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Full text of "Voyage d'exploration en Indo-Chine : effectué pendant les années 1866, 1867 et 1868 par une commission française présidée par M. le Capitaine de frégate, Doudart de Lagrée et publié par les ordres du Ministre de la marine sous la direction de M. le Lieutenant de vaisseau, Francis Garnier, avec le concours de M. Delaporte, Lieutenant de vaisseau et de MM. Joubert et Thorel, médecins de la marine, membres de la commission"

WHITNEY LIBRARY, 
HARVARD UNIYERSITY. 




THE GIFT OF 
J. D. WHITNEY, 

Sturgis Hooper Professor 



MUSEUM 01 OOMPAEATIVE Z00L0GY 
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111 




VOYAGE D'EXPLORATION 



EN 



INDO-CHINE 



— TYPOGRAPHIE ET STÉRÉOTYPIE DE CRETE FILS. 



SITY 




M. LE CAPITAINE DE FRÉG AT E DO UD ART UE LIGUÉE. 



VOYAGE D'EXPLORATION 



EN 



IN DO 




EFFECTUÉ 

PENDANT -LES ANNÉES 1866, 1867 ET 1868 

PAR UNE COMMISSION FRANÇAISE- 

PRÉSIDÉE PAR M. LE CAPITAINE DE FRÉGATE 

DOUDART DE LAGRÉE 

ET PUBLIÉ PAR LES ORDRES DU MINISTRE DE LA MARINE 

SOUS LA DIRECTION DE M. LE LIEUTENANT DE VAISSEAU 

FRANCIS GARNIER 

AVEC LE CONCOURS DE M. DELAPORTE, LIEUTENANT DE VAISSEAU 
Et de MM. JOUBERT et THOREL, médecins de la Marine 

MF. M B R E S DE LA COMMISSION 

OUVRAGE ILLUSTRÉ 

DE 250 GRAVURES SUR ROIS D'APRÈS LES CROQUIS DE M. DELAPORTE 

ET ACCOMPAGNÉ D'UN ATLAS 



TOME PREMIER 



Jt 



PARIS 



LIBRAIRIE HACHETTE ET C ,K 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 

1873 

Droits de propriété et de traduction réservés. 



M< ' RY 

HAR\ 

)GE. MA USA 



PREFACE 



Le voyage scientifique dont cet ouvrage contient le récit a été résolu, en 1865, par 
M. le marquis de Chasseloup-Laubat, ministre de la marine, et alors comme aujourd'hui 
président de la Société de géographie de Paris ; la publication en a été ordonnée, en 1869, 
par son successeur, M. l'amiral Rigault de Genouilly. Après la longue interruption causée 
par les événements de 1870-71, cette publication a été reprise et vient d'être achevée 
sous le ministère de M. le vice-amiral Pothuau. 

C'est à la sagesse et à l'énergie de son chef, M. le capitaine de frégate Doudart de 
Lagrée, que la Commission française d'exploration a dû de réussir dans la tâche difficile 
qu'on lui avait confiée. Tl a payé de sa vie la gloire de cette entreprise : elle lui appartient 
tout entière. 

Doudart de Lagrée (Ernest-Marc-Louis-de-Gonzague), était né le 31 mars 1823 à 
Saint- Vincent de Mercure, canton du Touvet (Isère). Sa famille, originaire de Bretagne, 
mais fixée depuis longtemps dans le Dauphiné, occupait un rang distingué dans la pro- 
vince et avait fourni depuis plus de deux siècles à l'armée et à la magistrature un grand 
nombre de sujets d'élite. 

Ernest de Lagrée fit son éducation au collège des Jésuites, à Chambéry, mais témoi- 
gna de bonne heure la ferme volonté de servir la France ; malgré les offres séduisantes 
qui lui étaient faites pour le retenir en Savoie, il entra à l'École Polytechnique, dont 
il sortit élève de première classe de la marine le 1 er octobre 1845: Enseigne en 1847, 
nommé lieutenant de vaisseau au choix le 8 mars 1854, il commanda en cette qualité la 
batterie basse du vaisseau le Friedland pendant le combat du 17 octobre, sous les murs de 
Sébastopol, et reçut pour ses brillants services pendant la campagne de Crimée la croix de 
chevalier de la Légion d'honneur. Il exerça ensuite avec distinction le commandement de 
l'aviso le Rôdeur, sur les côtes de la Méditerranée. Une affection de larynx, dont l'origine 

remontait à son enfance, l'obligea, à la suite de cette campagne, à quitter le service actif 
I. a 



Il PREFACE. 

pour suivre un traitement spécial. A peine convalescent, il partit pour la Cochinchine, où il 
joua bientôt le rôle le plus intelligent et le plus utile. Nommé capitaine de frégate le 2 dé- 
cembre 1864, en récompense des services qu'il avait rendus dans les négociations rela- 
tives à l'établissement du protectorat du Cambodge, il voulut compléter la tâche à la- 
quelle il s'était voué, et il accepta, au commencement de 1866, la direction du voyage 
d'exploration qui devait lui coûter la vie. 

Ce voyage mit dans tout leur relief les éminentes qualités de M. de Lagrée : la sûreté 
d'intelligence, l'élévation de caractère qu'il déploya au milieu des circonstances les plus 
difficiles, excitèrent souvent notre admiration. Son extrême distinction d'esprit, sa délica- 
tesse de cœur lui conquirent dès les premiers jours notre affection et notre respect. Il fut 
pour nous moins un chef qu'un père de famille : il se réserva la plus grande part des fati- 
gues et garda tout entiers les soucis et la responsabilité du commandement. Continuateur 
insuffisant de son œuvre, j'ai hâte de placer sous l'égide de son souvenir un ouvrage au- 
quel il aurait seul pu donner l'autorité et le développement nécessaires. 

Malheureusement, à l'exception d'un mémoire sur les ruines d'Angcor que sa famille 
a bien voulu me communiquer, je n'ai disposé, pour la partie politique et historique dont 
M. de Lagrée s'était réservé la rédaction, que de quelques documents épars. Mes notes 
personnelles, les rapports officiels que M. de Lagrée a adressés au gouverneur de la 
Cochinchine pendant les premiers mois du voyage, le journal très-succinct de ses excur- 
sions particulières, le souvenir de ses conversations m'ont permis d'aborder une élude à 
laquelle j'étais peu préparé. Elle sera nécessairement plus incomplète que le travail 
spécial qu'avait sans doute commencé M. de Lagrée et que, par des scrupules d'une exces- 
sive modestie, il a compris dans les papiers dont, au moment de sa mort, il a exigé l'a- 
néantissement. J'ai soigneusement précisé par des notes la part de M. de Lagrée à la 
rédaction du texte. 

Le premier volume contient la partie descriptive, historique et politique du 
voyage. Je n'espère pas avoir réussi à concilier l'intérêt du récit avec les nécessités 
scientifiques qui sont la raison d'être de la présente publication. A vrai dire, je crains bien 
que ceux qui chercheront dans ce livre des narrations amusantes, n'éprouvent une décep- 
tion. A leur tour, les savants n'y trouveront peut-être pas, traitées avec des développe- 
ments suffisants, les questions spéciales qui les intéressent. J'ai dû réduire le côté pitto- 
resque et anecdotique aux faits qui pouvaient contenir des indications nouvelles ou des 
renseignements utiles. J'ai évité en matière scientifique les conclusions définitives et les 
théories de toutes pièces, me contentant de rassembler des matériaux dont les érudits 
feront un meilleur usage que moi. 

Notre première visite, en quittant Saigon, a été pour ces magnifiques ruines d'Ang- 



PRÉFACE. 1H 

cor qui ont attiré depuis peu d'années l'attention des orientalistes, et j'ai naturellement 
placé au début du livre l'étude de M. de Lagrée sur les monuments cambodgiens. Elle oc- 
cupe les chapitres 111 et IV. J'ai dû combler quelques lacunes et donner plus d'unité à 
l'exposition, mais j'ai toujours respecté, même quand je ne les ai pas partagées, les opi- 
nions de l'auteur. Les archéologues liront sans doute avec intérêt et profil ce travail appro- 
fondi et consciencieux. 

Je n'ai pu résister à la tentation de joindre à la description des monuments d'An°-cor 
un Essai historique sur le peuple qui les a construits. Je n'ai malheureusement pas 
réussi à dissiper les obscurités dont les origines desKhmers restent enveloppées. Peut-être 
eût-il mieux valu ne pas cherchera résoudre un problème historique trop difficile et trop 
ardu. L'immense intérêt qui s'attache à de pareilles études m'excuse de les avoir entre- 
prises, et je conviens volontiers que les résultats que j'ai obtenus ne répondent pas aux 
efforts qu'ils m'ont coûtés. 

Dans l'exposition du reste du voyage, j'ai continué à rejeter dans des chapitres séparés \ 
ou des paragraphes spéciaux, les études d'ensemble sur l'histoire, les mœurs, la légis- 
lation, le commerce des différentes contrées traversées; mais j'ai cru devoir faire entrer 
les renseignements géographiques et ethnographiques dans le cadre même du récit. S'il 
est toujours avantageux, pour les contrées dont l'étude est déjà avancée, de réunir ces ren- 
seignements en un corps de doctrine, il est dangereux de le faire dans une région aussi 
peu connue que l'Indo-Chine. En séparant les faits de cet ordre du paysage auquel ils se 
rapportent, ou des circonstances pendant lesquelles ils ont été observés, on s'expose à en 
dénaturer la portée et à échafauder des théories qui se trouvent démenties le lendemain. 

Enfin, dans un dernier chapitre, j'ai essayé de poser les prémisses de la politique 
française dans l'extrême Orient. Il paraîtra peut-être présomptueux d'avoir osé exprimer 
aussi vivement des opinions toutes personnelles et qui n'ont d'autre autorité que celle 
qu'elles empruntent à un séjour de quelques années dans ces lointains parages. Inspi- 
rées par mon dévouement au pays, on leur reconnaîtra au moins le mérite de la sincé- 
rité et du désintéressement. 

Le premier volume se termine par un appendice contenant quelques documents cu- 
rieux et les pièces les plus intéressantes de la correspondance du voyage. 

Le second volume est exclusivement consacré aux observations scientifiques et aux 
travaux spéciaux de la Commission d'exploration. La Géologie et la Minéralogie y ont 
été traitées par M. le docteur Joubert ; Y Anthropologie, X Agriculture et Y Horticulture, par 
M. le docteur Thorel. Mon interprète chinois, M. Thomas Ko, y a donné la traduction 

1 Voy. notamment les chapitres VIII, XV, XVIII et XX. 



IV PREFACE. 

d'un ouvrage chinois qui contient de précieux renseignements sur les richesses métal- 
lurgiques et les procédés d'exploitation de la province du Yun-nan. J'ai annoté cette 
traduction et j'ai analysé, au commencement du volume, les Déterminations géographiques 
et les Observations météorologiques faites pendant le voyage. Le volume se termine par 
les spécimens des Langues indo-chinoises recueillis par M. de Lagrée et par moi. 

Dans un ouvrage dont les diverses parties ont été rédigées par des écrivains différents, 
à des époques fort éloignées les unes des autres, où un nombre considérable de mots 
géographiques nouveaux, appartenant à des langues peu connues, font pour la première 
fois leur apparition, il était bien difficile d'arriver d'une façon absolue à l'unité d'ortho- 
graphe. Les quelques variantes qui ont échappé à mon attention sont en général peu im- 
portantes : ce sont des i pour des y, des c pour des k, quelquefois des / pour des r i , etc. 
Je me suis efforcé, en reproduisant les noms d'hommes et les noms de lieux dérivés du 
pâli, de leur conserver la physionomie particulière qu'ils revêtent dans la langue du pays 
qui les a adoptés. Preabat, « pieds sacrés, » qualification des princes, fera reconnaître im- 
médiatement au lecteur une source ou un nom cambodgiens, alors que Phra bat et Plia 
bat lui indiqueront une source ou un nom siamois ou laotiens. 

L'Atlas qui accompagne cet ouvrage se divise en deux parties. La première, à laquelle 
ont contribué MM. de Lagrée, Delaporte et moi, comprend les Cartes et les Plans ; la se- 
conde est Y Album même du voyage : elle est entièrement l'œuvre de M. Delaporte, auquel 
on doit aussi une partie du travail géographique, ainsi que les dessins ou les croquis qui ont 
servi à l'illustration du texte. C'est M. Laëderich, premier maître mécanicien de la ma- 
rine, qui a dessiné les plans des monuments d'Angcor, plans au levé desquels il avait été 
employé par M. de Lagrée. 

Il me reste à remercier tous ceux qui ont bien voulu s'intéresser à mon travail et faci- 
liter ma lourde tâche : MM. Doudart de Lagrée, l'un, président du tribunal civil de Blidah, 
et l'autre, chef de bataillon en retraite, ont mis à ma disposition avec le plus grand empres- 
sement tous les papiers de leur regretté frère, qui, de près ou de loin, pouvaient se rap- 
porter au voyage ; je dois à MM. H. Yule et Garrez la communication de nombreux et pré- 
cieux documents, et leurs indications ont contribué dans une large mesure à diriger et à 
éclairer mes recherches. Je ne sais en quels termes reconnaître leur concours dévoué et 
véritablement infatigable. — MM. J. Fergusson, Mohl, Viollet-le-Duc, Pauthier,C. Maunoir, 
Veersteg, Lefèvre, lieutenant de vaisseau, à qui je dois les dessins de Pnom Bachey, pu- 
bliés dans le premier volume ; Luro, lieutenant de" vaisseau, dont les connaissances en 

1 Par exemple, Saniabouly au lieu de Saniaboury; les Laotiens éprouvent une grande difficulté à pro- 
noncer les r et le souvenir du son réellement entendu prévaut souvent, à l'insu de l'écrivain, sur l'éty- 
mologie réelle du mot. 



PREFACE. V 

chinois et en annamite m'ont été du plus grand secours; Renard, bibliothécaire du Dépôt 
de la marine; A. Thénard, fils de l'éminent académicien; et enfin Léon Garnier, mon 
frère, qui a bien voulu se charger de la tâche délicate de revoir en épreuves la dernière 
partie de mon travail, ont des droits à toute ma reconnaissance. Que l'on me pardonne 
de ne pas citer les noms de tous ceux qui m'ont aidé parleurs conseils ou soutenu par leurs 
encouragements. Cette liste serait trop longue, et ne serait sans doute profitable qu'à mon 
amour-propre. 

On s'étonnera peut-être de ne pas trouver traitées ou tout au moins indiquées, dans 
cet ouvrage, certaines questions de géographie sur lesquelles notre itinéraire devait appe- 
ler mon attention. C'est volontairement que j'ai omis de mentionner les renseignements 
que j'ai recueillis sur la partie tibétaine du cours de quelques-uns des grands fleuves 
de l'Indo-Chine. Ces renseignements ne jetaient aucune lumière décisive sur le pro- 
blème peut-être le plus important et à coup sur le plus obscur de la géographie de l'Asie. 

Je vais essayer, avant de les produire, de les compléter sur les lieux mêmes. 

Francis Garnier. 



En mer, à bord de VRoogly, 3 octobre 1872. 



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VOYAGE D'EXPLORATION 

EN INDO-CHINE 



PARTIE DESCRIPTIVE, HISTORIQUE ET POLITIQUE 

PAR M. FRANCIS GARNIER 



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VOYAGE D'EXPLORATION 

EN INDO-CHINE 

PARTIE DESCRIPTIVE, HISTORIQUE ET POLITIQUE 

PAR M. FRANCIS GARNIER 



APERÇU HISTORIQUE SUR LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES EN INDO-CHINE \ 

Le plateau du Tibet forme, au centre de l'Asie, comme une immense terrasse dont les 
bords sont dessinés sans interruption, au nord, à l'ouest et au sud, par de hautes chaînes 
de montagnes, mais qui va en s'abaissant graduellement vers l'est et déverse de ce côté 
la plus grande partie de ses eaux. C'est surtout par l'angle sud-est que s'échappent la 
plupart des fleuves qu'il alimente. Là, dans un espace de moins de soixante lieues, le 
Brahmapoutre, l'Iraouady, la Salouen, le Cambodge, le Yang-tse kiang, quelque temps 
arrêtés et contenus par la puissante barrière de l'Himalaya, réussissent à se frayer un pas- 
sage et tracent de profonds sillons dans les flancs déjà légèrement affaissés de cet énorme 
soulèvement. Ses derniers contre-forts se prolongent cependant encore assez dans cette 
direction pour donner naissance au fleuve de Canton, le Si kiang, au fleuve du Tong- 
king, le Ho-ti kiang, et au fleuve de Siam, le Ménam ; mais ces rivières, quoique com- 
parables aux plus grands cours d'eau de l'Europe, ne sauraient être mises sur la même 
ligne que celles qui précèdent, dont les sources, encore peu connues, sont probablement 
toutes situées à l'intérieur du plateau lui-même. 

Parallèles et voisins à leur sortie du Tibet, ces cinq grands fleuves ne tardent pas à se 
séparer. Tandis que le Yang-tse kiang ou fleuve Bleu se détourne brusquement vers l'est 
et le nord, traverse toute la Chine, dont il peut être considéré comme le grand diamètre, 
et va se jeter à la mer près de Shang-hai, le Brahmapoutre s'infléchit à l'ouest et au sud 
pour aller mêler ses eaux à celles du Gange, non loin de Calcutta. Chacun d'eux semble 
personnifier ainsi la civilisation et contenir les destinées de l'une des deux plus vieilles 
nations de l'Asie et du monde : la Chine et l'Inde. 

1 Consulter pour tout ce chapitre la Carte générale de l'Indo-Chine et de la Chine centrale, Atlas, i rc partie, 
planche I. 

I. 1* 



2 APERÇU HISTORIQUE 

On désigne généralement sous l'appellation dTndo-Chine la vaste étendue de pays qui 
sépare les vallées de ces deux fleuves. Bizarrement découpé par la mer, cet espace angu- 
laire s'allonge vers l'équateur, en formant une longue et étroite barrière entre les eaux du 
golfe du Bengale et celles des mers de Chine, et constitue, à l'extrémité sud-est du conti- 
nent asiatique, une vaste presqu'île qu'arrosent lTraouady, la Salouen, le Ménam, le Cam- 
bodge et le fleuve du Tong-king. 

Bien de plus confus et de plus contradictoire que les renseignements que les premiers 
voyageurs nous ont laissés sur l'Indo-Chine. Champ de bataille de plusieurs races, point 
de contact de plusieurs civilisations, cette région , qui réunit presque tous les climats, a 
présenté successivement les aspects les plus divers. Les bouleversements incessants dont 
elle a été le théâtre, les désignations innombrables données tour à tour à chaque peuplade, 
à chaque cours d'eau, à chaque chaîne de montagnes, ont produit au point de vue géogra- 
phique un chaos presque inextricable, et les traits les plus saillants de la constitution phy- 
sique de la contrée ne restent pas moins difficiles à saisir que ceux de son existence politique. 
De toutes les parties de l'Asie, l'Indo-Chine a été la dernière connue des Occidentaux. 
L'élan imprimé au monde ancien par les conquêtes d'Alexandre, après avoir reculé rapi- 
dement de l'Indus au Gange la limite des terres connues, semble avoir été longtemps im- 
puissant à faire franchir ce dernier fleuve aux Européens. D'un autre côté, l'extension de 
l'influence et de la domination chinoises jusque sur les bords del'Oxus et de l'Jaxartes, au 
deuxième siècle avant notre ère, créa au nord de l'Himalaya un courant commercial im- 
portant, qui mit en communication le Céleste Empire et l'Europe par des routes trop sep- 
tentrionales pour laisser soupçonner l'existence de l'Indo-Chine. 

Cependant les difficultés et la longueur de ces routes, qu'infestaient des peuplades 
errantes et guerrières , en lutte perpétuelle avec les Chinois, firent bientôt rechercher à 
ceux-ci une voie plus commode pour communiquer avec l'Occident. A la suite de la mis- 
sion du général Tchang-kian (122 av. notre ère) dans les régions transoxanes, l'empereur 
Hiao-wou-ti envoya une expédition qui devait essayer de parvenir par le sud dans le pays 
de Chin-thou (région de l'Indus). Arrivée dans le pays de Tien, la province actuelle du 
Yun-nan, cette expédition dut aux artifices du roi de ce pays d'être retenue pendant plus 
de quatre années chez les Kiang, populations tibétaines de la frontière, et revint sans avoir 
réussi à atteindre le but indiqué. 

Ce n'est que deux siècles après que les communications entre la Chine et l'Inde par 
le nord de l'Indo-Chine paraissent devenir plus fréquentes. La propagation du bouddhisme, 
dont l'introduction en Chine date de l'an 61 après Jésus-Christ, et qui se répandit à la 
même époque dans la péninsule indo-chinoise , contribua sans doute à ce résultat. La 
route de Taxila sur l'Indus à Palibothra sur le Gange, fréquentée depuis longtemps déjà, 
servit de trait d'union entre la Chine et l'Asie Mineure et fit quelque temps concurrence 
aux routes, trop souvent interrompues par la guerre, qui, par le nord des monts Cé- 
lestes, ou par le lac Lop, Khotan (llchi de nos jours), Kachgar et la Baclriane, reliaient 
les provinces septentrionales de la Chine à l'Occident. Les annales chinoises consta- 
tent que vers cette époque les habitants du Ta-thsin (empire romain) venaient souvent 



SUR LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES. 3 

pour leur commerce jusqu'aux royaumes de Fou-nan, de Ji-nan, de Kiao-tchi, c'est-à- 
dire dans la partie supérieure de l'Indo-Chine, et que les rois de l'Inde envoyaient leurs 
tributs et leurs ambassades « en dehors de la frontière du Ji-nan ». C'est également cette 
route que semble avoir suivie en 166 l'ambassade d'Antonin (1). 

En 227, les historiens chinois mentionnent encore la venue d'un Romain nommé Lun 
dans le Kiao-tchi (Tong-king) ; de là il se serait rendu à la cour du roi d'Où (Chine mé- 
ridionale). C'est vers la même date qu'il est parlé pour la première fois des relations ma- 
ritimes du puissant royaume de Fou-nan avec l'Inde. 

Cependant les routes du Nord de l'Himalaya paraissent avoir été encore les plus en 
faveur jusqu'à la chute de l'empire romain, soit que les guerres qui ont de tout temps 
désolé le Nord de l'Indo-Chine fussent un obstacle invincible à l'établissement par cette 
voie de relations commerciales régulières ; soit que la production de la soie, qui était le 
principal objectif des caravanes romaines, fût restée localisée sur les bords du fleuve 
Jaune et qu'il y eût par conséquent avantage à passer par la vallée du Iaxartes (Syr Deria de 
nos jours) pour s'y rendre. A l'époque de Constantin, ce commerce devint même assez actif; 
mais rien ne permet de supposer qu'en dehors de ces communications continentales il 
existât une intercourse maritime entre la Chine et l'Occident et que les côtes de la péninsule 
indo-chinoise aient été dès ce moment reconnues et visitées par les navigateurs romains. 

Les relations par mer de l'Inde et de l'Egypte remontent, il est vrai, à 72 ans avant notre 
ère : longtemps limitées à un long et timide cabotage le long des côtes de l'Arabie et 
du golfe Persique, elles prirent un plus grand essor, lorsque, à la suite d'Hippalus, au 
milieu du premier siècle de notre ère, les navires osèrent s'abandonner à la mousson 
favorable pour traverser en ligne droite le golfe d'Oman et se rendre directement de l'en- 
trée de la mer Rouge aux embouchures de l' Indus ; mais cette navigation, destinée surtout à 
rattacher l'Egypte au mouvement commercial de l'Asie, ne paraît pas s'être étendue sur 
les côtes de l'Inde beaucoup au delà du golfe de Cambaïe 2 . 

Il en est de même du commerce maritime de la Chine avec l'Inde, dont Ceylan et 
les embouchures du Godavery ont été de bonne heure l'entrepôt : les jonques chinoises, 

1 Je sais que je me trouve ici en désaccord avec plusieurs orientalistes qui admettent que les envoyés de 
Marc-Aurèle débarquèrent à Canton, qu'ils assimilent au Cattigara de Ptolémée. Je ne fais pas remonter 
aussi haut, comme on le verra, la navigation des Occidentaux dans les mers de Chine, et le texte chinois du 
Pien-i-tien, qui dit que l'ambassade passa « par la frontière extérieure du Ji-nan », est contraire à l'hypothèse 
de ces orientalistes. Il y aurait du reste bien d'autres objections à leur opposer. Je me contenterai de rap- 
peler que Gosselin, dont l'autorité est grande en ces matières , place Cattigara sur les côtes occidentales 
de la presqu'île de Malaca, à l'embouchure de la rivière de Ténasserim. 

2 Cette assertion paraîtra sans doute bien hasardée. — Je crois cependant qu'il serait possible de démon- 
trer que tous les géographes anciens n'ont fait, à partir de ce point, que sur des itinéraires terrestres le trace 
des côtes méridionales de l'Asie. Il est inadmissible en effet que la direction générale des côtes de l'Inde, qu'ils 
n'ont jamais connue, ait pu échapper à des navigateurs : les vents réguliers qui soufflent dans ces parages 1 au- 
raient indiquée au besoin. Sans doute de loin en loin quelques caboteurs indigènes, ou des voyageurs étran- 
gers, tels que les ambassadeurs envoyés à l'empereur Claude par le roi de Ceylan, ont pu donner quelques 
vagues renseignements sur les ports de la presqu'île indienne, mais les communications commerciales avec le 
Godavery et le Gange étaient surtout continentales. Dans tous les cas les Romains n'ont jamais franchi le dé- 
troit de la Sonde, et la Chine ne leur a été connue que par les voyages qui se faisaient au travers de l'Asie. 



4 APERÇU HISTORIQUE 

familiarisées depuis des siècles avec l'usage de la boussole et le phénomène des mous- 
sons qui se produit dans les mers de la Chine tout aussi bien que sur les côtes de l'Inde, 
atteignirent ces deux points à une époque probablement fort ancienne ; mais leur navi- 
gation ne se prolongea que beaucoup plus tard jusqu'aux embouchures de l'Euphrate. 

La chute de l'empire romain légua à la Perse et à l'Ethiopie le commerce qui se 
faisait à travers le continent asiatique avec la Chine et l'intercourse maritime avec l'Inde, 
dès la fin du quatrième siècle de notre ère. Ce fut dans la première moitié du siècle sui- 
vant que, d'après le témoignage de Massoudi, des navires venus de Chine apparurent 
en grand nombre dans le golfe Persique. Les pèlerinages des Chinois bouddhistes dans le 
Nord de l'Inde se font toujours par terre, mais l'un de ces pèlerins, le célèbre Fa-hien, 
après avoir suivi la route continentale pour se rendre dans le pays de Chin-thou, s'em- 
barque, pour effectuer son retour dans sa patrie, aux embouchures du Gange, touche à 
Ceylan et à Java et vient atterrir dans la province chinoise du Chan-tong (414). 

La conquête de Ceylan au sixième siècle par Cosroès-Nouschirevan dut activer les re- 
lations maritimes entre la Perse et l'extrême Orient, mais elles ne prirent un développe- 
ment considérable qu'à partir du siècle suivant, sous la domination arabe. Dès 637, les 
Arabes se répandirent sur les côtes occidentales de l'Inde, et les conquêtes du fameux 
Hadjadj et de son cousin Mohammed (696-714) multiplièrent les points de contact entre 
les deux extrémités de l'Asie. A cette époque, une colonie de marchands musulmans 
s'établit à Ceylan, et la navigation entre la Chine et les nouvelles villes de Bassora et de 
Syraf, fondées par Omar, devint excessivement active, mais ne semble avoir porté aucun 
préjudice au commerce continental, qui continua à se faire entre la province chinoise du 
Chen-si et les bords du Tigre par le Khorassan et la vallée de l'Oxus (Djihoun de nos jours). 
L'ambassade, envoyée en 643 par le royaume de Fou-lin (Bas-Empire) à la cour des 
Thang, suivit probablement cette dernière route ou une autre plus septentrionale encore 
(Nord de la Caspienne, pays des Kirghiz). 

C'est à partir de cette époque que l'on peut commencer à trouver dans les écrivains 
orientaux des renseignements géographiques et historiques précieux sur la péninsule 
indo-chinoise. Malheureusement l'obscurité et l'insuffisance des données modernes rela- 
tives à cette partie du continent asiatique ont provoqué à son égard une sorte d'oubli de 
la part des savants orientalistes qui ont commenté les ouvrages arabes et persans de celte 
période. Quand on parcourt les nombreux travaux auxquels ces ouvrages ont donné lieu, 
on reste frappé du peu de place que tient l'importante presqu'île dont nous parlons dans 
les préoccupations des traducteurs. Il y a une sorte de parti pris de retrouver dans l'Inde 
proprement dite tous les royaumes, toutes les villes énoncées parles auteurs, et l'on ne tient 
aucun compte de l'espace géographique même occupé par l'Indo-Chine, et de l'immense 
développement de côtes qu'elle présente *. 

1 Ce parti pris a porté malheur à l'un des orientalistes les plus érudits et les plus consciencieux de notre 
époque, M. Reinaud, qui a voulu voir dans Killah ou Kalah des auteurs arabes la ville de Pointe-de-Galle 
dans l'île de Ceylan, et a placé par suite sur la côte de Coromandel des États et des villes qui se trouvent en 
Indo-Chine. 



SUR LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES. 5 

Nous ne discuterons pas en ce moment les identifications plus ou moins heureuses qui 
ont été faites des lieux successivement décrits par les géographes et les voyageurs arabes. 
Il semble résulter de l'ensemble de leurs témoignages que, dès le huitième siècle de notre 
ère, toutes les côtes de la presqu'île de Malaca, de la Cochinchine, du Tong-king, étaient 
visitées par les navigateurs occidentaux. En 758, les Arabes et les Persans étaient si nom- 
breux à Khan-fou *, port le plus fréquenté de la Chine, qu'ils purent y exciter une sédition. 

Malaca, ou tout autre port situé à l'extrémité de la presqu'île, devint le point de ren- 
contre des flottes chinoises et des flottes arabes, en même temps que de nombreuses 
routes continentales, dont quelques-unes passaient par le Nord de l'Indo-Chine et le pays 
d'Assam, achevaient de mettre en communication les deux empires. 

Les révoltes et les troubles qui se produisirent à Khan-fou et dans tout le Céleste 
Empire à la fin du neuvième siècle, et qui amenèrent la chute de la dynastie des Thang, 
ralentirent un instant les relations commerciales avec la Chine et les concentrèrent plus 
dans le Sud, dans les riches îles de la Sonde et aux embouchures des grands fleuves de 
ITndo-Chine. Les conquêtes de Mahmoud le Gaznévide, qui étendirent au onzième siècle 
la domination musulmane jusqu'au Gange, la fondation de l'empire de Delhy et la ferveur 
bouddhique de certains empereurs de la Chine, amenèrent dans la suite de nombreux rap- 
prochements entre ces derniers et les sultans de l'Inde. C'est à l'un de ces rapprochements 
que nous devons les voyages d'Ibn Batoutah, qui eurent lieu de 1342 à 1349, et qui four- 
nirent quelques renseignements sur l'Indo-Chine. 

Plus d'un demi-siècle avant lui, le Vénitien Marco Polo avait pénétré dans le Nord 
de la péninsule et parcouru une partie du Yun-nan, de la Birmanie et des régions intermé- 
diaires. Son récit, tant de fois discuté, est un des documents les plus intéressants et les 
plus précieux pour la reconstitution de l'histoire de cette partie de l'Indo-Chine. Marco 
Polo visita également le royaume de Tsiampa sur les côtes orientales de la presqu'île. 

Tout fait supposer que dès ce moment quelques marchands européens parcouraient 
déjà les côtes du golfe du Rengale et pénétraient au delà du Gange. A la suite des croisades, 
beaucoup de Grecs du Bas-Empire, de Génois et de Vénitiens avaient pénétré dans l'Orient 
et en avaient adopté le langage, le costume, les mœurs, et au besoin la religion. Mêlés aux 
Persans et aux Mores, ils venaient échanger contre des aromates, des étoffes et des pierres 
précieuses, quelques objets de quincaillerie, du safran et surtout le corail qui, dès la plus 
haute antiquité, a fourni l'article de la production européenne le plus recherché par les 
Asiatiques. La relation du Vénitien Nicolo di Conti, écrite au milieu du quinzième siècle, 
celle du Bolonais Ludovico Barthema, écrite au commencement du seizième, jettent 
une vive lumière sur la nature de ce commerce. Pendant le cours de ses voyages, qui 
durèrent vingt-cinq ans (de 1419 à 1444), Nicolo di Conti visita l'Aracan et le royaume 
d'Ava. Il a décrit avec soin cette capitale, dont le nom apparaît ici pour la première fois. 
Il paraît également avoir visité les côtes du Tsiampa. Ludovico Barthema parcourut, de 
1502 à 1505, toutes les côtes méridionales de l'Asie, depuis le golfe Persique jusqu'à la 

1 Probablement Gan-pou de Marco Polo, dans la baie d'Hang-tcheou, et non Canton, qui à cette époque 
s'appelait Thsing-haï. 



G APERÇU HISTORIQUE 

presqu'île de Malaca et aux îles de la Sonde. Ces deux voyageurs ne sont probablement 
pas les seuls marchands européens qui aient devancé les Portugais aux Indes orientales, 
et même après la découverte de la route maritime, leur itinéraire continua à être suivi 
par de nombreux commerçants italiens 1 . 

Tout le monde sait que Vasco de Gama aborda pour la première fois sur les côtes 
occidentales de l'Inde en 1497. Dès 1505, il était nécessaire de mettre un vice-roi à la tête 
des nouvelles possessions portugaises. Ce ne fut pas d'ailleurs sans luttes que les Arabes 
se laissèrent déposséder, par des étrangers, du commerce dont ils étaient en possession 
depuis si longtemps. Ces résistances qu'ils suscitèrent aux Européens retinrent ceux-ci 
pendant quelques années dans l'Inde proprement dite, mais l'ardeur des découvertes et 
le succès de leurs premières tentatives poussèrent bientôt les Portugais en avant. Le 5 avril 
1508, Diogo Lopez de Sigueira partait de Lisbonne avec quatre navires, avec la mission 
expresse du roi Emmanuel de faire voile au delà du Gange et d'atterrir à Malaca, « ville 
très-riche et renommée, dit un auteur du temps, pour être l'un des plus notables lieux 
des foires de l'Orient. » Sigueira, après avoir relâché à Madagascar et à Cochin, où il 
s'aboucha avec don Francisco d'Almeida, premier vice-roi des Indes portugaises, prit terre 
à Pedir, à l'extrémité Nord-Est de l'île de Sumatra, puis donna dans le détroit de Malaca, 
et aborda en cette dernière ville en mars 1509. Là, comme dans le reste de l'Inde, les 
marchands indiens et arabes, jaloux de cette nouvelle et redoutable concurrence que venait 
établir le commerce européen , s'attachèrent à prévenir le roi de Malaca contre les 
étrangers, ce que le récit de leur conduite violente et souvent injustifiable sur la côte de 
Malabar rendit facile. Sigueira n'échappa qu'à grand'peine aux pièges qui lui furent tendus 
et dut s'enfuir au plus vite de cette ville en y laissant quelques-uns des siens morts ou 
prisonniers. Dès l'année suivante, Diogo Mendez de Vasconcellos partait de Lisbonne 
avec quatre navires (12 mars 1510), pour venger cet affront; mais, à son arrivée à Goa, il fut 
arrêté dans sa mission par Albuquerque, qui voulut se charger lui-même de la conduite de 
l'expédition. A la tête d'une flotte de dix-neuf bâtiments, le vice-roi portugais fit voile pour 
le détroit au mois de mai 1511, et le 1 er juillet il jeta l'ancre devant Malaca. Ce fut pen- 
dant le siège de cette ville qu'Albuquerque noua les premières relations politiques avec le 
royaume de Siam. Après la prise de Malaca, une citadelle fut construite pour assurer la 
domination des vainqueurs : Albuquerque en confia le commandement à Ruy de Rrito, 
envoya de nouveaux ambassadeurs, Antonio de Miranda et Duarte Coelho, au roi de Siam, 
pour resserrer davantage les nouveaux liens d'amitié contractée avec ce puissant souverain, 
et reçut en même temps les félicitations plus ou moins sincères des rois du Pégou, de 
Java et de Sumatra. 

A partir de ce moment, les relations des Portugais avec les différents royaumes de 
lTndo-Chine se multiplient et présentent les péripéties les plus diverses. En 1517, 
Antonio de Miranda retourne à Siam avec Antonio de Saldanha. Aleixo de Meneses, 
nouveau gouverneur de Malaca, y renvoie l'année suivante Duarte Coelho, qui séjourne 

1 Citons entre autres les Vénitiens Gasparo Balbi (1579-1587) et Cesare Fedrici (1563-1581), qui ont laissé 
deux relations intéressantes de leurs voyages, pendant lesquels ils visitèrent l'Aracan et le Pégou. 



SUR LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES. 7 

un an à Ajuthia, la capitale, et en repart en novembre 1519, escorté de deux bâtiments 
siamois, destinés à le protéger contre les entreprises du roi de Bintang, alors en guerre 
avec les Portugais. En 1516, Henri de Leme avait atterri à Martaban, dans le Pégou. 
Odoardo Barbosa visite et décrit à la même époque presque tous les royaumes de la pénin- 
sule et meurt assassiné avec l'illustre Magellan dans l'île de Gébu (1521). 

Les aventuriers portugais se répandent à cette époque de tous côtés dans l'intérieur du 
pays, vivement attirés par les offres brillantes de rois toujours en guerre les uns contre 
les autres et désireux de s'assurer le concours des armes et de la valeur européennes. C'est 
ainsi que Domingo de Seixas séjourne vingt-cinq années dans le Siam, Antonio Correo 
plusieurs années dans le Pégou, que Fernando de Moraes s'engage avec cinquante de ses 
compatriotes au service du roi de ce pays et succombe après une belle défense dans une 
bataille navale livrée au roi de Brama (1538). A ce moment, se rapportent aussi les cu- 
rieuses aventures et les longues pérégrinations dont Fernand Mindez Pinto nous a laissé 
l'intéressant récit. Sou s les ordres d'Antonio de Faria, Pinto touche à Poulo-condor (1540), 
parcourt les côtes du Tsiampa et de la Cochinchine, relâche à l'île d'Haïnan et recueille de 
nombreux renseignements sur la géographie et la distribution politique de l'intérieur de 
l'Indo-Chine. Après un long séjour en Chine, il retourne en 1544 à Martaban, et se met, 
avec plusieurs de ses compagnons, au service de Brama, qui réussit à s'emparer de cette 
ville peu après son arrivée. 11 fait partie d'une ambassade envoyée par le vainqueur au 
roi de Calaminham, et fait un long trajet dans l'intérieur du pays. Toute cette relation, où 
les royaumes de Xieng Mai, d'Ava, de Pégou, de Siam, jouent un grand rôle, est malheu- 
reusement très-confuse et l'auteur s'est laissé trop souvent égarer par son imagination. 
11 est possible cependant de tirer de son récit de précieux renseignements. 

Il faut citer encore parmi les aventuriers portugais qui jouèrent à cette époque un rôle 
dans les guerres de la péninsule, Diogo Soarez de Mello 1 , qui vers 1546 paraît avoir eu 
le titre de gouverneur du Pégou, Fernando de Noronha , José de Sousa, Athanasio de 
Aguiar, tous les quatre au service du roi de Brama; Diogo Pereira, qui, malgré la pré- 
sence de ses compatriotes dans le camp du roi de Brama, prêta son concours au roi de 
Siam pour défendre sa capitale assiégée (1548), et réussit à en empêcher la prise. 

Toute cette période, si riche en voyageurs, si remplie de faits, et pendant laquelle les 
Européens se mélangèrent si intimement aux nations indo-chinoises, que l'on peut con- 
stater encore en certains endroits l'influence du contact des Portugais sur la race indigène, 
est très-pauvre en écrivains instruits et en observateurs sérieux. La géographie intérieure 
de l'Indo-Chine reste aussi peu connue, et les mœurs, l'histoire, l'ethnographie de ses po- 
pulations, sont les moindres des préoccupations du moment. 

Des navigateurs français, les frères Parmentier, avaient fait deux voyages aux îles de 
la Sonde et en Chine vers 1525 et 1529, mais ne paraissent avoir abordé sur aucun point 
des côtes de la partie de l'Asie qui nous occupe. 

En 1565, les Espagnols prirent possession des Philippines, d'où ils ne tardèrent pas à 

Probablement le même que Diogo Soarez d'Albergaria, surnommé Galego, dont parle Fernand Mendez 



î 
Pinto. 



8 APERÇU HISTORIQUE 

se répandre en Indo-Chine. En 1581, des missionnaires espagnols s'introduisirent en 
Cochinchine, à Siam et au Cambodge. Ils avaient été précédés dans ce dernier royaume 
par le religieux portugais Gaspar da Cruz qui s'y rendit de Malaca vers 1560, mais qui 
n'y fit pas un long séjour. Quelques années plus tard, le dominicain Alonzo Ximenez paraît 
avoir joui d'une grande influence à la cour d'Apramlangara, roi du Cambodge, qui avait 
sollicité et obtenu le secours des Espagnols contre un de ses neveux révolté. Celui-ci l'ayant 
emporté un instant, Apramlangara avait été obligé de fuir dans le Laos, où deux Espagnols, 
Rlas Ruiz et Diego Reloso, débarqués sur les côtes de Cochinchine, avaient été le rejoindre 
(1 596). C'estla première mention préciseque l'on rencontre d'Européens ayant pénétré dans 
le royaume du Laos. Ces deux aventuriers, depuis fort longtemps dans le pays, avaient 
épousé des femmes indigènes, et l'un d'eux, Rlas Ruiz, était resté quelque temps esclave dans 
le Tsiampa. Luiz Perez de Las Marinas, gouverneur de Manille, puis dominicain, et Juan 
Xuarez Gallinato jouèrent également un rôle actif dans cette guerre dont Ribadeneyra 
et Christoval de Jaque nous ont laissé le récit. Ces deux auteurs sont les premiers qui 
aient décrit les ruines d'Angcor, découvertes en 1570 dans l'intérieur du Cambodge, 

Pour donner une idée de la confusion géographique qui continue à régner dans les 
idées des voyageurs de cette époque, nous citerons l'opinion de Christoval de Jaque, qui 
dit que « chacun des royaumes du Cambodge, du Pégou et de Rachon (Aracan) est arrosé 
par un bras du Gange. » 

En 1596, les Hollandais apparurent à leur tour sur les côtes de l'Indo-Chine. Les 
Anglais, établis depuis quelque temps sur les côtes de lTnde, commencèrent également 
à s'immiscer dans les affaires de la péninsule. Les compétitions qui se produisirent alors 
entre les différents pavillons européens , pour conserver ou acquérir une part prépondé- 
rante dans le commerce de cette presqu'île, nuisirent à leur influence et affaiblirent leur 
prestige. Les actes de piraterie, les trahisons, les violences dont les Portugais surtout 
s'étaient rendus coupables, amenèrent partout la désaffection et la haine. Syriam, qui leur 
avait été cédé par le roi d' Aracan, fut repris en 1613 par le roi d'Ava, qui y fil mourir 
Philippo de Rrito. A Siam, au Cambodge, au Tsiampa en Cochinchine, au Tong-king, 
où les Portugais possédaient des factoreries, une lutte sourde s'éleva entre eux et les Hol- 
landais. Brouwer, gouverneur général des Indes néerlandaises, se rendit en 1613 à Aju- 
thia, où depuis 1606 il y avait une loge hollandaise, et où en 1610 Henri Middleton fonda 
le premier comptoir anglais. Des facteurs anglais et hollandais furent massacrés en 1619 
en Cochinchine. En 1624, le roi de Siam força le Portugais Fernando de Sylva à rendre 
une galère enlevée aux Hollandais dans la rivière de Bankok. Sous le gouvernement 
de Van Diemen , le Hollandais Charles Hartsinck jouit un instant d'une grande faveur à 
la cour du Tong-king, et jeta en 16371a base des premières relations commerciales avec 
ce pays. La Compagnie hollandaise avait aussi à ce moment un établissement au Cam- 
bodge : elle s'empara en 1641 de Malaca, et le commis Gérard van Wusthof remonta la 
même année le fleuve du Cambodge ou Mékong jusqu'à Vicn Chan, capitale du Laos. Pas 
plus que ses prédécesseurs, Wusthof ne s'est préoccupé de nous laisser des documents géo- 
graphiques sérieux. En 1643, l'assassinat de Regemortes, ambassadeur hollandais, et de 



SUR LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES. 9 

tout le personnel de la factorerie, accompli sur les instigations des Portugais, mit fin aux 
rapports officiels des Européens avec le Cambodge, et ils furent expulsés peu après du 
Tong-king et de la Cochinchine. 

Peu après Wusthof, le jésuite Jean-Marie Leria pénétra au Laos par le Cambodge et y 
séjourna plusieurs années (1 643- J 647). Les renseignements de ce missionnaire, recueillis 
par Martini dans son Novus Atlas Sinensis et par Marini dans ses Lettres sur les Missions 
de la province du Japon, sont encore fort erronés au point de vue géographique, et c'est 
lui qui a accrédité l'opinion, reproduite aujourd'hui sur plusieurs cartes, que le Menam, 
ou fleuve de Siam, et le Cambodge venaient se réunir dans le Laos et n'y formaient plus 
qu'un fleuve unique '. D'autres tentatives avaient été faites auparavant par les missions ca- 
tholiques du Tong-king pour reconnaître et évangéliser l'intérieur de la péninsule ; mais 
elles n'avaient eu d'autre résultat que la mort du père Bonelli, qui succomba, en 1638, 
dans les montagnes qui séparent le Tong-king du Laos, sans avoir atteint le but de son 
voyage. Les écrits des missionnaires Boni, Alexandre de Rhodes, Tissanier, sur l'histoire 
et les mœurs de toute la côte orientale de la presqu'île (Tong-king, Cochinchine, Tsiampa), 
ceux de Mandelslo, la relation de la Mission des évoques français envoyés à Siam en 1661, 
méritent aussi d'être cités. 

A la fin du dix-septième siècle, le royaume de Siam avait seul conservé des relations 
suivies avec l'Europe. Inquiet à son tour des progrès et des tendances envahissantes de 
la Compagnie hollandaise, il envoya, en 1684, à Louis XIV, sur les conseils du Grec 
Constance Phaulkon, premier ministre du roi de Siam, une ambassade destinée à pro- 
voquer, de la part de la Compagnie française des Indes 2 , une concurrence politique et 
commerciale avantageuse pour les deux États. Le chevalier de Chaumont fut envoyé, en 
1685, avec une escadre, pour répondre à cette ouverture. On connaît l'issue malheureuse 
de cette tentative ; mais elle nous valut au moins des récils précieux, celui de Laloubère 
surtout, qui donna pour la première fois une appréciation générale et élevée, des 
observations sérieuses et approfondies sur les mœurs, la religion et l'histoire du royaume 
de Siam. En 1695, l'Anglais Bovvyear essaya, mais sans résultat, de rouvrir la Cochin- 
chine au commerce européen, et Fleetwood fut chargé par la Compagnie anglaise des In- 
des d'une mission analogue auprès de la cour d'Ava. C'est à ce moment que se pla- 
cent aussi les voyages et les récits de Dampier, Kaempfer et Alexander Hamilton. 

Au dix-huitième siècle, les progrès de la puissance anglaise dans les Indes, les travaux 
des jésuites en Chine, créèrent de nouvelles relations entre l'Europe et l'Indo-Chine. Les 
pères Bonjour, Fridelli et Régis levèrent la carte du Yun-nan de 1714 à 1718, et recueil- 
lirent quelques exactes informations sur les pays limitrophes. En 1753, le capitaine anglais 

1 Marini aggrave encore cette erreur : c'est le fleuve du Pégou qu'il réunit au Cambodge. 

- L'origine de cette Compagnie remonte à 1642. L'année suivante, les Français fondèrent un premier établis- 
sement à Madagascar, puis commencèrent à coloniser en 16(54 l'île de Bourbon. En 1672, le lieutenant-général 
de la Haye essaya de développer la sphère d'action de la Compagnie, en prenant possession de Trincomaly 
dans l'île de Ceylan, et de Saint-Thomé sur la côte de l'Inde. Mais les Hollandais reprirent immédiatement 
Trincomaly, et Saint-Thomé dut capituler à son tour en 1674. Les débris de ces deux établissements se por- 
tèrent à Pondichérv, qui date de cette époque. 

I. 2 



10 APERÇU HISTORIQUE 

Baker fut envoyé au Pégou et à Ava et leva une partie du cours de ITraouady. En 1749, 
Poivre, intendant de l'Ile de France, en 1750 Robert Kirsop, en 1778 Chapman, re- 
nouvelèrent sans succès la tentative de Bowyear auprès du gouvernement cochinchinois ; 
le jésuite autrichien Koffler recueillit pendant un séjour de quinze années en Cochinchine 
(1740-1755) d'intéressants détails sur les peuplades laotiennes qui avoisinent ce royaume. 
En 1787, le capitaine de Rosily effectua pour la première fois la reconnaissance hydrogra- 
phique des embouchures du Cambodge et d'une partie des côtes de la Cochinchine. Ses 
travaux furent continués par Dayot, officier français au service du roi Gia-long, de 1791 
à 1795. En 1795, l'ambassade du colonel Symes à Ava, dans laquelle se trouvait un géo- 
graphe distingué, le docteur Buchanan, plus connu depuis sous le nom d'Hamilton, fut le 
point de départ d'études approfondies sur l'histoire politique et naturelle et la géographie de 
la Birmanie. Mentionnons à la même époque les voyages et les travaux de John Rarrow, 
Loureiro et de Saint-Phalle en Cochinchine. 

Les ouvrages et les explorations se multiplient dans le siècle suivant, et nous renonçons 
à tout citer. Le lieutenant Ross reprend en 1 807 les travaux hydrographiques en Cochin- 
chine et les marines anglaise et française complètent et achèvent le dessin des côtes de la 
péninsule. Crawfurd visite, comme envoyé de la Compagnie des Indes, Ava, Bankok, 
Saïgon et Hué, et publie de précieuses observations politiques et géographiques ; le colonel 
Burney se livre à l'étude des chroniques birmanes rapportées d'Ava en 1826 ; le docteur 
Richardson parcourt la partie supérieure de la vallée du Menam et fait connaître Xieng- 
mai et Labong (1829-1839). En 1837, le lieutenant Mac-Leod détermine géographique- 
ment le premier de ces deux points et pousse sa reconnaissance jusqu'à Kiang-hung, sur le 
fleuve Cambodge, dont on ne connaissait jusque-là que l'embouchure. La vallée de l'As- 
sam, le cours supérieur de ITraouady et du Brahmapoutre sont reconnus et étudiés par 
Burlton, Neufville, Bedford, Wilcox, Bedingfield, Montmorency, Hannay (1823-1837) 
dont le capitaine Pemberton résume les découvertes en publiant en 1838 un beau travail 
sur la Birmanie et les frontières Nord-Est du Bengale. Les Français deKergariou (1817), 
du Camper (1822), de Bougainville (1824), Laplace (1831), Leconte (1843), les Américains 
White (1819), Roberts (1832-34), visitent plusieurs points de la péninsule, et apportent 
leur contingent de renseignements et d'études. En 1856, la mission du capitaine Yule à la 
cour d'Ava donne lieu à un remarquable ouvrage sur la Rirmanie, dans lequel cet officier 
distingué réunit et discute tous les documents antérieurs avec une rare sagacité. 

Les missionnaires catholiques ou protestants établis à Siam ou en Cochinchine se 
livrèrent de leur côté, pendant cette période, à d'intéressantes recherches sur l'histoire, 
la géographie et les langues de la péninsule ; nous nous contenterons de citer La Rissa- 
chère, malheureusement trop affirmatif sur ce qu'il ignore et dont le livre a contribué à 
répandre, au point de vue géographique, de regrettables erreurs ; Taberd, Gutzlaff, Tom- 
lin, Abeel, Pallegoix, Rouillevaux, Mason. En même temps les progrès des études chinoises 
permirent à Abel Rémusat, à Klaproth, à MM. Pauthier et Stanislas Julien, de retrouver, 
dans les immenses compilations géographiques que possède la Chine, d'importants ma- 
tériaux sur l'histoire et la géographie de l' Indo-Chine. 



SUR LES DÉCOUVERTES GEOGRAPHIQUES. Il 

En 1861, Mouhot, voyageur français au service de l'Angleterre, partit de Rankok 
pour essayer de pénétrer dans le centre même d'une région qui, malgré tant de travaux 
et d'efforts, restait encore, au point de vue géographique, la plus inconnue de l'Asie. 11 
rejoignit le fleuve Cambodge à Paklaïe, le remonta jusqu'à Luang-prabang, capitale d'un 
des petits royaumes qui se partagent, sous la suzeraineté de Siam, la vallée du fleuve, et 
succomba dans cette ville des suites de ses fatigues, le 10 novembre de la même année. 
Ses notes furent rapportées à Rankok et ses travaux furent publiés ; malheureusement 
ses déterminations géographiques offrirent de graves incertitudes, en raison d'accidents 
survenus en route à ses instruments. 

Deux années auparavant, le gouvernement français avait fait occuper les embouchures 
du Cambodge et établi à Saigon le siège d'une colonie nouvelle. En 1863, il fit un pas 
de plus dans l'intérieur de la contrée, en prenant sous son protectorat les restes affaiblis 
de l'ancien royaume de Cambodge, dont, depuis plus de deux siècles, la cour de Hué et la 
cour de Siam se disputaient la conquête. Cette région, dont les Européens avaient désappris 
la route depuis 1643, fut dès lors activement explorée. L'hydrographie du fleuve et des 
canaux innombrables dont il étend sur toute la contrée l'inextricable réseau, fut entreprise 
avec persévérance par les ingénieurs français Manen, Vidalin, Héraud. On reconnut et 
on observa pour la première fois, d'une façon précise, le singulier phénomène que pré- 
sente le grand lac situé à l'Ouest du fleuve et qui communique avec lui par un bras na- 
vigable. Pendant six mois de l'année les eaux de ce lac se déversent dans la mer par 
l'intermédiaire du fleuve ; pendant les six autres mois, il se transforme en une sorte de mer 
intérieure dans laquelle le fleuve se déverse en partie. 

Malheureusement, des obstacles de navigation arrêtèrent de bonne heure les recon- 
naissances hydrographiques faites sur le fleuve en chaloupes canonnières, et en 1866 
cet immense cours d'eau n'avait pu être remonté que jusqu'à Cratieh, point où, à l'époque 
des basses eaux, la marée se fait encore sentir et qui est situé à 450 kilomètres environ de 
l'embouchure. Au delà des frontières de notre colonie, on ne possédait aucun renseigne- 
ment précis. D'où venait ce fleuve gigantesque ? Etait-ce du Tibet, ou, comme le voulaient 
certaines traditions accréditées au Cambodge, d'un lac profond situé dans l'intérieur du 
Laos? Quelles régions arrosait-il? à quelles populations donnait-il accès ? Ne pouvait-il 
fournir à son tour une solution à ce problème géographique qui agitait si vivement les 
Indes anglaises, celui d'une communication commerciale entre la Chine et l'Inde? En 
présence des immenses travaux et des efforts incessants accomplis par les Anglais dans 
l'Occident de la péninsule, il ne convenait pas à la France de rester inactive, et elle devait 
à la science, à la civilisation et à ses propres intérêts, d'essayer de percer à son tour ce 
voile épais étendu depuis si longtemps sur le centre de l'Indo-Chine. Comme pour éveiller 
une émulation féconde, les Anglais essayèrent à plusieurs reprises, en 1864 et 1865, de 
pénétrer en Chine par le Nord de la Rirmanie, en même temps qu'à la suite de Mouhot les 
Anglais Kennedy et King, le docteur allemand Rastian, visitaient l'intérieur du Cam- 
bodge et ces ruines d'Angcor restées si longtemps oubliées. 

Nos compatriotes voulurent entrer à leur tour dans cette lice scientifique. Deux Fran- 



12 APERÇU HISTORIQUE, ETC. 

çais, MM. Durand et Rondet, allèrent en 1866 étudier les ruines d'Angcor, dont M. le 
capitaine de frégate Doudart de Lagrée, commandant les forces françaises au Cambodge 
depuis 1 863, travaillait alors à lever les plans. Mais les regards étaient fixés surtout sur 
ces régions inconnues et si voisines qui entouraient de tous côtés notre nouvelle colonie, 
et vers lesquelles les aspirations étaient ardentes et nombreuses chez les officiers du corps 
expéditionnaire l . 

M. le marquis de Chasseloup-Laubat, ministre de la marine et président de la Société 
de géographie de Paris, comprit la légitimité de ces impatiences et la nécessité pour la 
France de remplir dans toutes ses parties la mission scientifique et civilisatrice qui lui 
incombait en Indo-Chine. Dans deux discours prononcés en séance générale de la Société 
de géographie, le 16 décembre 1864 et le 29 avril 1865, il annonça son intention de 
provoquer une exploration du cours du Cambodge, exploration dont il fit éloquemment 
ressortir l'importance et les avantages. Sur son invitation, M. le vice-amiral de la Gran- 
dière, gouverneur de la colonie, dut organiser une mission chargée de répondre à ce de- 
sideratum géographique. Dans le mois de décembre 1865, M. de la Grandière en offrit le 
commandement à M. le capitaine de frégate Doudart de Lagrée, qui travailla dès lors à 
réunir tous les renseignements nécessaires et à rédiger en projet les instructions. 

1 Me sera-t-ïl permis de rappeler ici que j'étais du nombre des impatients et que, dès 1863, j'avais adressé 
au gouvernement de la colonie une demande conçue dans ce sens. En juillet 1864, dans une brochure publiée 
sous un pseudonyme (la Cochinchine française en 1864, par G. Francis; Dentu, in-8°), je plaidai de nouveau la 
cause de ce voyage, et, à la fin de la même année, je renouvelai ma demande au gouvernement de la colonie, 
en l'accompagnant d'un plan général d'exécution et d'un devis détaillé des dépenses. 



II 



COMPOSITION, ORGANISATION ET RESSOURCES DE LA. MISSION. SON DEPART POUR LE CAMRODGE 

ET LES RUINES d'âNGCOR. 



La Commission d'exploration que devait présider M. de Lagrée, fut définitivement 
constituée le 1 er juin 1866. Outre cet officier supérieur, elle se composait de : 

MM. Garnier (Francis), lieutenant de vaisseau, inspecteur des affaires Indigènes, 
membre du Comité agricole et industriel de Cochinchine ; 
Delaporte (Louis), enseigne de vaisseau ; 
Joubert (Eugène), médecin auxiliaire de 2 e classe, géologue ; 
Thorel (Clovis), médecin auxiliaire de 3 e classe, botaniste, membre du 

Comité agricole et industriel de Cochinchine ; 
De Carné (Louis), attaché au ministère des Affaires étrangères. 
Le reste du personnel de l'Expédition se composait de deux interprètes, le Français 
Séguin, pour les langues siamoise et annamite, et le Cambodgien Alexis Om, pour les 
langues cambodgienne et annamite ; du sergent d'infanterie de marine Charbonnier, 
secrétaire du chef de l'Expédition ; d'un soldat d'infanterie de marine, de deux matelots 
français, de deux matelots tagals, d'un sergent et de six miliciens annamites, composant 
l'escorte. Leur armement consistait, pour les deux hommes appartenant à l'infanterie de 
marine, en une carabine munie de son sabre-baïonnette ; pour tous les autres, en un 
mousqueton d'artillerie muni également du sabre-baïonnette. On emportait en outre 
une carabine à balles explosibles et des revolvers en nombre suffisant pour en armer 
tout le monde. 



14 COMPOSITION, ORGANISATION 

Les approvisionnements de toute nature de l'Expédition étaient répartis en cent 
quarante colis environ, très-maniables de forme et de poids, dont voici le détail : 
24 barils de vin contenant ensemble 766 litres ; 
8 barils d'eau-de-vie contenant ensemble 302 litres ; 
15 caisses de farine contenant ensemble 312 kilos ; 
1 5 caisses de biscuit contenant ensemble 270 kilos ; 

1 3 caisses de conserves et autres denrées alimentaires, contenant ensemble 208 kilos ; 
4 caisses d'outils divers, lignes de sonde, toile à voile, etc. ; 
1 caisse d'instruments ; 
1 5 caisses d'objets d'échange ou cadeaux (fusils, revolvers, montres, étoffes, joujoux, 

gravures, longues-vues, coutellerie, laiton, plomb, etc.) ; 
45 colis comprenant le bagage des officiers et les objets de couchage et de gamelle. 
Enfin les ressources pécuniaires de l'expédition s'élevaient à 25,000 francs, dont 
10,000 francs en piastres mexicaines, et 15,000 francs en lingots d'or et monnaies 
siamoises. 

Les instructions remises par le gouverneur de la colonie au commandant de Lagrée 
portaient la date du 25 mai. En voici le texte. 

Monsieur le Commandant, 

Son Excellence le ministre de la Marine a soumis à l'Empereur un projet de voyage pour l'explora- 
tion du Mékong, et Sa Majesté a bien voulu autoriser l'exécution de ce projet dans les conditions 
générales d'organisation que j'avais présentées. 

Je vous ai désigné pour prendre le commandement de cette Expédition, dont les résultats peuvent 
avoir une importance considérable pour l'avenir de notre colonie, et apportera la géographie et aux 
sciences naturelles les plus utiles renseignements. 



BUT DE L EXPEDITION 

Avant d'entrer dans le détail des instructions qui devront vous servir de règle, je veux préciser le 
but essentiel de ce voyage et son mode particulier d'organisation. Il importe en effet que vous soyez 
pénétré de mes intentions à cet égard et que vous les fassiez connaître aux officiers qui vous 
accompagneront, afin de prévenir toute déviation qui porterait préjudice aux résultats que j'attends. 

Nous connaissons le cours du Mékong depuis son embouchure jusqu'aux rapides de Samboc- 
sombor l . Au delà, nous n'avons que les renseignements vagues et contradictoires fournis par les 
indigènes et quelques fragments de relations incomplètes ou fort anciennes. 

Au-dessus de Luang-prabang, dernier terme du voyage de Mouhot, nous savons moins encore, et les 
notions recueillies ne semblent avoir aucune valeur sérieuse. Enfin, nous ignorons en quels lieux le 
fleuve prend naissance. 

On peut donc dire que le Mékong nous est inconnu. Et cependant ce fleuve, le plus grand de 

1 Immédiatement au-dessus de Cratieh. 



ET RESSOURCES DE LA MISSION. 15 

l'Indo-Chine, l'un des plus considérables du monde, offre un champ fécond de découvertes. On y 
parle vingt idiomes différents ; toutes les races de l'Asie orientale se sont rencontrées sur ses bords, et la 
tradition y conserve le souvenir de royaumes riches et puissants. Ne serait-il pas possible de ramener 
la vie dans ces contrées, de renouer les anciennes relations commerciales, et peut-être d'attirer vers 
nous la majeure partie des productions de la Chine centrale? 

Les intérêts généraux delà civilisation, et plus particulièrement ceux de notre colonie naissante, nous 
font un devoir de faire cesser ces incertitudes, et c'est dans cette pensée que le voyage que vous allez 
entreprendre a été décidé. 

Déterminer géographiquement le cours du fleuve par une reconnaissance rapide poussée le plus loin 
possible ; chemin faisant, étudier les ressources des pays traversés, et rechercher par quels moyens 
efficaces on pourrait unir commercialement la vallée supérieure du Mékong au Cambodge et à la 
Cochinchine : tels sont, en résumé, les objets essentiels que vous ne devez jamais perdre de vue. 

La Commission que vous présidez ne présente aucune analogie avec les Commissions scientifiques 
dont les membres opèrent isolément chacun sur le terrain de sa spécialité, approfondissant l'étude de 
chaque contrée, de chaque question. Vous devez adopter d'autres allures, avancer tous ensemble ra- 
pidement, évitant les longs séjours, les études trop prolongées sur un même point. Vous vous bornerez 
pour les observations de tout genre au temps des haltes que nécessiteront les difficultés de transport, 
le mauvais temps, le repos à donner aux hommes. 



MODE D ORGANISATION 

Quant au mode d'organisation disciplinaire de l'Expédition, vous en trouverez toutes les règles dans 
les décrets qui régissent la discipline des bâtiments. Vous agirez en tout comme commandant d'un bâ- 
timent en mission et je crois inutile d'insister longuement sur ce point. 



ATTRIBUTIONS DU CHEF DE L EXPEDITION 

Au chef de l'Expédition appartiennent la direction générale du voyage, le règlement des dépenses, 
la répartition des cadeaux, le droit de réquisition aux autorités. 

En cas d'absence, de maladie ou de mort, il est remplacé par l'officier de marine qui, dans le courant 
du voyage, remplit les fonctions de second. 

Si, dans une circonstance grave, le chef juge à propos de prendre l'avis motivé des membres de 
l'Expédition, il sera porté au journal un procès-verbal détaillé des questions posées, des opinions émises 
et de la décision prise par le chef. 

En cas de maladie grave de l'un des membres, le chef, avant de prendre une décision, peut deman- 
der l'avis écrit du chirurgien. Si dans ce cas, ou pour toute autre raison, le chef autorise ou ordonne 
le retour à Saigon, il en rend compte au gouverneur par lettre particulière. 



ATTRIBUTIONS DES MEMBRES DE L EXPEDITION 

Le travail est partagé ainsi qu'il suit entre les membres de la Commission. 

Le premier officier est chargé des observations astronomiques et météorologiques. Il détermine 



16 COMPOSITION, ORGANISATION 

avec exactitude la position géographique des points principaux et établit la carte de la route suivie. Il 
apprécie la navigabilité du fleuve, fait les sondages, étudie les procédés de navigation employés par les 
diverses tribus et compare, au point de vue commercial, la voie fluviale aux routes latérales. 
11 transmet aux officiers les ordres du chef de l'Expédition et en surveille l'exécution. 
Le deuxième officier est chargé de la discipline de l'escorte, des approvisionnements et des trans- 
ports. Il veille particulièrement à la garde des fonds, des armes et des munitions. 

Il solde les dépenses journalières, il tient la comptabilité de ces dépenses (monnaie, cadeaux, objets 
d'échange) eufait viser ses comptes à la fin de chaque mois par le second et par le chef de l'expédition. 

Il est adjoint au premier officier de marine pour les observations et s'occupe spécialement des levés 
topographiques, des vues, dessins, etc., etc. 

Le délégué du ministère des Affaires étrangères est chargé de la partie descriptive du voyage. Il 
étudie les mœurs et usages des diverses tribus et décrit l'aspect des pays traversés. 

Il se rend compte des relations commerciales établies dans chaque contrée, étudie les produits échan- 
gés, leurs qualités, leurs provenances, et porte une attention particulière sur tous ceux que pourrait de- 
mander ou fournir notre colonie de Cochinchine. 

Le chirurgien géologue explore et définit les terrains au point de vue géologique. 

11 étudie spécialement au point de vue industriel les contrées métallifères, observe les méthodes 
employées par les indigènes et apprécie les chances d'une exploitation rationnelle. 

Le chirurgien de 3 e classe de l'Expédition étudie les questions qui dépendent des autres branches 
de l'histoire naturelle, la faune et la flore des contrées parcourues, les variétés physiques des 
races, etc., etc. 

La division du travail ainsi tracée n'est qu'une règle générale qui devra être étendue et complétée 
ultérieurement par le chef de l'Expédition. Plusieurs questions importantes n'ont point été énoncées, 
qui devront être attribuées suivant les aptitudes des membres de la Commission. D'autres pourront 
être utilement scindées; l'agriculture, par exemple, qui, au point de vue technique, rentre dans les attri- 
butions du chirurgien, et au point de vue commercial, dans celles du délégué des Affaires étrangères. 

Quant à l'étude des langues qui, dans un voyage aussi rapide, ne saurait être suffisamment approfon- 
die, il importe que chacun, en ce qui le concerne, apporte sa part à l'œuvre commune, et que la Com- 
mission recueille les premiers éléments d'un dictionnaire des divers idiomes. 

Enfin il importe d'étudier et de comparer avec soin l'organisation politique, les pratiques reli- 
gieuses, le langage des tribus, et de rechercher les lignes de démarcation qui séparent les divers 
courants humains qui sont venus se heurter dans l'Indo-Chine. 



JOURNAL DE L EXPEDITION 

Le journal de l'Expédition est visé chaque jour et annoté, s'il y a lieu, par le chef de l'Expédition. 
Le membre de la Commission chargé de la partie descriptive y résume la journée en quelques lignes. 
11 indique les lieux traversés et les principaux accidents de la route. — Le premier officier de marine y 
inscrit les observations barométriques et thermométriques, la position approchée des lieux de halte, 
ainsi que les accidents de la navigation. — Le second officier inscrit le nombre de barques, rameurs, 
chars employés, les dépenses faites., les cadeaux donnés, etc. — Le chirurgien donne un bulletin som- 
maire de la santé. 

Le journal est à la disposition de tous les membres de l'Expédition ; ils pourront, avec l'assentiment 
du chef, y^faire inscrire telle observation scientifique, telle date, tel renseignement qui leur semblerait 
important. 



ET RESSOURCES DE LA MISSION. 17 

Une l'ois par mois au moins, chaque membre de l'Expédition résume ses derniers travaux et remet 
ce résumé au chef, qui en prend connaissance et les annote autant que possible. S'il se présente une 
occasion favorable pour communiquer avec la Cochinchine, tous ces documents et le résumé général du 
chef sont adressés au gouverneur. 



PUBLICATION AU RETOUR DE I, EXPÉDITION 

Les résumés, le journal de l'Expédition, les documents indigènes recueillis, les cartes et dessins, les 
collections faites appartiennent à l'Etat, et, au retour de l'Expédition, sont remis au gouverneur qui 
apprécie l'opportunité de la publication de ces pièces, et décide dans quelles limites et par quel mode 
cette publication peut être faite. 

Les publications ne peuvent avoir lieu qu'après le retour de l'Expédition. 

Pendant le cours du voyage, les membres de la Commission ne livreront à la publicité aucun docu- 
ment, aucun récit particulier, aucune appréciation personnelle, et s'engageront à faire tout leur possible 
pour que leurs correspondances particulières ne soient pas publiées. 

Si l'un d'eux croyait avoir des motifs plausibles pour déroger à cette règle, il remettrait son travail 
au chef de l'Expédition; celui-ci l'enverrait au gouverneur, en émettant son opinion sur l'opportunité. 

Si, au retour, le gouverneur autorise la publication du travail de l'un des membres, aucune modi- 
fication n'y sera apportée sans son consentement, et il pourra lui-même le revoir et le corriger. 



HIVERNAGE DE 1866, LAOS INFÉRIEUR 

La saison des pluies étant commencée, vous devez renoncer à parcourir une grande distance 
en 1866 ; l'état des routes, la violence des courants, le danger des fièvres ne vous le permettraient 
pas. Mais il vous est possible d'employer le temps en passant l'hivernage sur les bords du fleuve, 
dans la contrée qui s'étend au-dessus des rapides de Samboc-sombor jusqu'à Bassac, ou même jusqu'à 
Oubôn. 

Cette combinaison présente un double avantage : elle permet d'étudier complètement la région 
avec laquelle nous sommes immédiatement en contact, elle vous met en position de préparer le voyage 
de 1867 sur des renseignements plus certains, et d'attendre les assurances des dispositions plus ou 
moins favorables, pour l'Expédition, des puissances asiatiques dont elle traverse les possessions ou les 
dépendances. 

Vos premières études devront porter sur les rapides de Sombor, qu'il importe de connaître avec 
soin. 

A cette époque de l'année, les eaux n'ont point encore atteint la moitié de leur crue, et il vous sera 
peut-être possible, d'après la position et la hauteur des roches apparentes, d'apprécier si aux grandes 
eaux la route serait praticable pour une canonnière ou une chaloupe à vapeur. Dans ce cas, vous feriez 
établir avec le plus grand soin le tracé du chemin à suivre, en y joignant les indications nécessaires. 

A Stung-treng vous rencontrerez la rivière d'Attopeu qui met en communication les marchés 
importants de ces deux villes; vous visiterez Attopeu, si la saison le permet. 

Une seconde branche de la rivière vient du Sud et traverse le territoire de plusieurs tribus impor- 
tantes qui sont en relation avec les peuplades de nos frontières. Vous porterez une attention parlicu- 
I. 3 



18 COMPOSITION, ORGANISATION 

lière sur les renseignements qui vous parviendront relativement à ces tribus et à la possibilité d'établir 
des communications commerciales par leur intermédiaire. 

A Kliong, vous ferez étudier et décrire la cataracte, sa hauteur, les phénomènes qu'elle présente, 
la nature des roches qu'elle franchit. 11 y aura lieu de rechercher si aux grandes eaux il n'existe aucun 
point de la rivière où un bateau de moyenne grandeur, halé ou soulagé par des moyens suffisants, 
pourrait dépasser la cataracte, et dans le cas contraire, vous examinerez s'il ne serait pas possible d'éta- 
blir, à frais modérés, un canal latéral. 

En face de Khong et un peu au nord, débouche la rivière de Tonly-repou, qui donne son nom à 
une province autrefois cambodgienne et fort riche, dit-on. Il y aurait intérêt à étudier cette voie de 
communication et la nature des productions des contrées riveraines. 

Bassac était autrefois la capitale du Laos inférieur, et les descendants des anciens rois y résident 
encore, mais sans autorité réelle. Vous rechercherez les origines, l'histoire, les limites de ce petit 
royaume. 

On a signalé quelques ruines d'anciennes constructions dans le voisinage de Bassac; vous aurez à 
vérifier le fait et à déterminer la provenance et l'âge de ces constructions. 

La rivière d'Oubùn, d'après certaine carte, semble prendre naissance à l'ouest de Korat, ce qui lui 
donnerait une grande importance, si elle est navigable; vous examinerez cette question. 

On désigne du sel gemme auprès d'Oubôn; du plomb et de l'argent auprès de Stung-treng; du 
fer dans les provinces de la rive droite; des sables aurifères sur un grand nombre de points. L'exac- 
titude de ces renseignements doit être vérifiée, et les possibilités d'exploitation étudiées avec soin. 
Vous apprécierez l'importance des productions de la contrée ; chanvre, laque, gomme-gutte, carda- 
mome, cire, etc., etc., et les mesures à prendre pour attirer vers nous ces divers produits. 

Enfin vous recueillerez tous les renseignements qui vous seront apportés sur les nombreuses tribus 
de l'intérieur, leur langue, leurs traditions. Vous rechercherez principalement les traces de la race 
malaise, qui sont nombreuses chez les Rade et dans leur voisinage immédiat. 



LAOS MOYEN ET LAOS SUPÉRIEUR 

Lorsque la saison des pluies sera terminée, vers le 1 er décembre, vous vous mettrez en route et vous 
vous élèverez vers le nord aussi rapidement que possible. 

Jusqu'à Luang-prabang vous ne rencontrerez sans doute aucun obstacle sérieux, et les diffi- 
cultés de transport pourront seules retarder votre marche; vous ne donnerez donc à vos études 
qu'un temps fort limité. 

Cependant je vous recommande d'examiner avec attention tout ce qui se rapporte à l'ancien 
royaume de Vienchang, fort puissant autrefois, et qui entretenait avec la Chine un commerce consi- 
dérable. 

En tous les points vous vous informerez de la position occupée par les Annamites sur la rive 
gauche, et vous entrerez en relations avec eux. 

A Luang-prabang, capitale du Laos supérieur, où résident les descendants des anciens rois, vous 
séjournerez et vous prendrez tous les renseignements qui vous sont nécessaires pour traverser le 
territoire des tribus suivantes. Les unes dépendent de l'empire birman, d'autres du Yun-nan chinois, 
quelques-unes sont tributaires des deux empires; mais toutes sont mal soumises, et vous devez agir 
avec la plus grande prudence dans vos rapports avec leurs chefs. 

S'il vous est possible de reconnaître le lieu où a été enseveli M. Mouhot, vous rendrez hommage 



ET RESSOURCES DE LA MISSION. 19 

à la mémoire de ce voyageur courageux, en lui élevant un monument, dans la mesure de vos moyens 
et avec l'assentiment des autorités du pays. 



REGIONS DU NORD 

Les notions que nous possédons sur les contrées supérieures sont trop incertaines pour qu'il soit 
opportun de vous tracer des instructions particulières relatives à ces contrées. Vous vous inspirerez 
de vos instructions générales, et vous agirez suivant les circonstances. 



DUREE DU VOYAGE 

Je n'assigne aucune limite de temps ou de distance à votre voyage. Il suffit que j'aie indiqué le 
but à atteindre : reconnaissance rapide du Mékong au point de vue géographique et commercial. 

La santé des officiers et de l'escorte, la nature et l'importance des difficultés que vous rencon- 
trerez, détermineront l'époque de votre retour. 



RENSEIGNEMENTS A PRENDRE PRÉCAUTIONS HYGIÉNIQUES DISCIPLINE, ETC. 

Quel que soit le terme extrême de votre voyage, vous vous efforcerez de recueillir tous les rensei- 
gnements qui pourraient être utiles à une nouvelle exploration. Vous porterez notamment vos infor- 
mations sur la question des sources du fleuve. L'opinion générale fait descendre le Mékong, paral- 
lèlement au Yang-tse Kiang, des régions nord-est du Tibet ; mais aucune raison péremptoire n'a 
été donnée, et le problème reste à résoudre. 

Il y aurait lieu aussi de rechercher l'origine de l'opinion presque unanimement émise au Cam- 
bodge et dans le Laos inférieur, et d'après laquelle le Mékong prendrait naissance vers le 27 e ou le 
28 e degré, dans une région de grands lacs où seraient également les sources du Menam et de la 
Salouen. 

Le fleuve reçoit peut-être de ce côté un important affluent. 

II est inutile que je vous recommande de prendre toutes les précautions hygiéniques que néces- 
siteront les circonstances pendant le cours du voyage. Vous exigerez que les hommes exécutent les 
prescriptions que vous aurez arrêtées de concert avec le chirurgien de l'Expédition. Tout en mainte- 
nant une marche rapide, vous donnerez aux hommes de fréquents repos, un jour sur trois environ. 

L'expédition ayant un but essentiellement pacifique, vous vous efforcerez d'établir des relations 
amicales avec tous les peuples dont vous traverserez le territoire, et vous leur ferez entendre que 
les résultats que nous poursuivons ne peuvent qu'améliorer leur état et accroître leur richesse. 

Vous maintiendrez une discipline sévère dans l'escorte, empêchant toute violence, tout mauvais 
exemple. De tous vous exigerez le respect des lois du pays et des croyances religieuses. 

Dans vos relations avec les chefs, vous emploierez les moyens de persuasion et de générosité 
unis à une juste fermeté. 

En un mot, je compte que vous ne perdrez jamais de vue que vous représentez dans un pays 
nouveau une nation puissante, équitable, tolérante, et que nos bonnes relations dans l'avenir, 



20 COMPOSITION, ORGANISATION 

avec ces contrées peuvent dépendre du souvenir que laissera derrière elle l'expédition que vous 
commandez. 

Recevez, Monsieur le Commandant, l'assurance de ma considération très-distinguée. 

DE LA GRANDIÈRE. 



A ces instructions était jointe la pièce suivante, écrite en français et en chinois, et 
destinée à établir en toute circonstance,, vis-à-vis des autorités indigènes, le caractère 
officiel de la mission. 



COCH1NCHINE FRANÇAISE 



CABINET DU GOUVERNEUR, COMMANDANT EN CHEF 



Saigon, le 25 mai 1866. 

Conformément aux ordres de NAPOLÉON III, Empereur des Français, 

L'amiral de la Grandière, général en chef, commandant les forces de terre et de mer, et gou- 
verneur de la Cocbinchine, commandeur de la Légion d'honneur, etc., etc., etc., 

Envoie le commandant de Lagrée, qui a rang de grand mandarin, pour remonter le Mékong, en 
dresser la carte et étudier les pays voisins. 

Le commandant de Lagrée est accompagné par cinq officiers français. L'escorte se composera 
de sept soldats français, de sept soldats annamites et des interprètes. 

L'Empereur Napoléon est en paix avec tous les rois qui ont des territoires voisins du Mékong. 

En conséquence, partout où il arrivera, le commandant de Lagrée entrera en relations amicales 
avec les grands mandarins et leur portera de la part de l'amiral des paroles d'amitié. Il s'adressera 
à eux pour obtenir toutes les choses dont il aura besoin. 

Il fera ensuite connaître à l'amiral comment il aura été traité dans chaque contrée, afin que 
l'amiral en informe I'empereur qui, suivant le cas, fera remercier les rois souverains, ou leur adres- 
sera des plaintes. 

de la Grandière. 
Fait à Saigon, Cochinchine française, le 25 mai 1866. 

Les premiers pays que la mission allait traverser en remontant le fleuve, dépendaient 
de l'autorité siamoise. Celle-ci ne devait pas voir sans doute d'un œil bien favorable une 
expédition qui allait reconnaître jusqu'où s'étaient étendues autrefois les frontières du 
Cambodge et constater les empiétements et les spoliations violentes dont ce royaume avait 
été la victime de la part de son puissant voisin. Il était donc important d'obtenir du 
gouvernement de Bankok un consentement officiel écrit qui prévînt et annulât les 
obstacles qu'il pourrait être tenté de susciter en sous-main aux explorateurs. Voici quels 
furent les termes de la lettre que le roi de Siam, sur la demande du consul de France à 
Bankok. voulut bien leur accorder : 



ET RESSOURCES DE LA MISSION. 21 



Bankok, le 13 juin 18GH. 

Son Excellence le Chao Phya Bhudhara Bhay, ministre des provinces du Nord et des provinces 
adjacentes du fleuve Mékong, a l'honneur de faire savoir aux mandarins gouverneurs des provinces 
du Laos que, d'après une lettre de Son Excellence l'amiral de la Grandière, gouverneur de la 
Cochinehine française, adressée à Son Excellence le Chao Phya Sri Surivong Ti Samua Phya Kala- 
home, premier ministre, il a plu à Sa Majesté l'Empereur des Français, souverain d'une nation amie, 
d'envoyer une société de mandarins français pour explorer le pays, dresser des cartes géographiques 
et visiter les habitants du Laos. 

Pour se conformer aux intentions de son souverain, l'amiral de la Grandière a envoyé Monsieur 
le commandant de Lagrée et les mandarins de sa suite pour cette mission. Son Excellence le Chao 
Phya Kalahome, premier ministre, en ayant référé à Sa Majesté le roi de Siam, il plut à Sa Majesté de 
répondre que, puisque la France était possesseur d'une partie de la Cochinehine, s'il plaisait à l'amiral 
de la Grandière d'envoyer Monsieur le commandant de Lagrée pour inspecter la frontière, dresser des 
cartes, explorer les richesses du pays, tant pour le règne végétal que pour le règne animal, il 
convenait qu'il pût le faire pacifiquement et sans encombre. Du reste, comme la mission de Mon- 
sieur le commandant de Lagrée est une mission scientifique, et que le commandant s'engage 
à respecter les lois et la coutume des pays par où il passera, Sa Majesté le roi de Siam ordonne 
aux différents mandarins gouverneurs des provinces de recevoir Monsieur le commandant de 
Lagrée avec toutes sortes d'égards; de lui préparer des logements, s'il a besoin de se reposer; 
de recevoir, de soigner et de ne laisser manquer de rien les malades qui ne pourraient suivre 
l'expédition ; d'aider à procurer de la meilleure manière possible des vivres aux mandarins français 
et à leur suite, s'ils venaient à en manquer ; de louer au prix du pays les rameurs, les barques, 
les éléphants, les chars, les buffles dont l'expédition pourrait avoir besoin ; de lui procurer des 
guides pour les endroits qu'elle désire voir, et enfin d'empêcher de tout leur pouvoir qu'elle ne soit 
molestée ou volée en route par les brigands. 

Que tous les mandarins gouverneurs des provinces qui verront cette lettre se gardent d'y contre- 
venir, afin que les mandarins français puissent aller et venir sans encombre. 

Chao Phya Bhudhara Bhay, 

Ministre des provinces du Nord et des provinces adjacentes du fleuve Mékong. 



Le gouverneur de la colonie avait également fait faire des démarches auprès des cours 
de Hué, de Péking et d'Ava pour en obtenir des passe-ports analogues. Il espérait pouvoir 
les faire parvenir à la mission avant le 1 er décembre 1866, en même temps que quelques 
instruments que n'avait pu fournir l'observatoire de Saigon et que l'on avait dû demander 
en France. 

Le 5 juin 1866, à midi et demi, la petite expédition quitta la rade de Saigon sur les 
canonnières 32 et 27. Le premier de ces deux bâtiments avait pour capitaine M. Pottier, 
lieutenant de vaisseau, qui allait remplacer M. de Lagrée dans la direction des affaires 
du protectorat ; le second, commandé par M. Espagnat, enseigne de vaisseau, devait rester 
à la disposition de la Commission pendant tout son séjour au Cambodge. 

Un photographe de Saigon, M. Gsell, était adjoint à la Commission pendant le même 
temps. 



22 COMPOSITION, ORGANISATION ET RESSOURCES, ETC. 

Les deux canonnières arrivèrent le 8 juin à Compong-Iuong, marché important, 
situé à peu de distance de Pnom-penh, sur la rive droite du bras qui conduit au Grand Lac. 
La Commission y séjourna deux semaines pour compléter l'organisation et l'emména- 
gement de son matériel, et donner le temps au commandant de Lagrée de mettre son 
successeur au courant de la situation politique du pays. 

Le 21 juin, l'Expédition, réunie tout entière à bord de la canonnière 27, partit enfin 
pour aller visiter les ruines d'Angcor, situées vers l'extrémité nord-ouest du Grand Lac. 
L'étude de ces ruines avait été commencée depuis longtemps par le commandant de 
Lagrée, et le court séjour qu'allait faire sur les lieux la Commission qu'il présidait n'avait 
d'autre but que de donner une consécration définitive à des travaux qui lui étaient 
entièrement personnels. 

Depuis le 1 5 juin environ, les eaux du Cambodge avaient commencé leur mouvement 
ascensionnel. Le courant se dirigeait déjà avec force vers le Grand Lac, et il fallait se hâter 
pour ne pas trouver, en remontant le fleuve, des difficultés trop considérables. 



ni 



DE COMPONG-LUONG A ANGCOR WAT — NOTIONS GÉNÉRALES SUR LES MONUMENTS 

CAMBODGIENS OU KHMERS l . 



Quand on pénètre dans le Grand Lac par l'une des nombreuses entrées qui commu- 
niquent avec le bras de Compong-luong, le regard reste saisi et attristé de l'aspect que 
présente cette immense nappe d'eau jaunâtre, qui s'étend à perte de vue dans la direction 
du Nord-Ouest. Une ligne basse et continue d'arbres rabougris la limite de tous les autres 
côtés, sans que nulle part on découvre la rive ou que l'on devine une plage où le pied 
puisse se poser à sec. L'eau se perd avec un clapotis sourd sous les arceaux de ces forêts 
noyées et inhabitables, et l'on éprouve une sensation d'isolement, une sorte de réminiscence 
du désert, que la vue de rares barques de pécheurs, glissant au loin, ou stationnant au 
milieu des arbres attachées à une branche, suffit à peine à dissiper. 

En quelques points des rives, les arbres ont été abattus et l'on aperçoit à leur place 
avec étonnement clés gerbes de riz, régulièrement plantées, élever leurs têtes au-dessus de 
l'eau et ce champ mobile suivre les variations du niveau du lac, jusqu'à ce que la baisse 
des eaux permette de venir le récolter à pied sec. 

Au Sud, les sommets bleuâtres des petites montagnes de Pursat dominent de saillies 

1 L'étude sur les monuments Khmers contenue dans ce chapitre n'est que la reproduction presque textuelle 
d'un travail du commandant de Lagrée, retrouvé dans ses notes. Je me suis contenté d'y faire les additions 
nécessaires pour établir la suite des idées et des faits et d'y introduire les corrections que m'a suggérées la 
visite des monuments découverts après sa rédaction, toutes modifications que le commandant de Lagrée eût 
certainement faites lui-même. F. G. 



24 DE COMPONG-LUONG A ANGCOR W AT. 

à peine sensibles ce monotone horizon de verdure. Pendant un instant bien court, on 
perd presque complètement tout rivage de vue. Puis le double mamelon du mont Crôm 
apparaît à l'avant du navire, et vient servir de point de repère pour trouver, au milieu 
de la ceinture d'arbres qui s'étend comme un voile impénétrable devant celui-ci, l'em- 
bouchure étroite de la petite rivière d'Angcor. 

C'est devant cette embouchure que la canonnière 27 jeta l'ancre le 22 juin au soir. 
11 était trop tard pour communiquer avec la terre. Une forte brise d'Ouest soulevait en 
petites vagues les eaux du lac et imprimait le long des rives un fort mouvement de 
houle qui se propageait bien avant dans la forêt. L'obscurité permettait à peine de 
distinguer des deux côtés de l'embouchure de la rivière les rangées multipliées de pieux 
qui indiquaient l'emplacement d'une grande pêcherie, et quelques lueurs tremblantes 
s'allumaient déjà dans les petites cabanes, élevées sur pilotis à une certaine hauteur 
au-dessus de l'eau, qui servaient d'abri aux pêcheurs. 

Le lendemain, au point du jour, la Commission se rendit en barque à l'un des 
établissements provisoires, construits sur les bords de la rivière à quelque distance de 
son embouchure, pour le séchage du poisson et que l'on se hâtait de démolir avant qu'ils 
fussent atteints par la crue des eaux. Celle-ci mettait fin en effet à la saison de la pêche, 
et les indigènes ou les Annamites, encore attardés à cette fructueuse besogne, faisaient 
leurs préparatifs de départ. 

En suivant pendant ce court trajet les capricieux méandres de la rivière, on voit peu 
à peu les arbres se dégager de l'eau, leurs troncs apparaître, le sol émerger enfin. Les 
eaux n'étaient cependant pas encore assez hautes pour remonter en embarcation jusqu'à 
la nouvelle ville d'Angcor, gros bourg appelé aujourd'hui Siemréap par les habitants 
et où réside le gouverneur de la province. La Commission se résolut à prendre la route 
de terre, qui est praticable à partir du point d'arrêt des barques aux eaux les plus basses, 
c'est-à-dire à deux ou trois kilomètres de l'embouchure de la rivière et qui est d'ailleurs 
beaucoup plus directe. Les moyens de transport, chars et éléphants, demandés au 
gouverneur d'Angcor, arrivèrent dès le 24 au matin, et nous permirent de continuer 
notre route ce jour-là même. 

Au sortir de la forêt noyée qui couvre les rives du lac, on se trouve au milieu d'une 
immense plaine cultivée en rizières, et le paysage semble ne différer en rien des monotones 
aspects auxquels habitue un long séjour en Cochinchine ; mais, à peine a-t-on fait 
quelques pas, que l'on découvre autour de soi des vestiges de l'antique civilisation Khmer : 
on est transporté aussitôt en imagination à l'époque lointaine où cette civilisation étendait 
sur toute lindo-Chine méridionale sa puissante influencent les lieux que l'on visite, si 
banals qu'ils puissent être d'ailleurs, revêtent à vos yeux un charme tout particulier. 

Ce sont d'abord les restes de l'ancienne chaussée qui conduisait à Angcor la Grande. 
A l'Ouest de cette chaussée et à peu de distance, au pied même du mont Crôm, on ren- 
contre des traces d'anciennes constructions. Si, guidé par ces débris, on monte jusqu'au 
faîte de cette petite colline, on découvre un sanctuaire dont l'aspect ne peut manquer 




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ACTIONS GENERALES SUR LES MONUMENTS KHMERS. 25 

d'éveiller la plus vive admiration, surtout au début du voyage, alors que les yeux et l'esprit 
ne sont point encore rassasiés. 

En continuant la route de terre jusqu'à Siemréap, on passe à peu de distance d'une 
haute tour en ruines qui domine encore la plaine. C'est le sanctuaire d'Athvéa. La 
citadelle de Siemréap, construite il y a une quarantaine d'années, s'offre ensuite aux 
regards. Tous les matériaux dont ses murs sont formés, ont été tirés des ruines voisines 
auxquelles on devient de plus en plus impatient d'arriver. Le chemin sablonneux qui 
passe devant cette forteresse s'enfonce bientôt, toujours dans la direction du nord, sous 
une jeune et belle forêt, bien différente de la forêt marécageuse des bords du lac. 
Après un trajet de trois kilomètres environ, on arrive à la terrasse qui précède Angcor 
Wat ' ou « la pagode d'Angcor », le monument le plus important et le mieux conservé de 
toutes les ruines. 

Ce fut ce dernier édifice que choisit la commission, comme centre de ses travaux et 
comme lieu d'habitation et de ralliement pendant ses excursions aux ruines voisines. 
Elle s'installa dans les cases en bambous construites au pied de la façade principale, et 
destinées au logement des pieux pèlerins qui viennent visiter cet antique sanctuaire. 

Une chaussée en pierre, à moitié enfouie sous le sol de la forêt, relie Angcor Wat à la 
porte sud de l'antique ville d'Angcor thom ou « Angcor la Grande», située à trois kilomètres, 
dans la direction du nord. Sur la gauche de cette chaussée s'élève le mont Rakheng, dont 
le sommet était couronné autrefois de constructions considérables. L'enceinte d'Angcor 
Thom, les monuments disséminés au dedans et au dehors de la ville dans un assez faible 
rayon, constituent la partie la plus considérable de tout ce magnifique groupe de ruines, 
dont il serait difficile peut-être de retrouver ailleurs l'analogue. 

Enfin, une autre chaussée qui part de la porte est d'Angcor Thom' pour se diriger vers 
le fleuve, conduit également à un grand nombre d'autres édifices échelonnés dans cette 
direction. 

Ce dernier trajet avait été accompli par le commandant de Lagrée en mars 1866. 

Nous allons suivre l'ordre de cet itinéraire pour faire connaître les différents monu- 
ments compris dans ce faible espace. 

Mais, avant d'entrer dans la description détaillée de chacun d'eux, il est nécessaire, 
pour éviter les répétitions, d'exposer les lois générales qui semblent avoir présidé à leur 
construction. Nous allons donc indiquer d'abord les matériaux employés et leur appareil- 
lage, le mode de construction des murs et des voûtes, les procédés décoratifs particuliers 
à cette architecture, et nous chercherons à arriver ainsi à une classification générale de 
tous les monuments que nous avons à décrire. Il ne restera plus ensuite qu'à rapporter 
chacun d'eux à la catégorie qui lui convient et à noter les particularités qui le distin- 
guent. Sa description y gagnera en brièveté et en clarté. 

Matériaux. — Les matériaux employés dans la construction des édifices khmers sont: 
1° une pierre formée de concrétions ferrugineuses, connue en Cochinchine sous le nom 

1 II serait plus correct d'écrire Vaht. Le v en cambodgien se prononce comme le w anglais. 

T. 4 



26 NOTIONS GENERALES SUR LES MONUMENTS KHMERS. 

de pierre de Bien-hoa. Les Cambodgiens lui donnent le nom de bai kriem « riz grillé » 
en raison de sa couleur et de son apparence agglutinée. Elle est extrêmement répandue 
dans toute la vallée du fleuve. 

A trente kilomètres dans l'est d'Angcor, aux approches du village de Ben, elle apparaît 
à fleur du sol, et forme dans cette direction des bancs énormes de dix à quinze kilomètres 
d'étendue. Elle offre de nombreuses variétés tant sous le rapport du mode d'aggloméra- 
tion que sous celui de la couleur. En général, les constructeurs semblent avoir préféré 
les pierres à couleur jaunâtre et à gros gravier. Le Bai kriem est employé à la construction 
des chaussées, des murs d'enceinte des édifices grossiers, et sert comme remplissage 
intérieur dans les substructions et dans les grands massifs des monuments principaux. 

2° Le grès. — Les grès gris ou légèrement rosés, en usage dans l'ancienne architecture 
cambodgienne, sont d'un grain fin qui les rend susceptibles d'un poli parfait. Comme 
tous les grès, ils sont tendres à la taille en carrière et durcissent à l'air, mais pas assez 
pour résister à l'action alternative de la pluie et de la sécheresse, qui les effrite à la longue 
et quelquefois les effeuille en lames minces. 

Le grès porte au Cambodge le nom de thma phâc, qui signifie « pierre de boue ». Cette 
appellation, qui serait d'ailleurs assez bien appropriée à ce genre de pierre, a, aux yeux 
des habitants actuels, une signification et une portée précise qu'elle n'avait, sans doute, 
pas autrefois. C'est une idée très-répandue dans tout le peuple, et chez presque tous les 
grands, que dans les monuments de l'ancien Cambodge les matériaux étaient façonnés de 
toutes pièces avec de la terre et de l'eau, et moulés à l'état liquide suivant les formes 
assignées par le grand architecte du ciel Prea Pus JVuca, délégué de Prea En (le dieu 
Indra), le roi des génies. 

Aux environs immédiats d'Angcor, aucun gisement de grès n'a encore été découvert, 
et jusqu'à plus amples recherches, c'est encore vers l'est, au village de Ben et un peu au 
delà du point signalé pour le gisement du bai kriem, qu'il faut aller chercher les carrières 
les plus voisines. 

Là, au pied d'une petite chaîne de montagnes dont la plus rapprochée porte le nom de 
Pnom Coulèn, le sous-sol est entièrement formé d'un beau grès apte aux constructions. 

Un torrent, profond et rapide au temps des pluies, presque à sec au printemps, creuse 
son lit dans ce banc de roches, et l'on y découvre à chaque pas des traces du travail de 
l'homme : des blocs entaillés à pic, des fûts de colonnes ébauchés, des dalles déjà équarries. 

Si l'on traverse le torrent pour se rapprocher du pied de la montagne, il devient évi- 
dent que l'on est arrivé aux carrières mêmes: sur une étendue de plusieurs kilomètres, 
se dressent des blocs énormes au pied desquels sont creusées de profondes excavations. 
Partout les traces du fer restent visibles, et l'on peut étudier sur les fragments à demi 
détachés et restés sur place les procédés d'exploitation employés. Quelques instruments re- 
trouvés çà et là, dont les habitants peuvent encore expliquer l'usage, viennent compléter 
et éclairer ces indices. 

On reconnaît ainsi comment s'y prenaient les ouvriers pour obtenir ces magnifiques 
parallélipipèdes de pierre que l'on trouve dans les monuments khmers. Deux lignes 



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NOTIONS GENERALES SUR LES MONUMENTS KHMERS. 29 

parallèles étaient tracées aux extrémités du bloc à détacher ; suivant chacune d'elles on 
creusait normalement une série de trous de deux ou trois centimètres de diamètre et 
d'une profondeur à peu près égale ; à l'aide de ciseaux en fer, à quatre faces de pointe 
et d'une longueur variant de trente centimètres à un mètre, on faisait sauter la matière 
intermédiaire, et on régularisait l'entaille; puis on perçait de nouvelles séries de trous, 
jusqu'à obtenir des canaux ou tranchées de dix à quinze centimètres de large, que l'on 
poussait jusqu'à la séparation complète de la pierre. 

A peu de distance des carrières, aboutit une grande chaussée en terres levées qui con- 
duit à Angcor. Les pierres extraites suivaient sans doute cette voie. Mais ces carrières ne 
sont point les seules que contienne la montagne : à Ben, la chaussée fait retour vers le 
nord-est, et les habitants signalent de nouveaux centres d'exploitation dans cette direction. 
Plus loin dans l'est, près de Méléa, le grès affleure également le sol. 

Toutes ces carrières seraient intéressantes à visiter, et il serait bon de rechercher sur- 
tout celles qui ont fourni les matériaux d'une finesse extrême que l'on trouve à l'intérieur 
de certains monuments. Peut-être, nous le répétons, en est-il de plus voisines de la pagode 
et de la ville d'Angcor que celles que nous venons de signaler. Mais le point essentiel à 
établir était celui-ci, qu'à trente ou quarante kilomètres des ruines, on rencontre le grès 
en masses énormes, et que les traces de l'ancienne exploitation sont assez considérables en 
ce point pour qu'on puisse admettre que la majeure partie des matériaux employés en a 
été extraite. Cette affirmation peut être étendue aux autres monuments disséminés dans 
le reste du royaume. Quand le grès a été employé dans leur construction, on est certain 
de le rencontrer dans leur voisinage à une distance qui n'excède jamais dix lieues. 

3° Les briques cuites. — Ce genre de matériaux semble, à Angcor même, appartenir à 
une époque postérieure à celle des grands monuments. On rencontre, çà et là, de petits 
sanctuaires et de petits édifices d'ordre tout à fait secondaire, qui en sont construits ; mais 
partout où ils sont juxtaposés aux constructions en grès, ils paraissent de superfétation, et 
l'on s'aperçoit bien vite que leur adjonction n'avait pas été prévue dans le plan primitif. 
La brique ne semble donc avoir remplacé la pierre que quand la fatigue et l'affaissement 
ont eu gagné les architectes et les ouvriers. L'emplacement d'Angcor n'est pas du reste fa- 
vorable à sa fabrication. La terre à brique y est assez rare et de mauvaise qualité. 

Dans d'autres parties du Cambodge, où sans doute la pierre manquait, il en était au- 
trement. On y retrouve des tours et d'autres constructions importantes, bâties en belles bri- 
ques de trente-cinq centimètres de long sur vingt centimètres de large, richement orne- 
mentées sous le rapport architectural, d'un moulage excessivement soigné et permettant 
un assemblage irréprochable. Leur fabrication est peut-être là contemporaine des grandes 
époques. . 

Ce ne serait d'ailleurs que par des études plus complètes et plus minutieuses que l'on 
pourra arriver, sur ces différents points, à des conclusions absolues. 

Murs. — Quelle que fût leur destination, les murs étaient formés de blocs rectangulaires 
ou cubiques assemblés sans ciment. Le choix de la pierre, sa grosseur, la précision de 
l'appareillage variaient avec l'importance de la construction. On employait autant que 



30 NOTIONS GÉNÉRALES SLR LES MONUMENTS KHMERS. 

possible des blocs de dimensions uniformes, dont les joints étaient régulièrement alternés. 
Pour le grès, qu'on semblait tenir à honneur de laisser en gros blocs, les dimensions 
variaient parfois beaucoup, et l'on trouve des pièces de remplissage dans les murs des 
[dus beaux édifices. Les trois dimensions des pierres de Rien-hoa en usage dans ce genre 
de construction sont en moyenne quatre-vingt-dix. cinquante et quarante centimètres. 
On peut en rencontrer dont la longueur atteint et dépasse même deux mètres vingt cen- 
timètres. Quant au grès, les blocs de deux mètres sur quatre-vingts et cinquante cen- 
timètres, ne sont pas rares. Quelques-uns atteignent trois mètres cinquante centimètres 
de longueur, sur un mètre et un mètre vingt dans les deux autres dimensions. 

Ici se présente le problème mécanique du transport et de l'élévation, souvent à des 
hauteurs considérables, de masses dont le poids dépassait parfois 4,000 kilogrammes. 
Ce problème ne peut encore se résoudre d'une manière satisfaisante. Il faut se contenter 
pour le moment de signaler les trous ronds ou carrés que présentent presque toutes les 
pierres employées. Ces trous, répartis sur chacune d'elles en un ou plusieurs groupes d'une 
disposition assez irrégulière, sont espacés de dix à quinze centimètres : leur diamètre est 
de deux centimètres, et leur profondeur moyenne de trois. 

La moindre réflexion démontre qu'il ne s'agit pas ici, comme le disent les habitants, de 
préparer une liaison des pierres à l'aide de crampons de fer, ni de couvrir les monuments 
d'un placage en bois ou en plomb. Les crampons ne s'emploient que dans des circon- 
stances définies, et leurs traces sont faciles à reconnaître partout où ils ont existé. Quant 
aux placages, ils n'ont certainement pas été appliqués sur les murs les plus insigniûants 
nu sur les chaussées elles-mêmes, dont les dalles qui portent les traces des ornières creu- 
sées par les roues des chars, offrent également les mêmes trous. 

D'un autre côté, aucune des pierres que l'on retrouve toutes taillées dans les carrières, 
ne présente la trace de ces trous. Il est donc peu probable qu'ils aient eu pour objet de 
faciliter le transport, et ils ne servaient sans doute qu'à la mise en place et à l'élévation 
des matériaux, en offrant un point d'application à des griffes, à des leviers ou à tout autre 
instrument. 

Les murs isolés avaient une corniche et un couronnement ordinairement dentelé. Ils 
s'appuyaient sur deux ou trois fortes assises qui en élargissaient considérablement la base. 

Les instruments qui servaient à la taille des pierres ne donnaient que peu de netteté 
aux parties planes, ainsi qu'on peut le voir encore sur un grand nombre de murs ou sous 
des voûtes inachevées. Il fallait, pour le grès surtout, obtenir le poli des surfaces par le 
frottement, et l'on arrivait de la sorte à un degré de perfection excessivement remarquable 
dont nous aurons à citer quelques exemples. 

Voûtes l . — Aucune des voûtes qui se trouvent dans les monuments kbmers étudiés 
jusqu'à présent ne présente une ouverture supérieure à trois mètres cinquante centimè- 
tres. Elles sont construites en encorbellement, c'est-à-dire composées de pierres superpo- 
sées par assises horizontales, se rapprochant graduellement et se rejoignant d'ordinaire à la 

' Voy. Atlas. I rc partie, planche XVIII. 



NOTIONS GÉNÉRALES SUR LES MONUMENTS KHMERS. 31 

cinquième assise. La face intérieure de ces pierres restait à l'état brut, quand la voûte ne 
devait pas être en vue ou quand elle devait être plafonnée. Dans ce dernier cas, le plafond 
reposait sur des traverses portant sur les corniches des murs de soutien. Plafond et tra- 
verses étaient ordinairement en bois sculpté et doré, et l'on en retrouve des débris qui 
attestent une grande habileté dans ce genre de travail. Quand, au contraire, la voûte devait, 
rester en vue, les extrémités intérieures des pierres étaient rabattues de manière à obtenir 
depuis la naissance jusqu'au sommet de la voûte, une courbe ogivale, composée de seg- 
ments d'une coupe élégante, dont les surfaces étaient polies avec soin et quelquefois peintes 
ou dorées. Telle était aussi la construction des voûtes aux premiers âges de la Grèce. 

A l'extérieur, les pierres d'assise des voûtes déterminent le toit et leur surface est on- 
dulée, de manière à présenter l'aspect de tuiles. Souvent même cette surface est recouverte 
de délicates sculptures, destinées à augmenter encore dans ce sens l'illusion du regard. 

Les voûtes sont partout employées pour réunir soit deux murs, soit un mur et une 
colonnade, soit deux colonnades. Nulle part n'apparaît de plafond en pierre. 

On trouve aussi des demi-voûtes qui réunissent un mur et une colonnade avancée, ou 
une première colonnade à une seconde moins élevée, comme on le voit au pourtour de la 
pagode d'Angcor et du monument de Méléa. Dans ce cas, la demi-voûte a son sommet à 
mi-distance de l'arête du toit supérieur au sommet du chapiteau des grandes colonnes. 
Des traverses en pierre réunissent celles-ci aux chapiteaux correspondants des petites. Ces 
traverses semblent ne pas avoir rempli le but que s'était proposé l'architecte, dans la pen- 
sée duquel la colonnade extérieure devait sans doute servir de contre-fort à l'autre. Pres- 
que partout, en effet, la petite colonnade tend à s'écarter sous le poids de la voûte, et les 
traverses tombent par le côté engagé dans les grandes colonnes. 

Lorsque deux voûtes s'entre-croisent, leur construction reste la même. Seulement, 
à chaque angle, une seule pierre forme encoignure et présente une face dans chacune des 
deux directions. 

Les architectes cambodgiens ne connaissaient sans doute aucun autre procédé de 
construire des voûtes, puisqu'on n'en trouve d'exemple nulle part. Mais c'est certainement 
à dessein que les murs de leurs galeries étaient aussi rapprochés, car, même avec le pro- 
cédé qu'ils employaient, il leur eût été facile d'obtenir des voûtes plus larges. 

Tours. — Ce qui vient d'être dit des voûtes suffit à faire comprendre le mode de cons- 
truction des tours. Au-dessus de l'espace ménagé pour le sanctuaire ou pour toute 
autre convenance, règne une corniche au-dessus de laquelle les pierres s'étagent en se 
rapprochant par assises horizontales jusqu'au sommet, que recouvre une large pierre. 

En général, la surface intérieure de la tour est brute; elle était dissimulée par un pla- 
fond établi sur la corniche inférieure. Dans les tours de peu d'élévation et dans les tours 
en briques, ce plafond n'a pas existé; on trouve alors les faces intérieures régularisées en 
surfaces planes convergentes. 

A l'extérieur, les tours affectent des formes très-variées, mais paraissent obéir cepen- 
dant à des lois générales que l'on peut formuler comme il suit. 

A la base, la section de la tour est un carré; au sommet, elle devient un cercle. La 



32 NOTIONS GÉNÉRALES SUR LES MONUMENTS KHMERS. 

transition entre ces deux formes se fait graduellement au moyen de cinq étages. Les angles 
du carré sont abattus et remplacés par une succession d'angles rentrants et saillants. La 
partie médiane de chaque face présente une courbure convexe dont le côté du carré reste 
la corde. Au fur et à mesure que l'on s'élève, cette transformation s'accentue davantage, et 
la coupe horizontale de la cinquième assise est toujours un cercle parfait. Considérée dans 
le sens vertical, la forme extérieure de la tour offre une courbure convexe à peu près ré- 
gulière. Pour dissimuler au regard les raccordements des différents segments dont se 
compose cette courbe, aux angles de toutes les corniches extérieures sont placées des 
pierres d'ornement à forme pyramidale et triangulaire. Cette addition donne de la conti- 
nuité aux lignes générales. 

D'après la tradition, les tours se terminaient par une boule et une flèche en métal. 
11 n'en reste aujourd'hui aucune trace. 

Ordinairement la partie centrale de chaque face est occupée par une sorte de tympan 
sculpté, représentant une scène mythologique. Ces tympans se succèdent, comme les 
pyramides, d'étage en étage, en diminuant de dimensions et contribuent à donner beau- 
coup de légèreté et de relief au monument lui-même. Telles sont les tours d'Angcor Wat. 
D'autres fois, cetle partie centrale figure un profil humain, et cette combinaison, à laquelle 
se prête merveilleusement la double convexité de la tour dans le sens horizontal et dans 
le sens vertical, produit de grands et beaux effets. Nous citerons comme modèles en ce 
genre les portes de la ville d'Angcor et les nombreuses tours de Baion. 

Colonnes *. — Les colonnes employées pour supporter les voûtes et former les ga- 
leries sont toujours carrées; les colonnes rondes ne jouent dans l'architecture khmer 
qu'un rôle secondaire et purement décoratif. 

Les chapiteaux supportent directement l'entablement qui se compose ordinairement 
d'une face plane et d'une corniche faisant saillie à l'intérieur. La voûte prend naissance 
au-dessus de cette corniche. Quand la construction est très-élevée, la face plane de l'en- 
tablement, qui prend alors des dimensions considérables, est coupée par une seconde 
corniche intermédiaire. Si la voûte doit être très en vue, l'entablement se couvre de mou- 
lures horizontales ou reçoit une frise sculptée. 

Les colonnes sont exactement carrées et conservent sur toute leur hauteur le même 
diamètre. Le chapiteau et la base sont ordinairement de dimensions semblables et d'une 
ornementation uniforme, en sorte qu'il est indifférent de prendre l'un pour l'autre. Le 
fût est en général monolithe. Souvent aussi la base manque et est remplacée par de lé- 
gères sculptures sur les quatre faces du fût prolongé. Chapiteaux et bases rappellent à s'y 
méprendre le mode grec des plus beaux temps. C'est le même dessin général, et les 
moulures, les motifs d'ornementation offrent une analogie complète et une perfection 
d'exécution égale. 

Le fût des colonnes est tantôt uni, tantôt orné du haut en bas de séries de dessins uni- 
formes fouillés au ciseau aune très-faible profondeur. Ce sont presque toujours d'intermi- 

1 Voy. Atlas, l ro partie, planches XVIII et XIX. 



NOTIONS GÉNÉRALES SUR LES MONUMENTS KI1MERS. 33 

nables rangées de cercles ou de niches dans l'intérieur desquels sont figurés des rosaces 
ou des personnages en mouvement. Lorsque la colonne a une position spéciale et im- 
portante; par exemple : lorsqu'elle est engagée comme pilastre dans les côtés d'une porte, 
l'ornementation du fût prend de plus grandes proportions. Le dessin s'agrandit, le ciseau 
fouille plus profondément la pierre et se complaît en d'admirables arabesques où s'entre- 
mêlent les rinceaux, les rosaces, les figures d'animaux et les personnages légendaires. 
Quoique le temps ait émoussé toutes les arêtes vives et amoindri la délicatesse de ces 
sculptures, on peut juger encore par ce qui en reste de ce qu'elles devaient être aux pre- 
miers jours, et l'on conçoit la plus haute idée de l'habileté et du goût parfait des ouvriers 
artistes qui les ont exécutées. 

Les colonnes carrées sont encore employées aux péristyles des édifices, dans certains 
porches avancés, en groupes de deux ou de quatre réunies au sommet par des blocs traver- 
siers formant architrave, et surmontés par des massifs ou frontons sculptés. 

Comme nous l'avons dit plus haut, les colonnes rondes servent surtout de motifs 
d'ornementation et rarement de supports véritables. Les terrasses ou belvéders que l'on 
rencontre, soit isolés, soit à l'entrée des édifices, en comportent ordinairement sur tout 
leur pourtour. Ces colonnes soutiennent alors une sorte de corniche formant préceinte et 
surplombant de 80 centimètres environ. Elles ne se détachent qu'à très-petite distance 
de la paroi verticale de la terrasse qui est ornée dans ce cas de moulures horizontales. 
On trouve aussi des colonnes rondes disposées d'une façon semblable sous les bas-côtés 
des galeries, quand celles-ci traversent des cours intérieures au-dessus desquelles elles 
ont un fort relief. La hauteur des colonnes rondes ne dépasse jamais 2 m ,50 et est sou- 
vent beaucoup moindre. Elles sont entaillées quelquefois, comme à Angcor Wat, dans 
le sens vertical, de huit profondes cannelures qui leur donnent l'apparence de faisceaux. 
La base et le chapiteau sont toujours exactement semblables et d'un diamètre un peu plus 
considérable que le fût auquel ils se raccordent par une série de gorges et de moulures 
sculptées. Le fût conserve le même diamètre sur toute sa hauteur. 

Chaussées, Terrasses l . — Comme élément important de l'architecture cambod- 
gienne, il faut signaler aussi les chaussées destinées à mettre en communication les 
différentes parties des édifices et à en préparer l'accès. D'un fort relief au-dessus du sol. 
ces chaussées sont toujours dallées et revêtues latéralement d'un parement en grès, avec 
moulures horizontales. Des serpents à tête multiple ou des lions y sont placés de distance 
en distance, ainsi qu'à l'entrée des escaliers qui y conduisent. Les chaussées s'étoilenf 
souvent sur leur parcours ou à leurs extrémités en petites terrasses et supportent quelque- 
fois des belvéders en forme de croix, comme à Méléa et à Angcor Wat. Les terres 
nécessaires aux remblais des chaussées proviennent, soit des fossés entourant l'édifice, 
soit des pièces d'eau que l'on trouve toujours dans l'intérieur de son enceinte. 

Principaux motifs d'ornementation 2 . — En outre de l'ensemble décoratif que con- 
stituent ces colonnades, ces terrasses, ces animaux de pierre, les sculptures qui ornent les 

1 Voy. Atlas, 1" partie, planche XV. 

2 Voir l'Atlas, l re partie, planches XVIII et XIX. 

I. o 



34 NOTIONS GÉNÉRALES SUR LES MONUMENTS KHMERS. 

Inilset les tours, il faut indiquer encore parmi les principaux motifs d'ornementation les 
bas-reliefs qui couvrent, soit les murs des galeries, soit les faces latérales des belvéders. 
les fausses portes ou portes fermées qui se trouvent sculptées à la base des tours ou aux 
extrémités des galeries, les statues que contiennent les sanctuaires, les fenêtres, vraies ou 
fausses, pratiquées dans les murailles. 

Nous aurons à citer de beaux exemples des deux premiers genres d'ornementation. 
uant aux statues, celles qui étaient en métal ont entièrement disparu et il ne reste plus 
que des débris mutilés de celles qui étaient en pierre. Elles s'élevaient ordinairement 
assises, quelquefois droites, sur un large socle, fait d'un seul bloc, dans lequel elles s'en- 
castraient. Elles représentaient tantôt Rrahma, tantôt Rouddha, ou d'autres personnages 
de la mythologie hindoue, tantôt quelques-uns des grands rois de la légende cambod- 
gienne. 

La surface supérieure du socle qui supporte les grandes statues est parfois légèrement 
évidée et présente une rigole. Cette disposition avait sans doute pour but d'assécher les 
pieds de la statue après les lavages prescrits par les rites, ou après les pluies, quand 
la statue était en plein air. 

La plupart des statues étaient peintes ou dorées; il en était de même de certaines 
sculptures, ou de certaines colonnes placées à l'entrée des sanctuaires. A cet effet, la 
pierre était recouverte d'un vernis noir résineux, qu'emploient encore aujourd'hui les 
Cambodgiens sous le nom de mereach et qui est fabriqué avec du stick-lac; sur cette pre- 
mière couche on appliquait le vermillon, puis la dorure, ou la première couleur seule- 
ment. Quand les statues devaient être exposées à l'air, on mélangeait au mereach une 
pâte de cendres , de manière à donner au vernis une épaisseur de 4 à 5 milli- 
mètres. Dans les monuments de la décadence ou dans les restaurations faites à une époque 
relativement moderne, les pierres dont se composent les statues de grande dimension ne 
représentent plus que grossièrement la forme générale. Elles sont recouvertes d'une 
épaisse couche de chaux préparée, à laquelle on donne la forme définitive et sur laquelle 
on applique ensuite la peinture. Mais, dans les monuments de la grande époque khmer, le 
ciseau du sculpteur s'attaque directement à la pierre, et il n'est pas rare d'y rencontrer 
des têtes sculptées d'une belle expression. On peut dire cependant, d'une manière géné- 
rale, que la représentation de la forme humaine n'est pas à la hauteur du reste de l'orne- 
mentation, et c'est en ce point surtout que l'art grec se montre supérieur à l'architecture 
si originale et si puissante que nous essayons de faire connaître ici. 

Les fenêtres destinées à éclairer les galeries ou à couper les façades sont de forme 
très-légèrement rectangulaire, la plus grande dimension restant verticale. Elles sont ornées 
en général de sept barreaux de pierre délicatement sculptés et arrondis. 

Dispositions générales des édifices. — Les monuments ont à peu près tous la 
forme de rectangles peu allongés, dont les côtés font face aux quatre points cardinaux. 
Le grand axe est dirigé de l'est à l'ouest; la façade principale et l'entrée regardent 
l'est. 

Les axes ne partagent pas le rectangle en deux parties égales ; ils sont transportés parai- 



NOTIONS GÉNÉRALES SUR LES MONUMENTS K1IMERS. 35 

lèlement à eux-mêmes d'une certaine quantité, le petit axe vers l'ouest, le grand axe vers 
le nord. Le nombre des mesures exactes recueillies n'est point assez considérable pour 
affirmer que ce déplacement se fait suivant une loi certaine et toujours la même. Voici 
cependant comment on pourrait concevoir cette loi d'après l'étude des quelques édifices 
dont le plan a pu être reconstitué en entier. Tracez sur le terrain un carré orienté comme 
il est dit plus haut, menez-en les médianes; transportez ensuite le côté est vers l'est d'un 
dixième environ de la longueur primitive du côté du carré ; transportez le côté sud vers le 
sud d'un quarantième de la même longueur; le rectangle qui résultera du transport de ces 
deux côtés, et auquel on conservera pour axes les médianes du carré, donnera exactement 
la figure d'ensemble d'un monument cambodgien. 

La loi qui tourne vers l'est la façade principale présente deux exceptions importantes : 
la pagode d'Angcor et celle d'Athvea, qui toutes deux font face à l'ouest et ont par suite 
leur grand axe transporté vers le sud au lieu de l'être vers le nord. 

Les grands édifices peuvent être classés en deux catégories distinctes : 

Les édifices à terrasses superposées et à galeries croisées. Quelques-uns — ce sont les 
plus beaux — réunissent ces deux modes de construction. Tels sont Angcor Wat, dont les 
galeries s'étagent, et Baphoun, dont les terrasses supportent des galeries. Ces deux genres 
de construction n'en restent pas moins très-nettement séparés. Dans tous les cas, terrasses 
ou galeries conduisent à un sanctuaire central qui est presque toujours une tour. 

1° Edifices à terrasses. — Les terrasses, rectangulaires et au nombre de cinq ou de 
trois, s'étagent en retrait les unes par rapport aux autres. Chacune d'elles est soutenue 
par une forte muraille en pierre qui présente extérieurement de puissantes moulures 
horizontales d'un très-grand effet. Le vide intérieur est rempli de terre battue qui supporte 
l'étage supérieur. On monte au sommet de l'édifice par des escaliers à marches hautes et 
étroites qui régnent sur les milieux des quatre côtés. Ces escaliers suivent la division en 
terrasse, et leur largeur décroît à mesure qu'on s'élève, de telle sorte que les lions montés 
sur des socles qui sont placés d'ordinaire à leurs extrémités se démasquent tous et aug- 
mentent ainsi l'effet de perspective. Sur le pourtour de chaque terrasse, et surtout aux 
angles, on trouve quelquefois des tourelles ou d'autres constructions décoratives. Le 
plateau supérieur supporte presque toujours des tours en nombre impair. La tour centrale 
est, dans ce cas, plus élevée que les autres. 

2° Édifices à galeries croisées. — Ils se composent essentiellement de trois enceintes 
rectangulaires formées par des galeries couvertes. Le rectangle intérieur est de tous le 
moins allongé vers l'est, et contient le sanctuaire ou la tour centrale. Entre ce premier 
rectangle et le second, l'espace est étroit et occupé en général par un fossé ou par des 
cours. L'intervalle est beaucoup plus considérable entre le second et le troisième rectangle. 
C'est sur le milieu des faces de celui-ci, qui est d'un aspect plus monumental que les 
autres, que s'ouvrent les portes d'entrée. Les trois enceintes sont reliées par des galeries 
médianes qui partent de la tour centrale et viennent aboutir aux portes. Dans les cours 
intérieures, s'élèvent sur les faces est, c'est-à-dire du côté où s'allongent les enceintes 
successives, de petits édicules rectangulaires et voûtés, placés symétriquement par 



36 NOTIONS GÉNÉRALES SUR LES MONUMENTS KHMERS. 

rapport au grand axe de l'édifice, et qui servaient sans doute à renfermer les objets du culte. 

Ces dispositions générales peuvent être modifiées de bien des manières. Quelquefois les 
trois enceintes sont mises en communication sur un plus grand nombre de points, par des 
galeries parallèles aux galeries médianes; l'un des rectangles est remplacé par un mur 
plein ou se trouve même complètement supprimé ; quand la construction est très-consi- 
dérable, elle se trouve annoncée à grande distance par une quatrième enceinte, autour de 
laquelle règne un large fossé. En outre de la tour centrale, il y en a souvent d'autres placées 
symétriquement aux angles des galeries. Enfin, les édicules prennent parfois des di- 
mensions telles qu'ils constituent à eux seuls un monument complet et remarquable. 
(Voy. le dessin ci-contre.) 

Tours ou Preasal. — Après ces deux grandes catégories de monuments, viennent des 
édifices de moindre importance, tels que les tours ou Preasat, qui, soit isolées,, soit grou- 
pées en certain nombre, sont entourés d'une enceinte et contiennent un sanctuaire. Aux 
angles intérieurs de l'enceinte ou en dedans de la façade principale s'élèvent souvent des 
édicules. Les tours isolées que n'entoure aucune enceinte, et qui forment une catégorie 
assez nombreuse, paraissent ne pas avoir eu une destination religieuse; quelques indices 
feraient supposer que, à l'instar des pyramides que l'on élève encore aujourd'hui en pa- 
reille circonstance, elles ont dû contenir la sépulture des rois et des grands personnages 1 . 
Dans quelques-unes d'entre elles, on retrouve, en effet, un trou profond avec parement 
en pierre, qui pouvait avoir cette destination ; au-dessus s'élevait sans doute une statue, 
mais là, comme d'ailleurs dans les tours des grands édifices, non-seulement les statues 
ont disparu, mais les socles mêmes qui les supportaient ont été bouleversés : les vain- 
queurs au temps des luttes, les habitants mêmes du pays depuis la décadence, ont recherché 
avidement les vases d'or et d'argent qui contenaient les restes des morts et les objets pré- 
cieux qu'on ensevelissait avec eux. 

Pagodes ou Wat. — Nous donnerons plus particulièrement ce nom aux ruines que l'on 
rencontre en grand nombre dans la ville d'Angcor et aux environs et qui ne consistent 
qu'en une enceinte basse au centre de laquelle se trouve un piédestal et une statue de 
Bouddha. Tout porte à croire, en effet, que c'étaient là les temples à l'usage du peuple. Au- 
dessus de la statue, s'élevait probablement une construction en bois destinée à la protéger. 
Le plus grand nombre de ces idoles a aujourd'hui disparu et celles qui restent en place 
appartiennent à une époque bien postérieure au monument lui-même. Après l'abandon 
d'Angcor comme capitale du royaume, la piété des rois et des peuples a dû, en effet, 
plus d'une fois relever les temples et remplacer les statues détruites pendant les guerres 
ou les invasions. 

Portes de ville ou d'enceinte. — Ces portes, ordinairement à une et quelquefois à trois 
ouvertures, sont de véritables monuments ; on pourrait dire : des arcs de triomphe. Elles 
sont surmontées d'une ou de trois tours et rejointes à l'enceinte par une galerie voûtée 
qui offrait un logement aux gardes de la porte. 

1 La description du royaume du Cambodge par un voyageur chinois qui l'a visité en 1295 dit, en effet (p. 70) : 
« Il y aune sépulture avec une tour pour les rois. » (Traduction d'Abel Rcmusat. Paris, 1819.) 




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NOTIONS GÉNÉRALES SUR LES MONUMENTS KHMERS. 39 

Bassins ou Sra. — Les bassins, les pièces d'eau, les fossés même, avec revêtement en 
grès ou en pierre de Bien-hoa et escaliers sur les parois, sont excessivement répandus 
suif dans l'intérieur des édifices, soit le long' des grandes voies de communication. La 
nature du sol et du climat fait vivement apprécier 1 l'importance de ces constructions, et, 
grâce à elles, Angcor est aujourd'hui renommé pour l'eau abondante et pure que l'on est 
sur d'y trouver au plus fort de la saison sèche. Les terres extraites des Sra servaient à 
élever ces hautes chaussées, dont nous avons déjà rencontré des vestiges, et que les Cam- 
bodgiens désignent sous le nom de Khnol. 

Routes ou Khnol. — Ces chaussées, moins élégantes que celles que nous avons décri- 
tes comme parties intégrantes des monuments cambodgiens, avaient trois ou quatre mètres 
de hauteur et quarante mètres environ de largeur à la base. C'étaient les seules routes 
facilement praticables, à l'époque des pluies, dans un pays de plaines qui est presque 
complètement sous l'eau pendant plusieurs mois de l'année. Elles étaient formées quel- 
quefois de deux assises distinctes en retrait l'une sur l'autre; de distance en distance, aux 
points les plus bas, des passages étaient ménagés pour les eaux et les deux parties de 
la chaussée étaient rejointes par un pont. Les Sra que l'on retrouve sur le parcours de ces 
routes indiquent sans doute les lieux de halte des marchands et la position des principaux 
villages : dans leur voisinage on retrouve le plus souvent les ruines d'une petite enceinte 
ou d'un sanctuaire l . 

Quand une chaussée servait d'enceinte soit à une ville, soit à un grand édifice, elle 
était moins large ; quelques-unes paraissent avoir été soutenues par des murs de 
pierre; d'autres avaient peut-être un mur en couronnement. 

Ponts ou Spean. — Le peu de hardiesse des voûtes cambodgiennes se retrouve dans 
les ponts jetés, soit sur les fossés vis-à-vis de l'entrée des villes ou des grands édifices, 
soit sur les rivières. Dans ce dernier cas, la faible ouverture des arches, et la masse énorme 
que présentent les piles, restreint assez le passage offert à l'eau, pour que l'on fût 
obligé d'agrandir le lit de la rivière en amont et en aval du pont et d'augmenter le nombre 
des arches, enfin d'en compenser le peu de largeur. La surface verticale que les ponts 
cambodgiens offrent à l'eau se partage souvent en deux parties à peu près égales, celle 
des arches et celle des piles. C'est à la quatrième rangée et quelquefois plus tôt, que se 
rejoignent les assises en encorbellement destinées à former l'arche. Dans les ponts jetés 
sur les fossés des édifices ou des villes, l'arche est même tout à fait rectangulaire et fermée 
par une pierre unique. On superpose au-dessus plusieurs plans horizontaux de pierres 
sur lesquelles on établit le tablier. Des balustres de forme carrée, ou représentant des 
animaux, ou d'autres sujets de fantaisie, supportent une longue rampe en pierre qui 
sert de bordure au pont et va se relever aux extrémités sous la forme d'un dragon à tête 
multiple. Les culées, formées également d'assises horizontales, s'élargissent en amont et 
en aval du pont par de puissants massifs revêtus de marches en pierre. Le pied des piles 
est éperonné des deux côtés par un surcroît gradué d'épaisseur. 

1 « Dans chaque village, dit l'historien déjà cité, il y a un temple ou une tour,... il y a sur les grands 
chemins des stations pour ceux qui veulent se reposer » (A. Rémusat, toc. cit.. p. 90.) 



il! NOTIONS GÉNÉRALES SUR LUS MONUMENTS K H MERS. 

La largeur moyenne des ponts cambodgiens est d'environ dix mètres. Leurs faces ver- 
ticales ne reçoivent aucune ornementation, les courants rapides des rivières et les bois 
qu'elles entraînent au temps des pluies n'en auraient pas permis la conservation; mais les 
abords du pont et la balustrade sont souvent l'objet d'une décoration remarquable. Nous 
aurons à en citer quelques beaux spécimens. 



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ANGCOR WAT : ENTRÉE OUEST DE LA PREMIÈRE ENCEINTE, VOE EN DEDANS. 



IV 



DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D ANGCOR : MONT CROM 



ATHVEA — ANGCOR WAT 



BAKHENG 
BACHEY 4 



ANGCOR THOM 



LELEY — PREACON 



BAKONG — MÉLÉA — PREACAN 



- MONT 
PHNOM 



§ 1. 



Mont Crôm. 



Reprenons maintenant l'itinéraire rapidement indiqué au commencement du chapitre 
précédent et gravissons le flanc nord du mont Crôm, dont la crête à double cime s'allonge 
de l'ouest-sud-ouest à l'est-nord-est. Une petite forêt couronne le sommet le plus élevé et 
le plus large de cette colline, et c'est sous son ombre que se trouve le sanctuaire que nous 
avons déjà signalé. Un peu avant d'y arriver, sur la croupe du mont, se trouvent des débris 
indiquant une construction disparue et parmi lesquels se trouvent d'assez beaux restes 
de sculptures : entre autres une statue à quatre personnages adossés, dont la figure, les 
bras et les mains indiquent une bonne époque. (Voy. le dessin p. 42.) 

1 Toutes les descriptions de ces monuments, à l'exception de la description d'Angcor Wat, que je n'ai pas pu 
retrouver et que j'ai dû refaire d'après mes propres notes, sont la reproduction presque textuelle des notes 
de M. de Lagrée. Se reporter pour tout ce chapitre à la carte des environs d'Angcor, insérée pages 25 26. 
T. 6 



42 



DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 



En faisant quelques pas de plus, on se trouve en présence de trois tours décou- 
ronnées, mais importantes encore, qui constituent le monument principal '. Elles 
sont assises sur un soubassement élevé et construites en grès d'un beau choix. 
Un large escalier au milieu, deux escaliers étroits vis-à-vis des tours latérales qui sont 
d'une moindre élévation, aident à gravir le soubassement et conduisent aux portes 
d'entrée. Sur les faces perpendiculaires aux portes ouvertes, se trouvent de beaux modèles 
de cette ornementation de portes fermées dont nous avons déjà parlé. Aux angles 
des quatre faces et sur les côtés de toutes les portes sont sculptés des arabesques ; les 
hauts-reliefs représentent des femmes dans des niches ogivales. Le dessin est ferme, 
les saillies sont fortement accusées, et on est certainement en présence d'un monument 
des meilleurs temps. 

En avant du soubassement et lui faisant face, sont quatre édicules voûtés, rangés sur 




PROHM OU BBAHilt DU MONT C H o II. 



une seule ligne. Les deux édicules intérieurs sont en grès; les deux autres, sans doute 
d'une construction plus récente, sont en briques. Le jour se prend par des séries de petits 
trous en losange, percés dans la pierre et disposés en quinconces sur les trois faces fermées. 
Ce mode d'éclairage indique, d'après les habitants, que là étaient renfermés les trésors 
du sanctuaire. 

11 y a trois murs d'enceinte en pierre de Rien-hoa très-rapprochés les uns des autres, 
surtout les deux murs extérieurs. Le couloir, formé par les deux murs intérieurs, est un 
peu plus large ; il était peut-être voûté et prenait jour sur l'autre par les percées que l'on 
voit encore dans le second mur. Ces trois enceintes reposent elles mêmes sur un soubasse- 



1 Voy. Atlas, l re partie, planche XIV, le plan de ce monument. 



MONT CROM. 



ATHVEA. 



43 



ment de plus de deux mètres de hauteur, parementé en gros blocs d'une pierre calcaire 
très-dure, qui forme le sous-sol même de la montagne. 

De chaque côté de l'entrée principale s'élèvent au dehors deux petites pyramides en 
briques d'une construction moderne. 

Le second sommet du mont Crôm, dépouillé de toute végétation, supporte une pyramide 
en briques de date également récente, que l'on aperçoit de fort loin. Entre les deux som- 




SANCTl'AIRE DU MONT CROM. 



mets, sur le point le plus bas de la ligne de faîte, est une petite pagode en briques qui ne 
présente aucun intérêt. 



§ 2. — Athvéa *. 



A quelques centaines de mètres de la rive droite de la rivière d'Angcor, à six kilomètres 
environ au nord-ouest du mont Crôm, s'élève la tour d' Athvéa. On entre par l'est dans 
son unique enceinte, mais la façade et l'entrée principale sont du côté ouest. Cette tout- 
est construite sur un soubassement élevé et est flanquée de deux sanctuaires latéraux. Une 



1 Voy. Atlas, V e partie, planche XIV, le plan de ce monument. 



U DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

belle colonnade se dirige de la porte delà tour vers la grande entrée qui est elle-même un 
monument distinct. Deux des colonnes portent des inscriptions. Sur l'une d'elles, on 
peut reconnaître le millésime de 12... 

De simples portes sont pratiquées sur les trois autres faces de l'enceinte. Celle-ci est eu 
pierre de Rien-hoa, et renferme quatre édicules faisant face au sanctuaire, deux du côté 
est, et deux, un peu plus grands, du côté ouest. 

Les blocs de grès employés dans la construction du sanctuaire sont de très-fortes 
dimensions. L'architecture, quoique très-sobre d'ornements, est d'une grande beauté et 
l'aspect général du monument est remarquable. Peut-être n'y avait-on pas mis la der- 
nière main. 

§ 3. — Angcor Wat 1 . 

Voici le monument le plus important et le mieux conservé de toutes les ruines 
khmers et le seul qui jusqu'à présent ait été reproduit par la photographie. C'est aussi 
celui qui a été le plus complètement étudié par M. de Lagrée, et quoiqu'il n'en ait pas 
laissé de description, les plans minutieux et exacts qui ont été levés sous sa direction et 
quelques notes éparses, me rendent cette tâche assez facile 2 . 

Ainsi qu'Athvéa, Angcor Wat a sa façade principale tournée vers l'ouest. A cette ex- 
ception près, ce temple résume admirablement toutes les lois de l'architecture khmer. Il 
réunit, comme il a été dit plus haut, le système des terrasses à celui des galeries croisées. 

Entrée principale et Belvéder. — En dehors du fossé, large de deux cents mètres, qui 
est creusé tout autour de l'édifice, se trouve du côté ouest, une plate-forme en forme de croix 
grecque qui précède et annonce le monument. Cette plate-forme, dont les bras ont trente 
mètres de longueur totale, était décorée autrefois, aux six angles saillants extérieurs, de lions 
en pierre, qui gisent aujourd'hui mutilés dans les herbes. Le bras intérieur de la croix sert 
d'amorce à la chaussée de huit mètres de large qui traverse le fossé sur lequel elle jette une 
quarantaine d'arches étroites, et qui vient aboutir à l'entrée monumentale dont le dessin 
a été donné entête de ce chapitre. Celle-ci se compose essentiellement d'une galerie de 
235 mètres de long, élevée sur un soubassement qui a sept mètres de large, et formée, 
extérieurement par une double rangée de colonnes, intérieurement par un mur plein dans 

1 Voici la légende du plan d'ensemble inséré en tête de ce chapitre, et l'indication des planches ou des des- 
sins qui en détaillent les diverses parties : 

FF Fossés remplis d'eau. SS Bassins. 

PP Entrée principale (Voy. le dessin p. 41 et l'Atlas, B Belvéder (Voy. Atlas, 1" partie, pi. XV). 

1™ partie, pi. XV et 2 e partie, pi. VI). AAA'A' Temple. (Voy. les dessins, p. 45, 51, 55, etc., Atlas, 
CCC Chaussée centrale (Voy. Atlas, 1" partie, pi. XV). l r » partie, pi. XVI, et 2 e partie, pi. VII). 

EE Petits sanctuaires. Idem. E'E' Édicules (Voy. le dessin, p. 37 . 

Voyez en outre, l'élévation du monument, prise en avant du belvéder B, Atlas, l rc partie, planche XVII, 
et les détails d'ornementation donnés, Atlas, l re partie, planches XVIII et XIX. 

2 Je dois citer ici comme l'un des aides les plus infatigables et les plus consciencieux de M. de Lagrée 
le premier maître mécanicien Laederich. C'est lui qui a dessiné les plans de toutes les ruines khmers qui figu- 
rent dans cet ouvrage, et qui a exécuté la plupart des levés relatifs à Angcor Wat. 



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ANGCOR WAT. 47 

lequel sont pratiquées de fausses fenêtres. Les grandes colonnes n'ont point de base ; les 
petites ont à la fois base et chapiteau sculptés ; cette différence, qui est générale dans tout 
l'édifice, a été indiquée sur le plan par un second trait entourant la projection du fût. Au 
centre de la galerie, s'ouvrent trois portes sommées chacune d'une tour. A la base de 
ces tours, la galerie s'éloile en croix grecque dont les bras perpendiculaires, ouverts aux 
deux extrémités et terminés par des pérystiles, forment les entrées elles-mêmes. La 
colonnade s'interrompt dans cette partie centrale de la galerie : elle est remplacée par un 
mur coupé de fenêtres. Vers ses extrémités, la galerie s'étoile de nouveau et sa voûte se 
surélève pour deux nouvelles ouvertures ; celles-ci coupent le soubassement lui-même et se 
trouvent au niveau de l'espèce de berme de 43 mètres de large qui règne en dedans du 
fossé. Elles servaient au passage des chars, comme en témoignent les profonds sillons que 
l'on retrouve aujourd'hui creusés dans la pierre. Enfin, la galerie se termine aux deux 
bouts par deux portes fermées, admirablement sculptées 1 . Au delà, commence un mur 
plein qui enclôt tout l'édifice. Il y a une entrée beaucoup moins monumentale, au milieu 
de chacune des trois autres faces de cette première enceinte. Celle-ci mesure 820 mètres 
dans le sens nord et sud et 960 dans le sens est et ouest. Son développement total est 
donc de 3,560 mètres; hors fossés, le circuit de l'édifice atteint 5,540 mètres. L'escarpe 
et la contre escarpe du fossé sont revêtues en pierre de Bien-hoa, avec margelle en grès. 

Le soubassement, les colonnes, les pilastres surtout qui encadrent les portes de cette 
première entrée, les toits, les barreaux de pierre des fenêtres sont couverts de sculptures, 
et l'on trouve dès le seuil de l'édifice les merveilles d'ornementation que l'on aura à ad- 
mirer dans l'édifice lui-même. 

Dès qu'on a franchi l'entrée centrale et regagné par trois marches la chaussée de 
pierre qui se continue en dedans de l'enceinte, le temple apparaît aux regards, à plus de 400 
mètres de dislance, élevant ses neuf tours, dont quelques-unes sont malheureusement 
presque entièrement ruinées, au-dessus des bouquets de palmiers qui ombragent la façade. 
La chaussée, sur laquelle on chemine toujours, esta un mètre environ au-dessus du sol; 
elle s'étoile tous les 50 mètres en petites plates-formes décorées aux angles saillants de dra- 
gons de pierre à sept têtes 2 . A la hauteur de la troisième de ces plates-formes, on passe entre 
deux sanctuaires à quadruple entrée et à colonnade intérieure que la végétation a envahis 
complètement. Immédiatement après commencent des deux côtés delà chaussée deux Sra 
ou bassins, à revêtement de grès, où croissent d'innombrables nénuphars; ils se prolon- 
gent jusqu'à l'esplanade qui s'étend en avant de l'édifice. Au centre de cette esplanade, et 
dans l'axe de la chaussée, s'élève une magnifique terrasse en forme de croix latine; elle est 
supportée par quatre-vingt dix-huit colonnes rondes admirablement ciselées 3 . Trois esca- 
liers de douze marches terminent les trois bras extérieurs de la terrasse. Sa partie cen- 

1 C'est l'une de ces portes qui est représentée planche XIX. Elle peut être considérée comme le type le 
plus parfait du genre. 

2 Voy. Atlas, I re partie, planche XVIII, le détail d'un de ces dragons. 

3 Voy. Atlas, l re partie, planche XIX, le dessin d'une de ces colonnes. Mouhot les a crues au nombre de 
cent douze. 11 ne paraît pas s'être aperçu du défaut de symétrie de l'édifice, et c'est là la cause des différences 
que présentent les chiffres qu'il a donnés et ceux que je donne ici. 



48 DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

traie offre une légère surélévation que rachètent sur les quatre faces deux marches arron- 
dies et concentriques. Le bras intérieur donne accès au premier étage de l'édifice. 

Premier étage ou Galerie des bas-reliefs. — C'est une galerie rectangulaire à double 
colonnade extérieure et à mur intérieur qui, sur les faces est et ouest, reproduit, moins 
les tours, les principales dispositions de la galerie de l'entrée. Au lieu des passages pour 
les chars, elle offre, à chaque angle, des péristyles auxquels on arrive par des escaliers. 
La voûte intérieure a plus de 6 mètres de hauteur; un plafond en bois était établi autrefois 
à une hauteur de 4 m ,i0 '. Les dimensions de cette galerie, prises de seuil en seuil, 
sont de 178 mètres dans le sens nord et sud, et de 223 dans le sens est et ouest. Son 
développement total est par conséquent de 802 mètres. Sa largeur, mesurée du mur à 
la face intérieure des grandes colonnes, est de 2 m ,45. On compte sur tout son pourtour seize 
péristyles qui s'ouvrent au dehors, cinq sur chacune des faces est et ouest, trois sur chacune 
des faces nord et sud. Les escaliers qui y conduisent sont encadrés par les moulures élar- 
gies de l'énorme soubassement sur lequel repose tout l'édifice, qui viennent former la- 
téralement trois larges gradins. Le gradin supérieur supporte les colonnes du péristyle; 
les deux autres étaient ornés de lions de pierre, dont la plupart sont aujourd'hui mutilés 
ou renversés de leurs socles. 

Sur toute la surface du mur intérieur de la galerie règne un bas-relief qui ne s'interrompt 
qu'au centre et aux angles de chaque face 2 . La plupart des sujets représentés paraissent 
empruntés au Mahabharata ou au Ramayana 3 . Je commencerai toujours par en donner la 
description sommaire, accompagnée des indications que fournissent les indigènes sur les 
différents acteurs de ces scènes, avant d'en essayer l'interprétation. 

1° Face ouest. — Au sud, sont représentés des hommes armés traversant une foret; les 
chefs sont montés sur des éléphants ou des chevaux et les corps de troupes qu'ils condui- 
sent ont chacun une arme distincte. Les soldats qui ouvrent la marche sont vêtus de 
longues robes, et portent de grands boucliers recourbés. Ils sont armés de lances 
dont la hampe a six branches. Tous les autres ont un langouti et une veste à manches 
courtes. La plupart sont munis d'une sorte de cuirasse ou d'un petit bouclier appuyé sur la 
poitrine. 

Au nord, se trouve figuré le combat des Yaks contre les singes. Le chef des Yaks 
est monté sur un char traîné par deux griffons, il a dix têtes et vingt bras armés chacun 
d'un sabre. Ses soldats sont armés de lances et de sabres. Les singes n'ont pour armes que 

1 Voy. Atlas, l rc partie, planche XVIII, une coupe de cette galerie. 

2 Des moulages en soufre de ces bas-reliefs ont été envoyés par le commandant de Lagrée à l'exposition 
universelle de 1867, et figurent aujourd'hui à l'exposition permanente des colonies (Palais de l'Industrie, 
pavillon XIV). Ils permettent de juger des dimensions et du relief de ce genre de sculpture. 

3 Quand j'ai vu ces bas-reliefs, j'étais loin de posséder les connaissances nécessaires pour en essayer l'in- 
terprétation sur les lieux mêmes. L'interprétation à distance sur de simples notes, qui ne reproduisent que le 
groupement des personnages sans aucun des attributs qui pourraient les faire reconnaître, m'est aujour- 
d'hui très-difficile. Dans la description qui suit, je me suis attaché surtout à faire ressortir les indications 
de costume ou de types qui peuvent donner une idée du peuple ou de la civilisation qui a produit ces sculp- 
tures. Tous les noms ou tous les mots purement cambodgiens sont, la première fois, écrits dans le texte en 
italique. 



ANGCOH WAT. 



49 



des bâtons ou des blanches d'arbres; ils griffent et mordent leurs adversaires. A leur tète 
sont deux frères nommés Paream et Palai ; Hounissi est un de leurs chefs subalternes. 

Il est facile de reconnaître ici la lutte des singes auxiliaires de Rama contre Ravana, 
roi des Yakshas. Les deux frères dont il s'agit sont sans doute Sougriva et Bali, et llouniss 
est peut-être Hanouman. 

Auprès des combattants est une barque dont les rameurs sont vêtus de robes et portent de 
longues barbes. Plus loin , des femmes jouent avec des enfants ou assistent à un combat de coqs. 

2° Face est. — Au sud, les Yaks et les hommes se disputent la possession d'un serpenti 




ANGCOH WAT: FRAGMENT DE BAS- T. ELI El. 



à sept têtes. Au-dessus d'eux, assis au sommet d'une montagne, Prea Noreai préside à la 
lutte ; des anges ou Tevadas volent autour de lui ou accourent prendre part au combat. 
Quelques-uns ont sept têtes. Au-dessous est la mer dans les profondeurs de laquelle 
nagent des monstres aquatiques. 

Il est encore aisé de reconnaître ici le barattement de la mer par les Dieux et les Asou- 
ras pour en obtenir l'Amrita. Prea Noreai est Vichnou que les Cambodgiens semblent 
connaître surtout sous le caractère de Narayana et confondent souvent par suite avec 
Brahma ou Prohm. 

Au nord est figurée une marche militaire, puis un combat qui se continue sur la face 

7 



50 



DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 



suivante. Les chefs sont sur des chars traînés par des dragons ailés ou montés sur des grif- 
fons, des rhinocéros ou des oiseaux fantastiques appelés hans 1 . 

3° Face nord. — Un personnage, nommé Maha Asey, s'avance précédé de musiciens 
qui jouent de la cymbale, du tambour long, du gong' et d'autres instruments. Il est monté 
sur les épaules d'un géant hideux qui traîne par les pieds un autre géant qui se débat. 
Vers le milieu de la face est figuré un dieu à longue barbe entouré d'adorateurs. Au delà 
le combat continue : l'un des principaux acteurs est monté sur un géant qui a un bec 
d'aigle, une queue et des griffes d'oiseau. Quelques combattants sont représentés portant 
plusieurs lances dans la main gauche. 

Nous sommes encore iè*i en présence de différents épisodes de la lutte de Rama et de 
Ravana, où apparaissent l'oiseau Garouda que les Cambodgiens appellent Krout, Laks- 
mana, Dasaratha, etc. 

4° Face sud. — Elle est entièrement consacrée aux joies du paradis et aux supplices de 



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ANGCOR WAT : o" INSCRIPTION DES SUPPLICES. 




ANGCOR WAT : 9° INSCRIPTION DES SUPPLICES. 



l'enfer. Ceux-ci, au nombre de vingt-trois, occupent la partie est, et chacun d'eux est an- 
noncé par une inscription placée au-dessus et dont je donne deux spécimens. On voit là, 
torturés par les agents de l'enfer, des malheureux dont on scie les membres, on arrache les 
dents, on crève les yeux, on perce le nez, on casse les reins. D'autres sont piles dans des 
mortiers, empalés, mis au carcan, livrés aux oiseaux de proie, percés de flèches, plongés 
dans des chaudières bouillantes, pendus la tète en bas. Deux adultères sont attachés à un 
arbre à épines. Une femme qui paraît enceinte est entre les mains de trois bourreaux : 
l'un d'eux la tient par le haut du corps et lui brise les reins ; le second la saisit à mi-corps et 
lui ouvre le ventre ; le troisième la tient par une jambe et la coupe en deux avec un sabre. 
A l'ouest, une longue procession d'élus avec des bannières et des parasols fait son en- 

1 C'est l'oie vénérée de temps immémorial dans les régions hindoues, en Egypte et chez les Romains, el 
appelée en pâli hansa, en malais angza, en latin amer, en espagnol ansar, etc. C'est dans ce bas-relief que le 
D r Bastian a cru reconnaître Bhima placé sur une litière de flèches par les Pandous, et le duel entre Phaya 
Kalong et Lakernana. (Voy. Journal of the Geographical Society, 1865, p. 78.) 




ANGCOH WAT : PASSAGE 1)1" PREHIEH AU SECOM) ETAGE 



MCZ L 

7ERSITY 

BRIDGE. MA USA 



ANGCOR WAT. 53 

frée dans le ciel. Chacun d'eux vient prendre place sous un dais magnifique, où des 
femmes qui portent des coffrets et des éventails s'empressent auprès d'eux. Ils tiennent 
des fleurs à la main ou des enfants sur leurs genoux. 

Au-dessus sont représntées diverses scènes où l'on reconnaît différentes types des 
tribus sauvages de l'Indo-Chine. Quelques-uns sont précipités dans l'enfer, sans doute pour 
avoir résisté aux tentatives de conversion de la race civilisatrice; quelques autres, au con- 
traire, entrent dans le ciel. 

Entre les supplices et le paradis est figurée une scène intermédiaire, qui représente, 
disent les indigènes, le roi Pathummasurivong venant de fonder la ville d'Angcor. 11 est 
entouré de ses femmes et d'un long cortège de guerriers. 

Tous ces bas-reliefs ne datent pas de la même époque, et à côté de sculptures d'une 
délicatesse et d'une habileté incontestables, on trouve de grossières ébauches qui ne peu- 
vent avoir été produites qu'à une époque de décadence. Telles sont les sculptures de la 
face nord à l'est et de la face est au nord. 

Revenons maintenant à la face ouest. Trois galeries parallèles s'ouvrent vis-à-vis des 
trois péristyles de l'entrée par laquelle nous avons pénétré dans l'édifice. La galerie du 
milieu est à quadruple rangée de colonnes ; les autres sont fermées extérieurement par 
un mur. Elles sont reliées ensemble par une galerie qui divise en quatre compartiments 
égaux l'espace qui les sépare. Une porte s'ouvre à chacune de ces extrémités, dans le mur 
des galeries extérieures ; du seuil de ces portes on aperçoit les deux grands et beaux édicules 
qui s'élèvent dans la cour intérieure et les hauts escaliers qui conduisent aux tours d'angle 
du second étage. La partie centrale de cet ensemble de galeries forme une croix grecque 
dont les bras sont terminés par des portiques contre lesquels les colonnades viennent s'ap- 
pliquer en pilastres. C'est là que l'on trouve les colonnes de la plus grande dimension; 
les fûts ont 49 centimètres de côté, et leur hauteur atteint 4 m ,25. La largeur de la 
colonnade centrale est de 3 m ,64 d'axe en axe. 

Second et troisième étages. — Ces galeries servent à passer de la galerie des bas-reliefs 
à l'étage supérieur de l'édifice. Elles aboutissent à trois escaliers couverts au-dessus des- 
quels leur voûte s'élève par gradins successifs. ( Voy . le dessin ci-contre, p. 5 1 .) Les ruptures 
correspondantes des toits sont masquées par des tympans sculptés. Cinq péristyles sur la face 
est, et un sur chacune des faces nord et sud, s'ouvrent dans le mur inférieur de la galerie 
des bas-reliefs et achèvent de mettre le premier étage en communication avec le second. 
Celui-ci se compose d'une nouvelle galerie rectangulaire, supportée par un soubassement 
de 6 mètres de hauteur. Des tours s'élèvent aux quatre angles. Les colonnes sont remplacées 
partout par des murs coupés de fenêtres. Celles qui font face au dehors sont fausses, et le 
jour ne parvient dans la galerie que par les fenêtres intérieures. En outre des trois escaliers 
couverts par lesquels nous sommes parvenus à cette galerie, il y a encore onze entrées, deux 
à chaque angle, et une au milieu de chacune des trois autres faces. On y monte par des 
escaliers de vingt-quatre marches. Dix péristyles donnent accès dans la cour intérieure, 
au centre de laquelle s'élève le troisième étage de l'édifice. Son aspect est des plus impo- 
sants. Il est exactement carré. Un soubassement de 10 mètres de haut lui sert de piédestal. 



54 DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

Douze escaliers de quarante-deux marches y conduisent. La galerie qui le couronne est, 
comme la précédente, sommée de tours aux angles ; elle est formée, extérieurement par 
un mur coupé de fenêtres, intérieurement par une double colonnade ; des galeries per- 
pendiculaires partent du milieu de chaque face et à leur intersection s'élève la tour cen- 
trale qui a 56 mètres de hauteur au-dessus de la chaussée par laquelle nous sommes arri- 
vés. A la base de cette tour est un quadruple sanctuaire. De petits péristyles à colonnes 
rondes s'ouvrent de chaque côté des galeries médianes sur les quatre petites cours qu'elles 
ménagent à l'intérieur de l'étage. Enfin, au pied du principal escalier, celui du milieu de 
la face ouest, sont deux petits édicules de moindre importance que ceux que nous avons 
rencontrés déjà. Ils semblent n'être placés là que pour faire ressortir la hauteur et les 
belles proportions de l'édifice central. 

Telle est la description sommaire d'Angcor Wat, description que complètent les 
planches de l'atlas et les dessins dii texte. 

Tout dans ce vaste monument ne semble avoir pour but que le sanctuaire. Tout y monte, 
tout y conduit. Quel que soit le point par lequel on aborde l'édifice, on se trouve involon- 
tairement porté et guidé vers l'une des grandes statues qui occupent les faces de la tour 
centrale et regardent les points cardinaux. La base des tours d'angles est vide et n'est que 
le point de croisement très-légèrement élargi des galeries voisines. Les beaux édicules 
construits entre le premier et le second étage passent inaperçus : toutes les galeries qui 
les entourent sont à mur plein du côté qui leur fait face. Les puissantes moulures du sou- 
bassement de l'édifice central, les marches roides et hautes des grands escaliers, les lions 
de taille décroissante qui les encadrent augmentent l'effet de la perspective et la sensation 
de la hauteur. On approche du sanctuaire, et la décoration augmente de richesse. Le ciseau 
fouille plus profondément la pierre, les colonnades se doublent, des merveilles de sculp- 
ture éclatent partout, des traces de dorure deviennent visibles dans les creux de la pierre. 
Quelles admirables arabesques se dessinent sur ces pilastres qui encadrent les portes 
mêmes du sanctuaire ! Des deux côtés, le dessin général paraît symétrique ; mais l'on s'ap- 
proche et l'on aperçoit la variété la plus agréable dans les détails. Chacun de ces gracieux 
entrelacements, de ces capricieux dessins, paraît être l'ouvrage d'un artiste unique, qui, en 
composant son œuvre, n'a rien voulu emprunter à l'œuvre voisine ; chacune de ces pages 
de pierre est le fruit d'une inspiration délicate et originale, et non l'habile reproduction 
d'un modèle uniforme. En quelques endroits, la page commencée ne s'achève pas, la 
pierre reste fruste et attend encore le ciseau. L'artiste est-il mort au milieu de son travail, et 
ne s'est-il trouvé personne qui ait pu lui succéder? Il semble que ce soit là le sort de tous 
les grands monuments. Angcor Wat est tombé en ruines avant d'avoir jamais été achevé. 

Les reproductions des photographies de M. Gsell, qui accompagnent ce texte, montrent 
quel est l'état actuel du temple. Presque partout les voûtes s'entr'ouvrent, les péristyles 
chancellent, les colonnes s'inclinent, et plusieurs gisent brisées sur le sol: de longues traînées 
de mousse indiquent le long des murailles intérieures le travail destructeur de la pluie; bas- 
reliefs, sculptures, inscriptions, s'effacent et disparaissent sous cette rouille qui les ronge. 
Dans les cours, sur les parois des soubassements, sur les toits et jusqu'à la surface des tours. 



MCZ LIBRARY 
HARVARD UNIVERSITY 
IDGE. MA USA 



ANGCOR WAT. 57 

Une végétation vigoureuse se fait jour à travers les fissures de la pierre : la plante devient peu 
à peu arbre gigantesque; ses racines puissantes, comme un coin qui pénètre toujours plus 
avant, disjoignent, ébranlent et renversent d'énormes blocs qui semblaient défier tous les 
efforts humains. C'est en vain que les quelques bonzes consacrés au sanctuaire essayent de 
lutter contre cet envahissement de l'œuvre de l'homme par la nature ; celle-ci les gagne de 
vitesse. Certaines parties des bas-reliefs de la galerie sud sont aujourd'hui complète- 
ment méconnaissables, grâce à l'infiltration des eaux le long de la paroi interne; la galerie 
nord est tellement envahie par les chauves-souris, la fiente dont elles recouvrent le sol est en 
quantité si considérable, que cette partie du monument est presque inabordable. 

Le gouvernement siamois a fait quelques efforts pour restaurer ce temple, depuis que 
la province d'Angcorest tombée en son pouvoir. On a reconstruit et redoré la statue ouest 
du sanctuaire. D'autres restaurations avaient été tentées avant cette époque, surtout dans 
les galeries médianes de l'édifice central. Quelques-unes des colonnes tombées ont été 
remplacées par d'autres prises à diverses parties du monument; on a essayé de consolider 
les péristyles et de replacer les architraves. Mais si la piété était restée, les architectes et 
les artistes avaient déjà disparu : on ne savait plus manœuvrer ces lourdes masses, et à 
peine a-t-on réussi à remettre gauchement une colonne ronde, le chapiteau en bas, au 
milieu de colonnes carrées, ou à retourner sens dessus dessous un entablement mal assis 
sur deux colonnes inégales. 

Angcor Wat ne paraît pas mentionné dans la description chinoise, traduite par Abel 
Rémusat, qui est le document le plus complet que l'on possède sur cette civilisation dé- 
truite, à moins qu'il ne faille reconnaître dans ce temple « le tombeau de Lou-pan, d'une 
enceinte d'environ dix li, et situé à un li de la porte du sud 1 . » Dans tous les cas, le 
caractère même de l'architecture, l'imperfection et l'inachèvement de certains détails 
autorisent à penser que ce monument est une des œuvres les plus récentes de l'architec- 
ture khmer. Alors que les ruines voisines étaient depuis longtemps complètement aban- 
données, il restait encore l'objet de la vénération générale. On trouve, en effet, dans 
la « Relation des missions des Evêques français, » la mention suivante qu'en faisait, vers 1666, 
le père Chevreuil, missionnaire au Cambodge : « Il y a un très-ancien et très-célèbre 
temple, éloigné environ de huit journées de la peuplade où je demeure. Ce temple s'ap- 
pelle Onco (sic) et est aussi fameux parmi les gentils de cinq ou six grands royaumes que 
Saint-Pierre de Rome. C'est là qu'ils ont leurs principaux docteurs. Ils y consultent sur 
leurs doutes et ils en reçoivent les décisions avec autant de respect que les catholiques re- 
çoivent les oracles du saint-siége. Siam, Pegu, Laos, Ternacerim (sic), y viennent faire des 

pèlerinages, quoiqu'ils soient en guerre, etc 2 . » Dans la galerie est du second étage 

se trouve une inscription moderne, datée de 1623 de l'ère cambodgienne, c'est-à-dire de 
1701 de notre ère. Elle contient une longue énumération des dons antérieurement faits à 
la pagode, et confirme le dire du P. Chevreuil sur le respect dont elle était l'objet de son 
temps, et dont elle reste entourée de nos jours. 

1 Rémusat, loc. cit., p. 44. 

2 Op. cit. Paris, 1674, pages 144 145. 

I. 8 



58 



DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 



§ 4. — Mont Bakfieng '. 



La pente orientale du mont Rakheng vient s'arrêtera quelques pas de la route qui relie 



Angcor Wat à l'ancienne ville. 



Deux lions en pierre de grande taille indiquent le chemin à suivre pour monter au mo- 
nument. Au fur et à mesure que l'on s'élève, on rencontre çà et là des vestiges de l'escalier 
détruit. On arrive ainsi à une grande aire plane, nivelée dans le rocher. Au centre, 
une petite construction en briques, de date moderne, abrite une empreinte du pied sacré 







l; LINES DU MONT ISAKUEKG. 



de Sammono Codom. Tout auprès, on découvre dans la roche plusieurs trous ayant servi 
à l'encastrement de colonnes, et un peu plus loin, on aperçoit debout quelques-unes 
d'entre elles. En suivant la trace de cette longue colonnade, on arrive à une enceinte qui 
s'ouvrait peut-être de ce côté par une porte monumentale. Il n'en reste d'autres vestiges 
que plusieurs colonnes. Quoiqu'un grand nombre de pierres aient été enlevées de là, la 
restauration complète de cette partie serait encore assez facile. En dehors du mur d'en- 
ceinte et symétriquement placés par rapport à l'axe de la colonnade, sont deux édicules voù- 

1 Yoy. Allas, \" partie, planche XX, le plan, l'élévation et quelques détails de ce monument. 



MONT BAKHENG. 59 

tés. Celui de droite renferme une statue mutilée ; celui de gauche, un amas de statues et de 
débris rassemblés de toutes parts, qui présentent un certain intérêt en raison de la variété 
des types que l'on y rencontre. 

En continuant à se diriger vers l'ouest, on arrive au pied d'un grand édifice à terrasses 
étagées qui couronne la colline. Une grande partie du massif central est formée par la 
roche elle-même qui a été taillée en gradins et dissimulée ensuite par un parement en 
grès à moulures horizontales. La terrasse inférieure a 81 mètres dans le sens est-ouest, 
et 77 dans le sens nord-sud. La terrasse supérieure a 50 mètres sur 46. La hauteur to- 
tale des cinq gradins est de 12 mètres. On les gravit à l'aide d'escaliers, pratiqués sur le 
milieu des quatre faces des terrasses, et dont la largeur va en diminuant au fur et à me- 
sure que l'on s'élève. A droite et à gauche de chaque escalier, sur des socles en saillie, 
sont placés des lions assis, dont la grandeur décroit également. Un peu plus en dehors, à 
9 mètres de distance et aux angles de chaque ferrasse, sont d'admirables petites tourelles 
de 5 mètres de haut, qui contenaient chacune une statue. 

Au centre de la terrasse supérieure est un soubassement d'un mètre de hauteur, me- 
surant 32 mètres de l'est à l'ouest, sur 30 mètres du nord au sud. C'est là que s'élevait 
le sanctuaire. Tout est bouleversé aujourd'hui et on n'y trouve qu'un amas informe de 
pierres. L'examen de ces débris fait supposer qu'il y avait là trois tours reliées entre elles, 
et dont la hauteur, à en juger d'après les dimensions de leur base, pouvait atteindre 20 mè- 
tres. Il est inutile sans doute d'appeler l'attention sur l'aspect vraiment grandiose que 
devait offrir ce monument, assis sur son piédestal décoré de quarante lions et de soixante 
tourelles, et dominant la ville et la plaine d'Angcor. 

Revenons maintenant au pied de l'édifice. Quel que soit le côté par lequel on arrive à 
la terrasse inférieure, on en trouve les abords encombrés de monceaux de briques. Vis-à- 
vis des milieux des faces ouest, nord et sud, on reconnaît immédiatement que ces briques 
proviennent des ruines de deux tours placées à droite et à gauche des escaliers. En dehors 
de ces tours, l'étude attentive des débris fait supposer qu'il en existait une seconde rangée 
entourant complètement l'édifice à une distance de 10 à 1 1 mètres. Les bases carrées de ces 
tours ont environ 6 mètres de côté. 11 y en avait probablement sept sur chaque face, ce 
qui, avec les deux fours plus intérieures placées à l'entrée de chaque escalier, donnerait un 
nombre total de trente-six. Autant qu'on en peut juger par les vestiges encore existants, 
ces tours, toutes en briques, étaient construites avec soin et la plupart contenaient des sta- 
tues. La peinture rouge dont l'intérieur était revêtu, apparaît encore en maints endroits. 
Les portes étaient ornées de colonnettes octogonales et d'un linteau sculpté en grès. Sur le 
côté est, les tours paraissent avoir été réunies entre elles ; peut-être- même la partie nord 
de celte face en était-elle complètement dépourvue. 

Ces constructions étaient sans doute destinées à servir de logement aux prêtres consa- 
crés à l'édifice ou aux gardes chargés de le protéger et de surveiller la plaine. L'état de 
conservation et l'excellence de quelques-uns des débris de statues que l'on y retrouve, le bel 
appareillage des briques indiquent qu'elles sont peu postérieures au reste du monument. 

L'édifice du mont Bakheng doit remonter aux premiers temps de la grandeur de la 



00 DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

ville voisine qui, à l'origine, peut-être, s'étendait à ses pieds. Quel peuple, en efï'et, éta- 
blissant sa capitale dans cette plaine, n'aurait eu l'idée d'édifier un monument sur cette 
colline, si bien placée pour servir d'acropole et de lieu de ralliement. On peut donc affir- 
mer sans crainte que, si le sanctuaire du montBakheng n'est pas l'un des premiers qui 
aient été élevés parles Khmers, c'est qu'il est venu en remplacer un autre plus ancien. 
L'état du monument, le style de l'architecture et de l'ornementation n'indiquent point ce- 
pendant, comme l'a affirmé Mouhot, une antiquité beaucoup plus grande que celle des 
ruines voisines. Il n'est point étonnant que le sanctuaire actuel ait été ruiné de bonne 
heure, exposé comme il l'était à la fureur des vents et de la foudre. Si, comme le veut la 
tradition, les Siamois vainqueurs se sont de tous temps acharnés à la destruction des 
temples, celui-ci a dû tout d'abord attirer leur colère. Au-dessous du sanctuaire, on ren- 
contre encore, il est vrai, beaucoup de parties ruinées ; mais la plupart des tourelles, les 
escaliers, les murs de soutènement sont en bon état. Il est possible que ce monument soit 
antérieur d'un siècle ou deux, peut-être davantage, aux monuments voisins; mais en 
aucun cas sa construction ne doit être considérée comme l'enfance de l'art. 

Si, en descendant du mont Bakheng, on reprend le chemin qui conduit à Angcor Thom, 
on laisse à gauche, à peu de distance, un sentier qui contourne la montagne et qui con- 
duit à trois tours en brique, avec portes en grès. Dans l'une d'elles, on remarque un de ces 
trous profonds, signalés dans le chapitre précédent comme devant avoir servi de sépulture. 
Par sa position, cette tour semble être celle dont parle l'auteur chinois déjà cité et dont il 
dit que, suivant la tradition, elle a été bâtie par Lou-pan en l'espace d'une nuit. 

« 

§ 5. — Awjcor Thom. 

A quelques centaines de mètres de cette tour commence la ville d'Angcor. Le grand 
mur que l'on rencontre tout d'abord n'est autre que la face sud de l'enceinte. Celle-ci est 
rectangulaire et mesure 3,400 mètres dans le sens est et ouest et 3,800 dans le sens nord 
et sud. Son développement total est donc de 14,400 mètres. Elle est construite en pierres 
de Bien-hoa bien appareillées ; sa hauteur est de 9 mètres, et elle s'appuie sur un 
glacis intérieur qui a de 1 5 à 20 mètres de largeur au sommet. Tout autour règne un fossé 
large de 120 mètres et profond de 4 à 5. On y descend des deux côtés par des marches 
en pierres de Bien-hoa, qui, du côté intérieur, partent du soubassement du mur d'enceinte, 
du côté extérieur, d'une muraille très-basse dont le revêtement supérieur, large de plus 
d'un mètre, est en belles pierres de grès. 

Au milieu des côtés ouest, nord et sud sont des portes monumentales qui étonnent par 
leurs dimensions et la puissante originalité de l'ornementation et du dessin. Le côté est 
en a deux qui le partagent en trois parties égales. On peut ranger sans crainte ces cinq 
portes parmi les plus belles œuvres de l'architecture khmer. L'ouverture unique qu'elles 
offrent à la circulation, large de 3 m , 40, traverse un énorme massif qui fait saillie en dedans 
et en dehors et qui est relié de chaque côté à l'enceinte par une galerie couverte. La transition 
du massif au mur est ménagée par des retraits successifs. Le vide considérable des angles 



ANGCOR THOM. 



61 



du massif et de la galerie est rempli 
par trois tètes colossales d'éléphants en 
pierre, qui prennent appui sur leurs 
trompes comme sur trois colonnes. 
La base de ces colonnes se forme na- 
turellement du bout de la trompe, qui 
se recourbe et rejette des branches de 
lotus. Au-dessus de la porte, s'élèvent 
une tour centrale et deux tours laté- 
rales moins hautes, qui sortent toutes 
trois de la même base, et se terminent 
en pointe effilée. Sur chacune des 
quatre faces de ces tours, se profile 
une grande figure humaine aux li- 
gnes graves. D'après la description 
chinoise, une cinquième tête, sur- 
montée d'une tiare dorée, couronnait 
les tours. A leur base, sont sculptés 
des personnages en haut relief. 

En avant de la porte sud, le bou- 
leversement du terrain est tel qu'il est 
difficile de reconstituer, à l'aide des 
débris accumulés, le pont de pierre 
qui traversait jadis le fossé. Pour se 
rendre bien compte des détails de sa 
construction, il faut aller à la porte de 
l'ouest ou à celle du sud-est où quel- 
ques parties du tablier sont demeurées 
debout et intactes. 

; C'est une chaussée large de 1 5 mè- 
tres et demi et percée à la base 
d'étroites ouvertures pour la circula- 
tion des eaux du fossé. De chaque 
côté de cette chaussée, se trouvent 
cinquante-quatre géants assis faisant 
face à l'extérieur. De leurs genoux et 
de leurs bras, ils soutiennent un long- 
cordon de pierre, sculpté en forme de 
serpent. Cette balustrade d'un nou- 
veau genre se termine par sept ou 
neuf tètes, redressées en éventail à 




62 



DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOK. 



l'entrée du pont. Les géants qui sont les plus rapprochés de la porte sont plus élevés que 
les autres et ont une tète à plusieurs faces ou des têtes multiples. A la porte du sud-est, 
ils représentent des personnages à figure sévère, couverts de riches vêtements et la tiare 
sur la tête. A la porte de l'ouest, ce sont des Yaks à la face grimaçante, à la bouche large, 
aux yeux proéminents. Une vingtaine sont encore debout; mais la plupart sont décapités. 
De petits murs perpendiculaires à l'enceinte semblent avoir relié autrefois le pont à la 
muraille de la ville. Ils avaient sans doute pour but, en empêchant la circulation sur la 
berme, d'éviter que la porte ne pût être attaquée par surprise. Dans l'intérieur du massif 
de quelques-unes des portes, on voit encore de fortes traverses en bois reposant sur la 
corniche et ayant dû supporter un plafond ; enfin, en dedans des portes, des marches en 
pierres de Bien-hoa conduisent de chaque côté au sommet du glacis. 




AXGCOR TIIOM : POSTE SUD-EST, CE QUI RESTE DE LA CHAUSSÉE DES GÉANTS. 



Avant de pénétrer dans la ville elle-même, que l'on redresse par la pensée ces quatorze 
kilomètres de belles et hautes murailles avec leurs glacis et leurs fossés revêtus de pierre, 
leurs cinq portes grandioses que gardent cinq cent quarante géants, que l'on essaye de 
traduire par des chiffres cet amoncellement de matériaux, ce déplacement de terres, 
qui semblent le fruit d'une pensée unique, réalisée aussitôt que conçue, et l'on se fera 
une idée grande et juste de cette puissance cambodgienne dont, il y a quelques années, 
on avait oublié jusqu'à l'existence! 

La plupart des monuments que contient l'intérieur de la ville, sont groupés vers le 
centre. Quand on a franchi la porte du sud, on parcourt environ 1,500 mètres dans la di- 
rection du nord sans rencontrer autre chose que quelques pierres isolées. A ce moment, on 
a atteint un petit hameau composé de quatre ou cinq cases, "et l'on a devant soi l'enceinte 
basse d'une ancienne pagode et une statue colossale de Bouddha, autour de laquelle la 



ANGCOR THOM. 63 

piété des indigènes a groupé les débris d'autres statues. En dépassant cette pagode et en 
quittant le sentier pour pénétrera droite dans la forêt, on arrive au monument de Baion, 
le plus beau et le plus considérable de la ville t . 

On y entre par l'ouest en franchissant les restes d'une enceinte en pierres de Bien-hoa et 
en escaladant des monceaux de pierres écroulées. C'est un édifice à galeries croisées, mais 




AN (if. OR T 11 011, POT. TE OUEST : «S GEANT A NEUF TE] ES. 



il présente une particularité remarquable. Au centre et à partir du centre dans les quatre 
directions cardinales, il y a deux galeries superposées. Celte disposition, que viennent com- 
pliquer de nombreux entre-croisements de galeries, fait de ce monument une sorte de 

1 Voy. Atlas, i" partie, planche XXI, la disposition des tours de Baion et le plan de la tour centrale, ef, 
2* partie, planche IX, l'aspect que présentent aujourd'hui les ruines de ce curieux monument. 



64 DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

labyrinthe très-difficile à décrire et que plusieurs dessins combines pourraient seuls 
interpréter. 

En pénétrant dans l'intérieur, on constate que la construction est antérieure à Angcor 
Wat. Le style est plus fort, plus lourd peut-être. Néanmoins, à certains délails d'une exécu- 
tion soignée, à la tendance à couvrir les murs de sculptures, on reconnaît que l'art est en 
pleine maturité et bien près de son apogée. 

Au-dessus des galeries, on se trouve sur une large terrasse où le coup d'œil est vraiment 
extraordinaire. Dans un espace resserré, on voit s'élever autour de soi quarante-deux tours 
de dimensions diverses. Au milieu est une tour centrale plus haute. Chacune de ces tours 
porte quatre faces humaines de dimensions colossales, qui regardent les points cardi- 
naux. 11 faut s'y prendre à plusieurs reprises pour compter ces tours et comprendre leur 
mode de groupement. 

La tour centrale est une merveille architecturale de premier ordre. Elle a 18 mètres 
de diamètre et une hauteur considérable; autour de la base règne une colonnade élégante; 
au-dessus régnait une galerie, aujourd'hui presque entièrement détruite; plus haut enfin, 
on reconnaît au milieu des ruines la naissance de huit tourelles à base tangente qui entou- 
raient la flèche centrale. Elles étaient éclairées par des fenêtres à barreaux et se termi- 
naient, comme les tours voisines, par une face humaine. La restauration de cette belle 
tour mériterait de tenter un artiste : ce serait un beau modèle à offrir à ceux qui cherchent 
des motifs nouveaux pour rajeunir l'art européen. 

Une galerie rectangulaire, semblable à celle qui forme le premier étage à" Angcor 
Wat, entoure tout l'édifice. Elle mesure environ 130 mètres sur 120; les bas-reliefs qui 
l'ornaient sont à demi enfouis sous les débris du toit et de la colonnade. Les tours 
n'apparaissent qu'en dedans de cette première galerie sur le pourtour d'une galerie concen- 
trique qui supporte les seize premières; leurs bases sont décorées de riches sculptu- 
res : ce sont des rois et des reines accompagnés d'une cour nombreuse, des per- 
sonnages dans l'attitude de la prière, des combats navals^ des animaux fantastiques; au- 
dessus de la porte de la galerie extérieure qui fait face du côté du sud à la galerie aux seize 
tours est une charmante composition en ronde bosse représentant neuf danseuses; en 
arrière, sont trois autres danseuses au milieu d'arabesques fort remarquables (Voy. le 
dessin, page 66). Dans la tour centrale sont des inscriptions d'une ligne ou deux, dont je 
donne ci-contre un spécimen. Enfin, çà et là, on retrouve des traces de peinture rouge. 

C'est probablement ce singulier édifice que l'auteur chinois déjà cité entendait décrire 
dans les lignes suivantes: « Dans un endroit de la ville, il y a une tour en or, entourée de 
vingt autres tours de pierre et de plus de cent maisons également en pierre, toutes tournées 
vers l'orient. Il y a aussi un pont en or et deux figures de lion, faites de même métal à 
droite et à gauche du pont. On y voit aussi une statue de Rouddha en or, à huit corps, placée 
au bas des maisons du côté droit 1 . » Le pont était peut-être jeté sur le fossé, aujourd'hui 
comblé, qui régnait autour du monument, et la statue de Rouddha, que l'on rencontre 

1 Rémusat, Op. cit., page 43. 



ANGCOR THOM. 



65 



avant d'y arriver est sans doute une restauration ou une réminiscence de la statue dorée 
qui existait au moment de la visite de notre voyageur. 

Les historiens de la dynastie des Ming mentionnent également dans la capitale du 
Cambodge une maison de plaisance, appelée l'Ile aux Cent Tours, où l'on réunissait des 
singes, des paons, des éléphants blancs, des rhinocéros, à qui l'on servait à manger dans 
des auges et des vases d'or. Si c'est le Baion qu'il faut reconnaître ici, ce monument aurait 
existé encore en parfait état d'entretien dans la première moitié du quinzième siècle. 

Nous avons déjà reconnu à Angcor Wat des traces de dorures. Il fallait disposer de ri- 
chesses vraiment extraordinaires pour recouvrir d'or d'aussi grandes surfaces de pierre, et 
cela seul justifierait le proverbe rapporté par quelques auteurs chinois : Riche comme le 
Cambodge! L'effet du Baion et de ses nombreuses tours, admirablement disposées pour 
exagérer par leurs différences détaille l'effet de la perspective, devait être prodigieux. Du 
côté est, les tours centrales s'étagent : toutes les autres se démasquent. Il est possible de se 
faire une idée de ce monument par l'habile restauration qui en a été faite par M. Dela- 
porte( Voy. le dessin, p. 67). 




BAION : INSCRIPTION TROUVEE SIR LE COTE DROIT DE LA PORTE NORD-EST DE LA TOUR CENTRALE. 



En sortant de Baion et en continuant à suivre le chemin qui va au nord, on laisse à gauche 
une seconde, puis une troisième statue de Bouddha auprès de laquelle sont deux petites 
constructions ruinées l . Ce qui reste de l'une paraît être la base d'une tour détruite; dans 
1 autre, on ne retrouve qu'un pan de mur à fenêtres, appuyé à la petite enceinte qui entoure 
la statue; vers l'angle sud-ouest de cette enceinte, on trouve une pierre enfoncée dans le 
sol, sur laquelle est une inscription en vieux caractères khmers. Ainsi exposée aux intem- 
péries, celte inscription, déjà en partie illisible, aura bientôt disparu. 

Si, laissant à droite le chemin que l'on a suivi pour arriver à ce groupe de ruines, on 
se dirige droit au nord, on franchit bientôt une chaussée en ferres levées, et l'on arrive à une 
chaussée en pierres, marquée S sur le plan: en face de soi, au nord, on a l'enceinte extérieure 
de la résidence royale ; à gauche, à l'extrémité est de la chaussée, sont les ruines de trois 
grandes tours, reliées entre elles par un mur à fenêtres ; adroite, à l'extrémité ouest, 
s'élève un édifice à terrasses nommé Baphoun , auquel ces tours avaient sans doute 

1 C'est le groupe de ruines marqué G sur le plan. Yoy. Atlas, 1 re partie, la partie de la planche XXI, 
intitulée : Enceintes centrales. 

9 



(ili 



DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 



pour but de préparer un accès monumental. En suivant la chaussée dans sa direc- 
tion, on rencontre les ruines d'une grande porte architecturale (u) : le monument lui- 
même, qui a cinq terrasses, n'est guère accessible aujourd'hui que par le côté nord; tout 
autour de la troisième terrasse règne une galerie couverte; sur le plateau supérieur, d'où la 
vue est très-étendue, on ne rencontre que des débris; l'édifice qui le couronnait est écroulé. 
Est-ce à Raphoun ou dans le petit groupe de ruines signalé après leRaion que se trou- 
vait la tour de cuivre dont parle la description chinoise? Ea position de ce groupe de 
ruines répond mieux aux indications topographiques du voyageur chinois ; l'importance el 
l'élévation de Raphoun justifieraient davantage la mention qu'il fait. Qu'était-ce enfin que 
cette tour de cuivre « beaucoup plus haute que la tour d'or de Raion et que l'on ne pouvait 
regarder sans étonnement ? » 




B A 1 N : FRAGMENT DE BAS-RELIEF. 



Tout autour de la résidence royale, à laquelle nous sommes arrivés, s'élèvent deux 
enceintes, séparées par un large fossé. Le mur extérieur est de moindre importance; le. 
second d'une belle construction a près de 7 mètres de hauteur. Ces enceintes, que nous 
désignerons désormais sous le nom d'Enceintes Centrales, parce qu'elles paraissent oc- 
cuper exactement le centre de la ville en ruines, sont rectangulaires et allongées dans le 
sens est et ouest; l'enceinte intérieure mesure environ 435 mètres sur 245. Six portes 
monumentales y sont pratiquées, une au milieu de chacune des quatre faces, et les deux 
autres sur les faces nord et sud, près des angles de l'est. La porte du côté est est la plus 
importante; elle a trois ouvertures. Celle de l'ouest est aujourd'hui complètement ruinée. 
De chaque côté des portes, des murs traversent le fossé et relient la seconde enceinte à la 
première. Ils sont percés de petites portes étroites et basses. 

Si l'on pénètre dans les Enceintes Centrales par la porte du sud-est, et que l'on se 



MCZ LIBRARY 
HAR . ;VERS!TY 

CAMBRIDGE. MA USA 



ANGCOR THOM. G!) 

dirige vers l'ouest, on rencontre les vestiges d'un mur, orienté nord et sud, qui déter- 
minait un premier compartiment intérieur sur lequel s'ouvraient les portes de l'est, du 
nord-est et du sud-est l . Ce mur franchi, on a devant soi un belvéder isolé, en forme de 
croix, supporté par des colonnes rondes — il est marqué e sur le plan — . Un peu plus loin, en 
un point qui est sensiblement le centre de la ville, s'élève l'édifice appelé Phimanacas ; il se 
compose de trois terrasses étagées en retrait les unes sur les autres. La construction qui 
s'élevait sur la terrasse supérieure s'est écroulée il y a quelques années. C'était là sans doute 
la tour d'or dont notre voyageur chinois mentionne l'existence à l'intérieur du palais. Il 
n'existe de cette tour que les quatre portes en grès avec avant-corps, et un haut soubas- 
sement en pierre de Bien-hoa à moulures horizontales. Tout autour de ce soubassement, sur 
les bords de la terrasse supérieure, règne une galerie voûtée éclairée par des fenêtres sur 
ses deux faces. Les deux terrasses inférieures sont décorées aux angles de lions de grande 
faille posés sur des socles ronds. Le même motif décoratif se répète de chaque côté des 
escaliers ménagés au milieu des quatre faces de l'édifice. 

Un peu à l'ouest, on reconnaît les murs détruits d'une enceinte carrée. C'est ce point 
que la tradition désigne comme l'ancienne habitation des rois. On ne trouve à l'intérieur 
aucun vestige reconnaissable autre qu'un trou profond' et carré, paremenlé en pierre et 
semblable à un puits. On lui attribue une destination qu'il est facile de deviner. Singu- 
lière ironie du sort ! Le côté ouest de cette enceinte particulière se prolonge de manière 
à établir une séparation complète au milieu des Enceintes Centrales ; à une cinquan- 
taine de mètres de distance, un mur parallèle détermine encore un nouveau compartiment. 
Au delà, on arrive au côté ouest des Enceintes; le mur extérieur présente sur cette face 
une singularité : au nord de la porte, il se dévie et forme comme une sorte de bastion. 

Quelle signification ou quelle importance convient-il de donner à ces nombreux com- 
partiments que nous retrouvons dans la résidence royale? Permettent-ils de rétablir avec 
quelque vraisemblance l'ancienne distribution de ses parties? Les anciens rois khmers. 
comme aujourd'hui les rois de Siam et du Cambodge, avaient sans doute l'habitude de 
transformer et de bouleverser les habitations de leurs prédécesseurs, et il n'est possible 
que d'indiquer des divisions générales. En tenant compte de certains usages du pays qui 
n'ont pas dû changer depuis les derniers rois d'Angcor, on peut admettre comme hypothèse 
probable : 1° que le compartiment de l'est avec ses trois portes servait de vestibule au palais, 
de lieu de réunion pour les gens que leurs affaires y appelaient et les grands du royaume; 
2° que l'habitation du roi était en effet au lieu désigné par la tradition ; 3° que le premier 
compartiment de l'ouest était destiné aux femmes du roi, le second aux gens de service 
et à la garde. Le bastion servait à la surveillance extérieure. 

En dehors de ce bastion est une très-haute levée de terre qui court parallèlement à la 
face ouest des Enceintes Centrales. Sur le sommet de cette levée, en face de la porte 
ouest, on rencontre un amas considérable de pierres, de briques et de tuiles. Il y avait là 
sans doute une construction habitée. 

1 Dans cetle partie des Enceintes, manquent un grand nombre de pierres qui ont été enlevées lors de la 
construction de la citadelle de Siemréap. {Note du commandant do Lagrée.) 



7() DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

Revenons dans l'intérieur des Enceintes Centrales. Du côté nord se trouvent de nom- 
breuses pièces d'eau à marches de pierre. L'une d'elles, la plus grande, est ornée sur une 
parlie de sa surface intérieure de bas-reliefs d'une grande beauté et qui méritent une atten- 
lion particulière. Combien il serait à désirer que cette belle série et celles que nous allons 
bientôt rencontrer fussent préservées de l'entière destruction qui les menace ! Après ces 
bassins, au nombre de cinq, il n'y a plus à signaler dans l'est de la résidence que les 
ruines de six tours peu importantes. Elles élaient construites en briques admirablement 
appareillées. Leurs portes étaient en grès ou en pierre de Rien-hoa. 




nvo/j 



EN CEINT ES CENTRALES : LE 1101 I. El' 1'. EUX. 



Sortons maintenant par la porte nord-est pour examiner le côté est des Enceintes qui 
formait la façade d'honneur du palais. Au dehors, règne une large et haute terrasse 
qui masque ce côté d'un angle à l'autre. Pour y arriver, on passe entre deuv pans 
de murs qui étaient rejoints sans doute par une porte détruite. On a là, à droite, l'extrémité 
nord de la terrasse, à gauche, une sorte d'esplanade élevée, à angles saillants et ren- 
trants. Des deux côtés, les murs sont couverts de sculptures en haut relief d'une grande 
valeur : à droite, des combats pleins de mouvement; à gauche, des séries étagées représen- 
tant le plus souvent des ligures de femme, à l'expression douce et grave. 

Au-dessus de l'esplanade, il semble n'y avoir d'autres débris que ceux d'une bains- 



ANGCOR THOM. 



71 



frade qui aurait régné tout autour. Comme la grande terrasse, cette esplanade était sans 
doute un lieu de récréation et de promenade. On voit encore les vestiges d'une petite 
enceinte — marquée K sur le plan — qui permettait de communiquer avec ce point sans 
sortir de la résidence. C'est là que l'on trouve aujourd'hui la statue dite du Roi lépreux, 
qu'abrite tant bien que mal un toit en paille Les éloges pompeux que Mouhot a donnés 
à cette statue causeront peut-être quelque désillusion aux voyageurs à venir. 

Comme nous venons de le dire, le mur de soutènement de la grande terrasse est orné 
d'une extrémité à l'autre de sculptures colossales en relief. Ce sont tantôt les Yaks 
grimaçants, les Krout monstrueux, tantôt de longues séries d'éléphants allant en guerre 
ou en chasse, ceux-ci dans un sens, ceux-là dans l'autre. Rien de plus intéressant que 
de suivre pas à pas cette longue procession des nobles animaux, aux attitudes calmes 




ENCEINTES CENTRALES : YAKS ET KROUT SUPPORTANT LA TERRASSE DE LA EACE EST. 



ou colères. Que de poses simples et vraies, que d'épisodes naïfs et touchants dans cette 
page où s'est complu le génie des artistes ! 

Cinq perrons coupent la façade de la terrasse. Le plus grand est au centre; deux 
autres plus petits sont symétriquement placés des deux côtés ; les deux derniers sont aux 
angles. Un belvéder s élève au-dessus du perron du milieu et conduit à l'entrée mo- 
numentale de la face est. Au perron du sud, quatre trompes d'éléphant sont employées 
de nouveau comme motif de décoration et y forment colonnes. 

11 est bon de compléter celte description du palais des rois d'Angcor par les quelques 
détails que l'on trouve dans l'écrivain chinois du treizième siècle : « Les tuiles qui recou- 
« vrent la façade du palais sont en plomb, dit-il ; celles des autres parties de l'édifice sont 
« en terre cuite de couleur jaune; les colonnes et les poutres de traverse sont très-grandes 

« et couvertes de peintures qui représentent Rouddha Dans le lieu où se tient le con- 

« seil, il y a une fenêtre à treillis d'or; à gauche et à droite sont deux piliers carrés en 



72 DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'A'NGCOR. 

« haut desquels on a placé quarante ou cinquante miroirs qui font que les objets sont 
« représentés aux côtés de la fenêtre de manière à être aperçus par ceux qui sont en bas. 
■< J'ai ouï dire que, dans l'intérieur du palais, il y avait beaucoup d'autres choses merveil- 
« leuses, mais il y avait une défense extrêmement sévère de les laisser voir. C'est dans la 
« tour d'or du palais que le roi passe la nuit i . » 

Si du perron central on se dirige vers l'est, on traverse une sorte de clairière de plus 
de loO mètres de large, au delà de laquelle la forêt recommence. Sur la lisière, derrière 
les premiers arbres, on aperçoit une longue suite de grosses tours en pierre de Rien-hoa : 
il y en a dix, rangées sur une ligne nord et sud, et deux autres situées, en arrière et 
au centre de cette ligne. Deux édifices rectangulaires très-allongés, dont la destination est 
inconnue, s'élèvent en arrière et aux extrémités. Ues habitants les appellent les Magasins. 
Ils ont peut-être raison. Ces édifices paraissent avoir été clos avec soin. Ils avaient deux éta- 
ges, et aucun espace n'y était inutilement perdu ; à l'extérieur ne se trouve aucune dé- 
coration inutile. Derrière chacun d'eux, s'étend une enceinte; dans celle qui correspond 
au magasin du nord est une tour en grès, et plus en arrière est une seconde enceinte, qui 
contient quatre petits édicules, construits également en grès. Dans l'enceinte de l'édifice 
du sud. en face de la porte, sont les vestiges d'une colonnade. Entre les deux édifices, en 
arrière des deux tours centrales, sont des Sra à marches de pierre. 

L'espace compris entre les Magasins et le palais était sans doute vide autrefois comme 
il l'est aujourd'hui : il est naturel de supposer que cette belle place, si richement ornée, 
servait aux fêtes populaires auxquelles le roi et les grands personnages venaient assister 
sur la grande terrasse. Le voyageur chinois déjà cité dit en effet que les fêtes avaient lieu 
devant le palais, et il décrit quelques-unes d'entre elles. 

Si, de l'esplanade du Roi lépreux, on se dirige vers le N.-N.-E. -, on laisse à gauche un 
mur bas dont il y aurait à étudier la destination, et l'on arrive en présence d'un petit belvé- 
der à colonnes rondes servant d'entrée à une enceinte à l'intérieur de laquelle est une 
tour en grès. Au nord et à gauche de cet édifice, est un belvéder isolé, de plus grandes 
dimensions et d'une beauté remarquable ; plus au nord encore, est un second édifice, avec 
tour en grès, et une grande pièce d'eau à marches de pierre en très-bon état de conserva- 
tion. A l'angle N.-E. de ce bassin, est un massif considérable de terres levées sur lequel 
devait exister une pagode. On y retrouve en effet le socle d'une ancienne statue, un Neac Ta 3 
et une borne de pagode. Tout autour, sont des Sra de grandeur diverse. Enfin, à droite dans 
la forêt, est un troisième édifice, plus grand que les deux autres. Cet ensemble de ruines 
forme le groupe appelé Prea Pithu parles habitants. Cette ancienne expression, qui dési- 
gnait jadis les grands personnages, semble indiquer que ce lieu était la résidence des hauts 
fonctionnaires du royaume. 

1 Rcmusat, Op. cit., page 45. 

- Il ne faudrait pas suivre le sentier existant actuellement de ce côté: on aboutirait à la porte nord de la 
ville, sans avoir rencontré autre chose sur sa route que des pans de murs dénués de tout intérêt. (Note du com- 
mandant de Lagrce.) 

3 Littéralement « homme ancêtre » Les Cambodgiens appellent ainsi les génies des lieux ; ce sont les Nat 
des Birmans. 



ANGCOR THOM. 73 

Il ne reste plus à citer dans l'intérieur de la ville que des vestiges sans grand intérêt, 
quelques enceintes de pagodes, trois tours sur la route qui conduit du palais à la porte nord- 
est, une tour, accompagnée de deux autres plus petites et de deux sra, sur la route de Baion 
à la porte ouest, une autre tour à peu de distance de celle-là. A chaque angle de l'enceinte 
est une tour entourée d'un mur. 

En dehors de la ville, du côté ouest, la tradition n'indique aucun monument ; au nord, 
les habitants en citent un, la résidence de Preacan, qui est à peu de distance de l'angle 
nord-est; l'accès en est facile, dit-on, par le côté est ; arrivé par la face ouest, nous n'avons 
pu trouver aucun sentier pour y pénétrer. Sur cette dernière face, est une belle porte som- 
mée de trois tours et précédée d'un pont orué de géants semblables à ceux de la porte 
ouest de la ville, mais plus petits. 

A l'est de la ville, sont les édifices de Takeo, de TaProhm et d'Ekdey. 

Takeo ' ou Ponteay Keo [Ponteaij ou Bonleay signifie forteresse, résidence) est un puis- 
sant édifice à cinq terrasses rectangulaires. La terrasse inférieure est revêtue en pierre 
de Bien-hoa et mesure environ 90 mètres sur le côté de sa base. Les autres terrasses sont 
revêtues en grès. Une galerie couverte règne tout autour du second étage. Le plateau 
supérieur, qui est à 18 mètres au-dessus du sol et qui a 40 mètres environ de côté, sup- 
porte une tour centrale d'une trentaine de mètres de hauteur, et quatre autres tours plus 
petites. Ces tours sont d'une architecture sévère, très-sobre d'ornements. Le monument 
tout entier porte l'empreinte de la force. Les moulures des terrasses ont plus de relief que 
celles de Bakheng. Peut-être Takeo n'a-t-il pas été entièrement terminé. Le nom de 
cet édifice indique qu'il a du contenir une de ces fameuses statues du Bouddha en pierre 
précieuse, qui ont donné lieu à tant de légendes en Indo-Chine, et dont nous aurons à 
parler à propos de l'histoire du Cambodge. 

Ta Prohm est une vaste résidence à galeries croisées et à grande enceinte exté- 
rieure. Celle-ci mesure environ 400 mètres dans les deux sens et n'est que très- 
légèrement rectangulaire. A 80 mètres en dedans, est une seconde enceinte, et enfin, à 
une distance un peu moindre, apparaît la première galerie du monument, galerie qui, 
comme celle d'Angcor Wat, est formée extérieurement de deux rangées de colonnes et inté- 
rieurement d'un mur plein. Des portes à trois tours paraissent avoir existé sur les quatre 
côtés. Sur les faces nord et sud, huit colonnades transversales, reliées entre elles deux à deux, 
conduisent de cette première galerie à la seconde. La troisième galerie et la tour cen- 
trale sont ruinées. Le monument est tellement dévasté par la main des hommes et du temps, 
qu'une reconstitution exacte demanderait une fort longue étude sur les lieux. Il semble 
d'ailleurs qu'il y ait eu des reconstructions partielles faites à diverses époques. On trouve 
les ruines de petites tours de 8 à 10 mètres de haut, à beaucoup de croisements de colon- 
nades. Mouhot dit qu'au moment de sa visite des lieux, des mandarins s'occupaient de 
faire transporter l'une de ces tours à Bankok. On voit à leur base, dans des niches ogi- 
vales, des sculptures de femmes dont quelques-unes sont fort remarquables. A l'intérieur de 
l'édifice, est une statue qui serait celle du roi Ta Prohm. Elle peut être prise comme spécimen 

1 Voy. Atlas, l rc partie, planche XXI, le plan et l'élévation de ce monument. 

10 



74 DESCRIPTION DU GROUPE DE RUIN'ES D'ANGCOR. 

du type le plus ordinairement adopté par les Khmers : forte carrure de tète, sourcils noirs 
accentués, nez fort. Les cheveux sont noués au sommet de la tête. On peut dire dans une 
certaine limite que ce type joue le rôle de la tête romaine en Occident ; il manque de 
grâce et de finesse, mais il est digne, calme, fort, politique, et on comprend, en l'exami- 
nant, que la race cambodgienne soit arrivée à dominer la moitié de l'Indo-Chine. Le 
long des murs de quelques galeries à colonnes il y a un bon motif d'ornementation 
formé par les replis d'un dragon qui surmonte les colonnes dessinées sur le mur ; 
l'espace ainsi encadré était sans doute décoré de sculptures ; mais il n'y en a pas de traces 
visibles, soit que le travail n'ait pas été terminé, soit que le temps l'ait fait disparaître. 
On rencontre fréquemment aussi dans l'édifice des Krout tenant des serpents à la main. 

Le fossé qui sépare les deux premières enceintes présente le long du mur extérieur 
et à le toucher une série de petites constructions rectangulaires en briques de 4 m ,50 de long 
sur 2 mètres de large, dont il y aurait à rechercher le but. Y avait-il là comme à Rakheng 
une garde permanente? 

Ta Prohm est très-vivement attaqué par la végétation, et dans cinquante ans il n'en 
restera pas pierre sur pierre. 

La résidence d'Ekdey est au sud et à très-peu de distance de Ta Prohm ; pour y arriver, 
on traverse une petite enceinte de pagode. Ce monument est moins grand que le pré- 
cédent, et presque entièrement ruiné. D'après les indigènes, il contiendrait la statue de 
la mère du roi Ta Prohm. 

La forêt qui entoure Angcor Thom empêche de préciser l'emplacement de ces trois 
édifices. Nous supposons que Takeo est à la hauteur de la porte N.-E., et Ta Prohm entre les 
portes N.-E.. et S.-E. La rivière d' Angcor coule entre ces monuments et la ville. On la tra- 
versait sur un pont, aujourd'hui en partie détruit, qui semble aboutir vis-à-vis de Takeo. 
Quatorze arches subsistent encore ; peut-être y en avait-il deux ou trois de plus. Le tablier 
avait une balustrade dont on retrouve des fragments et sa largeur dépasse 10 mètres ; les 
piles ont l m , 30 environ; les arches, — chose singulière — sont un peu moins larges. Le pont 
est en grès, mais construit, comme l'a ditMouhot, avec des morceaux de rebut, ou avec les 
débris d'autres monuments. Peut-être n'avons-nous là qu'une reconstruction du pont 
par une génération moins habile. Les sables et le bois charriés par la rivière ont en- 
combré les arches, et les eaux se sont portées du côté est, où elles se sont creusé un 
nouveau lit, en rejetant en aval et à droite des monceaux de pierres. 

§ C. — Leley-Preacon-Bacong '. 

Ces trois monuments sont situés dans, le sud-ouest d'Angcor Wat. Leley est un édifice 
à trois terrasses dont les murs de soutènement sont en pierre de Rien-hoa. Chaque terrasse 
forme un gradin de 2 mètres de hauteur ; la seconde terrasse est en retrait de 8 mètres, 

1 Ce sont les monuments que le D r Bastian, dans le travail déjà cité, désigne sous les noms de Lailan, Bakong 
et Para Incosi ; les transcriptions qu'il donne de tous les noms et de tous les mots cambodgiens se ressentent 
de l'intermédiaire siamois qu'il employait pour les obtenir. J'ai conservé dans tout ce travail l'orthographe 
adoptée pour le cambodgien par les missionnaires et par M. de Lagrée, en modifiant ou en simplifiant les noms 





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LELEY-PREACON-BACONG. 77 

et la troisième en retrait de 3 mètres sur la seconde; celle-ci mesure environ 90 mètres 
dans le sens est et ouest, 80 dans le sens nord et sud, et supporte quatre tours en briques 
rangées deux par deux; leur porte ouverte fait face à l'est, les trois autres faces sont ornées de 
portes fermées en grès sculpté. Les tours du nord se trouvent sur l'axe est et ouest du mo- 
nument, ce qui fait supposerqu'il y avait autrefois six tours au lieu de quatre. La tour nord- 
est renferme une grosse statue fort laide, à laquelle les habitants viennent faire des 
offrandes. C'est \mareak, disent-ils, sorte de démon ou de divinité secondaire. 

Sur les encadrements en grès de chaque porte ouverte, sont des inscriptions, très- 
bien conservées , véritables chefs-d'œuvre d'écriture lapidaire. Les caractères ont 
14 millimètres de hauteur, et sont creusés très-uniformément. Ce sont les vieux carac- 
tères cambodgiens d'Angcor, mais plus arrondis, plus nets, plus beaux. Ces inscriptions 
commencent à la face de droite qu'elles remplissent, et se continuent à celle de gauche. 
Aous en donnons deux spécimens reproduits photographiquement sur des empreintes 
prises à la mine de plomb; le premier est un peu moins du tiers, le second environ la 
moitié de la grandeur naturelle (Voy. pages 75-79). Ces inscriptions sont lues, mais non 
comprises par les plus savants des prêtres du Cambodge. Les mots employés appartien- 
nent à un langage trop ancien dont on ne retrouve quelques vestiges aujourd'hui que dans 
les recueils de lois antérieurs au seizième siècle. 

Autour du monument, on rencontre de tous côtés des colonnes renversées ou encore 
debout, qui paraissent provenir d'une enceinte à galeries ou de sanctuaires et autres édi- 
fices secondaires aujourd'hui disparus. A la base des tours est un canal en grès pour 
l'écoulement des eaux. C'est le seul exemple d'une disposition de ce genre dans les mo- 
numents khmers que nous connaissons. 

A l'entrée des escaliers est du plateau supérieur est une énorme plaque de grès qui 
porte de chaque côté une inscription presque effacée. C'est la même inscription répétée en 
caractères différents ; les uns sont semblables à ceux que l'on trouve aux portes du monu- 
ment ; les autres, plus modernes, sont analogues à ceux de Pnom Bachey, dont il sera 
parlé plus loin, 

La tradition locale affirme que c'était du haut de la terrasse supérieure de Leley que 
les rois d'Angcor assistaient aux joutes et aux combats navals qui avaient lieu, pendant la 
saison des pluies, dans la plaine, immergée à cette époque, que domine ce monument. 

Preacon est à une petite lieue de Leley. Après avoir traversé un mur d'enceinte en 
pierre de Bien-hoa, on arrive à trois tours en briques d'une grande beauté. Leur surface 
est recouverte d'une couche de ciment d'environ 3 centimètres d'épaisseur, sur laquelle 
s'étalent des sculptures extrêmement variées dont la conception et le dessin dénotent un 
art admirable. L'inspiration est la même qu'à Angcor ; mais, soit que de nouveaux progrès 

géographiques dont l'écriture s'éloignait trop de la prononciation réelle ; ainsi j'ai écrit Keo au lieu de Kev, 
Cmtieh au lieu de Cracheh ; Pnom au lieu de Phnom, etc. Il faut que le lecteur, en regardant une carte, puisse 
y lire les noms à peu près tels que les prononcent les indigènes, sans être obligé d'apprendre autant d'ortho- 
graphes de convention qu'il y a de pays représentés. Il faut aussi que sa mémoire ne soit pas effrayée par 
l'aspect barbare de certains mots. C'est aux cartographes à faire prévaloir ces dénominations géographiques 
ainsi simplifiées, en réservant les noms véritables aux linguistes et aux chercheurs d'étymologies. 



78 DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

aient été faits, soit que la souplesse de la matière ait donné un champ plus libre aux ar- 
tistes, il y a plus de délicatesse, plus de richesse dans l'ornementation. Il paraît évident 
que ces monuments sont postérieurs à ceux d'Angcor. Ici, plus encore qu'à Angcor Wat, 
on trouve une perfection dans le travail qui indique l'apogée d'un art. L'emploi de 
matériaux plus faciles et la surcharge de l'ornementation annoncent aussi que la déca- 
dence est proche. 

A Leley et àPreacon, les figures qui ornent les niches des faces des tours sont des 
hommes. A Leley, on croit reconnaître des statues de rois ou de grands personnages. 
Les indigènes nient cependant que ce soient des rois. 

A Preacon, les figures paraissent moins nobles. Elles ont en main des lances à une 
ou trois pointes. Le dessus des portes, qui sont en grès, comme à Leley, représente tou- 
jours le dessin habituel du dragon qui se recourbe au milieu de feuillages. Mais ici la 
richesse de ces sculptures dépasse ce que l'on voit ailleurs. Le corps du dragon et le 
feuillage portent des personnages, et les reliefs sont plus variés, plus fortement accusés. 

A l'ouest, en arrière des trois tours principales, sont quatre autres tours en briques, à 
demi ruinées, d'importance beaucoup moindre. En avant, sont trois édicules : celui du 
milieu est en grès ; les deux autres sont en pierre de Rien-hoa. La porte est de l'enceinte est 
en grès et ornée latéralement de fenêtres à balustres et de lions. Entre l'édicule et la tour 
du sud est un bœuf en grès. 

Racong est un monument à cinq étages. La terrasse inférieure a environ 60 mètres 
de côté; les autres terrasses forment des gradins, égaux en hauteur et en largeur ; elles 
sont en retrait les unes sur les autres de 4 à 5 mètres. Le plateau supérieur n'a plus 
que 18 mètres de l'est à l'ouest, et est élevé d'environ 12 à 13 mètres au-dessus du sol; 
au centre est un grand autel sur lequel autrefois s'élevait sans doute une statue. Aux 
angles de chaque terrasse sont placés des éléphants en grès de grandeur décroissante ; 
ceux du bas avaient 2 mètres de hauteur. La plupart ont disparu. De chaque côté des 
escaliers, construits au milieu de chacune des faces des terrasses, sont des lions dont la taille 
va aussi en diminuant. Les marches des escaliers sont formées d'énormes blocs de grès, 
dont quelques-uns sont rougeâtres. 

Au pied de la terrasse inférieure s'élèvent huit hautes tours en briques, réparties deux- 
sur chaque face. Elles sont presque entièrement ruinées. Sur la face est, deux autres tours 
sont placées en avant des deux premières et, construits symétriquement des deux côtés de ce 
groupe de quatre tours, s'élèvent quatre édicules en briques, ruinés et envahis par la 
végétation. Leurs murs épais sont percés de rangées de trous ronds qui permettaient à 
peine l'entrée de l'air et du jour. Ils avaient sans cloute une destination analogue à celle 
des édicules du sanctuaire du mont Crom. 

Racong est entouré de deux enceintes concentriques de niveau avec les tours ; celles- 
ci se trouvent en contre-haut du sol de la forêt, et l'enceinte extérieure n'est pour ainsi dire 
qu'un mur de soutènement. En dedans de la seconde enceinte et sur la face sud, sont les 
ruines d'une ancienne construction en pierre de Rien-hoa. Il ne s'agit pas ici d'un sanc- 
tuaire ou d'une tour, mais probablement d'un édifice habitable. 



MCZ LIBRARY 

USA 



LELEY-PREACON-BACONG.— MELEA-PREACAN. 81 

Toutes les terres nécessaires au remblai des terrasses ont été prises sur les côtés du 
monument, où se trouvent ainsi creusées dévastes et profondes mares. 

A Leley et à Bacong, les terrasses n'ont point de moulures horizontales comme celles 
des monuments d'Angcor. La faculté d'invention semblait déjà émoussée chez les artistes. 
On avait hâte d'achever les monuments. Les briques employées sont plus belles, plus 
fortes, plus rouges que celles d'Angcor. 

Avant de quitter complètement Angcor, ajoutons que la tradition signale encore l'exis- 
tence : 1° d'une pièce d'eau, plus grande que le Sra Srong dont il va être parlé plus loin, 
et entourée seulement de terres levées ; elle serait située droit au nord de la ville ; 2° d'une 
grande enceinte en terres levées qui aurait entouré tout ce groupe de ruines, et qui, dans 
le sud, passerait aux environs du mont Crom. On retrouverait encore des vestiges de corps 
de garde ayant appartenu à cette enceinte. 

§ 7. — Melea-Preacan. 

Il nous reste maintenant à parler des monuments disséminés le long de la roule qui 
conduit à l'est chez les tribus Kouys. 

En partant d'Angcor Wat, on rejoint, près du village de Preadac, l'ancienne chaussée 
khmer, qui d'Angcor Thom se dirigeait vers le grand fleuve. Un peu avant de l'atteindre, 
on passe auprès d'une immense pièce d'eau à marches de pierre, nommée par les habi- 
tants Sra Srong. Elle a 600 mètres de l'est à l'ouest, 400 mètres dans l'autre dimension l ; 
les marches sont en pierre de Bien-hoa, à l'exception de la première qui est en grès ainsi 
que le parement supérieur. Sur la face ouest qui regarde la ville d'Angcor, il y a un débar- 
cadère, orné de lions et de dragons de pierre, qui s'avance dans le bassin. Les habitants 
affirment qu'au milieu de ce petit lac, se trouvent enfouis dans la vase les débris d'une 
ancienne construction. Si l'on admettait une erreur de chiffres dans le texte de la descrip- 
tion chinoise d'Angcor, on pourrait reconnaître dans le Sra Srong, le lac oriental dont elle 
parle : « ce lac est à l'est de la ville à dix li, et il peut avoir cent li de tour ; au milieu est une 
« tour de pierre et un autre édifice de pierre. On voit dans la cour une statue en cuivre 
« de Bouddha couché ; une fontaine dont l'eau ne s'arrête jamais jaillit de son nombril 2 . » 

En divers points, tout autour de ce bassin, apparaissent des vestiges de constructions 
peu importantes. La terre extraite a été rejetée sur les bords qui sont en amphithéâtre. Des 
canaux en pierre traversaient ces terres levées et apportaient les eaux du voisinage. 

La grande chaussée, qui est à peu de distance, n'offre aucune particularité intéressante. 
La terre en a été prise tout à côté, et il en résulte une longue mare encore parfaitement 
dessinée. Cette chaussée viendrait aboutir à la résidence de Ta Prohm. Un peu plus au 
nord, il y aurait une seconde chaussée parallèle à celle-ci, et dans l'est, une troisième 
qui lui serait perpendiculaire. 

1 Le D r Bastian donne à ce lac des dimensions beaucoup plus considérables (2000 et 4000 pieds). Ce n'est pas 
la seule inexactitude que contienne son travail, d'ailleurs très-remarquable. La carte des environs d'Angcor 
qui l'accompagne n'est qu'un croquis sans valeur géographique. (J. R. G. S. t. XXXV, p. 75.) 
2 Rémusat. Op. cit., page 44. On sait que la valeur moyenne du li est de 400 mètres environ. 
I. 11 



82 DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

A deux kilomètres environ de Preadac, en suivant la route moderne de chars qui conduit 
vers l'est, on rencontre une construction assez singulière que les habitants appellent la 
Cage du Rhinocéros. C'est une fosse rectangulaire de 40 mètres sur 20, parementée en 
pierre. Une sorte de chaussée, p lus basse que les murs de soutènement, la traverse dans sa 
plus petite dimension ; elle est coupée au milieu. A l'un des angles de la fosse est un 
escalier qui permet d'y descendre. 

En continuant à suivre la route, on laisse au nord la colline appelée Pnom Roc, on 
traverse le village de Sena Cream, et l'on arrive à l'immense plaine couverte de bay kriem 
pulvérisé qui a été indiquée dans le chapitre précédent comme le lieu d'exploitation de cette 
pierre. Au delà, près du village de Ren, est un sanctuaire ruiné, composé d'une enceinte 
et d'une tour. On y trouve employés toutes sortes de matériaux, bay kriem, grès, briques. 
Sur le sommet le plus voisin de Pnom Coulen, au pied duquel se trouvent les carrières 
de grès dont nous avons déjà parlé, les indigènes disent qu'il y a une statue de Rouddha 
dans le repos, de 9 mètres de longueur, sculptée dans un seul bloc. 

A peu de distance de la montagne, dans le sud-est, et en pleine forêt, s'élève la belle 
résidence de Méléa. Le style, les dimensions, le choix des matériaux, la variété de déco- 
ration de cet édifice ne le cèdent peut-être qu'à Angcor Wat. On est ici sur le territoire 
cambodgien de la province de Compong Soai, dont les limites ont été jusqu'à présent 
très-inexactement indiquées sur les cartes. En avantde Méléa, sur le sentier qui y conduit, 
on rencontre un énorme bloc de pierre auprès duquel est un petit sanctuaire en forme de 
croix, qui autrefois, dit-on, était en grande vénération. On peut voir sur la pierre des traces 
d'encastrement indiquant qu'il y avait là jadis un toit abritant sans doute une statue ou un 
autel. Un peu plus loin est une petite enceinte rectangulaire de 30 à 40 mètres de côté, 
qui renferme un sanctuaire central et un petit édicule.,Le sanctuaire est en grès ; l'enceinte 
et Pédicule sont en pierre de Rien-hoa. Cette construction, peu intéressante en elle- 
même, occupait peut-être l'angle de l'une des enceintes extérieures de la résidence 
voisine qu'il nous reste à décrire. 

Méléa l . — C'est un édifice à galeries et le type le plus complet du genre. Il est à désirer 
qu'un plan plus exact, plus détaillé que celui que nous donnons, en soit minutieusement 
établi ; il permettrait de formuler d'une manière définitive les lois générales de l'archi- 
tecture khmer. 

Comme à Angcor Wat, la partie extérieure de l'édifice se compose d'une galerie 
rectangulaire présentant au dehors une double rangée de colonnes et servant de première 
enceinte au sanctuaire. Elle mesure environ 160 mètres sur 140. Deux autres galeries 
rectangulaires à murs pleins lui sont concentriques. Les parties nord et sud du rectangle 
le plus intérieur se prolongent jusqu'au côté est de la galerie extérieure, et forment les 
deux côtés d'une construction supplémentaire, analogue à celle qui. à Angcor Wat, relie 
le premier étage au second. Cette construction comprend quatre cours intérieures d'une 
grande beauté. Une double colonnade règne sur leurs quatre faces et repose sur un 

1 Voy. Atlas, Impartie, planche XIV, le plan de ce monument. 



MÉLËA-PHEACAN. 83 

soubassement dont la corniche est elle-même supportée par de petites colonnes rondes. 
Des colonnes semblables soutiennent, à droite et à gauche de la construction, deux pouls 
qui en joignent les côtés extérieurs à deux beaux édicules, situés, comme ceux d'Angcor 
Wat, aux angles du premier rectangle. 

Au centre de tout l'édifice s'élevait un grand sanctuaire, aujourd'hui complètement 
ruiné. Il devait être de très-fortes proportions, à en juger par ses débris, au milieu 
desquels on retrouve des blocs énormes. Ce sanctuaire était-il une tour, comme dans la 
plupart des autres édifices khmers ? L'absence complète de tours dans le reste du monu- 
ment peut en faire douter. A aucune des entrées, à aucun des angles des diverses 
enceintes, on ne retrouve ce genre de construction, et ce fait doit être noté comme assez 
extraordinaire. Deux édicules, faisant face à l'ouest comme les précédents, mais de dimen- 
sions moindres, occupent les angles du rectangle intérieur. 

Du côté sud, dans l'espace compris entre les deux premières enceintes, sont deux 
bâtiments rectangulaires à murs élevés. Le plus grand, celui de l'est, reproduit à peu 
près les dispositions de la construction supplémentaire de la face est ; dans l'autre, la 
colonnade transversale est supprimée, et il n'y a plus que deux cours intérieures au lieu 
de quatre. Toutes ces colonnades sont voûtées. Il est probable que ces deux bâtiments 
servaient à l'habitation des femmes. Ils sont isolés, et l'on n'y voit aucune statue, au- 
cune trace d'une destination religieuse. Le jour ne s'y prend que par les cours, ou par 
de petites fenêtres hors de portée, pratiquées dans les murailles extérieures. Des compar- 
timents y semblent ménagés pour la surveillance ; les colonnades se prêtent d'ailleurs 
aisément à toute espèce de division. En certains points, le sol a été relevé au pied des 
murs comme pour l'établissement d'une suite de lits. Enfin le beau choix des pierres 
et leur admirable poli à l'intérieur ne se retrouvent nulle part à un degré égal. 

Sur les faces est, nord et sud, des galeries couvertes mettent en communication le 
rectangle le plus intérieur avec la galerie extérieure ; sur la face ouest, un pont à colonnes 
rondes est jeté entre celle-ci et le second rectangle. Les quatre entrées principales de 
la galerie extérieure sont précédées de belvéders, en forme de croix, supportés par des 
colonnes rondes de m ,90 de hauteur. De ces belvéders partent de belles chaussées en 
pierre avec balustrades; elles conduisent à une enceinte éloignée en terres levées, qui 
paraît avoir eu des murs de soutènement en pierre. Sur l'esplanade dallée qui termine là 
chaque chaussée, sont de nombreux débris que l'on peut attribuer à des portes monumen- 
tales; au delà est un fossé que traversent des ponts massifs à très-petites ouvertures. Leurs 
corniches sont soutenues par de petites colonnes rondes. Quelques-uns de ces ponts sont 
en pierre de Bien-hoa, et leurs arches sont rectangulaires. Tous ont des balustrades en grès. 

En dehors du fossé est une nouvelle enceinte en terres levées. 

Au sud de la chaussée ouest sont les vestiges d'une tour sans importance. 

En avant du belvéder de la face est, des deux côtés de la chaussée, sont des Sra à mar- 
ches de pierre. Plus en dehors, sont des murs en pierre de Bien-hoa qui semblent déter- 
miner des bassins plus petits. La forêt, très-épaisse en ce point, ne nous a permis qu'une 
étude incomplète des lieux. 



84 DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

Du côté nord, le lit d'un torrent sert de fossé. Le pont est détruit et Je courant 
s'est établi au delà. 11 y a là les vestiges de deux rangées parallèles de pierres. II est 
probable que ce sont les restes des murs qu'on avait substitués à l'enceinte en terres 
levées pour laquelle on ne disposait pas, comme sur les autres faces, des déblais du 
fossé. 

Méléa, disent les indigènes, était relié directement à Angcor par une chaussée rectiligne 
qui de là se prolongeait jusqu'à Preacan ; cette chaussée était exactement orientée est et 
ouest. La détermination de la position de Pnom Coulen contredit cette dernière assertion : 
Méléa est un peu dans le nord relativement à Angcor Thom. 

Partout dans le voisinage de Méléa, le grès apparaît par blocs ou en bancs à la surface 
du sol. Le torrent met cette roche à nu sur tout son parcours. On se rappelle sans doute 
que nous ne sommes ici qu'à peu de distance des carrières. Mais en continuant à s'avancer 
dans l'est, le grès est bientôt remplacé par la pierre de Rien-hoa qui forme de tous côtés 
des couches énormes, de plusieurs lieues d'étendue. 

Non loin de Méléa J est le petit sanctuaire de Top Chey, qui est en pleine foret 
près d'un trapeang ou grande mare creusée, qui sert de lieu de halte. L'enceinte de Top 
Chey est en pierre de Rien-hoa, avec portes en grès. Celle de l'est a des proportions monu- 
mentales. Le sanctuaire est voûté ; il est engrèsainsi que lesdeux édiculesqui lui fontface. 

Au bout de quelques heures de marche, on arrive au Stung Chacreng, rivière impor- 
tante que l'on traverse sur un grand pont de 63 mètres de long et de 12 de large. Son 
aspect général est imposant. Il est construit en pierres de Rien-hoa de fortes dimensions; 
la plupart ont l m ,50 de long, quelques-unes dépassent 2 mètres. Elles sont appareillées 
avec une judicieuse entente : celles qui forment et recouvrent les voûtes sont placées dans 
le sens de la longueur du pont ; celles qui supportent le tablier sont dans le sens perpendi- 
culaire aux piles; elles sont alternées. H y a en tout quatorze arches de l m ,80 d'ouver- 
ture; les piles ont l m ,60 de large; la hauteur du tablier au-dessus du pied des piles est de 
8 mètres. La base des piles repose directement sur le grès, qui en cet endroit forme le lit de 
la rivière, et cette base est élargie graduellement de manière à atteindre une dimension de 
30 mètres dans le sens du courant. Les balustrades existent encore : elles sont en grès et 
présentent la forme habituelle de dragon à sept têtes. Sous les lètes, est sculpté en relief un per- 
sonnage aux jambes croisées. A ses extrémités, le pont est défendu de chaque côté par des 
massifs de terre que soutiennent et parementent des marches en pierre. Ces massifs peuvent 
avoir 20 mètres de long et 15de large, eton y compte une vingtaine démarches. La dernière 
vient aboutir un peu en arrière de la première arche. De l'entrée de l'arche de l'ouest à 
l'arche de l'autre extrémité, il y a 45 mètres, alors que la largeur moyenne de la rivière 
n'est que de 30 mètres; nous avons indiqué déjà la raison d'être de cet élargissement. In- 
sensiblement, la rive ouest de la rivière s'ensable ; les eaux se portent du côté opposé et 
l'on peut prédire à ce pont le destin de celui d'Angcor. En présence de ces effets pro- 
duits par la violence et l'irrégularité des courants au moment des pluies, on comprend 

1 Voy. pour le reste de cet itinéraire, la carte itinéraire n° 3, Atlas, V e partie, planche VI. 



MELEA-PREACAN. 85 

que les constructeurs khmers aient donné à leurs ponts une solidité qui de prime abord 
parait exagérée. Le bruit que fait la rivière à cette époque de l'année en s'engouffranl 
sous les arches est tel que les éléphants refusent de passer. Ce pont est appelé par les 
indigènes Spean Tahon. 

Sur cette même rivière et à une assez grande distance en aval. est. selon les indigènes, 
un autre pont semblable à celui-ci. mais peut-être moindre, que l'on appelle Spean Preapil. 

Après avoir traversé le StungChacreng. on arrive au village de Kouao. qui est auprèsd'une 
mare artificielle. Elle borde l'ancienne chaussée, qui. depuis Top Chey. ne s'écarte pas sen- 
siblement de la route moderne. A l'ouest de la mare, est un petit sanctuaire. Au sud. dans 
la forêt, il y en a un autre plus considérable appelé Preasat Pram. « les cinq tours». Son en- 
ceinte est en pierre de Bien-hoa; seuls, les dessus des portes sent en grès sculpté. Comme 
toujours, la porte de l'est est la plus importante: elle se reliait au sanctuaire, qui était en 
grès et avait des dimensions considérables, mais dont la partie centrale est écroulée. Les 
deux édicules qui l'accompagnent ont leurs soubassements et leurs voûtes en grès: le reste 
de la construction est en pierre de Bien-hoa. Toutes les pierres de cette dernière espèce 
sont d'un très-beau choix et leur union au grès produit un très-bon effet au point de vue 
de la couleur. En dehors de l'enceinte, on aperçoit les restes d'un soubassement à angles en 
grès. Le nom de ces ruines indique en effet qu'il devait y avoir d'autres édifices en ce lieu. 

Preacan '. — Cette résidence est à une grande journée de marche, à lest de Kouao. 
Avant d'y arriver, on croise l'ancienne chaussée en un point où se trouve un de ces 
petits ponts, destines à faciliter la circulation des eaux et a donner issue aux courants acci- 
dentels qui se forment dans la saison des pluies : ce pont est établi et orné comme 
ceux des fossés : les ouvertures en sont rectangulaires. Un peu plus loin . sur les 
bords de la route, est une tour ruinée, précédée à l'est de quelques vestiges de 
construction. On pénètre dans Preacan par l'entrée est. On traverse le grand fossé qui en 
défend les abords, sur un pont monumental dont les faces latérales sont ornées de sculp- 
tures colossales représentant des oiseaux Krout. La balustrade en est supportée de distance 
en distance par des groupes de quatre personnages grimaçants. La porte présente trois ou- 
vertures, couronnées chacune par une tour et précédées de péristyles à colonnes. Après l'avoir 
franchie, on suit une route pavée qui laisse, à droite, un édicule important, à gauche, la pe- 
tite enceinte d'une pagode, et un peu plus loin de chaque côté, un Sra à marches de pierre. 
Un escalier conduit à une chaussée plus lar^e qui présente de face deux grands lions de 
pierre, debout et en mouvement, les pattes en avant. Ce sont les meilleures sculptures de ce 
genre que contiennent toutes les ruines que nous avons visitées. 

L'édifice est maintenant devant nous : il est à galeries, mais incomplet. La première 
enceinte est une galerie basse : aux angles, et des deux côtés de l'entrée, elle supporte des 
tourelles rondes: la porte elle-même n'a pas de tour, mais seulement des voûtes. La 
construction supplémentaire, que l'on trouve ordinairement sur la face est. n est pas ici net- 
tement déterminée : on trouve d'abord quatre édicules rangés sur la même ligne, puis 

1 Voy. Atlas. l re partie, planche XIV. le plan de ce monument. 



86 DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

quatre bassins symétriquement placés par rapport à l'axe du monument; les deux derniers 
ont au centre deux gros piliers carrés; ils étaient peut-être couverts. Dans l'angle nord-est 
de cette première enceinte, sont quatre pyramides en pierre de Rien-hoa. 

En arrière des Sra, est une grande porte monumentale isolée. Elle appartenait peut- 
être à une seconde enceinte aujourd'hui disparue. On retrouve en effet, vis-à-vis des portes 
nord et sud de la troisième enceinte, deux constructions qui n'ont aucun but possible 
si on ne les rattache à une enceinte intermédiaire. Celle-ci n'était formée peut-être que 
d'une simple muraille dont les traces semblent visibles. En dehors de cette porte monu- 
mentale et en avant de la face est de la galerie intérieure, sont deux nouveaux édicules fai- 
sant face à l'est. 

La galerie intérieure ou troisième enceinte a quatre portes sommées de tours. Au centre 
est une tour plus grande et deux édicules qui communiquent avec la face est de la galerie. 

Toutes ces tours sont semblables à celles d'Angcor Wat. 

Le monument est en assez mauvais état, et l'on ne marche que sur des décombres. 
C'était une résidence d'une importance moindre que Méléa et fort inférieure au point de 
vue architectural. Les représentations sacrées y sont en grand nombre, tandis que nous ne 
nous souvenons pas d'en avoir rencontré une seule à Méléa. Elles ont été rassemblées dans 
les édicules, et il y a parmi ces débris des morceaux d'une réelle valeur. On peut citer 
entre autres une statue colossale, dont la tète, parfaitement intacte, est d'une belle ex- 
pression. Çà et là sont des pierres sculptées en forme de bornes dont la base est carrée, et 
dont la partie supérieure est à pans coupés. Leur destination était peut-être la même que 
celle des bornes du même genre, en pierre ou en bois, qui sont placées aujourd'hui aux 
quatre angles des pagodes cambodgiennes pour délimiter le terrain sacré. 

Nous ignorons de quelles carrières provient le grès employé à Preacan. Quant à la 
pierre de Rien-hoa, le sol trahit partout sa présence dans le voisinage. 

En dehors de Preacan, à l'est, était creusé un grand bassin qui en occupait toute la 
façade, c'est-à-dire qui avait environ 400 mètres de large, et qui se prolongeait en longueur 
pendant un kilomètre au moins. A l'angle sud-est de ce bassin, on voit, à l'intérieur d'une 
petite enceinte, un monument d'une forme particulière ; c'est une pyramide tronquée qua- 
drangulaire, revêtue extérieurement par des assises de pierre de Rien-hoa en retrait les 
unes sur les autres. Des escaliers sont pratiqués sur les milieux de chaque face. En haut 
de ces escaliers, de chaque côté de l'avant-dernière marche, sont des lions, et, tout à 
fait au sommet, sur le plateau supérieur, sont deux statues de personnages petits et trapus, 
qui s'appuient sur un bâton et qui représentent peut-être des Neac Ta. A chacun des angles 
du plateau supérieur sont des éléphants en grès d'un mètre de haut, d'une bonne facture. 
Au centre est un trou carré de l m ,50 environ, parementé en grès. La base de cette pyra- 
mide a environ 20 mètres de côté, le plateau supérieur a moins de 10 mètres. 

Il y a quelques autres ruines peu importantes dans le voisinage de Preacan ; mais on 
peut considérer cette résidence comme la limite des vestiges khmers que l'on peut espérer 
retrouver dans la direction de l'est. Au delà on arrive dans le pays des Kouys, dont le 
premier village est à cinq lieues. 




ANGCOR WAT : TOIT. D ANGLE DU SECOND ÉTAGE. 



MCZ L1BRARY 
HAR 5ITY 

CAMBRIDGE. 



PNOM BACHEY 



89 



2n 

E 





"(IK 






PLAN DE LA PAGODE DE PNOM BACHEY. 

(Échelle de 0™,001 par mètre.) 

A. Sanctuaire. D. Édicules. 

B. Portes de la galerie intérieure aaaa. E. Pagodes; p, piédestaux des statues. 
4466 Galerie extérieure. F. Bassins. 

C. Portes E. et 0. de la 2 e enceinte cccc. 



12 



90 DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

Dans le nord et à deux journées de marche de Preacan, toujours sur le territoire cam- 
bodgien, sont les ruines d'une autre résidence appelée Caker; les indigènes affirment qu'elle 
est entièrement détruite et qu'elle n'offre aucun intérêt après celles qui précèdent. Com- 
pong Thom, chef-lieu de la grande province de Compong Soai, est à trois journées de 
marche dans le Sud. 

Nous allons compléter cette énumération des monuments khmers que nous connais- 
sons par la description de l'important groupe de ruines de Pnom Rachey. En y joignant 
les ruines de Banon, Wat Ek et Raset, situées dans la province de Rattambang et qui, 
ont été déjà décrites par iAJouhot et par le D 1 Rastian, et quelques autres monuments dissé- 
minés dans l'intérieur du Laos, dont il sera parlé plus tard dans le cours de cet ouvrage, 
le lecteur aura la liste des principales constructions qui témoignent encore aujourd'hui 
des splendeurs de cette civilisation détruite. 

§ 8. — Pnom Bachey. 

Pnom Rachey est une ondulation de terrain, située sur la rive droite du grand fleuve à 
quarante-cinq milles en amont de Pnom Penh; elle aboutit à la pointe de Compong Thma 
« rivage des pierres, » non loin du groupe d'îles que commande Co Sutin 1 . Les ruines que 
nous allons décrire sont à 4 ou 5 kilomètres du fleuve. Elles appartiennent à un monu- 
ment à galeries, inférieur comme matériaux et comme style aux précédents, mais de 
dimensions encore imposantes. A l'exception du sanctuaire et de la porte monumentale qui 
sont en grès, il est entièrement construit en pierre de Rien-hoa. Les règles que comporte 
ce genre d'édifice ne sont plus observées. Les galeries à colonnes disparaissent et sont 
remplacées par d'étroits couloirs : au lieu de trois galeries concentriques, il n'y en a plus 
que deux, tellement rapprochées qu'elles semblent n'en former qu'une seule. 

Une enceinte extérieure, qui a 400 mètres de l'est à l'ouest et 200 mètres du nord au 
sud, enveloppe tout l'édifice ; elle se compose d'un simple mur de trois mètres de hauteur 
sur m ,60 d'épaisseur qui repose sur deux forts soubassements; un cordon dentelé lui 
sert de chaperon. En avant de chacune des portes de cette enceinte étaient deux tours 
carrées. Si l'on suit l'étroite chaussée qui de la porte est se dirige vers le sanctuaire, on 
laisse à droite et à gauche des vestiges de constructions peu importantes, et l'on arrive à 
une porte en grès, à ouverture unique, qui s'ouvre au milieu d'une seconde enceinte. 
(Voy. le plan ci-contre, p. 89. La première enceinte n'y figure pas.) Une petite colonnade 
et un péristyle en décorent la façade et elle est précédée d'une terrasse ornée de lions 
accroupis, à longue crinière. Sur la chaussée même, sont deux statues de l'oiseau Krout. 
Une porte semblable existe sur la face opposée ; les faces nord et sud n'ont que des po- 
ternes. L'enceinte elle-même est formée par un simple mur un peu plus élevé que le 
précédent. L'espace qui sépare cette seconde enceinte de la galerie extérieure du monu- 
ment comprend, sur le côté est, deux bassins à revêtement de pierre, qui aujourd'hui encore 
alimentent d'eau les populations voisines pendant la saison sèche; sur chacun des côtés 

1 Voy. la carte générale de l'Indo-Chine, Atlas, l rc partie, planche II. 



PNOM BACHEY. 01 

nord et sud, sont deux petites pagodes renfermant des statues de Bouddha dans diverses 
positions. La galerie extérieure était un couloir voûté à fenêtres et à compartiments. Elle est 
presque entièrement détruite sur les faces ouest, nord et sud, et les pierres en ont été en- 
levées pour d'autres constructions. A une distance de 7 mètres à peine, s'élève la galerie 




y^^-s 



1> ,\ AI BACHEY : U X E DES FACES UU SANCTUAIRE. 



intérieure : elle prend jour par des fenêtres intérieures peu élevées au-dessus du sol ; sur 
ses quatre faces s'ouvrent des portes en grès, surmontées de tours. Les tours ont quatre 
étages, les trois premiers sont à quatre faces, le quatrième est arrondi et se termine en 
forme de corbeille ou de fleur qui s'épanouit. Au centre de ce dernier rectangle, 
s'élève le sanctuaire , haute tour à base carrée , dont chaque face est précédée d'un 
avant-corps , orné extérieurement de deux colonnettes octogones à moulures et à pilas- 



92 



DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 



très sculptés, et surmonté d'un tympan qui en masque la voûte. Sur chaque tympan est 
sculptée une scène de la vie de Rouddha : à l'ouest, on a représenté la cour du roi son 
père ; au sud , il se décide à embrasser la vie monastique et se coupe les cheveux avec 
son glaive ; son serviteur prépare son cheval pour la fuite ; au nord, on le voit s'éloignant 







l'SOM BACHEÏ : DDT AIL D UNE PORTE DU S AN GTE AI T. E. 



de la ville royale, que les Cambodgiens appellent Cobellephos (Kapilavastou). Enfin sur 
la face est, est son apothéose. Les mauvais génies sont vaincus et les flèches qu'ils 
lancent contre lui se transforment en oiseaux. 

L'architecture de la tour centrale diffère tellement de celle des autres tours, la cou- 
leur des pierres en est si différente, son état de conservation est si grand qu'il semble 
qu'elle ne soit qu'une reconstruction relativement récente de la tour primitive ; on ne voit 
aucune sculpture à la surface alors que tout le reste du monument en est cou- 



PNOM BACHE Y. 93 

vert 1 . L'intime analogie de forme et de structure que présente cette tour avec les pyra- 
mides modernes du Cambodge, notamment avec celle de Pnom Penh fournit un argu- 
ment de plus en faveur de celte hypothèse. 

Les murs du sanctuaire sont ornés de fausses fenêtres différentes de celles que nous 
avons rencontrées jusqu'à présent; elles n'ont que trois barreaux sculptés qui s'arrêtent à 
un petit appui tracé à la partie inférieure. Entre deux fausses fenêtres consécutives, sont 
des niches terminées par un arc ogival à trois lobes; elles renferment des statues de 
femmes en-demi relief, nues jusqu'à la ceinture, la tête chargée d'une riche coiffure et 
tenant à la main une fleur de nénuphar. Tout le reste du mur est couvert d'arabes- 
ques et de rosaces, sculptées à une très-faible profondeur. 

Au sud du sanctuaire est une pierre qui porte une inscription. Le chef des bonzes du 
Cambodge, à qui elle a été présentée, a déclaré qu'elle est en partie écrite en vieux carac- 
tères cambodgiens, et il en a pu comprendre le sens général qui est à peu près le suivant. 

Sur le petit côté de la pierre, on lit d'abord : « L'an de l'ère sacrée 1488, année 
« Ivhal 2 , le soir du jeudi 14 du mois Asat 3 , l'Oknha 4 Jos Srey Soconbat a enterré ces 
« reliques sacrées au milieu du sanctuaire élevé qui est dans la forêt de Pnom Bachey. 
« Mon nom est Maha Neac-Casen Bapit 5 . » 

1 Des moulages en soufre, représentant quelques-unes de ces sculptures, sont à l'exposition permanente des 
colonies. 

2 Les Cambodgiens, comme tous les peuples qui ont puisé en Chine les éléments de leur calendrier, se 
servent pour supputer le temps d'un cycle duodénaire dont chaque année porte le nom d'un animal. Voici 
ces noms dans l'ordre où ils se succèdent : ckhlou, bœuf; klml, tigre; thâs, lièvre; rong, dragon ; mosanh, ser- 
pent; momi, cheval; morne, chèvre; voc, singe; roca, coq; cha, chien; cor, porc; chut, rat. Ces mots ne sont 
point les termes employés dans le langage usuel pour désigner ces animaux. L'ère de Bouddha, qui est em- 
ployée ici, ferait remonter à 9-45 a. d. la construction de Pnom Bachey. Quoique le mode d'intercalation 
employé aujourd'hui par les Cambodgiens ne soit pas le même que celui des Chinois, les relations inces- 
santes des deux pays ont toujours fait régler à des intervalles très-courts le calendrier de l'un sur celui de 
l'autre. Dans les chroniques cambodgiennes, le môme nom d'animal revient très-régulièrement à chaque pé- 
riode de douze années solaires, et l'on en peut conclure qu'au moins depuis 1346 a. d., date à laquelle com- 
mencent ces chroniques, l'année solaire est l'unité de temps cambodgienne. Dans cette hypothèse, l'année 
■1866 ^yant été une année Mal, le nom de l'année 945 aurait dû être mosanh, ou au plus rong. Il faut donc 
conclure de ce défaut de coïncidence, ou que l'année solaire n'a pas été employée d'une façon continue par 
les Cambodgiens de 945 à 1346, ou qu'il y a erreur dans l'indication de l'ère employée. L'année 1566, qui 
correspond à 1488 de l'ère de Salivahana, seule usitée dans les chroniques cambodgiennes, a porté le nom 
de khal. A cette époque le Cambodge jouissait d'une prospérité et d'une tranquillité momentanées qui ont pu 
permettre, non l'édification de Pnom Bachey dont l'origine est certainement plus ancienne, mais une res- 
tauration de ce monument. La facilité avec laquelle l'inscription rapportée ci-dessus est lue aujourd'hui 
par les prêtres cambodgiens prouve qu'elle est écrite dans un langage moins ancien que celui des vieilles 
inscriptions d'Angcor et de Leley. J'ai demandé à M. Janneau, inspecteur des affaires indigènes en Cochin- 
chine, qui s'occupe en ce moment sur les lieux mêmes de recherches épigraphiques, de m'envoyer une 
empreinte de cette inscription ; l'étude des caractères qui la composent pourrait amener à fixer sûrement 
son âge, et aider à déchiffrer les inscriptions plus anciennes. Je ne sais si cette empreinte m'arrivera à temps 
pour que je puisse la donner dans le présent ouvrage. 

3 Le quatrième mois de l'année cambodgienne : il répond environ à mai-juin. 

4 Titre commun à la grande majorité des fonctionnaires cambodgiens. 

5 Ces mots sont très-probablement le titre de l'abbé de Pnom Bachey, et si leur transcription en caractères 
latins est exacte, on peut y retrouver le nom de Nagasena, qui se rencontre très-souvent avec celui de Bud- 
dhaghosa, dans les titres pris en Indo-Chine par les chefs des principaux couvents. 



94 DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

Le reste de l'inscription est une invocation dont voici le résumé : « Moi Srey Soconbat 
« et ma femme, nous avons le cœur religieux, et tant que nous devrons rester en ce monde 
« pour l'achèvement de nos fautes, nous demandons que notre affection dure toujours, 
<( que nos richesses soient bien employées, que nous suivions les préceptes de la loi, que 
« nous songions toujours au beau royaume du repos. Et lorsque Prea Seyor arrivera et 
« avec lui le feu général et la fin du monde, nous demandons à quitter tous deux cette 
«. terre pour le ciel, et à voir notre nom toujours glorifié. » 

D'après les usages cambodgiens, cette pierre est commémorative de la consécration de 
la pagode. C'est l'Oknha/os qui l'a fait élever, et le prêtre Maha Neac-Casen Rapilqui a 
rédigé l'inscription. 

Ce monument était-il isolé? Les habitants qui l'appellent Prea-chey Prea-a ne signa- 
lent aucun vestige d'habitations anciennes ou d'édifices dans le voisinage. Ils se servent 
cependant quelquefois du mot Angcor pour désigner ce lieu. Cette dernière appellation 
semble indiquer qu'il y avait là une résidence royale. Angcor n'est point un nom propre 
de ville. Ce mot est identique à Nocor (Nagara), qui signifie en cambodgien « pays 
de roi, ville royale ». Un grand nombre de lieux ont conservé cette désignation : 
Angcor Thom, Angcor Rorey, Angcor Reach (Korat). Le véritable nom propre d'Angcor 
la Grande est Enthapat. 11 y a à 25 milles au-dessus de Chaudoc un Angcor qui 
a été résidence royale. Pnom Rachey a donc pu être une résidence de ce genre, et 
quelques mandarins instruits affirment en effet qu'il existe une tradition d'après laquelle 
il y aurait eu là jadis la demeure d'un prince rebelle, séparé de sa famille qui domi- 
nait à Angcor la Grande y . 

Après avoir parcouru cette longue série de ruines, on reste frappé de n'avoir constaté 
nulle part dans ce pays où la civilisation s'était élevée si haut, et où devaient se grouper des 
populations nombreuses, des traces un peu importantes de l'habitation des hommes. 
On ne trouve pas un pan de mur, pas un morceau de brique qui ne semble se 
rattacher à quelque grand édifice religieux ou royal. Il faut donc admettre que, comme 
de nos jours, les maisons du peuple étaient construites en bois ou en bambou et recou- 
vertes en paille. 

Les rois eux-mêmes n'avaient-ils point des demeures semblables ? Quelle était la 
destination réelle des grandes constructions comme Ta Prohm ou Preacan? Il nous paraît 
qu'elle était avant tout religieuse 2 . Ces monuments portent l'empreinte d'une époque de foi 
ardente; ils en sont les produits vivaces et spontanés. Toujours, au centre ou au sommet de 

1 Sans remonter aussi haut, on verra dans le chapitre suivant qu'au commencement du dix-septième, 
siècle il y avait à Pnom Bachey une résidence royale. Consultez la traduction annotée que j'ai donnée du 
récit du voyage de Wusthof au Laos, dans le Bulletin de la Société de géographie, oct. 1871, p. 252, texte et 
note 5. 

2 Je conserve ici l'appréciation du commandant de Lagrée ; mais il semble résulter des traditions et de 
quelques témoignages écrits des Cambodgiens eux-mêmes, que la plupart des grands monuments qui vien- 
nent d'être décrits ont dû être à l'origine des résidences royales, et que leur consécration au culte boud- 
dique n'a eu lieu que plus tard. (Voy. ci-après, p. 120.) 



PNOM BACHEY 95 

chacun d'eux, est un sanctuaire, cœur et tête de l'édifice vers lequel lout converge ou tout 
monte. Partout des statues en pierre ou en métal représentant de mystiques personnages. 
Nulle pari, l'architecture ne se plie dans son exigeante symétrie aux convenances d'habitants 
quels qu'ils soient, rois ou moines : pas de salles vastes, pas de larges colonnades pour les as- 
semblées ; quelquefois même les tours et les galeries ne reçoivent aucun jour. A l'absence de 
salle, on ne saurait objecter l'ignorance de l'art des voûtes : même avec le procédé de l'en- 
corbellement, les Khmers auraient pu obtenir des ouvertures plus grandes et ils ne pou- 
vaient ignorer la construction d'un plafond de pierre soutenu par des colonnes. D'ailleurs, 
quand des constructeurs, des artistes d'un génie aussi élevé, approvisionnés de magnifiques 
matériaux, disposant de nombreux ouvriers, agissent comme ceux dont nous venons de 
faire connaître les œuvres, on ne doit point, croyons-nous, supposer l'impuissance : ils 
obéissaient sans doute à des lois plus fortes que celles de leur ait, aux rites de leur pays, 
aux canons hiératiques de leur religion. 

Mais le but principal atteint, on a pu affecter secondairement les édifices aux usages des 
prêtres ou des rois. Leur autorité et leur prestige ne pouvaient qu'en être rehaussés, et leur 
présence, loin de nuire à la sainteté du lieu, ne faisait que la consacrer plus entière, 
comme un éclatant témoignage de vénération. Le monument se complétait alors sans 
doute par des constructions accessoires en bois, aujourd'hui disparues. Les larges cours 
comprises entre les diverses enceintes fournissaient toute la place nécessaire, et les colon- 
nades, les galeries pouvaient elles-mêmes se transformer facilement, à l'aide de nattes ou 
de tentes, en abris pour les pèlerins, les gens de service ou les hommes de garde. 

On ne nous taxera pas sans doute de témérité, si nous affirmons, à la fin de cette 
étude, que l'architecture khmer est une des plus originales et des plus puissantes qui 
existent. 

L'harmonie de l'ensemble, l'élégance de l'ornementation, la distribution si claire des 
parties fait involontairement songer à la classique architecture grecque. 11 n'y a qu'un seul 
ordre, il est vrai; les "colonnes sont remplacées presque partout par des piliers; mais 
les proportions des entre-colonnements, la décoration pure et riche des chapiteaux et des 
bases, la délicatesse de certaines arabesques qui couvrent les pilastres et les murs sont 
inspirées par le goût le plus parfait. Les monuments sont immenses, mais l'on n'y sent pas 
l'effort. Point de ces énormes entassements de l'architecture égyptienne, de ces monolithes 
gigantesques qui ne produisent que l'étonnement, et qui n'ont demandé que des bras. La 
force ici se dissimule sous la grâce et, malgré les dimensions des édifices, l'idée de grandeur 
n'éveille plus celle de lassitude. On ne trouve même pas ces accouplements de pierres, 
cette solidité exagérée qui caractérisent l'architecture romaine. 

Si, de ces péristyles grands et nobles, de ces galeries simples et imposantes qui cir- 
culent autour des monuments, on élève les yeux vers les voûtes ogivales qui les recouvrent, 
vers ces immenses tours étagées qui surmontent les portes et les sanctuaires ; si, après 
avoir admiré les rosaces, les oves, les entrelacements réguliers de tiges, de feuilles et de 
fleurs, on porte les regards sur la foule grimaçante des monstres de la mythologie hindoue, 
sur ces nombreuses représentations d'anges et de saints en prières, sur ces interminables 



96 DESCRIPTIONS DU GROUPE DE RUINES D'ANGCOR. 

corniches ou découpures des parties hautes, fouillées partout en haut relief, on se sent 
transporté aussitôt dans notre moyen âge occidental. On en reconnaît les dragons à la 
gueule béante, aux griffes longues et pointues, aux contours diaboliques, et la candeur 
des figures pieusement agenouillées dans nos vieilles cathédrales retrouve dans les œuvres 
khmers la même expression naïve. Cette double inspiration qui rattache l'art cambodgien 
à l'architecture grecque et à l'architecture gothique, quoique impuissante à lui faire 
égaler l'une ou l'autre, doit peut-être faire ranger ses productions immédiatement après 
les plus grandes œuvres de l'Occident. 




W A T PUOU : E N T A B L E 11 I- NT SCULPTÉ. 



V 



ESSAI HISTORIQUE SUR LIS CAMBODGE. 

Si, au point de vue géographique, l'Indo-Chine a été l'une des régions les plus tardive- 
ment connues de l'Asie, si la première carte qui donne une représentation à peu près 
exacte de sa configuration intérieure est celle qui parait avec le présent ouvrage, au point 
de vue historique, il n'existe encore nulle part un ensemble de données concordantes et 
complètes qui permettent de reconstituer son passé. Ce passé est-il donc dénué de tout 
intérêt et faut-il admettre sans restriction le jugement qu'en portait, il y a dix ans, 
M. Barthélémy Saint-Hilaire, qui affirmait « qu'à l'exception peut-être du Birman, 
les autres pays de l'Inde transgangétique, Tonquin, Cochinchine, Cambodge, Laos, Pegu, 
Arakan, méritent à peine les regards de l'histoire » ? » Assurément non. 

Les deux premières civilisations du monde, dans l'ordre chronologique, la civilisation 
chinoise et la civilisation hindoue, se sont rencontrées de bonne heure dans la péninsule 
qui a retenu leurs noms. Jadis au Cambodge florissait un empire dont la puissance s'af- 
firme encore de nos jours par d'admirables vestiges. Le Tong-king a formé un royaume 
dont les annales chinoises mentionnent l'existence dès le vingt-troisième siècle avant 
notre ère, dont la littérature nationale contient les données historiques sérieuses que l'on 
essaierait en vain de trouver dans les volumineux poëmes de l'Inde. Mieux qu'en aucun 
autre point du globe, le philosophe peut étudier sur tout ce vaste territoire le problème si 



1 Journal des Savants, août 1861, p. 458. 
I. 



13 



98 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMBODGE. 

souvent agité de l'origine des races humaines et de leurs traditions diverses ou com- 
munes, les résultats complexes de leurs alliances et de leurs luttes. J'espère donc que 
les quelques faits et les quelques documents nouveaux que j'ai réunis sur le royaume de 
Khmer pourront offrir quelque intérêt. Ce sont les matériaux d'une histoire, ce n'est 
pas cette histoire elle-même que j'ai essayé de donner ici. Il ne sera possible de l'écrire 
que lorsqu'on aura traduit un plus grand nombre de documents indigènes, non-seule- 
ment au Cambodge, mais encore au Laos et au Tong-king, et surtout quand l'épigra- 
phie des monuments khmers aura livré tous ses secrets. 



g i. — Traditions indigènes. 

Si les traditions, la langue, l'écriture des Cambodgiens actuels révèlent entre eux et 
les constructeurs d'Angcor les plus étroites affinités, d'autres indices semblent prouver 
qu'ils diffèrent profondément de ceux dont ils sont les descendants historiques, soit qu'il 
y ait eu retour à une race primitive, momentanément modifiée par des infusions de sang 
étranger, soit qu'un élément conquérant ait disparu, après avoir apporté aux indigènes une 
civilisation qui a péri entre leurs mains, soit enfin que de nombreuses et successives 
alliances aient fait dégénérer, intellectuellement au moins, la race puissante des Khmers. 

Les premières mentions que l'on trouve du Cambodge dans les historiens européens 
semblent y distinguer deux races principales ; Barros, le plus ancien et le plus cons- 
ciencieux des écrivains portugais, distingue les Khomen des Cambodgiens et, en énumé- 
rant les royaumes à l'est de Siam, cite ceux de Camboja et de Como. Kaomen et Khom sont 
les noms sous lesquels les Annamites et les Siamois désignent les Cambodgiens et qui est 
évidemment dérivé de Khmer, nom que ceux-ci se donnent à eux-mêmes. Quelques, 
auteurs ont assimilé les Khomen aux sauvages Gueos dont parle l'historien portugais. 
Un demi-siècle après lui, Christoval de Jaque décrit les Cambodgiens comme un peuple 
de couleur foncée, mais les femmes nobles sont blanches et belles '. Aujourd'hui encore il 
existe, en outre des Cambodgiens proprement dits, un grand nombre de tribus sau- 
vages habitant le territoire de l'ancien empire khmer et qui ont joué certainement un 
rôle important dans son histoire. Parmi ces tribus, il en est une, celle des Kouys, que 
les Cambodgiens appellent les Khmer dom, c'est-à-dire les anciens Khmers 2 . 

On connaît la tradition rapportée pour la première fois par Diogo de Couto, et d'a- 
près laquelle tout le Sud de la péninsule indo-chinoise, Pegou, Tenasserim, Cam- 

1 Cette indication d'individus de race blanche égarés au milieu des populations du Sud de l'Indo-Chine, 
est répétée dans un grand nombre de récits. La plus curieuse et la plus ancienne, qui est, je crois, inédite, 
est celle que l'on trouve dans les historiens des ïhang; ils mentionnent l'envoi à l'empereur Tai-thsoung 
par le roi du Fou-nan, de deux hommes blancs qui avaient été pris dans l'ouest du royaume au milieu 
de montagnes élevées {Pien y tien, k. 97, f" 17-18). 

3 Les Siamois, à qui sont soumis aujourd'hui une partie des Kouys du Cambodge, ne les considèrent pas. 
non plus comme des sauvages, et j'ai trouvé un Kouy installé comme gouverneur à Sankea, chef-lieu d& 
l'une des provinces cambodgiennes passées aujourd'hui sous la domination de Siam. 



TRADITIONS INDIGÈNES. 99 

bodge, Siam, n'aurait été habité à l'origine que par des sauvages sans religion, sans 
lois et sans agriculture. Ces peuples ignorants et vivant comme les bêtes des forêts 
virent un jour sortir des rayons du soleil levant un homme admirablement beau et dont 
l'aspect commandait le respect et l'obéissance. Ils lui demandèrent humblement ce qu'il 
voulait. Il répondit en langue tenasserim qu'il était fils du soleil et de la terre et qu'il 
venait pour régner au milieu d'eux. On se prosterna devant lui ; il poliça ses nouveaux 
sujets et leur apprit à construire des villes. Ce roi régna longtemps et à sa mort divisa son 
empire entre ses nombreux enfants. Ceux-ci portèrent tous le nom de Suriavas ou « des- 
cendants du soleil», et l'un d'eux aurait régné à Ceylan. Telle est sans doute la consé- 
cration légendaire de l'invasion hindoue qui apporta aux populations de l'Indo-Chine le 
culte et la civilisation de l'Inde. 

La tradition locale a conservé au Cambodge le souvenir d'une émigration indienne : 
à ce moment, le pays s'appelait Couc Thloc, quelques-uns ajoutent que ce nom désignait 
plus spécialement Pnom Penh et que la mer venait alors jusqu'à ce dernier point. Les 
émigrants s'appelaient Chhvea pream ; ils étaient noirs, portaient les cheveux longs et ve- 
naient de Purean nosey (Banarasi ou Bénarès), pays voisin de Cobel lephos où naquit 
Sammonocodom. Ce fait aurait eu lieu 289 ans après la mort de ce saint, c'est-à-dire 
en 254 avant notre ère, si l'on adopte avec les Singalais 543 pour l'origine de l'ère 
bouddhique, ou en 188, si l'on prend, avec le savant professeur Muller, 477 pour date 
probable de la mort de Çakya Mouni. 

Tous les récits indigènes sont loin d'être aussi simples que celui-ci et de s'accorder 
sur la nature, les circonstances et la date de la fondation du royaume cambodgien. Il est 
utile de les résumer ici pour y retrouver quelques notions sur les premiers habitants 
du sol et sur les différentes phases religieuses qu'a traversées cette civilisation singu- 
lière. 

A l'origine, les eaux couvraient entièrement la terre du Cambodge, à l'exception d'une 
seule île appelée Couc Thloc, qui s'était élevée graduellement au-dessus des eaux. Le roi 
des serpents, Phnhéa Nakh, venait quelquefois s'y étendre au soleil; sa fille Nang Nakh 
aimait aussi à s'y promener dans la solitude. Prea En (Indra) la vit, fut séduit par sa beauté, 
et le fruit de leurs communs amours fut un bel enfant nommé Prea Ket Melea. Indra 
voulut l'emmener avec lui dans sa céleste demeure, mais les autres dieux s'y opposèrent. 
Indra renvoya son fils au Cambodge en lui adjoignant 7 prêtres, 7 nobles et 7 brahmanes, 
et Prea Pus Nuca (Visvacarma) bâtit pour lui la cité d'Enthapatabouri '. Le roi Pathum- 
masurivong ou Prea Thomea Sorivong, petit-fils d'Indra et de Nang Nakh (Padma Sourya 
Vansi, « né du lotus et du soleil ») monta sur le trône vers l'an 1000 de l'ère de Bouddha : 

1 Jndraprastha « plaine d'Indra » , nom de Delhy, qui a été, comme beaucoup d'autres, transporté de bonne 
heure à l'est du Gange. Ptolémée (liv. VII, chap. n), place entre les monts Bepyrrhus et Dabussœ, une peu- 
plade qu'il nomme Indaprathœ. M. Vivien de Saint-Martin (Étude sur la géographie grecque et latine de l'Inde, 
p. 3-45), estime que ce nom désigne un établissement brahmanique, qu'il place dans la vallée de l'Assam. La 
géographie de Ptolémée, à l'est du Gange, paraît encore trop incertaine, malgré les progrès que lui ont fait 
faire les recherches du savant géographe, pour qu'on ne puisse pas se demander si les Indaprathœ de Pto- 
lémée ne désignent pas le Cambodge. 

I. 13* 



100 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMBODGE. 

sous ce roi, les habitants des montagnes descendirent habiter la nouvelle ville, et la terre 
se sécha peu à peu \ 

Une autre légende s'écarte moins de la première : Nos ancêtres, disent les Cambo- 
dgiens, viennent d'un pays nommé Muong Rom ou Romavisei, situé non loin de Taxila. 
Jadis régnait sur cette contrée un roi grand et sage; devant les plaintes unanimes portées 
parle peuple contre son fils, qui était Obbarach (second roi), il l'envoya en exil comme un 
criminel. Prea Thong, les cheveux coupés, un collier de bois sur les épaules, un bâillon 
dans la bouche, fut abandonné sur un radeau aux hasards de l'Océan. La frêle embarca- 
tion, poussée par les vents et les vagues, fut jetée sur une île, située près de la ville ac- 
tuelle de Siemréap, où croissait l'arbre Thloc. Le prince saisit une de ses branches; mais, 
aussitôt enlevé jusqu'au sommet de l'arbre, qui se mit à grandir rapidement, il se hâta 
de descendre et s'engagea résolument dans une cavité intérieure du tronc de l'arbre qui 
aboutissait au royaume des Serpents. Nang Nakh suivait chaque jour ce chemin pour aller 
se baigner. Prea Thong la rencontra, réussit à lui plaire, et Phnhéa Nakh, trouvant en 
lui un gendre à sa convenance, le fit couronner comme son successeur. 

Prea Thong ne tarda pas, malgré toutes les richesses dont il jouissait, à soupirer 
ardemment après son retour sur la terre. Son beau-père, condescendant à ses désirs, 
bâtit pour lui Angcor Tom, qui fut appelée Kampouchea ou « née des eaux » . Mais le 
peuple se plaignit bientôt des visites fréquentes que le roi des Serpents faisait à sa fille 
et à son gendre. Prea Thong, pour y mettre fin, plaça aux portes de la ville la quadruple 
tête de Brahma, et Phnhea Nakh, à la vue de cette image redoutée, s'enfuit à la hâte dans 
sa demeure souterraine, que désormais il n'osa plus quitter. Le sdach Comlong, « roi 
lépreux », qui succéda à son père Prea Thong, voulut que ce qui avait été pour celui-ci 
un signe d'infamie, devînt pour son peuple un signe d'honneur, et c'est depuis cette 
époque que les Khmers portent les cheveux coupés court, les oreilles percées, et ont à la 
bouche un petit morceau de bois dont ils se servent pour se nettoyer les dents. 

Dans une autre légende, Prea Thong serait le fils d'un roi de Birmanie. Chassé par son 
père, il aurait gagné par terre le Cambodge, qu'il aurait trouvé aux mains des Tsiams 
dont le roi résidait à Barai. Il les soumit et bâtit la ville d'Angcor. Ailleurs, Prea bat Sang 

1 Le D r Bastian rapporte, d'après les chroniques siamoises d'Enthapatabouri, une autre version de cette 
légende, que je vais résumer en conservant l'orthographe siamoise des noms propres : La reine de Khomerat- 
thani mit au monde Ketumala d'une façon miraculeuse qui fit soupçonner sa vertu. Elle fut chassée de la 
cour avec son enfant. Indra les abrita tous deux dans une caverne au pays du Khok-Thalok, bâtit pour l'en- 
fant une ville splendide, puis, sous la forme d'un éléphant blanc, attira le peuple de Khomerat à la nouvelle 
cité, qui prit le nom d'Inthapat-maha-nakhon. Le roi Ketumala n'ayant pas d'héritier, Indra lui en envoya un 
de sa descendance, que Ketumala trouva dans le calice d'une fleur de lotus, et qu'il adopta sous le nom de 
Pathumma-surivong. C'est ce dernier prince qui épousa Nang Nakh, et qui, avec l'aide de son beau-père, 
Phaya Nakh, construisit une nouvelle ville, Nakhon-tom. A la mort de Ketumala, Pathumma donna la ville 
d'Inthapat à Buddhaghosa pour en faire un monastère, et elle prit le nom de Phra Nakhon Vat. Tous les 
royaumes voisins envoyèrent un tribut au roi de Nakhon-tom ; la ville de Sukothay envoya de l'eau, celle de 
ïaleing des étoffes de soie, celle de Lavo du poisson séché, etc. (Die Vœlker des œstlichen Asien, 1. 1, p. 438-439.) 
J'ignore sur quelle autorité ou quelle tradition s'appuie Gutzlaff quand il dit (/. R. G. S., t. XIX, p. 10G) 
que la fondation du royaume de Cambodge coïncide avec l'introduction du bouddhisme et remonte au n° siècle 
de notre ère. Nous verrons que l'origine de ce royaume est beaucoup plus ancienne. 



SOURCES CHINOISES. 101 

Cachac, fils du roi Prea bat Kuvero, quitte le royaume de Khoverat ou de Khomerat % situé 
sur les frontières de la Chine et dont les habitants s'habillent avec la feuille du lotus, et 
conduit les Khmers vers le sud jusqu'au pays habité parles Xong et lesSamre. Il subju- 
gue ces montagnards, s'allie avec eux et bâtit la ville de Kam ou d'Enthapat. Le pays 
s'appela Kampouchea, «race de Kam» (Pnoch, race, chea, être). Le sdach Comlong, 
successeur de Sang Cachac, fut affligé de la lèpre que lui communiqua l'haleine empoi- 
sonnée du roi des Serpents, furieux de la destruction de son culte, et il mourut de cette 
maladie, pour n'avoir pas su accomplir les rites magiques nécessaires. 

Enfin, les émigrants sont conduits quelquefois aussi par le fils du roi d'Enthapat, 
à qui son père ordonne de chercher de nouvelles contrées et qui vient épouser Nang 
INakh dans le pays de Couc Thloc où il bâtit la ville d'Enthapatabouri. 

Les populations chams ou tsiams, en possession du sol avant l'arrivée des Khmers, ne 
cédèrent la souveraineté aux nouveaux arrivants que devant la découverte, à l'endroit dé- 
signé à l'avance par Sang Cachac, d'un parasol d'or, indice delà légitimité de son droit. 

Ces légendes, qui semblent se contredire et s'exclure, réunissent souvent dans le même 
récit des événements fort éloignés les uns des autres et enveloppent des mêmes circons- 
tances merveilleuses la venue de la plupart des grands princes cambodgiens. Si, déga- 
geant les souvenirs locaux de toute fable, on essaye de les classer chronologiquement, 
on arrive au résultat suivant : 

D'après les principaux bonzes du royaume, l'ère + 78, usitée au Cambodge, serait la 
date de l'introduction du bouddhisme sous un très-grand roi nommé Thomea Socrach 
(Dharma Açoka), qui régna cent ans. Longtemps après lui, l'an 950 de Bouddha, serait 
venu Prea Ket Melea, qui bâtit Angcor Wat, et à qui succédèrent vers l'an 1000 son fils 
Prea Chum Sorivong et son petit-fils Prea Thomea Sorivong. Puis vinrent Sang Cachac et le 
sdach Comlong, dont quelques-uns font un même personnage. Deux rois auraient succédé 
à celui-ci; après eux, serait venu Phnhea Krec qui, lorsqu'il eut été couronné, prit le nom 
de Sin Thop Amarin. Son fils lui succéda, et là se perd la tradition. 

Les seuls ouvrages historiques que l'on trouve de nos jours entre les mains des Cam- 
bodgiens et auxquels on puisse ajouter une créance sérieuse, ne remontent qu'en 1346 de 
notre ère, et ne racontent que la décadence de leur empire et de leur civilisation. 11 con- 
vient donc de rechercher maintenant si les histoires des pays voisins ne nous permettent 
pas de combler les lacunes des souvenirs indigènes et de fixer les débuts dans l'histoire 
du peuple cambodgien. 

§ 2. — Sources chinoises -. 

On a pu entrevoir, par les quelques citations déjà, faites des traductions d'A. Rémusal, 

1 Je pense qu'il faut voir dans le royaume de Khomerat la ville de Xieng Tong, chef-lieu d'une principauté 
laotienne située entre la Salouen et le Cambodge, par 21° de latitude nord et dont le nom pâli est Khemarata. 
C'est la ville de Kemalatain des anciens géographes. 

2 Toutes les citations directes d'ouvrages chinois que l'on trouvera dans ce qui suit ont été traduites par 
M. Thomas Ko. Les recherches qu'il avait entreprises sous ma direction à la Bibliothèque Nationale ont été 
loin d'ailleurs d'être aussi complètes qu'elles auraient pu l'être. Le temps et les ressources m'ont manqué pour 



102 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

de quels secours pouvaient être les sources chinoises pour le sujet qui nous occupe. 
Nous allons résumer rapidement ce qu'elles contiennent sur les origines du Cambodge. 
L'illustre sinologue que je viens de nommer avait indiqué la voie à suivre dans ces re- 
cherches, et désigné le royaume de Fou-nan comme celui qui avait historiquement 
précédé le royaume de Tchen-la ou de Tchin-la, noms donnés au Cambodge dans la 
description déjà citée de la ville d'Angcor. On peut donc s'étonner, depuis que les ruines 
du Cambodge ont attiré l'attention des orientalistes, que cette indication ait passé 
inaperçue et que quelques-uns d'entre eux se soient évertués à chercher le Cambodge là 
où il ne pouvait être \ 

Les descriptions faites du territoire du Fou-nan doivent faire chercher l'emplacement 
de ce royaume sur les côtes du golfe de Siam. C'est au Fou-nan que paraissent se rap- 
porter la légende de Prea Thong et quelques-unes des traditions khmers citées plus haut 
qui prennent dans les auteurs chinois un caractère historique indiscutable. 

«Le royaume du Fou-nan, disent ces auteurs 2 , est à plus de 3,000 li à l'ouest du 
royaume de Lin-y et à 7,000 li au sud du Ji-nan 3 . Il est situé sur les rivages de 

les pousser plus avant. Je dois ici remercier spécialement M. Pauthier pour la bienveillance avec laquelle il a 
mis sa riche bibliothèque chinoise à la disposition de mon lettré. 

1 Le Journal officiel du 12 décembre 1871 annonce que M. le marquis d'Hervey a découvert dans Matouan- 
lin l'histoire du royaume du Cambodge et des ruines d'Angcor. Ce royaume serait désigné par le grand ency- 
clopédiste sous le nom de Piao; sa capitale s'appellerait Yang-tsin, et ses relations avec la Chine commence- 
raient en 802. Il ne peut y avoir là qu'une méprise de journaliste. M. d'Hervey est un sinologue trop instruit 
pour ignorer qu'en 802 le Cambodge était connu des Chinois sous le nom de Tchin-la, et que la description de 
la ville d'Angcor a déjà été donnée par A. Rémusat, d'après les sources chinoises, il y a plus d'un demi-siècle. 

2 Voy. Hay koue thou tchi, k. 8, f° 6, Pien y tien, k. 97, f os 1 et suivants, d'après les historiens des Tsin, des 
Tsi et des Liang. Cette description du Fou-nan s'applique donc à l'époque comprise entre 265 et So6 ap. J.-C. 

3 Le Chouy kin tchou tchou tchi, cité par le Pien y tien, indique 4,000 li pour la distance entre Lin-y et 
Fou-nan et ajoute qu'il y a deux routes, l'une fluviale, l'autre terrestre, pour se rendre d'un de ces royaumes 
clans l'autre. La route par eau est celle du fleuve Tong-chan. 

On s'accorde aujourd'hui à faire du Lin-y l'une des anciennes dénominations chinoises du Tsiampa, royaume 
qui occupait, pendant la dernière période de son histoire, la partie méridionale de la Cochinchine. Mais toulo 
identification de cette nature ne peut être absolue qu'au point de vue de la race ou du peuple dont on essaye 
de fixer l'histoire, et ne doit avoir, au point de vue géographique, qu'une signification restreinte à une époquo 
déterminée. Les différentes invasions mongoles qui ont peuplé la péninsule ne se sont avancées que progres- 
sivement vers le sud, et, en remontant aux origines historiques du peuple annamite, par exemple, on le trou- 
verait établi complètement en dehors et au nord du territoire qu'il possède aujourd'hui. C'est pour n'avoir 
pas tenu compte de ces déplacements que M. de Rosny a été amené à confondre le peuple de Lin-y et les Anna- 
mites, et à réunir en une seule deux nations qui se sont fait, pendant plusieurs siècles, la guerre la plus acharnée. 
Le Lin-y doit être cherché, à l'époque où nous place la description chinoise du Fou-nan, dans l'espace 
compris entre le Cambodge à l'ouest, l'Océan indo-chinois à l'est, le Song Ba au nord, et le 12 e degré de 
latitude au sud. A la même époque, le Ji-nan comprenait la partie occidentale et centrale du Kouang-si. Les 
noms de ces deux pays, qui tantôt se constituèrent en royaumes indépendants, et tantôt furent gouvernés 
par des fonctionnaires chinois, se prononcent en annamite Lam-ap et Nhat-nam. On sait que les Anna- 
mites n'ont d'autre écriture que l'écriture chinoise, mais qu'ils en lisent différemment les caractères. Mon 
ami, M. Luro, lieutenant de vaisseau, a bien voulu m'indiquer cette lecture pour chacun des noms géogra- 
phiques chinois qui avaient chance de se retrouver dans les annales annamites. C'est ainsi que j'ai pu utiliser 
les traductions et les citations du P. Legrand de la Liraye. (Notes historiques sur la nation annamites, Saigon, 
1 863. (Cf. Biot. Dictionnaire des noms géographiques de l'empire chinois, p. 64, art. Khing-yuen fou ; E. Cortam- 
bert et L. de Rosny, Tableau de la Cochinchine, p. 161 et suiv.) Les distances que l'on trouve dans les auteurs 
chinois sont comptées entre les villes capitales de chaque royaume, et non d'une frontière à l'autre. 



SOURCES CHINOISES. 103 

l'Océan, au fond d'un grand golfe dont l'ouverture est vers l'ouest; il possède un grand 
fleuve, large de 10 li, qui du nord-ouest coule à la mer vers l'est. Le pays est 
large de 3,000 li. La terre y est très-plane. Les eaux y envahissent un espace de 
70 li. Il y a dans ce royaume des cités, des bourgs, des palais. De la capitale à la 
mer il y a 500 li. 11 y a clans le pays des cannes à sucre, des arbres produisant la pomme- 
cannelle et une grande quantité de plantations de bétel. Il n'y a pas de puits ou de fon- 
taine dans les maisons; un certain nombre de familles se réunissent pour creuser un 
grand étang dont elles se servent en commun. On trouve au Fou-nan des crocodiles qui 
ont plus de 20 pieds de long et marchent sur quatre pieds, dont la gueule a 6 ou 7 pieds 
et qui dévorent les cerfs et les hommes qu'ils rencontrent. » 

« Les autres productions indigènes sont l'or, l'argent, le cuivre, l'étain, le plomb, le 
bois odoriférant appelé Tchen-chouy-hiang et qui ne flotte pas, l'ébène, des pierres pré- 
cieuses que l'on trouve au fond des eaux, les plumes de paon et d'autres oiseaux de 
plusieurs couleurs. Au sud du Fou-nan est un autre royaume appelé Tien-siun, à l'est 
duquel se trouvent cinq petits rois tributaires du Fou-nan. Celui-ci touche à l'est à Kiao- 
tcheou, à l'ouest aux royaumes de Thien-tchou, Ngan^hi et Kiao-ouay 1 . Tous ces pays 
font ensemble un très-grand commerce. » 

Les indications géographiques qui précèdent peuvent à peine laisser un doute sur 
la situation du Fou-nan aux embouchures du Cambodge. Aucun autre point de l'indo- 
Chine ne répond aussi bien aux particularités que signalent les auteurs chinois. Pour 
eux, c'est-à-dire pour des gens qui venaient du N.-E., le golfe de Siam doit paraître en 
effet s'ouvrir vers l'ouest. On chercherait en vain à appliquer au Menam la description 
du fleuve qui arrose le Fou-nan, tandis que le Mékong se plie admirablement à 
toutes les exigences de cette description. On ne peut donc admettre que la capitale 
du Fou-nan puisse être confondue avec une des villes où dominait, à cette époque 
reculée, la race siamoise et qui se trouvaient beaucoup plus au nord dans la vallée du 
Menam 2 . Nous allons voir que la concordance des récits des auteurs chinois sur le Fou- 
nan avec les traditions cambodgiennes ne peut laisser de doute sur l'identification que 
nous proposons. 

1 Tien-siun est sans doute un royaume de Sumatra, peut-être Menangcabao, ou du moins le royaume 
qui l'a historiquement précédé. Les rois tributaires du Fou-nan doivent être cherchés à l'extrémité de la pé- 
ninsule malaise. Kiao-tcheou est un des noms chinois de la capitale du Tong-king. Thien-tchou désigne l'Inde. 
J'ignore ce que désignent les noms de Ngan-hi et Kiao-ouay. Le Pien y tien (Historiens des Liang) ajoute 
ici des renseignements excessivement curieux et intéressants sur le royaume de Pi-kien, situé au milieu de 
l'Océan, au delà du royaume de Tien-siun, à 8,000 li du Fou-nan. 

2 Wilford faisait du Fou-nan un royaume malais, situé dans une île à l'est de Siam (Asiatic Researchcs, t. IX, 
p. 61) ; Pauthier (J. A., août 1839, p. 283) l'identifiait au Pégou et à la Birmanie : peut-être la dotnination du 
Fou-nan s'est-elle en effet étendue jusque-là : nous verrons qu'il y a de nombreux rapprochements à faire entre 
le Pégou et le Cambodge. Bastian, après Lassen (Indische Alterthumskunde,t. IV, p. 414), Stanislas Julien (,/. A., 
août 1847, p. 97), et Wade (Bowring's Kingdom and people of Siam, 1. 1, p. 70-72), fait du Fou-nan le royaume 
de Siam. Cette dernière identification me paraît fausse au point de vue historique, si elle est partiellement 
exacte au point de vue géographique. Aucune des données fournies par les historiens chinois ne peut se con- 
cilier avec les traditions siamoises ; elles cadrent au contraire admirablement avec celles des Cambodgiens. 



101 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMBODGE. 

« Jadis, disent ces auteurs (yoy. noie 2, p. 102), le Fou-nan était sous l'autorité d'une 
jeune fille nommée Ye-lieou ou Lieou-ye ; mais dans la suite ce fut un étranger du nom 
d'Houen-houy, d'autres disent Houen-tien, qui s'empara de la dignité royale. Cet homme 
habitait le royaume de Ki (ou Kiao dans le Hay koue thou tchiy et adorait une divinité su- 
périeure. Une nuit, celle-ci lui apparut, lui ordonna de s'armer de l'arc et des flèches qu'il 
trouverait dans son temple et de s'embarquer sur la mer. Houen-houy, à son réveil, se 
rendit au temple, y trouva l'arc et les flèches, et, muni de cette arme surnaturelle, suivit 
des marchands qui se rendaient par mer au royaume de Fou-nan. A l'annonce de 
son arrivée, la reine Ye-lieou vint à sa rencontre avec des troupes, pour s'opposer 
à son débarquement ; mais Houen-houy lança une flèche qui, après avoir traversé de 
part en part le navire qui portait la reine, alla tuer un de ses soldats : Ye-lieou, saisie 
de crainte, se soumit aussitôt. L'étranger lui ordonna de se vêtir, de rassembler ses 
cheveux sur sa tête, et la prenant pour épouse, régna sur le Fou-nan. » 

Il est difficile, ce me semble, de ne pas reconnaître ici l'histoire, presque entièrement 
dégagée de tout ornement mythologique, de Prea ïhong et de Nang Nakh. 

§ 3. — Sources siamoises et hindoues. 

Les récits siamois reproduisent en bien des points les traditions des Khmers. Je n'en 
rapporterai ici que ce qui peut apporter un élément nouveau à la question historique qui 
nous occupe. Dans le Phong savada muong nua, ou « histoire du royaume du nord 2 », il 
est dit que les descendants de deux brahmanes qui avaient embrassé la religion de Bouddha, 
se réunirent sous le commandement de Balhamarat, leur petit-fils, pour construire la 
ville de Savan Tevalok, ou Sangkhalok, à l'intérieur de laquelle ils élevèrent des pa- 
godes pour les prêtres de Bouddha, et des temples dédiés à Siva et à Vichnou. Bathamarat 
épousa Nang Mokhalin, native d'Haripounxai, et bâtit encore trois villes sur lesquelles il 
établit rois ses trois fils. Le premier, Sokha Kouman, régna à Haripounxai; le second, 
Thama Kouman, à Kamphoxa Nahkon; le troisième, Singha Kouman, à Phexaboun. Ceci 
avait lieu vers 450 de l'ère de Bouddha. Vers 950 de la même ère, les mêmes annales 
nous montrent le pays des Sajams sous la domination du roi de Kamphoxa Nakhon, ra- 
content la mystérieuse naissance de Phra Buang qui opère l'affranchissement des Sajams, 
devenant désormais les Thai ou « hommes libres », invente un nouvel alphabet Thai, et 
ordonne de ne plus employer l'alphabet cambodgien, ou KJiom, que pour l'écriture des 
livres sacrés. 

On voit que ces annales attribuent une origine commune aux Cambodgiens et aux 
Siamois, et les font arriver dans le Sud de l'Indo-Chine par la vallée supérieure du Me- 
nam. Mais il faut faire ici une large part à la vanité nationale : la différence absolue des 
races et des langues, les contradictions du récit siamois, l'aveu de la suprématie politique 

1 D'après le Pien y tien (Historiens de la dynastie des Liang), Houen-tien était originaire du royaume de 
Ki, mais habitait la partie méridionale du royaume de Ye-lieou quand il eut la vision rapportée. 
. 2 Voy. Pallegoix, Description de Siam, t. II, p. 59 et suiv., et Grammatica linguœ thai, p. 158 et suiv. . 



SOURCES SIAMOISES ET HINDOUES. 105 

et religieuse des Cambodgiens prouvent surabondamment que ceux-ci, loin d'être une 
branche détachée d'une souche qui leur serait commune avec les Siamois, les ont précédés 
de plusieurs siècles dans l'habitation de la partie méridionale de l'Indo-Chine '. 

Si nous consultons maintenant la volumineuse littérature de l'Inde, nous trouverons tout 
d'abord les noms de Kamboja et de Tsiampa dans la liste des nombreux royaumes de la 
péninsule. Cette identité d'appellation est-elle la preuve d'une communauté d'origine, ou 
ne faut-il y voir qu'un de ces transports de nom si communs à une certaine époque dans 
les pays au delà du Gange ? 

Un savant indianiste, M. Fergusson, n'a pas hésité à adopter la première hypothèse. Le 
Muong Rom, situé près de Taxila, de la légende cambodgienne, n'est autre, selon lui, que 
le Kamboja de la littérature indoue, et la religion primitive des Cambodgiens était le culte 
des serpents, dont Taxila était l'un des centres dans l'Inde. Le dragon qui s'étale partout 
sur les chaussées, sur les murailles, et jusque sur les toits de la pagode d'Angcor, la profu- 
sion avec laquelle les bassins et les pièces d'eau sont prodiguées à l'intérieur et autour de 
l'édifice, lui semblent démontrer que le serpent était la seule divinité qui fût adorée en ce 
lieu. Il croit que cette émigration des Kambojas a eu lieu postérieurement à 318 de notre ère, 
qu'elle s'est continuée au cinquième et au sixième siècle pour atteindre son maximum d'in- 
tensité à l'époque despersécutions religieuses desdixièmeetonzième siècles. 11 indique enfin, 
— et nul n'est, juge plus compétent que lui sur cette matière, — quelques ressemblances 
entre l'architecture des plus anciens monuments du Cachemire et celle des ruines d'Angcor 2 . 

Dans le Ramayana, le Mahabharata et les Pouranas, les Kambojas sont cités incidem- 
ment, à plusieurs reprises, avec d'autres peuples Mlecchas ou barbares nés de la vache 
de Vaçishta 3 . D'après le livre des lois de Manou, ce sont des Kshatryas ou guerriers déchus 

1 Je crois qu'il est difficile de faire remonter bien haut l'établissement des Siamois clans la partie inférieure 
de la vallée du Menam, et que les dates données par Laloubère {Du royaume de Siam, t. I, p. 25-26) sont en- 
core celles qui paraissent les plus vraisemblables. D'après les traditions qui lui furent rapportées, il place au 
huitième siècle les débuts dans l'histoire du royaume siamois. 11 faut à cette époque en chercher la capitale tout 
à fait au nord de la vallée du Menam, si ce n'est même au delà. Ce ne serait que vers la fin du douzième siècle, 
que les Thai auraient commencé à dominer le cours inférieur de cette rivière qui avait appartenu jusque-là 
au Cambodge, et à refouler les populations autochthones, Karens ou autres, dans les montagnes situées à l'ouest. 
Il est possible que les Thai aient trouvé déjà des colonies de brahmanes établies dans le haut de la vallée du 
Menam (Voy. Bastian, op. cit., 1. 1, p. 358) et qu'ils aient adopté leurs traditions. Mais, à l'exception de Kam- 
phoxa Nakhon, aucun fait historique n'autorise à faire remonter bien haut les fondations de villes, attribuées 
à Bathamarat : la ville d'Haripounxai n'est autre peut-être que Labong ou Laphon à laquelle Mac Leod 
assigne pour nom pâli Harijungia (p. 78 de son Journal, dans les Parliamentary Papers de 1869), et qui eut 
pour fondateurs Wathou Daywa (Vasudeva) et Taka (le Sokha Kouman de Pallegoix). Or, les annales de 
Labong et Xieng Mai rapportent à l'année 575 après J.-C. (1118 de Bouddha), la fondation de cette ville 
(Richardson, J. A. S. B., t. VI, p. 55). 

2 Tree and serpent's Worship, p. 48. La région, jadis très-marécageuse, au milieu de laquelle est bâtie la 
ville d'Angcor a dû pulluler de serpents, et ce fait seul suffirait à expliquer que les indigènes aient fait de ces 
dangereux animaux l'objet d'un culte, sans qu'il soit nécessaire de recourir à une importation étrangère. Il 
semble- d'ailleurs, d'après les légendes mêmes rapportées par le D r Biistian, et sur lesquelles s'appuie M. Fer- 
gusson, que l'émigration hindoue est venue détruire au Cambodge le culte du serpent et non l'apporter. 

3 Voici l'indication de quelques-uns de ces passages qui résument à peu près tout ce que cette catégorie 
d'ouvrages nous apprend sur le Kambodja hindou : 

I. 14 



100 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

de leur caste et devenus Vrishalas ou Soudras, pour avoir cessé d'observer les lois brahma- 
niques, et avoir rompu toutes relations avec les Brahmanes ; ils sont appelés collectivement 
Dasyus avec lesDravidas, Yavanas, Sakas, Pahlavas, Kiratas, etc. '. Leur langage était d'o- 
rigine aryenne et formait un dialecte du sanskrit 2 ; il faut chercher leur résidence dans le 
nord-ouest de l'Inde, aux environs de Gazni, dans la région à laquelle les Grecs donnaient 
autrefois le nom d'Arachosie et de Gédrosie. Un passage du Majjhima-Nikaya 3 , livre pâli 
de la collection des Bouddhistes du sud, confirme ce fait que Wilford a démontré le pre- 

Ramayana , ch. vi, cl. 24. « ... Cette ville (Ayodhya) était remplie de chevaux semblables aux cour- 
siers d'Indra et nés, ceux-ci dans le Kamboja^^ceux-là dans le pays de Vanayou... » Ch. lvi, cl. 2 et 3 
« ... elle (la vache de Vaçishta), d'un de ses rauques mugissements, produisit lesKambojas étincelants comme 
le soleil; les Pahlavas, des javelots à la main, sortirent de son poitrail; les Yavanas, de ses parties génitales... » 
(Trad. Gorresio, t. I, p. 35 et 150.) 

Mahabharata, liv. II, vers. 1031-2. «... Le fils d'Indra conquit les Daradas avec les Kambojas et les Dasyus 
qui demeurent dans la région du N.-E.... Saineya, exerçant son pouvoir, convertit la terre en une masse de 
boue en répandant le sang de milliers de Kambojas, Çakas... le sol était jonché des têtes tondues et barbues 
des Dasyus. (Muir, Original sanskrit Texts, t. I, p. 179.) 

Il y a encore dans ces deux poëmes de nombreux passages où se trouve le nom de Kamboja; mais ils 
n'apprennent rien autre que ce qu'on peut induire des citations précédentes. 

Dans le Vis/mou Pourana et le Hariuansa, il est dit qu'un des descendants d'Harichandra était sur le point 
de détruire les Sakas, les Yavanas, les Kambojas, les Paradaset lesPahlavas, quand ceux-ci réclamèrent l'inter- 
cession de Vaçishta, qui obtint leur grâce ; mais ils furent déchus de leur caste, durent abandonner leur cos- 
tume, cesser l'étude des Védas et l'oblation du feu; en un mot, ils devinrent Mlecchas. (Muir, loc. cit., p. 181 , 
Wilson, Vishnu Purâna (éd. Hall), t. III, p. 294.) 

Dans le Mudra Jiacshasa, pièce dramatique citée par Wilford (As. /les., t. V, p. 263), Parvateswara, 
roi du Népaul, énumère les peuples sur Falliance desquels il peut compter pour aider Chandra Gupta à dé- 
trôner le fils de Nanda : ce sont les Yavanas ou Grecs, les Sakas ou Indo-Scythes, les Kambojas, les Kiratas. 

1 Lassen, Indische Alterthumskunde, 1. 1 (2° édit.), p. 521, 646, t. II, p. 45 ; Muir, loc. cit., p. 177. 

2 Muir (op. cit., t. II, p. 161) cite un passage où Yaska, auteur du Nirukta, commentaire sur un ancien 
vocabulaire de mots védiques, cherche à prouver que le vieux langage des Védas n'est pas le même que le 
sanskrit ordinaire : « Savati, comme verbe « aller » n'est employé que dans la langue des Kambojas ; son dérivé 
Sava « un corps, un cadavre » est en usage chez les Aryas. » Muir ajoute : « Hère, it will be observée! that pure 
sanskrit words are referred to as being used in the speech not only of the Aryas, but also of the Kambojas, a 
people living to the north-west who are distinguished from the Aryas. » Le Mahabhashya ou grand commen- 
taire sur la grammaire de Panini,dit aussi : « Savati, dans le sens d'aller, n'est employé que par les Kambojas; 
les Aryas se servent de ce mot dans le sens de changement pour un corps mort. » Quelques indianistes pensent 
que le passage du Nirukta cité plus haut n'est qu'une interpolation. M. Weber ne partage pas cette opinion et 
s'appuie sur ce fait que la racine citée par Yaska comme usitée sous sa forme verbale par les Kambojas est 
d'un usage très-fréquent en zend, langue que l'on assimile généralement à l'ancien bactrien. Le même savant 
cite comme une autre preuve des rapports qui existèrent anciennement entre les Kambojas et les Aryas, le 
nom de Kamboja Aupamanyava porté par un des docteurs du Samaveda. Ces renseignements, qui appartien- 
nent à la phase la plus ancienne de la littérature indienne, nous montrent, à l'époque védique, les Kambojas 
presque sur le même pied que les Aryas dont ils sont les voisins à l'ouest et qu'ils séparent des Iraniens. Le 
nom de Kamboja éiait connu dans l'Iran et se retrouve dans plusieurs noms de fleuves et d'hommes, Cambyse 
par exemple (Kambujiya). Le professeur Roth (Zur Geschichte und Literatur des Weda, p. 67) pense que le 
passage du Nirukta prouve que la grammaire sanskrite était étudiée chez les Kambojas et que ce ne fut qu'à 
l'époque post-védique de Manou, du Ramayana et des Pouranas qu'ils furent considérés comme barbares. Cf. 
Weber, Indische Literatur, 169; Indische Studien, t. II, p. 492 ; t. IV, p. 378; t. X, p. 67; Indische Streifen, t. II, 
p. 470-492. Muir, loc. cit., p. 369. Roth, Yaska's Nirukta. Erlaût. 17-18. M. Millier, Zeitschrift der deutschen 
morgenl. Gesellschaft, t. VII, p. 373. Panini enseigne dans une règle spéciale que le mot Kamboja peut s'em- 
ployer seul pour signifier le roi des Kambojas. 

3 Voy. d'Alwis, An introduction to Kachchayana's Grammar, p. xliv et suiv. 



SOURCES SIAMOISES ET HINDOUES. 107 

mier 1 . Ce peuple semble avoir fait partie de l'empire de Porus et avoir été du nombre de 
ceux que Séleucus rétrocéda ensuite à Chandra Gupta (305 av. J.-C). Les inscriptions de 
Kapour di Giri le mentionnent parmi les sujets du roi Piyadasi que l'on identifie avec Açoka 
(250 av. J.-C). Peut-être a-t-il fait partie ensuite de l'empire de Kanichka ou Kanerkes, 
qui régnait à Kaboul et à Peichaver, un siècle environ avant notre ère. On rencontre le 
nom d'un Bhikschu cambodgien parmi ceux des pèlerins inscrits sur les monuments de 
Bhilsa. Enfin, dans les textes du nord et du sud, le Kamboja figure comme un pays où 
fleurit le bouddhisme et où abondent les chevaux, et la région qu'il comprend se trouve 
déterminée d'une façon précise 2 . Dans la littérature postérieure, il n'est plus question 
des Kambojas, et il semble que ce soit l'invasion musulmane qui ait fait disparaître leur nom 
de ces contrées, à moins que l'on n'adopte l'opinion de Lassen qui croit le retrouver de 
nos jours dans celui d'une peuplade de l'Hindou Kousch, les Kamoze 3 . 

Sont-ce là les ancêtres des Khmers? Il semble bien difficile de l'admettre. Ouelle 
que soit la quantité de mots empruntés au pâli que contienne le cambodgien, le fond 
même de celte langue n'est pas de source aryenne; si l'on fait abstraction des expressions 
religieuses, administratives et politiques que la masse du peuple ne comprend guère, et 
qui forment une sorte de langage officiel, apanage d'un nombre restreint de prêtres et de 
grands personnages, le cambodgien est un idiome à tendance monosyllabique sans 
flexions, que l'on doit exclure de la famille des langues caucasiques. Au point de vue 
ethnographique, il parait également impossible de détacher les Khmers actuels du rameau 
mongol, dont ils forment une des branches les plus foncées, pour les rattacher aux peuples 
occidentaux. Le trait le plus saillant de la physionomie des Kambojas du nord-ouest de 
l'Inde qui apparaisse dans les ouvrages hindous est d'être chauves, c'est-à-dire de se 
raser la tète; ce n'est peut-être là qu'une allusion à la grande extension du bouddhisme 
parmi eux. D'après les historiens chinois, les anciens Cambodgiens portaient au contraire 
les cheveux longs. 

Il existe, aux confins de l'An-nam, de la Cochinchine française et du Cambodge 
sur la rive gauche du Se Cong, affluent du Mékong, par le 14 e degré de latitude environ, 
une race d'hommes peu connue et peu nombreuse, qui présente une physionomie assez 

1 As. Mes., t. V, p. 288, t. VI, p. S16. Wilford fait du Kamboja la résidence de Cala Yavana ou Calyun, le 
Deucalion des Grecs. 

2 Cf. Vivien de Saint-Martin, Académie des Inscriptions, Savants étrangers, t. VI, p. 110; Reinaud, Mémoire 
géographique, historique et scientifique sur l'Inde antérieurement au milieu du xi° siècle, p. 77-83 ; Wilson, The rock 
inscriptions of Kapur di Giri, etc. J. R. A. S. t. XII, p. 189. Cunningham, The Bhilsa topes, 237 ; la carte de 
M. Vivien de Saint-Martin qui accompagne la Vie et voyages de Biouen Thsang, trad. Stanislas-Julien, etc., etc. 

3 Lassen {op. cit., t. I, p. 383, n. 2). Les Kambojas sont encore mentionnés dans une inscription trouvée 
en 1800, à Chitradurg, et remontant à la fin duxrv 6 siècle. «Lorsque l'armée du roi (de Bisnagar) s'avançait 
sur les frontières de son royaume, les Tourashcas sentaient leur bouche se dessécher, les Concanas trem- 
blaient pour leur vie ; les Andhras s'enfuyaient consternés dans leurs cavernes, les Kambojas perdaient 
leur fermeté » (Colebrooke, As. Res., t. IX, p. 429.) Il ne faut voir peut-être dans l'emploi de ces an- 
ciennes dénominations qu'une recherche d'archaïsme, habituelle aux brahmanes qui rédigeaient ces inscrip- 
tions; peut-être aussi s'agit-il ici réellement des Kambojas de l'Indo-Chine, qui, comme nous le verrons plus 
loin, sont mentionnés dans les ouvrages tibétains modernes. 



108 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMBODGE. 

remarquable pour suggérer au premier abord ridée d'un rapprochement entre elle et les 
Kambojas gréco-bactriens de la littérature hindoue. Je veux parler des Charaï. On s'ac- 
corde à les décrire comme des sauvages blancs à type caucasique, et ils paraissent avoir 
joué jadis un rôle considérable dans le sud de l'Indo-Chine. C'est à eux sans doute que 
s'appliquent les différentes allusions à des individus blancs que l'on trouve dans les auteurs. 
Aujourd'hui encore, ils semblent inspirer une sorte de respect superstitieux aux peuples 
voisins, et l'on affirme que ceux-ci leur envoyaient naguère des ambassades. Ils paraissent 
gouvernés par deux personnages mystérieux qui s'intitulent, l'un le roi du feu, l'autre le 
roi de l'eau, et qui conservent avec soin une épée sacrée à laquelle s'attache un pouvoir 
surnaturel. D'après les missionnaires, la langue des Charaï a beaucoup d'analogie avec le 
malais ; elle s'écrivait jadis avec des caractères particuliers et possède encore, dit-on, des 
livres et des recueils historiques que personne, parmi les Charaï, ne peut lire aujourd'hui. 
Seraient-ce là les débris d'une ancienne émigration venue de l'ouest, qui, après avoir ci- 
vilisé et dominé pendant quelque temps le mélange des tribus autochthones et des popula- 
tions mongoles du sud de l'Indo-Chine, se serait isolée de nouveau, en laissant son nom 
au royaume qu'elle aurait fondé ou agrandi ? C'est là une hypothèse qui ne repose sur 
aucune observation précise. La couleur de la peau ne serait môme qu'une difficulté de 
plus, si l'on doit admettre, comme cela parait probable, que les Kambojas du N.-O. 
de l'Inde ne différaient pas sensiblement comme teint des Hindous actuels l . 

§ 4. — Mœurs, ethnographie et philologie de l'ancien Cambodge. 

Avant d'essayer de combiner ensemble ces données éparses pour en dégager les prin- 
cipaux faits qui semblent acquis à l'histoire des Khmers, il est nécessaire de donner une es- 
quisse rapide de leurs mœurs, telles que nous les montrent les auteurs chinois. 

« Les habitants du Fou-nan, disent les historiens des Tsin, des Liang et même des ïhang 
(/oc. cit.), sont de couleur noire. Ils portent les cheveux longs, les entretiennent soigneusement 
et les relèvent au-dessus de la tête. Ils aiment à aller nus, et ce n'est que depuis Houen- 
tien qu'ils se voilent les parties, les gens riches avec une étoffe de soie, les pauvres avec 
une bande de coton. Les femmes se couvrent aussi la tête 2 et portent des bijoux en argent- 

1 Dans tous les cas, si ce sont des Charaï qui furent offerts à l'empereur de Chine pendant la période 
tching-kouan des Thang (627-650) (voy. ci-dessus note 1 , page 98), cette séparation aurait eu lieu à une époque 
très-reculée et incompatible avec les dates données par M. Fergusson. Il serait fort intéressant d'acquérir sur 
l'écriture et l'histoire des Charaï les notions qui nous manquent et qui, seules, peuvent permettre de tirer une 
conclusion sérieuse de leur présence en Indo-Chine. Le D r Bastian a rapporté par erreur aux Chams ou Tsiams 
la tradition de la double royauté de l'eau et du feu (op. cit., 1. 1, p. 465). Les recherches, que M. Janneau, ins- 
pecteur des affaires indigènes, fait en ce moment sur les lieux mêmes, procureront sans doute la solution de 
ce curieux problème. Je ne puis m'empècher d'avoir quelques doutes sur la blancheur des Charaï, entendue au 
moins dans le sens européen du mot. Comme on le verra plus loin, j'incline aies rattachera la race océanienne 
de M. Vivien de Saint-Martin et à en faire les débris du peuple qui fonda le royaume de Lin-y ou de Tsiampa. 

2 «Et, dit-on, rien que la tête, ajoutent les historiens des Liang; ce qui est d'autant plus étonnant, font-ils 
remarquer avec naïveté, que la tête n'a jamais passé pour une partie honleuse, tandis que ce que les 
femmes du Fou-nan laissent voir a toujours semblé aux autres peuples devoir être caché. » (Picn y tien, k. 97, 
f° 2.) Ce ne doit être là sans doute qu'une réminiscence de ce qui se passait du temps de Yc-lieou. 



MOEURS, ETHNOGRAPHIE ET PHILOLOGIE DE L'ANC. CAMRODGE. 109 

et des pierres précieuses, ciselés avec art. Les hommes excellent dans ce genre de travaux 
et dans la fabrication des meubles, des ustensiles domestiques, des vases d'or et d'argent. 
Ils sont également très-habiles en agriculture, et ne semant qu'une fois par an, savent 
obtenir deux récoltes. Ils ont le cœur bon et droit. Le crime dont ils ont le plus horreur 
est le vol 1 . Il y a parmi eux des historiens et des gens adonnés à l'étude; leur littérature 
diffère peu de celle des étrangers du nord (?). 

« Les maisons sont construites en bois et la plupart sont élevées au-dessus du sol, de telle 
sorte que l'on y jouit d'une vue étendue. Quelques-unes SO nt petites et basses. Elles sont 
recouvertes, au lieu de tuiles, de longues feuilles que l'on cueille sur le bord de l'eau et qui 
ont 8 à 9 pieds de long 2 . Les embarcations mesurent 80 à 90. pieds en longueur, 7 pieds 
en largeur; elles ont la forme d'un poisson. » 

«Les mœurs de ce peuple sont à peu près les mêmes que celles du Lin-y. Il se plaît aux 
combats de coqs et de cochons. La prison n'est point d'usage pour les accusés : on les 
soumet à un jeune de trois jours, puis on leur fait manier une hache rougie au feu ou 
chercher des anneaux d'or au fond d'un vase d'eau bouillante. On les déclare innocents 
si leurs mains restent sans brûlures. Une autre épreuve consiste à les enfermer pendant 
trois jours avec des tigres, des lions ou des crocodiles que l'on conserve dans des canaux 
de la ville, ou à les jeter dans le fleuve; s'ils ne sont pas dévorés ou s'ils surnagent, ils sont 
remis en liberté. » 

« Quand on a perdu un parent, l'usage veut que l'on se rase en signe de deuil les cheveux 
et la barbe. H y a quatre manières de donner la sépulture aux morts : on les jette dans le 
fleuve de façon que le courant les emporte ; on les brûle, on les enterre, ou on les expose 
dans un endroit désert, jusqu'à ce qu'ils soient dévorés par les oiseaux de proie. » 

« Les habitants du Fou-nan vont faire des offrandes sur une haute montagne nommée 
Mi-tan, où l'air est toujours chaud et les arbres toujours verts. Us déposent sur l'autel de 
la divinité céleste qui y habite cinq rouleaux de soie de chaque couleur. » 

« Ils savent représenter leurs dieux par des statues en cuivre ; quelques-unes ont deux 
tètes et quatre bras, d'autres quatre tètes et huit bras ; dans chaqne main est placé un oiseau, 
un animal, un enfant, le soleil, la lune, etc. 8 Ce peuple est d'humeur moins guerrière que 
celui de Lin-y avec lequel il a été si souvent en guerre, que jamais des hommes du Fou- 
nan n'ont pu parvenir jusqu'à Kiao-tcheou. » 

« Les murailles de la ville capitale sont palissadées de troncs d'arbres. Le roi 
habite dans un palais très-élevé. Quand il sort, il monte sur un éléphant et on étend 
par terre une étoffe blanche pour qu'il puisse y poser le genou ; pendant qu'il che- 

1 Les Cambodgiens de nos jours sont très-désintéressés et se prêtent une assistance gratuite et vraiment 
fraternelle pour tous les grands travaux des champs. L'orgueil indomptable qui caractérise cette race, jadis si 
puissante, aujourd'hui si dégénérée, se joint ici au sentiment de solidarité pour faire repousser à un Cambod- 
gien tout salaire régulier en échange d'une quantité déterminée de travail. Cette répugnance est si forte qu'il 
préfère devenir esclave pour dettes que de se mettre aux gages d'un patron, quel qu'il soit. 

- Les feuilles du palmier d'eau qui sert à recouvrir aujourd'hui toutes les maisons en Cochinchine et au 
Cambodge. 

3 II est difficile de désigner plus clairement les divinités brahmaniques. 



110 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

mine, on fait brûler devant lui des parfums; la reine se montre aussi en public sur un 
éléphant. » 

Les historiens des Tliang sont les derniers qui mentionnent le Fou-nan. «Le roi, di- 
sent-ils, s'appelle Kou long ou l'antique dragon. Il habite un palais construit comme une 
ville et du haut duquel il peut voir partout. Comme tribut, le peuple de ce pays paye des 
grains d'or et des parfums l . » 

Les modes variés employés pour donner la sépulture indiquent un mélange de reli- 
gions ou de races assez compliqué et il faudrait bien se garder de vouloir attribuer à une 
source unique les anciennes populations du Fou-nan. Aucun des éléments qui les com- 
posaient n'était assez prédominant pour imposer aux autres ses usages, et chacun d'eux 
paraît avoir conservé une liberté d'action qui parait tenir à ces mœurs féodales de clans 
ou de tribus que nous retrouvons encore si profondément implantées au Cambodge 2 . 

Nous avons vu que l'aspect de la race cambodgienne actuelle exclut toute idée qu'une 
proportion notable de sang aryen ait jamais été infusée dans ses veines. Les déductions phi- 
lologiques confirment hautement ce fait. En combinant au contraire aux indications conte- 
nues dans ce qui précède, certaines analogies de race et de langage, on est porté à faire 
de la race cambodgienne, la raceautochthone même du sud de l'Indo-Chine, modifiée suc- 
cessivement, d'abord par une infusion de sang océanien, ensuite par une infusion de sang 
mongol. Nous admettrions même volontiers que le nom de Mimer a été apporté par cette 
dernière migration et vient du mot Khomerat ivoy . p. 98, texte et note 1); il aurait ainsi 
une origine entièrement distincte de celle du nom de Kampouchea ou de Kamboja auquel 
on peut attribuer, avec MM. Rastian et Fergusson, une origine hindoue. Les indigènes 
reconnaissent eux-mêmes deux sortes d'anciens Cambodgiens : les uns de race noble, plus 
blancs que les Cambodgiens actuels, les autres, plus noirs au contraire ; les deux races se 
perçaient les oreilles. On peut supposer que la seconde de ces deux races représente l'élé- 
ment autochthone, ce peuple noir, nu, à cheveux longs, décrit par les historiens chinois. 
L'élément supérieur provient sans doute d'une émigration venue du sud, de Java ou de 
Sumatra, où se sont développées de très-bonne heure des civilisations remarquables, an- 
térieurement peut-être à toute influence hindoue. Les données philologiques semblent 
confirmer ces conclusions : le cambodgien moderne établit une transition entre la langue 
polysyllabique des îles de la Sonde et leslangues monosyllabiques de la péninsule. On y 
retrouve un certain nombre de mots venus du malais et contractés par ce procédé que le 
cambodgien applique à tous les mots étrangers pour les plier à son génie qui est à coup 
sûr monosyllabique. Ainsi, quelques parties du corps et certains degrés de parenté ont les 

1 Picn y tien, k. 97, f° 17. 

2 Chaque grand mandarin cambodgien a un certain nombre de clients qui sont exempts d'impôts et de 
corvées et que l'on appelle Kon khmuoi; de plus, chaque Cambodgien a le droit de choisir pour patron tel 
grand dignitaire de la couronne qui lui convient sans que celui-ci puisse s')' opposer, et il se réfugie auprès 
de lui quand le gouverneur de la province à laquelle il appartient se montre trop exigeant. On désigne l'en- 
semble de tous ces vassaux sous le nom de « Komlang de tel ou tel mandarin ». Le roi fait souvent appel à 
l'influence des fonctionnaires sur leurs Komlang respeclifs, quand il veut faire des levées considérables de 
troupes ou de travailleurs. 



MOEURS, ETHNOGRAPHIE ET PHILOLOGIE DE L'ANC. CAMRODGE. 111 

mêmes racines en malais et en cambodgien ; d'autres coïncidences, moins probantes au 
point de vue de la filiation commune des deux langues, semblent indiquer que l'usage de 
plusieurs plantes industrielles et des métaux précieux a été introduit au Cambodge par 
l'intermédiaire des Malais 1 . Peut-être enfin faut-il chercher aussi dans la semaine de cinq 
jours jadis en usage dans les îles de la Sonde, l'origine de la numération quinquennale 
dont les dix premiers nombres cambodgiens conservent aujourd'hui l'empreinte. 

La langue cambodgienne n'a rien de commun, à l'exception de quelques mots anna- 
mites et talains 3 , avec les langues mongoles de l'intérieur de la péninsule. Celles-ci sont 
toutes des langues vario tono. Le cambodgien se parle au contraire recto lono. 

Sans aucun doute, on retrouverait dans le langage des nombreuses tribus qui habitent 
encore dans la partie montagneuse du Cambodge, les sources mêmes de la langue primitive 

1 Ainsi les mois cambodgiens klunuoi neveu, bong frère aîné, sach sandan parents, sngap bâiller, auxquels 
on peut ajouter peut-être apouk père elprepon épouse, viennent des mots malais kemen, abang, sanak-soudara 
(parenté), ngouap, bapa, parampouan (femme en général). A cette première série de mots, j'ajouterai les rap- 
prochements suivants, moins importants sans doute, mais intéressants à d'autres points de vue : 

Cambodgien : Kapal navire, sampan canot, lompeng lance, krebey buffle, meas or, prak argent, trom 
indigo, kompeng enceinte. 

Malais : Kapal, sampan, lemping, kerbau, mas, pirak, tarom, kampong. 

Enfin la plupart des mots pâli qui ont passé dans le cambodgien usuel semblent n'y être venus que par 
l'intermédiaire malais. Tels sont : menus homme en général, kepal tête, rote voiture, ska sucre, mouk visage, 
sot soie, mokot diadème, krou maître (titre qu'on donne aux magiciens), qui se disent en malais, manusia 
genre humain, kepala, rota, sakar, mouka, soutra, makouta, gourou. On observe dans ces deux langues, la 
même altération du sens primitif de la racine mère. Ainsi, kapala ne désigne pas la tête, mais seulement le 
crâne, en sanskrit; sutra ne signifie pas soie, mais fil. On pourrait multiplier ces exemples. 

2 Voy. St. Raffles, History of Java, t. I, p. 454. Les Cambodgiens disent cinq-un, cinq-deux... pour six, 
sept... A partir de trente, le nom de toutes les unités décimales est emprunté au siamois; cette introduc- 
tion est de date relativement récente ainsi que celle de quelques mots assez insignifiants d'ailleurs qui 
sont communs au cambodgien et au siamois ou au laotien, tels que boung marais, hip caisse, etc. 

3 Ainsi les mots cambodgiens thngay jour, chieo aviron, ramer, tong cuivre, sngap bâiller, répondent aux mots 
annamites ngay, chieo, dûng, ngap.Ces, deux langues donnent aussi les mêmes noms à un certain nombre d'animaux 
et d'insectes particuliers à l'Indo-Chine méridionale. Les rapprochements sont peut-être encore plus nombreux 
entre le talain et le cambodgien ; ces langues placent toutes deux les noms de nombre après le substantif : ainsi, 
on dit en cambodgien : thma moui, khla buon, « pierre une, tigres quatre » ; en talain : thmom moua, kle paun. 
Ces ressemblances, qui deviennent plus frappantes encore si on prend les vieux mots cambodgiens au lieu de 
prendre le cambodgien moderne, tiennent sans doute à de très-anciennes et très -fréquentes communications 
entre les deux pays et me paraissent une preuve que la domination du Pou-nan s'est étendue jadis sur la ré- 
, gion trans-salouen qui porte encore aujourd'hui le nom de Kamboza. Je ne puis qu'indiquer ici ces ressem- 
blances philologiques et l'envoyer pour des comparaisons plus complètes aux vocabulaires qui terminent le 
second volume de cet ouvrage et surtout aux ouvrages spéciaux. J'ajouterai cependant, pour ceux qui seraient 
tentés de pousser ces rapprochements plus loin, que le Rév. F. Mason fait dériver le Talain du langage des 
tribus Hos ou Koles de l'Inde; nous arrivons ici à une langue polysyllabique et à flexions rudimentaires, qui 
n'a plus de commun avec le cambodgien que quelques mots venus par l'intermédiaire talain, et une sin- 
gulière délicatesse d'inflexions dans la prononciation des voyelles.' D'après certains auteurs, cette langue serait 
un dialecte aryen qui se serait substitué de bonne heure à la langue aborigène. Cf. Janneau, Manuel pratique 
de la langue cambodgienne, p. V, 149; Mason, Burmah, its people and natur al productions, p. 131; Tickell, 
J. A. S. B. 1840, p. 997, 1063 ; Hodgson, J. A. S. B. 1848, p. 551 et suiv. J. Forsyth, The Highlands of central 
India, p. 23. Les quelques intéressants vocabulaires réunis par Rastian dans le tome IV de son grand ouvrage 
sur l'Indo-Chine sont malheureusement entachés de si nombreuses fautes d'impression que leur examen est 
plus dangereux qu'utile. 



112 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMBODGE. 

des autochthones. Les Samre, les Xong, les Khamen boran sont de toutes ces tribus celles 
qui se rapprochent le plus des Khmers actuels. Leur langue est, pour les sept dixièmes, le 
cambodgien moderne; on n'y trouve plus aucun radical malais ou pâli, non plus que la nu- 
mération quinquennale, mais en revanche, un assez grand nombre de mots essentiels leur 
sont communs avec l'annamite. Les Halang, les Banar, les Cedang, les Huéi, les Banam, 
les Cat, les Souc qui habitent entre le grand fleuve et la chaîne de la Cochinchine diffèrent 
davantage des Cambodgiens et leurs dialectes représentent sans doute plus fidèlement la 
langue des anciens autochthones. La division actuelle en tribus de ces sauvages reflète 
fidèlement l'organisation passée de l'ancien Cambodge qui, au dire des auteurs chinois, 
ne comprenait pas moins de 60 tribus différentes '. 

Il y a un autre groupe de tribus qui semble, au point de vue du langage, devoir être 
rapproché tout particulièrement de la famille malaise ou océanienne : ce sont les Hin et 
les Soué qui occupent l'extrémité nord du massif mq/ntagncux qui sépare Bassac de la Co- 
chinchine, les Badé, les Candio, les Chams ou Tsiams, les Stieng, les Kouys, les Charaï. 
Ces tribus, mélangées d'une façon assez confuse avec celles qui précèdent, sont peut-être 
les restes des populations qui formèrent jadis le royaume de Lin-y ou de Tsiampa et qui, 
suivant une des légendes cambodgiennes rapportées plus haut, auraient occupé le territoire 



du Cambodge au moment de l'arrivée des Khmers. 



Cette classification des principaux éléments de la population indigène est bien imparfaite 
et bien incertaine encore : elle laisse en dehors un certain nombre de tribus telles que les 
Proons, lesBoloven, les Iahoun, etc., qui habitent la même région et sur lesquels nous ne 
possédons que des renseignements insuffisants. La domination du Cambodge s'est d'ailleurs 
étendue sur tout l'ensemble de ces tribus ; ce fait et les relations de voisinage peuvent suf- 
fire à expliquer les rapports cle langage qu'elles ont conservés entre elles. Il faut signaler 
ici qu'en vertu d'une exception assez bizarre et qui doit tenir à une ancienne suprématie 
historique, les Kouys et les Badé sont les seules tribus qui ne fournissent point des su- 
jets au marché d'esclaves du Cambodge. Les Kouys auraient eu une grande époque aux 
temps même de la ville d'Angcor. 

En résumé, si l'on veut résoudre le problème ethnographique si compliqué que pré- 
sente l'Indo-Chine, il faut étudier avec le plus grand soin cet élément de population, auquel 
sa division en tribus donne des aspects très-variés et qui tend à disparaître rapidement de- 
vant les progrès des races mongoles, Annamites, Siamois, Laotiens, Cliinnis, qui ont 
joué vis-à-vis des races indigènes de l'Indo-Chine le rôle des races aryennes vis-à-\is 
des autochthones du nord de L'Inde. 

S '■'■ — Restitué des temps anciens du Cambodge. 

Ce sont quelques-unes de ces tribus qui formaienl sans doute la Dation cambod- 
gienne quand elle apparaît pour la première fois dans l'histoire, constituée en un royaume 
auquel les Chinois donnent le nom de Fou-nan, les Annamites celui de Pho-nam el qui 

1 Voy. le Ta tksing y thoung teki, k. 140. Article Tchin-Ia, A. Rémusat, op. cit., |>. 23, etc., rie. 



RÉSUMÉ DES TEMPS ANCIENS. U3 

garde dans les souvenirs locaux le nom de Couc Thloc. Le Fou-nan esl mentionné dès la 
lin du douzième siècle avant notre ère dans un fragment des annales chinoises qui est cité 
par les écrivains annamites : «Les ambassadeurs de Giao-chi (Kiao-tchi) étant venus à la 
cour de Thanh-vu'ong (Tching-ouang) pour faire hommage, l'oncle de ce jeune prince 
le régent Chu-cong (Tcheou-kong), leur donna cinq chariots qui avaient la propriété 
d'aller toujours vers le sud. Avec ces chars, les ambassadeurs passèrent par Pho-nam 
petit royaume situé sur les bords de la mer, gouverné alors par la reine Say Lieu et auquel 
on arrivait après 3,000 li à partir de l'ouest (1 1 09 Av. J.-C.) '. » Le nom de Lieu (en chinois 
Lieou) est peut-être la transcription d'un titre indigène ; dans tous les cas, il est assez cu- 
rieux de le retrouver porté encore par une autre reine du Fou-nan, plusieurs siècles après, 
au moment de l'arrivée de Prea Thong. 

Dans l'intervalle, il s'était passé au Fou-nan un fait très-considérable : c'est l'intro- 
duction des premiers prédicateurs bouddhistes. Ici la tradition indigène relative à l'arrivée 
au Cambodge, vers le troisième siècle avant notre ère, d'émigrants venant de Bénarès et 
appelés Chhvea pream [Voy. p. 99) trouve une confirmation remarquable dans le seul 
livre bouddhiste qui fasse mention d'une façon indiscutable du Kambodja de llndo-Chine : 
«L'Inde orientale, dit Tàranâtha 2 , se compose de trois parties. Bhangala et Odiviça 
(Orissa) appartiennent à Aparantaka et s'appellent la partie orientale d'Aparantaka. Les 
pays du nord-est, Kamarupa, Tripura (Tipperah) et Hasama (Assam) s'appellent Girivarta, 
c'est-à-dire « entouré de montagnes ». De là, en se dirigeant vers l'est, le long de la chaîne 
septentrionale, sont les contrées de Nangata, le pays Pukham, qui confine à l'Océan, 
Balgu, etc., le paysRakhang (Arakan), Hamsavati (Pégou), Marko et les autres parties du 
royaume Munjang; plus loin ïschampa, Kambodscha et les autres; tous ces pays sont en 
général nommés Koki. » 

« Ce fut dans ces pays Koki qu'apparurent, dès le temps du roi Açoka, des sections 
du clergé, dont le nombre s'augmenta plus tard et devint considérable; mais jusqu'au 
moment de l'apparition de Vasubandhu (aux environs de notre ère), ce ne furent que des 
Çravakas 3 . » Ainsi, dès le troisième siècle avant notre ère, le bouddhisme, dans sa forme 
la plus simple, fut introduit au Cambodge ou Fou-nan. Quant au nom de Chhvea pream, 
que la tradition locale donne à ces premiers prédicateurs dont elle fait les ancêtres des 

1 P. Legrand de la Liraye, op. cit., p. 14. J'ignore à quel ouvrage chinois est emprunté ce passage que je 
ne retrouve pas intégralement dans les citations qui ont été faites par Klaproth, Pauthier, Biot, etc., du Li 
tai ki sse et du Thoung kien kang mou. D'après ce dernier ouvrage, les ambassadeurs ne venaient pas de Kiao- 
tchi, mais de Yue-chang-chi, pays situé plus au sud, ce qui justifierait mieux l'itinéraire suivi : « Les ambas- 
sadeurs... parvinrent aux bords delà mer, les suivirent depuis les royaumes de Fou-nan et de Lin-y et arrivèrent 
l'année suivante dans leur pays. » (Klaproth, Lettre sur l'invention de la boussole, p. 80-81.) Le nom de Yue- 
chang est un des anciens noms du Lin-y (Ta thsing y thoung tchi, k. 440, article Tchen-tching), royaume qui a 
fini par être absorbé par les Annamites, et cela a pu occasionner une confusion dans la traduction du P. Le- 
grand de la Liraye. Le pays de Yue-chang-chi dont il est ici question a été placé par Klaproth aux environs de 
la presqu'île de Malacca, par Pauthier sur la côte d'Afrique. 

2 Geschichte des Buddhismus in Indien aus dem Tibetischen iibersetzt von A. Schiefner, ch. xxxix, p. 262. 
Cette histoire a été terminée en 1608 a. D.La description de l'Inde orientale qui y est contenue se rapporte 
donc à la fin du seizième siècle. 

3 « Auditeurs », représentants de la plus ancienne forme du bouddhisme. 

I. 15 



114 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

Cambodgiens actuels et qui n'en sont que les instituteurs religieux, il semble signifier 
« Malais brahmane ' » et tient peut-être à la ressemblance que les indigènes crurent 
remarquer entre les Hindous et les noirs habitants de la Malaisie. 

La tradition a conservé le nom de quelques-uns des missionnaires d'Açoka en Indo- 
Chine. Potera et Tauna convertirent le pays Talain de Thatoung; le second, accompa- 
gné d'Anouta, Oupaha et Soupitha, paraît, d'après les traditions du nord du Laos, avoir 
pénétré jusqu'à Muong Yong et Xieng Hong. 

Il ne semble pas cependant que le bouddhisme ait acquis immédiatement une grande 
prépondérance au Cambodge, puisque les monuments les plus anciens paraissent se 
rattacher au culte brahmanique. 

L'empereur Hiao-wou-ti des Han étendit ses conquêtes sur presque toute la pénin- 
sule indo-chinoise, et le Cambodge fut momentanément tributaire de la Chine vers 125 
avant notre ère 2 . 

D'après le contexte des historiens chinois, c'est deux siècles environ après cet événe- 
ment qu'il faut placer la venue de Prea Thong au Fou-nan 3 . 

La patrie de Prea Thong, le Muong Rom ou Romavisei, suivant les indigènes, ou 
le royaume de Ki 4 ou Kiao, suivant les Chinois, serait-elle l'ancien Kamboja du nord- 
ouest de l'Inde? Nous en sommes réduits, pour le prouver, à quelques coïncidences trop 
peu nombreuses pour emporter la conviction, suffisantes pour qu'on ne puisse omettre 
cette hypothèse. Dans tous les cas, la façon même dont voyage Houen-lien ou Prea 
Thong, avec des marchands qui se rendent au Fou-nan, semble exclure toute idée 
de conquête armée ou d'invasion nombreuse. C'est une civilisation qui s'introduit en Indo- 
Chine, ce n'est pas une race qui en asservit une autre. 

A l'époque présumée où se passe cet événement, les Scythes ou Yue-tchi, avaient dé- 
truit le royaume grec de la Ractriane, et envahi l'Inde. Après une lutte acharnée, ils 
avaient été repoussés de la péninsule par les princes indigènes. Les bouleversements, les 
invasions et les guerres dont ces régions étaient le théâtre, peuvent donc expliquer, jusqu'à 
un certain point, un déplacement aussi considérable que le voyage de Caboul ou de Gazni 
aux côtes de l'Indo-Chine. Avec Houen-lien se seraient introduits le nom de Kamboja 
ou de Kampouchea, qui aurait remplacé celui de Couc Thlok, la science astronomique, 
dont les auteurs chinois constatent avec étonnement l'existence au Cambodge , et 
dont l'origine occidentale est encore attestée aujourd'hui par le nom de Eora donné 
aux astrologues, les architectes et les sculpteurs qui allaient présider à la construction 

1 Chhvea est encore le mot qui désigne aujourd'hui les Malais en cambodgien. 

2 Duhalde, Description de la Chine, édition in-folio de 1735, t. I, p. 384. 

3 Le D r Bastian {op. cit., I, 463) reporte son arrivée beaucoup plus tard, vers 227 de notre ère ; il ajoute 
même que Houen-tien envoya des ambassadeurs en Chine. J'ignore sur quelle autorité il se fonde. Les pre- 
mières dates relatives au Fou-nan qui apparaissent dans le Pien y tien se rapportent à l'échange d'ambassades 
entre ce royaume et la dynastie des Ou, qui a régné sur une partie de la Chine méridionale de 22-2 à 278 a. d.; 
mais à ce moment, d'après les récits chinois, six ou sept générations au moins s'étaient écoulées depuis l'ar- 
rivée de Houen-tien. 

4 La Sogdiane ou pays de Samarcande est désignée dans les auteurs chinois sous le nom de Ki-pin. 



RÉSUMÉ DES TEMPS ANCIENS. 115 

de la ville d'Angcor et former la souche de cette génération d'artistes à laquelle le Cam- 
bodge doit ses admirables monuments, peut-être enfin, le culte brahmanique J qui vint se 
mélanger aux cultes existant déjà de Bouddha et du serpent. 

Le sanctuaire du mont Crôm (Voy. p. 41) près duquel on retrouve une belle statue 
de Brahma et dont les trois tours étaient peut-être consacrées à chacun des membres de 
la triade hindoue, les murailles d'Angcor Thom, que domine également l'image de 
Brahma 2 , le Baion, le monument du mont Bakheng, datent peut-être de cette époque 
reculée ou du moins de la période comprise entre le premier et le cinquième siècle, 
moment où on ne peut plus contester la prédominance du bouddhisme au Cambodge. 

La domination au Cambodge d'un souverain d'origine indienne, trouverait une 
confirmation assez remarquable dans les traditions javanaises, qui rapportent à la même 
époque l'arrivée à Java d'Ajisaka ou Tritresta, qui est le plus ancien personnage légen- 
daire de l'histoire de l'île. Tritresta, fils de Jala Prasi, et petit-fils de Brahma, est chassé de 
son pays, comme Prea Thong, pour une offense à Sang yang Guru, et envoyé comme roi à 
Java. 11 avait épousé Bramani Kali, princesse du Kamboja. 11 s'établit à Giling Wesi avec 
800 familles indiennes. Dans la plupart des récits, le lieu d'origine d'Aji Saka est Astina 
ou le Guzarat. Dans d'autres traditions, les premiers colons de Java furent envoyés par 
le prince de Boni; mais ils périrent presque tous. Dans ces dernières traditions, Aji Saka 
ne fait son apparition dans l'île qu'en l'an 1000 3 . La même ère (+78) est employée au 
Cambodge et à Java, D'après Albirouny et Hiouen Thsang, elle aurait pour origine la 
mort de Saca, prince étranger qui dominait dans l'ouest de l'Inde et courbait les popu- 
lations sous un joug de fer 4 . Vicramaditya le vainquit, le tua, s'empara de Peichaver et 
abattit le despotisme des princes turks de la vallée de Caboul. L'adoption de cette ère 
se relierait donc d'une manière assez frappante aux événements qui auraient déterminé 
l'émigration de Prea Thong. 

Il y a une telle analogie entre le récit cambodgien et le récit javanais, qu'on se de- 
mande si l'une des deux nations ne l'a pas emprunté à l'autre, ou s'il ne faut pas en 
chercher la cause dans une ancienne réunion des deux pays sous la même domination. 
Parmi les successeurs de Prea Thong se trouva en effet, comme nous allons le voir en 
continuant le dépouillement des annales chinoises, un conquérant dont la puissance 
s'est certainement étendue sur une partie de l'archipel d'Asie : 

« Ye-lieou, disent ces annales (lib. cit.), donna à Houen-tien un fils qui fut établi roi 

1 Le brahmanisme et le bouddhisme se balançaient à peu près à cette époque dans le nord-ouest de l'Inde. 
Le bouddhisme ne devint prépondérant dans la vallée de Caboul que vers le quatrième ou le cinquième siècle. 
Vicramaditya, vainqueur de Saca, dont il va être parlé, n'était pas un prince bouddhiste. Si j'admets, d'ailleurs, 
la possibilité de l'introduction du culte brahmanique au Cambodge, c'est moins en raison des statues de 
Brahma et des autres dieux du panthéon hindou que l'on retrouve dans les anciens monuments du Cam- 
bodge, et auxquels les bouddhistes décernent également un culte, qu'à cause de l'existence bien constatée 
de cette religion à Java et à Sumatra, dont j'ai indiqué les nombreuses relations avec le Cambodge. 

2 Voyez Atlas, 2 e partie, pi. VIII, le dessin d'une des portes d'Angcor Thom. 

3 Voy. St. Raffles, op. cit., t. H, p. 69-73. 

4 Reinaud, Mémoire géographique, etc., sur Vlnde, p. 79. Son interprétation des textes sur lesquels il ap- 
puie celte opinion, a été depuis sérieusement contestée. 



116 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMBODGE. 

sur sept villes; et la coutume de partager le royaume entre les différents princes de la 
famille royale qui prenaient le titre de Siao ouancj « petits rois » prévalut à partir de ce 
moment jusqu'au roi Pan-kouang. » Ce système féodal a laissé des traces dans l'organi- 
sation actuelle du Cambodge, dans laquelle les grands dignitaires de la couronne ont 
pour apanage une ou deux provinces du royaume. « Les Siao-ouang reconnaissaient 
un suzerain commun (Hay koue thou tchi, historiens des Liang), mais ce lien était trop 
faible pour empêcher les guerres intestines, et le fils même de Prea Thong mécontenta 
vivement ses vassaux en cherchant constamment querelle à tous ses voisins (Pien y tien). 
Le long règne de Pan-kouang fut le dernier de cette période de morcellement et de divi- 
sions intérieures. Il mourut à l'âge de 90 ans et laissa la couronne à son fils puîné nommé 
Pan. Celui-ci remit le soin des affaires à un premier ministre nommé Fan-se-man 
(littéralement, «chef des troupes») et mourut au bout d'un règne de trois ans. Fan-se- 
man fut appelé au trône par les acclamations unanimes du peuple, fatigué sans doute 
de discordes civiles. Son habileté guerrière et le courage de ses troupes lui permirent 
de faire rapidement la conquête des pays voisins. Il prit alors le titre de Ta ouang « grand 
roi ',» fit construire de grands navires, à l'aide desquels il subjugua plus de dix royaumes 
maritimes, tels que Kiou-tou, Kouen-kieou-tche, Tien-sen. Il ajouta ainsi à son empire 
une étendue de plus de 6,000 li. » 

D'après Ptolémée 2 , c'est-à-dire au deuxième siècle de notre ère, une route conduisait 
de la métropole de la Chine au Cambodge, et dans les tables de Peutinger, se trouve éga- 
lement le nom de Calippe, ancienne appellation de Pnom Penh. 

« A ce moment, dit le Pien y tien,\es habitants du royaume deTa-thsin (empire romain) 
allaient souvent pour leurs relations de commerce jusqu'au Fou-nan. » Cette période de 
commerce prospère et de relations suivies coïncide avec l'époque des conquêtes de Fan- 
se-man et avec l'éclosion de la civilisation ou plutôt de l'architecture gréco-hindoue 
d'Angcor. C'est probablement à ce moment que furent construites ces grandes et belles 
chaussées dont on retrouve encore des vestiges à de grandes distances d'Angcor et au- 
près desquelles se trouvaient de distance en distance ces grandes mares creusées où 
venaient se baigner les buffles et les éléphants porteurs de fardeaux. Selon toutes les 
probabilités, la domination du Fou-nan s'étendait à cette époque des embouchures du 
Sitang à celles du Cambodge, et comprenait même, en outre de la presqu'île de Malacca, 
une partie de Sumatra et de Java 3 . (Voyez la carte historique de r Indo-Chine au m e siècle, 
p. 128-129.) 

1 Les mots Ta ouang sont la traduction littérale du titre de Maharaja que portaient les souverains du Za- 
bedj. Il est curieux de rapprocher ce passage des historiens chinois de la description que fait Massoudi de 
l'empire du roi des lies. {Les Prairies d'or, t. I,p. 341-43, traduction Barbier de Meynard et Pavet de Cour- 
teille.) 

2 Lib. I, cap. xvii. J'adopte, on le voit, les identifications de Gosselin. 

3 Voyez les raisons, tirées des ressemblances du langage et des traditions, déjà exposées p. 110, 111 et H 5. 
Quand les Portugais s'emparèrent de Malacca, ils trouvèrent dans le voisinage des monuments qu'ils prirent 
pour les tombeaux des rois de cette ville et qu'ils démolirent pour construire des fortifications. Or il n'y avait 
eu que huit princes malais ayant régné sur ce point, et leurs tombes, auxquelles il n'était point d'usage de 



RÉSUMÉ DES TEMPS ANCIENS. 117 

L'historien tibétain que nous avons déjà cité constate qu'à peu près à la même épo- 
que quelques disciples de Vasubàndhu répandirent dans le pays de Koki (Indo-Chine), 
le Mahajana ou « grand véhicule, » qui s'y maintint à partir de ce moment presque 
sans interruption l . 

« Après avoir fait encore la conquête du royaume de Kin-lin 2 , Fan-tchen tomba malade 
et dut envoyer à la tète de ses armées, l'aîné de ses fils, nommé Kin-sen.Un de ses 
neveux, nommé Chan ou Tchouan, qui convoitait le trône, réunit deux mille sicaires, tendit 
une embûche au jeune prince et l'assassina. Fan-se-man succomba sur ces entrefaites 
à sa maladie et laissa à son plus jeune fils, nommé Tchang, le soin de punir le crimi- 
nel. Tchang vécut ignoré au milieu du peuple jusqu'à l'âge de vingt ans, sut se concilier 
les principaux du royaume et réussit à tuer l'usurpateur. Mais, peu après, il fut assas- 
siné à son tour par le général Fan-siun, qui avait participé au meurtre de Kin-sen et qui 
prétendait restaurer en sa personne l'ancienne famille royale indigène du Fou-nan. Une 
fois maître de la couronne, Fan-siun montra les aptitudes les plus grandes au gouverne- 
ment des peuples. Il agrandit encore l'empire. Il fit construire dans son palais des tours 
et des théâtres pour la récréation des hôtes qu'il recevait à la troisième ou à la quatrième 
heure du jour. 11 envoya des tributs à la Chine pendant les années Tay-che de Wou-ti 
(265 à 275 ap. J.-C.)» 

Fan-siun est désigné ailleurs sous le nom de Fan-tchen. 11 envoya un de ses parents 
nommé Sou-we en ambassade au roi indien Meou-lun. 

« En partant du Fou-nan, l'ambassade sortit par l'embouchure du Teou-kieou-U, 
suivit sa route par mer dans la grande baie et en se dirigeant au nord-ouest, elle entra 
dans la baie qu'elle traversa en côtoyant les frontières de plusieurs royaumes. En une 
année environ elle put parvenir à l'embouchure du fleuve de l'Inde. Au bout de quatre 
ans, Sou-we revint dans son pays, accompagné de deux envoyés indiens qui allaient offrir 
à Fan-tchen de la part du roi Meou-lun quatre chevaux du pays des Yue-tchi. Ils trou- 
vèrent à Fou-nan un officier chinois de second rang, nommé Kang-tai, envoyé par l'em- 
pereur de la dynastie Ou \ » 

Au quatrième siècle, le Fou-nan parait s'être uni au Lin-y pour porter la guerre sur 
les frontières de la Chine, ou plutôt dans'le Ji-nan et dans le Kiao-tchi. Ces deux der- 
niers royaumes venaient de faire leur soumission à la dynastie des Tsin, après la con- 
quête par celle-ci du royaume de Ou, et ils étaient gouvernés par une famille chinoise que 
les annales annamites désignent sous le nom de Hoang. 

Nous citerons ici le passage même de ces annales : « Quand Tarn (Tsin) eut soumis 

donner des proportions monumentales, n'auraient pu suffire aune telle destination. Il est plus probable qu'il 
s'agissait de temples ou d'autres édifices construits à l'époque de la domination cambodgienne. (Cf. Crawfurd, 
Hislory of the indian archipelago, t. II, p. 337. Barros, Décad.) 

1 Tàranâtha's Geschichte des Buddlrismus, etc. (loc. cit.). 

2 Peut-être le même royaume que celui de Ki-lin koue « royaume des coqs et des forêts », qui exis- 
tait vers le neuvième siècle sur les confins de la Cochinchine et du Tong-king (Voy. Mémoires concernant les 
Chinois, t. V, p. 427). 

3 Pien y tien, k. 68 traduit par Pautbier loc. cit.), et Ma-touan-lin, traduit par Stan. Julien {loc. cit.). 



118 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

Ngo (Ou) à son empire, il rappela les troupes de Giao (Kiao-tchi). Alors le Tich-tsi de 
Giao, nommé Dao-hoang , lui fit cette adresse : Très-loin, en dehors de Giao, à plu- 
sieurs milliers de li, se trouve Lam-ap (Lin-y), dont le chef Pham-hung passe sa 
vie à faire le brigandage, et prend le titre de roi. Ce peuple fait des invasions conti- 
nuelles chez nous, et uni avec Pho-nam (Fou-nan), il forme une multitude immense 
qui se retire dans des lieux inaccessibles. Au temps des Ngo, ces gens de Lam-ap ont 
fait leur soumission ; mais ce n'a été qu'un moyen de plus de piller les populations, 
de mettre à mort leurs chefs. Envoyé chez eux pour les tenir en respect, j'y ai passé 
plus de dix ans : ils se sont toujours dérobés dans leurs antres et leurs repaires. J'avais 
avec moi huit mille hommes qui ont pour la plupart péri de misère et de maladie : il 
ne m'en reste que deux mille quatre cent et quelques. Maintenant que les quatre mers 
jouissent de la paix la plus parfaite, il faudrait penser à envoyer des renforts; mais 
comme je suis fonctionnaire d'un gouvernement déchu l , ce que je dis n'aura aucune 
importance 2 . » 

L'empereur Mou-ti, qui régnait alors en Chine, suivit les conseils qui lui étaient 
donnés et jugea même l'état des choses assez grave pour envoyer dans le Kiao-tchi un 
prince de sa famille. Ce prince est désigné dans les annales annamites sous le nom de 
Nguyen-phu. En 353, Nguyen-phu porta la guerre dans le Lin-y qu'il soumit et où il 
détruisit plus de cinquante forteresses 3 . C'est sans doute à la suite de cette expédition 

1 C/est-à-dire un fonctionnaire de la dynastie qui venait d'être renversée par celle des Tsin. 

2 P. Legrand de la Liraye, op. cit., p. 51. L'estimable auteur ajoute que Pho-nam est probablement Haï- 
nan. On voit que c'est là une erreur. 

3 Le Ta thsing y thoung tchi (k. MO) donne quelques détails sur les origines de cette guerre à l'article Tchen- 
tehing : A la fin de la dynastie des Han, le royaume de Lin-y s'était étendu au détriment de ses voisins, sous le 
long règne d'un grand roi qui mourut sans postérité, et qui désigna, pour lui succéder, un fils de sa sœur nommé 
Fan-y. Celui-ci mourut en 337, et un de ses serviteurs nommé Fan-ouen s'empara du trône. D'après le récit 
chinois, Fan-ouen paraît être un simple gardien de troupeaux, originaire de la ville de Si-kiuen hien située dans 
le Ji-nan ; dévoré d'ambition, il réussit à se fabriquer une épée merveilleuse à l'aide de laquelle il s'empara 
du trône et porta la guerre chez tous ses voisins. Il réunit une armée considérable et 50,000 éléphants. 
En l'an 348, il porta la guerre dans le Ji-nan, qu'il réclamait comme lui appartenant. Après sa mort, 
survenue peu après, son fils continua son œuvre de conquête, mais il fut vaincu par Kieou-tchen-tay-cheou 
qui conquit la ville de Lin-y. Le nom de Kieou-tchen-tay-cheou qui se prononce en annamite : Cu'u dien 
thay thu, et signifie « gouverneur général des neuf districts, » n'est sans doute que le titre de Nguyen- 
phu. On retrouverait probablement le même récit dans les annales annamites : Fan-y et Fan-ouen doi- 
vent y figurer sous les noms de Phan-dzat et Phan-van. 11 me paraît probable que l'épée merveilleuse de 
Fan-ouen est l'origine de l'arme de même nature conservée aujourd'hui avec soin par les Charaï (voyez la 
page 108). La grande extension attribuée au royaume de Tchen-tching ou de Lin-y à la fin de la dynastie des 
Han, c'est-à-dire au moment même des conquêtes des rois du Fou-nan, Fan se-man et Fan-siun, me ferait 
soupçonner quelque confusion entre le Fou-nan et le Lin-y, réunis sans doute à ce moment (dernière moitié du 
troisième siècle) sous la même domination. Ce qui me confirmerait dans cette opinion, c'est que le Haykouethou 
tchi {loc. cit., historiens des Tsi) dit. comme on le verra plus loin, à propos des plaintes que le roi du Fou nan 
adressa à l'empereur de Chine, au cinquième siècle, contre le roi du Lin-y, que celui-ci avait été jadis un servi- 
teur du roi du Fou-nan. Iken résulterait que Fan-ouen n'aurait fait que reconquérir l'indépendance du Lin -y, à la 
mort du neveu du roi conquérant dont parle le Ta thsing y thoung tchi et qui doit être un neveu de Fan-siun. 

C'est à la conquête du Lin-y par le Fou- nan, au troisième siècle, que semble se rapporter l'incident suivant, 
raconté par le Pien y tien (k. 97) : « D'après le Chouy kin tchou tchou tchi, l'armée du Fou-nan alla attaquer une 
ville du royaume du Lin-y, située à l'est d'un grand lac. A 6 li des murailles de celte ville, l'eau se dirigeait 



RÉSUMÉ DES TEMPS ANCIENS. 119 

que le roi du Fou-nan envoya, en 387, à l'empereur Mou-ti, des éléphants domplés en 
signe de soumission et d'hommage. Mais le céleste empereur se refusa de les recevoir, 
de peur, dit-il, que ces animaux ne fissent du mal à ses sujets. Ce refus avait peut-être 
pour but de témoigner le mécontentement du gouvernement chinois contre les agisse- 
ments passés du Fou-nan; mécontentement qui ne pouvait guère se manifester autre- 
ment, en raison de l'extrême éloignement de ce royaume. 

Nous retrouvons encore au commencement du cinquième siècle un roi désigné dans les 
annales chinoises sous le nom de Pan-pan. Le mot de Pan semble être un titre porté depuis 
Pan-kouang par les rois du Fou-nan ; c'est la dernière fois qu'il apparaît ici. Pan-pan 
fut remplacé par un prince nommé Kiao-tchen-jou, de la secte des Po-lo-men ou des 
Brahmanes, dont l'avènement au trône était annoncé par une prophétie, et auquel le 
peuple donna spontanément la couronne. Ce prince, disent les historiens des Liang, 
introduisit au Fou-nan les lois et les mœurs de l'Inde. Sous son règne, de nombreuses 
ambassades furent envoyées en Chine à l'empereur Ouen-ti des Song, notamment pen- 
dant les années 435, 436, 439 l ; elles coïncident avec les guerres soutenues à ce moment 
par le royaume de Lin-y contre les gouverneurs chinois du Tong-king 2 . 

« Vers cette époque, racontent les historiens des Tsi 3 , un moine, sectateur de 
Lao-tse et originaire de l'Inde 4 , s'embarqua à Kouang-tcheou 3 , sur un bâtiment que 

vers l'ouest avec une grande rapidité, et semblait remonter vers sa source. La hauteur du fleuve augmentait 
par jour de 6 à 7 pieds et s'était élevée déjà de 16 ou de 17. Au bout de 7 jours cette eau diminua de volume, 
et la crue quotidienne ne fut plus que de 1 ou 2 pieds. C'est pour cela que ce lac a pris le nom d'eau de l'é- 
léphant. » Il est impossible de ne pas reconnaître ici le phénomène de l'ascension des eaux dans le bras 
du grand lac, et de l'augmentation périodique du niveau de celui-ci. Ce récit placerait par suite la ville as- 
siégée dans l'espace compris entre Pnom Penh et l'entrée du lac, et ferait supposer qu'à ce moment le Lin-y 
possédait le delta du fleuve. 

1 Pien y tien, k. 97, f° 8. 

2 L'expédition que nous avons racontée plus haut contre le Lin-y n'avait pas mis fin aux incursions des 
habitants de ce dernier royaume dans le Kiao-tchi et le Ji-nan. Les annales annamites mentionnent, en 399, 
une invasion du Nhat-nam (Ji-nan) Cu'u-chan et Giao (Kiao-tchi) par le roi de Lam-ap, du nom de Phan-ho- 
dat. En 413, ce prince fut vaincu et mis A mort par Hue-do, gouverneur annamite du Kiao-tchi. En 431, le 
successeur de Phan-ho-dat, nommé Phan-dzeuong-mai, attaqua le Cu'u-chan et eut l'audace d'envoyer l'année 
suivante une ambassade à l'empereur Ouen-ti pour lui demander la préfecture de Giao. En 436, le gouverneur 
chinois de Giao, nommé Hoa-chi, reçut l'ordre de punir Phan-dzeuong-mai et entra dans ses états à la tête 
d'une armée. Phan-dzeuong-mai offrit de restituer le butin fait dans le Nhat-nam, en payant 10,000 livres 
d'or pur et 100,000 livres d'argent; mais l'événement ayant prouvé que cette offre n'était pas sincère, Hoa- 
chi s'empara de la citadelle de Khu-lat, où commandait Phu-long, le principal chef de Lam-ap, après avoir 
battu une armée de secours commandée par Pham-con-sha-dat. Enfin Phan-dzeuong-mai lui-même fut 
complètement défait « sur la rive des Éléphants. » Je pense qu'il faut reconnaître ici le Song Gianh, qui sé- 
pare aujourd'hui le Tong-king de la Cochinchine proprement dite. 

Le savant traducteur des annales annamites, le P. Legrand de la Liraye, fait remarquer avec raison 
que tous les noms des rois ou des généraux de Lam-ap ne sont ni annamites, ni chinois. (Consultez Notes 
historiques, etc., p. 52-53.) 

3 Hay koue thou tchi, k. 8, f° 7. 

* Les nombreux points de contact du bouddhisme et de la doctrine de Lao-tse ont pu produire une con- 
fusion dans l'esprit de l'écrivain chinois. L'origine hindoue du moine rend vraisemblable que nous avons 
affaire ici à un bouddhiste. 

5 La ville de Canton portait ce nom sous la dynastie des Ou (222-278) et l'a gardé jusqu'aux Soui (580), 
époque où elle a pris le nom de Pan-tcheou. (Voy. Biot, Dictionnaire, etc., p. 87.) 



120 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

Kiao-tchen-jou avait expédié dans ce port pour y faire du commerce. Ce moine cherchait 
ainsi une occasion de revenir dans sa patrie ; mais une tempête jeta le navire sur les 
côtes du royaume de Lin-y, et tout ce qu'il contenait fut pillé par les habitants. 
Le roi de ce pays avait été jadis un simple domestique du roi du Fou-nan. Le moine se 
rendit à pied dans ce dernier royaume, dont le souverain, sensible au vol de ses 
marchandises, l'envoya, la deuxième année Young-ming (484 ap. J.-C), en qualité 
d'ambassadeur auprès de l'empereur de Chine pour lui représenter que le royaume 
de Lin-y fatiguait ses voisins par des excursions et des brigandages continuels, et 
pour lui demander de confier au roi du Fou-nan le commandement de quelques troupes 
avec le concours desquelles celui-ci se chargerait de détruire complètement ces hordes 
de voleurs. Le moine apporta comme présents à l'empereur une statue du roi Dragon faite 
entièrement en fils d'or; un éléphant en pe-tan, bois blanc très-dur et très-odorant; des 
tours en ivoire, deux kou-pey ou perles très-précieuses par leur antiquité, deux vases en 
cornes de rhinocéros admirablement sculptés, un plateau en écaille pour offrir le bétel 
et l'arec. » 

« Le fils de Kiao-tchen-jou, ïche-li-to-pa-mo, renouvela ces ambassades et envoya, 
en 503, une statue du dieu Fo à l'empereur Ou-ti des Liang. Cette statue était faite 
d'une pierre précieuse nommée Chan-fou. La cinquième année Ta-thoung du même em- 
pereur (540 ap. J.-C.) on annonça la découverte au Cambodge d'un cheveu de Fo, long de 
douze coudées, et des prêtres bouddhistes furent envoyés de Chine pour participer aux 
cérémonies faites en l'honneur de cette relique 1 .» 

L'avènement du roi Kiao-tchen-jou semble marquer au Cambodge comme une nou- 
velle époque où les traditions indiennes se renouvellent et se complètent. Le moine du 
pays de Thien-tchou, dont parlent les historiens chinois, est-il un de ces apôtres légen- 
daires qui ont parcouru l'Indo-Chine? Malheureusement, les mêmes traditions religieuses 
se retrouvent avec quelques variantes dans tous les royaumes de la péninsule, et pré- 
sentent un trop grand degré d'incertitude pour qu'on puisse les appliquer à tel ou tel 
point de l'Indo-Chine. Elles semblent n'être que l'écho de l'histoire de Rouddha et 
de ses principaux disciples, défigurée au gré des convenances locales. 11 est néces- 
saire cependant de s'arrêter ici à la légende relative à Prea Ket Meléa, le roi cam- 
bodgien qui aurait bâti Angcor Wat et qui aurait vécu, d'après les indigènes, en 
l'an 1000 de Rouddha, c'est-à-dire environ à l'époque à laquelle nous sommes arri- 
vés. Ce prince, converti par Ruddhaghosa, lui aurait donné Angcor Wat, dont la des- 
tination première était un palais, pour en faire un temple bouddhique. Entre la qualité 
de sectateur des brahmanes attribuée à Kiao-tchen-jou et la ferveur bouddhique déployée 
par son fils, se place une conversion religieuse qui porte à identifier le premier de ces 
deux princes avec Prea Ket Meléa. L'examen des dates chinoises confirme le long règne 
que la tradition lui accorde, et Ruddhaghosa, d'après les récits singalais, est exactement 

1 C'est à peu près à la même époque, sous le règne du roi Mougallana (495-515), qu'une relique de mftme 
nature fut apportée de l'Inde à Anouradhapoura, capitale de Ceylan (Turnour, An epitome of history of 
Ceylan, p. 29.) 







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HARVARD UNIVEKSITY 
CAMBRIDGE. MA USA 



RÉSUMÉ DES TEMPS ANCIENS. 123 

contemporain de Kiao-lehen-jou. Le Mahawanso fait naître Buddhaghosa dans le royaume 
de Magadha. C'était un brahmane converti a la foi bouddhique qui se rendit à Ceylan, 
sous le règne de Mahanamo (410-432), et traduisit en pâli les livres bouddhiques. Cette 
traduction, qui est celle qui a cours aujourd'hui dans toute l'Indo-Chine, aurait été achevée 
en 420 de notre ère 1 . 

La tradition varie beaucoup sur le point de l'Indo-Chine où aborda d'abord Bud- 
dhaghosa avec les livres sacrés. Les Arakanais le font débarquera Tathoung; les Cam- 
bodgiens le font arriver directement de Ceylan dans une petite barque ; les Siamois le 
font venir de Birmanie. Sans vouloir identifier le moins du monde le moine dont parlent 
les auteurs chinois avec le célèbre apôtre bouddhiste, il y a entre les faits qu'ils rap- 
portent et les traditions locales, relatives à l'introduction du rite singalais en Indo-Chine, 
des coïncidences assez frappantes pour que l'on puisse admettre que ces faits et ces tra- 
ditions se rapportent à la même époque. 

Il ressort aussi des citations qui précèdent des livres chinois, que l'adoration du Dragon 
et des dieux de l'Olympe brahmanique se mêlait au Cambodge au culte de Bouddha. Les 
monuments d'Angcor portent surtout des traces authentiques de l'existence des deux pre- 
mières religions qui semblent avoir été jusque-là les cultes officiels, et, à l'exception 
de Pnom Bachey, il n'est aucun sanctuaire parmi ceux que nous avons décrits, à qui 
l'on puisse assigner une destination exclusivement et authentiquement bouddhique. Un 
fait analogue s'est produit à Java où, d'après le témoignage de Fa-hien, le culte de 
Bouddha n'était point encore introduit au cinquième siècle et où les travaux de 
M. Friedrich 2 constatent son apparition et sa -coexistence avec le brahmanisme dès le 
siècle suivant. 

L'état d'antagonisme violent et direct qui, suivant Max. Muller 3 , commença à se 
produire au cinquième siècle de notre ère, entre le brahmanisme et le bouddhisme fui 
probablement une des causes qui, au siècle suivant, jetèrent dans la péninsule indo- 
chinoise un si grand nombre de prédicateurs bouddhistes. 

Faut-il conclure de ce qui précède que le plus considérable des monuments d'Angcor, 
AngcorWat, était déjà construit au sixième siècle? 

En l'apportant à l'ère de Bouddha le millésime de 12... trouvé sur l'une des colonnes 
d'Athvea {voy. p. 44) , monument que la tradition considère comme antérieur à 
Angcor Wat, on n'arriverait à faire remonter la construction de ce dernier édifice 
qu'au commencement du huitième siècle. Le livre cambodgien de Prea Ket Melea, 
qui est consacré tout entier à sa description, ne fait aucune allusion au bouddhisme et 
confirme la légende qui veut qu'Angcor Wat ait été originairement un palais. Enfin, 
comme nous l'avons déjà fait remarquer, on ne peut introduire Angcor Wat dans 
la description chinoise traduite par Bémusat, et qui décrit si exactement les monuments 
d'Angcor au treizième siècle, qu'en en faisant un tombeau, celui de Lou-pan, être lé- 

1 Voy. Turnour, op. cit., introduction, p. LIV; Hardy, Eastern Monachism, p. 167. 

2 Batavian Transactions, t. XXYI, Mémoire sur les inscriptions de Java et de Sumatra. 

3 A history of ancien sanskrit literature. London, 1859, p. 56. 



121 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

"enduire, que l'histoire chinoise ne se donne pas la peine de désigner autrement, proba- 
blement parce que ce personnage était trop connu pour qu'il fût nécessaire de dire s'il 
était prince ou moine. 

L'architecture d'Angcor Wat paraît mieux convenir à un sanctuaire ou à un tombeau 
qu'à toute autre destination. La tour centrale est évidemment le trait dominant de l'édi- 
fice, et rien ne s'y prête aux exigences de l'habitation. L'exception remarquable qui fait 
tourner à l'ouest les façades principales d'Athvea et d'Angcor Wat, alors que tous les au- 
tres monuments khmers font face à l'est, semble coïncider avec l'arrivée d'un nouveau 
culte venu du couchant. D'un autre côté, Angcor Wat est un édifice trop considérable pour 
ne pas avoir exigé le concours de plusieurs générations ; peut-être ses fondements furent- 
ils jetés au sixième siècle, et sa première destination était-elle en effet une résidence 
royale. Peut-être, comme Méléa, devait-il être construit dans le système des galeries, et 
le système des terrasses n'a-t-il été adopté qu'en cours de construction, pour mettre 
mieux en évidence le sanctuaire ou le tombeau que l'édifice dut contenir. Peut-être enfin, 
pour expliquer le silence gardé sur sa destination religieuse par un historien aussi exact 
et aussi précis que l'écrivain chinois du treizième siècle , peut-on admettre qu'Angcor 
Wat était à la fois un sanctuaire et un tombeau, et que, dans l'esprit des populations, très- 
attachées aux souvenirs légués par leurs ancêtres, ce dernier caractère l'emportait alors 
sur le caractère sacré. 

Dans tous les cas, il faut mentionner ici la version qui fait apporter pour la pre- 
mière fois les grands poëmes épiques de l'Inde, au Cambodge, vers l'année 611, par des 
brahmanes. Ils traduisirent en cambodgien la grammaire de Kaccayana, le Ramayana 
(Reamlcè) et le Mahabharata. Or, ce sont ces poëmes qui ont fourni le sujet des bas- 
reliefs d'Angcor. 

Il convient enfin de rappeler qu'il y a plus au nord, et principalement dans le voisi- 
nage de Souren (Cambodge siamois), d'immenses constructions khmers, que les indigènes 
comparent à Angcor Wat et qui n'ont point encore été visitées. Le même nom peut avoir été 
donné à deux édifices différents '. Mais, comme nous allons le voir, les historiens chinois 

1 Je ne me dissimule pas le peu de valeur de toutes ces hypothèses. La traduction du livre de Prea- 
Ket Méléa et le déchiffrement complet des inscriptions cambodgiennes, pourront seuls jeter quelque 
lumière sur toutes ces contradictions. On voit que je ne donne pas ici de place à l'opinion de M. Fer- 
gusson, qui fait d'Angcor Wat un temple entièrement consacré au culte du serpent. Celte opinion, que 
j'avais d'abord adoptée, me paraît aujourd'hui, devant les témoignages écrits des Cambodgiens eux-mêmes, 
devoir être abandonnée. Je ferai remarquer d'ailleurs que si le dragon à tête multiple joue un grand rôle dans 
l'édifice, si on le trouve répété à chaque corniche, à chaque fronton, sur les chaussées, au faîte des toitures, ce 
n'est partout qu'un simple motif décoratif, dont les constructeurs ont tiré un parti admirable, qui est sans doute 
le souvenir d'un culte disparu, mais qui, nulle part, ne semble désigné à l'adoration des fidèles. Dans les sculp- 
tures de l'intérieur de l'édifice, ne figurent en aucun endroit le roi et le peuple des Nagas qui, dans le mo- 
nument d'Amravati, jouent un si grand rôle et tiennent une place presque égale à celle de Bouddha. Enfin, les 
pièces d'eau si multipliées au Cambodge, qui paraissent à M. Fergusson procéder de la même idée religieuse, 
ne sont qu'une nécessité locale, signalée comme on l'a vu par les écrivains chinois, quand ils disent que 
plusieurs familles se réunissent pour creuser une mare, afin d'assurer leur provision d'eau pendant la saison 
sèche (Cf. Fergusson, Tree and serpent' s Worship,p. 4G, et Description of the Amravati tope J . R. A. S., 18C6, p. 136). 
Quand l'éminent indianiste que je cite a émis l'opinion que je contredis, il n'avait qu'une connaissance impar- 



RESUME DES TEMPS ANCIENS. 125 

du septième et du huitième siècle mentionnent d'une façon trop précise quelques-uns 
des principaux monuments d'Angcor, pour qu'on ne puisse pas considérer le règne de Kiao- 
tchen-jou, et de son successeur Tche-li-to-pa-mo, comme l'époque d'un développement 
architectural remarquable au Cambodge, et cette époque coïnciderait, à peu de chose près, 
avec la construction des premiers monuments connus de Java. Peut-être même ne faut-il 
faire remonter qu'à ce moment les temples les plus anciens du Cambodge : d'un carac- 
tère exclusivement brahmanique sous Kiao-tchen-jou, l'architecture cambodgienne revêtit 
sous ses successeurs ce double aspect bouddhique et brahmanique qui constitue une partie 
de son originalité. 

En résumé, nous croyons que les cinquième et sixième siècles sont l'époque des grands 
rois dont la légende cambodgienne a conservé le souvenir sous les noms dePrea Ket Melea, 
de Prea Chum et de Prea Thomea Sorivong, et auxquels elle rapporte la construction 
d'Angcor "SYat qui est probablement postérieure, l'avènement officiel du bouddhisme, prêché 
depuis sept ou huit siècles déjà dans la péninsule, et sorti vainqueur au Cambodge des 
persécutions qui lui étaient suscitées ailleurs, l'introduction de la littérature et de l'é- 
criture pâli. Le règne de ces princes coïncida avec un grand mouvement des peuples à 
l'intérieur de la péninsule. C'est à ce moment que les Thai niaï ou Laotiens du nord fon- 
dèrent la ville d'Haripounxai et envahirent le Kamboza birman qui fut dès lors séparé du 
Fou-nan. Le territoire soumis à l'autorité de Prea Thomea Sorivong ne s'étendit plus que 
sur la partie méridionale de la côte de Cochinchine, où se trouvent encore les ruines de 
tours dont on attribue la construction aux Khmers, sur le cours inférieur du Cambodge 
et du Menam, et sur la presqu'île de Malacca. Les annales de Xieng Mai mentionnent, 
en 578, l'avènement au trône de Labong de Yama, ou Zama Devi, tille du roi de 
Chandapur (Chandrapouri ou Vien Chan) et veuve du raja du Cambodge. On pourrait en 
conclure qu'à ce moment l'influence des Khmers restait considérable sur les États de 
Labong et de Vien Chan, avec lesquels ils étaient en paix. Les ruines que l'on trouve à 
Korat et à Bassac et qui sont certainement postérieures à Angcor Wat, prouvent que les 
frontières du nouveau royaume se sont longtemps encore étendues de ce côté jusque vers 
le seizième degré de latitude Nord. 

La substitution du royaume de Tchin-Ia au royaume du Fou-nan est racontée d'une 
façon obscure et contradictoire dans les annales chinoises; mais la description qu'elles 
font du nouveau royaume ne laisse, croyons-nous, aucun doute que le siège de cette civi- 
lisation, dont nous venons de voir les origines, ne soit resté le même. 

« Le Tchin-Ia, disent les historiens chinois l , est situé au sud-ouest du Lin-y et 
à 20,700 li de la cour impériale 2 . Le voyage par mer du Ji-nan au Tchin-la de- 
faite des monuments khmers. Les descriptions et les planches de cet ouvrage lui permettront peut-être, dans la 
nouvelle édition qu'il prépare de son livre : Tree and so-pent's Worship, de faire des rapprochements que m inter- 
dit mon ignorance en architecture hindoue, et d'arriver à des conclusions plus satisfaisantes que lesmieunes. 

1 Consultez Yuen kien louyhan, k. 234, f° 5 ; Hay koue thou tchi, k. 8, f° 14; Ta thsing y thoung tchi, k. 440; 
enfin la Description du "Cambodge tirée du Pien y tien par Rémusat, p. II et suivantes. Il y a çà et là quelques 
variantes du sens adopté par ce dernier auteur. 

3 Cette distance est donnée par les historiens des Souy et des Thang. A cette époque, la cour de Chine 



126 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMBODGE. 

mande 60 jours 1 . A l'est du Tchin-la est le royaume de Tche-kiou, à l'ouest, celui de 
Tchou-kiang, au nord-est, le pays de Tao-ming; au nord, est Hoan-tcheou 2 , à 500 li. 
Ce royaume occupe 7,000 li d'étendue. La chaleur y est grande, et l'on n'y connaît pas 
la neige et les frjmas. A la cinquième ou à la sixième lune règne un vent pestilen- 
tiel 3 . Au nord se trouvent beaucoup de montagnes; au sud, se trouve un grand lac, et le 
pays est plat et souvent inondé. Les productions du sol sont à peu près les mêmes que 
celles du Lin-y ; on y trouve des pierres précieuses, des parfums exquis, des chevaux de 
petite taille en très-grand nombre. Les habitants du Tchin-la sont petits et de couleur 
noire ; on voit cependant au milieu d'eux des femmes qui sont blanches. Ils marchent 
pieds nus et se couvrent le milieu du corps, les gens riches avec une étoffe de soie, les 
pauvres avec du coton. Ils portent les cheveux longs, les nouent sur le sommet de la tête 
et ont l'habitude de se parfumer le corps. Ce peuple est actif et robuste; il fait grand cas 
de la science des lettres; il se trouve dans son sein des hommes habiles en astronomie,-qui 
savent prédire les éclipses de lune et de soleil. On ignore dans quels livres ils puisent 
cette science. Les maisons et les meubles de ce pays ressemblent beaucoup à ceux du 
royaume de Tchi-thou. Toutes les maisons sont tournées vers l'orient. Il y a dans le 
Tchin-la des édifices magnifiques. Le roi habite un palais immense, et on trouve dans 
son royaume plus de trente villes dont la population dépasse plusieurs milliers d'habi- 
tants, et à l'administration desquelles est préposé un gouverneur spécial *. » 

« Ce pays a d'étroites alliances avec les pays de Thsan-pan et de Tchou-kiang ou de 
Piao 5 ; mais il est toujours en guerre avec le Lin-y et le roi Houan de Kien-tho-yuen ; 
aussi les habitants marchent-ils toujours armés. » 

« Leurs lois et leurs mœurs sont semblables à celles du Lin-y. Tous les matins ils font 
des ablutions et se nettoient les dents avec un rameau de iong-tche 6 . Deux ou trois fa- 
milles se réunissent pour creuser en commun une mare ; on s'y baigne sans distinction de 
sexe ; on se contente de cacher avec la main, en entrant dans l'eau, ce que la pudeur 
défend de laisser voir. La main gauche est considérée comme impure. Les femmes de toute 
condition se baignent dans le fleuve, devant tout le monde, sans attachera cela la moindre . 
honte. On coupe aux voleurs les pieds et les mains pour les empêcher de retomber dans 

résidait à Si-ngan fou dans le Chen-si. Les historiens des Thang, cités par le Hay koue thou tchi, placent à 
l'ouest du Tchin-la la mer Piao nan-pin. 

1 11 y a là évidemment une erreur de chiffres. C'est six jours qu'il faut lire, et non soixante. 

2 Les historiens des Song, postérieurs aux précédents, placent à l'ouest le royaume de Po-kai, au sud 
Kia lo-hi, à l'est la mer, au nord Tchen-tching (Lin-y). Hoan-tcheou est le pays désigné dans les annales anna- 
miles sous le nom de Xu-nghe. 11 correspond à la province actuelle de Bo-chinh qui sépare le Tong-king de la 
Cochinchine proprement dite. 

3 Le choléra est endémique en Cochinchine et au Cambodge et se fait sentir aux mois d'avril et mai. 

* Le Tchin-la est appelé quelquefois Ki-miei, qui peut venir, comme le pense Bastian, de Kamoi, 
nom donné aux premiers habitants du sol par les Cambodgiens modernes et qui aujourd'hui signifie 
« démon, mauvais esprit », dans presque tous les dialectes des tribus sauvages du Cambodge. 

5 C'est le royaume dans lequel M. d'Hervey a cru reconnaître le Cambodge. "Voy. p. 102, note 1 . 

6 Rémusat a traduit ces mots par « peuplier ». Je préfère laisser le mot chinois. On reconnaît ici l'usage 
auquel il est fait allusion dans la légende de Prea Thong et l'on en peut conclure une preuve nouvelle de 
l'identité du Fou-nan et du Tchin-la. 



RÉSUMÉ DES TEMPS ANCIENS. 127 

le même crime. Il y a clans ce royaume beaucoup de gens qui suivent la loi de Bouddha, 
et d'autres qui s'adonnent au culte de Tao-sse. On expose les cadavres aux oiseaux de proie, 
ou bien on les brûle sur un bûcher, et on conserve les cendres dans des vases d'or ou d'ar- 
gent, mais on ignore l'usage d'enterrer les corps. » 

« Les habitants du Tchin-la sont très-habiles dans l'art de dresser les éléphants. Ils ont 
5,000 éléphants de guerre qui sont nourris avec de la viande. » 

« Il n'y a que les enfants de la reine légitime qui soient aptes à succéder au trône l . 
Quand un nouveau roi monte sur le trône, on mutile tous ses frères en leur coupant 
un doigt ou le nez, etc., car il serait dangereux de leur permettre d'exercer aucune charge. 
On les envoie vivre dans un endroit séparé, et l'on pourvoit à leur entretien. » 

C'est au milieu de la dynastie des Souy (581-617) que le Tchin-la commença à en- 
trer en rapport avec la Chine (Yuen kien louy han). D'après le Hay koue thou tchi, au 
contraire (historiens des Thang), le Tchin-la était encore, pendant les années Tching-kouan 
(627-650), une province du Fou-nan. D'après le Pien y tien (historiens des Souy), le 
Tchin-la envoya des ambassades en Chine en 616 et en 617. Le nom de famille du roi 
était Tcha-ly 2 , son nom propre était Tchi-to-se-na. Dès le temps de son aïeul, le pays était 
devenu puissant et Tchi-to-se-na soumit tout le Fou-nan à son autorité. Les historiens 
des Thang placent cette conquête en 627 sous le roi Cha-li-i-kin-na. 

Ces contradictions, dues à la confusion qu'occasionne toujours un nom géographique 
nouveau donné au môme territoire, la disparition complète du nom du Fou-nan dans les ou- 
vrages chinois postérieurs, l'identité de la description topographique des deux pays, l'ana- 
logie que présentent ces transcriptions de noms ou de titres, telles que Tche-li-to-pa-mo 
Tcha-ly, Tchi-to-se-na, nous paraissent prouver que le Tchin-la est politiquement et géo- 
graphiquement le même royaume que le Fou-nan. L'aïeul de Tchi-to-se-na est sans 
doute Kiao-tchen-jou, et la conquête dont il est parlé ici n'est autre que la révolution qui 
porta cet étranger au trône, ou un événement analogue à celui qui sépara un peu plus 
tard le Tchin-la en deux parties 3 . 

A Tchi-to-se-na succède son fils nommé I-che-na-sian-tai. Sa ville capitale se nomme 
I-che-na et contient vingt mille maisons. Au centre se trouve le palais du roi. Il y donne 

1 Rémusat a commis ici une méprise évidente en traduisant : « Quand le roi vient à mourir, la reine, sa 
femme légitime, ne lui succède pas {op. cit., p. 14). » La règle constante qui prévaut encore aujourd'hui au 
Cambodge, à Siam et au Laos, est l'exclusion du pouvoir de tout enfant né d'une concubine. C'est à cet usage 
que fait allusion le texte chinois. 

2 Quelques auteurs ont vu dans ces deux syllabes la transcription du mot Kshatrya, qui signifie guerrier, 
afin de rattacher la dynastie cambodgienne aux Kambojas du nord-ouest de l'Inde qui étaient, comme on 
l'a vu, des guerriers déchus de leur caste . 

3 Bowring, dans les extraits d'auteurs chinois qu'il a donnés d'après Wade, assimile Siam au Fou-nan, dont 
le nom se serait changé plus tard en celui de Tchi- thou « terre rouge » qui est bien un des anciens noms de 
Siam. Je n'ai pas eu à ma disposition les ouvrages chinois traduits par Wade ; mais dans le Pien y tien, les 
noms de Tchi-thou et de Fou-nan, se trouvent cités dans la même notice comme deux pays différents. Cette 
identification se heurterait d'ailleurs, comme je l'ai déjà fait remarquer, à ce fait, admis même à Siam, de 
l'antériorité .politique et religieuse du Cambodge. L'éditeur chiuois de VHaj houe thou tchi assimile également 
le Fou-nan à Siam (k. 8, f J 6) ; mais j'attache moins d'importance aux identifications de la science moderne 
chinoise qu'à celles des auteurs européen s. 



128 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

audience tous les trois jours au milieu d'un luxe et d'un appareil longuement décrits par 
les écrivains chinois. « Le roi, disent-ils, est assis sur un lit orné de sept espèces de 
pierres précieuses et parfumé avec cinq sortes d'aromates. Au-dessus est un dais supporté 
par des colonnes de bois précieux et lambrissé d'ivoire et de fleurs d'or. Ce pavillon est 
aussi éclatant que celui que l'on dit exister dans le royaume de Tchi-thou. De chaque côté 
du trône, un homme porte un réchaud où brûlent des parfums. Le roi est vêtu d'une étoffe 
de soie couleur de pourpre, dont les broderies représentent des fleurs. Il porte une couronne 
ornée de perles et de pierreries, et il a, comme une femme, des pendants d'or aux oreilles. 
Ses chaussures sont ornées d'ivoire. Les costumes des hauts fonctionnaires du royaume 
sont analogues à celui du roi. Les cinq plus élevés en grade sont le Kou-lo-tchi, le Kao- 
siang-pin (ailleurs Sia?ig-kao-pmg), le PJio-lo-to-lin, le Che-ma-ling et le Jan-to-leou '; 
ils n'approchent du roi qu'en se prosternant trois fois au pied du trône, et ils attendent un 
ordre pour en monter les degrés. Là, ils s'agenouillent de nouveau, en tenant les mains 
croisées sur leurs épaules, puis ils vont s'asseoir en cercle autour du roi pour délibérer 
sur les affaires publiques. De la porte de la salle jusqu'au pied du trône sont rangés plus 
de mille gardes, revêtus de cuirasses et armés de lances. » 

« Près de la ville royale est une grande colline nommée Kia-po-cha (ailleurs Ling-kia- 
po-pho), au sommet de laquelle est un temple que gardent cinq mille soldats. A l'est, est 
le temple d'une divinité appelée Pho-to-ly, à laquelle on sacrifie des victimes humaines. 
Chaque année, le roi s'y rend pour faire pendant la nuit un sacrifice de ce genre. Ce 
temple est gardé par mille soldats. » 

Ces détails sont donnés par les historiens des Souy, et l'on y trouve désigné assez claire- 
ment le temple du mont Bakheng. Faut-il reconnaître Takeo ou Preacan dans le temple 
situé à l'est? Dans tous les cas, les sacrifices humains dont il est parlé n'indiquent pas que le 
bouddhisme eût pris à cette époque (commencement du septième siècle) une bien grande 
influence sur les mœurs de la population. 

Sous les Thang, le royaume se divise en deux après les années Chin-/ong, c'est-à-dire 
après 707 2 . Le royaume du nord, plein de collines et de montagnes, est appelé Tchin-la 
de terre, parce que l'on y cheminait à pied, et le royaume du sud, borné par la mer et rem- 
pli de lacs, Tchin-la d'eau, parce qu'on pouvait y circuler en barque. Ce dernier a 800 li 
d'étendue, et sa capitale est Pho-lo-ti-pa 3 . Le royaume du nord s'appelle aussi Ouen-tan 
ou Pho-leou et a 700 li d'étendue. Le roi a pour titre Tui-kiu ou Tsiei-khiu. La cause 
de celte division du Cambodge parait indiquée dans les traditions indigènes : elles men- 
tionnent en effet une émigration considérable, partie du nord et venant renouveler la po- 
pulation primitive du sol. Le prince Sang Cachac, fils du roi de Khomerala, royaume si- 

1 II m'a été impossible de découvrir la moindre analogie entre ces transcriptions chinoises de mots indi- 
gènes et les titres usités aujourd'hui au Cambodge. 

2 11 est dit ailleurs : pendant les années Kai-yuen (713-742). C'est sans doute par inadvertance que Rémusat 
donne pour cette période la date 627-649. 

3 Les annales annamites nous apprennent que cette capitale dont elles prononcent le nom : Ba-la-de hu'u, 
étaitsituée à l'emplacement actuel de Bien-hoa (Cf. P. Legrand de la Liraye, op. cit., p. 79-83). Angcor demeu- 
rait donc la capitale du Tchin-la de terre ou Ouen-tan, que Bastian identifie à tort avec Vien Chan. 



sëS- 



CARTE 

DES LIEUX HISTORIQUES DE L1NDO-CHINE 
POUR SERVIR A L'INTELLIGENCE DES ÉVÉNEMENTS ANTERIEURS AU MI-™ SIECLE 



pi. m 




l K T> 



W: SIECLE AVANT NOTEE ERE 

Les caractères penches sont des noms ethniques. 

Les caractères maiçres sont des noms chinois et annamites 

Les noms entre parenthèses sont annamites. 




IIP: SIECLE DE NOTRE ERE 





Grave chez Erhard.w.K.Du&aY-Tri 



ajifTy-Iroum. 



Hachette & C- 



Dressé pat 1 Francis Gara 



CARTE 

INDIQUANT LES NOMS MODERNES DES LOCALITES CONTENUES DANS LA PLANCHE CI-CONTRE 
POUR SERVIR A L'INTELLIGENCE DES ÉvÉNEMENT.S POSTERŒURS AU XHP'. F - SIECLE 



PI. TV. 




90°EdeParis 



100° 



Grave cliez Erhard.^R Duouav-Trouin 



Hachette & C" 



fip&sse var Francis Garnier. 



MC iY 

IVERSITY 

CAMBRIDGE. MA USA 



RÉSUMÉ DES TEMPS ANCIENS. 129 

tué sur les frontières de la Chine, descendit vers le sud avec une foule considérable et vint 
s'établir au nord du Grand Lac. Les anciens Cambodgiens établis à Siemreap leur abandon- 
nèrent le terrain et allèrent dans le Cambodge du sud se placer sous l'autorité des Chams. 
C'est peut-être à partir de ce moment que la population du Cambodge prit le nom de 
Khmer, et porta les cheveux coupés court. [Comparez avec la légende rapportée p. 100.) 

Le fils de Sang Cachac fut le sdach Comlong ou roi lépreux de la légende. On lui at- 
tribue, entre autres constructions, celle d'une chaussée qui, traversant le Grand Lac, 
aurait relié les villes d'Angcor et de Pursat. L'existence de ce travail, réellement gi- 
gantesque, ne saurait être mise en doute, car tous les pêcheurs affirment qu'aux basses 
eaux, dans cette direction, ils touchent souvent des pierres avec leurs avirons, surtout 
aux approches de l'embouchure des rivières d'Angcor et de Pursat. A la fin de la saison 
sèche, les pierres sont à 50 centimètres de la surface de l'eau et paraissent former une 
chaussée de 10 à 12 mètres de large. Au milieu du lac, on ne peut plus constater son 
existence; il est probable que l'enfoncement progressif des pierres dans un terrain vaseux 
et mouvant a été la principale cause de la destruction de ce beau travail. 

A ce moment, s'il faut en croire Taranatha \ le bouddhisme était devenu telle- 
ment florissant en Indo-Chine que beaucoup de gens s'y rendaient du Madhjadeca, «pays 
du milieu» (l'Hindoustan proprement dit), pour y acquérir les connaissances religieuses. 

Au temps des années Kai-yuen (713-742), le fils du roi du Tchin-la de terre vint 
avec vingt-six officiers en ambassade à la cour de Chine. Il ne fut pas reçu par l'empereur, 
mais seulement par le ministre Ko-i du grade ïou-wei 2 . 

C'est pendant cette période, vers 721, qu'un bonze chinois de la secte de Fo, nommé 
Y-hang, fit mesurer dans les principales villes de l'empire des Thang la hauteur de l'étoile 
polaire. 11 résulta de ses calculs que la capitale du Lin-y était située par 17°10' de latitude 
nord, c'est-à-dire qu'elle se trouvait aux environs delà ville actuelle de Quang-binh 3 . A 
ce moment, disent les annales annamites, un chef annamite de Hoan-chau(Hoan-tcheou), 
nommé Mai-thuc-loan, fit alliance avec les gens de Lam-ap (Lin-y) et de Chan-lap 
(Cambodge), réunit 30,000 hommes et prit le titre d 'Empereur Noir; il fut vaincu par 
le général chinois Teu-huc. La mémoire de ce chef de bandes vit encore dans le pays 4 . 

La quatorzième année Ta-li (779) du règne de Sou-tsong, le vice-roi du Tchin-la 

1 Traduction Schiefner (loc. cit.). 

2 Rémusat traduit ce passage : « On honora cet ambassadeur du titre de Ko-i-tou-wei (protecteur vraiment 
patient). » Je ne donne que sous réserves la traduction de mon lettré. 

3 Gaubil, Histoire abrégée de l'astronomie chinoise, p. 75-76 du tome II des Observations mathématiques, astro- 
nomiques, etc., tirées des anciens livres chinois, par le P. Souciet. Paris, 1729. 

4 P. Legrand de la Liraye, op. cit., p. 66. Le Lin-y n'avait pas attendu cette époque pour renouveler ses 
attaques contre le Kiao-tchi. Après la défaite du roi Chan-dzeuong-mai (voy. ci-dessus note 2, p. 119), ce pays 
resta plus d'un siècle sans rien entreprendre contre ses voisins; mais, en 543, il porta de nouveau la guerre 
dans le Ji-nan et fut repoussé par le roi annamite Ly, qui venait de secouer le joug de la Chine. En 605, les 
Souy, ayant rétabli leur autorité sur les pays du midi, convoitèrent les immenses richesses du Lin-y, et y en- 
voyèrent une flotte et une armée sous les ordres du général Lu'ou-phuong. Celui-ci vainquit le roi Phan-chi et 
s'empara de sa capitale où se trouvaient 18 statues en or massif représentant les 18 rois ses prédécesseurs. Mais 
un grand nombre de soldats chinois, et Lu'ou-phuong lui-même, moururent de maladie à la suite de cette 
expédition. 

I. 17 



130 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

de terre, nommé Pho-mi, vint avec sa femme à la cour de Chine et offrit onze 
éléphants apprivoisés. On lui donna le titre de Pin-han, ce qui signifie « hôte des 
Chinois» l . Pendant les années Yuen-ho (806-820), le royaume du Tchin-la d'eau envoya 
également aux hommages. Après cette époque, les deux parties du royaume de Tchin-la 
se réunirent de nouveau 2 . 

Vers 858, sous l'habile gouvernement d'Ouang-chi, préfet chinois préposé par l'em- 
pereur Hiuen-tsong au gouvernement du Yun-nan et du Tong-king, le Cambodge et le 
Lin-y payèrent encore le tribut à la Chine 3 . 

A partir de ce moment, les annales chinoises restent muettes pendant trois siècles sur 
l'histoire du Cambodge. On sait qu'à la fin de la dynastie des Thang, de nombreuses ré- 
bellions ébranlèrent l'empire chinois et interrompirent les communications habituelles 
avec les pays étrangers. Cet état de troubles et de guerres civiles se prolongea sous les cinq 
petites dynasties, jusqu'à l'avènement des Song. 

Les relations établies par les Thang avec les contrées du midi avaient propagé sans 
aucun doute les connaissances astronomiques et le calendrier chinois, et c'est là peut- 
être l'origine de l'ère appelée Cholla socrach, qui est aujourd'hui la seule employée à 
Siam, au Laos et en Rirmanie, et qui commence à l'an 638. Cassini a démontré en effet 
que le point de départ de cette ère était purement astronomique 4 . Le 21 mars 638, la 
nouvelle lune coïncida avec l'entrée du soleil dans le premier signe du zodiaque et produi- 
sit une éclipse importante. 

L'introduction de cette nouvelle ère en Indo-Chine est attribuée par les annales sia- 
moises au libérateur de la race Thai, le légendaire Phra Ruang. Sa naissance avait été 
prédite par Rouddha, et des récits merveilleux entourent son origine 5 . Il était fils d'Apha- 
jakha Mouni, roi d'Haripounxai et de la reine des Nagas, et il naquit l'an 950 de Rouddha, 
suivant certaines traditions qui le font régner ainsi avant l'ère même qu'il devait fonder; 

1 Bastian traduit ce passage en disant {op. cit., t. I, p. 465) que Pho-mi offrit volontairement le tribut au 
roi de la partie sud, nommé Titsung, et reçut en échange le titre de second roi, de telle sorte que le Tchin-la 
d'eau et le Tchin-la de terre furent réunis en 780. Le savant auteur allemand ne cite pas l'ouvrage chinois 
où il a trouvé cette indication, et, trois pages après, il rapporte sans commentaires le passage de Rémusat qui 
la contredit. 

2 La date de cet événement n'est point indiquée; mais, d'après le contexte de Ta thsing y thoung tchi, c'est 
bien avant la dynastie des Song, qui commença à régner en 960, qu'eut lieu la réunion des deux royaumes. 

Le Lin-y avait réussi, à la fin du huitième siècle, à s'emparer du pays d'Hoan-tcheou ; mais en 808, disent les 
annales annamites, Truong-chau, gouverneur chinois des contrées du midi, marcha contre le roi de ce pays, 
le vainquit, fit couper la tête à 30,000 hommes des deux préfectures de Hoan et de Ai, et prit vivants 59 princes 
de la famille royale. (P. Legrand de la Liraye, op. cit., p. 68.) Le savant traducteur a confondu dans ce passage 
et dans quelques autres les Siamois avec les habitants du Lin-y, sans doute à cause de la ressemblance de l'ap- 
pellation annamite vulgaire de ces deux peuples, Xiem et Chiem. 

3 P. Legrand de la Liraye, loc. cit.; Gaubil, Abrégé de l'histoire de la grande dynastie Tang, t. XVI des Mé- 
moires concernant les Chinois, p. 239. Les Annamites prononcent Vuong-thuc le nom d'Ouang-chi. Le P. Le- 
grand donne 837 pour la date de son gouvernement. J'ai adopté la date de Gaubil. 

4 Voy. son mémoire inséré dans La Loubère, Du royaume de Siam. Paris, d091, t. II, p. 151. Cf. Souciet, op. 
cit., t. I, p. 26, t. II, p. 12. 

5 Yoy. le détail de ces légendes dans Pallegoix, op. cit., t. II, p. 61, et Bastian, op. cit., t. I, p. 298, 
439-442. 



RÉSUMÉ DES TEMPS ANCIENS. 131 

suivant d'autres, qui sont plus vraisemblables, il aurait vécu vers 1 500 de l'ère boud- 
dhique, c'est-à-dire dans la dernière moitié du dixième siècle. 

A ce moment, le pays des Sajam était sous la domination du Cambodge et lui payait 
tribut ; Phra Ruang s'affranchit de cette tutelle et régna à Satxanalai ou Sangkhalok, ville 
qu'il avait fondée sur la branche la plus orientale du Menam. Les annales siamoises 
ajoutent que les caractères khmers, usités jusque-là par les Thai, furent, à partir de 
cette époque, employés uniquement à l'écriture des livres sacrés, et que Phra Ruang 
inventa les caractères vulgaires qui sont aujourd'hui en usage à Siam. Nous verrons plus 
loin que cette invention est plus moderne et doit être attribuée à un autre prince. 

Le royaume fondé par Phra Ruang paraît n'avoir eu qu'une existence éphémère. Son 
fils Soucharat fut vaincu par le roi laotien de Xieng Sen, Thamma Trai Pidok, qui bâtit la 
ville de Phitsanoulok et établit ses deux fils, l'un roi de Lophaboury, l'autre roi de Xieng 
Hai. Mais cette prédominance des Laotiens à Lophaboury ne devait pas durer bien long- 
temps et le royaume d'Angcor allait recouvrer, sous le règne de Phnhea Krek, sa pré- 
pondérance passée. De nombreuses légendes se rapportent à l'avènement cle ce prince 
au trône. La capitale du Cambodge était bien déchue de son ancienne splendeur depuis 
que s'était élevée à côté des Khmers la puissance rivale des Thai, et tout le monde était 
dans l'attente d'un grand roi qui rendrait à Angcor son ancien éclat. A cette époque, ré- 
gnait au Cambodge le roi Khotabong, qui avait succédé à son père Khotama Thevarat. Les 
astrologues de la cour lui prédirent qu'il naîtrait sous son règne un saint qui s'emparerait 
du trône. Selon l'usage suivi en pareille circonstance, Khotabong fit brûler tous les en- 
fants nouveau-nés. Phnhea Krek sortit de cette épreuve vivant, mais estropié. Il fut 
guéri par Prea En 1 . Arrivé à l'âge d'homme, il monta sur le trône en prenant le titre de 
Prea Sin Thop Amarin. Il épousa, dit-on, une princesse de l'ancienne famille royale. Il 
essaya d'introduire au Cambodge une nouvelle ère; mais ses efforts restèrent inutiles. Le 
roi Khotabong se retira avec sa famille, ses serviteurs et la partie du peuple qui lui resta 
fidèle, dans le nord de la vallée du Menam et y fonda les villes de Phichit et Pixai. Quel- 
ques traditions attribuent à Phnhea Krek la construction de Ta Prohm et de Takeo. La 
pagode de Pnom Rachey est contemporaine cle son règne ou même un peu antérieure, si 
l'inscription qui s'y trouve (Voy. p. 93) a été exactement traduite. Dans ce monument, on 
ne retrouve plus de trace du culte brahmanique et le bouddhisme y triomphe complètement 
des religions rivales. Mais, en même temps, l'art architectural des Khmers, dont la con- 
struction d'Angcor Wat avait marqué l'apogée, s'y montre en pleine décadence. 

Les Siamois donnent une large place à Phaya Krek dans leurs légendes, et il semble 
que ce prince ait réuni de nouveau sous sa domination les populations de la vallée du 
Menam et celles du Cambodge 2 . 

Depuis quelque temps déjà, les marchands arabes pénétraient dans les mers de Chine 

1 Voy. le détail de ces légendes dans Pallegoix, op. cit., etc., t. II, p. 70; Bastian, op. cit.. t. I, p. 314. 

2 Phnhea Krek et Phra Ruang ont été 'souvent confondus ensemble par les premiers écrivains qui se sont 
occupés des traditions siamoises, notamment par Loav (Transactions of the Roy. As. Soc, t. III, p. 5'J). 
Cf. Lassen, Inditsche Alterthumskunde, t. IV, p. 414 et suiv. 



132 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

et, à partir du dixième siècle, on trouve dans les écrivains de cette nation quelques 
détails sur la partie de l'Indo-Chine qui nous occupe. Mais, à l'exception du pays de Senf 
qui a été reconnu de bonne heure pour être le Tsiampa, les mentions des autres royaumes 
de la péninsule faites par ces écrivains sont passées jusqu'à présent inaperçues, ou ont été 
rapportées par les commentateurs à des régions portant des noms à peu près semblables. 
Sous les diverses appellations de Comr, Comor, Comar, Comayr, Kamen, les ouvrages 
arabes désignent des contrées différentes, parmi lesquelles il faut savoir quelquefois re- 
connaître le Cambodge. Ainsi, toutes les probabilités géographiques et historiques se 
réunissent pour faire identifier avec le Cambodge, et non avec la région du cap Comorin, 
ce pays de Comar, dont le roi, d'après Massoudi, rencontra une fin si tragique. Ce prince 
avait eu l'imprudence de témoigner tout haut son désir de voir la tète du Maharaja, roi 
deZabedj, exposée dans un plat devant lui. Ce dernier, l'ayant appris, réunit une flotte de 
mille vaisseaux, remonta le fleuve qui conduisait à la capitale du roi de Comar, et fit 
subir à son ennemi le supplice que celui-ci lui avait réservé. A partir de ce moment, 
les rois de Comar se prosternaient tous les matins dans la direction du Zabedj, en pro- 
clamant la grandeur du Maharaja. 

Rien de plus invraisemblable, étant donnés les moyens de l'époque, qu'une guerre 
entre Java ou Sumatra et un point quelconque de la péninsule indienne ; rien de plus 
facile au contraire et de plus conforme à la jalousie qui devait exister entre deux pays 
voisins et puissants que l'expédition racontée par Massoudi, si on lui donne le Cambodge 
pour objectif. L'auteur arabe cite, en parlant du peuple de Comar, un trait de mœurs, 
l'usage du cure-dents, déjà indiqué dans la légende de Prea Thong 1 . Peut-être l'exécution 
du roi de Comar est-elle un de ces faits d'armes qui ont rendu légendaire le sou- 
venir de Panji, ce souverain de Java qui a été surnommé le Charlemagne de l'Est 2 . 

1 Les prairies d'or (trad. Barbier de Meynard et Pavet de Gourteille),t.I,p.nO-17S. M.Yule est, à ma connais- 
sance, le premier commentateur qui ait fait le rapprochement du nom de Comar avec celui de Khmer (Voy., 
entre autres citations, Cathay and the way thither, p. 519). Le pays de Senf étant reconnu, il était difficile ce- 
pendant de ne pas identifier avec le pays de Khmer l'île de Comar, placée par Edrisi à trois milles de Senf (tra- 
duction Jaubert, 1. 1, p. 83). Maury qui, avec un sens géographique remarquable, a su rétablir l'itinéraire des 
marchands arabes si fort dénaturé par les identifications de Reinaud, ignorait sans doute cette appellation indi- 
gène du Cambodge ; sans cela, il n'eût point déclaré que Comar était un pays imaginaire {Bulletin de la Société 
de géographie, t. V, 1846, p. 231). Il est vrai qujm peu plus loin il l'assimile à Siam. Le bois d'aloès dont il est 
si souvent question dans les relations anciennes et que les auteurs arabes nomment Senfî, du nom du pays de 
Senf, est un des produits du Cambodge où il porte le nom de Kalampeak, mot dont les premiers navigateurs 
européens ont fait Calambac. 

2 S. Raffles, The History ofJava, t. II, p. 90 et suiv. Panji a, dit-on, introduit le kris dans l'archipel d'Asie, 
et toutes les contrées où cette arme a été en usage auraient reconnu sa suprématie. Le mot kris s'est intro- 
duit dans la langue cambodgienne sous la forme kras, ce qui semblerait indiquer que les Khmers ont connu et 
employé jadis Ce singulier poignard. C'est sans doute de cette époque (ix e et x b siècles) que datent les souve- 
nirs conservés au Cambodge de relations fréquentes avec les îles de Java et de Sumatra. Des ouvriers seraient 
venus de Java travailler aux monuments cambodgiens. Il semble que ce soit là l'une des causes de la déca- 
dence de l'ancienne architecture khmer et du caractère nouveau qui se révèle dans la forme de la pyramide de 
Pnom Penh, la restauration de la tour centrale de Pnom Bachey et quelques monuments de Battambang. Je 
crois retrouver dans le temple javanais de Mundot des ressemblances notables avec certaines constructions 
khmers de la décadence. Au point de vue religieux et politique, les relations de Java avec l'Indo-Chine ont 



RESUME DES TEMPS ANCIENS. 133 

Une remarque analogue à la précédente doit s'appliquer peut-être au mot Zabedj 
lui-même, dont la ressemblance avec Cambodjaapu occasionner des méprises. Massoudi 
semble indiquer qu'au commencement du dixième siècle de notre ère le Zabedj et le 
Senf obéissaient au même souverain. Abou-Dolaf, cité par Reinaud, dit que, vers 940, le 
roi de Senf dominait sur les contrées environnantes 1 . Il nous parait probable que Zabedj 
désigne ici le Cambodge, et non Java. 

Albirouny, qui écrivait moins d'un siècle après, dit que Comayr est le nom d'un peuple 
aux oreilles percées dont la couleur tire vers le blanc 2 , qui est petit de taille, ressemble 
pour la ligure aux Turks, et professe la religion des Indiens. Enfin Edrisi, dont la géo- 
graphie date du milieu du douzième siècle, mentionne les relations de langage ei de 
commerce qui existaient entre l'archipel d'Asie et la côte d'Afrique, et Ibn-zaid ajoute 
que les Malais, nommés pour la première fois par Edrisi, ne sont qu'une fraction 
de la grande nation des Comr, qui, sortie du plateau de la Tartarie, esl venue peupler les 
îles. Il y aurait lieu sans aucun doute de revenir sur les interprétations qui ont été 
faites de quelques-uns de ces passages ; on pourrait en déduire peut-être quelques indi- 
cations ethnologiques d'une portée réelle. 

Pendant tout le dixième et le onzième siècles, le royaume de Senf — le Tchen-tching 
des auteurs chinois, et le Lam-ap des Annamites — fut en lutte avec ceux-ci, et il esl 
assez facile de retrouver dans leurs annales les faits principaux de son histoire 3 . 

dû exercer une influence queie manque d'espace et surtout mon peu de compétence m'empêchent d'étudier 
ici. Je me contenterai d'indiquer les auteurs qui ont, de près ou de loin, abordé quelques parties de cette 
étude : Baslian, op. cit., 1. 1, p. 459; Yule, /. A. S. B., 1861, p. 1-15. Les conclusions de cet article intitulé : 
Ancient Javenese remains me paraissent poser d'une façon très-nette l'un des problèmes à résoudre. Voyez 
aussi J. R. A. S., novembre 1869, Some uccount of the Senbyu pagoda. 

1 Massoudi, op. cit., t. I, p. 341-3. Reinaud, introduction de la Géographie d'Aboulfêda, p. cdxvi. 

2 II faut tenir compte, pour l'appréciation de la couleur de ces peuples, de la nationalité de l'écrivain ; l'Arabe 
au teint foncé doit trouver blanc ce que le Chinois au teint pâle décrira comme brun. 

3 Les Annamites avaient profité des troubles qui marquèrent la fin de la dynastie des Thang pour recon- 
quérir leur indépendance ; mais les chefs indigènes qui remplacèrent les gouverneurs chinois se firent long- 
temps la guerre entre eux, et le royaume de Lin-y ou de Tchen-tching paraît avoir profité souvent de ces 
discordes intérieures pour envahir le Tong-king; en 979, le roi de ce pays, nommé Ba-mi-thue-du'ong-bo-an- 
tra-loi, fit prendre la mer à plus de mille galères de guerre et les dirigea sur les deux embouchures de Dai-a 
et Thieu-khang pour aller attaquer la ville de Hoa-lû, capitale de l'An-nam ; un coup de vent dispersa sa flotte 
et noya ceux qui la montaient. En 981, le successeur du roi Ba-mi, nommé Xa-loi-da-ban-viet-hoan, ayant re- 
tenu prisonniers les ambassadeurs annamites, fut attaqué et vaincu par le roi annamite Le-bang. Il dut abandon- 
ner sa capitale qui fut détruite et rasée, et il laissa aux mains du vainqueur des trésors immenses, un bonze in- 
dien et cent de ses femmes. C'est évidemment cet événement auquel fait allusion le moine chrétien de Nadjran, 
qui fut envoyé en mission en Chine vers l'an 980, quand il dit que le roi de Loukyn venait à ce moment d'en- 
Vahir le royaume de Senf et d'en prendre possession (Reinaud, Géographie d'Aboulfêda, introduction, 
p. cdxvi). La coïncidence des dates est très- remarquable et ne saurait, il me semble, laisser de doute que le 
pays de Loukyn des auteurs arabes ne soit le Tong-king. 

Quarante années s'écoulèrent avant que le royaume de Tchen-tching pût entreprendre de nouveau quelque 
chose contre ses voisins annamites. En 1020, l'armée de Tchen-tching vint attaquer le Bo-chinh, province 
qui sépare aujourd'hui la Cochinchine du Tong-king; elle fut repoussée, et le roi annamite Ly-cong-uan 
établit le poste militaire de Phan-traï comme limite des deux royaumes; quelques années après, le roi de 
Tchen-tching réussit à semparer de Phan-trai. En 1042, une nouvelle guerre est mentionnée entre l'An-nam 
et le Tchen-tching (Voy. P. Legrand de la Liraye, loc. cit., p. 75-80). 



134 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMflODGE. 

Le Cambodge resta étranger aux guerres soutenues par son remuant voisin. D'après 
quelques traditions, il était engagé alors dans une lutte contre le roi Anauratha, qui régna 
à Pagan au commencement du onzième siècle 1 . C'est sans doute cette guerre qui a donné 
lieu à la tradition relative à une invasion birmane, tradition que nous avons rapportée 
plus haut (Voy. p. 100). 

Quelques auteurs ont cru trouver une allusion au royaume du Cambodge dans certains 
passages des livres singalais qui, vers la même époque, mentionnent les rapports des 
rois de Ceylan avec plusieurs souverains du continent. Wijaya-Bahou, qui délivra File du 
joug des Malabars, y trouva le bouddhisme dans un tel état de décadence qu'il dut envoyer 
une ambassade à Anouradha, roi d'Aramana, pour en obtenir un certain nombre de prêtres 2 . 
Turnour fait d' Anouradha un roi d'Arakan ; mais, un peu plus loin, il fait aussi du roi d'Ara- 
mana le roi du Cambodge 3 ; Upham " semble faire d'Aramana la ville d'Aramaradise, sur 
la côte du Coromandel, et Tennent 5 place ce point entre Arakan et Siam. Turnour nomme 
fréquemment ce dernier royaume, qui serait venu en aide à Wijaya-Bahou et dont l'am- 
bassadeur aurait eu la prééminence à sa cour sur tous les envoyés des souverains étran- 
gers; mais, dans les parties traduites des livres singalais, le nom de Siam ne se trouve nulle 
part d'une façon reconnaissable, et j'ignore sur quoi se base l'identification de Turnour. 
11 est plus que probable que les Thai, établis dans la vallée moyenne et inférieure, du 
Menam, reconnaissaient à ce moment la suprématie du Cambodge. 

Prakrama, fils et successeur de Wijaya (1153-1 186), fit la guerre au roi d'Aramana et 
le vainquit (1 I69) 6 . Son neveu (1186) écrivit au souverain de ce même État une lettre en 

1 Cf. Burney, J.A.S.B., t. IV, p. 404; Bastian, op. cit., t. I, p. 5£0 et 537. Un récit laotien, recueilli par 
M. de Lagrée, confirme ce que l'on sait déjà du zèle d'Anauratha pour la restauration du bouddhisme et lui 
attribue l'établissement de la petite ère ou Gholla Socrach. D'après ce récit, Anauratha aurait envoyé à Ceylan 
deux bâtiments chargés de présents magnifiques pour demander une copie des livres sacrés et la célèbre 
statue de Bouddha, appelée Pha Keo, qui était l'œuvre d'Indra. Pendant le voyage de retour de ces deux bâti- 
ments, une tempête s'éleva et les jeta sur la côte du royaume d'Enthapat. Anauratha se rendit alors au Cam- 
bodge sur un cheval ailé et, se donnant comme un simple envoyé du roi des Mans (nom que les Laotiens 
donnent aux Birmans), il réclama les livres et la statue. 11 n'obtint que les livres. Cette version semble infirmée 
par l'histoire singalaisc et par l'histoire birmane. Ce fut au Pégou et non à Ceylan qu'Anauratha s'adressa 
pour obtenir des prêtres et des livres bouddhistes. Voy. Mason, op. cit., p. 44. 

2 Je vais citer les passages mêmes des livres singalais qui mentionnent cette ambassade : « Le roi Mahaloo 
Wijayaba, voyant qu'il n'y avait pas cinq prêtres s'acquittant des devoirs de la religion dans toute l'île, envoya 
cent mille pierres précieuses à son ami Anouradha, roi étranger, pour en obtenir vingt prêtres... (Mahavansi, 
ch. lx, trad. Upham, t. I, p. 253)... Il n'y avait pas cinq bons teroonancees... le roi appelé Wijaya Bahu Maha 
rajah envoya des présents splendides en perles et en diamants au roi de la contrée nommée Aramana, pour 
lui demander que vingt-neuf teroonancees instruits fussent envoyés à Ceylan avec leurs livres.» (Raja Ratnacari, 
trad. Upham, t. II, p. 85-86.) Le Rajavali (même ouvrage, t. II, p. 252) répète la même chose et porte à vingt le 
nombre des prêtres envoyés. 

3 Voy. An epitome of the history of Ceylan, p. 39 et 41. 

4 The sacred and historical Books of Ceylan, t. I, Mahavansi, ch. lx, p. 253. 
s Ceylon, t. I, p. 406, note 1. 

6 Je cite comme précédemment les passages mûmes des livres singalais : « Le roi Parackrama Bahoo envoya, 
la 16° année de son règne, plusieurs expéditions sur le continent... cinq navires se dirigèrent vers Aramana, 
et jetèrent l'ancre à Koosuma. Les Singalais battirent les ennemis, dont le roi fut tué pendant le combat. Le 
(commandant en chef des forces du roi Parackrama Bahoo fit le tour de la capitale ennemie, monté sur un 



RÉSUME DES TEMPS ANCIENS. 135 

pâli pour le prier d'envoyer à Ceylan des prêtres pieux et instruits qui pussent décider 
sur quelques points controversés de leur foi commune. 

Aramana, qui est la seule désignation géographique qui apparaisse dans les parties tra- 
duites des ouvrages singalais qui m'ont été accessibles, est sans doute encore le royaume de 
Pagan dont le nom pâli est Arimaddana ; Anauratha et Anouradha sont identiques, et le Cam- 
bodia de Turnour est le Kamboza birman situé entre l'Iraouady et la Salouen, qui, de l'an- 
cienne domination d'Angcor, avait passé sous celle de Pagan. D'après Mason, une mission 
fut envoyée en 1 171 de Birmanie à Ceylan, et dix ans après, cinq prêtres très-versés dans la 
littérature birmane se rendirent de Ceylan à Pagan. Parmi eux se trouvait un Cambodgien 1 . 
Il est probable que les faits mis par Turnour au compte de Siam doivent être appliqués au 
Cambodge, et il est intéressant de constater la suprématie religieuse exercée du dixième au 
douzième siècle par la péninsule indo-chinoise sur tous les pays bouddhistes. « A l'époque 
des Quatre Senas, dit Taranatha, la moitié du clergé rassemblé dans le Magadha appartenait 
au pays Koki. Comme par suite de cela le Mahajana(grand véhicule ou école du Nord) s'était 
très-répandu, le Mahajana et le Hinajana (petit véhicule ou école du Sud) ne purent plus 
se distinguer l'un de l'autre. . . . Lorsque le Magadha fut conquis par les Turuschkas (musul- 
mans), les savants du Madhjadeca allèrent pour la plupart dans ces contrées, où la religion 
fit des progrès considérables, alors que dans le Magadha elle devint comme éteinte 2 . » 

A partir de Phnhea Krek, les traditions indigènes ou siamoises ne nous apprennent 
rien sur le Cambodge, si ce n'est qu'au bout de trois générations la race de ce roi s'étei- 
gnit. C'est donc une autre dynastie que la sienne qui renoua pendant les années Tching- 
ho et Hiouen-ho (1116-1123) les relations interrompues avec la Chine. En 1128, il y avait 
un résident chinois à la cour de Cambodge. A cette époque, disent les historiens des Song, 
on voyait dans ce royaume une tour en cuivre entourée de vingt-quatre tourelles pareil- 
lement en cuivre, aux entrées de laquelle étaient placés huit éléphants de même métal, 
pesant chacun 4,000 livres. Retrouvons-nous ici une mention du Baion? 

La domination du Cambodge ne s'étendait plus sur la côte occidentale de la pres- 
qu'île de Malaca, car nous voyons, à la fin du onzième siècle, Aloung-tsithou 3 , roi de 
Pagan, occupé à réprimer une révolte à Ténassérim; son petit-fils, Narapathi-tsithou, visita 
Tavoy vers la fin du douzième siècle ou au commencement du treizième. Pendant les an- 
nées Tching-youen (11 53-56), le Cambodge fil de nouveau la guerre au Tsiampa, et sou- 
éléphant, et proclama que ladite cité était la conquête des troupes du roi de Lanka, et que ses habitants 
devaient le reconnaître pour leur souverain (Mahavansi, ch. lxxv, trad. Upham, 1. 1, p. 292-93)... Le roi Sree 
Parackrama Bahu maha loo maha rajah, irrité de ce que les rois infidèles voulaient abolir la religion de Boud- 
dha , composa une armée de 125,000 géants qu'il envoya au dehors. Ils firent captifs les rois des contrées 

appelées Solee Râla et Pawndia Rata; de là ils s'avancèrent en soumettant tout devant eux jusqu'à la contrée 
appelée Aramana. Tous ces pays se reconnurent tributaires. » {Rojaratnacari, trad. Upham, t. II, p. 87.) Le Raja- 
vali (même vol., p. 253) reproduit exactement les mêmes détails. 

1 Cf. Mason, op. cit., p. 45 ; Yule, Narrative of a mission to the court of Ava, p. 47-48 (note) et 206. 

2 Schiefner, Geschichte des Buddhismus, etc., p. 255 et 263. 

3 C'est le roi que Crawfurd appelle Alaun-chany-su et qu'il fait monter sur le trône en 1081 Cf. Mason, 
op. cit., p. 45. C'est sans doute par inadvertance que Bastian attribue cette expédition au roi Anauratha, anté- 
rieur de trois règnes à Aloung-tsi-thou {Die Voelker, etc. I, p. 191). 



136 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMBODGE. 

mil complètement ce royaume. C'est à partir de ce moment que le Tchin-la prend dans 
les auteurs chinois le nom de Tchen-la '. En 1201, un nouveau roi monta sur le trône du 
Cambodge et renouvela les hommages à la cour de Chine. Il régna vingt ans. 

La domination du Cambodge sur le Tsiampa ne fut pas de très-longue durée. En 1278, 
l'empereur Khoubilaï, qui venait d'achever la conquête de la Chine, s'efforça d'établir sa 
domination sur toute l'Indo-Chine; il envoya un émissaire à Tchen-tching pour deman- 
der au roi de ce pays de se reconnaître son vassal. Mais, en 1282, Lou-ti, fils du roi tsiam- 
pois, fit saisir et emprisonner tous les fonctionnaires chinois qu'avait envoyés Khoubilaï, 
et celui-ci engagea avec Tchen-tching une guerre qui ne fut pas toujours heureuse 2 . 

En 1296, Khoubilaï envoya aussi un ambassadeur au Cambodge ; c'est celui dont le 
récit, traduit par A. Rémusat, a été si souvent cité dans le cours de ce travail. Ce récit 
nous montre le Cambodge dans un état de richesse remarquable. En dehors de la secte 
des lettrés, le peuple y est partagé entre deux cultes : celui de Fo et celui des Tao-sse. Le 
bouddhisme est la religion du plus grand nombre; c'est toujours la religion officielle; 
car, quand le roi sort, on porte devant lui une statue de Fo. Le brahmanisme et la coutume 
hindoue de brûler les corps ont disparu ; du culte des serpents il ne reste que des souvenirs 
qui se traduisent en légendes. « Plusieurs personnes d'un rang distingué, dit l'ambassa- 
deur chinois, m'ont raconté qu'anciennement, il y avait, dans la tour d'Or du palais du roi, 
une fée sous la forme d'un serpent à neuf tètes, laquelle était la protectrice du royaume; 
sous le règne de l'un des rois du pays, cette fée prenait chaque nuit la figure d'une femme 
et venait trouver le prince:!., si la fée restait une nuit sans paraître, c'était un signe de la 
mort prochaine du roi; si le roi de son côté manquait au rendez-vous, on pouvait être sûr 
qu'il y aurait un incendie ou quelque autre calamité 3 . » Nous retrouvons là sans doute une 
lointaine réminiscence de Ye-lieou ou Nang Nakh. 

Malgré la splendeur des monuments et les pompes de la cour royale, le Cambodge, 
au point de vue politique, parait un peu déchu. Des guerres récentes avec les Siamois 
l'ont dépeuplé, et il semble qu'il ait été, peu d'années auparavant, tributaire du roi de 
Cochinchine. Celui-ci exigeait une once de fiel humain comme impôt*. L'inscription de 
Sokhotay, qui est contemporaine de l'époque à laquelle nous sommes arrivés et qui est le 
plus ancien document épigraphique de l'histoire siamoise 5 , nous apprend que le prince 

1 Hay koue thou tchi, k. 8. Historiens des Song et des Ming; Ta thsing y thoung tchi, k. 440, article Tchin-la. 
Rémusat, op. cit., p. 22-23, Yuen liien louy han, k. 234. 

2 Voy. les citations du Sou houng liïan lou et du Litai hisse nienpiao faites par Pauthier, dans son édition 
de Marco Polo (p. 552-334, notes). On y trouvera le résumé de l'histoire de Tchen-tching, de 1278 à 1333. Lisez 
aussi les quelques curieux détails donnés par le grand voyageur vénitien sur ce même pays qu'il visita vers 1284 
(liv. III, chap. v de sa relation). 

3 Rémusat, op. cit., p. 46. 

h 11 serait assez curieux de rechercher l'origine de cette abominable coutume qui n'existe plus qu'à l'état 
de souvenir légendaire. Le preneur de fiel est le croquemitaine des campagnes cambodgiennes. Voy. Bouille- 
vaux, Voyage dans l'Indo-Chine, p. 241. 

5 Je ne crois pas douteux que ce soit l'ère de Salivahana qui est employée dans cette inscription dont le 
docteur Bastian a donne une traduction complète dansle tome XXXIV,l ro part.,p.27 et suiv., du Journaldela 
Société asiatique du Bengale. L'était là l'opinion du l'eu roi de Siani (Bowring, op. cit., t. I, p. 278). L'emploi du 



MC ! 
HARVARD UNIVERSITY 
CAMBRIDGE. MA USA 



RÉSUMÉ DES TEMPS ANCIENS. 137 

qui régnait en 1283-1292 dans cette ancienne métropole des Thai, se nommait Phra Ram 
Kamheng, et que son royaume s'étendait depuis Muong Phe et Muong Nan au nord, jusqu'à 
Petchaboury et les bords de la mer au sud, et des rives du Mékong à l'est, au pays de Xot et 
de Rangkapadi (le Pégou) et aux rivages de l'Océan à l'ouest. Ce roi, après avoir aidé son 
père Sinitharathija à vaincre le roi du pays de Xot nommé Samxon, après être resté 
ensuite le fidèle sujet de son frère aîné, monta sur le trône à la mort de celui-ci et fixa 
l'alphabet à employer par les Thai. C'est sans doute Phra Ram Kamheng qui venait de faire 
la guerre au Cambodge au moment du passage de l'ambassadeur chinois. Les Mons ou Pé- 
gouans paraissent avoir contribué aussi à ruiner par de fréquentes incursions les établisse- 
ments des Cambodgiens dans le sud de la vallée du Menam. Nous croirions volontiers que 
Phra Ram Kamheng est de race Thai-niai, et qu'il est le même que le prince appelé 
Renya men Yea dans les annales de Labong, qui fonda la ville de Xieng Mai en 1293. 
La tribu laotienne, qui est devenue les Thai noi ou les Siamois d'aujourd'hui, formait à ce 
moment un petit royaume distinct sur la branche occidentale du Menam, et ce fut elle qui, 
un demi-siècle après, s'avança dans le sud et fonda la ville d'Ayuthia à l'emplacement 
même où, d'après certaines traditions, se serait élevée la ville cambodgienne de Lovec 1 . 

Le roi qui régnait à Angcor, à la fin du treizième siècle, était le gendre de son prédéces- 
seur. Celui-ci aimait tendrement sa fille et lui laissa dérober le Prea khan ou l'épée royale, 
à la garde de laquelle sont affectés les Rakou 2 ; le fils du roi, qui se trouvait ainsi frustré 
de la succession, voulut lever des troupes ; mais son beau-frère, en ayant été prévenu, lui fit 
couper les doigts des pieds, et le fit empoisonner ensuite. Nous trouvons mentionné 
dans le récit de l'ambassadeur chinois l'usage des Cambodgiens de prendre comme es- 
claves les habitants des montagnes. L'inscription de Sokothay constate que les Thai fai- 
saient la guerre aux tribus sauvages dans le même but. 

cycle duodénaire pour la désignation des années permet à cet égard une vérification qui n'est pas sans valeur. 
En comparant les noms d'années cités dans la chronique cambodgienne, à partir de 1346, et ceux que contient 
l'inscription de Sokothay, on les trouve en parfaite coïncidence; une seule date, celle de 1205, est rapportée à 
l'année du Cheval, alors qu'elle devrait, d'après la chronique cambodgienne, porter le nom d'année de la Chèvre. 
11 est facile de reconnaître là une méprise du traducteur, les mots indigènes qui signifient dans ce cas cheval 
et chèvre, momi et morne, étant presque identiques. Le docteur Bastian a commis une erreur de même nature 
dans la traduction de l'inscription d'Angcor Wat (/. A. S. B., t. XXXVI, l re part., p. 76), qui porte la date 
de 1633, correspondant à 1701 A. D., en indiquant le Dragon au lieu du Serpent pour le nom de l'année. 
On éviterait ces confusions, en donnant, sans les traduire, les noms indigènes des années (voyez ci-dessus, p. 93, 
note 2). Il est intéressant de constater qu'au xm e siècle les Siamois se servaient encore de l'ère et du calen- 
drier cambodgiens. On trouve dès cette époque les noms d'années chinois et cambodgiens en parfaite coïn- 
cidence. 

1 Voy. Cfiinese repository, t. XX, p. 343, le récit des origines siamoises d'après le feu roi de Siam. Il y a 
peut-être ici une confusion entre Lophaboury et Ayuthia. La première de ces deux villes est sans doute l'an- 
cienne ville de Lavo ou Lovec que mentionnent les chroniques siamoises. 

2 Les Bakou forment au Cambodge une corporation particulière, à laquelle est confiée aujourd'hui encore 
la garde de l'épée royale. Ils se disent de la race des brahmanes, dont ils ont conservé quelques usages. Ils 
portent les cheveux longs et sont exempts d'impôts et de corvée. Leur nom paraît dérivé de Bagoh, appella- 
tion vulgaire d'Hangsavadi, l'ancienne capitale du Pégou. J'ai déjà signalé les relations nombreuses qui ont 
existé entre ce pays et le Cambodge. L'épée royale conservée au Cambodge porte, assez finement gravés, plu- 
sieurs sujets tous brahmaniques. Voyez, sur les Bakou, Janneau, op. cit., p. 63, et Bastian, op. cit., t.I, p. 455. 

I. 18 



138 ESSAI HISTORIQUE SUR LE GAMRODGE. 

C'est vers la fin du treizième siècle (1276), que le royaume malais de Malaca fut con- 
verti au mahométisme, et que ce nouveau culte commença à se répandre dans les îles 
de la Sonde, et probablement dans le Tsiampa '. 

Quelques années avant la fondation d'Ayuthia par les Thai, nous sommes enfin en 
possession de chroniques indigènes 2 établissant d'une façon à peu près continue la suc- 
cession des rois du Cambodge jusqu'à nos jours. Nous entrons dans l'histoire des temps 
modernes et de la décadence des Khmers. 

§ (i. Résumé historique des temps modernes. 

En 1346, le roi Prea Nipean Rat règne à Angcor. La tradition rapportée par Pal- 
legoix, qui fait du fondateur d'Ayuthia un roi cambodgien, n'a aucune vraisemblance, 
puisque les chroniques khmers nous montrent en 1352 le roi de Siam, Phaya Uthong, 
qui avait pris le titre de Phra Rama Thibodi, assiégeant Angcor deux ans après avoir fondé 
Ayuthia, et détrônant le roi cambodgien Prea Lompong Reachea, fils de Prea Nipean Rat. 

La fondation d'Ayuthia n'est sans doute que la conséquence des progrès incessants 
accomplis par les Siamois dans leur mouvement de conquête vers le sud, et une 
tradition fait venir Phaya Uthong de Tcha-liang, ville située par 16° de latitude nord et 
97° de longitude environ. Ce prince était le sixième d'une dynastie qui avait réuni les 
peuples de Xieng Hai et de Kampheng Phet pour fonder cette nouvelle ville. Il en fut 
chassé après six ans de règne par une peste terrible et il émigra plus au sud, où il fonda 
Ayuthia en 1350. Phaya Uthong paraît avoir été un grand conquérant. Si on en croit les 
annales siamoises, sa domination se serait étendue sur toute la presqu'île de Malaca, jusqu'à 
Martaban et Moulmein, et n'était limitée, au nord de la vallée du Menam, que par Xieng 
Mai et Lakhon où régnaient les descendants de Phra Ram Kamheng. Le nom de Java 
figure dans la liste des royaumes qui relevaient de Phaya Uthong 3 ; il désigne ici une partie 
de l'île de Sumatra, probablement le royaume de Pasey. 11 faut rabattre beaucoup d'ailleurs 
de cette énumération de princes tributaires. Les chroniques malaises mentionnent, en 
1340, une guerre entre le roi de Siam et le roi de Malaca, mais font périr le premier 
les armes à la main " ; les souvenirs javanais piacent également à la même époque l'in- 
vasion par une armée cambodgienne du royaume de Majapahit, invasion qui aurait été 
victorieusement repoussée par Damar-woulan, beau-frère du roi Angka-wijaya 5 . Celte 
invasion doit être attribuée probablement aux Siamois, qui avaient succédé au Cambodge 
déchu dans la prépondérance de la péninsule. Ces quelques expéditions lointaines ont 
suffi aux historiens siamois pour leur faire inscrire comme tributaires tous les pays qui 
avaient été inquiétés un instant par les armées de ce peuple vaniteux. Nous croirions vo- 

1 Voy. les traditions rapportées par Baslian au sujet du Tsiampa, 1. 1, p. 512 de son ouvrage Die Voelker, etc. 

2 J'ai publié la traduction commentée de ces chroniques dans les numéros An Journal asiatique d'octobre- 
novembre-décembre 1871 et mai 1872, et je n'en donnerai ici qu'un aperçu rapide. 

3 Cf. Pallegoix, Description, etc., t. 11, p. 75 ; Chinese repository, t. XX, p. 345-346. 
* Crawfurd, History of the lndian archipelago, t. II, p. 484. 

3 St. Raffles, The history of Java. t. II, p. i 13. 



RÉSUME DES TEMPS MODERNES. 139 

lontiers que Phaya Uthongest le prince à la cour duquel se rendit Ibn Batoutah en quittant 
Sumatra, et que ce voyageur arabe désigne sous le nom de sultan de MoulJava 1 . 

Phra Rama Thibodi, après s'être emparé d' Angcor, y établit successivement trois de ses 
fils comme souverains. Leur domination parait avoir duré de 1352 à 1358, et, pendantcette 
période, les Siamois emmenèrent plus de 90,000 Cambodgiens captifs. A la mort de 
Phra Rama Thibodi, survenue en 1369, le Cambodge avait recouvré son indépendance. 
Ouelques années après, le roi siamois Phra Borommaraxa vint de nouveau assiéger 
Angcor. Au bout d'un siège de sept mois, la ville fut prise, le roi du Cambodge fut 
tué, et son fils s'enfuit chez les Annamites (1373). Borommaraxa établit son fils roi à 
Angcor sous le nom de Phra Chao Ento Reachea; mais celui-ci fut assassiné l'année 
même de son avènement par des émissaires du prince royal cambodgien qui, avec 
l'aide des Annamites, que nous voyons intervenir pour la première fois dans les affaires 
du Cambodge, revint régner à Angcor. En 1384, le roi du Cambodge, profilant de ce que 
le roi de Siam, Phra Rame Souen 2 , était engagé dans une guerre contre Xieng Mai, porta 
à son tour la guerre chez les Thai, pilla les villes de Chonbury et Chantaboury, et ramena 
6,000 captifs. Mais Phra Rame Souen exerça de terribles représailles ; il s'empara d'Angcor 
l'année suivante et n'y laissa que 5,000 habitants. Le roi du Cambodge s'enfuit, et son fils 
fut fait prisonnier. Un général siamois, nommé Xainerong, fut laissé avec 5,000 hommes 
pour garder le pays. Le roi du Cambodge paraît avoir invoqué de nouveau l'aide des Anna- 
mites pour remonter sur le trône. En 1388, le roi du Cambodge abandonna sa capitale, trop 
exposée aux incursions siamoises, et fixa sa résidence à Rasan ou Roribun, puis à Pnom 
Penh 3 . Le règne de ce prince, qui portait les titres de Prea Reachea Angca Prea Borom 
Reachea Thireach Reamea Typhdey, est un des plus longs de l'histoire khmer, et le 
Cambodge parait jouir d'une grande tranquillité jusqu'en 1437. C'est peut-être pendant 
cette période que fut élevée la pyramide de Pnom Penh. 

D'après les historiens des Ming, les relations officielles entre le Cambodge et la Chine 
furent, à cette époque, d'une activité remarquable; mais les noms des rois cambodgiens 
sont peu reconnaissables dans les transcriptions chinoises, et il est difficile d'établir des 
identifications qui permettraient de résoudre les quelques difficultés chronologiques que 
présente le détail des événements de cette partie de l'histoire khmer. En 1383, des 
officiers chinois furent envoyés au Cambodge avec le pouvoir d'examiner les voyageurs 
chinois qui s'y trouvaient, et l'empereur Tai-fsou fit remettre de riches présents au 
souverain cambodgien, qu'il avait sans doute intérêt à ménager. Celui-ci lui envoya 
en retour cinquante-neuf éléphants et 60,000 livres de parfums. En 1404, un ambas^ 

1 Cf. Dulaurier, J.A., mars 1847, p. 230 et suiv. ; Yule, Cathay and the way thither,p. 318 ; Maury, foc. cit., 
p. 230. La citation de Komara parmi les contrées qui dépendent de Moul Java semble coïncider avec la con- 
quête du Cambodge par Phaya Uthong. Voyez aussi, dans une note sur l'histoire des rois dePasey (Dulaurier^ 
J. A., mars 1847, p. 237), le récit de la guerre soutenue par eux contre les Siamois. 

2 C'était le fils de Phra Rama Thibodi. Après avoir régné un au (1370-71), il avait abdiqué en faveur de 
Phra Borommaraxa. Il était remonté sur le trône en 1382 en a-sassinant le fils de celui-ci. 

3 Un examen plus attentif des chroniques siamoise et cambodgienne m'a amené à rectifier le récit que j 'avais 
donné dans le Journal asiatique de cette période de l'histoire cambodgienne. Cf. Chinese repository, t. V, p. 59; 



140 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMBODGE. 

sadeur chinois se rendit de nouveau au Cambodge pour réclamer l'arrestation de trois 
soldats chinois qui avaient déserté, et le roi, n'ayant pu les trouver, envoya comme 
otages trois de ses sujets que l'empereur de Chine fît généreusement remettre en 
liberté l . En 1408, les envoyés cambodgiens, en apportant le tribut à la cour des Ming, 
se plaignirent vivement des incursions continuelles des habitants de Tchen-tching et 
demandèrent à être escortés à leur retour. L'empereur leur donna un officier pour les 
reconduire et pour porter au roi de ce pays l'ordre de cesser les hostilités 2 . Les hommages 
du Cambodge se succédèrent sans interruption jusqu'en 1435. 

Prea Borom Reachea Thireach abdiqua à latin de son règne (1433), suivant une cou- 
tume très-fréquente chez les souverains bouddhistes de l'Indo-Chine. A la mort de son suc- 
cesseur Prea Noreay (1437), le siège du gouvernement fut placé de nouveau à Angcor; 
mais de grandes dissensions s'élevèrent entre les membres de la famille royale, et, pen- 
dant près d'un siècle, l'histoire du Cambodge n'est pleine que de révoltes et de guerres 
civiles, que Siam sut entretenir avec adresse et qui hâtèrent la décomposition de ce 
royaume, resté jusque-là riche et puissant malgré son amoindrissement territorial. Dès 
le début de cette période, eut lieu l'abandon définitif d'Angcor, et la capitale du Cambodge 
fut tantôt Basan, tantôt Pnom Penh 3 . En 1516, monta enfin sur le trône un roi énergique 
et habile, Prea ang Chan, qui releva un moment sa patrie affaiblie. A son avènement, 
une moitié du royaume était gouvernée par un mandarin rebelle qui régnait à Basan ; il 
le vainquit, pacifia le Cambodge et transporta sa résidence de Pothisat ou Pursat à Lovec 
(1528). C'est de ce moment que date la splendeur de cette ville, dont on peut voir encore 
les ruines au nord d'Oudong', sur la rive droite du bras du Grand Lac. Elle a trois en- 
ceintes, à l'intérieur desquelles on retrouve de nombreux vestiges de pagodes. C'est Prea 
ang Chan qui fit construire le plus important de ces sanctuaires, celui que l'on nomme 
Traleng keng ou à quatre faces, parce qu'il contenait une statue colossale de Bouddha à 
quatre faces, à laquelle l'imagination du peuple attribuait un pouvoir surnaturel. Auprès 
d'elle étaient les fameuses statues de Prea Kou, le dieu Taureau, et de Prea Keo, le Bouddha 
en pierre précieuse : nous n'insisterons pas ici sur toutes les légendes qui se rapportent à 
ces idoles et qui ont été déjà commentées dans d'autres ouvrages 4 . Outre la construc- 
tion de Traleng Keng, on doit encore à Prea ang Chan la restauration du sanctuaire de Prea 
reach trop, que l'on peut visiter aujourd'hui à quelques kilomètres au sud-est d'Oudong. 
Une des filles de ce prince avait épousé le roi de Vien Chan : bouddhiste aussi fervente 
que son père, elle provoqua la réédification de plusieurs monuments religieux du Laos, 
entre autres le Tat de Peunom. 

1 Rémusat attribue les perquisitions ordonnées à ce moment par l'empereur de Chine, aux précautions 
qu'il était obligé de prendre contre les partisans de la dynastie mongole qu'il venait de renverser. 

2 Voy. Rémusat, op. cit., p. 28-34. Ta thsing y thoung tchi, k. 440, article Tchin-la. 

3 Le récit laotien que j'ai déjà cité (Voy. ci-dessus, p. 134, note 1) dit que quelque temps après la guerre 
entre le Cambodge et la Birmanie, un roi cambodgien, nommé Senarat, ayant commis de grands crimes, 
Phhnea Nakh produisit une inondation dans laquelle périrent un grand nombre d'habilants. Ne serait-ce 
point un accident de cette nature qui aurait contribué à faire déserter la ville d'Angcor? 

h Voy. Bastian, op. cit., t. V, p. 418-19. 



RÉSUMÉ DES TEMPS MODERNES. 



141 



En 1530,' le roi du Cambodge s'empara de la ville siamoise de Prachim, et en lit 
les habitants captifs. Mais, deux ans après, le roi de Siam Phra Maha Chakra entra avec 
une armée dans le Cambodge et força Ang Chan à lui livrer ses fils en otage. L'un 
d'eux fut fait par le vainqueur roi de Sangkhalok. Ang Chan ne tarda pas à réparer cet 
échec ; en 1540, il vainquit les Siamois aux environs d'Angcor; en 1557, profitant de 
la guerre que le roi du Pegou faisait à Siam, il ravagea ce royaume, et mit le siège, 
mais sans succès, devant Ayuthia -, il s'en vengea en pillant la ville de Chantaboury, 
dont il emmena les habitants en esclavage ; en 1560, il envoya une armée, sous les ordres 
d'un général chinois, nommé Chantu, mettre le siège devant Petchaboury; mais Chantu se 




VUE U E PNOM PENH. 



laissa séduire par les offres du roi de Siam ettrahitle roi du Cambodge. Celui-cifit, en 1 562, 
une nouvelle incursion dans le royaume de Siam 1 , s'empara de Petchaboury et d'un grand 
nombre de captifs; l'année suivante, une autre tentative d'invasion fut repoussée avec 
perte par Phra Chao Naret, fils du roi de Siam et gouverneur de Phitsanoulok, et le roi du 
Cambodge cessa, à partir de ce moment, toute hostilité contre le royaume de Siam. 

Ang Chan termina en 1566, à l'âge de 81 ans, son long et glorieux règne. Sous ce 
prince, en 1553, les premiers missionnaires catholiques pénétrèrent au Cambodge; ils 
étaient portugais et se nommaient Luis Cardoso et Juan Madeira. Os furent suivis en 1560 
par Gaspard da Cruz 2 . Le commerce, pendant cette période, commença -à reprendre 
beaucoup d'activité; c'était par l'embouchure du fleuve postérieur qu'entraient et sortaient 



1 Chinese repository, t. V, p. 107-8, t. VI, p. 269-70. 

2 Ce religieux s'étend longuement pour justifier son court séjour dans ce royaume, qu'il dit tributaire du 
roi de Siam, sur les causes qui empêchent la conversion des Cambodgiens. Un siècle plus tard, le P. Che- 
vreuil constate au Cambodge les mêmes difficultés et la même ferveur bouddhique. Cf. Traetado da China (sans 
pagination), Evora 1569, cap. i, et Relation des missions des évoques français. Paris, 1674, p. 142. 



I4â ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMBODGE. 

les navires. Là se trouvait le port appelé Rassac par les Cambodgiens et les écrivains 
européens du seizième siècle, et dont le nom annamite actuel est Ba-tac. 

Le fils aîné d'Ang Chan, Prea Borom Beachea, lui succéda; il adopta, au début de son 
règne, une politique exclusivement pacifique, et envoya successivement deux ambassades 
au roi de Siam et à son fils Naret pour les assurer de son alliance. Il leur fournit en 1568 
une armée auxiliaire composée de 10,000 hommes, 100 éléphants et 300 chevaux, pour les 
assister dans la lutte qu'ils soutenaient contre le Pégou et le royaume de Xieng Mai. Mais 
une injure faite par Naret au frère de Prea Borom Beachea, à qui avait été donné le com- 
mandement de cette armée de secours, réveilla les rancunes un instant assoupies. Le roi 
du Cambodge envahit en 1570 le Siam, et s'empara de Prachimetdu pays de Beach Sema 
(Korat) ; il fut aussi heureux l'année suivante contre les Laotiens, qu'il défit sur terre à Prea- 
sop, dans la province de Compong Soai, et dont les barques de guerre furent détruites parla 
flottille cambodgienne aux environs de Stung Treng. Prea Borom Beachea mourut en 
1576. C'est sous son règne que les ruines d'Angcor furent visitées par les Por- 
tugais et les Espagnols. Les descriptions qu'ils en ont laissées les représentent dans un 
état complet d'abandon. Un grand nombre d'aventuriers, non-seulement européens, mais 
encore malais, japonais, annamites, chinois, paraissent jouer à ce moment un rôle actif 
au Cambodge. Il semble que la race indigène n'ait plus en elle assez de ressort pour sub- 
sister politiquement et qu'elle soit obligée de recourir à une activité étrangère. 

Prea Borom Beachea fut remplacé par son fils Prea Sotha, qui prit le même titre que 
son père. Au bout de neuf ans de règne, Prea Sotha associa à la couronne ses deux fils Prea 
Cbey Chesda et Chau phnhea Ton. Mais la prospérité dont le Cambodge jouissait depuis 
près de trois quarts de siècle touchait à sa fin : le roi de Siam, Phra chao Naret, après 
avoir secoué le joug des Pégouans et établi solidement son autorité, songea à se venger 
des humiliations que le Cambodge avait fait subir à sa patrie sous le règne de Prea ang 
Chan. D'après les annales siamoises, il envahit ce royaume en 1581, à la tête d'une armée 
de 100,000 hommes, s'empara de Pursat et de Battambang et mit le siège devant Lovec, 
mais il fut obligé de se retirer au bout de trois mois, En 1 585, il revint avec des forces encore 
plus considérables, attaqua le Cambodge par terre et par mer, battit l'armée cambodgienne 
qui était commandée par le frère du roi, et s'empara de Lovec à la faveur d'une révolte sus- 
citée par un des neveux du roi du Cambodge. Ce dernier événement, d'après la chronique 
cambodgienne et les témoignages européens, doit être rapporté à l'année 1593 et non à 
1585. Naret avait fait le serment de se laver les pieds dans le sang de son ennemi, et, 
d'après les annales siamoises^ il tint rigoureusement parole. La chronique cambodgienne 
dit que le roi;, devant l'invasion siamoise et la révolte de son neveUj s'enfuit au Laos avec 
ses fils 2 et les historiens espagnols, qui mentionnent le concours prêté par le gouverneur 

1 Reach sema ou Nocof Rôach sema est indiqué sur la carte de la Loubèfe sous le nom de Corazcma, 
devenu aujourd'hui par abréviation Korat. Cf. Chinese repository, t. VI, p. 324. 

2 Probablement sur les frontières du Laos, à Stung Treng, où se trouvait une résidence royale et où 
Wusthof mentionne le séjour vers la fin du xvi° siècle d'un roi cambodgien. Cf. le Chinese repository, t. VI, 
p. 326 et 396; Janneau, Manuel pratique de la langue cambodgienne, 2 e partie,- p. 85, et Fr. Garnier, Chronique 
rài/ale du Cambodge ./. A., 1871, p. 35i-35o. 



RÉSUMÉ DES TEMPS MODERNES. 143 

des Philippines au roi légitime du Cambodge, ne font aucune allusion à l'acte barbare at- 
tribué au prince siamois. Le frère du roi cambodgien, nommé Prea Srey Sorpor, qui était 
obbojureach ou « second roi » et se trouvait à Lovec au moment de la prise de cette ville, 
fut emmené à Siam avec sa femme Prea Reachea Tapi, et ses deux fils, dont l'aîné, Prea 
Chey Chesda, avait quinze ans, et le plus jeune, Prea Outey, en avait quatre \ 

Prea Ream Cbung Prey, le neveu révolté du roi fugitif, résida à Sistor, ville impor- 
tante située près de la rive gauche du grand fleuve, en amont de Pnom Penh, et réussit 
en 1595 à chasser les Siamois du royaume. Mais il fut tué à son tour par Rlas Ruiz, 
Espagnol attaché depuis longtemps à la fortune du roi légitime, qui l'attaqua avec une 
poignée d'hommes dans son palais (14 mai 1596), et ramena sur le trône, non Prea 
Rorom Reachea, qui était mort en exil avec son fils aine, mais son plus jeune fils Chau 
phnhea Ton, qui prit le titre qu'avaient porté ses deux prédécesseurs. Ce prince 
fut assassiné trois ans après, à lage de 21 ans, par un Malais et un Cham. Après deux 
années de troubles et de guerres civiles, les Siamois placèrent sur le trône du Cam- 
bodge Prea Srey Sorpor 2 . Celui-ci abdiqua en 1618 en faveur de son fils aîné Prea Chey 
Chesda, qui semble avoir secoué le joug siamois et repoussé avec succès deux ten- 
tatives d'invasion. Il fit également une expédition chez les tribus sauvages qui habitent 
la vallée du Se Cong, clans le but de découvrir les gisements aurifères très-abondants 
que ces tribus auraient eus en leur pouvoir. Cette expédition fut malheureuse, et la plu- 
part de ceux qui la composaient périrent de maladie. Prea Chey Chesda mourut en 1627, 
et son fils lui succéda sous le nom de Prea Srey Thomea. Ce prince paraît avoir résidé 
auprès de la pagode de Pnom Rachey 3 . Il soutint une guerre heureuse contre les Siamois. 
Mandelslo constate que le Cambodge disposait à ce moment d'une armée de 25 à 30,000 
hommes 4 . Les relations commerciales avec les Européens commençaient à devenir fort 
actives. C'est l'époque des voyages d'Hagenaar et de Wusthof. 

Mais de nouvelles dissensions plongèrent le royaume dans une série de guerres civiles 
et de révolutions qui amenèrent, avec l'intervention des Siamois et des Annamites, la 
ruine définitive de la puissance cambodgienne. L'oncle de Prea Srey Thomea se révolta 
contre lui et le renversa du trône. Un fils de ce dernier, auquel les historiens européens 
donnent le nom de Nac Ciam, s'empara à son tour violemment du pouvoir en assassinant 
son frère aîné, et fit peser sur tout le royaume une tyrannie insupportable. Ce fut lui qui 
fit assassiner Regemortes, chef du comptoir hollandais. Il fit d'Oudong la capitale du royaume 
et embrassa le mahométisme pour s'attacher les Malais et les Javanais, très-nombreux à ce 
momentau Cambodge, et s'assurerainsi un appui contre le mécontentement de ses sujets. Les 
autres princes de la famille royale se liguèrent contre lui, le renversèrent, puis se partagè- 
rent en deux camps dont l'un invoqua le secours des Annamites et l'autre celui des Siamois. 

1 Toutes ces désignations de princes ou de princesses sont des titres ou des qualifications honorifiques et 
non des noms propres. Leur répétition incessante rend l'histoire camhodgienne aussi fatigante que confuse. 

2 Chinese repository, t. VII, p. 543; J. A., 1871, p. 360-361. 

3 Voy. Wusthof, Yremde reyde incle coningricken Cambodia ende Louwen. Harlem, 1669, p. 16-17, ou la tra- 
duction que j'en ai publiée dans le Bulletin de la Société de géographie, sept.-oct. 1871, p. 252 et 256 

4 Voyages célèbres et remarquables, etc. Amsterdam, 1727, p. 331 . 



144 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMBODGE. 

Le royaume fut partagé comme jadis en deux parties : l'une, qui avait pour capitale Prarn 
Domlong dans la province deBien-hoa ; l'autre qui obéissait à Oudong. Ce fut le parti siamois 
qui l'emporta définitivement en 1690 dans la personne de Chau phnhea Sor, qui luttait 
depuis onze ans contre les hordes chinoises et chams soulevées contre lui par son com- 
pétiteur Non. Comme prix des services rendus au roi du Cambodge, les Siamois paraissent 
avoir conservé, à partir de ce moment, les provinces cambodgiennes de Sankea, Si Saket, 
Tchoncan, Souren etCoucan, situées entre Korat et Angcor. 

Sous le règne de Chau phnhea Sor, un établissement anglais fut fondé à Poulo Condor 
(1702); mais la partie européenne de la garnison fut massacrée en 1717 parles Macassarsqui 
composaient l'autre partie. Deux Anglais seulement, le docteur Pound et Salomon Lloyd, 
purent s'échapper dans une barque. 

Sor régna dix -neuf ans, puis abdiqua en faveur de son fils Prea Srey Thomea. Celui-ci 
fut renversé du trône par son cousin Ang Em, qui avait le titre de Prea keo fea ; cette 
compétition des deux princes amena encore une guerre acharnée entre les Siamois 
et les Annamites. Ces derniers, vainqueurs sur mer, ne purent réunir sur terre des forces 
suffisantes pour arrêter les progrès des Siamois, et le Prea keo fea n'obtint de conserver 
le pouvoir qu'en se soumettant au roi de Siam. Il abdiqua à son tour (1729) en faveur de 
son fils Prea Sotha; mais celui-ci ne tarda pas à être renversé par son oncle Prea Srey 
Thomea, qui fut fait roi à Pnom Penh par les Siamois (1739). Ce prince établit sa cour à 
Oudong, qui est resté jusqu'en 1866 la capitale du royaume. Il mourut en 1748 et fut 
remplacé par son fils Ang Snguon, qui prit le titre de PreaReamea Typdey. 

Ang Snguon eut à soutenir une guerre de quatre ans contre les Annamites, qui avaient 
complètement subjugué les Chams et se servaient d'eux comme d'avant-gardes pour leurs 
armées d'invasion. Ils avaient dirigé déjà une émigration chinoise dans le delta du Cam- 
bodge, et ces émigrants avaient colonisé au profit de la cour de Hué la province de Fia- 
tien. La nouvelle guerre coûta au Cambodge le territoire compris entre Saigon et My-tho. 
Le roi Prea Reamea Typdey mourut en 1758; son oncle fut nommé régent du royaume, 
et, pour que l'empereur annamite lui accordât l'investiture royale, il lui livra les provinces 
de Bassac et Preatapeang (appelé aujourd'hui par les Annamites Tra-vinh) ; mais il fut 
assassiné sur ces entrefaites par son gendre. Le gouverneur annamite de Saigon, aidé du 
Chinois Mac-ton, gouverneur de Ha-tien, marcha contre l'usurpateur et rétablit sur le 
trône le fils de Prea Reamea Typdey, nommé Ang Ton. En échange de ce service, la 
cour de Hué réclama la province de Vinh-long et l'autorisation d'élever des citadelles 
à Sadec et à Chaudoc. 

Ang Ton prit le titre de Prea ang Preatha Somdach Outey Reachea. 

A leur tour, les Siamois voulurent disputer au roi du Cambodge la couronne qu'il venait 
d'acheter si chèrement aux Annamites. En 1769, PhayaTak, qui venait de repousser l'in- 
vasion birmane, voulut exiger de Ang Ton le tribut, et sur son refus, il lui suscita un com- 
pétiteur, Ang Non, auquel il donna l'appui d'une armée siamoise. Celle-ci fut battue par 
les Cambodgiens (1770). Mais, deux ans après, le roi de Siam revint avec 20,000 hommes 
assiéger Ha-tien, s'en empara et marcha sur Pnom Penh, où il établit Ang Non. Cette 



RÉSUMÉ DES TEMPS MODERNES. 145 

ville fut reprise Tannée suivante par les Annamites : Phaya Tak fut obligé de se retirer à 
lia-tien, et Ang Non à Kompot. Mais, en 1774, éclata la fameuse révolte des Tay-son, 
qui mit la dynastie royale annamite à deux doigts de sa perte. Ang Tong abdiqua en faveur 
de son frère Ang Van. Celui-ci prit le titre de Prea Ream Reachea Typdey, refusa de se 
reconnaître vassal d'An-nam, et reprit My-tbo et Vinh-long. Il était d'un naturel emporté 
et sanguinaire, et son plus jeune frère Ang Tban, qui était troisième roi, ayant voulu 
s'opposer à ses volontés, fut assassiné par ses ordres. Ang Ton en éprouva une telle frayeur 
qu'il mourut de maladie huit jours après. En 1780, le roi annamite Nguyen-anh, connu 
plus tard sous le nom de Gia-long, ayant pu rétablir son autorité dans la province 
de Gia-dinh (Saigon), fit la guerre à Ang Van, contre lequel les Cambodgiens s'é- 
taient soulevés. Ang Van fut battu et mis à mort par ses propres sujets que ses cruautés 
avaient exaspérés. On proclama roi à sa place Ang Eng, fils de Ang Ton, qui n'était âgé 
que de huit ans, et dont un mandarin, nommé Mo, fut nommé régent. 

Comme on devait s'y attendre, les Siamois ne tardèrent pas à envahir le Cambodge ; 
mais, sur ces entrefaites, une révolte renversa Phaya Tak du trône, et les deux gé- 
néraux qui commandaient l'armée siamoise se hâtèrent de retourner à Rankok pour 
s'y faire proclamer rois. Les Annamites, accourus à la rencontre des envahisseurs, 
restèrent maîtres du pays jusqu'au Grand Lac (1783). En 1784, un mandarin nommé 
Rien, serviteur du roi Prea Ream (Ang Van), revint de Siam où il s'était caché, 
mit à mort le régent Mo et prit sa place. Mais il ne tarda pas à être chassé par une 
révolte fomentée par un Malais, et il s'enfuit de nouveau à Rankok, emmenant le jeune 
Ang Eng. L'année suivante, la révolte fut comprimée ; Ang Eng fut ramené au Cam- 
bodge. Le mandarin Thang fut nommé régent à la place de Rien, et celui-ci reçut, 
en récompense de ses services passés, le gouvernement des provinces de Rattambang et 
d'Angcor. Peu après, Gia-long lui-même dut se réfugier à Rankok et implorer l'aide 
du roi de Siam ; mais l'armée siamoise qui lui fut donnée pour le ramener à Saigon fut 
battue par les Tay-son, et ce fut avec ses seules ressources et le concours des officiers 
français qui s'étaient attachés à sa fortune, que Gia-long parvint à reconquérir son trône. 
En 1790, les six provinces du delta du Cambodge, celles qui appartiennent aujourd'hui à 
la France, étaient pacifiées et reconnaissaient son autorité. 

En définitive, c'était le Cambodge qui avait payé les frais de toutes ces guerres 
désastreuses. Il se trouvait réduit à ce moment aux provinces qui entourent le 
Grand Lac et à la partie de la vallée du grand fleuve comprise entre les cataractes de 
Khong et Pnom Penh. Vis-à-vis de Siam, ce n'était plus qu'un royaume tributaire qui, 
en toute occasion, devait prendre le mot d'ordre de son suzerain, et fournir à la pre- 
mière invitation des corvées de travailleurs et des troupes auxiliaires. 

Ce ne fut qu'en 1795 que Ang Eng, qui avait pris le titre de Prea bat Rorom Rapit, etc., 
obtint du roi de Siam qu'on lui rendit sa mère, sa femme et ses fils restés jusque-là en 
otage à Rankok. Il est utile de donner ici le nom de ceux des fils de ce prince qui vécurent 
et jouèrent plus tard un rôle politique : l'aîné était Ang Chan, né en 1791 ; après lui 
vinrent Ang Snguon (1794), de la même mère qu'Ang Chan; Ang Em, d'une autre 

I 19 



146 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

mère ; Ang Duong, de la même mère qu'Ang Chan (1796) et père du roi actuel. 

Ang Eng fit rédiger la chronique royale du Cambodge depuis 1316 jusqu'en 1739. 

11 mourut en 1797, âgé de vingt-quatre ans. Le Chaufea ou « premier ministre», nommé 

Ten, exerça l'autorité royale pendant laminorité d'AngChan. D'après les instructions du roi 

de Siam., il envoya un corps auxiliaire de troupes à Gia-long qui étouffait à ce moment les 

derniers restes de l'insurrection des Tay-son dans la province de Qui-nhon. En 1805, 

Ten conduisit Ang Chan, qui avait quinze ans, prêter serment de fidélité à son puissant 

suzerain à Siam, et il mourut l'année suivante à Rankok. Ang Chan fut couronné 

roi du Cambodge sous les titres habituels de Prea reachea angca, etc. La même année, 

il épousa Tip, fille de Rien, gouverneur des provinces de Rattambang et d'Angcor, qui 

avait le titre de Chau phnhea apphey thbès, et qui avait reçu, dû roi de Siam, celui 

de Hua muong. Quatre ans après, Ang Snguon et Ang Em reçurent du roi de Siam les 

titres d'obbojureach et d'obbarach *. 

Ang Chan, malgré sa jeunesse, parut résolu à faire sortir l'autorité royale de l'hu- 
miliante tutelle où la tenaient depuis quarante ans les grands mandarins du Cambodge, et, 
sous prétexte de rébellion, il fit mettre à mort le kralahom nommé Muong et le chakrey 2 
nommé R en, à leur retour de Rankok, où ils avaient été faire donner aux frères du roi 
l'investiture de leurs titres (1810). Cette exécution fit réfléchir les gouverneurs qui s'étaient 
rendus à peu près indépendants dans le gouvernement de leurs provinces. Rien fortifia 
Rattambang et l'oklnia Déchu Ming souleva la grande province de Compong Soai contre 
l'autorité royale. Ang Chan s'adressa à la cour de Hué pour l'aider à réprimer cette 
révolte; sur ces entrefaites, l'obbojureach, Ang Snguon, se retira à Pursat, y ras- 
sembla ses partisans, et fit demander à Siam l'autorisation de prendre les provinces 
de Trang et de Khlong. Siam envoya une armée pour soutenir ses prétentions, et 
les Annamites, de leur côté, se mirent en devoir de protéger Ang Chan, Celui-ci fut 
forcé de se retirer quelque temps à Saigon (1812) devant l'armée siamoise et cambod- 
gienne commandée par son frère. L'influence annamite prévalut cependant; Ang Chan 
fut ramené à Pnom Penh cette même année par l'eunuque Ta-quan, délégué de Gia- 
long. Mais cette tentative d'émancipation du joug siamois coûta cher au Cambodge. 
L'okhna Déchu Ming, chassé de la province de Compong Soai, s'était réfugié dans celle de 
Tonly Repou, située plus au nord, et l'avait livrée aux Siamois, ainsi que la petite province 
frontière de Mulu Prey, pour obtenir leur protection contre la colère d'Ang Chan; Rien, à 
la mort duquel Rattambang et Angcor devaient revenir à la couronne, mourut pendant la 
guerre suscitée par Ang Snguon, et les Siamois conservèrent, au mépris des traités, ces 
deux provinces qui les placent au cœur même du royaume et que Rien n'avait jamais 
gouvernées qu'à titre de vassal du Cambodge. 

1 Ces titres, que l'on traduit ordinairement par les mots de second roi et de troisième roi,. sont donnés 
aux premiers princes de la famille royale et n'impliquent aucune autorité. Ils sont remplacés aujourd'hui par 
ceux d'Obbarach et de Prea keo fea. L'obbarach (Upa raja en Birmanie) est l'analogue du Youva-Raja ou 
prince héritier dans l'Inde. 

2 Titres de deux mandarins du premier rang. Lo premier est une sorte de ministre de- la marine, le 
second est chargé des éléphants et des transports par terre. 



RÉSUMÉ DES TEMPS MODERNES. 147 

Ang Snguon se retira à Bankok où il mourut en 1823. 

Ce ne furent pas les seules guerres qui troublèrent le long règne d'An g Chan. En 
1818, un bonze se disant inspiré, nommé Ke, souleva la province de Ba Phnom; cette 
rébellion fut comprimée avec l'aide des Annamites. En 1830, le gouverneur de Pursat se 
révolta à son tour et réclama l'aide des Siamois. Ceux-ci se hâtèrent de profiter d'une oc- 
casion qui pouvait leur procurer la conquête des provinces de Pursat et de Compong Soai, 
devenues, après celles de Battambang et d'Angcor, l'objet de leur convoitise. Le fameux 
général siamois, connu sous le nom de Bodin et célèbre déjà par sa répression de l'in- 
surrection laotienne et la prise de Vien Chan en 1828, envahit le Cambodge en 1831, 
et vainquit l'armée royale. Ang Chan fut obligé de se réfugier à Vinh-long. Ses deux 
frères, Ang Em et Ang Duong, passèrent naturellement du côté des Siamois. Ceux-ci 
essayèrent de descendre le fleuve pour achever l'entière conquête du royaume; mais, sur 
ce terrain naval, les Annamites firent sentir au Bodin leur écrasante supériorité. Les Sia- 
mois durent se retirer devant le retour offensif ordonné par Minh-mang, qui avait suc- 
cédé en 1820 à son père Gia-long, et Ang Chan fut de nouveau replacé sur le trône. 11 
mourut au commencement de l'année suivante. Les Annamites donnèrent la couronne à 
sa seconde fille, Ang Mey, et le Cambodge fut effectivement gouverné par un grand fonc- 
tionnaire annamite nommé Tru'ong-minh-giang, qui résida à Pnom Penh. 

Cette domination étrangère, exercée sans ménagements et avec une dureté tou- 
jours croissante, ne tarda pas à irriter profondément les populations, dont on chan- 
geait brusquement tous les usages , et auxquelles on imposait sans transition le 
système administratif annamite. La construction par corvées d'une route destinée à 
relier Pnom Penh à Ponteay Meas combla la mesure du mécontentement. La province de 
Compong Som se souleva à l'instigation de deux frères, l'okhna Chey et l'okhna Chu (1 834), 
et les Siamois en profitèrent pour faire une incursion dans le Cambodge d'où ils rame- 
nèrent un assez grand nombre de prisonniers annamites. Cette révolte était à peine com- 
primée, que la province de Compong Soai se souleva à son tour (1837). Le roi de Siam 
avait préposé AngEm au gouvernement de la province de Battambang et Ang Duong à 
celui d'Angcorborey, et ces deux princes n'attendaient qu'une occasion favorable pour ren- 
trer au Cambodge. Tru'ong-minh-giang, dont l'activité et l'énergie grandissaient avec 
les circonstances, fit proposer secrètement à Ang Em la royauté du Cambodge, en lui dé- 
nonçant en même temps une prétendue conspiration de son frère Ang Duong. Ang Em 
fit rappeler Ang Duong à Bankok, puis il s'avança vers Pursat, où le gouverneur annamite 
le reçut avec distinction et le fit escorter jusqu'à Pnom Penh. Mais là, Tru'ong-minh- 
giang, jetant le masque, le fit mettre en cage et l'envoya à Hué. 

Malheureusement, la domination annamite continuait à s'affirmer par des actes de 
violence et d'irréligion qui devaient profondément blesser un peuple aussi fervent que le 
peuple cambodgien. Son orgueil souffrait de l'atteinte que recevait le prestige de la famille 
royale des procédés de Tru'ong-minh-giang. On accusait ce dernier de vouloir emmener 
à Saïgon Ang Mey dont il avait fait sa maîtresse et les trois autres filles d'Ang Chan. 
L'emprisonnement de l'une d'elles, dont la mère avait eu le tort de se rendre à Bankok, 



148 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

parut un sacrilège. L'attachement des Cambodgiens à leurs chefs héréditaires est sincère 
et profond, et ce sentiment a été surtout exploité par les Siamois, qui ont toujours eu soin 
de garder comme otage ou de conquérir à leurs intérêts un membre de la famille royale. • 
En 1840, tous les mandarins cambodgiens se décidèrent à envoyer une lettre au roi de 
Siam pour lui demander d'envoyer Ang Duong gouverner le Cambodge. Ce fut encore le 
Bodin qui fut chargé d'opérer cette restauration. Il vint mettre le siège devant Pursat, que 
rendit sans combattre le gouverneur annamite. Le Bodin l'épargna lui et ses soldats, trou- 
vant sans doute plus politique d'arriver au but qu'il se proposait par un accord amiable 
avec la cour de Hué, que par l'emploi delà force ouverte. Mais, sur ces entrefaites, Minh- 
mang mourut et fut remplacé par le faible Thieou-tiï. Les Siamois réussirent à chasser 
les Annamites de Pnom Penh, et Ang Duong fut fait roi du Cambodge (1841). Tru'ong- 
minh-giang se suicida à Chaudoc, après avoir fait mettre à mort la reine Ang Mey. 
Ang Em, frère d'Ang Duong, mourut l'année suivante chez les Annamites, laissant un 
fils nommé Ang Phim, qui devint le prétendant de la cour de Hué. 

En 1845, les Annamites, profitant d'une révolte de quelques mandarins, parmi les- 
quels étaient le chacrey Mey et le bavarach Ros, prirent l'offensive^ chassèrent les Cam- 
bodgiens de Pnom Penh et remontèrent le bras du lac jusqu'à Compong Tchenang, en 
refoulant devant eux les troupes siamoises accourues avec le Bodin au secours d'Ang 
Duong. Ils investirent Oudong où celui-ci s'était réfugié avec le général siamois, et, après 
plusieurs engagements indécis, le Bodin proposa la paix. Les pourparlers durèrent près 
d'une année : on se rendit de part et d'autre les prisonniers et les otages. Ang Phim, le 
neveu et le compétiteur d'Ang Duong, fut envoyé à Bankok, où il mourut peu après 
dans un état d'aliénation mentale. On détruisit les fortifications de Oudong et celles de 
Pnom Penh, et Ang Duong reçut la double investiture de l'empereur d'An-nam et du roi 
de Siam (1846). L'année suivante, on coupa les cheveux à Ang Chrelang, fils aîné d'Ang 
Duong, on lui fit revêtir, suivant l'usage, la robe de bonze et on lui donna le nom de Prea 
Ang Reachea Vodey. Ce prince, qui est le roi actuel du Cambodge, était né à Angcorborey 
en 1834. Sa mère s'appelait Ren et était fille de l'okhna Sauphea Typhdey 1 . Au bout de 
quatre mois, il quitta la pagode qui lui avait été assignée et fut envoyé à Rankok. Le roi 
avait eu également de deux femmes différentes deux fils appelés, l'un Ang Sor (1841), 
l'autre Ang Phim (1842), et trois filles, AngTremal (1831), Ang Ou (1833), et Ang Com- 
plang (1849). Ang Duong décerna les plus grands honneurs au prêtre qui avait instruit son 
fils aîné. Il le fit chef suprême des bonzes et ordonna qu'on se servît, pour lui répondre, des 
formules employées pour le roi. 

Ang Duong se montra à plusieurs égards souverain intelligent et actif; il favorisa la 
reprise des relations commerciales avec les Européens, fit frapper des monnaies d'argent, 
portant d'un côté les tours ou Preasat du royaume, de l'autre l'image de l'oiseau Hans. 
La date y était inscrite dans les trois ères : l'ère de Rouddha, l'ère de Salivahana et la pe- 
tite ère. Celle-ci commençait déjà à prévaloir, sous l'influence de la domination siamoise : 

1 Mandarin de second rang, le premier des juges royaux. 



RÉSUMÉ DES TEMPS MODERNES. 



149 



elle est aujourd'hui la seule employée dans les pièces officielles. Ang Duong fit construire 
aussi la belle chaussée plantée d'arbres, qui relie Oudong à Compong Luong, et Peam 
ChomnuàPnom Penh, et élever une citadelle auprès de sa capitale (1849). Au point de 
vue politique, il essaya d'établir dans son royaume l'unité d'administration en supprimant 
la dépendance où se trouvaient certains gouverneurs de province vis-à-vis d'autres gou- 
verneurs d'un rang plus élevé, et en les faisant tous relever au même titre de la couronne. 
11 s'attacha à rendre purement honorifique la suprématie traditionnelle exercée par les 
grands fonctionnaires sur telle ou telle partie du royaume qui était considérée autrefois 
comme un apanage de leur charge. Il supprima le titre de Somdach prea angkeo, ou de 
« chef de tous les mandarins », qui avait été donné jusque-là à un prince de la famille 
royale et dont le possesseur s'était presque toujours servi pour fomenter des guerres civiles. 





■ÉStelt 




PAGODE NOUVELLE M EXT CONSTRUITE A COMPONG 1. l'ONG. 



Hs'efïbrça en un mot de fortifier l'autorité royale et d'affaiblir les rouages de ce système 
féodal qui est la base de l'organisation cambodgienne, et dans lequel on retrouve le génie 
de cette race orgueilleuse, le souvenir de son ancienne division en tribus, l'une des causes 
les plus puissantes.de sa rapide décadence. L'abondance revint dans le pays, qui souffrait 
depuis si longtemps des querelles de ses princes. Jamais le riz, disent les Cambodgiens, 
n'a été aussi bon marché et le peuple aussi à son aise que sous Ang Duong. Celui-ci ai- 
mait et protégeait les savants et les religieux, et prescrivit des règles uniformes pour l'em- 
ploi des caractères. Il releva toutes les pagodes d'Oudong et de Pnom Penh et en fit 
construire de nouvelles. 

En 1847, le roi de Siam, sur la demande d'Ang Duong, avait donné à l'aîné de 
ses fils l'investiture d'Obbarach et au second celle de Prea keo fea. Les deux princes 
ne purent cependant quitter Bankok et retourner auprès de leur père qu'en 1858. 



150 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMRODGE. 

En 1849, mourut, à l'âge de 77 ans, le fameux général Rodin '. Ang Duong, qui lui 
devait la couronne, lui fit élever une statue dans une pagode d'Oudong et envoya à Rankok 
une grande quantité d'étoffes de soie pour la cérémonie des funérailles. 

L'influence siamoise paraissait en ce moment absolument prépondérante àOudong, où 
résidait un mandarin siamois chargé de communiquer à Ang Duong les volontés de Ran- 
kok. L'empereur Tu-duc avait rendu au Cambodge Kompot et Compong Som, qui avaient 
été occupés par les Annamites jusqu'en 1848. La guerre dans laquelle ce souverain se 
trouvait engagé avec la France paraissait devoir éloigner toute chance de nouvelle inter- 
vention dans les affaires du Cambodge. Les intrigues et les menaces siamoises avaient 
empêché Ang Duong de recevoir un envoyé français, M. de Montigny, qui s'était arrêté 
en 1855 à Kompot dans le but de faire un traité de commerce avec le Cambodge. Ce petit 
royaume, ne pouvant plus trouver nulle part un point d'appui contre la pression sia- 
moise, semblait sur le point de disparaître comme Etat indépendant. 

En 1858, un Malais nommé Tuon-lim, s'étant soulevé et ayant entraîné dans sa rébel- 
lion tous les Chams du royaume, se réfugia avec ses principaux complices à Chaudoc, 
auprès des Annamites. L'année suivante, Ang Duong réclama les coupables ; les Annamites 
non-seulement refusèrent de les livrer, mais leur fournirent des soldais. Les hostilités 
commencèrent immédiatement sur toute l'étendue des frontières des deux pays. Ang Duong 
mit le gouverneur de Peam, nommé Kep, à la tête de ses troupes, et celui-ci refoula les 
Annamites et les Malais dans le Trangdu Sud. Ang Duong mourut à ce moment (1860). 
L'année précédente, il s'était rendu à Kompot où il avait accueilli avec bienveillance le 
voyageur français Mouhot. 

L'obbarach succéda à son père et prit le titre de Prea Noroudam, dont les Européens 
ont fait Norodon; mais ses frères fomentèrent contre lui une révolte qui le força à 
s'enfuir à Rankok. Les Siamois vinrentà son aide, et ilput revenir à Oudong en février 1 862. 
Ang Sor, le chef de la rébellion, se réfugia à Saïgon, et une demande d'extradition 
fut adressée à l'amiral Ronard par le gouvernement de Rankok. L'amiral la repoussa 
dans le but de protester contre l'ingérence siamoise dans les affaires du Cambodge, et de 
réserver l'entière liberté d'action de la France. En 1864, éclata une nouvelle rébellion : 
un mandarin cambodgien, nommé Asoa, qui se prétendait fils de Ang Em, et par con- 
séquent cousin de Noroudam , réunit les anciens rebelles d'Ang Sor, les Malais et 
quelques Annamites, mit à mort Kep, qui s'était maintenu jusqu'à ce moment dans le 
Trang du Sud, s'empara de Kompot qu'il pilla, et marcha sur Pnom Penh. 11 fut repoussé, 
mais il se maintint quelque temps en possession de la province de Trang. Un autre agita- 
teur, connu sous le nom de Pou Kombo, se disant fils de Ang Chan et d'une concu- 
bine, se fit également quelques partisans dans le pays. 

1 On raconte de ce célèbre Siamois des traits d'énergie extraordinaires. Au moment de la guerre de 1845, 
des poudres qui avaient été placées sous la cage de l'éléphant qu'il montait s'enflammèrent, et le couvrirent 
de brûlures. Le roi de Siam, informé de cet accident, lui envoya ses médecins et lui fit dire de revenir à 
Bankok. Mais le Bodin consentit seulement à interrompre sa marche pendant trois jours; il se remit ensuite 
en route malgré d'atroces souffrances et voyagea jour et nuit pour réparer le temps perdu. 



RÉSUMÉ DES TEMPS MODERNES. 151 

A ce moment, la France était déjà intervenue au Cambodge ; depuis l'année précédente, 
un officier d'un rare' mérite, celui dont le nom est inscrit en tète de cet ouvrage, le com- 
mandant de Lagrée, résidait au Cambodge et par ses utiles informations avait guidé le gou- 
verneur de la colonie, l'amiral La Grandière, dans les négociations qu'il avait été néces- 
saire de nouer avec Siam pour l'amener à renoncer à son action 9ur le Cambodge. Il n'y 
avait pas d'avenir possible pour nos possessions de Cochinchine, si l'accès de la vallée du 
grand fleuve nous restait fermée. Or, entre des mains siamoises, le Cambodge ne pouvait 
être et n'était en effet qu'une barrière el un isolant empêchant tous les produits du Laos 
d'arriver à Saigon, pour les rejeter sur Rankok. Nous ne pouvions tolérer qu'une influence 
commerciale aussi contraire put s'exercer à Pnom Penh, aux frontières mêmes de notre 
colonie. C'était déjà bien assez que la moitié du delta du fleuve restât entre les mains des 
Annamites el servît d'asile aux pirales et aux chefs de bandes qui, à l'instigation de la cour 
de Hué, cherchaient à fomenter la révolte dans nos possessions. 

Telle fut la nécessité d'où sortit le protectorat du Cambodge. Après avoir tour à 
tour employé la ruse et la menace auprès de Noroudam pour l'empêcher de se livrer à la 
France, après nous avoir même dénié le droit de traiter avec un prince qu'on affectait de 
tenir à Rankok pour un simple gouverneur de province, l'influence sjamoise dut céder 
à l'ascendant que le commandant de Lagrée sut exercer sur l'esprit de Noroudam. Le gé- 
néral siamois Chao Koun Darat, se reconnaissant impuissant à contre-balancer l'action fran- 
çaise, quitta Oudong, et son gouvernement se résigna à envoyer pour la cérémonie du 
couronnement les insignes royaux du Cambodge qui étaient restés jusques-là à Rankok. 
Le roi de Siam se refusa cependant à reconnaître officiellement le protectorat du Cam- 
bodge par la France, dans l'espérance d'obtenir la ratification définitive de la prise de 
possession des provinces de Rattambang et d'Angcor, qu'aucune pièce écrite, qu'aucun 
titre officiel n'avaient légitimée jusqu'à ce moment. 

Ce fut le 3 juin 1864, qu'eut lieu le couronnement de Noroudam en présence d'un 
envoyé siamois et du chef d'état-major de l'amiral La Grandière, M. le capitaine de frégate 
Desmoulins '. A partir de ce moment, il n'y eut plus de mandarin siamois à la cour du 

1 II est intéressant de rapporter ici la pièce qui fut présentée au couronnement par l'envoyé siamois; on 
y remarquera la hâte avec laquelle s'y produit la revendication de Battambnng et d'Angcor : 

« Autrefois le Cambodge était indépendant et gouverné par la famille de ses rois. Depuis cinq ou six 

cents ans, ce royaume a été fréquemment troublé par les dissensions et les guerres. Enfin, il a demandé 
secours à Siam qui est venu rétablir la paix. On a élevé sur le trône le roi Ang Eng, qui, en reconnaissance, a 
donné à Siam les provinces de Batlambang et d'Angcor. Depuis ce temps, ces deux provinces n'appartiennent 
plus au Cambodge; elles sont gouvernées par Siam, ainsi que le Laos jusqu'au grand fleuve. » 

« Plus tard le roi Ang Chan, fils aîné du précédent, a été élevé sur le trône, et il y eut dissensions et luttes 
entre ce roi et ses frères. Ceux-ci vinrent demander l'appui de Siam. Ang Chan s'enfuit chez les Annamites 
et demanda à leur roi le nom et le cachet. Il paya tribut aux Annamites et à Siam et gouverna comme 
son père. » 

« Sous le roi de Siam Nang Clao, les Annamites voulurent emmener dans leur pays les mandarins et le 
peuple cambodgien. Il y eut de grandes guerres, et le Cambodge demanda l'appui des Siamois. Le peuple el 
les mandarins demandaient Ang Duong, autre fils de Ang Eng, qui s'était réfugié à Siam. Le roi de Siam 
envoya Ang Duong et donna des soldats pour combattre les Annamites. Ang Duong n'était pas encore cou- 



IÎJ2 ESSAI HISTORIQUE SUR LE CAMBODGE. 

Cambodge ; un résident français fut placé à Compong Luong pour servir d'intermédiaire 
entre le roi et le gouverneur de Cochinchine. Le frère du roi, le Prea keo fea, dut résider à 
Saigon sous la surveillance de l'autorité française, afin d'éviter toute tentalive nouvelle de 
guerre civile. Pou Kombo fut également interné dans la même ville. Malheureusement, 
une imprudence permit à Pou Kombo de s'évader au mois d'avril 1866, et une rébellion 
nouvelle allait agiter le pays, rébellion dont la commission d'exploration française devait 
ressentir le contre-coup. 

ronné. Les Annamites affaiblis rendirent les provinces du Cambodge. De leur côté, les Cambodgiens rendi- 
rent ce qu'ils avaient pris et la paix fut établie. Le roi d'Annam exigea un tribut triennal. » 

« Le roi de Siam, Nang Clao, établit Ang Duong à Oudong et envoya un mandarin pour le couronner roi 
du Cambodge. Ang Duong lui envoya un tribut annuel et aussi des indemnités pour les services rendus. » 

« Ang Duong envoya un ambassadeur à la cour de Hué pour porter le tribut, et le roi de Hué lui donna 
un titre et un cachet. » 

« Ang Duong envoya à Bankok son fils Chea Vodey, pour y apprendre le gouvernement des peuples. 
11 envoya ensuite son second et son troisième fils. Il demanda, pour Chea Vodey, le titre d'Obbarach, et pour 
son second fils celui de Prea keo fea, et il voulut les avoir au Cambodge. Il fut fait comme il le demandait. » 

« Ang Duong étant mort, le roi de Siam adressa une lettre à l'Obbarach, pour qu'il gouvernât le Cambodge. 
L'Obbarach n'a pas encore été couronné. Les autres provinces se sont révoltées contre Oudong. Les peuples 
étaient partagés et la guerre a eu lieu partout. L'Obbarach, ne pouvant vaincre seul, vint avec ses grands man- 
darins à Bankok et demanda des soldats au roi de Siam. Celui ci envoya Montrey Sorivong avec des soldats 
pour ramener Obbarach à Oudong et le rétablir dans son gouvernement. Il envoya aussi ChaokounDarat et son 
frère au Cambodge pour apaiser la révolte. 

« Il y a neuf ans, l'empereur des Français a envoyé un ambassadeur à Siam pour faire un traité de com- 
merce et de paix. Les Français ont voulu ensuite faire un traité avec les Annamites, et, sur le refus de ceux-ci, 
ils ont fait la guerre. Ils ont pris Saigon et les provinces de l'ouest. Les Annamites ont accepté un traité. » 

« En raison du voisinage du Cambodge, l'amiral français a jugé qu'il y avait lieu de faire un traité avec ce 
pays pour les avantages du commerce. Il l'a demandé. L'Obbarach et ses mandarins, ainsi que le frère de 
ChaokounDarat, ont résolu d'accepter le traité. L'amiral l'a envoyé à Paris, et l'Empereur l'a approuvé et signé. 
On a reçu à Siam une lettre du ministre de France dans laquelle il est dit que la France veut le bien du 
Cambodge et continuer à vivre en paix et amitié avec Siam. » 

« L'empereur des Français et le roi de Siam admettent que Ang Chan, l'oncle de l'Obbarach, et Ang Duong, 
son père, ont reçu la couronne du roi de Siam ; qu'ils ont reçu un titre du roi annamite et payé le tribut des 
deux côtés; mais il n'y avait pas amitié entre les Annamites et Siam. » 

« Maintenant Siam et la France sont en paix. Les Français sont devenus maîtres du pays annamite et 
voisins du Cambodge qui ne paye plus le tribut à Hué. Le roi du Cambodge a demandé que Siam envoyât un 
mandarin d'un ordre élevé pour le couronner avec un mandarin français. L'empereur des Français et le roi 
de Siam, qui sont en ce moment en très-bonne amitié, font couronner le roi du Cambodge parce qu'ils sont 
•voisins de ce royaume et désirent qu'il soit tranquille. Le Cambodge est placé entre deux grandes nations. Il 
est accoutumé à suivre les traditions de Siam. La France est en paix avec Siam. Rien ne peut donc la blesser 
en cette circonstance. » 

« Le roi de Siam a trouvé cela bien et a fait dire au roi du Cambodge qu'on le couronnerait ainsi qu'il 
avait été décidé avec l'envoyé français. Il a envoyé les insignes de la royauté, les mêmes que pour son père. 
Il a désigné à cet effet Montrey Sorivong, frère du Kralahom, qui est de sa propre famille. Ce mandarin a 
l'habitude des choses politiques. Il a été ambassadeur auprès de la reine Victoria, et, à son retour, il a eu 
l'honneur de voir l'Empereur. Il est aussi l'ami du roi, qu'il a conduit autrefois jusqu'à Oudong. C'est pour 
cela qu'il l'a envoyé pour apporter les insignes de la royauté et les présents d'usage » 

« Le roi demande que les esprits célestes et celui qui, ayant tout pouvoir dans le ciel, a jusqu'à présent 
protégé Siam et le Cambodge, aide encore et conserve le Cambodge et protège son roi » 

« Moi qui ai reçu les ordres du roi de Siam (suivent les titres), j'invite le roi Obbarach à recevoir la cou- 
ronne et tous les insignes de la royauté. Et alors il sera roi du Cambodge pour gouverner les peuples suivant 
les coutumes et suivant les lois de la religion » 




i \ e net a coaposc lu o n g . 



VI 



RETOUR A COMPONG LUONG. — DÉPART DU CAMBODGE. ASCENSION DU GRAND FLEUVE. — 

LES PREMIERS RAPIDES. — STUNG TRENG. — KHONG. BASSAC. 



Nous ne finies qu'un court séjour à Angcor, malgré notre curiosité et tout ce qu'il 
restait encore à y découvrir. Ces visites à des ruines dont la grandeur et la puissante 
originalité dépassaient tout ce que l'imagination la plus féconde et les récits les plus mer- 
veilleux avaient pu faire pressentir, avaient un charme qui éloignait la fatigue et défiait 
la satiété. La magnifique végétation tropicale qui servait de décor à ces imposants mo- 
numents donnait quelque chose de féerique à leur apparition subite au milieu de la forêt, 
ei l'inconnu du passé dont ils évoquaient soudainement la mémoire ouvrait à la fantaisie 
le champ le plus vaste où elle put promener ses rêves de civilisation. 11 y a, à cette recher- 
che de l'antique encore inexploré, je ne sais quelle vive jouissance que ne connaissent pas 
les touristes européens. Au lieu de parcourir des endroits cent fois décrits à la suile d'un 
■cicérone bavard, être soi-même son guide, découvrir sous les herbes, ici une frise sculptée, 
plus loin un soubassement, chercher à reconstruire un édifice détruit et à le relier aux 

T 20 



154 RETOUR A COMPONG LUONG. 

ruines déjà découvertes, tel était le genre d'émotions tout à fait nouveau que nous éprou- 
vions à ces promenades. Le soir, sur la terrasse d'Angcor Wat, la parole claire, élégante, 
parfois animée du commandant de Lagrée, éclairait nos recherches, résolvait les pro- 
blèmes posés, et nous reportait à cette grande époque où la foi avait fait surgir ces mer- 
veilles de pierres. 

H fallut nous arracher à ces intéressantes études. Le 1 er juillet, à 10 heures du matin, 
nos éléphants nous attendaient tout sellés, sur la plate-forme qui précède Angcor Wat, et 
nous nous remettions en route pour Siemréap, où un bon repas nous était préparé par les 
soins du gouverneur. A midi, après lui avoir dit un cordial adieu, nous nous embarquions 
dans des barques légères vis-à-vis de la porte même de la citadelle. La crue des eaux ren- 
dait possible la navigation de la rivière d'Angcor de ce point jusqu'au Grand Lac. 

La chaleur était étouffante et prédisposait plus à la sieste qu'à la contemplation du paysage 
monotone qu'offraient les prairies noyées au travers desquelles la rivière promenait ses 
capricieux méandres. D'innombrables bandes d'oiseaux de marais volaient lourdement au- 
dessus de nos têtes, ou, rangés impassibles le long des rives, nous regardaient passer sans 
interrompre leur pêche. Le soir, nous étions rendus à bord de la canonnière 27 qui appa- 
reillait immédiatement. Le 2 juillet, à la tombée de la nuit, nous jetions de nouveau l'ancre 
devant Compong Luong. 

Comme tous les villages annamites et cambodgiens, Compong Luong se compose d'une 
longue rangée de maisons parallèles au fleuve et bâties sur l'espèce de chaussée que forme 
la rive elle-même, et qui domine les terrains environnants. Seulement, alors que les cases 
annamites reposent directement sur le sol, les cases cambodgiennes sont élevées sur pi- 
lotis à un, deux, quelquefois trois mètres au-dessus. On pourrait croire, de prime abord, 
que cet usage doit son origine à la nécessité d'échapper aux inondations du fleuve, dont 
les crues atteignent en cet endroit dix à douze mètres. Mais, comme on retrouve le même 
genre de construction employé en des lieux où les habitants n'ont pas à craindre d'être 
envahis par l'eau, il faut plutôt l'attribuer à un instinct de race, particulier à quelques 
peuples de l'Inde et de lTndo-Chine. Son utilité réelle est de préserver le logement de 
l'humidité, des scorpions, des sangsues, voire des serpents et autres visiteurs désagréables . 

Il n'était plus possible de parcourir les environs de Compong Luong, en raison de 
la crue des eaux qui avait pris depuis notre départ des proportions considérables. 11 n'y 
avait d'autre route fréquentable que la haute et large chaussée qui conduit à Oudong. 
Cette promenade même n'offrait plus grand intérêt, le roi du Cambodge et toute sa cour 
s'étant transportés depuis peu à Pnom Penh. En suivant la chaussée, on laisse à gauche 
une colline à trois sommets, nommée Prea Reach Trop. Au pied de cette colline ont été 
enterrés presque tous les membres de la famille royale depuis le roi Ang Eng. Sur le 
point culminant, s'élevait jadis un sanctuaire contemporain d'Angcor, auprès des ruines 
duquel les rois du Cambodge ont construit au seizième siècle de nouvelles pagodes. 

La canonnière 32 nous attendait à Compong Luong : M. de Lagrée régla complète- 
ment avec son successeur tout ce qui était relatif aux magasins et au petit établissement 
français de ce village, et les deux canonnières appareillèrent ensemble le 5 juillet pour 



DEPART DU CAMBODGE. 155 

Pnom Penh, où nous allions prendre définitivement congé de Sa Majesté Cambodgienne 
Noroudam. 

De Compong Luong à Pnom Penh, la rive droite du bras du lac ne présente qu'une 
suite ininterrompue de jardins et de villages. Parmi ceux-ci, est Pignalu, siège de la mis- 
sion catholique du Cambodge. Plusieurs évèques y ont été enterrés et, au dix-septième 
siècle, cette chrétienté servit de refuge à Paul d'Acosta, vicaire général de l'évèché de Ma- 
lacca, après la prise de cette dernière ville par les Hollandais. Pignalu avait été en dernier 
lieu la résidence de M gr Miche, évêque de Dansara, qui ne l'avait quitté que lors de sa 
promotion au siège épiscopal de Saigon. 

Vers midi, nous jetions l'ancre aux Quatre-Bras, un peu en amont de la pointe sur 
laquelle le roi Noroudam se faisait construire une habitation à l'européenne. Rien de plus 
vivant que l'aspect que présente cette partie du fleuve. Par sa position au confluent du 
grand fleuve et du bras du Grand Lac, Pnom Penh est appelé sans aucun doute à un im- 
mense avenir commercial, si la domination française s'implante d'une façon durable et 
intelligente dans ces parages. Cette ville comptait, dit-on, cinquante mille habitants avant 
son incendie par les Siamois, en 1834. 

Sa population est une des plus mélangées de tout le delta du Cambodge. On y coudoie 
tour à tour des Annamites, des Cambodgiens, des Siamois, des Malais, des Indiens, des 
Chinois de toutes les provinces du Céleste Empire. Ceux-ci constituent, là comme par- 
tout, l'élément le plus actif et le plus commerçant, sinon le plus nombreux; par rang 
d'importance viennent ensuite : les Annamites, qui fournissent tous les bateliers qu'em- 
ploient le trafic avec les provinces de la basse Cochinchine et la pèche du Grand Lac, et un 
grand nombre de petits boutiquiers ; les Malais, constitués en corporation puissante, et qui 
sont les principaux délenteurs des quelques marchandises européennes qui viennent faire 
concurrence aux importations analogues de la Chine; enfin les indigènes. Sur le marché, 
les porcelaines, les faïences, la mercerie et la quincaillerie du Céleste Empire s'étalent 
à côté de quelques indiennes, de quelques cotonnades anglaises et de la bouteille 
de vermouth ou de liqueur qui caractérise plus spécialement la part de l'importation 
française. 

Nous complétâmes sur le marché de Pnom Penh notre provision d'objets d'échange ; 
nous fîmes surtout une emplette considérable de fils de laiton de toutes dimensions, les Chi- 
nois en relations commerciales avec le Laos ayant indiqué cet article au commandant de 
Lagrée comme l'un des plus estimés dans la partie de la vallée du fleuve qui confine im- 
médiatement au Cambodge. 

Le 6, nous fûmes présentés par M. de Lagrée à Sa Majesté Cambodgienne, qui nous 
fit le plus brillant accueil et voulut bien nous donner la récréation d'un ballet exécuté par 
le corps entier de ses danseuses. Ce genre de spectacle est évidemment d'importation hin- 
doue, comme en témoignent d'ailleurs les costumes des exécutantes. La danse, on le sait, 
est complètement étrangère à la race mongole, et les Chinois ne s'accommodent guère que 
de représentations historiques où les héros et les guerriers de l'antiquité viennent décla- 
mer sur la scène le récit de leurs exploits. 



156 DEPART DU CAMBODGE. 

La récréation du ballet, à laquelle toute la cour parut prendre le plus vif plaisir, fut 
suivie d'une collation, à laquelle seuls nous primes part avec le roi. 

Ce n'était pas sans les plus vifs regrets que celui-ci se séparait de son conseiller in- 
time et de son tuteur politique, M. de Lagrée. L'horizon était gros d'orage : l'évasion de Pou 
Kombo avait été suivie d'une levée de boucliers contre son royal parent. On se rappelle 
que Noroudam était né bien avant que son père fut roi du Cambodge, et alors que l'exis- 
tence de Ang Em et de ses fils semblait devoir l'en écarter à jamais. Cette naissance en 
dehors de la condition royale était un des griefs les plus graves invoqués contre le roi actuel. 
De plus Noroudam, dont les besoins et les convoitises grandissaient depuis qu'il était en 
contact avec la civilisation européenne, avait, dans le but d'augmenter ses revenus, affermé 
la plupart des branches de l'impôt à des Chinois dont les exactions irritaient profondément 
les populations. Pou Kombo se hâta de promettre la suppression de ces fermes, et il sut 
débuter par un coup d'éclat. La population du district de Tay-ninh est très-clair-semée et 
composée en grande partie de Cambodgiens. Cet arrondissement est un des plus vastes et 
des moins peuplés de la Cochinchine. Aussi les corvées imposées récemment par l'admi- 
nistration locale, pour l'exécution de travaux au chef-lieu, avaient paru particulièrement 
pénibles et vivement excité le mécontentement des habitants. Pou Kombo exploita ces ran- 
cunes et réussit à massacrer dans un guet-apens l'infortuné capitaine Savin de Larclauze, 
inspecteur des affaires indigènes chargé du gouvernement du district. Des troupes, immé- 
diatement envoyées contre le rebelle, avaient essuyé un échec qui avait coûté la vie au lieute- 
nant- colonel Marehaisse ; grâce au prestige de ce succès sur les Français, on pouvait crain- 
dre que le mouvement ne se propageât dans le Cambodge proprement dit, et que Pou 
Kombo ne tentât le passage du grand fleuve et l'attaque directe de la capitale du royaume. 

Dans de telles circonstances, la connaissance que M. de Lagrée avait du caractère 
cambodgien, l'influence personnelle qu'il avait acquise sur les gouverneurs de province 
et les principaux personnages de la cour, pouvaient être de l'utilité la plus grande, non- 
seulement au roi Noroudam, mais encore au gouverneur de la colonie, qui avait toujours 
agi jusqu'à ce moment d'après les indications d'un officier dans le jugement duquel il avait 
la confiance la plus entière et la mieux justifiée. Mais il était trop tard pour remettre un 
voyage solennellement annoncé en France. Rien ne faisait encore prévoir que ce mou- 
vement insurrectionnel dût atteindre des proportions sérieuses. Quelques mesures 
promptes et énergiques devaient probablement suffire à l'étouffer. La présence de canon- 
nières françaises à Pnom Penh assurait d'ailleurs Noroudam contre un coup de main, et 
ce n'avait pas été sans cloute l'un des moindres motifs qui l'avaient porté à abandonner sa 
résidence d'Oudong. 

Le Cosmao, de' retour de Baukok, venait de mouiller à Kompot, et l'or et les passe-ports 
siamois qu'il rapportait avaient été immédiatement expédiés à Pnom Penh. L'heure du 
départ allait sonner. Le roi fit tous ses efforts pour faire accepter à M. de Lagrée le ca- 
deau d'une barre d'or, dernier témoignage de sa royale munificence. 11 ne réussit pas. 
Ce n'était pas le premier sujet d'étonnement que lui donnaient les mœurs françaises, si 
différentes à cet égard des mœurs cambodgiennes. 



MCZ Ll 
HARVARD UNIVERSITE 
CAMBRIDGE. MA USA 



DÉPART DU CAMBODGE. 



159 



Le 7 juillet, à midi, tous nos préparatifs étant entièrement terminés, la canonnière 27, 
sur laquelle se trouvaient tout le personnel et tout le matériel de l'expédition, et la canon- 
nière 32, commandée par M. Pottier, appareillèrent en même temps de la rade de Pnom 
Penh. Ce n'avait pas été sans peine que notre interprète cambodgien, Alexis Om, s'était 
décidé au dernier moment à nous accompagner. Les supplications de sa famille, les récits 
effrayants que lui faisaient ses compatriotes sur les pays inconnus vers lesquels nous vou- 
lions l'entraîner, avaient ébranlé sa résolution, et le commandant de Lagrée sentit, dès 
ce moment, qu'il ne fallait pas espérer l'emmener bien loin. Heureusement un Laotien, 
nommé Arovi ou Alévi, du nom de la province lointaine dont il était originaire, qui s'était 
fixé au Cambodge depuis plusieurs années, consentit à reprendre la vie errante qu'il avait 
menée jadis et à nous suivre comme interprète. Le commandant de Lagrée pouvait con- 
verser facilement avec lui en langue cambodgienne et la connaissance qu'avait Alévi des 
usages des pays que nous allions traverser devait nous être de la plus grande utilité . 




DEPART DE PNOM PENH. 



M. Pottier ût route avec nous pendant quelque temps afin de témoigner jusqu'au 
bout ses sympathies et sa déférence pour son prédécesseur au Cambodge. A une certaine 
distance de la pointe de la Douane, les deux canonnières se séparèrent après un salut de 
quatre coups de canon fait par la canonnière 32. Les pavillons s'abaissèrent en signe de 
dernier adieu ; les deux équipages poussèrent en même temps le cri de : Vive le comman- 
dant de Lagrée ! Quelques instants après, nous voguions seuls sur l'immense fleuve. 

Le lendemain matin, de très-bonne heure, nous laissâmes sur notre gauche le groupe 
d'îles de Sutin, au delà duquel se dessine la croupe de Pnom Bachey. Ces îles sont fort im- 
portantes par leur production en coton. Après un court arrêt à Phoum Tchelong, la canon- 
nière 27 arriva le 9 juillet devant Cratieh, village cambodgien situé sur la rive gauche du 
fleuve. A son extrémité sud se trouve une résidence royale dans laquelle nous nous instal- 
lâmes, en attendant que les barques demandées au gouverneur de la province de Samboc- 
Sombor fussent prêtes pour la continuation de notre voyage. Nous nous trouvions près 
des rapides de Sombor et à l'extrême limite des reconnaissances hydrographiques tentées 



[60 DÉPART DU CAMBODGE. 

sur le fleuve en bateau à vapeur. Le commandant de Lagrée eût désiré que M. Espagnat 
essayât de remonter un peu plus haut avec sa canonnière, afin que je pusse me ren- 
dre compte de l'aspect que présentaient ces rapides et des chances de passage qu'ils 
pouvaient otïiïr à cette époque de l'année à un navire à vapeur de faibles dimensions. 
Mais l'état des chaudières et de la coque de la canonnière 27, qui avait été montée à Tche- 
fou, en 1860, dès le début de la guerre de Chine, rendait cette expérience assez dange- 
reuse, et le commandant de Lagrée se rendit aux observations que M. Espagnat lui fit à ce 
sujet. Nous nous empressâmes de clore notre dernier courrier pour Saigon et pour la 
France, et, le 1 1 juillet, la canonnière 27 partit pour la Cochinchine, nous laissant défi- 
nitivement livrés à nos propres ressources. L'un des membres de la Commission, M. le 
docteur Thorel, était à ce moment atteint d'une dyssenterie qui avait fait songer un ins- 
tant au chef de l'expédition à le renvoyer à Saigon. Mais l'énergie du malade le soutint, et 
quelques jours après un mieux sensible se prononçait dans son état. 

Le commandant de Lagrée s'était informé avec soin des mouvements de Pou Kombo, 
et il avait appris que ce rebelle avait fait, à la tète de quatre cents hommes, une tentative 
pour s'établir dans une forteresse ruinée, ancienne résidence des rois de Cambodge, si- 
tuée à peu de dislance de la rive gauche du fleuve, mais qu'il avait été battu et refoulé du 
côté de Tay-hinh par le mandarin de Thbong Khmom. De ce côté, il ne semblait donc pas 
qu'il put y avoir des inquiétudes à concevoir sur nos communications avenir. Nous n'a- 
vions plus pour le moment qu'à nous préoccuper de l'organisation de notre navigation 
future, et nous dûmes y employer quatre ou cinq journées. Les huit barques mises à notre 
disposition nécessitaient une installation toute particulière pour être à même de remonter 
les forts courants du fleuve. Dans toute la vallée du Mékong, ces barques sont de simples 
troncs d'arbres creusés, d'une longueur variant entre 10 et 18 mètres. Pour les ren- 
dre manœuvrables, on applique tout autour un soufflage en bambou assez large pour 
qu'un homme puisse y circuler facilement. Ce soufflage forme à l'avant et à l'arrière deux 
plates-formes qui prolongent et élargissent les extrémités de la pirogue, et dont l'une sert 
à l'installation du gouvernail. La partie creuse de la barque est recouverte d'un toit semi- 
circulaire, dont la carcasse est faite en bambou et dont les intervalles sont remplis par des 
nattes ou par des feuilles '. 

Pendant que nos bateliers cambodgiens travaillaient activement à revêtir chaque barque 
de cette sorte d'armature, nous achevions de disposer le matériel de l'expédition et de pren- 
dre toutes les précautions nécessaires pour le garantir autant que possible de toute avarie. 
Le travail devenait d'ailleurs la seule distraction possible au milieu de l'isolement complet 
où nous nous trouvions. 

Cratieh est un petit village de quatre à cinq cents âmes, où n'apparaît aucune espèce 
de mouvement commercial. Les cases, proprement construites, se disséminent sur une 
grande longueur le long de la rive, s'entourant de quelques arbres fruitiers et de quel- 
ques jardins. Derrière l'étroite bande qu'elles occupent au sommet de la berge du fleuve, 

1 Voy. le plan délaillé d'une de ces embarcations. Allas, l cc partie, pi. XXII. 



ASCENSION DU FLEUVE. 161 

le terrain s'abaisse rapidement, et l'on ne rencontre plus au delà que quelques pauvres 
cultures de riz éparpillées dans la plaine. Rien ne donne une idée plus triste de l'incurie 
et de l'indolence du Cambodgien, que la vue de ces petits carrés de riz, perdus au milieu 
de fertiles terrains restés en friche alors que ni les bras ni les bestiaux ne manquent pour 
les cultiver. Ce qui est nécessaire à sa consommation, mais rien de plus, telle est la li- 
mite que le Cambodgien parait presque partout donner à son travail. Aussi, au milieu 
d'éléments de richesse qui n'attendent qu'une main qui les féconde, au milieu du pays 
le plus admirablement favorisé de la nature, reste-t-il pauvre et misérable, repoussant 
par paresse ou par découragement le bien-être et la fortune qui lui tendent la main : 
triste résultat du système de gouvernement qui tue ce riche et malheureux pays. L'in- 
tewnédiaire du mandarin en tout et pour tout, en faisant toujours à celui-ci la part du 
lion dans les bénéfices, a tué le peu d'initiative d'une race naturellement indolente et 
qui parait préférer, en toute circonstance, aux travaux sédentaires, la vie errante des 
forêts. 

Le 13 juillet, nos barques étaient enfin prêtes; nous procédâmes à l'embarquement 
et à l'arrimage à bord de tout notre matériel ; le personnel fut ensuite réparti entre elles 
aussi également que possible, et le pavillon français fut arboré sur celle qui portait le 
chef de l'expédition. A midi, les pirogues débordèrent successivement et commencèrent 
leur long et pénible halage le long de la rive gauche du fleuve. L'équipage de ce 
genre de barques se compose, suivant leur dimension, de six à dix hommes appelés 
piqueurs. Chacun d'eux est armé d'un long bambou aux extrémités duquel se trouvent, 
d'un côté un croc en fer, de l'autre une petite fourche, selon que l'on veut pousser ou 
tirer à soi. Les piqueurs partent de la plate-forme avant, fixent leur bambou à un point 
quelconque de la rive, pierre ou branche d'arbre, et marchent vers l'arrière pour revenir 
ensuite par le bord opposé prendre un nouveau point d'appui ou de halage. Cette espèce 
de manège circulaire peut imprimer à la pirogue la vitesse d'un homme marchant au 
pas de course quand" les piqueurs sont habiles et que la rive que l'on suit est droite et 
nette. Le patron doit porter toute son attention à maintenir la barque dans le sens du 
courant ou plutôt son avant légèrement incliné vers la rive ; s'il laissait le courant frapper 
l'avant du côté opposé, la barque viendrait en travers, et il faudrait lui laisser faire le 
tour entier avant de songer à la ramener le long de la berge. 

Nous ne finies que peu de chemin le 13 : après un court arrêta Sombor, nous vînmes 
nous remiser pour la nuit à l'entrée du Prek Champi, petit affluent de la rive gauche. 
Nous nous trouvions là au commencement des rapides de Samboc-Sombor. La lisière 
d'un champ de maïs nous servit de dortoir : la nouveauté de la situation, les conversations 
prolongées fort avant dans la nuit, les moustiques, quelques grains de pluie firent passer 
une nuit blanche à la plupart d'entre nous. Le lendemain, à 6 heures du matin, après un 
déjeuner sommaire composé, comme à bord, de biscuit et de café, nos barques conti- 
nuèrent l'ascension du fleuve. 

Le courant était rapide; les eaux avaient monté de 5 mètres environ et charriaient 
déjà des arbres, des branches, des amas de feuilles enlevés aux rives. Au lieu des têtes de 

I. 21 



162 



ASCENSION DU FLEUVE. 



roches qui parsèment cette partie du fleuve à l'époque des basses eaux, on n'apercevait 
sur l'immense fleuve que quelques lointains et rares bouquets d'arbres qui indiquaient la 
place des rochers submergés; à plus d'un mille de distance apparaissait la rive droite. Le 
long de la berge que nous suivions, un large espace semblait libre de tout obstacle et offrait 
un passage facile à un navire à vapeur doué d'une force suffisante pour refouler le courant. 
En définitive, ces rapides tant redoutés semblaient s'évanouir avec la crue des eaux, et la 
navigabilité du fleuve, qui était au début du voyage le point le plus important à constater, 
pouvait jusque-là s'affirmer sans crainte. A 5 heures du soir, nous étions arrivés à 
Sombor '. 

C'était le dernier point de quelque importance appartenant au Cambodge que nous de- 
vions rencontrer. Le gouverneur de la province de Samboc-Sombor y réside : il accueil- 




Ar.RlVEE A 1.4 TOINTE DU SOMliOIl. 



lit le commandant de Lagrée avec tout le respect dû à son rang. Confortablement installés 
dans l'une des nombreuses cases qui composent la demeure de ce fonctionnaire, et bien à 
l'abri sous nos moustiquaires, nous passâmes une nuit meilleure que la précédente. L'ex- 
cellent mandarin reçut de M. de Lagrée, en retour de quelques cadeaux de volaille et de 
fruits, un revolver choisi dans notre stock d'objets d'échange. A ce prix, il eût volontiers 
prolongé une hospitalité dont ses contribuables faisaient tous les frais. Mais le temps pres- 
sait et nous ne pûmes donner à ses instances que la matinée du jour suivant. 

La province de Sombor 2 est riche surtout en produits forestiers, tels que la cire, la 
gomme laque, les peaux de cerfs. Des roules conduisent à l'intérieur du pays, qui est oc- 



1 Consultez pour tout ce qui va suivre, la carte itinéraire, n° 1, Atlas, t re partie, pi. III. 

2 Voy. sur l'importance commerciale de ce point au dix-septième siècle, la traduction annotée que j'ai 
donnée du voyage de Wusthof, Bulletin de la Société de yéoyraphie, sept.-oct. 1871, p. 233. 



ASCENSION DU FLEUVE. 



io:t 



cupé par des tribus sauvages et où l'on va se procurer des esclaves. Samboc cl Sombor sont 
considérés comme l'apanage de l'okhna Veang ou grand trésorier du royaume. 

Le 15 juillet, à 11 heures, nous nous remettions en route. A partir de Sombor, le 
lit du fleuve s'encombre d'une multitude d'îles qui l'élargissent démesurément et qui ne 
permettent pas d'embrasser toute son étendue et de juger de sa configuration, tout en va- 
riant davantage ses aspects successifs. La zone que nous traversions était à peu près com- 
plètement inhabitée et couverte de forêts magnifiques. Les essences les plus communes 
parmi celles que nous rencontrions étaient le Dzao, le géant des forets de l'Indo-Chine 




LES PREMIERS RAPIDES. 



méridionale, dont le tronc, qui atteint parfois d'un seul jet 30 mètres de hauteur, 
sert à la construction des plus grandes pirogues, le Ban-lang qui fournit au batelagc d'excel- 
lents avirons, le Cam-xe 1 qui donne un beau bois d'ébénisterie et fournit pour la construc- 
tion des maisons des colonnes presque imputrescibles. Le premier de ces trois arbres était 
le seul qui parût exploité. Des excavations en forme de niches, creusées par le feu, étaient 

1 Toutes ces essences, inconnues en Europe, n'ont pas d'appellations équivalentes en langue vulgaire, et 
je leur donne le nom annamite sous lequel elles commencent à être connues dans notre colonie de Cochin- 
chine. Voici les noms cambodgiens et scientifiques correspondants : Teel {Dipterocarpus lœvis), Entronel 
{Lagœrstremia hirsuta), Sokkram {Xylia dolabriformis). 



Ifi4 LES PREMIERS RAPIDES. 

pratiquées dans la plupart des troncs et servaient de réservoir à l'huile de bois que cette 
espèce produit en quantité considérable. Ouelques-unes de ces excavations étaient recou- 
vertes avec soin de larges feuilles pour empêcher l'introduction de l'eau de pluie. 

Le 16 juillet, nous nous trouvions en présence de véritables rapides: les rives nettes et 
bien dessinées des îles qui avaient encadré jusque-là le bras du fleuve que nous suivions 
s'effacèrent tout d'un coup. Le Cambodge se couvrit d'innombrables bouquets d'arbres à 
demi submergés; ses eaux limoneuses roulaient avec impétuosité dans mille canaux dont 
il était impossible de saisir l'inextricable réseau. D'énormes blocs de grès se dressaient le 
long de la rive gauche et indiquaient que des bancs de la même roche traversaient la ri- 
vière dans toute sa largeur. A une assez grande distance de la rive, les bambous des 
piqueurs trouvaient le fond à moins de trois mètres, et nos barques n'avançaient qu'avec 
le plus grand effort contre un courant qui, en certains endroits resserrés, atteignait une 
vitesse de 5 milles à l'heure. 

Les pluies et les orages ralentirent encore notre marche. Nous eûmes les plus grandes 
peines à trouver le soir un gite sur pour nos barques, et la crue subite de la petite rivière 
à l'embouchure de laquelle nous cherchâmes un abri, nous mit en danger d'être empor- 
tés pendant notre sommeil et jetés à l'improviste au milieu du courant du grand fleuve. 

Nous couchions maintenant dans nos pirogues, dont le toit nous garantissait peu 
de la pluie: il ne fallait pas que l'orage durât bien longtemps pour percer de part en 
part les nattes et les feuilles qui le composaient. La température ne rendait point ces 
douches bien pénibles à supporter, et on se résignait assez facilement à ne pas dormir en 
contemplant l'illumination fantastique et véritablement grandiose que les éclairs incessants 
entretenaient sous les sombres arceaux de la forêt, et en écoutant le bruit éclatant du ton- 
nerre, répercuté par tous ses échos, se mêler au grondement sourd et continu des eaux du 
fleuve. 

Le 19 juillet, nous sortions de cette zone de rapides. Nous étions arrivés à la limite 
du Cambodge et du Laos sur la rive gauche du fleuve. Près de la rive droite, qui apparte- 
nait toujours à la grande province de Compong Soai et un peu en aval, se trouvait un 
rapide, celui de Preatapang, que les bateliers donnaient comme le passage le plus dan- 
gereux de toute cette partie du fleuve. M. de Lagrée m'engagea à essayer de le reconnaître, 
et je partis à cet effet dans une petite pirogue. Arrivé au milieu du fleuve, le long d'une 
île d'où l'on découvre une assez longue perspective en aval, mes rameurs me montrèrent 
du doigt la direction de Preatapang. Ce fut tout ce que j'en obtins : malgré toutes mes 
instances, ils me ramenèrent à la rive d'où nous étions partis et qu'avait continué de suivre 
le reste de l'expédition. Nous convînmes, M. de Lagrée et moi, que ce ne serait que partie 
remise, et que, dès notre arrivée à la prochaine étape, je tenterais une reconnaissance de la 
rive droite du fleuve jusqu'à Sombor, point où nous avions cessé d'apercevoir cette rive. 

Le 20 juillet, le cours du fleuve qui s'était infléchi à l'ouest dans le passage des rapides, 
était revenu exactement au nord, et pour la première fois l'horizon nous montrait dans 
cette direction quelques ondulations de terrain. Le fleuve était redevenu calme et d'une 
apparence magnifique ; sur la rive gauche se montraient les premières habitations lao- 



RÉCEPTION A STUNG TRENG. 165 

tiennes. Le 21 au matin, nous apercevions le large confluent du Se Cong ou rivière d'Atto- 
peu et nous doublions la pointe de Stung Treng ou Sieng Treng, chef-lieu de province 
situé sur la rive gauche de cette rivière, à peu de distance de son embouchure. Nous 
allions rencontrer là le premier fonctionnaire dépendant de Siam avec qui nous devions 
entrer en rapports. 

Dès les premiers pourparlers, ce gouverneur, qui était Laotien, se montra d'une froi- 
deur et d'une défiance qui nous firent fort mal augurer de nos relations futures avec les 
autorités siamoises. Nous devions congédier à Stung Treng nos barques et nos équipages 
cambodgiens, qui ne pouvaient s'éloigner davantage de leur point de départ, réunir d'autres 
moyens de transport, compléter la reconnaissance hydrographique de la partie du fleuve 
parcourue jusque-là. Tout cela demandait du temps et le concours des habitants du pays. 
Il importait donc de rompre la glace qui, dès le début du voyage, menaçait de compro- 
mettre la bonne entente si nécessaire à la réussite, sans cependant se départir de la dignité 
nécessaire au prestige du pavillon et aux intérêts que nous voulions servir. Après avoir 
fait une première visite au gouverneur pour lui demander un abri et des vivres pour l'ex- 
pédition, M. de Lagrée, ne voyant pas se réaliser les promesses faites, me renvoya au 
Muong (c'est au Laos le nom de la résidence des gouverneurs de province et le titre des 
gouverneurs eux-mêmes) pour renouveler ses demandes et manifester tout son mécon- 
tentement. Il y avait plus de timidité et de crainte que de mauvais vouloir dans la conduite 
du pauvre fonctionnaire. Après quelques pourparlers, il finit par avouer franchement que 
le pays était très-indisposé contre les Français, parce que la récente visite d'un négociant de 
cette nation, le sieur Lef. . . , avait donné la plus mauvaise opinion de leur manière de faire ; 
que, par cette raison, il serait difficile de se procurer des vivres et des moyens de transport, 
tant cet étranger avait usé de violence et de mauvaise foi dans les relations qu'il avait es- 
sayé dénouer avec les indigènes; enfin, que nos armes et notre nombre, relativement 
considérable, n'étaient point de nature à rassurer des populations naturellement douces et 
craintives. Le commandant de Lagrée promit d'examiner ces plaintes 1 , assura que la con- 
duite des hommes de l'expédition serait de nature à dissiper toutes les préventions des 
Laotiens, obtint à son tour l'assurance du gouverneur que celui-ci ne se croyait en aucune 
façon le droit d'entraver la marche de la mission française, et, cette assurance reçue, 
exhiba les passe-ports de Siam. II fit sentir en même temps que si l'on continuait à mon- 
trer devant ses justes demandes la même inertie, le même manque d'empressement, il 
s'établirait lui-même à Stung Treng sans le consentement de qui que ce fût et en référe- 
rait au gouverneur de la Cochinchine française. 

Ce mélange de douceur et de fermeté, qui était le fond du caractère de M. de Lagrée, 
et à l'aide duquel il est parvenu dans la suite à vaincre tant d'obstacles, réussit parfaite- 
ment. Le gouverneur vint peu après lui rendre sa visite en personne et s'excuser de sa 
conduite en alléguant son ignorance des usages. Ses cadeaux, qui avaient été d'abord re- 

1 Elles ne se trouvèrent que trop justifiées, et le commandant de Lagrée écrivit au gouverneur de la co- 
lonie pour demander que le passe-port siamois qui avait été délivré à ce commerçant lui fût immédiate- 
ment retiré. 



166 LE RAPIDE DE PREATAPANG. 

fuses par le commandant de Lagrée, furent acceptés, et il reçut à son tour en échange 
quelques objets français. Pendant que l'on nous construisait une case, nous nous instal- 
lâmes dans le sala, sorte de maison commune que l'on trouve dans tous les villages laotiens, 
où le jour on délibère des affaires publiques, et où, la nuit, se tiennent quelques gardiens 
qui annoncent les veilles sur un tam-tam et protègent les habitants contre les dépréda- 
tions des tigres et des autres rôdeurs nocturnes. 

Nous pouvions dès ce moment renvoyer nos barques et nos rameurs cambodgiens; ces 
derniers, au nombre de cinquante, étaient fort impatients de retourner chez eux, l'époque du 
repiquage des riz étant arrivée et réclamant tous leurs soins. Quoique le roi du Cambodge 
eût donné l'ordre de nous conduire à Stung Treng sans aucune rémunération, en préle- 
vant ce voyage sur les corvées qui lui étaient dues à titre d'impôt par les villages frontières, 
M. de Lagrée ne voulut pas avoir déplacé pour rien ces pauvres gens et fit remettre à 
chacun d'eux quatre ligatures l (environ quatre francs de notre monnaie) et le riz nécessaire 
pour rejoindre leurs villages. Cette générosité avait également pour but de rassurer les 
Laotiens, devant qui elle était faite, sur le payement de leurs services à venir. En même 
temps, M. de Lagrée retint une petite pirogue et les deux bateliers cambodgiens qui pas- 
saient pour les meilleurs pilotes du fleuve, et il les décida à prix d'argent à me reconduire 
à Sombor, en redescendant par la rive droite ou par telle autre route que je leur indi- 
querais. Comme je l'ai déjà dit plus haut, la nature même de notre navigation jusqu'à Stung 
Treng avait rendu impossible toute reconnaissance hydrographique sérieuse, et l'objet 
de cette seconde excursion faite avec le courant en pleine eau, était surtout d'essayer de 
constater l'existence d'un chenal navigable au milieu de tout ce dédale d'îles, de roches et 
de rapides. 

Je m'embarquai donc, moi quatrième, dans la frêle pirogue : en outre des deux Cam- 
bodgiens, j'emmenais un matelot français nommé Renaud, à qui un long séjour au 
Cambodge avait donné une certaine connaissance de la langue, et qui devait me servir à la 
fois de sondeur et d'interprète. Nous partîmes de Stung Treng le 24 juillet, à midi et demi. 
La légère barque, emportée par le courant, était gouvernée avec une merveilleuse adresse 
par les deux rameurs, armés chacun d'une courte pagaie et accroupis aux extrémités. Re- 
naud et moi étions assis au centre, lui sondant de temps à autre, moi relevant rapidement 
la route suivie avec ma boussole et notant au crayon les différentes particularités qu'offrait 
le fleuve. Nous eûmes bientôt gagné la rive droite, et nous entrâmes dans le bras étroit et 
sinueux que le groupe d'îles de Salanh dessine le long de cette rive. A la tombée de la nuit, 
nous étions déjà arrivés, grâce à la vitesse du courant, à la tête de la zone des rapides ; je 
fis faire halte, et nous cherchâmes sur la berge le gîte pour la nuit que ne pouvait nous 
offrir l'étroite embarcation. Nous nous retrouvions sur le territoire cambodgien, au centre 
d'une exploitation forestière. Tout autour de nous gisaient d'énormes arbres abattus, dans 

1 La ligature se compose de 600 sapèques en zinc, monnaie annamite trouée au milieu, que l'on enfile sur 
une corde en rotin ; on indique par des nœuds des subdivisions de 60 en 60 sapèques. Ces fractions déci- 
males de la ligature s'appellent « tien » en annamite et valent 10 centimes environ. La ligature ou <c quan » n'est 
en usage qu'en An-nam et au Cambodge 



LE RAPIDE DE PREATAPANG. 167 

le flanc desquels on avait commencé à creuser des pirogues; de forts coins en bois, enfon- 
cés de distance en distance, maintenaient entr'ouverte la plaie béante pratiquée à coups de 
hache dans le cœur de l'arbre et allaient servir à l'élargir démesurément. Les bûcherons 
avaient déjà abandonné leur travail; mais nous trouvâmes les restes d'un feu que nous 
attisâmes, et autour desquels nous amoncelâmes de nouveau combustible pour la nuit. 
Non loin de là s'élevait une petite case, perchée sur quatre hauts piquets à plus de trois 
mètres au-dessus du sol; une grossière échelle y conduisait. Cette espèce d'observatoire 
ou de mirador que l'on trouve dans toutes les parties de forêt exploitées, et qui sert d'abri 
et de lieu de veille contre les bêtes féroces, fut transformé en dortoir. Rercé par les oscil- 
lations que le vent imprimait parfois à notre domicile, et par le concert des mille bruits 
dont résonnait l'atmosphère de la forêt, je m'endormis bien vite, en compagnie de Renaud 
et de l'un de mes bateliers; l'autre s'était allongé dans la petite pirogue qu'il remplissait 
tout entière, pour veiller pendant la nuit à la sécurité de notre unique véhicule. 

A 6 heures du matin, nous nous remimes en route. Le bras étroit que nous avions 
suivi la veille s'élargissait brusquement jusqu'à atteindre un kilomètre et demi ; en même 
temps le courant s'accélérait. La profondeur du fleuve,, que j'avais trouvée supérieure 
à 30 mètres au départ de Stung Treng, n'était plus ici que de 15 mètres. Sur notre 
gauche était la grande île de Prea, qui masquait l'autre rive. Nous n'aperçûmes celle-ci 
qu'après avoir dépassé la pointe sud de File, et j'estime qu'en ce point la largeur du 
bras unique que forme le Cambodge atteint 5 kilomètres; puis le fleuve se couvrit de 
nouveau d'îles de toutes dimensions, et le bruit lointain du rapide de Préatapang ar- 
riva à nos oreilles. La rive droite s'infléchissait légèrement vers l'ouest, et dans ce léger 
renflement venaient se placer une série d'îles longues, effilées comme des navires et 
dont les formes aiguës divisaient sans effort le courant devenu de plus en plus rapide. 
Mes bateliers voulurent à ce moment prendre le large et essayer de traverser le fleuve 
pour rejoindre la rive gauche; mais je m'opposai à leur dessein et je leur manifestai mon 
intention de suivre de très-près la rive droite, qui me paraissait , d'après la configuration 
générale du fleuve, devoir offrir en cet endroit la profondeur la plus grande. Mon désir 
fut accueilli par les dénégations les plus énergiques. Il y avait, dirent-ils, folie à tenter 
ce passage; l'eau bouillonnait, le courant était de foudre, la barque y serait infaillible- 
ment submergée. Je leur objectai qu'ils s'étaient engagés à me conduire au passage même 
de Préatapang, que c'était dans ce but précis qu'ils avaient été engagés à Stung Treng et 
qu'ils avaient reçu une rémunération exceptionnelle, qu'à ce moment ils n'avaient point 
considéré la chose comme impossible et que je pouvais juger moi-même qu'elle ne l'était 
pas avec une barque aussi légère et aussi facilement manœuvrable. Enfin je leur promis 
de doubler le prix convenu. Après s'être consultés un instant, ils m'assurèrent qu'ils me 
feraient voir Préatapang, mais ils continuèrent à s'éloigner de la côte. Je m'aperçus bien 
vite que leur intention était de passer au milieu du fleuve en laissant le rapide et l'île 
même de ce nom sur notre droite. Rien décidé à ne pas échouer comme la première fois 
dans la reconnaissance de ce fameux passage, j'ordonnai à Renaud de faire mine de s'em- 
parer de la pagaie de l'arrière, en même temps que je signifiai de nouveau aux bateliers, 



168 LE RAPIDE DE PRÉATAPANG. 

la main sur mon revolver, de suivre la route que j'indiquais. Ils obéirent. Un instant après 
nous nous engagions entre la rive droite et la série des îles longues dont j'ai parlé. Là, le 
courant atteignait une vitesse irrésistible de 6 à 7 milles à l'heure, et il était trop tard 
pour retourner en arrière. Si je n'avais été préoccupé par l'examen de la partie du fleuve 
que j'avais sous les yeux, l'air de comique angoisse de mes deux rameurs m'eût fait rire. 
Je voyais de reste, à leur contenance, que s'il y avait danger à franchir ce terrible passage, 
il n'y avait pas mort certaine, et je m'aperçus avec plaisir qu'ils prenaient toutes leurs dis- 
positions pour manœuvrer la pirogue avec énergie et promptitude. La menace de nous 
emparer des pagayes avait fait son effet ; ils préféraient se confier à leur habileté et à leur 
connaissance des lieux pour se sauver eux-mêmes que de remettre leurs destinées à l'au- 
dace ignorante d'un Européen. 

Je vis bientôt ce qui formait le rapide. Après avoir longtemps couru presque exacte- 
ment nord et sud, la rive droite du fleuve s'infléchit brusquement à l'est et vient présenter 
à l'eau une barrière perpendiculaire. En amont, sur l'autre rive, une pointe avancée ren- 
voie dans ce coude toutes les eaux du fleuve qui la frappent et s'y réfléchissent, de sorte 
que leur masse entière vient s'engouffrer avec la rapidité et le bruit du tonnerre dans les 
quatre ou cinq canaux que forment les îles à base de grès qui se profilent le long de la 
rive droite. Irritées de la barrière soudaine qu'elles rencontrent, les ondes boueuses at- 
taquent la berge avec furie, l'escaladent, entrent dans la forêt, écument autour de chaque 
arbre, de chaque roche et ne laissent debout dans leur course furieuse que les plus grands 
arbres et les plus lourdes masses de pierre. Les débris s'amoncellent sur leur passage; 
la berge est nivelée, et, s'élevant au milieu d'une vaste mer d'une blancheur éclatante , 
pleine de tourbillons et d'épaves, quelques géants de la forêt, quelques roches noirâtres 
résistent encore, pendant que de hautes colonnes d'écume s'élèvent et retombent sans cesse 
sur leurs cimes. 

C'était là que nous arrivions avec la rapidité de la flèche. 11 était de la plus haute im- 
portance de ne pas être entraînés par les eaux dans la forêt, où nous nous serions brisés 
en mille pièces, et de contourner la pointe en suivant la partie la plus profonde du chenal. 
Nous y réussîmes en partie. Ce ne fut d'ailleurs pour moi qu'une vision, qu'un éclair. Le 
bruit était étourdissant , le spectacle fascinait le regard. Ces masses d'eau, tordues dans 
tous les sens, courant avec une vitesse que je ne puis estimer à moins de 10 ou 1 1 milles 
à l'heure et entraînant au milieu des roches et des arbres notre légère barque perdue et 
tournoyante dans leur écume, auraient donné le vertige à l'œil le moins troublé. Renaud 
eut le sang-froid et l'adresse de jeter, à mon signal, un coup de sonde qui accusa 10 mè- 
tres; ce fut tout. Un instant après, nous frôlions un tronc d'arbre le long duquel l'eau 
rejaillissait à plusieurs mètres de hauteur. Mes bateliers, courbés sur leurs pagaies, pâles 
de frayeur, mais conservant un coup d'œil prompt et juste, réussirent à ne point s'y 
briser. Peu à peu la vitesse vertigineuse du courant diminua : nous entrâmes en eau plus 
calme; la rive se. dessina de nouveau; mes bateliers essuyèrent la sueur qui ruisselait de 
leurs fronts. Nous accostâmes pour les laisser se reposer de leur émotion et des violents 
efforts qu'ils avaient dû faire. Je remontai à pied le long de la berge pour essayer de 



STUNG ÏRENG. 169 

prendre quelques relèvements et compléter la trop sommaire notion que je venais d'avoir 
de cette partie du fleuve : si la profondeur de l'eau paraissait suffisante pour laisser passer 
un navire, la force du courant enlevait tout espoir que ce passage pût jamais être tenté, et 
le chenal, s'il existait, ne devait plus être cherché de ce côté, mais plus probablement au 
milieu des îles qui occupent la partie centrale du lit du fleuve. 

En continuant la descente du fleuve le long de la rive droite, je trouvai encore quel- 
ques passages assez rapides, mais aucun qui présentât le moindre danger. Le même jour, 
à 2 heures et demie, j'arrivai à Sombor, ayant parcouru en douze heures, grâce à la ra- 
pidité du courant, la distance que nous venions de mettre six jours à franchir en remon- 
tant le fleuve! Je trouvai à Sombor une barque cambodgienne chargée des caisses que 
nous avions dû laisser à Cratieh, faute de moyens de transport suffisants; elle allait re- 
joindre l'expédition à Stiing Treng; j'abandonnai ma petite pirogue trop incommode pour 
un long trajet, je récompensai généreusement mes deux pilotes, et, après avoir pris défi- 
nitivement congé d'eux et du gouverneur de Sombor, chez lequel je passai une nuit, je re- 
partis avec cette barque retardataire. Ce fut avec la plus vive satisfaction que je m'aperçus, 
pendant le trajet, qu'elle contenait des caisses de biscuits : j'étais parti sans provisions, 
et je n'avais pu acheter à Sombor des vivres en quantité suffisante. Ce biscuit et un peu 
d'eau-de-vie me permirent de ne point recourir absolument aux boulettes de riz des 
bateliers. Le 30 juillet, j'étais de retour, sans autre incident, à Stung Treng. 

Tout s'y passait le plus tranquillement du monde. Le commandant de Lagrée en 
était parti, la veille, pour faire une excursion dans le Se Cong. Le logement de l'expé- 
dition était complètement achevé et plaisamment situé à l'embouchure d'un petit arroyo, 
sur la berge même de la rivière 1 . Il n'était séparé des maisons du village que par le sentier 
qui en forme la rue principale. La population s'était bien vite accoutumée à la petite expé- 
dition; les approvisionnements et les achats de toute nature se faisaient avec la plus grande 
facilité. A la pointe même de la rivière et du grand fleuve, au milieu de la solitude d'un 
petit bois, sont des restes fort remarquables de tours en briques de l'époque khmer. Les 
bases de ces tours sont divisées en deux compartiments, dont chacun forme un petit sanc- 
tuaire rectangulaire. En dedans de l'enceinte qui enclôt ces touri, sont des restes d'édi- 
cules, comme dans les monuments du Cambodge. Les encadrements des portes sont en 
grès; mais si les briques employées sont d'une grande beauté et d'une grande perfection 
de cuisson et de forme, la pierre est plus grossière, plus mal jointe; l'ornementation 
est d'un goût plus lourd. 

D'autres ruines, consistant également en tours en briques, avec portes en grès, se 
trouvent sur la rive droite du Cambodge, vis-à-vis de l'embouchure du Se Cong. Elles fu- 
rent visitées par M. Delaporte. 

Il résulte, comme nous l'avons déjà vu, de la relation du voyage de Gérard van 
Wusthof, que Stung treng était autrefois le lieu d'une résidence royale 2 . C'est probable- 

1 Voy. Atlas, 2 e partie, pi. V, la vue de Stung Treng et de l'embouchure du Se Gong. 

2 Voy. Bulletin delà Société de géographie , sept.-oct. 1871, p. 253. 

] ±2 



70 



STUNG TRENG. 



tnenl en ce point que se réfugièrent PreaBorom Reacheaet ses deux fils, après la prise de 
Lovec par Phra Chao Naret (1594). Les rois de Vien Chan profitèrent des troubles qui sui- 
virent pour s'emparer de Stung Treng, qui depuis a passé, en même temps que tout le 
reste du Laos, sous la domination de Siam. Mais cette conquête semble n'avoir jamais été 
reconnue par le Cambodge, car Stung Treng figure encore aujourd'hui sur la liste officielle 
de ses provinces. Il y a encore quelques villages cambodgiens disséminés dans la vallée 
du Se Cong. 

Malgré sa proximité du Cambodge, Stung Treng n'avait été visité dans ces derniers 
temps que par le sieur Lef.... et les missionnaires Cordier, Bouillevaux et Beuret. Celui-ci 
y était mort au mois de septembre 1852 et avait été enterré sur la rive du fleuve. Cet 
événement et le peu de sympathie religieuse que rencontrèrent les prédications de ses 




PPP$L,.,, 



n U I N E S A LA POINTE DE STUNG TRENG. 



confrères firent abandonner ce commencement de mission au Laos ; ce pays revêtit, à 
partir de ce moment, un caractère légendaire d'insalubrité et de mortalité que la mort de 
Mouhot vint malheureusement confirmer. 

Le village même de Stung Treng peut contenir environ huit cents habitants , tous 
laotiens. La province dont il est le chef-lieu s'étend tout entière sur la rive gauche du 
Cambodge. Stung Treng est l'intermédiaire commercial entre Pnom Penh et Attopeu, centre 
assez considérable, situé dans le haut de la rivière, et le dernier point qui à l'est relève 
de Bankok. Attopeu est le lieu d'une production de poudre d'or autrefois importante, 
aujourd'hui presque nulle. De nombreuses tribus sauvages, dont quelques-unes, les 
Proons, sont réputées très-cruelles, habitent les régions montagneuses qui circonscrivent 
la vallée du Se Cong, et surtout la zone comprise entre cet affluent du grand fleuve et la 
grande chaîne de Cochinchine. 



STUNG TRENG. 171 

Le commerce est entre les mains de quelques Chinois, la plupart originaires du Fo- 
kien, arrivés là par la Cochinchine. Les produits qu'ils apportent sont : de la noix d'arec, 
des étoffes de soie, des cotonnades, du sucre, du sel, divers articles de mercerie et de 
quincaillerie. Ils remportent à Pnom Penh du cardamome, de l'ortie de Chine, de la 
cire, de la laque, de l'ivoire, des peaux et des cornes de cerf et de rhinocéros, des plumes 
de paon et quelques objets de vannerie et de boissellerie artistement fabriqués par les sau- 
vages. Tous ces échanges se font en nature, et il faut une saison entière pour transfor- 
mer le chargement d'une barque. Ce n'est pas que la monnaie soit inconnue dans le 
pays : le tical siamois, qui est la monnaie officielle, et la piastre mexicaine, y ont cours ; 
mais ils ne s'y trouvent qu'en quantité excessivement faible. Comme monnaie division- 
naire, on se sert à Slung Treng de petites barres de fer aplaties de forme losangique, de 
3 centimètres de largeur au milieu, sur moins de 1 centimètre d'épaisseur et sur 14 ou 
15 centimètres de long. Elles pèsent environ 200 grammes, et l'on en donne 10 pour 
un tical; cette monnaie singulière et incommode, qui attribue au fer une valeur huit ou 
neuf fois supérieure à celle qu'il a dans les pays civilisés, vient de la province cam- 
bodgienne de Tonly Repou. Pour une de ces barres de fer, les habitants donnent ordi- 
nairement deux poules. Un peu plus haut clans la vallée du Cambodge, à Bassac et à 
Oubôn, on se sert comme monnaie divisionnaire de petits saumons de cuivre de la gros- 
seur du petit doigt et d'une longueur de 6 à 7 centimètres, appelés lat. On en donne 24 
pour un tical. 

Comme on peut le pressentir aisément, le commerce dont je viens de parler ne se fait 
que dans des proportions excessivement restreintes. Les Laotiens de cette zone ne sont 
guère plus producteurs que les Cambodgiens, et ce que j'ai dit plus haut- de ces der- 
niers peut s'appliquer également à leurs voisins de Stung Treng. Sans l'intervention de 
l'élément chinois, ces contrées éloignées mourraient bientôt à toute relation extérieure. 
Malheureusement, le régime douanier déplorable auquel est soumis le Cambodge est 
un puissant obstacle aux efforts des laborieux émigrants que le Céleste Empire four- 
nit à toutes ces régions. Dès notre arrivée à Stung Treng, quelques-uns des Chinois 
qui y résidaient adressèrent à ce sujet de vives plaintes à M. de Lagrée : l'augmentation 
des droits de douane à Pnom Penh, pour toutes les marchandises venant du Laos, était 
devenue telle, dirent-ils, que cette route commerciale, cependant si directe, et relative- 
ment si facile, se trouvait trop onéreuse et qu'il allait falloir y renoncer pour prendre 
celle de Bankok. Outre la dime prélevée sur tous les produits, le fermier récemment 
installé par le roi exigeait encore des cadeaux en nature qui élevaient le total des droits 
perçus à vingt pour cent environ de la valeur des marchandises ! 

A côté de ce commerce, qui est peu florissant, le Se Cong est la route d'un autre 
genre d'échanges moins avouable, mais plus actif et plus avantageux; c'est le trafic des 
esclaves. Pour un peu de laiton ou de poudre, pour quelques verroteries, les chefs des 
tribus sauvages de cette zone consentent à livrer des adolescents, souvent même des fa- 
milles entières, que les Chinois vont vendre ensuite sur le marché de Pnom Penh. 
Quoique la condition de ces esclaves au milieu des Laotiens ou des Cambodgiens ne soit 



172 



STUNG STRENG. 



point comparable à ce qu'était jadis celle des nègres dans les colonies européennes, 
quoiqu'ils jouissent souvent d'un bien-être plus grand qu'à l'état de liberté, ce com- 
merce n'en a pas moins les plus déplorables conséquences pour la race au détriment de 
laquelle il s'exerce : la guerre entre toutes les tribus presque à l'état de permanence, des 
enlèvements à main armée et d'indignes violences de la part des marchands qu'attire 
chaque année ce commerce lucratif. 




VUE DU SE CONG OU RIVIÈRE d'aTTOPEU PRÈS DE SON CONFLUENT. 

Un esclave qui a coûté à Attopeu 100 ou 150 francs en marchandises, se revend à 
Pnom Penh 500 francs environ. 

Le 5 août. M. de Lagrée était de retour de son excursion. Il avait remonté la branche 
la plus ouest du Se Cong, qui se divise en trois bras principaux, à très-peu de distance 
de Stung Treng, où, d'après une mesure de M. Delaporte, il n'a pas moins de 800 mè- 
tres de large. L'un de ces bras vient du sud et traverse le pays habité par les sau- 
vages Piadé ; les deux autres sont parallèles et descendent du nord-est. 

M. de Lagrée s'était arrêté à Sieng Pang \ chef-lieu d'une petite province laotienne, 



1 Consultez la carte itinéraire n° 2, Atlas, l re partie, pi. IV. M. le lieutenant de vaisseau Mourin d'Ar- 
fe'uille a remonté le Se Cong un peu plus haut que ce point et a rempli ainsi une partie de la lacune qui 



STUNG STRENG. 



173 



intermédiaire entre Stung Treng et Attopeu, et située à vingt lieues environ du premier de 
ces deux points. Il pensait que cette partie de la rivière pourrait être très-facilement ren- 
due navigable à l'aide de quelques travaux. A la première bifurcation du Se Gong, il avait 
rencontré quelques ruines analogues à celles qui se trouvent à la pointe de Stung Treng. 

Dès son retour, il demanda au gouverneur les barques et les hommes que les lettres 
de Bankok ordonnaient de nous fournir en échange d'une rémunération suffisante. Ces 
barques devaient nous conduire jusqu'aux cataractes de Khon ; là, un transbordement 
devait avoir lieu, et des barques de la province suivante devaient venir nous chercher. 
Ces cataractes de Khon nous étaient signalées comme le plus grand obstacle à la naviga- 
bilité du fleuve, et nous étions impatients d'en juger de visu. 

Pendant que le gouverneur expédiait des ordres aux différents villages pour réunir les 
moyens de transport qui nous étaient nécessaires, M. de Lagrée essayait par tous les 




NAVIGATION DANS LA FORET. 



moyens d'attirer à lui les anciens du pays, pour en obtenir tous les renseignements pos- 
sibles sur la partie de la vallée du fleuve vers laquelle nous nous dirigions. Il dressait 
ainsi une espèce de carte provisoire à l'aide de laquelle il réglait nos étapes, calculait la 
quantité de vivres qu'il était indispensable d'emporter, tâchait en un mot de pourvoir 
à toutes les éventualités, à tous les besoins, avec une sollicitude minutieuse et un 
sens pratique que l'on rencontre bien rarement à un degré aussi développé chez un chef 
d'expédition. Il s'informait également avec soin de tout ce qui se rapportait à l'histoire, à 
l'administration, à la politique du pays. Les indications vagues, les renseignements sou- 
vent contradictoires qu'il recueillait dans ses conversations avec les indigènes témoi- 
gnaient à la fois une grande ignorance et une défiance extrême; mais, en pays in- 
connu, les moindres données ont une importance énorme. Leur discussion fournis- 
sait un élément à nos causeries et un stimulant à nos imaginations. Malgré les pluies 
qui étaient torrentielles et produisaient parfois en une nuit des crues de plus d'un 

existe dans le tracé de cet affluent du Cambodge entre Attopeu et Sieng Pang. Sa carte m'a été communi- 
quée trop tard pour que je pusse m'en servir. 



17! LES CATARACTES DE KHON. 

mètre, lout le monde avait hâte de sortir du repos dont le plus grand nombre jouissaient 
depuis plus de deux semaines. La santé générale de l'expédition paraissait assez bonne. 
Seul, depuis mon retour de Sombor, je me sentais assez sérieusement indisposé , et 
M. Delaporte avait du me remplacer dans mes diverses fonctions. Au milieu des prépa- 
ratifs de départ, cette indisposition se transforma tout à coup en maladie grave : j'étais 
atteint de typhus. Je restai pendant plusieurs jours entre la vie et la mort, et je ne pus 
reprendre mes travaux habituels que plus d'un mois après. 

Le 14 août, à midi, l'expédition se remit en marche. Les six barques qui la portaient 
descendirent le Se Cong et, portées par un courant de près de trois milles à l'heure, ne 
lardèrent pas à atteindre la pointe où les eaux de la rivière se mélangent à celles du Cam- 
bodge. En raison de sa forme, cette langue de terre est appelée par les Cambodgiens et 
les Laotiens « la Queue de Bœuf ». 

A partir de ce point, recommença le long de la rive gauche ce fatigant exercice de 
halage dont notre voyage de Cratieh à Stung Treng nous avait déjà donné l'habitude. 
Les eaux continuaient à monter et atteignaient presque le niveau des berges. Les bran- 
ches les plus basses des arbres de la rive se projetaient au-dessus de nos têtes et nous 
barraient parfois le passage : il était alors impossible, à cause de la violence du courant, 
de contourner l'extrémité qui baignait dans l'eau, et il fallait passer une heure ou deux à 
élaguer l'obstacle à coups de hache. Le lendemain de notre départ, les rives mêmes du 
fleuve semblèrent disparaître sous l'inondation, et les barques naviguèrent en pleine forêt. 
Dans de pareilles conditions, il était bien difficile de se rendre compte de l'aspect et de la 
navigabilité du fleuve, et un examen de cette partie de son cours à une autre époque de 
l'année devenait une impérieuse nécessité. 

Le 1 5 août, la commission campa à peu de distance d'un petit mamelon isolé, haut 
de 150 mètres environ, appelé par les Laotiens Phou Kaomin, et par les Cambod- 
giens Pnom Remiet. Dans la journée on avait aperçu un instant sur l'autre rive du fleuve, 
distante de 1,500 mètres environ, les sommets de quelques collines. Ce fut le lende- 
main que les petites montagnes de Khon surgirent à l'horizon et nous annoncèrent 
l'approche des cataractes. 

Toute cette partie de la vallée du fleuve est absolument déserte. Le commandant de 
Lagrée désignait chaque soir au petit officier laotien chargé de nous escorter, l'endroit de 
la rive qu'il choisissait pour y passer la nuit, et fatigués d'une longue réclusion dans 
nos barques, nous nous élancions à terre. Les 1 bateliers amarraient solidement leurs pi- 
rogues, et la forêt retentissait aussitôt des clameurs joyeuses de notre escorte qui se ré- 
pandait au loin pour chercher les éléments de nos feux de cuisine et de bivouac. 

Le 17 août, nos barques arrivèrent enfin au pied des cataractes de Khon. Elles sont 
précédées par un immense et magnifique bassin qui a environ une lieue et demie dans 
sa plus grande dimension et une quarantaine de mètres de profondeur l . 11 est limité au 
nord par un amas compacte d'îles, au milieu desquelles surgissent pour la première fois 

1 Voy. la carte des rapides deKhong, Allas, I rc partie, pi. III, le plan à vol d'oiseau, pi. IV, et le panorama 
pris du sommet de Phou Hin Khong, petite colline située près de Muong Khong, 2 e partie, pi. XIII. 




UNE HALTE DE «lit SLR LES DOR IIS DU MLKOM. 



MCI LIBRARY 
HARVAP' , :ZIJY 

MA USA 



LES CATARACTES DE KHON. 



/ / 



quelques collines. C'est au travers de ce groupe d'îles et par vingt canaux différents que 
les eaux du fleuve, quelque temps retenues dans les sinuosités de leurs rives, se préci- 
pitent dans le tranquille bassin où elles viennent sç confondre et s'apaiser. A l'extrémité 
ouest de ce bassin et sur la rive droite du fleuve, s'élève un groupe de montagnes. On 
sent que c'est là le point de départ de l'arête rocheuse qui est venue barrer si malencon- 
treusement le cours du fleuve. En traversant le bassin, on aperçoit successivement à l'en- 
trée de chaque bras des chutes d'eau, différentes d'aspect et de hauteur, qui ferment 
l'horizon de leur mobile rideau d'écume. Les eaux ne tombent point cependant partout 
en cascades. Dans quelques bras longs et sinueux, elles ont aplani l'obstacle et coulent 
en torrent. Ce sont là des passages dont profitent les indigènes pour faire passer leurs 
barques complètement allégées. Ces passages varient avec les saisons, et quelques-uns 




VUE DU BASSIN DU MÉKONG AU-DESSOUS DES CATAHACTES DE KHON. 



restent complètement à sec pendant certains mois de l'année. Les deux canaux les plus 
importants et les cataractes les plus belles se trouvent dans les deux bras extrêmes du 
fleuve. Là, on voit des chutes d'eau de plus de 15 mètres de hauteur verticale et 
d'une longueur qui atteint parfois un kilomètre. La ligne des cataractes atteint, dé- 
composée en plusieurs tronçons, un développement total de 12 à 13 kilomètres. Au- 
dessus, le fleuve se rétrécit un instant jusqu'à ne plus mesurer que la moitié de cette 
dimension ; puis il s'épanouit de nouveau sur l'immense plateau de roches qui précède 
les chutes en se perdant au milieu d'îles sans nombre et en embrassant entre ses deux 
rives un espace de près de cinq lieues! Tout, dans ce gigantesque paysage, respire une 
force et revêt des proportions écrasantes. Cette grandeur n'exclut pas la grâce : la végé- 
tation qui recouvre partout le rocher et vient se suspendre jusqu'au-dessus des cascades, 
adoucit l'effrayant aspect de certaines parties du tableau par d'heureux et saisissants 
I. TS 



78 



LES CATARACTES DE KHON. 



contrastes. Au pied des cataractes mêmes viennent s'ébattre d'énormes poissons ana- 
logues aux souffleurs, et, dans les parties plus tranquilles, des pélicans et d'autres 
oiseaux aquatiques se laissent nonchalamment emporter par le courant. 

Nos barques furent complètement déchargées sur la rive droite du petit bras qui sépare 
l'île de Khon des îles situées plus à l'est. Nos bagages furent transportés par terre au 
village situé près de l'extrémité nord de l'île où nous devions attendre les pirogues qui 
étaient demandées au Muong suivant, celui de Khong. Pendant ce temps, le commandant 
de Lagrée et M. Delaporte firent plusieurs excursions dans le groupe d'îles des cata- 
ractes pour en reconnaître les principaux passages. Le commandant de Lagrée remonta 
le bras qui sépare Don Sdam de Don Papheng. C'est celui que prennent les barques 
pendant les eaux hautes. Il a de 60 à 80 mètres de large, et présente six ou sept 




l'ASSAGE DU E'tTIT BRAS QUI SÉPAIIE I. ' I L E DE KHON DE LA CHUTE DE SAI.APIIE. 



difficultés que l'on franchit à la cordelle. Aux eaux basses, les deux bras extrêmes, Papheng 
et Semphonit, et le bras de Sehong ont seuls de l'eau; tous les autres bras sont à sec. 
M. de Lagrée visita la dernière cataracte du bras de Sehong : elle n'avait que deux mètres 
de hauteur. M. Delaporte alla examiner de son côté la chute de Salaphe, qui sépare le 
bras de Semphonit de l'île de Khon, et dut pour y arriver traverser sur une corde le petit 
bras qui sépare de Khon la petite île de Lai. Salaphe présentait à ce moment une hau- 
teur verticale de 12 à 15 mètres. Cette cataracte est divisée en plusieurs chutes diffé- 
rentes par des amas de roches, ou par des îlots couverts de verdure. M. Delaporte visita 
également la chute qui sépare Don Isom de Don Khon, et qui, moins étendue en lar- 
geur que la précédente, offre une hauteur de chute plus importante encore que M. De- 
laporte évalue à une vingtaine de mètres 1 . 

1 Voy. Atlas, 2° partie, pi. XII, la parlie ouest de celte chulc. 



LES CATARACTES DE KHON. 



179 



Parmi les îles des cataractes, deux seulement sont habitées, l'île de Khon et celle de 
Sdam. Toutes les autres sont recouvertes d'une épaisse forêt. D'après une vieille tradi- 
tion, il n'y avait autrefois clans cette région que des rochers, et aucune île. Petit à pe- 
tit la terre végétale s'est déposée, et elle atteint aujourd'hui, en certains endroits, une 
grande profondeur. L'existence de ce souvenir chez les habitants prouve avec quelle 
rapidité relative s'accomplissent dans ces régions tropicales les transformations de cette 
nature. 

Nous partîmes de Khon le 25 août, à midi. Nous longeâmes la côte nord de l'île Det, 
le long de laquelle se détachent une série de petites îles, gracieux bouquets de verdure 
qui se réfléchissaient dans une eau redevenue calme. A l'extrémité de l'île Det, nous aper- 
çûmes un instant la rive droite à une distance de 3 kilomètres environ, et nous tra- 
versâmes le bras du fleuve qui sépare Det de l'île Sohm. A partir de ce moment, nous 




CATARACTES DE KHON : VUE DE I. A CHUTE DE DON ISOM. 



nous perdîmes dans un dédale d'îlots et de roches où notre navigation devint extrême- 
ment lente. Le courant atteignit de nouveau de 4 à 5 nœuds de vitesse. Le soir, les berges 
des îles s'élevèrent, le bras du fleuve dans lequel nous étions engagés se nettoya un peu, 
nous nous trouvions entre les îles Nam Kouap et Beng ; nous nous arrêtâmes pour passer 
la nuit auprès d'une pagode située dans cette dernière île sur les bords du fleuve. 

Un bras excessivement étroit sépare Nam Kouap de la grande île de Khong ou de 
Sitandong 1 , qui a donné son nom à la province dans laquelle nous nous trouvions. 

La ligne continue de palmiers, de maisons, de jardins que présentent ses rives est 
du. plus riant aspect. De petites chaînes de collines la traversent dans toute sa largeur et 



1 Ce dernier mot est le nom mythologique de la mer au milieu de laquelle s'élève le mont Méru ; on sait 
que, dans la cosmogonie bouddhique, cette montagne imaginaire forme le centre du monde. 



180 



KHONG. 



forment autant de réservoirs naturels d'où l'eau de pluie se répand partout en petits 
ruisseaux, distribués avec intelligence dans toutes les plantations. Le Muong se trouve 
sur la côte est de l'île. Nous y arrivâmes le 26 août, à 4 heures et demie du soir. Un 
logement nous était déjà préparé sur le bord de l'eau, presque vis-à-vis de la résidence 
du gouverneur, et nous n'eûmes qu'à nous y installer. 

Le gouverneur, bon et jovial vieillard de quatre-vingts ans, nous accueillit avec les 
marques de sympathie et de curiosité les plus vives : il était complètement sourd, et pour 
le tenir au courant de la conversation, un serviteur devait écrire sans relâche sur un 
tableau qu'il lui mettait ensuite sous les yeux. Sa bienveillance et son empressement à 
satisfaire à toutes nos demandes ne se démentirent pas un instant. AKhong, nous n'étions 
annoncés par aucun antécédent fâcheux pour la considération des Européens : la tran- 
quillité et la richesse de cette province, qui devait à sa position insulaire de ne ressentir 
jamais les contre-coups des guerres et des troubles des pays voisins, rendaient la popu- 
lation plus confiante qu'à Stung Treng, où l'on était exposé souvent aux incursions des 
sauvages et des rebelles annamites ou cambodgiens. Notre générosité, la douceur de nos 




NAVIGATION DANS UN BBAS LATÉU AL DU FLEUVE. 



allures, la régularité de la conduite des hommes de l'escorte justifièrent et augmentèrent 
cette confiance. Les habitants se montrèrent plus qu'empressés et nous importunèrent 
souvent par leur curiosité de toute heure et de toute circonstance. Les moindres objets 
européens, apportés comme cadeaux ou comme objets d'échange, excitaient la plus vive 
admiration en même temps que les plus grandes convoitises. Le gouverneur, rendu 
l'heureux possesseur de quelques-uns d'entre eux, disait que bien certainement Bouddha 
avait dû naître en France et non dans un pays aussi dénué et aussi barbare que le sien. 
Il nous envoya un bœuf en retour, ce qui nous causa un plaisir infini, pareille aubaine 
ne nous étant point arrivée depuis notre départ de Pnom Penh. 

La position de Khong en fait un centre commercial assez important, et les échanges y 
sont plus actifs qu'à Stung Treng. Ils paraissent monopolisés entre les mains de Chinois 
fixés dans le pays depuis longtemps et mariés à des femmes indigènes. Aux denrées déjà 
signalées à Stung Treng, il faut ajouter ici la soie que l'île de Sitandong produit en quan- 



KHONG. 



81 



tités relativement considérables. Khong est en relation avec les tribus sauvages de l'est pat- 
une route qui part de la rive gauche du fleuve et qui est assez fréquentée. A la hauteur 
de Khong, et sur la rive droite du fleuve, s'étend la province cambodgienne de Tonly 
Repou, tombée aujourd'hui au pouvoir des Siamois. Cette province, qui doit son nom à 
une jolie petite rivière, était autrefois riche et peuplée; depuis sa séparation du Cambodge 
elle a été désertée en partie, et les montagnes qu'elle contient sont le lieu de refuge de 
bandes de voleurs. Le commandant de Lagrée alla visiter, pendant notre séjour à Khong, 
un ou deux villages de cette province situés sur la rive droite du grand fleuve et remonta 
pendant quelques milles la rivière Repou que les Laotiens appellent Se Lompou. Il revint 
convaincu de l'importance qu'il y aurait pour le Cambodge et pour le commerce de notre 
colonie de Cochinchine, de revendiquer la possession de ce territoire dont Siam, on se le 
rappelle, s'est emparé par trahison en 1870. 

Si, comme il faut l'espérer, le commerce "par la vallée du Mékong prend l'extension 




CÔTÉ EST DE L'ILE DE KHONG. 



qui est dans la nature des choses, il serait en effet vivement à désirer que le pavillon 
français put flotter sur la rive droite du fleuve, au-dessus des cataractes, pour protéger et 
assurer le transbordement des marchandises venant de la partie supérieure du fleuve, 
faciliter les travaux qui peuvent améliorer le passage et agrandir le cercle de l'influence 
civilisatrice qui seule peut faire atteindre à ces riches contrées le développement dont 
elles sont susceptibles. 

La seule île de Khong possède une population qui peut être évaluée à huit ou dix 
mille âmes. La position de tout ce groupe d'îles, la sécurité dont on y jouit lui assurera, 
dès que le pays se trouvera en possession de communications commerciales plus faciles et 
moins onéreuses, une prospérité analogue à celle que les districts les plus favorisés du 



182 



KHONG. 



delta du Cambodge ont acquise sous la domination française. Mais à Khong comme à Stung 
Treng, nous avons recueilli de la part des commerçants chinois les mêmes plaintes sur 
les exigences et les rigueurs de la douane cambodgienne de Pnom Penh. 

Dans le sud de l'île de Khong, M. de Lagrée a trouvé quelques vestiges peu impor- 
tants, mais non méconnaissables, de constructions khmers. Le pays, plus accidenté, plus 
pittoresque que la monotone et plate étendue que nous avions traversée jusque-là, invitait, 
malgré les pluies, aux excursions et aux promenades. Vis-à-vis de notre campement, sur 
la rive gauche du fleuve, s'élevaient une série de hauteurs boisées qui nous paraissaient 
de véritables montagnes, habitués que nous étions aux plaines sans limites de la Cochin- 
chine et du Cambodge. La complaisance des habitants dont nous commencions à balbutier 
un peu la langue rendait nos déplacements plus faciles : nous nous sentions plus libres 
dans nos mouvements, plus indépendants qu'au début du voyage, et chacun mettait 
plus d'activité et plus de plaisir à ses recherches. 

On se rappelle sans doute qu'avant de nous engager définitivement dans la partie su- 




^SsWlSOT 



CAMPEMENT DE I. A COMMISSION FRANÇAISE A KHONG. 



périeure de. la vallée du fleuve, nous devions recevoir du gouverneur de la colonie des 
passe-ports et des instruments qui nous manquaient encore. Il fallait choisir un point de 
stationnement commode et agréable pour attendre le retour de la saison sèche au com- 
mencement de laquelle on devait expédier de Pnom Penh les objets attendus. M. de 
Lagrée avait hésité un instant entre Khong et Bassac, chef-lieu de la province qui con- 
fine immédiatement au nord la province de Khong, et qui se trouve sur le fleuve à un 
peu plus de vingt lieues de ce dernier point. Après quelques jours passés à Khong, il 
fixa son choix sur Bassac, dont l'importance politique lui parut plus grande et où il devait 
lui être plus facile d'obtenir les renseignements sur le haut du fleuve, nécessaires à la 
continuation du voyage. 

Le 6 septembre, nous nous remimes donc en route pour celte nouvelle destina- 
tion. Au-dessus de l'île de Khong, le fleuve réunit toutes ses eaux en un seul bras et 
n'occupe plus qu'une largeur de 12 à 1500 mètres : son lit se trouve subitement dé- 



BASSAC. 



183 



barrasse des rochers et des bouquets d'arbres qui l'obstruent entre Khon et Khong. 
Ses rives, très-peuplées et très-cultivées, nous offrirent partout des lieux de halte 
commodes et bien approvisionnés. Il fallut au début réprimer vigoureusement les ten- 
tatives de vol et de pillage de nos bateliers laotiens ; nous eûmes toutes les peines du 
monde à leur faire comprendre que nos usages ne permettaient pas de telles libertés 
vis-à-vis des habitants des villages où nous nous reposions; ils objectèrent naïvement 
que chaque fois qu'un mandarin siamois traversait le pays, les hommes de son escorte, 
ou les bateliers qui l'accompagnaient, avaient le droit de prendre tout ce qui se trouvait 




LES MONTAGNES DE BASSAC, VUES DE L'iLE DENC 



à leur convenance, et il fallut passer des représentations aux menaces pour les con- 
vaincre que nous n'acceptions pas cette assimilation. 

La direction du Cambodge était exactement le nord. Des deux côtés de ses rives, les 
collines que nous avions commencé à rencontrer à Khong s'élevaient graduellement en 
chaînes régulières et composaient des horizons plus variés. Au fond même de la longue 
perspective qu'offrait le cours du fleuve, se dessinait un groupe lointain de montagnes 
qui chaque jour prenait au-dessus de l'horizon des proportions plus considérables. Le 
cinquième jour après notre départ de Khong, nous commencions à parcourir l'immense 



184 BASSAC. 

arc de cercle que décrit le fleuve au pied de ces montagnes, et le lendemain, 11 septem- 
bre, à 9 heures du matin, nous prenions terre encore une fois à Bassac. 

Bassac est situé sur la rive droite du fleuve, au pied d'un imposant massif monta- 
gneux qui est le trait géographique le plus saillant de tout le Laos inférieur. Ce massif, 
à cheval sur le fleuve, occupe sur la rive gauche un immense espace à peu près circu- 
laire et se prolonge sur la rive droite par deux ou trois sommets remarquables. L'un 
d'eux, appelé Phou Bassac par les indigènes, d'une forme conique très-élancée, s'élève 
à une faible distance à l'ouest du village et jette de tous côtés des contre-forts puissants. 
Au nord de Bassac et sur les bords mêmes du fleuve, un plateau à arêtes très-vives et 
coupé à pic sur sa face sud est le point de départ d'une chaîne d'un fort relief qui 
longe toute la rive droite du fleuve. Cette chaîne se termine par un nouveau pic, Phou 
Molong, qui est le plus important de tout ce groupe et dont la cime conique peut se voir, 
par un temps clair, de la pointe nord de l'île de Khong, c'est-à-dire d'une distance de 
vingt-cinq lieues. 

Vis-à-vis de Bassac, le Cambodge est divisé en deux bras très-inégaux par une grande 
île, Don Deng, qui ne ménage le long de la rive gauche qu'un canal de 400 mètres 
de large et laisse les eaux du fleuve se déployer devant Bassac sur une largeur de plus 
de 2 kilomètres. Dans l'est-nord-est, les sommets volcaniques de la partie du massif mon- 
tagneux, située sur la rive gauche, dentellent l'horizon, et à l'angle le plus sud de co 
massif s'avance une haute montagne ronde que nous avions surnommée le Téton, en 
raison de sa forme, et à laquelle j'ai donné depuis le nom de Pic de Lagrée. 

La beauté du fleuve, le cadre puissant de montagnes au milieu duquel il déroule ses 
paysages grandioses, font de Bassac l'une des situations les plus remarquables et les plus 
pittoresques de la vallée du Cambodge. Elle est aussi l'une des plus heureusement choisies 
au point de vue du climat. Le voisinage de Phou Bassac en tempère singulièrement 
les ardeurs; quoique l'on soit à peine sous le 15 e degré de latitude nord, on re- 
trouve ici pendant quelques matinées de janvier les températures de 12 à 14 degrés, 
si vivifiantes pour des Européens anémiés par un long séjour sous les tropiques ; au 
fort de l'été, la chaleur n'est jamais aussi insupportable qu'elle l'est en Cochinchine et 
dans quelques autres endroits de la vallée du fleuve situés plus au nord. L'immense 
nappe d'eau qui s'étend devant le village rafraîchit l'atmosphère et produit des jeux régu- 
liers de brise qui le renouvellent conslamment. Cette position exceptionnelle désigne 
Bassac comme l'un des points du Laos inférieur où l'influence française doit désirer 
s'implanter le plus solidement. On pourrait y fonder dès à présent une station de con- 
valescence pour nos malades de Cochinchine. 




PIECE D EAU DU «OStlESIDE W A T PHOl. 



VII 



SEJOUR A BASSAC. — RUINES DE WAT PHOU. — EXCURSION DANS LA VALLÉE DU SE DON. — 

FÊTES DE BASSAC. VOYAGE DE M. GABN1ER A STUNG TRENG ET DE M. DE LAGRÉE A ATTO- 

PEU. — TRIBUS SAUVAGES DE LA VALLÉE DU SE CONG. 



Le lendemain de notre arrivée à Bassac, le commandant de Lagrée, accompagné de 
trois officiers et des hommes de l'escorte en armes, fit une visite officielle au gouverneur 
de la province. Celui-ci porte le titre de roi, dernier vestige de l'indépendance dont jouis- 
sait la principauté de Bassac avant la conquête des Siamois. 

Le roi de Bassac est un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, à l'air timide et à la 
physionomie distinguée. Le rôle qu'avait joué le commandant de Lagrée dans les négocia- 
tions relatives au protectorat du Cambodge et la façon dont il était sorti victorieux de sa 
lutte diplomatique avec le général siamois, Chao-KounDarat, lui donnaient un grand pres- 
tige aux yeux des gouverneurs siamois des provinces voisines du Cambodge, et sa réputa- 
tion l'avait précédé auprès du roi de Bassac. Celui-ci se montra donc courtois et empressé, 
et nous nous sentîmes assurés tout d'abord de sa bienveillance et de son concours. 

Nous avions été logés, à notre arrivée, dans un grand sala situé sur la rive même du 
fleuve, vis-à-vis de la demeure royale. M. de Lagrée demanda à ce qu'une case fut cons- 
truite à peu de distance pour loger notre escorte : dès le lendemain, les indigènes apportaient 
les bambous nécessaires et en commençaient la construction. 

Le 16 septembre, le roi vint rendre sa visite au commandant français, dont il avait reçu 
un fusil à deux coups richement décoré. Il s'était fait précéder de deux cochons et d'autres 

I. 24 



186 SEJOUR A BASSAC. 

cadeaux en nature. Il fil preuve d'une intelligente curiosité, en examinant nos instru- 
ments et nos armes, et il mit à notre disposition tous les guides et toutes les barques qui 
pourraient nous être nécessaires pour visiter la contrée. Des pluies diluviennes nous empè- 
chèrentde profiter immédiatement de sa bonne volonté. Pendant une huitaine de jours, nous 
tûmes claquemurés par le temps dans notre habitation. Notre seule distraction était de 
contempler les eaux jaunâtres du fieuve, chaque jour plus rapides et plus hautes, charrier 
des arbres énormes, parfois même des ilôts, arrachés à ses rives, pendant que des Lao- 
tiens à la figure stupéfaite restaient des heures entières à nous regarder à travers le treil- 
lage en bambous qui formait les murs de notre sala, et nous offraient un genre de spec- 
tacle moins grandiose et aussi monotone que le premier. 

Enfin, vers le 20 septembre, les pluies cessèrent. Les eaux du fleuve avaient atteint un 
niveau qu'elles ne dépassèrent plus et que nous indiquâmes par une ligne de repère pro- 







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CORMCHE SCULPTÉE A WAT P il 1 I. 



fondement incrustée dans le tronc d'un tamarinier qui croissait près du sala. Au delà du 
thalweg sur lequel s'étend la longue ligne des maisons de Bassac, la campagne était com- 
plètement inondée : les eaux du fleuve s'y répandaient par le lit de deux petits arroyos et 
venaient former au pied des montagnes un véritable lac, semé de bouquets d'arbres, qu'il 
fallait traverser en canot. Le terrain ne redevenait sec et la circulation facile que sur les 
premières pentes, où de nombreux troupeaux de bœufs et de buffles paissaient librement 
en attendant la fin de l'inondation. 

Ce fut naturellement vers les montagnes que se dirigèrent nos premières excursions. 
Botaniste, géologue, dessinateur, géographe, archéologue même, car des ruines khmers 
nous étaient signalées sur le versant est de l'une d'elles, nous devions tous y trouver un 
champ d'études d'autant plus attrayant, qu'il présentait le vif attrait de la nouveauté à des 
gens habitués aux plaines sans limites du delta du Cambodge. 



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RUINES DE WAT PHOU. 187 

Dès le 2 1 septembre, la plupart des membres delà Commission allèrent visiter WatPhou : 
c'est le nom des ruines qui nous avaient été signalées. Elles se trouvent à 7 ou 8 kilo- 
mètres dans le sud-ouest de Bassac, dans une situation admirablement choisie. Au pied 
d'un des sommets les plus élevés de la chaîne de Bassac, s'étend une pièce d'eau à revê- 
tements en grès, de 600 mètres de longueur environ sur 200 de largeur, et dans laquelle 
nous reconnûmes immédiatement un de ces Sra qui précèdent presque toujours les mo- 
numents khmers {consultez (a carte p. 184-5). Sur ses bords, règne une épaisse forêt qui 
recouvre uniformément toutes les pentes voisines; à l'ouest, s'élève une terrasse d'où part 
une chaussée dallée, de 2 à 300 mètres de longueur, limitée de chaque côté par une sé- 
rie de bornes ou de colonnes à chapiteau pyramidal. Cette chaussée suit les mouvements 
du terrain et gravit les flancs de la montagne, tantôt par des pentes douces, tantôt par des 
séries d'escaliers. Elle se termine par un escalier très-haut et très-raide qui se com- 



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UNE BORNE DE LA CHAUSSEE DE WAT PHOU. 



pose de plus de cent cinquante marches et des deux côtés duquel sont des statues. L'une de 
ces statues, qui gît renversée sur le sol, représente, d'après la tradition, le roi qui a bâti 
Wat Phou. Au haut de l'escalier, est un sanctuaire en forme de croix, analogue à ceux que 
nous avions déjà trouvés à Angcor. Les encadrements des portes offrent des sculptures 
d'une admirable conservation, et quelques-unes sont égales à ce que l'art khmer a laissé 
de plus parfait; mais d'autres portent des traces irrécusables de fatigue et de décadence. 
La voûte centrale du sanctuaire a environ une vingtaine de mètres de longueur; elle est 
plus large d'ouverture que les voûtes latérales qui forment les bras de la croix. Aux envi- 
rons du sanctuaire, sont des restes de constructions en briques. L'une d'elles et quelques 
parties du sanctuaire lui-même portent des traces de restauration moderne. 

Devant le sanctuaire, se trouve l'une de ces pierres plates, appelées Sema par les Cam- 
bodgiens, sur lesquelles il était d'usage de graver les inscriptions. Les caractères dont elle 



188 SÉJOUR A BASSAC. 

est couverte, tant sur la face principale que sur les côtés, sont en très-grande partie effacés 
et illisibles. On peut cependant constater que c'est la même écriture que celle des autres 
inscriptions khmers. La forme des lettres me semblerait indiquer que Wat Phou est à 
peu près contemporain de Leley (Voy. ci-dessus, p. 74). En arrière et au-dessus du sanc- 
tuaire, est une longue terrasse : elle est établie dans la roche même qui a été nivelée, et 
adossée à la montagne, qui, en cet endroit, est complètement coupée à pic et n'offre plus 
qu'une haute muraille d'un grès rougeâtre, d'une quarantaine de mètres de hauteur, au pied 
de laquelle jaillissent quelques petites sources. De nombreux ex-voto sont déposés sur la 
terrasse, dans les tissures du rocher, et jusque dans les petits bassins où se réunit l'eau 
des sources. 

Une balustrade termine la terrasse du côté du sanctuaire ; au-dessous, dans la paroi ver- 
ticale du rocher, sont des sculptures dont l'une est reproduite ci-contre. Elle paraît repré- 




STATUE DU ROI QUI A BATI WAT PHOU. 



senter des divinités brahmaniques. Le personnage principal est sans doute Mahadeva ou 
Siva; peut-être faut-il reconnaître dans les deux personnages latéraux, Vichnou et Brahma, 
quoique le premier ne soit en général figuré qu'avec une seule tête. 

A droite et à gauche de la chaussée inférieure, sont deux grands monuments carrés. 
Us consistent en une galerie de 40 mètres de côté environ, au centre de laquelle est une 
cour dallée, encombrée de broussailles et de blocs de pierre détachés de la partie supé- 
rieure des voûtes. La partie de ces galeries qui fait face à la chaussée est en grès; le reste 
est en pierre de Bien-hoa. Ces constructions étaient sans doute des habitations; elles pa- 
raissent n'avoir jamais été terminées : commencées au moment où l'art khmer était 
encore dans tout son éclat, il semble qu'elles aient été continuées à plusieurs reprises 
par des architectes inhabiles et des ouvriers inexpérimentés. Dans le voisinage de celui de 
ces deux bâtiments qui est au sud de la chaussée, on rencontre des débris assez remar- 



RUINES DE WAT PHOU. 189 

quables qui paraissent avoir appartenu à une galerie orientée nord et sud. Enfin, à deux 
kilomètres dans le sud, s'élève, au milieu de la forêt, un autre sanctuaire auquel on arrive 
par une chaussée dallée. Il est semblable à celui de Wat Phou, mais de plus petite dimen- 
sion. D'autres ruines sont encore signalées à quelque distance; mais elles ne furent visi- 
tées par aucun des membres de la commission, 

Le commandant de Lagrée pensait que cet ensemble de constructions date du 
dixième siècle, moment où la puissance d'Angcor commençait à décliner. D'habiles ar- 




FIGURES SCULPTÉES SUR UN ROCHER A WAT PHOU. 



chitectes les avaient conçues. Les événements interrompirent leur œuvre, qui fut reprise 
ensuite par des générations moins habiles et qui reçut d'elles ce cachet de décadence 
que l'on y retrouve imprimé. 

Naturellement, les habitants ne peuvent donner aucune indication utile sur des monu- 
ments qui sont l'œuvre d'une autre race. L'établissement relativement récent des Laotiens 
dans cette partie de la vallée du fleuve, leur fait attribuer aux Chams, et non aux Cambod- 
giens, la construction de Wat Phou. La domination des Chams à Bassac doit remonter à la 
fin du treizième siècle, époque à laquelle, comme nous l'avons vu (p. 136). le Cambodge 
semble avoir été pendant quelque temps tributaire du Tsiampa. 



190 



SÉJOUR A BAS SAC. 



Le site de Wat Phou est admirablement choisi, et du haut de la terrasse supérieure, 
qui est élevée d'une centaine de mètres au-dessus de la pièce d'eau, le coup d'œil étendu 
qu'offrent la plaine et le fleuve est ravissant. 

Les montagnes de Bassac nous fournirent d'autres sujets de promenade et d'étude 
non moins intéressants. Le docteur Joubert y trouva des gisements de cuivre exploités par 
les indigènes, et des formations géologiques se rapportant à la période houillère et faisant 
entrevoir, par suite, une chance de trouver du charbon dans leurs flancs. M. Thorel 
constata l'existence de l'insecte producteur du stick-lack, sur plusieurs espèces d'arbres qui 
croissent à l'état sauvage aux environs de Bassac, et que les indigènes exploitent à ce point 



WSÊÈËÈÊm,::- : :.,&& 




EXTERIEUR DU SANCTUAIRE DE WAT PHOU. 



de vue 1 . La montagne appelée Phou Cangman, située au nord du village, fut souvent aussi 
l'un des buts de promenade des membres de la Commission. Sa face sud est taillée en 
gigantesques échelons, dont les faces verticales seraient presque infranchissables, sans 
la végétation qui les recouvre et les profonds sillons que creusent les torrents qui se 
forment pendant la saison des pluies (Voy. le dessin p. 193). Du haut de ces crêtes, qui 
se dégagent brusquement du sein des forêts, rien ne limite le regard : Bassac, le fleuve 

1 Consultez, dans le second volume de cet ouvrage, la Géologie et la Minéralogie, par M. Joubert et l'Agri- 
culture et l'horticulture de V Indo-Chine par M. Thorel, pour le développement de toutes les questions spéciales 
qui ne sont qu'indiquées dans ce -récit. 



RUINES DE WAT PHOU. 



191 



dans son lointain parcours, les îles qui l'émaillent, se déroulent au delà du sombre rideau 
de verdure étendu aux pieds de l'observateur. Les parties hautes de la montagne ne 
sont habitées que par les bètes fauves qui y cachent leurs repas sanglants et leurs sau- 
vages amours. On croit ne trouver au but de sa promenade qu'un magnifique point de 
vue; on y rencontre parfois aussi une partie de chasse dangereuse. (Voy. le dessin 
p. 192.) 

Quant au village même de Bassac, il ne présente aucune particularité intéressante. 
Les maisons sont disséminées le long de la rive du fleuve sur une étendue de plusieurs 
kilomètres. Une quinzaine, de pagodes, dont les plus importantes sont la pagode royale, si- 




i \ t k r. i e i; r. du sanctuaire de wai p fi o i . 



tuée à très-peu de distance de la résidence du roi (Voy. le dessin p. 197), Wal Tat, ou se 
trouve le tombeau d'un roi célèbre du pays, et Luong Kiao, à l'extrémité sud du vdlage, 
témoignent de la piété des habitants; un nombre presque égal de sanctuaires en ruines, 
en général construits en briques, attestent la foi des générations passées et surtout les ter- 
reurs des mandarins ou des grands personnages qui les avaient fait élever pour racheter 
leurs concussions ou leurs crimes. La végétation tropicale qui s'empare immédiatement 
de ces temples, dès qu'avec leurs fondateurs ont disparu les fonds nécessaires à leur en- 
tretien, leur donne à tous un aspect fort trompeur de vétusté. 



M.) 2 



SÉJOUR A BASSAC. 



Le 23 septembre, une animation extraordinaire se fit remarquer aux environs du 
palais du roi ; de toutes les pagodes de Bassac, de l'île Deng et des villages voisins 
affluaient par centaines des bonzes en robe jaune qui apportaient des cadeaux de fruits et 
de comestibles. Le lendemain, le roi leur fit à tous, suivant la coutume annuelle, présent 
d'un vêtement nouveau. M. de Lagrée saisit cette occasion de faire une pieuse largesse : il 




UNE CRETE DE MONTAGNE, PRÈS RASSAC. 



envoya à Sa Majesté une paire de chandeliers en cuivre dont il la priait de disposer à son 
gré. Après une discussion assez longue, le roi ne put satisfaire à toutes les convoitises 
qu'excita la vue de ces porte-cierges, qu'en les partageant entre les deux pagodes les plus 
importantes. 




TORHENT DESSÉCHE I) ,V X S LES MONTAGNES DE DASSAC. 



25 



MCZ LI3RARY 
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CAM8 IDGE. MA USA 



EXCURSION AUX CHUTES DU SE DON. 



195 



Cependant la baisse des eaux s'accélérait; les terrains situés en contre-bas des berges 
s'asséchaient rapidement ; il convenait d'étendre nos explorations dans la vallée même du 
tleuve. Je reçus du commandant de Lagrée la mission de reconnaître le cours inférieur du 
Se Don, grand affluent de la rive gauche du fleuve, qu'il vient rejoindre un peu au-dessus 
de Bassac. Cette rivière contourne et limite au nord le massif volcanique dont j'ai parlé 
et qui lui donne naissance. M. Thorel se joignit à moi pour cette excursion, et j'emme- 
nai, comme dans ma première reconnaissance des rapides, le matelot Renaud, dont les 
connaissances en cambodgien devaient faciliter nos relations avec un fonctionnaire de 
Bassac, à qui cette langue était familière et qui avait l'ordre du roi de nous accom- 
pagner. 

Nous partîmes le 3 octobre, à 7 heures du matin, dans une barque légère. Au- 
dessus de la grande île de Deng, les eaux du fleuve se réunissent en un seul bras, mais 




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VUE DE PHOU MOLONC. 



son lit se sème de brousses et de rochers, et s'élargit jusqu'à atteindre 3 à 4 kilo- 
mètres. Nous approchions de Phou Molong, grand pic qui termine au nord la chaîne 
de montagnes de la rive droite, et sa base arrondie semblait barrer le passage devant 
nous. Le fleuve vient, en effet, la contourner sur la moitié de sa circonférence, et, 
maintenu de ce côté par cette puissante barrière, de l'autre par une chaîne de collines, 
dernière ramification du massif de la rive gauche, il se réduit subitement à une largeur 
de S à 600 mètres! Sa profondeur là doit être énorme, et je ne trouvai pas le fond 
à 30 mètres. Le caractère du paysage change en même temps d'une façon brusque : 
au lieu de ces plaines riantes et uniformes que les eaux brillantes parcouraient lentement 
en y dessinant des centaines d'îles, au lieu de ces rives presque noyées que dissimulaient 
de longues lignes de palmiers et de maisons, l'onde noire et rapide coule entre des ber- 



19G SÉJOUR A BASSAC. 

ges à pic où la roche l'ait irruption partout, et que dominent de hautes ondulations cou- 
vertes de forets. Chaque perspective du fleuve, au lieu de se perdre dans un horizon sans 
limites, s'arrête à peu de distance et le coup d'oeil se renouvelle sans cesse. 

L'étranglement du fleuve produit par le Phou Molong est assez court et le Cambodge 
revient bientôt à une largeur d'un kilomètre. Après avoir passé au pied du Phou Salao, 
colline de 200 mètres de hauteur environ, qui infléchit le cours du. fleuve à l'est, nous 
découvrîmes sur la rive gauche l'étroite embouchure du Se Don, en aval de laquelle s'é- 
lèvent le long de la berge des colonnes basaltiques d'un aspect original. A 5 heures du 
soir, nous entrions dans la rivière. Elle est d'une largeur uniforme de près de 200 mè- 
tres, et son cours est aussi sinueux que celui de la Seine aux environs de Paris. Notre 
marche devint plus rapide au milieu de ses eaux tranquilles. 

Il était presque entièrement nuit quand nous nous arrêtâmes à un petit village situé 
sur la rive gauche. Notre mandarin d'escorte se hàtà d'annoncer aux autorités locales la 
visite des élrangers, et s'employa à nous procurer ce qui devenait pour nous le problème 
à résoudre chaque jour, le bon souper et le bon gîte du Fabuliste. La pagode du hameau 
nous fournit le second; nos provisions et quelques achats faits aussitôt, les éléments du 
premier. Pendant que Renaud se livrait à de savantes préparations culinaires, nous liions 
conversation avec les bonzes et le maire de l'endroit, pour nous former à cette gymnas- 
tique de langage qui devenait notre exercice quotidien. Gestes variés, dessins ingénieux 
étaient appelés au secours de notre ignorance des mois, et il était rare que l'on n'ob- 
tint pas par ce procédé, au bout d'une demi-heure d'efforts, sept ou huit réponses entiè- 
rement contradictoires. 11 fallait ensuite satisfaire la curiosité des indigènes, leur expli- 
quer le maniement de nos armes, l'usage de nos montres et de nos ustensiles de toute 
sorte. La conversation se terminait par une distribution de petits cadeaux, tels que des 
aiguilles, des couteaux ou des images qui comblaient de joie ces naïves gens. 

Le lendemain, nous continuâmes notre reconnaissance : la baisse des eaux se pro- 
nonçait de plus en plus, et au pied des berges droites et hautes de 3 ou 4 mètres qui 
encaissaient régulièrement le cours de la petite rivière, quelques plages de sable ou de 
rocher se montraient çà et là à découvert. Le calme des rives, la marche silencieuse de 
notre pirogue qui s'avançait à la pagaie, encourageaient de nombreux caïmans à venir y 
bâiller au soleil du matin, et sans paraître rien redouter de leur présence, quelques paons 
picoraient à côté d'eux sur la grève. 

Le soir, après avoir remonté dans la direction du nord pendant une trentaine de kilo- 
mètres, nous nous arrêtâmes à Solo Niai, village situé sur la rive gauche et qui paraît être 
le point d'embarquement des marchandises qui arrivent de l'intérieur à dos d'éléphant. 
Nous étions à peu de distance de chutes considérables qui interrompent la navigation de 
la rivière et que le commandant de Lagrée m'avait recommandé d'examiner avec le plus 
grand soin. Les rives du Se Don, qui jusque-là nous avaient paru assez plates, commen- 
çaient à s'accidenter; de petites chaînes de collines ondulaient les environs de Solo Niai, 
et de tous côtés surgissaient à l'horizon les cimes bleuâtres des montagnes du massif de 
la rive gauche, dont nous nous étions sensiblement rapprochés. Les sauvages qui habi- 



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EXCURSION AUX CHUTES DU SE DON. 199 

tent les versants extérieurs de ce massif faisaient çà et là leur apparition. Nous vîmes 
quelques-uns d'entre eux arriver en même temps que nous à la pagode-caravansérail de 
Solo Niai, avec un chargement d'orties de Chine et de peaux. Sur les contre-forts ouest du 
massif, Mouhot avait signalé l'existence de mines d'argent, et tous mes efforts, tous ceux 
de Renaud, mon interprète en cambodgien, tendirent à obtenir quelques renseignements 
précis sur le lieu de leur gisement. Après beaucoup de pourparlers, nous crûmes com- 
prendre que notre mandarin laotien se faisait fort de nous conduire à un village kha [kha 
est l'appellation générique des sauvages en laotien), où l'on exploitait le précieux métal. 
Nous prîmes acte de sa promesse, et nous remîmes cette excursion à notre retour des 
cataractes du Se Don. 

A peu de distance de Solo Niai, la rivière se bifurque en deux bras étroits. Nous nous 
engageâmes le 5 octobre au matin dans le bras de l'ouest, mais nous fûmes arrêtés presque 
aussitôt par une petite chute de 2 mètres de hauteur, formée par deux assises rocheuses 
aussi horizontales et aussi régulières que deux marches d'escalier. Nous mîmes pied à 
terre et nous nous dirigeâmes vers la partie nord de l'île qui forme les chutes. Nous y étions 
arrivés à midi. Le coup d'oeil en est des plus pittoresques. Le Se Don vient directement du 
nord se heurter à la pointe aiguë que lui oppose la masse rocheuse de l'île, et ses eaux, 
divisées par cet obstacle, retombent des deux côtés en cascades. Dans le bras de l'est, elles 
se précipitent d'une hauteur verticale de 15 mètres, partagée en deux ou trois gra- 
dins par des saillies de rocher d'un effet pittoresque, dans un bassin circulaire à parois de 
lave; dans le bras de l'ouest, elles coulent torrentueusement sur une pente, inclinée à 
45 degrés environ, que coupent çà et là d'énormes blocs de rochers et des aiguilles 
basaltiques contre lesquelles l'onde s'élève en bouillonnant. 

Le 6 octobre, nous redescendions le Se Don jusqu'à Ran Song, village situé à environ 
trois lieues de l'embouchure. Nous y reçûmes une confortable hospitalité dans la maison 
du Muong Khang ou troisième fonctionnaire dans l'ordre administratif de la province de 
Rassac. Ce mandarin était absent, mais on devait mettre ses éléphants à notre disposition 
pour aller visiter les exploitations d'argent qui se trouvaient, disait-on, au pied des pre- 
miers contre-forts montagneux de l'est. 

Le lendemain, en effet, trois de ces nobles animaux, rappelés des pâturages, station- 
naient devant la plate-forme de la maison, et, à 10 heures et demie, nous nous mettions 
en route. La monture de M. Thofel et la mienne étaient des femelles, et chacune d'elles 
était suivie d'un petit en bas âge. Le plus jeune avait un an à peine, le plus âgé en avait 
trois: le premier était de la taille d'un buffle, le second était sensiblement plus haut, lis 
n'avaient point encore la gravité qui est particulière à leur race, et leurs gambades 
folâtres nous égayèrent beaucoup pendant toute la route. Ils se poursuivaient jusque 
dans les jambes de leurs mères, qui suivaient d'un œil complaisant et attentif les évolu- 
tions de leurs nouveau-nés. Quand ils s'éloignaient trop et que, par une excursion 
trop hardie dans les champs de riz voisins, ils risquaient de s'attirer la colère et les 
coups des cornacs, un cri de la mère les rappelait bien vite : les enfants indociles ac- 
couraient aussitôt, caressaient un instant les mamelles maternelles du bout de leur 



200 SÉJOUR A BASSAC. 

trompe, puis, apercevant une mare voisine, couraient y puiser de l'eau pour se la jeter 
malicieusement l'un à l'autre. 

En sortant de Ban Song, on traverse une plaine dénudée où la roche apparaît à 
chaque pas en larges plaques noirâtres. Peu après, le terrain se boise et s'ondule légère- 
ment. Un fort torrent gronde à peu de distance. Il n'avait guère à ce moment qu'un 
mètre et demi de profondeur, mais le courant en était fort rapide 1 . Le plus âgé des deux 
petits éléphants se jeta bravement à la nage, tandis que son compagnon, effrayé par le 
bruit, restait indécis sur la rive. La mère de ce dernier le fit placer contre elle du côté 
d'amont, de manière à le retenir et le proléger contre la violence des eaux Le jeune ani- 
mal appuya ses jambes contre celles de sa mère. Celle-ci s'inclina légèrement, de manière 
à lui donner un point d'appui, et le fit rouler en quelque sorte de ses jambes de derrière à 
celles de devant jusqu'à ce que le torrent fût traversé. Au delà, nous entrâmes en pleine 
forêt, et j'admirai de plus en plus l'intelligence et l'adresse de ces puissants quadrupèdes. 
Un mot du cornac, un simple geste étaient à l'instant compris d'eux. Tantôt c'était une bran- 
che trop basse et nous barrant le passage qu'ils détournaient ou qu'ils arrachaient avec leur 
trompe, tantôt un détour qu'ils calculaient habilement pour ne pas heurter leur cage à quel- 
que tronc noueux. Puis, quand la route était moins obstruée et demandait une attention 
moins grande, leur trompe s'en allait cueillir à droite et à gauche quelques jeunes pousses 
de bambou qu'elle secouait longuement pour détacher la terre adhérente aux racines. L'a- 
nimal n'était satisfait que quand il n'y restait plus un grain de poussière, et si une motte de 
terre rebelle s'obstinait à y demeurer, il la plaçait sous son pied et l'enlevait avec une éton- 
nante précision. 11 exécutait tous ces mouvements sans ralentir son allure d'une seconde et 
sans que le cornac put lui reprocher de sacrifier à sa gourmandise les intérêts du voyageur. 

Le terrain s'élevait graduellement et le sentier que nous suivions gravissait parfois de 
hauts escarpements de roches que j'aurais crus inaccessibles à nos lourdes montures. Là 
encore elles m'émerveillèrent. Sondant chaque pierre avec leur trompe pour s'assurer de 
sa solidité avant d'y poser le pied ou le genou, elles n'hésitaient pas à se suspendre au- 
dessus des profonds ravins qui bordaient la route. En certains moments, je ne pouvais me 
défendre d'une vive appréhension en voyant ma cage s'incliner au-dessus de ces pentes 
rapides et rocailleuses, au bas desquelles coulait quelque torrent invisible. 

Nous rencontrions parfois quelques éléphants chargés d'ortie de Chine et conduits par 
des sauvages qui, un arc à la main, utilisaient en chassant leur voyage à travers la forêt. 
Celle-ci avait été incendiée par places, et transformée en rizières, qu'une forte palissade 
protégeait contre les excursions des grands quadrupèdes. Ces cultures nous annonçaient le 
voisinage d'un village kha. Au bout de trois heures de montée, nous étions arrivés sur un pla- 
teau où la forêt, moins épaisse et de plus en plus dévastée par le feu, s'entrecoupait de clai- 
rières herbeuses. Tout autour de nous surgissaient de nombreux sommets de montagnes 
que nous n'apercevions que par intervalles. A 5 heures et demie du soir, nous nous arrê- 

1 Le volume d'eau considérable de ce torrent, qui coule entre la montagne isolée de Bathieng et le massif 
principal, me fait supposer que c'est un des principaux cours d'eau qui forment le Se Compho, affluent im- 
portant de la rivière d'Attopeu. (Voy. la carte itinéraire n° 2, Atlas, l rc partie, pi. V.) 



EXCURSION AUX CHUTES DU SE DON. 20i 

tàmes au milieu d'un petit hameau, composé d'une dizaine de cases et nommé Petoung en 
laotien. Au dire du fonctionnaire de Bassac qui nous escortait, c'était non loin de là, sur 
les bords d'un petit ruisseau, que nous devions trouver les gisements argentifères que 
nous cherchions. Désirant m'y rendre dès le lendemain matin, je m'informai immédiate- 
ment de la distance à parcourir. Mais à ce moment on ne me comprit plus. Des mines 
d'argent? 11 n'en avait jamais été question. Nous en parlions pour la première fois. On 
avait cru que nous voulions tout simplement voir les sauvages et la montagne, et on nous 
avait conduits dans la montagne au milieu des sauvages. Quant à voir des mines d'argent, 
c'était impossible, par une raison très-simple : il n'en avait jamais existé dans la pro- 
vince. Notre stupéfaction était grande. M. Thorel, Renaud et moi nous nous regardions 
sans parvenir à croire à la réalité d'un quiproquo pareil. Nous avions montré ce métal 
lui-même, et si le mot avait pu être mal prononcé, l'objet n'avait pu être méconnu. J'in- 
sistai ; Renaud fit appel à tout son savoir en cambodgien pour convaincre le mandarin qui 
nous escortait qu'il nous avait bien réellement affirmé la présence de mines d'argent dans 
cette localité. Nous n'obtînmes que des dénégations faites avec la tranquillité la plus 
grande et l'étonnement le mieux joué. Sans aucun doute les gens du pays avaient réussi à 
faire regretter au fonctionnaire laotien sa franchise première, en lui exposant les dangers 
d'une visite de cette nature. N'allait-on pas, en permettant à des Européens l'apprécia- 
tion des richesses métallurgiques de la contrée, attirer leur attention et celle de Bankok, 
exciter la cupidité des étrangers et des gouvernants, faire augmenter les impôts? Cette 
difficulté qui allait se dresser perpétuellement devant nous pendant tout le reste de notre 
voyage était d'une nature insurmontable : les instances, les menaces, les promesses ne 
faisaient que confirmer la résolution prise. Nous nous résignâmes et nous reprîmes dès le 
lendemain matin la route de Ban Song. Le 9 octobre, à une heure de l'après-midi, nous 
étions de retour au campement de Bassac. 

La contrée avait complètement changé d'aspect depuis notre départ. Les eaux du Cam- 
bodge avaient baissé de plus de 5 mètres; toutes les dépressions de terrain inondées 
s'étaient asséchées, les sentiers avaient reparu ; les berges, fertilisées par le limon du 
fleuve, se couvraient de cultures de tabac, de coton, de mûriers, de plantes maraîchères, 
Partout on préparait les engins pour la pêche, on se disposait à arrêter le poisson clans 
les arroyos que la baisse des eaux mettait à sec. Dans les campagnes, les riz jaunissants 
appelaient la faux du moissonneur, et l'on construisait déjà les hangars où pendant la 
récolle on dispose les gerbes en carrés symétriques. Dans les villages, on réparait les 
chars qui gisaient démontés et sans emploi sous les maisons^ et les bœufs coureurs, rap- 
pelés des terrains élevés où ils avaient passé la période de l'inondation, revenaient re- 
prendre leur service accoutumé. La vie, un instant suspendue, recommençait partout. 

Les relations du commandant de Lagrée avec le roi et les autorités du pays étaient 
devenues de plus en plus intimes et cordiales. Le roi ne perdait pas une occasion de té- 
moigner sa déférence au chef de la mission française ; les questions qu'il lui adressait 
sur le sort du roi de Cambodge et surles conditions du protectorat de la France, témoignaient 

d'une secrète impatience du joug de Siam. Cette impatience paraissait d'ailleurs partagée 
II. 26 



202 



SÉJOUR A BASSAC. 



par les mandarins et le peuple, qui saisissaient toutes les occasions d'exagérer les charges 
que le gouvernement de Bankok fait peser sur eux. Tout le monde parlait volontiers et 
avec orgueil de l'ancienne indépendance du Laos et des révoltes qui, après la conquête, 
ont souvent troublé la possession siamoise. 

Une grande fête se préparait dans toute la vallée du fleuve : c'est celle par laquelle les 
populations ont l'habitude de célébrer la fin de l'inondation et de préluder à la récolte. 
Son nom populaire eslBeua Song ou « Fête des bateaux, » et sa signification réelle est un 
hommage de reconnaissance au fleuve, pour la fécondité et la richesse qu'il apporte au 
pays. Le gouvernement de Bankok a su habilement faire tourner au profit de sa politique 




UNE VISITE DU ROI DE BASSAC. 



ces réjouissances populaires, et c'est au milieu de cette fête, en présence du concours de 
peuple qu'elle attire, que le roi de Bassac et tous les gouverneurs de provinces doivent re- 
nouveler solennellement dans une pagode leur serment d'obéissance au roi de Siam. Tout 
est calculé pour rehausser l'éclat de cette cérémonie et pour qu'elle soit un aliment de 
plus à l'allégresse publique. 

Nous avions dû quitter le sala que nous occupions sur les bords du fleuve, et où le roi 
et sa cour viennent assister aux courses nautiques et aux réjouissances publiques. On 
nous avait construit non loin de là un domicile composé de plusieurs cases et emménagé 



FETES DE BASSAC. 



203 



en vue de nos convenances particulières. Le roi était venu y rendre une visite officielle 
au commandant de Lagrée ; son ambition secrète était d'obtenir la présence de la Com- 
mission française et de son escorte armée pour la solennité qui devait avoir lieu à la 
pagode royale. Il paraissait beaucoup tenir à ce que ses sujets pussent constater en quels 
excellents termes il était avec les Français. Le commandant de Lagrée lui promit d'accé- 
der à ce désir. 

Les fêtes commencèrent le 24 octobre. Les Laotiens et les sauvages des parties les plus 
éloignées de la province affluèrent dès le matin au chef-lieu; toutes les pagodes regor- 
gèrent d'offrandes ; les mandarins, les parents, les amis échangèrent entre eux les pré- 
sents d'usage. Le soir, des festins et des concerts s'organisèrent dans toutes les cases; un 
feu d'artifice composé de quelques fusées fut tiré sur le fleuve. 




COSTUMES OBSF.r.VÉS PENDANT LES COURSES Ht BASSAC. 



Ce fut le lendemain qu'eut lieu la prestation de serment. Un bonze remplit le person- 
nage du souverain de Siam, et le roi de Bassac lui jura obéissance et fidélité. En même 
temps, les eaux du fleuve furent solennellement consacrées et bénites ; c'était là sans doute, 
à l'époque de l'indépendance, la partie essentielle de la fête. La présence de M. de Lagrée 
et des quelques baïonnettes françaises qui l'escortaient ne contribua pas peu à sa splen- 
deur. Le cliquetis des armes manœuvrées à l'européenne remplit le roi de fierté et les 
nombreux spectateurs d'admiration. Pour comble de bonheur, un fils naquit ce jour-là au 
roi de Bassac. 

Des régates sur le fleuve remplirent le troisième jour des fêtes et en furent la partie 
la plus intéressante au point de vue des costumes, de l'animation, de la couleur locale. 
Ces longues pirogues, dont quelques-unes atteignaient jusqu'à 28 mètres de long, 



204 SÉJOUR A BASSAC. 

manœuvrées à la pagaie par plus de soixante hommes, portaient chacune les couleurs 
d'un village ou d'une pagode. Des bouffons, la tête abritée derrière un masque grimaçant, 
se démenaient avec rage au milieu des rameurs dont ils excitaient l'ardeur par leurs 
(•liants et leurs propos souvent lascifs. L'équipage leur répondait par des cris poussés en 
cadence; les nombreuses pagaies frappaient l'eau avec une précision merveilleuse, et la 
barque semblait disparaître sous l'écume soulevée autour d'elle. Les rameurs khas se fai- 
saient surtout remarquer par la simplicité de leur costume : un morceau de toile, attaché 
par un fil autour de la ceinture, était le seul et presque invisible ornement de ces corps 
bronzés qui paraissaient émerger du fleuve, tant la pirogue qui les portait était rase sur 
l'eau. 

Le lendemain, notre campement ne désemplit pas de visiteurs. Soit curiosité, soit 
politique du roi, tous les mandarins, tous les chefs de tribus sauvages accourus pour la 
solennité, vinrent saluer M. de Lagrée et furent pour lui une occasion nouvelle de ren- 
seignements et d'études. Le 28, cette brillante série de fêtes se termina par une illumi- 
nation du fleuve et un nouveau feu d'artifice. De grandes carcasses en bambou, dessinant 
des objets divers et chargées de feux decouleur, furent lancées au courant sur des radeaux. 
Sur tous les points du fleuve, on voyait de fantastiques lueurs répercutées dans l'onde. 
Parfois le feu gagnait la carcasse elle-même et tout s'abîmait dans un embrasement gé- 
néral. La science de nos artificiers et de nos machinistes saurait produire de plus grands 
effets avec ce genre d'illumination, mais elle ne dispose jamais d'un fleuve et d'une nuit 
pareils 1 . 

Plus de six semaines s'étaient écoulées depuis notre arrivée à Bassac. La saison sèche 
était complètement établie et nous invitait à reprendre notre voyage. Chaque jour perdu 
pouvait prolonger notre voyage d'une année entière en nous forçant à passer au Laos 
une nouvelle saison des pluies. D'un autre côté, nous n'avions aucune nouvelle du cour- 
rier de Saigon que nous devions recevoir, on se le rappelle, avant de continuer notre 
route. J'avais à compléter bien des études hydrographiques dans le bas du fleuve. L'in- 
terprète cambodgien, Alexis Om, qui ne s'était engagé à nous suivre que jusqu'à Bassac, 
désirait vivement retourner au Cambodge. M. de Lagrée se décida donc à m'envoyer avec 
cet interprète à la rencontre du courrier attendu. Il ne mettait pas en doute que je ne 
trouvasse ce courrier déjà arrivé ou sur le point d'arriver à Stung Treng, et il me donna 
pour instruction de ne dépasser ce dernier point qu'autant que je jugerais qu'il y aurait 
un grand intérêt géographique à le faire. Après avoir reçu le courrier, je devais en accu- 
ser réception par lettre au gouverneur de la colonie, confier cette lettre et le courrier de 
l'expédition à l'interprète Alexis, lui faire continuer sa route sur Pnom Penh, et revenir 
moi-même le plus promptement possible à Bassac. 

Pour utiliser le temps passé à attendre mon retour, M. de Lagrée avait résolu de con- 
tinuer l'exploration du cours du Se Don que j'avais commencée, de contourner ainsi par 
le nord le massif volcanique de la rive gauche du fleuve et de revenir à Bassac par le sud de 
ce massif, après avoir visité à l'est le Muong d'Atlopeu. H emmenait dans cette excursion 

1 Voy. Allas, 2 e partie, pi. XV et XVI. 



MCZ LI3RARY 

HARVARD UWVERSnj- 

CAMBRIDGE. MA USA 



VOYAGE A STUNG TRENG. 207 

MM. Joubert el de Carné. MM. Delaporte et Thorel devaient rester au campement de 
JJassac. 

Je partis le 2 novembre au matin, emmenant avec moi, en outre du matelot Renaud, 
un Annamite de l'escorte qu'un ongle incarné rendait impropre à la marche et qui devait 
regagner Pnom Penh avec l'interprète Alexis. J'arrivai le surlendemain à Khong, où je 
fus reçu avec toutes sortes d'attentions et d'égards par le jovial vieillard qui en était le 
gouverneur. Le 5, après avoir suivi une route différente de celle qu'avait prise l'expé- 
dition la première fois, j'étais rendu au sala de l'île de Khon. J'employai toute la journée 
du 6 à explorer à pied les cataractes voisines. La baisse des eaux , en laissant à sec la 
plupart des bras torrentueux qui , à l'époque de l'inondation, sillonnent le groupe d'îles 
dans tous les sens, rendait ces excursions plus faciles. Les heua song se prolongeaient 
encore à Khon et dans les villages environnants. Tout était, en fête; les pagodes regor- 
geaient de fleurs et d'offrandes; les travaux de la récolte commençaient partout. Je n'eus 
cependant pas trop de peine à obtenir du chef de Khon une nouvelle barque pour con- 
tinuer ma route au-dessous des rapides. 

Le 7, à midi, je quittai Khon, et le 8 novembre, à 11 heures du matin, j'arrivais à 
Stung Treng. 

Du courrier attendu, point de nouvelles. L'insurrection de Pou Kombo, dont nous 
avions presque perdu le souvenir, était devenue menaçante et coupait toutes les commu- 
nications avec le bas de la rivière. Les rebelles s'étaient établis sur les deux rives et avaient 
fait mine de remonter jusqu'à Stung Treng pour poursuivre la petite expédition française. 
Ils n'avaient renoncé à leur projet qu'en apprenant son départ. Le gouverneur de Stung 
Treng parut fort inquiet en me voyant. Il m'engagea à revenir le plus vite possible sur 
mes pas, de peur que le bruit de ma présence ne se répandît. Reaucoup de sauvages des 
tribus voisines de Stung Treng faisaient cause commune avec les insurgés et avaient 
enlevé, sur son territoire même, des Laotiens étrangers à la querelle. 11 ne se sentait pas 
en force pour me défendre et restait effrayé de la responsabilité qui lui incomberait, s'il 
m'arrivait malheur. Le pauvre homme avait la fièvre depuis un mois , et il était devenu 
d'une maigreur excessive. Fallait-il attribuer sa maladie à ses frayeurs, ou ses frayeurs à 
sa maladie? Je* pensai que l'une exagérait au moins les autres, et je commençai par lui 
administrer de la quinine. Le lendemain un mieux sensible s'était prononcé dans son 
état; je lui déclarai que pour achever sa guérison, il me fallait plusieurs jours encore. Je 
voulais gagner du temps et l'intéresser à la prolongation de mon séjour à Stung Treng. 
Cependant Alexis prenait des renseignements qui ne confirmaient que trop le dire du 
gouverneur. Si j'étais convaincu qu'une barque pouvait, sans le moindre danger, grâce 
à la rapidité de sa marche et à la largeur du fleuve, descendre jusqu'à Pnom Penh, je 
voyais d'assez grandes difficultés au retour, pendant lequel il faut suivre l'une ou l'autre 
rive et se haler lentement contre le courant; d'un autre côté, l'importance du courrier 
attendu me faisait un devoir de tenter l'aventure. Je demandai donc avec insistance au 
gouverneur de Stung Treng les moyens de continuer ma route sur Pnom Penh. Il refusa 
avec une énergie dont je ne le croyais pas capable, me représentant le danger certain 



208 SÉJOUR A BASSAC. 

auquel je courais, les reproches qui lui seraient faits plus tard pour m'avoir laissé accom- 
plir une telle imprudence. Il m'affirma de nouveau que les communications étaient im- 
. possibles même pour les simples bateaux de trafiquants, et que, consentirait-il à me laisser 
partir, je ne pourrais trouver aucun batelier de bonne volonté pour me conduire. Il avait 
envoyé, quelques jours auparavant, des émissaires à la frontière pour lui rapporter des 
nouvelles, et ces émissaires venaient de lui apprendre l'assassinat par les rebelles du gou- 
verneur de Sombor, celui-là même à qui M. de Lagrée avait donné un revolver. Enfin 
il me promit, si je voulais renoncer à mon projet, de faciliter par tous les moyens le départ 
de l'interprète Alexis qui, comme indigène, pouvait circuler sans éveiller l'attention , 
tandis qu'il était toujours impossible de dissimuler la présence d'un Européen. Je dus 
accepter cette dernière combinaison, qui, si elle ne garantissait nullement l'arrivée du 
courrier que nous attendions, permettait au moins de faire parvenir à Saigon les indi- 
cations nécessaires pour qu'on pût tenter en connaissance de cause de communiquer 
avec nous. 

Je voulus cependant utiliser mon voyage à Stung Treng, et je me proposai d'aller re- 
connaître le confluent du Se San, la branche la plus sud de la rivière d'Attopeu. Je com- 
mençais mes préparatifs de départ, quand arriva la nouvelle que les sauvages insurgés 
venaient de faire irruption sur ce point et de brûler le village laotien qui s'y trouvait. Le 
gouverneur me fit en même temps de nouvelles et plus vives instances pour m'engager à 
reprendre le chemin de Bassac; mon séjour se prolongeait beaucoup trop au gré de ses 
inquiétudes. Il fallut céder; je remisa Alexis une lettre adressée à l'amiral La Grandière, 
exposant les raisons qui m'avaient empêché d'aller plus loin à la rencontre du courrier de 
la colonie, et je lui recommandai de saisir la première occasion favorable pour effectuer 
son retour à Pnom Penh. Le 12 novembre au matin, je repris le chemin de Bassac. Je 
profitai de mon voyage pour compléter la carte de la partie du fleuve comprise entre 
Stung Treng et les cataractes. 

Celte carte reste encore bien imparfaite, et les nombreuses îles qui encombrent le lit 
du fleuve sont loin d'y être entièrement et exactement placées. C'est là un travail réservé 
à des hydrographes disposant de plus de temps et de ressources. 

A mi-chemin, entre Stung Treng et Khong, le fleuve coule le long de la rive droite 
entre d'énormes blocs de marbre que les eaux ont creusés et polis. Je fus vivement frappé 
de cette particularité qui avait échappé aux investigations de l'expédition lors de son pre- 
mier passage, la crue des eaux recouvrant à ce moment les berges du fleuve. Quoique 
sans outils, je parvins à détacher quelques fragments de couleurs variées. La proximité de 
ces marbres de notre colonie de Cochinchine, les facilités d'exploitation et de transport 
qu'ils présentent, puisqu'ils sont sur les bords mêmes du fleuve et au-dessous des cata- 
ractes, me paraissent devoir appeler l'attention du gouvernement de Saigon, 

Dans le voisinage de ces marbres, des bancs de sable et des îles en formation élargis- 
sent démesurément le lit du fleuve^ et cette partie de son cours n'offre au moment de la 
baisse des eaux qu'un triste et monotone aspect: Les feuilles flétries par les flots boueux 
de l'inondation en gardent la couleur jaunâtre; les arbres frappés par le courant restent 



PL VII. 




Grœoè par Efikard. .nfiuguay-Troiun. ,22 . 



Hachette &. C 1 ? 



Zmp- Ir'axHer*y 



MC2 ^Y 

HARVARC RSITY 

! USA 



VOYAGE A STU'NG STRENG. 

tristement courbés dans sa direction; 
il fait calme, et l'on dirait qu'une tem- 
pête perpétuelle passe dans ces bran- 
ches et les incline sous son effort. 
D'énormes troncs abattus gisent sur 
la rive; d'autres, entraînés par le 
fleuve, sont restés suspendus sur la 
cime des arbres submergés, comme 
les arches d'un pont détruit. Partout 
une apparence de ravages et de ruines 
dissimule une force et une fécondité 
réelles. 

Le fleuve offre au delà de plus 
riants paysages. Ses eaux se déroulent 
le long de plages au sable d'or, au 
milieu d'îles charmantes, qu'il semble 
se complaire à dessiner dans son 
cours. De nombreuses troupes de sin- 
ges s'ébattent en criant sur les arbres 
de. la rive et s'amusent à suivre la 
barque légère qu'emporte le courant. 
A son approche, les cerfs qui bu- 
vaient se retirent lentement; le buffle 
sauvage, qui se frayait un large che- 
min au milieu des hautes herbes, 
s'arrête pour la contempler d'un œil 
farouche. De nombreuses troupes de 
paons se promènent gravement à 
l'ombre, tandis que sur le sable brû- 
lant, ou sur les rochers noirâtres qui 
apparaissent çà et là près des bords, 
d'innombrables caïmans bâillent au 
soleil ; des échassiers au bec gigan- 
tesque, de brillants martins-pêcheurs 
fixent le flot d'un œil avide, plongent 
et s'envolent avec leur proie, tandis 
que le poisson, insouciant du danger, 
joue à la surface de l'eau et, dans ses 
ébats, vient retomber dans la barque 
même, bonne fortune inattendue des 
bateliers. 
I. 



209 




27 



210 SÉJOUR A BASSAC. 

Rien de plus animé el de plus vivant que ce paysage; véritable Eldorado de chasseur, 
auquel l'homme manque cependant ! 

Des for.èts magnifiques s'étendent presque sans interruption sur les deux rives du 
fleuve entre Stung Treng et les cataractes. Il est bien difficile de traduire l'impression 
que laissent dans l'esprit ces gigantesques paysages de l'Asie .tropicale : elle semble tenir 
des lieux eux-mêmes je ne sais quoi de caractéristique et d'intime qui ne saurait se tra- 
duire dans une langue étrangère à ces régions lointaines. Les points de comparaison 
manquent presque complètement pour essayer de la rendre. Ce n'est, du reste, qu'une 
question d'échelle pour le regard. L'œil s'accoutume vite à ces proportions grandioses 
qui se marient si bien à la richesse de la végétation, à ces profusions de verdure qui cou- 
vrent tout, s'accumulent et s'entassent à l'infini et que l'on finit par ne plus voir, par cela 
même qu'elles sont partout. Ces forêts sont désespérément belles et pleines d'harmonies 
étranges : au moindre souffle de brise, le bambou grince et se plaint comme un mal 
courbé par la tempête, la haute cime des dzaô rend un murmure vague et sourd qui se 
propage et se répète comme un long gémissement au travers de cet océan de feuillage. 
La brise cesse, le silence se rétablit; soudain un bruit lointain se fait entendre sous les 
arceaux de la forêt, il se renouvelle toujours plus fort, grandit, approche : il est sur vous. 
On lève la tête : ce n'est qu'une feuille, qui, détachée d'une haute branche, de chute en 
chute arrive enfin jusqu'à terre, après vous avoir fait tressaillir à chacun de ses légers 
chocs. Quelquefois, le cri sonore de l'éléphant retentit dans les profondeurs de la fqrêt 
dont tous les échos répondent à ce puissant appel ; un mélange indéfinissable de chants 
d'oiseaux et de cris d'insectes lui succède, et la sauterelle cambodgienne domine ce vague 
accord de son éclatant refrain dont la note sèche et criarde s'affaiblit lointaine, emportée 
dans son vol rapide. On prête l'oreille : c'est le sourd murmure du fleuve qui croît et 
décroît soudain ; non : c'est le bruit lourd et confus des berges de sable qui s'écroulent 
et que les eaux emportent dans leur cours. Le soleil est couché, la nuit est venue : on ne 
suit plus qu'à grand'peine le sentier tortueux qui serpente sous les grands arbres : les 
troncs des ban-langs se dressent à chaque détour comme de blancs fantômes; l'on songe 
en frémissant à l'ennemi toujours invisible, toujours présent de ces contrées, le tigre, 
dont l'heure est venue, et l'on revient, en pressant involontairement le pas, auprès du 
feu du campement. 

Arrivé aux cataractes, j'essayai de me faire conduire à lachute de Papheng, mais mes 
baleliers refusèrent de dépasser la petite île située entre la rive gauche et Sdam. A la 
pointe nord de cette île, je pus apercevoir l'écume formée par la chute, et en entendre le 
bruit. J'étais de retour à Khong le lendemain. J'abandonnai la route directe de Bassac, 
pour reconnaître entièrement la rive droite du fleuve, qui décrit un immense arc de cercle à 
l'ouest de Khong. Je passai par le canal nommé Huei Ang Kong qui sépare la pointe sud 
de l'île de Khong de Don Nam Kouap et qui n'a pas plus de 10 à 15 mètres de large. Le 
courant se dirige dans ce canal de l'est à l'ouest pendant la saison des pluies et en sens con- 
traire pendant la saison sèche. Je nie rendis à Compong Cassang, village de la province 
cambodgienne de Tonly Repou, situé sur la rive droite du fleuve, au-dessous de l'embou- 



VOYAGE A STUNG TRENG. 



211 



JVTéridiciï dp Bassac 



chure de cette rivière. Tonly Repou n'a plus aujourd'hui aucun grand centre de population. 
Il y a à peine 400 inscrits cambodgiens dans toute la province; les Kouys forment le reste 
de la population. De nombreuses routes relient les, bords du fleuve avec Compong Soai, 
Caker et Angcor ; mais le Stung Sen ou rivière de Compong Thom est difficile à traverser 
dans les parties hautes de son cours 1 . De Compong Cassang, je remontai la rivière de 
Tonly Repou jusqu'à l'extrémité ouest de Don Khmaoetje rejoignis l'île de Khong par 
Don lien et Don Coi. Toute cette région est excessivement habitée et cultivée. Le 
courant est très-fort et difficile à remonter dans 
le groupe d'îles qui s'étend entre Khong, la rive 
droite du fleuve, et Nam Kouap; la profondeur, 
aux basses eaux, est très-faible dans toute cette 
zone qui se hérisse alors de bancs de roches ; au 
nord de l'embouchure du Tonly Repou, la pro- 
fondeur moyenne du fleuve augmente et le cou- 
rant diminue. 

J'examinai également avec le plus grand soiu le 
groupe d'îles de Don Sai, situé à mi-chemin entre 
Khong et Rassac. Dans la partie est, des coulées de 
lave et des roches volcaniques forment le sous-sol 
des îles et des bancs. La montagne de PhongPho, 
qui s'élève vis-à-vis de ce groupe d'îles sur la rive 
gauche du fleuve, a été jadis sans doute un volcan 
en activité. Ses dernières assises se prolongent sous 
le lit du fleuve qu'elles rétrécissent brusquement 
et dont elles rejettent les eaux sur la rive droite. 
Aussi le courant s'accélère-t-il brusquement, et la 
profondeur du fleuve, qui est en moyenne de 7 à 
8 mètres au-dessus et au-dessous de cet étrangle- 
ment, devient-elle un instant très- considérable; 
je ne trouvai pas de fond à 25 mètres. 

Le 23 novembre, j'étais de retour à Rassac. Le 
commandant de Lagrée, qui était parti le même 
jour que moi pour l'excursion dont j'ai parlé plus 
haut, était encore absent. Je. ne retrouvai au cam- 
pement que MM. Delaporte et Thorel, qui savaient déjà par les reporters de la localité 

l'inutilité de ma tentative. 

L'un des Français de notre escorte s'était livré à des actes d'inconduite et d'indisci- 
pline qui avaient causé quelque émoi dans le village. M. Delaporte avait dû réclamer 
l'intervention du roi de Rassac. Le coupable était aux fers, gardé par des gens du pays. La 




Méridien de Bassac 



GROUPE D'iLES DE DON SAI. 

Les sondes sont rapportées au 22 novembre, époque à 
laquelle le fleuve avait baissé à Bassac de 8™,50. 



Voy. la Carte générale de l'Indo-Chine, Atlas, l re partie, pi. IL 



:'!:> SEJOUR A BASSAC. 

partie européenne de notre escorte, choisie trop à la hâte, ne paraissait pas comprendre 
le genre de sacrifices qu'on attendait d'elle et l'extrême réserve qu'elle devait montrer dans 
ses rapports avec les indigènes. Dans ces conditions, elle devenait plus embarrassante 
qu'utile, et nous devions songer à la renvoyer. 

Le 4 décembre, M. de Lagrée et la partie de la Commission qui l'avait accompagné 
dans son excursion d'Atlopeu, nous rejoignirent au campement deBassac. Je vais faire un 
récit sommaire de leur voyage 1 . 

MM. de Lagrée, Joubert, et de Carné, accompagnés de trois hommes de notre escorte 
et de l'interprète laotien Alévy, étaient partis de Bassac le 2 novembre. Ils avaient remonté 
le fleuve en barque jusqu'à l'embouchure du Se Don ; puis, ils avaient suivi le cours de cette 
dernière rivière jusqu'au village de Solo Niaï, refaisant ainsi le trajet que j'avais accompli 
moi-même dans les premiers jours d'octobre. Les eaux du Se Don avaient sensiblement 
baissé depuis cette époque, et quelques-uns des rapides, tels que Keng Keo et Keng Solo 
qui, au moment de mon passage, ne m'avaient offert aucune difficulté, arrêtèrent quelque 
temps les voyageurs ; à Keng Solo, rapide situé un peu en aval de Solo Niaï, les bateliers 
durent se mettre à l'eau et traîner les pirogues au milieu des broussailles et des pierres qui 
encombrent là le lit de la rivière. 

A Solo Niaï, M, de Lagrée et ses compagnons quittèrent leurs barques et remontè- 
rent à pied, le long delà rive gauche, jusqu'au-dessus des chutes du Se Don. M. de Lagrée 
constata que ces chutes n'interrompent pas absolument la navigation du fleuve : les indi- 
gènes font passer les barques, en les traînant sur des rouleaux pendant un espace de 300 
à 400 mètres, sur une petite île qui se trouve le long de la rive gauche et qui avait 
échappé à mon examen : on se rappelle que j'avais vu les chutes de la p.ointe de la 
grande île qui sépare le Se Don en deux bras. 

Le 7 novembre,- la petite expédition repartit en barque de Ban Keng Pho, grand vil- 
lage situé sur la rive droite du Se Don, en amont des chutes. On continua l'ascension de 
la rivière; sa largeur est de 200 mètres environ, son courant presque insensible et sa 
profondeur de 8 à 10 mètres jusqu'à Kham tong niaï, chef-lieu de province relevant 
directement de Bankok et où M. de Lagrée passa la journée du 8. De Keng Pho à Kham 
tong niaï, les rives du Se Don sont assez peuplées et cultivées en coton et en tabac. Ban 
Keng Kouang est le village qui sert de limite à Bassac. Sur la rive droite de la rivière et 
à peu de distance, s'échelonnent les premiers sommets d'un massif montagneux, appelé 
par les indigènes Phou Cangnuhongv 

A Kham tong niaï, les voyageurs trouvèrent un logement tout préparé pour les rece- 
voir. Le gouverneur, vieillard vénérable, prit connaissance des passe-ports de Siam et 
s'empressa, après leur lecture, de fournir à M. de Lagrée les moyens de continuer sa 
route; celui-ci reçut la visite d'un membre de la famille royale de Vien Chan, à qui le gou- 

1 Les éléments de ce récit sont : 1° le journal de l'expédition, tenu jour par jour sous forme d'un journal de 
bord ; 2° les renseignements fournis par les membres de la Commission qui accompagnaient M. de Lagrée. Les 
appréciations générales sont extraites du rapport adressé par Mi de Lagrée au gouverneur de la Cochinchine. 
Consultez la carte itinéraire n° 2, Atlas, 1 rc partie, pi: V. 



VOYAGE A ATTOPEU. 213 

vernement siamois interdisait le retour dans son pays, et qui s'était fixé à Kham tong niai. 

Au delà de Kham tong niai, le Se Don se rétrécit, sa profondeur augmente, son cou- 
rant reste insensible. M. de Lagrée s'arrêta quelques instants à Muong Cong, chef-lieu 
d'une petite province qui dépend de Kham tong niaï. Le 10 novembre, la rivière se trouva 
barrée par Keng Catay, rapide qui nécessita le déchargement des barques et qui est causé 
par un dénivellement d'un mètre environ dans le lit de la rivière. Ses eaux coulent là sur 
un fond de grès. A quelques milles au-dessus de ce rapide, se trouve le village de Chou 
Hong, qui, par une anomalie très-fréquente au Laos, relève de Bassac, quoique se 
trouvant sur le territoire de Kham tong niaï. 

Les voyageurs couchèrent le 10 novembre à Muong Sapât, qui, comme Muong Cong, 
dépend de Kham tong niaï. La largeur de la rivière se réduit en ce point à 80 mètres 
environ. 

Le lendemain, l'expédition arriva de bonne heure à Smia, petite province qui dépend 
de Kémarat, important chef-lieu situé sur la rive droite du Cambodge, aune assez grande 
distance dans le nord-ouest. C'est à Smia que prend fin la navigation du Se Don. Nos 
voyageurs suivirent à pied la rive gauche de la rivière jusqu'au village de Keng noï auprès 
duquel se trouve une chute de 8 à 10 mètres de hauteur. A partir de ce point, le Se Don 
devient excessivement sinueux, les rapides s'y succèdent sans interruption, et la route 
qui se dirige vers le Muong voisin de Saravan, en abandonne les rives pour tra- 
verser en ligne droite une immense plaine herbeuse, coupée de forets et de rizières. M. de 
Lagrée et ses compagnons la franchirent à pied pendant que leurs bagages les suivaient 
à dos d'éléphant. Le pays devenait plus désert, les quelques cultures disséminées çà et là 
appartenaient aux tribus sauvages qui habitent les pentes des montagnes ; de temps à 
autre on apercevait un indigène accroupi au sommet d'un de ces hauts miradors, où, à 
l'abri des bètes féroces, les agriculteurs indo-chinois surveillent leurs plantations. La 
route elle-même n'était qu'un étroit sentier, impraticable pour les chars. Un seul village 
laotien se rencontre entre Smia et Saravan : c'est Ban Tikout, qui sert de frontière à ces 
deux provinces. 

Saravan, où M. de Lagrée arriva le 13 novembre, est situé sur la rive gauche du Se 
Don ; c'est un grand village agréablement situé et qui sert d'entrepôt aux produits de l'in- 
dustrie des tribus sauvages qui l'entourent de toutes parts. Les habitations ont un air 
d'aisance remarquable ; les pagodes sont nombreuses et richement décorées. Deux mai- 
sons étaient prêtes pour recevoir les voyageurs français, d'autres étaient en construction. Les 
autorités locales s'attendaient sans doute à voir apparaître la suite nombreuse de porteurs 
et de gens de service qui accompagnent toujours dans le Siam les mandarins en voyage. 

M. 'de Lagrée passa à Saravan la journée du 14. Le gouverneur vint lui rendre visite 
et fit écrire soigneusement par un secrétaire les noms et les qualités de ses hôtes. 11 se 
montra fort empressé envers d'eux, et, dès le lendemain, il mit à leur disposition six élé- 
phants et vingt hommes d'escorte. Il s'excusa de ne pouvoir faire davantage; mais il était 
obligé de partir lui-même pour faire une tournée religieuse dans les diverses pagodes de 
sa province, et quatorze éléphants lui étaient indispensables, 



214 SÉJOUR A BASSAC. 

Au delà de Saravan, la route franchit plusieurs fois, à travers forêt, le Se Don, qui 
se réduit ici aux proportions d'une petite rivière et dont les sinuosités dessinent les der- 
niers contre-forts du massif montagneux où il prend sa source. La hauteur relativement 
considérable de sa vallée elle voisinage des montagnes produisaient un sensible abaisse- 
ment de température, et le matin le thermomètre accusa à plusieurs reprises une tempé- 
rature de 12° à 13°, qui parut très-froide à des gens habitués aux chaleurs tropicales de la 
Basse-Cochinchine. 

Le 17 novembre, l'expédition quitta définitivement le Se Don qui s'enfonçait dans le 
sud à l'intérieur des montagnes et qui n'avait plus que 10 mètres de large. Les voyageurs 
franchirent peu après la ligne de partage des eaux de la vallée du Se Don et du Se Cong. 
La forêt devenait moins frayée et la marche des éléphants plus lente. La route montait et 
descendait sans interruption des collines rocheuses au milieu desquelles coulaient de nom- 
breux ruisseaux se dirigeant tous vers le Se Cong. On campa le soir au confluent de l'un 
d'eux avec cette rivière qui a déjà en ce point plus de 100 mètres de large. 

La vallée du Se Cong est à un niveau très-sensiblement inférieur à celui de la partie 
correspondante de la vallée du Se Don; cette différence fut surtout sensible à M. de Lagrée 
par la comparaison de la température. Le thermomètre, qui, après Saravan, était descendu 
àl2°, 5, se releva de 2 degrés sur les bords du Se Cong. 

Au dire des porteurs laotiens, ce premier campement sur les rives désertes de la ri- 
vière d'Altopeu n'était pas saris danger; les animaux féroces étaient fort nombreux dans 
le voisinage. Aussi, l'escorte indigène de M. de Lagrée alluma de grands feux et dressa 
à la hâte un petit autel à Bouddha. 

Ce ne fut qu'après deux jours de marche le long de la rive droite du Se Cong, que 
la population apparut sur ses bords et que les voyageurs purent continuer leur route en 
barque. Au point d'embarquement, Ban Coumkang, le Se Cong a 150 mètres de large 
et un courant de 3 ou 4 milles à l'heure. Le 20 novembre, les voyageurs passèrent de- 
vant l'embouchure du Se Noï, affluent de la rive droite, qui sert de limite aux provinces 
de Saravan et d'Attopeu. 

A Ban Coumkang, M. de Lagrée avait rencontré un mandarin siariiois en tournée 
dans le pays. 11 y avait en ce moment dans tout le Laos inférieur un grand nombre 
d'envoyés de Bankok, chargés de réveiller le zèle des gouvernants et de faire au nom du 
roi une sorte de commerce forcé qui, pour les populations, s'ajoute aux charges de l'im- 
pôt; c'est ainsi que Sa Majesté Siamoise fixe elle-même les quantités de cire, d'ivoire et 
d'autres produits indigènes qu'on devra lui remettre en échange des cotonnades et des 
autres objets d'exportation européenne qui n'ont pu être écoulés à Bankok. Ce man- 
darin avoua naïvement au chef de la mission française, qu'il avait reçu l'ordre de s'in- 
former de tous nos actes et de prendre note de tous les cadeaux et de toutes les dépenses 
que nous ferions. M. de Lagrée put constater par son propre dire que la Commission fran- 
çaise laissait derrière elle une excellente réputation, et que son voyage avait dissipé une 
partie des appréhensions qu'a excitées jusqu'à présent au Laos l'annonce de la venue des 
Européens. 



TRIBUS SAUVAGES DE LA VALLÉE DU SE CONG. 215 

Le 21 novembre au soir, M. de Lagrée arriva à Attopeu. Jusqu'à ce point, le Se Cong 
coule au pied des dernières pentes du massif de Phou Luong. Ses berges sont peu 
élevées et semblent n'indiquer que des crues de 4 ou 5 mètres. Sa largeur dépasse 
200 mètres, sa profondeur est de 3 à 4 mètres, son courant de deux milles à l'heure. 

Attopeu est bâti au confluent du Se Gong et du Se Khman. Un grand nombre de 
villages'sauvages se groupent dans ses environs; ils appartiennent aux tribus des Lové, 
des Huey et des Souc. Les Lové me paraissent appartenir à la grande tribu désignée 
sous les noms différents, mais synonimes, de Proons, deBrau ou de Thpouons 1 . L'expé- 
dition de M. de Lagrée visita un de leurs villages situé au sud d'Attopeu, sur les hauteurs 
qui bordent la rive gauche du Se Cong. Il était entouré d'une palissade, et au-dessus de 
la porte, qui y donnait accès, pendait un morceau de bambou couvert d'inscriptions 2 . 
Les maisons, au nombre de 70 ou 80, sont construites en demi-cercle. Elles sont 
toutes d'un modèle uniforme : leur forme est rectangulaire, et elles ont une largeur de deux 
mètres et demi environ, sur trois mètres de long et deux mètres de haut; elles sont, 
comme les habitations laotiennes, supportées par des poteaux qui ménagent entre le sol 
et le plancher un espace qui sert de basse-cour; les deux pignons sont percés de deux 
portes qui se correspondent. Les hommes sont généralement grands et bien faits; le nez 
est plus droit, le front plus développé que celui des Laotiens. Ils portent les cheveux 
longs ; des bracelets de fil de laiton, des colliers de verroteries, des cylindres de bois 
passés dans le lobe des oreilles, forment les traits les plus saillants de leur parure. Je 
crois que la grande tribu des Proons doit être rattachée plutôt au groupe Malayo-au- 
tochthone des Rade et des Chams qu'au groupe des Huey, des Souc, des Banar, etc. 
( Voy. ci-dessus, p. 1 1 2.) Il y a des Proons indépendants qui habitent le massif montagneux 
appelé Phou Bang chioï, dans le N.-N.-E. de Sieng Pang. Ce ne sont pas les seules 
tribus qui habitent cette zone; il faut citer encore les Boloven, les Iahoun, les Hin, qui 
se trouvent disséminés dans la région comprise entre Khamtong niai, Saravan et Attopeu. 
Ces populations, auxquelles les Laotiens donnent le nom générique de Khas, les Anna- 
mites celui de Mois, les Cambodgiens celui de Pennongs, sont plus nombreuses qu'on 
ne l'estime généralement, et l'on s'étonne à bon droit qu'elles' aient pu être sou- 
mises par les Laotiens. Elles sont actives, agiles, industrieuses; leurs cultures attes- 
tent des soins intelligents, et un grand nombre des produits de leur travail portent 
un cachet particulier de délicatesse et d'élégance. L'absence de tout lien religieux ou 
politique entre les diverses tribus peut seule expliquer leur asservissement. 11 est pro- 
bable qu'il faut toutes, ouàpeu près toutes, les rattacher à un tronc commun. Le plus grand 

1 Ce sont les Khas Tampuens de Bastian, Die Yœlker des œstlichen Asien, t. IV, p. 294. 

2 II est bien regrettable que les voyageurs n'aient point rapporté un spécimen de ces inscriptions. Peut- 
être les caractères en sont-ils empruntés à l'écriture cambodgienne ou aux hiéroglyphes chinois ; peut-être 
aussi sont-ils particuliers à ces sauvages, et dans ce cas, ils seraient du plus grand secours pour résoudre l'in- 
téressante question d'ethnographie et d'histoire que soulève la présence de ces populations au milieu des habi- 
tants d'origine mongole qui les ont asservies. Voy. Atlas, 2 e partie, pi. I, les figures 3, 4 et 5. Elles donnent 
une idée assez juste du type qui est le plus ordinaire chez les tribus de la vallée du Se Cong. 



216 SÉJOUR A BASSAC. 

nombre d'entre elles ne sont sans doute que les débris des anciens regnicolesduTsiampa. 
Dans la province d'Attopeu, le nombre des Laotiens inscrits n'est que de 1,000 environ, 
alors que l'on peut évaluer à 8,000 par le chiffre de l'impôt, le nombre des sauvages 
inscrits. Ces chiffres feraient ressortir une population de 6,000 Laotiens environ, contre 
un total de 36,000 sauvages 1 . On a conservé dans le pays lesouvenir d'une révolte terrible 
dont la répression a exigé les plus vigoureux efforts. Vers 1820, un bonze laotien se 
disant inspiré, souleva les sauvages, s'empara de toute la contrée et saccagea Attopeu, 
Saravan et Bassac. 

Des tribus complètement indépendantes habitent, à l'est d'Attopeu, la région mon- 
tagneuse qui sépare la vallée du Cambodge de la Cochinchine. Les Laotiens les dési- 
gnent sous l'appellation générale de Khas Cat ou de KhasHaï. [Haï signifie en laotien, 
mauvais, méchant. Cat dérive d'une expression cambodgienne qui a la même valeur.) 
Ces tribus ne souffrent l'approche d'aucun étranger et n'ont de relations qu'avec les 
tribus soumises. 11 ne paraît plus y avoir aucun Cambodgien dans la vallée de Se Cong, 
où Wusthof signalait encore au milieu du dix-septième siècle l'existence de cet élément de 
population. L'ancienne domination des Khmers n'est plus attestée que par la profonde em- 
preinte qu'elle a laissée dans le langage des tribus sauvages, et par quelques ruines, peu 
importantes, disséminées aux environs de Sieng Pang et d'Attopeu. 

La province d'Attopeu paye entièrement son impôt à Siam en poudre d'or. Ce sont les 
sauvages qui se livrent à l'exploitation des sables aurifères que charrie le Se Cong. Les 
Laotiens se procurent par voie d'échange la quotité de leur impôf. Cet impôt est de trois 
anching* d'or pour les Laotiens et de six pour les sauvages, et il équivaut environ à 
28,771 francs de notre monnaie. Du temps de Wusthof, Attopeu s'appelait Namnoy et 
payait au roi du Laos un impôt de six kilogrammes d'or, c'est-à-dire d'une vingtaine de 
mille francs 3 . On voit que depuis cette époque la production a augmenté ou que les exigen- 
ces des gouvernants sont devenues plus grandes. C'est aux eaux basses, après la mois- 
son, que les villages viennent s'établir pendant un mois ou deux sur les îles ou les atter- 
rissements du fleuve pour le lavage des sables aurifères. Ce travail ne rapporte guère que 
50 ou 60 centimes par jour et par travailleur; il serait plus rémunérateur si l'on pouvait 
remonter plus près des sources des rivières; mais les tribus insoumises interdisent à tous 
l'accès de leurs montagnes. 

Attopeu, comme on l'a déjà vu, est le centre du commerce des esclaves. M. de Lagrée 
et ses compagnons restèrent frappés de la frayeur qu'éprouvent les sauvages soumis, à la 
vue seule d'un étranger : aucun d'eux n'ose voyager isolément ou s'écarter de son village. 
Il n'est point étonnant qu'un pareil trafic ait développé les plus mauvais instincts chez 
les populations laotiennes qui s'en rendent coupables. M. de Lagrée eut vivement à se 

1 Je prends quatre et demi pour le chiffre moyen d'individus composant une famille, ou fournissant un inscrit. 
Le surplus de 1,300, ajouté à la population laotienne, pour arriver, à l'aide de cette multiplication, au chiffre 
de 6,000, représenle les mandarins, leurs esclaves, leurs familles, et les bonzes, qui sont exempts d'impôt. 

2 L'anching vaut quatre-vingts ticaux . 

3 Voy. ci-dessus, p. 143, et le Bulletin de la Société de Géogra/j/iie, sepL-oct. 1871, p. 25G. 



RETOUR D'ATTOPEU A BASSAC. 217 

plaindre des habitudes de mensonge et de fourberie qu'il rencontra chez les autorités 
laotiennes de la vallée du Se Cong. A Altopeu il dut lutter plusieurs jours contre le 
mauvais vouloir de l'entourage du gouverneur. On voulait le forcer à passer par la pro- 
vince de Khong pour s'en retourner à Bassac, ce qui naturellement allongeait beaucoup 
la route à faire. Ce ne fut qu'au bout de cinq jours, et après avoir été obligé d'employer la 
menace, qu'il obtint les moyens de transport et l'itinéraire qu'il jugeait convenables. 

Pendant son séjour à Attopeu, M. de Lagrée fut pris d'un violent accès de fièvre qui 
donna un instant de vives inquiétudes à ses compagnons. 

Malgré l'importance de la situation commerciale d'Attopeu , aucun Chinois n'y a fixé 
sa résidence, en raison, dit-on, de l'insalubrité du pays. On y trouve quelques colpor- 
teurs birmans qui vendent des pierres brillantes et de la verroterie venues d'Europe. 
On y fabrique des étoffes de coton à dessins variés. 

M. de Lagrée repartit d'Attopeu le 28 novembre; il descendit le Se Cong en barque 
jusqu'à Tapac. En ce point, la rivière a 150 mètres de large, ses berges sont très-hautes, 
et, d'après les indigènes, le niveau de l'eau s'élèverait au mois de septembre, époque des 
grandes crues, à 12 mètres au-dessus du niveau actuel. ■ 

Les voyageurs quittèrent à Tapac les rives dn Se Cong, pour faire route directement à 
l'ouest sur Bassac. S'ils avaient continué à descendre la rivière, deux autres routes se se- 
raient présentées- à eux : l'une, parlant du rapide appelé Keng Phao, l'autre, de Sieng 
Pang, et toutes deux aboutissant, après deux jours de marche, aux environs de Khong. La 
dernière de ces deux routes est praticable pour les chars, et les indigènes lui attribuent 
une longueur de 1,900 sens l . 

La caravane française se composait de sept éléphants, de quinze Laotiens et de qua- 
rante-trois sauvages ; cette nombreuse escorte était rendue nécessaire par les voleurs qui 
infestaient, disait-on, les forêts que l'on allait traverser. 

Le 30 novembre, l'expédition traversa une rivière presque aussi considérable que le 
Se Cong, le Se Pean , dont la largeur est d'une centaine de mètres, la profondeur d'un 
mètre, et dont le courant rapide est difficile à franchir au moment des pluies. Le Se Peau 
se jette dans le Se Cong, un peu au-dessus de Keng Phao. 

Le lendemain, les voyageurs traversèrent le Se Compho, affluent du Se Pean , à son 
confluent avec le Huei Keua, ou « ruisseau de sel, » dans le lit desséché duquel des 
sauvages recueillaient des efflorescences salines ; Le Se Compho a de 60 à 80 mè- 
tres de large et ses eaux n'offrent pendant la saison sèche qu'une profondeur moyenne 
de 50 centimètres. Le Huei Keua a une largeur de 30 à 40 mètres et ne roule 
qu'une mince nappe d'eau. Le Se Compho forme la limite des provinces d'Attopeu 
et de Bassac. Au delà, le sous-sol de la Contrée est formé de roches d'une nature 
poreuse et de nombreuses flaques d'eau apparaissent çà et là dans les dépressions du 
terrain. Un arbre de la famille des myrtacées, le Cdréya arborea' 2 , domine dans toute 

' Le sen vaut environ 38 mètres, ce qui donne à la route dont il est question un développement de 72,200 
mètres. 

2 Le nom cambodgien de cette essence est Rang; les Annamites rappellent Vu'ng. 

I. 28 



218 SÉJOUR A BASSAC. 

cette région et alterne avec les bambous qui croissent sur les bords des rivières. 

Le 4 décembre, M. de Lagrée arrivait sur les bords du grand fleuve, vis-à-vis de l'île 
Deng, et s'embarquait avec ses compagnons de route pour traverser le Cambodge et 
regagner Bassac. 

11 avait mis un mois à faire le tour complet de ce grand massif montagneux, qui se 
projette perpendiculairement à la grande chaîne de Cochinchine, et dont les dernières 
ramifications se prolongent jusque sur la rive droite du Cambodge. Il résultait de cette re- 
connaissance que ce massif occupe, sur la rive gauche, un espace presque circulaire de 
plus de soixante milles de diamètre, limité au nord et à l'ouest par le cours du Se Don 
et du Cambodge, à l'est par celui du Se Cong. Ses arêtes sont très-élevées et paraissent 
enserrer au centre de grandes vallées ou de grandes plaines, qui sont, dit-on, inhabitées. 
Sur les versants extérieurs et dans toutes les directions, apparaissent des traces irrécusables 
de puissantes actions volcaniques. Ce sont, tantôt de puissantes coulées de lave que les tor- 
rents suivent aujourd'hui et mettent à nu, tantôt d'immenses amas de scories ou de terres 
torréfiées. Ce massif et ceux plus petits qui l'avoisinent , tels que celui de Phong Pho, 
devaient offrir jadis de nombreux centres d'éruption. 

Dès l'arrivée du chef de l'expédition, je lui rendis compte de l'interruption de nos 
communications avec la colonie, causée par la rébellion du Cambodge. M. de Lagrée fut 
vivement affecté de ce contre-temps. La scrupuleuse attention qu'avaient apportée tous 
les gouverneurs de province à vérifier nos passe-ports, lui avait démontré de quelle né- 
cessité nous seraient plus tard les lettres de Pékin. D'un autre côté, les difficultés et les 
lenteurs qu'entraînait la réunion des moyens de transport qui nous étaient indispen- 
sables, l'obligation d'en changer à chaque chef-lieu de province, lui faisaient gravement 
sentir les inconvénients de notre grand nombre, inconvénients que l'inconduite de 
quelques-uns des Européens de l'escorte aggravaient encore. Enfin la saison sèche était 
déjà fort avancée et tout nouveau retard allait être excessivement préjudiciable à la 
réussite du voyage. Il fallait donc communiquer à tout prix et le plus vite possible avec la 
colonie, pour en recevoir les papiers qui nous manquaient encore et pour nous débar- 
rasser d'une partie de notre personnel. 

Sur ces entrefaites, le 16 décembre, l'interprète Alexis Om, que j'avais, on se le 
rappelle sans doute, laissé à Stung Treng pour y attendre une occasion de revenir au 
Cambodge, nous rejoignit à Bassac. Il avait dû renoncer à son voyage : pour longtemps 
encore la route du fleuve paraissait fermée, et il ne lui avait pas paru prudent de séjour- 
ner aussi près de la frontière cambodgienne. M. de Lagrée songea alors à renvoyer 
cet interprète à Pnom Penh par l'ouest du grand fleuve, en lui faisant traverser la 
région qui sépare Bassac d'Angcor. Par cette route, on n'a à traverser que des territoires 
soumis à Siam. Quant à la navigation du grand lac, entre Angcor et Pnom Penh, M. de 
Lagrée pensait qu'elle devait être restée libre et à l'abri des incursions des rebelles. Dès 
son arrivée à ce dernier point, Alexis prierait le chef de la station du Cambodge de faire 
parvenir à l'expédition, par la même voie, les paquets qu'il devait avoir reçus pour elle. 

Pendant ce temps, nous devions nous rendre à Oubôn. 



SÉJOUR A BASSAC. 



219 



Comme Bassac, Oubôn est le chef-lieu d'un petit royaume laotien, tributaire de Siam. Il 
est situé sur les bords d'un important affluent de la rive droite du Cambodge, le Se Moun 
qui vient de Korat, l'une des villes les plus considérables de l'empire siamois. Il fallait, 
pour aller à Oubôn, remonter le Cambodge pendant trois jours environ et le Se Moun 
pendant un temps à peu près égal. 

Dès le 7 décembre, M. de Lagrée avait demandé au roi de Bassac les pirogues néces- 
saires pour ce voyage. Mais le Se Moun n'est pas en cette saison navigable pour des 
barques aussi grandes que celles qui nous avaient servi jusque-là ; il en fallait de plus 
petites et par conséquent un plus grand nombre ; nous étions au moment de l'année 
où la circulation commerciale est le plus active et où les moyens de transport sont le 
plus recherchés. Le roi de Bassac se préparait à aller à Korat et de là à Bankok. De 
son côté, un mandarin siamois, de passage à Bassac, réclamait des barques. Un frère du 




LA CHASSE AUX PAONS. 



roi d'Oubôn arriva le 18 décembre se rendant à Khong et eut également besoin de ba- 
teaux et de rameurs. Nous nous trouvions dans les circonstances les moins favorables pour 
effectuer rapidement notre départ. 

Le roi de Bassac faisait tous ses efforts pour nous faire prendre patience et justifier les 
délais que demandaient les chefs des villages; il comprenait notre impatience, mais il 
devait compter avec la force d'inertie et l'indolence habituelles de ses sujets. Il se préoc- 
cupait beaucoup des questions que le roi de Siam ne manquerait pas de lui adresser sur les 
travaux de la Commission française et il voulut que je lui fisse connaître l'usage de mes 
instruments et le résultat de mes calculs sur la largeur du fleuve, et la hauteur des mon- 
tagnes environnantes. Je lui remis une copie agrandie de la carte des environs de Bassac, 
qu'il s'estima très-heureux de porter à son suzerain. 

Cependant nous voyions se passer dans l'attente l'un des meilleurs mois de la saison 



220 SÉJOUR A BASSAC. 

sèche. Heureusement, les environs de Bassac présentaient de trop agréables parties de 
chasse ou de promenade et nos relations avec les habitants, devenues plus familières et plus 
intimes, nous offraient des sujets d'observations trop intéressants et trop nouveaux pour 
que nous ne trouvions pas à employer nos journées d'une façon utile ou amusante. La 
poursuite des cerfs ou des paons, excessivement nombreux dans le voisinage de Bassac , 
les différentes cérémonies par lesquelles les Laotiens célèbrent le mariage ou la mort, 
l'exercice de la justice indigène, nous ont fourni tour à tour de fréquentes occasions 
de distraction et d'étude. Les faits que je citerai dans le chapitre spécial consacré à l'or- 
ganisation et aux mœurs du Laos, ont presque tous été observés pendant notre long- séjour 
à Bassac. 




r. AOEAll LAOTIEN. 



VIII 



COMMERCE DE LA VALLÉE DU FLEUVE DE BASSAC A PNOM PENH. — NAVIGABILITÉ, DÉBIT 

ET MARNAGE DU CAMBODGE. 



Bassac est le point de jonction des deux courants commerciaux qui se partagent le sud 
du Laos et dont l'un se dirige vers Pnom Penh par le fleuve, et l'autre vers Bankok par la 
route d'Oubôn et de Korat. Les échanges qui suivenl la première voie, se font entièrement 
par eau. J'ai déjà décrit {page 160), l'installation des pirogues qui servent au transport des 
voyageurs et des marchandises. Le chargement moyen qu'elles peuvent prendre peut être 
évalué à deux tonneaux et demi ; pour les matières légères et encombrantes, telles que 
le coton, on augmente quelquefois la capacité des pirogues en ajoutant au-dessus des 
fargues deux bordages supplémentaires. En outre des pirogues, les marchands se servent 




COUPE ET RAME-GOD VERSAIL 1) UN RAHEAI. 



aussi, quand ils descendent le fleuve, de grands radeaux, composés de plusieurs plans de 
bambous superposés , qui atteignent quelquefois des dimensions très-considérables. 
Celui, dont le dessin est ci-joint, a 26 mètres de long sur 7 de large, et peut prendre en- 



viron une vingtaine de tonneaux de chargement. 



Les cataractes de Khon ne sont qu'un empêchement secondaire à la navigation du 



222 COMMERCE DE LA VALLÉE DU FLEUVE 

fleuve, qui est possible par barques en toute saison entre Bassac et Pnom Penh. Peu de 
travaux suffiraient d'ailleurs pour améliorer ce passage et faciliter le transbordement 
qu'il rend nécessaire. 

Les productions des tribus sauvages qui habitent les montagnes de la rive gauche 
du fleuve, forment environ la moitié de l'apport commercial de Bassac, Altopeu, Stung 
Treng et Khong. Les régions qu'habitent les sauvages manquent de coton, de tabac et d'in- 
digo; elles fournissent, en échange de ces denrées, de la poudre d'or, de l'ortie de Chine, 
de l'ivoire, de la cire, du cardamome bâtard, des cornes de rhinocéros, des plumes 
de paon, des peaux et des os d'animaux sauvages. Ces objets ont tous une grande valeur 
sur le marché chinois et pourraient donner lieu à un trafic très-important et très-lucra- 
tif. Le taux auquel se font aujourdhui les échanges fait ressortir environ un bénéfice de 
75 pour 100. La livre d'arec, qui vaut 35 centimes sur le marché de Pnom Penh, s'échange 
à Stung Treng contre une livre de cire qui vaut au moins 3 francs sur le même marché. 

Il serait du plus haut intérêt pour notre colonie d'attirer vers elle celles de ces marchan- 
dises qui, sollicitées par le marché plus considérable de Bankok, abandonnent la route 
du fleuve, si courte et si économique, pour se diriger vers Oubôn ; mais il faudrait pour 
cela supprimer, ou du moins adoucir, les droits de douane prélevés à Pnom Penh, au 
profit du roi de Cambodge, sur toutes les marchandises venant du Laos. Il faudrait 
obtenir aussi du gouvernement siamois qu'il renonçât aux échanges forcés auxquels se 
livrent les envoyés de Bankok, qu'il s'entendit avec le gouvernement de la Cochinchine 
pour la suppression du commerce des esclaves, et qu'il rendît à toutes ces contrées, en 
retour de l'impôt régulier que la conquête lui a donné le droit de prélever sur elles, une 
entière liberté commerciale. Il faudrait enfin améliorer les routes déjà existantes, ou même 
en construire de nouvelles. 

La suppression du commerce des esclaves est de toutes ces mesures la plus urgente 
et celle qui intéresse le plus la dignité de la France. Il ne faut pas que le marché de 
Pnom Penh demeure plus longtemps l'un des points d'écoulement de cette denrée hu- 
maine. La moralisation des habitants, le développement des ressources et la sécurité 
de la contrée, l'augmentation du prestige des Européens seraient les conséquences 
immédiates de l'interdiction de cet odieux trafic. 

La navigation par barques ou par radeaux suffira de longtemps encore à la circulation 
commerciale de la vallée du fleuve, en admettant même que cette circulation prenne un 
accroissement considérable. On parviendrait peut-être à créer, à très-peu de frais, une 
voie de communication plus rapide, plus sûre et presque aussi économique que la route 
du fleuve, en construisant un tramway dans la région plate, sablonneuse et riche en 
forêts, qui s'étend entre la province de Saigon et Stung Treng. On transporterait par 
cette voie les marchandises européennes, dont le faible volume et la valeur relative- 
ment considérable ne s'accommoderaient pas des transports en barque, trop lenls et trop 
sujets à avaries quand on remonte le fleuve. A partir de Stung Treng, le Se Gong fournirai! 
une voie fluviale, très-probablement navigable pour des chaloupes à vapeur, qui don- 
nerait accès à la route de chars, qui relie Sieng Pang à Khong et à la vallée supérieure du 



DE BASSAC A PNOM PENH. 223 

Cambodge, au marché d'Attopeu et aux régions forestières, riches en or et probablement en 
argent et en plomb, situées au nord et à l'est de ce dernier point. 

Le fleuve restera dans tous les cas, entre Bassac et Pnom Penh, la voie de retour la 
plus commode et la plus rapide pour les marchandises indigènes. Les bois de construction, 
les marbres dont nous avons signalé l'existence sur les bords mêmes du fleuve, en un mot 
toutes les matières lourdes et encombrantes, ne prendront jamais une autre roule. 

Le meilleur moment pour remonter le fleuve est novembre, alors que les eaux ont 
déjà baissé de plusieurs mètres. A cette époque, on a devant soi un laps de temps assez 
considérable pour gagner Bassac en barque, faire ses échanges et contracter des marchés 
livrables à la saison suivante. En outre des denrées que j'ai déjà désignées comme d'une 
défaite avantageuse à Stung Treng {p. 171), des objets de mercerie et de quincaillerie, du 
savon, des cotonnades seraient bien reçus des Laotiens. Les sauvages recherchent avide- 
ment du fil de laiton, des verroteries, de la poudre. 

A l'origine, il sera nécessaire de faire aux mandarins de petits cadeaux et d'employer 
leur intermédiaire pour tous les marchés. Presque tous les produits d'échange se 
réunissent entre leurs mains et entre celles des négociants, chinois qu'ils commanditent et 
qu'ils protègent. Ce n'est que peu à peu que les échanges directs deviendront possibles: 
l'initiative individuelle et la production locale se développeront en raison de la demande 
extérieure, des garanties qu'elle offrira, des facilités de trafic qu'elle procurera. 

Les mines de fer de la province de Tonly Bepou réclament les premiers efforts de 
l'industrie européenne. Elles sont abondantes et les communications sont faciles à établir. 
Les mines de cuivre de Bassac, les gisements aurifères d'Attopeu peuvent également don- 
ner lieu à des exploitations fructueuses. L'augmentation des cultures pourrait provoquer 
une exportation réellement importante en soie, en tabac et en coton. 

Malheureusement, on ne peut guère estimer la population laotienne, répartie entre 
les provinces de Bassac, Stung Treng, Khong, Sieng Pang, Saravan, Attopeu, etc. , à plus de 
cent mille âmes et la population totale de cette zone n'atteint pas cent cinquante mille 
individus. C'est bien peu pour un espace que l'on peut évaluer à 74,000 kilomètres 
carrés, c'est-à-dire au huitième environ de la France. 

L'émigration chinoise et annamite peut faciliter beaucoup l'exploitation agricole et in- 
dustrielle de cette riche contrée. Le contact direct des Européens avec les indigènes sera 
plus à redouter. La simplicité et la douceur des habitants encouragent à en abuser, et il 
serait nécessaire qu'il y eût à Bassac un résident français auprès duquel les indigènes et 
les Européens pussent, en cas de contestation commerciale, trouver un juge équitable. 

11 ne serait pas difficile sans doute d'attirer et de fixer dans les régions salubres et 
fertiles des environs de Bassac, les cultivateurs chinois qui émigrent annuellement de 
Chine vers Saigon. Leurs relations avec leurs compatriotes de Cochinchine, leur activité 
commerciale, la suppression des douanes de Pnom Penh, seraient les plus sûrs moyens 
de diriger vers notre colonie le courant des échanges qui hésitent encore entre Bankok 
et Pnom Penh. 

11 y a déjà quelques Chinois mariés avec des indigènes et établis comme agriculteurs 



m NAVIGABILITÉ, DÉBIT ET MARNAGE DU CAMBODGE. 

dans cette partie du Laos. Depuis une dizaine d'années, un certain nombre de Pégouans 
s'y introduisent à leur tour et entrent en concurrence avec les négociants chinois, surtout 
pour le colportage. Quelques-uns paraissent vouloir se fixer définitivement dans le pays, 
et, près de Bassac, on en voit un groupe d'une vingtaine qui ont construit des maisons 
et épousé des Laotiennes. Ce sont les Pégouans qui apportent de Moulmein les quelques 
cotonnades anglaises que l'on trouve dans le pays. 




UN CULTIVATEUR CHINOIS, A BASSAC. 



Pendant longtemps encore le mouvement commercial de la vallée du fleuve ne pourra 
justifier une tentative cle navigation à vapeur sur le Cambodge. Cette navigation, si elle 
est rigoureusement possible jusqu'au pied des cataractes, présente, comme on l'a vu, 
des difficultés excessivement nombreuses; entre Cratieh et l'île de Khon, il est douteux 
qu'il existe un chenal offrant aux basses eaux une profondeur suffisante. A l'époque des 
hautes eaux, la profondeur ne saurait plus faire question ; mais la vitesse du courant 



NAVIGABILITE, DEBIT ET MARNAGE DU CAMBODGE. 225 

atteint son maximum, et elle est assez considérable pour annuler la marche d'un navire 
à vapeur, ou du moins pour gêner ses évolutions. Les changements d'aspect dans la 
forme des îles, la disparition de certains points de .repère, rendront sa route incertaine, 
et cette incertitude sera d'autant plus dangereuse qu'un grand nombre d'îlots et de rochers 
seront alors recouverts par les eaux. A quelques jours d'intervalle, certaines parties de la 
rivière deviendront absolument méconnaissables, et une carte ne pourra jamais traduire 
autre chose que les limites extrêmes atteintes par le fleuve pendant la sécheresse et pen- 
dant l'inondation. Les difficultés sont plus graves encore, si on considère la descente du 
fleuve. Un navire à vapeur devra conserver une grande vitesse pour gouverner au milieu 
d'un courant lui-même excessivement rapide. Il faudra donc reconnaître, avec la plus 
grande promptitude et la plus rigoureuse précision, le chenal étroit et sinueux qui se perd 
au milieu d'un dédale d'îles d'un aspect uniforme ; une seconde de relard, le moindre 
faux coup de barre, occasionneront presque toujours un malheur irréparable, et un 
échouage dans de pareilles conditions de vitesse et de courant deviendra une catastrophe. 
Ces considérations, si l'on admet l'existence d'un chenal praticable à toute époque 
de l'année, doivent faire préférer la saison sèche pour la navigation du fleuve : des berges 
plus nettement dessinées, un courant moins fort, des points de repère plus nom- 
breux et plus élevés, les dangers eux-mêmes devenus autant de signaux indicateurs ren- 
dront la reconnaissance clu chenal plus facile et les échouages moins dangereux. 

La question de la navigabilité du fleuve entre Cratieh et les cataractes ne pourra être 
définitivement résolue qu'après qu'une hydrographie minutieuse aura été faite de cette 
partie de son cours. 11 est à désirer que ce travail soit entrepris le plus tôt possible. 

Aux cataractes mêmes s'arrête forcément, à moins de travaux gigantesques, toute 
navigation continue du Mékong. On peut estimer environ à une vingtaine de mètres 
la différence de niveau que ces chutes établissent entre le bassin sud et le bassin nord 
du fleuve. De Khongà Bassac et même jusqu'à l'embouchure du Se Moun, c'est-à-dire 
pendant un espace de 90 milles environ, le fleuve est facilement navigable. Mais au delà 
se présentent une série de rapides qui rendent excessivement problématique la possi- 
bilité de prolonger la navigation sans une interruption nouvelle. 

Le débit du fleuve à Bassac, le 5 décembre, moment où les eaux avaient baissé de 
9 mètres et où le courant n'avait plus qu'une vitesse moyenne de l m ,00 par seconde, a été 
calculé de 9,000 mètres cubes par seconde 1 . Le 20 septembre, jour du niveau maximum 
atteint par le fleuve, ce débit devait probablement dépasser 30,000 mètres cubes. 11 serait 
intéressant de constater ce débit au moment du niveau le plus bas et du courant le plus 
faible. En admettant que les eaux aient baissé de 3 mètres encore après notre départ de 
Bassac, le débit minimum du fleuve en ce point peut être évalué à 2 ou 3,000 mètres 
cubes par seconde. Il faut remarquer que Bassac est au-dessus clu confluent de la 

1 La section du fleuve a été prise vis-à-vis le sala de la Commission pour le grand bras et un peu au-dessous 
de la pointe de l'île Deng pour le petit bras. La vitesse moyenne a été déduite de la vitesse à la surface par la 
-formule de Prony. Peut-être, en raison de la forme de la section, large et peu profonde, aurait-il fallu réduire 
davantage la vitesse superficielle. Voyez la carte, p. 184-5. 

I, 29 



226 NAVIGABILITÉ, DÉBIT ET MARNAGE DU CAMBODGE. 

rivière d'Attopeu et de celle de Tonly Bepou, et que la première de ces deux rivières 
roule une masse d'eau qui peut être évaluée, au moment de l'inondation, au quart au 
moins du débit du Cambodge à Stung Treng. De telle sorte que l'on peut estimer à 60 ou 
à 70,000 mètres cubes la masse d'eau que le Cambodge, à l'époque des hautes eaux, 
déverse par seconde à Pnom Penh. Les mesures prises par M. Delaporte à Lakon, situé 
à deux degrés plus au nord que Bassac, t'ont ressortir en ce point, à la fin de la saison 
sèche, un débit de 1,350 mètres cubes par seconde. (Voy. p. 266-269.) 

Comme points de comparaison, on peut citer, à côté de ces chiffres, le débit mini- 
mum de riraouady, évalué par M'. T. Login à la tête du delta, à 2,130 mètres cubes ; 
celui du Gange qui, pendant la saison des pluies, est de 167,000 mètres cubes, et enfin 
celui de la Seine qui débite à Paris 150 mètres cubes par seconde. 

11 faudra des observations, suivies pendant plusieurs années, pour arriver à constater 
les changements moyens de niveau du fleuve d'une saison à l'autre. On reste cer- 
tainement plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité en l'évaluant à 12 mètres dans 
la partie de la vallée comprise entre Cratieh et Pnom Penh. Le marnage ne paraît pas 
différer sensiblement au-dessus ou au-dessous des cataractes de Khon. Les quelques 
chiffres qui suivent peuvent donner une idée de la marche descendante des eaux du 
fleuve : 





BASSAC. 


■ KHOKG. 


MON i. 


STUNG-TRENG. 


Époque du niveau maximum en 1866. 


20 septembre. 


»» 


»» 


»» 


Baisse des eaux le 14 octobre ' 


S m ,80 


»» 


»» 


•»» 


— le 3 novembre 


7 ,20 


4'", 00 


0'",00 


6 m ,1b' 


— le 18 novembre .... 


8 ,08 


S ,00 


,80 


7 ,10 




8 ,80 


»» 


» » 


•»» 



On voit que la baisse des eaux se prononce moins rapidement dans le bassin inférieur 
du fleuve, ce qui s'explique par la plus longue durée de la saison des pluies dans cette 
région. Comme on devait s'y attendre, plus on s'approche des cataractes, plus le marnage 
diminue. Aux points de chute, il devient insignifiant. Il y a donc entre Bassac et les cata- 
ractes 12 mètres de différence de niveau de plus à l'époque des hautes eaux que pendant 
la saison sèche; c'est là une des causes qui, au moment de l'inondation, viennent aug- 
menter la vitesse du courant. 



1 Au sala situé près de la pointe nord de l'île, à trois kilomètres environ en amont de la chute de Salaphe. 





„^ ? V- HS-J!? -1 



VUE DO PLEUVE EN AXAI. DE PHOIi F A D A N f. . 



TX 



DÉPART DE BASSAC. LA VALLEE DU FLEUVE JUSQU A PAK MOUN ET LA VALLEE DU SE MOUN JUS- 
QU'A OUBÔN. — VOYAGE DE M. GARNIER A PNOM PENH. — LE SPEAN TEUP. — RICHESSES ET 
DÉBOUCHÉ NATUREL DU BASSIN DU GRAND LAC. — RETOUR DANS LE LAOS. 



Le 25 décembre, nos barques étant enfin prêtes, nous partîmes de Bassac où nous 
laissions l'interprète Alexis ; il devait le lendemain même partir pour Pnom Penh par 
la route d'Angcor, pour essayer de faire diriger notre courrier sur ce dernier point. Une 
fois arrivé à Oubôn, je devais aller moi-même à Àngcor prendre ce courrier si désiré, et ra- 
mener par la même occasion la partie de notre escorte devenue inutile ou compromettante: 

Nous laissions d'excellents souvenirs dans la contrée où nous venions de faire un sé- 
jour de trois mois et demi. A notre visite d'adieu, le roi sut nous exprimer simplement et 
sincèrement les sympathies que nous avions inspirées. Aux deux médecins de l'expédi- 
tion était due la meilleure part des remercîments qu'il nous adressa : ils avaient prodi- 
gué leurs soins à tous les malades et ils étaient parvenus à soulager bien des souffrances. 
Les bonzes, dont ils usurpaient le rôle, avaient dû s'avouer vaincus par la science euro- 
péenne. La gratuité des secours accordés, la bonté témoignée en toute circonstance aux 
enfants et aux vieillards, avaient touché tout le monde ; aussi, à notre départ, auquel le 
roi lui-même voulut assister, toute la population accourut sur la rive, témoignant ses re- 
grets et nous adressant ses vœux, et elle suivit longtemps du regard les barques qui em- 
portaient les étrangers vers de plus lointains rivages. 

Le temps s'était singulièrement rafraîchi depuis quelques semaines, et tandis que les 
Laotiens grelottaient le malin sous les couvertures de laine dont ils se couvraient les 
épaules, nous nous sentions tout ragaillardis par une température française de 10 à 



228 VALLÉE DU FLEUVE JUSQU'A PAK MOUN. 

1 2 degrés. Le 26 décembre, nous franchîmes l'étranglement du fleuve formé par Phou Mo- 
long; nous consacrâmes la journée du lendemain à l'ascension de Phou Salao 1 . Au pied 
de cette petite montagne, du côté du nord, s'étend la plaine de Muong Cao ou de « l'An- 
cien Muong, » lieu où ont résidé tout d'abord les rois de Bassac. Quelques construc- 
tions en brique, à demi ruinées, témoignent de leur passage. 

Au delà, quelques îles réapparaissent dans le fleuve; l'une d'elles, Don Co, est reliée 
à la rive droite du fleuve par un banc de roches qui était à fleur d'eau au moment de 
notre passage; la direction de ce barrage est le N. 35 E., et le chenal doit être cherché 
sur la rive gauche. De nouvelles montagnes surgissent à l'horizon. Le 29 décembre, nous 
nous trouvions au pied de contre-forts chevauchant les uns sur les autres sur la rive gauche. 
Sur l'autre rive, une montagne isolée, Phou Fadang, contient les eaux du fleuve qui, pour 
la première fois, quitte complètement la direction du nord pour se diriger à l'ouest; il s'ef- 
file, comme sous les rouleaux d'un laminoir, entre deux murailles de roches à peine distantes 




EMBOCCHUnE DU SE MOUN. 



de 200 mètres. Sa profondeur est énorme en ce point, et je ne trouvai pas fond à 
70 mètres. Au sortir de cet étroit passage, on se trouve devant l'embouchure du Se Moun, 
qui vient du sud-ouest, alors que le grand fleuve se redresse lentement vers le nord. Le 
village de Pak Moun ou « embouchure du Moun, » est bâti au confluent 2 . 

De nombreux rapides s'échelonnent depuis le confluent du Se Moun jusqu'aux deux 
tiers environ de la distance d'Oubôn, et nos bateliers durent se livrer à une rude gymnas- 
tique pour faire franchir à nos pirogues tous ces obstacles successifs. Le premier et l'un 
des plus considérables est à deux kilomètres à peine de l'embouchure. Tout auprès, sur la 
rive gauche, est la borne qui sert de limite aux royaumes d'Oubôn et de Bassac. Le der- 
nier jour de l'année 1866 fut employé à franchir ce rapide. 11 fallut décharger entière- 
ment nos barques et les faire passer à force de bras par-dessus les rochers. Tout le 
monde s'y employa avec entrain, et les Laotiens ne laissaient pas que d'être assez étonnés 
du concours actif et entendu qu'ils recevaient de l'escorte et des officiers mêmes de la 
Commission française. Nous fîmes un peu moins d'un kilomètre dans toute l'après-midi 

1 Voy. le panorama du fleuve pris du sommet de cette montagne, Atlas, 2° partie, pi. XIV. 

2 Consultez, pour la suile du récit, la carte itinéraire n° 3, Atlas, V" partie, pi. VI. 



HARVARD UN1VERS1TY 
CAMBRIDGE. MA USA 



VALLÉE DU SE MOUN JUSQU'A OUBON. 231 

du 31 décembre, et nous passâmes d'une année à l'autre, au milieu des plus grandes fati- 
gues. Les bords de la rivière étaient déserts et couverts de taillis. On y découvrait à chaque 
pas des traces nombreuses de cerfs, de tigresj de buffles, d'éléphants, de sangliers. 
M. Joubert s'engagea dans la forêt et nous en rapporta presque aussitôt un lièvre : ce fut 
le plat de luxe de notre jour de l'an. Un magnifique bloc de grès se dressait sur la rive; le 
sergent Charbonnier y grava au ciseau la date européenne. Nous prîmes ainsi possession 
scientifique de ces parages que nul pied d'Européen n'avait foulés avant nous, laissant aux 
antiquaires de l'avenir le soin de deviner par qui et comment avait été gravée cette inscrip- 
tion. Le 3 janvier, nous arrivâmes à Pimoun, village récemment formé sur les bords de la 
rivière ; il y avait là un dernier rapide, infranchissable pour nos barques à cette époque de 
l'année. Il fallut attendre que d'autres barques nous fussent envoyées d'Oubôn. Quelques 
collines, dernières ondulations du massif de Bassac, venaient mourir sur la rive droite. Au 
delà, vers l'ouest, s'étendait une plaine sans limites. Nous nous trouvions sur l'immense 
plateau qu'arrosent le Se Moun et ses nombreux affluents, et qui s'étend au nord jusqu'à Vien 
Chan, à l'ouest jusqu'à Korat, à l'est jusqu'au pied de la grande chaîne de Cochinchine. 
Les rapides, que nous avions successivement franchis depuis l'embouchure de la rivière, 
sont comme des escaliers qui rattachent ce plateau à la vallée inférieure du Mékong. Au 
nord, à l'est et à l'ouest, il est dominé par des montagnes; au sud, du côté d'Angcor et du 
Grand-Lac, je devais bientôt apprendre comment il se relie aux plaines du Cauibodge. 

A partir de Pimoun, la rivière redevient libre ; un courant très-faible, des berges 
droites, une largeur uniforme, qui varie entre 3 et 400 mètres, lui donnent en certains 
endroits l'aspect d'un immense canal creusé de main d'homme. Le 5 janvier, nous pas- 
sâmes devant l'embouchure du Se Dom, affluent important qui paraît provenir du versant 
ouest des montagnes de Bassac; de nombreux étangs, appelés Boung en laotien, décou- 
pent dans cette région les bords de la rivière. Le 7 janvier, l'expédition arriva à Oubôn. Le 
gouverneur de cette province, récemment nommé, portait, comme celui de Bassac, le titre 
de roi. Il appartenait à la famille royale de Vien Chan et avait été amené, fort jeune encore, 
à Bankok, où il avaitrempli divers emplois dans les. grades inférieurs du maudarinal. 
Homme intrigant et habile, il devait sa position actuelle à sa souplesse d'esprit et à de 
riches présents. Il nous apprit que le roi de Bassac était appelé à Bankok pour répondre à 
une accusation de concussion. Nous découvrîmes bientôt qu'il cherchait à le faire rempla- 
cer par un de ses parents. L'accueil qu'il nous fit se ressentit du séjour qu'il avait fait dans 
la capitale siamoise; nous avions affaire à un homme frotté de civilisation, qui connaissait 
l'influence et le pouvoir des Européens. Malgré la modestie de nos allures, il savait d'au- 
tant mieux à qui il avait affaire, qu'il avait été à Bankok le traducteur laotien de nos 
passe-ports siamois. Aussi ses attentions et ses empressements n'eurent-ils point de limites. 

Oubôn était le centre le plus vivant que nous eussions encore rencontré. Quelques 
rues» tracées en amphithéâtre sur la rive gauche du Se Moun, une ou deux pagodes, cons- 
truites en briques dans le style chinois, de nombreuses boutiques, lui donnent un aspect 
important. C'est plus qu'un village, ce n'est pas encore une ville. Toutes les produc- 
tions de la vallée moyenne du fleuve, à destination de Bankok, viennent s'y entreposer. 



232 VOYAGE A PNOM PENH. 

Je n'eus pas le temps de faire ample connaissance avec les environs. Dès notre arri- 
vée, le commandant de Lagrée s'était hâté de prendre les renseignements et les disposi- 
tions nécessaires pour mon voyage à Angcor ; il espérait que, grâce à l'avance qu'Alexis 
avait sur moi, je trouverais arrivé en ce point le courrier de l'expédition. J'obtins de M. de 
Lagrée l'autorisation de poursuivre ma route jusqu'à Pnom Penh, si ses prévisions à cet 
égard ne se réalisaient pas. Pour faciliter ma mission, le chef de l'expédition me chargea 
d'une lettre particulière pour le gouverneur d'Angcor sur l'esprit duquel il avait acquis, 
par un long séjour sur les lieux et par sa situation prépondérante au Cambodge, une 
influence considérable. Il me recommanda la hâte la plus grande pour ne pas ajouter de 
nouveaux retards à tous ceux que nous avions déjà dû subir. Pendant mon absence, il 
comptait aller par terre à Kemarat, chef-lieu de province situé sur le Cambodge en amout 
de Pak Moun, pendant que M. Delaporte redescendrait seul le Se Moun, et reprendrait, 
à partir de son embouchure jusqu'à Kemarat, la reconnaissance interrompue du Mékong. 
De Kemarat, l'expédition remonterait ensuite lentement le cours du fleuve, pour que je 
pusse la rejoindre en faisant toute la célérité possible. 

Le 10 janvier, je dis adieu à mes compagnons de voyage que je quittais pour un temps 
difficile à prévoir, mais probablement assez long. J'emmenai avec moi le sergent Char- 
bonnier, le soldat d'infanterie de marine Rande et le matelot Renaud, que je devais diri- 
ger sur Pnom Penh. Un Annamite, nommé Tei, me servait d'ordonnance. Je remontai 
le Se Moun pendant trois jours. Au-dessus d'Oubôn, il promène son cours sinueux au mi- 
lieu de plaines où de nombreux troupeaux trouveraient d'excellents pâturages. Çà et là, de 
beaux bouquets d'arbres s'élèvent au-dessus des hautes herbes; un rideau continu de ban- 
langs et d'euphorbiacées dessine les contours de la rivière et de ses affluents. Partout 
des plages de sable d'un éclat infini, mais, peu ou point d'animation : les villages ont 
abandonné la berge pour se retirer dans l'intérieur de la plaine. La voie fluviale n'est 
plus ici, comme sur les bords du Mékong, le moyen le plus commode de communication 
et de transport. Les routes parterre sont aussi faciles et plus directes; le feu fait partout 
à l'homme une large place à travers la plaine. Ce mode primitif de défrichement n'a pas 
peu contribué à transformer les forêts épaisses, qui jadis recouvraient le sol, en prairies 
herbeuses, et le pied se heurte encore çà et là aux troncs noircis des arbres consumés. 

Jusqu'à l'embouchure du Sam lan, affluent de la rive droite, et point où je devais quit- 
ter la rivière, je ne rencontrai que quelques pêcheries. 

Le 14 janvier, j'arrivai à Si Saket, chef-lieu d'une province laotienne, situé à peu 
de distance du confluent du Sam lan et du Se Moun. Je congédiai les gens d'Oubôn 
qui m'avaient conduit jusque-là, et je demandai aux autorités du lieu quatre chars à 
bœufs pour continuer ma route par terre dans la direction d'Angcor. Ces chars sont des 
voitures fort légères, traînées par la race particulière de bœufs que l'on appelle à Saigon 
bœufs coureurs. \\ me fallut les attendre pendant un jour entier. Quelques colporteurs 
chinois et pégouans campaient en plein air, au milieu de leurs voitures de voyage, 
semblables à ces charlatans qui encombraient autrefois les places des petites villes de 
France. Les Pégouans vinrent à moi et me montrèrent une sorte de certificat émané 



VOYAGE A PNOM PENH. 



233 



du consulat anglais de Bankok. Ils avaient parcouru la plus grande partie du Laos, 
et j'obtins d'eux des données politiques et géographiques qui, un an plus tard, m'étaient 
encore utiles. Ils m'offrirent quelques présents que je refusai, et me demandèrent une 
lettre de recommandation pour le consul de France à Bankok. Je fus étonné de l'in- 
fluence énorme que ces mots «consul farang l , » qui n'impliquent du reste aucune nationa- 
distincte, ont dans cette région, où n'ont pas encore pénétré les Européens. Le moindre 
bout de papier, écrit en caractères romains, est un excellent passe-port et un fragment de 
lettre, informe et déchiré, est aussi bon pour cet usage qu'un diplôme paraphé et scellé. 
C'est à l'aide d'une pièce de cette nature que des marchands birmans, se disant sujets 
anglais, prétendirent à l'impunité pour certains désordres commis à Oubôn pendant le 
séjour de l'expédition. Le roi, fort embarrassé de les voir se réclamer des autorités de 




CHAH A BŒUFS LAOTIEN. 



Rangoun, et n'osant agir contre eux, réclama le concours du commandant de Lagrée 
pour réprimer leur insolence. Celui-ci déclina sa compétence et en prit occasion pour 
déclarer au gouverneur laotien que, si le gouvernement français réclamait aide et protection 
pour ses sujets quand ils se conformaient aux lois et aux coutumes du pays, il était disposé 
à punir sévèrement ceux qui les enfreindraient 2 . La confusion qui existe entre les 
différentes nations européennes est si grande au Laos que le roi revint encore à la charge 
et remit à M. de Lagrée, au moment de son départ, une plainte écrite contre ces Birmans. 
Le chef de l'expédition ne put que s'en référer à ses premières déclarations. 



1 Farang ou Falang, selon la prononciation laotienne qui est très-rebelle aux r, n'est que la corruption du 
mot Franc par lequel dès le moyen âge, on désignait les Européens dans toute l'Asie occidentale. 

2 Le général Fytche, gouverneur des provinces anglaises en Birmanie, a fait rechercher les auteurs de ces 
désordres ; ils n'étaient munis d'ailleurs d'aucun passe port. 

I. 30 



234 VOYAGE A PNOM PENH,. 

A Si Saket, la population se mélange de Cambodgiens dont la langue est à peu près 
comprise de tout le monde. Quoique restant toujours dans un pays soumis à Siam, j'allais 
me retrouver de nouveau sur le territoire de l'ancien empire khmer. En partant de Si 
Saket, on traverse une immense plaine dénudée, où quelques arbustes rabougris se 
pressent autour des nombreuses mares disséminées dans tous les plis du terrain. C'est 
toujours auprès d'un de ces petits étangs que se groupent les maisons des villages ; les 
arbres fruitiers qui les entourent forment comme des îlots de verdure, au milieu de cette vaste 
étendue que le feu a stérilisée. Au bout de sept ou huit lieues, la forêt reparaît, le paysage 
devient moins monotone ; la route serpente en ruisseaux de sable rose sous les arceaux 
ombreux d'une végétation luxuriante, et n'étaient les horribles cahots que le trot saccadé 
des bœufs coureurs imprimait à mon char, mon voyage m'eût paru à ce moment une dé- 
licieuse promenade. Les sao 1 en fleur embaumaient l'air d'un parfum suave; les flam- 
boyants 2 étalaient au milieu de la verdure leurs immenses panaches rouges, auxquels les 
ca-chac 3 mêlaient leurs floraisons blanches et violettes. Çà et là quelques pins 4 se mélan- 
geaient aux essences tropicales, et leur feuillage connu venait rappeler la patrie absente. 
Une éclaircie se faisait dans le feuillage : les rizières apparaissaient, et au delà, les cimes 
élancées de quelques palmiers annonçaient le prochain village. 

Je m'étais presque exactement dirigé à l'ouest en remontant le Se Moun entre Oubon 
et Si Saket ; de ce dernier point à Coucan, chef-lieu de la province suivante, je fis en- 
viron soixante kilomètres au sud. A Coucan, le cambodgien devenait la seule langue com- 
prise des habitanls. J'y fus l'objet de la plus indiscrète curiosité : le gouverneur, oubliant 
son rang et l'étiquette, accourut me voir avec une suite nombreuse, au moment même 
où, suffoqué par la chaleur et la poussière du chemin, je commençais mes ablutions. Je 
m'informai de l'interprète Alexis qui avait dû passer par ce point pour se rendre à Angcor. 
Il n'avait point paru; peut-être avait-il pris une autre route. Le gouverneur m'affirma que 
le Cambodge était pacifié et que je ne rencontrerais aucun obstacle. J'étais arrivé le soir 
à une heure ; je repartis le lendemain matin, 1 8 janvier, pour Sankea, chef-lieu d'une petite 
province également cambodgienne, que l'on m'indiquait -comme le point de bifurcation 
de la route dont un bras se dirige au sud vers Angcor, et l'autre à l'ouest vers Bankok. 
Je franchis successivement sur des ponts en bois, praticables pour les chars, le Samlan et 
le RampouCj affluents du Se Moun. Ces ponts, bien établis, ne laissent pas que de sur- 
prendre Les travaux de ce genre sont rares au Laos. Ceux-ci attestaient, et les nécessités 
d'une circulation commerciale devenue plus active, et peut-être aussi les bonnes traditions 
que conservent, en fait de viabilité, les descendants de ces Khmers dont nous avions ad- 
miré les routes et les ponts de pierre. La rencontre des ruines d'une tour en briques de 

1 Nom annamite d'un arbre de la famille des Diptérocarpées, genre Hopea, dont le bois est très-recher- 
ché pour la construction des ponts et des barques. Son nom cambodgien est Koki et son nom laotien Takicn. 

2 Sorte de cotonnier arborescent de la famille des Sterculiacées, genre Bumbax. Son nom cambodgien est 
Hoca ; son nom laotien Nhieou. 

3 Arbre d'un bon usage comme bois d'ébénislerie et de construction. Il appartient au genre Shorea des 
Diptérocarpées. Les Cambodgiens l'appellent Plioc. 

* Nom annamite, Thông; nom cambodgien; Sràl; nom laotien, Son. 



VOYAGE A PNOM PENH. 235 

l'époque khmer, que je fis le soir en pleine forêt, me rappela que le sol que je foulais leur 
avait appartenu. 

Sankea est dans l'ouest-sud-ouest de Coucan et à une dizaine de lieues. Le gou- 
verneur, qui s'empressa de venir me rendre visite, me persuada que je devais con- 
tinuer ma route par Sourcn qui était à l'ouest, au lieu de m'enfoncer directement au sud 
comme j'en avais l'intention. De ce côté il n'y avait point de route praticable, disait-il; il 
me parla de montagnes, ce que je compris difficilement au milieu de pays aussi plais 
que celui où je me trouvais, et que celui vers lequel je me dirigeais. Ce gouverneur était 
unKouyqueje comblai de joie, en lui faisant cadeau d'une pièce de cotonnade à carreaux 
rouges et d'une boîte d'allumettes hygiéniques. Je lui dis que j'avais hâte de repartir : 
une heure ou deux après mon arrivée, de nouveaux chars étaient prêts et je me remettais 
en route. Je fus bientôt inquiet et désappointé en voyant que la route que nous suivions 
inclinait de plus en plus vers le nord. J'essayai d'obtenir de mes guides quelques expli- 
cations; ils me répondirent évasivement que le gouverneur de Sourèn pouvait seul me 
faire conduire à Angcor, et je soupçonnai dès lors mon sauvage Kouy de s'être déchargé 
sur un autre de la responsabilité de me faire rentrer au Cambodge. 11 fallut me ré- 
signer à ce détour et à cette perte de temps. Par une sorte de compensation, j'appris que 
non loin de Sourèn se trouvaient des ruines khmers excessivement importantes. Je me 
promis de les visiter, si leur éloignement n'était pas trop considérable. Le soir de mon 
départ de Sankea, je franchis, sur un nouveau pont en bois, le Se Coptan, rivière assez con- 
sidérable qui se jette dans le Se Moun. 

Comme Coucan et Sankea, Sourèn est le chef-lieu d'une province cambodgienne, 
passée depuis latin du dix-septième siècle {voy.p. 144) sous la domination siamoise. C'est 
un gros village, et sa position par rapport à Korat et àBankok lui donne un certain mou- 
vement commercial. Les ruines qu'on m'avait signalées se trouvaient dans le nord-ouest, 
à une petite journée de marche. Il aurait fallu consacrer deux jours au moins à cette ex- 
cursion qui était à i'opposite de la route que je devais prendre. Les circonstances n'auto- 
risaient point cette perte de temps, et j'abandonnai, non sans regret, mon projet de visite. 

Le gouverneur de Sourèn était absent, et celui qui le remplaçait, tout ahuri d'une 
aventure aussi surprenante que l'arrivée d'un Français dans son village, ne sut trop 
quelle attitude il convenait de prendre à mon égard. 11 voulut exiger que j'attendisse le 
retour de son chef; je m'y refusai; mais je dus, pour obtenir de nouveaux moyens de 
transport, le menacer à plusieurs reprises de la colère du « consul farang». Les chars qu'il 
me procura, après une journée entière d'attente, avaient ordre de ne me conduire que jus- 
qu'au prochain village, et, au lieu de faire directement route sur le chef-lieu de la pro- 
vince suivante, celle de Tchoncan, je dus subir un relai toutes les deux ou trois heures. 
Ce que j'usai de patience et de colère durant ce long trajet me restera toujours en mé- 
moire; toute ma furia francese venait se briser sans résultat contre l'apathique indolence 
des chefs de village qui me proposaient toujours de remettre mon départ au lendemain : 
les bœufs étaient au pâturage, les chars en réparation, la chaleur était bien grande, di- 
saient-ils. L'un d'eux parut prendre tant de plaisir à me voir qu'il me proposa d'attendre,. 



236 VOYAGE A PNOM PENH. 

pour repartir, la confection d'un char tout neuf, dont il avait ébauché le timon. Vous n'en 
aurez que pour quatre ou cinq jours, me répéta-t-il plusieurs fois. Aucun de ces braves 
gens ne paraissait comprendre que l'on pût être pressé. 

Le 22 janvier au soir, la plaine s'accidenta un peu, la forêt s'épaissit. La nuit était 
tombée depuis longtemps, lorsque j'arrivai au village de Soukrom. Le chef de la localité 
parut considérer comme une grave affaire mon départ du lendemain ; de nouveau on me 
parla de montagnes, de précipices, d'impossibilité pour les chars d'arriver à la station sui- 
vante. Ne comprenant que très-imparfaitement la langue, et ne croyant pas à l'existence 
de difficultés sérieuses dans la direction que je suivais, je crus que l'on n'employait à 
mon égard qu'une de ces nombreuses ruses dilatoires à l'aide desquelles on avait cou- 
tume de tromper mon impatience. S'il y avait des difficultés, c'était une raison pour partir 
de meilleure heure le lendemain malin. — Mais le temps manquait d'ici là pour réunir 
des hommes. — Je me mis à rire : les trois ou quatre conducteurs de chars qui m'a- 
vaient suffi jusque-là me paraissaient faciles à trouver. — Mais il en faut bien da- 
vantage. — Je haussai les épaules et déclarai que je me contenterais de ce nombre. J'étais 
habitué à voir toujours les indigènes annoncer des difficultés et à ne rencontrer jamais 
les obstacles signalés. Je ne pris donc aucune objection au sérieux. Ma résolution parais- 
sait si ferme, mon irritation de toutes ces fins de non-recevoir se trahissait si grande, que 
l'on se tut, et que le lendemain, au point du jour, comme je l'avais exigé, trois chars à 
buffles étaient prêts. Je me remis en route. Le sol de la forêt s'élevait graduellement et 
nous traversions successivement de petits ruisseaux qui paraissaient très-près de leur 
source ; au dernier de ces cours d'eau, mes conducteurs demandèrent à s'arrêter : il était 
encore de très-bonne heure, et il valait mieux cheminer pendant que la chaleur était 
supportable. Je promis un repos vers midi. Mais plus loin il n'y a pas d'eau, me dit-on. 
Cette ruse avait été employée si souvent pour me forcer à choisir une halte à la con- 
venance de la paresse des indigènes, je me trouvais si bien du système de n'en faire qu'à 
ma tête, que, sans en écouter davantage, j'ordonnai de continuer de marcher. Je chemi- 
nais à pied et en avant; Renaud conduisait lui-même l'un des chars, et les deux autres 
Français se mirent à faire comme lui. Les indigènes en profitèrent pour se laisser attarder 
peu à peu et disparaître. Leur absence ne laissa pas que de m'inquiéter un peu. Du 
côté du sud, la voûte de la forêt semblait devenir plus transparente. Tout d'un coup 
une éclatante lumière pénétra sous ses arceaux. Le sol nous manqua sous les pieds. La 
forêt prenait fin, et un immense horizon s'ouvrait devant nous. Ce fut pour moi comme une 
révélation : nous étions parvenus à l'arête du plateau que nous avions parcouru jusque-là. 
La plaine inférieure, qui s'étendait à 200 mètres environ au-dessous de nous, était au ni- 
veau du Grand Lac, et ces 200 mètres représentaient — et au delà — toute la différence 
de niveau entre Pnom Penh et Oubôn. 

Les abords du plateau étaient presque à pic. La muraille de grès qui le soutenait 
présentait une série de rampes irrégulièrement tracées en zigzag, à pente très-inégale et 
très-roide, où l'on distinguait les traces du passage des hommes et des chars. J'étais en 
présence de la difficulté que l'on m'avait signalée, et je compris alors la nécessité d'un 



VOYAGE A PNOM PENH. 237 

grand nombre de bras. Il fallait décharger nos chariots, les démonter et les transporter 
pièce à pièce au bas du plateau. Retourner en arrière ou attendre des secours nous eût 
fait perdre un temps précieux. Je donnai l'exemple et, tous les cinq, nous nous mîmes 
résolument à l'œuvre. Au-dessous de nous, à mi-hauteur environ, un rocher en saillie 
formait une plate-forme de 8 ou 10 mètres carrés de surface. Nous commençâmes 
par y conduire nos bêtes de somme qui, une fois dételées, faisaient mine de vouloir re- 
gagner leur village. Nos légers bagages les suivirent bientôt : le transport des chars fut 
beaucoup plus long et beaucoup plus fatigant. 

Il était midi : le soleil dardait à pic sur nos tètes, aucune ombre ne nous protégeait; 
les rochers, que nous gravissions et que nous descendions sans cesse, nous brûlaient les 
pieds et les mains; une soif ardente nous dévorait tous. Autour de nous, tout était aride. 
Le dernier ruisseau franchi était à plusieurs lieues de distance, encore n'était-il point 
facile d'en retrouver la route, au milieu des nombreux sçntiers qui se croisaient dans la 
forêt. Il nous fut bientôt impossible de continuer notre travail ; nos gorges saignaient, nos 
voix devenaient rauques. Je n'eusse jamais cru que la soif pût devenir une souffrance 
aussi vive. Les hommes se couchèrent découragés. Le plus profond silence régnait autour 
de nous. Seul, j'essayai de chercher encore : les bords du plateau se dentelaient sur notre 
droite en plusieurs gorges au fond desquelles croissaient quelques arbres; il pouvait y 
avoir là, dans le roc, des cavités assez profondes pour conserver un peu d'eau provenant 
des pluies ou des suintements qui alimentent les ruisseaux de la plaine inférieure. Je trou- 
vai en effet plusieurs lits de petits torrents; ils étaient tous à sec. Je commençais à perdre 
tout espoir et j'avais comme un nuage devant les yeux. Tout à coup des buissons d'un as- 
pect vigoureux et d'une verdure fraîche attirèrent au-dessous de moi mes regards ; je me 
laissai glisser le long d'un rocher poli par la chute des eaux de pluie de la saison dernière : 
à mes pieds était un bassin rempli d'une eau claire et chaude. J'eus comme un éblouisse- 
ment de joie. Je me jetai à plat ventre et" je me mis à boire : il y avait de quoi désaltérer 
largement tout le monde. Je retrouvai des poumons pour signaler ma découverte, et au 
bout de quelques minutes, hommes et bêtes furent réconfortés. 

Dès que le plus fort de la chaleur du jour fut passé, nous reprîmes notre rude besogne. 
A dix heures du soir nous étions au bas du plateau, à l'entrée de la forêt inférieure : nos 
chars étaient remontés, nos buffles parqués auprès de nous. Mon Annamite Tei nous avait 
rendu les plus grands services en maniant ces farouches animaux que la vue d'un Euro- 
péen mettait hors d'eux-mêmes. Quelques arbres abattus gisaient autour de nous; nous 
mimes le feu à l'un d'eux pour éclairer notre campement et nous protéger contre les bêtes 
féroces. Depuis la tombée de la nuit, les miaulements du tigre se faisaient entendre, et nos 
bêtes paraissaient inquiètes ; le feu les rassura et elles vinrent d'elles-mêmes se coucher 
à l'entour. Nous avions quelques provisions : du riz et des poules. Renaud les assaisonna 
en habile cuisinier. J'ai rarement fait un meilleur repas. J'étais enchanté d'avoir vaincu 
la difficulté et de me trouver à la tète de moyens de transport qui me conduiraient jus- 
qu'au prochain Muong. M'approprier jusque-là les buffles et les chars me paraissait 
d'excellente guerre vis-à-vis du village dont les hommes m'avaient abandonné. 



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LE SPEAN TEUP. 239 

Ce mince résultai de tant de fatigues m'échappa bientôt : vers quatre heures du matin, 
nous fûmes réveillés par le bruit de voix nombreuses s'appelant au-dessus de nos tètes. 
Des torches éclairaient de haut en bas la pente, rapide au pied de laquelle nous nous 
trouvions. C'étaient les gens de Soukrom, conduits par le chef même du village, qui 
accouraient à notre secours. Ils furent abasourdis de voir que nous n'avions plus besoin 
d'eux et ils se confondirent en excuses. Je leur avais prouvé que leurs impossibilités de 
la veille n'en avaient pas été pour moi, et que cinq Français pouvaient faire le travail de 
trente Laotiens. Je me gardai bien de leur avouer que quelques heures auparavant je n'au- 
rais eu garde de me montrer si fier, et qu'm petto j'implorais ardemment leur présence. 

Dès que le jour fut venu, nous nous remîmes en route. La forêt fit bientôt place à 
une plaine sablonneuse entièrement dénudée. Le pays, désert aux abords de l'arête du 
plateau, se peupla de nouveau et nous dûmes recommencer à changer de véhicules et 
de conducteurs. Le 25 janvier, j'arrivai enfin à Tchoncan. Un peu en avant de ce point, 
se trouve une grande plaine entièrement nue, de forme elliptique et qui a toutes les ap- 
parences d'un lac desséché. Çà et là, quelques crevasses contiennent encore de l'eau. 
Cette plaine est bordée de tous côtés par une ceinture d'arbres et peut avoir quatre ou 
cinq lieues dans son plus grand diamètre. De nombreuses routes la sillonnent, mais elle 
doivent être impraticables pendant la saison des pluies. 

Tchoncan était le dernier Muong que je dusse traverser avant d'arriver à Angcor. 
C'est là encore une province cambodgienne passée en même temps que Coucan, Sourèn 
et Soukéa sous la domination siamoise. Le gouverneur, qui était siamois de naissance, 
était absent ; mais son remplaçant fut aussi complaisant et aimable pour moi que la 
seconde autorité de Sourèn avait été ennuyeuse et tracassière. 

Je recueillis, à Tchoncan, de nombreuses indications sur les ruines échelonnées sur 
ma route jusqu'au Grand Lac. 

Non loin du village, est un magnifique pont khmer auprès duquel j'allai camper 
quelques heures. Les habitants le désignent sous le nom de Spean Teup. 11 est jeté sur le 
Stung Sreng, rivière qui va se jeter dans le Grand Lac et dont je devais au retour retrouver 
la source. En ce point, elle est très-large et divisée, par des îles, en trois bras ; le pont se 
compose donc de trois tronçons; le plus important, celui du milieu, a 148 mètres 
de long, 15 mètres de large, 10 mètres de hauteur au-dessus de l'eau et trente-quatre 
arches. Les rampes, qui sont en grès, sont supportées par des groupes de singes ; elles 
se terminent, comme à Angcor, par des serpents à neuf têtes ; le reste de la construction 
est en pierre de Biei>hoa. J'en ai levé un plan rapide que l'on trouvera ci-contre. Un 
pont analogue a été rencontré par le docteur Bastian, à quelque distance en aval sur la 
même rivière. A partir de ce point, les vestiges khmers se multiplièrent sur ma route ; je 
sentais que je me rapprochais d'Angcor, et je regrettai souvent la célérité qui m'était impo- 
sée. Le 27 janvier, je passai auprès d'un sanctuaire construit non loin des bords du Stung 
Plang, rivière qui se jette dans le Grand Lac. Cette construction en grès est d'une bonne 
époque. Le sanctuaire est en forme de croix, et sa façade principale est tournée vers 
l'est. 11 est entouré d'une enceinte, dans l'angle sud-est de laquelle s'élève une tour. 



240 RICH. ET DÉBOUCHÉ NATUREL DU BASSIN DU GRAND LAC. 

En avant de la porte principale, s'étend un grand bassin, ou Sra, à revêtement de grès. 

A partir de Tchoncan, les villages devinrent plus nombreux et plus rapprochés ; les 
immenses espaces en friche, qui les séparent sur le plateau d'Oubôn, disparurent. 

Tout ce bassin nord-ouest du Grand Lac est admirablement cultivé ; la population est 
douce, les habitations respirent l'aisance. Cette partie du Cambodge, dont on ne soupçonne 
même pas l'existence, et que l'on croit habitée par des Siamois, m'a paru être plus fidèle aux 
anciens usages, et conserver plus intactes les traditions du passé qu'aucune autre partie 
du royaume. La situation intérieure de ces provinces, leur éloignement de toute frontière, 
de tout théâtre d'action, ont contribué sans doute à ce résultat, en leur évitant tout 
contact étranger. J'y ai remarqué certaines singularités de mœurs dont l'origine doit 
être recherchée avec soin et peut fournir des indications historiques précieuses sur 
les Khmers ; la manière d'ensevelir les morts paraît se rapprocher de ce que raconte, 




1 O SI B E A li \ A A M A \ T . 



sur cette nation, l'écrivain chinois traduit par Rémusat. Dans beaucoup de villages, 
j'ai rencontré, à l'écart des maisons, des bières à peine closes, abritées d'un léger-toit 
en paille et soutenues par quatre piquets ; quelquefois une simple natte enveloppait le 
corps, qui était ainsi à la merci des bêtes sauvages. M. de Lagrée a trouvé employé 
à Arnnat, au nord d'Oubôn, le même procédé de sépulture. 

La fertilité et la richesse de cette zone, qui est arrosée par de nombreux cours d'eau 
se déversant tous dans le Grand Lac, justifient le choix de la position d'Angcor pour la 
capitale d'un puissant empire. Aujourd'hui, malheureusement, la division du Grand Lac 
entre deux dominations, celle de Siam et celle du Cambodge, interdit à cette magnifique 
contrée sa route commerciale naturelle, et la laisse isolée, sans voie d'échanges avanta- 
geuse. Ses produits, au lieu de descendre, par le lac et le fleuve, jusqu'à Saigon, pren- 
nent la route de terre, plus difficile et plus longue, qui mène à Bankok. Le manque 



VOYAGE A PNOM PENH. 211 

absolu d'initiative d'une race en pleine décadence, l'intérêt qu'ont les mandarins à 
accroître les relations commerciales avec la ville du gouvernement de laquelle ils dépen- 
dent, les rapports soupçonneux qui ne peuvent manquer d'exister entre les gouverneurs 
cambodgiens du protectorat et les gouverneurs pour Siam des autres provinces cambod- 
giennes, sont les principaux obstacles au rétablissement du commerce du Grand Lac. 11 
n'est pas rare, par exemple, de voir des Cambodgiens de l'une ou l'autre frontière, retenus 
indûment chez leurs voisins : la communauté de race et de langue, les liaisons de parenté 
qui existent des deux côtés d'une frontière factice, fournissent mille prétextes à ces vexa- 
tions, dont le but inavoué est d'augmenter les inscrits de la province, et par suite l'impôt. 

On voit de quelle importance serait, pour les populations du bassin nord-ouest du 
Grand Lac, l'unification de pavillon et d'influence sur ses rives. La restitution au Cam- 
bodge des provinces de Battambang et d'Angcor représenterait, pour notre colonie de 
Cochinchine, l'accès à l'une des régions les plus riches de l'Indo-Chine. 

A quatre heures du soir, le 29 janvier, au sortir d'un petit bois taillis qui s'étend à 
l'ouest du mont Bakheng, je débouchais dans la plaine où s'élève la citadelle de Siemréap. 
C'était le moment de la moisson. Bien de plus riant et de plus animé que le paysage qui 
s'offre alors au voyageur. Toute la campagne a revêtu une teinte dorée. De nombreux trou- 
peaux de bœufs et de buffles, au milieu desquels folâtrent les nouveau-nés delà saison, 
diaprent les rizières de taches rouges et noires d'où s'échappe un sourd murmure de gre- 
lots. Colosse isolé qui domine toute la création vivante, l'éléphant secoue lentement avec sa 
trompe la gerbe de riz qu'il vient de glaner dans le champ récolté. Dans le chemin creux 
qui serpente sur la plaine, passe parfois, avec un bruit étourdissant de clochettes, une légère 
voiture à bœufs qui éclabousse tout le paysage d'un épais nuage de poussière. Les lourds 
et lents chars à buffles se croisent partout, rentrant au village le riz qui va être emmaga- 
siné dans les huttes en bambou, lutées de terre glaise, d'où on le retirera au fur et à mesure 
des besoins. Sur les aires nombreuses disséminées dans les champs, des attelages de buffles 
piétinent les gerbes, et, après un long et monotone travail, séparent le grain de l'épi. 
Cadre ravissant de grâce et de fraîcheur, une longue ligne d'arbres à fruit encadre tout 
ce tableau et cache les toits de chaume éparpillés sous leur ombre. 11 n'y a que la 
végétation des tropiques qui puisse offrir une pareille variété de nuances et de formes : 
les cimes mobiles des bambous se jouent le long des troncs élancés des palmiers ; parmi 
ceux-ci, le borassus ' élève jusqu'aux nues sa roide collerette de feuillage et semble de sa 
colonne robuste soutenir tout cet édifice de verdure. Le cocotier échevèle ses longs et 
tremblants rameaux sur le large faîte du tamarinier ; l'aréquier svelte se fait jour à travers 
l'épais feuillage des manguiers, et sa forme aérienne contraste vivement avec le massif 
échafaudage du banian qui s'étale à côté. Autour des cases, le papayer balance son léger 
parasol et un rideau bas et continu de bananiers masque les troncs des pamplemoussiers, 
des orangers et des jacquiers. La sombre ligne des créneaux de la forteresse vient se des^ 

1 Palmier qui fournit du sucre et du vin de palme. Son nom cambodgien est Tenot et son non annamite 
Thôt lot, 

I- 3' 



242 



VOYAGE A PNOM PENH. 



siner sur ce tond riant. Que votre regard ne s'arrête point trop de ce côté : il pourrait y 
découvrir quelque tète humaine, desséchée au soleil et tristement balancée à l'extrémité 
d'un bambou. Le soir arrive; le soleil s'abaisse derrière le rideau d'arbres qui cache la 
rivière et ses rayons décomposés mélangent la pourpre et l'émeraude ou se tamisent au 
travers du feuillage. Les troupeaux rentrent dans les parcs et les beuglements sonores des 




PALMIERS RORASSUS ET HÉCOLTE DU VIN DE PALMIER. 



taureaux se mêlent aux cris brefs et plaintifs des buffles. Le silence et le calme se font 
peu à peu; l'on n'entend plus que la note monotone et douce que la brise du soir fait 
rendre aux cerfs-volants captifs qui planent dans les airs et auxquels les habitants qui les 
lancent chaque année dans cette saison, attachent de superstitieux présages. Quelques 
lumières s'allument dans les cases accumulées sur la rive droite de la rivière, à peu de 



VOYAGE A PNOM PENH. 243 

distance de la citadelle, et dans l'intérieur de celle-ci, le bruit du gong et du tamtam, 
successivement répété par tous les corps de garde, va marquer à de réguliers intervalles 
les veilles de la nuit. 

Alexis n'avait pas encore paru à Siemréap, quoiqu'il y eût plus d'un mois qu'il 
tut parti de Bassac pour cette destination. Le gouverneur d'Angcor me reçut à merveille 
et me donna, ainsi qu'à mon escorte, la plus confortable hospitalité. J'avais hâte d'ap- 
prendre de lui des nouvelles de la colonie et du Cambodge. Elles étaient bien diffé- 
rentes de ce qu'on m'avait annoncé à Coucan. La révolte de Pou Kombo avait pris des 
proportions de plus en plus grandes. Les provinces de Compong Soai et de Pursat s'étaient 
soulevées. Norodom avait été cerné à Pnom Penh, et il avait fallu que les troupes fran- 
çaises livrassent un grand combat pour le dégager. Les entrées du lac, Compong Leng 
et Compong Tchanang, étaient gardées par les rebelles, et quand je parlai de continuer 
ma route jusqu'à Pnom Penh, le gouverneur d'Angcor se récria vivement. Mais je n'étais 
pas venu de si loin pour rebrousser chemin sans rapporter le courrier attendu. Je décla- 
rai donc à mon hôte que ma résolution était inébranlable et que je tenterais de passer à 
tout prix. Je lui donnai même cette déclaration par écrit pour qu'on ne pût le rendre en 
rien responsable des conséquences de ma décision. Je le priai aussi d'expédier au com- 
mandant de Lagrée une lettre, qui informait le chef de l'expédition de l'état des choses et 
du parti auquel je m'arrêtais. 

Ces précautions prises, je m'occupai de mes préparatifs de départ. ,Le gouverneur 
m'offrit pour la traversée du lac, une grande et forte barque qui lui appartenait. Il n'y 
avait pas à songer à recruter mes bateliers parmi les Cambodgiens : les sympathies des 
gens de la province étaient pour Pou Kombo et je pouvais trouver un traître parmi eux. Je 
préférai m'adresser aux Annamites qui résident à Siemréap et qui se livrent à la pêche 
sur le lac. Je trouvai parmi eux, grâce à la promesse d'une forte récompense , un équipage 
adroit, méprisant fort les Cambodgiens par habitude, et rendu courageux par la présence 
de Français bien armés. Je dus aller chercher la barque du mandarin de Siemréap à 
Compong Plouk, petit village situé près de l'embouchure d'une petite rivière, qui vient 
se jeter dans le Grand Lac, à Pest de la rivière d'Angcor. Nous passâmes la nuit à la 
gréer avec soin; je me munis* de haches, pour couper les estacades qui pourraient nous 
barrer le passage, de torches, de combustibles, en un mot de tous les ustensiles nécessaires, 
et, le 2 février, nous nous lançâmes sur le lac dont nous côtoyâmes la rive orientale. A la 
tombée de la nuit, nous passions devant Compong Kiam, dont la rivière sert de limite 
aux provinces d'Angcor et de Compong Soai. Nous entrions dans les eaux ennemies. 

Le lendemain, comme nous nous étions engagés, pour laisser reposer nos Anna- 
mites, dans la forêt noyée qui couvre les bords du lac, on vint me prévenir que deux- 
barques armées, venant du large, se dirigeaient de notre côté. Examinées à la longue-vue, 
elles me parurent être, en effet, des barques de guerre : plumes de paon et pavillon rouge 
à la poupe; lances, fusils et hallebardes plantées à l'avant de la chambre. Je fis cacher 
tout mon monde et préparer les armes. On pouvait nous prendre pour une simple pirogue 
de pêche, montée par des Annamites seulement. A grande portée de voix, je fis héler par 



244 VOYAGE A PNOM PENH. 

mon patron les nouveaux venus*: leur contenance témoigna la surprise qu'ils éprouvaient 
de se voir devancés. « Nous sommes les rameurs du mandarin de Compong Thom qui 
chemine par terre avec une escorte de dix soldats. Nous portons ses bagages. Et vous, 
qui êtes-vous? répondirent-ils. — Peu vous importe, dit l'Annamite, passez au large, 
il n'y a ici rien de bon pour vous. » L'assurance de mon patron leur donna à penser. Le 
reflet d'un sabre-baïonnette leur fut sans doute renvoyé par le soleil. Notre barque était 
grande et pouvait cacher bien des soldats. Leur chef n'était point. avec eux; à quoi bon se 
compromettre inutilement? Les deux barques s'éloignèrent sans mot dire. Ce fut la seule 
alerte de la journée. Dans la nuit du 4 au 5 février, nous donnâmes dans les passes qui 
conduisent du lac au bras de Compong Luong et nous les franchîmes sans encombre. Au 
petit jour, nous passâmes devant le poste rebelle de Compong Prak. A notre vue le tam- 
tam fut battu sur la rive et l'on nous héla : « Capitaine français qui se rend à Pnom Penh, » 
telle fut la fière réponse de mon patron. Un grand silence s'ensuivit sur la rive : quelques 
hommes coururent à droite et à gauche, cherchant du feu pour faire partir leurs espin- 
goles. Quand ils y réussirent, le courant nous avait mis hors d'atteinte. 

Le soir, à cinq heures, j'aperçus le pavillon français flottant sur Compong Luong. La 
canonnière 28 y était au mouillage; j'appris de l'officier qui la commandait que M. Pottier 
était à Pnom Penh et je continuai immédiatement ma route sur ce dernier point. J'y ar- 
rivai à onze heures et demie du soir. 

Il faut avoir subi un long isolement au milieu de contrées étrangères, et être resté plu- 
sieurs mois privé de toute communication avec des gens civilisés, pour bien comprendre 
la joie que j'éprouvai en me retrouvant tout à coup au milieu de Français et d'amis. Leur 
surprise n'était pas moins grande que ma joie. M. Pottier, après avoir fait une tentative 
infructueuse pour nous faire parvenir notre courrier, s'était résigné à attendre et il n'était 
pas sans inquiétude à notre sujet. Comme il arrive toujours en pareil cas, des bruits fâ- 
cheux avaient circulé dans le pays sur notre compte; deux membres de la Commission 
avaient, disait-on, succombé aux fatigues et aux maladies de ce redoutable Laos. Je ras- 
surai tout le monde. 

Je me hâtai de faire le dépouillement du courrier destiné à l'expédition. 11 contenait 
les passe-ports de Chine, si nécessaires pour continuer notre reconnaissance du fleuve au , 
delà de Luang-Prabang ; mais les instruments qui nous manquaient encore étaient restés 
à Saigon, où ils dormaient à l'observatoire depuis leur arrivée de France. Je ne trouvai à 
emporter, faute de mieux, qu'un baromètre holostérique. Une grande partie de nos lettres 
particulières étaient également restées au chef-lieu de la colonie. M. Pottier m'offrit une 
canonnière pour me rendre à Saïgon; mais, si attrayante que fût cette offre, j'aurais man- 
qué à mon devoir en l'acceptant. Tout retard pouvait être préjudiciable à l'expédition, et 
le commandant de Lagrée comptait les heures. Mon voyage s'était déjà prolongé au delà 
de tous ses calculs, et il avait dû continuer à s'avancer dans le nord. Chaque jour aug- 
mentait la distance qui nous séparait. Enfin, j'avais à retraverser le Grand Lac, seul 
avec un Annamite, et je ne voulais pas que le bruit de mon retour pût me précéder. Le 
7 février, après avoir clos mon courrier pour l'amiral, j'allai avec M. Pottier rendre visite 



RETOUR AU LAOS. 243 

au roi Norodom, qui me remit une lettre pour M. de Lagrée. Le lendemain, à huit heures 
du matin, je repartis pour Angcor, emportant le meilleur souvenir du bienveillant et hos- 
pitalier accueil de M. Pottier. Celui-ci ne laissait pas que d'être un peu inquiet, en me 
voyant repartir dans de telles conditions, et il me recommanda, si je rencontrais sur ma 
route la canonnière 28, de m'en faire escorter jusqu'aux entrées du lac. Ce secours me fut 
inutile. Je réussis à passer sans encombre, et, le 13 février, j'étais de retour à Siemréap. 
Alexis n'y était pas encore arrivé. Le courrier de l'expédition qu'il portait me sembla 
fort compromis. Le gouverneur d' Angcor était parti depuis deux jours pour Bankok où il 
était appelé pour les funérailles du second roi de Siam. Je priai son frère, qui le remplaçait, 
d'expédier sur Pnom Penh notre interprète, dès que celui-ci ferait son apparition, et je me 
préparai à reprendre le chemin du Laos. Il fallait allonger mes étapes pour rejoindre 
l'expédition le plus vite possible. Au lieu de suivre la route sinueuse que j'avais prise en 
venant, je résolus de marcher droit dans la direction du nord, pour aller à Oubôn. On m'ob- 
jecta que je traverserais une zone déserte, dont certaines parties étaient impraticables aux 
chars. Nous n'étions plus que deux; notre bagage était assez mince, malgré ce que je rap- 
portais de Pnom Penh. Je répondis que nous irions à pied quand cela deviendrait nécessaire. 

La nouvelle route que j'allais suivre me faisait passer par Angcor Wat. Je consacrai 
une heure ou deux à revoir le temple. C'est un de ces monuments qu'on ne se lasse jamais 
d'admirer. Je traversai la rivière d' Angcor et je me dirigeai vers la chaîne de PnomCou- 
lèn. Après avoir gravi les premières pentes, je me trouvai au milieu d'une plaine complè- 
tement déserte, recouverte de hautes herbes et parsemée de quelques bouquets d'arbres. Sur 
l'un des points les plus élevés, je rencontrai des ruines khmers : ce sont des tours en briques 
dont la base est déjà profondément enfouie dans le sol. La décoration, dont la surface 
extérieure est revêtue, est d'une grande perfection de dessin et de moulage. Tout auprès se 
trouve un grand bassin à revêtement de pierre. Ces tours présentent cette singularité 
que, seules parmi les trente ou quarante monuments khmers que l'on connaît aujour- 
d'hui, elles n'obéissent point à la loi qui veut que les façades soient exactement orien- 
tées selon les quatre points cardinaux. 

Plus loin, le plateau s'ondule légèrement, de nombreux ruisseaux, coulant tous 
vers l'est, le sillonnent; nous nous trouvions sur la lisière d'une épaisse forêt, célèbre 
au Cambodge sous le nom de Prey Saa (en cambodgien « forêt magnifique »). La route 
qui la traverse n'avait pas été pratiquée depuis longtemps. 11 fallut que nos Cambod- 
giens nous la rouvrissent à coups de hache. L'unique char à buffles qui portait toutes nos 
affaires se trouvait souvent arrêté par des lianes, ou par les arbres qui bordaient le sentier, 
et dont les troncs grossis ne laissaient plus entre eux un espace suffisant. Nous étions sou- 
vent obligés de les entailler à hauteur des essieux. La nuit nous surprit occupés à ce travail ; 
une bande d'éléphants sauvages vint à passer et s'arrêta pour nous regarder faire. On 
distinguait vaguement à travers le feuillage les défenses blanches qui brillaient dans 
l'obscurité. En guise de passe-temps sans doute, le chef de la troupe appuya son large 
front contre un jeune arbre et se mit en devoir de l'ébranler; ses compagnons vinrent à 
la rescousse; un grand déchirement se fit dans le feuillage, et l'arbre vint tomber à peu 



246 RETOUR AU LAOS. 

de dislance de nous en travers de la route. Il avait environ un pied de diamètre et ce n'é- 
tait pas un petit travail que de se débarrasser de la barrière que formaient son tronc et 
ses branches, enchevêtrés dans le feuillage voisin. Mes Cambodgiens se lamentèrent et 
dans un premier mouvement de fureur, j'ajustai l'éléphant coupable de ce méfait; mais 
les indigènes me supplièrent de ne pas tirer, me représentant que la bande entière se pré- 
cipiterait sur nous. Je me rendis; les éléphants s'éloignèrent, en riant sans doute du bon 
tour qu'ils venaient de nous jouer. A minuit, nous terminions à peine de déblayer la 
route. 

Le 18 février, nous sortions de Prey Saa, et nous quittâmes la province d'Angcor pour 
entrer dans celle de Sankéa. Quelques petits hameaux se montrèrent çà et là. Nous ve- 
nions de faire cinquante kilomètres sans rencontrer un être humain. 

Le lendemain, j'abandonnai toute espèce de véhicule; j'engageai quelques porteurs, 
et, après avoir traversé le Stung Sreng très-près de sa source, j'allai coucher en pleine 
forêt, au pied même du plateau d'Oubôn. 11 est là aussi à pic qu'au point où je l'avais 
descendu, en venant de Sourèn. Mais à pied, cette escalade n'était qu'un jeu. Au sommet 
du plateau, j'appris que je me trouvais à deux jours de marche de Coucan. Je n'avais pas 
assez appuyé dans l'est; il ne me restait plus qu'à reprendre, à partir de ce chef-lieu de 
province, la route que j'avais déjà suivie. 

On m'annonça à Coucan qu'Alexis avait enfin passé quelques jours auparavant, se ren- 
dant à Angcor. Ce paresseux interprète avait prolongé outre mesure son séjour à Rassac, et, 
sans se préoccuper davantage de la mission qui lui était confiée, s'était laissé séduire par les 
beaux yeux d'une Laotienne qu'il avait prise pour femme. Après avoir consacré plus d'un 
mois aux douceurs de cet hyménée, il s'était enfin mis en route en promettant à sa nou- 
velle famille de revenir bientôt. 11 avait, bien entendu, l'intention formelle de ne pas tenir 
sa parole. Alexis était légitimement marié à Pnom Penh où sa femme était venue toute en 
larmes me demander de ses nouvelles. 

Le 12 février, j'étais de retour à Oubôn. La commission avait déjà quitté cette ville. 
Je vais faire l'historique de son voyage à partir du jour où je m'étais séparée d'elle. 




LE MLKOI\G VI) DE LA rOIRTli UE l'AK MOUN. 



X 



SÉJOUR DE LA COMMISSION A OUBON. — SALINES. — VOYAGE PAR TERRE D OUBON A KEMARAT. — 
RECONNAISSANCE DU FLEUVE PAR M. DELAPORTE ENTRE PAK MOUN ET KÉMARAT. 



Au moment de l'arrivée de la Commission française àOubôn, on faisait les préparatifs 
de la cérémonie du couronnement du roi de cette ville. Celui-ci ne négligea rien pour 
donner à cette fête un éclat qu'allait rehausser encore la présence de ses hôtes européens. 
M. de Lagrée retrouva à Oubôn le membre de la famille royale de Vien Chan qu'il avait 
déjà rencontré à Kham tong niai. C'était l'oncle du roi. 

En attendant les fêtes du couronnement, M. de Lagrée alla visiter les salines qui se 
trouvent aux environs de la ville. Sur une étendue de plus de 60 kilomètres, on recueille, 
pendant la saison sèche, le sel qui se dépose à la surface du sol. Cette récolte occupe de 
nombreux villages et n'empêche nullement l'établissement de rizières sur le même terrain ; 
les deux productions sont successives et ne paraissent pas se nuire. Les premières pluies 
dissolvent le sel, déposé à la surface pendant la saison précédente, et permettent la culture im- 
médiate du riz. Après la moisson, les eaux qui se sont infiltrées dans la terre, à l'intérieur de 
laquelle paraissent exister des couches considérables de sel, et qui s'y sont saturées, remon- 
tent sous l'influence de la chaleur solaire et déposent, sous forme d'une poussière blanche, 
le sel à la surface du sol. Les habitants balayent le sol quand il est suffisamment chargé 
d'efflorescences salines, lavent la terre ainsi recueillie et font évaporer dans des chaudières 
les eaux de lavage. La saison favorable à cette industrie dure deux ou trois mois et un 
travailleur peut produire environ 15 livres de sel par jour. Le prix de vente, au marché 
d'Oubôn, varie de 3 francs cinquante centimes à 5 francs le picul. Cette production spé- 



QÀ 



18 



SEJOUR A OUBON. — SALINES. 



ciale, qui alimente toute une vaste contrée, a été l'une des causes du prompt dévelop- 
pement de la province d'Oubôn : cette province, de fondation récente, compte déjà 
plus de 80,000 habitants. 

Le 1 3 janvier, eut lieu le couronnement du roi d'Oubôn. Pour cette cérémonie, on 
avait convoqué toutes les notabilités de la province. Le roi avait choisi ce jour solennel 
pour prendre possession d'un nouveau palais qu'il faisait construire. Une musique 
assourdissante précédait le cortège royal. Le roi était monté sur un éléphant de haute 
laille et accompagné des dignitaires du royaume et des dames de sa cour. Il était vêtu 




CtBÏHOSIE RELIGIEUSE DE L IN V EST IT U li E DU ROI D OUBON. 



d'une tunique en velours vert; on portait derrière lui un parasol en fil d'argent. Derrière 
les vingt-deux éléphants qui suivaient celui du roi, venait une escorte de cavaliers et 
de fantassins, portant des lances ou des bannières. Des bonzes se trouvaient réunis dans la 
grande salle du palais. Après s'être reposé quelque temps dans l'un des appartements, le 
roi s'avança sur la plate-forme, élevée en avant de la façade, suivi des prêtres qui psal- 
modiaient des prières. Il se dépouilla de ses vêtements qu'on remplaça par une- étoffe 
blanche, et il alla se placer au-dessous d'un dragon en bois sculpté, rempli d'une eau 
consacrée qu'on lui fil couler sur le corps; à ce moment, on mit en liberté deux colombes 



VOYAGE D'OUBON A KEMARAT. 249 

captives. Le roi se rhabilla et vint présider un banquet auquel étaient conviés les mem- 
bres de la Commission française. Le soir, les réjouissances ordinaires, feu d'artifice, 
tours de force, furent servis à la foule, et le calme de la nuit fut longtemps trou- 
blé par les chants et les concerts d'instruments. 

Les membres de la Commission admirèrent à Oubôn une vieille cage d'éléphant en 
bois sculpté, qui était conservée dans une pagode ; elle était faite pour le combat, et les 
hommes armés qui y prenaient place s'y trouvaient abrités par deux grands boucliers en 
bois dur. La cage était fermée en arrière par un écran en bois, orné de fleurs, d'oiseaux et 
d'arabesques, sculptés avec un art infini et incrustés de pierres brillantes et de lames de 
verre 1 . 

M. Delaporte partit le 15 janvier pour redescendre le Se Moun et reconnaître le cours 
du grand fleuve entre Pak Moun et Kémarat; le reste de la Commission devait prendre la 
route de terre pour se rendre à ce dernier point " 2 . Elle partit d'Oubôn le 20 janvier avec 
six éléphants, quinze chars à buffles, et une cinquantaine de Laotiens. Au nord d'Oubôn, 
le pays est plat et couvert de rizières et de clairières alternées. De larges routes de chars se 




DRAGON CREUSÉ, SERVANT DE RÉSERVOIR d'eAU CONSACRÉE. 

croisent dans tous les sens sur un terrain sablonneux où elles n'ont été frayées que par le 
passage même des véhicules. La longue caravane de la Commission française cheminait 
fort lentement ; elle mit quatre jours pour arriver à Muong Amnat, situé à une cinquan- 
taine de kilomètres dans le N.-N.-O. d'Oubôn. Là, cessaient les routes de chars. 

Il fallut adjoindre neuf éléphants à ceux dont disposait déjà la Commission et recruter 
dans le village cent nouveaux porteurs pour, remplacer ceux qui l'avaient accompagnée 
jusque-là. On fit à ces derniers une distribution de fil de laiton qui parut leur causer un 
plaisir d'autant plus vif que ce cadeau était plus inattendu. Les mandarins, char- 
gés par le roi d'Oubôn de pourvoir en route aux besoins de la Commission française, sem- 
blèrent regretter vivement que cette rémunération, si en dehors des habitudes des grands 
personnages indigènes, fût répartie immédiatement et individuellement. Ils y perdaient 
la part du lion qu'ils se seraient sans doute réservée, si la distribution de ces largesses eut 
été commise à leurs soins. 

1 Voy. le dessin de cette cage ou selle d'éléphant, Atlas. 2 e partie, pi. XVIII. 

2 Consulter, pour la suite du récit, la carte itinéraire n° 4, Atlas, 1" partie, pi. Vil. 

I. . 32 



250 



VOYAGE D'OUBON A KEMARAT. 



La Commission séjourna deux jours à Amnat. Dans les environs de ce point, la pierre 
ferrugineuse, connue en Cochinchine sous le nom de pierre de Bien-hoa, vient affleurer 
le sol sur de vastes étendues, et a provoqué quelques essais d'exploitation de fer. Ces essais, 
tort peu productifs, sont aujourd'hui à peu près abandonnés. Les habitants se livrent égale- 
ment à l'élevage du ver à soie et de l'insecte qui produit la laque. 




AH RIVÉE DE I. A COMMISSION FRANÇAISE A KEMARAT. 



A Amnat, M. de Lagrée rencontra une caravane de cinquante-neuf bœufs porteurs el 
quelques colporteurs chinois, arrivant de Korat. Us vendaient des ustensiles de cuivre m 
échange de cornes, de peaux d'animaux sauvages, de plumes de paon et d'autres objets 
de même nature. 

La Commission repartit d'Amnat le 27 février et fit route vers l'E.-N.-E. pour rejoindre 



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CARTE DU COURS Dl" CAMBODGE ENTRE PAK MOUN ET BAS HÀSEH&,( sotte). 



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DESCRIPTION DU FLEUVE ENTRE PAK MOUN ET KËMARAT. 251 

le fleuve et la ville de Kemarat. La contrée, qui avait été jusque-là très-habitée et très- 
cultivée, revêtit un aspect plus sauvage. Le terrain était plat et sablonneux ; à chaque pas, 
la pierre de Bien-hoa apparaissait en plaques rougéàtres. Celte roche ne tarda pas à être 
remplacée par le grès, qui semble former au-dessous une couche profonde. Une forci 
de Cureya arborea assez claire, règne uniformément entre Amnat et le bord du grand 
fleuve. Quelques mares croupissantes, quelques ruisseaux à lits de grès et à eaux sta- 
gnantes, comme les ont en cette saison presque tous les affluents du Se Moun, accidentent 
seuls ce monotone paysage. Le pays est presque désert. 

Après trois jours de marche, le sol s'ondula légèrement, les habitations et les rizières 
reparurent et annoncèrent le voisinage du Cambodge. Le 30 janvier, l'expédition entrait à 
Kemarat : elle fut reçue par M. Delaporte, qui était arrivé dans cette ville depuis quatre 
jours, et par le premier fonctionnaire de la province, qui remplaçait le gouverneur, mort 
depuis quelque temps. Ce fonctionnaire témoigna à la Commission française la plus 
grande déférence. 11 partait le lendemain même pour Bankok et se chargea de remettre 
au consul de France le courrier de M. de Lagrée. Le gouverneur de Siam convoquait 
pour les funérailles du second roi les principaux mandarins du Laos, et, à partir de ce 
moment, la Commission allait trouver partout absentes les premières autorités du pays. 

Kemarat est situé sur la rive droite du Cambodge, vis-à-vis de l'embouchure du Se 
Banghien, affluent de la rive opposée. Le logement du gouverneur, les pagodes, le sala 
où l'on délibère des affaires politiques, ont plus grand air que les constructions de même 
nature que nous avions déjà rencontrées ; mais ces différents édifices avaient cessé d'être en- 
tretenus depuis la mort du gouverneur et présentaient un aspect fort délabré. Des tamari- 
niers, des manguiers et un grand nombre d'arbres à fruits bordent la rive du fleuve et om- 
bragent les maisons du village. Comme partout ailleurs, ce ne fut qu'au bout d'un certain 
temps que la population s'apprivoisa et que l'on put acheter directement les vivres et les 
objets de consommation dont l'expédition avait besoin ; mais, dès le début, les autorités 
locales témoignèrent la meilleure volonté et fournirent sans la moindre répugnance tous les 
renseignements qu'on leur demanda. 

La province de Kemarat est une des plus petites du Laos central. La ville paraît an- 
cienne, et son nom qui, est le même que Kemarata, nom pâli de Xieng Tong, lui a peut- 
être été donné en souvenir de la première origine de ses habitants. C'est la localité qui 
paraît désignée dans la relation du voyage de Wusthof sous le nom de Samphana. 

De Pak Moun à Kemarat, le fleuve avait offert à M. Delaporte l'aspect d'un immense 
torrent desséché, laissant à nu de vastes bancs de grès sur tout son parcours. Un che- 
nal irrégulier serpente au milieu du lit rocheux : sa largeur se réduit parfois à moins de 
60 mètres et sa profondeur en dépasse 100 dans quelques points où le courant est 
faible. Chaque rétrécissement de ce chenal produit un rapide ou keng. Ce sont là les 
seuls incidents de cette pénible navigation et ils ont reçu chacun un nom spécial des 
indigènes ; les difficultés qu'ils présentent et la route que suivent les barques varient avec 
la saison. Le marnage moyen du fleuve dans cette région paraît être de 15 mètres; les 
eaux étaient bien près de leur niveau le plus bas, au moment du passage de M. Delaporte. 



252 DESCRIPTION DU FLEUVE ENTB E PAK MOUN ET KÉMARAT. 

Comme je l'ai déjà dit, M. Delaporte s'était embarqué à Oubôn, le 15 janvier, pour 
redescendre le Se Moun jusqu'à son embouchure. Le 12, à midi, il était arrivé à Pak 
Moun, d'où il était reparti le lendemain matin pour commencer l'ascension du fleuve. 
(voyez la carie n" /, ci-dessus). 

A 1 mille 1/2 en amont de Pak Moun *, le lit du fleuve aux hautes eaux se réduit à 
200 mètres de large. Les deux rives sont formées de roches presque à pic. La baisse de 
l'eau, au moment du passage de M. Delaporte, avait atteint 14 mètres ; la vitesse du cou- 
rant atteignait environ un demi-mille à l'heure. Deux sondes, faites au milieu du fleuve, 
n'ont pas donné de fond à 100 mètres ! 

Au-dessus de ce point, le fleuve change brusquement de direction : duN. 56° 0., il 
revient au nord. Son lit, aux hautes eaux, mesure environ 500 mètres de large. Mais au 
mois de janvier, il n'y a de l'eau que dans un chenal, situé à une soixantaine de mètres de 
la rive gauche, et qui, au point le plus étroit, n'a pas plus de 100 mètres de large. Sur la 
rive droite, s'amoncellent de gros blocs degrés. Le fleuve s'incline ensuite graduellement 
jusqu'à PE.-N.-E:; il devient moins profond et moins large. 

Au delà du village de Kouni, il s'élargit de nouveau : sur chaque rive s'élèvent de 
petites collines de 250 à 300 mètres de hauteur, dont la crête est taillée à pic; de magni- 
fiques forêts en recouvrent les pentes et s'étagent depuis leurs sommets jusqu'aux bords 
du fleuve. 

En amont de Ban Koum, une grosse roche, placée au milieu clu fleuve, le divise 
en deux bras de 60 à 80 mètres de large chacun. Le courant s'accélère et atteint 3 ou 
4 milles à l'heure. Au-dessus, les deux bras se rejoignent et forment un chenal unique 
dune largeur de 150 à 250 mètres. Des roches à découvert en forment les rives. Le 
chenal gagne ensuite la rive gauche, se rétrécit et devient difficile à reconnaître au milieu 
des roches; le courant est très-rapide. 

A partir de Ban Talang, la direction du fleuve revient au N.-N..-E. Il présente tou- 
jours le même aspect : montagnes de grès de chaque côté, roches encombrant les trois 
quarts du lit, chenal profond au milieu, courant rapide dans le chenal. Il y a un îlot sur 
la rive gauche. A peu de distance de Ban Talang, on rencontre un premier rapide. 

Le chenal, large jusque-là de 350 à 400 mètres, se resserre tout d'un coup de façon à 
ne plus mesurer que 55 mètres et le courant se brise avec violence sur les roches escar- 
pées qui endiguent l'eau profonde. Sa vitesse est d'environ 6 milles à l'heure au milieu 
du passage. Il fallut haler la barque de M. Delaporte le long de la rive. 

Au delà de cette première difficulté, la direction du fleuve revient au nord. Son lit s'é- 
largit peu à peu jusqu'à atteindre 800 mètres ; mais le chenal n'a que 100 à 200 mètres 
et le courant conserve une vitesse de 4 à 5 milles à l'heure. 

A deux milles au-dessus, est un second rapide. La largeur totale du fleuve est de 
700 mètres. Des roches et un îlot de sable divisent le courant en trois bras, qui viennent se 

1 Voy. pour l'ensemble du récit la carie itinéraire n° 4, Atlas, 1™ partie, pi. VII. Cette description du fleuve 
entre Pak Moun et Kemarat est extraite du rapport de M. Delaporte, consigné dans le journal de l'expédition, 
cl complétée d'après ses renseignements. 



MCZ LISRARY. 
HARVARD UNIVERSITY 
CAMBRIDGE. MA USA 



DESCRIPTION DU FLEUVE ENTRE PAK MOUN ET KÉMARAT. 255 

Véunir dans un chenal de moins de 80 mètres de large et former à leur point de rencon- 
tre de grands remous et des tourbillons. En montant et en descendant, on haie les barques 
le long de la rive droite. Les radeaux seuls se laissent aller au milieu du courant. Sur la 
rive gauche, s'élève le massif montagneux appelé Phou Lan. 

En amont, le fleuve se rétrécit beaucoup et coule entre deux murailles de rochers. Les 
montagnes qui s'étaient éloignées des rives, s'en rapprochent de nouveau ; puis le tleme 
s'élargit et s'encombre d'écueils. Le chenal; qui était d'abord au milieu, vient toucher la 
rive gauche. Le courant est très-fort en arrivant à Ran Tha kien [voyez la carie n" H). 

Sur la rive droite du fleuve sont les montagnes appelées Phou Tha kien et Phou Lang 
tan : elles sont terminées par un piton reconnaissable. Ces collines, à pic à leur partie su- 
périeure, descendent vers le fleuve en pente rapide et se prolongent dans la direction du 
nord; sur la rive gauche, en face du village, s'élève Phou Kieu nang mit. 




VUE DE F L E U V I 



AU-DESSUS DU RAPIDE DE 1' II U LA.\. 



La route d'Oubôn à Kham tong niai passe à Ran Tha kien ; là ies voyageurs traver- 
sent le fleuve, et reprennent, sur l'autre rive, une route, qui contourne au nord Phou Kieu 
nang mit, et passe derrière Phou Touchang, chaîne de petites montagnes que l'on aper- 
çoit de Ran Tha kien dans le nord-est. 

Après Ran Tha kien, la direction générale du fleuve est le N. 1/4 N.-E. puis le N.-E. 
Le chenal a de 100 à 200 mètres de large. Le courant atteint une vitesse de 5 milles dans 
un premier rapide à la sortie de Ran Tha kien. Il y a un second rapide un peu plus haut. 
Keng Sieng pang. Il faut haler les barques sur la rive par le travers de ces deux rapides. 

Au delà, le fleuve fait un coude au nord, le chenal atteint une largeur de 150 à 
200 mètres; il est profond. Il y a. de grands rochers sur la rive droite et quelques 
blocs de grès isolés sur la rive gauche. 



256 DESCRIPTION DU FLEUVE ENTRE PAK MOUN ET KEMARAT. 

Le rapide suivant, nommé Keng Kok ou Ken San, est formé comme les précédents 
d'un étranglement du chenal qui succède à une grande largeur de fleuve. 

Au delà, le fleuve se resserre; il n'a plus que 300 à 400 mètres de large et il coule 
entre deux murs de roches. Quelques-unes forment de temps en temps des saillies sur les 
rives. Le courant est faible, le fleuve profond. Les montagnes, qui s'étaient éloignées de la 
rive gauche, s'en rapprochent. On arrive à Ran Yapeut [voyez la carte n° M). 

Là le fleuve s'élargit : il a de 800 à 1,000 mètres, et sa direction générale est le 
N.-N.-O. Un nouveau rapide se présente : Keng Kep. Le chenal est le long de la rive 
gauche. Puis on rencontre l'une des plus grandes difficultés de cette partie du fleuve : 
Keng Yapeut. De chaque rive s'avancent de grandes roches qui resserrent le lit du fleuve ; 
des assises de rochers à fleur d'eau, par-dessus lesquelles l'eau passe enécumant, prolon- 




KENG ÏAPEUT. 



gent jusqu'au milieu du courant. Sur la rive gauche, se forment des remous et de violents 
tourbillons, qui agitent l'eau dans toute la largeur du fleuve. La ligne du grand fond 
doit coïncider avec la ligne des remous dans laquelle ne peut passer une pirogue 
ordinaire. M. Delaporte a sondé deux fois en s'en rapprochant le plus près possible, 
et il a trouvé partout plus de 5 mètres de fond. Ce ne fut pas sans avoir eu à vaincre 
les frayeurs de ses bateliers et sans avoir vu sa pirogue à moitié remplie par l'eau 
en descendant le rapide. Dès qu'on approche de la rive gauche, on rencontre des 
roches. Le chenal présumé peut avoir 60 mètres de large. 

A deux milles au-dessus, est un autre rapide, nommé Keng Kaac, qui se trouve le 
long de la rive gauche; on le franchit difficilement; le courant est très-rapide. Le plus 
grand fond est entre les roches qui forment la rive droite, et un gros rocher isolé qui 
en est à 60 mètres. Le fleuve continue à avoir de 8 à 900 mètres de largeur. Il y a un 



CARTE DU COURS DU CAMBODGE ENTRE R4K MOUN ET BAN NAVENG. ( suite). 



pi.x. 




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CAMBRIDGE. MA USA 



DESCRIPTION DU FLEUVE ENTRE PAK MOUN ET KËMARAT. 257 

banc de sable sur la rivé gauche et de petites collines de chaque côté. Le fleuve forme trois 
coudes rapides, qui inclinent son cours à l'ouest. Son lit reste très-étroit entre des roches 
à pic d'une hauteur de 10 à 20 mètres; le courant est faible et l'eau profonde. Un dernier 
coude, plus considérable, dévie son cours jusqu'au S. 56° O.Dans cette direction, on ren- 
contre une île, Don Cahumo, sur la rive droite. La largeur du fleuve, mesurée par le travers 
de cet îlot, est de 800 mètres aux hautes eaux; les eaux n'occupent au mois de janvier 
qu'un chenal de 150 mètres; dans le passage du rapide suivant, Keng Semhon, M. De- 
laporte trouva une profondeur de -10 mètres en suivant les remous de la rive droite et un 
passage au milieu entre les rochers. (Voy. ci-dessus la carte n° IV.) 

Une nouvelle excui'sion, faite en descendant le fleuve de Ran Semhon à Ran Kaac, fit 
reconnaître à M. Delaporte, un chenal ayant partout 6 mètres de fond. Dans cet intervalle 
s'élèvent, sur les deux rives du fleuve, des collines de grès très-escarpées qui sont rongées 




UNE HALTE DE NUIT PRES DE KENG KAAK. 



par les eaux. On les nomme Phou Katay sur la rive droite et Phou Din sur la rive gauche. 
Il n'y a pas de montagne remarquahle. Les collines s'abaissent peu à peu en remontant 
vers le nord, et à partir de Semhon, le terrain devient plat. 

Au delà de Keng Semhon, la direction du fleuve est le N.-N.-0. 11 a 900 mètres de lar- 
geur. Le chenal est étroit, et passe d'une rive à l'autre au milieu de grandes roches. Le 
courant est fort. Près de l'île Don Macheua, la largeur totale du fleuve est de 1,000 mètres 
environ. Au mois de janvier, les eaux n'occupent qu'un chenal de 57 mètres! 

Keng Songcon est formé par un grand îlot de rochers qui divise le chenal en deux bras ; 

celui de l'ouest a 45 mètres de large, et celui de l'est 60 mètres. Le courant est de 5 

à 6 milles à l'heure. Il y a des remous et des tourbillons. Une foule de pécheurs sont 

établis sur les rochers au milieu des rapides et prennent les poissons qui remontent le 
I. 33 



258 DESCRIPTION DU FLEUVE DE PAK MOUN A KÉMARAT. 

courant. Immédiatement en amont de Songcon, on franchit Keng' Kanco, où le cou- 
rant est très-fort, et Keng Sabao au delà duquel est un ilôt, Don Niou. 

A partir de ce point (Voy. la carte n° V), le fleuve revient au nord et l'on arrive à 
KengNangoua; le courant peut être évalué à 6 milles à l'heure au milieu de la passe. 
On passe devant l'embouchure du Narn Seng, affluent de la rive droite, vis-à-vis duquel 
la largeur du fleuve est de 600 mètres. On rencontre ensuite Keng Kanassay, puis Keng 
Cong noi. Le courant est rapide, et le chenal étroit : les eaux sont agitées par de grands 
remous que forme la rencontre des deux courants qui contournent le banc de sable 
placé au milieu du fleuve. Quelques roches en saillie sur la rive droite forment le rapide 
suivant que l'on appelle Keng Konluang. 11 y a de grands tourbillons et des remous au 
milieu du passage qui est étroit. 

En amont de ce rapide, le fleuve fait brusquement un coude à l'est, puis revient au 




*"• .» . ejt A,; *■'• 



TOUT, lilI.I.OKS DE KENG KAN1EN. 



nord et présente un nouveau rapide, Keng Kalacac, formé par les apports d'une rivière 
qui vient de l'est et qui pendant la saison sèche est presque sans eau. Le lit du Se Bang 
nuhonga 100 mètres de large et aux hautes eaux il doit rouler une masse d'eau considé- 
rable. Au delà est un îlot, Don Kouang, puis vient le rapide nommé Keng Kanien qui offre 
une passe de 48 mètres de large succédant à une largeur d'environ ï*00 mètres ! La ren- 
contre des courants qui contournent les rives détermine dans le milieu de la passe un cou- 
rant excessivement violent, et un dénivelleraient très-sensible. A des intervalles réguliers, 
parmi les flots d'écume et les lames qui s'entre-choquent, un tourbillon se creuse, sorte 
d'entonnoir liquide, large et profond de plusieurs mètres; au-dessous de lui, on en voit 
deux ou trois autres dont les dimensions vont en diminuant. Ces tourbillons se forment, 
disparaissent et se reforment toutes les deux ou trois minutes. Ce phénomène, qui se 



DESCRIPTION DU FLEUVE DE PAK MOUN A KÉMARAT. 259 

reproduit dans tous les points où les eaux s'engouffrent dans un passage subitement rétréci, 
apparaît à Keng Kanien sous des proportions plus considérables qu'ailleurs, et le des- 
sin ci-joint, qui a été fait de mémoire, n'a d'autre but que d'essayer d'en donner une 
idée. Le long de la rive le courant est de 5 à 6 milles à l'heure. La pirogue de M. Dela- 
porte, longue, légère et montée par huit rameurs, essaya de le remonter en s'aidant des 
contre-courants qui se produisent sur les bords; mais elle échoua dans sa tentative et il 
fallut la traîner par-dessus les rochers. Les radeaux passent au milieu du rapide, mais ils 




RADEAU LAOTIEN F I! A N t 11 I S S AN T UN RAPIDE. 



sont exposés à faire des avaries. Les bords du chenal sont formés de gros blocs de 
grès vert et rose d'un grain très-fin. 

Au rapide suivant, Keng Taimépac, le courant est de (3 milles à l'heure. 11 y a de 
nombreuses têtes de roches dans le chenal qui est près de la rive droite. La largeur du 
fleuve est de 700 mètres et sa direction passe à l'ouest. Il est encombré de rochers de 
toutes dimensions qui forment de nombreux petits rapides. Le courant est violent sur 
la rive droite. Les barques doivent passer le long de la rive gauche et franchir, en se 
halant sur les roches, Keng Héouniaï et Keng Melouc. 

En redescendant le fleuve de Ban Naveng à Keng Kanien, M. Delaporte put égale- 



260 EXCURSION DANS LA VALLÉE DU SE BANGHIEN. 

ment constater, au milieu des roches, l'existence d'un chenal profond, large de 50 à 
60 mètres au moins, et où la vitesse du courant varie entre 4 et 6 milles à l'heure. Le 
chenal suit d'abord le milieu du fleuve, puis la rive droite dont il s'éloigne un peu en 
arrivant à Keng Taimépac. Il serait très-difficile de le repérer exactement au milieu des 
rochers qui l'encombrent. 

De Ban Naveng à Kemarat, la direction du fleuve est l'O. 1/4 N.-O. et l'on ren- 
contre les rapides Keng Nat ki khoai et Keng Kon ki lec. Le courant est rapide. On suit 
la rive droite et, sur une moitié environ de la largeur du fleuve, les roches disparaissent 
et le fond diminue. Le chenal se trouve près de la rive gauche. 

En résumé, si dans l'espace étudié avec tant de soin par M. Delaporte, il n'y a 
nulle part de barrage complet et si la profondeur parait partout suffisante , même 
aux plus basses eaux, pour un vapeur de dimension moyenne, la violence du cou- 
rant et des remous et le bouleversement du fond sont tels que la route à suivre serait 
extrêmement difficile à baliser exactement et par suite fort dangereuse. Comme on 
l'a vu, celte partie du fleuve, malgré les difficultés de navigation qu'elle présente, 
n'en est pas moins praticable en tout temps pour les radeaux et les pirogues des indi- 
gènes. 

Jusqu'à présent, l'expédition n'avait rencontré sur sa route aucune trace du passage 
ou de l'influence des Annamites ; dans la vallée du Se Cong même, où vit encore le 
souvenir de la domination cambodgienne, les Annamites, malgré leur proximité, pa- 
raissent n'avoir jamais joué de rôle politique. Au contraire, la rive gauche du fleuve, 
vis-à-vis de Kémarat, leur payait tribut, il y a quelques années. 

Il importait de reconnaître quelle avait été l'étendue de cette domination annamite, 
quelles traces elle avait laissées chez les populations, quelles causes avaient amené sa dé- 
cadence. Tel fut le but que se proposa M. de Lagrée, en allant explorer le bassin du Se 
Banghien, affluent de la rive gauche du fleuve, dont l'embouchure, comme nous l'avons 
vu, se trouve vis-à-vis de Kémarat. 

M. de Lagrée partit de Kémarat à éléphant le 3 février, accompagné de l'interprète 
Séguin et d'un des tagals de l'escorte. Après avoir traversé le fleuve, il remonta la vallée 
du Se Banghien en suivant à grande distance la rive droite de ce cours d'eau qu'il rejoi- 
gnit à Lahanam. 11 parcourut jusque-là un pays désert, recouvert d'une forêt peu épaisse 
de Careya, arbres appelés Mai Chic en laotien, dont on extrait de la résine pour le calfa- 
tage des barques. Le bois sert aussi pour la construction des maisons \ Quelques mares 
presque à sec coupent çà et là la forêt, et leurs bords servent de lieu de halte aux voya- 
geurs. A Lahanam, le Se Banghien a 300 mètres dé large et une profondeur de 1 à 
2 mètres. Les berges sont hautes et font supposer un marnage considérable. Le fond de 
la rivière est de grès. Lahanam est un grand village habité par des Pou Thai, race d'o- 
rigine laotienne, qui paraît s'être fixée dans le pays avant les Laotiens actuels. 

Le lendemain, M. de Lagrée traversa deux fois le Se Banghien pour arriver à Muong 

1 L'écorce du Careya arborea sert dans l'Inde t\ l'aire des cordes et des moches. 



EXCURSION DANS LA VALLEE DU SE BANGHIEN. 261 

Sang Kon, chef-lieu de province situé sur la rive droite de la rivière, un peu au-dessous 
de son confluent avec le Se Somphon. M. de Lagrée rencontra là une population nou- 
velle, les Soué, race en partie sauvage, ayant un dialecte particulier, empreint de 
cambodgien l , et qui parait être venue du sud. 

Muong Sang Kon était au moment du passage de M. de Lagrée en partie abandonné 
par ses habitants par suite des exigences du gouverneur laotien. M. de Lagrée en re- 
partit le 5 février pour continuer sa route vers. le nord-est. 

Il traversa une région marécageuse et suant le sel, comme les plaines des environs 
d'Oubôn ; un immense bas-fond, appelé Thoung Nong Mang, qui pendant les pluies doit 
devenir un véritable lac, s'étend à peu de distance de Sang Kon sur la rive droite du Se 
Banghien. M. de Lagrée arriva le soir du même jour à Muong Phong, petit chef-lieu de 
province relevant d'Oubôn, et autour duquel se groupent quelques villages de Khas 
Deuong. Le Muong lui-même est habité par des Soué et des Pou Thai. Les Khas Deuong 
ne paraissent pas différer beaucoup des sauvages de la vallée du Se Cong ; mais ils ont 
cessé de porter les cheveux longs et ils ont adopté depuis quelque temps le toupet à la sia- 
moise et le langouti. Il en est de même des Soué, qui portaient autrefois les cheveux 
relevés à la mode annamite. 

Ces trois races vivent en bon voisinage, mais sans se mêler ; elles semblent, suivant 
les circonstances où elles se trouvent, passer tantôt de l'état sauvage à l'état relativement 
civilisé des Laotiens, tantôt suivre la marche inverse. Ou a souvent grand'peine, sur les 
lieux mêmes, à deviner la provenance des individus. 

De Muong Phong, M. de Lagrée se dirigea vers le nord-est. A peu de distance de ce 
village, on traverse le Se Socsoi, affluent du Se Somphon. Le lit de cette rivière a 100 
mètres de large aux hautes eaux; au mois de février, ses eaux sont presque stagnantes et 
n'occupent que le quart environ de cet espace. Leur profondeur n'est que de m ,60. Le 
paysage a le même caractère qu'entre Kémarat et Oubôn. Une forêt peu épaisse, aux 
routes sablonneuses et au sous-sol de grès, recouvre les légères ondulations qui séparent 
la vallée du Se Somphon de celle du Se Banghien. Des bancs de marne apparaissent çà 
et là dans les dépressions du terrain. M. de Lagrée coucha, le 6 février, à Ban Nadjo qui 
dépend de Muong Sang Kon. Il employa la journée du 7 à se rendre à Ban Sakoun, chef- 
lieu actuel du Muong Lomnou qui, comme Muong Phong, relève d'Oubôn. La contrée tra- 
versée est très-populeuse; Sakoun est habité par des Soué venus, il y a quelque temps, des 
environs de Sisaket sur les bords du Se Moun. Ce village est à cheval sur les deux rives 
du Se Somphon qui a plus de 100 mètres de largeur en ce point et qui est guéable : sa 
profondeur, au lieu du passage, n'est que de m ,50; les berges ont plus de 10 mètres 
de haut. 

M. de Lagrée quitta Sakoun en compagnie des deux premiers dignitaires de la 
province qui se rendaient à Bankok. Il coucha le 8 février à Keng Cok , gros 
village situé sur la rive droite du Se Somphon, et ancien chef-lieu de la provincei 

1 Voyez les vocabulaires insérés à la fin du II e volume, et Atlas, 2 e partie, le type n° 9 de la planche I. 



2ÙÎ EXCURSION DANS LA VALLÉE DU SE BANGHIEN. 

Le 9, il traversa une région assez peuplée, habitée par les Pou Thai, et il campa le soir à 
Lahacoc, village situé au pied d'une belle colline boisée. Le 10 février, il était de retour à 
Kémarat. 11 demanda immédiatement aux autorités de la province les barques qui lui étaient 
nécessaires pour continuer l'ascension du grand fleuve. 

Son excursion dans le bassin du Se Banghien lui avait permis de constater que, jusqu'en 
1831, la domination annamite s'était étendue sur toute la rive gauche du fleuve depuis le 
16 e degré de latitude jusqu'au delà du 17 e . Les populations de cette zone payaient un 
tribut annuel à la cour de Hué, et la route de cette capitale aux bords du Cambodge était libre 
et fréquentée. En 1831, les Siamois attaquèrent sans provocation ces provinces, mais ils 
furent battus par les Annamites qui les poursuivirent jusqu'au fleuve, vis-à-vis de Ban Mouk. 
Peu après les Siamois revinrent à la charge, et se ruant à l'improviste sur toute cette con- 
trée, en enlevèrent la population, qu'ils transportèrent sur la rive droite. Les Annamites 
ne voulurent pas renouveler la lutte dans un pays devenu désert. Dans la suite, les Sia- 
mois le repeuplèrent à l'aide d'habitants tirés des provinces de Palana, de Kliam khun 
keo, d'Oubôn et de Kémarat. 

(juelques-uns des Muongs, qui s'échelonnent dans la vallée du Se Banghien jusqu'aux 
abords de la grande chaîne, figurent sur la carte de Cochinchine de Monseigneur Taberd. 
Si les Siamois ont réussi à faire prédominer leur influence du côté du fleuve, il n'en est 
pas de même dans la partie supérieure du bassin du Se Banghien, où se trouve, dans chaque 
village, un chef annamite à côté du chef laotien. 

Je pense que la domination annamite s'était établie dans celte partie de la vallée du 
Mékong, à la suite des guerres acharnées soutenues par le royaume de Lin-y ou de Lam-ap, 
le Tsiampa moderne, contre les Tongkinois; en d'autres termes, le bassin du Se Ban- 
ghien était une des provinces du royaume de Tsiampa et les Soué ne sont sans doute que 
les descendants des populations qui le composaient. A ce point de vue, il est peut-être in- 
téressant de constater que les Soué n'ont guère d'autre culte que celui des ancêtres. Ils 
leur élèvent, à l'intérieur des maisons, une sorte de petit autel, devant lequel ils dé- 
posent sur une tablette des offrandes consistant en viande de porc ou en volailles. 




BANCS DE SCHISTES A D E C U V E H T DANS LE LIT DU FLF.l'VE. 



XI 



DE KEMARAT A HOUTEN. — BAN MOUK. — LE MONUMENT DE PETJNOM. — LAKON. — UNE COLONIE 
ANNAMITE ET UNE NOUVELLE ROUTE COMMERCIALE. — HOUTEN. — MINES DE PLOMB. — VOYAGE DE 
M. GARNIEIÎ D'OUBÔN A HOUTEN. 



Le 13 février au matin, l'expédition quitta Kémarat dans six barques légères : les diffi- 
cultés de navigation rencontrées par M. Delaporte au-dessous de ce point, se prolongent, 
pendant quelque temps encore, au-dessus. Le lit du fleuve, en partie desséché, est par- 
semé de larges bancs de grès au milieu desquels les eaux se frayent par mille canaux un 
passage torrentueux et difficile. La route que suivent les barques varie avec la saison; 
elles recherchent en général les eaux les moins profondes pour éviter les grands courants 
et les remous. 

L'expédition s'engagea le 14 au matin dans le bras que forment les îles de Khien 
et de Senot et elle s'arrêta au pied d'un passage difficile qui nécessitait le déchargement 
des bagages. Ce rapide s'appelle Keng Kabao. Aux eaux tout à fait basses, le fleuve, en 
cet endroit, a moins de deux mètres dans sa partie la plus profonde. 

Pendant toute la journée, la navigation resta fort difficile dans le bras étroit qui sépare 
Don Senot de la rive droite. Les bateliers devaient à chaque instant se mettre à l'eau pour 
pousser les barques au milieu des rochers. On coucha le soir à Ban Thasakou où un sala 
était préparé pour l'expédition. La route d'Oubôn à Muong Lomnou traverse le Cambodge 
en ce point. 

La résidence du gouverneur de la province de Kham khun keo, qui s'étend le long 
de la rive droite du Cambodge, est située sur la rive opposée un peu au-dessous de Don 
Khien. 



264 DE KËMARAT A HOUTEN. 

Les difficultés de navigation du fleuve disparurent à partir de Ban Thasakou. 

Le Cambodge coule, au delà de ce village, dans une immense plaine, recouverte d'une 
admirable végétation, et où il retrouve quelquefois une largeur de près de 2,000 mètres; 
son courant est faible, ses eaux assez profondes. 

Le 15 février, les voyageurs entrèrent dans la province de Ban Mouk au chef-lieu de 
laquelle ils arrivèrent le lendemain. Ils avaient admiré sur leur route, dans le village de 
long bao, une pagode dont la façade était incrustée de porcelaine, genre de décoration 
d'un effet assez original. 

Le gouverneur de la province était déjà parti pour Bankok en laissant l'ordre à ses 
subordonnés de traiter de leur mieux l'expédition française. Ban Mouk s'étend sur la 
rive droite du fleuve, au nord d'une chaîne de petites collines qui font dévier légèrement 
vers l'est le cours du Cambodge. Une triple rangée de maisons pressées s'étend paral- 
lèlement à la rive. Cinq ou six pagodes seulement s'élèvent au milieu des cases. Ban Mouk, 
comme la plupart des provinces voisines, est de création récente et a hérité d'une partie 
des habitants de la ville détruite de Vien Chan. 

La Commission n'y séjourna que deux jours. 

A partir de Ban Mouk, le fleuve se dirige droit au nord pendant une soixantaine de 
milles en ne dessinant que des inflexions à peine sensibles. Quelques bancs de sable, 
quelques îlots apparaissent çà et là au milieu de ses eaux calmes et peu profondes. 

Peunom, où la Commission arriva le 22 février, est un village important, situé sur la 
rive droite du fleuve, à une trentaine de milles de Ban Mouk, vis-à-vis de l'embouchure du 
Se Bangfay. C'est un point célèbre dans tout le Laos inférieur parle sanctuaire qu'il pos- 
sède. On y arrive du bord du fleuve par une longue avenue plantée de palmiers. Le monu- 
ment de Peunom est un de ces Dagobas si communs dans tous les pays bouddhistes et qui 
reçoivent au Laos le nom de Tdt ; il consiste en une pyramide massive dont la base carrée 
mesure environ 10 mètres de côté et dont la flèche dorée atteint une hauteur de 45 mètres. 
Elle porte 5 thés ou ombrelles de dimension décroissante et garnis de clochettes à leur cir- 
conférence. Cette pyramide est construite en briques et sa surface est couverte de moulures 
et d'arabesques qui ne manquent ni d'art ni d'une certaine grâce. Les parties supérieu- 
res delà pyramide sont d'une construction récente; la base, plus ancienne, accuse une 
ornementation et une architecture d'inspiration birmane \ Suivant l'usage, la légende 
rend cet édifice contemporain de Bouddha : tel qu'il est, il est impossible d'en faire 
remonter les parties les plus anciennes au delà de la première moitié du seizième siècle. 
Nous avons vu (page 140) qu'à cette époque une princesse cambodgienne épousa le roi de 
Vien Chan : c'est à elle que la chronique attribue la réédification duTàt; mais, depuis 
cette époque, il a subi un grand nombre de restaurations, nécessitées, et par la fragilité des 
matériaux qui le composent, et par les guerres et les révolutions qui ont occasionné à 
plusieurs reprises sa destruction ou son abandon. 

Le Tàt de Peunom est entouré d'une triple enceinte entre lesquelles se trouvent inter- 

1 Voyez le dessin de l'une des faces de cette pyramide, Atlas, 2° partie, pi. XX. 



LE MONUMENT DE PEUNOM. 



265 



calées une foule de petites pyramides en bois ou en briques qui indiquent, en général, le 
lieu de sépulture de quelque grand personnage. Une grande et riche pagode, de construc- 
tion récente, plusieurs oratoires et de nombreuses bonzeries s'élèvent à quelque distance. 
La pagode est construite dans le style des temples siamois modernes, et les murailles sont 
couvertes de fresques représentant les sujets les plus variés. De chaque côté de la porte 



S^3 




UNE FRESQUE DE I. A PAGODE DE PEUNOM. 



d'entrée, sont deux figures représentant un seigneur européen et sa femme, en grand cos- 
tume du seizième siècle; l'original de ce dessin aurait été offert à une ancienne pagode, 
jadis construite sur l'emplacement de celle-ci, par l'ambassadeur hollandais Wusthof. 
J'ai déjà dit que le sanctuaire de Peunom est en grande vénération dans tout le Laos. 
Les dévotions qu'on y accomplit ou les pénitences qu'on s'y impose ont aux yeux des 
fidèles une valeur toute particulière. Notre interprète Alévy, à qui la vue de ce lieu sacré 

rappelaitia vie pieuse et errante qu'il avait menée comme bonze dans le Laos, la vie cou- 
I. 34 



266 DE KÉMARAT A HOUTEN. 

pable et mondaine à laquelle il s'était ensuite abandonné au Cambodge, se résolut, à Peu- 
nom, à une expiation méritoire. Après quelques jours passés en prières, M. de Lagrée le 
vit revenir à lui, pâle, mais la physionomie rayonnante ; il s'était coupé en l'honneur de 
Bouddha la première phalange de l'index de la main gauche. 

La chronique du Tàt de Peunom lui attribue les plus célèbres et les plus puissants 
fondateurs. En voici le résumé : « Huit années sept mois douze jours après l'entrée de 
Bouddha dans le Nirvana, Maha Phacasop et cinq cents saints apportèrent une relique de 
Sammonocodon qu'ils déposèrent sous- un Poiichrey {Ficus reh'giosa). Les princes de 
SouvanaPhikarat, Khamcleng, Enthapat, ChounrakniPhoumatat, etNanthasin, convoquè- 
rent leurs peuples pour élever aussitôt un monument. Chacun d'eux fit dans la terre un 
trou de deux coudées de profondeur et de deux brasses de côté. Les mandarins et le peuple 
vinrent creuser à leur tour. On fit ensuite des briques de la grandeur de la main de 
Phacasop. Phya Chounrakni plaça sous la relique 5,550 barres d'argent; chacune d'elles 
pesait 64 ticaux, il y ajouta 550 barres d'or dont chacune avait le poids de 48 ticaux. Ces 
barres furent mises à l'ouest. Phya Enthapat donna 9,999,900/jAi?' 1 d'argent et 33,300 phé 
d'or; avec cet or, on fit une petite barque. Le tout fut placé au sud. Phya Khamdeng 
plaça au milieu un crachoir, une couronne et une boite en or pesant 140 livres, neuf pla- 
teaux en or pesant 38 livres ; neuf plateaux et un vase en argent pesant 200 livres. » 

« Phacasop ordonna aux cinq princes de faire trois fois le tour du monument en ré- 
pandant une eau parfumée. Chacun d'eux dut ensuite élever, chacun de son côté, le mo- 
nument d'une brasse. Phacasop l'éleva ensuite de deux brasses 2 , et l'on fît brûler tout 
autour pendant trois jours et trois nuits des bois odorants pour durcir les briques. On éten- 
dit alors des étoffes appelées Kampala sur les objets d'or et d'argent, et les reliques vinrent 
s'y placer d'elles-mêmes. Les cinq princes envoyèrent chercher une pierre au pays de 
Kousinarai (Kousinagara où mourut Sammonocodon), destinée au. côté nord du monu- 
ment, une autre à Purean nosey (Bénarès), destinée au côté sud, une autre à Lanka, desti- 
née au côté sud-ouest ; une dernière à Takasila, destinée au côté nord-ouest. » 

a Phacasop et les 500 saints firent ensuite trois fois le tour du monument; les cinq 
princes répétèrent après eux la même cérémonie. Ils prièrent pour que leurs présents 
furent agréés et restassent 5,000 ans à la même place. Phya Souvana et Phya Khamdeng 
demandèrent en outre de devenir après leur mort deux bonzes unis comme deux frères ; 
et comme Phya Enthapat et Phya Chounrakni s'étonnaient de cette prière, ils leur répon- 
dirent que chacun était libre de les imiter. Phacasop et les saints bénirent les princes et 
partirent pour le pays de Reacheacru. » 

« Les cinq princes préposèrent 500 hommes à la garde du monument. » 
11 est assez difficile de décider quels sont les royaumes dont il est parlé dans la chroni- 
que. On sait qu'Enthapat est le Cambodge; la tradition veut que Chounrakni Phoumatat 

1 Petite monnaie qui a cessé d'être usitée au Cambodge depuis longtemps et qui est probablement équi- 
valente à celle qui porte le môme nom en Birmanie et dont le poids est environ d'un gramme. 

2 Voyez sur ces élévations successives des dagobas bouddhistes, Yule, Mission lo tke court of Ava, p. 51. Il est 
intéressant de comparer cette chronique avec celle de Choué Madouc. J. A. S., 186", partie II, p. 109 et suiv. 



HARV :5ITY 

CAM1 MA USA 



COLONIE ANNAMITE ET NOUVELLE ROUTE COMMERCIALE. 269 

soit un pays annamite. La chronique se continue par la liste des princes qui ont contribué 
à l'entretien ou à l'embellissement du monument ou qui ont régné sur le pays de Peunom. 
Il en sera de nouveau question dans la partie historique de cet ouvrage. 

Le Se Rangfay, qui se jette dans le fleuve vis-à-vis de Peunom, prend, dit-on, sa source 
dans un lac appelé Nong Makang et traverse sous une voûte naturelle Phou Sommang, 
montagne située à mi-distance du Cambodge et de la grande chaîne de Cochinchine. 

La Commission quitta Peunom le 24 février et continua sa route vers Lakon, impor- 
tant chef-lieu de province, situé, comme tous ceux que nous devions rencontrer dans le 
Laos siamois, sur la rive gauche du fleuve. Le Muong ou la résidence du gouverneur, 
se trouvait autrefois sur la rive opposée, un peu en aval de l'emplacement actuel, et l'on 
y retrouve encore quelques vestiges intéressants. Vis-à-vis Lakon, surgit un groupe de 
montagnes calcaires dont les crêtes, bizarrement découpées, tranchent vivement sur l'a- 
zur du ciel. Ce massif présente cela de particulier qu'il n'est annoncé au milieu de la plaine 
par aucune ondulation de terrain. Sous la puissante impulsion de quelque force souter- 
raine, les rochers de marbre qui le composent ont traversé le sol sans l'infléchir, et se 
sont entassés les uns sur les autres de la façon la plus étrange. Deux membres de la Com- 
mission, M. Joubert et M. Thorel, allèrent visiter ces singulières montagnes au milieu des- 
quelles se trouvent des grottes profondes, des cirques naturels, formés par des murailles 
de marbre ayant des centaines de mètres de hauteur verticale, des aiguilles calcaires, sur- 
gissant comme des colonnes au milieu de la plaine et ressemblant de loin aux ruines 
gigantesques de quelque temple pélasgique. 

Un immense banc de sable s'étend devant Lakon. Le lit du fleuve a en ce point 
836 mètres de large, mais les eaux n'occupent, à la fin de la saison sèche, que la moitié 
environ de cet espace (480 mètres). La plus grande profondeur se trouve le long de la rive 
gauche, elle est de 10 mètres; la profondeur moyenne est de 5 m ,68. Le courant parcourt 
à la surface m ,66 par seconde. 

La Commission trouva à Lakon une colonie annamite assez nombreuse, qui avait émi- 
gré de la province de Nghe-an, à la suite des guerres qui ont désolé le Tong-king. La 
route que ces émigrants avaient suivie pour venir du Nghe-an, traverse une région assez 
montagneuse, qu'il serait intéressant d'explorer afin de reconnaître si elle n'offre aucune 
difficulté insurmontable à l'établissement de relations commerciales directes entre les 
côtes de la Cochinchine et la vallée du Cambodge. Lakon ne se trouve qu'à trente-cinq 
lieues marines de la côte de la province annamite de Quang-binh, le long de laquelle il 
y a de bons mouillages, et les obstacles de navigation, que présente la partie inférieure du 
fleuve, doivent faire songer à substituer à la route fluviale le cabotage actif qui relie le port 
de Saigon aux différents points de la côte cochinchinoise. Je donnerai dans le chapitre 
suivant les quelques renseignements que nous ont laissés les missionnaires sur la contrée 
très-peu connue qui sépare du Laos la Cochinchine et le Tong-king. 

La formation calcaire qui a fait irruption d'une façon si pittoresque sur la rive gauche 
du Cambodge vis-à-vis de Lakon, donne lieu à une fabrication de chaux qui constitue pour 
toute la contrée une industrie assez importante. Toutes les provinces voisines viennent 



:>70 



DE KÉMARAT A HOUTEN. 



s'approvisionner àLakon de la chaux nécessaire à la construction des pagodes et des tom- 
beaux, elde celle, beaucoup plus fuie, qui entre dans la composition de la chique que mà- 
chent sans cesse les Indo-Chinois. Sur les berges du fleuve, aux environs de Lakon, on ren- 
contre de nombreux fours à chaux en pleine activité. Quelque imparfaits que soient les 
procédés d'exploitation, la chaux est fort belle et son prix ne dépasse pas 1 fr. 50 le picul 
(60 kilogrammes). 

La commission quitta Lakon le 5 mars. Cette ville est une de celles que l'on retrouve 
le plus vivante dans la relation de Wusthof ' ; elle a beaucoup perdu de son animation et de 
son commerce depuis la conquête siamoise. 

A partir de Lakon, le fleuve, qui depuis Ban Mouk s'était constamment dirigé vers le 
nord, commence à s'incliner fortement vers l'ouest, paraissant ainsi ressentir l'influence 
dr la direction des montagnes et de la côte du golfe du Tong-king. Son cours reste tou- 




VUE DES MONTAGNES DE PLOJtli. 



jours calme; un peu au-dessus de Lakon, il se rétrécit un instant jusqu'à n'avoir plus que 
400 mètres de large, des roches s'élèvent sur ses rives et les basses eaux mettent à décou- 
vert les bancs de schistes qui traversent son lit. (Voy. le dessin en tête du chapitre.) 

Le lendemain 6 mars, la Commission fit halte à Houten, autre chef-lieu de province, 
situé vis-à-vis de l'embouchure du Nam Hin boun, jolie rivière dans la vallée de laquelle 
on avait signalé à M. de Lagrée des mines de plomb exploitées. Il partit dès le lende- 
main avec le docteur Joubert pour aller les visiter. Les deux explorateurs remontèrent 
en barque le Hin boun pendant deux jours, et débarquèrent le 8 mars sur la rive gauche 
de celle rivière, près de son confluent avec le Nam Haten, petit affluent innavigable dont 
ils suivirent la vallée. Le 9 mars, ils visitèrent, près du village de Nanhô, une grotte de près 
de 400 mètres de longueur et d'une hauteur de 30 à 40 mètres, dont les parois sont for- 
mées d'un marbre gris veiné de noir. Ils étaient arrivés dans la région des mines de plomb. 
1 Voyez la description qu'il en fait, Bulletin de la Société de géographie-, septembre-octobre 1871, page 260. 



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MCZ LIBRARY 

HARVARD UNIVERSITY 
CAMBRIDGE. MA USA 



VOYAGE D'OUBON A HOUTËN. 273 

Quatre ou cinq hameaux, disséminés dans un rayon de quelques kilomètres, sont les 
centres d'exploitation. La production du métal paraît peu considérable : un mineur n'ob- 
tient guère dans une saison que huit à dix livres de plomb. 11 paye un impôt en nature. Le 
plomb a sur les lieux une valeur de fr. 80 le kilogramme. Les étrangers ne sont pas 
admis à travailler aux mines. Faute de prendre des précautions suffisantes pendant le trai- 
tement du minerai, la population indigène est affligée de maladies scrofuleuses et offre le 
plus misérable aspect. La mort par suite de coliques est fréquente. Quand un malheur de 
ce genre arrive, on arrête les travaux dans tous les villages pendant une semaine. On ne to- 
lère sur les lieux d'exploitation aucun habit rouge ou blanc. Les habitants croient ferme- 
ment que ces couleurs excitent les mauvais génies de la montagne, auxquels ils attri- 
buent toutes leurs infortunes, et qu'ils tâchent d'apaiser le plus possible à l'aide de nom- 
breux sacrifices. 

Il résulte des informations prises par le commandant de Lagrée qu'il n'y a de ce côté 
aucune communication avec le Tong-king, dont la vallée du Hin boun semble séparée par 
une longue série de montagnes. La formation métamorphique déjà rencontrée à Lakon sem- 
ble prédominer dans toute cette région, dont les grottes de marbre rappellent les fameuses 
grottes de Tourane, et appartiennent sans aucun doute à la même époque géologique. 
D'après quelques renseignements, il y aurait des gisements de cuivre dans ces montagnes. 

Le commandant de Lagrée revint de cette excursion le 12 mars au matin. 

Dans l'intervalle, j'avais enfin rejoint l'expédition. 

On se rappelle que j'étais arrivé àOubôn le 26 février. Je me décidai à aller rejoindre 
le fleuve à Ban Mouk, et pour éviter les lenteurs qui résultaient d'un trajet fait en char ou 
à éléphant, je résolus de faire la route à pied. Cette façon de voyager m'obligeait à chan- 
ger de porteurs à chaque village, mais il m'en fallait un si petit nombre que ce ne devait 
pas être là une bien grande cause de retard. Je me mis en route le 27 février. 

Après avoir laissé sur ma gauche le petit Muong d'Amnat, et croisé la route que l'ex- 
pédition avait suivie pour se rendre de ce point à Kémarat, j'entrai dans une zone plus acci- 
dentée et moins habitée. La forêt reparut. Le 1 er mars, j'arrivai au dernier village relevant 
d'Oubôn. Les hommes étaient fort occupés à la récolte ; on ne put me trouver, comme por- 
teurs, qu'une douzaine déjeunes filles de dix-huit à vingt ans. Je me remis en route avec- 
cette escorte, dont la gaieté et les éclats de rire donnaient fort à faire aux échos de 
la forêt. 

Le surlendemain, j'entrai dans la province de Ban Mouk ; comme porteurs je n'avais 
plus mes jeunes filles, mais bien de vigoureux Laotiens ; les ondulations du sol étaient 
devenues de véritables collines, entrecoupées de ruisseaux à l'eau claire et vive. La forêt 
était d'une puissance et d'une beauté au-dessus de toute comparaison. Je n'ai jamais vu 
ailleurs de pareils géants végétaux, de semblables entrelacements de troncs et de lianes. 
Les chaînes de collines que je traversais séparent le bassin du Se Moun de celui du Se 
Bang hi, rivière assez considérable qui va se jeter dans le Cambodge, au-dessous de Ban 
Mouk, vis-à-vis de l'île qui porte son nom ; d'après les renseignements des indigènes, le 
Se Bang hi sort tout formé d'une grande grotte d'un accès facile, qui se trouve à peu de 

35 



274 DE KÉMARAT A HOUTËN. 

distance dans l'ouest. Après une longue marche dans un pays inhabité, mais de l'aspect 
le plus pittoresque, j'arrivai, à la tombée de la nuit, à l'étape où je devais changer de por- 
teurs. On entendait le bruit sourd des coups de hache résonner dans les profondeurs du 
bois. C'était un village nouveau qui s'installait au milieu de la forêt. Tout à coup des 
cris perçants éclatèrent à nos oreilles, et devant moi, à quelques mètres à peine, déchirant 
le feuillage dans un immense bond, parut et disparut un tigre qui emportait un enfant. 
Décharger mon revolver sur l'animal, crier à mes compagnons de jeter bas leur fardeau 
et de me suivre, nous élancer tous ensemble, en criant, à la poursuite de la bête féroce, 
fut l'affaire d'une seconde. Quelques instants après, nous étions auprès du bébé que l'ani- 
mal, effrayé ou blessé, avait laissé tomber dans sa fuite. C'était un enfant de quatre ou 
cinq ans. Les cris qu'il continuait à pousser prouvaient surabondamment qu'il n'avait 
point encore rendu le dernier soupir. Je m'empressai de le relever, je le retournai dans 
tous les sens; il n'avait pas une égratignure ! Il ne cessa pourtant de crier que lorsqu'il 
fut dans les bras de sa mère, qui accourait tout en larmes. Le père coupait des branches 
sur un arbre, quand son enfant, qui jouait non loin de là, avait été enlevé. Eperdu, il avait 
été donner l'alarme dans le village. Les détonations de mon revolver avaient guidé les 
habitants qui me prirent pour un Dieu sauveur maniant le tonnerre. La soudaineté de 
mon apparition, ma physionomie nouvelle, mon costume bizarre donnaient à ce sauvetage 
quelque chose d'étrange et de miraculeux. En quelques minutes, j'eus à mes pieds tous 
les cochons, toutes les poules, tous les fruits dont disposaient ces pauvres gens, et que la 
mère, pleurant maintenant de bonheur, me suppliait à genoux d'accepter. Les hommes 
se mirent à me construire une case et je ne reçus jamais une hospitalité plus empressée. 
Je repartis le lendemain de bonne heure. 

Le 4 mars, j'arrivai à Ban Mouk; l'expédition en était repartie depuis douze jours. Les 
autorités du lieu me remirent une lettre adressée au commandant de Lagrée. Quel ne fut 
pas mon étonnement de reconnaître le pli que je lui avais envoyé d'Angcor, avant mon 
départ pour Pnom Penh. J'avais devancé la poste indigène. A Ban Mouk, je retrouvais le 
grand fleuve dont j'avais quitté les rives depuis plus de deux mois. Je n'avais qu'à le re- 
monter le plus rapidement possible, sûr maintenant de rencontrer l'expédition sur ses 
bords. Le 5 mars, je repartis dans une petite barque. Je n'étais point fâché, surtout pour 
l'Annamite Tei qui m'accompagnait, de changer de mode de transport. Le pauvre garçon, 
peu habitué à la marche, avait les pieds enflés ; il y avait sept jours consécutifs que nous 
allions à pied, en faisant de 30 à 40 kilomètres par jour, sous un soleil de plus en plus 
ardent et par des routes peu frayées. 

Le 6, je ne faisais que toucher à Peunom. Le lendemain, je passai à Lakon. Enfin, le 
10 mars, j'aperçus avec un léger battement de cœur le pavillon français flottant au milieu 
des palmiers, sur la rive de Houtén. J'avais enfin rejoint l'expédition : c'était mon tren- 
tième jour de route depuis Pnom Penh, et j'avais parcouru 1,660 kilomètres depuis que 
je m'étais séparé, à Oubôn, du commandant de Lagrée. Il y avait un mois que je n'avais 
dit ou entendu un mol de français. 




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EMBOUCHURE DU SE NGUM. 



XII 



DE HOUTEN A VIEN CHAN \ — SAN1ABOURY. — REGION DE LA CANNELLE ET DU BENJOIN. — PONPJSSAY. 
KONG KAY. — COMMUNICATIONS AVEC POUEUN ET LE TONG-KING. — LES RUINES DE VIEN CHAN. 



Les passe-ports de Chine dont j'arrivais muni permettaient de donner au voyage la plus 
grande extension possible. Pour la première fois depuis plus de trois mois, nous nous 
trouvions enfin tous réunis, pleins d'ardeur et de santé, autour du chef de l'expédition ; 
aux longs tâtonnements du début allait succéder l'exécution nette, ferme et rapide du pro- 
gramme qu'il s'était tracé. 

Malheureusement, la saison sèche touchait déjà à sa fin; les pluies allaient venir, et 
avec elles leur cortège de difficultés matérielles et de maladies. 11 fallait se hâter pour 
n'être point trop assaillis par le mauvais temps avant notre arrivée à Luang Prabang, 
seul point assez important pour qu'un long séjour pût y être fructueusement employé. 

Dès le lendemain, nous quittâmes Houtén pour nous rendre à Saniaboury 2 , Muong 
situé, comme le précédent, sur la rive droite du fleuve, à l'embouchure du Soumcam, 
affluent assez important de cette rive. La distance n'est que de huit à neuf milles géogra- 

1 Voir pour tout ce chapitre la carte itinéraire, n° 5, Atlas, V e partie, pi. VIII. 

2 Je soupçonne que l'orthographe que M. de Lagrée et moi avons adoptée pour ce nom est fautive et que 
l'impossibilité où sont les Laotiens de prononcer IV nous aura empêchés de reconnaître sa véritable étymologie, 
qui est peut-être Sauriaboury, « ville du Soleil», par opposition à Vien Chan ou Chandapouri, «ville de la Lune» 
Peut-être aussi fallait-il écrire « Seyaboury » ou « ville de Seyor », nom du Bouddha qui doit succéder à 
Sammonocodom. 



276 



DE HOUTÉN A VIEN CHAN. 



phiques. Le fleuve coule paisiblement, clans cet intervalle, entre des berges basses et 
sablonneuses, et ne décrit qu'une courbe à peine sensible qui incline son cours jusqu'à 
l'O.-N.-O. Partis à six heures et demie du matin, nous arrivâmes à dix heures et demie. Un 
nouvel arrêt nous était imposé là pour changer de barques, et ces étapes trop fréquentes 
avaient été, depuis Bassac, une des plus grandes causes de la lenteur de notre voyage. 
Ainsi que la plupart de ses collègues, le gouverneur de Saniaboury était parti pour 
Bankok, afin d'assister aux funérailles du second roi de Siam. Sa femme nous fit de 
très-bonne grâce les honneurs de sa capitale, riant village dont les cases, disséminées 
dans l'angle formé par le Cambodge et le Soumcam, respirent l'air de propreté et d'aisance 
commun à toutes les habitations de cette partie du Laos. Comme à l'ordinaire, le loge- 
ment de l'expédition était préparé à l'avance, et l'on fit immédiatement partir un courrier 




^M?- 



EMHOUCHURE DE LA RIVIERE DE SANIABOURY. 



pour Ponpissay, le Muong suivant, afin que l'on pût y faire préparer immédiatement de 
nouveaux moyens de transport. 

Nous ne séjournâmes que soixante-douze heures à Saniaboury. Non loin de là se 
trouve une fabrique de poteries que le docteur Jouberl alla visiter. 

Nous nous remîmes en route le 16 au matin. Le prochain Muong était cette fois assez 
éloigné : on nous annonçait un trajet de huit à neuf jours et une navigation assez facile. 

Quelques heures après notre départ, les villages et les arbres fruitiers disparurent 
des rives du fleuve, et furent remplacés par la forêt. Le soir, nous doublâmes une île, 
Don Kassec, précédée et suivie de nombreux bancs de sable au milieu desquels le chenal 
du fleuve est difficile à déterminer. 

Le lendemain, les rives du fleuve devinrent plus accidentées ; un massif montagneux, 
appelé Phou Ngou par les indigènes, apparut droit devant nous, dentelant l'horizon d'une 



SANÎABOURY. 



277 



triple ligne de sommets ; quelques petites collines se montrèrent en même temps sur la 
rive droite. Le 18 mars au soir, nous nous arrêtions au pied des premiers contre-forts 
de Phou Ngou. Quelques villages de nouvelle formation s'élevaient sur la rive gauche ; 
ils étageaient leurs rizières sur les dernières pentes de la montagne. Ils dépendaient du 
gouverneur de Houtén, quoiqu'ils ne se trouvassent point sur son territoire. Au Laos, 
l'impôt est basé sur le nombre des habitants inscrits, et ceux-ci ne sont autorisés à se dé- 
placer pour aller chercher au loin des terres plus fertiles, qu'en conservant l'attache de 
la province sur les registres de laquelle ils figurent. Aussi n'est-il pas rare de trouver, à 
côté les uns des autres, des villages relevant d'autorités très-différentes et souvent fort 
éloignées. 

Les petites chaînes, détachées du massif principal de Phou Ngou, au pied desquelles 
nous nous trouvions, couraient parallèlement au fleuve, dont la direction depuis Sania- 
boury s'était relevée au N.-N.-O. Nous ne pouvions douter que ce ne fussent là des rami- 




I : M I! li C|H lit DE -\ A Jl K 11 I !\ . 



fications de la grande chaîne de Cochinchine, et nous n'allions pas tarder sans doute 
à trouver des indices du voisinage des Annamites ; mais, dès le lendemain, à partir de 
l'embouchure d'une jolie rivière, appelée Nam Kdin l , dont la vallée, d'une apparence 
pittoresque, semblait se diriger au N.-O., le fleuve tourna brusquement à l'ouest entre 
deux berges devenues plus hautes, désertes et très-boisées, et le long desquelles les traces 
des animaux sauvages, troupeaux de buffles et d'éléphants surtout, se montraient fort 
nombreuses. Nous trouvâmes même un cerf abattu par un tigre et laissé presque intact 
sur la berge. Ce fut pour nous une excellente aubaine, et nous vécûmes pendant deux 
jours des reliefs de Monseigneur le tigre, comme l'appellent les Annamites. 

Quelques blocs de grès réapparurent dans le lit du fleuve, légèrement rétréci, et 
formèrent, à certains coudes, de petits rapides très-facilement franchissables en toute 
saison. A l'un d'eux, nommé Keng Sdoc, je ne trouvai que 4 mètres de fond maximum. 

1 Nam, qui, en laotien comme en siamois, veut dire eau, remplace, dans la partie moyenne et supérieure 
du Laos, le mot Se, usité, dans le Laos inférieur, pour désigner une rivière. 



278 



DE HOUTÉN A V1EN CHAN. 



Ce rapide est situé à peu de distance de l'embouchure d'un ruisseau, Huei Bambat, qui 
sert de limite aux provinces de Ponpissay et de Saniaboury. Les roches qui forment 
Keng Sdoc sont sur deux lignes parallèles dirigées au S. 10 E., et inclinées de 30 à 40° 
vers l'ouest. Un autre massif montagneux peu élevé, celui de Phou Hong, succède, sur 
la rive droite, à celui de Phou Ngou, auquel maintenant nous tournions le dos. 

Nous arrivâmes le 20 mars à l'embouchure d'un affluent navigable, le Nam San, qui 
paraissait provenir de cette nouvelle chaîne. Un grand et beau village, Bouncang, s'élevait 
vis-à-vis, sur la rive droite, et nous primes terre, vers quatre heures du soir, sur la ma- 
gnifique plage de sable que la baisse des eaux avait laissée à découvert au pied des maisons 
et des jardins qui bordaient le fleuve. Une fête mettait toute la population en liesse : c'était 
jour de pleine lune, consacré, comme l'on sait, par les rites bouddhiques. Les pagodes 




AHRIVÉE A BAN liOONCANG UN JOUR DE FETE. 



regorgeaient de fleurs, de fruits et de fidèles. Dans les rues du village, un grand nombre 
de marchands ambulants se disputaient les faveurs de la foule. Il me sembla même que 
le nombre et la variété des étalages offerts au public attestaient une civilisation plus raffinée 
et des goûts moins simples que ceux du Laos méridional. Le commerce avec Bankok 
par Korat trouve un débouché facile sur ce fertile et populeux plateau que le fleuve con- 
tourne si paisiblement à partir de Ban Mouk et dont le Se Moun est une des grandes ar- 
tères. Quant aux denrées indigènes, nous remarquâmes pour la première fois l'apparition 
de la cannelle l . 

Mais pour moi le plus grand intérêt de notre halte était moins dans le spectacle animé 

1 Cette écorce provient probablement du Laurus cassia. Il est à remarquer que les Annamites et les Lao 
tiens lui donnent le môme nom : Koué. Les premiers ont sans doute emprunté ce nom aux seconds sur le ter- 
ritoire desquels ils vont chercher la cannelle. 



RÉGION DE LA CANNELLE ET DU BENJOIN. 270 

et parfois, hélas ! — aviné, — qu'offrait la population de Bouncang, que dans une éclipse 
de lune que j'espérais pouvoir observer à la chute du jour. Malheureusement l'horizon 
était légèrement embrumé, comme il arrive toujours après les chaudes journées de la 
saison sèche, et, d'après les limites que j'assignais à notre longitude, le phénomène devait 
se produire presque immédiatement après le lever de la lune. Quelques légers slrati 
vinrent s'ajouter au rideau de vapeurs qui voilaient l'orient, et mes préparatifs devinrent 
inutiles. Ce fut pour moi une vive contrariété que la perte de cette occasion de rectifier 
notre position géographique et de régler nos chronomètres. Elle ne se représenta plus 
dans toute la suite de notre voyage. 

Le lendemain, nous continuâmes à faire de l'ouest en remontant le fleuve ; cette 
direction où il persistait depuis trois jours n'était point un coude ordinaire produit par un 
accident de terrain local ; elle attestait un changement réel et durable dans l'orientation 
générale de la vallée que nous explorions. De temps en temps nous découvrions, enve- 
loppée dans les lentes sinuosités du fleuve, une île, joyau verdoyant sur les eaux paisibles 
dont elle élargissait le lit sablonneux et peu profond ; quelquefois aussi, des bancs de 
roches, assises souterraines des montagnes de la rive gauche, venaient étrangler brus- 
quement le fleuve, qui retrouvait alors pendant un court intervalle ses grandes profon- 
deurs d'autrefois et un courant plus accentué. Ces rapides n'offraient aucun danger à ce 
moment de l'année ; mais les quelques rochers épars sur les rives, et alors à découvert, 
produisent, aux hautes eaux, des tourbillons si violents, que le passage reste impossible, 
pendant quelques jours, à l'un de ces rapides nommé Hang Hong, que nous franchîmes 
le 21 mars. Les bateliers entretiennent soigneusement quelques fleurs au pied d'un petit 
Tat construit sur l'un des rochers qui le dominent. Au pied même de ce rocher, il y 
avait au moment de notre passage 25 mètres d'eau ; un peu plus au large, je ne trouvai 
pas fond à 30 mètres. Le fleuve n'a en cet endroit que 250 mètres de large. Je pus con- 
stater par la ligne, tracée par les eaux au moment de l'inondation sur les parois verticales 
des rochers, que le fleuve s'élevait en ce point à 13 m ,80 au-dessus de son niveau actuel. 

Le lendemain nous franchîmes un autre rapide nommé Keng Ahong, situé un peu 
en amont de l'embouchure du Nam Makang; il est formé par un plateau de roches, qui 
laisse, du côté de la rive droite, un chenal étroit et profond de 25 mètres. 

A partir de Hang Hong, le Cambodge, qui avait conservé jusque-là une certaine 
tendance à se relever au nord, s'infléchit de plus en plus vers le sud ; les sommets des 
chaînes de la rive gauche s'abaissèrent et disparurent ; les méandres du grand fleuve 
devinrent aussi capricieux et aussi rapides que ceux d'une petite rivière. Nous passâmes 
par tous les rhumbs sud, est et ouest du compas, et cela à notre grand dépit, car la seule 
direction que nous aurions voulu suivre eût été celle du nord, qui seule pouvait nous 
rapprocher des sources du grand fleuve et nous amener dans des régions d'un aspect 
plus nouveau et d'un climat plus favorable. Dans un voyage de cette nature, on est 
toujours impatient de changement, et chaque jour qui n'apporte pas une émotion nou- 
velle est un mécompte. Les plus gracieux paysages deviennent monotones quand ils se 
succèdent les mêmes pendant deux fois vingt-quatre heures. 



280 DE HOUTEN A VIEN CHAN. 

En ce moment, l'aspect du Cambodge se rapprochait de plus en plus de celui du Se 
Moun, au-dessus d'Oubôn. Le cours des deux rivières était devenu parallèle. Le fleuve 
était désert ; quelques barques de pêcheurs se montraient de loin en loin : on sentait que 
le commerce ne se servait plus de la voie fluviale, la plaine au milieu de laquelle celle- 
ci se frayait un trop sinueux chemin offrant des routes aussi faciles et plus directes. 

Le 23 mars, nos bateliers nous montrèrent, sur la rive droite, une pagode qui con- 
tenait l'empreinte d'un pied de Bouddha. Ces sortes d'empreintes sont excessivement 
nombreuses au Laos. On sait que les plus célèbres, pour les bouddhistes du sud, sont 
celles du pic d'Adam, sur lequel Gautama a posé son pied gauche, et de la montagne 
appelée par les Siamois Souana Bapato, et plus connue sous le nom de Phra bat, « pied sa- 
cré ' », qui est située entre Korat et Bankok. 

Les maisons et les jardins commençaient à réapparaître en grand nombre sur les 
bords du fleuve, qui continuait toujours son étonnante course au sud. Nous approchions 
du chef-lieu de la province. Le soir du même jour, nous nous arrêtâmes à Nong Coung, 
village considérable situé vis-à-vis de l'embouchure du Se Ngum, le plus grand affluent de 
la rive gauche du fleuve que nous eussions rencontré depuis Houtén. D'après les rensei- 
gnements que nous recueillîmes, cette rivière peut être remontée six jours en barque, et 
traverse une région forestière très-productive. C'est de là que viennent en partie la can- 
nelle, dont nous avions constaté l'apparition quelques jours avant sur les marchés indi- 
gènes, et le benjoin, qui ne vaut guère dans le pays que 4 francs 50 centimes le kilo- 
gramme. Le commandant de Lagrée eut un instant l'intention de faire explorer par 
M. Thorel les lieux où l'on récolte la précieuse écorce ; mais, malgré le très-vif désir de 
notre botaniste, la nécessité d'accélérer notre voyage fit renoncer à ce projet. 

Le lendemain, 24 mars, nous arrivâmes à Ponpissay, où l'on travaillait déjà à l'arme- 
ment des barques qui devaient remplacer celles de Saniaboury. L'accueil des autorités 
fut en rapport avec cette activité de bon augure. Ponpissay s'étend sur les deux rives d'un 
petit affluent de la rive gauche appelé Luong qui vient de Phou Phaphan dans la pro- 
vince voisine de Nong Kay. De nombreuses pagodes attestent la richesse de ce chef- 
lieu. Les maisons y sont plus élevées que d'habitude au-dessus du sol, et les vastes rez- 
de-chaussée ainsi obtenus servent d'ateliers pour le tissage de la soie et du coton. Je ne 
doute pas que Ponpissay ne soit le lieu cité dans la relation de Wusthof sous le nom de 
Huyloun (Jmei, ruisseau, rivière, en laotien, et loun, contraction de Luong), comme cé- 
lèbre pour la fabrication des vêtements de soie. « Ce sont les meilleurs, dit-il, que l'on 
exporte au Siam, Toncquin, Quinam et Camboje. » Ce commerce n'existe plus aujour- 
d'hui, la domination siamoise ayant absorbé à son profit toutes les relations extérieures des 
régions laotiennes ; mais les langoutis de soie de cette partie du Laos méritent encore la 
réputation qu'ils avaient acquise au dix-septième siècle par leurs couleurs brillantes et 
la finesse de leur tissu. 

Le Muong prochain, dont nous n'étions qu'à un jour et demi de marche, était celui 

1 Voyez sur l'étymologie du mot Phra (Prea des Cambodgiens, et Pha des Laotiens), la note du colonel Yule, 
Mission lo the court of Ava, p. 61. 



PONPISSAY. 



281 



de Nong Kay. C'est dans sa circonscription que se trouvent les ruines de Vien Chan 
l'ancienne métropole du Laos et le terme du voyage accompli par Wusthof en 1 641 . Un 
grand intérêt de curiosité s'attachait à l'étude de ces ruines. Nous n'allions certes pas v 
trouver les merveilles d'art du Cambodge ; nous allions y lire couramment une page d'his- 
toire moderne, au lieu de nous trouver en présence d'un indéchiffrable problème d'ar- 
chéologie. Comme si ce n'était pas assez de cet aiguillon pour notre impatience, le temps 
redevenait chaud et orageux; à cinq heures du soir, le thermomètre accusait encore 
plus de 33 degrés. La brise régulière du nord-est, dont nous étions habitués depuis 




TAT NONG KAY. 



six mois à ressentir l'influence rafraîchissante, faiblissait; l'horizon du sud-ouest s'illumi- 
nait fréquemment d'éclairs, et le roulement lointain du tonnerre commençait à se faire 
entendre. Tous ces indices nous annonçaient la venue des pluies. Le fleuve allait grossir, 
et les difficultés de la navigation grandir outre mesure. Les raisons de se hâter étaient 
nombreuses, on le voit, et nous commandaient même de ne point consacrer un temps 
trop long à la visite des ruines de Vien Chan. 

Nous nous remîmes en route le 26 mars, après avoir grassement rénuméré les bate- 
liers de Saniaboury. Nous venions de remonter, grâce à eux, plus de deux cents kilomè- 
tres du fleuve. On nous montra dans la forêt, près de l'endroit où nous fîmes halte pour dé- 

I. ' 36 



282 DE HOUTËN A VIEN CHAN. 

jeûner, les vestiges d'une ancienne résidence des rois de Vien Chan. Nous atteignîmes 
le soir même la limite des provinces de Ponpissay et de Nong Kay. Le lendemain, nous 
examinâmes avec curiosité des excavations faites par les chercheurs d'or dans un banc 
de quartz aurifère qui rétrécit extrêmement le lit du fleuve. Les indigènes connaissent 
l'usage du mercure pour le traitement du précieux métal, et nous les trouvâmes occupés en 
assez grand nombre au lavage des sables; ce travail paraît ne leur donner aujourd'hui 
que d'assez minces résultats. 

Immédiatement après avoir contourné ce lieu d'exploitation, le fleuve, dont la direc- 
tion, depuis Ponpissay, s'était beaucoup relevée vers l'ouest, revint au sud en s'élargis- 
sant. Une de ces pyramides sacrées, si nombreuses au Laos, qui indiquent soit un tom- 
beau, soit un lieu sacré, nous apparut de loin, isolée sur les eaux, au milieu du vaste 
demi-cercle creusé par le courant le long de la rive droite du fleuve ; depuis dix ans déjà, 
elle avait été détachée de la berge sur laquelle elle avait été jadis construite, et elle restait 
à demi inclinée sur Tonde comme un navire en détresse prêt à sombrer. Tant qu'elle 
restera debout, elle sera un point de repère excellent pour mesurer les empiétements 
du fleuve, empiétements qui, au milieu de terrains meubles, se reproduisent à cha- 
que coude du côté extérieur et occasionnent sur la rive opposée des atterrissements ou 
des bancs de sable qui atteignent parfois des dimensions colossales. Pour le moment, 
le Tat penché nous signalait Nong Kay, où nous primes terre à onze heures du 
matin. 

Nong Kay, fondé après la destruction de Vien Chan par les Siamois, a hérité en partie 
de son importance : c'est le plus grand centre de population que l'on rencontre sur les 
bords du Mékong de Pnom Penh à Luang Prabang; les maisons, construites parallèlement 
à la rive, forment une rue de plus d'une lieue de long, coupée par plusieurs ruelles, 
ou plutôt par des sentiers perpendiculaires au fleuve. La ville paraît renfermer de 5 à 
6,000 habitants. Les produits de son voisinage immédiat sont très-variés : le colon, la soie, 
le tabac et l'indigo sont cultivés au delà des besoins de la consommation locale ; il y a à 
peu de distance de la terre à poteries, de la chaux et des exploitations forestières four- 
nissant d'excellents bois de charpente. Par sa situation, Nong Kay est l'entrepôt des 
productions de l'immense et fertile plaine que nous venions de traverser depuis Hou- 
tén ; le plomb, la poudre d'or, le fer qui vient de M. Leui situé à quatre ou cinq 
jours de marche dans le sud-ouest, le sel qui s'exploite dans les marais salants de la rive 
droite du fleuve, y trouvent un marché avantageux. Les productions de la région comprise 
au nord du fleuve, entre Luang Prabang et la frontière annamite, région dont Muong 
Poueun est la ville principale, ont également leur écoulement naturel vers Nong Kay. 
C'est de là que vient le plus riche apport commercial : la cire, l'ivoire, les plumes, les 
peaux, les cornes, le benjoin, la cannelle. C'est par Muong Poueun qu'ont lieu toutes les 
communications avec le Tong-king. On dit que celte localité produit du soufre et du fer. 
C'est peut-être par la route dé Muong Poueun que le père Bonelli avait essayé de pé- 
nétrer au Laos en venant du Tong-king en 1638, et que le père Leria fil le trajet inverse: 
(Voij. ci-dessus, p. 9.) Celui-ci partit de Vien Chan le 2 décembre 1647, accompagné, 



NONG KAY.— COMMUNICATIONS AVEC POUEUN ET LE TONG-KING. 283 

par ordre du roi, dit Marini \ d'un grand nombre de barques. 11 chemina par eau pendant 
quinze jours, puis par terre pendant dix jours, avant d'entrer dans la province de Guiam 
(Nghe-an ?) qui appartient au Tong-king. La plus, grande partie du pays qu'il traversa 
était une plaine sablonneuse et déserte, dans laquelle se trouve un étang dont l'eau est 
chaude et bouillonne quelquefois; il y a là aussi des forêts où abondent les arbres qui 
produisent la cannelle et les clous de girofle. Outre les oiseaux habituels, on en voit qui 
sont d'une taille énorme et qui font en volant un bruit horrible ; les tigres y sont en quan- 
tité prodigieuse. Au delà de cette plaine, est une chaîne de montagnes appelée Rumoi, qui 
sépare le Laos du Tong-king. Le mont qu'il faut franchir pour passer d'un royaume à 
l'autre, est couvert d'une épaisse végétation et si élevé que l'on dit qu'autrefois on venait 
y entendre les paroles des habitants du ciel. Son ascension est des plus difficiles : il faut 
s'accrocher aux racines des arbres pour escalader les rochers 2 . De l'autre côté, on arrive 
à un poste dédouane de la province de Guiam. 

Le père Koffler, missionnaire qui a résidé en Cochinchine de 1740 à 1755, parle 
aussi 3 des hautes montagnes qui séparent la Cochinchine du Laos et des passages difficiles 
qu'elles offrent. A six lieues du Song Gianh est une caverne à stalactites où de petites bar- 
ques peuvent pénétrer. Au delà est une plaine cultivée et arrosée par un fleuve large et 
profond où les poissons se prennent avec la main. La région voisine est déserte et sablon- 
neuse, et les noirs habitants des montagnes l'appellent la terre des démons. La nuit, des 
flammes sortent du sol, et l'on entend des bruits terribles. Ces habitants, ajoute le père 
Koffler, sont de mœurs douces et franches, le roi de Cochinchine en fait sa garde et a plus 
de confiance en eux qu'en ses propres sujets. Mais ils tuent impitoyablement tous ceux 
qui les trompent. Quand les Cochinchinois manquent de franchise avec eux, ils inter- 
rompent le commerce et cessent de leur payer le tribut annuel. Tous les cinq ans, ils en- 
voient une ambassade et des présents à la cour de Hué ; leurs ambassadeurs sont accom- 
pagnés d'une escorte de cinquante soldats bien armés et bien vêtus qui ne le cèdent en 
rien aux Annamites. Le roi de Cochinchine envoie quatre barques et cinq compagnies 
de soldats à leur rencontre. Ils parlent une langue peu différente de celle de la Cochin- 
chine, et reconnaissent un bon et un mauvais génie. 

Dans une lettre du père Lebreton, provicaire apostolique au Tong-king en 1786 4 , il 
est question de l'émigration d'un certain nombre de chrétiens annamites dans le royaume 
laotien de Tran-ninh, qui se trouve au milieu d'une plaine très-cultivée, à un jour de 
marche d'une montagne très-haute et couverte de forêts, que l'on met une journée entière 

1 Délie mîssione de' padri délia Compagnia di Giesu nella provincia delGiappone e particolarmente di quella di 
Tunkino. Roma, 1663. Livre V, chap. xni. p. 336 et suiv. 

2 Rumoi est évidemment une corruption de Moi, nom générique que donnent les Annamites à tous les ha- 
bitants des montagnes, et en particulier aux sauvages qui habitent la grande chaîne. Comparez le passage des 
auteurs chinois, cité page 109 de cet ouvrage, et relatif au mont Mi-tan. 

3 Johannis Koffler, Historica Cochinchinœ Descriptio in cpitomen redacla ab Anselm. Eckart. Nuremberg, 
1803, p. 27 et suiv. 

4 Nouvelles des missions orientales reçues au séminaire des Missions Étrangères, à Paris, en 1783 et 1786. 
Amsterdam* 1787, l ra partie, p. 160-166. 



284 DE HOUTÉN A VIEN CHAN 

à gravir, et une autre à redescendre. Le roi laotien de Tran-ninh paye tribut au roi du 
Tong-king, et les bateaux du Cambodge viennent commercer jusqu'à ce point. Au nord 
de Tran-ninh est le pays de Lao-luong (Luang Prabang?) qui relève de la Chine ; au sud, 
celui de Lao-chan (Vien Chan?). Le pays de Tran-ninh est très-sain et très-fertile; l'air 
y est tempéré et l'hiver on y voit de la glace. Les habitants sont très-doux ; mais ils ne 
peuvent souffrir qu'on les trompe. 

Ces renseignements sont à peu près les seuls que l'on possède sur l'aspect et la po- 
pulation de la vaste région à laquelle Muong Poueun donne accès. 11 est difficile de pré- 
ciser le point où l'on franchit la chaîne de Cochinchine pour passer du Laos dans le 
Nghe-an. Le texte italien du P. Marini ne dit pas si les quinze jours de navigation faits 
par le P. Leria en quittant Vien Chan ont eu lieu en descendant ou en remontant le 
fleuve; une partie de ce trajet a pu être faite sur un affluent du Cambodge, le Se Hin 
boun par exemple, qui est peut-être le fleuve large et peu profond dont parle le père 
Koffler. Le Se Hin boun figure sur la carte de Mgr Taberd sous le nom de On bo'n; il 
est navigable pendant huit jours à partir de son embouchure, et, d'après les renseigne- 
ments recueillis par M. de Lagrée, il offre un passage souterrain qu'une barque peut fran- 
chir en un jour. Peut-être doit-on identifier Tran-ninh et Ninh-cu'ong, qu'il faudrait 
placer dans ce cas sur le cours du Hin boun. Les populations de cette zone sont proba- 
blement des populations mixtes analogues aux Soué et aux Pou thai. Marini ' affirme 
qu'une des sept provinces du royaume de Vien Chan reconnaissait jadis la suzeraineté du 
Tong-king. Elle comprenait sans doute la région qui nous occupe. On voit que les droits 
de la cour de Hué sur la rive gauche du Cambodge, attestés par les récits des pères Koffler 
et Lebreton, remontent à une époque très-éloignée. Les Siamois ont ravagé Muong Poueun 
en 1833 et en ont ramené 25,000 captifs. C'est de ce moment que datent leurs prétentions 
à la possession de toute la vallée du Cambodge. 11 faut signaler à l'attention des futurs ex- 
plorateurs les phénomènes volcaniques mentionnés dans toute cette région parle P. Leria 
et le P. Koffler, et dont on retrouve l'action irrécusable sur toutes les roches de la rive 
gauche du Cambodge, depuis le massif montagneux d'Attopeu, jusqu'aux marbres de la 
vallée du Hin boun et les formations calcaires de Luang Prabang. 

Le commerce de Nong Kay est entre les mains des Chinois de Korat qui y appor- 
tent leurs marchandises ordinaires, ustensiles de cuivre, coutellerie et miroiterie euro- 
péennes, cotonnades anglaises, soieries chinoises, etc. ; les colporteurs chinois sont assez 
nombreux pour former un quartier à part, où l'on trouve, remisés sous des hangars, les 
nombreux chars à bœufs qui servent à leurs voyages à Korat. Mais, là comme partout 
ailleurs dans le Laos, ils ont à lutter depuis quelque temps contre l'active concurrence des 
Birmans ou des Pégouans des possessions anglaises. 

Au moment de notre arrivée, la population était en fête : c'était le moment où, le 
repiquage du riz étant terminé, les cultivateurs n'ont plus qu'à désirer une saison plu- 
vieuse favorable. Aussi prodiguent-ils les prières et les offrandes. Les sentiers qui du 
village conduisaient aux rizières, étaient ornés de banderoles flotlant à l'extrémité de 

1 Op. cii.,]iv. V, ch. u, p. 457. 



LES RUINES DE VIEN CHAN. 285 

hauts bambous, et l'on trouvait à chaque carrefour de petits autels sur lesquels on faisait 
brûler des aromates l . 

Le gouverneur de Nong Kay était à son poste. C'était le premier des chefs de province 
que nous eussions rencontré qui se fût dispensé d'aller à Bankok assister aux funérailles 
du second roi. Son accueil fut des plus courtois. Le commandant de Lagrée avait à lui 
demander un important service : celui de faire reconduire à Bankok, pour le remettre 
entre les mains du consul français, notre interprète européen pour la langue laotienne, le 
nommé Séguin, qui nous avait donné par sa conduite de nombreux et sérieux motifs de 
mécontentement, et dont les allures trop entreprenantes pouvaient nous créer plus tard de 
graves difficultés. Nous étions à peu près- tous capables de demander aux indigènes les 
renseignements qui nous étaient nécessaires pour nos différents travaux. Le Laotien Alévy, 
qui, si on se le rappelle, avait été adjoint à l'expédition à Compong Luong, conversait 
couramment en cambodgien avec le commandant de Lagrée et lui servait d'interprète 
dans les relations officielles avec les autorités du pays. Enfin, la modicité de nos ressour- 
ces et la difficulté des transports nous faisaient trouver avantageuse toute diminution, 
même la plus légère, apportée dans notre personnel ou notre matériel. 

Le gouverneur de Nong Kay accepta volontiers la responsabilité de ce rapatriement 
forcé. Séguin partit sous escorte le 1 er avril ; il devait retrouver, à quelques jours de marche 
de Nong Kay, la route que Mouhot avait suivie, en partant de Bankok, pour aller 
rejoindre le Mékong à Pak Lay. A mon retour en France, il m'a fourni quelques rensei- 
gnements utiles sur la région qu'il a ainsi parcourue. 

Le même jour, nous quittions Nong Kay pour nous rendre à Vien Chan. L'empla- 
cement de la célèbre métropole du Laos n'est distant par terre du chef-lieu actuel de 
la province que de trois lieues à peine ; les détours du fleuve triplent ce trajet. Le com- 
mandant de Lagrée eût pu cependant arriver le soir même de notre départ, grâce aux 
nombreux rameurs de la pirogue royale mise à sa disposition par le gouverneur, mais il 
préféra ne pas se séparer du reste de l'expédition. 

A partir de Nong Kay, le fleuve continue sa course au sud jusqu'à Muong Couk, 
ancien chef-lieu de province de la monarchie détruite, qui a conservé, chose rare en 
Indo-Chine, le nom qu'il portait il y a plus de deux siècles. C'était, nous apprend Wusthof, 
le point le plus commerçant de tout le pays de Louwen. « 11 s'y croise toutes sortes de 
marchandises. Les négociants maures et ceux de Siam s'y rencontrent pour le trafic des 
vêtements. Un Maure, entre autres, y vendit toutes ses provisions en deux ans qu'il y 
resta et y loua, pour s'en aller, soixante charrettes qu'il chargea de benjoin, de gomme 
laque et d'or à destination de son pays. » On aime à retrouver vivante et riche, dans le 
récit du commis hollandais, cette région si merveilleusement dotée par la nature, où la 
cupidité et l'oppression siamoises ont aujourd'hui accumulé les ruines. Muong Couk reste 
encore de nos jours un gros bourg où sont des chantiers de construction pour les barques. 
En amont et en aval, les villages se succèdent sans interruption sur les rives du fleuve 
qui cesse enfin de se diriger au sud, revient au nord-ouest et va recevoir, sept milles plus 

1 Voyez le dessin d'une fête à l'intérieur d'une pagode de Nong Kay, Atlas, 2 e partie, pi. XXIII. 



286 



DE HOUTËN A VIEN Cil AN. 



loin, le Nam Mong, petite rivière qui a entassé à son embouchure une énorme barre de 
sable. C'est là que nous passâmes la nuit ; le commandant de Lagrée trouva dans une 
pagode du village une inscription en vieux caractères presque effacés par le temps. Leurs 
formes sont moins arrondies que celles des lettres cambodgiennes, et si illisible que soit 
sans doute cette empreinte, je crois devoir la reproduire ici. Peut-être son examen pourra- 
t-il fournir quelque lumière sur l'ancienneté relative de l'écriture au Laos et au Cam- 
bodge. 

Le lendemain, à une heure, nous arrivâmes à Vien Chan : deux cases avaient été 
construites pour nous sur un banc de sable au pied de la berge, en cet endroit très-haute 
et très-attaquée par le courant. Le fleuve, qui remonte droit au nord à partir de l'embou- 
chure du Nam Mong, forme ici un coude brusque à l'ouest, direction dans laquelle il se 
maintient à perte de vue; sa largeur redevient considérable et dépasse un kilomètre. C'est 




INSCRIPTION TROUVÉE A 1! A N NAM M M G (MOITIÉ DE LA G II A N D E U R RÉELLE). 



son dernier épanouissement avant de s'engager pour toujours dans la région hérissée de 
montagnes au seuil de laquelle se trouve l'ancienne métropole du Laos. 

L'emplacement de Vien Chan, dont la destruction par les Siamois remonte à quarante 
années à peine, est déjà entièrement envahi par la végétation. Ses ruines occupent, le long 
de la rive gauche du fleuve, un espace d'une lieue environ ; une enceinte bastionnée et 
précédée d'un fossé profond, court parallèlement à la rive qu'elle vient rejoindre en amont 
et en aval du coude formé par le fleuve, dessinant ainsi une sorte de segment irrégulier 
qui n'a pas un kilomètre dans sa plus grande largeur. Le palais du roi, qui est la seule 
habitation dont les vestiges soient encore reconnaissables, occupe le centre de cet espace. 
Autour de lui, sont disséminés, au milieu des broussailles, les restes de nombreuses pa- 
godes. Une ou deux, moins maltraitées que les autres par les vainqueurs, ont été réparées 
tant bien que mal et sont aujourd'hui desservies par des bonzes. 11 n'y a rien dans ces 
ruines qui puisse produire la puissante impression que l'on ressent à la vue des monuments 
d'Angcor. Les matériaux qu'emploient les Laotiens se prêtent peu à des constructions 



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LES RUINES DE VIEN CHAN. 289 

grandioses et durables. Le bois forme partout le squelette des édifices, des briques ou du 
béton composent les murs ou revêtent les soubassements et le pavé des cours. On ne peut 
cependant refuser aux ruines de Vien Chan un cachet d'élégance et une recherche déco- 
rative dont l'effet est souvent remarquable : les colonnes en bois sont couvertes de scul- 
ptures, jadis dorées ; les toits se relèvent en courbes gracieuses et leurs lignes de faîte 
ondulent sous forme de dragons fantastiques ; partout des moulures et des arabesques ; 
des lions, des serpents, des chimères gardent les entrées ou supportent les soubassements; 
on y retrouve en un mot ce luxe fragile d'ornementation des pagodes de Bankok ou des 
temples birmans dans lesquels il existe à un degré plus artistique. Il y a loin des ruines 
modernes de Vien Chan à cette puissance de conception et à ces dimensions grandioses 
qui signalent à notre admiration les restes de Pagan ; mais on peut dire que le style archi- 
tectural des Laotiens tient à la fois de l'art siamois et de l'art birman. 

Le palais du roi était entouré d'une seconde enceinte et l'on y retrouve encore debout 
la double colonnade de la salle de réception. Il venait se terminer sur le bord de l'eau par 
une terrasse du haut de laquelle les rois laotiens assistaient aux fêtes données sur le fleuve. 
Tout auprès du palais, sont les ruines de Wal Pha Keo : c'était la pagode royale. Son fron- 
ton en bois délicatement sculpté, tout étincelant de ces plaques de verre que les Orien- 
taux ont coutume d'entremêler aux dorures pour leur donner plus d'éclat, nous apparut 
au milieu de la forêt gracieusement encadré de lianes et enguirlandé de feuillage l . La 
hcîtive végétation des tropiques adoucit l'aspect des dévastations les plus barbares en les 
recouvrant de verdure et de fleurs. 

La statue que Wat Pha Keo était censé contenir et qui lui a donné son nom, est célè- 
bre dans les fastes bouddhiques de l'Indo-Chine ; c'est une des plus anciennes représen- 
tations du Bouddha. Cinq siècles après sa mort, dit la légende, Neac Casen (Nagasena 
auquel les Laotiens attribuent la fondation de Xieng Mai sous le nom de Muong Phouia- 
libot), voulut faire une statue du sage avec la pierre appelée Monichot. Préa En alla la de- 
mander aux Yaks qui la refusèrent, sous prétexte qu'elle appartenait à Phya Chac ; ils ne 
purent donner que la pierre verte appelée Morocot; Neac Casen ne sut comment s'y pren- 
dre pour la façonner et il dut recourir encore à Préa En qui en sept jours fît la statue. Elle 
fut portée dans cinq pays différents qui tour à tour furent puissants et heureux; ce sont 
Lanka, Lamalac, Thouaraouaddy, Xieng Mai, et Lan Sang. Elle fut placée tout d'abord au 
chef-lieu du Muong Phoutalibot. Trois siècles après, un prince, nommé Tounna Lavouta, 
qui régnait à Xieng Mai, déclara la guerre à Ava ; au bout de trois ans de combats indécis, 
il envoya Pha Keo au roi de Lanka, qui était le cinquantième souverain de l'île, afin d'obte- 
nir son alliance et Ceylan resta pendant deux siècles en possession de la précieuse image. 
Au bout de ce temps, le roi du Muong Poukam (Pagan), nommé Anauratha Thamarat, en- 
voya des bonzes pour copier les livres et demander la statue. Les navires qui la rame- 
naient, firent naufrage sur les côtes du Cambodge dont le roi garda Pha Keo 2 . Plus tard, 

1 Voy. Atlas, 2 e partie, pi. XXII, la façade de cette pagode. 

2 Voy. ci-dessus p. 134, note 1. Comme je l'ai déjà suggéré p. 73, le monument khmer de Takeo a peut- 
être contenu cette singulière statue. 

I. 37 



290 



LES RUINES DE VIEN CHAN. 



un roi de Siam nommé Phya Atit Tharat fit la guerre au Cambodge et emporta la statue à 
Ayuthia. Après lui, le prince deKampheng et celui de Xieng Hai concpiirent successivement 
la célèbre idole ; elle revint enfin à Xieng Mai d'où elle passa à Vien Chan. Le fameux 
Phaja Tak qui prit cette ville en 1777, rapporta Pha Keo à Bankok, comme le plus précieux 
trophée de sa victoire. Ce fut la dernière aventure de la célèbre idole. On peut la voir au- 
jourd'hui dans une pagode située à l'intérieur du palais du roi de Siam. Elle est formée 
d'une seule pierre verte, probablement une sorte de jade : elle a 50 centimètres de hau- 
teur. On estime qu'elle peut valoir un million. 

A peu de distance au nord de Wat Pha Keo, se trouve, au milieu de la forêt, une 
pagode de dimensions moindres et d'un aspect plus modeste, qui est restée presque in- 
tacte au milieu de la destruction universelle : c'est Wat Si Saket. Une infinité de petites 




PÛP.TE-CIEItfiES D F, WAT SISAKET. 



statues du Bouddha, placées dans des niches dorées, tapissent du haut en bas toute la 
surface des murs. Devant l'autel, nous admirâmes un porte-cierge en bois sculpté d'une 
originalité de dessin et d'une finesse de travail excessivement remarquables. Attenant à 
la pagode, se trouve une galerie rectangulaire qui s'ouvre sur une cour intérieure. Les 
murailles sont couvertes, comme celles du temple lui-même, de petites niches contenant 
la statue du Bouddha; le plafond de cette galerie et les colonnes qui le supportent sont 
couverts de sculptures d'une très-grande délicatesse. 

D'autres pagodes, dont les principales sont Wat Ken Chan, Wat Pha Bang, Wat Tcha- 



LES RUINES DE VI EN CHAN. 



291 



couan, Wat Tchacoué, attirent également l'attention par les gracieux détails d'ornementa- 
tion que l'on y trouve. Ces deux dernières sont situées à l'extrémité est de la ville, sur le 
bord du fleuve, dont la berge se creuse chaque année davantage sous l'action du cou- 
rant. Quelques-unes des parties de ces temples s'affaissent et s'écroulent, et les nombreuses 
statues de bronze qu'ils contiennent disparaissent sous les eaux, sans que personne ose, 
pour les préserver de cette destruction, les enlever aux autels où elles recevaient jadis les 
hommages des fidèles. 

On sort de l'enceinte par une porte voûtée, située à moins de cinq cents mètres au 
nord de Wat Pha Keo. Une belle avenue plantée d'arbres se dirige de cette porte vers 
l'est-nord-est : si on la suit pendant trois kilomètres et demi environ, on arrive au Tat 
Luong ou « Tat Royal ». Ce Dagoba paraît être le plus ancien monument de Vien Chan 
et celui pour lequel la population professe la plus grande vénération 1 . Il présente cette 



N 




lp 



PLAN DE TAT LUONG (ÉCHELLE DE 1/2000). 

forme rectangulaire à la base, arrondie au sommet que nous avons déjà trouvée en usage 
au Cambodge, et il repose sur deux terrasses superposées. La terrasse supérieure sup- 
porte vingt-huit pyramides de petite dimension, qui entourent la base de la pyramide 
centrale ; elle communique avec la terrasse inférieure par deux escaliers pratiqués sur le 
milieu des faces nord et sud. Sur la terrasse inférieure, se trouve, du côté est, un élégant 
pavillon qui abrite une pyramide isolée, de trois à quatre mètres de hauteur. Au respect 
témoigné par les indigènes, nous vîmes que c'était là le véritable sanctuaire : l'or y est pro- 
digue avec une extrême profusion, et le gouverneur actuel de Nong Kay, à qui est due cette 
reconstruction en petit de la pyramide centrale, y a dépensé plus d'un millier de néns (de 
90 à 100,000 francs). De cette dernière terrasse, quatre escaliers donnent accès au de- 



1 Voy. Atlas, 2 e partie, pi. XXI, le dessin de ce monument. 



292 



LES RUINES DE VIEN CHAN. 



hors. Les logements des bonzes qui desservent le lieu sacré et plusieurs pagodes, dont 
quelques-unes sont à demi ruinées, s'élèvent tout autour du Tat. En dedans de l'entrée 
orientale, une pierre debout relate les circonstances de l'érection du monument, qui re- 
monte à la première moitié du seizième siècle. La base de Tat Luong mesure 150 mè- 
tres sur 60 ; son élévation dépasse 40 mètres. 

Ce fut dans la plaine de Tat Luong qu'eut lieu, en 1641, la réception de Gérard Van 
Wusthof et de ses compagnons, par le roi de Vien Chan. Les magnificences déployées par 
les Laotiens clans cette occasion sont longuement racontées par le naïf commis de la Com- 




COUIl INTERIEURE DE WAT SI SlKtT. 



pagnie des Indes. D'après son récit 1 , Tat Luong était recouvert de plaques d'or formant 
un poids total de mille livres, et ce monument était tellement vénéré par les indigènes 
qu'aucun d'eux ne passait devant sans tenir à la main un cierge allumé en signe d'hom- 



mage. 



Nous ne consacrâmes que la journée du 3 avril et la matinée du 4 à la visite des 
ruines de Vien Chan ; la saison pluvieuse, qui approchait à grands pas, nous pressait de 
nous remettre en route. Le 4 à midi, nos barques continuèrent l'ascension du fleuve. 

1 Voy. le Bulletin de la Société de Géographie, sept.-oct. 1871, p. 2tl5. 




VUE DES MONTACNES EN FACE DE MU N G MAI. 



XIII 



DE VIEN CHAN A LUANG PRABANG. — X1ENG GANG OU MOONG MAI. — RENCONTRE D UN VOYAGEUR 
EUROPÉEN. — PAK LAY. — LES SAUVAGES KHMOUS. — ARRIVÉE A LUANG PRABANG. 



Quelques milles au-dessus de Vien Chan, le Mékong s'encaisse définitivement entre 
deux rangées de collines qui resserrent et dominent son lit de toutes parts. Ses eaux, 
qui, jusque-là, s'étaient paisiblement déroulées, en formant de capricieux méandres, 
sur le vaste plateau du Laos central, accélèrent leur course et bouillonnent au mi- 
lieu des roches. Le noble fleuve, qui comptait parfois sa largeur par kilomètres, en- 
digué maintenant entre deux barrières dont l'élévation va sans cesse en augmentant, 
se trouve contenu tout entier dans un fossé qui atteint rarement 5 à 600 mètres de 
largeur, et dont il ne réussit jamais à sortir. Aux eaux basses, il n'occupe même plus 
qu'une fraction minime de cet espace, et son lit ne présente au regard qu'une sur- 
face rocheuse inégale et tourmentée, mosaïque grandiose où l'on rencontre des échantil- 
lons de toutes les formations métamorphiques, marbres, schistes, serpentines, jades 
même, curieusement colorés et quelquefois admirablement polis. Au centre, une étroite 
fissure, sorte de canal dont la largeur se réduit parfois à 40 mètres, mais dont la 
profondeur en atteint plus de 100, renferme toutes les eaux du fleuve, qui y coule 
impétueux entre deux murailles de roches complètement à pic. A de rares interrup- 
tions près, tel est l'aspect que devait nous offrir le Mékong jusqu'au point où nous allions 
être obligés de quitter ses rives, aspect auquel nous avait déjà préparés la partie de son 
cours comprise entre Pak Moun et Kémarat. 

Le soir même de notre départ de Vien Chan, nous arrivâmes au pied des collines 



294 DE VIEN CI1AN A LUANG PRABANG. 

entre lesquelles le fleuve allait s'engager et se frayer un difficile et sinueux chemin. Pen- 
dant une dizaine de milles à partir de Vien Chan, ses eaux, larges et peu profondes, 
coulent entre des rives basses couvertes de maisons et de jardins, et suivent une ligne 
droite dirigée à l'ouest, quelques degrés nord. Au point où nous nous arrêtâmes pour 
passer la nuit, la largeur du fleuve tombe brusquement à 200 mètres, et la sonde accuse, 
assez près du bord, 48 mètres de profondeur, mais le courant reste faible et la surface 
des eaux paisible. Rien ne faisait prévoir encore les difficultés de navigation que nous 
allions rencontrer les jours suivants. 

Le lendemain, 5 avril, nous fîmes encore assez facilement une dizaine de milles en- 
tre deux rives de plus en plus resserrées; le fleuve se réduisit à une centaine de mètres de 
largeur, tandis que la sonde accusait 60 mètres de fond. Le courant était assez peu 
rapide pour que nous pussions marcher à la pagaie, au lieu de nous haler le long des 
rives. Les hauteurs boisées qui encadraient la rivière offraient un aspect pittoresque, mais 
sauvage: nulle habitation, nulle trace de l'homme sur les berges, dont les animaux de la 
forêt avaient repris possession. Vers une heure de l'après-midi, nous arrivâmes à un 
premier rapide, nommé KengCai, formé par les cailloux et les galets qu'accumulent à 
leur embouchure deux petits affluents du fleuve, le Nam Thon sur la rive gauche et le 
Nam Som sur la rive droite. Un second rapide, Keng Khbo 1 , se présente presque immé- 
diatement après. Je ne trouvai qu'un mètre cinquante de profondeur au milieu du fleuve 
entre ces deux rapides. Au delà, le lit du fleuve s'élargissait en s'encombrant de roches et 
offrait le singulier aspect que j'ai essayé de décrire en commençant ce chapitre. Au grès, 
qui avait formé jusque-là le lit du fleuve et le sous-sol des collines avoisinantes, succédèrent 
des roches plutoniques, bouleversées, à l'aspect noirâtre et aux arêtes vives. Nos bateliers 
se déclarèrent incapables de nous conduire au milieu de ce labyrinthe d'écueils, et nous 
dûmes demander des guides au chef d'un petit village situé sur la rive droite, un peu au- 
dessus du rapide. Ce ne fut pas sans peine que nous les obtînmes: au moment de la crue, 
l'eau est tellement tourmentée dans ces parages qu'aucune barque ne peut plus ni monter 
ni descendre; quoique nous fussions encore loin de cette époque, les difficultés du passage 
restaient fort grandes, et les riverains ne répondirent pas de faire passer nos barques, si 
légères et si petites qu'elles fussent, jusqu'au Muong prochain, celui de Xieng Cang. Ces 
réserves faites pour mettre leur responsabilité à l'abri, quelques-uns d'entre eux se déci- 
dèrent à se joindre comme pilotes à nos équipages laotiens. 

Le fleuve commençait déjà, sur quelques points, à déborder du chenal central qu'il 
occupe pendant la saison sèche, et formait au milieu des roches une série de petits lacs 
quelquefois sans issue> ou qui ne communiquaient ensemble que par de petites chutes in- 
franchissables. Aussi nos barques souvent fourvoyées devaient-elles à chaque instant 
revenir en arrière pour retrouver le lit étroit et profond de la fissure principale; mais là 
le courant était des plus violents, et, pour contourner chaque coude de cette route si- 
nueuse, il fallait faire usage de cordes. Le 6 ayril, nous dûmes faire ainsi plus d'un mille 

1 Écrit par erreur sur la carte Keng Kho. 



CAMBRIDGE. MA Ubft 



KENG CHAN. 297 

à la cordelle. Quelques chercheurs d'or travaillaient sur la rive droite au milieu des exca- 
vations des rochers. Nous franchîmes ce jour-là la limite des provinces de Nong Kay et de 
Xieng Cang. 

On comprend que cette pénible navigation ne pouvait être que fort lente. Le 7, nous 
dûmes décharger complètement les barques pour franchir Keng Pansao l , rapide formé 
par un rocher énorme divisant le chenal en deux passes de vingt-cinq mètres de lar- 
geur chacune; je ne trouvai pas de fond à 35 mètres à toucher la rive. En amont do 
Pansao, le chenal, large d'une centaine de mètres, devient un instant très-facilement navi- 
gable ; le courant est faible, l'eau très-profonde. Nous nous arrêtâmes à 6 heures du soir, 
au village de Hay. Le cours du fleuve, après s'être un instant relevé jusqu'au nord-ouest, 
était revenu au sud-sud-ouest. De petites chaînes de montagnes s'étageaient dans toutes 
les directions en arrière des rives. Au milieu de la plaine de rochers au sein de laquelle 
se perdaient les eaux du Mékong, s'élevaient çà et là quelques arêtes schisteuses recou- 
vertes de végétation ; aux hautes eaux, les bouquets d'arbres qui les surmontent se trans- 
forment en îles verdoyantes, et la hauteur qu'avait à ce moment leur piédestal de roche pou- 
vait servir à mesurer la crue totale du fleuve. Nous étions arrivés au pied de l'un des rapides 
les plus dangereux de cette région, le Keng Chan. Cette fois, les bateliers de Nong Kay 
se refusèrent absolument à risquer le passage. 11 nous fallut camper dans le lit du fleuve 2 . 
Keng Chan ne présentait pas de difficultés d'une autre nature que celles que nous avions 
rencontrées jusque-là; mais sa longueur considérable augmentait les chances d'im- 
mersion des barques, qu'il aurait fallu traîner contre un courant de foudre pendant plus 
de 100 mètres. On envoya des émissaires au village le plus voisin en amont, demander 
que de nouvelles barques vinssent prendre nos bagages au-dessus du rapide. 

Les rives de l'endroit désert où nous nous trouvions arrêtés portaient les marques les 
plus nombreuses et les moins équivoques du passage des bêtes sauvages. De véritables 
troupeaux de cerfs avaient tracé, en certains endroits, un large chemin pour venir se dé- 
saltérer dans les eaux du fleuve ; quelques-uns de nos hommes passèrent la nuit à l'affùl 
pour essayer de les surprendre, et ils réussirent à en tirer un ou deux; mais les animaux 
blessés eurent assez de force pour atteindre les broussailles de la rive, au milieu desquelles 
on les perdit. 11 eût été aussi difficile que dangereux de les y poursuivre. 

Le 9 avril, vers 10 heures du matin, d'autres barques arrivèrent du village de 
Sanghao, situé sur la rive droite, à six ou sept milles en amont de Keng Chan. Pendant 
qu'elles chargeaient nos bagages et qu'elles remontaient à la cordelle l'étroit chenal du 
fleuve, nous nous acheminâmes à pied le long de la rive gauche, pour nous livrer plus à 
notre aise à nos études favorites. 

Dans un voyage de cette nature, on ne doit certes pas s'attendre à trouver toujours des 
chemins frayés. Mais, quelque habitués que nous fussions déjà à prendre « à travers 
champs », la rude gymnastique à laquelle nous dûmes nous livrer pour atteindre pédes- 

1 Le nom de ce rapide a été écrit trop à droite sur la carte et doit être rapporté à la branche descendante 
et non à la branche ascendante du fleuve. 

2 Voy Atlas, 2 e partie, pi. XXIV. 

'l. Xi 



298 DE VIEN CHAN A LUANG PRABANG. 

trement Sanghao, ne laissa pas que de nous paraître horriblement fatigante. Dès ce mo- 
ment, la plupart d'entre nous marchaient pieds nus, quelques-uns pour s'habituer de 
bonne heure à cette nouvelle souffrance, et réserver pour les grands jours de cérémonie 
leur dernière paire de souliers, quelques autres par nécessité absolue. Pour ma part,\ dans 
mon voyage à pied d'Angcor à Ban Mouk, j'avais achevé d'user toute ma provision de 
chaussures. Les « va-nu-pieds » de la bande, comme nous nous appelions en plaisantant, 
devaient donc avancer avec la plus grande précaution, pour ne pas se blesser contre les 
arêtes vives des roches; la surface de celles-ci était parfois assez échauffée par les rayons 
du soleil pour nous arracher de véritables cris de douleur, et il était comique de nous voir 
courir alors à toutes jambes pour aller rafraîchir dans la flaque d'eau la plus voisine notre 
épidémie brûlé. Malheureusement, ces bains multipliés ne faisaient que le rendre plus 
sensible encore, et malgré des prodiges d'agilité, il nous devenait impossible de nous 
aventurer au milieu des hautes herbes qui bordaient la rive, sans nous déchirer profondé- 
ment les jambes. 

Nous mîmes, ce jour-là, cinq heures à franchir dix kilomètres qui nous séparaient de 
la halte du soir, et ce fut avec une sorte de découragement que nous constatâmes que, loin 
de nous être endurcis à ces épreuves, nos souffrances restaient tout aussi vives qu'au début. 

Le 10 avril, nous nous rendîmes en barque de Sanghao à Ban Ouang : nous nous arrê- 
tâmes quelque temps au village de Pak Tom 1 . Dans cet intervalle, le lit du fleuve s'é- 
largit pour recevoir quelques îles; mais le chenal reste toujours assez nettement déter- 
miné. Vis-à-vis de Ban Ouang, il a de 100 à 150 mètres de large et une profondeur de 
33 mètres ; un peu au-dessus, il se rétrécit jusqu'à ne plus avoir que 70 mètres et il 
offre une hauteur d'eau de 55 mètres. 

A Ban Ouang, le fleuve se redresse pendant quelques milles à l'ouest, puis revient de 
nouveau, non plus au sud-sud-ouest, mais au sud, quelques degrés est. 11 suit cette direc- 
tion pendant une vingtaine de kilomètres, sans déviation sensible, et cette longue perspec- 
tive se termine par une haute aiguille calcaire, formant un cône parfait, qui semble jaillir 
du sein des eaux. Nous nous demandions si nous n'allions pas bientôt rencontrer, 
en continuant à cheminer ainsi, le Menam ou l'un de ses affluents, et si la communica- 
tion indiquée sur quelques cartes entre les deux fleuves n'était point une réalité. Quelques 
sommets élevés dominaient les rives escarpées du fleuve, et limitaient de tous côtés l'ho- 
rizon. 

Le pays était devenu moins désert; la culture du coton y paraissait assez répandue. Le 
1 1 avril, nous trouvâmes à Ban Couklao les barques envoyées à notre rencontre de Muong 
Mai. Elles nous permirent de renvoyer les barques requises depuis Keng Chan dans les 
villages environnants et qui ne pouvaient, sans de graves inconvénients, être trop longtemps 
distraites de leur service habituel de pêche ou de transport. 

Vis-à-vis de Ban Couklao, se trouve un rapide assez difficile, Keng Tom, à partir duquel 
le lit du fleuve se nettoie un peu. C'est dans cette partie de-son cours qu'il se dirige exactement 

1 Consultez pour la suite du récit, la carte itinéraire n° 6, Atlas, i"~ partie, pi. IX. 




KVTÉR1EUR DE PAGODE ET PORTE-CIERGES ASTIQUE A \IENG CAKG. 



MCZ L1BRARY 
HARVARD UNIVERSITY 
CAMBRIDGE. MA USA 



XIENG CANG OU MUONG MAI. 301 

au sud pouç se redresser brusquement ensuite à l'ouest. Keng Coutco se trouve à ce dernier 
coude; à peu de distance de ce rapide, s'élève le village de Xieng Cang : nous y passâmes la 
journée du 13 avril. Avant la prise et la destruction de Vien Chan, Xieng Cang se trouvait 
sur la rive gauche du fleuve; mais les Siamois, depuis cette époque, n'ont plus voulu que 
les chefs-lieux des provinces laotiennes pussent, en cas de rébellion, utiliser le fleuve 
comme ligne de défense, et le placer comme une barrière entre eux et leurs conquérants. 
Ils ont donc exigé le transport, sur la rive opposée, de la petite ville de Xieng Cang; de là 
l'appellation de MuongMai ou « Muong nouveau », par laquelle on la désigne maintenant 
dans le pays, concurremment avec son ancien nom. La même précaution a été prise par le 
gouvernement de Bankok pour tous les autres muongs situés sur les bords du fleuve, et, 
depuis Stung Treng, l'expédition n'avait rencontré aucun centre de population important 
sur la rive gauche du Cambodge. 

Du nouvel emplacement qu'occupe Xieng Cang, la vue des montagnes de l'autre rive 
est fort pittoresque; moins à pic, s'étageant en pentes plus douces que dans la région que 
nous venions de parcourir, elles offrent une série de petites vallées perpendiculaires au 
fleuve, retraites boisées et charmantes qu'arrose un ruisseau à l'eau claire et vive. 
Le village lui-même est bien construit; les cases sont très-hautes; on y tisse le coton, 
dont la culture succède pendant la saison sèche à celle du riz. La pagode principale, si- 
tuée à l'entrée des rizières, auprès d'un bouquet de beaux palmiers du genre corypha, 
est richement ornée à l'intérieur, et contient, entre autres choses remarquables, un porte- 
cierges antique en bois sculpté, comparable à ce que nous avions trouvé de plus beau 
dans ce genre. Au moment de notre passage, des colporteurs birmans avaient étalé leur 
pacotille sur le parvis du temple, et débitaient aux indigènes des cotonnades aux couleurs 
vives et quelques menus objets de quincaillerie anglaise. Grâce au chemin fait à 
l'ouest depuis Houtén, nous n'étions plus qu'à une centaine de lieues de Moulmein, 
qui se trouve presque sous le même parallèle que Xieng Cang. C'est de ce point que 
rayonnent, à l'intérieur du Laos, les Pégouans, ou les Birmans des possessions britan- 
niques, à qui la connaissance des produits de l'intérieur recherchés par le commerce 
européen et le haut prix auquel ils vendent aux indigènes les objets de provenance 
anglaise, permettent de réaliser des bénéfices considérables. 

Le gouverneur de Xieng Cang était à Bankok, comme la plupart de ses collègues ; 
mais la réception que nous firent à sa place les membres du se na n'en fut pas moins 
cordiale et hospitalière. Après les premiers pourparlers, le commandant de Lagrée s'informa 
des dispositions de la population pour les Européens dans le royaume de Luang Prabang, 
aux limites duquel nous étions arrivés. Il lui fut répondu que les querelles qui s'étaient 
élevées récemment entre l'État de Xieng Mai et les Anglais au sujet de l'exploitation des 
bois de teck, avaient profondément ému les principautés voisines. Les gens de Xieng Mai 
se refusaient, paraît-il, à admettre le jugement rendu à ce sujet par le gouvernement 
siamois, jugement qui était conforme aux prétentions anglaises, et les mandarins de Xieng 
Cang pensaient qu'ils seraient soutenus, en cas de conflit, par Luang Prabang. C'était 
sans doute pour s'assurer des dispositions de ce dernier pays que les Anglais y avaient 



302 DE VI EN CHAN A LUANG PBABANG. 

envoyé des officiers, que nous ne pouvions pas manquer de rencontrer sur noire route, 
puisque de cette ville ils avaient l'intention de redescendre le cours du fleuve. 

Cette dernière nouvelle fut pour nous un véritable coup de massue. Nous nous crûmes 
devancés, dans la région que nous voulions explorer, par une expédition scientifique ri- 
vale. L'intérêt attaché par les Anglais aux découvertes géographiques dans le nord de 
l'Indo-Chine et les efforts qu'ils avaient tentés dans cette direction les années précédentes, 
donnaient au fait qui nous était annoncé un degré de vraisemblance qui ne nous permit 
pas de le révoquer en doute un seul instant. Nous regrettâmes amèrement alors le temps 
perdu à Bassac à attendre les passe-ports et les instruments que la colonie de Cochinchine 
devait nous faire parvenir, et que j'avais dû, après quatre mois d'attente infructueuse, 
aller chercher moi-même à Pnom Penh. Au point de vue politique, notre influence et 
notre prestige avaient tout à perdre à la comparaison qu'allaient faire les indigènes entre 
la pauvre et modeste Mission française, voyageant sans éclat, sans escorte, obligée de me- 
surer ses générosités et ses dépenses aux faibles ressources mises à sa disposition, et 
l'expédition anglaise, composée, nous disait-on, de plus de quarante Européens, et dé- 
ployant un faste en rapport avec la richesse du puissant gouvernement colonial qui l'avait 
sans doute organisée. Nous nous demandions avec anxiété quelle était la partie du fleuve 
que cette expédition avait pu reconnaître au-dessus de Luang Prabang. A partir de ce 
point jusqu'à Pak Lay, le cours du fleuve était connu par le voyage de Mouhot, et nous 
arriverions probablement à temps clans cette dernière ville pour achever, avant tout autre 
voyageur, la reconnaissance de la partie sud du fleuve, dont le cours, levé pour la première 
fois, demeurerait notre propriété incontestable. Mais il était dur, pour qui avait espéré de 
plus vastes découvertes et la gloire plus éclatante de pénétrer jusqu'en Chine par la vallée 
du Cambodge, de se contenter d'un lot relativement aussi mince que le tracé de six cents 
milles géographiques du cours de ce fleuve. 

Ainsij notre voyage commençait à peine, et déjà l'inconnu manquait sous nos pieds ; 
là où nous avions espéré une récolte vierge encore de tout moissonneur, il ne nous 
restait plus qu'à glaner sur les pas d'aulrui. Nous en étions inconsolables. Le comman- 
dant de Lagrée surtout était plus affecté qu'il ne se l'avouait à lui-même. Une réflexion 
lui vint cependant, qui nous réconforta un peu. « Les Anglais n'ont pu, nous dit-il, 
reconnaître bien haut le fleuve du côté du Tibet, puisque, partis sans doute de Birmanie, 
ils se rabattent déjà vers le sud; eh bien ! s'ils ont reconnu avant nous la partie médiane 
du cours du fleuve, nous prendrons notre revanche dans le nord, et nous pousserons 
jusqu'aux sources, s'il le faut, pour dépasser leurs traces. » L'émulation dans les entre- 
prises scientifiques est un ressort d'une incomparable puissance. Le chagrin que nous 
avions ressenti tout d'abord en nous voyant devancés, devint un stimulant qui nous anima 
d'une ardeur plus grande et d'une foi nouvelle. Ce fut dans ces dispositions que, le 14 
avril, nous nous remimes en route. 

Un peu en aval de Xieng Cang, nous rencontrâmes un de ces radeaux construits en 
bambous, dont il a déjà été parlé, véritables maisons flottantes qui permettent, lorsqu'on 
descend le fleuve, de transporter de nombreux voyageurs et des quantités énormes de 



RENCONTRE D'UN VOYAGEUR EUROPÉEN. 303 

marchandises. Celui-ci avait à bord une véritable colonie de bonzes et autres indigènes 
qui, partis de Luang Prabang, allaient visiter le sanctuaire célèbre de Peunom. On se 
rappelle sans doute le trait d'héroïque piété que ce lieu sacré avait inspiré à notre tru- 
cheman Alévy. Nous souhaitâmes aux dévots pèlerins une interprétation moins sévère 
des volontés du Bouddha. 

Le fleuve conservait la physionomie plus paisible qu'il avait revêtue aux environs de 
Xieng Cang. Son lit, beaucoup plus étroit, était en entier occupé par ses eaux ; c'est à 
peine si, de loin en loin, une assise de roches traversant le fond venait produire une légère 
accélération dans la vitesse du courant. La profondeur, au lieu de présenter les énormes 
inégalités des jours précédents, se maintenait d'une façon régulière entre 10 et 12 mè- 
tres. Notre navigation était aussi facile et aussi rapide qu'elle avait été pénible et lente 
entre Vien Chan et Xieng Cang. 

A quelques milles en aval de Xieng Cang, nous passâmes devant l'embouchure du 
Nam Leui, affluent de la rive gauche. Cette rivière avait été reconnue déjà par Mouhot; 
mais ses notes n'en indiquaient pas sans doute assez clairement la direction, et sur la 
carte de son voyage, on l'a fait couler vers le sud, en sens inverse de son cours véritable. 
Cette erreur, que sa mort prémalurée et si regrettable explique aisément, prouve combien 
il est difficile à tout autre qu'à celui qui les a prises, de tirer parti de notes de voyage, écrites 
à la hâte et pleines de sous-entendus et d'abréviations. Depuis que nous nous rapprochions 
de l'itinéraire suivi par l'infortuné naturaliste, nous étudiions chaque soir sa carte avec Je 
plus grand soin pour contrôler les renseignements des indigènes. La position de Leui, 
centre d'une exploitation importante de fer magnétique qui était à deux jours de marche 
dans le sud-est par rapport à nous, était évidemment indiquée trop au nord sur cette carte. 
Mais l'épreuve décisive du degré de certitude que pouvait présenter le travail géographique 
de Mouhot devait être faite à Pak Lay, point où la route de la Commission française et la 
sienne allaient se croiser pour la première fois. 

A partir de l'embouchure de Nam Leui, le fleuve contourne une série de collines iso- 
lées, d'origine calcaire, autour desquelles il forme des lacets comparables aux méandres 
de la Seine aux environs de Paris. Au sommet de l'une de ces courbes, il reçoit le Nain 
Ouang, rivière aussi considérable que le Nam Leui, qui vient de Kentao, chef-lieu de 
district situé à une dizaine de lieues dans le sud-est. Kentao et Muong Leui dépendent 
de la grande province de Petchaboun. Nous nous trouvions en ce moment à un degré 
environ à l'est du méridien de Bankok, c'est-à-dire presque droit au nord et à une cen- 
taine de lieues de cette dernière ville. Nous nous expliquions comment Mouhot, qui était 
parti de Bankok, n'avait eu à faire, dans l'intérieur du Laos, pour rejoindre le Cambodge, 
que les deux cinquièmes environ de la route que nous avions dû parcourir, depuis Pnom 
Penh, pour arriver au même point. 

Le 16 avril au matin, la rive gauche du fleuve s'aplanit et les chaînes de collines s'en 
éloignèrent. Comme s'il avait retrouvé soudain sa liberté d'action, le Mékong se redressa 
vers le nord et se maintint dans cette direction en ne présentant plus que des inflexions 
insignifiantes. Il y avait six semaines que nous n'avions eu l'heur de suivre une pareille 



304 DE VIEN CHAN A LUANG PBABANG. 

roule. En même temps le lit du fleuve s'élargit, et quelques grandes îles s'y montrèrent : 
nous n'étions plus qu'à une douzaine de milles de Pak Lay. 

Ce fut à ce moment qu'on nous annonça que les Anglais, redescendant le fleuve, 
étaient partis le matin même de ce dernier point et que nous n'allions pas tarder à voir 
passer leurs radeaux. Le commandant de Lagrée, pour dégager sa responsabilité, s'occupa 
immédiatement de la rédaction d'une note destinée au gouverneur de la Cochinchine fran- 
çaise. Celte note résumait les principales circonstances de notre voyage depuis notre dé- 
part de Saigon et indiquait les causes des retards survenus dans l'accomplissement de notre 
mission, causes dont aucune ne nous était imputable; elle faisait valoir la célérité avec la- 
quelle, une fois muni des passe-ports que j'avais dû aller chercher jusqu'à Pnom Penh, 
j'avais rejoint l'expédition en marchant, sans m'arrêter, plus de trente jours de suite, et 
l'activité déployée à partir de ce moment pour regagner le temps perdu. De mon côté, 
j'achevai à la hâte un croquis de la carte du fleuve contenant tout notre itinéraire depuis 
Cratieh, et je l'accompagnai d'une brève indication des principaux résultats géographiques 
dont nous pouvions les premiers revendiquer l'honneur. Ces différents travaux terminés, 
nous attendîmes de pied ferme nos collègues en exploration indo-chinoise. 

A midi, un premier radeau apparut : hélé par le petit mandarin laotien qui était chargé 
de nous conduire de Xieng Cang à Pak Lay, il manœuvra de façon à venir aborder à la 
pointe d'amont de l'île le long de laquelle nos barques se tenaient amarrées. Le courant le 
porta bientôt sur nous. II n'y avait à bord aucun Européen; mais nous apprîmes de ceux 
qui le montaient qu'un second radeau n'allait pas tarder à passer qui en contenait trois. 
C'était à ce chiffre que se réduisaient les quarante Anglais qu'on nous avait annoncés. Un 
mandarin siamois d'un rang élevé les accompagnait, et, au dire des gens du radeau, avait 
autorité sur eux. Cette dernière circonstance commença à nous faire douter du caractère 
que nous avions attribué jusque-là à la prétendue mission européenne. Le second radeau 
se montra à ce moment : en voyant sa conserve arrêtée près de nous, il fit mine de venir 
la rejoindre; puis quelque hésitation parut se manifestera bord ; il reprit le fil du courant 
et alla prendre terre à une assez grande distance de nous, à l'extrémité d'aval de l'île. Dès 
que nous fûmes sûrs qu'il manœuvrait pour s'arrêter, le commandant de Lagrée me dépê- 
cha à bord pour ouvrir les négociations et entrer en relation officielle avec les nouveaux 
venus. 

Au lieu des uniformes anglais que je m'attendais à rencontrer, quelle ne fut pas ma 
surprise en me voyant accueilli par un Européen simplement vêtu, qui me souhaita 
le bonjour en français. Je me trouvais en présence d'un employé de notre colonie de 
Cochinchine, M. Duyshart, Hollandais de naissance, qui avait quitté Saigon pour prendre 
du service auprès du roi de Siam, dont il avait été nommé le géographe ordinaire. Il 
avait quitté Bankok au commencement de la saison sèche dernière, avait remonté en 
barque la branche la plus orientale du Menam, jusqu'au moment où elle devient inna- 
vigable, puis avait rejoint par terre le Mékong à un point nommé Xieng Khong, silué 
près des limites du Laos Siamois et du Laos Birman. Depuis Xieng Khong, il descen- 
dait le fleuve en radeau pour faire le levé géographique de son cours. La saison plu- 



RENCONTRE D'UN VOYAGEUR EUROPÉEN. 



30: 



vieuse l'effrayait beaucoup, et il ne comptait pas achever ce travail cette année même; il 
voulait retourner hiverner à Rankok, pour continuer a la prochaine saison sèche la 
carte de la vallée du fleuve. Il avait la tête remplie de terribles histoires sur l'insalubrité 
du Laos, et parut nous considérer comme des gens morts, puisque nous persistions à nous 
avancer dans le nord malgré les pluies. 

Quant aux deux autres Européens qui l'accompagnaient, c'étaient deux métis, nés de 
femmes siamoises, qui lui servaient d'aides et de domestiques. 

M. Duyshart m'avoua que notre rencontre lui avait causé les plus vives appréhensions. 
On lui avait dit à Luang Prabang qu'un certain nombre de Français remontaient le 
fleuve à la tête d'une troupe de Cambodgiens armés ; il connaissait vaguement la révolte 
qui venait d'ensanglanter le Cambodge, et il avait craint un instant de se trouver en 
présence d'une bande de maraudeurs et de pillards, qui pouvait lui faire un mauvais parti. 
Aussi avait-il cherché à éviter cette rencontre et ne s'était-il un peu rassuré qu'en voyant 




KENG SAO ET LES MOSTAGNES DES ENVIfiONS DE PAK LAY. 



le radeau qui le précédait entrer en pourparlers amicaux avec nos barques. Il avait cepen- 
dant jugé prudent de s'arrêter en aval, pour pouvoir au besoin détaler promptement. 

Ainsi, grâce aux exagérations des indigènes, nous nous étions des deux côtés alar- 
més inutilement. La mission de M. Duyshart était bien une mission scientifique ; mais 
son voyage n'avait pas la portée "que nous lui avions attribuée. Il avait reconnu, il est 
vrai, le cours du Cambodge cent vingt milles au-dessus de Luang Prabang, mais il n'était 
pas sorti des limites des possessions siamoises. Xieng Khong, le point le plus haut 
qu'il eût atteint sur le fleuve, n'était que peu au-dessus du vingtième parallèle. 

A Xien°- Khong, le Mékong paraissait venir du nord-ouest; sa largeur et son débit 
restaient considérables; mais, à partir de ce point, il s'engageait dans une contrée où les 
populations étaient en guerre les unes avec les autres et où M, Duyshart pensait qu'il nous 

serait impossible de pénétrer, 

j 39 



306 DE VIEN CHAN A LUANG PRABANG. 

M. Duyshart avait été parfaitement accueilli à Luang Prabang, et il avait reçu de nom- 
breux cadeaux du roi. En sa qualité d'envoyé officiel du roi de Siam, il vivait aux dépens 
des populations qu'il traversait. Son étonnement fut grand quand il apprit que nous payions 
scrupuleusement tous les services qu'on nous rendait. Il me laissa entrevoir que, quoique 
accoutumé à la manière de faire des Asiatiques, les exactions et les abus de pouvoir du 
mandarin siamois qui l'accompagnait, lui paraissaient souvent exorbitants. 

En échange de ses intéressants renseignements, je donnai à M. Duyshart quelques 
indications sur la route qu'il allait suivre et les latitudes des principaux points par lesquels 
il allait passer en descendant le fleuve. Il voulut bien se charger de remettre nos lettres 
et nos plis officiels au consul de France à Bankok ; et il s'est acquitté scrupuleusement 
de cette mission. Grâce à lui, la carte de notre voyage jusqu'au point où nous l'avions 
rencontré, parvint quelques mois après à Saigon, où elle fut immédiatement publiée. C'est 
ce croquis qui fit connaître en Europe les premiers résultats géographiques de notre ex- 
ploration. 

Depuis mon retour en France, je n'ai pu retrouver aucune trace des travaux de 
M. Duyshart; leur publication eût été fort utile pour reconstruire la carte de la vallée su- 
périeure de la branche orientale du iAIenam. 11 est possible que le gouvernement sia- 
mois, qui n'avait fait entreprendre ce voyage que dans le but de contrôler nos propres 
assertions et de pouvoir discuter en connaissance de cause la question toujours pendante 
de ses véritables limites du côté du Cambodge et de la grande chaîne de Cochinchine, ait 
cru devoir garder entièrement pour lui les renseignements rapportés par son géographe en 
titre. Peut-être aussi M. Duyshart a-t-il succombé aux fatigues de son voyage. Il serait 
regrettable dans ce cas que ses notes et ses observations ne fussent point tombées entre 
les mains de personnes qui puissent en tirer parti. 

A une heure et demie, je pris congé de M. Duyshart, dont le radeau se remit 
aussitôt en marche. Sa rencontre, les renseignements qu'il nous donnait sur le haut du 
fleuve, étaient certainement l'événement le plus considérable du voyage depuis notre 
départ de Saigon. Le cercle de nos connaissances dans le nord de la vallée du Cambodge 
se trouvait sensiblement élargi; mais nous pouvions prévoir déjà de graves difficultés au 
delà de Xieng Khong. 

Le soir du même jour, nous franchissions les limites du royaume de Luang Pra- 
bang. Nous nous trouvions au commencement du rapide appelé Keng Sao. Le fleuve, 
qui en cet endroit a plus d'un kilomètre de large, présentait un aspect assez semblable 
à celui qu'il nous avait offert au-dessus de Sombor. Des brousses submergées, des 
îlots et des roches encombraient son lit d'une rive à l'autre, et nous dûmes le lende- 
main nous servir plusieurs fois de cordes pour faire passer à nos barques les points 
les plus difficiles de la route sinueuse qu'il faut suivre au milieu de tous ces obstacles. 

Un peu au-dessus de Keng Sao, le lit du Cambodge se rétrécit et se nettoie un peu. Les 
collines se rapprochent encore une fois des rives et enferment entre deux parois de 
roches toutes les eaux du fleuve. Les maisons de Pak Lay apparaissent au milieu des 
grands arbres qui bordent la rive droite. Au pied de la berge, qui avait à ce moment uno 



PAK LA Y. 307 

quinzaine de mètres d'élévation au-dessus du niveau de l'eau, s'étend devant le village 
un long banc de sable sur lequel avaient été construites quelques grandes cases en bambou, 
pour recevoir M. Duysbart, le mandarin siamois qui l'accompagnait et les gens de leur 
suite. C'était là une installation toute prête dont nous nous empressâmes de profiter, quand, 
le 17 avril, à dix heures du matin, nous débarquâmes à notre tour à Pak Lay. 

Le village, construit en pleine forêt, présente une physionomie différente de celle que 
nous étions accoutumés à rencontrer. Pas de palmiers aux environs des cases, et les 
rizières, qui partout ailleurs touchent les dernières maisons, sont ici fort éloignées dans 
l'intérieur; le pays, plus accidenté, offre peu de plaines pour cette culture. La forêt elle- 
même revêt un aspect plus sévère et des teintes plus sombres. Le dzao, ce magnifique 
arbre à huile, qui sert dans le sud à construire des pirogues, a disparu ; de nombreuses es- 
sences nouvelles font leur apparition. 

Les habitants paraissaient d'un naturel plus réservé, et étaient loin de nous témoigner 
la curiosité indiscrète dont nous avions eu à subir jusque-là les importunités. Il est vrai 
qu'ils étaient déjà familiarisés avec les figures européennes. 11 y avait six ans que Mouhol 
avait passé à Pak Lay, venant de Muong Leui et de Bankok. 

Une route assez bonne longe la rive droite du fleuve, entre Pak Lay et Luang Pra- 
bang. Ce fut celle que suivit Mouhot. Elle était fréquentée jadis par les caravanes chi- 
noises, qui partaient chaque année du Yun-nan et se dirigeaient en partie sur Ken 
tao, et en partie sur Muong Nan et Xieng Mai. Cette caravane annuelle, composée 
d'une centaine de personnes et de deux ou trois cents chevaux ou bœufs porteurs, ve- 
nait échanger des ustensiles de cuivre et de fer, de la passementerie, de la soie grége et 
du fil d'or, contre du coton, de l'ivoire, des cornes de cerf et de rhinocéros, des plumes 
d'oiseaux et des crevettes séchées qui, sur les marchés de Xieng Mai et de Muong Nan, pro- 
viennent de Moulmein. Depuis les guerres qui ont désolé le sud de la Chine et la rive 
gauche du Mékong^ ce trafic a complètement cessé et on ne rencontre plus sur cette route 
que quelques colporteurs pégouans. Xieng Mai et Muong Nan communiquent aujourd'hui 
avec le Yun-nan par la voie plus commode de Xieng Tong, que le voyage du lieutenant, 
aujourd'hui général Mac Leod, accompli en 1837, n'a pas peu contribué à faire suivre. 

Le fleuve n'est pas entièrement abandonné comme moyen de transport entre Luang 
Prabang et le Laos méridional; Il sert de route à un commerce local qui est loin, il est vrai, 
d'avoir l'importance du précédent. Les radeaux sont les seules embarcations usitées par 
les commerçants ou lès voyageurs pour redescendre le courant. Les pirogues de cette zone 
sont trop petites pour recevoir des marchandises d'une nature aussi encombrante que les 
nattes et les poteries que Luang Prabang expédie dans le sud. 

' Nous Congédiâmes à Pak Lay les barques de Xieng Cang, et le chef du village dé- 
ploya la plus grande activité pour nous en faire préparer de nouvelles. Il fallut sept pi- 
rogues du villa°e pour remplacer les cinq qui nous avaient amenés. Elles furent prêtes 
en quarante-huit heures, et le 19 avril au matin nous nous remîmes en route. 

Jusqu'à Luang Prabang, et même jusqu'à Xieng Khong, l'ascension du fleuve ne pou- 
vait plus avoir le côté imprévu que nous avait offert notre voyage de Houtén à Pak Lay : 



308 DE VIEN CHAN A LUANG PRABANG. 

nous connaissions à peu près la direction que nous allions suivre ; mais la transforma- 
tion de la végétation et de la population, qui était plus sensible chaque jour depuis que 
nous remontions vers le nord, donnait au paysage un caractère de nouveauté qu'il n'avait 
pas eu depuis longtemps. Les montagnes calcaires qui dominaient la vallée du fleuve 
affectaient les formes les plus tourmentées et les plus bizarres, et encadraient ses eaux 
de lignes dentelées d'un effet original. De véritables jets de marbre se dressaient par- 
fois subitement sur les rives, et formaient des murailles à pic que le fleuve baignait 
d'une onde tantôt tranquille, tantôt écumante. 

Le Mékong était loin de couler à pleins bords entre les berges de plus en plus élevées 
qui limitaient son cours : une grande partie de son lit était à découvert ; il fallait souvent, 
pour arriver à la rive, franchir de longs espaces hérissés de rochers. Çà et là, quelques 
bancs de sable sur lesquels s'élevaient d'immenses pêcheries, véritables villes de bambou 
déjà abandonnées par les pêcheurs, en prévision de la crue des eaux. 

Le lendemain de notre départ de Pak Lay, nous passâmes au pied d'une haute mon- 
tagne à deux sommets, Phou Khan, descendant jusqu'au fleuve en trois gradins gigan- 
tesques, dont le dernier offre une hauteur verticale de plus d'une centaine de mètres. 
Sur l'autre rive se trouve un village, Ban May ou Muong Diap, auquel nous nous arrê- 
tâmes un instant. 11 fallut, pour y arriver, grimper à une échelle en bambou, d'une 
vingtaine de mètres de hauteur : la rive est trop à pic et la roche qui la compose est trop 
dure pour que les habitants aient pu y pratiquer les sentiers habituels. Nous fumes récom- 
pensés de notre ascension par une vue des plus pittoresques: nous avions devant nous 
la longue perspective du fleuve, longeant pendant plusieurs milles la haute chaîne qui, 
vis-à-vis de nous, était venue tangenter son cours. Dans cet intervalle et paraissant jaillir 
de ses ondes, une série d'aiguilles calcaires bordaient la rive gauche et élevaient aux 
cieux leurs flèches aiguës et dénudées. A leur pied, une végétation vigoureuse dissimu- 
lait la roche et se réfléchissait dans les eaux profondes. Une rivière, le Nam Poun, venait 
près du village mêler ses eaux à celles du Cambodge, et sa vallée sinueuse déchirait 
d'une ligne plus sombre l'uniforme plaine de verdure que formaient, vues à distance, 
les forêts de la rive droite. 

Pendant trois jours, nous ne vîmes plus aucune habitation sur les bords du fleuve, 
et nous dûmes chaque soir coucher dans nos barques. Les seuls incidents de la naviga- 
tion étaient les rapides que nous rencontrions tous les trois ou quatre milles, et qui pour 
la plupart étaient formés par les galets et les roches, accumulés à leur embouchure par 
les nombreux petits affluents que le fleuve reçoit dans cette région. Nos bateliers fran- 
chissaient ces obstacles sans cordes et avec leurs gaffes, à l'aide de quelques vigoureux 
efforts. De temps en temps un orage illuminait d'éclairs multipliés la scène du fleuve, 
et mêlait au bruit de ses eaux les roulements du tonnerre mille fois répétés par les mon- 
tagnes des rives. La grêle n'était point rare pendant ces grains qui duraient à peine une 
demi-heure et qui abaissaient brusquement la température de quatre ou cinq degrés. 

Le cours du fleuve était remarquablement droit et dirigé au nord ; en certains en- 
droits, il remplissait entièrement son lit: sa largeur se réduisait alors à LiO mètres 



KENG LUONG: 



309 



environ ; sa profondeur, très-uniforme, atteignait 26 mètres à très-peu de distance 
des rives; le couraiflétait d'un peu plus d'un mille à l'heure ; le niveau de l'eau, qui avait 
monté un instant sous l'influence des premières plujes, était redescendu depuis Pak Lay 
et paraissait être revenu à son point le plus bas. Les collines qui bordaient les rives avaient 
un aspect si régulier, qu'elles donnaient au fleuve l'aspect d'un canal. Une série de petites 
cascades tombaient de tous côtés dans ses eaux avec un bruit argentin ( Voy. la vue du 
fleuve, p. 311). 

Le 23 avril, nous rencontrâmes sur la rive gauche, à l'embouchure d'une petite 
rivière, le Nam Loua, un groupe de cases où nous essayâmes de renouveler notre stock 
de provisions de bouche qui se trouvait absolument réduit à du riz. Nous ne trouvâmes 
que des œufs. Le soir nous fûmes plus heureux, et nous pûmes acheter dans un village 
assez considérable, situé, comme le précédent, à l'embouchure d'une rivière, le Nam 




MONTAGNES CA'LCAIUES EN FACE DE BAN MUONG DIAP. 



Neun , une quantité satisfaisante de volailles au prix de 15 centimes l'une. Dans la 
journée nous avions reconnu un affluent considérable de la rive droite, le Nam Houn, 
qui est loin d'avoir en ce point la largeur de 100 mètres que lui attribue Mouhot. 

A partir du Nam Neun, le fleuve ne présente qu'une succession de rapides. 11 se ré- 
trécit et sa profondeur augmente rapidement : je trouvai 30 mètres, puis 60 mètres. 
Nous arrivions au pied de Keng Luong, l'un des passages les plus dangereux que 
nous eussions à franchir. Comme pour nous en montrer les périls, un cadavre, emporté 
par le courant, vint à ce moment passer près de nos barques. C'était celui d'un sauvage 
appartenant à l'une des nombreuses tribus qui habitent les montagnes voisines du fleuve. 
Un banc de sable et des roches s'avancent sur la rive gauche et forment au-dessous du 
rapide une sorte de petite baie à l'abri des remous ; ce fut là que nos barques abordèrent : 
il fallait les décharger complètement et leur enlever jusqu'à leurs toits en feuilles et la car- 



310 



DE V1EN C.HAN A LUANG PRABANG. 



casse en bambou sur laquelle ils sont établis. Pendant que les bateliers et nos Annamites 
s'occupaient de ce travail, nous remontâmes le long du banc de sable pour reconnaître la 
difficulté. 

Trois énormes rochers s'élèvent au milieu du fleuve et forment une sorte de barrière 
longitudinale qui le partage en deux bras. Le dernier de ces rochers ne laisse vis-à-vis de 
la pointe du banc qu'un étroit passage, heureusement très-court, dans lequel les eaux s'en- 
gouffrent avec une violence inouïe. Nos barques, une fois déchargées, devaient prendre 
l'autre bras du fleuve; au bruit sourd qui nous parvenait et aux jets d'écume qui blanchis- 
saient les intervalles du rideau de roches qui nous masquait la rive droite, il était évident que 
si ce second passage était moins dangereux, il était beaucoup plus long que le précédent. 

En amont du rapide, d'énormes falaises de rochers abrupts encaissent de tous côtés 
les eaux du fleuve et forment une sorte de bassin d'apparence circulaire, où les eaux 




KENG LUONG (24 AVKIl). 



calmes, noires et profondes ne trahissent le voisinage du danger que par d'impercepti- 
bles rides, effets de l'attraction du courant. Sur les parois du rocher, on distinguait, 
au-dessus de nos têtes, la ligne tracée par le fleuve à l'époque des hautes eaux; elle accusait 
entre les deux saisons une différence de niveau de 16 mètres. Le fleuve n'avait guère là 
plus de 200 mètres de large, et je le traversai à la nage pour examiner le passage 
ouest du rapide. Sur l'autre rive, la falaise s'était écroulée pour livrer passage à untowent, 
en ce moment presque à sec, qui, pendant chaque jour de pluie, accumule à son embou- 
chure une immense quantité de galets. Ces galets, joints aux roches provenant de la berge, 
se sont accumulés dans le lit du fleuve. Les eaux, irritées de ce soudain obstacle et attirées 
par le vide profond de la partie en aval où elles retrouvent soudain une profondeur de 
60 mètres, se précipitent au milieu des roches qu'elles recouvrent d'une mer d'écume, 
et, au bout d'une course furibonde de plusieurs centaines de mètres, viennent se joindre, 



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KENG CANIOC. 



313 



à l'extrémité du dernier ilôt, au torrent que forme le bras de la rive gauche. 

L'aspect du rapide au moment de la crue doit être magnifique : toutes les roches qui 
occupent le milieu de la rivière sont recouvertes par les eaux, et le Cambodge n'offre plus 
qu'une masse imposante d'écume coulant à pleins bords entre deux parois de marbre. 

A midi, toutes nos barques avaient franchi sans accident et à l'aide de cordes le passage 
difficile. On les gréa de nouveau et nous nous remîmes en route. 

Les obstacles se multiplièrent devant nous pendant toute la journée, sans présenter 
cependant de difficulté aussi sérieuse que celle que nous venions de vaincre. Le chenal 
était de plus en plus encombré et rétréci par les roches, et à chaque angle, ou à chaque 
anfractuosité de leurs parois, il fallait lutter contre un courant dont la vitesse se décuplait 
tout d'un coup. La vallée du fleuve était redevenue complètement déserte et présentait un 




KENG CANIOC (25 AVRIL). 



aspect de plus en plus sauvage. A quatre heures et demie du soir, nous nous arrêtâmes 
devant un nouveau rapide, Keng Canioc *, qui nécessitait encore le déchargement de nos 
barques. Le passage en fut remis au lendemain. 

Une seule roche, debout au milieu du fleuve et se prolongeant sous l'eau par de larges 
assises, produit une sorte de chute torrentueuse qui accusait à ce moment un dénivellement 
subit de près d'un mètre entre les eaux d'amont et celles d'aval. Le passage de l'est est le 
plus étroit, mais le plus court. C'est celui que prirent nos barques. En les halant avec des 
cordes contre ce courant de foudre, l'une d'elles se rompit; mais le patron, resté fièrement 
debout au gouvernail, n'en continua pas moins à la diriger entre deux eaux, et les effets 
combinés de son aviron et de notre amarre réussirent à amener le long du bord la légère 



1 Écrit par erreur sur la carte Keng Sanioe. 
I. 



AU 



314 DE V1EN CHAN A LUANG PRABANG. 

pirogue, qui fut viciée et remise à flot en un clin d'œil. Il suffit, à Keng Canioc, de porter les 
bagages à dos d'hommes, sur la rive, à une distance de 25 mètres du point de décharge- 
ment; à Keng Luong, le trajet est de 300 mètres. 

Le reste de la journée se passa à contourner péniblement une haute montagne calcaire 
qui s'élève sur la rive droite du fleuve, et au pied de laquelle ses eaux décrivent un 
demi-cercle. Vers le soir, nous avions réussi à doubler cette espèce de promontoire; le 
courant s'était calmé ; des plages de sable remplaçaient les falaises de roches ; celles-ci se 
terminaient sur la rive droite par une masse de tuf calcaire d'une grande élévation, sur- 
plombant le fleuve. Une cascade jaillissait du sommet et ses eaux brillantes, à demi voi- 
lées par un rideau de lianes, d'arbustes et de plantes grimpantes, retombaient en pluie 
fine, tout irisée des rayons du soleil couchant. Nous nous arrêtâmes sur un banc de sa- 
ble pour jouir de ce charmant paysage et préparer notre campement pour la nuit. Quel- 
ques marchands laotiens y étaient arrivés avant nous : ils nous montrèrent à peu de 
distance un radeau naufragé sur les roches et complètement envahi par les eaux. 
C'était là leur embarcation, et ils travaillaient activement à en sauver le contenu : déjà 
étalés sur le sable, se trouvaient des nattes, des gâteaux de cire, des paquets de gingem- 
bre. Mais que de choses avariées ou entraînées sans retour par le courant! Les malheu- 
reux voyageurs n'en supportaient pas moins cette infortune avec beaucoup de philosophie, 
et songeaient à reconstruire un nouveau radeau avec les bambous de la rive. 

Nous étions à ce moment très-près de Thadua, l'une des étapes de Mouhot dans son 
voyage par terre de Pak Lay à Luang Prabang. A une centaine de mètres de la berge, se 
trouvait une route assez large, remplie de traces d'éléphants et de bœufs porteurs. C'était 
celle que suivaient jadis les caravanes chinoises et qu'avait prise le voyageur français. 

Le lendemain, nous arrivâmes de bonne heure à un village assez important, Ban 
Coksay, où nous devions changer de barques. Quoique situé sur le territoire de Luang 
Prabang, il dépend de la grande province de Muong Nan, dont le chef-lieu est à six jours 
de marche dans le sud-ouest. 

La population de Ban Coksay est laotienne ; mais un grand nombre de sauvages des 
montagnes avoisinantes viennent dans le village y échanger leurs produits. Depuis que 
nous étions entrés dans la région montagneuse où le fleuve s'engage à partir de Vien 
Chan, cet élément de population avait pris une importance considérable. Nous avions 
rencontré à Xieng Cang les Khas Mis; les sauvages que nous vîmes à Ban Coksay 
étaient des Khmous. Ces deux tribus, ainsi que celles qui portent plus haut les noms 
de Lemeth et de Does, paraissent être les débris d'une race unique que les Laotiens 
ont dépossédée de la souveraineté de la contrée. Leur langage n'offre que des dissem- 
blances insignifiantes, et il a quelques rapports avec celui des tribus qui habitent les 
environs d'Attopeu, dans le sud du Laos 1 . Leur physionomie n'a plus celte expression 

1 Voy. les vocabulaires donnés à la fin du second volume et les types 11, 12, 13 de la pi. I de la 2* partie de 
l'Atlas. Mac Leod a déjà mentionné ces tribus sous le nom de Kamu et de Kamet dans le journal de son voyage 
à Xieng Hong (p. i c 2). J'ignore si les Khas Mis ont autre chose de commun que le nom avec les Kamis ou 
Koumis qui habitent le territoire d'Aracan. 



LES SAUVAGES KHMOUS. 



315 



soumise et craintive que les sauvages du sud ont dans leurs relations avec les habitants 
de la vallée du fleuve. Ils traitent au contraire d'égal à égal avec la race conquérante. 
Au sein de cette région montagneuse, leur propre berceau, ils reprennent l'ascendant de 
leur énergie native et de leurs qualités plus viriles. Leur nombre, le besoin que l'on a d'eux 
pour défendre contre des voisins entreprenants les défilés des montagnes, en font des 




UN SAUVAGE KHMOU. 



auxiliaires que l'on ménage, et non, comme à Bassac ou à Attopeu, une matière imposable, 
productive de poudre d'or et d'esclaves. 

En face du village, se trouvaient de grandes pêcheries dont la campagne paraissait 
avoir été très-fructueuse. Quelques indigènes employaient les derniers jours qui leur res- 
taient encore, avant la crue des eaux, pour jeter une dernière fois leurs filets dans les 



316 DE VIEN CHAN A LUANG PRABANG. 

parties du fleuve abritées du courant par une heureuse disposition des rochers des rives; 
dans ces endroits frais, calmes et profonds, les gros poissons que nourrit le Cambodge 
trouvent, au milieu de tant de tourbillons et de rapides, le repos qui leur est nécessaire 
pour frayer. Nous fumes témoins de la capture de l'un d'eux; il nous étonna par ses 
énormes dimensions : il fallut le concours de cinq ou six hommes pour l'amener sur la rive. 
Il n'y avait malheureusement personne parmi nous à qui l'ichthyologie fût familière et qui 
pût reconnaître si ce poisson était parent d'une des grandes espèces que nourrit le grand 
lac du Cambodge, et qui donnent lieu, au moment de la baisse des eaux, à une pêche si 
fructueuse. Tous les grands fleuves de l'Asie orientale sont excessivement poissonneux et 
fournissent, en Chine, un appoint considérable à l'alimentation des classes pauvres. On a 
fait plusieurs tentatives pour acclimater en Europe quelques-unes des espèces les plus 
communes dans le fleuve Bleu. Est-ce au Tibet qu'il faut chercher le point de départ de 
ces poissons, qui sont certainement les rois de l'eau douce ? Les lits de roches et les énormes 
profondeurs que présentent le Cambodge et le Yang-tse kiang sont-ils les causes déter- 
minantes de leur production? 

Le 27 au matin, nous quittâmes Ban Coksay. Après avoir franchi, immédiatement 
après notre départ, deux rapides assez difficiles à franchir pour les radeaux, Keng Soc et 
Keng Mong, nous constatâmes un changement notable dans l'aspect général de la contrée. 
Les mouvements de terrain devinrent moins brusques; les ondulations des collines qui se 
succédaient sans interruption le long des rives, prirent plus d'ampleur, et nous offrirent 
des échappées plus nombreuses, des perspectives plus lointaines. L'horizon élargi nous 
laissa voir, sur la rive gauche du fleuve, cinq plans de montagnes graduellement étages, 
de l'ouest à l'est; quelques villages se présentèrent en amphithéâtre sur les pentes de- 
venues moins abruptes. Le tapis sombre de verdure, qui recouvre uniformément toute 
la contrée, se diapra de taches d'une nuance plus claire, indiquant les cultures de riz de 
forêt. 

Le 28, nous franchîmes encore plusieurs rapides, dans lesquels le fleuve, devenu 
plus large, éparpillait ses eaux peu profondes entre quelques îles et de nombreux bancs 
de sable; le soir, nous nous arrêtâmes à Ban Seluang pour changer une dernière fois de 
barques : nous n'étions plus qu'à quelques milles de Luang Prabang. Grâce à l'activité 
déployée par tout le monde, nous pûmes dès le lendemain matin nous remettre en route 
pour cette dernière destination. 

Vers onze heures, nous tournions le dernier coude que forme le fleuve au-dessous de 
Luang Prabang et qui est produit par une petite colline calcaire à pic sur la rive droite. 
La ville nous apparut alors sur la rive opposée, à deux milles de distance. Le coup d'oeil 
qu'elle nous offrait était des plus pittoresques et des plus animés \ Depuis notre départ de Co- 
chinchine, nous n'avions pas rencontré une agglomération aussi considérable de maisons. 
Leurs toits pressés s'alignaient en séries parallèles le long du fleuve et entouraient de tous 
côtés un petit monticule qui s'élevait comme un dôme de verdure au milieu de cette surface 

1 Voy. Atlas, 2 e partie, pi. XXV, une vue générale de Luang Prabang. 




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ARRIVÉE A LUANG PRABANG. 319 

grisâtre de chaume. Au sommet de ce monticule, un Tat dégageait sa flèche aiguë du feuil- 
lage des arbres, et formait le trait dominant du paysage. Quelques pagodes s'étageaient sur 
les pentes de cette espèce de mont sacré, et leurs toits rouges tranchaient vivement sur le 
vert sombre de la végétation. Au pied des berges, hautes d'une quinzaine de mètres, des 
radeaux fixes, sur lesquels étaient construites de nombreuses cases, composaient, au- 
dessous de la ville, comme une seconde cité, que de nombreux sentiers en zigzag, qui 
apparaissaient de loin comme autant de lacets blancs, reliaient aux maisons de la rive. 
Des centaines de barques de toutes dimensions montaient ou descendaient rapidement le 
long de ce faubourg flottant, tandis que de larges et lourds radeaux, venant du haut du 
fleuve, cherchaient lentement près du bord un endroit commode pour s'amarrer et dé- 
charger leurs marchandises. Un monde de bateliers et de portefaix se mouvait au pied de 
la berge, et il s'en échappait une clameur confuse qui se mêlait au murmure des eaux 
du fleuve et au bruissement des palmiers que le vent balançait sur les bords. 

Deux plans successifs de hautes montagnes formaient à ce tableau un sombre canevas 
sur lequel, tout inondés de lumière, le fleuve et la ville s'enlevaient avec vigueur. Quelques 
nuages flottaient au-dessus des plus hautes cimes, et traçaient une ligne de démarcation 
irrégulière et indécise, entre le vif azur du ciel et les teintes bleuâtres et dégradées des plus 
lointains horizons terrestres. 

Sur l'autre rive du fleuve régnaient un calme et un silence relatifs; sur la berge même, 
de longues rangées de bambous destinés à faire sécher les filets et le poisson ; un peu au 
delà, des jardins, quelques maisons éparses et des pagodes; en troisième plan, une rangée 
de collines aux pentes abruptes et dénudées. 

11 était midi quand nos barques s'arrêtèrent devant Luang Prabang : un mandarin su- 
balterne se trouvait là pour nous recevoir. Nos hommes en armes descendirent à terre et 
formèrent la haie sur le passage du commandant de Lagrée. Guidés par notre cicérone in- 
digène, nous gravîmes la berge, et nous pénétrâmes dans la ville. Pour la première fois, 
nous trouvions des rues larges et assez régulières, se coupant à angle droit, et formées par 
les hautes palissades qui entourent toutes les demeures. Après un court trajet, nous arri- 
vâmes à Wat Pounkeo, pagode qui nous était assignée comme logement provisoire. 

La population, qui eût été fort incommode si elle eût été importune, se montra moins 
empressée à nous voir que nous ne l'avions craint. Soit que le séjour de Mouhot et le 
passage de M. Duyshart eussent émoussé sa curiosité, soit qu'elle fut trop affairée pour 
s'apercevoir de notre présence, nous n'eûmes à nous débarrasser que des quelques 
gamins trop audacieux qui franchissaient l'enceinte de la pagode, et nous pûmes visiter 
la ville et observer ce qui s'y passait sans trop de gêne et sans trop d'émoi. 

Un affluent assez important du Cambodge, le Nam Kan, vient contourner à l'est et au 
nord la petite colline au pied de laquelle la ville est construite et partage celle-ci en deux 
parties inégales dont la plus considérable reste au sud de son embouchure. Les bords du 
Nam Kan offrent, jusqu'à une assez grande distance dans l'intérieur, une succession 
ininterrompue de pagodes et de grands jardins où l'on cultive le bétel et où notre botaniste 
trouva pour la première fois des pêchers, des pruniers, des lauriers-roses. Nous entrions 



320 DE VIEN CHAN A LUANG PRABANG. 

dans une zone plus tempérée, où les fruits et les arbustes de l'Asie centrale peuvent 
croître et se développer. 

C'est dans la partie méridionale de la ville que s'élève le palais du roi, énorme entasse- 
ment de cases, entouré d'une haute et forte palissade, et formant un rectangle dont un 
des côtés est contigu à la base de la colline centrale, qui est en cet endroit presque à pic. 
Un escalier de plusieurs centaines de marches est pratiqué dans le roc et conduit di- 
rectement à la pyramide sacrée qui en couronne le sommet. Un marché quotidien et 
excessivement animé se tient sous des hangars spéciaux près du confluent du Nam 
Kan et du Cambodge; mais tous les marchands sont loin de pouvoir y trouver place, 
et les échoppes en plein vent se prolongent encore pendant plus d'un kilomètre le long 
d'une grande rue parallèle au fleuve. C'était la première fois depuis notre départ de Pnom 
Penh que nous trouvions un marché dans le sens que l'on est habitué en Europe à donner 
à ce mot l . 

Celte activité subite, ce commerce devenu relativement considérable, si on en jugeait 
par les types nombreux et divers qui représentaient à Luang Prabang toutes les nations 
de l'Indo-Chine et de l'Inde, accusaient, évidemment, moins un changement de race ou 
une augmentation des produits du sol, qu'une différence radicale dans le régime politique. 
Plus riches et plus commerçantes encore avaient été les régions du Laos méridional au 
temps de leur indépendance ; l'oppression et le monopole siamois, en faisant aux vain- 
queurs une trop large part dans les bénéfices, ont seuls dégoûté les vaincus d'un travail 
devenu stérile et d'échanges qui se trouvent ruineux. A Luang Prabang, si la vie renaissait, 
C'est que la sujétion siamoise ne devait comporter que des charges légères et que l'on 
sentait à Bankok quels ménagements étaient dus à cette puissante province. 

A l'instar de Siam, il y a à Luang Prabang un premier et un second roi. Ce dernier 
était parti pour Bankok, et son retour était attendu dans un mois environ. Nous espé- 
rions vaguement que le consul de France profiterait de cette occasion pour nous faire 
parvenir quelques lettres. Notre première préoccupation devait être d'entrer en rela- 
tions officielles avec les autorités de la ville, d'en obtenir des renseignements sur l'état des 
pays voisins et sur les difficultés qui nous y attendaient, de savoir si nous pourrions compter 
sur la bonne volonté du roi pour les vaincre. Ce n'est qu'après avoir éclairci tous ces points 
qu'il était possible de fixer la durée de notre séjour et l'étendue des travaux à entre- 
prendre à Luang Prabang. Aussi le commandant de Lagrée entra-t-il immédiatement 
en pourparlers avec les délégués du Sena pour demander au roi une audience, en fixer le 
jour et en régler le cérémonial. 

1 Voy. Atlas, 2 e partie, pi. XXVI. 




'lOrwm 



WAT THOMEA SOC A LUOt PRABANG. 



XIV 



SÉJOUR A LUANG PRABANG. — IMPORTANCE POLITIQUE DE CETTE VILLE. 
LA COMMISSION FRANÇAISE. — TOMBEAU DE MOUHOT. 



— RÉCEPTION DE 



La situation de Luang Prabang, les montagnes qui l'environnent de tous côtés, l'éner- 
gie plus grande, que sa population doit au mélange des nombreuses tribus sauvages qui 
habitent son territoire, ont conservé à ce petit royaume une indépendance relative. De 
toutes les provinces laotiennes, c'est la seule à qui Siam n'osa pas demander un contingent 
lorsqu'il fallut, en 1827, dompter la rébellion de Vien Chan. D'autres puissances élèvent 
d'ailleurs des prétentions à la suzeraineté de Luang Prabang, et le gouvernement de cette 
ville est tenu d'envoyer tous les huit ans deux éléphants à l'empereur de Chine en signe 
d'hommage et de payer un tribut triennal à la cour de Hué. Mais la révolte des mahomé- 
lans du Yun-nan a interrompu depuis dix ans toutes les communications avec le Céleste 
Empire, et le roi de Luang Prabang a profité des embarras des Annamites pour les repous- 
ser de ses frontières de l'est ; ses. troupes ont été soutenues dans cette guerre d'escar- 
mouches par des soldats siamois. D'après un document communiqué au lieutenant Mac 
Leodpendant son séjour à Xieng Mai, Luang Prabang comptait, en 1836, 700 maisons et 5 
ou 6,000 habitants et la province entière 50,000. La ville n'a pas aujourd'hui les 80,000 âmes 
que lui attribuait Mgr Pallegoix; mais elle a certainement plus que les 7 ou 8,000 que lui 



I. 



41 



322 SÉJOUR A LUANG PRABANG. 

accordait Mouhot. J'estime sa population actuelle le double environ de ce dernier chiffre. 
Quant à celle de la province, elle ne peut guère être évaluée d'une façon précise ; mais, en 
la portant à 150,000 habitants, on resterait plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité. 

En définitive, le royaume de Luang Prabang se trouve aujourd'hui le centre laotien le 
plus considérable de toute l'Indo-Chine, le lieu de refuge et le point d'appui naturel de 
toutes les populations de l'intérieur qui veulent fuir le despotisme des Siamois ou des Bir- 
mans : despotisme que l'affaiblissement de la domination chinoise, jadis régulatrice de 
toutes ces contrées, a laissé sans contre-poids. 

Celte domination, bienveillante et sage, qui excitait la production au lieu de l'é- 
nerver et augmentait le bien-être et les forces vives des populations soumises, en les 
élevant dans l'échelle de la civilisation, lègue aujourd'hui aux puissances européennes 
un rôle qu'elle n'est plus capable de remplir. L'Angleterre se trouve actuellement ap- 
pelée à lui succéder dans le nord de l'Indo-Chine, où les populations, en proie à des 
guerres incessantes, aspirent ardemment à un état de choses plus régulier et plus stable, 
et accueilleront avec une vive satisfaction l'immixtion étrangère qu'elles ont d'elles-mêmes 
souvent réclamée. 

Mais c'est à Luang Prabang que doivent s'arrêter les progrès de l'influence anglaise, 
si nous voulons tenir la balance égale et occuper dans la péninsule le rang que les in- 
térêts de notre politique et de notre commerce nous invitent à y prendre. La France 
ne peut pas abdiquer le rôle moral et civilisateur qui lui incombe dans cette émancipa- 
tion graduelle des populations si intéressantes de l'intérieur de l'Indo-Chine ; elle ne 
doit pas oublier que cette émancipation est la condition expresse des libertés et des 
franchises commerciales nécessaires à l'établissement de relations fructueuses pour notre 
industrie. La suzeraineté d'un gouvernement asiatique signifie toujours monopole, 
transactions obligatoires, par conséquent immobilité ; l'intervention européenne au dix- 
neuvième siècle doit signifier liberté commerciale, progrès et richesse. 

11 convenait donc de faire sentir au roi de Luang Prabang que nous pourrions un 
jour nous substituer aux droits exercés sur sa principauté par la cour de Hué, devenue 
aujourd'hui notre vassale, et qu'il devait dès à présent essayer de s'appuyer sur l'in- 
fluence française pour résister aux prétentions des pays voisins et faire cesser cette fa- 
tigante recherche d'équilibre qu'il s'efforçait de maintenir entre elles. Il était facile de lui 
faire comprendre que, de notre côté seulement, son indépendance ne courait aucun danger 
et son rôle politique pouvait grandir. Trop éloigné de nous pour avoir jamais à craindre 
une sujétion directe qui n'était point nécessaire à la réalisation de nos vues, il pouvait reflé- 
ter, pour ainsi dire, notre puissance et remplacer tant de gênantes tutelles par une protec- 
tion efficace et sans exigences. Nous ne lui demanderions en effet que de favoriser le dé- 
veloppement du commerce vers la partie méridionale de la péninsule, de faire disparaître 
les entraves fiscales, d'améliorer les routes dans cette direction. 

Les pourparlers pour notre réception durèrent tout un grand jour. Le sentiment qui 
paraissait dominer chez les autorités était une extrême froideur, marque d'une défiance et 
d'une inquiétude réelles. J'ai déjà eu l'occasion de rapporter le bruit, qui courait dans le 



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MCZ LIBRARY 
HARVARD UN1VERSITY 
CAMBRIDGE. MA USA 



RÉCEPTION DE LA COMMISSION FRANÇAISE. 



325 



pays, de différends survenus entre la principauté de Xieng Mai et les Anglais. Les tenta- 
tives de ces derniers pour s'assurer l'exploitation exclusive du haut de la vallée du Menam 
devaient porter ombrage aux pays voisins et exciter les populations contre les Européens. 
Notre nationalité était inconnue : peut-être étions-nous des Anglais nous-mêmes. Notre 
mission, dont le but scientifique échappait aux indigènes, avait une apparence mystérieuse 
qui donnait matière aux soupçons. Enfin, le gouvernement de Luang Prabang tenait sans 
doute à témoigner une certaine indépendance vis-à-vis de Siam, en affectant une sorte de 
dédain pour les lettres de Rankok dont nous étions porteurs. 




LUANG PtADJSG : MISE A I, EAU D UNE PIROGUE DE COURSES. 



Le langage digne et ferme du commandant de Lagrée, l'intérêt qu'il y avait à ménager 
des inconnus qui se présentaient avec tous les dehors de l'amitié et de la paix, que leur 
petit nombre rendait inoffensifs, et qui représentaient peut-être une nation puissante, ne 
permirent cependant pas au roi de décliner nos demandes, et le cérémonial de notre visite 
fut réglé à la satisfaction du chef de l'expédition. Il fut convenu que le roi se lèverait à 
notre arrivée, que notre escorte armée entrerait à l'intérieur du palais, et que les membres 
de la commission resteraient assis pendant l'audience. 

Le programme s'accomplit de point en point ; mais le roi se retrancha dans la réserve 



326 SÉJOUR A LUANG PRABANG. 

la plus absolue. A tous les compliments du commandant de Lagrée, aux quelques ques- 
tions qu'il adressa sur notre compatriote Mouhot, qui avait été reçu dans la même salle 
par Sa Majesté, six ans auparavant, celle-ci ne répondit que par des monosyllabes, qu'un 
mandarin traduisait ensuite par de longues phrases à peu près vides de sens. La séance 
fut bientôt levée; il fallait compter sur le temps pour arriver à établir des rapports moins 
cérémonieux. 

Le lendemain, 2 mai, nous choisîmes, sur le versant sud de la colline qui domine 
la ville, un terrain entouré de plusieurs pagodes et planté de quelques beaux arbres, 
pour y faire construire notre logement. En quarante-huit heures, les gens du roi y 
eurent élevé trois cases : une pour le chef de l'expédition, l'autre pour les officiers, la 
troisième pour l'escorte. Une cuisine, une salle à manger sous une tonnelle, complé- 
tèrent cette installation, l'une des plus confortables dont nous eussions encore joui. 
' Chacun de nous s'occupa d'organiser de son mieux ses travaux et ses courses, pour uti- 
liser un séjour dont la durée était encore incertaine, mais qui en aucun cas ne pouvait 
être moindre que plusieurs semaines. 

En arrière de notre campement s'étendait une grande plaine, où se trouvent dissé- 
minées de nombreuses pagodes; quelques-unes sont délaissées et l'objet d'une frayeur 
superstitieuse. Des tombeaux, des pyramides, achèvent de peupler ce vaste espace, sorte 
de champ sacré, tout couvert de hautes herbes, où paissent çà et là des troupeaux de 
bœufs et de buffles. De la plate-forme de l'une des pyramides les plus hautes, on découvre 
un magnifique horizon de montagnes, et je fis de ce point le centre d'une station d'ob- 
servation, pendant que M. Delaporte faisait aux pagodes voisines des pèlerinages qui 
enrichissaient son album. La plupart d'entre elles sont très-richement décorées, et nous 
rappelaient les temples ruinés que nous avions visités à Vien Ghan l . L'une d'elles at- 
tire les regards par son extérieur singulier : elle est construite dans cette forme évasée 
que les Orientaux donnent aux cercueils, et les bois qui en composent les murailles sont 
sculptés avec une délicatesse que nous avions eu souvent l'occasion d'admirer depuis 
que nous étions dans le Laos. A l'intérieur se trouvent des ex-voto d'une très-grande 
valeur : parasols, bannières brodées, statuettes en bronze ; les plus curieux et les plus 
riches de ces objets sont deux défenses d'éléphant d'une grandeur peu commune, cou- 
vertes de haut en bas de sculptures originales, et dorées avec une habileté remarquable. 
Elles mesurent, la plus grande, un mètre quatre-vingt-cinq centimètres, la plus petite, 
un mètre soixante-cinq de longueur rectiligne ; en d'autres termes, ces dimensions sont 
celles de la corde de leur courbe naturelle. 

Le docteur ïhorel avait repris sa boîte de naturaliste et son bâton des grandes excur- 
sions : les montagnes voisines allaient lui offrir une riche et nouvelle moisson de plantes. 
Le docteur Joubert s'efforçait d'obtenir, .sur les gisements et les industries métallurgiques 
de la contrée, des renseignements qui trop souvent, hélas ! étaient négatifs. Un jour 
cependant on vint lui signaler, sur l'autre rive du fleuve, un gisement de pierres pré- 

1 Voy. Atlas, 2 e partie, pi. XXVII, le dessin de la pagode royale de Luang Prabang. 



TOMBEAU DE MOUHOT. 



327 



cieuses. II se hâta de s'y rendre ; mais, une fois sur les lieux, fidèles à leurs habitudes 
de défiance, les indigènes prétendirent ignorer ce qu'il voulait dire, et refusèrent 
même de lui vendre du riz. Notre géologue ne découvrit autre chose que des veines de 
quartz traversant des schistes et contenant des cristaux d'une grande limpidité, qui 
avaient pu jadis être employés par les habitants comme objets de parure et d'ornemen- 
tation. 

Mouhot avait laissé à Luang Prabang les meilleurs souvenirs. Croyant sans doute 
que nos travaux étaient de même nature que les siens, les indigènes nous apportaient 




TOMBEAU DE IIODUOP. 



souvent des insectes, en échange desquels le malheureux naturaliste donnait toujours 
quelques aiguilles ou d'autres objets européens de peu de valeur. Malheureusement, il 
n'y avait pas d'entomologiste' parmi nous, et nous l'avons souvent regretté en admirant 
les curieuses particularités et les brillantes couleurs des insectes et des papillons de cette 
région. 

Nous avions un pieux devoir à remplir envers le Français qui le premier avait pé- 
nétré dans cette partie du Laos et avait su y faire estimer et aimer le nom de son pays. 
Il avait été enseveli sur les bords du Nam Kan, près de Ban Naphao, village situé à huit 



328 SEJOUR A LUANG PRABANG. 

kilomètres environ à l'est de la ville, et le commandant de Lagrée résolut de consacrer, 
par un petit monument, la mémoire de cet homme de bien. Le roi, à qui ce projet fut 
soumis, se hâta d'entrer dans les vues du chef de la mission française : le 'culte pour les 
morts, si fidèlement pratiqué en Indo-Chine, justifiait trop hautement notre demande pour 
qu'elle ne fût pas accueillie avec empressement et déférence. Sa Majesté voulut fournir les 
matériaux nécessaires à l'érection du monument, et M. Delaporte, qui, de concert avec. 
M. de Lagrée, en avait arrêté le dessin, se transporta sur les lieux pour en diriger la cons- 
truction. Le 10 mai, le travail de maçonnerie était terminé, et la commission tout entière se 
rendit à Ban Naphao pour assister à l'inauguration du modeste tombeau. Une plaque de 
grès, polie avec soin, fut encastrée dans l'une des faces; elle porte cette simple indication : 
H. Mouhot. — Mai 1867. — Le paysage qui encadre le mausolée est gracieux et triste à 
la fois : quelques arbres au feuillage sombre l'abritent, et le bruissement de leurs cimes se 
mêle au grondement des eaux du Nam Kan qui coule à leurs pieds. En face s'élève un 
mur de roches noirâtres qui forme l'autre rive du torrent : nulle habitation, nulle trace 
humaine aux alentours de la dernière demeure de ce Français aventureux, qui a préféré 
l'agitation des voyages et l'étude directe de la nature au calme du foyer et à la science des 
livres. Seule parfois une pirogue légère passera devant ce lieu de repos, et le batelier lao- 
tien regardera avec respect, peut-être avec effroi, ce souvenir à la fois triste et touchant du 
passage d'étrangers dans son pays. 

Nos relations avec les autorités locales ne tardèrent pas à s'améliorer et à devenir plus 
intimes; un cousin du roi, homme actif et influent, s'était nettement prononcé en notre 
faveur et avait mis de notre côté presque tous les membres de la famille royale. Grâce 
à la bonne conduite des Annamites de notre escorte, à la bienveillance et à la patience 
de tous les officiers à l'égard de la population, les défiances disparurent peu à peu, 
et nous en profitâmes pour nous mêler aux fêtes que l'on célébrait à ce moment, en l'hon- 
neur du printemps et des fleurs. Le jour, des courses de pirogues avaient lieu sur le fleuve. 
Le soir, des groupes de jeunes gens, couronnés de fleurs, se promenaient en chantant 
dans les rues. Les mandarins réunissaient chez eux leurs amis. Ils nous invitèrent à leurs 
divertissements intimes. Ce devaient être les derniers jours du voyage exempts de préoc- 
cupations et de fatigues. 

Tous les indices que nous recueillions nous indiquaient qu'en même temps qu'une 
faune et qu'une flore nouvelles, nous allions rencontrer au delà de Luang Prabang des races, 
des mœurs et un état politique absolument différents. Nous étions arrivés à une frontière, 
nous avions parcouru l'étendue totale du terrain conquis sur les bords du fleuve par le plus 
ancien rameau de la race thai, le rameau laotien. 11 est sans doute nécessaire, avant d'aller 
plus loin, de donner un aperçu général de l'organisation, des mœurs et de l'industrie de 
celte intéressante contrée. 




CABANE DE LAOTIEN PAU VUE. 



XV 



MŒURS, HABITATIONS, COSTUMES, INDUSTRIE DES POPULATIONS LAOTIENNES. — ORGANISATION 
POLITIQUE ET ADMINISTRATIVE. MONNAIES. POIDS ET MESURES. MUSIQUE LAO- 
TIENNE. 



Les principaux éléments de population de la vallée inférieure du Cambodge, sont : 
la race annamite, la race cambodgienne et la race laotienne l . Ces trois races ont refoulé 
dans les parties montagneuses ou dans les forets, des tribus nombreuses que j'ai men- 
tionnées à plusieurs reprises dans le cours de ce travail, et que je continuerai à décrire au 
fur et à mesure des nécessités du récit. La race annamite est aujourd'hui trop connue 
et sort trop de mon sujet immédiat pour que j'aie à m'en occuper ici. J'ai déjà parlé au 
point de vue ethnographique de la race khmer. [Voyez ci-dessus p. 108-112). Je vais 
m'occuper surtout de la race thai, qui est disséminée dans toute l'indo -Chine, depuis 
l'Himalaya jusqu'à la presqu'île malaise et qui se présente sous un aspect très-uniforme 

1 Consultez les types des planches I et II de la 2 e partie de l'Atlas, et pour les costumes, les planches 
chromo-lithographiées X et XXIX. 

I. A-2 



330 MOEURS, HABITATIONS, COSTUMES, INDUSTRIE 

dans toute la partie de la vallée du fleuve comprise entre le Cambodge et Luang Prabang. 

Le rameau particulier qui habite cette dernière zone se désigne lui-même sous le 
nom de Lao; le nom de Thai, qui répond au mot vir des Latins, est celui que se donnent 
presque toutes les autres branches de la même race. Les Siamois s'appellent Thai noi 
ou « petits Thai» ; les gens de Xieng Mai, les Thai niai* ou les « grands Thai». Plus au 
nord, les Thai qui habitent la principauté de Xieng Tong ou de Muong Kun s'appellent 
Kun, alors que leurs voisins de Xieng Hong prennent le nom de Lu. Les Thai des 
provinces situées sur les bords de la Salouen se nomment Phong. Les Thai neua ou 
« Thai d'en dessus » se rencontrent à l'est du Yun-nan ; enfin, dans une foule de pro- 
vinces, on ajoute au mot Thai le nom de la province elle-même pour en désigner les 
habitants. C'est ainsi qu'on dit les Thai Lem, les Thai Ya, etc. 

Les détails qui vont suivre s'appliquent surtout aux Laotiens qui étaient, avant le 
voyage de la Commission française, le moins connu des rameaux de la race thai. J'indi- 
querai, soit dans ce chapitre, soit dans le cours du récit, les différences essentielles qui 
le séparent des rameaux voisins. 

Dans toute la vallée du Cambodge, les grands centres de population comme les 
plus petits villages, se composent de longues séries de maisons parallèles au fleuve, 
très-dislancées en général et entourées de jardins ; aussi n'est-il pas rare de les voir 
occuper plus d'une lieue, le long de la berge. Au fur et à mesure qu'on s'éloigne de la 
rive, le terrain s'affaisse peu à peu et les rizières apparaissent; de nombreux canaux, dont 
la plupart ne sont que des crevasses naturelles du sol, les font communiquer avec le 
fleuve, dont ils répandent les eaux fort au loin dans l'intérieur. 

Le bambou, le rotin et le bois^ sont les seuls matériaux employés dans la construction 
des habitations l ; elles sont toutes élevées au-dessus du sol, d'une hauteur qui dépasse ra- 
rement % mètres, par deux ou trois rangées de colonnes en bois dur. Le cloisonnage inté- 
rieur et les murailles sont faits avec des bambous jeunes, écrasés, puis tressés. La plus 
grande longueur des maisons est ordinairement dans le sens du fleuve ; elle comporte 
quatre ou six rangs de colonnes, ce qui donne à l'intérieur trois ou cinq compartiments. 
Cette dernière règle paraît absolue. Les toits sont recouverts en paille, très-inclinés, 
et ils descendent très-bas, pour abriter l'intérieur de la case du soleil et de la pluie. En 
général, une habitation confortable se compose de deux maisons parallèles, séparées 
quelquefois par une petite terrasse. L'une des maisons sert au maître, l'autre aux escla- 
ves ; la terrasse est une sorte de vestibule de communication : on y reçoit, on y traite les 
affaires. Le dessous de la maison sert de remise pour les chars, les instruments de travail 
et de pêche; les femmes y établissent leurs métiers à tisser. 

Les gens pauvres se réduisent à une seule maison à laquelle ils ajoutent une petite ter- 
rasse au-dessus de laquelle le toit vient se prolonger. Les demeures des gens riches ou 
des mandarins offrent souvent un degré remarquable de solidité et d'élégance. Leur 
charpente, faite en beau bois d'ébénisterie, est assemblée avec la plus grande précision. 

1 Voyez Atlas, 2° partie, pi. XVII, une habitation laotienne. 



DES POPULATIONS LAOTIENNES. 331 

Les toits ne descendent pins aussi bas; les murailles sont en planches et l'on y ménage de 
petites fenêtres en ogive à encadrement sculpté. L'ensemble de l'habitation forme souvent 
une longue enfilade de cases, réunies par des terrasses, où l'on trouve successivement 
la salle de réception et d'audience, l'appartement. des femmes, le logement des esclaves, 
et enfin le sanctuaire, tenu hermétiquement fermé à l'abri des regards profanes, qui ren- 
ferme les dieux et les trésors de la famille. 

Les habitations un peu grandes sont toujours précédées d'une cour et. une forte palis- 
sade en enclôt les dépendances. Parmi ces dernières, il faut citer le magasin à riz, petite 
construction de 3 mètres de long sur 2 mètres de large, dont les murailles sont lutées avec 
de l'argile; il contient environ 8 à 10 mètres cubes de riz : c'est l'approvisionnement de la 
famille, d'une récolte à l'autre. 

Le terrain qui entoure l'habitation est planté de manguiers, de cocotiers, d'aréquiers, 
de tamariniers, etc. Le jardinage est fort borné ; quelques potirons, du piment, des auber- 
gines, quelques pieds de bétel et quelques fleurs d'ornement en font tous les frais. Le ter- 
rain de chaque famille a 40 ou 50 mètres dans le sens du fleuve, sur 60 à 80 mètres en 
profondeur. 

L'ameublement est des plus simples; le plancher est recouvert de nattes sur lesquelles 
on s'accroupit auprès d'un coussin. Dans la salle de réception des mandarins, il y a sou- 
vent une plate-forme, élevée de 30 à 40 centimètres au-dessus du plancher. Des lances ou 
des fusils à pierre, rangés le long de la muraille dans des râteliers en bois, quelques ten- 
tures, masquant une porte ou un couloir, des filets de chasse ou de pêche, parfois une ou 
deux cages d'éléphant, complètent le mobilier des plus riches seigneurs de la contrée. 

Les ustensiles domestiques sont nombreux : il en est d'un usage général que l'on trouve 
dans la maison du plus pauvre comme dans celle du plus riche. Tel est le plateau à bétel 
qui contient les feuilles fraîches de cette plante, les noix d'arec, l'étui à chaux et le tabac, 
ensemble des condiments indispensables à la formation de la chique, qui est en usage 
chez tous les peuples de l'Indo-Chine, et qui leur fait ces dents noires et ces lèvres sangui- 
nolentes, dont le premier aspect est si repoussant. Un petit bâton sert à étendre la chaux 
sur la feuille de bétel ; des ciseaux à ressort toujours bien aiguisés, aident à découper l'arec 
en rondelles minces ; parfois on met dans un tube en bronze tous ces divers ingrédients, 
et une fille respectueuse les broie longuement avec un pilon en fer, avant de les présenter 
au vieillard, chef de la famille, dont les dents branlantes se refusent à ce service. Sur un 
autre plateau en métal s'étalent les cigarettes, qui jouent le rôle le plus important dans 
l'hospitalité laotienne. Un crachoir est toujours mis à la portée des chiqueurs et des fu- 
meurs. Les gens aisés offrent après la cigarette une tasse de thé, et les théières, les cra- 
choirs, les boites diverses sont en argent, en or même, chez les grands personnages. 

Les ustensiles de table sont presque tous empruntés aux Chinois. On range sur 
un grand plateau en cuivre ou en bois, tous les bols en faïence ou en porcelaine, qui 
contiennent le poisson, les viandes et les condiments. Des bols un peu plus grands ou de 
petits paniers en bambou, de formes souvent élégantes, sont placés, remplis de riz, à côté 
de chacun des convives. Ceux-ci puisent tour à tour avec leurs baguettes dans les diffé- 



332 MOEURS, HABITATIONS, COSTUMES, INDUSTRIE 

renls bols du plateau et composent avec toutes les sauces un savant mélange, auquel une 
houlette de riz vient servir de lien. On ne boit guère en mangeant: ce n'est qu'après le 
repas que chacun va puiser un bol d'eau dans la jarre voisine et que se succèdent — si la 
réunion est nombreuse et l'hôte généreux — les libations d'eau-de-vie de riz et de thé. 
Les femmes mangent à part. Le chef de la famille mange ordinairement seul. 

Le costume se compose, pour les gens du commun, d'une simple pièce de cotonnade 
passée entre les jambes et autour de la ceinture; c'est ce que nous sommes convenus d'ap- 
peler un langouti : les Laotiens l'appellent pha nong. Pour les gens d'un certain rang, le 




USTENSILES DOMESTIQUES. 

1-2. Plateau a fruit, ou à offrandes et son couvercle en bambou tressé. — 3. Peigne en bois. — 4, 5, G. Paniers à riz en bambou, 

1. Cuillère en bois pour puiser l'eau. — 8. Lanterne en bambou. 



langouti est en soie, et on y ajoute souvent une petite veste boulonnée droit sur la poitrine, 
à manches étroites et une autre pièce d'étoffe, également en soie, que l'on porte soit en 
guise' de ceinture, soit en écharpe autour du cou. Les Laotiens ont la tète rasée et ne con- 
servent qu'un rond de cheveux longs de trois ou quatre centimètres sur le sommet 
de la tête. La coiffure et la chaussure sont choses presque hors d'usage au Laos; 
seuls les gens de peine et les bateliers, quand ils travaillent ou quand ils rament sous un 
soleil ardent, se couvrent la tète d'un immense chapeau de paille presque plat qui res- 
semble à un parasol. Les personnages d'un rang élevé portent, quand ils sont en grande 



DES POPULATIONS LAOTIENNES. 



333 



toilette, des espèces de pantoufles ou de mules qui paraissent les gêner beaucoup et qu'ils 
quittent dès qu'ils en trouvent l'occasion. 

Les femmes laotiennes ne sont guère plus vêtues que leurs maris. Le langouti, au 
lieu d'être relevé entre les deux jambes, est simplement serré à la ceinture et tombe un 
peu au-dessus des genoux de manière à former comme une sorte de jupon court et collant 
que l'on appelle sw. En général, une seconde pièce d'étoffe se drape sur la poitrine et se 







JEUNE FILLE LAOTIENNE (BASSAC). 



rejette sur l'une ou l'autre épaule sans grand souci de cacher les seins. Les cheveux, qui 
sont toujours d'un noir magnifique, sont portés dans toute leur intégrité et relevés en chi- 
gnon sur le sommet de la tête. Une bandelette en étoffe ou en paille tressée, large de deux 
travers de doigt, les retient et les entoure, sorte de petit diadème orné souvent de quelques 
fleurs. Toutes les femmes portent, au cou, aux bras et aux jambes, des cercles d'or, d'ar- 
gent ou de cuivre, entassés quelquefois en assez grand nombre les uns au-dessus des 
autres. Les plus pauvres se contentent de cordons de coton ou de soie auxquels sont sus- 



334 MOEURS, HABITATIONS, COSTUMES, INDUSTRIE 

pendues, surtout chez les enfants, de petites amulettes données par les prêtres comme ta- 
lismans contre les sortilèges ou comme remèdes contre les maladies. Les hommes faits 
dédaignent ces ornements et n'estiment que les bagues à pierres brillantes, que l'on 
achète fort cher aux colporteurs qui viennent de Bankok, et dont les gens riches ont souvent 
les doigts chargés. Les boucles d'oreilles sont aussi d'un usage assez répandu. Il faut 
mentionner parmi les accessoires du costume l'invariable cigarette, roulée en forme 
de tronc de cône dans un fragment séché de feuille de bananier et posée sur l'oreille 
comme la plume d'un scribe. 

La plupart des Laotiens sont tatoués sur le ventre ou sur les jambes : cette habi- 




'«HAfVuX 



C'WMTfr 



USTENSH.KS l)ï P1ÏCJIE. 



tude est loin d'être générale, dans la partie sud de la vallée du fleuve, et c'est ce qui a valu 
aux Laotiens des anciens royaumes de Vien Chan et de Bassac, le nom de Laotiens à 
ventre blanc, que l'on trouve dans certaines relations, par opposition aux Laotiens à ventre 
noir ou Laotiens du nord, chez lesquels le tatouage prend des proportions beaucoup plus 
considérables. Il semble que c'est surtout le voisinage et la domination des Birmans qui 
ont introduit ou maintenu cette coutume chez les Thai du nord. Dès que l'on dépasse la 
partie du Laos, qui dépend de la Birmanie, pour arriver aux populations thai de la 
frontière chinoise, chez les Thai neua, par exemple, le tatouage disparaît. 



DES POPULATIONS LAOTIENNES. 



335 



Pour pratiquer le tatouage, on prend du iiel de porc ou de poisson que l'on mélange 
à de la suie. On l'ait sécher cette mixture, qu'on délaye avec de l'eau au moment 
de s'en servir. L'opération s'effectue avec une aiguille, longue de 60 centimètres, 
large d'un centimètre à l'une de ses extrémités, et allant en s'efûlant vers la pointe, où 
elle est fendue, comme un bec de plume, sur une longueur de 4 à 5 centimètres. 
Ce travail sur la peau occasionne ordinairement deux ou trois jours de fièvre, sans pré- 
judice des plaies ou des ulcères qui surviennent à la moindre écorchure, lorsque le su- 
jet est trop âgé ou d'un tempérament lymphatique. 

C'est entre douze et dix-huit ans que l'on se fait tatouer, et l'artiste qui exécute les 




A KM ES ET OUTILS LAOTIENS. 

1. Lance dont on se sei't à la chasse de l'éléphant; longueur : 4 m ,20. — 2. Lance de fantassin. — 3. Hache servant à abattre les 
arbres; longueur : l n, ,20 ; la partie /est mobile et peut se placer perpendiculairement. On s'en sert alors comme d'une herminette. 
— 4. Rasoir et son étui; longueur : 0",20. — 5. Tourne vis et marteau pour les fusils. — 6. Boîte à balles en bambou tressé. — 
7. Poire à poudre en bois. Le couvercle a sert à mesurer les charges. — 8. Couteau ordinaire; longueur : 0™,40. — 9. Couteau-poi- 
gnard ; longueur : 0°,2ô. — 10. Ciseaux; longueur: 0™,30. — 1 1. Petite hache; longueur : 0°,30. — 12. Ciseaux servant à découper 
la noix d'arec; longueur: m ,V. — 13. Couperet servant à couper les herbes ou à se frayer un chemin dans les broussailles ; lon- 
gueur : 0™,40. — 14. Sabre et son fourreau. — 15. Arc et flèche en bambou. 

arabesques, les animaux, les dessins de fantaisie plus ou moins variés dont se compose 
le tatouage, se fait payer de 5 à 8 francs *. Les différences de costume entre les Laotiens' 



Voyez Atlas, 2 e partie, pi. XXIX, des spécimens de tatouage. 



:m MOEURS, HABITATIONS, COSTUMES, INDUSTRIE 

du sud et ceux du nord tiennent au changement de climat et de domination. L'une des 
plus caractéristiques consiste dans la coiffure ; les cheveux longs et le turban birman rem- 
placent partout au nord de Luang Prabang le toupet siamois et la tête nue. La veste de- 
vient aussi d'un usage beaucoup plus général. 

La polygamie n'existe pas, à proprement parler, dans les mœurs. Les gens riches seuls 
ont plusieurs femmes, et encore en est-il toujours une parmielles qualifiée de légitime. 
La pureté des alliances est une condition indispensable pour établir la succession aux di- 
verses charges. Ainsi, une femme qui ne serait pas noble et princesse ne saurait au 
Laos donner à un roi un fils apte à lui succéder. 

Quant au régime civil de la famille, il semble être réglé à peu de nuances près par la 
loi chinoise qui domine dans toule la péninsule, à Siam comme au Tong-king. Les mœurs 
sont assez libres et la fidélité conjugale tient souvent à bien peu de chose. L'adultère se 
punit d'une simple amende et l'opinion est pleine d'indulgence pour les faiblesses amou- 
reuses de l'humaine nature. Le divorce peut avoir lieu d'un commun accord. 

Comme à Siam et au Cambodge, l'esclavage existe au Laos : on devient esclave pour 
dettes, pour vol, par confiscation judiciaire, pour éviter la mendicité; mais cette catégorie 
d'esclaves est excessivement restreinte. L'immense majorité de ces malheureux se recrute, 
comme je l'ai déjà dit, chez les tribus sauvages de l'est. Ils sont employés à la culture el 
aux travaux domestiques, el sont traités avec la plus grande douceur. Ils vivent même 
souvent si intimement et si familièrement avec leurs maîtres que sans leurs cheveux 
qu'ils conservent longs et leur physionomie particulière, on aurait de la peine à les re- 
connaître au milieu d'un intérieur laotien. 

Les prisonniers de guerre forment une catégorie d'esclaves à part ; ils appartiennent 
au roi, et leurs enfants naissent esclaves. Le roi les distribue d'ordinaire à ses mandarins. 

Les Laotiens sont fort paresseux, et quand ils ne sont pas assez riches pour possé- 
der des esclaves, ils laissent volontiers aux femmes la plus grande partie de la besogne 
journalière; en outre des travaux intérieurs de la maison, celles-ci pilent le riz, tra- 
vaillent aux champs, pagayent dans les pirogues. La chasse et la pêche sont à peu près 
les seules occupations réservées exclusivement au sexe fort. 

11 serait oiseux de décrire ici tous les engins dont on se sert pour attraper le pois- 
son, principal aliment, après le riz, de toutes les populations riveraines du Mékong 
et que le fleuve fournit en quantités presque inépuisables. Ce sont, en général, de vas- 
tes tubes en bambou et en rotin, ayant un ou plusieurs cols en entonnoir dont les poin= 
tes repoussent le poisson une fois qu'il est entré. On fixe solidement ces appareils à un 
arbre de la rive, en présentant leur ouverture au courant, ou bien on les immerge com^ 
plétement à l'aide de grosses pierres. On va les visiter ou les relever tous les deux ou trois 
jours. On se sert encore d'un ingénieux petit système de flotteurs qui supporte une rangée 
d'hameçons et qui réalise la pêche à la ligne en supprimant le pêcheur. Il est aussi des 
genres de pèche plus actifs que ceux-là : la pèche au tréinail, au filet, au harpon, à Pé- 
pervier; tous exercices dans lesquels les Laotiens, sont dès leur enfance d'une adresse' 
remarquable. 



DES POPULATIONS LAOTIENNES. 



337 



La chasse est plutôt le partage des sauvages que des Laotiens, et ceux-ci sont loin 
de tirer parti des ressources giboyeuses de la contrée. Quelquefois, on se réunit en troupe 
nombreuse pour une battue dans la forêt et l'on réussit à abattre un cerf ou deux; mais 
ces sortes de divertissements sont plus bruyants qu'utiles, et les filets dont se servent 
les Laotiens sont d'une efficacité plus grande que leurs fusils à pierre et leurs chasses à 
courre. 

Le tigre est la terreur de toutes les populations indo-chinoises •, les grandes forêts 
et les cerfs innombrables de cette région favorisent sa multiplication et rendront sa des- 
truction difficile. Les Siamois accordent la liberté à l'esclave qui réussit à tuer un de 
ces animaux; un homme libre est exempt d'impôt et de service militaire; un soldat 
acquiert un grade. Ces sortes d'exploits sont très-rares. 

11 est peu ou point de professions au Laos. Chacun crée autour de soi de quoi subvenir 




CHASSE AU CERF AU LAOS. 



à tous ses besoins, et, tour à tour agriculteur, pêcheur, charpentier, tisserand, teinturier, 
tailleur, se nourrit, se loge, s'habille et se transporte sans l'aide ou le secours de personne. 
11 y a quelques individus assez habiles dans l'art de ciseler les métaux ; ce sont eux qui 
fabriquent les bijoux, les vases et les boîtes en or et en argent qui figurent dans le mobilier 
des riches Laotiens. On fournit toujours la matière première aux ouvriers. Leur outillage, 
pour façonner le bois ou les métaux, est plus qu'insuffisant et relève certainement leur 
mérite. Pour sculpter le bois, ils n'ont que la pointe du gros couteau à large lame, qu'ils 
portent toujours à leur ceinture et qui leur sert à se frayer un passage dans la forêt, à 
couper le bois de leur cuisine, à construire leur maison, sans lequel, en un mot, ils 
ne pourraient rien faire. Ils fabriquent du fil de fer à l'enclume, et la patience de ces pau- 
vres gens n'a d'égale que leur peu d'ingéniosité à se construire des outils plus commodes. 



43 



:t:W ORGANISATION POLITIQUE ET ADMINISTRATIVE. 

Le système de gouvernement et d'administration des provinces laotiennes esta peu près 
le même que celui qui est en vigueur à Rankok. Le gouverneur de la province, quand il a 
le titre de roi, prend le nom de Chao Muong, «maître du Muoug ». Au-dessous de ce titre 
viennent, suivant l'importance des provinces ou la dignité des titulaires, les qualifications 
de Phya, Phra, Luong. Les gouverneurs ont sous eux trois grands dignitaires, l'Oparat \ 
le Ratsvong et le Ratsbout; comme au Cambodge, ces fonctions ne sont qu'honorifiques; 
c'est Rankok qui en désigne les titulaires, et il les choisit, comme à l'époque de l'indé- 
pendance du Laos, parmi les princes de sang royal. Tout en fractionnant autant que pos- 
sible le territoire du Laos, les Siamois ont conservé aux plus petites provinces les titres 
correspondant aux anciens royaumes. 

Le gouverneur nomme directement aux charges administratives de la province ; les 
trois principales sont celles du Muong Sen, du Muong Chau et du Muong Khang. Ces 
trois fonctionnaires sont appelés aussi : mandarin de droite, mandarin de gauche et man- 
darin du milieu. C'est devant leur tribunal que se portent toutes les affaires; on peut 
toujours appeler de leur décision au gouverneur, et le jugement de celui-ci peut, à son 
tour, être réformé par Rankok. Le Muong Sen, le Muong Chau et le Muong Khang 
ont, chacun, sous leurs ordres sept autres mandarins auxquels ils délèguent les affaires 
peu importantes. Ceux-ci commandent à leur tour à des mandarins d'ordre inférieur. La 
réunion de tous les fonctionnaires d'une province, à partir du Muong Sen et au-dessous, 
porte le nom de Thau phya Kromakait ; le nom de Sena est réservé au conseil formé 
par les premiers d'entre eux. C'est le Sena qui décide de toutes les affaires importantes. 

Le gouverneur a en outre des mandarins particuliers composant sa maison. Lorsqu'il 
porte le titre de roi, leur nombre est considérable : il y a les chefs des gardes, les gar- 
diens du parasol, les gardiens des femmes, les chefs des ouvriers, les bourreaux, les secré- 
taires. Si l'on satisfait la vanité des dignitaires laotiens en leur donnant les titres qui leur 
donnent droit à ce nombreux personnel, on augmente grandement les charges des 
populations qui sont forcées de subvenir aux dépenses et au luxe de tous ces fonc- 
tionnaires parasites. 

Comme en Chine et en Coehinchine, les pénalités corporelles sont échelonnées en une 
série ingénieusement croissante, et le bâton figure à chaque page du code laotien. Les plus 
hauts mandarins comme les plus humbles travailleurs sont journellement exposés à en 
recevoir, et le supplice du rotin est l'accompagnement obligé de l'interrogatoire des crimi- 
nels. La partie frappée est le haut des reins ; en Coehinchine et au Cambodge, on frappe 
au contraire sur la partie charnue qui les termine; le sang jaillit d'ordinaire dès les 
premiers coups, et il peut arriver que le coupable succombe à ce supplice, si la colère du 
juge le prolonge trop longtemps. La cangue, les fers, la prison, l'exposition publique, les 
amendes, l'exil, l'esclavage, la mort, complètent la série des peines en usage. Le sup- 
plice capital est fort rare, et la plupart des gouverneurs ne peuvent y condamner sans 
en référer àBankok. 

1 Titre équivalant à celui d'Obbarach au Cambodge, et d'Oupa raja dans l'Inde. 



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HARVARD UNIVERSITE 
CAMBRIDGE. MA USA 



ORGANISATION POLITIQUE ET ADMINISTRATIVE. 341 

Tout en affectant des formes cérémonieuses aussi exagérées que celles que l'on trouve 
à Siam et en Chine, l'étiquette laotienne est au fond très-paternelle. En présence du 
gouverneur, qu'il ait ou non le titre de roi, les assistants accroupis contre le sol, tout en 
se prosternant très-bas chaque fois qu'ils lui adressent la parole, ne se gênent nullement 
pour rire, fumer, causer bruyamment et troubler l'audience. Le dernier venu prend la 
parole avec autant de hardiesse que le premier mandarin. C'est là sans doute l'un des 
vestiges de l'ancienne organisation de la race laotienne en tribus ou en clans à chefs 
électifs, et le plus ou moins de popularité des gouverneurs est un indice consulté avec 
soin par Rankok, lorsqu'il y a lieu de pourvoir à une place vacante. Malgré cette simplicité 
d'allures, les distinctions de rang et de naissance sont scrupuleusement observées au 
Laos. Il y a des lois somptuaires qui interdisent le port de certaines étoffes ou de certains 
bijoux aux gens du commun. Le nombre des personnes de la suite des princes, les usten- 
siles d'or ou d'argent que l'on porte derrière eux, la forme même du parasol qui les 
abrite, sont fixés avec soin et en rapport avec les titres ou les fonctions dont ils sont revêtus. 

Au point de vue de l'impôt, la population peut se décomposer en quatre catégories 
distinctes : 

1° Les mandarins, leur famille, leurs esclaves. Gette catégorie, qui ne paye aucun 
tribut et qui est dispensée de toute corvée, forme dans les petites provinces le cinquième 
de la population totale; dans les grandes provinces, elle en est à peine le dixième. 

2° Les inscrits, c'est-à-dire, les personnes payant l'impôt. Il en est fait un dénombre- 
ment exact, dont on transmet le résultat à Rankok. La confection des listes est surveillée 
par des mandarins siamois; les inscrits sont marqués au bras d'un tatouage portant le nom 
de leur province. On est inscrit à partir de dix-huit ans, on cesse de l'être à soixante-dix. 
L'impôt est ordinairement de 4 ticaux et demi par homme, c'est-à-dire environ 1 S francs de 
notre monnaie, mais il varie avec les provinces; il n'y a pas d'impôt territorial ; les inscrits 
doivent subvenir aux corvées locales et fournir deux piculs de riz par an au gouverneur de 
la province. 

3° Les Chinois, Pégouans et autres étrangers, ne payent pas d'impôt et ne fournis- 
sent qu'un picul de riz, mais ils sont soumis à certaines charges laissées à l'arbitraire des 
gouverneurs. L'usage veut qu'ils subviennent aux frais de passage des mandarins 
siamois et aux dépenses que nécessitent les fêtes locales. 

4° Les sauvages soumis, dont le nombre est souvent inconnu des gouverneurs eux- 
mêmes. Ils payent par village un impôt variable, qui consiste tantôt en esclaves, tantôt en 
denrées, tantôt en argent. Dans ce dernier cas, il est fixé à un tical par homme. Les villages 
les plus rapprochés sont soumis aux corvées. 

L'impôt prélevé par les Rirmans dans le nord du Laos varie de 4 à 7 ticaux par 
maison. L'impôt chinois est plus faible. 

J'ai déjà indiqué {Voy. ci-dessus p. 171) quelles étaient les monnaies divisionnaires 
employées dans la partie inférieure du Laos. La monnaie de fer de Stung Treng n'a cours 
que dans cette province et dans les provinces limitrophes; les petits saumons de cuivre 
de Rassac se retrouvent avec des dimensions et des cours variables dans toute la partie 



342 



MONNAIES, POIDS ET MESURES. 



de la vallée du fleuve comprise entre Bassac et Nong Kay. À Luang Prabang, on se sert 
de ces coquilles appelées cauris (Ci/prea moneta), jadis en usage en Chine, dans l'Inde, 
dans le grand archipel d'Asie et jusque dans le Soudan. 

Les géographes arabes en mentionnent l'emploi dès le dixième siècle. « La reine des 
îles Dabihat, situées dans la mer de Herkend(Laquedives), dit Massoudi *, n'a pas d'autre 
monnaie que les cauris. Lorsqu'elle voit son trésor diminuer, elle ordonne aux insulaires 
de couper des rameaux de cocotier avec leurs feuilles et de les jeter sur la surface de l'eau. 
Les animaux y montent ; on les ramasse et on les étend sur le sable du rivage, où le soleil 
les consume et ne laisse que les coquilles vides que l'on porte au trésor. » On trouve ce 
genre de monnaie indiqué déjà comme étant en usage dans l'Inde par le voyageur chinois 
Fa-hien,qui visita cette contrée à la fin du quatrième siècle 2 , et il faut sans doute recon- 
naître les cauris dans les coquilles appelées pet, qui servaient de monnaie en Chine avant 
la création des sapèques par l'empereur Thsin-Chi-Hoang-ti (11 e siècle avant notre ère). Ibn 
Batouta, qui écrivait au milieu du quatorzième siècle, dit que de son temps les habitants des 
îles Andaman donnaient quatre cent mille de ces coquilles pour un dinar d'or, et quelquefois 




Monnaies laotiennes : 1 . Monnaie de fer de forme losangique, en usage à Stung Treng. — 2. Tical d'argent siamois et ses subdivisions. 
— 3. Lats de cuivre, usités k fîassac et à Oubon . — i. Chapelets de coquilles de Luang Prabang. — 5. Lingots d'argent usités dans 
le Laos birman. 



davantage ; du temps de La Loubère (fin du dix-septième siècle), on donnait, à Siam, 6400 
cauris pour un tical d'argent ; c'était aux îles Maldives, à Bornéo et aux Philippines que se 
péchaient ces petits coquillages, que certains navires prenaient comme lest. Il y a vingt 
ans, les cauris s'échangeaient, à Bankok, à raison de 9600 pour un tical. Aujourd'hui, 
les coquilles ont presque disparu du marche de Bankok. A Luang Prabang, on ne trouve 
plus sans doute que le reliquat d'un stock, jadis considérable en Indo-Chine, de cette sin- 
gulière monnaie. Chassée des côtes de la péninsule par le commerce européen et le ren- 
chérissement du prix des denrées, elle s'est réfugiée à l'intérieur du continent, où elle 
augmente de valeur au fur et à mesure qu'elle devient plus rare, et où elle ne tardera 
pas à disparaître complètement. Les chapelets usités à Luang Prabang se composent de 
cent coquilles, et l'on donne de vingt-deux à vingt-six de ces chapelets pour un tical, ce 
qui donne à chaque coquille une valeur d'un huitième de centime environ. Les tran- 
sactions se discutent en chapelets et en fractions de chapelet. 

1 Les Prairies d'or, traduction Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, t. I, p. 337. 

2 For Koue Ki ou Relation des royaumes bouddhiques, traduction A. Rémusat, p. dOO et I0G. 



MONNAIES, POIDS ET MESURES. 343 

Au nord de Luang Prabang, il n'y a plus d'autre monnaie indigène que des lingots 
d'argent que l'on découpe en morceaux de grandeur variable et que l'on pèse. La roupie 
anglaise fait son apparition à Luang Prabang, où elle est reçue pour la valeur du tical ; la 
piastre mexicaine s'échange à Luang Prabang pour cinquante chapelets. Elle est plutôt 
au Laos un objet de curiosité qu'une monnaie courante. 

Les Laotiens avaient autrefois une monnaie d'argenl, portant le même nom que le tical 
siamois qui s'appelle bat '. Elle se subdivisait en 3 selung, et le selung en 4 lats. Trois bals 
formaient un tomlong; 20 tomlongs faisaient un angchin. Aujourd'hui, la seule monnaie 
officielle est le bat siamois. Il se subdivise en 4 selungs; 2 fuongs font un selung ; 4 bat 
font un tomlong, et 20 tomlongs un angchin. 

Poids. — 10 H valent 1 houn. 

10 houn — 1 chi. 
10 chi — 1 tomlong. 

16 tomlong. — 1 nan. 
100 nan — 1 hap. 

Le tomlong n'est autre chose que l'once chinoise. On sait qu'elle équivaut à 37 B ',79. 
Le hap est l'unité de poids connue dans le commerce européo-chinois sous le nom 
de picul ; sa valeur exacte est de 60 kil ,464. Le tical laotien pesait 3 chi 6 houn, c'est- 
à-dire 13 gl ,6. Le tical siamois pèse 4 chi, c'est-à-dire 15s 1 . On compte très-souvent dans 
le Laos par mun ou poids de vingt nan. Dix mun valent un se/t. A Luang Prabang on 
compte par pan, poids de deux nan, qui se subdivise en 10 hoij. 

Longueurs. — 12 niou valent 1 khoup qui est l'empan. 
2 khoup. — 1 sac. — la coudée. 
A sac. — 1 oua. — la brasse. 
20 oua — 1 sen. 
400 sen — 1 y oc h '. 

La brasse étalon du roi de Bassaca l ,n ,968 et la coudée n, ,492. 

Le sen a par conséquent une longueur de 39 m ,360 et le yochvaut 15,744'". On emploie 
aussi dans la conversation, mais dans un sens assez vague, le làn qui représente 
100,000 sen. Les surfaces s'évaluent par sen carrés. Mais les Laotiens sont loin d'ap- 
porter dans leurs évaluations la précision qui est dans les habitudes européennes, et il 
est rare que l'on mesure les coudées ou les brasses avec des instruments ad hoc. La 
brasse ou oua porte aussi en laotien le nom de Dam. 

Les mesures de capacité varient avec les produits; On mesure le riz avec un panier 
Contenant 20 livres ou un mun, 

1 11 est difficile de savoir quelle est l'étymologie dû mot tical. 11 est employé aussi par le commerce euro- 
péen pour désigner la monnaie birmane appelée kyat, qui est à peu près équivalente au bat siamois. Voyez 
la note du Col. Yule, Mission to the court of Ava, p. 144. 

2 C'est la mesure appelée yojana dans l'Inde. D'après le dictionnaire sanskrit de Wilson, le yojana vaut 
comme le yoch laotien 32,000 coudées. Voy. Hardy, A manual of bud/tism, p. 11, note 



344 MONNAIES, POIDS ET MESURES. 

Toutes ces mesures se retrouvent au Cambodge, souvent avec les mêmes noms 1 . On 
emploie dans ce dernier pays une unité monétaire qu'il faut connaître; c'est la barre 
d'argent appelée nen, dont le poids est de 10 tornlongs 2 chi. 

Dans le Laos du nord, on emploie à la fois la manière de compter des Chinois et 
celle des Birmans. On connaît les subdivisions du taël ou de l'once chinoise; elles 
sont décimales et leurs noms chinois sont dans l'ordre décroissant : le tsien, dont le 
poids est de 3 gr ,78 ; le j'en, le li et le hao. Les Laotiens du nord donnent à l'once le nom 




1' 1 h S BIRMANS. 



de hong ; au tsien, celui de thé, et ils conservent le mot fe?i. Us ne paraissent pas faire 
usage des subdivisions inférieures. Les poids birmans usités au Laos sont les suivants : 

2 plié valent 1 mou-. 

2 mou — 1 mat. 

2 mat — 1 kouai. 

2 kouai — 1 tchap (en birman, kyat). 
10 tchaps — 1 kan. 
10 kan — 1 tchoi. 

Dans le langage ordinaire et les transactions de détail, le mat est considéré comme 
l'équivalent du thé, quoiqu'il soit un peu plus fort. Ainsi un kan, qui devrait repré- 
senter 40 thés , en pèse en réalité 44 ; il en résulte que le poids exact du mat est 
de 4 gr ,16; le^Aé est par suite presque égal à notre gramme (l gr ,04). 

On se sert dans le Laos birman comme en Chine d'une petite romaine à trois leviers, 
et par suite à trois graduations différentes, dont la première descend jusqu'aux fens et 
s'arrête à 5 hongs ; la seconde va de 5 à 20 hongs en donnant les thés ; la troisième va 
de 20 à 64 hongs en donnant les hongs Ces petites balances peuvent donc peser plus de 
deux kilogrammes d'argent. Le titre de l'argent en circulation est très-variable : les titres 
élevés sont très-recherchés, et les marchands savent en général les reconnaître avec une 
très-grande précision 3 . 

1 Voy. Janneau, Manuel pratique de la langue cambodgienne, p. 73-78. 

2 II y aune unité encore plus faible que le. plié; c'est le yovve dont 160 forment le poids du kyat ou tical. 
Voy. Yule, Mission to the court of Avu, p. 259. 

a Voy. à la fin du volume le tableau donnant le prix des principaux produits indigènes sur les différents 
marchés du Laos. 



MUSIQUE LAOTIENNE. 



.345 



DUO POUR CLUÏ ET KIIÈN. 



Allegretto semplice. 



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346 MUSIQUE LAOTIENNE. 

En terminant ce chapitre, je crois devoir dire quelques mots de la musique laotienne. 
De tous les rameaux de la race mongole, les Thai paraissent un des mieux doués au point 
de vue musical. Ils ont presque tous les instruments que l'on trouve en usage en Birma- 
nie et au Cambodge. Il en est un qui leur est spécial, c'est le Khen, déjà décrit par Mouhot 
sous le nom d'orgue laotien. Il se compose de dix à seize bambous de grandeur crois- 
sante, accouplés par paires, et réynis transversalement par un bambou plus gros. Celui-ci 
est muni d'une embouchure par laquelle on souffle et il communique avec tous les 
autres par des trous que l'on peut boucher avec les doigts. On peut, par suite, faire sortir 
autant de notes qu'il y a de trous bouchés. Il y a des Khens de toutes dimensions, depuis 
un mètre jusqu'à quatre mètres. Un autre instrument familier aux Laotiens est une sorte 
de fifre ou de hautbois nommé dm qui se marie assez bien à l'instrument précédent. 

La musique laotienne est surtout une musique d'improvisation. Sur un premier thème 
toujours fort simple, le musicien brode une interminable série de variations. Je donne ici 
un duo pour Cluï et Khen qui a été noté par M. Delaporte. On y trouve un essai de des- 
sin mélodique d'une grande douceur, soutenu d'un accompagnement presque toujours à 
la tierce de l'octave inférieur, et quelquefois à l'unisson. La différence de timbre des deux 
instruments donne un caractère original à cette ébauche de parties concordantes. 

Les airs de Cluï ressemblent beaucoup aux appels monotones de flageolet, si chers aux 
bergers de certaines campagnes françaises, et sur lesquels, malgré le petit nombre de 
notes dont ils disposent, ils réussissent à greffer des variations où le trille joue le principal 
rôle. 



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TAT PHOU KlliO. 



XVI 



DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. — CHOIX D'UNE ROUTE POUR PÉNÉTRER EN CHINE. — DÉPART DE 

LUANG PRABANG. LE NAM HOU, LE NAM TA. — XIENG KHONG, KHAS LEMET. — ENTRÉE SUR 

LE TERRITOIRE BIRMAN; NOUS QUITTONS LE FLEUVE. — MUONG LIM, KHAS MOU-TSE. — PALEO, 
KHAS KHOS. — SIEM LAP, KHAS KOUYS. SOP YONG. NOUS SOMMES ARRÊTÉS A MUONG YONG. 



La situation des pays limitrophes était de nature à faire naître la plus grande hésitation 
dans le choix de la route qu'il convenait d'adopter en quittant Luang Prabang. La révolte 
des mahométans du Yun-nan contre l'autorité de l'empereur de Chine avait été le signal 
de désordres et de guerres interminables dans les différentes principautés laotiennes 
comprises entre la Chine, la Birmanie et le territoire siamois. Le brigandage y était passé 
à l'état chronique, et certaines portions de cet espace avaient été entièrement dépeuplées. 
Le roi de Luang Prabang, qui, comme nous l'avons vu, avait profité de cet état de choses 
pour interrompre ses relations avec la Chine, fit vivement valoir auprès de nous les obs- 
tacles qui s'opposaient à la continuation de notre voyage. Mais on pouvait supposer, qu'in- 
téressé à ce que la route de Chine restât fermée, il n'en voulût exagérer les difficultés à 
dessein, afin que notre passage ne fournît point au gouvernement chinois un argument 
contre lui. 

Après quelques discussions, il consentit à remettre à M. de Lagrée un passe-port, valable 
pour toute l'étendue de son royaume, dans lequel il enjoignait à tous les chefs de tribus 
ou de villages de se mettre à l'entière disposition du chef de la mission française. Mais 
il ne voulut ni autoriser officiellement notre passage dans les états limitrophes, ni nous 
donner une lettre d'introduction auprès du Sena de l'une des principautés voisines. 

Trois routes s'offraient à nous pour franchir la zone réputée dangereuse. La première, 
celle du fleuve, était la plus longue : elle nous forçait à traverser une région qui avait été 



348 DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 

récemment disputée entre la Birmanie et Siarn, et qui était par conséquent dévastée, et à 
passer sur le territoire birman. Or, nous n'avions pas de passe-ports de la cour d'Ava; nous 
devions donc prévoir de ce côté les plus sérieuses difficultés. 

La seconde route était la plus directe : elle consistait à remonter droit au nord 
le cours du Nam Hou, affluent de la rive gauche du Cambodge, et à atteindre direc- 
tement les frontières du Yun-nan, auquel Luang-Prabang est à peu près limitrophe dans 
cette direction, et où nous pouvions retrouver le fleuve que nous étions chargés d'explorer. 

La troisième route nous conduisait jusqu'au Kouang-si, en traversant la zone, occupée 
par des tribus mixtes, qui sépare le Tong-king de la Chine. 

Ce dernier trajet, peut-être moins dangereux que les deux autres, nous écartait 
complètement du but officiel de notre mission, qui était la reconnaissance de la vallée du 
Mékong, mais il nous faisait visiter la région la moins connue encore de toute l'Indo- 
Chine, et vraisemblablement la plus curieuse au point de vue géographique. Quel que 
fût son attrait, nous devions nous contenter de l'indiquer aux explorateurs qui viendraient 
plus tard compléter notre œuvre. 

La discussion restait ouverte entre les deux premières routes, la route du fleuve et 
celle du Nam Hou. Le commandant de Lagrée penchait visiblement pour la seconde. Je 
plaidai vivement auprès de lui la cause de la première ; notre travail géographique m'au= 
rait paru moins intéressant et moins complet s'il n'avait compris le relevé entier du cours 
du fleuve, que nous espérions encore à ce moment remonter jusque dans sa partie tibétaine. 

Après de longues hésitations, le commandant de Lagrée s'arrêta à la route du fleuve 
et de nouveaux renseignements le déterminèrent à partir le plus tôt possible. L'état 
des contrées au nord-ouest de Luang Prabang semblait moins fâcheux qu'il ne nous 
avait été dépeint tout d'abord. Il paraissait y avoir presque partout un apaisement réel, et 
ce résultat était dû à la compression de la. révolte des mahométans par le vice-roi du 
Yun-nan, sur toute l'étendue des frontières sud de cette province. M. de Lagrée fixa au 
25 mai la date de notre départ, et demanda au roi les embarcations nécessaires. L'auto- 
rité de Luang Prabang cessait, en remontant le Mékong, à Xieng Khong, point où 
M. Duyshart avait rejoint le fleuve en venant de Bankok, et qui dépendait de Muong Nan. 
C'était donc jusque-là, c'est-à-dire jusqu'à une distance de huit à dix jours de marche, 
que les autorités locales avaient à nous fournir des moyens de transport. Nous ignorions 
quel accueil nous ferait le gouverneur de Xieng Khong, et si la route du fleuve, la plus 
commode et la moins coûteuse pour le transport de nos bagages, était longtemps prati- 
cable en amont de cette ville. Il était donc prudent de nous préparer à toute éventualité. 
Le commandant de Lagrée était résolu, s'il rencontrait la moindre difficulté de la part 
des autorités de Muong Nan, à passer sur la rive gauche du fleuve et à se diriger vers le 
nord-est, en traversant le territoire de Luang Prabang et en utilisant le passe-port que lui 
avait donné le roi en cette prévision. Cette éventualité de trajet par terre nous con- 
seillait de nous alléger le plus possible, en raison de la difficulté de trouver des porteurs* 
et de la nécessité de les payer d'autant plus chèrement que la saison où nous entrions 
était plus mauvaise. Chaque officier dut réduire ses effets, de façon à n'avoir qu'une seule 



CHOIX D'UNE ROUTE POUR PÉNÉTRER EN CHINE. 349 

caisse pour ses bagages personnels, au lieu des deux qui lui avaient été allouées au dé- 
part de Pnom Penh. 11 fallut renoncer à emporter les collections botaniques et géologiques 
déjà recueillies par MM. Thorel et Joubert, et que le roi de Luang Prabang promit de 
renvoyer à Bankok. Nos deux naturalistes durent faire d'avance le sacrifice de toute 
collection future, qui ne pouvait plus être qu'un onéreux embarras et une cause d'in- 
succès. En même temps que ces échantillons, nous laissâmes à Luang Prabang, pour 
être transmis à Bankok avec eux, les minutes de cartes, ébauches de travaux, livres, 
instruments, en un mot tout ce qui n'était pas absolument indispensable à nos travaux ou 
tout ce qui pouvait faire double emploi. Nous finies un second lot de hardes, de muni- 
tions et d'objets d'échange, qui devait rester à Luang Prabang, et devenir la propriété 
du roi, si au bout d'un an nous n'étions point revenus dans cette ville. 

Le roi et ses mandarins reçurent des cadeaux qui représentaient largement les 
dépenses que le transport à Bankok de la première de ces deux catégories d'objets allait 
occasionner. Sa Majesté reçut la plus précieuse, mais la plus lourde de nos armes, une 
carabine à balles explosibles, dont on lui apprit l'usage , une longue-vue, un tapis et des 
étoffes. Son fils eut un fusil à deux coups; ses autres parents et les principaux fonction- 
naires furent d'autant mieux partagés qu'en nous faisant des amis, nous diminuions nos 
bagages. Le roi ne voulut point cependant rester en arrière, et il envoya à M. de Lagrée, 
à titre de souvenir, un vase en argent, deux tam-tams, quatre sabres, quatre lances, une 
gargoulette et un verre laqués de Xieng Mai. Je ne mentionne pas l'énorme quantité de 
fruits et de pâtisseries qui étaient journellement apportés à notre campement par ses ordres, 
et qui faisaient les délices de nos Annamites. De ces comestibles, nous n'appréciions 
guère que les cocos : ils nous fournissaient une salutaire et rafraîchissante boisson, que 
la chaleur rendait nécessaire. 

Pendant cette dernière semaine, notre campement offrit le coup d'oeil le plus animé, 
et fut témoin des scènes les plus comiques. Nos préparatifs de départ attiraient une foule 
nombreuse de fonctionnaires devenus nos amis les plus intimes, qui réclamaient de nous 
un souvenir et se disputaient les hardes que nous laissions. Le moindre bouton d'uniforme, 
le plus mince débris de galon transportait d'aise ces braves gens, et ils ne nous refusaient 
jamais le plaisir de les voir s'affubler des redingotes ou des pantalons qui ne pouvaient 
plus trouver place dans nos malles. Dans les derniers jours, cette manie de travestisse- 
ment avait atteint des proportions telles, que nous pouvions nous croire en plein carnaval. 

Quelle que fût l'apparente gaieté de ces adieux et de ces préparatifs, ce n'était pas 
cependant sans une grande mélancolie et sans une certaine appréhension que nous 
voyions s'approcher l'heure du départ. Nous abandonnions à Luang Prabang, non-seu- 
lement une partie de notre mince confort, quelques livres aimés, récréations de l'intel- 
ligence et du cœur, consolations de notre isolement, délassements de nos travaux, mais 
aussi la dernière espérance de recevoir de bien longtemps la moindre nouvelle de ceux 
qui nous étaient chers. Les lettres de France, que j'avais rapportées de mon voyage à 
Pnom Penh, avaient déjà, pour la plupart d'entre nous, près d'un an de date, et, en quit- 
tant Luang Prabang pour nous lancer dans l'inconnu, nous perdions toute chance de re- 



350 DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 

cevoir, avant que nous fussions revenus dans des régions civilisées, les communications 
que la Cochinchine pouvait tenter encore de nous faire parvenir. L'Oparat de Luang 
Prabang était parti en effet vers le 20 avril de Bankok, après avoir reçu du chancelier 
du consulat de France notre correspondance, les instruments de précision demandés en 
France avant notre départ et que l'on n'avait pas su expédier à temps à Pnom Penh, et 
six caisses de vin de Sherry et de Porto. Tout cela n'arriva à Luang Prabang qu'une 
quinzaine de jours après notre départ, puis fut scrupuleusement renvoyé à Bankok avec 
tout ce que nous avions laissé. On comprit même dans cet envoi les objets que nous 
avions autorisé le roi à s'approprier, dès qu'il serait informé de notre entrée dans le Yun- 
nan et qu'il aurait acquis ainsi la certitude que nous ne repasserions point par sa capitale 
pour revenir à Saigon. On voit que si la défiance avait présidé à nos premières relations 
avec les autorités locales , leur fidélité plus que scrupuleuse à remplir ensuite leurs 
engagements a témoigné de la déférence et de la sympathie que nous avions conquises 
pendant notre séjour dans la capitale du Laos siamois. 

Le repos et le bien-être dont notre escorte avait joui pendant plusieurs semaines avaient 
un peu remonté le moral de nos Annamites, que la longueur de notre voyage effrayait déjà. 
Ils n'avaient point compté, au départ, sur une absence aussi longue, et pendant les jours 
de fatigue et d'isolement qui avaient précédé notre arrivée à Luang Prabang , j'avais 
saisi chez eux des symptômes inquiétants de découragement et de nostalgie. Ils étaient 
tous mariés et presque tous pères de famille ; chez les Chinois et chez les Annamites on 
se marie de très-bonne heure : le célibat passe pour un état contre nature. Ma connais- 
sance de la langue annamite et les relations antérieures que j'avais eues avec quelques-uns 
de ces jeunes gens, dont deux étaient employés comme miliciens à la préfecture de Cholen 
avant le voyage, me rendaient le confident naturel de leurs inquiétudes. « Ong Quan (Mon- 
sieur le chef), m'avaient-ils dit souvent, lorsque je les emmenais avec moi sur le fleuve 
faire des sondages, ne sommes-nous pas allés assez loin encore et n'avez-vous point déjà sur 
votre carte assez de rochers, assez de cataractes, assez de détours? Jusqu'où irons-nous donc 
ainsi ? » — - « Nous voulons savoir, leur répondais-je, d'où vient ce fleuve, et c'est lui qui 
nous mène. Où? Nous n'en savons pas plus long que vous. Mais nous irons, si nous le 
pouvons, jusqu'à ses sources. » — Ils soupiraient alors en regardant l'eau large et pro- 
fonde. « C'est bien loin cela, disaient-ils, et ce grand fleuve n'est pas près de finir. » — 
«Qu'en savez-vous? leur répondais-je pour les encourager. Il sort peut-être tout formé 
d'un grand lac, et, dans ce cas, demain vous pouvez en voir la fin. » Cette porte ouverte 
à l'espérance suffisait pour ranimer leurs courages et ramener la gaieté naturelle à leur 
race. Je les surprenais parfois demandant aux indigènes des nouvelles du grand lac qui don- 
nait naissance au Mékong, et on leur répondait souvent de façon à confirmer leur secret es- 
poir. Tous les habitants de l'Indo-Chine ont conservé le vague souvenir de leur ancien lieu 
d'origine, ce plateau de l'Asie centrale, semé de grands lacs qui se déchargent par de grandes 
rivières, et ils attribuent volontiers aujourd'hui une origine lacustre aux fleuves dont ils 
habitent les rives. C'est d'après leurs dires que les anciens géographes ont cru longtemps 
à l'existence d'un grand lac d'où seraient sortis à la fois le Ménam et le Mékong. L'exis- 



DÉPART DE LUANG PRABANG. 351 

tence du lac de Ta-ly, qui se déverse par un bras considérable dans ce dernier fleuve, 
justifie jusqu'à un certain point cette tradition en ce qui le concerne. 

Je m'apercevais que les Annamites avaient recueilli un bruit de cette nature à leur 
figure rayonnante et à leur entrain dans l'exécution de tous les travaux qu'on leur deman- 
dait. Je m'en félicitais vivement. Tout pouvait dépendre, à un moment donné, de la 
fermeté de leur attitude. Ce fut donc avec une véritable satisfaction que je les vis s'apprêter 
au départ avec gaieté et ne pas se préoccuper des éventualités d'attaque à main armée 
dont on nous avait menacés. Leurs armes européennes, le peu de cas qu'ils faisaient 
des sabres, des flèches ou'des fusils à pierre des indigènes, et, par-dessus tout, l'extrême 
confiance que leur donnait notre présence, en faisaient de précieux auxiliaires. Notre état 
de santé, en ce moment, ne laissait absolument rien à désirer. Seules, nos ressources pé- 
cuniaires, diminuées par un séjour d'une année entière dans le Laos, restaient insuffi- 
santes pour le trajet que nous avions encore à accomplir. 

Au moment de notre départ de Luang Prabang, l'effet des premières pluies s'était 
déjà fait sentir sur le fleuve, dont les eaux avaient monté de près d'un mètre. Nous nous 
embarquâmes le 2 S mai au matin. 

Un peu au-dessus de la ville, le fleuve se rétrécit et reprend son aspect sauvage et 
tourmenté. Les montagnes des rives resserrent leurs crêtes dentelées et leurs surfaces ro- 
cheuses ; leurs derniers gradins, qui surplombent les rives du fleuve, sont souvent ornés 
d'une pyramide, tombeau d'un bonze pieux ou châsse d'une relique imaginaire Un peu 
au-dessus de Luang Prabang, sur la rive gauche du fleuve, s'élève un de ces Tat, pitto- 
resquement situé à l'angle formé par le fleuve et un petit affluent. La montagne qui lui 
sert de piédestal s'appelle Phou Kieo. ( Voy. le dessin en tête du chapitre.) Un peu plus loin, 
sur la rive opposée, et à l'entrée d'une de ces cavernes si fréquentes dans les formations 
calcaires, s'élève une gigantesque statue de Bouddha. 

Nous arrivâmes le soir à l'embouchure du Nam Hou, affluent de la rive gauche du 
fleuve. Vis-à-vis cette embouchure, s'élèvent, sur la rive opposée du fleuve, de hautes 
falaises à pic, dans le flanc desquelles s'ouvre une grotte, plus profonde que la précédente, 
que les indigènes ont transformée en sanctuaire. Nous y montâmes à l'aide d'un escalier 
pratiqué dans le roc. Les déchirures du rocher dessinent au bas de la gigantesque et irré- 
gulière ouverture de la grotte une sorte de balcon dont la main de l'homme a complété et 
régularisé les piliers et la rampe. De ce point, le coup d'œil que présente le fleuve, est plein 
d'une grandeur sauvage. Nous sommes loin maintenant de ces perspectives infinies ou 
le bleu des eaux et du ciel se fondait sous une éclatante lumière, et où de lointaines lignes 
de palmiers et de cases, à demi cachées sous leur ombre, arrêtaient seules les contours 
d'un paysage à la fois monotone et imposant. Ici, le fleuve n'atteint pas 300 mètres 
de large, et son cours sinueux est borné de toutes parts par des murailles rocheuses que 
surmontent les bizarres dentelures des montagnes du second plan. A une dizaine de mè- 
tres au-dessous du spectateur, ses eaux, déjà boueuses et toujours rapides, baignent le 
pied de l'escalier qui conduit au balcon, et font battre contre le rocher la barque légère qui 
nous attend. C'est un admirable endroit pour assister aux courses de pirogues, si fré- 



352 



DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 



quentes au Laos, ou pour jouir des illuminations à l'aide desquelles les indigènes savent 
rehausser l'éclat de leurs nuits tropicales. A quelque distance de là, les eaux noires et 
calmes du Nam Hou se mélangent aux eaux jaunâtres du Cambodge, et la ligne de dé- 
marcation qui les sépare s'éloigne ou se rapproche de l'embouchure de la rivière, suivant 
le rapport variable de la vitesse des deux courants. Vis-à-vis de nous, sur la rive gauche, 
un banc de sable tranche vivement, par sa teinte dorée, sur la couleur sombre des roches 
avoisinantes, derrière lesquelles le soleil a déjà disparu, et dont les cimes s'élèvent noires 
sur un ciel rouge. 

Après avoir joui un instant de ce spectacle, nous entrâmes dans la grotte 1 . Des 
Bouddhas de toutes dimensions sont échelonnés dans tous ses recoins ; des fleurs, des 
banderoles, des pa/asols, des ex-voto de toute nature en décorent les autels. La lueur des 




ie3o:Ofio"OS5— •= 



ENTRÉE DE I.A CROTTE DU NAM IIOII. 



torches faisait vaciller de grandes ombres dans les profondeurs de ce temple naturel, 
et grimacer la figure ordinairement si placide du prophète de Kapilavastou. Malgré 
l'originalité de cette décoration religieuse, je me demandais si elle ne rapetissait point la 
sauvage grandeur de cette caverne, et si l'éclat des stalactites n'eût point été préférable 
aux dorures effacées et aux couleurs, ternies par l'humidité, des colifichets bouddhistes. 
Ce sont surtout les voyageurs et les bateliers du fleuve qui forment la pieuse clientèle de 
la grotte ; les prêtres qui la desservent et qui habitent sur la rive opposée, au village de 
Pak Hou, ne manquent jamais de fleurs ou d'offrandes. A l'époque des hautes eaux, 
le fleuve vient affleurer l'entrée même de la grotte. En 1856, une crue exceptionnelle 
l'inonda en partie, et les habitants ont indiqué la hauteur à laquelle l'eau s'éleva, par une 



1 Voy. Atlas, 2 e partie, pi. XXVIII. 



LE NAM HOU. 353 

ligne rouge tracée un peu plus loin sur la paroi unie et verticale du rocher. Cette ligne 
accuse une différence de 17™, 50 entre le niveau des plus basses eaux et celui de l'inon- 
dation. La différence normale, résultant cle la moyenne de plusieurs années ordinaires, 
n'est que de I0 m ,70. La profondeur maximum du fleuve, au moment de notre passage, 
était de 16 mètres vis-à-vis de l'embouchure du Nam Hou. 

Les maisons du village de Pak Hou s'échelonnent sur la rive gauche, derrière le banc 
de sable dont j'ai parlé ; il forme une espèce de crique ou de port naturel dans lequel 
nos pirogues s'étaient déjà amarrées pour la nuit. Cette station était, à tous les points de 
vue, exceptionnellement confortable: au lieu de nos étroites pirogues, des cases bâties 
sur le sable, à l'intention des voyageurs, devaient nous servir de dortoirs. 

La nuit était presque venue : je me hâtai de remonter dans une barque légère pour 
aller faire quelques sondages, et, conduit par deux rameurs, je remontai pendant un mille 
ou deux le cours du Nam Hou. Le courant était presque nul, l'onde était aussi claire et 
aussi silencieuse que les eaux du Cambodge étaient troublées et bruyantes. En glissant 
le long de la muraille de roche qui forme sur la rive droite une berge entièrement à 
pic, de plus de 350 mètres de hauteur 1 , ma barque produisait un léger clapotis, dont 
le bruit argentin vibrait comme un écho dans l'atmosphère de la nuit. A une énorme 
hauteur au-dessus de ma tête, volaient quelques oiseaux de proie attardés, qui rejoi- 
gnaient leurs nids, placés hors d'atteinte dans quelques-unes des crevasses du rocher. 
Leurs cris rauques et discordants devenaient cle plus en plus rares. Je fis cesser de ramer 
pour jouir à loisir de ce moment de calme et cle fraîcheur que ramènent les premières 
étoiles, et qui est si délicieux dans les pays chauds. On n'entendait que le sourd et mono- 
tone murmure du grand fleuve, et la douce chanson des insectes nocturnes, racontant aux 
buissons de la rive leurs mystérieuses amours. 

Le Nam Hou, après avoir fait une légère inflexion au sud-est, se redressait vers le nord. 
C'était là celte route facile et directe vers la Chine à laquelle M. de Lagrée avait songé 
un instant. La rivière, qui avait une cinquantaine de mètres de large et une profondeur 
uniforme de cinq mètres, ne présentait point les allures d'un cours d'eau longtemps navi^ 
gable. Nous étions, il est vrai, à la fin cle la saison sèche, et la limpidité de ses eaux at- 
testait que les pluies ne s'étaient pas encore fait sentir dans la partie supérieure de sa 
vallée. Celle-ci nous eût offert des paysages plus nouveaux et des populations moins con- 
nues que ceux que nous allions rencontrer sur les bords du Cambodge. Au point de vue 
politique, elle nous offrait, peut-être, par son voisinage du Tong-king, un intérêt plus 
exclusivement français 5 et, si l'intérêt géographique qui dominait notre mission nous 
a invinciblement attaché à la reconnaissance du fleuve principal, il convient de signaler 
expressément à nos successeurs l'étude de cette contrée inconnue, qui promet d'être si 
féconde en découvertes ethnographiques. 

La nuit était devenue fort noire ; mes Laotiens, qui étaient restés jusque-là silen- 
cieusement accroupis aux extrémités de la barque, me tirèrent de ma rêverie : le courant 

1 Voyez Atlas, 2 e partie, pi. XLV, 

L 45 



354 DE LUANG PBABANG A MUONG YONG. 

du Nam Hou nous portait insensiblement vers le fleuve ; il fallait retourner au campe- 
ment, dont la lueur éclairait la rive à peu de distance. 

Le lendemain, la navigation du fleuve se hérissa de difficultés. Après s'être dirigé au 
nord-est depuis Luang Prabang, il revient graduellement dans une direction absolument 
opposée, en se débattant au milieu déroches et de montagnes de plus en plus abruptes. 
Une fois établi dans cette nouvelle direction, son lit se nettoie sans s'élargir, sa profon- 
deur dépasse en général 25 mètres ; les montagnes s'allongent parallèlement à ses rives, 
en formant plusieurs plans régulièrement étages. La végétation, d'un aspect plus uni- 
forme, perdrait complètement son aspect tropical, n'étaient les nombreux bananiers 
sauvages qui se mélangent aux bombax sur les rives du fleuve, et les quelques palmiers 
gigantesques qui se dressent çà et là sur les cimes des rochers calcaires. Des pins 
couronnent les lignes de faîte les plus élevées et viennent nous rappeler les paysages de la 
patrie absente. 

Les villages sont très-clair-semés sur notre route. Quelques-uns sont habités par des 
Laotiens fugitifs des principautés du nord, entre autres de Muong Kun ou Xieng Tong. 
Mais les sauvages sont ici plus nombreux que les Laotiens. Ils appartiennent presque tous 
à la tribu des Khmous. On aperçoit leurs villages échelonnés sur les montagnes des 
seconds plans, et de légères colonnes de fumée, s'élevant des cimes, ou rampant le 
long des ravins qui les avoisinent, indiquent le lieu d'une exploitation forestière ou l'in- 
cendie qui prépare les semailles de la saison. 

Le 27 mai, nous changeâmes de barques et d'équipage à Ban Cokhe ; le lendemain, 
nous arrivâmes à Ban Tanoun, village situé sur la rive droite du fleuve, à peu de 
distance duquel on avaitsignalé des volcans en activité au commandant de Lagrée. 
Notre géologue, le docteur Jouberl, fut détaché de l'expédition pour aller examiner 
de près la localité. M. de Carné se joignit à lui. Ces messieurs devaient nous rejoindre à 
Xieng Khong. 

Le 29 mai, nous passâmes devant l'embouchure d'une petite rivière, le Se Ngum, peu 
intéressante en elle-même, mais importante à signaler, parce que, du versant opposé de 
la chaîne qui lui donne naissance, descend la branche la plus orientale du Menam. Les 
sources des deux cours d'eau ne sont séparées que par un très-faible espace, et d'après 
les renseignements des indigènes, il suffirait, à l'époque des hautes eaux, de traîner une 
barque pendant un ou deux milles, sur un terrain assez uni, pour sortir du bassin du 
Mékong et recommencer à naviguer dans celui du Menam. Est-ce cette proximité qui a 
fait croire à la communication indiquée sur nos anciennes cartes? 

Nous nous arrêtâmes vingt-quatre heures au village de Pak Ben, qui était notre 
second relais entre Luang Prabang et Xieng Khong. Une jolie petite rivière venant du 
nord, qui, à peu de distance de son embouchure, se transforme en un torrent poisson- 
neux, rejoint le Mékong à l'est du village, qui est habité en grande partie par des sauva- 
ges. Les eaux du fleuve avaient déjà monté à Pak Ben de trois mètres environ. 

Le 31 mai, nous quittâmes Pak Ben, et le fleuve, dont la direction générale continuait 
d'être l'ouest quelques degrés sud, s'enfonça entre de hautes falaises rocheuses, couronnées 



LE NAM TA. 



355 



de végétation, d'un aspect excessivement pittoresque. Dans cette partie de son cours, il 
remplit complètement son lit qui n'a plus que 1 50 à 200 mètres de large. 

Le lendemain, nous eûmes à franchir un rapide, Keng Le, qui nécessita le décharge- 
ment de nos barques et le transport de nos bagages pendant 1 00 mètres environ lé long 
de la rive gauche: c'était le premier rapide d'une difficulté aussi sérieuse depuis le 




<£AUC#AKP-' 



SAUVAGE DE PAK B E M . 



départ de Luang Prabang. Il est formé par une arête de schistes calcaires à cassure 
bleuâtre qui s'est relevée dans le lit du fleuve. Une fois cet obstacle franchi, la navigation 
devint très-facile, les berges étaient moins rocheuses et plus nettes. Nous aperçûmes 
dans l'ouest les sommets d'une chaîne de montagnes de 1,000 à 1,200 mètres d'é- 
lévation moyenne, paraissant courir régulièrement du nord au sud. Cette barrière allait 



350 



DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 



terminer le long détour à l'ouest que décrivait le Mékong depuis Luang Prabang et le 
redresser enfin dans la direction du nord. Les sinuosités de son cours disparurent, son lit 
s'élargit, le courant diminua, et les pentes douces et régulières, qui de la rive droite con- 
duisaient aux sommets de la chaîne, se couvrirent d'habitations et de cultures. 

Le 2 juin, nous nous arrêtâmes quelque temps à Ban Hatsa, joli village situé sur la 
rive gauche; le lendemain, nous arrivions à Pak Ta, dernière étape de notre route avant 
Xieng Khong. 

Comme son nom l'indique, Pak Ta (embouchure du Ta) est situé au confluent du 
Nam Ta et du grand fleuve. C'est un village considérable. Pendant que l'on préparait les 
nouvelles barques qui ne devaient cette fois nous quitter qu'après notre arrivée à Xieng 
Khong, nous visitâmes les pagodes. Dans l'une d'elles se trouvait une cloche d'un tra- 




l'.AN HATSA. 



vail excessivement soigné et d'une finesse d'exécution qui ne peut se rencontrer à un 
degré égal qu'en Europe. Ce n'était évidemment pas là un produit indigène, et la légende 
chinoise qui en entourait la base ne pouvait faire hésiter pour son lieu d'origine qu'entre 



le Tong-kinget le Yun-nan. 



Le Nain Ta prend sa source dans le nord-est de Muong Phong, au sud de Muong 
Iva, et traverse un muong assez important, le Muong Phoukha '. 

Un peu au-dessus de Pak Ta, le fleuve traverse, par un retour au sud-ouest, la 
chaîne dont il longe jusque-là le versant est, et ce passage que les indigènes appellent 



1 Tl doit être inscrit sur la carte générale (pi. II de la I rc partie de l'Atlas) à la place du mot Lemet qui est 
un nom de race, et non un nom de lieu. 



XIENG KHONG, KHAS LEMET. 



357 



Phadey, est marqué par de nouvelles difficultés de navigation. Nous franchissions en ce 
moment les limites du territoire de LuangPrabang pour entrer dans la grande province 
de Muong Nan, dont Xieng Khong est la seconde ville. 

Après ce passage, le fleuve s'épanouit dans une grande plaine, comme depuis Vien 
Chan nous n'en avions plus rencontré, et il reprend son cours au nord-ouest. Le 4 juin au 
soir, nous campâmes sur un banc de sable. Notre horizon, subitement élargi, nous per- 
mettait d'apercevoir à l'ouest et' au nord les sommets lointains et bleuâtres de grandes 
chaînes dont les derniers contre-forts venaient mourir en légères ondulations sur les rives 
du fleuve. 

Le lendemain, à huit heures du matin, nous mettions pied à terre à Xieng Khong, où 
l'on achevait à la hâte les quatre cases édifiées pour nous recevoir. L'accueil des autorités 
fut bienveillant et empressé, et le gouverneur de la ville, qui était la seconde autorité de la 




CLOCHE I) UiVE PAOOHE T)E PAK TA. 



province de Muong Nan, vint le soir même rendre visite au commandant de Lagrée. Nos 
barques furent déchargées et retournèrent à Pak Ta, après que ceux qui les montaient 
eurent reçu la rémunération habituelle. Nous nous trouvions maintenant en dehors de la 
zone d'influence et d'action du roi de Luang Prabang. 

MM. Joubert et de Carné nous rejoignirent le 9 juin : les phénomènes volcaniques 
que notre géologue avait pu constater étaient, suivant l'usage, beaucoup moins considé- 
rables que ne les avaient faits les récits des indigènes. Le volcan annoncé se réduisait à 
de simples fumerolles, formées de gaz sulfureux carbonique et de vapeur d'eau, et se pro- 
duisant en deux points principaux, peu éloignés l'un de l'autre et appelés par les indi- 
gènes Phou Fay niai et Phou Fai noi, « montagne du grand feu et du petit feu ». 

Les pourparlers s'étaient engagés dès le lendemain de notre arrivée avec le gouver- 



358 DE LUANG PRABANG A MUONG.YONG. 

neur de Xieng Khong. Malgré sa bienveillance naturelle et son désir de nous être 
agréable, il ne pouvait se résoudre à nous laisser franchir la frontière de Siam : les lettres 
de Bankok dont nous étions porteurs nous accordaient la libre circulation sur tout le terri- 
toire siamois ; mais il n'était pas indiqué que nous pussions en sortir. Prendre sur soi de 
nous y autoriser était une responsabilité qui épouvantait le timide fonctionnaire. Placé 
à un poste avancé qui ne laissait pas que d'être périlleux, il était habitué à une circon- 
spection que justifiaient d'ailleurs les nombreuses guerres dont cette partie du Laos, tour 
à tour disputée entre Siam et Bankok, avait été le théâtre. Il aurait voulu nous faire con- 
duire àMuong Nan ou tout au moins obtenir de nous que nous attendissions la réponse du 
gouverneur de la province à notre demande de sortie du territoire siamois. A la rigueur, 
tout ce qu'il pouvait accorder était de nous faire conduire à Xieng Hai, autre petite pro- 
vince dépendant de Bankok, et située un peu plus près du territoire birman. M. de Lagrée 
n'eut pas de peine cependant àdémontrer à son interlocuteur qu'aux termes mêmes de notre 
passe-port, nous avions le droit d'aller au moins jusqu'à la frontière. En conséquence, il 
le mit en demeure de nous fournir des barques pour remonter le fleuve jusqu'au point 
où celui-ci entrait dans les possessions birmanes. Ce trajet était évidemment autorisé par 
nos passe-ports, qui spécifiaient la libre circulation sur tout le territoire siamois. « Mais, 
objectait le gouverneur de Xieng Khong, le point où je vous ferai ainsi conduire est en 
pleine forêt; vous n'y trouverez ni vivres, ni moyens de transport pour aller plus loin.' 
D'ailleurs, le fleuve cesse en ce point d'être navigable et il vous faudra cheminer par terre. 
— Peu vous importe, répliquait M. de Lagrée, c'est là mon affaire et non la vôtre. » 

On se rappelle sans doute que nous étions partis sans passe-ports de la cour d'Ava. 
L'amiral de la Grandière avait essayé de les obtenir par l'intermédiaire de Mgr Bigandet, 
évêque catholique français, qui jouissait d'une certaine influence auprès du souverain de 
la Birmanie; mais, sur ces entrefaites, une révolution de palais avait renversé celui-ci du 
trône; les trois frères cadets du prince régnant avaient assassiné leurs deux frères aînés, 
sans parvenir cependant à s'emparer du pouvoir. Ils s'étaient réfugiés chez les Anglais, 
qui les avaient repoussés, puis chez les Karens. Les troubles qui avaient suivi cet assas- 
sinat avaient empêché le gouvernement birman de répondre aux communications qui lui 
avaient été faites à notre sujet. 

M. de Lagrée pouvait cependant se prévaloir de cette démarche pour affirmer aux au- 
torités birmanes que la cour d'Ava avait été prévenue de notre voyage. Il écrivit dans ce 
sens une lettre au roi de Xieng Tong, prince laotien tributaire de la Birmanie et de qui 
relevait le territoire qui confinait immédiatement à Xieng Khong. 11 lui demandait l'auto- 
risation de passer dans ces Etats et de s'y procurer les moyens de transport nécessaires, et 
il l'assurait du but entièrement pacifique et scientifique de notre mission. 

Un courrier spécial partit le 10 juin pour porter ce message et les présents qui l'accom- 
pagnaient. Ceux-ci, tous destinés au roide Xieng Tong, se composaient d'un tapis de pied, 
d'un éventail, d'une pièce d'étoffe algérienne et de quelques menus objets, pipes, savon, 
mouchoir, etc. Pendant ce temps les autorités de Xieng Khong se décidaient à réunir les bar- 
ques nécessaires. Ce n'était pas sans difficultés et sans longueurs: la circulation commet- 



XIENG KHONG, KHAS LEMET. 359 

ciale du fleuve est ici absolument nulle ; les moyens de navigation sont très-restreints ;les 
grandes pirogues et les bateliers adroits sont presqu'introuvables. 

En raison de tous ces obstacles, notre départ fut remis au 14 juin. Nous en profitâmes 
pour visiter Xieng Khong et ses environs. 

Le village de Xieng Khong est entouré d'un fossé et d'une forte palissade ; un petit 
ruisseau le divise en deux parties et les rives en sont reliées par un pont en bambou, plus 
pittoresque que solide ; la forêt qui entoure le village est sillonnée de sentiers plus larges 
que de coutume: ce sont presque des routes. Cependant les légers chars laotiens du sud 
ont disparu. Quelques éléphants, traînant de lourdes pièces de bois de teck, qui fait 
ici son apparition, croisent d'un pas lourd et nonchalant les convois de bœufs porteurs qui 
vont et qui viennent. Un de ces sentiers s'enfonce dans la direction du sud-est. C'est la 
roule de Xieng Mai, ville qui est à dix ou douze jours de marche. 

Le mot de Xieng remplace, dans la région où nous sommes arrivés, le mot de Muong, 
employé dans le sud pour désigner le chef-lieu de la province. On dit « aller au 
Xieng », comme on disait avant « aller au Muong ». 

Le commerce par terre n'est guère plus actif que le commerce par eau, et se réduit 
aux denrées de première nécessité, telles que le sel, qui devient ici de plus en plus rare 
et que l'on tire du sud du Laos, de Nong Kay. 

L'aspect de la campagne est assez triste et la population est très-clair-semée. Elle se 
mélange de sauvages dans une proportion considérable. Les habitants, laotiens ou de race 
sauvage, conservent les cheveux longs. Ils les relèvent en chignon sur le côté et ont 
tous adopté la mode birmane du turban. Les femmes placent souvent au nœud de leur 
chevelure une plaque d'argent. Elles sont plus vêtues que dans le sud; leur teint s'éclaircit 
et leur physionomie revêt une teinte plus orientale et une expression plus délicate. 

Les costumes des sauvages sont empreints d'une grande rudesse ; le cuivre en fait le 
plus grand ornement : ce sont de longues épingles doubles en cuivre qui retiennent les 
cheveux sur la tète, des anneaux en cuivre qui entourent le cou, du fil de cuivre contourné 
en spirale qui sert de ceinture, des épingles de cuivre à grosse tête qui remplissent les 
trous énormes pratiqués dans le lobe des oreilles. Quelquefois aussi, ces pendants d'un 
nouveau genre sont remplacés par de simples rouleaux de coton que leurs propriétaires 
semblent tenir à honneur de faire le plus gros possible ; quelques-uns mesurent de deux 
à trois centimètres de diamètre, et c'est à peine si le lobe de l'oreille, démesurément dis- 
tendu, parvient à entourer d'un mince cordon de chair ce singulier ornement. Les 
hommes continuent à faire preuve d'une très-grande simplicité de costume ; les femmes, 
au contraire, sont très-vêtues et n'étalent jamais, comme les Laotiennes, leurs poitrines 
nues aux regards des curieux, que ce spectacle attriste plus souvent qu'il ne les charme : 
elles portent une jupe de cotonnade bleue, bordée de blanc, et un petit veston bleu serré 
au corps. Leurs allures sont plus timides, plus modestes; la plupart seraient gracieuses, 
sinon jolies, si les durs travaux qu'elles partagent avec leurs maris n'endurcissaient leurs 
traits et ne courbaient leur taille de très-bonne heure. La plupart portent leurs enfants 
.derrière le dos dans une sorte de ceinture d'étoffe, pour conserver leurs mains libres et n'in- 



360 



DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 



terrorapre leurs occupations que lorsqu'elles doivent donner le sein. 11 n'est pas rare de 
voir des Laotiens prendre en mariage des femmes sauvages, et dans ce cas elles tiennent 
un rang égal à celui de leurs compagnes laotiennes. 

Les sauvages de Xieng Khong appartiennent à la grande tribu des Lemet, qui habite 
surtout la vallée du Nam Ta, sur la rive gauche du Mékong, et dont la plus grande partie 
reconnaît l'autorité de Luang Prabang l . 

Le 14 juin, à une heure de l'après-midi, nous quittâmes Xieng Khong dans six bar- 
ques 2 : c'était la dernière fois que nous devions nous servir de ce moyen de locomotion 
en explorant le cours du Cambodge. Heureusement pour l'inexpérience de nos bateliers, 
la navigation du fleuve était facile en ce moment. Çà et là quelques roches isolées se 
montraient encore dans son lit; elles disparurent bientôt; le courant s'affaiblit : on sentait 



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PALMIERS EVENTAILS DANS LES II U I SI E S DE XIENG S EN. 



que la pente générale du sol redevenait 1res— faible. De belles forêts s'élevaient sur les ri- 
ves, qui s'aplanissaient déplus en plus. 

Le fleuve, qui à Xieng Khong parait venir du nord-ouest, tourne bientôt brusquement 
à l'ouest, et dans cette direction on a devant soi une plaine sans limites, dont l'horizon 
s'estompe à peine de légères et lointaines ondulations. Nulle part le Cambodge n'avait eu 
d'aussi belles apparences de navigabilité. Ce ne devait être malheureusement qu'une 
trêve bien courte à ses fureurs. 

A partir de ce point, il décrit un long et paresseux détour vers le sud ; on dirait 
on dirait qu'il se plait à s'attarder dans cette plaine et à y reposer ses eaux de leur course 
fatigante au milieu des montagnes et des roches. 



1 Voy. Atlas, 2 e partie, pi. I, la figure 13 qui représente un Lemet de Xieng Khong. 

2 Voy. pour la suite du récit la carte itinéraire n° 7, Atlas, V partie, pi. X. 



RUINES DE XIENG SEN. 361 

c'est à l'extrémité de ce détour, qu'il reçoit les eaux du Nam Cok. Cette rivière, d'une lar- 
geur considérable, est alimentée par la chaîne qui sépare la vallée de laSalouen de celle du 
Cambodge, chaîne à laquelle les Birmans donnent le nom de Tanen taoung gyi. Vis-à- 
vis de son embouchure, on voit le lit, aujourd'hui à sec, d'un bras du fleuve qui détachait 
le long de la rive gauche, une île très-considérable, Don Moun. 11 y a une dizaine d'an- 
nées environ que les eaux ont abandonné ce bras, sans doute en vertu de la tendance qu'a 
le courant, dans les terrains meubles, à attaquer le côté extérieur des courbes décrites par- 
le fleuve et à s'éloigner du côté intérieur. Peut-être aussi, le changement de direction du 
courant du Nam Cok, occasionné par le déplacement des sables à son embouchure, n'a- 
l-il pas été étranger à cet événement. 

Après l'embouchure du Nam Cok, le Cambodge se redresse lentement vers le nord : 
nous étions arrivés au point le plus occidental que nous dussions atteindre pendant notre 
voyage et nous ne nous trouvions plus qu'à une faible distance de l'itinéraire, suivi en 
1837 par le lieutenant Mac Leod, pour se rendre deXiengMai à XiengTong. Une île, Don 
Ten, s'interpose entre l'embouchure du Nam Cok et les ruines de la ville de Xieng Sen 
qui s'étendent sur la rive droite à quelques milles en amont. Le fleuve continue à couler 
lentement entre deux berges basses et couvertes de forêts de teck ; sa largeur est de 4 à 500 
mètres ; je trouvai 1 6 mètres de profondeur maximum, vis-à-vis de l'emplacement de Xieng 
Sen. Cette plaine, qui était jadis l'un des centres les plus importants de la puissance lao- 
tienne, est aujourd'hui, malgré sa fertilité et son admirable situation, complètement dé- 
serte : objet de la convoitise des Siamois et des Birmans, aucun d'eux n'a jusqu'à présent 
été assez fort pour s'en assurer la possession exclusive, et elle reste une sorte de terrain 
neutre abandonné aux animaux sauvages, propriétaires moins turbulents et plus sages 
que l'homme. 

La destruction de Xieng Sen remonte à plus d'un demi-siècle et forme un épisode des 
guerres qui suivirent la révolte de Xieng Mai contre la Birmanie. 

Rien n'apparaît au-dessus des hautes herbes qui ont envahi l'emplacement de l'an- 
cienne métropole du Laos septentrional, que la flèche d'un Tat, presque aussi considé- 
rable que celui que nous avions visité à Vien Chan, et appelé comme lui Tat Luong ou « Tat 
Royal». Quelques sentiers à demi effacés partent de la rive et s'enfoncent dans les brous- 
sailles ; on rencontre çà et là quelques monceaux de briques, quelques statues de Bouddha 
renversées ; plus loin une aire bien nivelée et préservée de l'envahissement de la végéta- 
tion par un dallage en brique ou en béton ; ailleurs, quelques colonnes en bois dur, sur 
lesquelles sont visibles encore des traces de dorure. Les cimes en fleur de quelques 
arbres à fruit, redevenus sauvages, se dégagent des hautes herbes et indiquent l'emplace- 
ment des jardins de la ville ; des palmiers éventails contrastent par leur forme sin- 
gulière avec l'aspect uniforme des forêts de teck avoisinantes. En remontant le Nam Cok, 
on trouve également les ruines d'une autre ville laotienne, Xieng Hai ou Xieng Rai ; elles 
ont été visitées par Mac Leod en 1837 : d'après une légende rapportée par ce voyageur, le 
prince qui fonda Xieng Hai, donna dès sa naissance des signes non équivoques de sa puis- 
sance future : il brisa tous les berceaux dans lesquels il fut placé, et l'on dut lui en donner 



362 DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 

un en fer. On assure que ce berceau métallique subsiste encore au milieu des ruines. 

A quelque distance au-dessus de Xieng Sen, les montagnes se rapprochent de nou- 
veau des rives du fleuve. Après avoir passé devant l'embouchure du Nam Fout l , affluent 
de la rive droite, nous rencontrâmes plusieurs iles qui devaient être les dernières que nous 
aurions à inscrire dans le cours de notre longue navigation sur le Cambodge. Au delà, la 
largeur du fleuve se réduisit à 150 ou 200 mètres, et la navigation redevint aussi 
pénible que pendant les plus mauvais jours de notre voyage de Vieh Chan à Xieng Cang. 
Un chenal étroit et profond se creusa au milieu des roches qui surgissaient de tous côtés. 
Le soir du 17 juin, nous eûmes à franchir un passage où toutes les eaux du fleuve se 
réunissaient dans un bras de 40 à 50 mètres de large. C'est le rapide appelé Tang Din 
par les indigènes 2 . A peu de distance en amont, sur la rive droite, se trouve un torrent 
qui sert de limite aux provinces de Xieng Hai et de Xieng Tong; la rive droite du fleuve 
devient donc à partir de ce point territoire birman. Nous rencontrâmes là des gens de 
Xieng Mai, qui, au retour d'une excursion dans les forêts voisines, étaient occupés à façon- 
ner en gâteaux la cire qu'ils avaient récoltée. Les rayons étaient fondus au feu, soumis à 
une forte pression, et la cire liquide, dégagée de toute impureté, coulait dans un moule 
qui avait la forme d'un segment de sphère. 

Le lendemain, nous arrivâmes au pied d'un nouveau rapide, le Tang Ho, qui offre, 
dans cette saison, un obstacle insurmontable à la navigation du fleuve. Un sala s'élevait 
sur la rive droite. C'était là que nos barques de Xieng Khong s'étaient engagées à nous 
conduire. La continuation de notre voyage dépendait désormais de la bonne volonté 
du roi de Xieng Tong, sur le territoire duquel nous nous trouvions. A trois ou quatre 
lieues dans l'intérieur, se trouvait un chef-lieu de province, nommé Muong Lim. M. de 
Lagrée dépêcha un courrier au gouverneur pour l'informer de notre arrivée et lui de- 
mander l'autorisation d'aller attendre à Muong Lim même, la réponse à la lettre qu'il avait 
adressée au roi de Xieng Tong. 

Nous nous installâmes dans le sala, jusqu'au retour de notre courrier, à côté des voya- 
geurs birmans et laotiens qui s'y trouvaient déjà : un certain mouvement commercial se 
faisait remarquer en ce point; les caravanes de bœufs porteurs qui venaient y faire halle 
avaient laissé de nombreuses traces aux environs. Deux principaux courants d'échanges se 
rencontrent là : l'un, qui a lieu par barques, apporte de Luang Prabang le sel nécessaire 
à la consommation locale; l'autre, qui suit la route de terre, apporte de Xieng Mai les 
boules de gambier et les noix d'arec qui entrent dans la composition de la chique des Lao- 

1 Je n'ai pas pu apprécier l'importance de ce cours d'eau, nos barques suivant à ce moment la rive opposée 
du fleuve. Dans la rédaction do la carie, j'ai été amené à former le Nam Pout de la réunion d'un certain 
nombre de rivières, traversées par le lieutenant Mac Lcod, dans son voyage à Xieng Tong, et qui ne me 
paraissaient pouvoir être attribuées ni au bassin du Nam Gok, ni à celui du Nam Lim. Cette hypolbèse 
appelle une vérification. 

- Dans cette pàrlie de la vallée du fleuve, le mot Tang remplace le mot Keng, employé dans le sud du 
Laos pour désigner un rapide. Tang me paraît être le même mol que Tan, qui, en chinois, a la même signi- 
fication ; il a dû être adopté par les Laotiens du nord, à la suite de leurs fréquentes relations avec les Chinois 
du Yun-nan. 



LE TANG HO. « 363 

tiens du nord. Les arbres qui fournissent ces deux produits deviennent, dans cette région. 
beaucoup plus rares ou manquent même complètement. On sait que le gambier est une 
substance astringente, que l'on extrait des feuilles d'un arbre de la famille des rubiacées. 
On l'emploie depuis quelques années en Europe pour la teinture et le tannage, et l'ex- 
portation de cette denrée du seul port de Singapour pour l'Occident s'élève aujourd'hui 
à plus de vingt millions de kilogrammes par an. 11 y a longtemps que les Chinois tirent 
parti de cette substance pour teindre en noir et en brun les tissus de soie et de coton. Le 
gambier est un objet de première nécessité pour les Malais, qui le mâchent seul ou avec 
les feuilles du bétel. 

Nous pouvions craindre, de la part du chef de Muong Lim, un refus formel de nous 
admettre sur son territoire. Il était donc prudent de garder les barques et les bateliers qui 
nous avaient amenés de Xieng Khong. Afin d'utiliser jusqu'au dernier moment le temps 
passé sur les bords dufleuve„que nous allions peut-être abandonner pour cheminer par 
terre, je résolus de remonter à pied le long de la rive droite, le plus loin qu'il me serait 
possible. Je partis, le 19, de très-bonne heure, ma boussole à la main et un petit paquet 
de vivres sur le dos. Le temps était presque couvert et promettait de m' épargner la brû- 
lante réverbération du soleil sur les plages rocheuses dû Mékong. Je franchis la barrière 
de rochers, au milieu desquels rugissaient les eaux du Tang Ho ; un seul passage sinueux, 
d'une trentaine de mètres de large, s'ouvre dans cette ceinture de pierre ; encore ce 
passage est-il divisé en deux bras par un rocher. Aucun radeau ne pourrait en descendre 
le courant sans se briser ; aucune barque ne pourrait, même avec des cordes, le remonter 
sans se remplir ; mais, aux hautes eaux, alors que le fleuve remplit entièrement le fossé, 
large de 600 mètres environ, qui sépare les deux chaînes de collines formant ses rives, 
cet obstacle peut être franchi et la circulation en pirogue redevient possible. 

En continuant ma route, je constatai que le fleuve s'inclinait de plus en plus vers le 
nord-est, et qu'il paraissait enfin se diriger vers les frontières de la Chine, cette terre 
promise, aux portes de laquelle nous devions errer pendant quatre longs mois avant de 
parvenir à les franchir. 

Le fleuve, réduit à un chenal de 50 à 80 mètres de large, laissait à découvert de 
grands bancs de sable, entrecoupés de bassins d'une eau chaude et dormante et de rochers 
d'un aspect bizarre et d'une escalade difficile. La forêt marquait partout nettement la 
limite que ne dépassait jamais l'inondation et encadrait d'un ruban vert aux reflets 
ondoyants cette bleuâtre étendue, tout émaillée de taches blanches et noires. Je pus, au 
début de mon excursion, cheminer sur des plages sablonneuses, le long de la lisière des 
grands arbres, sans être obligé, soit d'entrer dans le fourré, où la circulation eût été trop 
pénible, soit de marcher dans l'eau, qui eût été parfois trop profonde. Le paysage était 
d'une sauvagerie pleine de grandeur. Nulle part de vestiges des hommes; les traces 
fugitives des pêcheurs et des chasseurs nomades, que nous avions été habitués à ren- 
contrer jusque-là, même dans les endroits les plus déserts, manquaient absolument. 
Le disque du soleil apparaissait à travers la ligne d'arbres qui couronnait le sommet 
des collines : la vie s'éveillait peu à peu sous les arceaux de la forêt ; les oiseaux celé- 



364 DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 

braient par des chants joyeux les flots de lumière qui venaient pénétrer soudain leurs 
retraites ombreuses ; les cerfs bramaient et les éléphants faisaient entendre leur cri so- 
nore. Comme un tressaillement de la nature à son réveil, un léger souffle de brise ridait 
la surface de l'eau et agitait la cime des grands arbres. 

Les animaux de la forêt se montrèrent bientôt sur les bords du fleuve et pa- 
rurent plus étonnés qu'effrayés de ma présence. Avec un peu plus de prestesse, j'aurais 
pu saisir parles cornes un jeune cerf qui venait à ma rencontre, et je dus, bien malgré moi, 
partager les plaisirs du bain avec des éléphants sauvages. Je pouvais me croire en plein 
paradis terrestre. 

Vers midi, la rive du fleuve se transforma en une haute muraille à pic, couverte d'une 
végétation inextricable. Il y avait six heures que je marchais ; j'étais harassé de fatigue, le 
sable et les rochers s'étaient échauffés aux rayons du soleil, malgré les nombreux nuages 
qui venaient à chaque instant en tempérer l'ardeur; mes pieds nus étaient gonflés et sai- 
gnants. L'amour de la géographie céda au cri de la nature. Je pris un dernier relève- 
ment du fleuve, je choisis un endroit ombreux et une place nette sur les bords de la forêt, 
et j'ouvris mon paquet de provisions : du riz en guise de pain et un poulet rôti en 
composaient le contenu. L'eau du fleuve n'était pas loin. Je fis un repas qui procura plus 
de jouissances à mon appétit, excité par une longue marche, que les festins les plus succu- 
lents du monde civilisé. A une heure, je rebroussai chemin. C'était le moment de la 
sieste. La brise était tombée et la chaleur étouffante. Les rives du fleuve étaient rede- 
venues désertes ; la forêt était silencieuse. Ses sauvages habita'nts s'étaient retirés au plus 
profond de ses fraîches retraites. J'étais seul à braver l'ardeur du jour et je suivais machi- 
nalement les traces de mes pas, imprimées sur le sable et mêlées aux nombreuses em- 
preintes des cerfs de toutes les espèces, des sangliers, des éléphants. J'aurais voulu 
effacer ce double sillon laissé par mon passage et qui semblait faire tache en ces beaux 
lieux. Ce paysage solitaire du Mékong, l'un des derniers qu'il me fut donné de voir, est 
resté profondément gravé dans ma mémoire. 

Le 20 juin, douze bœufs porteurs arrivèrent au sala; ils étaient mis à notre disposition 
par le gouverneur de Muong Lira qui autorisait notre venue. Les chemins affreusement 
défoncés parla pluie et la côte excessivement rapide qu'il fallait gravir en quittant le cam- 
pement ne permettaient que de leur donner une charge très-faible; malgré toutes nos 
réductions de bagages, nos instruments et nos objets d'échange formaient encore le char- 
gement d'une vingtaine de bœufs. C'était là le chiffre qui avait été demandé. Les huit 
bêtes de somme qui manquaient ne devaient, nous dit-on, arriver que le lendemain soir. 
Nous congédiâmes définitivement les barques de Xieng Khong, qui attendaient depuis trois 
jours l'issue des négociations entamées avec Muong Lim, et M. de Lagrée se résolut à 
parlir au point du jour avec tous les membres de la Commission. Je dus rester au sala, seul 
avec deux Annamites', pour garder le reste de nos bagages jusqu'à l'arrivée des huit bœufs 
porteurs annoncés. 

J'attendis quarante-huit heures, pendant lesquelles les pluies continuèrent avec une 
telle force que les eaux du fleuve montèrent de plus de trois mètres et vinrent baigner le 



ENTRÉE SUR LE TERRITOIRE BIRMAN. 



365 



pied même des colonnes qui supportaient le sala. J'appris que la plupart des bœufs s'é- 
taient abattus pendant le court trajet de la Commission et que leurs fardeaux avaient dû 
être répartis entre des porteurs. Il avait fallu cinq heures pour franchir les quatorze kilo- 
mètres qui séparent Muong Lim des rives du fleuve. C'était un indice des difficultés que 







DEPART POUR MUONG LIM : CHEMIN CP.EDX. 



nous allions avoir à vaincre en continuant notre voyage par terre pendant la saison des 
pluies. On m'envoya vingt hommes au lieu des huit bœufs que j'attendais ; je leur par- 
tageai le reste des bagages, et le 23 juin, je rejoignis avec eux la Commission. 



366 DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 

Quand on a franchi les deux ou trois petites chaînes de collines qui bordent le fleuve, 
et entre lesquelles coulent de petits ruisseaux dont le lit serf de route pendant la plus 
grande partie du trajet, on se trouve dans une grande plaine qu'arrose le Nam Lim et où 
s'élève le muong de ce nom. Le Nam Lim est une rivière assez considérable, que nous 
dûmes passer en barque et qui paraît venir d'un lac situé près de la ligne de partage des 
eaux du Cambodge et de la Salouen. 

Muong Lim est un grand village, entouré de rizières très-bien établies, où se tient 
tous les cinq jours un marché assez considérable. La valeur relativement élevée des den- 
rées indique des communications commerciales déjà importantes. De nombreuses étoffes 
anglaises apparaissent dans les étalages. On ne peut s'empêcher d'admirer l'habileté et le 
sens pratique de nos voisins en fait d'exportations. Us ont créé pour l'Indo-Chine une 
fabrication spéciale, qui a choisi les couleurs les plus aimées des indigènes et les des- 
sins les plus propres à flatter leur fantaisie. Des images de pagodes et d'autres emblèmes 
bouddhistes s'étalent sur le fond de toutes ces étoffes, qui sont exactement de la lon- 
gueur et de la largeur qu'avaient les étoffes de fabrication indigène, avant l'introduction 
des produits européens. 

Le commandant de Lagrée avait rendu visite au gouverneur de Muong Lim, vieillard 
de soixante-dix-huit ans, qui attendait, pour savoir quelles relations il devait établir avec 
nous, les instructions de Xieng Tong. Tout réservé que fût son accueil, il n'en con- 
sentit pas moins à considérer M. de Lagrée comme l'envoyé d'une nation puissante : 
une garde fut placée autour de nous. Quelques musiciens du muong vinrent nous donner 
une aubade. Un chanteur, tenant une bougie allumée dans chaque main, débitait sur 
un l'hythme assez entraînant des couplets que terminait un court refrain répété en chœur 
par toute l'assistance. De nouveaux types apparaissaient au milieu de la population : les Khas 
Mou-tse, très-nombreux aux environs de Muong Lim, en étaient les plus remarquables. 
Ils étalent une recherche et une complication de costume que nous étions peu habitués à 
rencontrer en Indo-Chine. La coiffure des femmes est des plus originales : elle se com- 
pose d'une série de cercles de bambou, recouverts de paille tressée et s'appliquant sur le 
sommet de la tête. Le rebord de cette sorte de chapeau est garni de boules d'argent 
qui encadrent le front ; au-dessus, sont deux rangées de perles de verre blanc ; sur le côté 
gauche, pend une houppe de fils de coton blancs et rouges, d'où part une ganse formée 
de cordons de perles multicolores. Des fleurs et des feuilles s'ajoutent toujours' à cette 
coiffure, qui est susceptible des modifications les plus variées. Les femmes portent un 
justaucorps dont les manches et les basquines sont bordées de perles blanches, avec un 
plastron sur la poitrine, et un jupon très-court qui n'atteint pas les genoux. Les jambes 
sont enveloppées de guêtres collantes, qui partent de la cheville et recouvrent tout le 
mollet. Ces guêtres sont ornées d'un rang de perles, placé à mi-jambe. La toilette se 
complète par des pendants d'oreilles en perles de couleurs ou en boules d'argent soufflé, 
par des bracelets, des ceintures, des colliers et des baudriers croisant la poitrine, composés 

1 Voy. Atlas, 2 e partie, pi. II et XXXII. 




t* liOUTE DANS l.tS KAVII\!>. 



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HARVARD UNiVtRSITY. 
CAMBRIDGE. MA USA 



MUONG L1M, KHAS MOU-TSE. 369 

de coquilles et de sapèques chinois enfilés sur des cordons, Les hommes portent le turban, 
un pantalon large et court, et une veste à boutons d'argent. Le costume des deux sexes se 
complète par une sorte de manteau en feuilles ayant la forme d'un livre à moitié ouvert, 
qui est attaché au cou et qu'on ramène sur la tète .quand il pleut, en guise d'abri volant. 
Quand les femmes portent des fardeaux, elles ajoutent à leur costume, déjà si compliqué, 
un plateau en bois qui se place sur les épaules, en offrant au cou une échancrure suffi- 
sante, et auquel on accroche la hotte qui contient les objets à transporter. Ce plateau est 
retenu en avant par des cordes que l'on attache à la ceinture ou que l'on tient à la main. 

Quelques-uns de ces sauvages portent les cheveux longs, mais tressés en forme de 
queue, à l'instar des Chinois. Leur langue diffère profondément du laotien ; elle a des 
sons durs et sifflants qui la font distinguer très-facilement des autres langues de l' Indo- 
Chine septentrionale. Les Mou-tse ont des chefs spéciaux, sont très-superstitieux et peu 
communicatifs. Ils viennent, disent-ils, du nord, au delà de Muong Lem, de Ouei-yuen, 
dans le Yun-nan, d'après Mac Leod l . Ce voyageur ajoute, d'après des renseignements qui 
lui ont été donnés à Xieng Tong, que les Mou-tse enterrent leurs morts, au lieu de les 
brûler comme les Laotiens, et qu'ils adorent les esprits. La polygamie n'est permise chez 
eux qu'autant que la première femme est stérile. Ils iront pas d'écriture, quelques-uns 
d'entre eux peuvent écrire le chinois. Le colonel Yule 2 suggère, d'après la ressem- 
blance du nom, que les Mou-tse appartiennent à la même race que les Miao-tse, qui 
vivent presque indépendants des Chinois dans les montagnes du Kouy-tcheou. Les dix ou 
douze mots que nous avons pu recueillir de la langue parlée par chacune de ces deux tri- 
bus diffèrent très-sensiblement 3 . 

Le 28 juin, le gouverneur de Muong Lim vint communiquer au commandant de 
Lagrée la réponse de Xieng Tong. Elle était favorable. Le roi de Khemarata et de 
Toungkaboury nous autorisait à louer des hommes et des barques sur son territoire, et à 
continuer notre route par la vallée du fleuve ; il nous prévenait que, dans le cas où nous 
désirerions aller à Xieng Tong, il serait nécessaire de demander une nouvelle autorisation. 
Cette lettre était écrite en caractères lus et commençait par une énumération de titres 
excessivement longue. Elle rappelait cependant que le royaume de Xieng Tong ou de 
Khemarata était tributaire du Muong Kham-Angva (le Muong d'Or : Ava). 

Le messager nous donna quelques intéressants détails sur les débats que notre de- 
mande avait suscités dans le conseil royal. Il était resté quatre jours à Xieng Tong, pendant 
lesquels on l'avait constamment renvoyé du premier roi au second roi et de celui-ci au 
chef birman, chargé de représenter auprès du souverain indigène l'influence de la cour 
d'Ava. Ce fonctionnaire, dont le commandant de Lagrée ignorait l'existence, avait sans 
doute été vexé de ce que, parmi les cadeaux envoyés par le chef de la Mission française, 
aucun ne lui avait été destiné, et il avait fait une vive opposition à l'autorisation de passage 
qui nous avait été accordée. Le messager avait essayé de disculper le commandant de 

1 Toy. son journal dans les Parliamentary papers pour 1869, p. 58 et 60. 

2 Mission to the court of Ava, p. 295. 

3 Voyez les vocabulaires donnés à la fin du second volume. 

I. 47 



370 DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 

Lagrée en alléguant l'ignorance où il était de la présence àXieng Tong d'un officier bir- 
man. « Pourquoi ces gens-là se prétendent-ils puissants et savants, lorsqu'ils ignorent de 
telles choses? » lui répondit l'agent d'Ava. Le roi avait fini par passer outre à sa résistance, 
en lui disant : « Que craignez-vous donc? ils ne sont que seize, et nous sommes qua- 
rante mille. Croyez-vous qu'ils l'emporteront sur nous?» 

Le chef de l'expédition demanda immédiatement au mandarin de Muong Lim les 
moyens de transport nécessaires à la continuation de notre route ; nous allions longer la 
vallée du fleuve en nous dirigeant au nord-est ; c'était la voie la plus courte pour arriver 
à Xieng Hong, ou Alévy, patrie de notre interprèle et ville où s'était arrêté, en 1837, le lieu- 
tenant Mac Leod. Elle est située sur la rive droite du fleuve, par 22° de latitude nord. Outre 
le territoire de Xieng Tong, nous devions traverser celui de Xieng Kheng ou Muong You, 
autre province laotienne tributaire d'Ava, dont le gouverneur, frère cadet du roi de Xieng 
Tong, avait également reçu depuis trois ou quatre ans le titre de roi. 

Malgré l'autorisation qui nous était accordée par le roi de Xieng Tong, les autorités 
locales ne nous furent que d'un mince secours, dès qu'il s'agit de débattre les conditions 
d'engagement de nos porteurs de bagages : il fallut passer par toutes les exigences des in- 
digènes. Nous ne réussîmes à aucun prix à les décider à porter dans un hamac M. Dela- 
porte, qui ne pouvait ni marcher ni monter à cheval. Porter un malade, c'était s'exposer à 
être malade soi-même, disaient les habitants. « Je me plaindrai à Ava de ce refus de con- 
cours, disait M. de Lagrée. — Écrivez à qui vous voudrez, répondait le gouverneur; je 
n'y puis absolument rien. » — El en effet, les administrés conduisent ici leurs adminis- 
trateurs plus qu'ils ne sont conduits par eux. Il fallut faire porter M. Delaporte par nos 
Tagals et nos Annamites, dont quelques-uns, naturellement peu vigoureux, étaient à ce 
moment abattus par la fièvre. Avant de partir, nous fîmes faire un exercice à feu à notre 
escorte, pour diminuer nos munitions, et en même temps pour faire admirer la portée et 
la précision de nos armes. 

Le 1 er juillet, nous nous mîmes en route pour Paleo. Il fallut, au début de notre 
voyage, traverser une immense étendue de rizières fraîchement labourées, et circuler 
sur d'étroits talus en partie détruits parla pluie, où nous enfoncions jusqu'à mi-jambe. 
Nous passâmes à gué le Nam Mouï, affluent du Nam Lim, avec de l'eau jusqu'à la cein- 
ture. Au delà du gué, se trouve un petit village. J'étais resté sur les bords de la rivière 
pour assister au passage de M. Delaporte et pour diriger ses porteurs, qui, tous d'assez 
petite taille, avaient à lutter contre un fort courant et à éviter que le hamac ne fut at- 
teint par l'eau. Le passage heureusement effectué, nous nous préparions à traverser le 
village pour rejoindre la tête de la colonne, quand quelques indigènes s'empressèrent à 
notre rencontre et nous firent signe de changer de route. Je crus d'abord que nous nous 
trompions, et que l'on voulait nous remettre dans le bon chemin; mais je ne tardai 
pas à m'apercevoir, aux figures inquiètes et aux gestes menaçants de nos inferlo- 
, cuteurs, que cette démonstration était dirigée contre le malade, dont la présence dans 
le village devait être évitée comme étant d'un présage fâcheux. Mon indignation et celle 
des hommes de l'escorte qui m'entouraient s'exprima dune façon assez énergique pour 



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[BRARY 
HA A] D UNIVERSITE 
CAMBRIDGE. MA USA 



PALEO, KHAS KHOS. 373 

que l'on n'osât pas insister davantage. Nous traversâmes le village sans autre incident; 
Au delà commençaient la forêt et des chemins moins pénibles pour nous., Nous cou- 
châmes le soir à mi-chemin de Paleo, à Ban Nam Kun, dans la maison d'un bonze, qui 
servait de pagode. 

Le lendemain, 2 juillet, après cinq heures d'une marche très-fatigante, au milieu de 
petites collines boisées, entrecoupées de ruisseaux et de marais au milieu desquels le sen- 
tier se perdait souvent, nous arrivâmes à Paleo, où nous nous installâmes dans une pagode 
neuve, agréablement située près des bords du Nam Kay, petit affluent du Cambodge. 
Lés trente kilomètres que nous avions parcourus depuis Muong Lim nous revinrent à peu 
près à cent cinquante francs. Nous ne pouvions aller bien loin avec ce tarif, et une nou- 
velle réduction de bagages fut résolue. Mais, au lieu de donner nos effets, commeàLuang 
Prabang, nous les vendîmes : une redingote s'échangea contre deux poules, un pantalon 
contre un canard, un gilet de flanelle contre un concombre. Nous nous résolûmes à porter 
chacun nos armes, à abandonner les petits matelas qui nous avaient préservés jusque-là du 
contact de la terre nue, et à nous contenter désormais de nos couvertures pour tout objet 
de literie et de campement. Nous réduisîmes ainsi tous nos bagages à trente colis assez 
maniables, dont la pharmacie, les instruments, les munitions et l'argent formaient la partie 
la plus considérable. Il nous restait environ dix mille francs en argent, formant un poids 
de cinquante kilogrammes. Quoique nous l'eussions divisé en deux colis, le volume de 
ceux-ci, trop petit relativement à leur poids, attirait assez l'attention pour exiger en route 
la surveillance spéciale de l'un des hommes de l'escorte. 

Paleo est à une petite lieue de la rive droite du fleuve ; naturellement, j'allai revoir 
cette vieille connaissance : le Cambodge coule ici dans une plaine où il s'épanouit à son 
aise; il est comparable aux plus beaux endroits du Laos inférieur; mais il ne porte que 
quelques barques de pêcheurs et continue à être délaissé comme route commerciale. 
La rive gauche appartient toujours à Muong Nan, et, par conséquent, à Siam. C'est à 
quatre ou cinq milles plus haut qu'une petite rivière, le Nam Si, forme la limite du terri- 
toire siamois et du territoire birman. 

Nous trouvâmes à Paleo une autre espèce de sauvages, les Khas Khos, dont le type est 
encore plus voisin du type chinois que le type annamite 1 . Ils se considèrent comme une 
colonie chinoise, venue des monts Tien-tsang, dans le voisinage de Ta-ly. Ils portent les 
cheveux rasés, à l'exception d'une queue, qu'ils enroulent à un turban noir, orné de 
cercles d'argent. Le costume des femmes diffère peu de celui des Mou-tse que nous 
avions rencontrées à Muong Lim. Les femmes mariées ont seules le droit de porter une 
coiffure. Celle-ci est fabriquée spécialement pour la personne qui doit en être titulaire, et 
à partir du jour des noces, la femme et la coiffure ne se séparent plus : on les ensevelit 
dans le même tombeau. Les Khas Khos possèdent un grand nombre d'objets en argent, 
ciselés avec beaucoup de goût. Ils ont même des pipes de ce métal, représentant des sujets 
assez gracieux. Ils se refusèrent à nous servir de porteurs, en disant qu'ils craignaient le 

1 Voy. Atlas, 2° part., pi. II et XXXII. 



374 DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 

mauvais sort, et les autorités de Paleo, gagnées sans doute par des cadeaux, n'insistèrent 
pas davantage auprès d'eux ; ce furent des Lus que nous engageâmes jusqu'à l'étape sui- 
vante, Siemlap. 

Le commandant de Lagrée fit partir d'avance pour ce point son interprète Alévy, 
accompagné de deux Annamites, parmi lesquels se trouvait le sergent, homme solide et 
résolu. Alévy devait prévenir de notre arrivée les autorités locales et leur demander de faire 
parvenir une lettre au roi de Xieng Kheng, de qui dépendait Siemlap, et auprès duquel 
nous avions à faire une démarche analogue à celle qui avait réussi auprès du roi de Xieng 
Tong, son frère. Cette fois, M. de Lagrée n'eut garde d'oublier, dans la répartition des 
cadeaux qui accompagnaient sa demande, le fonctionnaire birman, préposé à Xieng Kheng 
à la surveillance du prince indigène. 

Alévy partit le 5 juillet. Nous l'aurions suivi dès le lendemain, sans un orage qui 
grossit pendant la nuit un des torrents que nous avions à traverser ; on ne pouvait en 
risquer le passage avec des hommes chargés de fardeaux. La journée du 7 s'étant passée 
sans pluie, les eaux diminuèrent, et nous pûmes, le 8 au matin, nous mettre en route. 
Nous dûmes coucher le soir en pleine forêt sur les bords du Nam Ouen et nous construire 
un gourbis pour nous garantir contre les averses qui ne pouvaient manquer de troubler 
notre sommeil. L'une d'elles fut si abondante, qu'elle eut bientôt raison du frêle rempart 
de feuilles qui lui était opposé : nous fûmes trempés jusqu'aux os, malgré nos couvertures. 
Ce ne fut pas là d'ailleurs la plus grande cause d'insomnie : en outre des légions de 
sangsues et de moustiques, compagnons inséparables, en cette saison, du voyageur dans 
les forêts du Laos, le lieu qui nous servait de halte était infesté par une quantité innom- 
brable de pucerons ailés, qui s'enfonçaient dans le cuir chevelu et y causaient les déman- 
geaisons les plus vives. Nous fûmes le lendemain sur pied de grand matin, trop heureux 
de déménager de ce malencontreux asile et de respirer en cheminant un air moins 
chargé d'insectes. 

La contrée que nous traversions, et qui la veille était plane, devint montagneuse : la 
forêt, qui recouvrait les pentes que nous gravissions et que nous descendions tour à tour, 
avait parfois de magnifiques aspects, que les préoccupations et la fatigue nous empê- 
chaient d'admirer comme ils le méritaient. Çà et là, quelques coteaux étaient couverts de 
plantations de coton. Sur les plateaux les plus élevés, surgissaient des sources dont l'eau 
limpide courait sous un gazon fleuri. Nous débouchâmes, après cinq heures de marche, 
dans la plaine de Siemlap, où nous eûmes de nouveau à cheminer dans la boue au 
milieu de rizières fraîchement repiquées. Nous trouvâmes Alévy et nos deux Anna- 
mites installés dans la pagode du village et en train d'organiser notre cuisine; ils 
avaient su remplir notre garde-manger par un coup d'éclat. Dans la forêt, pendant 
leur voyage de Paleo à Siemlap, un cerf de grande espèce avait été abattu sous leurs 
yeux par un tigre. Sans se laisser déconcerter par cette double et subite apparition, Alévy 
et le sergent annamite avaient immédiatement tiré, moins dans l'intention d'atteindre la 
bête féroce, qui. blessée, fût devenue dangereuse, que dans le but de l'effrayer. La double 
détonation l'avait en effet mise en fuite, et nos chasseurs sans le vouloir avaient pu achever 



SIEMLAP, K1IAS KOUYS. 375 

le cerf encore palpitant. Ne pouvant songer à l'emporter tout entier, ils en avaient détaché 
le train de l'arrière, et, arrivés à Siemlap, ils l'avaient salé. Nous nous trouvions ainsi à la 
tète d'une provision de venaison qui allait subvenir à nos besoins pendant plusieurs jours. 
La veille de notre arrivée à Siemlap, les autorités du village avaient expédié à Xieng 
Kheng la lettre du commandant de Lagrée. Celui-ci demanda à partir pour cette ville 
sans attendre la réponse, s'appuyant sur l'assentiment du roi de Xieng Tong, qui 
emporterait évidemment le consentement de son plus jeune frère. Après quelques hésita- 
tions, le chef du villagerefusa, et il ne nous resta plus qu'à attendre patiemment le résultat 




LES ANNAMITES DE L'EXPÉDITION METTENT UN TIGRE EN FUITE. 



de celte nouvelle démarche. L'état de santé de l'expédition était déplorable : les dernières 
marches que nous venions de faire dans la forêt, dont le sol, détrempé par les premières 
o-randes pluies, exhalait des miasmes dangereux et recelait des myriades de sangsues, 
avaient produit des accès de fièvre et des ulcères aux pieds qui retenaient couché la moitié 
de notre personnel. Le mauvais état des chemins, les mers de boue ou les marais qu'il 
fallait traverser pour sortir des environs immédiats du village, nous privaient de la 
distraction habituelle des excursions ou des promenades et réduisaient à l'oisiveté la 
plupart d'entre nous. L'àpreté des habitants, qui accusaient tous les jours davantage leur 
intention d'exploiter notre situation et de nous faire payer des prix énormes pour le 



376 DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 

moindre déplacement , la mauvaise volonté ou l'indifférence des autorités locales , la 
crainte de voir les chefs birmans de la contrée revenir sur un consentement qui n'avait 
été accordé qu'après de longues discussions, toutes ces raisons de douter de notre réus- 
site, jointes cà un long isolement et à de vives souffrances physiques, assombrissaient nos 
esprits et ébranlaient notre moral. Dans ce coin de pagode transformé en hôpital, nous 
n'avions d'autre ressource que de rendre aux allants et aux venants la curiosité qu'ils nous 
•témoignaient, de nous familiariser avec les cérémonies quotidiennes du culte boud- 
dhique, et quelquefois aussi de nous transformer en marchands. Les indigènes avaient 
préféré bien vite à notre argent les objets d'échange dont nous disposions encore, et 
presque tous les achats se faisaient en nature pour soulager la caisse appauvrie de l'ex- 
pédition. 

Le fleuve coule à peu de distance de Siemlap et j'en fis le but d'une de mes premières 
excursions : après avoir décrit un détour à l'est, il se redresse vers le nord, s'encaisse 
entre deux rangées de collines, et offre une navigation, sinon facile, du moins possible 
pendant quelque temps; malheureusement, je ne découvris dans les environs qu'une 
seule grande barque, celle du chef du village. Il y en avait d'autres, paraît-il, et, une 
grande fête devant avoir lieu le 16 à la pagode, un chef vint proposer le 14 au comman- 
dant de Lagrée de la quitter pour aller nous installer dans des maisons inhabitées qui se 
trouvaient sur le bord de l'eau; il ajoutait que le 17, après la fête, des barques viendraient 
nous prendre et que nous pourrions nous remettre en route. Mais les conditions de prix 
étaient exorbitantes et le commandant de Lagrée les jugea inacceptables. Nous restâmes 
donc. 

Quelques sauvages de la tribu des Khas Kouys, qui habitaient les environs, vinrent à 
la pagode pendant la fête. D'après Mac Leod , ils auraient la même origine que les 
Khas Khos. Le voyageur anglais en fait une race petite, laide et sale, très-adonnée aux 
liqueurs fortes. Ceux que nous vîmes à Siemlap ne répondent point à cette description : 
leur nez est arqué; leur tête longue, leur profil en lame de rasoir, leur menton rentré, 
leur moustache, leur mouche, leur turban leur donnent un faux air arabe; quelques-uns 
ont de très-jolies figures. Ils s'habillent presque comme les Laotiens. Les coiffures des 
femmes comportent des cercles de bambou et des colliers de verroteries, comme celles 
des Mou-tse ; mais elles sont en général moins élégantes. Les Kouys n'ont pas d'écriture et 
adorent des esprits. Ils enterrent leurs morts et chaque famille a une lombe commune. On 
y introduit chaque jour un peu de riz par un trou ménagé du coté de la tète. On dit que 
ces sauvages commettent souvent des déprédations sur les routes, et Mac Leod rapporte 
que le gouverneur de Xieng Hong fut obligé jadis de faire une expédition contre eux pour 
réprimer leurs brigandages. Ils ne payent d'autre impôt aux chefs laotiens que quelques 
présents en nattes et en cotonnades. Ils leur fournissent également en voyage du riz el îles 
porteurs. Ils cultivent beaucoup de tabac et de coton, qu'ils vendent aux Chinois. On les dit 
très-nombreux vers le nord du côté de Muong Lim. Les Mou-tse, les Kouj s el les Khos 1 me 

1 Voy. Atlas, 2° partie, pi. XXXII et pi. II. 



KHAS KOUYS. 



377 



paraissent en définitive, malgré des différences de types qui peuvent n'être qu'acci- 
dentelles, se rattacher à une même race, proche parente sans doute de la race chinoise. 
Aux mêmes instincts religieux et aux mêmes aptitudes agricoles, ces populations joignent 
une sauvagerie d'allures et un esprit d'indépendance que la civilisation a détruit chez 
leurs aînés. Les Singphos, les Kakhyens, les Kakous, qui sont fixés plus au nord dans 




LAOTIENNES VENANT PROPOSER DES ECHANGES. 



les vallées de l'Iraouady et de la Salouen, ont sans doute la même origine que les Mou-tse, 
les Khos et les Kouys. L'examen des dialectes de ces tribus révèle des affinités assez 
grandes avec les Karens auxquels elles paraissent se relier par un certain nombre de 
tribus mixtes, telles que les Chaoung, les Kay, les Poou, les Taoungthous, qui sont dissé- 

I. 48 



378 DE LUANG PRABANG A MUONG YONG.. 

minées entre Tenasserim et les sources de la Sitang *. En langue mou-tse et kouy, un 
homme se dit Ho-ka; en langue kho, il se dit Ka-siya. Il est probable que l'on retrouve 
là l'étymologie de l'appellation générique de Khas, que les Laotiens donnent à toutes 
ces populations. 

J'ignore si les Kouys des frontières de la Chine ont autre chose de commun que le 
nom avec les Kouys qui habitent les montagnes du Cambodge et dont je n'ai jamais vu 
aucun spécimen. 

Le soir même de la fête, le commandant de Lagrée reçut une nouvelle lettre du roi 
de Xieng Tong; elle lui avait été adressée à MuongLim et avait neuf jours de date. Ce 
prince engageait le chef de l'expédition française à venir se reposer à Xieng Tong. Muong 
Lim, écrivait-il, est un mauvais village dans lequel des étrangers de distinction ne peu- 
vent recevoir un accueil convenable. Le mandarin birman était d'accord avec le souverain 
laotien pour autoriser ce déplacement. 

Quel pouvait être le but de cette invitation? Sans doute une satisfaction de curiosité et 
d'amour-propre, et le désir de la part du Birman de rattraper les cadeaux qui lui avaient 
fait défaut une première fois. Ce détour à l'ouest allait allonger notre voyage outre 
mesure et porter une rude atteinte à notre bourse. Le commandant de Lagrée résolut de 
l'éviter et de ne considérer cette invitation que comme une offre de pure courtoisie, qui 
se pouvait décliner sans manquer à la déférence due à ses auteurs. 11 répondit dans ce sens. 

Le surlendemain 18, nous reçûmes une réponse favorable du roi de Muong You ou 
Xieng Kheng : à son tour, il nous autorisait à traverser son petit royaume. Malgré l'état 
sanitaire de l'expédition, qui continuait à être déplorable, le commandant de Lagrée se 
mit immédiatement en quête de porteurs ; le mouvement valait mieux que la prolongation 
d'une inaction qui exerçait une fâcheuse influence sur notre moral. Un mieux sensible 
se produisait dans l'état du docteur Joubert, qui nous avait donné de graves inquiétudes 
pendant quelques jours, et qui avait été atteint d'une fièvre d'un caractère à la fois typhoïde 
et bilieux. Les blessures au pied de M. Delaporte se remettaient lentement; il fallait 
cependant renoncer à faire exécuter une marche immédiate à ces deux officiers et à deux 
Annamites, pris également par les pieds ; nous devions nous résigner à les laisser quel- 
ques jours encore à Siemlap. Mais il y avait avantage à ce que le reste de l'expédition se 
remit immédiatement en route. 

Le gouverneur de Siemlap, adonné à l'opium plus qu'à ses devoirs, et fort mal dis- 
posé pour nous, fit répondre aux premières avances du commandant que le temps était 
devenu trop mauvais, et que les pluies étaient trop abondantes pour qu'il fût possible de 
continuer notre voyage. Les chemins étaient détestables, les torrents débordés ; quant 
au fleuve, il était devenu trop rapide, et d'ailleurs, l'unique barque du muong était 
employée à transporter les marchands et les voyageurs d'une rive à l'autre et on ne pou- 
vait la distraire de ce service. Enfin, le moment du repiquage des riz était arrivé, et les 

1 Voy.Brown, Comparisonof Indo-Chinese languages, J. A. S. 2?., t. VI, p. 1023 et suiv.; Yule, Mission to the 
Court of Ava, p. 294-295 ; Mason, Burmah, its people and nat uval productions, p. 92-98. 



SOP YONG. 379 

champs avaient besoin de tous les bras. Le gouverneur concluait tranquillement que le 
plus sage pour nous était d'attendre pendant trois ou quatre mois à Siemlap le retour 
de la saison sèche! 

Cette réponse n'avait rien d'encourageant. M. de. Lagrée laissa le gouverneur tranquille 
et chercha ailleurs le secours qui ne lui venait pas de ce côté; il sentait bien que les 
habitants avaient aussi grande hâte de rentrer en possession de leur pagode que nous de 
la quitter et qu'il y avait là un élément de réussite presque assurée pour ses négociations. 
Le 21, un petit chef de village vint causer avec lui et lui demander ce qu'il décidait. Le 
commandant lui répondit qu'il trouvait beaucoup de mauvaise volonté, mais qu'il partirait 
quand même, dut-il laisser à Siemlap tous ses bagages. Il le pria même d'aller trouver 
le gouverneur pour lui annoncer cette décision. Les Laotiens ont horreur de toute respon- 
sabilité et préféreraient porter un objet à cent lieues pour le remettre en d'autres mains, 
que d'en demeurer les gardiens pendant huit jours. Aussi l'interlocuteur de M. de Lagrée 
lui demanda-t-il aussitôt combien il nous fallait de porteurs et quel prix nous consenti- 
rions à donner. Le commandant de Lagrée indiqua le chiffre de cinquante porteurs et le 
prix de deux tchaps par homme (environ 6 francs de notre monnaie) pour porter nos 
bagages jusqu'à Sop Yong, « embouchure du Yong », village situé au confluent du Nam 
Yong et du grand fleuve, à 28 ou 30 kilomètres au nord de Siemlap. 

Une heure après, le chef revint : il n'avait pas vu le gouverneur, mais il avait tout 
arrangé avec les autres chefs de village; nous partirions le lendemain. Le commandant 
de Lagrée s'était bien gardé de dire que MM. Delaporte et Joubert resteraient encore 
quelque temps : cela eût fait manquer toute l'affaire. Le lendemain, nouveau contre- 
temps : on vint nous raconter l'histoire habituelle d'un torrent débordé et infranchissable. 
Le soir, nous nous aperçûmes que ce jour était un jour néfaste, et que c'était là la seule 
raison qui avait empêché notre départ. 

Le 23, au matin, nous pûmes enfin nous mettre en route; la longue file de nos 
porteurs s'échelonna sur les flancs d'une colline qui nous séparait du fleuve. Après l'avoir 
rejoint, nous en remontâmes la rive droite, que recouvre une épaisse forêt. La crue des 
eaux avait rendu impraticable le sentier habituel tracé sur les berges mêmes : il fallut 
prendre une route suspendue plus haut sur le flanc des hauteurs qui encaissent le fleuve. 
Il était question d'un voyage du roi de Muong You à Siemlap, et cette route, qui n'était 
que peu fréquentée et qui avait presque disparu sous les herbes, venait d'être débrous- 
saillée par les Khas Kouys des environs. Le sentier était donc bien indiqué par de 
larges abatis, mais le sol était jonché de feuilles épineuses, qui déchiraient les pieds, 
et semé de tronçons d'arbustes, contre lesquels nos orteils nus se heurtaient doulou- 
reusement. Chaque torrent qui traversait la route nous obligeait à faire un énorme détour 
en pleine forêt, pour aller chercher en amont un passage guéable. 

Malgré ces difficultés et les souffrances qui en résultaient, ce trajet dans la forêt nous 
paraissait préférable au triste séjour de la pagode de Siemlap : la beauté et la puissance du 
paysage restaient comparables à ce que nous avions vu de plus grandiose, et à travers le 
rideau de feuilles que la brise soulevait parfois d'un souffle discret, nous apercevions, dans 



380 DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 

de courtes échappées, le Mékong coulant à pleins bords et charriant dans son écume des 
arbres énormes arrachés à ses rives. 

Au bout de deux heures de marche, nous arrivâmes sur les bords d'un torrent à demi 
desséché, dont le lit de rochers n'était point encombré comme d'ordinaire par la végé- 
tation. Les pierres, entre lesquelles suintait un mince filet d'eau, avaient une physionomie 
étrange : elles étaient blanchâtres et recouvertes d'incrustations salines ; nous touchâmes 
l'eau : elle était chaude. Les sources de ce singulier ruisseau, au nombre de trois ou 
quatre, jaillissaient à peu de distance, au pied d'une muraille de rochers : en s'échappant 
de terre, elles émettaient de nombreuses vapeurs et il n'était pas possible d'y tremper la 
main ; ce ne fut qu'en prenant les plus grandes précautions pour éviter de me brûler les 
pieds, que je réussis à plonger un thermomètre au point que je jugeai le plus chaud : 
l'instrument indiqua une température de 86 degrés centigrades. 

Le soir, nous redescendîmes, pour camper, sur les bords du fleuve ; malgré la crue des 
eaux, nous trouvâmes encore, au sommet d'une berge sablonneuse en pente douce, une 
place suffisante pour étendre nos couvertures, et nous pûmes éviter ainsi le sol humide de 
la forêt. Quelques branchages coupés à la hâte nous formèrent un abri, mais les mous- 
tiques mirent bon ordre au sommeil que nous espérions trouver. 

Le lendemain, à midi, nous arrivâmes à l'embouchure du Nam Yong, grande et belle 
rivière que nous traversâmes en barque. A une heure, nous étions installés dans la 
misérable pagode du village de Sop Yong; elle n'était desservie que par les fidèles eux- 
mêmes ; la place du bonze était vacante depuis quelques années. Nous prîmes possession 
de sa chambre. 

Le village, composé de quatre maisons, est pittoresquement situé sur la rive droite du 
Mékong; le grand fleuve n'a plus ici que 100 à 150 mètres de large, et la rive est formée 
de roches calcaires à pic, qui s'étagent en assises grimaçantes ; leur base est creusée 
et blanchie par l'eau rapide. Sop Yong n'était à ce moment qu'à 4 mètres au-dessus 
du niveau du fleuve, et les habitants nous dirent que les eaux monteraient encore 
de cette hauteur avant la fin de la crue. Nous payâmes un peu plus de trois cents 
francs nos porteurs de Siemlap, qui s'en retournèrent enchantés de leur excellente 
spéculation. 

Dans la pagode se trouvaient deux ou trois voyageurs, appartenant aux muongs 
laotiens, situés à l'ouest de la Salouen \ Ils venaient de Tsen Vi et de Tsen Pho, villes 
dont les noms birmans sont Thibo et Theinny. Ces deux muongs, nous dirent-ils, n'avaient 
pas de roi en ce moment : ils étaient administrés par des Birmans ; les habitants de race 
laotienne, qui portent là le nom particulier de Phongs, sont en lutte avec eux. Les Lawas. 
et les Khas Kouys sont très-nombreux dans cette région, où ils forment plusieurs muongs 
à part. Un grand nombre de Phongs ont, à ce qu'il paraît, combattu du côté des Mahomé- 
tans du Yun-nan, quand ceux-ci se sont révoltés contre la Chine. 

Ces voyageurs Phongs vendaient des feuilles de papier d'or, de l'opium, quelques 

1 Voyez les détails donnés sur ces provinces par M. Yule, Op. cit., p. 297-300. Le mot Tsen doit être sans 
doute une autre forme du mot Xieng, qui signifie enceinte et par extension « chef-lieu de la province ». 




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SOP YONG. 383 

pierres précieuses. Ils avaient eu tellement à souffrir des piqûres de sangsues, que 
leurs jambes étaient démesurément enflées et hors d'état de continuer leur service. 
Le docteur Thorel donna quelques médicaments à ces pauvres gens qui s'étonnaient 
beaucoup de notre intention de poursuivre notre voyage malgré la saison des pluies. 
« Vous ne trouverez plus ni routes ni porteurs, » disaient-ils. L'aspect de Sop Yong 
ne nous apprenait que trop que le village ne nous fournirait pas les porteurs néces- 
saires. Il fallut aller en recruter dans les villages environnants. Le 27, je partis en 
barque dans ce but, avec le chef du village; je profitai de cette occasion pour re- 
connaître le Mékong à quelques milles en amont de Sop Yong, Les grandes pirogues 
creusées dans un seul tronc d'arbre ont ici complètement disparu. Les habitants cons- 
truisent leurs embarcations, qui sont d'ailleurs de dimensions très-faibles, en trois mor- 
ceaux. Le plus épais forme le fond de l'esquif ; les deux autres en forment les flancs ; 
des trous sont pratiqués à se correspondre sur les deux lignes de raccordement, et on 
y passe un rotin, de telle sorte que le fond de la barque paraît être cousu aux bordages 
latéraux ; on calfate les coutures avec de l'étoupe et de la résine. 

Nous échouâmes dans notre tentative de recrutement. Les rives du fleuve ne sont 
habitées dans cette région que par des réfugiés Lus, peu nombreux et fort indépendants, 
qui ont abandonné le royaume voisin de. Xieng Hong, à la suite des guerres qui l'ont 
récemment désolé. 

Le 30 juillet, les malades que nous avions laissés à Siemlap nous rejoignirent. 

Il fallait renoncer à subsister tous ensemble à Sop Yong et à trouver dans les environs 
un nombre de porteurs suffisant pour transporter d'un seul coup tous nos bagages à 
Ban Passang, qui était notre prochaine étape dans la direction de Muong You. Le 
commandant de Lagrée, atteint d'un gonflement à l'aine, qui était le résultat des pi- 
qûres de sangsues, se résigna de nouveau à scinder en deux la colonne expéditionnaire. 
Je pris la direction de l'une et je partis, le 31 juillet, avec MM. de Carné et Thorel et la 
moitié de nos bagages. Pour parfaire le nombre de porteurs qui m'était nécessaire, 
quelques femmes du village durent se joindre à leurs maris. M. de Lagrée resta à Sop 
Yong avec MM. Joubert et Delaporte. 

Au départ de Sop Yong, la route, facile et bien tracée, se suspend en corniche au- 
dessus du Nam Yong; au moment de notre passage, elle était littéralement pavée de 
sangsues avides et agiles, qui de toutes les feuilles, de tous les brins d'herbe s'élançaient 
sur nous. 

Dès qu'on s'éloigne des bords du fleuve, les vallées des affluents qui s'y déversent 
s'élargissent, les collines deviennent moins abruptes et se transforment en une série de 
plaines onduleuses et herbacées, coupées de marais et de ruisseaux, et très-propres à un 
grand nombre de cultures riches. Malheureusement, le pays est peu ou point habité et 
encore moins cultivé, et le second jour de notre route, après avoir quitté les bords du Nam 
Yong pour remonter vers le nord, nous eûmes à franchir des espaces inondés couverts 
de hautes herbes, à travers lesquels nous cheminions pendant des kilomètres entiers avec 
de l'eau jusqu'à la ceinture. 



384 DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 

Nous arrivâmes, le 1 er août, à Ban Passang, agglomération de villages située sur un 
plateau, cultivé en rizières, dont le sol était affreusement détrempé par les pluies et par les 
labours. Nous avions quitté le territoire de Muong You et nous nous trouvions sur le terri- 
toire de Muong Yong, petite province qui relève de Xieng Tong et dont le chef-lieu se 
trouve à peu de distance dans l'ouest. Une route plus directe nous aurait conduits de Sop 
Yong à Muong You, sans nous faire repasser encore par le territoire de Xieng Tong, et 
j'en avais plaidé la cause auprès du commandant de Lagrée. Mais il eût fallu faire quatre 
jours de marche en pleine forêt, et le chef de l'expédition avait jugé cet effort au- 
dessus de nos forces. Le détour auquel il s'était arrêté allait être fatal à la rapidité de 
notre marche. 

Le 5* août, la partie de l'expédition restée à Sop Yong nous rejoignit. MM. de Lagrée et 
Delaporte repartirent presque aussitôt pour visiter un Tàt très-ancien et très-célèbre, situé 
au sud de Muong Yong, sur le versant d'une des montagnes qui limitent de ce côté la 
plaine de Ban Passang. Des porteurs furent demandés au chef du village pour le surlen- 
demain, jour fixé pour le voyage du reste de l'expédition à Muong Yong. 

Quelques heures après le départ du commandant de Lagrée, deux soldats birmans ar- 
rivèrent à la pagode dans laquelle nous étions campés. Ils venaient, de la part du mandarin 
birman qui résidait à Muong Yong, nous inviter à passer par celte localité. Comme je viens 
de le dire, elle élait comprise dans notre itinéraire, et je pus répondre que nous nous ren- 
drions au désir de l'officier birman. Je voulus cependant m'assurer de la nature de son 
invitation, et je feignis de réserver le cas où M. de Lagrée changerait d'avis et voudrait se 
rendre directement de Ban Passang à Muong You. D'énergiques gestes de dénégation 
accueillirent cette ouverture. L'invitation était un ordre : il fallait passer par Muong Yong. 
11 devenait probable que le mandarin birman de Xieng Tong, désolé de nous avoir laissés 
échapper une première fois de ses griffes, avait résolu de nous rattraper à tout prix et qu'il 
avait envoyé des instructions dans ce sens à son subordonné de Muong Yong. L'invita- 
tion de passer par Xieng Tong, que le commandant de Lagrée avait reçue et déclinée à 
Siemlap, me sembla dès ce moment un ordre auquel nous ne pourrions plus nous dis- 
penser de déférer. 

Nous partîmes le 7 août, pour Muong Yong. La plaine que nous traversâmes est 
admirablement arrosée par plusieurs cours d'eau qui se rendent tous dans le Nam Yong. 
Un pont en bois est établi sur la plus importante de ces rivières, le Nam Ouang, et 
cette attention délicate, à laquelle sont peu habitués les voyageurs dans le Laos, nous 
causa une agréable surprise : nous la considérâmes comme l'indice d'une civilisa- 
tion plus avancée, qui n'allait pas tarder à se manifester à nous d'une façon plus complète. 
Une partie de la plaine est cultivée en rizières, l'autre est encore à l'état de marécages. 
Les villages que nous rencontrions avaient un aspect de comfort et d'aisance peu 
ordinaire. Leurs pagodes aux toits recourbés charmaient nos regards en nous attestant 
l'influence de l'architecture chinoise et le voisinage du Céleste Empire. Nous arrivâmes 
vers midi à Muong Yong, après avoir traversé la vallée du Nam Ouang dans sa plus 
grande largeur, qui est de trois lieues environ. 



NOUS SOMMES ARRÊTÉS A MUONG YONG. 385 

MuongYongest situé sur les dernières pentes des montagnes qui limitent à l'ouest la 
vallée du Nam Ouang. Une enceinte en terres levées , défendue par un fossé où coulent 
les eaux du Nam Khap, affluent du Nam Ouarig, entoure cette ancienne capitale d'un 
royaume autrefois puissant. Nous franchîmes le fossé sur un pont en bois; au delà, une 
sorte de grande esplanade, couverte de beaux arbres, s'élève en pente douce jusqu'à une 
pagode autour de laquelle se groupent les premières maisons du village ; à droite de l'es- 
planade est le sala. 

Nous y étions à peine installés qu'un petit mandarin se présenta à moi et m'invita à 
le suivre dans la maison commune où se traitent les affaires publiques. J'essayai de lui 
faire comprendre que je n'étais que le second et non le chef de l'expédition ; que ce 
dernier avait été rendre visite au Tat situé à peu de distance et que je l'attendais d'un 
moment à l'autre. L'interprète élait avec lui et il n'était possible de se comprendre et 
d'entrer en pourparlers sérieux qu'avec son concours. Ces raisons ne satisfirent pas 
l'officier indigène : il revint peu après accompagné de deux soldats birmans, armés de 
sabres, et il m'intima de nouveau, et très-brutalement, l'ordre de le suivre. Je répondis 
par un refus non moins formel. Ses acolytes prirent alors un air menaçant et mirent la 
main sur la poignée de leurs sabres ; je leur tournai le dos et j'ordonnai au sergent 
annamite de les mettre à la porte du Sala. 

M. de Lagrée arriva quelques heures après ; je l'informai de ce qui s'était passé. 11 
approuva ma conduite. Le lendemain, d'assez bonne heure, on vint le prévenir que le 
fonctionnaire birman se rendait à la réunion des mandarins et l'invitait à venir l'y rejoin-* 
dre. M. de Lagrée envoya son interprète Alévy pour s'assurer de la nature de l'entrevue 
à laquelle on le conviait. Celui-ci revint peu après tout ému, disant que nous avions 
affaire à un bien méchant homme : le Birman avait refusé d'entrer en explications avec 
lui et avait menacé de nous refuser passage et de nous renvoyer immédiatement d'où nous 
étions venus. Nous nous rendîmes alors au Sala, avec quelques hommes en armes : 
l'accueil du Birman fut plus poli que ces préliminaires ne pouvaient le faire prévoir; il 
demanda au commandant de Lagrée de ses nouvelles et de celles de l'empereur des 
Français ; puis il le questionna sur le but de son voyage, et sur les passe-ports dont il 
était muni. M. de Lagrée exhiba alors la seconde lettre qu'il avait reçue de Xieng Tong. 
« Cette lettre, dit le Birman, vous invite à passer par cette ville. Pourquoi n'y allez- 
vous pas ? 

— La route est trop longue et nous avons un trop grand nombre de malades. 

— Attendez alors une dizaine de jours, que je puisse recevoir des instructions de 
Xieng Tong. 

— Il m'est impossible de consentir à ce délai, répliqua le commandant. Nous sommes 
tous très-fatigués et nous avons besoin d'arriver au fleuve; » 

Après une longue discussion et l'insinuation faite par M. de Lagrée qu'il aurait à 
envoyer quelques présents au Birman de Xieng Tong et à son subordonné de Muong 
Yong, il ne fut plus question que d'un repos de trois ou quatre jours. Nous sortîmes, 
croyant tout arrangé. 

I. 49 



386 DE LUANG PRABANG A MUONG YONG. 

Le lendemain, nous fîmes une visite officielle au gouverneur laotien de Muong Yong, 
qui porte le titre de roi, seul reste de la splendeur passée de cette ville. Quoique dépen- 
dant aujourd'hui du royaume de Xieng Tong dont les habitants, comme je l'ai déjà dit, 
s'appellent Kuns, la population de MuongYong est composée de Lus, c'est-à-dire de gens 
de la principauté d'Alévy. Le roi de Muong Yong n'a aujourd'hui aucune influence et 
aucune force. Le commandant de Lagrée lui adressa pour le surlendemain une demande 
de trente-huit porteurs. En sortant de cette première audience, nous allâmes, M. de 
Lagrée et moi, chez le Birman, qui était logé avec tout son monde (huit soldats birmans) 
dans de petites cases assez mal construites, auprès du marché du village. Son accueil fut 
très-cordial ; sa femme, jeune Birmane fraîche et jolie, assistait à la conférence et parais- 
sait jouir d'une assez grande influence sur l'esprit de son mari. La conversation fut 
très-animée et le Birman y affecta des dehors de sincérité et d'amitié qui purent un 
instant nous faire illusion. 11 nous dit d'un ton confidentiel : « Vous venez du Laos et de 
Siam qui sont en désaccord avec nous, vous n'avez pas de lettre d'Ava ; voilà pour nous 
bien des motifs de suspicion. Maintenant que je suis sûr de votre nationalité française, 
je ne mettrai plus aucun obstacle à votre passage ; mais si vous aviez été Anglais, vous 
n'auriez certes pas continué votre route. Vous avez à craindre, du reste, bien d'autres 
difficultés : prenez garde aux Chinois ; ils ne vous aiment pas et je serais fort étonné s'ils 
vous laissaient passer. » 

Le 10 au matin, au milieu de nos préparatifs de départ, le Birman fit appeler Alévy et 
lui dit que, toutes réflexions faites, il ne pouvait pas nous laisser partir. Il était indispen- 
sable qu'il écrivît à Muong You et qu'il en obtînt une réponse. M. de Lagrée lutta éner- 
giquement contre cette nouvelle exigence et il obtint du roi de partir le 12; mais ce jour- 
là même arriva une lettre de Muong You signée du fonctionnaire birman et des membres 
du sena de cette localité. Elle retirait l'autorisation de passage, donnée, disait-elle, dans 
l'ignorance de ce qui s'était passé entre nous et Xieng Tong. C'était dans cette dernière 
ville qu'il fallait aller chercher la permission de continuer notre voyage! 

Il était presque impossible, dans l'état des routes et de nos ressources pécuniaires, de 
faire entreprendre ce voyage à toute l'expédition. M. de Lagrée se résolut à partir avec le 
docteur Thorel, l'interprète Alévy et deux hommes d'escorte seulement. Il nous quitta 
le 14 août en me promettant de me tenir au courant de ses négociations. 




COUPE D UNE PAGODE EN 1IIUSE A XIENG HONG. 



XVII 



DE MUONG YONG A XIENG HONG. — SÉJOUR A MUONG YONG. — TAT CHOM YONG. — POPULATIONS 
DOES. — NOUS RECEVONS L'AUTORISATION D'ALLER A MUONG YOU. — RETOUR DU COMMANDANT 
DE LAGRÉE. — MUONG LONG. — NOUVELLES DIFFICULTÉS. — XIENG HONG. 



II fallait nous résigner à demeurer prisonniers à Muong Yong, jusqu'au retour de 
M. de Lagrée. Le temps toujours pluvieux, la fièvre qui dévorait la plupart d'entre nous, 
nous condamnaient à l'immobilité. 

A l'intérieur de l'enceinte de Muong Yong, on trouve des restes de pagodes et de dago- 
bas qui témoignent de l'ancienne importance de cette ville. Les ruines les plus remar- 
quables s'élèvent sur les flancs mêmes de la montagne à laquelle elle est adossée. Ce 
sont des terrasses étagées, au centre desquelles étaient construits des monuments en 
briques ; quoique les matériaux employés aient peu de valeur, les dispositions prin- 
cipales et certains détails décoratifs rappellent les monuments d'Angcor. L'empire cam- 
bodgien a d'ailleurs laissé une trace profonde dans les souvenirs de la population, et 



388 DE MUONG YONG A XIENG HONG. 

les bonzes nous demandaient souvent avec une respectueuse curiosité quelques rensei- 
gnements sur leTevata Nakhon, ou « Royaume des Anges », qui est le nom sous lequel 
ils désignent l'ancien empire khmer. Quant à ce qui les touche de plus près, quant à ces 
ruines voisines qu'ils ne visitent jamais et que la végétation recouvre, on n'obtient 
d'eux, en réponse à toutes les questions qu'on leur adresse, que l'éternel bo hou, « je ne 
sais pas! » 

A quelques lieues au sud de Muong Yong, sur le flanc des collines qui bordent la rive 
droite du Nam Yong, s'élève un Tat, appelé Tat Chom Yong, que l'on aperçoit de tous les 
points de la plaine. 11 paraît plus ancien que les ruines de Muong Yong, et il est dans 
un état de conservation plus satisfaisant. C'est encore aujourd'hui un lieu de pèlerinage 
très-fréquenté. On y arrive par une route en pente pratiquée dans la montagne et dont 
les différents tronçons sont reliés par des escaliers. Au bout d'une demi-heure d'ascension, 
on parvient à un pouchrey (variété du ficus religiosa) d'énorme dimension, qui, suivant 
l'usage bouddhiste, a été probablement planté au moment de la construction du Tat. 
11 a cinq ou six mètres de diamètre. Tout auprès, on distingue les ruines d'un autel et 
d'une petite enceinte. Un peu avant d'arriver au plateau qui supporte le Tat, on ren- 
contre encore un puits sacré qui est en très-grande vénération. 

Le monument lui-même se compose d'une grande galerie rectangulaire, au centre 
de laquelle s'élève une pyramide dorée, surmontée d'un thi en fer. Le pied de la pyra- 
mide est entouré de colonnettes; à leur sommet est un trou ovale dans lequel on dépose 
les offrandes. Ces colonnettes s'appellent doc bo, ce qui signifie « feuille de lotus. » Il y 
a aussi de petits monuments appelés Ho, destinés au même usage. Les colonnes de la 
galerie sont carrées et ornées de bonnes sculptures. Quoique portant la trace de plu- 
sieurs restaurations, elles ont presque complètement conservé leurs formes primitives, 
et les habitants les disent contemporaines de la première construction du Tat. Toutes 
les ornementations sont en ciment. Comme dans les monuments ruinés de Muong Yong, 
on peut saisir quelque analogie entre les lignes générales et quelques motifs décoratifs du 
Tat Chom Yong et l'architecture d'Angcor. Au milieu du côté est de la galerie, est un petit 
sanctuaire, à l'intérieur duquel sont plusieurs statues en bronze assez curieuses. Elles se 
distinguent par la grande saillie des yeux et du menton qui semble surajouté. L'une d'elles 
porte en bons caractères la date de 100. 11 y a aussi des statuettes en marbre, parmi les- 
quelles une représentation du Bouddha dans le repos, ou, comme l'appellent les Lao- 
tiens, de Prea Nippan. 

A l'ouest, un peu au-dessous du monument, sur un plateau moins élevé, est une 
pyramide plus petite, également dorée. De ce point la vue est très-belle : on découvre la 
vallée du Nam Yong et celle du Nam Ouang, et le regard n'est arrêté que par la ligne de 
montagnes qui ferme l'horizon du côté du couchant. 

La chronique ou Samaing du Tat Chom Yong commence à peu près ainsi : 

« Quand Pha Kasyapa (le bouddha antérieur à Sammono Codom) vint dans le pays 
de Muong Yong, il n'y avait aucun habitant et la plaine était un grand lac. Il planta sur 
le flanc de la montagne un Pou chrey qu'il avait apporté de Lanka (Ceylan), et il 



TAT CHOM YONG, 

mangea le riz au point où s'élève aujourd'hui le Tal. Il rencontra Maha Rosey et lui do 
quatre de ses cheveux. » 



389 



nna 



Cette précieuse relique fut celle qui motiva l'érection du monument. Lachro 



nique ra- 




T.1T CHOM ÏOKC. 



conte ensuite comment les Thai, qui étaient à celte époque soumis aux sauvages, réussirent 
à s'émanciper. Puis elle poursuit en ces termes: « Plus tard, Sammono Codom naquit, et 
cinquante ans environ après sa mort un olohanta, « prêtre », nommé Kiri Malenta, apporta 



390 DE MUONG YONG A X1ENG HONG. 

quatre cheveux sacrés... On cite encore les noms de quatre autres olohantas qui vinrent : 
Anouta, Oupaha, Soupitha, Tauna. Ils apportèrent un os delà tête, un os de la jambe et 
d'autres reliques encore. »< 

« Sourang Cavati était roi du pays et donna un vase en or el un vase en pierre précieuse. 
On y plaça les reliques et on les déposa dans un trou profond de vingt brasses. Le roi 
vint alors célébrer une grande fête : il avait avec lui sa femme Sida, ses quatre fils Keoma- 
rou, Chomsivirat, Onghat et Somsnouc. » 

« Sept ans après, le grand olohanta mourut ; on l'enterra dans la direction de l'ouest, 
à une distance de cent vingt brasses, au lieu où s'élève aujourd'hui une petite pyramide. 
« Le roi d'Alevy décida que les habitants seraient consacrés au Chaydey (Chaitya), et il 
y venait trois fois par an célébrer une fête. » 

« Cinq cents ans après le Nippan, le roi de Pathalibot (Patalipoutra ou Patna), Açoka 
Thamarat, vint combattre le royaume de Vitheara. Il remporta la victoire et résolut de 
faire la guerre au royaume Keo (Tong-king). Le roi de ce pays se précipita dans la rivière 
et les grands se soumirent sans combat. Açoka demanda à voir le corps du roi et le res- 
suscita. Puis il lui rendit son royaume, qu'il appela Chounrakni. Rentré à Pathalibot à 
la suite de ses victoires, il envoya des mandarins pour faire élever quatre-vingt-quatre 
mille monuments religieux dans toute l'étendue des pays soumis à sa domination. 11 fil 
surélever le Chaydey de Muong Yong et il vint lui-même y célébrer une fête. » 

On voit que, suivant l'usage, le Tat de Muong Yong se rattache aux événements les 
plus anciens et les plus célèbres de l'établissement du bouddhisme; la chronologie 
locale est un peu en défaut, puisqu'elle place aux environs de notre ère le règne du pieux 
Açoka, qui vivait au milieu du troisième siècle avant Jésus-Christ; les Cambodgiens 
commettent une erreur analogue quand ils attribuent à ce prince la création de l'ère 78 
qui est en usage chez eux (voy. ci-dessus, p. 101). On peut conclure peut-être de ces 
anachronismes que la conversion de l'Indo-Chine orientale au culte de Bouddha est de 
beaucoup postérieure à l'époque d'Açoka. 

Le 20 août, je reçus une lettre du commandant de Lagrée, écrite à moitié route de 
Xieng Tong. 11 avait dû abandonner le chemin direct et contourner par le sud le massif 
montagneux qui sépare Muong Yong de Xieng Tong. Le pays qu'il avait traversé était ha- 
bité par des sauvages appelés Does; leur science agricole et leur industrie ne sont pas 
moindres que celles des Laotiens. Ils sont costumés à peu près comme les Thai-Lus : tur- 
ban rouge, pantalon et veste de couleur bleue foncée. Leurs villages sont grands et 
bien construits; les maisons, qui sont très-vastes, se touchent, au lieu d'être dissé- 
minées au hasard comme celles des Laotiens ; leurs toits tombent très-bas et forment 
tout à l'entour une sorte de galerie couverte. Les jardins, où l'on remarque des plants de 
thé cultivés avec soin, sont en dehors du village. L'eau, peu abondante sur les hauteurs 
qu'ils habitent, oblige les Does à se grouper dans un espace étroit ; elle est amenée près 
des maisons par des conduits en bambou. Les routes qui avoisinent les villages sont 
bien entretenues et soigneusement fermées par des barrières en bois, pour empêcher les 
bestiaux de vaguer dans les cultures voisines, parmi lesquelles domine celle du colon. 



POPULATIONS DOES. 



391 



Ces barrières se couvrent de plantes grimpantes et forment des cloisons de verdure qui 
arrêtent les terres entraînées par les pluies et protègent le chemin contre les éboule- 
ments. 




X'LDlJiRKVs 7 



MARCHANDS BIRMANS VENDANT AUX LAOTIENNES A LA PORTE D UNE PAGODE. 



Les Does sont excessivement nombreux entre Muong Yong et Xieng Tong ; ils sont 
plus connus souslenom de Lawas, sous lequel les a décrits le lieutenant Mac Leod. Le mot 
Doe, qui signifie montagne dans le dialecte thai du nord, désigne par extension les habi- 
tants des montagnes, sans préciser la race à laquelle ils appartiennent. 



392 DE MUONG YONG A XIENG HONG. 

Les Uoes s'appellent eux-mêmes Hoi-Mang ; ils disent qu'il y a des sauvages de même 
origine qu'eux et parlant un dialecte voisin du leur, qui habitent les bords de la Salouen. Ils 
les appellent Hoi-Kun. Au nord-est de Muong Lem, se trouve une agglomération consi- 
dérable de tribus Lawas, à peu près indépendantes, auxquelles Mac Leod attribue des 
habitudes guerrières analogues à celles des Peaux-Rouges d'Amérique. Je crois qu'il faut 
rattacher aux Lawas. les Khas Mi, les Khmous et les Lemet : toutes ces tribus parlent 
à peu près la même langue et leurs costumes offrent les plus grandes analogies. Les Lawas 
représentent aux yeux du colonel Yule le type dégénéré de la race mère des Laotiens et 
des Thai, à l'époque où elle n'avait point été modifiée encore par la civilisation bouddhiste. 
J'adopterai d'autant plus volontiers cette opinion, que les Does ressemblent aujourd'hui 
encore beaucoup aux Thai. t 

Quelques villages Khos se mélangent aux villages Does sur le plateau de Xieng 
Tong. Le Muong Khay, d'où m'écrivait le commandant de Lagrée, est un grand village 
laotien habité en grande partie par des Lus venus de Muong Ham , et qui avaient fui le 
pays depuis les dernières guerres entre Muong Phong et les Chip song Panna, ou « les 
douze Muongs», nom sous lequel on désigne quelquefois le royaume de Xieng Hong. 
Muong Ham, l'une de ces douze provinces, avait à cette époque plus de quatre mille ha- 
bitants inscrits; elle n'en a plus guère aujourd'hui que trois cents. 

Le commandant de Lagrée terminait sa lettre en m'annonçant pour le 30 au soir une 
nouvelle missive écrite de Xieng Tong. 

Cette promesse nous fit prendre patience. Malgré les pluies, nous fîmes quelques 
excursions aux environs de Muong Yongj à trois ou quatre kilomètres dans le nord se 
trouvent des sources d'eau chaude que nous allâmes visiter; elles sont situées auprès d'un 
grand et beau village où nous fûmes tout étonnés de trouver un marché quotidien et un 
grand nombre de colporteurs pégouans et birmans vendant des étoffes et des objets venus 
de Xieng Mai. Il y avait là abondance de toutes choses, alors qu'au chef-lieu du district, à 
Muong Yong, on avait souvent peine à se procurer le nécessaire à des prix exorbitants. 
Tel était le résultat de la présence en ce dernier lieu de l'agent birman et des prélève- 
ments qu'il opérait sur les vendeurs. 

Le 26 août, le Birman me fit appeler : il avait reçu une lettre de Xieng Tong, qui l'in- 
formait que l'autorisation de passer nous était accordée. Je laisse à penser si nous entre- 
vîmes avec satisfaction la fin de notre immobilité forcée et la reprise de notre voyage. 
J'étais étonné cependant de ne point recevoir une lettre du commandant confirmant cette 
bonne nouvelle. Le 30 août, date fixée pour l'arrivée de cette lettre, se passa sans rien 
apporter. Notre attente se prolongea ainsi jusqu'au 6 septembre, prenant chaque jour un 
caractère de plus en plus pénible. M. de Lagrée était-il malade? Dans ce Caâj pourquoi le 
docteur Thorel ne nous donnait-il point de ses nouvelles? Nos perplexités* plus que justi- 
fiées par un retard d'une semaine, allaient d'une hypothèse à l'autre ; dans l'ignorance 
absolue où nous étions de ce qui s'était passé à Xieng Tong, et de l'accueil qu'y avait ren- 
contré le chef de l'expédition, toutes les suppositions étaient vraisemblables. Le bruit 
courait dans le pays que vingt-huit hommes envoyés par le roi de Xieng Tong pour vendre 



M. DE LA GRÉE A XIENG TONG. 393 

de l'opium à Muong Plions; et dans les contrées voisines, avaient été assassinés. Un seul 
avait échappé et était revenu porter la nouvelle. Nous tremblions à chaque instant de re- 
cueillir des rumeurs aussi fâcheuses sur M. de Lagrée et ses quatre compagnons de 
voyage. 

Le 6 septembre, nous apprîmes par le bruit public que M. de Lagrée, au lieu de re- 
venir à Muong Yong, devait partir ou était parti déjà de Xieng long pour Muong You. Il 
n'y avait dès lorsqu'une explication à son silence : ses messagers avaient été infidèles, ou 
bien il leur était arrivé un accident en route. Je me décidai à demander à partir pour Muong 
You avec toute l'expédition, afin de m'assurer si nous avions réellement recouvré la 
liberté de nos mouvements. Le Birman ne fit aucune objection; des ordres furent don- 
nés pour la réunion des porteurs qui nous étaient nécessaires, et notre départ fut fixé 
au 8 septembre. 

La veille, au milieu de nos préparatifs, arriva enfin une lettre du commandant de La- 
grée. Elle n'était pas datée; mais le porteur, qui n'était autre que le petit officier de 
Muong Yong qui avait escorté le chef de l'expédition jusqu'à Xieng Tong, nous dit qu'elle 
lui avait été remise le 1 er septembre. M. de Lagrée me confirmait la bonne nouvelle qui 
m'avait déjà été donnée par le Birman, tout en l'entourant de restrictions qui laissaient 
prévoir encore de nouvelles difficultés. Il me donnait en même temps quelques détails sur 
son voyage et ses négociations. Il était arrivé avec M. Thorel à Xieng Tong, le 23 août, 
et il avait été reçu le surlendemain par le roi. L'accueil du prince indigène fit immédiate- 
ment deviner au chef de la mission française qu'aucun obstacle ne lui viendrait de ce 
côté. La visite faite par Mac Leod, en 1837, au père du roi de Xieng Tong, visite dont 
celui-ci avait gardé le meilleur souvenir, était peut-être l'une des causes les plus puissantes 
de la bienveillance qu'il témoigna aux voyageurs français. Il parla souvent à M. de Lagrée 
de l'officier anglais, de son costume, de ses instruments, en homme que tous ces détails 
avaient frappé comme la révélation d'une civilisation supérieure. En sortant de chez le roi, 
M. de Lagrée se rendit à l'assemblée des mandarins. Elle se compose de trente-deux fonc- 
tionnaires, représentant les trente-deux muongs ou provinces du royaume ; ils sont nom- 
més par le roi, à l'exception de deux d'entre eux, plus élevés en grade, qui sont désignés 
par la cour d'Ava. La réception que ce conseil fit à M. de Lagrée fut presque aussi ami- 
cale que celle du roi. Le lendemain, ce fut le tour du mandarin birman, qui porte le titre 
de Pou Souc. C'était, disait-on, par une faveur et une bienveillance tout exceptionnelles 
qu'on permettait au commandant de Lagrée de faire, à des intervalles aussi rapprochés, 
toutes les visites officielles obligatoires. D'ordinaire, il est de règle de laisser s'écouler une 
semaine entre chacune d'elles. L'accueil du représentant de la cour d'Ava fut peu bien- 
veillant. On avait demandé au commandant de Lagrée de se déchausser en entrant chez 
le roi ; mais, devant son refus, basé sur la différence des usages européens, on n'avait point 
insisté. Les soldats birmans qui gardaient l'entrée de la salle de réception du Pou Souc 
ne se montrèrent pas aussi accommodants et voulurent avec force menaces contraindre 
MM. de Lagrée et Thorel à ôter leurs souliers. Ces soudards, à moitié ivres, allèrent même 

jusqu'à tirer leurs sabres et proférèrent beaucoup d'injures au milieu desquelles le mot 
I. . 50 



394 DE MUONG YONG A XIENG HONG. 

Anykrit (Anglais) revenait souvent. M. de Lagrée et son compagnon tournèrent aussitôt 
les talons, en faisant dire au mandarin birman qu'ils renonçaient à le voir, puisqu'il ne 
renonçait pas à ces formalités humiliantes. Celui-ci rappela les officiers français, se fit 
attendre quelque temps dans la salle d'audience, prit les airs les plus cassants qu'il lui 
fut possible et ne se radoucit qu'à la vue des cadeaux qui lui étaient offerts. L'impression 
que retira le commandant de Lagrée de celte première entrevue fut qu'on attermoierait 
avec lui jusqu'à l'arrivée d'une réponse d'Ava. 11 employa les trois ou quatre jours, qu'on 
lui demandait pour prendre une décision, à visiter la ville. 

Xieng Tong est assis sur quatre ou cinq petites collines et entouré d'une enceinte 
en briques de forme irrégulière, mal entretenue et défendue par un fossé profond. Le 
développement total de cette enceinte est d'environ douze kilomètres ; un quart seulement 
de l'espace qu'elle comprend est occupé par les habitations. Les maisons de Xieng Tong 
présentent tous les genres de construction, en bois, en bambou, en pisé; les unes sont 
sur pilotis, les autres reposent directement sur le sol. Les demeures du roi et des grands 
fonctionnaires sont en bois, couvertes en tuiles, supportées par de fortes colonnes et d'une 
menuiserie soignée. La ville contient une vingtaine de pagodes, aux toits superposés et 
aux arêtes curvilignes, dont l'architecture accuse une influence chinoise déjà très-pro- 
noncée. Elles sont surchargées de dorures et continuellement en réparation. La consom- 
mation énorme de feuilles d'or que nécessite ce genre d'ornementation et la difficulté des 
communications avec la Chine, d'où on tire le précieux métal, depuis la révolte des maho- 
métans, ont augmenté sa valeur dans une proportion considérable. Au moment du pas- 
sage du commandant de Lagrée, on changeait l'or contre vingt et un, vingt-deux, vingt- 
trois et même vingt-quatre fois son poids en argent, suivant le titre de celui-ci. Le change 
en roupies était de vingt fois le poids. A l'ouest de la ville, à un kilomètre, se trouve un 
Tat en grande vénération, nommé Tat Chom Sri : il était en réparation. On en attribue, 
suivant l'usage, la fondation à Açoka, qui est connu ici sous le nom de Pha Souko. 

Les relations entre le roi de Xieng Tong et les deux officiers français devinrent chaque 
jour plus familières et plus cordiales : Sa Majesté invitait presque chaque jour ses hôtes 
à passer la soirée avec lui et, mettant toute étiquette de côté , les accablait de questions 
sur les usages français, sur Saigon, la Cochinchine, l'Europe, sur la langue et la science 
françaises. Dans ces entrevues, le roi et sa femme étalaient un grand luxe de bijoux; à 
chaque nouvelle visite, ils avaient de nouvelles bagues et de nouvelles boucles d'oreilles 
d'or, où brillaient des diamants et des émeraudes d'une valeur considérable. Le roi était 
décoré de l'ordre d'Ava, à quinze chaînettes et à quatre plaques d'or ornées de rubis, qu'il 
portait en écharpe de gauche à droite. 

Après avoir vu toutes les lettres dont le commandant de Lagrée était porteur et s'être 
convaincu de sa sincérité, le prince laotien n'hésita plus à lui accorder la permission de 
quitter Xieng Tong dès que celui-ci le désirerait, et il fut convenu que les deux offi- 
ciers français partiraient directement pour MuongYou, tandis qu'une lettre irait porter à 
Muong Yong, au reste de l'expédition, l'autorisation de se remettre en route pour le 
même point. 



NOUS QUITTONS MUONG YONG. 395 

Mais le Birman n'entendait point lâcher aussi vite les étrangers qu'il avait réussi à 
attirer dans ses griffes, et il entassa objections sur objections. La bonne foi du roi finit 
par s'en irriter profondément. Il envoya trois mandarins pour déclarer au Pou Souc qu'il 
avait désiré voir les étrangers à Xieng Tong; que .ceux-ci étaient venus, que tout le monde 
avait pu juger de leur honnêteté, que maintenant ils demandaient à continuer leur route 
et qu'il n'y avait plus qu'à le leur accorder. Le Birman fit semblant de céder et remit 
aux envoyés du roi un permis de circulation destiné à M. de Lagrée. Les manda- 
rins, croyant tout arrangé, s'empressèrent de l'apporter au chef de la mission française. 
Vérification faite, il se trouva que le susdit permis était un passe-port pour circuler à l'in- 
térieur de la province de Muong Yong et que le nom de Muong You n'y était même pas 
prononcé ! Il fallut revenir à la charge. Le 3 septembre, munis enfin d'un permis en 
règle, nos compagnons de voyage partirent pour Muong You. 

Comme je l'ai dit plus haut, nous quittâmes Muong Yong le 8 septembre. Il y avait 
plus d'un mois que nous y séjournions. La lettre de M. de Lagrée, sans nous annoncer 
la fin de toutes nos traverses, faisait entrevoir au moins que notre voyage avait encore 
quelques chances de réussite, et nous nous mîmes en roule, plus joyeux et plus con- 
fiants que nous ne l'avions été depuis près de trois mois. 

Nous arrivâmes le même jour à Ban Tap, village qui forme la frontière de Muong 
Yong et qui est situé sur la ligne de partage des eaux du Nam Yong et du Nam Leuï. On 
jouit de ce point d'une vue fort étendue, et l'on aperçoit encore, sur les flancs de la chaîne 
qui ferme la plaine du côté du sud, la flèche lointaine du Tat Chom Yong. 

Une douane est établie à Ban Tap ; le Birman de Muong Yong m'avait remis, gravé 
dans le creux d'un bambou, un passe-port en règle pour le fonctionnaire qui y était 
préposé. Nous n'éprouvâmes donc aucune difficulté à nous installer dans la pagode 
du village, où se trouvaient un certain nombre de marchands, qui étalaient sur les parvis 
sacrés les cotonnades anglaises dont ils étaient porteurs. 

Le lendemain, nous quittâmes Ban Tap à six heures et demie du matin. La route, 
très-accidentée, se suspend aux flancs de collines