélée, fut animé d'un senti- 
ment d'ambition digne d'éloge lorsqu'il sollicita l'honneur d'être 
un des collaborateurs de ce périlleux voyage. Impatient de jouir 
des faveurs de la réputation , il avait compris qu'il n'y pouvait 



]NOTES. 257 

prétendre, aussi jeune encore, quand parut le plan de campagne 
proposé par M. Dumont-d'Urville, et auquel S. .M. le roi Louis - 
Philippe ajouta l'exploration des glaces Australes. Son imagina- 
lion s'exalta ; il pouvait voir plus en trois années que la plupart 

des artistes pendant toute leur vie 11 partit, plein d'espérance 

et d'avenir Hélas 1 cette jeiuie et noble émulation devait avoir 

la mort pour résultat la mort à vingt-six ans j dix mois avant 

le retour dans la patrie I 

Il y a peu de jours encore , nous espérions la saluer tous en- 
semble... mais Marescot , Lafarge , Gourdin, Goupil et plusieurs 
de nos braves compagnons de voyage ne sont plus! 

Combien de douloureux événements se sont retracés à noire es- 
prit pendant la marche lugubre du 4 janvier dernier L'in- 
térêt que l'on nous a témoigné avec tant d'empressement nous a 
pénétrés de reconnaissance. Nous prions S. E. le gouverneur 
de l'île de Van-Diémen, sir John Franklin, de vouloir bien rece- 
voir nos remercîments publics. 

Malgré le temps le plus affreux , un grand nombre de mili- 
taires, de fonctionnaires et d'habitants nous ont accompagnés 
jusqu'au lieu où nous devions déposer les restes mortels d'Ernest 
Goupil : nous les prions de croire à la gratitude de tous les mem- 
bres de l'expédition. Nous porterons tous en France le souvenir 
de leur délicate hospitalité. 

Le 7 janvier i84o. 

Le 5, M. Cotham arrive précisément pour assister M. Coûte* 
leng, maître charpentier delà corvette la Zélée : le 6, ce dernier, 
dicte ses dernières volontés, et il meurt le 7, à trois heures du 
malin. Les sous-ofïlciers de la garnison assistent à son enterre- 
ment. Une grande croix en bois et une épitaphe sont placées sur 
sa tombe. Les militaires anglais portent le cercueil sur l'épaule. 

Le 9 janvier, nous recevons la visite de M. Lamprière, député- 
commissaire au Port-Arthur : il nous invite à faire un voyage 
aux mines de charbon de terre qu'il administre. Cette invita- 
lion est couçuc dans les termes les plus pressants et les plus 
IX. 17 



258 NOTES. 

aimables , mais il m'est impossible de profiter d'une aussi sé- 
duisante occasion de parcourir quelques points de Van-Diémen. 
Non-seulement M. Demas n'a pas les mêmes raisons que moi 
pour rester à Hobart-Town , mais il en a de très-bonnes pour 
entreprendre ce petit voyage. Sa convalescence est on ne peut 
plus lente, et il est indubitable que l'air de la campagne et l'exer- 
cice lui feront le plus grand bien et accéléreront sa guérison. 
Chaque fois que le temps lui permet de monter à cheval et de 
parcourir les environs , sa santé fait des progrès sensibles. 

Il existe d'ailleurs à Port-Arthur une petite colonie péniten- 
tiaire qu'il est fort intéressant d'étudier : on y envoie les condam- 
nés indisciplinés. Là, ils travaillent aux mines de houille, et ils 
sont assujettis à une vie d'ordre et de morale. On tâche de leur 
faire oublier leurs habitudes dévergondées. 

On y a aussi réuni une foule déjeunes enfants, déjà très-ex- 
perts dans le vice , et dont les grandes villes d'Angleterre se dé- 
barrassent en les envoyant à Van-Diémen. On leur donne à Port- 
Arlbur l'instruction élémentaire et la morale indispensables à 
tous les hommes , et on leur fait apprendre divers métiers. 

Le 10 janvier, M. G. Ycolant, assistant commissaire à Ho- 
bait-Town , nous apporte des Bibles ; il désire qu'elles servent 
aux lectures pieuses de nos malades ; à ce présent, il a joint une 
vingtaine de petits imprimés , intitulés Histoires cdifianles. Ce 
monsieur est membre de la société des Missions et de celle pour 
l'impression et la propagation delà Bible en langue anglaise et en 
langues étrangères. Tous ces écrits, que j'ai examinés avec soin, 
ne contiennent rien que de très-orthodoxe; il ne s'y trouve rien 
qui sente la secte et qui puisse ébranler ou scandaliser les tran- 
quilles croyances de nos matelots. Aussi, ai-jescrupuleusement 
rempli les intentions de l'honorable donateur. Nos malades m'ont 
prié de lui adresser une lettre de remercîment. La Bible est inti- 
tulée : le Nom'eau-Testament de Notre-Seig-neur Jésus-Christ d'a- 
près la version revue par J.T. Oslerwald, imprimé sur l'édition 
de Paris de i8o3, à Londres, aux frais de la Société, 1827. 

Le même jour, je vais dîner chez S, E. le gouverneur sir 



NOTES. 259 

John Franklin ; j'ai l'honneur d'être placé près de lady Fran- 
klin , faveur qui me permet d'apprécier la bonté dti cœur, les 
grâces de l'esprit et l'instruction de cette dame, de tout point fort 
distinguée. M. Demas a été invité, mais l'état de sa santé l'a forcé 
de remercier M. et madame Franklin. 

Le 12 janvier, on célèbre un service funèbre pour le repos de 
l'âme de M. Goupil : tous ceux d'entre nous, qui sont assez va- 
lides pour marcher, y assistent. Nous avons invités MM. Roster, 
capitaine de la Nancy, et Longuet, capitaine du Mississipi\ à vou- 
loir bien assister à cette triste cérémonie : ces Messieurs se sont 
l'endus avec empressementà cette invitation*. M. Cotham officie; 
quelques personntis de la ville ont bien voulu unir leurs prières 
aux nôtres; les dames qui chantent ordinairement à l'église ont 
consenti, avec beaucoup de grâce, à nous prêter le concours de 
leur talent. 

A cette occasion, (quelques poitnds , reste de la collecte des offi- 
ciers de l'expédition , pour l'érection d'une pierre tumulaire à la 
mémoire des officiers et matelots morts à la mer, sont remis aux 
pauvres catholiques d'Hobart-Town. * 

Bernard et Baudoin me donnent de sérieuses inquiétudes. Le 
premier fut atteint d'une djssenterie très-aiguë, peu de temps 
après notre départ delà i)aie des Lampongs ; je craignis de le per- 
dre à l'époque où mourut le matelot Leblanc. Cependant, l'espoir 
de le sauver succéda à nos premières craintes , quoiqu'il fût dans 
un état d'affaissement bien voisin delà mort. L'arrow-root com- 
mençait à être digéré , les forces revenaient sensiblement , la ma- 
ladie marchait vers la résolution , lorsque le thermomètre s'a- 
baissa tout à coup à i2f>, puis à 9° et 8^; comme tous ses cama- 
rades , il subit l'influence de ce changement de température. La 
■dyssenterie pritpromptement un caractère chronique ; nul douie 
ique l'obstination qu'il apporta à ne pas faire usage du bassin 
►lat, n'ait beaucoup contribué à cette fâcheuse terminaison ; 
^quelques précautions que l'on prît , il se refroidissait toujours 



Ces messieurs commandent deux baleiniers français, récemment arrivés. 



260 NOTES. 

beaucoup, et l'ascite vint nécessairement compliquer les symp- 
tômes déjà fort peut rassurants de sa maladie. Un traitement de 
tous les instants, des soins minutieux, aidés du bien-être, 
du séjour à terre et du temps magnifique et chaud qui suivit 
notre arrivée à Hobart-Town , produisirent encore une fois les „ 
meilleurs effets sur Bernard. L'ascite disparut rapidement près- I 
que en totalité , et la nutrition ramena encore dans les organes, 
toute la vie nécessaire à l'élaboration et à la distribution des sucs 
nutritifs. Mais le même changement, qui a été fatal à M. Goupil, 
a pesé sur Bernard ^l'inflammation a paru plus forte que jamais; 1 
aujourd'hui les douleurs sont vives, les évacuations fréquentes ; 
c'est une nouvelle maladie fondant tout à coup sur un malheu- 
reux déjà affaibli par de longues souffrances : ce faible reste de 
vie sera bientôt épuisé. 

Depuis bien longtemps , l'influence de la terre sur les malades 
a été observée par tous les médecins des diverses marines de l'Eu- 
rope et de l'Amérique; cependant on n'en a tiré aucune règle de 
conduite. On l'a observée comme un fait sans conséquence prati- 
que. 11 est nécessaire, je dirai plus , il est humain de prendre en 
considération celte remarque , quand il s'agit d'embarquer les 
malades des colonies pour les renvoyer en France. Tous ceux, en 
effet, qui sont trop affaiblis par des affections chroniques, pour- 
ront quelquefois se ranimer un peu à l'air vivifiant de l'Océan; 
mais cette lueur, de courte durée, sera l'effet d'une excitation fac- 
tice, et s'éteindra sans retour à la moindre secousse. A 200 lieues 
environ d'un continent , commence son influence : là commence 
la zone d'air moins pur qui l'enveloppe ; peut-être un change- 
ment dans l'état électrique de l'air? Pour moi, l'une et l'autre 
cause agit. 

L'étendue de la sphère d'activité varie seule, car l'effet est tou- 
jours le même pour une petite comme pour une grande terre. Le 
passage d'un espace immense, libre de toute dépendance terres- 
tre, dans des limites où l'atmosphère est sans cesse influencée 
par l'action magnétique de la partie solide du globe, constitue le 
choc qu'une innervation trop affaiblie ne saurait soutenir ; tous 



NOTES. 261 

les organes s'isolent aussitôt, et la mort de l'ensemble résulte de 
cette séparation inévitable ; l'harmonie est rompue. 

Lorsqu'on approche de la terre par un temps pur, sec et beau, 
on voit quelques-uns de ces malades franchir ce pas périlleux ; 
mais ils n'atteignent la terre que pour mourir dans les hôpitaux 
de nosports. La moindre variation de temps, le vent d'ouest, succé- 
dant à celui d'est pendant un jour ou deux, brise toutes les espéran- 
ces: d Li jour au lendemain , ces figures amaigries, où les yeux parlent 
seuls , passent de l'expression de la joie au silence de la mort. 
Deux malades rendus au même point d'affaiblissement, l'un, 
qui n'aurait jamais quitté la terre j l'autre, arrivant de la mer, 
ne présenteront point la même sensibilité : le premier luttera 
longtemps encore contre une succession de mauvais temps, le 
deuxième, aux premières perturbations de l'atmosphère qu'il 
a éprouvé à terre, périra. La transition paraît être trop brusque 
pour les organes d'un pareil homme ; c'est cet ébranlement qui 
le tue. MM. Goupil, Gouteleng et Bernard, grâce à la pureté et 
à la beauté du temps , qui précéda et suivit notre arrivée à Ho- 
bart-ïown, abordèrent assez heureusement cette terre tant dé- 
sirée; mais le changement de temps décida contre eux l'espèce 
d'incertitude de leur état. 

Le nommé Baudoin, un des matelots laissés par la Zélée^ 
était, en apparence, lors du départ de ce navire, un malade fort 
peu inquiétant. Atteint de djssenterie légère dans les derniers 
moments de la traversée de Java à Hobart-Tovv^n , il avait 
conservé tout l'extérieur de la santé ; ses selles seules annonçaient 
clairement l'influence à laquelle il était soumis ; les aliments, tels 
que la crème de riz, étaient bien digérés. Tout à coup, il a 
été pris de douleurs aiguës ; et Baudoin , malgré les soins minu- 
tieux dont il est l'objet, me présente le deuxième tome de maître 
Simon : ce sont les mêmes souffrances , les mêmes vomissements, 
les mêmes selles cholériques. Sa jeunesse jésistera longtemps 
aux atteintes de la mort ; cette scène affligeante se prolongera 
bien au delà du terme de celle qui précéda la mort de maître 
Simon ! 



262 NOTES. 

Les aulres malades coiilinuent à marcher plus ou moins vite, 
selon l'état de la température de l'air, vers le commencement 
d'une convalescence depuis longtemps désirée , el que leur obéis- 
sance me permet de croire solide et durable. Cependant, j'ai été 
forcé d'enfermer les nommés Brunet et Martini, afin qu'ils ne 
se gorgeassent point inconsidérément des aliments les moins 
propres à être facilement digérés, et les moins propres, par con- 
séquent , à rétablir les forces. Cette détention a produit les meil- 
leurs effets ; il est curieux devoir aujourd'hui, 1 5 janvier, ces 
deux véritables squelettes reprendre leur embonpoint normal et 
marcher rapidement vejs une complète guérison. 

DcpuiiJ huit jours, une température assez douce, de i5 à 19", 
un beau soleil, contribuent beaucoup au bien-être de nos conva- 
lescents ; Bernard même se loue d'un peu de mieux, qui cepen- 
dant ne saurait être suivi d'un heureux résultat. Il est trop bas; 
ses forces ne sauraient maintenant que décliner. Beaudoin est en 
proie à la plus douloureuse période de sa maladie ; je ne puis 
parvenir à le calmer... Certes, je n'ai pas sous les yeux une sim- 
ple inflammation ; la cause pathologique de cette djssenterie est 
très - complexe ; elle ne rentre dans les simples caractères delà 
dyssenterie ordinaire que lorsqu'elle devient chionique. 

Van-Diémen, comme toutes les terres de l'hémisphère sud , 
n'a jamais d'hiver très -froid , ni d'été très-chaud , si on les com- 
pare aux hivers et aux étés du nord, observés sur les mêmes la- 
titudes ; mais nous n'en sommes pas moins heureux de nous y 
trouver en été. Toutes les phases diverses de température , que 
nous avons ressenties depuis le début de la dyssenterie, étudiées 
conjointement avec cette maladie , me confirment dans l'opinion 
que les malades de nos colonies ne doivent être expédiés vers la 
France que pour y arriver du mois de mai au mois d'octobre*. 

Le 4 février, Bernard meurt; le 7, Baudoin expire : l'un et 
l'autre sont morts en parfaite connaissance et en ont usé jusqu'au 

* Mémoire intitulé : De la nécessité de ne renvoyer en France les malades 
de nos colonies que pendant Vété (1839). 



NOTES. 



263 



bout pour nous édifier tous, et par leur sage résignation et par 
leurs sentiments de reconnaissance , par la droiture enfin et la 
simplicité de leurs sentiments religieux. 

J'ai envoyé une circulaire à bord des huit baleiniers français 
qui sont maintenant en rade , afin de faire part de la mort de nos 
'- deux braves marins aux équipages de ces bâtiments : je prie 
MM. les capitaines de permettre à leurs matelots d'assister à leur 
enterrement. Bernard et Baudoin furent portés par leurs com- 
patriotes; une croix, sur laquelle nous avons fait écrire une épi- 
taphe , a été placée sur chaque tombe. 

Les baleiniers en rade d'Hobart-Town étaient Y Harmonie y 
le Mississipi, capitaine Longuet, la Victoire, \ Angelina ^ le 
Courrier des Indes f le Cosmopolite, la DunJcerquoise et le Grély, 
capitaine Toulon. Les autres capitaines se sont contentés d'écrire 
les noms de leurs navires sur la circulaire , de sorte que j'ignore 
leurs noms. 

Là se termine la triste liste de nos pertes. Il ne me restait plus 
que des convalescents , tous en état de prendre de l'exercice ; nous 
consacrâmes deux jours à gazonner les petites élévations de 
terre qui recouvrent les restes mortels de nos compagnons de 
voyage. Ces objets de notre vénération ont été tous groupés dans 
un même angle du cimetière. Deux d'entre ces modestes tom- 
beaux n'avaient ni croix , ni épitaphes ; Fun était celui du 
maître d'équipage , M. Simon ; l'autre , était celui- d'un mousse 
ide la Zélée y nommé Moreau Pierre, de Pantin, (Seine) ; l'un et 
[l'autre avaient été inhumés pendant le séjour des corvettes à 
Hobart-Tovrn ; nous nous empressâmes de faire réparer cet ou- 
bli. Nous espérons que ces tristes traces de notre passage à Van- 
>iémen auront quelque durée et seront visités pendant long- 
;mps par les marins français. 

Nos esprits dégagés des soucis intérieurs qui renaissaient sans 
Êcesse et qui attristaient nos cœurs, nous eûmes plus de loisir 
le penser à nos compagnons de voyage qui luttaient alors contre 
les glaces , pendant que nous , nous luttions contre la mort et le 
[chagrin de perdre ceux que nous tenions tant à sauver. Nos ima- 



264 NOTES. 

ginations encore portées aux ide'es tristes nous maintenaient 
dans l'anxiété' et doublaient notre impatience, lorsqu'enfin les 
deux corvettes parurent sur la rade d'Hobart-Town. C'était la 
France pour nous ! Nous retournâmes avec joie près de nos 
camarades. 

Nous fûmes continuellement , M. Demas et moi, comblés de 
politesses par le gouverneur sir John Franklin et lady Franklin. 
Des officiers de la garnison, des administrateurs, desjiégociants, 
des officiers de marine, des ecclésiastiques venaient nous voir; 
de nombreuses invitations nous arrivaient de toutes parts , con- 
çues de la manière la plus pressante ; mais nous ne pûmes les 
accepter que rarement, parce que les devoirs de l'un et la 
santé de tous deux s'y opposaient également. 

M. Demas doit, à son voyage à Port-Arthur, la belle santé 
que nous sommes heureux de lui voir aujourd'hui ; grâce donc 
soit rendue à l'aimable hopitalité de M. Lamprière. 

(il/. Hombron.) 

Note 5, page 116. 

Le 9, un peu avant la nuit, nous virâmes de bord à environ 
deux milles des récifs qui, partant de la pointe S. S.-E. de l'île 
principale du groupe Auckland, paraissent courir de Yest à 
Voues/ j et former une ligne assez étendue ; quelques instants après 
l'évolution^ nous entendîmes distinctement le bruit d'un coup de 
canon tiré à terre, et successivement celui des deux autres coups, 
à un intervalle d'une demi-heure de l'un à l'autre. Ce signal, 
suivant loules les apparences, devait provenir d'un bâtiment 
qui avait besoin de secours , et en conséquence , chacune des 
deux corvettes y répondit par un coup, hissant en même temps 
les feux de position. 

Pendant la nuit, la brume fut épaisse, et tellement intense, que 
malgré notre proximité de Y Astrolabe ^ nous la perdîmes de vue 
plusieurs fois ; nous ne parvînmes à nous entretenir à distance, 
qu'au moyen des feux , des amorces et de l'artillerie. A deux re- 



NOTES. 265 

prises difFéreiUes, nous crûmes apercevoir^ du côté de la terre, 
une lueur brillante, qui parut à chacun de nous provenir de 
l'éclat d'un feu de Bengale 

Sur le sommet d'un cap , dans la baie , était arboré un pavil- 
lon rouge que nous avions aperçu de loin , et qui nous avait fait 
présumer que' quelques personnes s'y trouvaient établies pour 
le moment ; une case couverte en chaume que nous découvrîmes 
peu après, tendit à nous confirmer dans cette opinion, qui ne 
fut détruite que lorsque nous nous fumes transportés à terre. 
Nous pûmes voir, alors, que ce signal avait été placé par le brick 
américain le Porpoise, que nous présumâmes être celui que nous 
avions rencontré lors de notre dernière pointe dans les glaces , et 
qui, ayant ensuite relâché aux Auckland, avait employé ce 
moyen de convention pour annoncer sa venue aux autres bâti- 
ments de la même expédition qui arriveraient ajJrès lui. Une 
bouteille enfoncée au pied du mât , contenait un rapport suc- 
cint que le capitaine adressait à son commodore , et dans lequel 
il lui rendait compte , qu'après avoir exploré la banquise par 
64° 3o' de latitude sud, depuis le 127^ degré de longitude orien- 
tale jusqu'au 100®, ayant éprouvé presque constamment du 
mauvais temps et des vents frais , se voyant sur le point de man- 
quer d'eau, dont il lui était impossible de faire provision sur les 
glaces, il s'était décidé à gagner le mouillage de Sarali-Bosom^ 

Une inscription, placée sur un poteau, au milieu de la case', 
indiquait en outre le nom du navire , le temps de son séjour à la 
mer depuis le départ de Sidney, son exploration le long du cercle 
polaire antarctique, et l'état satisfaisant de santé dans lequel se 
trouvaient les hommes de l'équipage. Ce navire avait mouillé ici, 
le 7 mars , et en était reparti le 10 du même mois , se rendant à 
la Baie des Iles, sur la Nouvelle-Zélande. 

Dès lors , nous crûmes pouvoir nous rendre compte des coups 
de canon que nous avions entendus le 9 au soir, jour qui, par la 
différence que nous comptions alors, devait être le 40 pour 
les Américains, et nous les attribuâmes à ce brick qui , tout 
d'abord, nous avait sans doute pris pour ses conserves, et qui 



266 NOTES. 

avait continué à faire route aussitôt qu'il s'était aperçu de son 
erreur. 

La vaste baie de Sarah-Bosom est partout entourée de terres 
hautes, avec des arbres depuis le bord de la mer jusqu'au som- 
met des montagnes. Le terrain, de formation volcanique, est re- 
couvert d'une couche épaisse de débris de végétation , sur la- 
quelle poussent avec vigueur de grandes fougères, qui rendent 
l'accès dans l'intérieur pénible et difficile. La cô£e n'offre que , 
très-peu de points abordables, et n'est coupée par aucune 
plage de sable , excepté sur l'île Endcrby, qui en présente une 
seule assez grande, mais trop éloignée du mouillage pour que 
l'on puisse souvent en faire un but d'excursion ; aussi faut-il se ' 
résigner à goûter peu de plaisirs dans cette relâche , et ne la con- J 
sidérer que fous un seul rapport , c'est-à-dire , comme ,of- : 
frant pleine sécurité pour les navires , toutes les commodités 
désirables pour s'approvisionner d'eau et de bois , et possédant * 
en outre, une précieuse ressource, celle d'une grande abondance 
depoisson. Dans l'absence complète de lieux convenables pour je- 
ter les filets, l'usage de la ligne est suffisant, et rapporte en peu 
de temps de quoi alimenter les équipages. Durant les huit jours 
que nous passâmes sur cette rade, nos tables en furent constam- 
ment pourvues, matin et soir, et les matelots des deux corvettes 
purent en manger à volonté , et même en faire sécher une assez 
grande quantité pour provision de mer. 

Excepté les moules , et une espèce de Vénus , nous ne trou- 
vâmes que très-peu d'autres coquilles. Malgré nos recherches, 
nous ne pûmes nous procurer que quelques insectes , la saison 
étant, sans doute , déjà trop avancée pour ce genre de collection. 

(M. Jacquinot. ) 

Note 6, page 116. 

La rencontre du baleinier portugais dans la baie solitaire de 
Sarah-Bosom fut pour nous presqu'un événement. Nous vîmes en 
passant le capitaine qui nous dit que, fatigué de croiser sans ren- 



NOTES. 267 

contrer de baleines sur la côte de la Nouvelle-Zélande et dans les 
petites îles auN. E. des Auckland, il était venu chercher fortune 
dans ce portoùil comptait hiverner. Ce capitaine était un Anglais, 
auquel Je gouvernement portugais avait fait des avantages pour 
tâcher de naturaliser son industrie dans le Portugal, et son bâ- 
timent, appelé \ Especuinçao de Lisbonne^ était le premier et I(î 
seul baleinier portugais armé... 

La petite anse où nous sommes mouillés, entourée d'une plagt; 
de cailloux basaltiques, offre un point de débarquement assez 
commode. Un ruisseau d'une eau claire , limpide et très-abon- 
dante, vient sejeler là dans la baie et forme une excellente aiguad(\ 
Les alentours sontassez déblayés pour permettre de se promener 
un peu , ce qui est fort difficile partout ailleurs, où la forêt vient 
loucher le rivage. Le terrain qui entoure la chaurtiière, est cou- 
vert de pommes de terre sauvages et de divers graminées et cruci- 
fères qui y ont été importés et semés par les équipages des navires 
qui y ont fait jadis des stations dépêche. La manière dont ces 
plantes y ont réussi sans culture, prouve qu'on peut s'y créer 
toutes les ressources du jardinage. En parcourant les environs , 
nous vîmes encore quelques arbres en fleurs ; mais la végétation 
était loin d'offrir le tableau brillant qu'en a tracé le capitaine 
américain Morell. Les arbres étaient chétifs , en parasol, et par- 
tout le terrain était d'une nature tourbeuse , et n'offrait guère à 
Toeil d'autres plantes que des fougères, des licopodes, des'mousses 
et très-peu de plantes herbacées. Sur le plateau qui forme le cap 
avancé où était le pavillon, on voyait une croix qui indiquait 
le tombeau d'un armateur de baleinier de Nantes, M. François , 
qui, n'ayant pas réussi dans l'application du système de har- 
pon , lancé au moyen d'une arme à feu de son invention, se 
suicida en 1837, au milieu de cette solitude 

Le capitaine Robinson vint à bord , le 1 3 , et nous apprit que 
sous le pavillon rouge qui flottait sur la pointe, les Américains 
avaient enterré une bouteille 5 nous envoyâmes aussitôt la déter- 
rer, et on trouva une lettre du capitaine du Porpoisè , adressée 
à son Commodore, dont il paraissait s'être séparé dans un coup de 



268 NOTES. 

vent. Cette lettre, dans laquelle il détaillait les principaux faits 
de sa navigation, élaii rédigée dans un style fort peu clair et ne 
nous apprit presque rien sur les travaux de cette expédition ; mais | 
comme il n'y était question d'aucune découverte , nous pensâmes 
que si ce bâtiment était celui que nous avions rencontré, il n'a- 
vait pas vu la teri^e. f 

Le 1 5, je fis une excursion avec le commandant Jacquinot sur 
l'île du nord ; nous y rencontrâmes les mêmes oiseaux^ dans l'état 
d'innocence où nous les avions trouvés au havre Laurie , et une 
grande quantité de pingouins et beaucoup d'oiseaux de mer. A | 
l'époque de la ponte, on pourrait se procurer une grande quan- 
tité d'œufs sur cette île, ce qui serait une ressource dans ce 
mouillage. Chaque jour^ les pirogues du baleinier allaient croiser 
au large et rapporlaient souvent des phoques, mais d'une mau- 
vaise espèce; car le phoque à fourrure, qui était bien commun 
sur ces îles à l'époque de leur découverte, paraît avoir disparu. 

{M. J?uùouzcf.) 

• ^ Note 7, page 116. 

Le lendemain de notre arrivée sur le mouillage, on a revu les 
embarcations qui, la veille, avaient gagné le fond de la baie. Elles 
appartiennent à un navire baleinier portugais, qui attend ici la 
saison où les baleines rallient les baies de la Nouvelle-Zélande, 
pour aller y faire sa pèche. 11 emploie son temps à chasser, sur les 
côtes d'Auckland, les phoques qui n'y sont pas très-nombreux. 
Ces animaux sont petits et à poil court ; on ne les prend que pour 
la peau , qui vaut i à 2 shellins. Le capitaine anglais qui com- 
mande ce navire paraît moins compter sur la réussite de sa pê- 
che que sur une assez forte prime, dont la cour de Lisbonne gra- 
tifie l'unique baleinier qui a été mis en mer par le Portugal. Ce 
marin a eu l'obligeance de mettre à notre disposition plusieurs 
embarcations pour visiter le fond de la baie où son navire est 
ancré , et même pour aller faire quelques excursions au dehors 
et nous faire assister à la chasse aux phoques. Ces animaux, qui 



JNOTES. 269 

paraissent ne pas se contenter toujours des poissons et des fucus 
que la mer leur fournit en abondance , gagnent souvent le rivage 
lorsqu'il se termine en plage basse, et parviennent, en rempant 
à l'aide de leurs ailerons, à s'élever dans les forêts, jusqu'à 
une assez grande hauteur au-dessus de la mer. L'un d'eux a été 
pris vivant et offert à nos naturalistes. Sa longueur était de 6 pieds 
environ , sa couleur d'un gris clair, les ailerons très-larges et 
articulés. Quoiqu'il parût exténué, il ne tarda pas à nous donner 
des preuves de sa force et de son agilité. Quelques frétillements 
lui suffirent pour rompre les liens qui l'attachaient sur le gail- 
lard d'avant; en trois bonds il franchit les passavants , et vint se 
dresser sur le gaillard d'arrière, montrant sa gueule béante à 
l'équipage, étonné qui fuyait à son approche. Le phoque nous 
tint ainsi en échec d'une manière assez plaisante, jusqu'à ce que 
M. Coupvent, mieux avisé , l'eût abattu à ses pieds. 

Les eaux de la baie sont si poissonneuses , que nos matelots 
ont pris à la ligne plus de poisson qu'ils n'en pouvaient manger; 
mais notre ardeur pour la pêche s'est un peu ralentie, quand 
nous avons découvert que chacun de ces poissons avait le corps 
sillonné par plusieurs vers longs très-déliés que nous prenions 
d'abord pour un réseau veineux. L'espèce appelée encornet , qui 
est si estimée des Provençaux , fourmille dans l'anse où nos cor- 
vettes sont mouillées; dans moins de deux heures , plusieurs 
grandes bailles ont été remplies de ce singulier poisson. 

Les rochers du rivage sont couverts de patèles de la plus 
grande dimension. On y trouve aussi en abondance des moules, 
qui ne sont point perlières comme celles du détroit de Magellan. 
On peut dire qu'en général l'aspect du pays et ses productions 
ont une assez grande analogie avec cette extrémité de l'Amé- 
rique ; mais la végétation est ici moins belle et moins variée 
-qu'aux environs du port Famine. Un seul arbre, au tronc 
difforme et tortueux^ au branchage grêle et très-serré, au feuil- 
lage aussi épais que celui du buis, peuple toutes les forêts des 
Auckland. C'est une espèce de myrlhe qu'on retrouve partout , 
au bord de la mer comme sur les hauteurs. Son bois noueux et 



270 IN OIES. 

très-cassant; est tout à fait impropre à la construction. Il serait 
même difficile de le débiter en planches et de l'équarrir en solives 
pour la charpente des maisons. Enfin, employé pour brûler, il 
a l'inconvénient d'exhaler une odeur nauséabonde analogue à 
celle du poisson pourri. 

Ce n'est qu'avec peine que nous avons pu franchir la lisière 
touffue qui borde le rivage , pour nous enfoncer dans les forêts ; 
mais leurs ombres épaisses ne sauraient off'rir que peu d'agré- 
ments , sous un climat où l'on recherche plutôt qu'on ne fuit la 
chaleur du soleil. D'ailleurs, on y rencontre, à chaque pas, des 
troncs d'arbres couchés qui barrent le passage, des broussailles 
qui cachent des trous où l'on court risque de s'enfoncer. Nous 
n'avons donc guère exploré que le rivage, en profitant de la 
basse mer ; car les roches basaltiques qui le forment sont quel- 
quefois si escarpées , qu'il est impossible de les doubler sans se 
mettre à l'eau. 

La baie a été déjà visitée par un si grand nombre de baleiniers 
et de pécheurs de phoques , qu'on rencontre à chaque pas des 
traces de leur passage. La petite presqu'île dont nous avons déjà 
parlé, paraît avoir été leur quartier-général. Ln petit terrain 
sur les bords du ruisseau a été défriché par eux. Nous y avons 
retrouvé quelques légumes. 

La baie des îles Auckland offre plusieurs ancrages sûrs et 
commodes. Les diverses anses qu'on trouve sur sa côte ont cha- 
cune une bonne aiguade et du bois à portée, La pèche à la ligne 
est d'une ressource précieuse pour rafraîchir les équipages qui 
viennent de la mer. Quant au gibier, nous n'avons vu qu'un joli 
merle à cravatte , qui est encore assez rare ; mais les'albatros , 
les hérons et les pingouins s'y rencontrent par bandes innom- 
brables. Ces derniers sont de la taille d'un gros canard , et ont 
autour de la tête une couronne de plumes jaunes. Nous en 
avons rencontréun, mort sur la grève, qui avait la tête surmontée 
d'une aigrette. 

Les îles Auckland n'ont eu quelque importance qu'à cause de 
rcxcellenle relâche qu'elles offrent aux baleiniers et aux pêcheiu^s 



INOTEb. 271 

do phoques j mais les phoques et les baleines , poursuivis par un 
tiès-graiid nombre de navires , sont devenus si rares , que ces 
parages seront bientôt abandonnés. Ce n'est que dans le cas où 
les Européens viendraient coloniser la Nouvelle-Zélande , qu'ils 
pourraient songer à occuper cette position avancée dans les mers 
Australes. JVIais cette terre, peu propre à la culture , ne leur 
offrirait que peu de ressources. (M. Roquemaurel.) 

Note 8, page 116. 

Le lendemain de notre arrivée aux îles Auckland , le grand 
canot de V Astrolabe^ muni de trois jours de vivres, fut confié à 
M. Boyer, avec la mission de lever le plan de la partie extérieure 
du havre nommé par les Anglais Saraclis Bosom. Cette excur- 
sion, qui devait durer deux ou trois jours, ofïrait une belle occa- 
sion de visiter plusieurs points de l'immense bassin de cette belle 
lade, j'en profitai avec empressement; nous quittâmes le bord le 
vendredi! 3 mars, après le déjeûner de l'équipage, qui, comme on 
«ait, a lieu de grand matin. 

Le temps était sombre, mais la mer était calme. Cependant, 
après les premières stations sur les îlots dont la rade est parsemée, 
et qui servaient de base au travail de M. Boyer, le vent fraîchit 
subitement, et en peu de temps notre canot, balloté par une mer 
creuse, entraîné au large par de forts courants , se trouva dans 
une position assez critique. M. Boyer dut à regret abandonner 
la continuation de son travail pour atteindre un lieu de refuge. 
Une plage blanche se montrait fort à propos sur la côte opposée ; 
ii dirigea l'embarcation dans celte direction, mais déjà la mer était 
fort grosse et le vent trop pesantpournos voiles. Il restait à dou- 
blfr un îlot placé sur notre rouie; un instant noire sort fut in- 
décis ; l'embarcation, suspendue sur la crête des lames qui défer- 
laient sur les parois basaltiques de ce rocher, menaçait de se dé- 
molir sur cet obstacle, ou de se remplir, ce qui ne valaient guère 
mieux. Heureusement, cette situation fâcheuse fut de courte 



272 ^ NOTES. 

durée; nous franchîmes tout juste ce dangereux obstacle , ' 
qui nous rappela l'adage connu des marins « où il y a terre il y a 
danger.» Puis sous la misaine au bas ris, nous courûmes ronde- 
ment sur une merde plus en plus dure, pendant que la moitié des 
canotiers vidait l'eau de notre embarcation à moitié submergée. 

A peine débarqués, le temps devint affreux. Une pluie battante 
accompagna sans relâche d'impétueuses rafales qui secouaient 
rudement la végétation rabougrie des collines voisines. On dressa 
sur-le-champ une tente sur des avirons en croix, appuyés contre la 
paioi d'un rocher ; mais cet abri devint insuffisant; la pluie semi- 
lait à travers la toile , et puis le froid devint si vif qu'il, fallut 
se réfugier dans les anfractuosités d'une petite falaise, oii de 
grands feux étaient allumés avec l'art et la profusion qui sont 
dans les habitudes des matelots. La nuit se passa à changer alter- 
nativement le côté du corps exposé à la pluie ou à la flamme du 
foyer improvisé. Dans cette longue attente du jour, chacun de 
nous trahilses penchants dominants. Quelques canotiers cherchè- 
rent la moitié de la nuit à trouver un endroit ou un abri propice 
pour dormir à l'aise l'autre moitié. Un Corse se creusa un trou dans 
le sable et se couvrit de ramée ; il se releva grelottant. Un groupe 
de Bretons ne cessa de fliire /ambouîlle, selon l'expression consa- 
crée. La pèche avait été abondante dans la journée; ils passèrent 
leui" temps à accomoder leur poisson de différentes manières et 
à discuter le mérite comparatif de leurs procédés culinaires. Le 
patron du canot, le brave Reynaud, veillait sans interruption 
sur le sort de l'embarcation, qui se balançait sur son grappin et 
sur ses amarres, en suivant les ondulations de la mer déferlant au 
rivage. Boy er pestait en songeant aux contrariétés qui entravaient 
ses travaux. Pour ma part, je me bornais à faire l'éloge mental des 
vétementsimperméables qui nous manquaient. 

Enfin le jour parut, et avec l'aube le ventetla pldie diminuèrent 
de violence. Le temps se radoucit ; nous en avions grand besoin; 
tous nous étions blêmes de froid. Gregory, notre Corse, s'était mis 
à courir dans les broussailles pour réchauffer ses membres engour- 
dis;il revint avec un chapelet de petits oiseaux qu'il avait tués tout ^ 



NOTES. 273 

simplement avec des pierres , tellement ces pauvres animaux 
étaient familiers. Encouragé par cet exemple, je pris unfusilet me 
mis en quête de gibier. Cette arme me devint inutile ; il me suffit 
d'employer la baguette pour abattre autant de petits oiseaux[qu'iI 
en fallait pour notre déjeûner. M. Bojer avait utilisé ce temps 
pour prendre des relèvements avec une activité qui amena 
bientôt le signal du départ. 

La mer était encore grosse, mais en cheminant à l'abri de la 
terre, nous airivâmes sans encombre à une nouvelle station, où 
l'équipage du canot eut deux heures de répit pour préparer le dî- 
ner. Pendant que la marmitte se noircissait à la fumée du bois 
vertj quelques matelots maraudeurs découvrirent des nids d'alba- 
tros, assez apparents du reste; ils firent main basse sur les œufs et 
sur les mères; un d'eux tenait par le. cou deux de ces palnlipèdes 
monstres et suait sang et eau pour les amener à bon port. Les 
deux pauvres bétes opposaient leurs larges pattes et leurs grandes 
ailes auxefïorts du matelot, qui, entramé tantôt à droite, tantôt 
à gauche, louvoyait dans les haziers, accompagné des rires des 
spectateurs. Les nids de ces oiseaux géants sont presque tous 
placés sur les hauteurs d'où la vue domine.' Ils sont grossiè- 
rement faits dans les branches des arbustes qui croissent en 
rampant sur le sol. De toutes parts, les blanches plumes des mè- 
res, accroupies sur leurs couvées, offi'ent un but facile aux balles 
des chasseurs ; mais il n'est pas nécessaire de tirer de loin pour 
les obtenir. Les malheureuses bétes ne quittent pas leur couvée 
et se laissent prendre sur leurs œufs. D'autres oiseaux de mer, 
des pétrels géants , de grands oiseaux gris, sont dans ce cas ; il est 
aussi très-facile de s'en emparer lorsqu'ils sont posés à terre, car 
avant de prendre leur vol ils sont forcés de courir plusieurs pas 
les ailes étendues, etalors on les saisit aisément. 

Après une nouvelle station nous reprîmes notre bivouac à terre, 
mais cette fois le temps était plus favorable ; la nuit nous parut 
froide, mais nous n'eûmes pas de pluie. A l'aube le calme régnait 
dans l'air et sur les eaux ; M. Boyer en profila pour gagner le 
large, afin de lever les détails de l'entrée de la rade. Pendant les 
IX. \ 8 



riL NOTES. 

moments d'arrêt du canot pour sonder ou pour observer des an- 
gles, des goélands, des mouettes, des damiers et divers autres oi- 
seaux de mer, le prenant sans doute pour un cadavre de baleine, 
s'aggloméraient sur nos têtes en troupes nombreuses . Les ca notiers 
parvinrent à en abattre plusieurs avec leurs avirons. La fami- 
liarité de ces oiseaux tient du prodige et prouverait surabon- 
damment qu'ils vivent loin du voisinage des hommes, si déjà la 
position et le climat des îles Auckland n'étaient un sûr garant 
qu'elles ne possèdent point d'habitants. 

Une dernière station sur un îlot assez étendu, nous procura 
la capture de deux manchots à huppe jaune, et de quelques ca- 
nards de petite espèce. Un de ces manchots trahit, à notre appro- 
che, une inquiétude qui n'est pas dans leurs habitudes ; on le 
captura néanmoins, et en l'examinant on trouva un bout de ficelle 
étroitement serré autour de sa jambe gauche. Le malheureux 
avait déjà subi les rigueurs de la captivité et l'expérience acquise 
lui inspirait sans doute l'agitation que nous avions remarquée ; 
mais il était dans sa destinée de tomber au pouvoir des hommes, 
et, cequiest encore pis, de devenir la proie de l'histoire naturelle. 
Une grande portion du travail de cette journée s'opéra sur la 
côte opposée à celle où nous avions bivouaqué. Ici, le rivage ne 
présente plus des plages de sable ou de galets ; on n'aperçoit que 
des rochers élevés qui bordent la mer. Quelques-uns forment des 
quais naturels d'une assez grande étendue, sur lesquels on peut 
aborder facilement quand la mer est calme. Des bassins sont 
creusés dans leurs flancs; une de ces criques était justement de 
la grandeur de notre embarcation et elle y resta àTabri pendant 
une assez longue station. 

M. Boyer avait parfaitement saisi le moment opportun pour 
exécuter sa reconnaissance au large, car le temps, qui ne tarda 
pas à se gâter de nouveau, l'aurait rendue impossible un peu plus 
tard. Une nouvelle station termina la journée. Cette fois les cano- 
tiers gourmets purent faire un repas à plusieurs services. Co- 
quilles, poisson, gibier et lard salé furent mélangés de diverses 
façons ; toutefois, ils eurent beau s'ingénier, ils ne parvinrent à 



INOTES. 



/o 



oucun résultai satisfaisant. Le poisson était rempli de vers, les 
oiseaux de mer conservaient un goût huileux et rance , et quant 
au lard, il était de sa nature rebelle à toute transformation suc- 
culente. 

Pendant cette excursion, nous avions abordé sur un grand 
nombre de points de la baie. Partout les accidents du sol donnaient 
de la diversité au paysage, mais au fond c'étaient toujours le 
même aspect stérile^ la même nature transie. Dans les creux à 
l'abridu vent, la végétation prend quelque vigueur. On y voitdes 
ai brcs croître à la hauteur de quatre ou cinq mètres ; mais en 
gagnant les liauteurs, les mêmes espèces de bois se tordent, se 
couchent sur le sol et rajiipent au lieu de se projetci' eu ligne 
droite, ils forment alors des broussailles qui ne dépassent pas un 
mètre en liau'cur et qui attestent suffisamment l'influence meur-. 
trière du climat sur la végétation. C'est au milieu de ces touffes 
d'arbres nains que les grands oiseaux de mer placent leurs nids. 

Kaguères les îles Auckland étaient un lieu d'exploitation pour 
la pêche des phoques. Aujourd'hui lear nombre a tellement di- 
minué, que les baleiniers seuls les poursuivent. Nous avons vu 
quelques-uns de ces amphibies souflantà fleur d'eau ou prenant 
leurs ébats au milieu de^ fucus qui bordent les rivages d'une 
épaisse ceinture. Dans notre excursion nous n'en avons rencontré 
aucun à terre. 

A la rigueur les îles Auckland pourraient être habitées, mais 
ce serait un triste et désagréable séjour, où l'on pourvoirait diffi- 
cilement à la subsistance d'une nombreuse agglomération d'indi- 
vidus. Des baleiniers ont eu la bonne idée de défricher quelques 
parcelles de terrain et de planter des légumes. Les pommes de 
terre ont parfaitementprospéré et on pourrait étendre leur culture 
avec succès; mais il est douteux que le blé puisse y arriver à ma- 
turité. Du reste, ni la position de ces terres, ni aucun intérêt 

ddent, n'appellent une population européenne à se fixer sur 
leurs bords. Elles semblent vouées par la nature à servir de de- 
meure éternelle aux oiseaux de mer et à rester pour toujours 
dans leur stérilité primitive. Des nauh'agés pourraient y vivre 



276 NOTES. 

quelque temps des ressources de Ja pêche ou de la chasse, mais 
je doute fort que jamais aucun homme s'y fixe volontairement, 
comme cela a heu dans des parages phis favorisés. 

(M. Desgraz.) 

Note 9, page 142. 

Le 27 mars, de très-bonne heure, nous nous remîmes en roule, 
et nous continuâmes nos ope'rations hydrographiques, en prolon- 
geante côte orientale de Tavaï PounamouydiiYOïsou quatre milles 
de distance, et en sondant de temps à, autre, sur un fond de qua- 
rante à cinquante brasses, sable fin et coquilles brisées. A neuf 
heures, nous aperçûmes trois baleinières qui quittaient la côte, et 
qui se dirigeaient sur les corvettes': nous mîmes en panne pour les 
attendre. L'une d'elle accosta la Zélées elle était montée par deux 
Anglaisetquatrenaturelsde la Nouvelle-Zélande. L'Européen, au- 
quel semblait appartenir le commandement, monta à bord ; il 
parut embarrassé pour répondre aux questions que nous lui 
adressâmes. Etabli sur ce point depuis environ deux ans , il s'y 
livrait à la pêche de la baleine , et n'était venu, dit-il, que pour 
nous souhaiter le bonjour. Suivant lui, cette partie delà côte pro- 
duisait abondamment du lin et des pommes de terre ; mais il n'en 
apportait pas le moindre échantillon. Prétextant bientôt la mau- 
vaise apparence du temps, il nous quitta, et fît route pour re- 
tourner à terre 

La baie (VOiago forme un excellent mouillage, et présente 
toutes les sécurités convenables pour les navires ; mais elle a le 
grand inconvénient d'être d'une entrée et d'une sortie difficiles ; 
il est impossible de louvoyer dans la passe, il faut un vent favo- 
rable dans ces deux circonstances, et il serait même très-impru- 
dent de s'engager sur la barre avec des brises variables. Les ma- 
rées y sont de six heures , et le courant y atteint une vitesse de 
deux à trois milles par heure. La mer marne d'environ sept pieds. 

Excepté l'eau qui se trouve à une grande distance de l'endroit 



NOTES. 277 

où les bâtiments peuvent jeter Tancre, et que Ton ne peut se pro- 
curer qu'avec peine, cette relâche offre des ressources essen- 
tielles j le bois y est abondant ; quelques Anglais qui se sont éta- 
blis sur ce point, en ont toujours une ample provision coupe'e et 
toute dispose'e à être embarquée, qu'ils sont prêts à céder à un 
taux raisonnable. Les pommes de terre y réussissent parfaite- 
ment, et l'on peut s'en procurer par le moyen des échanges, ou 
pour de l'argent ; les cochons y vaquent en troupes assez nom- 
breuses , mais 'se nourrissant des crustacés que la mer jette en 
grande quantité sur le rivage, leur chair contracte un goût dés- 
agréable et repoussant; il est nécessaire de les garder quelque 
temps à bord, et de les soumettre à un autre régime pour leur 
faire perdre celte détestable qualité. Les plages environnantes 
offrent toutes les commodités désirables pour jeter la seine, et le 
poisson y estsiabondantque le filet revientpresque constamment 
plein; la première fois que nous employâmes ce moyen, nous en 
eûmes une sigrande quantité, qu'il nous fallut en rejeter à la mer 
plusieurs quintaux. 

Le havre d'Otago est très-profond, il s'avance de plusieurs 
lieues dans le Sud; mais les bancs de sable qui l'obstruent et qui 
assèchent à basse mer, rendent les canaux très-étroits, en défen- 
dent l'approche auxna-vires, et réduisent le mouillage à un espace 
limité. 

Le chef de ce district s'appelait Taïroa/ il vint plusieurs fois 
me rendre visite à bord de la Zélée , et me fournit l'occasion 
d'apprécier ses talents en négoce. Très-envieux d'un sabre qu'il 
avait vu dans ma chambre, il me tourmenta pour l'obtenir, pro- 
mettant en échange une belle natte qu'il avait, disait-il, envoyée 
î cherchera quelques milles de là, et qu'il m'apporterait aussitôt 
qu'elle serait arrivée. Confiant dans ses paroles, je lui donnai 
l'arme qu'il convoitait si fort, et je le rendis, pour le moment, 
l'homme le plus heureux du monde; il la mon trait avec orgueil à 
tous ceux de ses sujets qui se trouvaient alors à bord , et la tirait 
à chaque instant de son fourreau en cuivre, manifestant une véri- 
table joie d'enfant. Bientôt, il prit congé, impatient de faire con- 



278 - NOTES. 

naître son acquisition à tout le munde, et ne cessant de re'péter 
qu'il apporterait bientôt la nalte. Je ne le revis plus, et je dus me 
contenter d'avoir fait le bonheur du rusé Taïroa. 

Nous apprîmes durant notre séjour qu'un Anglais établi à Sid- 
ney, grand spéculateur, s'était fait céder, moyennaiit une valeur 
de 80 livres sterling, tout le terrain compris depuis l'entrée du 
détroit de Foi>eaux jusqu'au nord de la baied'Otago ; mais nous 
ne pûmes savoir jusqu'à quelle distance de la côte ^'étendaient les 
limites de cette vaste acquisition , dont le marché a bien pu être 
consenti par un chef ébloui par la somme proposée , mais qui ne 
sera jamais sans douteicconnue par l'Angleterre, si, comme tout 
tend à le faire supposer, cette puissance pejsiste dans l'intention 
d'occuper toute la Nouvelle-Zélande. (/]/. Jarqni/,ot.) 

Note 10, page 142. 

Le 57 mars au matin, nous trav<rsâmes l'ouverture du déti;oit 
de Fuveaux^ qui est parsemée d'une infinité de petites îles assez 
rapprochées pour en rendre la navigation difficile. La côîe sud 
de l'île Tcn'aï-Poiinaniou se termine , dans cette partie, par une 
pointe basse, à l'ouest delaquelle se trouve l'entrée du port Bluffa 
un des plus sûrs de la Nouvelle-Zélande. Des pirogues vinrent 
en passant nous accoster. Toutes étaient dirigées par des Anglais 
échappés de Sidney ou déserteurs de baleiniers qui, établis sur 
cette côte, y mènent la vie de chefs, et font agij- pour eux les indi- 
gènes. En suivant le rivage à un mille de distance, nuus eûmes 
des sondes de quarante à vingt-'rois brasses. 

En remontant la côte, le28et le 29, nous eûmes des vents tres- 
faibles et des courants qui nous jetaient au large. Cette terre est 
peu accidentée jusqu'au cap 5<rm/?6''<?/'.y. Les montagnes de i'iii- 
térieur n'ont rien de saillant. L'atmosphère était devenu Uès- 
tempérée. Le 29 au soir, nous aperçûmes le cap Saunders, cap 
élevé et très-avancé. 

Le 3o, au matin ,'nous approchâmes la côte, et on pécha une 



NOTES. 279 

immense quantité de gros sconibres , dont la chair est assez déli- 
cate, au moyen de lignes traînantes dont l'Iiameçon était seule- 
ment garni d'un morceau d'étamine rouge. Ces poissons voraces 
sautaient sur cet appât avec une grande avidité. Cette pêche on 
ne peut plus amusante , fut aussi une grande ressource pour tout 
le monde : on en prit à bord plus d'un tonneau dans l'espace de 
trois heures* 

Les terres qui entourent le havre à^Otago sont très-hautes, es- 
carpées et bordées, dans quelques endroits, de dunes de sable. 
Sur les flancs inférieurs du morne qui forme le cap de l'en- 
trée , on voit un village indigène , composé d'une J^cinquan- 
taine de misérables cabanes; mais le village principal est à 
un mille et demi dans le sud, derrière une pointe de roches 
sur laquelle existe une pêcherie anglaise. La baie , qui est 
très-profonde, s'infléchit à partir de celte pointe vers l'ouest 
et le sud-ouest ;_, mais cette partie est tellement encombrée 
de bancs que le seul canal où les navires peuvent passer est très- 
étroit et sinueux, on ne peut y pénétrer qu'en se louant et avec 
la marée favorable. La profondeur de ce bras de mer est d'envi- 
ron dix milles. Au fond est un isthme de sable très-étroit qui le 
sépare de la pleine mer ; probablement à une époque plus ou 
moins reculée, la communication avait lieu, et la presque île qui 
forme cette baie était une île. Jusqu'à présent, cette partie du 
havre n'a été fréquentée par aucun bâtiment ; le premier bassin, 
qui peut contenir environ vingt navires, est plus que suffisant 
pour les besoins actuels de la navigation. (M. Dubouzet.') 



Note 11, page 142. 

Un officier de la Zélée a été chargé d'explorer le canal qui s'en- 
fonce à trois ou quatre lieues dans le S. O. d'Otago. Avantd'arriver 
au fond de ce cul-de-sac, son canota été arrêté par les hauts-fonds. 
Il a vu lamerdu large au sud du cap Saanders^ dont il n'était sé- 
paré que par un isthme de sable très-étroit. Les eaux sont salées 



280 NOTES. 

dans toute l'étendue du canal , qui ne reçoit que quelques filets 
d'eau douce qui tombent des ravins. Les bords du canal sont cou- 
verts de coquillages ; le poisson est ici encore plus abondantqu'aux 
îles Auckland. La seine jetée au demi-flot nous a rapporté plus de 
poissons que nous n'en pouvions consommer. Plusieurs fois le 
jour> nous avons vu la surface des eaux colorée en rouge par une 
multitude de chevrettes que le flot apporte et que la marée des- 
cendante entraîne vers la mer, ou jette sur les plages. Dans quel- 
ques parties de la baie , ces chevrettes, entassées, forment des lits 
de cinq à six pouces d'épaisseur, d'où s'exhale une odeur fétide. 
Ces petits animaux , qui servent de pâture à la baleine, l'attirent 
sans doute ici dans l'hivernage. Il n'est pas rare, dit- on, de voir 
ces cétacés venir se faire harponner à l'entrée de la baie. Le havre 
d'Otago paraît être depuis longtemps une bonne station de pêche. 
Les Anglais et Jes Américains ont établi, sur le bord du canal, 
deux ou trois pêcheries au moyen desquelles les capitaines ayant 
des équipages assez nombreux, peuvent dépecer la baleine et en 
fondre la graisse, tout en continuant leur pêche à la voile ou à 
l'ancre. Cespêcheries s'établissent à peu de h^ais; elles exigent deux 
vergues croisées en bigue qu'on dresse sur le bord d'une roche assez 
accore, un petit cabestan, un fourneau avec quatre chaudières en 
fonte, vin bassin et quelques tonneaux pour recevoir l'huile, mais 
rien déplus. Les Anglais ont pourtant, pour surcroît de confor- 
table, une buvette ou grog-shop^ dans laquelle un matelot spécu- 
lateurdébite à ses compagnons les liqueurs les plus incendiaires. 

Un officier de X Astrolabe est chargé de lever le plan du mouil- 
lage. Ne trouvant pas d'aiguade à portée, nous renonçons à faire 
de l'eau à Otago. Le pilote nous a parlé d'un petit ruisseau qu'il 
faudrait aller chercher à deux milles, dans l'intérieur et sur les 
rives du canal. 

On a acheté des naturels qui sont venus à bord en assez grand 
nombre, des provisions fraîches pour l'équipage, à raison d'une 
couverture de laine blanche ou en coton imprimé , pour lui co- 
chon de moyenne taille, et d'une brasse d'indienne pour un pa- 
nier de quinze à vingt livres de pommes de terre. On n'a acheté 



NOTES. 281 

que peu de cochons, parce que leur chair a le goût du poisson 
dont ils se nourrissent. 

Les Français qui, dans laMalaisie, sont appelés Orang-dis-Donc, 
ont reçu des Zélandais le nom de Oui-Oui ou. Yanapciy mots qui, 
prononcés souvent par les marins, ont sans doute frappé les 
naturels. C'est donc par les mots de Oui-Oui que nous avons été 
salués par les enfants de laZélande, qui, dans leur idiome, se 
nomment Mâourî. CesMâouri nous ont paru, à la première vue, 
une peuplade bien ignoble, bien dégradée, bien au-dessous de sa 
réputation ; et les guenilles européennes dont elle s'affuble depuis 
une trentaine d'années qu'elle est fréquentée parles baleiniers, 
ne contribuent pas à l'embellir. Profitant du privilège que les 
voyageurs se sont approprié de porter un jugement sur les 
hommes et les choses qu'ils ne voient souvent qu'en passant , 
nous dirons que jusqu'à une plus ample information, les Mâouri 
sont pour nous un des peuples les plus sauvages, les plus abru- 
tis que nous ayons vus dans l'Océanie. Ils n'ont encore appris 
des Européens qu'à tirer un coup de fusil, à boire des liqueurs 
enivrantes , et à rechercher les vêtements de laine, toutes impor- 
tations qui leur ont peu profité. Les armes à feu leur ont donné un 
moyen plus sûr de satisfaire des passions barbares, le besoin de 
vengeance, la soif du sang, 'qui paraissent avoir de tout temps 
été dans le caractère de cette peuplade. Les liqueurs spiri- 
tiieuses déciment chaque jour les guerriers qui ont échappé aux 
embuscades et au guet-apens , qu'avec un peu de poésie on pour- 
rait appeler des combats homériques. Les couvertures de laine 
dans lesquelles ils croupissent, rongés parla vermine, ont détruit 
le peu d'industrie dont les Zélandais faisaient preuve, dans la 
confection de leurs nattes de phormium , et la structure de leurs 
cases qui n'ont jamais été plus délabrées qu'aujourdliui. Ce peu- 
ple n'a donc emprunté à la civilisation que des principes de 
mort. 11 décline, dit-on, de jour en jour, et dans moins d'un siè- 
cle il n'existera peut-être plus. La ruine de quelques tribus an- 
tropophages ne sera pas très-regrettable pour l'humanité. 



282 NOTES. 

Si du inouillage du port Olago on promène ses regards du S. 
à rO.j et de l'O. au N., on est tenté de se croire dans un grand 
fleuve, aux eaux profondes et tourbillonnantes , encaissé entre 
deux chaînes demontagnes verdoyantes jusqu'aux sommets. Mais, 
ainsi que nous l'avons déjà dit , ce prétendu fleuve n'est autre 
chose qu'un bras de mer, un inlet^ de près de deux milles dans sa 
plus grande largeur, sur un développement en longueur de dix à 
douze milles, qui forme du massif du cap Saunders une presqu'île 
ne tenant à la terre ferme quepar une langue de sable très-étroite. 
Le capitaine Privât pense même pouvoir, dans l'hivernage , faire 
franchir cet isthme à ses baleinières , pour les envoyer à la pèche 
dans la baie au S. du cap Saunders, ou les faire rentrer da-ns le 
canal, en leur évitant un long circuit, qui pourrait être dange- 
reux pour elles dans la mauvaise saison. Les terres qui bordent 
le canal sont très-sablonneuses. La roche nue ne paraît que sur 
les deux gros mornes escarpés qui se trouvent à l'entrée, et sur 
quelques pointes de la rive de l'E. qui forment saillie dans le canal. 
Les sables, balayés par les vents ou entraînés par les pluies et la 
fluctuation des eaux, forment des dunes et dévastes plages, où la 
maiée basse laisse une multitude de coquilles variées. La végéta- 
tion de ce pays m'a paru assez uniforme. Les hauteurs sont cou- 
vertes de bois. On trouve dans les vallées quelques grands arbres, 
mais, en général, on en rencontre peu ou point d'unebellevenue. 
Le sol parait très-favorable à la culture des pommes de terre, qui 
sont le seul bien des indigènes, quoique le plus souvent ils l'aban- 
donnent à des Anglais. Il né faut pas chercher ici des cultures 
étendues. Les indigènes sont trop indolents, trop abrutis pour 
entreprendre un travail de longue haleine. Les Anglais, qui n'y 
sont qu'en passant, n'ont ni le temps ni les moyens de s'y livrer. 
Le sol n'est donc défriché et exploité que par petits lambeaux au 
bord de la mer, dans quelques vallées ou sur le flanc des monta- 
gnes'. Les naturels qui commencent, dit-on, à se dégoûter de la 
chair humaine, trouveront dans la culture des pommes de terre 
la pêche et l'éducation des bestiaux, quand ils voudj ont s'en oc- 
cuper, des ressources inépuisables. Ici du moins le cannibalisme 



NOTES. " 283 

ne saurait elfe en quelque sorte justifié par la plus impérieuse de 
toutes les néeessités, celle de la faim. 

Les cases des naturels, éparpillées sur la rive orientale du canal 
et sur les dunes de sable , sont ce qu'il y a de plus misérable au 
monde. Ce n'est qu'en rampant le ventre contre teire qu'on peut 
pénétrer dans ces huttes de paille, dans la structure desquelles il 
est impossible de démêler la plus légère teinte d'industrie. Tout 
y est sale, infect, délabré, tout au plus convenable pour remiser 
des pourceaux. Auprès des cases sont creusées de petites fosses, 
sortes de silos, pour conserver les pommes de terre. Deux po- 
teaux élevés servent d'appui à une claie chargée de paniers de pa- 
tateset de poissons desséchés. Ges provisions sont ainsi conservées 
hors de la portée des rats, qui fourmillent dans le pays. 

Nous n'avons vu d'autres produits de l'industrie indigène que 
quelques nattes de pnormium , assez grossières , et des figurines 
en jade représentant des divinités , ou toute autre chose que l'on 
voudra, dans le goût le plus sauvage. Le lac des pierres vertes , 
aux bordb duquel le jade existe, dit-on, en abondance, se trouve 
à plus d'une journée de marche d'Otago, et dans le nord. 

La population des environs d'Otago ne paraît pas s'élever au 
delà de 4 à 5oo individus. Le pays semble désert tout autour de 
nous, et à moins qu'il n'existe quelque tribu nombreuse , cachée 
dans les vallées, nous ne pouvons croire que le chiffre de la popu- 
lation atteigne même 3 à4oo. Les Anglais qui résident ici depuis 
quelque temps, prétendent que la partie sud delà Nouvelle-Zé- 
lande est presque déserte. L'un d'eux se vante de posséder une 
grande partie du littoral entre Otago et Akaroa. Des déserteurs de 
î)aleiniers, des échappés de Sydney, ou d'autres aventuriers sont 
venus, à diverses époques, s'établir sur le littoral de la Nouvelle- 
Zélande. Ils ont acquis des chefs indigènes des portions de ter- 
rains plus ou moins considérables, au prix d'un mousquet, d'un 
peu de poudre, d'une hache ou d'une couverture de laine ; mais 
comme les aventuiiers européens ne sont guères plus portés aux 
travaux de l'agriculture que ne le sont les naturels eux-mêmes , 
ces grands domaines restent encore en friche, foute de bras pour 



\ 



284 NOTES. 

les exploiter. Si l'on veut jamais entreprendre sérieusement la 
colonisation de la Nouvelle-Zélande, on ne devra guère compter 
sur le concours de la population indigène. Pour la forcer au 
travail, il faudrait la réduire à un état d'esclavage plus ou moins 
déguisé, ce qu'aucun gouvernement ne voudrait sans doute à 
cette heure. D'ailleurs, cette population déjà si faible, décroîtcha- 
que jour, et ne tardera pas à disparaître. On ne fera donc rien de 
stable à la Nouvelle-Zélande, qu'en j transplantant les germes de 
nos sociétés européennes , qui fructifieront peut-être dans un 
climat peu différent du nôtre. On trouvera sans peine, parmi la 
foule d'oisifs qui inondent le pavé de nos villes, des gens disposés 
à devenir colons, c'est-à-dire possesseurs du sol de la, nouvelle 
colonie, et purement consommateurs. Mais les véritables colons,^ 
les travailleurs ou producteurs, pourra-t-on les recruter en nom- 
bre suffisant , sans en tirer des bagnes et des prisons ? Le sol de 
la Nouvelle-Zélande serait-il assez riche pour permettre à des 
spéculateurs d'engager à grands frais des ouvriers et des labou- 
reurs , qu'il faudrait transporter à quatre ou cinq milles lieues 
de l'Europe?... Nous ne le pensons pas. 

Les naturels, accoutumés à trafiquer des charmes de leurs filles 
avec les baleiniers, nous ont envahi dès le jour de notre arrivée ; 
mais ces femmes , au visage carré, jaune et barriolé d'un tatouage 
bizarre, aux cheveux longs et en désordre, au regard stupide ou 
farouche; ces beautés aux lèvres épaisses, bleuies par le tatouage, 
n'on pu trouver chez nous que de rares adorateurs. Les filles de 
Noukahiva, venant à la nage à bords de nos corvettes, ou les jeu- 
nes Taïliennes, surprises dans le ruisseau de Matavaï, pouvaient, 
à nos yeux, passer pour des Vénus sortant du sein de l'onde ; mais 
il faudrait avoir un goûthottentot pour trouver des charmes à la 
Zélandaise, grelottant de froid sous ses haillons infects. Quelques 
marins, établis provisoirement dans le pays, ontcependant réussi 
à donner à leurs sauvages compagnes un certain air de propreté, 
mais il n'est pas aussi facile de donner une expression agiéable à 
leur physionomie. 

Nous avons eu la visite de plusieurs chefs du pays qui venaient 



I 



NOTES. 285 

demander des présents. Ils étaient vêtus à l'européenne , d'une 
manière assez grotesque, et dans un état voisin de l'ivresse. Lri 
plupart cherchent à trafiquer de leurs denrées, patates ou co- 
chons, voire même de leurs filles. 

Deux aventuriers anglais, feignant de redouter la vengeance 
des naturels pour un démêlé survenu entre eux , sont venus de- 
mander passage à bord. L'un d'eux, tonnelier d'un navire balei- 
nier, l'autre maître àugrog-shop^ avaient, à forcede supplications, 
obtenu leur passage pour Akaroa. Mais, malgré la peur qu'ils 
avaient d'être assommés et dévorés parles naturels, ils n'ont plus 
paru à bord. I 

Les Zélandais que j'ai vus ici m'ont paru avoir les formes moins 
arrondies, les traits plus saillants , les lèvres moins épaisses , le 
visage un peu plus allongé que les habitants des autres groupes 
de l'Océanie. Ils ont, comme ces derniers, la bouche large et rap- 
prochée du nez, les membres et les extrémités grêles , par rapport 
au corps. Cette finesse des extrémités qu'on remarque chez tous 
les peuples sauvages, ne saurait être attribuée avec raison à ce 
qu'ils exercent moins que nous leurs membres parle travail ; car 
on sait qu'en Europe la classe supérieure s'abstient des travaux 
corporels, ce qui ne paraît pas nuire beaucoup au développement 
des membres de chaque individu. Les Malais, les Turcs et plu- 
sieurs autres peuples de l'Orient, sont aussi enclins à la paresse, 
et n'en ont pas moins des membres aussi robustes. D'un autre 
côté, les nègres , qui par l'esclavage sont assujettis aux travaux les 
plus pénibles , ne paraissent pas acquérir dans leurs extrémités le 
développement qui leur manque. 11 faut donc chercher, dans le 
climat et le genre de nourriture, la cause des différences déformes 
qu'on remarque entre les peuples sauvages et les Européens. 

(M. Roquemaurel). 



^286 ... rsOTES. 

Note 12, page 142. 

Peu de jours avant notre arrivée , un fait assez étrange avait 
jeté la consternation clans la petite population du port Otago. Un 
Zélandais ivre ayant tué un Anglais dans la chaleur d'une dis- 
cussion, rentra dans sa liute et se suicida, après avoir préalable- 
ment donné la mort à sa femme. Ces deux morts pour une soulevè- 
rent des idées de vengeance chez les Zélandais j tous les hommes de 
la tribu décidèrent de tuer un blanc, selon leur ancien usage, qui 
veut mort pour mort. Ils n'avaient pas encore fait leur choix , at- 
tendant peut-être que quelque déserteur vînt leur offrir une proie 
plus facile, ce qui pourrait bien être le sort d'un de nos matelots, 
qui a eu la folie ou la sottise de nous quitter au moment de notre 
départ. 

Nous fûmes souvent visités, pendant notre courte relâche à 
Otago, par Tairoa , chrf des tribus voisines. Aimant passionné- 
ment le vin et les liqueurs fortes, il venait s'enivrer à bord de nos 
bâtiments, et chercher à nous extorquerqueîques cadeaux à force 
de persécutions. C'est du reste un homme très-doux, mais aussi 
abruti que puisse Tôtre un bipède doué de raison, 11 a vendu à 
divers Anglais, spéculateurs de terre, lapins grande partie de ses 
domaines, mais je crois fort qu'il a su vendre à plusieurs ache- 
teurs les mêmes terrains, et que le plus sot de tous rj'est pas le 
vendeur, auquel on aura bien de la peine à faire rendj'c gorge. 

(M. Monlrai^cl. ) 

Note 13, page 142. 

Les cases des naturels sont grossièrement construites en joncs, 
larges de huit pieds , longues de quinze et hautes de six; la porte a 
à peine quatre pieds de hauteur. L'intérieur se compose de deux 
claies établies parallèlenientà la longueur du ioycvj formé de quel-. 



NOTES. 287 

qiies pierres plates et placé dans le fond . Quelquefois un potit enclos 
environne la case dans plusieurs sens. Les hommes sont vêtus à 
l'européenne , avec des effets de pacotille qu'ils ont obtenus des 
baleiniers ; les femmes ont un costume qui varie à l'infini, mais 
dont la base principale provient du fruit de leur dévergondage.* 
L'uneporte une vieille robe noire, amarrée avec des cordes, l'autre 
une vaste camisole^'d'indienne ; quelques-unes ont conservé la 
natte de phormium. Toutes sont sales et hideuses , grelottant de 
froid sous leurs haillons et infectées , dit-on , de maladies véné- 
riennes. 

Le chef de la peuplade, qui est formée environ de deux cents in- 
dividus, est Taïroa. Il est ordinairement vêtu en gentleman et gé- 
néralement ivre. 

On nous a dit que le lac des pierres vertes de Tavaï Pounamou 
se trouve à huit lieues d'Otago dans le N. 0, 

Il y a douzeans, quand les premiers Européens sont venus s'éta- 
blir à Otago, il y avait a peu près 3ooo naturels , aux environs 
de la baie. Ce n'est que peu à peu que leur nombre s'est réduit à 
200 par des émigrations dans l'intérieur, où il paraît très-difîcile 
de pénétrer. 

En résumé, ces naturels ne présentent plus aucun intérêt à 
l'investigateur ; ils ont perdu, par leurs relations avec la lie des 
sociétés européennes , toutes les qualités originales qui pou- 
vaient les distinguer; leurs vices eux-mêmes se sont transformés 
et sont devenus plus repoussants. 

Tels sont les effets d'une civilisation prise à rebours. Les chefs 
sont les premiers à se corrompre et à/étendre la dégradation à 
leurs sujets. Il ne me paraît pas douteux qu'à mesure que les Eu- 
ropéens viendront envahir ces terres qu'un peu de travail ferti- 
liserait, la population indigène diminuera de plus en plus , et fi- 
nira par's'éteindre comme dans la Tasmanie : c'est encore là une 
des colonies futures de l'Angleterre. Ce pays est destiné à devenir 
riche et productif: ce sera peut-être une nouvelle Amérique, 
une nouvelle rivale de l'Europe. (M. Coup^^ent.) 



288 ' NOTES. 

Note 14, page 163. 

Le 8 avril, nous étions en vue delà baie d'^Z-^/oû!, et nous cher- 
châmes à profiter des brises légères et variables qui avaient lieu, 
afin de nous approcher de la côte et tâcher d'atteindre ce mouil- 
lage. Le calme nous ayant surpris à l'instant où nous étions 
encore à deux ou trois milles de l'entrée, je dus y renoncer pour 
ce jour-là, qui était près de finir; je m'empressai de profiter 
de quelques fraîcheurs qui survinrent pour gagner le large, et 
me mettre à même de passer la nuit sans inquiétude. \1 Astrolabe^ 
qui se trouvait un peu en avant, continua sa route, en s'aidant 
de ses avirons de galères ; mais bientôt, drossée par les courants, 
elle fut sur le point de se briser sur les rochers qui avoisinent la 
pointe S.-O., et ne dut son salut qu'à un peu de vent qui s'éleva 
à l'instant où tout espoir semblait perdu; elle se tira heureu- 
sement d'affaire et parvint à gagner le mouillages sur les huit 
heures du soir. 

Dans une petite baie qui se nomme Peraklj et qui est située à 
quelques milles plus au sud, se trouvaient mouillés, pour le 
moment, quatre navires baleiniers, dont un danois et trois 
française Le capitaine Lelièvre, commandant l'un de ces derniei\s, 
l'Héla, avait perdu plusieurs de ses ancres, et venait de s'en 
faire céder une par le Gange. Se trouvant fort embarrassé pour 
la faire transporter sur son bord avec ses pirogues , il eut recours 
à M. d'Urville, qui mit la chaloupe àeV Astrolahek sa disposition; 
un autre capitaine, M. Billiard , commandait le Courrier des 
Indes ^ et il vint nous rendre visite, accompagné de deux de ses 
officiers. Nous avions déjà vu ces messieurs lors de notre passa- 
ge à la Conception^ sur la côte du Chili, et ils étaient pour nous 
de vieilles connaissances que nous revoyions avec d'autant plus 
de plaisir qu'ils avaient, depuis, opéré un retour en France, et 
qu'ils purent, par conséquent, nous donner quelques nouvelles. 
Le troisième bâtiment, appelé V Adèle , était commandé par un 
Américain . 



NOTES. 289 

Sur le navire danois se trouvait un jeune chirurgien avec le- 
quel nous eûmes quelques rapports. 11 était très-instruit, aimait 
avec passion l'histoire naturelle et s'était embarqué dans l'espoir 
de se livrer a ses goûts et de faire des collections. Peu au fait de 
l'itinéraire que suit ordinairement un baleinier, il s'attendait à 
faire un voyage tout différent de celui dans lequel il s'était en- 
gagé, et il crojait faire un autre métier que celui de battre cons- 
tamment la mer. La|baie dans laquelle il se trouvait alors n'offrait 
aucun intérêt, et c'était la première qu'il eut visitée depuis son 
départ |du Danemark, Aussi , son désappointement élait-il '^au 
comble, et il soupirait après l'instant qui le ramènerait dans ses 
foyers..... 

Le 23, à quatre heures du soir, V Astrolabe nous ayant signalé de 
nous disposer à prendre le mouillage , nous imitâmes sa manœu- 
vre, en nous dirigeant sur la baie Taone-Roa ^ sur laquelle nous 
jetâmes l'ancre à cinq heures et demie du soir, par onze brasses, 
sable vasard, relevant : le cap Gable diU S. i8° E., le cap Young- 
Nichs au S. 5° E.*et la petite île Tetoua-Motou^ située à la pointe 
S.S.-E.,auS.-E. 52«E. 

Ce point nous avait été signalé comme celui de la côte, où l'on 
pouvait, le plus facilement, se procurer des cochons, et c'était là 
le seul motif de notre relâche sur une rade qui est ouverte à tous 
les vents de la partie de l'est , et dans laquelle la mer, constam- 
ment houleuse , rend l'abordage de la- côte dangereux et difficile 
pour les canots. Un navire, baleinier anglais, s'y trouvait pour 
le moment, et nous sûmes bientôt qu'il y avait été attiré par les 
mêmes raisons que nous. Le capitaine auquel nous nous adres- 
sâmes tout d'abord , pour connaître les ressources du pays , 
craignit sans doute la concurrence et chercha à nous persuader 
que nous serions trompés dans notre attente. Heureusement, 
nous ne tînmes aucun compte de ses paroles, et le lendemain au 
matin, le grand canot de VAslrùlabe fut expédié avec les objets 
nécessaires pour faire des échanges j il était de retour à une 
heure de l'après-midi, rapportant une trentaine de cochons dont 
le prix était modéré et qui furent répartis sur les deux corvettes. 
iX. 19 



290 NOTES. 

Immédia inment ijprès , le signal de l'appareillage fut donné, et 
nous mîmes sous voiles. Une pirogue, montée par trois anglais 
et deux naturels, accosta bientôt la Zélée. Elle apportait deux 
gros cochons , sept poules et des choux qui furent achetés par 
l'Etat-major , moyennant six piastres, et quelques bouteilles 
d'Arah. L'un des anglais, qui paraissait le plus intelligent, et 
auquel appartenait l'embarcation, nous apprit que ce district 
était très-peuplé, que la terre était très-productive , et qu'au- 
cune station ne présentait plus de ressources que celle-ci. Un 
missionnaire protestant y était établi depuis quelques années, et 
sa présence avait fait cesser toutes guerres entre les chefs qui, 
ayant adopté la nouvelle religion, avaient entraîné, par leur 
exemple^ presque tous les naturels. 

Sur la côte nord de la baie, nous avions aperçu un grand hrig 
qui était échoué et qui paraissait abandonné ; le mât de misaine 
et le beaupré étaient seuls debout. Nous sûmes que c'était un 
bâtiment de commerce américain , qui , par imprudence et pour 
avoir mouillé trop près du rivage, avait naufragé dix mois aupa- 
ravant. La cargaison avait pu être retirée, mais le navire s'étant 
défoncé, n'avait offert aucune chance de sauvetage. 

Le 25 , à midi, les observations nous plaçaient par 87" 33' 5" 
lat. sud , et 176° 17' 9" long. E. Ce dernier résultat continuait 
à être plus faible, de seize minutes , que celui déduit des relève- 
ments pris sur la carte de Y Astrolabe en 1827. Un bâtiment amé- 
ricain, qui se trouvait alors à peu de distance de nous, ayant tiré 
deux coups de canon pour attirer notre attention , nous présu- 
mâmes que ce navire avait des besoins pressants , et nous mînies 
immédiatement en panne pour attendre une de ses pirogues qui 
se dirigeait de notre côté. Elle atteignit promptement la Zélée, et 
le capitaine, qui monta à bord, ne nous surprit pas peu en nous 
disant qu'il nous avait pris pour des baleiniers et qu'il venait 
souhaiter le bonjour à des collègues auxquels il était bien aise 
d'annoncer que sa pêche avait été très-heureuse, et que son chai'* 
gement était complet. Nous reconnûmes bien là la vanité améiù- 
caine et nous nous empressâmes de lui annoncer que nous n'é- 



l 



NOTES. 291 

lions pas du métier. 11 accepta l'ofïrc à dîner que lui firent les 
olïiciers et il ne regagna son bord que sur les six heures, se pro- 
mettant de faire plus ample connaissance à la Baie des îles , où il 
devait séjourner quelques jours avant de faire route pour les 
Etats-Unis, (^M. Jacquinot.^ 

Note 15, page 163. 

En quittant le port d'Otago, nous suivîmes la côte très-lenle- 
ment, car le vent devint très-faible et extrêmement variable. 
Nous n'arrivâmes que le 7 en vue de la presqu'île delBanks. De- 
puis le cap Saunders jusqu'à cette presqu'île, la côte est peu acci- 
dente'e et assez haute, on n'y voit aucune montagne remar- 
quable. Elle se termine par un golfe assez dangereux, bordé de 
terres basses, au|largedesquelIeson trouve, à une grande distance, 
des sondes de quinze à vingt brasses. Là mouillent quelquefois les 
baleiniers, attirés par la quantité de baleines qui affectionnent 
cette partie de la côte, parce qu'elles y trouvent sans doute ample 
pâture; mais avec les brumes qui régnent souvent, avec les vents 
de S.E.; on doit s'en approcher avec précaution^ parce que la mer 
est très-grosse sur ces bas-fonds 



Une misérable tribu, composée d'une trentaine d'indivijdus des 
deux sexes ^ couvei ts de guenilles et de haillons, habitaient les 
chétives cabanes qui composaient le village d'Akaroa. Quelques 
aventuriers anglais vivaient au milieu d'eux, mariés avec des 
femmes des autres districts de l'île. Leurs habitations étaient un 
peu plus confortables ; les coteaux voisins avaient été en partie 
défrichés par eux, les pommes de terre et les légumes qu'ils en re- 
tiraient, leur servaient à se procurer abord des bâtiments, tout ce 
qui leur était nécessaire pour vivre, surtout de l'eau-de-vie, et, 
quand ils réussissaient à en acheter, elle les plongeait pendant 
plusieurs jours dons un état d'ivresse qui leur faisait oublier les 
ennuis inséparables d'une vie aussi oisive et aussi abrutissante 
que celle qu'ils menaient au milieu de cette misérable tribu. 



292 NOTES. • 

Quoique le Icrritoire qui entoure la baie d'Akaroa soit tïès- 
montagneux, on peut juger facilement à la vigueur de la végéta- 
tion, à la quantité de petits cours d'eau dont il est arrosé, qu'il 
serait susceptible d'être cultivé avec avantage. La végétation y est 
plus vigoureuse qu'à Otago, les arbres plus élevés, les liannes 
plus touffues ; le pin , qui donne un bois de mâture si recher- 
ché, s'y trouve en assez grand nombre. On voit dans la forêt une 
grande quantité de ces fougères arborescentes, qui font le plus 
gracieux effet: les naturels en tiraient jadis une fécule à laquelle 
ils ont renoncé en lui substituant si avantageusement la pomme 
de terre. 

On rencontrait tout autour de la baie unegrande quantité d'ha- 
bitations abandonnées. Nous apprîmes que la population de ce 
district avait été jadis assez considérable et n'avait été réduite à 
ja misérable tribu que nous y voyions, que par un de ces massa- 
cres si communs à la Nouvelle-Zélande, fait par un de ces chefs 
puissants, affamé de sang et de carnage, dans le but seul de dévo- 
rer des victimes. 

Le 23 avril, à cinq heures et demie du soir, nous mouil- 
lâmes dans la baie de Tone-Roa. Cette baie est ouverte du N.-E. 
àuS.-E.,peu profonde, comparativement à son ouverture, la 
tenue y est mauvaise. Le cap Young-Nichs, qui forme l'entrée 
du côté du sud, se reconnaît de loin parles dunes blanchâtres 
dont il est couvert. Elle est entourée de grandes plaines très- 
fertiles qui y ont attiré déjà un certain nombre de colons an- 
glais ; ceux-ci procurent aux bâtiments des provisions à assez 
bon marché. La cote se termine par des plages de sable où la 
houle rend presque toujours l'abordage difficile. Dans la partie 
nord se trouve plusieurs petits îlots où la mer se brise avec force. 
Nous y remarquâmes la carcasse d'un bâtiment naufragé l'année 
précédente. 

Un baleinier anglais se trouvait mouillé sur cette rade quand 
nous y arrivâmes. 11 était venu, comme nous, y chercher des pro- 
visions , et nous dépeignit le pays comme dénué de ressources. 
Cependant, le lendemain, on envoya un canot à terre, et il revint 



NOTES. 293 

à midi, chargé d'excellents cochons, de légumes et de volailles qu'on 
s'était procurées à très-bas prix; le rusé' capitaine anglais avait 
craint notre concurrence et c'est pour cela qu'il nous avait fait 
un si vilain portrait du pays. Nous apprîmes, par des anglais éta- 
blis dans pays, que les naturels de ce district, qui étaient assez 
nombreux,'avaient embrassé le christianisme, qu'ils s'adonnaient 
à la culture, et qu'ils avaient un missionnaire^anglais parmi eux. 
Nous ne nous arrêtâmes à la baie de Toné-Roa que le temps né- 
cessaire pour nous y procurer des rafraîchissements pour l'équi- 
page, et nous reprîmes la mer, le 24, dans l'après-midi, avec une 
jolie brise du sud. (M. Dubouzct.y 

Note 16/ page 163. 

A onze heures du matin , viré de bord et couru le bord à terre, 
portant à rO.-N.-O. La brise est très-faible, le calme s'établit 
peu à peu; la houle du sud assez forte nous empêche de gouver- 
ner. Onze heures trente minutes, un officier est envoyé pour re- 
connaître la passe et le port d'Akaroa. Dans l'après-midi , calme 
ou folles brises. La houle paraît nous accoster des falaises que 
nous prolongeons, pour gagner l'entrée d'Akaroa. A une heure 
quarante minutes, armé les avirons de galères pour déhâler le 
navire, qui ne gouverne pas. La Zélée reste au large, les basses 
voiles carguées. Nous parvenons à parer, à environ un mètre de 
distance, les falaises qui s'étendent à l'E. d'Akaroa. Nous doublons 
avec le même succès un îlot plat qui se trouve à quarante toises 
de la pointe de l'entrée. Un souffle du N.-E., joint aux efforts 
des avirons de galère , nous portent vis-à-vis de la passe. Nous 
touchons déjà la bande des eaux décolorées où la sonde ne trouve 
pas moins de seize brasses, fonds de sable. Désormais, le calme et 
la houle ne pourraient nous empêcher de cheminer vers le mouil- 
lage avec sécurité, car une ancre tombée nous permettra toujours 
de maîtriser la houle, en attendant la première bouffée d'un vent 
propice. 



294 ISOTES. 

A quatre heures, noue sommes en calme, drosses par la îioule 
et, la marée sur une roche à gauche de l'entrée du port, malgré 
nos avirons de galères et les efforts de tout notre équipage. La 
corvette, emportée dans le ressac du brisant, parvient à parer la 
roche, en la contournant à la distance de quinze à vingt pieds; 
mais notre malheureux navire, devenu le jouet de la lame et du 
courant, continue à dériver vers la pointe O. de l'entrée du port, 
dont nous ne sommes plus séparés que par une centaine de pieds. 
Nos voiles, qui battaient inutilement le loilg des mâtë, ont été 
carguées dès qu'elles n'ont plus senti un souffle de vent. On re- 
double d'efforts sur les avirons de galère qui , n'ayant pu nous 
maintenir au milieu de la passe, ne sauraient nous retirer du 
ressac dans lequel nous nous débattons. La pointe ouest de l'en- 
trée d'Akaroa est formée par une falaise de roches qui se dresse 
au-dessus de nos têtes comme une muraille de deux cent cinquante 
pieds de hauteur. Son pied , battu par la mer , est bordé d'une 
ceinture de roches à fleur d'eau de vingt à trente pieds de large, 
sur laquelle la lame vient se briser. \J Astrolabe est venue flairer 
ces roches, dont l'accore n'est plus qu'à quelques toises de ses 
flancs. Dans cette position critique, un échouage entraînait la 
perte infaillible du navire et celle d'une grande partie de l'équi- 
page. L'équipage de V Astrolabe a mesuré de l'oeil la faible dis- 
tance qui le séparait du redoutable brisant qui devait l'engloutir. 
11 a contemplé cette haute falaise ail pied de laquelle la corvette 
allait se briser. L'imminence du dangei' ne l'a point fait sourciller. 
Cependant, l'officier expédie le matin pour prendre connaissance 
du mouillage, vient d'apercevoir V Astrolabe ballottée par la lame 
au pied de la falaise. Il accourt du foiid du pol't, à force de rames, 
ainsi qu'une baleinière, portant le capitaine du navire français 
le Gange. Ils nous apportent le seul moyen de salut qui puisse 
nous rester en ce moment : c'est une bouffée du N.-O. qui , 
soufflant déjà dans le port, commence à se faire sentir au haut de 
nos mâts en partie abrités par la falaise. Voilà la brise , nous crie 

le capitaine baleinier Faites de la voile et vous serez parés.... 

Alors les matelots, laissant les avirons de galère sur lesqtiels iU, 



INOTES. 193 

s'épuisaient vainement depuis deux heures, se précipitent à l'envi 
sur les manœuvres, et, dans Un clin d'œll, les voiles sont établies. 
JJJstrolaljc, ayant enfin la brise dans ses voiles, s'est bientôt 
éloignée de la redoutable falaise. Nous avons alors louvoyé danâ 
la passe et atteint le mouillage à sept heures du soir. 

La Zélée est restée au large. Croyant un instant, dans l'après- 
midi, que \ Astrolabe était sur le point de se jeter sur la pointe est 
de l'entrée , elle a mis son grand canot à l'eau pour nous porter 
secours. Mais l'ayant plus tard aperçue dans la passe, elle a gardé 
son canot dont nous n'avions plus besoin. 

Cinq ou six huttes délabrées et misérables sont plantées sur le 
bord du ruisseau. Les êtres animés, qui les occupent, appartien- 
nent à l'espèce humaine, car ils se groupent autour d'un feu 
qu'ils savent entretenir j ils savent même articuler quelques sons 
et parler une langue, ce qui les distingue de la famille des singes. 
Mais si, à ces caractères, on peut reconnaître la race humaine, 
il n'est pas aussi facile de distinguer les sexes. En pareille matière, 
l'œil du matelot est souvent plus clairvoyant que celui du grave 
observateur. Aussi, nos canotiers, en mettant le pied à terre, ont- 
ils tout d'abord reconnu le sexe féminin , ce beau sexe, qui, en 
tous lieux comme en France, même à la Nouvelle-Zélande, a 
droit à leurs hommages. L'échange des civilités fut suivie d'une 
déclaration dans les formes, après quoi fut cimentée l'alliance 
entre les deux peuples, dans moins de temps qu'il ne nous en 
fallut pour examiner le cours du ruisseau et pour voir à quelle 
hauteur le flot pouvait remonter. A notre retour, nous trouvâmes 
ces êtres crasseux et misérables, que nous avions laissés accroupis 
autour d'un feu, transformés en naïades échevelées qui aidaient 
en riant, nos matelots à lessiver leur linge. 

( M. Ro que maure l. ) 



296 NOTES. 

Note 17, page 163. 

Les seuls habitants de la cote d'Akaroa sont quelques matelots 
déserteurs et une dizaine de naturels échappe's au massacre de 
leur tribu, qui était, il y a peu d'années, nombreuse et puissante. 
Elle habitait alors, dans le fond de la baie, un village dont on 
trouve encore quelques restes et elle vivait sans crainte aucune de 
ses voisins de la grande terre, lorsqu'une trahison la fît disparaître 
presque entière. Le chef du district de Cloudy-Bay, dans le détroit 
de Cook, homme ambitieux et perfide, fit avec un capitaine an- 
glais, un marché infâme, pour ce dernier surtout, marché qui de- 
vait le mener à son but, celui de régner seul sur l'île Tàvaï-Pou- 
namou. 11 se fittransporter avec bon nombre de ses guerriers dans 
'e port d'Akaroa et fit mouiller le navire anglais près d'une île 
située devant le village des naturels. Ceux-ci, confiants , vinrent 
traiter avec le capitaine anglais, qui leur donna rendez-vous sur 
l'île près de laquelle il était mouillé. Tous accoururent, mais ils y 
étaient à peine qu'ils furent cernés par les guerriers de Cloudy 
qui, après les avoir massacrés, n'eurent pas de peine à se rendre 
maîtres de la population qui eut le même sort que ses chefs. 
Quelques-uns seulement parvinrent à s'échapper dans les bois et 
sont tout ce qui reste aujourd'hui de cette tribu. C'est ainsi que 
les européens, entraînés par la cupidité, se sont faits, de presque 
toute la population de la Nouvelle-Zélande, des ennemis irrécon- 
ciliables. On pourrait citer vingt traits de la nature de celui qui 
a amené la destruction de la tribu d'Akaroa, et l'on s'étonne en 
Europe de la férocité des Nouveaux-Zélandais. Ce qui me sur- 
prend, moi, c'est que ces sauvages ne mangent pas tous les Euro- 
péens qu'ils rencontrent souvent sans défense au milieu de leurs 
forêts. [M, Montravel.^ 



NOTES. 297 



Note 18, page 163. 

Le mouillage d'Akaroa est vaste et parfaitement abrité. Un 
navire du plus fort tonnage y est non-seulement en parfaite 
sécurité, mais il peut y faire toutes les répara lion s^de coque et de 
gréement. 

Pendant notre séjour à Hobart-Town, le bruit courait qu'une 
expédition, partie des ports de France, devait venir débarquer 
des colons à la Nouvelle-Zélande et notamment sur la presqu'île 
de Bancks qui, disait-on , avait été bien et dûment cédée par les 
naturels au capitaine d'un navire baleinier, et, comme de juste, 
les Anglais jetaient feu et flamme contre l'ambition et la rapacité 
françaises. Pour nous, nous avions peine à y croire, mais nous 
fumes complètement convaincus, en arrivant à Akaroa. On 
attendait prochainement le Comte de Paris, qui allait bientôt venir 
jeter sur la plage cinquante à soixante malheureuses familles desti- 
nées à ymourir de misère. Le pays est couvert de forêts, et c'est une 
rude tâche pour de nouveaux débarqués de défricher, sans autre 
secours que leurs bras (car il n'y a pas à compter sur les Zélan- 
dais) des forêts immenses, sous un climat humide et pluvieux. A 
nos portes, en Algérie, nous avons toutes les peines imaginables 
à trouver des travailleurs , que sera-ce donc à 4ooo lieues de la 
métropole? En supposant le sort le plus prospère à la nouvelle 
colonie, en temps de guerre, elle n'aura de ressource que de se 
faire anglaise, le plus vite possible. L'île du nord et la plus grande 
partie de celle du sud sont occupées par l'Angleterre, et, ne le 
fussent-elles pas , elle est aux portes des riches établissements de 
Van-Diemen et de la Nouvelle-Galle,^ qui pourraient disposer 
d'assez de forces pour l'enlever bien avant que nous ne puissions 
la secourir. 

Les Anglais ont de nombreux établissements sur la Nouvelle- 
Zélande. Les naturels, abrutis par les spiritueux, leur font tous 
les jours de nouvelles ventes de terrain, et cela pour quelques 



298 NOTES. 

galons de rhum. Les deux îles seront bientôt couvertes de colons 
anglais. Que deviendra, au milieu de tout cela, notre pauvre co- 
lonie? En vérité^ si tout cela ne promettait pas de finir bien 
tristement, ce serait par trop ridicule. 

La baie d'Akaroâ est un long boyau enloUré de toutes parts de 
hautes liidntagbes couvertes de bois. Le peu de naturels que 
nous y avons vu se composaient de trois à quatre familles, dont 
les hommes passaient leur vie étendus comme des pourceaux, 
cuvant l'eau-de-vie qu'ils allaient mendier à bord des navires sur 
rade, et dont les Femmes, dégoûtantes créatures, se prostituaient 
sans vergogne à tous les matelots qu'elles rencontraient. Dans le 
fond de la baie, nous avons trouvé une petite métairie ; c'est une 
maison assez propre, entourée d'un petit potager. Le proprié- 
taire est un anglais^ qui y a amené quelques bestiaux qu'il vend 
iaux baleiniers en relâche. ( M. Demas.^ 

Note 19^ page 163. 

La baie de Taoné-Boa fut le premier mouillage de Cook sur 
les cotes de la Nouvelle-Zélande ; il y trouva si peu de res- 
sources qu'il la nomma Baie-Stérile. Cette baie est immense ; 
elle olïre aux vents du S.-E. au N.-O. une vaste ehtl'ée qui n'a 
pas moins de cinq milles, d'une pointe à l'autre. 11 y règne pres- 
qiie toujours une longue houle de S.-E. etd'E. S.-E., très-fati- 
gante, et partout sur la plage la mer déferle avec violence. Un na- 
vire, pris au mouillage par un coup de vent de cette partie, serait 
gravement compromis. Ce mouillage est détestable, surtout pen- 
dant l'hiver, où les vents du S.-E. et du S.-O. régnent presque 
constamment. Le commandant s'était décidé à y jeter un pied 
d'ancre pour s'y procurer des cochons , qui , disait-on , s'y trou- 
vaient en grande abondance. J'étais de corvée , et en conséquence 
je reçus Tordre d'aller traiter de l'achat de ces intéressants qua- 
drupèdes, notre unique nourriture depuis plus de deux ans. 

Le lendemain donc nous partîmes du bord, à cinq heures du 



NOTES. ' 299 

malin. Après une heure et demie cle uage j nous arrivâmes devant 
une plage sur laquelle la mer déferlait partout avec force. En 
la prolongeant d'assez près, j'aperçus l'enlrée d'une petite rivière, 
mais elle était fermée par une barre assez forte. Peut-être en 
attendant V embellie, mon grand canot eût-il pu franchir; mais, 
chargé comme il devait l'être au retour, il n'eut jamais pu en 
sortir. Le patron d'un petit cotre anglais , voyant mon embarras , 
me prêta fort obligeamment une baleinière. Je mouillai mon 
canot aussi près que possible de la barre, et nous la franchîmes 
avec la légère embarcation que je destinais à transporter les co- 
chons de la terre au canot. Sur la barre , il y avait huit à dix 
pouces d'eau ; la rivière était assez étroite , mais bien encaissée, 
entre des bords argileux couverts de joncs. Le commissaire et son 
coffre à marchandises me suivaientde près. Les naturels, en voyant 
mouiller nos navires, étaient accourus au-devant de nouS; pen- 
sant bien, tout sauvages qu'ils étaient, qu'il y avait quelque chose 
à gagner. Aussi, en mettant pied à terre, nous nous trouvâmes 
au milieu d'une nombreuse population; tous ces braves gens 
accoururent vers nous en poussant devant eux bon nombre de 
pourceaux et bientôt commença le plus singulier marché que j'ai 
jamais vu. A quelques pas de la rivière se trouvait une misérable 
cabane en chaume, sans toiture, le commissaire, craignant les 
vols, courut y établir sa boutique. Comme elle était peu large, 
la caisse aux étoffes en occupait tout le fond; sur le devant, nous 
établîmes des espèces de tréteaux sur lesquels s'établit, avec un 
sang -froid admirable, un de nos matelots, le nommé Tausier^ 
gascon pur sang, qui se mit à faire l'article avec un aplomb mer- 
veilleux que n'eut pas désavoué le plus intrépide vendeur d'or- 
viétan de nos foires. Je n'ai rien vu de plaisant comme cette 
scène. « Voyez un pu, disait Tauzier à tous ces sauvages peints 
«ou tatoués, voyez un pu cette couverture, je né la vends 
«pas, je la donné! pour deux cochons.» C'était la Meilleure 
bouffonnerie que l'on pût imaginer. Les couvertures avaient un 
succès fou; en un instant elles furent enlevées et bon nombre de 
cochons grognaient déjà au fond du canot. Malheureusement, 



300 NOTES. 

nous n'en avions pas beaucoup. Après les couvertures, il fallut 
en venir aux étoffes. Les naturels n'en voulaient pas ; mais l'ami 
Tauzier, toujours sur les tre'teaux, leur fit une si belle palabre 
accompagne'e de grimaces et de gestes si persuasifs que bientôt 
ce fut à qui en prendrait. Pour cinq brasses d'étoffes , nous 
avions un gros cochon. Avant de conclure le marché, le sau- 
vage examinait son étoffe avec le soin d'une ménagère qui 
achète une aune de calicot, et, pour compléter le tableau, deux 
ou trois anglais se promenaient grommelant et refrognés, disant 
que nous faisions augmenter les prix et que c'était une indignité, 
mais la foule était grande , et c'était à qui se presserait pour ap- 
procher de la cabane. Tout cela faisait un pêle-mêle incroyable ; 
les femmes s'en mêlaient aussi, et, en outre de leurs cochons, 
de leurs nattes en formium , elles offraient, à qui voulait les 
prendre, leurs plus douces faveurs. Tous les hommes étaient 
revêtus du costume national, si toutefois cela peut passer pour 
un costume. Ils étaient enveloppés de leur nate de formium, 
et, dans le nombre, il y en avait d'une finesse remarquable. Le 
costume se compose de deux nattes : l'une leur couvrait le corps 
de la ceinture aux pieds, l'autre était jetée sur les épaules; quel- 
ques-uns avaient des manteaux de peau de chien. C'étaient pres- 
que les Zélandais de Cook. Ils étaient magnifiquement tatoués , 
et portaient leurs cheveux roulés en chignon et attachés sur le 
sommet de la tête ; à leur cou et aux cartilages du nez pendaient 
des petits morceaux dejadevert,bizarrement sculptés. L'un d'eux, 
^le chef de la peuplade, portait à la main un bâton de quatre pieds 
environ, d'un beau bois rouge, surmonté à l'une de ses extrémi- 
tés d'une figurine représentant un bonhomme tirant la langue et 
les jambes écartées, ressemblant tout à fait à une figure de pain 
d'épice. 

A trois cents pas de la rivière s'élevait une grande case en bois, 
habitée par quelques Anglais qui achetaient des cochons pour 
Sidney ou les autres points de la Nouvelle-Zélande, où ils com- 
mencent à devenir rares. La rivière séparait en deux le village 
zélandais : de notre côté, il ne se composait que d'une cinquan- 



NOTES. 301 

laine de misérables huiles, bâties sans ordre, les unes sur les 
autres ; l'entrée en était tellement basse , qu'on n'y pouvait péné- 
trer qu'en rampant. L'intérieur de ces misérables habitations 
était en lout digne de leurs propriétaires j il est impossible 
d'imaginer une plus repoussante malpropreté. La plupart de ces 
hommes avaient l'air chétif et malingre, et j'eusse défié l'œil le 
plus clairvoyant de découvrir la couleur de leur peau, à travers 
l'épaisse couche de crasse dont elle était couverte. Les femmes , 
si faire se peut, étaient encore plus sales que les hommes. Le 
village était entouré de palissades de cinq à six pieds de hauteur, 
qui me donnèrent une idée de ces fameux pas , espèce de forlifi- 
calion, qui joue un si grand rôle dans l'histoire de ces peuples, 
et je n\;nrpoi'tais pas une bonne opinion de leur génie mili- 
taire. . 

A midi, j'avais autant de cochons que l'embarcation en pou- 
vait raisonnablement contenir , et je ralliai la corvette, au grand 
désespoir des Zélandais , qui amenaient toujours de nouveaux 
pourceaux. (M. Duroch.) 



Note 20, page 204. 

Plusieurs baleiniers et bâtimennts de commerce anglais et 
américains étaient sur la rade de Korora-Reka au moment où 
nous y mouillâmes. Un seul navire anglais, portant la flamme 
britannique , se trouvait en ce moment sur la Baie-des-'Iles ; c^él&ït 
le transport leBuffalo, qui était mouillé dans la rivière de Kawa- 
Kawa j et qui s'occupait à prendre un chargement de bois de con- 
struction. Nous avions rencontré, étant sous voiles, la corvette de 
guerre V Herald , qui louvoyait pour sortir, et qui, d'après ce 
que nous apprîmes plus tard , se rendait à Shouroki, 

Nous eûmes lieu de nous applaudir d'avoir gagné l'ancrage, 
car,pendant la nuit , le vent passa à l'O. et au S. 0., grand frais 
par violentes rafFales , accompagnées d'éclairs , de tonnerres, et 
d'une forte pluie. 



302 NOTES. 

Quoique la miil fui clojà bien faite lorsque nous jclamcs Tan- 
cre , nous reçùn^es néanmoins }a visite de plusieurs négociants, 
qui j attirés par la curiosité, venaient voir qui nous étions et quel 
était le but qui attirait deux bâtiments de guerre français. Dans 
la circonstance actuelle et lorsque l'Angleterre, avait déclaré 
prendre possession de la Nouvelle-Zélande , sans s'être préalable- 
ment assurée si les autres puissances européennes reconnaîtraient 
la validité d'un semblable accaparement, quelques-uns de nos com- 
patriotes pouvaient avoir, à juste titre, des réclamations à former 
contre l'espèce de tyrannie que l'on exerçait à leur égard, et con- 
tre les entraves que les délégués de la Grande-Bretagne apportaient 
au développement de leur industrie et à l'emploi de leur fortune. 
Malheureusement, nous n'avions pas d'instruction; et, dans 
l'ignorance où nous étions sur le parti qu'aura pris la France 
dans une semblable conjoncture, nous dûmes nous déclarer in- 
compétents et nous contenter d'émettre notre opinion sur le désir 
que nous avions de voir apporter un frein à un envahissement 
aussi scandaleux. 

Désireux, néanmoins, de connaître exactement la manière 
dont avait procédé M. le gouverneur Hobson dans son espèce de 
prise de possession , je m'adressai, dès le lendemain, à M. Bonne- 
fin , ancien officier de la marine française, qui, après avoir 
éprouvé des malheurs inattendus, s'était décidé à venir à la Baie^ 
des- Iles , pays qui paraissait offrir à son activité et à son intelli- 
gence les moyens de réparer ses pertes, et lui présenter une per- 
spective d'avenir. Je le priai instamment de n'apporter aucune 
haine dans son récit , de me conter les faits comme ils avaient eu 
lieu , et de mettre de côlé toute passion particulière. 

Les relations que j'ai eues avec M. Bonnefin , durant notre 
courte relâche à Korora-Reka ^ m'ont montré un homme un peu 
exalté à la vérité, mais plein de probité , de sentiments généreux, 
disposé à protester de toutes ses forces contre les actes qui poui- 
raient attenter à la dignité de son pays, et incapable surtout de 
transiger avec sa conscience. 

Voici ce que j'ai appris de lui : ^ 



NOTES. 303 

Le 29 janvier i84o, la corvette Y Herald débarqua à Korora- 
/ic/« (baie des îles) M le capitaine de vaisseau Hohson qui , dès le 
lendemain 3o , et par conséquent sans perdre de temps , invita 
les habitants à se rendre à l'église protestante. Tous, Anglais, 
Français, Américains et naturels accoururent, curieux d'ap- 
prendre ce qu'avait à leur annoncer ce nouveau messie, envoyé, 
disait-on, pour créer Tère de bonheur de la Nouvelle-Zélande et 
assurer sa prospérité. Là, entouré de l'état-major de la corvette , 
de quelques employés et des missionnaires anglais , il donna lec- 
ture des documents qui lui conféraient, au nom de la reine d'An- 
gleterre , le litre de^lieutenant-gouverneur , et en fît connaître 
d'autres, relatifs à différents arrêtés d'administration et de police 
qui, rédigés par avance, n'avaient pour but que le bien du pays, et 
devaient satisfaire à toutes les exigences. Le document plus im- 
portant, qui, à lui seul, résumait toute la pensée anglaise, était 
celui par lequel on déclarait qu'à compter de ce jour {^preuve qu'on 
ne K' oui ait pas faire languir les inléressés) il était interdit aux su- 
jets britanniques de faire la moindre acquisition de terrain auprès 
des naturels, attendu qu'une commission formée à Sidney pour- 
rait seule, dorénavant, s'occuper de ces achats , toujours au nom 
de la reine, et seule aussi aurait le droit d'opérer des concessions, 
bien entendu tarifîées suivant Son bon plaisir. Cette lecture ter- 
minée, les habitants devant avoir acquis une pleine conviction que 
l'Angleterre n'avait eu pour but que leur bien-être futur, tous 
furent invités à signer, en signe d'adhésion, un acte constituant 
M. le capitaine Hohson lieutenant-gouverneur des îles de la 
Nouvelle-Zélande, qui, désormais, devaient être considérées 
comme dépendances de la Nouvelle-Hollande . 

A une petite exception près, les personnes ayant de justes titres 
à Testime publique , refusèrent de signer, protestant avec Tgrce 
contre une semblable illégalité; et M. le gouverneur put facile- 
ment se convaincre que, parmi ceux qui acquiescèrent, la grande 
majorité se composait de convicts déserteurs, de banqueroutiers 
en fuite et enfin de tout ce que le pays pouvait offrir de plus 
ignoble el de plus taré. Une remarque importante à faire ressor- 



304 ILOTES. 

tir, et c|Lii, tout d'abord , dut attirer rattention des personnes en 
dehors de la domination anglaise, est celle-ci : c'est que ces pre- 
miers documents ne paraissaient s'adresser qu'aux sujets britan- 
niques et semblaient devoir laisser pleine et entière liberté aux 
étrangers de faire telles opérations et tels achats qui leur paraî- 
traient convenables. Ceux-di , sans s'inquiéter s'il pouvait exister 
une arrière-pensée, et ne s'en rapportant qu'aux faits rendus 
publics , curieux, d'ailleurs, de résoudre un problême qui inté- 
ressait leur avenir, ne tardèrent pas à entamer quelques spécu- 
lations ; ils purent bientôt se convaincre que, non-seulement on 
ne leur accordait pas plus de latitude qu'aux autres ; mais 
même qu'on était disposé à leur susciter tellement d'entraves, et 
à leur occasionner tant de dégoûts, qu'ils se verraient contraints 
de renoncer à la partie et d'abandonner le terrain à leurs ad- 
versaires. 

Telle est, au moins aujourd'hui, la politique que l'autorité 
anglaise semble avoir adoptée et qu'elle suivra jusqu'à réussite 
complète, si toutefois les naiions européennes gardent le silence 
et ne font aucune démonstration hostile contre une telle violation 
du droit des gens, contre un accaparement aussi scandaleux. 
Les Américains, dit-on, ont déjà protesté vivement contre la 
prise de possession et se disposent à envoyer un consul pour 
protéger leurs nationaux et les mettre à l'abri de toutes vexa- 
tions et de toute tyrannie; il faut espérer que notre gouver- 
nement prendra le même parti et répondra de même à l'appel 
des Français établis dans la baie des îles , qui tous se croyaient 
légitimes propriétaires avant l'occupation, et qui, aujourd'hui, 
menacés dans leurs biens et leur fortune, éprouvent chaque jour 
le besoin d'une protection rigoureuse. 

Le 5 février suivant, il y eut au village ^e PaJiia, uiie réunion 
de chefs stélandais, chez M. Bushy^ résident anglais ; presque 
tous les habitants se hâtèrent d'y accourir et d'assister à celte 
Seconde représentation. M. Hobson prit la parole et se fît inter- 
préter par le missionnaire TVilliam qui, dans ces fonctions, se 
rendit toujours coupable d'infîdéli(é; au grand mécontentement 



NOTES. 305 

des personnes comprenanl le malioury^ de sévères reproches lui 
furent publiquement adressés, et obligèrent enfin M. liohson 
à l'inviter très-poliment de vouloir bien être plus correct et 
de se dispenser d'altérer le sens de ses paroles. 

Dans cette assemblée, M. le commandant déclara aux natu- 
rels que l'intéiôt qu'ils avaient inspiré à la reine Viclovia-zsûx. 
décidé sa majesté britannique à l'envoyer pour les protéger ; que 
tel était son mandat; qu'ils conservaient leurs droits de chefs, 
leurs libertés et leurs propriétés , à conditioji toutefois qu'ils 
consentiraient à vendre ces dernières à l'Angleterre, et cela 
entièrement pour leur bonheur futur; il finit par les engager 
à signer un concordat*, dont tous les articles, disposés d'a- 
vance, enchaînaient sans retour la volonté de ces malheureux. 
Il est à la connaissance de tous les Européens présents que, 
malgré l'infidélité de l'interprète et les moyens entortillés qu'il 
employa pour les faire donner, tête baissée, dans ce guet 
apcns ; la majorité des chefs interpella vivement M. Hobson , 
l'invitant à retourner dans son pays et déclarant qu'ils n'a- 
vaient nullement besoin de lui, ni de sa souveraine pour les 
administrer; à l'exception de huit à dix, tous les autres re- 
fusèrent de signer. 

Depuis lors, tous les moyens ont été mis en usage pour 
avoir un meilleur résultat, et, il faut bien le reconnaître, ce n'a 
pas été sans obtenir quelque succès, quoique cependant il 
existe encore beaucoup de chefs , et notamment ceux de la 
partie nord de l'île, qui persistent dans leur refus. 

Aujourd'hui qu'il est arrivé des soldats, des douaniers, des 
agents de police et autres employés , les naturels sont inquiets et 
ne paraissent nullement rassurés sur Je sort qu'on leur pré- 
pare. Les uns regrettent d'avoir signé, d'au très disent hautement 
que, n'ayant jamais compris le contrat qu'on leur a présenté, 
ils n'en tiennent aucun compte et ils sont disposés à employer 
la force pour en rompre l'exécution. Telle était la véritable dis- 
position des esprits et l'état du pays lors de notre arrivée. 

[^otis regrettâmes beaucoup de ne pas trouver à Koiora-Reka 
IX. 20 



306 NOTES. 

M. l'évêque Pomparlier ', ce cligne Pi'élat, qui joui! de l'estime 
générale et aux vertus duquel les Anglais eux mêmes rendent 
un hommage éclatant, était absent; il était allé visiter la 
baie Shouraki et celle de Taone-Roa, N'étant venu à la 
Nouvelle-Zélande que dans un but tout de morale et de religion, 
entièrement étranger aux vues de spéculation qui dirigent les 
actes de presque tous les missionnaires anglais, ayant assisté 
lui-même à tout ce qui avait eu lieu, relativement à la prise 
de possession , il eût pu nous donner bien des détails, et nous 
mettre parfaitement au courant de la question ; en son absence, 
nous nous adressâmes au prêtre fiançais M. Petit ^ c^m. nous 
confinna !a vérité de ce que nous avions appris et nous fit les 
honneurs de l'Evêché avec une bonté toute apostolique. 

Dès notre arrivée, nous n'avions pas cru devoir faire une 
visite officielle à M. Hobson ; dans notre position , une sem- 
blable démarche eût pu être interprétée comme étant la recon- 
naissance du titre sous lequel il était venu, et il ne pouvait entrer 
dans nos idées de donner matière à une semblable interprétation. 
Pour nous, ce personnage n'était qu'un simple particulier auquel 
nous ne devions rien et vis-à-vis duquel nous n'étions engagés à 
rien. Nous eûmes lieu de penser néanmoins qu'il s'était attendu à • 
nous voir et que notre manière d'agir l'avait désappointé, car, 
deux jours après notre arrivée, il envoya son secrétaire à bord 
de ry^j//o/rt^fî présenter ses civilités à M. d'Uiville^ et lui faire 
toutes les offres de service qui étaient à sa disposition. Le com- 
mandant répondit à cette avance comme il devait le faire, et fît 
part avec franchise des raisons qui l'avaient empêché de prendre 
l'initiative. Ne pouvant reconnaître, à moins d'avoir reçu des 
ordres contraires du gouvernement français, un acte qu'il dé- 
sapprouvait et qui était une violation flagrante du droit des 
gens, il n'avait pu penser un seul instant à visiter M. Hob- 
son comme gouverneur de la Nouvelle-Zélande ; mais il 
était tout disposé à entrer en relations avec M. Hobson, capi- 
taine de la marine anglaise. L'envoyé ayant donné l'assurancp 
que son supérieur n'exigeait absolument rien, et que, dans l'état 



NOTES. 307 

de maladie oii il se trouvait alors, il se fût empresse lui-même 
(le venir faire connaissance avec le chef de l'expédition fran- 
çaise, toutes les diffîculte's disparurent, et tout se réduisit à 
une simple politesse à laquelle nous nous mîmes en devoir 
de re'pondre dans la matinée du premier mai. Après nous être 
assurés préalablement que M. le capitaine anglais n'était pas 
à Korora-Reka^ nous nous dirigeâmes sur le village de Pahia^ 
où l'on nous dit qu'était sa résidence habituelle et où nous de- 
vions êlre certains de le rencontrer. La brise était debout et 
sovifflait avec force, nous eûmes beaucoup de peine à atteindre 
le but. Nous mîmes pied a terre à peu de distance d'une assez 
belle maison, qui était celle que nous venions chercher, un 
factionnaire , qui était de garde à la porte , s'empressa de 
prévenir un sous-ofïicier que nous priâmes d'annoncer notie 
visite à M. Hobson. 11 nous fut répondu que M. Hohson était 
absent depuis la veille^ il était allé faire une visite à l'un de 
ses amis qui résidait à environ dix milles de là. Nous n'a- 
vions ni le loisir, ni la volonté de courir aussi loin, et d'ailleurs, 
il devenait patent que M. le Gouverneur de la Nouvelle-Zélande 
voulait s'en tenir à la première démarche qu'il avait faite, et dé- 
sirait éviter d'entrer en matière sur les affaire du jours. Nous 
n'étions pas en arrière de bienséance avec lui et nous laissâmes 
nos cartes, satisfaits que tout fût terminé ainsi. Après avoir fait 
quelques tours dans les environs et avoir examiné la propriété 
considérable de M. le missionnaire William^ nous nous remîmes 
dans nos canots et nous regagnâmes nos corvettes. 

Le 3 mai, au soir, notre eau était complétée et nous avions ter- 
miné quelques légères réparations dans le gréement et dans les 
voiles. Malgré la difficulté qu'on éprouve aujourd'hui à se pro- 
curer des vivres frais à la Baie des Iles , . difficulté causée par le 
grand nombre de navires qui y abordent chaque jour et dans le 
même but, nous étions néanmoins parvenus à nous approvision- 
ner passablement. Nous prîmes alors les dispositions pour l'appa- 
reillage qui était fixé au lendemain. ( M. Jacquinot.) 



308 NOTES. 



Note 21, page 204. 

La situation de l'anse de Korora-Reka et la facilité qu'on a d'y 
entrer et d'en sortir la fs ront toujours préférer aux mouillages 
de Pahiaet de Kawa-Kawa, dans la même baie. Aussi a-t-elle été 
choisie de tout temps par 1rs Européens pour y fermer un éta- 
blissement. Nous y trouvâmes à notre arrivée le conr.mencc- 
ment d'une petite ville. On y remarquait une centaine de maisons 
élégantes', européennes, quelques magasins , un hôtel et une 
grande quantité de tavernes. Au centre de tout cela, était le village 
indigène entouré d'une palissade, qui a servi de noyau à cette 
petite ville. Dans la plaine derrière , on voyait suigir beaucoup 
d'habitations nouvelles, et, en attendant qu'elles fussent bâties, 
ceux qui devaient les occuper étaient logés sous des tentes. 
Toutes les terres destinées à servir d'emplacement à cette cité 
naissante, les hauteurs voisines, et toute la presqu'île étaient de- 
puis longtemps accaparées par les spéculateurs , qui les tenaient 
divisées en petits lots , à la disposition des acheteurs. Les parties 
voisines de la mer et les plus propres à bâtir des magasins et des 
maisons avaient déjà atteint un prix très-élevé. Tous ces spécula- 
teurs, qui semblaient s'être donné rendez-vous dans cette partie 
reculée du monde, comptaient beaucoup sur l'engouement qui 
existe en Angleterre et à Sidney pour fa colonisation de la Nou- 
velle-Zélande, et sur l'arrivée prochaine des colons qu'on désignait 
déjà sous la dénomination plaisante des victimes, auxquels ils 
comptaient faire la loi. Ceux-ci, en efïel, attirés dans ce pays pour 
le cultiver avec un petit capital, se trouveront à leur arrivée à la 
discrétion des possesseurs du sol , ils seront obligés d'en passer 
par toutes les conditions qu'on voudra leur imposer, et ils seront 
bien près de leur ruine, ou du moins ils n'auront guère changé 
leur position en (juittant l'Angleterre. L'agiotage sur les terres, 
la plaie de toutes les colonies nouvelles , était pour ainsi dire le 
seul commerce de ce pays, il avait atteint son maximum. Elles 



NOTES. 309 

avaient df'jà passe dans cent mains sans avoir changé de face, cir 
leurs possesseurs n'avaient jamais eu l'idée de les cultiver, et il 
eût valu cent fois mieux, pour la colonisation de cepays, que le 
sol y fût encore dans les mains des indigènes. 

Le pavillon britannique flottai^ sur-le territoire de la Baie des 
Iles depuis le commencement de février. Le capitaine de vaisseau 
Ilobson , nommé par la reine d'Angleterre gouverneur de tout le 
territoire appartenant aux sujets anglais sur la Nouvelle-Zélande, 
avait réuni à son arrivée tous les chefs des divers districts de la 
Baie des Ues. Après leur avoir exposé que l'intérêt qu'ils avaint 
inspiré à la reine l'avait décidée à l'envoyer pour les protéger, 
avait réussi à faire signer à la plupart d'entre eux un traité 
dans lequel ils abdiquaient leur souveraineté en faveur de l'Angle- 
terre. Par cet acte, ils s'engageaient à ne plus vendre leurs terres 
qu'au gouvernement. Fort ainsi d'une adhésion frauduleuse- 
ment arrachée à une partie des chefs, il avait pris possession de 
tout ce territoire au nom de la couronne d'Angleterre. Beaucoup 
de colons anglais établis depuis longtemps dans ce pays, avaient 
manifesté dès le principe une vive opposition à tous ces actes, qui 
arrêtaient leurs transactions avec les naturels. Cette usurpation 
froissait tellement les intérêts des Français établis antérieu- 
rement dans ce pays, que ceux-ci avaient protesté contre elle 
r avant notre arrivée, et ils éprouvaient pour cela beaucoup de 
tracasseries dans le pays, suscitées sourdement par les agents 
t de M . Hobson . 

Nous regrettâmes vivement de ne pas être à même de pouvoir 
leur donner des instructions sur la manière de se conduire vis-à- 
vis' des autorités anglaises, conformes aux vues de notre gouver- 
nement. Tout ce que put faire le commandant pendant notre sé- 
jour, futde ne pas reconnaître officiellement le gouverneur Hob- 
son. Le Commodore américain, dont les compatriotes étaientencore 
beaucoup plus lésés que les nôtres par cet envahissement d'un des 
plus beaux ports du monde par l'Angleterre, en avait fait autant, 
et il avaitde plus assuré à tous les sujels américainsque jamais les 

IEtatK-Unis ne le soufîi iriiil. Quoi qu'il en soit, tout porte à penser 
I 



310 " NOTES. 

queroccLipation de ce pays par l'Angleterre seradéfîniliveet con- 
sidérée par les autres puissances comme un des faits accomplis 
auxquels on se soumet , quand on ne juge pas que cela vaille la 
peine de faire une guerre. Nos compatriotes ne le jugeaient pas 
ainsi, et se faisaient beaucoup d'illusions sur l'appui qu'ils atten- 
daient de la France; mais tout ce qu'elle fera, je crois, et elle le 
leur doit, c'est défaire respecter tous leurs titres de propriété an- 
térieurs à l'occupation anglaise. 

Les naturels sont moins dégradés à la Baie des Iles que les tri- 
bus que nous avons vues dans les ports de Tavaï-Pounamou. Si 
leurs rapports avec les bâtiments européens y ont donné nais- 
sance au même trafic honteux des chefs dont nous avons été 
témoins dans le Sud, et à la dissolution des femmes, les ensei- 
gnements religieux qu'ils ont reçus des missionnaires ont servi 
un peu de contre-poids à cet entraînement irrésistible vers le vice 
quand la séduction est si puissante , et ils les ont empêchés de 
ne prendre de la civilisation que la corruption qui l'accompagne. 
Quelques-uns de ces naturels, imbus des idées morales qu'ils ont 
puisées dans la religion, se sont élevés d'une manière sensible 
dans l'échelle sociale et mènent la vie digne et régulière d'hom- 
mes simples, à désirs bornés, qui trouvent amplement à les satis- 
faire dans les ressources naturelles de leur pays. Mais la masse, 
bien qu'elle ait embrassé le christianisme , est restée plongée 
dans une ignorance telle, qu'elle n'en comprend nullement les 
dogmes, et ellel'a adopté plutôt par imitation des Européens, que 
sous l'inspiration d'une foi vive. Le seul bienfait réel du nouveau 
culte est d'avoir adouci leurs mœurs et détruit chez eux le can- 
nibalisme, et cette soif effrénée de vengeance qui les y poussait 
et ternissait tant les heureuses qualités dont ils sont doués. 

(M. Dubouzet.) 

Note 22, page 204. 

Le petit canot a été expédié à terre pour les provisions. Mais, 
au bout d'une heure, nos cuisiniers maîtres d'hôtels ou pour- 



NOTES. 311 

voyeurs sont arrives clésappoinlés de n'avoir pu trouver à acheter ' 
clans la nouvelle colonie ni poisson, ni volailles, ni fiuils, pas 
même un œuf. En attendant les beaux résultats, les merveilleux 
produits que promettent les succès d'une pareille entreprise, les 
nouveaux habitants de Korara-Reka n'ont d'autres vivres que 
ceux envoyés de Sydney. La Baie des lies, qui offrait naguère 
aux navigateurs des vivres frais en abondance et à vil prix, se 
trouve en ce moment complètement épuisée. 11 ne manque pour- 
tant pas ici de gens qui se disent colons ;mais les travaileurs, les 
cultivateurs sontinfînimentrares. L'indigène se noun it d'un mor- 
ceau de poisson sec, de quelques patates, et au besoin de quelques 
racines de fougère. Il s'en faut de beaucoup qu'un pareil l'epas 
soit du goût du colon européen, et surtout du coîon anglais, qu^ 
consomme en un jour ce qui suffirait à la nourriture d'un indi- 
gène pendant une semaine. 

Nous n'avons pas été assez heureux pour rencontrer ici notre 
vertueux évêque , M. de Pompalier, chef de la mission catholi- 
que à la Nouvelle-Zélande : il est depuis quelques jours en tournée 
dans l'intérieur, et il ne peut être de retour avant le départ des 
corvettes. Ce prélat a su, par sa droiture, sa douceur, sa bonté 
et par les bienfaits qu'il répand , s'attirer l'estime, le respect et 
l'attachement des indigènes comme des Européens. Les Anglais 
eux-mêmes sont obligés de convenir que leurs missionnaires ne 
sont que des traficants, des brocanteurs, tandis que les nô- 
tres sont de vrais apôtres. D'un côté, la mission est regardée 
comme un moyen d'accaparer les ressources du pays et de faire 
fortune ; de l'autre, c'est un mojen d'éclairer une population 
sauvage, d'adoucir ses mœurs par des bienfaits, d'instruire les 
enfants, de soigner les malades, de faire du bien à tout le monde, 
de donner l'exemple dn travail , de la tempérance , du désinté- 
ressement... Celte conduite opposée porte déjà ses fruits. Notre 
évêque, assisté de trois ou quatre ecclésiastiques, ne peut suffire 
à son œuvre évangélique. Les naturels veulent tous être Picopo 
(Episcopaux). Cependant il ne faut pas s'exagérer les résultats 
obtenus par nos missionnaires. Les Zélandais cesseront d'être 



312 ISOTES. 

cannibales, ils renonceront peut-être à leurs guerres meurtrières, 
ils n'auront plus leurs mœurs féroces d'autrefois; mais, chrétiens 
ou non, ils n'en resteront pas moins des brutes apprivoisées. La 
génération actuelle paraît tout à fait incapable d'apprécier ce qu'il 
y a de bon dans notre état de civilisation. Les Zélandais aiment 
notre évêque, parce/ju'il est pour eux bon, humain, généreux ; 
ils croient peut-être à la bonté de Dieu qui leur envoya ce saint 
apôtre; mais ils ne voient dans la religion que l'évêque et les 
dons qu'ils en reçoivent; leur instinct ne va pas au-delà. 

Le transport anglais le Bujffalo est sorti, pendant la nuit, de la 
jivière Kawa-Kawa, et est venu mouiller près de nous, à petite 
portée de canon. Le capitaine Hobson a voulu sans doute être en 
mesure de rendre un salut dans le cas où il en serait fait; mais 
d'après la déclaration d'hier, la précaution est assez inutile. Cet 
officier n'ayant pu trouver à Korora-Reka un seul coin de terre 
pour s'y établir avec sa femme, est allé s'installer provisoirement 
à Pallia, dans la partie 0. de la baie , chez les missionnaires an- 
glicans. Les Anglais établis dans le pays, et ceux qui sont venus 
pour accaparer les terres, ont refusé, dit-on , de céder un terrain 
et un local pour y installer leur gouverneur. C'est sur un terrain 
appartenant à notre évêque, que le pavillon britannique a été 
arboré lors de la prise de possession. 

La société formée à Sidney pour la colonisation de la Nouvelle- 
Zélande, avait elle-même provoqué la prise de possession de ce 
pays par le gouvernement anglais, dont la protection lui était né- 
cessaire. Sans la prise de possession formelle , la compagnie n'a- 
vait aucune garantie contre les puissances maritimes rivales de 
l'Angleterre : elle voulait donc que le gouvernement envoyât 
planter son pavillon sur une terre dont elle se réservait l'exploi- 
tation exclusive. La reconnaissance du pays, la mission d'un gou- 
verneur avec la plus petite force armée , la création d'une magis- 
trature, et rien de plus pour le moment. A la faveur de cette prise 
de possession , la société espérait voir en peu de temps décupler 
li; prix de ses propriétés. La magie des actions, toute-puissante en 
Angleterre, paraît l'être encore plus à Sidney. Des spéculateurs. 



NOTES. 313 

agioteurs, aven (.luierè, etc., se sont rues sur la Nouvelle-Zélande, 
non point pour la coloniser, mais pour en accaparer les terres 
qu'ils ont acquises des chefs indigènes, au prix de quelques cou- 
vertures de laine, d'un fusil ou d'un baril de rhum. Ces pro- 
priéte's passées dans les mains des Européens, ont déjà changé 
plusieurs fois de maîtres , en acquérant une valeur toujours 
croissante, non point par la culture ( la plupart sont encore en 
friche); mais par le seul fait de l'agiotage. Les choses en sont ve- 
nues à un tel point, que sur l'emplacement du village de Korora- 
Réka, il n'en coûte pas moins de 2 liv. slerl. pour chaque pied de 
longueur du terrain qu'occupe une baraque en planche. Il faut 
plaindre les malheureux colons qui viendront d'Europe pour 
^ acheter si cher un petit coin de terre. Dans un pays où la société 
' n'est pas encore organisée , où la propriété est à peine reconnue, 
la chicane ne saurait manquer d'aliments; aussi les procureui's, 
avocats et notaires sont-ils accourus des premiers à la curée. Les 
mémoires, les consultations, les actes, forment déjà une bran- 
che de spéculation très -productive. 

Le i®"" mai, au lever du soleil, les deux corvettes ont fait une 
salve de 21 coups de canon , et pavoisé à l'occasion de la fête du 
roi. A midi et au coucher du soleil, les mêmes salves ont été répé- 
tées; mais la violence de la brise a obligé d'amener les pavois dans 
le milieu de la journée. Un navire américain, mouillé à l'embou- 
chure de la rivière Kawa-Kawa, a fliit une salve, pour s'associer 
à notre fête. Les Anglais n'ont fait aucune démonstration. 

Les Américains ont protesté contre la prise de possession de la 
Nouvelle-Zélande par l'Angleterre. Habitués conmie nos balei- 
niers , et même longtemps avant eux , à venir librement faire la 
pêche sur ces côtes et à ravitailler leurs navires dans ces ports , 
ils ne peuvent voir sans déplaisir ce pays passer sous la domina^ 
lion d'une puissance rivale, qui, selon son bon plaisir, pourra 
imposer des droits sur leur commerce et leur industrie, et pour- 
rait même un jour leur interdire la pêche sur ces rivages. Le 
gouverneur Hobson n'est donc pas encore reconnu par les 
Américains. 



314 NOTES. 

NoLis n'avons que peu de détails sur cette prise de possession 
si contestée. Nous ignorons même s'il a été assigné quelques li- 
mites à la nouvelle province que l'Angleterre prétend ranger sous 
sa domination , ou si la Nouvelle-Zélande tout entière , compo- 
sée des îles Maouri, Tavaï et Stewart, doit passer sous le joug 
britannique. Quoi qu'il en soit ,il paraît que le capitaine Hobson 
ayant , par l'entremise des missionnaires de sa nation , convoqué 
tous les chefs des tribus indigènes , leur fît part des intentions de 
son gouvernement, et leur proposa de reconnaître le patronage, 
le protectorat, en un mot , le joug maternel de la reine Victoria, 
la plus puissante et la plus douce entre toutes les reines. Les ca- 
resses et les présents ne furent pas épargnés pour obtenir l'adhé- 
sion des plus récalcitrants; le vin et les liqueurs coulèrent à grands 
flots pour donner aux Sauvages un avant-goùt des joies et du 
bonheur qui leur était promis. On essaya même, dit-on, de se 
servir de l'influence de notre évéque pour séduire quelques-uns 
des chefs. Plusieurs ne savaient pas ce qu'on voulait obtenir 
d'eux, d'autres étaient absents, d'autres enfin protestèrent ou- 
vertement contre l'occupation du territoire par les étrangers. On 
réunit pourtant un assez grand nombre d'adhésions pour cou- 
vrir l'acte qui fut rédigé à cet effet, des burlesques cachets des 
chefs zélandais qui , en pareil cas , adoptent souvent pour armes 
le tatouage bizarre dont leur nez est sillonné. 

Nanti de cette pièce, le gouverneur Hobson procéda, avec le 
cérémonial usité, à la prise de possession. Le pavillon britanni- 
que fut arboré sur la presqu'île de Korora-Réka, un petit déta- 
chement de soldats fut débarqué. Plusieurs fonctionnaires sont 
nommés , et en route pour se rendre à leur poste , l'un d'eux a le 
vain titre de protecteur des indigènes, proteclor ofihc aborigènes^ 
qui, pour remplir dignement son emploi, n'aurait je pense 
rieti de mieux à'faire que de déchirer l'acte de spoliation. Les 
chefs insoumis ont vainement essayé d'appuyer par la force leur 
protestation. Ayant rallié une troupe de 2 à 3oo hommes, ils ont 
marché sur Korora-Réka, où les Européens commençaient à s'é- 
tablir ; mais ceux-ci ont pris les armes et fait si bonne conte- 



NOTES. , 315 

nance, que les Zélanclais n'ont pas osé les atlaqucr et se sont 
débandés. 

Le capitaine Hobson ayant trouvé remplacement de Korora- 
Reka occupé par les spéculateurs qui ne voulaient céder leur ter- 
rain qu'à des prix exhorbitanls, est al!é chercher ailleurs un em- 
placement pour y fonder une ville. C'est sur les bords delà rivière 
Kawa-Kawa que doit naître la capitale de la Zélande britannique, 
la cité Victoria qui n'existe encore qu'en projet. Pendant que le 
fondateur médite les plans de sa nouvelle ville et rêve à sa splen- 
deur future , les Anglais, Français , Américains venus de la Baie 
des Iles, résident à Korora-Reka , qui, par les avantages de sa 
position et de sou ancrage, l'emportera sur Victoria, lorsque cette 
ville aura vu le jour. C'est là que se font les affaires et les trafics 
de toute espèce; c'est là que les courtiers circulent et colportent 
les actions de la nouvelle banque ; c'est là que les procureurs, 
les notaires rédigent leur grimoire dans une mauvaise baraque , 
et pour ainsi dire en plein vent. Là sont féglise protestante, la 
chapelle catholique, le restaurant ,_ les cafés ^ les billards, les ma- 
gasins , le cercle du commerce et les maisons de joie — qui s'élè- 
vent sous la forme d'une case en planches , d'une hutte en jonc , 
ou d'une simple tente; mais, de même que Paris ne s'est pas fait 
en un jour, il ne manque au petit bourg de Korora-Reka que du 
temps pour devenir ville, du temps et du crédit, surtout du 
crédit. Il ne faut donc pas s'étonner si dans toutes leurs grandes 
entreprises de colonisation, de fondation de villes nouvelles, les 
Anglais et les Américains débutent toujours par l'établissement 
des banques, qui seules peuvent donner à leurs capitaux une 
valeur fictive : cinq, dix et même cent fois plus forte. 

(^M. Roquemaurel.^ 

Note 23, page 204. 

Korora-Reka peut être considérée aujourd'hui comme une 
station européenne. A la place des mauvaises huttes des indi- 
gènes, il s'élève une petite ville qui tend à prendre un assez grand 



346 NOTES. 

développement et quich aque jour voit accroître le nombre de ses 
habitants. On y trouve drjà presque tous les approvisionnements 
nécessaires à un navire et des vivres frais en grande abondance. 
Le village s'étend sur le bord de la mer et ne forme jusqu'à pré- 
sent qu'une très-longue rue, faisant face à la baie, mais bâtie sans 
aucune régularité. Chacun après avoir acheté son terrain y a 
planté sa maison comme il lui a convenu. Les nouveaux débar- 
qués qui n'ont pas encore de toit pour se mettre à l'abri, campent 
sous des tentes en attendant que l'on ait bâti leurs maisons, qui 
leur coûteront fort cher. Les maçons, les charpentiers son ides ou- 
vriers libres de Sydney ou d'Hobart-Town et les terrains sont 
déjà d'un prix e^horbitant. 

Toutes ces terres, qui ont été acquises à vil prix des indigènes, 
sont devenues l'objet de spéculations assez importantes , qui ont 
déjà produit des bénéfices énormes, et en auraient donné déplus 
consirables encore, si le gouvernement ne les avaient arrêtés tout 
à coup. Voici ce qui s'est passé à cet égard. > 

Avant la prise de possession par les Anglais, quelques aventu- 
riers arrivés sur les lieux avec un peu d'argent comptant, quel- 
ques pacotilles de couvertures, de mauvais fusils, etc., etc., ont 
pu acheter des chefs indigènes de vastes propriétés , qu'ils ont 
vendues aux nouveaux débarqués avec des bénéfices déplus de 
100 pour 100. Plusieurs d'entre eux, et notamment quelques 
Français que nous avons été étonnés de rencontrer, avaient déjà 
réalisé beaucoup d'argent comptant quand vint l'occupation an- 
glaise définitive. 

Le premier acte de la nouvelle administration fui d'interdire 
impérativement ces sortes de marchés et de se mettre aux lieu et 
place des vendeurs. Pour en arriver là, on réunit presque tous 
les chefs de cette partie de l'île, et, degré ou de force, on leur fit 
signer un acte par lequel ceux-ci s'engageaient à ne vendre leui's M 
terres qu'au gouvernement, qui les revendrait à sa convenance * 
aux arrivants. Ainsi, ceux qui postérieurement avaient acquis 
des naturels se trouvaient dans l'impossibilité de revendre aux 
particuliers et devaient naturellement passer par les mains de 



NOTES. 317 

l'administration. Tout cela ne laisse pas ([lie d'être d'une iniquitJ 
parfaite : l'adiiiinistralion se ferait largement la part du lion. Heu- 
reusement on voulait bien laisser aux colons les propriét(!S qu'ils 
avaient acquises avant la promulgation de l'acte. Mais pour les 
Français, la chose était plus compliquée, attendu que jusqu'à 
présent la France, pas plus que les Etats-Unis, n'a voulu recon- 
naître la prise de possession de l'Angleterre. 

Nous débarquâmes à Palda, jolie baie dont le rivage et les en- 
virons sont exclusivement habités par la mission anglaise. Les 
pieux apôtres y ont construit decharmantes maisons entourées de 
beairx jardins remplis de fleurs et d'excellents légumes. Les pau- 
vres gens; il y règne une paix, une tranquillité parfaite, et on 
pourrait se croire transporté dans un des plus riants villages de 
la vieille Angleterre, si , de temps en temps on n'apercevait quel- 
ques pauvres diables de Zélandais en sales guenilles, chez qui le 
tatouage et la fierté sauvage a foit place à la mine cafarde et aux 
cheveux plats d'un apprenti méthodiste. Nous avons trouvés là, 
comme dans les belles îles de la Polynésie, les missionnaires anglais 
riches, heureux, à quelques rares exceptions près, gras et dodus, 
portant sur leurs larges faces l'expression de la plus profonde béa- 
titude, exploitant à leur profit, pressurant les populations chez 
lesquelles ils sont allés porter la parole de Dieu, marchands poui~ 
la plupart et s'occupant fort peu de leurs ouailles, si ce n'est à leur 
profit. A P<2/ii«, nous les avons trouvés plus riches que parloflt ail- 
leurs. Leurs basse-cours étaient admirablement fournies, et de 
beaux et nombreux troupeaux paissaient sur les collines environ- 
nantes. Ces hommes ont de nombreuses familleS; il faut les nourir, 
ilfautsongeràl'avenirdenombreux enfants : lelucre afait oublier 
l'Evangile. Le saint apôtre s'est métamorphosé en un marchand 
cupide. 

Disons-le bien vite, nos missionnaires ne ressemblent en rien 
à ceux-ci. Les sauvages, habitués à être pressurés par les An- 
glais, ont été fort étonnés devoir de pauvres gens venir à leur 
secours, leur tendre la main dans leurs besoins. C'est vraiment 
un noble dévouement que celui de ces messieurs. Quitter son 



318 NOTES. 

pays pour aller à travers l'iinmeiisilé, seul, sans appui, sansaulrc 
soutien que sa foi, travailler au salut de peuplades sauvages, au 
milieu des dangers de loute espèce, et cela avec le^ modiques res- 
sources que les missions étrangères accordent à leurs prêtres. On 
peut ne pas partager leurs convictions, on peut trouver qu'ils cul- 
tiventpius l'âme que l'esprit j mais je défie qu'on puisse les trouver 
bas ou sordides. La question d'argent leur est complètement étran- 
gère, et ils sont pauvres comme les premiers apôtres. 

A la Nouvelle-Zélande, ils avaient fort àfaire, il y avait concur- 
rence, et souvent leurs plus fe rvents néophytes apostasientpour 
un verre d'eau-de-vie. 

L'occupation anglaise va sans doute mettre fin aux travaux 
de nos missionnaires ; il est peu probable que le gouvernement 
souffre que leur influence s'élève à côté de la sienne , mais 
l'Océanie s'ouvre tout entière devant eux. '(M. DurochS) 

Note 24, page 204. 

Quelque sauvages que fussent, il y a cinquante ans, les popu- 
lations de la NouvellcrZélande, elles n'en subirentpas moins, peu 
à peu, l'influence de leur contact avec les Européens. Des mate- 
lots de toute nation ne tardèrent pas à déserter leurs bâtiments 
pour s'établir au milieu de ces sauvages, et usant de la puissance 
qu'exerce l'homme civilisé sur la brute, ils ont fini par se rendre 
presque indispensables à ces chefs, qui souvent les employèrent 
utilement dans leurs guerres avec leurs voisins. Bientôt lenombre 
de ces déserteurs se trouva assez considérable pour qu'ils eus- 
senten certains points, et notamment à la Baie des lies, une grande 
influence. Ils se firent donner des terres qu'une culture facile mit 
bientôt à même de fournir de vivres frais les navires en relâche. 
Des condamnés, échappés des prisons d'Hobart-Tov^'^n etde^Sid- 
ney, des aventuriers, des spéculateurs de tous pays arrivèrent 
peu à peu à la Nouvelle-Zélande dans l'espoir, les uns de s'y créer 
une existence, les autres à'^j faire on d'y augmenter leur fortune. 



NOTES. 319 

Pour des étoffes, des fusils ou quelques guinées, ils acquirent des 
chefs la propriété plusieurs milliers d'acre de terres. Tel est le 
cas du baron Thierry, dont j'ai parlé deijà ; qui, il y a quel- 
ques années, a acheté d'un chef quarante mille acres de terres 
et le droit de souveraineté dans sa propiiété. Dans ces deux 
dernières années, les achats ont pris une telle extension que peu 
de points du littoral n'ont pas un Européen pour maître. Mais 
voici que le gouvernement anglais jette les yeux sur ce beau pays 
et en arrête la colonisation; il nommeun gouverneur pour les par- 
ties qu'il a achetées ou qu'il achètera des naturels, et notez bien 
qu'alors il n'avait encore rien acquis. Le décret portait que le gou- 
vernement reconnaîtrait toutes les propriétés achetées antérieure- 
ment, pourvu que leur étendue et leur prix d'achat ne dépassât 
pas une limite raisonnable. Or, cette limite raisonnable est sou- 
mise à l'arbitraire du gouverneur, qui peut ainsi disposer à son 
gré des propriétaires établis dans le pays bien avant l'arrivée du 
gouverneur. Plusieurs Français établis dans le pays depuis long- 
temps nous firent le tableau le plus dégoûtant de toute cette 
honteuse affaire, et l'un d'eux nous donna par écrit un récif suc- 
cinct de tout ce qui venait de se passer sous ses yeux. C'est un 
document trop curieux pour que j'omette de le transcrire ici. 

Le 29 janvier i84o, la corvette M Herald débarqua à Korora- 
Reka, Baie des lies, M. capitaine de vaisseau Hobson. Le lende- 
main 3o, les habitants, sur son invitation, se rendirent à l'église 
protestante. Là j entouré de l'état-major delà corvette, de quelques 
employés et des missionnaires anglais, il donna lecture des docu- 
ments qui lui conféraient, au nom de la reine d'Angleterre, le 
titre de lieutenant gouverneur, et d'autres arrêtés relatifs à l'ad- 
ministration et à la police; le plus important est celui qui interdit 
aux sujets britanni(jiics^ à compter de ce jour, la faculté d'acheter 
des terres des naturels. Une commission établie à Sidney peut 
seule s'en occuper au nom de la reine d'Angleterre. Cette lecture 
terminée, MM. les habitants lurent invités à signer, en signe d'ad- 
hésion , un acte constituant M. Hobson gouverneur des îles de 
la Mouvelle-Zélande, désormais 'dépendances de la Nouvelle- 



320 JNOTES. 

Hollande. A quelques exceptions près, les personnes ayant de 
justes titres à l'estime publique, refusèrent de signer, tandis que 
parmi ceux qui consentirent, on compte bon nombre de galériens 
déserteurs, de banqueroutiers en fuite et enfin la lie des habitant?. 

Un fait aussi important que remarquable, que je fais ressortir 
ici à dessein, c'est que ces documents ne s'adressent qu'aux sujets 
biitanniques. 

« Le 5 février, il y eut une réunion de chefs zélandais chez 
M Busby, résident anglais, où se rendit la majeure partie des 
habitants. M. Hobson se fit interpréter par le missionnaire an- 
glais William , qui se rendit toujours coupable d'infidélité dans 
ses fonctions, au grand mécontentement des personnes compre- 
nant le Ma/toury, qili lui en firent souvent de vifs reproches, 
ce qui obligea M. Hobson à l'inviter îrès-poliment à être plus 
correct. 

« Dans celte assemblée, M, Hobson déclara aux paturels que 
rintéi'êt qu'ils avaient inspiré à la reine d'Angleterre l'avait dé- 
cidée à l'envoyer pour les protéger, et que tel était son mandat. 
Qu'ils conserveraient, en conséquence, leurs droits dochcfs, leur 
liberté et leurs terres; mais que dans leur intérêt ce serait la reine 
qui leur achèterait ces dernièies et il finit par les engagera signer 
ce concordat. Il est de notoriété publique que, malgré l'infidélité 
de l'interprète, un grand nombre de chefs invitèrent M. Hobson à 
retourner dans son pays, n'ayaut nullement besoin de lui ni de sa 
souveraine pour les administrer, et à l'exception de huit à diX; ils 
refusèrent de signer. 

«Depuis lors tous les moyens de séduction ont étéemployés pour 
obtenir un meilleur résultat, et, il faut bien le reconnaître, ce n'a 
pas été inutilement, quoique cependant la grande majorité per- 
siste à lefuser , parliculièrement Içs chefs de la partie nord 
de l'île. 

« Maintenant qu'il est arrivé des troupes, des douaniers, des 
agents de police et aulres employés, les naturels sont inquiets, 1rs 
uns regrettent d'avoir signé, les autres disent que n'ayant jamtiis 
comprisl'engagement qu'ils ont coniracté, ils n'en tiennent aucun 



^OTES. 321 

compte. Voilà la veiilahlc position des esprits et l'elat du pavs. 

Les îles de la Nouvelle-Zélande, celle du nord plus particu- 
lièrement, sont très-riches en beaux bois de construction, chan- 
vre, mines de charbon déterre, mines de cuivre, de fer, de plomb, 
d ai'gent, de soufre, de marbre et probablement d'autres ma- 
tières. Le terrain, quoique montueux, est excellent et facile à 
cidtiver ; il produit à peu de frais et en belle qualité les céréales, 
les herbages et les fruits d'Europe en même temps que ceux des 
régions interlropicales. 11 est coupé d'une infinité de belles ri- 
vières qui, ainsi que la mer, contiennent de grandes variétés 
d'excellents poissons. Les ports sont vastes et nombreux; les 
fonds y sont d'une excellente tenue, particulièrement dans la Baie 
des Iles. La température peut être comparée à celle du midi de la 
France et le climat y est très-sain. 

D'après ces considérations on concevra facilement de quelle im- 
portance il serait pour la France de partager cette possession avec 
l'Anglelrrre, qui, toujours à l'affût des conquêtes utiles et aisées, 
ne manque jamais l'occasion de les saisir. 

La France, qui ne sera riche que par un commerce étendu, 
trouverait là l'emploi d'un grand nombre de navires marchands; 
elle se créerait des ressources fécondes et indispensables pour 
arriver enfin à la supériorité maritime que sa position, autant 
que les talents de ses officiers, le courage naturel de ses marins 
et leurs mérites semblent présager. Qu'un moderne Colbert se 
révèle, et sans aucun doute les résultats viendront justifier cette 
opinion. 

L'occasion estbelle d'employer d'une manière utile le trop-plein 
de notre population ; avant deux ans, ces îles fourniraient un 
écoulement immense aux produits de notre industrie nationale , 
qui, avec un peu d'aide, ne tarderait pas à l'emporter sur celle des 
autres nations. Politiquement parlant, ne serait-ce pas un moyen 
infaillible d'assurer la tranquillité intérieure de la France ? , 

Quand on compare ces faits aux pompeux articles publiés par 
les journaux anglais sur les résultats des conférences tenues 
chez le gouverneur^ et surtout quand sur les lieux on a recueilli 
IX. 21 



322 NOTES. 

comme nous des détails positifs sur cette triste affaire , on ne 
peut se défendre d'un sentiment pénible en voyant de quels pro- 
cédés le gouvernement anglais a fait usage. 11 est bien avéré que 
les chefs signataires de la convention n'ont adhéré qu'après un 
grand repas à la suite duquel le plus grand nombre était dans 
l'ivresse; on nous a même affirmé que la traduction en Manonri 
était toute diff'érente de l'acte lui-même. Aussi presque tous les 
chefs ne veulent-ils plus reconnaître leurs signatures. 

Un de ces chefs opposants posa à M. Hobson, pendant la con- 
férence, une question fort simple qui parut embarrasser beaucoup 
So\i Excellence. Croyez-vous, lui dit-il, que si moi, qui suis un 
grand chef, j'allais en Angleterre proposer ma protection au par- 
lement et demander la place de la reine, mes off'res et ma demande 
seraient acceptées? Non, certainement, lui répondit M. Hobson en 
se mordant les lèvres de dépit. Eh bien ! pourquoi êtes-vous venu 
chez nous?({ui a appelé votre protection ? Croyez-moi, retournez 
chez vous, nous sommes contents de notre état et nous n'avons 
que faire de vous. 

De tous les anciens acquéreurs de terres, celui qui porte le plus 
d'ombrage au gouverneur est le baron Thierry, que les chefs du 
nord sont accoutumés à regarder comme un des leurs et qui, s'il 
était soutenu par notre Gouvernement, seraitun grand empêche- 
ment ài'grandissement des Anglais. Aussi, depuis l'arrivéedu gou- 
verneur, tout a-l-il été mis en jeu pour le déposséder et le forcer 
à renoncer à ses prétentions. H n'y a pas d'injures ou de mauvais 
traitements qui lui aient été épargnés, il n'y a pas de séductions 
qui n'aient été tentées près des chefs pour les engager à réclamer 
leurs terres comme ayant été payées au-dessous de leur valeur. 
Quelques-uns déjà se sont laissé endoctriner, et il est à craindre 
que la plus grande partie ne les imite si ce pauvre homme n'est se- 
couru à temps. Notre arrivée releva ses espérances et celles de nos 
autres compatriotes exposés à perdre leurs propriétés par l'arrêté 
du gouvernement anglais. M. Thierry ne se trouvant pas à Korora- 
Reka, on lui envoya immédiatement un exprès pour le prévenir- 
de notre ariivée. A cette nouvelle , il quitta immédiatement sa ré - 



NOTES. 323 

sidencedc Hokianga el arriva heureusement avant notre départ. 
11 exposa tous ses griefs etses droits à M. d'Urville,qui lui promit 
de les soumettre au ministre en les appuyant de toute sa force. 

Le 4 niai au matin, nous mîmes à la voile et sortîmes du port 
avec une petite brise du sud ; à peine étions-nous en dehors des 
pointes , que nous vîmes appareiller le Buffalo^ qui sortit peu 
après nous, quoique nous sussions bien positivement qu'il devait 
rester encore plusieurs mois dans la rivière Kawa-Kavra. 11 était 
évident que c'était la continuation de la ridicule forfanterie de 
M. Hobson , et nos plaisanteries sur cet épouvantail d'un nou- 
veau genre recommencèrent de plus belle. Gomme nous atten- 
dions tranquillement une de nos embarcations encore à terre, le 
Buffalo -passa, à côté de nous, et une fois au large, il eut l'air de 
nous attendre. Quand notre canot fut de retour, nous reprîmes 
paisiblement notre route, et quand nous eûmes dépassé le Bli/- 
yÂ/o, à la chute du jour, celui-ci serra le vent et commença à 
louvoyer pour rentrer dans le port, Qu'a prétendu faire M. Hob- 
son avec son pauvre Buffalol Avait-il l'intention de faire épier 
nos mouvements ? Mais tout le monde savait que nous allions au 
détroit^de Torrès, et c'était là une démarche mal conçue et mal- 
adroitement exécutée; car à coup sur les rieurs n'ont pas été 
de son côté. Comment a-t-il pu penser nous intimider par la 
présence d'une pareille ourque armée de six misérables canons? 
Et puis d'ailleurs n'étions-nous pas en paix? et quand bien 
même la France et l'Angleterre eussent été en guerre, n'avons- 
nous pas des passeports qui nous mettent à l'abri et en dehors 
de toutes les chances de la guerre? Vraiment, si les autorités de 
la Nouvelle-Zélande ne déploient pas plus de sagacité dans leur 
administration que dans cette circonstance, on doit plaindre les 
colons confiés à leurs soins. (71/. Montravel.) 



334 ^OTES. 

Note 25, page 240. 

Le 27 mai i84o, vers dix heures et demie, quelques pirogues 
s'etantdétachées du rivageen nageant de noire ccké, nous mîmes en 
panne pour les attendre : mais elles s'arrêtèrent à portée de voix , 
et toutes nos démonstrations amicales, les étoffes et les aulresobjets 
que nous leur montrions, ne purent les engager à accoster les 
corvettes. Chacun de ces canots, au nombre de six, étaient montés 
par sept hommes, à l'exception d'un seul, qui n'avait pas craint de 
s'aventurer à une aussi grande distance avec deux rameurs seule- 
ment. Ces naturels, de couleur rouge cuivrée, étaient d'une assez 
belle taille et paraissaient forts et bien constitués ; quelques-uns 
avaient les cheveux longs et ébouriffés comme les Papous; d'au- 
tres les portaient courts. Ils étaient entièrement nus, excepté 
trois ou quatre d'entre eux, auxquels nous remarquâmes des 
ceintures d'étofïe blanche qui masquaient leurs parties natu- 
relles. Les pirogues, peu élancées et à balancier, étaient sans 
grâce et grossièrement construites. Fatigués de Jes voir per- 
sister h ne pas entrer en relations plus intimes, nous les quit- 
tâmes après une demi-heure , et nous nous remîmes en route. 
En passant à une petite distance d'une de ces embarcations, un 
officier envoya un couteau qui tomba à la mer. Aussitôt un des 
naturels se précipita à l'eau , et eut l'adresse de le rattraper. 
Deux ou trois autres objets leur furent envoyés de même, 
mais rien ne put détruire leurs craintes, et nous les laissâmes 
bientôt derrière nous. 

Dans la soirée, trois autres pirogues , dont une double et bien 
voilée, se dirigèrent sur nous ; les naturels qui les montaient 
faisaient des signes qui paraissaient indiquer leur désir d'at- 
teindre les corvettes ; mais convaincus d'avance que nos commu- 
nications ne seraient pas plus intimes qu'avec les premiers ca- 
nots nous ne fîmes rien pour les attendre, et nous les laissâmes 
promptement derrière nous, la brise était alors très-fraîche et 
noire sillage moyen était de six à sept milles par heure 



NOTES. 325 

Le i**"jnin i84o,à six heures du malin, nous mîmes sous voiles, 
et à huit heures et demie nous relevions l'île Hougar, au sud 
du Monde, à un mille et demi. Faisant route de là pour passer 
au nord de l'île Dahjmple, nous mîmes ensuite le cap au S. O. | S. 
et au S. S. O. pour prolonger la longue chaîne de brisants qui se 
trouvent à l'ouest. A une heure quinze minutes de l'après-midi, 
nous relevions l'île 7?cw/ie/ à l'est duMonde, à environ quatre milles, 
et nous continuâmes à suivre les récifs. Nous comptions, dans 
cette journée , accomplir une bonne étape et nous avions l'espoir 
de doubler promptement le large banc de sable qui s'étend dans 
ïe S. O. de l'île Toud y et au milieu duquel cette île se trouve 
enclavée, d'après les cartes que nous possédions. 

Malheureusement le soleil était dans la direction que nous sui- 
vions, et, par conséquent, gênait beaucoup la vigie qui était placée 
sur les barres du petit perroquet. De plus, sans que nous le sus- 
sions, la mer était pleine et couvrait entièrement le banc que 
nous voulions éviter ; la brise fraîche imprimait un sillage rapide 
aux corvettes qui cependant ne naviguaient que sous les trois 
huniers avec deux ris. Ces diverses circonstances, qui toutes se 
réunissaient alors pour déjouer la surveillance dont nous avions 
besoin, surveillance dont nous nous occupions tous indistincte- 
ment, nous induisirentuninstanten erreur et nous entretinrent, 
pendant quelques minutes, dans l'assurance que nous avions de 
faire bonne route et dans la certitude où nous étionsd'avoir le cap 
sur le canal formé par le banc de loud, et un autre petit banc qui 
gît au S. 0. , à environ deux milles. Ce court instant suffît pour 
nous engager dans une fausse voie, etlorsque nous nous en aperçû- 
mes, il n'était plus temps de revenir sur nos pas. L'œuvre était con- 
sommée, nous devions en subir les conséquences; il ne fallait plus 
songer qu'à tirer le meilleur parti possible de cette critique posi- 
tion en nous en rapportant, pour le reste, à la Providence, qui déjà, 
en plusieurs occasions, nous avait tirés de dangers non moins immi- 
nents et qui ne nous abandonneraitcertainementpasdans celui-ci. 

11! Astrolabe se trouvait à deux ou trois encablures devant nous, 
lorsque nous la vîmes subitement venir en travers , carguer ses 



326 NOTES. 

voiles et mouiller'; notre surprise fut grande , et nous pensâmes 
aussitôt qu'une pareille manœuvre ne pouvait être suscitée que 
par un péril pressant. Les ordres furônt donnés immédiatement 
pour l'imiter; mais avant que leur exécution pût être effectuée, 
nous avions déjà diminué de beaucoup la distance qui nous sépa- 
rait d'elle, et à peine l'ancre était-elle au fond, quoique cepen- 
dant la sonde eût rapporté trois brasses, que la Zélée talonnaavec 
force et éprouva des secousses qui ébranlèrent la mâture. Nous 
mîmes immédiatement les embarcations à la mer et nous élongeâ- 
mes des ancres dans la direction que nous avions suivie en 
entrant. Malheureusement la mer commençait alors à descendre 
avec force ; elle paralysa nos efforts et nous contraignit à rester 
où nous étions. Néanmoins, afin de prévenir la chute du navire 
sur un des côtés, nous tentâmes de placer des béquilles ; nous 
luttâmes longtemps pour amener cette opération à bonne fin; 
nous fûmes enfin forcés d'y renoncer, et nous dûmes céder à la 
violence du courant, qu'il était impossible de surmonter. 

A sept heures du soir, la mer était étale , et à neuf heures , 
après deux heures de flot, la Zélée se trouvait entièrement déga- 
gée. Nous reprîmes les travaux, nous virâmes sur les ancres, et 
déjà nous avions gagné assez de terrain pour être sûrs , avec 
quelques nouveaux efforts, d'atteindre bientôt une bonne situa- 
tion, lorsque les câbles cassèrent, nous firent perdre ce que nous 
avions obtenu avec tant de peine et nous livrèrent derechef 
aux caprices de la brise et des courants, qui agissaient alors avec 
la plus grande violence. En peu de minutes^ nous fûmes de nou- 
veau collés sur les brisants, et de sinistres secousses vinrent 
encore une fois nous révêler combien l'existence de notre pauvre 
corvette était aventurée. Il ne fallait plus alors songer à élonger 
de nouvelles ancres ; tout était conti e nous ; tout s'opposait à de 
semblables manœuvres qu'aucune force humaine n'eût pu accom- 
plir. Nous dûmes nous livrer aux travaux qu'il élait encore en 
notre puissance de tenter ; nous soulageâmes le gouvernail; les 
mâts de perroquet furent dépassés et les mâts>de hune calés. 
Bientôt cependant les secousses cessèrent; et la mer, en se reti- 



} 



NOTES. 327 

rant, nous laissa assis sur le banc avec une inclinaison de vingt 
degrés sur bâbord. 

Le jour vint nous montrer V Astrolabe dans une position non 
moins critiqu que la nôtre. Ainsi que la Zclée, elle était sur 
le récif, avec cette difFérence qu'elle inclinait sur bâbord d'en- 
viron 3o à 35 degrés, et présentait les apparences d'un navire 
totalement naufragé. Du reste, il est juste de dire qu'en ce moment 
les deux navires paraissaient avoir terminé leur carrière, et 
que leur salut semblait désormais impossible. Vers la fin du 
jusant, la sonde ne rapportait que deux pieds sur tribord et 
quatre pieds à bâbord. Nous ne perdîmes cependant pas tout 
espoir, et nous nous hâtâmes de profiter de l'état de la mer 
pour envoyer des ancres et prendre toutes les dispositions 
convenables , afin d'être entièrement préparés à utiliser la 
marée suivante. 

Notre espoir était bien faible, et l'avenir se présentait à nous 
sous un aspect triste et accablant. Trente-trois mois de campagne 
étaient écoulés, le voyage était sur le point de finir; chacun de 
nous, quelques jours auparavant, envisageait avec joie l'instant 
du retour et se livrait à ses projets : quel changement s*était 
opéré depuis I Nous nous voyions obligés de laisser sur un point 
inconnu les collections et les matériaux amassés avec tant de 
peine, recueillis au milieu de tant de dangers! Nous perdions 
tout, et, pour conserver notre existence, il nous faudrait désor- 
mais entreprendre, sur de mauvaises embarcations, une traver- 
sée longue et dangereuse, avant d'atteindre un point qui nous 
offrît les chances d'être enfin rendus à notre patrie. 

Nos matelots , insouciants par nature , comme le sont tous les 
hommes appartenant à cette classe^ tenaient une conduite admi- 
rable, ils entrevoyaient cependant la gravité de notre position, 
ils exécutaient les ordres donnés avec autant de calme et de gaieté 
que s'il se fût agi d'un simple virement de bord en pleine eau. 

La mer ne monta que de quatre pieds durant le jour, et vint 
encore faire évanouir les chances sur lesquelles nous avions 
compté. Dès lors, il était temps de penser aux grands moyens; le 



^1 



328 ^ NOTES. 

déchargcitîcnl complet dir navire devenait indispensable ; c'était 
là notre dernière ressource, pourvu toutefois que le temps se 
maintînt beau et que la mer, en p;rossissant, ne vînt pas nous 
démolir avant d'avoir pu l'exécuter. 

Le commandant d'Urville nous rendit visite dans la soirée ; le 
sort de VAslrolobe était toujours le même, il se trouvait tout aussi 
désespéré que celui de la Zélée. 11 observa, toutefois et avec 
juste raison, qu'en voulant sauver les deux bâtiments, nous cou- 
rions les chances de les perdre tous les deux ; que les deux équi- 
pages isolés étaient trop faibles pour exécuter, en peu de temps, de 
grands travaux, et qu'en conséquence il devenait indispensable 
de concentrer toutes nos forces sur un seul. U Aslrolabe fut choi- 
sie comme étant celle des corvettes que l'on présumait se trouver 
dans les conditions les plus heijreuses ; el il fut convenu que, dès 
le lendemain matin , je dirigerais sur elle tous les marins de la 
Zélée, et que l'on procéderait immédiatement à opérer son dé- 
chargement. Les effets les plus précieux de l'expéditidii devaient 
être transportes à terre; une quantité de vivres suffisante devait 
être tout d'abord débarquée et un camp devait être établi, confié 
à la garde d'un officier et de quelques hommes armés. 

La nuit arriva bientôt, et chacun.de nous put se livrer à ses 
réflexions , qui toutes durent se trouver en rapport avec la mal- 
heureuse position dans laquelle nous nous trouvions. 

A huit heures du soir, notre position parut s'aggraver encore, 
l'inclinaison tomba jusqu'à 26" degrés. Nous nous accrochions 
néanmoins aux chances favorables, et, sans qu'aucun de nous 
y comptât beaucoup, nous nous disions que la marée de nuit 
serait sans doute plus forte que celle du jour. M. de Flotte^ élève 
de première classe, était alors de quart et se tenait sur les bastin- 
gages, armé d'une longue perche graduée, interrogeant à chaque 
minute l'élévation de l'eau, épiant les mouvements avec anxiété. 
A dix heures, la mer avait monté de cinq pieds, et nous n'étions 
encore qu'à mi-flot; à onze heures, la Zélée était entièrement 
thoite. Le premier lieutenant. M, Dubouzet^ s'empressa dem'an- 
noncer cette bonne nouvelle, à laquelle j'étais loin de m'attendre; 



^0TEÎ5. 329 

en moins d'une minute, tout le monde fut sur le pont; officiers 
et matelots, tous armèrent le cabestan, et nous commençâmes à 
virer. Dès le début, lavant s'abattit de quelques degrés; nous re- 
doublâmes d'efïorts, il continua son abattée. Bientôt quelque? 
légères secousses se firent sentir et vinrent nous combler d'es- 
pérance. A onze heures et demie, la Zélée flottait de nouveau. 
Je ne chercherai pas à peindre le bonheur que nous éprou- 
vâmes alors; il faut se trouver dans une semblable position povir 
l'apprécier ; rien ne pourrait rendre les sçntimenls, que chacun 
de nous dut ressentir : nous passions à la leltre de la mort à la 
vie. 

Nous nous amarrâmes solidement et nous pûmes enfin nous 
livrer au repos, dont nous avions tous un pressant besoin. Nous 
n'étions cependant pas sans inquiétude sur Vyistrolabe ; mais en- 
fin un des deux navires était sauvé sans de trop graves avaries, et 
c'était un progrès immense qui assurait le salut de l'expédition. 

Les premières lueurs du jour nous trouvèrent tous sur le pont, 
tâchant de distinguer si notre compagne avait été aussi heureuse 
que nous. Malheureusement, nous fûmes bientôt assurés qu'elle 
se trouvait toujours au même point; seulement, son inclinaison 
était moins forte, elle ne paraissait éprouver aucune secousse , 
et nous pûmes espérer qu'elle se tirerait d'affaire. Tous les marins 
de la Zélée furent envoyés à son aide, de nouvelles ancres furent 
élongées, toutes les dispositions de réussite furent prises, et, la 
nuit suivante, à l'aide de la marée qui futforte, elle quitta à son 
tour les récifs et prit un poste bien moins dangereux. 

Le 4 > au matin, les deux corvettes s'occupaient à guinder leurs 
mâts de hime et à remettre toutes choses en place. En levant 
l'ancre que nous avions mouillée, lors de notre arrivée, et dont 
nous avions filé la chaîne par le bout, lorsque nous virions sur 
les amarres qui nous avaient halés au large, nous' trouvâmes qu'elle 
avait une patte cassée, et qu'elle avait ainsi contribué à jeter la 
Zélée à deux doigts de sa perte 

Sur la pointe S. S, E. de l'île Toud^ au milieu d'une touffe 
d'arbres élevés, dans une position pittoresque, existe un monu- 



330 NOTES. 

nient d'une construction singulière, qui paraît avoir été élevé 
à la mémoire de quelque grand chef. Les ossements du mammifère 
connu sous le nom de doujong^ en fait tous les frais, et Ton né 
saurait énumérer la quantité qu'il a fallu de ces animaux pour 
élever un semblable trophée. Une longue perche plantée dans le 
sol, est inclinée d'environ quarante-cinq degrés; au-dessus et 
au-dessous elle est maintenue par des côtes de doujoug^ qui 
sont entrelacées les unes avec les autres et forment un toit élevé 
et compacte qui recouvre sans doute le corps de l'individu dont 
on a cherché à perpétuer le souvenir. En avant, et sur un espace 
carré assez large, le sol est jonché de têtes du même animal; 
une muraille longue et épaisse , d'à peu près quatre pieds d'é- 
lévation , formée avec les mêmes matériaux que la pjramide, 
entoure ce mausolée. 

Ce travail, qui dénote une grande patience et qui indique que 
le rang du chef devait être très - élevé , montre égalemment 
combien doit être commun , dans ces merâ , l'animal qui en a 
fourni les éléments. 

En nous rendant au village , nous vîmes quelques autres 
tombeaux; mais ceux-ci n'avaient rien de remarquable et pa- 
raissaient appartenir à la classe commune. La terre, uti peu 
relevée de chaque côté , indiquait la direction du corps ; quel- 
ques coquillages placés au-dessus en étaient les seuls orne- 
ments apparents. [M. Jacquinot.) 

Note 26 , page 240. 

Le 26 mai, nous découvrîmes un groupe d'îles escarpées, situées 
dans le sud des îles d'Entrecasteaux; nous longeâmes ces îles 
d'assez près. Vers midi, on vit sur une d'elles un joli village, 
bâti sur le bord d'une plage située dans la partie N. 0., entouré 
de massifs d'arbres et surtout de cocotiers, qui reposèrent nos 
regards, fatigués de n'avoir vu que des récifs les jours précédents. 
Toutes ces îles sont hautes. En avançant vers l'ouest, nous 



NOTES. 331 

aperçûmes une chaîne de grandes îles, et, le lendemain, nous 
vîmes les hautes côtes de la Louisiade, en avant desquelles se 
trouve une muhilude d'îles. Des pirogues se détachèrent de 
la terre le 27 au matin, et se dirigèrent sur nous. Nous mîmes 
en panne pour ouvrir des communications avec les indigènes, 
mais aucune d'elles n'osa approcher, malgré tout ce que nous 
montrâmes aux naturels qui les montaient pour tâcher de les 
séduire. Leur refus nous força de continuer notre route. Nous 
vîmes, dans la journée, une autre pirogue beaucoup plus grande 
que celles-ci, qui nous parut une pirogue de guerre. Elle s'appro- 
cha de nous d'assez près pour qu'on pût distinguer qu'elle était 
double , voilée absolument comme celles des îles Viti, et montée 
par vingt naturels vigoureux. Elle nous suivit avec une grande 
persévérance pendant quatre heures de suite, avec une brisé 
fraîche, sans pouvoir nous atteindre, à cause de la vitesse de notre 
sillage; mais elle perdait très-peu et se décida enfin à rallier Ta 
terre. Les autres pirogues, beaucoup plus petites , étaient en 
général montées par six ou sept hommes ; elles étaient d'une con- 
struction grossière et portaient un balancier. Les naturels,que nous 
vîmes de très-près, nous parurent de grande taille ; ils avaient les 
traits des Papous, les cheveux laineux et la peau d'un rouge brun. 
Ils étaient tous entièrement nus; plusieurs portaient au cou des 
ornements en forme de médaillons blancs, en os ou en coquilles, 
comme ceux des îles Salomon. Leur défiance excessive et leur 
curiosité semblaient indiquer qu'ils n'avaient guère vu d'autres 

bâtiments européens d'aussi près que les nôtres 

On^'aperçût, le 1^^ juin à deux heures. Vile Dung'eness etbientôt 
après l'île Toud. Nous nous trouvâmes, avant d'arriver parle 
travers de cette île, portés si près de la chaîne des brisants, que 
nous suivions depuis Dabjmple , qu'en serrant le vent le plus 
possible nous n'en passâmes qu'à deux encablures. \^ Astrolabe 
laissa arriver aussitôt après au N. 0. sur l'île Toud, pour passer 
en dedans des brisants qu'on voyait à l'entrée du canal. Nous 
étions alors à un demi-mille derrière et nous imitâmes sa ma- 
nœuvre, r.e vent soufflait avec force et nous filions, quoique sous 



332 ^OTES. 

les liuniers , plus de six nœuds. L'ouverture que nous cro)'ions 
voir devant nous se rétrécit subitf,'ment , et bientôt après on ne 
vit plus de passage. \J Astrolabe , dans les eaux de laquelle nous 
étions à quatre encablures, fut obligée de mouiller et, dès qu^ 
nous apei eûmes sa manœuvre, nous en fîmes autant. Mais à 
peine avions-nous filé trente-six brasses de chaîne, qui étaient 
absolument nécessaires pour arrêter la corvette, que nous ressentî- 
mes plusieurs coups de talon ; cependant peu après elle revint à 
' flot à l'appel de l'ancre. Nous avions alors trois brasses et demie 
d'eau. On serra de suite les voiles, on mit les embarcationsà la mer 
et on élongea une ancre à jet dans la direction par où nous étions 
venus. La mer, qui descendait avec force, laissa bientôt à décou- 
vert des roches très-près de nous', et nous nous trouvâmes dans 
un instant complètement échoués. La foi ce du courant, qui était 
de plus de deux nœuds, rendit impossible d'élonger l'ancreà jet 
dans la direction convenable, et comme la mer brisait avec 
force de l'avant, presque à nous toucher, il fut impossible de 
songer à envoyer une grosse ancre. La corvette se trouvait 
échouée de manière à présenter la hanche de bâbord à la lame, et, 
comme la mer perdait toujours, elle ne larda pas à incliner sur 
tribord d'une manière sensible. Dès que nous eûmes pu élonger 
les deux ancres à jet, nous viiâmes sur les grelins pour soutenir 
notre arrièi e. Bientôt après on fit dépasser les mâts de perroquet. 
Nous fîmes, un peu avant la nuit, un signal pour annoncer à 
\ Aslrohihe que la corvette était échouée et commençait à fatiguer 
beaucoup. Elle nous envoya alors sa chaloupe, qu'elle rappela à 
sept heures du soir en tirant un coup de canon. Dans cet inter- 
valle, plusieurs violenta coups de talon répétés ayant fait sauter 
le gouvernail de ses ferrures, nous fûmes obligés de le suspendre 
et de le coincer pour l'empêcher de démolir l'étambot. Comme la 
mer avait déjà baissé de trois pieds à sept heures un quart, et que 
l'inclinaison augmentait toujouis, nous fîmes tout notre possible 
pour installer des béquilles ; mais la mer et la force du courant 
rendirent tous nos efforts inutiles. La nuit, qui était très-sombre, 
était venue compliquer notre situation. La corvette fatiguait 



NOTES. 333 

beaucoup et noire position devenait des plus ciltiques. A huit 
heures quarante minutes, au moment où nous nous y attendions 
le moins, h\ mer ayant monté tout à coup, nous fûmes mis à flot 
en éprouvant une secousse très-violente. La corvette vint à l'appel 
de sa chaîne et des grelins ; malheureusement un de ceux-ci 
cassa bientôt après, et l'ancre chassa quoique le vent fût tout- 
à-fait tombée nous nous trouvâmes, à neuf heures et demie, 
échoués de nouveau , mais celte fois dans des circonstances 
beaucoup moins désavantageuses , car nous étions éloignés des 
brisants et la corvette restait immobile. Le courant du flot, qui fila 
près de trois nœuds pendant plus de quatre heures consécutives, 
nous empêcha d'élonger d'autres ancres, et même on eût beau- 
coup de peine, avec les embarcitions les plus fines, à envoyer 
souder. Nous_ préparâmes néanmoins de suite une ancre avec 
son câble qu'on mit dans la chaloupe, et en attendant qu'on pût 
l'expédier, nous fîmes caler les mâts de hune. A deux heures et 
demie du malin seulement on put l'envoyer mouiller; mais 
comme la mai'ée continuait à perdre, nous fûmes obligés de nous 
résigner à attendre le jour pour agir sur ce câble. D'ailleurs, 
les hommes étaient exténués de fatigue, et une heure de repos 
leur était indispsnsable pour reprendre leurs forces. 

Quelle fut notre surprise, quand ce jour tant attendu vint à 
paraître, de voir VAsljolabc, que nous croyions à flot, échouée 
comme nous, mais dans une position bien plus mauvaise, car 
elle donnait la bande de manière à flûre craindre qu'elle ne 
chavirât. Nous ne tardâmes pas à nous trouver presque à sec, et 
la corvette inclina tout à coup de vingt degrés. A six heures 
trente minutes , nous avions alors sept pieds d'eau d'un bord et 
cinq pieds seulement de l'autre. Les naturels de l'île Toud 
venaient alors à pied sur les récifs jusqu'à VAsiiolabc. La marée 
continuait à perdre, et, à neuf heures quinze minutes, elle fut 
tout-à-fait basse, nous i^lions presque à sec, inclinés sur le côté, 
dans une portion qui ressemblait, à s'y méprendre, au naufrage. 
Le flanc de bâbord reposaitsur un fond de quatre pieds et du côté 
opposé nous n'en avions" que deux. Nous employâmes les pre- 



su NOTES. 

mières heures du jour à élonger une ancre de bossoir dans la 
direction du canal, où on trouva trois brasses et demie d'eau j 
cette opération présenta beaucoup de difficultés, car on fut obligé 
d'embarquer l'ancre dans la chaloupe, vu qu'il y avait trop peu 
d'eau le long du bord pour la prendre en cravate, elle manqua de 
la déformer en mouillant. 

Quand ces dispositions furent prises, nous attendîmes la pleine 
mer pour virer sur ces ancres; mais, à notre grand désappointe- 
ment, par suite d'une anomalie que nous ne pouvions expliquer, 
la mer, qui fut haute à trois heures, ne monta pas même suffisam- 
ment pour nous permettre de nous i^edresser et nous n'eûmes que 
neuf pieds d'eau du côte du large. 11 semblait qu'un ras de marée 
seul avait pu nous mettre dans cette fâcheuse position. Le 
commandant d'Urville vintalors à bord et témoigna son espoir de 
mettre Y Astrolabe plus facilement à flot que la Zélée. Il donna des 
ordres pour que le lendemain matin nous lui envoyassions tout 
notre équipage; car son intention était alors de tâcher de sauver 
d'abord une des deux corvettes. Nous disposâmes dans l'après- 
midi, une autre ancre à jet pour la mouiller un peu au large 
de notre ancre de bossoir, et ensuite nous attendîmes avec im- 
patience l'autre marée pour voir si elle nous serait plus favo- 
rable. Nous l'espérions peu et nous nous résignions déjà à 
renoncer provisoiiement à sauver notre corvette pour concentrer 
tous nos moyens sur \ Astrolabe ; dans la mauvaise position 
où nous nous trouvions, il n'y avait pas de parti plus sage à 
prendre. 

Dans la soirée le jusant fut extrêmement fort, le récif assécha 
tout à fait, et vers sept heures et demie notre inclinaison atteignit 
22 degrés; mais celle de Y Astiolahe en ce momentfut telle que cha- 
cim crut qu'elle allait chavirer, et l'on prit toutes les dispositions 
pour sauver l'équipage et les matériaux de l'expédition. 

A huit heures du soir, la marée commença à monter dès 
onze heures, la corvette se redressa ; nos espérances se ranimè- 
rent alors et nous commençâmes à virer successivement sur leg 
grelins et le câble. A minuit, nous sentîmes que le bâtiment 



NOTES. 335 

commençait à s'ébranler; l'avant s'aballit bientôt après et vint à 
l'appel des ancres qui se trouvaient mouillés clans une très-bonne 
direction. Nos hommes redoublèrent alors d'ardeur, et après des 
efforts considérables au cabestan et sur des caliornes qui agissaient 
simultanément, nous réussîmes à nous mettre à flot et nous pas- 
sâmes le reste de la nuit mouillés sur notre ancre du large, à qua- 
rante brasses environ du récif. La joie la plus vive éclata à bord, 
car on ne pouvait se dissimuler que, pendant l'échouage, il nous 
était resté bien peu d'espoir de sauver la corvette ; l'idée d'être 
obligés de gagner un port dans nos embarcations se présentait 
sous des couleurs d'autant plus sombres, qu'un espace de mer 
immense nous en séparait, et en cas de réussite nous ne pouvions 
espérer arriver qu'après avoir perdu le fruit de trois années de 
peine et tous les travaux de l'expédition. Notre bonne fortune 
eût été complète si, quand le jour parut, nous n'avions vu 
\ Astrolabe échouée en-core dans la même position que la veille, 
la marée l'avait même jetée un peu en dedans. 

Nous lui envoyâmes aussitôt tous les hommes disponibles de 
notre équipage pour l'aider. On visita le gouvernail : par un 
bonheur inespéré, toutes les secousses qu'il avait éprouvées ne 
lui avaient causé aucune avarie. La journée fut très-belle et 
\ Astrolabe réussit comme nous à se déséchouer pendant la nuit. 
Nous travaillâmes après à nous regréer et à recueillir nos ancres. 
L'ancre de bossoir, que nous avions mouillée le premier jour, 
avait perdu une patte 

Le n juin, la journée fut très-belle. On envoya nos canots 
reconnaître la passe ; comme ils ne revinrent que le soir, on remit 
l'appareillage au lendemain. 'Nous vîmes pendant cette journée 
plusieurs grandes pirogues montées par un grand nombre de 
naturels qui traversèrent le canal de la côte de l'île Jarvis à celle 
de l'île Mulgrave. Elles furent tellement effrayées de rencontrer 
nos canots, que l'une d'elles alla s'échouer sur une des îles de la 
passe. Il est probable cependant que si elles n'avaient pas vu nos 
corvettes anssi bien montées qu'elles l'étaient, elles les eussent 
attaquées. (^M, Dubouzct.) 



336 NOTES. 



Noie 27, page 240. 

A onze heures du matin, tandis que nous prolongions la terre 
à quatre ou cinq milles de distance, nous voyions se détacher du 
rivage deux petites pirogues à balancier, montées par cinq ou 
six naturels, qui font d'abord mine de vouloir accoster les cor- 
vettes, et pagayent de toutes leurs forces pour les atteindre. 
Nous mettons en panne; mais les sauvages s'arrêtant à une enca- 
blure de dislance, se contentent de nous observer, sans vouloir 
accoster. Tous les signes d'amitié qu'on put leur faire pour les 
engager à venir à nous furent inutiles. Ils nous montraient des 
cocos et indiquaient la terre avec la main, pour nous engager à y 
aller mouiller. Ces hommes sont à peu près nus et portent les 
ornements ordinaires des sauvages, consistant en bracelets , en co- 
quilles, colliers, plaques de nacre, etc.. Quelques-uns avaient 
une épaisse chevelure à laPapou; les uns étaient d'un jaune-brun 
comme les Océaniens, d'autres d'un noir fuligineux comme les 
Viliens, et un ou deux paraissaient être de véritables nègres. 
Cette race d'hommes semble présenter des types très-divers. 

Voyant que les sauvages s'obstinaient à se tenir au large, nous 
prenons notre course à l'O. N. O. et au N. 0. j 0. pour par- 
courir cette longue chaîne d'îles qui bordent la Louisiade et voir 
le cul-de-sac de l'Orangerie. 

Dans l'après-midi, deux grandes pirogues à la voile sortent 
d'un assez beau canal formée par deux îles élevées et bordées de 
cocotiers; mais, la brise ayant fraîchie, elles ne peuvent nous 
atteindre. 

A deux heures trente minutes, le i^^ janvier, aperçu de l'avant 
une ligne de brisants appartenant au grand récif de Tond ^ 
qui nous déborde vers le S., comme cela nous est arrivé à 
une heure. Alors nous laissons arriver au N. O. { O., de 
manière à laisser sur bâbord le brisant et la petite île Toud. 
Mais la vigie annonce un nouveau brisant de l'avant. Ou voit 



NOTES. 337 

bientôt en effet de sur le pont un vaste récif de corail s'étendre 
en arc de cercle entre l'île TVarrior ( Toud ) et nous, et 
nous barrer le passage. Cependant le cul -de-sac dans lequel 
nous sommes enfoncés paraît du moins offrir un mouillage 
assez abrité et la sonde ne rapportant plus que trois brasses et 
demie, l'ancre est mouillée. Mais la cor\ett; n'a pas le temps 
de rappeler sur sa chaîne, qu'elle est déjà échouée. La ZéUc qui 
par malheur naviguait dans nos eaux à petite distance , s'é - 
choue à deux encablures vers le large. La houle du S. K. qui 
donne en plein à l'embouchure de celle fausse baie , fatigue 
beaucoup ce navire, qui signale aussitôt qu'il est échoué sur 
un fond dur. Un officier vient de la part du capitaine deman- 
der du secours j mais V Astrolabe <, quoique dans une position 
moins critique, puisqu'elle est un peu abritée de la mer, ne peut 
en ce moment s'occuper de sa conserve. Plusieurs coups de lalon 
assez violents nous avertissent qu'il faut se hâter de sortir de 
cette position, s'il en est encore lemps. 

Au coucher du soleil , temps couvert et à grains, bon frais du 
S. E. par raffales. Après avoir raidi les amarres et essayé inutile* 
ment de renflouer la corvette, on travaille à soulager le gouver- 
nail qui a déjà éprouvé des secousses violentes. N'ayant pas 
de panneau sur la dunette , les charpentiers en ont percé un 
pour faciliter celte opération ; à sept heures, un morceau de la 
fausse quille ayant paru le long du bord, on a essayé de le mâier 
pour nous servir de béquille au besoin. Mais la pièce tenant en- 
core au fond a résiste à tous les apparaux. Notre chaloupe après 
avoir mouillé son ancre, a rallié la Zélcc pour lui porter se- 
cours. Ce navire commence ainsi que nous à s'asseoir sur le 
fond et fatigue beaucoup moins. Cela n'a pas empêché quelques 
matelots de raconter, à leur retour de la Zélée^ que cette corvette 
était déjà en pièces et avait sa cale pleine d'eau. Cette nouvelle 
absurde n'a pas fait la moindre impression sur l'équipage de 
Y Astrolabe. 

La soirée a été assez calme. Le navire, appuyé sur les coraux, 
ne fatigue pas ; mais nous avons grand'peine à contenir le 
IX. 22 



338 NOTES. 

gouvernail qui, ch^plaiilo de ses ferrures, esl violemment agile 
par les l'emoux de la mare'c , malgré les coins de bois qu'en 
chasse avec force dans la jaumière et qui sont en un instant mis 
en pièces. 

A trois heures du matin, la marée reste à peine un inàîant 
pleine, le jusant reverse aussitôt au S. E. avec grande force, et la 
corvette, s'accorant de nouveau, cesse de s'agiter sur le récif. 
A quatre heures, elle est déjà complètement échouée et commence 
à s'incliner sur bâbord. On travaille aussitôt à dépasser les mats 
de perroquet et l'on se dispose à la béquiller. 

A la pointe du jour, nous ne sommes pas peu surpris, en re- 
gardant autour de nous, de nous trouver à deux encablures de la 
pointe S. de l'île Tond ^ encore échoués sur le récif de cette île, 
le côté de tribord toujours appujé sur les coraux, le navire 
évité au S. E , mais éloigné d'environ un demi mille de la 
position qu'il occupait la veille. La grande marée que nous 
avons éprouvée cette nuit nous a emportés à notre insu dans un 
chenal creusé au milieu du grand récif, et dont nous avions à 
peine entrevu hier au soir l'embouchure vers le N. de notre pre- 
mier échounge. 11 est difficile de concevoir comment celte singu- 
lière navigation nocturne a pu avoir lieu malgré une ancre de 
bossoir, une ancre moyenne et une ancre à jet. Notre digne con- 
serve, la Zêlée^ n'a pas voulu, dans cette circonstance, se séparer 
de V Àstrohibc. Elle a aussi, dans l'obscurité, erré à l'aventure au 
milieu des coraux, traînant ses ancres pour venir s'échouer en 
plein à l'entrée du même chenal. 

Dans la matinée, la corvette s'abat de plus en plus sur bâbord, 
jusqu'à neuf heures vingt minutes, heure de labassemer. L'oscil- 
lomèlre indiquait alors 3 1 degrés d'inclinaison. Le récif de tribord 
est à sec et les Sauva^^es peuvent monter jusqu'à bord, en grim- 
pant par les sauvegardes du gouvernail. L'un d'eux, nommé 
Guimada^ qui se dit le chef de la tribu, nous montre de la main 
la grande passe au S. de l'île Tond. Il nous tîonne à en tend rô 
par ses gestes que les corvettes Sont ici dans une postion peu 
naturelle, ce que nous n'ignorons pas Enfin , l'honnête sauvage 



î 



NOTES, 339 

nous fait comprendre que cet étroit chenal aboutit vers le N. à la 
grande passe, ce qui est le plus important de son rapport. 

La grande inclinaison du navire à rendu très-pe'jiibles les di- 
vers travaux exécutés à bord dans la journée. Ce n'est qu'en ram- 
pant sur le pont, ou en se hissant le long des filières qu'on peut 
changer de position , et se transporter d'un pointa un autre. 
Tout l'équipage réuni au cabestan suffit à peine à raidir les 
amarres. La petite marée d'aujourd'hui, pendant laquelle nous 
avons inutilement travaillé à nous remettre à flot, et la vaine 
tentative que nous avons faite pour caler les mâts de hune, nous 
ont fait perdre toute l'après-midi , et nous out empêché d'élonger 
une grosse ancre dans l'Est où est déjà mouillée une ancre à jet* 
C'est dans cette direction seule, et sur un câble que nous pou- 
vons espérer de déhâler le navire ; mais l'opération de retirer de 
la cale l'ancre de miséricorde , la seule qui nous reste à bord , de 
l'embarquer avec un câble dans la chaloupe pour l'élonger par 
^m jusant violent, a été jugée trop pénible pour un équipage qui 
est sur pied depuis vingt-quatre heures. D'ailleurs, celte opéra* 
tion exécutée pendant la nuit, serait à peine terminée à l'heure de 
la pleine mer. Il est donc accordé quelque repos à l'équipage j 
en attendant le résultat de la marée de la nuit. 

IM'ayant pu béquiller le navire du côté immergé, ni caler leâ 
mâts de hune , il a été décidé que dès le matin du lendemain, des 
mesures seraient prises pour prévenir un abattage, dont la pos- 
sibilité commence à être sentie; nos bats mâts, fortifiés par deâ 
bigues du côté de tribord , seront maintenus par des apparaux 
frappés sur le récif. 

Avantd'entrer dansle détroit de Torrès, on avait disposé vingt 
jours de vivres et d'eau pour l'équipage, et dressé un rôle de sau- 
vetage j)Our les embarcations. Ces vivres mis en petites caisses en 
tôle ou en petits barils , sont tenus en réserve dans l'entrepont ou 
à l'entrée de la cale au vin ; TefFectif de l'équipage étant en ce mo- 
ment de 72 hommes, tout compris, avait été réparti de la manière 
suivante: 



340 INOTES. 

Chaloupe '34 hommes. Vivres pour 20 jours, à raison de : 
Grand canot 11 eau o lilr. 5oo. 

Baleinière 8 biscuit kil. 3oo. 

Canot-major 8 lard o kil. 125.' 

eau-de-vie o lit. oGo. 
j'i Par homme, pour un jour. 

Des armes, des munitions, des compas de route, et c[U;'li[ue3 
uslcnsiles , sont aussi disposes pour chaque embarcation . 

A six heures du soir, le souper de l'équipage est suivi du branle^ 
bas. Les maîtres de manœuvre et les charpentiers, armés de ha- 
ches, sont répartis à chaque mât, prêts à couper les mais de hune 
en cas de besoin. La nuit est sombre, la brise fraîche du S. E., la 
marée baissé; l'inclinaison de la corvette est de 82 degrés. 

A neuf heures le temps est bea u, la mer basse; Tinclinaison de la 
corvette est très-forte, et a même atteint, dit-on, 38 degrés àl'os- 
cillomètre. L'eau est encore à environ un pied au-dessous des 
feuillets des sabords du côté immergé ; comme dans la marée 
basse du jour, l'eau était à peine de deux pieds au-dessous de ces 
mêmes feuillets, on peut en conclure que le navire, en s'inclinant 
de plus en plus , a fini par trouver un point d'appui sous sa ca- 
rène. Du reste, la sonde ne peut iious donner rien de positif à 
cet égard , ne portant pas sur le talus du récif. 

Quoiqu'il en soit, cette bande extrême, donnée par la corvette, 
cause une alerte qui a mis tout le monde sur pied. Les canots 
ont été accostés et ont reçu leurs équipages ordinaires, com- 
mandés par des officiers , prêts à faire le sauvetage du reste. Les 
papiers de l'expédition ont été disposés pour l'embarquement, 

le pont commence à être envahi par le bagage scientifique 

Cependant la marée a déjà reversé , et la corvette ne tarde pas à 
se redresser. A dix heures, toute crainte était dissipée, chacun 
avait repris sur le pont son poste de bivouac. A minuit , la cor- 
vette est droite et commence à s'ébranler. 

A la pointe du jour, nous avons le plaisir de voir la Zélée â flot 
quoiqueencore sur le bord du récif. Une corvée de douze hommes 
lui est expédiée dans le grand caiiol pour renforcer son équipage 



NOTES. 34! 

et amarrei' le navire au milieu du chenal. JJAsfroJahe, chassée 
par la grande marée de la nuit, a dérivé d'une centaine de pieds 
le long du récif où elle est encore échouée, quoique dans une po- 
sition moins critique que la première fois. 

A la basse mer, nous sommes toujours inclinés, bâbord au 
large; mais la carène ajant sans doute trouvé un appui sur les 
roches , ne paraît pas glisser comme hier sur le récif. On a pu 
établir une béquilie qui a été assez consolidée contre la violence 
du courant, pour conserver une position à peu près verticale. 
Dans la matinée, on file peu à peu des apparaux de retenue, de 
manière à modérer la tendance à l'abattage , sans abandonner le 
navire à lui-même. 

A cinq heures du soir, mer étale haute ; c'est la petite marée 
du jour qui ne peut nous servir à rien. 

Le flot de la nuit précédente a porté à (erre notre fausse quille 
qui gît sur une grève de sable, auprès du petit village de ToucL 
11 ne nous en reste pas le quart. Lfs charpentiers et cal fats ont 
visité la carène et le gouvernail pendant que nous étions près- 
qu'à sec, et n'ont pas trouvé d'avarie notable. On a reconnu, ce 
soir^ que le gouvernail et le talon du navire étaient encastrés entre 
deux blocs de corail qui s'élevaient de trois à quatre pieds au- 
dessus du plan inférieur de la quille. 

Beau temps, ciel nuageux, brise fraîche du S. E. A une heure, 
on commence à virer alternativement sur les deux câbles du large. 
A une heure trente minutf'S, plusieurs secousses annonçant que le 
navire commence à s'ébranler, on vire sur le câble de l'avant, en 
filant celui de l'arrière pour que le talon de la corvette puisse se 
désencastrer de son ornière. L'équipage, renforcé par trente hom- 
mes de la Zélce^ redouble d'efforts sur le cabestan, sans pouvoir 
faire éviter le navire. On essaie alors de virer sur le petit câble 
dont l'ancre , mouillée dès le soir de l'échouage , n'a pas cessé de 
labourer le fond à chaque flot. Ce câble qu'on pouvait bien sup- 
poser cassé, aussi bien que son ancre, résiste cependant et sert 
à dégager des coraux le talon de la corvette. Alors le cabestan, 
agissant de nouveau sur h^ grand cable de bâbord, finit par ai*- 



342 NOTES. 

radier la corvette du re'cif. A deux heures du m&iin ^V Asfrofalfc est 
enfin à flot; à quatre heures , elle était affourchde sur deux câ- 
bles, au milieu du ehenal , par quatre brasses d'eau. 

A six heures du malin, après deux heures de repos, on a repris 
les travaux. Le gouvernail a été démonté pour être visité, il a été 
trouvé en bon état et remis en place dans la matinée. On a relevé 
l'ancre de bossoir de 945 kil,, et l'ancre moyenne de 5oo kil. , 
qui avaient été mouillées le soir de Téchouage, Ces ancres ont 
chacune une patte cassée. 

Le passage du détroit de Torrès , par la route du capitaine 
Bligh, nous a paru moins dangereux qu'on ne pourrait le sup- 
poser d'abord^ en voyant sur une carte cette multitude de bancs 
et de récifs dont le détroit est obstrué. L'essentiel est de bien atté- 
rir sur la pointe N. des récifs de Portlock , pour pouvoir ensuite 
attaquer le deuxième récif, dont la pointe N. est formée par un 
banc de sable nommé Anchor^Key. A partir de là, la route est si 
bien jalonnée par les îles et les sondes , qu'elle n'est plus qu'une 
affaire de temps et de patience. Il faut mouiller souvent, et ne 
pas manquer d'ancres ni de chaînes. Nos ancres françaises sont 
grêles , trop étirées , et cassent fréquemment sur des forid^ sûrs. 
Les ancres anglaises nous semblent mieux construites. A poids 
égal, elles sont plus courtes, plus renflées que les nôtres; les 
chaînes n'étant pas élastiques comme les câbles, demandent à 
être filées en longues touées , dans les ancrages à fonds durs , et 
où la mer est agitée par les courants , sans cela , la tension de la 
chaîne se transmet trop brusquement à l'ancre. 

(il/. Roquemaurel.y 



Note 28, page 240, 

Lîle sur le récif de laquelle nous sommes échoués, est un pâté 
de coraux couvert d'arbres et entouré d'une belle plage. Si nous 
avions été obligés d'abandonner nos navires, nous n'y aurions 
trouvé aucune ressource. Ce malheureux îlot ne produit rien , 



NOTES. 343 

l1, pourcomljle de malheur, il ny existe cVaiitre eau douce que 
celle que les naturels recueillent à grand'peiue dans des valves de 
bénitier. 

Les Sauvages , en se réveillant , durent être bien étonnés de 
voir deux énormes carcasses au sec, le ventre en l'air, à quelques 
cents pas de leuis cases. Au jour, nous les vîmes arriver a pied sec 
sur le récif, avec des rameaux verts à la main. Ils conversaient 
vivement entre eux en se montrant les carènes de nos corvettes, 
sans toutefois oser en approcher. Enfin , enhardis par nos gestes 
bienveillants, ils finirent par arriver à quelques pas de l'arrière; 
là, l'un d'eux, un chef probablement, nous adressa , d'une voix 
claire et retentissante, un long discours , nous indiquant par les 
gestes les plus significatifs, que nous étions fort mal là , et qu'il 
fallait nous en tirer au plus vite. Le digne sauvage avait dix fois 
raison ; mais il ne nous apprenait rien de nouveau. INous le his- 
sâmes à bord , et là, son étonnement redoubla. Dans le fait, il y 
avait de quoi s'étonner; la corvette était alors couchée sur bâbord, 
et l'inclinaison était de 3i degrés. Bientôt nous vîmes arriver toute 
la peuplade ; elle nous apportait de l'écaillé de tortue : tous les 
hommes étaient complètement nus. Parmi eux était une seule 
femme ; elle n'avait pas voulu monter à bord et était restée sur le 
récif ; c'était évidemment une merveilleuse de l'endroit, et , sans 
doute pour fairenolre conquête, elle s'était parée denses plus beaux 
atours. Elle avait autour du cou une sorte de hausse-col en nacre; 
ses poignets étaient serres par des bracelets d'écaillé; le lobe de 
ses oreilles, le cartilage de son nez étaient percés de larges trous 
dans lesquels elle avait fourré des paquets de petites coquilles; 
ses cheveux, laineux et couverts d'une poudre rouge, étaient cou- 
pés fort courts, sauf une bande de deux pouces de hauteur qui 
faisait le tour de la tète, d'une oreille à l'autre, en passant par le 
sommet. Où diable la coquetterie va-t-elle se nicher! Qui eût 
jamais cru que cette pauvre créature eût aussi peur de gâter sa 
coiffure qu'une jolie parisienne son chapeau bien frais. Pendant 
qu'elle était à nous faire des mines le long du bord , et Dien sait 
quelles mines ! un gros grain , qui menaçait depuis longtemps , 



344 NOTES. 

vint à crever, et la pluie tomba à torrents. La belle ne savait où se 
fourrer; elle poussait des cris lamentables en défendant sa vilaine 
tête de ses deux mains et tournait le dos au grain. Bientôt le beau 
temps vint lui rendre une partie de sa bonne humeur j mais avec 
la pluie, la poudre qui couvrait sa tète s'était fondue ; elle coulait 
en ruisseaux sur ses joues , et elle s'enfuit en se cachant la figure, 
comme toute honteuse de se laisser voir dans un pareil desordre. 
Pendant que celte petite scène nous égaie le long du bord, 
nous avions recours aux grands moyens. Nous tâchons de mouil- 
ler l'ancre de veille dans le N. E.; mais le courant est trop vio- 
lent , et, malgré toutes nos précautions , la chaloupe dérive trop. 
Nous raidissons cependant le grelin au cabestan ; m.iis l'inclinai- 
son du navire est telle que les barres de bâbord ne font rien. 
Los hommes ne peuvent pas virer. Pour nous tenir sur le pont, 
nous sommes obligés d'y clouer ties cabrions, et nous ne pouvons 
aller de l'avant à l'arrière qu'en nous pommoyant sur des filières. 
A neuf heures, M. Monlravel, qui vient de sonder, nous rapporte 
Theureuse nouvelle que, dans le chenal, il n'a pas trouvé moins 
de trois brasses à mer basse prcsla pointe de l'île, et cinq à six au- 
delà. A midi, l'inclinaison du navire augmente; la mer, qui 
monte lentement, n'y apporte aucun changement. Nous espérions 
que les eaux en montant relèveraient la corvette et qu'alors, en 
faisant force au cabestant, nous pourrions la remettre àflot ; mais 
elles montent le longde ses flancs comme sur une roche, viennent 
jusqu'aux gueules des canons et s'arrêtent là. Nous restons donc 
les bras croisés , ne sachant trop ce qui arrivera de tout cela. Le 
commandant se rend à bord de la Zélée. A son retour, il nous an- 
nonce que si dans la nuit nous ne parvenons à remettre les deux 
navires à flot, il est décidé à concentrer sur un seul les ressources 
des deux bâtiments , V Astrolabe d'abord , quitte à l'alléger entiè- 
rement. En conséquence, il me donne l'ordre de prendre le com- 
mandement du poste qui doit Qccuper l'île. J'espère que nous n'au- 
rons pas besoin d'en venir là; car ce serait un travail énorme, 
« t , dans l'état de faiblesse où nous sommes , nous aurions peine 
à y suffire. Une grande marée nous a mis là, une autre peut nous 



NOTES. 345 

en tirer. Nous sommes à Tabri des grosses mers, et le navire, ap- 
piiyd sur les coraux par son flanc de bâbord, ne souffre pas. 

Nous élongeons par le traveis , dans Je S. E., une ancre à jet 
dont nous raidissons l'aussière avec beaucoup de peine : elle doit 
i;ous servir à porter une ancre de bossoir dans cetle direction. 
Nous essayons de dépasser les mâts de bune , mais l'inclinaison 
du navire nous en empêcbc. 

Dans cette position , nous attendons la marée de la nuit et nous 
nous arrangeons de notre mieux pour prendi'e un instant de 
repos; mais, à mesure que la marée perd /la pauvre Astrolabe 
s'incline sur bâbord, et à dix beures, la bande était telle, que 
l'on craignit un instant de chavirer. Le commandant fît apporter 
des haches pour abattre la mâture, et donna l'ordre défiler les 
embarcations derrière. On y déposa la meilleure de nos montres 
et les journaux du bord. La bande augmentait d'une manière 
effrayante ; on allait couper les rides des haubans d'artimon lors- 
que la corvette s'arrêta. Tous réunis sur le côté de bâbord , nous 
suivions avec anxiété les progrès de l'eau ; nos yeux, perçant l'ob- 
scurité, interrogeaient le moindre mouvement du navire, lorsque 
avec une joie indicible nous le vîmes se relever, bien lentement 
d'abord , puis , après quelques brusques secousses , il se releva 
de plus de 20°. A minuit, il était droit sur sa quille, talonnant 
sur le récif, mais flottant presque. Si nous avions eu une an- 
cre bien élongée , en moins de dix minutes il eût été tout à fait à 
flot; mais désormais nous savions à quoi nous en tenir sur l'état 
des marées. Le navire droit, nous pûmes caler les mâts de hune, 
puis chacun fut prendre un repos bien nécessaire. 

Au jour, nous vîmes , à notre grande joie , la Zélée à flot. On 
lui expédia de suite le grand canot, avec une corvée de vingt 
hommes pour l'aider à s'amarrer. Quant à nous, la marée nous 
avait portés d'une longueur de navire dans le N. 0. Jusqu'à six 
heures du matin, la corvette reste droite; elle s'incline alors de 
TiOuveau sur bâbord; mais, quoique très-forte, la bande est tolé- 
rable , et nous pouvons placer des béquilles. A mer étale, nous 
allons mouiller la maîliesse ancre droit par le travers. A trois 



346 NOTES. 

heures, je vais prendre des liaiiteurs de soleil sur la pointe sud 
de niot. Les Sauvages sont tout à fait inoffensifs j ils ont lUie 
crainte salutaire des armes à feu et paraissent très-désireux de 
nous voir partir. 

Vers minuit, la mer commence à monter; nous attendons qu'elle 
soit toutà faithautp; les deux équipages placés sur les barres, sont 
prêts à faire un vigoureux efforts. A une heure , on commence à 
virer, mais le navire ne bouge pas, et le cabestan fatigue à se rom- 
pre : on tient bon. Aune heure trente minutes, plusieurs fortes se- 
cousses annoncent que le moment favorable est venu, le cabestan 
gémit de nouveau. Enfin, après quelques temps d'efforts à le 
briser, nous entendons des craquements prolongés, la corvette 
broie tout ce qui s'oppose à son passage, puis vient en grand sur 
bâbord à l'appel de son ancre, et bientôt nous la sentons tanguer 
gentiment sur trois brasses d'eau 

Le 1 1 juin, au leverdu soleil, le commandant me donnaTordre 
d'aller reconnaître la passe de la sortie du détroit. En conséquence, 
je pars dans la baleinière, gouvernant sur la pointe S. 0. desMul- 
graves. Arrivé à une encablure, je trouvai un pâté de rochesà fleur 
d'eau autour du quel la sonde ne rapportait pas moins de sept 
à huit brasses. La côte de Mulgrave forme une baie magnifique 
parsemée d'îles et d'îlots à travers lesquels je me mis en quêle. A 
Jïuit heures , je fus rejoins par le grand canot de \a Zéice ; je dé- 
bouquais alors d'un faux chenal et j'allais me diriger vers une 
belle coupée que j'apercevais entre deux îlots. Ma pirogue étant 
très-légère et d'une marche supérieure, je convins avec M. Mon- 
travel, qui commandait le canot de la Zélée, de me diriger seul 
vers la passe présumée , et en cas que ce fut la bonne , de lui eu 
faire le signal, il aurait pu ainsi en reporter plus vite la nouvelle 
à bord, et les corvetles y eussent gagné une demie-journée. 

Je partis la sonde à la main ; partout je trouvai sept à huit bras- 
ses de fond. J'arrivai ainsi dans un canal de deux encablures de 
largeur, où le courant se précipitait avec violence, et je vins attérir 
avec grand'peine sur la côte de tribord. L'île était assez haute, 
et je m'empressai de la gravir. Hélas ! à un mille au large ma passe 



NOTES. 347 

élail barrée de toute part par des têt(s de coraux. L'îloi était 
formé d'énormes l)Iocs de roche entassés les uns sur les autres; 
des volées de mouettes qui, sans doute _, n'avaient pas l'habitude 
d'être dérangées, se levaient de toutes 1rs anhactuosités du ro- 
cher; mais elles restaient à une vingtaine de pieds en l'air et pla- 
naient sur nos têtes sans s'écarter de dix pieds. J'étais à en cher- 
cher le motif, lorsque je vis arriver un des canotiers qui portait 
avec précaution son bonnet dans les mains : il était plein d'œufs ; 
tous les autres se mirent en chasse , et en moins de dix minutes 
ils en eurent ramassé plus de cent. Les pauvres mouettes assis- 
taient à cette spoliation en poussant des cris lamentables. Le 
courant se précipitait avec une telle* violence dans la fausse passe, 
qu'il me fût impossible de le refouler; je ne pus que gagner i'au-^ 
tre bord. L'île était plus haute et de son sommet j'embrassai une 
assez vaste étendue de mer. A force d'interroger les coins et re- 
coins de la baie, je crus apercevoir de l'eau plus bleue entre deux 
petits groupes d'îlots bas ; j'attendais avec impatience que le 
courant me permit d'aller l'explorer. Enfin à trois heures , je pus 
partir. Je gouvernai sur le canot de M. Montravel qui nous donna 
quelques galettes de biscuit: mes hommes n'avaient rien pris de- 
puis le matin. Nous partîmes chacun dg noire côté; luidans Tin^ 
tention de reconnaître le récif , et moi me dirigeant sur ma passe. 
Cette fois c'était bien elle. Trois petites îles sur bâbord, deux sur 
tribord l'indiquaient parfaitement. Le chenal courait entre les 
récifs que jalonnaient les îles, et deux derniers îlots dans TO. S. O, 
Je remontais le chenal pour l'explorer dans toute sa longueur , 
lorsque je vis arriver le canot de la Zélée k la voile. M. Montravel 
avait un pelit croquis de la passe qui s'accordait parfaitement avec 
ce que nous avions sous les yeux. Tout joyeux nous nous prépa- 
rions à aller porter abord la bonne nouvelle, lorsque nous vîmes 
débouquer, six ou sept grandes pirogues montées par des Sau- 
vages qui se dirigeaient vers nous. Appréhendant un guet-apens, 
nous nous tînmes prêts à leur donner une vigoureuse leçon et 
nous nous avançâmes en ordre de bataille; mais nos mauricauds 
étaient gens pacifiques s'il en fut; ils gagnèrent promplementles 



348 NOTES. 

rivages des îles voisines, et à six heures du soir j'élais à bord de 
V Astrolabe. {M. Damas.) 

Note 29, page 240. 

\ù Astrolabe est dans une position analogue à la nôtre ; écboue'c 
sur le bord du canal à un demi mille environ dans le N. 0. 
et couchée comme nous sur bâbord. 

A noire grand désappointement, la pleine mer arrive à deux 
heui es et n'amène aucune amélioration dans notre position ; 
nous n'avons que sept pieds d'eau à bâbord et six à tribord. 
11 faut donc que nous songions à employer les grands moyens 
pour nous soi tir de là , car il est évident que nous avons eu 
le malheur de nous échouer dans un raz de marée que nous 
ne retrouverons sans doute pas de longtemps. Pour moi, au reste, 
l'espoir de sauver les navires n'est pas entièrement perdu ; nous 
ne fatiguons pas, et si nous parvenons à nous alléger, nous nous 
en tirerons peut-être. En tout cas, nous avons pour ressource 
dernière nos embarcations qui pourront nous poiter à Po/-/- 
Essington où nous trouverons des secours. Ce dernier mode de 
transport serait assez peu de mon goût , mais il faudra peut-être 
bien s'y ré.igner. La mer descend rapidement. A sept heures 
dusoir, nous n'avons plus que deux pieds d'eau à tribord et quatre 
pieds et demi à bâbord; l'inclinaison augmente considérablement 
et arrive , je pense, à son maximum. A sept heures et demie, le na- 
vire portait sans doute sur son flanc. A huit heures et demie, la 
mer monte avec rapidité ; l'eau augmente de plus d'un pied par 
demie heure. \ onze heures du soir, nous avons onze pieds d'eau 
à bâbord deriière , et le navire s'est redressé. 

Personne ne se fit prier alors pour monter sur le pont et pren- 
dre sa place au cabestan ; officiers et matelots , tous unissent 
leurs eflbrts pour proljter de celle marée qui promet d'être forte. 
Pendant près d'une heuje le cabestan crie sous de violents 
efforts ; les câbles menacent de céder avant la corvette qui semble 



NOTES. 349 

soudée avec les coraux sur lesquels elle repose. Enfin , un petit 
mouvement d'abaltée se faitsenlir et nous ranime. Dans ceniomcnt 
les forces de chacun doublent, il faut que tout casse ou que 
notre pauvre Zélée se décide à abandonner son lit de roches. 
Chacun comprend sa position , chacun sait que si nous sommes 
force's d'abandonner les navires , non-seulement ce ne sera qu'à 
travers mille peines et mille dangers qu'on pourra atteindre le 
prochain port situé à deux cents lieues au moins; mais que dans le 
cas où il y arriverait sain et sauf, il aura perdu tout ce qu'il pos- 
sède et le fruit de trois années de périls et de travaux. Aussi, la force 
que nous déployons tous, semble devoir entr'ouvrir la corvette. 
Enfin, elle semble peu à peu se fatiguer de lutter contre nous, et 
cède degré à degré à la puissance de nos moyens. A mesure qu'elle 
cède, nos efforts redoublent, et, après une lutte corps à coips de 
près de deux heures, le charme qui la retient se rompt. Elle abat 
en grand l'avant au large, et le courant la prenant alors en travers, 
Ja lance avec rapidité à l'appel de ses ancres du large. Chacun 
de lions envoyant de nouveau flotter le navire qui lui a fait 
traverser tant de mers et de périls, sent sa poitrine se dilater et son 
cœur s'alléger d'un poids immense. La Zélée flotte et déjà elle est 
tranquillement amarrée sur des ancres solides; mais VAslrolabc, 
n'a pas eu le même bonheur pendant cette nuit qui a été pour nous 
pleine d'émotion ?... , 

Les hommes de l'île Toud semblent exlrêtnent jaloux de leurs 
femmes qu'ils ont mis le plus grand soin à soustraire à nos re- 
gards , et fort peu de personnes parmi nous sont parvenues à en 
apercevoir de loin quelques-unes qui prenaient la fuite dès 
qu'elles les voyaient. Ils ont une grande vénération pour les tom- 
beaux qu'ils décorent en raison des mérites du mort. Parmi ces 
tombes deux nous ont paru remarquables par l'amas considérable 
d'ossements formant comme une muraille. Autour d'un tumulus 
d'ossements haut de plusieurs pieds, on voit des têtes del'anima| 
connu sous le nom de Douyong- espèce de phoque fort peu connu 
jusqu'à présent, et qui, par ce que nous en avons vu sur cette île, 
doit être très-commune dans le détroit de Torrès. Les squelettes 



ma NOTES. 

(le têtes humalucs, quoique iDcaucoup plus rares sur les tom- 
beaux, sont encore eu plus grand nombre que cette petite popula- 
tion ne semblerait l'indiquer. D'où viennent- ils? à qui ont-ils ap- 
partenu? C'est ce que nous n'avons pu apprendre. 

Le i juin au malin, nous appareillâmes pour continuer notice 
route vers la pleine mer, et nous vînmes avant la nuit mouiller 
près de la passe extérieure, connue sous le nom de Bligh's Farc 
xvclL Comme cette passe est encombrée d'îlots et de récifs , deux 
canots furent envoyés le ii au matin, pour la reconnaître. Je me 
trouvais dans celui de la Zélée ^ armé en guerre dans la crainte 
d'une attaque de la part des naturels des îles Mulgrave et Jervis, A 
peine avions-nous eu le temps denous rendre dans la passe, quele 
courant devint si violent que nous fûmes obligés de mouiller 
pour attendre qu'il changeât. Dans l'après-midi , je vis sept 
grandes pirogues se détacher de l'île Jervis ^ et m'altendant à 
quelques hostilités de leur part, avec d'autant plus de raison 
qu'elles étaient chargées de monde, je me mis en mesure de les 
bien recevoir et de leur donner une dure leçon. Comme le canot 
\\ii\ Ashoiahc était assez loin, je laissai porter sur lui dans la 
crainte qu'il ne vînt à être coupe par les pirogues, sans que je 
puisse le secourir à temps. Nous fîmes ensuite route sur les 
pirogues qui, nous voyant approcher se séparèrent, plusieurs tra- 
versant vers l'île Mulgrcwe et les autres s'échouant sur une petite 
île à l'entrée du canal. Nous revînmes à bord avant la nuit, 
et le 12 au malin, nous étions sous voiles pour franchir cette 
dernière difficulté. Deux heures après, nous étions dans la mer 
libre, et dès cet instant, je pus considérer la campagne comme 
terminée. (71/. MontraveL^ 

Note 30, page 240. 

Le 1^' juin , nous avions doublé la pointe du récif, qui, cou- 
rant à peu près au S. 0., nous peimit de laisser porter. Nous 
apercevons alors deux nouveaux jalons de notre roule, les îleô 



NOTES. 351 

lie înclcl Ardciiy que nous aurions dû, je pense, aocosler do plus 
près, tandis que nous les laissâmes à grande dislance, laissant 
porter, pour rallier le grand récif, que nous vîmes bientôt. Nous 
devions, quelques moments après, avoir connaissance de l'île Dun- 
genessj qui devait être notre seconde station dans le de'troit. Ce- 
pendant les vigies annoncent l'île TVarvior ^ petit îlot boisé qui 
se trouve tout à fait à l'extrémité du grand récif de tribord, que 
nous rangeons de très-près, et que bientôt nous voyons nous dé- 
bordera bâbord. On amure alors les basses voiles, et nous ve- 
nons dans le vent pour en doubler la pointe extrême, que nous 
rangeons de beaucoup trop près. Si la corvette eût touché, elle 
était perdue sans ressource. Cette pointe doublée, nous mettons 
de nouveau du vent dans la voile et continuons à élonger les co- 
raux à bonne distance. Les vigies signalent un récif à bâbord. 
Ritinlôi nous le voyons distinctement : c'est une pointe isolée for- 
mant une petite passe avec le récif que nous avons à tribord. Nous 
gouvernons de suite pour donner dans cette passe; mais à mesure 
qu'on loffe pour exécuter celte manœuvre, on s'aperçoit trop tard 
que ce pâté de bâbord forme la pointe d'un grand récif continu 
qui va rejoindre \\\^TVarriov.k trois heures, la sonde ne donnant 
plus que trois brasses et demie, on mouille ; mais le navire ayant 
beaucoup d'aire, court sur son ancre, et quelquescoups de talon 
viennent bientôt nous annoncer qu'il est échoué. Heureusement 
le récif nous met à l'abri de la mer, et d'aboid nous souffrons peu. 
hù.Zé/ee , qui, naviguant dans nos eaux, a imité notre manœu- 
vre, nous signale qu'elle est échouée sur un fond dur, et un of- 
ficier, qui bientôt après arrive à bord, nous apporte la triste nou- 
velle qu'elle souffre tellement des chocs qu'elle reçoit , qu'il y a 
à craindre pour la mâture. A quatre heures, nous avons une ancre 
de bossoir élongée dans l'E. S. E., direction delà passe. 11 fal- 
lait avant tout ne pas tomber davantage sur le récif. Nous nous 
supposions échoués à demi^flot, et nous espérions fort nous rele^ 
ver dès qu'il serait arrivé à sa plus grande hauteur. En atten- 
dant, les secousses deviennent plus violentes, et nous nous ef- 
forçons de préserver le gouvernail en le soulageant} une ancre à 



352 NOTES. 

jet est aussitôt mouillcedans le N. E. par trois brasses, et nous re- 
drossons .nos amarres. Tout soulagé qu'il est, le gouvernail souffre 
beaucoup. Nous perçons alors un panneau sur la dunette, puis, 
avec des palans frappes sur le guis, nous le hissons d'un bon pied. 
La mer, au lieu de monter comme nous l'espérions, baisse sensi- 

. blement. A vingt pas du navire, le récif est complètement à sec. 

Vers cinq heures, quelques misérables sauvages vinrent nous 

considérer à loisir. Ils agitaient un rameau vert. Ils paraissaient 

fort étonnés de nous voir là , et nous pouvions conclure de leurs 

gestes significatifs qu'ils nous y trouvaient fort mal. 

Le temps, qui avait été beau toute la journée, se couvrit à la 
nuit, et le vent se prit à souffler par assez fortes raffales. Vers 
sept heures , nous vîmes monter à le surface de l'eau deux fortes 
pièces de bois : c'étaient les deux fausses quilles qui parlaient. Le 
navire talonnait de plus en plus ^ les secousses devenaient ef- 
fiayanles, et le gouvernail nous donnait de vives inquiétudes. 
Nous virions à tout casser , mais en pure perte; la corvette ne 
bougeait pas d'une ligne. Un instant nous eûmes une fausse joie. 
Le grelin rentra tout d'un coup main sur main ; mais il n'en ar- 
riva qu'un morceau, rogné par les tranchantes arêtes des coraux; 
il n'avait pas pu soutenir l'effort. Nous craignions à chaque ins- 
tant qu'il n'en arrivât autant au câble. 11 était noire unique 
espoir; lui seul nous empêchait de tomber tout à fait sur le 
récif. 

Voyant que nous n'obtenions rien , le commandant fît reposer 
l'équipage et envoya la chaloupe a bord de la Zé'cc; mais bientôt 
il fallut la rappeler. Le patron, en v.enant rendre compte de sa 
corvée rapporta que notre pauvre conserve avait cinq pieds d'eau 
dans la cale, et qu'elle était perdue. Heureusement il n'en était 
rien. 

La chaloupe étant de retour, nous fîmes encore un effort au 
cabestan, mais il fut tout aussi infructueux que les autres. Vers 
dix heures, le navire s'était appuyé sur le récif; le gouvernail ne 

' fatiguait plus. Le flanc de bâbord s'accora probablement sur 
les coraux , dont il broya la partie supérieure ; nous l'entendîmes 



NOTES. 353 

raguer. Cela nous rappela un instant les rudes élrointes de la 
banquise. 

À mesure que la mer perdait, le navire s'inclinait davantage. 
A deux heures du matin , la bande dépassait trente degrés : il n'y 
avait plus rien à faire qu'à attendre la marée du lendemain , et 
chacun fut prendre un instant de repos. La nuit était tellement 
noire qu'il nous fut impossible de juger de la position du navire. 

Au jour nous étions à sec à tribord ; l'inclinaison était telle ; 
que l'on pouvait marcher sur les préceintes. La corvette avait été 
entièrement portée sur le récif, où elle restait éventée à tribord 
et avec trois brasses d'eau presqu'à l'aplomb des bastingages de 
bâbord. (M. Durock.^ 



Note 31 , page 240. 



La mer continue à se retirer, le navire à s'incliner, et bientôt 
nous ne trouvons plus que un ou deux pieds d'eau par triboid 
et trois brasses à bâbord. Le navire a tout son flanc de tribord 
à découvert et donne 32" d'inclinaison sur le canal. La Zélée, à 
trois encablures dans le S. E,, paraît presque à sec, mais elle 
incline moins que r^j/7o/«^^. Elle est montée sur le récif et 
son flanc de bâbord a trouvé à s'appuyer; par cela même elle n'a 
pas à craindre comme nous , dont la quille seule repose sur le 
récif, de s'incliner tellement que l'équilibre soit rompu. 

Les naturels de la petite île Toud viennent sur le récif jus- 
qu'à V Astrolabe et, par le moyen d'une simple corde, ils montent 
facilement sur le flanc du navire et ils nous regardent avec 
un étonnement stupide. L'un d'eux se dit le chef de la 
tribu. Le commandant lui fait quelques présents et l'engage à en- 
voyer les pirogues à la pêche, promettant une bonne récompense 
si la pêche est abondante. Ces naturels entendent quelques mots 
d'anglais, ils ressemblent en tout aux habitants de l'île Jnoub. 
Leur nombre n'est pas considérable, il peut être évalué à une 
IX. 23 



354 NOTES. 

centaine d'âmes, habitant un village établi sur la plage de sable 
qui forme la pointe sud de l'île. 

Ces sauvages regardent avec e'tonnement ces deux grandes piro- 
gues échouées sur leur petite île; ils ne comprennent pas notre po- 
sition et l'un d'eux, avec naïveté, nous mdique par signes qtie 
nous sommes mal sur le récif et nous engage à nous en aller dans 
le canal où nous serions plus à notre aise. Une certaine terreur 
paraît se mêler à leur étonnement, en voyant tant d'hommes 
blancs réunis sur une seule pirogue. 

L'âme est véritablement attristée en voyant ces deux malheu- 
reuses corvettes qui, après avoir miraculeusement échappé deux 
fois aux glaçons du pôle austral, srprès avoir rangé tant de côtes, 
côtoyé tant de récifs, viennent terminer obscurément leurs coui^- 
ôes aventureuses , à la fin de leurs travaux , le cap tourné vers 
leur patrie. Encore quelques jours de fortune favorable et la 
route était tracée. Quelques mois d'une navigation sans péril leur 
donnait un retour facile et glorieux, et si, en effet, on ne peut les 
arracher à l'étreinte des récifs, si elles doivent terminer sur l'île 

Toud leur noble carrière Combien de ceux qui les montent 

re verront leur patrie j que de travaux perdus à jamais , que de 

nobles efforts sans résultat 

On essaie , mais en vain , de dépasser les mâts de hune ; il de- 
vient impossible d'enlever les clefs. L'inclinaison est tellement 
forte que, sous le poids des mâts, les chouques se sont incrustés 
dans le fîl du bois et qu'on ne peut les faire bouger d'une ligne, 
malgré les plus grands efforts. Cette circonstance est fâcheuse, 
car tout le poids de la mâture tend avec une énorme bras de le- 
vier à faire incliner davantage la corvette à marée basse, lors- 
que l'eau qui soutenait son flanc de bâbord s'étant retirée, 
laisse tout ce côté dans le vide. On dirait alors que la corvette va 
glisser le long du récif pour retrouver le liquide qu'elle n'eût 
jamais dû quitter, ou que, tournant sa quille , elle va pré- 
senter l'aspect d'un navire entièrement renversé, sa mâture allant 
rejoindre la mer. Et, en effet, à mesure que la marée baisse, l'in- 
clinaison augmente; de 32" elle passe à 38". 11 devient im^ 



NOTES. 355 

possible de se tenir sur le pont ; on est forcé de clouer des taquets 
pour ne pas glisser à la mer. Il serait impossible aussi, par une 
telle inclinaison, de se servir du cabestan. 

A dix heures du soir, par un temps affreux soufflait une forte 
brise de S. E., accompagnée de grains et de rafales, la mer com- 
mençait à monter et le navire restait incliné, l'eau gagnait con- 
tinuellement vers le pont. D'abord les préceintes furent noyées. 
Enfin, la mer ayant envahi les dalots, il ne fallait plus~que deux 
ou trois pieds pour que le navire se remplit. Dans cette conjonc- 
ture, les embarcations furent armées avec Tordre de se tenir der- 
rière et devant pour prendre l'équipage dans le cas où le navire 
cabanerait; on s'occupa sur-le-champ de réunir les matériaux 
de l'expédition les plus précieux et des hommes armés de haches 
étaient parés à couper la mâture, au dernier moment, si le na- 
vire ne se relevait pas. " 

Je descendis alors dans ma cabine pour'prendre mes armes, la 
montre que mon oncle me laissa à sa mort et quelques lettres pré- 
cieuses que tout homme possède et qu'il n'aime à perdre qu'avec 
la vie. Mes préparatifs furentbientôt terminés. Je choisis quelques 
balles,je remplis ma poudrière, etjedis adieu avec émotion à cette 
pauvre cabine qui m'avait abrité si longtemps. Là s'étaient passées 
trois années de ma vie, là j'avais bâti bien des châteaux en Espa- 
gne qui m'avaient soiivent consolé et transporté au milieu des 
miens. En la quittant, que je lui trouvais de charmes inconnues; 
moi qui jusqu'alors l'avais considérée comme un taudis nauséa- 
bond; mais telle est la nature de l'homme qu'il n'apprécie souvent 
les bienfaits dont il jouit, que lorsqu'il est sur le point de les 
perdre. 

Le moment critique s'approchait de plus en plus. Bientôt une 
légère secousse sur le flanc du navire nous indiqua que notre 
sort allait se décider. La mer, en continuant à monter, devait 
soulager la corvette, Si, dans la position d'inclinaison où se trou- 
vait le navire, l'équilibre était encore stable, il devait se relever 
peu à peu avec la mer. Au contraire, s'il avait dépassé la limite 
d'inclinaison, à l'instant où l'appui de quelques pointes de corail 



356 NOTES. 

sur lesquelles sa joue reposait encore, viendrait à lui manquer, 
la mer le soulageant, il devait chavirer. D'un autre côté, nous 
remarquions avec plaisir que la mer montait cette fois beaucoup 
plus qu'à la pre'cëdente marée et que^i nous échappions au pre- 
mier péril, il nous restait de fortes chances de dégager la corvette 
de son lit de corail. 

Aussi fût-ce une véritable joie quand la corvette se mit à re- 
lever sa mâture lentement, mais avec majesté. 

(M. Coupvent,) 



Note 32, page 240, 



Gomment dépeindre exactement les sentiments divers de touâ 
les membres de l'expédilion, dans celte journée du 2 juin 1840, 
devant la déplorable situation des deux corvettes, jetées^ par un 
raz de marée, piesque à sec sur les récifs de l'ile ToiuL La Zélée^ 
encastrée dans un lit de coraux , n'ayant plus que deux pieds 
d'eau à bâbord et quatre à tribord , semblait échapper aux pré- 
visions les plus favorables. \J Astrolabe, suspendue sur les bords 
de ces redoutables écueils , s'inclinait de plus en plus sur son 
flanc de bâbord , où la sonde rapportait treize pieds , tandis qu'à 
tribord elle était presque à sec. Déjà l'inclinaison était telle, qu'il 
était devenu très-difficile de se tenir sur le pont. Il avait fallu y 
clouer des liteaux, dont on se servait comme des bâtons d'une 
échelle 

L'île, ou plutôt l'îlot deToud, misérable attolon de sable, formé 
par les débris des coraux, couvert à peine de quelques arbres , 
ne pouvait offrir que des ressources bien précaires, dans le cas 
plus que probable de la perte des deux navires. Cependant il n'y 
avait d'autre parti à prendre que de s'y réfugier et d'y construire 
un navire avec les débris des deux corvettes, ou bien de s'aven- 
turer sur les embarcations du bord, à l'imitation deBligh, pour 
accomplir une traversée de deux ou trois cents lieues, par les 



NOTES. 357 

grosses mers d'une mousson orageuse, presque sans vivres et sans 
armes, pour ne pas surcharger les canots , et avec la certitude de 
rencontrer des peuplades hostiles et guerrières. 

Telle avait élt^ à peu près la position de Cook à l'entrée du 
même détroit , mais dans des parages plus favorables. 11 avait pu 
radouber son navire XEndeavour^ nous n'avions pas une pers- 
pective aussi favorable. On apprend, dans de semblables épreu- 
ves , à envisager avec une stoïque résignation les chances favo- 
rables ou contraires qui peuvent amener ou prévenir la ruine 
d'un navire et la perte d'un équipage. Placés sur le bord de l'a- 
bîme , nous étions réduits à attendre patiemment les résultats 
des circonstances qui devaient déterminer ou détourner une 
catastrophe imminente 

Déjà les probabilités étaient toutes contre nous. Pourtant, je ne 
sais quel espoir secret, que rien ne justifiait, régnait encore d'é- 
chapper à la ruine qui nous menaçait. Tant de bonheur avait ac- 
compagné notre longue navigation, nous avions bravé tant de 
péjûls, nous étions sortis de tant de situations difficiles, désespé- 
rées même, qu'il semblait impossible que l'expédition fût si près 
de sa perte. Il fallait la vue de \ Astrolabe renversée sur le côté, et 
celle des récifs effleurissant à quelques pieds de nous, pour nous 
pénétrer de la réalité de notre situation. 11 était triste alors 
de penser que ces deux navires allaient périr au moment où , li- 
bres de toute nouvelle exploration, à la fin de longs et pénibles 
travaux, ils devaient effectuer leur retour en France, avec un 
chargement de matériaux précieux pour la science, payés du prix 
de mille privations et de mille fatigues ! 

L'activité la plus grande n'avaitcessé de régner dans les travaux 
,de l'équipage. Peine inutile! elle n'aboutit en réalité à aucun ré- 
sultat favorable. 11 ne fut même pas possible de caler les mâts de 
hune, dont le poids ajoutait une force de plus à l'abattage de la 
corvette. Le courant qui régnait frustrait tous les efforts tentés 
pour placer des béquilles afin de la soutenir. 

Il était devenu impossible de faire cuire des aliments. Vers 
midi, dubi«cuit et quelques provisions froides firent les frais d'un 



358 NOTES. 

repas, pris sur ie pouce. L'équipage, placé sur la lisse extérieure 

du bastingage de tribord, prit aussi quelque repos. Dans cette 

situation, une longue ligne d'hommes au repos ressemblait assez 

à une troupe d'oiseaux de mer perchés sur la crête d'un rocher. 

Dans la soirée , en remarquant un mouvement plus prononcé 

dans le mouvement des eaux à la marée descendante , on conçut 

l'espoir que le flot pourait redresser un peu le navire. Cet espoir 

fut de courte durée , car, au commencement de la nuit , avec le 

reversement de la marée, V Astrolabe, loin de se relever, s'inclina 

de plus en plus. La pression du flot ne la soulevait pas. Vers 

neuf heures, l'oscillomètre indiquait 38 degrés d'inclinaison, et la 

mer, qui brisait sur son flanc submergé, semblait menacer de 

^l'envahir. Bientôt M. Gervaize, qui était de quart, reconnut 

que l'eau filtrait par les sabords , et qu'elle s'introduisait par les 

/conduits des dalots. Il vint en prévenir le commandant, qui 

/ donna aussitôt les ordres nécessaires pour préparer l'évaciiation 

du navire, devenue urgente. 

L'heure fatale avait sonné. La pauvre Astrolabe allait , d'un 
instant à l'autre, se renverser et sombrer; triste moment, que 
chacun de nous envisageait sous l'impression d'un profond senti- 
ment de peine et -avec le calme de la résignation. Dans les lon- 
gues navigations, éloignés de tous les objets de leur affection , 
les marins trompent en quelque sorte les ennuis de leur isole- 
ment en aimant leur navire. Ils l'aiment comme un être animé. 
Au moment où V Astrolabe semblait perdue sans retour , quel- 
ques larmes silencieuses coulèrent , et certes ce n'était point en 
songeant à leur sort futur que ces braves et intrépides marins 
éprouvaient cette émotion ; les dangers et les privations d'une 
vie aventureuse , la perspective d'une fin misérable , n'avaient 
rien de nouveau pour eux. C'était un regret qu'ils donnaient à la 
destruction de ce pauvre navire, qui les avait portés si long- 
temps et si loin. 

L'ordre fut donné d'armer les embarcations. Les officiers dési- 
gnés pouf les commander les disposèrent à l'avant et à l'arrière du 
navire, pour recevoir tous les matériaux de l'expédition qu'on 



NOTES. 359 

pourrait sauver. Personne d'ailleurs ne devait emporter de ba- 
gage, pour ne pas encombrer les canots. 

Pendant ce temps , on rassemblait dans l'intérieur de la cor- 
vette les documents et les objets qu'on voulait pre'server du nau- 
frage, M. Dumoulin, atteint depuis plusieurs jours des premiers 
symptômes d'une cruelle maladie qui faillit le conduire au tom- 
beau , surmontait ses souffrances pour sauver ses mate'riaux 
scientifiques. Le commandant d'Urville faisait envelopper les 
cartes dresse'es pendant la campagne. M. Dumoutier se de'solait 
de ne pouvoir empoiter tous ses moules de sauvages ! . . . Les ar- 
moires ouvertes avaient rejeté leur contenu : collections d'his- 
toire naturelle, objets d'art , armes curieuses , ornements, livres 
et vêtements, étaient épars et roulaient en suivant la pente du 
plancher. Tous ces objets avaient perdu leur valeur primitive de- 
vant les lois de la nécessité. Une haché, un briquet, quelques ha- 
meçons, étaient bien plus précieux à conserver dans un moment 
aussi critique. 

Cependant, lorsque toute chance de salut pour le navire sem- 
blait perdue , lorsque tout espoir paraissait insensé , un mouve- 
ment subit de la corvette mit tous les esprits en suspens. Elle 

allait sombrer ou se relever La chance fut pour nous. La 

mer, qui naguère frappait contre les parois des bastingages , ne 
fit bientôt plus entendre qu'un léger clapottement au-dessous 
des sabords. Elle souleva la coque du navire et la redressa à vue 
d'oeil, et bientôt à l'appréhension succéda le sentiment de la con- 
fiance. \J Astrolabe ne devait point périr dans cette dernière lutte 
contre les récifs, et ce fut avec des cris d'enthousiasme que l'équi- 
page reprit à bord le cours de ses travaux. 

A onze heures , la corvette était déjà presque droite. On vira 
sur-le-champ au cabestan, pour roidir les câbles des ancres, et si 
le travail de toute cette nuit ne réussit à nous dégager complè- 
tement, du moins il devait empêcher le retour de l'effrayante 
inclinaison que nous venions d'éprouver. En réfléchissant sur 
les circonstances qui avaient accompagné notre échouage^ il de- 
venait évident que la nature friable des coraux avait seule 



360 NOTES. 

préservé le navire d'une perte certaine. En effet, la quille avait 
creusé dans les flancs des récifs un profond sillon j qUi seul avait 
empêché un chavirement à basse mer. L'inclinaison plus grande 
avec le flot était ainsi parfaitement expliquée, car la mer, en sou- 
levant la corvette, devait naturellement détruire l'effet de la rai- 
nure protectrice où elle était enchâssée. M. Coupvent-Desbois, 
curieux de vérifier cette hypothèse , plongea sous le gouver- 
nail, et reconnut au toucher la profondeur et la forme de ce 
sillon. 

La Ze/dV avait aussi subi l'influence fayorable de cette marée, 
plus heureuse que nous , elle était déjà mouillée au milieu du 
canal , dans une position dangereuse encore, mais cependant 
bien meilleure. 

Lorsque, le lendemain, V Astrolabe fut à son tour remise à flot, 
on reconnut, avec un étonnenient général, qu'elle ne faisait point 
d'eau, malgré la perte de sa fausse quille et de sa contre-quille, et 
les chocs qu'elle avait subis. Il en était de même de la Zélée. La 
solidité de leur construction avait encore une fois sauvé nos 
corvettes de leur perte. Tout autre navire n'y aurait pas résisté. 
Parties ensemble, elles devaient rentrer au port ensemble, après 
avoir affronté tontes les épreuves, tous les dangers qu'on puisse 
subir dans un pareil voyage. [M. Desgraz.^ 



FIN DU TOME NEUVIÈME. 



TABLE DES MATIERES 



CONTENUES 



DANS LE TOME NEUVIEME. 



_ Pages 

CiiAp. LXII. Second séjour à Hobart-Town 1 

— LXllI. Hobait-Town et ses environs. — Anle'cé- 

dents, fondation^ population. — Femmes 
déportées. -— Mont Wellington. — New- 
Norfolk. — New-Town . — Aspect général 
de la Tasmanie. — Richniond , Sorrel , 
Port- Arthur. — Considérations générales. 34 

— LXIV. Traversée d'Hobart-Town aux îles Auck- 

land. — Séjour dans la baie Sarah's-Bo- 
som (îles Auckland) 93 

(Ce chapitre porte, par erreur, chapitre LXII.) 

— LXV. Ti'aversée des îles Auckland à la baie Otago. 

— Reconnaissance des îlesSnares, Stewart 
et Tavaï-Pounamou. — Séjour k la baie 
Otago 117 

— LXVl. Traversée du port Otago à la Baie des Iles. 

— Séjour dans le port d'Akaroa et dans 

la baieTa-one-roa ou Tauranga, .... 143 

— LXVll. Séjour dans la Baie des lies ........ 464 



362 TABLE. 



Pagei 



Chap. LXVIII. Traversée de la Baie des Iles à la baie Cou- 
pang (île Timor). — Reconnaissance des 
îles Loyalty, de la Lôuisiade et du détroit 
de Torrès . — Échouage des corvettes près 
de l'île Toud, dans le détroit de Tores. 20S 

Notes 243 



FIN DE LA TABLE. 



Imprimerie d'A. S.ROU, ru© des Noyers, 37. 












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