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Full text of "Voyage autour du monde de l'Astrolabe et de la Zélée sous les ordres du ..."

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Voyage autour du monde de 
l'Astrolabe et de la Zélée, sous les ... 

Arago, Jacques, 1790-1855, Elle Jean François Le 

Guillou, Le Guillou, Élie, né 1806, Jacques Arago, François Aragc 



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VOYAGE 



AUTOCR DU MONDE. 



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9u mêmr Skttettr. 
Pciwr parQître incessamment. 

SOUVENIRS D'UN NATURALISTE, 

ou 
RECUEIL DES OBSERVATIONS D'fflSTOIRE NATURELLE, 

M. LB bOQTEOR ÉtlS LB GDILLOU, 

Chirargien^Major de la Zélée, 
PENDANT LB DERNIER VOYAGE DE GIRGUH- NAVIGATION 

2 vol. in-80, avec un atlas. 



SCEAUX. — IMPRIMERIE DE B. DÉPÉE. 



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Gomplément aux Souvenirs du» Ayeagle. 

VOYAGE 

AUTOUR DU MONDE 

DE L'ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE, 



sots LES ORDRES 



Du eontre-amlral Dumont-d'UrvIUe, 

PENDANT LBS ANNl^BS 1857, 5S , 5i> et 40. 
FAA tUM £B aVTLLOVt 

Chirorgien-nnaior rie la Z^lbi. 

OutftauP tnxttbi br nombreux Vestine et be HùH% tctentifiqura ; 

IHS EN ORDRE 

PAR J. ARAaO. 



2 

AT- i2h!Z. 



PARIS 

BEBQUET ET PÉTION, ÉDITEURS, 

HUG DU .TARDINBT, 11. 



I84« 



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^^OTHfeQUE CANTON^ 



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CAUSERIES. 



^ j^étais chef d'une expédition scientifique et qu'il 
mè fût permis de choisir mes compagnons de voyage , 
je voudrais les prendre, non pas de caractères divers , 
mais d'esprit opposé. Je désirerais avoir autour de moi 
des hommes à controverse, des natures en quelque 
sorte hostiles les unes aux autres. La vérité jaillit du 
choc des opinions, et il me semblerait profitable à tous 
que l'arrière du navire fût une arène ouverte à la dis- 
cussion sur l'aspect d'un pays , sur la richesse ou la 
pauvreté de la végétation , sur les usages , les mœurs 
et le climat que nous venons étudier. 

Des disputes jamais , des discussions toujours. Cha- 
ir. \ 



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2 VOYAGE AtTOUR DU MONDE 

cun s^éclaire de ropinion d^aulruî, on modifie la 
sienne , on la rectifie parfois , et Ton est tout étonné 
souvent de voir mieux à Faide des yeux et de Tintelli- 
gence des autres. 

Quant à mon équipage , à mes matelots que je choi- 
sirais également de tous les pays, je m^en ferais plus 
encore des émules que des. subordonnés; je les 
écouterais non pas dans Texécution d^une manœuvre 
de bord, car alors ils voudraient tous être les hommes 
du conseil ; mais je tâcherais de saisir au vol leurs 
observations de chaque jour sur les choses qu^ils ont 
vues sans les étudier, et je suis convaincu qu^il y au- 
rait d^utiles et curieux renseignements à puiser dans 
leurs conversations intimes. Puis, en publiant le résul- 
tat de mes courses , le fruit de mes campagnes j^oppo- 
serais mon opinion personnelle 5 celle de ces cerveaux 
inachevés, mais qui saisissent souvent mieux par ins- 
tinct que nous avec notre raison cultivée et notre ins- 
truction. Le monde décrit par un savant et un homme 
ainsi taillé, serait une chose curieuse à connaître , ce 
me semble , et je me plais autant aux naïves et co^ii^ 
ques confidences que se font Petit et Marchais dians les 
Sompenirs de J. Arago^ qu^aux réflexions plus sérieuse» 
^t plus profondes de cet observateur^ 

Notre bord n^offrait pas deux types aussi tranchés 
que ceux des deux intrépides et dévoués camarades de 
mon courageux prédécesseur; mais je n^ai pas moins 
puisé chez quelques-uns de nos matelots, alors iju^il me 
conduisaient à terre ou qu'il m'apeompMfnfû^ dans 
mes excursions, de précieux doc^imentsjpour Thistaire 



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DE L^ASn<>LABE ET DE LA ZéliE. S 

que je publie, et j'ai souvent compris qu'ils avaient 
raison contre moi , en dépit de ma volonté à leur trou- 
ver tort. La philosophie du gaillard-d'avant d'un na- 
vire aurait souvent étonné Montaigne , Pascal , Locke 
ou Condillac , et ce n'était pas toujours une distrac- 
tion ou un plaisir que jallais chercher dans mes visites 
en avant du grand mât de la corvette. 

Un jour que, sous unvoquois des Moluques, je met- 
tais en ordre les notes de mon calepin , et que j'avais 
confié, avec le loisir delà vider, ma gourde à deux de 
mes matelots, je les entendis discuter du mérite et des 
avantages de notre expédition avec leur langage dé- 
pouillé de figures de rhétorique, et je recueillis leurs 
dtôcours plus encore pour l'instruction que pour le 
délossement de ceux qui liront ces pages. 

— Eh ben ! toi , que dis-tu de tout ça? 

-— - Je dis que je ne dis rien et que j'en pense pas 
davantage. 

-^ Ni moi. Y'ià bientôt deux ans que nous bourlin- 
guons ^ qu'avons-nous vu, je te le demande? des 
hommes jaunes comme de l'or* 

— Ou du safran. 

— Des faces cuivrées. — Des frimousses noires. — 
Des têtes sans cheveux. — D'autres qui en avaient dix 
fois trop. — Et puis des chenapans qui ne savent pas 
tant seulement ce que c'est que du viil. — Ni de l'eau- 
de-vie. — Mais par-dessus tout ça , dis-moi ousqu'on 
est heureux? 

-~ Nulle part. 

-»— Tu te trompes , à Noukétva. 



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4 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

— Et le mal français? 

— Aux Carolines. 

— , Et les Fidji qui lesrayageot? 
. — AuxMarJannes. 

— Et la lèpre? 

— En mer. 

— Et le scorbut? 

— Au fond des eaux. 

— Et les requins ? 

— Sous terre. 

— Et les vers? 

— Alors nulle part. 

— C'est ça. 

— Mais c'est pour voir des hommes heureux que nous 
courons le monde, ou du nooins pour les rendre tels. 

— Que fesons-nous pour ça? 

— Tout. N'avons-nous pas laissé des miroirs dans 
toutes nos relâches? 

— Ils seront joliment heureux de se voir les vilains 
marsouins ! 

— Ne leur avons-nous pas donné des vêtements ? 

— Ils marchent là-dedans comme dans une prison. 

— Ne leur avons-nous pas appris à construire des 
maisons solides ? 

— L'air n'y entre qu'avec peine , tandis qu'il coU' 
rait en liberté dans leur cabane. 

— Et la religion qui les éclaire ? 

«- La religion? on leur en apporte c}eux, comment 
distingueront-ils la bonne? 



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BE L^ASTAOLABE ET DE LA ZELEE. 5 

-— Et leurs mœurs ? 

— Âb 1 c^est vrai y on leur défend d'aYOÎr plusteut^ 
hommes ou plusieurs femmes ; mais ils n^en font pas 
moins à leur tête, et au lieu de se contenter de deux 
galants du pays , les jeunes filles en prennent un troi- 
sième , un quatrième, Tétranger gui les visite... 

— C'est tout de môme vrai. 

— Tiens y mon garçon , je crois que nous fesong de 
Teau claire y qu^à tout prendre nous ne serons pus 
meilleurs au retour qu'avant notre départ, et que nous 
devons iK>ns estimer contents si nous ne sommes pas 
fichus dans la grande tasse. C'était bien la peine de 
quitter sa famille et ses foyers, comme ils disent a TÉlat- 
Major. 

— Chut, silence, gabier. — Là-bas ils ont raison, 
c'est nous qui avons tort. Y en a d'aucuns en-deçà du 
grand mât qui rironl à leur retour. 

— Comment l'entends-tu ? 

— On leur crachera un ruban rouge sur la poitrine, 

— Beau bénéfice! 

— On leur montera des étoiles d'argent ou dés 
épaulettes d'or sur les épaules , et puis ils auront du 
quihus. 

— - Cré mille sabords , je n'y avais pas songé. 

— Tandis que nous, bernique. 
«— Eh bien I ça n'est pas juste. 

— Est-ce qu'on fait tout ce qui est juste, mou brave? 
Si je voulais, j'empoignerais quelque chose de bien 
aussi moi, mais je n'ai pas le cœur à^'ça. 

— Que ferais-tu? 



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6 TOTALE ACTODR M WÙHBt: 

— Je dirais toujours des douceurs âu patron, 'au 
makre, et à son tour il narrerait que je suis le meilleur 
homme du bord. 

-* Je ferais ce que tù dis. 

— Né le fais pas , D. • . , ça dégrade. 

— Ça grade , au contraire. 

— J'en veux pas à ce prix. L'épine dorsale, comme 
ils disent en arrière du grand mât, est faite pour rester 
droite. Faut rien changer à ce qui a été créé par celui 
qui est là'^haut. 

le fis du bruit, les deux matelots s^approehèrent dé 
moi et me demandèrent si j'avais entendit. 

— Oui, mes braves, je n'ai pas perdu une seuls 
parole de votre conversation. 

— Qu'en dites*vous , Major? 

— Que vous m'avez donné une leçott de morale. 

— En profiterez-vous? 

— Vous êtes bien curieux. 

— Ce n'est pas répondre ça i 

— Hé bien J'en profiterai. 

— Tant mieux pour vous. 

— Seulement , mes braves, souvenezsvous que tant 
que vous serez à bord le franc-parler vous est interdît^ 
et que vous devez publier à son de trombe dans chaque 
relâche que nous avons découvert des archipels et des 
continents. 

— Mais ce sont des e?o/fe5. 

•— Ne sommes^nous pas voyageurs. 

— Vous dites vrai ; t^pendant vaut mieux encore ne 
pas mentir. 



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DE L'ASTROLABE ET DE LA ZLLÉE, 7 

— Tiens, tu as raison, toi, et je profiterai du conseil 
que tu me donnes. 

— Vous direz tout, major, au retour comme à présent? 

— Je dirai tout. 

— Alors, gare ! 



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JAVA. 

^ juin lis*, i^ 

BataTla* — Mcenrs* — Clilnolfl. 



]>«t<mskttableai»4}si se déroulent à U méditatioii 
èa navigatMr, le plus graBd, le plus mtgnifique) 
sans contredit, est celui qui frappe nos iregards. 
Les océans et leurs calmes si împosaÀts, les tempêtes 
et leurs violenees, les volcans et leurs colères, les peu*- 
pies sauvages et les arèfaipels parfumés, les plages dé^ 
sèrteS) tout cela laisse dans Tàme de ?ives impres** 
^ous , tout cela nous étonne , nous attire, nous sub*- 
jttgue. 

Mais, trouver Paris à Tantipode de Paiis, mais se 
{iromener dans une éîté florissante au milieu du luxe 
européen, alors que les mers et les continents vous se* 
II. 2 



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^0 VOYAGE AI3T0CB DU MONDE 

parent de la métropole, c^est là , en effet ^ un des spec- 
tacles les plus curieux^ les plus magiques dont Tbom- 
me d^étude puisse s^enivrer. 
• En cinq jours, nous avons vu ce que la terre offre de 
plus désolé, de plus inconnu, et ce qui attire à soi 
les navires de toutes les parties du monde. Bornéo, 
je vous Tai dit , n^appartient qu^à Bornéo, et tout im* 
menses que sont les richesses qu^elle cache dans son 
sein , la cupidité ou la science n^a pu fouiller encore 
dans ses solitudes. Cependant, il y a là une voisine 
importante, dominatrice, autour de laquelle flottent, 
comme pour lui rendre hommage, les pavillons voya- 
geurs de tous les peuples. Voyez, voyez! c^est une forêt 
de mftts à fatiguer le regard ; c^est un monde de ca* 
rênes se balançant sur une mer tranquille; c^est 
TEurope , ce sont les deux Amériques , les deux In- 
des; c^est la Chine etle Japon, qui viennent, rivaux 
d^activité, apporter à Batavia les produits de leur sol 
et de leur industrie, comme û Java n^avait pas assez 
de ses trésors, comme s^il y avait quelque chose à faire 
encore pour son opulence ! 

Et pourquoi Batavia ne fouille-t-elle pas Bornéo? 
Pourquoi si prèsd^elle des hommes farouches, cruels, 
des anthropophages? Poui^uoi la hache de Tindustrie 
ne va-t-elle pas réveiller les échos de ces vastes fwéts 
formées des végétaux les plus précieux?... C^est que 
dans rinde on est esclave du ciel , plus encore que de 
Tappas des richesses; c^est que là-j>as, le luxe est le 
nécessaire , et que le nécessaire mi sous 1^ pieds du 
planteur. 



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DB L^ASnOLiBE ET DB LA ZÉLÉE. >I4 

Mais n'iinticipons poiôt sur le réoit^ suivons pas à pas 
les.conrettes qui cinglent sous tcmtes leurs voiles et qui 
saluent bientôt des navires amis ; les voilà devant nous ; 
notre traversée a été heureuse^ en dépit des averses 
qui faisaient taire le vent et le ravivaient quelques in- 
stants après. Un assez grand nombre de pros volante 
giissent dans les mêmes eaux que nous, et les hommes 
qui les gouvernent n'ont pas la courtoisie de nous sa* 
luer du regard ou de la main. Cette indifférence est 
fadle à traduire. Batavia la superbe a accoiituiirë les 
archipels voisins à la présence de semblables visiteurs ; 
ce sont comme des citoy^M inconnus les uns aux 
autres qui passent et repassent dans une rue , ou qui 
arpentent les grandes routes d^un pays civilisé. On se 
regarde sans se voir, on se coudoie sans se dire gare ; 
peu s'en faudrait qu'on ne se cherchât querelle, par 
cela seul qu'on se rencontre. 

C'est qu^en effet de grandes rivalités surgissent de 
tant de concurrents. Ici, la fortune de Tun fait la 
ruine de l'autre. Le navire arrivé aujourd'hui s'enri* 
chit; le trols-màts arrivé le lendemain est forcé de 
vendre sa cargaison $ru rabais pour payer les frais du 
voyage, et il est presque vrai de dire qu'à Batavia le 
commerce est une guerre ; malheur au vaincu I 

Nous savions que notre séjour serait de courte durée; 
il fallait donc Utiliser nos instants au profit d« nos étude$ 
et de notre curiosité ; il y eut migration générale des 
officiers des deux corvettes ; nous choisîmes un botel 
d'assez jbelle appareace , tenu par un confiseur fran- 
çais, et quoique forcés à Téconomie p^l* (es exigences 



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<(2 YOTAGE AUTOUR DU SONSE 

d'un kng voyage et nos faiïAes appointeineiits, nous 
n^eo dépensions pas moins de 55 à 40 fr. par jonr. 

C'est qu'à Batavia y nul ne voyage à pied , si ce n'est 
k Chinois et le Malais.; c^estqu'à Batavia , les chevaux 
sont attelés pour vous conduire cfaes le voisin^ ei que 
le planteuri le banquier et le commerçant cherchent 
mutuellement à s'effocer par les dehors d'un luxe qui 
va jusqu'à la prodigalité. 

Batavia est coupé en deux parties : l'ancienne cité 
est im amas confus de maisons en bois^ irréguliè- 
rement placées, formant des rues étroites, tortueuses 
où sont situés les boutiques, les factoreries , les ateli^v 
d'artisans; la nouvelle sedessine, au contraire, grande, 
vaste, aérée, toute brillantée de magnifiques jardins à la 
végétaticm puissante, et pavée, pour ainsi dire, de pa^ 
lais somptueux. 

Là-bas, sont les magasins, les comptoirs, les bu^ 
reaux; c'est l'opulence au milieu de laquelle voltigent 
incessamment les Chinois, les Malais et les Européens 
appelés, dans l'Inde par le négoce ; dans celle-ci se 
prélassent le colon , le banquier , l'orfèvre fatigués 
des affaires, et conjurant l'ardeur du soleil par toutes 
les ressources du luxe et de la mollesse. 

Dans la vieille cité , c'^t une c(Hif«sion , une ag* 
glomèration incohérente de figures de toutes les cou- 
leur^, de costumes de tous les pays, de marchands de 
toutes les nations ; ce sont les épices, les curiosités, les 
pierres précieuses, ie^ b^les soieries, les moelleux 
cachemires de l'Inde; c'est tout ce qui peut tenter la 
cupidité des hommes , tout ce qui peut eniwer l'or- 



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BE L^ ASTROLABE ET DE LA ZELEE. 45 

gueil des femmes...... Ce quartier est un iouneitse 

bâzar. 

Voyez l'autre : les palmes immobiles du coeotier 
planent sur des appartements silencieux ; on s^ repose 
le soir, fatigué du repos de la journée ; on y vit , pour 
ainsi dire, de la vie horizontale, et quand on se dé- 
place pour assister à une fête dans la rue voisine, c'est 
un plaisir acheté par la fatigue. Le soleil se lèveàTho- 
rieon , lai^ et chaud comme au Tropique ; il plane 
impérieux sur la ville crevassée , il se couche là-bas , 
là-bas dans les flots océaniques, et le citoyen de Bata^ 
via, la paupière à demi-close, ne sait guère si le jour 
a succédé au jour , que par le bruit des serviteurs qui 
passent et repassent devant lui. A Batavia, la vie est 
un travail ; à Batavia le travail est on châtiment. 

Et pourtant, presque tous ces grands seigneurs, 
écrasés aujourd'hui par leur opulence, ont été jëdis 
des courtauds de boutique, des commis à faibles ap- 
pointements , des jeunes gens aventureux qui avaient 
juste asse^ de richesse dans leur pays pour y mourir 
de faim , et qui sont venus ici tenter et vaincre la for- 
tune à force de courage, de persévérance et d'activité. 
Dans rinde ^ le lucre croit comme Tarbre de la forêt; 
il vit beaucoup et fort en peu de temps, et il y a 
plus d^une récolte dans l'année ; dans Tlnde, la vieil- 
lesse arrive vite, et c'est pour cela qu'on se hâte de 
jouir, 

Pioorquoî l'industrie, qui a jeté à Batavia les racines 
les plus profondes, n'y a-t-elle pas tranporté encore 
nos plus utiles découvertes? Le gaz y est inconnu ; nul 



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44 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

chemin de fer n^abrège les distances, les rues n^ sont 
point pavées^ et le luxe seul des équipages y rappelle 
notre pays. 

Il n^en coûte pas beaucoup à TEuropéen de s'ac- 
climater a Batavia ; le matin, la fraîche brise de mer s^y 
promène libre ; et dès que les arbres et les édifices y 
projettent des ombres presque verticales , on s'y re- 
pose dans des appartements bien aérés ; on se réveille 
pour un déjeuner où se servent les fruits les plussavou- 
reux, et Ton s'étend de nouveau sur un lit ou dans un 
hamac jusqu'à ce que sonne l'heure du diner. Après 
ce repas, après les joyeux propos, la voiture e^t là 
qui vous attend ; les chevaux piaffent, l'équipage vole, 
vous vous éloignez de la ville bruyante, ou vous sil- 
lonnez les larges rues au milieu desquelles la curiosité 
a toujours plus à gagner que la science. 

A Batavia , je vous l'ai dit , le luxe étale ses plus 
riches produits; et cependant vous ne devez pas trop 
reculer devant les exigences du pays. 

Dans le Mexique, à Calcuta, au Pérou et même au 
Brésil, nous nous épouvantons des dépenses auxquelles 
nous condamne la vie la plus régulière , la sobriété la 
plus parfaite. Ici , dans cette immense et fastueuse 
cité , bazar parfumé de toutes les nations du monde, 
vous vivez comme un bon bourgeois avec 55 ou 40 fr. 
par jour. •** Deux repas, le thé, le café, un loge- 
ment confortable, une élégante voiture.... Javs^ n'est 
pas aussi dévorateur qu'on le suppose communément 
chez nous. 

J'en suis bien fâché pour la morale qui voyage, dil- 



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DE L^StBOLABE ET DB LA ZÉLÉE. 45 

on y avee des ailes de Ceu ; mais il parait qu'elle a fait 
balte avant de se reposer à Batavia y ou plutôt qu^elle 
a reculé devant les antiques habitudes d^un pays tout 
oriental. Écoutez, mais n'oubliez pas, je vous prie, 
que les demi-confidences du narrateur doivent souvent 
être voilées, et sacbez que je mets à la torture mon 
esprit et ma plume pour vous retracer le tableau qui 
frappa un jour mes regards, lors d'une visite à certain 
quartier de la cité éloigné de la rade. 

Là , dans des cabanes en bois fort bien alignées , 
selon Fusage adopté dans nos foires et nos fêtes com- 
munales, où s'étalent les marchandises de toute sorte, 
vivent, parées de leur jeunesse et de leur cynisme, un 
nombre considérable de jeunes filles ayant toutes un 
même patron, qui vous appellent du regard et de la pa- 
role, pour peu que vous fassiez attention à leur pré- 
sence. Leur appartement est petit , six pieds carrés à 
peu près ; il est coquet, mais sans luxe; propre, mais 
sans recherche. La fille se glorifie de son état, assise 
sur une sorte d'estrade; la porte d'entrée, qui est 
porte et croisée à la fois, se masque à l'aide d'un ri- 
deau courant sur une tringle, et quand vous voulez 
éviter les regards importuns pour vos causeries inti- 
mes, la tapisserie se développe. . . vous êtes seul. 

Que voulez-vous? Je suis historien du monde, et 
je voudrais, ardent prosélyte de tout ce qui agrandit 
l'imagination et ennoblit le cœur, n'avoir que de riants 
et suaves tableaux à dérouler à vos yeux ; je voudrais 
que chaque religion eût son culte uniforme, chaque 



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4 6 YOYAGS AUTOUR DU MONPB 

peuple sa couleur, chaque u^age, chaque passion sa 

délicatesse Il n^en est point ainsi , et dès que 

TOUS avea quitté votre patrie, dès que vous avez sil- 
lonné les océans , vous vous promenez au milieu d^un 
monde nouveau sur lequel vous jetez souvent du mé- 
pris , quand vous ne voudriez Tentourer que de votre 
indulgence; et cela est si vrai, qu^un mois seulement 
de séjour à Batavia vous familiarise avec ce qui vous 
a paru tout d^abord un désordre, et qui n'est guère, 
je le dis à notre honte , que le reflet ou la reproduc- 
tion de ceqiii se passe dans nos capitales les mieux po- 
licées. 

Je vous ai signalé le danger, le danger existe; c'est à 
vous maintenant, voyageurs aventureux, à juger si vous 
aurez assez de courage pour visiter le Mister Cornélis^ 
ou assez peu de curiosité pour ne point chercher, ne 
fût-ce que d'un œil , le quartier aux petites échoppes 
dont je viens de vous parler. Cela est curieux à voir, 
je vous l'atteste, et si vous avez autant de stoïcisme 
que moi , qui ne m'y suis promené que comme au mi- 
lieu de ruches d'abeilles au rigide aiguillon , allez 
provoquer les sourires de ces jeunes bayadères , ([ui , 
après leurs causeries^ se rendent dans le voisinage, au 
milieu d'enclos en plein air, et s'y livrent aux danses 
les plus lascives auprès desquelles notre cachucha si 
excentrique n'est guère qu'un grave menuet. 

Gomme je n'aime point les esquisses, quand la toile 
peut être achevée, je me hftte d^ajouter, avant de sor- 
tir de cet antre consacré aux plaisirs, que les jeunes filles 
qui en font reniement, — j 'allais dire la honte,-~ s'exer* 



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DE L^ASTAOUBE ET DE Li ZÈtiE. 47 

cept, À des heures données, aux danses qui peijiventleur 
prêter des grâces, de la légèreté; et je tcinnine le ta-r 
bleaii eu vous présentant , ici près du cadre, des grou- 
pes nombreux de joueurs, cherebant sans doute à con*^ 
quérir par le hasard .les sommes perdues dans J^ 
conversations familières. Yous le voyez , le vice naît 
du vice. 

Batavia, je vous le répète, est un véritable bazar, 
Indous, Malais, Japonnais, Américains, citoyens de 
TEurope et Chinois se coudoient dans toutes les rues ; 
etxomme on nous a ainsi bâtis, que nous ne som^ 
mes vraiment curieux que de ce que nous allons 
chercher à Tantipode de notre patrie , vous ne serez 
pas surpris de me voir quitter le quartier de Mister 
Cornelù^ pour celui où les adorateurs du feu se li- 
vrent à leurs amusements quotidiens. 

Je comprends toutes les antipathies , j^accepte toutes 
les affections, mais j'avoue qu'il me semble impossi- 
ble qu'un Parisien se promène bras dessus bras des- 
sous avec un Chinois sans lui chercher querelle. Le 
diamètre de la terre à peu près sépare les deux peu.- 
ples, il y a plus de distance encore entre leurs carac- 
tères. L'un est calme , réfléchi , fourbe, hypocrite, vo- 
leur; tout en dedans, tout absorbé dans ses ruses et 
ses projets de rapines ; il est vaniteux sans motif, es- 
clave avec bassesse , dominateur chez lui sans dignité. 

Le progrès , il le r^arde comme une aberration, ou 
au moins comm^ une fatigue. Depuis quatre mille ans 
son costume n'a point varié ; ses maisons d'aujour- 
d'hui sont comme celles des siècles passés , et il n'a 



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tS VOYAGE ICTOCR DU MONDE 

du génie ^ mais vraiment An génie, qtie pour lés baga- 
telles, les babioles , tes colifichets. 

Le Japon lui a donné des leçons d'industrie , Flnde 
eirEurope des leçons de courage, et il a pris de lui*' 
ipaènie des leçons de l&eheté. 

Mats comme chaque nation ainsi que chaque homme 
a ses heures de grandeur et d'énergie, disons que 
le Chinois aussi s'est montré digne une fois, qu'il s'est 
revêtu pour ainsi parler d'une sorte de magnanimité , 
et que, vaincu par ses ennemis , il a exigé du moins, 
avant de courber le front et de parler à genoux, que 
Gengis-^Kan aeoeptàt ses lois, ses vêtements et ses 
usages. 

 la bonne heure, rendons même au Chinois la jus- 
tice qui lui est due ,' et ne déshonorons pas du titre de 
Magots les jeunes citoyens de Canton , de Pékin , de 
Maeao : le Crapaud a aussi sa grandeur. 

Il faut que l'immense empire convoité également 
aujourd'hui par l'Angleterre et par la Russie, soit 
iaÛBimeal trop peuplé pour que les lois qui le régis- 
s«»t ne subissent point d'e:sception. Tout Chinois vo- 
lontairement abi^nt de son pays pendant plus de sii 
noois ne peut pas y rentrer sans une permission ex- 
presse de son mandarin. Dans leurs jonques grossières, 
ils viennent visiter tous les archipels de cette partie de 
Focéan qui entoure les Philippines et les Moluques , et 
ils apportent là les produits de leurs pays , qu'ifs échan- 
gent avec béoéiiee contre les piastres espagnoles, les 
guinées de La Grande-Bretagne, ou les épiées des Ma-^ 
lais. Mais qu'arrive*t*il , e*estque, adroite et fripons; 



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DE I.'AiTKOLABB ET ]l£ LA ZtLlÉE, 40 

ik font presque toujours d^heurenx marcl»^; or, 
comme dans leur pays^ ils ont à lutter contre des ôon* 
frères, ils aiment mieux les trafiquants nouveaut qui 
ne sont pas encore au fait de leurs supercheries. Leur 
première entreprise une fois couronnée de succès , iU 
poursuivent leur industrie avec cette persévérance qui 
les caractérise, ils se dressent de nouvelles habitations^ 
ils se font une nouvelle patrie ; et , sans cesser d'a- 
dorer leur Dieu , sans renoncer à leur éternel Cahen^ 
Slimoui^ et Càhen-Sahori ^ ils deviennent citoyens 
d'une nouvelle t^re. 

Si dans presque tout les paya du monde lé Chinois 
^'affranchit des dlm^ et des servitudes, ici, le Hollan- 
4tîs lui  imposé des obttgâtions qu'il s'est vu con- 
iiraint d'acoepter. Ainsi, pour qu'un Chinois voyage en 
voiture, il fmt qu'il paye Une certaine somme au gou- 
vernement et ce n'est pas le seul impôt qui vienne lui 
arracher une partie de ses bénéfices illicites. 

Il en est des Chinois comme de ces objets de dé- 
goût qui font mal à voir, et sur lesquels cependant 
vous jetez comme involontairement les yeux. Moi par 
exemple , curieux par instinct, curieux par étude et par 
esprit d'observation , j'allais parfois dans les quartiers 
chinois de Batavia , et je me plaisais assez à sonder 
les UKBUrs intimes de ce peuple mystérieux et bizarre. 
Le CibinofS se lève , puis il s'accroupit , taille dans une 
boule #itoire, prend du thé, du rïz, de Tarek, dé 
ropium. . ♦. il 8^ endort , et le lendemain c'est à recom- 
mencer ju^tl'à ëon dernier jour, jxtsqu'à sa dernière 
heure. 



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su tOU6£ AUTOUR tV MOIfi)B 

Vous comprenez que lorsque la monotonie fait 
reiistebce, l^observateur est satisfait après une pre- 
mière épreuve /et que ses études doivent se borner k 
une visite. En quelques instants votis ôavez par cœut 
un siècle chinois. 

Hé bien ! tout sédentaires , tout pacifiques , tout 
immobiles qu'ils paraissent , ces hommes se réveillent 
par intervalles , et ont comme nous leurs jeux, j'allai^ 
dire 9 leurs joies et leurs délassements. 

Ici , les Chinois qui ont abandonné leur patrie pour 
ne plus y rentrer, ces êtres au front pelé, aux pommettes 
osseuses , à la bouche petite , aux lèmres grosses , au 
caractère de chartreux, ces trafiquants, c^est-à-dire 
ces voleurs émérit^ qui se jouent également de là con*- 
fiance et de la bonne foi , tuent leurs longues heures 
d'ennui par des spectacles assez curieux pour des 
étrangers. 

Ce sont des théâtres dont quelques-uns en plein 
vent, mais la plupart dans des maisons particulières, 
où se jouent des drames intimes et des comédies histo- 
riques propres à fortifier le peuple dans sa paresse et 
sa servile souveraineté. 

Les représentations ont lieu gratis ; c'est le chef de 
rétablissement qui en fait les frais» Le public ^st placé 
un peu plus bas que les acteurs, debout ou accroupi 
par terre sur des nattes ; il écoute , il bâille parfois , il 
dort souvent et il ne siffle pas plus qu'il n'applaudit... 
Je crois que sous ce rapport nous ne sommes pas plus 



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M L^ASTEOLABE ET B£ LA ZELEE. 24 

sages que les Chinois, car nos arrêts au théâtre ne sont 
{>a6 toujours dictés parla raison et le bon goût. 

Deux personnages seuls, presque toujours homme 
et femme, se montrent sur la scène comme acteurs de 
la pièces le reste du théâtre est occupé par les chefs de 
famille et les musiciens obligés, jouant du goum-goum 
et du tambour avec une monotonie vraiment chinoise. 
Ne demandez point de passion aux acteurs; ils ne la 
comprennent pas, ou s'il la comprennent, ils Texpri- 
ment d'une façon si énergique, si brûlante, si pleine 
de frénésie, qu'on dirait des automates, de véritables 
automates en bois , dont les bras , les jambes et la tête 
se baissent et se relèvent comme par un ressort ; quant 
aux paroles, ce sont des syllabes lentes ou précipitées, 
mais toujours sur la même note, excepté à la fin de la 
période qui monte de telle sorte que vous croiriez en* 
tendre l'amoureux chant d'un coq enroué. 

Ces spectacles ont lieu tous les soirs de sept à dix ou 
onze heures, et ils me parurent si amusants, si instruc- 
tifs, queje jurai j>ien qu'on ne m'y prendrait pas deux 
fois. De la galanterie sôit , mais jamais au prix de la 
fatigue et de l'ennui. 

Je ne vous en dirai pas autant des feux d'artifice de 
ce peuple exceptionnel. Ils sont magnifiques , merveil- 
leux, etRuggieri n'est qu'un petit écolier à côté d'un 
pyrotechnicien de Canton où de Macao. Leurs soleils 
éblouissent ; leurs serpents épouvantent par leurs mille 
sinuosités, leurs faisceaux de diverses couleurs bril- 
lent à effacer les rayons les plus éclatants , et leurs fu- 



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212 VOYAGE AUTOUR DÛ MONUl. 

séesy partant d^abord invisibles^ mais éclatant fim 
tard à une hauteur prodigieuse , se perdent en rubans 
de feu dans les régions les plus élevées de Fatraos- 
phère... Vous savez quel est le Dieu des Chinois. 



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J 



JAVA. 



Bxcuvlan dans rtle« — 



Tout ce qui tient à !a vie régnllère de Thomme est 
ici assez modiquement eoté^ je crois vous Tavoir dit y 
et, à tout prendre il n^en coûte guère plus cher de vivre 
à Batavia qu'à Paris et à Londres. Mais les extrà^ c'est-à- 
dire les dépenses que les riches seuls peuvent se per- 
mettre , oh ! c'est bien différent. Il faut être opulent 
pour voyager dans l'intérieur de l'île, si vous voulez ne 
pas courir les grands-routes à cheval ou dans l'unique 
malle-poste établie jusqu'à présent à Batavia. 

Cependant, comme tout petit ver de terre à sa fé- 
rocité , comme tout petit grand seigneur veut avoir des 
pages, j'essayai moi aussi de me donner les allures du 
banquier et de courir en chaise de poste jusqu^à B^u- 



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24 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

tenzorg éloigné de quarante-cinq milles, et célèbre 
par Thabitation principale du gouverneur-général des 
possessions néerlandaises dans la Malaisie, parla beauté 
des sites, les riches maisons de plaisance qui Fen- 
tourent comme des vassales y les superbes plantations 
qui les encadrent, et Tair'pur et limpide qui les vi- 
vifie. Bien m'en prit, ma (pi , de m'arréter à point, et 
de ne pas continuer un rôle au-dessus de mes moyens, 
car j'aurais été ruiné pour le reste de la campagne, et 
huit cents francs «eussent à peine suffi pour les frais de 
ma petite excursion; merci à ma grandesse qui s'est 
courbée devant les rigidités du pays. 

Cependant la promenade était curieuse, instructive, 
et en fouillant bien dans mon escarcelle de chirur- 
gien-major de navire de guerre Français, je me trou- 
vai o^^ez 6i>/i/Mir^, comme disent les matelots, pour 
entreprendre le voyage de Beutenzorg à Taide de la 
diligence-poste dont je vous ai déjà parlé. 

Quarante francs pour allçr, quarante francs pour 
revenir, là devaient se borper mes frais de route, et 
bi^n que je ne fusse pas cousu de florins, douloureuse 
expression de M. d'Urville, je ne regrettai pas les pias- 
tres de mes économies. 

En moins de quatre heures les quinze lieues furent 
parcourues ; c'est que les chevaux de Java, quoique pe- 
tits , sont de bonne race et que la route est parfaite- 
ment entretenue ; à côté de la chaussée où courent les 
équipages, sont, à droite et à gauche, deux contre-routes 
pour les charrettes traînées par des buffies, attelés de 
front, et cheminant toujours avec une extrême lenteur* 



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DE L^ASnOtABE FF DE LA ZÉLÉE. 391 

Çà et là , dans td«t le trajet que vous piMoufez^ 
peîateiit de belles habitations , signes eerteins de fa 
prospérité de la colonie ; et sur le penekant 4e8 eA- 
teaux, TOUS voyendes plantations immenses de caféiers, 
étalant à Tair leur feuillage si verdoyant. 

A Beutenzorg une fort agréable surprise me dé- 
lasftft de mes fatigues. M. Diart^ homme d'énei^gie et 
d'activité établi à Batavia depuis une vingtaine d'a«- 
uéês^ m avait donné une lettre de recommandation 
fow le ehefnnaturaliste de la cdoHie. M. le docteur 
Forsteo m'accueillit avec de grands témoignages d'à- 
»tié, m'obligea à letccepter un logement dans sa rianrt^ 
habitati<m, et voulut bien nî'aecompagiier et me diri-^ 
JS^ dans toutes mes courses. 

U est Àiapossible de treirrer autre part , pas même à 
Calculta, UB jardin bi»tanique pl^ vaste et plus riche 
que «elui que la compagrtie des tndes hollandai- 
ses a piaulé à Beuteni;org. L'Australie, la Chine, 
le Japon, l'Afrique, les Moluques, les deux Améri- 
ques s'y pressent avec une profusion à fatiguer l'étude 
dans ce qu'elle a de plus ardent; et l'imagination i'e- 
-cuk à l'idée des soins et des dépenses énormes exigées 
pour un aussi splendide tableau. J'étais en eirtase, 
j'aurais tduIu me reposer sous chaque grand végétal , 
f aurais V4>ulu dérober une feuille à chaque arbuste, 
•«ne étamine à chaque fleur , aspirer tous les parftims 
à la fois,., il me semblait que je pouvais fouler le 
monde en quelques »Miutes , et f|ue je n'avais pas be- 
soin de poursuivre mes voyages pour nourrir mon 
Wlim îmaginfllion . 

u. 4 



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26 VOTiOE AI}TOUR< DU MONDE 

pe «on côié le naturaliste Javannais était tout fier 
de mon admiration parfaite, et je ne trouvai, dans ma 
reconnaissance pour le bonheur que je lui devais , que 
des expressions bien tièdes dont il devina pourtant la 
chaleureuse sincérité. 

Mais si tout ce qui m^entourait me jetait dans TextasC; 
comment vous dire le magnifique panorama qui se 
déroulait à mes regards dans un immense lointain? 
Pes vallées profondes , des collines parées de leur 
éternelle verdure, des monts gigantesques dont qu^ei- 
xiues-uns ignivomes mais actuellement sçns puissance 
pourchfttier la végétation vivace qui les domine, un 
4iïel toujours bleu et la brise rafraîchissante qui ne 
semble quitter ce pays magique qu^avec regret , ce sont 
là de ces pages pleines de majesté, dont la palette seule 
•de Claude Lorrain oserait tenter de donner une idée. 

Vous pensez bien que, s^il ne m^était point permis 
d^aller au-delà de ces monts gigantesques qui bor- 
naicint Thorizon , je cherchais du moins à diminuer 
Tamertume de mes regrets par mes courses réitérées 
autour deBeulenzorg; et je recueillais avec une scru- 
puleuse fidélité les curieux détails de mœurs qui m'é- 
taient donnés par mon bienveillant cicérone. 

Jésus de lui que le Malais, dont la vie naturelle* 
ment turbulente a été forcée de se soumettre aux lois 
hollandaises , se plait encore dans ses incessantes évo* 
Jutions à travers les campagnes, et qu'il trouve sa 
nourriture dans de petites cabanes dressées pour ainsi 
dire à son usage. Là en effet, sur une estrade peu 
élevée , sont gardés^ placés dans des vases en bambous, 



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N° 2 6 




lilK.Uo Fr"e>C'- r R:cKer.: 



PUNITION DES MATLlOTS.A rlOBAR^-TOV/K 



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^-^!'. r. du Jardin el. 

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ciu Jardinet. 



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G. r. au jafaii 
oogle 



DE L^ ASTROLABE ET DE LA ZÉLI^E. ^7 

en tettCy en cocos ^ en feuilles de bananier» des fruits 
secs et côniits y des mangues , des bananes ^ des gola^ 
ves^ de Tarek et quelques autres comestibles auxquels 
les palais européens peuvent aisément se façonner. 

Les. divers districts de la colonie y qui a une très 
grande étendue, sont gouvernés par une sorte de 
préfet européen nommé résident ou vice* résident; 
sous ses ordres, sont les Adipati ou chefs malais 
de première classe ; puis les Kapala qui comman^ 
dent directement aux masses , et à qui adressent leurs 
plaintes^ leurs récriminations, leurs injures à venger, 
ceux qui cbes nous ont qualification de peuple ou 
])ourgeoisie. On nomme Djoumat, les fermiers des 
vastes habitations à café. 

Mais, quoique fassent les Hollandais, quelque rigide 
que soit leur code, quelques sévères qu'ils se mon- 
trent dans l'application des peines, les crimes se mul- 
tiplient à Batavia avec une effrayante scélérat^se. 
Quand il ne mérite pas la mort, le coupable est envoyé 
dans une autre colonie et traité là en esclave. La corde 
est le châtiment des plus grands criminels , et, il faut 
le dire, les exécutions Qnt lieu en présence d'une foule 
assez insouciante de ce qui se passe devant elle. 
. Au milieu de nos excursions, nous nous trouvantes 
enface d'un torrent dontun des bord^étpit fort escarpé, 
l'autre au niveau des eaux. Pour le franchir, on a bâti 
un pont en bambou d'une élasticité parfaite ; ce sont 
des tiges de vingt-cinq A trent» mètres de longueur, 
]iées^ les unes aux autres , et formant pour ainsi dire 
une voûte élastique. Le plus petit poids le cintre d'une 



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28 VOYAGE AOTO€ft DU MONDC 

façoà eâraordtnai^e^ on y marche pour ainsi dire eu 
«autîilaid ^ et ce sont encore des tiges de bambous 
aotttennes à distance qui servent de parapet ^de guidé 
au piétcm. Ce torrent s'appelle Kyssadal , et je vous 
«9Siire qu'on est saisi d'un sentiment involontaire de 
terreur, lorsque^ vers le milieu du passage, on se sent 
balancé ou plutàt ondulé surTablme. 

Il parait que le culte antique des premiers Malais 
«st encore en honneur chez leurs descendants.^Çà et là, 
ilaiia rintérieur de Fiie^ tous U*ouve2* des pierres or^ 
nées de earaotères et de signes bicarrés, appelées^BSetioefr- 
Totdis^ e(t des débris de statues; dès que les Javanais 
inmi ces rencontres, ils recueillent avec s<Mn ces pré*- 
cieux témoignages de l'antiquité de leur origine, et les 
plaoent avec respect dans dès cases ou liangars ou- 
verts en plein vent auprès desquels les fidèles vont dé^ 
poser leurs pieuses offrandes. 

J'ai recueilli dans une de mes courses le dessin de 
la plus remarquable de ces pierres ,^mâis j'ai regret 
qm nul numismate deBeutenzorg ou de Batavia n'ait pu 
m'en donner la traduction. Les symboles , tes peuples 
cA les superstitutions s'effacent également de la terre. 

Je dois un avis utile aux voyageurs qui viendront 
apris moi vi^er Batavia : ils ne peuvent sans s'expo- 
sa au dang^ d'être arrêtés et conduits en prison, 
s'élcrfgner de la ville , s'ils âe sont protégés par un 
passeport en règle. A cet égiard, les Hollandats sont 
d^Qâe Msceptibitité Mtréme. : Pour vous rendre pa^ 
tenre de Batavia à Samarang, par exemple, vous ne 
poave» le faire sana une permission expresse du gou- 



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il 

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DE L'ASTi9X)£«ABE ET DE LA ZELEE. iHd 

yaraeuty et eette permission, son excellence ne la doàiie 
qu'à grand'peine et dans de$ circonstances tontes par^ 
tîculiéres. 

J'aurais voulu essayer une grande excursion , mats 
le temps me fit défaut^ et j^en fus en quelque sorte dé- 
dommagé par le gracieux accueil que me fit le gou^ 
vemeur. Je trouvai che? lui M. d'Urville et quel- 
ques autres offîciera des corvettes , et dans un repas 
somptueux, et un bal où le luxe et la coquetterie se 
disputaient nos hommages ^ il nous fut permis de nous 
rappeler ncrtre Europe si éloignée. 

Si la puissance du gouverneur est immense , il se- 
rait juste d^ajouter que sa dignité tient presque dû 
despotisme. Ainsi, nul n'a le droit de lui parler à moins 
qu'il ne soit interrogé , et comme sa grandeur est très 
sobre de paroles , vous comprenez que les conversa- 
tions ne sont pas très animées. M. d'Urville se trouva 
blessa en quelque sorte de ce mutisme royal , et il en 
témoigna son humeur, en quittant sans bruit le lende- 
main le magnifique palais de Beutenzorg. 

Ne croyez pas que l'élégance et la frivolité trônent 
seuls dans la demeure du gouverneur-général des 
possessions hollandaises dont le siège est à Batavia ;. 
son excellence aime les arts et les cultive. La salle de 
danse, entourée de colonnes en stuc, est vaste, aérée, 
et vous trouvez à côté le plus admirable musée du 
monde. 

C'est un véritable arsenal où sont classés avec ordre 
les plus riches armes des peuples et des chefs qui sont 
soumis à la Hollande, Flèches, arcs, masses, crish directs 



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30 VOYAOfi il'TOUR DU MONDE. 

OU flamboyaots, sagayes et javelines de Tacier le piuspur, 
ornées de dessins damasquinés , casques , cuirasses et 
boucliers d'un métal précieux^ drapeaux , enseignes, 
manteaux de chefs en plumes, en soie, en coton et en 
tapas richement coloriés , tout se trouve là placé avec 
méthode , et on peut venir dans cette vaste salle étudier 
et approfondir Thistoire première de ces peuples au* 
trefois si indépendants , aujourd'hui soumis aux lois 
d'une des plus faibles nations européennes. 

Mais comme toute extase pèse , comme toute admi* 
ration fatigue , je m'éloignai sans trop de regret de ce 
belliqueux musée, et je repris le chemin de la vad» nu 
se fesaient déjà les préparatifs de notre départ. 

Je devrais peut-être vous parler encore ici des m^i^ 
ladies épidémiques qui désolent ces contrées ; je ne 
•veux pas rembrunir le tableau que je viens de dévoilera 
vos yeux, et je me hâte d'ajouter que le typhus et la 
dissenterie sont plus rarement aujourd'hui que par le 
passé les hôtes dévorateurs de Batavia. 



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SYN6AP0UR. 

— Julo 1859.— 



Cinq à six jours de traversée doivent nous porter à 
Syngapour, créé par les Anglais sur la pointe de Ma- 
lacca. 

Belles terres, belle mer, navigation amie où le péril 
n^est nulle part, où la distraction est partout* Les fortes 
chaleurs du jour brûlent le pont, mais les brises 
du soir et de la nuit nous rendent nos forces à demî- 
épuisées ; et , au total , j^aime bien mieux tes courses 
sous Téquateur que les aventureuses trouées des glaces 
Australes. 

Chaque nuit, ou presque chaque nuit, nous sommes 
forcés de mouiller, car les fonds sont hauts dans tous 



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52 TOTÀGE AUTOUR DU MONDE* 

ces parages , et la prudence veut qu'on ne coure qu'à 
petites voiles. 

Nous passons à faible distance de File de Banca , cé- 
lèbre par la richesse de ses minéraux et les immenses 
produits qu'en retirent l'industrie et le commerce. 
Cette ile peut avoir vingt à trente lieues de long; elle 
se dessine osseuse, variée, pittoresque et tapissée d'une 
vigoureuse végétation usurpant nième les crêtes les 
plus élancées. Quand on songe à ces immenses riches- 
ses que nous visitons depuis quelque temps, et qu'on y 
voit encore si pauvrement exploitées, on se demande si 
l'Europe est assoupie et si l'industrie a perdu son pres- 
tige. La paresse seraii-dle donc un plus redoutable 
champion que l'avarice? et ne serions -nous vaincus 
que par ce qui ne peut pas combattre ? 

C'est un sepectacle assez curieux que celui qui frappe 
en ce moment nos regards : d'un côté, à notre droite, est 
une grande chaîne de hautes montagnes appartenant à 
l'île des Métaux et se dressant la dominatrice dé l'Ckéen, 
tandis que, à gauche, s'élève modestement Sunatra qui 
montre à peine quelques plaines régulières au-d-essus 
des flots. Au reste , je n'ai pas besoin devons dire q^ie, 
du côté opposé à celui que nous longeons, cetle der- 
nière terre offre aussi d'imposants plateaux à Vim\ dti 
voyageur, et que nia, l'ime^eô plus vastes du globe, 
a aussi sa grave mijesté. 

Salut h Syngtpoar oà nityus laisstyns tomW* l'ancre 
au milieu d'un grand nombre de navires de toutes 1^ 
nationâ. La rade est bell^, spacieuse, protectrice. ïci , 
jamaia, ou {Hresq«e jaiwns, l'ouragan qui broie, le 



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DE L^ASTi^OLABE ET DE LA zéhtt. US 

typhon qoi fait voler à Tair navires et matelots ; toat 
est calme, presque silencieux sur les flots et sur la 
terre ; ce sera sans doute encore pour nous une dettes 
heureuses relâches sur lesquelles nos vieux souvenirs 
se reposeront avec le plus d'amour. 

Les Anglais qui n'ont , comme vous le savez , nulle 
jalousiecontre aucun de nos établissements dans Tlnde, 
se sont pourtant alarmés des richesses de Batavia , 
et ont voulu lui donner une dangereuse rivale. Ce 
peuple, tout noble, tout généreux , a pensé que deux 
vastes ports pourraient, sans se nuire, recevoir les na- 
vires voyageurs de toutes les nations ; peu lui impor- 
tait sans doute que Jsrva fût le dépôt immense des tré- 
sors des deux mondes ; mais par esprit d'égalité , il a 
dressé là, presqu'en face du comptoir hollandais, un 
comptoir britannique^ dont il espère tirer de grands 
avantages. Toutefois, il pourrait avoir mal fait son 
compte, car Batavia le domine, l'écrase toujours, et 
Syngapour n'est que l'humble vassale de sa voisine. 

Voyez pourtant ! La cité est grande, elle compte déjà 
de 20 à 25 mille habitants. Ces vastes maisons sont 
de petits palais avec péristyles et terrasses, propres, 
élégants, coquets, entourés de plantations et de jar- 
dins délicieux ; et la vie glisse au milieu de tout cela 
dans une somnolence qui ferait envie au plus endolori 
lazzarone de Naples. 

Anglais et Chinois semblent vivre ici en fort bonne 
intelligence. Les premiers commandent , les seconds 
obéissent et ti*ompent ; tout est au mieux. Après cela, 
les petits vases en porcelaine , les éventails en bois de 



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Si ''^ TOTAGE AITTOm TO UONHB 

mandai , le» boites et boules d'ivoire aritstement eîsieh 
lée», quelques soieries, ïes laques, le thé, Tencreetle 
bleu remplissent les magasins chinois sans enrichir les 
marchands , car tous les objets fci sont d'une quafité 
inférieure à ceux exposés aux ventes de Batavia. 

Vous seriez surpris de la variété des costumes, et 
surtout de celle des physionomies qui passent devant 
vous dans les rues ou sur les places publiques. Des 
hommes blonds et grands, ce sont les Anglais ; d'au- 
fres , jaimes et trapus , ce soot les magots ; vous voyea; 
aussi des hommes cuivrés, robustes, énergiques, ee 
sont les Malais; et vous remarquez auprès d^enx des 
gens noirs comme le Mozambique, à cheveux longs» 
et soyeux, ayant tout* à -fait les traits européens: 
la population de Syhgapour est une sorte d'arle- 
quinade. 

Les usages y sont' ceux de llndoustan. Dèsquevous 
arrivez , et avant même que vous soyez installé , un 
homme se présente à vous ; c^est un Daubcu^hi, c^est- 
à-dire un domestique qui commande à d*autres do- 
mestiques ; vous faites prix 2 fnincs par jour, c^est le 
taux ordinaire, et dès que vous êtes d'accord , le dau^ 
baehi vous donne des serviteurs, eeluf-ci pour faire 
vos commissions , celui-là pour blanchir votre linge, 
le troisième pour les autres détails du nténage; ïibre 
à vous de vous croire un grand seigneur, surtout si 
TOUS pouvez encore dépenser une piastre pour une 
voiture. 

Je me suis souvent estimé heureux de trouver, dans 
mes courses, des guides qui se changeaient bientôt en 



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DE L^ISTEOUBE ET DE Ul zéhiE. S& 

Amis, qm me pilotaient dans mes recherches et qui 
m'aidaient de leur séjour dans le pays pour m^ études 
de niduraliste. Ici, le même privilège m'a été accordé) 
j'ai trouvé un confrère y homme de bonnes manières 
et de savoir, qui se préla de la meilleure grâce à m'étre 
utile; Texpérience du docteur Ledieu, notre compa- 
triote> m'a facililé plusieurs courses pleines d'intérêt. 

J'allai visiter I à ses cotés , une colline éloignée de 
trois lieues de Syngapour ; nous eûmes bientôt franchi 
cette distance, car la route est très belle , et nous la fi- 
mes en voiture; arrivés au sommet, nous pûmes jouir 
d'un panorama magnifique dont nos yeuK ne pou- 
vaient se rassasier. » 

C'était la presqn'ile de Malacca , se déployant dans 
toute son étendue avec ses grands végétaux si variés et 
si puissants ; c'était un horizon sens bornes où le ciel 
se confondait avec les flots azurés; c'était un nombre 
immense de petits ilôts, pour ainsi dire échelonnés 
autour de la grande terre, pareils à de gigantesques 
baleines immobiles au milieu de l'Océan. Peu de ta- 
bleaux au monde peuvent rivaliser avec celui qui me 
tenait cloué sur cette colline, qu'un large soleil embra- 
sait de tous ses rayons verticaux ; je dominais la pointe 
la plus orientale de cette Asie à la civilisation station- 
naire, et la ville nouvelle où se développent les ger- 
mes d'une régénération prochaine. 

Au milieu d'un groupe de maisons-palais se dis- 
tinguait, à la longue-vue, un petit édifice surmonté 
d'une simple croix; plus tard mon cicérone me dit 
l'origine de cette église ; je vous ferai part de ses con- 



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56 VOYAGE AUTOUR DU MOriDC. 

fidences, et vous jugerez vous-même si Ton ne peut 
y voir déjà les fondations d'une cathédrale florissante. 

Dans leur prévoyante activité, les Anglais bâtissent, 
en ce moment , sur ce plateau , un vaste hôpital , dans 
lequel les dyssenteriques et les convalescents de fièvres 
pernicieuses, trouveront à coup sûr un puissant auxi- 
liaire contre le mal qui les dévore. 

Le nom de cette colline est Bouguei-Tima: Elle a 
environ trois cents mètres de haut, et occupe le centre 
d'une vaste plaine couverte d'une riche végétation; a 
ses pieds est une cachouerie d'un bon rapport, et l'on 
sait, que le cachou est une branche importante du 
commerce de la colonie. Tout ke long de la route, à 
ilroite et à gauche, je voyais déraciner les grands ar- 
bres et défricher le terrain pour planter des caféiers et 
des cannes à sucre. Mon confrère Ledieu, me montrant 
l'emplacement de son habitation naissante , me dit : 
« Jusqu'à présent Syngapour n'était qu'une ville d'en- 
trepôt, et le commerce y languit malgré la franchise 
du port; nous espérons donner une nouvelle actinté 
à son industrie, et lui faire acquérir l'importance qui 
lui est promiçe par son heureuse situation, en déve- 
loppant la fécondité du sol, en demandant à la terre les 
richesses qui appellent en rade les navires spécula- 
teurs. Sachant cela , le gouvernement anglais n'exige 
aucune rétribution en échange des concessions de do- 
maines , et j'en ai proûté, car la fortune attend les 
planteurs les plus actifs. » 

Mais deux fléaux désolent ce pays : des nuées de 
singes dévorent les légumes et les fruits; des tigres 



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DE L'iSTftOLABE ET DE LA ZÉLÉE. 57 

visiteurs viennent s^ abreuver de sang humain ; il ne 
se passe guère de semaine qn^on n^ait quelque perte 
à déplorer; aussi, avant de nous aventurer sur les 
flânes du Bouguei-^Tima^mon compagnon me recom- 
manda-t-il de glisser deux balles dans mon fusil. 

Au retour, j^étais encore assourdi par les cris des 
singes, mais j^appris que le tigre préférait s^attaquer 
aux chairs nueé, et qu'il ne prenait guère ses victimes 
que parmi les Indiens. Merci, ô mon habit! 

Cependant je ne pouvais abuser des bontés de mon 
compatriote, et je partis seul pour une excui^ion en 
rade ; j'allai visiter un ilôt appelé Ile du Gouvernement^ 
dominé par des mâts au haut desquels flottaient les 
pavillons annonçant Tarrivée des navires. 

La course se fit dans un bateau du pays, mené par 
trois petits Malais fort intelligents et très actifs. En 
une heure, j'atteignis le but du voyage et je me trou- 
vai bientôt comme enfermé dans un assez grand nom- 
bre de maisons bâties sur pilotis , et dans lesquelles 
on ne monte qu'à Taide d'une échelle en corde. 

Auprès de ces maisons vivent aussi , dans des bar- 
ques spacieuses, des ménages entiers de pécheurs ma- 
lais, n'aUant pi*esque jamais à terre et laissant glisser 
leur monotone existence conmie de véritables amphi- 
bies. 

Je passai toute la journée dans mon bateau , allant 
d'une côte à Tautre , et je dois dire , à la honte de nos 
gastronomes européens, que pendant douze heures 
mes bateliers ne mangèrent pas un seul morceau, et 
ne burent pas même une goutte d'eau, quoique la 



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SS m>YÂGB ASTOCR M MONJ^lSi. * 

elialeilr îàt excessive. Il faut bien dire ees efaose^à 
quand oa veot être hktorîen fidèle et qu'oa «tudie les 
liommes dans tous les détails de leur vie intifne; ils gaiv 
dèreut pour le soir les débris de mon déjeuner que je 
les forçai d'accepter. 

Dans un des villages voisins de la côte, une fêle avait 
lieu, et je n'eus garde demanquer l'occasion q^i m'était 
offerte» J'aime à Toir le peuple, surtout dans ses joies; 
mais, hélas! je dois le dire, les heures de calme et 
de bonheur sont rares danstouteslespartiesdu monde, 
et c'e^ parce que je ne l'ignore pas^ que je me jette 
avec abandon au milieu des amusements qui effaeenii 
pour quelque instants do moins, les souvenirs des 
amertumes vieilles ou récentes. 

Une feule immense ébiit réunie sous une ^pèce de 
hangar , et semblait attendre avec impatience l'arrivée 
du personnage qui devait égay^ la scène.* Le goum- 
goum , orehestre favori de tous ces archipels, réson^ 
nait depuis quelques temps^ et l'héroïne ne paraissait 
pas encore. 

La voilà pourtant!... C'^it une jeune fille de 
quinze à seize ans au plus, couverte seulement du c&^ 
hen-sahori attadié à la hanche et descendant jus^ 
qu'aux genoux; elle était jolie, bien faite, gracieuse. 
De son épaule droite {^rtaik une sorte d'écharpe qui 
allait s'attacher symétriquement sous le sein gauche, 
et laissait flotter un de ses bouts au vent; des rondelles 
en grand noa»bre ornaient ses bras, *t vous voyiez, au 
milieu de ses dbeveux lisses, 0c»rset relevés à la chi*- 
noise , courir et papillonner des banderoles de divers 



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Zmy d'Après F. Le 



L^!h Riôc""'-eL:'^:HicKfr 






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DE b^^^fa^ouQE wt n% %k mUt. 91 

9âs eâujklivs ; sa gwffet était eo^iTerte par SMi éi^arpe 
flottante, mais son col , ses braa et ses jambes âUiieot 
«bs4>lu];QeBtntia, piiw^ueles brteelets.et leseolliers les 
wilaieat à peine j et , eboee étrMge , ses doigts étaient 
couverts d'une sorte 4e gaat& de peau termiBés par 
des peintes en métal, k)ngues, aiguës, courbée, 
knitant à nierveille €^& imagat faiilBsiB0gociqiies éta>* 
lées cbeï le& nvarcbaad^ de jo.t^oux et appeléi diable- 
tins* * 

La jeune fîtte parle par saccade, tandis que le goum- 
goum fait silence; les spectateurs écoulent avec une 
singuKère attention, et moi, qui étudiais leur phy- 
sionomie, je compris qu'on représentait devant euj^ 
uit drame plein d'intérêt. 

Cependant^ la comédie se jouait encore;, depuis 
q^uelques minutes , la jeune fille s'était retirée dans 
un coin du cirque, quand Tun des spectateurs , 
jeune homme d'une viagtaine d'années ^ envahit U 
scène et commença un. discours dont je ne me suis 
pas. chargé de vouç donner la traduction. €ela fait, 
les spectateur^ accroupis répétèrent les diermères 
phrases de Thistrion improvisé, et api*ès que le hurle- 
ment eut cessé, la jeune fille reprit s^udacieusemeiit 
çon poste, renvoya les ijaterlocoteurs et occupa s/wle 
l'attention générale- 

nie ptn0 éaniter dttoirdbes,. inipos^ des fois; 
à sa v^ix, efi^etfefc, on garda l'imim^biiité, et Tim ad** 
mira s^ns restric(îi«> les poses fdua «p-équivo^fMs, h 
mvàwè prameat^wv les piMi««s>el i» erotorsio» de 



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40 TOTilUr kVTom tv icomE. 

cette pauTre enfant, qui était peut-être la Mars ou la 
Racbel de Syngapour. 

Une heure après, tout était dit et fait; je repris le 
chemin déjà parcouru, et je rentrai dans la ville presque 
côte à côte avec une pirogue mise en mouvement par 
une pagaye à double pelle, au moyen de laquelle on 
agissait à droite et à gauche, sans que Fembarcation 
fit le moindre embardé. L^ndustrie se fait jour chez 
tous les peuples dans les moindres détails de la vie. 

Les Européens de Syngapour sont presque tous né- 
gociants; ils se réunissent en famille pour tuer les 
heures du repos, et ne se fréquentent guère qu^entre 
nationaux ; ijs forment [autant de petits clubs particu- 
liers, anglais, portugais, américains; Tiin d'eux, 
M. Balestrier, d'origine française, consul des États- 
Unis, nous accueillit avec beaucoup de politesse; il avait 
reçu de Tempereur de Chine une caisse de ce thé spé- 
cialement réservé à la table céleste , et il nous pria de 
participer à ce cadeau, que nous avons fait apprécier 
depuis par plusieurs gourmets de notre connaissance. 

Mais, de toutes les personnes que je rencontrai dans 
cette coionie potyghiie, celles qui attirèrent le plus nàes 
sympathies furent mon confrère Ledieu, dont je vous 
ai parlé , et un bon prêtre français que j^appelais tou- 
jours monseigneur, bien que sa modestie voulût s^y 
opposer ; M. de Corvezi, évêque de Bide (in pariibus)^ 
membre de la société des missions étrangères; il est 
des institutions qui imposent le respect, il est d^ 
hommes qui commandent Faffection. 

M. de Corvezi est en même temps curé et évêque, 



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DE L^ASTRaLABE ET DE LA ZÉLÉE. 41 

et son coopérateur est Chinois. Vous ne sauriez croire 
le bien qu'il a déjà produit, et Pamour que lui portent 
toutes les classes et toutes les castes d'habitants. Aussi 
a-t-il trouvé des offrandef généreuses lorsqu^il s'est 
agi de la construction de son église. 

Il avait fort peu de néophytes, pas de temple.... 
Qu'a-t-il fait? Il s'est adressé avec confiance aux sec- 
taires des autres religions, et, chose merveilleuse, 
chose incompréhensible pour quiconque connaît Tin- 
tolérance des peuples asiatiques, il a reçu Fobole du 
Malais, de l'Arabe et même du Chinois. Cela présage- 
t-il qu'un jour viendra où la même religion réunira 
toutes ces familles éparses? Ainsi soit-il. 



u. 



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ARCHIPEL SOULOU. 



-~ UMigm. — méîmnm. 



Le climat dévorâteur des Moluques et des Archipels 
voisins s'est rudement fait sentir à bord des corvettes ; 
un grand nombre de nos hommes sont malades ; la 
dyssenterie et les fièvres pernicieuses se promènent 
dans le faux-pont, et j'ai besoin de toute mon activité 
pour résister aux fatigues d^un travail sans relâche , et 
aux inquiétudes qui me poursuivent. Cependant, 
ce n'est pas sans un vif sentiment de plaisir que 
je vois se dresser devant moi Bornéo Tindomptée; 
Taspect d'une végélalion vigoureuse peut venir en aide 
à mes soins et à ma sollicitude. 

Je me suis trompé; Sambas n'offre pas de rcs- 



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44 VOYAGE AUTOUR BU MONDE. 

sources; nous apprenons qu'on n'y prendra aucune 
espèce de vivre , et la douleur se couche toujours dans 
les cadres suspendus. 

Sambas, à Tembouchure de laquelle nous mouil- 
lons , est une magnifique rivière que les navires peu* 
vent remonter à une assez grande hauteur. Sur ses 
bords , à environ quinze lieues de la mer, les Hollan* 
dais ont élevé un fortin, protecteur de leur vie; l'a- 
venir peut-éjre lui réserve de grandes destinées. Non 
loin de là, à Montradok, les Chinois ont fondé un beau 
comptoir, nous pourrions dire, une véritable puis- 
sance continentale , où ils exploitent , avec un grand 
profit, les mines d'or et d'argent si abondantes dans le 
pays. 

Au surplus «6éÉe 41e , l'use des pins Rendues du 
globe, a droit à des détails plus positifs, à des investi- 
gations plus rigoureuses, et plus tard je m'acquitterai 
dignement de ce que je dois à cetle grande reine de 
l'océan Indien. 

Notre mouillage n'a pas été long; nous sommes 
partis sans rencontrer un seul naturel vingt-quatre 
heures après avoir laissé tomber l'ancre, et je regrettai 
que mon rigoureux devoir me retint à bord auprès 
de mes malades qui avaient plus besoin de mes soins 
que je n'avais encore soif de découvertes. Du reste 
toujours la même richesse du ^1 ; toujours la même 
variété dans les grands végétaux qui pèsent sur l'Ile 
mystérieuse , toujours le même silence dans s^ éter- 
nelles solitudes. 

Les pluies ineess^ntes nous aocpmpagoiMnt 4^iis 



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DE L'idSimOLABE ET DE LA tàUU. 

quelques temps \ presque toujours sans veoi, pr^qu« 
toujours sans brise , mais ^elquefbis aussi avec des 
rafales cai^abioées. Dans cette traversée, un effrova- 
hle ouragan est venu nous saisir, et nous avons poasè 
une nuit entière dans de vives inquiétudes. La omh 
notonîe du honbeur énene et glace les sens; les com- 
motions électriques les réveillent; je me plais aux 
contrastes. 

Comme nous longions à petite distance les côtes de 
Bornéo , nous pouvions en étudier de temps à autre 
rimposante majesté. Elles s^étendcnt presque toujouii 
basses et régulières, mais dans l'intérieur se dessinent 
des sommets impérieux , qu'on peut voir à plus da 
quarante lieues de distance. U y.a là peut-être assez de 
trésors pour acheter l'Europe. 

Décidément nous sommes en guerre avec les airs et 
les flots ; les tempêtes se succèdent avec une rapidité 
désolante; l'alerte réveille incessamment l'équipage en 
haleine. Aujourd'hui >l 6 juillet, une tempête nousfait 
tournoyer, demain le calme nous saisit et le surlende^ 
main une nouvelle tempête nous prend de l'arrière, et 
nous pousse énergiquement vers l'archipel Soulou; 
c'est en mer surtout que l'homme se montre dans toute 
sa puissance. 

Voici ce rigide archipel peuplé de pirates. Vous êtes 
sur ^1 relâchant là, là et là, de trouver des cœurs in* 
domptés, des êtres farouches, cruels, d'implacables 
ennemis de tous les peuples. Les Abruzzes ont leuis 
bandits, la Catalogne et la Sierra-Morena leurs mique- 
lets et leurs contrebandiers ; les côtes africaines et l'ar- 
ebipel ionien, leurs pirates et leurs corsaires ; Soulou 



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46 VOYAGE AtrOlJR Dl llOi>DE 

ses écumeurs de mer plus redoutables encore : Sou- 
lou est Alger avant notre ttonquête. 

Nous mouillâmes dans une rade assez passable a 
deux encablures de terre ; Tîle principale a donné son 
nom à Tarchipel Soulou ; Bewan est la résidence du 
sultan et d'une demi-douzaine de grands officiers 
nommés dans le pays Datons. 

Le chef suprême comprend sa mission; il en use , il 
n'en abuse pas ; ses agiles embarcations fondent avec la 
rapidité de Taigle sur les navires marchands à sa por- 
tée, il s'en empare, les dépouille, les échoue, et Té 
quipage est captif; mais je me hâte d'ajouter que les 
matelots eschvessont traités avec douceur s'ils ne ten- 
tent point de prendre la fuite. 

Un canot déborde et on annonce notre visite au sul- 
tan. Dans le but de lui rendre hommage, et, pour as- 
surer dans l'avenir un commerce facile entre les Soil- 
louotesetles Français, le commandant desdeuxcorvettes 
fait descendre les États-Majors en grande tenue et une 
partie de ses équipages en armes ; il veut ,par-là prou- 
ver au chef suprême le cas qu'il fait de sa puissance, 
et arrivés sur la plage, nous nous acheminons avec 
calme vers le Dalem. 

L'embarras du sultan se peignit sur tous ses traits ; 
il ne répondait qu'avec défiance à nos témoignages 
d'affection ; il examinait nos présents d'un air distrait 
et remarquant une grande effervescence parmi ses 
sujets, il nous pria de nous rembarquer au plus vite. 
Sa volonté nous était traduite par un interprète es- 
pagnol établi depuis long-temps dans le pays, mais 
comme en définitive nos cadeaux avaient élé uccep- 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZÉLÉE. 47 

tés, nous ne comprenions pas l'insistance du Roi. 
Alors seulement nous apprîmes qu'un navire hollan- 
dais avait été pillé par ces forbans , et que le peuple, 
qui confondait le pavillon de Hollande avec le pavillon 
français, pensait qu'on venait lui déclarer la guerre* 
Loin de fuir, chaque homme était à son poste armé de 
crish, de fusils ou de lances, et prêt à défendre son pays 
au dépens de sa vie ; on les voyait tous sur une im- 
mense esplanade délibérant sur les moyens d'attaque 
ou de défense , et disposés à nous bien recevoir. 

Dans Tappartement du prince. étaient une certaine 
quantité de gens armés , et il nous fut aisé de nous 
apercevoir dé leur défiance et de leurs dispositions 
hostiles ; aussi le Sultan était-il de plus en plus dans 
la résolution de nous faire partir, et les datoùs, satis- 
faits de noire déférence vinrent nous accompagner 
jusqu'à nos chaloupes. 

Puisqu'il est impossible de tenter la plus petite pro- 
menade dans la ville , je vais vous parler de son aspect 
extérieur. 

Et d'abord l'embarcadère, vers lequel on nous 
pousse si brusquement, est d'un pittoresque bien di- 
gne d'attirer la curiosité. La laisse de la marée étant 
fort étendue, les Soulouotes ont construit, au-devant de 
leur rivage, plusieurs petits ponts étroits en planches, 
soutenus sur des pieux, qui se prolongent à certaine 
distapce dans la mer ; ces ponts communiquent entre 
eux , et deviennent, par la suite, de vraies rues ou des 
quais, car dans le même allignement s'élèvent des mai- 
sons sur pilotis» 



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4S TOTAGE ADTOUB im 1105» 

Fiib> sur b terre ferme on aperçoit, à h limite 
cju' atteignent les vogues^ une ligne de fortîflco lions, 
un reflipart formé de terrasses retennes par des ma* 
driers , avee des embrasures de canons donnant snr h 
rade. 

Comme TOUS levoyer, la viUc capitale des Soulonotes 
est défendue aussi bien par la nature que par toutes 
les ressources de Tart, et Faspect belliqueux qu'ifs 
prirent à notre approche indique qu'ils sont toujours 
prêts k repousser Finvasion par la force. 

Mais c'était une conquête toute paciGque que nous 
étions venus tenter; M. d'Urville pensait qu'un traité 
de commerce avec cet repaire de brigands pourrait der 
venir utile à la France. Le but était louable sansdoute^ 
mais le succès ne répondit pas à notre attente ; noi^^ 
en fûmes pour nos frais et nos avances. de négocia- 
tions ; nous fîmes au Sultan quelques cadeaux d'étoffe 
rouge et bleue, et d'armes qu'il reçut avec une graçe 
particulière, quand il vit qu'il ne s'agissait pas d'autre 
chose que de recevoir; il ne. nous donna rien en échan- 
ge ; peut-être pensa-t-il que c'était un tribut que nous 
venions apporter à sa grandeur : la vanité est reine 
du monde. 

I<e résultat db bos. hQm praoédés^ et ée; um mimmi 
futenraîsop im^iîsedes a^uiiiitages qu'ils d^vi^ttts? 
twellemoni 11011$ procurei?. Le pciiple j viA bn actft é$ 
faibksse et peutré^ aussi de rusç; il poitvait permet 
qmernaus voulions le su^pTOudire dw^ m aoiilianee ^ 
il se mit sur ses gardes. 



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' DE L^ASTftOLlBE %f DE LA lél^E. 49 

D'un aoU*e côté^ les datous plus généreui nous ren* 
datent toute justice , maïs il ne cessèrent de nous invi- 
ter à ne point quitter le bord. Ils savent^ eux^ com- 
bien le Soulouole est cruel alors que sa colère lui monte 
au front y alors qu^il croit .avoir un vol à. commettre , 
unevengeance à exercer, un outrage à punir. 

Nous trouvâmes en rade un navire espagnol , laMi- 
nerva^ de Manille, dont le capitaine, don Manuel Anto- 
nio Gomez, nous donna sur fe paysJes indications 
les plus utiles. 11 nedescend|ait jamais à terre ; ton équi- 
page veillait constamment en armes, et jamais la 
nuit il ne laissait accoster de pirogtiei Quapd son 
second entamait des affaires de négoce, à peine «tou- 
chait-il la plage, et consentait-il à traiter avec quel- 
ques hommes qu^il appelait à lui. Bien que les da- 
tous aient toute puissance sur le peuple, ils ne man- 
quent pas de prendre contre lui de grandes précau- 
tions; pour un étranger, il est nécessaire de se faire 
toujours escorter par un de ces chefs, car sans cette 
assistance sa vie court à chaque instant de grands 
dangers. . 

* Le commerce des Souloo consiste en tripan , sorte - 
de'poissons gélatineux fort estimés des Chinois : en co- 
quilles de nacre, en perles, cire, huile de coco et 
nids d'hirondelle, mets favori du peuple jaune. * 

Cependant nous avions besoin de vivres frais, et 
pour nous en procurer, sans exposer les hommes de 
Téquipage , nous allâmes chez le datou de la marine 
dont la mai^ était bâtie sur pilotis. 

Là encore, ce chef plein d'attentions courtoises 



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50 WTAW i^Oim DC MONDB 

nous eAattà An» pas descendre, ûûuft disotit qùll 
n« répondait point de» tnalh^irs qui pouvaient nom 
arriver^ si notre curiosité nous poussait à quitter le ri- 
vage, et nous comprio^cs en effet que lee^our du bord- 
nous étaitseulpemnU* 

Mais je ne suis pas do ceu% qui écoutent ay^ dôei^ 
lité les conseils de la prudence et je vois quand je veux 
voir. Aussi, sans me soucier he moins du monde des 
avertissem^its dq cUtôu notre ami, j^abaqdonnai la 
elialoupe; je franchis aiidacieusement le mur d'en- 
ceinte et je me- trouvai sur une esplanade environnée 
de maispns. Je vis. arriver à moi un cavalier monté sur* 
un mragnifique cheval, et je le priai le pluspolimentpps^ 
siMe jde me céder sa place. Ce cavalier avait tout à jfait 
bonne mine, Tair franc et ouvert; ma demande parut- 
le surprendre quelque peu^ omis il se. ravi^ ei me 
dit en eëpagnol que si je. voulais le suivre à son kabh 
tation de campagne,. il satisferait volontiers mes dé^ 
sirs; j'aeeeptai.. 

Cependant avant de repartir pour ehez lui, il mt 
dit que des devoirs l'appelaient chez ledatou de la ma- 
rine , et je profitai de la oîrconstance pour recruta* 
un compagnon d'aventure. Mon ami Xafont accepta 
l'offre que je lui m fis et nous voilà tous les'deui che- 
minant ^ulé av€^ le datou qui nous avait <^eri l'ho»- 
pitalité. 

L'habitation de pe chef eat grande^ cariée, toute ^ 
construite en bois, élevée sur pilais et fortifiée à la fois 
par l'art et par la nature ; él^ domine lea lieux ewi- 
rpnnrot9«t elleâ^ trouve prol^gée par dçs mares pj)o- 



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DE i'iSnOIiiBI ET BE 1>4 lÉLÉE. Hi 

fondes rà pataugent les buffles y et par un \av^ fossé 
qu'on ne franchit qu'à l'aide de ponts enbois fortéletés. 

Un l^e asses confortable fut étalé à nos regards; le 
daton possédait des meubla d'une certaine élégance^ 
et des porcelainet de Chine d'un goût exquis. Il nous 
fit servir du chocolat,- des œufs, du lait et quelques 
fruits : nous n'en demandions pas davantage, car nous 
avions ^âte de visiter la campagne qui se déroulait à 
nos yeux belle et florissante. 

A cet effet de beaux chevaux nous furent offerts, et 
nous partîmes pleins d'ardeur oubliant les périls dont 
on nous avait menacés» Ce qui, sauve , ici comme par- 
tout , c'est presque toujours la confiance. 

Les propriétés de notre amphytrion étaient une vé- 
ritable fortune ; ils nous les fit parcourir avec orgueil, 
et il nous apprit que lui et les datous de la ville et de 
la marine se montraient d^accôrd par les lois et par les 
usages pour un partage égal clans les prises qui se fe* 
saient. II se plaisait beaucoup dans sonile; avait ap- 
pris depuis long-temps lalangue espagnole qu'il parlait 
correctement et il ne voyait pas pour lui de patrie au- 
delà de son horizon. 

Dès que notre curiosité fui satisfaite , c'ert-à«<l!rc , 
dès que nous cAmes visité d'asses riches plantations, 
nous toumAmes bride et rentrâmes dans la ville* Là le 
peuple BOUS entoura avec une ardente c^urâsité, et 
quand on eut appris que j'étais médecin on me pré- 
senta divers malades, dont plusieurs atteints de la 
bizarre infomité désirée chee nous sous le nom de 
bec de lièvre, et Ton me pria deies guérir. Je fis à 



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52 VOVAGE ACTOtH f)0 nO^UE 

Tinitant même ropération à l^und^eux dtns la maison 
du datou Taél , notre protecteur ; et comme il parait 
que j^eus le bonheur de Texécuter avec un^orte de 
dextérité, je m^attirai la confiance des spectateur^; 
je me vis biratôt Fbfajet de la vénération générale. 

Taël était un homme de vingt-cinq à trente ans, 
d'une nature privilégiée , mais que Tusage immodéré 
de* Fopium abrutissait en certains moments jusqu'à 
ridiotisme. Il voulut nous retenir à diner'; nous accep* 
tàmes sans façon et il nous fit servir des mets biei;i pré* 
parés ma foi , tels que poisson , volaille et différentes 
friandises venues sans'doute des Philippines. 

Pendant le repas une musique harmomeuse com- 
posée d'une flûte, d'un violon, d'une mandoline et 
d'une voix de ténor d'une justesse extrême^ se fit en- 
tendre par intervalle : • on joua des boléros, des fan* 
dangos, des cegadillas ; et je me rappelai involontai- 
rement ces musiciens cosmopolites qui viennent à 
Paris chez les restaurateurs du troisiènié ordre faire 
oublier l'indélicatesse des mets et l'âcreté des vins. Au 
total ce fut presque un festin d'Europe. 

Par une politesse poussée jusqu'à l'impuissance, le 
datou nous proposa de passer la nuit dans sa demeure. 
Lafônt et moi nous acceptâmes avec empressensent , 
mais avant de nous livrer au repos nous essayâmes 
oUe nouvelle incursion. Dans cette course assez aven- 
tureuse nous ne rencontrâmes que très peu d'homme, 
tous bien armés et quelques femmes d'une beauté et 
d'une propreté fort équivoques. 



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DE l'aSTAOLABE ET DE L4 ZELEE. 55 

.Nous traversâmes le marché; ça et là encore dans 
les groupes nous remarquâmes quelques Chinois, et, 
nous étant dirigés vers' leur quartier, nous les vimes 
parfaitement installés dans une des plus belles rues do 
la ville, dominant la nier et recevant de première maiu 
la brise rafrâi<;hissante. 

Dès que notre curiosité fut satisfaite, la nuit se fesant 
noire, nous revînmes chez le datou', pour répon- 
dre à son invitation; mais nous trouvâmes la porte close 
et quelqu^instantes que fussept nos prières on ne vou- 
lut pas nous ouvrir. 

Nous apprîmes plus tard que la religion du pays, 
née sans doute de la défiance , ne permettait a aucun 
étranger de passer la nilit dans la ville ; le datou ne 
voulut point donner Texémple de la désobéissance, eit 
lorsque arrivés sur le rivage pour retourner à bord 
nous cherchions notre enjbarcation, le majordome du 
datou Taêl nous conduisit à une pirogue qu^il avait 
fait préparer pour nous, et nou^ dit que nous n^avions 
plus que des ordres à donner. 

Cette prévoyance flatta notre vanité , nous partîmes 
pagayes par les marins de Soulou , et nous arrivâmes 
à bord où Ton était déjà inquiet de notre absence. 

Comme je ne dois plus vous parler du datou de la 
marine, quelques mots encore me sont permis pour 
vous apprendre que les habitudes de ce chef sont tout 
à fait asiatiques , qu^il passe les cinq sixièmes de sa 
vijB à fumer de l'opium, et que mollement étendu sur 



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54 TOTAOE AUTOUa DD IIOICBB. 

de riohes tapis posés sur une estrade isolée , et gitrdé 
sans cesse par des hommes armés^ il semble prendre 
plaisir dans' de coupables exëès à abréger tiu^ exis- 
tence qui pourrait être loQgue et florissiinte, . 

Ses coffi^es sont pleins de bdles armes , de riqlMs 
étoffes, de bijoux, de pierreries , où je^oyais des eoi- 
preintes de blason ; il étalait à nos regards des mar^ 
cliandises précieuses quMl n^ avait pas toujours obtenues 
par voie d'échange. 

Jago, son majordome,* était un vieux Castillan blan- 
chi dans la servitude; les musiciens dont je vous ai 
parlé étaient desTagals enlevés presque dans les rues 
de Cavité ; peut-être , dans tous ces esclaves , y avait-il 
des échappés des prisons de Manille.*., et j'appris que 
le barem déTaêl renfermait des filles de sang espa^ 
gnol ; quelle honte ! 



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6 



SOULOU. 



Mmpwlî fénéral de lUxT^tÈÊpA. 



Cihq ou eiit tlee ou ttots dont la principale est eelle 
que nons venons de quitter, une ville de 3,000 ha- 
bitafits au plus^ des compagnes où les naturels se 
ré«ini^ent, deâ bourgades de peu d'importance, d'au- 
tres petits établissements e^més sur les terres voisines, 
pareilles à des nids de vautours , et d'où s'écliappent, 
ardents à la rapine, des hommes indomptés , féroces , 
sanguinaires; voilà ce que l'Europe civilisée permet 
avec tant d'insouciance, voilà ce qui fait trembler dans 
ces parages les capitaines de toutes les nations. 

Alger a été pendant des siècles la terreur de la Blé*- 
diterrannée ^ les puissants moi^rques qui avaient sous 



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56 TOTAGE AjDTOCR DU MONDE 

leurs mains de formidables escadres, souffraient que 
leur pavillon fût insulté, leurs navires marchands en- 
levés, leurs enfants* conduits en esclavage. Tout cela 
est une logique difficile à comprendre pour quiconque 
a du cœur, pour tout homnie qui sait que le premier 
devoir des gouvememenis est la protection des sujets. 

Ici, nul navire anglais, américain, espagnol ni 
hollandais n^a droit de poursuivre sa route ou de se 
reposer «ur. ses ancres, sans que tout Téquipage aux 
aguets veille bien -si des pirogues abordent, si des 
homiAes armés viennent Tassaillir. Je vous Tai dit, je 
crois, le Soulouote est hypocrite et fort en même temps ; 
s'il s'approche de vous, c'est une menace de mort, s'il 
vous parle c'est un arrêt fatal. 

Dès que le pillage lui est promis sans trop de danger, 
soyez sûr que le pillage aura lieu. Que fait-il de ses 
riches prises ? 11 les entasse dans des coffres solides, il 
les parque dans ses demeures fortifiées ; et plus tard , 
quapd vient l'occasion , il les échange contre de i^ou- 
velles denrées, contre de nouvelles étoffes , contre de 
nouveaux besoins. Le Soulouote comprend Ja vie de 
pirate comme le citoyen de Fez, d'Alger et de Maroc. 

Voyez pourtant, Syngapoûr est là sous la domination 
britannique ; Batavia est là sous le pavillon hollandais ; 
des navires trafiquant des deux peuples sont attendus 
à époque fixe , grâce aux régulières moussons de ces 
climats... Hélas! les flots sont muets , muet aussi est 
l'équipage fait esclave, rien ne paraît à l'horizoïi, 
nulle carène attendue ne vient se reposer dans le port 
d'où l'armateur a fait partir ses richesses. •• Manille 



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DE L'iSTROLiBE ET DE LA ZÉLÉE. ' 97 

au$si eettt riche eolcmie espagoole qui peu( rivalisor 
avec le^us beaux élablissements du monde, attend 
comme Batavia et Syngapour ses ' vais^aux et «et 
hommes; mais les Soulouotes ont eu rœil ouvert sur 
les cargaisons, et les trois colomies insouciantes w vont 
.pas interroger les iles de lave où elles ont vu dispa- 
raître leurs fortunes et leur dignité. 

Cependant il arrive parfois qu^un peu de généreuse 
honte se fasse jour à travers tant d'humiliation* . Un 
navire bien armé se présente devant Soulou ; il «'em- 
bosse, il menace, il ouvre ses sabords... on prl^ 
mente. Le sultan qui estooble et débonnaire lui rendra 
les esclaves moyennant échange; il se dira, si vous Je 
voulez, votre tributaire, et demain le sillage de votra 
navire ne sera point effacé que déjà de nouvelles rapioeii 
auront eu jieu , de nouveaux massacres auront rougi 
ces mers; vive la civilisation I Ici Tastuce est compa*» 
Çne de la force ; mais le Soulouote invoque d'abond 
la première ; le crish , la lance et le canon w viennent 
qu'en seconde ligne. 

Puisqu'ils volent à tnain année, vous ne serez pas 
étonné d'appi'endre qu'ils fraudent dans leurs échan- 
ges de commerce ; ainsi ils ne se feront aucun sçi*iipu* 
le de se servir de faux poids » d'introduire du gravier 
et de la terre dans les paii^ de cire qu'ils vous vi- 
dent ; ils fabriquent avec beaucoup d'adresse d^sperl^ 
fausses I tellemait bien imitées, qu'il faut avoir l'oûl 
énercé du Chinois pour reconnaître la spperçjierie; 
ils vont jusqu'à proposa de vi)s aUiî^^es en place de 
Vmg^ d'or^ et qn%»â vous von» apercevez que voqa. 
n. ^ 



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S8 TOTAGE AUTOUR DU MONDE 

éted trompé y retrrez-vous , si vous n^étes eu force ^ car 
à vos plaintes y à vos protestations ils répondront froi- 
dement : «.ce qui est fait est fait , » ajoutant Tarro- 
gance à la perfidie. Ne menacez point. ... car leurs crish 
sont aigus , et pour eux Tassassinat n^est pas un crime. 

le pourrais vous citer l'es navires anglais qiii, eh>l805' 
et 1804, tont eu de semblables outrages à supporter ; 
mais ce qu^ij-y a de plus bizarre dans Texistence de ces 
bommes d'acier, qu'il faudrait chasser de leur repaire, 
c'est qu'ils vivent dans une défiance continuelle les uns 
des antres ; les simples particuliers ne font pas la plus 
légère promenade sans être bien armés, «et les datons 
ne sortent jamais sans une bonne garde, qu'ils doublent 
ou triplent* selon leur volonté, et en cas de besoin au 
bruit du tambour ; la nuit venuci , sous nul prétexte 
aucune porte de chef ne s'ouvre à la prière ou à la me* 
nace. Dans les gorges de TJndoustan, dans les forêts 
africaines , dans les sables des déserts, les tigres et les 
lions ne dorment pas autrement; le Soulouote est le 
lion et le tigre de ces parages. 

Et cependant des jours de paix et de ealme se lèvent 
parfois sur ces iles de rapine et de deuil. Si vous par- 
venez à vaincre la défiance de ces hommes, si vous avez 
été une fois bien accueilli par eux, qu'ils n'ayent rien 
à redouter de votre puissance, ou très peu à gagner au 
vol... Oh I alors, leur commerce est assez facile; ils se 
montrent bons, joyeux, causeurs ; ils aiment à répéter 
les mots de votre idiome , ils s'enquièreht avec intérêt 
de vos mœurs et de vos usages, et ils ne craignent pas 
de vous traiter de barbares puisque trou^ n'avez point 



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DE L^STfiOLABE ET DE U ZÉLÉE. $9 

de femmes à bord de vos navires et que vos joiirs glis* 
sent sans opium. 

En vérité n'ai-je pas été trop sévère dans mon juge* 
mént^ et ne dois-je pas comparer le Soulouote aux bien* 
veillants naturels d'Hamoa que je regrette toujours? . 

N'en croyez rien , mes amis; passez , passez vite de- 
vant Soulou la farouche, et ne fraternisez avec eux qu'à 
la longueur d'une épfée ou à la distance d'une balle. 

Achevons : . 

Je vous ai dit que j'avais opéré un bec de lièvre; 
après cette opéi^ation je laissai ma trousse chez le da- 
tou, et lorsque je revins le soir pour la. reprendre,, il 
me fut impossible de faire ouvrir les portes de ce châ- 
teau-fort, car le soleil était déjà couché. Le lendemain 
matin au petit jour je me présentai de nouveau ; le 
maître dormait encore , les mêmes obstatles/se présen- 
tèrent ; bu ne me parla qu'à travers la porte close , et 
l'on me fit parvenir ma trousse par un vagistas^quis'e^ 
à peine entr'ouvert. 

J'étais pourtant fort peu redoutable , seul et sans 
armes au milieu d'une population qui n^aurait fait de 
moi qu'une bouchée. 

Je retournai vers l'embarcadère; les corvettes 
avaient les huniers en tète des mâts. Je me jetai . 
dans ma chélive pirogue, et vite etvite., j'activai du 
geste et de la voix le zèle de mes pagayeurs; mais à 
moitié route , ceux-ci virent le grand foc hissé , une 
brise bien ronde allait faire enfler les voiles... Ils 
cessèrent de pagayer, échangèrent quelques paroles^, 
et doublèrent d'activité pour regagner la terre. Alon^ 



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tuie intlé s^ngagea tiolente entre eux et moi , je rédâ^ 
mai la parole -donnée ; ils me firent entendre ^ne slls 
vemient près du bord on pourrait leç garder^ et bon 
{(Fé y mai^^ ils me ramenèrent sur le rivage. 
. L^un d^eux.était mon opéré de la Teille;. quelle re- 
oonnai'ssaace 1 

He«re«»emeut mes camarades m^aperçurent aux 
prises avec mes deui coquins; lef grand canot armé dé 
dix hommes me fut expédié , et je regagnai la eohrette 
qui avait déjà quitté le mouillage. Je me promis d^ètre 
plus circonspect à Favenir, si je visitais une secon^de 
fois Souloui-.. mais j'espère bien ne pas me trouver 
encore en présence de ces hommes dont le souvetôr 
seul pèse sur mon âme. 

Adieu à Soulou ! 
. Eh bien nonl voici qui me rappellera encorei.cei 
archipel dangereux : nous étions sous voiles, les mat^ 
lots occupés des manœuvres.^ et nous étudions le& bi* 
zarreries de la côte... Tout-à-coup un homme, un 
étranger se montre; c'est un Malais. Ses gestes, ses 
regards^ sa physionomie demandaient grâce ^ depuis 
quelques mois'il était esclave à Soulou; il avait voulu 
la liberté au péril de sa vie; il était venu le long du 
. bord la nuit (iomme un malfaiteur dans une frôle em- 
barcation qu'il avait abandonnée au courant; la ^xs^ 
nelle fit semblant de ne pas l'apercevoir, le pauvre 
Qcialheareux glissa parlesécoutiUes, se tint ^am entre 
deux câMnnades, essayant de se rendre invisible; ae 
pariant ni ne soufflant de peur d'éveiller l'âtten^cm , 
mais le jour venu, il fallut bien se montrer... il alla 



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Aà. 



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N° 27. 




cil. DdKommft Del^ 



Litl». Paul Petit et C' Place du Doyenné. 3. 



KAKOU ESCLAVE FUGITIF, 

( ex. xcmpet y o mIo-u^ . ) 



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( ex tciiljoel VJo t*£o'M^ . ) 



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DE L^ASTROUBE ET DE LA ZELEE. 64 

droit au lieutenant M. Dubouzet, qui ayant un goût 
prédominant pour la langue malaise, prit en p'itiéle 
pauvre fugitif. On Femmena; sa joie fut grande, sa re- 
connaissance aussi, et quelque temps après nous le lais- 
sâmes à Samarang ; il était là sous le pavillon protecteur 
de^a nation, il y trouva des compatriotes et des moyens 
de retorur à Makassar son pays natal. 

Kakou avait Tintelligence peu développée; il se pré- 
tait à tout, et faisait par sentiment ce que plusieurs au- 
raient fait par calcul. 

Avant et après lui d^autres esclaves espagnols ou 
malais vinrent à nous pour tâcher d'échapper à la do- 
/nination des Soulouotes, mais le commandant refusa 
de les garder... car, après tout, en les emmenant, 
nous aurions manqué aux droits des nations, sinon 
à ceux de Thumanité. 

Quant à moi, sans blâmer personne, j'aurais ac- 
cueilli les esclaves fugitifs. 



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RÉFLEXIONS. 



La grande histoire du inonde est pavoisée d^une 
infinité de petites histoires qui, vraies ou fausses, n'en 
servent pas moins , à l'aide de la réflexion et de la 
poésie, à la classification des faits e^des idées qui ont 
taillé les hommes et les mœurs ce qu'ils sont en 
réalité. 

Ce qu'il y a de plus exact, c^est l'échelonnement des 
vices et des ridicules que les peuples civilisés ont ap- 
porté aux pays sauvages et qui s'y sont implantés en 
despotes. Ce qu'il y a d'incontestable encore, c'est 
Fardente lutte qui existe même aujourd'hui entre les 
vieux usages et les enseignements nouveaux, entre le 



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64 VOTAG^ AUTOUR DU MONDE 

commerce et llDdustrie, tendant toujours au progrès, 
et l'insouciance qui tient à rester stationnaire. Croyez- 
moi, négociantsou explorateurs succomberont unjour; 
leur courage, leur persévérance, leur enthousiasme sou- 
mettront peut être pendant quelque temps les nations ; 
mais ils se courberont tôt ou tard devant la douceur ou 
la rigidité du climat, devant râpreté ou la richesse du sol. 

Que si rhomme a le nécessaire, son intelligence 
finit toujours par repousser le superflu. Ce qu'il re- 
doute avant tout c'est la fatigue; et la paresse est son 
état normal. 

C'est principalement dans les climats sur lesquels 
le soleil darde ses flèches les plus aiguës que le progrès 
est difficile. Ici la terre est féccHCide , l'atmosphère em- 
baumée, les eaux poissonneuses, la vie circule à 
grands flots et se fait jour par tous les pores. On res- 
pire , on se sent heureux de tous ces bienfaits semés 
avec tant de profusion. La mort arrive qu'on est né à 
peine , et comme il y a plusieurs récoltes en une seule 
saison, l'existence de la créature suit cette progression 
rapide , et les rides se posent en souveraines sur les 
fronts de vïng-cinq ans. 

Sous les zones rigides et glacées, un contraste de 
ces choses logiques a lieu; c'est une nature marâtre 
en hostilité permanente avec des corps sans cesse souf- 
freteux et raccornis par les rigueurs d'un ciel de cui- 
vre... Le Kamtschatkadal , le Lapon naissent vieux , si 
je peux ainsi m'^exprimer, et chacun de leurs pas dans 
la vie est un combat contre tout c^qui les^èntoure. Bien 
ne leur est donné ; il faut qu'ils aillent à la conquête 



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DE L^ASTAOLABE ET DE LA ZÉLÉE. 65 

des habitatfoDs qni les abritent , des fourrures qui les 
couvrent; ils n^ont le temps ni de s^ aimer ni de se le 
dire, ils existent parce que Dieu Ta voulu dans un ac- 
cès d^humeur capricieuse. Pardon , ô mon Dieu ! 
mais tes mystères sont si impénétrables I 

Dans les climats où les saisons sont tranchées y où 
chaque mois est distinct, où la variété domine, où 
chaque heure a, pour ainsi parler, ses habitudes et ses 
besoins, Thomme est plus actif, plus industrieux, ses 
guerres contre l'atmosphère il peut les accepter, car il 
est fort , presque toujours victorieux ; et comme il se 
trouve sans cesse en présence d'un ennemi nouveau 
mais peu redoutable, qui oppose une résistance de 
chaque moment , qui dresse des embûches , des obsta- 
cles, il est obligé sans cesse de combattre... De là les 
arts , rindustrie. 

Hélas! de là aussi le luxe et la misère, contraste 
effrayant qui glace le cœur et fait maudire la civili- 
sation. 

L'égoisme, ce hideux despote du monde, est sur- 
tout rhôte des grandes cités. Partout où Tair est mesuré 
aux poumons de Thomme, la nourriture est pesée à 
son estomac; et nulle part on n'est moins chez soi, 
que lorsqu'on se voit contraint de vivre auprès desautres , 

Partout où vous pouvez errer en liberté, vous deve- 
nez bon et serviable. Vos besoins de chaque heure vous 
servent d'enseignement, pour venir en aide à celui 
qui doit essentiellement se trouver dans votre position, 
et le mot misère est incompris de tous les archipels du 
grand océan Pacifique. 

II. S 



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66 TOYÀOK kVTOm DU MONDE 

Là y là et là y il n'y a pas d'hommes qui Vait ta e»* 
bane ; il n'y a pas de famille qui n'ait sa souree ^ son 
carré de terre , son cocotier et sa place pour uiit 
tombe. 

Chez nous, au contraire , si vous ne laissez pas de 
quoi vous payer quatre pieds de ce sol que vous avez 
abreuvé de tant de larmes , on vous jette froidement 
dans un trou qu'ils appellent^o^^r^ commune. Mais vous 
habitez des pays civilisés, mais vous êtes citoyens d'un 
empire éclairé par l'industrie , les sciences et les arts. 

Disons-le parce que cela est : nous sillonnons l«# 
mers ; nous bravons les tempêtes et les calmes de^ 
océans ^ non au profit des peuples que nous nous flat^ 
tons d'instruire et de façonner à nos usages et à uoi 
mœurs, mais pour nous seuls qui voulons un lucr^ 
contre toute fatigue , un bénéfice en échange de tout 
déplacement. 

En vérité les naturels de tous les archipels oeéani* 
quesontdù bien rire à nos premières confidences^ à nos 
premiers enseignements. Dans notre ardente passion 
de pédagogues nous voulions leur apprendre non pas 
comme on vil chez nous, mais comme on doit vivre 
chez eux, et c'est pour cela que, sous un soleil ardent^ 
nous leur offrions en échange de leurs fruits savou- 
reux, des vêtements et des chaussures. Et voyez jus- 
qu'où nous poussions la prévoyance et la délicatesse! 
Ils avaient des cabanes où l'air circulait en liberté, 
et nous leur apprenions à se bâtir des demeures bien 
closes , barrières puissantes il est vrai contre les atta** 



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DE L^^ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 67 

ques des hommes ^ mais funestes à la santé puisqu'el- 
les étaient fermées à la brise caressante. 

Ici notre orgueil reçut un premier échec, Texpé- 
rience nous vint en aide, et nous dûmes démolir pour 
reconstruire. Bienfaisance soit, mais égoïsme avant 
tout, car nous travaillions pour nous, qui changions de 
pays et qui voulions nous donner le confortable. Dans 
ces climats équatoriaux , tout oe qui vous entoure , 
tout ce qui vous touche est une gêne. Nos matelas 
moelleux auraient épuisé nos forces, nous dûmes 
donc renoncer à nos matelas , à nos couvertures, et 
nous acceptâmes les hamacs et les nattes. La vanité 
des naturels fut flattée de cette condescendance, et peut- 
être commencèrent-ils à nous estimer un peu moins. 
Ainsi fimes-nous de tous les objets nécessaires à la 
vie usuelle ; et pour ma part, je vous dirai que si j'ai 
d'abord éprouvé quelque répugnance aux fruits tropi- 
caux ^ je les ai trouvés dans la suite supérieurs à ceux 
de nos climats. Selon moi rien n'égale la douceur de 
la banane onctueuse, nulle boisson n'est aromatisée 
comme le lait de coco , nul fruit n'est agréable au pa- 
lais comme Faigrelette jam-rosa. 

Nous perdions par conséquent quelque chose de nos 
premières habitudes pour nous façonner aux nou- 
veaux usages, à une nouvelle vie , et c'est peut-être à 
cette déférence que nous devons les premiers pas de 
notre conquête : n'humiliez jamais le vaincu si vous 
voulez qu'il reste soumis; ceci est une loi immuable 
de tous les peuples; de toutes les époques. 



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8 



PHILIPPINES. 



lliii««a«#. — SMBlioiiaiiir«a. -- ^étiiUs. 



Il avait raison alors, ce puissant et glorieux monar- 
que des Espagnes, de dire que le soleil ne se couebait 
jamais dans ses États. C'était Fépoque des grandes 
choses et des grands aventuriers; les Cortèz, les Piz- 
zarre^ émules des Âlbuquerque et des Cabrai, ne sil- 
lonnaient pas seulement les océans par esprit de eu* 
riosité. Sur des vaisseaux mal armés, mal équipés, 
transportés avec des équipages, rebut des nations, ton* 
jours prêts h la révolte, comme si les tempêtes océani* 
ques leur en donnaient Texemple, on les voyait, 
infatigables, indomptés, s'élancer dans des régions in- 
connues, creuser les immenses coucbes de fucus qui 



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70 VOYAGE AlhrOUR DU MONDE 

couvraient la surface des eaux, interroger les criques 
les plus profondes, remonter les rivières les plus mys- 
térieuses, jeler les produclions de leur sol sur les îles 
et les continents nouvellement découverts, et ne son- 
ger au retour qu'après avoir doté leur patrie de nou- 
velles richesses, de nouveaux royaumes. 

Mais les Portugais et les Espagnols étaient les vrais 
dominateurs des mers; les deux Indes voyaient leurs 
pavillons rivaux lutter de confiance et d'énergie pour 
la conquête ou la possession d'un petit îlot, d'un cap, 
d'un promontoire, d'une baie, et porter sur les con- 
tinents les premières bases des établissements qui de- 
vaient plus tard étonner le monde. 

Voyez : le Mexique , les îles de son magnifique 
golfe, les tenues basses et sablonneuses du Rio de 
la Plata, le Cbili et ses rades èî Spacieuses, le Pérou, 
les Mariannes, les Philippines, quelques îles des Molu- 
ques, plusieurs comptoirs sur les côtes africaines... par- 
tout l'Espagne se montre dominatrice; et, disons-le, 
pour réveiller en elle le culte du souvenir, ellerougft 
la première des excès de ces énergu mènes fougueux qui 
voulaient imposer à la fois leur croyance et leur auto-** 
rite; l'Espagne ordonna la répression de semblables 
abus, et plus tard elle envoya sa religion et ses prétrei 
pour Ittér l'idolâtrie et régénérer les mœurs. 

Hélfts ! faélfts ! comme les siècles ont marché deptffè 
cette époque ! Coûraie TEspagne est petite! cotHAM 
tes géants sont devenus nains! L'absolutisme â pâ^sé 
për-là, et h Kber lé seule conserve et régénère. 

Quelques points éneoi*è preiqtiè invisible* sut h 



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DE t'iSiaOLAEE ET W U ZÉLÉE. 74 

carte du monde a|>partienncnt toujours à TEspagm* 
Vous avez vi$ilé aveo moi les Marianues, promenas* 
vous à mes côtés à Mindanao^ dans TArchipel des 
Philippines; c'est là, comme par le passée un ciel pur, 
une terre gén^euse, une végétatiou puissante, 4e% 
eaux limpides, des sites à épuiser la palette du peioi- 
tre ; ce sont des plaines riantes de verdure, de superbes 
montagnes avec leurs volcans irrités; c'est un séjnur 
de prédilection pour quiconque veut une vie calme ft 
fortunée. 

La nature est plus constante que les hommes i ellç 
ne cliange qu a chaque saison ; mais les saison^ cnt 
leur périodicité; elles se renouvellent, voilà tout* 

La mer est belle, la brise constante, je vais voir un« 
colonie espagnole^ et le passé se déroule h mes r^ardf ; 
de la comparaison nait la philosophie de Thi^loirew 

La teire se dessine devant nous variée, bizarre, a^ 
sez basse sur la côte, mais dominatrice dans Tinté- 
rieur. Le vent nous pousse toujours avec une courtpî* 
sie toute chevaleresque; en quelques heures nous se* 
ronsau naouillage Nous y voici. . 

L'iincre tombe sur un fopd de sahle^ la corvette tvi^ 
tiUe, elle se repose; salul au^ Philippines! 

Uffe ville ou quelque chose qui lui ressemble est 
di^vant nous; deux cent cinquante ou trois cents mei«> 
sons au plus , bâties en bois, formaut des rues Tort 
régulières; de ridies plantations autour; une belb 
campagne se déployant derrière, bornée par des l^-* 
teaux élevés; des bouquets imnœnses de eocotiers; 
toute la iamiil^ dfs palmistes si variéf; ^ coquets , 



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72 V0IA6E ÀtrrouR du monde 

yfûilk le spectacle qui nous est offert aujourd'hui, et 
dont nous allons bientôt étudier les détails. 

Tout visiteur étranger est importun, je le sais ; il est 
égc^ste Je le sais aussi... Et cependant dès que son im- 
portunité vient en aide à ses études , il en accepte toutes 
les conséquences. J'appris qu'il y avait à Zambouan- 
gan un confrère capable de m'éclairer sur les cu- 
riosités du pays ; j^allai le voir, et je trouvai en lui, 
comme j^ai trouvé presque partout, une grande bien- 
veillance d'abord, et bientôt après une amitié dont le 
souvenir me sera toujours précieux. 

Notre première visite fut à T hôpital, dont il est mé« 
decin en chef, et qui se trouve placé au milieu du 
fort protégeant la ville et la campagne ; ce sont des 
salles bien aérées, d'une propreté exquise; c^est la 
santé se promenant au milieu des souffrances humai- 
nes. En sortant du fort, je remarquai les défenses de 
la ville du côté de la rade ; un fossé profond où coule 
un beau ruisseau, et une ligne de palissades serrées aux 
extrémités de laquelle sont deux maisons carrées en 
planches hissées sur des poutres à huit ou dix mètres 
du sol. Mon guide m'apprit que c'était deux espèces 
de baslions-guérites où Ton montait la garde la nuit, 
et d^où Ton faisait des signaux, afin de donner Talerte 
et de se préserver d^attaques inattendues. Un boulet bien 
dirigé, renverserait ces deux frêles édifices, qui ne sont 
bâtis sans doute que contre les surprises des brutales 
peuplades de Tintérieur. 

Il parait que mon guide tenait ce jour-là à me mon* 
trer combien la ville était bien défendue, car il me 



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i 

f 



DE l'aSTROUBE ex DE U lEtËE. 75 

mena d'un pas triomphateur à quelque distance dans 
la campagne vers une maison bissée également à dix 
mètres du sol, et qu'il appelait JSaluarie. Encore m 
des sentinelles pour donner Téveil, quatre hommes et un 
cçiporal de garde permanente, car les indigènes de Tiof* 
térieur soutirés redoutés; encore ici quelques coups 
de hache de sapeur, et la forteresse est détruite. 

Celte immense guérite, armée de deux pi^rriers, 
pourrait contenir une quarantaine d'hommes assef à 
Télroit ; elle est adossée à de belles collines ; au*dev9nt 
d'elle, du côté de la mer, se dérouie la ville et un ma* 
gnifique payspge. 

De belles prairies, de riantes campagnes, de frait 
ombrages, une rivière limpide environnent ce pl^teoii 
que vigile incessamment une brise salutaire ; U pUce 
ne pouvait donc être mieux choisie pour fonder un« 
maison de convalescence; c'est aussi )a destination d'un 
édiGce assez bien distribué, et entièrement construit en 
bambou, qui se trouve la toutprèsdeBa]uarté;onyvQit 
accourir de Manille et de Makao, me dit Don Mathips, 
des malades à qui Tair vivifiant de la vallée ne tarde paa 
à rendre la santé et la force. 

Pour mon compte, j'ai la meilleure opinion de la salu- 
britédece pays, dont la bienfaisante influence se iitbientôt 
sentir à bord de la Zélée. Nous en avions besoin. Depuis 
notre départ de Batavia, où Ton sait que jamais navire 
Oe séjourne impunément, nous étions assaillis de ma*- 
ladie graves, de dysscnteries et de fièvres pernicieuse»; 
huit à dix hommes furent dangereusement atteints; 
l'un d'eux succomba à une attaque d'une violence ^i* 
II. 10 



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74 VOYAGE AUTOCR DU MONDE 

tréme; les autres languissaient dans le faux-pont, et 
sans concevoir encore de craintes sérieuses sur leur état« 
je voyais avec inquiétude leur guérison entravée par 
des rechutes continuelles. A Zambouan{;an, tous mes 
malades se trouvèrent affranchis du fléau dévorateur. 

Cependant, un indigène mourut en ville par suite 
d'un coup de feu reçu à la cuisse. Le gouverneur, ap- 
prenant que sa mort avait été précédée de circonstances 
extraordinaires, et n'ayant pas une grande conCance 
dans rinstruction du médecin de la colonie, m'envoya 
chercher pour me demander mon avis sur ce qui s'était 
passé. Savais suivi le traitement; il était irréproclia* 
blç, le blessé avait été enlevé par une maladie terrible^ 
le tétanos , qui n'épargne jamais sa victime. 

Par un désastreux hasard^ à peine venais-je d'expli- 
quer cela à son Excellence, un cas nouveau se présenta à 
bord de t Astrolabe, et en vingt-quatre heures un ma- 
telot succomba, sans que les soins de mon confrère 
lui fussent d'aucune utilité. 

C'est que dans les pays chauds surtout, le tétanos est 
plus redoutable encore que le choléra et la ûèvre jaune, 
puisqu'il tue toujours celui qu'il frappe. 

Notre relâche à Zambouangan, sauf les deux sinis- 
tres que je viens de vous signaler, fut pour nos corvettes 
un point de repos très utile ; les vivres de bonne qualité 
y sont en abondance. La population nous accueillit 
avec affabilité; chaque jour on envoyait une partie de 
l'équipage jouir à terre des bénéfices de la promenade 
sous les ombrages frais et au milieu des campagnes 
riantes. 



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DE L ASTROLABE ET DE LA ZELEE. 75 

Le gouverneur vint en aide à une nalure généreuse 
et protectrice; il nous donna des bals et des fêtes dont 
les plus jolies filles du pays fesaient les honneurs 
avec une grâce et une coquetterie tout espagnole; et 
notre départ pour le bord était cliacpie soir un regret 
pour les heures passées, une espérance pour le len- 
demain. 

Je ne vous dirai pas que TAndalousie se reflète dans 
la petite ville de Zambouangan , mais il y a ici de frais 
costumes, des visages chauds et colorés, des regards 
provocateurs, une désinvolture attestant la force et la 
virilité; et, mieux. que tout cela, une aménité de ma- 
nières, une suavité de langage qui ne pouvaient nous 
trouver tièdes ou insouciants. 

Au total, puisque nous ne devions point relâcher à 
Manille, puisque celte grande cité si florissante où font 
échelle presque tous les navires qui, venant du ca|) 
de Bonne- Espérance , vont dans le Japon, dans la 
Chine et au Kamtchatka, ne devait point recevoir notre 
visite, nous nous sommes estimés heureux de relâcher 
à Zambouangan,. qui est, par rapport à la ca{>italey ce 
que sont, par rapport à Paris, les villages des départe- 
ments voisins. 

Je lis seul , ou en compagnie de DoaMathias, plu- 
sieurs courses aux environs de la ville. Un jour nous 
nous éloignâmes de deux lieues pour visiter la Toq- 
maga, riche domaine où l'un de ses amis élevait du 
bétail dont il faisait d'excellents profits. Pourquoi Tin- 
dustrieduMahonnais Don Pedro Ouro reste-t-elle sans 
imitateurs? Pour celle expédition, nous nous étions 



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76 VOYAGE AUTOUR DU MONDB 

armés de pied en cop ; maïs tout le long de la route nous 
ne fûmes assaillis que par les cris étourdissants des 
singes qui peuplaient les grands arbres, et nous ne flmes 
la guerrequ'âde charmants petitsoiseaux quidiapraient 
les buissons. La retraite du pâtre était encore à plus dé 
six mètres du sol : c'était encore une guérite. 

Une autre fois j'établis mon quartier-général ùuBéh 
luarté^ et delà je me répandis dans les lits des torrents et 
sur les cimes de montagnes , où malgré ma crainte des 
audacieux i/2di:bx dont on effrayait toujours mon imagi* 
nation, j'ai fait de bonnes récoltes géologiques. 

Ilparaitnéanmoinsque dans l'intérieur de Mindanao, 
et mémesiir les côtes peu éloignéesdesétablissementseuo 
ropéens, vivent des populations farouches, indomptées, 
contre les attaques desquelles on ne saurait trop prendre 
d'énergiques précautions. A cet effet, deux canonnières 
bien armées croisent sans relâche et donnent, au be- 
soin, Talerte à la colonie, qui se prépare à la défense; 
mais tôt ou tard, si les moyens de protection ne sont 
pas plus sagement préparés, il est à craindre qu^une 
catastrophe ne dise à Manille qu'une ville a disparu 
de son voisinage, et qu'une population entière s'est 
effacée sous le massacre. 

Disons avec regret que si la terre est fertile, le 
ciel pur, l'atmosphère embaumée, les eaux poisson^ 
neuses, la paresse des habitants de Zambouangan ne 
vient nullement en aide à une nature bienfaisante, et 
que le peuple ici regarde le superflu c^mme un fléau. 
Il dort sans sommeil, il savoure son cigare, il boit à sa 
soif, il fait la sieste, il prend beaucoup de cltoeolat^ 



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DE L^iSTROLABE ET DE LA Z^LEE. V7 

il vit; toute fatigue lui semble un châtiment, et il veut 
qu'on ne le réveille qu'à ses heures accoutumées. 

Quant à nous, oiseaux de passage, sans cesse en 
lutte avec les périls et la monotonie d'une longue na- 
vigation, nous dûmes regretter cette relâche si pai- 
sible, et nous la quittâmes en effet pleins de doux et 
tranquilles souvenirs. 



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COURSES AVENTUREUSES. 

^▲oût cl septonlNre itm — 






Où allons-nous? Dieu le sait. —Si lés venls nous 
favorisent, nous irons là ; s'ils nous sont contraires, 
nous irons ici. Les moussons et les brises se jouent 
de nos prévisions, de notre constance, de notre téna- 
cité; à peine les prenons -nous pour auxiliaires afin 
de trouver une nouveiie relâche, qu ils changent de 
direction et nous font faire fausse route. Toutefois les 
voici plus constants, plus généreux; nous les remer«> 
cions et leur livrons toutes nos voiles... C'était lin 
leurre : ils se taisent, dorment et ne se réveillent que 
pour nouslancer versune zone que nous voulions éviter. 

N'importe, les vivres sont bons, Feau excellente^ 



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80 VOYAGE ACUTODR DU MONDE. 

notre courage façonné aux vicissitudes; nous verrons 
tôt ou tard qui se lassera plus vite des vents, des cou- 
rants ou de nous. 

Il parait décidément que nous pouvons en toute 
confiance voguer vers Sydney, en doublant par le N. 
et TE. les immenses terres des Célèbes, de la nouvelle 
Guinée et de cette Australie où l'Europe a depuis long- 
temps posé son pied souverain... Mais non; la brise 
capricieuse nous prend par les épaules et nous fait re- 
venir sur nos pas. Obéissons-lui en ron^^nt notre 
frein, et courons de nouveau vers le S.-O. , car il faut 
enfin que nous arrivions quelque p«Ft. 

Le mois de juillet nous a élé terriblement hostile 
par la quanlité de maladies sérieuses qu'il nous a don- 
néçsj (Jans le mois d'août lu contre-mousspn noy^épui^* 
Malgré cela, le passé sq reflète avec ses grandes choses 
et ses beaux souvenirs, mais en revoyant les côtes pes- 
tilentielles de la Malaisie, l'avenir se dresse devant nous 
triste et menaçant. Imposons silence à nos craintes. 
Nous voici en bonne route ; nous avons changé de des* 
tinalion , faisons bon accueil au souffle protecteur qui 
enfle nos voiles. 

Les corvettes cinglent coquettement dans le détroit 
de Makassar; il ne faut pas que cette navigation soit 
infructueuse ; nous rallions pour la troisième fois la 
côte de Bornéo, et nous faisons de Hiydrographie. 
Tous les soirs, par un fond plus ou moins bas et vaseux, 
nous laissons tomber Pancre, et le lendemain ce sont 
de nouvelles études, ce sont de nouveaux et heureux 
résultats. 



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N* QO. 




CHASSr. AUX NASICAS, 



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11, rue du .'cr.rnf'" . 



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DB L^ASTaOUBE ET SE U ZÉLÉE. 84 

Voiei» à nplre droite, une large emboneliure de ri- 
fière; le eointnandant veot Texplorer. Les embarca- 
tions sont mises à Ools et qous piquons dessus; les 
bas*fonds et les courants contrarient notre marcbe; 
' cependant à force de tfitonnements, iH)qs avançons tou- 
jours, et nous mettons enlin pied Ji terre, qu plutôt 
BOUS nous enfonçons dapsi un sol malléable où nous 
pataugeons a grand'-peine, ayant de la vase jtsqu'au- 
dfssus du genou. 

Un bruit inattendu qui avait lieu sur nos lèles ré* 
veille notre attention; cbacun de nous se prépare à la 
défense, car les naturels pouvaient venir nous sur- 
pifendre dans o^tte position difflcile ; mais quel ne fut 
pas notre étonnement de nous trouver aux prises avec 
une nuée de grands singes de la famille des nasicas, 
erianl, hurlant, sautant de branche en branche et pa? 
raisfant furieux de notre arrivée cliei eux, comme si 
nnus voulions leur disputer un territoire sacrét 

C étaient des évolutions à fatiguer la vue ; c'étaient 
()eg grimaees et ries grincements de dents à faire rire 
des chartreux. Ils se glissaient le long des trônes pour 
BOUS voir de plus près; mais effrayée sans doute de 
notre laideur, ils remontaient comme des cerfs-vohmts 
et se blottissaient silencieux dans le plus épais du feuiU 
lagt de ces arbres, qui nom pas moins de. cinquante 
à sqixante mèUes de hauteur. 

Tantôt un élan commun les poussait vers le mémo 
but; tantôt ils se réunissaient deux à deulc, quaire à 
q«alre, comme s'ils méditaient une altaque, comme 
•'ils pfépamiea). «o plan de défense. 

n. « 



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82 totâge iCTorE du monde 

Cétait un véritable conseif de guerre avec son prési- 
dent , son rapporteur et ses juges. L'un d'eux, — et ced 
est de lliistoire, — au lâilieu do cercle, tournait k 
droite, à gauche ; sa tôte hideuse semblait étudier les 
physionomies et attendre le résultat de la délibération. 
Jamais MontécucuUi, de paresseuse mémoire, n-ainûri 
une attaque ou une défense avec plus de lenteur- et de 
sagesse^ et, comme lui, les soldats de la race simiane 
ne voulaient point fuir, mais combattre : seulement 
avec plus de certitude de succès. 

Nous étions dans une admiration si grande du calme 
de cette assemblée en plein air, que nul de nous n'a-* 
vait encore songé à jeter le désordre dans les rangs 
ennemis. Les fusils étaient immobiles sur les épaulés; 
les regards ne quittaient point le champ clos élevé oà 
devait s'exercer le carnage ; mais généreux, parce que 
nous étions forts et puissants, nous ne voulions pas^' 
les premiers, commencer la bataille. 

Tout à coup un cri perçant envahit Tespace; c'est le 
hourra dn Kalmouk, le en avaru du capitaine français, 
le alerte du guérillero. 

La cohorte s^est ébranlée. •. Ce ne sont plus des 
singes méditant la ruine d^une plantation, le sac d'un 
poulailler, la destruction d'un champ de maïs, ce sont 
des oiseaux qui voltigent, bondissent, tournoient, ser-^ 
pentent; c'est un véritable feu d'artifice à fatiguer 
la vue. 

Mais le plomb va vite* « . 

Lestes à les suivre autant que nous le permet la pro- 
fondeur de la vase, nous nous partageons les postes 



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DK l'àSJEOLABE et DE LÀ ZÉLÉE. 85 

«fin de mieux cerner l'ennemi commun ; et quand nous 
Tavops parfaitenwnt englobé, nous faisons» à tour de 
rôle, une déchaîne de notre mousi|ueterie. 

Quelques-uns de ces rapides quadrumanes tombent 
blessés à mort sur la vase; d'autres, atteints plus lé- 
gèrement, poussent des cris de douleur, restent quel* 
que temps suspendus par les mains et par la queue à 
des branches protectrices, de telle sorte qu'ils n'acbè* 
vent souvent leur culbute qu^à une seconde atteinte du 
plomb fatal. 

Rien n'excite au carnage comme le carnage; nous 
voulions tout détruire, barbares que nous étions. Les 
contorsions des mourants, les plaintes des mères qui 
voyaient périr leurs nourrissons, les glissements des 
pourrissons qui pleuraient leurs mères, rien ne nous 
touchait, rien ne pouvait nous émouvoir; et les Can- 
nibales, à un de leurs festins, ne sont pas aussi féroces 
que nous, car nous tuions avec sang-froid, je devrais 
dire avec galté. 

Avant d'arriver sur la vase, nos armes, étaient char- 
gées ; mais nous eûmes une peine tnfiiue à les charger 
une seconde fois pour de nouvelles attaques, et Ton ne 
peut se faire une idée de nos efforts et de notre lutte 
contre un terrain aussi fangeux, lorsque nous allions 
à la pèche, — c'est le mot propre, — dies nasicas abattus. 
, La farce se mêle presque toujours au drame dans 
l'ei^istence que le ciel nous a faite. Certes, notre posi- 
tion était difficile au milieu de la glue tenace qui nous 
clouait au J5ol ; mais par un bonheur inoui, nous nous 
étions presque tous trouvés sur des bancs qui, à la ri- 



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è4 tÔTlÂË ktièvà to tf6hb« 

èuèài^, f)ôufàicnl nous portée. t*nrniî nôtià lètèît ùft 
éhn^sëor inti*â()t€le tomme le Gaoulcho ou lé Palngon t 
cinq pieds huit pouces, èarré, bien nourri, lùnt dané 
la tîefeommune, mais coureur inralignblé quàfttl il était 
question d'une chasse quelconque,., Celait M. Ducorpé 
eommîs d'administration de V Astrolabe. 

Entraîné par son audace naturelle à la poursuite dés 
nàsicas, et pesant de tout fou volume sur un terraifi 
plus docile que les autres, U se Vit bientôt dans la vûié 
jusqu'aux reins. Intelligent, brave, indompté, il Voulut 
tb tîrèr du péril sians notre secours; et plue il cher- 
chait è se sauver par la Tuile, plus il plongeait éûM 
Tabime boueux. 

Il rt'y a pas d*h6mme de courage qui n'ait Éa minuté 
de terreur; notre ami Ducôrps subit cette lôî'èorti** 
nunie. Il appela, il gesticula, il pousfea dé loti;jl8 hélëé! 
èndobrist et nous, actifb comme T^mitié, diaudi 
éommè raffection, nous fîmes une espèce dé ëhatnè 
pour arriver jusqu'à lui, et nous le ramënâiiies bientôt 
en lieu sûr... Les fcingés devaient peu 6*en réjouir, car 
è'èstlè plomb de Ducorps qui avait répâildu lé pïijii dé 
déull dans h famille des infortunés na^cùs. 

l^otrë èipéditibn dora pt^ès ée titigt**t[|uàlr^ hèwti^\ 
6A fi%i à pas ttl Souvent dé pliis mèuétrièfés. 

VbiiS lé sàVte*, ÔtàUâ nâv%uuns de t^othpagnife ; Uk éè^ 
tèltès ëOurènt quelquefois tisfeéi ëloigftées l'uhé Àë l*au- 
trë, hîàîis le plus souvent bôM^à bord. QdàÛdtob^^ 
est fbilè, qUâbd là Vbite est étlffèë, quand la fàèt é^ 
belle, fc^est un bled graiid pWiiifif qùê de èé vt4îr, idé ^ 
jifldèf, dé ié diM, à T^îdé dd [ibfté-toii, Mi ûHèim 



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DE l'iSTBOMBE et DE U ZÉLÉE. 85 

émotions de la campagne. Mais il y a souvent péril à 
selivrer avec trop de. confiance à celle joie que le ca- 
price de Tatmosphèrc peut changer en catastrophe. 
Si le calme vous saisit, s il y a mulisme à l'air et sur 
les eaux, les navires sont exposés à s'aborder, leurs ca- 
rènes peuvent s^ouvrir, et nul des deux n'apportera 
quelque part des nouvelles de Tautre. Ici, nous nous 
trouvâmes dans une position assez périlleuse; mais à 
notre départ de Zambouangan , le danger fut plus 
grand encore, et sans une petite brise folle qui vint 
nous relever, nous aurions probablement été forcés 
d'abandonner les corvettes, ou tout au moins de rega- 
gner le mouillage pour réparer de grandes avaries. Je 
vousTai dit, en mer le moment le plus riant est souvent 
celui qui louche de plus près au naufrage... Les grains 
blancs, c'est-à-dire les terribles ouragans qui passent 
comme un éclair et sont destructeurs comme la fou- 
dre, tombent de l'atmosphère la plus limpide, s'élan* 
cent du ciel le plus azuré. 



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10 

DÉTROIT DE MAKASSAR. 

— Septembre 1830. — 



VimiaoÉM Bornéo. ^ coap-d*œftI réirompeetli. 
— Mon Totttin Cieorgott. 



C'est un magnifique passage que celui dans lequel 
nous naviguons ; nos matelots veillent sans cesse, nos 
regards attentifs se promènent sur cette île aussi vaste 
qu^un continent, la mer est rieuse, le ciel bleu, et notre 
campagne avance. 

Quand le péril est évité, on se félicite de l'avoir 
couru; et c^est pour cela que nous sommes tous au- 
jouiHÏ'liui dans la joie la plus vive. Dans cette disposi- 
tion d'esprit rien n'échoppe à Tobservateur ; celui-ci 
ne voit bien que lorsque sa tête est calme : Tenthou- 
siasme ou la crainte fait mentir la réalité. 

Le massif de vase que nous venons d'abandonner 



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88 TOTÂGË AUTOUR DU MOIIDB 

tient de trois règnes à la fois; c'est de Peau sur la 
surface, de la terre par le pied, de Fair par le front des 
colosses végétaux qui se promènent dans la région 
des nuages. Est-ce une ile, une presqu'île, une forêt? 
C'est tout cela ; seulement c'est une forêt marine, pa- 
reille à un imniense berceau qu'un hasard capricieux 
aurait jeté sur TOcéan. 

En route, /"^^/ro/a^^ s'échoua sur un fond de vase. 
A la bonne heure ! voici un incident nouveau et sans 
danger, car nous savions bien qu'à marée montante la 
corvette Se retrouverait à flot. En effet, la voilà qui re- 
prend ses allures et qui poursuit avec nous la route 
indiquée... Toujours même richesse, toujours même 
prodigalité sur Bornéo, dont le terrain devient un peu 
plus élevé sur ta côte en courant vers le sud. Du reste, 
les hauts fonJs ou les calmes nous forcent à mouiller 
chaque soir; et chaque nuit, après le coucher du so- 
leil, noussonmies assaillis par des pluies incessantes, 
et assourdis par le roulement perpétuel du tonnerre ; 
c'est la saison des orages, et nous devons e|i subip 
toutes les conséquences. 

Pendant le jour, quelques pirogues détachées df 
Bornéo glissent le long du bord, mais aucune n'w^ 
çostc, et la civilisation fait p^ur à la sauvagerie. 

]Le -13 septembre, nous sortOQs du détrQil e| b^ui 
nous trouvons en présence d un granc) uoiisbr^ d'IJQti 
riches d'une belle végétation, couronpé^ w loin par 
des montagnes imposantes. 

Les canots-majors VQnt h terre , ^t l'oa trouve ïi 
que ^vmie f uafitili^ ^e ^QMch^a soU^les dç |l9^ille| de 



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DE L^ ASTROLABE ET DE LA ZlÊLÉE. 89 

sorte que si jamais une compagnie de bateaux à va- 
peur est établie entre Manille et Batavia^ on pourra ici 
renouveler le combustible sans qu^il en coûte grand 
travail y puisque la mine est à fleur de terre. 

Tout ce que je vous db là est peu pittoresque^ sans 
doute; mais la propagation de l'utile n'est jamais une 
faute. Du reste , on connaît si peu de chose sur jBor- 
nA>, que je me fais un devoir de vous dire tout ce que 
ocfnyavimffvii. 

De tout temps et dans chaque pays il y a eu des 
hommes audacieux , entreprenants , qui , sans but dé- 
terminé^ quelquefois dans un élan de folie, souvent 
aussi par un puissant motif d'utilité, se sont jetés en 
aveugles dans les entreprises les plus périlleuses. 

Une montagne de difficile accès était gravie par cela 
seul qu'elle effrayait bien des courages; un désert était 
franchi parce que nul encore n'était revenu de la ten- 
tative. J'aime les hommes d'énergie et je crois à leurs 
récits, quelque fabuleux qu'ils semblent tout d'abord; 
pour l'ordinaire , le menteur est celui qui voit tout , 
qui sait tout sans être sorti de son cabinet de repos , 
et qui veut vous apprendre comment tourbillonne une 
trombe, à vous qui avez navigué au milieu de ces 
phénomènes dévorateurs de tant de navires. 

Il n'est guère permis maintenant au voyageur d'a- 
muser par des contes ; la vérité se fait jour d'un mo- 
ment à l'autre, et si vou^'^entez sur un point, vous 
êtes suspect pour tout |§^este; vous avez écrit un ro- 
man , votre nom meurt avec lui dans les rayons pou- 
dreux des bibliothèques inutiles. 

II. 12 



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Roberl Hapiiltoo a visité toutes hs capitaje$ de TEu* 
rope, à pied, neB'arr^tiqitdaDs aucune 8ai$oo, sous au^ 
çuJd^ averse, nç pliant sous aucune gibo9l4e. $90 }i-- 
vre est une fatigue, vos genoux s'affaissent aux récits 
du piéton insatiable^ mais il vous apprend beaucoup 
^t vous délasse au bopt de la course* 
. Un couteliçr de Rochefort a escaladé le premier le 
Pitterboth} toupie de lavç, placée sur ^a pointe, au 
sommet d^une des plus hautes montagnes de Tlle-de^ 
France. 

Ilovira, espagnol de Montevideo, est parti ^r mu 
çbçval avec des vivres pour si& jours sei^lement; il s'est 
enfoncé dans les pampas qui bordent à Touest Buenos^ 
Ayres ; il a traversé le Paraguay, gravi les Cordillière^, 
^t est arrivé sain et sauf à San-Yago, au Chili, 

Les deux frères Landersont fait des prodiges d'au- 
dace dans les deux voyages qu'ils ont entrepris pour 
arriver à Tombouctou. Caillé a yisiiépeut-éire cette mys^ 
térieuse ville de l'Afrique centrale. 

Bancks, je crois, a traversé l'Afrique, du sud au 
nord. Rien n'a arrêté l'excursion des frères Verreaux, 
horpmes de savoir et d'intelligence, dont le plus jeune 
vient de repartir pour s'enfoncer dans les solitudes 
de la Nouvelle-Hollande, d'où sans doute il apportera de 
grandes richesses botaniques et xoojogiques. 

Voyez Belzoni, Clapperton , Boutin , Mongo-Park, 
qui pénètrent t4mérairemenUlansle Saharah, mais qui 
n'en reviennent point %. 

Voyez encore Sydney qui part de Calcutta^ et se pro- 
mène pendant quatre ans sur les cimes 1^ plus él^ 



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DE Ii^ÂÉtaOLiBE ET I^E U tilÀE. 91 

vée6 de i^Hjrmaiaya , et atteint presque ib front du Da- 
walaekérjr. 

Soâg tous l^s ràppoj^ls , Bornéo méritait dé piquer 
la curiosité des hommes intrépides qui se dévouent 
aux etplorations périlleuses; Aussi n'ont-ils pas fait 

défaut; plusieurs se sont aventurés le plus célé^ 

bre de tous, le major Muller. Nul n'est revenu noué 
apprendre les mystères auxquels ils s'étaient initiés , 
en sorte que nous sommes réduits à des notions su- 
perficielles sur le littoral des lies g^*gantesquesdont Tin- 
térieur récèle les richesses qui attirent le plus la cupi* 
dite de toutes les nations : les métaui incorruptibles 
et les pierres précjeùses. 

Cependant) je vous ai dit hne autre foià les ob- 
servations précises faites par M. le D^ de Caloune, sur 
iinepèupladelimitrophedeBanjer-Mdssim;aujourd'^huî 
je vais vous communiquer le récit d'un homme sans 
instruction, maispleind'intelligence, qui était logé près 
de la chambre que j'occupais à l'hôtel de Samarang. 

Mon voisin Georges^ était Suisse d'origine; il vint 
dans la Malàisie comme soldat hollandais , et fut 
envoyé en garnison à Sambas ; là , il entendit parler 
de la richesse des mines de Montradok , exploitées par 
une colonie chinoise, à une très petite distance deSam^ 
bas« Éèà iùlàginatioU s^ënflamma ; il se rappela qu'il 
avait été ii|uelque peu orfèvre et horloger dans sa jeu- 
nesse; ...^ il quitta le service et se rendît chez les Chi- 
nois ^ fënsaïrt qu'avec de l'industrie il y ferait for- 
tune. 

CM h<iffiffîè àe èoiinaiéàait pài éèi Uïè^ lès (^hi- 



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92 VOYAGE iUTOlR DO MONDB 

noîs prospèrent chez toutes les nations y mais je défie 
bien aucun étranger de s'implanter chez eux^ Au sur- 
plus je vais laisser parler mon voisin, je ne suis que son 
secrétaire : 

H Je reçus d'abord à Montradok un.acc^al plein 
d'affabilité ; les Chinois , croyant que je venais faire 
des en^plettes, me laissèrent visiter tous les ma- 
gasins y toutes les usines. La ville est régulièrement 
bâtie, et divisée en fort beaul quartiers ou bazars par 
des rues larges et bien allignées ; elle occupe une éten- 
due de plus de six milles carrés, dans une magnifi- 
que plaine qui est arrosée par de nombreux ruisseaux 
et couverte par une végétation des plus vigoureuses , 
les environs de la ville offrent des sites délicieux , et , 
de distance en distance, des forts détachés indiquent 
que les Chinois sont décidés à s'y maintenir par la 
force des armes. 

« Mais quand il fut bien connu que je venais pour 
tenter fortune , pour me faire mineur^ on changea de 
manières à mon égard. Les Chinois me dirent que 
leurs statuts s'opposaient au séjour d'aucun étranger 
parmi eux ; qu'ils ne faisaient que tolérer les Malais 
s'occupant des travaux les plus grossiers, et qu'ils im- 
posaient à leurs compatriotes mêmes de rud^ obli* 
gâtions avant de leur donner droit de bourgeoisie,.... 
On n'obtenait l'autorisation d'exploiter les mines qu'a- 
près un long séjour dans le pays, après y avoir fait le 
service de soldat , après avoir vécu des modiques pt^o- 
fîts d'un commerce secondaire. Enfin , un ordre de 
l[uitter la ville sous les quarante-huit heures me fut 



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DE L^iSTROLA0E EX DE LA ZEUE. 95 

signifié avec toute la courtoisie que savent mettre les 
Chinois à éliminer les concurrents. » 

—•A la bonpe beure,^ à ce dernier trahit je reconnais 
en plein les sectateurs de Gonfucius ; mais yavoue ne 
pas me rendre bien compte de ce que vous avez dit 
d^abord des forteresses et de Tappareil militaire de ce 
peuple brocanteur. 

« — Je vais vous expliquer cela : pargoùtjtesChinois 
n'aiment point la guerre^ mais iU Tacceptent quand ils 
en attendent un grand profit ; là où il existe une civili- 
sation f ils laissent à d'autres le soin de défendre le 
pays ; ainsi^ dans les colonies hollandaises) il ne pren- 
nent jamais part aux querelles, mais ici, quand ils ont vu 
que le sol même était la source des richesses , ils se 
sont mis en devoir de le posséder et de le défendre. 
A tout instant , ils sont assaillis par les indigènes 
qu'ils ont dépouillés ; a tout instant il pourrait pren- 
dre fantaisie aux Hollandais de venir leur chercher 

noise et pour mieux s'assurer leur conquête , ils 

rqettent tout étranger et ne se recrutait que parmi les 
leurs. 

« Les Chinois me repoussaient,., j^étais contraint de 
me soumettre; cependant je formai la résolution de 
ne pas m'en retourner sitôt, et d'explorer plus avant 
l'intérieur du pays où j'espérais trouver quelque mine 
précieuse qui me dédommagerait de toutes mes pei- 
nes. 

«r Je me choisis une bonne pirogue, petite mais forte 
en même temps, légère surtout, afin de pouvoir la 
miuiœttvrer facilement, et la porter a bras au besoin, si 



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94 tôfAèÉ ititodR et kbmn 

je venaid à reneontrer des sautà ou ded bàrf&^èis ti^^ 
difficiles à franchir. 

« Je pris de la pitance pour un rfibts; aveô de l^écôlio- 
mie , me disais-je , mes provision) me conduiront 
même au-delà ; je ferai sans doute des rencontres , dt 
je ne reviendrai peut-être point de mon entreprises 
mais à coup sûr je ne mourrai pas de faim. 

m En avant done I Mes amis de quelques jours ne pu- 
rent me détourner de mon téméraire projet ; il) mè 
dirent adieu avec des larmes y et je me mis à ^agayè^ 
pour remonter le fleuve. 

«t Le soir tout étaitcalme et silencieux sur la rive ; !è 
bruit seul de ma pagaye troublait le repos de cette 
majestueuse solitude, éternelle comme la créatiôA ; 
mais la nuit devenait bruyante et périlleuse. Autour 
de moi, le erocodile montrait son rostre verdâtre, et 
dans la forêt auprès de laquelle j'amarrai ma jiirogué, 
des bruissements et de violentes aspirations m'annon- 
çaient la préèencè redoutée du Boa, T)eà voix d'bom- 
mes y aucune ; le cri de Féléphant , aucun , celui du 
singe , pas davantage ; le constrictor devait avoir 
chassé tout être vivant de ces mystérieux parèges. 
Quant ft moi , je ne dormais jamais que le pistolet aii 
pôiôg. 

ÀliësÉàtifaiils bûl peur lorsqu'il n*y à pei^ônneàuprèé 
d'étix; fiiôi je ei^^igftaiè de pèàéontrei^ t[uelqu^iih. H 
le craignais et le désirais à la fois, car je voulais voif et 
apprendre, et cependant j'errais ëeul dans ce itiokidë si 
îbH y éi imp()sant , si ténébreux , si calme, h vous juW 
moèsiéur, poursuivit Tèaplèt-atèur , qûè tfiàlèrêttôi 



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DE l'a$T||0I49B £T tE U létÉE. ^ 

j'aurais plonge daos cet imiqensç désert, tant il 
^vf it de grapd^iir et 4^ subliç^ité. 

« J'avqnçai$ p^u et fiK)Uveat av^c difûculté, selon la 
lenteur ou la rapidité du courant. Bien n'entravait 
ma çQurçe , lorsque le ciiiquièine jour après mon dé- 
port, un bruit pareil à celui d'un galop de cheval 
attira mon attentiQn.^.. Je ne cessai pas de pagayer ; . 
inaisje m'éloiguaî du rivage de quelques brasses.... 
le bruil ne venant plu^ jusqu'à moi , je résolus d'aller 
jusqu'à lui , et, amarrant la pirogue au tronc d'un co- 
cotier sans fruit y j'entrai dans le plus épais du bois. 
« Quelle ne fut pas ma surprised'y voir bientôt distinc- 
tfiment tracé un petit sentier sinueux au bord duquel 
des monticules réguliers» entourés de galets , se trou* 
vaiçQl pour ainsi dire échelonnés. 

^ Yoiei des hommes ! m'écriai^je inyolontairement à 
^fiutevoix. 

« Ma paroleétaità peine tombée que je me trouvaiau 
goilieu de quatre gaillards armés de belles piques et 
les bras cerclés de riches anneaux d'or. Ils étaient 
grands, leur teint bronzé, leurs cheveux quelque peu 
çrj^pus et leurs yeux brillants ^omme des comètes. 

* En me voyant là . seul, immobile, le doigt sur la 
d^teut^ de mofi piftolet dont iU ne comprenaient pas 
V^sayç I un cri partit suivi d'ud grand éclat de rire 
que |e traduisis ain^ : « Dieu qu'il est laid 1 » 

f J(ç vous demande, monsieur, si ces drôles ne m^in» 
snltaiçnt pas , ipe dit gagent l'auteur de cette odyssée, 
en interrompant sa narration, et en caressant son 
menton applati ; il poursuivit : 



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96 VOYAGE AQTOtR DU MONDE 

« Ces kommes , qui se croyaient si beaax'et que je 
trouvais moi si épouvantables , me firent signe de les 
suivre , et comme je feignis de ne pas les comprendre, 
ils articulèrent quelques syllabes gutturales , et me 
saisirent par les bras en mVntratnant au pas^e course. 

« Au bout d^une demi-heure de cette marche rapide, 
protégée par un dôme admirable de verdure, j'aper- 
çus une clairière et bientôt je me trouvai à quelques 
pas d'un village composé d'une centaine de cases, 
bâties sur des pilotis de plus de six mètres de hauteur. 
Mes guides pousssèrentun grand cri, et, en un instant, 
je fus entouré par toute la population. 

« Les femmes et les filles surtout me regardaientavec 
une écrasante curiosité. Elles me tournaient , me re- 
tournaient , me touchaient , me tiraient les cheveux , 
m'arrachaient mes vêtements , et semblaient douter 
qu'il y eut, en dessous, un homme bâti comme leurs 
maris, comme leurs frères. 

« Me voici absolument nu. Les sauvages me regar- 
daient avec une surprise toujours croissante ; mais 
comme je tenais à éprouver leur naturel , je me hasar- 
dai à leur faire comprendre que j'avais faim et soif. 

« L'un d'eux s'élance sur un cocotier et en descend 
un fruit ; une jeune fille grimpe par une échelle de 
corde dans sa case , et*en revient avec un gros morceau 
de chair grillée. C'était un fragment de boa. On me 
servit avec un empressement où il y avait plus de curio- 
sité encore que de bienveillance. On voulait savoir , 
sans doute, si je mangeais et buvais comme un 
bomme. 



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0B L'ASTROLABE ET 0E LÀ ZELEE. 97 

« Or je sais que Les grimaces amusent, et que mes 
confrères noirs, blancs, rouges ou cuivrés, se laissent 
volontiers (livertir par des gambades. 

« J'en usai ici comme dans un pays civilisé. Je dépo- 
sai à terre le coco qu'on avait ouvert d'un coup de 
crish , et le rôti de boa qui m'avait été servi sur une 
feuille de bananier ; je fis d'abord le signe de la croix, 
puis je récitai un pater, je tournai sur mes talons, 
je levai le bras, je me frappai le front, je mouillai 
mon index et fis une vingtaine de drôleries variées , 
dont j'aurais ri de bon cœur dans toute autre position. 
Enfin JQ m^accroupis et je me mis à manger et à boire 
sans toucher au fruit et au serpent autrement qu'avec 
mes lèvres. 

« Les sauvages étaient dans la stupéfaction. Ils me 
plaignaient de n'en savoir pas davantage ; et Tun 
d'eux — c'était une jeune fille, — me prenant à part, et 
voulant me donner des leçoné de propreté , cracha 
d'abord sur le reste du serpent, étendit sa salive sur 
la peau du reptile pour enlever la poussière dont 
elle était souillée, et mangea ensuite comme tout le 
monde. 

« Je me montrai soumis , j'imitai ma complaisante 
institutrice ; et la bourgade entière retentit de cris de 
joie. 

« Cependant je craignais que, me trouvant trop cu- 
rieux à voir et à montrer , les habitants de Nakihoha 
nevoutûsseut me retenir, etje ne me trouvais guère dispo- 
sé à passer ma vie avec eux. Ma situation était difficile, 
et j'en comprenais toute l'horreur, lorsqu'avant la 
IL 13 



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98 YOYAGC AUTOUR DU MONDE 

nuit , je vis arriver une douzaine de mes nouveaux 
camarades portant ma pirogue sur leurs épaules. Je 
crus qu^ils voulaient décidément faire de moi un singe 
ou un paillasse , et je maudis ma témérîté, 

« On se coucha : les femmes dans un appartem^ii, 
les hommes dans un autre , et moi au milieu de ceux- 
ci. Vous comprenez que malgré ma lassitude, je ne 
dormis guère ; d^autant plus que, pendant que mes 
voisins ronflaient , un énorme constrictor entra dans 
notre chambre, la sillonna, se roula comme une 
carotte de tabac brésilien et resta immobile,. A son ie^ 
ver, un sauvage le réveilla , le serpent partit et je le 
vis se glisser dans une forêt voisine. 

« Nous avons des chiens avec lesquels nous n'agis- 
sons pas au trement. » 

— Ne me faites-vous pas des contes , dis-^je à mon 
narrateur? 

— Si vous doutez , je ne continue plus. Il est des 
choses qu'on n'invente point, et d'ailleurs le fait que 
je TOUS cite n'est pas merveilles; car, même an Europe, 
vous avez vu peut-être des boas apprivoisés. 

— Poursuivez, j'ai foi en vous. 

— Je ne prêche plus , je raconte. 

— Et moi j'écoute. 

« Les environs de Nakihoha sont bien cultivés, il y a 
des plantations de riz, de taro, de cocotiers, des bana- 
niers et des melons d'eau en abondance. Je ne doute 
pas que les nombreux ruisseaux qui baignent ce« plan- 
tations ne courent sur des paillettes d'or venant des 
montagnes voisines ; car tous les sauvages , sansexeep- 



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DE Ii'iSTâOIiABB Et DE LA ZÉLÉE. 90 

tàôn j portât des bijoux grossièrement travaillés de ce 
précieux métah 

a Après une semaine de séjour à Nakihoha, je devins 
importun^ et à la suite d'une délibération) offensante 
pour ma dignité physique , je ne plaisais plus , mais 
rassurante pour ma vie , il me fut permis de repartir. 
Une fille de >I5 à 46 ans au plus, parla beaucoup en 
ma faveur y mais elle ne fut point écoutée; on me ren- 
dit mes vêtements , ma pirogue , un de mes pistolets 
dont jen'avais pas ditTUsage, et qu'on regarda comme 
un ornement , pu^is je promis de revenir après avoir 
poussé plus loin mes recherches. Je reçus en cadeau 
un collier d'or dont le poids seul faisait le prix , et 
heureux de cette première vi^te, je redoublai de zèle 
pour de nouvelles découvertes. 

«Deux bras de rivière s'offrirent à moi, je pris celui 
qui me parut le plus large, et je pagayai avec force 
avant le lever du soleil. Un orage épouvantable accom- 
pagné d'éclairs et de tonnerre passa sur moi pendant 
toute la journée, et je m'abritai sous un multipliant 
pour éviter l'atteinte des gréions volant avec la rapi- 
dité de la flèche. 

« Le soir je me remis en route, deux jours après j'en- 
tendis un grand bruit d'hommes et de quadrupèdes 
derrtère un bois dans lequel je remarquai aussi {)lù- 
iieurs sentiers. Disons en passant que les monticules 
que j'avais observés près de Nakihoha étaient les tombes 
des naturels de cette partie de l'Ile. 

« Jedélibérais sur ce quej'âvais à résoudre, si j'allais 
rétrograder m poursuivre ma route, quand une sagaie 



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400 TOTiGE ACTOCR M MONDE 

siffla à mes oreilles, frisa mon épaule et fit pétiller 
l'eau autour de mon canot. 

<f J'étais découvert, la retraite devenaitimpossiUe; je 
résolu^ donc d'accoster bravement et de me livrer à la 
discrétion de gens qui pour premier signal d'amitié , 
lancent si vigoureusement leurs dards. 

u J'étais arrêté cependant par une masse compacte de 
joncs immenses qui bordaient la rivière et qui rendaient 
tout abordage fort difficile. Derrière cette barrière 
épaisse, un nombre assez considérable de naturels 
étudiait ma manœuvre, et quelques-uns d'entre eux 
perchés sur des troncs de cocotiers me montraient de 
la tête et du doigt un passage , sans faire entaidre le 
moindre cri , sans prononcer une seule parole. 

a J'arrivai. Une femme jeune et belle me prit silen- 
cieusement par le bras, appuya fortement son front 
contre le mien, puis frappa trois fois de sa main droite 
et de sa main gauche sur mes épaules, et me conduisit 
vers la grande ville, qui bordait la rivière, et dpnt les 
premières maisons pointaient non loin de nous au 
travers des arbres. 

« La jeune femme et moi ouvrions la marche, le reste 
suivait eh bourdonnant une sorte de chant fu- 
nèbre qui ne m'annonçait rien d'heureux. Bientât 
nous arrivâmes au milieu de la place publique où 
étaient assemblés plus de deux mille hommes d'un 
côté et un nombre à peu près égal de femmes du côté 
opposé. 

« Sur tous les indiyidus sans distinction d'âge et de 
sexe, je remarquai de volumineux ornements d'or; ils 



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W t'ASTlOLiBE ET I« LA tihit. 401 

las pwtai^it au ooo, dans la ebevdure , ceux-ci en bra- 
celets , ceux-là en anneaux au^aur des jambes et des 
cuisses. Il y avait là des richesses immenses. 

« Un des principaux chefs y à en jug^er par le respect 
qu'on lui témoignait et par sa haute stature, vint à moi 
d'un pas rapide, me fit signe de m'asseoir et m'adressa, 
lui debout, quelques brèves paroles dont je ne com- 
pris pas le sens, et au milieu desquelles se présentaient 
souvent les syllabe, babi, babi. 

«c Je i^avais qu 'en malais ces deux syllabes veulent dire 
cochon , je crus deviner que l'on me demandait si je 
mangeais de cet animal immonde , à tout hasard je fis 
un signe d'horreur, ce qui me valut un murmure gé- 
néral qui me semblait d'un heureux augure. 

« La femme qui m'avait d'abord servi de guide s'ap- 
procha alors, me présenta une calebasse remplie d'une 
pète blanche , gluante y trempa deux doigts qu'elle 
porta à sa bouche et aspira , en me disant de l'imiter. 
J'obéis : cela me parut aigre, mais je recommençai afin 
de persuader à nion aniphytrion que son régal mé plai- 
sait, et je reçus en récompense, un second frottement 
de front plus vigoureux que le premier. 

« Cette cérémonie achevée, on me conduisit vers une 
sorte de guérite élevée sur pilotis , et Ton me l'indiqua 
pour ma demeure en m'invitantà en essayer l'escalade. 
Gomane je ne pouvais en venir à bout , un des sauvages 
s'élança, me chargea sur ses épaules et me jeta dans 
ma maison aux éclats de rire de toute la foule. On me 
laissa là quatreheurespendantlesquellesje vis des grou* 
pes se former, se décomposer, et dans ces groupes les 



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402 tôfi« Ai^ô^ m m&HMr 

feniiMs mê parure&t jôa«r Je tèlê le plu» impcvMit 
Je compris qu'il s^ agissait de imii , que Ton délibérait 
si je serais eoosenré ou mis à mort et je m'attendais à 
use catafctroplie. 

« Après HD combat singeUer entre des honmies arm4» 
de glaires émoussés tombant avec TÎolenee sur le dos 
protégé perdes cuirasses incrustées d'or, je fus con- 
duit au milieu de la grande place où ie peuple était asr 
semblé, et mis à la disposition d'une sorte de bourreau 
qui fit quelques gambades autour de moi , et il se dis- 
posait à me trancher la tète lorsque laletnme qui m'a*- 
Vàit d'abord protégé s'éian^a rapide comme une tigresse 
et se dépouillant du sup«d)e oollîer d'or qu'elle portait 
à son cou,4f passa autovr du mien. L'esiécvleur suspen- 
dît ses apprêts^ le. peuple se retira avec des témoignages 
non équivoques d'intérêt, et je pus n^ regarda comme 
eAfettt diéri de Bourobuzok.*>^C'^ le nom de la ville 
où ma eurioeité venait de me jeter si imprudemment 

«c Une babhatkm commode ïùb fut elierte, j'y vécus 
non pas seul , mais en compagnie de ma libératrice* 
A peu de jomrs de là elle m'offrit de novs éloigner de 
ce séjour qui avait ftiillj m'étresi funeste, j'aecepléi 
de grand coeur sa proposition. Nous ramassâmes au- 
tant de bijoux qee nous le pûmes ^ noiH les caeh&mm 
SMS uft dés sièges de mon canot laissé, série rivage^ ^ 
la n«il suif ante âprée nous éére pourrus amptaornit 
de vivres, nous nous dirigeâmes vers le ieuve et je 
poursuivis ma route. 

«Je ne saurais vousdire le courage, la totee^racbressè 
et le dévouement de ma compagne. 



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DE L'ASTHOi^Aff |^T Bfl I^ lÉtÛt. 40î> 

« Le$ crocodiles s'acproch^ieat ^uv^nt a imMf^ bateau, 
soit pour Boqs atteindre, soit pour nous chavirer. Eh 
bien I ma compagne quis'appelaitTaaia, était toujours 
là pour repousser de sa hache ou dcrsa lance U redou- 
table amphybie. Elle excellait d^ns l'art de gouverner 
lineembarcatîop, et à nous deux nous remontions les 
courants avec une incroyable vitesse* 

(( Tous les [^ysque nous côtoyions étaienthabi0s/car 
sur la rive nous voyions de belles plantations de taro et 
de bananiers, ainsi que de magnifiques bouquets de 
cocotiers. Partout une nature forte et puissante , par- 
tout une végétation qui se baignait dans les flots. 

« Ici, c^6st*à"direà pljus de>lâO milles de sonembou^ 
chure, le fleuve avait encore prèsd^une lieue de largeur 
et ses eaux parais^ient très profondes. Il courait entre 
d^uxeoUinescharmantes, premier échelond^unechaint 
imposante qui se perdait au loin au-dessus des nouages. 

a De temps à autre nous entendions des bruits de pas 
dans les forêts, mais ma compagne me faisait com- 
prendre qu^il y aurait péril à descendre, et elle me di- 
sait de courir ^jours en m'assurant que plus loin ma 
curiosité serait amplement satisfaite. 

« Nous remontâmes le fleuve sansétr^ aperçus et après 
avoir vaincu un courant d^une grande vitesse, nous 
vime^ se dérouler devant nous, enclavé dans de hautes 
moQtagqes, un magnifique lac baignant une ville im* 
m^pse^ux alentours de laquelle étaient s^més des mai- 
sons en bois bâties sur pilotis et enfermées dans uo 
grand enielos. Ce lac 4tait évidemment la source du 
fleuve que ja venais de piarçofirir ; c«tte villç, la capi- 



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404 YOTAGI AOTOat JKÏ MONBE 

taie d^uD grand royaume. J^allais pagayer lorsque ma 
compagne me fit entendre qu'il serait plus prudent de 
ne nous hasarder que la nuit dans le pays qui s^ouvrait 
devant nous. J^obëis à cet acte de sagesse et nous con- 
duisîmes notre embarcattoti vers une petite crique 
protégée par un triple réseau de bambous où nous 
étions en sûreté. 

« Je n^aurais pas hasardé un si long voyage pour 
m'arréter en si bon chemin ; je tenais à visiter la ville 
mystérieuse que je n'avais fait qu'apercevoir^ et le so- 
leil n^élait pas près de se lever que j^entrais dans le 
lac. 

« Sans me'cacher désormais^ bien résolu au contraire 
à tput braver au profit de mes recherches y je piquai 
droit vers la plage où se dressaient les plus imposants 
bâtiments^; nous étions encore h un mille, quand nous 
vîmes se détacher de la côte une vingtaine de pirogues 
élégantes venant à nous, gouvernées chacune par huit 
ou dix hommes. Elles nous abordèrent , et quarante 
ou cinquante voix éclatantes nous interrogèrent, sans 
qu'il nous fût permis de répondre ; car nous ne conce- 
vions rien aux questions qui nous étaient adressées. 

c Cependant on nous fit signe de la main d'avancer; 
nous obéîmes à ce geste impératif, et une pirogue se 
plaçant devant nous à très peu de distance, nous na- 
viguâmes dans ses eaux et atteignîmes bientôt la plage. 
Plus de six milles personnes nous attendaient ; une 
foule immense accourait de tous côtés pour jouir de 
notre vue. N'en déplaise à ma compagne, j'étais 
presque seul l'objet de la curiosité ; dès ce moment il 



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IV'' :Riô^f"'5h:'*r.RirKer 7. 



RENCONTRE DLS N/\TURLLS. 



( OhcXtênf^HX^) 



Bti'W.'^^. et P^Mor., Eci!''?ur: 



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AifU' i^^ 



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Berquel el Pe^ion. Ecli>?urs. Digitized by VjQOQ tS Jar(ime> . 



DE L^ASTROLABE ET DE LÀ zél^E. >I05 

mB sembla que j^étais destiné ^ dans le pays, à âtre 
montré comme un phénomène, mais presque con* 
vaincu qu'on ne me ferait aucun mal , à en juger par 
le soin que Ton mettait à ne point gêner ma marche. 

(( Le lac, au bord duquel la ville était bâtie, pouvait 
avoir six lieues de diamètre. Il se trouvait enclavé dans 
une barrière de hautes montagnes admirablement boi* 
sées ; et, comme je tenais à savoir s'il était la source du 
courant d'eau que j'avais parcouru, ou si lui-même n'é* 
tait qu'un vaste réservoir d'une autre rivière, je témoi- 
gnai le désir d'en faire le tour. Le chef me comprit; il 
mit à ma disposition plusieurs embarcations solides, 
à peu près dans le genre des jonques chinoises, mais 
plus petites, et munis de vivres nous commençâmes 
notre exploration. 

a Dans le bon vouloir des naturels , il y avait de la 
vanité sans doute , car les alentours de cette immense 
nappe d'eau sont magnifiques de culture. Çà et là , se 
mirant dans les eaux , des maisons en bois, bflties sur 
pilotis, au milieu des plus belles touffes de palmistes; 
et de tous cotés , de frais ruisseaux , descendant des 
montagnes , donnent la vie et la force à ce pays pri- 
vilégié, 

« L'exploration dura plusieurs jours, cartrès souvent 
nous faisions halte , et nous ne nav%uions guère que 
le mi4in de bonne heure et le soir, à cause de la cha- 
leur qui était écrasante. De retour à la capitale, je té- 
moignai mon admiration au chef pour les soins qu'il 
donnait à la culture des terres , et je lui demandai la 
permission de gravir l'une des cimes qui nous domi* 

H. 14 



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406 VOTAGE AUTOUR DU MONDE 

noient) afin d'aller étudier Fintérieur de son royaume 
où j'espérais enfin découvrir quelque mine d'or ou de 
métal précieux ; il s'y refusa obstinément, en me faisant 
comprendre qu'il m'en coûterait la vie, si j'enfrei- 
gnais ses ordres. Mes prières devenant inutiles, je me 
décidai au retour; et dès qu'on eût consenti à me lais- 
ser partir, on exigea de moi le serment solennel que 
si je parlais de la ville que je venais de visiter, je ne 
dirais rien du moins de sa position et de son impor- 
tance; il me paraissait fort difficile de leur obéir, 
mais je tenais à ne point passer mes jours au milieu de 
ce peuple qui n'est peut-être que le premier échelon 
d'un peuple plus avancé , et je jurai tout ce qu'on 
voulut. 

« Le lendemain, deux grandes pirogues me recondui- 
sirent jusqu'au chenal , première rigole du fleuve ; 
et, abandonné là, je me livrai au courant avec ma 
compagne dévouée. Nous passâmes, sans nous arrêter, 
devant Burohuzok, et parvenu au confluent que je vous 
ai signalé à petite distance de Nakihoha, je me décidai 
à tenter de nouvelles explorations dans le bras de ri- 
vière que j'avais négligé d'abord. C'était un bizarre 
spectacle; tantôt son lit était large et majestueux comme 
un fleuve, tantôt rapide et rétréci comme un torrent ; 
il bruissait ici sur des côtes à pic dont les cimes se 
montraient couronnées d'une végétation magnifique, 
et au milieu de laquelle des myriades d'oiseaux, parés 
des plus belles couleurs, étalaient leurs formes co- 
quettes. Beaucoup décris, de rauquements, pas un 
seul chant harmonieux, c'était l'image parfaite de 



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DE L^ASTEOLABE ET DE LA ZÉiiÊE. 407 

rbydre où Tceil se repose toujours sur une nature 
diaprée qui semble avoir épuisé la puissance du Créa- 
teur. 

« Le troisième jour de notre entrée dans la nouvelle 
rivière, nous naviguâmes dans un bassin d^une grande 
étendue y où je résolus d'amarrer Tembarcation et de 
tenter quelques courses intérieures..... Vains efforts, 
ma compagne et moi nous nous trouvions arrêtés par 
des lianes immenses qui se croisaient, se mêlaient, se 
confondaient , pareils au constrictor jouant avec sa 
compagne; le sol était jonché de feuilles et de bran- 
ches abattues par les ans et les tempêtes. Çà et là , des 
troncs séculaires à demi couchés sur le sol attestaient 
le passage de la foudre ; etaprès bien des tentatives, qui 
ne lassaient point Ténergie de ma femme sauvage et 
qui m'avaient tout au plus éloigné d'un quart de lieue 
de la rive , je me vis contraint de renoncer à mon 
projet. 

a Cependant j'étais menacé dans mes vivres, et il de- 
venait possible que cette Bornéo mystérieuse ne fût 
qu'un désert sur toute cette route que nous suivions. 
Dès-lors , je résolus mon retour ; je le fis comprendre 
à ma compagne, et je lui demandai son avis. Elle s'ac- 
croupit, m'imposa silence et plaça son oreille sur le 
sol. Puis, se relevant elle me dit qu'il fallait conti- 
nuer notre course ; car elle entendait loin , bien loin 
de nous un grand bruit digne de fixer mon attention et 
d'appeler ma curiosité. 

« Nous pagayâmes avec une ardeur sans égale, et/une 
heure après, le bruit entendu par ma compagne arriva 



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108 VOYAGE il TOI] R DO MONDE 

jusqu'à moi. C'était comme ie roulement du tonnerre 
que le tent m'apportait , bruyant , monotone. Je cruis 
à la colère d'un volcan, ou à la voix d^une cataracte y 
et mcm courage s^en accrut , car je voulais avoir des 
choses curieuses à raconter, si je ne rapportais des tré* 
sors immenses. 

« Quelque désir que j'eusse d'arriver plust6t, je sui- 
vais toutes les sinuosités de la cote ; car au milieu du 
efaettal , le courant était trop impétueux pour me per- 
mettre d'avancer. Je remarquai avec plaisir Fabsence 
des erocodiles qui nous avaient si long-temps tenus 
en haleine. 

« Le bruit redoublait, et bientôt il devint menaçant. 
L'eau était agitée , fiévreuse -f le courant plus rapide , 
et nous avions bien de la peine à le vaincre. La nuit 
venue , nous fîmes halte dans une crique profonde où 
le remous se faisait pourtant violemment sentir , et 
nous résolûmes , pour ne rien donner au hasard , dt 
poursuivre le bruit k pied , le long du rivage» (Tétait 
téméraire , j'en conviens , mais notre salut dépendait 
du canot qui nous voiturait , et il eût été trop impru- 
dent de l'exposer au caprice des flots. 

« le ne saurais vous dire le spectacle imposant qui se 
(Croula le lendemain devant moi. La plus belle esta* 
racte du monde , tombant comme une mer dans un 
gouffre roeheux, et jetant au loin, avec sa voix sonore, 
des milliers d'arcs-en-eiel et un océan de flots d'écume. 
Elle tombait d'une hauteur verticale de plus de cin- 
quante toises, et se détachait d'une montagne noire 
et lisse qu'il nous fut impossible de gravir. Devant 



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DE l'astrolabe ET BE LA ZÉLÉE. 409 

nous , une barrière infranchissable d'eau et de granit ; 
de tous côtés , «ne barrière infranchissable de forêts 
étemèlleB eômme la création ; je devais rétrograder, 
et comme Tama comprit le chagrin que f en éprouvais, 
elle s'élança sur la roche grise qu'elle esaya de gravir ; 
je lui ordonnai de descendre ^ elle revint à moi brisée 
par la fatigue , et les mains et les flancs déchirés. Je 
la remerciai de son dévouement^ et, après avoir passé 
la nuit sur ma couche moelleuse de feuilles de bana-^ 
nier, nous rejoignîmes notre précieuse embarcation* 

« Le retour était facile , trop sans doute pour mon 
ambition peu satisfaite ; aussi fis-je entendre à Tama 
que je tenais à étudier les abords du fleuve. 

« Nous ralentîmes donc notre ardeur, en nous aban- 
donnant un peu au courant qui nous entraînait. 

« Pendant la première journée nulle trace humaine 
ne se montra sur les eaux, ni sur la plage. C'était le 
calme du désert, mais aussi le silence du chaos ; par* 
tout des troncs gigantesques portant au haut (fes airs 
leur chevelure épai^e et toujours v^e ; partout utié 
végétation énergique pesant sur le sol . 

« Gi^ndant le courant devenant plus rapide, nous 
eàn^g à courir quelques dangers en passant au milieu 
de roches grisâtres dominant les eaux, et où nous 
nous serion» infailliblement brisés , si la nuit noUs 
eût surpris dan» ces parages ; mais ma compagne^ je 
vous l'ai déjà dit , manoravrait la pirogue avec uM 
incroyable facilité. Irions franchîmes des ca^catelles 
de bout en bout , sans la moindre avarie. 

tSelonlesprobabttités nous devions rencontreiquel- 



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440J TOTifiE AtrrouE du hondë 

que trace d'habitation ; il me semblait difficile de sup- 
poser que les naturels de Bornéo se fussent établis sur 
un seul bras du fleuve. Mes prévisions ne me trom- 
paient pas ; un bruit incertain j irrégulier y arriva 
jusqu'à nous ; Tama me dit : ce sont des hommes ! 
et bientôt après : c'est une ville. Sa parole était sacca- 
dée^ sa poitrine haletante y ses yeux hagards y et ses 
bras perdant leur énergie cessèrent de pagayer. Je lui 
demandai si nous avions quelque chose à craindre du 
peuple qui était devant nous ; elle me fit entendre que 
ce peuple était anthropophage. Je n'avais rien à gagner 
à une visite à Boutika^ et je me laissai entrainer-par le 
courant à la grande joie de ma compngne dévouée. 

« La journée qui suivit fut écrasante par sa tempéra- 
ture, nous avions, certainement, 55<) Réaumur à 
l'ombre , et quand le soleil se dégageait des nuages 
qui le voilaient par intervalle, nous naviguions dans 
une véritable fournaise. Aussi , pour éviter d'être écra- 
sés par ses rayons , nous côtoyons sans cesse le rivage, 
abrités presque toujours par lès graiids végétaux dont 
les pieds séculaires se baignaient dans le fleuve. 

« Nos vivres diminuaient, etquelque sobres que nous 
fussions dans nos repas , je compris que la faim nous 
saisirait , si nous ne trouvions de nouvelles ressources. 
Je me décidai donc à aborder aux premières traces 
d'habitations ; et je fis comprendre à ma compagne 
qu'il valait mieux' courir tes dangers d^une rencontre 
que de s'exposer aux angoisses d'une faim dévorante. 
Elle me répondit qu'elle s'armerait volontiers du crish 
et de la lance , qu'elle combattrait valeureusement à 



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BE L\4dTftOL.4BR ET DE LA ZELEE. 444 

mon côté ; et qu'à l^aide du pistolet dont je lui avais 
montré l^usage nous poumons sortir vainqueurs de la 
lutte. 

« La figure de Tama prît un caractère de fierté tout- 
à-fait remarquable ; ses yeux étincelaient et elle sem- 
blait défier le péril. 

« La nuit était venue , et les rochers de la côte se 
multipliaient, au large, dans la rivière ; la plus grande 
prudence nous était prescrite. Tama infatigable com- 
me Tamitié semblait n'avoir pas besoin de sommeil , 
et je ne saurais vous dire combien il y avait de dévoue- 
ment et d^abnégation dans le cœur de cette jeune fem- 
me volontairement exilée de son pays. 

cNousamarrâmesIa pirogueà un vigoureuxcocotier, 

et nous descendîmes à terre Tama bondit: des 

hommes! me dit-elle, des hommes! Nous saisîmes 
nos armes , et , cheminant avec prudence , nous avan- 
çâmes dans le bois. La pluie tombait par larges gouttes^ 
le tonnerre grondait à Thorizon , et le zig-zag des 
éclairs jetait dans la forêt des formes fantastiques, 
capables d'épouvanter des explorateurs moins décidés 
que nous. Bientôt d'énormes grêlons nous assaillirent, 
et l'orage, qui marchait dans notre direction pesait de 
toiit son poids sur la terre envahie. Sans le puissant 
dôme de verdure qui nous abritait, nous aurions, à- 
coupsùr été brisés par les rapides projectiles lancés 
du haut des airs ; mais les troncs protecteurs de l'énor- 
me multipliant devinrent pour nous un asile assuré , 
et nous laissâmes passer la tempête. 

«Des hommes ! des hommes ! me dit encore Tama^ 



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ii2 YOYAGE AUTOUR DU IfONDE 

en tournant sur les talons , et en flairant de tous cotés ; ' 
point de vivres, allons aux hommes, poursuivit-elle* 
avec ardeur. Nous fîmes une centaine de pas encore, 
à peu près dans la direction de la côte , et un sentier 
frayé s'ouvrit devant nous. Nous le longeâmes , en 
faisant crier le moins possible les feuilles qui jonchaient 
la forêt.... Tout-a«coup : Maison , s'écria Tama. 

c Ce n'était point une maison ; e'était un temple, un 
lieu d'abomination, veux-je dire. L'édiflce pouvait avoir 
quarante pieds carrés; il était bftti en arêtes de coco- 
tier fortement liées entre elles et renforcées par des 
lianes ; le dôme en pente était recouvert de feuilles de 
bananiers sur lesquelles , pour les assujétir, où avait 
posé d'énormes galais ; à chaque face était une porte 
de quatre pieds de hauteur, ouverte. La curiosité nou^ 

y poussa instantanéitient Le spectacle était hor^^ 

rible. 

c Au milieu du temple, une grande idole en bois , 
peinte en rouge, avec une tête monstrueuse, la gueule 
ouverte etla langue tirée; on l'avait assise sur un pieux; 
ses pieds étaient crochus et ses bras étendus. Ses épau* 
les portaient huit ou dix régimes de bananes fratcher 
ment cueillies; dans se bouche on avait jeté une grande 
quantité de jam-rosa, et autour d'elle, placés avec ordre 
et par tas réguliers, étaient des cocos, des goyaves et quel- 
ques racines auxquelles nous ne touchâmes point. Plus 
de deux cents têtes ornées encore de leur chevelure 
étaient accrochées aux parois de l'édifice ; presque 
toutes sèches et noires comme du vieux parchemin ; 
mais quelques^imes sanguinolantes encore , attestant 



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MORT DE TAMA, 



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Pfi L^ASTROIAIE ET DE L\ ZÉLÉE. >I45 

deréee&te sacrifices. D^énormes calebasses se voyaient 
eocore «ox quatre coins, posées sur une hante estrade ; 
dans ces ealebaises, une liqueur noire et fétide, du sang 
à coupsàr; et plongés à demi dans t^es vases consa- 
crés y reposaient des crisb flamboyants et des lances 
de fer anmanebe damasquiné. Autour de Tidole, le 
sd étttt profoodém^t labouré, et tout-à-fait aux pieds, 
une énorme pierre carrément taillée indiquait suffi- 
samment Tautel sacrilège. 

« Tandis que j^observais ce lieu de meurtre et de 
sang y Tama veillait à la porte. 

« — Vite , vite, me dit-elle ! Toi , bananes, cocos, 
allons. 

« — Tu n^es pas effrayée ? 

« ''— Moi connais ça. 

« —Toi, venue ici? 

« -^^McH , jamais venue ici , mais dans mon pays, 
temples comme ça. 

« Je m'emparai de tous les vivres que nous pou- 
vions emporter, ainsi que d^un crisb et d'une lance 
magnifique; et pour cette fois du moins, les dieux de 
eell0 race cànnibéle servirent à noumr et à protéger 
leslioBmies. Nous nous égarâmes dans notre route, 
et après «ne heure de marcbe , nous nous trou- 
v&mts aux abords d'une grande ville dont les maisons 
étaÎMit élevées sur pilotis. Épouvantés, nous rebrous- 
sèÉies cbenûn ; Tama iuattentive jusqu'à ce moment , 
pivota de nouveau sur ses talons, flaira comme elle 
l'avait déjà fait et m'indiqua mon cbemin. Ma compa- 
gne ne s^était pas trompée, nous aboutîmes juste au 



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U4 YOyA» àUTOlIR M MOHBÊ, 

• 

oocotier où naus wom «marré la pÎM^M; OMUi^ai* 
dames le flot , et qudqoes instante après vam élmaB> 
déjà loin de la ville dont j^îgnore le ncm. 

« Le lendemain fut p^cir moi un jonr de irittasat et 
de deuil* Tama ^ qiie sa tenirease ^ soBdéffveiiicot 
m'avaimit rendue si eh^, laîsBa Idmber fat qpiigsf^ «t 
s^ajssit immobile sur le baoo^i faiaaît Im loi aiian. la 
lui serrai la main avec ajfeotîoii : 

« —Qu'as-tu, Tama? 

« — Moisauffrir. * , . » 

« —D'où? 

a — De partout 

« — Est-ce la fatigue? Réponds-moi. 

« — Pas la fatigue. 

« — Qu'as-tu donc? 

a — Grandes douleurs. 

« «—Accostons, Tama; en amaa plus ie^lme 
à terre. 

« — Allons toujours. Sur ttrre^ nà nr flauve^ j^nt 
calme à moi ; m^ mourir» 

« Jem'assis à côté de nà oompapie; j'appojiqi aaî 
tète sur mon épaule , ja lui dooM» Ica témiiifnay 
du plus touchant intérêt^ je lui jumi unei 
saa^e éternelle ; m derbière lietre étaitTC 

« Le eorps de Tama &'a£faissa lentémacA ; aa pm^ 
trine 4eyint lialetaatiei aes lèvres tremblèrent , aes.|«Bi 
se fiamèreat à wmûé y ma pouls bi^t^am *e ip»» 
lenoe ettrème. 

n — - Adieu^ me<iit-ellecl^uBe Toix à peimé ratmdii«^ 
adieu. Ce aoûr, toi verras blaiios> taslrèr^; toi ou- 



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DE t'âBfflOUBE BT 0E LA ZÉLÉE, 44^ 

bUir ImoMy 911 af^rtieik aux erocoAIeg au feuve. 

n Iwm éteît bràlante ; je pris un coco, j^ FouTris^ 
«( au nKMMnt <Hi j^aUak m faire aspirer quelques 
gouttes à la pauvre Tama , elle s^élança par une vio« 
kttto «Mmilaîen ^ disparut dans les eaux. Je luttai 
«taeaidttMreQiitreleeoiirattt, étudiant les remous dû 
fleuve^ le auÉrant dans tous ses caprices; peines inu* 
tiles ; Tama ne reparut plus 

« lia brmaàenient 4«8 vagues, roulant sur le rivage, 
m'apimiquenâa eoursaétait achevée, bêlas! Au prix de 
IM Mrîatiià satisfaite, je ne voudrais point du souve- 
MT detw voyage empoisonné par la perte d'une femme 
aussi courageuse et aussi dévouée, 

<c Mon nouveau séjour à Montradok ne fut pas long; 
je m'empressai de gagner le port de Sounghi-Raïas , 
et je m'embarquai pour Samarang où je suis resté 
depuis ,' bien décidé à passer désormais, dans Tobscu- 
rité, une vie que mon travail suffit pour rendre très 
heureuse. » 

Ici se termine le récit de mon voisin Georges. Invo- 
lontairement j'y ajoutai les deux vers célèbres que 
Gilblas fit graver en lettres d'or, sur la porte de sa 
chaumière : 

Inveniportum; spes et foriuna» mlete, 
Sat me luststis ; ludite^ nunc alios. 

J'admirai la philosophie de cet excellent Suisse 
qui s'identifiait si bien actuellement avec les habitudes 
hollandaises , et qui fumant dans uiîe pipe de terre 
bien blanche, s'environnait des nuages les plus épais. 



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44$ VOYAGE AI^TOCK DU MONDE. 

Ifi^ plus fantastiques Vous saurez toute soo eiis- 

tence, si j'ai Findîscrétion de vous dire qu^îl s'est asso- 
cié uQe honorable compagne , pour se consoler de la 
p^e de Tama. 

Je vous ai don^é sa narration dans sa pureté origi- 
nelle ; il s'y trouve peut-être des aM^entricttés appa- 
rentes, mais la masse se rapporte à tout ce qui a été 
raconté par les explorateurs les plus accrédités. 

Depuis , j'ai beaucoup entendu parler de ceite co- 
lonie de Chinois; Montradok est le seul endroit oà ils 
soient devenus soldats et conquérants. Yosa d«viMt 
que c'est parce que le pays est riche en métavx pré* 
cieux. 



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ii 



POINT D'ABRÉT. 



Sar l'Atlas et dans tout lindonstan on classe le 
lion , le tigre et la panthère ; dans les Molnqnes , on 
chasse le crocodile ; dans la Patagonie et les Pampas 
du Paraguay, on chasse le jaguar ;'à Bornéo, on chasse 
le singe , race malvallante , exéctrée, maudite, faisant 
la guerre aux plantations, et jetant quelquefois le deuil 
dans les plus riches étahlissements. 

Les nègres de presque toutes les parties do Monde 
où la traite est en vigueur disent et croi^it que si les 
singes ne parlent pas , c'est de peur qu^on ne les fasse 
esclaves. 

Uest certain que Tinteltigence^ r«dir^se^ laiégè- 



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Î48 VOYAGE ADTOÎJR DO MONDE 

reté , la ruse et même le courage des mandrils , des 
joekos et des orang-outangs sont tellement supérieurs 
à ceux que possèdent en général les malgaches, les mo- 
zambiques, les angolais et les hottentots, que ce serait 
offenser la race quadrumane que de lui opposer celle- 
là ; et qu'au total, si j'avais à choisir, j'aimerais beau- 
coup mieux être l'homme des bois , guetté parle chas- 
seur, sautant joyeusement de branche en branche, 
dévalisant les rizeries, les champs de cannes à sucre, 
les riants vergers entourfe de liantes murailles , que 
de me voir à peine soutenu par une faible et détestable 
pitance, sans cesse agenouillé sur lesol^ et courbé sous 
le fouet noueux du planteur. Le singe a le dôme dés 
forêts pour se protéger contre les averses et les rayons 
brûlants d'un soleil de plomb ,* le nègre reçoit sur ses 
épaules nues et crevassées les eaux du ciel qui le bri- 
sent et les flèches ardentes d'un jour torréfiant sous 
une zone sans brise et sans fraîcheur. Et puis , l'air 
libre pMr le prei&iert la ca«ef nfuiAéf pour )e iseocoid ; 
à celoî-eisoarefiit «œ eau ero^pta, ài c^i4à les flots 
du loiTenA o^ U^^ vifiears viviiUnteâ de la ca^eade ; a 
l'bMUiie des ebtijie») au siqge l'e^ii^. Ghoi^i^ei? 
Ge qu'il y a 4e pofWV^Ueiii: k #todi«r dtosles oKiduri 
et Us k^lûtiidef de eas iâdividuasil^ taiUé» patries 
courses aventureuwfi, c'est le p«£{l»t aocord, q'^ 
VhmrnomQ Mwrable <|uî régne daas leurs r^gs 
ak)rs qu'il» se »on^ s^^emblés p»«r qa but de rapine 
et de 4estriH)lioQ. Vous diriez ua aréapage de vieu^ 
guerriers façonnés aux périls des batailles , aux ru^i^ 
dei^ei^r^MMiaUei, w»m Mm un i^te«MaPf^itfi4^6, 



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DE L'ifiWLilË Elt QS liA tfiLÉE. 149 

0(4ifrés 4e tnùres é^ibératioiifty ne vovlaiit littter le 
oammaiiâeimat qu'au plus bw^ im pbis tefaifo^^ ay 
plus espérifineaté. 

Dès (j«'il s'agit fiirmi la FMe flbnîane d'une oon** 
qiéte de. pUotatMis à peîiis en maturité /toi» pM^ 
1M y màh da loin seuleBàtst^ apereevoir la gent savlît* 
lidPileetciMrdè se rapfiTOelitr, s'agiter, frétiller, toir* 
noji^r^ gaoymdtr^ dmaîr une yaâle clainène ou «m 
forêt touffue, s'arrêter, puis se eaoiiBr petit à petit, |^ 
(fer eafiu FifiulK^Uté ^ feîiidre d'écmrter les coi»éils 
4i r«a d'mtpe q«x qui , pkeé ao œstre, pretod tovfeè' 
!• fraetté d'im magisbrat un d'un mérédnl, «« bm)* 
teaot d'u0 amèt aol€tottd ott d'«fit ImtaiUe d'où dé- 
pébdrajit le $al«t d' ya empioe. 

Qm Mi^n pendant ce IcKifi sUeoee, lAi ■«liftt de 
cette attente religieuse , que nul grogneutBt.n'^lieivît 
iflkeAYMniNre , dqnt nulle gfotesqw gamlKsfe ne trou- 
Un la majesié^On naani; naaiâetf quHly adnyrai, 
Q'est ifu'aprèt unn en fdusîeuiis henres éi ee^ léélibéN 
m^Qu imQwpprifln par Jios ii^Uigpmces/ tinq ou m 
^ges se d^acbent in ffm de i'nrnaéeet TOÙt se poAer 
émmaimmsuà^ h anBqunnte ou eoiiai^pns deià; sept 
Q* bnit bmt mète-ince et se. plaeut itir les dekrièrea , 
Ittddis qv>n imi^iième pelota^ se dii^ge ksa les fhnes 
etneinlileimllersiiri'eKpÉditioli. Tentes des mÊo i m 
vftaenécitt^nver wae pcéeiskinrnMrvéiUeiiae^ le^ 
niral en ol»f£ donne laai«Ml de raAtnqne parm^ saart 
et uncriai^) il s'élànne, il lienéit, il4én»mfetniinin, 
€t mallienrà la pjkaitation surlnipratte il apno^eié de 
porter le tfiiàtm es ia ^^re! Après qnelqiMi Ittimn, 



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49i TOTAtt AOTOOa BV MIIM 

plot ^ feiûUêi au arlM^ft y plus de wdt abrîiéi, piot 
de pMté^es doooes et jiiteuses, plm de fraîches goia- 
vesy plus d'oranges parfumées ^ plus de bananes chic- 
immeêj plus dejam-rosas aigrelettes , plus de suaves 
aura», plus de fleurs, plus dé verdure, tout est dé- 
truit, toutes à t^re, moredé, déchiqueté , tout eat 
débris, vous diriez que Tourafin Tient de passer, vom 
croiries qu'un soufle de leu a tout ciMMUiDé sous son 
haleâne ; rien ne manque à la déva^tion. 

Mais le planteur s^éveilte à des cris fi^énétiqttes, â 
lèMku stores de ses croisées, et il voit, perchés sur kè 
arbres voisins de sa plall^tion les singes vandales 
criant, riant de sa rafe, de son liUsespoir^ et insultant 
à sa fureur et à ses menacea. Saas la raillerie, il n'y 
aurttltpM deyeogaaoceeomplète: les dénacm inattl- 
tntaiii: lames. 

On parle bMttooup de la nudité^ de Tespi^fame 
du sk^; Ton a tort Ces étmi moto renlemiMt un 
semoàriettife bonet ée méchant aa seretraee, et 
certes , ce n'est pus à la raee dont nous parlons que 
noM FappliquMtMM a^ec quelque justesse. Le sînfe 
«ut méchant, cndl, atroce, et de plut, il ert en générai 
traître et lâdie. Quand il nuit, c'est pour le plaisir de 
nuire; quand il égratigpie et mord^ e'ert qu'il a eu 
hanhtwr à irire erier et à voir couler le sang. Encore 
»'il f««^bait de ses enetkna , de eea rapines, de ses bri- 
fandapes, on les lui pardoni^ratt en quelque sorte en 
rakondesonin^iet, desanature.Mak non, le singe 
àëxii et mutile, sachant à mervrille que son i^on est 
basée ethideuseï et moins il y aura de danger à la 



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DE L'i8l»0LABÊ ET m U XÉLLE. ^21 

commettre, plus il s'y livrera nyec ardeur. Ne me 
ciiexpas, je voMprie, cespefits singesJions si gfeirlîls, 
n cùqneU , u lestes, si amusants, que tous portes sur 
vos épaules, que vous laissez se promener sur Totre 
table, toucher à vos mets et goûter, debout devant 
vous, à la lïiéme tartine, ou mordre à la même grappe ; 
fte me citez pas non plus ce délicieux ouistiti si vif, si 
agile, si pétulant, si petit, si propre , si spirituel dans 
sa physionomie , si expressif dans son regard, si crain- 
tif, si suppliant dans sa voix; ce sont là deux grandes 
exceptions qui confirment les règles générales, et puis, 
je né vous dis pas non plus que toutes les familles dt 
singw ont la même astuce, la même perfidie, la même 
«tranlé. Et pourtant en observant avec attention les 
mœurs de ces individus privilégiés, dont le Brésil seul, 
je croîs, possède lés espèces, vous voyez encore chei 
eux une tendance â la taquinerie, une stwrte de velléité 
à la névolte qui vous frappera et dont voub n'expli- 
querez firrésolution que par les perpétuels mouve- 
ments de crainte et dé terreur fÂriles qui les forcent à 
l'obéissance, alors que vous levez uô doigt ou une 
baguette pour les punir de leur volonté on même dès 
qu^ne menace s'échappe de vos regards. 

iSîîÔt que la joie du méfait s^est suffisammait mafii- 
festèe parmi la bande, celfe-ci n'attend pas que les 
chasseurs puissent la traquer et la poursuivre. EH« 
prend son élan , se précipite d'une forêt à Tairtre, tra- 
verse les plaines les plus étendues avec la mpMlité. 
d'un torrent et met entre elle et ses ennecms les collines 
^ les ririères. Pour franchir celles-ei, l^s singes , qui, 
II. 16 



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122 VOYAGE AlTOm DC MONDE. 

en général , ne savent point nager, se servent d^un 
moyen si ingénieux qu'on aurait bien de ta peine à y 
ajouter foi s'il n'était attesté par les récits des voyageurs 
les plus véridiques. 

Après avoir choisi un endroit du fleuve où la végé* 
tation des d^ux bords se rapproche, du moins par les 
cimes des arbres, les singes escaladent celui qui plane 
le plus avant sur les eaux. L'un d'eux alors choisissant 
Ja branche qui lui parait en niéme temps la plus ro- 
buste et la plus flexible, se cramponne à Textrémité 
par ses mains et par sa queue, de sorte qu'il forme un 
demi-cerceau. Un de ses camarades le suit, se glisse 
de la branche au corps de son ami, s'y cramponne 
vigoureusement et forme ainsi un second anneau de la 
grande chaîne qu'ils veulent tresser, et attend un troi- 
sième singe qui vient à son tour en précéder un qua- 
trième, puis un cinquième et ainsi de suite jusqu'à ce 
que toute la troupe se trouve liée par les reins. Cette 
première opération achevée, et avant que le singe en 
tête de la colonne annonce que ses forces s'épuisent, 
l'arrière-gard^ grimpe sur l'arbre, décrit un immense 
cercle, et, se laissant aller tout-à-coup, donne un mou- 
vement d'oscillation que chaque individu augmente , 
ainsi que nous le faisons dans une balançoire, pour 
que le dernier puisse atteindre bientôt une desbran^ 
ches de la rive opposée. Une fois cramponné là, il de* 
.vient à son tour la tète de la colonne ; le premier aban- 
donne son appui, et la corde de singes, reprenant une 
oscillation inverse , parvient à mettre entre elle et ses 



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DE l'astrolabe ET DE LA Z^LÉE. ^ 425 

«soen^is qne barrière que ceux-ci avaient jugée infran- 
islii<»ible. 

Et maintenant , copiaient poursuivre et atteindre 
cette race malfaisante, si avide po.ur la destruction, û 
aetive.daos sa fuite$ si ingénieuse dans ses moyens de 
4^nse? La balle tuera peut-être un ou deu| de ces 
individus; le plomb en blessera quelques autres; mais 
Um forêts en sont infestées. Ils ont besoin de nourriture, 
ils deviennent intrépides par nécessité, et les hommes 
diai^és de veiller à la sûreté des plantations ne pravent 
guère se passer la nuit du repos qui leur est refusé au 
milieu des ardeurs du soleil. 

La ruse vient cependant en aide au planteur. Il tâche 
d'attirer dans un même bois le plus de singes possi- 
ble qu'il y appelle par le sacrifice d'une partie de sa 
récH>lte ; et ^ dès qu'il les voit voracement attachés au 
butin , il fait monter une partie de ses esclaves sur les 
ari>res qui entourent la scène du repas, il en place une 
autre partie sur le sol avec ordre de faire un grand 
bruit de tambours et d'instruments, et il attend que la 
troupe aux aboischerche un asile conU*e ses adversaires. 
Traqués sur les arbres, attaqués à terre, 1^ singes cher* 
ehent à se blottir au milieu des tminches que les nègres 
n'ont pas encore atteintes. C'est là ce qu'avait prévu le 
planteur; c'est là aussi ce qu'il devrait. Une gomme 
gluante avait été répaadue sur les brmiches, une de 
ces gommes solide qui vous retiennent malgré vous à 
la place où votre pied vient de s'appuyer et contre la- 
quelle le singe lutte désormais en vain. 

Il est pns , cloué, pour ainsi dire enchainé : plus il 



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424 VOÏlfiE AUTOVR N Moms 

pîétfioâ fQW aeMpper à la ghi, ping ^ht dmwt étfOK 
gnante; il crie, il s'agite, se roule, et le chassan fttott 
k temfis pûur le détruire à e^ups de gtu^ a« a^te^ le 
plomb eu esealad^^t les trbnes voiiôa». 
. I4& babitratft à^un$ paHie des ile&Malnian; de S» 
matin ^d4 Jft¥a iélèveot d«8 singes poiuraUer à iaeoii^ 
quête de kurs fràres^ et cette ckasse qui n^eiife quede 
la pA^€flAed et ne présettte aueoii danger, eat aeUe qm 
produit las plus heureux résultats. Les singea esdarés 
(l'élaiieeAt danslta forèis, se donnant des allures de 
liberté et d'ii^^endanee tont à fait propres à séduiei 
ceux qui, sages et craintifs, éditent le Toistnage des 
Villes et des oumptoirs. Dès que les preaaiers eent par- 
ifenus à se faire une cour asseï aambrituse^ ils se meU 
ten£ à la tète d^une expédition cpii pantt dei^oîr être 
meuHrîàve contre une f^antation ifolée; un d^eox se 
détaebe ebndestînenient de la troupe afin d^^^ertir 
son «attre, qui dresse ses embàehas, et quand arrivs 
la gent wrace au milieu des eannes à suere, des biMs^ 
nierA et des riaières^ des ckasseurs apposées tmdeiMsur 
&m d'iBameBses et solides filela sotta leaqueb un hm- 
ment après ik Us écrasent à coups de hêim^ «n 9f^^ 
soin d^épatgiier les tndtrea embiicliwnrs, qu^on raeoa- 
nasi à un eeUîtr rouge doat on a soîn d^orMr leur 
eo«. 

U liui au surplus se tenir en (^e contra Teug^t- 
tioi^ de œrtains vopigeiir& qni leprésenleiit las fprèts 
fl^kms , par exiemple, oomme infeatées d'une ia»- 
inense quantité de singes ckstriicteurs et to^om*s pni^ 
à déè^Brer une gisorre dang^rm^aux booim«- £u 



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DE i.'lSWaUB«. £T D^ U SfLEE. HV^ 

gà^ni li)& wiges n'ont de dofii?«g« «t 4'aiid«M 4{ii# 

trequt dttos lents retraitea. liai» alof&e^eat uAe gtient 
Mbumée aqi( étabbsaetnento , ^ il «'y a pa^ d'^ao^ 
quHk n» ewaeitt, éais leuts ^qpédîti^^a^ la raina da 
qtteltyM plaliteur. 

A [tféaefit qnt. voua «^ex aaak^ #V6C moi aw rapiaai 
rt aiixdéprafatiotti ddicatte raee ariajrda et dévoraotai 
entra a dws eaa fwéta étemeUeg (fe Bori»éo et da qu^i* 
quea tfea Malaîaes où le roi de» siogiQs a éUAÀi ^im^m»r 
pote, 

là^ tréna fort ^ puisfiant, le fa<k>utal)le oraog-ojoir 
iang ^ «at honuoe 4m ^oia qui marehe à peu pNte 
oMmueToua^qm panaa pettt4tre aus» à aa ttaniÉiey ae 
glisse ftirtiYaiiieBt auprès dea kabilatioas quHl dévaati^ 
^mkle prévoir Ica colëres des étémeots, okerehe un 
abri eontte les orag^ qui nailaent à Phorizon^ le da- 
oouTre , s'y Uottit et attend que ie ciel soit redevenu 
bleu pour se lÎTrer à ses^ téifiSbreusea eieursicois. 

Vow «pesdaut) iniRtigaUe e&plwatfw, ¥Oifâ vaaH 
êtes atmoftumuaaiBentjelè dtts em nauiÉiiaeaaolfttluka» 
eàj auimUeu de roa nkklîtailiotta .vous vgnis tromm 
tèiit-À-ieQiip»prétaû» de l'ttrao^toulmg quoiroiiaiie 
voyea paa^ car il est dan^ depina de malke ^ de prè- 
¥oyuuseqiifileeiel ne vous en adoubé. Avoaràt^ païad 
ttnaakire tranohaittcNi uufrépée^ à votre éftiBÉmti4imi 
pistoiçta, sur votne épaule un fuaH> l-ôraug-Qutdng n'a 
pour toute prolaetioa que le troae de Ta^re ou il ae 
eaehe cemoie dmvière un r^tepart, les j^ias toutes 
et les brw^a^ûUéa ép%iaaea qpfti te 4^ol>i^f^tt3fr y^^a et 



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126 yf0iUE ArtotR w ifONM 

le mMMt âtkiM à l'abri d^ baltes, ses dents aigttês qui 
^édiireiit une l^âiiehe noueuse qu'il a taillée pour les 
besoHis de sa marche et ceux de sa défense. Soyez armé 
et fied en cap, «Importe : il y a grand péril pour 
vous dans cette reni^oiitre. Il faut que totre plomb 
frappe Tennemi à la tète; il faut que votre épée lui perce 
le eceur ou que votre sabre lui abatte une épaule. L'o- 
rang^utang saute /bondk, semonlre, s'efface; il est 
ik I il vous touche, il'se fait grand ou petit, ses rapides 
éventions le sauVMt de vos coups , qui portent dans 
le vide. Il vous pousse comme un homme exercé aux 
hHltes do corps; îf vous frappe comme s'il avait reçu 
ées leçolts de pugilat; il fait le nioulinet de son bâton 
noueux, il menace vos jambes et c'est votre tète qui est 
Hessée ; de ses robustes mainset de ses crocs tranchants 
it s^ittisobe à vos vêtements et à v(rfre chair; vous êtes 
épuisé, en lambeaux , et - à peine le sang de la bête fu- 
rieuse coule-t*il par quelque légère blessure. Vous 
voules fuir alors, il se plante devant voos et s'i^ppose 
ha ff dimeirt à votre retratte , car il devine que vous ne 
rimidriet pitt à sa rencontre ou que vous n'y viendriez 
ipae seul, et il veut vous At^ le pouvoir d'aller à la re- 
eh^rche de nouveam^ chasseurs. Son triomphe, à lui , 
n'est complu que lorsqu'il vcmis vmt étendu sur les 
leuîHes mortes de la forêt, Iwsqu'il ne seirt jkns les 
bideuiwls de votre cœur, lorsque vos yeux sont sans 
regard. C'est, je vous Tatteste, un bien dang^reus 
ennemi que l'orang-outang traqué dans ses forêts. 

On en a vu armés seulement de bâtons se défendre 
eoÉàre une douzaiiie de chasseurs habiles /et il n est 

V 



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DE l.'A&TftOUl£ fil »£ U ZKfiC. 437 

pas rafe d'entendre lès pas rapides d'un élé^Mttt oa 
d'un buffle reteoUr dans les fbrète d'où (^s sîiifes m 
lestes et si forts parrienn^t à diassér œs monstruem 
et terribles quadrupèdes. 

De pareils faits ont besoin d'être «oiivait écrits pow 
combaltre l'incrédnlité^ et tous les voyageurs henrett* 
sèment se trouvent d'accord là-dessus pour i|iie VM# 
n'ayez pins droit de tes révoquer en doute. 

Le mandril est trop stupide pour trouver desàras 
protections contre les armes des; Malais et deii eiplon* 
teurs. européens ; sa démarche lourde et eaarfMmraiaéa 
le i^nd aisément victime des «diasseurs <[ti l'attaquMl 
à coups de fusils, de pierres et de bâtons, et If fre»t 
nent souvent dans des filets tendus sur son {Mbgaafe. I0 
mandril n'a d'adresse qu'à l'heure de sa mort, et sa 
dernière pensée (donneannoi une autre eipressioo) est 
une vengeance. Btessé par le chasseur et jugeant ^'il 
ne peut plus se sauver de ses atteintes, il tombe, reste 
immoUle, se laisse tourner, retourner sur le sol, et 
lorsqueleacalpel commeiicesa dissection, an moment 
où roas*y attend le.moins, il sejettesursonennenûci 
le mord avec voracité. Satisfait de ce triomphe d'^- 
nisant^ iltombeet meurt sanspousser uacri. La rhasaa 
au mandril est un jeu plus qu'une guerre, un «mMfh 
ment plus qu' une fatigue. 

L'orang-outeng et le mandril scmt origtMirai dpi 
mêmes climats , et vivent des mêmes Ihiits rt dt 1« 
même industrie; mais l'un est teste , actif, «itr^ov^ 
nant, plein de courage; l'autre est burd, presque 
stupide. Il faut voir ce dernier traqué ^ans sa ra- 



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1^ TOTAaE AUTOfjR M Même 

Èniikê pmt rofan^otmg qtii le tequine , le bareète 
«t «emUe vouloir lui donner un pea d'aetîvM. Aux 
am dfe joie^ du bourreav y «us accents de douleur de 
la yictime, les chasseurs accourent, déchai^nt leot« 
«rmeft on déeodient leurs flèelies empoisontiées 6ur 
les deaxiÎAgee, et vainqueur ^ vameu rendent en-* 
mÊaaiAê le dernier eiMipîr. 

Le mandril «e ft&Oid dans des filets:. Dès qû*i se sén( 
ctplîf , il se eoucfié, et qu^ques instants après il songe 
à sa liberté perdue ; il veut la reeimqwérir, et it isoei 
tstttée IgnAeur à attaquer mee ses dente les maitles du 
l éa rto qui Tempriscmne y qM les chasseurs ont U 
temps d'^arrifcr et de l'abattre à coupa decfôsses de f u^ 
sifeou de pierres, 

On dft proveAialement leste commeun sirige; pour^ 
qmii le mandril n'est-il pas classêparmi les maittot- 
les 0u les {bloques? Le mandai déshonore la race si* 
miane. ' 

De tous les singes qui parcourent les archipelB océa- 
nîqueis , les rastes solitudes brésiliennes et les immen- 
ses forêts vierges qui pèsent sur le sol de cetie magnî- 
flqufe partie du Nouveau-Monde, le jockoe*, sans 
èontrecHt , le pîus leste, le plus entreprenant , le plus 
audacieux. A la vérité , il ne se montre que kt ntilt^ 
fuit les rayons du soleil ; mats quand tout dort dans 
les habitations, quand tout est assoupi daùs les cases 
dés nègres, il te ^issc furtivement , ainsi qu'on adroSf 
lllou, dans les étables ou les greûiers où sont gardés les 
gerbes, les graines et les fruite. Après avoir déposé i9on 
butin au fond de quelque réduit , il revicïrtà la châfge; 



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^ 



DE L^ASTROLABË ET DE LA ZÉLÉE. ^ >I29 

recommence ses rapines , visite les endroits les plus 
cachés, ouvre, brise les armoires le^ plus solidement 
fermées , et ne se sauve que lorsque le jour le chasse. 
Maiss^il est découvert dans un^ppartementou au milieu 
d^in verger, loin de chercher à fuir alors, il s^arme de 
résolution, s^élance en désespéré sur les chasseurs, 
bondit comme un jaguar, pince, déchire, mord, et né 
tombe presque jamais sans avoir fait de nombreuses 
victimes. 

Les flèches des Bouticoudos, des Paîkices, des Mon- 
dnickus , des Tupinambas et les fusils des Européens 
|>euvent seuls arrêter , dans ses excursions , le jocko 
qui cependant, pris jeune, s^apprivoise facilement et 
devient un des plus agréables, passe-temps des désœu- 
vrés brésiliens. 

L^ouistiti, et le singe-lion, le singe-volant de la Nou- 
velle^ollande , qui ressemblent si bien à une chauve- 
souris, se chassent à Taide d^un fusil chs^rgé de son ou 
de sable très fin. Le coup les étourdit; ils tombent, et ils 
n'ont pas encore repris leurs sens qu'on les tient déjà 
renfermés dans une cage. 

Tout gentils, tout coquets, tout amusants qu'ils 
sont , vous les voyez , en l'absence dé leurs maîtres , 
ronger les petits fils d'arclial de leurs prisons , grino- 
ter les bois , les rideaux , les étoffes qu'ils peuvent at- 
tendre , et ne rêver que destruction. 

Il y a tpujoursdu singe dans le singe, et l'ouistiti ne 
ment pas à sa nature. 

Il est impossible de se faire une idée de la véhé- 
mence , ou pour mieux dire , de la rage avec laquelle 
II. 17 



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iSO VOTÀOE AUTOUR DU BiONOE 

s'attaquent deux singes, grands ou petitg, jeunes ou 
vieux, de quelque espèce *que ce soit, pour la posses^ 
sion d'un fruit ou la conquête d'un gite. C'est un dé- 
lire , une frénésie ; ce sont des cris, des frétnissemeûta, 
des hurlements à fatiguer les échos ; ce dont des mor* 
sures profondes, des déchirures qui enlèvent de longs 
lambeaux de chair. On ne cessera de copnbattre que 
lorsqu'on n'aura plus de forces ou de dents. Autour 
des deux athlètes, vous voyez les branches des avim^ 
tes brisées , les feuilles en poudra, t^ terre labourde , 
et vous pouvez vous approcher en ce moment , flagel- 
ler les deux antagonistes, les piquer de vos épé^, 
leur briser un membre , les percer même de p^iit 
plomb, nul d'eux ne lâchera prise, nul d'eux ne 
mourra sans serrer étroitement son ennemi dans êm 
bras. 

Si le singe avait autant de force que de méchaïu^té, 
de puissance dans sa haine, ce serait un d& plus dan- 
gereux ennemis des hommes. 

Le singe a une peur effroyable du serpeut. A l'as- 
pect du reptile, ses membres tremblotant oti ils rai- 
dissent ; ses dents ç' entrechoquent , il s^agite dans im 
mouvement perpétuel , il se cramponne de* sa queue 
à la branche que les mains et les pieds abandonnent; 
il courbe sa tête , fenne le$ yeux et se laisse tomber 
sur le sol où il devient bientôt victime de 8«3 terreurs; 
Des voyageurs dignes de foi assurent avoir observé 4es 
singes , pendant une heure entière , pejpcbés aiasf par 
l'extrémité de la queue aux plus hautes branckes 4es 
arbres, et ils ajoutent que ces vertifi»» du quadra- 



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DE L^AITtOLABÊ Et DB LA lÈhiË, 45f 

mkne leur ont toujours indiqué, parmi les broud^aillé^, 
la présence d'un serpent aux aguets en quête d'une 
proie. 

C'astlà une de ces études utiles et curieuses à recom-^ 
mander aux explorateurs. 

Trop de précautions ne peuvent jamais être prises 
contre les hôtes dangereux qui infestent les forêts éter- 
nelles du Brésil , les solitudes africaines ou les archi- 
peli indiens^ sillonnés par le redoutable boa dont je 
vous ai déjà dit les effrayantes promenades. 

On a beaucoup parlé de l'adresse des singes à évi- 
ter tel ou tel piège tendu par l'es chasseurs ; on a beau^ 
coup parlé aussi de leur intelligence à se procurer les 
aliments nécessaires à leur vie , mais tout le monde ne 
sait pas que la plupart des espèces dont nous retra- 
çons les mœurs , se construisent des habitations com- 
modes, à l'aide de branches , d'écorces et de feuilles, 
où ils se mettent à l'abri des injures du temps. Sous ce 
rapport, l'orang-outang surtout fait des merveilles. 
Les cases qu'il bâtit, et qu'on trouve éparses dans 
■ l'intérieur des forêts où il règne , offrent une soli- 
dité, une entente d'architecture qui épouvantent la 
raison. 

Mais ce qui tient du prodigô, c^est l'ardeur ou plu- 
tôt la rage de possession dont il s'anime quand on 
cherche à l'exproprier. Les combats que vous lui li- 
vrer en rase campagne ou au milieu des bois sont dif- 
itciles.et périlleux; ceux qui ont lieu autour des ha- 
bitations deviennent des luttes où presque toujours la 
victoire est du côté du singe. Orgueilleusement posté en 



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452 VOYAGE AUTOUR WJ MONDE 

seatinelle avancée y à quelque pas de son édifice , il a 
Tair devousdirequepersonnen^aledroitd^y péaétrer ; 
que cela est à lui ^ à lui seul et qu'il est résolu à mou* 
rir plutôt qu'à céder. Jamais soldat ne montra plus 
de fermeté y plus de détermiaation pour la défense du 
poste qui fut confié à son honneur. 

Maintenant, si vous essayez de passer outre, si 
vous ne voulez pas attendre que rorang*<)utang se soit 
éloigné de son magnifique palais, tâchez que vos balles 
portent juste, car sa colère est chaude, et a pour auxi- 
liaires la force et Tadresse. Ce sont des élans de buf- 
fle , des évolutions de serpent , des morsures de tigre, 
des attaques de gladiateur. II vous déchire dé ses dents 
aiguës, de ses pieds vigoureux ; il vous soufflette de ses 
mains promptes comme la pensée; vous oroiriez en- 
tendre tomber sur votre dos les battoirs de vingt blan- 
chisseuses pressées d'achever leur tâche. 

Ici déjà naissent les regrets. L'imprudente querelle 
dans laquelle vous vous êtes jeté vous ôte parfois toute 
pensée de défense , tant votre adversaire s'empare de 
votre admiration ! Ce n'est i]ue lorsque le sang coule 
par maintes blessures, ce n'est que lorsque la douleur 
vous ramène au sentiment de votre consenaiion que 
vous en appelez à vos piques, à vos épées, à vos poi- 
gnards, qui vous sont enlevés souvent par votre en- 
nemi. 

Dès que l'orang-outang se sent frappé à mort, loin 
de fuir; il se poste encore menaçant devant sa maison, 
semble jouir du spectacle d^ désordre qu'il a causé 
parmi ses antagonistes , sourit aux derniers râles des 



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DE L^ ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 455 

chasseurs étendus sur la poussière et rentre chez lui 
pour eipirer dans son domicile. 

Quelques peuplades sauvages de l'intérieur du Bré- 
sil se livrent avec ardeur à la chasse des grands singes 
qui infestent les solitudes de cet empire, presque aussi 
vaste qye l'Europe , mais elles font surtout une guerre 
sans relâche aux frêles individus de cette race dont 
elles estiment la chair. 

Contre les jockos et quelques autres espèces géaiites. 
les Bouticoudos surtout se servent de leui's arcs à flèches 
et de leurs arcs à pierres , qui sont leurs seules armes 
danslescombats avec les tribus rivales. Ces arcs à pierres 
se composent d'un bambou coupé en deux de long en 
long, aux extrémités duquel on a pratiqué des trous 
pour le passage de la corde, qui est nouée extérieure- 
mcQt^ à cette corde en est tressée une autréqui se sépare 
de la première vers le milieu , de telle sorte que deux 
petits bâtons ou deux os placés verticalement à ces 
cordes les empêchent de se rapprocher. Là est un filet 
à mailles fort serrées; ce fileta trois pouces de lon- 
gueur et c'est sur ce repaire que le sauvage place la 
pierre assujétie par l'index et le pouce, ainsi qu'on le 
fait de la flèche. Vous comprenez que si leBouticoudo 
lance la pierre en ligne droite, elle doit frapper le bois 
de l'arc, puisque celui-ci se trouve dans le même plan 
que les cordes et le filet. Or, le farouche Indien, qui 
est, selon moi, le plus habile, le plus leste, le plus in- 
génieux dès naturels vivant loin de toute civilisation , 
tend sa corde en biais, et la pierre qui devait s'arrêter 
à son départ atteint le but en passant à côté du bambou. 



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434 VOYAGE ACTOtJR DU ttONJTB 

M. J. Arago a vu à RioJaueiro un ^afaat cb cbnise 
ans offert en cadeau à M. Laodsdôrff, chargé d'affaires 
de Russie auprès de Jean YI, et que son père avait ex- 
pédié à ce savant naturaliste pour lui fournir une oc- 
casion d'étudier sa tête après Favoir séparée du tronc ; 
cet enfant , étonné qu'on lui laipsât la vie^ atteignait 
presque toujours, à vingt*cinq pas de distance^ un plon- 
geon qui était pendu à la dunette 4u natire. 

A l'aide de ces arcs de cordes hauts de six pieds de 
longueur, le Bouticoudo ne craint pas l'attaque du ja** 
guar; jugez donc si le singe n'a pas tout à redouter 
d'un pareil chasseur. 

Quant aux gracieux ouistitis, aux singes-lions et aux 
nombreuses fan)illes si légères , si rapaces , si petites 
dont ils se nourrissent avec tant de sensualité, ils dé- 
daignent pour eux les pierres et tes flèches, et les pren- 
nent à l'aide d'une grande souricière (^onnezHnoi un 
autre mot) placée à l'entrée d'un champ de maïs, de 
cannes à sucre ou au pied d'un bananier. En grimpant 
sur un arbre, en se promenant au milieu d'une plan- 
tation , le ouistiti peut apaiser sa faim ; mais dans l'ha- 
bitude où il est de regarder comme sienne la propriété 
des autres, il dédaigne d'y toucher. La souricière ren- 
ferme outre ses parois les grains, les fruits, les légu- 
mes qu'y a déposés le Bouticoudo. Ici est la rapine, 
ici est la perfidie, ici est la méchanceté : c'est ici , par 
conséquent, que doit se jeter avec un bonheur inouï 
cette gent malfaisante , et la porte du piège toinbant 
derrière le quadrumane rongeur lui prouve que le vol 
ne rapporte pas toujours bénéfice à qui le commet. 



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DE l'astrolabe et D£ Li ZELEE. 455 

Le& premiers^ explorateurs qui ont étudié les maii- 
drîis, lesorafig-^outaugs, les jockos dans leurs foré^, 
o)Qt publié bien des anecdotes curieuses sur 4es auBurs 
et le^ habitudes de ces êtres singuliers qui ressemblent 
sous tant de rapports aux sauvages habitants des pays 
équatoriaux nourrissant tant d'êtres divers, tant de 
natures oppoisées. Ils ont raconté mille extravagances 
plus ridicules les unes que les autres, et dont la philo- 
sophie et les études sérieuses des temps modernes ont 
fait prompte et bonne justice. 

Selon les voyageurs du quinzième et du seizième 
siècle , époque si féconde en merveilles et pendant la- 
quelle on croyait encore à l'eldorado , les singes dans 
leuramour désordonné poyrles femmes, s'élançaient 
au milieu des peuplades , luttaient avec ardeur contre 
la jalousie des hommes, se choisissaient une compa- 
gne, Temportaientau fond des bois et vivaient avec elle 
en fort bonne intelligence. De ces bizarres et mons- 
trueux accouplements naissaient, selon eux, les maca- 
ques, les babouins, les moustacs, les talapouins, les 
malbroucks, les monas et les guenons , formant l'im- 
mense famille de singes ravageurs des plantations qui 
peuplent encore une partie des vastes forêts de l'Inde, 
de l'Afrique, de l'Amérique septentrionale et de la plu- 
part des grandes îles malaises. Nous avons marché 
depuis trois siècles ; les préjugés ont fait place à la lo- 
gique; l'art de la navigation a grandi les connaissances 
humaines; on a classé les espèces, on a interrogé la 
nature avec une raison plus saine; et les singes les plus 
industrieux, les plus lestes, les plus spirituels, setrou- 



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136 TOYAGE ACTOCR DU MONDE. 

Yent encore placés bien loin des Hottentots, des Mozam- 
biques, des sauvages naturels de la presqu'île Pérou 
et des stupides habitants de laNouyelle-Galles-du-Sud, 
qui occupent, selon nous, le dernier degré de Téchelle 
sociale. 



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42 



JAVA. 



fllamarang» — Mlatifi^a. 



NcMi» voici au tât|[e, la mer reprend ses ondulations 
plus imposdtileS; les courants ont moins d'intensité, 
et nous piquons une seeonde fois sur Java, où le 48 
septembre nous mouillons en face de Samarang. 

Je feux que vous me lisiez, et c'est pour cela que 
je ne vous parle presque jamais de ces petites colères 
célestes, de ces variations de raiguille aimantée, de ces 
courants qui filent plus ou moins de nœuds dans telle 
ou telle direction ; votre mémoire en sérail fatiguée; 
presque rien aussi, jusqu'à présent, de notre situation 
personnelle, et cependant il faut que je vous dise qu'ici 
M« d'Urvilk a été saisi d'un accès de goutte si violent, 
lu 1b 



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>I58 VOYAGE ACTOrR DU MONDE • 

que nous avons craint pour ses jours, et que le corn- 
mandement de Texpédition a été conQé au zèle, à Tac- 
livité et au savoir de M. de Roquemaurel , lieutenant 
de l'Astrolabe. 

La ville de Samarang est vaste , spacieuse ; c'est 
presque une rivale de Batavia. Un grand nombre de 
navires pavoisent la rade, protégée contre les tempêtes, 
et le commerce y est florissant. Ici encore de belles 
plantations, de riches factoreries, d^immenses maga- 
sins' et du luxe. La population y est hollandaise , mais 
on y voit un grand nombre d'Arabes et de Chinois 
s'occupant de trafics de toute espèce... quelques négo- 
ciants français qui y jouissent d'une grande estime et 
qui y ont fait une fortune considérable. Le plus recom- 
mandable d'entre eux est M. Tissot, dont la superbe 
habitation est tenue avec un faste asiatique. 

 une démi-lieue de la ville il s'est bâti un magni- 
fique palais, où FEurope se reflète dans la somptuo- 
sité des appartements, et dans les mille petits bénéfices 
inventés pour tuer les heures si lentes des colonies ; 
salle de billard, salon immense de réception, boudoirs 
d'une élégance magique, allée parfumée où Ton res- 
pire à Taise la vie et le bonheur; et, au milieu de tout 
cela, traversant l'habitation, un canal servant de salle 
de bain 9 et protégé par un* barrage contre les croco- 
diles, et par un large kiosque contre les ardeurs du 
soleil. 

Nulle part chez nous les honneurs d'un hôtel ne sont 
mieux faits qu'ici par madame et mesdemoiselles Tissot, 
dont le teint un peu brun rappelle une origine afri- 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZÉLÉE. >I59 

caîne; elles cultivent les arts, et leur amabilité ne fait 
janïais défaut à aucun visiteur. 

Je parcours la ville; je me promène dans la partie 
ouest où je suis appelé par d'imposantes bâtisses; c'est 
un fort majestueux, bien placé et élevé par la sollici- 
tude des Hollandais, qui craignent toujours de se voir 
attaqués par les Javanais de l'intérieur, jaloux de leur 
indépendance. Qtelle nefùt paè ma surprise, en trou- 
vant au milieu du fort un puits artésien en pleine ac- 
tivité ! C'est le premier qu'on ait creusé dans un terrain 
volcanique. On le doit aux recherches et à la persévé- 
rance de M. Jhné, ingénieur allemand, récemment ar- 
rivé dans le pays. 

Ma connaissance avec M. Jhné fut bientôt faite ; je 
lui témoignai mon étonnement à l'aspect de son puits ; 
il m.e dit les difficultés qu'il avait eu à vaincre pour 
percer les diverses couches de tuf et de lave dont le 
sol était formé... Et comme plus tard je lui manifestai 
le désir de faire une excursion dans l'intérieur de I île; 
il voulut s'associer à mon voyage, et je reçus sa propo- 
sition avec un grand plaisir. 

Les embarras du voyage sont grands à Samarang, 
et n'obtient pas de passeports qui veut. On comprendra 
cette rigueur de l'administration quand on voudra bien 
réfléchir à quelle petite distance des villes européennes 
vivent des peuplades farouches en haine avec la civili- 
sation dont elles ne veulent pas, et toujours prêtes à se 
ruer sur les usurpateurs de leur sol inhospitalier. 

Cependant M. Jhné et moi fumes plus heureux ; M. le 
résident, dont je regrette beaucoup de no pas me rap- 



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AAO VOYAGE AUTOim DO MOUdE , 

peler le nom, accueillît très gracieusement la demande 
que je lui fis d'un sauf-conduit, et sachant que je vou- 
lais aller visiter Salatiga , ville importanfte de Tirité- 
rieur, où rappelaient incessamment des affaires de ser- 
vice, îj ine proposa une place dans sa voiture. Je re- 
fusai ; car notre intention, à M. Jhné et moi , était de faire 
un cours d'étude ; et pour cela, je vous lai dit lors de 
ma première excursi()n au pic de Ttnériffe, rien n'est 
moins favorable qu'un carrosse. 

M. le résident ne borna pas sa sollicitude à de sté- 
riles offres de service et au don d'une lettre de crédit 
extrêmement chaude, écrite en hollandais et en java- 
nais, il m'adjoignit encore une sorte d'officier malais 
chargé de pourvoir spécialement à mes besoins, et de 
faire donner prompte exécution à mes ordres, à mes 
simples désirs. 

Le matin, de bonne heure, un kapcda revêtu de su- 
perbes étoffes et armé de deux crish à sa ceinture, 
vint dans la cour de T hôtel attendre Fheure de mon 
réveil. Il emmenait trois chevaux de selle pour nous et 
notre domestique, et deux coulis (hommes de peine) 
pour porter nos bagages. 

Notre première halte fut à Énorang, à quatre lieues 
de Samarang; là, notre guide, notre kapala, nous dit 
que sa mission était finie, et nous confia à un second 
kapala ; nous primes de nouveaux chevaux, de nou- 
veaux coulis, et nous poursuivîmes notre route. 

Cinq lieues plus loin, à Tana-Méra, autre relai; 
pendant que l'on selle nos chevaux, je suis attiré par 
un bruit i*etentissant de goum-goum et de tam-tam, 



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DE L'iST&OLiBB ET DE LA ZÉLÉE. 441 

et j^af^rends qu'un mariage javanais est cause de tout 
ce tiûtamare; je me rends sur le lieu de la scène, et 
au bruit de quinze à vingt tam-tams déchirant les oreil- 
les parleurs divers diapasons, la cérémonie a\^it lieu. 

Tout cela était simple, ordinaire comme fine nooe 
de village. Assis sur de petits bancs -en face de tables 
très basses, les convives mangeaient quelques mets du 
pays dans de fort petites assiettes en porcelaine du 
Japon et de la Chine , et la redoutable musique ron- 
flait toujours; hommes et femmes étaient mêlés entre 
eux; il y avait de la gatté, peu de désordre, et après 
quelques instants d^observation, mes études et ma cu- 
riosité furent satisfaites. 

Après quatre heures d'une marche assez rapide sur 
un plateau fort étendu, riche des productions du pays 
et de la culture des légumes, des fruits etdes fleurs d'Eu- 
rope, nous arrivâmes à Salatiga. Est-ce une ville? est-ce 
une campagne? C^est Tun ou l'autre, ou plutôt c'est un 
camp. Là, quatre à cinq mille hommes s'exercent au 
maniement des armes pour les luttes fréquentes qu'ils 
ont à soutenir contre les Javanais indépendants ; en 
général ce sont des natures privilégiées, des physiono- 
mies d'un caractère guerrier, prompts à la marche, 
prompts au combat. On les a pris à tout hasard parmi 
les aventuriers de tous les pays de l'Europe ; Anglais, 
Français, Allemands, Hollandais , Belges sont là côte 
à côte, servant dans le même régiment, et se dispu- 
tant les grades à force de zèle et d'intrépidité. 

Tout près de cette troupe d'élite , sont encore des 
régiments de Malais et de Javanais, séparés, distincts, 



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>I43 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

babilles également à Teuropéenne, mais condamnés à 
ne s'élever jamais jusqu'aux grades supérieurs ; seule- 
ment les mieu:x instruits, ceux surtout qui ont donné 
les meilleurs gages de fidélité et de dévouenient, peu- 
vent devenir petits officiers honoraires; et c'est là leur 
bâtoii^ de marécbal. 

Outre ces soldats bien vêtus , bien disciplinés, il est 
encore un régiment également bien équipé de nègres 
venus des côtes d'Afrique, auxquels on clierche à don* 
ner les allures des soldats européens. Cette première 
tentative a réussi, et nul doute qu'à la première guerre, 
les homnjes noirs ne rivalisent avec les blancs en dé- 
vouement et en énergie. 

Toutes ces troupes ont, à Salatiga, des casernes bien 
tenues, bien aérées; la santé est sur tous les visages, 
la joie dans tous les cœurs, et Ton ne dirait pas qu'on 
se promène dans un pays où les plus terribles fléaux 
viennent périodiquement exercer leurs ravages. 

M. Jhné et moi descendîmes dans un hôter tenu par 
un Français. On nous y traila avec politesse, mais 
sans empressement; on ne fit aucun frais pour nous 
bien accueillir, et quatre piastres payèrent notre bien- 
venue. 

Au surplus, le paysage qui se déployait à nous de 
cette maison propre et commode, mais sans somptuo- 
sité, était d'une fraîcheur et d'une variété remarqua- 
bles. Partout de riches cafeiries florissantes, des indi- 
go teries à leur naissance, des champs de cannes à su- 
cre répandus avec profusion , quelques maisonnettes 
coquettes éparses çà et là ; et, planant sur cette nature 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZÉLÉE. 445 

privilégiée, la famille des palmistes avec leurs cheve- 
lures onduleuses et leurs têtes élancées comme des 
bambous. 

Poussez plus loin vos regards, étudiez les gorges 
et^es cimes accentuées des hautes montagnes qui dé- 
ploient devant vous leur majesté , et votre œil se re- 
pose studieux sur un volcan dont la fumée s'échappe 
toujours en spirales rougeâtres. Le paysage est digne 
de Claude Lorrain ou du Poussin. 

Après la fatigue et l'étude, le plaisir ; mais ici , sous 
un soleil, tropical , il n'y a guère de plaisir sans lassi- 
tude, et Tonne trouve guère d'abri contre les chaleurs 
dévorantes qui crevassent la peau. 

Cependant le vice-résident n'ayant pas encore reçu 
ma visite d'usage, je crus devoir une politesse, et je me 
rendis chez lui. J'y trouvai M. d'Urville et son acolyte 
M. Jacquinot, qui avaient projeté, pour le lendemain, 
une course sur les montagnes pour visiter une source 
thermale et un temple antique fort célèbres dans le 
pays. 

Les préparatifs du départ furent bientôt achevés. 
Les résidents et les commandants en voiture, M. Jhné 
et moi à cheval ; j'aime à bien voir ce que je veux étu- 
dier et traduire. 

Une escorte d'une trentaine de cavaliers , vêtus de 
tissus fort éclatants , caracoUaient autour de nous. 
Arrivés à un pont jeté sur une petite rivière rapide et 
surmonté d'un toit protecteur^ nous sommes reçus 
par une nouvelle escorte vêtue de violet, tandis que 
la première l'était de vert; car ici chaque district a 



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^144 rOYAGE AUTOUR DU UùHDE 

sa couleur oomme chacude de nos armes son uni- 
forme» 

Ces soldats choisis parmi Télite de la jeunesse java- 
naise sont tenus d'aller au devant du résident, chaque 
fois qu'il se déplace ; c'est une garde d'honneur et tme 
protection à la fois. 

Nous entrons bientôt dans la vallée d'Ambarrava , 
large plaine dominée, à de grandes distances, par de^ 
plateaux élevés, et au milieu de laquelle se trouve une 
nouvelle forteresse qui pourrait contenii^ huit à dix 
mille hommes. Les Hollandais échelonnant ainsi leurs 
forces aux environs; car c'est de là que, peut-être uû 
jour, partiront de redoutables ennemis qui viendront 
apporter le carnage dans la eapitale. 

Après avoir dépassé cette forteresse , où nous ne fî- 
mes, pour ainsi dire, qu^une halte d'inspection, nous 
commençâmes à gravir la colline; mais bientôt la 
pente devint tellement rapide que les voitures firent 
halte, et nos compagnons furent forcés d'achever l'ex- 
cursion à cheval. Seulement, comme M. Jacquinot, qui 
a peutrétre le pied marin , n'est pas de la famille des 
Ceâtaures, il se fit porteir en palanquin, et ne vit le pays 
qu'à travers une croisée et horizontalement étendu. Il 
y a des habitudes qu'on n'aime point à perdre. 

A mi-côte de la montagne, le chemin devient très 
rocailleux, mais adroite et à gauche, formant deux 
haies ravissantes, une immense quantitéde roses du Ben*» 
g^le s'épanouissaient au soleil et semblaient nous êaffl* 
ger à poursuivre gaimentnotre route. C'était une marche 
presque triomphale , car la musique javanaise, à dia*» 



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DE L^ASTAOLABE ET DE LA ZÉLÉE. 445 

que balte , résonnait à ébranler les écbos y et les po- 
pulations voisines accouraient à notre passage avec un 
'empressement qui , je dois le dire, était plutôt de la 
curiosité que de Tadmiration. 

Le résident possède ici une maison de campagne 
qui n'est guère qu'un point de repos pour les voya- 
geurs qui viennent visiter la fontaine et le temple. 

Aquelques pas delà est la fontaine, nappe d'eau d'uh 
mètre de circonférence , sortant d'un canal profondé- 
ment cacbé dans les entrailles de la terre; l'eau est à 
la température ordinaire et fortement cbargée de sels 
de fer ; au reste, rien de bien remarquable pour le 
géologue. 

Nous sommes ici à 900 mètres au-dessus du ni- 
veau de la mer ; à 200 mètres plus baut est le temple 
antique où nous arrivons en une beure , car le sentier 
est facile, quoique ardu. 

Temple soit , mais je n'aurais pas osé lui donner ce 
nom pompeux, s'il n'était déjà consacré; c'est un 
cube de 4 à 5 mètres de côté, avec portes et croisées 
latérales ornées de sculptures symétriques, usées 
par le frottement du temps; quelques marcbes ser- 
vent à pénétrer dans l'enceinte ouverte aux quatre 
vents, et le tout est surmonté d'une coupole, ce qui 
donne à l'édifice la forme exacte d'un tombeau arabe* 
Personne ici ne put m'en dire l'origine ni le dieu au- 
quel il a été consacré. 

Quelques autres temples pareils à celui-ci pointaient 
sur des crêtes plus élevées, mais nous nous tînmes salis- 
faitisdecette première visite, et les curieux qui viendront 

ir. 19 



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A 46 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

après nous feroiït «ageinent d^imtter notre réserve ; les 
arts et Thistoire auraient peu à gagner à une aacensic»! 
plus aérienne. 

J^aurais voulu pousser bien au-delà des ftiontagaes 
mes courses aventureuses ; j'aurais voulu visiter les 
domaines de Solo où sont gardés è vue lef sultans de 
Tex-empire javanais ; mais hélas 1 le temps nous pres- 
sait y je dus suivre dans leur retraite mes compagnons 
de voyage; mais^ plus indépendants que tous, nous er- 
râmes çà et là avant d'arriver à Samarang. Ne me 
tracez; jamais une ligne droite, ne me forces point à 
cheminer dans tel ou tel sentier, si vous voulea que 
je trouve quelque plaisir à mes promenades, quelque 
profit à mes études. 

Dans un pays où la chaleur du jour est excessive ^ 
les orages se succèdent avec une effroyable rapidité. 
Nous étions à cinq lieues encore de Samarang , quand 
devant nous se dessina, pareil à un fantôme, un nuage 
ctiivré qui étendit ses larges bras, envahit Thorizon , 
s^ affaissa et vomit bientôt sur nous des torrents d^une 
pluie rapide. Les éclairs sillonnaient l'atmosphère, 
Tair était en feu, et le tonnerre bondissait sans discon- 
tinuer. Nous attendîmes la fin de cette crise, abrités 
dans Tauberge d'Enorang, où nous liâmes conversa- 
tion avec M. f^an Gordum , officier de la garnison de 
Samborava , lequel , ainsi que nous , avait été surpris 
par Forage : ici tous les gens bien élevés parlent le 
français comme vous et moi. 

Ce que Ton a de mieux à faire dans ce pays équa* 
torial , c^est de voyager la nuit, lorsqu'une fois la eu- 



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DE l'ASTM)UBE et BE LA zéiEE. •147 

riosité est satisfaite; seulement , je ne conseillerai» pas 
one telle c<Hidaite à tout royageur qui Totidrait se pixP 
mener dans Finlérieur de Java ; car nmi compn^aoû^ 
de route me raconta mille histoires de Yoktarsplus 
dramatiques les unes que les autres, et dônt^ ma foi^ une 
seule attrait dû nous faire attendre lé retour dû sideiL 

Mais il en est de ees bandits comme des crocodiles: 
de Timor qui se promènent dans les villes épouvan- 
tées, ccmrnie des boas de Didby c(ui font la siège des 
demeures malaises y comme des lions du Saharah qui 
emprisonnent les populations en armes y comme de» 
ours blancs du Spitsberg qui ouvrent les navires* On 
parle beaucoup de ces redoutables ennemis des hom- 
mes y mais on en voit peu y très peu y et bien favorisés 
sont les intrépide eiplorateurs qui en rencontrent quel- 
ques-uns sur Umv p^sag^. 

Mon compagnon etmoi nous arrivâmes à Samarang y 
à cinq heures du matin ^ sans une blessure au flanc , 
sans la plus légère morsure de reptiles, sans la moin- 
dre trace de. dent de rhinocéros ou de panthère. 
Ce qu'il y a de vrai cependant , c'est que les forêts de 
Java sont infectées d'hôtes dangereux, et que la pru- 
dence veut que vous ne sortiez jamais sans un fusil sur 
Tépaule , sans deux pistolets à la ceinture. Ajoutons 
qu'ici encore la rencontre des hommes est plus à redou- 
ter que celle des quadrupèdes. 

Vqus comprenez bien que je ne veux pas me répé- 
ter en vous disant ici , comme je l'ai fait ailleurs , les 
détails des bals, fêtes, cérémonies javanaises et chinoi- 
ses auxquelles j'assistais chaque jour , c'est à peu de 



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448 VOYAGE AUTOCR DU MONDE. 

chose près ce que vous savez déjà, ce dont je ne dois 
plus vous entretenir, car la route est longue encore et 
des drames plus palpitants nous attendent. 

Mais je ne dois point passer sous silence la politique 
hollandaise qui sait gouverner ici sans trop faire sentir 
aux anciens chefs le poids de sa domination; elle laissé 
aux vieux rajahs, aux sultans, de certaines prérogatives 
peu dangereuses, et les salue du nom pompeux de 
souverains , leur donné des ordres qui , sous la 
formé de prières, n'en sont que plus rigoureusement 
exécutés. 

Ce ne sera point par le Javanais que le Hollandais 
sera jamais chassé de Batavia , à moins toutefois qu'un 
de ces hommes extraordinaires, qui surgissent à cha- 
que siècle dans tous les pays du inonde, ne veuille en- 
fin se montrer maitre chez lui et n'obéir qu^à la vo* 
lontédeDieu. 



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13 



DETROIT DE LA SONDE. 



4a¥a* — fiiiniatra. — Tcblngul. *- lladav. 
Antliropoiiliagle. 



Notre navigation continue sous Tes rayons verticaux 
d'un soleil brûlant. Le >l^^ octobre nous quittons la 
rade envasée de Samarang; nous touchons de nouveau 
à Batavia pour renouveler notre provision de vin, et 
le 6 octobre nous disons un adieu définitif à Java la 
pestiférée. 

Voici le détroit de la Sonde, Tun des plus magni- 
fiques passages que les flots se soient ouverts au tra- 
vers des terres florissantes. C'est partout une végéta- 
tion riche et embaumée; ce sont de petites villas où 
la mollesse doit se reposer dans des rêves de bonheur. 
De ce côté, Java ressemble à un Jardin immense au 



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450 VOYAGE AUTOUU DU MONDE 

milieu duquel on aurait jeté de riantes habitations 
pour le bonheur des hommes. La brise est plus cour- 
toise que nous ne voudrions^ car de si beaux paysages 
sont curieux à visiter, à étudier, et nous ne pouvons 
en détacher nos regards. N'importe, il faut obéir à 
qui nous fête si amicalement; nous franchissons le 
détroit avec le secours de toutes nos voiles, et nous 
laissons tomber l'ancre devant Tchingui, près Raja- 
Bassa, sur la côte de Sumatra. 

S'il nous avait été possible de faire des haltes dans 
ce trajet si rapide, avec quel empressement n'aurions- 
nous pas envoyé nos chaloupes aux navires mouillés 
sur les côtes de Java, et sur les mâts desquels flot- 
tait le pavillon de notre patrie ! Partout des regrets 
au milieu de nos joies, partout des amertumes au sein 
de nos félicités les plus pures ! 
*\ Ne vous étonnez pas de me voir employer, au su- 

jet de Java, des expressions toût-à-fait opposées; quand 
je vous parle des collines parfumées, des niontagnes 
imposantes, de tout le pays intérieur si riche de pro- 
ductions de toutes espèces, raffraichi chaque soir par 
une brise bienfaisante, je ne me rappelle que des 
souvenirs de bonheur ; dans le haut pays tout le monde 
se porte "bien , même le colon qui est transporté à 
six mille lieues de sa patrie, et qui a échangé la zone 
froide et humide de la Hollande contre le climat 
brûlant des régions intertropicales ; mais si j'arrête 
mes regards sur la côte, je trouve une atmosphère 
épaisse, rougeâtre, que les rayons du soleil ne peu- 
vent percer qu'après avoir acquis leur plus grande 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZÉLÉE. A^\ 

force; les équipages, énervés par la chaleur du jour 
et rinsalubrité des nuits, n'y résistent paé à une halte 
d'une ou deux semaines. En vain le capitaine pren- 
dra-t-il l'utile précaution de soustraire ses matelots à la 
grande ardeur du soleil, en faisant décharger et re- 
diarger son navire par des hommes de peine... S'il 
reste quinze jours en- deçà d'un myriamètre de la 
côte, il y aura deuil à bord. 

Nous réserverons pour le chapitre suivant la doulou- 
reuse épreuve que nous en avons faite une deuxième fois» 

Mais nous sommes au mouillage; mes malades ont 
bien reposé la nuit; voyons la terre. 

Tchingui est un petit village; je me trompe, Tehin- 
gui est un cimetière par la tristesse et le deuil qui y 
régnent; il est proprement bâti sur la côte; ses mai- 
sons se détachent grises sur un fond terreux, et l'his- 
toire ancienne des peuples qui l'habitent doit les ef-. 
frayer sans doute encore, puisque les hommes que 
yoilà, auxquels nous tendons une main amie, s'éloi- 
gnent avec défiance et repoussent presque notre salut 
amical. 

Le commerce les fait vivre; on Jeur apporte des 
étoffes et des ustensiles; ils donnent en échange du 
café, du poivre et des épices. 

Ne leur apportez point les arts et le sciences, ils 
n'en veulent pas; ce serait un superflu funeste à leur 
nécessaire. Ma foi, qu'ils vivent avec cette insouciance, 
puisque les ruines de temples mahoînétans dont leur 
sol est pavé, ne leur donnent aucun renseignement. 

Est-ce malheureux que le temps nous fasse défaut 



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452 TOTIGE AUTOUR DU MONDE 

pour visiter l*intérieur de cette ile, qoi, la première, 
a lutté avec une énergie incroyable contre les avi- 
des Portugais y vainqueurs de cet archipel. Âlbu- 
querque, de glorieuse mémoire, perdit dans de véri- 
tables batailles rangées une partie de ^es meilleurs 
matelots ; et s'il parvint à éloigner les indigènes de la 
cote, il ne put jamais réussir à les soumettre dans Fin- 
térieur, ni par la pei*suasion ni par la force des armes. 

Ob ! j^aurais voulu étudier ces hommes de fer in- 
domptés, indomptables, qui osèrent, à Taide seule 
de leurs masses, de leurs javelines, de leur crish et 
de leurs flèches , attaquer les premiers établissements 
portugais, dont plusieurs ne résistèrent pas à tant de 
persévérance et de courage. Aujourd'hui, comme aux 
premiers jours de la découverte, les naturels de Su- 
matra, ceux surtout qui vivent au sein des forêts et des 
solitudes intérieures, sont anthropophages par goût, 
par principe, et peut-être par religion. Oui, l'anthro- 
pophagie est sans doute ici un culte; à coup sûr, elle 
est une loi. Écoutez, écoutez : et si c'est une histoire 
de sang, ne vous en prenez qu'à l'apathie ou à l'insou- 
ciance des Européens qui, satisfaits des épices et 
des aromates qu'on leur donne en échange de leurs 
denrées, se soucient fort peu de modifier les mœurs 
et d'enseigner l'humanité. 

Tout prisonnier de guerre saisi les armes à la main 
est condamné à mort et mangé; à chaque holocauste 
une fête a lieu, fête joyeuse, enivrante, où l'on dé- 
vore sans colère, mais avec plaisir, où les cris du pa- 
tient se tordant sous la torture, se confondent avec 



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N" 21. 




• A, Le^rand. Lnh. Riôo f"- el C " r RlcKer T. 

pUAND LA FEUII.LC ECT SFCHF, IL FAUT gU'ELLE TOMBE. 



Berq^ifi of TV- ^ ■ FI diseurs. 



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Beiq-fl e> T^.- - M éditeurs. 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZÉLIBE. 455 

bs chants du farouche triomphateur. Le premier est 
là au milieu d'une foule impatiente; il attend à ge- 
noux, sans espérance de grâce à son dernier rftle, le 
premier coup de sabre qui va lui ouvrir Tépaule ou 
lui déchirer le flanc. Dans leur désir de supplice, les 
anthropophages ne veulent pas que la victime expire 
trop précipitamment; il leur faut, à eux, une longue 
agonie, des larmes, de la rage, du désespoir; sans 
cela, il manque quelque chose à leur orgie. 

Mais s'il y a raffinement de cruautés dans la ven- 
geance du vainqueur contre le vaincu, comment ap- 
pellerez-vous ces moyens minutieux, recherchés, in^ 
compréhensibles, que les féroces Battas, Tune des peu- 
plades les plus nombreuses de Sumatra, emploient 
pour punir quelques-uns des crimes précisés par leurs 
lois. Un individu, par exemple, pris en flagrant délit 
d'adultère, est à l'instant même condamné à servir 
de pâture aux autres. Or, voyez comme on s'y prend 
pour l'exécution de la sentence, voyez le rôle qu'y 
jouent les indifférents, les juges et l'homme outragé. 
Pauvre Europe, que tu es heureuse d'avoir échappé 
au code réparateur des Battas ! 

L'heureux coupable est attaché à un arbre, au mi- 
lieu des injures qu'on lui vomit à Toreille et au cœur; 
ses bras sont croisés sur sa poitrine, ses pieds noués 
au tronc, sa tête seule peut exécuter quelques mouve- 
ments. Le premier bourreau s'approche de lui et lui 
demande s'il éprouve quelque regret de son crime ; 
eôôi est une sanglante ironie, car le repentir et le re- 
mords ne sauvent personne. 

n. 20 



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454 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

Après cette première question résolue, on s^adresse 
a Toffensé , on lui demande courtoisement quel est le 
morceau du patient qu^il se réserve; s'il dit c'est To- 
reille, Toreille est coupée; s'il dit le nez, le nez est 
enlevé; s'il choisit un morceau de l'épaule, le sabre 
du bourreau fait l'office; et à l'instant même, le mari, 
satisfait, commence sa collation... Ne faites pas la gri- 
mace, je vous en prie, ceci est une histoire grave et 
sérieuse qui demanderait à nous, gens de civilisation, 
autre chose que du dégoût; mais notre bronze et nos 
canons sont muets contre Sumatra et les anthropo- 
phages Battas; car je ne compte pour rien quelques 
représailles exercées sur certains cas de piraterie dont 
ces peuples farouches se sont dernièrement rendus 
coupables envers nous. 

La première opération du repas cannibale achevée, 
un grand vase à demi-rempli de vinaigre, de poivre, 
d'épices, est apporté au milieu du groupe; le mari 
s'avance, trempe le morceau découpé dans le liquide, 
le mâche et l'avale. 

Après le mari viennent les parents et les juges; 
chacun a choisi la partie délicate du coupable, cha- 
cun a fait sa portion fort copieuse, et le malheureux 
n'est pas même entendu dans ses imprécations, ou plu- 
tôt ses cris sont une musique dont les anthropophages 
goûtent fort la touchante harmonie. 

Les indifférents viennent à leur tour armés de pe- 
tites lames d'acier, et quelques-uns même de chalu- 
meaux ; ceux-ci sont trempés dans les chaires vives, 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZELEE. 455 

et on aspire le sang, comme vous feriez du jus d'une 
orange à l'aide d'un tuyau de plume. 

Dès que la mort est venue, dès que le sacrifice est 
consommé, dès que le cadavre n'a plus de douleur, 
dès que le convive n'a plus de joie, on ouvre le crâne 
du mort, on en extrait la cei'velle que l'on place dans 
un vase consacré; le mari l'accepte comme une reli- 
que précieuse, et se fait une coupe pour ses repas de 
la boîte osseuse qui lui appartient de droit. 

Et si je vous dis maintenant que ce peuple des Bat- 
tas, dans ses rapports avec les étrangers, est loyal, 
bon et généreux, pensez-vous qu'il nous serait bien 
difficile de le civiliser, et de déraciner chez lui celte 
coutume barbare qui le rend l'effroi des peuplades 
environnantes? Allons, missionnaires zélés, intrépides 
propagateurs de notre religion de paix et de concorde, 
je vous indiqujs du doigt Sumatra la farouche ; allez 
prêcher aux Battas le pardon des injures; allez leur 
apprendre comment on aime, et comment le Dieu de 
l'univers châtie les atrocités et réprouve l'anthropo- 
phagie. Vous courez souvent après le martyre, allez à 
Sumatra visiter les Battas, là peut-être vous attendent 
les plus beaux triomphes auxquels vous aspiriez. 

Les conquêtes de la civilisation sont lentes, surtout 
chez les hommes qui ont des codes écrits, et les Bat- 
tas possèdent ces codes. Ainsi, dès que le naturel avait 
atteint certain âge de la vie, il était regardé comme un 
être inutile, et dès ce moment condamné à mort 11 le 
savait, et il se préparait de gaité de cœur 9 quitter 



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1 



456 VOYAGE AUTOCR DU MONDE 

ce monde, où ii n'aurait éprouvé que des dégoûts et 
de Tamertume. 

Voici la fête : Le vieillard s'achemine vers un arbre 
indiqué; la foule le suit silencieuse. Arrivé au lieu de 
l'exécution, l'homme qui ne doit plus avancer dans la 
vie grimpe sur un arbre, se glisse le long d'une bran- 
che et s'y suspend par les mains : vous comprenez 
que ses forces vont bientôt l'abandonner ; mais avant 
qu'il lâche prise, un chant de mort a lieu parmi les 
assistants, et ce chant de mort est une terrible poésie : 

a Quand la feuille est sèche, il faut qu'elle tombe. » 

Le vieillard est à terre, un instant après il ne vit 
plus, les javelots et le sabre ont fait leur office. 

Ajoutons que depuis peu d'années les Européens 
établis. sur la côte de Sumatra sont parvenus à dé- 
truire chez les Battas cet usage barbare, contre lequel 
ils auraient dû protester depuis bien long-temps. 

C'est dans l'intérieur de Sumatra que sont les mines 
les plus riches de cet archipel , et à M énang-Kabou 
est l'arsenal immense où l'on fabrique presque toutes 
les belles armes de la Malaisie .: ce ne seront jamais 
les instruments de destruction qui manqueront aux 
hommes. 

On nous assure ici que l'empereur d'Achem, 
royaume de la partie N. de Sumatra, est un monarque 
dont ses sujets n'approchent qu'avec une grande véné- 
ration, et qu'on trouve dans ses États une marine fort 
remarquable et une industrie en tout rivale de l'indus- 
trie européenne. 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZELEE. 457 

Sumatra est, pour ainsi dire, divisée en deux parts : 
la première libre, indépendante, indomptée, sauvage, 
formée des royaumes d'Achem, de Siack et des Bal- 
tas; l'autre, soumise aux Hollandais, qui, cepen- 
dant, ne les dominent pas assez pour leur imposer 
leurs lois et leurs usages. 

Le jour n'est peut-être pas loin où dominateur et 
indigène en viendront aux mains ; l'histoire nous dira, 
comme toujours : des cruautés et des massacres. 



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COMMERCE DES INDES ORIENTALES. 



CansidératiaiM yënéraleii «ar le conmierce de* 
Inde» iNTlentales* 



Ce n'est plus le navire avec sa flamme au grand 
mât et ses canons aux flancs, qui s'échappe d'un de 
nos ports et franchit l'Atlantique; ce n'est ni une 
frégate, ni un vaisseau de ligne qui va dicter ses lois 
à une île rebelle, ou saluer un royaume ami; c'est un 
simple trois-mâts, un brick, une goélette que le com- 
merce vient de fréter, et qui est chargé d'apporter des 
richesses au commerce. 

Si le capitaine ou le sUbrécargue double le cap de 
Bonne -Espérance et glisse devant l'Ile-de-France et 
Bourbon pour jeter l'ancre dans un des ports du Ben- 
gale, à la bonne heure, sa route est tracée ; nous ve- 



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>I60 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

nons de le suivre. Mais s^il est parti pour Cantonou 
Macao, s^il a fait voile pour Manille, les Moluques ou 
le Japon, lui est-il plus favorable de franchir TOcéan 
indien ou TOcéan pacifique? Dans le premier cas, il 
fait échelle, s'il le veut, à Maurice, à Syngapour, à 
Batavia; dans le second, il touche à Valparaiso'et aux 
Sandwich. Ici, point de maladies équatoriales à crain- 
dre, point de ces fièvres pernicieuses qui désolent les 
équipages ; mais le trajet est long, le cap Horn rude 
dans toutes les saisons, et vous ne trouvez pas toujours 
aux Mariannes bu à ces iles célèbres par la mort de 
Cook, touis les vivres nécessaires à votre équipage 
épuisé. Dans le premier cas, au contraire, le cap de 
Bonne-Espérance, l'Ile-de-France ou Bourbon, Java, 
vous fournissent amplement toutes les provisions qui 
vous manquent; et si vous faites route avec les mous- 
sons , c'est le chemin que je vous invite à prendre , 
pourvu que votre halte à Java ne soit pas de trop 
longue durée. 

Si la politique divise les empires, le commerce est k 
lien qui les unit. Toute l'Inde est ouverte à nos vais* 
seaux voyageurs, vous trouvez le monde entier dans la 
rade de Batavia, et vous n'êtes pas plus surpris de voir 
mouiller à Canton ou à Manille une carène anglaise, 
portugaise ou hollandaise, que de voir arriver, vous 
citoyen de Paris, dans votre capitale, un habitant de» 
Lyon, de Marseille et de Bordeaux. 

Et ne croyez pas que plus un pays est loin de vous, 
plus la fortune vous y attend ; le contraire serait plus 
facile à démontrer, car le fin voilier qui arrive au* 



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* DE L^AStROLABE ET DE LA ZÉL^E. 464 

jourd'iiui et <j(ui est chargé de sfôieri^ ou de vins, fait 
la ruine du navire rival qui arrive demain. Mon 
atni Arago m'a dit avoir vu à Montè-Video, le ca- 
pitaine d'un beau trois -mâts forcé de vendre son 
propre navire pour payer les frais de son voyage, 
Temmagasinement de ses marchandises et l^s droits 
du fisc, plus dévorateurs encore. Un beau brick était 
arrivé la veille, ei avait fait fortune avec les mêmes 
produits. 

L'histoire philosophique des deux Indes était un 
rêve alors que Técrivain racontait tout ce que les voya- 
geurs plus ou moins véridiques lui disaient avoir vu, 
avoir entendu. Aujourd'hui le livre est plus qu'un 
mensonge, c'est une folie, et dans les deux Indes tout 
a changé de face en quelques années. 

La prudence préside maintenant aux opérations 
commerciales ; on ne livre plus sa fortune aux ca- 
prices des vents, comme on le faisait aux jours des 
hardies conquêtes; on apporte son superflu dans un 
pays lointain pour l'échanger contre le nécessaire, et 
vous comprenez, les sinistres et la concurrence font 
seuls les pertes et les bénéfices. C'est une terrible ba7 
lance bien dévorante et bien capricieuse que celle qui 
est tenue par la main du Tout-Puissant, et dans les 
plateaux de laquelle cinglent les navires voyageurs. 
Vous doublez le banc des Aiguilles, toutes voiles 
dehors, grand largue ; vous insultez dans votre pré- 
somption aux rafales carabinées qui s'échappent du 
fcanal mozambique et semblent vouloir vous respecter 
dans votre course Gare à vous ! un fougueux vent 

IT. 21 



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^ffî TOTiGE ÀUTOUH DD MONI^E • 

du snd s^échappe du pôle , arrive sur vous , se dé- 
chaîne, tourbillonne autour de vos mâts qui crient, et 
vous force à fuir à sec et à piquer au N, , lorsque c'est 
vers l'E. que vous portez vos vœux et votre devoir; 
cela s'appelle la navigation. 

Comme si Dieu avait voulu poser des limites aux 
explorations, il a dressé là-bas et là-bas deux pointes, 
Tune le cap de Bonne-Espérance, ï*autre le cap Hom, 
que le capitaine n'envisage jamais de sang-froid. Dans 
le premier de ces promontoires, ce sont les vents ora- 
geux qui déchirent votre carène enivrée; dans le se- 
cond, ce sont les vents et les glaces qui se ruent sur 
les navires comme dès montagnes mouvantes. Pen- 
dant six mois vous avez à combattre les brises carabi- 
nées de 1*^0. ; pendant six mois vous avez les mêmes 
brises à soumettre, et la nuit si longue et si doulou- 
reuse en ces parages élevés.... Allez, allez, le spécula- 
teur a bien des heures d'insomnie à traverser, quand 
il compte, pour le bien-être de sa famille, sur le retour 
du vaisseau qu'il a expédié à l'une des deux Indes. 

Et voyez comme le trafic s'échelonne. Les navires 
de Manille vont à Kanton ou à Makao; ils mouillent, 
ils descendent des piastres, du bois de sandal ou du 
bois d'ébène ; on leur rend en échange des soieries , 
des lacques, de l'encre, des nankins, des porcelaines 
et du thé. Vous chargez de vin ou de quincaillerie, 
vous faites halte aux Philippines, eh bien! pas n'est 
besoin que vous cingliez vers Makao. Vous trouvez à 
Manille, et à meilleur compte , les objets que vous 



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DE L ASTROLABE ET DE LA ZELEE. 465 

achèteriez là-baë parce que le citoyen des Philippines 
se les est procurés à Taide de ses superflus. 

De l'autre côté, vers le S.-O. , vous trouvez encore 
la Chine à Batavia, et la^ Chine, à son tour, y trouve 
TEurope que vous y avez transportée. 

Tout rOcéan indien est tellement sillonné, que 
lorsque la mer est calme ou faiblement ridée, vous di* 
riez des allées unies ou une plaine sablonneuse ou-- 
verte à des milliers de curieux. Si les lames se creu- 
sait, si la tourmente les bouleverse, vous vous croyez 
sur des collines ou dans de profondes vallées, au milieu 
desquelles vous êtes sûr de rencontrer aujourd'hui ou 
demain un navire aventureux comme vous. La route 
est large, j'en conviens, mais comme on sait par 
cœur la théorie des vents, c'est presque toi^ours dans 
les mêmes eaux que glissent les carènes ; et si vous 
ne veilliez pas bien pendant la nuit, vous pourriez bien 
vous heurter avec un ami ou un ennemi dont vous 
auriez voulu éviter la présence. 

En mer vous n'avez pas le droit de louvoyer comme 
dans vos cités rétrécies. La navigation est, je crois l'a- 
voir dit autre part, une guerre perpétuelle aux élé- 
ments, et un jour perdu, yne heure de retard,. une 
minute d'irrésolution, vous fait perdre le fruit de 
toute une campagne. 

C'est une chose effayante à voir et à étudier que 
ces immenses bazars de Batavia , de Syngapour, do 
Samarang, de Manille et de Makao! Et il y a là des 
richesses à épouvanter l'imagination, à rassasier la eue 
pidité. Ce sont les plus riches tissus, les armes les plus 



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404 VOUGE A6TO0R BU mWW 

belles, les étoffes les plus coûteuses, les machmes le» 
plus compliquées, les ustensiles les plus délicats^ les 
liqueurs les plus esliuiées, jetées pèle-méle, aniooce- 
lées, pressées dans des ateliers, dans des magasins qui 
se renouvellent sans oe^se. 11 faut plus de génie à un 
négociant de Java pour conserver où agrandir sa for- 
tune, qu^il n^en a fallu à Gallilée pour ooaiprendrë 
la mar^e de la terre dans Tespace. A celui-^i les mé^ 
ditalioiis de quelques années ; au premier les ealeuls 

at les fatigues de toute la vie Raynal n'a rieu cooi* 

ptis de tout cela , et scm ^oquente utopie n'est uad 
leçon pour personne. 

Si voâs pareouree les mers de la Chine, da Tin-* 
d&9sttii et de la Polynésie, vous rei^ontrez presqM 
toujours sur votr^ route dies navires anglais, où holLuir 
dais, ou américains venant de Sydney chargés de blé ; de 
Manille chargés de sucre; de Calcutta chargés de pro- 
duits européens; des iles malaises ehargés de bois de 
sandal , et vous sillonnez pendant des ànnéet entiènM 
les détroits des archipels du vaste Océan paotlique, 
du grand Océim indien, sans y renaontrer un navin» 
de vot» nation, à laquelle cependant tonteft lea auti^ 
portant envie. 

On dirait, ai vérité, qye notre marine est um hMt 
rine d'essai, que la Méditerranée s^ule C0si|viral h 
fic^ matelots, q«e rAUantiqiif épouvante «oi c{q)i- 
taines, que les rafales, que les ouragans d« oap de 
B<mne-£spérance et du cap Uoin noos arr^ei^t <iiO$ 
nos exeursioDs, et que notice f udaoe a'w ra. dàs qnf 
nous perdont de vue les dtoa «me». U n'en est fpis 



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DE JLASTaOLABE ET DE hk ZELEE. 4m 

m^i pourtant; mais; par une politique maladroite, 
nous montrons trop rarement notre pavillon chez les 
nations éloignées j et comme nous avons supprimé dè-^ 
puis quelques années les primes d'encouragement act 
cordées aux exportateurs des produits de notre indus^ 
trie, il en résulte que le commerce ne se hasarde poi^^ 
dans de si longs voyages, et que le monopole des bé- 
néfices appartienjL tout entier aux nations rivales. 

Mais la Malaisie appartient au monde; mais sur 
ses côtes de larges rades sont ouvertes aux navires ex- 
plorateurs; là, là et là vous trouvez des comptoirs hollan- 
dais, chinois, anglais, espagnols et portugais, riches et 
glorieux. Eh bien 1 prenez possession d'une partie de 
Bornéo, dites à haute voix que vous voulez votre part 
des produits de Tlnde, dites-le par la voix du canon, si 
celle de votre indépendance ne suffit pas, et quand 
nos navires feront le tour du monde, ils pourront au 
moins une fois mouiller chez eux, et ne pas aban- 
donner aux étrangers les bénéfices dus à leurs soins et 
à leurs fatigues. 

Nous parlons à des sourds, et le commerce français 
est pour long -temps encore exilé des deux grands 
Océans du monde. 

Les baleiniers seuls, partis de Saint-Malo, de Nantes, 
du Havre et de nos côtes occidentales, luttent avec avan- 
tage contre. les baleiniers rivaux.,... C'est que le gou- 
vernement récompense les soldats de cette guerre si 
périlleuse, livrée dans son domaine bu plus grand et 
au plus redoutable des enfants de la Création. Dans 
ces courses presque sans relâche, dans cette ardente 



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^ 66 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

recherche de la baleine, d^autant plu^ irritable qu^elIe 
est plus souvent traquée, d^autant plus furieuse qu'on 
la poursuit dans les mers les plus rudes ^ nos mate- 
lots acquièrent une expérience solide, et nous pouvons 
les opposer sans crainte de désavantage aux meilleurs 
équipages de la Grande-foetagne, de la Hollande et 
des deux Amériques. 

La pèche de la baleine est une de nos richesses; 
mais elle est surtout une de nos gloires maritimes. 



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15 



DEUIL. 



li y a des époques fatales, précises à la mémoire : 
nous sommes au 9 octobre, et les avant-coureurs de 
funestes catastrophes se promènent dans le faux-pont 
silencieux. 

J^avais douze hommes sur les cadres; le mal pou- 
vait grandir encore, et ma responsabilité devenait im- 
mense; je dis au capitaine Jacquinot combien notre 
position était difficile, et mes inquiétudes fondées; il 
me fit une réponse tellement éloignée des convenances, 
que je cessai complètement mes rapports avec lui, et 
je me vis forcé de m'adresser au chef de l'expédition. 

Un canot me porta à bord de V Astrolabe ;\e ne cacht^i 



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>I68 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

rien, je n^ajoutai rien de sinistre au tableau, et le. com- 
mandant d'Urville. demeura fort surpris de toutes les. 
confidences que je luifesais: — Abord der^^/roZflie^me 
disait-il, comme pour éloigner de son esprit les scènes 
de désolation que je lui présentais, rien de semblable 
n'a lieu, tout le monde se porte bien ; — mais convaincu 
de Texactitude de mes rapports par Tapparilion d<îs 
maladies qui surgirent le lendemain sur son propre 
navire, il donna Tordre d'appareiller sur-le-champ. 

Huit heures piquaient : depuis le matin les canots de 
provision étaient à terre; plusieurs officiers étaient 
déjà en course, personne ne s'attendait à' quitter 
Tchingui si prochainement un coup de canon ré- 
sonne, le pavillon de partance flotte au mât de misai- 
ne les promeneurs rallient les corvettes, et à neuf 

heures nous sommes sous voile. 

Où allons-nous? 

L'habitude de M. d'Urville était de nous laisser 
ignorer où il se proposait de mener l'expédition, ou 
même de nous induire en erreur sur ses intentions 
réeUes; mais, cette fois, nous savions que notre pro- 
chaine relâche serait Hobart- Town, et je regrettai 
fort qu'on entreprît une aussi longue traversée sans se 
concerter avec moi sur les besoins éventuels de nos ma- 
lades, et sut* les moyens de prévenir un plus grand 
développement de l'épidémie qui nqus eiïvahissait. 

Car, il est des circonstances où le capitaine assume sur 
lui une grande responsabilité en ne consultant pas le 
médecin du navire, et si tout doit plier devant la grande 
•loi de l'autorité, les règlements de la marine d'accord 



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DE L^ ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. ^69 

avec les mduetîons de la saine logique, laissent à ceux 
qui sont spécialement chargés de la santé des équipages 
le droit de conseil, de critique et de récrimination '*^. 

Nous voilà donc en mer avec une certaine quantité 
de malades sérieusement atteints ; à mesure que nous 
avançons vers des latitudes plus élevées, les roulis plus 
forts^ et rabaissement de la température, nous devien- 
nent de plus en plus funestes; le nombre des dyssen- 
teriques et les dangers qu'ils courent vont chaque 
jour croissant ; les traitements les mieux combinés ne 
donnent que des améliorations passagères; rienn'^ar- 
rête le fléau, et je m'épuise vainement à le combattre. 

Oh! la fatale influence du climat s'est cruellement 
fait sentira bord! Mais ce qu'il y eut de plus remarqua- 
ble c'est que le mal n'a sévi dans toute son intensité, 
qu'un mois après notre départ des côtes infectes ou 
nous avions puisé les germes de la maladie. 

Ainsi les premiers symptômes se sont manifestés dès 
la fin de septembre, au mouillage de Samarang; dans 
le courant d'octobre nous voyons se développer des 
affections de plus en plus graves, bientôt l'état-major 
est envahi; le 4 novembre, un homme succombe à ses 
douleurs, et désormais jusqu'à notre arrivée à Hobart- 
Town, le 42 décembre, on peut suivre le sillage de la 
corvette à la trace des cadavres. 

J'avais l'âme brisée; analysez les souffrances, les 
angoisses de vingt dyssenteriques entassés dans un 
faux-pont resserré, obscur et humide, d'infectant les 

* Voir la note à la fin du volume. 

H. â:> 



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470 VOYAGE ABTOCR DU MONDE 

uns les autres de miasmes danton empêchait le séjour, 
mais dont il était impossible de prévenir le renouvel- 
lement; nous n'avons pas assez de cadres pour tous 
nos malades, et d'ailleurs l'espace nous manque; nos 
dyssçnteriques sont couchés côte à côte sur des matelas 
à plat-pont, ou dans des hamacs incommodes, privés de 
r^pos par l'atrocité des tortures, privés de sommeil par 
dé sérieuses inquiétudes, par le fait d'un mauvais cou- 
cher ou de la concentration dé l'air, par les gémisse- 
ments de leurs voisins et par des râles de mort. 

C'était la nuit du 5 au 6 novembre trois hommes 

étaient à l'extrémité, et l'un d'eux succomba le matin 
même ! 

Depuis long-temps, je ne voyais de salut pour nos 
malades que dans une prochaine relâche, et chaque 
jour je demandais à faire instruire le commandant. 
d'Urville de ce qui avait lieu à bord de la Zélée^ espé- 
rant qu'il renoncerait à se rendre à Hobart-Town, dont 
l'éloîgnement nous était si funeste. 

Le 6 novembre, la mer qui allait s'ouvrir pour une 
nouvelle victime, était belle et riante; il faisait calme, le 
YoU'You fut mis à flot, et je me rendis à bord de 
VAstrolabe. 

Je crois de mon devoir de publier à la fin du volume^ 
les détails et les résultats démon entrevue avec le com- 
mandant d'Urville !!!... 

Nous continuâmes à cingler pour Hobart-Town. 

Les jours suivants les calmes et les petites vetits d'est 
nous ont contrariés ; ces derniers qui eussent été si fa- 
vorables pour gagner sans violentes secousses l'utile 



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DE L^ ASTROLABE ET DE LA litÈE. 47 i 

relâche de File de France, nous devenaient tonH-fai(; 
fâcheux, puisque nous devions tenir une route directer 
ment opposée. 

Oh 1 que je fesais des vœux ardents pour voir paraî- 
tre les brises carabinées de sud-ouest, qui m'avaient 
été annoncées comme fréquentes à cette époque dan§ 
ces parages , et qui nous prenant en poupe , devaient 
nous jeter à bout de bord sur les rivages tant désirés 
de la Tasmanie. 

Bien! voilà des vents d'ouest, mais faibles, incons- 
tants, et la route à franchir est longue encore. Cepen- 
dant les cadres ne désemplissent pas dans le faux-pont; 
à des cadavres succèdent de nouveaux malades , et la 
consternation règne à bord. 

Mais la brise fraîchit, elle est presque de Tarrière,.. 
Hé bien! que fesons-nous? peu de voiles sont livrées 
au vent, nous avançons avec lenteur, et l'on nous dit 
qu'il faut éviter les manœuvres, de crainte de fatiguer 
les matelots. Je réponds , moi , ce qui les fatigue c'est 
le roulis des corvettes ; ce qui les écrase, c'est le si* 
lence d'un faux-pont humide j ce qui les tue, c'est la 
mort du frère qui s'en va , c'est celle du voisin qu'on 
vient de coudre dans un lambeau de toile. 

Ce qui ferait vivre nos hommes , ce serait la terre 
avec ses brises , la végétation avec ses parfums, l'im- 
mobilité ave,c ses espérances... et nous n'arrivons pas! 
et nous serons long-temps encore en mer avant d'ar- 
river. 

Les lugubres cérémonies suivent leur cours. Il 
faut voir ce peuple de matelots, cette réunion d'amis 



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^72 VOYAGE ALTOUR DU MO.\DE 

dévoués jusqu'au martyre, après qu'une partie de la 
journée s'est écoulée dans le rude travail des nianœu- v 
vres , dès que l'heure du repos a sonné , descendre 
pieusement auprès de leurs camarades en péril, adou- 
cir la douleur par des paroles fraternelles , jeter un 
sourire d'intérêt suivi d'une larme, presser doucement 
d'une main calleuse une main amaigrie, et présenter 
dans un horizon peu éloigné le bonheur et la santé à 
celui que les flots réclament, à celui qui va pousser 
son dernier râle. 

Merci, Richieux; merci, Got; Merci, Jouannard; 
merci à tant d'autres amis patients et dévoués; merci 
surtout à toi , infatigable Lemoine ; merci , Lemoine , 
toi dans les bras de qui le mourant voulait rendre le 
dernier soupir, toi dont la main voulait arrêter le 
dernier battement du cœur. 

Si la mort a épargné l'inûrmier Lemoine, c'est que 
la mort a aussi ses générosités, et qu'elle a pris en 
pitié la dernière agonie de ceux que les océans nous 
ont ravis... 

Oh! ce sont là de nobles cœurs! oh! ce sont là de 
sublimes intelligences! pour deviner ce qui peut jeter 
la joie à l'âme du mourant, pour que son dernier re- 
gard soit un regard de gratitude. Jamais famille ne 
s'est montrée plus unie, plus chaude dans ses affec- 
tions que cette famille de matelots façonnés à des com- 
bats de chaque jour, aux périls des tempêtes, à cel^ii 
des calmes, aux flèches d'un soleil à pic, etqui viennent 
là tous les jours, à chaque instant, demander d'une 



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BE L^iSTROLABE ET DE LA ZELEE. "175 

voix faible et timide des nouvelles de ceux qui souf- 
frit et prieat 

Morts Meur dit^n... et ils se frappent la poitrine , 
leurs poings se erispeni , et ils ne jurent plus. 

Voyez , voyez , le gabier s'est fait fossoyeur; il atta- 
fibe un boulet au pied de son vieux camarade , il le 
coud dans la toile , il lui donne le baiser d^adieu et il 
l'envoyé par le sabord. Demain peut-être ce sera son 
tour; peut-être demain ce sabord sera la porte par où 
il s'échappera du navire la tête en bas... et le sabord 
ne se ferme point ! 

Cependant nous ne découvrions pas encore la terre, 
et lesventset les calmes nous fatiguaient également, les 
forts roulis étaient funestes au malades : V Astrolabe 
comme la Zélée devait compter ses sinistres , et nous 
apprîmes avec un étonnement mêlé de stupeur que 
le commandant avait résolu d'essayer plus tard une 
nouvelle pointe dans le sud avec ce qui restait de va- 
lide des deux équipages. 

Nous fîmes en temps et lieu nos observations à ce 
sujet... Vainement. Nous ne voulions que la conserva- 
tion des hommes, M. d'Urville ne voyait que la gloire. 
Mais laissons courir les corvettes. • 

Si le point est exact nous sommes à quatre-vingt 
lieues d'Hobart-Town. Mais une observation de dis- 
tances plus précise nous rapproche du port, et soixante 
cinq lieues nous séparent à peine de L'embouchure du 
Demfi'ent, jadis rivière des Français ; ce dernier nom 
serait aujourd'hui une dérision, puisque nous ne pos- 
sédons pas un pouce de terrain dans la Tasmanie. 



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474 voTAc^ AUDroaa bu mokbe. 

La dyssenterie ne cessait point ses ravages, la vftiHe 
de notre arrivée à Hobarl-Town, nous perdîmes ear 
core un boaime; et je désirais avee la plus vive ardeur 
la relâche qui nous attendait , car j'avais l'espéranoê 
de sauver quelques-uns des malades qui me restaient , 
et la presque certitude de préserver les mieux porta&ts 
du redoutable fléau. 

Terre I... c'est peut-être la santé. Salut à la Tasma- 
nie que les regards et le cœur étudiait à la fois. 

Nous passons dans le détroit d'Entrecasteaux , et 
nous glissons en face de la rivière d'Huon, baptisée 
du nom de Tun des camarades du malbeureux Lapé- 
rouse. 

L'Ile Boni, la presqu'Ue Tasman se montrent et 
s'effacent tour à tour; nous voici dans le Derrweni^ 
où BOUS laissons tomber Tancre près Sullivan' s-Cove, 
vis à vis d'Hobart-Town. 

La santé vient à bord c'est-à-dire la commîssîoB 
chargée de vérifier l'état sanitaire des équipages. Le 
nôtre est alarmant. 

Nous descendons à terre et il est convenu entre 
les autorités et nous , que nos malades seront mieux 
traités dans une maison louée à cet effet , l'hôpital 
de la colonie étant d^à encombré. 

Legouverneur sir John Franklin donna les ordres les 
plus pressants de nous prodiguer tous les seeours dopt 
nous avions \>e^n ; et nous devons de grands remei^ 
ciments, pour l'activité qu'ils mirent à nous être p^es, 
à MM. Bedfort, médecin en chef, et Moiùarty, capi- 
taine de Pprt. 



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DE L^àSTAOLABB et DE LA ZÉLÉB. 475 

fifeotôt nm dyœentwiqiiêfi pepofeèrent dans de bons 
Kts; tcms se trouvèrent mi^ux, et la plupart ont fini 
par recouvrer la santé ; cependant chez plusieurs Tal- 
tération des organes était si profonde, que nous eû- 
mes encore bien des pertes douloureuses à déplorer. 

Pourquoi ne consacrerais-je pas trois lignes de ce 
triste récit au souvenir du petit Moreau , intrépide Pa- 
risien , parti à douze ans avec toutes les folles joies de 
l'enfance, inaccessible jusqu'ici à la crainte des dan- 
gers, à la violence de la rafale, aux hurlements de 
la tempête. 

Pauvre mousse ! que la dyssenterie a saisi si jeune, 
et qui conserve encore toute son intelligence à sa der- 
nière agonie ! « Adieu, docteur, me disait-il d'une voix 
affaiblie, je ne vous reverrai plus. » Et chacun à bord 
donna une larme au jeune Moreau. 

Une cérémonie touchante eut lieu pour lui ; il fit sa 
première communion quelques heures avant de mou- 
rir. Il reçut le saint viatique des mains d'un excellent 
prêtre irlandais, qui n'a cessé de prodiguer des soins 
et des consolations à tous nos malades, et pour qui 
nous conservons la vénération la plus profonde. 

Mousses, matelots, maîtres, officiers avaient payé 
leur tribut à la dyssenterie; deux services funèbres 
furent célébrés, et le recueillement fut sincère parmi 
nous. Quoiqu'on en ait dit, il y a de la religion au cœur 
des marins, et voici les derniers mots qu'ils prononcent 
en mourant : Mon Dieu ! ma mère ! 

Un modeste monument, une pierre sépulchrale 



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476 VOYAGE ADTOO» DO MQ1»C« 

rappelle aux voyageurs la mémoire de eeux que nous 
avons pleures , mais presque tous ont eu l'Océan pour 
tombeau. 



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i6 

ÏASMANIE. 

— Décembre 1859.— 
Habart-vo^vrii. 



Que voulez-vous que je vous dise quand mon cœur 
est serré , quand mon âme est en deuil de la perte de 
tant de braves matelots confiés à mes soins , à ma solli- 
citude? C'est une plaie que le temps aura bien de la 
peine à cicatriser ; le flot s'est ouvert et fermé bien des 
fois sur des cadavres dévorés par un soleil tropical et les 
maladies épidémiques... Mes jours ont été sans repos , 
mes nuits sans sommeil ; Dieu est témoin que j'ai 
rempli ma tâche. 

Mais le devoir a ses exigences rigoureuses : d'abord 
je devais m'occupcr de la santé des hommes qui 
lu 25 



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'ITS VOTAGC AUTOUR DU MONDE 

m'étaient confiés ; Tétude réclamait mes autres instants. 

Je fis donc une course dans le DerwenI, à l'aide 
d'un canot qui me fut procuré par M. Moriarty. 
M. Hobson, médecin distingué de la ville, voulut être 
mon compagnon de voyage. Cette rivière est large à 
Fembouchure, et les petite navires peuvent la remon- 
ter à vingt -cinq lieues. Le courant est encaissé 
dans des montagnes abruptes où le géologue trouve 
de grandes richesses. Dès que le terrain s'est affaissé, 
vous voyez sur la rive droite, à deux lieues de Tem- 
bouchure^ une petite ville, New-Tomi, qui sera 
peut-être un jour une cité florissante. Aujourd'hui elle 
est seulement formée de quelques maisons fort bien 
construites , et élevées de façon à donner plus tard une 
parfaite régularité aux rues et aux places publiques. 

L'industrie règne déjà en Tasmanie.Yous y trouvez 
des mines en pleine exploitation,. des usines impor* 
tantes , des magasins de toute sorte, des bateaux^à va- 
peur et des chemins de fer. À Hobart - Town vous 
vous croiriez dans une ville européenne , car çà et 
là passent devant vous d'élégants tilburys, de beaux 
équipages, de gracieuses dames avec le luxe d'une 
toilette recherchée, des dandys vêtus avec goût, et de 
lourdes diligences écrasant le sol. 

Vraiment, cela est prodigieux, phénoménal, de 
trouver l'Europe à l'antipode de l'Europe , et quend 
on songe qu'une trentaine d'années au plus ont opéré 
ce prodige , on se demande où s'arrêtera I9 civilisation 
usurpatrice. 

Naguère, des peuplades sauvages occupaient le ter* 



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DE l'aSTHOLABE ET DE LA ZÉLÉE. >I79 

rain au s^élève Hobart-Town; d'Entrecasteaux et La- 
biUardîère, qui les visitèrent les premiers, nous ap- 
prennent qu'elles étaient bienveillantes, gaies, con- 
fiantes envers les étrangers; ils mentionnent surtout 
un petit bossu qui attirait sur lui toute Tattention 
par ses gambades et la tournure de son esprit. 

Tout dans ce pays était nouveau pour les Euro- 
péens, et nos compatriotes se plurent à baptiser des 
noms qui rappelaient la France, Les criques, leâ ri- 
vières, les caps et les déti*oits ; on en reti'ouvè encore 
des traces^ mais la plupart des noms ont été changés. 

Disons, pour adoucir Tamertume des regrets, qu'il 
n'y eut pas de notre faute si les Anglais ont bientôt 
usuq>é cette portion du globe dont nous venions de 
prendre possession. C'était au commencement, de la 
grande période révolutionnaire ; l'expédition avait été 
armée sur la demande de l'Assemblée constituante, 
pour. aller à la recherche de l'infortuné Lapérouse; 
elle était largement équipée ; un nombreux personnel 
de savants et d'intrépides explorateurs avait obtenu 
l'avantage d'y être embarqué ; mais ta division régna 
parmi les officiers, qui tenaient les uns pour le roi, 
les autres pour le peuple; les commandants mouru-' 
rent, les équipages furent décimés par les maladies, 
et les navires retenus comme prises de guerre dans les 
ports de l'Inde hollandaise. 

Alors la France avait trop à faire sur son propre 
territoire pour s'occuper de conquêtes lointaine^; mais 
dix années plus tard, quand un rayon de paix sembla 
luire pour les peuples civilisés, le géujç qui dirigeait 



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iHi) VOYAGE ÀCTOUa DO MOHDE 

nos destinées vers toute espèce de grandeur, décréta 
une nouvelle expédition. Baudin partit plein de bril- 
lantes espérances; mais bi^itôt survinrent nos guerres 
avec TËurope entière, et cette fois encore, nos résolu 
tats se bornèrent à des conquêtes scientifiques. 

A son retour, le célèbre Pérou nous dépeint les in* 
digènes de Tile de YaurDiémen comme des êtres d^un 
caractère fort doux et très sociable. On voulut exami* 
ner sur eux Teffet de notre musique; on leur joua la 
Marseillaise, et ils restèrent impassibles; on joua 

Malbroug ce fut des trépignements de joie, delà 

frénésie, du délire. 

Les Tasmaniens fraternisaient volontiers avec les 
nouveaux arrivants. Bien accueillis par les naturels, 
les baleiniers s'y reposaient de leurs fatigues; d'intimes 
licrisons avaient lieu entre eux et les femmes sauvages, 
et la constitution physique de celles-ci s'améliorait 
sous riniluence des bons traitements dont elles étaient 
Tobjet. 

Car, vous le savez sans doute, chez laplupart de ces 
peuples barbares, la condition de la femme est des 
plus malheureuses; à elle tous les soins du ménage, 
Téducation des enfants et la peine de pourvoir à la 
nourriture de toute la famille. Elles allaient à la pêche, 
elles préparaient le manger, et ne vivaient ensuite que 
des restes de leurs maris bien repus. 

Une chose fort remarquable chez eux, c'était la du- 
reté du crâne ; au lieu de casser le bois sur leur ge- 
nou, comme le font souvent les habitants des campa- 
gnes, ils le brisaient en Tappuyant sur leur tète. 



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DE L^STHOLABE ET DE LA ZÉLÉE. 484 

Les Tasmaniens avaient des fêtes dans lesquelles 
s^ôbservait un cérémonial assez compliqué ; et les dé- 
bris de leurs repas de coquillages se rencontrent è 
chaque pas sur les bords du Derwent. 

Sur cette terre de Tasmanie les hommes y comme 
toutes les productions de la nature, nous offrent une 
foule de particularités importantes à étudier. Ainsi , 
jusqu'à présent, il était admis que les gens de race 
noire étaient défiants, traîtres, taciturnes, cannibales ; 
voyez les naturels des Fidji et des Salomons qui por^ 
tent la fureur jusque dans les^ Carolines, et qui mas- 
sacrent les équipages naufragés sur leurs cotes. 
Les Tasmaniens du Sud nous prouvent de plus en 
plus qu'il ne faut rien conclure de général d'après les 
formes du corps, d'après la couleur de la peau. 

Quelque attentif que soit un observateur, il laisse 
échapper bien des détails intéressants, surtout s'il 
est aussi rapidement conduit que nous Tétions par 
M. d'Urville ; mais nous augmentons notre butin scien- 
tifique des remarques qui ont été faites par d'autres 
voyageurs, et nous ne voulons rien garder pour nous 
seuls. C'est pourquoi j'aurais ici à vous raconter une 
foule de choses curieuses que j'ai apprises à Hobart- 
Tovirn d'un mien confrère et ami, embarqué sur nn 
navire baleinier, si je ne savais que M. Félix Mayûard 
publie de son côté les conquêtes de ses courses en di- 
verses parties du globe ; je me bornerai donc à vous 
indiquer une de ses observations ethnographiques; 
c'est qu*il existe sur la côte S. de la Nouvelle -Hol- 
lande line population noire dont les caractères phy- 



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182 VOVAGE iUTOOR DU MONDE 

dques contrastent avec ceux que Fou connaît de toutes 
les autres antérieurement visitées ; les hommes y sont 
forts, leur torse et leurs membres sont bien modelés. 

C'est là une particularité qui m'a vivement frappé, 
et je ne devais pas négliger de la mentionner; mais re- 
venons à la terre de Yan-Diémen, que les Anglais ont 
récemment appelée Tasmanie, du nom du célèbre na* 
vigateur qui l'a découverte. 

L'AngleleiTc possédait le Port - Jackson , Botany- 
Bay et toute la partie E. de la Nouvelle-Hollande ; il 
lui fallait les côtes voisines. La Nouvelle-Zélande 
el la terre de Van-Diémen étaient là , la Grande-'Breta- 
gne y planta son pavillon dominateur.... tout fut fait. 
Ainsi se créent et se consolident les conquêtes. 

Mais les naturels que sont-ils devenus? H^las ! ce que 
deviennent les faibles quand ils luttent contre les forts. 
Traqués comme des bétes fauves, ils se réfugièrent 
d'abord dans les forêts et sur les hautes montagnes. 
Les montagnes furent franchies, les forêts explorées; on 
les y chercha , non pour les tuer , mais pour leur ap- 
prendre le travail.. •• Ceux-ci n'en voulurent point. Des 
luttes eurent lieu.... et maintenant, à peine quelques 
familles survivantes de ce peuple noir et rabougri trai- 
Dent<«lles leur souffreteuse existence dans une petite ile 
du détroit de Bap, où on leur permet de vivre jusqu'à 
ce que la misère les ait fait disparaître, comme cela a 
déjà eu lieu dans le territoire de Sydney. 

Les Anglais vivent assez paissiblement à Hobart* 
Town , quoique l'aspect général du pays soit d'une 
grandetristésse; ils vont, chaque soir, dans leurs logera 



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DE l^ASTBOLABE ET DE I.i ZÉLÉE. ^85 

tilburys, promener leur oisiveté au milieu de chemiûs 
tortueux serpentant sur la colline du Padok , et ils 
rentrent avec la nuit pour recommencer le lendemain 
les mêmes distractions, les mêmes joies. — A la bonne 
heure ! Mais je les plaindrais s^ils ne portaient leorafc^ 
tivilé vers des idées de progrès, à la fra^fieation des- 
quelles ils emploient les déportés de la métropole. 

Dix à douze mille eonvicts à peu près sont jetés dans 
la colmûe. Lés pl« coupables d'entre eux ne sortent de 
la vaste pris<m qui leur est destinée , que sous la sur- 
veillance de guides bien armés. On les emploie à tracer 
de larges routes ; mais les autres sont occupés à dé- 
fridier la terre, et confiés aux soin? des planteurs. 

Quand un navire arrive avec des convicts, un plan- 
teur qui a besoin de bras se présente au gouverneur, 
demande les hommes qui lui sont nécessaires; on les 
lui accorde et il en répond. Si le convict donne des su- 
jets de plaintes à son maître , il reçoit la schlague; s'il 
se rend coupable d'un nouveau délit, d'un nouveau 
crime , il est reconduit à la geôle, renvoyé à un lieu 
de détention plus sévère , et souvent pendu sans misé'* 
ricorde. 

Le port d'Hobart-Town est une relâche utile au 
commerce. Vous y trouvez souvent des navires de Cal- 
cutta, des vaisseaux de Sidney, et surtout de baleiniers 
qui viennent y réparer leurs avaries. Les campagnes 
environnantes nourrissent de nombreux troupeaux; 
l'une des professions les plus lucratives dans ce pays, 
est celle de berger, et l'exportation des laines y tient 
peut-être le premier rang parmi les sources de ri- 



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484 VOYAGE AUTOUR DU BfOKDE. 

cbesses. Le oommere d'huile de baleine y est aussi très 
productif. Sans doute, Hobart-Town rivalisera bientôt 
avec le Port-Jackson ; ce sera une ville auxiliaire de 
cette magnifique colonie , et un voisinage utile ponr 
les colons de la Nouvelle-Zélande. 

La Tasmanie possède une administration spéciale 
relevant directement de la métropole ; son gouverneur 
actuel est lord Franklin, qui, le premier, je crois, a 
résolu le grand problème de Texistence du passage de 
la mer glaciale au nord de rAmérique. Aussi a-t-il reçu 
de la Société géographique de France une énorme mé- 
daille en or, qu'il nous montrait avec orgueil. C'est un 
capitaine de vaisseau aux manières brusques, dont la 
politesse est un peu abrupte; cependant il nous reçut 
avec courtoisie, et il nous donna un 1^1 brillant, dont 
sa femme et sa nièce, qui parlent parfaitement fran- 
çais, firent les honneurs avec une gr&ce et une décence 
extrêmes. 

Ainsi donc , deqil à notre arrivée , joie au départ ; 
telle est la vie que nous avons été forcés de nous faire 
à Hobart«Town. Nous le quittons sans trop de re- 
gret, car nous savons qu'une nouvelle relâche nous 
y ramènera. 



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17 



ADËLIE. 



Premier dëiNurt d*Hal>Ar(-Ta^irii. — I^es CllAces. 

— 0éeo« verte de la terre Adélle* ,— Vemp^te. 

— Une rencontre* 



Nous venions de dire un douloureux adieu à douze 
malheureux compagnons de voyage, et les corvettes 
s^ étaient délestées de quelques hommes magnanimes^ 
morts hélas! à six mille lieues de leur patrie bien-aimée ; 
le deuil était à bord, et les matelots qui nous restaient 
interrogeaient du regard le faux-pont silencieux pour 
y chercher leurs amis absents. 

Dans ce pénible état; j'aurais bien voulu que la re- 
lâche se prolongeât. J'en parlai au commandant 
d'Urville qui tînt ferme dans sa résolution de départ 
prochain , ajoutant qu'au surplus M. Jacquinot était 
libre de le suivre ou de rester. C'était évidemment 

II. 2/1 



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^86 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

donner l'ordre d'appareiller, et j'en souffris plus que 
tout autre, car les hautes régions vers lesquelles nous 
allions piquer devaient évidemment être funestes a 
des gens affaiblis par de si longues traversées. 

Cependant, l'embarras du capitaine Jacquinot était 
grand ; il ne lui suffisait pas de la volonté de remettre 
en mer ; il lui fallait des hommes pour manœu- 
vrer la corvette , et nos rangs étaient éclaircis. On 
s'industria , on organisa des embaucheurs , l'on fit 
une battue sur les quais et dans les guinguettes 
d'Hobart-Town ; une foule d'étrangers, de convicts 
libérés ou évadés, de déserteurs baleiniers vinrent 
remplir les vides ; un équipage nouveau se pressa sur 
le pont de la corvette à la place de celui que la dys- 
senterie avait dévoré. On se hâta de réparer le grée- 

ment, et de faire des vivres Bref, tant bien que 

mal, chacun redouUant d'activité, nous fûmes prêts 
à suivre V Astrolabe à l'époque désignée. 

Il avait été décidé que notre hôpital temporaire se- 
rait maintenu pendant notre absence, qu'on y laisserait 
nos malades se guérir à leur aise, et qu'on reviendrait 
les prendre après avoir tenté une nouvelle fois de trou- 
ver la banquise du pôle austral. Mon collègue Hom- 
bron, qui ne jouissait pas d'une santé robuste, de- 
meura chargé de la direction et du traitement des ma- 
lades des deux navires; mais ce qu'il y eut de fâcheux 
c'est que cette mesure, sous prétexte d'économie.,, 
ne s'étendit pas à un assez grand nombre d'hommes ; 
plusieurs convalescents revinrent à bord malgré mes 



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BE L^STROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 487 

conseils, et j'ai eu lieu de plaindre l'égarement des ♦ 

personnes qui me forçaient à les recevoir. 

M. le capitaine Jacquinot était allé haranguer mes 
convalescents, et leur dire que cette nouvelle pointe 
au S, était toute la gloire de l'expédition ; que ceux-là 
seuls auraient droit aux récompenses du gouverne- 
ment qui s'aventureraient aVec les corvettes vers le pqle 
austral Un infirme, mû par des sentiments d'hon- 
neur, que j'essayai vainement de combattre, voulut 
à toute force nous accompagner. 

n n'eut qu'un rêve bien court de récompense et de 
gloire ! 

Nous partîmes donc endolorisi mais pleins de cou- 
rage et d'espérance en l'avenir, ^ 

Précisons tes dates, car ici l'intérêt est à civique pas, 
et nous avons bonne mémoire des gri^nds phénomènes 
qui ont passé devant nos yeux. ^. ^ 

Le 4®^ janvier, quelques heures avant notice départ, 
M. Goupil expira, sur son lit, à notre hôpital tempo- 
raire d'Hobart-Town. C'était un jeune homme de svh- 
voir, d'intelligence et de courage; dessinateur de 
notre expédition, il avait rempli sa lâche avec zèle, 
et la collection de ses desseins prouve son activité et 
son talent. ^^. 

Hélas I le commandant ne voulut pas attendre que . N 

nous eussions confié à la terre les restes de notre ami. .• 
Nous partîmes deux heures après la catastrophe, et 
nous emportâmes nos regrets et nos larmes. 

Cependant la brise venait de s'éteindre, et nos vœux 



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J18S VOYAGE AGTOUR W MOi^DK 

semblaient exaucés; on mouilla à quelques encablu- 
res du port, et nous pûmes espérer que nous ac- 
compagnerions notre ami à sa dernière demeure. 
M* d'Urville en décida autrement... Le lendemain seu- 
lement nous piquâmes Vers le S. 

Les vedts et la nier nous furent assez favorables ; 
mais ce que nous avions prévu, pour la salubrité du 
naVire, ne tarda pas h se manifester ; nos quatre con- 
valescents, sortis trop tôt de Tliôpital, retombèrent 
dangereusement malades ; d^un autre côté, des attein- 
tes graves se montrèrent chez des matelots que la ma- 
ladie avait respectés jusque là, si bien que le faux-pont 
de la Zélée fut encore une fois rempli d^étres souf- 
frants, dont les plaintes trouvaient dans mon cœur un 
écho de plus en plu* vibrant; l'un d'eux succomba le 
44jariviei*, et je cfc^ncevais des craintes sérieuseâ pour 
quelques autres. / 

Il y avait ({u^tque chose de pénible dans ma posi- 
tion au naiMeu de mes malades ; c'est qu'au sortir d'un 
port yfen approvisionné j'étais entièrement dépourvu 
..da^rafraîchissements... J'adressai dès-lors des repro- 
1 ches amers aux autorités de l'expédition... Mais réser- 
vons pour la fin du volume ce que nous avons à dire 
\ à ce sujet, et bornons-nous actuellement à suivre le 
rapide sillage des corvettes. 

Le 46 janvier, nous aperçûmes les premières glaces 
qui nous avaient été annoncées la veille par t'abaisse* 
ment du thermomètre — 2<>. 

Le 48, nous nous trouvâmes par 64o de latitude, 
sous un beau ciel, dans une belle mer; et le lende- 



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DE LàSTAOLABë ËT de LA ZKiEË. AS9 

main^ une vingtaine de glaces voyageuses, de diverses 
dimensions y nous entouraient complètement , les 
unes représentaient des minarets^ les autres des urnes 
colossales ; c'était un spectacle magnifique. 

Nous naviguions à petites voiles avec prudence, 
le temps nous favorisait; d'énormes baleines se jouaient 
dans les eaux, et nous crûmes découvrir la terre 
fuyant au loin. 

Ce fut pour nous une joie bien vive... mais, hélas! 
le calme nous saisit ^ nous semblions cloués sur place, 
et rhorizon n'était pas assez dégagé pour nous don* 
ner une entière certitude. 

A bord des deux corvettes, les paris étaient ouverts ; 
les uns croyaient réellement voir la terre, les autres 
prétendaient n'apercevoir qu'une banquise plus éle- 
vée que les banquises ordinaires ; voilà tout. 

Cependant plus on examinait la zone blanche qui 
couvrait toute la partie australe dç l'horizon, plus on 
apercevait d'indices d'un sol immobile; cette blan- 
cheur ne ressembljait pas à celle qui domine ordinai- 
rement les vastes champs de glaces ; son étendue était 
plus large, plus élevée, et en dessous apparaissait une 
zone obscure dans laquelle, avec bien de l'attention, 
on croyait distinguer des formes de montagnes, de 
vallées et de collines. 

Jamais le calme ne nous avait plus contrariés ; nous 
avions hâte d'acquérir la' certitude de notre conquête, 
et dans notre impatience, nous restions tous sur le 
pont; on braquait les longues-vues, on montait dans 



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490 TOTAGE AUTOlUl DC MONDE 

la mâture ; c'était à qui annoncerait le premier un 
signe incontestable de la présence de la terre. Du 
reste, le temps était beau, la mer couverte de glaces 
majestueuses aux formes carrées, bien arrêtées; le 
panorama était magnifique; mais bientôt nos mem- 
bres engourdis nous obligeaient à chercher d'autres 
distractions. 

Enfin, le 24 janvier nos corvettes reprirent leur- 
essor; une légère brise d'E. enfla nos voiles, nous 
approchâmes suffisamment de la côte pour en distin- 
guer toutes les anfractuosités et ne plus conserver au- 
cun doute. 

C'était bien elle ; c'était bien cette terre désirée dont 
de vagues rapports avaient dit l'existence : c'était là 
le but principal de notre longue campagne, et le pro- 
blème venait d'être résolu. 

Sous l'influence de nos vives impressions, le souve- 
nir de nos récentes pertes s'effaça ; les dangers de nos 
courses disparurent ; la découverte que nous faisions 
devait jeter sur nous un certain reflet d'illustration; 
et presque à l'antipode de notre patrie, il nous sem- 
blait déjà que nous la touchions de la main, et que 
nous recevions la récompense de nos travaux et de 
notre dévouement. 

La brise prit à tâche de nous seconder; elle se sou- 
tint bonne et généreuse, et pendant toute la journée, 
nous longeâmes cette côte isolée, où n'arrive jamais 
le bruit des passions des hommes et des querelles des^ 
peuples. Ici l'ouragan seul se promène avec toutes ses 
dévastations ; ici l'immense réseau desi neiges amon- 



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DE L ASTROLABE ET DE LA ZELEE. 49^ 

celées par les hivers couvre d'un vaste linceul toute 
végétation qui tenterait en vain de se faire jour à tra- 
vers Técorce solide qui Tétouffe. Le stupide manchot^ 
le grave phoque sont là seuls debout sur le terrain so- 
lide, tandis que la baleine, joyeuse et tranquille, 
fouette de sa puissante queue les blocs de glace au mi- 
lieu desquels elle se joue comme pour essayer ses forces 
invaincues. 

Jusqu'ici cependant on pouvait nier encore l'exis- 
tence de la terre, car tout était blanc autour de 
nous; mais après notre dîner, le doute s'effaça, la 
conviction reprit ses droits ; plusieurs petits îlots de 
vingt à trente mètres de circonférence se dressèrent 
devant nous. 

On les voyait , — chose curieuse, — noirs, arrondis ; 
et le flot, qui les battait incessamment, les dépouil- 
lait du manteau neigeux qui voilait les crêtes plus 
élevées. 

A la bonne heure, voici un contraste, car la mono- 
tonie du blanc fatiguait nos regards et nous devenait 
tout à hit iiiwpportable. 

Cependant il fallait descendre à terre, il fallait 
toucher du regard et de la main à la fois ces sommités 
«ustrales, il fallait les fouler du ^ed pour pouvoir 
dire au retour que tout cela était immobile, que la base 
reposait dans les abîmes. Nous demandâmes à des- 
cendre; le danger était grand, n'importe; le com- 
mandant d'Urville hésitait, car il assumait sur lui une 
grande responsabilité. Mais comme il se décida enfin 
à mettre à flot un des canots de F Astrolabe, M. Du- 



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192 VOYiGE AUTOUR DU MONDE. 

bouzet et moi sollicitâmes avec plus d^instance le par- 
tage de la même faveur, et nous nous mimes en route. 
Nous partîmes enfin le cœur plein d'espérance et de 
joie. 

Il faut le dire, Tentreprise était périlleuse; six à 
huit milles à peu près nous séparaient de la terre^ de 
cette terre infécoiBKle où nous aurions trouvé la mort 
avec toutes ces horreurs; et pour l'atteindre , nous 
sillonnions des flots turbulents, sur lesquels la brume 
épaisse étend si souvent son voile ténébreux. Perdre 
les corvettes de vue, c'était courir à une mort pres- 
que certaine ; dans le cas où la brise se lèverait plus 

rapide, c'était un péril non moins à redouter 

Le devoir l'emporta sur toute considération, et nous 
atteignîmes enfin la terre Adélie que le commandant 

venait de baptiser du nom de sa femme qu'une 

terrible catastrophe a dévorée depuis à côté de son 
mari et de son fils. 

VaccoHoge offrait d'immenses difficultés, la gaffe 
était sans puissance contre les formes arrondies qui 
se pré^ntaient de toutes parts ; nulle crique protec- 
trice ne venait à notre aide, et la lame qui déferiatt 
avec vigueur menaçait de nous briser contre le roc 
que nous étions venus interroger. 

Toutefois notre patience et notre courage vainqui- 
rent tous les obstacles; nous mimes pied à terre, nous 
recueilltmes des échantillons de ce sol inhospitalier ; 
nous en primes possession au nom de notre pays, 
dont les couleurs flottèrent à l'air; et heureux de notre 



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DE l'aSTHOLABE ËT I>E ti tihÛE. 195 

« 

conquête, nous reprtmeà le chemin des havîres qui 
tïoûB dttendajent avec anxiété. 

Le trajet de cette excursion 4ura m heures et fut 
rude, surtout par le froid intense qui pesait sur nous 
au milieu de toute tette nature de glace. Favorisés 
pat* l'éclat d'un beau jour, nous rentrâmes à bord de 
là Zélée à oniÉe heures et demie, au moment où le cré- 
puscule commençait à descendre sur les flots. 

Nous avions franchi le cercle polaire; c'était Up se^ 
cond triomphe dont noUs devions nous glorifler. Poui" 
ma part, c'en était un troisième, car j'avais déjà éga- 
lement franchi le cercle bohéai sur la corvette la jRe- 
^efvketn >I855, expédiée pour aller à )a découverte 
du hâvire commandé par l'intrépide et malheurettx 
BIOBseville. 

Le 22 janvieif, nouà nous trouvâmes en présence de 
vastes champs de gla^ces amoncelées çà el là, imitant à 
merveille l'aspect des villes mauresque^, se détachant en 
présence de la mer^Ur un ciel pur et un horizon tranéhé. 
Vous vous rappelez ce petit mousse dont je vous ai 
déjà parlé lors de notre première kouée dans les gla- 
ces, et qui nous demanda si naïvement où était la ville 
devant laquelle nous étions mouillés; aujourd'hui |son 
intelligence s'est développée, et en face des blocs 
énormes qui nous entourent, il s'est écrié: « Je vois 
bien la ville, mais je ne vois pas la terre... » 

Recueillons le mot qui peut nous faire sourire a» 
milieu de nos prèDCcupations si graves et si sévères. 

Le 28 janvier nous avions longé une vin^#ine de 
lieues de côtes ; mais ce jour-là, enclavés dans un golfe 
II. 25 



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494 VOYAGE AUTOim DU MOHDE ^ 

immense, nous sentimes la brise friytcbir^ et le roulis 
nous fatigua cruellement. A cinq heures, nous virâmes 
de bord pour éviter la terre et les glaces ; le vent avait 
grandi , et dans notre manœuvre^ plusieurs de nos 
voiles se déchirent, les écoutes en chaînes de fer du 
grand hunier cassent; les matelots, combattus par 
le givre, par la brume et le froid, épuisent leurs forc^ 
et leur énergie à obéir aux ordres des officiers ; Tat- 
mospfaère se voile, Thorizonse rétrécit, à peine voyons- 
nous à une encablure, VAitrotabe s'efface dans les 
ténèbres, et Touragan se déphaine avec toutes ses fu- 
reurs. Sans nous occuper de la manœuvre de notre 
compagne, qui ne voit rien, qui ne peut rien voir, et 
qui trouvera son salut autant dans le hasard que dans la 
science de son capitaine, nous cherchons des passages 
ouverts, encloués que nous sommes, par la terre, qui 
peut nous ouvrir sa barrière de mort, et par ce cahos 
de glace de plus de soixante mètres de haut, dont 
le moindre choc pourrait briser notre coquille. 

Toujours la rafale et ses caprices; toujours cette 
demi-obscurité de brume ausd périlleuse que la nuit 
sombre, toujours l'équipage sur le pont, Toeil ouvert, 
la poitrine haletante, le froid aux membres engour- 
dis. . . et rhorizon ne s^élargit point. Nous glissons par- 
fois dans de véritables détroits ^nueux comme des la- 
byrinthes, et la nuit entière se passe dans les plus 
sensibles angoisses ; car toute manœuvre était deve- 
nue incertaine, et le hasard seul, ou plutôt notre bonne 
étoile, pouvait noua arracher à la mort qui nous me- 
naçait de toutes parts. 



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DE L'A9mOLiBE ET DB LA ZÉLÉE. 495 

Toute la nuit on manœuvra avec anxiété; mais 
vers six heures du matin ^ Thorizon s^élargit, la brume 
monta , et nous nous vîmes enfin <légagé8 du golfe où 
nous avions cru trouver une tombe. 

Mais t Astrolabe qu^est-elle devenue? Nous inter- 
rogeons l'espace ; rien à bâbord , rien à tribord y rien 
devant nous, rien nulle part. S'est-elle ouverte contre 
une glace? A*t-elle sombré au milieu de la tourmente? 
Nous cbercbe4-elle à son tour et s'expose-t-elle à de 
nouveaux périls pour nous retrouver? Vous le voyez , 
nos angoisses étaient mortelles, et nous souffrions 
d'autant plus de nos inquiétudes, que, si F Astrolabe 
avait eu besoin de secours, nous n'aurions pas pu lui 
en apporter ; tout était déralingué sur la Zélée^ et l'ou- 
ragan avait bien rempli sa mission. 

Un rayon de soleil nous apporta un rayon d'espoir; 
nous crûmes, non loin de nous» voir pointer, au 
travers de la brume, les mâts de V Astrolabe ^ mais 
bientôt elle disparut de nouveau , et nos alarmes n'en 
devinrent que plus vives et plus poignantes. 

La journée s'annonçant belle et calme, on se mit à 
l'œuvre pour réparer les avaries causées par notre 
duel avec la tourmente. Nous étions entamés de toute 
part ; le froid brisait nos membres , mais ce n'était 
pas le moment de manquer d'énergie, et le dévoue- 
ment des matelots devint d'autant plus actif, que nous 
vîmes, sur le soir, reparaître V Astrolabe ^ inquiète 
aussi , sans doute , de notre sort. 

Nous venions d'échapper au plus grand péril de toute 
la campagne ; car ici le choc est un naufrage , et le 



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10^ VOYAGE A^TOW N MONM 

paufrage MM mort ecirtaine, Mais» c'eat surtout lorsque 
k d^ng^if eit v^ucu ^ ^qu'oii en mesure toute lagmodaiir; 
qua^d uo^s jetiousnp^ regmrds veraleaia<mts deglaoè 
auxquels nous veniotis .d'^c^pper, quand nous son* 
g^ona que le eooipas nous éti^t devaâu inutile» puisque 
l'aiguille ainiaivtée ne pou# indiquait plu^ notre route^ 
nous primes une confiance sans borne dansi'avfDir^ 
et nous crûmes un instant à la rare protection qui 
devait nous abriter désormais contre toyites les tem- 
péteSf 

Comme nous, l'Asuxdctbe avait aussi son désordre 
à réparer^ et cependant nous pouvions voyager decom» 
pagnie y prêts à nous aider dans les moments les plus 
difficiles^ 

Depuis notre départ, c'est le seul instant où, les cor- 
vettes se fussent perdues de vue, etd^ici à Toulon, nous 
n'avons cessé de voyager comme deux amis qui se clier* 
cbent et se désirent. 

Une terre inconnue arrêtait notre course, notre man^ 
dat était rempli ; nous n^avions plus qu'à assigner la 
position du pôle magnétique dont nous savions que 
nous étions très rapprochés, car l'aiguille affolait con* 
tinuellÈment ISousaliions nousremettre à l'œuvre p(Hir 
compléter nos opérations scientifiques, lorsqu'un nou- 
veau coup de vent) presqu'aussi furieux que le dernier, 
nous força, le 27^ à veiller à notre sûreté personnelle. 
, — Des blocs imm^ises de glace nous entouraient toUr 
jours, la rafale carabinée souffiait avec une violence 
extrême, et pour ne pas nous trQuver engagés de nou- 
veau dans les glaces, nous piquâmes au N« 



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DE L^ASSftOLABE BT DE U Z^tÉE. 497 

Notre jote fiit g^ttnde ; nous é^ns à^h laiaés 
de o«ttd rigide températare qui nous écm^t; nous 
appelions de nos vœux les plus fenrents le retour à 
une rdàehe salutaire^ et déjà nous voyions à Thorisoa 
poindreHobart-^Town qu'on notts avait indiqué eoBibie 
lieu é» repos et où nous avions eiieore des malades à 
reprendre. 

Hélas ! notre ivresse fut de courte durée; pour ma 
part, j^en souffris d^autsnt plus que de nowelLes ma- 
ladies s'étaient déclaréis à bord; etoependant, comme 
le t^nnpe était rede? «Em beau j nous remimes le cap 
au S. , attristés et vraiment fatigués. 

Le 29, se dre^e devaat nous une éaorme baûqpise, 
à la forme carrée et parfaitement régulière, pendant 
une étendue de plus de 420 milles E. et O. ; elle avait 
55 mètres de haut, et ne présentait auoun accident à 
sa surface; aussi aucun de nous ne pensait que ce fut 
la terre. Cependant , un an plus tard, à notre retour, 
j'ai vu le problème nett^nent résolu, et cequej'up- 
pelle, moi, un plateau de g^ace, les cartes nautiepias 
l'appelleront terre CYorie, du nom de madame Glaire, 
épouse du capitaine Jacquisot. 

Au reste , si jamais favour a été justifiée , c'est en 
ceUe dreonstance ; et la femme estimable, instruite et 
\}é[le devait servir de pa^onne à une terre quelcon- 
que, fùt--ee même à celle qui peut-être ei^iste réelle- 
ment à cet endroit, et sur laquelle reposerait l'immense 
glace dont je viens de vous parler. 

A qua^e heures et demie, grande et joyeuse npu- 
veUe !-— Navire au vent. — Il vient sur nous à force 



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498 VPVAGE UTOCft W MONDE 

ToUes ; perroquets et boonettes. -^ C'est an britk amé- 
ricain. — Il manœuTre pour accoster l'AarvIabe. 
— Le capitaine mmite sur son banc de quart, et em- 
bonche le porte-Toix..... Écoutons*. •• Le sifflet de 

tAêirokAe retentit, cm hisse la grande-voile et le 

capitaine américain en est pour ses frais de coorse et 
sa courtoisie. 

Je comprends autrement une rencontre sur mer, 
surtout dans das parages aussi rigoureux, où il est 
presque miraculeux de trouver un camarade de route. 
Je ne cherche pas à expliquer les motifs du comman- 
dant ; |>eut-étre étaient-ils raisonnables; peutrétre crai- 
gnait-il qu^on ne vint lui disputer sa récente décou- 
verte Toutefois, réchange de qudques paroles 

était une chose si simple, si parfaitement convenable; 
et il n*est pas impossible que nous eussions trouvé 
occasion de rendre service au navire d'une nation 
amie. 

Et pourtant il ne faut pas perdre de vue que nous 
nous trouvions au milieu de circonstances assez déli- 
cates ; les Anglais et les Américains , à la fois , avaient 
expédié plusieurs bâtiments vers le p6le sud pour 
tenter les mêmes découvertes que nous. 

Nous savions que la division américaine se compo- 
sait de cinq navires qui avaient dû partir de Sydney, 
sous les ordres du capitaine Wilkes, au mms de dé- 
cembre. 

D'autre part, l'astronome Herschel avait écrit du 
Gap-de-BonnerEspérance à lady Franklin, que deux 
navires, commandés par le célèbre Ross, avaient quitté 



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DC L^ASTftOLABE ET DE U zihiE. 499 

TAug^eterre pour un voyage de découverte au pôle 
austral. 

, Certes, nous avions là de redoutables concurrents, 
et dans ^e dernier surtout un de ces hommes de fer 
que les plus grands périls ne peuvent émouvoir, un 
de ces infatigables explorateui^ pour lesquels les 
glaces n^ont point de barrières assez formidables, 
actif .plus que téméraire, ayant résolu le problème du 
pôle magnétique au nord* C'eût été fort curieux et 
fort extraordinaire à la fois de nous rencontrer ri- 
vaux d'ambition et de zèle, animant de notre triple 
présence lesi parages solitaires de ces mers tempé- 
tueuses où aucun navire n'avait encore montré sa mâ« 
ture au périL 

Nous parlerons plus loin de l'expédition des Amé- 
ricains et surtout de celles du capitaine Ross. Si notre 
vanité nationale en est un peu blessée, la science y ga- 
gnera quelque chose , et l'on sait dans quel but nous 
avons enU*epris ce voyage- 
Le 50 janvier , le vent s' étant déclaré meilleur et le 
roulis nous fatiguant un peu moins, un cai^otde/'^^- 
trolabe nous est expédié. Il nous donne la nouvelle 
rassurante qu'après une prochaine tentative pour que 
les physiciens puissent descendre sur une glace, afin 
de compléter leurs observations magnétiques, nous 
abandonnerons définitivement ces parages glacés, etque 
dans un cas de séparation, le rendez-vous était à la 
Tasmanie. 

Vainement, épuisons-nous nos forces pour une des- 
cente sur un de ces rocs de glace qu\ stationnaient au- 



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200 TOYAGE AU1»0l]R DÛ HONDE 

tour de Mas ; la mév déferle avec trop de violeDee ^ 
il est impossible d'accoster, et nos physiciens revien- 
nent à bord fort désappointés de l'insuccès de leur ten- 
tative. 

2 Février. *— Voici de nouveau le mauvais tetnps ; 
nous gagnons au N. -«- Le roulis nous fatigue , noUâ 
écrase ; la neige tombe à gros flocons, mais la joie rè- 
gne à bord de la corvette ; car nous quittons enfin , 
pour ne plus les rencontrer , ces glaces voyageuses, 
qui pouvaient nous heurter et nous ouvrir dans notre 
élan. 

Le 3 février, la brise soufflait avec constance, et 
nous filions hardiment nos sept nœuds. Toui-à-i^oup : 
« Glace , crie la vigie, devant nous ! » Ce sera la der- 
nière sans doute ; mais elle est si belle, si curieuse, si 
pittoresque, si imposante que nous ne potivons nous 
lasser de l'admirer. — D'un côté, un large rempart à 
demi-démoli , dans lequel les flots s'étaient ouverts un 
passage voûté; de l'autre, une énorme tour avec ses cré- 
neaux ; au milieu , des semblants de bâtisses, de mai- 
sons, de palais, une ville entière. C^était un magique 
spectacle, je vous l'atteste, dont nous ne pouvions nous 
rassasier. — Salut à la glace fantastique ! ' 

Le4, lecalmenous ressaisit, et labrumepèse sur nous 
avec toute son intensité ; encore un de ces désappoin- 
tements qui énervent les courages ; nous tirons le canot 
pour ne pas nous perdre. Mais le lendemain, la brise 
se refait, quelques heures plus tard elle renjbrcit; 
les jours suivants, elle conti tin e; le 45, hous voyons 
la terre, et le 47, nous sommes au mouillage. 



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DE L^ ASTROLABE ET DE Lk ZÉLÈt. 204 

Je ne VOUS aï point parlé de quelques petites aurore? 
australes, bien plus rares ici, dit la science, qu'elles 
ne le sont au pôle nord. Ce phénomène ne s'est point 
montré avec assez d'intensité. Si vous êtes curieux de l'é- 
tudier mieux que nous , piquez vers la terre Adélie, et 
essayez un hivernage au milieu des glaces éternelles 
qui l'entourent et la défendent. Je vous souhaite un 
bon voyage et un heureux retour. 



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17 



EXPEDITIONS RIVALES. 



M9» f«»tliiUic» WUKw et 



Ceci n^est point une affaire de nationalité, c^est une 
affaire de science ; ceci n'est point un acte d'humilité 
de notre part, encore moins un acte de flagornerie 
pour les Américains et les Anglais, qui ont tenté en 
même temps que nous le trouage des glaces australes. 

En mon âme et conscience, nous avons fait tout ce 
qu'il était possible que nous lissions; et nos efforts 
n'ont pas été sans récompense , puisque nous avons 
planté notre pavillon sur une terre nouvelle; nous 
avons eu à lutter contre les montagnes flottantes, les 
tourbillons de neige et les ouragans; nos équipages 
ont épuisé leur énergie à la guerre contre les éléments, 






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204 VOYAGER ACTOlà DU MONDE 

et si nous sommes sortis vainqueurs de celte lutte 
acharnée , nous le devons a un bienfait de la Provi- 
dence autant qu'à notre courage et à notre habilité. 

Et cependant nous n'avons atteint que 66® 50' de 
latitude, tandis que la prime nous était offerte si nous 
étions parvenus à 75^. 

Écoutez maintenant : 

Wilkes part des États-Unis, touche à Madère, et ne 
date son expédition que de cette ile célèbre, qu'il abau« 
donne le 28 septembre 4858. 

En novembre, il mouille à Kio-Janeiro, puis il va 
reconnaître le Rio-Negro et les cotes environnantes 
dont il fait Thydrographie. Dè-là, nous le voyons se 
rendre à la terre de Feu, où il abandonne une partie 
de son escadre et de sa commission scientifique. Puis, 
il se dirigé vers le pôle en passant à FO. de la terre de 
Palmer; bientôt sa flottille est dispersée par une violente 
tempête; et cependant elle arrive à 70** de latitude; 
arrêtée là par d'immenses banquises, elle échappe à 
grand'peine au danger d'être bloquée. Le capitaine 
Wilkes, jugeant alors que la saison avancée ne lui per- 
mettait pas un plus long séjour dans les régions aus- 
trales, renonce au projet de pénétrer plus avant, et se 
propose de renouveler ses tentatives à une époque plus 
favorable. 

Il rallie tous ses navires et vient mouiller à Valpa^ 
raiso, le 45 mai 4859. 

Vous vous rappelez que dans ces mêmes parages, au 
commencement de 4858, l* Astrolabe et la Zélée n'at- 
teignirent que 64"*, ainsi le capitaine Wilkes nous a 



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DE L^ASTAOLABE £T DE LA ZELEE. 205 

dépassés de €® ; à lui l^avantage au S. des terreis d'Âme- 
fique, nous verrons s^il saura le conserver ailleurs. 

Car ce n^était pas assez d'une tentative presque sans 
succès pour un capitaine aussi aventureui que Wil- 
kes; il lui fallait de nouveaux périls, de nouvelles 
gloires. Il voulait ne rentrer chez lui qu'avec les dé- 
bris de ses navires, et le voilà qui part de Sydney, le 
24 décembre ^859, bien résolu cette fois à creuser les 
barrières immenses de glaces qui murentlepoleaustral. 
Il avait quatre navires bien armés, bien équipés, ro^ 
bustes et munis de vivres pour un an au moins : la fré- 
gate le P^incemes, les corvettes le Poisson- frôlant, le 
Paorij et le brick le Marsouin; et de plus un navire 
de charge dont j'ignore le nom. 

Jusqu'au 5 janvier les cinq vaisseaux naviguèrent de 
compagnie; mais ce jour-là, un épais brouillard en- 
veloppa l'escflidre, et le Poisson- P^okmt ainsi que le 
Paon disparurent pour ne plus se montrer qu'à la fin 
de la campagne. 

Le premier rendez-vous avait été fixé sur l'ile Mac- 
quarie. Le f^incennes et te Marsouin se dirigèrent 
vers le point indiqué, mais les autres navires nç les 
rejoignirent pas. Lassé d'attendre, le capitaine Wilkes 
fit voiles vers l'île Esmeralda, deuxième point de ren- 
dez-vous. Encore moins heureux cette fois, il ne trouva 
ni ses compagnons ni la terre. 

Le 40 janvier, par 64* de latitude, il rencontre 
la première montagne de glaces, et continue à cingler 
vers le S. au milieu de blocs énormes qui le forcent 
souvent à dévier de sa route. 



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â06 VOYAGE AUTOUR D0 KONDE 

Le.42y il pénètre dans un grand golfe de glaces 
par 64' latitude et 464' 55' longitude Ë. — Là, s^ 
course est arrêtée par une barrière insurmontable, et 
bientôt il perd de vue le Marsoum qui disparait dan$ 
le brouillard. 

Au reste, ce n'était pas on grand désappointement 
pour le capitaine Wilkes qui était incapable de reculer 
devant aucun obstacle, et qui, pqur stimuler le zèle 
de ses compagnons de voyage, leur avait donné carte* 
blanche en toute circonstance... Nous meptimmerons 
par fois encore les autres navires, maisnoussuivrons sur^ 
toutleJ^ineennes\nsqu^k lafin desapérilleuseexeursion. 

Le capitaine Wilkes fait route à TO. malgré les vents 
de bout; le 46, il rencontre ie Paon et le perd de 
nouveau, peu après. 

Nous arrivons à une date importante ; le 49 janvier, 
dans la matinée, la décoloration de Veau , le grand 
nombre de phoques et de pingouins qui prennent leurs 
ébats au milieu des glaces, indiquent à Wilkes la 
proximité de la terre ; bientôt on l'aperçoit très distinc- 
tement dans le S. E., mais une ceinture de glaces in- 
franchissable en défend l'approche. Le f^incermes était 
alors par 454' 27' de long. E. et par 66' 20' lat. S. 

L'on se rappelle que c'est également le 49 janvier , 
que tAnrolabe et h Zélée aperçurent quelques indi- 
ces de terres. 

Cette eoïncidenee de date acquiert donc un grand 
intérêt pour les personnes qui voudront discuter la 
priorité de la découverte en faveur des Français ou des 
Américains; à mes yeux la solution est douloureuse, 



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DE l'aSTROIÂBB et DE LA ZÉLlÉE.*. 207 

car les fVançaîs ne l'ont aperçue que le ^ir et méine 
avec doute; les Américaine rayaient vue dès lé matin 
avec un cortège de preuves irrécusables. Je le répète," 

c'est une solution douloureuse pour moi surtout 

Tous les officiers de l'expédition n^ont pas mis le pied 
sur la terre Adélie. 

Ce même jour, nous n'étions pas très éloignés du T^in- 
cemi^Sy au plus environ 450 lieues E. et 0. ; car à midi 
notre point était 4 39% 4', 25" long. E. 65* 39' 55" 
lat.S.Yous voyez que nous naviguions dans les eaux les 
uns des autres , et que notre cachotterie à l'égard du 
brick que nous rencontrâmes quelques jours plus tard 
était une taquinerie inutile , une impolitesse gratuite 
qui ne pouvait laisser que de fâcheux souvenirs. 

Mais continuons à,suivre le sillage du f^tncennès. 

Le capitaine Wilkes va toujours dans l'O. Le 22 jan- 
vier, il est entouré d'innombrables glaces, et le 25, il 
s'enfonce dans un golfe, formé par ces montagnes 
mobiles, à travers lesquelles, malgré ses espérances , 
il ne trouve pas d'issue ; il était alors par 4 47* 30' long. 
E, et 67"* 4' lat. S. Et c'est le point le plus austral qu'il 
ait atteint dans cette nouvelle exploration des régions 
polaires. 

Dans sa course, il rencontre çà et là et perd de nou- 
veau Tune ou l'autre de ses consentes; fréquemment 
il voit la terre sans pouvoir l'aborder; c'est en vain 
que le 28 janvier, il tente à treize reprises différentes 
de forcer la barrière de glace qui s'oppose à ses désirs ; 
autant de fois il est obligé de rétrograder, et à sa der- 
nière tentative, li se voit assailli par une violente boiir- 



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208 / TOTAGE AUTOUR DD XONBC 

raâque déneige et de grêle qui dure plos de trente-çix 
heures, et à laquelle il n^écbappe que d^une manière 
miraculeuse. 

«Le 50 janvier; dit le capitaiue Wilkes, noua nous 
trouvons dans une baie hérissée de blocs de glaces très 
élevées et de roches noires volcaniques ; la côte déten- 
dait beaucoup dans le sud ; le terrain était monta- 
gneux, et nous eûmes le fofld pw traite hsnmm^ maîft 
ilnoa^foi impossible JPaeeoatcr àesHs daruapélMN- 
silé des vents qui soufflaient en tempête, et auxquels 
se joignirent des ouragans de neige et de grêle venant 
du S.; la mer était très agitée quoique couverte de 
glaçons , et ceux-ci nous pressant de toutes parts, nous 
courûmes les pins imminents dangers. » 

Le 54 janvier, les médecins annoncent que les hom- 
mes sont épuisés de fatigue; que déjà plusieurs sont 
malades, qu^il y a péril pour tous si on ne leur accorde 
un peu de repos ; ce qui n^empécha pas Wilkes de con- 
tinuer sa route et de gouverner sur la terre qu^il pro- 
pose de nommer Conimeni amarctiqiêe. 

Les jours suivants jusqu^au 45 février, Wilkes con- 
tinue de cingler vers TO. avec des alternatives de beau et 
de mauvais temps, jouissant de la vue de la terre quand 
Tatmosphère est dégagée de brume, s^en approchant 
alors le plus qu'il feut, et ne s'arrôtant qu'après avoir 
reconnu l'impossibilité de franchir la barrière qu'il 
rencontre partout. Ses efforts sont inutiles; il aperçoit 
des montagnes et des vallées lointaines... il entend 
briser la mer au rivage... encore trois milles, il fou- 
lera d'un pied triomphant la conquête promise...yain 



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DE L^STEOUBE ET DE LA ZÉLÉE. 209 

espoir^ et Dieu qui a permis aux Américains de signa- 
ler quatre cent cinquante lieues de côtes de plus que 
nous , ne veut pas que le pavillon des États-Unis flotte 
en dominateur sur ces terres glacées. A eux, si vous le 
voulez, la priorité de la découverte, à eux la vaste éten- 
due du noyau solide dont ils ont reconnu la présence ; 
à nous des observations précises , à nous la possession 
réelle ; nos hydrographes ont niinutieusement relevé 
les détails de soixante lieues de côtes , et moi-même je 
suis allé détacher de la roche vive les échantillons de 
granit qui figurent au Musée royal de Paris. 

Cependant le \6 février, le capitaine.Wilkes se trouve 
entouré de blocs de glaces colorés de diverses nuan- 
ces; il s^aperçoit que de nombreux échantillons de sa- 
bles et de roches s'y montrent à découvert comme des 
pierres précieuses sur un massif d^argent ; il s'en em- 
pare sans peine, et nous apprend qu'il s'est rendu maî- 
tre de fragments volumineux de quartz pesant jusqu'à 
cinquante kilos. 

Le >l 7, l'expédition américaine atteint la limite qu'elle 
s'était proposée^ elle est par 97"* 50' longitude E. et 
par 64^ latitude S. Cependant elle poursuit ses recher- 
ches dans l'ouest. On recueille de nouveaux échantil- 
lons de roches sur des glaces, et l'on s'emprisonne 
dans un golfe dont on ne s'échappe qu'après quatre 
jours de fatigues et de périls inouïs. 

Ce fut le terme des explorations du capitaine Wil- 
kes ; le 21 février, il résolut de piquer au N. 

La dernière lie de glace fut aperçue par 54* de latî- 
n. 27 



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210 VaTAfiC J^JTOUR DU MONim 

tude^ elle 45 mars 1840, la divmœi moutla emi^ade 
de Sidney. 

Je TOUS ai défà dit que les Français et les AmérieaMA 
naidguaient daBs les mêmes parages^ cependant pour 
mieux préciser le sillage des deux expéditîeQS rivalagy 
disons que : 

Le 2\ janvier à midi, t A$troIabeéià\k pw 6$ "^ 30^ la- 
titude S. et 4 58' 2r longitude E. 

Le 28 du même mois, on avait sur le VùmenmiGSfcm^ 
latitude 66' 55' , et pour longitude ^.^O' 50' laéndi» 
de Greenwichi ce qui revient an 4-58* 40' E. du méri- 
dien de Paris. 

Vous voyez donc bien qu'il en est de la découverte 
des continents, comme de certains problèmes dans les 
sciences... On cherche long-temps, on discute, on bâ- 
tit, on détruit des systèmes... puis tout à coup surgis- 
sent dans le monde intellectuel , deux, trois génies qui 
dans le même lieu ou h des distances éloignées, onl 
pensé, ont écrit, ont publié la même vérité, 

4840 était l'époque qui devait donner un démenti 
aux assertions de Cook, le plus intrépide des naviga- 
teurs. Les corps savants discutaient dt5 Texîsteiicé d'un 
continent au^al ; on se demandait pourquoi la nature 
avait placé une si grande quantité de terre au N. de 
la ligne^et si peu dans l'autre hémisphèret 'On se disait 
qu'il devait exister sous le cercle polaire anutarctique 
un vaste massif solide d'énormes montagnes qni servît 
tle coMre^oids aux *ewes moins élevées, îB«is plus 
étendues de i'fcémfephère N., qu^Birtrement le globe 
Qe serait pas en équilibre... Pttis,'0ii aja^teit : (^ la 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZÉLÉE. 2H 

présmtt de cette terre gTaeée rendait raîson'du froid 
plus intense que Fon éprouve dans les régions australes. 
Cependant, tous les doutes n^étaient pas résolus. 

Le eapitarae Gook est expédié pour aller Térifier le 
fcrit... U rerient et n*a rien trouvé. Il part une seconde 
foky ilenrîdiit le monde savant d'immenses découver- 
te? géographiques; mais relativement au continent 
austral y il prononce qu'il n'existait pas..... Puis, 
comme s'il craignait cependant de s'être trompé, il 
ajoute : « Au surplus, s^il y en a un, il ne serait utile 
à rien, et je n'envie pas la gloire de le découvrir. > 

J'aRais oublier; j'y reviens. Voici les conclusions 
qui terminent le rapport du capitaine Wîlkes : 

« On ne saurait mettre en doute l'existence d'un con- 
tinent antarctique, s'étendant Tespace deTO^E. et 0. 
et dont plusieurs points sont à certaines époques de 
l'année dégagés de l'éternelle barrière de glace. 

« Les phoques et les baleines y abondent, et devien- 
dront l'objet d'exploitations importantes pour les har- 
dis navigateurs qui ne craindront pas de s'aventurer 
dans ces climats désolés. » 

C'est déjà beaucoup que la solution de ces problè- 
mes donnée par le capitaine américain. 

Et maintenant que Wilkes et ses marins ont quitté 
les glaces australes, rentrons-y avec Tinfatigable loup 
de mer qui s'est acquis tant de gloire par ses beaux 
travaux aux deux pôles. 

Rossl A ce nom seul les matelots saluent, les capi. 
taines préparent leurs paroles courtoises, et vous avez 
froid en tendant la main à ce phoque indompté, qui est 



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243 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

resté cloué dans les glaces boréaks pendant cinq an* 
nées, séparé du monde^ de ses affections, et mort peut* 
être à l'espérance. 

C'est que Ross n'est jamais content quand il y a un 
obstacle invaincu, et je ne serais pas étonné que ce 
matelot voulût terminer sa carrière dans un pays sans 
végétation, sous un ciel sans transparence, sur une 
terre sans chaleur. .. Salut à Koss ! 

Ainsi que Wilkes, il touche à Madère et vieqt mouil- 
ler à Sainte-Hélène, où il laisse un officier spécialement 
chargé de faire des observations magnétiques. 

Plus tard, il jette l'ancre à Table-Bay ; il y laisse en- 
core un observateur, et courant vers l'E. par une lati- 
tude assez élevée, il fait une halte de quelques semai- 
nes à la terre de Eerguélen et àc^le de Sobrina^ afin de 
coordonner toutes ses recherches; puis il s'élance vers 
la conque qui lui est promise, et que nulle nation 
désormais ne pourra lui contester. 

Le voici à Hobart-Town; son équipage de fer se 
repose et prend de nouvelles forces pendant les mois 
d'août, de septembre et d'octobre. La lutte va être ar- 
dente ; car lui aussi, Ross, savait que les Américains 
et les Français avaient essayé de déterminer la position 
du pôle magnétique, et qu'ils avaient fait la glorieuse 
découverte d'un vaste continent. 
' Ross devait déjà recevoir, à Hobart-Town, la pre- 
mière récompense de son entreprise. Le gouverneur de 
la colonie, le capitaine Franklin,'que nous connaissons 
aussi, avait été son ami et son émule Sk gloire dans 
l'hémisphère N. ; sir John s'inclina devant la puissance 



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HE L^ASTEOtiBË ET DE LA ZÉLÉE. 243 

de celui qui^ jeune encore, allait ajouter une nouvelle 
palme à celles qu^il avait déjà conquises. 

Suivons Texplorateur et trouvons avec lui lés mon- 
tagnes flottantes y les rafales carabinées du pôle, et les 
zones turbulentes de neige et de grêle qui rétrécissent 
rhorizon et brisent les membres engourdis. 

Le 26 octobre, l'Érèbe et la Terreur quittent Ho- 
bart-Town et se rendent aux îles Aukland, qu'elles 
abandonnent le 42 décembre 4840. Dix-neuf jours 
après, c'est-à-dire le 4®"^ janvier, les deux bâtiments ar- 
rivaient au cerclé polaire. L'intention du comman-^ 
dant de l'expédition était de se diriger par le sud-ouest 
vers le pôle, plutôt que de mettre le cap directement 
au S. La banquise, reconnue déjà par les Améri- 
cains et les Français, ne lui sembla pas aussi formi- 
dable que la représentaient les relations de ses pré- 
décesseurs. Cependant des obstacles imprévus Tem- 
péchèrent pçndant plusieurs jours d'en tenter le pas* 
sage. 

Le 5janvier, ilfranchit la banquisefort heureusement, 
et, parvenu au-delà à une distance de quelques milles , 
il continua à se diriger vers le sud sans éprouver de 
trop grandes difficultés. D'épais brouillards, des vents 
contraires, une mer très houleuse et dés ouragans de 
neige, retardèrent encore sa marche jusqu'au 8; mais, 
le matin du 9, après avoir parcouru un espace de 200 
milles au travers de cette banquise , FÉrèbe et la Ter^ 
reur se trouvèrent enfin dans une mer parfaitement li- 
bre et firent route au S.-O. 

Le 44 , dans k matinée, par 70* 44' latitude S, , et 



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2H TOTiNÎE ACTOTR IHÎ liOror 

^72? 5^ longitude E., on aperçut !a terre à une dis*- 
tance d'environ 400 milles, dans la direction que su> 
valent les deux bâtiments. Uiie telle découverte inspira 
d'abord au capitaine Ross quelques regrets, car elle de^ 
vait Fempécher de lemplir Tune des parties les plus 
importantes de sa mission, qui était la recbercbe du 
pote magnétique. Il continua cependant à courir sur 
cette terre, dont il fait une magnifique description. 
« Ce sont, dit-il, d'immenses montagnes à pic, de 9,000 
à 12,000 pieds d'élévation, entièrement couvertes dé 
neiges étemelles ; de superbes glaciers descendaient de 
leurs sommets jusques dans la mer à une distance.de 
plusieurs milles. A mesure que nous en approchions , 
nous^ découvrions quelques fragments de roche à nu* 

« Nous nous dirigeâmes alors vers une petite baie, 
dans Pintention de débarquer; mais les blocs de 
glace étaient si nombreux, et la lame si grosse, que nous 
dûmes renoncer à notre projet et gouverner au S.-O. 
pour y chercher un lieu de débarquement moins pé- 
rilleux. Le matin du 42 janvier, je descendis ertfin sur 
le rivage d'une lie, accompagné du commandant Cro- 
zier et des officiers des deux navires, et nous prîmes 
possession de cette terre au nom de sa très gracieuse 
majesté, la reine Victoria. 

« L'île sur laquelle nous venions de débarquer se 
compose entièrement de roches volcaniques, dont j'ai 
recueilli de nombreux échantillons. 

(c Elle est située par 7t' 56' latitude S, et >l7r T Ion- 
gitude E. 

<f Observant que îa côte courait N. et S., j'espérai 



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DE L^ISXROLASE £T DE XA ZELEE. Si5 

d^itl>ôiid ^«it^eA f>étiétraQt au sud ati^ 4oûi que cela 
serait possible, je dépassersâs le pôle ^a^^lgi^tqiie (fai, 
selon nos ^s^rvations^ doit se trouver an 76® de- 
gré, et qu'ensuite en gouvernant à TO., j'^eii ierais 
oon^^latemeiit le tour. Nous saîvimes «donc •cette lerre 
si ii^pos^te^ et, le 22 jaavier, nous atteîgmioies, par 
T^"" 4:5' S., la phis haute latitude méridionale à la* 
quelle soient jafi»ais parvenus les navigateur qui hous 
ont précédés, e'est4*dire un seul d'eirtre l^, a^e 
compatriote le capitaine James WeddelL 

« Malgré les Tents^^intraîres^ d'épais ^^millurds et 
la neige qui oe cessait lie tDmbei:;, iMi^us relev&nies eette 
cote au S., et le 27 nous 'déharquâiaes sur «me a^tre 
lie, située par 76"* 8' latitude S. et ^tièrement c^odpo- 
sée, comme la première, 4e rocbes volcaûîque&. 

(( Le lendemain matin, au point du jour, nous i^per- 
çAmes une însmense.iiiontagnequi s'<élevait à 42,000 
pieds au-dessus du niveau de la mer, et qui vomissaii 
d'énormes toiurkilloas^defiaiiftme et de lfu«ée. Ce v^l** 
<âin reçu! le nom 4e Mont-Êrèbe. Il est &^é pur 77^ 
'SS' lal&tiMk &, et 467' k^gitwle E. A l'est, il domiœ 
UB «i*iktèr«e éteint, mais plus bas^ q«e oous«ap^ltoei 
Mont-Terreur. Le continent conservait, sa diraetÎQn 
^»ers le S., ^ ttocm ne icessÂmes pas 4e le ^mre 
}us<|u'»u point où, 4*as riqs*ès-«iidi4u miéme^r, 
m)m Stmtes tout-ihcocq) arrêtés par ute bamère de 
glace <}ui, fartant 4'fmeap de k^^^, se 4ii%eait à 
4'E.rS.-E. 

« CkittelHtrrièm«Émoii^0«îre, 4'«ieJi«lltejttr4e1IS0 
pieds, éépolsail im jsiàte tes pl»^to^s da tm mvî* 



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246 VOYAGE AGTOVR W MONÛE 

Te9y et nom cachait entièremeût la yue de tous les oIh 
jets situés derrière elle, à part les sommets neigeux 
d'une chaîne de montagnes courant au S.-S.-E. par 
rO"" de latitude. » 

Le capitaine Ross suivit cette barrière à VE. jusqu'au 
' 9 février, et il reconnut qu'elle s'étendait sur un es- 
pace de plus de 500 milles. Enfin, il s'arrêta devant une 
banquise infranchissable, et ce fut avec beaucoup de 
peine qu'il se fraya un passage au travers de l'étroit 
canal qui lui avait pennis de pénétrer si loin^ Sans une 
forte bise, il était pris dans les glaces. N'oublions pas de 
le signaler; à un mille ei denu de ce mur glacé, la 
sonde donnait 54 8 brasses, et le thermomètre marquait 
20^ au-dessous de zéro. 

L'expédition se dirigea ensuite à TO., et, le 45 fé- 
vrier , elle se trouvait par 76* sud ; mais on ne put ap- 
procher du pôle magnétique qu'à la distance de 460 
milles. Toutefois, les nombreuses observations re- 
cueillies par les ofGciers des deux navires , sur tant 
de points différents, permettront au capitaine Ross de 
déterminer à son retour la véritable position du pôle 
magnétique avec presque autant d'exactitude que s'il 
l'avait atteint. 

De nouvelles tentatives de débarqu^nent demeu- 
rèrent infructueuses. Le capitaine Ross dut donc 
se bonier à relever, du 70* au 79* degré de latitude, le 
continent qu'ilvenait de découvrir, et auquel il donna 
le nom de la reine d'Angleterre — Victoria — . Le 
25 février*, il reconnut que cette terre se terminait brus- 
quement par 70"" 40' latitude S. ^ 4^"" longitude E. 



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DE L^ISTHOLABE ET DE LA ZÉLÉE. 247 

Il passa le reste de février et tout le mois de mars à 
naviguer dans ces parages afin de compléter ses obser- 
vations, et ce ne fut que le 4 avril qu^l laissa porter 
sur la terre de Van-Diémen et la rade d'Hobart-Town. 

Le capitaine Ross termine sa relation en annonçant 
au secrétaire de Tamirauté que, durant tout ce rude 
voyage, c'est-à-dire pendant six mois de mer, dont 
quatre passés au-delà du cercle polaire, les médecins 
des bâtiments n'ont constaté aucun cas de maladie. 

En vérité , c'est là une expédition devant laquelle 
doit s'incliner toute nation rivale ; et quand on songe 
que l'équipage du capitaine Ross, au milieu des 
rafales, au sein des tourbillons de neige floconneux, 
au centre dès glaces flottantes et par 20* de froid, a 
manœuvré sous les ordres de son capitaine toujours 
sur le banc de quart , oh se croit en droit d'annoncer 
que nul n'ira plus loin ; que si le hasard pousse plus 
au sud un brick ou une corvette, l'indompté capitaine 
dont nous parlons est capable, dans un sentiment de 
glorieuse émulation d'aller apprendre comme on pi- 
vote sur le pôle : les noms immortels de Cook et de 
Ross sont désormais inséparables. 



îU 28 



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19 



ILES AUKLAND. 



Betour é, Holiart-Tawii. — CSlea-Iâelgtli. — iVei^- 

mor folle. — Amanelpliites. — Ile» Aakland. 

«- Un suicide. 



H y avait à peine un mois et demi que nous avions 
quitté le port, et cependant des bruits sinistres circu- 
laient à Hobarl-Town ; on nous croyait vaincus par les 
périls que nous étions allés affronter; on nous disait 
victimes de nos audacieuses entreprises, quand le 4 7 fé- 
vrier, à trois heures de Taprès-midi, le télégraphe de 

la pointe Pierson signala deux navires français Et 

le lendemain, des fragments granitiques delà terre Adé- 
lie, que bien des personnes s^obstinaient à nommer 
Marie*Âmélie, ornaient les cheminées des principaux 
habitants de la vjlie. 

On nous félicitait de notre retour, dfi nos succès ; les 



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220 VOYAGE AUTOUR Dtl MONDE 

journaux firent des articles élogieux dans lesquels 
M. d'Urville était surnommé le James-Cook de l'épo- 
que ; et cependant, comme il est impossible à la nature 
anglaise de nous accorder jamais complètement Thon-» 
neur d'une découverte, on ajouterait que la terre 
Âdclie avait été entrevue, (}ue son existence était an- 
noncée par le même capitaine qui avait signalé le 
continent d'Enderby. 

En rentrant, ma première visite fut pour les malades 
que nous avions laissés à terrefdfimx avaient succombé 
pendant notre absence, les autres étaient en bonne voie 
de guérison. 

Notre bôpital temporaire fut donc fermé; et j'en- 
voyai à rbôpital de la ville deux malades que je rame- 
nais expirants de la caurse aux glaces; leur présence à 
bord n'était pas sans danger pour le reste de l'équi- 
page, et sachant bien que leur dernière heure ne tar- 
derait pas à sonner, j'insistai auprès du commandant 
pour qu'ils fussent abandonnés sur la terre étrangère. 

Là encore je remplissais un devoir sacré , et je ne 
m*exp)ique pas l'opposition que je reneontrai ahe» 
M. d'Urville. Je donnerai à 1» fi» dit v#laine b eopia 
de Tautbgrtapbe qm je re^ «s de loi dflâ» ostte eiro^ns* 
tance. 

Hélas! h4la6^ mes pf évitions se toat eruelleiiKiit 
réalisées ! L? épidémie dont j'msoq^i le déiMrt «vent de 
qcnltir h Malaisie, nous a eidové^x^ltiiitkommes. 

Cependant ha ZélÉ^iib de nauviaMOi viwes;, teeurta 
de nouveaux matelots, et comme mes eonvatoseents 
n'avaient plus besoin ^ue de conseils hygiéniquee, il 



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DE L^ASmOIilK ET BE EA TÈtil,; 334- 

me fut permis de qurtter ta vîHe pour ma fiTrer à mes 
études fitTOfites. 

Mon aiBi Hoèson et moi nous résoMmes de fâtre une 
grande exeursiott', ^fue iiie» deroirs de médecin ne 
m'avaient pas permise h la précédente relâche, et qur 
exigeait trois jours d'absenee. Nous partîmes donc 
pour rifitérieur dans une belle dilïgienee, et nous nou& 
rendîmes » Tbabita^on de M. Jemesson , rîebe plan-» 
teur, chez qui nous étions attendus, et qui nous reçut 
avec une grande aménité. Il av^it beaucoup de con« 
Tiets à son serrice , il leur dcmnait ^ par le tra^ail^ le 
goât du travail^ et il leur apprenait lanaorale, Bùn 
pas seulement à Taidede livres , mais par son exemple 
et cetuf de toute sa famille. Le matin et le soir, des 
prières avaient lieu ; le dief de la maison les récitavi 
à haute voix, et le cœur des assistants se mettait de 1* 
partie pour implorer TÉtiernel. 

Aussi les déportés de Glen-Leigtb étaient devenus 
honnêtes gens, selon la religion et la^ morale, et le plan- 
teur m'assura que, depuis longtemps, il n'avait iniigâ 
aucune punition. 

Peu de courses m'ont été aussi profitables pour mes- 
recherches géologiques. Dans une de nos promenades 
aux environs de la belk maison de campagne oà je 
recevais une hospitalité si cordiale, je fus conduit par 
M. Gunn, botaniste distingué, gendre de M. James^ 
son, sur une eoUine dominée par un gros arbre com- 
plètement sitieifié. Le tronc était une agatke parfute, 
avec son brittarut et son moiré» 11 avait deui. mètres de 
haut, et une circonfârenoe de trois mèteM... et Dies 



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222 VOYAGE lUTOOa DO MONDE > 

8ei|l sait Tépoque qui a va commencer la pétrification 
du grand végétal. J'en ai apporté de curieux fragments 
dont j'ai fait hommage au Jardin-des-Plantes. 

M* Jamesson feisait son bonheur de la vie des 
cbanaps. Quand il se fut aperçu de Tintérét de cu^ 
riosilé que j'attachais aux plus petits détails d'a- 
griculture , il me prit en grande amitié et me mena 
visiter ses canaux d'irrigation pour les prairies ^ ses 
terrains disposés à Tavance pour le blé, la pomme 
de tçrre, les divers légumes; ses enclos pour Téduca* 
tion des abeilles; son magnifique jardin qui offrait, en 
fort belle qualité, tous les fruits d'Europe, mais où je 
fus étonné de n'en trouver aucun qui provint du pays 
même. La niaison de notre hôte était meublée avec 
luxe; et le soir, le son d'un piano harmonieux nous réu- 
nissait dans la salle. 

M. Jamesson nous présenta à ses voisins; tous n'a- 
vaient pas la même opulence, mais chez tous régnait 
la plus exquise propreté. La raison en est facile à com- 
prendre ; dans ces chaumières anglaises les ménagères 
sont les dames mêmes de la maison. Après avoir veillé 
à tous les soins qui exigent leur présence en robe de 
bure, vous les voyez subir une métamorphose com- 
plète et se vêtir de toilettes élégantes pour se mettre à 
table; puis elles disparaissent pendant l'inévitable />af^- 
wine. 

Cependant, excepté quelques échappées sur le Der- 
vvent ou de rares points de vue sur la roule qui tra- 
verse la Tasmanie du S. au N. , je n'aperçus rien de pit- 
toresque dans toute cette excursion; les ligues de 



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DE l'astrolabe ET DE LA 2ÉLÉE. 225 

montagnes sont belles, mais le paysage même est son> 
bre, les arbres sont tortueux et rabougris, leurs feuilles 
sont étroites et ternes ; à peine quelques arbustes épi- 
neux viennent-ils vous égayer par leurs fleurs vivement 
colorées de jaune ou de rose. Tai ouï dire que le roi 
des végétaux, en Tasmanie, était une grande fougère 
qui atteignait jusqu'à cinquante pieds de haut; elle se 
nomme dicksonia ; on Tutilise à divers usages domes- 
tiques. 

Le chemin que nous avions suivi pour nous rendre 
chez M. Jamesson était une belle grandVonte , sui- 
vant le cours du Derwent , et semée d'auberges à en- 
seignes fastueuses, dans lesquelles on ne doit faire 
halte qu'après avoir bien compté sa monnaie, car tout 
y est fort cher : la bouteille de bierre coûte 5 shellings, 
c'est-à-dire 5 francs 75 centimes, et la bouteille d'eau- 
de-vie 6 shellings, 7 francs 50 centimes. 
• New-Norfolk, que nous avons visitée en route, est 
une ville naissante, que sa situation appelle à devenir 
riche un jour ; placée à douze lieues d'Hobart-Town, 
elle domine le Derwent et devra servir d'entrepôt 
aux productions agricoles de toute la partie S. de la 
Tasmanie; de grandes communications sont établies 
soit par eau, soit par terre entre les deux cités, et le tra- 
jet en commun ne coûte pas cher; mais lorsque Ton 
est obligé de louer une voiture exprès, on peut n'en 
être pas quitte à moins de deux guinées; c'est ce qui 
nous arriva à nous deux mon ami Hobson, forcés que 
nous étions de rentrer à Hobart-Town certain diman* 
che soir. 



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224 T0YA6E âUTOUE DQ IM^DE 

yo«i« savez déjà qa^Hobart-Town est uoe yilk rieba, 
je dois vous dire aussi que c'est une yiUe ogr^Ue à 
Tceil, à cause de la krgisur et de la r^larké des rues; 
si elle ne possède pas ^oa&re d^édifioe qui mérite 
d'être cité pour son architectinre, ea revancbe toutes 
les maisons ea sont propres ot r^fulièremeot bâties. 
Le palais du gouverneur s'élève «u centre d'une cbar- 
piaate colUne qui domine la rade, et sur lamelle ser- 
pentent de nombreuses allées ornées de fleurs et om- 
bragées d'arbres toujours verts; c'est un charmant 
bosquet artificiel qui ^aye Teatrée de la ville ; puib, 
ea montant un peu à gauche, vous apercevez les bar" 
raques ou casernes, bien cpostruites, bien aérées sur- 
tout, et d'où la vue -s'étead ibrtau loin sur la rade et 
sur la campagne. 

Quand je reporte mes pensées vers Hobart-Town, je 
me rappelle avec bonheur diverses personnes qui m'ont 
fait un accueil plein de cordialité et de la politesse la 
plus exquise. La plupart parlaient français , avaient 
vécu en France, ou du moins étaient venus y complé- 
ter leur éducation ; les dames cultivaient les arts avec 
succès, et je ae pouvais me défendre d'un sentiment 
d'orgueil en voyant leurs efforts pour imiter les 
modes de nos Françaises si gracieuses. Tai donné 
des regrets sincères aux familles Scott, Brovm , Offi- 
cier, Jamesson, Gunn, Hobson etStewen : il est des 
souvenirs qui se conservent gravés au cœur. 

Dareât^ la fréqveatatioB du mtmàB mm^Ms m'ap- 
prenait chaqtie jour quelque chose d'intéressant^ mssi 



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DE L^ ASTROLABE ET INS LA ZELEE. 225 

je reconnus d'abord qu'il y avait dans ta société deux 
sections bien tranchées : celle des familles immigrées 
librement, et tout-à-fait pures de parenté ou d'alliance 
avec les convicts ; celles des émancipistes et des per- 
sonnes venues dans le pays pour suivre un des leurs 
frappé de condamnation. 

Toutes deux se subdivisent ensuite à Tinfini; et, 
dans la première , chaque échelon aristocratique est 
une barrière infranchissable aux yeux des ladies qui 
vous appliquent Tépithète de disreputable si vous 
n'êtes pas de leur cotterie. 

La seconde section de la société exige au préalable 
quelques explications; c'est que parmi les convicts, il 
y a des coupables à divers degrés depuis le crime lo 
plus atroce jusqu^au délit le plus léger, depuis l'assas- 
sinat et la baraterie jusqu'à la prostitution , au va- 
gabondage ; mais è tous les plus grandes franchises 
sont accordées, pour peu qu'ils offrent des garanties de 
leur bonne conduite future. Ainsi , outre les convicts 
renfermés en prison et ceux confiés à des industriels ou à 
des planteurs, il y en a un certain nombre qui jouissent 
de ce que Ton nomme Tiiet of leaçe, sorte de congé 
au moyen duquel ils peuvent former des établissements 
sous certaines conditions, par exemple , celles de ne 
pas sortir de telle rue ou de tel quartier, et de se pré- 
senter tous les dimanches matin à la geôle. 

Les convicts qui ont fini le temps de leur peine pren- 
nent le nom di émancipistes, et certaine tache indélé- 
bile restant fixée aux individus et à leurs familles, il 
en résulte qu'il n'y a pas d'homogénéité entre eux ; 
H, 29 



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22iS voTàos: Afrrouft M monde 

ils foritient de petits groupes qui se déchirent les uns 
les autres; car chaéuti éonserve le souvenir de la gra- 
vité des crimes de son voisin, et ne veut pas frayer 
avec un homme qu'il croit avoir raison de mépriser. 
Pour toutes ces causes ce que l'on croirait être la 
terre d'oubli, ne sert au contraire qu'âmeitre les fautes 
plus en évidence, en étendant la honte d'un seul à 
toute sa famille, à tous ses descendants; bref, la 
déportation a de tels inconvénients que j'ai entendu 
plusieurs légistes anglais blâmer ce système péniten- 
ciaire et demander à grands cris le rétablissement de 
l'ancien mode de pénalité. Au surplus la moralité des 
condamnés s'airléliore si peu, que le nombre des exé- 
cutions capitales était, pendant notre séjour, de trois 
ou quatre par mois. 

C'est ici l'occasion de mentionner certaines colonie» 
récemment formées dans la NouveUe-Hollàad«, et* où 
l'on ne reçoit que des immigrants libres et hoonétei 
gens; de ce nombre sont Port-Western et le nouvel 
établissement de M. Bremer, que nous avons visité à 
Essington-Bay, sur la côte N. Les philantropes espè* 
rent beaucoup de ces dernières. 

Quoiqu'il en advienne des unes et deè autres, les co- 
lonies de Sydney et d'Hobart-Town ont pris rang parmi 
les plus florissantes, et en songeant à leur origine, 
je ne puis m'empêcher de faire un rapprochement 
bien singulier; c'est que jadis, les rois d'Espagne ne 
permettaient d'émîgrer, pour certaines colonies, qu'à 
des individus de familles nobles et pures... Et voyez 



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DE I.'ASTaOl4iB» ET JDE U ZÉLÉE. SSuT 

ce que cda a pro4»it| w 43hili, par ex^Dapk, l'amour 
du /ar-m>«/^ jse propage (de père ea fils. 

Après tout, ms loatelote s'amusaleat fort à fibbart- 
Town; les boissons éui?raote^ ne leur cpûtaîe&t pas 
trop eber, et de temps à autre ils faisakot la partie cEe 
boxe avec les inventeurs du i^re* J'aî su d'eux que la 
poUpe était irès bieafoiite par las watc^en, qui seiont 
bie^t empara des réealeitraets et des tapageurs ; ri y 
a ftour ces derniers deus pujQ&tkms assez singulières : 
Tune coB^iste à être exposé aux regards du public 
ayant les deux pieds scellés dans une planche, l'autre 
à fm^ tourner la |[rande roue d'un moulin à farine; 
c'est un exercice analogue à cel«i de Téeureuil qui 
prend m$ ^bats dans sa cage môbde, c'est le mécanis- 
me des ^ure-moles et des g^es de nos ports miiitairesi. 
Il parait que le mateli^ frwçais a une prédispo^tioa 
particulière m vertu de laqudle il est plus souvent re- 
pris que l^ matelots des autres nations ; aussi, dit*on 
par la ville que le pain renchérit quand il y a peu de 
navirç^ frai^yçais en rade. 

Un mot sur M. Damoutier, lie phrénologue, qui 
ob^rvait si bi^, enfoui ^us un tas de peaux, dans le 
détroit de Magellan. Il a conservé son amour pour les 
i^rânes ; il s'en va quêtant des erài^s partout, crânes 
d'animaux ou erânes humains , tout loi ^t bon ; 
or, il avait aperçu, dans certaine maison ifHobart- 
Town, une fort beUe tète d'opossum, sorte de kanguroo 
propre à La Tasmanie, et il la convoitait de loute son 
âme : — Vous avez une bien belle tête d'opossum, — ^^dit 
au nniaitre Anglais le pbréïiol«0gue qui croyait, par ces 



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228 VOYAGE AUTOl}R DU MOrSDE 

paroles flatteuses , se préparer une audience favorable ; 
mais le propriétaire prit la chose autrement, et croyant 
qu^on avait Taudace de comparer son noble chef à 
une tête d^opossum, il entra en fureur et chassa de chez 
lui la collecteur importun. .. Vous le voyez/ la phréno- 
logie mène parfois au danger. 

L^heure du départ allait sonner. Vu notre qualité 
de navire de guerre, on se dispensa d^une précaution 
que Ton prend à bord des autres bâtiments pour pré* 
venir l'évasion des convicts; c'est d'y placer des 
watchmen exprès, trois jours avant le départ. Mais 
outre ces watchmen parfaitement connus pour tels, il 
est bon de savoir qu'il y en a beaucoup d'autres qui 
sont d'autant plus redoutables qu'ils se cachent sous 
les apparences de diverses professions. En voici un 
exemple : Nous avions à bord un convict se disant libéré, 
inscrit parmi nos matelots, faisant bien son service, 
quand nous vimes arriver un constable, muni de toutes 
les pièces nécessaires, et notre homme nous fut enlevé 
pour être conduit à la geôle. Évidemment, Williams 
avait été dénoncé; mais par qui? par notre marchand 
de lait, en qui personne n'avait reconnu un poliçman 
déguisé... Williamsnousavaitprésenté de faux papiers. 

Le 26 février , à trois heures du matin , on vire au 
cabestan ; nous dérapons et nous voilà sous voiles. 
Salutà laTasmanie! 

Le lendemain nous voyons une aurore australe ; ici , 
c^est un phénomène assez rare, et je ne devais pas le pas- 
ser sous silence. 

Une lueur opale embrassait l'atmosphère; c'était 



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DE LiSTaOLABE ET DE LA ZELEE. 229 

une de ces clartés douteuses produites par un soleil à 
demUvoilé, et qui rendait incertain les objets qui nous 
entouraient. Elle s'effaça bientôt, et nous poursuivî- 
mes notre route ; mais il était dit que le même phéno- 
mène se reproduirait sans tarder ; deux jours après, en 
effet, une nouvelle aurore vint no\is visiter comme 
pour saluer notre bienvenue. Les anciens auraient tiré 
bon augure du phénomène ; la science nous a donné 
d'autres enseignements. 

Le 7 mars, nous voyons les lies Aukland , plateaux 
superposés , dont le pied se pare vaniteusement d'une 
végétation rabougrie, tandis que les crêtes décharnées 
attestent les rigueurs de Tatmosphère et le bruyant pas- 
sage des rafales du pôle. 

Le 44, nous mouillons à la baie de Sarah-Bossom, 
belle, fort bien abritée , où les baleiniers, traqués par 
la tempête, viennent souvent chercher un abri et se 
reposer de leurs rudes combats. Ici l'aspect des terres 
a changé avec Texposition à TE.; les vallons sont riants 
de verdure, une végétation touffue quoique peu élevée 
se presse sur les coteaux jusqu^à leurs cimes. 

Malgré la pompeuse description qu'en fit TAmé- 
ricainMorell vers 4850, les lies Aukland, dont ta dé- 
couverte ne date que de quelques années auparavant, 
ne possèdent pas encore d'habitants fixes ; mais elles 
ont été fréquentées dans le principe par des pécheurs 
de plioques qui y faisaiait de bons profits ; et to«t der- 
nièrement, en 4858, des industriels d'Hobart-Town 
imaginèrent d'aller y construire une petite goélette ; 



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250 VOYAGE AUUTOUa DU MOJUPE. 

ils ont bien réussi, ^râce à une espèce de pin qui y est 
fort commun. 

Plus curieux, plus rare eneore dans ces parages 
que les aurores australes^ un navire portugais était 
mouillé en même temps que nous dans une baie voi- 
sine de la nôtre. - 

C'était aussi un pécheur de baleiiief qu'une tempêta 
avait poussé au milieu des iles Aukltnd. Nous reçiuncB 
le capitaine avec un gand plaisir, et il nous parut plein 
de courtoisie et de bonnes manières. 

Outre un abri sûr, les baleiniers trouvent aux îles 
Âukland d'excellentes aiguades, quelques végétaux 
utiles, des coquillages, du poisson en abondance, du 
gibier et divers oiseaux à riche plumage. 

La veille et Favant-veille de notre mouillage, nous 
avions été vivement intrigués en entendant des coups 
dç canon qui se succédaient de demi-heure en demi- 
heure; nous craignions que ce fût un navire en dan- 
ger qui demandait du secours, et nous regrettions 
beaucoup que les brumes et les vents contraires nous 
retinssent éloignés des côtes ; cependant quand nous 
vîmes brûler un moêne , espèce de fusée usitée en 
marine, nous nous rassurâmes en peaisant que c'était 
un navina de guerre qui faisait d» signaux à un 
h&timmi ami* Une imcgip&oa trouvée dans uoe 
attdeone chaiuMère die pécheurs de phocpes, H we- 
produite dans use bouteille imchelée au pied d'im 
potew, nous upprend ee qui a dû te passer; ooos 
lisons : « Qm le b'iek des État^Uak h MÉtrmmm a 
relâché à la même baie de Sarah-Bossom d4i 7 an 



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DE L^ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 231 

40 mars^ aprèf avotr rôdé dons les «nviroM du cercle 
polaire, au S. de TAustralie, et qu'il va se rendre à 
la baie des iles. » Sans doute ce brick aura eu eon '. 

Baissance de nous; et nous prenant d'abord pour ses 
compatriotes, il nous atait adressé tous les avertisse- 
ments qui étaient en son pouvoir. 

Sur le même morne se voyait «ne tombe ; ceci est 
une faistmre qui s'est terminée par un drame^ et qui 
prouve d^ plus en plus que, dans toute espèce de lutte, 
le calcul et le courage ne remplacent pas Fadresse et 
le témérité. Écoutez : 

M. L***, armateiir, dont je tais le nom par égard 
pour sa famille qui babite Nantes, atait imaginé tout 
un syst^e d'attaque et de défense contre le géant des 
mers ; c'étaient des art>alètes pour lancer les harpons 
et les lances, c'étaient des canots închdvirables et des 
gilets de sauvetage. Voyant dans ses inventions une 
source de fortune , il* n'avait pas voulu garder pour 
lui seul les profits qu'il pouvait en retirer; il se fit 
le cbef d'une sociMé €i% commandite qui arma plu- 
sieurs navires d'après ses plans... Mais le succès ne 
répoixlit pas à son attentée 

Cependant, c<Matit dans ses précédés, et persuadé 
qfu'œi ne les a pds bieui mis k exécution, M. V"** pré^ 
pare un nouvel armemcoit dont^il sera le chef; et, afin 
de pouvoir payer de sa personne au moment le plus 
périlleux^ à la première attaque du cétacé, son âge ne 
lui permettant pas d'espérer qu'il acquierre l'habileté 
nécessaire pour se tenir droit malgré les soubresauts de 
la baleinière, il imagine de faire construire audevant 



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232 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

de Fembareation une espèce de selle sur laquelle on 
Famarre avec force. 

Voici rheure : Tennemi est un cachalot ; M. L*** 
vise et frappe juste; mais Tanimal se retourne, cha- 
vire Fembareation, et Fagresseur a la cuisse cassée. 

Dégoûté du métier, M. L'^'^'^ fit de sérieuses réflexions 
pendant son traitement; sa fortune était anéantie, celle 
de ses associés compromise, son avenir décoloré, et 
il voulut en finir avec la vie. 

Je ne sais plus quel cuisinier se fit sauter la cer* 
velle, parce que la marée manqua. On cite encore un 
tambour-major qui se perça la poitrine, parce que 
devant Fempereur, sa canne quHl avait fait voltiger, 
tomba à teire... Ici, nous n^avons pu nous «Dipècher 
de donner une larme au malheureux arpiateur qui^ 
aussi fou que le tambour-major et le cuisinier, se sui- 
cida après un échec* 

Et voyez comme Fhomme ^uryit à Fhomme en 
quelque sorte ; M. L*** avait, ou croyait avoir, le gé- 
nie de la mécanique ; il se prépara de longue main son 
instrument de mort : c^étaient quatre canons àe pisto- 
let, parfaitement ajustés dans une boite; les quatre 
gâchettes étaient mues par une seule tringle qui, 
elle-m^e, obéissait à une espèce de bascule; et un 
jour qu^il se promenait à terre aVec le médecin du 
navire, il pria son compagnon de le laisser seul 
quelques instants. Le médecin s^éloigna, mais au bruH 
d^une détonnation formidable, il reparut sur le lieu de 
la scène. L^expérience était faite. •• il ne trouva plus 
qu'un cadavre. 



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NOUVELLE ZELANDE. 



llaMMicres. — Tentatlire» 4e eolomlsatlon 
flrançalfie. — Taonë-Roa. 



Après dix purs condacrés^ aux îles Âttkl«»4, à des 
travaux d'hydrographie, de physique e( d'histoire nâ-* 
tureile, nous réprimes la mer et mimes le eap ou N. 
dur la NoBvelle-Zélande* La trayersée (utheureuse, sauf 
quelques rafales eambinées qui nous fcaroère nt à mé* 
nafsr nos Toihis. 

Le 50 mars, nous découvrimea devant nous cette terre 
tachée de sang, où les roia de l'Europe ont si long- 
temps laissé exercer des massacres , et où^ depuis peit 
d'années seulement^ la religion à &it entendre ta pa« 
rôle dnlisairiee. 

Nous naviguons dans un bane de poissons^ dont la 
pèche nous donne une nourriture bienfaisante ; et , 
II, 30 



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254 TOTAGE AUTOUm DU MOlfBB* 

longeant la côte j nous ne sommes pas peu surpris de 
voir des couches de sable projetées sur de hautes col- 
lines. Quels flots asses tempétueux arrachent des abî- 
mes ces agglomérations que le ciel y avait jetées? Quels 
ouragans assez terribles les ont portées si loin de leur 
premier lit? 

Tout est en colère autour de la NouTelle-Zélande, la 
mer, la terre, le ciel et les eaux; et c^est pour cela 
sans doute que Dieu a semé cette côte inhospitalière de 
criques protectrices où les navires peuvent venir s'abri- 
ter à Taise. 

Voici Otago, qui se creuse un large bassin au milieu 
duquel nous laissons tomber Tancr^. C'est un bien cu- 
rieux spectacle que celui qui nous est offert aujour- 
d'hui! Naguère, ici, des hommes nus, sauvages, vi- 
vant de rapines et de meurtres, faisant la gu^re 
à tout étranger, égorgeant tout ennemi qui tombait 
dans leurs mains, et ne voulant pour appui que les 
cimes des montagnes, que la profondeur des forêts. 

Ce n^est plus cela maintenant. Des hommes bronzés, 
vêtus à Teuropéenne, ramant des embarcations bien 
taillées, viennent à bord, fraternisent avec nous, et 

nous proposent amicalement des échanges Vous le 

voyez : c'est le commerce, c'est Tindustrie. 

Croiriez-vous que ces hommes, dans leurs frêles em-^ 
barcations, osent s'attaquer aux baleineaux qu'ils font 
prisonniers et qu'ils traînent sur le rivage? Là , ils les 
dépècent, en extraient l'huile et la vendent aux navires 
européens contre des vêtements ou des ustensiles. 

Leurs forêts sont riches, ils en abattent lesx troncs se* 



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DE L^ ASTROLABE ET DE LA ZELEE. 255 

eulaires, ils en a^rovisionnentiesnaTires, et ils reçoi- 
vent en échange tout ce qui peut leur être utile. 

Et cependant nul missionnaire n^est venu , que je 
sache, frayer à Otago une civilisation que le commerce 
seul a fait avancer. Les mcsurs se sont adoucie, les 
massacres ont cessé , et on descend maintenant à terre, 
dans cette paisible rade, sans se faire précéder par Tar-» 
tillerie. 

En est*il ainsi sur tous les points de la Nouvelle- 
Zélande? Non , sans doute. Mais à Otago, les hommes 
semblent dégénérés au physique, et peut-être trouve- 
rions-nous la première cause de leur obéissance dans 
la faiblesse de leur constitution ; ils sont très bouffis ; 
la laideur de leur femmes est remarquable, et il m'a 
semblé quela propreté n'était point une de leurs vertus. 

Nous avons trouvé à Otago quatre navires pécheurs 
de baleines, dont Tun français que nous avions déjà 
rencontré à Talcahuano; depuis lors il avait fait un re- 
tour en France , et sa cargaison était de nouveau à peu 
près complète ; il se félicitait beaucoup de l'habileté de 
son équipage composé de matelots bretons et normands; 
les autres navires étaient Anglais ou Américains. 

Deux cents individus au plus forment actuellement 
la population d'Otago ; on en comptait douze cents, au 
moins, il y a dix ans à peine. A quoi attribuer cette dé- 
croissance ? A rémigration peut-être et à une. maladie 
analogue à la rougeole, dont les ravages remontent à 
quatre ou cinq ans ; ajoutez- y la privation de vêtements 
convenables, ladis des nattes d'herbages leur suffi- 
saient; aujourd'hui ils ont oublié la manière de les 



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356 ¥OyiGE ACTOdR DU MMBE. 

f ake, ils oseat inuoédiatenmit les habite qu^iU reçoi* 
vent au temps de la péohe, et Thiver les troare sans 
défense oontre les întempéries de la aaison : il y a sou- 
vent danger & 4|«itter une industrie nationale. 

Comme le mouillage y est bien abrité, comme les 
mooursdes bahitante sont douées, il est probaUe qn'O 
tago deviendra un jour «m riche établissanent, et l'on 
y pense à coup sûr, puisqu'il y a déjà un comptoir tenu 
par un Angbis, Tundes plus intrépides spéculateurs 
des naers australes. 

Nous apprenons ici que la divinon américaine, diar* 
gée d'explorer les gUoes du pôle, a fait bonne route, et 
dignement rempli sa mission périlleuse ; mais que Ton 
conçoit de vives inquiétudes sur la sort d'un des na* 
vires qui n'a pas reparu* Puisse- 1« il avoir trouvé un 
port aussi tranqnille que celui où Ton nouadonne cette 
triste nouvelle ! 

Après trois jours d^une heureuse navigation le long 
de la côte, nous soomies arrivés à Akaroua, rade spa^ 
cieuse, où f Astrolabe s'est échouée ; pendant quelques 
instants il y a eu danger pour elle. 

Ici encore nous trouvons deux navires pécheurs , 
Tun américain, l'autre français; celui^ parti du Havre 
depuis dix mois et ayant déjà terminé sa eargaiscm : c'est 
là un des résultats les plus heureux que je connaisse, 

La cote se dessine abrupte, sauvage, pauvre de végé^ 
tation; c'est unsol rigidequ'il faut combattre sanscesse, 
comme te flot torbalent qui rugit dans ses anfractuo-* 
sites; on n'aperçoit d'arbustes vigoureux que sur une 
petite colline. 



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DE L^ASXaOUBE ET DE LA ZELEE. 237 

Il y a là, i«olé du monde y un Wa¥e AogldU mec 
sa léoime, qui a bâti une petite iDaiaoaaette ea 
boisi qui a planté qu^ques légume^etquiaourrit queK 
ques vaches. Autour de lui se groupait çà et là» dam 
de mauvaises cases, plusieurs déserteurs de navires ^t 
une douzaine de naturels vivant de la cbasse, de la 
pèche et des libéralités des baleiniers» U^ sont à peu 
près nus, mais se couvrait leis épaules de quelques 
nattes pour 3^abriter contre les averses et les gibou- 
lées. Tout cela est triste, désolé; toutcela^ c'^tlaJSou* 
velle-Zélande, 

Voyez maintenant ce plateau élevé qui domine la 
rade; ilaétéletbéâtred'un drame sanglant, d^one ?io« 
lation flagrante du droit des hommes; le fort écrasant 
le faible ; le vainquei^r s'abreuvant du sang du vaincu* 

Un Aillais, dont je n'ai pju apprendre la nom i^tal, 
fit un jour une descente à Akaroua, accompagoant le 
ce^in de la baie Condij alors en guerre avec le chef 
d'Akaroua« Lui, le premier^ il descendit à terre avec 
quelques matelots favorisant Tastuce, il se porta sur le 
plateau que je vous ai dés^né, et invita les naturels à 
venir à lui, sous prétexte de négoce. Ceux-ci se rendi- 
rent à. ces témoignages d'afCection, et lorsque, occupés 
des échanges, ils dis(^Uaient leurs intérêts, le roi de 
Condi et s^guerriers, secondés par le traître, se rué* 
rent sur eux et en firent une horrible boucberi^. 

L'époque de ce massacre date de sept à huit ans au 
plus, et vous voyez encore sur le plateau des ossements 
humains blanchis par le temps, consacrant la honte de 
l'Européen et la cruauté des Zélandais. 



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258 Voyage Auroua m moinde 

Quelques femmes et quelques enfants parvinrent 
seuls à gagner les bois, et plus tard on apprit d^eux les 
détails de cette scène de carnage. 11 n^est que trop vrai ; 
quand le Néo-Zélandais médite une vengeance ou une 
cruauté , les hommes et les éléments n'ont pas assez 
de puissance pour éteindre la soif qui le dévore : le 
crime doit être accompli. 

Qui ne se rappelle la catastrophe récente dont un 
navire français fut la victime. Le trois mats VAréthuse 
partit de Sydney pour aller relâcher dans un des ports 
de la Nouvelle-Zélande , ayant comme passagerun roi qui 
voulait rejoindre son peuple, et qui payait largement 
la faveur qu'on lui accordait. Dans la courte traver- 
sée, le capitaine de VAréthuse traita le monarque sau- 
vage sans le moindre égard; il le relégua surTavant 
du navire, le fit manger avec les mousses et le con- 
damna même à danser et à faire certaines grimaces 
pour amuser son équipage. 

Le roi se soumit à tout, sans exhaler la moindre 
plainte; il ne mangea point sa faim; il ne but point 
sa soif; il fit rire les matelots par de folles gambades ; 
bref, le paillasse remplit bien son rôle jusqu^au bout. 

Après ces exercices, il allait se reposer à côté du 
beaupré, accroupi sur les bordages; et là^ quand il 
n^ avait rien à faire, le mousse Thorn venait causer fa- 
milièrement avec le prince déchu , et partager en ami 
quelques biscuits et même sa piètre ration d'eau-<le- 
vie. Le grand et le petit se lièrent d'une affection par« 
faite ; c'était le petit qui protégeait le grand ; c'était 
l'enfant qui soutenait la virilité. 



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DE l'aSTEOLABE ET DE LA zétÉE. 259 

— Terre! 

Le n>i zélandais bondit comme un chacal , ses yeux 
flamboyent, ^a main se crispe, sa poitrine burle.». Puis 
il s^apaise, pareil au volcan dont les feux souterrains 
n^ont pu se bîre jour par le cratère. Il embrasse le petit 
mousse^ il se joue avec sa chevelure et se rassied. 

Le navire laisse tomber Tanore. On appelle le roi^ 
on le fait venir sur le goillard d^arrière, on Tinterroge, 
et Ton veut savcMr si Ton sera bien accueilli parmi les 
siens ; il répond qu'on ne trouvera que des amis h 
(errCi qu'il est heureux de pouvoir témoigner sa re- 
connaissance pour les attentions dont il a été Tobjet, et 
il demande k descendre lui-même dans le premier ca- 
not qui débordera. 

Le capitaine le remercie, lui serre la main, et lui fait 
servir un verre de rhum. Le monarque s'incline, ac<* 
cepte, et se précipite dans Tembarcation qu'on avait 
mise à flot. 

Huit hommes l'armaient; elle accoste, le roi saute à 
terre, ses heureux sujets l'entourent, le félicitent; et 
lui, endianté de les revoir, les prie de traiter en amis 
les matelots qui l'ont accompagné. Il y eut repas 
splen(fide de cochons, de volailles et de fruits. 

Le soir, les canotiers repartaient et rejoignaient le 
bord, enchantés de leur séjour à terre. On se livra au 
sommeil. 

Mais le roi zélandais, furieux de l'outra^ qu'il avait 
reçu, ameute ses sujets, leur parle de vengeance, de 
massacres; il leur dit qu'il ne faut faire grâce à per- 
sonne, que celui qui ne tuera pas sera tué, que celui 



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240 YOTiOE AUTOUR D0 1fOl>fl)Ë 

qui ne mangera pas un Français sera mangé, et que 
teui^grand génie ne laissera point se promener au^essus 
des nuages après sa mort le guerrier qui reviendra sans 
une tache de sang. 

Les pirogues sont laneéès; les coeurs battent avec 
violence, les casse-têtes sont entre les mains, on ayanee 
petit à petit, on glisse doucement poussés par la pa- 
gaye et la mer; on approdbe, on touche le trois mâts, 
on escalade, Tennemi est à bord; mais un de ces en- 
nemis puissants et redoutables qui s'entourent de ca- 
daTres et se timt des larmes et de Tagonte. Le premief 
matelot qui se présente est abattu; un cam«*ade, rè* 
veillé au bruit, tombe auprès du premier* L^alerte est 
donnée; l'équipage monte sur le pont, et dis qu*un 
homme se présente à Técoutille, il est teriMBé; car le 
redoutable easse-téteest en bois de fer et en ]a^ trao^ 
chant et poli. La mêlée s^engage , le roi à la tête des 
siens» le capitaine à la tête des matelots qui ont échappé 
au premier choc. A l'aspect de son ennemi, le sauvage 
pousse un cri terrible; il ordonnée ses soldats d'épar- 
gner celui dont il a subi l'affront ; qudques balks 
trouent les poitrines; les sabres font aussi de brges 
entaille», mais les farouches Zélandais sont nomlHreùx ; 
le guerrier qui succombe est a l'instant même rem- 
placé par un guerrier debout et terrible. Ce n'est ploé 
un combat, c'est une boucherie ; et au milieu de tant 
d'hommes râlant leur derni^ soupir, un seul est de- 
bout, c'est le capitaine, contre leqwl on s'^nœ et 
que l'on saisit à la gorge. Il est lié au graad mât, 
chaque Zélandais passe devant lui, le soufflette et lui 



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DE L^ ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 24>l 

crache au visage; puis le roi s'avance et faisant tour- 
noyer son casse-téte^ il écrase contre le bois le front de 
celui qui l'a outragé. 

Le navire était captif ; on allait Téchouer sur la plage 
afin de le piller plus à Taise; on lève les yeux pour la 
manœuvre, et Ton voit perché au bout cTune vergue le 
mousse ami du roi pendant la traversée* A l'instant dix 
sauvages veulent s'élancer. Le chef les retient ; il leur 
ordonne de s'arrêter, et il prend sous sa protection le 
pauvre enfant qui se croyait à sa dernière heure. On Tap- 
pelle, il hésite ; le roi monte, l'enfant s'élance dans les 
flots ; le monarque s'y élance après lui; il nage, nage 
encore de son bras robuste, raisit Tinfortuné qui allait 
<ttsparattre pour toujours, et le ramène à bord, où il 
est traité avec les plus grands égards, où il reçoit les 
témoignages de la plus vive tendresse. 

Dès que le faux-pont, les soutes et la calle eurent 
été envahis, dès qu'on eût enlevé tout ce qui pouvait 
être utile aux insulaires, la flamme fît son ofBce, le 
navire s'engloutit, et tout s'eflaça sous les flots, car le 
roi, prudent au milieu de sa colère, voulait cacher aux 
Européens le désastre qu'ils avaient provoqué. 

Deux mois après la catastrophe, un baleinier vint 
mouiller dans la rade du deuil. Les sauvages, crai* 
gnant des représailles, se retirèrent dans les bois ; mais 
le soir, dès que la niiit fut v^due, un d'eux pil(^ le petit 
nioi^ae jusqu'au baleinier, et regagna bientôt la terre. 

Thorn refusa d^abord par reconnaissance de racon- 
ter ce qu'il avait vu : mai? apr ès^ lé d^art du navire 
pêcheur, ildonna lesdétaibles plus précis sur lecombat 
H. 31 



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242 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

OU plutôt le carnage dont il avait été ténooln, et depuis 
lors nous n'avons pas appris qu'aucun châtiment ait 
eu lieu dans la baie si fatale à nos malheureux compa 
trioles. 

Quelque temps avant nous, la corvette française 
V Héroïne, commandée par M. Cécile, avait visité le 
port d'Akaroa, situé sur la presqu'île de Bank's; le 
plan de la baie avait été fait avec soin, et c^est à cet 
endroit que des Français viennent tout récemment de 
tenter une ébauche de colonisation ; nous voudrions an- 
noncer une réusdte, mais nous n'osons pas Tespéren 

Le signal du départ était donné... les vents s'y 
opposèrent ; puis des brumes épaisses leur venant en 
aide pour nous contrarier, les deux corvettes se per* 
dirent de vue ; de temps à autre le canon retentissait et 
grâce à ce signal, chacun de nous savait la position de 
son ami... On mouilla de nouveau. 

Enfin, le surlendemain nous primes le large et tan- 
tôt près Tun de Tautre, tantôt éloignés , soit par les 
courants, soit par la variété de la marche^ nous arri- 
vâmes en quelques jours à la baie de Taone-Roa, où 
nous laissâmes de nouveau tomber Tancre. 

La terre se dessine heureusement boisée ; au sud la 
baie est abritée par une immense dune de sable, 
qui se dresse et fatigue les regards, amoncelée sans 
doute par les ouragans. Dans le lointain, des crêtes 
élevées dominent les premiers plans ^ ainsi que les 
grands végétaux qui les couronnent, et d'épaisses 
nappes de neige tranchent d'une manière éclatante 
avec le ciel bleu qui leur sert de dôme. 



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DE L^ASTAOLABE ET DE LA ZÉLÉE. 2^5 

Cependant, comme dons nos deux précédentes relâ- 
ches notre curiosité n'avait été que médiocrement 
satisfaite, nous ne comptions guère trouver plus de 
distraction dans la rade de Taone-Roa, car nous pen- 
sions que la Nouvelle-Zélande était un pays uniforme 
et régulier. Â peu de cboçe près, me disais*je, qui a 
étudié le sud connaît le nord, du moins quanta la na« 
ture et au caractère des habitants. Cependant, il est cer- 
tain que l'ile est vaste, et que vous devez dans vos 
observations, établir, pour être vrai, la différence des 
climats. Dans Iç sud les rafales carabinées ont déca- 
pité bien des forêts; dans le nord la végétation €st 
plus puissante, car elle est abritée par les hautes mon- 
tagnes de rintérieur et échauffée par les rayons moins 
obliques d'un soleil bienfaisant. ^ 

Le canot de V Astrolabe seul descendit à terre, et 
certes , il fut témoin d'un spectacle aussi curieux qu'in- 
téressant. Un grand nombre de cases éparses çà et là 
et formant de véritables villages, entourent la rade 
spacieuse et bien abritée ; cinq ou six mille individus 
au moins s^y livrent à la culture des terres, au plaisir 
de la pèche et au besoin du commerce, qui devient 
une source de fortune pour tout le pays. Ajoutez à cela 
que la religion, celte puissante dominatrice du monde, 
a déployé sur ces hommes, naguère si farouehes, son 
étendard régénérateur , et que le vol y est puni comme 
une honte , le meurtre comme un forfait. Un-mission- 
naire anglican s'est établi depuis quelques années a 
Taone-Roa. 11 y est descendu seul, sans armes» sous la 
protection de sa foi et de sa parole; il a dit à ces 



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;^ 



244 VOYAGE ACTOUa DU HORDE 

hommes de féo : travaillez; il leur a dit : vivez en 
frères; il leur a dit aussi : priez, et les naturels ont 
>béi. Plus de nudité parmi eux , ils sont velus à Teii- 
ropéenne y mais comme je vous l'ai déjà dit autre part^ 
ils ne veulent point de chaussures; c'est la seule liberté 
qu^ls demandent et on aurait grand tort de la leur 
refuser. 

Un cotre anglais et un trois-mAts se trouvaient au 
mouillage en même temps que nous ; la rade de Taone^ 
Roa est sans contredit celle qui mérite le plus d'être 
fréquentée de toute l'île. L'abri n'y est peut-être pas 
excellent, mais en revanche on y trouve bienveillant 
accueil , et toutes sortes de provisions en abondance, 
tels que légumes, volailles et porcs, que vous vous 
procurez à un prix très raisonnable. Je comprends la 
vie à Taone-Roa. 

Mais nous n'avons pas encore assez étudié le pays. 
Là-bas, lors de notre première relèche à Otago , nous 
avons trouvé un peuple sale et dodu, gouverné par 
un roi très riche en piastres , sans doute , puisqu'il en 
avait dépensé plus de deux cents pour Tachât d'une 
orgue de Barbarie , dont il amusait son oisiveté. Avec 
elle aussi, sa grandeur appelait les étrangers descendus 
à terre , et il leur offrait les jeunes beautés du lien 
en récompense de leur courtoisie. Merci de ta géné- 
rosité, gracieux monarque; à l'égard de la beauté 
des traits . ce que désirent les européens c'est la pro- 
preté , et tes sujettes ne connaissent pas la maxime de 
saint Augustin, dont nous avons déjà fait mention. 
D'Otago à Taone*Roa il y a deux cents lieues à peu 



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DE Ii^ASTAOUBE ET DE U ZELEE. %i^ 

près et déjà vous étesfrâppéadu conlrâsle, iei la nature 
est forte et puissante, j^ hommes Bosit bien taillés et 
robiistes^ et les feiuaies quoique aussi broûzées, y 
semblent douées de plus de grâces et d'élasticité. Que 
les races se eroisent, et yous aurez une pi^ulttion à 
part d'une nature privilégiée. 

Nous partons encore^ et comme il est décidé que 
nous ferons écbeBe dws toute cette partie de la Nou- 
velle«2iélande) nous la côtoyons en nous dirigeant vers 
la baie des lies. 

Courant à contrebord, un baleinier américain nous 
salue et tire deux coups de canon. Surpris de ce signal 
qui prouvait un appel , un salut ou une provocation , 
nous manœuvrons pour aller à lui ; et bientôt nous 
voyons un canot se diriger vers nous. C'était le capi* 
taine lui*méme et le subrécargue du baleinier, qui 
venaient nous rendre visite ; ils montèrent à bord , ils 
nous apprirent que les deux coups de canon tirés 
étaient des signaux de réjouissance convenus entre 
tous les baleiniers ppur annoncer l'heureuse pèche 
qu'ils avaient accomplie , et comme le calme était sur- 
venu , nous les invitâmes à diner ; ils acceptèrent avec 
plaisir, et ce fut pour nous une joyeuse causerie que 
celle de ces braves gens infatigables , toujours en alerte 
pour combattre dans son empire le plus fort et le plus 
grand des êtres de la création. 

Ils nous racontèrent maintes histoires plus curieuses 
les unes que les autres de leurs luttes et de leurs triom- 
phes. Il faut bien le reconnaître, la profession de ba* 
leinier est celle qui développe au suprême degré les 



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246 VOYAGE iDïOCB w u/omB. 

qoèlités essentielles du marin ; Pesprit (Inobservation et 
rhabitnde de profiter des moments chez le capitaine , 
rintrépidité et Tadresse chez le matelot. Aussi voyez 
qudle rivalité parmi eux de nation à nation^ de navire 
à navire, de pirogue à pirogue... Ce sont des joutes 
plus palpitantes que les tournois des temps chevaleres* 
qnes : Farène ici est un abime sans pitié. 

Le soir les péclieurs nous dirent adieu ; et y profitant 
de la brise qui s'étatt levée , nous laissâmes tomber 
Tancre à la baie des lies. 



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BAIE MS ILBS. 



M«ffo*Marélui» — I^e Ihivmi «kierry» 



Voici une ville , Koro-Raréka ; une véritable ville 
avec ses quais , ses douaniers en station , ses fraîches 
maisons à l'européenne, ses rues allignées, ses places 
sablées» ses temples et ses carrefours. Tout cela n'est 
pas complet, sans doute» mais tout cela est déjà posé, 
échelonné ; c'est une naissance , c'est pour ainsi dire 
une création. 

Tous les peuples du monde semblent s'être donné le 
mot pour envoyer leurs représentants à Koro-Raréka , 
Français, Américains, Anglais, Belges, Allemands 
s'y trouvent réunis dans une même pensée, celle de la 
civilisation , et le commerce est là pour leur prêter 



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248 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

main-forte et les récompenser de leur zèle. Au milieu 
d^eux, révéré pour ses vertus apostoliques, trône un 
évéque, M. de Pompalier, qui enseigne lès livres saints 
et les prêche d'exemple. Il a , sous sa domination toute 
paciGque, environ deux cents indigènes ; des frères à 
ceux-ci y enfants du même Dieu y sont cependant sépa- 
rés déjà par quelques dogmes, car il y a ici deux égli- 
ses, là croyance catholique et la secte luthérienne. Au 
reste, ces hommes bronzés, soumis en apparence, ai- 
ment assez leur indépendance native ; et toujours prêts 
à s'émanciper, dès qu'une querelle a'engage, dès qu'un 
droit leur est contesté , ils menacent d' aller chercher 
dans leurs forêts leurs frères plus libres et de porter 
à Koro-Raréka la désolation et le carnage. 

Ges menaces auront un jour un funeste résultat , si 
les nouveaux-venus ne se sont bientôt protégés par des 
citadelles hérissées de canons : il est des hommes que 
le bronze seul peut soumettre ; les Néo-Zélandais sont 
de cette nature. 

Avec de l'industrie et de Tactivilé on^peut aisément 
faire fortune k Koro-Raréka. Nous y avons trouvé un 
Français , un Bordelais , «'est tout dire , qui , arrivé là 
depuis six mois à peine avec cinq cents francs dans 
sa poche , avait déjà amassé de trente-cinq à quarante 
mille francs. De sa fortune primitive, il avaitconsacré 
trois cents cinquante francs , à Tachât de terres vierges, 
et le reste il Pavait gardé pour vivre comme si cela eût 
été nécessaire; d'autres Européens arrivèrent après 
lui; il leur céda quelques pouces de sa propriété ^ 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZELEE. 249 

^t tandis qu^il vendait quelque chose d'un côlé, il ra- 
chetait de Taulre de nouvelles positions. 

Aujourd'hui M. do Sentis doit être capitaliste, et 
gare aux colons qui en allant s'établir à la Nouvelle- 
Zélande auront affaire à lui, non pas que je veuille 
laisser soupçonner même qu'il ne soit plein de délica- 
tesse ou de probité , mais parce que personne ne sait 
mieux que lui que deux et deux font quatre , parce 
qu'il sait choisir a merveille le lieu le plus propre aux 
utiles spéculations , et que sa perspective à lui c'est la 
France, sa patrie, avec un somptueux hôtel et de ma- 
gnifiques équipages : ses chevaux éclabousseront bien- 
tôt dans les rues de la capitale. 

Vous le voyez : nous sommes à l'antipode de TEu» 
rope , eh bien ! ne proiriez-vous pas que je vous parle 
d'un voisin , pu des intérêts de la famille se discutant au 
foyer? On va vite sur les chemins de fer, mais les navires 
ont des voiles, et ils se voyent cependant précédés par 
Ta civilisation ; de Paris à Eoro-Karéka il y a moins de 
distance que de Paris aux landes de Bordeaux , aux la- 
gunes de la Vendée. 

Rien n'est bizarre et fantasque comme l'aspect 
de la ville. Je vous ai dit que d'élégantes maisons se 
dressaient déjà sur le rivage; cela est vrai. Plus loin 
vous en voyez qu*on remarquerait dans une de nos plus 
belles rues, quoique bâties en planches et en madriers; 
mais à côté et placées sur l'alignement vous voyez des 
lentes, et dans ces tentes des meubles pleins d'élé- 
gance , et près de ces meubles des Européens avocats , 
médecins, industriels ou commerçants venant ici tenter 



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250 TOYAOB AUTOUR D0 MONDE 

la fortonè, cette capricieuse qoi s^est raillée d'eux 
dans leur pays. Ce n'est pas tout , vous jetez un coup 
d'œil à droite et à gauche, et tous trouvez des enclos 
assez réguliers au milieu desquels s'étèv^it des cases fort 
basses et fort petites ; ce sont les cases des naturels qui 
ne veulent pas quitter le sol où ils sont nés, qui ne 
veulent point de vos coutumes et de vos mœurs , et qui 
vous quitteront un jour pour les montagnes et les fo- 
rêts, si les montagnes et les forêts leur offrent pins ^ 
ressources que votre commerce et votre charité. 

Je me logeai chez M. Wood , Anglais émérite , et 
comme je n'aurais rien appris de ma chambre fort si-^ 
lencieuse et fort mesquine, je parcourais presque 
toute la journée la ville que je voulais connaître à fond. 
Pas un de ses secrets ne m'a été dérobé. J'ai trouvé 
là M. Bonnefin , isincien officier de cette marine qui 
s'était acquis tant de renom dans les mers de Tlnde... 
En >I844, M. Bonnefin quitta le service militaire pouf 
se livrer à des spéculations commerciales, et des opé-> 
rations importantes l'ont appelé à Koro-Raréka , où il 
mène une vie assez paisible auprès de sa sœur, jeune 
Française d'un rare mérite et d'une grande beauté; 
c'est la première compatriote que nous ayons reiHM>n« 
trée depuis notre d^rt de Toulon , et notre joie a été 
grande de pouvoir la citer comme modèle de grâce , 
d'élégance et d'aménité à tons les étrangers de Koro^ 
Raréka. Madame de l'Arbre, était une voyageuse intré- 
pide , elle était venue ici par le cap de Bonne-Ëspé^ 
rance , et elle parlait de Maurice , de Bourbon , de Ski» 



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DE L^ASTAOUBE ET IW U ZÉLÉE. 254 

ney, de Sainte-Hélène en fonme qui avait étudié , en 
intelligence qui avait compris. 

lei eneore nous avons serré la main à un autre com^ 
patriote, lequel avocat en herbe , après avoir épousé à 
Maurice une belle et riche créole, était venu à Koro-Ha^ 
réka dépenser sa fortune , en attendant que la civilisa- 
tion lui permit de la rebâtir ; par prévision il se faisait 
construire une élégante DEiaison où il se proposait de 
traiter les visitents mieux que sous la tente provisoire 
qui lui servait de palais ; au surplus la bière y Mulait à 
flots mousseux, ses canapés éteient d'un moelleux 
asiatique , et nous nous prélassions là aux sons d'une 
simple guitarre que devait plus tard remplacer l'har- 
monieux piano, 

ki, vous le voyez, la vie est dans l'avenir beaucoup 
plus que dans le présent et dans le passé, et les hom- 
mes oublient ce qu'ils ont fait pour ne s'occuper que 
de ce qu'ils ont à faire. 

Disons en passant que les pliis belles plantations de 
la colonie , les terres les plus riches , les établissements 
les mieux situés appartiennent à un convict qui avait 
fini Bon temps à Sidney, et dont la fortune touche au- 
jourd'hui à l'opulence. 

Prenez garde , messieurs les Européens , je vous 
cite ici des exceptions , et vous ne devez pas croire que 
le pactole , style mythologique , coule à Koro-Raréka. 

Je reviendrai plus terd sur l'histoire générale de 
cette vile : histoire qui n'a ni ses Charlemagne , ni ses 
Tamerlan ^ ni ses Gromv^rel, ni ses Napoléon , mais qui 
n'en est pas moins un livre curkux à étudier. Que je vous 



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2d2 VOYAGE AITOCR DC MONDE 

dise tout d'abord et en peu de paroles les faits géné- 
raux; le drame palpitant s'y trouve à défaut d'épopée; 
mais, si la tradition avait tout recueilli y il y aurait de 
beaux enseignements pour les peuples barbares et pour 
les peuples civilisés. 

Les Anglais nous demandent , d'un ton railleur , ce 
que nous pensons de Toccupation britannique , en sup- 
posant le fait accompli : quant à nous, nous ne croyons 
pas que Toocupation puisse être admise en droit , et 
plusieurs légistes Anglais sont du même avis. Voyons 
ce qui s'est passé : une causerie qui peut être un rayon 
de jour a droit à une page de ma narration. 

M. le baron de Thierry , fils du valet de chambre 
de Louis XVI , et filleul du duc d'Angoulème, voulut 
un jour se créer une royauté dans l'Oceanie ; rêve si 
vous voulez , mais rêve qu'il réalisa en quelque sorte ; 
et c'est ce que vous allez voir. 

Sur un navire français, il parcourut FOcéanie, 
visita presque tous les archipels, se fit connaître par- 
tout , en s'aidant de ce que certains hommes préten- 
dus sages appellent de l'extravagance , et que lui plus 
sensé appelait de l'originalité. 11 savait, M. Thierry, 
que Toriginaliié est un passe-partout qui ouvre bien 
des portes; mais , sérieux dans ses exigences, il vou- 
lait bien ce qu'il voulait, et il s'était tiatté d'arriver à 
son but. 

Il passa dans l'archipel Nouka-Hiva, fut bien reçu 
par le prince régnant, et trouva tout simple de hii don- 
ner une preuve de sa haute protection. Voici le texte 
des leitres*palentes qu'il lui délivra pour lui senir de 



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DE L'iSTAOLAB£ £T DE LA ZÛli£. ^5 

rdeoimnaiidûtion auprès des étrangers qui visîieratant 
son lie : 



a Nous Charles, baron de Thierry, Souverain de 
« la NouTelie-Zéiande , et roi de Tlle Nouka-Hiva , 
« nous nous plaisons à certifier que Yavam^uba , chef 
« de Portua , est Tami des Européens; il s'est toujours 
« conduit à notre égard avec respect et souoiission ; 
c en conséquence, nous lui délivrons la présente pour 
« le recommander aux bons soins des navigateurs à 
« qui nous garantisscms ici une parfaite sécurité. >» 

Donné à Port-Charles (Anna-Maria), ileNoukahiva, 
le 23 juillets 835. 

Ch. baron de Thierry. 

Par le Roi : 

Ed. Fergds, 
Colonel et aide-de-camp. 

Dès ^822 il avait fait élection de résidence à la baye 
des lies; il traita avec les divers princes du littoral et 
de rintérieur, les réunit sous sa domipation, et ima- 
gina de se donner un pavillon, des armoiries, un 
grand chancelier; en un mot» une cour... Peu s^en 
fallut qu'il ne kttttt monnaie : la matière première 
seule lui fit défaut. 

L'odyssée de M. Thierry était à peine à son début , 
lorsque, je ne sais à quel propos, en 4825, il saisit 
Toccasion de signifier au gouvernement anglais sa 
prise de possession de la Nouvelk-Zélande , en qua- 



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254 VOYAGS JeCUTODR BU HOBAE 

Kté de souverfin ; et, tnmqciiUe sur le résultat , H re-» 
vint en France. 

La cour des Tuileries ne mit aucun obstacle aux pro- 
jets âuri)iti6iix deM • Thierry ; il fut autorisé à emmener 
avec lui qBelques oflicitrs dont il fit ses dignitaires ; et» 
le front presque couronné, ilseremitenroutepoursV 
donner tout entier au bonheur de son peuple et aux soins 
de son empire. 

Ses idées étaient toutes philantropiqnes; il voulait 
le travail pour tons , ki peine prar tous , le plaisir pour 
tous. Cétait , en un mot , un monarque modèle comme 
on n'en trouve d^exemple nulle part;.. Vive Thierry ! 

L'esprit de cet intrépide et bizarre Thierry était si 
insinuant , qu'il sut, sans combats , par la puissance 
seule de sa volonté , gagner la confiance des sauvages. 
Il obtint d'eux les produits de leur chasse , ceux de 
lepr pèche, et ces cannibales, devenus généreux par 
une force surnaturelle, lui apportaient des racines 
bienfaisantes ou de la chair de quadrupèdes, et l'abri- 
taient même dans leurs huttes. 

C'est une histoire si originale que celle de ce pbilo^ 
sophe-diplomafe, qu'en vérité, tous les d^îls de sa vie 
aventureuse me semblent digâes d'èlre conservés. Ce 
n'est point comme usurpateur, ce n'est point comme 
conquérant qu'il vint établir sa puissance à la Nmivelle- 
Zélande; c'est plutôt comme législateur et premier 
occupant. 

Aussi , quand les Anglais tentèrent leur pi^mier éti^ 
blissement , quand ils posèrent ïk les bases de leur 
premier comptoir, il» voulurent dépecer Thierry, mais 



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DE L* ASTROLABE BT PE LA ZÉLI^E. W6 

eelui-ci réekma bauten^nt aa nom da droit des gens , 
au nom surtout de sa principauté méconnue. 

Nous ayons entre les mains le texte précis dea que- 
relles que les Anglais suscitèrent à notre béros , et des 
franches et loyales réponses que celui-ci leur fit en- 
tendre, 

— Vous possédée d'immenses terrains , lui dirent 
les nouveaux venus. 

— Immemes en eftet 

— Gomment les avez*vous acquis? 

— Parce que j'ai traité avec les Naturels. 

— Eb bien ! nous qui sommes plus forts que tous 
vos alliés , nous venons biffer d'on trait de plume ce 
traité malencontreux, et vous ifomander, dans vos bé* 
néfices, la part du gouvernement britannique. 

— Votre gouvernement prendra-t-il aussi s« part 
de mes fatigues, de mes sacrifices et de mes dangers? 

— Ces misère&-là ne nous regardent point. 

— Dès-lors je proteste, et tout d'abord je vous dé- 
fends de m'arracber une piastre; car le revena de mes 
possessions n'est que dans l'avenir : à peine quelques 
arpents de terre sont-ils défrichés, et je n'ai pas même 
d'ustensiles pour abattre les forêts voisines.^ Que me 
prendrez-vous donc? 

— Cet avenir dont vous parlée. 

— Â la face du monde , je déclare que votts étee 
usurpateurs; et de ce mommt-K^i j'écris à votre goo- 
vernement qui saura bien me rendre toute jostwe. 

Pauvre Thierry qui comptait sur la loyauté brila« 
nique ! elle lui a feit défont , comme lui a Mi dMairt 



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256 TOTAGE AUTOUR DU MONDE 

awsi l'appui de la France qu^il sollila en même lemps««. 
et la Nouvelle-Zélande est devenue colonie j^nglaise. 

Ce qu'il y a de vraiment bisarre dans Toçcupation 
de cette ilesi vaste et maintenant si disputée^ c'est que 
Français ou Anglais, Hollandais ou Allemand, Belge 
ou Espagnol, prêtre catholique ou anglican, quicon* 
que est venu s'établir là, s'y est fait une case à soi, 
s'y est taillé un jardin et préparé un bien-être sans se 
soucier le moins du monde de la forme du gouver- 
nement sous lequel il allait vivre. On se courbait de- 
vant tous les pavillons, on obéissait à tous, ou plutôt 
on n'obéissait à aucun. 

Insouciants et confiants à la fuis, les Français surtout 
lafesaieut courir les années et ne s'inquiétaient guère 
des jours à venir. Mais l'Angleterre, renard et léopard 
aux aguets, lorgnait du Port-Jakson sa florissante 
voisine ; et, à leur venue, elle expédia ses vaisseaux et 
dit de sa voix puissante : Ceci est à moi. 

Voyes ce que nous lisons dans t.Australian aro- 
nick, i la date du 25 février 4 840 ; c est ne document 
Mses curieux pour être conservé jHir l'bistorien et 
le voyageur : le mot prdiecléuir y acquiert une im« 
menm éxtfflision, et en peu de temps l'ami devient 
maître... Peut-être bientôt le maître deviendra esclave* 

« Le 5 février 4 840, a eu lira la conférence générale 
des dwCs sélandais de la baie des lies, et des officiers 
supérieurs envoyés par la Grande-Bretagne pour a>n- 
clure un traité de paix. A cette eiet, on s'est rendu de 
part et d-aotresur une large esplanade de la pi*opriété de 
M. Basby, où des tentes avaient été dressées à l'avance. 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZÉLÉE. 257 

uoe immense tente sous laquelle éiaient tine table et 
des chaises. M. Hobson, commandant F Herald, prit 
la présidence; à ses côtés s^assirent les prédieans 
anglais , Tévéque catholique et son ficaire, les chefs 
Nà) - Zélandais et un grand nombi*e d'Eorepéeûs 
établis depuis quelque temps à Koro-Raréka. 

M. Hôbson lot le texte du traité, par lequel la reine 
d'Angleterre offrait aux indigènes de la Nouvelle-Zé-. 
lande sa protfclion contre renvahissement de la nation 
des Oui'Oui (Français). » 

 cette notUîcation assez injurieuse pour des peu- 
ples indépendants, les chefs sauvages déclarèrent qq'ils 
ne (K>mprenaient pas comment une nation si éloignée 
d'eux pouvait les protéger; et l'un d'eux, plus scanda* 
Usé encore, ajouta : Qu'il n'avait que faire lui de la 
prote(^on d'une femme, et qu'il lui semblait plus na* 
turel de lui proposer d'être son défenseur. 

Cependant les Anglais, qui font bien les choses quand 
ils le veulent, avaient eu soin de verser force liqueur 
dans les gosiers avides des nouveaux alliés qu'ils vou^ 
laient se donner. Quelques-uns signèrent le jour même, 
en faisant une croix sur le traité ; d'autres refusèrent 
et se soumirent cependant le kndemain, pressés de 
s'en retourner dans leurs forêts ; enfin, plusieurs chefs 
des plus puissants ne voulurent, en aucune manière, 
reconnaître la prétendue protection, et se retirèrent 
disposés à accepter toutes les chances de leur reftjte. 

Nous ferons remarquer en passant que Monseigneur 
de I^rxhRaréca, vicaire apostolique de TOcéanie oc- 
cidentale, n'assista pas en spectateur oisif à la spolia- 
H. 33 



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258 VOYAGE ÀDTOtR DU MONDE 

tion des Néo-Zélondaîs ; n'ayant nî la force ni Tau- 
torité nécessaires pour protester plus énergiquement, 
il intervint en conciliateur... et exigea qu une portion 
du terrain de la ville même fût réservé aux naturels; 
sans notre pieux compatriote M. de Pompalier, les pro- 
tecteurs chassaient les protégés du domaine de leurs 
ancêtres : admirez la bonne foi anglaise. 

Les choses en étaient là à notre arrivée à Koro- 
Raréka ; mais les Anglais ont appuyé leurs prétentions 
par des batteries et des vaisseaux, et ils savent bien faire 
rentrer Timpôt dont ils ont frappé le pays : Thierry 
seul ne leur a pas donné une piastre. 

Nous aimons à laisser des amis partout où nous 
avons mis pied à terre ; mais ces amis nous les acqué- 
rons par des prévenances ou des protections. Ici , la 
scène a changé; notre présence a porté ombrage à 
la colonie , et Ton s'est quitté sans égards et sans re- 
grets. 

M. d'Urvîlle n'était pas facile a plier; sa tête nor- 
mande tenait un peu du Breton , et quand il voulait 
une chose , il la voulait fortement. En arrivant à la 
Nouvelle-Zélande , il se proposa de ne pas traiter le 
gouverneur de k baie des îles comme gouverneur, 
mais de lui rendre seulement les politesses qu'il en 
recevrait comme capitaine de vaisseau. Gela était bien, 
cela était digne. 

' Il est d'usage, en arrivant dans un pays , de traiter 
du salut. Je tirerai vingt-un coups de canon, vous me 

les rendrez coup pour coup Est^e entendu? — 

Oui. —Feu! 



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DE L^ ASTROLABE ET DE LA ZELEE. 2^9 

Ici y le payiUon britannique ne recevra pas notre 
politesse. Nous mouillâmes ; à quelque distance est le 
Buffido^ belle corvette anglaise, avec sa flamme au 

grand mftt. Sa conduite réglera la nôtre Elle nous 

reçoit avec fierté y nous lui répondons avec imperti- 
nence ; j'aime fort y je vous Tassure y ces témoigna- 
ges d'affection entre deux puissances si cordialement 
unies. 

Cependant y le gouverneur nous envoie un canot. 
De son habitation , située au fond de la rade y il avait 
appris notre arrivée, et, jaloux de nous montrer sa 
puissance , il nous avait expédié un officier pour nous 
prévenir quUl recevrait avec intérêt le commandant de 
rexpédition, ainsi que Tétat-major* et que nous pou- 
vions compter sur ses bons offices. La réponse de 
M. d'Urville fut courte, et précise : 

c( Je ne reconnais point M. Hobson comme gouver- 
<( neur de la baie des iles ; mais je rendrai avec plaisir 
« au capitaine de vaisseau Hobson, mes devoirs de po- 
« litesse. ». 

Vous comprenez que, dès ce moment , nos relations 
devinrent froides, <mse tint y comme disent les ma- 
telots, à longueur de gaffe 'y on se salua du bord du 
chapeau, on ne s'adressa que des paroles brèves, et 
Ton n'eût pas mieux demandé de part et d'autre que 
d'en venir aux mains. 

Je vous l'ai dit , le Bifffalo était mouillé à une assez 
grande distance de nos corvettes ; sur un ordre de 
M, Hobson, il se rapprocha de nous, et cette manœuvre 
nous sembla une bravade ridicule. 



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2<^0 VOYiQE ACTOUa M MPNDJB 

Au 8orplas , cette immitié, qui refait sur les flots, 
étatt aoifiî chaude à terre, eotre les ministres mgltis 
et les fnrétres français. Les premiers n'avaient pas Iak 
un pas sur ceux-ci , ils comptaient à peu près W mteoe 
acMnhre de prosélytes^ et si le trafic et le commerce ne 
leur venaient en aide^ je crois que leur sèle serait ftnrt 
ébraalé par les privations auxquelles ils sont eoidun- 
nés, sur ce sol inhospitalier. 

M. de Pcdoapalier, évéque de Koro»Raréka^ était en 
tournée apostolique; nous entendini» la messe qui 
fut dite par ]^. Petit ^ son vicaire , et noM pûmes re* 
uaarquer que ta religion s'était glissée dans Tâme des 
naturels, dont les vénérables pasteurs avaient attermi la 
foi. C'est un spectacle digne du plus haut iattérét^ je 
vous l'atteste , que celui de ces hommes, naguère si 
farouches, en lutte permanente avec toute civiiisation, 
toujours prêts à se déchirer ^atre eux ^ à d^orer 
les étrangers, courbés aujourdliui sous des doctri- 
nes généreuses , répondant à un bîen&it par mi hiei>- 
fait , et adorant un Dieu de paix et de misérîeorde. 
Us sont là, silencieux, agenouillés dans unct sorte de 
liangar servant d'église, se frappant la poîfcrine et 
psalmodiant avec une dévotion vraie ^ les prières et trà 
cantiques qu'ils savent par cœur, comme le desservant 
le plus assidu de nos cathédrales. 

Nous devions appareiller le lendemain, et il me 
fut permis de retourner à i^re, pu je jouÂs d'une 
surprise d'autant plus agréable^ qu'elle vint seccmder 
mes désirs immodérés de curiosité. J'allai rendre 
mes hommages à M. Petit , dont la conversation hon- 



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D£ t^ASmOIiâBE ET DE LA ZÉLÉE. 264 

i^ et mstrnetive aidait tm eharme tout particolier. 
Près de loi , nms sur une chaise , était qd: homme 
d^ane taille moyenne, d^nn abord aimable et d^une 
physionomie ouverte. Son parler était laconique , et 
son regard incisif disait encore plus que sa parole. 
Pmnt de geste , point de ton dédamateur ; il ne s^em- 
parait point de la conversation , maïs il profitait du 
silence pour placer son mot, et son mot était une 
pensée. 

11 était vêtu simplement, mais avec propreté; et 
son pantalon à bandes rouges me fit d'abord supposer 
que j'avais devant mot un de ces aventureux âoldat» dé 
ïïoé armées, cherchant la fortune et la gloire partout 
où il y a péril à les conquérir 

C'était Thierry. 

Thierry, vous savez , le rot des îles Marquises, cet 
empereur des archipels, cet autocrate de l'Océanie, ce 
potentat de la Nouvelle-Zélande... II était mieux que 
tout cela , c'était un homme brave , indépendant , lut- 
tant sans relâche contre la tyrannie anglaise , et jurant 
de mourir , ou de rendre à ses premiers habitants le 
pays dont il s'était emparé. 

Il tiendra parole , ce Thierry si fabuleux ; car il me 
disait connaître déjà plusieurs chefs qui n'attendaient 
qu'un signal , une occasion pour venir renverser cette 
puissance anglaise qui les étouffait. 

« — Ces hommes bronzés que vous voyez là , me 
disait-il encore, apprennent des Anglais bien plus que 
la guerre , on leur enseigne à devenir hypocrites et 
rusés. Leurs chefs, les plus prudents et les plus belli- 



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2C2 VOViGE ADTOta DU uo^w 

queux, ont des espions ÎQteliigents dans J^rorRaréka ; 
ils amassent des armes, de la poudre, et le jour n^est 
peut-être pas loin d'une Saint-BarUiélemy fatale aux 
Anglais. 

a Je connais à merveille le caractère des Néo*Zé- 
landais, poursuivit -il, en s'apercevant que j'éprou- 
vais un grand plaisir à Tentendre ; on ne les vaincra 
jamais par la force, et les Anglais le savent si bien, 
qu'ils laissent souvent impunis le vol , le meurtre et 
l'assassinat. Une sentence de mort contre un indi- 
gène serait peut-être le signal d'une révolte générale , 
et je ne conseille point à M. William Hobson de ten- 
ter l'aventure. Appelez cela prudence, si vous voulez; 
d'autres diront que c'est faiblesse; moi, je soutiendrai 
que c'est une lâcheté ; et , dès-lors , vous comprenez 
que la puissance de la Grande-Bretagne est compro- 
mise. L'expérience m'a appris à coloniser , et si j'étais 
resté roi, c'est-à-dire si j'avais conservé plus de pouvoir, 
si les Anglais n'avaient point usé de félonie envers moi , 
il me semble que là Nouvelle*-Zélande eût été bientôt 

un vaste et formidable empire Au reste, j'arriverai 

plus tard. 

« Que voulez-vous, continua Thierry, en changeant 
de ton et en baissant la voix, les Français m'avaient 
promis aide et protection; je devais compter sur leur 

, parole , j'y avais droit rien n'est arrivé , ni amis , 

ni conseils, ni vaisseaux. Napoléon seul ne fût point 
arrivé à Moscow ; ^nnibal seul n'aurait point franchi 
les Alpes pour s'endormir à Capouel » 

Il y avait de la colère et de la dignité dans les pa- 



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DE L^ÀSTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 263 

rôles de Thierry, il y en avait bien davantage dans sa 
bouche contractée, dans le mouvement fébrile de ses 
lèvres , dans la pâleur de son front. Thierry voulait un 
trône, une armée, un empire; il avait deux auditeurs, 
une maison de planches , une chaise de paille : ce h^é- 
tait pas assez pour cet intrépide aventurier qui man- 
quait souvent de pain. 

Thierry en savait plus encore qu41 ne disait; mais 
il gardait le silence dans la crainte sans doute de fati- 
guer mon attention. Je compris sa réserve, et je le ques- 
tionnai de nouveau. 

— Croyez-vous à l'avenir de la colonie? 

— Je n'y crois qu'à l'aide de massacres ou de la 
religion ; le premier est la foudre , le second la rosée. 

Ce sont les expressions de Thierry. 

— Laquelle des deux croyances est-elle plus aimée 
dans le pays ? 

— Les Catholiques font des progrès rapides et plus 
sûrs ; les Protestants soumettent par la ruse et la pa- 
tience. I^es Zélandais échajpperotit peut-être aux minis- 
tres anglais , ils resteront fidèles, à coup sûr, aux prê- 
tres de Rome. 

— Quand vous êtes arrivé ici pour la première fois, 
aviez-vous des missionnaires avec vous? 

— Un seul , c'était moi. Peu importait à ceux que 
je voulais convaincre que je fusse vêtu de noir ou de 
brun, que mes cheveux flottassent au vent 6u que mon 
synciput fût décoré d'une tonsure. J'avais la foi , je 
voulais persuader, je réussissais. 

— Et maintenant ? 



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264 VOyAGE AUTOUR DU MONDE, 

— Maintenant, d'autres ra'ont remplacé. Ingrats, 
comme presque tous les hommes , ils n'ont teni\s au- 
cun compte de mes luttes et de mes progrès. Les mis-» 
sionnaires français me sont toujours restés fidèles ; je 
suis encore leur ami , et je les seconde, de tout mon 
pouvoir , dans leur œuvre de régénération. Si mes 
efforts sont souvent infructueux, c'est que je suis dé- 
daigné, c'est que ma puissance est morte* 

Quant aux ministres anglais , arrivés ici peu de 
temps après moi , poursuivit Thierry avec colère, je les 
méprise autant qu'ils me haïssent. Non*seulement ils 
sont mes enn^nis déclarés, mais ils me nuisent en- 
core dans l'esprit des chefs zélandais , en cherchant à 
leur persuader que je veux les livrer aux sectateurs 
de la héte fauve de Borne. — C'est la traduction lit- 
térale de Tinjurieuse et stupide phrase qu'ils emploient 
à l'égard des missionnaires catholiques : « Felhws cf 
« the beau ofRome. » 

Si le canon ne m'avait appelé à bord, j'aurais puisé 
auprès de M. Thierry ^e nouveaux et curieux rensei- 
gnements; mais à mon grand regret , forcé de le quit- 
ter, je lui serrai la main avec affection, et je reçus avec 
plaisir l'assurance de sa parfaite amitié. 

Le roi détrôné reconquerra peut-être un jour sa 
couronne. Dieu le veuille, comme je le veux, conmie 
le veut Thierry ! 



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DÉTROIT DE TORRÈS. 



Orages. — îles lioyalty. — Moitirelle CaléAimle» 
— Détroll de Vwtvém. — Ile l¥arrlor*ff. 



Encore une insolence britannique, encore une de 
ces crâneries sur lesquelles on devrait cracher avec do 

la mitraille Nous virons au cabestan, le Bu/falo 

vire au cabestan; notre ancre dérape, Tancre du Buf- 
falo dérape aussi ; nous mettons sous voile, le Buffalo 
met sous voile comme nous et navigue dans nos eaux, 
et nous escorte à vingt-cinq ou trente milles de la côte. 
Là, voyant que nous piquons au N., il nous aban- 
donne et va reprendre son mouillage. 

Nous avons tnéprisé cette fanfaronnade de mauvais 
goût; mais nous devions la signaler pour prouver avec 
quelle aménité les Anglais font les honneurs de chez 
lu ^* 



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266 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

eux, aux vaisseaux des nations amies, lorsqu'ils ont à 
redouter une influence rivale. Que ces renseignements 
ne soient pas perdus pour Thistoire. 

Nous gagnons bientôt les régions inter^tropicalès. 
Nous voici en pt*ésence du volcan Mathieu ; l'his- 
toire ne dit pas quel Mathieu, d'aventureuse mémoire, 
a découvert ce cône élevé au pied duquel pointe une 
assez belle végétation, mais dont le front nu est cou- 
ronné d'un long panache de fumée et de flamme. De 
loin, vous diriez la cheminée d'un bateau à vapeur ou 
un navire dévoré par un incendie. 

Les 'IS et ^14 mai nous passons à quelque distance 
des îles Chabrol et Halgan, où nous découvrons, à 
l'aide de nos longues vues, des habitations, des coco- 
tiers, des pirogues dont aucune ne se détache de la 
plage pour venir saluer notre bonne visite. Eh bien ! 
dédain pour dédain, laissons courir et voyons la nou- 
velle Calédonie. 

C'est uaae terre haute, irrégulière, coupée de criques 
profondes; de vastes forêts au pied, de vastes forêts 
aux flancs des plateaux, de vastes forêts sur leurs 
cimes. 

Le canal où nous naviguons s'élargit de temps à au- 
tre, mais du milieu on ne perd jamais les deux terres 
de vue. Les iles Loyalty qui passent à tribord sont bas- 
ses, régulières et parées d'une des plus magnifiques 
végétations du monde. 

Nous devions mouiller en face d'un de ces ilôts; 
mais la brise était faite, et dasïs la crainte des calmes k 
venir nous changeâmes d'avis et pointâmes vers le cé^ 



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DE L^ASTftOUBE ET DE LA Zl^LÉE. 267 

lèbre détroit de Torrès^ diMit hoas «rioitô taioement 
jadis tenté le passage. 

De la baie des tt^ au détroit de Torrès^ mais surtout 
aux environs de h Douvelle Calédonie, les orages pèsent 
sQi^ nous avec une vicdénee àftire briser les mftts. Jamais 
éclairs ne furent plus éblouissants, plus rapides ; Fat- 
mosphère était en feu , et les roulements perpétuels du 
tonnerre joints au mugissement des flots formaient un 
rancert et uneilluminaiion à la foisqui Uesëaient notre 
vue et reî^aient le porte-vo^x inutile. Grâee à ces flèches 
aiguës qui dominent les navires et qui maîtrisent la 
foudre, nous avons été épargnés par le fluide électri- 
que, quand tout près de nous T^ncelte faisait jaillir * 
les flots : notre paratonnerre seul a pu nous sauver de 
fdus d^une catastrophe. 

Dans ces parages, si calmes d'ordinaire, mais où 
les orages passent comme des météores, il est rare que 
des torrents d'une pluie lourde et serrée ne pèsent pas 
sur les navires en péril. Ici, pour la vingtième fois, 
nous en fîmes la rude épreuve; le pont était submergé, 
les épaules des matelots brisées, et les voiles criaient 
sous la brûlante averse..... Il faut avoir vu ces phéno- 
mènes pour les comprendre ; la plume est inhabile à 
les décrire. 

Voici des terres élevées qui commencent à se dessi- 
ner ; ce sont des montagnes abruptes et des brisants à 
quelque distance de la côte. Les courants nous dros- 
sent, les vents nous sont contraire, nous voilà forcés 
de changer de route, et il est écrit que nous épuiserons 
nos forces avant d'arriver àce détroit fatal qui seJQue 



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268 VOYAGE AUTOUR PC At05DC 

de notre prévision et de notre courage! Cependant la 
brise se refait de nouveau courtoise et soutenue, nous 
lui livrons toutes nos voiles, bonnette hautes et basses, 
tribord et bâbord ; et tout pavoises nous entrons enfin 
dans ce passage difficile qui sépare la Nouvelle-Hol- 
lande de la NouvellC'Guinée. 

Ici les courants changent à chaque moment; les 
bancs de sable varient selon les caprices de la mer, et 
le navigateur qui se hasarde dans ces parages ne doit 
faire route qu'avec une grande circonspection. 

Le 5i mai nous mouillons près de Tile Darnley, à 
Teacheron*s-Bay. 

Ce petit ilot^e trois lieues de circonférence et d^une 
hauteur de trois cents mètres à peu près est irès peu- 
plé; et la vie doit y glisser heureuse et calme. Les ha- 
bitants sont noirs, trapus, laids, sales; c^est la Nou- 
velle-Guinée , c'est Rawak, c'est la terre des Papous. 
Leurs pirogues rappellent celles des iles Salomon et 
sont coquettement relevées à la poupe et à la proue ; 
on les manœuvre à l'aide de courtes pagayes agitées 
avec une grande vélocité. % 

Nous sommes descendus à terre; on nous a fait assez 
bon accueil, et après une heure de promenade, nous 
avons repris le chemin du bord sans laisser ni joie ni 
regrets parmi les naturels insoucieux de notre visite. 

Le lendemain i ^^ juin nous levons l'ancre et faisons 
route à rO; l'Asirohbe nous procédait, nous la sui- 
vions de près et nous nous félicitions à haute voix de la 
bénignité d'un passage que l'on nous avait dit si redou- 
tpble Chez nous et autour de nous, tout respirait le 



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DE L^^STROLABE ET PE hi ZÉiËE. 269 

bonheur, car chaque inatantnous rapprochait delà pa- 
trie, et nous ne craigi^ions plus d'avoir à revenir sur 
nos pas; les flot$ étaient sans colère, Thorizon clair 
et dégagé; une brise courtoise enflait nos voiles, et 
nous glissions sans fatigue dans un canal bordé d'ilote 
apparaissants comme des oasis à la surface de la Mer- 
Bleue; on y voyait des habitations ombragées sous une 
végétation touffue, et des forêts de cocotiers balançant 
à Tair leurs tiges élancées, leurs cimes^élégantes; les 
indigènes se pressaient sur les récifs pour nous voir 
passer, et leurs signaux nous invitaient à nous rappro- 
cher d'eux. 

Nous naviguions donc avec une pleine sécurité ; évi- 
tant à propos les pointes de rocher qui se prolongeaient 
sous les eaux, contournant les terres et suivant toujours 
le lîtdu chenal, commenousTaurionsfaitavec un pilote 
pratique... C'est que ce passage si rempli d'écueils a 
été l'objet d'un travail sévère confié aux soins du savant 
King. Nous possédons ses cartes qui sont d'une ad- 
mirable exactitude, et nous reconnaissons les balises 
que le laborieux hydrographe a posées dans les endroits 
difficiles. 

Mais voici deux passages qui s'ouvrent devant nous : 
l'un, spacieux, libre, bien ouvert; l'autre à bâbord 
étroit, tortueux, hérissé de récifs... L'Astrolabe prend 
celui-ci..... et le capitaine Jacquinot, qui est doué 
d'une organisation spéciale pour pressentir le danger, 
blâme hautement la conduite du commandant d'Ur- 
ville, mais ne l'en imite pas moins, disant avec doq- 



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270 fOTÀM AtJTOVR IHJ MONDE 

Imt : « Il y va^ lui, il feat bien que je le suite. )» Tout 
à coup : 

— Haut-fond derant ! crie la vigie. 

^-- Laisse courir^ répond M. d^Urville. 

Sa corvi^te talonne, se relève, talonne encore et s^é- 
elioue. 

Nous vîmes Tévénrasent, et au moment où le capi- 
taine Jacquinot allait peut^tre ordonner le mouilla- 
ge... nous talonnons à notre tour et nous restons en- 
sablés. 

Heureusement, la brise n'était pas trop forte; mais, 
avec le juzant, les corvettes tombèrent sur le coté et 
donnèrent toutes deux une bande affreuse. A la ma- 
rée haute et à l'aide d'ancres bien mouillées, nous es- 
périons nous tirer de ce pas embarrassant..... la 
nuit fut mauvaise; un raz de marée d'une extrême vio- 
lence nous saisit, nous jeta plus avant sur le récif ; et le 
lendemain, complètement envasés, nous nous trouvâ- 
mes en plus mauvaise position que la veille. 

Les lames déferlaient avec fureur, les grelins cas- 
saient, les ancres chassaient sur le fond sableux; nous 
avions tous mis la main à la manœuvre avec un en- 
thousiasme sans exemple, et il nous semblait impos- 
sible que le ciel nous réservât une destinée affreuse 
alors que nous avions déjà échappé à tant de périls. 

Cependant, si l'espérance était dans nos paroles, la 
terreur était dans nos âmes t non la crainte de périr 
inm^diatement, mais le chagrin d'être obligés d'aban- 
donner nos corvettes et de perdre notre butin scienti- 
fique, nos riches collections acquises avec tant de 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZÉLÉE. 274 

8oins, conservées avec tant de peioes ; nos travaux 4e 
trois ans perdus en un instant! c'était là une pemée 
douloureuse, dont ehaeun rendait M. d'Unrille res- 
ponsable. 

Chaque instant nous approchait d'une catastrophe; 
il fallut donc gérieuseoi^it songer à la vie et se réso-u- 
dre à dire un dernier adieu àoos fringantes eofV€ftte8, 
On parla d'ordres d'erabarquenient dans les canots 
et la chaloupe ; chacun ne devait emporter avec soi 
qu'un petit paquet de linge; puis il fut questîmi de 
construire, le plus solidement possible, un radeau pro« 
lecteur. 

Dans cette position critique , notre pensée se repcnia 
involontairemeatversle souvenir des malheureux navi- 
gateurs que les flots avaient épargnés, ou qui raient 
péri dé faim, de soif au ^lilieu de leurs efforts épuisés. 
Le nom de Bligh sortit de chaque boucla, et chacun 
disait sa dramatique histoire. Écoutes : 

C'était un loup de mer, un honune rude, brutal, 
intrépide, infatigable. Il ne dormait point ei il ne vou- 
lait point que son équipage dormit; il ne mangeait 
point, et il voulait que son équipée se so^ioiil eomme 
lui à la diète. Toutes ses paroles étaient des eolèpes, 
tous ses ordres des menaces, toutes s^ menaees la gar- 
cette. Un jour, sont équipais se révolte ; on s'empare 
du requin qui n'a de pitié pour personiœ. m Ne crié 
pas, ne crie pas, lui dirent les matdots mutinés; nous 
ne voulons pas te tuer, mais nous i^ t'obéirons plus. 
Nous mettrons le grand canot à la mer aree qg^lqites 
vivres, nous t'y jetterons avec quatre matelote, bans 



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272 VOYAGE AtTOUR DU MONDE 

nageurs, et puis, fouette les flots puisque ton bras a 
tant de plaisir à frapper. Adieu, Bligh, bon voyage; 
voilà ta boussole; cherche et trouve. »' 

Seul, au milieu du vaste Océan pacifique, dans une 
frêle embarcation non pontée, Bligh prit son courage 
à deux mains et piqua vers TO. ; il vit Touga-Tabou, 
et aborda ; il toucha aux lies Fidji, arriva au détroit de 
Torrès, le traversa de TE. à TO. et atteignit enfin Timor 
aprèsnn voyage de plus de dix4iuit cents lieues. 

Nous arriverons à Timor aussi pour peu que Féner^ 
gie et la constance aient quelque poids dans la grande 
balance du Très-Haut. L^arrière des navires était ensa- 
blé, et, au passage de chaque lame, L^avant se heurtait 
avec une force à ouvrir la carène. A marée basse, les 
deux corvettes donnèrent de nouveau une bande ef- 
frayante; le point d^appui nous manquait; à chaque 
instant nous croyons Theure de la culbute arrivée. 

Le commandant dTrville vint à bord; il se concerta 
avec le capitaine Jacquinot, et le résultat de la délibé- 
ration fut que, si nous étions obligés d^abandonner les 
corvettes, nous irions nous établir sur Tllot voisin, où 
nous emporterions autant de provisions et de vivres 
que nous permettraient le temps et la mer. Delà , nous 
pourrions nous mettre en route avec nos enbarcations 
et sur un radeau pour achever le passage du détroit, 
et joindre Timor si le ciel voulait que nous revissions 
encore notre patrie. 

Chacun était prêt ; la position était acceptée et le 
courage se ravivait aux dangers que nous avions encore 
à braver. 



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DE l'astrolabe ET DK LA ZÉLÉE- 27o 

Le plomb de sonde de t Astrolabe donnait deux 
pieds à tribord et quatorze à bâbord; la pente était ra- 
pide et offrait quelques chances de succès pour de 
nouvelles tentatives; aussi le commandant d'Urville 
nous envoya-t-il demander uile corvée de trente hom- 
mes pour essayer de remettre sa corvette à flot... « Si 
je réussis, et que la Zélée reste envasée, disait-il, eh 
bien! nous achèverons la campagne avec un seul na- 
vire. » Dans toutes les combinaisons, M. d'Urville pen- 
sait toujours à soi le premier. 

Nous nous tenions parés à abandonner les corvettes, 
mais rien ne nous y obligeait encore, et la journée du 
2 juin se passa dans des angoisses continuelles. La nuit 
suivante fut pénible ; notre corvette semblait clouée au 
banc de sable, et pourtant nous voulions encore tenter 
de nouveaux efforts ; nous tenions à épuiser à son se- 
cours toutes les ressources humaines. Deux ancres fu- 
rent mouillées en croix, nous virâmes au cabestan , le 
navire frétilla; nous brisâmes nos poitrines et nos bras 
à cette heureuse indication, et nous sentîmes enfin le 
balancement régulier de la corvette. 

Oh! ce fut alors une bien grande joie parmi nous; 
les chansons peu catholiques s'échappèrent des bou« 
ches écumeuses en couplets saupoudrés d'une sau- 
vage énergie, nous n'avions plus rien à redouter des 
menaces de l'Océan; nous voyions devant nous notre 
patrie adorée; nous entrions dans le port; nous ser- 
rions la main à nos amis ; nous étions chez nous. 

Le péril de l'Astrolabe était toujours imminent ; son 
inclinaison était de près de 45**, et l'équipage hors d'ha* 
u. ^^ 



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274 yOTAGE AUTOUR DU MONDE 

leine Tenait chercher un reftige sur la ZéUe , lorsque 
en désespoir de cause^ on fait un nouvel et dernier 
effort; et tout à coup le navire flotte. 

Dès lors, nos deux équipages respirèrent en liberté^ 
mais les corvettes avaient beaucoup souffert de leur 
^chouage; les fausses quilles enlevées, les cuivres et les 
^rdages éraillés, les mantelets de sabord arrachés et 
jetés à la cote, attestaient de U violence des seeousses 
et des cbpes qu^eUes avaient éprouvés. Nous ne pou- 
vions prendre trop de précautions désormais pour évi- 
ter de si iarribles accidents, et on résolut d'attendre au 
mouillage que le canal fût exploré et balisé. Enconsé- 
quense, dfô canots furent envoyés de Tavant pour 
sonder et noua assurer une libre navigation. Le passé 
devait nous rendre prudents. 

Nous occupions le milieu du chenal, et nous avions 
à lutter contre les courants qui nous portaient sur les 
récifs ; nous assurâmes donc notre position en mouil- 
lant plusieurs grosses ancres; mais sur le sable la tenue 
n^est pas bonne, et la brise vint à fraîchir de manière 
à favoriser encore le fâcheux effet du courant; les 
ancres chassaient et la corvette allait de nouveau se 
heurter contre les roches. 

Nous étions sur la dunette, le capitaine Jacquinot^ 
M. Dubouzet et moi ; nous déplorions le sort qui nous 
menaçait encore de si près. 

M* Jacquinot n^avait plus d^ancre à mouiller et le 
péril renaissait plus immédiat que jamais. Que faire? 
Un matelot s^ avance , prend de Tindex et du pouce 
son bonnet et dit en s^inelinant : 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZELEE. 275 

— Salut , commandant. 

— Que veux-tu, Got? 

— Pas graad'chose, commandant; nous retombons 
sur le récif. 

— Je le vois bien. Que veux-tu que j'y fasse? 

— Dam, si vous hissiez votre grand foc, et si vous 
mettiez la barre à bâbord, cela pourrait nous relever. 

' — Voyons, Got, répète-moi cela. 

— Oui, commandant; si vous mettiez la barre des- 
sous et si vous hissiez votre grand foc, le vent étalerait 
le courant, et nos ancres ne chasseraient plus. 

— Qu'en dites-vous, Dubouzet? 

— Je dis que Got a raison, et qu'il n'y a qu'à faire 
cela. 

— Appelez le maître.... 

La manœuvre fut faite et les brisants esquivés !.. . . 



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25 



ILE WMRIOR'S. - TIMOR. 



Nous étions debout et parés ; au premier salut de 
la brise, nous allions reprendre nos courses, et comme 
il nous fallait attendre que le canal fût suffisamment 
exploré, nous mimes à profit les heures qui glissaient 
lentement sur les corvettes, et nous allâmes visiter 
l'île Warrîor's qui est là près de nous, se dressant 
de trois pieds à peine au-dessus des flots. 

Pendant que nous luttions contre les récifs prêts à 
nous briser, les sauvages de cette terre inhospitalière 
étaient aux aguets, debout sur la grève ; quelques-uns 
se hasardaient sur les madrépores, touchaient à nos 
manœuvres, montaient à bord et semblaient désirer 
la perte des corvettes, afin dVxploitér plus tard notre 



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278 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

fâcheuse position. Mais nous avions des armes, nous 
ne manquions pas de coeur, et nous n^étions pas gens 
à nous laisser dévaliser ou massacrer par des hommes 
dont les armes n^étaient que de faibles sagayes et 
d^impuissants casse-tétes. 

Ces naturels sont d'un noir peu foncé, comme de la 
suie ; ils ont les cheveux crépus et par petites mèches, 
ou en touffes et tordus ; les jambes et les bras d'une 
maigreur extrême; les pieds et les mains d'une pro- 
digieuse grosseur. Cependant ils n'ont ni la laideur, 
ni l'apparence stupide des habitants de la Nouvelle- 
Galles du sud, et l'on dirait qu'il y a eu croisement de 
race entre ceux-ci et les insulaires des Salomons. 

Nous descendîmes à terre ; mais soit que les sau- 
vages craignissent de laisser dans le cœur de leurs 
femmes trop de souvenirs de notre visite, soit qu'ils 
fussent naturellement jaloux de leur propriété, ils 
enfermèrent au milieu de leur lie leurs chastes moi- 
tiés et leurs filles; et je le dis à notre louange, nous 
ne fîmes aucun effort pour franchir le triple cordon 
sanitaire qui mettait obstacle à notre courtoisie. 

Les cases de ce peuple que je suppose nomade 
d'après certains indices du géologue, sont solides et 
bien abritées. On les a bâties dans de petits enclos se- 
més de palissades ) et l'intérieur est divisé en petits 
compartiments destinés chacun à quelque besoin sé- 
paré du ménage; au total, cela est propre, bien en- 
tretenu 9 cela est infiniment supérieur aux cabanes dé- 
solées et à jour des naturels de la Nouvelle-Hollande. 

Leurs pirogues sont bien taillées et bien pagayées; 



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BE l'astrolabe ET DE LA ZÉLÉE. 279 

ils ont des voiles de pagne, et ils les manœuvrent avec 
une merveilleuse adresse. 

Quant à leurs tombeaux, vous les voyez ornés et 
couverts d'amas de côtes et de têtes de douyong, ani- 
mal amphibie, appartenant à la grande famille des 
cétacés, très commun dans ces parages, et entourés 
de grandes perches, au haut desquelles flottent des 
banderolles de feuilles de cocotier et de pandanus : le 
culte des morts est une religion dans tous les pays de 
la terre. 

Je vous ai dit que je croyais avoir affaire à un peuple 
nomade. En effet,, ils ont là, auprès de leurs demeures, 
de grands blocs de granit et de basalte que le» flots, 
à coup sûr, n'y ont pas portés, tandis que, non loin, 
à cinq ou six lieues. Ton doit en trouver des masses 
énormes dans toute cette mystérieuse nouvelle Guinée, 
dont une partie dès côtes est à peine connue* J'ajoute 
que cette île n'en est séparée que par des récifs et 
des bancs madréporiques qu'on peut presque suivre 
de l'œil dans les basses marées.- Ce sont ces variétés 
de terrain, ces gisements divers des bancs de sable ou 
de corail, ce sont ces hauts et bas-fonds dont les mous- 
sons se jouent à leur gré, qui rendent le détroit de 
Torrès si fatal aux navigateurs : vous savez l'immi- 
nent péril auquel nous venons d'échapper avec tant de 
difficulté. 

Comme il n'y a pas d'eau douce à l'île Warrior's, 
les naturels conservent celle du ciel dans d'énornaes 
bénitiers qu'ils abritent dans leurs cases. Leur nour- 
riture consiste en poisson et en coquillages ; ils ont 



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280 VOYAGE AUTOUn DtJ MONDE 

peu de fruits; seulement de rares cocotiers promènent 
dans les airs leur chevelure flétrie, et vous comprenez 
que ce lieu de désolation n^est peut-être qu^une halte 
passagère pour les insulaires que nous y avons trou- 
vés : à coup sûr la Nouvelle-Guinée est leur véritable 
patrie. 

Nous partons; t Astrolabe ouvre la marche et nous 
précède de vingt-quatre heures éclairée par quatre ca- 
nots dont le brigadier a constamment le plomb de 
sonde à la main. La corvette talonne sur un récif, 
mais arrive enfin aux grandes eaux et nous attend. 
A notre tour, nous naviguons à petites voiles, et nous 
mouillons bientôt à côté de notre compagne de voyage. 
liC lendemain tout était accompli pour cette passe dif- 
ficile du détroit de Torrès. 

Devant nous, à tribord et à bâbord, nous voyons se 
dresser un assez grand nombre de petites îles, dont 
quelques-unes basses et boisées; d'autres élevées et ri- 
ches cpmme les premières d'une végétation vigoureuse. 
A quelque distance des corvettes les canots sondaient 
toujours; et nous vimes un assez grand nombre de 
pirogues se diriger sur eux. Nos camarades, bien ar- 
més, et qui n'avaient rien à craindre de leur voisi- 
nage, n'en continuèrent pas moins leurs pénibles opé- 
rations, et grâce à leur infatigable activité, nous fran- 
chîmes enfin, sans nouvel échec, le détroit dangereux. 

Nous voici au large, nous respirons à l'aise, le ma- 
telot pourra se reposer et dormir, l'officier quitter 
pour quelques instants son banc de quart, et nos repas 
seront sans amertume. 



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DE li^ ASTROLABE ET DE hk ZÉLÉE. 28J 

^ Encore quelques mots de l'ile Warrior's el du chef 
de la peuplade que nous y avons visitée. 

Il me sembla mieux taillé que la plupart de ses 
sujets^ et avoir aussi plus d'intelligence. 11 vint le pre- 
mier à bord, gesticula y parla, gambada, observa tout 
arvec une grande curiosité , et nous fît comprendre 
qu'il désirait savoir si tant de merveilles étaient ve- 
nues du ciel. Dès que nous descendions à terre, il était 
là pour nous recevoir; et à notre départ, il nous mon- 
trait du doigt la route à suivre, sans oublier surtout 
de nous indiquer celle qu'il nous fallait prendre pour 
nous éloigner tout à fait. C'était une courtoisie dont 
nous lui tenions compte, et plus que lui, nous dési- 
rions bientôt nous voir loin de ces tristes parages. 

J'ai tout dit; je crois, sur les événements des jours 
passés. Les corvettes cinglent coquettement vers des 
mers plus profondes, livrons toutes nos voiles au 
vent, et félicitons-nous des périls que nous visnons 
de courir, puisque nous aurons quelque chose de 
plus à raconter, et qu'il nous sera permis de payer 
à nos deux équipages le tribut d'éloges auxquels ils 
ont droit pour leur énergie et leur infatigable persé- 
vérance, 

La route est belle et large, les courants nous vien- 
nent en aide, et nous ne tarderons pas à découvrir les 
premières îles, avant-postes des Moluques, au milieu 
desquelles se dressera Timor l'indomptée. 

En effet, voici une terre qui pointe à l'horizon; 
en voici une autre, puis une troisième s'y groupant 
aveq harmonie, et si la brise continue, nous mouille- 
n. 86 



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282 VOYAGE AUTOUIl DU MO?iDE 

rons aujourd'hui même dans la rade de Koupan^j. 
Mais il y a un canal à franchir; nous le dépassons, 
puis nous revenons sur nos pas, et nous comprenons 
bjQn que la nuit se passera sous voiles. L^équipage 
a pourtant besoin de repos ; il a été écrasé par tant 
de fatigues, il s'est brisé contre tant d'écueils, que le 
calme d'un port azuré lui est devenu indispensable. 

Au reste, il a derrière lui les immenses rubans de 
mers qu'il a sillonnés ; il a devant le beau-pré l'espace 
qui lui reste à parcourir, sa patrie qu'il va bientôt sa- 
luer; et son cœur s'ouvre à l'espérance, et ses forces 
renaissent, et son courage grandit.* 

Timor est là entourée de Rottie, de Savu, de Simao, 
de Kéla, de Bao et de Denka. Je ne vous parle pas 
d'Ombay, terre d'anthropophages se dressant non 
loin de là comme un phare fatal au voyageur; mais 
la cîme de Lifao se dégage des brumes qui la voi- 
laient, nous étudions le gigantesque paysage qui se 
déroule à nos yeux, et bientôt nous laissons tomber 
l'ancre dans la rade malaise, à deux encablures du 
rivage, entre le fort Concordia, à droite, et le temple 
chinois, à gauche, dominant la plage et la ville. 

Quelques mots sur l'histoire générale de ce pays si 
curieux, les détails viendront plus tard. 

Les Hollandais en firent d'abord la conquête et s'éta- 
blirent à Coupang, rade fort bien abritée. Plus tard, 
les Portugais mouillèrent dans le port de Dielhy; et 
sur une plaine riche de la plus belle végétation du 
monde, à côté d'une imposante forêt, ils jetèrent les 
fondements d'une colonie nouvelle. / 



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DE l'aSTROUBE Eï DE U ZELEE. 285 

La Hollande s'en émut, et protesta contré ce qu'elle 
appelait une uisurpation; le Portugal laissa dire et en- 
voya une frégate pour protéger ses droits. Un accord 
fut signé par les deux peuples; chacun s'abrita le 
mieux possible sur le terrain qu'il s'était choisi, et ils 
agirent avec prudence, car les Malais qu'on venait sou- 
mettre, se révoltèrent à leur tour et massacrèrent les 
nouveaux -venus dès qu'ils purent compter sur l'im- 
punité. 

Le canon a la voix retentissante ; il fit taire les ra- 
jahs insurgés qui vinrent à tour de rôle déposer leurs 
sceptres entre les mains du gouverneur, lui promirent 
l'impôt, et lui demandèrent sa protection pour toutes 
les guerres qu'ils auraient à soutenir contre leurs voi- 
sins. C'est ce que demandait la Hollande; car, moins 
elle eut d'ennemis à combattre, plus sa puissance ac- 
quit de force. Aujourd'hui elle est souveraine de la 
plus grande partie de; l'ile; mais, il faut le diFe, elle est 
mioms aimée que redoutée, et chaque année elle a des 
révoltes à punir. 

Le Portugal a conquis et pacifié à la fois; il envoya 
à Dielhy ceux de ses sujets dont il était mécontent : 
c'était une déportation, mais il Içur donnait plein pou- 
voir; et, dans le but de s'enrichir, les divers résidents 
qui se succédèrent, traitèrent avec une grande bonté 
les rajahs voisins, qui leur apportaient des vivres, des 
armes, de la cire et de l'or. 

Depuis bien des années Coupang est statiohnaire ; 
depuis quelque temps Dielhy s'agrandit et s'occupe de 
commerce; Dielhy deviendra un jour yne colonie fla- 



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28^4 V0TA6E AUTOUR DU MONÙE 

pissante ; à mdns que la Hotïande ombrageuse ne 
proOte des dissensions de la métropole pour anéantir 
ses comptoirs. 

Quand mon camarade Arago a tisité les deux colo- 
nies y les populations étaient malaises pur sang. Au- 
jourd'hui Coupang est peuplé d'une race croisée : ce 
sont des Hollandak, des Belges, des Allemands qui 
ont épousé des Malaises, et dont les enfants s^appli- 
quent aux études des arts et des lettres ; il y a des écoles 
publiques à Coupai^ ; tout le monde y apprend à lire, 
et c'est un pays presque civilisé. Toutefois gardez-voua 
de vous étoîgner de la viljte, car votre vie est en péril ; 
et ce qui peut vo^ts arriver de plosheoreux, e'est d'être 
seulement dévalisé. 

Quant aux Chinois composant la portion la plus 
compacte de U population de Coupang, il» sont ici, 
comme partout^ parqués chez eux, trafiquant avec les 
étrangers, et les friponnairt selon leur ni^le habitude. 
Non-seulement ils vendent des porcelaines, des ame- 
lettes, des cigares, des étoffes et toutes sortes (fe baga- 
telles ciselées en ivoire ou en sandal; mti^ ils ont 
aifôsi le numopole presque exclusif des c^ux^ des ca« 
rottes, des cocos^ et autres approvisionnements des 
navires^ 

Je voofi défie, voos et vousy d'échapper aux Clmiots^ 
quand il n'y en aurait qu'an dans une cotoôie. 

A Dielhy, les Chinois ont moins de puiss^ace, et ik 
paient impôt au gouverneur. Arago vous dit da0s ses 
Sou^^rs ce que, d'ordinaire, ils offrent aux éla^àngers; 
c'est à vous de voir si vous voulez faire acquisition. 



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DE l'astrolabe et DE LA ZELEE. 285 

Le gros commerce du pays consiste en bois d'ébène, 
de sandal et en or; toutefois les mines y sont faible- 
ment exploitées, quoique immensément riches. Deux 
Européens seuls se chargent des grandes affaires de 
négoce ; mais comme les arrivages sont fort rares et 
la coupe des bois très coûteuse, la fortune vient lente- 
ment, et l'avenir ne s'y déroule pas sous des couleurs 
éblouissantes. 



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2Â 



LE BUFFLE. 



Le Buffle est Pun des plus redoutables et en même 
temps Fun des hôtes les plus utiles de Timor; disons 
comment on lui fait la guerre pour s'en nourrir, disons 
comment on s'en rend maitre pour l'employer aux 
usages domestiques. 

Ce n'est pas proprement dit une chasse dont je veux 
parler, mais un combat, un duel à mort; c'est la co-*^ 
1ère ardente en lutte contre l'adresse et le sang-froid ; 
c'est un seul coup de corne donné, un seul coup de 
crish vigoureusement appliqué. Tout est dit et fait; 
le duel ne se prolonge pas au-delà de quelques minu- 
tes, une seule suffit souvent aux deux athlètes. 

Si ces buffles sont réunis par bandes et font crier le 



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288 VOYAGE AUTOUK DU MONDE 

sol SOUS de rapides bonds, il est rare de les voir s^ atta- 
quer aux hommes; vous croiriez qu^ils dédaignent une 
violence qui ne peut leur être funeste. Aussi les Ma- 
lais, dès qu^ils entendent le retentissement de la terre 
sous les pas du troupeau, ne se hâtent-ils guère de 
gagner un asile sûr, car ils savent, par expérience, que 
nul danger ne les menace. Ce n'est pas d'ailleurs con- 
tre une masse si formidable et si compacte qu'ils ose- 
raient se révolter ; nulle puissance n'arrêterait l'avalan- 
che de buffles excités par la colère. 

Mais quand le quadrupède ruminant a quitté sa nom- 
breuse famille, quand il broute seul sur une vaste plaine 
et qu'il voit venir à lui le farouche Malais, oh ! alors sa 
queue s'agite, ses narines se gonflent, sa langue ver- 
dâtresemeut incessamment, ses lèvres tremblent, tout 
son corps frémit, sa peau se ride, ses yeux se voilent à 
demi comme pour affaiblir le jour trop puissant qui 
les irrite ; il frappe la terre de ses de«x sabots . il recule 
de quelques pas, il prend de l'espaee et part... 

Le Malais reste là de pied ferme , il tient dsm sa 
main le redoutable crish qu'il fait tournoyer avec tant 
d'adresse, il attend que la bète furieuse l'inonde de son 
haidne brûlante , et c'est alors qu'elle n'a pins qu'à 
baisser la tète et à lancer à l'air son ennemi que celui- 
ci, par un saut rapide, se jçtte de côté et abat les jar* 
rets du buffle qui tombe en poussant de lugubres mu* 
gissements. 

Gela est téméraire, sans doute; nraîs si vous avez as^ 
sisté à une belle course de taureaux à Valence, à Gre- 
nade ou à Madrid ^ vous ne serez pas «i^ris de tant 



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DE L^ASTEOLABE ET DE LA ZÉLÉE. 289 

d^audace; les toreadares espagnols se font en quelque 
sorte un amusement de ce périlleux exercice. 

Gardez*vous Uen de croire cependant qu'un pareil 
combat tourne toujours à Tavantage du Malais ; Tins- 
tinct du quadrupède lui vient souvent en aide , et il 
n'est pas rare de voir le fougueux animal lancé de toute 
la rapidité de ses jarrets s'arrêter tout à coup, esquiver la 
lame flamboyante et abattre le Malais pour l'acbever 
ensuite de son museau et de ses sabots rugueux. 

Ici encore les fossés recouverts de branches et de 
feuillages sont employés pour la conquête des buffles, 
et c'est un spectacle curieux que de suivre de l'œil les 
rapides élans de la bête allant à la rencontre de l'hom- 
me immobile qui l'attend au-delà du fossé dans lequel 
elle tombe avec un fracas horrible. 

Si elle n'est pas très mutilée, on ne l'abat point; mais 
on la laisse là pendant plusieurs jours sans nourriture 
et sans boisson, et lorsque ses jambes affaiblies fléchis- 
sent, un Malais descend dans le fossé, troue la narine 
du quadrupède , pose presque sous ses lèvres une am- 
ple provision d'herbes; l'animal prend sa nourriture, 
ressaisit ses forces, et c'est alors qu'à l'aide de solides 
courroies dont les bouts sont amarrés à des troncs 
d'arbres, elle remonte par une pente facile, et regagne 
la plaine où on la parque pour les besoinsi de la co- 
lonie. 

Jamàisbuffle n'a été parfaitement apprivoisé, jamais, 
à Timor au moins, on n'est parvenu à l'employer au la- 
bour des terres. Il faut de la liberté à ce formidable 
quadrupède , et l'-on dirait qu'il a pris quelque chose 
II. 37 



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290 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

des mœurs farouches et indépendantes des peuples au 
milieu desquels il a été jeté. 

On a vu quelquefois un Malaiâ, go^ûé de vitesse par 
le buffle irrité, s'arrêter tout à eoûp/ faire volte^ace 
à son ennemi, tomber à terre sur le dos ait iDoment 
où le front delà bête furieuse allait TaUeindre, et la 
frapper de son glaive au ventre quand elle pion* 
geait sur. lui. Ainsi font également les Patagons à 
Taide de leurs fusils, lorsque le jaguar s'élance sur 
le poitrail du cheval qu'il croit sans défense, parce 
qu'il ne porte pas son cavalier. Mais vous comprenez 
conibieu le danger du Malais est plus immiaent en-* 
core, puisque le monstrueux quadrupède qui frappe 
dans le vide avec se^ cornes, son front et seè épaules, 
le broie souvent sous ses pieds gigantesques et sa masse 
colossale. Aussi n'est-ce que dans un moment dé lutte 
désespérée que le naturel de Timor einploie le moyen 
périlleux que je viens de vous indiquer, et alors que 
tout espoir de salut par la fuite lui est enlevé. 

On trouve de nombreux témoins des combats à mort 
du boa contre le buffle, combats dans lesquels celui-ci 
est toujours vaincu ; mais il n'y a pas d'exemple qu'un 
crocodile se soit jeté sur le redoutable quadrupède 
pour essayer de le soumettre. Au contraire, l'on a vu, 
a Boni surtout, fréquentée par les alligators, le buffle 
et l'amphibie se promenant à quelques pas de distance 
l'un de l'autre sans se plaindre ou s'étonner même du 
voisinage. 

Leur instinct de destruction leur apprend sans doute 
qu'il doit y avoir accord entre eux pour miieux dispu* 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZÉLÉE. 294 

ter aux hommes la conquête d'un pays 3ont jusqu'à 
présent on a Tainement cherché à les exiler. La même 
harmonie paraît régner entre le boa et le crocodile , 
tandis que le buffle et le monstrueux reptile sont eii 
gu^re permanente. 

Que de faits curieux à approfondir! que de courages 
lassés à la recherche de certains secrets guidant l'ins- 
tinct des animaux que Dieu a jetés sur la terre ! 

Il parait que la servitude des buffles de Timor n'a 
jamais pu être parfaitement complète, quelques soins 
que les dompteurs eussent d'ailleurs pour leurs escla- 
ves; car sit6t qu'on voulait s'en servir pour amener 
à l'obéissance les buffles sauvages, ceux-ci, au lieu dé 

ranger du côté des vaincus, les animaient au con- 
raire par leurs terribles beuglements, les excitaient à 
la révolte à coups de cornes, et parvenaient enfin à les 
mettre à la débandade. C'était alors, une avalanche 
foudroyante, une dévastation générale, une éruption 
de laves dévorantes, un monde pour ainsi dire boule- 
versé. Aussi les Timoriens se virent-ils bientôt forcés 
de renoncer à ce genre d'attaque, et se trouvent-ils 
aujourd'hui dans leurs vastes solitudes ifttérieures 
contraints à de bien grandes précautions pour échap- 
per aux fureurs de ces redoutables quadrupèdes, qui 
se ruent indomptés contre tout ce qui se meut devant 
eux. 

Le plus sûr moyen de s'en^arer d'un buffle est de 
se saisir d'abord d'une femelle, de l'attacher vigou- 
reusement à un arbre à l'aide d'un gros anneau de 
fer passé au naseau, et d'attendre qUedeux buffles ri- 



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292 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

vaux viennent se disputer la possession. G^est aloi*s un 
combat à mort, mais un combat d^une minute au plus* 
Les deux amoureux quadrupèdes arrivent par bonds 
retentissants de deux côtés opposés. Les voilà en pré* 
sence Tun de Tautre, se mesurant, grattant la terre de 
leurs rudes sabots, jetant autour d^eux des élans de co- 
lère et de rapides bouffées d^une fumée noireet brûlante. 
Leurs flancs se gonflent et se resserrent oomme un im- 
mense soufflet de forge; leurs jarrets tretnblottent, 
leur peau se ride et frémit, leur langue tombe et se 
relève comme une nappe rougeâtre tourmentée par 
le vent, et leur queue , incessamment mouvementée, 
siffle avec une vibration perpétuelle. 

Les adversaires ont accepté la lutte; ils s^éloignent 
alors à petits pas sans cesser de se regarder face à face; 
ils reculent, ils reculent encore, et quand vous croyez 
qu^ils se sont volontairement et d'un commun accord 
disposés à une retraite, vous entendez un cri lugubre 
sortir de leur poitrine haletante, et s'élançant de toute 
la rapidité de leurs jarrets, ils se heurtent au plus fort 
de leur course, et pareils à deux navires qui s'abor- 
deraient grand largue courant à contre bord, les fronts 
des buffles s'ouvrent et l'un des deux adversaires au 
moins tombe, se raidit et meurt en vomissant des flots 
énormes d'un sang noir et globuleux. 

On voit parfois deux buffles s'attaquer ainsi dans 
leur colère et tomber ensemble inanimés sur le sol. 
Cependant, il n'y a pas toujours de femelle auprès 
d'eux qui vienne justifier la violence de leur rage. Ils 
se tuent peuL-étre pour une poignée de gazoii. La vie 



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DE L^iSTEOUSE ET DE hi ZÉUE. 295 

du buffle est une querelle sans relâche ; il s'attaque 
aux troncs séculaires qu'il cherche à renverser quand 
nul être ne s'agite autour de lui pour qu'il puisse l'at- 
teindre. 

On comprend à merveille les appétits de destruction 
du tigre, du lion, de la panthère, du chacal; m^is le 
bufOe, par sa colossale structure et ses formes disgra- 
cieuses, ne devrait vivre que dans i'inaction. l\ n'en 
est pas ainsi pourtant, et le hideux quadrupède ne s'é- 
chappe d'une mare boueuse que pour se vautrer dans 
le sang. 

On a remarqué que presque tous les animaux féro- 
ws se sentaient abattus, saisis de frayeur aux approches 
soudaines de quelque phénomène atmosphérique. Les 
chiens, les chèvres, les chevaux, les éléphants cher- 
chent un abri contre les éruptions volcaniques avant 
même que le cratère ait vomi ses laves; et c'est même 
à cette sorte d'agitation fébrile de ces quadrupèdes 
qu'on reconnaît d'ordinaire les ouragans, les tempê- 
tes et les tremblements de terre qui doivent bientôt 
éclater. 

Eh bien ! le lion et le buffle seuls ne sont point sujets 
aux terreurs qui poursuivent même l'homme dans ses 
demeures le plus solidement construites. Sitôt que la 
foudre envahit l'espace, sitôt que l'éclair brise la nue 
et embrase le ciel, aji moment où, poussant à l'air d'é- 
normes blocs de roche, la gueule du volcan vomit une 
longue colonne de feu qui semble vouloir déclarer la 
guerre aux astres, ce formidable quadrupède, comme 
s'il se croyait ciîssez fort pour lutter contre de si terri- 



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294 VOYAGE AUTOim DC MONDE 

bles destructeurs , ft^appe le sol de ses sabots, rugiî, 
bondit ainsi que les blocs arrachés aux entrailles de 
la terre et court furieux, renversant tout sur son pas<- 
sage... 

Âut approches des coups de vents si terribles dans 
les pays équatoriaux, il n'est pas rare non plus, alors 
que la mer immense se rue sur le rivage qu'elle cou^ 
vre, de voir les buffles se poser comme d'ardents gla- 
diateurs en face de l'Océan qui se gouQe, menace et 
Tenvahit, comme s'ils voulaient le provoquer à un com^ 
bat singulier. 

N'essayez pas, au milieu de ces cris ardents, la con- 
quête du buffle ; rien ne vous sauvera de ses corntw 
rudes et noirâtres, si vous osez l'attendre et le braver. 
C'est une montagne qui se rpule sur vous avec un hor^ 
rible fracas ; et quand votre cadavre en lambeaux sera 
étendu sur le sol, le buffle, peu satisfait d'une si faible 
conquête, viendra l'insulter en le broyant sous ses na- 
seaux de feu, sous ses jarrets impatients. Lui, voye^- 
vous, quand il a vaincu, tué, il mutile l'ennemi qui a 
eu l'audace de le braver. 

Il n'est pas rare de trouver après ces bouleverse- 
ments de la nature auxquels sont exposés la plupart 
des pays volcaniques, les cadavres à demi-consumés 
de quelques buffles qui, excités par les rugissements 
des feux srouterrains, s'élancent vers la cîme des monts 
et ne s'arrêtent que lorsque la lave dévorante les a, pour 
ainsi dire, cloués sur le mont envâlii. 

Combien de fois aussi des buffles brisés sur leç ga- 
lets de la plage ont-ils roulé, enlevés par la lame au 



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DE l'âSTROLA^ et Di: LA ZÉLÉE. 295 

sein de laquelle ils n'avaient pas craint de se plon- 
ger. 

N'est-ce pas un bienfait du ciel que ces vengeances, 
que cette guerre des éléjpfients contre un si dangereux 
quadrupède qui, funestement doté d'une force si pro- 
digieuse, n'a pas plus de générosité que le tigre et la 
panthère? 

A Dielhy, les Malais soumis au résident sont tenus 
de payer au gouvernement portugais, en buffles ou en 
porcs, un certain impôt presque toujours taxé à l'a- 
miable. 

Or, que font les farouches naturels qui habitent 
l'intérieur des terres inconnues? Ils placent d'immenses 
nœuds coulants aux abords des bois où les buffles vont 
se mettre à l'abri des rayons du soleil à pic; et quand 
le boa voraee s'élance sur un de ces quadrupèdes pour 
satisfaire sop appétit; ceux qui échappent à se^ replip et 
à ses étrolates coui|^||t dans toute la plaine ouverte et se 
prennent aveuglément au piège qu'ils n'ont pas eu le 
t^ps d'éviter. 

3e ne sais pourquoi il y a un grand nombre d'aui, 
maux auxquels vous remarquez des instincts qui se 
rapprochent des sentiments de l'homme même enor- 
gueilli de sa supériorité. On accorde quelque gran- 
deur d'âme au lion, de la finesse au renard , de l'as* 
tuce au singe^ de l'hypocrisie au crocodile... Eh bien ! 
on ne prête aucune sorte de mérite ou de vice au buf- 
fle; on n'est pas plus généreux envers le bison, et l'on 
croit voir marcher, bondir, se rouler, beugler et brou- 
ter des niachines se mouvant par hasard et prêtes ^ se 



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296 VOYAGE AUTOUB DC MONDE 

ruer contre les troncs d'arbres aussi bien qtie contre 
les hommes. 

Lorsqu'une des deux colonies portugaise ou hollan- 
daise estfrappée par la famine, les gouverneurs ordon- 
nent des chasses aux buffles, et Ton est témoin alors au 
sein des vastes solitudes de cette lie vigoureuse, si dé- 
chirée, si poétique, si eiffrayante dans tout son aspect, de 
luttes terribles entre des populations armées de javelots, 
de flèches empoisonnées, de crishet de fusils contre ces 
quadrupèdes aux épaules robustes, aux jarrets nerveux, 
aux cornes acérées ; luttes formidables où le sang coule 
à flots pressés de part et d'autre et où le quadrupède 
vaincu sert de pâture au vainqueur. Celui-ci tue et dé- 
vore; celui-là tue et mutile. 

Quel est le plus généreux? Si les buffles raisonnaient, 
ils se diraient plus magnanimes que les Malais. 

J'ai vu les uns et les autres. Le Malais est plus cruel 
que le buffle. 

Gardez-vous de tous les deux. 

Ainsi donc, voilà un pays sur lequel la brise se pro- 
mène ardente et dévorante, voici une terre où tout est 
en hostilité flagrante, où le caillou est en guerre avec 
le caillou voisin, où l'arbuste veut vivre aux dépens du 
colosse qui l'abrite et le protège , où le rima et le mul- 
tipliant qui occupent tant d'espace, marient leurs che- 
velures diverses comme pour se disputer la souverai- 
neté du sol sur lequel ils pèsent et celle de l'air qu'ils 
envahissent. Voici une ile où la terre tremble souvent 
comme la mer qui veut l'engloutir, et au milieu de la- 
quelle elle s'est insolenMnent dressée dans un jour de 



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DE L^ASTEOLABE ET DE U ZÉLÉE. jSfedT 

terrible conquête; une masse immense de laves d^où 
les feux intérieurs s'échappent avec fracas pour inBuL 
ter aux feux du ciel vomis au milieu des tempêtes ôquci- 
toriales. 

Et voyez encore les singuliers habitants de cette i)^ 
gigantesque , le crocodile infestant les rades ^ les ri- 
vages où le voyageur ne trouve aucune sécurité, le cro- 
codille, effroi des eaux et de la terre, des poissons et 
des hommes ; voyez le boa promenant ses spirales 
meurtrières au milieu des déserts intérieurs et parmi 
les troncs séculaires des forêts, et le buffle hurlant 
comme la cataracte, bondissant comme elle, et le Ma- 
lais pluscruel, plusféroce, plusindomptéipie^e buffle, 
le boa et le crocodile ; le Malais dont chaque parplc est 
une menace, dont chaque menace est la mort I 

Visitez donc Timor, vous qui aimez les voyages et 
les sauvages harmonies, étudiez Timor, vous dont lea 
flèches d'un soleil brûlant crevassent le corps sana 
amortir le courage, et dites-moi ensuite ce que vous 
pensez de cette Europe régulière, alignée, tirée au cor- 
deau, où ne souffle que le tiède zéphir, où ne s'agitent 
que des nains, où ne se promènent jamais l'ouragan, 
le boa, le crocodile, le buffle et le Malais avec soncriéh 
trempé dans le Bohon-Hupas. 

A côté de cette Timor, dont le nom fatal est peut-être 
emprunté à la langue latine , sont plusieurs groupes 
d'îlots détachés sans doute de leur mère par quelque 
commotion sous-marine* Là se dresse Kéra, toute par- 
fumée de son éternelle végétation balsamique, mais où 
le gigantesque alligator vient baver sous les élégants 
Ji. 38 



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298 TOTÂGE AUTOUR DU MONDÉ 

panaches du bananier. A côté de Kéra s*allongeSayu, 
qui donne la main à Simao, à Rottie et à Denka, dont 
les forêts naturelles sont si régulièrement plantées, 
qu^on les dirait échelonnées par la main habile des 
hommes ; eh bien ! toutes ces liés visitées par le croco- 
dile et le boa, nourrissent de nombreux troupeaux de 
buffles paisibles et sans colère, qu'on emploie à la cul- 
ture du sol et aux besoins des populations. 

Expliquez cette différence dans les mœurs et les ha- 
bitudes des quadrupèdes, vous qui trouvez une cause 
à tout effet. 

Je vous dis ce qui est, apprenez-^oi pourquoi cela 
est ainsi et pas autrement. 

Est-ce qu'il suffit de toucher à Timor pour se sentir 
une vie plus active, un sang plus chaud, des nuits plus 
tourmentées, des jours plus orageux? cela pourrait bien 
être; il y a des pays corrupteurs de tout sentiment no- 
ble, comme il y a des zones sous lesquelles se brisent 
les membres, s'émousse la force, s'aliène la raison. 



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2S 



PHYSIONOMIE DE LA CAMPAGNE. 



En quittant Timor, nous pouvions regarder noire 
mission comme accomplie , car nous rentrions chez 
nous, et les relâches qui nous attendaient étaient plu- 
tôt des points de repos que des haltes pour l'étude. — 
Bourbon, Maurice, le cap de Bonne-Espérance, Sainle- 

Hélène, tout le monde a été là Un homme surtout 

a été à Sainte-Hélène, et cet homme c'est celui. dont 
nous irons pieusement visiter la tombe 

Cependant le commandant avait quel(Jues graves con* 
fidences à nous faire , puisqu'il nous convoqua tous à 
bord de t Astrolabe^ le jour raeme de notre départ de 
Coupangle2Sjuin. 



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500 VOYAGE AUTOUR DU MOINDE 

Après une courte allocution sur les principaux évé- 
nements de la campagne ; il nous dit qu^l la considé- 
rait désormais comme terminée; que par conséquent 
nous allions prendre la date de France , et porter ce 
jour le 26 sur nos journaux*. 

Le commandant ajouta : que dès notre prochaîne 
halte nous rencontrerions des camarades , des amis, 
des détracteurs peut-être. . . ; que sauis doute nos travaux 
se verraient en butte à bien des récriminations ; que 
Ton nous questionnerait sur la direction générale de 
la campagne , sur Futilité des relâches, sur les résul- 
tats de nos courses et que, pour être à même de dis- 
cuter ces matières avec une entière connaissance de 
cause, il nous fallait entendre les instructions du mi- 
nistère. » 
Il lut: 



Lettre du Ministre de la marine d M. Dumont d'Urville^ capitaine 
de vaisseau^ commandant l'expédition des corvettes 
l'astrolabe et la z^lée, ci Toulon; pour lui servir d'ins- 
truction relativement au voyage de découvertes 
qu'il va entreprendre. 



Paris, le 36 adût 1837. 

a Monsieur, le plan du voyage scientifique que vous allez 
entreprendre avec les corvettes l'Astrolabe et laZélée^ pro- 
posé par vous-même et modifié selon les indications don- 

* Dans le chapitre suivant , je donne la raison de ce changement 
de date, qui tient à ce que nous avons fait le tour du monde par 
ro. Si nous l'eussions fait par TE. y nous aurions compté un jour de 
plus. 



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DE l'astrolabe ET DE LA zétEE. 504 

nées par le Koi , a définitivement reçu l'approbation de âa 
Majesté. 

« Les travaux que vous avez exécutés dans vos précé- 
dentes campagnes , les études auxquelles vous vous êtes 
livré dans le cours de trois expéditions *, dont la science 
était le but principal , l'expérience que vous avez acquise , 
vous donnaient en effet le droit de proposer vos idées sur la 
direction à suivre dans une expédition nouvelle, ayant pour 
objet de compléter la masse des renseignements recueillis 
par vous-même et par d'autres navigateurs, sur des pa- 
rages encore imparfaitement décrits et cependant fort in- 
téressants à connaître sous les rapports de l'hydrographie, 
du commerce et des sciences. 

« Vous avez pu d'avance m^iter le plan de cette canipa* 
gne, ^ étudier les détails, en calculer les résultats pos- 
sibles, en prévoir les difficultés et combiner par la pensée 
les moyens d'exécution à employer pour en retirer tout le 
fruit qu'elle peut produire. 

« Aussi me suis-je empressé de mettre à votre disposition 
toutes les ressources qui vous ont paru nécessaires, devons 
entourer de collaborateursf>ossédant votre confiance, et de 
déférer à toutes vos demandes, en ce qui concerne l'arme- 
ment de V Astrolabe et de la Zélée. 

« Je suis donc fondé à attendre beaucoup de la mission 
que vous allez remplir , et je suis bien persuadé que de 
votre côté vous ferez tous vos efforts pour justifier et peut- 
être dépasser ces espérances. 

« Les instructions que j'ai à vous tracer sur la conduite 



* lo De 1819 à 1821, sur la corvette la Chevrette, capitaine Gaul- 
tier, dans la Méditerranée. — 2° De 1812 à 1825, sur la corvette ia 
Coquille, capitaine Duperrey, autour du monde — 5o de 1826 à 18^29, 
Sur la corvette V Astrolabe , capitaine d^Urville, dans TOcéanic. 



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502 VOYAGE ALXOUA DO AlOr^DB 



; 



à tenir dans le cours de votre campagne ne comportent pas 
de longs développements. Je vous ai déjà transmis , en 
effet , un mémoire rédigé au Dépôt général des cartes et 
plans de la marine, qui contient T indication des questions 
les plus intéressantes à résoudre sous le rapport de T hy- 
drographie. Je vous ai adressé aussi des instructions spé- 
ciales qu'une commission prise dans le sein de TÂcadémic 
des sciences a rédigées pour vous sur les divers objets scien- 
tifiques dont vous aurez à vous occuper dans le cours de 
votre voyage. 

ce Ces instructions, approuvées par F Académie, sont 
imprimées , et vous en avez des exemplaires en nombre 
suffisant pour qu'elles puissent être j^aoées entre les mains 
de chacun des officiers appelés à vous seconder. 

a J'y joins, selon le vœu de l'Académie , les instructions 
précédentes, tracées pour la campagne de la Bonite^ et dans 
lesquelles vous trouverez des indications précieuses. 

a Ces divers documents vous serviront de guide dans 
l'exécution des travaux qui vous sont imposée, et les sources 
dont ils émanent rendent surperflu tout ce que je pourrais 
ici vous dire sur le même objet, * 

« II me suffira donc de rappeler l'itinéraire que vous de- 
vez suivre, de signaler le but dans lequel il a été conçu et 
d'appeler votre attention sur quelques intérêts qui , pour 
être étrangers à la science proprement dite, n'ont pas moins 
le droit d'être comptés pour beaucoup dans le but d'un 
voyage de circumnavigation, exécuté par des bâtiments de la 
marine royale. 

a II imiM)rte que l'Astrolabe et la Zélée puissent appa- 
reiller de Toulon vers le premier du mois prochain, et, 
d'après les ordres que j'ai donnés à ce sujet , je ne doute pas 



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DE l\sTROLABE et DE LA ZÉLÉE. 505 

que ces deux con^ettes ne soient entièrement prêtes à cette 
époque. 

« Partant de cette supposition , je vous recommande de 
faire vous-même toutes vos dispositions pour pouvoir met- 
tre à la voile le 1®^ septembre. 

a Vous dirigerez votre route de manière à atteindre , 
dans le milieu d'octobre , les îles du Cap-Vert. Si vous étiez 
contrarié par les vents pour votre sortie du détroit , vous 
pourriez prendre à Gibraltar un bâtiment remorqueur, afin 
de ne pas perdre inutilement un temps précieux. 

c( Une relâcbe de deux jours dans la baie de la Praya 
vous s^ra utile pour remplacer Teau consommée depuis le 
départ de Toulon, pour prendre quelques provisionsfrai- 
ches et r^ler les montres marines. 

(c Continuant ensuite votre marche vers le sud, vous 
atteindrez, en passantentre les terres de Sandwich et les Ues 
New-Shetland, les parages voisins du pôle austral, et vous 
commencerez , par l'exploration de ces mers, la série de vos 
travaux. 

<c Vous rfignorez pas les difficultés rencontrées , dans 
ces latitudes, par les navigateurs qui déjà s'y sont portés, 
ni les découvertes qu'ils y ont faites ; une prudente vigi- 
lance vous fera triompher des périls que peut offrir cette 
navigation, et vous n'oublierez pas que, s'il est intéressant de 
recueillir le plus grand nombre possible d'observations sur 
ces régions à peu près inconnues , la conservation des na- 
vires placés sous vos ordres est d'un bien plus haut inté- 
rêt et que la plus belle découverte ne vaut pas la vie d'un 
homme. » 

Ici la figure de M. d'Urville se rembrunit un peu ; il 



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504 TOYÀGE ADTOCR DU MONDE 

fronça le sourcil^ et dit en jetant sur moi un regard à la 
dérobée : ' 

c Qui potest capere, copiât. 

€ A ce compte, Messieurs, autant valait ne pas en- 
treprendre la campagne, car dès notre entrée dans les 
glaces, nous avions des scorbutiques menacés de mort 
prochaine. » 

Il hocha la tête et continua : 

a Vous étendrez d'ailleurs vos recherches vers le pôle , 
autant que pourront le permettre les glaces polaires. 

a Après avoir terminé vos opérations sur ce point , vous 
serez libre de renvoyer en France la corvette la Zélée , si 
vous le Jugez utile , ou de la retenir pour vous seeonder 
dans vos recherdies ultâieures , et remontant au nord , 
vous irez traverser le détroit de MageUan dont vous ferez 
l'exploration. 

(c Vous visiterez ensuite Tile Ghiloë que fréquentent sur* 
tout nos navires baleiniers. 

<c Je suppose que vous pourrez être rendu sur les côtes de 
cette île vers le mois de mars 1838. 

a Du 20 au 30 du même mois, l'expédition pourra at- 
teindre Valparaiso, où il sera utile de faire une relâche, 
afin de remplacer Teau des bâtiments, prendre du bois et 
des rafraîchissements , réparer les avaries qui auront pu 
être faites dans la navigation pénible des mers glaciales et 
du détroit de Magellan , et enfin de remettre V Astrolabe et 
la Zélée complètement en état de continuer leur voyage. 

ce De Valparaiso, vous dirigerez votre route vers le 23® 
degré de latitude, et prolongeant toute la bande des îles 
Dttde ) Piteaini) Gambier, Bapa, Bourontac, Mangia, Ba* 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZELEE. 305 

rotonga, v(his ferez en sorte d'arriver dans le conrant du 
mois de mai à Vavao, où vous relâcherez pendant dix jours 
environ. Ce point très important, surtout pour les balei- 
niers , est la meilleure station de toute cette partie de TO- 
oéanie. , ' 

« tes premiers jours de juin pourront être employés à 
compléter sur les îles Viti le grand travail exécuté en 1827 
dans le premier voyage de T Astrolabe. 

tt L'expéditienvisiteraensuite,aunorddes Nouvelles-Hé« 
brides , les iles Banks dont on ne connaît encore à peu près 
que le nom ; vous passerez près de Vanikoro , sans y mouil- 
ler ; vous vous contenterez d'envoyer vos canots à terre , 
pour visiter le cénotaphe élevé à la mémoire de Lapérouse 
et de ses compagnons , et pour recueillir encore , s'il est 
possible, de nouveaux renseignements auprès des naturels. 

« Vous atteindrez ensuite par Santa-Cruz ou Nitendi , le 
groupe des îlesSalomon, vous pourrez sans doute y arri- 
ver vers le mois de juillet, et vous en ferez la reconnais- 
sance en visitant surtout avec soin la baie des Indiens , où 
divers motifs vous font supposer que les Français échappés 
au désastre de Vanikoro durent terminer leur carrière. 

« SiFétat desbâtimentslepermet, comme je l'espère, vous 
prendrez dans le mois de septembre la route du détroit de 
Torrès, vous visiterez la nouvelle colonie hollandaise 
fondée sur la rivière Dourga , les îles Arrou et Key, puis 
vous irez mouiller à Amboine; dans le cas contraire, l'ex- 
pédition se rendra à Amboine en passant par le nord de la 
Nouvelle-Guinée , et après avoir visité la baie Humboldt , 
découverte dans votre précédent voyage , mais où VAstro- 
lobe ne put alors mouiller. 

ce Une relâche de dix jours à Amboine vous suffira, sans 
doute, pour ravitailler et mettre en état les deux bâtiments. 
Vous arriverez ainsi aux derniers jours du mois d'octobre. 
II. 39 



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306 VOYAGE .Aim)BR DC MONDE 

oi G'eBt alérs que Tcms rènverrer la ZéUe em FraQ0&, d 
d* après lâi dreoiistaiieiss y toi» «vez jugé convenable de te 
gak*dèr dvee vdtts, apr^iirexploràtiôiLdeB aiersâap^. 

<c Youfi prpfitertz da tetour de œ bâtiment poàr expé^- 
dier les collections déjà faites , les résaltats des travjùx 
e^Déentës et pour faîjre rentrer en France les msdades de 
r expédition, 

« En novembre et ^cembre 1838, ainsi que dsA&k 
oiirairt d^ janvier 1839^ VAstroia^y en oontcnovant la 
jKouvdle-^oUaoc^ , pour rentes daua FQcéan-^ttc^ue, 
ATt^itera la nouvelle CK^enie fondée par les Angiai» sUr la 
rivière des Ciguës, passerai Hobart-Tovifn, ott plie s«(jonr* 
nera buit jours et se dirigera sur la Kouv^le-Zéimude. 

(c Vous consacrerez les moisde février et de mars aux tra* 
vaux à exécuter sur cette grande t^rre, et vous explorerez 
surtout avec soin les diverses parties du détroit deCopk qui 
vous paraîtront pouvoir offrir le plus de ressources à nos 
navires baleiniers, 

« En avril vous conduirez V Astrolabe aux tles Ghatam, 
sur lesquelles aucun renseignement nouveau n'a été dcmoé 
depuis Ija découverte par Brigb ton en 1791. 

« Gouvernant ensuite au nord , vous visiterez en mai , 
juin et juillet , les iles INiouba, Mitcbell , Peyster, Saint* 
Augustin, Gilbert, Marscball, et pinceurs de^CaroUn^ 
récenunait reconnues par le capitmne LiiUue, mais qii'U 
serait important de revoir sous les rapports idiysiques 6t 
ethn(^aphiques, aussi bien que pour y numtrer le pavillon 
français. 

i( Vous atteindrez en août Mindanao, vous y séjournerez 
pendant quelques jours, et vous irez ensuite visiter plu- 
sieurs points de Vile Bornéo y tels que Balambangan, Pon- 
tiQuak et Banyer-Massing. 

a L'Astrolabe pourra arriver, dans le courant doct<^ 



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DE L^ASTftOLABE ET OE LA K^LEE. S07 

bre à Batavia, où elle devra né faire qu'an très oeuH s^oui 
après lequel vous viriteres au ittoinà en, un point les eètel 
de Sumatra. 

<t Ce aéra le tenue de votre voyi^ ; le retour de Texpé-^ 
dititm se fera comme à fordmaire par le Ci^ de Bonne-^ 
Espérance, et vous ramènerez l'Astrolabe à Toulon en évi* 
tant toute rdàebe qui ne serait pas motivée par a^cttn but 
d'utilité. 

« En approuvant ce plan dé campagne, le Roi , Mon^ 
sieur, n'a pas seulement voulu vous donner Toecàsion de 
compléter les importants travaux que vous avez déjà faits 
dans rOeéanie. Sa Majesté n ^ pas eu en vue seulenteot ks 
{NTOgrès de T hydrographie et des sciences ntaturdlee; sa 
royale sollicitude pour les intérêts du coœmerce français 
et pour le développement des expéditions de nos i^matenrs, 
lui a fait envi$ager sous un point de vue plus large, Féten*- 
due de votre mission et le» avantages qu elle d<Ht réaliser* 

a Tous vifitarez un grand nombre de points qu'il est 
très impCMTtantd* étudia sous le rapport des ressources qu'ils 
peuvent offrir à nos navires bsdeimers. Vous aurez à reh 
cueiUir tous les renseignements propres à ks guider dans 
leurs expéditions pour les rendre plus froetueuses. 

« Vous relâcherez dans des ports où déjà notre com-^ 
merce entretient des relations et où le passage d'un bâti- 
ment de rÉtat peut produire une salutaire influence , dans 
d'autres où peut^-étre ks produits de notre industrie trou- 
veraient des débouchés ignorés jusqu'à ce jour, et sur 
lesquels vous pourrez, à votre r^our, fournir de précieuses 
indieaticaiB. 

a Vous aurez probaUement aussi l'occasion de remplir, 
sur pinceurs points de votre voyage , la mission de pro- 
tection qui est k plus bel iqpanage des commandants des 



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508 VO¥iGE AUTOUR DU M0N1)B 

bâtiments du Boi, et qui rend leur rencontre toijyonrs avan- 
tageuse aux navires de notre commerce. 

a Vous n* oublierez pas les obligations qui vous sont 
imposées sous ce rapport, et c*est ainsi que vous répondrez 
complètement aux intentions du Boi , et que vous justifierez 
la confiance que Sa Majesté a mise en vous. 

€( J'appelle toutevotreattentionsùr cette partie de votre 
mission. Je n'ai rien à vous dire sur les devoirs généraux 
qui découlent de votre position, comme commandant dune 
expédition ; vous les connaissez et vous saurez les remplir, 
comme dans Vos précédentes campagnes, avec toute la 
fermeté qu'exige la discipline militaire, mais en même 
temps avec tous les ménagen^ents que réclame la natare 
de votre mission. 

(c Cette mission est dans vos goûts et de votre cfaoix, vous 
avez tout ce qu'il faut pour la remplir dignement et la 
rendre féconde en bons résultats. 

a Je me repose donc entièrement sur votre z^e et votre 
expérience, et je n'ai plus à vous exprimer qu'un vœu : 
puissent vos efforts être couronnés par le succès et votre 
voyage s'accomplir beureusement! 

c( Becevez, Monsieur, l'assurance de ma considération 
distinguée. 

c( Le vice-amiral. Ministre de la 
Marine et des Colonies. 

<c Signé HosjMJSL. » 

M. d'Urville continua encore : 

« Vous connaissez, messieurs^ les changements que 
j'ai dû apporter à ce plan de campagne; ainsi à la re- 
lâche de la Praya, qui n'avait d'autre but que de 
nous faire régler nos montres, j'ai substitué celle de 



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DE l'astrolabe et DE LA ZELEE. 509 i 



Ténériffe, dont le pic imposant appelait nos étu- 
des. 

« Au lieu d'aborder les régions polaires, à une époque 
où les glaces sont encore soudées entr'elles, je suis allé 
explorer le détroit de Magellan, pour attendre la saison 
favorable. 

<( Plus tard à divers petits ilôts insignifians de Focéan 
pacifique , j'ai substitué de grands et beapx archipels ; 
j'ai fréquemment interverti l'ordre des relâches ; à notre 
programme déjà assez étendu; j'ai ajouté encore de nou* 
veaux devoirs, c^est ainsi que la deuxième exploration 
des glaces n'était même pas indiquée dans nos instruc* 
tions, la recherche du pôle magnétique non plus , m 
l'exploration des iles Âukland, refuge si utile aux navires 
baleiniers ; j'ai souvent pris sur moi, etje penseque les 
travaux de la mission en auront chaque fois acquis plus 
d'importance; au reste vous en ferez vous-même l'ana* 
lyse, mon but, aujourd'hui, n'est que de vous donner 
les éléments nécessaires pour diriger votre jugement. » 

De cet instant seulement, nous sûmes les projets du 
ministère et les modifications qu'y avait apportées le 
commandant d'Urville. Il appartient à chacun d'en 
apprécier l'opportunité. Ainsi , je demanderais au 
chef d'expédition , pourquoi ces passes et contrepas* 
ses perpétuelles d'un point à uii antre dans les ré- 
gions intertropicales, dans les zones pestilentielles q«î 
brûlent le sang, du côté deJava;alorsqne la science n'a- 
vait rien à gagner à nos fréquentes relâches , alors 
que la santé de l'équipage dépérissait chaque jour ? 

M. d'Urville est mort, mais s'il était présent au mo- 



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S40 VOTAGfi AUTOUR DO HKml)E 

ment où je publie ces lignes, jerépondreis à sa phrase 
latine, visiblement appliquée à la résistance que je lui 
ai sans ce«0e opposée, dèsqu'il sW agi entre lui etmoi 
de la santé des matelots. Si le ehef d'une expédition a 
son mandat, le médecin du naiîre a le sien , qui n'est 
pas moins sacré, et comme le dit Finstruction du mi* 
nistre , « la plus beUe découverte scientifique , ne vaut 
pas la 9ie étuitjL homme. » 

Laissons donc passer sans la relever autrement qu^ 
par le cri de notre conscience , la tortueuse interpella^ 
tion de M. d'Urville; et, grave dans le rapide coup- 
d'œil que nous allons jeter sur nos travaux achevés, 
indiquons par un simple aperçu, les résultats de cette 
longue et^oulooreuse campagne. 

TéDéri(fe a été notre première relâche; il est vrai que 
d'autres savants ont dit avant nous les richesses bota*^ 
niques et minéralogiques de Tlle des anciens Guanehes^ 
et notre ascension a été trop prompte pour apporter de 
grands trésors à la science; cependant chacun de nous 
s'est iN^quitté avec zèle de la mission qu'il avait ac- 
ceptée, et cette fois du moii» les baromètres de l'As^ 
trolabe arrivèrent intacts au sommet du pic, dont la 
hauteur a été calculée 5,700 mètres. 

Que dire de notre courte exploration dans le débroit 
de Magellan, dnon que leâ points déterminés par nous^ 
levaient é^à é4é par Kîng» dans d'^oéHeoles cartes 
marines , dont tout explorateur léra bien de se pour- 
voir, s'il veut naviguer en sàreté tiens le passage qui 
a iliustré l'istrépide Portugais. King , savant bydro- 
praphe anglais , est r^té deux ans au moÎQ3 dans le 



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DE L^ASTMLâBE Et DE LA ZÉLÉE. 544 

<lâtrôît, eti'ion wiDf^rencI eôxnbiea an hétnnie de nié- 
m\e^ d'énergie et de patience, a du fouiller ayeeexaéti- 
tttd^ |€^ mqfies, les baiea, les anses et les courants 
.d'eau qui forment le canal et renrtchisâ^it. Feui^dtre 
c^pandioit aimli»-iians i*apporté quelques util» obser- 
vi^ojls pour la physique; p^t^tre aussi les trareuic 
géolog»iues auxquels je me suis spécialement livrÂ^ et 
dont je donnerai nî^e notion pins précise à là fiii de ée 
volume, ne seraaf-ils point perdus pour^ la science. ) 

Noi^ avons vu lesPatagons; cette rel^cl^e a été un 
délassement plutôt qu'une étude^ n'importa; rhistotre 
du monde ne perd rien à nos cjcaifidienoes* 

Voici les glacesd'où nous sommes ebassés sans avoir 
obtenu le résultat que nous espérions. Pourquoi? e'est^ 
il me semble, parce que nous tes ayons abordées a^ec 
un vent arrière, qui les refermait sur nous^/au Ue« 
d'attendre des yei^ts larguas om au plus près, qui nous 
eussent ouvert un passage. Les baleiniers et leb pèr 
cheurs de morues qui fréquentent les banquises de 
l'un et l'autre pple, oaat à cet égard une expérience po^ 
sitive; pourquoi M. d'Urvilk n'en a*t-il pas profité? 

Et si nouç avons été envalns par le scorbut, cette ma- 
ladie inx^onnue depuis long-temps à bprd des navires de 
rjÈtat^ n'est-ce pas de notre faute? n'était-il pi)s to^t 
logique, avant de tenter qe trouage si difficile, de preo«^ 
dre à bord quantité de vivres frais, et d^ raviver UOs 
équipages endoloris par une loague traversée* RioJa- 
neiro, Buénos-Ayreç ou Montevideo ensae^t été, selom 
moi, des relâcha utiles, quand bien même on aurait 
dû leur sacrifier celles du détroit de Magiellan* 



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542 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

Il faut frotter de miel le vase amer que Ton préiente 
à Tenfanceou à Tâgemur; le beau ciel du Brésil nouB 
eût inoculé des forces contre le scorbut qui devait nous 
assaillir sous le cercle polaire. 

Avant de commencer TexécUtion d'une enti^prise 
importante, on doit en calculer les difficultés et les ré- 
sultefs probables. Voyez ce que fait le capitaine Ross; 
il arrive à Hobart-Town au mois d'oût, et ne repart 
qu'au mois d'octobre, après avoir bien laissé reposer 
ses matelots, et en avoir changé même une bonne par- 
tie, afin de n'avoir à bord que des hommes robus- 
tes Aussi, n'est-ce plus qu'un jeu pour ces hommes 

de fer, de résister aux tempêtes australes ; Ross atteint 
le79<^ de latitude S. , il supporte 20 degrés de froid au 
dessous de zéro, et revient après six mois de cette rude 
navigation sans un seul malade à bord 1 

Nous avons touché au Chili , délestés de quelque;- 
uns de nos hommes, et notre état sanitaire nous a obli- 
gés à un séjour plus long que ne l'aurait accordé le 
commandant, dont l'activité semblait se complaire à la 
masse plutôt qu'à la valeur réelle des travaux. C'est là 
une région féconde et curieuse; elle exigerait de 
longues études, et dans mon aventureuse humeur je 
me suis enfoncé dans l'interieur des terres , au profit de 
mes souvenirs et des besoins de ma conscience; je suis 
allé visiter la cordillière des Andes. 

Mangaréva, Noukahiva, Taïti, Hamoa,Vavao, Hapa!, 
Iles et archipels où la civilisation vient de s'implanter, 
saluent notre pavillon voyageur, et nous voyons avec 
orgueil nos pieux missionnaires y jeter les germes d'une 



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DE «.'iSTitOLABE £T I>Ë LA 2éi£E. ^45 

feligion dainte^ 6t abolir à jamai» Fanthropophag^e et 
les Bâerifik^s htimains qoi araient jusqu'à présent fait 
tant de viottmes* Nos courses ici ûe sont que des pro^ 
meaêdé^ et ce n'est pas pour les joies de notre jour- 
née que nous avons entrepris un voyage autour du 
monde : passons. 

> Aux Fjtdfij lin ^pîtaine français a été assassiné ; no^ 
tre devoir nous étaitindiquéd^vanee, les corvettes vont 
s'embossar dans la rade de Piva; un village est inqen-* 
dié, et nous apprenons aux farouches habitants de bêt 
ardbipel de sang, eomtnent les droits de l'humanité 
-doiveiit être respectés de tous. 

L'Astrolahe et lA Ziiée glissent devant les Salomoik 
dont la partie septentrionale devient Tobjet d'un travail 
Jiydrographiquô important; totrtefois^, nous ne^ retirons 
pas de ta halte quenou» y faisons toute l'ulîUié possible ; 
que d'études ont été négligées faute dé moyens^ d'&xé- 
<intîdnf mais enfin, la prudence guidait notre chef^ 
«k Dotis né voulons id que signaler une lacubef^énible 
dans nos travaux. 

Nous marquons par unMésastre notre passage à Ho- 
gQleu.«« ÉkngnoDs^naus vite de la rade dé désolation 
où les sauvages ontperdu tant de moiidé par fe fer et )è 
plomb de nos soldats, et arrêtohs^tious aux M ariannes, 
prèi de cette Guam si parfumée, où la vie est si active^ 
d'où s'ef£aeent pour toujours, sous le sang espagnol, là 
race des ai^^iens Tokammores, dont les premiers his- 
toriens explorateurs racontent tant de merveilles. 

ISotts levons l'ancre , nous arrivons aux Moluques^ 
et^Dotre loQg séjour dans ces archipels, aux maladies 

II. ^0 



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544 VOYAGE AUTOUR DU MONDE* 

per])jci6iiseS) est, sans nul doute, une des premières 
causes de cette mortalité qui a désolé notre campagne. 
Qu'en avons-nous rapporté? Rien, absolument rien. 

Ne me dites donc pas que les points que nous avons 
relevés sous voil^ sont d^ utiles enseignements popr 
les navigateurs ; on en a de plus exacts, de plus pré* 
cis, et ce n^est pas nous que Ton consultera quand on 
voudra se guider dans les mille sinuosités de cet ar- 
chipel si bien connu des navires de toutes les nations 
du monde. 

Je pourrais ici vous citer les belles cartes d^Ausg* 
bourg, qui nous ont servi de guide à nous-mêmes pour 
toute la Malaisie, le tracé des côtes de la Nouvelle- 
Hollande qui avoisinent le détroit de Torrès, par TAn- 
glais King, quantité de plans particuliers dont se ser- 
vent les caboteurs de ces immenses archipels, mais je 
veux dans le même exemple vous prouver combien nos 
travaux étaient inférieurs à certains que nous trou- 
vions tout faits par d^autres hydrographes, et la bonne 
opinion de nous-mêmes qui nous entraînait à exagérer 
r importance des nôtres : 

Sur les côtes des Philippines, prèsdeZambouangaUi 
nous venions défaire de simples relevés sous voiles; deux 
officiers espagnols, fort instruits, que nous y rencon- 
trâmes, avaient exécuté le même travail au moyen de la 
triangulation du terrain, et par déférence pour M. d'Ur- 
ville, ils lui en présentèrent quelques portions entière- 
ment terminées; celui-ci les regarda à peine, puis avec 
une suffisance qui mortifia beaucoup les hydrographes 
castillans, il se contenta de dire: « Oui, ces cartes 



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DE L^ASTROLABE ET DE LA Zl^ÉE. 545 

doÎYent être bonnes ; elles rappellent assez bien ce que 
nous ayons obtenu à bord. » 

Hobart-Town reçoit notre visite ; hélas l nous avons 
laissé en route des amis, des compagnons fatigués, des 
camarades qui comptaient revoir une patrie ! Mais voici 
le point culminant de notre voyage de circum-naviga* 
lion, voici pour ainsi dire le but de toute la campagne, 
quoiqu^il n'en soit fait aucune mention dans les ins- 
tructions du ministère. Hélas! encore, notre équipage 
était épuisé, nos matelots traînaient à leur remorque 
les maladies des climats intertropicaux! Comment 
dans ces circonstances lutter avec avantage contre 
deux expéditions rivales qui nous disputaient la gloire 
acquise par des courses aventureuses dans ces zones 
glacées. Nous avons baptisé la terre Âdélie, nous en 
avons vu cinquante lieues au plus; Wilkes*^ parvient à 
labourer les mêmes cotes, dans un espace de plus de 
quatre cents lieues; et Ross, ce même Ross qui jadis 
a été encloué dans les glaces du pôle Boréal , avan- 
ce, avance encore, se perd dans les vastes solitudes an- 
tarctiques, pousse à 42^ plus S. que nous, tient la mer 
six mois entiers, rôde pendant plus de cent jours 
dans des baies fermées par des montagnes mouvantes , 
impose les noms de ses navires à deux pics igni- 
vômes, ne perd pas un seul homme , et rentre dans le 
monde habité avec un seul regret, celui de n^avoir 
pcmit pivoté sur Taxe de la tarre. 

* Ce que nous avoiit ÔH de rexpédition américaine, est puisé k une soarce au- 

. thentique, leè AwMlUi maritimei; et voilà que, pendant Tiropression de notre I:- 

Yre,le8 Journaux révoquent en doute la véracité de Wilkes... ses comfiagnons de 

voyage nient avoir vu la terre le 19 janvier... Honte ^ RqtrQ Tival! Honte à tout 

capitaine menteur! 



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51 Q Voyage autolr du mouixe 

Nous n^avoD&pas fait grand cho^e à la Nouvelk^ 
Zélande , et nos travaux ont peu de valeur après ceux 
de VHérwie^ exécutés avec plus de temps et plus de 
soin ; mais nous avons fait beaucoup trop au détroit 
de Torrès où nous avons été punis de nos tentatives 
présomptueuses pour naviguer dans des passes dont 
rentrée nous était interdite sur des cartes bien con* 
nues et parfaitement tracées par ce mêmeKîng dont 
nous avons déjà admiré les travaux au détroit de Ma* 
gellan. 

Nous voici revenus à Timor, le cercle de nos explo^ 
rations a été parcouru, et, diaprés cette rapide ana^ 
lyse, on penserait peut*étre que tout a été infructueux 
dans cette longue et pénible navigation. U n'en est 
pas ainsi , et nous avons tiré, je crois, le meilleur 
parti possible de chacune de nos relâdbes; cariions 
mettions à profit nos instants de repos, et Ton nous 
tiendra comf^e, j^espère, de nos incessantes fatigeK^ 
de notre courage et de notre persévérance. 

Lemonde d^aujourd'hui n'estplus le monde parcou- 
ru il y a \ingt années. Nos mœurs, nos wsages, notre 
religion se sont implantés dans les archipels océani- 
ques ; nous avons partout des frères, des compatriotes, 
des amis;.^ Cook serait bien surpris s^il voyait nos 
vêtements, nos manufactures, nos édifices, nos tem- 
ples dominer les îles sauvages ou le meurtre d^un 
homme était une action nitgnaniip^ , où Tanthropo* 
phagie était un culte. , 

Les siècles des merveilles géographiques sont pas- 
sés ; à peine quelque point imperceptible du globe 



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DE .I^'aSXEOI^BE es PE U ZELEE. ^7 

i^ste-t-il ignoré <|e Târt do naTÎi^tenr; ao^fti daassoa 
rapport à rAcadémie des Smences^ sénnee du >I4 ooto^ 
bre >I84>I , Tillustre auteur du Ntpiune ftançaù^ nous 
dit-il, qu^il considère « notre yojrage, eomme jayant» en 
quelque sorte ) clos la Garri«*e des grandes explorations 
hydrographiques. )» 

Disons ce qui reste à faire à nos successeurs ; citons 
quelques autres paroles de M; Beautemps-Beaupré : 

« Presque tout ee qui a été ex|doré> dans de grands 
voyages , demanda à être décrit de nouveau avec une 
précision à laquejle on ne peut atteindre, qu'en enir 
ployant sur le même point de grands mayens et beau- 
coup de temps. 

« Personne ne sera porté à croire que des cartes le- 
vées sous voiles, comr^e onen a levé ungraid nombre, 
d^une manière plus ou moins exacte dans vingt voyages 
de circumnavigation, puissent suffire long-temps à un 
commerce qui embrasse le monde entier. Les Anglais 
sont entrés franchement depuis environ un demi-siècle, 
dans la carrière des travaux hydrographiques spéciaux y 
et la surprise serait grande si Ton voyait réunis les ré- 
sultats de toutes les entreprises de ce genre qu'ils ont 
déjà conduites à une heureuse fin... 

« C'est donc à perfectionner ce qui a été fait sous voi- 
les, jusqu'à ce jour , qu'il est à désirer que soient em- 
ployés, par la suite, les bâtiments de Tétat que le gou- 
vernement fera naviguer dans l'intérêt de la science et 
du commerce ; parce que dans notre conviction , le 
plan d'une seule position maritime importante, levé 
avec exactitude, et auquel on joindra un bonne instruc- 



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518 



VOYAGE AUTOUR DU MONDB. 



tien nautique, sera une acquisition précieuse pour la 
navigation ; tandis que le plan de cette même position , 
s'il a été levé à la hftte et d'une manière inexacte, sera 
souvent la cause de grands malheurs. » 

Terminons : les mers sont bien plus connues que 
les terres; et si Ton veut aujourd'hui apprendre quel- 
que chose aux hommes d'étude , il faut aller fouiller 
dans cette Chine mystérieuse où Macarthney seul a 
pénétré ; dans ce Japon , si despote, que nul pied eu- 
ropéen n'a foulé aicore; dans cette Bornéo silen- 
cieuse, qui a dévoré tant d'explorateurs; dansées 
admirables Amériques qu'on ne défriche que pas à 
pas, et surtout dans cette sauvage Afrique où les Mun- 
go-Park, les Beizony, les Boutin , les Glaperton ont 
trouvé une tombe si glorieuse. 



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26 



RETOUR. 



IM 



iae des trois Jewliiu * 



La mer est belle, les vents nous fayonsent, tous les 
cœurs sont à la joie, car Thoriion se déroule brillant 
à nos yeux ! 

Mais la route est longue encore, c^est égal. 

Nous avons dit adieu aux pays sauvages, aux archi- 
pels incivilisés, aux glaces polaires, aux climats dévo- 

rateurs des matelots Nous avons rudement heurté 

contre les roches madréporiques de quelques détroits 
difficiles, sans y laisser notre quille entr'ouverte ; nous 
avons fraternisé avec les peuples les plus farouches du 
monde, et les ouragans nous ont ballottés dans leurs 



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520 VOYAGE AUTODR DU MONDE 

caprices sans lasser notre constance ou attiédir notre 
courage. 

Maintenant y tout est dit , tout est fait. Nous allons 
revoir un pays français ; parler avec des amis notre 
langue française si aimée. Nous voilà chez nous ; en- 
core huit à neuf mille lieues , et nous saluerons le 
clocher de notre village, la rade protectrice que nous 
avons pleurée à noire départ* 

Le bonheur est bavard , aussi vais-je vous conter 
un petit détail de voyage, favorable à Texplication 
d^un fait qui parait d^abord assez bizarre, et qui n^est 
que tout simple quand on y réfléchit. 

Vous savez que , pour annoncer un hasard dénué 
de toute probabilité, on dit proverbialement : Cela 
arrivera la semaine des trois jeudis. Eh bien ! la semai* 
ne d^.traift jwdis p^ut^xiatier^ eU^ e^sta çn effet, et 
je crois bien vous étonner en vous apprenant qu'au- 
jourd^hui je suis moins âgé que si je n^avais pas quitté 
mon pays natal ; expliquons : 

ïen'ai pas vécu moins iong4a»ips«*.^4 lani^j'ai v£cu 
Uûjoor'deBiOiiiSy o'e^ihdiie qae lé sdléiLs^est l^é 
pour moi une fois de moins que pour voua. 

Expliquons-nous encore, c«r je veux ôtreicompm : 

En ma Aémartîqnes , on proc5ède soAvent par V^h^ 
surde po«r arriver à la vérité. Supposons qtieile soleil 
matvbe et non pas la ieive ; le grand asita*e tomrt de 
TE. à rO. ; mats mai y j'ai courut aussi de VE. à PO., 
dans le même sens que le soleil , quoiqm'il allât iuh 
itiiment plus vite que les corvettes. Or, je perdais sesifiî- 
blement quelifue chose dans diaque journée ; le soleU 



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DE l^astholabe et de la zitih. 32f 

86 levait pour moi un peu plus tard que pour vous, car 
je faisais avec lui une partie de la course, et il s^en est 
suivi que lorsque j'ai eu achevé le tour de la sphère j 
j'étais d^hérité de vingt-quatre heures. 

Complétons la démonstration j je ne parle qu'à ceux 
qui ne savent point : 

Si deux voyageurs vont l'un vers Tautre, ils se ren- 
contreront plus tôt que si l'un d'eux est stationnaire , 
ou qu'ils courent dans le même sens avec des vitesses 
inégales; La Palisse ne dirait pas mieux. Or, le voya- 
geur qui va vers l'E. et le soleil qui court dans un 
sens inverse se retrouvent en présence bien plus tôt 
que le soleil et moi qui cheminons l'un devant l'autre. 
Donc, le navigateur qui fait le tour du monde par l'E., 
gagne un jour au bout de son voyage, quoiqu'il n'ait 
pas en réalité vécu plus long-temps. 
^ Supposez maintenant que le premier, c'est-à-dire 
moi , Le Guillou , j'arrive à Paris aujourd'hui ; que 
le second , c'est-à-dire Jacques Arago , arrive le même 
jour; pour lui, le jeudi c'est le vendredi ; pour moi , 
le jeudi n'est que le mercredi ; pour le Parisien , le 
jeudi ne change pas Voilà la semaine des trois jeu- 
dis expliquée. 

Le droit d'aînesse pourrait être justement disputé à 
un frère jumeau par celui qui aurait fait le tour du 
monde vers l'E que le législateur y songe ! 

Mais jugez que de graves inconvénients peuvent ré- 
sulter de ce désaccord dans les dates ! A Hobart-Town, 
par exemple , j'étais invité à dîner par un billet ainsi 
conçu : Nous vous cUtendons mardi prochain..... 



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522 youGç AUTOUR pu monde 

Bien paré» bien musqué, je me rends, fielon mm ca» 
lepdrier, à la demeure de mon amphytrion».... Pert» 
sonne ! on dinait autre part; et j'en fus pour m#« frais 
de toilette ; le jour n'était pas arrivé. 

Il faudrait y faire bien attention s1l s^agissqit de la 
priorité d'une découverte en mer par df ux voyageurs 
rivaux; mais s'il était question d'un mariage ou d'un 
enterrement, après unecircum-navigation exédutéepar 
rO, , la fiancée pourrait être piquée au vif et renoncer 
au bonheur ; etle mort se dire injustement inhumé. 

Ceci est plaisant et sérieux à la fois ; la gaité më 
vient de la belle route que nous faisons, et il est bien 
permis de rire un peu au navigateur qui a bravé tant 
de dangers, à Texilé qui va revoir sa famille 

Vous ne sauriez croire le bonheur que l'on goûte à 
suivre de l'œil , du doigt et de la pensée , sur la carte, 
le long trajet que l'on a parcouru , lorsque déjà la 
moitié de la course est achevée. A chaque trait mar- 
qué par un point plus foncé que les autres, est signalé 
le danger vaincu ; à chaque station de bonheur indi- 
qué par un signe quelconque, votre cœur s'épanouit, 
votive front se déride, l'espérance se glisse k l'âme avec 
toutes ses fleurs, avec tout son parfum, et vous jetez un 
regard de dédain sur le chemin que vous devez par- 
courir encore ; car vous êtes façonné aux dangers , 
car les tempêtes et les mers n'ont plus rien désormais 
qui puisse ébranler votre courage ou lasser votre con- 
stance. 

Et cependant la terre est si vaste , la carte sur la« 



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DE L^AST&OIAbE et DE LA ZÉLÉE. 525 

quelle TOusTétudiez a si peu d'étendue, qtte vous vous 
effrayez sans le vouloir, alors que poussé par une brise 
courtoise, voua tracez votre point, et quef Vdtis voyei: 
le petit espace occupé par la ligne parcourue pendant 
les vingt-quatre heures qui viennent de s*écouler. 

Je vous demande bien pardon, ami lecteur, de vous 
entretenir de tous ces petits détails ; mais si , comme 
noils/vous étiçz séparé depuis plusieurs années dé 
votre famille, de votre patrie, vaincu par d'horribles 
maladies ; si yos matelots les plus dévoués , si vos ca- 
marades aimés avaient disparu sous les flots ; si Votre 
én)ergie s'était épiiisée aux combats des éléments , et 
que votre courage seul vOus restât , je vous défierais 
de ne pas presser de vos vœux les plus fervents l'heu- 
reux moment qui devrait vous récompenser de vos fa- 
tigues, celui qui devrait vous abriter contre les écra- 
santes rafales polaires et les bouffées plus lourdes en- 
core des zones équatoriales. 

En meVf tout est émotion pour l'hottime de cœur , 
pour le pusillanime , pour l'homme d'études. La ba« 
leme qui jette au vent j^a cascade bruyante; la trombe 
qui se dresse à l'horizon ^ tourUoie, afspire, fait bondir 
les flots» , enlève jusqu'aux plus hautes régions de 
l'atmosphère les volumineux habitants de la mer ; la 
brise ainiée qui se lève fraîche comme une douce 
pensée; la dorade parée de ses éclatantes couleurs ; la 
bonito rapide; le mollusque qui glisse , perdue dans 
cette immensité ; hiff égaie y^ si coquette, sa voile tou- 
jours ouverte ; le marsouin capricieux qui aime à chan- 
ger de cHmat, comme vous rimez à changer de Mnge; 



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524 VOYAGE ACTOUR DO MONDE 

le nuage qui se lève, grandit, varie ses formes, se 
perd là-bas sous Thorizon ; la terre qui se dresse à 
votre appel , et plus que tout cela, le navire voyageur 
qui pointe sur les flots et va vous donner des nouvelles 
de tout ce que vous regrettez. — Oh ! ne me dites 
point que la mer est monotone, car je vous répondrais 
que vous ne la connaissez pas , que vous n^étes point 
initié à ses richesse, que vous ne comprenez point ses 
prodigalités ! 

De loin, et pendant la nuit , tandis que nous cher* 
chionsTUe-de-France à l'horizon, nous sommes guidés 
par un point brillant éclairant Tespace, et au lieu de 
relâcher dans l'ile anglaise, encore dotée d^unnom 
français, nous allons effectuer notre avant-dernière 
station au milieu de nos compatriotes, et abrités, pour 
ainsi dire, sous le pavillon national. 

Voici Bourbon avec son volcan en feu ; voici Bour- 
bon sur laquelle se sont brisés tant de navires , sur la* 
quelle tant d^ouragans ont déchainé leurs fureurs ; d'un 
côté Saint-Denis avec sa rade foraine , c^est-à-dire la 
mort, quand la rafale souffle du large, quand un raz- 
de-marée porte la mer aux nues; de Tautre, Saint-Paul, 
anse assez bien fermée, mais séjour triste et désolé. 

Nous mouillons à Saint-Denis; les galets du rivage 
disent la violence des tempêtes qui en ont arrondi 
les aspérités. 

Ici un volcan presque toujours en colère, d'immeôi- 
ses torrents de lave envahissant un sol nommé Pays- 
Brûlé, les salazes dont le front domine les nues, et le 
piton des Neiges, pic dominateur de toute Tile, sorti 



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DE I^\STftOLAB£ ET DE U Zi^LÉE. 525 

dans une secousse de bitume qui a soulevé les flots et 
envahi les airs. 

Mais autour de ces masses gigantesques^ des nègres 
courbés sous le fouet du maître moins encore que sous 
les rigidités d^un soleil veHical , des ravins profondé- 
ment creusés, des criques ouvertes pour la vague fu- 
rieuse y de riches habitations toutes parfumées, d^im- 
menses champs de cannes à sucres, des rizières et des 
caféières en plein rapport... et le colon, avec son 
chapeau de paille de Manille , sa veste blanche , son 
pantalon, sa cravate livrée à la brise, et son bâton à la 
main, étudiant ses richesses de Tannée et ses richesses 
avenir 

Voici pour Taspect général de cete lie restée notre 
propriété, quand TAngleterr^ s'emparait de sa voi- 
isine. 

Et maintenant jetez un regard dans cette cité popu- 
leuse et animée, où Ton fait de chaque rue un comp- 
toir, et reposez-vous quelques instants dans une des 
cases ouvertes à votre curiosité où se repose , fatiguée 
de son oisiveté de chaque jour, une femme tantôt brune, 
tantôt colorée, tantôt blonde, appelée pourtant , mulâ- 
tresse. ••.. Ok\ c^estlà une étude vraiment intéressante 
à faire. 

C'est un spectacle vraiment curieux que les réunions 
de ces folles prêtresse, consacrées depuis leur enfance 
au plaisir, alors qu^elles veulent captiver un étranger 
ou étaler leur fortune acquise à si bons titres. Chez 
elles point de père, point de frère; on dirait qu^elles 
rougissent de leur naissance et de leur parenté. Toutes, 



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336 VOYAGE AUTOtJR M MONDE 

San» exception, aimeront imeux être maîtresse d^un 
blanc sans fortune, qu'épouse légitime d'un mulâtre 
dans Topulence. 

Rien n^est gracieux comme la désinvolture de ces 
jeunes filles qui s'habillent avec un goût exquis et qui 
communément parlent plusieurs langues avec assez de 
pureté. La coquetterie leur donne le goût de Tétude; 
et Tétranger gagne quelque chose à cette instruction 
dont la mulâtresse sait tirer un admirable parti. Elles 
sont grandes , taillées comme la Diane chasseresse j 
leurs yeux ont une vivacité qui tient du climat chaud 
qui les à vu naître, et que le besoin déplaire rend en- 
core plus dangereux. Naguère elles habitaient un quar- 
tier, un camp , qui les séparait en quelque feorte des 
colons par tin ostracisme cruel et offensant à la fois. 
Aujourd'hui, la ville est pavée dé leurs demeures; 
chez elles le luxe étale ses plus grandes richesses. 

Hâtons-nous d'ajouter que la saine morale n'a point 
perdu de ses droits chez cette easte si lavorisée du 
ciel y et qu'à côté de celles dont je viens de parler , on 
en voit aujourd'hui un grand nombre d'a*tres très 
gracieuses encore^ dociles aux levons d'instituteurs 
éclairés, tâcher défaire oublier par leur conduite sévère 
le vice de leur naissance; car c'est un viee aux yeux du 
colon pur-sang, que de devoir le jour à deux n)ulàtres 
unis selon nos lois et notre religion* 

La plue belte Àe ces inetHutions est sans eotitredit 
celle que madalne Goyon dirige avec un zèle digne des 
mggnifiqws vésQUat^i|u'elle obtient. 



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DE L^ASTBOLiBE ET DE LA ZÉLÉE. 527 

On ne m fait point une id^e en Europe de Tétet de 
nos colonies j dès qu'un Parisien a quitté Iq ville îoi' 
mense et paresseuse, dans laquelle il a laissé glisser $es 
premières années; dès qu'après avoir doublé le cap de 
Bonne-Espéranee , il met, par exemple, le pied sur 
Bourbon^ il lui semble tout extraordinaire que le ci- 
toyen de Saint-Paul ou de Saint*Denis parle la laugue 
de la métropole, et il tombe dan$ l'ébahissement lors- 
que parcourant les campagnes il voit partout des cbe^ 
mins bien tracés, de larges canaux, des ponts biensus^ 
pendus sur chaque torrent, sur chaque ra^vjae, et il ^ 
demande si ce n'est pas là. une hallupination , un pre^ 
tige, un rêve que le réveil viendra bouleverser. Qu'on 
ne s'y trompe pa§ : pour le luxe, pour les arte , pour 
l'industrie, Saint-Denis, la capitale de Bomrbon, est 
moins loin de Paris que Saint-Denis , pu reposent l^ 
cenudres de nos rois. 

Sous un soleil presque vertical t on devine que la 
vie du colon est calme et retirée pendant le jour. La 
lecture, son hamac favori, $a conehe sans matelats , 
munie de la moustiquaire de rigueur, et le calcul de 
ses bénéfices ou de ses pertes, voilà sa régulière existen- 
ce. Mais vienne le soir avec la brise rafraîchissante, avec 
ses émanatiouis balsamique^, et le colon se dresse plein 
de sève et de santé; il va chez §on voisin à pied, il court 
dans une rue éloignée , en palanquin ou à cheval , et 
peu de nuits se passent sanp quelqves-unes de ce» réu* 
nions joyeusea et amicales pendant lesquelles on oublie 
les chaleurs du jour, l'ouragan qui la veille a ravagé la 
colonie, et le ra^-de^-marée qui peu auparavant a vopii 



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528 TOTÀGB AUTOUR PU kONDB 

sur la grèye les débris des navires et les cadavres des 
équipages» 

Âh I c^est que Bourbon n'a point de port^ c*est que 
la rade de Saint-Denis est une tombe fatale aux vais- 
seaux et aux fortunes , et les Anglais le savaient bien 
lorsquUls nous donnèrent Bourbon^ et nous prirent Ttle 
de France aujourd'hui leur conquête. 

Je ne vous parle point des femmes créoles ; me voici 
loin de cette lie de lave avant-dernière relâche de no- 
tre long pèlerinage 9 et je ne veux pas réveiller des 
souvenirs quime reporteraient malgré moi loin de ma 
patrie : à chaque pays sa .richesse. 

Mais je vous dirai un mot de mes excursions dans la 
campagQe, et particulièrement au pays brûlé ^ c'est-à- 
dire à cette partie de File envahie par la lave et où ne 
pointe aucune végétation? C'est un cahos très curieux 
à étudier; il devait recevoir ma visite. J'ai vu là une 
grotte de 500 mètres de profondeur que l'on parcourt 
tantôt debout^ tantôt éourbé , mais qui, tu sa grande 
étendue, n'est pas moins un phénomène très remar- 
quable. 

Tout près [sont les salages et le pitOQ des neiges | 
point culminant deTile. Vous y voyez, tombant dans 
un cirque assez rétréci, plusieurs admirables cas- 
cades formant aux temps orageux de véritables tor- 
rents dévorateurs, et dont la principale n'a pas moins 
de 800 mètres d'élévation. Je ne sais si je vous l'ai dit, 
mais Bourbon est un sol de prédilection pour le paysa- 
giste. 

Pendant notre séjour à Bourbon , toute ta colonie 



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DE Ii^ ASTROLABE ET DE LA RELIÉE. 529 

était en émoi dans l'attente des ordonnantes concer- 
nant la mise en liberté des nègres esclaves. Disons-le 
hautlBment; on ne saurait trop hâter ce bienfait des 
idées modernes , mais il faut raccomplir sans ruiner 
les propriétaires y il faut le faire surtout dans le but 
d^améliorer le sort des hommes que Ton émancipe , ei 
pour ceUi de grandes précautions me paraissent né* 
cessaires. 

Le mieux serait, à notre avis, de n^amener ce résul- 
tat que progressivement , et de s^en rapporter à la 
générosité et à Fintérèt bien entendu des col<m8 
eux-mêmes, pour obtenir complète satisfaction des 
exigences de Phumanité. 

Déjà Ton peut citer Bourbon, comme la colonie 
dans laquelle les nègres sont traités avec le plus de 
douceur. Tous les ans, de nombreuses émancipations 
ont lieu , et elles portent principalement sur de jeu- 
nes noirs; mais par malheur, ce sont là autantde bras 
perdus pour Tagriculture , puisque tous ces individus 
se livrent à des professions qui les en éloignent, telles 
que celles de charpentier , ébénistes ou autres, tandis 
qu'il faudrait un système d'émancipation qui les atta- 
chât à la culture delà terre, et au moyen duquel chaque 
habitation devînt bientôt une espèce degrande ferme. 

Il faudrait donner aux nègres un peu plus d'ins- 
truction morale qu'ils n'en ont généralement, favori- 
ser les mariages parmi eux , leur accorder à tous le 
droit de posséder en propre une partie de leur gain ; 
et petit à petit, établir comme fermiers , moyennant 
certaines redevances annuelles, les plus intelligents 
II. û2 



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530 TOTAGB AUTOUB DU MONDE. 

d'entre eux, ceux qui auraient la conduite la plus 
exemplaire. 

Point d'ingratitude envers les citoyens de Bourbon 
qui m'ont accueilli avec une bonté si affable ; disons le 
plaisir que nous avons eu à retrouver un camarade 
d'enfance ^ M. Guyon^ chef de l'institution dont je vous 
ai parlé ; payons un juste tribut de reconnaissance 
à des amis nouveaux, qui ont été bientôt pour nous 
comme d'anciens amis ; M. Richard, botaniste distin- 
gué , nous a offert une partie de son riche herbier de 
Madagascar; M. Maillard, inspecteur-voyer, a bien 
voulu nous accompagner dans toutes nos courses ; 
M. de Saint-Maurice , capitaine de port, a été plein 
d'obligeance pour nous; citons encore mesdames 
Frère, MM. Dejean, Desroches et Lépervanches* 
Méziëres; chez tous les habitants de Bourbon on 
trouve une courtoisie de manières , un laisser-aller de 
colon qui vous mettent sur-le-champ à votre aise et 
vous créent pour ainsi dire en quelques jours le fils de 
la maison ; chez eux, comme chez les Écossais de la 
Dame Blanche^ l'hospitalité se donne , elle ne se vend 
pas : vous voyez que l'érudition rapporte quelque 
chose. 



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27 



SAINTE-HÉLÈNE, 



lie cap de Bonne-Espérance* — Pèlerinage. 



Le 4^ août, nous saluons Bourbon. 

Ainsi donc, point de regrets pour le passé qui 
n'est plus; espérance pour Tavenir qui se dresse. La 
tortue aussi fait son chemin, parcourt les continents 
et les mers quand Dieu lui prête vie. 

Plus rapide qu^elIe, presqu^aussi aventureux qu6 
le pétrel qui passe sur nos mâts en poussant un cri 
aigu , indomptée comme Talbatros dont Taile infa- 
tigable brave Touragan , voilà que la corvette, toutes 
voiles dehors , cingle de Tocéan indien où elle s^est 
long-temps promenée, vers Tatlantique où ellç « essayé 
ses premières ondulations. 



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552 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

La carte est là sous nos yeux attentifs; la brise à été 
constante; quelquefois carabinée; et les courants 
nous prêtant leur appui , nous aurons franchi sans 
doute un vaste espace. Voyez, le tracé est presque im- 
perceptible, et nous voudrions pouvoir donner un 
démenti à la science qui nous irrite. Mais la nuit se 
présente sans rideau ; des étoiles scintillent plus 
belles, plus éblouissantes que celles de Thémisphère 
boréal, le vent nous pousse de l'arrière et la journée 
de demain se lèvera favorable comme celle de la veiHe : 
que la gaité ne quitte point le bord, que les chansons 
joyeuses des matelots réjouissent le pont, et se jouent au 
travers des cordages;... en avant, la mer est belle et 
le Cap de Bonne-Espérance va être bientôt doublé. 

Cependant nous amenons et carguons quelques voi- 
les, car nous savons que de ce détroitcélèbre appelécanal 
Mozambique, par le travers duquel nous nous trouvons 
maintenant , s'échappent ces ouragans dévastateurs 
qui déchirent les vmles , brisent les mâts, et font som- 
brer ks navires* 

Oh ! nous aurions voulu visiter cette pointe sauvage 
9ur laquelle le Camoëns a poétiquement assis Ada^ 
mastor. Le cap des tempêtes a changé de nom ; ces 
sinistres parages n'ont point changé de nature. Les 
pemiers vaisseaux qui Tont doublé l'avaient baptisé 
au départ; de retour des Indes orientales, ils lui don- 
nèrent un nom plus consolateur, et l'e&péranee se 
posa sur le roc même où la terreur avait établi son 
empire. 

Là est une ville puissante, belle entre toutes, pro- 



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DE l'astrolabe ET BE LA ZÉLÉE. 555 

pre et coquette Nous voudrions bien visiter Table- 

Bay. 

Là y les Hollandais ont posé jadis leur plus beau 
comptoir; aujourd'hui la colonie est anglaise,..,. Pas* 
sons vite. 

Nous piquons au S.; nous sommes dans l'atlantique, 
nous retrouvons notre premier ami, qui nous a si 

bien fêtés Courons vers ce volcan mort , qui a reçu 

le dernier râle du volcan couronné qui fesait trembler 
le monde. 

Le jour se lève pur et limpide, le soleil radieux à 

l'horizon va trôner bientôt dans toute sa majesté 

Deux soleils rivaux, tous deux usurpateurs du monde, 
le premier brillant de tout son éclat, chaud de tous 
ses rayons, toujours là-haut à la place que le Tout- 
Puissant lui a une fois assignée; l'autre à jamais éteint 
et reposant dans une ile de lave , cette ilé du deuil et 
des grands souvenirs que nous voyons là-bas , là-bas 
pointer et dominer les flots. 

Chapeau bas. Sainte-Hélène. 

Nous sommes tous debout , pour suivre dans leurs 
caprices les mille sinuosités decetossement africain jeté 
à l'eau après une commotion volcanique. Voici la rade^ 
et les corvettes cinglent vers James-Town* -— Range à 
carguer les voiles! — Amène et cargue. — Parez la 
chaîne. — Mouille. — Et t Astrolabe et la Zélée fré- 
tillent et se reposent de leurs fatigues..,., jour pouf 
jour, trois ans après notre départ de France. 

C'était une douleur et une joie ; chacun de nous 
voulait voir le cirque funéraire , les saules pleureurs , 



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554 V0YAGEA9T0UE DU IIONB& 

les peupliers rabougris, la case du pâtre, la petite 
fontaine où il se désaltérait. Chacun de nous brûlait 
d^aller s^agenouiller devant cette maison où son agonie 
fut si longue et si brûlante. C'était le complément de 
notre longue campagne ; c'en était la première récom- 
pense. 

Des escouades furent formées; on descendit, on 
nous montra la pierre sur laquelle il posa le pied en 
quittant le BeUérophon ; et dès ce moment Tile nous 
parut un cercueil. 

James-Town est une ville fortifiée; le séjour de l'em- 
pereur Napoléon, et non pas le lieu d^asUe du général 
Bonaparte , comme disait insolemment le chat-tigre 
rouge Hudson-Lowe , est devenu une ville de guerre , 
une citadelle de difficile accès. Chaque point culmi- 
nant est dominé par un fortiil ; chaque crique à ses 
bastions et ses créneaux , chaque pointe sa guérite et 
son so]dat de garde Nous n'avons plus rien à de- 
mander à Sainte-Hélène, les cendres de l'homme nous 
ont été rendues , ils peuvent démolir leurs citadelles , 
ils peuvent démonter leurs canons, ils peuvent dormir 
en paix comme celui dont ils ont si long-temps troublé 
le sommeil. 

Je voulais que ma première course fût un pèleri- 
nage; je fis le trajet à pied, escorté d'un enfant Chi- 
nois qui se chargea de me donner les indications qui 
me seraient nécessaires. J'escaladai la grande rue assez 
verticale, servant de premier échelon au voyage; et 
dès que vous avez dépassé les dernières bâtisses, votre 
œil plonge à droite sur une sorte de vallon , où est 



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. -.'a Ji 



DE l'aSTROLABB ET DE U ZI^L^E. 555 

encore le pavillon occupé tout d^abord par Tempereur, 
habité maintenant par un colonel qui m^accueillit plus 
tard avec une grande courtoisie. 

Vous montez, vous montez encore les rampes creu^ 
sées dans la lave dont les couches sont colorées de di- 
verses nuances, et vous arrivez à un petit bois de pins, 
souffrant à la fois des rafales carabinées qui les déca- 
pitent, de la pauvreté du sol qui les a vu naître , et de 
Tardeur du soleil qui les calcine. 

Voici un jardin. •• Â la bonne heure, une chau- 
mière, un peu de verdure, quelque chose qui dit la vie 
sur cette scène de deuil et de désolation ; à la bonne 
heure , des tiges vigoureuses ; à la bonne heure, des 
fleurs et desparfums là où tout appelle la destruction. 
Mais vous* ne faites point de halte dans cet enclos pri- 
vilégié , car vous êtes parti pour d'autres émotions , 
pour d'autres joies qui ont aussi leur amertume. 

Vous regardez devant vous, vous ôtez votre cha- 
peau ; car là-bas, dans le lointain, est la tombe sacrée 
avec le cortège historique et lugubre dont vous parlent 
tous les voyageurs. Trois saules déchiquetés, une grille 
circulaire en bois, une petite tente, une guérite 
hors de Tenceinte, une grille en fer en dedans, et 
une pierre, c^est presque tout. Dans la guérite un re- 
gistre où chacun écrit son nom, trace ttne pensée; il 
y a là de bien belles choses, il y a là bien des fnvdi- 
tés, il y a là aussi bien des hontes et des bassesses. 

Quelques anathèmes contre Thomme qui gouverna 
le monde, qui fit trembler tous les rois de la terre ; des 
paroles fetales contre le grand cœur qui repose là du 



1 



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536 VOYAGE AITTOUB pU MONDE 

somoaeU éternel i et puis , de ces paroles généreuses 
qui reposent i^âme, qui vous enivrent et vous font 
doucement rêver... C'est la vie. 

J'ai remarqué en général, dans les pensées jetées là 
en pâture à la curiosité des voyageurs , une tendance 
au ridicule, à l'effet; et alors même que l'écriture 
était illisible, le nom du signataire semblait moulé. 

« Voyons, que dirai-je? d se demandait-on en route 
pour le tombeau. Et la tête remplaçait le cœur, en 
supposant même un cœur au moment du départ. 

Je passai un gros quart-d'heure à feuilleter ce re- 
gistre* JLes noms français y pullulent; les Anglais y 
signent seulement, et quelques-uns d'entre eux y dé- 
fendent la conduite de sir Hudson Lowe* J'ai soup- 
çonné la même main de s'être essayée sur* plusieurs 
pages , et je ne serais pas surpris que cet intraitable 
geôlier se fût rendu lui-même ce service : le tigre n'a 
guère d'amis dans le monde. 

On souffre d'un devoir^ mais on le remplit. 

Signé DiCK. 

Ce Dick est un valet, sans contredit. 

A la place de Lowe^ j'aurais agi comme lui. 

En voilà un qui doit avoir sollicité un poste d'exé- 
cuteur des hautes^omvres. 

Je ne voudrais pas être Anglais quand je songe que 
sir Hudson Lowe est de mon pays. 

Davis, George'^Street^ 15. 



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DB l'astrolabe et DE LA ZÉLJ^E. 557 

Cela fôt bien de donner son adresse après avoir si- 
gné une telle ligne. 

Ou je me trompe fort , ou j'aurais pu apposer un 
nom connu à une page représentant le profil très res- 
semblant de TEmpereur, avec ce quatrain au bas : 

Do inonde ii a fait la conquête 

Par ses vertus ; 
U a le cœur comme la tête : 

A la Titus. 

Une de ces inscriptions était ainsi conçue : 

Je me suis fait matelot pour centre salluer encor 
une fois les restes de mon vieux caporaUe quil ma apelé 
par mon non. Si je tenais mosieu Lowe entre quatre 
zieux! Sèt un qua/^nm. Je demeure uit joiff' dans Vil 
ei je signe 

Germain, fourrier de t ex-vielle garde. 

Un grand nombre de noms de dames décorent ces 
pages, que Ton renouvelle chaque année au moins; 
et il est juste d^ajouter que presque toutes siguent des 
pensées grandes et généreuses. 

Une éternité de bonheur à la mère d un pareil mar- 
tyr! Ernestine, 

Et plus bas, d^une autre main : 

Des siècles de torture à qui a pu oublier qu'elle était 
la femme de V empereur Napoléon! 

Adélaïde Cotterot. 

II. 43 



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5SS VOYAGE ADTOCR fiC HONDE 

J'ai iÙ0 ans ; ma mare iria appris à taimerj et je 
l'aime comme sifen avais quarante. LomsE. 

Six pieds de terre à quia rempli le monde. N'imr- 
porte, T Angleterre ne le rcq)etissera point. 

JtLiE Radier. 

Son repos fait le repos de la terre. S'il se recueillait^ 
le monde se réveillerait avec lut. 

ANATOLE ChABTON. 

J'inscrivis mon nom sur le registre, et je poui-sui- 
vîs ma route. 

J'entrai dans Tenceinte; je cueillis quelques ra- 
meaux de saule, quelques feuilles de géranium ; j'a*- 
vançai encore, et je fis volte-face vers la pierre tumu- 
laîre ; à gauche, presque à hauteur du coude, est une 
espèce de mur en moellon et en lave, qui arrête les 
éboul^fnents ; à côté de ce mur est la fraîche mare 
dans laquelle on a jeté quelques galets roulés pour 
que Teau se détache plus limpide du sol , et ceîle-ci 
glisse et court dans une petite rigole imperceptible , 
d'où elle s'échappe par mille petits conduits plus fai- 
bles encore. A quelques pas de là, cette source, où 
l'Empereur alimentait sa douloureuse existence , est 
complètement effacée, donnant à peine un peu de sève 
aux petites fleurs qui croissent et meurent parmi le 
gazon. 

Âvanci^, avancez toujours.... II demeurait là y il 
souffrait là , il mourut là. Voilà le péristyle : quatre 
marches... aujourd'huiil n'y enaplus. Voici sa cham- 



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DE L^ASTlOLi^E ET DE LA zélÉE. 559 

bre à coucher, le lieu saint de son agonie dernière... 
c^est un blutoir. La tapisserie est presque tout^hlait 
enlevée ; quelques lambeaux dominent encore votre 
tète, parce qu^on n'a pu 1^ saisir; et partout des in- 
scrif4iona que les ùhihj les curieux et les penseurs 
viennei^t y déposer. Franchissez rédificC) et vous tous 
trouvée sur un terrain uni qui a servi de champ-clos 
à deux champions dont le nom mérite d'être conservé. 
A hauteur de Tœil vous lisez sur le mur, à côté d'une 
strophe d'Hugo, ces deux lignes aussi belles que tout 
ce qu'a écrit le grand poète : 

Ici Pierre Roberi ^ Mathieu Mhrm se som aUigné 
pour savoir le quel quel des deux aimait le mieu le 
petit Caporal... Mathieu Morin a été blessé , mais pas 
cowainqu. 

Plus loiii encore, dans la campagne, vous aperce- 
vez une somptueuse demeure, un château avec tout 
ce que le luxe a de plus confortable, des salles de bal, 
de bain, de billard, un jardin magnifique... Mais, 
hélas ! point d'hôte, point de chant qui l'anime, point 
de femme qui l'embellisse. J'y allai pourtant, et j'y 
trouvai M. Lefroy, officier distingué de l'artillerie an- 
glaise, gentilhomme aux bonnes manières, savant mo- 
deste, s'occupant beaucoup de minéralogie pour tuer 
la lenteur du temps, et de magnétisme terrestre pour 
satisfaire à ses devoirs. M. Lefroy est l'observateur que 
Ross avait laissé dans l'ile lors de son expédition au 
pôle austral. 



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540 VOYAGE AUTOUR DU MONDE. 

En entrant dans la maison aujourdliui si Lâohement 
profanée, on vous présente, sur une table fortcom* 
mune, un grand registre pareil à celui de la guérite. 
Nous y avons lu les vœux que les officiers de la fré- 
gate la yénus y exprimaient en 4839, pour que les 
débris de la maison fussent achetés par la France , et 
qu'elle devint Tasile de pieux invalides.... Le vœu ne 
sera point exaucé. 

Ce que nous avions à voir c'était le tombeau , c'était 
aussi ce que nous avions vu ; il ne nous restait donc 
plus rien à étudier dans Tile d'où nous emportions 
cependant quelques roches pour nos études de géolo- 
gue... et nous regagnâmes le bord* 



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2S 



FRANCE. 



La course est accomplie , la circonférence parcou- 
rue, nous respirons à l'aise, nos poumons oppressés 
ont repris leur élasticité normale, encore deux milles 
lieues de promenade et nous saluons de la main et du 
regard le clocher de notre village : salut à la patrie. 
"; Du nord au sud, de Test à Touest , nous venons de 
sillonner eette terre que le sédentaire et te piéton trou- 
vent si vaste et le navigateur si mesquine. Nous en 
connaissons les secrets , nous en avons étudié les mer- 
veilles et les océans malgré leurs caprices, leur incon- 
stance et leurs irritations , nous avons rempli la tâche 
d'honneur que nous avions entreprise. 



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542 VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

Hélas ! nous avons laissé bien des cadavres en route : 
ces cadavres sont ceux d^hommes de patience et d^in- 
trépidité que les climats ont vaincus, et au milieu des 
joies du retour nous pleurons sur des malheurs qu^il 
nous a été impossible de prévenir. Le ciel a ses arrêts 
contre lesquels la ferme volonté de Thomme vient inu- 
tilement se briser. 

La ligne fut franchie, nul de nous n^avait à rece- 
voir le baptême, et le passage d^un hémisphère à Tau- 
tre eut lieu sans folie. Ténériffe est là sans doute à 
notre gauche , mais nous n^apercevons pas le cône do« 
minateur dont nos pieds ont foulé la tête. 

Le 20 octobre, se montrent à nos yeux les volcani- 
ques Açores, où se dessinent de blanches maisonnettes 
et une ville bâtie sur un coteau. Nous piquons dessus 
et chacun s^attend à un mouillage. •• Mais non; le sil- 
lage des corvettes ne se ralentit point; la brise nous est 
favorable y nous nous laissons doucement porter vers 
notre patrie que nous appelons de tous no» vœux. 

Silence l tout le OMMOKle sur le pont.» . Terre 1 Terre \ 
a crié la vigie; terre à tribord, c^estT Afrique sauvage... 
oe n^egt pas elle que nouacberefaons. Terre encore..* 
c'est TEurope, c'est l'Espagne^ et cette coupuce qui se 
dessine, c'est le détroit dj^ Gibraltar... Nduâ le fran- 
chissions le 54 oetobre. Bientôt sedressentles Baléares^ 
au S. desquelles aous glbsons, JQ ne sais pourquoi; 
et le fii novembre^ à travers une brume asses épaîise , 
nous reeo0nai8$oas le cap Cépet^ qui est notre point 
indicateur pour rentrer dans la rade dé Toulon. 

Silence au port ; silence sur la côte; nos eœura bat- 



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DE l'astrolabe ET DE LA ZÉLÉE. 345 

tent d'émotion et de joie ; la voilà cette ville que nous 
avons saluée avec tant de regrets , la voilà devant nous 
avec son magnifique arsenal , ses forts protecteurs, sa 
rade tranquille, toute pavoisée de navires , et ses rou« 
ges forçats pour rembrunir le tableau... Mouille. 

Nous sommes chez nous ; nos amis, notre famille 
nous attend; au point du jour nous leur serrerons la 
main ; au point du jour nous saurons si nous avons 
une famille, des amis. 

En achevant ma course, un mal, un regret, une 
larme pour ceux que nous avons laissés pendant le 
voyage. Paix aux morts. 



FIN. 



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NOTES 

SCIENTIFIQUES. 



II. iit\ 



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MEMOIRE 

LU A L'ACADÉMIE DES SCIENCES, 
PAR ■!• FBAIVÇOM ARAC80. 

(séance du 15 DECEMBRE 1841.) 



PHYSIQUE GÉNÉRALE DU GLOBE. 

Notice êur tapoiUion des pôles magnétiques de la terre y 
par if. L -J. DuPERRBY. 

Sut les cartes da globe terrestre , que j*al dressées et publiées en 
1836, Ton voit indiqué pour chaque région polaire, un pôle magnéti- 
que dont la position a été rendue dépendante de la configuration des 
méridiens magnétiques qui s*y trouvent représentés, non pas par le 
prolongement indéfini du grand cercle de la sphère qui passerait par la 
direction horizontale de Paiguille aimantée^ mais bien par une courbe 
dont la condition est d*étre dans toute son étendue, c>st-à-dire, d*un 
pôle magnétique à Tautre, le méridien magnétique de tous les lieux 
où elle passe. Les pôles dont il est ici question, et qu'il ne faut pas 
confondre avec les centres d'action intérieurs , qui sont les vrais 
pôles magnétiques de la terre, se trouvent placés, Tun au nord de 
TAmérique septentrionale, par 70« 10' N., et 100« 40' 0,\ l'autre au 



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548 NOTES 

sud de la NouTelle-Hollande, par 76» 0' S. et 155» 0* £. Cette der- 
nière position a été modifiée et fixée à 75o0' S. et 156"» 0^ E., en 1857, 
alors que j'ai pu disposer de nombreuses observations qui avaient 
été faites en 1820 par les capitaines Bellingshausen et Lazareff, dans 
toute rétendue de la zone comprise entre les parallèles de 55 à 70 
degrés de latitude sud. 

La position du pôle magnétique boréal s'est trouvée confirmée 
par rinclinaison de 90o, que le capitaine J. Ross a obtenue en 1852 
sur la terre de Bootàia-Félix; ea| il résnlle 4e eette importante ob- 
servation , dont je n^ai en connaissance en France qu'après Texécu- 
tion de mon travail, que le pôle magnétique dont il s'agit était alors 
par 70'» 5' N. et e9o 12' 0., ou 50 milles seulement dans; Test de la 
position indiquée ci-dessus. On verra tout-à-rheure qu'il en a été 
ainsi du pôle magnétique austral, à en juger du moins par les obser- 
vations qui viennent d'être faites aux approches de ce pôle dans les 
expéditions scientifiques de MM. les capitaines d'Urville, Wilkes et 
J. Ross, et notamment par celles qui appartiennent à la première 
de ces expéditions. 

La position des pôles magnétiques se trouve figurée dans mes 
cartes pour l'année 1825 , époque à laquelle j'ai ramené toutes les 
déclinaisons observées de 1815 à 1850. Pour placer ces pôles, j'ai 
fait usage de deux procédés : le premier condste à faire croiser dans 
une projection polaire , et mieux encore sur un globe, ceux des mé- 
ridiens magnétiques dont la figure est à la fois It micvK détaminée 
et la plus régulière; l'autre procédé qui, mdheureusement, n'a pu 
être employé, faute d'observations, que dans un petit nombre de 
cas; consiste à coordonner les inclinaisons de l'aiguille aimantée qui 
ont été observées en différents points d'un méridien magnétique de 
mes cartes> avec les latitudes magnétique^ respectives ;, qui sont les 
portions de ce même méridien comprises entre les stations et la ligne 
sans inclinaison. La courbe que l'on obtient en coordonnant ces 
deux éléments, étant continuée jusqu'à la coordonnée qui s'élève 
sur le dO»"" degré de l'inclioaison, permet d'apprécier avec exacti- 
tude, lorsque le prolongement de la courbe doit avoir peu d'étendue, 
la latitude magnétique du pôle magnétique, et, par conséquent, la 
différence en latitude magnétique qui sépare ce pôle de la station la 
plus voisine. 

Cette méthode des coordonnées ou d'interpolation, qui est indé- 



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SCIENTIFIQUES. 349 

pendante de toute hypothèse ^ est précieuse en cela que la ooinrhe 
obtenue étant comparée à la courbe qui résulte de la formule taug 
L == *-^Y-î, dans laquelle on donne à i toutes les valeurs de Tincli- 
naison depuis jusqu'à dO^y fait voir immédiatemfflit la difierence 
qui existe dans le méridien magnétique, que Ton considère, entre 
la véritable loi de Taccroissement de Phiclinaison qu'elle exprime et 
la loi empirique que représente la formule dont il 9'agit, laquelle n'a 
pu être établie que pour le cas où les méridiens magnétiques ser- 
raient des quarts de grands cercles compris entre les pôles magnéti- 
ques et la ligne sans inclinaison ; condition qui ne peut avoir lieu que 
dans une sphère parfaitement homogène, et dont Taction du magné- 
tisme sur tous les points de la surface ne serait troublée par aucune 
cause d'anomalie. 

La formule tang L = -~- y est applicable aux inclinaisons qui ne 
dépassent pas 30°, et peut servir, par conséquent, à déterminer la 
position d'un point de Téquateur magnétique toutes les fois que Tin* 
clinaison ne dépasse pas cette limite. Cela provient de ce que les 
lignes d'égale inclinaison qui ne sont pas éloignées de cette courbe 
lui sont à peu près parallèles, Mais les lignes d'égale inclinaison qui 
avoisinent les pôles magnétiques sont loin d'avoir ces pôles pour 
centre de figure, en sorte que la formule cot L' = -^—-^ j dans la- 
quelle L' devrait être la distance du pôle magnétique à la station, ne 
pouvant satisfaire à la question que dans quelques groupes de mé- 
ridiens magnétiques, ne peut-être employée que comme moyen d^ap- 
proximation. 

Cette remarque nous oblige à exprimer, dès à présent^ le regret 
de n'avoir que la formule cot. L' = i~— à appliquer aux observa- 
tions que le capitaine Ross a faites en 1841, en vue de la terre de Vic- 
toria, où il a trouvé, étant par 76° 12' S. et 161° 40' E., l'inclinaison 
de 880 40' et la déclinaison 109° 24' E., ce qui, d'après cette for- 
mule, dont le capitaine Ross parait avoir lui-même fait usage, place- 
rait le pôle magnétique austral par 75° 6' S. et 151° 30' E., et, par 
conséquent, à 160 milles de la station. 

les méridiens magnétiques qui passent sur la terre Victoria ne 
présentent que des stations fort éloignées où l'inclinaison ait été 
observée^ en sorte qu'il est impossible de faire usage de la méthode 
des coor<lonnées sans laquelle on ne peut déterminer la position d'un 



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550 NOTES 

t)6le magnétique avec exactitude. Nous reviendrons plus loin sur ce 
fait important. 

Le capitaine Wilkes, commandant l*expédition scientifique des 
États-Unis, se trouve dans un cas également défavorable. Ses obser- 
vations faites sur la glace , en vue de terre , dans un enfoncement 
quUl a nommé Baie du désappointement , ont donné pour Tinclinai- 
son %7'* 50* et pour la déclinaison i^"^ 58* E. Il était alors par 67'' 4' 
S. et 145o iO* E., à environ 180 milles dans Test de la terre Adélie, 
où les observateurs de Texpédition de VAstrolabCy commandée par 
notre compatriote, M. dUrville, opéraient dans le même temps. 

D'après ces observations, la formule empirique donne L* = 5°, ce 
qui placerait le pôle magnétique par 71° 55' S., et 141o 40' E., posi- 
tion douteuse d'après ce qui a déjà été dit relativement à cette for- 
mule* Les observations que nous avons faites, M. de Freycinetetmoî, 
dans le méiidien magnétique qui passe par la station du capitaine 
Wilkes, sont trop éloignées en latitude pour qu'il soit encore possi- 
ble d^essayer ici la méthode des coordonnées. 

Les observations faites par MM. Dumoulin et Coupvent, durant 
l'expédition de V Astrolabe, sont, quant à présent, les seules qui nous 
paraissent de nature à résoudre la question qui nous occupe. L'As- 
trolàbe^ en s'éloignant d'Hobart-Town, a suivi par un hasard heu« 
reux, la trace du méridien magnétique qui, de cette ville, se dirige 
vers le pôle magnétique austral; de nombreuses observations, dues 
au zèle de MM. Dumoulin et Coupvent, ont été faites le long de cette 
route jusque vis-à-vis de la terre Adélie, où les boussoles de décli- 
naison, d'inclinaison, d'intensité magnétiques ont été mises en expé- 
rience sur un banc de glace situé à une petite distance de la pointe 
Géologie. Le méridien magnétique d'Hobart-Town est, d'après mes 
cartes, non-seulement celui de la terre Adélie, mais encore celui qui 
passe à une petite distance de Paramatta, de Sidney, de Cleveland, 
du Port-Praslin et de plusieurs autres points où l'inclinaison avait 
déjà été observée, soit par moi, soit par d'autres navigateurs, en 
sorte que je trouve dans ce méridien, dont j'ai fixé l'origine sous la 
ligne sans inclinaison, par 6'' 15' N. et 150<> 50' E., la série la plus 
complète dont il me soit possible de disposer pour arriver avec cer- 
titude à la position définitive du pôle magnétique austral. 

Cette série est contenue dans l'avant dernière colonne du tableau 
suivant. La dernière colonne contient les latitudes magnétiques des 



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SCIENTIFIQUES. 



551 



stations, que j'aurais pu mesurer (kns mes cartes, mais que j'ai pré- 
féré calculer, en me fondant sur ce que les latitudes géographiques 
des stations sont connues ainsi que l'angle que fait le méridien ma- 
gnétique avec la ligne équinoxiale, et qu'enfin ce méridien est, par 
cas exceptionnel, un grand cercle de la sphère depuis Téquatenr 
jusqu'à la terre Adélie. 



LIEU 

des 
OBSERVATIONS, 



Equateur mag- 
Pori-Praslin... 
CIcvelaïKl 



Pararoatta . 



SIdney. 



NOM 

des 

OBSERVA- 
TEURS. 



Dupcrrey . . . 
Duperrey . . . 

KJng 

BrisDane.*.< 
Duperrey. . > 
Dunlop*..*' 
Wickharo...' 
Freycmet.. 
Duperrey... 
Fllz-Roy... 
Tessan...... 

vwickham . .. 
Dciroit de Bass! wickham . . . 
/Filz-Roy.... 

irobart -Town . ? J!!'.^"''"": • • 
^Wickham... 

Dumoulin... 

Duperrey. . . 

Dumoulin 

et 

Coupvént**' 

Id 

Id...... 

Id...... 

Id 

îd 

Id 



En mer. 
Id.... 



Id. 

Id. 
Id. 
Id. 
Id. 
Id. 
Id. 



1824 
1823 
1819 
1821 
1824 
1831 
1838 
1819 
J824 
1836 
1838 
1839 
1836 
i836 
1837 
1838 
1840 
1842 

1840 

îd. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 



Lalilade. 



6'15*> 
4 45 8. 
19 10 
33 49 

id. 

id. 

id. 
33 52 

id. 

id. 

id. 

id. 
40 28 
42 52 

id. 

id. 

id- 
46 4 

48 30 

54 30 
60 25 
62 15 
64 
05 40 
66 30 



Longit. 



150'30'e. 
150 28 

144 36 
148 35 . 

id. 

id. 

id. 
148 50 

id. 

id. 

id. 

id. 
142 45 

145 4 
id. 
id. 
id. 

141 42 

142 40 

142 15 
141 10 
139 45 
139 
139 
137 48 



INCLINAISON. 



62" 36' 
62 27 
62 51 
62 50 
62 47 
62 20 
62 49 
62 45 
62 51 

70 35 
70 31 
70 25 
70 44 



20 40 
44 7 

62 41 



tATl- 
T!1>E 
ma^né- 
tï>jue. 



0* c 
11 
25 50 

40 17 



62 45 


40 20 


69 8 


47 21 


70 34 


49 26 


73 8 


52 49 


74 58 


55 20 


77 38 
81 45 
83 8 
83 42 
85 6 
85 19 


60 51 
67 18 

69 10 

70 57 

72 37 

73 36 



On voit qu'ici la date des expériences ne saurait être un motif 
d'exclusion , puisque Tinclinaison n'a pas sensiblement varié dans 
l'espace de vingt ans. 

La courbe qui résulte de cette longue série d'éléments, traités par 
la méthode des coordonnées , est parfaitement régulière , ce qui 
prouve en faveur de toutes les obsei^ations qui ont été mises à con> 
tribution. Cette courbe donne , pour la distance du pôle magnéti- 
que à la terre Adélie, 9* 10*, qui étant combinés avec la déclinaison 
observée 12* 12' E., et la position géographique de la station , place 



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552 NOTES 

le pôle dont il s*4git par 79* 20* S. et ISO» 10* E.; position qmt^iû- 
corde en latitude, et qui ne diffère qoe de 80 milles de TE. à TO. 
de celle qae j^étais panrena à dédaire de la configuration de tous 
les méridiens magnétiques. La différence en longitude , que nous 
trouvons ici ; n*est point à considérer, par la raison que si MM. Du* 
moulin et Coupvent ont trouvé la déclinaison de 12° 12* E. à la terre 
Adélie, le capitaine Wilkes Ta trouvée nulle dans le même lieu et à 
la même époque , ce qui m*autorise à conserver le pôle magnétique 
dans la position que je lui avais assignée en 1857. 

Un fait remarquable , c*est qu'ici la formule cot. L* = *"'^ -- , est 
immédiatement applicable à Tinclinaison observée à la terre Adélie^ 
car en disant I = 89* 19^ on a L* =9* 18*, comme ci-denus, à 
8' près. 

MM. Dumoulin et Coupvent ont encore observé, étant toujours en 
vue des nouvelles terres antarctiques , deux déclinaisons de Tai* 
guille en deux stations suffisamment éloignées en longitude pour 
faire espérer qu*il résulterait du croisement des deux directions 
une position exacte du pôle magnétique. Cette méthode > dont ils 
avaient fait usage, plaçait le pôle par environ 71o 45* S. et 154^ E.^ 
ce qui n*est point admissible et prouve qu*on ne doit pas compter 
sur les déclinaisons observées dans les lieux où rinciinaison appro- 
che de 9«. 

Le capitaine Wilkes a dû recueillir un grand nombre d*observa* 
lions dans sa belle excursion , qui comprend près de 60o en longi- 
tude le long de la bande septentrionale des nouvelles terres antarc- 
tiques ; mais elles ne sont pas encore publiées. Quant à celles qui nous 
sont parvenues, il est bien étonnant qu'ayant été faites dans la baie 
Désapointement , très voisine de la terre Adélie , où Tinclinaison 
s'applique si bien à la formule cot. L'= '-^y"» "^"^ n'ayons pu en 
déduire par cette même formule qu'un résultat inadmissible. 11 est 
probable que ce résultat doit être attribué, sinon à une erreur dans 
les observations , du moins à des causes de perturbations locales , 
dépendant de la nature du sol dans la baie Désapointement. L'hypo- 
thèse d'un pôle magnétique occupant une surface d'une certaine 
étendue , dans laquelle l'inclinaison serait partout de 90°, et dont 
la limite offrirait différents points, selon le lieu des] observateurs, 
a souvent fixé ma pensée ; mais c'est là une question qui ne peut être 
résolue que par des observations directes. 



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SGIENTIFIQUfiS. 553 

«l'ai ei^prim^yaucommencemeBi de cette notice, le regret de n'a- 
voir pu appliquer aux observations faites, à la terre Victoria , par le 
capitaine Ross, que la formule cot, V «»~^ , dont il a lui*méme 
fait usage, puisqu'il dit dans son rapport qu'il était à 160 milles da 
pôle magnétique, alors qu'il observait &8o 40' d'inclinaison* Ce re- 
gret est fondé, ainsi que je l'ai dit, sur ce quejes pdles magnétiqnes 
sont loip d'être les centres de figure des lignes d'égale inclinaison, 
et j'en trouve une preuve bien caractéristique dans les indinaifons 
que les capitaines Sabine et Parry ont observées en isao dans les 
lies Melville et ByamrMartin, qui sont situées à environ 530 milles 
au nord du pôle magnétiqucT boréal t et non pas à 180 milles qœ 
donnerait la formule. 

J'ai cherché, il ya plusieurs années, à savoir quelle était la cause des 
irrégularités que l'on remarque dans la marche des phénomènes du ma- 
gnétisme âla surface de la terre ; et les foits que j'ai rassemblés, ponr 
atteindre ce but , semblent prouver d'une manière incontestable 
que lesanomali^esqui affectent la configuration des lignes d'égale in- 
tensité, et par suite celle des lignes d'égale inclinaison et des méridiens 
magnétiques, sont principalement dues aux anomalies que {Hrésentent 
les températures à la surface des mers et des continents, J)ans la ré- 
gion glaciale de l'atmosphère nord, un froid excessif régne dans la 
direction du pôle magnétique au pôle terrestre, et de ce dernier pôle 
vers le milieu de la côte septentrionale de la Sibérie. Cet il)aissement 
dé température, ainsi prolongé, augmente l'intensité du magnétisme et 
repousse, par conséquent, vers la Sibérie les lignes d'égale intensité qui 
entraînent , sans néanmoins coïncider avec elles, les lignes d'égale 
inclinaison , dont la figure se, trouve, par ce fait , considérablement 
altérée. Les méridiens magnétiques qui , en l'absence de cause d'a- 
nomalie , seraient rigoureusement perpendiculaires à ces lignes , 
ayant une tendance à conserver cette propriété, se rapprochent outre 
mesture les uns des autres dès le milieu de la Sibérie , et se dirigent 
ainsi vers le pôle magnétique en passant sur les lies Melville et 
Byani-Martin , où l'inclinaison de l'aiguille est , en eiïe^ , beaucoup 
plus grande que le comporte la distance^ qui sépare ces îles du pôle 
magnétique. Si actuellement nous portons notre attention dans 
l'hémisphère sud, nous verrons également les méridiens magnétiques 
se presser les uns contre les autres partout où de vaste» courants 

d'eau froide abaissent la température d'une manière senâble. C'est 
II. /»5 



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554 NOTES 

aiaii, en effet, que se présentent ceux de ces méridiens qui passent 
dans les parages de l*iie de Rergaelen, où il existe un courant po- 
laire qui prend probatriement son origine entre là terre d'Enderby 
et les nouvelles terres antarctiques ; et c'est ainsi , enfin , que se 
présentent les méridiens magnétiques qui, de la terre Victoria, où le 
capitaine Ross a fait ses obserrations , traversent ce vaste courant 
qui porte des eaux froides sur les côtes du Pérou , et dont j*ai, 
le premier , fait connaître Torigine et l'étendue dans nne carte 
publiée en 1851. Ces derniers fkits semblent établir que la terre 
Victoria est placée , à Tégard du pôle magnétique austral, dans les 
mémesconditionsque les lies Melville etByam-Martin le sont h Tégard 
du pôle magnétique boréal ; qu'en conséquence il pourrait se faire 
que la formule cot. L* ==^^^^ , qui aurait trompé les capitaines Sa- 
bine etParry, s'il en avaient fait usage, ait trompé le capitaine Ross 
en lui faisant croire que le pôle magnétique n'était qu'à 160 milles 
du lieu de son observation, tandis qu'il en était à plus de 400 milles, 
d'après les observations faites dans toute l'étendue du méridien ma- 
gnétique d'Hobart-Town, tant par MM. Dumoulin et Coupvent, que 
par les navigateurs qui les ont précédés. 

On voit , d'après tous les faits rapportés dans cette notice, qu'il 
n'y à pas opter entre les résultats des trois expéditions; mais, disons- 
le , la coïncidence de la route parcourue par l'yistrolabe avec un 
méridien magnétique est un fait indépendant de la volonté de nos 
compatriotes. En s^éloignant d'Hobart-Town, M. d^Urville avait pour 
but d*atteindre, par la voie la plus courte, les régions les plus éle- 
vées en latitude , et ce sont les vents qui régnaient alors qui ont 
fait prendre la' résolution de gouverner au sud de la boussole. Si 
M. d*Urville avait suivi , comme Pont fait les capitaines Wilkes et 
Ross, toute autre direction qu'un méridien magnétique, les inclinai- 
sons observées pai* MM. Dumoulin et Coupvent , après le départ d'Ho- 
bart-Town , ne seraient pas susceptibles d'être traitées par la mé- 
thode des coordonnées, que j'ai expliquée à la détermination des 
pôles magnétiques , et que je conseille d'employer de la même ma- 
nière dans plusieurs piéric^ens magnétiques, lorsque l'occasion s'en 
présentera , afin de garantir la position des pôles de l'incertitude 
que présente encore , dans cette méthode , la déclinaison observée 
dens les lieux où Pinclinaison est très grande. 

Espérons que bientôt les nombreuses observations recueiUies 



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SCIENTIFIQUES. 555 

dans les trois expéditiims sde&tifiqaes, mentioiiiiées d-dessus, vien- 
dront répandre de nouvelles lumières sur la belle et importante qoes* 
tion qui nous intéresse. 



NOTES RÉDIGÉES PAR M. F. ARAGO. 

PHYSIQUE GiHERALE DU GLOBE. 

Du bruU du eanon eoniiâiré comme moyen de disiiper les orages. 

Les navigateurs paraissent assez généralement persuadés que le 
bruit de Tartillerie dissipe les nuées orageuses et mémcf les nuées de 
toute espèce; mais ils citent peu de faits authentiques à Tappui de 
leur opinion. Ce que j^ai recueilli de plus net sur un sujet aussi digne 
d'étude se trouve , à la date de 1680 , dans les Mémoires du comte 
de Forhin^ publiés pour la première fois en 1729. 

« Pendant le séjour que nous fîmes « dit cet intrépide marin, sur 
« ces côtes (les côtes voisines de Carthaghie des Indes), il se for- 
« malt journellement, sur les qua^ heures du soir, des orages mé- 
« lés d'éclairs , et qui, suivis de tonnerres épouvantables , faisaient 
« toujours quelques ravages dans la ville où ils venaient se déchar- 
« ger. Le comte d'Estrée^ à qui ces côtes n'étaient pas inconnues, et 
« qui, dans ses différents voyages d'Amérique, avait été exposé plus 
N d'une fois à ces sortes d'ouragans, avait trouvé le secret de les dis- 
« siper en tirant des coups dfo canon. Il se servit de son remède 
« ordinaire contre ceux-ci : de quoi les Espagnols s'étant aperçus et 
« ayant remarqué que dès la seconde ou la troisième décharge Torage 
a était entièrement dissipé , frappés de ce prodige et ne sachant 
« à quoi l'attribuer, ils en témoignèrent une surprise mêlée de 
« fïrayeur, etc. » 

Dans divers pays les agriculteurs » encouragés par TopinioQ 4^ 



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556 HOTBS 

hommeg de gmrre « ont maintauBt reooarci an brait du cânon lors- 
qu'à» M croient meuaoés d'un orage , et surtout d'un otage chargé 
de grêle. A quelle époque cette pratique est-elle née ? Je ne saurais 
le dire avec exactitude ; mais tout me porte à penser qu'elle n'est pas 
très ancienne. Dans la première Encyclopédie, dont la publication 
remonte à 1760, je lis à l'article Orage de M. de Jaucourt : « Nous 
« avons ouï dire plus d'une fois à nos militaires que le bruit du ca- 
« non dissipe les orages, et qu'on ne voit jamais la grêle dans les villes 
« assiégées.... Cet effet du canon ne me paraît pas hors de toute vrai- 
« semblance. Après tout, que risquerait-on à faire un ensA? Quelque 
« quintal de poudre , les Irais de transport de quelques pièces de 
« canon qui ne vaudraient pas moins après avoir été employées à cet 
« usage. Peut-être qu'au moyen de cette espèce de mouvement d'on- 
ce dulation qu'on exciterait dans l'air par l'explosion de plusieurs ca- 
« nons tirés les uns après les autres, «n pourrait ébranler, diviser, 
« dissiper les orages qui commencent à fermenter. » 

Il ressort avec évidence de tout ce passage, qu'en 1765 l'emploi 
des canons ou des haitee à feu comme moyen de dissiper les orages 
n'était pas placé dans la pratique ; que les auteurs le recommandaient 
encore à titre d'important sujet d'expériences; matt , à la date de 
1769, on avait fait un pas de phis. Je trouve,. en effet dans k t. Vin 
de V Histoire de l'air et des météores, qu'en mai 1769^ le eomté de 
Chamb , en Bavière , essuya de violents orages ; que les campagnes 
furent ravagées, excepté, cependant, « celles dont les habitants ont 
fc introduit l'usage de faire, aux premiers coups de tonnerre cpii se 
« fout entendre, des décharges multipliées de bottes et de pjstits 
« canons. » 

. C'est vers la même année 1769 que M. le wuarquis de Chevriers , 
ancien officier de marine , retiré dans sa terre de f^€mrenard (ÂÊd- 
ponnais), imagina de combattre le fléau de la grêle de la manière 
dont il avait vu en mer dissiper, à ce qu'il croyait, les nuées orageu- 
ses, c'est-à-dtre à l'aide des explosions de l'artillerie, il eonsonttiait 
annuellement, pour ce seul ot^ti deuï à trois cents livres de poudre 
démine. 

Le marquis de Chevriers mourut ai; o^nmenoement de la révo- 
lution ; mais les habitante de sa commune , convaincus de la bonté 
du procédé qu'il avait mis en usage , continuèrent à l'employer. Je 
trouve dans un Mémoire rédigé sur les lieux pa^ M. Lesehevin^ oom- 



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SGIENTinQUES. 357 

iQîflsaire en chef des poudres et salpêtres, qii^èa 1806, les bottes m 
les canons étident en usage dans les commnnes de f^auremf^^^ é'I^ 
§er^ ûUzé, de Bomanioki^ de Julnaê^ de Terrine^ de Pouiilffi de 
Fleury^ de SainhSorlin, de f^iviin, des Bouteaux^ etc« La corn- 
mane de Fleury se seirait d^on mortier qui reoevait une litre de 
poudre à la fois; d'œitres employaient des bottes plus on moins 
larges; o^est ordinairement sur les haatenrs que les déobarges se 
faisaient. La consommation de pondre de mine était ^ pour ce seul 
objet, de quatre à cinq cents kilogrammes par an. 

Le procédé du marquis de Chei^rieri n'est pas resté concentré 
dans le Màamnaiê. Naguère un maire des environs de Blciê m*ap^ 
prenait que (kns sa commune on tirait également des bottes à rap- 
proche des orages, et désirait savoir si la science avait légitimé cette 
coutume, ce qui, par parenthèse, ne semblait pas indiquer que Pu- 
sage eu eût complètement démontré refflcacité« 

La méthode màeonnaiiêe on bavtxraisê de dissiper les orages se 
fonde jusqu'ici sUr une opinion des marins et sur Vohêêreation uni- 
que recueillie dans les pannes de Cêrthagène dêi Indeê; mais, en 
matière de météorologie, Texpénence de quelques jours ne semble 
guère pouvoir servir de base à des conclusions générales. En cher- 
ehant dans ma mémoire si je ne trouverais fms quelque fait qui vtnt 
à Tappui de (»lui que Forbm rapporte, j'en ai tronvé Un qui est pré- 
cisément tout l'opposé, et, chose remarquable, c'est aussi un amiral 
du temps de Louis XIV, et ce sont encore les côtes orientales de l'A- 
mérique qui s'y trouvent en jeu» 

TransportoBs^ious par la pensée au mois de septembre 1711 , et 
nous trouverons l'escadre de Dugtmy-JYouin^ en vue de Bio*Ja* 
netro. Cette escadre, composée des vaisseaux le Lyê, le Magnanime) 
le Brillant, l'Achille^ le Glorieux y le Mars; des frégates VAtgo* 
naute^ VAvMoone , Uk Belhmé, l'Aigle ^ et de plusieurs navires de 
moindres dimenst(Hi8, emploiera tonte la journée du 19 à forcer l'en-^ 
trée de la rade , défendue par la formidable artillerie d*un grand 
nombre de forts et par celle de quatre vaisseaux et de trois frégates. 
L'intervalle du 19 an 19 sera, de jour comme de nuit, sera un combat 
continuel de mousqueterie et d'artillerie. Des galiotes lanceront des 
boBtbes; les Pcnrtngais mettrcmt le fén à phisienrs foomea»t de mi- 
ne»; ils feront éatâer pluHevrs de lewrê vaUseauâfy fis incendie- 
ront beaucoup de magasins^ etc. Enfin, le 90, jour de la prise de la 



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558 NOTES 

pUce, deux tâisManide Du§uayhTromn^ le Brillant et le Mare; 
la batterie de l'ile des Chhwee^ composée de cinq mortiers et de dix- 
hoit pièces de fi4, feront un feo continael qui rasera une partie des 
retranchements de la ville ; la nuit, le signal donné par le comman- 
dant sera suivi d*un feu général des batteries et des vaisseaux, et cela 
n^tmpécherapae qu'il n'éclate un orage accompagné, dit Duguay^ 
Ttouin, âee éclate redoublée d^un tonnerre affreux et d'éclairs 
qui se succéderont les uns aux autres sans laisser presque aucun 
intervalle. 

Voilà une expérience dans laquelle se trouvaient assurément réu- 
nies toutes les conditions désirables de succès, et cependant mille 
et mille détonations bien plus intenses que celles des petits canons, 
des petites bottes du Maçonnais^ n'empêchèrent pas V orage de 
naître f et, une fois formé, ne le dissipèrent pas. 

Si tin seul fait, celui que f ai emprunté à Forbin^ n^a pas semblé 
démontrer suffisamment que des détonations ont la propriété de dis- 
siper les orages, on pourra bien ne point voir dans le fait isolé que, 
d*autre part , j*ai tiré des Mémoires de Duguay^TYouin , la preuve 
de la thèse inverse. Sans aucun doute , celui qui aurait sous la main 
les annales détaillées des dernières guerres, y trouverait une multi- 
tude de documents propres à éclaircir la question que nous venons 
de débattre. J'en rapporterai deux qui me reviennent à la mémoire, 
dans Tespérance qu'ils provoqueront des citations analogues. 

Le S5 août 1806, c'était le jour qu'on avait choisi pour l'attaque 
de l'ile et de la forteresse de Dannholm, près de Stralsund; le gé- 
néral Fririon^ afin d'occuper et de fatiguer la garnison suédoise, la 
fit canonner toute la journée, llalgré ces vives et continuelles dé- 
charges d'artillerie, un violent orage éclata sur les neuf heures du 
soir. 

Par une rencontre singulière, le Duke, vaisseau anglais de 90, fut 
frappé de la foudre, en ±79^, pendant qu*il se canonnait atec une 
batterie de la Martinique^ 

Voici, enfin, le résultat d'un petit travail qui, à défaut d'expérien- 
ces plus directes, pourra ne pas paraître totalement dépourvu din- 
térét. 

Il y a dans le bois de Fincennes, âi près de deux lieues de Vùb- 
sertatoire de Paris, un polygone où l'artillerie s'exerce pendant 
certains mois de l'année. Ce polygone est armé de huit pièces de 



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SCIENTinQUES. 559 

siège tirant de plein fouet; de quatre pièces de siège tirant à rico- 
chet; de six mortiers, et enfin d'une batterie mobile de ^ pièces. 
Les écoles ont lieu, certains jours de la semaine, de sept à dix heures 
du tnatin. Le nombre de coups qu'on tire chaque jour est d'environ 
cent cinquante. Comme leur retentissement est encore très fort à 
rObservatoire , il m'a semblé que s'il exerce sur l'atmosphère l'in- 
fluence à laquelle croient tant de persoànes , le ciel doit être plus 
rarement couvert les jours d'école , les jours de tir, que les autres 
jours de la semaine. Telle est Vidée que j'ai soumise à une discussion 
minutieuse. 

M. le général Duehan^ commandant de l'école de HncenneSy a 
bien voulu, à ma prière, faire dresser le relevé des jours où il y a eu 
tir de Tartillerie, depuis 1816 jusqu'en 1855. Le nombre total de ces 
jours s'est trouvé de six cent soixante-deux. 

Les registres météorologiques de l'Observatoire m'ont donné, pour 
chacun des six cent soixante-deux jours d'école , l'état du ciel à 
neuf heures du matin. Dans ces six cent soixante-deux jours, il s'en 
est rencontré cent cinquante-huit pendant lesquels le ciel , à neuf 
heures, était entièrement couvert. Sans le tir du canon, ce nombre 
aurait-^l été plus considérahlef 

Il m'a semblé que je mettrais la solution du problème à l'abri de 
toute contestation , en faisant pour chaque veille de jour d'école ou 
pour chaque lendemain , le recensement météorologique dont je 
viens de parler, et en prenant la moyenne des deux nombres pour 
l'état normal météorologique des jours d'école, je veux dire pour cet 
état dégagé de toute influence possible du bruit de l'artillerie. Les 
résultats ont été : 

Parmi les six cent soixante-deux veilles de jours d'école , cent 
vingt-huit jours couverts ; 

Parmi les six cent soixante-deux jour* d* école ^ cent cinquante- 
huit jours couverts ; 

Parmi les six cent soixante-deux lendemains des jours d'école ^ 
cent quarante-sbc jours couverts. 

La moyenne de cent quarante-six et de cent vingt-huit ou cent 
trente-sept est tellement inférieure à cent cinquante-huit , qu'on 
serait tenté d'en conclure qu'au lieu de dissiper et de chasser les 
nuages, le bruit de l'artillerie les condense et les relient ; mais je sais 
très bien que les nombres sur lesquels j'ai opéré ne sont pas assez 



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560 IfOTBS 

forts pour permettre d'aller ju9que*là. Je oie bomerei seulement à 
dire que^ relativement aux nuages eommuns, la détonation des plus 
forts canons parait être sans influence. 

Voilà donc encore un problème qui exigera de nouvelles reeher* 
ches. Je prendrai la liberté de les recommander à MM. les géné- 
raux commandants de nos écoles d*artillerie. Des observations sur 
Tétat du del recueillies dans le polygone même pendant le tir, au- 
ront un grand prix. Celles qui seraient faites à une ou deux lieues 
de distance ne contenteraient pas des esprits difficiles : on pourrait 
craindre qu'à la station météorologique , ratmospbère ne devint ex- 
ceptionnellement couverte par suite du refoulement des nuages qui, 
sans le tir, se maintiendraient au zénitb du polygone. Entons cas, il 
sera indispensable de joindre aux observations d^ chaque jour d'école 
les observations de la veille et celles du lendemain, faites bien exacte- 
ment, toutes trois, aux mêmes hemres. Si Ton se contentait de noter 
les variations de temps pendant la durée du tir, on courrait évi- 
ment le risque d'attribuer aux détonations de l'artillerie le change- 
gement dans l'état du ciel qui presque tous les matins se manifeste 
à mesure que le soleil s'élève sur l'horizon *. 



Est-41 prouvé^ en fait^ que dei paratonnerres aient préservé des 
ravages de la foudre des BATiMBirrs sur lesquels on les avuU 
établis f 

D'après la manière dont la question vient d'être posée, chacun a 
déjà deviné que nous essaierons ici de la résoudre par les simples 
faits et sans recourir en aucune façon aux déductions, du reste, si 
simples, si directes, si légitimes, qui tout-à-l'heure nous dévoilaient 
le mode d'action des paratonnerres. Les faits ^ nous les emprunte - 
terons, comme on verra, à tous les temps et à tous les pays ; ils se- 

* Dans les 662 jours d*école de FtncefifiM , on a compté en joars parfaitement 
sereiiM, 

Les veilles des écoles, 83 
Les jours d*école, 84 

Les lendemains, 8o 



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SCIENTIFIQUES. 564 

ront nombreux, car c'est par leur nombre qo'îls acquièrent du prix 
et de rimportance. 

Le temple des Juifs, à Jérmalem, exista depuis le temps de Sa- 
lomon jusqu^à Tan 70 é^ Jésus-Christ , ce qui fait un intervalle de 
mille ans. Ce temple, par sa situation, était complètement exposé 
aux orages très forts et très fréquents de la Palestine, Cependant , 
la Bible et Josèphe ne disent pas que la foudre Tait jamais frappé. Si 
Ton se rappelle avec quel soin les anciens peuples enregistraient les 
tonnerres qui produisaient quelques dégâts ; combien de fois , par 
exemple, les annales de Borne font mention de ceux qui atteignirent 
le Capitule ou d^autres édifices. On ne pourra guère expliquer le 
silence de rÉcriture-Sainte à ce sujet, qu'en admettant avec l'orien- 
taliste Michaëlis, que le temple de Jérusalem ne reçut pas en dix 
siècles un seul coup véritablement foudroyant. Veut-on ajouter à la 
probabilité de cette conclusion? Je rappellerai que l^ temple, hoisé 
intérieurement et extérieurement, aurait certainement pris feu si 
un seul coup de tonnerre était venu le frapper. 

Le fait une fois bien établi , nous devons , à la suite de Michaëlis 
et de Lichtenherg, en chercher la cause. Cette cause est très simple. 

Par une circonstance fortuite, le temple de Jérusalem se trouvait 
armé de paratonnerres semblables à ceux qu'on emploie aujour- 
d'hui et dont la découverte appartient à Franklin» 

Le toit du temple, construit à l'italienne et lambrissé en buis de 
cèdre recouvert d*uiie dorure épaisse, était garni d'un bout à l'autre 
de longues lances de fer ou d'acier pointues et dorées. Au dire de 
Josèphe , l'architecte destinait ces nombreuses pointes à empêcher 
les oiseaux de se placer sur le toit et d'y laisser tomber leur fiente. 
Les faces du monument étaient aussi recouvertes , dans toute leur 
étendue, de bois fortement doré. Enfin, sous le parvis du temple 
existaient des citernes dans lesquelles l'eau des toits se rendait par 
des tuyaux métalliques. Nous trouvons ici , et les tiges des paraton- 
nerres, et une telle surabondance de conducteurs , que Lichtenberg 
avait toute raison d*assurer que la dixième partie des appareils de 
nos jours sont loin d'offrir dans leur construction une réunion de 
circonstances aussi satisfaisante. 

Définitivementi le temple de Jérusalem, resté intact pendant plus 
de mille ans, peut être cité comme la preuve la plus manifeste de 
l'efllcacité des paratonnerres. 

II. A6 



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562 NOTES 

Dans la ûÊrMhie, m détêm du eoaite OraM, Téf^ise, plaoéa rar 

ane éminence, était si souvent frappée de la foadra» il y arrivait tant 
d'accidents déplorables,- qu^on atait fini par ne plus y célébrai) le 
service divin en été. lians le courant de Tannée 1T30, un seul eeop 
de foudre détruisit entièrement le clocher. Après qa^l fnt rétabli, le 
météore continua, terme taioyen, à le frapper quatre ou cinq fois par 
an. Dans ce calcul , je prie bien de le remarquer, [on ne tient pas 
compte des orages extraordinaires pendant lesquels cinq et même dix 
coups foudroyants atteignaient le clocher dans une seule journée. 
Vers le milieu de 1778, à la suite d*un de ces orages, le bâtiment 
menaçant de nouveau ruine, il fut démoli et reconstruit immédiate- 
ment après; mais , cette fois , on le munit d'un paratonnerre pointu 
et d'un bon conducteur. En 1785, date delà note de Lichtenberg où 
je puise tons ees détJliU, c*est-è-dire après une période d'environ 
cinq années^ 9fï lieu de vingt d vingt'dnq coups , le clocher n^en 
avait reçQ qu'un, et celui-là même était tombé sm* la pointe métal- 
lique sans produire aucun accident. 

Dans le printemps de l'année 1750, la foudre tomba sur la tour de 
TégUse hollandaise de New- York. De la cloche elle se rendit à l'hor- 
loge établie sept à huit mètres plus bas^ en suivant , à travers plu- 
sieurs plafonds, le fil métallique à l'aide duquel les rouages mettaient 
en mouvement le marteau des heures. Tant que le métal ne lui man- 
qua pas, elle ne fit aucun dégât dans la bâtisse; elle n'élargit même 
pas les trous qui donnaient passage au fil à travers les plafonds, quoi- 
que leur diamètre ne fût guère que de treize millimètres. Jusqu'à 
quelque distance de sa partie inférieure, le fil n*éprouva d'autre dom- 
mage que celui d'être réduit aux deux tiers de son épaisseur primi- 
tive. Dans le bas, sa fusion fut complète; mais aussi, à partir de là, 
la foudre s'élança sur les gonds d'une porte voisine, brisa la porte et 
se dissipa. 

En 1763 , le tonnerre tomba sor le mêm^ clocher avec dès effets 
identiques^ quoique le fil de communication entre le marteau de la 
cloche et le^ rouages de Uhorloge eût été remplacé par une petite 
chaîne en cuivre. * 

En 176K, nouvelle explosicm. Alors, la tige de là pirouette com- 
muniquait avec un conducteur en fer, extérieur, continu, et qui des- 
ceadait jusque dans le sol humide ; aussi , la porte et le fil du mar- 



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SG1ENTIFI<ÎUES. S65 

teau de Thorloge restèrent celte Uns parfaitement întaots ; la bâtiBse 
n^éprouva également aucun dommage. ' 

Depuis sa constracticm, Féglise de Sainê-Mchel^ fi (^ênrleêtowt^ 
était visitée et endommagée par la foudre, chaque deuoi <m tnoU ans^ 
On se décida à y placer un paratonnerre. En irf 4, M. Henley appre- 
nait d'Amérique, que durant la période de quatarsie ans qui s^étaît 
écoulée à partir de l'établissement de Tappareil, Téglige n'arat plus 
été frappée. 

En 1772, Toaldo imprimait que le château roffûl de Turin, le ya- 
lentino, n'était plus frappé de la foudre depuis qutBeecaria avait 
armé ses principaux pavillons de tiges métalliques élancéesauxqnelles 
aboutissaient des fils pénétrant dans le sol. Avant cette époque , le 
château était souvent ravagé. 

Le clocher de Saint-Marc , à Fenise ■., dont la construction date 
d'une époque très reculée, n'a pas moins de. 104 mètre^i (^20 pieds) 
d'élévation. La seule pyramide qui le surmonte a 27 mètres 6 milL 
(85 pieds). Le tout se termine par un ange en bois recouvert de 
cuivre, de 5 mètres 1 milL (9 pieds 6 pouces) de haut. 

La grande élévation de ce clocher, sa position isolée et p»*-dessud 
tout la multitude de pièces de fer qui enU*ent dans sa-oonstruetion , 
l'exposaient fortement à la foudre. Aussi a-t-il été fréquemment 
frappé, Malheureusement les registres de la ville ne mentionnent pas 
tous les coups ; ils n'ont relaté, en général , que ceux qui nécessitè- 
rent de dispendieuses réparations. En voici^ au surplus, le tableau : 

±^$S, 7 juin (point de détails) ; 

1417, la pyramide incendiée ; 

1489, 12 août, la pyramide réduite de nouveau en cendres ; 

1548, ... juin (point de détails) ; 

1565, {idem) ; 

1655,-^ — {idem); 

1745, 25 avril, grands dégâts : trente-sept crevasses menaçaient la 
tour de ruine ; la réparation coûta plus de 8,000 
ducats; 

1761, — f— , dégâts peu considérables ; 

1762, 25 juin, de notables dommages. 

Au commencement de l'année 1776 , le clocher de Saint-Marc fut 
armé d'un paratonnerre. Il n'est pas venu à ma connaissance que de- 
puis cette époque il ait été endommagé par la foudre. 



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564 NOTES 

la belle tour de Sienne était trëssouTent foudroyée^ et, chaque 
fois, fortement endommagée. A peine fut-elle pourvue, en 1777, d'un 
paratonnerre, qu*elle reçut, le 18 avril, une nouvelle décharge. Seu- 
lement cette fois le météore ne produisit absolument aucun dégâU 

Je Us dans un mémoire de M. W.-S. Harris, qu'il y a en Devon- 
shire iix églises surmontées de clochers élevés ; que toutes les no?, 
dans le court intervalle de quelques années, ont été frappées par la 
foudre ; qu'une seuk Ta été sans avoir éprouvé de dommage, et que 
c'est précbément aussi la seule qui soit armée d'un paratonnerre. 

Genève est fort exposée aux orages , et cependant les tours de sa . 
cathédrale, quoiqu'elles soient l'édifice le plus élevé de la ville, quoi- 
qu'elles dominent sur tous les objets placés dans les environs à une 
grande distance, jouissent depuis plus.de deux siècles et demi du pri- 
vilège de n'être point foudroyées. Au contraire, le clocher, beaucoup 
plus bas, de Saint-Gervais , est assez souvent endommagé par le 
météore. 

Saussure cherchait, dés Tannée 1771, la cause de cette singulière 
anomalie , et il la trouvait dans les conducteurs accidentels dont les 
tours sont munies. La tour du milieu existe depuis près de trois cents 
ans, <c et comme elle est toute en bois, dit Saussure, elle a dû tou- 
V jours être, comme elle Test encore actuellement, recouverte de fer- 
« blanc de haut en bas ; or, il est aisé de concevoir qu'un volume 
n aussi considérable de métal a toujours dû faire un excellent con- 
« ducteur, et que sa large base communiquant avec toutes les parties 
« de l'édifice, a pu facilement rencontrer dans son étendue quelque 
Cl matière qui achevât la communication. » Ajoutons, pour compléter 
l'explication de l'illustre physicien, que la communication avec le sol 
se faisait, à des degrés différents il est vrai, par foutw les matières, 
par toutes les parties de l'édifice, et que le nombre suppléait ainsi à 
l'intensité. Disons, enfin, que les tuyaux de plomb ou de ferblanc 
adaptés depuis plus d'un siècle aux murs du temple et qui condui- 
sent les eaux pluviales sous terre, forment une communication peut- 
être plus parfaite que celle des barres ordinaires. 

La grande colonne de Londres^ nommée le Monument, fut élevée ' 
dans l'année 1677, par Christophe Wren^ en commémoration du 
grand incendie de cette capitale. Elle a environ 62 mètres (202 pieds 
anglais) de hauteur, à compter du pavé de Fish-Slreet. Sa partie su- 
périeure se termine par un large bassin de métal, rempli d'un grand 



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SCIENTIFIQUES» 565 

nombre de bandes également métalliqncs, plus ou moins contour- 
nées, dirigées dans divers sens, et qui, étant destinées a figurer des 
flammes , sont toutes terminées en pointes très aiguës. Du bassin 
jusqu*à la galerie, descendent verticalement quatre fortes barres de 
fer qui servent d'appui aux marches deTescalier de môme métal abou- 
tissant au bassin. Une des quatre barres (elle n*a pas moins, à sa base, 
de cinq pouces de large sur un pouce d'épaisseur) est en communi- 
cation avec les mains courantes en fer de Tescalier, lesquelles des- 
cendent jusqu^au sol. Tout le monde retrouvera ici les pointes mul- 
tiples de certains paratonnerres, et le conducteur. Je ne sache pas 
que, dans les cent soixante années qui se sont écoulées depuis 1677, 
un seul coup de foudre aitfirappé le Monument. 

Le 12 juillet 1770,1a foudre tomba simultanément, kPhUadel- 
phie^ sur un êloop dépourvu de paratonnerre, sur deux maisons qui 
étaient dans le-méme cas, et sur une troisième maison défendue par 
un de ces appareils, bans les quatre points la détonation parut épou- 
vantable. Les deux premières maisons et le sloop furent gravement 
endommagés; la maison armée d'un paratonnerre resta parfaitement 
intacte : on remarqua seulement que la pointe de la tige était fondue 
dans une assez grande longueur. 

En 1815 , dans le mois de juin , au port royal de la Jamaïque , le 
vaisseau le Norge et un navire marchand, non munis Tun et l'autre 
de paratonnerres, furent frappés par la foudre et gravement endom- 
magés. Les autres bâtiments, en grand nombre, que le port renfer- 
mait, dont le Norge et le navire marchand étaient entourés, n'éprou- 
vèrent aucun dégât : tous ceux-là avaient des paratonnerres. 

En janvier 1814, le tonnerre tomba dans le port ûePlymouth. 
Des nombreux vaisseaux stationnant dans VHomoasc , un seul fut 
FRAPPÉ et endommagé. Ce vaisseau, le Milford^ était aussi le seul 
qui, dans le moment, ne se trouvât pas armé d'un paratonnerre. 

En janvier 1850, dans le canal de Corfou, trois coups de foudre 
terribles atteignirent le paratonnerre du vaisseau anglais l'Etna :ïe 
bâtiment n'en éprouva aucun dommage. Les vaisseaux, «on^paro- 
tonnerres, le Madagascar et le Mosqueto, placés non loin de l'Et- 
fia, furent également frappés : sur ces deuK navires il y eut des dé- 
gâts considérables. 



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566 NOTES 



Leêpafatonnerreê à tiges élancées et pointues attirent-ils 
la foudre f 

Je viens de prouver que la foudre ne produit point de d^ât dans 
les b&timents où elle tombe, quand ces bâtiments se trouvent armés 
de bons paratonnerres. Les paratonnerres » pourvu qu'on les multi- 
plie suffisamment, sont des préservatif à peu près certains. Je ne 
connais aucun cas où ils se soient montrés inefficaces , sans qu'en 
même temps des défauts palpables de construction n'aient été immé- 
diatement découverts. Je ne voudrais pas affirmer, cependant, que de 
très rares exceptions soient àbsohêmefU impossibles. Si l'existence 
d'une action puissante des barres métalliques et particulièrement des 
barres pointues, soit sur la matière fulminante renfermée dans les 
nuages^ soit sur cette même matière quand elle s'est déjà échappée à 
l'état â'édair en siig-ieg^ ne peut guère donner lieu à des difficultés 
sérieuses , il n'en est plus ainsi du cas où la matière de la foudre a 
pris la forme d'un glàbe d^ feu et paraît s'être assimilée des sub^ 
stances pondérables. Ces cas exceptionnels, au surplus, doivent être 
si rares qu'ils ne valent pas la peine de nous occuper. Aussi n'est-ce 
pas de ce c6té que les paratonnerres excitent des scrupules ; leur 
propriété préservatrice n'est plus guère niée; seulement on croit 
qu'à raison du mode d'action qui leur est propre, ils attirent ta fou- 
ére; on prétend qu'une maison pourvue d'un paratonnerre est plus 
souvent fouâroyêe que si le paratonnerre n'y était pas. 

Cette opimon^ Nollet la soutenait en 1764; JVilson aussi s'en 
montra le très ardent avocat. Or, comme la garantie du conducteur 
ne paraissait pas infaillible, la multiplicité des coups, conséquence 
présumée de l'action de la pointe , devait, suivant ces deux physi- 
denSf anéantir et au-delà les bons effets du conducteur. Voilà com- 
ment ils arrivèrent à déclarer que les paratonnerres de Franklin 
éttdênt phis dangereux qu'ouates. 

J'exciterai probablement quelque surprise si j'affirme qu'il y a des 
indices assez évidents de l'opinion que les pai^tonneires à tiges poin- 
tues augmentent le nombre des coups foudroyants, même dans les 
écrits des partisans les plus déclarés de l'invention de Fi'ankUn ; 
mais, je le demande, que signifierait, sans cela, ce précepte de Toal- 



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SCIENTIFIQUES. 567 

49 ; <f A regard des magasins à pondre , il con^>%ent de êe tênêr êur 
« la défmfive^ de ne pas placer de pointe epr Tédifice, et de se con^ 
« tenter de mettre toutes les pièces métalliques quV)n y remarque en 
« communication avec le conducteur? » Ce préjugé détourne beau- 
coup de personnes de recourir aux paratonnerres, par un sentiment 
analogue à celui qui les tiendrait éloignées d'un épais parapet en 
terre contre lequel seraient incesssanment dirigés les impuissants 
boulets d'une batterie; mais il sera renfersé de fond en comble si 
Ton veut seulement prendre la peine d'examiner avec un peu d'at- 
tention les faits rapportés dans le chapitre précédent. 

Que voyons- nous, en eÉFet, dans l'église de Carinthief Quatre ou- 
cinq coups par an tant que le paratonnerre n'existe pas, et un coup 
dans cinq ans après l'établissement de cet appareil. 

Dans l'église de Charlestown^ la diminution est telle qu'en qua- 
torze ans il n'y a pas un seul coup foudroyant, tandis qu'à en juger 
par ce qui arrivait avant que le paratonnerre fût construit, on aurait 
éù en observer six ou sepj;. 

Au f^alentino, les paratonnerres de Beccaria font totalement dis- 
paraître les coups foudroyants , qui précédemment étaient si com- 
muns. 

Le Monument^ à Londres, malgré son paratonnerre accidentel, ne 
parait pas avoir été foudroyé en cent soixante ans. 

En 1814, dans Vhamoase de Plymouth^ parmi un grand nombre 
de bâtiments , un seul est atteint d'un coup foudroyant , et ce bâ- 
timent est le seul aussi qui n'ait pas de paratonnerre. 
Voici, enfin, un cas qui nous présentera la nature sur le fait : 
Le 21 mai 1851, pendant un très violent orage , le vaisseau le Ca- 
ledonia était à la voile dans la baie de Plymouth, De la ville on 
voyait la foudre se précipiter vers la mer à de médiocres distances 
du vaisseau j elle tombait aussi sur le rivage et y occasionait divers 
accidents. Entouré de tous ces coups foudroyants , le Caledonia , 
armé de ses paratonnerres, n'était jamais atteint, et il naviguait avec 
la même sécurité que par un ciel serein. 

J'ai cité beaucoup de cas, parce qu'en pareille matière rien ne peut 
suppléer au nombre. Un, deux faits isolés,, favorables ou contraires à 
la thèse que j'avais en vue , auraient été sans importance. La cause 
de la curieuse influence exercée par les paratonnerres , et que nous^ 
venons de constater , sera entrevue de tout le monde , en se repor- 



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368 NOTES 

tant aux expériencei de Beecaria sar le nombre prodigieux d*étîa- 
celles que dans des temps orageux les tiges aiguës du ralentino en« 
levaient silencieusement aux nuages. An surplus, clair ou obscur sous 
le rapport théorique, le fait n'en est pas moins certain : les paraton- 
nerres^ nulle conclusion, ce me semble, ne pourrait clore plus con- 
venablement cette Notice , les paratonnerres n'^oni pas seulement 
pour effet de rendre les coups foudroyants moffensifs ; par leur 
influence te nombre de ces coups est^ en outre, considérablement 
réduit. 



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REPONSE 

A UN PASSAGE BtJ LIVBE INTITULÉ : 

VOYAGE 

AV PO&S fUH XT 9ANB VOCÈAVTE^ 

SUR LES C0RVBTTI8 

L^ASTROLABE ET LA ZÉLÉE, 
PAK M. DUMONÏ-D'UBVILLE. 



J^mrais gardé le silence en présence d*une grande catastrophe ; 
je me serais tenu sur la réserve en face d'une tombe à peine fermée ; 
mais la mort de Tamiral Dnmont-d*Ur?il1e n'ayant point interrom- 
pu la publication de son ouvrage qui contient contre moi des alléga- 
tions de nature à compromettre mon honneur, et de fâcheuses récri- 
minations s'en étant suivies, je dois répondre. 
« Il est peut-être convenable de faire savoir au lecteur que j*avais 
moi-même attaqué le premier, aussitôt après notre retour, certains 
stctes de la campagne ; mais cette occasion, que je ne cherchais pas et 
qui m'est offerte, me permettra d'expliquer quelques incidents trop 
rapidement traités dans mon livre , et d'indiquer les causes pour les- 
quelles j'ai été privé d'une justice que l'on croirait tout d'abord ne 
devoir foire défaut à personne. 

On lit dans le deuxième volume de la relation 'de notre voyage , 
piâ)liée sous les auspices de la marine (pages 65 et 64) , ces mots ac- 
cusateurs : 

lï. hl 



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570 NOTES 

« M. pombron s^était rendu à mes raisons, à mes assurances pour 
m le reste du voyage ; mais H. Le GuiUou , sous le prétexte d'hu- 
« manité, persistait à dire que le mal existait toujours chez ces hom- 
« mes , prêt à reparaître au premier moment et à sévir avec plus de 
« force que jamais. » 

Sauê le prétexte d'^ht4manitéf me paratt une allégation mons- 
trueuse M. d'Urville ignorait-il donc qu'il faut autre chose que 

des prétextes pour attaquer Thonneur d^un officier? 

S11 existait encore Tauteur de ces lignes malveillantes, je relèverais 
les faussetés et les perfides insinuations qui les suivent Au- 
jourd'hui, après avoir fait remarquer la présomption du capitaine qui 
veut , à propos de maladie, imposer ses opinions à un premier mé- 
decin de navire, je me bornerai à prouver que le passage que j'ai 
transcrit s'éloigne beaucoup de la vérité. 

Chacun peut facilement constater que la Zélée a été envahie par 
le scorbut bien plutôt que l'Astrolabe; qu'elle a eu beaucoup plus 
de malades, environ le double , et des malades plus sér ieusemenl 

atteints 

On lit dans le livre même du capitaine : 
« Trente - huit scorbutiques sont alités à bord de la Zélée • 
m dont sept ou huit à toute extrémité. Chez nous (à bord de VAe- 
« trolahe) , une vingtaine de matelots sont sur les cadres; deux 
« ou trois seulement laissent des inquiétudes.» (Tome Q, notes, 
pages S59). 

« Ayant appris que notre hôpital temporaire à terre était disposé, 
« et le temps étant plus beau, je donnai Tordre que les malades 
« des deux navires y fussent transportés dans la matmée. Cette opéra- 
« tion fut longue et pénible, surtout à bord de la Zélée, où le nom- 
« bre des scorbutiques était beaucoup plus grand. » ( Ibid.^ texte , 
page 15.) 

« Tous les scorbutiques de V Astrolabe avaient successivement 
« rallié le bord, et les derniers rentraient dans la journée, (le 29 
« avril). Il ne reste plus à l'hôpital qu'une douzaine d'hommes de 

« la Zélée » {Ibid., page 49. ) 

Il n'yavait doncpas lieu d'établir aucune paritéentre l'état sanitaire 
des deux bâtiments, et quand le médecin de V Astrolabe était parfai- 
tement rassuré, moi, médecin de la Zélée, je pouvais conserver des 
ei'aintes bien fondées; et, par suite , j'engageai le commandant d'Ur** 



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SCIENTIFIQUES. 574 

ville à prolonger, autant qne possible , la relâche da Chili ^ afin de 
consolider la guérison de nos scorbutiques. 

Sa réponse fût : 

•^ « Décidez , médecin; si vous jugez que la Zélée ne puisse re- 
mettre sous voile immédiatement , je donnerai l^ordre au capitaine 
Jacquinot de rester ici juçqu^à guérison parfaite de tous vos hommes; 
et ensuite vous retournerez en France. » 

Je répliquai: 

. — <c Commandant, sauf quelques malades que je vous conseille 
de débarquer ici , Téqnipage de la Zélée est à la rigueur en état 
de reprendre la mer; les convalescents qui nous restent se ré* 
tab liront je Tespère, au moyen de soins hygiéniques, si vous 
prenez la précaution d*emporter pour eux quantité de vivres trm, 
dont Tusage journalier prolongera les bons effets obtenus par 
leur séjour à terre ; mais je dois vous prévenir que la plupart de ces 
hommes ont reçu une violente secousse, (jii'ils s*en ressentiront pen- 
dant tout le reste de la campagne, et que si jamais une nouvelle épidé- 
mie vient à fondre sur nous, l'équipage de la Zélée n'opposera qu'une 
iiaible résistance aux causes de distruction. » 

Le scorbut qui avait à peine effleuré VJstrolàbe avait tué deux hom- 
mes à bord de la Zélée^ et je restais sous cette fâcheuse influence. Mais 
hélas 1 j'ai été prophète d'un bien triste avemr ! car, plus tard, la 
dyssenterie nous a enlevé dix-neuf de nos braves compagnons. On 
n'attribuera donc pas mes prédictions à un vain prétexte d'huma- 
nité, l'on sera plus logique en y voyant le besoin de mettre ma res- 
ponsabilité à couverte 

Mais il est des chefs qui ne souffrent point d^observations» quelque 
raisonnables qu'elles soient, et qui incriminent vos intentions, ne 
pouvant point incriminer vos actes. 

. M. dUrville était tellement pénétré de son autocratie, qa'ii ne 
se fusait aucun scrupule de transgresser les recommandationsles plus 
expresses du ministère Sesinstructionscontenaientcettephrase : 

« roui n^ùublierez pa$ que laplui belle découverte êcienti' 

fique nevautpas la vie d'un homme » 

Et il disait â cela : 

~« L'humanité ! c^est bon pour vou$^ médecin; et même cette qua- 
LiTiS honore votre caractère ; quant à moi , j'e ne m'en soucie pas, 



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572 NOTES 

et je conduk mes matelote à la mêr, comm$ im capUainô €<m4uU 
ses soldatê au feu* » 

Il ne fallait pas lui objecter que le médecin fût tant soit peu res- 
ponsable de Tétat sanitaire ; il vous répondait brutalement : 

— « rouSy méâeciny vous n'êtes à bord que pour voir mourir du 
monde; c'est votre métier, » 

' Lui, capitaine de navire, qui estimait si peu la vie des matelots, devait 
cependant connaître les règlements delà marine, dont voici le texte : 

« Le médecin proposera au capital les mesures quHl jugera né- 
« cessalres pour prévenir les maladies ou pour arrêter les progrès de 
« celles qui se seraient manifestées. » (Ordon. du 51 octobre 1827, 
art. 618.) 

Une autre fois, peut-être, je développerai ce précepte; mainte- 
nant il me suffit de Pindiquer pour pronver que les fonctions do 
médecin à bord d*un navire ne sont pas aussi passives, aussi rétrécies 
que M. â'Unrttle semblait le croire. Je ne sortais pas de mes attribu- 
tions sévèrement prescrites en prenatit Tinitiative pour certaines 
mesures qui intéressaient au plus baut degré la vie des hommes con- 
fiés à ma sollicitude. 

Continuons Thistoire sommaire de nos pertes douloureuses... 

Deux motifs, qu'il n'est pas absolument nécessaire de rappeler ici, 
m'avaient obligé de cesser complètement mes relations de service avec 
le capitaine de la Zélée ^ et le 9 octobre 1859, étant mouillés sur la 
c6te de Sumatra, je me rendis à bord de VAstrolàhe, afin de faire 
savoir au chef d'expédition que la Zélée était envahie depuis plu- 
sieurs jours par la dyssenterie V Astrolabe ne comptait encore 

aucun malade , mais le lendemain de fâcheux symptômes surgirent , 
et l'on appareilla sans prendre aucune disposition générale con- 
tre le fléau dont nous ressentions les premières atteintes. 

Après vingt-cinq jours de mer, le vosà avait UàX de terribles pro-* 
grès, et le 6 novembre, j'obtins de retoomer à bord de ^AstroMe, 
afin de oonc^rter avec le commandant dlJrvilk ce qui ponrrûl être 
le plus avantageux pour nous. 

— « Déjà deux malades sont morts , lui dis-je ; vingt autres , dont 
deux officiers, courent des dangers imminents, et dans le reste de 

* La plupart de ces phrases sont extraites textuellement de mon rapport of- 
ficiel , dent M. dUrvOle a dû prendre connaissance dans les bureaux du onnistère» 
car il'Y était déposé plus de qi^Qze mois avant sa déplorable fin. 



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SCIENTIFIQUES. 575 

réquipage je compte une douzaine d'individus peu valides ou de 
convalesoentsaffaiblis; quelque décision que vous preniez, je perdrai 
encore plusieurs malades , mais je conserve Tespoir d'en sauver la 
plus grande partie, si d'ici à quinze ou vingt jours vous pouvez leur 
procurer le repos à terre ». 

Le commandant accueillit mon rapport avec une indifférence mar- 
quée. 

— « À bord de T^^tro/ote^ dit-il, c'est identiquement semblable i 

mais jusqu'à présentée n'est rien que cela c'était bien autre 

chose à la dernière campagne. Au surplus , l'homme est fait pour 
mourir; un peu plus tôt un peu plus tard.... et Une faut pas vous 
désoler, médecin, si vous ne reculez pas toujours le moment fatal... 
Ce qui abrège la vie du matelot, c'est la débauche et l'ivrognerie...» 

Puis M. d'Urville se laissa aller à de froides plaisanteries , ou à des 
réûexions philosophiques qui me parurent au moins fort déplacées. 

De ce moment, je dois l'avouer, date ma désaffection pour M. dTr- 
ville ; cependant , je ne me déconcertai point, et j'insistai pour qu'il 
examinât l'opportunité d'un changement de route. 

Et voici notre position : SI» â' lat. S. , 90o lU' long. E. -— Nous 
étions à peu près à 200 lieues de rétablissement de la rivière des 
Cygnes ; à 500 du port du Roi-Georges; à 640 de l'Ile-de-France ; à 
880 de Hobart-Town... Les vents régnaient de la partie de l'E. 

— « Où voulez-vous que nous allions? me dit M. d'Uville. 

— d Commandant , c'est à vous à le décider ; je ne connais ni 
les instructions du ministère, ni vos projets particuliers , et je n'ai 
que des données vagues sur les ressources que nous trouverions 
dans tel ou tel port , ou sur les circonstances maritimes de vents 
et de courants qui pourraient hâter ou retarder notre course..... Ce 
qu'il faut à mes malades, ce sont de bons lits, des salles closes , le 
reposa terre; mon devoir m'ordonnait de vous faire connaître leurs 
besoins; mon devoir m'ordonne d'attendre vos décisions pour cal- 
mer leiui inquiétudes et abréger leurs périls. » 

— « La rivière des Cygnes... il ne faut pas y songer ; nous n'y trou- 
verions rien ; cet établissement n'a, paur ainsi dire, qu'une existence 
nominale, peuU^tre même est*il abandonné; je ne sais rien de plus 
rassurant concernant le port du Roi-Georges , Quant à l'Tle-de- 
Fnmee c'a été le tombeau * de nos malades à la précédente cam- 

* Je fis observer à M. d'Unrilic qu'il se trompait prot)abIemeot sur la salubrité 



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374 NOTES 

pagne. Au reste, nous avons encore des vents d'Ë., mais ils sont très 
faibles, et nous sommes dans la zone des vents de S.-O. qoi ne doi- 
vent pas tarder à paraître; ainsi, j^oserais affirmer que nous n'arri- 
verions pas à rile-de-France dici à trente-cinq on' quarante jours, 
tandis que j'espère bien voir Hobart-Town dans une vingtaine de 
jours , vingt-cinq au plus tard ». 

Je n'avais pas lieu d'insister davantage ; mon devoir était rempli. 

Cependant > j'appris que mon confrère Hombron gardait le lit , et 
bien que je fusse très pressé de retournera bord, j'allai lui rendre une 
rapide visite ; je lui parlai de ma démarche^près du commandant. 

— « Je vous félicite d'avoir oêé toucher cette corde-là^ me dit- 
il ; depuis plusieurs jours j'en avais reconnu la nécessité, et j'allais 
le faire enfin , lorsque je suis tombé malade ; mais à votre place 
j'aurais insisté davantage pour une relâche à l'Ile-de-France. 

— « J'ai fait tout ce que me dictait ma conscience ; à vous désor- 
mais la parole, si vous trouvez qu'il y ait mieux à dire. 

— «Je ne puis pas, moi; je ne puis pas aller en parler de but-en- 
blanc ; étant malade moi-même, le commandant attribuerait mes dis- 
cours à un intérêt personnel.... Mais s'il me demandait mon avis, 
j'aurais d'excellentes raisons à faire valoir en faveur de l'Ile-de- 
France.... En y allant, nous nous éviterions les froids intenses et Tes 
grands roulis qui nous attendent sur la route d'Hobart-Town , et qui 

nous enlèveront beaucoup de monde Au surplus, ce que dit 

M. d'Drville de l'insalubrité de cette colonie est tout-à-fait inexact , 

ce qu'il dit de son éloignement est un leurre Il suffit de voir la 

carte et de reconnaître la proximité des vents alizés pour s'en con- 
vaincre.... Oh ! que je souffre d'être condamné à l'inaction dans une 

circonstance aussi grave 

......,....,,» 

Cette conversation m'indiquait un nouveau devoir; je retournai 
près du commandant ; mais cette fois je fus accueilli avec une défa- 
veur marquée , et comme je n'étais censé que porteur des paroles de 
M. Hombron : 

~ « Bah ! bah ! s'écria M. d'Drville , votre confrère Honobron est 
un (ici je crois devoir supprimer quelques mots) je l'ai vu, 

de rflede France... Depuis J'ai su qu'il mHmpotait pour le nombre des malades 
qu*il y avait perdus. Son médecin de ce voyage-là, M. Lesson (Pierre- Adolphe), 
m*a dit qu'un seul homme était morl*à Tlle-de-France... Quelle opinion doit-on con- 
server de H. d'VrviUe ! Nul plus que moi n*a sujet de déplorer sa mort prématurée ! 



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SCIENTIFIQUES. 575 

moi^ dans les glaces.... (je supprime encore diverses phrases).... et 
maintenant le voilà abattu, parce qu'il a perdu deux malades ! Allons 
donc! il faut être plus énergique que cela. » 

Je cite textuellement, sauf omissions volontaires. 

Je relevai ce qu'il y avait de désobligeant dans ces paroles 

Une discussion vive s'en suivit, et, en définitive, M. d'Urville persista 
dans la résolution d*aller à Hobart-Town. 

Je ne dois pas omettre de dire, quoique je l'eusse d'abord regardé 
comme une plaisanterie de mauvais goût , et peut-être comme une 
preuve d^àberration mentale passagère , je ne dois pas omettre 
de dire que M. d'UrvillCi dans un premier accès de brusquerie, me 
lâcha ces bigarres paroles : 

— « Ah ! c'est bien cela ; tout le monde en a assez de la cam- 
pagne !.... £h bien! j'y renonce aussi !... . Que les officiers des deux 
navires m'en fassent la demande signée par eux , et je laisse immédia- 
tement porter sur l'Ile-de-France. 

—«Commandant^ je vous ai fait mon rapport en âme et conscience, 
et les officiers autres que les médecins n'ont rien à faire dans la ques- 
tion qui nous occupe Nos malades ont besoin de gagner, le plus 

rapidement possible , un port qui leur donne de bons lits et des 
salles closes c'est à vous d'y pourvoir. » 

De retour à bord de la Zélée , j'osai à peine confier à quelques 
compagnons de voyage l'état de trouble complet dans lequel j'avais 
laissé le chef de l'expédition. 

Cependant, M. d'Urville lui-même se rendit presque aussitôt à 
notre bord, passa une sorte d'inspection de l'équipage; et, au mi- 
lieu d'un embarras dont je pourrais expliquer les causes toutes per- 
sonnelles, il laissa échapper : 

— K II n'y a aucune suite à donner à la demande faite par M. Le 
Guillou de la part de quelques officiers de la Zélée.... » 

Cette erreur de M. d'Urville, que je n'hésitai pas à qualifier d'un 
autre nom de son vivant ", fut aussitôt démentie par moi; cependant, 
comme il se hâta de quitter notre navire sans me répliquer, je pro- 
testai plus formellement contre son assertion par une lettre que l'on 

"^ Voir certaine pièce qui doit exister encore dans les archives du conseil de 
santé à Toulon... c'était une plainte contre MM. d'Urville et Jacquinot ; pourquoi 
n'y a-t-il pas été donné suite? Si l'enquête que je provoquais alors avait eu lieu, je 
n'aurais pas aujourd'hui la douleur de remuer d^ cendres l 



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576 NOTES 

doit troaver dans ses papiers, et qui lui fut expédiée dès que l^état de 
la mer le permit. La triste situation morale dans laquelle j*avais laissé 
M. d'Urrille à bord de VMtrolàbe, et qui me parut se prolonger 
pendant sa visite à bord de la Zélée, m^obligeait de lui répéter par 
écritrobjet de la mission que j'avais remplie de vive-voix, et je crois 
provisoirement inutile de reproduire ici les expressions dont je me 
servis; mais comme j'ai ouï dire que mon confrère Hombron n'accep- 
tait pas volontiers la demi-responsabilité de ridée â^ aller à Tlle-de- 
France, je vais citer les propres mots qu'il m'écrivit un an plus tard : 

« La relâche à TIle-de-France B*ent rainait nullement la 

nécessité de tronquer la campagne. L'idée d'y conduire les malades 
ne pouvait être inspirée que parle besoin d'atteindre, le plus promp- 
tement possible, les conditions favorables à la guérison * » 

M. dTrville m'avait annoncé que dans vingt ou vingt-cinq jours 
nous serions à Hobart-Town ; nous n'y arrivâmes qu'au bout de cinq 
semaines. Ce retard nous a été cruellement funeste ! 

Dix-huit morts sur soixante- quinze hommes d'équipage dans Tes- 
pace de quatre mois ! Et par suite d'un examen plus approfondi des 
circonstances où nous nous sommes trouvés, m'étant convaincu de 
plus en plus que nous aurions sauvé la presque totalité de nos mala- 
des, si Texpédition avait été autrement dirigée, depuis le 9 octobre, 
jour où j'annonçai l'invasion du fléau , je n'ai pas craint, dans mon 
rapport officiel de la campagne, de demander compte de leur vie à 
M. d'Urville. 

Je le répète : M. d'Drville a eu tort de quitter la rade de Tchin- 
gui sans prendre de nouvelles informations sur l'état sanitaire des 
équipages ; mais aucun reproche ne doit peser sur lui , loi*squ'il 
s'agissait d'un changement de route à la mer, le 6 novembre, s'il 
a été de bonne foi en évaluant â quarante jours le temps néces* 
saîre pour se rendre à PlIe-de-France (640 lieues ), tandis qu'il 
ne supposait devoir eti mettre que vmgt-cinq pour gagner Ho- 
bart-Town (880 lieues). Au reste, ce n'était pas à nous d'exa- 
miner si M. d'Unûlle avait eu raison de sacrifier la vie de quel- 
ques malades à l'accomplissement de ses desseins.... C'était au Gou- 
vendent à le juger, et nous lui en avons religieusement laissé le soin, 

* Je consente rauto^^ruphe de M. Hombron. 



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SCIENTIFIQUES. 577 

à nommer pour cela une commission dans le sein de la Marine , s'il 
Tavait trouvé convenable ; mais ma conscience me dit que j*aî rempli 
un devoir , en mentionnant tous mes regrets dans mon rapport écrit. 
Je n*admets pas avec M. d'Urville que le médecin « n'ait d*autre 
métier à hord que de voir mourir du monde. » Les traditions de 
nos écoles de santé, les actes de nos devanciers et de nos camarades, 
aussi bien que les règlements de la Marine, disent: 

« Que le médecin d'un navire n'est pas seulement l'homme qui 
« applique des appareils et des médicaments aux blessures et aux 
« mal<idies des matelots; il est le représentant de la Marine pour 
« tous leurs intérêtshygiéniques; leur avocat-né dans toutes leurs 
« souffrances ; il est leur père^ leur protecteur, leur défenseur^ 
« et au besoin , il devient l'exécuteur testamentaire de leurs 
« pluintes au lit de mort .» 

£t devant ce grave devoir, je n*ai pas dû m'arréter à des considé- 
rations d'intérêt personnel; en Taccomplissant je savais très bien que 
je m*exposais à perdre les fruits de ma campagne ; mais je n'ai ps^ 
hésité ; et , je Tespère bien , les hommes de cœur me comprendront: 
à chacun sa manière d'honorer sa vie. 

Pendant le voyage même, ce qui acheva de me prouver que j'avais 
profondément blessé M. d'Urville en mettant autant de zèle dans Tac- 
complissement de mes devoirs, ce fut la proposition qu'il me fit de 
quitter l'expédition àHobart-Town.... Je reconnus le piège tendu à 

ma loyauté, à ma franchise et je répondis : « Que nul motif au 

monde ne me déciderait à abandonner un poste qui m'avait été 
confié en France ».... L'honneur ne traçait-il pas la ligne sur laquelle 
je marchais d'un pas ferme .^ 

Je termine par un nouvel extrait de mon rapport ofiGciel ; ma dé- 
fense ne serait pas complète, si je ne donnais au lecteur la mesure de 
la délicatesse de sentiments de M. d'Urville, exprimée dans un de 
ses autographes ci-joint : 

J'avais envoyé à l'hôpital d'Hobart-Town deux hommes dont la 
maladie était tellement grave qu'il leur restait à peine quelques 
jours à vivre, et je.déclarai qu'il nous faudrait les laisser à terre quand 
nous viendrions à partir ; M. d'Urville en jugea autrement, et donna 
des ordres en conséquence. Alors, je fis par écrit à M. d'Urville une 
demande formelle et motivée, non-seulement sur l'humanité , mais 
sur le danger de voir, s'ils rentraient à bord, la maladie se propager 
IL 68 



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578 NOTE» 

de nouveau par ctmtagion dans notre équipage. Void la réponse 
que je reçus : 

« Aucune disposition ne m'aotorisc & laisser (des marins) en pays 
« étranger où la France n'a ni consul, ni agent des matelots. Les dewc 
« malades rentreront à leur bord lundi matin, à moins qu'ils ne soient 
« morts ou expirants. Dans ce dernier cas, les dent cbîrurgîens-majo#8 
« français, avec le chirurgien de l'hôpital , voudront bien constater 
« le fait, et m^cn remettre leprocès-verbal signé par eux trois. Moyen- 
« nantce, quoiqu'àtort peut-être, je prendrai sur moi de les laisser. 

<c J. d'Ur. » 

Je me dispense de toute réflexion... Le prôcè*-verbal ftil rédigé, 
signé et expédié ; mais comme souvenir au docteur officier, inspec- 
teur général des hôpitaux de la Tasmanie, Je ccmsignerai ici Us pa- 
roles qu'il prononça lorsque je lui donnai à lire le billet de M. dTJr- 
villc : « Morts ou expirante ! Inhumanité; le cœur se révolte à cette 
a lecture. Soyez tranquille, confrère, je garderai vos malades ; j'irai, 
« s'il le faut, trouver le gouverneur sir John Franklin. Pourm'arra- 

« cher vos hommes, il faudrait forcer les grilles de mon hôpital 

A Vos malades sont devenus les miens, je saurai les défendre. » 

Ce qui prouve que dans tous les pays les médecins savent se com- 
prendre quand il s^agit d'un devoir à remplh*. 



Et maintenant que nous avons repoussé le blâme , rappelons que 
nous n'étions pas indigne de récompense, soit comme médecin, 
soit comme naturaliste. 

Je voulais publier ici^ la lettre du Conseil de santé de Toulon, de- 
mandant la décoration pour moi, à titre de récompense de mes ser- 
vices dans cette campagne. Cette lettre, comme toutes les lettres de 
service, devait exister aux archives du conseil de santé et dans les 
cartons du ministère ; cependant, j'en ai vainement fait chercher la 
minute à Toulon, et jusqu'à présent, mes instances pour l'y retrou- 
ver ou la revoir à Paris , ont été infructueuses. Serait-il vrai qu'elle 
aurait été remise à M. d'Urville, comme on me l'a fait craindre? Se- 
rait-il vrai que M. d'Urville l'aurait détruite I 



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SCIENTIFIQUES. 



57» 



Voici le rapport de T Académie des Sciences, sur une partie de nos 
récoltes d'histoire naturelle : 

« Indépendamment des documents relatifs au détroit-de Magellan 
« et à la Tasmanie, M. Le Guillou a mis sous nos yeux des notes qu'il 
« a recueillies sur beaucoup d'autres points; le catalogue raisonné 
« des échantillons qu'il a rassemblés dans tout le cours de Texpédi- 
« tion, et la collection qu'il a déposée dans les galeries du Muséum. 
« Cette collection se compose de plus de 5,000 échantillons que 
« M. Le Guillou a recueillis non-seulement sur les plages où il a 
« abordé, mais même sur des montagnes a ssez élevées et assez avan- 
« cées dans les terres, avec un zèle et une activité que vos commis- 
« saires ne se sont pas lassés d'admirer. 

« Nous pensons que les amis des sciences doivent désirer la publi- 
« cation complète des observations de M. Le Guillou, et que les res- 
n sources dont le ministère de la marine dispose si libéralement en 
« faveur des voyages de circum-navigation, ne sauraient être mieux 
ft appliquées. Cette publication ne doit pas se réduire à une simple 
« nomenclature, elle exige une élaboration qui ne peut manquer 
« d'être longue. M. Le Guillou doit étudier, nommer, décrire ses 
« roches et ses fossiles; il doit, en outre, les comparer non seule- 
« ment aux collections d'Europe, mais aussi à celles que ses devan« 
« ciers ont recueilUessur tant de plages lointaines, et déposéet comme 
« lui au Muséum d'histoire naturelle. Cette comparaison ne peut être 
« bien faite iqu'à la condition préalable d'être faite à loisir; il est 
« d'ailleurs impossible que le travail de M. Le Guillou se termine 
« avant celui de ses compagnons de voyage , puisqull consistera en 
« partie à placer sur les plans nautiques et topogr»phiquet dont Pex- 
« pédition a rapporté les éléments, les couleurs géologiques qu^il a 
« étendues sur des croquis pris à la hâte pendant ses relâches. 

« Si M. le docteur Le Guillou était obligé de reprendre dans un 
« bref délai son service dans les ports , les espérances que nous fait 
<( concevoir Tabondance de ses matériaux s'évanouiraient en grande 
« partie ; il lui resterait le mérite d'avoir enrichi le Muséum d'une 
« suite nombreuse d'échantillons; mais ses notes et ses souvenirs 
« seraient perdus pour la science. Nous pensons qu'ils doivent, au 
« contraire , fournir la base d'une des parties essentielles de la pu- 
« blication à laquelle l'expédition des corvettes l'Astrolabe et la Zé- 
« lée va probablement donner lieu. Si l'Académie sanctionnait le 



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380 INOTES SCIENTIFIQUES. 

« témoignage favorable que ses commissaires croient devoir rendre 
« aax travaux commencés par M. Le Guillou , M. le contre-amiral 
« Dumont-dTJrville, dont le zèle pour tout ce qui pouvait contribuer 
« au succès des expéditions qu*il a dirigées a reçu d'une manière si 
(( constante le suffrage de ses compagnons, s^empressera, sans doute, 
« de prendre près du ministère de la marine les mesures nécessaires 
« pour ne pas être piîvé d'un collaborateur aussi utile que M. Le 
u Guillou. 

« Signé à la minute : Coudibr, Elib de Beauhont, rapporteur. 
« Les conclusions de ce rapport sont adoptées. 

« Pour copie conforme : 

«t Le secréta^e perpétuel de V Académie pour 
« les sciences naturelles , 

« Signé : Flourens. » 

Tout au contraire des vœux de TÂcadémie, M. d'Urville s'est for- 
mellement opposé à ma collaboration. Je reçus donc l'ordre positif 
de retourner au port de Brest où j'aurais été immédiatement embar- 
qué; mais l'état délabré de ma santé, à la suite de mon voyage de 
circumnavigation, ne me permettait pas de reprendre la mer; j'ai 
dû demander, et je n'ai obtenu qu'avec peine la mise en non-acti- 
vité, position qui me fait perdre la moitié de mes appointements, et 
les diver&es allocations attribuées aux médecins de la marine que des 
travaux scientifiques retiennent à la capitale; c'est, du reste, un 
nouveau sacrifice que j'ai accepté volontiers, piiisqu'il me laisse la 
faculté de mettre en ordre les nombreux matériaux que j'ai rappor- 
tés de ma campagne. Certes, il n'y aura pas de ma faute si le moin- 
dre de mes souvenirs est perdu pour la science. 

Le Guillou, 

médecin d« la marine. 



raris, 9 octobre 1842. 



FIN. 



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TABLE DES UÂTIÈRËS. 



i. — Causeries. 1 

S. Java. — Batavia. — Mœurs. — Chinois. 7 

5. Java. — Excursion dans Tile. — Bentepzorg. 31 
4. Syngapour. 29 
9. Archipel Soulou. — t Mœurs. — Usages. — Détails. 42 

6. SouLOU. — Aspect général de TArchipel. 55 

7. Réflexions. 6S 
3* PfliLippiifES. -- Mindanao. — Zambouangan. — Dé« 

tails. 79 
9. Courses aventureuses. — Détroit de Makassar. —En- 
core Bornéo. — Les Nasicas. 79 

10. DÉTROIT DE Makassar. •— Toujours Bornéo. — Coup- 

d'œil rétrospectif. — Mon voisin Georges. 87 

11. Point D'ARRéT. 117 

12. Java. — Samarang. — < Salaliga. 157 
15. DÉTROIT DE LA SoNDB. — Java. — Sumatr». — • Tchin- 

gui. — Battas. — Anthropophagie. 149 
14. Commerce des Indes-Orientales. — Considérations gc* 

nérales sur le commerce des Indes orientales. 139 



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582 TABLE DES MATIERES. 

Pagei. 

i5. Deuil. 16r 

16. Tasmanie. — Hobart-Town. 177 

ir- koéiiB, — Premier départ d'Hobart-Town. — Les Gla- 
ces. — Découverte de la terre Âdélie. — Tempête. 
— Une rencontre. 185 

18. ExpÉDmoNs RIVALES. — Lcs capitaines Wilkes et Ross. 205 

19. Iles Adkland. — Retour à Hobart-Town. — Glen- 

Leigth. — New-Norfolk. — Éo^ancipistes — Iles 
ÂnUand. — Un suicide . * 219 

20. Nouvelle Z<landb. — • Otago. —Presqu'île de Bank^s. 

Akaroua. — Massacres. — Tentatives de colonisa- 
tion française. — Taoné-Roa. 255 

21. Baie des îles. — Koro-Raréka. — Le baron Thierry. 247 

22. DtooiT DE ToRRBf . — Oragcs. — Iles Loyalty. — 

Nouvelle Calédonie. — Détroit de Torrès. — Ile 

Warrior's. 265 

25. Ile Warrior's. — Timoré. 277 

24. Le Buffle. 287 

25. Physionomie i^e la campagne. 299 

26. Retour. — La semaine des trois jeudis. — Bourt)on. 519 

27. SAiNTE-HéLÈNB. — Le Cap de Bonne-Espérance. — Pè- 

lerinage. 551 

28. La France. 597 
n0te3 scientifiques . 545 
Mémoire lu à TAcadémie des Sciences, par M. François 

Arago. (Séance du 15 décembre 1841.) -^ Physique 
générale du globe. — Notice sur la position des pô- 
les magnétiques de la terre, par M. L.-J. Duperrey. 547 

Du bruit du canon considéré comme moyen de dissiper les 

orages. 555 

Est-il prouvé, en fait, que des paratonnerres aient pré- 
servé des ravages de la foudre des bâtiments sur les- 
quels on les avait établis ? 560 

Les paratonnerres à tiges élancées et pointues attirent la 

foudre f 565 

Réponse à un passage du livr^ intitulé : Voyage au pôle 
sud et dans V Océanien sw Us corvettes TAstro- 
labe et la Zélée» par M, Dunumt-d'Orvilie. 569 



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PLÀGEMEIfT DES GRAVURES. 



^'' Tom. Pag. 

1 Haapa-Waïné, régente de Taïo-Haô (Archipel Nouko-HIva). ... i H4 

2 Kao-Tang. Temple Chinois à Macassar (lie Célébes). , i S80 

3 Naturels des lies VitI, venant visiter la corvette la Zélée i 182 

4 Rade de Taïo-Haë, un essaim de femme vient à bord à la nage. . . i 120 

5 Chef de Patagons en tenue de guerre i 66 

6 Naturel des fies Carolhies allant à la pèche i 2f8 

7 Maté-Oumo, prince de l'île Nouka-Hiva : . . i |23 

8 Délassement de la royauté d'Hapia. : . . 1 i6ij 

9 Évéché de Mangaréta (Océanie) 1 108 

f Terre de Louis-Philippe. i 82 

11 Danse des femmes de Nouka-Hiva i 128 

i2 Danseuse de Syngapore (presqu'île de Malana) n 58 > 

13 risite au roi de Labonie (ilôt Osalaou, archipel ViU). ..*... i 290 

14 Maria, la belle écuyère de Taiti* . . i 14« 

i5 Papa-toi, Taïtienne pur sang • t 146 

16 Le cadeau de noce de Boni-Boni i 277 

17 Bchouage des corvettes F Astrolabe et la Zélée (détroit de Torrès). . 11 270 

18 Mort de Tama n 115 

19 Rencontre des naturels (à Nakikoba) u 96 

20 Chasse au nasicas (détroit de Makassar). n 82 

21 Quand la feuille est sèche il faut qu*elle tombe (lie Sumatra). ... n 156 

22 Vengeance des maris battus (lie Sumatra). . . n 153 

23 Pèche au baleineau (Nouvelle-Zélande-Otago) n 934 

24 Vengeance d'un roi de la Nouvelle-Zélande (Akaroua) 11 240 

26 S. A. R.le prince de Joinville dans la plaine de Laguna (Ténérifle). . i 17 

26 Punition des matelots à Hobart-Town (lie van-Diémeu) n 26 

27 Kakou, esclave fbgitK (archipel Soulou) n 6i 

28 Naturels de la Nouvelle-Zélande n 232 ^ 

29 Réception de Famiral Dumont-d'Urville à Pao (tle Viti) i 189 

30 Pirogue des naturels de Balahou (lie VitO. •••«.«..• i 186 



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