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Full text of "Voyage du jeune Anacharsis en Grece vers le milieu du quatrième siècle avant l'ere vulgaire"

'w^r>:s 





VOYAGE 

DU JEUNE ANAGHARSIS 

EN GRECE, 

ÉDITION STÉRÉOTYPE, 

FAITE 

AU MOYEN DE MATRICES MOBILES EN CUIVRE, 
d'aprî:s 

LE PROCÉDÉ D'HERHAN. 



ADRIEN ÉGRON, UipniMEun de S. A. 
MoHSEicKEur. LE Dvc d'Asgouléue. 



>^VOYAGE 

DU JEUNE ANACHARSIS 
EN GRÈCE, 

VERS LE MILIEU DU QUATRIÈME SIÈCLE 

AVANT l'Ère vulgaire; 

PAR J. J. BARTHÉLÉMY. 



TOME TROISIEME, 





PARIS, 

H. NICOtLE, A tA Librairie stéhéotype 

i-ue de Seine, n^ 12. 

i8i5. 









-T"). 

:*^< 






"T* 3 



TABLE 

DES 

CHAPITRES CONTENUS DANS CE VOLUME. 

Chapitre XXVI. J_)e l'Érlucatioii cies Athé- 
niens Pag" I 

Chapitre XXVII. Enlietiens sur la Musique 

des Grecs ^o 

Chapitre XXYIII. Suite des mœurs des 

Athéniens 12g 

Chapitre XXIX. Bibliothèque d'un Athé- 
nien. Classe de Philosophie i49 

Chapitre XXX. Suite du chapitre précédent. 
Discours du Grand -Prêtre de Cérès sur 
les Causes premières. 170 

Chapitre XXXI. Suite de la Bibliothèque. 

L'Astronomie et la Géographie 2o5 

Chapitre XXXII. Aristippe 241 

Chapitre XXXIII. Démêlis entre Denys le 
jeune, roi de Sjracuse, et Dion sou beau- 
frère. Voyage de Platon en Sicile 25^ 

Chapitre XXXIV. Voyage de Réotie; l'antre 

de Trophonius; Hésiode; Findare 286 

Chapitre XXXV. Voyage de Thessalie. 
Amphictyons ; Magiciennes ; Rois de 
Phères; Vallée de Tempe B/JS 

Chapitre XXXVI. Voyage d'Épi re , d'Acar- 
nanie et d'Étolie. Oracle de Dodone. Saut 
de Lcucade 896 



)j TABLE DES CHAPITRES. 

Chapitre XXXVII. Voyage de Mégare, de 

Corinthe , de Sicyone et de l'Achaïe. . . Pag. 4 i6 

Chapitue XXXVIII. Voyage de l'ÉIide. Les 

Jeux Olympiques . 4/9 

Notes 55o 



VOYAGE 

DU JEUNE ANACHARSIS 

EN GRÈCE, 

VERS LE MILIEU DU QUATRIÈME SIÈCLE 
AVAST JÉSUS-CHRIS T. 



r CHAPITRE XXVI. 

De l'Education des Athéniens. 

Ees habitants de Mvlilr-ne, avant «oumis 
quelques-uns de leurs alliés qui s'étaient sé- 
parés deux, leur défendirent de donner la 
moindre instruction à leurs enfants. ' Ils ne 
trouvèrent pas de meilleur moyen pour les 
tenir dans lasservissement, que de les tenir 
dans 1 ignorance. 

L'objet de l'éducation est de procurer au 
corps la force qu'il doit avoir, à l'âme la 
perfection dont elle est susceptible. * Elle 
commence chez les Athéniens à la naissance 
de l'eufant, et ne finit qu'à sa vingtième 

' ^lian. var. hist. lih. 7 , cap. 1 5. 
=" Plat, de leg. liL. 7, t. 2, p. 788. 



2 VOYAGE D A N A C H A R S I S , 

aimée. Cette épreuve n'est pas trop longue 
pour former des citoyens; mais elle n'est pas 
suflisante , par la négligence des parents, qui 
abandonnent 1 espoir de l'état et de leur fa- 
mille, d'abord à des esclaves, ensuite à des 
maîtres mercenaires. 

Les législateurs n'ont pu s'expliquer sur 
ce sujet que par des lois générales : ' li\s 
philosophes sont entrés dans de plus grands 
détails-, ils ont même porté leurs vues sur 
les soins qu exige l'enfance, et sur les atten- 
tions quelquefois cruelles de ceux qui l'en- 
tourent. En m'occupant de cet objet essen- 
tiel, je montrerai les rapports de certaines 
pratiques avec la religion ou avec le gouver- 
nement : à œlé des abus, je placerai les 
conseils des personnes éclairées. 

Epicharis, femme d'Apollodore , che^ 
qui j étais logé, devait bientôt accoucher. 
Pendant les quarante premiers jours de sa 
grossesse, il ne lui avait pas été permis de 
sortir. "^ On lui avait ensuite répété souven t, 
que sa conduite et sa santé pouvant influer 
sur la constitution de son enfant, ■* elle de- 

' Plat, de leg. lib. 7, t. 2, p. 788, 

' Cen^^or. de die nat. cap. 1 1. 

^ Hi;.)porx. d<; nat. puer. ^. 22, t. i , p. 1 fiq. 



CHAPITRE VIXGT-SIXliME. '6 

vail user dune bonne nourriture, et entre- 
tenir SCS forces par de légères promenades. » 

Parmi plusieurs de ces nations que les 
Grecs appellent barbares, le jour de la nais- 
sance d un enfant est uu jour do deuil pour 
sa famille. ^ Asseniblcc autour de lui, elle 
ie plaint d'avoir reçu le funeste présent de 
la vie. Ces plaintes cflrajantes ne sont que 
trop conformes aux maximes des sages de 
la Grèce. Quand on songe, disent-ils, à la 
destinée qui attend 1 homme sur la terre , il 
faudrait arroser de pleurs son berceais. ^ 

Cependant, à la naissance du fils rVlpol- 
lodore, je vis la tendresse et la joie éclater 
dans les yeux de tous ses parents; ',e vis 
suspendre sur la porte de la maison une 
couronne d olivier, symbole de Tagriculture 
à laquelle iliomme est destiné. Si c'avait été 
une fille, une bandelette de laine, mise à la 
place de la couronne, aurait désigné i espèce 
de travaux dont les femmes doivent s'occu- 

' Plat, de leg. lib. 7, t. 2, p. 789'. .4j-istot. de rep. 1. 7, 
cap. iCi, t. 2, p. 447. 

' Herodot. lib. 5, cap. 4. Strab. lib. 1 1 , p. 5ig. An- 
tliol. p. 16. 

■" Eurip. fragni. Ctes. p. 4/6. Axioch. -ap. Plat. t. 3, 
p. 368. Cicer. tuscul. lib. i , cap. 48, t. 2, p. 273, 



4 VOYAGE D ANACHARSIS, 

per. ' Cet usage , qui retrace les mœurs an- 
ciennes , annonce à la république qu'elle 
vient d'acquc'rir un citoyen. Il annonçait 
autrefois les devoirs dn père et de la mère 
de famille. 

Le père a le droit de, condamner ses en- 
fants à la vie ou à la mort. Dès qu'ils sont 
nés, on les étend à ses pieds. S'il les prend 
entre ses bras, ils sont sauvés. Quand il 
n'est pas assez riche pour les élever, ou 
quM désespère de pouvoir corriger en eux 
certains vices de conformation, il détourne 
les yeux , et Ton court au loin les exposer ou 
leur ôter la vie. ^ A Thèbes les lois défen- 
dent cette barbarie-, ^ dans presque toute la 
Grèce, elles rautoiise;it ou la tolèrent. Des 
philosophes l'approuvent; '^ d autres, con- 
tredits à la v'rité par des moralistes plus ri- 
gides, ajoutent qu une mère, entourée déjà 
dune famille trop nombreuse, est en droit 
de détruire l'enfant qu'elle porte dans son 
sein. 

' Hesycli. in "Zle^itv. Tpliipp. ap. Atlien. 1. g, p. 370. 
^ ; ercnt. iu H^aut'intim. act. 4> scen. i. 
^ Alian. var hist. lib. 2, cap. y. 
^ Plat, de rtp. lib. 5, t. 2, p. 4^0. 
. 5 Aiistot. de rep. lib. 7 , cap. 16, t. 3, p. 447- Tt'ho- 
cylid. potin, admon, y. 172. 



CHAPITRE VINGT-SIXIKME. D 

Pourquoi des nations éclairées et sensi- 
bles outragent-elles ainsi la nature ? C'est 
que, chez elles le nombre des citoyens étant 
fixé par la constitution même, elles ne sont 
pas jalouses d'augmenter la population ; 
cest que, chez elles encore, tout citoyen 
étant soldat, la patrie ne prend aucun inté- 
rêt au sort d un homme qui ne lui serai t jamais 
Utile, et à qui elle serait souvent nécessaire. 

On lava 1 enfant avec de 1 eau tiède, con- 
formément au conseil d'Hippocrate. ' Parmi 
les peuples nommés barbares, on l'aurait 
plongé dans Icau froide; ^ ce qui aurait 
contribué à le fortifier. Ensuite on le dé- 
posa dans une de ces corbeilles d osier dont 
on se sert pour séparer le grain de la paille. ^ 
C est le présage d une grande opulence ou 
d'une nombreuse postérité. 

Autrefois le rang le plus distingué ne dis- 
pensait pas une mère de nourrir son enfant; 
aujourd hui elle se repose de ce devoir sacré 
sur une esclave. '^ Cependant, pour coniger 

' nijjpocr. de saluhr. dia?t. 5- 9> t. i, p. 63o. 

-' Aristot. de lep. lib. ^. cap. 17, t. 2, p. 4 'î 7- 

■'• Callim. hymii. in Jov. v. 48. Scliol. ib. Etym. magn. 
in Afixvoy. 

'* Plat, de leg. lib. 7. t. 2, p. '■90. Aristot. de i:iur. 
lib. 8, cap. g, t. 2, p. 108. 



I. 



6 V 1 A G E D A N A C II A R S 1 S , 

le vice de sa naissance, on Fattaclie à la 
maison, et la plupart des nourrices devien- 
nent les amies et les conildeutes des filles 
qu elles ont élevées, ' 

Comme les nourrices de Lacédémone sont 
très renommées dans la Grèce, ^ Apollo- 
dore en avait fait venir une à laquelle il confia 
son fils. En le recevant elle se garda hien de 
lemmailloter, ^ et d enchaîner ses membres 
par des machines dont on use en certains 
pays, ^ et qui ne servent souvent quà con- 
trarier la nature. 

Pour Faccoutumer de bonne lieure au 
froid, elle se contenta de le couvrir de quel- 
ques vêtements légers, pratique recomman- 
dée par les philosophes, ^ et que je trouve 
en usage chez les Celtes. C est encore une 
de ces nations que les Grecs appellent bar- 
bares. 

Le cinquième jour fut destiné à purifier 
l'enfant. Une femme le prit entre ses bras, 
et, suivie de tous ceux de la maison , elle 

' Eurip. in Hipp. Terent. in Heautonlim. Adelpl). eir. 
'-' Plut, in Lyc'urg. t. i , p. /(9- 

3 Id. ihid. 

4 Aristot. de rep. lib. 7 , cap. 17,1. 2 , p. 447' 

5 Id. iljid, 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 7 

courut à plusieurs reprises autour du feu 
' qui brûlait sur l'autel. ' 

Comme beaucoup d'enfants meurent de 
convulsions d'abord après leur naissance, 
ou attend le septième, et quelquefois le 
dixième jour, pour leur donner un nom. * 
ApoUodore ayant assemblé ses parents, ceux 
de sa femme et leurs amis, ^ dit en leur pré- 
sence qu'il donnait à son fils le nom de son 
père Lysis ; car , suivant 1 usage , Tainé d'une 
famille porte le nom de son aieul. ^ Cette 
cérémonie fut accompagnée d'un sacrifice 
et d'un repas. Elle précéda de quelques 
jours une cérémonie plus sainte, celle de 
l'initiation aux mvstères d'Eleusis. Persua- 
dés qu'elle procure de grands avantages 
après la mort, les Athéniens se hâtent de la 
faire recevoir à leurs enfants. ^ Le quaran- 

' Plat, in Theaet. 1. 1 , p. i6o. Haqiocr. et Hcsych. in 
A'u^iol». Meurs de puerp. cap. G. 

^ Euripid. in Elecir. v. 1 1 y.6. Aristoph. in av. v. 4<)i 
et 923. SchoL ibid. Demosth. in Bœot. p. 1004. Arisiot. 
iiist. anim. 1. ^, c. i 2, t. i , p. 89G. Harpocr, in E (io^ûu. 

^ Suid. in Asx.Ût- 

4 Isœus, de hœredit. Pynli. p. 4'- Pl^t- '" Ly*- l- 2, 
p. 2o5. Deinosth. Lbid. p. ioo5. 

5 Tereiit. in Pliorm. act. i , scen. i , v. i5. Apollod. 
ap. Donat. ibid. Turneb. adv. lib. 3, cap. 6. Note de nia- 
daine Dacier sur la a*"' si . du 4^ act. c'u Plutus d'AristopIi, 



8 VOYAGE D'ANACHARSIS, 

tièrae jour, Epicharis releva de couches. ' 
Ce fat un jour de fête dans la maison d'A- 
pollodore. 

Ces deux époux , après avoir reçu de 
leurs amis de nouvelles marques d'intérêt, 
redoublèrent de soins^ pour léducation de 
leur fils. Leur premier objet fut de lui for- 
mer un tempérament robuste, et de choisir, 
parmi les pratiques en usage, les plus con- 
formes aux vues de la nature, et aux lumiè- 
res de la philosophie. Déidaraie, c était le 
nom de la nourrice ou gouvernante, écou- 
tait leurs conseils, et les éclairait eux-mê- 
mes de son expérience. 

Dans les cinq premières années de l'en- 
fance , la végétation ^u corps humain est 
si forte, que, suivant l'opinion de quelques 
naturalistes , il n'augmente pas du double 
en hauteur dans les vingt années suivan- 
tes. ^ il a besoin alors de beaucoup de nour- 
riture, de beaucoup d'exercice. La nature 
l'agite par une inquiétude secrète-, et les 
nourrices sont souvent obligées de le ber- 
cer entre leurs bras, et débranler douce- 
ment son cerveau par des chants agréables 

' Censor. de die natal, cap. 1 1. 

a Pkt. de leg. lib. 7 , t. 2, p. 788. t 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 9 

et mélodieux. 11 semble qu'une longue ha- 
]>itude les a conduites à regarder la musique 
et la danse comme les premiers éléments de 
notre éducation. » Ces mouvements favori- 
sent la digestion , procurent un sommeil 
paisible , dissipent les terreurs soudaines 
que les objets extérieurs produisent sur des 
organes trop faibles. 

Dès que l'enfant put se tenir sur ses jam- 
bes , Déidamie le fit marcher , toujours prête 
k lui tendre une main secourable. ^ Je la vis 
ensuite mettre dans ses mains de petits ins- 
truments dont le bruit pouvait Tamuser ou 
le distraire : ^ circonstance que je ne relè- 
verais pas , si le plus commode de ces ins- 
truments n'était de 1 invention du célèbre 
philosophe Archj^tas, ^ qui écrivait sur la 
nature de l'univers, et s occupait de l'éduca- 
tion des enfants. 

Bientôt des soins plus importants occu- 
pèrent Déidamie, et des vues particulières 
l'écartèrent des règles les plus usitées. Elle 

' Plat, de leg. lib. 7, t. 2, p. jrgo, 
= Id. ibid. p. 789. 

^ Etym. magn. et Suid. in TlXecIdy. Anthol. lib. Çf 
cap. 23, p. 44o- 

4 Aristot. de rep. lib. 8, cap. 6, t. 2, p. 456, 



10 VOYAGE d'aNACIIARSIS, 

accoutuma son élève à ne faire aucune dif- 
férence entre les aliments qu on lui présen- 
tait. ' Jamais la force ne fut employée poui" 
empêcher ses pleurs. Ce n'est pas qu'à 
[exemple de quelques philosophes, * elle 
les regai'Jàt comme une espèce d'exercice 
utile pour les enlants : il lui paraissait plus 
avantageux de les arrêter dès quou en con- 
naissait la cause-, de les laisser covlcr, quand 
on ne pouvait la connaître. Aussi cessa-t-il 
d'en répandre , dès que par ses gestes 11 put 
expliquer ses besoins. 

Elle était surtout attentive aux premières 
impressions qu'il recevrait : impressions 
quelquefois si fortes et si durables, qu il m 
reste pendant toute la vie des traces dans le 
caractère. Et en effet, il est di/Ttcile qu une 
Ame qui dans l'enfance est toujours agitée 
de vaines frayeurs, ne devienne pas de plus 
en plus susceptible de la lAcheié dont elle a 
fait l'apprentissage. ^ Déidamie épargnait à 
son élève tons les sujets de terreur, au lieu de 
les multiplier par les menaces et par lesconps. 

Je la vis un jour s'indigner de ce qu'une 

» Plut, in I.yciirg. t. i , p. 4pl- 

'•• Aiistot. tic ipp. 111). 7, <ai). 17, I. 3., p. 443. 

■* Plat. (If 1<-. liJj. 7 . I. y, p. 71)1. 



CHAPITRE VINOT-SIXIÈME. II 

mère avait dit à son fils, que c'était en pu- 
nition de SCS mensonges qu'il avait des bou- 
lons au visage. ' Sur ce que je lui racontai 
que les Scvthcs maniaient également bien 
les armes de la main droite et de la gauche, je 
vis, quelque temps après, son jeune élève se 
servir ii>di!lerenimeîjt àv 1 une et de 1 autre. ' 
il était sain et robuste; on ne le traitait 
ni avec cet excès d'indulgence qui rend les 
enfiuiis difficiles, prompLs, impaiients de la 
moindi'c contradiction, insup])ortables aux 
autres; ni avec cet excès de sévérité qui les 
rend craintifs, serviies, insupportables à eux- 
mêmes. ^ On s'opposait à ses goûts, sans lui 
rappeler sa dépendance; et on le punissait de 
ses fautes, sans ajouter 1 insuite à la correc- 
tion. ^ Ce quApollodore défendait avec le 
plus de soin à son fils, c'était de fréquenter 
l;"s domestiques de sa maison; à ces derniers, 
de donnm' à son fils la moindre notion du 
vice, soit par leurs paroles, soit par leurs 
exemples. ^ 

' Thcocr. idyll. I2, v. 2.3. Schol. ibid. 

^ Plat, de leg. lib. ^, t. 2, p. 79). 

•' Plat. ibid. p. 791. 

''k '.']. ibid. p. 7«j3. 

' Aitst».)!. de rep. lib. 7, cap. i 7, t. i. , p. ^ (8. 



^2 VOYAGE D ANACHAnSIS, 

Suivant le conseil des personnes sages , il 
ne faut prescrire aux enfants , pendant les 
cinq premières années , aucun travail qui 
les applique : ' leurs jeux doivent seuls les 
intéresser et les animer. Ce temps accordé 
à l'accroissement et à, raffermissement du 
corps, Apollodore le prolongea d'une année 
en faveur de son fds ; et ce ne fut qu'à la fin 
de la sixième , ^ qu'il le mit sous la garde 
d'un conducteur ou pédagogue. C était un 
esclave de confiance , ^ chargé de le suivre 
en tous lieux, et surtout chez les maîtres 
destinés à lui donner les premiers éléments 
des sciences. 

Avant que de le remettre entre ses mains, 
il voulut lui assurer fétat de citoyen. J'ai 
dit plus haut, (à) que les Athéniens sont 
partagés en dix tribus. La tribu ss divise en 
trois confraternités ou curies ; la curie en 
trente classes. ^ Ceux d'une même curie sont 
censés fraterniser entre eux, parce qu'ils ont 
des fêtes, dos temples, des sacrifices qui leur 

• Aristot. de rep. lib. 7, cap. i^, t. 2, p. 4'i8. 
' Plat, de leg. lib. 7, t. 2, p. 794. 

3 Id. in Lys. t. 2, p. 208. 

(a) Voyez le chapitre (IV de cet ouvrage. 

4 Hesycb. Etymol. nw'u. Har|X)cr. et Smd.'mTet'jrjr' 
PolL lib. 3, §. 52. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. l3 

sont communs. Un Athénien doit être ins- 
crit dans 1 une des curies, soit d abord après 
sa naissance , soit à 1 âge de trois ou quatre 
ans, rarement après la septième année, "j 
Cette cérémonie se fait avec solennité dans 
la fête des Apaturies, qui tombe au mois 
pyanepsion , et qui dure trois jours. 

Le premier n'est distingué que par des re- 
pas qui réunissent les parents dans une même 
maison , et les membres d une curie dans un 
même lieu. ' 

Le second est consacré à des actes de re- 
ligion. Les magistrats offrent des sacrifices 
en public; et plusieurs Atliéniens revêtus 
de riches habits, et tenant dans leurs mains 
des tisons enflammés, marchent à pas pré- 
cipités autour des autels, chantent des hym- 
nes en l'honneur de Vulcain, et célèbrent le 
dieu qui introduisit l'usage du feu parmi les 
mortels. ^ 

C'est le troisième jour que les enfants 
entrent dans 1 ordre des citoyens. On devait 
en présenter plusieurs de fun et de l'autre 

' Pet. leg. attic. p. 14 G, etc. 

" Meurs. Graec. icriat. in Apatur. 

3 là ibid. 

3. « 



l4 VOYAGE d'aNA< JÎARSIS, 

sexe. ' Je suivis Apollodore dans une clm- 
pclle qui appartenait à sa curie. ^ Làsetrou- 
vajent assemblés, avec plusieurs de ses Ba- 
rents, les principaux de la curie, et de la 
classe particulière à lacpielle il était associé. 
11 leur présenta son fils avec une brebis 
qu'on devait immoler. On la pesa; ei jen- 
tenais les assistants s écrier en riant : Moin- 
dre ! moindre! c'cst-;\-dire , quelle n'avait 
pas le poids iîxé par la loi. ^ C'est une plai- 
santerie qu'on ne se refuse guère dans cette 
occasion. Pendant que la flamme dévorait 
une partie de la victime , ^ Apollodore s'a- 
vança-, et, tenant son fds d une main , il prit 
les dieux à témoin que cet enfant était né 
de lui et d une femme athénienne en légi- 
time mariage. ^ On recueillit les suffrages; 
et l enfant aussitôt fut inscrit, sous le nom 
de Lysis, fils d Apollodore, dans le registre 
de la curie, nommé le registre public. ^ 
Cet acte, qui place un enfant dans une 

' Poil. lib. 8, cap. g, §. loy. 
'' Id. lib. 3, §. 52. 
^ TIaipocr in Mclav. Suid. in Mctccy. 
4 Deniostli. in Macart. p. i02(). 
* IsaDUs, de hiticd. ApoU. p. 65 ; iJ. de luesoj. Cyrorj_ 
pag. 70. 

•^ Harpoor. lu K«/y. y^auiA. 



CHAPITRE VIXGÏ-SIXIKME. l5 

telle tribu, dans une telle curie, dans un» 
telle classe de la curie, est le seul qui cons- 
tate la légitimité de sa naissance , et lui 
donne des droits à la succession de ses pa- 
rents. ' Lorsque ceux de la curie refusent 
de l'agréger à leur corps, le père a la liberté 
de les poursuivre en justice. ^ 

L éducation, pour être conforme au ge'nie 
du gouvernement, doit imprimer dans les 
coeurs des jeunes citoyens les mêmes senti- 
ments et les mêmes principes. Aussi les an- 
ciens législateurs les avaient-ils assujétis à 
une instilution commune. ' La plupart sont 
aujourdlîui élevés dans le sein de leur fa- 
mille; ce qui choque ouvertement l'esprit 
de la démocratie. Dans lédncation particu- 
lière, un enfant, lâchement abandonné aux 
flatteries de ses parents et de leurs esclaves , 
se croit distingué de la foule, parce qu'il en 
est séparé : dans l'éducation commune, lé- 
mulatiou esl plus générale , les états s'éga- 
lisent ou se rapprochent. C est là quun 
jeune homme apprend chi'.que jour, à chaque 
instant, que le mérite et h'S talents peuvent 

' Demosth. in Boeot. p. ioo5. 

^ Id. in Nea?r. p. 8^0. 

^ -Ari.'.tot. de icp. liL. 8 , cap. i , t. 2 , p. 449- 



l6 VOYAGE D ANACHARSIS, 

seuls donner une supériorité réelle. Cette 
question est plus facile à décider, qu'une 
foule d'autres qui partagent inutilement les 
philosophes. 

On demande s'il faut employer plus de 
soins à cultiver lesprit qu à former le cœur ; 
sil ne faut donner aux enfants que des 
leçons de vertu , et aucune de relative aux 
besoins et aux agréments de la vie; jusqu'à 
quel point ils doivent être instruits des 
sciences et des arts. ' Loin de s'engager dans 
de pareilles discussions, Apollodore résolut 
de ne pas s écarter du système d'éducation 
établi par les anciens législateurs, et dont 
la sagesse attire des pays voisins et des peu- 
ples éloignés quantité de jeunes élèves; ' 
mais il se réserva d'en corriger les ahus. 11 
envoya tous les jours son fils aux écoles. La 
loi ordonne de les ouvrir au lever du soleil, 
et de les former à son coucher. ^ Son con- 
ducteur l'y menait le matin , et allait le pren- 
dre le soir. ^ 

Parmi les instituteurs auxquels on confie 

' Aristot. de rep. bb. 8, cap. 2, p. 45o. 
2 JJscliin. epist. 12, p. 21 4- 
^ Id. in Timarch. p. 261. 
4 Plat, in Lys. t. 2, p. 223. 



CHAPITRE VINCT-SI.XIDME. IJ 

la jeunesse d Athènes, il n'est pas rare de 
rencontrer des hommes d'un mérite distin- 
gué. Tel fut autrefois Damon, qui donna 
des leçons de musique à Socrate, ' et de po- 
litique à Périclès. "^ Tel était de mon temps 
Philotime. Il avait fréquenté lécole de Pla- 
ton, et joignait à la connaissance des arts 
les lumières d une saine philosophie. Apol- 
lodore. qui l'aimait beaucoup, était parvenu- 
à lui faire partager les soins qu il donnait à 
l'éducation de son fils. 

Ils étaient convenus quelle ne roulerait 
que sur un principe. Le plaisir et la douleur, 
me dit un jour Philotime, sont comme deux 
sources abondantes que la nature fait couler 
sur les hommes, et dans lesquelles ils pui- 
sent au hasard le bonheur et le malheur. ^ 
Ce sont les deux premiers sentiments cpic 
nous recevons dans noire enfance, et qui, 
dans un âge plus avancé , dirigent toutes nos 
actions. Mais il est à craindre que de pa- 
reils guides ne nous entraînent dans leurs 
écarts. Il faut donc que Lysis apprenne de 
bonne heure à s en défier, qu il ne contracte 

' Plat, de rep. lib. 3, t. 2 , p. 4oo. 

' Id. in Alcib. i, t. 2,p. 1 18. Plut. inPer. t. i , p. i5(. 

^ Plitt. de leg. lib. i , t. 2, p. 636. 

a. 



l8 VOYAGE d'aNACHARS[S, 

dans ses premières aunées aucune habitude 
que la raison ne puisse justifier un jour-, et 
qu'ainsi les exemples, les conversations, les 
sciences, les exercices du corps, tout con- 
coure à lui faire aimer et haïr dès à présent 
ce qu il devra aimer et hiiïr toute sa vie.' 

Le cours des études comprend la musique 
et la gymnastisque, '^ c est -à -dire, tout ce 
qui a rapport aux exercices de l'esprit et h 
ceux du corps. Dans cette division, le mol 
musique est pris dans une acception très 
étendue. 

Connaître la forme et la valeur des lettres, 
les tracer avec élégance et facilité, ^ donner 
aux syllabes le mouvement et les intona- 
tions qui leur conviennent, tels furent les 
jtremiers travaux du jeune Lysis. Il allait 
tous les jours chez un grammatisLe, dont la 
maison située auprès du temple de Thésée, 
dans un quartier frécjuenté, attirait beau 
coup de disciples. ^ Tous les soirs il racoii- 

' Plat, de leg. lib. 2 , p. 653. Aristot. ce mor. lib. i , 

cap. 2, t. 2, p. 20. 

^ Plat, in Protag. t. i , p 325, elc ; id. de rep. lib. 3, 
t. 2, p. 4 12. 

^ Luciah. de gymnas. t. 2, p. 902. 

.4 Plat, in Alcib. i, t. ?-, p- 11 i- nomosth. dr cjt. 
p. 49Î el 5i5. 



CHAPITRE VINGT-SIXIEME. ig 

tait à SCS parents l'histoire de ses progrès. Je 
le voyais, un style ou poinçon ù ]a main, 
suivre H plusieurs reprises les contours des 
lettres que son maître avait figurées sur des 
tablettes. ' On lui recommandait dohscr- 
'ver exactement la ponctuation, en attendant 
qu on pût lui en donner des règles. ^ 

Il lisait souvent les Fiables dT.sopc; ^ 
souvent il récitait les vers quil savait par 
cœur. En efi'ct, pour exercer la mémoire de 
^ leurs élèves, les professeurs de grammaire 
'' leur fout apprendre des morceaux tirés d Ho- 
mère, d'Hésiode et des poètes lyriques. 4 
Mais, disent les philosoplies, rien n'est si 
contraire à l'objet de l'institution : comme 
les poètes attribuent des passions aux dieux, 
et justifient celles des hommes, les enfants 
se familiarisent avec le vice avant de le con- 
naître. Aussi a-t-on formé pour leur usage 
des recueils de pièces choisies, dont la mo- 
rale est pure ; ^ et c'est un de ces recueils que 

' Plat, in Charm. t. 2, p. iSq. Ouiiil. 1. i , c. i , p. i.'J. 

^ Aristot. de iliet. lil). 3, cap. j, t. 2, p. 58c). 

^ Aristopl). in pac. v. 128; id. in av. v. 4'3 1- Aristot. 
ap. Fchol. Aristopl). ibid. 

4 Plat, in Protag. t. i, p. 3^5; id. de rep. 1. 2, p. 3; 7. 
Lucian. de gymnas. t. 2, p. 902. 

5. Fiat de leg. lib. 7, t. 2, p. 81 1. 



20 VOYAGE D ANACIIARSIS, 

le maître de Lysis avait mis entre ses mains. 
Il y joignit ensuite le dénombrement des 
troupes qui allèrent au siège de Troie, tri 
qu'on le trouve dans lliiade. ' Quelques lé- 
gislateurs ont ordonné que, dans les écoles , 
on accoutumât les enfants à le réciter, parce 
qu'il contient les noms des villes et des mai- 
sons les plus anciennes de la Grèce. ^ 

Dans les commencements, lorsque Lysis 
parlait, qu'il lisait, ou qu'il déclamait quel- 
que ouvrage, j étais surpris de Textrême im- 
portance qu'on mettait à diriger sa voix , 
tantôt pour en varier les inflexions, tantôt 
pour l'arrêter sur une syllabe, ou la précipi- 
ter sur une autr.*. Philotime, à qui je témoi- 
gnai ma surprise, la dissipa de cette ma- 
nière : 

Nos premiers législateurs comprirent ai- 
sément que c'était par l'imagination qu'il 
fallait palier aux Grecs, et que la vertu se 
persuadait mieux par le sentiment que par 
les préceptes. Ils nous annoncèrent des vé- 
rités parées des chajmes de la poésie et de la 
musique. Nous apprenions nos devoirs dans 
les amusements de notre enfance : nous 

' Homer. iliad. 111>. 2. 

? Eustatli. in iliad. 2, t. i , p. 263. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 2j 

chantions les bleiifaifs des dieux, les vertus 
des héros. Nos mœurs s adoucirent à force 
de séductions; et nous pouvons nous glori- 
licr aujourd hui de ce que les Grâces elles- 
mêmes ont pris soin de nous former. 

La langue que nous parlons paraît être 
leur ouvrage. Quelle douceur ! quelle ri- 
chesse ! quelle harmonie! Fidèle interprète 
de l'esprit et du cœur, en même temps que 
par l'abondance et la hardiesse de ses expres- 
sions, elle suffît à presque toutes nos idées, 
et sait au besoin les revêtir de couleurs bril- 
lantes , sa mélodie fait couler la persuasion 
dans nos âmes. Je veux moins vous expli- 
quer cet effet, que vous le laisser entrevoir. 

Nous remarquons dans cette langue trois 
propriétés essentielles, la résonnance, l'in- 
tonation , le mouvement. ' 

Chaque lettre, ou séparément, ou jointe 
avec une autre lettre, fait entendre un son ; 
et ces sons diffèrent par la douceur et la du- 
reté, la force et la faiblesse, féclat et l'obs- 
curité. J'indique à Lysis ceux qui flattent 
l'oreille et ceux qui l'oflensent : "" je lui fais 

' Aristot. de poet. rap. 20, t. 2, p. 66'J. 
^ Plat, in Tbea.'t. t. i , p. 2o3; id. inCi;ityI. il), p. 29,4. 
nioiiys. Halic. de comjws. vcrb. cap. i 2, t. 5, p. 65. 



22 VOYAGE DANACHARSIS, 

observer qu'un son ouvert , plein , voîu 
milieux, produit plus defl'et qu'un son qui 
vient expirer sur les lèvres ou se briser con- 
tre les dents; et qu'il est une lettre dont le 
fréquent retour opère un sifflement si désa- 
gréable , qu'on a vu dcjs auteurs la bannir 
avec sévérité de leurs ouvrages. ' 

Vous êtes étonné de cette espèce de mé- 
lodie qui parmi nous anime non-seulement 
la déclamation , mais encore la conversation 
familière. Vous la retrouverez chez presque 
tous les peuples du midi. Leur langue, ainsi 
que la nôtre, est dirigée par des accents qui 
sont inhérents à chaque mot, et qui donnent 
à la voix des inflexions d'autant plus fré- 
quentes , que les peuples sont plus sensibles ; 
d'autant plus fortes, qu'ils sont moins éclai- 
rés. Je crois même qu anciennement les 
Grecs avaient non seulement plus d aspira- 
tions , mais encore plus d'écarts dans leur 
intonation que nous n en avonsaujourd'hui. 
Quoi qu'il en soit, parmi nous la voix s'élève 
et s'abaisse quelquefois jusqu à l'intervalle 
d'une quinte, tantôt sur deux syllabes, V\n- 

I Dionys. IJalic. de compos. verb. cap. i.^, t. 5, p. 80. 
Atlifii. lih. 10, cap. 21, p. 455. Euslalh. in iliad. lO, 
j.ag. 8i3. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 2?i 

tôt sur la même. ' Plus souvent elle parcourt 
des espaces moindres,'' les mis très-mar- 
qui^s, les autres à peine sensibles, ou même 
inappréciables. Dans lécriture, les accents 
se trouvant attachés aux mots, ^ Lysis dis- 
tingue sans peine les syllabes sur lesquelles 
la voix doit monter ou descendre ; mais 
comme les degrés précis d élévation et d'a- 
baissement ne peuvent être déterminés par 
des signes, je laccouîuine à prciidre les in- 
llexions les plus convenables au sujet et aux 
circonstances. '* Vous avez dû vous aperce- 
voir que son intonation acquiert de jour en 
jour de nouveaux agréments, parce quelle 
devient plus juste et plus variée. 

La durée des syllabes se mesure par un 
certain intervalle de temps. Les unes se traî- 
nent avec plus ou moins de lenteur, les autres 
s'empressent de courir avec plus on moinsde 
vitesse. ^ Pvéunissez plusieurs syllabes brèves, 
vous serez malgré vous entraîné par la rapi- 
dité de la diction -, substituez-leur des syl- 

' Diouys. Halic. de compos. veib. cap. 1 1 , t. 5, p. 58. 

* Sim. Bircov. not in Dionys. p. 8. Mém. de l'acad. 
ries bell. lettr. t. 32, p. 4-^9- 

^ Aiistot. de soph. eleiich. t. i , p. 284. 
4 Id. de rliet. lib. 3, cap. i , t. 2, p. 583. 

* liionys. Halic. ibid. car). 1.^, t. 5, p. Si). 



24 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

labes longues, vous serez arrêté par sa pe- 
santeur : coml)inez-les entre elles, suivant 
les rapports de leur durée, vous verrez votre 
style obéir à tous les mouvements de votre 
âme, et iîgurer toutes les impressions que je 
dois partager avec elle. Voila ce qui consti- 
tue ce rhythme, cette cadence ' à laquelle on 
ne peut donner atteinte sans révolter l'o- 
reille ; et c est ainsi que des variétés que la 
nature, les passions et l'art ont mises dans 
l'exercice de la voix, il résulte des sons plus 
ou moiûs agréables, plus ou moins éclalantSj 
plus ou moins rapides. 

Quand Ljsis sera plus avancé, je lui mon- 
trerai que le meilleur moyen de les assortir 
est de les contraster, parce que le contraste, 
d'où naît l'équilibre, est, dans toute la na- 
ture , et principalement dans les arts imita- 
tifs , la première source de. l'ordre et de la 
beauté. Je lui montrerai par quel lieureux 
balancement on jjeut les adaiblir et les for- 
tifier. A l'appui des règles viendront les 
exemples. 11 distinguera dans les ouvrages 
de Thucydide une mélodie austère , impo- 
sante, pleine de noblesse, mais la plupart 

' Plat, in Ciralyl. t. i , p. /{2 î- Aristot de rliet. Itb. 3, 
cap. 8,1. :i,p. jt)i. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 2a 

(lu temps dénuée d aménité; dans ceux de 
Xénophon , une suite d accords dont la dou- 
ceur et la mollesse caractérisent les Gnlces 
c[ui 1 inspirent-, ' dans ceux d'Homère, une 
ordonnance toujours savante, toujours va- 
riée. "^ Voyez, lorsque ce poëtc parle de Pé- 
nélope , comme les sons les plus doux et les 
plus brillants se réunissent, pour déployer 
l'harmonie et la lumière de la beauté. ^ Faut- 
ilrcprésenter le bruit des flots c]ui se brisent 
contre le rivage? son expression se prolonge 
et mugit avec éclat. Veut-il peindre les tour- 
ments de Sisyphe, éterneiicmcnt occupé à 
pousser nn rocher sur le haut d une monta- 
gne d'où il retombe aussitôt? son style, après 
une marche lente, pesante, fatigante, court 
et se précipite connue un torrent. ''' C est 
ainsi que sous la plume du plus harmonieux 
des poètes, les sons devicnnenl des couleurs, 
et les imaijes des vérités. 

Nous n'enseignons point à nos élèves les 
langues étrangères, soii par mépris pour les 
autres nations, soit parce qu'ils nont pas 

• Dionys. Hallc.de conuxis. veib. cap. lO, t. 5, p. Sa. 

^ Id. iLid. cap. i 5, p. qo. 

' Id. il»id. cap. i6, p. pj. 

< Id'. ibid. cap. 20; t. .'), p. i^p, elc. 

3. " 3 



20 VOYAGE d'a:XACHARSIS, 

trop de temps pour apprendre la nôtre. Ly- 
sis connait les propriétés des éléments qui 
la composent. Ses organes flexiMes saisissent 
avec facilité les nuances qu'une oreille exer- 
cée remarque dans la nature des sons, dans 
leur durée , dans les différents degrés de leur 
élévation et de leur renflement. ' 

Ces notions, qui n'ont encore été recueil- 
lies dans aucun ouvrage , vous paraîtront 
peut-être frivoles. Elles le seraient en effet , 
si, forcés de plaire aux hommes pour les 
émouvoir, nous n'étions souvent obligés de 
préférer le style à la pensée, et 1 harmonie à 
l'expression. ^ Mais elles sont nécessaires 
dans un gouvernement où le talent de la 
parole reçoit un prix infini des qualités ac- 
cessoires qui l'accompagnent; chez un peu- 
ple, surtout, dont l'esprit est très léger, et 
les sens très délicats ; qui pardonne quelque- 
fois à forateur de s'opposer à ses volontés, 
et jamais d'insulter son oreille. ^ De 1;\ les 
épreuves incroyables auxquelles se sont sou 

' Aristot. de rhet. lib. 3, cap. i , t. 2, p. fîSS. 

^ Id. il)id. p. 584- Diunys. Halic. de conipos. vcib. 
oap. 20, t. 5, p. i3c), etc. 

^ Dcmostli. de coron, p. 48i. Ulpian. ihid. p. 5?Ç). 
Cicer. oiat. cap. 8 et t), t. i, p. j'iS- Suid. in Qipiù. 



CHAPITRE VINGT-SIX li' ME. a|J 

mis certains orateurs pour rectifier leur or- 
gane : de là leurs efforts pour distribuer dans 
leurs paroles la mélodie et la cadence qui 
préparent la persuasion ; de là résultent cn- 
lin ces charmes inexprimables, cette douceur 
ravissante que la langue grecque reçoit dans 
la bouche des Athéniens. ' La grammaire, 
envisagée sous ce point de vue, a tant de 
rapports avec la musique, que le même ins- 
tituteur est communément chargé d'ensei- 
gner à ses élèves les éléments de 1 une et de 
l'autre. * 

Je rendrai compte, dans une autre occa- 
sion, des entretiens que j eus avec Philotiine 
au sujet de la musi pie. J assistais quelque- 
fois aux leçons qu'il en donnait à son élève. 
Jjjsis apprit à chanter a\GC goût, en s'ac- 
compagnant de la lyre. On éloigna de lui les 
instruments qui agitent 1 àrac avec violence, 
ou qui ne servent quà l'amollir. ^ La flûte, 
qui excite et apaise tour à tour les passions, 
lui fut interdite. 11 ny a j>as long-temps 
quelle faisait les délices des Athéniens les 

' Plat, de ]pg. lil). i , t. 2 , p. 642. Cicer. orat. lib. 3, 
c«p. 1 1, t. I , p. ?r)(). 

^ Quintil. instiu lih. i, cap. 10, p. 69. 

* Aristot. de rep. lib. 8, cap. 6, t. 2, p. 4^7. 



aS VOYAGE d'anaciiausis, ■ 

plus distingués. Alcibiade encore eufaut es- 
saya d'en jouer; mais, comme les ellorls 
qu'il faisait pour en tirer des sous , alté- 
raient la douceur et la régularité de ses traits, 
il mit sa flûte en mille morceaux. ' Dès ce 
moment, la jeunesse d Athènes regarda le 
jeu de cet instrument comme un exercice 
ignoble, et l'abandonna aux musiciens de 
profession. 

Ce fut vers ce temps-là que je partis pour 
l'Egypte : avant mon départ je priai Pliilo- 
time de mettre par écrit les suites de cette 
éducation , et c'est d'après son journal que 
je vais eu continuer Ihistoire. 

Lysis passa successivement sous diflérents 
maîtres. 11 apprit à la fois larithmétiquc par 
principes et en se jouant : car, pour en facili- 
ter l'étude aux enfan Is, on les accoutume tan- 
tôt à partager entre eux, selon qu'ils sont eu 
plus grand ou en plus petit nombre, une 
certaine quantité de pommes ou de couron- 
nes; tantôt à se mêler, dans leurs exercices, 
suivant des combinaisons données, de ma- 
nière que le même occupe chaque place à 

' Plat, in Alcib. i, t. 2, p. to6. Aul. Gell. lib. i5y 
cap. 17. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 2() 

son tour, (a) ' Apollodore ne voulut pas que 
son fils connût ni ces prétendues propriétés 
que les P\ tkagoricieus attribuent aux nom- 
bres, ni l'application quun intérêt sordide 
peut faire du calcul aux opérations du com- 
merce. ^ Il estimait 1 arithmétique , parce 
qu'entre autres avantages elle augmente la 
sagacité de l'esprit, et le prépare à la con- 
naissance de la iiéométrieetde l'astroHomic^ 

Lysis prit une teinture de ces deux scien- 
ces. Avec le secours de la première, placé 
un jour à la tête des armées, il pourrait plus 
aisément asseoir un camp, presser un siège, 
ranger des troupes en bataille, les faire ra- 
pidement mouvoir dans uiie marche, ou 
dans une action. '^ La seconde devait le ga- 
rantir des fi'ayeurs que les éclipses et les 
phénomènes extraordinaires inspiraient il 
n'y a pas long-temps aux soldats. ^ 

Apoliodoïe se rendit une fois chez un des 

(a) ^'oyrz la note I ù la Bn du volume. 
' Plat, de leg. lib. 7, t. 2, p. 819. 
^ Id. de rep. liL. y, t. 2, p. 525. 
^ Id. in Theaet. t. i , p. i45; id. de rep. lih. 7, t. a, 
p. 526; id. de leg. lib. 5, t. 2, p. 7^7. 
^ Id. de rfp. lib. y, t. 2, p. SaG. 
5 Tliucyd. lib. 7 , cap. 5o. 

3; 



3o VOYAGE d'aNACH ARSIS, 

professeurs de son fils. Il y trouva des ms- 
truments de mathématiques , des sphères, 
des globes, ' et des tables où fon avait tracé 
les limites des différents empires et la posi- 
tion des villes les plus célèbres. ^ Comme il 
avait appris que son fils parlait souvent à ses 
amis d un bien que sa maison possédait dans 
le canton de Céphissie,il saisit cette occasion 
pour lui donner la même leçon qu'AIcibiade 
avait reçue de Socrate. ^ Montrez-moi sur 
cette carte de la terre, lui dit-il, oii sont 
l'Europe, la Grèce, l'Attique. Lysis satisfît 
à ces questions; mais ApoUodore ayant en- 
suite demandé où était le bourg de Céphis- 
sie, son fils répondit en rougissant qu il ne 
lavait pas trouvé. Ses amis sourirent, et 
depuis il ne parla plus des possessions de 
son père. 

Il brûlait du désir de s'instruire; m.ais 
A'pollodorc ne perdait pas de vue cetto 
maxime d'un roi de Lacédémone : qu il ne 
faut enseigner aux enfants que ce qui 
pourra leur être utile dans la suite; ^ ni 

' Aristopli. in nuK v. 201 , etc.. 

^ lliTodol. lib. 5, oap. 49- Uiog- l'3<^rt. in Thcoph. 

3 JF.Wan. var. liist. ILb. 3 , cap. 28. 

4 Plut, lacon. apoplif. l. 2 , p. 22 |. 



CHAPITr. E VINGT-SIXIÈME. ,.l 

cette autre maxime : que lignorance est 
préférable à une mulliUulc de coniiaissaiices 
conliisémeut entassées dans i esprit. ' 

Eu même temps Lysis apprenait à tra- 
verser les rivières à la nage et h domter un 
cheval. ^ La danse réglait ses pas, et donnait 
de la grâce à tous ses mouvements. Il se 
rendait assidûment au gymnase du Lycée. 
Les enfants commencent leurs exercices de 
très bonne heure, * quelquefois même à 
làge de sept ans : '♦ ils les continuent jusqu'à 
relui de vingt. On les accoutume d abord à 
supporter le froid , le chaud , toutes les in- 
tempéries des saisons; ^ ensuite à pousser 
àes balles de diliërentes grosseurs , à se les 
renvoyer mutuellement. Ce jeu, et d autres • 
.semblables, ne sont que les préludes des 
épreuves laborieuses qu on leur fait subir à 
mesure que leurs forces augmentent. Ils 
courent sur un sable profond, lancent des 
javelots , sautent au-delà d'un fossé ou d une 
borne, tenant dans leurs mains des masses 

' Plat, de leg. lib. 7, t. 2, p. 819. 

- Pet. leg. attic. p. 162. 

■' Piat. de rcp. lib. 3, t. 2, p. 4oa. Lucian de gymnai. 

t. 2, p. 898. 

4 Axioch. ap. Plat. t. 3, p. 3G6. 

5 Lucian. ibid. 



32 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

de plomb, jetant en l'air, ou devant eux, 
des palets de pierre ou de bronze ; ' ils four- 
nissent en courant une ou plusieurs fois la 
carrière du Stade , souvent couverts d'armes 
pesantes. Ce qui les occupe le plus, c'est la 
lutte, le pugilat, et les divers combats cpie 
je décrirai en parlant des jeux oh^mpiqucs. 
Lysis,qui s'y livrait avec passion, était obligé 
d'un user sobrement, et d'en corriger b-s 
eflets par les exercices de l'esprit, auxquels 
son père le ramenait sans cesse. 

Le soir, de retour à la maison, tantôt il 
s'accompagnait de la lyre, ^ tantôt il s'occu-. 
pait à dessiner : car, depuis quelques an- 
nées, l'usage s'est introduit presque partout 
de faire apprendre le dessin aux enfants de 
condition libre. ^ Souvent il lisait en pré- 
sence de son père et de sa mère les livres 
qui pouvaient 1 instruire ou l'amuser. Apol- 
lodore remplissait auprès de lui les fonctions 
de ces grammairiens qui, sous le nom de 
critiques , "^ enseignent à résoudre les difîi- 

• Luciaii. de gyninas. t. 2, p. 909. 

2 Plat, in Lys. t. 2, p. 209. 

3 Aristot. de rrp. lib. 8, cap. 3, t. 2, p. f\5o. Plin. 
lib. 33, t. 2, p. 694. 

4 Axioch. ap. Plat. t. 3, p. 366. Strab. ap. F.ustalL 
i. I, p. 285. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 33 

miles que présente le texte d'un auteur; 
Epicharls , celles cl une femme de goût qui 
en sait apprécier les beautés. Ljsis deman- 
dait un jour comment on jugeait du mérite 
dun livre. Arislote,qui se trouva présent, 
répondit : « Si l'auteur dit tout ce qu'il faut, 
« s'il ne dit que ce quil faut, s il le dit 
« comme il faut. ' » 

Ses parents le formaient à cette politesse 
noble dont ils étaient les modèles. Désir de 
plaire, facilité dans le commerce de la vie, 
égalité dans le caractère, attention h céder 
sa place aux personnes âgées, '' décence 
dans le maintien, dans l'extérieur, dans les 
expressions, dans les manières, ^ tout était 
prescrit sans contrainte, exécuté sans ef- 
fort. 

Son père le menait souvent à la chasse 
des bêtes à quatre pieds , parce quelle est 
l'image de la guerre; ^ quelquefois à celle 
des oiseaux, mais toujours sur des terres in- 

' Aristot. de nior. lib. 2, cap. 5, t. 2 , p. 22 ; id. de 
rliet. lib. 3, cap. i , t. 2, p. ,583. 

' Id. de mor. lib. 9, cap. 2, t. 2, p. 118- 

^ Isocr. ad. Dcmon. t. i , p. 24 > ^7 » <^'c. Arislok de 
tep. t. 2, lib. 7, rnp. i j, p. f^^8. 

4 Xenopli. de vciiat. p. K;q\ cl_()C)J. 



34 VOYAGE D^ANACHARSIS, 

cultes , pour ne pas détruire les espérances 
du laboureur. ' 

On commença de bonne heure à le con- 
duire au théâtre. ^ Dans la suite , il se dis- 
tingua plus d'une fois aux fêtes solennelles, 
dans les chœurs de musique et de danse. Il 
figurait aussi dans ces jeux publics où l'on 
admet les courses de chevaux : il y remporta 
souvent la victoire-, mais on ne le vit jamais , 
k f exemple de quelques jeunes gens, se tenir 
debout sur un cheval, lancer des traiis, et 
se donner en spectacle par des tours da- 
dresse. ^ 

Il prit quelques leçons d'un maître d ar- 
mes : ^ il s instruisit de la tactique-, ^ mais il 
ne fréquenta point ces professeurs ignorants 
chez qui les jeunes gens vont apprendre à 
commander les armées. ^ 

Ces dilîërcnts exercices avaient presque 
toi;s rapport à lart militaire : mais, s il devait 
défondre sa patrie, il devait aussi l'éclairer. 
La logique, la rhétorique ^ la morale, l'his- 

' Plal. de leg. lib, 7, t. 2, p. 824. 
^ Thcophr. r.liaract. cap. ç). 
^ Plat, in Men. t. 2, p. pS. 

4 Id. in Lach. t. 2, p. 182. 

5 Axiocli. ap. Plat. t. 3 , p. 36G. 
• Plat, in Luthyd. t. i , p. 3oj. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 35 

toire, le droit civil, la politique, Toccupè- 
icnt successivement. 

Des maîtres mercenaires se chargent de 
l(\s enseigner, et mettent leurs leçons à très 
liiut prix. Ou raconte ce trait d'Aristippe. 
Lu Athénien le pria d achever l'éducation 
lie son fils. Aristippe demanda mille drach- 
mes, (rt) « Mais, répondit le père, j'aurais 
(c un esclave pour une pareille somme — 
(! V ous eu auriez deux , reprit le philoso- 
(c phe : votre iils d abord, ensuite l'esclave 
i( que vous placeriez auprès de lui. ' » 

Autrefois les sophistes se rendaient en 
foule dans cette ville. Ils dressaient la jeu- 
nesse atlRTiieiine à dis.-erler supeilîcielle- 
ment sur toutes les matières. Quoique leur 
nombre soit diminué, on en voit encore 
qui, entourés de leurs disciples, font reten- 
tir de leurs clameurs et de leurs disputes les 
salles du gymnase. Lysis assistait rarement 
à ces comi^ats. Des instituteurs plus éclairés 
lui donnaient des leçons, et des esprits du 
jjiemier ordre, des conseils. Ces derniers 
< ti ent Platon, Isocrate, Aristgte , tous trois 
..'iiis dApollodore. 

(t.) Neuf cents livres. 

' Plut, de lib. educ. t. 2, p. 4- 



36 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

La logique prêta de nouvelles forces, et 
la rhétorique de nouveaux charmes à sa rai» 
«on. Mais on l'avertit que 1 une et l'autre, 
destinées au triomphe de la vérité , ne ser- 
vaient souvent qu'à celui du mensonge. 
Comme un orateur ne doit pas trop négliger 
les qualités extérieures, on le mit pendant 
quelque temps sous les yeux d un acteur 
habile , qui prit soin de diriger sa voix et ses 
g&stcs. * 

L'histoire de la Grèce Téclaira sur les 
prétentions et sur les fautes des peuples qui 
l'habitent. H suivit le barreau, en attendant 
ou il pût, à l'exemple de ïhémistocle et 
d autres grands hommes, y défendre la cause 
de linnocence. ^ 

Un des principaux objets de léducation 
est de former le cœur d un enfant. Pendant 
qu'elle dure, ^ les parents, le gouvernem-, 
les domestiques, les maîtres, le fatiguent de 
maximes communes, dont ils aftaiblisseiit 
l'impression par leurs exemples : souvent 
môme les menaces et Ips coups, indiscrète- 
ment employés , lui donnent de léloigne- 

' Plut, in Dcmosth. t. i , p. SSg. 
^ ii'ep. iii Tlieinist. cap. i. 
' r!at. lu Pîotag. t. i , p. 3a5. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 87 

ment pour des vérités qu'il devrait aimer. 
Létude de la morale ne coûta jamais de lar- 
mes à Lysis. Son père avait mis auprès de 
lui des gens qui Tiasiruisaient par leur con- 
duite, et nou par des remontrances impor- 
tunes. Pendant son enfance, il lavertit de 
ses fautes avec douceur; quand sa raison fut 
plus formée, il lui faisait entrevoir quelles 
étaient contraires à ses intérêts. 

U était très difficile dans le choix des li- 
vres qui traitent de la morale, parce que 
leurs auteurs pour la plupart sont mal after- 
mis dans leurs principes, ou n'ont que de 
fausses idées de nos devoii's. Un jour Iso- 
crate nous lut une lettre qu'il avait autre- 
fois adressée à Démonicus. (a) C'était un 
jeune homme qui vivait à la cour du roi de 
Chypre. ' Lalettre,pleine d'esprit, mais sur- 
chargée d'antithèses , contenait des règles 
de mœurs et de conduite, rédigées en forme 
de maximes, et relatives aux diflërentes 
circonstances de la vie. J'en citerai quelques 
traits. 

« Soyez envers vos parents, comme vous 
« voudriez que vos enfants fussent un jour 

(a) Voyez la note II à la lin du voliune. 

' Isocr. ad. Denioii. t. i, ji. iJ. 

3 4 



38 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

« à votre égard. ' Dans vos actions les plus 
« secrètes , figurez-vous que vous avez tout 
« le monde pour témoin. N'espérez pas que 
« des actions répréhensibles puissent rester 
« dans l'ou])li : vous pourrez peut-être les 
« cacher aux autres , mais jamais à vous- 
« même. ^ Dépensez votre loisir à écouter 
« les discours des sages. ^ Délibérez lente- 
« ment, exécutez promptement. 4 Soulagez 
c< la vertu malheureuse : les bienfaits, bien 
« appliqués , sont les trésors de Ihonnéle 
« homme. '■' Quand vous serez revêtu de 
fc quelque charge importante , n'employez 
« jamais de malhonnêtes gens; quand vous 
« la quitterez, que ce soit avec plus de gloire 
« que de richesses. ^ » 

Cet ouvrage était écrit avec la profusion 
et lélcgance qu on aperçoit dans tous ceux 
dlsocrale. On en félicita l'auteur; et quand 
il fut sorti , ApoUodore , adressant la parole 
à son fils : Je me suis aperçu, lui dit-il, du 
plaisir que vous a lait cette lecture. Je 

' Isocr. ad. Deiuou. l. i , p. 23. 
^ Id. il)id. p. 25. 
■* Id. ibid. p. 26. 

4 Id. iliid. p. 37. 

5 Id. ibid. p. 33. 
« Id. ibid. p. 3ç). 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 3g 

n en suis pas surpris; elle a réveille en vous 
fies sentiments précieux à votre cœur, et 
Ion aime à retrouver ses amis partout Mais 
avez-vous pris garde à Icndroit que je Tai 
prié de répéter, et qui prescrit à Démonicus 
la conduite qu il doit tenir à la cour de Chy- 
pre? Je le sais par cœur, répondit Ljsis. 
t< Conformez - vous aux inclinations du 
« prince. En paraissant les approuver, vous 
« n'en aurez que plus de crédit auprès de 
« lui, plus de considération parmi le peuple. 
« Obéissez à ses lois, et regardez son exem- 
« pie comme la première de toutes. ' » 

Quelle étrange leçon dans la bouche d'un 
républicain j reprit ApoUodoie ! et comment 
l'accorder avec le conseil que l'auteur avait 
donné à Démonicus de détester les flat- 
teurs? ^ C'est qu'Isocrate n'a sur la morale 
qu'une doctrine d'emprunt, et qu'il en parle 
plutôt en rhéteur qu'en philosophe. D'ail- 
leurs, est-ce par des préceptes si vagues 
quon éclaire l'esprit? Les mots de sagesse, 
de justice, de tempérance, d'honnêteté , et 
beaucoup d'autres qui, pendant celte lec- 
ture, ont souvent frappé vos oreilles, ces 

' Isocr. ad Deinoii. t. i , p. 39. 
' Id. ibid. i>. 34. 



4o VOYAGE D ANACHARSIS, 

mots que tant de gens se contentent de re- 
tenir et de proférei' au hasard, ' croyez-vous 
que Dénionicus fût en état de les entendre? 
Vous-même, en avez-vous une notion exac- 
te? Savez-vous que le plus grand danger 
des préjugés et des vice^, est de se déguiser 
sous le masque des vérités çt des vertus , et 
qu il est très diiîicile de suivre la voix d'un 
guide fidèle, lorsqu'elle est étouffée par celle 
d une foule d imposteurs qui marchent à 
ses côtés et qui imitent ses accents? 

Je n'ai fait aucun effort jusqu'à présent 
pour vous all'ermir dans la vertu; je me 
suis contenté de vous eu faire pratiquer les 
actes. Il fallait disposer votre Ame, comme 
on prépare une terre avant que d y jeter la 
semence destinée à l'enrichir. ^ Vous devez 
aujourd hui me demander compte des sacri- 
fices que j'ai quelquefois exigés de vous, et 
vous mettre en état de justifier ceux que 
vous ferez un jour. 

Quelques jours après, Aristolc eut la 
complaisance d'apporter plusieurs ouvrages 
qu il avait éhauchés ou finis, et dont la plu- 

' Plat, iii Plh-cdr. t. 3,p. 3G3. 

' Aristot. de nior. lib. lo, cap. lo, 1. 2. p. i^ i 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. ^l 

part traitaient de la science des mœurs. ' Il 
les éclaircissait en les lisant. Je vais lâcher 
dexposer ses principes. 

Tous les genres de vie , toutes nos actions 
se proposent une fin particulière, et toutes 
CCS lins tendent à un but général, qui est le 
bonheur. ^ Ce n'est pas dans la fin, mais 
dans le choix des moyens que nous nous 
trompons. ^ Combien de fois les honneurs, 
les richesses, le pouvoir , la beauté, nous 
ont été plus funestes qu'utiles! '* Combien 
dr fois l'expérience nous a-t-elle appris que 
la maladie et la pauvreté ne sont pas nuisi- 
bles par elles-mêmes! '•' Ainsi, par la fausse 
idée que nous avons des biens ou des maux, 
autant que par linconstancc de notre vo- 
lonté , ^ nous agissons presque toujours sans 
savoir précisément ce qu il faut désirer et 
ce qu il faut craindre. ' 

• Aribtot. de mor. lib. lo, «wp. lO, t. 2 , p. 3 ; id, 
magn. n)oral. p. i/j5; id. eudein. p. igS. 
' Iil. de mor. lib. i , cap. i et 2. 
^ Iil. iiiagii. moral, ibid. cap. ig, t. 2, p i58. 

4 Id. eudeni. lib. 7, cap. i5, p. 290. 

5 Id. de mor. lib. 3, cap. g, p. 3G. 

^ 1(1. magn. rioral. lib. i , cap. 12, p. i55t 
7 Id. eiidem lib. i , cap. 5, p. 197 . etc. 

4- 



4^ VOYACE d'aNACHARSTS, 

Distinguer les vrais bleus des biens appa- 
rents, ' tel est l'objet de la morale, qui mal- 
heureusement ne procède pas comme les 
sciences bornées à la théorie. Dans ces der- 
nières , l'esprit voit sans peine les consé- 
quences émaner de leurs principes. ^ Mais 
quand il est question d'agir, il doit hésiter, 
délibérer, choisir, se garantir siutoul des 
illusions qui viennent du dehors, et de cel- 
les qui s'élèvent du fond de nos cœurs. Vou- 
lez-vous éclairer ses jugements? rentrez en 
vous-même, et prenez une juste idée de vos 
passions , de vos vertus et de vos vices. 

L'âme, ce principe qui, entre autres fa- 
cultés, a celle de connaître, conjecturer et 
délibérer , de sentir , désirer et craindre ; * 
l'âme, indivisible peut-être en elle-même , 
est, relativement à ses d'verses opérations, 
comme divi'^.ée en deux parties principales : 
l'une possède la raison et les vertus dv 1 es- 
prit : 1 autre, (pii doit être gouverriée par la 
première, est le séjour des vertus morales. * 

• Aristot. de nior. lib. 3, cap. G, p. 33. 

^ Id. ma-n. moral. lib. i, cap. i8, p. i58. 

^ Id. de auim. lib. i , rap. ç), t. i , p. (129. 

4 Id. de mor. lib. i , rap. 1 -') , p. i G ; id. magn. mov.tl. 
lib. I, cap. 5, p. i5i ; cap. 35, p. 169; id. eudem. iib. 2, 
oap. I, p. ao.|. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 4^ 

Dans la première résident l'intelligence, 
la sagesse et la science, qui ne s'occupent 
que des clioscs intellectuelles et invariables; 
la prudence, le jugement et l'opinion, dont 
les objets tombent sous les sens et varient 
sans cesse ; la sagacité , la mémoire , et 
d autres qualités que je passe sous silence. ' 

L'intelligence, simple perception de la- 
me, (n) se borne à contempler l'essence et 
les principes étemels des choses : la sagesse 
médite non -seulement sur les principes, 
mais encore sur les conséquences qui en dé- 
rivent ; elle participe de rintelligence qui 
voit, et de la science qui démontre. ^ La 
prudence apprécie et combine les biens et 
les maux , délibère lentement, et détermine 
notre choix de la manière la plus conforme 
à nos vrais intérêts. ^ Lorsque, avec assez 
de lumières pour prononcer, elle n'a pas as- 
sez de force pour nous faii'e agir, elle n'est 
plus quun jugement sain. '* Enfui l'opinion 

■ Aristot. magn. moral, lib. i , rap. 5, p. i5*.. 

(a) Voyez la note III h la fiu du volume, 

'■' Aristot. Lbid. lib. i, cap. 35, p. 170. 

^ kl. de mor. lib. (i, cap. 5, p. 7,6; cap.|^ p. 79. 

4 Id. ibid. cap. 1 1 , p. 81. 



44 VOYAGE D'ANACHARSIS, 

s'enveloppe dans ses doutes, ' et nous en- 
traîne souvent dans l'erreur. 

De toutes les qualités de l'Ame, la plus 
éminente est la sagesse, la plus utile est la 
prudence. Comme il n'y a rien de si grand 
dans l'univers que l'univers même, les sages, 
qui remontent à son origine et s'occupent 
de 1 essence incorruptible des êtres, obtien- 
nent le premier rang dans notre estime. 
Tels furent Anaxagorc et Thaïes. Ils nous 
ont transmis des notions admirables et su- 
blimes, mais inutiles à notre bonheur; ^ car 
la sagesse n'influe qu indirectement sur la 
morale. Elle est toute en théorie, la pru- 
dence toute en pratique, (n); 

Vous voyez, dans une maison, le maîlre 
a])andonner à un intendant fidèle les mi- 
nutieux détails de Fadministratiou domes- 
tique, pour s occuper d affaires plus impor- 
tantes : ainsi la sagesse, absorbée dans ses 
méditations profondes, se repose sur la pru- 
dence du soin de régler nos penchants, et 

* Aristot. iragn. iroral. lib. i , cap. 3 5-, p. 170. 
' Id. de mor. lib. 6 , cap. 7, p. 78 ; cap. i3 , 
pag. 8?. ;,, 

(r/) Voyez la note IV à la fin du volume. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 4-» 

de gouverner la partie de Ytime où j'ai dit 
que résident les vertus morales. ' 

Cette partie est à tout moment agitée par 
lamour, la haine, la colère, le désir, la 
crainte , l'envie , et cette foule d autres pas- 
sions dont nous apportons le germe en nais- 
sant, et qui par elles-mêmes ne sont dignes 
ni de louange , ni de blâme. ^ Leurs mouve- 
ments, dirigés par l'attrait du plaisir ou par 
la crainte de la douleur, sont presque tou- 
jours irréguliers et funestes : or, de même 
que le défaut ou l'excès d'exercice détruit 
les forces du corps, et qu'un exercice mo- 
déré les rétablit; de même un mouvement 
passionné, trop violent ou trop faible, égare 
l'âme en deçà ou au delà du but qu'elle doit 
se proposer, tandis quun mouvement réglé 
l'y conduit naturellement. ^ Cest donc la 
terme moyen entre deux affections vicieuses 
qui constitue un sentiment vertueux. Ci- 
tons un exemple. La lâcheté craint tout, et 
pèche par défaut: l'audace ne craint rien, 
et pèche par excès-, le courage, qui tient le 
milieu entre lune et Taulre, ne craint que 

' Aristot. magn. moral, lib. i, c. 35, p. iji ci 173. 
' Id. de mor. lib. 2, cap. 4i p- 2 i. 
■' Id. ibid. cap. a, p. 19. 



/[G VOYAGE d'anACHAKSIS, 

lorsqu'il faut craindre. Ainsi les passions cîe 
même espèce produisent en nous trois aiFcc- 
tions dilicTcntes, deux vicieuses, et 1 autre 
vertueuse. ' Ainsi les vertus morales nais- 
sent du sein des passions, ou plutôt ne sont 
que les passions renferiiiées dans de justes 
limites. 

Alors Aristote nous lit voir un écrit à trois 
colonnes, où la plupart des vertus étaient 
placées chacune entre ses deux extrêmes. 
J'en ai conservé cet extrait pour 1 instruction 
de Lysis. 



Zscii. Miliea. 1 

Audace. Courage. 

Intempérance. Tempérance. 

Prodigalité. Libéralité. 



Faste. 



Apathie. 

Jactance. 

Bouffonnerie. 

Flatterie. 

Stupeur. 

Envie. 

Astuce. 



Magnilicence. 

Magnanimité. 

Douceur. 

Vérité. 

Gaité. 

Amitié. 

Modestie, 



Prudence. 

Ainsi la libéralité est cnl 
prodigalité; l'amitié, entre 

' Aristot. de mor. lil). 2 , cap. 8 , 



l'eut on 1 autre extrême. 

Crainte. 

Insensibilité. 

Avarice. 

Parcimonie. 

Bassesse. 

Colère. 

Dissimulation. 

Husticité. 

Haine. 

Impudence. 

Stupidité, etc. 

rc l'avarice et la 
1 aversion ou la 

p. 3 5. 



CHAPITRE VI PTGT -SIXIÈME. [yj 

liaWie, et la complaisance ou la flatterie. * 
Comme la prudence tient par sa nature h. 
iàme raisonnaMe, par ses Ibuclions à l'ànic 
irraisonnable, elle est accompagnée de l'as- 
tuce , (pii est un vice du coeui , et de la stu- 
pidit»', qui est un défaut de Tesprit. La tem- 
pérance est opposée à lintempérance, qui 
est son excès. On a choisi 1 insensibilité 
pour l'autre extrême : cest, nous dit Aris- 
totc, qu'en fait de plaisir on ne pèche ja- 
mais par défaut , à moins qu'on ne soit in- 
sensible. ^ ous apercevez, ajouta-t.-il, quel- 
ques lacunes dans ce tableau; c'est que 
notre langue na pas assez de mots pour 
exprimer toutes les aflections de notre àme : 
elle n en a point, par exemple, pour carac- 
tériser la vertu contraire à l'envie : on la 
reconnaît néanmoins dans l'indignation 
qu'excitent dans une âme honnête les suc- 
cès des méchants. ^ (a) 

Quoi qu il en soit , les deux vices corres- 
pondant à une vertu, peuvent en être plus 

■ Aristot. de nior. lib. 2, cap. j, p. 24; id. eudem. 
lib. 2 , cap. 3 , p. ^06 ; cap. 7 , p. 225. 

^ Id. de nior. lib. 2 , cap. 7, p. 24 ; id. cudem. lib. s , 
cap. 3, p. 206; cap. ^, p. 2 2 5. 

(a) Yoyei la note V i la fin du volume. 



48 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

OU moins éloignés, sans cesser dètre blâma- 
bles. On est plus ou moins lâche, plus ou 
moins prodigue : on ne peut être que d'une 
seule manière parfaitement libéral ou coura- 
geux. Aussi avons-nous dans la langue très- 
peu de mots pour désigner chaque vertu, et 
un assez grand nombre pour désigner cha- 
que vice. Aussi les Pythagoriciens disent- 
ils que le mal participe de la nature de l'in- 
fini , et le bien du Uni. ' 

Mais qui discernera ce bien presque im- 
perceptible au milieu des maux qui Tentou- 
rent? la prudence, que j'appellerai quelque- 
fois droite raison , parce qu'aux lumières 
naturelles de la raison joignant celles de 
l'expérience, elle rectifie les unes par les au- 
tres. ^ Sa fonction est de nous montrer le 
sentier où nous devons marcher, et d'arrêter, 
autant qu'il est possible, celles de nos pas- 
sions qui voudraient nous égarer dans des 
routes voisines : ^ car elle a le droit de leur 
signifier ses ordres. Elle est à leur égard ce 

■ Aristot. de iiior. lib. 2, cap. 5, p. 23; id. mâgn. 
moral, lib. i , cap. aS , p. 1G2. 

'-" Id. de mor. lil). G, cap. 1,9, etc. 

^ Id. uiagu. moral, lib. .1 , cap. 18 . p. i58. 



CHAPITRE VIWGT-SIXIÈME. 49 

qu'un architecte est par rapport aux ouvriers 
qui travaillent sous lui. ' 

La prudence délibère, dans toutes les oc- 
casions, sur les biens que nous devons pour- 
suivre : biens difficiles à connaître, et qui 
doivent être relatifs, non seulement à nous, 
mais encore à nos parents, nos amis, nos 
concitoyens.'' La délibération doit être suivie 
d'un choix volontaire; s il ne 1 était pas, il 
ne serait digne que d indulgence ou de pi- 
tié. * Il l'est toutes les fois qu'une force exté- 
rieure ne nous contraint pas dagir malgré 
nous, ou que nous ne sommes pas entraînés 
pas une ignorance excusable, '* Ainsi , une 
action dont 1 objet est honnête, doit êtic 
précédée par la délibération et par le choix, 
pour devenir, à proprement parler, un acte 
de vertu; et cet acte, à force de se réitérer, 
forme dans notre âme une habitude que 
j'appelle vertu. ^ 

iSous sommes à présent en état de distin- 

* Aiistot. magn. moral, lib. i, cap. 35, p. 172. 

^ Id. de nior. lib. i , cap. 5, p. 8. 

^ Id. ibid. lib. 3 , cap. i . p. a8. 

*• Id. ibid. cap. i et 2. 

^ Id. ibid. lib. 2 , cap. i , p. i8; cap. 4? p- ^i- 

3. 5 



50 VOYAGE d'anACHARSIS, 

guer ce que la nature fait en nous, et ce que 
la saine raison ajoute à son ouvrage. La na- 
ture ne nous donne et ne nous refuse aucune 
vertu ; elle ne nous accorde que des facultés 
dont elle nous abandonne l'usage. ' En met- 
tant dans nos cœurs les germes de toutes les 
passions, elle y a mis les principes de toutes 
lesvertus. ^ En conséquence, nous recevons 
en naissant une aptitude plus ou moins pro- 
chaine à devenir vertueux , un penchant 
plus ou moins fort pour les choses honnêtes.^ 
De là s'étalilit une différence essentielle 
entre ce que nous appelons quelquefois vertu 
naturelle, et la vertu proprement dite. ^ La 
première est cetle aptitude, ce penchant 
dont j'ai parlé : espèce d instinct qui, n étant 
point encore éclairé par la raison , se porte 
tantôt vers le bien , tantôt vers le mal. La 
seconde est ce même instinct consLarament 
dirigé vers le bien par la droite raison, et 
toujours agissant av^ec connaissance, choix 
el persévérance. ^ 

' Aristot. de mor. lib. 2 , cap. 1 , p. 1 8 ; cap. 1^ , p. 21. 

^ Id. magn. moral, lib. 2 , cap. ^, p. 184. 

^ Id..de mor. 1. G, c. i3, p. 84 ", id. magn. inoral. ih. 

4 Jd. ibid. lib. 1, cap. 35, p. 171 ; id. de mor. p, 8{. 

5 Id. de mor. lib. 2, cap. 3, p. ai. 



CHAPITRE ViNGT-SÏXIÈME. Si 

Je conclus do là que la vertu est une ha- 
J)iludo formée d'abord, et ensuite dirigée par 
la piudence; ou, si Ton veut, c'est une im- 
pulsion naturelle vers les choses honnêtes, 
transformée en halntude par la prudence. * 

Plusieurs consév'jnences dériverjt de ces 
noiions. Il est en notre pouvoir dètre ver- 
tueux, puisque nous avons tous laptitude à 
le devenir; ^ mais il ne dépend d aucun de 
nous d'être le plus vertueux des hommes, à 
moins qu'il n ait reçu de la nature les dispo- 
sitions qu'exige une pareille perfection. ^ 

La prudence formant en nous 1 habitude 
de la vertu, toutes les vertus deviennent 
son ouvrage; d'où il suit que dans une âme 
toujours docile à ses inspirations , il n'y a 
point de vertu qui ne vienne se placer à son 
rang, et il n'y eu a pas qui soit opposée à 
l autre. ^ On doit y découvrir aussi un par- 
lait accord entre la raison et les passions , 

' Aristot. de mor. lib. a, c. 6, p. 23 ; id. magn. moraï. 
iib. I , c.ip. 35, p. 171. 

^ Id. de mor. iib. 3 , cap. 7, p. 33 ; id. magn, morab 
lib. I ., cap. g, p. i53. 

^ Id. magn. moral, lib. i , cap. 1 2 , p. 1 55 

4 Id. de mor. Iib. 6, cap. i3 , p. 84i id. magn. mo- 
ral, lib. 2 , cap. 3 , p. I j4- 



52 VOYAGE d' A.> AClIAUSrs, 

puisque l'une y commande , et que les autres 
obéissent.* 

Mais comment vous assurer cVun tel ac- 
cord? comment vous flatter que vous possé- 
dez une telle vertu ? d abord par un senti- 
ment intime,^ ensuite par la peine ou le 
plaisir que vous éprouverez. Si cette vertu 
est encore informe, les sacrifices qu'elle de- 
mande vous affligeront; si elle est entière, 
ils vous rempliront d'une joie pure : car la 
vertu a sa volupté. ^ 

Les enfants ne sauraient être vertueux; 
ils ne peuvent ni connaître, ni choisir leur 
véritable bien. Cependant, comme il est es- 
sentiel de nourrir le penchant qu ils ont à 
la vertu , il faut leur en faire exercer les 
actes. ^ 

La prudence se conduisant toujours par 
des motifs honnêtes, et chaque vertu exi- 
geant de la persévérance, beaucoup d'ac- 
tions qui paraissent dignes d'éloges, perdent 
leur prix dès qu'on en démêle le principe. ^ 

' Aristol. magn. moral, lib. 3 , cap. ^, p. i84' 

' I(). ihid. lib. 2, cap. 10, p. i8(). 

^ kl. de Eior. lib. 2, c. 2, p. 19; lib. 10, c. 7, p. i3-. 

^ Id. ibid. lib. 2, cap. i , p. 18. 

* Id. ibid. cap. 5. 



CHAPITRE VINGT-SIXIEME. bo 

Ceux-ci s'exposent au péril, par l'espoir dun 
grand avantage-, ceux-là, de peur d'être blâ- 
més : ils ne sont pas courageux. Otez aux 
premiers l'ambition, aux seconds la honte, 
ils seront peut-être les plus lâches des hom- 
mes. ■ 

Ne donnez pas ce nom à celui qui est en- 
traîné par la vengeance-, c'est un sanglier 
qui se jette sur le fer dont il est blessé. Ne le 
donnez pas à ceux qui sont agités de pas- 
sions désordonnées, et dont le courage s en- 
flamme et s'éteint avec elles. Quel est donc 
l'homme courageux? Celui qui, poussé par 
un motif honnête, et guidé par la saine rai- 
son , connaît le danger, le craint, et s'y pré- 
cipite. ^ 

Aristote appliqua les mêmes principes à 
la justice, à la tempérance, et aux autres 
vertus. Il les parcourut toutes en particulier, 
et les suivit dans leurs subdivisions, en fixant 
l'étendue et les bornes de leur empire ; car il 
nous montrait de quelle manière , dans 
quelles circonstances, sur quels objets cha- 
cune devait agir ou s'arrêter. Il éclaircissait 

' Aristot. magn. moral, lib. i , cap. 2 i , p. 160. 
^ Id. de moi. lili. 3, cap. 1 1 , p. 38 ; id. eudem. lib. 3, 
cap I , p. 220. 

5. 



54 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

à mesure une foule de questions qui parta- 
gent les philosophes sur la nature de nos de- 
voirs. Ces détails , qui ne sont souvent qu'in- 
diqués dans ses ouvrages, et que je n e puis dé- 
velopper ici, le ramenèrent aux motifsquidoi- 
vent nous attacher in violahlement à la vertu. 
Considérons-la , nous dit-il un jour , dans 
ses rapports avec nous et avec les autres. 
L homme vertueux fait ses délices d'habiter 
et de vivre avec lui-même. Vous ne trouve- 
rez dans son àme ni les remords, ni les sédi- 
tions qui agitent 1 homme vicieux. Il est heu- 
reux par le souvenir des biens qii'il a faits, 
par 1 espérance du bien qu'il peut faire. ' Il 
jouit de son estime , en obtenant celle des 
autres : il semble n'agir que pour eux; il leur 
cédera même les emplois les plus brillants, 
s'il est persuadé qu'ils peuvent mieux s'en 
acquitter que lui. '■' Toute sa vie est en 
action , ^ et toutes ses actions naissent de 
quelque vertu particulière. Il possède donc 
le bonheur, qui n est aude chose qu'une 
continuité d'actions conformes ;\ la vertu. ^ 

* Aristot. de mor. lib. c), cap. 4; P- ' 2"- 
^ Id. niagn. mcual. lib. 2, cap. i3, p. 192. 
^ Id. ibid. cap. 10, p. 18^. 

4 Id. de mor. lib. i , cnp. 6 , p. 9 ; lib. 10, «ap. 6 et r. 
là. niagu. moral, lib. i , cap. ^ . P- i5l>. 



CHAPITRE VIXGT-SIXIÈME. SS 

Je viens de parler du bonheur qui coii- 
TÎent à la vie active et consacrée aux devoirs 
de la société. Mais il en est un autre d un 
ordre supérieur, exclusivement réservé au 
petit nombre des sages qui, loin du tumulte 
dus afî'aires, s abandonnent à la vie contem- 
plative. Comme ils se sont dépouillés de 
tout ce que nous avons de mortel , et qu ils 
n entendent plus que de loin le murmure 
des passions, dans leur àme tout est paisible, 
tout est en silence, excepté la partie d'elle- 
même qui a le droit à'y commander-, portion 
céleste, soit qu'on 1 appelle intelligence ou 
de tout autre nom, ' sans cesse occupée à 
méditer sur la nature divine et sur l'essence 
des êtres. ^ Ceux qui n écoutent que sa voix 
sont spécialement chéris de la divinité : car 
s'il est vrai, comme tout nous porte à le 
croire, qu'elle prend quelque? soin des choses 
humahies , de quel œil doit-elle regarder 
ceux qui, à son exemple, ne placent leur 
bonheur que dans la contemplation des vé- 



' Aristot. de nior. lib. lO, cap. 7, p. i38. 
^ id. eiidem. lib. y, cap. 1 5, p. 291 ; id. niagn. moral, 
lib. I , cap. 35, p. I jo. 

^ Id. de mor. lib. lo, cap. 8, p. iSg: cap. 9, p. 140. 



56 VOYAGE D'ANACFIARSIS, 

Dans les entretiens qu on avait en pré- 
sence de Lysis , Isocrate flattait ses oreilles , 
Aristote éclairait son esprit, Platon enflam- 
mait son âme. Ce dernier, tantôt lui expli- 
quait la doctrine de Socratc, tantôt lui dé- 
veloppait le plan de sa république ; d'aut{'es 
fois, il lui faisait sentir qu il n'existe de véri- 
table élévation, d entière indépendance, que 
dans une àme vertueuse. Plus souvent en- 
core, il lui montrait en détail que le bonlieur 
consiste dans la science du souverain bien, 
qui n'est autre chose que Dieu. ' Ainsi, tan- 
dis que d'autres philosophes ne donnent 
pour récompense à la vertu que lestimc 
publique et la félicité passagère de cette 
vie, Platon lui offrait un plus noble sou- 
tien. 

La vertu, disait-il, vient de Dieu. ' Vous 
ne pouvez l'acquérir qu en vous connaissant 
vous-même, qu'en obtenant la sagesse, qu'en 
vous préférant à ce qui vous appartient. Sui- 
vez-moi, Lysis. Votre corps, voire beauté , 
vos richesses sont à vous, m;as ne sont pas 
vous. L homme est tout entier datis son 

' Plat, dercp. lib. 6, p. 5o5, etc. Bruck. iijstor. crilic. 
pliilos. t. ., p. 7af. 

^ Plat, in Mon. 1. ?.. p. gg ei. loo. 



CHAPITRE VIN GT-SIXIÈiME. 67 

âme. * Pour savoir ce qu'il est et ce qu il 
doit faire, il faut quil se regarde dans son 
intelligence, dans cette partie de l'àrae où 
brille un rayon de la sagesse divine : '^ lu- 
mière pure, qui'conduira insensiblement ses 
regards à la source dont elle est émanée. 
Quand ils y seront parvenus , et qu il aura 
contemplé cet exemplaire éternel de toutes 
les perfections, il sentira quil est de son 
plus grand intérêt de les retracer en lui- 
même, et de se rendre semblable à la divi- 
nité, du moins autant qu une si faible copie 
j>ent approcher d un û beau modèle. Dieu 
est la mesure de chaque chose -, ^ rien de bon 
ui d'estimable dans le monde, que ce qui a 
quelque conformité avec lui. Il est souve- 
rainement sage , saint et juste : le seul 
moyen de lui ressembler et de lui plaire, est 
de se remplir do sagesse, de justice et de 
sainteté. ^ 

Appelé à cette haute destinée, placez- 
vous au rang de ceux qui, comme le disent 
les sages, unissent par leurs vertus les cieux 

' Plat, in Alcib. i , t. 2 , p. i3o et i3i. 

2 Id. ibid. p. i33. 

^ Id de leg. lib. 4 , t. 2 , p. ^16. 

4 Id. in 1 heœt. t. i , p. i -6 ; id. de leg. ibid. 



58 VOYAGE d'aNAGHARSIS, 

avec la terre, les dievix avec les hommes. ^ 
Que votre vie présente le plus heureux des 
systèmes pour vous , le plus beau des spec- 
tacles pour les autres, celui d'une ûme où 
toutes les vertus sont dans un parfait ac- 
cord, ^ ' 

Je vous ai parlé souvent des conséquences 
qui dérivent de ces vériff''S, liées ensemble, 
si i ose m exprimer ainsi , par des raisons de 
fer et de diamant; ■* mais je dois vous rap- 
peler, avant de finir, que le vice, outre 
qu il dégrade notre âme , est tôt ou tard 
livré au supplice quil a mérité. 

Dieu, comme on la dit avant nous, par- 
court 1 univers, tenant dans sa main le com- 
mencement , le milieu et la lin de tous les 
êtres, (a) La Justice suit ses pas, prête- à pu- 
nir les outra54,es l'.iits à la loi divine. L homme 
humble et modeste trouve son bonheur à la 
suivre : 1 homme vain seloigne d'elle, et 
Dieu fabandonne à ses passions. Pendant 
un temps il jjarait être quelque chose aux 
yeux du vulgaire ; mais bientôt la veu- 

' Plat, in Gorg. t. i , p. Sog. 

=» Id. de rep. lib. 3 , t. 2 , p. 4o2. 

^ Id. in (ioig. p. 509. 

(«) Voyez la noie VI à la fiu du volume*^ 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 5g 

geance fond sur lui; et si elle l'épargne dans 
ce monde, elle le poursuit avec plus de fu- 
reur dans 1 autre. ' Ce n'est donc point dans 
le sein des honneurs, ni dans l'opinion des 
hommes, que nous devons chercher à nous 
distinguer; c'est devant ce tribunal redou- 
table qui nous jugera sévèrement après noire 
mort. ^ 

. Lysis avait dix-sept ans : son âme était 
pleine de passions; son imagination, vive 
et Kriilaute. Il s exprimait avec autant de 
grâce que de facilité. Ses amis ne cessaient 
de relever ces avantages; et lavertibsaient, 
autant par leurs exemples que par leurs 
plaisanteries, de la contrainte dans laquelle 
il avait vécu jusqu'alors. Philoiime lui disait 
un jour : Les enfants et les jeunes gens 
étaient bien plus surveillés autrefois qu'ils 
ne le sont aujourd'hui. Ils n'opposaient à la 
rigueur des saisons , que des vêtements lé- 
gers; à la (iiïm qui les pressait, que les 
aliments les plus comn-uns. Dans les rues, 
chez leurs maîtres et leurs parents , ils pa- 
raissaient les jeux baissés, et avec un main- 
tien modeste. Ils n osaient ouvrir la bouche 

' Plat de leg. lib. 4 , t. 2 , p 7 i G. 
' Id. in Gorg. t. i , p. jiô. 



6o VOYAGE D ANACHAUSIS, 

en présence des personnes âgées; et on les 
asservissait tellement à la décence, qu'étant 
assis ils auraient rougi de croiser les jam- 
bes. ' Et que résultait-il de cette grossièreté 
de mœurs , demanda Lysis / Ces hommes 
grossiers, répondit Philotime, battirent les 
Perses et sauvèrent la Grèce. — Nous les 
battrions encore. __ J'en doute, lorsqu'aux 
fêtes de Minerve je vois notre jeunesse , pou- 
vant à peine soutenir le bouclier , exécuter 
nos danses guerrières avec tant d élégance 
et de mollesse. ^ 

Pliilotime lui demanda ensuite ce qu'il 
pensait d'un jeune homme qui, dans ses pa- 
roles et dans son habillement, n observait 
aucun des égards dus à la société. Tous ses 
camarades lapprouvent, dit Lysis. Et tous 
les gens sensés le condamnent , répliqua 
Philotime. Mais, reprit Lysis, par ces per- 
sonnes sensées entendez-vous ces vieillards 
qui ne connaissent que leurs anciens usa- 
ges, et qui, sans pitié pour nos faiblesses, 
voudraient que nous fussions nés à 1 âge de 
quatre-vingts ans? ^ Ils pensent d'une façon, 

* Aristoph. in nub, v. q6o, etc. 

' Id. ibid. 

^ Menand. ap. Terent. in Hcaiitont. act. 7 , sren. f. 



CHAPITRE VINGT-Sl.MLME. 6l 

el leurs pcllts-cnianls cl une autre. Qui les 
jugera? Vous-iiicnic,ditPliilotlme. Sansrnp- 
pelcr ici nos principes sur le respect et la 
tendresse que nous devons aux auteurs de 
nos jours, je suppose que vous êtes obligé de 
voyager en des pa\s loiulaijis : choisirez- 
vous un chemin , sans savoir s il est pratica- 
ble, s il ne traverse pas des déserts immen- 
ses, s'il ne conduit pas chez des nations bar- 
])arcs , s il n'est pas en certains endroits 
infesté par des brigands? — Il serait impru- 
dent de s'exposer â de pareils dangers. Je 
prendrais un guide. — Ljsis, observez que 
les vieillards sont parvenus au terme de la 
(•arrière que vous allez parcourir, carrière si 
difficile et si dangereuse. ' Je vous entends, 
dit Lysis. Jai honte de mon erreur. 

Cependant les succès des orateurs publics 
excitaient son ambition. 11 entendit par ha- 
sard, dans le Ljcée, quelques sophistes dis- 
serter longuement sur la politique ; et il sa 
crut en étal d éclairer les Athéniens. Il blâ- 
mait avec chaleur l'administration présente; 
il attendait, avec la même impatience que 
la plupart de ceux de son Age, le moment 
où il lui serait permis de monter à la tri- 

■ Plat, de rep. lib. i, t. 2, p. 328. 

3' 6 



62 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

Lune. Son père dissipa cette illusion, comme 
Socrate avait détruit celle du jeune frère de 
Platon. 

Mon fds , lui dit-il , ' j apprends que vous 
brûlez du désir de parvenir à la tête du gou- 
vernemeut. — Jy pensé en effet, répondit 
Lysis en tremblant. — C est un beau projet. 
S'il réusî-it, vous s( rez à portée crètrc utile 
à vos j)areats, à vos amis, à votre patrie : 
votre gloire s étendra non -seulement parmi 
nous, mais encore dans toute la Grèce, et 
peut-être, à lexemple de celle de ïliémis- 
tocle, parmi les nations barbares. 

A ces mots , le jeune homme tressaillit de 
joie. Pour obtenir cette gloire, reprit Apol- 
lodore, ne faut-il pas rendre des services 
importants à la republique? — Sans doute. 
—Quel est donc le premier bienfait qu elle 
recevra de vous? — Lysis se tut pour prépa- 
rer sa réponse. Après un moment de silence, 
Apoilodore continua : S il s agissait de rele- 
ver la maison de votre ami, vous songeriez 
d'abord à renricliir; de même vous tâcherez 
d augmenter les revenus de létat. — Telle 
est mon idée. — Dites-moi donc à quoi ils 
se montent, doù ils proviennent, quelles 

' Xenopli. inenior. lilj. 3 , p. ^72. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME, 63 

sont les branches que vous trouvez suscep- 
tibles d augmentation, et celles qu'on a tout- 
à-fait négligées? Vous y avez saus doute ré- 
fléchi? — Non, mon père, je n^ ai jamais 

songé. Vous savez du moins l'emploi 

qu'on fait des deniers publics; et certaine- 
ment votre intention est de diminuer les 
dépenses inutiles? — Je vous avoue que je 
ne me suis pas plus occupé de cet article que 

de l'autre. £h bien ! puisque nous ne 

sommes instruits ni de la recette, ni de la 
dépense, renonçons pour le présent au des- 
sein de procurer de nouveaux fonds à la ré- 
publique. Mais, mon père, il serait pos- 
sible de les prendre sur lennemi. — J en 
conviens, mais cela dépend des avantages 
que vous aurez sur lui; et pour les obtenir, 
ne faut-il pas, avant de vous déterminer 
pour la guerre, comparer les forces que vous 
emploierez avec celles qu on vous opposera? 
— Vous avez raison. — Apprenez-moi quel 
est létat de notre armée et de notre marine, 
ainsi que celui des troupes et des vaisseaux 
de fennemi. — Je ne pourrais pas vous le 
réciter tout de suite. — Vous lavez peut- 
èlre par écrit ; je serais bien aise de le voir — 
Non , je ne l'ai pas. 



64 VOYAGE d'an ACIIARSIS, 

Je conçois, reprit Apollodore, que vous 
n'avez pas encore eu le temps de vous appli- 
quer à de pareils calculs; mais les places qui 
couvrent nos frontières, ont sans doute fixé 
votre attention. Vous savez combien nous 
entretenons de soldats dans ces difl'érents 
postes ; vous savez encore que certains 
points ne sont pas assez défendus, que d'au- 
tres n ont pas besoin de letre; et dans ras- 
semblée générale, vous direz quil faut aug- 
menter telle garnison, et réformer telle au- 
tre. — Moi, je dirai qu'il faut les supprimer 
toutes; car aussi-bien remplissent-elles fort 
mal leur devoir. — Et comment vous êtes- 
vous assuré que nos défdés sont mal gardés? 
Avez-vous été sur les lieux? — Non, mais 
je le conjecture. — îl faudra donc reprendre 
cette matière quand , au lieu de conjectures, 
nous aurons des notions certaines. 

Je sais que vous n'avez jamais vu les mi- 
nes d'argent qui appartiennent à la répu- 
blique, et vous ne pourriez pas me dire 
pourquoi elles rendent moins à présent 
qu'autrefois. — Non, je n'y suis jamais des- 
cendu. — Effectivement l'endroit est mal- 
sain ; et cette excuse vous justifiera, si ja- 
mais les Athéniens prennent cet objet en 



CHAPITRE VINGT-SIXliME. 65 

considéralion. En voici un du moins qui ne 
vous aura pas échappé. Coinl)icn 1 Attique 
produit-elle de mesures de blé.' combien en 
faut-il pour la subsistance de ses habitants? 
\ ous jugez aisément que celte connaissance 
est nécessaire à ladministradon pour préve- 
nir une disette. — Mais, mon père, on ne 
finirait point sil fallait entrer dans ces dé- 
tails. — Est-ce qu un chef de maison ne 
doit pas veiller sans cesse aux besoins de sa 
famille, et aux moyens d'y remédier? Au 
reste, si tous ces détails vous épouvantent, 
au lieu de vous charger du soin de plus de 
dix mille familles qui sont dans celte ville, 
vous devriez d abord essayer vos forces, et 
mettre 1 ordre dans la maison de votre on- 
cle, dont les allaircs sont en mauvais état. 
— Je viendrais à bout de les arranger, sil 

voulait suivre mes avis El croyez-vous de 

bonne foi que tous les Athéniens, votre on- 
cle joint avec eux, seront plus faciles à per- 
suader? Craignez, mon fds , qu'un vain 
amour de la gloire ne vous fasse recueillir 
que de la honte. Ne sentez-vous pas com- 
bien il serait imprudent et dangereux de se 
charger de si giauds inlérêls sans les con- 
naître ? Quantité d'exemples vous appren- 



66 VOYAGE D ANACHARSIS, 

dront que, dans les places les plus impor- 
tantes, l'admiration et Festime sont le par- 
tage des lumières et de la sagesse, te blâme 
et le mépris , celui de l'ignorance et de la 
présomption. 

Lysis fut effiayé de l'étendue des con- 
naissances nécessaires à l'homme détat, " 
mais il ne fut pas découragé. Aristote 1 ins- 
truisit de la nature des diverses espèces de 
gouvernements dont les législateurs avaient 
conçu lidée; ^ Apollodore , do l'administra- 
tion, des forces et du commerce, tant de sa 
nation que des autres peuples. 11 fut décidé 
qu'après avoir achevé son éducation , il 
voyagerait chez tous ceux qui avaient quel- 
ques rapports dintérêt avec les Athé- 
niens. ^ 

J'arrivai alors de Perse*, je le trouvai dans 
sa dix-huitième année. '* C'est à cet âge que 
les enfants dos Alhéniens passent dans la 
classe des Ephcbes, et sont enrôlés dans la 
milice : mais pendant les deux années sui- 

' Aristot de rlielor. lib. I , cap. 4 , t- 2, p. 52 i. 
^ Id. de rrp. p. 2q6. 

^ Id. de rliclor. lib. i , cap. 4 > t. 2, p. 52?,, 
4 Corsin. fast. atiic. dissert. II, t. 2, p. i3g. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 67 

vantes, ils ne servent pas hors de l'Ai tique.» 
La patrie, qui les regarde désormais comme 
ses défenseurs, exii^e quils confirment par 
un serment solennel leur dévouement à ses 
ordres. Ce fut dans la chapelle d'Agraule, 
quen présence des autels, il promit, entre 
autres choses, de ne point déshonorer les 
armes de la république, de ne pas quitter 
son poste, de sacrifier ses jours pour sa pa- 
trie, et de la laisserplus florissante qu'il ne 
l'avait trouvée. ^ 

De toute cette année il ne sortit point 
d Allumes; il veillait à la conservation de 
la ville; il montait la garde avec assiduité, 
et s accoutumait à la discipline militaire. Au 
commencement de lannée suivante, ' s'é- 
tant rendu au théâtre où se tenait l'assem- 
hlée générale, le peuple donna des éloges à 
sa conduite, et lui remit la lance avec le 
boucliei'. Lysis partit tout de suite, et fut 
successivement employé dans les places qui 
sont sur les frontières de l'Attique. 

> yî:sehin. de fais. leg. p. 422. Poil. lib. 8, cap. 9. 
§. loj. Ulpiau. ad olyiith. 3, p. 42. 

* Lycurg. in I.cocr. part. 2, p. iSy. l'ipian. in Dfm. 
de fais. leg. p. 3<7i. Plut, in Alcib. t. i, p. 198. Pbilostr. 
vit. ApoU. lib. 4 ! cap. 21 , p. 160. 

^ Arisi.ot. ap. Haipoci. in TltpiTroX. 



68 VOYAGE DANACHARSIS, 

Agé Je vingt aus à son retour, il lui res- 
tait une formalité essentielle à remplir. J'ai 
dit plus haut, que dès son enfance oh lavait 
inscrit, en présence de ses parents, dans le 
registre de la curie à laquelle son père était 
associé. Cet acte prouv'ait la légitimité de 
sa naissance. Il en fallait un autre qui le 
mît en possession de tous les droits du 
citoyen. 

On sait que les habitants de l'Attique 
sont distribués en un certain nombre de can- 
tons ou de districts qui, par leurs différen- 
tes réunions, forment les dix tribus. A la 
tête de chaque district est un démarque, 
magistrat qui est chargé d'en convoquer les 
membres, et de garder le registre qui con- 
tient leurs noms. ' La famille d'ApoIlodorc 
était agrégée au canton de Céphissie, qui fait 
partie de la tribu Erechthéide. 2 Nous trou- 
vâmes dans ce ])0urg la plupart de ceux qui 
ont le droit d'opiner dans ces assemblées. 
Apollodore leur présenta son fils, et lactc 
par lequel il avait été déjà reconnu dans sa 
curie. ^ Après les suffrages recueillis , on 

• Ilaqwcr. in Ari/MoipX- 

' ls;pus ap. llat-pocT. in K>;0»?. 

^ Demosth, iij Lcoch. p. io48. 



CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 69 

inscrivit Lysis dans le registre. ' Mais com- 
me c'est ici le seul monument qui puisse 
constater lage d'un citoyen, an nom de Ly- 
sis fils dApollodore, on joignit celui du 
premier des archontes, non -seulement de 
Tannée courante, mais encore de celle qui 
l'avait précédée. ^ Dès ce moment Lysis eut 
le droit d assister aux assemblées, d'aspirer 
auxmaglstratm'cs,etdadministrcrsesbiens, 
s il venait à perdre son père. ^ 

l'étant retournés à Athènes, nous allâmes 
une seconde fois à la chapelle d'Agraule, où 
Lysis, revêtu de ses armes, renouvela le^ 
serment quil y avait fait deux ans aupara- 
vant. ^ 

Je ne dirai qu un mot sur l'éducation des 
fdles. Suivant la dillcreiice des étals , elles 
apprennent à lire, écrire, coudre, Hier, pré- 
pai(>r la laine dont on fait les vêtements, et 
veiller aux soins du ménage. ^ Celles qui 
appartiennent aux premières familles de la 
répuljli(|ue, sont élevées avec plus de re- 

' Dt'inostli. iu I.eoch.p. 10 j-. lîarp. etSuId. iii F.'îv/oi. 
" Aiistot. ap. Haipocr. in Hlpccr. 
^ Suid. in Ai^iap^. 

4 Poli. lib. 8, cap. 9, 5. 106. Stob. serm. ijij ?• *43. 
Pet. leg. aitir. p. i55 

5 Xenopli. mejnor. lib. 5, p. 83G et 8.fO. 



yo VOYAGE DANACHARSIS, 

cherche. Comme dès l'âge de dix ans, el 
quelquefois de sept, ' elles paraissent dans 
les cérémonies religieuses, les unes portant 
sur leurs têtes les corbeilles sacrées , les au- 
tres chantant des hymnes , ou exécutant 
des danses, divers maîtrtîs les accoutument 
auparavant à diriger leur voix et leurs pas. 
En général, les mères exhortent leurs filles 
à se conduire avec sagesse; ^ mais elles in- 
sistent beaucoup plus sur la nécessité de se 
tenir droites, d effacer leurs épaules, de ser- 
rer leur sein avec un large ruban, d'être ex- 
trêmement sobres, et de prévenir, par tou- 
tes sortes de moyens, un embonpoint qui 
nuirait à l'élégance de la taille et à la grâce 
des mouvements. ' 



CHAPITRE XXVII. 

Enti-etien sur la Musique des Grecs. 

J'allai voir un jour Philotime dans une 
petite maison qu il avait hors des murs d'A- 
thènes, sur la colline du Cjaiosargc, à trois 
stades de la porte Méiitide. La situation en 

' Arislopli. in Lysistr. v. 64 2. 

^ Xenopli. nicnioi. lib. 5, p. 83^. 

' JMciiiiiid.ap.Tcrpnt. in eunucl). act. 2,srfn. 3, v. 2 i . 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. J7Ï 

était délicieuse. De toutes parts la vue se 
reposait sur des tableaux riches et variés. 
Après avoir parcouru les difiérentcs parties 
de la ville et de ses environs, elle se prolon- 
geait par delà jusqu'aux montagnes de 
Salamine, de Corintlie, et même de l'Ar- 
cadie, ' 

Nous passâmes dans un petit jardin que 
Philotime cultivait lui-même, et qui lui 
fournissait des fruits et des légumes en 
abondance : un bois de platanes, au milieu 
duquel était un autel consacré aux Muses, 
en faisait tout lornement. C'est toujours 
avec douleur, reprit Philotime en soupirant, 
que je m'arrache de cette retraite. Je veille- 
rai à l'éducation du fils d'Apollodore, puis- 
que je fai promis; mais cest le dernier sa- 
crifice que je ferai de ma liberté. Comme je 
parus surpris de ce langage, il ajouta : Les 
Athéniens n'ont plus besoin d instructions; 
ils sont si aimables! Eh! que dire en eiTct à 
des gens qui tous les jours établissent pour 
principe, que lagrément dune sensation 
est préférable' à toutes les vérités de la mo- 
rale? 

La maison me parut ornée avec autant 

' Stuart, t'hft amiq. of AlLen», p. 5, 



^2 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

de décence que de goût. Nous trouvâmes 
dans un cabinet, des lyres, des flûtes, des 
instruments de diverses formes, dont quel- 
ques-uns avalent cessé dètre en usage. ' 
Des livres relatifs à la musique remplissaient 
plusieurs tablettes. Je 'priai Philotime de 
m'indiquer ceux qui pourraient m'en ap- 
prendre les principes. Il n'en existe point, 
me répondit-il; nous n'avons qu'un petit 
nombre douvraees assez superiîciels sur le 

O i. 

genre enharmonique, ^ et un plus grand 
nombre sur la préléience qu'il faut donner , 
dans 1 éducation , à certaines espèces de 
musique. •* Aucun auteur n'a, jusqu'à pré- 
sent, entrepris d'éclaircir méthodiquement 
toutes les parties de celte science. 

Je lui témoignai alors un désir si vif d'en 
avoir au moins quelque notion , qull se ren- 
dit à mes instances. 

PREMIER ENTRETIEN. 

Sur la partie teclmiqtie de la Musiciiie. 

Vous pouvez juger, dit-il, de noire goût 
pour la musique, par la multitude des ac- 

' Aristot. de rep. lib. 8, cap. 6 

' Aiistot. liarm. elem. lib. i , p. 2 et 4 > l'I*- *> p- ^"J» 

' Aiistot. jbid. cap. 7. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. ^3 

ceptions que nous donnoiis à ce mot : nous 
l'appliquons indifFéremment à la mélodie, 
à la mesure, à la poésie, à la danse, au 
geste, à la réunion de toutes les sciences, à 
la connaissance de presque tous les arts. Ce 
n'est pas assez encore ; l'esprit de combinai- 
son, qui depuis environ deux siècles s'est 
introduit parmi nous, et qui nous force à 
chercher partout des rapprochements , a 
voulu soumettre aux lois de 1 harmonie les 
mouvements des corps célestes ' et ceux de 
notre âme. ^ 

Ecartons ces objets étrangers. Il ne s'agit 
ici que de la musique proprement dite. Je 
tâcherai de vous en exphquer les éléments , 
si vous me promettez de supporter avec 
courage l'ennui des détails où je vais m'en- 
gager. Je le promis, et il continua de cette^ 
manière. 

On distingue dans la musique, le son, 
les intervalles, les accords, les genres, les 
modes, le rlijthme, les mutations et la mé- 
lopée. ^ Je négligerai les deux derniers arti- 

' Plin. lib. 2, cap. 2 2. Censorin. cap. i3, etc. 
^ Plut, de mus. t. 2 , p. 1 1 47- 
Plat de rep. lib. .'5, t. 2 , p. jpS. Eu'.liJ. iiUtod. 
Larni. p. i. Aristid. Quiiitil. de tiu . lib. i , p. 9. 



5^4 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

des, qui ne regardent que la composition; 
je traiterai succinctement des autres. 

Les sons que nous faisons entendre en 
parlant et en chantant, quoique formés par 
les mêmes organes, ne produisent pas le 
même efïet. Cette différence viendrait-elle, 
comme quelques-uns le prétendent, " de ce 
que dans le chant la voix procède par des 
intervalles plus sensibles, s arrête plus long- 
temps sur une syllabe , est plus souvent sus- 
pendue par des repos marqués ? 

Chaque espace que la voix franchit, pour- 
rait se diviser en une infinité de parties; 
mais l'organe de l'oreille, quoique suscep- 
tible dun très grand nombre de sensations, 
est moins délicat que celui de la parole, et 
ne peut saisir qu'une certaine quantité d'in- 
tervalles. ^ Comment les déterminer? les 
pythagoriciens emploient le calcul; les mu- 
siciens, le jugement de loreille. ^ 

Alors Philotime prit un monocorde, ou 
une règle ^ sur laquelle était tendue une 

' Aristox. harm. elem. lib. i , p. 8. Euclid. introd. 
harni. p. 2. 

^ Aristox. ibid. lib. 2, p. 53. 

3 Id. ib. p. 32. Meibom. ib. Plut, de nuis. t. 2, p. n ( \. 

^ /ristid. Quintil. Boelh. de mus. lib. 4) c. 4> p- ^kk^- 



CHAPITRE ^ i N G T-S E PTl E M K . "5 

corde attachée par ses deux extréinllés à 
deux chevalets immol)iles. Nous limes cou- 
ler un troisième chevalet sous la corde, et^ 
l'arrêtant à des divisions tracées sur la règle, 
je m'aperçus aisément que les diff'érenlcs 
parties de la corde rendaient des sons plus 
aigus que la corde entière ; que la moitié de 
cette corde donnait le diapason ou l'octave; 
que ses trois quarts sonnaient la quarte, et 
ses deux tiers la quinte. Vous vo3fez , ajouta 
Philotime, que le son de la corde totale est 
au son de ses parties , dans la môme propor- 
tion que sa longueur à celle de ces mêmes 
parties; et qu ainsi 1 octave est dans le rap- 
port de 2 à I , ou de I à 4, la quarte dans 
celui de 4 à 3 , et la quinte de 3 à 2. 

Les divisions les plus simples du mono- 
corde nous ont donné les intervalles les 
plus agréables à Toreille. En supposant que 
la corde totale sonne mi, (a) je les exprime- 
rai de celte manière, mi la quarte, mi si 
quinte, mi mi octave. 

Pour avoir la double octave, il suffira de 

{a) Je suis ohligé, pour me faire entendre, d'employer 
les syllaljcs dont nous nous servons pour solder. Au lieu 
de mi, les Grecs auraient dit, suivant la diflVrcuce des 
temps, ou l'bypate, ou la mise, ou l'hypaie des nitses. 



^6 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

diviser par 2 l'expression numérique de l'oc- 
tave, qui est 7, et vous aurez ^. Il me fît 
voir en effet que le quart de la corde entière 
sonnait la double octave. 

Après qu'il m'eut montré la manière de 
tirer la quarte de la quarte, et la quinle de 
la quinte, je lui demandai comment il dé- 
terminait la valeur du ton. Cest, me dit-il, 
en prenant la dift'érence de la quinte à la 
quarte , du .si au la; ' or, la quarte, c est-à- 
dire la fraction |, est à la quinte, c'est-à- 
dire à la fraction |, comme 9 est à 8. 

Enfin, ajouta Philotime, on s'est con- 
vaincu par une suite d'opérations ;, que le 
demi - ton , l'intervalle, par exemple, du 
mi au fa, est dans la proportion de 266 
à 243. ' 

Au dessous du demi-ton, nous faisons 
usage des tiers et des quarts de ton , ^ mais 
sans pouvoir fixer leurs rapports, sans oser 
nous flatter d une précision rigoureuse; j'a- 
voue même que l'oreille la plus exercée a de 
la peine à les saisir. ^ 

* Aristox. liarm. elem. lib. i , p. 21. 

* Theon. Smyrn. p. 102. 

' Aristox. il)id. lib. 2 , y>. f\t\ 
< Id. ibid. lib. i , p. uj. 



CHAPITRE VIXr.T-srr'l lÈML. n'j 

Je demandai à Philotime si, à Texceplion 
de ces sons presque imperceptibles, il pour- 
rait successivement tirer dun monocorde 
tous ceux dont la grandeur est déterminée, 
et cpii forment l échelle du système musical. 
Il faudrait pour cet eiTct , me dit -il, une 
corde d'une longueur démesurée ; mais vous 
pouvez y suppléer par le calcul. Supposez- 
en une qui soit divisée en 8192 parties 
égales, ' et qui sonne le si, (à) Le rapport 
du d:iai-ton , celui , par exemple , de si à ut , 
étant supposé de 206 à 243, vous trouverez 
que 256 est à 81Q2, comme 243 est à 7776, 
et quen conséquence ce dernier nombre 
doit vous donner ['ut. Le rapport du ton 
étant, comme nous l'avons dit, de 9 à 8, il 
est visible qu'en retranchant le 9'' de 7776, 
il restera 6912 pour le ré. 

En continuant d'opérer de la môme ma- 
nière sur les nombres restants, soit pour les 
tons, soit pour les demi-tons, vous condui- 
rez facilement votre échelle fort au-delà de 
la portée des voix et des instruments, jus- 
qu à la cinquième octave du si, d'où vous 

' Eiiclid. p. 37. Aristid. Qiiintil. lilî. 3 , p. i iC. 
(«} N'oyez la note VII à la fin du volume. 

7- 



^8 VOYAGE d'aXACIIARSIS, 

êtes parti. Elle vous sera donnée par 2^G,ei 
lut suivant par 243; ce qui vous fournira le 
rapport du demi-ton , (jue je n'avais fait que 
supposer. 

Philotime faisait tous ces calculs à me- 
sure ; et quand il les eut'terminés : Il suit de 
là, me dit-il, que dans cette longue échelle, 
les tons et les demi-tons sont tous parfaite- 
ment égaux : vous trouverez aussi que les 
întervalles de même espèce sont parfaite- 
ment justes; par exemple, que le ton et de- 
mi, ou tierce mineure, est toujours dans le 
rapport de 82 à 27; le diton, ou tierce ma- 
jeure, dans celui de 81 à 64- ' 

Mais, lui dis-je, comment vous en assu- 
rer clans la pratique? Outre une longue ha- 
bitude, répoudit-il, nous employons quel- 
quefois, pour plus d exactitude, la combi- 
naison des quartes et des quintes obtenues 
par un ou plusieurs monocordes. ^ La dille- 
i(nice de la quarte à la quinte m ayant fourni 
le ton , si je veux me procurer la tierce ma- 
jeure au dessous d'un ton donné, tel que la, 
je monte à la quarte rc , de là je descends à 
la quinte sol, je remonte à la quarte ut, je 

' Ronssicr, musiq. des anc. p. i«)y et 2 ig. 
^ Arisiox. Iiarm. elein. lib. 2 , p. 55. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. 79 

descends à la quinte, et jai le fa, tierce ma- 
jeure au dessous du la. 

Les intervalles sont consonnants ou dis- 
sonnants. ' Nous rangeons dans la première 
classe , la quarte , la quinte , roctave , la 
onzième , la douzième et la double octave ; 
mais ces tiois dertiiers ne sont que les 
répliques des premiers. Les autres inter- 
valles, connus sous le nomdedissoimants, 
se sont introduits peu à peu dans la mé- 
lodie. 

L'octave est la consonnauce la plus 
agréable ,/* parce qu'elle est la plus natu- 
relle. Cest 1 accord que fait entendre la voix 
dos enfants, lorsqu'elle est mêlée avec relie 
des hommes; ^ c'est le même que produit' 
une corde qu'on a pincée : le son, en expi- 
rant, donne lui-même son octave. ^ 

Philotime , voulant prouver que les ac- 
( o'ds de quarte et de quinte ^ n'étaient pas 
moins conibrmes à la nature, me fit voir, 

' Aiistox. hann. elem. lib. 2, p. 44- î^uclid. ictrod. 
harm. p. 8. 

^ Aristot. problem. t. 2 , p. "jGG. 
^ Arisiot. probl. 89, p. j68. 

4 Id. probl. 24 et 32. 

5 Mcom. man. lib. i,p. iG. Dionys. Ualic. de coDi|^ 

S- II. 



8o VOYAGE d'aNACHARSIS, 

sur son monocorde, que dans la déclama- 
tion soutenue, et même dans la conversation 
familière, la voix Iranchit plus souvent ces 
intervalles que les autres. 

Je ne les parcours, lui dis-je, qu'en pas- 
sant d'un Ion à l'autre. Est-ce que dans le 
chant , les sons qui composent un accord 
ne se font jamais entendre en même 
temps ? 

Le chant, répondit-il, n'est qu'une suc- 
cession de sons; les voix chantent toujours 
à funisson , ou à l'octave qui n'est distinguée 
de l'unisson que parce qu'elle flatte plus To- 
reille. ' Quant aux autres intervalles, elle 
juge de leurs rapports par la comparaison du 
son qui vient de s'écouler, avec celui qui 
l'occupe dans le moment. ^ Ce n'est que 
dans les concerts oîi les instruments accom- 
pagnent la voix , qu'on peut discerner des 
sons différents et simultanés ; car la lyre et 
la flûte, pour corriger la simplicité du chant, 
y joignent quelquefois des traits et des va- 
riations , d oii résultent des parties distinctes 
du sujet principal. Mais elles reviennent 
Bientôt de ces écarts, pour ne pas affliger 

^ Arislot. probl. 3q, p. ^63. 
^ Aristcx. lib. i , p. 3q. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. 8l 

trop long-temps 1 oreille étonnée d'une pa- 
reille licence. ' 

Vous avez fixé, lui cïis-je, la valeur des 
intervalles; j'entrevois 1 usage qu'on en fait 
dans l.i mélodie. Je voudrais savoir quel 
ordre vous leur assignez sur les instruii»ents. 
Jetez les yeux, me dit-il, sur ce tétracorde; 
vous y verrez de quelle manière les inter- 
valles sont distribués dans notre échelle, et 
vous connaîtrez le système de notre musique. 
Les quatre cordes de cette cithare sont dis- 
posées de façon que les deux extrêmes , tou- 
jours immobiles, sonnent la quarte en mon- 
tant, wi^ la. ' Les deux cordes moyennes, 
appelées mobiles parce qu'elles reçoivent 
diliérents degrés de tension , constituent 
trois genres d'harmonie; le diatonique, le 
chromatique, 1 enharmonique. 

Dans le diatonique , les quatre cordes 
procèdent par un demi-ton et deux tons, 
mi, fa, sol, la; dans le chromatique, par 
deux demi-tons et une tierce mineure, mi, 
fa, fa dièze, la; dans lenharmonique, par 

' Plat, de IcR. 1. 7, p. 812. Aristot. probl. 3g, p. 763. 
Mém. de l'acad. des bell. leur. t. 3, p. 1 19. 
^ Aiistox. lib. I , p. 22. Euclid. p. 6. 



8a VOYAGE d'anacharsis, I 

1 
deux quarts de ton et une tierce majeure, 

mif mi quart de ton, fa, la. 

Comme les cordes mobiles sont suscep- 
tibles de plus ou de moins de tension, et 
peuvent en conséquence produire des inter- 
valles plus ou moins grands, il en a résulté 
une autre espèce de diatonique, où sont ad- 
mis les trois quarts et les cinq quarts de ton ; 
et deux autres espèces de chromatiques , dans 
l'un desquels le ton, à force de dissections, 
se résout pour ainsi dire en parcelles. « Quant 
à renharmonicjue, je l'ai vu, dans ma jeu- 
nesse, quelquefois pratiqué suivant des pro- 
portions qui variaient dans chaque espèce 
d'harmonie; ^ mais il me paraît aujourd hui 
déterminé : ainsi, nous nous en tiendrons 
aux formules que je viens de vous indiquer, 
et qui, malgré les réclamations de quelques 
musiciens, sont les plus généralement adop- 
tées. ^ 

Pour étendre notre système de musique, 
on se contenta de multiplier les tétracordes; 
mais ces additions ne se sont faites que suc- 

■ Aristox. lib. i , p. a^- 

2 Aristid. Quimil. lib. i . p. ai. 

^ Aristox. ibid. p, 22 et a3. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. S3 

cessivemcnt. L'art trouvait des oljstacles 
dans les lois qui lui prescrivaient des bornes, 
dans lignorance qui arrêtait son essor. De 
toutes parts on tentait des essais. En cer- 
tains pays, on ajoutait des cordes à la lyre; 
en d'autres , on les retranchait. ' Enfin , 
l'hcplacorde parut, et fixa pendant quelque 
temps lattenlion. Cest celte lyre à sept 
cordes. Les quatre premières offrent à vos 
yeux lancicn lélracorde, mi, fa, sol, la; il 
est surmonté d'un second, la , si bémol, ut ^ 
ré, qui procède par les mêmes intervalles, 
et dont la corde la plus basse se confond 
avec la plus haute du premier. Ces deux té- 
tracorde;, s appellent conjoints, parce qu'ils 
sont unis par la moyenne la, que l'inter- 
valle d'une quarte éloigne également de ses 
deux extrêmes, la, mi en descendant, la, 
ré en montant. ^ 

Dans la suite, le musicien Terpandre, 
qui vivait il y a environ trois cenls ans, sup- 
prima la cinquième corde, le si bémol, et 
lui en substitua une nouvelle plus haute 
d un ton; il obtint cette série de sons, //a', 
fa, sol, la, ut, ré, mi, dont les extrèmci» 

' Plut, de mus. t. 2, p. 1 1^.^. 

' l.rasto.cl. ap. Aristox. lib. 1 , p. 5. 



84 VOYAGE DANACHAKSIS, 

sonnent l'octave. " Ce second heptacorde 
ne donnant pas deux tétracordes complets, 
Pythagore suivant les uns, '^ lijcaon de Sa- 
mos, suivant d autres, ^ en corrigea Fimpcr- 
fection , en iiiséraut une huitième corde à 
un ton au dessus du la. 

Philotime prenant une cithare montée à 
huit cordes : Voilà, me dit-il, l'octacorde 
qui résultera de Taddition de la huitième 
corde. Il est composé de deux tétracordes, 
mais disjoints, c est-à-dire, séparés luii de 
l'autre, nii^ fa, sol, la, si, ut, ré, mi. Dans 
le premier heptacorde, mi, fa, sol, la^ si 
bémol, ut , re, toutes les cordes homologues 
sonnaient la quarte mi la^ fa si bémol, sol 
ut, la ré. Dans Toctacorde elles font enten- 
dre la quinte, mi si, fa ut , soi ré, la mi. ^ 

L'octave s'appelait alors harmonie , parce 
qu'elle renfermait la quarte et la quinte, 
c est-à-dire , toutes les consonnances ; ^ et 
comme ces intervalles se rencontrent plus 
souvent dans 1 octacorde que dans les autres 

' Arisiot. probl. 7 et Sa, t. 4» p- 762. 

^ Kiconi. nian. lib. i, p. (). 

•^ Boeili. de mus. lib. i, cup. ao. 

^ Niconi. ib\A. p. i4. 

5 Id. iLid. p. 17. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. 8 j 

instruments, la lyre octacoido fut ret^arde'c, 
et l'est encore, comme le systèinc le plua 
parfait pour le genre diatonique ; et de la 
vient que Pythagore, ' ses disciples et les 
autres philosophes de nos jours , ^ renfer- 
ment la théorie de la musique dans les Lor- 
nés d'une octave ou de deux tétracordes. 

Après d autres tentatives pour augmenter 
le nombre des cordes, ^ on ajouta un troi- 
sième tétracorde au dessous du premier, ^ 
et l'on obtint Ihendécacorde, composé de 
onze cordes, ^ qui donnent cette suite de 
sons, sij iit^ ré , mi ^ fa , sol , la, si , ut , re, 
mi. D'autres musiciens commencent à dis- 
poser sur leur lyre quatre et même jusqu à 
cinq tétracordes. (a) 

Philotime me montra ensuite des citha- 
res , plus propres à exécuter certains chants , 
quà fournir le modèle d'un système. Tel 
était le Magadis dont Anacréou se servait 

' Plut, de mus. t. 2, p. 1 145. 

^ Philol. ap. Niconi. p. i^. Aristot. probl. 19, t. 2, 
p. 7G3 ; id. ap. Plut, de mus. t. 2, p. i iSg. 

' Plut, in Agid. t. I , p. 7^9. Suid. in Tif^oO- etc. 

■* Nicom. man. lib. i , p. 21. 

-» Fiut. de mus. p. 1 1 36. Pausan. lib. 3 , p. 23 j. Mém. 
l'e 1 acad. desbell. lettr. t. i3, p. 241- 

:'c.} Voyiez la note VIII à la fin du volume. 

^. 8 



86 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

(|uelquefois. ' Il était composé de vingt cor- 
des , qui se réduisaient à dix , parfce que cha- 
cune était accompagnée de son octave. Tel 
était encore l'épigonium, inventé par Epi- 
gonus d'Ambracie , le premier qui pinça les 
cordes , au lieu de les agiter avec l'archet. '^ 
Autant que je puis me le rappeler, ses qua- 
rante cordes, réduites à vingt par la même 
raison, n'oflraient qu'un triple heptacorde, 
qu^on pouvait approprier aux trois genres , 
ou à trois modes différents. 

Avez-vous évalué, lui dis-je, le nombre 
des tons et des demi -tons que la voix et les 
instruments peuvent parcourir, soit da'is le 
grave , soit dans l'aigu? La voix , jépondil-il , 
ne parcourt pour 1 ordinaire que deux octa- 
ves et une quinte. Les instruments embras- 
sent une plus grande étendue. ^ Nous avons 
des flûtes qui vont au-delà de la troisième 
octave. En général, les changements qu'é- 
prouve chaque jour le système de notre mu- 
sique, ne permettent pas de fixer le nombre 
des sons dont ell;^ t'ait usage. Les deux cordes 
moyennes de chaque tétracoidc, sujettes à 

■ Anacr. ap. Atben. lih. i4, p- 63/(. 

=• Poil. lib. 4, cap. 9, §. 5q. Atlien. lib. :\ , p. i83, 

■'* Arisios. lib. i, p. ao, Euclid. p. ic>. 



CHAPITRE v^îNGT-âEPTIÈME. 87 

dlfFcrents degrés de tension , font entendre, 
à ce que prétendent quelques-uns, suivant la 
diilorence des trois genres et de leurs es- 
pèces, les trois quarts, le tiers, le quart, et 
t! autres moindressubdivisionsdu ton. Ainsi, 
dans chaque tétracorde, la deuxième corde 
donne quatre espèces dut ou de fa, et la 
troisième , six espèces de ré onde sol. ' Elles 
en donneraient une infinité, pour ainsi dire, 
si Ion avait égard aux licences des musi- 
ciens , qui , pour varier leur harmonie, haus- 
sent ou Laissent à leur gré les cordes mobiles 
de l'instrument, et en tirent des nuances de 
sons que roreille ne peut apprécier. ^ 

La diversité des modes fait éclore de 
nouveaux sons. Elevez ou baissez d'un ton 
ou dun demi-ton les cordes dune lyre, 
vous passez dans un autre mode. Les na- 
tions qui, dans les siècles reculés, cultivè- 
rent la mubique, ne s'accordèrent point sur 
le ton fondamental du tétracorde, comme 
aujourd hui encore des peuples voisins par- 
tent d une époque dilFcrcnte pour compter 
les jours de leurs mois, ^ Les Doriens exécu- 

' Aristox. lib. 2 , p. 5i. 
2 Id. ibid. p. /^8et49. 
^ Id. ihid. p. 3^. 



88 VOYAGE D'ANACriAUSIS, 

talent le même chant h un ton plus bas que 
les Phrygiens; et ces derniers, à un ton plus 
bas que les Lydiens : de là les dénomina- 
tions des modes dorien, phrygien et lydien. 
Dans le premier , la corde la plus basse 
du tétracorde est mi; dans le second, fa 
dièze; dans le troisième, sol dièze. D'autres 
modes ont été dans la suite ajoutés aux pre- 
miers : tous on! plus d une ibis varié quant 
à la forme. ' Nous en voyons paraître 
de nouveaux , " à mesure que. le sjstème 
s'étend, ou que la musique éprouve des vi- 
cissitudes; et comme dans un temps de ré- 
volu! ion il est difficile de conserver son 
rang, les musiciens cherchent à rapprocher 
d un quart de ton les modes phrygien et ly- 
dien , séparés de tons temps l'un de Vautre 
par Tintervalle d'un ton. ' 

Des questions interminables sélèvent 
sans cesse sur la position. Tordre et le nom- 
bre des autres modes. J écarte des détails 
dont je n'adoucirais pas l'ennui en le parta- 
geant avec vous. L'opinion qui commence à 

■ Aristox. lib. i, p. p3. 

^ Plut, de mus. t. 2, p. 1 136. 

^ Aristox, lib. 2 , p. Sy. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. 89 

prévîiloir admet treize modes, ' à un deral- 
foii de distance 1 un de Tautre, rangés dans 
cet ordre, eu commençant par lliypodorieii, 
qui est le plus grave : 

Hypodorieii, si. 

Hvpophrygien grave , ut. 

Ilypophrygien aigu, ut dièze. 

Ilypolydion grave , ré. 

Hypolydien aigu , ré dièze. 

Dorlen, lui. 

Ionien, fa. 

Phrygien , fa dic-ze. 

Éolieu ou Lydien grave, . . . sol. 

Lydien aigu , sol dièze. 

Mixolydien grave , la. 

Mixolj'dicn aigu, la dièze. 

Hypermixolydien , si. 

Tous ces modes ont un caractère particu- 
lier. Ils le reçoivent moins du ton principal, 
cpic de 1 espèce de poésie et de mesure , des 
modulations et des traits de chant qui leur 
sont affectés, et qui les distinguent aussi 
y essentiellement , que la différence des pro- 
portions et des ornements distingue les or- 
dres d'architecture. 

' Ariïtox. ap. Eucl. p. ig. Aristid. Quintil. 1. i , p. aa- 



yO VOYAGE b'aNACîIARSTS, 

La voix peut passer d'un mode ou dira 
genre à l'autre; mais ces transitions ne pou- 
vant pas se faire sur les instruments qui ne 
sont percés ou montés que pour ceriains 
genres ou certains modes , les musiciens 
eiuploient deux moyens. Quelquefois ils 
ont sous la main plusieurs flûtes ou plu- 
sieurs cithares, pour les substituer adroite- 
nieîit l'une à fautre. ' Plus souvent ils ten- 
dent sur une lyre ^ toutes les cordes qu'exige 
la diversité des genres et des modes, (a) Il 
n y a pas même long-temps qu un musicien 
plaça sur les trois faces d un trépied mol 'ile 
{rois lyres montées, Tune sur le mode do- 
rien, la seconde sur le phrygien, la tioi- 
sième sur le lydien. A la plus légère impul- 
sion , le trépied tournait sur son axe , et pro- 
curait à l'artiste la flicilité de parcourir les 
trois modes sans interruption. Cet instru- 
ment, quon avait admiré, tomba dans lou- 
bli après la mort de l'inventeur, ^ 

Les tétracordes sont désignés par des 

' Aristid. Quintil. de mus. lib. 2 , p. 91. 

' Plat, de rcp. lib. 3, t. 2, p. 3()C). 

{it) Platon dit qu'en bannissant la plupart des modes, 
la Ijre aura moins de cordes. On nudlipliait donc les 
cordes suivant le nombre des modes. 

^ Atlien. lib. Kj, p. 03;, 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. QI 

noms relatifs à leur position dans 1 échelle 
musicale -, et les cordes , par des noms relatifs 
à leur position dans chaque tétracorde. La 
plus grave de toutes, le si, s appelle h y pute, ou 
la principale; celle qui la suit en montant, 
la parhypate , ou la voisine de la principale. 

Je vous interromps, lui dis-je, pour vous 
demander si vous n avez pas de mots plus 
courts pour chanter un air dénué de paroles. 
Quatre voyelles, répondit-il, le href, IV/, 
Xè grave, \ô long, précédées de la con- 
sonne f , expriment les quatre sons de cha- 
que tétracorde , ' excepté que Ion retranche 
le premier de ces monosyllabes, lorsquoii 
rencontre un son commun à deux tétra- 
cordes. Je m'explique : si je veux solfier cette 
série de sons donnés par les deux premiers 
tétracordes, si, ut, ré, mi, fa, sol, la, je 
dirai, té, ta, /è, to, la^ te^ to, et ainsi 
de suite. 

J ai vu quelquefois, repris-je, de la mu- 
sique écrite ; je n y démêlais que des lettres 
tracées horizontalement sur une même li- 
<^nc, correspondantes aux syllabes des mots 
placés au dessous, les unes entières ou mu- 
tilées, les autres posées en diflërcnts sens. 

» Aristid. Quiiuil. lib. 2 , p. g^. 



92 VOYAGE DAX.iCflARSIS, 

11 nous fallait des notes, répliqua-t-il ; nous 
avons choisi les lettres : il nous en fallait 
})eaucoup, à cause de la diversité des modes; 
nous avons donné aux lettres des positions 

ou des confiETurations différentes. Cette ma- 

o 

nière de noter est simple , mais défectueuse. 
On a négligé d'approprier une lettre à cha- 
que son de la voix, à chaque corde de la 
lyre. Il arrive de là que le même caractère 
étant commun à des cordes qui appartien- 
nent à divers tétracordes, ne saurait spéci- 
fier leurs diflérents degrés d'élévation, et 
que les notes du genre diatonique sont les 
mêmes que^ celles du chromatique et de 
fenharmonique. ' On les multipliera sans 
doute un jour; mais il en faudra une si 
grande quantité, ^ que la mémoire des com- 
mençants en sera peut-être surchargée, (a) 

En disant ces mots, Philotime traçait sur 
des tablettes un air que je savais par cœur. 
Après lavoir examiné, je lui fis observer 
que les signes mis sous mes yeux, pourraient 
suffire eu effet pour diriger ma voix, mais 

' Aristox. lib. 2, p. 4o. 

^ Alyp. introd. p. 3. Gaudent. p. aS. Bacch. p. 3. 
Aiistid. Quintil. p. 2G. 

(o) ^'oyez la note IX à la fin du volume. 



Il 



CÏIAPiTIlE VIXGT-SSPTIÈMK. f),> 

quiLs n'en réglaient pas les mouvements. Ils 
sont déterminés , répondit-il , par les sjlla- 
bcs longues et brèves dont les mots sont 
composés; par le rliythme , qui conslitue 
une des plus essentielles parties de la mu- 
sique et de la poésie. 

Le rhythme, en général, est un mouve- 
ment successif et soumis à certaines pro- 
portions. ' Vous le distinguez dans le vol 
d'un oiseau, dans les pulsations des artères, 
dans les pas d un danseur, dans les périodes 
d un discours. En poésie , c'est la durée re- 
lative des instants que l'on emploie à pro- 
noncer les syllabes d'un vers; eu musique, 
la durée relative des sons qui emrent dans 
la composition d un chant. 

Dans l'origine de la musique, son riijtJi- 
me se modela exactement sur celui de la 
poésie. Vous savez que, dans notre langue, 
toute syllabe est brève ou longue. Il l'aut nul 
instant pour prononcer une brève , deux 
ponr une longue. De la réunion de plusieurs 
.'vllahes longues ou brèves, se forme le pied ; 
f t do la réunion de plusieurs pieds, la me- 
sure du vers. Chaque pied a un mouvement, 

' Mnu. de l'acad. des l)e]l. leur. t. 5, p. iSz. Plat, de 
Irg, uh. 1, t. 2, p. 6f)4 et 6G5. 



^4 VOYAGE d'aîîACHARSIS, 

un rhjfthme, divisé en deux temps, l'un 
pour le frappé, 1 autre pour le levé. 

Homère et les poètes ses contemporains 
employaient communément le vers héroï- 
que, dont six pieds mesurent l'étendue , et 
contiennent chacun deux longues, ou une 
longue suivie de deux brèves. Ainsi, quatre 
instants sjllabiques constituent la durée du 
pied, et vingt-quatre de ces instants, la du- 
rée du vers. 

On s'était dès lors aperçu qu'un mouve- 
ment trop uniforme réglait la marche de 
cette espèce de vers, que plusieurs mots ex- 
pressifs et sonores en étaient ])annis, parce 
qu'ils ne pouvaient sassuiétir à son rhyth- 
nic; que d autres, pour y figurer, avaient 
besoin de sappuyer sur un mot voisin. On 
essaya, en conséquence, d introduire quel- 
ques nouveaux rhythmcs dans la poésie. ' 
Le nombre en est depuis considérablement 
augmenté par les soins d Archiloque , d Al- 
cée , de Saplio , et de plusieurs autres poètes. 
On les classe aujourd liui sous trois genres 
principaux. 

Dans le premier, le levé est égal au frap- 
]ié; cest la mesure à deux temps égaux. 

' Aristot. de poet. t. 2., p. ()54. 



CUAPITÎIE VîXGT-SErTII-::^îE. ()."î 

Dans le second, la durée un levé est dou])i(; 
de celle du frappé; cest la mesure à deux- 
temps inégaux, ou à trois temps égaux. Dans 
le troisième, le lev ' est à légard du frappé 
comme 3 est à 2, c'est-à-dire, qu'en suppo- 
sant les notes égales, il en faut trois pour 
un temps, et deux pour 1 autre. On connaît 
un quatrième genre où le rapport des temps 
est comme 3 à 4; iwais on en fait rarement 
usage. 

Outre cette diflTérence dans les genres, il 
en résulte une piius grande encore, tirée du 
nombre des syllabes affectées à chaque temps 
d'un rhythme. Ainsi , dans le premier genre, 
le levé et le frappé peuvent chacun être 
t'umposés dun instant syllabique, ou dune 
syllabe brève; mais ils peuvent lêtre aussi 
de deux , de quatre , de six , et même de huit 
instants syllabiqucs; ce qui donne quelque- 
fois pour la mesure entière une combinaison 
de syllabes longues et brèves, qui équivaut 
à seize instants syllabiques. Dans le second 
genre, cette coiubinaison peut é!;e de dix- 
huit de ces instants. Enfin, dans le troisiè- 
me, un des ten:ps j)eut recevoir depuis trois 
brèves jusqu à quinze, et fautre depUiS une 
brève jusqu'à dix, ou kurs équivalents; de 



gG VOYAGE D AMACIÎARSIS, 

manière que la mesure entière comprenant 
vingt-cinq instants s_yllaLic[ues, excède duu 
de ces instants la portée du vers épique, et 
peut embrasser jusqu'à dix -huit syllabes 
longues ou brèves. 

Si , à la variété que jette dans le rhythme 
ce courant plus ou moins rapide d instants 
syllabiques, vous joignez celle qui provient 
du mélange et de rentrelacemeat des rliyth- 
mes, et celle qui nait du goût du musicien , 
lorsque , selon le caractère des passions qu'il 
veut exprimer , il presse ou ralentit la me- 
sure, sans néanmoins en altérer les propor- 
tions, vous en conclurez que dans un con- 
cert notre oreille doit être sans cesse agitée 
par des mouvements subits qui la réveille..»!: 
etTétonnent. 

Des lignes placées à la tète d une pièce de 
musique, en indiquent le rhythme; et le 
coryphée, du lieu le plus élevé de I orches- 
tre, l'annonce aux musiciens et aux dan- 
seurs attentifs à ses gestes. ' Jai observé, 
lui dis-je, que les maîtres des chœurs bat- 
tent la mesure, tantôt avec la main, tantôt 
avec le pied. ^ J'en ai vu mcrae dont ]u 

' Arislot. probicin. t. 2 ,p, 770. 

* Mém. àfi l'acadvcles bell Ictu. t. 5, p. 160. 



CRAriTRE VING r-SEPTIEniE. g^ 

chaussure était armée de fer; et je vous 
avoue que ces percussions bruyantes trou- 
blaient mon atteutioii et mon plaisir, Plii- 
lotime sourit, et continua : 

Platon compare la poésie dépouillée du 
chant, à un visage qui perd sa beauté , en 
perdant la fleur de la jeunesse. ' Je compa- 
rerais le chant dénué du rhythme à des 
traits réguliers, mais sans ame et sans ex- 
pression. C'est surtout par ce moyen que 
la musique excite les émotions qu'elle nous 
fait éprouver. Ici le musicien n a, pour ainsi 
dire, que le mérite du choix: tous les rhvth- 
mes ont des propriétés inhérentes et dis 
tinctes. Que la trompette frappe à coups 
l'edoublés un rhylhmc vif, impétueux, vous 
croirez entendre les cris des combattants et 
ceux des vainqueurs; vous vous rappellerez, 
nos chants belliqueux et nos danses guer- 
rières. Que plusicm's voix transmettent à 
votre oreille des sons qui se succèdent avec 
lenteur d une manière agréable, vous entre- 
l'ez dans le recueillement. Si leurs chanté 
contiennent les louanges des dieux, vous 
vous sentirez disposé au respect qu'inspire 
leur présence; et c'est ce qu'opère Is rhylU- 

' l'iat. de vcp. ï\h. to, t. i, p. Coo. 

3. 9 



gS VOYAGE d'a>acharsis, 

me qui, dans nos cérémonies religieuses, 

dirige les hymnes et les danses. 

Le caractère des rhjthmes est détermine 
au point que la transposition d une sjllajje 
suffit pour le changer. Nous admettons sou- 
vent dans la versification'dcux pieds, T/amtc 
et le trochée, également composés dune 
longue et dune brève, avec cette diflerence 
que 1 iambe commence par une brève, et le 
trochée par une longue. Celui-ci convient à 
la pesanteur d'une danse rustique, 1 autre à 
la chaleur dun dialogue animé. ' Comme à 
cha ^ue pas Viambe semble redoubler d'ar- 
deur, et le trochée perdre de la sienne, c'est 
avec le premier que les auteurs satiriques 
poursuivent leurs ennemis ; avec le second , 
que les dramatiques font quelquefois mou- 
voir les chœurs des vieillards sur la scène, a 

Il n'est point de mouvements dans la na- 
ture et dans nos passions, qui ne retrouvent, 
dans les diverses espèces de rhy'thmcs,des 
mouvements qui leur correspondent , et qui 
deviennent leur iniage. ^ Ces rapports sont 
tellement fixés, qu uu chant perd tous ses 

* Aristot. de poet. cap. /j ; ni. de rliet. lib. 3, cap. 8. 
'■^ Aiisioph. in Acli.ini. v. 2o3. Schol. ibid. 
^ Aristot. de rqj. lib. 8 , t. 2 , p. fi!Jo. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. f)9 

agréments dès que sa marche est confuse, et 
que notre âme ne reçoit pas, aux termes 
convenus, la succession périoi'ique des sen- 
sations qu'elle attend. Aussi les entrepre- 
neurs de nos spectacles et de nos fêtes ne 
cessent-ils d'exercer les acteurs auxquels ils 
contient le soin de leur gloire. Je suis même 
persuadé que la musique doit une grande 
partie de ses succès à la beauté de lexécu- 
lioii, et surtout à 1 attention scrupuleuse 
avec laquelle les choeurs ' sassujétissent 
aux mouvements qu on leur imprime. 

Mais, ajouta Philotime, il est temps de 
finir cet entretien; nous le reprcndions de- 
main, si vous le jugez à propos : je passerai 
chez vous avant que de me rendre chez 
Apollodore. 

SECOND ENTRETIEN. 

Siu- la partie morale 'le la Musique., 

Le lendemain, je me levai art moment 
où les habitants de la campagne apportent 
des provisions au marché, et ceux de la ville 
se répandent tumultueusement dans les 

' Aristot. problem. 22,1. 2 , p. 7 65. 



rOO VOYAGE D ANACIIAR.SIS, 

rues. ' Le ciel était calme et serein; uno fraî- 
cheur délicieuse pénétrait mes sens inter- 
dits. L'orient étincelait de il'ux, et toute la 
teire soupirait après la présence de cetastje 
qui semble tous les jours la reproduire. Fiap- 
pé de ce spectacle, je ne m étais point aperçu 
de l'arrivée de Philotime. Je vous ai surpris, 
me dit-il, dans une espèce de ravissement. 
Je ne cesse de l'éprouver, lui répondis-je, 
depuis que je suis en Grèce : rcxtrèrae pu- 
reté de l'air qu'on y respire, et les vives 
couleurs dont les objets s'y parent à mes 
yeux, semblent ouvrir mon âme à de nou- 
velles sensations. Nous prîmes de là o(;ca~ 
sion de parler de l'influence du climat. ^ 
Pbilotime attribuait à cette cause l'éton- 
nante sensibilité des Grecs : sensibilité, di- 
sait-il, qui est pour eux une source inla.ris- 
sable de plaisirs et d erreurs, et qui S('Jid)ic 
augmenter de jour en jour. Je croyais au 
contraire, repris-je, qu'elle commençai! à 
s'afîaiblir. Si je me trompe, dites-moi donc 
pourquoi la musique n'opère plus les méme^ 
prodiges qu autrefois. 

Cest, répondit-il, quelle était autrefois 

' Aiistoph. in eccles. v. 278. 

^ Ilippocr. de aer. c. 55, etc. Plat, in Tim. t. 3. p. 24. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. lOI 

plus grossière ; c'est que les nations étaient 
encore dans l'enfance. Si, à des hommes 
ilont la joie a éclalerait que par des cris Ui- 
nuiUucux, une voix, accompa^piée de quoi- 
que instrument, faisait ent(!ndre une mélo- 
die très simple, mais assujétie à certaines 
règles, vous les verriez bientôt, transportés 
de joie , exprimer leur admiration par les 
plus fortes hyperboles : voilà ce qu'éprou- 
vèrenl les peuples de la Grèce avaui: la 
guerre de Troie. Amphion animait par ses 
chants les ouvriers qui construisaient la for- 
teresse de Thèlies, comme on Fa pratiqué 
depuis lorsque l'on a refait les murs de Mes- 
sène. ' On publia que les murs de Tlièbes 
sét^iiont élevés au son de sa Ivre. Orphée 
tirait de la sienne un petit nombre de sons 
agréables; on dit que les tigres déposaient 
leur fureur à ses pieds. 

Je ne remonte pas à ces siècles reculés, 
repris-je; mais je vous cite les Lacédérno- 
niens divisés entre eux, et tout-à-coup réu- 
nis par les accords harmonieux de ïerpan- 
dre ; ^ les Athéniens entraînés par les ciiants 
de Solon dans lilo de Salamine, au mépris 

' Pausan ILb. 4- cap. 27. 

^ Plut, de miis r. i , p. ii\6. DioJ. l'iagiii. i. > . p. (î^'y. 

y- 



102 VOYAOE D ANACIIARSIS, 

d'un décret qui condamnait l'orateur assez 
hardi pour proposer la conquête de cette 
île; ' les moeurs des Arcadiens adoucies par 
la musique , '^ et je ne sais combien d'autres 
faits qui n'auront point échappé à vos re- 
cherches. 

Je les connais assez , me dit-il , pour vous 
assurer que le merveilleux disparaît dès 
qu'on les discute. ^ Terpandre et Solon du- 
rent leurs succès plutôt à la poésie qu'à la 
musique, et peut-être encore moins à la 
.4, ]îoésie qu a des circonstances particulières. 
11 fallait bien que les Lacédémoniens eus- 
; eut commencé à se lasser de leurs divisions, 
puisqu ds consentirent à écouter Terpandre. 
Quant à la révocation du décret obtenue par 
Solon , elle n'étonnera jamais ceux qui con- 
naissent la légèreté des Athéniens. 

L'exemple des Arcadiens est plus frap- 
pant. Ces peuples avaient contracté dans un 
climat rigoureux, et dans des travaux péni- 
bles, une férocité qui les rendait malheu- 
reux. Leurs premiers législateurs s'aperçu- 
rent de l'impression que le chant faisait snr 

' Plut, in Solon. t. i , p. 82. 

^ Polyb. iib. 4, p. 2.8q: Atben. lib. i4- P- ^^26. 

2 Mém. de l'acad. des bell. lettr. t. 5. p. i33. 



CHAPITPxE VIXGT-SEPTIÈME, 10?> 

leurs ànios. Ils les jugèrent susccpli],>lcs Ju 
liDiilifur, puisqu'ils ét.iient sensibles. Les 
rnlauls apprirent à célébrer les dieux et les 
lii'ros du pays. On établit des fêtes, des sa- 
I 1 illees publics, des pompes solennelles, des 
(i.inscs rl(; jeunes garçons et de jeunes filles. 
Ces institutions, qui subsistent encore, 
lapproclièrent insensiblement ces liommes 
.';:;iesfes. Ils devinrent doux, humains, bien- 
luisants. M:ùs combien de causes contribuè- 
icnt à celte révolution! ia poésie, le chant, 
1.1 danse, des assemblées, des fêtes, des jeux; 
Ions les moyens enfin qui, en les attirant 
par battrait du plaisir , pouvaient leur inspi- 
rer le goût des arts et 1 esprit de société. 

On dut s attendre à des effets à peu près 
semblables, tant que la musique, étroite- 
ment unie à la poésie , grave et décente 
comme elle, fut d;stinéc à conserver l'inté- 
grilé des mœurs : mais, depuis qu'elle a lait 
de si grands pi'ogrès, elle a perdu lauguste 
privilège d'instruire les hommes et du les 
rendre meilleurs..! aientendu plus d une fois 
ces plaintes, lui dis-je; je les ai vu plus sou- 
vent traiter de chimériques. Les uns gémis- 
sent sur la corruption de la musique , les au- 
tres se félicitent de sa perfection. Vous avez 



Io4 VOYAGE d'aNACHARSTS, 

encore (les partisans de iancieune, vous en 
avez un plus grand nombre de la nouvelle. 
Autrefois les législateurs regardaient la mu- 
sique comme une partie essentielle de l'édu- 
cation :' les philosophes ne la regardent pres- 
que plus aujourd'hui que comme un amu- 
sement honnête. ^ Comment se fait-il qu un 
art qui a tant de pouvoir sur nos ;ancs, 
devienne moins utile en devenant plus 
agréable ? 

Vous le comprendrez peut-être , rcpou- 
dit-il, si vous comparez 1 ancienne musique 
avec celle cpii s est introduite presque de nos 
joiu's. Simple dans son origine, plus riche et 
plus variée dans la suite, elle anima succes- 
sivement les vers d'Hésiode, d Homère, 
d'Archiloque , de Terpandre, de Simonide 
et de Pindare. Inséparable de la poésie, elle 
en empruntait les charmes, ou plutôt elle 
lui prêtait les siens; car toute son ambition 
était d'embellir sa compagne. 

Il n'y a qu'une expression pour rendre 
dans toute sa force une image ou un senti- 
ment. Elle excite en nous des émotions d'au- 

' Tim. Locr. ap. Plat. t. 3, p. lo/j. 

,' Aristot. de rep. lib. 8, rap. 3. t. 2, p. 45 r. 



CHAPITRE V1>GT-SEPTÎÈME. Io5 

tant plus vives, quelle fait seule retentir 
ilans nos cœurs la vaix do la nature. D'où 
vient que les malheureux trouvent avec tant 
de facilité le secret d attendrir et de déchirer 
nos àrncs? cest que leurs accents et leurs 
ci'is sont le mot piopre de la douleur. Dans 
la musique vocale, l'expression unique est 
l'espèce d intonation qui convient à cha- 
que parole, k chaque vers. ' Or, les anciens 
l'i'î'ites, <[ui étaient tout à la fois musiciens, 
l'hilosophes, législateurs, obligés de distri- 
buer eux-mêmes dans leurs vers l'eSpèce de 
rhaiit dont ces vers étaient susceptibles, ne 
perdirent jamais do vue ce principe. Les pa- 
roles, la mélodie, le rliythme, ces trois puis- 
sants agents dont la musique se sert pour 
imiter , ^ confiés à la même main , diri- 
geaient leurs efforts de manière que tout 
concourait également à l'unité de l'exprès- 
sioj). 

Ils connurent de bonne heure les genres 
diatonique, chromatique, enharmonique ; 
et, après avoir démêlé leur caractère, ils as» 

' Tanin, tratt.dimns. p. i4i. 

^ Plat, de rep. lib. .3 , t. 2, p. 898. Aristot. de poet 
cap. t , t. 2, p. 655. Aristid. Quintil. lib. i , p. 6. 



106 VOYAGE D ANACHARSIS, 

.signèrent à chaque genre 1 espèce de poésie 
qui lui était la mieux assortie. " Ils employè- 
rent nos trois principaux modes, et les ap- 
pliquèrent par préférence aux trois espèces 
de sujets qu ils étaient presque toujours obli- 
gés de traiter. 11 fallait- animer au combat 
une nation guerrière, ou lentretenir de ses 
exploits; riiarmoaiedorienneprêtait sa force 
et sa majesté. ^ llfalîait , pour 1 instruire dans 
la science du malheur, mettre sous ses yeux 
de grands exemples d'infortune; les élégies, 
les complaintes (mpruntèrent les tons per- 
çants et pathétiques de 1 harmonie lydienne. ^ 
Il fallait enfin la remplir de respect et de re- 
connaissance envers les dieux ; la phry- 
gienne (a) fut destinée aux cantiques sa- 
cres. 4 

La plupart de ces cantiques , appelés 
r?0J?;(;5, c'cst-à-Jirejlois ou modèles, ^ étaient 

' Plul. de mus. t. 2 , p. 11 42. Mt'ni. de l'ac.id. d'-s 
bcll. lettr. t 1 5, p. 372. 

^ Plat, de rcp. ILb. 3, t. 2, p. 39g. Plut. ibid. p. 1 i3(> 
et 1 137. 

^ Id. ibid. p. 1 136. 

(<ri) ^ oyez la note X à la (în du volume. 

4 Tint. i])id. Chron. de Paros. 

^ Poil. lib. 4î cap- 9i S- ^^' I^l<iii- ''c l'ucad. des b( 11. 
Ictti. t. 10, p. 218. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. lOy 

divisés en plusieurs parties, et renfermaient 
une action. Comme on devait y reconnaître 
le caractère immuable de la divinité particu- 
lière qui en recevait l'hommage , on leur avait 
prescrit des règles dont on ne s écartait pres- 
que jamais. ' 

Le chant , rii^oureusement asservi aux 
paroles, était soutenu par l'espèce d instru- 
ment qui leur convenait le mieux. Cet ins- 
trument faisait entendre le ra-,'me son que la 
voix; ^ et lorsque la danse accompagnait le 
chant, elle peignait fidèlement aux yeux le 
sentiment ou l'image cjuil transmettait à 
1 oreille. 

La Ijre n'avait qu'un petit nombre de sons, 
et le chant que très peu de variétés. La sim- 
plicité des moyens employés par la musique, 
assurait le triomphe de la poésie; et la poé- 
sie, plus philosophique et plus instructive 
que l'histoire, parce qu'elle choisit de plus 
beaux modèles, ^ traçait de grands caractè- 
res, et donnait de grandes leçons de courage, 
de prudence et d honneur. Philotime s'inter- 

■ Plut, de mus. t. 2, p. 1 133. Plat, de leg. lib. 3, t. 2, 
pag. 700. 

^ Plut ibid. p. 1 1 .!, I . 

^ Aiistot. de poi.-t. c^^). g. IJaltci'X, ilid. p. a4S. 



Iû8 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

rompit en cet endroit, pour me faire enten- 
dre quelques morceaux de cette ancienne 
musique , et surtout des airs d un poêle 
nommé Olympe, qui vivait il y a environ 
neuf siècles. Ils ne roulciit que sur un petit 
nombre de cordes , * ajouta-t-il , et cepen- 
dant ils font en quelque façon le désespoir 
de nos compositeurs modernes, (a) 

L'art fit des progrès; il acquit plus de 
modes et de rliythmes; la lyre s enrichit de 
cordes. Mais pendant long-temps les poêles 
ou rejetèrent ces nouveautés, ou n en usè- 
rent que sobrement , toujours attachés à 
leurs anciens principes, et surtout extrême- 
ment attentifs à ne pas s'écarter de la dé- 
cence et de la dignité ^ qui caractérisaient }a 
musique. 

De ces deux qualités si essentielles aux 
beaux arts , quand ils ne bornent pas leuis 
eftéts aux plaisirs des sens, la première tient 
;i l'ordre, la seconde à la beauté. C'est la 
décence , ou convenance , qui établit une 
juste proportion entre le style et le sujet 
qu on traite; qui fait que chaque objet, cha 

' Plut, de mus. t. 2 , p. 1 13 j. 

(a) \ oye?. la note XI à la fin du volume. 

'•^ Fir.t. ibid. p. 1 1 .<o. Athcn. Ilb. i \ . p. 03 j. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. lOQ 

que idée, chaque passion, a sa couleur, son 
ton, son mouvement; ' qui eu conséquence 
rejette comme des défauts les beautés dépla- 
cées , et ne permet jamais que des ornements 
distribués au hasard, nuisent à 1 intérêt prin- 
cipal. Gomme la dignité tient à rélcvaiion 
des idées et des sentiments, le poëte qui en 
IJorte l'empreinte dans son àme, ne s'aban- 
donne pas à des imitations serviles. ' Ses 
conceptions sont hautes, et son langage est 
celui d un médiateur qui doit parler aux 
dieux et instruire les hommes. ^ 

Telle était la double fonction dont les 
premiers poètes furent si jaloux de s acquit- 
ter. Leurs hymnes inspiraient la piété; leurs 
poëmes, le désir de la gloire; leufs élégies, 
la fermeté dans les revers. Des chants faciles, 
nobles, expressifs, fixaient aisément dans la. 
mémoire les exemples avec les préceptes ; et 
la jeunesse, accoutumée de bonne heure à 
répéter ces chants , y puisait avec piaisir 
lamour du devoir et Vidée de la vraie beauté. 

Il me semble, dis-je alors à Philotime, 
qu une musique si sévère n'était guère pro- 

' Dionys. Halic. de struc. orat. 5- 2 0- 

^ Plat, de rep. lib. 3, t. 2, p. 390. ets. 

^ Plut, de mus. t. 2, p. 1 i4<J- 

3. j" 



IIO VO\'A(iE d'aNACHARSIS, 

pre à exciter les passions. Vous penséî: donc, 
reprit-il en souriant, que les passions des 
Grecs n'étaient pas assez acdves? La nation 
était fière et sensible; en lui donnant de 
trop fortes émotions, on risquait de pousser 
trop loin ses vices et ses vertus. Ce fut aussi 
une vue profonde dans ses législateurs 5 d'a- 
voir fait sei^vir la musique à modérer son ar- 
deur dans le sein des plaisirs, ou sur le che- 
min de la victoire. Pourquoi, dès les siècles 
les plus reculés , admit-on dans les repa. 
l'usage de chanter les dieux et les héros, si 
ce n'est pour prévenir les excès du vin , ' 
alors d'autant plus funestes, que les âmes 
étaient plus portées à la violence? Pourquoi 
les généraux de Lacédemoue jettent -il^ 
parmi les soldats un certain nombre de 
joueurs de flûte, et les font-ils marclier à 
l'ennemi au son de cet instrument , plutôt 
qu'au bruit éclatant de la trompette? n'est- 
ce pas pour suspendre le courage impétueux 
des jeunes Spartiates , et les obliger ù garder 
leurs rangs? * 

' Plut, de mus. t. 2, p. i i4G. Atlien. l'b. 14, P- 627. 

^ Ihucyd. lib. 5, cap. 70. Aul. Gcll. lib. i, cap. 1 1 . 
iristot. ap. euDKl. il)id. Plut, de ira, t. 2, p. 4'^8. Polyb. 
Ub. 4 p. ? 89. Athcii. lib. 1 2 , p. 017; id. lib. i 4 . P- 02 7. 



CHAPITRE VI^GT-SEPTIÉME. Il* 

Ne soyez donc point t'tonné qu'avant 
mrmc l'étahlissement de la philosophie , les 
élats les mieux policés aient veillé avec tant 
de soin à 1 iiuiauta])ilité de la saine musi- 
que, ' et que depuis les hommes les plus 
sjiges, convaincus de la nécessité de calmer 
p'iulùt que d exciter nos passions , aient re- 
connu que la musique, dirigée par la philo- 
sophie, est un des plus beaux présents dii 
ciel, une des plus belles institutions des 
luiniims. ^ 

i.Hc ne sert aujourd hui qu'à nos plaisirj^. 
\ ous avez pu entrevoir que sur la fin de son 
\\"^ne elle était menacée dune corruption 
prochaine , puisqu elle acquérait de nou- 
velles richesses, l^olymneste, tendant ou re- 
lâchant à sou gré les cordes de la lyre, avait 
intioduit des accords inconnus jusqu'à lui. ^ 
Quelques musiciens s étaient exercés à cora- 
poseï' pour la llùte des airs dénués de paro- 
les : ^ bientôt après on vit, dans les jeux 
pvthiques, des combats où Ion n'entendait 

' Plut, de mus. t. 2 , p. 1 1 46. 

^ Tiin. Locr. ap. Plat. t. 3, p. 104. Plat, de rcp.l. 3, 
t. 2 , p. 4 I o. Diologen. ap. Stob. p. aSi. 

^ Plut. ibid. p. 1 141. Me'm. de l'acad. dts bell. lettr. 
U i5, p. 3i8. 

4 Plut. ibid. p. 1 1 34 et 1 1 4 !• 



"^12 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

que le son de ces instruments : * enfin , les 
poètes, et surtout les auteurs de cette poésje 
hardie et turbulente connue sous le nom rie 
Dithyrambique, tourmentaient à la fois la 
langue, la mélodie et le rhylhme, pour les 
plier à leur fol enthousiasme. ^ Cependant 
j'ancien goût prédominait encore. Pindare, 
Pratinas, Lamprus, d'autres lyriques célè- 
bres, le soutinrent dans sa décadence. ^ Le 
premier florissait lors de l'expédition de 
Xerxès, il y a cent vingt ans environ. Il vé- 
cut assez de temps pour être le témoin de la 
révolution préparée par les innovations de 
ses prédécesseurs, favorisée par l'espnî d in- 
dépendance que nous avaient inspiré nos 
victoires sur les Perses. Ce qui l'accéléra le 
plus , ce fut la passion effrénée que Ton prit 
tout à coup pour la musique instrumentale 
et pour la poésie dithyrambique. La pre- 
mière nous apprit à nous passer des paroles; 
la seconde , à les étoufl'er sous des ornements 
étrangers, 

La musique , jusqu'alors soumise à la 

' Pausnn. I- io,p. 8i3. Mdm. de l'acad. t. 3?,, p. 411- 
' Plai. de Icg. lib. 3, t. a, p. ■joo. Scliol. Aiisto^ih. in 
nuh. V. 332. 

' Plut, de mus. t. 2 , p. ii43. 



CHAPITRE VI>'GT-SEPTIÈME. Il3 

poésie j ' en secoua le joug avec Taudace 
dun esclave révolté; les musiciens ne son- 
gèrent plus qu'à se signaler par des décou- 
vertes. Plub ils multipliaient les procédés de 
lart, plus ils s écartaient de la nature. ^ La 
lyre et la cithare firent entendre un plus 
grand nombre de sons. On confondit les pro- 
priétés des genres , des modes , des voix et 
des instruments. Les chants, assignés aupa- 
ravant aux diverses espècesde poésie, furent 
appliqués sans choix à chacune en particu- 
lier. ^ On vit éclore des accords inconnu,'^, 
des modulations inusitées, des inflexions de 
voix sonvent dépourvues d harmonie. '* La 
loi fndamenlale et précieuse du rhylhme 
fut ouvertement violée, et la même syllaLe 
fut alîectée de plusieurs sons : ^ bizarrerie 
qui devrait être aussi révoltante dans la 
musique, qu'elle le serait dans la décla- 
mation. 

A l'aspect de tant de changements ra- 
pides, Anaxilas disait, il ny a pas long- 

' Prat. ap. Athen. lib. i4i P- G l'y. 
' Tarlin. tratt. di mus. p. i:|8. 
^ Plat, de leg. lib. 3, t. 2, p. 700. 

4 Pherecr. ap. Plut, de mus. t. 2, p. i i^f. 

5 Aristoph. in ran. v. i3 19, i3çfO. Schol. ibiJ. 

10. 



Xl4 VOYAGE d'anACHARSIS, 

temps, dans iitie de ses comédies, que la 
musique , ainsi que la Libye , produisait tous 
les ans quekpie nouveau monstre. ' 

Los principaux auteuj;s de ces innova- 
tions ont vécu dans le siècle dernier, ou 
vivent encore parmi nous; comme s il était 
de la destinée de la musique de perdre son 
influence sur les moeurs, dans le temps où 
Ion parle le plus de philosophie et de mo- 
rale ! Plusieurs d;ei)trc eux avaient beaucoup 
d'esprit cl de grands talenîs. "^ Je nommerai 
Mélanippide , Cinésias , Phrjnls -, ^ Po- 
lyidès, ^ si célèbre par sa tragédie d Iphigé- 
nie ; ïimotliée de Milet , qui s est exercé 
dtwis tous les genres de poésie, et qui jouit 
encore de sa gloire dans un âge très avancé. 
C'est celui de tous qui a le pUis ouïra g.'; 1 an- 
cienne musique. La crainte de passer pour 
novateur l'avait dabord arrêté : ^ il mêla 
dans ses premières compositions de vieux 
airs, pour tromper la vigilance des magis- 
trats, et ne pas trop choquer le goût qui 

I Atheii. lib. l'f , p. 6a3. 

^ rlat. de leg. lib. 3, t. 2, p. ^OO. 

■* PlieiTcr. ap. Plut, de mus. t. 2, p. 1 1 ^ i. 

4 Aristot. de poet. cap. i6, t. 2 ,p. 064. 

5 i'iul. iljid. p. liZi. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈiViE. Il5 

régnait alors; mais bientôt, enhardi par le 
succès, il ne t^arda plus de mesures. 

Outre kl licence dont je viens de parler, 
des musiciens inquiets veulent arracher de 
nouveaux sons au tétracorde. Les uns s'ef- 
i'urcent d insérer dans le chaut une suite de 
quarts de tons; ' ils fatiguent les cordes, re- 
doublent les coups d'archet , approchent 
l'oreille pour surprendre au passage une 
nuance de son qu'ils regardent conune le 
plus petit intervalle comm.ensurable. ^ La 
même expérience en affermit d'autres dans 
une opinion diamtlraicment opposée. On 
se partage sur la nature du son , ^ sur les ac- 
cords dont il faut faire usage, ^ sur 1rs formes 
introduites dans le chaut, sur les talents et 
les ouvrages de chaque chef de parti. Fpi- 
gonus,Érastaclès, ^ Pjthagore de Zacynte, 
Agcnor de Mytiièae, Anligcnide, Doriou, 
Timothce, "ontdcs disciplo;^ qui en viennent 
tous les jours aux mains, et qui ne 3c réunis- 
sent que dans leur souverain mépris pour la 

' Aristox. liaiin. clem. lib. 2, p. 53. 
2 Plat, de rep. lih. 7 , t. 2 , p. 53 I . 
^ Aristox. ibid. lib. i , p. 3. 
^ Id. lib. 2, p. 3G. 
5 Id. lib. I , p. 5. 
* Plut, de Boui. t. 2, p. 1 138. «le. 



Il6 VOYAGi: D'A^ACHARsrS, 

musique ancienne, qu'ils traitent de suran- 
née, * 

Savez-vous qui a le plus contribué à nous 
inspirer ce mëpris? ce sont des Ioniens; ^ 
c^est ce peuple qui n'a pu défendre sa liberté 
contre les Perses, et qui, dans un pays fer- 
tile et sous le plus beau ciel du monde, ^ se 
console de cette perle dans le sein des arts 
et de la volupté. Sa musique légère, bril- 
lante, parée de grâces, se ressent en même 
temps de la mollesse qu on respire dans ce 
climat fortuné. ^ Nous eûmes quelque peine 
à nous accoutumer à ses accents. Un de ces 
Ioniens, Timothée dont je vous ai parlé, 
fut d'abord sifflé sur notre théâtre : mais 
Euripide , qui connaissait le génie de sa 
nation , lui prédit qu'il régnerait bientôt sur 
la scène; et c'est ce qui est arrivé. ^ Enor- 
gueilli de ce succès, il se rendit chez les La- 
ccdémoniens, avec sa cithare de onze cordes 
et ses chants efteminés. Ils avaient déjà ré- 
primé deux fois Taudace des nouveaux rau- 

* Plut, de mus. t. 2, p. i i.">.5. 
^ Aiistid. (^)uintil. lib. i , p. 37. 

3 îlerodot. lib. 1, cap. \/^■2. 

4 Plut, iu Lyc. t. 1, p. 4i- Lucian.harm. t. i, p. 85 1. 
Méin. de l'acad. des bell. lettr. t. i3, p. 208. 

5 PJuu an seni, etc. t. a, p. ^gS. 



CHAPITRE VI^'GT-SEPTIÉME. Xiy 

siciens. ' Aujourdhui même, dans les pièces 
que l'on présente au concours, ils exigent 
que la modulation , exécutée sur un instru- 
ment à sept cordes, ne roule que sur un ou 
deux modes. ' Quelle fut leur surprise aux 
accords de ïimothéc! Quelle fut la sienne 
à la lecture d'un décret émané des rois et 
des éphores! On l'accusait d'avoir, par l'in- 
décence , la variété et la mollesse de ses 
chants, blessé la majesté de I ancienne mu- 
sique, et entrepris de corrompre les jeunes 
Spartiates. On lui prescrivait de retrancher 
quatre cordes de sa lyre, en ajoutant quun 
tel exemple devait à jamais écarter les nou- 
veautés qui donnent atteinte à la sévérité 
des mœurs. ^ Il faut observer que le décret 
est à peu près du temps où les Lacédé- 
moniens remportèrent à ^Egos - Potamos 
cette célèbre victoire qui les rendit maitres 
d'Athènes. 

Parmi nous , des ouvriers , des merce- 
naires décident du sort de la musique ; ils 

' Atlien. p. 628. Plut, in Agid. t. 11, p. 799; id. in 
Lacon. instit. t. 2 , p. 238. 

' Plut, de mus. t. 2, p. 1 142. 

' P.oeth.demus. lib. ijcap. i. Kot. Bulliald. in Theon. 
Smjrn. p. 29'5. 



Ilb VOYAGE DANACHARSIS, 

remplissent le théâtre, assistent auxconiLats 
de musicjue, et se constituent les arJ^itrcs du 
goût. (Jomme il leur faut des secousses plu- 
tôt que des émotions, plus la musique de- 
vint hardie , enluminée, fougueuse, plus elle 
excita leurs transports. ' Des puiit;soplies 
eurent beau s'écrier ^ qu adopter de pareilles 
innovations, c était ébranler les Ibndtmenis 
de l'état; (a) en vain les auteurs dramati- 
ques percèrent de mille traits ceux qui cher- 
chaient à les introduire : ^ comme ils n'a- 
vaient point de décrets à lancer en favein- 
de ranciemie musique, les charmes ôc M,n 
ennemie ont fini par tout subjuguer. Lune 
et 1 autre ont eu le même sort que la vejlu 
et la volupté j cpand elles entrent en con- 
currence. 

Parlez de bonne foi, dis-je alors à Philo- 
time; n'avez -vous pas quelquefois éprouvé 
la séduction générale ? Très souvent , ré- 
pondit-il. Je conviens que la musique ac- 
luelle est supérieure à lautre par ses ri- 

' Arislot. de rep. lib. 8, t. 2, p. 4^8 et 45g. 

* Plat, de rep. lib. 4, t. 2, p. 424- 

(r() Voyez la note XII à la fin du volume. 

•' Aiistoph. in nub. v. 0)65; in rau. v. iB'ig. Schol 
ibid. Prat. ap. Atlien. lib. 14 , p- 617. Fhereer. ap. Plut. 
4d« mus. t. 2, p. 1 1 "i i. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME, II 9 

chessf'S et SCS agréments; mais je soutiens 
tju'elle nu pas d objet moral. J'eslinii' dans 
les productions des anciens un po(»fe qui 
me titil aimer mes devoirs ; j admire dans 
celles des modernes un musicien qui me 
])rocure du plaisir. Et ne pensez-vous pas, 
r pris -je avec chaleur, qu on doit juger 
de la musique par le plaisir qu'on e)i re- 
Lire . 

Non sans doute, répliqua-t-il, si ce plai- 
sir est nuisiLle, ou s'il en remplace d autres 
moins vils, mais plus utiles. Vous êtes jeune, 
et vous avez besoin d émotions fortes et fré- 
quentes. ^ Cependant, comme vous rougi- 
riez de vous y livrer si elles n étaient pas 
conformes à 1 or Ire, il est visible que vous 
devez soumettre à l'examen de la raison 
vos plaisirs et a os peines, avant que d en laire 
la règlede vos jugemenîs etde votrecouduite. 

Je crois devoir établir ce principe : Un 
oljjet 11 est digne de notre euipress/nieut, 
ipie lorsque au-delà des agréments f[ui le 
parent à nos yeux, il renti?imc en lui une 
bonté, une utilité réelle. •* Ainsi, la uatuie 

' Pl:it. de leg. lit). 2, t. 2, p. 668. 
■' Id. ibid. p. 664. 
■* id. LLid. p. 66j, 



120 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

qui veut nous conduire à ses fins par l'aurait 
du plaisir, et qui jamais ne borna la subli- 
mité de ses vues à nous procurer des sensa- 
tions agréables, a mis dans les aliments une 
douceur qui nous attire, et une vertu qui 
opère la conservation de notre espèce. Ici le 
plaisir est un premier eflet, et devient un 
moyen pour lier la cause à un second eflet 
plus noble que lu premier : il peut arriver 
que la nourriture étant également saine, et 
îe plaisir également vif, l'eflel ultérieur soit 
nuisible : enfin, si certains aliments propres 
à flatter le goût, ne produisaient ni bien ni 
mal, le plaisir seraii passager, et n^aurait 
aucune suite. 11 résulte de là, que c'est moins 
par le premier eflet qut par le second, quil 
Tant décider si nos plaisirs sont utdcs , fu- 
nestes ou indiflérents. 

Appliquons ce principe. L'imitation que 
les arts ont pour objet, nous afiecte de di- 
verses manières; tel est son premier elfcl. il 
en existe quelquefois un second plus essen- 
tiel, souvent ignoré du spectateur et de lar- 
tiste lui-même : elle modifie 1 àme ' au point 
de la plier insensiltiement à des lialfituc'cs 
qui fembellissent ou la défigurent. Si vous 

* Ai istot. de rep. lib. 8 , t. 2 , p, 4 55. 
/ 



CHAPITRE Vr^fvr-SErTi'EiMC. 121 

n'avez jamais réfléchi sur 1 immense pouvoir 
de 1 imitation, considérez jusqu'à quelle pro- 
fondeur deux de nos sens, Touïe et la vue, 
transmettent à noli'e àme les impressions 
qu'ils reçoivent; avec quelle facilité un en- 
fant entouré d'esclaves, copie leurs discours 
et leurs gestes, s approprie leurs inclination* 
et leur bassesse. ' 

Quoique la peinture n'ait pas , à beau- 
coup près , la même force que la réalité , il 
n en est pas moins vrai que ses tableaux sont 
(les scènes où j'assiste ; ses images , des exem- 
ples qui s'offrent à mes yeux. La plupart des 
spectateurs ny cherchent que la fidélité de 
limitation, et l'attrait dune sensation pas- 
sagère-, mais les philosophes y découvrent, 
souvent, à travers les prestiges d - l'art, le 
germe dun poison caché. I) semble, à les 
entendre, que nos vertus sont si parcs ou si 
faibles, que le moindre souille de la conta- 
gion peut les flétrir ou les détruire. Aussi en 
permettant aux jeunes gens de contempler à 
loisir les tableaux de Denvs, les exhortent- 
ils à ne pas arrêter leurs regards sur ceux de 
Pauson,à les ramener fréquemment sur ceux 

' Plat, de rep. lib. 3, t. 2, p. 3oj. 

3. Il 



122 VOYAGE D ANACHARSIS, 

(le Poi3'gnote. ' Le premier a peint les hom- 
liics tels que nous les voyons : son imitation 
est fidèle, agréable à la vue, sans danger, 
sans utilité pour les mœurs. Le second, en 
donnant à ses personnages des caractères et 
des fonctions ignobles, a dégradé l homme; 
il la peint plus petit rpi il n'est : ses images 
otent à 1 héroïsme son éclat, à la vertu sa 
dignité. Polvgnote, en représentant les hom- 
mes plus grands et plus vertueux que na- 
ture, élève nos pensées et nos sentiments 
vers des modèles sublimes, et laisse forte- 
ment empreinte dans nos âmes l'idée de la 
})eauté morale, avec l'amour de la décence 
et de Tordre. 

Les impressions de la musique sont plus 
immédiates, plus profondes et y>\n> dur;d^1es 
que celles de la peinture; ^ mais ces imita- 
tions, rarement d'accord avec nos vrais be- 
soins , ne sont presque plus instructives. Et 
en effet, quelle leçon me donne ce joueur de 
flûte, lorsquil contrefait sur le tl.'éjitre le 
chant du rossignol, ^ et dans nos jeux le sif- 

• Aristot. de rep. ]ib. 8> cap. 5, p. 4^5 ; id. de jioct», 
cap. 2, t. 2, p. G53. 

" Aristot. de rep. lib. 8, cap. 5, p. 4-^5. 
^ Ariitopli. in av. v. S23. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIEME. 123 

flement du serpent ; ' lorsque , dans un mor- 
ceau d'exécution, ilvientheurter mon oreille 
dline multitude de sons rapidement accu- 
mulés lun sur lautre?^ Jai vu Platon de- 
mander ce que ce bruit signitiait, et pend;rtit 
que la plupart des spectateurs applaudis- 
saient avec transport aux hardiesses du mu- 
sicien , ^ le taxer d ignorance et d ostenta- 
tion; de lune, parce quil n avait aucune 
notion de la vraie beauté; de 1 autre, parce 
qu il n'ambitionnait que la vaine gloire de 
vaincre une difficulté, (a) 

Quel eflet encore peuvent opérer des pa- 
roles qui, traînées à la suite du chan! , hru 
secs dans leur tis-u , contrariées dans leur 
marche , ne peuvent partap;er 1 attention que 
les inflexions et les agréments de la voix 
fixent uniquement sur la mélodie? Je parle 
surtout de la musique qu'on entend au théâ- 
tre ^ et dans nos jeux; car, dans plusieurs 
de nos cérémonies religieuses, elle conserve 
encore son ancien caractère. 

* Strab. lib. 9, p. 421. 

' Plat, de leg. ILb. 2 , t. 2 , p. 6Cg. 

3 Aristot. de rep. lib. 8, cap. 6, t. X, p. 457- 

(«) Voyez la note XIII k la fui du volume. 

^ Plut, de mus. t. 2, p. i i3t3. 



124 VOYAGE D ANACHARSIS, 

En ce moment, (]es chants mélodieux 
frappèrent nos oreilles. On célébrait ce jour- 
là une fête en Ihonncur de Thésée. ' Des 
chœurs composés de la .plus brillante jeu- 
nesse d'Athènes , se rendaient au temple de 
ce héros, ils rappelaient sa victoire sur le 
Minotaure, son arrivée dans cette ville^ et le 
retour des jeunes Athéniens dont il avait 
brisé les fers. Après avoir écouté avec atten- 
tion , je dis à Philotime : Je ne sais si c'est la 
poésie, le chant, la précision du rhythmc, 
1 intérêt du sujet, ou la beauté ravissante des 
voix, ^ que j admire le plus; mais il semble 
que cette musique remplit et élève mon àme. 
C'est, reprit vivement Philotime, qu'au lieu 
de s\irauser à remuer nos petites passions, 
elle va réveiller jusqu'au fond de nos cœurs 
les sentiments les plus honorablcsà l'homme, 
les plus utiles à la société , le courage , la re- 
connaissance, le dévouement à la patrie; 
c'est que , de son heureux assortiment avec 
la poésie, le rhythme et tous les moyens 
dont vous venez de parler , elle reçoit un 
caractère imposant de grandeur et de no- 
blesse ; qu'un tel caractère ne manque jamais 

' Plut, in Thcs. t. i , p. 17. 

* Xeuoph. nienior. lib. 3, p. ^65. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIEME. 125 

son effet, et qu'il attache d'autant plus ceux 
qui sont faits pour le saisir, qu'il leur donne 
une plus haute opinion deux-mêmes. Et 
voilà ce qui justifie la doctrine de Platon. Il 
désirait que les arts, les jeux, les spectacles, 
tous les objets extérieurs , s'il était possible , 
nous entourassent de tableaux qui fixeraient 
sans cesse nos regards sur la véritable beauté. 
L habitude de la contempler deviendrait pour 
nous une sorte d'instinct, et notre àme se- 
rait contrainte de diriger ses efforts suivant 
l'ordre et l'harmonie qui brillent dans ce di- 
vin modèle. ' 

Ah! que nos artistes sont éloignés d'at- 
teindre à la hauteur de ces idées ! Peu satis- 
faits davoir anéanti les propriétés affectées 
aux différentes parties de la musique , ils 
violent encore les règles des convenances 
les plus comm.unes. Déjà la danse, soumise 
à leurs caprices, devient tumultueuse, im- 
pétueuse , quand elle devrait être grave et 
décente -, déjà on insère , dans les entr 'actes 
de nos tragédies, des fragments de poésie et 
de musique étrangers à la pièce, et leschœurs 
ue se lient plus à l'action. ^ 

' Plat, de rpp. 1 IL. 3 , t. 2 , p. 4 o i • 
^ Aristot. de poet. cap. i8, t. 2, p. 666. 
II. 



126 VOYAGE d'aNACIIARSIS, 

Je ne dis pas que de pareils désordres 
soient la cause de notre corruption , mais ils 
l'entretiennent et la fortifient. Ceux qui les 
regardent comme indiiTércnts, ne savent pas 
qu'on maintient la règle autant par les rites 
et les manières que par les principes, que 
les mœurs ont leurs formes comme leslois,et 
que le mépris des formes détruit peu à peu 
tous les liens qui unissent les hommes. 

On doit reprocher encore à la musique 
actuelle cette douce mollesse, ces sons en- 
chanteurs qui transportent la multitude , et 
dont l'expression , n'ayant pas d'objet déter- 
miné, est toujours interprétr'-; en faveur de 
la passion dominante. Leur unique eflet est 
d'énerver de plus en plus une nation où 
les Ames sans vigueur, sans caractère, ne 
sont distinguées que par les difl'ércnts degrés 
de leur pusillanimité. 

Mais, dis-jc à Philotime , puisque l'an- 
cienne musique a de si grands avantages, et 
la moderne de si grands agréments, pourquoi 
n'a-t-on pas essayé de les concilier? Je con- 
iiaisun musicien nommé ïélésias, mcrépon- 
dil-il, qui en forma le projet il y a quelques 
années. ' Dans sa jeunesse, il s'était nourri 

» plut, de mus. t. 2. p. i i-î?- 



CHAPITRE VI^GT-SKPTIÈME. \'^'J 

des beautés sévères qui régnent dans les ou- 
vrages de Pindare et de quelques autres 
poches lyriques. Depuis , eulraiué par les 
productions de Pîiiloxène , de Timothée et 
des poêles raoderncs , il voulut rapprocher 
ces dilîorcntcs manières : mais, malgré ses 
cfiorts , il retombait toujours dans celle de 
SCS premiers maîtres, et ne retira d'autre 
fruit de ses veilles, que de mécontenter les 
doux partis. 

^ion , la musique ne se relèvera plus de 
sa chute. Il faudrait changer nos idoes et 
nous rendre nos vertus. Or, il est plus dif- 
ficile de réformer une nation que de la po- 
licer. Nous n'avons plus de moeurs, ajouJa- 
t-il , nous aurons des plaisirs. L ancienne 
musique convenait aux Athéniens vain- 
queurs à Marathon ; la nouvelle convient 
k des Athéniens vaincus à /Egos-Potamos. 

Je n'ai plus qu une question à vous faire , 
lui dis-je : Pourquoi apprendre à votre élève 
un art si funeste? à quoi sert-il en clli:t? 
^— A quoi il sert! reprit-il en riant : de ho- 
chet aux enfants de tout âge , pour les empo- 
cher de biiser les meubles de la maison. ' 
[1 occupe ceux dont loisiveté serait à crain- 

• Aristot. de rep. lib. 8, cap. 6. t. 2, p. 45t>. 



1 20 VOYAGE D A N A C H A R S I S , 

dre dans un gouvernement tcl que le nôtre; 
il amuse ceux qui, n'étant redoutables que 
par l'ennui qu'ils traînent avec eux, ne sa- 
vent à quoi dépenser leur vie. 

Ljsls apprendra la musique , parce qne , 
destiné à remplir les premières places de la 
république, il doit se mettre en état de don- 
ner son €ivis sur les pièces que Ton présente 
au concours, soit au théâtre, soit aux com- 
bats de musique. 11 connaîtra toutes les es- 
pèces d harmonie, et n'accordera son estime 
quà celles qui pourront influer sur ses 
mœurs. ' Car , malgré sa dépravation , la 
musique peut nous donner encore quelquc^s 
leçons utiles. "^ Ces procédés pénibles , ces 
chants de difficile exécution, qu'on se con- 
tentait d'admirer autrefois dans nos specta- 
cles, et dans lesquels on exerce si laborieu- 
sement aujourd'hui les enfants, ^ ne fatigue- 
ront jamais mon élève. Je mettrai quelques 
instruments entre ses mains , à condition 
qu'il ne sy rendra jamais aussi habUe que 
les maîtres de l'art. Je veux qu'une musique 
choisie remplisse agréablement ses loisirs, 

* Aristot. de rep. lib. 8, cap. 7, p. 458. 
? Id. ibid. cap. (">, p. 456. 
^ Id. ibid. p. 453. 



CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. 129 

s'il en a; le délasse de ses travaux, au lieu 
de les augmenter; et modère ses passions, 
s'il est trop sensible. ' Je veux enfin qu'il ail 
toujours cctLe maxime devant Itsyeux : que 
la musique nous appelle au plaisir, la phi- 
losophie à la vertu ; mais que c'est par le 
plaisir et par la vertu que la nature nous in- 
vite au bonheur. ' 



CHAPITRE XXVIII. 

Suite des Mœurs des Athéniens. 

J'ai dit plus haut {a) qii'en certaines heures 
de la journée , les Athéniens s'assemblaient 
dans la place publique, ou dans les bouti- 
ques dont elle est entourée. Je m y rendais 
souvent, soit pour apprendre quelque nou- 
velle, soit pour étudier le caractère de ce 
peuple. 

J'y rencontrai un jour un des principaux 
de la ville, qui se promenait à grands pas. 
Sa vanité ne pouvait être égalée que par sa 

* Aristot. de rep. lib. 8. cap. ^, t. 2, p. 458. 

* Id. ibid. cap. 5, p. 454- 

la] Voyez le chapitre XX de cet ouvrage. 



l3o VOYAGE d'aIVACIIARSIS, 

liaine conlre la démocratie. De tous les vers 
d'Homère il n'avait ret^'iiu que celte sen- 
tence : Pùen n'est si dangereux que d'avoir 
tant de chefs. ' ^ 

Il venait de recevoir une légère insulte. 
Non, disail-il en fureur, il faut que cet 
liomme ou moi abandonnions la ville ; car 
aussi-bien n'y a-t-il plus moyen dy tenir. Si 
ie siège à quelque tribunal, jy suis accablé 
par la foule des plaideurs , ou par les cris des 
; vocals. A rassemblée générale, un homm.'i 
de néant, StJe et mal velu, a l'insolence de 
se placer auprès de moi. ^ Nos orateurs sont 
vendus à ce peuple, qui tous les jours met à 
la tête de ses aftaires clés gens que je ne vou- 
drais pas mctlre à la tète des miennes.' ^ 
Dernièrement il était question délire un gé- 
néral : je me lève ; je parle des emplois ([ue 
j'ai remplis à l'armée, je montre mes bles- 
sures; et l'on choisit un homme sans expé- 
rience et sans talents.'^ C'est Thésée qui, 
en établissant légalité , est l'auteur de tous 
ces maux. Homère avait bien plus de raison : 

' Homcr. iliad. lib. 2, v. Zo\. 
' l'iieophr. charact. cap. 26. 
^ Isocr. de pac. t. i , p. 388. 
4 Xcnoph. inemor. lib. 3, p. 7G5. 



CHAPITRE VIXGT-nUITiÈME. I.'l 

Rien n'est si dangereux que d'avoir tant dt* 
chefs. En disant cela , il repoussait fièrement 
ceux quil trouvait sur ses pas, refusait le 
salut presque à tout le monde ; et s il per- 
mettait à quelqu'un de ses clients de l'abor- 
der, c'était pour lui rappeler hautement les 
services qu il lui avait rendus. ' 

Dans ce moment, un de ses amis s'appro- 
cha de lui. Eh bien! s'écria-t-il, dira-t-on 
encore que je suis un esprit chagrin, que 
j'ai de 1 humeur? Je viens de gagner mon 
procès, tout dune voix, à la vérité; mais 
mon avocat n'avait -il pas oublié dans son 
plaidoyer les meilleurs moyens de ma cause? 
Ma femme accoucha hier dun fils; et Ion 
m'en félicite, comme si celte augmentation 
de famille napportait pas une diminution 
réelle dans mou bien! Lu de mes amis, après 
les plus tendres sollicitations , consent à 
me céder le meilleur de ses esclaves. Je m eu 
rapporte à son estimation : savez -vous ce 
qu'il fait ? il me le donne à un prix fort au 
dessous de la mienne. Sans doute cet es- 
clave a quelque vice caché. ' Je ne sais quel 
poison secretsemêletoujoursàmon bonheur. 

■ Tlieoplir. charact. cap. a4- 
* Id. iLid. cap. 1 7, 



l3a VOYAGE D ANACHARSIS, 

Je bissai cet homme déplorer ses infor- 
tunes , et je parcourus les cUilerents cercles 
que je voyais autour de la place. Ils étaient 
composés de gens de tout âge et de tout état. 
Des tentes les garantissaient des ardeurs du 
soleil. 

Je m'assis auprès dïm riche Athénien j 
nommé Philandre. i^on parasite Criton cher- 
chait à 1 intéresser par des flatteries outrées, 
à l'égayer par des traits de méchanceté. Il 
imposait silence , il applaudissait avec trans- 
port quand Philandre parlait, et mettait un 
pan de sa ro])e sur sa bouche pour ne pas 
éclater, quand il échappait à Philandre quel- 
que fade plaisanterie. V^oyez, lui disait il, 
comme tout le mou de a les yeux fixés sur 
vous : hier daus le portique on ne tai issait 
point sur vos louanges : il fat question du 
plus honnée homme de la ville; nous étions 
plus de trente ; tous les sull'rages se réunirent 
en votre fliveur. ' Cet homme , dit alors Phi- 
landre, que je vois là-bas, vêtu dune robe 
si brillante, et suivi de trois esclaves, n'est- 
ce pas ApoUodore , fils de Pasion , ce riche 
banquier? Ccst lui-même, répondit le pa- 
rasite. Son faste est révoltant, et il ne se 

' Tîitoplir. cliaract. cap. a. 



CHAPITRE VINGT-HUITIÈME. l33 

souvient plus que son père avait été es- 
clave. ' Et cet autre , reprit Philandre , qui 
marche aprrs lui la tète levée? — Son père 
s'appelait d abord Sosie, répondit Crilon -, et 
comme il avait été à l'armée, il scXit nommer 
Sosistrate. ^ (a) Il fut ensuite inscrit au 
nombre des cijojens. Sa mère est de Thrace, 
et sans doute dune illustre origine ; car les 
lemuics ffui viennent de ce pays éloigné, ont 
autant de prétentions à la naissance, que de 
f;icilité dans les morurs. L;' fils est un Iripoii, 
moins copendant quHermogène, Corax et 
i'hersile , qui causent ensemble à quatre pas 
de nous. Le premier est si avare, que même 
en hiver sa femme ne peut se baij^uer qu'à 
leau froide; ^ le second si variable, qu il re- 
présente viiî^t hommes dans un même jour; 
le troisième si vain , qu il n a jamais eu de 
complices dans les louanges quil se donne, 
ni de rival dans l'amour qu'il a pour lui- 
même. 

Pendant que je me tournais peur voir 

' DeniostL pro Plionn. p. p65. 
* Tlieoplir. cliaract. cap. 28. 

(«) Sosie est le nom d'im esclave; Sosistrate, celui d'uH 
homnx liiirc. ^raiia, sigui£e armce. 
^ l'iieoplir. ibid. 
3. 1% 



l34 VOYAGE d'aNA.CHARSIS, 

une partie de dés, un homme vint i moi d'un 
air empressé : Savez -vous la nouvelle, me 
dit-il? — Non , répondis -je. — Quoi ! vous 
l'ignorez? Je suis ravi de. vous Tapprendre, 
Je la tiens de Nicératès, qui arrive de Macé- 
doine. Le roi Philippe a été hattu par les 11- 
lyrieris -, il est prisonnier ; il est mort. — 
Comment? est-il possihie? — Rien n est si 
certain. Je viens de rencontrer deux de nos 
archontes ; j'ai vu la joie peinte sur leurs vi- 
sages. Cependant n'en dites rien, et surtout 
ne me citez pas. Il me quitte aussitôt, pour 
communiquer te secret à tout le monde. ' 

Cet homme passe sa vie à forger des 
nouvelles, me dit alors un groSx\thénien qui 
était assis auprès de moi. 11 ne s'occupe que 
de choses qui ne le touchent point. Pour 
moi , mon intérieur me suffit. J'ai une femme 
que j aime beaucoup (et il me fit 1 elogc de sa 
femme.) ' [l!er,jenepuspassouperaveceUe, 
j'étais prié chez un de mes amis j (et il me fit 
la description du repas.) Je me retirai chez 
moi assez content, mais j'ai fait cette nuit 
un rêve qui m'inquiète. Il me racoiila son 
rêve. Ensuite il me dit pesamment que la 

■ 'J'iicdplir. clianict. cap. 8. 
* Id ibid. Cijp. 3. 



CHAPITRE VINGT-HUITIÈME. l35 

ville fourmillait d'étrangers j que les hommes 
d aujourd liui ne valaient pas ceux d'autre- 
fois ; que les denrées étaient à bas prix ; 
qu'on pourrait espérer une bonne récolte , 
s'il venait à pleuvoir. Après mavoir de- 
mandé le quantième du mois, ' il se leva 
pour aller souper avec sa femme. 

Eh quoi ! me dit un Athénien qui survint 
tout à coup, et que je cherchais depuis long- 
temps , vous avez la patience d'écouter cet 
ennuyeux personnage' Que ne faisiez-vous 
comme Aristole? Un i;rand parleur s'empara 
de lui , et le fatiguait par des récits étrangers. 
Ehhien,luidisait-il, n'êtes-vous pas étonné? 
Ce qui m étonne , répondit Aristote , c'est 
qu'on ait des oreilles pour vous entendre, 
quand on a des pieds pour vous échapper. ^ Je 
lui dis alors que j avais une affaire à lui com- 
muniquer, et je voulus la lui expliquer. Mais 
lui, de m arrêter k chaque mot. Oui, je sais 
de quoi il s agit; je pourrais vous le raconter 
au long; continuez, n'omettez aucune cir- 
constance; fort bien; vous y êtes; cest cela 
même. Voyez combienil était nécessaire d'en 
conférer ensemble! A la fin , je l'avertis qui! 

> Theophr. charact. CEp. 3. 
' Plut, de garrul. t. 2, p. 5o3. 



l36 TOYAGE dVnACIIARSIS, 

ne cessait de m'interrompre. Je le sais, ré- 
pondit-il; mais jai un extrême h(^soin de 
parler. Cependant je ne ressemhle point à 
l'homme qui vient de vous quitter. !1 parle 
sans réflexion, et je crois être à Tahri de ce 
reproche : témoin le discours que je lis der- 
nièrement à 1 assemblée : vous n'y étiez pas; 
je vais vous le réciter. A ces mots, je voulus 
profiter du conseil d'Aristote : mais il me sui- 
vit, toujours parlant, toujours déclamant. ' 

Je me jetai au milieu d un groupe l'oimé 
autour d'un devin qui se plaignait de i'in- 
crcdulilé des Atliéniens. I! s écriait : Lors(rne 
dans 1 assemblée géuérale je parle der cîioses 
divines , et que je vous dévoile l'avenir, vous 
vous moquez de moi comme d'un fou ; ce- 
pendant 1 événement a toujours justifié mes 
prédictions. Mais vous portez envie à ceux 
qui ontdcs lumières supérieures aux vôtres.' 

Il allait continuer, lorsque nous vîmes 
paraître Diogène. Il arrivait de Lacédémonc. 
« D où venez-vous, lui demanda quelqu'un? 
« — De l'appartement des hommes à celui 
i( des femmes, répondit-H. ^ » «Y avait-il 

' Tliroplir. cliamct. cap. y. 
' rlat. iii lùitliyplir. t. i , p. 3. 
* Dii.g. Lacrl. lib. G, $. Hg. 



CHAPITRE VIXGT-IIUITIÈME. ï3y 

(t beaucoup de monde aux jeux olympiques, 
u lui dit un autre? — Beaucoup de specta- 
(c leurs, et peu d'hommes. ' » Ces réponses 
furent applaudies; et à l'instant il se vit en- 
touré d'une foule d'Athéniens qui cher- 
chaient à tirer de lui quelque répartie. 
« Pourquoi , lui disait celui-ci , mangez-vous 
« dans le marclié? — C'est que j'ai faim dans 
« le marché. " » Un autre lui fil cette ques- 
tion : « Comment puis-je me venger de mon 
« ennemi? — En devenant plus vertueux,^ n- 
« Diogène, lui dit un troisième, on vous 
« donne bien des ridicules. — Mais je ne les 
« reçois pas. ^ » Un étraui^er, né à îMynde, 
voulut savoir comment il avait trouvé celte 
ville. « J'ai conseillé aux habitants , ré- 
« pondit-iJ , d'en fermer les portes, de peur 
« qu'elle ne s'enfuie. ^ « C est qu en elTet 
cette ville, qui est très petite, a de très gran- 
des portes. Le parasite Criton étant monté 
sur une chaise , lui demanda pourquoi on 
l'apjîelait chien. — « Parce que je caresse 

' L)iog. Laert. lih. 6, 5- Co. 

=« Id. ibid. 5. 58. 

^ Plut, de aud. poet. t a, p. 21. 

4 Dlog. ibid. §. 5\. 

5 Id. ibid. §. 57. 



l38 VOYAGE d'aNACII VRSIS, 

« ceux qui me donnent de quoi vivre , que 
« j'aboie contre ceux dont j'essuie des retiis, 
« et que je mords les méchants. ' » «Et quel 
« est, reprit le parasite, l'auimal le plus dan- 
« gereux? _ Parmi les animaux sauvages , 
« le calomniateur; parmi les domestiques, le 
« flatteur. ' » 

A ces mots, les assistants firent des éclats 
de rire; le parasite disparut, et les attaques 
continuèrent avec plus de chaleur. « Dio- 
« gène, d'où êtes-vous, lui dit quelqu'un? 
« Je suis citoyen de l'univers, répondit-il. ^ 
« Eh non ! reprit un autre , il est de Sinope ; 
« les habitants l'ont condamné à sortir de 
« leur ville. — Et moi je les ai condamnés à 
« y rester.'^w Un jeune homme d'une jolie fi- 
gure, s'étant avancé , se servit d une expres- 
sion dont l'indécence fit rougir un de ses 
amis de même âge que lui. Diogcne dit au 
second : « Courage, mon enfant, voilà les 
« couleurs de la vertu. ^ » Et s'adrcssant au 
premier : «jS'avez-vous pas de honte, lui 

ï Diog. laert. lib. 6, J. Gù. 
' M. ibid. S. 5i. 
•' la. iliid. "§. 63. 
A Id. ibid. §. 4 g. 
5 Id. ibid. §. 54. 



CHAPITRE VINGT-UUITIÈME. I Of) 

r dit- il, de tirer une lame de plomb dun 
({ fourreau d'ivoire ? » » Le jeune homme 
en fureur lui ayant appliqué un soufïlet : 
« Eh bien! reprit- il sans s'émouvoir, vous 
<( m apprenez une chose; c'est que j'ai besoin 
« d un casque. * » Quel fruit, lui demanda- 
t-on de suite, avez-vous retiré de votre phi- 
losophie? — «Vous le voyez, de trc préparé 
« à tous les événements. ^ » 

Dans ce moment, Diogène, sans vouloir 
quitter sa place, recevait sur sa tète, de l'eau 
qui tombait du haut d'une maison : comme 
quelques-uns des assistants paraissaient le 
plaijidrc , F Jalon, qui passait par hasard 
[c.uv dit : « Voulez-vous que votre pitié lui 
« soit utile ? faites semblant de ne le pas 



« von 



,• 4 



Je trouvai un jour, au portique de Jupi- 
ter , quelques Athéniens qui agitaient des 
questions de philosophie. Non, disait triste- 
ment un vieux disciple d Heraclite, je ne 
puis contempler la nature sans un secret 
efiroi. Les êtres insensibles ne sont que dans 

' Diog. Laert. lib. 6, §. 55. 
= Id. ibid. §./}!. 

3 Id. ibid. §. 63. 

4 Id. ib d. §. i4- 



l4o VOYAGE d'aNACHARSIS, 

un état de guerre ou de ruine -, ceux qui 
vivent dans les airs, dans les eaux et sur la 
terre, n ont reçu la force ou la ruse, que 
pour se poursuivre et se détruire. J'égorge 
et je dévore mol-même Tanimal que j ai 
nourri de mes mains, en attendant que de 
vils insectes me dévorent à leur tour. 

Je repose ma vue sur des tableaux plus 
riants, dit un jeune partisan de Ûémocrite. 
Le flux et le reflux des générations ne m'af- 
flige pas plus que la succession périodique 
des flois de la mer ou des feuilles des arbres. * 
Qu'importe que tels individus paraissent ou 
disparaissent? La terre est une scène qui 
change à tous moments de décoration. Ne 
se couvre-t-elle pas tous les ans de nouvelles 
fleurs, de nouveaux fruits? Les atomes dont 
je suis composé , après s'être séparés , se réu- 
niront un jour, et je revivrai sous une autre 
forme. ^ 

Hélas! dit un troisième, le degré d'amour 
ou de haine , de joie ou de tristesse dont 
nous sommes aftbctés, n influe que trop sur 

' Mimner. ap. Stob. serm, 96, p. 528. Simonid. ap 
cumd. p. 53 o. 

' Plin. liist. liât. lib. 7, cap. 55, t. i , p. ^11. Bnuk. 
feist. pliilos. t. I , p. 1 195. 



CHAPITRE VINGT-HUITIÈME. l4l 

nos jugements. ' Maiade, je ne vois dans la 
nature qu'un système de destruction ; en 
sauté, qu un système de reproduction. 

Elle est luii et 1 autre, répondit un qua- 
trième. Quand l'univers sortit du chaos, les 
êtres intellis^euts durent se flatter que la sa- 
gesse suprèmedaignerait leurdévoiler le mo- 
tif de leuF existence ; mais elle renferma son 
secret dans son sein , et , adressant la parole 
c'.'uxcausessecondes, elle ne prononça que ces 
deux niots : Détruisez, reproduisez. ^ Ces mots 
ont li.xé pour jamais la destinée du monde. 

Je ne sais pas, reprit le premier, si c'est 
pour se jouer, ou pour un dessein sérieux, 
que 1( s dieux nous ont formés; ' mais je sais 
que !c plus grand des malheurs est de naître; 
le plus grand des bonheurs, de mourir. ^ 
La vie , disait Pindare , n'est que le rêve 
dune ombre : ^ image sublime, et qui dun 
seul trait peint tout le néant de Thomme. 
La vie, disait Socrate, ne doit être que la 

* Aristot. de rliet. lib. i , cap. 2, t. 2, p. 5 1 5. 
^ ^isop. ap. Stob. serm. io3, p. 564. 
^ Plat, dp leg. lib. i , t. 2, p. 644- 

4 Sophocl. in Olidip. Colou. v. 128p. BaccLyl. et alii 
ap. S10I). serm. 96 , p. 53o et 53 1 . Cicer. tuscul. lib. i , 
cap. 48, t. 2, p. 2^3. 

5 Pind. pythie. 8, v. i36. 



iqH VOYAGE DA^ACHARSIS, 

méditation de la mort : ' paradoxe élraiige, 
de supposer qu'on nous oblige de vivre pour 
nous apprendre à mourir. 

L homme naît, vit et ipeurt dans un même 
instant-, et diuis cet instaut si fugitif, quelle 
complication de souffrances ! Son entrée 
dans la vie s'annonce par des cris et par des 
pleurs : dans l'enfance et dans ladolescerice, 
des maîtres qui le tpanniseut , des devoirs 
qui l'accablent : ^ vient ensuite une succes- 
sion effrayante de travaux p;'nibies, de soins 
dévorants, de chagrins amers, de combats 
de toute espèce-, et tout cela se termine par 
une vieillesse qui le fait mépriser , et un 
tombeau qui le fait oublier. 

Vous n'avez qu'à l'étudier. Ses vertus ne 
sont que l'échange de ses vices il ne se sous- 
trait à l'un que pour obéir à l'autre. ^ S il 
néglige son expérience, c'est un enfant qui 
commence tous les jours à naître; s il la 
consulte , c'est un vieillard qui se plaint d'a- 
voir trop vécu. 

' Plat, in Phcxdon. t. i , p. 64 et 67; id. ap. CÀrm. 
Alex, stromat. lib. 5, p. 686. 

' Sophocl. in OEdip. Colon, v. 1 290, etc. Axioch. ap. 
Plat. t. 3, p. 366. Teles. ap. btob. p. p35. 

3 Plat, in Phaedon. t. i , p. 69. 



CHAPITRE VUVGÏ-auiTlÈME. l43 

n avait par-dessus les animaux deux in- 
signes avantages, la prévoyance et Tespé- 
rauce. Qu a fait la nature? Elle les a cruelle- 
ment empoisonnés par la crainte. 

Quel vide dans tout ce qu'il fait! que de 
variétés et d'inconséquences dans ses pen- 
chants et dans ses projets! Je vous le de- 
mande : qu'est-ce que l homme? 

Je vais vous le dire, répondit un jeune 
étourdi qui entra dans ce moment. îl tira de 
dessous sa robe une petite figure de bois ou 
de carton, dont les membres obéissaient à 
des fils qu il tendait et relâchait à son gré. » 
Ces fils, dit-il, sont les passions qui nous 
entraînent tantôt d'un côté et tantôt de 
l'autre; " voilà tout ce que j en sais. Et d 
sortit. 

Notre vie, disait un disciple de Platon, 
est tout à la fois une comédie et une tragé- 
die : sous le premier aspect, elle ne pouvait 
avoir d autre nœud que notre folie-, sous le 
se ond , d autre dénouement que la mort ; et 
comme elle participe de la nature de ces 

' Herodot. lib. 2, cap. ^8. Lib. de muntl. ap. Aristou 
ca\). 6, t. I , p. 6i I. Lucian. de Dfci .Sjr. cap, lii . i. 3. 
p. 4GS. Apul. de niund. tic. 

» Plat, de leg. lib. i , t. a , p. 644- 



i44 VOYAGÉ D'ANaCHAKSXS, 

deux drames , elle est mêlée de plaisirs et de 
douleurs, ' 

La conversation variait sans cesse. L'un 
niait ï existence du mouvement: l'autre, 
celle des objets qui nous entourent. Tout, 
au dehors de nous , disait-on , n'est que pres- 
tige et mensonge; au dedans, qu erreur et 
illusion. Nos sens, nos passions, notre rai- 
son nous égarent; des sciences, ou plutôt 
de vaines opinions, nous arrachent au re- 
pos de 1 ignorance , pour nous livrer au tour- 
ment de 1 incertitude; et les plaisirs de 1 es- 
prit ont des retours mille fois plus amers 
que ceux des sens. 

J'osai prendre la parole. Les hommes • 
dis-je, s éclairent de plus en plus. iS est i! 
pas à présumer qu'après avoir épuisé toutes 
les erreurs, ils découvriront enfin le secret 
(i€ ces mystères qui les tourmentent? Fl 
savez-vous ce qui an'ive, me répondil-on.' 
Quand ce secret est sur le point d être en 
levé, la natureesltout-à-coupai laqué(* d ti;te 
épouvantable maladie. '^ Lu d-jiuge, un in- 

» riat. in Phile!). f. 2, p. 5o. 

* Id. in Tim. t. 3, p. 22. .iristot. nieteor. lib. 9.,c. if\. 
t. r, p. 5.^8. Polyb. lib. C, p. 4<^3. Heraclit. ap. Clcin. 
Alex. lib. 5;, p. 711. Kot. Pouer. ibid. 



ciiAriTnr, vi^'gt-huitième. i/fS 

cendie détruit les nations, avec les monu- 
ments de leur intelligence et de leur vanité. 
Ces fléaux horribles ont souvent bouleversé 
notre globe; le flambeau des sciences sest 
plus d une fois éteint et rallumé. A chaque 
révolution , quelques individus, épar;i,nés 
par hasard, renouent le lil des générations; 
et voilà une nouvelle race de malheureux, 
laborieusement occupée, pendant une lon- 
gue suite de siècles, à se former en société, 
à se donner des lois, à inventer les arts et à 
perfectionner ses connaissances , ' jusqu'à 
ce qu'une autre catastrophe fengloutisse 
dans labîme de l'oubli. 

Il n^était pas en mon pouvoir de soutenir 
plus long-temps une conversation si étrange 
et si nouvelle pour moi. Je sortis avec préci- 
pitation du portique ; et, sans savoir où por- 
ter mes pas, je me rendis sur les bords de 
1 Ilissus. Les pensées les plus tristes, les sen- 
timents les plus douloureux agitaient mon 
âme avec violence. C'était donc pour acquév 
rir des lumières si odieuses que j avais quitté 
mon pays et mes parents! Tons les efforts 
de l'esprit humain ne servent donc qu'à 
montrer que nous sommes les plus misera- 

' Aiislut. metrii)lj. lib. 14. cnp. fî, l, 2, p. ioo3. 



1^6 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

bles des êtres! Mais d où vient qu'ils exis- 
tent, d'où vient qu'ils périssent ces êlres? 
Que signifient ces changements périodiques 
qu'on amène éternellement sur le théâtre 
du monde? A qui destine-t-on un speclacio 
si terrible? est-ce aux dieux qui n'en onî 
aucun besoin? est-ce aux hommes qui en 
sont les victimes ? Et moi-même , sur ce 
théâtre, pourquoi m'a-t-on forcé de prendre 
un rôle? pourquoi me tirer du néant sans 
mon aveu, et me rendre malheureux sans' 
me demander si je consentais à letre? J'in- 
terroge les cieux, la terre, l'univers entier. 
Que pourraient- ils répondre? ils exécutent 
en silence des ordres dont ils ignorent les 
motifs. J'interroge les sages. Les cruels! ils 
m'ont répondu. Ils m'ont appris à me con- 
naître; ils mont dépouillé de tous les droits 
que j'avais à mou estime-, et déjà je sui:J 
injuste envers les dieux, et bientôt peni- 
être je serai barbare envers les hommes. 

Jusqu'à quel point d'activité et d'exalta- 
tion se porte une imagination fortement 
ébranlée ! D'un coup-d oeil , j'avais parcouru 
toutes les conséquences do ces fatales opi- 
nions. Les moindres apparences étaient de« 
venues pour moi des réalités j les moindres 



CHAPITRE VINGT-HUITIÈME, l^ij 

craintes , des supplices. Mes idées , semblables 
à des fantômes eftrayaiits, se poussaient et s6 
repoussaient dans mon esprit, comme les flots 
d'une mer agitée par une lioîTible tempête. 

Au milieu de cet orage, je m'étais jeté, 
sans m'en apercevoir , au pied d'un platane, 
sous lequel Socrate venait que]c|uei"ois s'en- 
tretenir avec ses disciples. ' Le souvenir de 
cet homme si sage et si heureux ne servit 
qu'à augmenter mon délire. Je 1 invoquais à 
haute voix , j'arrosais de mes pleurs le lieu 
où il s'était assis, lorsque j'aperçus au loin 
Phocus , fils de Phocion , et Gtésippe , fils de 
Chabrias, ' accompagnés de quelques jeunes 
gens avec qui j'avais des liaisons. Je n'eus 
que le temps de reprendre l'usage de mes 
sens : ils s^approchèrent , et me forcèrent de 
les suivre. 

Nous allâmes à la place publique : on 
nous montra des épigrammes et des chan- 
sons contre ceux qui étaient à la tète des 
affaires, ^ et l'on décida que le meilleur des 
gouvernements était celui de Lacédémone. 4 

» Plat, in Phftdi-. t. 3, p. 229. 

' Plut, in Phoc. t. I, p. j.|4 et •yHo. 

^ Plut, in Pericl. t. i , p. 170. 

4 Aristol, de rep. lib. .^ , cap. i , t. 2, p. 363. 



l48; VOYAGE D 'a>^ AC lî ARS IS , 

Nous nous rendîmes au théâtre; on y jouait 
des pièces nouvelles que nous sifflâmes, ' 
et qui réussirent. Nous montâmes à cheval. 
Au retour, après nous être baignés, nous 
soupàmes avec des chanteuses et des jouea- 
s;"S de flûte. ^ .Foubliai le portique , le pla- 
tane et Socrate ; je m'abandonnai sans ré- 
serve au plaisir et à la licence. Nous passâmes 
une partie de la nuit à boire, et l'autre moi- 
tié à courir les rues pour insulter les pas- 
sants. 

A mon réveil, la ])aix régnait dans mon 
àme, et je reconnus aisément le principe des 
terreurs aui m'avaient airité la veille, N étant 
pas encore aguerri coïitie les incertitudes du 
savoir, ma peur avait été celle dun eniant 
qui se trouve pour la première fois dans les 
ténèl^rcs. Je résolus, dès ce moment, de 
fixer mes idées à légard des opinions qu on 
avait traitées dans le portique, de fréquenter 
la bibliotbèque d un Athénien de mes amis, 
et de proHter de cette occasion pour con- 
naître en détail les diilércntcs branches de 
la littérature grecque. 

' Demosth. de fais, lep. p. ^t]G. 
* P);it. in Protag. t. i , p. 34 " . 
^ Dcimistl). in Conoii. p. t ii<i. 



CHAPITRE VIH^GT-NEUVIÈME. l^g 

CHAPITRE XXIX 

BiIjliothè([ue d'un Athénien. Classe de PhUo- 
sophic. 

1 isisTn.vTE s'était fait, il y a deux siècles, 
une ]>ibliotliôque qu'il avait reiiduo pu])li- 
que, et qui fut cusuite enlevée par Xcrxès, 
et transportée en Perse. ' De mon temps, 
plusieurs Athéniens avaient des collections 
de livres. La plus considérable apparts-nait 
à Eudido. Il lavait reçue de ses pères : ^ il 
méritait de la posséder, puisquil eu con- 
naissait te prix. 

En y entrant, je frissonnai d'étonncment 
et de plaisir. Je me trouvais au milieu des 
plus beaux génies de la (irèce. Ils vivaient, 
iisrespiraicnl dans leius ouvra <^cs, rangés au- 
tour de moi. Leur silence môme augmentait 
mon respect : rassemblée de tous les souve- 
rains de la terre m eût paru moins imposante. 
Quelques moments après je m'écriai : Hélas! 
que de connaissances refusées aux Scythes! 

' Au]. Gell. liL. G, cap. i j. 

* Allrii. lih. I , rnp. •< , p. 3. Casaiib. ibid. ]\ G. 



l5o VOYAGE D ANACIIARSIS, 

Dans la suite, j'ai dit plus d'une fois : Que 
de connaissances inutiles aux hommes! 

Je ne parlerai point ici de toutes les ma- 
tières sur lesquelles on a tracé l'écriture. Les 
peaux de chèvre et de mouton, ' diflërentes 
espèces de toile furent successivement em- 
ployées; ^ on a fait depuis usage du papier 
tissu des couches intérieures de la tige d une 
plante qui croit dans les marais de l'Egypte, 
ou au milieu des eaux dormantes que le Nil 
laisse après son inondation. ^ On en fait des 
rouleaux , à l'extrémité desquels est sus- 
pendue une étiquette contenant le titre du 
livre. L'écriture n'est tracée que sur une des 
faces de chaque rouleau, et, pour en facili- 
ter la lecture, elle s'y trouve divisée en plu- 
sieurs compartiments ou pages, (a) 

Des copistes de profession ^ passent leuf 
vie à transcrire les ouvrages qui tombent 
entre leurs mains-, et d'autres particuliers, 
par le désir de s'instruire, se chargent du 

' Uerodot. lib. 5 , cap. 58. 

'■^ Pliii, lib. 1 3 , cap. 1 1 , t. I , p. G8g. Caylus , rec. 
d'antiq. t. 5, p. 76. 

^ Theophr. hist. plant, lib. 4, "^P- *)>?• 4^^. Pljn, 
jbjd. Meni. de l'acad. des bcll. irttr. t. 26, p. a^Ci. 

(a) Voyez ks manuscrits d'ilerculanunj. 

4 Poli. lib. 7, cap. 33, S. 211. 



CHAPITRE yiNGT-ÎIEUVIEME. l5l 

même soin. Démosthcne me disait un jour, 
que pour se former le style, il avait huit ibis 
transcrit de sa main Thistoire de Thucy- 
dide. ' Parlà,lesexemplaircsscmultiplicnt; 
mais, à cause des frais de copie, (a) ils ne 
sont jamais fort communs , et c'est ce qui 
fait que les lumières se répandent avec tant 
de lenteur. Un livre devient encore plus 
rare, lorsqu'd paraît dansun pays éloigné, et 
lorsqu il traite de matières qui ne sont pas à 
la portée de tout le monde. J'ai vu Platon, 
malgré les correspondances qu'il entretenait 
en Italie, obtenir avec beaucoup de peine 
certains ouvrages de philosophie , ^ et don- 
ner cent mines (^h] de trois petits traités de 
Philolaûs. ^ 

Les libraires d'Athènes ne peuvent ni se 
donner les mêmes soins , ni faire de parcdles 
avances. Ils s'assortissent pour lordinaire 

' Lucian. adv. indod. J. i\, t. 3, p. 102. 

(a) Après la mort de Speusippe, disciple de Platon. 
Arislote acheta ses livres, qui étaient en petit nombre, et 
eu donna trois talents, c'cst-ii-ùire, seize mille deux cents 
livres. (Diog. Laert. lib. 4. (J. 5. Aul. GclL lib. 3, c. 17.) 

^ Diog. Laert. in Aroliyt- lib. 8 , $. 80. 

(//) Neuf mille livres. 

i Diog. Laert. in Hat. lib. 3 , g. 9 ; lib. 8, $■ 85. Aul. 
Gell. lib. 3, cap. 17. 



l52 VO\AGE d'aNACHARSIS, 

en livres de pur agrément , dont ils envoient 
une partie dans les contrées voisines, et 
quelquefois même dans les colonies grec- 
ques établies sur les côtes du Pout-Euxin. ' 
La fureur d écrne fournit sans cesse de nou- 
veaux aliments à ce commerce. Les Grecs se 
sont exercés dans tous les genres de littéra- 
ture. On en pouira juger par les diverses 
notices que je donnerai de la LiJjliollièque 
d'Euclide. 

Je conunencerai par la classe de philoso- 
pliie. Elle lu; remontait qu'au siècle de So- 
lon , qui fiorissait il y a deux cent cinquante 
ans environ. Auparavant, les Grecs avaient 
des théologiens, et n avaient point de phi- 
losophes; peu soigneux d étudier la nature, 
les poètes recueillaient et accréditaient par 
leurs ouvrages les mensonges et les supers- 
titions qui régnaient parmi ie peuple. IMais 
au temps de ce législateur, et vers la cin- 
quantième olympiade, (a) il se lit tout à 
coup une révoîution surprenante dans les 
esprits. Thaïes et Pythagore jetèrent les fon- 
dements de leur philosophie; Cadtiais de 
Milet éciivit riiisloirc en prose; Thcspis 

' Xf'iuipli. cxpcd. CjT. lib. 7, p. 4 12. 
(a) \ ers l'an 58o avai;t J. C. 



CHAPITRE VIXGT-NEUVIEME. I bO 

donna une première forme à la tragédie, et 
Susarion à la comédie. 

Thaïes de Milet en lonie, l'un des sept 
sages de la Grèce, naipiit dans la première 
aimée de la trente-cinquième olympiade. » (a) 
11 remplit d'abord avec distinction les em- 
t)lois auxquels sa naissance et sa sagesse 
l'avaient appelé. Le besoin de s instruire le 
Imca bientôt de voyager parmi les nations 
élranj^ères. A son retour , s étant dévoué 
sans partage à 1 élude de la nature, il étonna 
la Grèce en prédisant une éclipse de so- 
leil; '^ il linslruisit, en lui communirpiant 
des lumières qu il avait acquises en Egypte 
sur la géométrie et sur 1 astronomie. ^ 11 vé- 
cut libre; il jouit en paix de sa réputation, 
et mourut sans regret, (b) Dans sa jeunesse, 
sa mère le pressa de se marier; elle l'en pressa 
do nouveau plusieurs années après. La pre- 

' Apollod. ap. Diog. Laert. lib. i, §. 38. Corsin. f;i»t. 
aitic. t. J , p. 5'J. 

(a) Vers l'un Glo avant J. C 

2 Hcrodot. lib. i , cap. 7^. Cicfr. de di\in. lib. 1, 
cap. i\i), t. J , p. i( I. Pliii. lib. 2 , ra}). 12 , t. l , p. y8. 

^ Uiog. Laerl. lib. 1,5. i^ et 27. Bailly, liist. de l'as- 
tron. aiic. p. i()(i et 4-^9- 

(A) Vers l'an j/(8 avant J. C. 



l54 VOYAGE d'aNACHAUSIS, 

mière fois il dit : « Il n'est pas temps encore ; » 
« la seconde : Il n'est plus temps. ' » 

On cite de lui plusieurs réponses que je 
vais rapporter, parce qu'elles peuvent don- 
ner une idée de sa philosophie, et montrer 
avec quelle précision les sages de ce siècle 
tâchaient de satisfaire aux questions qu'on 
leur proposait. 

Qu'y a-t-il de plus beau? — L'univers, 
car il est louvrage de Dieu — De plus vaste ? 

L espace, parce qu'il contient tout De 

plus fort? — La nécessité, parce quelle 
triomphe de tout. — De plus difficile? — 
De se connaître. — De plus facile? — De 
donner des avis. — De plus rare? — - Un ty- 
ran qui parvient à la vieillesse. — Quelle 
difl'ércnce y a-t-il entre vivre et mourir? — 
Tout cela est égal. — Pourquoi donc ne 
mourez-vous pas? — C'est que tout cela est 

égal. Qu'est-ce c|ui peut nous consoler 

dans le malheur? — La vue dun ennemi 
plus malheureux que nous. — Que faut-il 
pour mener une vie irréprochable? — Ne 

pas faiçe ce qu'on bUlme dans les autres 

Que faut-il pour être heureux? — Un corps 

« Diog. Laert. lib. i , §. 26 



CHAPITP.E VINGT-NELVIEME. Toa' 

sain , une fortune aisée , un esprit éclai- 
ré, ' etc. etc. 

Rien de si célèbre que le nom de Pytlia- 
gore, rien de si peu connu que les détails 
de sa vie. ^ Il paraît que dans sa jeunesse il 
prit des leçons de Thaïes et de Phérécyde 
de Sc^Tos, qu'il fit ensuite un long séjour eu 
Egypte, et que, s il ne parcourut pas les 
royaumes de la haute Asie, il eut du moins 
quelques notions des sciences qu'on y culti- 
vait. La profondeur des mystères des Égyp- 
tiens, les longues méditations des sages de 
rOricnt, eurent autant d'attraits pour son 
imagination ardente, qu^en avait pour son 
caractère ferme le régime sévèr-e que la 
plupart d entre eux avaient embrassé. 

A son retour, ayant trouvé sa patrie op- 
primée par un tyran, ^ il alla, loiu de la 
servitude, s'établjr à Crotoneen Italie. Cette 
ville était alors dans un état déplorable. Les 
habitants, vaincus par les Locriens, avaient 
perdu le sentiment de leurs forces, et ne 

' Diog. Lacri. lib. i, §. 35, 36, etc. 
^ Id. ibid. lib. 8,5- i- Fabric. bibiioth. gr^c. t. |, 
p. 455. Bruck. hist. philos, t. i , p. 994- 

^ Strab. lib. 14 : p. 638. Diog. Lacrt. ibid. §. 3. 



l56 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

trouvaient dautre ressource à leurs mal- 
heurs que l'excès des plaisirs. Pjthagôre en- 
treprit de relever leur courage en leur don- 
nant leurs anciennes verf us. Ses instructions 
et ses exemples hélèrent tellement les pro- 
grès de la r('lormation,cpi'on vit un jour k-s 
femmes de Crotone , entraînées par son 
éloquence, consacrer dans un temple les ri- 
ches ornements dont elles avaient soin de se 
parer. ' 

Peu content de ce triomphe, il voulut le 
perpétuer, en élevant la jeunesse dans les 
principes qui le lui avaient procuré. Comme 
il savait que dans un état rien ne donne plus 
de l'orce cjue la sagesse des mœurs, et dans 
un particulier, que 1 absolu renoncement à 
soi-même, il conçut un s\ sterne d'éducation 
qui , poui' rendre les âmes capai)ics de la vé- 
rité, devait les rendre indépendantes des 
sens. Ce fut alors qu il forma ce fameux ins 
titut qui, jusquen ces derniers temps, s'est 
distingue parmi les autres sectes phiiosophi- 
ques. '^ J aurai occasion den parler dans h 
suite, (a) 

' .lustin. lib. 20, cap. 4. 

^ plat, de ipj). lib. 1 o, t. a . p. 60O. 

(u) Voje/. 1b cliiipjirs LXX\ . 



CHAPITRE VINGT-NEXJVIÈME. 1 57 

Sur la fin de ses jours, et dans une ex- 
trême Yieillesse , Pythagore eut la douleur 
de voir son ouvrage presque anéanti par la 
jalousie des principaux citoyens de Crotone. 
Obligé de prendre la fuite, il erra de ville 
en ville. ' jusquau moment où la mort, en 
terminant ses infortunes, fit taire l'envie, et 
restituer à sa mémoire des honneurs que le 
souvenir de la persécution rendit excessifs. 

L'école d'iouie doit son origine ù Thaï" s; 
celle d Italie, à Pythagore ; ces deux écoles 
en ont Ibrmé d autres, qui toutes ont pro- 
duit de grands hommes. Euclide, en rassem- 
hlant leui's écrits, avait eu soin de les distri- 
buer relativement aux différents systèmes de 
philosophie. 

A la suite de quelques traités, peut-être 
faussement attribués à Thaïes,^ on voyait 
les ouvrages de ceux qui se sont transrais sa 
doctrine, et qui ont été successivement pla- 
cés à la tête de son école. Ce sont Auaxi- 
mandre, ^ Anaximène, '♦ Anaxagorc, qui le 

' PorjDli. de vit. Pytliag. p. 5i. 

* Plut, de orac. t. 2 . p. 4o3. Diop;. Laen. li!). i , $. a3i 

^ Diog. LatTt. lih. 2, Ç. a. Suid. Id A'ytt^iy.- 

4 Fabric. Jjibliotii. gra:c. t i , p. 8i4- 

.1. 14 



l58 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

premier enseigna la philosophie à Athènes,* 
Archélaûs, qui fut le maître de Socrate. 
Leurs ouvrages traitent de la formation de 
l'univers, de la nature des choses, de la géo- 
métrie et de Tastronomie. 

Les traités suivants avaient beaucoup plus 
de rapport à la morale; car Socrate, ainsi 
que ses disciples, se sont moins occupés de 
la nature en général , que de l'homme en 
particulier. Socrate n'a laissé par écrit qu'un 
hymne en l'honneur d Apollon, et quelques 
fables d'Esope, qu'il mit en vers pendant 
quïl était en prison. ^ Je trouvai chez Eu- 
clide ces deux petites pièces, et les ouvrages 
qui sont sortis de l'école de ce philosophe. 
Ils sont presque tous en forme de dialogues, 
et Socrate en est le principal interlocuteur, 
parce qu'on s est proposé d'y rappeler ses 
conversations. Je vis les dialogues de Platon, 
ceux d'Alexaraène, antérieurs à ceux de Pla- 

' Aristot. de anim. lib. i, cap. 2, t. i, p. 6ao. CJapi. 
Alex, stroniat. lib. i, p. 352. 

* Diog. Lacrt. lib. i, §. i6. 

^ Plut, de fort. Alex. t. 2, p. 828. Cicer. de orat. 1. 3 , 
cap. I G, t. I , p. 294. Plat \d. Plisedon. t. i , p. tio. Diog, 
Laert. lib. 2 , §. 42- 



CHAPITRE VI.\GT-NiiUVlÈME. 169 

ton , * ceux de Xénophon, ceux d'Eschine,^ 
ceuxdeGriton,Mc Simon.'* deGlaucon,^de 
Simmias , ^ de Cébès , ' de Phœdon , ^ et d'Eu- 
clide 9 qui a fondé l école de Mégare , dirigée 
aujourdhui par Eubulide son disciple. 

Il est sorti de 1 école d'Italie un beaucoup 
plus grand nombre d écrivains que de celle 
dionie : "° outre quelques traités qu'on at- 
tribue à Pytbagore , et qui ne paraissent 
point authentiques/' la bibliothèque d'Eu- 
clide renfermait presque tous les écrits des 
philosophes qui ont suivi ou modifié sa doc- 
trine. 

Tel fut Empédocle d'Agrigente, à qui les 
habitants de cette grande ville offrirent la 

' Aristot. ap. Athen. lib. 1 1 , cap. i5, p. 5o5. 

3 Diog. Laert. lib. 2 , §. 6i. Athen. lib. i3, p. 6n. 
^ Diog. Laert. ibid. §, 121. 

4 Id. ibid. 5- 122. 

5 Id. ibid. 5. 124. 
« Id. ibid. 

7 Id. ibid. §. 125. 
' ^ là. ibid. §. io5. 

9 Id. ibid. 5. 108. 

'" Janibl. vita Pythag. p. 21 5. 

' ' Heracl. ap. Diog. Laert. Hb. 8,5-6. Plut, de fort. 
Alex. t. 2, p. 328. Lucien, pro lapsu in salut, t. i , p. 720. 
Fabric. biblioth. grâce, t. i , p. 460. 



l6o VOYAGE D'aNACHARSIS, 

couronne, et qui aima mieux établir l'égalité 
parmi eux. ' Avec des talents qui le rappro- 
chaient d Homère, il prêta les charmes de la 
poésie aux matières les plus abstraites, '^ et 
s'acquit tant de célébrité , qu il iixa sur lui 
les regards des Grecs assemblés aux jeux 
olympiques. ^ Il disait aux Agrigentins : 
« Vous courez après les plaisirs comme si 
(c vous dtviez mourir demain : vous bâtissez 
« vos maisons comme si vous ne deviez ja- 
« mais mourir. ^ » 

Tels furent encore Eplcharme , homme 
d'esprit, comme le sont la plupart des Sici- 
liens, ^ qui s'attira la disgrâce du roi lîiéron, 
pour s être servi dune expression indécente 
en présence de l'épouse de ce jjrince,^ et 
l'inimitié des autres philosophes, pour avoir 
révélé le secret de leurs dogmes dans ses co- 
médies ; ' Ocellus de Lucanie , Timée de 
Locres , auteurs moins brillants , mais plus 

■ Diof;. Laeit. lih. 8, §. 72. Aristot, ap. eumd. §. 63. 

^ Aritilot. ibid. 5- S^. 

^ L)iog. Laeit. i})id. 5- 66- 

4 Id. ibid. §. Gj. 

5 Cicer. tuscul. lib. i . cap. 8, t. 2, p. 238; id. de 
clar. orat. cap. 1 2 , t. i , p. 3};). 

^ Plut, apoplith. t. 2, p. 175. 

7 JaiiiLl. vita Pjihag. cap. 36, p. 2i5. 



CHAPITRE VINOT-NELVIÈME. l6l 

profonds et p'us précis que les précédents -, 
Archy tas de ïarenle , célèbre par des décou- 
vertes importantes dans les mécaniques; ' 
Philolaùs de Crotone , l'un des premiers, 
parmi les Grecs , qui tirent mouvoir la teri'e 
autour de luuiveis 3 ^ Eudoxe , que j ai vu 
souvent chez Platon , et qui fut à la fois géo- 
mètre, astronome, médecin et législateur;^ 
sans parler d'un Ecphantus , d un Alcmœonj 
d un Hippasus , et d une foule d'autres, tant 
anciens que modernes , qui ont vécu dans 
l'obscurité, et sont devenus célèbres après 
leur mort. 

Une des tablettes fixa mon attention : 
elle renfermait une suite de livres de philo- 
sophie, tous composés par des femmes, dont 
la plupart furent attachées à la doctrine de 
Pvtliai;ore, "♦J'y trouvai le Traité de la sa- 
gesse , par I^érictione, ^ ouvrage où brille 
une métaphysique lumineuse. Euclide me 
die qu Aristote en faisait grand cas, et qu'il 

• Diog. Lacit. !ib. 8,5.83. 
- kl. ibid. $. 8j. 
Id. ibid. 5. 8(3. 
^ Jambl. vita Pythag. p. 218. Fiibric. biblioth. grscc. 
t. I , j). 524. Wenag. Jiistor. muJ. philos. 

' Stob. de virt. scim. i , p. 6. Pliot. bibliolh. p. 3^3. 



l62 VOYAGE DANACHARSIS, 

comptait en emprunter des notions sur la 
nature de l'être et de ses accidents. * 

Il ajouta que l'école d'Italie avait répandu 
sur la terre plus de lumières que celle d lonie , 
mais qu'elle avait fait des écarts dont sa ri- 
vale devait naturellement se garantir. En 
efîet, les deux grands hommes qui les fon- 
dèrent, mirent dans leurs ouvrages l'em- 
preinte de leur génie. Thaïes, distingué par 
un sens profond, eut pour disciples des sages 
qui étudièrent la nature par des voies sim- 
ples. Son école finit par produire Anaxa- 
gore, et la plus saine théologie-, Socrate, et 
la morale la plus pure. Pythagore, dominé 
par une imagination forte, établit une secte 
de pieux enthousiastes qui ne virent d abord 
dans la nature que des proportions et des 
harmonies , et qui , passant ensuite d'un 
genre de fictions à un autre , donnèrent nais- 
sance à l'école d'EIée en Italie, et à la méta- 
physique la plus abstraite. 

Le5 philosophes de cette dernière école 
peuvent se diviser en deux classes; les uns, 
tels que Xénophanès , Parménide, Mélissus 
et Zenon, s'attachèrent à la métaphysique; 

' Franc. Patrie, discuss. peripat. t. 2, lib. 2, p. 19J. 
Ant. floiiti. i)!ustr. del l'ariiicii. p. lio. 



CHAPITRE VINGT-NEUVIEME. 1 63 

les autres , tels que Leucippe , Démocrite , 
Protagoras, etc. se sont plus occupés de la 
physique. ' 

L'école dElée doit son orisrine à Xéno- 
phaiiès de Colophoii en lonie. (a) Exilé de 
sa patrie quil avait célébrée par ses vers, il 
alla s établir en Sicile, où, pour soutenir sa 
famille , il n eut d'autres ressources que de 
chanter ses poésies en public , ^ comme fai- 
saient les premiers philosophes. Il coudam 
nait les jeux de hasard; et quelqu'un l'ayant 
en conséquence traité d'esprit laible et plein 
de préjugés, il répondit : «Je suis le plus 
« faible des hommes pour les actions dont 
« j aurais à rougir. ^ » 

Parménide, son disciple, était d'une des 
plus anciennes et des plus riches familles 
dEléc. '^ 11 donna des lois si excellentes à sa 
patrie , que les magistrats obligent tous les 
ans chaque citoyen d en jurer lobservation ^ 

■ Bruck. liist. philos, t. i , p. 1 1 43. 

(a) Né vers l'an 556 avaut J. C. ( Bruck. hist. philos, 
p. ii|/i.) 

- l'iog. Laert. hb. 9, §. 18. 

^ Plut, de vitios. pud. t. 2, p. 53o. 

^ Bruck. ibid. p. i lO""- 

5 Plut. adv. Coiot. t. 2 , p. II 26. SpcHsip. ap. Diog. 
Laert. hb. f), §. 28. 



l64 VOYAGE d'aIVACFIARSIS, 

Dans la suite, dégoûté du crédit et de l'au- 
torité, il £c livra tout entier à la philosophie, 
et passa le reste de ses jours dans le silence 
et dans la méditation. La plupart de ses 
écrits sont en vers. ' 

Zenon d'Elée, qui fut son disciple et qu'il 
adopta , ^ vit un tyran s'élever dans une 
ville lihre, conspira contre lui, et mourut 
sans avoir voulu déclarer ses complices. ^ 
Ce philosophe estimait le pul)lic autant qu'il 
s'estimait lui-même. Son àme, si ferme dans 
le dan<3'er;, ne pouvait soutenir la calomnie. 
Il disait : «Pour être insensible au mal qu'on 
« dit de moi , il faudrait que je le fusse au 
«c bien qu'on en dit, ' » 

On voit parmi les philosoplies, et surtout 
parmi ceux de l'école d'Klée , des hommes 
qui se sont mêlés de l'achniiiistration de 
l'état, tels que Parménide et Zenon. ^ On en 
voit d'autres qui ont commandé des armées . 
Archytas remporta plusieurs avantages à la 

' Diog. Lacil. lili. q, 5. 22. 
■^ Id. ibid. §. a5. 

^ kl. ibid. §. 2(i. Ciixr. Inscul. lib. 2, cap. 22, t. 2, 
p. y<> '(. Val. Max. lil). 3, <:ip. 3. 
'i Diog. Laert. ibid. Jj. :>i) 
^ Dio". I.aevr. iii l'urui. et /'-n. 



CKAPIT.IE V'IiVCiT-NECVIÉilIE. lf)5 

tête cl("s troupes des Tarentins : ' Mélissus, 
disciple de Panne nide , Vainquit les Athë- 
uieus dans un combat naval. ^ Ces exem- 
ples, et d autres qu'on pourrait citer, ne 
prouvent pas que la philosophie suffise pour 
l'ormcr des hommes détatou de ip-ands géné- 
raux; ils montrent seulement qu'un homme 
d'état et un grand général peuvent cultiver 
la philosophie. 

Leucippe s'écarta des principes de Zenon 
son maître, ^ et communiqua les siens à Dé- 
raocrite d Ahdère en Tlirace., 

Ce dernier était né dans 1 opulence -, ^ 
mais il ne se réserva qu une partie de ses 
biens, pour voyager, à l'exemple de Pytha- 
gore , chez les peuples que les Grecs trai- 
tent de barbares, et qui avaient le dépôt des 
sciences. A son retour , un de ses frères, qu il 
avait enrichi de ses dépouilles , pourvut à 
ses besoins réduits au pur nl^cessaire ; et , 
pour prévenir leftet d une loi qui privait de 

^ jElian. var. hist. lib. 7, cap. 14. Aristox. ap. Diog. 
Laert. lib. 8, §. 82. 

- ^liaii. ibid. Plut, in Pericl. t. i , p. 1 6G ; et adr. 
Colot. t. 2 , p. 1 126. 

^ Bruck. hist. philos, t. i , p. 1171. 

4 Id. ibid. p. 1 1 j7. Dlog. Lacrt. lib. 9, 5. 36. 



l66 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

la sépulture le citoyen convaincu d'avoir 
dissipé 1 héritage de ses pères , Démocrite 
lut, en présence des habitants d'Abdère, un 
ouvrage qui lui concilia leur estime et leur 
admiration. ' Il passa le reste de sa vie dans 
une retraite profonde; heureux, parce qu'il 
avait une grande passion qu'il pouvait tou- 
jours satisfaire, celle de s'instruire par ses ré- 
flexions, et d'instruire les autres par ses écrits, 

Protagoras , ^ né de parents pauvres et 
occupés d'ouvrages serviles , fut découvert 
et élevé par Démocrite, qui démêla et éten- 
dit son génie. C'est ce môme Protagoras qui 
devint un des plus illustres sophistes d A- 
ihènes, où il s'était établi; il donna des lois 
aux ïhuriens d'Italie, ^ écrivit sur la philo- 
sophie, fut accusé d'athéisme, et banni de 
l'Atlique, Ses ouvrages, dont on fit une per- 
quisition sévère dans les maisons des particu- 
liers, furent brûlés dans la place publique. * 

Je ne sais si c'est aux circonstances des 
temps, ou à la nature de l'esprit humain, 

' Diog. Lacrt. lib. 9, §. 3g. 
^ Rruck. liist. philos, t. i , p. 1200. 
^ Hcracl. ap. Diog. Laert. lib. 9, §. 5o. 
4 Uiof;. J.acrt. ihid. Ç. ^j.. Cicr. de rnt. deor. lib. i» 
cap. A-i ,t, 2, p. 4 »6' Suid. in Tlfulx'/- 



CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME. 167 

qu'on doit attribuer une singularité qui ma 
toujours frappé. C'est que, dès qu'il paraît 
dans une ville un homme de génie ou de 
talent, aussitôt on y voit des génies et des 
talents qui, sans lui, ne se seraient peut 
être jamais développés. Cadmus et Thaïes 
dans Milet, Pythagore en Italie, Parménide 
dans la ville d Élée , Eschyle et Socrate dans 
Athènes, ont créé, pour ainsi dire, dans ces 
difi'érentes contrées , des générations d es- 
prits jaloux d atteindre ou de surpasser leurs 
modèles. ALdère même, cette petite ville si 
renommée jusqu ici pour la stupidité de ses 
habitants, ' eut à peine produit Démocrite, 
qu'elle vit paraître Protagoras-, et ce dernier 
sera remplacé par un citoyen de la même 
ville, par Anaxarque, qui annonce déjà les 
plus grandes dispositions. ^ 

Parmi les auteurs qui ont écrit sur la phi- 
losopliie, je ne dois pas omettre le ténébreux 
Heraclite d'Ephèse; car cest le nom qu'il a 
mérité par l'obscurité de son style. ^ Cet 

' Cicer. de nat. dcor. lib, i, cap. t\'ô -, t. 2, p- îi^^s 
Juven. sat. 10, v. 5o. 

^ Diog. Laert. lib. 9, §. 58. 

^ Cicer. de finih. lib. 2 , cap. 5. Sej>ec. epist. i ?.. Clcin. 
Alex, strocn. lib. .'j , p. Cj6. 



l68 VOYAGE jo"an^ CHARSIS, 

homme d un caractère sombre et d'un or- 
gueil insupportable, coipmença par avouei 
qu il ne savait rien , et linit par dire qu il 
savait tout. ' Les Épht'sicns voulurent le 
placer à la tête de leur république, il s'y re- 
fusa, outré de ce qu ils avaient exilé Hermo- 
dore , son ami. ^ Ils lui demandèrent des 
lois-, il répondit qails étaient trop corrom- 
pus. ^ Devenu odieux à tout le monde , il 
sortit d'Éphèse, et se retira sur les monta- 
gnes voisines, ne se nourrissant que d'herbes 
sauvages, et ne retirant d'autie plaisir de 
ses méditations, que de haïr plus vigoureu- 
tiement les hommes. 

Socrate , ayant achevé la lecture d'un 
ouvrage d Heraclite, dit à Euripide qui le 
lui avait prêté : « Ce que j'en ai compris est 
« cxçeilent : je crois que le reste Test aussi; 
« mais on risque de s'y noyer, si l'on n'est 
« aussi habile qu'un plongeur de Délos. 4 » 

Les ouvrages de ces écrivains célèbres 
étaient accompagnés de quantité d'autres, 
dont les auleui's sont moins connus. Pen- 
dant que je félicitais Euclide d'une si riclie 

" Diof;. T.afTt. lib. y , J- 5- 
^ Id. ibld. 5. 2 et G. 

ï !(]. il); a. 5. p. 

^ «d. lib. 2, S- 22 ; kl. lib. g J. j i. £uid. iii A«>' 



CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME. 1 69 

collection , je vis entrer clans la bibliollièrjue 
un homme vénérable par la figure, i'àgo et 
le maintien. Ses cheveux tombaient sur ses 
épaules : son front était ceint dun diadème 
et d'une couronne de myrte. C'était Callias, 
fhiérophanto ou le grand prèlrc de Cérès, 
1 intime ami dEuclide, qui eut l'allention 
de me présciilcr à lui, et de le prévenir en 
ma faveur. Après quelques moments d'en- 
tretien, je retournai à mes livres. Je les par- 
courais avec un saisissement dont Callias 
:6aperçut. Il me demanda si je serais bien 
aise d avoir quelques notions de la doctrine 
(|U ils renferment. Je vous répondrai, lui 
dis-je avec chaleur, comme autrefois un de 
mes ancêtres à Solon. ' : « Je n'ai quitté la 
« Scythie, je uai traversé des régions ira- 
« menses, et affronté les tempêtes du Pout- 
« Euxin, que pour venii" m'instruire parmi 
« vous. )).Cen est fait, je ne sors plus dici; 
je vais dévorer les écrits de vos sages : car 
sans doute il doit résulter de leurs travaux 
de grandes vérités pour le bonheur des hom- 
mes. Callias sourit de ma résolution, et 
peut-être en eut -il pitié. On peut en juger 
par le discours suivant, 

' Lucian. de çymnas. Ç. i4, l- 2, p. S92. 

i5 



170 VOYAGE D ANACIIARSIS, 



CHAPITRE XXX. 

SUITE DU CHAPITRE PRÉCÈDENT. 

Discours du Grand -Prêtre de Cérès sur les 
Causes premières. 

Je songeais une fois, me dit Callias, que 
j'avais été tout à coup jeté dans un grand 
chemin , au milieu d une foule immense do 
personnes de tout Age, de tout sexe et de 
tout état. Nous marcliions à pas précipités, 
un handeau sur les yeux , quelques - uns 
poussant des cris de joie, la plupart accablés 
de chagrins et d'ennui. Je ne savais doù je 
venais et où j allais. J'interrogeais ceux dont 
j étais entouré. Les uns me disaient : nous 
l'ignorons comme vous; mais nous suivons 
ceux qui nous précèdent, et nous précédons 
ceux qui nous suiven t. D'autres répondaient : 
que nous imporlent vos questions ? voilà 
des gens qui nous pressent, il faut que nous 
les repoussions à notre tour. Enfin, d'autres 
phis éclairés me disaient : les dieux nous 
ont condamnés ;\ iournir cette carrière; nous 
exécutons leurs ordres sans prendre trop de 



CJIAPITRE TRENTIÈME. lyi 

part ni aux vaines joies, ni aux vains cha- 
grins de cette multitude. Je me laissais en- 
traîner au torrent, lorsque j'entendis une 
voix qui s'écriait : C'est ici le chemin de la 
lumière et de la vérité. Je la suivis avec 
émotion. Un homme me s;usit par la main , 
m'ôta mon bandeau, et me conduisit dans 
une foret couverte de ténèbres aussi épais- 
ses que les premières. Nous perdîmes bien- 
tôt la trace du sentier que nous avions suivi 
jusqu alors, et nous trouvâmes quantité de 
gens qui s étaient égarés comme nous. Leurs 
conducteurs ne se rencontraient point sans 
en venir aux mains ; carilétait de leur intérêt 
de s'enlever les uns aux autres ceux qui mar- 
chaient à leur suite. Ils tenaient des flam- 
beaux, et eu faisaient jaillir des étincellesqui 
nous éblouissaient. Je changeai souvent de 
guides; je tombai souventdansdes précipices; 
souvent je me trouvais arrêté par un mur im- 
pénétrable : mes guides disparaissaient alors, 
et me laissaient dans Ihorreurdu désespoir. 
Excédé de fatigue , je regreltciis d'avoir aban- 
donné la roule que tenait la multitude, et je 
m'éveillai au milieu de ces regrets. 

O mon fils! les hommes ont vécu pendant 
plusieurs siècles dans une ignorance qui ne 



lyl VOYAGE D'ANACIIAnSIS, 

tourmentait point leur raison. Contents des 
traditions confuses qu'on leur avait transmi- 
ses sur 1 origine des choses, ils jouissaient sans 
chercher à connaître. Mais depuis dcuxccnls 
ans environ , a.gik's d une inquiétude se- 
crète, ils cherchent à pénétrer les mystères 
de la nature , qu'ils ne soupçonnaient pas 
auparavant; et cette nouvelle maladie de 
lesprit humain a substitué de grandes er- 
reurs à de grands préjugés. 

Dieu, l'homme, lunivers; quand on eut 
découvert que c'étaient là de grands objets 
de méditation, les àracs parurent s'élever : 
car rien ne donne de plus hautes idées et de 
plus vastes prétentions que l'étude de la na- 
ture; et comme l'ambition de lesprit est 
aussi active et aussi dévorante que celle du 
cœur, on voulut mesurer l'espace, sondei 
l'intini , et suivre les contours de cette chaîne 
qui dans limmensité de ses replis embrasse 
l'universalité des êtres. 

l^es ouvrages des premiers philosophes 
sont didactiques et sans ornements : ils ne 
procèdent que par principes et par consé- 
quences, comme ceux des géomètres; ' mais 
ia grandeur du sujet y répand une majesté 

* ^'oycz Ocellus Lucanus et Timéc de Lorres. 



chapitrl; trentième. i^3 
qui souvent, dès le litre, inspire de l'inté- 
rêt et du respect. On annonce qu on va s oc- 
ruper de la nature , du ciel , du inonde ^ de 
lame du monde. Déniocrile commence un 
de ses traités par ces mots imposants : Je 
parle de l'univers. ' 

En parcourant cet énorme recueil ou 
brillent les plus vives lumières au milieu 
(le la plus grande obscurité , où l'excès du 
délire est joint à la prolondeur de la sagesse, 
où Ihounue a déployé la force et la faiblesse 
de sa raison, souvenez-vous, 6 mon fils! 
que la nature est couverte d un voile d'ai- 
jain, que les eftbrts réunis de tous les hom- 
mes et de tous les siècles ne pourraient sou- 
lever 1 extrémité de celle enveloppe, et que 
la science du phiioso})he consiste à discer- 
ner le point où comnuuicent les mystères j 
sa sagesse, à le l'cspecier. 

^'ous avons vu de nos jours rejeter ou 
révoquer en doute lexistence de la divinité, 
celte existence si long-temps attestée par le 
consentement de tous les ]>euples. '^ Quel- 
ques philosophes la nient formellement-, ^ 

' Cicer. acad. 2, cap. 2 3, t. 2, p. 3 i. 
^ Aristol. de coelo, lib. i , cap. 3, t. i , p. 434- 
^ Piut. de plac. piiilos. lU). i , cap. ^, t. 2, p. 88o. 

i5. 



I'74 VOYAGE d'aNACMARSIS, 

d'autres la détruisent par leurs principes : 
ils s'égarent, tous ceux c(ui veulent sonder 
l'essence de cet être infini , ou rendre compte 
de ses opérations. 

Demandez-leur : Qu'est-ce que Dieu ? Ils 
répondront : C'est ce qui n'a ni commence- 
ment ni fin. ' — C'est un esprit pur, ^ — c'est 
une matière très déliée, cest l'air; ^ — c'est 
un feu doué d'intelligence;'^ — c'est le 
monde. ^ — Non , c'est l'âme du monde, au- 
quel il est uni comme l'àme l'est au corps. ^ 

Il est principe unique. ' — Il l'est du 

bien , la matière 1 est du mal. ^ — Tout se 
fait par ses ordres et sous ses yeux ; ^ tout se 
fait par des agents suballerncs O mon 

> Thaïes, ap. Diog. I.acit. lib. i , ,^'. 36, 

2 Anaxag. ap. Arislot. de auim. lib. i , cap. 2 , t. i , 
p. 6a I ; ap. Cicer. de iiat. deor. 1. i , cap. 1 1 , t. 2 , p. /\o5. 

^ Diog. ApoU. ap. Cicer. ibid. cap. i2. Anaxim. ap. 
Ciccr. ibid. cap. i o. 

4 Pytliag. ap. Bruck. t. i , p. 1077. Deiiiocr. ap. Plut, 
de plao. philos, lib. i , cap. 7,1. 2, p. 88t. 

^ Aristoi. ap. Cicer ibid. cap. i3. Heracl. Pont. ap. 
Cicer. ibid. 

C Thaïes ap. Vhii. ibid. Pytliag. ap. Ciccr. ibid. c. 1 1. 

■7 Xenophan. ap. Cicer. acad. J i, cap. 3 7, t. 2, p. 1^9. 

^ Tim. Locr. ap. Plat. t. 3, p. ()3. Plat, iii Tiiu. p. 17; 
îd. de rcp. t. 2, p. 273. 

9 Plat. ibid. 



CHAPITRE TRENTIÈME. lyS 

fils! adorez Dieu, et ne cherchez pas à le 
connaître. 

Demandez-leur : Quest-ce que l'univers? 
ils répondront : Tout ce qui est, a toujours 
été; ainsi le monde est éternel. ' — Non , il 
ne lest pas, mais c'est la matière qui est 
élernellc. '^ — Cette matière susceptible de 
loulfsles formes, n en avait aucune en par- 
ticulier. ^ Elle en avait une, elle en avait plu- 
sieurs, elle en avait un nombre illimité; car 
clic n est autre que l'eau , ^ que lair, ^ que le 
fou, *" que les éléments, 7 quun assemblage 
d atomes, ''qu'un nombre infini d'éléments 
incorruptibles, de parcelles similaires dont 
la réunion forme toutes les espèces. Cette 
matière subsistait sans mouvement dans le 
chaos; 1 intelligence lui communiqua son ac- 

■ Ccell. Lucan. in init. Diod. lih. i , p. 6. Hist. des 
causes prem. t. i, p. 38y. 

' Aiistot. de cœlo, lib. i , rap. lo, t. i , p. 447- 

^ Tim. Locr. ap. Plat. t. 3 , p. 94. Plat, iii Tim. ibid. 
]). f)! , rtc. 

^1 Tlialcs ap. Aristot. mptnph. lib. i, cap. 3, t. 2, 
p. 84?- Plut, de plac. philos, lib. i, cap. 3 , t. 2, p. 8^5 

5 Aiiaxim. et Diog. ap. Aristot. Lbid. Plut. ibid. 

*' Hipp. et Heracl. ap. Aristot. ibid. 

7 Einped. ap. Ari.siot. ibid. 
, ' Dem. ap. Diog. Laert. 1. f), J. 4 i ^''iit- ''^id. p. 87 7 



l^G VOYAGE D AXACHARSIS, 

lion, et le monde parut, i — Non, clic avait un 
mouvement irrégulier; Dieu Tordonnacn la 
pénétrant d une partie de son essence, et le 
monde fut fait. " — Non, les atomes se mou- 
vaient dans le vide, et 1 univers fut le résul- 
tat de leur union fortuite. •* — Non , il n'y a 
dans la nature que deux éléments qui ont 
tout produit et tout conservé; la terre, et le 
fou qui 1 anime. ''^ _ Non, il faut joindre 
aux quatre cléments l'amour qui unit ses 

parties, et la haine qui les sépare ^ O 

mon fds! n'usez pas vos jours à connaitre 
l'origine de lunivers , mais à remplir comme 
il faut la petite place que vous y occupez. 

Demandez -leur enlin : Qu'est-ce que 
l'homme ? Ils vous répondront : L'homme 
présente les mêmes phénomènes et les mô- 
mes contradictions que lunivers dont il est 
l'abrégé. ** Ce principe auquel on a doinié 
de tout temps le nom d'àme eîd inlclligcuce, 

' Ajiaxag. aj). Aristot. de cœlo, lih. 3 et 4, t. i , p;i,;. 
4y7, eic. ; ap. Plut, de plac. pliilos. lih. i , cap. 3 , t. 2 , 
p. 876; ap. Diog. I.aert. in Anaxag. lih. 2, JJ- ^• 

^ Tini. I,ocr. ap. Plat. t. 3, p. c)5. Plat, inlini. p. 'J.\. 

^ Plut. ibid. f:ap. 4 , t. 2 , p. 878. 

4Painien. ap. Aiistot. nietapli. iib. i , c. 5, t. 2, p. 0.(7. 
*5 Enipcd. ap. Aristot. ibid. cap. 4? P- 84'(. 

^ \h)t Pyiliaj;. ap. Photiiun, p. iSij. 



CHAPITRE rRENTIE?rE. IJJ 

est une luilure toujours en mouvement. ' 

— C'est un nombre qui se meut par lui- 
même. ^ — Ccst un pur esprit, dit-on, qui 
n'a rien de commun avec les corps. — Mais 
si cela est, comment peut-il les connaître?'^ 
_-C est plutôt un air très subtil, ^ _un feu 
très actif, ^ — une fl'i.«mme émanée du so- 
leil, '' _ une portion de léther, ' — une 
^'au très légère, ^ — un mélange de plusieurs 
éléments. ^ — C'est un assemblage d'atomes 
ignés et sphériques, semblables à ces parties 
subtiles de matière qu'on voit s agiter dans 
les rayons du soleil; '° c'est un être simple. 

— Non, il est composé; il l'est de plusieurs 
principes; il Test de plusieurs qualités con- 

' Thaïes ap. Plut, do plac. philos, lib. 4, cap. 2, t. 2., 
PS- 898. 

■^ Pythag. ap. Plut. il)id. Xriiocr. ap. eumd. de procr. 
aiiini. t. 2, p. 1012. Aristot. lopic. 1. 6, c. 3, t. i , p. 2^3. 

■* Aristot. de auini. lib. 1, cap. 2,1. i , p. Gai. 

4 Pliii. ihid. Ci;. 3. 

5 Aristot. ibid. 

'^ Epicliarin. ap. Van. de Vvi^. lat. lit). \ , p. 1 f . 
7 Pytliag. ap. l'i(.n,. l.arrt. lib. 8, 5- ■>-^- 
^ nippon, ap. .\ristot. ibid. p. (120. 
9 Emped. ap. Ari.siot. ihid. p. C>ic). 
' " Dcuiocr. et Lniicip. ap. Ariitol. ibid. ; ap. Stoh. 
eclog. idiysi lib. 1 , p. y3. Plut. ibid. t. 2 , p. 8g8. 



1^8 VOYAGÉ d'aNACHARSIS, 

traires. ' — C'est le sang qui circule dans 
nos veines : '"* cette âme est répandue dans 
tout le corps; elle ne réside que dans le cer- 
veau, que dans le cœur, ^ que dans le dia- 
phragme : ^ elle périt avec nous. — Non, 
elle ne périt pas, mais elle anime d autres 
corps -, — mais elle se réunit à l'àme de l'u- 
nivers. ^ O mon lîls! réglez les mouve- 
ments de votre Ame , et ne cherchez pas à 
connaître son essence. 

Tel est le tableau général des opinions 
hasardées sur les objets les plus importants 
de la philosopliie. Cette abondance d'idées 
n'est qu'une disette réelle; et cet amas d ou- 
vrages que vous avez sous les yeux, pré- 
tendu trésor de connaissances sublimes, 
n'est en effet qu'un dépôt humiliant de con- 
tradictions et d'erreurs. N'y cherchez point 
des systèmes uniformes et liés dans toutes 
leurs parties, des expositions claires, des 
solutions applicables à chaque phénomène 

' Arisiot. de auim. lil>. i , cap. 2 , t. i , p. 621. Plut, 
de plac. philos, lib. 4, cap. 3 et 4- 

^ Critias ap. Aristot. ibid. p. 62 1 . Macrob. de sonin. 
Scip. lib. I , cnp. if\. 

3 Enipcd. ap. Ciccr. tuscid. cap. 9, lib. i , t. 2 , p. 23p. 

4 Plut. ibid. lib. ,] , cap. ."> , p. Sc)C). 

5 Id. ibid. cap. y. Cicer. tusciil. ibid 



CHAPITRE TRENTIÈME. I ^g 

de la nature. Presque tous ces auteurs sont 
inintelligibles, parce qu'ils sont trop précis; 
ils le sont, parce que, craignant de blesser 
les opinions de la multitude, ils envelop- 
pent leurs doctrines sous des expressions 
métaphoriques ou contraires à leurs prin- 
cipes; ils le sont enfin, parce qu'ils affec- 
tent de l'être, pour échapper à des difficul- 
tés qu'ils n'ont pas prévues, ou qu'ils n ont 
pu résoudre. 

Si néanmoins, peu satisfait des résultats 
que vous venez d entendre, vous voulez 
prendre une notion légère de leurs princi^ 
paux svstèmes , vous serez effrayé de la na- 
ture des questions qu'ils agitent en entrant 
dans la carrière. N'y a-t-il qu un principe 
dansl'univers?faut-ilen admettre plusieurs? 
S il n'y en a qu'un, est-il mobile ou immo- 
bile? S il y en a plusieurs, sont-ils finis ou 
infinis, etc.? ' 

Il s'agissait surtout d expliquer la forma- 
tion de lunivers , et d indiquer la cause de 
cette étonnante quantité d'espèces et d indi- 
vidus que la nature présente à nos yeux. 
Les formes et les qualités des corps s'altèrent, 
se détruisent et se renroduisent sans cesse ; 

' Aribtot. de nat. au seul t. lib. i , cap. 2 , t. t , p. 3 i G. 



' l8o VOYAGS d'aNACHARSIS, 

mais la matière dont ils sont composés suh* 
siste toujours : on peut la suivre, par la 
pensée, dans ses divisions et subdivisions 
sans nombre, et parvenir enfin à un etro 
simple, qui sera le premier principe de 1 a- 
nivers et de tous les corps en particulier. ' 
Les fondateurs de l'école dionie, et quel- 
ques philosophes des autres écoles, s'appli- 
quèrent k découvrir cet être simple et indi- 
visible. Les uns le reconnurent dans félé- 
ment de l'eau; ^ les autres, dans celui de 
J'air; d'autres joignirent la terre et le feu A 
ces deux éléments-, d autres enfin supposè- 
rent que de toute éternité il avait existé 
dans la masse primitive une quantité im- 
mense et immobile de parties déterminées 
dans leur forme et leur espèce; cpi'il avait 
suffi de rassembler toutes les particules d'air 
pour en composer cet élément; toutes les 
parcelles d'or, pour en former ce métal, et 
ainsi pour les autres espèces. ^ 

Ces dificrents systèmes n'avaient pour 
objet que le principe matériel et passif des 
clioses; on ne tarda pas ;i connaitrc qu'il ca 

■ Aiistot. metapli. lil>. i , cap. ,5 , t. 9. , p. 842. 

^ Id. ibid. T-liit. de[)lMc. p) ilos. !. i , c 3, t. a, p. 875, 

'Aiistot ibid. p. 8;.!. 



CHAPITRE TRE:?fTlèME. l8l 

fallait un second pour donner de Taccivité 
au premier. Le feu parut à la plupart un 
agent propre à composer et à décomposer 
les corps-, d'autres admirent, dans les parti- 
cules de la matière première, une espèce 
d'amour et de haine capable de les séparer 
et de les réunir tour à tour. ' Ces explica- 
tions, et celles qu'on leur a substituées de- 
puis, ne jx)uvant s appliquer à toutes les 
variétés qu'ofl're la nature , leurs auteurs 
furent souvent obligés de recourir à d'autres 
principes, ou de rester accablés sous le poids 
des difficultés : semblables à ces athlètes 
qui, se présentant au combat sans s'y être 
exercés, ne doivent quau hasard les faibles 
succès dont ils s enorgueillissent. * 

L'ordie et la beauté ([ui régnent dans l'u- 
nivers, forcèrent enfin les esprits de recou- 
rir à une cause intelîlgenle. Les premiers 
philosoplu's de l'école d lonie l'avaient re- 
connue; ^ mais Anaxagorc, peut-êt^e d'a- 
près riermotiraCjfut le premier qui la dis- 

■ Emped. ap. Plut, de plac. philos, lib. i , cap. 3, t. 2, 
pas. 878. 

* Arislot. metapli. lib. 1 , cap. 4 > t. 2 , p. S/J ^. 

^ Id. ibid. cap. 3, t. 2, p. 843. Cicer. de nat. dew. 
lib. I , caj). I o , t. 2 , p. 4 o5. 

3. iS 



l8^ VOYAGE d'aNACIîARSIS, 

tingu?i de la matière, et qui annonça nette- 
ment que toutes choses., étaient de tout 
temps dans la masse primitive; que lintelli- 
l^ence poi'ta son action sur cette masse, et y 
introduisit Tordre. 

Avant que l'école d Ion le se fût élevée à 
cette vérité, qui n était après tout que Tan- 
ciennc tradition des peuples, Pythagore, ou 
plutôt SCS disciples; car, malgré la proximité 
des temps, il est presque impossible de con- 
naître les opiiiions de cet homme extraordi- 
naire; des pythagoriciens, dis-je, conçurent 
1 univers sous l'idée d'une matière animée 
par une intelligence qui la met en mouve. 
ment, et se répand tellement dans toutes 
ses parties, quelle ne peut en être séparée.' 
On peut la regarder comme l'auteur de tou- 
tes choses, comme un feu très subtil et une 
llamme très pure, comme la force qui a sou- 
mis la matière, et qui la tient encore en- 
fliaînée. ^ Son essence étant inaccessible 
îitlx sens, empruntons pour la caractériser, 
non le langage des sens, mais celui de l'es- 
prit : donnons ta lintelligence ou au prin- 
cipe actif de lunivcrs le nom de monade ou 

' Cicer. tic iiat. deor. lib. i , cap. 1 1 , t. 2, p. /\o5. 
* Justin, iiiart. orat. ad gcnl, p. i8. 



CHAPITRE TR£NTlÈ3i£. I 8."» 

d'unité, parce qu'il est toujours le même; à 
la matière ou au principe passif, celui de 
dyade ou de multiplicité , parce qu'il est su- 
jet à toutes sortes de chaugemeuts ; au 
monde enfin , celui de triade , parce qu il est 
le résultat de lintelligence et de la matière. 

Plusieurs disciples de Pythagore ont au 
besoin attaché d'autres idées à ces expres- 
sions ; mais presque tous ont cherché dans 
les norabr'.s, des propriétés dont la connais- 
sance les put élever à celle de la nature : 
propriétés qui leur semblaient Indiquées 
dans les phénomènes des corps sonores. ' 

Tendez une corde ; diviscz-la successive 
nicnl en deux, trois et quatre parties : vous 
aurez , dans chaque moitié , l'octave de la 
corde totale ; dans les trois quarts, sa quarte; 
dans les deux tiers, sa quinte. L'octave sei'a 
Jonc comme i à 2; la quarte, comme 3 à 4; 
la quinte, comme 2 à 3. L'importance de 
cette observation lit donner aux nombres 
1 , 2 , 3 , 4 5 le nom de sacré quaternaire. 

Voilà les proportions de Pythagore; - 
voilà les principes sur lesquels était Ibndé in 
système de musique de tous les peuples, et 

* Aiistot. mrt.ijili. lilj. i, cap. 5, t. 2, ]). S/Jo. 
^ Koussicr,nit'Lu siu la mus. dts aiicicns, p. 3(). 



l84 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

en particulier celui que ce philosophe trouva 
pariJîi les Grecs, et qu'il perfectionna par 
SCS lumières. 

D'après ces découvertes , qu'on devait 
sans doute aux Egyptiens, il fut aisé de con- 
clure que les lois de l'harmonie sont inva- 
riables, et que la nature elle-même a fixé 
d'une manière irrévocable la valeur et les 
'- intervalles des tons. Mais pourquoi, toujours 
uniforme dans sa marche, n'aurait-elle pas 
suivi les mêmes lois dans le système général 
de l'univers? Cette idée fut un coup de lu- 
mière pour des esprits ardents, el préparés 
à l'enthousiasme par la retraite, rabslincncc 
et la méditation; pour des hommes ([ui se 
font une religion de consacrer tous les jours 
quelques heures à la musique , et surtout à 
se former une intonation juste. ' 

Bientôt, dans les nombres i , 2, 3 et 4, ^ 
on découvrit non seulement un des princi- 
pes du système musical, mais encore ceux 
de la physique et de la morale. Tout devint 
proportion et harmonie; le temps, la jus- 

' Plut, de virtut. mor. t. 2, p. 44 i- Aristid. Quiniil. 
de ir.us. lib. j , t. 2 , p. 116. Boetli. de luus. lib. i , c. 1, 
p. 13-3. 

'■^ ^«xt. Eiijpir. adv. arillirn. lib. 4» J. 2, p. 33i. 



CHAPITRE TRENTIÈME. lOD 

tice , l'amitié , l'intelligence , ne furent que 
des rapports de nombres. ' 

EmpéJocle admit quatre éléments, l'eau, 
l'air, la terre et le feu. D'autres pythagori- 
ciens découvrirent quatre facultés dans no- 
tre àmc : '^ touics nos vertus découlèrent de 
quatre vertus principales. Comme les noju- 
In'es qui composent le sacré quaternaire 
produisent. en se réunissant, le nombre dix, 
flevenu le plus parfait par celte réunion 
ir.ome , ■* il fallut admettre dans le ciel dix 
sphères, quoiqu'il n'en contieunequeneuf.'^ 

Enfin, ceux des pythagoriciens qui sup- 
posèrent une àme dans l'univers, ne purent 
mieux expliquer le mouvement des cieux, 
et la distance des corps célestes à la terre , 
qu'en évaluant les degrés d activité qu'avait 
cette àme depuis le centre de l'univers jus- 
qu'à sa circonférence. ^ En efTet , partagez 
Cet espace immense en trente - six couclics, 
-ou plutôt concevez une corde qui, du mi- 

' -Avisiot. nicfa]>li. 11b. i , cap. 5, t. 2, p. 81 5. Diog. 
L?ie:t. inPyth. lib. 8, J. 3'>. 

^ Plut, de plac. pliilos. lib. i, cap. 3. t. 2, p. 877. 

^ Aristot. probl. scct. i5, t. 2, p. ^52. Plut, de plac. 
pljilos. lib. I , cap. 3, t. 2, p. 87O, 

4 Aristot. mctnph. lib. i , c;ip. 5, t. 2, p. S'\î>. 

5 Tini. Locr. ap. Pkt. t. 3, p. i)6. Plat, in f i'^. p. 5G. 



l86 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

lieu de la terre , se prolonge jusqu'aux extré- 
niités du monde, et qui soit divisée en trenfr- 
six parties , à un ton ou un demi-ton l'une de 
l'autre , vous aurez 1 échelle musicale de lame 
universelle. ' Les corps célestes sont placés 
sur dilîërents degrés de cette échelle, à des 
distances qui sont entre elles dans les rap- 
ports de la quinte et des autres consonnan- 
ces. Leurs mouvements, dirigés suivant les 
mêmes proportions, produisent une harmo- 
nie douce et divine. Les muscs, comme au- 
tant de sirènes, ont placé leurs trônes sur 
les astres-, elles règlent la marche cadencée 
des sphères célestes, et président à ces con- 
certs éternels et ravissants qu'on ne peut 
entendre que dans le silence des passions,'^ 
et qui, dit-oii, remplissaient dune joie pure 
là me de Pjthagorc. ^ 

Les rapports que les uns voulaient établir 
dans la distance et dans les mouvements dos 
sphères céîestcs, d autres prétendirent ks 

' Batteux, remarcj. sur Timée, dans l'List. tks causes 
prcm. t. a , p. ç)j. 

^ Plat, de iqi. 11b. i o , t. 2 , p. 6i 7- Aristot. de cœlo , 
liL. 2 , cap. 9 , t. I , p. .'(63. Plut, de anim. procr. t. >; , 

PS; i"'''-9- 

^ hniit'd. ;<[>. i'orplijT, de vitâ Pylliag. p. 35. Jaiubl. 
',ap. 1 j , p. Su. 



CHAPITRE TrxEXTlÈMi;. ïSy 

découvrir dans les grandeurs des astres ou 
dans les diamètres de leurs orbites. ' 

Les lois de la nature détruisent cette théo- 
rie : mais on les connaissait à peine , quand 
elle fut produite; et quand on les connut 
mieux, on n'eut pas la force de renoncer à 
r.ittrait d'un système enfanté et embelli par 
l'imagination. 

Non moins cliimérique , mais plus inin- 
telligible , est un autre principe admis par 
plusieurs p\ tiiagoricicnsw,Suivant 1 observa- 
tion d'Heraclite d'Éphèse , ^ les corps sont 
dans un état continuel d'évaporation et de 
fluidité : les parties de matière dont ils sont 
composas s échappent sans cesse, pour être 
remplacées par d autres parties qui s écoule- 
ront à leur lour, jusqu au moment de la dis- 
solution du tout quelles forment par leur 
union. ^ Ce mouvement imperceptible, mais 
réel et commun à tous les êtres matériels, 
altère à tous niomcnls leurs qualités, et les 
transforme en d'autres êtres qui n ont avec 
les premiers qu'une conformité apparente. 

' Plut, de anim. procr. t. 5 , p. i078. 
^ Aristot. de ccslo, lil>. ?> , (;ip. i , t. i , p. /f7-^ » '<^ 
rifitaph. 1. I , c. 6, t. 2, p. 847; 1. 1 1 , c. 4> !'• 9^7- 
' l'iat. in conv. t. 3, p. 207. 



l88 VOYAGE D ANACÎIARSIS, 

Vous 11 êtes pas aujourd'hui ce que vous étiez 
hier; demain vous ne seiisz pas ce que vous 
êtes auiourd hui. ' îl en est de nous comme 
du v-iisseau de Tiicsée;, que nous conservons 
encore, mais dont on a plusieurs ibis renou- 
velé toutes les parties. 

Or, quelle notion certaine et permanente 
peut résulter de cette mobilité de toutes 
choses, de ce courant impétueux , de ce flux 
et reflux des parties fugitives des êtres? Quel 
instant saisiriez -vous pour mesurer une 
grandeur qui croîtrait et décroîtrait sans 
cesse?^ Nos connaissances, variables comme 
leur objet , n auraient donc rien de fixe et de 
constant ; il n y aurait donc pour nous ni 
vérité ni sagesse , si la nature ne nous dé- 
couvrait elle - même les fondements de la 
ficiencc et de la vertu. 

C'est elle qui, en nous priv-nt de la fa- 
culté de nous représenter tous les individus, 
et nous permettant de les ranger sous cer- 
taines classes, r.ous élève à la contcmplalioa 
des idées primitives des choses. ^ Les objets 

' Epicliiii.n. ap. Diog. I.aert. in l'ir.l. lib. 3,5- i i- 

* Id. ibid. 5- 'O, Plat, in ihcitt. l. i , p. i J2. Janbl. 
»;;.p. 2(), p. :3G. 

* Fiut. de jilac. philos, bb. i , cap. 3, t. 2, p. 8^7. 



CHAPITRE TRENTIÈME- lof) 

sensibles sont à la vérité sujets à des cliaii- 
gemeuls; mais l'idée générale de l'homme, 
celle de Farbrc, celle des genres et des e?- 
pèces, n'en éprouvent aucun. Ces idées sont 
donc immu:i])les; et loin de les regarder 
comme de simples abstractions de 1 esprit, 
il faut les cons'dérer coinme des êtres réels , 
comme les vcritahlcs essences des choses. » 
Ainsi , l'arbre et le cube que vous avez de- 
vant les yeux, ne sont que la copie et limage 
du cube et de Tarbre qui, de toute éternité, 
existent dans le monde intelligible, dans ce 
séjour pur et brillant où résident essentiel- 
lement la justice, la beauté, la vertu, de 
même que les exemplaires de toutes les 
substances et de toutes les iormes. 

Mais quelle influence peuvent avoir dans 
l'univers et les idées et les rapports des nour- 
bres? 1^ intelligencequipénètrelespartiesde 
la matière suivant Pythagore , agit sans in- 
terruption; ordonnant et modelant ces par- 
tics, laniôt d'une façon, tantôt dune autre; 
présidant au renouvellement successif et 
rapide des générations; détruisant les indi- 
vidus, conseivant les espèces; mais toujours 

' I*)ût. in l-ami. t. 3, n. io2, i35. Cicer. orat. cap. 3, 

t. 1,1». /i22. 



igO VOYAGE DANACKARSIS, 

obligée, suivant les uns, de régler ses opéra- 
tions profondes sur les proportions éternel- 
les des nombres; suivant les autres, de con- 
sulter les idées éternelles des choses , qui sont 
pour elle ce qu\iii modèle est pour un ar- 
tiste. A son exemple, le sage doit avoir les 
yeux fixés sur lun de ces deux principes , 
soit pour établir dans son âme 1 harmonie 
qu'il admire dans 1 univers, soit pour retra- 
cer en lui-même les vertus dont il a contem- 
plé 1 essence divine. 

Eu rapprochant quelques traits épars 
dans les ouvrages que vous avez sous les 
yeux, j'ai tâché de vous exposer les systè- 
mes particuliers de quelques pythagoriciens : 
mais la doctrine des nombres est si obscure, 
si profonde, et si attrayante pour des esprits 
oisiTs, quelle a fait éciore une foule d opi- 
nions. 

Les uns ont distingué les nombres, des 
idées ou des espèces; ' les autres les ont con- 
fondus avec les espèces, parce qu'en cûct 
elles contiennent une certaine quantité 
d'individus. =" On a dit que les nomhres exis- 
tent séparément des corps; on a dit qu'ils 

• Aiistot. niftapli. lib. i i , cap. i , t. 2, p. q53. 
' Plat, iu Philcb. t. 2,p. i8. 



CHAPITRE TRENTIÈME. 19I 

existent dans les corps mêmes. ' Tantôt le 
nom])re paraît désigner lelémcnt de l'élen- 
due ; il est la sul^stance ou le principe et le 
dernier terme des coqis, comme les points 
le sont des lignes, di:s surfaces cl de toutes 
les grandeurs; " tantôt il n'exprime que la 
forme des éléments primitifs. "* Ainsi, l'élc- 
ment terrestre a la forme d'un carré; le feu, 
l'air et leau, ont celle de différentes espèces 
de triangles; et ces diverses configurations 
suffi.-^enl pour expliquer les effets de la na- 
ture. ■* En un mot, ce terme mystérieux n'est 
ordinairement qu'un signe arbitraire pour 
exprimer soit la nature et l'essence des pre- 
miers éléments, soit leurs form''S, soit leurs 
proportions, soit enfin les idées ou les exem- 
plaires éternels de toutes choses. 

Observons ici que Pythagorc ne disait 
point que tout avait été fait par la vertu des 
nombres, mais suivant les proportions des 
nombres. ^ Si, au mépris de cette déclara- 
tion formelle, quelques-uns de ses disci- 

* Aristot. mctaph. lib. 1 1 , cap. 2, p. qSS. 

^ Atistot. ibid. lili. 5, cap. i et 8 ; lib. 12, cap. 3. 

•* Id. ibid. lib. 12, cap. 5. 

4 Tiin. I.ocr. ap. Plat, t 3, p. 98. 

5 Tlieau. ap. Slob. eelog. pliys. lib. i , p. 27. ' 



Tga VOYAGE ANACÎIAPSIS, 

pies, ' donnant anx nombres une existence 
réelle et une vertu secrète, les ont regardés 
comme les principes constitr.t''S de l'uni- 
vers , ils ont tellement négligé de dévelop- 
per et declaircir leur système, qu'il faut les 
abandonner à leur impénétrable profon- 
deur. 

L'obscurité et les inconséquences quo 
trouve un lecteur en parcourant ces écrits, 
proviennent, i° des ténèbres dont seront 
toujours enveloppées les questions quils 
traitent; 2*'de la diversité {les, acceptions 
dans lesquelles on prend les mots être, 
^rincipe^ cause, élément, substance^ et tous 
ceux qui composent la lancue philosophi- 
que; ^ 3" des couleurs dont les premiers in- 
terprètes de la nature revêtirent leurs dog- 
mes : comme ils écrivaient en vers, ils par- 
laient plus souvent à fimagination quà la 
raison; ^ 4° de la diversité des méthodes 
introduites en certaines écoles. Plusieurs 
disciples de Pythagore , en cherchant les 

' Arisiot. de cœlo, Hb. 3, rap. i , t. i, p. '(74) '«^• 
iTieiaph. lib. I , cap. 5 cl (i, t. 2, p. 8.p et S'iS. 

^ Atisîot. nictaph. lib. j, cap. i . 2,etc t. 2, p. 833, etc. 
A. de anim. lib. i , cap. ^, i. i , p. 627. 

^ Id. nietcorol. lib. 2, cap. 3, t. i , p. 555. 



CHAPITRE TREXTIÈME. IQo 

principes des êtres , fixèrent leur attention 
sur la nature de nos idées, et passèrent, 
presque sans s en apercevoir , du monde 
sensible au monde intellectuel. Alors létude 
naissante de la métaphysique fut préférée a 
celle de la phj sique. Comme on n avait pas 
encore rédigé les lois de cette dialectique 
sévère qui arrête l'esprit dans ses écarts, ' 
la raison substitua impérieusement son té- 
moignage à celui des sens. La nature, qui 
tend toujours à singulariser , ^ n offre par- 
tout que multitude et changements : la rai- 
son, qui veut toujours généraliser, ne vit 
partout qu unité et immobilité; et, pre- 
nant lessor et fenthousiasme de limagina- 
tion, ^ elle s éleva d abstractions en abstrac- 
tions, et pai-vint à une hauteur de théorie 
dans laquelle l'esprit le plus attentif a de la 
peine à se maintenir. 

Ce fut surtout dans l'école dElée que 
l'art ou la licence du raisonnement employa 
toutes ses ressources. Là s établirent deux 
ordres d idées-, l'un, qui avait pour objet les 

' Aiistot. metaph. 1. i, c. 6, p. 848; id. ibid. 1. 1 1 , 
cap. 4, p. 957.. 

^ Id. ibid. lib. 7, cap. 16, p. 924. 

^ Parmeoid. ap. Sext. Empir. adv. loçic. lib. 7 , J». Sgst . 

3. n 



194 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

corps et leurs qualités sensibles; l'autre, qui 
ne considère que l'être en lui-même et sans 
relation avec 1 existence. De là deux métho- 
des ; la première fondée , à ce qu'on prétend, 
sur le témoignage de la raison et de la vé- 
rité; la seconde, sur celui des sens et de 
1 opinion. ' L'une et l'autre suivirent à peu 
près la même marche. Auparavant , les phi- 
losophes qui s étaient servis de l'autorité des 
sens, avaient cru s'apercevoir que, pour 
produire un effet, la nature employai l deux 
principes contraires, comme la terre et le 
feu, etc.; de même les philosophes qui ne 
consultèrent que la raison, s'occupèrent, 
dans leurs méditations, de lêlre et du non- 
être, du fini et de l'infini, de l'un et du plu- 
sieurs, du nombre pair et du nombre ira- 
pair, " etc. 

Il restait une immense difhculté, celle 
d'appliquer ces idjstractions, cl de combiner 
le mét^iphysique avec le phj^sique. Mais, s'ils 
ont tenté cette conciliation , c'est avec si 
peu de clarté, qu'on ignore pour l'ordinaire 
s'ils parlent en physiciens ou en métaphysi- 

• Aristot. nat. ausculi. lib. i , cap. 6, t i, p. 322. 
^ Id. inetaph. lib. i , cap. 5, p. 846; lib. la, cap. i;. 
pag. S7I. 



CHAPITRE TRENTIÈME. IQS ' 

ciens. Vous verrez Parménid^?, tantôt ne 
suppo-er ni productions ni destructions 
dans la nature; ' tantôt prétendre que la 
terre et le feu sont les principes de toute gé- 
nération. ^ Vous eu vori'ez d autres n ad- 
mettre aucune espèce d accord entre les sens 
et la raison, et, seulement attentifs à la lu- 
mière intérieure, u envisager les objets ex- 
térieurs que comme des apparences trom- 
peuses, et des sources intarissables de presti- 
t;es et d erreurs. Rien n existe, s écriait lun 
d'entre eux; s'il existait quelque chose, on 
ne pourrait le connaître; si on pouvait le 
connaître, on ne pourrait le rendre sensi- 
ble. ^ Ln autre, intimement persuadé qu ou 
ne doit rien nier ni rien affirmer, se menait 
de ses paroles, et ne s'expliquait que par 
signes. ^ 

Je vous dois un exemple dd la manière 
dont procédaient ces philosophes :Xénopha- 
nès, chef de l'école dÉlée, me le fournira. 

' Aristot. de cœlo, lib. 3, cap. i , t. i , p. f\'y3. 

' Id. metapli. lib. i , c. 5, p. 847 ; ^^^- auscult. 1. i , 
cap. 6, t. I, p. 32 1. 

^ Gorgias ap. Aristot. t. i , p. la/jS. Isocr. Ilelen. en- 
com. t. 2, p. 1 15. 

4 Aiistot. metapli. lib. 4} cap. 5, t. 2, p. 878. 



196 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

Rien ne se fait de rien. ' De ce principe 
adopté par tous ses disciples, il suit que ce 
qui existe doit être éternel : ce qui est éter- 
nel est infini, puisquil n'a ni commence- 
ment ni fin : ce qui esc infini est unique, 
car, s'il ne 1 était pas, il serait plusieurs; 
1 un servirait de borne à fautre, et il ne se- 
rait pas infini : ce qui est unique est tou- 
jours seniblahle à lui-même. Or, un être 
unique , éternel , et toujours semblable , doit 
être immobile, puisqu'il ne peut se glisser 
ni dans le vide qui n'est rien, ni dans le 
plein quil remplit déjà lui-même. Il doit 
être immuable; car s'il éprouvait le moindre 
changement, il arriverait quelque chose en 
lui qui n'y était pas auparavant, et alors se 
trouverait détruit ce principe fondamental: 
Rien ne se foit de rien. ^ 

Dans cet être infini qui comprend tout, 
et dont l'idée est ins/parable de 1 intelligence 
et de léternité, '^ il ii'y a donc ni mélange 

' Aristot. de Xenophan. t. i , p. i ?./) i. Cicer. de nat. 
deor. lib. i , cap. 1 1 , i. 2 , p. ^oG. Laiteux, hist. des 
causes prem. t. i , p. 2 3 i . 

^ Bruck. l)ist. philos, l. i , p. 1 1 ^^8. 

^ Aristot. metai h. lib. r , cap. 5. p. 8,^7. Diog. I.acrt. 
lib. 9, 5. 19. Sext. Einpir. pyrihoii. liypotli. 1. i , c. 33 , 
pag. 59. 



CHAPITRE TRENTIEME. I97 

de parties, ni diversité de formes, ni géné- 
rations, ni destructions. ' Mais connuent 
accorder cette immutabilité avec les révo- 
lutions successives que nous voyons dans la 
nature? Elles ne sont qu une illusion, ré- 
poiîdait Xénophanès : 1 univers ne nous 
ofi're qu'une scène mobile; la scène existe, 
mais la mobilité est I ouvrage de nos sens. 
Non. disait Zenon, le mouvement est im- 
possible. Il le disait, et le démontrait au 
point d étonner ses adversaires et de les ré- 
duire au silence. ^ 

O mon fils! quelle étrange lumière ont 
apportée sur la terre ces liommes célèbres 
qui prétendent sèîre asservi la nature! ^ et 
(■uc i étude de îa pliilosopbie serait humi- 
liante , si , après avoir commencé par le 
doulc, ' elle devait se terminer par de sem- 
blables paradoxes! Rendons plus de justice 
à ceux qui les ont a\ ancés. La plupart aimè- 
rent îa vérité; i]i crurent la découvrir par la 
voie des notious abstraites, et s'égarèrent 

■ Ali !ot. de cœlo, lib ?j, cap. i, t. i, p. i-jS. 
* Id. lîat. auscult. lib. 6, cap. i4, t. i , p. 3ç)5; iA 
topic. lib. 8, ran. ?,, t. i , p. p^/j. 

^ Id. nxctr.pli. l.b. i , cap. 2 , p. 8^ i- 
4 IA ibiA ii]j. 3, c»p. 1, p. 85' J. 

17- 



198 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

sur la fol dune raisoii dont ils ue connais- 
saient pas les bor.'ies, Quaud, après avoir 
épuisé les erreurs, 'Is devinrent plus «'elai- 
rés , il se livrèrent avec la même ardeur 
aux mêmes discussiDUS, parce qu ils les cru- 
rent propres à fixer l'esprit, et à mettre plus 
de précision dans les idées. Enfin, il ne faut 
pas dissimuler que plusieurs de ces philoso- 
phes, peu dignes dun nom si respectalùe, 
n'entrèrent dans la lice que pour éprouver 
leurs forces , et se signaler par des triomphes 
aussi honteux pour le vainqueur que pour 
ie vaincu. Comme la raison, ou plulot lart 
de raisonner, a eu son enfance ainsi que les 
autres arts, des définitions peu exacles, et 
le fréquenl abus des mots, fouinissaient h 
des athlètes adroits ou vigoureux des armes 
toujours nouvelles. Nous avons presque vu 
le temps oii, pour prouver que ces mois, 
Un et Plusieurs^ peuvent désigner le même 
objet, on vous aurait soutenu que vous 
n êtes qu'un en qualité d'homme, mais que 
vous êtes deux en qualité d homme et de 
musicien. ' Ces puérilités absurdes n'inspi- 
rent aujourdhul que du mépris, et sont 
a])solumciit abandonnées aux sophistes. 

' Plat, in Philcl). t. 2 , p. i ^. 



CHAPITRE TRENTIÈME. If]g 

Il me reste à voue parler d'un système 
aussi remarquable par sa singularité que par 
la réputation de ses auteurs. 

Le vulgaire ne voit autour du globe qu'il 
babite, qu une voûte étincelante de lumière 
pendant le jour, semée d'étoiles pendant la 
lîuil; ce sont là les bornes de son univers. 
Celui de quelques philosophes n'en a plus, 
et s'est accru, presque de nos jours , au point 
d'eflraycr notre imagination. 

On supposa d abord que la lune était ha- 
bitée; ensuite, que les astres étaient autant 
de mondes; enfin, que le nombre de ces 
mondes devait être infini , puisqu'aucun 
d'eux ne pouvait servir de terme et d en- 
ceinte aux autres. ' De là, quelle prodi- 
gieuse carrière s est tout à coup oflerte à 
l'esprit humain! Employez léternité même 
pour la parcourir, prenez les ailes de l'Au- 
rore, volez à la planète de Saturne , dans les 
cieux qui s étendent au dessus de cette pla- 
nète, vous trouverez sans cesse de nouvelles 
sphères, de nouveaux globes, des mondes 

* Xcnoph. np. Riog. Laert. lili. 9,5- ip- Plut, de plac. 
pliilos.lib. I, rap. 3, t. 2, p. 8^5; cap. 5; p. 8^9; lib. 2, 
c. i3, p. 888. Cirpr. de Cnil>. lib. 2, c. 3i , t. 2 , p. i36. 
■Mtiii. Ce l'acad. des bsU leur. t. y, p. 1 o. 



200 VOYAGE d'aN AC H A RSIS, 

qui s'accumulent les uns sur les autres ; vous 
trouverez 1 infini partout.^ dans la matière, 
dai^s l'espace, dans le mouvement, dans le 
nombre des mondes et des astres qui les 
embellissent; et après des millions d années, 
vous connaîtrez à peine quelques points du 
vaste empire de la nature. Ob! combien 
cette tbéorie Ta-t-clle agrandie à nos yeux! 
Et s'il est vrai que notre àme setende avec 
«os idées, et s'assimile en quelcjue façon aux 
objets don telle se pénètre, combien Ibomme 
doit -il s'enorgueillir d'avoir percé ces pro 
Tondeurs inconcevables! 

Nous enorgueillir! m'écriai-je avec sur- 
prise. Et de quoi donc, respectable Callias? 
Mon esprit reste accablé à l'aspect de cette 
grandeur sans bornes, devant laquelle tou- 
tes les autres s'anéantissent. Vous, moi, 
tous les bommes, ne sont plus à mes yeux 
que des insectes plongés dans un océan im- 
mense, où les jois cl les conquérants ne 
sont distingués, que parce qu'ils agitent un 
peu plus qn(; les aulics les particules d eau 
qui les environnent. A ces mots Callias me 
regarda; cl, après s être \Mi moment re- 
cueilli on lui-même, il me dit en me serrant 
la main : Mon filsj un ia^-cte qui entrevoit 



CHAPITRE TRENTIÈME. 201 

l'infini, participe de la grandeur qui vous 
étonne. Ensuite il ajouta : 

Parmi les artistes qui ont passé leur vie à 
composer et décomposer des mondes, Leu- 
cippe et Démocrite, rejetant les nombres, 
les idées, les proportions harmoniques, et 
tous ces échafaudages que la métaphysique 
avait élevés jusqu'alors , n'admirent , à 
l'exemple de quelques philosophes , que le 
vide et les atomes pour principes de toutes 
choses; mais ils dépouillèrent ces atomes des 
qualités qu'on leur avait attribuées , et ne 
l'.:ur laissèrent aue la ficurc et le mouve- 
ment. ' Ecoutez Leucippe et Dcmocrite. 

L'univers est infini. 11 est peuple dune 
infinité de mondes et de tourbillons qui 
naissent, périssent et se reproduisent sans 
inlerruption. ^ Mais une intelligence su- 
prême lie préside point à ces grandes révo- 
lutions : tout dans la nature s'opère par d:"S 
lois mécaniques et simples. Voulez-vous sa- 
voir comment un de ces mondes peut se 
former ? Concevez une infinité d'atomes 

' IMoshem. in Cudvvorth. cap. i , §. 18, t. i , p. 3o. 
Bruck. liist. pliilos. t. i, p. 1 1^3. 

' IJiog. Laort. lib. q, §. 3o, etc. Id. ibid. §. 4'i- Bruck. 
ib.p. 1 1 j'Set I i87.Batieux,hi5i. des causes premip.3G3. 



202 VOYAGÉ D'ANACHARSIS, 

étemels, indivisibles, inaltérables, de toute 
forme, de toute grandeur, entraînés dans 
un vide immense par un mouvement aveuijle 
et rapide. ' Après des chocs multipliés et 
violents, les plus grossiers sont pou; S('îs et 
comprimés dans un point de Tesnace qui 
devient le centre dun tourbillon; les plus 
subtils s échappent de tous côtés, et s élan- 
cent à différentes distances. Dans la suite 
des temps les premiers forment la terre et 
ieau; les seconds, lair et le feu. Ce dernier 
élément, composé de globules actifs et lé- 
gers , s'étend comme une enceinte lumi- 
neuse autour de la terre; lair, agile par ce 
flux perpétuel de corpuscules qui s élèvent 
des régions inférieures, devient un courant 
impétueux , et ce courant entranie les astres 
qui s'étaient successivement formés dans 
son sein. '' 

Tout, dans le physique ainsi que dans le 
moral, peut s'expliquer par un semflable 
mécanisme , et sans fintcrvention d'une 

' Alistot. de gêner, lib. i , cap. i , t. i , p. ^<)3 ; id. de 
cœlo, lib. 3, cap. 4. p- 1 78. PJut. de pLic. philos, lib. i , 
«ap. 3, t. 2, p. 877. Cirer, de mit. deor. lib. i , (ap. 2^ , 
t. 2, p. 4 16. 

^ Plut de plac. philos, lib. i, rap. j, t. 2, p. 3~/S. 



CHAPITPxE TIlKiVïlÉME. 200 

cause intelligente. C'est de Tuniori des ato- 
mes que se t'oime la substance des corps; 
c est de leur figure et de leur arrangement 
que résultent le froid, le chaud, les cou- 
leurs, et toutes les variétés de la nature; ' 
c'est leur mouvement qui sans cesse pro- 
duit, altère et détruit les êtres; et comme ce 
mouvement est nécessaire , nous lui avons 
donné le nom de destin et de fatalité. " Nos 
sensations, nos idées sont produites par des 
im:.^es légères, qui se détachent des objets 
pour frapper nos organes. ^ Notre âme finit 
avec le corps, '^ parce quelle n est, comme 
le feu, qu'un composé de globules subtils, 
dont la mort brise les liens; ^ et puisqu'il 
ny a rien de réel dans la nature, excepté 
les atomes et le vide, " on est, par une suite 
de conséquences, forcé de convenir que les 

■ Aristot. metaph. lib. i , cap. 4 , t. 2 , p. 845. Diog. 
Lacii. lib. g, §. 7a, 

" Stob. eclog. pliys. lib. i , cap. 8, p. i o. 

3 Diog. Laert. ibid. §. 44- I^l^^^- ^^ P''^^. philos, lib. Jj , 
cap. 8 , p. 899. Cicer. de uat. deor. lib. i , cap. 38 , t. 2 ; 
pag. 429. 

4 Plut. ibid. cap. 7. 

5 Aristot. de auim. lib. i, cap. 2, t. i , p. 619. 

^ .Sext. ICnipir. pynli. liypotb. lib. i , cap. 3o, p. 54 i 
id. adv. log. lib. 7, p. 39g. 



204 VOYAGE d'aWACHARSIS, 

vices ne cllflereiit des vertus (^ue par Topi* 

nlon. ' ' 

O mon fils! prosteni3Z-vous devant la 
divinité-, déplorez en sa présence les égare- 
ments de Tcsprit hnmaia, et promettez -lui 
d "être au moins aussi vertueux que la plu- 
part de ces plùlosophes dont les principes 
tendaient à détruire la vertu : car ce n est 
point dans des écrits Ignorés de la multi- 
tude, dans des systèmes produits p^u la 
chaleur de Funa-ination, par linquiétude 
do Tcsprit, ou par le désir cte la célébnlé, 
qu il liiut étudier les idées que leurs auteurs 
avaient sur la morale; c'est dans leur con- 
duite; c'est dans ces ouvrages où, n ayant 
d'autre intérêt que celui de la vente, et 
d'autre but c|ue Tutllité publique, ils ren- 
dent aux mœurs et à la vertu 1 hommage 
quelles ont obtenu dans tous les temps et 
chez tous les peuples. 

I Cuc^woril.. dr. j'.-.-,t. et honcst. notit. ad cale. syst. 
intcl.S. 2, t. 2,p.t5'.i).Bruc .iùst.pliilo6. t. i,p. iif)9- 



CHAPITRE TRENTE-UXTÈME. 3o3 



CHAPITRE XXXI. 

Suite de la Bibliothèque. LAstionomie et la 
Géogiaphie. 

Vj allias sortit après avoir achevé son dis- 
cours; et Euclidc lu 'adressant la parole ; Je 
fais cliercîicr depuis long-temps eu Sicile , 
me dit-il, l'ouvrage de Pétron d'tîimère. 
ISon seulement il admettait la pluralité des 
mondes, mais il osait eu fixer le nomhre. ' 
Savez-vous combien il eu comptait^ cent 
quatre-vingt-trois. îlcompaiait, àlexemple 
des Egyptiens, lunivers à un triangle: ^. 
soixante mondes sont rangés sur chacun 
de ses colés-, les trois autres sur les troii 
angles. Soumis au mouvement paisible 
qui parmi nous règle certiiijies danses, ils 
s atteignent et se remplacent avec lenteur. 
Le milieu du triangle est le champ de la vé- 
rité : là, dans une immobilité profonde, ré- 
sident les rapports et les exemplaires des 
choses qui ont été, et de celles qui seront. 
Autour de ces essences pures est i éternité, 

' Plut de orac. defect. t. 2, p. /p •. 
" Id. de Uid. et Csir. t. 2, p. 373. 

3- la 



206 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

du sein de lafjuelle émane le temps qui, 
comme un ruisseau intarissable, coule et se 
distribue dans cette foule de mondes. ' 

Ces idées tenaient au système des nom- 
bres de Pythagore, et je conjecture J'in- 
terrompis Euclide. Avant que vos philoso- 
phes eussent produit au loin une si grande 
quantité de mondes, ils avaient sans doute 
connu dans le plus grand détail celui que 
nous habitons. Je pense qu'il n'y a pas 
dans notre ciel un corps dont ils n'aient dé- 
terminé la nature, la grandeur, lu tlgure et 
le mouvement. 

Vous allez en juger, jépondit Euclide. 
Imaginez un cercle, une espèce de roue, 
dont la circonférence, vingt-huit fois aussi 
grande que celle de la terre, renferme un 
immense volume de feu dans sa concavité. 
Du moyeu, dont le diamètre est égal à celui 
de la terre, s échappent les torrents de lu- 
mière qui éclairent notre monde. ^ Telle est 
l'idée que l'on peut se faire du soleil. Vous 
aurez celle de la lune, en supposant sa cir- 

• plut, de orar. defoict. t. 2, p 4 y. 2. 

^ Id. de plac. philos, lib. a, cap. y.o, t. 2, p. 83f). 
Stob. eclog. pliys. lib. i , p. 55, Acliill. Tat. iiag. ai^». 
Petav. t. 3 , p. 8 1 . 



CHAPITRE TRENTE-UNIEME. 20^ 

conférence dix-neuf fois aussi grande que 
celle de notre globe. ' Voulez-vous une ex- 
plication plus simple? Les parties de feu 
qui s élèvent de la terre, vont pendant le 
jour se réunir dans un seul point du ciel, 
pour y former le soleil; pendant la nuit, 
dans plusieurs points où elles se convertis- 
sent en étoiles. Mais, comme ces exhalai- 
sons se consument promptemcnt, elles se 
renouvellent sans cesse, pour nous procu- 
rer chaque jour un nouveau soleil, chaque 
nuit de nouvelles étoiles. ^ Il est même ar- 
rivé que , faute dahmcnts, le soleil ne sest 
pas rallumé pendant un mois entier. ^ C est 
cette raison qui 1 oblige à tourner autour de 
la terre. S il était immobile, il épuiserait 
bientôt les vapeurs dont il se nourrit. '' 

Jecoutais Euchde; je le regardais avec 
étonnemcnt; je lui dis enfin : On m'a parlé 
d'un peuple de Thrace, tellement ijrossier, 
quilne peut compter au delà du nombre 

' Plut, (le plac. philos, t. 2, r.-ip. aj, p. Rrjr. 

=" Plat, de rcp. lib. 6, t. 2, p. ipS. Plut, de plac. plii- 
los. lib. 2, cap. 2I , p. H90. Xinophan. ap. Slob. nlo^. 
phys. lib. I , p. 5]. Bvuck. List, philos, t. 1,, p. 1 i5f. 

^ Plut. ibid. Stob. ibid. p. ~}5. 

< Aiistot. nietfcor. lib. 2, cap. 2, p. 5ji. 



208 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

quatre. ' Serait-ce d'après lui que vous rap- 
porteriez ces étranges notiorfs? Non , me ré- 
pondit-il , c'est d'après plusieurs de nos plus 
céiè])rcs philosophes , entre autres, Anaxi- 
mandre et Heraclite, dont le plus ancien vi- 
vait deux siècles avant nous. On a vu de- 
puis éclore des opinions moins absurdes , 
mais également incertaines, et dont quel- 
ques-unes môme ont soulevé la multitude. 
Anaxagore, du lemns de nos pères, ayant 
avancé que la lune était une terre à peu 
près semblable à la nôtre , et le soleil une 
pierre enflammée, fut soupçonné d impiété, 
et forcé de quitter Athènes. ^ Le peuple 
voulait qu ou mit ces deux astres au rang 
des dieux; et nos derniersphilosoplies, en se 
conformant fjuelqucfois à son langage, ^ 
ont désarmé iî su])er;Uiîion, qui pardonne 
tout dès que Ton a des ménagements pour 
elle. 

('ommciit a-t-on prouvé, lui dis-jc, que 
la lune resse-iilyc à la terre? On no la pas 
prouvé, me répoiulit-il; on la cru. Quel- 

' Aristot. pioLl. sect. i5, t. 2, p. r52. 
^ Xeiiopli. nicmor, 1. i, p. 81 5. Plat. apol. t. i , p. 26. 
Plut, de supeist. t. 2, p. 161). Diog. Laeit. ILb. 2, 5. 8. 
•^ Plat, de kg. Ul). j, t. 3, p. 8a I j etc. 



CHAPITRE TREXTE-UMÈME. 209 

(■{ukin avait dit : S il y avait des montagnes 
dans la lune, leur ombre projetée sur sa 
surface y produirait peut-être les taches qui 
s'oflrciit à nos yeux. Aussitôt on a conclu 
.([uily avait dans la lune, des montagnes, 
des vallées, des rivières, des plaines, et 
quantité de villes. ' Il a lidiu ensuite con- 
naître ceux qui Ihahltcnt. Suivant Xéno- 
phanès, ils y m( nent la même vie que nous 
sur la terre. "^ Suivant quelques disciples de 
Pythagore , les plantes y sont plus belles , les 
animaux quinze lois plus grands, les joui'S' 
quinze lois plus longs que les nôtres. ^ Et 
SiHîS doule, lui dis-je,les hommes quinze 
i'ois plus intelligents que sur notre globe. 
Cette idée rit à mon imagination. Comme 
la nature c.U encore plus riche par les va- 
riétés que par le noml;re Ces espèc^^s, je dis- 
tribue à mon gré, dans ies difïërentcs planè- 
tes, des peuples qui oui un, deux, trois, 

' Plut. (!r plac. philos, lih. 2, cap. i3 et p. 5, t. 7, 
p. 888 et 891. Stob. erlog. p!:)-s. lib. i , p. C,o. AcliiU. 
'1 at. isag. ap. l'ctav. t. 3 , p. 8 •. Citer, aiad. a , cap. jg , 
t. 2, p. 5i. ProrX in Tiin. lilj. i , p. 283. 

^ Xcuophan. ap. Laclaut. iuhi. ub. 3 , cap. r>3, t. i , 
pa-;. 9,53. 

■* Piiit. ibid. cap. 3o, t. 2, p. 892. îrlob. ibiu. L'.ustJ'. 
pra;p. e\ ang. lib. i.ï, i>. 819. 

18. 



2IO VOYAGE D ANACHARSIS, 

quatre sens de plus que nous. Je compare 
ensuite leurs génies avec ceux que la Grèce 
a produits , et je vous avoue qu Homère et 
Pytliagore me tont pitié. Démocrite, répon- 
dit Euclide, a sauvé leur t^ioire de ce paral- 
lèle liuaiiliant. Persuadé peut-être de l'ex- 
cellence de notre espèce, il a décidé que les 
hommes sont individuellement partout les 
mêmes. Suivant lui, nous existons à la fois, 
et de la même manière, sur notre gloLe, sur 
celui de la lune , et dans tous les mondes de 
l'univers. ' 

Nous représentons souvent sur des chars 
les divinités qm président aux planètes, 
parce que cette voiture est la plus honorahle 
parmi nous. Les Egyptiens les placent sur 
des bateaux, parce qu'ils imt pres:[uc tous 
leurs voyages sur le Nil. '^ De là Iléraclilo 
donnait au soleil et à la lune la forme d un 
bateau. ^ Je vous épargne le détail des au- 
tres conjectures, non moins frivoles, hasar- 
dées sur la figure des asIic s. On convient 

' C.ïir.ér. acnd. 2, cap. 17, t. 2, p. 2S. 

? tàiper. îlui-pocr. p. i'). Cayliis, riiOUL-il d'aïuiq. t. i, 
pi. f). i'/oiufauc. autiq. rxpliq. supp]. t. i , pi. 17. 

3 Plut, de plac. pîiilos. lib. » , rnp. ■^•J. et 27. Acliill. 
U'i)t, isp-g, cap. 19, ap Pclav, t. 3? p. 82. 



CHAPITRE TllENTE-rXlÈME. 211 

asspz généralement aujourtî hui, quils sont 
cl(^ forme sphériquc. ' Quant à leur grandeur, 
il n'y a pas long-temps encore qu'Anaxagore 
disait que le soleil est beaucoup plus grand 
que le Péloponèsc-, et Ilt'raclite, quil n'a 
réellement qu U7i pied de diamètre. ^ 

Vous me dispensez, lui dis- je, de vous 
interroger sur les dimensions des autres 
planètes, mais vous leur avez du moins as- 
signé la place quelles occupent dans le 
ciel? — Cet arrangement, répondit Euclide, 
a coûté beaucoup d'eflbrts , et a partagé nos 
pliilosopbes. Les uns placent au dessus de 
la ten-e, la lune, Mercure, Vénus, le soleil , 
Mai's, Jupiter et Satm-nc. Tel est l'ancicu 
?\stèmc des Egyptiens ^ et des Chaldécns; 4 
t; 1 fut celui que P\ thagore introduisit dans 
la Grèce. ^ L'opinion qui domine aujour- 
d hui parmi nous, range les planètes dans 

' Aristot. de cœlo, lib. 2, cap. 8, t. t , p. 461 ; c. 11, 
pap. /[63. 

- Plv.t. de plac. pliilos, lib. 2, rap. 2 i , t. 2 , p. Fp i. 
2 Dion, liist. ion), lil). 37, p. 1?.^. 

4 Macrol). Soijiu. Scip. cip. if). Uicciol. a'inag. lib. ;), 
pi;5. ?.8o. 

5 Plin. lib. 2, cap, 22, t. ï , p. 8G. Censor. de die nat. 
cap. i3. riiit. de crcat. anim. t. 2, p. IC28. Riniol. 
fcliuag. lib. <; , cr>p. ?. , p. y.yr. 



212 VOYAGE d'a NA CH ARSIS, 

cet ordre : la lune, le soleil, Mercure, Vé- 
nus, Mars, Jupiter et Saturne. ' Les noms 
de Platon, dEudoxe et d'Aristote ? ont ac- 
crédité ce système, qui ne diliëre du précé- 
dent qu'en apparence. 

En effet, la diliorence ne vient que d "une 
dérouverte faite en i%ypte, et que les Grecs 
Vî'iilent en quelque façou s'approprier. Les 
•astronomes égyptiens s'aperçurent que les 
planètes de Mercure et de Vénus, compagnes 
inséparables du soleil, ^ sont entraînées par 
le même mouvement que cet astre, et tour- 
nent sans cesse autour de lui. 4 Suivant 
les Grecs, i'jthagore reconnut le premier, 
que 1 étoile de Junon ou de Vénus cette 
étoile brillante qui se montre quelquefois 
après le coucher du soleil, est la même qui 
end'aulrestemps jHvcàdesonicver. ^ Comme 

■ Plat, in Tin), t. 3 , p. 38; ici. do irp. jib. ro . t. 9,, 
p. Gl6. Plut, de iiJMc. pi.ilos. lit). 2, crip. i5. De inuiuli, 
ap. Aristot. t. I, p. (îo:'.. 

^ Proc. in 1 ini. lifj. /Ç , p. 207. 

^ Tira. Locr. ap. l'ini. t. ;> , p. 56. Cicer. somn. Scip. 
t. 3, p. 4i2- 

4 Maciob. somn. fcip. rop. ic). 

5 Diog. Lacrt. lib. 3, JJ. i.'j. Pljavor. ap. (umd. îih. 9,, 
$. 23. Stob. ccio";. pjiys. lil.. i , p. 55. Plin. lil). a, cap. 8, 
1>. 75, MJni. ik' 1 a 'ad. dci, bsll. leur. t. i.j, p. 379 et 478, 



CHAPITRE TUENTE-tiNIEME. 2lS 

les pythagoriciens aitiibuent le même phé- 
nomène à d'autres étoiles et à d'autres pla- 
nètes, il ne paraît pas que de lobservation 
dont on foit honneur à Pythagore, ils aient 
conclu que Vénus fasse sa révolution autour 
du soleil. Mais il suit de la découverte des 
prêtres de T^gypte, que Vénus et Mercure 
doivent paraître, tantôt au dessus et tantôt 
au dessous de cet astre, et qu'on peut sans 
inconvénient leur assigner ces diiiërenles 
positions. ' Aussi les Égyptiens n ont -ils 
point changé l'ancien ordre des planètes 
dans leurs planisphères célestes. ' 

Des opinions étranges se sont élevées 
dans 1 écolo de Pythagore. Vous verrez dans 
cet ouvrage dllicétas de Syracuse, que tout 
est en repos dans le ciel , les étoiles, le soled , 
la Innc elle-même. La terre seule, par un 
mouvement rapide autour de son axe, pro- 
duit les apparences que les astres eurent a 
nus legards. ^ Mais dabord l'immobilité d<^ 
la iutie ne peut se concilier avec ces phéno- 

' Maciob. sonm. «^cip. c. i p. îîailly.astron. anc. p. 1 70. 
- yhm. de racadc':ii. des ;cienas, auuëe 1708, hisi. 

i Tl roi.iir. ap. Cicer. acad. 2, cap. 39, t. 2 . p. Ji. 
Uiog. Lacn. lib. b, 5- ^->- 



Ûl4 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

mènes-, de plus, si la terre tournait sur elle- 
même, un corps lancé à une très grande 
hauteur ne retomberait pas au même point 
d où il est parti. Cependant le contraire est 
prouvé par l'expérience. ' Enfin, comment 
osa-t-on , dune main sacrilège, ^ troubler le 
repos de la terre, regardée de tout temps 
comme le centre du monde, le sanctuaire 
des dieux, l'autel, le nœud et l'unité de la 
nature? ^ Aussi, dans cet antre traité, Phi- 
lolaùs commence-t-il par transporter au feu 
les privilèges sacrés dont il dépouille la terre 
Ce feu céleste, devenu le foyer de Funivers, 
en occupe le centre. Tout autour roulent 
sans interruption dix sphères , celle des 
éioiles fixes, celles du soleil, de la lune et 
des cinq planètes, (a) celles de noire globe 
et d'une autre terre invisible à nos yeux, 
Cjuoiqne voisine de nous. ^ Le soleil n a plu;* 

' Aristdi. (]c cœlo, lib. a, cap. i^) ♦• i > P- ^'yO. 

'■' Plut, (le f'ac. in orb. lun. t. 2, p. 923. 

^ Tim. Locr. ap. Plat. t. 3, p. 0)7. Stob, eclog. pliys. 
lib. I , p. 5 1 . 

(a) Avant Platon, et de son temps, par te nom de Pla- 
Dt'îîes on entendait Mercure, Ve'niis, Mars, Jupiter et 
Saiiiriie. 

4 gtob. eclog. pbys. 1. i , p. 5i. Plut de plac. philos, 
lib. 3 . cap. II et I 3 , p. 8c)5. 



CIIAPITKE ÏIIE.N il,-UNlKM£. iô 

qu'un éclat emprunté; ce n'est quiuio es- 
pèce de miroir, ou de globe de cristal, qui 
nous renvoie la lumière du feu céleste. * 

Ce systèiue , que Platon regrette quelque- 
fois de n'avoir pas adopté danssfsouvragcs,* 
n'est point fondé sur des observations , mais 
uniquement sur des raisons de convenance, 
La substance du feu, disent ses partisans, 
étant plus pure que celle de la li'rre, doit 
reposer dans le milieu de l'univers, comme 
dans la place la plus konorable. ^ 

C'était peu d'avoir fixé les rangs entre 
les planètes -, il fallait mai'quer à quelle dis- 
tance les unes des autres elles fournissent 
leur carrière. Cest ici que Pythagore et ses 
disciples ont épuisé Icui' imagination. 

Les planètes, en y comprenant le soleil 
et la lune, sont au nombre de sept. Ils se 
sont rappelé aussltol fliepiricorde, ou la lyra 
à sept cordes. Vous savez que cette lyr;^ ren- 
ferme deux tétracordes unis par un sou 
commun, et qui, dans le genre diatonique, 

' Plut, de p'.ac. pliilos. lib. 2 , cap. 20, p. 890. Stob, 
eclog. pliys. lib. i , p. 56. Acliill. Tat. isag. cap. 1 9 , ?.p. 
Pfltav. t. 3, p. 81. 

2 Plut, in ]Sum. t. i , p. 67; id. in Plat, queest. t », 
p. 1006. 

* Ai fstut. de cœlo , lib. a , cap, 1 3 , t. i , p. 1^66. 



5î6 VOYAGE DA\ACHAR3IS, 

tloimeiît cette suite de sons : si , ut , ré, mi, 
fa, sol, la. Supposez que 'la lune soit repré- 
sentée par si, Mercare le sera par ut, Vénus 
par ré, le soleil par mi. Mars par fa , Jupiter 
par sol, Salurue par la : ainsi la distance 
ele la lune si à ^îercure ut, sera d'un demi- 
toii; celle de Mercui'e ut k Vénus ré, sera d'un 
ton; c'est-à-dire, que la distance de V^énus 
à Mercure sera le double de celle de Mercure 
à la lune. Telle fut la première IjTc céleste. 

On y ajouta ensuite deux cordes, pour 
désigner lintervalle de la terre à la lune, et 
celui de Saturne aux étoiles fixes. On disjoi- 
gnit les deux tctracordes renfermés dans 
cette nouvelle lyre, et on les monta quel- 
quefois sur le g nire chromatique , qui donne 
des proportions , entre la suite des sons , dif- 
férentes de celles du genre diatonique. \ oici 
un exemple de cette nouvelle Ijre. ' 

De la terre à la lune un ton. 

De la lune à Mercure 4 ion. 

De Mercure à Vénus v ^^n. 

De Vénus au soleil ton ~. 

Du soleil à Mars un ton. 

De Mars à Jupiter -^ ton. 

De Jupiter à Saturne -j ton. 

De Saiurne aux étoiles fixes. . . ton ^. 

* Pliii. lib. 3, cap, 22. 



CHAPITRE TRENTE-UNIÈME. 217 

Comme cette échelle donne sept tons au 
lieu de six qui complètent l'octave, on a 
tiuelquefois, pour obtenir la plus parfaite 
des consonnances, diminué d'iuj ton 1 in- 
tervalle de Saturne aux étoiles, ' et celui de 
Vénus au soleil. Il s est introduit d'autres 
changements à léchelle, lorsqu'au lieu de 
placer le soleil au dessus de Vénus et de 
Mercure , on l'a mis au dessous. " 

Pourappliquerces rapports aux distances 
des corps célestes, on donna au ton la va- 
leur de cent vingt-six mille stades; ' (a) et 
à la faveur de cet élément, il fut aisé de me- 
surer I espace qui sétend depuis la terre 
lUsqu au ciel des étoiles. Cet espace se rac- 
courcit ou se prolonge, selon que Ion est 
plus ou moins attaché à certaines propor- 
tions harmoniques. Dans l'échelle précé- 
dente la distance des étoiles au soleil, et 
ceUe de cet astre à la terre, se trouvent dans 
le rapport d'une quinte, ou de trois tons et 
demi; mais, suivant un autre calcul, ces 

' Censor. de die nat. cap. i3. 

3 pr'"'!/''- '''"• "P- ''' ^P- P^»»^- t- 3, p. 80. 

'PllU.llb. 2,a.p.2,,,. ,,p.86. 

(u) Quatre miUc sept cent soixaiue-deux lieues deua 
^=ille toises ; h licus de dcu;. u.îHc un^ cents toises. 

'9 



2l8 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

aeux intervalles ne seronirun et Tautre que 
de trois tons, c'est-à-dire, de trois fois cent 
vingt-six mille stades. ' 

Euclide s'aperçut que je l'écoutaîs avec 
impatience. Vou/ n'êtes point content, me 
dit-il en riant? Non, lui répondis- je. Eh 
quoi! la nature est-elle obligée de changer 
sjs lois au gré de vos caprices? Quelques- 
uns de vos philosophes prétendent que le 
feu est plus pur que la terre; aussitôt notre 
globe doit lui céder sa place , et s'éloigner du 
centre du monde. Si d'autres préfèrent eu 
musi(|ue le genre chromatique ou diato- 
nique, il faut à l'instant que les corps cé- 
lestes s'éloignent ou se rapprochent les uns 
des autres. De quel œil les gens instruits re- 
gardent-ils de pareils égarements? Quelque- 
fois, reprit Euclide, comme des jeux de 1 es- 
prit ; ' d'autres fois , comme l'unique res- 
source de ceux qui, au lieu détudicr la na- 
ture, cherchent à la deviner. Pour moi, j ai 
voulu vous montrer par cet échantillon, 
que notre astronomie était encore dans Ten- 
fance du temps de nos pères; ' elle n'est 

I Pliii. llb. 7, cap. 3 1, t. i,p. 86. 

a Arisio:. de cœlo lib. a, c;ip. 9, L i , p. /Î62. 

î Kiiciol. aliua;;. liL. 7, P- 49^' 



CHAPITRE TRENTE-UNIÈME. 210 

guère plus avancée aujourd'hui. Mais, lui 
dis-je, vous avez des matliématiciens qui 
veillent sans cesse sur les révolutions des 
planètes, et qui cherchent à connaître leurs 
distances à la terre; ' vous en avez eu sans 
doute dans les temps les plus anciens : qu'est 
devenu le fruit de leurs veilles? 

Nous avons foit de très longs raisonne- 
ments, me dit-il, très peu dohseiTations, 
encore moins de découvertes. Si nous avons 
quelques notions exactes sur le cours des 
astres, nous les devons aux Égyptiens et 
aux Chaldcens : " ils nous ont appris à dres- 
ser des tables qui fixent le temps de nos 
soleniiités ])nhliqucs, et celui des travaux 
de la campagne. C'est là qu'on a soin de 
marquer les levers et les couchers des prin- 
cipales étoiles, les points des solstices, ainsi 
que des équinoxes, et les pronostics des va- 
nations qu'éprouve la température de l'air. ' 
■Jai rassemblé plusieurs de ces calendriers : 
quelques-uns remontent à une haute anti- 

' Xenoph. n.emor. lil,. 4, p. 814. Aristot. de cœlo, 

lib. 2, cap. i4,t. i,p. 4jo. 

'■ ncmdot. lih. 2, r. ,op. Epin. ap. Plat. t. 2, p. 087 

,"\ ■^'^- <=• '2, t. I, p. 4G4. Strab. lib. 17, p. 8o.>. 

Ihpon. Sniyrn. id Arat. p. cj3. Diod. lib. i 2, p ,,4 

Petav. uranol. t. 3. 



220 -VOYAGE d'aISTACHARSIS, 

(mité-, d autres renferment des observations 
qui ne conviennent point à notre climat. On 
remarque dans tous une singularité^ c'est 
qu'ils n'attachent pas également les points 
des solslicps et des équinoxes au même de- 
gré des signes du zodiaque -, erreur qui vient 
peut-être de quelques mouvements dans les 
étoiles , inconnus jusqu'à présent , ' peut- 
être de l'ignorance des obser^^ateurs. 

C'est de la composition de ces tables que 
nos astronomes se sont occupés depuis deux 
siècles. Tels furent Cléostrate de Ténédos, 
qui observait sur le mont ïda; Matricétas de 
Méthymne, sur le mont Lépc>tymne ; Phai- 
lîus d'Athènes, sur la colline Lycabcttc ; ' 
Dosithéus , Euctémon , ' Démocritc , ^ et 
d'autres quil serait inutile de nommer. La 
grande difficulté , ou plutôt l'unique pro- 
blème qu ils avaient à résoudre , c était de 
ramener nos fêtes à la même saison, et au 
terme prescrit par les oracles et par les loiS. -^ 

1 Fréret, défense de la clron. p. ^,83. Bailly, astiou. 

ancien, p. iqi f^t 4?'i- 

2 TheopLr. ^5p (' S>îAt- ap- Scalig. de^emend. 1 . a , P- 7 2 • 

3 rtolem. de appar. in uranol. p. 53. 

4 Diog. Laert. in Druiocr lil>. ç,^ S- l^- Censov. de di« 
hat. cap. i8. Scalig. iHd. p. -.'Î7- 

9 Gemin. eleni. astu-i:. r.,p. u. .ip. Tetav. t. J, p. i»- 



CHA.PITIIE TRENTE-UMÈHIE. 221 

Il fallait donc fixer, autant qu'il était possi- 
ble, la durée précise de Tannée, tant solaire 
que lunaire, et les accorder entre elles, de 
manière que les nouvelles lunes qui règlent 
Tios solennités, tombassent vers les points 
cardinaux où commencent les saisons. 

Plusieurs essais infructueux préparèrent 
les voies à Méton d Athènes. La première 
année de la quatre-vingt-septième olym- 
piade, (a) dix mois environ avant le com- 
mencement de la guerre du Péloponèse, ' 
Méton, de concert avec cet Euctémon que 
j'ai déjà nommé , ^ ayant observé le solstice 
■deté, produisit une période de dix-neuf 
années solaires, qui renfermait deux cent 
trente-cinq lunaisons , et ramenait le soleil 
et la lune à peu près au même point du 
ciel. 

Malgré les plaisanteries des auteurs co- 
miques, ^ lesuccès le plus éclatant couronna 
ses efforts ^ ou ses larcins ; car on présume 
qu il avait trouvé cette période chez des na- 

(n) L'an ^32 avant J. C. Voyez la note XIV à la fin 
du voliuiifi. 

■ Thiicyd. lib. 2 , cap. 2. 

° Ptolcm. Diagn. construct. lib. 3, p. 63. 

^ Aristoph. in av. v. 998. 

4 Arat. in Ator>:u. p. 92. Schol. ibid. 

^9- 



a22 VOYAGE D A N A C H A R S r S , 

tionsplus verséesdaus 1 aslronomie que nous 
ne Tétions alors. Quoi qu'il en soit, les Athé- 
niens firent graver les points des équinoxes 
et des solstices sur les murs du Pnyx. ' Le 
commencement de leur année concourait 
auparavant avec la nouvelle lune qui amve 
après le solstice d hiver-, il fut fixé pour tou- 
jours à celle qui suit le solstice d'été, - et ce 
ne fat quà cette dernière époque que leurs 
archontes ou premiers magistrats entrèrent 
en cliaige. ^ La plupart des autres peuples 
de la Grèce ne furent pas moins empressés 
à profiter des calculs de Méton. ^ Ils servent 
îiujourd'hui à dresser les tables qu'on sus- 
pend à des colonnes dans plusieurs villes, et 
qui, pendant ï espace de dix-neuf ans, re- 
prcsontciit oi quelque façon lélat du ciel et 
riiisloire de lannéc. On y voit en cïïcty pour 
chaque année, les points où commencent 
les saisons; et pour chaque jour, les prédic- 

' Pl'.ilccli. ap. £diol. Ari.sr()[;]i. iljid. /Elian. var. liist. 
lib. 10, cap. y. Suid. in Melaiv. 

^ Plat, de leg. lib. G, t. 2, p. 7G7. Avion, Arut. pro- 
guost. p. I I /(• 

1^ DodwcU. de cycl. dissert. 3,5- 35 

4 Diod. lik 12, p. ij\. 



CHAPITRE TREME-TJMEME, 22.» 

tlons des changements que l'air doit éprou- 
ver tour à tour. ' 

Jusfju ici les observations des astronomes 
grecs s'étaient bornées aux points cardi- 
naux, ainsi quaux levers et aux couchers 
des étoile ; mais ce n'est pas là ce qui cons- 
titue le véritable astronome. Il faut que, par 
un long exercice, il parvienne à connaître 
les révolutions des corps célestes. ^ 

Eudoxe , mort il y a quelques années, ou- 
vrit une nouvelle carrière. Un long séjour 
•^n Egypte l'avait mis à portée de dérober 
Awx prêtres égyptiens une partie de leurs se- 
nrets : il nous rapporta la connaissance du 
mouvement des planètes, ^ et la consigna 
'lans plusieurs ouvrages qu'il a puJ)liés. 
Vous trouverez sur cette tablette son traité 
intitulé Miroir , celui de la Célérité des 
corps célestes , '^ sa Circonférence de la 
terre , ses Phénomènes. ^ J'avais d'assez 

' Tlieoii. Smyrn. in Aiat. pha?noni. p. Qj, Saliuas. 
exerc. plin. p. ^.Jo, 

'^ Epin. ap. Plat. t. 2, p. 990. 
^ Scnec. qiiacsl. nat. lib. 7, cap. 3. 

4 Simpl. lih. 2, p. lO.o, fol. verso. 

5 Hippnrch. ad. phacnôm. ia uranol. p. 98. 



224 VOYAGE D 'A N A C ÎI A R SiS, 

étroites liaisons avec lui : il ne me parlait de 
iastronomie qu'avec le langage de la pas- 
sion. Je voudrais, disait-il un jour, m'ap- 
procher assez du soleil pour connaître sa 
figure et sa grandeur, au risque déprouver 
le sort de Phaéton. ' 

Je témoignai à Euclide ma surprise de ce 
qu^avec tant d'esprit, les Grecs étaient obli- 
gés d aller au loin mendier les lumières des 
autres nations. Peut-être, me dit-il, n'avons- 
nous pas le talent des découvertes , et que 
notre partage est d embellir et de perfection- 
ner celles des autres. Que savons-nous si 
l'imagination n'est pas le plus fort obstacle 
aux progrès des sciences? D ailleurs, ce n'est 
que depuis peu de temps que nous avons 
tourné nos regards vers le ciel, tandis qu(^ 
depuis un nombre incroyable de siècles les 
Egyptiens et les Chaldéens s'obstinent h cal- 
culer ses mouvements. Or, les décisions de 
Iastronomie doivent être fondées sur des 
observations. Dans cette science, ainsi que 
dans plusieurs autres, chaque vérité se lève 
sur nous à la suite d'une foule d'erreurs; et 
peut-être est-il boa qu'elle en soit précédée, 
iifm que, Iionleuses de leur défaite, ciies 

* Phit. t. 2, p. 1094- 



CHAPIlTxE TRENTE-UNIÈME. 225 

n'osent plus reparaître. Enfin, dois-je en 
votre faveur trahir le secret de notre vanité? 
dès (jue les découvertes des autres nations 
sont transportées dans la Grèce , nous les 
traitons comme ces enfants adoptifs que 
nous confondons avec les enfants légitimes 
et que nous leur préférons même quelque- 
fois. 

Je ne croyais pas, lui dis-je, qu'on pût 
étendre si loin le privilège de ladoption ; 
mais, de quelque source que soient émanées 
vos connaissances, pourriez -vous me don- 
ner' une idée générale de 1 état actuel de 
votre astronomie? 

Euclide j;rit alors une sphère, et me rap- 
pela lusage des di/férents cercles dont elle 
est composée : il me montra un planisphère 
céleste, et nous reconnûmes les principales 
('•toiles distribuées dans les diflérentes cons- 
tellations. Tous les asires, ajouta-t-il, tour- 
nent dans l'espace d'un jour, d'orient en 
occident, autour des pôles du monde. Outre 
cv. mouvemeut, le soleil, la lune, et les cînq 
planètes en ont un qui les porte d'occident 
en orient, dans certains intervalles de 
temps. 

Le soleil parcourt les 36o degrés de 



22D VOYAGE DANACHARSIS, 

lécliplique dans une année, qui contient, 
suivant les calculs de Méton , " 365 jours 
et -^ parties d'un jour, (a) 

Chaque lunaison dure 29 jours 12 heu- 
res 45', etc. Les douze lunaisons donnent 
<^n conséquence 354 jours, et un peu plus 
du tiers d'un jour. ^ Dans notre année ci- 
vile, la môme que la lunaire, nous négli- 
geons cette fraction ; nous supposons seule- 
ment 12 mois, {b) les uns de 3o jours, les 
autres de 29, en tout 354- Nous concilions 
ensuite cette année civile avec la solaire, 
par 7 mois intercalaires, que dans l'espace 
(le 19 ans nous ajoutons aux années 3^, S'', 
8% 11% i3*^, i6*^eti9^^ 

Vous ne parlez pas, dis-je alors, d'une 
espèce d'année qui, n étant pour l'ordinaire 
couiposée que de 36o jours, est plus courte 
que celle du soleil, plus longue que celle de 
la lune. On la trouve chez les plus anciens 

■ Gemin. eleni. astron. ap. Pelav. t. 3, p. 23. Censor. 
de die nat. cap. ig. Dodwell. de cycl. dissert, i , §. 5. 

(a) Voyez la note XV à la fin du volume. 

2 Pctav. de doctr. temp. 1. 2, c. lo et i3, p. 58 et 62. 

(b) Voyez la Table des Mois atliques, dans le f]" vo- 
lume de cet ouvrage, p. 164. 

^ Dodwell. ibid. 5. 35. 



CHAPITRE TREME-UMÈME. 1%'^ 

peuples et dans vos meilleurs écrivains : ' 
comment fut-elle établie? pourquoi subsiste- 
t-eile encore parmi vous? ^ Elle fut réglée 
chez les Egyptiens, répondit Euclide, sur la 
révolution annuelle du soleil, quils firent 
d abord trop courte; * parmi nous, sur la 
durée de 12 lunaisons que nous composâmes 
toutes également de 3o jours. ^ Dans la 
suite, les Eg\q)tiens ajoutèrent à leur année 
solaire 5 jours et 6 heures ; de notre côté , en 
retranchant six jours de notre année lu- 
naire, nous la réduisîmes à 354, et quelque» 
fois à 355 jours. Je répliquai : Il fallait aban- 
donner celte forme d'année , dès que vous 
en eûtes reconnu le vice. ISous ne rem- 
ployons jamais, dit-il, dans les affaires qui 
concernent ladministration de l'état, ou les 
intérêts des particuliers. En des occasions 
moins importantes, une ancienne habitude 
nous force quelquefois à préférer la brièveté 
à l'exactitude du calcul, et personne n'y est 
trompé. 

' Herodot. lib. i, cap. Sa. 

^ Aristot. litst. animal, lib. 6, c?p. 20. t. i , p. 87';. 
Plin. Lb. 3 (, cap. 6, t. 2, p. G-h- 

^ Herodot. lib. 2, cap. 4- 

4 Pctav. de doctr. tcoip. lib. 1 , cap. 6 et 7. Dodwell. 
de cycl. dissort, i , 5, 1 '|- 



228 VOYAGE D aN AC H A RSIS, 

Je supprime les questions, que je fis à 
Euclide sur le caleudrier des Athéniens ; je 
vais seulement rapporter ce quïl me dit sur 
les divisions du jour. Ce fui des Babylo- 
niens , reprit- il , que nous apprîmes à le par- 
tager en 12 parties ' plus ou moins grandes, 
suivant la diiFérence des saisons. Ces par- 
ties , ou ces heures , car c'est le nom que l'on 
commence à leur donner, ^ sont mai-quées 
pour chaque mois, sur les cadrans, avec les 
longueurs de lombre correspondantes h 
chacune d'elles. ^ Vous savez en eflet 
que pour tel mois, l'ombre du style, pro- 
longée jusqu'à tel nombre de pieds, donne, 
avant ou après midi, tel moment de la 
journée-, (a) que lorsqu'il s'agit d'assigner 
nn rendez-vous pour le matin ou pour le 
soir, nous nous contentons de renvoyer, par 
exemple, au lo*^, 12*^ pied de lombre, ^ et 

' Herodot. lib. 2, c;ip. lOÇ). 

^ Xeiioph. iiieiiior. lib. 4, P- 800. 

^ Sealig. de eniend. tcinp. 1. i , p. 5. Petav. var. dissert, 
lib. 7, cap. 9, t. 3, p. 145. 

(a) Voyez la note XVI à la 6n du volume. 

4 Aiistyph. in eccies. v. 6.\h. IMciiaud. aj). Atlien. 1. 6,. 
cap. 10, p. 243. Casaub. ibid. Eubul. ap. Aihen. lib. i , 
cap. 7, p. 8. Hesych. iu Au^k. Id. et Suld.iii Atxiiîr, 
i'oU. lib. G, eau. S, ^. 44- 



CHAPITRE Tr.ENTE-UNlÈME. 22g 

que c'est enfin de là qu'est venue cette ex- 
pression : Quelle ombre est-il? ' Vous savez 
aussi que nos esclaves vont de temps en 
temps consulter le cadran exposé aux yeux 
du public, et nous rapportent l'heure qu'il 
est. ' Quelque facile que soit cette voie, on 
cherche à nous en procurer une plus com- 
mode , et déjà l on commence à fabriquer 
des cadrans portatifs. ^ 

Quoique le cycle de Méton soit plus 
exact que ceux qui lavaient précédé , on 
s'est aperçu de nos jours qu il a besoin de 
correction. Déjà Eudoxe nous a prouvé , 
d'après les astronomes éi^ypliens. que Tan- 
née solaire est de 363 jours ^, et par con- 
séquent plus courte que celle de Méton, 
d'une soixante-seizième partie de jour. ^ 

On a remarqué que dans les jours des 
solstices, le soleil ne se lève pas précisément 
;iu même point de l'horizon : 5 on en a con- 

' Aristoph. ap. Poil. lib. 9, cap. 5, p. 4*5. 

'■' Atlien. lib. 9, cap. i ^, p. 4 06. (]asaub. ibid. Eustatli. 
iii iliad. lib. 24, p. 1849. Hesycli. in Tltfûlji- 

•* Alhca. lib. 4, cap. 17, p. iG3. Casaub. ibiJ. Paciaud. 
inonum. Pelopon. t. i . p. 5o. 

4 Cemiu. eltiu. ostron. ap. Petav. l. 3 , p. 23. Strab. 
îib. 17, p. 80G. BaiJiy, liist. de l'astron. aucieu. p. -iZ'. 

5 cixnpl. de cccîo. ,. lil). a, p. l'i^'Ci. 

i. 20 



UÔÙ VOYAGE DANACHARSIS, 

du qu'il avait une latitude, aiusi que la 
lune et les planètes; ^ et que dans sa révo- 
lution annuelle, il s'écartait en-deçà et au- 
delà du plan de l'écliptique, incliné à lé- 
quateur d'environ 24 degrés. ^ 

Les planètes ont des vitesses qui leur 
sont piopres , et des années inégales. ^ Eu- 
doxe , à son retour d'Egypte , nous donna 
de nouvelles lumières sur ie temps de leurs 
révolutions. ^ Celles de Mercure et de Vé- 
nus s achèvent en môme temps que celle du 
Soleil; celle de Mars en deux ans, celle de 
Jupiter en douze , celle de Saturne en 
trente. ^ 

Les astres qui erren' dans ie zodiaque, 
ne se meuvent pas par eux-mêmes; ils sont 
entraînés par les sphères supérieures , ou 
par celles auxquelles ils sont attacliés. ^ On 
n'admettait autrefois que huit de ces sphô- 

* Aristot. metaph. lib. i\, p. 1002. 

^ Eudcm. Rhod. :tp. lahr. bibliolli. grwc. t. 2, p. 277. 
BaUly, liist. de l'iistron. anc. p. 2. ja et 460. 

^ lira. Locr. de aiiini. ap. Fia:, t. j, p. 97. Plat, ia 
Tixn. p. 39. 

^ Seuec. quaest. nat. lib. 7, cap. 3. 

5 Aristot. ap. Siiiipl. p. i2o, fol. vers. De luundo ap. 
Ariitot. t. I , p. 612. 

' .\jislot. de cœlo, lib. 2, cap. 8, t. i , p. 46i. 



CHAPITRE TREXTE-UNIÈME. 23 1 

res; celle des étoiles fixes, celles du soleil, 
de la lune, et des cinq planètes. ' On les a 
mullipliées depuis quon a découvert, dans 
les corps célestes, des mouvements dont on 
lie s était pas aperçu. 

Je ne vous dirai point qu'on se croit 
obligé de faire rouler les astres errants dans 
autant de cercles, ^ par la seule raison que 
cette figure est la plus parfaite de toutes : ce 
èerait vous instruire des opinions des hom- 
mes, et non des lois de la nature. 

La lune emprunte son éclat du soleil; ^ 
elle nous cache la lumière de cet astre , 
quand elle est entre lui et nousj elle perd la 
sienne, quand nous sommes entre elle et 
lui. ^ Les éclipses de lune et de soleil n'é- 
pouvantent plus que le peuple, et nos as- 
tronomes les annoncent d'avance. On dé- 
montre en astronomie, que certains astres 
sont plus grands que la terre; ^ mais je ne 
sais pas si le diamètre du soleil est neuf fois 

■ Tim. Locr. de aniiii. p. ()6. 

* Simpl. de cœlo, p. 1 20. 

^ Pythag. ap. Diog. Laert. lib. 8, §. 27. Parmen. ap. 
Plut, in Colot. t. 2, p. 1 1 16. Anaxag. ap. Plat, in Ciat. 
t. I , p. 409. Plat, de rep. lib. 10, t. 2, p. GiG. 

4 Aristot. de cœlo, lib. 2, cap. i3, t. i , p. !^6G. 

J Id. ibid. lit), i ', id. meieor. cap. 3, t. i , p. 529. 



aSa VOYAGE d'anacharsis, 

plus grand que celui de la lune , comme Eu- 
doxe l'a prétendu. ' 

Je demandai à Euclide, pourquoi il ne 
rangeait pas les comètes au nombre des as- 
tres errants. Telle est en effet, me dit-il, 
l'opinion de plusieurs philosophes, entre 
autres d'Anaxagore , de Démocrite et de 
quelques disciples de Pythagore ; ^ mais elle 
fait plus d'honneur à leur esprit qu'<à leur 
savoir. Les erreurs grossières dont elle est 
accompagnée , prouvent assez qu'elle n'est 
pas le fruit de l'observation. Anaxagore et 
Démocrite supposent que les comètes ne 
sont autre chose que deux planètes qui, en 
se rapprochant, paraissent ne faire quun 
corps; et le dernier ajoute pour preuve, 
qu'en se séparant elles continuent à briller 
dans le ciel, et préseulent à nos yeux des 
astres inconnus jusqu'alors. A légarrl des 
Pythagoriciens , ils semblent a admettre 
qu'une comète qui paraît par intervalles, 
.iprès avoir été pendant quelque temps ab- 
sorbée dans les rayons du soleil. ' 

• Arcliini. in aran. p. \5i. Eailly, hist. de l'astrononi. 
anr. p. 208. 

- Aristot. nif rcor. lil). t , cap. G, t. i , p. 534- Plut, de 
plac. philos, lib. 3, cap. 2, t. a. p. 8()3. 

^ Ari)itot. ibid. p. j.> j. 



CHAPITRE TnKNTE-i;>'lÈME. 233 

Mais que répondre z-vous, lui dis-jc, aux 
Clialdécns ' et aux Egyptiens, ^ qui sans 
contredit sont de très grands observateurs? 
n'admettent-ils pas, de concert, le retour 
périodique des comètes? Parmi les astrono- 
mes de Chaldce, me dit-il, les uns se van- 
tent de connaître leur cours; les autres les 
regardent comme des tourbillons qui sen- 
flamment par la rapidité de leur mouve- 
ment. ^ L'opinion des premiers ne peut être 
qu'une hypotbèse, puisqu'elle laisse subsis- 
ter celle des seconds. 

Si les astronomes d Egypte ont eu la 
même idée , ils en ont fait un mystère à ceux 
fie nos philosophes qui les ont consultes. 
Eudoxe n en a jamais rien dit , ni dans ses 
conversations, ni dans ses ouvrages. '^ Est-il 
à présumer que les prêtres égyptiens se 
soient réservé la connaissance exclusive du 
cours des comètes? 

Je fis plusieurs autres questions à Eu- 
clide; je trouvai presque toujours partage 

' Sener. quasst, nat. lib. ^, cnp. 3. Stoli. eclog. pliys. 
lib. I , p. 63. 

^ Diod. lib. i,p. ^3. 
^ Scnec. ibid. 
4 Id. ibid 

9.0. 



2a j VOYAGE D AXACHARSIS, 

('lus les opinions, et par coiipt-quent incer- 
titude dans les faits. ' Je l'interrogeai sur la 
voie lactée : il me dit que, suivant Anaxa- 
gore , c était un amas d étoiles dont la lu- 
mière était à demi obscurcie par 1 ombre de 
la terre, comme si cetto ombre pouvait par- 
venir jusquaux étoiles; que suivant Démo- 
crite, il existe dans cet endroit du ciel une 
multitude d'asrres très petits, très voisins, 
qui, en confondant leurs faibles rayons, 
forment une lueur blanchâtre. ^ 

Après de longues courses dans le ciel, 
nous revînmes sur la terre. Je dis à Euclide : 
Nous n'avons pas rapporté de grandes véri- 
tés dun si long voyage; nous serons sans 
doute plus heureux sans sortir de cheznous : 
car le séjour qu'habitent les hommes doit 
leur être parfaitejnent connu. 

Euclide me demanda comment une aussi 
lourde masse que la terre pouvait se tenir 
en équilibre au milieu des airs. Celte diffi- 
culté ne ma jamais frappé, lui dis- je. Il en 
est peut-être de la terre comme des étoiles 
et des planètes. On a pris des précautions, 

' Slob. eclog. i)liys. lib. i , p. 62. 
'^ Aiistot. mcicoi. lib. i , cap. 8, t. i , J). 538. Tlut. âr 
l'iuc. pliiios. li];. 3, cap. j , t. 2, p. 8c)3. 



CHAPITRE THE-NTE-UNIÈME. 235 

reprit-il, pour les empêcher de tomber : on 
les a forlcment attachées à des sphères plus 
solides , aussi transparentes que le cristal ; 
\cs sphères tournent, et les coi'ps célestes 
.'ivec elles. J\jais nous ne voyons autour de 
nous aucun point d appui pour y suspendre 
la terre : pourquoi donc ne senfonce-t-elle 
pas dans le sein du fluide qui l'environne? 
Cest, disent les uns, aue l'air ne l'cnloure 
pas de tous côtés : la terre est comme une 
montagnedont les fondements ou Icsracines 
s étendent à linfini dans le sein de lespace ; ' 
nous en occupons le sommet, et nous pou- 
vons y dormir en sûreté. 

D autres aplatissent sa parlie inférieure, 
afin qu'elle puisse reposer sur un plus grand 
nombre de colonnes dair, ou surnager au- 
dessus de leau. Mais daborvi, il est presque 
démontré qu'elle est de forme spliériquc. ^ 
D'ailleurs , si l'on choisit 1 air pour la porter. 
il est trop faible; si cest leau, on demande 
sur quoi elle s'appuie. ^ jNos physiciens ont 
(louvéj dans CCS derniers temps, une voie plus 

■ Aristot. de cœlo, lib. 2, cap. i3, t. i . p. 4^7- 
2 Id. meteor. lib. 2 , cap. 7,1. i ; p. 566 ; id. de cœlo, 
Hb. 2 , cap. 1 4 , t. I , p. 471 • 
^ Id. de cœlo, ibid. p. 467: 



236 VOYA.GE D AXaCHARSIS, 

simple pour dissiper nos ornintes. En vertu , 
tlisent-ils, dune loi générale, tous les corps 
pesants tendent vers un point unique; ce 
point est le centre de 1 univers, le centre de 
la terre : ' il fJiut donc que les parties de la 
terre, au lieu de s éloigner de ce milieu, se 
pressent les unes contre les autres pour s'en 
rapprocher.^ 

De là il est aisé de concevoir que les hom- 
mes qui habitent autour de ce globe, et ceux 
en particulier qui sont nommés antipodes , ^ 
peuvent s'y soutenir sans peine, quelque 
position qu'on leur donne. Et croyez- vous, 
lui dis-je, quil en existe en effet dont 1rs 
pieds soient opposés aux noires? Je lignorc, 
répondit-il. Quoique plusieurs auteurs nous 
aient laissé des descriptions de la terre, ^ il 
est certain que personne ne l'a parcourue, 
et que Ton ne connaît encore qu une légère 
portion de sa surface. On doit rire de leur 
présomption, quand on les voit avancer, 
sans la moindre preuve, que la terre est de 

' AriMot. de rrrlo, IIl). 2, p. \''jO. 

^ Plat, in Phofdon. t. i, p. 109. 

■" Diog. Laert. lib. 3, 5. 24 ; iJh. 8, §. 26. 

4 Aristot. nmieoT lib. i, oap. i3, t. r , p. 5 î5- 



CHAPITRE TRENTE-UNIÈME. 23^ 

toutes parts entourée de l'océan, et que 
l Europe est aussi grande que l'Asie. ' 

Je demandai à Euclide quels étaient les 
pays connus des Grecs. Il voulait me ren- 
voyer aux historiens que javais lus-, mais je 
le pressai tellement, qu il continua de cette 
manière : Pylhagorc et Thaïes divisèrent 
d ahord le ciel en cinq zones; deux glaciales, 
deux tempérées , et une qui se prolonge 
le long de l'équatcur. ^ Dans le siècle der- 
nier, Parménide transporta la même divi- 
sion à la terre : ^ on la tracée sur la sphère 
que vous avez sous les yeux. 

Les hommes ne peuvent subsister nue 
sur une petite partie de la surface du gloljc : 
1 excès du froid et de la chaleur ne leur a pas 
permis de s'établir dans les régions qui avoi- 
sinent les pôles et la ligne équinoxiale : ^ ils 
ne se sont multipliés que dans les climats 
tempérés; mais c'est à tort que dans plu- 
sieurs cartes géographiques on donne , à la 

' Ilerodot. lib. f^ , cop. 8 et 36. 
' Stob. cclog. pbys. lib. i , p. 53. 
* St.rab. ]ib. i , p. 94. 

4 Aristot. meteor. lib. 2, rap. 5. t. i, p. 362. Diogcn. 
et .\naxag. ap. Stob. eçlog. pbys. lib. i , p. 3 ^. 



238 VOYAGE D'AXACKARSIS, 

portion de terrain qu'ils occupent , une 
l'orme circulaire : la terre habitée sétend 
beaucoup moins du raidi au uord, c^ue de 
l'est à 1 ouest. ' 

Nous avons au nord du Pont-Euxin des 
nations scythiqucs : les unes cultivent la 
terre, les autres errent dans leurs vastes do- 
maines. Plus loin habitent différents peuples, 
et entre autres des anthropophages. . Qui ne 
sont pas Scythes, repris-je aussitôt. Je le 
sais, me répondit-il, et nos historiens les en 
ont distingues. '^ Au dessus de ce peuple 
barbare , nous supposons des déserts im- 
menses. ^ 

A l'est, les conquêtes de Darius nous ont 
fait connaître les nations qui s étendent jus- 
quà l'Indus. On prétend qu'au-delà de ce 
fleuve est une région aussi grande que le 
reste de l'Asie. ''' Cest l'Inde, dont une très 
petite partie est soumise aux rois de Perse, 
qui en retirent tous les ans un tribut considé- 
raltleen pailletlesd'or. sLcrcste est inconnu. 

' Aiistot. moteor. lil). 2, cap. 5, t. i , p. 5G2. 

■^ Uerodoi. lib. 4 , cn\). 18. 

■* Id. ibid. cap. 17. 

4 Cii'si.is, ap. Stral). lib. i5 , p. 689- 

■' IJerodol. lib. 3 , c.ip. rj/j- 



CHAPITRE TRE\TE-U>'IÈME. 2?)^ 

Vers le nord-est, au tlcssus de la mer 
Caspienne, existent plusieurs peuples dont 
on nous a transmis les noms, en ajoutant 
ciuc les uns dorment six mois de suite ^ ' que 
les autres nont qumi œil,'^ que d'autres 
enfin ont des pieds de chèvre : ^ vous juge- 
rez par ces récits de nos connaissances en 
géographie. 

Du côté de l'ouest, nous avons pénétré 
jusqu'aux Colonnes d'Hercule , et nous avons 
une idée confuse des nations qui habitent 
les côtes de l'Ihérie : (a) l'intérieur du pays 
nous est absolument inconnu. ^ Au-delà des 
Colonnes, s ouvre une mer qu'on nomme 
Atlantique , et qui , suivant les apparences , 
s étend jusqu'aux parties orientales de linde: "• 
elle n'est fréquent(;e que par les vaisseaux de 
Tyr et de Cartilage , qui n osent pas même 
s éloigner de la terre : car, après avoir fran- 
chi le détroit, les uns descendent vers le sud, 
et longent les côtes de l'Afrique-, les autres 
tournent vers le nord, et vont échanger 

• lîerodot. lil). 4, cap. aS. 
' Td. lib. 3, c.ip. 1 16. 

2 Id. lib. 4, cap- 25. 

{n) L'Ksp.igiie. 

4 Strab. lib. i , p. ç)l. 

* Ari.stot. de cϔo, lib. p , cnv. i.^ , p. '^72. 



Z^O VOYAGE DAKACHARSIS, 

leurs marchandises contre |'éîain dos îles 
Cassltérides, (fl) dont les Grecs ignorent la 
position. ' 

Plusieurs tentatives ont été faites pour 
étendre la géographie du côté du raidi. On 
prétend que par les ordres de Nécos, qui 
régnait en Egypte il y a environ deux cents 
cinquante ans, des vaisseaux, montésd équi- 
pages phéniciens „ par-îirciit dix goîie dA- 
rabie, firent le tour de lAfrique, et revinrent 
deux ans après en Egypte par le d(tvoit de 
Cadir. (Z?) ^ On ajoute que d autres naviga- 
teurs ont tourné cette partie du monde;* 
mais ces entreprises, en les supposant réelles, 
n'ont pas eu de suite : le conunerce ne pou- 
vait multiplier des voyages si longs et si 
dangereux, que sur des espérances difficiles 
à réaliser. On se contenta depuis de fréquen- 
ter les côtes, tant orientales qu'occidentales 
de l'Afrique : c'est sur ces dernières que les 
Carthaginois établirent un assez grand nom- 

(a) I.cs îles Brltuiiriiqucs. 

■ Hciodot. lib, 3 , cap. i l'î. Mëm. de l'acad, de» beli 
Itttr. t. ip, p. i58. 

('') Ai;iourJ'luii (^adix. 

^ Ilerodot. lib. 4, cap. 4». Mcm. de l'acad. des bclL 
fc^tîr. t. 28, p. 309. 

^ ilub. lib. t., p. 98. 



CHAPITRE TRENTE-UMEBIE. 2\1 

bre de colonies. ' Quant à l'inténcur tlo ce 
vaste pays, nous avons ouï parler dune 
route qui le traverse en entier depuis la ville 
de Thèbes en Egypte, jusqu'aux Colonnes 
il Hercule. ^ On assure aussi qu il existe plu- 
sieurs grandes nations dans cette partie de 
la terre, mais on n'en rapporte que les noms: 
et vous pensez bien, d après ce que je vous 
ai dit, qu'elles n'habitent pas la zone torride. 
Nos mathématiciens prétendent que la 
circonférence de la terre est de quatre cent 
mille stades : ^ (a) j'ignore si le calcul est 
juste ; mais je sais bien que nous connais- 
sons à peine le quart de cette circonférence. 

CHAPITRE XXXII. 

Avislippe. 

JLe lendemain de cet entretien , le bruit 
courut qu Aristippe de (^yrène venait d arri- 
ver : je ne l'avais jamais vu. Après la mort 
de Socrate son maître, il voyagea chez dif- 

• Hann. peripl. p. 2; Scyl. Cary and. p. 53, ap. Geogr. 
laiii. t. I. Slrab. lib. i , p. f^8. 

^ Herodot. 1. ^,c. 181. Mém. de l'acad. iLid. p. 3o3. 
■^ Arislot. de cœlo, lib. 2 , cap. i4)'' ïjP- 47*- 
(a) Çuinze mille cent vingt lieue:. 

3^ 21 



342 VOYAGE D ANACHARSIS, 

féreîites nations, où il se fit une réputation 
brillante. ' Plusieurs le regcifnlaient comme 
un novateur en pliilosophie, et l'accusaient 
de vouloir établir l'alliance monstrueuse des 
vertus et des voluptés; cependant on en 
parlait comme d'un homme de beaucoup 
d'esprit. 

Dès qu'il fut à Athènes, il ouvrit son 
école : ^ je m'y glissai avec la foule -, je le vis 
ensuite en particulier ; et voi<:i à peu près 
ridée qu'il me donna de son système et de 
sa conduite. ^ 

Jeune encore , la ré])ucalion de Socrate 
m'attira auprès de lui, "^ et la beauté de sa 
doctrine m y retint; mais, comme elle exi- 
geait des sacrifices dont je n'étais pas capa- 
ble, je crus que, sans m écarter de ses prin- 
cipes, je pourrais dccoumr, à ma portée, 
une voie plus commode pom' parvenir au 
terme de mes souhaits. 

Il nous disait souvent, que ne p«nuvant 

■ Diog. Laert. in Aiislip. lib. 2, §. ^9, eto. \ itiuv. iu 
praef. lib. 6, p. ïoj.. 

^ Piog. Laert. iii JEsch'm. lib. 2, §. 6?.. 

^ Menzius, in Ari.slij). Lruck. List, pliilos. t. 1 , p. 5S.\. 
Mt'm. de l'acud. des bcll. Icttr. t. 26, p. i. 

4 Plut, de curios. t. 2, p. 5iG. Diog. Laeit. in Ansii]> 
Ub. 2, 5. 63. 



CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME. 2 j3 

connaître 1 essence et les qualités des choses 
qui sont hors de nous, il nous arrivait à 
tous moments de prendre le bien pour le 
mal, et le mal pour le bien. ' Cette réflexion 
étonnait ma paresse : placé entre les objets 
de mes craintes et de mes espérances, je de- 
vais choisir, sans pouvoir m'en rapporter 
aux apparences de ces objets, qui sont si 
incertaines , ni aux témoignages de mes 
sens, qui sont si trompeurs. 

Je rentrai en moi-même; et je fus frappé 
de cet attrait pour le plaisir, de cette aver- 
sion pour la peine, que la nature avait mis 
au fond de mon cœur, comme deux signes 
certains et sensibles qui m avertissaient de 
ses intentions. ' Eu effet , si ces affections 
sont criminelles , pourquoi me les a-t-elles 
données? si elles ne le sont pas, pour- 
quoi ne serviraient-elles pas à régler mes 
choix? 

Je venais de voir un tableau de Parrha- 
S'us, d entendre un air de Timothée : fallait- 
il donc savoir en quoi consistent les couleurs 
et les sons, pour justifier le ravissement que 

' Xenopli. inemor. lih. 3, p. 777; lib. 4; P- 79^- 
rUt. in Men. t. 2, p. 88. 

'-' Uiog. Laeil. in Arisiip. lib. 2 , 5- 88. 



2\\ voYACi; d'anacharsis, 

j avais éprouvé ? ^ et n'étjais - je ^.as en 
droit de conclure que celle musique et cette 
poiiJlurc avaient, du moins pour moi, un 
mérite réel ? 

Je m'accoutumai ainsi à juger de tous les 
objets par les impressions de joie on do dou- 
leur quils faisaient sur mon àmc; à recher- 
cher comme utiles ceux qui mo procuraient 
des sensations agréables, " à éviter comme 
nuisibles ceux qui produisaient un effet 
contraire. N'oubliez pas qu'en excluant et 
les sensations qui attristent l'àme, et celles 
qui la transportent hors d'elle-même, je 
lais uniquement consister le bonheur dans 
une suite de mouvements doux, qui l'agitent 
sans la fatiguer; et que, pour exprimer les 
charmes de cet état, je l'appelle volupté, ^ 

En prenant pour règle de ma conduite 
ce tact intérieur, ces deux espèces démo- 
tions dont je viens de vous parler, je rap- 
porte tout à moi; je ne tiens au reste de l'u- 
nivers que par mon intérêt personnel, et je 
me constitue centre et mesure de toutes 

' Cicer. acad. 2 , cap. 2.4 , t. 2 , p. 32. 
^ Dioj;. Lacrt. in Aristip. lih. 2, $. 86. 
3 Cicer. de fin. lib. 2 , cap. 6 , t. 2 , p. i oy. 



CHAPITTxE TRENTE-DEUXIÈME 2l\3 

choses; ' mais, quelque brillant que soit ce 
posle, je ne puis y rester en paix, si je ne 
nie résigne aux circonstances des temps, des 
lieux et des personnes. ^ Comme je ne veux 
être tourmenté ni par des regrets, ni par des 
inquiétudes, je rejette loin de moi les idées 
du passé et de l'avenir; ^ je vis tout entier 
dans le présent. ^* Quand j'ai épuisé les plai- 
sirs d'un climat, j en vais faire une nouvelle 
moisson dans un autre. Cependant, quoique 
étranger à toutes les nations, ^ je ne suis 
ennemi d aucune; je jouis de leurs avanta- 
ges, et je respecte leurs lois : quand elles 
n'existeraient pas ces lois, un philosopha 
éviterait de troubler l'ordre public par h. 
liardiessc de ses maximes, ou par l 'irrégul?.- 
rlté de sa conduite. " 

Je vais vous dire mon secret, et vous dé 
voiler celui de presque tous les hommes. Les 
devoirs de la société ne sont à mes yeu.v 
qu'une suite continuelle d'échanges ; je ne 

' Diog. Laert. in Aristip. lib. 2. §. 90. 

• Ici. Ujid. §. 66. Horat. lib. 1 , cpist. 17 ▼. a3, 
' Atlien. lib. 1 2 , cap. 1 1 , p. 54 i- 

4 iElian. var. hist. lib. 1 4 , cnp. 6. 

* Xenopli. nienior. lib. 3, p. '~3G. 
« Diojj. Laert. ibid. J. 68. 

21. 



2 j6 V o r A G t: D X >; a c u a u s i s , 
jiasarcle pas une uéinarchc ^sans m'atteiim-e 
à des retours avantageux; je mets dans le 
' commerce mon esprit e[ mes lumières, mon 
empressement et mes complriisances ; ie n(3 
fais aucun tore à mes semLlables; je les res- 
pecte quand je lé dois; je leur rci ds des ser- 
vices quand je le puis , je leur laisse leurs 
prétentions, et j excuse leurs faiblesses. Ils 
ne sont point ingrats : mes fonds me sont 
toujours rentrés avec d assez; gros intérêts. 

Seulement j'ai cru devoir écarter ces for- 
mes qu'on appelle délicatesse de sentiments, 
noblesse de procédés. Jeus des disciples; 
j en exigeai un salaire : 1 école de Socratc en 
fut étonnée, ' et jeta les hauts cris, sans s'a- 
percevoir qu'elle donnait aitcinte à la liberté 
du commerce. 

La première fuis que je parus devant 
Denys, roi de Syracuse, il me demanda ce 
que je venais faire à sa cour; je lui répondis : 
Troquer vos faveurs contre mes connaissan- 
ces, mes besoins contre les vôtres. ^ Il ac- 
cepta le marché, et hirntôt il me distingua des 
autres philosophes dont il était entouré. ^ 

• Diog. Laert. iu Arisiii). 1:1). 9. , Ç. G5. 

" Id. ibid. 5. 77. îloial. cpist. i-, lib. i; v. 20, 

~ Uiog, Laert. U>iU. ^. GG. 



CHAPITRE TREME-DEUXIRME. l\j 

JiiJteiTonipis Aristippe. Esl-it vrai, lui 
dis-je, que celte préférence vous attira leur 
haino? J ignore, reprit-il, s ils éprouvaient 
ce sentiment pénible : pour moi, jen ai ga- 
ranti mou cœiir, ainsi que de ces passions 
violentes, plus funestes à ceux qui s y li- 
vrent qui ceux qui en sont les objets. ' Je 
n'ai jamais envié que la mort de Socrate ; 
et j(; me vengeai d un homme qui cherchait 
à m insulter, en lui disant de sang froid : Je 
me retire, parce que, si vous avez le pou- 
voir de vomir des injures, j'ai celu de ne 
pas les entendre. ^ 

Et de quel œil, lui dis-je encore, regar- 
dez-vous l'amitié? Comme le plus beau et le 
plus dangereux des présents du ciel, répon- 
dit-il : ses douceurs sont délicieuses, ses 
vicissitudes effroyables. Et voulez - vous 
qu'un homme sage s'expose à des pertes 
dont l'amertume empoisonnerait le reste de 
ses jours? Vous connaîtrez, par les deux 
traits suivants, avec quelle modération je 
m'abandonne à ce sentiment. 

J étais dans Ide d'Égine : j'appris que 

• Diog. Laert. in Aiistip. lil). 2, 5- 91 
=» Id. ibid. 5. 7G. 
? Id. iLiJ. 5. ;o. 



248 VOYAGE d'aî^ A CHARSIS, 

Socratc, îïiou cher maître, venait dètre 
toiidanirié , qu'on le détenait en prison , 
que lexécution serait dilTéréc dun mois, et 
qu il était permis à ses disciples de le voir. ' 
Si j'avais pu , sans inconvénient , briser ses 
fers, j'aurais volé à son secours j mais je ne 
pouvais rien pour lui, et je restai à Egine. 
C'est une suite de mes principes : quand le 
malheur de mes amis est sans remède, je 
m épargne la peine de les voir souffrir. 

Je m'étais lié avec Escliine, disciple com- 
me moi de ce grand homme : je l'aimais à 
cause de ses vertus, peut-être aussi parce 
au il m'avait des obligations, ^ peut-être en- 
core parce qu'il sentait plus de goût pour 
moi que pour Platon. ^ Nous nous brouillâ- 
mes. Qu est devenue, me dit quelquun, 
cette amitié qui vous unissait l'un à l'autre? 
Elle dort, répondis-je; mais il est en mon 
pouvoir de la réveiller. .lailai chez Eschiue : 
Nous avons lait une folie, lui dis-je, me 
croyez-vous assez incorrigible pour être in- 
digne de pardon? Aristippe, répondit -il, 

' Plat, in Plia-don. t. i , p. ^Q. Deiiietr. de elocul. 
fap. 3oG. 

- Diog. Lacrt. in Aridlip. lib. 2, 5 C'« 
3 Id. ibid. §. Go. 



CHAPITRE TRENTE-DEXJXIExME. azjîj 

VOUS me sui-passez en tout : c'est moi qui 
avais tort, et c'est vous qui faites les pre- 
miers pas. ' Nous nous embrassâmes, et je 
fus délivré des petits chaginns que me cau- 
sait notre refroidissement. 

Si je ne me trompe, repris-je, il suit de 
votre système, qu il faut admettre des liai- 
sons de convenance, et bannir cette amitié 
qui nous rend si sensibles aux maux des au- 
tres. Bannir! répliqua- t-il en bébitant. Eh 
bien! je dirai avec la Phèdre d'Euripide : 
C'est vous qui avez proféré ce mot, ce n'est 
pas moi. ' 

Aristippe savait qu'on l'avait perdu dans 
l'esprit des Athéniens : toujours prêt à ré- 
pondre aux reproches qu'on lui faisait, il 
nie pressait de lui fournir les occasions de se 
justifier. 

On vous accuse, lui dis-je, d avoir flalté 
un tyran , ce qui est un crime horrible. Il 
me dit : Je vd'as ai expliqué les motifs qui 
me conduisirent à la cour de Syracuse; elle 
était pleine de philosophes qui s'érigeaient 
en réformateurs. J y pris le rôle de coui'ti- 
san, sans déposer celui d'honnête homme : 

' Plut, de ira, t. ?., p. ,\62. Diog. Lacrt lib. 2, 5^82. 
' Euripid. in Hippol. v. 3 J3. 



200 VOYAGE V ANACHARSIS, 

j'applaudissais aux bonnes qualités du jeune 
Denys : je ne louais point ses défauts, je ne 
les blâmais pas; je n en avais pas le droit : 
je savais seulement qu'd était plus aisé de les 
sup|jorter que de les corriger. ^ 

Mon caractère indulgent et facile lui ins- 

o 

pirait de la confiance; des reparties assez 
heureuses, qui ra'échappaieut quelquefois, 
amusaient ses loisirs. Je n'ai point trahi la 
vérité, quand il ma consulté sur des ques- 
tions importantes. Comme je désirais qu'il 
connût l étendue de ses devoirs, et qu'il ré- 
primât la violence de son caractère, je di- 
sais souvent en sa présence, qu'un homme 
instruit diffère de celui qui ne l'est pas , 
comme un coursier docile au iVein diffère 
dun cheval indomtable, ' 

Lorsqu'il ne s agissait pas de son adminis- 
tration, je pailais avec liberté, quelquefois 
avec indiscrétion. Je Issoilicitfiisun jour pour 
un de mes amis; il ne m'écoatait point. Je 
tombai à ses genoux : on m'en fil un crime; 
je répondis : Fst ce ma faute, si cet homme 
a les oreilles aux pieds? " 

Pendant que je le pressais inutilement 

* Diog. Laert. lib. a, f.. Cu). 

" Id. ibid. §. 79- Suil. in A'pi^izs-. 



CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME. 2JI 

tle m'accorder une gratification, il s'avisa 
d en proposer une k Platon qui ne lacceuta 
point. Je dis tout haut : Le roi ne risque pas 
de se ruiner; il donne à ceux qui rcfjscnt, 
et refuse à ceux qui demandent. ' 

Souvent il nous proposait d 'S prol-lèines; 
et, nous interrompant ensuite, il se hâtait 
de les résoudre lui-même. 11 me dit une fois : 
Discutons quelque point de philosophie; 
commencez. Fort bien, lui dis -je, pour 
que vous ayez le plaisir d achever, et de 
m apprendi'e ce que vous voulez savoir. Il 
fut piqué, et à soupe il me fil n.etire au bas 
bout de la table. Le lendemain il me demanda 
comment j'avais trouvé cette place. Vous 
vouliez sans doute, répondis-je, qu elle fût 
pondant quelques moments la plus honora- 
ble de toutes. " 

On vous reproche encore, lui dis-jc , le 
goût que vous avez pour 1er. richesses, pour 
le faste, la boime chère, les itmmes, les 
parfums, et toutes ies espèces ae sensualités. * 
Je l'avais apporté en naissant, rcpondit-il, 

' Plut, in Dion. t. i , p. c)65. 

^ He°esand. ap. Athm lib. i ?. , cap. 1 1 , p. 5^ ^. Dioç 
I.aert. lii). a, J. -'J. 
^ Atheu. ibid. 



2J2 VOYAGE DANACHARSIS, 

et j'ai cru qu'en l'exerçant avec retenue , je 
satisferais à la fois la nature et la raison : 
j'use des agréments de la vie, je m'en passe 
avec facilité. On m'a vu à la cour de Deuys, 
revêtu d'une robe de pourpre; ' ailleurs, 
tantôt avec un habit de laine de Milet, tan- 
tôt avec un manteau grossier. ^ 

Dt-nys nous traitait suiw^ut nos besoins. 
11 donnait à Platon des livres; il me donnait 
de largent, ^ qui ne restait pas assez long- 
temps entre mes mains pour les souiller, .le 
fis payer une perdrix cinquante drachmes/^) 
et je dis à quelqu'un qui s'en formalisait : 
N'en auriez-vous pas donné une obole? {b) 
. — Sans doule. — Eh bien! je ne ia'is pas 
plus de cas de ces cinquante drachmes. ^ 

J'avais amassé une certaine somme pour 
mon voyage de Libye : mon esclave, qui en 
était cliargé, ne pouvait pas me suivre; je 
lui ordonnai de jeterdans le chemin une par- 
tie de ce métal si pesant et si incommode. ^ 

' Diog. Laert. 111). 2 , §. ^8. 

" Id. ibid. §. 67. Plut, de fort. Alex. t. 2, p. 33o. 

' Diog. Laert. ibid. §. 81. 

[a) Quarautc-cînq livres. 

(fe) Trois sous. 

4 Id. ibid. 5. 66. 

5 Id ibid. 5. 77. ITcrat lit. 2, sni S, \. 100. 



CHAPITRE TRENTE DEUXIÈME. 253 

Un accident fortuit me priva d'une mai- 
son de campagne que j'aimais beaucoup : 
un de mes amis cherchait à m en consoler. 
Rassurez-vous, lui dis-je; j'en possède trois 
autres, et je suis plus content de ce qui me 
resto,que chagrin de ce que j'ai perdu : il 
nî' convient qu aux enfants de pleurer et de 
jeter tous leurs hochets, quand on leur en 
oie un seul. ' 

A lexcmple des philosophes les plus aus- 
tères, je me présente à la fortune comme un 
globe qu'elle peut faire rouler à son gré, 
mais qui, ne lui donnant point de piise, ne 
saurait être entamé. Vient-elle se placer à 
mes côtés? je lui tends les mains; secoue-t- 
elle ses ailes poui' prendre son essor? je lui 
remets ses dons, et la laisse partir : ^ c'est 
une femme volage dont les caprices m'a- 
musent quelquefois, et ne m'affligent jamais. 

Les libéralités de Denys me permettaient 
d'avoir une bonne table, de beaux babils et 
grand nombre d'esclaves. Plusieurs philoso- 
phes, rigides partisans de la morale sévère, 
me blâmaient hautement; ^ je ne leur ré- 

' Plut, de aniin. franquill. t. t , p. 46g. 
^ Horat, lib. 3 , od. 29 , v. 53 et 54- 
^Xeu.mem.p.^jS.Ath.L i'2,p.ii^L\.Dio^.L.\.2,^.(^ 
2, 22 



254 VOYAGE d'aNACHA RSIS, 

pondais que par des plaisanteries. Un jour 
Pblyxène , qui croyait avoir dans son iinie 
le dépôt de toutes les vertus, trouva chez 
moi de très jolies femmes, et les prcparatiTa 
dun grand souper. 11 se livra sans retenue 
à toute l'amertume de son zèle. Je le laissai 
dire, et lui proposai de rester avec nous : il 
accepta, et nous convainquit bientôt que 
s'il n'aimait pas la dépense, il aimait autant 
la bonne chère que son corrupteur. ' 

Enfin, car je ne puis mieux justifier ma 
doctrine que par mes actions, Denys fit ve- 
nir trois belles courlisanes, et me permit 
d'en choisir une. Je les emmenai toutes, 
sous prétexte qu'il en avait trop coûté à 
Paris , p(un' avoir donné la préférence à 
l'une des Irois déesses. Chemin faisant, je 
pensai que leurs charmes ne valaient pas la 
satisfaction de me vaincre moi-même-, je hs 
renvoyai chez elles, et rentrai paisiblement 
chez nwi, * 

Aristippe , dis-je alors , vous renversez 
toutes mes idées; on prétendait que votre 
philosophie ne coulait aucun effort , et 

' Dioç. Laert. lib. 2, §. ^6. 

* Atijeii. 1. 12, c. I.I, p. 544. Diog. Larrt. 1. 2,^.67. 



CHAPITRE TRE.NÏE-D EU XI L ME. 230 

qu'un partisan de la volupté pouvait sa- 
Landonner sans vâserve à tous les plaisirs 
des sens. Eh quoi! répondit- il, vous auriez 
pensé qu'uu liomme qui ne voit rien de si 
essentiel que 1 étude de la morale, ' qui a 
négligé la géométrie et d'autres sciences en- 
core parce qu elles ne tendent pas iinmédia- 
ment à la direction des moeurs; ' qu un au- 
teur dont Plalon n'a pas rou;ii d'emprunter 
plus dune fois les idées et les maximes;* 
ei'fin, qu un disciple de Socrate eût ouveii 
des écoles de prostitution dans plusieurs 
villes de la Grèce, sans soulever contre lui 
les magistrats, et les citoyens même les plus 
corrompus! 

Le nom de volupté que je donne k la sa- 
tisfaction intérieure qui doit nous rendre 
licureux, a blessé ces esprits superficiels qui 
s'attachent plus aux mois qu aux choses: 
des philosophes, ouMiant quils aimaient 
la justice, ont favorisé la prévention, et 
tpiriques-uns de mes disciples la justifieront 
peut-être en se livrant à des excès; jnais uu 

* T)'\r)n. Laert. lih. ?. , (J. jç). 

* Arisait. inetiipli. lil). 3, cap. 2, t. 9., p. 86c. 

* 'i'iieopon>p. ap. Athen. lib. 1 1 , p. 5o8. 



2;îb VOYAGE DANACHAnsiS, 

excellent principe change-t-il de caractère 
parce qu'on en tire de fausses conséquen- 
ces? ' 

Je vous ai expliqué ma doctrine. J'admvOts 
comme le seul instrument du bonheur, les 
émotions qui remuent agréablement nof.iv; 
âme; mais je veux qu'on les réprime, dès 
qu'on s aperçoit qu elles y portent le trou' le 
et le désordre : ^ et certes, rien n'est si cou- 
rageux que de mettre à la fois des bornes 
aux privations et aux jouissances. 

Autisthène prenait en même temps que 
moi les leçons de Socrate : il était né triste 
et sévère; moi, gai et indulgent. Il proscrivit 
les plaisirs, et n osa point se mesurer avec 
les passions qui nous jettent dans une douce 
langueur : je trouvai plus d'avantage à les 
vaincre quà les éviter, et, malgré leurs 
murmures plaintifs , je les traînai à ma suite 
comme des esclaves qui devaient me semr, 
et mJaider à supporter le poids de la vie. 
Nous suivîmes des routes opposées , et voici 
le fruit que nous avons recueilli de nos ef- 
forts. Antisthène se crut heureux, parce 

' Aristot. ap. Cicer. de nat. dcor. lib. 3 , cap. 3 i , t. 2 , 
pag. 5 12. 

* Diog. Laert. lib. 2, §. j5. 



CHAPITRE TRENTE-DEUXIF. ME. SÔj 

qu'il se croyait sage; je me crois sage parce 
que je suis heureux. ' 

On dira peut-être un jour que Socrate et 
Aristippe, soit dans leur conduite, soit dans 
leur doctrine, s'écartaient quelquefois des 
usages ordinaires-, mais- on ajoutera sans 
doute qu'ils rachetaient ces petites libertés 
par les lumières dont ils ont enrichi la phi- 
losophie. * 



CHAPITRE XXXIII. 

Dt-mclt-s entre Denjs le jeune, loi de Syracuse , et 
Dion son beau-frère.^* Voyage de Platon en 
Sicile, (rt) 

Depuis que jetais en Grèce, jen avais 
parcouru les principales villes; j'avais été 
témoin des grandes solennités qui rassem- 
blent ses diiiërentes nations. Peu contents 
de ces courses particulières , nous résolûmes , 
Philotas et moi, de visiter, avec plus dat- 

* Batteux, mém. de l'acad. des bcll. Icttr. t. 2O, p. 6. 

* Cicer. de oflfic. lib. i , cap. 4 i , t. 3 , p. a 2 1, 
C'*} Voyez la note XVII à la fiu du volume. 

22. 



aJ8 VOYAGE d'aNACTÏARSIS, 

tentioii, toutes ses provinces, en comraen- 
çanl par celles du nord. 

La veille de notre départ , nous soupAnies 
cliez Platon : je m'y rendis avec ApoUodore 
et Philotas. Nous y trouvâmes Speusippc 
son neveu , plusieurs de ses anciens dis- 
ciples, et Timothée si célèljre par ses vic- 
toires. On nous dit que Platon était enferniê 
avec Dion de Syracuse , qui arrivait du Pé- 
loponèse, et qui, forcé d'abandonner sa pa- 
trie, avait, six à sept ans auparavant, fait 
un assez long séjour à Athènes : ils vinrent 
nous joindre un moment après. Platon me 
parut d abord inquiet et soucieux; mais il 
reprit bienlot son air serein , et fit servir. 

La décence et la propreté régnaient à .sa 
table. Timothée, qui, dans les camps, n'en- 
tendait parler que d'évolutions, de sièges, 
de batailles ; dans les sociétés d'Athènes , 
que de marine et d impositions, sentait vi- 
vement le prix d une conversation soutenue 
sans effort, et instructive sans ennui. Il s'é- 
criait quelquefois eu soupirant : « Ah! Pia- 
« ton , que vous êtes heureux ! ' » Ce der- 
nier s étant excusé de la fiugalité du repas, 
Timothée lui répondit : « Je sais que les 

< .'Llian. var. hist. lib. 2, cap- lO. 



CHAPITRE TRENTE-TROISIÈME. ÛDQ 

m soupers de T Académie procurent un doux 
« soTiuneil , et un réveil plus doux encore. ' >. 

Quelques-uiis des couvivcs se retirèreul 
de bonne heure : Dion les suivit de près. 
^'ous avions élé frappés de son maintien et 
de ses discours. Il est à présent la victime 
de la tyrannie, nous dit Platon 5 il le sera 
pcul-étre un jour de là liberté. 

Tiuiolliée le pressa de s'expliquer. Rem- 
pli d'estime pour Dion , disait-il , j'ai tou- 
jours ignoré les vraies causes de son exil, et 
je n'ai quune idée confuse des troubles qui 
agitent la cour de Syracuse. Je ne les ai vues 
que de trop près ces agitations, répondit 
liaton. Auparavant j'étais indigné des la- 
reurs et des injustices que le peuple exerce 
quelquefois dans nos assemblées : combien 
plus ellVayantes et plus dangereuses sont les 
intrigues qui, sous un calme apparent, fer- 
monlent sans cesse autour du trône j dans 
ces régions élevées, où dire la vérité est un 
crime, la faire goûter au prince uu crimo 
plus grand encore; où la faveur justifie la 
scélérat , et la disgrâce rend coupable 
l'homme vertueux J [Nous aurions pu ra- 
uienei le roi de Syracuse; on la indigne- 

' jElian. var. bist. lib. 2. c. i8. Atlien. l. 10, p. 419» 



26o VOYAGE d'aNACHARSIS, 

ment perverti : ce n'est pas \e sort de Dion 
que je déplore, c'est celui de la Sicile en- 
tière. Ces paroles redoublèrent notre curio- 
sité; et Platon, cédant à nos prières, com- 
mença de cette manière : 

Il y a trente-deux ans environ (a) que 
des raisons trop longues à déduire, me con- 
duisirent en Sicile. ' Denys Tancien régnait 
à Syracuse. Vous savez que ce prince, re- 
doutable par ses talents extraordinaires , 
s'occupa, tant qu il vécut, à donner des fers 
aux nations voisines et à la sienne. Sa 
cruauté semblait suivre les progrès de sa 
puissance, qui parvint enfin au plus haut 
degré d'élévation. Il voulut me connaître; 
et, comme il me fit des avances, il s'atten- 
dait à des flatteries ; mais il n'obtint que des 
vérités. Je ne vous parlerai ni de sa fureur 
que je bravai, ni de sa vengeance dont j'eus 
de la peine à me garantir. ^ Je m'étais pro- 
mis de taire ses injustices pendant sa vie ; et 
sa mémoire n'a pas besoin de nouveaux 
outrages pour être en exécration à tous les 
peuples. 

(a) Vers l'an 38g avant J. C. 

'Plat. cpist. 7,t. 3,p. 324et326.Diog.Laert.l.3,5. i8, 

? Plut. ÏB DioB. t. I , p. 960. 



CHAPITrvE TRENTF.-TROÎSTKME. 201 

Je fis alors pour la philosophie v;uc con- 
quête dont elle doit s'honorer : cest Dion 
qui vient de sortir. Aristomaque sa sœur fat 
une des deux femmes que Denys épousa le 
même jour : Hipparinus son père avait été 
long-ti^mps à la tête de la république de 
Syracuse. ' C'est aux entretiens que j'eus 
rvec le jeune Dion , que cette ville devra sa 
liberté , si elle est jamais assez heureuse 
pour la recouvrer. ^ Son âme, supérieure 
:m\ autres, souvrit aux premiers rayons de 
la lumière-, et s'enflammant tout-à-coup 
d'un violent amour pour la vertu, clic re- 
nonça, sans hésiter, à toutes les passions 
qui l'avaient auparavant dégradée. Diou se 
soumit à de si grands sacrifices avec une 
chaleur (jue je n ai jamais remarquée dans 
aucun autre jeune homme, avec une cons- 
tance qui ne s'est jamais dém.entie. 

Dès ce moment, il fi'émit de l'esclavage 
auquel sa patiie était réduite ; ^ mais, comme 
il se flattait toujours que ses exemples et ses 
principes feraient impression sur le tyran, 
qui ne pouvait s empêcher de l'aimer et de 

' Plut, in Dion. t. i , p. Ç)Sç). 

" Plat, epist. 'j, t. 3, p. 3^6 et 827. 

' 1(1. ibid. p. 324 et 327. 



Iiiy2 VOYAGE D ANACHARSIS, 

remployer, ' il continua dq vivre auprè5 
de lui, ne cessant de lui parier avc<: iian- 
clîise, et de mépriser la haine d'une cour 
dissolue. ^ 

IXenys mourut enfin, (a) rempli deOTroi, 
tourmenté de ses défiances, aussi mfdheu- 
reux que les peuples lavaient été sous un 
règne de trente-huit ans. ^ Entre auties en- 
fants, il laissa de Doris, l'une de ses deux 
épouses, un fils qui portait le même nom 
que lui, et qui monta sur le trône. "* Dion 
saisit l'occasion de travailler au bonheur de 
la Sicile. Il disait au jeune prince : Votre 
père fondair sa puissance sur les flottes le- 
dou^aliles dont vous disposez, sur les dix 
mille barbares qui composent votre ganlc ; 
c'étaient, suivant lui, des chaînes de di?- 
mant avec lesquelles il avait garrotte toutes 
les parties de l'empire. Il se trompait : je ne 
connais d autres liens, pour les unir dune 
manière indissoluble , que la justice du 
prince, et l'amour des peuples. Quelle honte 

' Kfip. in Dion. mp. i et 2. 
' Plut, in Dion, t i , p. c)tio. 
[n) I.'an 36^ avant J. C. 
^ Id. iMd. p. c)f)i. 
4Diod. lih. i5, p. 38/1. 



( IIAPITRE TREXTE-ÏR'JISIÈMK. 2()J 

pour VOUS, disaiMl encore, si, réduit à ne 
vous distinguer que par la ma<,'nificencoqui 
éclate sur votre personne et dans votre pa- 
lais, le moindre de vos sujets pouvait se 
mettre au dessus de vous par la supériorité 
de ses lumières et de ses sentiments! ' 

Peu content d'instruire le roi, Dion veil- 
lait sur 1 administration de létaf, il opérait 
le bien, et augmentait le nombre de ses en- 
nemis. ^ Us se consumèrent pendant quel- 
que temps en efforts superflus; mais ils ne 
tardèrent pas à plonger Denys dans la dé- 
bauche la plus honteuse. * Dion , hors délat 
de leur résister, attendit un moment plus 
favorable. Le roi, qu'il trouva le moyen de 
prévenir en ma faveur, et dont les désirs 
sont toujours impétueux, m'écrivit plusieurs 
lettres extrêmement pressantes ; il me con- 
jurait d(' tout abandonner, et de me rendre 
au plus tôt à Syracuse. Dion ajoutait dans 
les sienn»js, que je n'avais pas un instant à 
perdre, quil était encore temps de placer la 
philosophie sur le trône, que Denys mç)n- 
îrait de meilleures dispositions, et que ses 

• Plut, in Dion. t. i , p. 962. 

' Epist. Dion, ap Plat. t. 3, p. 3 09. 

* riut. iu Dion. t. i , p. <)6o. 



264 VOYAGE d'anACIIARSIS, 

parents se joindraient volontiers à noKs pour 

y confirmer, ' * 

Je réfléchis mûrement sur ces lettres. Je 
ne pouvais pas me fier aux promesses d'un 
jeune homme j qui dans un instant passait 
ci une extrémité à l'autre-, mais ne devais-je 
pas me rassurer sur la sagesse consommée 
de Dion? Fallait-il abandonner mou ami 
dans une circonstance si critique? jN avais-je 
consacré mes jours à la philosophie, que 
pour la trahir loisqu elle m appelait à sa dé- 
ionse? ^ Je dirai plus : j'eus quelque espoir 
de réaliser mes idées sur le meilleur des 
gouvernements, et d établir le règne de la 
justice dans les domaines du roi de Sicile. ' 
Tels furent les vrais motifs qui m'engagèrent 
à partir, (a) moliis ])icu diffrents de ceux 
cjuc m'ont prêtés des censeurs injustes. ^ 

Je trouvai la cour de Denys pleine an 
dissentions et de troubles. Dion était en 

* Plat, epist. 7, t. 3, p. 337. Plut, in Dion. t. i,p. 96a, 
/Eliaa. var. hist. lib. 4 , cap. 1 8. 

• Plat. ibid. p. 3a8. 

2 Id. ibid. Diog. Lacrt. lib. 3, J. 21. 
fo) Vers l'an 3G | avant J. C. 

4 Plat. ibid. Tlicuttist. orat. 23, p. 28.'5. Diog. Lacrt. 
lu». 10, S- 8. 



CHAPITRE TREXTE-TROISIÈME. 265 

butte à des calomnies atroces. ' A ces mots, 
Speusippe interrompit Platon : Mon oncle, 
clit-il, n ose pas vous raconter les honneurs 
qu'on lui rendit, et les succès qu'il eut à son 
arrivée. * Le roi le reçut à la descente du 
vaisseau; et layant fait monter sur un char 
ma gnifiquc , attelé de quatre chevaux blancs , 
il le conduisit en triomplie au mili-ju d'un 
peuple immense qui cou\Tait le rivage : il 
ordonna que les portes du palais lui fussent 
ouvertes à toute heure, et offrit un sacriffce 
pompeux , en reconnaissance du bienfait 
que les dieux accordaient à la Sicile. On vit 
]>ientôt les courtisans courir au devant de la 
réforme, proscrire le luxe de leurs tables, 
étudier avec empressement les figures de 
géométrie , que divers instituteurs traçaient 
sur le sable répandu dans les salles mêmes 
du palais. 

Les peuples, étonnés de cette subite ré- 
volution, concevaient des espérances : le 
roi se montrait plus sensible à leurs plaintes. 
On se rappelait qu'il avait obtenu le litre 

' Plat, epist. 7, t. 3, p. 329. 

^ Plut, in Dion, t i,p. q63. Plin. lib. ^, cap. ôo, t. i, 
p. 392. iElian. var. hist. lib. /'^, cap. 18. 

i. 23 



2UvJ VOYAGE DANACHARSIS, 

de citoyen d'Athènes, ' la ville la plus Yûn-t 
de la Grèce. On disait encore que dans une 
cérémonie religieuse, le héraut ayant, da- 
près la formule usitée, adressé des vœux au 
ciel pour la conservation du tyran , Dcnys , 
oii'ensé d'un titre qui jusqu alors ne Tavait 
point blessé, s écria soudain : Ne cesseras-tu 
pas de me maudire? ^ 

Ces mots firent trembler les partisans de 
la tyrannie. A leur tête se trouvait ce Phi- 
listus qui a publié l'histoire des guerres de 
Sicile, et d'autres ouvrages du même genre. 
Denys l'ancien lavait banni de ses états : 
comme il a de l'éloquence et de l'audace, on 
le fit venir de son exil pour i opposer à 
Platon. ^ A peine fut-il arrivé, que Dion fut 
exposé à de noires calomnies : on rendit sa 
fidélité suspecte; on empoisonnait toutes ses 
paroles, toutes ses actions. Conseillait-il de 
réformer à la paix une partie des troupes et 
des galères? il voulait, eu aiîaiblissant 1 auto- 
rité royale, faire passer la couronne aux en- 
fants que sa sœur avait eus de Donys l'an- 
cien. Forçait-il son élève à luédiier sur le.*; 

' Deniosth. epist. Philip, p. 1 15. 

" Plut, iu L'ion, t. t , p. 9G3. 

* Plut. ibid. p. QOi. Nep. iu Dion. cap. 3. 



CHAPITRE TRENTE-TROISIÈME. 267 

principes d'un sage gouvernement? le roi, 
disait-ot , n est plus qu'un disciple de TAca- 
démie , qu un philosophe, condamné, pour 
le reste de ses jours, à la recherche d un bien 
diimérique. ' 

En eilï't, ajouta Platon, on ne parlait à 
Syracuse que de deux conspirations; lune, 
de la philosophie contre le trône; laulro, de 
toutes les passions contre la philosophie. Je 
fus accusé de favoriser la première , et de 
profiter de mon ascendant sur Dcnys pour 
lui tendre des pièges. 11 est vrai que , de con- 
cert avec Dion , je lui disais que s il voulait 
se couvrir de gloire, et même augmenter sa 
puissance, il devait se coniposf^r un trésor 
damis vertueux, pour leur confier les ma- 
gistratures cl les emplois ; " rétablir les villes 
grecques détruites par les Carthaginois, et 
leur donner des lois sages, en attendant 
qu il put leur rendre la liberté ; prescrire 
enfin des bornes à son autorité, et devenir 
le roi de ses sujets , au lieu d en être le ty- 
x«in. ^ Denys paraissait quelquefois tou- 
ché de nos conseils; mais ses anciennes 

^ Plat. ep. 7, t. 3, p. 3 33. Plut, in Dion. t. i , p. 9G2 , etc. 

= Plat, ibid, p. 33a et 3.) G. 

^Platepist.o, t.o,p. 3i5,3i6,3i9.Plut. ib.p. 962, 



200 VOYAGE DANACHARSIS, 

préventions contre mon ami, sans cesse en- 
tretenues par des insinuations perfides , 
subsistaient au fond de son àme. Pendant 
les premiers mois de mon séjour à Syracuse, 
j'employai tous mes soins pour les détruire-, ■ 
mais, loin de réussir , je voyais le crédit de 
Dion s affaiblir par degrés. ^ 

La guerre avec les Carthaginois durait 
encore; et quoiqu'elle ne produisit que dqs 
hostilités passagères, il était nécessaire de la 
terminer. Dion, pour en inspirer le désir aux 
généraux ennemis, leur écrivit de l'instruire 
des premières négociations , afin qu il pût 
leur ménager une paix solide. La lettre 
tomba, je ne sais comment, entre les mains 
du roi. 11 consulte à f instant Philistus-, et, 
préparant sa vengeance par une dissimula- 
tion profonde, il affecte de rendre ses bon- 
nes grâces à Dion, l'acciihle de marques de 
bonté, le conduit sur les bords de la mer, 
lui montic la lettre fatale , lui reproche sa 
trahison, et, sans lui permettre un mot 
d explication , le fait embarquer sur un vais- 
seau qui met aussitôt à la voile. * 

• Plat, epist. 7, t. 3, p. Sag. 

î" l'iut. in Dion. p. gGS. 

3 là. jbid. p. 962. Plat. ibid. 



CHAPITRE trente-troisiïïmt:. sOq 
Ce coup de foudre étonna la Sicile, et 
consterna les anjis de Dion; on craignait 
qu'il ne reîouih.lt sur nos têtes; le bvuit de 
ma mort se répandit à Syracuse. Mais à cet 
orage violent sucréda tout à coup un calme 
profond : soit politi [ue, soit pudeur, le roi 
fit tenir à Dion une somme d argent que ce 
dernier refusa d'accepter. ' Loin de sévir 
contre les amis du proscrit, il n'oublia rien 
pour calmer leurs alarmes : ^ il cherchait en 
particulier à me consoler; il me conjurait de 
rester auprès de lui. Quoique ses prières 
fussent mêlées de menaces , et ses caresses de 
fureur, je m'en tenais toujours à cette alter- 
native; ou le retour de Dion , ou mon congé. 
Ne pouvant surmonter ma résistance ,' il 
me lit transférer à la citadelle , dans son palais 
même. On expédia des ordres de tous côtés 
pour me ramener à Syracuse, si je prenais la 
fuite : on défendit à tout capitaine de vaisseau 
de me recevoir sur son bord, à moins d'un 
exprès commandement de la main du prince. 
Captif, gardé à vue, je le vis redoubler 
d'empressement et de tendresse pour moi;^ 

" Epist. Dion. ap. Plat. t. 3, p. Zog. 
^ Plat, cpist. 7 , t. 3, p. 329. 
^ Id. iLid. p. 33o. 

23. 



ayO VOYAGE D ANAC!IARS,I.S, 

il se montrait jaloux de mou estime et de 
mon amitié; il ne pouvait plus souffrir la 
préférence que mon cœur donnait à Dion; 
il Texigeait avec hauteur; il la demandait eu 
suppliant. Jetais sans cesse exposé à dos 
scènes extravagantes : c'étaient des empor- 
tements et des excuses, des outrages et des 
larmes. ' Comme nos entretiens devenaient 
de jour en jour plus iréqucnls, on puMia 
que j étais 1 unique dépositaire de sa faveni . 
Ce bruit, malignement accrédité par Phi- 
listus et son parti, ^ me rendit odieux au 
peuple et à l'armée; on me fit un crime des 
dérèglements du prince, et des ftiutes de 
l'administration. J'étais bien éloigné d'eu 
être l'auteur : à l'exception du préambule de 
quelques lois, auquel je travaillai dès mon 
arrivée en Sicile, ^ j'avais refusé de me mê- , 
lev des affaires publiques, dans le temps 
même que j'en pouvais partager le poids 
avec mon fidèle compagnon ; je venais de le 
perdre; Denys s'était rejeté entre les bras 
d'un grand nombre de flatteurs perdus de 
débauche ; et j'aurais choisi ce moment pour 

' Plut, in Dion. t. i , p. 96^. 
^ Plat, epist. 3, t. 3, p. 3 15. 
^Id. ibid.p. 3i6. 



CHAPITRE TREXTE-TROISIÈ.'.ÎE. OJÎ 

donner de? avis à un jeune insensé qui croyait 
gouverner j et qui se laissait gouverner par 
des conseillers plus méchants, et non moins 
insensés que lui! 

Denys eût acheté mon amitié au poids de 
l'or; je la mettais à un plus haut prix : je 
voulais qu il se pénétrât Je ma doctrine, et 
qu il apprit à se rendre maître de lui-même , 
pour mériter de commander aux autres; 
mais il n aime que la philosophie qui exerce 
1 esprit, parce qu'elle lui donne occasion de 
briller. Quand je le ramenais à cette sagesse 
qui règle les mouvements de l'a me , je voyais 
son ardeur s éteindre. Il m écoutait avec 
peine, avec embarras. Je m'aperçus qu'il 
était prémuni contre mes attaques : on 1 a- 
vait en ellet averti qu'en admettant mes 
principes, il assurerait le retour et le triom- 
phe de Dion. ' 

La nature lui accorda une pénétration 
vive, une éloquence admirable, un cœur 
sensible, des mouvements de générosité, du 
penchant pour les choses honnêtes : mais 
elle lui refusa un caractère; et son éduca- 
tion, absolument négligée p ^ ayant altéré It 

■ Plat, epist. 7, t 3, p. 33o. 
' Plut, iii Dion. i. i, p. <)6î. 



272 VOYAGE D ANACIÏAUSIS, 

germe de ses vertus , a laisse pousser des dé- 
fauts qui heureusement affaiblissent ses vi- 
ces. Il a de la dureté sans tenue, de la hau- 
teur sans dignité. C'est par fliiblesse qu'il 
emploie le mensonge et la perfidie, qu'il 
passe des jours entiers dans l'ivresse du vin 
et des voluptés. S'il avait plus de fermeté, il 
serait le plus cruel des hommes. Je ne lui 
connais d'autre force dans l'àme, que l'in- 
flexible roideur avec laquelle il exige que 
tout plie sous ses volontés passagères : rai- 
sons, opinions, sentiments, tout doit être, 
en certains moments, subordonné à ses lu- 
mières-, et je l'ai vu s'avilir pir des soumib- 
sions et des bassesses, plutôt que de sup- 
porter 1 injure du refus ou de la contradic- 
tion. S'il s'acharne maintenant à pénétrer 
les secrets de la nature, ' cest quelle ne 
doit avoir rien de caché pour lui. Dion lui 
est surtout odieux, en ce quil le contrarie 
par ses exemples et par ses avis. 

Je demandais vainement la fin de son 
exil et du mien, lorsque la guerre s'étant ral- 
lumée , le remplit de nouveaux soins. * 
N'ayant plus de prétexte pour me retenir, il 

;' Plat, epist. 2, t. 3 , p. 3i3 ; epist. 7, p. B^i. 
' Plut, in Dion. t. i , p. 964. 



CHAPITRE TRENTE-TROISIEME. 2ja 

consenlit à mon départ. Nous fîmes une 
espèce de traité. Je lui promis de venir le 
rejoindre à la paix ; il me promit de rappeler 
Dion en même temps. Dès qu'elle fut con- 
clue, il eut soin d-^ nous en informer : il 
écrivit à Dion de diilcrcr son retour d'un an, 
à moi de hâter le mien. ' Je lui répondis 
sur-le-champ, ffuc mon âge ne me permet- 
tait point de courir les ris<|ues d un si long 
voyage ; et que, puisqu'il manquait à sa pa- 
role, j'étais dégagé de la mienne. Celte ré- 
ponse ne déplut pas moins à Dion qu'à 
Dénys. ' J'avais alors résolu de ne plus me 
mêler de leurs alTaires; mais le roi n'eu était 
que plus obstiné dans son projet : il men- 
diait des sollicitations de touics parts, 11 
m écrivait sans cesse; il me faisait écrire par 
mes amis de Sicile, par les philosophes de 
1 école d Italie. Archvtas, qui est à la tèle de 
ces derniers, se rendit auprès de lui : ^ il me 
marqua, et son témoignage se trouvait con- 
firmé par d'autres lettres , que le roi était 
cnflanmié d'une nouvelle ardeur pour la 
philosophie, et que j'exposerais ceux qui la 

' Plat, eplst. 3, t. 3, p. 3 17; epist. 7, p. 338. 
' Id. epist. 7, p. 338. 
3 Id. iLid. 



374 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

cultivent dans ses états, si je n'y retournais 
au plus tôt. Dion , de son côte, rae persécu- 
tait par ses inslaiices. 

Le roi ne le rappellera jamais, il le craint: 
il ne sera jamais philosoplie, il cherche à le 
paraître. ' 11 pensait qu auprès de ceux qui 
le sont véritablement, mon voyage pouvait 
ajouter à sa considération, et mon refus y 
nuire : voilà tout le secret de l'acharnement 
ou il mettait à me poursuivre. 

Cependant, je ne crus pas devoir résister 
à tant d'avis réunis contre le mien. On m'eût 
reproché peut-être un jour , d'avoir aban- 
donné un jeune prince qui me tendait une 
seconde fois la main pour sortir de ses éga- 
rements; livré à sa fureur les amis que j ai 
dans ces contrées lointaines; négligé les in- 
téréis de Dion, à qui Tamitié, Thospitalité , 
la reconnaissance, m'attachaient depuis sj 
long-temps. ^ Ses ennemis avaient fait sé- 
questrer ses revenus -, ^ ils le persécutaient 
pour l'exciter à la révolte; ils multipliaient 
les torts du roi, pour le rendre inexorable, 

' PL'it. cpist. 2 , t. 3 , p. 3 1 2 ; epist. y, p. 338. 
' Irl. ibid. t. 3, p. 3-28. 

' Id. epist. 3, tom. 3, p. 3i8. Plut, iu Dion. tom. i, 
pag. 9G5. 



CIlAPirRE TRliNTE-TROISi:':ME. 3j5 

Voici ce queDenys m'écrivit : ' « Nous tr.ii- 
<c tarons d abord lafTaire de Dion ; j'en pas- 
<f serai par tout ce que vous voudrez , et 
« j'espère que vous ne voudrez que des clio- 
« ses justes. Si vous ne venez pas, vous 
« n'obtiendrez jamais rien pour lui. » 

Je connaissais Dion. Sou âme a toute la 
hauteur de la vertu. Il avait supporté paisi- 
blement la violence : mais si, à force d'in- 
justices, on parvenait à 1 humilier, il fau- 
drait des torrents de sang pour laver cet ou- 
trage. 11 réunit à une figure imposante les 
plus belles qualités de l'esprit et du cœur : ^ 
il possède en Sicile des richrsses immenses; '• 
dans tout le royaume, des partisans sans 
nombre; dans la Grèce, uu crédit qui ran- 
gerait sous ses ordres nos plus braves guer- 
riers. ^ J entrevoyais de grands maux près de 
ibndrc sur la Sicile; il dépendait peut-être 
de moi de les prévenir, ou de les suspendre. 

Il mon coûta pour quitter de nouveau 
ma retraite, et aller, à làge de près de 

* Plat, epist. 7, p. 33g. Plut, in Dion. t. i , p. 963. 
' Plat, iljid. p. 336. Diod. lib. 16, p. /Jio, INep. in 
Dion. cap. 4. 

^ Plat. ibid. p. 34;. Plut. ihid. p. riGo. 
4 Plat. iLid. p, 3'j8. Plut, ibidl p. gG^. 



^j6 VOYAGE D AK 4.CHARSIS, 

f oixante-dix ans, affronter un despote altiei'j 
dont les caprices sont aussi orageux que les 
rners qu'il me fallait parcourir : mais il n'est 
point de vertu sans sacrifice, point de phi- 
losopliie sans pratique. Speusippe voulut 
m'accompagner -, j'acceptai ses ollres : ' je 
me flattais que les agréments de son esprit 
séduiraient le roi , si la force de mes raisons 
ne pouvaient le convaincre. Je partis enfin, 
et j'arrivai heureusement en Sicile, (a) 

Denjs parut transporté de joie, ainsi que 
la reine et toute la fiimille royale. 2 îl m avait 
lait préparer un logement dans le jardin du 
palais. ^ Je lui représentai dans notre pre- 
mier entretien , que , suivant nos conven- 
tions, Tcxil de Dion dtvail lînir au moment 
où je retournerais à Syracuse. A ces mots il 
s écria : Dion n'est pas exilé; je l'ai seule- 
ment éloigné de la cour. ^ Il est temps de 
len rapprocher, répondis-je, et de lui resti- 
tuer ses hiens, que vous al.andonnez à des 
administrateurs infidèles. ^ Ces deux articles 

' Plat, epist. 2, t. 3, p. 3 14. Plut, in Dion. t. i,p. 56J. 

(a) Au commencement ùe l'an 36 1 avant J. C. 

= Plut. ibid. p. 965 

^ Plat, epist. 7, t. 3, p. 349. 

4 Id ibid. p. 338. 

5 Id. epist. 3 , t. 3 , p. 3 1 7 



C H A P I T R E T R E > T E -T R I s 1 È M K. 2 Jy 

furent long-temps délattus entre nous, et 
remplirent plusieurs séances : dans l'inter- 
valle, il cherchait, par des distinctions et 
des présents, à me rcfioidir sur les iulérôts 
de mon ami, et à me Ihire approuver sa dis- 
grâce ; ' mais je rejetai des bienfaits qu il 
fallait acheter au prix de 1 honneur et de 
i'amitié. 

Quand je voulus sonder TéUil de son 
;ime, et ses dispositions à l'égard de la phi- 
losophie, ' il ne me parla que des mystères 
(le la nature, et surtout de l'origine du mal. 
11 avait OUI dire aux pythagoriciens d Italie, 
que je m étais pendant long-temps occupé 
de ce problème j et ce fui un des motifs qui 
l'engagèrent à presser mon retour. ^ 11 me 
contrai-'nil de lui exposer quelques-unes de 
mes idées : je neus garde de les étendre, et 
je dois convenir que le roi ne le désirait 
p^inl ; '^ il était plus jaloux d étaler quelr[ues 
t.iij^ies solutions qu il avait arrachées à d au- 
tres philosophes. 

Cependant je revenais toujours^ cl tou- 

' Plat, cpist. 7, p. 333 et 334- 

^ Id. iLid. p. 340. 

^ Id. iLid. p. 338. Plut, ia Dion. t. i , p. r)6'<, 

4 ['ht. ihid. p. 341. 

3. «4 



Sr^S VOYAGE d'aNaCIIARSIS, 

jours inutilement, à mon objet principal, 
celui d'opérer entre Denys et Dion une ré- 
conciliation nécessaire à la prospérité de 
son règne. A la fin , aussi fatigué que lui de 
mes importunités , je commençai h me re- 
procher un voyage non moins infructueux 
que pénible. Nous éiions en été ; je voulus 
profiter de la saison pour m'en retourner : 
je lui déclarai que je ne pouvais plus rester 
à la cour dun prince si ardent a persécuter 
mon ami. ' Il employa toutes les séductions 
pour me retenir, et finit par me promettre 
une de ses galères ; mais comme il était le 
maître d'en retarder les préparatifs, je réso- 
lus de m'embarquer sur le premier vaisseau 
qui mettrait à la voile. 

Deux jours après il vint chez moi, et me 
dit : ' « L'allaire de Dion est la seule cause 
« de nos divisions; il faut la terminer. Voici 
«tout ce que, par amitié pour vous, je 
« puis faire en sa faveur. Qu'il reste dans 
« le Péloponèse , jusqu à ce que le temps 
« précis de son retour soit convenu entre 
« lui, moi, vous et vos amis. Il vous donnera 
« sa parole de ne rien entreprendre contre 

' Plat, cpist. 7, t. 3 , p. 3.^5. 
» Id. ibid. p. 34(i. 



CHAPITRE TRENTE-TROISIÈME. 279 

« mon autorité : il la donnera de même à 
« vos amis , aux siens ; et tous ensemble vous 
« m'en serez garants. Ses ricliesses seront 
« transporlées en Grôce , et confiées à des 
« dépositaires que vous clioisirez ; il en reti- 
« rera les intérêts, et ne pourra loucher au 
« fonds sans votre a^^rément : car je ne 
« compte pas assez sur sa fidélité , pour lais- 
« scr à sa disposition de si grands moyens 
ce de me nuire. J exij;e on même temps que 
« vous restiez encore un an avec moi; et, 
« quandvous partirez, nous vous remettrons 
« l'argent que nous aurons à lui. J espère 
« qn il sera satisfait de cet arrangement. 
« Dil es-moi s il vous convient, m 

Ce projet m'affligea. Je demandai vingt- 
qiuùre heures pour 1 examiner. Après en 
avoir balancé les avantages et les inconvé- 
nients, je lui répondis que jacccplais les 
conditions proposées, pourvu que Dion les 
approuvât. Il fut réglé en conséquence, que 
nous lui écririons au plus tôt lun et lautrc, 
et qu'en attendant on ne clinngcrait rien à 
la nature de ses bieus. C était le second traité 
que nous faisions ensemble, et il ne fut pas 
mieux observé que le premier. ' 

' Plat, epist. 7, t. 3, p. 3.47. 



280 VOYAGE D ANACHARSIS, 

J'avais laissé passer la saison de la navi- 
gation : tous les vaisseaux étaient partis. 
Je ne pouvais pas m'échapper du jardin , à 
l'insu du garde à qui la porte en ôlait con- 
fiée. Le roi, maitrc de ma r>ersonne, com- 
mençait à ne plus se contraindre. Il me dit 
une fois : « Nous avons oublié un article es- 
<c sentiel. Je n enverrai à Dion que la moitié 
« de son bien ; je réseiTe 1 autre pour son 
« fds, dont je suis le tuteur naturel, comme 
« frère d'Arété sa mère. ' » Je me cojilentai 
de lui dire quil fallait attendre la réponse 
de Dion à sa première lettre , ci lui en écrire 
une seconde, pour rinstruirc de ce noiu'el 
arrangement. 

Cependant il procédait sans pudeur à la 
dissipation des biens de Dion; il en lit ven- 
dre une partie comme il voulut, à qui il 
voulut, sans daigner m'en parler, sans écou- 
ter mes plaintes. Ma situation devenait de 
jour en jour plus accablante : un événement 
imprévu en augmenta la rigueur. 

Ses gardes, indignés de ce quil voulait 
diminuer la solde des vétérans, se présentè- 
rent en tumuhc au pied de la citadelle, dont 
il avait fait fermer les portes. Leurs menaces, 

' Plat, epist. 7, t. 3, p. 347. 



CHAPITRE TRENTE-TROISIÈME. 201 

leurs cris belliqueux et les apprêts de l'as- 
saut lefirayèrent tellement, qu'il leur ac- 
corda plus qu'ils ne demandaient. * Héra- 
clide, un des premiers citO}'ens de Syracuse, 
tbrtement soupçonné d'être l'auteur de le- 
mcute, prit la fuite, et employa le crédit de 
ses parents pour eftacer les impressions 
qu on avait données au roi contre lui. 

Quelques jours après je me promenais 
d ms le jardin ; ^ j'y vis entrer Denys et Tliéo- 
dote quil avait mandé : ils s'entretinrent 
quelque temps ensemble; et, s'étant appro- 
ché de moi, Théodote me dit : « J'avais ob- 
(( tenu pour mon iieveu Héraclide la per- 
« mission de venir se justifier, et, si le roi 
(c ne le veut plus souflVir dans ses états , 
« celle de se retirer au Péloponèse, aVec sa 
<c femme, son fils, et la jouissance de ses 
(' biens. J'ai cru devoir, en conséquence, 
« inviter Héraclide à se rendre ici. Je vais lui 
« en écrire encore. Je demande à présent 
« qu'il puisse se montrer sans risque, soit à 
K Syracuse, soit aux environs. Y consenfez- 
« vous , Denys ? J'y consens , répondit le 

I Plat, epist. 7, t. 3, p. 343. 

» Id. ibid. ' • '- 



282 VOYAGE DANACHARSIS, 

« roi. II peut même demeurer chez vous en 
« toute sûreté. » 

Le lendemain matin , Théodote et Eury- 
Mus entrèrent chez mol , la douleur et U 
consternation peintes sur leurs visages. 
« Platon , me dit le premier, vous fûtes hier 
♦c témoin de la promesse du roi. On vient de 
« nous ap]3rcndre que des soldats, répandus 
« de tous côtés , cherchent Héraclide ; ils ont 
« ordre de le saisir. 11 est peut-être de re- 
« tour. Nous n'avons pas un moment à per- 
ce dre : venez avec nous au palais. » Je les 
suivis. Quand nous fûmes en présence du 
roi, ils restèrent immobifjL'S, et fondirent en 
pleurs. Je lui dis : « Ils craignent <jue raal- 
« gré l'engagement que vous prîtes hier, Hé- 
« raclide ne coure des risques à Syracuse ; 
« car on présume qu'il est revenu. » Denys , 
bouillonnant de colère, changea de couleur. 
Euryhius et Théodote se jetèrent à ses pieds ; 
et , pendant qu ils arrosaient ses mains de 
leurs larmes, je dis à Théodote : «Rassurez- 
« vous; le roi n'osera jamais manquer à la 
« parole qu il nous a donnée. — Je ne vous 
« en ai point donné, me répondit-il avec 

« des yeux étincelanls de fureur Et moi, 

« j'atteste les dieux, repris-je, que vous avez 



CHAPITRE TRENTE-TROISIÈMP). 283 

« donné coile dont ils réclament l'exécu- 
(( tien.» Je lui tournai ensuite le dos, et me 
retirai. ' Théodote n eut d'autre ressource 
que d'avertir secrètement Héraclide , qui 
n'échappa qu'avec peine aux poursuites des 
soldats. 

Dès ce moment Denys ne garda plus de 
mesure; il suivit avec ardeur le projet de 
s'emparer des biens de Dion. ^ Il me fit sor- 
tir du palais. Tout commerce avec mes r.mis, 
tout accès auprès de lui, mêlaient sévère- 
ment interdits. Je n'entendais parler que de 
sv.s plaintes, de ses reproches, de ses mena- 
ces. ^ Si je le voyais par hasard, c'était pour 
en essuyer des sarcasmes amers et des plai- 
santeries indécentes:'^ car les rois, et les 
courtisans à leur exemple, persuadés sans 
doute que leur l"a^ eur seule fait notre mé- 
rite, cessent de considérer ceux qu'ils ces- 
sent d'aimer. On m'avertit en même temps 
que mes jours étaient en danger-, et en effet, 
des satellites du tyran avaient dit qu'ils m'ar- 
racheraient la vie, s'ils me rencontraient. 

' Plat, epist. ^, t. 3, p. jîy. 
^ J'iut. in Dion. t. i, j.. 966. 
^ Plat, ibitl. 
4 Id. tpiit, 3 , p. 315. 



284 VOYAGE D'ANAGHArtSIS, 

Je trouvai le moyen d instruire de ma si- 
tuation Archytas et mes autres amis de ïa- 
rente. ' Avant mon arrivée , Denys leur 
avait donné sa foi que je pourrais quitter la 
Sicile quand je le jugerais à propos; ils ra a- 
vaient donné la leur pour garant de la 
sienne.^ Je Finvoquai dans cette occasion. 
Bientôt arrivèrent des dcpiités de Tarenle : 
après s'être acquittés cVune commission qui 
avait sem de prétexte à l'ambassade , ils ob- 
tinrent enfin ma délivrance. 

En revenant de Sicile, je débarquai en 
Elide, et j'allai aux jeux olympiques, où 
Dion m avait promis de se trouver. ^ Je lui 
rendis compte de ma mission , et je finis par 
lui dire : Jugez vous-même du pouvoir que 
la philosophie a sur lesprit du roi de Syra- 
cuse. 

Dion , indigné des nouveaux outrages 
qu'il venait de recevoir en ma personne, 
s'écria tout à coup : « Ce n'est plus à l'école 
« de la philosophie qu'il faut conduire De- 
« nys; ccst à celle de l'adversité, et je vais 

' Plat, cpist. 7, t. 3, p. 35o. 

^ Plut, iu Dion, t. i , p. q65. Diog. Laert. in Plat, 
lib. 3 , §. 22. 
^ Plat. ibid. 



CHAPITRE TRENTE-TROISIÈME. ^85 

«f lui en ouvrir le chemin. Mon ministère 
« est donc fini, lai répondis-je. Quand mes 
« mains scraier;t encore en état de porter les 
(c armes, je ne les prendrais pas contre un 
« prince avec qui j eus en commun la même 
« maison, la même table, les mêmes sacri- 
« fices; qui, sourd aux calomnies de mes 
« ennemis, épargna des jours dont il pou- 
« vait disposer; à qui j ai promis cent fois 
(c de ne jamais favoriser aucune entreprise 
« contre sou autorité. Si, ramenés un jour 
(C 1 un et iauti'e à des vues pacifiques, vous 
c( avez besoin de ma médiation , je vous 
ce l'olirirai avec empressenu'utj mais, tant 
« que vous méditerez des projets de des- 
« Iruction , n'attendez ni conseils ni secours 
<c (le ma pai'l. ' )> 

J'ai pendant trois ans employé divers 
prétextes pour le tenir dans l'inaction ; mais 
il vient de me déclai'cr qu'il est temps de 
voler au secours de sa patrie. Les principaux 
habitants de Syracuse , las de la servitude, 
n'attendent que son arrivée pour en briser 
le joug. J'ai vu leurs lettres; ils ne deman- 
dent ni troupes ni vaisseaux, mais son nom 
pour les autoriser, et su présence pour les 

' Plat, epist 7 , t. 3 , p. 3 5 o. 



286 VOYAGE d'a^^ACHATiSIS, 

réunir. ' Ils lui marquen!; nussi que son 
épouse , ne pouvant plus résister aux mena- 
ces et aux fureurs du roi , a été forcée de 
contracter un nouvel hymen, ' La mesure 
est comble. Dion va retourner au Pélopo- 
nèse; il y lèvera des soldats-, et dès que ses 
préparatifs seront achevés, il passera en Si- 
cile. 

Tel fut le récit de Platon. Nous prîmes 
congé de lui, et le lendemain nous partîmes 
pour la Béotie. 



CHAPITRE XXXiy. 

Vojfage de Béotie; l'Antre de Trophoiiius; 
Hésiode ; Piudare. 

O^ "voyage avec beaucoup de sûreté dans 
toute la Grèce : on trouve des auberges dans 
les principales villes et sur les grandes rou- 
tes-, ^ mais on y est rançonné sans pudeur. 
Comme le pap est presque partout couvert 
de montagnes et de collines, on ne se sert 

' Plut, in Dion. t. i , p. 967. 

^ Id. ibid. p. Ç)66. 

^ Plat. de l«g. 1. 1 1 , p. 9 1 9- il scliin. do fais. leg. p. 't i ci. 



CHAPITRE TRE.\TE-(^UA1RIÉMIÎ. ^187 

de voitures que pour les petits trajets : en- 
core est-on souvent obligé d'employer 1 en- 
rayure. ' 11 faut préférer les mulets pour les 
voyages de long cours, ' et mener avec soi 
quelques esclaves pour porter le bagage. ' 

Outre que les Grecs s'empressent dac- 
cïieillir les étrangers , on trouve dans les 
principales villes des proxèncs cbargés de 
ce soin : tantôt ce sont des particuliers en 
liaison de commerce ou d'hospitalité avec 
des particuliers dune autre vilie-, tantôt ils 
ont un caractère public, et sont reconnus 
pour les agents d'une ville ou d'une nation 
qui, par un décret solennel, les a cboisis 
avec 1 agrément du peuple auquel ils appar- 
tiennent; ^ enfin, il en est qui gèrent à la 
fois les aflaircs dune ville étrangère et de 
quelques-uns de ses citoyens. ^ 

Le proxène d une ville en loge les dépu- 
tés, il les accompagne partout, et se sert 

• Athen. lib. 3 , p. gg. 

^ jEschin. in Citesipli. p. 44o- 

' Id. de fais. leg. p. 4 " o. Casaub. iu Theophr. rap. 1 1 , 
p. lo'î. Duport, ibid. p. 385. 

^ Tliucyd. Jib. 2, cap. 29; lib. 5, cap. Qç). 'Xeiiopii. 
hiit. grâce, lib. I , p. 432. Eustath. in iliad. 1. /{, p. ^85. 

5 Ion. ap. Atlieu. liJ). i3, p. i)û3. Ceii.osth. in Callip, 
p. 1099 et 1 101. 



288 VOYAGE D AN.^ CHAKSIS, 

de son crédit poui- assurer le succès de leurs 
négocia lions; ' il procure à ceirx de ses ha- 
bitants qui voyagent, les agréments qui dé- 
pendent de lui. Nous éprouvâmes ces se- 
cours clans plusieurs villes de la Grèce. En 
quelques endroits, de simples citoyens pré- 
venaient deux -mêmes nos désirs,^ dans 
icspérance d'obtenir la bienveillance des 
Alliéniens , dont ils désiraient d'être les 
agents : et de jouir, s'ils venaient à Athènes, 
des prérogatives attachées à ce titre, telles 
que la permission d'assister à l'assemblée gé 
nérale, et la préséance dans les cérémonies 
religieuses, ainsi que dans les jeux publics.* 
Nous partîmes d'Athènes dans les pre 
miers jours du mois muiiychion, la Iroi- 
sième année de la cent cincmième olvm- 
[)iude. (rt) Nous arrivâmes le soir même à 
Orope, par un chemin assez rude, mais om- 
bragé en quelques endroits de bois de lau- 
riers. ^ Cette ville, située sur les confins de 
la Béotie et de i'Attique, est éloignée de la 

' Xenopli, hist. groec. lib. 5, p. Sjo. Eusiaîh. m iliad. 
lib. 3 , p. 4o5. 

^ Tliucyd. lib. 3 , cap. 70. 

^ De l'état des colonies, par M. de Sainte-Croix, p. 89. 

{a) Au printenips de 1 année 3 J7 avant J. C. 

4 Dica.'aich. stal, grsec. ap. geogr. nun. t. ?,, p. 1 1, 



CHAPITRE TREXTE-QUATRIBME. 289 

mer d'environ vingt stades. * (a) Les di'oits 
d'entrée s'y perçoivent avec une rigueur ex- 
trême , et s'étendent jusqu'aux provisions 
que consomment les habitants , ^ dont la plu- 
part sont d'un difficile abord et d'une ava- 
rice sordide. 

Près de la ville, dans un endroit embelli 
par des sources d'une eau pure, ^ est le tem- 
ple d Amphiaraûs. Il fut un des chefs de la 
guen^e de ïhèbes; oV, comme il y faisait les 
fonctions de devin , on supposa qu'il rendait 
des oracles après sa mort. Ceux qui viennent 
implorer ses lumières , doivent s'aJîstenir de 
vin pendant trois jours, et de toute nourri- 
ture pendant vingt-quatre heures. '* Ils im- 
molent ensuite un bélier auprès de sa statue, 
en étendent la peau sur le parvis , et s'eu- 
dorment dessus. Le dieu, à ce qu on prétend, 
leur apparaît en songe, et répond à leurs 
questions. * On cite quantité de prodiges 
opérés dans ce temple : mais les Béotiens 

* Strab. lib. g, p. 4o3. 

(a) Environ trois quarts de lieae. 

' Dicsearcli. siat. grasc. ap. geogr. min. t. 2 , p. I2. 

^ Liv. 111). 45, cap. 27. 

4 Pliilosuat. vit. Apollon, lib. 2 , cap. S^, p. go- 

5 Pausan. Ub. i , cap. 34 , p- 84- 

3. a-ï 



aga VOVAGE D ANACHARSIS, 

ajoutent tant de foi aux oracles, ' qu'on ne 
peut pas s'en rapporter à ce qu'ils en disent- 

A la distance de trente stades, (a) on 
•trouve sur une hauteur ^ la ville de Tana- 
gra , dont les maisons ont assez d apparence. 
Le plupart sont ornées de peintures encaus- 
tiques et de vestibules. Le tenitoire de cette 
ville, arrosé par une petite rivière nommée 
Thermodon , ^ est couvert d'oliviers et d'ar- 
bres de dilicrentes sortes. Il produit peu de 
blé , et le meilleur vin de la Béotie. 

Quoique les habitants soient riches, ils 
ne connaissent ni le luxe, ni les excès qui 
«n sont la suite. On les accuse dêtre en- 
vieux : ^ mais nous n'avons vu chez eux que 
de la bonne foi , de l'amour pour la justice 
et 1 hospitalité, de l'empressement à secourir 
les malheureux que le besoin oblige d'errer 
de ville en ville. Ils fuient Poisiveté , et , dé- 
testant les gains illicites, ils vivent contents 
de leur sort. 11 n'y a point d'endroit en Béo- 
ûe où les voyageurs aient moins à craiiidro 

' Plut, de orac. defect. 1. 1 , p. i\ii. 

{a) Un peu plus d'uue lieue. 

^ Dicaeaicli. siat. gra'c. ap. geogr. min, t. î, p. tï. 

•^ Herodot. lil). () , cap. 42. 

4 DicBiucIi. ibid. p. 18. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME, agi 

les avanies. ' Je crois avoir découvert le se- 
cret de leurs vertus; ils préfèrent Tagricul- 
ture aux autres arts. 

Ils ont tant de respect pour les dieux, 
qu'ils ne construisent les temples que dans des 
lieux séparés des habitations des mortels. * 
Ils prétendent que Mercure les délivra une 
fois de la peste , en portant autour de la ville 
un bélier sur ses épaules : ils 1 ont représenté 
sous celte forme dans sou temple, et le jour 
de sa fêle on fait renouveler cette cérémonie 
par un jeune homme de la fi^'ure la plus dis- 
tinguée; car les Grecs sont persuadés que 
les hommages que Ton rend aux dieux, leur 
sont plus agréables quand ds sont présentés 
par la jeunesse et la beauté. 

Corinne était de Tanagra : elle cultiva la 
poésie avec succès. Nous vîmes son tomJxau 
dans le lieu le plus apparent de la ville, et 
son portrait dans le gymnase. Quand on lit 
ses ouvrages, on demande pourquoi, dans 
les combats de poésie, ils furent si souvent 
préférés à Ceux de Pindare ; mais , quand on 

' Dicœarcli. stat. graec. ap. geogr. min. t. 2, p. l3. 
' l'aus.in. lil). f) , cap. aa , p. 753, 
^ Id. ibid. p. 7;)a. 



292 VOYAGE DANACHARSIS, 

voit son portrait, on demande pourquoi ils 
ne Font pas toujours été. ' 

Les ïaiiagréens, comme les autres peu- 
ples de la Grèce , ont une sorte de passion 
pour les combats de coqs. Ces animaux 
sont chez eux d'une grosseur et d uue beauté 
singulières; ^ mais ils semblent moins desti- 
nés à perpétuer leur espèce, qu'à la détruire, 
car ils ne respirent que la guerre. ^ On en 
transporte dans plusieurs villes ; on les fait 
lutter les uns conti'e les autres, et, pour 
rendre leur fureur plus meurtrière , on arme 
leurs ergots de pointes d aix'ain. ^ 

Nous partîmes de Tanagra , et , après avoir 
fait deux cents siades ^ {a) par un chemin 
raboteux et difficile, nous arrivâmes à Pla- 
tée, ville autrefois puissante, aujourdhui 
ensevelie sous ses ruines. Elle était située au 
pied du mont Cithéron , " dans cette belle 
plaine qu'arrose lAsopus, et dans laquelle 

* Pausaii. lil). c), cap. 22, p. r5,'). 

^ Columell. de re mst. lib. 8 , cap. 2. Var. de re ru.sl. 
lib. 3, cap. 9. 

^ Plia. lib. I o, cap. 2 i , t. i , p. 55.^. 
. 4 Aristoph. in av. v. 760. Scliol. ibid. et v. i365. 
5 Dic:car(l). stat. {»raec. ap. geogr. miti. p. 1 4- 
(a) ^>pt lifucs et demie. 

* Strab. lib. 9, p. 4n. 



^.HAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. 298 

'^lardonius fut défait à la tète de trois cent 
mille Perses. Ceux de Platée se distinguèrent 
tellement dans cette bataille, que les autres 
Grecs, autant pour reconnaître leur valoiu' 
que pour éviter toute jalousie, leur en défé- 
rèrent la principale gloire. On institua chez 
eux des fêtes pour en perpétuer le souvenir, 
et il fut décidé que tous les ans on y renou- 
vellerait les cérémonies funèbres en 1 hon- 
neur des Grecs qui avaient péri dans la ba- 
taille. ' 

De pareilles institutions se sont multi- 
pliées parmi les Grecs : ils savent que les 
monuments ne suffisent pas pour éterniser 
les faits éclatants, ou du moins pour en 
produire de semblables. Ces monuments pé- 
rissent, ou sont ignorés, et n'attestent sou- 
vent que le talent de fartiste, et la vanité 
de ceux qui les ont fait construire. Mais des 
assemblées générales et solennelles, où cha- 
que année les noms de ceux qui se sont dé- 
voués à la mort sont récites à haute voix, 
où l'éloge de leur vertu est prononcé par 
des bouches éloquentes, où la pairie, enor- 
gueillie de les avoir produits, va répandre 
des larmes sur leurs tombeaux; voilà le phi.s 

' Plut, in .Arisiid. t. i , p. 33?.. 

5.5, 



294 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

digne hommage qu'on puisse décerner à la 
valeur, et voici Tordre qu'obseiTaient les 
Platécns en le renouvelant. 

A la pointe du jour, ' un trompette son- 
nant la charge ouvrait la marche : on voyait 
parai Ire successivement plusieurs chars ron- 
plib de couronnes et de Inanches de myrlc ; 
un taureau noir, suivi de jeunes gens qui 
portaient dans des vases du lait, du vin , et 
différentes sortes de parfums -, enfin , le pre- 
mier magistrat des Platécns , vêtu d'une robe 
teinte en pourpre, tenant un vase d'nne 
main , et une épée de l'autre. La pompe tra^ 
versait la ville; et, parvenue au champ de 
bataille, le magistrat puisait de l'eau dans 
une fontaine voisine, lavait les cippes ou 
colonnes élevées sur les tombeaux, les arro- 
sait d essences, sacrifiait le taureau; et, après 
avoir adressé des prières à Jupiter et à Mer- 
cure, il invitait aux libations les ondires des 
guerriers qui étaient morts dans le combat : 
ensuite il remplissait de vin une coupe; il 
en répandait une partie, et disait à hante 
voix : « Je bois à ces vaillants hommes qui 
« sont morts pour la liberté de la G!èr(\ » 

Depuis la bataille de Platée, les habitants 

» Plut, in Aiuiid. t. I , p. 332. 



CHAPITPxE TRENTE-QUATRIÈME. 2gS 

de cette ville s unirent aux Athéniens , et 
secouèrent le joug des Thé bains qui se re- 
jjardaient comme leurs fondateurs, ' et qui, 
dts ce moment, devinnmt pour eux des en- 
nemis iuîplacables. Leur haine fut portée si 
loin, que s étant joints aux Lacédémoniens 
pendant la guerre du Péloponèse, ils atta- 
quèrent la vil'e de Platée, et la déttuisircnt 
entièrement. '^Elleserepeuplabientùtaprès; 
et comme elle était toujours attachée aux 
Athéniens, les ihébams la reprirent, et la 
détruisirent de nouveau H y a dix-sept ans.^ 
Il n y reste plus aujourd hui que les temples 
nïspectés par les vainqueurs, quelques mai- 
sous, et une grande hôteilejie pour ceux 
qui viennent en ces lieux offrir ces sacri- 
fices. C est un bâtiment qui a deux cents 
pieds de long sur autant de large , avec 
quantité d appartements au rez-de-chaussée 
et au premier étage. '^ 

Nous vîmes le temple de Minerve cons- 
truit des dépouilles des Perses, enlevées à 
Marathon. Polygnote y représenta le retour 

' Thucyd. lib. 3, cap. 61. 
^ Id. iliid. cap. 60. 

3 Diod. ILb. i5, p. 362. 

4 TLucyd. ibid. cap. 68. 



2q6 VOYAGE d'anaciiarsis, 
d'Ulysse dans ses états, et le massacre qu'il 
fit des amants de Pénélope. Onatas y peignit 
la première expédition des Argiens contre 
Thèbes. ' Ces peintures conservent encore 
toute leur fi^aîcheur. ' La statue de la déesse 
est de la main de Phidias, et d'une grandeur 
extraordinaire : elle est de bois doré; mais 
le visage , les mains et les pieds sont de mar- 
bre. ^ 

Nous vîmes dans le temple de Diane le 
tombeau dun citoyen de Platée, nommé 
Euchidas. On nous dit à cette occasion, 
qu après la défaite des Perses , l'oracle avait 
ordonné aux Grecs déteindre le feu dont ils 
se servaient, parce quil avait été souillé par 
les barbares , et de venir prendre à Delphes 
celui dont ils useraient désormais pour leurs 
sacrifices. En conséquence, tous les feux de 
ia contrée lurent éteints. Euchidas partit 
aussitôt pour Delphes; il prit du feu sur 
1 autel , et étant revenu le même jour à 
Platée avant le coucher du soleil , il expira 
quelques moments après. ^ Il avait fait mille 

J Pausan. lib, (), cap, 4) p- 718. 
a Plut, in Aiistid. t. i , p. 33ï. 
^ Pausan. ibid. 
4 Plut. i1)id. 



CHAPITRE TRENTE-QLATRïÈMi:. 297 

Stades à pied, (a) Cette extrême diligence 
étonnera sans doute ceux qui ne savent pas 
que les Grecs s'exercent sin<:^ullèrement à la 
course, et que la plupart des villes entre- 
tiennent des coureurs, ' «iccoutumés à par- 
courir dans un jour des espaces immenses. ^ 
Nous passâmes ensuite par la bourgade 
de Leuctres et la ville de Thespies, qui de- 
vront leur célébrité à de grands désastres. 
A\iprès de la première, s'était donnée, quel- 
qn*^s années auparavant , cette bataille san- 
glante qui renversa la puissance de Lacédé 
mone : la seconde fut détruite, ainsi que 
Platée, dans les dernières guerres. ^ Les 
ïhébains n y respectèrent que les monu- 
ments sacrés. Deux entre autres fixèrent 
notre attention : le temple d Hercule, des- 
servi par une prêtresse qui est obligée de 
garder le célibat pendant toute sa vie; ' et 
la statue de ce Cupidon, que l'on confond 
quelquefois avec l'Amour : ce n'est qu'une 

(a) Trente-sept lieues et deux mille toises. 

' Herodot. lib. 6, cap. 106. 

'^ Liv. lih. 3i , c. 24. Plin. lib. 7, c. 20, t. t , p. 386. 
Soliii. cap. I , p. 9. Méni. de l'acad. des bell. lettr. t. 3^ 
jiag. 3 16. 

^ Diod. lib. i5, p. 362 et SG^. 

4 l'ausaii. lib. f), op. 2^, p. j63. 



»g8 VOYAGE d'anacharsis, 
pierre informe , et telle qu'on la tire de la 
carrière; ' car c'est ainsi qu anciennement 
on représentait les objets du culte public. 

Nous allâmes coucher dans un lieu nommé 
Ascra , distant de Thespies d'environ qua- 
rante stades : ^ (a) hameau dont le séjour est 
insupportable en été et eu hiver; ^ mais 
c'est la patrie d'Hésiode. 

Le lendemain, un sentier étroit nous 
conduisit au bois sacré des Muses : '^ nous 
nous arrêtâmes , en y montant , sur les bords 
de la fontaine d Aganippe , ensuite auprès 
de la statue de Linus, l'un des plus anciens 
poètes de la Grèce : elle est placée dans une 
grotte, ^ comme dans un petit temple. A 
droite, à gauche, nos regards parcouraient 
avec plaisir les nombreuses demeures que 
les habitants de la campagne se sont cons- 
truites sur ces hauteurs. ^ 

Bientôt, pénétrant dans de belles allées, 

• Pausan. lib. 9, cap. 2^, p. 761. 

^ Strab. lib. (), p. ^og. ' 

{a) Environ une lieue et demie. 
^ Hesiod. oper. v. 038. 

4 Strab. ibid. p 4 ' o. 

5 Pausan. ibid. cap. 2(), p. ^66, 

• Id. ibid. cap. 3 1 , p. 771. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. 29g 

nous nous crûmes transportés à la cour 
brillante des Muses : c'est là en effet que leur 
pouvoir et leur Influence s'annoncent d'une 
manière éclatante par les monuments qui 
parent ces lieux solitaires , et semblent les 
animer. Leurs statues, exécutées par diffé- 
rents artistes , s'offrent souvent aux yeux du 
spectateur. Ici, Apollon et Mercure se dis- 
putent une lyre; ' là , respirent encore des 
poètes et des musiciens célèbres, Thamyris, 
Arion, Hésiode, et Orphée autour duquel 
sont plusieurs figures d'animaux sauvages, 
attirés par la douceur de sa voix. * 

De toutes parts s'élèvent quantité de tré- 
pieds de bronze, noble récompense des ta- 
lents couronnés dans les combats de poésie 
et de musique. ^ Ce sont les vainqueurs eux* 
nuhnes qui les ont consacrés en ces lieux. 
On y distingue celui qu Hésiode avait rem- 
porté à Chalcis en Eubée. ^ Autrefois les 
Thcspiens venaient, tous les ans, dans ce 
bois sacré, distribuer de ces sortes de prix, 

' Pausan. lib. g, cap. 3o, p. 367. 
^ !J. ibid. p 7G8. 
^ Id. ibid. p. 771. 
^ Hesiod. oper. t. 658, 



3oO VOYAGE d'aNACHARSIS, 

et célébrer des fêtes en Thonueur dos Muses 
et de l'Amour. ' 

Au dessus du bols coulent , entre des 
bords fleuris, une petite rivière nommée 
Permesse , la fontaine d'Hippocrène , et celle 
de Narcisse, où Ion prétend que ce jeune 
liomme expira d'amour, en s obstinant à 
contempler son image dans les eaux Iran- 
quilles de celte source. ^ 

Nous étions alors sur THélicon , sur cette 
montagne si renommée pour la pureté de 
l'air, l'abondance des eaux, la fertilité des 
vallées , la fraîcheur des ombrages , et la 
beauté des arbres antiques dont elle est cou- 
verte. Les paysans des environs nous assu- 
raient que les plantes y sont tellement salu- 
taires , qu'après s en être nourris , les ser- 
pents n'ont plus de venin. Ils trouvaient une 
douceur exquise dans le fruit de leurs ar- 
bres, et surtout dans celui de Fandrachné.® 

Les Muses régnent sur IHélicon. Leur 
histoire ne présente que des ti-aditions ab- 
surdes; mais leurs noms indiquent leur ori- 
gine. Il paraît en eftct que les premiers poètes j 

' Pausaii. lib. ç), rap. 3o, p. ^7 i . 

' Id. ibid. cap. 29, p. ^'Hi; r'ip. "> i , p. 'Jj'?. 

* Id. iLid. cap. 28, p. j63. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. ûOI 

frappés des beautés de la nature, se laissè- 
rent aller au besoin d'invoquer les nymphes 
des bois, des montagnes, des fontaines; et 
que cédant au goùl de 1 allégorie, alors gé- 
néralement répandu, ils les désignèrent par 
des noms relatifs à linflucnce qu'elles pou- 
vaient avoir sur les productions de l'esprit. 
Ils ne reconnurent d'abord que trois Muses, 
Mélété, Muêmê^ Aœdê : i c'est-à-dire, la 
VI éditât ion ou la réflexion qu'on doit appor- 
ter au travail, la mémoire qui éternise les 
faits éclatants, et le chant qui en accompa- 
gne le récit. A mesure que l'art des vers fil 
des progrès, on en personniiia les caractères 
et les ellets. Le nombre des Muses s'accrut, 
et les noms qu elles reçurent alors se rappor- 
tèrent aux charmes de la pçjésie, à son ori- 
gine céleste, à la beauté de son langage, aux 
plaisirs et à la gaieté qu'elle procure, aux 
chants et à la danse qui relèvent son éclat, 
à la gloire dont elle est couronnée, (a) Dans 
la suite, on leur associa les Grâces qui doi- 
vent embellir la poésie, et l'Amour qui on 
est si souvciit fobjet. ^ 

' Pauinn. ILh. g, cap. 28, p. 765. 

(a) Voyez ]a note XVIII à la liu du volumo. 

' liegiod. tlicogoa. v. 64. 

3, a6 



302 VOYAGE d'aNACHAESIS, 

Ces idées naquirent dans un pays bar- 
hare, dans la Thrace, où, au milieu de li- 
gnorance, parurent tout à coup Orphée, 
Linus, et leurs disciples. Les Muses y fu- 
rent honorées sur les monls de la Piérle; ï 
et de là, étendant leurs conquêtes, elles sé|^ 
tahlirent successivement sur le Pinde , le 
Parnasse , IHélicon , dans tous les lieux soli- 
taires où les peintres de la nature, entourés 
des plus riantes images , éprouvent la cha- 
leur de l'inspiration divine. 

• Nous quittâmes ces retraites délicieuses ^ 
et nous nous rendîmes à Lébadée, située au 
pied d'une montagne d^où sort la petite ri- 
vière d Hercyne,qui forme dans sa chute des 
cascades sans nombre. ^ La ville prcse :le, 
de tous côtés, des monuments de la magni- 
ficence et du goût de ses habitants. ^ INous 
nous en occupAmcs avec plaisir; mais nous 
étions encore plus empressés de voir l'antre' 
de Trophonius, un des plus célèbres oracles 
de la Grèce : une indiscrétion de Philotas 
nous empocha dy descendre. 

' Prid. in inarm. oxon. p. 34o. 

= Pau«ii. lib. 9 , cap. 39 , p. 789. Whel. book 4 , 
p. 357. Spoii, t. 2^p. 5o. Pocock. t. 3, p. i58. 
' l'ausan, ibid. 



CHAPITRE TRBNTE-QUATRIÉME. 3o3 

Uq soir que nous soupions chez un des 
principaux de la ville , la conversation roula 
sur les mon'^eilles opérées dans cette caverne 
mystérieuse, Philotas témoigna quelques 
doutes , et observa que ces faits suqjrenants 
D étaient pour 1 ordinaire que des eilets na- 
turels. J'étais une fois dans un temple, ajou- 
ta-t-il : la statue du dieu paraissait couverte 
de su«ur : le peuple criait au prodige; mais 
j'appris ensuite quelle était faite dun bois 
qui avait la propriété de suer par intervalles. * 
A peine eut -il proféré ces mots, que nous 
vimes un des convives pâlir, et sortir quel- 
ques moments après : c était un des pré très de' 
Trophonius. On nous conseilla de ne point 
nous exposer à sa vengeance, en nous en- 
fonçant clans un souterrain dont les détours 
n'étaient connus que de ces ministres, (a) 

Quelques jours après, on nous avertit 
qu un Thébain allait descendre dans la ca- 
verne : nous primes le chemin de la mon- 
tagne accompagnes de quelques amis, et à 
la suite d'un giand nombre d'habitants de 
Lébadée. Nous parvînmes bientôt au temple 
de Trophonius, placé au milieu d un bois 

' TlieopLr. liist. plant, lib. 5, cap. lo, p. 54 1. 
((j) \oyci la note XIX à la iïu du volume. 



3o4 VOYAGE d'aNACKARSIS, 

qui lui est également consacré. ' Sa statue , 
qui le représente sous les traits "d'Esculape, 
est de la main de Praxitèle. 

ïroplionius était un architecte qui, con- 
jointement avec son frère Agamcde, cons- 
truisit le temple de Delphes. Les uns disent 
qu ils y pratiquèrent une issue secrète, pour 
voler pendant la nuit les trésors qu on y dé- 
posait; et qu Agamède ayant été pris dans 
un piège tendu à dessein , Trophonius , pour 
écarter tout soupçon , lui coupa la tête, et 
fut quelque temps après englouti dans la 
terre entrouverte sous ses pas. ' D autres 
soutiennent que les deux frères ayant ache- 
vé le temple, supplièrent Apollon de leur 
accorder une récompense; que le dieu leur 
répondit qu'ils la recevraient sept jours 
après: et que le septième jour étant passé, 
ils trouvèrent la mort dans un sommeil pai- 
sible. ^ On ne varie pas moins sur les rai- 
sons qui ont mérité les honneurs divins à 
Trophonius. Presque tous les objets du cuite 
des Grecs ont des origines qu'il est impossi- 
ble d'approfondir, et inutile de discuter. 

' Pausan. lib. t), cap. 3f), p. 789. 

^ Id. ibid. cap. 37, ]). 78.'î. 

^ Piudar. ap. Plut, de consul, t. 2 , p. 1 05. 



CHAPITRE TRE>-TE-QUATRIÈ1IE. 3oiJ 

Le chemin qui conduit de Lc'bndée à 
l'anlre de Ti'ophonius, est entouré de tem- 
ples et de statues. Cet antre, creusé un peu 
au dessus du bois sacré, oflre d abord aux 
yeux une espèce de vestibule entouré d une 
balustrade de marbre blanc, sur laquelle 
s élèvent des obélisques de bronze. ' De là 
on entre dans une grotte taillée à la pointe 
du marteau, haute de huit coudées, large 
de quatre : (a) c'est là que se trouve la bou- 
che de 1 antre : on y descend par le moyen 
d'une échelle; et, parvenu à une certaine 
profondeur, on ne trouve plus qu'une ou- 
verture extrêmement étroite • il faut y pas- 
ser les pieds, et quand, avec bien de la 
peine, on a introduit le reste du corps, on 
se sent entraîner avec la rapidité d'un tor- 
rent, jusquau fond du souterrain. Est-il 
question d'en sortir? On est relancé, la tète 
en bas, avec la même force et la même vi- 
tesse. Des compositions de miel (pi on est 
obligé de tenir, ne permettent pas de porler 
la main sur les ressorts employés pour accé- 

' Pausan. lib. g, cap. 89, p. ^(ji. PhilosU-. vit. Apoll. 
lib. 8, cap. 19. 

(a) llautcur, onze de nos pieds et quatre pouces ; lar- 
'^eur, cinq pieds liult pouces. 

b6. 



3o6 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

lérer la descente ou le retour; mais, pour 
écarter tout scnpçon de supercherie, les 
prêtres supposent que l'antre est rempli de 
serpents , et qu'on se garantit de leurs mor- 
sures en K^ur jetant ces gilteaux de miel. ' 

On ne doit s'cngoger dans la caverne que 
pendant la nuit, qu'après de longues prépa- 
rations, qu'à la suite dun examen rigou- 
reux. Tersidas, c'est le nom du Thélxiin qui 
venait consulter l'oracle, avait passe quel- 
ques jours dans une chapelle consacrée à la 
Fortune et au bon Génie, faisant usage de 
bains froids, s'abstenant de vin et de toutes 
les choses condamnées par le rituel, se 
nourrissant des victimes qu'il avait oiTertes 
lui-même. ^ 

A l'entrée de la nuit on sacrifia un béli^^r; 
et les devins en ayant examiné les entrailles, 
comme ils avaient fait dans les sacrifices 
précédents , déclarèrent que Trophoniiis 
agréait Ihommage de Tersidas, et repon- 
drait à ses questions. On le mena sur les 
bords de la rivière dllcrcyne, où deux jeu- 
nes enfants, âgés de treize ans, le frottèrent 
d'huile, et firent sur lui diverses ablutiousj 

' Schol. Aristoph. in nub. y. 5o8. ' 

' Pau8an. Mb'. 9, p. 790. 



CHAPITRE TREiXTE-QUATRlÈME. 3oy 

de là il fut conduit à deux sources voisines, 
dont 1 une s'appelle la fontaine de Léthé , et 
lautre la fontaine de Mnémosyne : la pre- 
mière efface le souvenir du passé : la seconde 
grave dans 1 esprit ce qu'on voit ou ce qu on 
entend dans ia caverne. On l'introduisit 
ensuite, tout seul, dans une chapelle où se 
trouve une ancienne statue de Troplionius. 
Tersidas lui adressa ses prières, et s avança 
vers la caverne, velu d'une robe de lin. 
Nous le suivîmes à la faible lueur des flam- 
beaux qui le précédaient : il entra dans la 
grotte, et disparut à nos yeux. ' 

En attendant son retour, nous étions at- 
tentifs aux propos des autres spectateurs. Il 
s en trouvait plusieurs qui avaient été dans 
le souterrain : les uns dis:iient quils n'a- 
vaient rien vu, mais que l'oracle leur avait 
donné sa réponse de vive voix; d'autres au 
contraire n avaient rien entendu, mais 
avaient eu des apparitions propres à eclair- 
cir leurs doutes. Un citoyen de Lébadéc, 
petit-fils de Timarquc, disciple de Socrate, 
nous raconta ce qui était arrivé à sou aieul : 
il le tenait du philosophe Cébcs de ïhèbes, 
qui le lui avait rapporté presque dans 
' ' PaasoD. Ijb. 9. p. 790, 



3o8 VOYAGE d'aNACIIARSIS, 

les mêmes termes dont Timarque s'était 
servi. ' 

J étais venu, disait Timarque,' demander 
à l'oracle ce qu'il fallait penser du génie de 
Socrate. Je ne Irouvai d^ibord dans la ca- 
verne qu'une obscurité profonde. Je restai 
Ion g- temps couché par terre, adressant mes 
prières à Trophonius, sans savoir si je dor- 
mais ou si je veillais : tout à coup j'entendis 
des sons agréables, mais qui n'étaient point 
articulés , et je vis une infinité de grandes 
îles éclairées par une lumière douce; elles 
changeaient à tout moment de place et de 
couleur, tournant sur cUes-méines, et flot- 
tant sur une mer, aux extrémités de laquelle 
se précipitaient deux torrents de feu. Près 
de moi s ouvrait un abîme immense, oii des 
vapeurs épaisses semblaient bouillonner ; 
et du fond de ce gouffre s élevaient des mu- 
gissements d'animaux confusément mêlés 
avec des cris d'enfants, et des gémissements 
d'hommes et de femmes. 

Pendant que tous ces sujets de terreur 
remplissaient mou âme d épouvante , une 
voix inconnue me dit dun ton lugubre ; 
Timarque, que veux-tu savoir? Je répondis 

* Plut, de geu. Socr. t. 2 , p. 5()0. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. Sog 

presque au hasard : Tout, car tout Ici me 
paraît admirable. La voix reprit : Les lies 
que tu vois au loin sont les régions supé- 
rieures : elles obéissent à d autres dieux; 
mais tu peux parcourir l'empire de Proser- 
pine que nous gouvernons, et qui est séparé 
de ces régions p.'u* le Styx. Je demandai ce 
que c'était que le Styx. La voix répondit : 
C'est le chemin qui conduit aux enfers, et 
la ligne qui sépare les ténèbres de la lu- 
mière. 

Alors elle expliqua la génération et les 
révolutions des âmes : celles qui sont souil- 
lées de crimes, a jouta-t-elle, tombent, comme 
tu vois^ dans le gouffre, et vont se préparer 
à une nouvelle naissance. Je ne vois, lui 
dis-je, que des étoiles qui s'agitent sur les 
bords de 1 abîme; les unes y descendent, les 
autres en sortent. Ces étoiles, reprit la voix, 
sont les âmes, dont on peut distinguer trois 
espèces; celles qui, s'étant plongées dans 
les voluptés, ont laissé éteindre leurs lu- 
mières naturelles; celles qui, ayant alter- 
nativement lutté contre les passions el con- 
tre la raison, ne sont ni tout-à-fait pures, 
ni tout-à-fait corrompues ; celles qui , n ayant 
pris que la raison pour guide, ont conservé 



3lO VOYAGE d'aNAGHAKSIS, 

tous les traits de leur origine. ïu vois les 
premières, clans ces étoiles qui te paraissent 
éteintes; les secondes, dans celles dont l'é- 
clat est terni par des vapeurs qu'elles sem- 
blent secouer; les troisièmes, dans celles 
qui, brillant dune vive lumière, s'élèvent 
au dessus des autres : ces dernières sont les 
génies; ils animent ces heureux mortels qui 
ont un commerce intime avec les dieux. 

Après avoir un peu plus étendu ces idées, 
la voix me dit : Jeune homme , tu connaîtras 
mieux cette doctrine dans trois mois ; tu 
peux maintenant partir. Alor? elle se tut : je 
voulus Mie tourner pour voir d où elle venait, 
mais je me sentis à i in:;tant une l:ès grande 
douleur à la tète, comme si on me la compri- 
mait avec violence : je m'évanouis; et, 
quand je commençai à me reconnaître, je 
me trouvai hors de la caverne. Tel élait le 
récit de Tiniarque. Son petii-fils ajouta que 
son aïeul, de retour à Athènes, mourut trois 
mois après , comme 1 oracle le lui avait 
prédit. 

Nous passâmes la nuit et une partie du 
jour suivant h entendre de pareils récits : 
en les combinant , il nous fat aisé de voir 
que les ministres du temple s introduisaient 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. 3ll 

<3ans la caverne par des routes secrètes, et 
quils joignaient la violence aux prestiges, 
pour troubler 1 imaginatign de ceux qui ve- 
naient consulter 1 oracle. 

Ils restent dans la caverne plus ou moins 
de temps : ' il en est qui n^eu reviennent 
qu'après y avoir passé deux nuits et un 
jour. "^ II était midi; Tersidas ne paraissait 
pas, et nous errions autour de la grotte. 
Une heure après, nous vîmes la foule courir 
en tumulte vers la balustrade : nous la sui- 
vîmes, et nous aperçûmes ce Thébain que 
des nrétres soutenaient et fjiisaient asseoir 
sur un siège, qu'on nomme le siège de Mné- 
mosync; c était là qu'il devait dire ce quil 
avait vu, ce cru il avait entendu dans le sou- 
terrain. Il était saisi d'edroi ; ses yeux éteints 
ne reconnaissaient personne. Après avoir 
recueilli de sa bouche quelques paroles en- 
trecoupées, qu'on regarda comme la réponse 
de loracle, ses gens le conduisirent dans la 
chapelle du bon Génie et de la Fortune. Il 
y leprit insensiblement ses esprits; ^ mais il 
ne lui resta que des traces confuses du son 

' Schol. Aristopli. in nub. v. 5o8, 
" rhit. de gen. Socr. t 2, p. Spo. 
' Pausaii. lib. 9, cap. 3i},p. yga. 



3l2 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

séjour dans la ca veine, et peut-çtre qu'une 
impression terrible du saisissement qui! 
avait éprouvé : car on ne consulte pas cet 
oracle impunément. La plupart de cgux qui 
reviennent de la caverne, conservent toute 
leur vie un fonds de tristesse que rien ne 
peut surmonier, et qui a donné lieu à un 
proverbe; on dit d un homme excessivement 
triste : Il vient de 1 antre de ïropbonius. * 
Parmi ce grand nombre d oracles qu on 
trouve en Béotie, il n'en est point où la four- 
berie soit plus grossière et plus à découvert; 
aussi n'en est-il pointqui joit plus fréquenté. 
Nous descendîmes de la montagne , et 
quelques jours après nous prîmes le chemin 
de Thèbes. Nous passâmes par Chéronée , 
dont les habitants ont pour objet principal 
de leur culte le sceptre que Vulcain fabri- 
qua par ordre de Jupiter, et qui de Pélops 
passa successi vemententreles maios d'Atrée, 
de Thyeste et d'Agamemnon. Il n'est point 
adoré dans un temple, mais dans la maison 
d'un prêtre : tous les jours on lui fait des sa- 
crifices, et on lui entretient une table biea 
servie. ^ 

» Srliol. Aristopli. id mib. v. io8. 
• Païuiaii. lih, g, cap. 4o, p. 795. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. 3l3 

De Chéronée nous nous rendîmes à Thè- 
hes , après avoir traversé des bois , des col- 
lines , des campagnes fertiles , et plusieurs 
petites rivières. Cette ville , une des plus 
considérables de la Grèce , est entourée de 
murs , et défendue par des tours. On y 
entre par sept portes : ' son enceinte (a) est 
de quarante-trois stades. ^ (&) La citadelle 
est placée sur une éminence où s établirent 
les premiers habitants de Tlièbes , et d'où 
sort une source que, dès les plus anciens 
temps, on a conduite dans la ville par des 
canaux souterrains. ^ 

Ses dehors sont embellis par deux riviè- 
res, des prairies et des jardins : ses rues, 
comme celles de toutes les villes anciennes, 
manquent d alignement. ^ Parmi les magni- 
ficences qui décorent les édifices publics , 
on trouve des statues de la plus grande 
beauté : j'admirai dans le temple dilercule 
la figure colossale de ce dieu, faite par Al- 

' Pausan. lib. 9, cap. 8. p. 72^. 

(it) V oyez la Doic XX à la Un du volume. 

^ bioHuirl). stnl. gnfc. v. ()5, p. 7. 

(b) Une lirue mille <:Liq cent suixante-lrois toises» 

' Dicirarcli. ibid. p. i5. 

4ld. ibid. 

3. ay 



3l4 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

camène, et ses travaux exécutés par Praxi- 
tèle; ' dans celui d Apollon Isménien , le 
Mercure de Phidias, et la Minerve de Sco- 
pas. ^ Comme quelques-uns de ces monu- 
ments furent érigés pour d'illustres Thé- 
bains, je cherchai la statue de Pindare. On 
me répondit : Nous ne lavons pas-, mais, 
voilà celle de Cléon , qui fut le plus habile 
chanteur de son siècle. Je m'en approchai, 
et je lus dans 1 inscription, que Cléon avait 
illustré sa patrie, ^ 

Dans le temple d'Apollon Isménien ^ 
parmi quantité de trépieds en bron/e , la 
plupart d un travail excellent, on en voit un 
en or qui fut donné par Crœsus, roi de Ly- 
die. '^ Ces trépieds sont des offrandes de la 
part des peuples et des particuliers : on y 
bjûle des parfums; et comme ils sont d'une 
forme agréable , ils servent d'ornements dans 
les temples. 

On trouve ici, de môme que dans la plu- 
part des villes de la Grèce, un théâtre, ^ un 

• Pansan. lib. 9, cap. 1 1 , p. ^Sa* 
^ Id. iiiid. cap. 10, p. 'j'.io. 
' Atlien. lib. i , cap. i5, p. ig. 

4 Herodot. lib. i , cyp. g-i. 

5 Liv. lib. 33, cap. ut). 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. 3lS 

gymnase OU lieu d'exercice pour la jeunesse,' 
et une grande place publi([ue : elle est en- 
tourée de temples , et de plusieurs autres 
édifices dont les murs sont couverts des ar- 
mes cpic les Ths'bains enlevèrent aux Athé- 
niens à la bataille de Délium : du reste de 
CCS glorieuses dépouilles , ils construisirent 
dans le même endroit un superbe portique , 
décoré par quantité de statues de broaze. ^ 
La ville est très peuplée : (a) ses liabitanls 
sont , comme ceux d'Athènes , divisés en 
trois classes; la première comprend les ci- 
toyens; la seconde, les étrangers régnicoles; 
la ti'oisièmc , les esclaves. ^ Deux partis , 
animés lun contre lautre, ont souvent oc- 
casionné des révolutions dans le gouverne- 
ment. ^ Les uns, d intelligence avec les La- 
cédéraoniens, étaient pour l'oligarchie; les 
autres , favorisés par les Athéniens , tenaient 
pour la démocratie. ^ Ces derniers ont pré- 

' Diod. lib. i5,p. 366. 

^ Id. lib. 1 2, p. 119. 

(n) Voyez la note XXI à la fin tin volume. 

^ Diod. lib. 17, p. 4i(5. 

4 Tliiicyd. lih. J, cap. 62. Arrs^ot. de rcp. lib. 5. e. 3, 

t. 2, p. ;;88. 

^ i'iui. lu Felop. t. I, p. a8o. 



3l6 VOYAGE d'aXACHARSIS, 

valu depuis quelques années, ' et Tautorité 
réside absoluraen t entre les mains du peuple. ' 
Thèbes est non seulement le boulevard 
de la Béotie , ^ mais on peut dire encore 
qu'elle en est la capitale. Elle se trouve à la 
tèfe d'une gninde confédération, composée 
des principales villes de la Béotie. Toutes 
ont le droit d'envoyer des députés à la diète, 
où sont réglées les affaires de la nation , 
après avoir été discutées dans quatre con- 
seils différents. ''* Onze cbefs , connus sous 
le nom de béotarqucs, y président. ^ F'^île leur 
accorde elle-mêjno le pouvoir dont ils jouis- 
sent : ils ont une très grande influence sur 
les délibérations, et commandent pour l'or- 
dinaire les armées. ^ Un tel pouvoir serait 
dangereux, s'il était perpétuel : les béotar- 
qucs doivent, sous peine de mort, s'en dé- 
pouiller à la fin de Tannée, fussent-ils à la 

» Diod. lib. i5, p. 388. 

' Demosth. in Leptin. p. 556. Polyb. lib. 6, p. 488. 

^ Diod. ibid. p. 3'j2. 

4 ïhucyd. lib. 5, cap. 38. Diod. ibid. p. 389. Lir. 
lib. 36, rap. 6. 

5 Tbucyd. lib. 4j cap^ 9'. 

• Diod. lib. i5, p. 368. Plut, iii Pelop. t. i , p. 288. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. Siy 

tète d'une armée victorieuse, et sur le point 
de remporter de plus grands avantages. ' 

Toutes les villes de la Béotie ont des pré- 
tentions et des titres légitimes à lindépen- 
dance-, mais, malgré leurs efforts et ceux des 
antres peuples de la Grèce , les Thébains 
n ont jamais voulu les laisser jouir d une en- 
tière liberté. ^ Auprès des villes qu ils ont 
fondées, il font valoir les droits que les mé- 
tropoles exercent sur les colonies ; ^ aux au- 
tres , ils opposent la force , ^ qui n'est que 
trop souvent le premier des titres, ou la pos- 
session, qui est le plus apparent de tous. Ils 
ont détruit Thespies et Platée, pour s'être 
séparées de la ligue béotienne , dont ils rè- 
glent à présent toutes les opérations, ^ et 
qui peut mettre plus de vingt mille bommes 
sur pied. ^ Cette puissance est d'autant plus 
redoutable, que les Béotiens en général sont 
braves, aguerris, et iicrs des victoires quils 

' Plut, in Pclrtp. t. I , p. 9Ç)0. 

= Xenoph. Irst. grœc. 1. 6, p. 5y4- Piotl- !• i5, p. 355, 
367, 38 1, etc. 

^ Tliuryd. lib. 3, cnp. Gi et 62. 

4 Xenoph. iiiiil. p. a^g. Diod. lib. 1 1 , p. Or«. 

5 Xeiioph. ibid. Hb. 5. p. 5 j8. Dind. lib. i5, p. 38çf. 
* Xenoph. ineiuor. 1. 3, p. 767. Diod. 1. 12, p. i ig. 

27. 



3l8 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

ont remportées sous Epamiiionfjas : ils ont 
une force de corps surprenante , et 1 aug- 
mentent sans cesse par les exercices du gym- 
nase. ' 

Le pays qu'ils hahitent est plus fertile que 
i'Atlique ,^ et produit beaucoup de hlé d une 
excellente qualité : ^ par 1 heureuse situation 
de leurs ports, ils sont en élat de commer- 
cer, d un coté, avec 1 Italie, la Sicile et l'Afri- 
que; et de l'autre, avec TÉgyple, 1 île de Chy- 
pre, la Macédoine et 1 H^'ilespont. ^ 

Outre les fêtes qui leur sont communes , 
Gt qui les rassemblent dans les champs de 
Coronée, auprès du temple de Minerve, ^ 
ils en célèbrent fréquemment dans chaque 
ville, et les Thébains entre autres en ont 
institué plusieurs dont j ai été témoin : mais 
je ne ferai mention que d'une cérémonie 
pratiquée dans la fête des rameaux de lau- 
rier. C était une pompe ou procession que 
je vis arriver au temple d'Apollon Ismcnicn, 

' Diod. }ib. la, p. 1 19; lib. i5, p. 34 1 et 3Ç6, 
' Strab. lib. 9, p. 4oo. 

3 Plin. lib. 18, t. 2, p. 107. 

4 Suab. ibid. 

5 Id. ibid. p. 4ii- fîut. amat. usurat t. 3, p. J'Jf- 
l'ausiui, lilï. y, cap. 34, p. 778. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈIME. 3l^ 

Le ministre de ce dieu change tous les ans; 
il doit joindre aux avantages de la figure 
ceux de la jeunesse et de la naissance. ' Il 
paraissait dans cette procession avec une 
couronne dW sur la tête, une branche de 
laurier à la main, les cheveux flottant sur 
ses épaules , et une robe magnifique : ' il 
était suivi d un chœur cle jeunes filles qui 
tenaient également des rameaux , et qui 
chantaient des hymnes. Un jeune homme 
de ses parents le précédait, portant dans ses 
mains une longue branche d olivier , cou- 
verte de fleurs et de feuilles de laurier : elle 
était terminée par un globe de bronze qui 
représentait le solcii. A ce gloire on avait 
suspendu plusieurs petites boules de même 
métal, pour désigner d'autres astres, et trois 
cent soixante - cinq bandelettes teintes en 
pourpre, qui marquaient les jours de l'an- 
née : enfin, la lune était figurée par un globe 
moindre que le premier et placé au de?sou5. 
Comme la fête était en 1 honneur d ApoLon 
ou du soleil , on avait voulu représenter, par 
un pareil tropliée, la prééminence de cet 
astre sur tous les auti'es. Un avaulage rem- 

' Pansan. lili. p, cap. lo, p. 7I0. 
» Proçl, clirestom. ap. Tliot. p. 988. 



J20 rOYA'GE DANACHARSrS, 

porté autrefois sur les haliit^ants de la 
ville d'Arué , avait fait établir cette so- 
lennité. 

Parmi les lois des Thébains , il en est qui 
méritent d'être citées. L'une défend d'élever 
aux magistratures tout citoyen qui, dix ans 
auparavant, n'aurait pas renoncé au com- 
merce de détail : ' une autre soumet à l'a- 
mende les peintres et les sculpteurs qui ne 
traitent pas leurs sujets d une manière dé- 
cente : ^ par une troisième , il est défendu 
dexposer les enfants ([ui viennent de naî- 
tre, ^ comme on fut dans quelques autres 
villes de la Grèce. '* Il faut que le père les 
présente au magistrat, en prouvant qu'il est 
lui-même hors d'état de les élever : le magis- 
trat les donne , pour une légère somme , 
au citoyen qui en veut faire lacquisition , et 
qui dans la suite les met au nombre de ses 
esclaves. ^ LesTliébains accordent la faculté 
du rachat aux caplil's que le sort des armes 
fait tomber entre leurs mains, à moins que 

* Aristot. de rep. lib. 3 , cap. 5 , t. 2 , p. 344" 
' Allian. var. liist. lib. 4 , cap. 4- 
3 Td. il)id. lib. ?. , cap. ^. 
^ Pet. leg. altic. p. i^ j. 
5 /Ll.au. iiiid. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. 321 

ces captifs ne soient nés en Béotie ; car alors 
ils les font mourir. ' 

Lair est très pur dans l'Attique, et très 
épais dans la Béotie, ' quoique ce dernier 
pays ne soit séparé du premier que par le 
mont Cithéron. Cette diiïérencc paraît en 
produire une semblable dans les esprits , et 
confirmer les obserA^itions des piiilosophes 
sur 1 influence du climat : ^ car les Béotiens 
n ont en général, ni cette pénétration , ni 
cette vivacité qui caractérisent les Athé- 
niens ; mais peut-être faut-il en accuser en- 
core plus l'éducation que la nature. S'ils pa- 
raissent pesants et stupides , ^ c'est qu ils 
sont ignorants et grossiers : comme ils s oc- 
cupent plus des exercices du corps que de 
ceux de l'esprit, ^ ils nont ni le talent de la 
parole,^ ni les grâces de lelocution,' ni 

ï Pausan. lib. 9, p. "J^O. 

3 CAccT. de fat. cap. 4, t- 3, p. 10 1. 

S Hippocr. de aer. lof. aq. cap, 55, etc. Plit.^dc Icg. 
lih. 5, t. 2, p. 747- Aristot. probl. i 4, t- 2, P- 75o- 

4 Pind. olyn.p. 6, v. i52. Deinosth. de cor. p. 479 
Plut, de esu carn. t. 9. , p. ç)9^. Dionys. Halic de rliCf. 
t. 5, p. 402. Cicer de fat. cap. 4 , t. 3 , p. lOi. 

5 îsep. in .\lcib. cap. 1 1 . 

^ Plat, in cnnv. t. 3 , p. 182. 

■7 Lucian. in Jov. n ag. t. 2 , p. Gjî)- Schol. ibid. 



322 VOYAGE DA N A CH ARSIS, 

les lumières qu'on puise dans le commerce 
des lettres , ' ni ces dehors séduisants qui 
viennent plus de l'art que de la nature. 

Cependant il ne faut pas croire que la 
Béotie ait été stérile en hommes de génie : plu- 
sieurs Théhains ont fait honneur à lécole de 
Socrate : ^ Epaminondas n était pas moins 
distingué par ses connaissances que par ses 
talents mihtaires. ^ J'ai vu dans mon voyage 
quantité de personnes très instruites, enfre 
autres Anaxis et Dionysiodore, qui compo- 
saient une nouvelle histoire de la Grèce. <^ 
Enfin , c'est en Béotie que reçurent le jour 
Hésiode, Corinne et l'indare,' 

Hésiode a laissé un nom célèhre , et dxs 
ouvrages estimés. Comme on la supposé 
contemporain dllomère, ^ quelques-uns 
ont pensé qu'il était son rival : mais Homère 
ne pouvait avoir de rivaux. 

La Théogonie d Hésiode, comme celle de 
plusieurs anciens écrivains de la Grèce , 

' Strab. lib. p, p. f^o\, 

'Biog. Laert. lib. 2,§. 124. 

'^ Nep. in Epani. cap. 2. 

4 Diod. lib. i5,p. 4o3. 

^ Herodot. lib. 1, cap. 53. Rlarirv oxon.' epocJi. 20 

et 3o. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. w23 

n'est qu'un tissu d'idées absurdes , ou d allé- 
gories impénétrables. 

La tradition des peuples situés auprès 
de IHélicon rejette les ouvrages quon lui 
attribue, à l'exception néanmoins d'une 
Epître adressée à son frère Perses , ' pour 
l'exhorter au travail. Il lui cite l'exemple de 
leur père, qui pourvut aux besoins de sa fa- 
mille en exposant plusieurs fois sa vie sur 
un vaisseau marchand, et qui, sur la fin de 
ses jours, quitta la ville de Gurae en Lolide, 
et vint s'établir auprès de IHélicon. * Outre 
des réflexions très saines sur les devoirs des 
hommes , ^ et très affligeantes sur leur injus- 
tice , Hésiode a semé dans cet écrit beaucoup 
de préceptes relatifs à l'agriculture , ^ et 
d'autant plus intéressants, qu'aucun auteur 
avant lui n'avait traité de cet art, * 

Il ne voyagea point, ^ et cultiva la poésîa 
jusqu'à une extrême vieillesse. ' Sou style 

' Pausau. lil). g, cap. 3 i , p. [J7 i. 
^ Hcsiod. oper. et dics, v. 633. 
' Plat, de rep. lib. 5, p. 4(>6. Cioer. ad farall Ijb. 6, 
epist. 1 8 , t. 7 , p. 2 1 3 . 
4 H(:siod. ibid. v. 383. 
3 Pliii. lib. i4 , cap. i , t i , p. 7o5. 
** Pausan. lib. i , cap. 2 , p. 6. 
7 Ciccr. de senect. Ç. 7. t. 3, p. Soi. 



324 VOYAGE D'ANACHARSlSy 

élégant et harmoRicux flatte agréablement 
1 oreille, * et se ressent de cette simplicité 
antique, qui n'est autre chose qu un rapport 
exact entre le sujet, les pensées et les ex- 
pressions. 

Hésiode excella dans un genre de poésie 
qui demande peu d'élévation; ^ Pindare, 
dans celui qui en exige le plus. ^ Ce der- 
nier florissait au temps de l'expédition de 
Xerxt's , "^ et vécut environ soixante-cinq 
ans. ^ Il prit des leçons de poésie et de mu- 
sique sous diflérents maitres, et en particu- 
lier, sous Myrtis, femme distinguée par ses 
talents , plus célèbre encore pour avoir 
compté parmi ses disciples Pindare et la 
belle Corinne. '' Ces deux élèves furent liés, 
du moins par lamour des arts. Pindare , plus 
jeune que Corinne , se faisait un dovc ir de 
ia consulter. Ayant appris d'elle, que la 
poésie doit s'enrichir des fictions de la fa- 
ble, il commença ainsi une de ses pièces: 

' Dionys. l'ialic. de vet. script, cens. t. 5, p. ^ 19. 
* Quiiuil. instit. lib. 10, cap, i , p. 629. 

3 Id. ibid. p. 6;5i. 

4 Pind. istl:ni. 8, v. 20. Scliol. ib. Diod. 1. i 1 , p. 2J. 

5 Tliom. mag. gen. Pind Corsin. l.ist. atlic. t. 2, p. otiy 
t. 3 , p. 122 et 20G. 

^ Suid. in lHofuy. et ùi IIiV*^. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. SaS 

« Dois -je chanter le fleuve Isménus , la 
« iijmphe Mélie , Cadmus , Hercule , Bac- 
« chus, etc.?» Tous ces noms étaient accom- 
pagnés d épithètes. Corinne lui dit en sou- 
riant : « Vous avez pris un sac de grains 
« pour ensemencer une pièce de terre; et, 
« au lieu de semer avec la main, vous avez , 
i'. dès les premiers pas, renversé le sac. ' » 

Il s'exerça dans tous les genres de poésie,* 
et dut principalement sa réputation aux 
hjmnes qu'on lui demandait, soit pour ho- 
norer les fêtes des dieux, soit pour relever 
le triomphe des vainqueurs aux jeux de la 
Grèce. 

Rien peut-être de si pénible qu'une pa- 
reille tâche. Le tribut d'éloges qu'on exige 
du poète doit être prêt au jour indiqué; il a 
toujours les mêmes tableaux à peindre, et 
sans cesse il risque d être trop au dessus ou 
trop au dessous de son sujet : mais Pindare 
s'était pénétré d'un sentiment qui ne con- 
naissait aucun de ces petits obstacles, et qui 
portait sa vue au-delà des limites où la nôtre 
se renferme. 

• Plut, de glor. Athen, t. 2 , p. 347- 
^ Suid. in Il/vtf^. Fabric. bibl. gra'c. t. i , p. 55o. 
Mém.de l'acad. des hell. leltr. t. i3, p. 223; t. i5, p.357. 
3. 2S 



S2S VOYAGE d'aNACHARSIS, 

Son génie vigoureux et indépendant ne 
s'annonce que par des mouvements irrégu- 
liers, fiers et impétueux. Les dieux sont -ils 
Tobjot de ses chants? il s élève, comme un 
aigle, jusquaux pieds de leurs trônes : si ce 
sont les hommes, il se précipite dans la lice 
comme un coursier fougueux : dans les 
cieux, sur la terre, il roule, pour ainsi dire, 
un torrent d'images sublimes, de métapho- 
res hardies, de pensées fortes, et de maxi- 
mes élincclantes de lumière. ' 

Pourquoi voit-on quelquefois ce torrent 
franchir ses bornes, rentrer dans son lit, eu 
sortir avec plus de fureur, y revenir pour 
achever paisiblement sa carrière? C'est qu'a- 
lors, semblable à un lion qui s'élance à plu- 
sieurs reprises en des sentiers détournés, et 
ne se repose qu'après avoir saisi, sa proie , 
Pindarc poursuit avec acharnement un objet 
qui parait et qui disparaît à ses regards. Il 
court, il vole sur les traces de la gloire; il 
est tourmenté du besoin de la montrer à sn 
nation. Quand elle n'éclate pas assez dans 

' Horat. lih. /}> od. 2. (,)uiiuil. iiislit. lib. 10, cap. i , 
j). 63 1 . L)isc. prélim. de la traUuct. des Pytliiques , par 
Chabaiioii. Mciii. de lacad. des bail, letu-, t. a, p. 34 i 
t<.5, liisi. p. ij5; i. 3a, p. 45 1. 



CHAPITRE TREXTE-QUATRIÈME. Zl'J 

1rs vainqueurs qu il célèl)re , il va la cher- 
cher dans leurs aïeux, dans leur patrie, dans 
hs instituteurs des jeux, partout où il en re- 
hiit dos rayons qu il a le secret de joindre à 
ceux dont il couronne ses héros : à leur 
aspect, il tombe dans un délire que rien ne 
peut arrêter; il assimile leur éclat à celui de 
1 astre du jour; ' il place l'homme qui les a 
recueillis au faite du bonheur; 'si cet homme 
joint les richesses à la beauté, il le place sur 
le trône môme de Jupiter; ^ et pour le pré-^ 
munir contre 1 orgueil, il se hâte de lui rap- 
peler que , revêtu d un corps mortel , la terre 
sera bientôt son dernier vêtement. '^ 

Un langage si extraordinaire était con- 
forme à l'esprit du siècle. Les victoires que 
les Grecs venaient de remporter sur les 
Perses, les avaient convaincus de nouveau, 
que rien n exalte plus les âmes que les té- 
moignages éclatants de lestime publique. 
Pindare, profitant de la circonstance, accu- 
mulant les expressions les plus énergiques, 
les ligures les plus brillantes, semblait era- 

' Pind. olymp. i , y. 7. 
^ Id. ibid. V. 1 5 j. 
^ Pind. istliiti. 5, V. 18. 
4 Id- nem. 1 1 , v. 20. 



SaS VOYAGE DANACHARSIS, 

prunter la voix du tonnerre ^ pour dire 
aux états de la Grèce : Ne laissez point 
éteindre le feu divin qui embrase nos cœurs; 
excitez toutes les espèces d'émulation ; ho- 
norez tous les genres de mérite; n'attendez 
que des actes de courage et de grandeur de 
celui qui ne vit que pour la gloire. Aux 
Grecs assemblés dans les champs d Olympie, 
il disait : Les voilà ces athlètes qui , pour 
obtenir en votre présence quelques feuilles 
d'olivier, se sont soumis à de si rudes tra- 
vaux. Que ne ferez-vous donc pas, quand il 
s'agira de venger votre patrie? 

Aujourdhui encore, ceux qui assis- 
tent aux brillantes solennités de la Grèce, 
qui voient un athlète au moment de son 
triomphe, qui le suivent lorsqu'il rentre 
dans la ville où il reçut le jour; qui enten- 
dent retentir autour de lui ces clameurs , ces 
transports d admiration et de joie, au mi- 
lieu desquels sont mêlés les noms de leurs 
ancêtres qui méritèrent les mêmes distinc- 
tions, les noms des dieux lulélaircs qui ont 
ménagé une telle victoire à leur patrie; tous 
ceux-là, dis-je, au lieu dêtre surpris des 
écarts et de l'enthousiasme de Pindarc, trou- 
veront sans doute que sa poésie, toute su- 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. 029 

blimc qu'elle est, ne saurait rendre l'impres- 
sion qu ils en ont reçue eux-mêmes. 

Pindare , souvent frappé d'un spectacle 
aussi touchant que magnifique , partagea 
1 ivresse générale ; et , fayant fait passer 
dans ses tableaux, il se constitua le panégy- 
riste et le dispensateur de la gloire : par-là 
tous ses sujets furent ennoblis, et reçurent 
un caractère de majesté. Il eut à célébrer 
des rois illustres et des citoyens obscurs : 
dans les uns et dans les autres, ce nest pas 
l'homme quil envisage, cest le vainqueur. 
Sous prétexte que 1 on se dégoûte aisément 
des éloges dont on n'est pas lobjet, ' il ne 
s appesantit pas sur les qualités perse n- 
nelles; mais, comme les vertus des rois sont 
des tilres de gloire, il les loue du bien qu ils 
ont fait, ^ et leur montre celui quils peu- 
vent faire. « wSoyez justes, ajoute-t-il, dans 
« toutes vos actions, vrais dans toutes vos 
(c paroles; (a) songez que, des milliers de 

' Piiid. pytli. i , V. iGo; 0, V. 43 ; isilun. 5, v. 65; 
neni. 10, v. 87. 

^ Id. olynip. ! , V. 18 ; Si, V. lo et iSo. 

(n) La nianitre dont Pindare présente ces maximes, 
peut donner une idée de la liardiesse de ses expressions, 
(c Gouvernci, dit-il, avec le tinion de la jitslire : forgez 
(( votre langue sur l'enclume de la vcrité. » 

?8. 



33o VOYAGE d'aNACHARSIS, 

« témoins ajant les yeux fixés sur vous, la 
« m oindre faute de votre part serait un mal 
c( funeste. ' » C'est ainsi que louait Pindare : 
il ne prodiguait point lencens, et n'accor- 
dait pas à tout le monde le droit d'en offrir. 
« Les louanges, disait-il, sont le prix des 
(c belles actions : ^ à leur douce rosée, les ver- 
« tus croissent, comme les plantes à la rosée 
<c du ciel; ^mais il n'appartient qu à l'homme 
« de ])ien de louer les gens de bien. '♦ » 

Malgré la profondeur de ses pensées et le 
désordre apparent de son style, ses vers 
dans toutes les occasions enlèvent les suffra- 
ges. La multitude les admire sans les enten- 
dre, ^ parce qu'il lui sufïit que des images 
vives passent rapidement devant ses yeux 
comme des éclairs, et que des mots pom- 
peux et bruyants frappent à coups redoublés 
ses oreilles étonnées : mais les juges éclairés 
placeront toujours l'auteur au premier rang 
des poètes lyri.pies; " et dé]a les philoso- 

' Pind. pytli. i , v. iG5. 
* Id. istlim. 3 , V. II. 

3 Id. iiem. 8, V. 68. 

4 Id. nem. 1 1 , v. 22. 

•"> Id. olyitip. 2, V. 1.53. 

^ Tlorat. <^)uintil. Loiigiu. Dionjg. Ilalic. Mém. de l'ar. 
des bell. lettr. t. i5, p. 36r). 



CHAPITRE TREXTE-QUATfilEME. 33l 

plies citent ses maximes, et respectent son 
autorité. ' 

Au lieu de détailler les beautés qu il a se- 
mées dans SCS ouvrages, ]e me suis borné à 
remonter au noble sentimentqui les anime. Il 
me sera donc permis de dire comme lui : 
«J'avais beaucoup de traits à lancer; j'ai 
t( choisi celui qui pouvait laisser dans le but 
« une empreinte honorable. ' » 

Il me reste à donner quelques notions sur 
sa vie et sur son caractère. J en ai puisé les 
principales dans ses écrits, où les Thébains 
assurent qu il s est peint lui-même. « Il fat 
fc un temps où un vil intérêt ne souillait 
« point le langage de la poésie. ' Que d au- 
« très aujourd hui soient éblouis de l'éclat 
« de l'or; qu ils étendent au loin leurs pos- 
(( sessions : * je n attache de prix aux ri- 
« chesses, que lorsque, tempérées et embel- 
(( lies par les vertus, elles nous mettent en 
« état de nous couvrir d une gloire immor- 
« telle. ^ Mes paroles ne sont jamais éloi- 

' Plat, ia Men. t. 3, p. 8i ; de rfp. lib. i, p. 33i. 
^ Pind. olymp. 2, v. i\g; pj't-t. i, v. 84- 
^ Id. isthm. 2, V. i5. 

4 Id. nem. 8,v. 63. 

5 Id. oljinp. 2, V. gG; pytii. 3, v. igS; ibid. 5> V.i. 



332 VOYAGE DANACHARSIS, 

« gnées de ma pensée. ' J'aime mes amis; je 
« hais mon ennemi , mais je ne l'attaque 
ft point avec les armes de la calomnie et de 
« la satire. '^ L'envie n obtient de moi qu'un 
« mépris qui Ihumilie : pour toute ven- 
te geance, je labajidonne à 1 ulcère qui lui 
« ronge le cœur. 3 Jamais les cris impuissants 
«de 1 oiseau timide et jaloux n'arrêteront 
« 1 aigle audacieux qui plane dans les airs. * 
« Au milieu du flux et reflux de joies 
« et de douleurs qui roulent sur la tète des 
« mortels, qui peut se flatter de jouir d une 
{( félicité constante? ^ J'ai jeté les yeux au- 
« tour de moi, et, voyant qu'on est plus 
« heureux dans la médiocrité que dans les 
«autres états, j'ai plaint la destinée des 
« hommes puissants , et j'ai prié les dieux 
« de ne pas m accabler sous le poids d'une 
« telle prospérité : ' je marche par des voies 
« simples, content de mon état, et chéri de 
« mes coiiciloyens : ' toute mon ambition 

' Piiid. istlun. 6, v. io5. 

'■* Id. ni'in. 7, V. 100; ]'ytli. 2, V. i54 et i55« 

3 Id. pyth. 2, V. ili8 ; neni. 4; ^'- C5. 

4 Id. iK.'ni. 3, V. i38. 

5 Id. olyinp. 2 , V. 62. Id. ntm. 7 , v. 8 1 . 
* Id. pyth. 1 1, V. ^6. 

7 Plut, de îinim. procn-aî. t. 2, p. io3o. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. 333 

« est de leur plaire, sans renoncer au privi- 
(( lège de m'expliquer lil)rement sur les 
« choses honnêtes et sur celles qui ne le sont 
« pas. ' C'est dans ces dispositions que j'ap- 
« proche tranquillement de la vieillesse : » 
« heureux si, parvenu aux noirs confins de 
« la vie, je laisse à mes enfants le plus prê- 
te cieux des héritages, celui d'une bonne re- 
« nommée ! ^ » 

Les vœux de Pindare furent remplis; il 
vécut dans le sein du repos et de la gloire. 
Il est vrai que les Thébains le condamnèrent 
à une amende, pour avoir loué les Athé- 
niens leurs ennemis , '^ et que , dans les com- 
bats de poésie , les pièces de Corinne eurent 
cinq fois la préférence sur les siennes ; ^ mais 
à ces orages passagers succédaient bientôt 
des jours sereins. Les Athéniens et toutes les 
nations de la Grèce le comblèrent d'hon- 
neurs ; ^ Corinne elle-même rendit justice à 
la supériorité de son génie. "^ A Delphes , 

' Pind. nem. 8, v. 64. 
2 Id. isthm. 7, V. 58. 
^ Id. pyth. 1 1 , V. ^6. 

4 iEscliin. epist. 4 , p- 207. Pausan. lib, i , e. 8, p. 20. 

5 jEliaii. var. Iiist. lib. i3, cap. 25. 

* Pausan. ibid. Tliom. Mag. geii. Pind. 
' Fabric. bibl. grâce, t. i , p. 578. 



334 VOYAGE D ANACHARSIS, 

pendant les jeux pytliiques, forcé de cûdev 
à l'empressement d'un nombre infini de 
spectateurs, il se plaçait, couronné de lau- 
riers, sur un siège élevé, ' et prenant sa 
Ijre, il faisait entendre ces sons ravissants 
qui excitaient de toutes parts des cris d ad- 
miration, et faisaient le plus bel ornement 
des tètes. Dès que les sacrifices étaient ache- 
vés, le prêtre d'Apollon l'invitait solennelle- 
ment au banquet sacré. En efiet, par une 
distinction éclatante et nouvelle , loracle 
avait ordonné de lui réserver une portion 
des prémices que 1 on offrait au temple. ^ 

Les Béotiens ont beaucoup de goût pour 
la musique ; presque tous ipprcnnentà jouer 
de la fiûte. ^ Depuis qu'ils ont gagné la ba- 
laillede Leuctrcs,ils se livrent avec plusd'ar 
deur aux plaisirs de li table : ^ ils ont du pain 
exocllent , beaucoup de légumes et de fruits , 
du gibier et du poisson, en assez grande 
quantité pour en transporter à Athènes. ^ 

' Pausan lib. lo, rap. a^'j , p. 858. 
2 Id. lib. 9, rfj[). a3, p. y^'). l])oni. Mag. gnn. Pind. 
' Aristopt;. iii Acliarii. v. 863. Scliol. Ibirl. v. 862, clc. 
Poil. lib. 4) S- i>5. Atlien. a , liu. lO, caj>. 4^ ?• 4'^- 

4 Poljb. ap. Atl.en lib. 10, cap. 4. P- 4i^- 

5 Aristoph. ibid. v. 873. Eiibiil. ap. Allien. lib. a, 
«ap. o , p. 47. Dica-arcli. stal. grajc. p. l'j- I'lin> lib. ly, 
cap. 5, t. 2 ,p. 1G6 ei 1G7. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. 335 

L'hiver est très froid dans toute la Béotie , 
et presque insupportable à Thèbes ; ' la 
nielge, le vent et la disette du bois en rendent 
alors le séjour aussi affreux qu'il est agréable 
en été , soit par la douceur de lair qu on 
y respire, soit par l'extrême fraîcheur des 
eaux dont elle abonde, et 1 aspect riant des 
campagnes qui conservent long-temps leur 
verdure. ' 

Les Thébains sont courageux , insolents , 
audacieux et vains : ils passent rapidement 
de la colère à 1 insulte , et du mépris des lois 
à 1 oubli de Ihumanité. Le moindre intérêt 
doîuie lieu à des injustices criantes, et le 
moindre prétexte à des assassinats. ^ Les 
femmes sont grandes, bien faites, blondes 
pour la plupart : leur démarche est noble, 
et leur parure assez élégante. En public, 
elles couvrent leur visage de manière à ne 
laisser voir que les yeux : leurs cheveux sont 
noués au dessus de la tête, et leurs pieds 
comprimés dans des mules teintes en pour- 
pre, et si petites, qu'ils restent presque en- 
tièrement à découvert : leur voix est infini- 
ment douce et sensible; celle des hommes 

' Columel. de re rust. lib. i , cap. 4- 
" Dicœarch. stat. gricc. p. in. 
^ là. ibiJ. p. i5. 



336 VOYAGE d'atTACHARSIS, 

est rude, désagréable, et en quelque façon 

asssortie à leur caractère. * 

On chercherait en vain les traits de ce 
caractère dans un corps de jeunes guerriers, 
qu on appelle le Bataillon sacré : ^ ils sont 
au nombre de trois cents, élevés en commun , 
et nourris dans la citadelle aux dépens du 
public. Les sons mélodieux d'une flûte di- 
rigent leurs exercices, et jusqu'à leurs amu- 
sements. Pour empêcher que leur valeur ne 
dégénère en une fureur aveugle, on imprime 
dans leurs âmes le sentiment le plus noble 
et le plus vif. 

11 faut que chaque guerrier se choisisse 
dans le corps un ami auquel il reste insépa- 
rablement uni. Toute son ambition est de 
lui plaire, de mériter son estime, de parta- 
ger ses plaisirs et ses peines dans les com- 
bats. S'il était capable de ne pas se respec- 
ter assez , il se respecterait dans un ami dont 
la censure est pour lui le plus cruel des tour- 
ments, dont les éloges sont ses plus chères 
délices. Cette union, presque surnaturcile, 
i'alt préférer la mort à l infamie, et l'amour 
de la gloire à tous les autres intérêts. Un de 

' Diciïarcli. sjat. graec. p. iG et 17, 
* Plut, in Pel( p. t. I , p. 287. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. 3Zy 

ces guerriers, dans le fort de la mêlée, fut 
renversé le visage contre terre. Comme il 
vit un soldat ennemi prêt à lui enfoncer le- 
pée dans les reins : « Attendez , lui dit-il en 
« se soulevant, plongez ce fer dans ma poi- 
<c trine ; mon ami aurait trop à rougir, si 
« Ton pouvait soupçonner que j'aie reçu la 
« mort en prenant la fuite. » 

Autrefois on distribuait par pelotons les 
trois cents guerriers à la tête des difi'ércntes 
divisions de larmée. Pélopidas qui eut sou- 
vent Ihonneur de les commander, les ayant 
lait combattre en corps, les Thébains leur 
durent presque tous les avantagesqu'ils rem- 
portèrent sur les Lacédémoniens. Philippe 
détruisit , à Chéronée , cette cohorte jus- 
qu'alors invincible; et ce prince, en voyant 
ces jeunes Thébains étendus sur le champ 
de bataille , couverts de blessures hono- 
rables, et pressés les uns contre les autres 
dans le même poste quils avaient occupé, 
ne put retenir ses larmes, et rendit un témoi- 
gnage éclatant à leur vertu ainsi qu'à leur 
courage. ' 

On a remarqué que les nations et les 
villes, ainsi que les familles, ont un vice ou 

' Plut, in Pelop. t. i , p. 287. 

5. 7,9 



338 VOYAGE D AN A CHAR SI Sy 

un défaut dominant, qui, semblable à cer- 
taines maladies , se transmet de race en 
race , avec plus ou moins d'énergie ; de là 
ces reproches qu'elles se font mutuellement, 
et qui deviennent des espèces de prover- 
bes. Ainsi , les Béotiens disent communé- 
ment que l'envie a fixé son séjour à Ta- 
nagra , lamour des gains illicites à Orope, 
l'esprit de contradiction à Tliespies , la 
violence à Tlièbes , lavitlité à Anthédon , 
le faux empressement à Coronée , i os- 
tentation à Plafée^ et la stupidité à Ha- 
liarte. ' 

En sortant de Thèbes , nous passâmes 
auprès dun assez grand lac, nommé Hylica, 
où se jettent les rivières qui arrosent le ter- 
ritoire de cette ville : de là nous nous ren- 
dîmes sur les bords du lac Copais , qui fixa 
toute notre attention. 

La Béolie peut être considérée comm« 
un grand bassin , entouré de montagnes 
dont les difîérentes chaînes sont liées par un 
terrain assez élevé. Dautres montagnes se 
prolongent dans l'intérieur du pays-, les ri- 
vières qui en proviennent se réunissent la 
plupart dans le lac Copaïs, d"^'* ^"enceinte 

' DIcseflicb. slat. giaec. p. i8. 



CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME. 339 

est de trois cent quatre-vingts stades, ' (a) 
et qui n'a et ne peut avoir aucune issue ap- 
parente. Il couvrirait donc bientôt la Béo- 
tic , si la nature , ou plutôt 1 industrie des 
hommes, n'avait pratiqué des routes secrè- 
tes pour 1 écoulement des eaux. "^ 

Dans 1 endroit le plus voisin de la mer, 
le lac se termine en trois baies qui s'avan- 
cent jusqu au pied du mont Ptoiis , placé 
entre la mer et le lac. Du fond de chacune 
de ces baies , partent quantité de canaux qui 
traversent la montagne dans toute sa lar- 
geur : les uns ont trente stades de lon- 
gueur, (b) les autres beaucoup plus. ^ Pour 
les creuser ou pour les nettoyer, ou avait 
ouvert de distance en distance sur la mon- 
tagne, des puits qui nous parurent d'une 
profondeur immense. Quand on est sur les 
lieux, on est effrayé de la difficulté de fen- 
troprise, ainsi que des dépenses quelle dut 
occasionner, et du temps qu il fallut pour la 
terminer. Ce qui surprend encore, c'est que 

' Strab. lib. 9, p. 407. 

(«) Quatorze lieues de deux mill* cinq cents toisM, 
plus neuf cPDt dix toises. 
^ Strab. ibid. p. 4 06. 
(h) Plus d'une lipiie. 
' Strab. ibid. AVI'eler, a jonrn. p. 466. 



34o TOYAGE d'aNACHARSIS, 

ces travaux, dont il ne reste aucun souvenu- 
dans rhistoire ni dans la tradition, doivent 
remonter à la plus haute antiquité, et que, 
dans ces siècles reculés, on ne voit aucune 
puissance en Béotie , capable de former et 
d'exécuter un si grand projet. 

Quoi quil en soit, ces canaux exigent 
beaucoup d enti'etien. lis sont fort négligés 
aujourd'hui : (a) la plupart sont comblés, et 
le lac paraît gagner sur la plaine. Il est très 
vraisemblable que le déluge, ou plutôt le 
débordement des eaux qui, du temps d Ogy- 
gès, inonda la Béotie, ne provint que dun 
cn<ior!icment dans ces conduits souterrains. 

Après avoir traversé Oponte et quelques 
autres villes qui appartiennent auxLocriens, 
nous arrivâmes au pas des Tliermopyles. Un 
secret frémissement me saisit à l'entrée de ce 
fameux défilé , où quatre mille Grecs arrê- 
tèrent durant plusieurs jours l'armée innom- 
brable des Perses, et dans lequel périt Léo- 
nidas avec les trois cents Spartiates qu'il 
commandait. Ce passage est resserré , d'un 
coté, par de hautes montagnes; de l'autre, 

(«) Du temps d'Alrxandrp, un lioninic de Clialcis fut 
fhaigé de les ueltoyei. (Slrab. lib. y, p. 40y. Steph. in 



CHAPITRE TREN'TE-QUATRIÈME. S^I 

par la mer : je l'ai décrit dans Tintroduction 
de cet ouvrage, (a) 

Nous le parcoui^ùmes plusieurs fois ; nous 
visitâmes les thermes ou bains chauds qui 
lui font donner le nom de Thcrmopyles ; ' 
nous vîmes la petite colline sur laquelle les 
compagnons de Léonidas se retirèrent après 
la mort de ce héros. ^ Nous les suivîmes , à 
laulre extrémité du détroit , ^ jusqu'à la 
tente de Xerxès, qu'ils avaient résolu d'im- 
moler au milieu de son armée. 

Une foule de circonstances faisaient naî- 
tre dans nos âmes les plus fortes émotions. 
Cette mer autrefois teinte du sang des na- 
tions, ces montagnes dont les sommets s'é- 
lèvent jusqu'aux nues, cette solitude pro- 
fonde qui nous environnait, le souvenir de 
tant dexploits que 1 aspect des lieux sem- 
blait rendre présents à nos regards; enfin, 
cet intérêt si vif que l'on prend à la vertu 
malheureuse; tout excitait notre admû'ation 
ou notre attendrissement, lorsque nous vî- 

(fl) Voyez le premier volume de cet ouvrage, p. 355 
et suiv. 

■ Herodot. lib. 7, cap. l'-G. 

■■* Id. ihid. cap. 2 25. 

^ Plut, de iiialigD. Herodot. t. 2, p. 8G6. 

39. 



342 VOYAGE DANACHARSlà, 

mes auprès de nous les monuments que 1 as- 
semblée des Amphictyons fit élever sur la 
colline dont je viens de parler. ' Ce sont de 
petits cippes en l'honneur des trois cents 
Spartiates , et des dift'érentes troupes grec- 
ques qui combattirent. Nous approchâmes 
du premier qui s'offrit à nos yeux, et nous y 
lûmes : « C'est ici que quatre mille Grecs du 
(( Péloponèse ont combattu contre trois mil- 
(c lions de Perses. » Nous approchâmes d un 
second, et nous y lûmes ces mots de Simo- 
nide : «Passant, va dire à Lacédémone que 
« nous reposons ici pour avoir obéi à ses 
« saintes lois. ^ » Avec quel sentiment de 
grandeur, avec quelle sublime indifférence 
a-t-on annoncé de pareilles choses à la posté- 
rité! Le nom de Léonidas et ceux de ses trois 
cents compagnons ne sont point dans cette 
seconde inscription ; c'est qu'on n'a pas 
même soupçonné qu'ils pussent jamais être 
oublies. J'ai vu plusieurs Grecs les réciter 
do mémoire et se les transmettre les uns aux , 
autres. ^ Dans une troisième inscription , 

' Herodot. lib. 7, cap. 9, a 8. 

* Id. ibid. Strab. lib. 9, p. ^29. Ciccr. tuscid. bb. r , 
eap. 4^1 1. 2, p. 268. 

■^ Herodot. ibid. rap. p."?//. 



JHAPITRE TREME-Ql ATRÎEME. 343 

our le devin Mégistias, il est dit que ce 
Spartiate, instruit du sort qui 1 attendait, 
avait mieux aimé mourir que d'abandonner 
1 armée des Grecs. ' Auprès de ces monu- 
raeuts funèbres est un tropbée que Àerxès 
fit élever et qui honore plus les vaincus que 
les vainqueurs. * 



CHAPITRE XXXV. 

Voya;^e de Thessalie. (a) Amphictjons ; Magi- 
ciennes ; Rois de Phèves ; Vallée de Tempe. 

En sortant des Thermopyles, on entre dans 
la Ihcssalie. Cette contrée, dans laquelle 
on comprend la Magnésie et divers autres 
petits cantons qui ont des dénominations 
particulières, est J)ornée à lest par la mer, 
au nord par le mont Olympe, à 1 ouest par 
!e mont Pindus, au sud par le mont OEta. 
13c ces bornes éternelles partent dautres 
( h.îînes de montagnes et de collines qui ser- 
pentent dans 1 intérieur du pays. Elles em- 

' llprodot. 11b. 7, cap. 228. 

^ l.socr. cpist. ad. Philip, t. i , p. 30/). 

[a) Dans l'été do l'annt'e 35" ,avan» J. C- 



344 VOYAGE D ANACHARSIS, 

brassent par intervalles des plaines fertiles, 
qui, par leur forme et leur enceinte, ressem- 
blent à de vastes amphithéâtres. ' Des villes 
opulentes s'élèvent sur les hauteurs qui en- 
tourent ces plaines : tout le pays est arrosé 
de rivières, dont la plupart tombent dans le 
Pénée, qui, avant de se jeter dans la mer, 
traverse la fameuse vallée connue sous le 
nom de Terapé. 

A quelques stades des Thermopyles, nous 
trouvâmes le petit bourg d'Anthéla, célèbre 
par un temple de Cérès, et par rassemblée 
des Amphictyons qui s y tient tous les ans. * 
Cette diète serait la plus utile, et par consé- 
quent la plus belle des institutions, si les 
motifs d humanité qui la firent établir, n'é- 
taient forcés de céder aux passions de ceux 
qui gouvernent les peuples. Suivant les uns , 
Amphictyon, qui régnait aux environs, en 
fut Fauteur : ^ suivant d'autres, ce fut Acri- 
sius, roi d'Argos. ''• Ce qui parait certain , 
c'est que, dans les temps les î)1us reculés, 

' Pliii. lib. /i,cnp. 8, t. 1 , j». igg. 

■■' Heiodot. lib. y, cap. 200. !\lcni. de l'arad. des bcJl. 
lettr. t. 3, p. i,()i, etc. 

^ Marra, oxon. epoch. 5. Prid. comment, p. 35g. Théo- 
ponip. ap. Harp. in A'ju^ixt. Pausan. 1. i o, c. 8, p. 8 1 5. 

4 Strab. lib. Q, p. 420. 



CHAPITRE TRENTE-CIÎSQUIÈME. 345 

douze nations du nord de la Grèce, ' (a) 
telles que les Doriens, les Ioniens, les Pho- 
céens, les Béotiens, les Tliessaliens, etc. 
formèrent une confédération pour prévenir 
les maux que la guerre entraîne à sa suite. Il 
fut réglé qu'elles enverraient tous les ans 
des députés à Delphes ; que les attentats 
commis contre le temple d'Apollon qui avait 
reçu leurs serments, et tous ceux qui sont 
contraires aux droits des gens dont ils de- 
vaient être les défenseurs, seraient déférés à 
cette assemblée ; que chacune des douze na- 
tions aurait deux suflrages à donner par ses 
députés, et s'engagerait à faire exécuter les 
décrets de ce tribunal auguste. 

La ligue fut cimentée par un serment qui 
s'est toujours renouvelé depuis. « Nous ju- 
te rons, dirent les peuples associés, de ne 
(c jamais renverser les villes Amphictyoni- 
« ques;de ne jamais détourner, soit pendant 
« la paix, soit pendant la guerre, les sources 
« nécessaires à leurs besoins : si quelque puis- 
(c sance ose l'entreprendre, nous marcherons 
(( contre elle, et nous détruirons ses villes. 

' jEschin de fais. leg. p. 4i3. Strab. lib. 9, p. /Î20. 
Pausaii. lib. 10, cap. 8, p. 81 5. 

(<ï) Voyez la noie X\ll à la fin du volume. 



346 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

« Si des impies enlèvent les soffrandes du 
(c temple d'Apollon , nous jurons d'employer 
« nos pieds , nos bras , notre voix , toutes 
« nos forces contre eux et contre leurs cora- 
K plices. ' )) 

Ce tribunal subsiste encore aujourd'hui, 
à peu près dans la même forme qu il fut éta- 
bli. Sa juridiction s'est étendue avec les na- 
tions qui sont sorîies du nord de la Grèce , 
et qui, toujours attachées à la ligue Amphic- 
Ijoniquc, ont porté dans leurs nouvelles de- 
meures le droit d'assister et d opiner à ces 
assembiées. ^ Tels sont les Lacédémoniens : 
ils habitaient autrefois laïhessalie; et quand 
ils vinrent s établir dans le Féloponèse, ils 
conservèrent un des deux suffrages qui ap- 
partenaient au corps des Doriens dont ils 
faisaient partie. De même, le double suffrage 
originairement accordé aux Ioniens , fut 
dans la suite partagé entre les Athéniens et 
les colonies ioniennes qui sont dans lAsie 
mineure. ^ Mais,(juoîqu'on ne puisse porter 
à la diète générale que vingt-quatre sullra- 
ges, le nombre des députés n'est pas fixé; les 

' jEschin. de fais. Icg. p. 4'^- 

' Mt'm. (le l'acnd. de* Lell. letu. t. 2t , List. p. iSj. 

' -flschin. iLid. 



CHAPITRE TRENTE-CINQUIEME. 347 

Atho'niens en envoient quelquefois trois ou 
quatre. ' ^ 

L assemblée des Amphictvons se tient , 
au printemps, à Drlphos; eu automne, au 
bourg d Anthéla. ^ Elle attire un grand 
nombre de spectateurs et commence par des 
sacrifices offerts pour le repos et le bonheuf 
Je H Grèce. Outre les causes énoncées dans 
le serment que j ai cité, on y juge les contes- 
tations élevées entre des villes qui piéien- 
dent pr;;sider aux sacrifices faits en com- 
mun, ^ ou qui, après une bataille gagnée , 
voudraient en particulier s'arroger des hon- 
neurs qu'elles devraient partager. ^ On y 
porte d autres causes, tant civiles que crimi- 
nelles, ' mais surtout les actes qui violent 
ouvertement le droit des gens. ^ Les députés 
des parties discutent ra:i";;ire; le tribunal 
prononce à la pluralité des voix; il décerne 
une amende contre les nations coupables : 
aprôs les délais accordés, intervient iin se- 

' itscliin. in Ttesipl). p. .j-j^. 

^ Strab. lib. 9, p. 420. JE':(h'm. ibid. 

^ Dcmostli.de cor. p. 49J.Pliit.x orat vit. t.2,p.85o. 

4 Demostli. in ^'eier. p. 8y^. tacer. de invent. lib. 2. 
rap. 23,t. i,p. 96. 

5 Mém. de l'acad. des Lell. lettr. t. à, p 4o5. 
« Plut. iuCrm. t. i , p. i83 



348 VOYAGE d'aNACIIARSIS, 

cond jugement qui augmente I.amende du 
double. ' Si elles n'obéissent pas, l'assemblée 
est en droit d'appeler au secours de son dé- 
cret, et d armer contre elles tout le corps 
Amplîictyoniquc , c cst-à-dire , une grande 
partie de la Grèce. Elle a le droit aussi de 
les séparer de la ligue Amphictyonique, ou 
de la commune union du temple. ^ 

Mais les nations puissantes ne se soumet- 
tent pas toujours à de pareils décrets. On 
peut en juger par la conduite récente des 
Lacédémoniens. Ils s'étaient emparés , en 
pleine paix, de la citadelle de Thèbes : les 
magistrats de cette ville les citèrent à la 
diète générale : les Lacédémoniens y furent 
condamnés à cinq cents talents d'amende, 
ensuite à mille , qu ils se sont dispensés de 
payer, sous prétexte que la décision était 
injuste. ^ 

Les jugements prononcés contre les peu- 
ples qui profanent le temple de Delphes, 
inspirent plus de terreur. Leurs soldats mar- 
chent avec d'autant plus de répugnance . 

» Diod. liL. i(î, p. 43o. 

' Plut, in Theniist. t. i, p. 122. Pausan. lib. 10, c. 8, 
p. 8i(). jEschiii. de fais. Icg \\ 4i'i. 
3 Diod. iLid. 



CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME. 34g 
qu'ils sont punis de mort et privés de la sé- 
pulture , lorsqu'ils sont pris les armes à la 
main. ' Ceux que la diète invite à venger 
les autels sont d autant plus dociles, qu'on 
est censé partager l'impiété, lorsqu'on la fa- 
vorise ou qu on la tolère. Dans ces occasions, 
les nations coupables ont encore à craindre 
qu'aux anathèmes lancés contre elles, ne se 
joigne la politique des princes voisins, qui 
trouvent le moyen de servir leur propre 
ambition en épousant les intérêts du ciel. 

DAnthéla, nous entrâmes dans le pays 
des Traclilniens, et nous vîmes aux envi- 
rons les gens de la campagne occupés à re- 
cueillir 1 hellébore précieux qui croit sur le 
mont OEta. * L'envie de satisfaire notre cu- 
riosité nous obligea de prendre la route 
d Hypate. On nous avait dit que noi^s trou- 
verions beaucoup de magiciennes en Thes- 
salie, et surtout dans cette ville. " Nous y 
vîmes en effet plusieurs femmes du peuple, 
qui pouvaient, à ce qu'on disait, arrêter le 

' Diod. lib. >6, p. 427 et j3i. 

^ Theoplir. hist. plant, lib. r), cap. 1 1 , p. ioG3. 

•^ Aristoph. in nul), v. "y^y. Plin. lib. 3o, cap. i , t. 2, 
p. b2?>. Scnec. in Hi[)pol. act. 2, v. 420. Apul. mctam; 
lib. I, p. i.'ï; lib. 2, p. 20v 

3. 3o 



35o VOYAGE d'aNAGHARSIS, 

soleil, attirer la lune sur la terre^, exciter ou 
calmer les tempêtes , rappeler les morts à la 
vie, ou précipiter les vivants dans le tom- 
beau. ' 

Comment de pareilles idées ont-elles pu 
se glisser dans les esprits? Ceux qui les regar- 
dent comme récentes, prétendent que, dans 
le siècle dernier, une Thessalienne nommée 
Aglaonice, ayant appris à prédire les éclipses 
de lune , avait attribué ce phénomène à la 
force de ses enchantements, ^ et qu'on avait 
conclu de là que le même moyen suffirait 
pour suspendre toutes les lois de la nature. 
Mais on cite une autre femme de Thessalie, 
qui , dès les siècles héroïques , exerçait sur 
cet astre un pouvoir souverain ; ^ et quan- 
tité de faits prouv^ent clairement que la ma- 
gie s est introduite depuis long-temps dans 
la Grèce. 

Peu jaloux d'en rechercher forigine , 
nous voulûmes, y)endant notre séjour à ITy- 
pate, en connaître les opérations. On nous 

' Emped. ap. Diog. Laeit. lib. 8, §. 5g. Apul. iiietam. 
Ub. t , p. 6. Virgil. eclog. 8, v. 69. 

•' riut. coiijug. prrccept. t. 2, p. i4-'j; id. de orac. def. 
p. 4 '7. ïîayle, iiip. aux quest. t. i , cliap. 44 > P- 4-*4' 

^ Senec. ia Hercul. OEtxo, v. 5a5. 



CHAPITRE TRENTE-CIXQUIÈ.ME. 3jl 

mena secrètement chez quelques vieilles 
femmes, dont la misère était aussi excessive 
que l'ignorance : elles se vantaient d'avoir 
des charmes contre les morsures des scor- 
pions et des vipères, ' d'en avoir pour ren- 
dre languissants et sans activité les feux 
d'un jeune époux, ou pour faire périr les 
troupeaux et les abeilles. ^ Nous en vîmes 
qui travaillaient à des figures de cire-, elles 
les chargeaient d'imprécations, leur enfon- 
çaient des aiguilles dans le coeur, et les ex- 
posaient ensuite dans les difl'érents quar- 
tiers de la ville, ^ Ceux dont on avait copié 
les portraits , frappés de ces objets de ter- 
reur, se croyaient dévoués à la mort, et 
cette crainte abrégeait quelquefois leurs 
jours- 

Nous surprîmes une de ces femmes tour- 
nant rapidement un rouet, ^ et prononçant 
des paroles mystérieuses. Son objet était de 

' Plat, in Eutliydem. t. i, p. 290. 

^ Herodot. lib. 2. cap. 181. Plat, de leg. ILb. 1 1 , t. 2> 
pag. 93 ;. 

^ Plat. ibid. Ovid. heroid. epist. G, v. 91. 

4 Pind. pyth. [4 , v. 38o. Schol. ibid. Apoll. Argon, 
lib. I , V. 1 1 Jg. Schol. ibid. Hcsycli. in P iJ/W(3. Bayle, 
rép. aux qucst. p. 4 1 4- 



352 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

rappeler ' le jeune Polyclèle,qui^avaitabtin- 
donné Salamis, une des femmes les plus 
distinguées de la ville. Pour connaître les 
suites de cette aventure , nous fîmes quel- 
ques présents à Mycale; c'était le nom de la 
magicienne. Quelques jours après , elle 
nous dit : Salamis ne veut pas attendre 
leflet de mes premiers enchantements-, elle 
viendra ce soir en essayer de nouveaux-, je 
vous cacherai dans un réduit, d'oii vous 
pourrez tout voir et tout entendre. Nous 
fûmes exacts au rendez-vous. Mycale faisait 
les préparatifs des mystères : on voyait au- 
tour d'elle ^ des branches de laurier, des 
plantes aromatiques, des lames d'airain gra- 
vées en caractères inconnus; des flocons de 
laine de brebis, teints en pourpre-, des clous 
détachés d'un gibet, et encore chargés de 
dépouilles sanglantes ; des crânes humains à 
moitié dévorés par des bêtes féroces; des 
fragments de doigts, de nez et d'oreilles, ar- 
rachés à des cadavi'es; des entrailles de vic- 
times; une fiole où Ion conservait le sang 
d'un homme qui avait péri de mort violente ; 
une figure dllécale en cire, peinte en hlanCj 

' Lucian. in meretr. 4 » '• 3 , p. 288. 

^ Tlieociil. idyll. 2. Apul. nietam. lib. 3, p. S.'j. 



CHAPITRE TKEXTE-CINQL'IÉME. 353 

en noir, en rouge, tenant un fouet, une 
lampe, et une épée entourée d'un serpent; ' 
plusieurs vases remplis deau de fontaine, ^ 
de lait de vache, de miel de montaç(ne; le 
rouet magique, des instruments d airain, 
des cheveux de Polyclète , un morceau de 
la frange de sa robe, ^ enfin quantité d au- 
tres objets qui fixaient notre attention , 
lorsqu'un bruit léger nous annonça l'arrivée 
de Salamis. 

Nous nous glissâmes dans une chambre 
voisine, La belle Thessalienne entra pleine 
de fureur et d'amour : après des plaintes 
amères contre son amant et contre la ma- 
gicienne , les cérémonies commencèrent. 
Pour les rendre plus efficaces, il faut en gé- 
néral que les rites aient quelque rapport 
avec l'objet qu on se propose. 

Mycale fit d'aiiord sur les entrailles des 
victimes plusieurs libations avec de leau , 
avec du lait, avec du miel : elle prit ensuite 
les cheveux de Polyclète, les entrelaça, les 
noua de diverses manières ; et les ay-int mê- 
lés avec certaines herbes, elle les jeta dans 

' Euseb. pra?p. cvang. lib. ;j, cap. 14) P' ^o^- 
' Apiil. metam. lib. ?> , p. 55, 
^ Thcocrit. idyll. 2. 

3o. 



354 vovAGE d'ainacharsis, 
un brasier ardent. ' C etalt-là le moment où 
Polyclète, entraîné par une forc&invincible, 
devait se présenter, et tomber aux pieds de 
sa maîtresse. 

Après l'avoir attendu vainement, Sala- 
mis, initiée depuis quelque temps dans les 
secrets de l'art, s'écrie tout à coup : Je veux 
moi-même présider aux enchantements. 
Sers mes transports , Mycale ; prends ce vase 
destiné aux libations, entoure-le de cette 
laiue. "" Astre de la nuit, prêtez -nous une 
lumière favorable! et vous, divinité des en- 
fers , qui rôdez autour des tombeaux et dans 
les lieux arrosés du sang des mortels , parais- 
sez, terrible Hécate, et que nos cbarnies 
soient aussi puissants que ceux de Médée 
et de Circé! Mjcalc , répands ce sel dans le 
feu, ^ en disant : Je répands les os de Poly- 
clète. Que le cœur de ce perfide devienne la 
proie de l'amour, comme ce laurier est con- 
sumé par la flamme , comme cette cire 
fond à l'aspect du brasier; ^ que Polyclète 
tourne autour de ma demeure, comme ce 

' Apnl. metam. lib. 3 , p. 55. 

' Theocrit. idyll. 2 , v. 2. 

' Hcins. in Tlieocrit. idyll. 2, v. i8. 

^ Theocrit. ibid, v. 28, Virgil. eclog. 8, v. 8©. 



CHAPITRE TRENTE CINQUIÈME, ÛJ3 

rouet tourne autour de son axe. Jette à 
pleines mains du son dans le feu; frappe 
sur ces vases d'airain. J'entends les hurle- 
ments des chiens. Hécate est dans le carre- 
four voisin; frappe, te dis-jc , et que ce 
bruit lavertisse que nous ressentons l'effet 
de sa présence. Mais déjà les vents retien- 
nent leur haleine; tout est calme dans la 
nature : hclas! mon cœur seul est agité. ' O 
Hécate ! redoutable déesse ! je fais ces trois 
libations en votre honneur; je vais faire trois 
fois une imprécation contre les nouvelles 
amours de Polyclète. Puisse-t-il abandonner 
ma rivale , comme Thésée abandonna la 
malheureuse Ariane ! Essaj'^ons le plus puis- 
sant de nos philtres : pilons ce lézard dans 
un mortier, mêlons -y de la farine, faisons- 
en une boisson pour Polyclète. Et toi, My- 
cale , prends le jus de ces herbes , et va de ce 
pas le répandre sur le seuil de sa porte. S'il 
résiste à tant d'eflbrts réunis, j en emploierai 
de plus funestes , et sa mort satisfera ma ven- 
geance. ^ Après ces mots, Salamis se rç- 
tira. 

Les opérations que je viens de décrire 

• Tlieocrit. idyll 2 , v. 28. 
2 Id. ibid. 



356 VOYAGE d'anacharsis, 
étaient accompagnées de formules mysté- 
rieuses que Mycale prononçait par inter- 
valles. ' Ces formules ne méritent pas d'être 
rapportées : elles ne sont composées que de 
mots barbares ou défigurés, et qui ne for- 
ment aucun sens. 

Il nous restait à voir les cérémonies qui 
servent à évoquer les mânes. Mycale nous dit 
de nous rendre la nuit à quelque distance de la 
ville, dans un lieu solitaire et couvert de tom- 
beaux, Nous l'y trouvâmes occupée à creuser 
une fosse , = autour de laquelle nous la vîmes 
l)ientôt entasser des herbes, des ossements, 
des débris de corps humains , des poupées 
de laine, de cire et de farine, des cheveux 
d'un Thessalien que nous avions connu, et 
qu'elle voulait montrer à nos yeux. Apres 
avoir allumé du feu , elle fit couler dans la 
fosse le sang d'une brebis noire qu'elle avait 
apporté, et réitéra plus dune fois les liba- 
tions, les invocations, les formules secrètes. 
Elle marchait de temps en temps à pas pré 
cipités, les pieds nus, les cheveux cpars, 

' lleliod. jEtliiop. lib. 6, p. 29^- 

^ Hoiiier. odyss. lib. i i , v. ?i6. Ilorat. lil). i , pal. 8, 
V. 22. Ht'liod. ylithiop. lib. 6, p. 292. re'th. uii'.iq. Hoiirt. 
lib. 1 , cap. I ^. 



CHAPITRE TRENTE-CIINQUIÈME. 3^y 

faisant des imprécations horribles , et pous' 
saut des hurlements qui finirent par la tra- 
hir : car ils attirèrent des gardes envoyés 
par les magistrats qui lepiaient depuis long- 
temps. On la saisit, et on la traîna en pri- 
son. Le lendemain , nous nous donnâmes 
quelques mouvements pour la sauver; mai§ 
on nous conseilla de 1 abandonner aux ri- 
gueurs de la justice, ' et de sortir de la ville. 
La profession qu elle exerçait est réputée 
infâme parmi les Grecs. Le peuple déleste 
les magiciennes , parce quil les regarde 
comme la cause de tous les malheurs. Il les 
accuse d'ouvrir les tombeaux pour mutiler 
les morts : ^ il est vrai que la plupart de ces 
femmes sont capables des plus noirs forfaits, 
et que le poison les sert mieux que leurs en- 
chantements. Aussi les magistrats sévissent- 
ils presque partout contre elles. Pendant 
mou séjour à Athènes, j'en vis condamner 
une à mort; ses parents, devenus ses com- 
plices, subirent la même peine. ^ jMais les 

■ Lucian. in asin. t. 2, p, 622. 

^ Lucan. Pharsal. lib. 6, v. 538. Apul. nietam, lib. 2, 
p. 33 et 35. 

3 Demosth. in Aiistog. p. 840. Philochor. ap. Harpocr. 
in Qiuf. 



358 VOYAGE D ANACHARSIS, 

lois ne proscrivent que les abus de cet art 
frivole; elles permettent les encliantements 
quiJie sont point accompagnés de maléfices, 
et dont l'objet peut tourner à 1 avantage de 
la société. On les emploie quelquefois contre 
i'épilepsie , ' contre les maux de tête , ^ et 
dans le traitement de plusieurs autres mala-. 
dies. ^ D'un autre côté , des devins autorisés 
par les magistrats, sont chargés d'évoquer 
et d'apaiser les mânes des morts. ^ Je parle- 
rai plus au long de ces évocations dans le 
voyage de la Laconie. 

D'Hypate nous nous rendîmes à Lamia; 
et, continuant à marcher dans un pays sau- 
vage, par un chemin inégal et raboteux, 
nous parvinmes à Thaumaci, où s'offiit à 
nous un des plus beaux points de vue que 
Ton trouve en Grèce -, ^ car cette ville do- 
mine sur un bassin immense dont l'aspect 
cause soudain une vive émotion. C'est dans 
cette riche et superbe plaine ^ que sont si- 

^ Dcmosth. in Aristog. p. 840. 

^ Plat. inCliarm. t. 2, p. io5; id. in conv. t. 3, p. 202. 

■' Pind. pyth. 3, v. 91. Plia. lib. 28, cap. 2, t 2, 

pag. 414- 

4 Plut, de consol. l. 2, p. log. 

5 Liv. lib. 32 , cap. 4- 
• Pocock. t. 3, p. i53. 



CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME. 35g 

tuées plusieurs villes , et entre autres Phar- 
sale, l'une des plus grandes et des plus opu- 
lentes de la Tliessalie. Nous les parcourûmes 
toutes, en nous instruisant, autant qu'il était 
possible , de leurs traditions , de leur gouver- 
nement, du caractère et des mœurs des ha- 
bitants. 

Il suffit de jeter les yeux sur la nature du 
pays, pour se convaincre quil a dû renfei'- 
mer autrefois presque autant de peuples ou 
de tribus, qu'il présente de montagnes et de 
vallées. Sf'parés alors par de fortes barrières 
qu'il fallait à tout moment attaquer ou dé- 
fendre, ils devinrent aussi courageux qu'en- 
treprenants-, et quand leurs mœurs s'adou- 
cirent, la Thessalie fut le séjour des héros 
et le théâtre des plus grands exploits. C'est 
là que parurent les Centaures et les Lapithes, 
que s embarquèrent les Argonautes , que 
mourut Hercule , que naquit Achille , que 
vécut Pirilhoiis, que les guerriers venaient 
des pays les plus lointains se signaler par 
des faits d armes. 

Les Acliéens, les Éoliens, les Dorions de 
qui descendent les Lacédémoniens, d'autres 
puissantes nations de la Grèce, tirent leur 
origine de la Thessalîe. Les peuples qu'on y 



36o VOYAGE d'aNACHARSIS, 

distingue aujourd'hui sont les^ Thessalienj 
proprement dits, les OEtéens, les Phlhiotes, 
les Maliens, les Magnètes, lesPerrhèbes, etc. 
Autre(;is ils obéissaient à des rois; ils éprou- 
vèrent ensuite les révolutions ordinaires aux 
grands et aux petits états-, la plupart sont 
soumis aujourd liui au gouvernement oligar- 
chique. ' 

Dans certaines occasions , les villes de 
chaque canton , c'cst-à-dirt;, de chaque peu- 
ple, envoient leurs députés à la dièle, où se 
discutent leurs intérêts : ^ mais les décrets 
de ces assemblées n'obligent que ceux q;!i 
les ont souscrits. Ainsi, non-seulement les 
cantons sont indépendants les uns des au- 
tres, mais cette indépendance s'étend encore 
sur les villes de chaque canton. Par exem- 
ple, le canton des OEtéens étant divisé eu 
quatorze districts,^ les habitants de l'uii 
peuvent refuser de suivre à la guerre ceux 
des autres. ^ Celte excessive liberté aflaiblit 
chaque canton, en rcmpèchant de réunir 

' Thucyd. lib. 4, cap. 78. 

■' Id. ibid. Liv. lib. 35, cap. 3i ; liL. 36, c. 8; 1. 89, 
cap. 25 ; lib. 42, cap. 38. 
^ Strab. lib. 9, p. 434- 
4 iMod. lib. j8, p. 5cp. 



CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME. 36l 

ses forces, et produit tant de langueur dans 
les délibérations publiques , qu'on se dis- 
pense bien souvent de convoquer les diètes. ' 

La confédération des Tliessaliens propre- 
ment dits, est la plus puissante de toutes, 
soit par la quantité des villes qu'elle pos- 
sède, soit par laccession des Magnèîes et 
des Perrhèbes qu'elle a presque entièrement 
assujétis. ' 

On voit aussi des villes libres qui sem- 
blent ne tenir à aucune des grandes peu- 
plades, et qui, trop faibles pour se mainte- 
nir dans un certain degré de considération , 
ont pris le parti de s associer avec deux ou 
trois villes voisines, également isolées, éga- 
lement faibles. ^ 

Les Thessaliens peuvent mettre sur pied 
six mille chevaux et dix mille hommes d in- 
fanterie, ^ sans compter les archers qui sont 
excellents, et dont on peut augmenter le 
nombre à son gré : car ce peu|'le est accou- 
tumé dès l'enfance à tirer de lare. ^ Rien de 

i'. Liv. lib. 3 4 , cap. 5 1 . 

^ Theop. ap. Atlien. lib. 6, p. 265. 

^ Strab. lib. g, p. 4^7. Liv. lib. 42, cap. 53. 

4 Xenoph. liist. grsec. lib. G, p. .ïi>i. Isoa'. de pac. 
t. I, p. 420. 

5 Xenopli. ibid. Soliii. cap. 8. 

3. 3i 



3G2 \OYAGE DAXACHAR Sis, 

si renommé que la cavalerie thessalicnric : ' 
elle n'est pas seulement redoutable par 1 o- 
pinion-, tout le monde convient quil est 
presque impossible d'en soutenir leffort. '"' 

On dit qu ils ont su les premiers imposer 
un frein au cbeval, et le mener au combat ; 
on ajoute que de là s'établit l'opinion qu il 
existait autrefois en Tliessalie des hommes 
moitié hommes, moitié chevaux, qui furent 
nommés Centaures. ^ Celle fable prouve du 
moins l'ancienneté Je l'équitation parmi 
eux; et leur amour pour cet exercice est 
consacré par une cérémonie qu'ils observent 
dans leurs mariaj^es. iViirés les sacrifices et 
les autres rites en usage, l'époux présente à 
son épouse un coursier orné de tout lappa- 
reil militaire. ^ 

La Thessalie produit du ^in, de l'huile, 
des fruits de diftérenles espèces. La terre est 
lértile au ])oint que le blé monterait trop vile, 
ï\ l'on ne prenait la précaution de le tondre 
ou de le faire brouter par les moutons. ^ 

' Pausan. lib. lo, c. i , p. ^c)<). DioJ. lib. iG, p. 43Ô. 
Liv. lib. C), cap. ii). 

3 Polyb. lib. 4, p. 278. 

^ Plin. lib. 7, cap. 56, t. i , p. i^ i(). 

^ -l.ruin. de aiiini. lib. 1 1 , cap. 3 (. 

S TJit-ophr. l'isi. plaufc lU). 8, cuj^i. ^^ p. 9.|a, 



CHAPllilE TnENTE-Cl.NQL lÈ.ME, 3(J3 

Les moissons, pour l'ordinaire Irès abou- 
flantes, sont souvent clL'truites parles vers.' 
On voiture une grande quantité de blé eu 
(lidërents ports, et surtout daus celui de 
lliébes on Phlhiotie, d'où il passe à l'étran- 
ger. ^ Ce commerce, qui produit des sommes 
considérables, est d'autant plus avautai^eux 
jiour la nation , quelle peut tacilement Tcn- 
Ircteiiir, et même laugmenler par la quan- 
liié surprenante d esclaves qu'ell»^ possède, 
cl qui sont connus sous le nom de Péiiestes, 
Ils descendent la plupart de ces Perrhèljes 
et de ces Maguètes que les Tliessaliens mi- 
rent aux fers après les avr»ir vaincus : évé- 
nement qui ne prouve que trop les contra- 
dictions de l'esprit humain. Les Tliessaliens 
sont peut-être de tous les Grecs ceux qui se 
j^lorifient le plus de leur liberté, ^ et ils ont 
été des premiers k réduire les Grecs en es- 
clavage : les Lacédémonicns, aussi jaloux 
de leur liberté, ont donné le même exemple 
à la Grèce. '' 

Les Pénestes se sont révoltés plus d une 

' TliPophr. l)ist. plani. lib. 8, cap. lo. 

- Xonopli. \,ist. graec. lib. 6, p. 58 i. Liv. 1. 3ç), c. ?. J. 

■^ lùiripid. in Alrcst. v. 677. 

"î 'Ihcop. ap. Aihen. lib. G, cap. 18, p. 2 65. 



364 VOYAGE d'ANACHARSIS, 

fois : ' ils sont en si grand nombre, qu'ils ins- 
pirent toujours des craintes, et que Icursma!- 
tres peuvent en faire un objet de commerce , 
et en vendre aux autres peuples de la Grèce. 
Mais, cequi est plus honteux encore, on voit 
ici des hommrs avides voler les esclaves des 
autres, enlever même des citoyens libres, et 
les transporter, chargés de fers, dans les vais- 
seaux que 1 appât du gain attire en Thessalie.* 
J'ai vu, dans la ville d Arné, des esclaves 
dont la condition est plus douce. Ils descen- 
dent de ces Béotiens qui vinrent autrefois 
s établir en ce pays, et qui furent ensuite 
chassés par les Thessalie.is. La plupart re- 
toiunèrenl dans les lieux de leur origine : 
les auli cs, ne pouvant quitter le séjour qu'ils 
habitaient, transigèrent arec leurs vain- 
queurs. Ils consentirent à devenir serfs , à 
condition que leurs maîtres ne pourraient 
ni leur ôter la vie, ni les transporter dans 
d autres climats, ils se chargèrent de la cul- 
ture des tores sous une redevance annuelle. 
Plusieurs d cuire eux sont aujourd hui plus 
riches que leurs maîtres. ^ 

» Aristot. de rrp. ILb. 2, cap. p, t. ?., p'. 328. 

* Aris'i)p!i. in Plut. v. 520. £cliol. ibid. 

' Arclitm. ap. AtLeii. lib. 6, p. 26 {. Thuc.yd. lib. 12. 



CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME. 365 

Les Thessaliens reçoivent les étranaers 
avec beaucoup d'empressement, et les trai- 
tent avec magnificence. ' Le luxe brille dans 
leurs habits et dans leurs maisons : '^ ils ai- 
ment à 1 excès le faste et la bonne clière : 
leur table est servie avec autant de recher- 
che que de profusion , et les danseuses qu'ils 
y admettent ne sauraient leur plaire, qu en 
se dc'pouillant de presque tous les voiles de 
la pudeur. ^ 

Ils sont vifs, inquiets, '* et si difficiles à 
i;ouverner, que jai vu plusieurs de leurs 
villes déchirées par des factions. ^ On leur 
re])roche, comme à toutes les nations poli- 
cées, de nètre point esclaves de leur pa- 
role, et de manquer facilement à leurs alliés:'' 
leur éducation n'ajoutant à la nature que 
des préjugés et des erreurs, la corrupiiou 

' Xenoph. liist. gra>c. liL. 6, p. S^g. AtLen. lib. i4 , 
rnp. 5, p. 624. 

^ Plat, in Crit. t. r , p. 53. Athen. lib. i4 , rap. 23, 
p. 6G3. Iheop. ap. Athen. lib. 6, cap. 17, p. 260. 

■* .\tlien. lib. i3, cap. g, p. Go"-. 

• Liv. lib. 34, cap. 5i. 

5 Isocr. ep. 2, ad PhiL t. i, p. 45i. 

* Demosih. oiyntt. i , p. 4 ; id. in AriMocr. p. 743. 

3i. 



3G6 VOYAGE d'anaciiarsis, 
commence de bonne heure ; bieiî^tôt Tcxem- 
ple rend le crime facile , et Timpunité le rend 
insolent. ' 

Dès les temps les plus anciens ils cultivè- 
rent la jx)c'sie : ils prétendent avoir donné 
le jour à Thamyiis, à Orphée, A Linus, à 
tant d autres qui vivaient dans le siècle des 
héros dont ils partageaient la gloire; - mais 
depuis cette époque, ils n'ont produit au- 
cun écrivain , aucun artiste célèbre. Il y a 
environ un siècle et demi que Simonide les 
trouva insensibles aux charmes de s<\s vei\s. ' 
Ils ont été daiis ces derniers temps plus do- 
ciles aux leçons du rhéteur Gorgias-, ils pré- 
fèrent encore l'éloquence pompeuse qui le 
distinguait, et qui n'a pas rectifié les fausses 
iilées qu'ils ont de la justice et de la 
vertu. ^ 

Ils ont tant de gontetdcstimc pour l'exer- 
cice de la danse , qu ils appliquent les termes 
de cet art aux usages les plus nobles. En cer- 
tains endroits, les généraux ou les magistrats 

' Plat, in (irit. t. i , p. 53. 

- Voss. observ. ad. Mclam, lib. 2, cap. 3, p. i\j(j 

^ Plut, de aud. poet. t. 2, p. i5. 

t I*1at. ibid. ; id. in Meu. t. a, p 70. 



CHAPITRE TriETfTE-CINQUlErii;. dGy 

se nomment les chefs de la danse. ' (n) Leur 
musique lient le milieu entre celle des Do- 
rions et celle des Ioniens; et comme elle 
peiul tour à tour la confiance de la pré- 
somption et la mollesse de la volupté , elle 
s assortit au caractère et aux mœurs de la 
nation. " 

A la chasse, ils sont oliligés de respecter 
les cigo^ics. Je ne relèverais pas celle cir- 
constance, si Ion ne décernait contre ceux 
qui tuent ces oiseaux , la même peine que 
contre les homicides. ^ Etonnés d une loi si 
étrange, nous en demandâmes la raison : on 
nous dit (|ue les cigognes avaient purgé la 
1 hessalie des serjicnts énormes qui l'infes- 
laient auparavant, et que, sans la loi, on 
serait hienlôt forcé d'abandonner ce pays, ^ 
comme la multipiicilé des taupes avait fait 

' Lucian. de sait. cap. 14, t. 2, p. 2^6. 

(a) Lucien rapporte une inscriptiou faiie pour ni) 
Tlicssalien, et conçue en ces termes : « f.o peu[>le a '".nt 
(c élever celte statue à Uation, parce qu'il avait Lien ciausé 
(( au combat. » 

^ Atlien. lil). i/), p. G?J^. 

^ Plin. lib. 10, cap. 23. Solln. cap. 40. l'iut. de Isid. 
et ()sir. t. 2, p. 38o. 

4 Aristot. de niirab. ausculi. t. i , p. i iSa- 



368 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

abandonner une ville de Thessa^lie dont j'ai 
oublié le nom. ' 

De nos jours, il s était formé dans la ville 
de Pbères une puissance dont l'éclat fut 
aussi briILmt que passa2;er. Lycophron en 
jeta If^s prcmifTS fondements, ^ et son suc- 
cesseur Jason l'éieva au point de la rendre re- 
doutable à la Grèce et aux nations éloignées. 
J^ai tant oui parler de cet homme extraordi- 
naire, que je crois devoir donner une idée de 
ce qu'il a fait, et de ce qu il pouvait faire. 

Jason avait les qualités les plus propres à 
fonder un grand empire. Il commença de 
bonne heure à soudoyer un corps de six 
mille auxiliaires qu il exerçait continuelle- 
ment, et qu'il s attachait par des récom- 
penses quand ils se distinguaient, par des 
soins assidus quand ils étaient malades, par 
des funérailles honorables quand ils mou- 
raient. ^ 11 fallait, pour entrer et se mainte- 
nir dans ce corps, une valeur éprouvée, et 
Finlrépidité quil montrait lui-même dans 
les travaux et dans les dangers. Des gens 

' Plin. ]ib. 8, cap. 2g, p. 455. 

^Xcnoph. liisi. grxc. lib. 2, p. ^6i. Diod. 11b. it\, 
p. 3oo. Poîiiiec. lûst. Jiil. t. 2 , p. 36G. 
1 Xenopli. ibid. lib. G, p. 58o. 



CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME. 3Gg 

qui ie connaissaient, m'ont dit qu'il était 
d'une santé h supporter les plus grandes fa- 
tigues, et d'une activité à surmonter les 
plus grands obstacles; ne connaissant ni le 
soiîimeil, ni les autres besoins de la vie, 
quand il fallait agir; insensible, ou plutôt 
inaccessible à lattrait du plaisir; assez pru- 
dent pour ne rien entreprendre sans être as- 
suré du succès; aussi habile que Thcmis— 
tocle à pénétrer les desseins de 1 ennemi, à 
lui dérober les siens , à remplacer la force 
par la ruse ou par l'iiitrigus; ' enfin, rap- 
])ortant tout à son ambition , et ne donnant 
jamais rien au hasard. 

Il faut ajouter à ces traits, qu'il gouver- 
nait ses peuples avec douceur; ^ quil con- 
nut 1 amitié au point que Timothée , général 
des Athéniens, avec qui il était uni par les 
liens de Ihospitalité , ayant été accusé de- 
vant rassemblée du peuple, Jason se dé- 
pouilla de lappareil du trône, vint à Athè- 
nes, se mêla comme simple particulier avec 
h's amis de 1 accusé, et contribua par ses 
sollicitations à lui sauver la vie. ^^ 

• Cicer. de offic. lib. i , cap. 3o, t. 3, p. 2og. 

^ Diod. lib. i5, p. 3'j3. 

3 Demosth. in Tinioih. p. ioj5. Nep. in Timoilî. e. 4- 



3^0 VOYAGE d'aiv iciî.viisrs, 

Après avoir soumis quelques peuples, et 
fait des traités d'alliance avec d autres, il 
communiqua ses projets aux principaux 
chefs des Tliessaliens. ' Il leur peignit la 
puissance des Lacédémoniens anéantie par 
la bataille de Leuctres, celle des ïliébains 
hors d'état de subsister long-lemps, celle 
des Athéniens bornée à leur marine , et 
bientôt éclipsée par des flottes qu'on pour- 
rait construire en ïhessalic. Il ajouta que, 
par des conquêtes et des alliances, il leur 
serait facile d obtenir lempire de la Grèce, 
et de détruire celui des Perses, dont les ex 
péditions dAgésilas et du jeune Cyrus 
avaient récemment dévoilé la liiiblesse. Ces 
discours ayant embrasé les esprits, il fut élu 
chef et généralissime de la ligue tliessa- 
lienne, et se vit bientôt après à la tète de 
vingt mille hommes d'infanterie, de plus de 
trois mille chevaux, et d'un nombre très 
considérable de troupes légères. ^ 

Dans ces circonstances, les Thébains im- 
plorèrent son secours contre les Lacédémo- 
niens. ^ Quoiquil fût eu guerre avec les 

" Xciiopli. liisf. f^ra'C. lib. (>, p. 58o. 
'•^ Til. ibid. p. 583. 
•< Ici. ibid. p. 598. 



cil APITRE TRE>TE-C1.\QLIÈME OJI 

Phocx'cns, il prrrid Télitc de ses Iroiipcs, 
part avec la célérité duii éclair, et, préve- 
nant presque partout le bruit de sa marche, 
il se joint aux Thébains, dont 1 armée était 
en présence de celle des Lacédémonieus. 
Pour ne pas fortifier lune on 1 antre de ces 
nations par une vicîoire qui nuirait à ses 
vues, il les engage à signer une trêve : il 
tonil)e aussitôt sur la Pliocidc quil ravage-, 
ci , après d autre^■ exploits égaicmen t r<' . des , 
il retourne à Phères couvert de gloire, ei re- 
cherché de plusieurs peuples qui soUicitcnl 
son alliance. 

Les jeux pvthiques étaient sur le jjoiiiL 
de se célébrer; .lason forma le dessein d v 
mener son armée. ' Les uns crurcnf qii il 
voulait imposer à cette assemblée, et se faire 
donner l'intendance des jeux; mais comint; 
il employait quelquefois des moyens ex- 
Iraordinain'S pour f;:ire subsister ses trou- 
j!cs, ^ ceux de Delphes le soupçonnèrenfe 
d'avoir des vues sur le trésor sacré : ^ ils de- 
mandèrent au dieu comment ils pourraient 
détourner un pareil sacrilègf,' : ht d'un lé- 

■ Xenopli. Iiist. grxc. lil>. G, p. 600. 
' Po'yji'ii. siiaicg. lil). G, rap. i , (ilcT 
' ?v':i-.ijpn. iliid. 



372 VOYAGE DANACHARSrs, 

pondit que ce soin le regardait, A quelques 
jours de là, Jason fut tué à la tête de son 
armée , par sept jeunes conjurés qui , dit-on , 
"Savaient à se plaindre de sa sévérité. ' 

Parmi les Grecs, L'S uns se réjouirent de 
sa mort, parce qu'ils avaient craint pour 
leur liberté; les autres s'en aflligèrenl, parce 
qu ils avaient fondé des espérances sur ses 
projets. ^ Je ne sais s'il avait conçu de lui- 
même celui de réunir les Grecs, et de porter 
la guerre en Perse, ou s il l'avait reçu de l'un 
de ces sophistes qui, depuis quelque temps, 
se faisaient un mérite de le discuter, soit 
dans leurs écrits, soit dans les assemblées 
générales de la Grèce. ^ Mais enfin ce projet 
était susceptible d'exécution, et l'événement 
l'a justifié. J ai vu dans la suite Philippe do 
Macédoine donner des lois à la Grèce; et, 
depuis mon retour en Scythie , j ai su que 
son fils avait détruit I empire des Perses. L un 
et lautre ont suivi le même système que Ja- 
son, qui peut-être n'avait pas moins d'habi- 

' Vnl. Max. lib. 9, cap. 10. 
2 Id. il)id. 

^ Pliilostr. de vit. sopliist. lih. i , p. 493. Isocr. paneg. 
t. I, p. 2oy ; id. ad. Philip, t. 1 , p. agi. 



CHAPITRE TRKNTE-CIXQUIÈME. oyZ 

{(•[■■': que le premier , ni moins d activité que 
Je second. 

Ce fut quelques années après sa mort que 
nous airivames à Phèrcs, ville assez grande 
et enlom'ée de jardins. * Nous comptions y 
trouver quelques traces de cette splendeur 
dont elle brillait du temps de Jason ; mais 
Alexandre y régnait, et offrait à la Grèce un 
speclacle dont je n'avais pas d idée : car je 
n avais jamais vu de tyran. Le trône sur le- 
quel il était assis, fumait encore du sang de 
ses prédécesseurs. J'ai dit que Jasou avait 
été tué par des conjurés : ses deux fî'ères 
Polydore et Pohqdiron lui ayant succédé, 
Polypliron assassina Polydore, ^ et fut, bien- 
tôt après, assassiné par Alexandre, qui ré- 
gnait depuis près de onze ans , ^ quand nous 
arrivâmes à Phères. 

Ce prince cruel n'avait que des passions 
avilies par des vices grossiers. Sans loi dans 
les traités, timide et lâche dans les combats, 
il n eut l'ambition des conquêtes que pour 
assouvir son avarice, et le goût des plaisirs, 

» Polyb. hb. 17, p. 756. Liv. lil). 33, cap. G. 

' Xeiiopii. liist. graec. lib, 6, p. Ooo. 

î Diod. lib. i5, p. 3^4. 

3. 32 



3^4 VOYAGE D'ANACHARSIS, 

que pour s abandonner aux plus sales vo- 
luptés. ' 

Un tas de fugitifs et de vagabonds noircis 
de crimes, mais moins scélérats que lui, de- 
venus ses soldats et ses satellites, portaient 
la désolation dans ses états et chez les peu- 
ples voisins. On lavait vu entrer, à leur 
îèfe, dans une ville alliée, y rassembler sous 
divers prétextes les citoyens dans la place 
publique , les égorger , et livrer leurs mai- 
sons au pillage. ^ Ses armes curent d'abord 
quelques succès ; vaincu ensuite par les 
Tliébains, joints à divers peuples de Thes- 
salie, ^ il n'exerçait plus ses fureui-s que 
contre ses propres sujets : les uns étaient 
enterrés tout en vie; ^ d autres, revêtus de 
peaux d'ours ou de sangliers, étaient pour- 
i-uivis et dccliirés par des dogues dressés à 
cette espèce de chasse. Il se faisait un jeu de 
leurs tourments, et leurs cris ne servaient 
qu à endurci)' sou àme. Cependant il se sur- 
prit un jour prêt à s émouvoir : c'était à la 
représentation des Troyenues d'Euripide: 

' riut. in Pelop. t. I. p. 2ql. 

■^ Diod. 1. i5, p. 385. Plut', flàcl Piiu'.un, 1, G. p. 4^.i. 

^ Diod. ibid. p. 3go. 

A riut. ilid. 



CHAPITRE TRE\TE-CI>^Qi:iÈME. 3j.l 

mais il sortit à l'instant du llicàtre, en di- 
sant qu'il aurait trop à rougir, si, voyant 
d'un œil tranquille couler le sang de ses su- 
jets , il parnissait s'attendrir sur les mal- 
licurs dllécubc et d' Androniarpie. ' 

Les habitants de Plicres vivaient danS 
l'épouvante, et dans cet abattement que 
cause l'excès des maux, et qui est un mal- 
heur de plus. Leurs soupirs n'osaient écla- 
ter, et les vœux qu'ils formaient en secret 
])()ur la li])er!é, se terminaient par un dé- 
sespoir impuissant. Alexandre, agité des 
ciaii'.les dont il agitait les autres, avait le 
])ariage des tyrans, celui de haïr et d'être 
hai. Ou dcmèlait dans ses }eux, à travers 
l'empreinte de sa cruauté, le tiouble, la dé- 
fiance et la terreur qui tourmenlaient son 
àme : tout lui était suspect. Ses gardes le 
faisaient lrcm]>lcr. II prenait des précautions 
contre Ihébé son épouse, quii aimait avec 
la même fureur qu'il en élait j; doux, si Ton 
peut appeler amour la passion Jéroce qui 
lentraiuait auprès d'elle. 11 passait la nuit 
au haut de son palais, dans un appartement 
où Ton montait par une éeliellc , el dont les 

' .lOliiin. var. Iiist. ]ib. i j, rap. '^o. Plut, in Pclop. 
t. I, p. ^(,.5. 



376 VOYAGE d'aXACHARSIS, 

avenues étaient défendues par uk dogue qui 
n "épargnait que le roi, la reine, et Fesciave 
chargé du soin de le nourrir. Il s'y retirait 
tous les soirs, précédé par ce msmc esclave 
qui tenait une épéc nue, et qui faisait une 
visite exacte de 1 appartement. ' 

Je vais rapporter un fait singulier, et je 
ne l'accompagnerai d aucune réflexion. Eu- 
démus de Chypre, en allant d'Athènes en 
Macédoine, était tombé malade à Phères. ' 
(jomme je l'avais vu souvent chez Aristote, 
dont il était l'ami, je lui rendis pendant sa 
maladie tous les soins qui dépendaient de 
moi. Un soir que j avnis appris des méde- 
cins, qu ils désespéraient de sa guérison , je 
m assis auprès de son lit : il fut touché de 
mon affliction , me tendit la main , et me dit 
d une voix mourante : Je dois confier à votre 
amitié un secret quil serait dangereux de 
rc'véler à tout autre qu à vous. L'ne de ces 
dernières nuits , un jeune homme d'une 
]>eauté ravissante m apparut en songe -, il 
m'avertit que je guérirais, et que dans <Mnq 
ans je serais de retour dans ma patrie : pour 

' Cicpr. de offic. lib. 2, cap. 7, t. 3, p. 233. \i\. Max. 
lib. 9, cap. i3. 

' Aristot. ap. Ciccr. de divin. 1. i , cap. 2 j, t. 3, p. 22. 



CHAPITRE THEXTE-CI>'QU1È!«E. Zj'J 

s;arant de sa prédiction , il ajouta que le ty- 
ran n'avait plus que quelques jours à vi"\TC. 
Je regardai cette confidence dEudémus 
comme un symptôme de délire, et je rentrai 
chez moi pénétré de douleur. 

Le lendemain, à la pointe du jour, nous 
i'imcs éveillés par ces cris inillc fois réitérés : 
11 !\st mort! le t^'rarl nVst plus! il a péri par 
Icsmainsde la reine! ^'ouscourùmes aussitôt 
au palais; nous y vîmes le corps d Alcxaiulrc 
liMé aux insultes d'une populace qui le lou- 
liit aux pieds, ' et célébrait avec transport 
le courage de la reine. Ce lut elle en elict 
qui se mit à la tète de la conjuration , soit 
par haine pour la tyrannie, soit peur \cn- 
ger ses injures ])crsonnclles. Les uns disaient 
qu'Alexandre était sur le point de la répu- 
dier; dautres, qu'il avait fait mourir un 
jeune Tbessalien quelle aimait; "^ d'autres 
« iifin , que Pélopidas, tombé quel pies an- 
nées auparavant entre les mains d Alexan- 
dre , avait eu, pendant sa prison , une entre- 
vue avec la reine, et l'avait exhortée à déli- 
vrer sa patrie, et à se rendre digne de sa 

' riut. in Pelop. t. i , p. 298. Qumiil. lib. 7, cap. i , 
pag. 410. 

^ Xcnepli. hist, gra?c. lih. G, p. Cor. 

32. 



BjS VOYAGE d'anACîIARSIS, 

naissance : ' car elle était fille" de Jason. 
Quoi quil en soit, Tliébé ayant formé son 
plan, avertit ses trois frères Tisiphonus, 
Pytholaûs et Lycophron , que son époux 
avait résolu leur perle; et dès cet instant ils 
résolurent la sienne. 

La veille, elle les tint cacliés dans le pa- 
lais : "^ le soir, Alexandre hoit avec excès, 
monte dans son appartement, se jette sur son 
lit, et s^endort. Thébé descend tout de suite, 
écarte l'esclave et le dogue, revient avec les 
conjurés, et se saisit de lépée suspendue au 
chevet du lit. Dans ce moment, leur cou- 
rage parut se ralentir; mais Thébé les ayant 
menacés déveiller le roi s ils hésitaient en- 
core, ils se jetèrent sur lui, et le percèrent 
de plusieurs coujis. 

J ailai aussitôt apprendre cette nouvelle 
à Eudémus, qui n en parut point étonné. 
Ses forces se rétablirent : il périt cinq ans 
après en Sicile; et Arislole , qui depuis 
adressa un dialogue sur lame à la mémoire 
d(! son ami, ^ prétendait que le songe sciait 
vérifié dans toutes ses circonstances, puis- 

' Plur. in Pnlop. t. t , p. agj. 

^ Id. ibk!. 

• kl.iii llion. t. ï . )J. 9C7. 



CIIAPITIIE TRENTE-CINQUIÈME. 079 

que c est retourner dans sa patrie que de 
quitter la terre. ' 

Les conjurés , après avoir laissé respirer 
pendant quelque temps les habitanîs de 
Phères, partagèrent entre eux le pouvoir 
souverain, et commirent tant d injustices, 
que leurs sujets se virent forcés , quelques 
années ,'qirès mon vov;ii,'eenThessalie, d'ap- 
peler l^bilippc de Macédoine à leur secours. '•* 
Il vint, et chassa non-seulement les tyrans 
de riières , mais encore ceux qui s'étaient 
établis dans d'autres villes. Ce bienfait a tel- 
lement attaché les Thessaliens à ses inté- 
rêts , ^ qu ils l'ont suivi dans la plupart de 
ses entreprises, et lui en ont facilité Te-vécu- 
tion. (a) 

Après avoir parcouru les environs de 
Pbères, et surtout son port quon nomme 
Pagase , et qui en est éloigné de quatre- 
vingt-dix stades, '*(^) nous visitâmes les 

' Cicer. de divin, lib. i , cip. aS, t. 3, p. 22. 

5 Diod. lib. iG,p. 418. 

^ Isocr. orat. ad. Philip, t. i , p. 238. 

(u) Voyez, dans le Chapitre LXI de cet oiiyn^gr, la 
IfUre écrite la quatrième aanec de la cent-sixième olym- 
piade. 

4 Strab. lib. 9, p. 4 3 G. 

(o) Trois lieues et mille cinq toises. 



38o VOYAGE d'aNACIIARSIS, 

parties méridionales de la Mag\iésie ; iious 
primes ensuite notre route vers le nord, 
ayant à notre droite la chaîne du mont Pé- 
lion. Celte contrée est délicieuse par la dou- 
ceur du climat, la variété des aspects, et la 
multiplicité des vallées que forment , sur- 
tout dans la partie la plus septentrionale, 
les branches du mont Péliou et du mont 
Ossa. 

Sur un des sommets du mont Pélion, s'é- 
lève un temple en l'honneur de Jupiter-, tout 
auprès est lantre célèbre où l'on prétend 
que Chiron avait anciennement établi sa 
demeure, ' et qui porte encore le nom de ce 
centaure. Nous y montâmes à la suite d'une 
procession de jeunes gens, qui tous les ans 
vont, au nom d'une ville voisine, offrir un 
sacrifice au souverain des dieuj. Quoique 
nous fussions au milieu de l'été, et que la 
chaleur fût excessive au pied de la mon- 
tagne, nous fûmes obligés de nous couvrir, 
à leur exemple, dune toison épaisse. On 
éprouve en elïct sur cette hauteur un froid 
très rigoureux, mais dont l'impression est 
en quelque façon affaiblie par la vuesupcrle 

' Pind. pyth. ^, v. i8i. DIcopotcIi. ap. gpo^r. m'iu. 
t. 2, p. 39. 



CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME. 38l 

que présentent d'un côté les plaines de la 
mer, de l'autre celles de la Thesâalie. 

La montagne est couverte de sapins, de 
cyprès, de cèdres, de difTérentcs espèces 
d'arbres ' et de simples , dont la nif'dccins 
lait un grand usage. ^ On nous montra une 
racine dont Todeur, approchant de celle 
du thym, est, dit-on, meurtrière pour les 
serpents, et qui, prise dans du vin , guérit 
de leurs morsures. ^ On y trouve un arbuste 
dont la racine est un remède pour la goutte , 
Técorce pour la colique, les feuilles pour les 
fluxions aux yeux ; ^ mais le secret de la pré- 
paration est entre les mains dune seule fa- 
mille, qui prétend se lètre transmis de père 
en fds, depuis le centaure Cliiron, à qui elle 
rapporte son oi'igine. Elle n''en tire aucun 
avantage, et se croit obligée de traiter gra- 
tuitement les malades qui viennent implorer 
son secours. 

Descendus de la montagne, à la suite de 
la procession , nous fumes priés au repas qui 

' Dica'aicli. ap. geogr. min. t. ?., p. 27. 
2 Id. ibid. p. 3o. Tîieoplir. liist. plant, lib. 4 , cap. 6, 
p. ^Gj ; lib. 9, cap. i5, p. 1 1 1 7. 
^ i-icii arch. ibid. p. 28. 
4 Id. ibid. p. 3o. 



38?. VOYAGE d'aNACIIARSIS, 

termine la cérémonie. Nous vîmes ensuite. 
une espèce de danse parliculière à quelques 
peuples de la Thessalie, et très propre à ex- 
citer le courage et la vigilance des habitants 
de la campagne. ' Un Magnésien se présente 
avec ses armes; il les met à terre, et imite 
les gestes et la démarche d'un homme qui, 
en temps de guerre, sème et laboure son 
champ. La crainte est empreinte sur son 
front : il tourne la tetc de chaque côté : il 
aperçoit un soldat ennemi qui cherche à le 
surprendre; aussitôt il saisit ses armes, at- 
taque le soldat, en triomphe, l'attache à ses 
bœufs, et le chasse devant lui. Tous ces mou- 
vements sexécu'eut en cadence au son de 
la flûte. 

En continuant notre route, nous arri- 
vâmes à Sycurinm. Cette ville, située sur 
une colline au pied du mont Ossa, domine 
sur de riches campagnes. La pureté de l'air 
et ra])ondance des eaux la rendent un des 
plus agréables séjours de la Grèce. ^ De là 
jusquà Larisse, le pays est fertile et très 
peuplé. Il devient plus riant , à mesure 
qu'on approche de cette ville , qui passe 

• Xcnoiih. cxpcd. Cyr. lib. G, p. 371. 
^ Liv. lib. 42 , cap. 54- 



CHAPITRE TRENTE-CINQL lÈxME. 383 

avec raison pour la première et la plus riche 
de la Thessalie : ses dehors sont embellis 
par le Pénée, ({ui roule auprès de ses murs 
des eaux extrêmement claires. ' 

Nous logeâmes chez Amyntor, et nous 
trouvâmes chez lui tous les agréments que 
nous devions attendre de l'ancienne amilii 
cjiii le liait avec le père de Pliiiotas. 

Nous étions impatients daller à Temp;''. 
Ce nom, commun à plusieurs vallées quou 
trouve en ce canton, désigne plus particu- 
lièrement celle que forment, en se rappro- 
chant, le mont Olympe et le mont Ossa : 
cest le seul grand chemin Dour aller de 
'^l'!u;ssalie en Macédoine. Amyntor voulut 
nous accompagner. Nous prîmes un bateau, 
et au lever de laurore nous nous embar- 
quâmes sur le Pénée, le i5 du mois mcta- 
géitnion. (a) Bientôt s'oftrirent h nous plu- 
sieurs villes, telles que Phalanna, Gyrton , 
Ehilies, Mopsium , Homolis ; les unes pla- 
cées sur les bords du fleuve , les autres 
sur les hauteurs voisines. "* Après avoir 
passé lembouchure du TilarésiuSj dont lis 

' l'iin. lib. 4) cap- 8 , t. i , p. 200. 
(«) Le 10 août de l'an 35" avnnt J. C. 
» L;\. lib. 43 > «"ap. fil. 



384 VOYAGE d'anACIIARSÎS, 

eaux sont moins pures que ciliés du Pé- 
née, ' nous arrivâmes à Gonîius, distante de 
Larissc d'environ cent soixante stades : "^ {n) 
nous y laissâmes notre bateau. G est là que 
commence la vallée , et que le ileuve se 
trouve resserré entre le mont Ossa qui est à 
sa droite, et le mont Olympe qui est à sa 
gauche, et dont la hauteur est d'un peu plus 
de dix stades, {h) 

Suivant une ancienne tradition , un trem- 
blement de terre sépara ces m.ontagnes, et 
ouvrit un passage aux eaux qui submer- 
geaient les campagnes. "^ Il est du moins cer- 
tain que si l'on formait ce passage , le Pénée 
ne pourrait plus avoir d issue; car ce fleuve, 
qui reçoit dans sa course plusieurs rivière,. 
coule dans un terrain qui s'élève par degrés, 
depuis ses bords jusqu'aux coihues et aux 
monlagnesqui entourent cette contrée. Aussi 
disait -on que si les ïhessalicns ne s'claiei;' 
ioumis à Xerxès , ce prince aurait pris le par î.l 

' Homer. iliad. 2, v. 754. Strab. lib. 9, p. 44'- 
^ Liv. lib. 3G, cap. 10. 
(fl) ."-'ix lieues et cent vinj^t toises. 
{b) Neuf ccul .'.oixante loises. Voyes la t.'Ote XXîil 
la iîn du Tolunie. 

5 Herodot. lib. j, oap. izq. Stiab ibi<il. p. '\?><^. 



CHAPITRE TRE^•rE-CI^-QUîÈME. 38.> 

de s'emparer de Gonnus , et d'y construire une 
barrière impénétrable au fleuve. ' Cette 
ville est très importante par sa situation : 
elle est la clef de la Thcssalie du côté de la 
Macédoine , "^ comme les Tlicrmopyles le 
sont du côlé de la l'hocide. 

La vallée sétend du sud-ouest au nord- 
est ; ^ sa longueur est de quarante stades, 4 {a) 
sa plus grandi; largeur d environ deux stades 
et demie; ^ (h) mais cette largeur diminue 
quelrjuei'ois au point quelle lie parait èlre 
que de cent pieds. '' (c) 

Les montagnes sont couvertes de peu- 
pliers, de platanes, de frênes dune beauté 
{,ur[)renante. ' De leiu's rncds jaillissent des 
I 

' Herodot. lib. 7, cap. i3o. 

^ Liv. lib. 4-'- , cap. 6^. 

^ Pocock. t. .3, p. 102. Note nws. de M. Stuart. 

4 l'iin. lib. f\ , cap. 8, t. i , p. 2co. Liv. lib. 44, cnp. 6. 

(</) Environ une lieue et demie. Je donne toujours à 
la lieue deux mille cinij cciiis toises. 

^ JN'oie mss. de M. tituart. 

(/') Environ deux cent trente-six toises. 

^ Plin. lib. 4, cip. 8, t. I , p. 200. A.li.-in. var. Iiist; 
l;b. 3, cjip. 1 Perizon. ibid. Sahuas. in Solin. p. 58'î. 

(t; Environ fjuatre-vingi-quatorze de nos pieds. 

7 Theoplir. List, plant, lib. 4, tap. G. <Jatul. eiithal. 
Pel. n llittid. Plut, in l laïuin. t. 1 , p. 370. Hesycli. in 
Te tes". 



386 VOYAGE d'anacharsis, 
sources d'une eau pure comme îc cristal; ' 
et des intervalles qui séparent leurs som- 
mets, s échappe un air frais que l'on respire 
avec une volupté secrète. Le lleuve présente 
partout un canal tranquille , et dans cer- 
tains endroits il embrasse de petites iles dont 
11 éternise la verdure. ^ Des grottes percées 
dans les flancs des montagnes, ^ des pièces 
de gazon placées aux deux côtés du fleuve, 
semblent être l'asile du repos et du plaisir. 
Ce qui nous étonnait le plus était une cer- 
taine intelligence dans la distribution des 
ornements qui parent ces retraites. Ailleurs, 
c'est l'art qui se/Force d'imiter la nature; ici 
on dirait que la nature veut imiter l'art. Les 
lauriers et dift'érentes sortes d'arbrisseaux 
foiment d'eux-mêmes des berceaux et des 
bosquets, et iont un beau contraste avec des 
bouquets de bois placés au pied de l'O ly mpe . ^ 
Les rochers sont tapissés d'une espèce de 
lierre ; et les arbres , ornés de plantes qui ser- 
pentent autour de leur tronc, ' s'entrelacent 

' jElian. var. liist. lib. 3, cap. i. 
'■' Pococlx. t. 3, p. iSa. 
■* Note mss. de IM. Stuait. 

4 n)id. 

5 A'A'mu. iLid. Pliii. lib. iG, cap. /^^, t. 2, p. (fi; 



CHAPITRE TREME-CINQUIÈME. 38^ 

dans leurs branches, et tombent en festons 
et en guirlandes. Enfin , tout présente en ces 
beaux lieux la décoration la plus riante. De 
tous côtés l'œil semble respirer la fraîcheur, 
et l'àme recevoir un nouvel esprit de vie. 

Les Grecs ont des sensations si vives, ils 
habitent un climat si chaud, qu'on ne doit 
pas être surpris des émotions qu ils éprou- 
vent à l'aspect et même au souvenir de 
cette charmante vallée : au tableau que je 
viensd'en ébaucher, il faut ajouter que, dans 
leprintemps,elle est 'ou!e émaillée de fleurs, 
et qu un nombre infliù d'oiseaux y font en- 
tendre des chants, ' à qui la solitude et la 
saison semblent prêter une mélodie plus 
tendre et plus touchante. 

Cependant nous suivions lentement la 
cours du Pénéc; et mes regards, quoique 
distraits par une foule d objets délicieux , 
revenaient toujours sur ce fleuve. Tantôt je 
voyais ses flots étinceler à travers le feuillage 
dont ses bords sont ombragés;'^ tantôt, m ap- 
prochant du rivage, je contemplais le cours 
paisible de ses ondes ^ qui semblaient se 

' Plin. lib. 4 , cap. 8 , t. i , p. 200 . 

' Id. il)i.l. 

^ yEliaii. var. liLst. 1. 3,c. i.Proccp. aedif. 1. .|,c. 3, p. j2. 



388 VOYAGE d'ax .VrnAPwSIS, 
soulcilir mutuellement , et ronplissaîcul 
leur carrière sans tumulte et sans effort. Je 
disais à Amyntor : Telle est Fimage duiie 
âme pure et tranquille; ses vertus naissent 
les unes des ai; très; elles agissent toutes de 
conceit et sans bruit. L ombre élrang/re du 
vice les fait seule éclater par son opposition. 
Amyntor me lépondit : Je vais vous montrer 
limage de l'ambition et les funestes edlts 
qu'elle produit. 

Alors il me conduisit dans une des "orcfcs 
du mont Ossa , où Ion prétend que se tloniia 
le combat des tilans contre les dieux. C est 
là qu'un torrent impétueux se précipite stu" 
un lit de rochers, qu'il ébranle par la vio- 
lence de ses chutes. Nous parvînmes eu un 
endroit où ses vagues, fortement conipri- 
inées, cherchaient à forcer un passage. Elles 
se heurtaient, se soulevaient, et tcmbaient, 
en mugissant, dans un goulîre, d où elles 
s'élançaient avec une nouvelle fureur, pour 
se briser les unes contre les autres dans les 
airs. 

Mon âme était occupée de ce spectacle, 
lorsque je levai les yeux autour de moi; je 
me trouvai resserré entre deux montagnes 
noires, arides, et sillonnée^, dans toute 



CIIAPITUE TUE>ÏK-C1.\QUI£ME. 389 

leur hauteur, par dos abîmes profonds. Près 
de leurs somuicts, des nuages erraient pe- 
snnnncnt parmi des arbres funèbres, ou res- 
laicut suspendus sur leurs branches stériles. 
Au dessous, je vis la nature en ruine 5 les 
montagnes écroulées étaient couvertes de 
leurs débris, et nofliaient que des roches 
menaçantes et confusément entassées. Quelle 
puissance a donc brisé les liens de ces masses 
énormes? Est-ce la fureur des acpiilons? est- 
ce un bouleversement du globe? est-ce en 
eflet la vengeance terrible des dieux contre 
les titans? Je lignore; mais enfin cest dans 
celte afireiise vallée que les conquérants de- 
vraient venir contempler le laljleau des ra- 
vages dont ils affligent la terre. 

Nous nous hàt;imes de sortir de ces lieux , 
et bientôt nous fumes attirés par les sons 
mélodieux d une lyre , ' et par des voix plus 
touchantes encore : c'était la théorie ou 
députation que ceux de Delphes envoient 
de neuf en neuf ans à Tempe. " Ils di.scnt 
qu'Apollon était venu dans leur ville avec 
une couronne et une branche de laurier 

' Plut, de music. t. 2, p. 1 136. M' m. de l'acaJ. des 
bell. Icttr. t. i3, p. 220. 

^ jEIian. var. hi»t. lib. 3, cap. i. 

3i 



390 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

cueillies dans cette vallée , et c'est pour en 
rappeler le souvenir qu ils font la dc'putation 
que nous vîmes anriver. Elle était composée 
(le l'élite des jeunes Delphiens. Ils firent un 
sacrifice pompeux sur un autel élevé près 
des bords du Pénée; et, après avoir coupé 
des branches du même laurier dont le dieu 
s était couronné, ils partirent en chantant 
des hymnes. 

En sortant de la vallée, le plus beau des 
spectacles s'offrit à nous. C'est une plaine 
couverte de maisons et d'arbres, où lellcuvc, 
dont le lit est plus large et le cours plus pai- 
sible, semble se mulliplier par des sinuosi- 
tés sans nombre. A quelques stades de dis- 
tance parait le golfe Therniaique : au-delà 
se présente la presqu'île de Pallènc-, et dans 
le lointain, le mont Athos termine cette su- 
perbe vue. ' 

Nous comptions retourner le soir ;\ Con- 
nus; mais un orage violent nous obligea de 
passer la nuit dans une maison située sur le 
livagc de la mer : elle appartenait à un Thes- 
salien qui s'empressa de nous accueillir. Il 
avait passé quelque temps à la cour du roi 

» Kote niss. de M. Stuart. 



CHAPITRE TrxENTE-CINQUIKME. 3gi 

Cotys, et pendant le soupe il nous raconta 
des anecdotes relatives à ce prince. 

Cotys, nous dit-il, est le plus riche, le 
plus voluptueux et le plus intempérant des 
rois de Thrace. Outre d'autres branches de 
revenus, il tire tous les ans plus de deux 
cents talents (a) des ports qu il possède dans 
la Chersonèse; ' cependant ses trésors suf- 
fisent à peine à ses goûts. 

En été, il erre avec sa cour dans des bois 
où sont pratiquées de belles routes : dès 
qu il trouve, sur les bords d'un ruisseau, un 
aspect riant et des ombrages frais, il s'y éta- 
blit , et s'y livre A tous les excès de la table. 
Il est maintenant entraîné par un délire qui 
n'exciterait que la pitié, si la folie jointe au 
pouvoir ne rendait les passions cruelles. Sa- 
vez-vous quel est 1 objet de son amour? Mi- 
nerve. 11 ordonna d'abord à une de ses maî- 
tresses de se parer des attril)uts de cette di- 
vinité: mais, comme une ])arei]le illusion ne 
servit qu à 1 enflammer davantage, il prit le 
parti dépouser la déesse. Les noces furent 
célébrées avec la plus grande magnificence-, 

(n) Plus d'un million quatre-vin<;f iriillc livres. 
' l'Jcmosth. jn AtistoT. p. 7^^ 3. 



3o2 VOYAGE d'aNACIIAkSIS, 

j y fus invité. Il altcndait avec iinpalieiice 
son épouse : en raltendaiii, il s'enivra. Sur 
la fm du repas, un de ses gardes alla, par 
son ordre, à la tente où le lit nuptial était 
dressé : à son retour, il annonça que Mi- 
nerve n'était pas encore arrivée. Cotys le 
perça d'une flèche qui le priva de la vie. Un 
autre garde éprouva le même sort. Un troi- 
sième, instruit par ces exemples, dit qu il ve- 
nait de voir la déesse, qu'elle était couchée, 
et qu'elle attendait le roi depuis long-temps. 
A ces mots, le soupçonnant d avoir obtenu 
les faveurs de son épouse , il se jeitc en fureur 
sur lui et le décliire de ses propres mains, ' 

Tel fut le récit du ïhessalien. Quelque 
temps après, deux frères, Iléraclide et Py- 
thon, conspirèrent contre (^^otys, et lui ôtè- 
ivnt la vie. Les Athéniens ayant eu successi- 
vement lieu de s'en louer et de s'en plaindre, 
lui avaient décerné , au commencement de 
son règne, une couronne d'or avec le titrfi 
de citoyen : après sa mort, ils déférèrent les 
mêmes honncuis à ses assassins. ^ 

L'orage se dissipa pendant la nuit. A no- 
tre réveil, la mer était calme et le ciel serein ; 

' Ailini. 11b. 12, cap. 8, p. .'Ï3i. 
^ l.'ciîiostli. in Aristorr. p. ji'i- 



CHAPITRE TRENTi:-ci>'Qi;iÈ:>ir. 'à()'6 
nous revînmes à la vallée, et nous vîmes les 
apprêts d'une fête que les Thrssalieus cclè- 
hî'ent tous les ans, en mémoire du tremble- 
ment de terre qui, en donnant un passage 
aux eaux du Pénéc , découvrit les be'ies 
plaines de Larissc. 

Les haliitants de Gonnus, dllomolis et 
d(>s autres villes voisines, arrivaient succes- 
sivement dans la vallée. L'encens des sacri- 
fices brûlait de toutes parts; ' le fleuve était 
rouvert de bateaux quidcsccndaiexitel mon- 
taient sans interruption. On dressait des ta- 
bles dans les bosquets, sur le gazon, sur 
les bords du fleuve , dans les petites iles , au- 
près des sources qui sortent des montagnes. 
Lue sint^ularité qui distini;ue cette fête, c'est 
que les esclaves y sont confondus avec leurs 
maîtres, ou plutôt, que les premiers y sont 
servis par les seconds. Ils exercent leur nou- 
vel enqiire avec une liberté qui va quelque- 
fois jusqu à la licence , et qui ne sert qu'à 
rendre la joie plus vive. Aux plaisirs de la 
table se mêlaient ceux de la danse, de la 
musique, et de plusieurs autres exercices 
qui se prolongèrent bien avant dans la nuit. 

' Ailu;!i. lib. i^) p. (>'-)ç). .î£liaii. var. liist. lib. 3, c. i. 

IMruvs. iu UO.û^- 



39i VOYAGE D ANACIIARSISj 

Nous retournâmes le lendemain ALarisse, 
et quelques jours après nous eûmes occasion 
de voir le combat des taureaux. J'en avais 
vu de semblables en diflcrentes villes de la 
Grèce-, ' mais les habitants de Larisse y 
montrent plus d'adresse que les autres peu- 
ples. La scène était aux environs de cette 
ville : on fit partir plusieurs taureaux , et 
autant de cavaliers qui les poursuivaient et 
les aiguillonnaient avec une espèce de dard. 
Il i'iiut que chaque cavaber s'attache à un 
taureau j qu'il coure à ses côtés, quil le 
presse et l'évite tour à tour, et qu après avoir 
épuisé les forces de 1 animal, il le saisisse 
par les cornes, et le jette à terre sans des- 
cendre lui-même de cheval. Quelquefois il 
s'élance sur l'animal écumant de fiu'eur; et, 
malgré les secousses violentes qu il éprouve , 
il l'atterre aux yeux dun nombre infini de 
spectateurs qui célèbrent son triomphe. 

]j'adminislration de cette ville est entre 
les mains dun petit nombre de magistrats 
qui sont élus par le peuple , et qui se croient 

' Plin. lib. 8, cap. ^5, t. i , p. 472. Sueton. in Claiid. 
rap. 21. Ileliod. jtthiop. lib. lo, p. 498. Salmas. irt 
rollion. p. 286. 



CHAPITRE TRENTE-CÎNQUIÈxME. 395 

obligés de le flatter et de sacrifier son bien à 
SCS caprices. ' 

Les naturalistes prétendent que, depuis 
(|u on a ménagé une issue aux eaux stagnan- 
tes qui couvi aient en plusieurs endroits les 
environs de cette ville, l'air est devenu plus 
pur et beaucoup plus froid. Ils citent deux 
laits en faveur de leur opinion. Les oliviers 
se plaisaient infiniment dans ce canton; ils 
ne peuvent aujourd'hui y résister aux ri- 
gueurs des hivers; et les vignes y gèlent très 
souvent, ce qui n arrivait jamais autrefois * 

Nous étions déjà en automne : comme 
cette saison est ordinairement très belle en 
Thessalie, et qu^elle y dure long-temps,' 
nous finies quelques courses dans les villes 
voisines : mais le moment de notre départ 
étant arrivé, nous résolûmes de passer par 
lEpire, et nous prîmes le chemin de Gom- 
phi, ville située au pied du raont Pindus. 

' Aristot. de rcp. lib. 5, cap. G, t. 2, p. 3c)4- 
' Theophr. de caus. plant, lib. 5, cap. 20. 
^ Id. hist. plant, lib. 1», cap. 7. 



396 VOYAGE d'aNACHARSIS, 



CHAPITRE XXXVI 

Vojage d'Epiie, d'Acavnanic et d'Étolie. Oracle 
de Dodoiie. S:iut de Leucade. 

IjE mont Phidus sépare la Thessalie de 
lEpire. ISous le traversâmes au dessus de 
Gomphi, ' et nous entrâmes dans le pays 
des Athamanes. De là nous auilons pu nous 
rendre k Toracle de Dodone , qui n'en est pas 
éloigné; mais, outre (|uil aurait fallu fran- 
chir des montagnes déjà couvertes de neige, 
et que l'hiver est très rigoureux dans cetîc 
vîHe,*nous avions vu tant d'oracles en 
Béotie . qu ils nous inspiraient plus de dé- 
goût que de ciu'iositc : nous prîmes donc le 
parti d'aller droit à Aml'racic par un chemin 
très court, mais assez rude. •* 

Cette ville, colonie des Corinthiens, '♦ 
est située auprès d'un golfe qui porte aussi 

* Liv. lib. 32, cap, 14. 
^ Honier. iliad. 2, v. "jSo. 
^ Liv. ibid. cap. i5. 
4 iLucyd. lib. 9., cap. 80. 



'97 

le nom d'Amhracle. ' (a) Le fleuve Aréthoa 
coule à sou couchant; au levant est une col- 
line où Ion a construit une citadelle. Ses 
murs ont environ vingt-quatre stades de cir- 
cuit : ' (b) au dedans, les regards sont atti- 
rés par des temples et d autres beaux monu- 
ments ; ^ au dehors, par des plaines fertiles 
qui s'étendent au loin. ^ Nous y passâmes 
quelques jours , et nous y primes des no- 
tions générales sur l'Épire. 

Le moût Pindus au levant, et le golfe 
d'Ambracie au midi , séparent en quelque 
fat^on 1 Epire du reste de la Grèce. Plusieurs 
chaînes de montagnes couvrent lintérieur 
du pays : vers les côtes de la mer on trouvé 
des aspects agréables, et de riches campa- 
gnes. * Parmi les fleuves qui larrosent, ou 
distingue l'Achéron, qui se jeite dans un 

• Strab. lib. 7, p. 325. 

(a) Ce. golfe est le mênie que celui où se donna depuis 
la célèbre bataille d'Actiiim. Voyez-en le plan et la des- 
eription dans les Méui. de l'ac. des bell. kt. l. 32, p. 5 13.' 

^ Liv. lib. 38, cap. 4. 

(/') Deux mille deux cent soixante-huit toîses. 

■^ Dicrt-arcli. v. 28, ap. geogr. min. t. 2», p. 3. 

4 Polyb. excerpt. leg. cap. 2 7 , p. 827 et 828. Liv. ibid. 
CHp. 3. 

5 Sirab. lib. 7, p. 324. 

3. 34 



398 VOYAGE d'aNACIIARSIS, 

marais de même nom , et le Cocyte, dont les 
eaux sont d'un goût désagréable. ' Danscettc 
même contrée est un endroit nommé Aonie 
ou Averne, d où s'exhalent des vapeurs donî 
les airs sont infectés. ^ A ces traits on re- 
connaît aisément le pays où, dans les temps 
les plus anciens , on a placé les enfers. 
Comme FEpire était alors la dernière des 
eontrées connues du côté de l'occident, elle 
passa pour la région des ténèbres ; mais , à 
mesure que les bornes du monde se reculè- 
rent du même côté, l'enfer changea de posi- 
tion, et fut placé successivement en Italie 
et en Ibérie, toujours dans les endroits où 
la lumière du jour semblait s'éteindre. 

L'Épire a plusieurs ports assez bons. On 
tire de cette province, entre autres choses, 
des chevaux légers à la course, ^ et des ma- 
tins auxquels on conlie la garde des trou- 
peaux, et qui ont un trait de ressemblance 
avec les Kpirotes; c'est qu'un rien suflit pour 
les mettre en fureur. ^ Certainsquadrupèdcs 
y sont dune grandeur prodigieuse : il faut 

' Pausan. lib. i , cap. 1 7 , p. tyo. 

^ Id. lib. 9, c. 3o, p. 768. riin. lib. 4, c. i , p. 18S. 

^ AcJiill. Tat. lib. 1 , V. fyio. 

^ &.'mi\. de aiiiaul. liJ\ 3, cap. z. Suid in MaA«7i 



Cn.VPITKE TRENTE-SIXIÈME. ÔC)() 

être debout ou légèrement iiicliué pour 
traire les vaches, et elles rendent une quan- 
tité surprenante de lait. ' 

J'ai ouï parler d'une fontaine qui est dans 
la contrée des Cliaoniens. Pour en tirer le 
sel dont ses eaux sont imprégnées, on les 
fait bouillir et évaporer. Le sel qui reste est 
blanc comme la neige. * 

Outre quelques colonies grecques établies 
en divers cantons te l'Epire, ^ on distingue 
dans ce pays quatorze nations anciennes, 
barbares pour la plupart, distribuées dans 
de simples bourgs; '^ quelques-unes quon a 
vues eu diverses époques soumises à diffé- 
rentes formes de gouvernement; ^ d autres, 
comme les Molosses, qui depuis environ 
n'cuf siècles obéissent à des princes de lit 
même maison. C'est une dos plus ancicnnci; 
et des plus illustres de la Gr^ce : elle tire 
son origine de Pyrrhus, fils d'Achille; et ses 
descendants ont possédé, de père en lils , nn 

» Aristot. hist. animal, lib. 3, rap. 21 , -t. i , p. ^ ' 2- 
* Id. nisteor. lib. 2 , cap. 3. 
•^ Deniostli. de Halon. p. 73. 

4 Throp. ap. Strab. lib. 7, p. 323. Scylax, peripl. np. 
Çrogr. min. t. i , p. 3. 

5 llomer. odyss. 14, v. 3 iS.'Tluicj-d. lib. 7 , rap. fft. 



4oO VOYAGE d'aNACHARSIS, 

trône qui n'a jamais éprouvé la moindre se- 
cousse. Des philosophes attrihuent la durée 
de ce royaume au peu d'étendue des états 
qu'il renfermait autrefois. Ils prétendent 
que moins les souverains ont de puissance, 
moins ils ont d'ambition et de penchant au 
despotisme. ' La stabilité de cet empire est 
maintenue par un usage constant : lorsqu un 
prince parvient à la couronne, la nation 
s'assemble dans une des principales villes; 
après les cérémonies que prescrit la religion, 
le souverain et les sujets s'engagent, par un 
serment prononcé en face des autels, lun , de 
régner suivant les lois,lesautres,dodéfcndre 
la royauté conibrmément aux mêmes lois. ^ 
Cet usage commença au dernier siècle. Il 
se fit alors une révolution éclatante dans le 
gouvernement et dans les mœurs des Mo- 
losses. ' Un de leurs rois en mourant ne 
laissa qu'un fils. La nation, persuadée que 
rien ne pouvait 1 intéresser autant que IV'du- 
cation de ce jeune prince , en confia le 
soin à des hommes sages, qui conçurent le 
projet de l'élever loin des plaisirs et de la 

' Aiistnt. flf rop. lib. 5, cap. i i , t. 2, p. ^06. 

2 Plut, iii l'yrrl). t. i , p. 3i<iO. 

3 id. ibid. p. 383. Justin, lib. 17, cap. 3. 



CHAPITRE TRENTE-SIXIÈME. 4oi 

•iatlerie. Ils le conduisirent à Athènes, et ce 
fut dans une république qu il s'instruisit des 
devoirs mutuels des souverains et des sujets. 
De retour dans ses états, il donna un grand 
exemple ; il dit au peuple : J ai trop de pou- 
voir, je veux le borner. 11 établit un sénat, 
des lois et des magistrats. Bientôt les lettres et 
les arts fleurirent par ses soins et par ses 
exemples. Les Molosses, dont il était adoré, 
adoucirent leurs mœurs , et prirent sur les 
nations barbares de l'Epire la supériorité 
que donnent les lumières. 

Dans une des parties septentrionales de 
ri'^pire est la ville de Dodone. C est là que se 
trouvent le temple de Jupiter, et 1 oracle le 
plus ancien de la Grèce. ' Cet oracle subsis- 
tait dès le temps où les habitants de ces 
cantons n'avaient qu'une idée confuse de la 
divinité; ot cependant ils portaient déjà 
leurs regards inquiets sur l'avenir : tant il est 
vrai que le désir de le connaître est une des 
plus anciennes maladies de 1 esprit humain, 
comme elle en est une des plus funestes' 
J ajoute <;uil en est une autre qui n'est pas 
moins ancienne parmi les Grecs; c'est de 

' Hercd^'t. lib. 2 . tap. 52. 

34. 



4oa VOYAGE d'anacharsis, 

rapporter à des causes surnaturelles, non- 
seulement les effets de la nature , mais en- 
core les usages et les établissements dont on 
ignore 1 origine. Quand on daigne suivre les 
chaînes de leurs traditions, on s'aperçoit 
quelles aboutissent toutes à des prodiges. 11 
en fallut un, sans doute, pour instituer 
l'oracle de Dodone, et voici comme les prê- 
tresses du temple le racontent. ' 

Ln jour deux colombes noires s'envolè- 
rent de la ville de Tlièbcs en l"]gvpte, et 
s'arrêtèrent, Iiine en Libje, l'autre à Do- 
done. Cette dernière s étant posée sur un 
cliène, prononça ces mots dune voix très 
distincte : « Etablissez en ces lieux un ora- 
<c cle en 1 liouneur de Jupiter. » L'autre co- 
lombe prescrivit la mémo chose aux habi- 
tants de la Libye, et toutes deux furent re- 
gardées comme les interprètes des dieux. 
Qut'kpie absurde que soit ce récit, il paraît 
avoir un Ibudement réel. Les prêtres égyp- 
tiens soutiennent que deux prêtresses portè- 
rent autrefois leurs rites sacrés à Dodoiie, 
de même quen Libye; et, dans la langue 
des anciens peuples de lEpire, le même 

' Hsrodot. lil). a , cap. 55. 



CHAPITTIE TRENTE-SIXIÈME, /^oS 

mot désigne une colombe et une vieille 
femme. ' 

Dodorie est située au pied du mont Toma- 
rus, doù s'échappent quantité de sources 
intarissables. ^ Elle doit sa gloire et ses ri- 
chesses aux étrangers qui viennent consul- 
ter loracle. Le temple de Jupiter et les por- 
tiques qui reritourent, sont décorés par des 
statues sans nombre, et par les olîrandrs de 
presque tous les peuples de la terre. ^ La 
foret sacrée s'élève tout auprès. ^* Parmi les 
chênes dont elle est formée, il en est un 
qui porte le nom de divin ou de prophc- 
lique. La piété des peuples la consacré de- 
puis une longue suite de sièclcï. ^ 

Non loin du temple est une source qui 
tous les jours est à sec à midi, et dans sa plus 
grande hauteur à minuit; qui tous. les jours 
croit et décroît insensiblement d'un de ces 

' Strah. in supp!. lib. 7, ap. frrof^. min. t. 2, p. io3. 
Scrr. in Virgil. eclog. 9, v. i3. Scliol. '^ophorl. iiiTrach. 
V. 1^5. Mtm. de l'acad. des hell.lettr. t. 5, List. p. 35. 

^ Strab. lib. 7, p. 328. Thcop. ap. Plin. lib. 4. cap- ï| 
t. i,p. 188. 

î Folyb. lib. 4, p. 33 I ; lib. 5, p. 358. 

4 Serv. in Virgil. ^coip;. lib. i , v. 149. 

5 Pausa». lib. 8, p. 643. 



4o4 VOYAGE d'aNaCHARSIS, 

points à l'autre. On dit qu elle présente un 
phénomène plus singulier encore. Quoique 
ses eaux soient lioides , et éteignent les 
flamJ^c;iux allumés qu'on y plonge, elles al- 
lumant les flambf aux éteints qu'on en ap- 
proche jusqu à une certaine distance. ' (a) 
La forêt de Dodone est entourée de marais; 
mais le territoire en général est très fertile, 
et 1 on y voit de nombreux troupeaux errer 
dans do belles prairies. ^ 

Trois prétresses sont chargées du soin 
d'annoncer les décisions de l'oracle-, ^ mais 
les Béotiens doivent les recevoir de quel- 
ques-uns des ministres attachés au temple. 4 
Ce peuple ayant une fois consulté loracle 
sur" une entreprise qu'il méditait, la prê- 
tresse répondit : « Commettez une impiété, 
« et vous réussirez. » Les Béotiens , qui la 
soupçonnaient de favoriser leurs ennemis, 
la jetèrent aussitôt dans le feu, en disant : 
« bi la prêtresse nous trompe, elle mérite la 

' Plin. lib. 2, cap. io3, t. i , p. I20. Mêla, lib. 2, 
cap. 3. 

(il) Voyez la note XXïV .\ In fin du vohimp. 

= Apol!. a\x Strab. lib. 7, p. 328. Hcsiod. ap. Scliol. 
iopliocl. in l'racliin. v. 1 183. 

^ Hcrodot. lib. 2, cap. 55. Strab. lib. j, p. 3?.(>. 

4 Strab. lib. 9, p. 402. 



CHAPITRE TRENTE-SIXIÈME. 4^5 

« mort; si elle dit la vérité, nous obéissons à 
« loracle en faisant une action impie. » Les 
deux autres prêtresses crurent devoir justi- 
fier leur malheureuse compagne. Loracle, 
suivant elles, avait simplement ordonné aux 
Béotiens d enlever les trépieds sacrés qu ils 
avaient dans leur temple, et de les apporter 
dans celui de Jupiter à Dodone. Eu même 
temps il fut décidé que désormais elles ne ré- 
pondraient plus aux questions des Béotiens. 
Les dieux dévoilent de plusieurs manières 
leurs secrets aux prêtresses de ce temple. 
Quelquefois elles vont dans la forêt sacrée, 
et, se plaçant auprès de larbre prophéti- 
que, ' elles sont attentives, soit au mur- 
mure de ses feuilles agitées par le zépliyr, 
soit au gémissement de ses branches bat- 
tues par la tempête, D autres fois, s arrêtant 
au bord d une source qui jaillit du pied de 
cet arbre, ^ elles écoutent le bruit que forme 
le bouillonnement de ses ondes fugitives. 
Elles saisissent habilement les gradations 
et les nuauces des sons qui frappent leurs 

' Homer. odyss. lib. i4. v. 328. jEscbyl. in Prom. 
V. 83 I. Sopliocl. iu 1 radiin. v. i 74. Eustatli. in. Homer. 
iliad. 2 , t. I , p. 335. Pliiiostr. icon. lib. 3 , rap. 34 , «le 

' Serv. Ln Vir^. ajueid. lib. 3 , v. 466. 



4o6 VOYAGE d'axACIIARSIS, 

oreilles, et, les regardant comme les présa- 
ges des événements futurs, elles les inter- 
prètent suivant les règles qu'elles se sont 
laites, et plus souvent encore suivant l'inté- 
rêt de ceux qui les consultent. 

Elles observent la même méthode pour 
expliquer le bruit qui résulte du choc de 
plusieurs bassins de cuivre suspendus au- 
tour du temple. ' lis sont tellement rappro- 
chés, quil suiht den frapper un pour les 
mettre tous en mouvement. La prêtresse, 
attentive au son qui se communique , se mo- 
difie et s'affaiblit, sait tirer une foule de pré- 
dictions de cette harmonie confuse. 

Ce n'est pas tout encore. Près du temple 
sont deux colonnes-, ^ sur lune est un vase 
d airain, sur 1 autre la figure d'un enfant 
qui tient un fouet à trois petites chaînes de 
bronze, flexibles, et terminées chacune par 
un bouton. Comme la ville de Dodone est 
fort exposée au vent, les chaînes frappent 
le vase presque sans interruption , et pro- 

' Mened. ap. .StepI). fragm. in Dodon. Eiistath. i» 
odyss. lib. i4 , t. 3, p. 17G0. 

^ Aiistot. ap. Suid. in Aa/^wn- et ap. Eustatli. it» 
odyss. lit). 14, t. 3, p. 1^60. Poleui. ap. Stopli. ihid. 
Strstb, suppl. lib. 7, p. 3 29, ap. geogr. min. t. 2, p. io3. 



CHAPITRE TRENTE-SIXIÈME. ^OJ 

duiscnt un son qui subsiste long-temps ; > les 
prêtresses peuvent en calculer la durée, et 
le faire servir à leurs desseins. 

On consulte aussi l'oracle par le moyen 
des sorts. Ce sont des bulletins ou des dés, 
qu on tire au hasard de 1 urne qui les con- 
tient. Un jour que les Lacédémoniens 
avaient choisi cette voie pour connaître le 
succès dune de leurs expéditions, le singe 
du roi des Molosses sauta sur la tabie, ren- 
versa l'urne, éparpilla les sorts-, et ia pré- 
tresse eflrajée s écria : « Que les Lacédémo- 
« niens, loin d'aspirer à la victoire, ne de- 
fc vaient plus songer qu à leur sûreté. » Les 
députés, de retour à Sparte, y publièrent 
cette nouvelle, et jamais événement ne pro- 
duisit tant de terreur parmi ce peuple de 
guerriers. ^ 

Les Athéniens conservent plusieurs ré- 
ponses de loracle de Dodone. Je vais en 
rapporter une, pour en l'aire connaître l'es- 
prit. 

fc Voici ce que le prétre.de Jupiter prcs- 
« crit aux Athéniens. Vous avez laissé pas- 

' PhiJostr. icon. 1. 2 , c. 3\ , p. SSg. Strab. suppl. ib, 
' Cicer. de divin, i. 3 , liL. i , cap. 34 , p. 3o; lib 2, 
r:ap. 82 , p. yi. 



4o8 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

« SOI" le temps des sacrifices et de la députa- 
« tion ; envoyez au plus tôt des députés : 
« qu'outre les présents déjà décornés par le 
« peuple, ils viennent oflrir à Jupiter neuf 
tt bœufs propres au labourage , chaque bœuf 
«accompagné de deux brebis; quils pré- 
« sentent à Dioné une table de bronze, un 
(c bœuf, et d'autres victimes. ' >j 

Cette Dioné était fille d Lranus-, elle par- 
tage avec Jupiter l'encens que 1 on brûle au 
temple de Dodone, ^ et cette association de 
divinités sert à multiplier les sacrifices et les 
offrandes. 

Tels étaient les récits qu on nous faisait 
ùAmbracie. Cependant lliivor approchait, 
et nous pensions à quitter cette ville. Nous 
trouvâmes un vaisseau marchand qui par- 
tait pour Naupacte, située dans le gollé de 
Crissa. Nous y fûmes admis comme passa- 
gers, et dès que le beau temps fut décidé, 
nous sortîmes du port et du gollé d'Ambra- 
cie. Nous trouvâmes bientôt la presqu ile de 
Leucade, séparée du continent par un isthme 
très étroit. Nous vîmes des matelots qui j 
pour ne pas faire le tour de la presqu'île , 

■ Dem. in Mid. p. 6i I. Tayl. io eamd. orat. p. 179. 
' Slrab. lib. 7, p. 329. 



CHAPITRE TRENTE-SIXIERiE. 4^9 

transportaient à force de bras leur vaisseau 
par dessus cette langue de terre. ' Comme 
le nôtre était plus gros , nous prîmes le parti 
de raser les côtes occidentales de Leucade, 
et nous parvinraes à son extrémité formée 
par une montagne très élevée, taillée à pic, 
sur le sommet de laquelle est un temple 
d'Apollon, que les matelots distinguent et 
saluent de loin. Ce fut là que s'offrit à nous 
une scène capable d inspirer le plus grand 
efliroi. ^ 

Pendant qu'un grand nombre de bateaux 
se rangeaient circulairement au pied du pro- 
montoire, quantité de gens s'efforçaient d'en 
gagner le sommet. Les uns s'arrêtaient au- 
près du temple; les autres grimpaient sur 
des pointes de rocher, comme pour être té- 
moins d'un événement extraordinaire. Leurs 
mouvements n'annonçaient rien de sinistre, 
et nous étions dans une parfaite sécurité, 
quand tout -à-coup nous vîmes sur une 
roche écartée plusieurs de ces hommes en 
saisir un d'entre eux, et le précipiter dans 
la mer, au milieu des cris de joie qui s'éle- 
vaient , tant sur la montagne que dans les 

* Thucyd. lib. 3, cap. 8ii 

' Strab. lii). lo, p. 4.32. 

3. 35 



4lO VOYAGE DANACHARSrS, 

bateaux. Cet homme était couvert de plu- 
mes; on lui avait de plus attaché des oi- 
seaux qui, eu déployant leurs ailes, retar- 
daient sa chute. A peine fut-il dans la mer, 
que les bateliers empressés de le secourir, 
l'en retirèrent , et lui prodiguèrent tous les 
soins quon pourrait exiger de Tamitié la 
plus tendi'e. ' J'avais été si frappé dans le 
premier moment, que je m écriai : Ah, bar- 
bares ! est-ce ainsi que vous vous jouez de 
la vie des hommes? Mais ceux du vaisseau 
s'étaient fait un amusement de ma surprise 
et de mon indignation. A la fin un ciloyori 
d Ambracie me dit : Ce peuple, qui célèbre 
tous les ans, à pareil jour, la fête d Apollon, 
est dans fusage d'offrir à ce dieu un sacrifice 
expiatoire, et de détourner sur la télé de la 
victime tous les fléaux dont il est menacé. 
On choisit pour cet efi'et un homme cou- 
damné à subir le dernier supplice. 11 périt 
rarement dans les flots; et, après feu avoir 
sauvé, on le bannit à perpétuité des terres 
de Leucade. ^ 

Vousserezbien plus étonné, ajouta l'Am- 
hraciotc , quand vous connaîtrez létrange 

' Stral). lih. 10, p. 452. Amprl. lib. nieinor. cap. 8. 
* SlraJj. ibid. 



CHAPITRE TREXTE-SIXIÈME. ^11 

opinion qui s'est établie parmi les Grecs. 
Ccst que le saut de Leucade est un puissant 
leraùdc contre les fureurs de l'amour. ' Ou 
a vu plus d une fois des amants malheureux 
veuiràLeucade, monter sur cepromontoire, 
offrir des sacrifices dans biiteraple d'Apollon , 
s'engager par un vœu formel de s'élancer 
dans la mer, et s'y précipiter d'oux-mèmcïx. 

On prétend que quelques-uns furent 
guéris des maux qu'ils souffraient ; et l'on 
cite entre autres un citoyen de Buthroton 
en Epirc, qui, toujours prêt à senllanimcr 
pour des objets nouveaux, se soumit quatre 
fois à cette épreuve , et toujours avec le 
même succès. '^ Cependant, comme la plu- 
part de ceux qui font tentée, ne prenaient 
aucune précaution pour rendre leur chute 
moins rapide, presque tous y ont perdu la 
vie, et des femmes en ont été souvent les 
déplorables victimes. 

On montre à Leucade le tombeau d'Ar- 
témise , de cette fameuse reine de Carie qui 
donna tant de preuves de son courage à la 
bataille de Salamine. ^ Éprise d'une passion 

' Plolem. Hcpliee«t. ap. Pliot. p. 49'* 

' Id. ibid. 

^ Herodot. iib. 8 , cap. 87. 



4l2 VOYAGE DANACHARSIS, 

violente pour un jeune homme qui ne ré- 
pondait pas à son amour, elle le surprit dans 
le sommeil, et lui creva 1rs yeux. Bientôt 
les regrets et le désespoir Famenèrent à Leu- 
cade, où elle périt dans les Ilots, malgré les 
elForts que Ion fit jjour la sauver. ' 

Telle fut aussi la fin de la malheureuse 
Sapho. Abandonnée de Phaon son amant, 
elle vint ici chercher un soulagement à ses 
peines, et ny trouva que la mort. ^ Ces 
exemples ont tellement décrédilé le saut de 
Leucadc, qu on ne voit plus guère damants 
s'engager, par des vœux indiscrets, à les 
imiter. 

En continuant notre ronte, nous vîmes 
à droite les iles d Ithaque et de Céphallénie ; 
à gauche , les rivages de rAcarnanic. On 
trouve dans cette dernière province quel- 
ques villes considérables, ^ quantité de pe- 
tits bourgs fortifiés, '^ plusieurs peuples d'o- 
rigine dilicirente, ^ mais associés dans une 
confédération géuérale, et presque toujours 

' Ptolcm. Hcphœst. ap. Pliot. p. 49 1< 
- jVIeii.ind. ap. Strab. lib. lo, p. 452. 
^ Tliuryd. lib. ?, , cap. 102. 
4 Dii.d. Ii'\ 19, p. ^08. 
"i Suab. lib. 7,p 3a 1. 



CHAPITRE TRENTE-SIXIÈME. 4l3 

en guerre contre les Ltoliens leurs voisins, 
dont les états sont séparés des leurs par le 
fleuve Acliéloûs. Les Acarnaniens sont fi- 
dèles H leur parole, et extrêmement jaloux 
de leur liberté. ' 

Après avoir passé rembouchure de l'A- 
chéloûs, nous rasâmes pendant toute une 
journée les côtes de lEtolie. ^ Ce pays, où 
l^on trouve des campagnes fertiles, est ha- 
bité par une nation guerrière , ^ et divisé en 
diverses peuplades dont la plupart ne soiit 
pas grecques d'origine, et dont quelques- 
unes conservent encore des restes de leur 
ancienne barbarie, parlant une langue très 
difficile à entendre, vivant de chair crue, 
ayant pour domiciles des bourgs sans dé- 
fense. ^ Ces difi'érentes peuplades , en réu- 
nissant leurs intérêts, ont formé une grande 
association, semblable à celle des Béotiens, 
des Thessaliens et des Acarnaniens. Elles 
s'assemblent tous les ans , par députés , dans 
la ville de Thermus, pour élire les chefs qui 

* Polyb. lib. 4> P- 299. 

' Dicwaicl). sutt. grifc. v. 63, p. 5. Sryl. peripL 

P"3- i4- 

' Siral). lil). 10, p. /(5o. Palmer. Grasc. antiq. p. 423. 

^ Tliucvd. lib. 3 , cap. r)4- 

35. 



4l4 VOYAGE D ANACIIARSIS, 

doivent les gouverner. ' Le fasEe qu'on 
étale dans cette assemblée , les jeux , les 
fêtes , le concours des marchands et des 
spectateurs 5 la rendent aussi brillante qu'au- 
guste ^ 

LesEtoliens nerespeclenl ni lesalliances, 
ni les traités. Dès que la guerre sallume en- 
tre deux nations voisines de leur pa}s, ils 
les laissent s'affaiblir, tombent ensuite sur 
elles, et leur enlèvent les prises qu'elles 
ont faites. Ils appellent cela butiner dans le 
butin. ^ 

Ils sont fort adonnés à la piraterie, ainsi 
que les Acarnaniens et les Locres Ozolcs. 
Tous les habitants de cette côte n'attachent 
à cette profession aucune idée d'injustice ou 
d'infamie. C'est un reste des mœurs de l'an- 
cienne Grèce, et c'est par une suite de ces 
moeurs qu ils ne quittent point leurs armes, 
même en temps de paix. ^ Leurs cavaliers 
sont très redoula])h.>s quand ils combattent 
corps à corps; beaucoup moins, quand ils 

' Stral). lib. lo, p. 4^3. Poljb. cxecrpt. legat, c. 74 > 
pfl-. 8g5. 

2 Polyb. ibiJ. lib. 5,p. 357. 

3 1(1. ibid. lib. 17, p. 746. 
A Thucj cl. lib. I . cap. 5. 



CHAPITRE TRENTE SIXIEmi,. /[lÙ 

sont en bataille rangée. On observe pré- 
cisément le contraire parmi les Tliessa- 
liens. ' 

A l'est de rAcbélous , on trouve des 
lions : on en retrouve en remontant vers le 
nord jusqu au fleuve Nestus en Thrace. Il 
semble que dans ce long espace ils n'occu- 
pent qu une lisière, à laquelle ces deux fleu- 
ves servent de bornes; le premier, du côté 
du conchant; le second, du côté du levant. 
On dit que ces animaux sont inconnus aux 
autres régions de 1 Europe. ' 

Après quatre jours de navigation , ^ nous 
arrivâmes à Naupacte , ville située au pied 
d une montagne, ^ dans le pays des Locres 
Ozoles. Nous AÎmes sur le rivage un temple 
de Neptune, et tout auprès un antre couvert 
d offrandes, et consacré à Vénus. Nous y 
trouvâmes quelques veuves qui venaient de- 
mander à la déesse un nouvel époux ^ 

« Polyh. lib. 4, p. 278. 

^ Herodot. lib. 7, cap. 126. Aristot. liist. animal. 1. 6, 
cap. 3i, t. I, p. 884. 

^ .^cyl.ix, peripl. ap. î5<'r>Kr. min. t. i , p. 12 , etc. Di- 
CK'arcli. stat. Crsee. t. 2, p. /f. 

4 Voyage de Spon, t. 2, p. 18. 

5 Pausan. lib. lo, p, 8^,8, 



4l6 VOYAGE D^ANACIIARSrS, 

Le lendemain nous prîmes un petit na- 
vire qui nous conduisit à Pag^e, port de la 
Mégaride, et de là nous nous rendîmes à 
Athènes. 



CHAPITRE XXXVII. 

Voyage de Mégare , de Coiinthe , de Sicjone el 
de l'Achaïe. 

Nous passâmes l'hiver à Athènes, attendant 
avec impatience le moment de reprendre la 
suite de nos voyages. Nous avions vu les 
provinces septentrionales de la Grèce. Il 
nous restait à parcourir celles du Pélopo- 
nèse : nous en prîmes le chemin au retour 
du printemps, (a) 

Après avoir traversé la ville d'Eleusis , 
dont je parlerai dans la suite, nous entrri- 
mes dans la Mégaride qui sépare les états 
d Athènes de ceux de Corinthe. On y trouve 
un petit nombre de villes cl de bourgs. Mé- 
gare , qui en est la capitale, tenait autreff^is 
au port de Niséc par deux longues murailles 
que les habitants se crurent obligés de dé- 
truire, il y a environ un siècle. ' Elle fui 

(fi) Vrrs le mois de mars de l'an 35t> avant .1. C. 
' llmcjd. lib. 4, rap. lOÇ). ^tr.'Jj. lib. 7, p. 39a. 



CHAPITRE TRENTE SEPTIÈME. \lj 

long -temps soumise à des rois. ' La démo- 
cratie y subsista, jusqu'à ce que les orateurs 
publics, pour plaire à la multitude, renga- 
gèrent à se partager les dépouilles des riches 
citoyens. Le gouvernement oligarchique y 
fut alors étaJ)li; ^ de nos jours, le peuple a 
repris son autorité. ^ 

Les Athéniens se souviennent que cette 
province faisait autrefois partie de leur do- 
maine,^ et ils voudraient bien l'y réunir; 
car elle pourrait, en certaines occurrences, 
leur servir de barrière ^ : mais elle a plus d une 
fois attiré leurs armes, pour avoir préféré à 
leur alliance celle de Lacédémonc. Pendant 
la guerre du Péloponèse, ils la réduisirent à 
la dernière extrémité, soit en ravageant ses 
campagnes,^ soit en lui interdisant tout 
commerce avec leurs états. ' 

Pendant la paix, les Mégariens portent â 

• Pausan. lib. i , cap. 3g, p. gS ; cap. 4 ' > P- 99- 

'Tliucjd. lib. 4, cap. "j ^ . kintot. derep. lib. 5, cap. 2, 
t\ 2, p. 388 ; cap. 5, p. 3y2. 

î Diod. lib. i5,p. 357. 

4Strab. lib. jr, p. 392. Pausan. lib. i,cap. 42 jP- loi. 

5 Demosth. in Philip. 3, p. gS. 

^ Tlmcyd. lib. 2., cap. 3i. Pausan. ibid. c. 4o, p. 97. 

7 Tliucyd. lib. i , c. 67. Apistoph. ia Afiharn. v. 520,; 
ïd. in pac. v. G08. Schoi. ibid. 



4l8 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

Athènes leurs denrées, et surtout une assez 
grande quantité de sel, qu'ils ramassent sur 
les rochers qui sont aux environs du port. ' 
Quoiqu'ils ne possèdent qu'un petit terri- 
toire aussi ingrat que celui de lAttique,* 
plusieurs se sont enrichis par une sage éco- 
nomie; ^ d'autres, par un goût de parcimo- 
nie,'^ qui leur a donné la réputation de 
n'employer dans les traités, ainsi que dans 
le commerce, que les ruses de la mauvaise 
foi et de l'espril mercantile. ^ 

Ils eurent dans le siècle dernier queirpies 
succès brillants ; leur puissance est aujour- 
dhui anéantie; mais leur vanité s'est accrue 
en raison de leur faiblesse, et ils se souvien- 
nent plus de ce qu'ils ont clé que de ce 
qu'ils sont. Le soir môme de notre arrivée, 
soupant avec les principaux citoyens, nous 
les interrogeâmes sur l'état de leur marine; 
ils nous répondirent : Au temps de la guerre 
des Perses, nous avions vingt galères à la 
balailledeSalaminc. " — Pourriez-vousmet- 

' Aristopli. in Acliarn. v. 5ao et j6o. Schol. ihid. 

^ Strab. lib. jr, p. 3<j3. 

^ Isocr. in pac. t. i , p. 48o. 

4 Deiiiosth. in 'Se.rr. p. 866. 

5 Aristnph. Lliid. v. ^38. Schol. ibiil. Suid. in Mey*^. 
* Herodot. lib. 8, cap. 4j. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. ^IC) 

Ire sur pied une bonne armée? — Nous 
avions trois mille soldats à la bataille de 
Platée. ' — Votie population est-elle nom- 
breuse? — Elle l'était si fort autrefois , que 
nous fûmes obligés dcnvoyer des colonies 
en Sicile, ^ dans la Propontide, ^ au Bos- 
phore de Thrace ^ et au Pont-Euxin. ^ Ils 
tâchèrent ensuite de se justifier de quelcpies 
perfidies qu on leur reproche, ^ et nous ra- 
contèrent une anecdote qui mérite dêtre 
conservée. Les habitants de la Mégaride 
avaient pris les armes les uns con.lre les au- 
tres. Il fut convenu que la guerre ne suspen- 
drait point les travaux de la campagne. Le 
soldat qui enlevait un laboureur, 1 amenait 
dans sa maison, ladmettait à sa table, et le 
renvoyait avant que d'avoir reçu la rançon 
dont ils étaient convenus. Le prisonnier 
s'empressait de l'apporter , dès qu'il avait pu 
la rassembler. On n emplo} ait pas le minis- 
tère des lois contre celui qui manquait à sa 
parole, mais il était partout détesté pour 

' llerodot. lib. 9, cap. 28. 

' Strab. lib. 6 , p. 267. 

^ Scynin. in descr. orb. v. 7 1 5. 

4 Strab. lib. 7, p. 3 20. Scymii. ibid, v. 71G fit ^49- 

5 Strab. ibid. p. 3ir), 

^' Epist. rbilipp. ap. Uernoetli. p. 1 1,(. 



420 "VOYAGE d'aNACHARSIS, 

son ingratitude et son infamie. ' Ce fait ne 
s est donc pas passé de nos jours, leur dis-je? 
Non, répondirent-ils, il est du commence- 
ment de cet empire. Je me doutais bien, re- 
pris-je, qu'il appartenait aux siècles d'igno 
rance. 

Les jours suivants, on nous montra plu- 
sieurs statues; les unes en bois, * et c étaient 
les plus anciennes -, d'autres en or et eu 
ivoire, ^ et ce n'étaient pas les plus belles, 
d autres enfin en marbre ou en bronze, exé- 
cutées par Praxitèle et par Scopas. ^ Nous 
vîmes aussi la maison du sénat, ^ et d'autres 
édifices construits d'une pierre très blanche, 
très facile à tailler, et pleine de coquilles pé- 
trifiées. ^ 

Il existe dans cette ville une célèl)re école 
de philosophie. ' (a) Euclide son fondateur 
fut un des plus zélés disciples de Socrate : 

' Plut. qu£cst. graec. t. 2 , p. 2Ç)5. 
^ Pausan. lib. i , cap. /^2, p. 102. 
^ Id. ibid. c. 40. p. 97; c. 42? P- '0'; c. 43» P- 'o5. 

4 ;d. iliid. cap. 43, p. io5; cap. 44> p- '°*^* 

5 Id. ilîid. «ip. 4^' P- 101. 
" Id. ibid. cap. 44 i P- I07' 

7 Bruck. liibt. philos, t. i , p. 610. 
(a) Voyez., pour leê auU«s école», le Cbftpitre XXIX 
de cet ouvrage. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 421 

malgré la distance des lieux, malgré la peine 
de morl décernée par les Athéniens contre 
tout Mégarien qui oserait franchir leurs li- 
mites, on le vit plus d'une fois partir le soir 
déguisé en femme, passer quelques moments 
avec son maître, et s'en retourner à la ppinle 
du jour. ' Ils examinaient ensemble en quoi 
consiste le vrai bien. Socrate, qui dirigeait 
ses recherches vers cet unique point, n'em- 
ploya, pour l'atteindre, que des moyens sim- 
ples; mais Euchde, trop familiarisé avec les 
écrits de Parménide et de lécole d'Élée ^ 
eut recours dans la suite à la voie des abs- 
tractions, voie souvent dangereuse, et plus 
souvent impénétrable. Ses principes sont 
assez conformes à ceux de Platon : il disait 
que le vrai bien doit être un, toujours le 
même, toujours semblable à lui-même. ^ Il 
iallait ensuite définir ces dilîërentes pro- 
priétés; et la chose du monde qu'il nous im- 
porte le plus de savoir, fat la plus ditlicilé à 
entendre. 

Ce qui servit A l'obscurcir, ce fut la mé- 
thode déjà reçue d opposer à une proposi- 



' Aul. Gell. lib. 6, cap. lo. 

- IJi'i^. Laort. JiL. 2, 5. loG. 

^ <Jiccr. ac-d. a, cup. 42, t. a, p. S/}. 

^ 36 



422 VOYAGE d'a N A C H A RSIS, 

tion la proposition contraire, et de se Lor- 
lier à les agiter long-temps ensemble. Un 
instrument qu'on découvrit alors contribua 
souvent à augmenter la confusion; je parle 
des règles du syllogisme , dont les coups 
aussi terribles qu imprévus, terrassent l'ad- 
versaire qui n'est pas assez adroit pour les 
détourner. Bientôt les sublilit('s de la métar 
physique s'étayant des ruse.-, de la logique, 
les mots prirent la place des choses, et les 
jeunes élèves ne puisèrent dans les écoles 
que 1 esprit d'aigreur et de contradiction. 

Euclide l'introduisit dans la sieni^e, peut- 
être sans le vouloir, car il était natnrellc- 
mcnt doux et patient. Son frère, qui croyait 
avoir à s eu pkiiudre , lui dit lU) jour dans sa 
colère : (c Je veux mourir, si je ne me venge. Et 
u moi, répondit Kuclide, si je ne te force ù 
« m'aimer encore. ' m Mais il céda trop sou- 
vent au plaisir de muliiplier et de vaincre 
les dilticullés, et ne j)révit j)asque des prin- 
cipes souvent ébranlés perdent une partie 
de leurs forces. 

Eubuiide de i\Iilet,son successeur, con- 
duisit ses disciples par des sentiers encore 
plus glissants et plus tortueux. Euclide 

■ Plut, de fiatcrn. amor. t. 2, p. 1^89. 



CHAPITRE TREJtTE-SEPTIÈME. /\23 

exerçait les esprits, Eubulide les secouait 
avec violence. Ils avaient l'un et 1 autre beau- 
coup fie connaissances et de lumières : je de- 
vais en avertir avant que de parlerdu second. 

Nous le trouvâmes entouré de jeunes gens 
attentifs à toutes ses paroles, et jusqu à ses 
moindres signes. Il nous entretint de la ma- 
nière dont il les dressait, et nous comprî- 
mes qu'il prélérait la guerre ofTensive à la 
dciensive. Nous le priâmes de nous donner 
le spectacle d'une bataille ; et pendant qu on 
en faisait les apprêts, il nous dit qu d avait 
découvert plusieurs espèces de syllogismes, 
tous d un secours merveilleux pour eclaircir 
les idées. L'un s'appelait le voilé 5 un autre, 
le chauve; un troisième, le menteur, et 
ainsi des autres. ' 

Je vais en essayer quelques-uns en votre 
présence, ajouta-t-il ; ils seront suivis du 
combat dont vous désirez être les témoins : 
ne les jugez pas légèrement-, il en est qui ar- 
rêtent les meilleurs esprits, et les engagent 
dans des défilés d'où ils ont bien de la peine 
à sortir. * 

' Diog. Laert. lib. 2, §. jo8. Mena^. ibid. 
^ Aristot. de mon lib. 7, cap. 2, l. a, p. 87. CicWy 
•cad. 3 , cap. 3o , t. a , p. 4o. 



4^4 VOYAGE DANACHARSIS, 

Dans ce moment parut une ligure voilée 
depuis la tête jusqu'aux pieds. Il me de- 
manda si je la connaissais. Je répondis que 
non. Eh Lien! réprit-il , voici comme j argu- 
mente : Vous ne connaissez pas cet homme ; 
or cet homme est votre ami; donc vous ne 
connaissez pas votre ami. ' Il abattit le 
voile, et je vis en effet un jeune Athénien 
avec qui j étais fort lié. Eubulide sadressant 
tout de suite à Philotas : Qu'est-ce qu un 
homme chauve, lui dit-il? _ CVst celui qui 

n'a point de cheveux . Et s'il lui en restait 

un , le serait - il encore ? — Sans doute. 
— S'il lui en restait deux, trois, quatre? 
Il poussa cette série de nombres assez 
loin, augmentant toujours dune unité, 
jusquA ce que Philotas finit par avouer 
que l'homme en question ne serait plus 
chauve. Donc, reprit Eubulide, un seul che- 
veu sutht pour qu un homme ne soit point 
chauve, et cependant vous aviez daJ)ord 
assuré le contraire. ^ Vous sentez bien , 
ajouta-t-il, qu'on prouvera de même ([u un 
seul mouton sufllt pour former un trou- 
peau, un seul grain pour donner la mesure 

* Lucian. de v'itar. auct. t. i , p. 5G.3. 

*• Mouag. ad Dioj. Lacrt. lib, 2, §. 108, p. 122. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIEME. 425 

exacte d un boisse.iu. Nous parûmes si éton- 
nés de ces misérables étjuivoques , et si em- 
barrassés de notre maintien, que tous les 
écoliers éclatèrent de rire. 

Cependant 1 infatigable Eubulide nous 
disait : Vnici enfin le nœud le plus difficile 
à délier. Epiménide a dit que tous les Cré' 
lois sont menteurs ; or il était Cretois lui- 
même; donc il a menti; donc les Cretois ne 
sont pas menteurs; donc Epiménide n'a pas 
menti; donc les Cretois sont menteurs. ' Il 
achève à peine , et s écrie tout à coup : Aux 
armes! aux armes! attaquez, défendez le 
mensonge d Epiménide, 

A ces mots, lœil en feu, le geste mena- 
çant, les deux partis s avancent, se pres- 
sent, se repoussent, font pleuvoir l'un sur 
l'autre une grêle de syllogismes, de rophis- 
mes, de paralogismes. Bientôt les ténèbres 
s'épaississent, les rangs se confondent, les 
vainqueurs el les vaincus se percent de 
leurs propres armes, ou tombent dans IcS 
mêmes pièges. Des paroles outrageantes se 
croisent dans les airs, et sont enfin ('tomTées 
par les cris perçants dont la saile retentit. 

' Gassfnd. de logic. t. i , cap. 3, p. 4o. Bayl. dict. à 
l'ait Euclidc , Dute D. 

36. 



426 VOYAGE D'AlS\\CnARSIS, 

L'action allait recommencer, lorsque Phi- 
lofas dit àEuhulide, que chaque parti était 
moins attentif à établir une opinion qu à dé- 
truire celle de Tennemi; ce qui est une mau- 
^ aise manière de raisonner. De mon cote, je 
lui fis observer que ses disciples paraissaient 
plus ardents à faire triomj)lier Terreur que la 
vérilc; ce qui est une dangereuse manière 
d agir. ' 11 se disposait à me répondre, lors- 
qu'on nous avertit que nos voitures étaient 
prêtes. Nous primes congé de lui, et nous 
déplorâmes , en nous retirant , l'indigne 
aous que les sophistes faisaient de leur 
esprit et des dispositions de leurs élèves. 

Pour nous rendre h 1 isthme de Coiijuhe, 
notre guide nous conduisit , par des hau- 
teurs, sur une corniche taillée dans le roc, 
très étroite, très rude, élevée au dessus de 
la mer, sur la croupe d'une montagne qui 
porte sa tète dans les cieux 5 ^ c'est le fa- 
meux défilé où Ton dit que se tenait ce 
Sciron qui précipitait les voyageurs dans 
la mer après les avoir dépouillés , et à 

' Plut, de stoic. rcpugn. t. 2, p. io3G. 

^ Spon, v(iy;i!^. L 2j p. 1 ji. Cliaudl. tra.'. in Oreccc, 

«Lapt. 4'i,p. nj{3. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 427 

qui Thésée fit subir le même genre de 
mort. ' 

Rien de si eflrayant que ce traji'l au pre- 
mier coup-d'œilj nous n osions arrêter nos 
regards sur l'abuue -, les mugissements des 
flots semblaient nous avertir , à tous mo- 
ments, que nous étions suspendus entre la 
mort et la vie. Bientôt familiarisés avec le 
danger, nous jouiracs avec plaisir d un spec- 
tacle intéressant. Des vents impétueux fran- 
chissaient le sommet des rochers que nous 
avions à droite, grondaient au dessus de nos 
tèles, et, divisés en tourbillons, tombaient 
à plomb sur diftérents points de la surface 
de la mer, la bouleversaient et la blanchis- 
saient d écume en certains endroits , tandis 
que dans les espaces intermédiaires elle res- 
tait unie et tranquille. ^ 

Le sentier que nous suivions se prolonge 
pendant environ quarante-huit stades, ^ (a) 
s'inclinant et se relevant tour ù tour jus- 
qu'auprès de Cromyon , port et château des 

' Plut, in 1 lies. t. i , p. 4- 

^ W hel. a jouin. book 6, p. /[^G. 

5 Plin. lib. 4, cap. j, p. H)(y. Wlu'l. ibicL 

('/) Environ une lituc trois rjuia ts. 



428 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

Corinthiens j éloigné de cent vingt stades de 
leur capitale. ' (a) En continuant de longer 
la mer par un chemin plus commode et plus 
beau, nous arrivâmes aux lieux où la lar- 
geur de l'isthme n est plus que de quarante 
stades. "* (b) G est là que les peuples du Pc- 
loponèse ont quelquefois pris le parti de se 
retrancher, quand ils craignaient une inva- 
sion ; ^ c est là aussi qu'ils célèbrent les jeux 
isthmiques, auprès d un temple de Neptune 
et d'un bois de pins consacré à ce dieu. ^ 

Le pays des Corinthiens est resserre entre 
des bornes fort étroites : quoiqu il s'étende 
davantage le long de la mer, un vaisseau 
pourrait dans une journée en parcourir la 
côte, ^ Son territoire ofl're quelques riches 
campagnes, et plus souvent un sol inégal et 

' Tliiicyd. lib. 4 1 cap- 45. 

(n) Quatre lieues et demie. 

' Scylax, peripl. ap. gropr. min. t. i , p. lo- Strab. 
lib. 8, p. 334 et 335. Diod. lih. 1 1, p. 14. 

(/<) Environ une lieue et demie 

* Herodo!. lib. 8, c. 4o. Isoir. in paucg. !. i , p. iGG. 
Diotl. lib. i5, p. 38o. 

4 Pind. oljmp. od. i3, v. 5. Id. istlmv od. i. iiuab. 
ibid. P.nusan. lib. 2, cap. 1 , p. 112. 

5 iicjlax, ibid. p. 1 5 «t a I. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 42^ 

peu fertile. ' On y recueille un vin d'assez 
mauvaise qualité. ' 

La ville est située au pied d'une hautff 
montagne, sur laquelle on a construit une 
citadelle. ^ Au midi, elle a pour défense la 
montagne elle-même, qui en cet endroit est 
extrêmement escarpée. Des remparts très 
forts et très éievés ^ la protègent des trois 
autres côtés. Son circuit est de quarante 
stades; (a) mais, comme les aiurs sVtendcnl 
sur les flancs de la montagne , et embrassent 
la citad«lle, on peut dire que Teuceinte to- 
tale est de quatre-vingt-cinq stades. ^ (b) 

La mer de Crissa et la mer Saroniquc 
viennent expirer à ses pieds, comme pour 
reconnaître sa puissance. Sur la première 
est le port de Léchée, qui tient à la viile par 
une double muraille, longue d environ douze 
stades. ^ (c) Sur la seconde , est le port de 

' Sirab. lib. 8.p. 382. 
' Alex. ap. AtLcn. lib. i , cap, 23, p. 3o. 
' ."-frnb. ibid. p. 37«). Pausan. lib. a, cap. 4» P- !*'• 
^ Plut, «ipoplith. lacon. t. 2, p. 2i5. 
(«) Environ une lieue et demie. 
5 Strab. iliid. p. 3^p. 

(h) Trois lieues cinq cent trente-deux toises. 
^ Xenopl). l:ist. gr.Tc. lib. 4i ?■ 522 et jso. Id. iw 
Ages. p. 6()i. Strab. ibid. p. 38o. 
(c) Près d'une demi-lieue. 



43o TOYAGE d'aNACIIARSIS, 

Cencîirée, éloigné de Corinthe de soixante- 
dix stades. ' (a) 

Un grand nombre d'édifices sacrés et 
profanes, anciens et modernes, embellis- 
seat cetle ville. Après avoir visité la place, 
décorée, suivant l'usage, de temples et de 
statues, ^ nous vîmes le théâtre, où l'assem- 
blée du peuple délibère sur les affaires de 
l'état, et où. l'on donne des combats de mu- 
sique et d'autres jeux dont les fêtes sont 
accompagnées. ^ 

On nous montra le tombeau des deux fds 
de Médée. Les Corinthiens les arrachèrent 
des autels où cetle mère infortunée les avait 
déposés, et les assommèrent à coups de 
pierres. En punition de ce crime, une ma- 
ladie épidémique enleva leurs enfants au 
berceau, jusqu'à ce que dociles à la voix de 
l'oracle, ils s'engagèrent à honorer tous les 
ans la mémoire des victimes de leur fu- 
reur. ■* Je croyais, dis-jc alors, sur f autorité 

' Strab. lib. 8,p. 3 80. 

{ci) Près de trois lieues. 

^ Xcnoph. lii.t. gULc. lib. .1, p. jai. Pausan. lib. 2, 
cap. 2 , p. I 1 5. 

^ Phit. in A rat. t. i , p. io3 j . l'alyan. stiat. 1. 4 . <"• 6. 

^ Paiisan. ibicl. cap. 3, p. 1 18. .l.lian. var. liist. lib. S. 
c.Ui. Pariiiea. et Uidyin. ap. scliol. Kurip. in Mi'd. v.273. 



43i 

d Euripide , que cette princesse les avait 
égorgés ellc-mèiue. ' .1 ai oui dire, ivpondit 
un des assistants, que le poète se lai.^si ga- 
gner par une somme de cinq talents (a) qu'il 
reçut de nos mni^'istrats : ^ quoi qu'il en 
soit, à quoi ])on le dissimuler? un ancien 
usage prouve clairement que nos pères fu- 
rent coupables ; car c'est pour rappeler et 
expier leur crime, que nos enfants doivent, 
jusquà un certain Age, avoir la tête rasée et 
porter une robe noire. ^ 

Le chemin qui conduit à la citadelle se 
replie en tant de manières, qu on fait trente 
stades avant que d'en atteindre le sommet. 'i 
Nous arrivâmes auprès d une source nommée 
Pirène, où Ion prétend que BcUérophou 
trouva le cheval Pégase. Les eaux en sont 
exlrèmemcnt froides et limpides : ^ comme 
elles nontpasdissucapparcijlc, on croit (pio 
par des canaux naturellement creusés dans 
le roc, elles descendent dans la ville, où ellci 

' Kurip. in Med. v. 127 i et alibi. 

('/) Vingt-sept mille livres. 
^ Parrneii. ap. scliol. Euiipid. in MrJ. 
■' Pausan. lih. 2, cap. 3, p. i 18. 

•» Strab. lib. 8, p. 379. Spo», voyai^. t. %, p. 17!». 
Wlirler, book 6, p. \'io. 

5 htrah. iLiii. Ailirn, lib. :i , cap. G, p. f^J. 



^'à:i VOYAGE ff'ANACHARSIS, 

t'ormcnt une fontaine dont leau est renom- 
mée pour sa légèreté , ' et qui suffirait aux 
besoins des habitants, quand même ils n'au- 
raient pas cette grande quantité de puits 
qu ils se sont ménagés. ^ 

La position de la citadelle et ses remparts 
la rendent si forte, qu'on ne pourrait s^en 
emparer que par trahison ^ ou par famine. 
Nous vîmes à l'entrée le temple de Vénus, 
dont la statue est couverte d'armes brillan- 
tes : elle est accompagnée de celle de l'Amour, 
et de celle du Soleil qu'on adorait en ce lieu 
avant que le culte de Vénus y fût introduit. 4 

De cette région élevée, la déesse semble 
régner sur la terre et sur les mers. Telle était 
l'illusion que faisait sur nous le superbe 
spectacle qui s'ofiiait à nos yeux. Du côté 
du nord, la vue s etindait jusqu'au Parnasse 
etàlHélicon; à lest, jusquà l'île dÉgine, 
à la citadelle d^Athùues et au ])romonLoire 
de Sunium; à louest, sur les riches campa- 
gnes de Sicyone. ^ Nous promenions avec 

' Atlieii. lib. 1 , cap. !ï , p. 43. 

aSlrnl). lib. 8, p. 379. 

^ Plut, in Arat. t. i , p. io34 et io35. 

4 Paii.saii. lil). 2, cap. 4^ P- i^'' 

5 Stiiil). lib. 8, p. 37;). .^jpoii, f. i, p. 17;). IVlifilcr, 
imok 6, p. 44^- 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 4^3 

plaisir nos regards sur les deux golfes dont 
les eauxvieniient se briser contre cet isthme, 
que Pindare a raison de comparer à un pont 
construit par la nature au milieu des mers, 
j)our lier ensemble les deux principales par- 
ties de la Grèce. ' 

A cet aspect, il semble qu'on ne saurait 
établir aucune communication de 1 un de 
ces continents à 1 autre, sans Faveu de Co- 
rinlbe; '^ et l'on est fondé à regarder cette 
Mlle comme le boulevard du Péloponèse, et 
1 une des entraves de la Grèce : ^ mais la ja- 
lousie des autres peuples n'ayant jamais 
permis aux Corinthiens de leur interdire le 
passage de 1 isthme, ces derniers ont profité 
des avantages de leur position, pour amas- 
ser des richesses considérables. 

Dès qu'il parut des navigateurs, il parut 
des pirates, par la m.ôme raison quil y eut 
des vautours dès qu'il y eut des colombes. 
Le commerce des Grecs ne se faisant d'abord 
que par terre, suivit le chemin de l'isthme 
pour entrer dans le Péloponèse, ou pour en 
sortir. Les Corinthiens en retiraient un 

» Pind. istlini, od. 4, v. 34. Schol. ibid. 

° Plut, in Arat. t. i , p. io44- 

' Id. in aniat. narrât, t. 2, p. 77a. Polyb. 1. i^.p. ^OJ. 

3. 3t 



434 VOYAGE d'aNACIIARSIS, 

droit, et parvinrent à un certain degré d'o- 
pulence. * Quand on eut détruit les pirates, 
les vaisseaux , dirigés par une faible expé- 
rience , n'osaient altVonter la mer orageuse 
qui sélend depuis 1 île de Crète jusqu'au 
cap Malée en Laconie. ^ On disait alors 
en matière de proverbe : Avant de dou- 
bler ce cap , oubliez ce que vous avez âc 
plus cher au monde. ^ On préléra donc de 
se rendre aux mers qui se terminent à 
listhme. 

Les marchandises d Italie , de Sicile et des 
peuples de 1 ouest, abordèrent au port de 
.Léchée ; celles des iles de la mer Egée , des 
côtes de l'Asie mineure et des Phéniciens,^ 
au port de Cenchrée. Dans la suite on les lit 
passer par terre d'un port à l'autre, el Ion 
imagina des moyens pour y transporter les 
Yaisseaux. ^ 

Corinihe, devenue l'entrepAl do l'Asie el 
de 1 Europe , " continua de percevoir des 

• Hoiner, ilind. lil). 2, v. 5^0. Thucyd. lib i • cnp. i .5. 
'■' Honicr. ojyss. L 9, v. 80. Sophocl. in Tracliiii. v. i ao. 
•* Sirab. lib. 8,p. 3:8. 

4 Tliucv»"!. lil). a, cap. fif). 

5 kl. lil). 3, cap. i5;'lib. 8, cap. 8. Strab. ibid. 
p. o3,'ï. Polyb. ap. Suid. in Aitirlf*. 

^Aiistid. istlini. iii IV'ep. t. 1 , p- 4'- ÔFos. Ub. 5, c. 3t 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 4^5 

droits sur les marchandises étrangères , *■ 
couvrit la mer de ses vaisseaux, et forma 
une marine pour protéger son commerce. 
Ses succès excitèrent son industrie ; elle 
donna une nouvelle forme aux navires, et 
les premières trirèmes qui parurent, furent 
l'ouvrage de ses constructeurs. '^ Ses forc-es 
navales la faisant respecter, on se hâta de 
verser dans son sein les productions des au- 
tres pays. Nous vîmes étaler sur le rivage , * 
des rames de papier et des voiles de vais- 
seaux apportées de l'Egypte , l'ivoire de la 
Libye , les cuirs de Cyrène , l'encens de la 
Svrie, les dattes de la Pliéulcie, les tapis d« 
Cartilage, du blé et des fromages de Syra- 
cuse , ^ des poires et des pommes de l'Eubte, 
des esclaves de Phrygie et de Thessalie, sans 
parler d'une foule d autres objets qui arri- 
vent journellement dans les ports de la 
Grèce;, ^ et en particulier dans ceux de Co- 
rintlie. L'appât du gain attire les marchands 
élraiigers, et surtout ceux de Phénicicj ^ et 
» strab. lib. 8, p. 378. 

2 Tlnu'jd. lib. i , cap. i3. Diod. lib. i4, P- 269. 
* Aiiiipl). et Herniip. ap. Atheo. lib. i , c. 2i , p. 27. 

4 Aiistopli. in vosp. v. 834- 

5 Atlieii. il)id. p. 37. 

^ l'iiid. p)Ui. od. 2, V. laS. 



436 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

les jeux solennels de 1 isthme y rassemblent 
un nombre infini de spectateurs. ' 

Tous ces moyens ayant augmenté les ri- 
chesses de la nation, les ouvriers destinés à 
les mettre en œuvre furent protégés, ^ et s'a- 
nimèrent dîme nouvelle émulation. ^ Ils 
s'étaient déjà, du moins à ce qu'on prétend, 
distingués par des inventions utiles, '^ Je ne 
les détaille point, parce que je ne puis en 
déterminer précisément Tobjet. Les arts 
commencent par des tentatives obsciues, et 
essayées en diflërsnîs endroits ; quand ils 
sont perfectionnés, on donne le nom din- 
venteurs à ceux qui , par d lieureux procé- 
dés, en ont facilité la pratique. Jen citerai 
un exemple : cette roue avec laquelle un 
potier voit un vase s aiTondir sous sa main , 
l'historien Ephore , si versé dans la connais- 
sance des usages anciens, me disait un jour 
que le sage Anacharsis l'avait introduite 
parmi les Grecs. ^ Pendant mon séjour a 

I Stxab. lib. 8,p. 378. 

' Herodot, lib. 2, cap, 1G7. 
^ Oros. lib. 5, cap. 3. 

4 Scol. Pind. olymp. od. i3,v. i^. Plin. lib. 35, c, 3, 
II, 2, p. 68.>.; cap. 12, p. 710. 

5 Eplior. ap. Strab. liK 7, p. 3o3. Posidon. ap. Scnec. 
tpist. yo, t. 3, p. 4 1 2. Diog. Laeil. etc. 



CHAPITRE TTxENTE-SEPTlÈME. ^oy 

Corinllie, je voulus en tirer vanité. On me 
répondit que la gloire en était due à l'un de 
leurs concitoyens, nommé Hyperbius: ' un 
interprète d'Homère nous prouva, par un 
passage de ce poète, que cette machine était 
connue avant Hyperbius : ^ Phllotas soutint 
de son côté que Thonneur de 1 invention ap- 
partenait à Thalos, antérieur à Homère, et 
neveu de Dédale d'Athènes. ^ Il en est de 
même de la plupart des découvertes que les 
peuples de la Grèce s'attribuent à l'envi. Ce 
quon doit conclure de leurs prétentions, 
c'est qu'ils cultivèrent de bonne heure les 
arts dont ou les croit les auteurs. 

Coriuthe est pleine de magasins et de 
manufactures; '^ on y fabrique, entre autres 
choses, des couvertures de lit recherchées 
des autres uations. ^ Elle rassemble à grands 
frais les tableaux et les statues des bons maî- 
tres; ^ mais elle n a produit jusqu'ici aucun 
de ces artistes qui font tant d'honneur à la 

' Theophr. ap. schol. Pind. olymp. od. i3, y. 25. 
Plin. lib. ^. cap. 56, t. i , p. 4 1 4- 
2 Homer. iliad. lib. i8, v. 6oo. 
^ Diod. lib. 4, p- 277. 

4 Strab. lib. 8, p. 382. Oros. lib. 5, cap. 3. 

5 Hemiip. ap. Athen. lib. i , cap. 21, p. 2 j. 

6 Polyb. ap. Suab. lib. 8, p. 38i. Flor. lib. 2, c. iG, 

37. 



438 VOYAGE D'ANACHARSIS, 

Grèce , soît qu'elle n'ait pour les cliefs-d'œu- 
vre de l'art quun goût de luxe; soit que la 
nature, se réservant le droit de placer les 
génies, ne laisse aux souverains que le soin 
de les chercher et de les produire au grand 
jour. Cependant on eslirae certains ouvrages 
en bronze et en terre cuite qu on fabrique 
cil cette ville. Elle ne possède point de mines 
de cuivre. ' Ses ouvriers, en mêlant celui 
qu'ils tirent de l'étranger , avec une petite 
quautitéd or et d argent, ^ en composent un 
UK'tal brillant et presque inaccessible à la 
rouille. ^ Ils en font des cuirasses, des cas- 
ques, de petites figures, des coupes, des 
vases inoius estimes encore pour la matière 
que pour le travail , la plupart enrichis de 
Iv'uillagcs, et d'autres ornements exécutés 
au ciselct. ^ C'est avec une égale intelli- 
gence qu'ils retracent les mômes ornements 
sur les ouvrages de terre. ^ La matière la 
phis commune reçoit de la forme élégante 
qu on lui donne , et des cmbellissemeuts 

• Pausan. lib. 2 , cap. 3. 

^ Pliii. lib. 34, cap. 2, p. 640; id. lib. 3^, cap. 3, 
p. ^'ja. Flor. lib. 2, cap. 16. (.)ros. lib. 5, cap. 3. 
^ Cicer. tuscul. lib. 4) «"ap- i4i '• 2. p. 34o. 

4 Id. iu Vrrr. de sign. cap. 44' *• 4' P- ^pi. 

5 âtrab. 1. 8, p. 38 1. Saluias. iu cxercit. l'iio. p. 1 0.(8. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 4^^ 

dont on a soin de la parer, un mérite qui la 
fait préi'ércr aux marbres et aux métaux les 
plus précieu.'^. 

Los femmes de Corintlie se font distin- 
guer parleur beauté-, ' les hommes, par l'a- 
mour du gain et des plaisirs. Us ruinent leur 
santé dans les excès de la table, ^ et l'amour 
n'est plus chez eux qu une licence effrénée. * 
Loin den rougir, ils cherchent à la justifier 
par une institution qui sembla leur en faire 
un devoir. Véâius est leur principale divi- 
nité ; ils lui ont consacré des courtisanes 
chargées de leur ménager sa protection : 
dans les grandes calamités, dans les dangers 
éminents, elles assistent aux sacrifices, et 
marchent en procession avec les autres ci- 
toyens , en chantant des hymnes sacrés. A 
farrivée de Xerxès, on implora leur crédit, 
et j ai vu le tableau où elles sont représentées 
adressant des vœux à la déesse. Des vers de 
Simouide , tracés au bas du tableau, leur at- 
tribuent la gloire d'avoir sauvé les Grecs. •* 

' Anacr. od. 32. 

^ Plat, de rep. lib. 3, t 2, p. 404- 

^ Aristopli. in Tlicsmopli. v. G55. Scbol. iLiJ. Stepha 
in KôpivÔ. 

4 Chanicl. TheoiwiBp. Tim. ap. Atlien. lib. i3 , e. 4» 
p. Sjj. Piud, ap. cumd. p. 574- 



44o VOYAGE d'aNACHARSIS, 

Un si beau triomphe multiplia cette es- 
pèce de prêtresses. Aujourdhui, les particu- 
liers qui veulent assurer le succès de leurs 
entreprises, promettent d offrir à Vénus un 
certain nombre de courtisanes qu'ils font 
venir de divers endroits. ' On en compte 
plus de mille dans celte ville. Elles attirent 
les marchands étrangers; elles ruinent en 
peu de jours un équipage entier; et de là 
le proverbe : Qu'il n'est pas permis à tout le 
monde d'aller à Corinthe. ^ 

Je dois observer ici, que dans toute la 
Grèce, les femmes qui exercent un pareil 
commerce de corruption , u ont jamais eu Ja 
moindre prétention à l'estime publique ; 
quà Corinthe même, où l'on me montrait 
avec tant de complaisance le tombeau de 
lancienoe Laïs, ^ les femmes honnêtes célè- 
brent, en l'honneur de Vénus, une fête par- 
ticulière à laquelle les couitisanes ne peu- 
vent être admises; ^ et que ses habitants , 
qui donnèrent de si grandes preuves de va- 



' Athen. lib. i3, cap. 4 1 p. 573, 
« Sirah. lib. 8, p. 378. 
^ Paiisan. lib. 2, cap. 12, p. 1 15. 
4 Alex. ap. Athep. lib. i3, p. 5'j^, 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 44^ 

leur dans la guerre des Perses , ' s'étaiil lais- 
sés amollir par les plaisirs, tombèrent sous 
le joug des Argicns, furent obligés de men- 
dier tour à tour la protection des Lacédé- 
moniens, des Athéniens et des Tliébains," 
et se sont enfin réduits à n être plus que la 
plus riche, la plus ellëminée et la plus faible 
nation de la Grèce. 

Il ne me reste plus qu à donner une légère 
idée des variations que son gouvernement a 
éprouvées. Je suis obligé de remonter à des 
siècles éloignés, mais je ne m'y arrêterai pas 
long-temps. 

Environ cent dix ans après la guerre de 
Troie, tieute ans après le retour dos Héra- 
cîides, Alétas, qui descendait d Hercule, 
obtint le royaume de Corintho, et sa maison 
le posséda pendant lespace de quatre cent 
dix-sept ans. L'aîné des enfants succédait 
toujours à son père. ^ La royauté fut ensuite 
abolie, et le pouvoir souverain remis entre 
les mains de deux cents citoyens qui ne s'al- 

' Iferodot. lib. 9, cap. io4. Plut, de malign. Hcrodot. 
t. 2, p. 870 61872. 

^ X(.noph. hist. graec. lib. 4 > P- 52 1 et 523; lib. G, 
p. 610; lib. 7, p. 634- 

^ Diod. ap. ijyaccll. p. i jg. 



44^ VOYAGE DANACH ARSrS, 

liaient qu entr eux , ' et qui devaient être 
tous du sang des Héraclides. ^ On en choi- 
sissait un tous les ans pour administrer les 
allaires, sous le nom de Pr}tane. ^ Ils éta- 
blirent sur les marchandises qui passaien t par 
1 isthme un droit qui les enrichit, et se per- 
dirent par l'excès du luxe. ^ Quatre-vingt- 
dix ans après leur institution, ^ Cjpsélbis 
av'ii^t mis le peuple dans ses intf'rèts, se re- 
vêtit de leur autorité, (a) et réiahlit la 
royauté qui subsista dans sa maison pen- 
dant soixante-treize ans six mois. ^ 

Il marqua les commencements de son rè- 
gne par des proscriptions c't des cruautés. Il 
poursuivit ceux des habitants dont le crédit 
lui faisait ombrage, exila les uns, dépouilla 
les autres de leurs possessions, en fil mourir 
plusieurs. ' Pour alfaibhr encore le parti des 
gens riches, il préleva pendant dix ans le 
dixième de tous les biens, sous prétexte y- 

' HcroJot. lib. 5 cap. 92- 

' Diod. il)ld. 

' Id. ibid. Pausan. lib. 2, cap. 4. P- 120. 

^t Sliab. lib. 8, p. 378. yElian. var. liist. lib. i , f. 19. 

5 Diod. ibid. Aristot. de rep. 1. 5, c. lu, t. 2, p. ^oZ. 

[a) L'an G:j8 avant J. G 

^ Aristot. iliid. cap. 12, p. cfit. 

'7 lliiudut, ibid. l'ulyxii. ;>tratcg. lib. 5, cap. 3i. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 44^ 

disalt-il, d'un vœu qu'il avait fait avant de 
parvenir au tronc, ' et dont il crut s ac- 
quitter en plaçant auprès du temple dO- 
lynipic une très grande statue dorée. ^ 
Quand il cessa de craindre , il voulut ?e 
faire aimer, et se montra sans gardes et sans 
appareil. ^ Le peuple , touché de cette con- 
fiance, lui pardonna facilement des injus- 
tices dont il n'avait pas été la victime, et le 
laissa mourir eu paix, après un règne de 
trente ans. ^ 

Périandre son fds commença comme son 
père avait fini; il annonça des jours heureux 
et un calme durable. On admirait sa dou- 
ceur, ^ ses lumières, sa prudence-, les règle- 
ments qu il fit contre ceux qui possédaient 
trop d'esclaves, ou dont la dépense excklait 
le revenu ; contre ceux qui se souillaient 
par des crimes atroces, ou par des mœurs 
dépravées : il forma un sénat, n'établit au- 
tuu nouvel impôt, se contejita des droits 

' Aristot. de cur. rei famii lib. 2, t. 2, p. 5oi. Suid. 
■in KuT^fA. 

^ I'];it. in Plia-dr. t. 3 , p. 2 3(;. .Strab. 11b. 5, p. 378. 
Suid. ihid. 

^ Aristot. de lep. lib. 5, cap. 12, p. 4 u. 

4 Ilerodot. lib. 5, cap. 9a. Aristot. ibid, 

3 Heiodot. ibid. 



444 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

prélevés sur les marchandises , ' construisit 
beaucoup de vaisseaux, ^ et pour donner 
plus d'activité au commerce , résolut de 
percer l'isthme, et de confondre les deux 
mers. ^ Il eut des guerres à soutenir , et ses 
victoires donnèrent une haute idée de sa 
valeur. '^ Que ne devait-on pas, d'ailleurs, 
attendre d'un prince dont la bouche sem- 
blait être l'organe de la sagesse? ^ qui disait 
quelquefois : « L'amour désordonné des ri- 
te chesscs est une calomnie contre la nature : 
a les plaisirs ne font que passer, les vertus 
« sont éternelles : ^ la vraie liberté ne con- 
te sistc que dans une conscience pure. ' » 

Dans une occasion critique, il demanda 
des conseils à Thrasybulc qui régnait àMilct, 
et avec qui il avait des liaisons d'amitié. " 
ïhrasybule mena le déjiulé dan^ un champ, 
et, se promenant avec lui au milieu dune 

* Heracl. Pontic. de pol. in antiq. grâce, t. G, p. 2825. 

* Nicol. Daniasc. in excerpt. Vales. p. 45o. 
^ Diog. Laert. lib. i , §. 99. 

4 Aristot. lil). 5, cap. 12, p. 4ii- Nicol. Daniasc. in 
exceqn. Vales. p. 45o. 

5 Diog. Laert. ibid. §.91. 

* Stob. serm. 3, p. 46. , 
"3 Id. scrni. 2 5, p. 192. 

•8 Herodot. lib. i , cap. 20, et lib. 5, cnp, gï. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 44^ 

moisson abondante, il l'inteiTOgeait sur l'ob- 
jet de sa mission; chemin faisant, il abattait 
les épis qui s élevaient au dessus des autres. 
Le dé[)Uté ne comprit pas que Thrasybule 
venait de mettre sous ses yeux un principe 
adoptédansplusieurs gouvernements, même 
républicains, où Ion ne permet pas à de 
simples particuliers d'avoir trop de mérite 
ou trop de crédit. ' Périandre entendit ce 
langage, et continua duser de modéra- 
tion. ^ 

L'éclat de ses succès, et les louanges de 
ses flatteurs, développèrent enfin son carac- 
tère, dont il avait toujours réprimé la vio- 
lence. Dans un accès de colère , excité peut- 
être par sa jalousie, il donna la mort à Mé- 
lisse son épouse qu il aimait éperdument. * 
Ce fut là le terme de son bonheur et de ses 
vertus. Aigri par une longue douleur, il ne 
le fut pas moins, quand il apprit que, loin 
de le plaindre, on l'accusait d avoir autre- 
fois souillé le lit de son père. ^ Comme il 

' Aristot. de rcp. lib. 3, cap. 1 3, p. 335; lib. 5, c. lo, 
pag. 4o3. 

^ Plut, in conviv. t. 2 , p. l/^'J. 

^ ïlevodot. lib. 3, cap. 5o. Diog. I.aert. lib. i , J. 94- 

4 Id. ibid. 5- 9(J. PartLeii. erot. cap. i j. 

3. 38 



446 VOYAGE d'aNACiIAKSIS, 

crut que lestime puWiqae se refroidissait 
il osa la braver; et, sans considérer qu'il est 
des injures dont un roi ne doit se venger 
que par la clémence, il appesantit son bras 
sur tous ses sujets, s'entoura de satellites, ' 
sévit contre ceux que son père avait épar- 
gnés; dépouilla, sous un léger prétexte, les 
l'cmmos de Corinthc de leurs bijoux et de ce 
qu'ellesavaicntdeplusp'écioux; ^ accablale 
peuple de travaux, ]JO"ir le ti-nir dans la ser- 
vitude : agité lui-même, sans inlerruption, 
de soupçons et de terreurs; punissant le ci- 
toyen qui se tenait tranquillement assis 
dans la place publique, ^ et condamnant 
comme coupable tout liomme qui pouvait 
le devenir. 

Des cliagrins domestiques augmentèrent 
Ihorreur de sa situation. Le plus jeune de 
ses fils, nommé Lycophron, instruit, par son 
aïeul maternel, de la malbeureuse destinée 
de sa mère, en conçut une si forte haine 
contre le meurUicr, quil ne pouvait plus 

• Herarl. de iiolit. in antiq. f^ricc. t. 6, p. 2835. Diog. 
Laert. lib. i , §. y 8. 

^ Herodot. lib. 5, cap. f)2. Diog. Laert. ibid. J. 97. 
Plut. t. 2, p. I 104. 

* Nicol. Dtuuaac. iu excerpt. Valc», p. 45o. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 4^7 

soulonir sa vue, et ne daij^nait pas même ré- 
pondre à ses questions. Les caresses et les 
prières furent vainement proflli^uées. Pé- 
riandre fut obligé de U; chasser de sa maison, 
de défendre à tous les citoyens, non-seule- 
ment de le recevoir, mais de lui parler, sous 
peine d'une amende applicable au temple 
d Apollon. Le jeime homme se réfugia sous 
un des portiques publics, sans ressources, 
sans se plaindre, et résolu de tout soulfrir 
plutôt que d exposer ses amis à la fureur du 
tyran. Quelques jours après , son père 
lavant aperçu par hasard, sentit toute sa 
tendresse se réveiller : il courut à lui , et 
n'oublia rien pour le fléchir; mais n ayant 
obtenu que ces paroles , Vous avez trans- 
gressé votre loi et encouru l'amende, i! prit 
le parti de lexilcr dans 1 de de Corcyre, 
qu il avait réunie à ses domaines. ' 

Les dieux irrités accordèrent à ce prince 
une longue vie , qui se consumait lentement 
dans les chagrins et dans les remords. Ce né- 
tait plus le temps de dire, comme il disaitau- 
paravant, qu il vaut mieux faire envie que 
piiié; ^ lesentijnenldescs mauxie lorçaitde 

' Herodot. lib. 3, cap. Sa. 
' Id. ibid. 



4J8 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

convenir que la démocratie était préférable 
à la tyrannie, ' Quelqu'un osa lui représen- 
ter qu il pouvait quitter le trône : Hélas! 
répondit-il, il est aussi dangereux pour un 
tyran d^en descendre que d'en tomber. ' 

Comme le poids des alTaires Taccablait de 
plus en plusj et qu'il ne trouvait aucnne 
ressource dansl'ainé de ses fils qui était im- 
bécile, ^ il résolut d'appeler Lycophron, et 
fit diverses tentatives qui furent toutes reje- 
tées avec indignation. Enfin il proposa d'ab- 
diquer, et de se reléguer lui-même à Cor- 
cyre, tandis que son fils quitterait cette île 
et viendrait régner à Corintlic. Ce projet 
allait s'exécuter, lorsque les Corcyrccns , re- 
doutant la présence de Périandrc, abrégè- 
rent les jours de Lycophron. ^ Son père 
n'eut pas même la consolation d achever la 
vengeance que méritait un si lâche attentat. 
Il avait fait embarquer sur un de ses vais- 
seaux trois cents enfants enlevés aux pre- 
mières maisons de Corcyre, pour les en- 
voyer au roi de Lydie. Le vaisseau ayant 

' Stob. serm. 3 , p. 46. 
^ 1(1. seim. 4 I , p. 247- 
■* Ileiodoi. lib. 3, cap. 53, 
4 Id. ibid. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 449 

abordé à Samos, les habitants furent touchés 
du sort de ces victimes infortunées, et trou- 
vèrent moyen de les sauver et de les ren- 
voyer à leurs parents, ' Pcriandre, dévore 
d'une rage impuissante, mourut âgé d'ein i- 
ron quatre-vingts ans, ' après en avoir régné 
quarante-quatre, ^ (a) 

Dès qu'il eut les yeux fermés, on fit dis- 
j)araître les monuments et jusqu aux moin- 
dres traces de la tyrannie. ^ Il eut pour suc- 
cesseur un prince peu connu, qui ne régna 
que trois ans, ^ Après ce court intervalle de 
temps, les Corinthiens, ayant joint leurs 
troupes à celles de Sparte, ^ établirent un 
gouvernement qui a toujours subsisté, parce 
qu il tient plus de l'oligarchie que de la dé- 
mocratie, et que les all'aires importantes n'y 
sont point soumises à la décision arbitraire 
de la multitude. ' Coriiithe , plus qu'aucune 

' Herodot. lib. 3, rap. 48. 
* Uiog. Laert. lib. i . Ç. (;5. 
^ Aristot. de rep. lib. 5, cap. 12, p. 4 i !• 
' (a) L'an 585 avant J. G. 

A Plm. de maiign. Herodot. t. 2, p. 8G0. 

5 Afistot. ibid. 

«Plul.ibid. p. 859. 

7 Id. iu Dkîp. t I , p. 98 1 . 

38. 



45o VOYAGE d'anaciiarsis, 
ville de la Grèce, a produit des citoyens ha- 
biles d:iiis l'art de gouverner. ' Ce sont eux 
qui, par leur sagesse et leurs lumières, ont 
tellement soutenu la consliîulion, que la 
jalousie des pauvres contre les riches n'est 
jamais parvenue à rbranler. ^ 

La distinction entre ces deux classes de 
citoyens, Lycurgue la détruisit à Lacédé- 
moue : Phidori , qui semble avoir vécu daus 
le même temps, crut devoir la conserver à 
Corinlhc, dont il fut un des législateurs. 
Une ville située sur la grande route du com- 
merce, et forcée d'admettre sans cesse des 
étrangers dans ses murs, ne pouvait être as- 
treinte au même régime quune ville relé- 
guée dans un coin du Péloponèsr : mais 
Phidon , en conservant 1 inégalité des Ibrtu- 
nes, nen fut pas moins attentif à détermi- 
ner le nombre des familles et des citoyens. ^ 
Cette loi était conforme à l'esprit de ces siè- 
cles éloignés où les hommes, distribués en 
petites peuplades, ne connaissaient d autre 
besoin que celui de subsister, d'autre ambi- 

« Strab. lib. 8, p. 382. Plut, in Dion. t. i, p>g8j,rt 
iu Tiniol. p. 248. 

^ Polya-n. strateg. lih. 1 , cap. 4' » 5- ^' 
3 Aristot. de lep. lib. 2, cap. 6, p. 3ai, 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 4^1 

tioii que celle de se défendre : il suflisait à 
chaque nation davoir assez de bras pour 
cultiver les terres, assez de force pour résis- 
ter à une invasion subite. Ces idées n'ont ja- 
mais varié parmi les Grecs. Leurs philoso- 
phes et leurs législateurs, persuadés qu'une 
^•ande population n'est qu un moyen d aug- 
menter les richesses et de perpétuer les 
guerres, loin de la favoriser, ne se sont occu- 
pés que du soin d en prévenir l'excès. ' Les 
premiers ne mettent pas assez de prix à la 
vie, pour croire qu il soit nécessaire de mul- 
tiplier lespèce humaine ; les seconds , ne 
portant leur attention que sur un petit état, 
ont toujours craint de le surcharger d habi- 
tants qui lépuiscraient bientôt. 

Telle fut la principale canse qui fit autre- 
fois sortir des port* de la Grèce ces nom- 
breux essaims de colons, qui allèrent au loin 
s étabhr sur des côtes désertes. ^ C'est à Co- 
rinthe que durent U'ur origine , Syracus.'; 
qui fait 1 ornement de la Sicile, Corcyre qui 
fut pendant quelque temps la souveraine 
des mers, ^ Ambracie en Epire dont j'ai 

» Plat, du leg. lib. 5, t. 2, p. ^4o- 

^ Id. ibid. 

^ ïhucjd. lib. I , c«p. 2 5 ; tib. G, cap. 3. 



452 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

déjà parlé, (a) et plusieurs autres villes plus 
ou moins florissantes. 

Sicyone n'est qu a mie petite distance <Ie 
Corinthe. Nous traversjlmes plusieurs ri- 
vières pour nous y rendre. Ce canton, qui 
produit en abondance du blé, du vin et de 
rhuile, ' est un des plus beaux et des plus 
riches de la Grèce. ^ 

Comme les lois de Sicyone défendent 
avec sévérité d enterrer qui que ce soit dans 
la ville, ■* nous vîmes, à droite et à f^aucliedu 
chemin, des tombeaux dont la forme ne dé- 
pare pas la beauté de ces lieux. Un petit mur 
d enceinte, surmonté de colonnes qui sou- 
tiennent un toit, circonscrit un terrain dans 
lequel on creuse la fosse ; on y dépose le 
mort-, on le couvre de terre; et, après les 
cérémonies accoutumées , ceux qui 1 ont 
accompagné Fappellent de son nom, et lui 
disent le dernier adieu. * 

Nous trouvâmes les habitants occupés 

(a) Voyez le Cliapitre XXXVI de cet ouvrage. 
* Whel. a journ. bock 6, p. 443- 
= Atlien. lib. 5, cap. ig, p. 219. Liv, lib. 27, cap. 3i. 
Schol. Aristoph. ia av. v. 969. 
5 Plut, in Aral. t. i , p. io5i. 
4 Pausau. lib. 2, cap. 7, p. 126. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. ^Où 

des préparatifs d'une fcte qui revient tous 
hs ans, et qu ils célébrèrent la nuit suiA^ante. 
On tira d'une espèce de cellule où on les 
tient en réserve, plusieurs statues anciennes 
quon promena d:;ns les rues, et qu'on dé- 
posa dans le temple de Bacchus. Celle de ce 
dieu ouvrait la marche ; les autres la suivi- 
rent de près : un gra^id nombre de flambeaux 
éclairaient cette cérémonie, et Ion chantait 
des hjmnes sur des airs qui ne sont pas con- 
nus ailleurs. ' 

Les Sicyoniens placent la fondation de 
leur ville à une époque qui ne peut guère se 
concilier avec les traditions des autres peu- 
ples. Aristrate, chez qui nous étions logés, 
nous montrait une longue hste de princes 
qui occupèrent le trône pendant mille ans, 
et dont le dernier vivait à peu près au temps 
de la guerre de Troie. ^ Nous le priâmes de 
ne pas nous élever à cette hauteur de temps , 
et de ne s'éloigner que de trois ou quatre 
siècles. Ce fut alors, répondit-il, que parut 
une suite de souverains connus sous le nom 

' Paus.in. lib. 2, cap. 7, p. 127. 

' Castor, ap. Jùiseb. clironic. iib. i , p. 11; ap. Synceîl, 
p. 9J. Pausan. ibid. cap. 5, p. I23. Pctav. de doclr. 
temp. Itb. g, cap. 16. Maisb. cLron. eau. p. 16 et 336. 



/\:):\ VOYAGE d'aiS A C H A RS r S , 

de tjrans, parce qu'ils jouissaient d'une au- 
torité absolue : ils n eurent d'autre secr(;t, 
pour la conserver pendant un siècle entier, 
que de la contenir dans de justes bornes en 
respectant les lois. ' Or th agoras fut le pre- 
mier, et Clistliène le dernier. Les dieux, qui 
appliquent quelquefois des remèdes violents 
à des maux exlièmes, firent naître ces tleux 
princes pour nous ôter une liberté plus fu- 
neste que l'esclavage, Orthagoras, par sa mo- 
dération et sa prudence, réprima la fureur 
des factions : ' Clisthène se fit adorer par 
ses vertus , et redouter par son courage. ^ 

Lorsque la diète des amphictyons rcso 
lut d'aimer les nations de la Grèce contre 
les habitants de Cirrba, (a) coupables d'im- 
piété envers le temple de Dclplics, elle choi- 
sit pour un dos chefs de 1 armée Clisthène, 
qui fut assez grand pour délérer souvent 
aux avis de Solon , présent à cette expédi- 
tion. ^ La guerre fut bientôt terminée, et 
Clisthène employa la portion qui lui reve- 

' Aristot. de rcp. lib 5, cap. 12, p. 4' i> 
^ Plut, de sera Diiin. t. 2, p. 553. 
^ Aristot. ibid. 

((/) Vers l'ail 5c)G avant J. C 

4 Pausnn.lib. lo, tap. 3^, p. 89 'j. Poly.rn. strateg. 
lil). 3, cap. 5. 



CHAPITRE TREN'TE-SEPTIÈ?.IE. 4^5 

naît du butin, à construire un superbe por- 
tique dans la capitale de ses états. ' 

La réputation de sa sagesse s accrut dans 
une circonstance particulière. Il venait de 
remporter à Olympie le prix de la course 
des chars à quatre chevaux. Dès que son 
nom eut été proclamé, un héraut, s'avau- 
çant vers la multitude immense des specta- 
teurs, annonça que tous ceux qui pouvairnt 
aspirer à Ihynren d Agariste , fdle de Clis- 
ihène, u avaient qu'à se rendre à Sicvone 
dans Fespacc de soixante jours, el qu'un an 
après 1 expiration de ce terme, l'époux de la 
princesse serait déclaré. ^ 

On vit bientôt accourir des diverses par- 
lies de la Grèce et de 1 Italie, des préien- 
ciants qui tous croyaient avoir des titres suf- 
iisaiits poiu' soutenir 1 éclat de celte alliance. 
i)e ce nombre était Smindyride , le plus 
riclîe et le plus voluptueux des Sybarites. 11 
arriva sur une galère qui lui appartenait, 
traînant à sa suite mille de ses esclaves, pé- 
cheiu'S , oiseleurs et cuisiniers. ^ C est lui 

' Pausan. lib. 2, cap. 9. p. i33. 
' Hero.lot. lil). (î, cap. 126, p. 49^^- 
^ Diod. in exrerpt. Vales. p. 23 o. Atlicn. lib. G, c. 21, 
p. 273; lib. 12, cap. 1 1, p. 54 !• 



456 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

qui, voyant un pavsan soulever sa bêche 
avec efl'ort , sentait ses entrailles se déchirer-, 
et qui ne pouvait dormir si, parmi les feuilles 
de rose dont son lit était jonché, une seule 
venait à se plier par hasard. ' Sa mollesse 
ne pouvait être égalée que par son faste, et 
son faste que par son insolence. Le soir Je 
son arrivée , quand il fut question de se 
mellre à table, il prélendit que personne 
li avait le droit de se placer auprès de lui, 
excepté la princesse, quand elle serait de- 
venue son épouse. ^ 

Parmi ses rivaux, on comptait Laocède. 
de l'ancienne maison dWrgos ; Lapliauès 
dArcadie, descendant d'Euphoriou ((ui, à 
ce quon prétend, avait donné 1 hospitalité 
aux dioscures Castor et Pollux; Mégaclès. 
de la maison des Alcméonides, la plus puis- 
sante d Vthènes ; liippoclide . né dans la 
même ville, distingué par son esprit, ses ri- 
chesses et sa heauié. ^ Les huit aufrcs mé- 
ritaient, par dilî'éren les qualités, de lutter 
contre de pareils adversaires. 

« Senec. de irA, lib. i, cap. 25. Aliao. \.'ii. hj»t. 1. 9, 
cap. a/f 

^ Diod. in excerpt. Vales. p. 23o. 
* Uwodyt. lib. G, cap. 127. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 4'"'7 

La cour de Sicyone n était plus occupée 
que de l'ctes et de plaisirs; la lice était sans 
cosse ouverte aux concurrents : on s'y dispu- 
tait le {)rix de la course et des autres exer- 
cices. Clisllièiie, qui avait déjà pris des In- 
lormations sur leurs familles , assistait à 
jours combats; il étudiait avec soin leur ca- 
ractère , tantôt dans des convei'sations géné- 
rales, tantotdans des entreliens particuliers. 
Lu seciet penchant l'avait d'abord entraîné 
Veis l'un ou lautre des deux Athéniens ; 
mais les agréments dHippoclide avaient fini 
par le séduire. ' 

Le jour qui devait manifester son choix , 
commença par un sacrifice de cent boeufs, 
suivi d un repas où tous les Sicyoniens fu- 
rent invités avec les concurrents. On sortit 
de table; on continua de boire ; on disputa 
sur la musique et sur d'autres objets. Ilippo- 
clidc, qui conservait partout sa supériorité, 
prolongeait la conversation : tout à coup il 
ordonne au joueur de tlùte de jouer un cer- 
tain air, et se met à danser une danse las- 
cive avec une satisfaction dont Clisthène 
paraissait indigné : un moment après il fai< 

' lierculoc. lib. 6, cap. ia&. 

3. 39 



458 VOYAGE DANACHARSIS, 

apporter une table, saute dessus, exécute 
d abord les danses de Lacédémonc, ensuite 
celles d'Athènes. Clisthène, blessé de tant 
d indécence et de légèreté, faisait des efforls 
pour se contenir; mais quand il le vit la tête 
en bas, et sappuyant sur ses mains, figurer 
divers gestes avec ses pieds : « Fils deTisan- 
f( dre, lui cria-t-il, vous venez de danser 
« la rupture de votre mariage. — Ma foi , 
(( seigneur, répondit TAthénien, Hippoclide 
a ne s'en soucie guère.» A ce mot, qui a 
passé en proverbe, ' Clisthène, ayant im- 
posé silence, remercia tous les concurrents, 
les pria de vouloir bien accepter chacun un 
talent d'argent, et déclara qu'il donnait sa 
fille à Mégaclès, fds d'Alcméon. C'est de ce 
mariage que descendait , par sa mère, le cé- 
lèbre Périclès. ^ 

Aristrate ajoula que depuis Clisthène la 
haine réciproque dos riches et des pauvres, 
cette maladie éternelle des républiques de la 
Grèce , n'avait cessé de déchirer sa patrie ; et 
qu'en dernier lieu un citoyen nommé Eu- 

' Plut, de maliî^n. llcrodot. t. 2 , p. 867. Luciaii. 
apol. j)ro iiiprced. cond. t. i , p. "yi^- Id. ia Uerc. t, 3, 
pMj<. 86. 

^ Jlerodot. Ub. G, cap. i3i. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. ^S^ 

phvon , ayan t eu ladi-esse de réunir toute 1 au- 
torité entre ses mains, ' la conserva pendant 
quelque temps, la perdit ensuite, et fut as- 
sassiné en présence des magistratsde Tlièbes , 
dont il était allé implorer la protection. Les 
Thébains n osèrent punir les meurtriers d un 
homme accusé de tyrannie-, mais le peuple 
de Sicyone, qu il avait toujours favorisé, lui 
éleva un tomljcau au milieu de la place pu- 
blique, et l'honore encore comme un excel- 
lent citoyen , et l'un de ses protecteurs. ^ Je 
le condamne, dit Aristrate, parce qui! eut 
souvent recours à la perfidie , et qu'il ne mé- 
nagea pas assez le parti des riches-, mais en- 
fin la république a besoin d'un chef. Ces 
dernières paroles nous dévoilèrent ses in- 
tentions; et nous apprîmes, quelques an- 
nées après , qu'il s'était emparé du pouvoir 
suprême. * 

iNous visitAines la ville, le port et la cila- 
delle. ^ Sicyone figurera, dans 1 histoire des 
nations, par les soins qu'elle a pris de culli- 

' Xenoph. liist. gra-c. 1. j, p. 623. Diod. 1. i5, p. 582. 
' Xeiioph, ibid. p. 632. 

^ Plut, in Arat. t. i , p. io32. Tlin. lib. 35, cap. lo, 
t. 2, p. ^oo. 

4 Xenoph. ibid. p. 629. 



46o VOYAGE DANACHARSIS, 

ver les arts. Je voudrais pouvoir fixer , dune 
manière précise, jusqu'à quel point elle a 
contribué à la naissance de la peinture, au 
développement de la sculpture; mais, j" lai 
déjà insinué, les arts marchent pendant des 
siècles entiers dans des routes obscures; une 
grande découverte n'est que la combinaison 
d une foule de petites découvertes qui font 
précédée; et, comme il est impossible den 
suivre les traces , il suffit d'observer celles 
qui sont plus sensibles, et de se borner à 
quelques résultats. 

Le dessin dut son origine au hasard, la 
sculpture à la religion , la peinture aux pro- 
grès des autres arts. 

Dès les plus anciens temps, quelqu'un 
s'avisa de suivre et de circonscrire sur le 
terrain, ou sur un mur, le contour de fom- 
bre que projetait un corps éclairé par le so- 
leil ou par toute autre lumière; on apprit en 
conséquence à indi((uer la forme des objets 
par de simples linéaments. 

Dès les plus anciens temps encore, on 
voulut ranimer la ferveur du pen})le, en 
mettant sous ses yeux le symbole ou f image 
de son culte. On exposa d'abord à sa véné- 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 4^1 

i*atioii une pierre," ou un tronc clarbre; 
bientol on prit le parti d'en arrondir Textré- 
niité supérieure en forme de tête ; enfin on 
V creusa des lignes pour figurer les pieds et 
les mains. Tel était l'état de la sculpture 
parmi les Egyptiens , lorsqu ils la transmi- 
rent aux Grecs, ^ qui se contentèrent pen- 
dant long-temps d'imiter leurs modèles. De 
là ces espères de statues qu'on trouve si fré- 
qui-mment dans le Pélojwnèse, et qui n'of- 
frent (juune gaine, une colonne, une pyra- 
mide ^ surmontée dune tête, et quelquefois 
représentant des mains qui ne sont ou indi- 
quées, et des pieds qui ne sont pas séparés 
1 un de l'autre. Les statues de Mercure, qu'on 
appelle Hermès, sont un reste de cet ancien 
usage. 

Les Egyptiens se glorifient d'avoir décou- 
vert la sculpture, il y a plus de dix mille 
ans; '^la peinture en même temps, ou au 

• Pausan. lib. 7>cap. S2,p. 5^9 ; id^ lib. 9,<!ap. ir, 
pag. 761. 

^ Herodot. lib. 2 , cap. 4- 

3 Pausan. lib. 2, cap. 9, p. loi; lib. 3, cap. 19, 
p. aS^; lib. 7, cap. 22, p. 579. 

4 plat, de leg. lib. 2, t. 2, p.CjG. 

39. 



4^3 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

moins six mille ans avant qu'elle fût connue 
des Grecs ' Ceux-ci , très éloignés de s attri- 
buer l'origine du premier de ces arts, croient 
avoir des titres légitimes sur celle du se- 
cond. ^ Pour concilier ces diverses préten- 
tions, il faut distinguer deux sortes de pein- 
ture ; celle qui se contentait de rehausser 
un dessin par des couleurs employées en- 
tières et sans ruption ; et celle qui , après de 
longs efforts, est parvenue à rendre fidèle- 
ment la nature. 

Les Egyptiens ont découvert la première. 
On voit en effet , dans la Thébaide , des cou- 
leurs très vives et très anciennement appli- 
quées sur le pourtour des grottes qui ser- 
vaient peut-être de tombeaux, sur les pla- 
fonds des temples, sur des hiéroglyphes, et 
sur des figures d'hommes et danimaux. ^ 
Ces couleui s , quelquefois enrichies de feuil- 
les d'or attachées par un mordant , prouvent 

» Plin. lib. 35, cap.' 3, 1. a, p. 68f. 

» Id. ibid. Strab. lib, 8, p. 382. 

' Voyage de Grang. p. 35, 47» 7^' Sicarrf, mm. àa 
lev. t. 2, p. 221 ; t. ^,p. 37 et iG3. Lucas, voyngsdp la 
haute Egypte, 1. 3, p. 3g et 69. Norilcn, voviigf d'E- 
gypte, p. ï3y, lyo, etc. Goguet, origine do* loi», t. 2, 
p, I G.\. Caylusj rec, d'amitj. t. 5, p. 25. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 4^3 

clairement qu'en Egypte I art de peindre ne 
fut, pour ainsi dire , que l'art d'enluminer. 

Il paraît qu'à 1 époque de la guerre de 
Troie, les Grecs n'étaient guère plus avan- 
cés ; ' mais , vers la première olympiade, ^ (a) 
les artistes de Sicyone et de Corinthe, qui 
avaient déjà montré plus d intelligence , ^ 
se signalèrent par des essais dont on a con- 
servé le souvenir, et cjui étonnèrent par 
leur nouveauté. Pendant que Dédale de Si- 
cyone (b) détachait les pieds et les mains des 
statues, ^ Cléopliante de Corinthe coloriait 
les traits du visage. Il se servit de brique 
cuite et broyée : ^ preuve que les Grecs ne 
connaissaient alors aucune des couleurs 
dont on se sert aujourd hui pour exprimer 
la carnation. 

Vers le temps de la bataille de Marathon , 
la peinture et la sculpture sortirent de leur 
longue enfance, et des progrès rapides les 

' Ilomer. iliad. lib. 2, v. 63;^. 

' Métn. de l'acad. desbell. lettr. t. 23, p. 267. 

(a) Vers l'an ^76 avant J. C. 

^ Plin. lib. 35, cap. 3, t. 2, p. 68r. 

{(>) Voyez la note XXV h la fin du volume; 

4 Diod. lib. 4, p. 27G. Themiât. oral. a6, p.Si^G. Suid. 

5 Pliu. ibid. p. G8a. 



464 VOYAGE D'aNACHARSIS, 

ont amenées au point de grandeur et de 
beauté où nous les voyons aujourd hui. Pres- 
que de nos jours, Sicyone a produit Eu- 
pompe, chef dune troisième école de pein- 
ture ; avant lui , on ne connaissait que celles 
d'Athènes et d lonic. De la sienne sont déjà 
sortis des artistes célèbres, Pausias, entie 
autres, et Pamphile qui la dirigeait pendant 
notre séjour en cette ville. Ses talents et sa 
réputation lui attiraient un grand nombre 
d'élèves, qui lui payaient un talent avant 
que d'être reçus; (a) il s'engageait de son 
côté à leur donner pendant dix ans des le- 
çons fondées sur une excellente théorie, et 
justifiées par le succès de ses ouvrages. Il les 
exhortait à cultiver les lettres et les sciences, 
dans lesquelles il était lui-même très versé. ^ 
Ce fut d après son conseil que les magis- 
trats de Sicyone ordonnèrent que l'élude du 
dessin entrerait désormais dans 1 éducation 
des citoyens, et que les beaux arts ne se- 
raient pkis livrés à des mains seiTiles : les 
autres villes de la Grèce, frappées de cet 
exemple, commencent à s y conformer. ^ 

(a) Cinq mille quatre cents livres. 
* Plin. lib. 35, cap. i8, t. 2, p. 694. 
> Id. ibid. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME, 4^5 

Nous connûmes deux de ses élèves qui se 
soûl fait depuis un grand nom, Mélunthe et 
Apclle. ' H concevait de grandes espérances 
du premier, de pltis grandes encore du se- 
cond qui se félicitait d'avoir un tel maître : 
Tampliile se lelicila bientôt d'avoir formé un 
tel disciple. 

Nousfimes quelques courses aux environs 
de Sicvone. Au bourg de Titane, situé sur 
une montagne , nous vîmes , dans un bois de 
cvprès,un tenq^le dEsculape, dont la sta- 
tue, couverte d une tunique de laine blan- 
che et dun manteau, ne laisse apercevoir 
que le visage, les mains et le bout dos pieds. 
Tout auprès est celle dlïygie, déesse de la 
santé, également enveloppée d une robe, et 
de tresses de cheveux dont les femmes se dé- 
pouillentpourlesconsacrcr à cette flivinité. ^ 
L'usage de revêtir les statues d habits quel- 
quefois très riches, est assez commun dans la 
Grèce, et fait regretter souvent que ces orne- 
ments dérobent aux yeux les beautés de 1 art. 

iNous nous arrêtâmes à la ville fie Phlion« 
le, * dont les habitants oui acquis de nos 

• rliu. in Aiat. t. i , p. io32. 
' Pausan. lib. 2, cap. 1 1 , p. i36. 
^ Id. ibid. cap. 12, y. i38. 



466 VOYAGE D'ANACHARSIS, 

jours une illustration que les richesses et les 
conquêtes ne sauraient donner. Us s'étaient 
unis avec Sparte, pendant qu'elle était au 
plus haut point de sa splendeur : lorsque , 
après la ha taille de Leuctres, ses esclaves et 
la plupart de ses alliés se soulevèrent contre 
elle, Ir/s Phliontiens volèrent à son secours; 
et, de retour chez eux, ni la puissance des 
Théhains et des Ârgiens, ni les horreurs de 
la guerre et de la famine, ne purent jamais 
les contraindre à renoncer à son alliance. ' 
Cet exemple de courage a été donné dans un 
siècle où Ion se joue dos serments, et par 
une petite ville , Tune des plus pauvres de la 
Grèce. 

Après avoir passé quelques jours à Si- 
cyone, nous entrâmes dans l'Achaïe, qui 
s étend jusqu'au promontoire Araxe, situé 
en face de l'de de Céphallénie. C'est une li- 
sière de terre resserrée au midi par lArcadie 
et fElide; au nord, par la mer de Crissa. 
Ses rivages sont presque partout hérissés de 
rochers qui les rendent lnahordal)les : dans 
l'intérieur du paj-s, le sol est maigre et ne 
produit qu'avec peine; ^ cependant on y 

' Xrnoph. liist. grscc. l\h. 7, p. 624- 
^ Plut, in Arat. t. i , p. io3l. 



CHAPITRE TRENrE-SEPTIÈME. ^6j 

trouve de bons vignobles en quelques en- 
droits. ' 

L'Achaïe fut occupée autrefois par ces 
Ioniens qui sont aujourd hui sur la côte de 
1 Asie. Ils en furent chassés par les Achéens, 
lorsque ces derniers se trouvèrent obligés de 
céder aux descendants d Hercule les royau- 
mes d Argos et de Lacédémoue. * 

Etablis dans leurs nouvelles demeures ^ 
les Achéens ne se mêlèrent point des affai- 
res de la Grèce, pas même lorsque Xerxès 
la menaçait d'un long esclavage. ■* La guerre 
du Péloponèse les tira d'un repos qai fai- 
sait leur bonheur-, ils s'unirent tantcM avec 
les Lacédémoniens , ^ tantôt avec les Athé- 
niens, pour lesquels ils eurent plus de pen- 
chant. ^ Ce fut alors quAlclbiade, voulant 
persuader à ceux de Fatras do prolonger les 
murs de la ville jusqu'au port, afai que les 
flottes d'Athènes pussent les secourir, un 
des assistants s'écria au milieu de 1 assem- 
blée : « Si vous suivez ce conseil, les Athé- 

' Pausan. lib. 7, cap. 2 G, p. 5()3. 

^ Herodot. lib. i , c. i 45. Pausan. ibid. c I , p. 52 2, 

^ Pausan. ibid. cap. 6, p. 53(j. 

4 Tliuryd. lib. 2, cap. g. 

5 Id. lib. I, cap. m. Pausan. ibid. c.np. G, p. .'iî37. 



468 VOYAGE DAPilCHARSIS, 

K niens finiront par vous avaler. Cela peut 
« être, répondit Alcibiade, mais avec cette 
« dillcrence que les Athéniens commcncc- 
« ront par les pieds, et les Lacédémoniens 
« par la tète. ' » l^es Achéens ont depuis 
contracté d autres alliances : quehpics an- 
uées après notre voyage, ils eii\oyrrcrA 
deux mille hommes aux Phocéens, ■ cl Icuvs. 
troupes Sje distinguèrent à la balaillc de 
Chéronéc. ^ 

Pellène, ville aussi petite que toutes cel- 
les de rx\chaïe, ^ est i)aue sur les flancs 
d'une colline dont la forme est si irrégulièro. 
que les deux quartiers de la ville, placés sur 
les côtés opposés de la colline, n'ont pres- 
que point de communication entre eux. ^ 
Son port est à la distance de soixante sta- 
des, (n) La crainte des pirates obligeait au- 
trefois les habitants d'un canton de se réu- 
nir sur des hauteurs plus ou moins éloignées 
de la mer : toutes les ancienues villes de la 
Grèce sont ainsi diposées. 

' Plut, in Alcib. t. I , p. 198. 
» lliod. lib. 16, p. 436. 
^ Pausan. lib. 7, cap. 6, p. 537. 
4 Plut, in Arat. t. 1 , p. io3i. 
* Pousau. ibid. cap. 26, p. .^4' 
(il) Knvirou deux lieuea et un quar». 



CHAPITRE TRE?fTE-SEPTlÈME. 4^9 

En sortant de Pellène, nous vîmes un 
temple de Bacchus , où l'on célèbre tous les 
ans, pendant la nuit, la fête des Lampes; 
on en allume une très grande quantité, et 
l'on distribue en abondance du vin à la 
multitude. ' En face est le bois sacré de 
Diane conservatrice, où ii n'est permis d'en- 
trer qu'aux ministres sacrés. Nous vîmes 
ensuite, dans un temple de Minerve, sa 
statue en or et en ivoire, d'un si beau tra- 
vail, qu'on la disait de Phidias. ^ 

Nous nous rendîmes à Egire, distante de 
la mer d environ douze stades, fa) Pendant 
que nous en parcourions les monuments, 
on nous dit qu'autrefois les habitants, ne 
pouvant opposer des forces suffisantes à 
ceux de Sicyone qui étaient venus les atta- 
quer, s'avisèrent de rassembler un grand 
nombre de chèvres, de lier des torches allu- 
mées à leurs cornes, et de les faire avancer 
pendant la nuit : 1 ennemi crut que c'étaient 
des troupes alliées d'Egire, et prit le pai'ti 
de se retirer. * 

' T'ausan. lih. y, cap. 2 j, p. SgS. 

" id. ilad. p. 5i)4. 

(a) Mille cent trente-<juane toises. 

■^ Pausan. ibiJ. cap. a6, p. Sgi. 

3. 4o 



470 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

Plus loin nous entrâmes dans une grotte, 
séjour d un oracle qui emploie la voie du 
sort pour manifester 1 avenir. Auprès d'une 
statue d Hercule s élève un tas de dés, dont 
chaque face a une marque partit ulière; on 
en prend quatre au hasard, et on les fait 
rouler sur une table , où les mêmes marques 
sont figurées avec leur interprétation. ' Cet 
oracle est aussi sûr et aussi fi'équenté que 
les autres. 

Plus loin enfcore, nous visitâmes les rui- 
nes d Hélice, autrefois éloignée de la mer de 
douze stades, ^ (a) détruite de nos jours par 
un tremblement de terre. Ces terribles ca- 
tast;-ophes se funt sentir surtout dans les 
lieux voisins de la mer, ^ et sont assez sou- 
vent précédées de signes effrayants : on xo\t 
pendant plusieurs mois les eaux du ciel 
inonder la terre, ou se refuser à son attente; 
le soleil ternir 1 éclat de ses rayons, ou rou- 
gir comme un brasier aixlent; des vents im- 
pétueux ravager les campagnes; des sillons 
de flamme élinceler dans les airs, et dau- 

' Pausan. lib. 7 , cap. 25, p. 5ç)0. 

^ llciadid. ap. Strab. lib. 8, p. 384- 

(a) Mille cent trente-quatre toises. 

* Aristot. inelt'or. lib. U. cap. 3, t. i , p. SC)^. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME, ^yt 

trcs phénomènes avant-coureurs d'un désas- 
tre épouvantable. ' 

Après le malheur d Hélice, on se rappela 
divers prodiges qui 1 avaient annoncé. L'de 
de Délos fut ébranlée; une immense colonne 
de feu s'éleva jusqu'aux cieux. ^ Quoi qu'il 
en soit, ce fut très peu de temps avant la 
bataille de Leuctres, ^ (a) en hiver, pen- 
dant la nuit, ^ que le vent du nord souf- 
flant d un côté, et celui du midi de lautre, 5 
la ville, après des secousses violentes et ra- 
pides qui se multiplièrent jusqu'à la nais- 
sance du jour, fut renversée de fond en 
comble, et aussitôt ensevelie sous les flots 
de la mer qui venait de franchir ses limites. ^ 
L inondation fut si forte, quWle s'éleva jus- 
qu'à la sommité d'un bois consacré à Nep- 
tune. InsciJsilJemcnt les eaux se retirèrent 
en partie; mais elles couvrent encore les 

' Pausan. lib. j, cap. 24? P- ^85. 

^ Callistl). ap. Senec. quaest. nat. lib. 6, cap. 26. 

3 Pol)b. bb. 2, p. 128. Strab lib. 8. p. 384- 

(«) Vers la fin de l'an 373 avant J. C ou au conunen- 
cement de 3^2. 

4 Heracl. ap. Strab. ibid. Diod. bb. i5. p. 3G3. 

5 Aristot. ibid. p. 570. 

^ De mundo, ap. Ajistot. cap. 4 1 t. i , p. 608. Diod- 
ibid. p. 364. Pausan. lib. y, cap. 24, p- 58^. 



4^2 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

ruines dllélice, et n'en laissent entrevoir 
que quelques faibles vestiges. ' Tous les ha- 
bitants périrent, et ce fut en vain que les 
jours suivants on entreprit de retirer leurs 
corps pour leur donner la sépulture. ^ 

Les secousses, dit-on, ne se firent pas 
sentir dans la ville d'Egium,^ qui n'était 
qu'à quarante stades d Hélice; * (a) mais 
elles se propagèrent de l'autre côté; et dans 
la ville de Bura , qui n'était guère plus éloi- 
gnée d'Hélice qu'Égium 5 murailles, maisons, 
temples, sîatues, hommes, animaux, tout 
fut détruit ou écrasé. Les citoyens absents 
bâtirent à leur retour la ville qui subsiste 
aujourd hui. ^ Celle d Hélice fut remplacée 
par un petit bourg, où nous primes un ba- 
teau pour voir de près quelques débris épars 
sur le rivage. Nos guifles firent un détour, 
daiis la crainte de se briser contre un Nep- 

' Pausan. lib. 7, cap. 24, P- 58;^. Pliû. lib. 2, cap. 92, 
t. I, p. 1 15. 

2 Heracl. ap. Strab. lib. 8, p. 385. 
2 Senec. cjui st. iiat. lib. 6, cap. 23. 

4 Pau.'-.an. iuid. p. 585. 

(il) Une lieue et mille deux cent quatre-vingts toisM, 
ou trois mille sept cent quatre-vingts toises. 

5 Pausan. ibid. cap. aS, p. 5yo. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 473 

tune de bronze qui est à fleur d eau , et qui 
se maintient encore sur sa base, ' 

Après la destruction d'Hélice, Egium hé- 
rita de son terriloire, et devint la principale 
cilé de l'Achaïe. Cest dans cette ville que 
sont convoqués les états de la province; ' 
ils s assemblent au voisinage, dans un bois 
consacré à Jupiter, auprès du temple de ce 
dieu, et sur le rivage de la mer. ^ 

L'Acliaïe fut, dès les plus anciens temps, 
divisée en douze villes, qui renferment cha- 
cune sept à huit bourgs dans leur district. ^ 
Toutes ont le droit d envoyer des députés à 
rassemblée ordinaire, qui se tient au com- 
mencement de leur année, vers le milieu 
du printemps. ^ On y fait les règlements 
qu'exigent les circonstances-, on y nomme 
les magistrats qui doivent les faire exé- 
cuter , et qui peuvent indiquer une as- 
semblée extraordinaire , lorsqu'il survient 

I Eratoitl). ap. Strab. lib. 8. p. 384. 
^ Polyb. lib. S, p. 3 ju. Liv. lib. 28 , cap. ^ ; lib. 38 , 
cap. 00. Pausan. lib. 7, cap. 24, P- 585. 

^ ftrab. iljid. p. 385 el 387. Pausan. ibid- p. 084. 

4 Herodot. lib. i, cap. i45. Polyb. lib. 2, p. 128. 
Strab. iijid. p. 33^ et 386. 

5 Polyb. lib. 4, p. 3o5; lib. 5, p. 35o. Strab. ibid. 
pag. 385., 

40, 



474 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

une guerre ou qu'il faut délibérer sur une 
alliance. ' 

Le gouvernement va, pour ainsi dire, de 
soi-même. C'est une démocratie qui doit 
son oriiiine et son maintien à des circons- 
tances particulières : comme le pays est pau- 
vre, sans commerce, et presque sans indus- 
trie , les citoyens y jouissent en paix de Vé- 
galité et de la liberté que leur procure une 
sage législation : comme il ne sest point 
élevé parmi eux de génies inquiets, ^ ils ne 
connaissent pas l'ambition des conquêtes : 
comme ils ont peu de liaisons avec les na- 
tions corrompues , ils n'emploient jamais 
le mensonge ni la fraude, même contre leurs 
ennemis : ^ enfin, comme toutes les villes ont 
les mêmes lois et les mêmes magistratures, 
elles forment un seul corps, un seul état, et 
il règne entre elles une harmonie qui se distri- 
bue dans les diflércutcs classes des citoyens. ^ 
L'excellence de leur constitution et laprobi té 
de leurs magistrats sont tellement reconnues, 

■ Polyb. excerpt. légat, p. 855- 
a Id. lib. 2, p. 125. 

3 Id. lib. i3,p. 67a. 

4 Justiu. lib. 3/i, cap. i; 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 47^ 
qu'on vit autrefois les villes grecques de l'Ita- 
lie , lasses de leiu-s dissentions, s'adresser à ce 
peuple pour les terminer, et quelques-unes 
d'entre elles former une confédération sem- 
blable à la sienne. Dernièrement encore les 
Lacédémoniens et les ïhébains, s'appro- 
priant de part et d autre le succès de la ba- 
taille do Leuctres, le choisirent pour arbitre 
d un différend qui intéressait leur honneur, * 
et dont la décision exigeait la plus grande 
inipartiahté. 

Nous vîmes plus d'une fois , sur le rivage, 
des enfants lancer au loin des cailloux avec 
leurs frondes. Les Achéens s'adonnent vo- 
lontiers à cet exercice, et s y sont tellement 
perfectionnés, que le plomb, assujéti dune 
manière particulière dans la courroie, part, 
vole, et frappe à l'instant le point contre 
lequel on le dirige. ' 

En allant à Patrae, nous traversâmes 
quantité de villes et de bourgs; car l'Achaïe 
est fort peuplée. ^ A Pharœ, nous vîmes 
dans la place publique trente pierres car- 

« Poljb. lib. 2, p. t26. Strab. lib. 8; p. 384. 
^ Liv. lib. 38, cap. agr. 
3 Strab. ibid. p. 386. 



47^ VOYAGE d'aNACHARSIS, 

rées, qu'on honore comme autant de divi- 
nités dont j'ai oublié les noms. ' Près de ces 
pierres est un Mercure terminé en g^îne, et 
affublé dune longue barbe, en face dune 
statue de Vesta, entourée dun cordon de 
lampes de bronze. On nous avertit que le 
Mercure rendait des oracles, et qu'il suiïï- 
sait de lui dire quelques mots à rorcille 
pour avoir sa réponse. Dans ce moment, 
un paysan vint le consulter : il lui fallut of- 
frir de l'encens à la déesse, verser de Ihuile 
dans les lampes et les allumer, déposer sur 
l'autel une petite pièce de monnaie, s appro- 
clier du Mercure, finlerroger tout bas, sor- 
tir de la place en se boucliant les oreilles, et 
recueillir ensuite les premières paroles qu'il 
entendrait , et qui devaient éclaircir ses 
doutes. * Le peuple le suivit, et nous ren- 
trâmes chez nous. 

Avant que d'arriver h Patrae , nous mîmes 
pied à terre dans un l)ois charmant, où plu- 
sieurs jeunes gens s'exerçaient à la course. * 
Dans une des allées, nous rencontrâmes un 
enfant de douze à treize ans, vêtu d'une 

' Pausan. lib. 7, cap. 22, p. 5^g. 

= }d. ibid. 

^ Id. iLid e.ip. 2 i , p. 5'^7. 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 477 

jolie robe, et couronné d'épis de l)lé. Nous 
rinterrogeàraes; il nous dit : C'est aujour- 
d lîui la fête de Bacchus Esymnète , c'est son 
nom ; (a) tous les enfants de la ville se ren- 
dent sur les bords du Milichus. Là nous 
nous mettrons en procession, pour aller à 
ce temple de Diane que vous voyez là -bas; 
nous déposerons cette couronne aux pieds 
de la déesse ; et après nous être lavés dans le 
ruisseau , nous en prendrons une de lierre , 
et nous irons au temple de Bacchus qui est 
par-delà. Je lui dis : Pourquoi cette cou- 
ronne dépis? — C est ainsi quon parait ucs 
têles , quand on nous immolait sur l'autel de 
Diane. — Comment! on vous immolait?— 
Vous ne savez donc pas l'histoire du beau 
Mélanippe et de la belle Cométho, prêtresse 
de la déesse? Je vais vous la raconter. 

Ils s'aimaient tant, quils se cherchaient 
toujours, et quand ils n étaient plus ensem- 
ble, ils se voyaient encore. Ils demandèrent 
enfin à leurs parents la permission de se 
marier, et ces méchants la leur refusèrent. 
Peu de tenqis après il arriva de grandes di- 
settes , de grandes maladies dans le pays. On 

(il) T.e nom d Esymnète, dans les plus anciens temps, 
signifiiiit Koi. (Aristut. de rep. 1. 3, cap. 14, t. 2, p. 3j6.) 



478 VOYAGE d'aXACIIAïïSIS, 

consulta Toraclc ; il répondit que Diane était 
fiîchée de ce que Mélanippe et Cométho 
s étaient mariés dans son temple même, la 
nuit de sa fête, et que, pom* 1 apaiser, il 
fallait lui sacrifier tous les ans un jeune 
garçon et une jeune fdle de la plus grande 
beauté. Dans la suite, l'oracle nous promit 
que celte barbare coutume cesserait, lors- 
qu un inconnu apporterait ici une certaine 
statue de Bacclius : il vint; on plaça la sta- 
tue dans ce temple , et le sacrllice fut rem- 
placé par la procession et les cérémonies 
dont je vous ai parlé. Adieu, étranger. ' 

Ce récit, qui nous fut conlîrmé par des 
personnes éclairées, nous étonna d'autant 
moins, que pendant long-temps on ne con- 
nut pas de meilleure voie pour détourner 
la colère céleste, que de répandre sur les 
autels le sang des hommes , et surtout 
celui d'une jeune fille. Les conséquences 
qui réglaient ce clioi.v étalent justes, mais 
elles découlaient de ce principe abomirwible, 
que les dieux sont plus touchés du prix des 
oil'randes, que de 1 iiilciition de ceiixqui les 
présentent. Celte fatale erreur une fois ad- 
mise, on dut successivement leur ofl'rir les 

• Pausan. lib. j, rap. ly, p. •'jj'- 



CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME. 479 

plus belles productions de la terre et les 
plus super])es victimes; et, comme le sang 
des hommes est plus précieux que celui des 
auuiiaux, on fit couler celui dune fille qui 
réunissait la jt^uiiesse, la beauté, la nais- 
sance, enfin touj les avantages que les hom- 
mes estiment le plus. 

Après avoir examiné les monuments de 
Patrœ et dune autre ville nommée Dyraé, 
nous passâmes le Larissus, et nous entrâmes 
dans 1 Elide. 



CHAPITRE XXXYIII. 

i 
^ ojaiiC de lElide. Les Ji ux Oljmpiques. 

ij Elide est un petit juns dont les côtci 
sont baignées par la mer Ionienne, et qui se 
divise eu trois vallées. Dans la plus septen- 
trionale, est la ville dElis, située sur le 
Fénée , fleuve de même nom, mais moins 
considérable que celui de Thessalie : la 
vallée du milieu est célèbre par le temple de 
Jupiter , placé auprès du fleuve Alphée : la 
dernière s'appelle Triphylie. 

Les habitants de celte contiéc jouirent 



48o VOYAGE d'aNACHARSIS, 

pendant long-temps d'une tranquillité pro- 
fonde. Toutes les nations de la Grèce étaient 
convenues de les regarder comme consacrés 
à Jupiter, et les respectaient au point, que 
les troupes étrangères déposaient leurs ar- 
mes en entrant dans ce paj's, et ne les re- 
prenaient qu à leur sortie. ' Ils jouissent ra- 
rement aujourd'hui de celte prérogative ; 
cependant , malgré les guerres passagères 
auxauelles ils se sont trouvés exposés dans 
ces derniers temps, malgré les divisions qui 
fermentent encore dans certaines villes , 
l'Elide est de tous les cantons du Pélopo- 
ncse le plus abondant et le mieux peuple. » 
Ses campagnes, presque toutes fertiles, ^ 
sont couvertes d'esclaves laborieux ; l'agri- 
culture y fleurit, parce que le gouvernement 
a pour les laboureurs les égards que méri- 
tent ces citoyens utiles : ils ont chez eux des 
tribunaux qui jugent leurs causes en dernier 
ressort, et ne sont pas obligés d interrompre 
leurs travaux pour venir dans les villes 
mendier un jugement inique, ou trop long- 
temps diflcré. Plusieurs familles riches cou- 

» Stnih.lib. 8,p. 358. 
^Polyb. lib. 4,p. 336. 
' Çu?.b. ibid. p. 3.^ î. Pausan. lib. 5, cap. 4 > ?• 35l.' 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 4^1 

lent paisiblement leurs jours à la campagne; 
et j'en ai vu aux environs d'Elis , où per- 
sonne, depuis deux ou trois générations , 
nWait mis le pied dans la capitale. ' 

Après que le gouvernement monarchique 
eut été détruit, les villes s'associèrent par 
une ligue fédéra tive; mais celle d'Elis, plus 
puissante que les autres , les a insensible- 
ment assujéties, "^ et ne leiu' laisse plus au- 
jourd hui que les apparences de la liberté. 
Elles forment ensemble huit tribus, '' diri- 
gées par un corps de quati'e-vingt-Jix séna- 
teurs dont les places sont à vie, et qui, daiis 
les cas de vacance, se donnent par leur cré- 
dit les associés qu ils désirent : il arrive de 
là que l'autorité ne réside que dans un très 
petit nombre de personnes, et que l'oligar- 
chie s est introduite dans 1 oligarchie; ce qui 
est un des vices destructeurs de ce gouver- 
nement. ^ Aussi a-t-on fait dans ces dejniers 
temps des efforts pour établir la démo- 
cratie. ' 



' Polyb.llb. 4,p. 33G. 

^ Ilerodot. lib. 4, cap. 148. Tliucyd. lib. 5, cnp. 3i. 

^ Pausan. lib. 5, cap. /j , p. 897 

4 Aristot. de rep. lib. 5, rap. (i, t. 2, p. 3f)4- 

5 Xenopli. hist. grœc. lib. 7, p. 635. 

3. 4i 



482 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

La ville d Elis est assez récente : elle s'est 
formée, à l'exemple de plusieurs villes de la 
Grèce , et surtout du Péloponèse , par la réu- 
nion clc plusieurs hameaux-, ' car dans les 
siècles d'i"norance on habitait des bourgs 
ouverts et accessibles : dans des temps plus 
éclairés, on s'enferme dans des villes forli- 
fiécs- 

En arrivant , nous rencontrâmes une 
procession qui se rendait au temple de Mi- 
nerve. Elle iaisait partie d une cérémonie où 
les jeunes gens de l'Elide s'étaient disputé le 
prix de la beauté. Les vainqueurs étaient 
menés en triomphe; le premier, la tète 
ceinte de bandelettes, portait les armes que 
ion consacrait à la déesse; le second con- 
duisait la victime; un troisième était chargé 
d(vs autres oflraiifles. ^ 

J'ai vu souvent dans la Grèce de pareils 
condjats, tant pour les gençons que pour les 
femmes et les lilles. J'ai vu de même, chez 
des peuples éloignés, les femmes admises à 
des concours publics; avec cette diflércncc 
pourtant, que les Grecs décernent le prix i\ 

■ * Strab. lil). 8, ji. 336. Diod. lib. 1 1 , p. 40- 
' Atlien. lilj. i3 , cap 2, p. 5,65. Tlicoplir. ap.eijmd. 
iLid. p. 6oy. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 4^3 

la plus belle , et les barbares à la plus ver- 
tueuse. ' 

La ville est décorée^ par des temples, 
par des édifices somptueux , par quantité de 
statues dont quelques-unes sont de la main 
de Phidias. Parmi ces derniers monuments, 
nous en vîmes où l'artiste n'avait pas mon- 
tré moins d'esprit que dhahilelé; tel est le 
groupe des Grâces dans le temple qui leur 
est consacré. Elles sont couvertes d'une dra- 
perie légère et brillante : la première tient 
un rameau de myrte en 1 honneur de \ éiius , 
la seconde une rose pour désigner le prin- 
temps, la troisième un osselet, symbole des 
jeux de l'enfance-, et pour qu'il ne manque 
rien aux charmes de cette composition, la 
figure de 1 Amour est sur le même piédestal 
que les Grâces. ^ 

Rien ne donne plus déclat à celte pro- 
vince que les jeux olympiques, célébrés de 
quatre en quatre ans en J'honneur de Jupi- 
ter. Chaque ville de la Grèce a des fêtes qui 
cil réunissent les habitants; quatre grandes 
solennités réunissent tous les peuples de la 

■ Tliroplir. ap. Atlien. lib. i3, cap. 2, p. 609 et 610. 
^ Pausaii. lib. 6, cap. 23, p. 5i i. 
^ Id. ibid. cap. 24. p- 5i4- 



484 TOYAGE d'aNACHARSIS, 

Grèce : ce sont les jeux pythiquos ou de 
Delphes, les jeux isthmiques ou de Corin- 
tlie , ceux de Némée , et ceux d'Olympie. 
J'ai parlé des premiers dans mon voyage de 
la Phocidc; je vais mVccuper des derniers : 
je passerai les autres sous silence, parce 
quils offrent tous à peu près les mêmes 
spectacles. 

Les jeux olympiques, institués par Her- 
cule, furent , après une longue interruption, 
rétablis par les conseils du célèbre Lycur- 
gue, et par les soins dîpliitus, souverain 
d'un canton de l'Élide. • Cent huit ans après, 
on inscrivit pour la première fois sur le re- 
gistre public des Elëens, le nom de celui qui 
avait remporté le prix à la course du stade ; ^ 
il s'appelait Corébus. Cet usage continua; 
et de là cette suite de vainqueurs dont les 
noms indi(]uant les différentes olympiades, 
forment autant de points fixes pour la chro- 
nologie. On allait célébrer les jeux pour la 
cent sixième fois lorsque nous arrivâmes à 
Élis, (a) 

Tous les habitants de l'Elide se prépa- 

* Aii&iot. ap. Plut, in I.ycurg. t. i , p. 3g. 
2 ['"rtrct, drfciise de la cliroiiol. p. 162. 
''1) Dans l'etc de l'aniice 356 avaut J. C. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 4^5 

taient à cette solennité auguste. On avait 
déjà promulgué le décret qui suspend toutes 
les hostilités. ' Des troupes qui entreraient 
alors dans celte terre sacrée, '^ seraient con- 
damnées à une amende de deux mines (n) 
par soldat. ^ 

Les Elécns ont l'administration des jeux 
olympiques depuis quatre siècles; ils ont 
donné à ce spectacle toute la perfection dont 
il était susceptible, tantôt en introduisant 
de nouvelles espèces de combats, tantôt en 
supprimant ceux qui ne remplissaient point 
1 attente de rassemblée. ^ Cest à eux qu'il 
appartient décarter les manœuvres et les 
intrigues, d'établir l'équité dans les juge- 
ments, et d interdire le concours aux nations 
étrangères à la Grèce, ^ et mémo aux villes 
grecques accusées ^ d'avoir violé les règle- 
ments faits pour maintenir Tordre pendant 
les fètcs. Ils ont une si haute idée de ces rè- 

'yEscliin. de fais. leg. p. 397. Paus.l. 5, c. 20, p. 427. 

'- Diod. lib. 14 ) p. 243- 
(a) Cent quatre-vingts livres. 
^ Tljucyd. lib. 5 . cap. 49- 
< Pausan. lib. 5, cap. 8, p. 3y4- 

■ Herodot. 1 b. 5, cap. 22. 

* Thucyd. ibid. Pausan. ibid. cap. 2 1 , p. 4 3 1 • 

4ï. 



486 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

glemeiils , qu'ils envoyèrent autrefois des 
députés chez les Egyptiens, pour savoir des 
sages de cette nation si en les rédigeant on 
n'avait rien oublié. Un article essentiel, ré- 
pondirent ces derniers : Dès que les juges 
sont des Eléens, les Eléens devraient être 
exclus du concours, ' Malgré cette réponse, 
ils y sont encore admis aujourdhui, et plu- 
sieurs d'entre eux ont remporté des prix , 
sans que l'intégrité des juges ait éLé soup- 
çonnée. ^ Il est vrai que , pour la mettre plus 
à couvert, on a permis aux athlètes d'appeler 
au sénat d'Olympie du décret qui les prive 
de la couronne. ^ 

A chaque olympiade , on tire au sort les 
juges ou présidents des jeux :'^ ils sont au 
nombre de huit , parce qu'on en prend un 
do chaque tribu. ^ Ils s'assemblent à Elis 
avant la célébration des jeux, et pendant 
l'espace de dix mois ils s instruisent en détail 
des fonctions qu'ils doivent remplir; ils s'en 
instruisent sous des magistrats qui sont l(\s 

' Ilcrodot lib. 2. cap. 160. Diod. lib. i , p. 33 

^ Dion. Clirysost. in Rliod. p. 344- 

^ Pausan. lib. 6, cnp. 3, p. 458. 

4 Pliilostr. vit. Apoll. lib. 3, cap. 3o, p. 121. 

* Pausan. lifc. 5, cap. <), p. 3p7. 



«.HAPITUE TRE>TE-HUITIÉME. ^Sy 

dépositaii'cs et les interprètes des règlements 
dont je viens de parler : ' afin de joindre 
l'expérience aux préceptes , ils exercent , 
pendant le même intervalle de temps, les 
athlètes qui sont venus se faire inscrire ' 
pour disputer le prix de la course et de la 
plupart des combats à pieds. ^ Plusieurs de 
ces athlètes étaient accompagnés de leurs 
parents, de leurs amis, et surtout des maî- 
tres qui les avaient élevés : le désir de la 
gloire brillait dans leurs yeux, et les habi- 
tants dElis paraissaient livrés à la joie la 
plus vive. J aurais été surpris de l'importance 
qu ils mettaient à la célébration de leurs 
jeux, si je n'avais connu 1 ardeur que les 
Grecs ont pour les spectacles, et l'utilité 
réelle que les Eléens retirent de cette solen- 
nité. 

Après avoir vu tout ce qui pouvait nous 
intéresser, soit dans la ville d Élis, soit dans 
celle de Cyllène qui lui sert de port, et qui 
n en est éloitjuéc que de cent vingt stades, '^(rt) 

' Paus.Tn. lil). 6, cap. 2 ^ , p. 5l4- 

' ..Escliln. epist. 1 1 , p. 212. 

^ Pausan. ibid. p. 5i3. 

4 ïA. ibid. cap. 26, p. 5 18. 

(fi) Environ quatre lieurs et dcHjie. 



488 VOYAGE DANACHARSIS, 

nous partîmes pour Olympic. Deux chemins 
y conduisent, l'un par la plaine, long d'en- 
viron trois cents stades; ' (a) l'autre par les 
montagnes, et par le bourg d'Alésiéum, où 
se tient tous les mois une foire considéra- 
hle. ^ Nous choisîmes le premier : nous tra- 
versâmes des pays fertiles , bien cultivés , 
arrosés par diverses rivières ; et , après avoir 
vu en passant les villes de Dyspontium et de 
Létrines, ^ nous arrivâmes à Olympie. 

Cette ville, également connue sous le 
nom de Pise, ^ est située sur la rive droite 
de TAlphée , au pied d'une colline qu'on ap- 
pelle mont de Saturne, (b) L'Alphée prend 
sa source en Arcadie : ^ il disparaît et repa- 
raît par intervalles : ^ après avoir reçu les 

' Strab. lib. 8, p. 067. Pnusan. lib. 6^ cap. 22, p. 5iO. 
(«) Onze lieues et liuit cent cinquante toises. 
^ Strab. ibid. p. 34 1- 

^ Xenopli. liisi. grœc. 1. 3, p. ^ç)i. Strab. ibid. p. 357. 
Pausaa. ibid. p. 5 10. 

4 Herodot. lib. 2, cap. 7. Pind. ofynip. 2, 3, 8, ctr. 
Steph. in O'Xvfxzr. Ptolem. p. loi. 

(b) Voyez l'Essai sur la Topographie d'Olympie. 

5 Pausan. lib. 5, cap. 7, p. Sgo. 
« Id. libv 8, cap. 54) P- 709. 



CHAPITRE TRE>"TE-HriTlÈME. 4^9 

eaux de plusieurs rivières, ' il va se jeter 
dans la mer voisine. ^ 

L'Altis renferme dans son enceinte le? 
objets les plus intéressants : c'est un bois sa- 
cré ^ fort étendu , entouré de murs , 4 et dans 
lequelsetrouventletempledeJupit net celui 
de Junon, le sénat, le théâtre, ^ et quantité 
de beaux édifices, au milieu d une foule in- 
nombrable de statues. 

Le temple de Jupiter fut construit, dans 
le siècle dernier, des dépouilles enlevées par 
les Eléens à quelc^ues peuples qui s'étaient 
révoltés contre eux; ^ il est d'ordre dori jue, 
entouré de colonnes, et construit dune 
pierre tirée des carrières voisines, mais aussi 
éclatante et aussi dure, quoique plus légère, 
que le marbre de Paros. ' Il a de hauteur, 

' Paiisnn. lib. 8, cap. 54, p. 709. Strnb. lib. 8. p. 344. 
' Str.ib. iî)id. p. 343. 

^ Pind. olymp. 8, v. 12. ScLol. ibid. Pausaa. lib. 5, 
rap. 10, p. •ig'y. 

4 Pausan. ibid. p. 44 i et 443- 

5 Xeiiopli. ! i-^t. gr;rc. lib. 7, [i. GSg. 
^ Pausan. ibid. p. 397-. 

7 Id. ibid. cap. 10, p. SqS. Plin. lib. 36, cap. jj, 
-• P- 747- 



490 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

soixante-huit pieds; de longueur, deux cent 
trente; de largeur, quatre-vingt-quinze, (a) 

Un architecte habile, nommé Libon, fut 
chargé de la construction de cet édifice. 
Deux sculpteurs non moins habiles enrichi- 
rent, par de savantes compositions, les fron- 
tons des deux façades. Dans 1 un de ces fron- 
tons on voit, au milieu d'un grand nombre 
de figures , OEnomaûs et Pélops prêts à se 
disjîutcr, en présence de Jupiter, le prix de 
la course; dans fautre, le combat des Cen- 
taui'es et des Lapilhcs. ' La porte d'entrée 
est de bronze , ainsi que la porte du côté op- 
posé. On a gravé sur l'une et sur lautre une 
partie des travaux d Hercule. ^ Des pièces 
de marbre, taillées en forme de tuiles, cou- 
vrent le toit : au sommet de chaque fronton , 
s'élève une Victoire en bronze doré; à cha- 
que angle, un grand vase de même métal, 
également doré. 

Le temple est divisé par des colonnes en 
trois nefs. ^ On y trouve, de même que dans 

(«) Hautriir, environ soixantP-qiintrc de nos pieds; 
longueur, deux cent dix-sept; largeur, qujlie-viugt-dix. 
' Pausan. lih. 5, cap. lo, p. Sgg. . 

'^ Id. ibid. p. 4 00. J 

^ Id. ibid. 



i 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 49^ 

le vestibule , quantité d'oflrandes que la piété 
et la reconnaissance ont consacrées au dieu ; '■ 
mais, loin de se fixer sur ces objets, les re» 
gards se portent rapidement sur la statue et 
sur le trône de Jupiter. Ce cbef-d oeuvre de 
Phidias et de la sculpture l'ait nu premier 
aspect une impression que 1 examen ne sert 
qu à rendre ]ilus profonde. 

La figure de Jupiter est en or et en ivoire ; 
et, quoique assise, elle s'élcv^e presque jus- 
qu'au plaff nd du temple.^ De la main droite, 
elle tient une victoire également d or et d i- 
voire; de la gauche, un sceptre travaillé avec 
goût, enrichi de diverses espèces de métaux, 
et surmonté d'un aigle. ^ La chaussure est 
en or, ainsi que le manteau, sur lequel on a 
grave des animaux, des fleurs, et surtout 
des lis. ^ 

Le trône porte sur quatre pi(ds, ainsi 
que sur des colonnes intermédiaires de même 
hauteur que les pieds. Les matières les plus 
riches, les ai'ts les plus nobles, concoururent 

' Pausan. lib. 5, cap. xo, p. /|o5. Slrab. lib. 8, p. 3 j3' 
' Strab. ibid. 

^ Pausan. ibid. cap. 1 1 , p. 4<^0- Plio- l*!»- 34} <^''l>- 8 . 
t. 2, p. 648. 

4 Pausau. ibid, p. 4oï- 



492 VOYAGE d'aNACIIARSIS, 

à lombellir. Il est tout brillant dor , d'ivoire, 
d'él)èiie et de pierres précieuses, partout 
décoré de peintures et de bas-reliefs. 

Quatre de ces bas-reliefs sont appliqués 
sur la face antérieure de chacun des pieds de 
devant. Le plus haut représente quatre V ic- 
toircs dans l'atlltude de danseuses; le se- 
cond, des Sphinx qui enlèvent les enfants 
desThëbains; le troisième, Apollon etDiane 
perçant de leurs traits les enfonts de Niobé ; 
le dernier enfin, deux autres Victoires. 

Phidias profita des moindres cspacespour 
multiplier les ornements. Sur les quatre tra- 
verses qui lient les pieds du trône, je comp- 
tai trente-sept figures, les unes représentant 
des lutteurs, les autres le combat d'Hercule 
contre les Amazones, (a) Au dessus de la 
icte de Jupiter , dans la partie supérieure du 
trône, on voit d'un côté les trois Grâces 
quil eut d'Eurj'nome, et les trois Saisons 
qu il eut de Thémis. ' On distingue quantité 
d'autres bas-reliefs, tant sur le marche-pied, 
que sur la base ou l'estrade qui soutient cette 
masse énorme, la plupart exécutes en or, et 

{a) Voyez la note XXVI à la fin du volume. 

' Pausau. iib. 5, cap. 1 1 , p. ^\02. Hesiod. 4cor. gêner. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 493 

représentant les divinités de 1 Olympe. Aux 
pieds de Jupiter on lit cette inscription : ' Je 
s LIS l'ouvrage de Phidias, athémen, fils de 
Charmid^s. Outre son nom, l'artiste, pour 
éterniser la mémoire et la beauté d'un jeune 
homme de ses amis , appelé Paniarcès , ^ 
grava son nom sur un des doigts de Jupi- 
ter, (a) 

On ne peut approcher du trône autant 
qu'on le désirerait : à une certaine distance 
on est arrêté par une balustrade qui règne 
tout autour, ^ et qui est ornée de peintures 
excellentes de la main de Panéiius, élève et 
iVèi^e de Phidias. C est le même qui , conjoin- 
tement avec Colotès, autre disciple de ce 
grand homme, fut chargé des principaux 
détails de cet ouvrage sui'prenant. ^ On dit 
qu après l'avoir achevé, Phidias ôla le voi'e 
dont il lavait couvert, consulta le goût du 

* Pausan. llb. 5, cap. lo, p. 397. 

* Clem. Alex, cohort. p. I^y. 

(a) TcUe était cette inscription, PantArcès est beau. 
Si l'on en eût fait un crime à Pliidias , il eût pu se justi- 
fier, en disant que l'éloge s'adressait à Jupiter; le mot 
l'ai'.tarcès pouvant signifier celui qui suÛit à tout. 

- Pausau. ibid. cap. * i, p. 4oi. 

4 la. ibid. p. 402. Stiab. lib. 8, p. 354. Pl'i- ^^- 34t 
cap. 8, t. 2, p. 65y, lib. 35, cap. S, p. 68g. 



494 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

public, et se réforma lui-même d'après les 
avis de la multitude. ' 

On est frappé de la grandeur de rentre- 
prise, de la richesse de la matière, de 1 ex- 
cellence du travail, de l'heureux accord de 
toutes les parties ; mais on l'est bien plus en- 
core de lexpression sublime que l'artiste a 
su donner à la tête de Jupiter. La divinité 
même y paraît empreinte avec tout léclat 
de la puissance, toute la profondeur de la 
sagesse, toute la douceur de la bonté. Aupa- 
ravant, les artistes ne représentaient le maî- 
tre des dieux cpi'avec des traits communs, 
sans noblesse et sans caractère distinctif ; 
Phidias fut le premier qui atteignit, pour 
ainsi dire, la majesté divine, et sut ajouter 
un nouveau motif au respect des peuples, 
en leur rendant sensible ce qu'ils avaient 
adoré. ^ Dans quelle source avait -il donc 
ouisé ces hautes idées? Des poètes diraient 
qu'il était monté dans le ciel, ou que le dieu 
était descendu sur la terre; ^ mais il répon- 
dit d une manière plus simple et plus noble 

' Lucian. pro iinng. cap. i4, t. 2, p. 49'2- 
^ Quintil. iiistit. ora!. liL. i2, cap. lO, p. 744- ^i»^- 
]\h. 45, cap. 28. 

^ Authol. lib. ) , cap. G, p. 3oi. 



oHAPITRE TRENTE-HUITliME. 49^ 

à ceux qui lui faisaient la même question : • 
il cita les vers d Homère , où ce poëte dit 
qu^un regard de Jupiter sufîit pour ébranler 
rOlympe. ^ Ces vers , en réveillant dans 
lame de Phidias l'image du vrai beau, de ce 
beiiu qui n'est aperçu que par l'homme de 
génie , produisirent le Jupiter d Oljmpic ; ^ 
et, quel que soit le sort de la religion qui 
domine dans la Grèce, le Jupiter d Olympie 
servira toujours de modèle aux artistes qui 
voudront représenter dignement l'être su- 
prême. 

Les Eléens connaissent le prix du monu- 
ment qu'ils possèdent-, ils montrent encore 
aux étrangers l'atelier de Phidias. ^ Ils ont 
répandu leurs bienfaits sur les descendants 
de ce grand artiste, et les ont chargés d'en- 
tretenir la statue dans tout son éclat. ^ 
C^omme le temple et l'enceiute sacrée sont 
dans un endroit marécageux, un des moyens 
qu'on emploie pour déiéndre 1 ivoire contre 

* Strab. lib. 8, p. 354. P^^t. in JEm'û. t. i , p. 2J0. 
Yalor. Max. lib. 3 , cap. ^. 

^ Homer. iliad. lil). i , v. 53 o. 

^ Cicer. de orat. cap. 2 , t. i , p. 4 2 1 . 

^ Paiisan. lib. 5, cap. i5, p. 4i3. 

* Id. ibid. p. 4 13. 



496 VOYAGE d'aNACIIARSIS, 

riiumidilé, c'est de verser frcqiiemmeiit de 
1 huile au pied du trône, sur une partie du 
pavé destinée à la recevoir. ' 

Du temple de Jupiter nous passâmes à 
celui de Junon : ^ il est également d'ordre 
dorique, entouré de colonnes, mais beau- 
coup plus ancien que le premier. La plupart 
des statues qu'on y voit, soit en or, soit en 
ivoire, décèlent un art encore grossier, qtioi- 
qu'elles n'aient pas trois cents ans d anti- 
quité. On nous montra le coiïre de Cypsé- 
liis,^ où ce prince, qui depuis se rendit 
maître de Corinthe, fut dans sa plus tendre 
eni'ance renfermé par sa mère, enq^ressée 
de le dérober aux poursuites des ennemis 
de sa maison. Il est de bois de cèdre; le des- 
sus et les quatre Ihccs sont ornés de bas-re- 
liefs, les uns exécutés dans le cèdre même, 
les autres en ivoire et en or ; ils représentent 
des bataiil'^s, des jeux et d autres sujets re- 
latifs aux siècles héroïques, et sont accom- 
pagnés d'inscriptions en caractères anciens. 
Nous parcourûmes avec plaisir les détails de 
cet ouvrage, parce qu'ils mojitrent létal in- 

' Pausun. lib. 5, cap. 1 1 , p. 4o3. 
2 Id. i))iJ. ciip. 17, p. 4-8. 
^ I(J. ibid. p. 41 y- 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 497 

forme où se trouvaient les arts en Grèce il y 
a trois siècles. 

On célèbre auprès de ce temple des jeux * 
auxquels président seize femmes choisies 
parmi les huit tribus des Eléens , et respec- 
tables par leur vertu ainsi que par leur nais- 
sance. Ce sont elles qui entretiennent deux 
chœurs de musique pour chanter des hymnes 
en 1 honneur de Junon , qui brodent le voile 
£uperbe qu'on déploie le jour de la fête, et 
qui décernent le prix de la course aux filles 
de l'Élide. Dès que le signal est donné, ces 
jcunrs émules s élancent dans la carrière, 
presque à demi nues, et les cheveux flottants 
sur leurs épaules : celle qui remporte la vic- 
toire reçoit une couronne d'olivier, et la 
permission , plus flatteuse encore, de placer, 
son portrait dans le temple de Junon. 

En sortant de là , nous parcourûmes les 
routes de l'enceinte sacrée. A travers les 
platanes et les oliviers qui ombragent ces 
lieux, ^ sofliaient à nous, de tous côtés, 
des colonnes, des trophées, des chars de 
triomphe , des statues sans nombre , en 

' Pausan. lil>. 5, cap. i6, p. ^ly. 
^ Id. iLid. cap. 27, p. 45o, Phleg. de olymp. in Thés; 
antiq. graec. t. g, p. i2g5. 



498 VOYAGE dVnACHARSIS, 

bronze, en marLre, les unes pour les dieux, 
les autres pour les vainqueurs : ' car ca 
temple de la fiçloire n'est ouvert que pour 
ceux qui ont des droits à 1 immortalité. 

Plusieurs de ces statues sont adossées à 
des colonnes , ou placées sur des piédestaux ; 
toutes sont accompa^aiées d'inscriptions cnii- 
Icnant les moLii's de leur consécration. Noiif? 
y distinguâmes plus de quarante figures de 
.lupiter de diflérentes mains , offertes par 
des peuples ou par des jwrticLdiers, quel- 
ques-unes ayant jusqu à vingt-sept pieds de 
hauteur. ^ {a) Celles des athlètes forment 
une collection immense; elles ont été j)la- 
cées dans ces lieux, ou par eux-mêmes, ^ 
ou par les villes qui leur ont donné le jour, 4 
ou par les penples de qui ils avaient bien 
mérité. ^ 

Ces monuraenîs, multipliés depuisquatre 
siècles, rendent jnésenls à la postérité ceux 
qui les ont oblcnus. Ils sont exposés tous les 
quatre ans aux regards dune foule innom- 

' Pausan. lib. 5 , cap. 2 1 , p. 42g. 

' Id. ibid. c;ip. 24. p. 44o- 

{a) Vingr-cinq de nos pieds et six pouce». 

^ Pausan. lib. G, p. 497- 

A Id. ibid. p. 493. 

' Id. ibid. p. 4^0 et 492. 



CIIAPIXnE TRENTE-HUITIÈME. 499 

brable de spectateurs de tous pays , qui 
viennent dans ce séjour s'occuper de la 
gloire des vainqueurs, entendre le récit de 
leurs combats, et se montrer avec transport, 
les uns aux autres, ceux dont leur patrie 
s'enorgueillit. Quel bonheur pour 1 huma- 
nité, si un pareil sanctuaire n était ouvert 
qu aux hommes vertueux ! Non , je me 
trompe, il serait bientôt violé par 1 intrigue 
et Ihypocrisie , auxquelles les hommages 
du peuple sont bien plus nécessaires qu'à la 
vertu. 

Pendantque nous admirions ces ouvrages 
de sculpture , et que nous y suivions le dé- 
veloppement et les derniers efforts de cet 
art, nos interprètes nous faisaient de longs 
récits, et nous racontaient des anecdotes re- 
latives à ceux dont ils nous montraient les 
portraits. Après avoir aiTeté nos regards sur 
deux chars de bronze , dans Tun desquels 
était Gélon , roi de Syracuse, et dans 1 autre, 
Hiéron , son frère et son successeur : ' Près 
de Gélon, ajoutaient-ils, vous voyez la sta- 
tue de Cléomède. Cet athlète ayant eu le 
malheur de tuer son adversaire au combat 
de la lutte, les juges, pour le punir, le pri- 

* Pausan. lib. 6, cap. 9, p. 473; cap. t2; p. 479- 



..lOO VOYAGE D APfACHARSIS, 

vèrent de la couronne : il en fut affligé au 
point de perdre la raison. Quelque temps 
après il entra dans une maison destinée à 
léducation de la jeunesse , saisit une colonne 
qui soutenait le toit, et la renversa. Près de 
soixante enfants périrent sous les ruines de 
l'édifice. * 

Voici la statue d'un autre athlète nommé 
Timanthe. Dans sa vieillesse il s'exerçait 
tous les jours à tirer de l'arc : un voyage 
qu'il fit l'obligea de suspendre cet exercice : 
il voulut le reprendre à son retour; mais, 
voyant que sa force était dijuinuée , il dressa 
lui-môme son bûcher, et se jeta dans les 
llammes. ^ 

Cette jument que vous voyez , fut sur- 
nommée le Vent, à cause de son extrême 
légèreté. Un jour qu elle courait dans la car- 
rière, Philotas qui la montciii se laissa tom- 
ber : elle continua sa course , doubla la 
borne , et vint s'arrêter devant les juges, qui 
décernèrent la couronne à son maitrc, et lui 
permirent de se faire représenter ici avec 
linslrument de sa victoire. ^ 

* Pausan. lib. G, cap. 9, p. 474' 
^ Id. Lbid. cap. 8 , p. 471. 
2 Id. ibid. cap. i3, p. 484- 



CHAPITRE TR£ME-HUITIÈME. 5oi 

Ce lutteur s^appelait Glaucus ; ' il était 
"jeune et labourait la terre. Son père s'aper- 
';ut avec surprise ^ que pour enfoncer le soc 
qui s'était détaché de la charrue , il se ser- 
vait de sa main comme d'un marleau. 11 le 
conduisit dans ces lieux, et le proposa pour 
le combat du ceste. Glaucus, pressé par un 
adversaire rpii employait tour à tour radresf:e 
et la force, était sur le point de succomber , 
lorsque son père lui cria : Frappe , mon fils , 
comme sur la charrue. Aussitôt le jeune 
homme redoubla ses coups, et fut proclamé 
vainqueur. 

Voici Théagène qui, dans les dilFérents 
jeux de la Grèce, remporta, dit-on, douze 
cents fois le prix, soit à la course, soit à la 
lutte , soit à d'autres exercices. ^ Après sa 
mort, la statue quon lui avait élevée dans 
la ville de Thasos sa patrie, excitait encore 
hi jalousie d un rival de ïhéagènc : il venait 
toutes les nuits assouvir ses fureurs contre 
ce bronze, et lebranla tellement à force de 
coups, quil le fit tomber, et en fut écrasé : 
la statue fut traduite en jugement, et jetée 

' Pausan. lib. 6, cnp. i 3, p. 4 '/S. 
' Plut, praec, reip. ger. t. 2, p. 8i i. Pansan. ibid. csp. 
ii,p. 4;7. 



502 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

dans la mer. La famine ayant ensuite affligé 
la ville de Thasos, l'oracle, consulté par les 
habitants, répondit qu'ils avaient négligé la 
mémoire de Théagène. ^ On lui décerna des 
honneurs divins , après avoir retiré des 
eaux et replacé le monument qui le repré- 
sentait, (a) 

Cet autre athlète porta sa statue sur ses 
épaules, et la posa lui-même dans ces lieux. 
C'est le célèbre Milon; c'est lui qui, dans la 
guerre des habitants de Crotone sa patrie 
contre ceux de Sybaris, fut mis à la tète des 
troupes, et remporta une victoire signalée : 
il parut dans la bataille avec une massue cl 
les autres attributs d Hercule dont il rappe- 
lait le souvenir, ^ Il triompha souvent dans 
nos jeux et dans ceux de Delphes ; il y faisait 
souvent des essais de sa force prodigieuse. 
Quelquefois il se plaçait sur un palet qu on 
avait builé pour le rendre plus glissant, et 
les plus fortes secousses ne pouvaient lé- 
branler : ^ d'autres fois il empoignait une 

' Pausau. lib. G , cap. 1 1 , p. 479-' 

(a) I.e culic de Tlii'antne s'étendit dans la suite ; on 
1 implorait surtout dans ie;> maladies. { Pausaii. lib. G, 
cap. II, p. 479.) 

^ Diocl. lib. I?., p. 77. 

^ Pausan. ibid. cap. i4, P- 48G. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 5o3 

grenade, et, sans l'écraser, la tenait si ser- 
rée, (jue les plus vigoureux athlètes ne pou- 
vaient écarter ses doigts pour la lui arracher; 
mais sa maîtresse l'obligeait à lâcher prise. * 
On raconte encore de lui , qu'il parcourut le 
Stade portant un bœuf sur ses épaules ; " 
(jue se trouvant un jour dans une maison 
avec les disciples de Pythagore , il leur sauva 
la vie eu soutenant la colonne sur laquelle 
portait le plafond qui était près de tomber j ^ 
enfin , que dans sa vieillesse il devint la proie 
des le tes féroces , parce que ses mains se 
trouvèrent prises dans un tronc d'arbre que 
des coins avaient fendu en partie, et quil 
voulait achever de diviser. ^ 

INous vîmes ensuite des colonnes où l'on 
avait gravé des traités d alliance entre divers 
peuples de la Grèce : ^ on les avait déposés 
dans ces lieux pour les rendre plus sacrés. 
Mais tous ces traités ont été violés avec les 
serments qui en garantissaient la durée, et 
les colonnes, qui subsistent encore, attestent 

' jElian. var. liist. lib. 2 , cap. 24- 
' Atlien. lib. lo, p. 4i2. 

3 Strab. lib. G, p. 203. 

4 Pausan. lib. 6, cap. i4) p- 487- 

5 Id. lib. 5, cap. 13, p. 407 ; cap. 23 , p. 437» 



5o4 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

une vérité eiFrajante : c'est que les peuples 
policés uc sont jamais plus de mauvaise Inf, 
que lorsqu'ils s'engagent à vivre en paix les 
uns avec les autres. 

Au nord du temple de Junon , au pied du 
mont de Saturne , ' est une chaussée qui b'é- 
tend jusqu'à la carrière, et sur laquelle plu- 
sieurs nations grecques et etran;^cres ont 
construit des édifices connus 3ous le nom de 
Trésors, Onenvoit de semblaWes à Delphes; 
mais ces derniers sont remplis d'ofirandes 
précieuses, tandis que ceux dOlympie ne 
contiennent presque que des statues, et des 
monuments de mauvais goût ou de peu de 
valeur. Nous demandâmes la raison do cetf^ 
différence. L'un des interprètes nous dit : 
Nous avons un oracle , mais il n'est pas 
assez accrédité, et peut-être cessera-t-il 
bientôt. ^ Deux ou trois prédictions justifiées 
par l'événement, ont attiré à celui de Del- 
phes la confiance de quelques souverains; 
et leurs libéralités, celles de toutes les na- 
tions. 

Cependant les peuples abordaient en 

' Pausan. lib. 6 , cap. 19 , p. 497- 

• Xenopb. liùt. grarc. lib. 4» ?• S33 SuaL. lib. 8, 



CHAPITRE tRENTE-IIUITÎÈME. 5o5 

foule à Olympie. ' Par mer, par terre, de 
toutes les parties de la Grèce, des pays les 
plus éloignés, on s'empressait de se reridte 
à ces fêtes dont la célélmté surpasse infini- 
ment celle des autres solennités , et qui 
néanmoins sont privées d un agrément qui 
les rendrait plus brillantes. Les feimnes n'y 
sont pas admises, sans doute à cause de ta 
nudité des athlètes. La loi oui les en exclut 
est si sévère , qu on précipite du haut d un 
rocher celles qui osent la violer. ' Cepen- 
dant les prétresses d'un temple ont une 
place marquée, ^ et peuvent assister à cer- 
tains exercices. 

Le premier jour des fêtes tombe au on- 
zième jour du mois hécatombéon, qui com- 
mence à la nouvelle lune après le solstice 
d'été : elles durent cinq jcairs : à la fin du der- 
nier, qui est celui de la pleine lune, se fait 
la proclamation solennelle des vainqueurs.^ 

> Philostr. vit. ApoU. lib. 8, cap. i8, p. 3Gi. 

^ Pausan. lib. 5, cap. G, p. 389. 

^ Id. lib. 6, cap. 20. SuetoTi. in Ner. cap. 12. 

4 Pind. oljinp. 3 , v. 33 ; et 5, v. 14. Scliol. ibid. 
Dodvvel. de cycl. diss. 4» §■ 2 et 3. Corsiii. dissert. agon. 
p. i3 ; id. l'ast. attic. dissert. i3, p. 2y5. 

3, 43 



5o6 VOYAGE d'aN'ACHARSIS, 

Elles s^ouvrlrent le soir (a) par plusieurs 
sacrifices que 1 on offrit sur des autels éle- 
vés en l'honneur de différentes divinités, 
soit dans le temple de Jupiter, soit dans 
les environs. ' Tous étaient ornés de fes- 
tons et de guirlandes ; ^ cous furent suc- 
cessivement arrosés du sang des victimes. •* 
On avait commencé par le grand autei de 
Jupiter, placé entre le temple de Junon et 
Tenceinle de Pélops. * C'est le principid oJj- 
jet de la dévotion des peuples; c'est ih que 
les Eléens offrent tous les jours des sacriiî • 
ces, et les étrangers dans tous les temps de 
l'année. Il porte sur un grand soubassement 
carré, au dessus duquel on monte par iL-s 
marches de pierre. Là se trouve une espèce 
de terrasse où l'on sacrifie les victimes; au 
milieu s'élève lautel, dont la hauteur est de 
vingt-deux pieds : (6) on parvient à sa par- 

(<i) Dnns la première annte de l'olynipiaclt; loG, le 
premier jour d'iiicalombcoii tombait nu soir du i j juil- 
let de l'aunoe julienne prolcpiique 35G avant J. C. ; et le 
1 1 d'IiccaioiiiLéon commeuçait au soir du 2 j juillet. 

' Pausan. lib. 5, cap. i4î P- 4' '• 

■ ^ Scliol. Piud. olynip. 5, v. i3. 

^ Pausan. ibid. 

4 Id. ibid. p. 4op. 

{b) Viugt de nos pieds, neuf pouces, quatre lignes. 



CHAPITRE TKEiVrE-HUITlÈME. ^Oy 

lie supérieure par des marches qui sont 
conslruiles de la cendre des victimes, qu'on 
a pétrie avec l eau de TAlphée. 

Les cérémonies se prolongèrent fortavant 
dans la nuit, et se firent au son des instru- 
ments, à la clarté de la lune qui approchait 
de son plein, avec un ordre et une magnifi- 
cence qui inspiraient à la fois de la surprise 
et du respect. A minuit, dès qu'elles furent 
achevées, la plupart des assistants , par un 
empressement qui dure pendant toutes les 
fêtes, ' allèrent se placer dans la carrière, 
pour mieux jouir du spectacle des jeux qui 
devaient commencer avec laurore. 

La carrière olympique se divise en deux 
parties , qui sont le Stade et THippodrome. ^ 
Le Stade est une chaussée de six cents 
pieds (rt) de long, ^ et d une largeur propor- 
tionnée : c'est };i que se font les courses à 
pied, et que se donnent la plupart des com- 
hats. L Hippodrome est destiné aux courses 
des cliars et des chevaux. Un de ses côtés 
s'étend sur une colline; laulre côté, un peu 

' Mëin. de l'acad. des bell. lettr. t i3, p. 48 1. 
^ PauBan. lib. G, cap. 20, p. noa. 
(a) Qiiatre-vingi-quatoize toisca U"ois pieds. 
' Horodot. lib. ■^, p. ii\ç). Censor de die nat. cap, j3. 
Au). Gell. lib. i . cap. i. 



Û08 VOVAGE D AiVACHAUSlS, 

plus long, est formé par une chaussée : ' sit 
largeur est de six cents pieds , sa longueur 
du doul)le : ^ (a) il est séparé du Stade 
par un édifice qu'on appelle Barrière. C'est 
un portique devant lequel est une cour spa- 
cieuse, faite en forme de proue de navire, 
dont les murs vont en se rapprochant lun 
de l'autre, et laissent à leur extrémité une 
ouverture assez grande pour que plusieurs 
chars y passent à la fois. Dans lintérieur 
de cette cour, on a construit, sur différentes 
lignes parallèles, des remises pour les chars 
et pour les chevaux; ^ on les tire au sort , 
parce que les unes sont plus avantageuse- 
ment situées que les autres. Le Stade et 
riïippodromc sont ornés de statues, d'au- 
tels , et d'autres monuments '^ sur lesquels 
on avait affiché la liste et l'ordre des com- 
bats qui devaient se donner pendant les 
fêtes. ^ 

L'ordre des combats a varié plus d'une 

' Pansai), lib. 6, cap. 20, p. 5io4 et 5o5. 
^ TJ. il)jtl. rap. itj, p. 4i;i ; lib- 5, cap. 2, p. 40(5, 
Plut, iu folon. t. I , p. c}i. 

(«) Ont quatre-vingt-neuf toises. . 
^ Pausiin. ILb. 6, ciip. 20, p. 5o3. 

4 Id. ihid. 

5 Dion. Hb. 717, p. i3.5y. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 5og 

Ibis; ' (a) la règle gi'nérale qu'on suit à pré- 
sent, est de consacrer les matinées aux exer- 
cices qu'on appelle légers, tels que les diflë- 
rentes courses; et les après-midi, à ceux 
qu on nomme graves ou violents, ^ tels que 
la lutte, le pugilat, etc. ^ 

A la petite pointe du joar nous nous 
rendîmes au Stade. Il était déjà rempli d a- 
thlètes qui préludaient aux combats, ^ et 
entouré de quantité de spectateurs : d'au- 
tres, en plus grand nombre, se pi .calent 
confusément sur la colline qui se présente 
en amphilhé.ltre au dessus de la carrière. 
Des chars volaient dans la plaine ; le bruit 
des trompettes, ic hennissement des che- 
vaux, se méiaient aux cris de la mu titude; 
ri lorsque nos yeux pouvaient se distraire 
de ce spectacle, et qu'aux mouvements tu- 
multueux de la joie pu!)!iquc nous compa- 
rions le repos et le sdencc de la nature , alors 
quelle impression ne faisaient pas sur nos 
âmes la sâx'nilé du ciel, la fiaicheur dcli- 

» Paiisan, lib. 5, cap. 9, p. J96. 

(a) Voyez, la note XXVH à ia fin du volume. 

' Diod. lib. 4, p- 2?.2. 

^ Pausan. lib. 6, cap. 24 , p. 5i3. 

4 Fabr. agon. lib. 2 , cap. 34. 



DIO VOYAGE D ANACHARSIS, 

cieuse de l'air, 1 Alphée qui forme en cet 
endroit un superJDe canal , ' et ces campa- 
gnes fertiles qui s'embellissaient des pre- 
miers r.nyons du soleil! 

Un moment après nous vîmes les athlètes 
intenomnre leurs exercices, et ]")rendre le 
clicudn de l'enceinte sacrée. Nous les y sui- 
vînios, et nous trouvâmes dans la chambre 
du séual les huit présidents des jeux, avec 
des habits magnificfues et toutes les marques 
de leur dignité. ^ Ce tut là qu'au pied d une 
statue de lupiter, et sur ies membres san- 
glants des viclimes, Mes athlètes prirent 
les ditu.v à témoin quils s'étaient exercés 
pendant dix mois aux combals quils al- 
laient livrir. Ils proîuirent aussi de ne point 
user de supercherie et de se conduire avec 
honneur : leurs i-areiils el lenrs instituteurs 
firent le même senncnt. ^ 

Après cette cérémonie, nous revînmes 
au Stade. Les athlètes enflèrent dans la 
barrière qui le précède, s'y dépouillèrent 
entièrement de leurs habits, mirent à leurs 

' Paus;iii. lit). 5, cap. 7, p. 389. 
^ I":il)i. agon. lib. j , cap. 19. 

3 Paiisaii. lib. 5, cap. 24 j P- 44'' 

4 Id. ibid. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 5ll 

pieds des brodequins, et se firent frotter 
d'huile par tout le corps. ' Des ministres su- 
haltcrnes se nionlraieiit de tous côtés, soit 
dans la carrière , soit à travers les rangs mul- 
tipliés des spectateurs, pour y maintenir 
Tordre. ^ 

Quand les présidents curent pris leurs 
places, un héraut s'écria : et Que les coû- 
te reurs du Stade se présentent.^ «Il en parut 
aussitôt un grand nombre qui se placèrent 
sur une ligne, suivant le rang que le sort 
leur avait assigné. ''* Le héraut récita leurs 
noms et ceux de leur patrie. ^ Si ces noms 
avaient été illustrés par des victoires précé- 
dentes, ils étaient accueillis avec des ap- 
]ilaudisseinents redoublés. Après que le hé- 
raut eut ajouté, « Quelqu'un peut-il repro- 
ff cher à ces alhlètcs d avoir été dans les fers, 
(( ou d avoir mené une vie irrégulière ? '^ » 
il fc fil un silence profond;, et je me sentis 
entraîné par cet intérêt qui remuait tous les 

■ TluK-yd. 11b. I, r;,p. G. l'nll. lib. 3, J. i55. 
^ Elyinol. iTiagn. in A' Xvtit-fXi- 
^ Plat. «Je leg. lib. 8 ^ t. 2 , p. 833. Heliod. i/Elliiop. 
lib. 4 ) P- iSp. 

4 Pausan. lib. C, cap. i3, p. 482. 

5 Heliod. ibid. p. 162. 

t» Mém. de l'acad. des bell. leur, t i3', p. 481. 



5l2 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

cœurs, et qu'on n'épouve pas dans les spec- 
tacles des autres nations. Au lieu de voir, au 
commencement de la lice, des hommes du 
peuple prêts à se disputer quelques feuilles 
d'olivier, je ne vis plus que des hommes li- 
bres, qui, par le consentement unanime de 
toute la Grèce, chargés de la gloire ' ou de la 
honte de leur patrie, s exposaient à l'alter- 
native du mépris ou de 1 honneur, en pré- 
sence de plusieurs milliers de témoins ^ qui 
rapportaient chez eux les noms des vain- 
queurs et des vaincus. L'espérance et la 
crainte se peignaient dans les regards in- 
quiets des spectateurs; elles devenaient plus 
vives à mesure qu on .approchait de ] ins- 
tant qui devait les dissiper. Cet instant ar- 
riva. La trompette donna le signal; ^ les 
coureurs partirent, et dans un clin-dœJl 
parvinrent à la Lorne où se tenaient les pré- 
sidents des jeux. Le héraut pro("Iama le nom 
de Porus de Cyrènc, ^ et raille bouches le 
répétèrent. 

' Pind. olymp. 5, v. 8. Scliol. iliict. 
^ Liirian. de gymn. cap. lo, t. a, p. 890. 
^ Sophocl. in Electr. v. 7 i3. 

4 Diod. lib. iG, cnp. 2, p. /^oG. Afric. «ip. Euseb. in 
ehron. grâce, p. ^i- 



CHAPITUE TRENTE-HUITIÈME. Ôl3 

L'honneur quil obtenait est le premier 
et le plus brlllaiit de ceux quon décerne 
aux jeux olympiques, parce que la course 
du Stade simple est la plus ancienne de cel- 
les qui ont été admises dans ces l'êtes. " Elle 
s'est dans la suite des temps diversifiée de 
plusieurs manières. Nous la vinics successi- 
vement exécuter par des enfants qui avaient 
à peine atteint leur douzième année, "^ et 
par des hommes qui couraient avec un 
casque, un bouclier et des espèces de bot- 
tines. ' 

Les jours suivants, d'autres champions 
furent appelés pour parcounr le douJjle 
Stade, c'est-à-dire, qu après avoir atteint le 
but et double la borne, ils devaient retour- 
ner au point du départ * Ces derniers fiucnt 
remplacés par des athlètes qui fournirent 
douze fois la longuciu* du Stade. ^ Quel- 
ques-uns concoururent dans plusieurs de ces 
exercices et remportèrent plus d'un prix. * 

' Pausan. lil). 5, cap. 8, p. 3c)4- 

' Id. IJb. (S, cap. 2, p. 4-^fJ; l'i»- 7' cap. 17, p. .^.îj. 

* Id. lib. 6, cap, lo, p. 47^; et cap. 17, p. 4i)3- 

4 Id. lih. 5 , cap. I 7 , p. 4 20. 

5 DeiTiard. de poud. et mens. li)j. 3, n" 32. Mcni. de 
l'arad. des brll. Icttr. t. 3, p. joç) et 3 i i ; t. y, p. 3ijo. 

*■ Pausan. lib. 6, cap. iJ, p. ^8?., etc. 



5l4 VOYAGE D'ANACHARSIS, 

Parmi les incidents qui réveillèrent à diver- 
ses reprises l'attention de 1 assemblée, nous 
vîmes des coureurs s'éclipser et se dérober 
aux Insultes des spectateurs ; d'autres , sur 
ie point de parvenirau terme de Irurs désirs, 
tomber tout à coup sur un terrain glissant. 
On nous en fit remarquer dont les pas s im- 
primaient à peine sur la poussière. ' Deux 
Crotoniates tinrent long-temps Fesprit en 
suspens : ils devançaient leurs adversaires 
de bien loin ; mais l'un d eux ayant fait tom- 
ber 1 autre en le poussant, un cri général 
s éleva contre lui, et il fut privé de Ihon- 
neuî- Je !a victoire : car il est expressément 
défendu d user de pareilles voies pour se 
la procurer; "" on permet seulement aux as- 
sistants dauimer par leurs cris les coureurs 
auxquels ils s'intéressent. ^ 

Les vainqueurs ne devaient être couron- 
nés que dans le dernier jour des fétcs;'^ 
mais à la fin de leur course ils reçurent, on 

' Solin. cap. I , p. 9. 

^ l.nci;m. de calumu. cap. 12, t. 3, p. i4'- Pansan 
lili. 5. p. 4ii- 

^ riat. in PhDcdou. t. i , p. 6i. Isocr. in Evng. t. ?, 
pat;. III. 

4 Scliol. Pind. olymp. 3 , v. 33 ; olymp. 5 , v. i \. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIEME. 5l5 

plutôt eîilevèrent une palme qui leur était 
destinée. ' Ce moment fut pour eux le com- 
mcucemcnt d une suite de triomplies. Tout 
le monde s empressait de les voir, de les 
l'éliciter : leurs parents, leurs amis , leurs 
couipatriotes , versant des larmes de ten- 
dresse et de joie, les soulevaient sur leurs 
épaules pour les montrer aux assistants, et 
les livraient aux applaudissements de toute 
l'asscrahlée , qui répandait sur eux des fleurs 
à pleines mains. " 

i.e leudci!i;,;n nous allâmes de bonne 
heiiic à I Hippodrome, où devaient se faire 
la course des chevaux et celle des chars. Les 
j^ens riches peuvent seuls livrer ces combats, 
qui exigent en efict la plus grande dépense. ^ 
On voit dans toute la Grèce des particuliers 
se faire une occupation et un mérite de 
multiplier respèce des chevaux propres à la 
couise, de les dresser, et de le; présenter au 
concours dans les jeux publics. '* Comme 

• Plut, sympos. lil). S.quaest. 4- PoUux, 1. 3, §. 1^5. 
EtJlTiol. iiiugii. iu BpetS. 

•^ Pausaii. lib. 6, cap. 7, p. ^Gg. Cleni. Alex. paedoU". 
lib. 2 , cap. 8 , p. 21 3. 

^ Isocr. de bigis , t. 2 , p. 437- 

4 Pind. istlini. 2, v, 55. Pausan. ibid. cap. i , p. 453; 
cap. 2,12, etc. 



Gl6 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

ceux qui aspirent aux prix ne sont pas oIjIK 
gés de les disputer eux-mêmes, souvent les 
souverains et les républiques se mettent au 
nombre des concurrents, et confient leur 
gloire à des écujers habiles. On trouve sur 
la liste des vainqueurs, Théron, roi d'Agri- 
gcrite; Gélon et Hiéron, rois de Syracuse; ' 
Arcliélaiis, roi de Macédoine; Pausanias, 
roi de Lacédémone; Clisthène, roi de Si- 
cyone; et quantité d autres, ainsi que plu- 
sieurs villes de la Grèce. Il est aisé de juger 
que de pareils rivaux doivent exciter la plus 
vive émulation. Ils étalent une magnificence 
que les particuliers cherchent à égaler, et 
qu'ils surpassent quelquefois. On se rap- 
pelle encore que dans les jeux où Alcibiadc 
fut couronné, sept chars se présentèrent 
dans la carrière au nom de ce célèl)re Athé- 
nien, et que trois de ces chars obtinrent le 
premier, le second et le quatrième prix. ^ 

Pendant que nous attendions le signal, 
ou nous dit de regarder attentivement^ un 
dauphin de bronze placé au commencement 

• Pind. olyiiip. i , a. Pausan. p. ^y3 et 479- P^uJi 
apuplitli. lacoii. t. 2, p. 23o. boliii. cap. f), p. u.ù. 

■' iliucyd. lilj. 6, cap. i6. Ibocr. de bigis, p. ^^J 
Plut, iu Alcib. t. I , p. 196s 



CHAPITRE TRENTE-IIUITIÈM». 617 

de la lice, et un aigle de même métal posé 
sur un autel au milieu de la barrière.- Bien- 
tôt nous Times le dauphin sVibaisser et se 
cacher dans la terre , 1 aigle s'élever les ailes 
éployées, et se monirer aux spectateurs; ' 
un grand nombre de cavaliers s'élancer dans 
1 Hippodrome, passer devant nous avec la 
rapidité d un éclair, tourner autour de la 
borne qui est à I extrémité, les uns ralentir 
leui" course, les autres la précipiter, jusqu'à ce 
que 1 un d'entre eux, redoublant ses efforts, 
eut laissé derrière lui ses concurren ts affli-j^cs. 

Le vainqueur avait disputé le prix au 
nom de Philippe, roi de Macédoine, qui 
aspirait à toutes les espèces de gloire, et qui 
en fut tout à coup si rassasié, quil deman- 
dait à la Fortune de tempérer ses bienfaits 
par une disgrâce. ^ En effet, dans laspace 
de quelques jours, il renqjorta cette victoire 
aux jeux olympiques; Parmén.on, un de ses 
généraux, battit les lllyricns ; Oiyrnpias, 
son épouse, accoucha dun fils : c'est le cé- 
lè])re Alexandre. ^ 

Après que des athlètes à peine sortis de 

' Pausau. lib. (5, rpp. 20, p. 5o3. 

* Plut, apopiitli. t. 2 , p. 1 yy. 

^ Id. in Akx. t. i , p. 6(36. Justin, lib. 12, cap. 16, 

.-:. 44 



5l8 . VOYAGE d'aNACIIARSIS, 

l'enfance eurent fourni la même carrière, ' 
elle fut remplie par cTuanliîé de chars qui se 
succédèrent les uns aux aulres. Ils étaient 
attelés de deux chevaux dans une course, ^ 
de deux poulains dans une autre , enfin de 
quatre cheA aux dans la dernière , qui est la 
plus brillante et la plus glorieuse de toutes. 
Four en voir les préparatifs, nous entrâ- 
mes dans la barrière; nous y trouvâmes 
plusieurs chars magnifiques , retenus par 
des cables qui s étendaient le long de chaque 
lile, et qui devaient tomber lun après l'au- 
tre. ^ Ceux qui les conduisaient n'étaient 
vêtus que d'une étoile légère. Leurs cour- 
siers, dont ils pouvaient à peine modérer 
larJcur, attiraient tous les regards par leur 
beauté, quelques-uns par les victoires qu ils 
avaient déjà remportées. '^ Dès que le signal 
fut donné , ils s'avancèrent jusqu à la se- 
conde ligue, ■* et, s étant ainsi réunis avec 
les autres lignes, ils se présentèrent tous de 
front au commencement de la cai'ricre. 

' Pausan. lij). G, cap. 2, p. 455. 
2 Id.lib. 5, cap. 8, p. 3;)5. 
^ ïd. 111). 6, cap. 20, p ûo3. 

4 l'eroilol. )ib. 6, cap. i<>3. 

5 Pdusau. ibid. cap. 20, p. 5o3. 



CHAPITRE TRENIE-HUITIE31E. SlQ 

Dans l'instant on les vit, couverts de pous- 
sière, ' se croiser, se heurter, entraîner les 
chars avec une rapidité que Fœil avait 
peine à suivre. Leur impétuosité redoublait, 
lorsqu ils se trouvaient en présence de la 
statue duu génie qui, dit- on, les pénètre 
d une terreur secrète ; ' elle redoublait, lors- 
qu'ils entendaient le son bru} airt des trom- 
pettes ^ placées auprès d'une borne fameuse 
par les naufrages qu'elle occasionne. Posée 
dans la largeur de la carrière , elle ne laisse 
pour le passage des chars qu un défi.lé assez 
étroit, où l'habileté des guides vient très 
souvent échouer. Le péril est d'autant plus 
redoutable, quil faut doubler la borne jus- 
qu à douze fois; car on est obligé de parcou- 
rir douze fois la longueur de 1 Hippodrome, 
soit en allant, soit en revenant. '* 

A chaque évolution , il survenait quelque 
accident qui excitait des sentiments de pitié 
ou des rires insultants de la part de 1 assem- 

■ Sophocl. in Electr. v. 7 16. Horat. od. i. 

^ Pausan. lib. 6, cap. 20, p. 00^. 

3 Id. ibid. cap. i3,p. 484. 

^ l'iiid. olymp. 3, v. 5f). Scliol. ibid. olymp. 6, v. i 26. 
Scbol. ibid. Méjn. dn l'acad. des bell. icttr. t. 3, p. 3 14) 
t. ç),p. 391. 



520 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

blée. Des chars avaient été emportés hors de 
la lice; d'autres s'étaient brisés en se cho- 
quant avec violence : la carrière était par- 
semée de débris qui rendaient la course 
plus périlleuse encore. Il ne restait plus que 
cinq concurrents, un ïhessalion , un Li- 
byen, un Syracusain, un Corinihien et un 
Thébain. Les trois premiers étaient sur le 
point de doubler la borne pour la dernière 
fois. Le Tliessalien se brise contre cet 
écueil : ' il tombe embarrassé dans les rênes ; 
et tandis cjue ses chevaux se renversent sur 
ceux du Libyen qui le serrait de près, que 
ceux du Syracusain se précipitent dans une 
ravine qui borde en cet endroit la carrière, ^ 
que tout retentit de cris perçants et multi- 
pliés, le Corinthien et le Thébain arrivent, 
saisissent le moment favorable, dépassent 
ia borne, pressent de faigulUon leurs cour- 
siers fout^ueux, et se présentent aux JH^*^s, 
qui décernent le premier prix au Corinthien 
et le second au Thébain. 

Pendaiit que durèrent les fêtes, et dans 
certains intervalles de la journée , nous 
quittions le spectacle, et nous parcourions 

' Popliofl. in Electr. v. 747- 

' IMéiu. de l'acad. des bell, lettr. t. 9, p. 384- 



CHAPITRE TivEXTE-HUITIKME. 521 

les environs d'Olympie. Tantôt nous nous 
amusions à voir arriver des théories ou dé- 
putations , cliargées d offrir à Jupiter les 
hommages de presque tous les peuples de la 
Grèce; ' tantôt nous étions frappés de l'in- 
telligence et de 1 activité des commerçants 
étrangers qui venaient dans ces lieux étaler 
leurs marchandises. ^ Dautres fois nous 
étions témoins des marques de distinction 
que certaines villes saccordaient les unes 
aux autres. ^ C'étaient des décrets par les- 
quels elles se décernaient mutuellement des 
statues et des couronnes, et qu'elles faisaient 
lire dans les jeux olympiques, afin de ren- 
dre la reconnaissance aussi publique que le 
bienfait. 

INous promenant un jour le long de l Al- 
phée, dont les bords ombragés d arbres de 
toute espèce étaient couverts de tentes de 
différentes couleurs, '* nous vîmes un jeune 
liommc, d'une jolie figure, jeter dans le 
fieuvodes fragments d'une palme qu il tenait 

■ IjinarcJi. in Demostli. p. lOO. P;iusnn. lil>. 5, cap. 
ï5,p. 4i4. 

^ (licer. tusciil. li]>. o , cnp. 3, t. 2 , p. 3G2 
•^ Dcniostli. de ror. p. 4*^7- 
4 Andocià. in Akil). p. 3 3. 

44. 



522 VOYAGE D 'a X A C H ARSl S, 

dans sa main, et accompagner celte offi'ande 
de vœux secrets : il venait de remporter le 
prix à la course , et il avait à peine atteint 
son troisième lustre. Nous 1 interrogeâmes. 
Cet Âlphée,nous dit-il, dont les eaux abon- 
dantes et pures fertilisent cette contrée , 
était un chasseur d'Arcadie; ' il soupirait 
pour Aiétliuse qui le fuyait, et qui, pour se 
dérober à ses poursuites , se sauva en Sicile : 
elle fut métamorphosée en fontaine 5 il fut 
changé en fleuve; mais comme son amour 
n'était point éteint, les dier.x, pour couron- 
ner sa constance, lui ménagèrent une route 
dans le sein dés m(;rs, et lui permirent enfin 
de se réunir avec Arélhuse. Le jeune homme 
soupira en finissant ces mots. 

Nous revenions souvent dans fenceintc 
sacrée. Ici , des athlètes qui n étaient pas 
encore entrés en lice, chercliaienl dans les 
entrailles des victimes la destinée qui les at- 
tendait. ^ Là, des trompettes, posés sur un 
grand autel, se disputaient !e prix, unique 
objet de leur ambition. Plus loin , une foule 
d'clrnnn;ers, rangés autour dun portique, 
écoutaient un écho qui répétait jusqu à sept 

' Pausau. lib. 5, caj). ^, p. 3()0. 
^ Piud. olynijj. 8 . v. 3. Sciiol. WrA. 



CHAPITRE TRLXÏE iIUlTiÈME. SaS 

fois les paroles qu'on lui adressait. • Partout 
solîVaient à nous des exemples frappants de 
faste et de vanité; car ces jeux attirent tous 
ceux qui ont acquis de la célébrité , ou qui 
veulent en acquérir par leurs talents, leur 
savoir ou leurs richesses. ^ Ils viennent s'ex- 
poser aux regards de la multitude, toujours 
empressée auprès de ceux qui ont ou qui 
affectent de la supériorité. 

Après la bataille de Salamine , Tliérais- 
tocle parut au milieu du Stade, qui retentit 
aussitôt d applaudissements en son hon- 
neur. Loin de s'occuper des jeux, les regards 
furent arrêtés sur lui pendant toute la jour- 
née-, on montrait aux étrangers, avec des 
cris de joie et d admiration , cet homme c[ui 
avait sauvé la Grèce-, et Thémistocle lut 
forcé d avouer (jue ce jour avait éié le plus 
beau de sa vie, ^ 

Nous apprîmes qu'à la dernière olym- 
piade, Platon obtint un triomphe à peu près 
se.m!)lable. S'étant montré à ces jeux, toute 
rassemblée fixa les yeux sur lui, et témoi- 

' Plur. de garrul. t. 2 , p. 5o2. Pansan. Ub. 5, cap. 2 1 , 
pag. 434. 

' Isorr. de î/i^is, t. 2 , p. /|3G. 
^ Plut, m TijcinisU t 1 , p. 120. 



524 VOYAGE d'aNACHATlSIS, 

gna par les expressions les plus flatteuses la 
joie qu inspirait sa présence. ' 

Nous fûmes témoins d une scène plus tou- 
chante encore. Un vieillard cherchait à se 
placer : après avoir parcouru plusieurs gra- 
dins, toujours repoussé par des plaisanteries 
offensantes , il parvint à celui des Lacédc- 
moniens.ïous les jeunes gens, et la plupart 
des hommes, se levèrent avec respect et lui 
offrirent leurs places. Des haltenients de 
mains sans nombre éclatèr.;nt h linstant; et 
le vieilard attendri ne put s'empêcher de 
dire : « Les Grecs connaissent les règles de 
« la bienséance; les Lacédémoniens les pra- 
« tiquent. * « 

Je vis dans Icnceinte un peintre^ élève 
de Zeuxis , qui , à i exemple de son maître , ^ 
se promenait revêtu d'une superbe robe de 
pourpre , sur laqîiclle son nom était tracé ei: 
lelires d or. On lui disait de tous côtés : Tu 
imites la vanité de Zeuxis, mais tu n'es pas 
Zeuxis. 

Jy vis un Cyrénéea et un Corinlîiicn. 
dont l'un faisait 1 énumération de ses rirbes- 

■ NcantI). ap. Diog. I.aert. lib. 3, <)• 2 5. 
' Plut, apophtl). lacon. t. 2, p. 23.'). 
^ Pli.'i. lib. 35, cinx 9, t. 2, p. Opt. 



CHAPITRE TUENTE-ncîTIliME. SliJ 

ses, et 1 autre de ses aïeux. Le Cyrénéen 
s'indignait du faste de son voisin ; eclui-ci 
riait de l'orgueil du Cyréueen. 

J'y vis un Ionien qui, avec des talents 
médiocres, avait réussi dans une petite 
négociation dont sa patrie lavait chargé. Il 
avait ponr lui la considération que les sots 
ont pour les parvenus. Un de ses amis le 
quitta pour me dire à lorcille : Il n'aurait 
jamais cru qu'il fut si aisé d'être un grand 
homme. 

Non loin de là, un sophiste tenait un vase 
à parfums et une élrille , comme s'il allait 
aux bains. Après s'être moqué des préten- 
tions des antres, il monta sur un des côtés 
du ternplc de Jupiter, se plaça au milieu de 
la colonnade,' et de cet endroit élevé il 
criait au peuple : Vous voyez cet anneau, 
c'est moi qui lai gravé; ce vase et cette 
étrille, c'est moi qui les ai faits : ma chaus* 
sure, mon manteau, ma tunique, et la cein- 
ture qui l'assujétit, tout cela est mon ou- 
vrage; je suis prêt à vous lire des poèmes 
héroïques , des tragédies, des dithjrambes , 
lontes sories d'ouvrages en prose, en vers, 
que i ai composés sur toutes sortes de sujets: 

' Philostr. vit. Apcll. lib. 4» cap. 3i , p. 170. 



5^6 VOYAGE D*ANACHAKS15, 

je suis prêt à discourir sur la musique, su: 
la grammaire-, prêt à répondre à toutes sortes 
de questions. ' 

Pendant que ce sopliiste étalait avec com- 
plaisance sa vanité, des peintres exposaient 
à tous les yeux des tableaux qu'ils venaient 
d achever ; ^ des rhapsodes chantaient des 
fragments d'Homère et d Hésiode : l'un d en- 
tre eux nous lit entendre un poëme entier 
dEmpédocle. ^ Des poètes, des orateurs, 
des philosophes, des historiens, placés aux 
péristyles des temples et dans les endroits 
émincnts, récitaient leurs ouvrages : ^ ies 
uns traitaient des sujets de morale; d'autres 
fîùsaieul 1 éloge des jeux olymniques, ou de 
leur patrie, ou des princes dont ils men- 
diaient la protection. ^ 

Environ trente ans auparavant, Denys, 
tvran de Syracuse, avait voulu s'attirer 1 ad- 
miration de l'assemblée. On y vit arriver 
de sa part, et sous la direction de son frère 

" Plat, in riipp. t. I , p. d63 et 368. 

^ Liician. in lltrodot. cap. ^, t. i , p. 834. 

^ Atheii. lib. i4. f^ap- 3, p. 620. 

4 I.uciiin. ibd. cap. 3. Plut, x orat. vit. t. 2, p. 836. 
Paiisuu. 1 b. 6, cap. ly, p. ^Ç)!y, etc. Philostr. vit. soph- 
lib. i , cap. c), p. 4()3 , etc. 

5 riut. ii)id. p. B-ij. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 627 

Théaridès , une députation solennelle , char- 
gée de présenter des oiTrandcs à Jupiter; 
plusieurs chars attelés de quatre chevaux, 
pour dis[)Uîer le prix de la course; quantité 
de tentes sompîucuscs qu on dressa dans la 
campagne, et une louie d excellents décla- 
inateui's qui devaient réciter publiquement 
ies poé'sies de ce prince. Leur talent et la 
beauté d;* liurs voix fixèrent d abord 1 atîcn- 
lion des Grecs, drj;i ])rovenus par la magni- 
ficence de tant d'apprêts ; mais bienlôt, fa- 
tigués de cette lecture insipide, ils lancèrent 
contre Denys les traits les plus san^dants; et 
leur mépris alla si loin , que plusieurs d entre 
eux renversèrent ses tentes et les piiièi'ent. 
Pour comble de disgrâce, les chars sortirent 
de la lice, ou se brisèrent les uns contre les 
autres ; et le vaisseau qui ramenait ce cor- 
tège l'ut jeté par ia tempête sur les côtes 
d Italie. Tandis quà Syracuse le peuple di- 
.sait que les vers de Denys avaient porté 
malheur aux déclama teurs, aux chevaux et 
au navne , on soutenait à la cour que 1 envie 
s'attache toujours au taleut. ' Quatre ans 
après, Denys envoya de nouveaux ouvrages 
et des acteurs plus habiles, mais qui lombô- 

' Diod. lib. I 4 , p. j 1 8. 



020 VOYAGE d'AiN 

rent encore plus honteusement que les pre- 
miers. A cette nouvelle, il se liv^ra aux excès 
de la frénésie; et n'ayant, pour soulager sa 
douleur , que la ressource des tyrans , if 
exila, et fit couper des tètes. ' 

Nous suivions avec assiduité les lectures 
qui se faisaient à Oljmpie. Les présidents 
des jeux y assistaient quelquefois, et le peu- 
ple sy portait avec empressement. Un jour 
qu'il paraissait écouter avec une attention 
plus marquée, on entendit retentir de tous 
côtés le nom de Polydamas. Aussitôt la plu- 
part des assistants coururent après Polyda- 
mas. C'était un athlète de Th^ssalie, d'une 
granfleur et d'une force prodigieuse?. On ra- 
contait de lui, quêtant sans armes sur le 
mont Olympe, il avait abattu un lion énorme 
sous ses coups; qu'ayant saisi un taureau fu- 
rieux, l'animal ne put s échapper qu'en lais- 
sant la corne de son pied entre les mains de 
l'athlète; ; que les chevaux les plus vigoureux 
ne pouvaient faire avancer un char qu il re- 
tenait par derrière d une seule main. Il avait 
remporté plusieurs victoires dans les jeux 
publics; mais connue il était venu trop lard 
à Olympic, il ne put être admis au concours. 

» Diod. llb. i.^, p. 332. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIEME. 5^9 

Nous apprîmes dans la suite la fin tragique 
de cet homme extraordinaire : il était entré, 
avec quelques-uns de ses amis, dans une ca- 
verne pour se garantir de la chaleur-, la voùle 
de la caverne s'entr ouvrit; ses amis s enfui- 
rent-, Polydamas voulut soutenir la monta- 
gne, et en fut écrasé. ' (a) 

Plus il est difficile de se distinguer parmi 
les nations policées, plus la vanité y devient 
inquiète, et capable des plus grands excès. 
Dans un autre voyage que je fis à Olympie, 
j'y vis un médecin de Syracuse appelé Mé- 
nécrate , traînant à sa suite plusieurs de ceux 
(|uil avait guéris, et qui s étaient obligés, 
avant le traitement, de le suivre partout. ^ 
L'un paraissait avec les attributs d'Hercule , 
un autre avec ceux d Apollon, d'autres avec 
ceux do Mercure ou d'Esculape. Pour lui, 
revêtu dune robe de pourpre, ayant une 
couronne d or sur la tète et un sceptre à la 
main, il se donnait en spectacle sous le nom 
de Jupiter , et courait le monde escorté de 
ces nouvelles divinités. Il écrivit un jour au 
roi de Macédoine la lettre suivante : 

» Pausan. lib. 6, cap. 5, p. 4G3. 

(a) Voyez la note XXVIII à la fin du volume. 

^ At]*eu. lib. j, cap. lo, p. 289. 

3. 4,~> 



53o VOYAGE d'aNACHARSIS, 

« Mériécrate-Jupiter à Philippe, salut. Tu 
« règnes dans la Macocloine, et moi clans la 
(c médecine; tu donnes la moit à ceux qui 
(c se portent Lien , je rends la vie aux mala- 
« des; ta garde est formée de Macéduniens, 
« les dieux composent la mienne. » Philippe 
lui répondit en deux mots quil lui souhai- 
tait un retour de raison, (a) Quelque temps 
après, ayant appris qu'il était en jMacédoinc, 
il le fit venir, et le pria à souper. Ménécrale 
et ses compagnons furent placés sur des 
lits supeibes et exhaussés : devant eux était 
un autel chargé des prémices des moissons; 
et pendant quW présentait un excellent 
repas aux autres convives, on n offrit que 
des parfums et des libations à ces nouveaux 
dieux, qui, ne pouvant supporter cet alfront, 
sorlirent hrusqucmcnt de la salle, et ne re- 
parurent plus depuis. 

L'n autre trait ne sert pas moins à poin- 
dre les moeurs des Grecs, et la légèreté de leur 
caractf're. Il se donna un combat dans l'en- 
ccinto sacrée, pendant qu'on célébrait les 
jeux, il y a huit ans. Ceux de Pise en avaient 

((0 Plutarque fapopl;!!). lacon. t. 3. , p. 21 3.) attribue 
crttc li'i'.onse a a\gc.silas, à qui, siiixant lui, la k'Uie elait 
udrfv.srîe. 



CHAPITRE TREXTE-HUIÏIÉME. 53l 

usurpé lintend^ince ' sur les Eléens, qui 
voulaient reprendre leurs droits. Les uns et 
les autres, soutenus de leurs alliés, pénétrè- 
rent dans l'enceinte : l'aclion fut vive et 
meurtrière. On vit les spectateurs sans nom- 
bre que les fêtes avaient attirés , et qui 
étaient presque tous couronnés de fleurs, se 
ranger tranquillement autour du champ de 
bataille, témoigner dans cette occasion la 
même espèce d'intérêt aue pour les combats 
des athlètes, et applaudir tour à tour, avec 
les mêmes transports, aux succès de Tuue et 
de l'autre armée. ^ (n) 

' Pausaii. lib. 6, cap. 4» p. 4^0' 

'■' Xenopli. liist. grœc. 1. ^, p. G3cj. Diod. L i5, p. SSn. 

{a) Une pareille scèfte , mais Lcaucoup plus liorrilile , 
fut renouvelée à Rome au comiTiencemeiit de l'empire. 
Les soldats de Vespasicn et ceux de Viîellius se livrtTent 
un sanglant combat dans le cLaJiii» de Mai-s. Le peuple, 
rangi; autour des deux armées, applaudissait alternative- 
ment aux succès de l'une et de l'autre. (Tacit. liist. !ib. 3, 
cap. 8'3.) Cependant on voit dans ces dc\ix exemples pa- 
rallèles une difféjence fiapoante. A C.lynipie, les specta- 
teurs ne montrèrei.t qu'un iulJrct de curiosit('; au d'amp 
de ?Jars. ils se livrèrent .aux exci's de la joie et de la bar- 
barie, ^ans recouîir à ia difl'érence des caractères et des 
mœurs , on peut dire que , dans ces deux occasions , la 
bataille était étrangère aux preu.icrs, e- qu'elle était poul- 
ies seconds une suite de leurs guerres civiles. 



ÙO'J. VOVAG£ DANACHaRSIS, 

Il me reste à parler des exercices qui de- 
mandent plus de f('rce que les précédents, 
tels que la lutte, le pugilat, le pancrace et 
le pentathle. Je ne suivrai point 1 ordre dans 
lequel ces combats furent donnés , et je com- 
mencerai par la lutte. 

On se propose dans cet exercice de jeter 
son adversaire par terre , et d(3 le forcer à se 
déclarer vaincu. Les athlètes qui devaient 
concourir, se tenaient dans un portique voi- 
sin : ils furent appelés à midi. ' Ils étaient 
au nombre de sept : on jeta autant de bulle- 
tins dans une boite placée devant les prési- 
dents des jeux. ^ Deux de ces bulletins étaient 
marqués de la lettre a, deux autres de la 
lettre b, deux autres cVun c, et le septième 
d'un D. On les agita dans la boite; chaque 
athlète [)rit le sien, et l'un, des présidents 
apjvireilia ceux qui avaient tiré la même 
lettre. Ainsi il y eut trois couples de lutteurs, 
et le septième fut réservé pour combattre 
contre les vainqueurs des autres. ^ lis se dé- 
pouillèrent de tout vêtement, et, après s'être 

' Pliilostr. vit. Apoll. lih. 6, cap. (î, p. 9.35. 
5 i.iicl.in. it) Hcnnot. c<ip. 4o, t. i ^p- 783. Fabr. agon. 
lil). i , cap. 24- 

^ Juliau. Cxsar. p. 3 1 7. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 533 

J'rottés d huile , ' ils se roulèrent dans le sa- 
ble , ;ifin que leurs adversaires eussent raoin» 
de prise en voulant les saisir. ^ 

Aussitôt un Thébain et un Argien s'a- 
vancent dans le Stade : ils s'approchent, se 
mesurent des jeux, et s'empoignent par les 
bras. Tantôt, appuyant leur front l'un con- 
tre l'autre, ^ ils se pou.=sent avec une action - 
égale, paraissent immobiles, et s épuisent 
en eftbrts superflus; tantôt ils s'ébranlent 
par des secousses violentes, s'entrelacent 
comme des seqwnts, s allongent, se raccour- 
cissent, se plient en avant, en arrière, sur 
les côtés : ^ une sueur abondante coule de 
leurs membres affaiblis : Us respirent un 
moment, se prennent par le milieu du coqis, 
et, après avoir employé de nouveau la ruse 
et la force, le Thébain enlève son adver- 
saire; mais il plie sous le poids : ils tombent, 
se roulent dans la poussiire, et reprennent 
tour à tour le dessus. A la lin le Tlicbain, 
par l'cnlrelacement de ses jambes et de ses 
bras, suspend tous les mouvements de son 

' Fabr. agon. lil). 2 , cap. 5. 

^ Lucian. in Aiiarji. t. 2 , p. f)io. 

^ Id. il.id. p. 88^. 

4 ]\Iein. de l'acad. des hiM leur. t. 3 , p. »3j. 



534 VOYAGE DANACHARSIS, 

adversaire qu'il tient sous lui, le serre à la 
gorge , et le force à lever la main pour mar- 
que de sa défaite. ' Ce n'est pas assez néan- 
moins pour obtenir la couronne ; il faut que 
le vainqueur terrasse au moins deux fois 
son rival, ^ et communément ils en vien- 
nent trois fois aux mains. ^ L'Argien eut l'a- 
vantage dans la seconde ac'ion, et le Thé- 
bain reprit le sien dans la troisième. 

Après que les deux autres couples de lut- 
teurs eurent achevé leurs combats, les vain- 
cus se retirèrent accablés de honte et de 
douleur. ^ Il restait trois vainqueurs, un 
Agrigentin, un Ephésien, et le ïhébaiu 
dont j'ai parlé. Il restait aussi un Rhodion 
qne le sort avait réservé. Il avait 1 avantage 
d'entrer tout frais dans la lice-, mais il ne 
pouvait remporter le prix sans livrer plus 
dun combat. ^ Il triompha de l'Agrigentin, 
fat terrassé par lÉphésicn, qui succomba 
sous le Thébain : ce dernier obtint la palme. 

' Fabr. agoiî. lib. r , cap. 8. 
^ Méni. de l'ac.id. des bell. Icttr. t. 3, p. oSo. 
' jEscliyl. in Eumcn. v. 592. Scliol. ibid. Plat, in 
Eutliyd. t. I, p. 277, etc. 

4 Piiid. olynip. 8, v. 50. 

5 .aiscliyi. in clioepli. v. 806. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 535 

Ainsi uiie première victoire doit .'n ar)ener 
d autres-, et, dans un conccirs Je secr aih- 
lètes, il peut arriver que le vainqueui soit 
obligé de lutter contre quatre antagorJstes, ' 
et d engager avec chacun d'eux jusqu'à trois 
actions différentes. 

Il n'est pas permis dans la lutte de porter 
des coups à son adversaire; daiïs !<• pugilat, 
il n est permis que do le frapper. Huit athlè- 
tes se présentèrent pour ce dernier exercice, 
et furent, ainsi que les lutteurs, appareillés 
par le sort. Ils avaient la tète couverte d'une 
calotte d'airain, ' et leurs poings étaient as- 
sujétispardes espèces de ganieieLs, formés de 
lan ièresde cuir qui se croisai n i. ca tous sens.^ 

Les attaques fiu'ent aussi v.i'.iôes que les 
accidents qui les suivirent. Quelquefois on 
voyait deux athlètes faire divers mouve- 
ments pour n'avoir pas le soleil devant les 
yeux , passer des heures entières à s'obser- 
ver, à épier chacun Imstant oùison adver- 
.saire laisserait une partie de soV- corps sans 
défense , '' à tenir leurs bras éleyéa et tendus 

' rind. olynip. 8, v. go. 

^ lùistatL. in iliad. 23, p. iSa'j, lin. '-'Q. 

^ Méin. de l'acad. des Lcll. Icitr. t. 3, p. 2G7. 

^ Lucian. de calunfn. t. 3 , p. i?>g. 



536 VOYAGE d'anacharsis, 
de manière à mettre leur tête à couvert, à 
les agiter rapidement pour empéclier Fen- 
nemi d approcher. ' Quelquefois ils s\atta- 
quaient avec fureur et faisaient pleuvoir 
l'un sur Tautre une grêle de coups. Nous en 
vîmes qui, se précipitant les bras levés sur 
leur ennemi prompt à les éviter, tombaient 
pesamment sur la terre, et se brisaient tout 
le corps; d autres qui, épuis.'s et couverts 
de l)lessures mortelles , se soulevaient tout à 
coup, et prenaient de nouvelles forces dans 
le Lir désespoir; d'autres enfin, qu ou retirait 
du chauijj de bataille ^ n'ajant sur le visage 
aucun trait quon pût reconnaître, et ne 
donnant daulre signe de vie que le sang 
quils vomissaient à gros bouillons. 

Je fiémissais à la vue de ce spectacle; et 
mon àme s'ouvrait toute entière à la pitié, 
quand je voyais de jeunes enfants faire lap- 
prentissage de tant de cruautés : ^ car on 
les appelait aux combats de la lutte et du 
ceste avant que d'appeler les hommes faits, ■* 

' M('-iii. de l'aeid. da liell. letli. l. 3, p. 2;:3. 

' Antliol. lib. 2, cap. I , cpigr. i4- 

^ Pausan. lib. ,*), cap. 8, p. 3i)5; lib. 6, c. i , p. 4^2- 

'^ Plut, syinpos. lik 2, tap. 5, I. 2, p. 6Zçf. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. b5y 

Cependant les Grecs se repaissaient avec 
plaisir de ces horreurs, ils animaient par 
leurs cris ces malheureux acharnés les uns 
contre les autres; ' et les Grecs sont doux 
et humains! Certes, les dieux nous ont ac- 
cordé un pouvoir bien funeste et bien hu- 
miliant, celui de nous accoutumer à tout, et 
d en venir au point de nous faire un jeu de 
la barbarie ainsi que du vice. 

Les exercices cruels auxquels on élève 
ces enfants les épuisent de si bonne heure, 
que, dans les listes des vainqueurs aux jeux 
olympiques, on en trouve à peine deux ou 
trois qui aient remporté le prix dans l'eur 
enfance et dans un âge plus avancé. ^ 

Dans les autres exercices, il est aisé de 
juger du succès : dans le pugilat, il faut que 
l'un des combattants avoue sa défaite. Tant 
qu il lui reste un degré de force, il ne déses- 
père pas de la victoire, parce qu'elle peut 
dépendre de ses efforts et de sa fermeté. On 
nous racouta qu'un athlète, ayant eu les 
dents brisées par un coup terrible, prit le 
parti de les avaler; et que son rival, voyant 

' Fabr. agon. lib. 9., cap. 3o. 

^ Ariftot, de rep. lib. 8, cap. 4» *■ 2, p. 453. 



538 VOYAGE D AXACIIARSIS, 

son attaque sans eftl't, se crut perdu sans 
ressource, et se déclara vamru. ' 

Cet espoir fait qu'un athlète cache ses 
douleurs sous un air menaçant et une cori- 
tennnce fière; qu'il risquo souvent de périr, 
qu il périt eu ciTet quelquefois, ^ malgré lat- 
tcntion <'iu vainqueur, et la sévérité des 
lois qui défendent à ce dernier de tuer son 
adversaire, sous peine d'être privé de la 
couronne. ^ La plupart, en échappant à ce 
danger , restent estropiés toute leur vie , 
ou conservent des cicatrices qui les défiL;u- 
rcnt, ^ De là vient peut-être que cet exer- 
cice est le moins eslinié de tous, et quil est 
presque entièrement abandonné aux gens 
du peuple. ^ 

Au reste, ces hommes durs et féroces 
supportent plus facdement les coups et les 
blessures que la chaleur qui les accable : ^ 
car ces combats se donnent dans le canton 
de la Grèce, dans la saison de l'année, dans 

' /Elian. var. liist. lib. lo, cnp. if). 
' Srliol. J'iiid. olynip. 5, v. 3\. 
^ PaiisiDi. lib. G, cap. C), p. 4? 1- 

4 Anthol. lib. 2, cap. i , cptgr. i et 2, 

5 Isorr. de bigis, t. 2, p. 4-^7- 

^ Cicer. de clar. oia. eaji. (19, t. I, p. 3f)4' 



CUAPITUE TRENTE-HUITIÈME. 689 

l'heure du jour où les feux du soleil sont si 
ardents, que les spectateurs ont de la peine 
à les soutenir. ' 

Ce fut dans le moment qu'ils semhlaient 
redoubler de violence , que se donna le 
combat du pancrace , exercice composé de 
la lutte et du pugilat-, ^ à cette diliërcnce 
près, que les athlètes ne devant pas se saisir 
au corps, n'ont point les mains armées de 
gantelets, et portent des coups moins dan- 
gereux. L'action fut bientôt terminée : il 
était venu la veille un Sicyonien nommé 
Sostraste, cél( bre par quantité de couronnes 
qu il avait recueillies, et par les qualités qui 
les lui avaient procurées. ^ La plupart de ses 
rivaux furent écartés par sa présence; ^ les 
autres, par ses premiers essais : car, dans 
ces préliminaires où les athlètes préludent 
C71 se prenant par les mains, il serrait et 
tordait avec tant de violence les doigts de 
ses adversaires, quil décidait sur-le-champ 
la victoire en sa laveur. 

■ Aristot. piobl. 38, t. 2 , p. 837. ^lian. var. hist 
lili. 14 , c;ip. 18. 

'^ Aristot. de rliet. t. 2, p. 524- Plut, synipos. lib. 2, 
cap. 4, t. 2, p. 62.;. 

•* Paasan. lib. G. cap. 4. P- ^do. 

4 PJiiloii. de co quod doter, p. 160. 



54o 

Les athlètes dont j ai fait mention ne s e- 
taîent exercés que dans ce genre; ceux dont 
]e vais parler s exercent dans toutes les es- 
pèces de combats. En effet, le pentatlile 
comprend non-seulement la course à pied, 
la lutte, le pugilat et le pancrace, mais en- 
core le saut, le jet du disque et celui du 
javelot. ' 

Dans ce dernier exercice, il suffit de lan- 
cer le javelot, et de frapper au but proposé. 
Les disques ou palets sont des masses de 
métal ou de pierre , de forme lenticulaire , 
c'est-à-dire rondes, et plus épaisses dans le 
milieu que vers les boi'ds , très lourdes , 
dune surface très polie, et par là mêmcï 
très difficiles à saisir. ^ On en conserve trois 
à Olympie, qu'on présente à chaque renou- 
vellement des jeux, ^ et dont lun est percé 
d'un trou pour y passer une courroie. * 
L'athlète, placé sur une petite élévation •'• 
pratiquée dans le Stade, tient le palet avec 
sa main , ou par le moyen d'une courroie, 

' ]\îcin. de l'acad. des bell. leur. t. 3, p. 320. 

'-* Id. ibid. p. 33/^. 

•^ Paiisau. lib. 6, cap. ly, p. 4y8. 

4 riistatli. in iliad. 8, p. iSyi. 

5 Piiilostr. icon. lib. i , cap. 24 j p. 79^. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. D^T 

l'agite circula ire ment, ' et le lance de toutes 
ses forces : le palet vole dans les airs, tombe, 
et roule dans la lice. On marque Tendroit 
où il s'arrête ; et c est à le dépasser que 
tendent les efforts successifs des autres 
athlètes. 

11 faut obtenir le même avantage dans le 
saut, exercice dont tous les mouvements 
s'exécutent au son de la flûie. "^ Les athlètes 
tiennent dans leurs mains des contre-poids 
qui, dit-on, leur facilitent les moyens de 
franchir un plus grand espace. ^ Quelques- 
uiis s élancent au delà de cinquantcpietls. i(fl) 

Les athlètes qui disputent le prix du 
pentathle, doivent, pour lobtenir , triom- 
pher au moins dans les trois premiers com- 
bats auxquels ils s'engagent. ^ Quoiquïls ue 

• Homer. iliad. lili. 23, v. 840; odvss. lib. 8, v. 189. 

' Pausan. lib. 5, cap. ^, p. Ztji ; cap. 17, p. 1^21. 

^ Aiistot. probl. 5, t. 2, p. 709 ; id. de animal, incess. 
cap. 3, t. I , p. 734. Pausan. ibid. cap. 2G, p. 4 i^. Lu- 
cian. de gymnas. t. 2, p. t)OQ. 

^ lîustatli. in odyss. lib. 8, t. 3, p. lôgi. Sciiol. Aris- 
lop!). in acliain. v. 21 3. 

(n) Quarante -sept de nos pieds, plus deux pouces 
huit ligues. 

5 Plut sympos. lib. 9, t. 2, p. ^38. Pausan. lib. 3, 
rap. 1 1 , p. a32. 

3. ^'î 



54a VOYAGE d'anachausis, 
Jouissent pas se mesurer en particulier avec 
les athlètes de chaque prolession, ils sont 
néanmoins très estimés, ' parce qu en s'ap 
pliquant à donner au corps la force, la sou- 
plesse et la légèreté dont il est susceptible , 
ils remplissent tous les objets qu'on s'est 
proposés dans l'inslilution des jeux et de la 
gymnastique. 

Le dernier jour des fûtes fut destijié ;\ 
couronner les vainqueurs. ^ Celte cérémo- 
nie glorieuse pour eux se fit dans le bois sa- 
cré, •* et fut précédée par des sacrilices pom- 
peux. Quand ils furent achevés, les vain- 
queurs , à la suite des présiden ts d \'; jeux , se 
leudircnt au théâtre, parés de riches ha- 
jits, '^ et tenant une palme à la main. ^ Ils 
nîarchaient dans livresse de la joie, ^ au 
son des flûtes, '^ entoun'vs d un |icuplc im- 
mense dont les applaudissements faisaient 

, • Me'in. de l'acad. des beU. Irttr. t. 3, p. ^■J.■7.. 
^ Sdiol. Pind. in olynip. 3, v. 33; iii n.'ynip. 5, t. i4, 
pag. 56. 

3 Pbilostr. vit. Aj.oll. lib. 8. rap. i8. 

4 Lucian; in Deiiiou. i. :i, p. 3o2. 

5 Ilut. synipos. lib. 8, cap. 4, t- a, p. yaS. Vùruv. 
praetat. lii). •), p- 173. 

^ Pind. olynip. (), v. G. 
7 Pausjn. liL. T), p. Jyai. 



CIlAPliRE TRENTE-HUITIÈME. 543 

retentir les nirs. On voyait ensuite paraître 
ri iiutrcs athlètes montés sur des clievaux et 
>ur des chars. Leurs coursiers superbes se 
inontra-'ent avec toute la ilerléde la victoire; 
ils ét:Ment ornés de fleurs, ' et semblaient 
pc'i! ticjpcr au trioniphc. 

l'jrvcnus au théâtre, les présidents des 
jeux firent commencer rh\mue composé 
anlrel'ois par le poêle Archiioquc, et de-tiné 
à relever la gloire des vainqueurs et l'éclat 
de cette cérémonie. ^ Après (jue les specta- 
teurs cuient joint, à chaque reprise, leurs 
voix à celles des musiciens, le héraut st 
leva , et aimonça que Porus de Cyrène avait 
remporté le jjrix du Stade. Cet athlète se 
présenta devant le chef à?s pnîsidenfs, ^ qui 
lui mil sur la tète une couronne d olivier 
sauvage, cueillie, comme toutes celles qu'on 
distribue à Olympie, sur un arbre qui esl 
<lerrière le temple de Jupiter , '* et qui est 
devenu par sa destination l'objet de la véné- 
ration publique. Aussitôt toutes ces cxpres- 

' Piiul. olyiiip. 3, V. lO. 

■* Id. olynip. 9, V. i. Scliol. ibiA 

^ l'iiul. olynip. 3, V. ai. 

4 Pyusan. lib. 5, cap. i5, p. 4 '4- 



544 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

sidns de joie et d'admiration dont on l'avait 
honoré dans le moment de sa victoire, se 
renouvelèrent avec tant de force et de pro- 
fusion , que Porus me parut au comble de la 
gloire. ' C'est en effet à cette hauteur que 
tous les assistants le voj'aient plac' ; et je 
n'étais plus surpris des épreuves laborieuses 
auxquelles se soumettent les athlètes, ni des 
effets extraordinaires que ce concert de 
louanges a produits plus d'une fois. On nous 
disait, à cetle occasion, que le sage Chilon 
expira de joie en embrassant son fds qui 
venait de remporter hi victoire, ^ et que 
l'assemblée des jeux olympiques se fit un 
devoir d assister à ses funérailles. Dans le 
siècle derjiicr, ajoutait-on, nos pères furent 
témoins d une scène encore plus in lén>ssan te. 
Diagoras de Rhodes, qui avait rehaussé 
l'éclat de sa naissance par une victoire rem- 
portée dans nos jeux, ^ amena dans ces 
lieux deux de ses enfants qui concourureiU 
et méritèrent la couronne. ^ A peine l'eu- 

• Pind. olymp. 3 , v. 77. Schnl. iliid. 
'^ Dio^. I.acrt. lib. i , cap. 72. l'iiii. lih. 7, cip. ?)i, 
t. 1, p. 39/,. 

•* l'ind. olymp. 7. 

/i P,.us;<n. lil.. (> . cr.p. ■j , p. 4%- 



CriAPITRE T^vE^•TE-MUITIÈME. 545 

rcnt-lls reçue, qu'ils la posèrent sur la tête 
de leur père, et, le prenant sur leufs épaules, 
le menèrent en triomphe au milieu des spec- 
tateurs , qui le ftHicitaient en jetant des 
fleurs sur lui , et dont quelques-uns lui di- 
saient : Mourez, Diagoras , car vous n'avez 
plus rien à désirer. ' Le vieillard, ne pou- 
vant suffire à son bonlieur, expira aux yeux 
de l'assemblée attendrie de ce spectacle, 
baigné des pleurs de ses entants qui le pres- 
saient entre leurs bras. ^ 

Ces éloges donnés aux vainqueurs sont 
quelquefois troublés ou plulôt honorés par 
les fureurs de l'envie. Aux acclamations pu- 
bliques , j entendis quclquclois se mêler 
des sifflemejits, de la part de plusieurs par- 
ticuliers nés dans les villes ennemies de 
celles qui avaient donné le jour aux vain- 
queurs. ^ 

A ces traits de jalousie je vis succéder 
des traits non moins frappants d'adulation 
ou de générosité. Quelques-uns de ceux qui 
avaient remporté le prix à la course des che- 

' Cicer. tuscuL lib. i,cap. 4G, t. 2, p. Z'j^. Plut, in 
Pelop. t. I , p. aijy. 

2 Aul. Gell. lib. 3, cap. i5. 

^ rlut. apophth. lacou. t. 2, p. 23o. 

46 



546 VOYAGE DANACHARSIS, 

vaux et des chars , faisaient proclamer à leur 
place des personnes dont ils voulaient se 
ménager la faveur ou conserver l'amitié. ' 
Les athlètes qui triomphent dans les autres 
combats, ne pouvant se substituer personne, 
ont aussi des ressources pour satisfaire leur 
avarice; ils se disent, au moment de la pro- 
clamation, originaires d'une viile de la piclle 
ils ont reçu des présents, '^ et risj[ueal ainsi 
d'être exilés de leur patrie, dont ils ont sa- 
crifié la gloire. * Le roi Denys, qui trou- 
vait plus facile d illustrer sa capilale que de 
la rendre heureuse, envoya plus d'une fois 
des agents à Olyrapie , pour engager les 
vainqueurs des jeux à se déclarer Syracu- 
sains ; ^ mais , comme Thonneur ne «ac- 
quiert pas à prix d'argent, ce i'al une égale 
honte pour lui d'avoir corrompu les uns, et 
de n'avoir pu corrompre les autres. 

La voie de séduction est souvent em- 
ployée pour écarter un concurrent redou- 
table , pour rengager à céder la victoire en 

» Herodot. lib. G, cap. io3. 
2 Pausan. lib. G, p. 459 et ^8î. 
' Id. ihid. p. 4<77- 
4 Id. ibid. p. 455. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 547 

ménageant ses forces, ' pour tenter llntêr 
griti'- des jngès; mais les athlètes convaincus ' 
(le ces manœuvres sont fouettés avec des 
verges, 2 ou condamnés à de fortes amendes. 
On voit ici plusieurs statues de Jupiter, en 
])ronze, construites des sommes provenues 
de ces amendes. Les inscriptions dont elles 
sont accompagnées, éternisent la nature du 
délit et le nom des coupables. ^ 

Le jour même du couronnement, les 
vainqueurs oluirent des sacritices en actions 
de grâces. ^ Us furent inscrits dans les.regis- 
très publics des Éléens, ^ et magnifiquement 
traités dans une de^ salles du Prytanée. ^ 
Les jours suivants, ilsdonnèrenteux-mcmes 
des repas, dont la musique et la danse aug- 
mentèrent les agréments. ' La poésie fut en- 
suite chargée d immortaliser leurs noms-, et 

* Pausan. lib. 5, cap. 2i , p. j-lo et 4^4. 

^ Thui-yd. lib. 5, c.-5o. Pausau. lib. 6, c î, p. 4"^4' 
Philostr. vit. Apoll. lib. 5, cap. 7. p. i()2. 
^ Pausan. lib. .5, cap. si , p. /^3o. 

4 Schol. Pind. in olymp. 5, p. 5fi. 

5 PautaD. ibid. p. 4-^2 et 4^- 

* Id. ibid. cap. 1 5 , p. "J 1 6. 

■JPind.olymp. 9,\'. Giolyirp. iq.v.f^s.Schol. p. i iS. 
Athen. lib. i , cap. 3 , p. 3. Plut, ia Altib. t. i , p. 196. 



648 VOYAGE d'aNACHARSIS, 

la sculpture, de les représenter sur le mar- 
bre ou sur l'airain, quelques-uns dans la 
même attitude où ils avaient remporté la 
victoire. ' 

Suivant lancieri usage , ces hommes ,- 
déjà comblés d honneur sur le champ de 
bataille, rentrent dans leur patrie avec tout 
Tappareildu triomphe, ^ précédés et suivis 
d un cortège nombreux , vêtus dune rohe 
teinte en pourpre , ^ quelquefois sur un char 
à deux ou à quatre chevaux, ^ et par une 
brèche pratiquée dans le mur de la ville. ^ 
On cite encore l'exemple d'un clloycn d A- 
grigente en Sicile, nommé Exénèle, " qui 
parut dans celte ville sur un char mngvii'i- 
que , et accompagné de quantité dauUes 
thars,parjni lesquels on eu dislinguait liois 
cenls attelés de chevaux blancs. 

En certains endroits , le trésor public 

^ Pausai». lib. 5, c.ijx 27, p. 4^0; lib. 6, cap. i3, 
p. 483. Nep. iu Chabr. cap. 12. Fabr. agon. lib. 2, c. 20, 
^ Meni. de 1 acad. des bell. leur. t. i , p. 274- 
^ Aristoph. in luiL. v. 70. Scliol. Tbeocr. in idyll. ?. , 

V. 74. 

4 Vitruv. praefat. lib. g, p. 1^3. Diod. lib. i3, p. 204. 
■'> plut, .sympos. lib. 2, cap. 5, t. 2, p. 6.3g, 
e Diod. ibid. 



CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME. 549 

leur fournit une subsistance honnête; ' en 
d autres, ils sont exempts de toute charge .: 
à Lacédémonc, ils ont 1 honneur, dans un 
jour de bataille, de combattre auprès du 
roi : ^ pres([ue partout ils ont la préséance à 
la représentation des jeux; ^ et le titre de 
vainqueur olympique, ajouté à leur nom, 
leur concilie une eslime et des égards fpii 
font le bo!)h<;ur de leur vie. ^ 

Quelques-uns font rejaillir les dislinc- 
tlons quils reçoivent, sur les chevaux qui 
les leur ont procurées; ils leur ménagent 
luie vieillesse heureuse; ils leur accordent 
une sépulture honorable ; ^ et quelquefois 
même ils élèvent des pyramides siu' leurs 
loinlte uix. '' 

' TiiTinrl. ap. Athcn.lib. 6, cap. 8, p. P.S^. Diog. Laert. 
in Solou. lil). i, 5. ;>>. Plut, in Aristid. t. i, p. 335. 

'■' Plut, in Lycurg. t. i , p. 53. W. sympos. lib. 2 , 
Ciip. 5f t. 2, p. G3(). 

•^ XciiDpliiin. ap. Atlicn. lih. 10, rap. 2, p. 4'4- 

't Plat, de rep. lib. 5, t. 2, p. ^G~> et '\66. 

5 llcroclot. lib. 6, c. i o3. Phit. in Caton. t. i , p. 33c). 
/Eliau. de animal. lib. 12, cap. 10. 

'^ Piiu. lib. 8, cap. ^2. 



NOTES. 

NOTK I, <:n AP. XXVI. 

Sur les Jeux auxquels on exerçait les enfants. 
(Page a;).} 

Cjes jeux sei'vaient à graver dans leur mémoire le 
calcul de certaines permutations : ils apprenaient , 
par exemple, que 3 nomlues , 3 lettres pouvaient 
se coniljiner de G laçons dift'éreutes ; 4. de a^ la- 
çons ; fï , de 120 ; 6 , de y^o , et ainsi de stiiie , eji 
multipliant la somme des combinaisons données 
par le nombre suivant. 

NOTE II, IBTD. 

Sur la lettre d'Jsocrate à Dcnionicus. ( Page 3y. ) 

QuLLQUES savants criti;[ucs ont prétendu-que 
cette lettre n'était pas d'isocrate; mais leur opi- 
nion n'esi fontb-e que sur de léf;èrcs conjectun-s. 
\'ov('7. Kabrifius, ' et les luénio.rcs de l'académie 
des belles lettres. ' 

NOTE lU, iBin. 

Sur le mot NSi , estendeme .t, intei.ligence. 

(Page/Î3.} 

Il paraît que, dans l'origine, ce mot désignait 
la vue. Dans Homère, le mol ISoiîîsig aille queique- 

' Bil)l. grœc. t. i , p. poa. 
^ Tome 12, hist. p. i83. 



-NOTES. 55 1 

fois je vois. ' La m^'ine signification s'est ccinservée 
dans le mot Flcoyoïcl, que les Latins ont rendu par 
pro^nsio, providcnlLa. C'est ce qui fait dire à Aris- 
inte, que rintciligence, Nkî , est dans 1 âme ce 
que la vue est dans l'œil. ^ 

NOTE lY, en Ai', xxvi. 

Sur tes mots Sagesse ef Pnu ulwce. ( Page 4'î- ) 

Htyovnoy . d'après Sociati' , ^ donne le nom 
de sagesse à la vertu qu'.^ristutc appelle ici pru- 
tlenec. Platon lui donne aussi quelquefois la même 
acception. 4 Arrhytas, avant eux, avait dit que la 
prudence est la science des biens qui conviennent 
à l'homme. ^ 

NOTE V, IBID. 

Sur la oonfoDuitii de plusieurs points Je doctrine entre 
l'école d'Atliciu's et celle de l'ijtlia^ore. ' Page /Î7.} 

AniSTOin " dit que Platon avait emprunté des 
pythagoriciens une partie de sa doctrine sur les 
principes. C'est d'après eux aussi qu'Aristote avait 
composé cette échelle ingénieuse , qui plaçait cha- 
i|ue vertu entre deux vices, dont lun pecUe par 

' Uiad. lib. 3, v. 21 , 3o, etc. 

^ Topic. lil). I . cap. 17, t. i , p. 19X 

3 Memor. lib. 3, p. ■^78. 

4 In Kuthyd. t. i , p. 281. 
^ titob. lib. 1 , p. 1 5. 

• Metapliys. lib. 1, cap. 6, ». a , p. 847. 



5b2 NOTES. 

défaut, et l'autre par excès. Yoyaz ce que dit 
Théagès. • 

Le tableau que je présente dans ce chapitre rst 
composé d'une partie de l'éclialle d'Aristote , ^ et 
de quelques délinttions répandues clans ses trois 
traités de morale, luu adrtjssé à Kicomaque , le 
second appelé les grandes Morales, le troisième i 
adressé à Eudème. Une étude réfléchie de ces trai- 
tés peut donner la véritable acception des mots 
employés par les péripatéticiens pour désigner les 
vertus et les vices ; mais je ne prétends pas l'avoir 
bien fixée en ii-ançais , (juand je vois ces mêmes 
mots pris en difl'crenls sens par les autres sectes 
philosophiques , et surtout par celle du Portique. 

NOTE VI, CHAP. XXVI. 

Sur une expression des Putliaqoriciens. (Page 08.) 

Ces philosophes, ayant observé que lout ce qui 
tomlje sous les sens suppose génération, accrois- 
sement et deslruction, ont dit que toutes choses 
ont un commencement, un milieu et une fin ; ^ en 
conséquence, A rebutas avait dit avant Platon , que 
le sage, marchant par la voie droite, parvient à 
Dieu, qui est le principe, le milieu et la fin de 
tout ce (pli se fait avec justice, /j 

• A p. Stol). serm. i , p. g. 
^ Kudem. lih. 2, cap. 3, t. 2, p. 206. 
^ Aristot. de cœl. lib. 1 , cap. 1, t. i , p. 43i. Serv. iu 
Vir^-j;. cclog. 8, v. 73. 

4 Lib. de Sapient. in opusc. mythol. p. 734* 



NOTES. 553 

NOTE VII, CHAP. XXVII. 

.Sur la corde /lomme'ePnosLAMi'.ANoSiÈtJE. (Page 77.) 

J'ai choisi pour premier degré de cette échelle 
[esi, et non la juoslambanoniène la, comme ont 
fait les écrivains postéricnrs à l'époque de ces en- 
tretiens. Le silence de Plp.ton , d'Aristote et d'Aris- 
Joxène , me peisuade que , de leur temps , la pros- 
lambanomène n'éiait pas encore introduite dans 
le système musical. 

NOTE \IU, iBiD. 

Sur le nombre des Télracordcs introduits dans ta Lijre. 
(Page 85.) 

AnisTOxtNE parle des cinq tctracordos qui 
formaient de son temps le grand système des Grecs, 
il m'a paru que, du temps de Platon et d'Aristoie, 
ce système était moins étendu; mais , comme Aris- 
tovène était disciple d Arisîote, j'ai cru pouvoir 
avancer que celte multiplicité de tétracordes com- 
mençait à s'introduire du temps de ce dernier. 

NOTE IX, iBiD. 

Sur le nombre des JSotes de l'ancienne musiaue, 
(Page 92.) 

M. BcnETTE ' prétend que les anciens avaient 
seize cent vingt notes , tant pour la talilature des 
voix, que pour celle des instruments. 11 ajoute 

» Mém. d« l'acad. des btll. kttr. l. j; p. 182. 
3. (- 



554 NOTES. 

qu'après fjuciqyes années , on pouvait à pein»; 
chanter on solfier sur tous les tons et dans tous les 
genres, en s'accompagnant de la lyre. M. Kons- 
seaii 'et M. Duclos ^ ont dit la même chose, d a- 
pi^ès M. Burette. 

Ce dernier na pas donné son calcul; mais on 
voit comincnt il a opéré. 11 part du temps où la 
musique avait quinze modes. Dans chaque mode , 
chacune des di\-huit cordes de la lyre était aftectéc 
de deux notes, l'une pour la voix., l'autre pour 
l'instrument, ce qui faisait, pour chaque mode; 
trente-six notes : or, il y avait quinze modes; il 
faut donc multiplier trente-six par quinze , et l'on 
a cinq cent quarante. Chaque mode , suivant qu'il 
était exécuté dans l'un des trois genres, avait des 
notes différentes. Il iaut donc multiplier encore 
cinq cent quarante par trois , ce qui donne en effet 
seize cent vingt. 

M. Burette ne s'est pas rappelé que, dans une 
lyre de dix-huit cordes , huit de ces cordes étaienl 
stables , et par conséquent affectées des mêmes 
signes , sur quelque genre qu'on voulût monter 
la lyre. 

Il m'a paru que toutes les notes employées dans 
les trois génies de chaque mode , montaient au 
nombre de trente-trois pour hs voix, et autant 
pour les instruments, en tout soixante-six. Multi- 
plions à présent le nombre des notes par celui des 
modes , c'est-à-dire soixante-six. par quiuxe ; au iicu 

■ Dict. de mus. à l'art. Notes. 
^ Mém. de l'acad. t. ?i)p. aoa. 



NOTES. 003 

de seize cent vingt notes que supposait M. Burette, 
nous n'en aurons que neuf cent quatre-vingt-dix , 
dont quatre cent quatre-vingt-quinze pour les 
voix , et autant pour les instruments. 

Malgré cette réduction , on sera d'abord effrayé 
de cette quantité de signes autrefois employés 
dans la musique , et l'on ne se souviendra pas que 
nous en avons un très grand nombre nous-mêmes, 
puisque nos clefs, nos dièses et nos bémols chan- 
gent la valeur d'une note posée sur chaque ligne 
et dans chaque intervalle. Les Grecs en avaient 
plus que nous : leur tablature exigeaft donc plus 
d'étude que la nôtre. Mais je suis bien él ' 'né de 
croire , avec M. Burette , qu'il fallût des ai 
tières pour s'y familiariser. 

NOTE X, CHAP. XXVII. 

Sur les Harmonie'! Dorienne et Plirijgienne. 
( Page io(). ) 

On ne s'accorde pas tout-à-fait sur le caractère 
de l'harmonie phrygienne. Suivant Platon , pins 
tranquille que la dorienne , elle inspirait la modé- 
ration , et convenait à un homme «jui invoque les 
dieux. ' Suivant Aristote, elle était turbulente et 
propre à l'eutliousiasme. ^ 11 cite ^ les airs d'O- 
lympe, qui remplissaient l'àme d'une fiu'eur di- 
vine. Cependant Oljmpe avait composé, sur cç 

■ De rrp. lib. 3 , t. 2 , p. Sqq. 
2 Id. lib. 8, t. 2, p. 459. 
5 llMd. p. 455. 



556 NOTrs. 

mode, tin nome poiiv 1d snyc ^liuciTp. : Uvaguis, 
plus ancien qu'Olympe , aiitfur fie plnsiciirs Jivm- 
nes sacrés , y avait employé lliarnioaie plny- 
eienne. 2 

NOTE XI, CHAP. XX vu. 

Sur le ctiractcrc de la Musique dans son oriqine. 
( Page 108.) 

PLUTAnQUE dit que les umsiciens de son temps 
feraient de vains efTort^ pour imiter la manière 
d Oijnipe. Le célèbre Tarlini s'exprime dans les 
mêmes tcrnu-r. , lorsqu'il parle des anciens chants 
d'église : Bisogna, dit-il, confessar certamenle es- 
ser\'ene (jualchcddna ( Canlilena ) talmente piena di 
gravita, maesth, e dolcezzà coiiqiunta a somma sinu 
pUcilh musicale, chc noi modérai Tlurarummo falica 
mulla per produrne di Ctjuali. ^ 

NOTE XII, iBiD. 

Sur une expression sincjulitrc de Platon. (Page 118) 

Pour jnstilicr cette expression, il faut se rap- 
peler l'extrèmi- liccMice qui , du temps de Platon , 
régnait dans la plupart des républiijues de la 
Grèce. Après avoir altéré les institutions dont elle 
Ignorait l'objet, elle détruisit, par dt'S entreprises 
successives , les liens les plus sacrés du corps poli- 
tiijuc. On commença par varier les chants consa- 

' Phit. de Mus. t. 2 , p. 1 1 ^3. 

^ ÎMéni. do l'aciid. des l-ell. lettr. t. 10, p. J.5j. 

^ Tartiu. tratut. di mus. p. i 44- 



>-OTES. b07 

crés au culte des dieux; on finit pai* se jouer des 
serments faits en leur présence. • A l'aspect de la 
corruption générale , quelques philosophes ne 
craignirent pas d'avancer que, dans un état qui 
se conduit encore plus par les mœurs que yiav les 
lois, les moindres innovations sont dangrereusos , 
parce qu'elles en entraînent bientôt de plus 
grandes : aussi n'est-ce pas à la musique seule 
qu'ils ordonnèrent de ne pas toucher; la défense 
devait s'étendre aux jeux, aux spectacles, aux 
exercices du gymnase , etc. * Au reste , ces idées 
avaient été empruntées des Egyptiens. Ce peuple , 
ou plutôt ceux qui le gouvernaient, jaloux de 
maintenir leur autorité, ue con^-urent pas d'autre 
moyen pour réprimer riufpiiétnde des esprits, 
que de les arrêter dans l<-urs premiers écarts; de lit 
ces lois qui défendaient aux artistes de prendre le 
moindre essor, ei les obligeaient à copier servile- 
ment ceux qui les avaient précédés. ' 

NOTE XIII, CHAP. xxvn. 

Sur Us Effets de ta Musique. ( Page 123.) 

'Voici une remarque deTartini : 4« La musique 
(( n'est plus que l'art de combiner des sons; il ne 
(( lui reste que sa partie matérielle, absolument 

' Plat, de Icg. lib. 3. t. 7, , p. 701. 

" Id. de rep. lib. 4 , t. 2 , p. 424 ; de Icg. t. 2 , lib. 7, 

pag- 797- 

^ Id. de Icg. lib. 2, t. 9, p. 656. 

4 Tanin, trattat. di mus. p. i ji et i45. 

47- 



558 NOTES. 

« dépouillée de l'esprit dont elle était autrefois 
« animée : en secouant les règles qui dirigeaient 
<t son action sur un seul point, elle ne l'a portée 
« que sur des généralités. Si elle me donne des 
« impressions de joie ou de douleur, elles sont 
«. vagues et incertaines. Or l'clTet de l'art n'est eu- 
a tier que lorsqu'il est particulier et individuel. » 

NOTE XIV, CHAp. XXXI. 

Sur le commencement du Cycle deMtton. (Page 221 .) 

Le jour oùMéton oliscrva le solstice d'été, con- 
courut avec le a^ juin de notre année julienne; et 
celui où il commença sou non veau cjcle , avec le 16 
juillet. ' 

Les 19 années solaires de Méton renfermaient 
69^0 jours. ^ Les 19 années lunaires, accompagnées 
de leurs y mois intercalaires, forment 235 lunai- 
sons , qui , à raison de trente jours chacune , don- 
nent '/oSo jours : elles seraient donc plus longues 
que les premières de 110 jours. Pour les égaliser, 
Méton réduisit à 29 jonrs chncune 1 10 iiinaisons . 
et il resta 694^ jours pour les 19 années lunaires. ^ 

' Scaligcr. de enieiid. temp. lib. 2, p. 77. Pctav. de 
doctr. temp. t. 1 , p. G3, et var. dissert. lib. 6, cap. 10, 
t. 3, p. i3i. Ricciol. Abnag. t. i, p. 2.^?. Fn'rot, Mem. 
de l'acad. des bcll. lettr. liist. t. 18, p. li]. nodwel, etc. 

2 Ccnsor. cap. 18. 

3 Geiiiin- np. Pctav. t. 3 , p. 3 3. 



NOTES. 559 

NOTE XV, CHAP. XXXI. 

Sur la tcnjueur de l'année , tant solaire que lunaire^ 
détcrmince par Mcton. ( Page 226. ) 

Les cim| dix-ncuviciiies parties d'un jour font 
6 heures 18 minutes 5() secondes 5o tierces, etc. 
Ainsi l'année solaire était , suivant Méton , de 365 
jours 6 h 18' 56" 5o'" ; ' elle est, suivant les as- 
tronomes modernes, de 365 jours 5 h 4^' /jS ou 
45 ■ ' Difféi;ence de l'année de Méton à la nôtre, 
3o minutes et environ 12 secondes. 

La révolution synodique de la luae était, sui- 
vant Méton , de 29 jours 1 2 h 45' 5^" 26'", etc. ; ^ 
elle est , suivant les observations modernes , de 29 
jours i2h 44 ^" 10'", etc. 4 L'année lunaire était, 
Suivant Méton, de 354 jours gh ii' 29" 21'" ; 
elle était plus courte que la solaire de 10 jours 2! ^ 
7' 27" 29'". 5 

NOTE XVI, iBiD. 

Sur les Cadrans des anciens. (Page 228. ) 

On peut se faire une idée de ces sortes de ca- 
drans par l'exemple suivant. Paliadius Kntjlius, 

' Petav. de doctr. temp. t. i , p. 62. Ricciol. Almag. 
}ib. 4. P- ?4^- 

' Lalande, astronom. t. i , p. 35. Bailly, hist. de l'astr. 
anp. p. 44^- 

^ Petav. ibid. 

4 Lalande, ibid. t. 2, p- 291. 

5 Petav. ibid. 



56o NOTES. 

qui vivait vers le cinquième siècle après J. C, et 
qui nous a laissé un traité sur l'agriculture, a mis 
à la fin de chaque mois une table où l'on voit la 
correspondance des divisions du jour aux diffé- 
rentes longueurs de l'ombre du gnomon. ' Il faut 
observer , i "que cette correspondance est la même 
dans les mois également éloignés du solstice , dans 
janvier et décembre , février et novembre , etc. ; 
2" que la longueur de l'ombre est la même pour 
1rs heures également éloignées du point de midi. 
Voici la table de janvier. 



Heures. . . I et XI Pieds 

H II et X P. . . 

n III et IX P. . . 

H IV et VIII P. . . 

H V et VII P. . . 

H VI P. . . 



29, 

19- 
i5. 



Ce cadran paraît avoir été dressé pour le climat 
de Rome. Les passages que j'ai cités dans le texte , 
prouvent qu'on en avoit construit de semblables 
pour le climat d'Athènes. Au reste, on peut consul- 
ter, sur les horloges des anciens, les savants qui 
en ont fait l'oljjet de leurs recherches. * 

' Pallad. ap. script, rei rust. I. 2, p. poS. 

^ Salnias. exercit. in Soliii. t. i , p. 03 2. Casaub. în 
Atben. lib. G, cap. 10; et lib. f), cap. 17. Petav. r«r, 
dissert. t. 3, lib. ^, cap. 8. 



WOTES. 56l 

NOTE XVII, CHAP. XXXIII. 

.Sur les voijaçjes de Platon en Sicile. (Page a/î^. ) 

Platon fit trois voA'ages en Sicile; le premier, 
50115 le règne de Denjs 1 ancien ; les deux antres , 
sous celui de Denys le jeune , qui monta sur le trône 
I yn 36- avant J. C. 

Le premier est de l'an 38c) avant la même ère, 
puisque, d'un côté, Platon lui-raùme dit qu'il a- 
vait alors 4o ans , » et qu'il est prouvé, d'ailleurs, 
qu'il était né l'an /J29 avant J. C. ' 

La date des deux autres voyages n'a été (ixéc 
que d'après un faux calcul par le P. Corsini , le seul 
pi'Ut-ètre des savants modernes qui se soit occupé 
de cet objet. Les laits suivants suffiront pour éclair- 
cir ce point de chronologip. 

Platon s'était rendu en Sicile dans le dessein de 
ménager une réconciliation enti'e Dion et le roi de 
Syracuse. 11 y passa douze à quinze mois ; et ayant 
à son retour trouvé Dion aux jeux olympiques , il 
l'instruisit du mauvais succès de sa négociation. 
Ainsi , que l'on détermine l'année où se sont célé- 
brés ces jeux, et l'on aura l'époque du dernier 
voyage de Platon. Ou pourrait hésiter entre les 
jeux donnés aux olvmpirides 3o4, 3o5 et 3o(î ; 
c'est-à-dire, entre les années 'Sof) , 3Goel 35t) avant 
J. C. ; mais la remarque suivante ôte la liberté du 
chois. 

' Plat. epi.st. t. 3, p. 324. 

^ Corsin. dissert, de naial. die. Plat, in s)mLol. litter. 
vol. G, p. 97. 



56:î notes. 

Dans les pi'cmiei-s mois du séjour Je Platon à 
Syracuse, on jfut témoin d'une éclipse de soleil. ^ 
Après son entretien avec Dion, ce dernier se dé- 
termina à tenter une expédition en Sicile; et pen- 
dant qu il faisait son embarquement à Zacyntiie, 
il arriva , au plus fort de 1 été , une éclipse de lune 
qui efliaya les troupes. ^ 11 faut donc que l'année 
olympique dont il s'agit ait été, i" précédée d'une 
éclipse de soleil , arrivée environ un an aupara- 
vant, et visible à Syracuse; 2" qu'elle ait été sui- 
vie, un, deux, et même trois ans après, d'une 
éclipse de lune arrivée dans les plus fortes chaleurs 
du l'été , et visible à Zacynthe : or, le i2 mai 36i 
avant .T. C. , à quatre heures du soir , il y eut une 
éclipse de soleil visible à Syracuse , et le 9 août de 
l'an ;55y avant J. C. , une éclipse de lune visible à 
Zacynthe : il suit de là que le troisième voyage de 
Platon est du printemps de l'an 36 1 , et l'expédi- 
tion de Dion du mois d'août de l'aa 35y. Et comme 
il parait par les lettres tie Platon, ^ «ju'il ne s'est 
écoulé que deux ou trois ans entre la lin de son 
second voyage et le commencement du troisième, 
on peut placer le second à l'an S'J/J avant J. C. 

J'ai été conduit à ce résuUat par une table d é- 
clipses que je dois aux bontés de M. de Lalande, 
et qui contient toutes les éclipses de soleil et de 
lune , les unes visibles à Syracuse , les autres à Za- 
cynthe, dt'puis l'avènement du jeune Denys au 

' Plut, in Dion. t. i, p. 966. 

> Id. ibid. p. 968. 

^ Plat. t. 3, cpist. 3, p. 317; fpist. 7, p. 338. 



NOTES. 563 

trône en 36y, jusqu'à l'année 35o avant J. C. On 
y voit clairement que toute autre année olympique 
que celle de 36o , serait insuffisante pour remplir 
les conditions du problème. 

On y voit encore une erreur de chronologie du 
P. Corsini , qui se perpétuerait aisément à la fa- 
veur de son nom, si l'on n'avait soin de la relever. 
Ce savant prétend, comme je le prétends aussi, 
que Platon rendit compte de son dernier voyage à 
Dion , aux jeux olympiques de l'année 3Go. Mais 
il part d'une fausse supposition; car, en plaçant 
au 9 du mois d'août de cette année l'éciipse de 
lune arrivée en l'année 35y, il (Ixe à l'année 36o, 
et à peu de jours de distance , l'expédition tic Dion 
et son entretien avec Platon aux jeux olympiques. ' 
Ce n'est pas ici le lieu de détruir»; les conséquences 
qu'il tire du faux ralcul qu'il a fait ou qu'on lui a 
donné de cette éclipse : il faut s'en tenir à des laits 
certains. L'éclipsé de lune du g août est certaine- 
ment de l'année 35;;; donc le départ de Dion pour 
la Sicile est du mois d'août de l'année 35^. 11 avait 
eu un entretien avec Platon au.v dernières fêtes 
d'Olympie; donc Platon, au retour de son troi- 
sième voyage, se trouva aux j< ux olympiques de 
l'année 36o. Je pourrais montrer que l'éclipsé jus- 
tifie en cette occasion La chronologie de Diodora 
ide Sicile ; ' mais il est temps de finir celte note. 

' Corsin. dissert.' de natal, die Plat in syinLol. litter. 
toi. 6, p. I i4. 

^ Diod. lib. iG.. p. /|i3. - 



564 NOTES. 

NOTE XYIÏI, CHAP. XXXIV. 

Sur les noms des Muses. ( Page 3oi . ) 

ÉnATO signifie l'Aimable: Uranie, la Céleste. 
C illiope peut désiGfnev l'é/éfjance du tancjage ; Eu- 
tei ne , celle ijui plaît ; Thalie, la joie vive , et surtout 
eelli: (jui rèqne dans les l'estius ; Melpomène , celle 
qui se niait aux chants; Polymnii', la multiplicité 
de.t cliants ; Terpsiciioie , celle (jui se plaît à ta danse; 
Clio , la gloire. 

NOTE XiX, iBiD. 

Sur les issues secrîies de l'aiilrs de Troplioniut. 
(Page 3o3.} 

Pev de t<mps apicslf vovai^ed'Anacharsisà Lé- 
bmlcc , un ties suivaiits cln roi D'imétrius vint rou- 
sullcr cet ovadc. Les prtties se défièrent de ses ii: 
teiuious. Ou le vit entrer dans la caverne , et on nt- 
l'en vit pas sortir. Quelques jours apiès , son corp' 
(ut jt!té hors de l'antre par une issue diffcrcnle d« 
ecUu par où Ion entrait communément. ' . 

NOTE XX, iBiD. 

Sur l'enceinte de la ville de 1 liêbes. (Page 3 1 3. ) 

Dans la description envers de l'état de la Grèce 
pir Dicéarque , ^ il est dit que l'enreinte de la ville 
de Tliebes était de 43 stades, c'ïst-à-dire , d'un» 

* Pausan. lib. 9, cap. 3<), p. ^92. 

' Ap. geogr. nûu. t. 2, p. 7, v. 94 *' 0^' 



NOTES. 565 

lieue et i563 toises. Dans la description en piose 
du même auteur (p. 1 4 ) , il est dit (ju'elJe était de 
^o stades, c'est-à-dire, 2 lieues 161 5 toises. On a 
supposé, dans ce dernier texte, uik; faute de co- 
piste. On pourrait éj^alc-ment supposer que l'auteur 
jiarlu , dans le premier passage, de 1 enceinte de 
la ville liasse, et cjin;, dans le second, il comprend 
dans son calcid la citadelle. 

Dicéarque ne parle point de la l'hèbes détruite 
par Alexandre, celle dont il s'agit dans cet ou- 
vrage. Mais , comme Pausanias ' assure que Cas- 
sandre, en la i-établissa'nt, avait fait relever les an- 
ciens murs , il parait que l'ancienne et la noiivell* 
yille avaient la même enceinte. 

KOTE XXI, CHAP. xxxiv. 

Sur le nombre des liab'Uants de Tlièbec. (Page 3i5.) 

On ne peut avoir que des approximations sur 
le nombre des habitants de ïhèbes. Quand cette 
ville fut prise par Alexandre , il y périt plus de six 
mille persoar.es, et pins de trente mille furent 
vendues comme esclaves. On épargna les prêtres et 
ceux qui avaient eu des liaisons d'bospitalité ou 
d intérêt avec Alexandre,ouavec son père Philippe. 
Plusieurs citoyens prirent sans doute la luite. ^ On 
peuf.présumer , en conséquence, que le nombre 
'des habitants de Thèbes et de son district pouvait 

' I.ib. 9, cap. 7, p. ^aa. 

= Diod. lib. 17, p. 497. Plut, in Alex, t J, p. 670. 
iF.lian. var. hist. lib. i3, cap. 7. 

3. 48 



566 NOTES. 

monter a cinquante mille personnes de tout sexe 
et (le tout âge. sans y comprendre les esclaves. 
M. le baron de Sainte-Croix regarde ce récit comme 
exagéré. ■ J'ose n'être pHS de son avis. 

NOTE XXII, cHAP. XXXV. 

Sur les nations cjui cm'oifaient des dcptiics à la diète 
des Ampldctijoiis. ( Page S/jj. ) 

Les auteurs anciens varient sur les peuples qui 
envoyaient des députes à la diète générale. Eschine, 
que j'ai cité au bas du texte, et dont le témoignage 
est, du moins pour son temps, préférable à tous 
les auti'es , puisqu'il avait été lui-même député, 
uommc les Thessaliens , les Béotiens , les Dnriens , 
les Ioniens, les Perrhèbes , les Magnétes, les Lo- 
criens , les OEtéens , les Phtliioies , les Maliens, les 
Phocéens. Les copistes ont omis le douzième, et 
Icj critiques supjiosent i^ae ce sont les Doiopes. 

ÏSOTE XXIII, IBID. 

Sur la hauteur du ment Olympe ( Page 384- ) 

Plutauque ^ rapporte une ancienne inscrip- 
tion , par laquelle il paraît (pie Xénagoras avait 
trouvé la hauteur de l'Olympe de lo stades, i ple- 
tlue moins 4 pieds. Le plèthre , suivant Suidas, 
ttiiit la si.xième partie du stade, pai- conséquent, 
de i;> toises 4 pieds 6 pouces. Otez les 4 pieds et 

■ Exaiu. crit. de l'hist. d'Alex, p. 4^» 
" lu i'aul. JEmi\. t. i, p. 26 J. 



NOTES. 5G7 

les 6 pouces , reste i5 toises, qui, ajoutées aux ( 45 
que donnent les 10 stades , font 9G0 toises pour la 
hauteur de 1 Olympe. M. BernouUi l'a trouvée de 
1017 toises. * 

NOTE XXIV, CHAP. XXXVI. 

Sur la fontaine brûlante de Dodoiie. (Page jo^.) 

Os racontait à peu près la même chose di' I» 
fontaine brûlante située à trois lieues deGrenoi)i(; , 
et regardée , pendant long-temps , comme une des 
sept merveilles du Dauphiné. Mais le prodiire a 
disparu , dès qu'on a pris la peine d'en examiner 
la cause. * 

NOTE XXVj CHAP. XXXVII. 

Sur Dédate de Sicyone. { Page 4(53.) 

Les anciens parlent souvent d'un Dédale d'A- 
thènes, auquel ils attribuent les plus importantes 
découvertes des arts et des métiers , la scie , la li ache , 
le vilebrequin , la colle de poisson , les voiles , les 
m.'its des vaisseaux, etc. En Crète, on montrait de 
lui un labyrinthe; en Sicile, une citadelle et des 
tiiermes; en S.udaigne, de grands édilices; par- 
tout, un grand nombre de statues. ' Avant Dé- 
dale, ajonte-t-on , les stntncs avaient les yeux fer- 
més , les bras collés le long du corps , les pieds 

■ BufTon, époq. de la nat. p. So."). 

' Mém. de l'arad. des sciences, anne'e i6f)9, p. 23. 
Hist. crit des pratiq. superst. t. i , p. 44- 

^ Diod. lib. 4. p. 235 et î^fi. Pliii. lib. 7, cap. 56, 
p. 4' 4- Pausan. lib. 9, cap. 4o, p. 793. 



5G8 NOTES. 

joints ; et ce fut lui qui ouvrit leurs paupii r<'S , < t 
détacha leurs pieds et leurs mains. ' C est ce Dé- 
dale enfin, qui fit mouvoir et msrcher dos ligures 
de bois au moyen du mercure , ou par des ressorts 
cachés dans leur sein. ^ Il laiit observer qu'on le 
disait contemporain de ;Minos, et que la jilupart 
des découvertes dont on lui fait honneur, s(uit at- 
tribuées par d'auircs écrivains à des artistes qui 
vécurent long-tunips après lui. 

En rapprochant les notions «pu; fournissent les 
auteurs et les monuments, il ma paru que la pein- 
ture et la sculpture n'ont commencé k prendre 
leur essor parmi les Grecs, que dai)S les deux 
siècles dont l'un a précédé et l'antre suivi la pre- 
mière des ol>mpîades, fixée à l'an j^o avant .1. (J. 
Tel avait été, par ra]>port à la ]'>eiuture, le ré^til- 
tat des recherches de M. de la Nauze. ^ 

J'ai cru en conséquence, devoir rapporter les 
cliangemeuts opérés dans la forme des anciennes 
statues à ce Dédale de Sic^one, dont il est souvent 
fait mention dans Pausanias, 4 et qui a vécu dans 
l'intervalle de temps écoulé depuis l'an 700 jusqu à 
l'an Goo avant J. il. Voici des lémoignaj^es lavo- 
rablcs à cette opinion. 

• Diod. lil). f^, p. 276. Tliemist. orat. 26, p. 3i6. 
Suid. in Aetie/la^i. 

' Plat, in Men. t. 2 , p. Ç)^. Aristot. de nu'un. lil>. i . 
rap. 3, t. 1, p. 622. Id. de rep. lib. 1 , c. 4, l. • , P- '^f)9- 
Sculig. aniniadv. in Euseb. p. ^5. 

•* I\)éni. de l'arad. des Leil. lettr. t. 9.5, p. 267. 

4 Puusan. lib. 6, cap. 3, p. 4^7 ] bb. 10. c. 9, p. 8i<). 



KOTES. 569 

Quelques-uns , dit Pausanias , ' donnaient à 
D('-(lalc pour disciples, Dipxnuï et Scvllis , que 
Pline ' place avant le règne de Cyrus , et Ters la 
cinquantième olvnipiade, qui commença l'an 58o 
^vant .T. C. ; ce qui ferait remonter l'époque de 
Dédale vers lan (iio avant la même ère. 

Aristote, cité parPline, ' prétendait (ju'Eucliir , 
parent de Dédale, avait été le premier auteur de 
la peinture parmi les Grecs. Si cet Euchir est le 
même qui s'était appliqué à la plastique , et qui 
accomp,)gna Démarate de Gorinthe en Ftalie , 4 cft 
nouveau synchronisme confirmera la date précé- 
dente; car Démarate était père de Tarquin l'an- 
cien , qui monta sur le tiûne de Rome vers l'an 614 
avant J. C 

Enlln Atliénagorc , '■ après avoir parlé de diver.s 
artistes de Corinlhe et de Siryone qui vécurent 
anrès Hésiode et Homère, ajoute : « Après eux pa- 
is rurent Dédale et Théodore, qui étaien^de Milet , 
" auteurs de la statuaire et de la plastique. » 

Je ne nie pas l'existence d'un Dédale très an- 
cien. Je dis seidcment que les premiers proférés de 
la sculpture doivent être attribués à celui de bi- 
cjone. 

■ Paus.m. lib. 2, cap. i5, p. i43. 

■^ I.ib. 36, cap. 4) p. 72 4- 

^ Lih. 7,p. 417. 

'• l'iin. lib. 35, cap. 12, p. 710. 

5 Apolog. p. 128. 



5^0. ^oTEs. 

NOTE XXVI, CHAP. XXXVIII. 

Sur les ornements du trône fie Jupiter à Olijmpie. 
(Page/i92.) 

Os pourrait présume!" que ces trente-sept figmcs 
étaient en ronde-bosse, et avaient été placées sur 
les traverses du trône. On pourrait aussi disposer 
autrement que je ne lai fait, les sujets représi'utés 
sur cliacun des pieds. La description de Pausanias 
est trèssuccincte ettrès vague. En cherchant à 1 é- 
(rlaircir , on court le risque de s'égarer; en se bor- 
nant il la traduire littéralement, celui de ne pas se 
luire entendre. 

NOTE XXVII, iBiD. 

Sur l'urdre des combats nu'on donnait aux Jeux 
01 (j m piques. ( Page Sog. ) 

Cet ordre a varié, pnrce qu'on a souvent aug- 
menté ou diminué Je uondjre des combats, et (|iie 
des raisons de convenance ont souvent entraîné 
des changements. Celui que je leur assigne ici , 
n'est point conforme aux témoignages de Xéno- 
phon ' et de Pausanias. * Mais ces auteurs , ijui ne 
sont pas touf-à-fait d'aCcord entre eux , ne parlent 
que de trois ou quatre combats, et nous n'avons 
aucunes lumières sur la disposition des autres. 
Dans cette incertitude, j'ai cru devoir ne m'atta- 

' Ilist. graec. lib. y, p. 638. 
* Lib 5, p. 396. 



NOTES. 571 

cher qu'à la clarté. J'ai parlé d'aboi^tî des diffé- 
rentes courses , soit des hommes , soit des chevaux 
et des chars, et ensuite des combats qui se li- 
vraient dans un espace circonscrit , tels que la 
lutte, le pugilat, etc. Cet arrangement est à peu 
prés le même que celui que propose Platon daus 
sou livre des lois. ' 

NOTE XXVIII, cHAp.xxxvifi. 

Sur Polydamas. ( Page 529.) 

Pausani\s et Suidas ■•'• font vivre cet athlète du 
temps de Darius Mothus, roi de Perse, environ 
soixante ans avant les jeux olympiques où je sup- 
pose qu'il se présema pour combattre. Mais , d'un 
autre côté, les habitants de Pelléne soutenaient 
que Polydamas avait été vaincu au.x jeux olympi- 
ques par un de leurs concitoyens, nommé Proma- 
chus , qui vivait du temps d'iMe.vandre. •* Il est 
très peu important d'éclaircir es point de chrono- 
logie ; mais j'ai dû annoncer la dilhculté, alinqu ou 
ne me l'opposât pas. 

« Lib. 8, t. 2, p. 833. 

' Pausan. lib. 6, cap. 5, p. 4^4- ^^^à. in IltXt^Jl, 

* Pausan. lib 7, cap. 2'; , p. CrjJ. 



Fi:^ DU TOME TROISIEME. 







m^M 



I)F Barthélémy, Jean Jacques 

28 Voyage 

B2 

1815 

t. 3 . 

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