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Voyage en France 



OUVRAGES DU MEME AUTEUR 



L'Europe centrale et ses réseaux d'Etat. — Un volume iu-12. 3 fr. 50. 

( LJerger-Levrault et C'.) 

L'Armée et la Flotte en 1895. — Grandes manœuvres des Vosges. — L'expé- 
dition de Madagascar. — Manœuvres navales. — Un volume iii-12, avec nombreuses 
cartes. 5 fr. Berger-Levrault et C'«.) 

L'Armée et la Flotte en 1894. — Manœuvres navales. — Manœuvres de 
Beauce. — Manœuvres de foneresse. — Un volume in-12, illustrations de Paul 
LÉONXEC, nombreux croquis et cartes. 5 fr. (Berger-Levrault et C".) 

L'Armée navale en 1893. — L'Escadre russe en Provence. — La Défense 

de la Corse. — Un volume in-12, avec 27 croquis ou vues et une carte de la 
Corse. 5 fr. ■^Berger-Levrault et C''.) 
Au Régiment — En Escadre. — Préface de M. Mézières, de l'Académie fran- 
çaise. 1894. Un volume grand in-8. avec 350 photographies instantanées de M. Paul 
Gers. 16 fr. 'Borger-Levrault et C'">.) 

Le Colonel Bourras. Suivi du Rapport sur les Opérations du 

corps franc des Vosges du colonel bourras. I892. Brochure in-12, avec un 

portrait et coiuerture illustrée. 60 c. (Berger-Levrault et C'».) 
Le Nord de la France en 1789. — Flandre. — Artois. — Hainaut. — Un 

Viiluiiie in-r.'. (Maurice Dreyfous.) 
La Frontière du Nord et les défenses belges de la Meuse. — Un volume in-8. 

(Baudoin.;, 
Une Armée dans les neiges, journal d'un volontaire du corps franc des 

Vosges. — Un volume in-8 illustré. ^Rouam.) 
Études algériennes. — Un volume in-S. (GuiUaumln et C'«.) 

Les Grandes Manœuvres de 1882 à 1892. — Un volume in-12 par année. 

(Baudoin et Rouam.) 

Voyage en France. Ouvrage couronné par l'Académie française (prix Montyon 
et pr;.\ Xaioisse Michaut eu 1901, décerné à l'auteur du meilleur ouvrage de littéra- 
ture française', p?r la Société des gens de lettres, par la Sociéié de géographie de 
Paris et par la Société de géographie commerciale, le Touring-Club de France et la 
Société nationale d'agriculture de France. Série d'élégants volumes in-12, avec cartes 
et croquis dans le texte, brochés à 3 fr.50 et reliés en percaline à 4 fr. 



1" SÉRIE : Le Morvan, le Val de Loire 

et le Perche. 
2" SÉRIK : Des Alpes maucelles à la Loire 

maritime. 
3' SÉRIE : Les Iles de l'Atlantique : 
I. D'Arcaclion (île aux Oiseaux) à 
Belle-Isle. 
4« SÉRIE : Les Iles de l'Atlantique : 

IL D'Hoëdic à Ouessant. 
5' SÉRIE : Les Iles françaises de la 

Manche ; Bretagne péninsulaire. 
6' SÉ.tiE : Normandie (sauf le pays de 

Bray et Dieppe). 
7" SÉRIE : Région lyonnaise, Lyon, monts 

du Lyonnais et du Forez. 
S' SÉRIE : Le Rhône, du Léman à la mer, 
Dombes, Valromey et Bugey, Bas- 
Dauphiué, Savoie rhodanienne, La 
Camargue. 
9« SÉRIE : Bas-Dauphiné : Viennois, Grai- 
8 vaudan, Oisans, Diois et Valenti- 
r.ois. 
10' SÉRIE : Les Alpes, du Léman à la Du- 
ra uce. Nos chasseurs alpins. 
11« Série: Forez. Haut-Vivarais.Tricastin 

et Comtat-VeuaiRsin. 
12» SÉRIE : Alpes de Provence et Alpes 

Maritimes. 
13' SÉRIE : La Provence maritime. 
14* SÉRIE : La Corse. 
15« SÉRIE : Les Charentes et la Plaine 

poitevine. 
16« Série : De Vendée en Beauce. 
17» Série : Littoral du pays de Caux, 

Vexin, Basse-Picardie. 
1S« Série : Régi m du Nord : I. Flandre 

et littoral du Nord. 
19» Série : Région du Nord : II. Artois, 

Cambi'L'sis et Hainaut. 
20* Série : Haute -Picardie, Champagne 

rémoise et Ardennes, 
En pr(4paratlon : &i 



21" Série : Haute-Champagne, Basse-Lor- 
raine. 
22» Série : Plateau lorrain et Vosges. 
23" SÉRIE : Plaine comtoise et Jura. 
24" SÉRIE : Haute-Bourgogne. 
25" SÉRIE : Basse-Bourgogne et Sénonais. 
26' SÉRIE : Berry et Poitou oriental. 
27" SÉRIE : Bourbonnais, Haute-Marche. 
28" SÉRIE : Limousin. 
29" SÉRIE : Bordelais et Périgord. 
30" SÉRIE : Gascogne. 
31" SÉRIE : Agenais , Lomagne et Bas- 

Quercy. 
32" SÉRIE : Haut-Quercy, Haute-Auvergne. 
33" SÉRIE : Bas.-ie-Auvergne, 
34" SÉRIE : Velay , Vivarais méridional, 

Gévaudan. 
35" SÉRIE : Rouergue et Albigeois. 
36" SÉRIE : Cévennes méridionales. 
37" SÉRIE : Le golfe du Lion. 
38" SÉRIE : Haut-Languedoc. 
39" SÉRIE : Pyrénées, partie orientale. 
40" SÉRIE : Pyrénées centrales. 
41" SÉRIE : Pyrénées, partie occidentale. 

Région parisienne : 
42" SÉRIE : I. Nord-Est : Le Valois. 
43" SÉRIE : II. Est : La Brie. 
44" Série : III. Sud : Gàtinais français 

et Hatite-Beauce. 
45" Série : IV. Sud-Ouest : Versailles et 

le Hurepoix. 
46* SÉRIE : V. Nord-Ouest : La Seine, de 

Paris à la m«r. Parisis et Vexin 

français. 
47" SÉRIE : VI. Ouest : L'Yveline et le 

Mantois. 
Les Provinces perdues: 
48" SÉRIE : I. Haute-Alsace. 
49" SÉRIE : IL Basse-Alsace. 
50" SÉRIE : m. Lorraine. 



et 53' SÉRIES : Paris. — 54" et 55" Séries : Banlieue 
dé Paris. — Le prospectus détaillé de la collection est envoyé sur demande. 



^ ARDOUIN-DUMAZET 



Voyage en France 



LES PROVINCES PERDUES 

I 

HAUTE-ALSACE 

(48e série du VOYAGE EN. FRANCE) 



SUNDGAU JUKA ALSACIEN — LE RHIN LA HART 

MULHOUSE L^OCHSENFELD 

VALLÉES VOSGIENNES LE MUNDAT DE ROUFFACH 

LE RIED l'aLSACE ROMANE 

(Ancien département du Haut-Rhin) 



Avec 22 cartes ou croquis 




BERGER-LEVRAULT & G'% EDITEURS 



PARIS 



0, RUE DES BEAUX-ARTS 



NANCY 

l8, RUE DES GLACIS 



1907 

Tous droits réservés 



CARTE D'EiNSEMBLE DE LA 48^ SÉRIE 







C<1 We$$erlir,f^\^.Xtn^nn 

Ça)lon'dAlsace:Jé.Ro5SDe 
^'-- '5ewen " .^^ ; -ri *" 

l^'lè^arenR 



Giromagny 



^Seppois Het 



7o«s les croquis sans indications spéciales compris dans ce volume 
sont extraits de la carte d'Etat-major au 1I80000'. 



LES PROVINCES PERDUES 



I - HAUTE-ALSACE 



I 



LA TROUEE DE BELFORT ET LA VALLEE 
DE LA LARGUE 



L'Alsace dans le Voyage en France. — La zone de langue 
française. — A la trouée de Belbrl. — La dépression de Val- 
dieu. — Dannemarie et sa campagne. — La première cigogne. 

— La tuilerie Gilardoni. — Le plateau de Galfingen. * — Bern- 
willer et le peintre Henner. — En vue d'Altkirch. — Carspach. 

— Le vallon du Bœchlé. — Dans les hêtraies. — La vallée de 
la Largue. — La petite Largue. — • Les trois frontières. 



Pfetterhausen. Août. 

J'appartiens à la génération qui prit part à 
la guerre. J'avais dix-huit ans seulement, mais 
comme tant d'autres, comme beaucoup de plus 
jeunes encore, je suis parti pour l'armée après 
nos premiers désastres. Nous avons lutté avec 
quelque espoir, en de courtes heures d'enthou- 
siasme ; nous crûmes, après Nuits, après Viller- 

HAUTE-ALSACE 1 



2 HAUTE-ALSACE 

sexel, que la route d'Alsace était ouverte et que 
nous allions ramener nos couleurs dans les pro- 
vinces envahies. 

Le réveil a été cruel. L'Alsace et la Lorraine 
ne sont point redevenues françaises, il a fallu 
souscrire à l'abandon. Mais les citoyens qui 
avaient combattu ne se sont pas résignés à cette 
amputation de la patrie. En vain les années sont 
passées, les pays politiquement perdus n'en res- 
tent pas moins pour nous terre de France, et 
l'âme de l'Alsace et de la Lorraine demeure une 
partie de l'âme française. 

C'est pourquoi j'ai voulu ajouter l'Alsace et la 
Lorraine à cette vaste étude sur la France. Il me 
sera difficile sans doute de pénétrer dans la pen- 
sée de ce peuple que la compression a rendu 
méfiant. Il faudrait vivre longtemps au sein de 
populations repliées sur elles-mêmes et dont 
on ne saurait dégager nettement l'esprit actuel. 
Une telle entreprise psychologique ne saurait 
d'ailleurs se tenter que sur de petits groupes 
d'hommes se mouvant dans le cadre étroit de la 
famille. Ainsi firent René Bazin dans Les Oherlé 
et Maurice Barrés. 

Mon but est tout autre. Je veux surtout don- 
ner l'aspect des choses, la physionomie du pays, 
la physionomie extérieure des êtres, montrer 



LA TROUÉE DE BELFORT 3 

TAlsacien et le Lorrain au travail à l'usine, sur 
la glèbe ou dans l'opulent vignoble. En un mot 
décrire ce pays, le faire aimer pour sa beauté et 
ses vertus domestiques, le montrer semblable 
encore aux autres pays de France, malgré la 
séparation déjà longue. 

J'écris ces premières lignes dans une région 
d'Alsace dont bien des parties ignoraient même 
la langue allemande, où les noms de lieux sont 
parfois très français sous la forme ancienne, 
cette jolie vallée de la Largue renfermant Dan- 
nemarie, Seppois-le-Bas, Seppois-le-Haut, Cour- 
tavon et Levoncourt, noyés au milieu de villages 
aux noms de tournure germanique, mais où la 
langue de France se parle ou se comprend par- 
tout encore. Il n'eût tenu qu'à nous de franciser 
ces noms, un incroyable respect administratif 
pour une forme ancienne condamnée par les Alsa- 
ciens eux-mêmes a empêché la réforme ; il fallut 
bien des demandes obstinées pour que Mul- 
house obtînt d'abandonner le vocable de Mùlhau- 
sen ! Elle l'a repris à son corps défendant. 

De ce côté, c'est-à-dire à l'entrée en Alsace 
par le chemin de fer de Belfort à Mulhouse, il 
n'y a pas la moindre frontière naturelle, le tracé 
enlève au contraire à la France la ligne de par- 
tage des eaux. Les flots lents et louches qui vont 



4 HAUTE-ALSACE 

rejoindre le Doubs par la Bourbeuse ell'Allaine, 
n'ont pas été attribués au territoire de Belfort. 
Ces bords de la Loutre et de la Suarcine consti- 
tuent le bief de partage du canal du Rhône au 
Rhin. Le vainqueur voulut en être maître ('). 

La limite est donc conventionnelle, bien que 
le ruisseau de Saint-Nicolas et la Loutre for- 
ment un moment la séparation entre la partie du 
Sundgau devenue territoire de Belfort et celle 
relevant d'Altkirch. Les fortifications du camp 
retranché de Belfort maîtrisent le passage, la 
batterie de Chèvremont domine le village de 
Petit-Croix qui a donné son nom à la gare fron- 
tière, située à deux kilomètres plus loin, au bord 
du Saint-Nicolas. 

Le pays est une jolie campagne, dépression 
verte et fraîche, à travers laquelle erre le ruis- 
seau, en vue des Vosges, très proches, dressant 
leurs hautes pentes revêtues de bois et qui sem- 
blent finir au nord-est par la masse puissante 
du ballon de Guebwiîler, sommet culminant du 
système. Le canal du Rhône au Rhin trace un 
clair sillon entre les cultures et les prairies ; 



I. Dans le lexte tous les noms de lieux ou d'accidents topogra- 
phiques ont la forme française lorsqu'il en est une, mais on trou- 
vera la forme allemande à l'index géographique, à la suite du nom 
français, La Loutre dont il est question est Lutter sur la carte. 




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6 HAUTE-ALSACE 

quittant les bords du Saint-Nicolas au village de 
Montreux-Château, il s'engage dans le pli où 
coule la Suarcine et pénètre sur le territoire 
annexé. Montreux-Château est à la frontière 
même. Deux autres villages portent ce même 
nom de Monlreux, déformation du mot Mou- 
tiers: Montreux- Vieux et Montreux-Jeune, sépa- 
rés par le canal et la Suarcine. 

Le premier possède la gare frontière alle- 
mande; là apparaissent les uniformes verts des 
douaniers et des gendarmes, coiffés du casque à 
pointe symbolisant en quelque sorte l'Allema- 
gne. Montreux-Yieux s'étend au delà de sa gare ; 
le canal, établi sur un remblai élevé, domine le 
paysage, les lourdes gabares passent ainsi à 
une grande hauteur au-dessus du soL Montreux- 
Jeune couvre une pente douce dont le sommet 
porte une église très simple ; le clocher carré, 
de médiocre hauteur, évoque l'Italie par son 
toit plat. Derrière ce coteau on retrouverait de 
nouveau la frontière, avec le village belfortin 
de Ghavannes-les- Grandes dans son territoire 
criblé d'étangs. 

Impossible de deviner une ligne de faîte dans 
cette plaine doucemeut ondulée, tapissée de 
prairies encadrées de petits bois de chênes. Ce- 
pendant le point de partage entre les eaux allant 



LA VALLEE DE LA LARGUE 7 

au Rhône et celles qui s'écoulent au Rhin est 
proche. A Valdieu le canal commence à des- 
cendre vers la Largue. Le site est charmant. 
Tout menu, le village ou plutôt le hameau offre 
un aspect pittoresque avec ses maisons à grand 
comble et leur ossature de poutrelles brunes. 
Le canal trace un long et clair sillon au fond 
d'un beau val encadré de bois, où des hameaux 
sont épars. Des prés et des cultures bien soi- 
gnées donnent de la splendeur rustique à cette 
entrée d'Alsace. 

Route, canal, chemin de fer atteignent côte à 
côte la vallée de la Largue entre Retzwiller et 
Dannemarie. Le paysage prend un aspect indus- 
triel par les hautes cheminées fumantes et les 
vastes toitures des établissements céramiques 
Gilardoni qui furent parmi les plus importants 
de France et restent les plus considérables de 
l'Alsace. 

L'horizon s'est élargi ; la Largue, échappant à 
sa vallée, erre dans une large plaine remplie de 
villages. Au cœur du tableau, Dannemarie mon- 
tre son décor de maisons à poutrelles, en vue 
de vastes campagnes d'aspect heureux, variées 
par les cultures, les bois et les prés. Le vert des 
herbages, d'une douceur infinie, rappelle le vert 
tendre des pelouses de montagne, relevé par la 



I O HAUTE-ALSACE 

teinte plus sombre des chênes et des hêtres. Les 
villages sont charmants : Manspach gardant l'en- 
trée de la haute vallée de la Largue, Ballersdorf 
montrant entre les noyers Tamusant hérissement 
des toits et des pignons camus dominé par la 
haute et mince flèche de l'église. 

Dannemarie est le centre de ce pays. Le croi- 
sement des grandes routes, le chemin de fer, le 
canal, le débouché de la vallée de la Largue où 
remonte le chemin d'accès vers le Jura alsacien 
et le pays suisse de Porrentruy, auraient même 
fait accroître le bourg, si des forces motrices na- 
turelles avaient permis à l'industrie mulhou- 
sienne de s'étendre jusqu'ici. Mais, malgré sa 
belle situation, Dannemarie demeure un humble 
chef-lieu de canton, d'aspect fort curieux, pour 
qui vient des environs de Belfort où les cons- 
tructions solides, en bonne pierre, sont d'une 
désespérante banalité. A l'entrée, une vaste mare 
reflète des maisons blanches aux multiples pans 
de bois brunis, aux combles très élevés. Le bourg 
est entièrement construit d'après ce type char- 
mant. L'église détonne, édifice moderne classique 
et froid ; l'intérieur est décoré de fresques et de 
peintures, de grandes toiles ornent le chœur, 
un plafond plat à caissons remplace la voûte. 

On est en pleine Alsace déjà, à en juger par 



LA VALLÉE DE LA LARGUE I I 

les noms allemands des enseignes, au milieu des- 
quels je relève celui très français de Joseph 
Centlivre. Les magasins sont particulièrement 
nombreux dans la grande rue, formée par la 
route de Baie et qui s'épanouit un moment en 
une place longue et large bordée par la maison 
commune. Au delà on est en pleine campagne, 
en vue des Vosges découpant onduleusement 
leurs croupes sombres de forêts, sur lesquelles 
se détachent nettement les vastes taches fauves 
des chaumes, c'est-à-dire des pâturages suprê- 
mes. Cela est beau, mais sévère pourtant ; cette 
rangée de monts n'offre ni l'élancement des 
Alpes, ni leur variété de végétation, ni leurs 
escarpements. 

La plaine riante, fraîche, cultivée, est parse- 
mée de villages sans nombre, fort menus, do- 
minés par la flèche très simple de leur église ; 
ensemble d'une rusticité gracieuse que détruit, 
vers le canal, le groupe des usines céramiques. 

Celles ci sont une succursale des établisse- 
ments d'Altkirch dans lesquels, dès i84i, M. Gi- 
lardoni créa la tuile à emboîtement devenue d'un 
usage si général aujourd'hui. Le sol recouvre un 
épais gisement d'argile dont l'exploitation est fa- 
vorisée par le chemin de fer et le canal. D'énormes 
fouilles ont fourni les matières premières, trans- 



1 2 HAUTE-ALSACE 

formées dans les vastes ateliers où s'arjite tout 
un peuple d'ouvriers et d'ouvrières. Au-dessus 
d'un mât surmontant le toit, est un nid de cigo- 
gnes, le premier rencontré en venant de Belfort. 
Par là s'affirme la terre alsacienne. La Largue 
coule au pied de l'usine, dans un lit très creux; 
le poisson y fourmille, grâce à la sévérité de la 
loi allemande sur le braconnage. Au-dessus de 
la petite rivière, le canal passe sur un pont-aque- 
duc. Les bateaux chargent dans l'usine même 
les briques, les tuiles et autres produits qui sont 
dirigés sur toute l'Alsace, l'Allemagne et la 
Suisse par le port de Huningue. 

Le chemin de fer ne suit pas la vallée de la 
Largue offrant pourtant un tracé si facile, il fait 
un détour pour desservir Altkirch; mais le canal 
longe fidèlement la petite rivière jusqu'à son 
confluent avec FUI. Large dépression plutôt que 
vallée, avec des pentes molles où les villages se 
suivent sans interruption. Sur la rive gauche 
débouchent de longs ruisseaux descendus des 
premières pentes des Vosges vers la frontière et 
dont les filets supérieurs arrosent des communes 
ayant des noms bien français : Bellemagny et 
Saint-Gosme sur le ruisseau de Traubach, Soppe- 
le-Haut et Soppe-le-Bas sur le Soulzbach. Uri 
autre de ces rus indigents, le Spechbach, borde 



LA VALLEE DE LA LARGUE 10 

le plateau de Galfingen où les militaires voient 
le lieu de rassemblement des premières troupes 
allemandes en cas de guerre. 

Le Spechbach traverse Bernwiller, village 
natal du grand peintre Henner, où il eût voulu 
mourir. Henner revint souvent dans ce hameau ; 
chacun l'y aimait. Il y avait fait construire 
une maison avec atelier, de là sont sorties beau- 
coup de ses œuvres ; les siens et les paysans 
du village lui fournirent les types vigoureux de 
quelques tableaux ou esquisses contrastant avec 
les gracieuses et superbes images de femmes qui 
lui valurent la gloire. Le ruisseau donne son 
nom à Spechbach-le-Haut et Spechbach-le-Bas, 
communes jumelles ; la dernière garde un té- 
moin du premier métier de Kléber, architecte 
avant d'être soldat: le presbytère fut construit 
par le futur défenseur de Mayence. 

Une route, traversant la Largue et le canal, 
conduit à Altkirch par Aspach, village assis dans 
un joli vallon de sources. Au loin apparaît, très 
fière sur sa colline, la petite cité que Mulhouse 
avait détrônée de son rang de chef-lieu d'arron- 
dissement. Je ne monte pas à la ville, mais me 
dirige vers Carspach pour gagner la haute val- 
lée de la Largue. 

Carspach, sorte de faubourg d'Altkirch, en 



1 4 HAUTE-ALSACE 

partie peuplé d'ouvriers appartenant aux usines 
du centre voisin, est un riant village entouré de 
prairies ; celles-ci ont amené la création d'un de 
ces instituts Kneipp qui n'ont pu s'acclima- 
ter aussi facilement en France. L'établissement 
occupe l'ancien château de Sonnenberg et s'est 
entouré de villas louées aux malades venus pour 
suivre le singulier traitement kneippiste, c'est-à- 
dire se promener pieds nus dans les pelouses 
arrosées par le ruisseau du Bœchlé. Une force 
motrice de cent chevaux est utilisée pour la les- 
sive et la production de l'électricité, c'est dire 
l'importance prise par cette institution que diri- 
gent les sœurs de l'hôpital de Dijon. 

Le village de Carspach offre une particularité 
curieuse dans la répartition des habitants entre 
le travail manufacturier et l'exploitation du sol. 
Quatre cents d'entre eux appartiennent à la 
grande usine Jourdain d'Altkirch, pour la fila- 
ture et le tissage du coton ; chaque ménage 
compte deux de ces ouvriers, le reste de la fa- 
mille se consacre au travail des champs. L'as- 
pect des logis est riant ; sous les toits camus, 
entre les murs de torchis encadrés de poutrelles 
et soigneusement blanchis, apparaissent des inté- 
rieurs bien tenus. 

Au long du Biechlé, dans un vallon étroit. 



LA VALLEE DE LA LAPiGUE 10 

rempli de prairies encadrées de bois où le hêtre 
domine, remonte une jolie route bordée de ceri- 
siers. La coutume allemande de planter des 
arbres fruitiers au long des chaussées a été im- 
posée rigoureusement à l'Alsace, dont les che- 
mins courent entre les pommiers, les poiriers 
ou les cerisiers. La chose n'est guère du goût 
des populations, elles voient dans ces cultures 
fruitières officielles une concurrence pour leurs 
vergers. L'hostilité cédera sans doute, car l'idée 
est heureuse ; des départements français se la 
sont appropriée; ainsi Meurthe-et-Moselle, dans 
la partie vosgienne, où l'on a bordé les chemins 
de cerisiers à kirsch. 

Le Bœchlé est un charmant ruisseau, peuplé 
d'écrevisses. Ce crustacé était ignoré des gens 
du pays, malgré son abondance ; les ouvriers 
amenés pour la construction du chemin de fer 
eurent tôt fait de découvrir cette faune aquatique 
et de la mettre à contribution. Aujourd'hui en- 
core, les écrcvisses y sont nombreuses, la mala- 
die qui sévit sur l'espèce n'est point parvenue 
jusqu'ici. 

Le vallon n'est pas seulement apprécié par 
les pêcheurs, il est aussi terrain d'élection pour 
la chasse. A chaque instant nous apercevons des 
chevreuils venus de la belle forêt communale ; 



l6 II AU TE-ALSACE 

c'est un ravissement pour mon fils Maurice que 
la rencontre des jolies betes, point farouches. 
Les chasseurs, cependant, se plaignent de la di- 
minution de ce gibier; à les entendre il ne 
trouve plus dans les forêts les facilités d'exis- 
tence et de retraite d'autrefois, quand on avait 
pour méthode d'exploitation forestière le taillis 
sous futaie. Actuellement la haute futaie est le 
mode préféré, il n'y a plus de sous-bois, mais 
de majestueuses colonnades sous lesquelles le 
chevreuil se dissimule malaisément. Pour nous, 
venus de l'intérieur de la France, où le chevreuil 
ne se voit guère que dans les chasses bien sur- 
veillées, ces doléances sont singulières. 

Le parcours dans ces hêtraies aux perspec- 
tives profondes est adorable. Mais les bois ces- 
sent, le chemin descend vers l'agreste village 
de Fulleren dont les maisons de torchis ont de 
grands auvents. Peu de cultures, de verdoyantes 
prairies traversées par la chaussée blanche om- 
bragée de cerisiers. Voici la vallée de la Largue ; 
dans un creux s'abrite Saint-Ulrich ; au pied de 
la colline du Misselberg se groupe Merzen. En 
face, la rigole d'alimentation du canal du Rhône 
au Rhin court à mi-côte; elle a pris à la Largue 
une grande partie de ses eaux. 

Au sud, la vallée est étroite, au nord elle s'é- 



LA VALLEE DE LA LARGUE I7 

largit brusquement par la plaine de Dannemarie, 
ondulée et boisée. La petite rivière appauvrie 
étincelle, sinueuse, entre les prés. La dérivation 
à des eaux plus lentes et profondes, elle longe le 
hameau de Strueth, gentil et pittoresque, grâce 
à la blancheur ou aux teintes douces du crépi 
relevé par le brun des poutrelles. Même aux 
abords du village le gibier abonde ; un che- 
vreuil traverse le chemin devant nous, franchit 
la rigole sur un ponceau et va pâturer dans les 
prés. 

Course charmante, dans cette vallée très éva- 
sée, verte, encadrée de bois, remplie de ha- 
meaux formant décor par leurs maisons en 
colombage. En pente douce s'étend Hindlingen 
dont la flèche pointe très haut. Plus loin, sur un 
mamelon couvert d'arbres fruitiers, apparaît le 
clocher de Friessen. La colline se hausse, cou- 
verte, au sommet, par une longue foret criblée 
d'étangs dont la lisière occidentale forme la fron- 
tière. Friessen est fort coquet, avec les eaux 
abondantes de ses fontaines et ses fenêtres fleu- 
ries de géraniums d'un rouge vif. En amont 
débouche un ruisseau descendu, lui aussi, du 
Jura alsacien, par Bisel et Largitzen. 

Peu à peu le paysage prend des aspects de 
montagne par l'allure des villages. Ueberstrass 

HAUTE-ALSACE 2 



l8 HAUTE-ALSACE 

moiilre gaiement ses pignons à poutrelles, au 
long de chemins où des fontaines jettent à flots 
des eaux limpides et fraîches. 

Les collines s'élèvent encore et dessinent plus 
nettement le val où deux villages, deux bourgs 
plutôt, Seppois-le-Bas et Seppois-le-Haut, con- 
finent. La vallée s'ouvre nettement vers le sud, 
barrée au fond par la rangée des petits monts 
frontières, derrière laquelle est la Suisse; des 
bois de hêtres et de chênes couvrent les pentes, 
des cerisiers à kirsch croissent dans les prés. Au 
milieu de ce paysage aimable s'étend le long 
village de Seppois-le-Bas, jadis animé par des 
forges créées en 1 755. Cet établissement est fermé 
depuis longtemps ; aujourd'hui les habitants 
commencent à se livrer à l'horlogerie, industrie 
si florissante dans le Jura suisse qui est proche 
et le canton français de Délie. 

Seppois-le-Haut, plus rural, s'étend entre les 
prés et de beaux jardins dans un riant bassin 
où la Largue descendue d'Oberlarg reçoit la 
petite Largue et le ruisseau de Dorf, venu de la 
frontière suisse près de Pfetterhausen. Toute 
cette contrée est calme, à l'écart de la circu- 
lation, mais bientôt un chemin de fer parcourra 
la vallée en se rattachant à la grande ligne à 
Dannemarie. 



LA VALLEE DE LA LARGUE IQ 

La vallée de la petite Largue est la plus fré- 
quentée. Là passe le chemin conduisant dans 
les parties hautes du Jura alsacien qui forment 
rideau au sud. En face de ces petites montagnes, 
Niederlarg, tout menu, occupe le fond du val. 
Plus loin, au cœur d'un joli bassin, se dresse le 
clocher de Moos, village enveloppé de pruniers 
et d'autres arbres fruitiers. Les fruits jouent un 
rôle considérable dans la nourriture des habi- 
tants; pommes et poires, cerises et prunes sé- 
chées au four sont la base d'une sorte de plat 
national, les schnitz, fruits cuits à l'eau avec un 
bon morceau de lard. Le site de Moos, très gra- 
cieux, sera peut-être atteint par l'industrie lors- 
qu'un chemin de fer v pénétrera, le sol recèle un 
gisement de fer oxydé-hydraté que la difficulté 
des transports n'avait pas permis d'exploiter jus- 
qu'ici. 

Entre les cerisiers monte le chemin, au long 
du ruisseau clair parcourant des prés et de 
petits champs où Ton cultive la pomme de terre, 
le seigle et le chanvre. Au-dessus de ces cultures 
bien tenues, des hêtraies couvrent les colhnes; 
tout cela est aimable, gracieux, d'un calme 
reposant. Beaucoup de fermiers sont des ana- 
baptistes qui ont tiré un admirable parti des 
terres. 



20 HAUTE-ALSACE 

De Moos un chemin s'élève dans le Largwald, 
c'est-à-dire la forêt de la Largue, descend dans 
la vallée, puis traverse des cultures étendues, 
sur un plateau où dort l'étang de Saint- Antoine. 
La vue est belle sur la vallée de la Largue au 
fond de laquelle apparaît la plaine, bordée par 
les plus hauts sommets des Vosges, du ballon 
de Servance au ballon de Guebw^iller. Du côté 
du Rhin les horizons sont plus confus, un lourd 
nuage de fumée plane, révélant Mulhouse et ses 
faubourgs usiniers. La frontière suisse est pro- 
che, à moins d'une demi-lieue, constituée par un 
hémicycle de hauteurs en partie boisées et plis- 
sées de vallons. Au fond de ce bassin, sur des 
pentes rocheuses ou au bord d'un ruisseau, est 
étalé le village de Pfetterhausen, dont les mai- 
sons de poutrelles offrent parfois de larges baies 
vitrées ; ces fenêtres multiples éclairent des ate- 
liers d'horlogers travaillant pour Porrentruy et 
les autres centres suisses voués à cette industrie. 

L'ensemble est charmant ; les grands toits 
bruns de tuile, les contrevents verts, les poutres 
brunies donnent beaucoup de pittoresque à ce 
village dont les relations sont plus fréquentes 
avec la Suisse qu'avec les villes alsaciennes. La 
frontière du territoire de Belfort est proche 
aussi. Au point où les trois pays confinent une 



LA VALLEE DE LA LARGUE 2 1 

borne de pierre fut le théâtre d'une fête dont le 
souvenir est conservé par les cartes postales. En 
i884, les instituteurs de Réchésy (France), Beur- 
nevésin (Suisse) et Pfetterhausen se réunirent 
autour de la pierre et, — chacun restant sur 
le territoire de son pays, — participèrent à un 
déjeuner. La colline sur laquelle se dresse la 
borne se nomme le Mont; au pied de ses pen- 
tes sud coule la Vendline, venue de l'admirable 
bassin suisse, rempli de prairies, au milieu du- 
quel est Bonfol, terminus d'un chemin de fer 
conduisant à Porrentruy. 

De Pfetterhausen à la frontière s'étend un 
aimable pays, prés et cultures plantés de beaux 
cerisiers. Des rangées de ces arbres bordent 
la chaussée, elles finissent avec le territoire 
alsacien. 



II 



LE JURA ALSACIEN 



Arrivée dans le Jura. — De Dirlinsdorf à Levoncourt. — Les 
truites de la Largue. — Les ruines de Morimont. — Winckcl 
et les sources de i'ill. — L'ancienne abbaye de Lucelle. — 
Ferrette et son château. — Luppach et le poète Delille. — 
L'Abywald. — VVolschwiller. — Un coin de territoire suisse. 
— Les ruines de Landskron. ' — Fliihen. — Entre la haute 
111 et le Rhin. 



Bàle (Suisse). Août. 

Le rideau de petits monts qui ne cesse de se 
dérouler au regard pendant que l'on remonte 
la vallée de la Largue se hausse et se précise 
peu à peu; une longue ligne abrupte, revêtue de 
bois, sous lesquels on devine l'ossature rocheuse, 
barre brusquement l'horizon. C'est le dernier 
chaînon du Jura, le massif le plus avancé au 
nord de ce grand système de monts et de pla- 
teaux qui s'étend du Rhin jusqu'au Rhône et 
occupe un si large espace entre le Doubs, les 
plaines de la Saône et la plaine suisse. En Alsace, 
l'espace recouvert par cette formation géologi- 



LE JURA ALSACIEN 23 

que est d'une faible étendue, les sommets prin- 
cipaux sont de médiocre altitude, aucun n'atteint 
900 mètres, et cependant l'œil le moins exercé 
reconnaît le Jura : à la végétation, aux roches 
qui s'escarpent, aux cluses qui trouent les chaî- 
nons. Par une de ces cluses débouche la petite 
Largue, née dans le bassin presque fermé de 
Bendorf. 

La coupure, à la sortie du ruisseau, est gardée 
par Dirlinsdorf, dont les Allemands ont fait 
Durlinsdorf et auquel nous n'avons jamais 
songé à appliquer le nom de Triancourt, qui est 
celui du lieu pour les populations de langue 
française. Le village est assis au pied du chaînon 
terminal jurassien, couvert d'un beau manteau 
de hêtres sur lequel des groupes de sapins font 
des taches sombres. Étroit est le défdé par lequel 
s'échappe la petite Largue, donnant à des mou- 
lins la force de son cours rapide. Après avoir 
traversé le village, le ruisseau arrose de riches 
prairies étendues jusqu'à Liebsdorf, dont le nom 
français, Lebeucourt, ne fut jamais utilisé admi- 
nistrativement. Le petit centre est pittoresque- 
ment dominé par des débris de murailles et d'un 
donjon, restes du château de Liebenstein. 

Cette forteresse, qui défendait le passage entre 
les deux Largue, commande un plateau de cul- 



24 HAUTE-ALSACE 

tures étalé au pied de la forêt de la Montagne et 
une petite gorge par laquelle on atteint Winckel 
et les sources de l'Ill. Mais aucun chemin car- 
rossable n'emprunte ce passage, les routes con- 
tournent le massif en descendant à travers bois 
à Courtavon, village de pure langue française 
comme les communes suisses du voisinage. Les 
Allemands l'ont baptisé Ottendorf. Les maisons 
bordent les deux rives de la Largue, ici ruisseau 
abondant et clair. La haute flèche de l'église 
s'élance au-dessus d'une tour percée au sommet 
par quatre fenêtres. 

La route principale se dirige vers Porrentruy, 
un autre chemin contourne le chaînon de la 
Montagne en traversant Levoncourt, assis au 
pied de l'éperon. Ce village, très rustique, est 
parcouru par la Largue, simple fossé d'eau vive 
peuplé d'une invraisemblable quantité de truites. 
Sans cesse on voit filer, rapides comme la flèche, 
les beaux poissons pointillés de rouge; on les 
aperçoit se groupant dans les remous, se réunis- 
sant sous les ponceaux. Il semble qu'on n'aurait 
qu'à plonger la main pour retirer les truites à la 
douzaine. De notre côté de la frojitière, cette 
richesse serait vite gaspillée; pour la conserver, 
il faut que le paysan alsacien ait le respect de la 
propriété bien ancré dans le cœur ! 



2 6 HAUTE-ALSACE 

Pourtant ne nous hâtons pas de croire que le 
braconnage est en défaveur. Gomme je l'ai dit 
déjà, la législation allemande, très dure pour 
les délits de pêche et de chasse, est servie en 
outre par le système des primes à la délation. 
L'adjudicataire de la pêche, grand industriel 
d'Altkirch, a adopté le procédé cher aux Alle- 
mands : tout révélateur de tentative de bracon- 
nage reçoit une petite somme, quelques francs. 
Aussi les gens sont-ils en éveil dans l'espoir 
d'une aubaine, ils se surveillent les uns les 
autres. Avec ce régime on a pu protéger les 
truites, malgré les pêches miraculeuses que fait 
le fermier ! 

Ce fossé de la Largue est donc un extraordi- 
naire vivier, jusqu'à la source de la petite rivière. 
Chaque fois que le chemin se rapproche du lit, 
nous voyons des multitudes de truites animer 
l'onde transparente. 

Au-dessus du cours d'eau, la montngne se 
dresse, peu élevée en apparence, car la base, à 
Levoncourt, est déjà à 48o mètres d'altitude, 
tandis que le point culminant atteint 822. C'est 
donc 340 mètres de différence seulement. Cette 
cote de 822 mètres, le Morimont, placée à la 
frontière même, n'est pas le sommet suprême 
du Jura alsacien ; le mont le plus élevé est le 



LE JURA ALSACIEN 27 

signal de Rœmel dans FAbywald, au sud d'Ol- 
tingen, avec 83o mètres (^). 

La Largue s'est tracé un passage dans le 
chaînon au pied du Morimont. Ce défilé eut 
jadis une grande importance : par là se faisaient 
les relations entre Ferrette, chef- lieu d'une 
grande circonscription féodale, et la région de 
Porrentruv. Un rocher isolé maîtrisait le couloir; 
les comtes de Ferrette y avaient élevé la forte- 
resse puissante de Morimont, qui resta debout 
jusqu'en 1687, date de la destruction par les 
troupes françaises. Le château a laissé de belles 
ruines, peu visibles du côté de la Largue, mais 
offrant un aspect superbe sur le versant opposé. 
Quand on a traversé un pan de forets revêtu de 
sapins et de hêtres, on découvre soudain des 
courtines et des tours d'une splendide teinte 
fauve. 

Les ruines appartiennent à M. Viellard, le 
grand industriel de Grandvillars et de Morvillars 
près de Délie Q, propriétaire d'un vaste domaine 
dont le fermier détient les clés. L'intérêt de la 



1. Les altitudes, dans ces volumes sur l'Alsace-Lorraine, sont 
prises sur la carte de l'État-major français, dont la base de nivel- 
lement, la Méditerranée, est inférieure de un mètre au zéro des 
cartes allemandes. 

2. Voir la 23^ série du Voyage en France, chapitre VIIL 



28 HAUTE-ALSACE 

visite est d'ailleurs médiocre, car il reste peu de 
chose à l'intérieur; la destruction a été complète. 
La réelle beauté de Morimont est au dehors : la 
forteresse présente des remparts dominant la 
combe verte, face à la montagne boisée d'où 
s'élance une aiguille de calcaire, comme il y en 
a tant dans le Jura. L'autre versant, sur la 
Largue, laisse à peine deviner les ruines; une 
puissante végétation arbustive masque les mu- 
railles. De ce côté, la Largue, qui vient de naître, 
arrose des pâturages dans lesquels le bétail est 
nombreux. Le ruisseau descend d'une gorge, 
assez abondant pour faire mouvoir de petites 
usines, et traverse le village d'Oberlarg, c'est-à- 
dire Larg d'en haut, centre d'aspect très juras- 
sien au fond de cette combe que la forêt de la 
Montagne d'un côté, le Sonnenwald de l'autre 
enclosent. 

La route s'élève entre des cultures jusqu'à un 
col ouvert à 6io mètres et dominant du côté op- 
posé le village de Winckel et les sources de l'Ill. 
Le col est occupé par un groupe de tilleuls 
ombrageant une chapelle qui abrite une statue. 
De là on découvre le joli bassin de Ferrette, 
entouré de croupes bien boisées. 

Rapidement la route descend à Winckel, vil- 
lage où naît la rivière maîtresse de l'Alsace, cette 



LE JURA ALSACIEN 29 

111 qui a donné son nom à l'Alsace : El sass, 
Pays de TIll. La fontaine sourd dans un jardin, 
forme un petit ruisseau et, comme tant d'au- 
tres cours d'eau des pays jurassiques, se perd 
dans la roche fissurée pour aller renaître à une 
demi-lieue plus loin, au-dessus du village de 
Ligsdorf. De même que les autres parties du 
Jura, ce petit massif renferme des cavités nom- 
breuses, grottes ou abîmes peu connus encore. 
Ces accidents se rencontrent surtout à la fron- 
tière , autour de Lucelle , le dernier village 
d'Alsace, à demi enclavé en pays bernois. 

Lucelle est, après Ferrette, le point le plus in- 
téressant du Jura alsacien; ce fut le siège d'une 
abbaye dont l'emplacement servit, en i8o3, à la 
construction d'une forge et de hauts fourneaux 
longtemps actifs; les feux furent éteints seule- 
ment en 1893. Cet établissement employait les 
minerais en grain extraits près de Winckel, de 
Ligsdorf et de Gourtavon. De l'abbaye, de l'église 
dont saint Bernard avait posé la première pierre^ 
rien n'est resté. Les environs, en Suisse et en 
Alsace, sont charmants; ils seraient visités si les 
communications étaient faciles, mais les gares 
sont trop éloignées. 

Les monts sont bien boisés : des hêtraies d'une 
belle venue couvrent ces chaînons calcaires se- 



3o HAUTE-ALSACE 

parés par des cluses ou des vaux fort étroits. A 
l'est de Winckel, le massif n'a pas de village 
sinon, à la frontière même, celui de Kiffis dont 
les mines fournissaient le minerai de fer aux 
fourneaux de Lucelle. Il y a là des coins d'une 
sauvagerie aimable, des solitudes à peine inter- 
rompues par de rares fermes peuplées d'anabap- 
tistes, ou des maisons forestières. Des points les 
plus élevés on découvre de splendides horizons. 
Un sommet de 800 mètres, le Horni, a été doté 
d'une tour haute de 28 mètres, servant de bel- 
védère. Par les beaux jours, -on découvre un 
des plus grands panoramas du Jura, des Alpes 
bernoises blanches de neiges et de glaces, aux 
ballons des Vosges, de la Forêt-Noire aux escar- 
pements du Lomont. 

L'Ill, après sa réapparition en amont de Ligs- 
dorf, s'ouvre un passage entre deux chaînons 
boisés; ses eaux actionnent des scieries où sont 
débités les sapins et les hêtres de ces forêts. 
Elle se dirige à l'est, comme pour atteindre le 
Rhin à Baie ; mais, après avoir débouché au-des- 
sous de Rœdersdorf dans le grand bassin d'Ol- 
tingen, elle prend brusquement la direction du 
nord-ouest pour (jagner Altkirch et Mulhouse. 

Aucun centre digne du nom de ville dans le 



LE JUR\. ALSACIEN 3l 

bassin supérieur de FUI. Le 'plus considérable, 
capilale du Jura alsacien à l'époque féodale, 
chei-lieu administratif actuel, Pierrette, est un 
bounf bien humble, peuplé de 5oo habitants à 
peine. Un chemin de fer y aboutit ; plusieurs 
routes s'y réunissent; cependant il ne semble 
pas que la minuscule bourgade reprenne son 
importance passée. 

De Winckel on y parvient par une route tracée 
dans une superbe hêtraie, puis, par des pâtu- 
rages et des champs d'où l'on découvre de hautes 
croupes du Jura suisse, montagnes très vertes 
et boisées. Bientôt apparaît un rocher isolé, en- 
veloppé de végétation et surmonté par les belles 
ruines grises du vieux château, murailles flan- 
quées de tours ayant grand caractère encore. La 
route descend comme dans un abîme, au fond 
du val que dominent ces débris d'une forteresse 
redoutable. 

Ferrette n'est qu'une rue dans ce vallon. Les 
visiteurs y sont assez nombreux, attirés par le 
grand panorama dont on jouit du sommet du ro- 
cher ; la vue s'étend jusqu'aux étincelantes cimes 
des grandes Alpes. Le chemin de fer d'Altkirch 
facilite l'excursion. Cette petite ligne aboutit près 
de Vieux-Ferrette en suivant l'étroit défdé de 
Luppach, gardé à son débouché par une abbaye 



32 HAUTE-ALSACE 

transformée en hôpital pour la caisse gouver- 
nementale des malades {Oriskrankenhaas). A 
Luppach, pendant la Révolution, l'abbé Delille 
vint se mettre à l'aigri de la Terreur. Dans cet 
asile, le poète composa X Homme des champs et 
les Trois règnes de la nature. 

Ferrette deviendra un centre d'excursions si 
jamais la mode se porte vers cette charmante 
partie du Jura restée pour ainsi dire inconnue, 
bien que le chemin de fer de Paris à Baie par 
Porrentruy le traverse en entier, amenant à peu 
de distance de ses sites les plus pittoresques : 
massif du mont Terrible, grande boucle du 
Doubs, vallée de la Birsig. Cette région se dé- 
velopperait rapidement si les chemins de fer de 
la vallée de l'Ill et de la vallée de la Largue 
allaient rejoindre la voie internationale vers De- 
ïémont et Porrentruy. 

Par la gorge de Luppach, route et voie ferrée, 
celle-ci suivant la chaussée, débouchent dans la 
vallée de ITU au delà de Bouxwiller. Le village 
de Werentzhausen qui borde la rivière est de- 
venu, grâce à sa gare, le centre de communica- 
tions pour toute la partie du Jura alsacien 
étendue jusqu'à Baie. Une église neuve, à haute 
flèche, domine le petit groupe de maisons animé 



LE JURA ALSACIEN 33 

par les voitures qui font le service d'Oltingen et 
de la frontière. 

La vallée forme un large bassin aux pentes 
douces couvertes de cultures, céréales et pom- 
mes de terre ; le fond possède de luxuriantes 
prairies à travers lesquelles erre TIll, dont le lit 
sinueux est dessiné par les aulnes. Dans ce ca^ 
dre d'un vert profond, Fislis groupe des toits 
roux au pied de la jolie flèche de son église» 
Plus loin apparaît Oltingen, assis à l'extrémité 
du dernier rameau du Jura dans cette direc- 
tion, le Hinder-dem-Berg de notre carte d'état- 
major, longue croupe revêtue de hêtres; sur le 
versant opposé surgit le lourd clocher de Lins- 
dorf. 

Fislis est un curieux décor: l'Ill, qui reçoit un 
ruisseau descendu d'Oltingen, traverse le vil- 
lage; son lit, rétréci pour permettre d'établir la 
chaussée, est transformé en aqueduc muraille 
bordé d'une barrière de fer et franchi par de 
nombreuses passerelles conduisant aux jardins 
fleuris dont la végétation se reflète dans l'eau 
transparente. La grâce du large plan de prai- 
ries^ au milieu duquel s'étend le village, accroît 
l'aspect heureux du tableau. 
. A travers des prés, le chemin, toujours bordé 
d'arbres fruitiers, atteint Oltingen, bourg vivant, 

HAUTE-ALSACE 3 



34 HAUTE-ALSACE 

centre le plus populeux du Jura alsacien. D'as- 
sez nombreuses boutiques bordent la grande 
rue, fort amusante avec ses maisons à haut 
pignon, parfois à galerie en auvent, aux volets 
peints, les enseignes en fer forgé projetées en 
courbe élégante. L'IU anime des scieries débi- 
tant les hêtres et les sapins des petits monts 
qui encadrent harmonieusement le bassin dans 
lequel la rivière accomplit son ample détour. 

La vallée est élargie en plaine, se relevant dou- 
cement vers le pied des hauteurs boisées, d'oii 
descendent des ruisseaux révélés par les arbres 
qui les bordent. Au sud, les monts se relèvent en 
un groupe de belle allure dont le sommet atteint 
83o mètres. Ce massif se nomme l'Abjw^ald; 
le point culminant, le signal de Rœmel, est à 
la frontière. Un ressaut de la montagne porte 
Wolschwiller, dont la haute église paraît le cœur 
de ce paysage merveilleusement vert. Les prai- 
ries, d'une incomparable fraîcheur, se transfor- 
ment en vergers autour de ce village; leur mul- 
titude d'arbres fruitiers doivent être éblouissants 
en avril. 

Il a plu ; à travers un rideau de brume légère 
nous apercevons ces belles campagnes pendant 
que la voiture du courrier monte sans hâte. 
Aux abords de Wolschwiller nous avons le 



LE JURA ALSACIEN 35 

Spectacle d'un jeu inédit : les gamins se sont 
faits kneippistes; ils s'en vont jambes et pieds 
nus dans le gazon mouillé, comme ils le virent 
faire aux disciples de Tabbé Kneipp. 

La vue est belle sur l'ample bassin vert, en- 
touré de monts boisés où les nuages montent en 
écharpes blanches et de villages entourés de ver- 
gers. Ce bassin est une fort aimable chose. Mais 
nous n'en jouissons pas longtemps: profilant de 
l'éclaircie nous nous décidons à gagner Bâle; 
nous visiterons une autre fois Altkirch et la partie 
industrieuse de la vallée de rill(^). On a récem- 
ment construit un chemin de fer électrique en 
territoire suisse, au long de laBirsig; nous irons 
à pied jusqu'au terminus, Fliihen, rendez-vous 
champêtre des Bâlois. 

La route, à la sortie de Wolschvs^iller, est 
une avenue de cerisiers courant à la base du 
Jura; de là on jouit d'une vue très ample sur 
le bassin où le territoire suisse de Rodersdorf 
est aux trois quarts enclavé dans le territoire 
alsacien. Le trajet devient plus beau, il est même 
superbe entre des bois où les arbres s'élancent 
avec vigueur. Quand on débouche de la forêt, 
c'est pour découvrir un des plus jolis coins du 



I. Voir le chapitre VIII, page i43. 



36 HAUTE-ALSACE 

Jura suisse, la Burg ou Bourg, vieux château 
assis sur un rocher escarpé de teinte blanche, 
tapissé de lierre. Au pied, quelques maisons 
constituent une petite station balnéaire et un 
séjour d'été. En face, sur le sol alsacien, mais à 
la frontière même, Biederthal possède un éta- 
blissement intéressant au point de vue de l'éco- 
nomie rurale, une Milchhalle, c'est-à-dire une 
halle au lait où les paysans apportent chaque 
jour les produits destinés aux laiteries. C'est 
une façon de petite gare avec son perron de 
chargement protégé par un auvent. 

La route devient suisse pendant près de deux 
kilomètres dans la traversée de Rodersdorf. Mal- 
gré l'extrême voisinage, ce village contraste éton- 
namment par l'aspect avec les centres alsaciens. 
Il est plus coquet et riant; on y devine davan- 
tage de bien-être. Toutes les maisons sont fleu- 
ries de géraniums ; certaines fenêtres disparais- 
sent sous les corymbes d'un pourpre éclatant. 

On rentre de nouveau en Alsace en vue d'un 
rocher couronné de ruines de grand caractère. 
C'est Landskron, forteresse célèbre, qui gar- 
dait un des principaux chemins d'accès vers 
Baie. En i8i3 encore, elle était intacte, la partie 
féodale avait été complétée par des redoutes 
construites sous Louis XIV. Les Français ne pu- 



LE JURA ALSACIEN 87 

rent y tenir contre les alliés et ceux-ci la firent 
sauter en i8i4. Le château partagea ainsi le sort 
de Huningue, qui contenait Baie. 

La position dut être de tout temps occupée, 
car la colline, escarpée et haute, est une vérita- 
ble forteresse naturelle, maîtrisant les chemins 
du Sundgau et le défilé de Flûhen. Ces rochers 
et ces ruines sévères contrastent avec la grâce 
arcadienne de la vallée où coule la Birsig nais- 
sante (^). Sur une pente apparaît l'église de Ley- 
men, dernier village alsacien. Dans un pli, à 
l'issue d'un vallon, Liebenswiller s'étend molle- 
ment. 

Leymen, où finit l'Alsace, est reliée à la route 
par une rue ravinée, fort raide, bordée de mai- 
sons à pignons, très fleuries de géraniums. Le 
climat est tout autre que sur le versant de TIll ; 
la vallée, bien dessinée, renferme beaucoup de 
noyers se mêlant aux autres arbres fruitiers. La 
vigne n'est pas loin. 

Le chemin, contournant le rocher de Lands- 
kron par une jolie gorge, pénètre en Suisse et 
atteint le hameau balnéaire de Flûhen, fort co- 
quet avec ses hôtels, ses auberges, ses maisons 



I. Birsif} pour les Suisses, Birseck pour les Allemands, Busich 
pour les cartographes français. 



38 HAUTE-ALSACE 

meublées qui reçoivent, le dimanche, une foule 
d'habitants de la grande ville voisine. Là, abou- 
tit le chemin de fer dit Birsigthalbahn, une 
des plus coquettes de ces lignes électriques dont 
la Suisse se couvre peu à peu. Elle n'a guère 
plus de trois lieues, mais dessert une région sin- 
gulièrement active, peuplée d'usines qui ont fait 
la fortune de Baie. 

Le Jura alsacien a encore une ride au nord de 
Leymen, croupe allant de l'Ill près d'Oltingen 
jusqu'aux abords de Baie; le point le plus élevé 
atteint 626 mètres et domine le joli vallon où 
s'abritent les deux villages du Haut et du Bas-Ha- 
genthal. De là, jusqu'à Mulhouse, entre l'Ill et 
le Rhin, le pays n'est qu'une haute terrasse assez 
mouvementée, couverte de petits bois, découpés 
de vallons dont le plus important, celui de Thal- 
bach, conduit à Altkirch. Il y a là des hauteurs 
dépassant souvent 4oo mètres. La route de Délie 
à Baie, qui parcourt le pays, offre d'immenses 
vues dans la partie tracée sur la crête sous la- 
quelle se creuse le ruisseau de Gerbensbach. 
C'est une position militaire remarquable dont 
Lecourbe tira un excellent parti en 181 5, en la 
défendant pied à pied contre les Autrichiens de 
Golloredo. 



LE JURA ALSACIEN 89 

Le culmen des Trois-Maisons (Drei-Haeuser), 
devenu classique dans les manœuvres alleman- 
des, fut défendu avec acharnement. Repoussé, 
Lecourbe, qui avait retrouvé toutes ses admira- 
bles qualités manœuvrières, alla prendre posi- 
tion plus loin. Il fallut quinze jours aux ennemis, 
bien supérieurs en nombre cependant, pour re- 
fouler nos troupes sous les murs de Belfort. 
Avec moins de 8 ooo hommes, dont 5 ooo gardes 
nationaux ou partisans, le célèbre général des 
guerres de montagne infligea une perte de 
17000 tués ou blessés aux 4o 000 soldats dont 
disposait Golloredo('). 



I. Voir Frisch (le commandant), Topographie militaire de 
la Haute-Alsace. 



III 



LE RHIN 



Trois États en une lieue ; Suisse, Bade, Alsace-Lorraine. — Le 
pont de bateaux de. Huningue. — Huningue, — Petite ville, 
grands souvenirs. — Saint-Louis. — L'industrie des rubans. — 
L'établissement de pisciculture de Huningue. — Le Rhin et 
son thalweg. — La formation d'un lit fixe. — Les îles. — Le 
clayonnage. — Le lit des crues. — La forêt aquatique {Rhein- 
wald). — Les espoirs des mariniers. 



Hunhigue. Août. 

Nous avons quitté Baie au matin par le tram- 
way qui de la rive droite du Rhin conduit à la 
frontière badoise, en traversant les vastes fau- 
bourgs de la cité grandissante. Celle-ci atteint 
et même dépasse laWiese, joli torrent descendu 
de la Forêt-iNoire. Sur sa rive droite est le Petit- 
Huningue, bourg tranquille, partagé entre Bade 
et la Suisse. Une avenue creusée dans le banc 
de galets qui borde le fleuve conduit au pont 
de bateaux de Huningue. 

Ces ponts sont la caractéristique du Rhin. En 
France nous ne les connaissons plus, sinon 




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^ 



42 HAUTE-ALSACE 

pendant les manœuvres, quand les pontonniers 
établissent des passages de rivière. Le dernier 
existant fut, je crois, le pont d'Arles remplacé 
par un viaduc de fer, lourd, sans grâce, détrui- 
sant le site classique de Fantique métropole 
romaine. Sur le Rhin ils sont nombreux encore; 
l'un d'eux, en face de Garlsruhe, un autre, en 
face de Spire, servent au passage des trains de 
chemin de fer. 

Le pont de Huningue paraît d'autant plus ar- 
chaïque qu'il est voisin de Baie où l'on multiplie 
les passages fixes. Ses pontons, puissamment 
amarrés par des chaînes et des piliers de char- 
pentes, sont massifs ; pourtant on ne les con- 
temple pas sans un peu d'inquiétude, tant le 
courant est violent. Le flot, contenu entre les 
digues, accourt puissant, profond, irrésistible 
en apparence. Cela donne l'impression d'une 
cataracte horizontale, si je puis m'exprimer 
ainsi. Le Rhône, lui aussi, est rapide et violent, 
mais, dans ses rapides les plus vertigineux, il ne 
laisse pas une telle sensation. 

La force du courant est d'autant plus grande 
que le lit est plus étroit. Les eaux, d'un vert 
grisâtre en cette saison, heurtent les pontons, 
jaillissent et écument; à la sortie l'énorme tor- 
rent a perdu toutes rides, c'est un miroir qui 



LE RHIN 43 

court. Les Bâlois, qui rêvent de rendre le Rhin 
navigable jusqu'à leur ville pour faire d'elle le 
plus grand emporium de l'Europe centrale, ont 
un problème bien difficile à résoudre. Ils y réus- 
siront peut-être. 

La traversée est courte, bientôt voici la rive 
d'Alsace. Une petite rampe à gravir et Fon est 
dans la cité exiguë et glorieuse si bien associée à 
notre histoire. Huningue ne fut jamais qu'un fort 
dont la place d'armes centrale avait reçu quel- 
ques habitations. Gela rappelle les minuscules 
villes fortes édifiées par Yauban, telles Bouchain 
et Montmédy. Les constructions civiles, sans 
caractère, d'un seul étage, encadrent une vaste 
place d'armes ; derrière ces pauvres maisons un 
chemin de ronde confine au rempart. 

Ce rempart lui-même n'est qu'une ruine ba- 
nale. En 181 5, après la reddition de la place par 
l'illustre Barbanègre, qui résista avec i35 hom- 
mes à 26000 Autrichiens, les Bâlois, ayant tou- 
jours eu sur eux la menace des canons de Hu- 
ningue, dont deux kilomètres seulement les 
séparaient, obtinrent des alliés la permission de 
raser la forteresse. Ils se ruèrent sur les murailles 
et jetèrent les pierres dans les fossés, mais ne 
procédèrent pas à un nivellement. Depuis lors 
tout est resté en l'état, des buttes de terre, des 



44 HAUTE-ALSACE 

pans de murs entoiirent la ville lilliputienne et 
lui donnent un morne aspect de délabrement. 
Personne n'a songé à tirer parti de cette belle 
situation de Huningue au grand coude du Rhin, 
au débouché du canal qui permettait cependant 
d'amener les houilles de la Sarre et de la Ruhr 
à la grande cité suisse. La vie s'est portée dans 
la plaine, à près d'une demi-heue, à Saint-Louis, 
où la station frontière a fait naître des usines. 

Les glacis ont fait place à des mails om- 
breux. Sous les arbres sont deux monuments 
français respectés des Allemands. L'un est une 
pyramide élevée par Moreau et son armée à la 
mémoire du général Abbatucci, tué au Petit- 
Huningue en 1796, en défendant le passage du 
Rhin; l'édicule, édifié sur la rive droite, au lieu 
même où tomba le jeune et héroïque soldat, fut 
renversé en i8i5par les Autrichiens; on le releva 
en 1828 sur l'emplacement actuel. L'autre mo- 
nument, dressé en face du premier, est un mau- 
solée de style antique dédié au général de divi- 
sion Chérin, chef d'état-major de l'armée du 
Danube, blessé à Zurich et transporté à Hunin- 
gue où il mourut. 

Ces deux cénotaphes surgissent, solitaires, 
dans les quinconces calmes et solennels, en vue 
de la plaine d'Alsace qui s'étend à l'infini entre 



LE RHIN 45 

le Rhin et les collines allant mourir au-dessus 
de Mulhouse. Au premier plan apparaît le Vil- 
lage Neuf (iNeudorf) construit en 1680 par les 
habitants de Huningue, dépossédés de leur bourg 
remplacé par les fortifications de Vaaban. 

Quelques usines entourent la ville, elles ont 
fait naître autour d'elles des quartiers ouvriers 
étendus jusqu'à la frontière suisse, si proche que 
l'usine à gaz de Baie semble appartenir à la for- 
teresse déchue. Ces faubourgs donnent à la com- 
mune de Huningue une population assez élevée, 
que ne pourrait faire supposer Tâspect infime 
de la cité intérieure. Il y a là plus de 3 3oo âmes. 
Plus peuplée encore — près de 5 000 habitants 
— est la nouvelle ville de Saint-Louis favorisée 
par la gare et les établissements de la douane. 
Ce n'est d'ailleurs qu'un prolongement alsacien 
de Baie; les maisons s'étendent jusqu'à la fron- 
tière et la ville suisse étend ses constructions 
aux confins du territoire ; les tramways électri- 
ques bâlois ont Saint-Louis pour un de leurs ter- 
minus, comme, sur l'autre rive, Petit-Huningue, 
à la frontière badoise. 

Saint-Louis, par ses hautes et belles construc- 
tions bordant, il est vrai, des rues incomplète- 
ment bâties, mérite bien le titre de ville. Ce fut 
à la Révolution Bourg-Libre, nom que lui don- 



46 HAUTE-ALSACE 

nent encore les paysans du voisinage, les Bâlois 
eux-mêmes disent Freyburg dont la signification 
est semblable. Le croisement des grandes routes 
a valu un aspect monumental à ce carrefour, 
l'industrie y est florissante, les usines se relient 
à celles de Huningue et constituent un ensemble 
manufacturier considérable. 

Ces établissements sont pour la plupart des 
filiales de maisons bâloises, installées sur terri- 
toire alsacien afin d'éviter les droits de douane 
à l'entrée. La fabrication des rubans est au pre- 
mier rang. Quatre usines, à Saint-Louis, renfer- 
ment 716 métiers et 2 010 ouvriers, toutes quatre 
dépendent de Baie. Sur le territoire de Hunin- 
gue il y en a deux, l'une fondée par des Bâlois, 
l'autre, plus importante, par une maison de 
Thalweil près de Zurich, elles occupent en- 
semble 782 métiers et 849 ouvriers ('). 

La fabrication du ruban est l'industrie maî- 
tresse de Huningue-Saint-Louis. A côté il faut 
citer une fabrique de produits chimiques qui dis- 
tille le goudron de houille et alimente une maison 
mère située à Lindenhof, près de Mannheim, 



I. Ces chiffres, comme tous ceux consacrés à la réyion de 
Mulhouse, sont empruntés au superbe ouvrage publié par la 
Société industrielle de cette ville : Histoire documentaire de l'in- 
dustrie de Mulhouse. 



LE RHIN 47 

dans le pays de Bade. La naphtaline pure est un 
des dérivés de la houille obtenus à Saint-Louis. 
Une grande brasserie, placée parmi les plus im- 
portantes de l'Alsace, complète ce groupe inté- 
ressant de travail. 

L'établissement le plus célèbre, celui qui a 
répandu le nom de Huningue, la pisciculture, 
n'est cependant pas dans la ville, mais loin de 
ses murs, dans la dépression où coule le Rhin, 
sous la terrasse portant le hameau de Haber- 
Haeuser, territoire de Blotzheim. Depuis bien 
longtemps je voulais visiter cette station pisci- 
cole qui a servi de modèle à la plupart des ins- 
tallations de ce genre. Aujourd'hui seulement 
j'ai pu satisfaire ce désir. 

On sait trop combien il est d'usage, en France, 
de mettre en parallèle, à notre désavantage, les 
efforts des Etats étrangers dans l'ordre écono- 
mique, et de prêcher à notre pays l'imitation de 
ce qui se fait au dehors. Pour ces contempteurs 
du régime français, nos voisins sont en tout su- 
périeurs; c'est trop souvent en ce qui touche les 
matières agricoles que cette tendance s'affirme 
avec brutalité. 

Ainsi j'ai entendu vanter comme une supé- 
riorité incontestable l'organisation de la pis- 



AS HAUTE- ALSACE 

cicullure en Allemagne. A ma grande surprise 
on m^affirme incomparable rétablissement de 
pisciculture du pays d'empire, à Huningue. Je 
savais pourtant que c'était une œuvre fran- 
çaise, bien française, ayant eu son heure de 
célébrité avant l'annexion, mais j'acceptai de 
bonne foi que les vainqueurs, ayant pris le 
laboratoire de Huningue avec le reste de l'Al- 
sace, avaient dû en faire quelque chose de mer- 
veilleux, afin de montrer combien ils sont au- 
dessus de nous. 

Une déception m'attendait. La « piscicul- 
ture », comme on dit dans le pays, ne fonc- 
tionne plus. Le gouvernement impérial n'a pas 
repris l'œuvre française, il l'a cédée à des exploi- 
tants qui n'ont pas su continuer l'entreprise ; 
d'insuccès en insuccès, ils sont arrivés à l'aban- 
don complet ; même, dit-on, on oublia de donner 
la nourriture aux derniers élèves, et ceux-ci 
moururent de faim ! L'établissement fut aban- 
donné par l'Etat. La commune de Blotzheim, 
propriétaire des terrains, les a loués à quelques 
paysans qui, sans avoir de connaissances scien- 
tifiques, cherchent à exploiter commercialement 
l'affaire. 

La « pisciculture », d'ailleurs, n'est pas sur 
le Rhin, dont les eaux souillées l'été par la 



LE RHIN 49 

fonte des glaciers, l'hiver par le limon qu'en- 
traînent les pluies, ne convenaient guère à l'in- 
cubation des œufs. On a fait choix de la grande 
dépression qui fut le lit d'un Rhin géant aux 
époques géologiques lointaines et limitée par 
des terrasses caillouteuses, anciennes berges du 
Qeuve. Cette plaine encaissée est parcourue par 
les bras morts du Rhin et des chenaux pleins 
d'une eau vive, issue de belles fontaines. La 
branche méridionale du canal du Rhône au 
Rhin traverse cette région aquatique, qui a 
cependant de riches cultures, surtout aux abords 
de Neudorf et de.Rosenau. 

L'emplacement primitif, choisi par M. Detzem, 
ingénieur des ponts et chaussées à Mulhouse, 
créateur de l'œuvre, était loin au nord, au village 
de Kembs, sur le bord même du Rhin, où la 
source de Lœchelbronn semblait devoir suffire 
aux besoins. On constata bientôt que les crues 
du Rhin menaçaient le laboratoire et que la fon- 
taine ne donnait pas le débit espéré. Alors on 
transporta l'embryon d'établissement près de 
Rlotzheim, où d'abondantes sources existaient, 
où de petits étangs et la facilité d'amener les 
eaux du Rhin multipliaient les moyens d'éle- 
vage. De i852 à 1859 d'importants travaux fu- 
rent entrepris ; une belle maison pour le direc- 



HAUTE-ALSACE 



00 HAUTE-ALSACE 

teur, d'élégants pavillons de garde, les salles de 
fécondation ont été élevés avec une ampleur 
remarquable. Le temps a fait le reste ; les pla- 
tanes plantés au long de la route d'accès, les 
bosquets de sapins, les arbres autour des cons- 
tructions sont devenus grands et font de l'éta- 
blissement de Huningue une chose charmante, 
en dépit de l'abandon actuel. 

Huningue appliquait les procédés du pêcheur 
Remy('), adoptés et vulgarisés par Coste. Le 
service des ponts et chaussées, à qui le gouverne- 
ment de Napoléon III avait confié la direction de 
l'entreprise, voulut faire grand. A côté des truites 
et des saumons, il tenta sans succès la produc- 
tion du fera, excellent poisson du lac Léman ; 
même on essaya l'élevage du silure, qui ne se 
montra pas moins réfractaire. 

Au contraire truites et saumons réussirent à 
merveille. Cela fit quelque bruit, la culture du 
poisson devint à la mode, nous dirions aujour- 
d'hui que ce fut un sport. De toute la France on 
vint chercher des alevins à Huningue. Les grands 
propriétaires voulurent repeupler étangs et ri- 
vières. Ainsi M. Casimir-Perier, père de l'ancien 
président de la République, rendit remarquable- 



I. Voir le chapitre XI, p. 2o5. 



LE RHIN 5l 

ment poissonneuses les eaux de son parc de 
Vizille, où, tout enfant, je l'aidais à visiter les 
boîtes à alevins. Edmond About, qui avait exalté 
dans Maître Pierre la conquête des Landes de 
Gascogne par le pin maritime, se lit pisciculteur 
dans son petit domaine de Saverne et ne contri- 
bua pas peu à l'engouement. 

Engouement louable d'ailleurs, qui aurait eu 
pour la richesse nationale le plus heureux résul- 
tat, si la guerre n'était venue. Non seulement 
elle nous a enlevé Huningue, mais encore elle a 
remplacé par d'autres préoccupations celles qui, 
avant 1870, hantaient tant d'esprits cultivés, 
tenus à l'écart de la politique par les traditions 
et les regrets. 

Lorsque la paix se fit, l'établissement de Hu- 
ningue était presque abandonné, une barrière 
s'était forgée du côté de la France et tout le bel 
élan vers la pisciculture était arrêté. 

Le retard dans l'application des procédés d'é- 
levage du poisson était énorme, nous ne l'avons 
pas regagné, en dépit des efforts actuels de 
l'administration des eaux et forêts. Cependant, 
en Alsace même, l'œuvre de Huningue a été pour- 
suivie sur un autre point, non pas à titre officiel, 
mais par des particuliers : MM. de Dietrich, les 
grands industriels de Niederbronn et de Luné- 



52 HAUTE-ALSACE 

ville. Je me propose d'aller voir bientôt cette 
installation dont on m'a dit merveille Q). 

Le Rhin coule loin de l'établissement de pis- 
ciculture, au sein de ces terres indécises, apports 
de sable, de gravier et de limon arrachés aux 
Alpes et dont la profondeur est prodigieuse. 
Rhin régulier et artificiel, ressemblant fort peu 
au fleuve que connurent les anciens, que l'on 
connaissait encore il y a soixante ans. Après 
avoir foré un passage aux eaux de la mer inté- 
rieure qu'il alimentait aux temps géologiques, 
le Riiin errait dans la vaste plaine mise à nu de 
Baie à Mayence, puis il s'y créait un lit plus 
fixe, entre les terrasses de galets décapées dans 
la plaine, longeant parfois les collines projetées 
par la Forêt-Noire. Lit énorme n'ayant jamais 
moins d'un kilomètre de largeur, atteignant sou- 
vent une lieue. Les eaux qui d'abord remplis- 
saient ce vaste espace, flot comparable aux 
grands fleuves d'Amérique, perdirent de leur 
volume ; le chenal principal se rétrécit peu à 
peu, creusé lui aussi dans les galets et les 
sables. Mais pendant les crues il devenait insuf- 
fisant ; alors les flots se répandaient dans le thal- 
weg abandonné, y creusaient des bras, des 



I. Voir le chapitre VII du volume Lorraine annexée. 



LE RHIN 53 

fosses, des lacs temporaires. C'était un inextri- 
cable lacis toujours changeant. 

Aussi les passages étaient-ils difficiles et ra- 
res; c'était pour les armées un obstacle presque 
insurmontable et, pendant longtemps, le Rhin 
fut vraiment une frontière entre deux mondes, 
les Romains ne le dépassèrent guère. Leurs 
villes célèbres furent toutes sur la rive gauche, 
les peuples modernes ont continué à garder 
leurs métropoles sur cette ancienne rive sépa- 
rative entre les Gaules et la Germanie. Si Worms 
et Spire ont déchu, Baie, Strasbourg, Mayence, 
Goblentz et Gologne sont restées des cités maî- 
tresses, elles doivent au fleuve leur constant 
accroissement. Ghacune d'elles marque un point 
de passage facile ou un confluent. Là seulement 
où l'on pouvait franchir le Rhin, les villes se 
sont fondées. Les forteresses qui se créèrent plus 
tard, ainsi en Alsace Huningue et Neuf-Brisach, 
occupèrent, elles aussi, des points où le thalw^eg 
primitif très étroit, privé de fausses coulées, 
oiTrait un moyen plus commode de pénétrer en 
terre germanique. 

Le Rhin fut donc longtemps un obstacle 
presque supérieur à une mer pour les difficultés 
de passage. On sait quel rôle joue dans l'his- 
toire chaque franchissement du fleuve. Les com- 



54 HAUTE-ALSACE 

munications commerciales n'étaient guère moins 
gênées. De nos jours encore, sauf le pont de 
Baie, il n'y avait aucun pont fixe ; celui de Hu- 
ningue construit par Vauban eut le sort de la 
forteresse. Il a fallu les chemins de fer pour que 
des passages assurés fussent préparés. Le pont 
de Kehl, longtemps fameux, plus tard ceux de 
Huningue, de Neuenbourg, de Vieux-Brisach, 
de la ligne de Haguenau à Rastadt ont permis 
la circulation des convois de wagons. Un seul 
pont fixe pour voitures et piétons a été construit 
tout récemment : entre Strasbourg et Kehl. Il 
en est de même sur tout le cours du Rhin au 
delà de Strasbourg; rares sont les passages, 
même pour les voies ferrées. A ce point de vue 
la France a autrement multiplié les moyens de 
communication de rive à rive sur ses grands 
fleuves : Rhône, Loire, Dordogne, Garonne, 
Seine, Charente. Les ponts suspendus, si fré- 
quents chez nous et qui résolvent si économi- 
quement le problème, n'ont pas été tentés en 
Allemagne. 

Le passage, il est vrai, ne doit pas seulement 
être sur le fleuve même, mais il se prolonge 
encore dans le vieux thalw^eg sur des culées, ce 
qui multiplie les travaux. En France on a triom- 
phé de la difficulté par les viaducs d'accès 



LE RHIN 55 

comme ceux de Gubzac ou de Tonnay-Charente, 
par des remblais comme à Lyon et tant d'autres 
passages du Rhône ; rien de comparable n'a été 
tenté sur le Rhin. 

Et cependant on a fait beaucoup pour lui. Le 
torrent sauvage, aux innombrables coulées, est 
maintenant un chenal régulier dont la largeur, 
la pente, les courbes sont mathématiquement 
calculées. De BâleàMayence les eaux moyennes 
et basses sont réunies dans ce lit unique ; on a 
pu gagner à la forêt, à la culture ou à la prairie 
les terres où jadis divaguait le flot. Ce n'est 
point œuvre purement allemande, car elle fut 
accomplie par la France avant la guerre, en 
association avec le pays de Bade. Nos ingénieurs 
faisaient les digues sur notre rive, les Bàdoisles 
construisaient sur le bord opposé. 

Le travail prit surtout de l'ampleur après le 
grand désastre causé par les inondations de 
1802 qui dévastèrent un grand nombre de vil- 
lages. Mais, dès i84o, on avait décidé de donner 
au Rhin son lit majeur en établissant un plan 
d'ensemble qui nécessitait une dépense de 
ii4 millions de francs. Le projet comprenait 
sur chaque rive une digue de i84 kilomètres, 
on l'entreprit en 1842. Celle-ci fut constituée 
par un système original de cylindres d'osier 



56 IIAUTE-ALSAGE 

remplis de pierres, appelés saucissons par les 
Français, Wilrsf — ce qui a la même significa- 
tion — par les Badois. On évitait de la sorte 
l'effet du courant sur les enrochements à nu qui 
étaient rapidement entraînés. Entre les rangées 
de ces saucissons, le chenal était labouré par 
des engins, les hauts-fonds affouillés se délitaient 
et étaient entraînés par le flot. Ainsi se creusa 
un chenal régulier contenu par les enrochements 
prisonniers dans leurs clayonnages consolidés 
par le dépôt des vases et descendant lentement 
sous l'effet des affouillements. 

Ces travaux eurent un tel succès que, malgré 
le bouleversement causé par la crue de 1862, 
les dépenses n'atteignirent pas le total prévu. 
Le lit avait été extraordinairement rétréci, les 
basses eaux qui erraient sur une largeur de 
776 mètres à i kilomètre étaient maintenues 
dans un lit ayant 200 mètres près de Huningue 
et s'élargissant progressivement à 260 mètres à 
la sortie d'Alsace, jusqu'à Mayence. Ce lit coupe 
les boucles anciennes, les digues ferment l'en- 
trée des coulées et s'ouvrent seulement pour 
l'embouchure des ruisseaux et rivières. L'eau 
descend selon un rythme normal, avec des 
courbes et des inflexions méthodiques impo- 
sées, de telle sorte que les bancs de gravier ne 



LE RHIN 67 

se forment plus, que les débris amenés par les 
courants ne peuvent s'arrêter. De même la rapi- 
dité des eaux empêche la formation des glaces 
continues. 

Sur ce rempart opposé au Rhin, les eaux de 
grande crue débordent sans trop de violence et 
vont s'étaler au pied de digues insubmersibles, 
qui protègent les terres conquises. Les troubles 
se déposent, colmatent les bas-fonds et les cou- 
lées. Peu à peu l'ancien thalweg est gagné par 
la culture ; de belles prairies, des champs, des 
plantations forestières remplacent les marécages 
malsains et perfides. 

Cela c'est œuvre française, on ne saurait trop 
le répéter, ou du moins notre part est égale à 
celle des Badois. Elle était achevée quand la 
guerre nous arracha la rive gauche du fleuve. 
Alors des terrains jadis vagues, stériles ou inon- 
dés, que l'on n'aurait pu vendre ou louer peu 
de temps auparavant, trouvaient couramment 
preneur à 800 fr. l'hectare. Ce prix est bien dé- 
passé aujourd'hui. Plus considérable encore est 
le bénéfice réalisé pour les terrains situés en 
deçà des anciennes digues, si fréquemment 
exposées autrefois à la rupture. C'est désormais 
la sécurité pour une multitude de villages. 

Le tableau de la conquête du lit torrentiel 



58 HAUTE-ALSACE 

est surtout intéressant entre Huningueet le pont 
de chemin de fer de Neuenbourg. La rive badoise 
est bordée de hautes collines que le Rhin bai- 
gnait autrefois et dont il est maintenant séparé 
par les terres gagnées. Ce contrefort de la Forêt- 
Noire n'est plus frôlé par le fleuve que près 
d'Istein et de Rheinweiler. Ailleurs de grands 
espaces boisés ou cultivés ont remplacé les 
grèves souvent inondées. Certes le sol n'a pas 
partout la même valeur agricole, bien des lits de 
gravier ne sont propres qu'à porter des fourrés 
d'arbres aquatiques, mais le limon des crues 
prépare peu à peu un excellent terrain à prai- 
ries, des clairières déjà se montrent dans la forêt 
qui a pris possession des bancs protégés, des 
chenaux obUtérés. 

Dans l'ensemble, la forêt aquatique peut être 
considérée comme continue, de Neuenbourg à 
Rhinau surtout, ville devant laquelle commence 
l'écartement des digues à 260 mètres. Rétrécie 
devant Brisach, puis à l'endroit où le massif 
badois du Kaiserstuhl vient dominer le courant, 
elle reprend bientôt sa largeur, entrecoupée par 
une multitude de coulées, de bras morts ana- 
logues aux lônes du Rhône. Aux abords de 
Strasbourg, la zone de bois mouillée s'élargit 
encore. C'est le Rheln-Waldy la forêt du Rhin, 



LE RHIN 69 

dans laquelle les faubourgs de la grande ville 
commencent à s'étendre. 

Région singulière que cette longue ligne flu- 
viale où se mirent rarement des cités, entre des 
marais, des broussailles inextricables, des forêts. 
Dans ces solitudes les cultures et les prés don- 
nent l'impression de conquêtes par les colons 
en terre vierge. Il n'y a un peu de vie que là où 
des ponts de bateaux ou des bacs permettent 
d'aller de rive à rive. 

L'œuvre de création du chenal se poursuit 
naturellement par le seul jeu des eaux. J'entends 
un chenal de profondeur égale, sans hauts-fonds, 
sur lequel on pourrait compter un jour peut- 
être pour amener à Baie les grands vapeurs qui 
aujourd'hui atteignent Strasbourg et Kehl. Ce 
ne sera sans doute jamais qu'une navigation 
intermittente pendant le moment où le Rhin est 
gonflé par les eaux des pluies et de la fonte des 
neiges. Peut-être, puisque Baie veut devenir un 
port, ferait-il mieux de prolonger jusqu'à son 
territoire l'embranchement de Huningue du ca- 
nal du Rhône au Rhin. Mulhouse est devenu par 
le canal un grand port intérieur et Huningue 
reçoit des bateaux de 38"',5o avec un tonnage 
atteignant 3oo tonnes. La circulation s'y fait en 
toute saison, tandis que le Rhin n'est pas même 



6o HAUTE-ALSACE 

navigable jusqu'à Strasbourg la moitié de 
l'année. 

Je me suis un peu longuement étendu sur le 
Rhin, je le retrouverai encore aux points de pas- 
sage quand mes excursions m'y conduiront. Il 
était intéressant d'en dire l'aspect : ce Rhin res- 
semble si peu à celui, visité par les touristes, de 
Mayence à Goblentz, où le superbe fleuve coule 
avec tant de majesté entre les monts couronnés 
de burgs, les villes archaïques, les vignobles et 
les rochers ; à celui de Goblentz à Cologne où 
l'ampleur du flot, les grandes flottes, les petits 
défilés succédant aux plaines où le courant 
errait jadis, les villes qui bordent le rivage 
composent un si grandiose et vivant tableau. 



IV 



MULHOUSE 



Le territoire et la forêt de la Hart. — Le dernier contrefort ju- 
rassien. — Le comté de l'An. — Arrivée à Mulhouse. — 
Comment la ville a grandi. — A travers la cité. — Le nouveau 
quartier, la vieille ville, les faubourgs. — Les monuments 
hôtel de ville et églises. — Le vignoble. — Les usines. 



Mulhouse. Août. 

L'établissement de pisciculture de Huningue 
est près de Textrême pointe sud de la forêt de 
la Hart, une des plus vastes de l'Alsace, mais ne 
méritant guère le nom de forêt; les taillis et les 
broussailles couvrent plus d'espace que les chê- 
naies. Le sol est trop maigre et caillouteux pour 
se prêter à la croissance des grands arbres. L'es- 
pace recouvert par la Hart a plus de 35 kilomè- 
tres du nord au sud et une largeur de 5 à 9 kilo- 
mètres ; la surface de la forêt atteint i4i79 
hectares. Le canal qui le traverse par ses deux 
branches permettra sans doute de mettre enfin 
en valeur les plus misérables terrains, il peut 



62 HAUTE-ALSACE 

fournir assez d'eau pour l'irrigation des clairiè- 
res, les ingénieurs ont accru son débit dans ce 
but, et aussi pour arroser les parties défrichées 
de l'ancienne sylve, actuellement de maigre 
revenu. Une intéressante tentative de mise en 
valeur se poursuit en ce moment par l'emploi 
des eaux d'égout de Mulhouse ; le canal qui em- 
porte au Rhin ces ondes polluées se ramifie en 
petits canaux qui déjà ont permis d'établir de 
belles prairies sur des espaces autrefois arides. 
La forêt fut d'ailleurs assez fertile jadis, à en 
juger par des restes d'habitations humaines. 
Cette zone contraste avec les terrains fertiles 
préservés maintenant des inondations du Rhin, 
grâce à la digue des hautes eaux et plus encore 
avec les collines couvertes de villages qui s'é- 
tendent jusqu'à riu. 

La Hart actuelle n'est qu'un démembrement 
d'une forêt plus considérable qui s'étendait 
encore à la hauteur de Colmar et de Neuf-Brisach 
et que les habitants du pays ont peu à peu rem- 
placée par des cultures, respectant seules les 
parties les plus maigres où de nombreux bois, 
souvent très vastes, donnent à la plaine un ca- 
ractère forestier. De l'Ill au Rhin, de Baie à 
Andolsheim, tout le pays cultivé porte toujours 
le nom de Hart, Hartfeld, pays ou champs de 



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64 HAUTE-ALSACE 

la Harl. La forêt, les champs, les bois épars 
conslitueiil une véritable région naturelle con- 
trastant par son caractère caillouteux avec les 
campagnes fraîches du Ried, qui leur font suite 
au nord. 

Cette couche épaisse de cailloux, unis par un 
ciment naturel, devient compacte à une faible 
profondeur; les arbres ne pouvant percer ce 
poudingue s'étiolent et n'atteignent jamais un 
âge avancé, rares sont les chênes vigoureux 
encore à cinquante ans. Cette essence, d'ailleurs, 
est en proportion assez faible, 5 °/o ; on l'aban- 
donnerait sans doute si le voisinage du vignoble 
n'était un débouché assuré pour les perches ou 
échalas obtenus par la fente des brins et des 
troncs. La vigne assure donc au chêne de la 
Hart une valeur bien supérieure à la valeur 
réelle. 

Le charme est l'arbre dominant ; lui aussi ne 
peut donner de sujets vigoureux, on le traite en 
taillis auxquels on laisse atteindre d'assez fortes 
proportions ; le bois est consacré au chauffage ; 
les bûches de charme alimentent en grande par- 
tie les foyers de la plaine de Mulhouse. 

Le pin a mal réussi, le sol, sec et caillouteux, 
lui est défavorable ; or, comme on ne peut espé- 
rer la futaie, le service forestier continue le ré- 



MULHOUSE 65 

gime des taillis sous futaie, souvent renouvelée. 
Entre les charmes et les chênes on trouve un 
certain nombre d'autres essences soit dans leur 
habitat naturel, soit introduites par les fores- 
tiers : cerisiers, poiriers et pommiers sauvages; 
tilleuls , alisiers , érables nains et bouleaux ; 
aulnes et trembles au long du canal et des rares 
ruisseaux ; résineux : pin, pin noir, pin du lord 
Weymouth, sapin et mélèze. Mais tous ces ar- 
bres en petite proportion. Sous les chênes on 
récolte en assez grande quantité des truffes évi- 
demment moins parfumées que celles du Péri- 
gord et du Gomtat, mais trouvant place dans la 
cuisine et les pâtés. 

La Hart fut un cadeau fait à Rapp par Napo- 
léon après Austerlitz, don princier, car, malgré 
le peu de valeur de chaque arbre en particulier, 
l'ensemble représente une énorme fortune. Sous 
le régime français on évaluait à un demi-million 
par année le produit forestier. 

Le Hartfeld, dans la région sud, s'étend entre 
le pied des dernières hauteurs du Jura et la 
forêt; bourgs et villages sont desservis par la 
route de Baie à Mulhouse. L'un d'eux, Blotzheim, 
qui possède l'établissement de pisciculture sur 
son territoire, fut le chef-lieu d'un territoire 

HAUTE-ALSACE 5 



66 HAUTE-ALSACE 

singulièrement constitué, le comté de l'Au. Les 
habitants du village donnaient ce nom à des 
terrains marécageux situés entre les collines et 
la forêt et dont un seigneur les aurait rendus 
possesseurs. Chacun d'entre eux avait un lot de 
terre dont il jouissait sa vie durant. Quand il 
décédait, l'assemblée des bourgeois choisissait 
un autre propriétaire viager pour les parcelles 
tombées ainsi dans le domaine public. Le chet 
de cette association avait le titre de comte et 
exerçait ses fonctions pendant trois ans, aidé 
par une sorte de tribunal. Plus tard, on préleva 
sur les revenus de la communauté une dotation 
pour la fille la plus sage de la paroisse, qui pre- 
nait les titres de comtesse de l'Au et de Vierge 
couronnée, qu'elle gardait même après son ma- 
riage. La Révolution emporta comté et com- 
tesse, mais le partage des terres ne cessa qu'en 
i84o ; un arrêt de la Cour assimila l'Au aux au- 
tres biens communaux. Cependant la population 
n'accepta pas facilement cette décision. M. Huot, 
conseiller à la Cour impériale de Colmar, dit, 
dans son livre Des Vosges au Rhin^ qu'en i865 
encore, un débat judiciaire eut lieu à la suite de 
la résistance opposée par des citoyens se pré- 
tendant investis de biens viagers en vertu de la 
constitution du comté de l'Au. 



MULHOUSE 67 

Quoi qu'il en soit, l'Au a dû aux propriétaires 
temporaires qui se sont succédé d'être mis en 
valeur. Le sol a été patiemment amendé, sans 
valoir pourtant les belles terres qui entourent 
les gros bourgs de Bartzenheim et de Sierentz, 
et que la forêt de la Hart entoure capricieu- 
sement à demi. Sierentz, d'apparence heureuse 
au pied de sa colline, est relié au Rhin, à tra- 
vers la Hart, par une route aboutissant à Kembs, 
l'ancienne station romaine de Cambete ou Cam- 
bes où se croisaient les chaussées parcourues par 
les légions. 

Les villages se suivent, blottis au pied des 
collines où des petits vignobles couvrent les 
pentes bien exposées. On les voit peu à peu 
devenir plus considérables, prendre l'aspect de 
bourgs, puis de faubourgs. Route et chemin 
de fer tournent à l'ouest pour doubler l'extré- 
mité du chaînon de collines qui est l'extrême 
pointe du Jura vers le nord ; on voit un nuage 
de fumée planer sur le paysage, d'innombrables 
cheminées d'usines se dressent. C'est Mulhouse. 

Il n'existe pas de ville industrielle plus illustre 
et dont le nom se rattache plus intimement à 
l'histoire économique de la France. Il en est de 
plus vastes, de plus actives peut-être : Roubaix, 



68 HAUTE-ALSACE 

Lille, Lyon ou Saint-Étieniie, aucune n'a su 
devenir un type aussi complet de ville du tra- 
vail. Pour tous ceux qui se plaisent aux études 
sociales, Mulhouse vient invinciblement à la 
pensée entre tant de cités industrieuses, par le 
mélange pondéré des hautes qualités commer- 
ciales, de saine philanthropie, d'amour profond 
de la ville et de la grande patrie. 

Une des dernières venues à la nationalité fran- 
çaise, ayant abandonné avec un désespoir morne 
Tautonomie républicaine qui faisait d'un simple 
bourg un allié de la Confédération helvétique, la 
petite Mulhausen devint bientôt, grâce au mar- 
ché français ouvert par l'annexion, une des ru- 
ches ouvrières les plus vivantes de l'Europe. En 
perdant son indépendance elle gagnait presque 
un monde à ses tissus. Aussi s'attachait-elle 
rapidement à la nouvelle patrie et devenait une 
des plus françaises parmi les villes de France. 
Le sentiment n'a rien perdu de sa force, malgré 
l'émigration continue des grandes familles qui 
constituent une admirable aristocratie indus- 
trielle. 

Mulhausen, le hameau des moulins, car tel est 
le sens de ce nom, n'a plus de moulins depuis 
longtemps. L'IU qui fit mouvoir les petites 
usines rurales s'est éparpillée en bras devenus 



70 HAUTE-ALSACE 

souterrains et ne joue aucun rôle dans l'activité 
de la ville, sinon comme égout où vont se déver- 
ser les eaux industrielles. La véritable rivière 
mulhousienne c'est le canal du Rhône au Rhin 
qui lui donne l'animation d'une batellerie nom- 
breuse et active. 

Mulhouse ne s'est guère modifiée depuis la 
guerre; si sa population s'est accrue, passant 
de 58 000 âmes à gSooo, du moins les parties 
anciennes n'ont-elles subi de changement que 
par le comblement ou la couverture des canaux 
dérivés de l'Ill. La gare, une des premières 
construites en France, maintenant fort insuffi- 
sante et incommode pour le mouvement énorme 
des voyageurs, est au bord du canal et des 
quais où se groupent les principaux monu- 
ments : la poste, le musée, qui réunit surtout les 
maîtres alsaciens modernes, comme celui de Gol- 
mar groupe les anciens, la bourse et des cons- 
tructions civiles d'assez grand aspect. C'est la 
partie la plus belle, née de toutes pièces sous 
l'impulsion de citoyens qui voulurent doter leur 
ville d'un quartier digne d'une grande cité. 

Ce nouveau quartier est ancien déjà; tracé en 
1826 sur les terrains compris entre la porte de 
Baie et le bassin du canal que l'on achevait alors, 
il fut doté de maisons de type uniforme, en 



MULHOUSE -71 

arcades sur quelques voies. Au centre s'étendit 
un vaste square dont l'usage fut et est encore 
réservé aux seuls propriétaires des maisons 
riveraines. L'ensemble, assez froid, ne manque 
pas de grandeur et contraste avec le reste de la 
ville, surtout les vieux quartiers aux voies 
étroites et tortueuses. 

La poste, comme dans toutes les villes de 
l'empire allemand, est ample, somptueuse, affir- 
mant avec quelque brutalité le rang impérial de 
cette administration. Plus sobre est le vaste 
hôtel de la Société industrielle de Mulhouse, 
monument typique, celui qui proclame le plus 
hautement l'amour de la cité chez ses enfants 
opulents et le rôle prépondérant de la vie manu- 
facturière. Mieux que dans la mairie, le cœur de 
Mulhouse bat dans ce palais d'où sont sorties 
tant de grandes et nobles œuvres sociales. 

Je reviendrai à la Société industrielle après la 
course rapide que j'entreprends à travers la 
ville. 

Les rues voisines, déployées en éventail vers 
les quais du canal, aboutissent à un carrefour 
très vivant, la place du Nouveau Quartier où 
deux anciennes routes conduisant l'une à Baie, 
l'autre à Altkirch, sont devenues des rues ani- 
mées. Toutes ces voies versent la foule et les 



72 HAUTE-ALSACE 

voitures dan la rue centrale de la ville, succes- 
sivement appelée porte de Baie et faubourg de 
Colmar, large voie irrégulièrement tracée dont 
une partie jusqu'au cours, ou Graben, établi sur 
un ancien fossé de la cité, renferme les plus 
luxueux magasins, les hôtels et les cafés ; une 
ligne de tramway électrique parcourt cette lon- 
gue artère où presque toute la vie extérieure de 
Mulhouse est concentrée. Bien faible est le mou- 
vement des autres quartiers en dehors des heu- 
res d'entrée et de sortie des fabriques. 

Celles-ci ont été peu à peu portées loin de ce 
qui fut le Mulhausen d'avant i83o. Les manu- 
factures qui émerveillèrent nos pères étaient 
peu de chose auprès des gigantesques usines 
modernes. Aux multiples engins employés de 
nos jours il fallait de larges espaces. Les cons- 
tructions industrielles se sont successivement 
déplacées, il n'en reste guère dans le vieux Mul- 
house. 

Contrairement à ce que l'on pourrait suppo- 
ser, la ville a échappé à la souillure des fumées ; 
malgré le grand nombre d'appareils à vapeur la 
suie ne s'est pas attachée aux façades. 

S'il n'y a pas ici l'aspect sombre de certaines 
villes de fabrique du Nord, on ne trouve pas non 
plus l'opulence des quartiers riches de Roubaix, 



MULHOUSE 73 

par exemple. La fortune s'affirme plus discrète- 
ment. Les demeures de la rue d'Altkirch sont 
belles, élégantes, entourées de coquets jardins, 
mais en somme assez simples; de même dans 
les rues de la Sinne, du Miroir, du Rhône qui 
constituent, avec celle d'Altkirch, un quartier 
d'allure aristocratique, entouré, vers le canal, 
par de grandes usines. Le lourd manteau de 
fumée qui pèse sur ces établissements et le vaste 
faubourg de Dornach, fait mieux ressortir la 
grâce de ces demeures entourées de verdure. 

La partie de Mulhouse édifiée au delà des 
anciens fossés dépasse plus de cinq fois la su- 
perficie de la cité républicaine. Le canal de 
décharge des eaux de l'Ill, dont le creusement a 
mis fin aux inondations qui dévastaient souvent 
la ville, sépare de la masse principale les cités 
ouvrières sur lesquelles je reviendrai bientôt. 
Entre le canal de dérivation et le faubourg de 
Colmar de vastes quartiers aux voies très larges, 
encore incomplètement bâties, contrastent par 
leur régularité avec le vieux Mulhouse. A l'est 
toute une ville nouvelle surgit, divisée en deux 
zones par un immense bassin de navigation, 
remarquablement outillé, desservi par une voie 
ferrée, rempli de chalands et de gabares. Entre 
ce port et la longue rue de Vauban ont été cons- 



74 HAUTE-ALSACE 

truits de nombreux édifices publics, tribunal, 
prison, abattoir. Au sud de ce nouveau bassin, 
jusqu'au canal, un autre quartier grandit autour 
d'une promenade remarquablement entretenue, 
beaux arbres, pelouses, massifs fleuris, et de la 
nouvelle église Sainte -Geneviève, intéressant 
pastiche du style ogival primaire. Ce n'est pas 
le seul parc public de Mulhouse, la famille 
Steinbach a fait don à la ville d'une propriété 
située rue de la Sinne, dont le parc est désor- 
mais ouvert au public. 

Dans une ville, en somme toute moderne, on 
ne saurait trouver d'édifices très anciens. De 
ses ouvrages d'enceinte Mulhouse a gardé les 
tours de Nesle, du Diable et du BoUwerk; celle- 
ci, récemment restaurée, de mine fort peu guer- 
rière, met cependant un peu de pittoresque au 
milieu de voies récemment percées ou rectifiées. 

L'hôtel de ville est intéressant, moins par ses 
lignes architecturales, assez simples, que par la 
décoration de ses façades. Cette œuvre, dans le 
style de la Renaissance allemande avec grand 
comble et pignons à volutes, a pour entrée prin- 
cipale un double perron couvert. Les murs sont 
revêtus de peintures curieuses entre lesquelles 
s'ouvrent des croisées à triple baie groupées 
trois par trois. Ces fresques émerveillèrent Mon- 



MULHOUSE ^5 

taigne, qui, de passage à Mulhouse, en nota « le 
palais magnifique et tout doré )). Ces peintures, 
exécutées en i552 par un artiste colmarien, 
Christian VVaksterfer, qui avait reconstruit l'édi- 
fice incendié, sont des figures allégoriques reli- 
gieuses. 

Les Mulhousiens montrent surtout aux visi- 
teurs une tête de pierre suspendue à une chaîne 
contre une façade latérale, c'est la pierre des 
bavards ou Klapperstein dont on chargeait les 
femmes médisantes pour la porter de carrefour 
en carrefour. Une inscription en allemand édicté 
cette pénalité. Depuis 1781 \t Klapperstein n'a 
plus quitté sa muraille, les mauvaises langues 
n'ont pourtant pas disparu ! 

L'hôtel de ville développe sa façade principale 
sur la place de la Réunion, o s'élève un vaste 
temple protestant de style gothique, œuvre ré- 
cente d'un architecte mulhousien, M. Schacre, 
avec une haute et belle tour, que les visiteurs 
non prévenus prendraient pour une église catho- 
lique. 

Les célèbres verrières, magnifique « bible des 
pauvres », du quatorzième siècle, dont les cent 
cinquante panneaux ornent depuis peu les dix 
grandes fenêtres de ce temple, sont les plus im- 
portantes de l'Alsace ; elles proviennent de la 



76 HAUTE-ALSACE 

vieille église Saint-Etienne qni s'élevait sur le 
même emplacement. La restauration de ces an- 
tiques vitraux est revenue à plus de 25 000 fr. 

L'ancien conseil municipal socialiste a laissé, 
devant cette église, un étrange souvenir de son 
passage à l'hôtel de ville : une énorme fontaine 
surmontée de la statue bien trop colossale et 
encore plus tourmentée d'un terrassier nu, sym- 
bolisant l'accablement du travailleur. L'artiste, 
non alsacien d'ailleurs, n'avait évidemment pas 
conçu son œuvre pour être érigée à Mulhouse, 
dont l'industrie n'a rien de commun avec l'ex- 
ploitation des carrières. 

Les catholiques possèdent sur la place de la 
Paix un fort beau monument moderne, la nou- 
velle église Saint-Etienne, due également à 
M. Schacre, et inspirée du treizième siècle. Le 
porche s'ouvre sous une tour dont la flèche do- 
mine de très haut les toits de la ville. 

De l'autre côté du canal et du chemin de fer, 
en pente douce sur le flanc d'une colline qui 
peut être considérée comme l'extrémité la plus 
septentrionale du Jura, s'étend un quartier de 
villas, de parcs, de jardins fleuris, avec des 
pins très verts, de petits pans de vignes. Il a dû 
à ces pampres, plus nombreux jadis, le nom de 
Rebberg ou vignoble. Sur ces coteaux sont l'hô- 



MULHOUSE 77 

pilai militaire, un intéressant jardin d'horticul- 
ture appartenant à une association qui ouvre 
l'établissement à ses membres seuls et, au som- 
met, un jardin zoologique, remarquable surtout 
par sa situation. Créé par la Société indus- 
trielle, il a été acquis par la ville qui a ouvert 
pour son entretien un crédit important. Quant au 
jardin d'horticulture, les dépenses sont telles 
que l'on envisage l'abandon de cette promenade. 
Le jardin zoologique confine au Tannenwald, 
petite forêt municipale peuplée surtout d'admi- 
rables hêtres, malgré son nom qui correspond à 
IsL pinède de nos provinces du Midi. De la lisière 
on jouit d'une vue étendue sur le Jura, les 
Vosges, la Forêt-Noire, la grande tache verte 
que fait la Hart au sein de la plaine d'Alsace et, 
au premier plan, la ville. Celle-ci, très vaste, sou- 
dée par des routes bordées de maisons aux bourgs 
de la banlieue : Riedisheim, Brunstatt, Dornach, 
Lutterbach, Pfastatt, Illzach. Tout le pourtour 
de l'énorme cité est peuplé d'usines dressant très 
haut leurs cheminées d'où s'échappe sans cesse 
une fumée qui pèse sur le paysage. D'autres grou- 
pes de manufactures se montrent dans la plaine, 
dominant les toits de villages et de bourgs qui 
sont en réalité les prolongements de Mulhouse. 
Au dernier recensement la ville comptait plus de 



78 HAUTE-ALSACE 

94 000 habitants; avec ses faubourgs immédiats, 
ceux qui font partie de la même nappe de mai- 
sons, le nombre atteint 120000 âmes('). Le 
tableau de l'énorme ruche serait très beau si le 
nuage de fumée qui plane sans cesse sur elle ne 
faisait peser quelque tristesse. 

Il faut monter au vignoble à l'aurore, pendant 
l'été, avant que la vie ait repris possession de la 
ville. Alors les fumées ne s'élèvent point encore, 
les chauffeurs n'ayant pas poussé leurs feux 
pour donner la vie aux milliers d'engins méca- 
niques qui font la fortune de Mulhouse. Le soleil 
qui se lève derrière la Forêt-Noire laisse dans 
l'ombre le grand massif souabe formant écran, 
mais il jette déjà une lumière vive sur les pentes 
des Vosges que l'on voit surgir d'un rideau 
transparent de vapeurs ; on distingue nettement 
tous les toits de la ville, les voies sinueuses du 
Mulhouse primitif, les artères régulières de la 
ville nouvelle se découpant comme un damier et 
le paysage garde une douceur infinie ; il la per- 
dra à mesure que les grandes cheminées vomi- 
ront leurs noirs nuages produits par la houille. 

Le vignoble échappe à ce voile, aucune ma- 



I. Mulhuusf*, 94510; Dornach, 8 43o ; Lutterbach, 2817; Pfa- 
statt, 2988; Illzach, 2910; Riedisheim, 4 585; Brunstatt, 3899. 



MULHOUSE 79 

niifacture ne souille d'un écran fuligineux les 
opulentes villas et les jardins fleuris, égayés de 
pelouses. Près de la hêtraie du Tannenwald un 
réservoir accumule les eaux puisées dans les 
sables et les galets filtrants des bords de la 
Doller; cinquante mètres plus bas, un second 
réservoir, autrement vaste, est couvert de pe- 
louses et de massifs fleuris, là sont les machines 
de distribution d'eau ; la terrasse est un mer- 
veilleux observatoire sur la cité, la plaine et les 
monts. 

La population ouvrière des usines n'est pas 
toute résidante à Mulhouse; des multitudes d'ou- 
vriers habitant les campagnes, viennent chaque 
matin par les chemins de fer qui organisent des 
trains spéciaux dits Spatzenzûge ou « trains des 
moineaux » et les tramways ; leur arrivée est 
l'éveil de la ruche, à leur flot s'ajoute celui des 
Mulhousiens; par toutes les artères cette foule 
laborieuse se porte vers les fabriques dont cer- 
taines reçoivent les travailleurs par centaines, 
par milliers même. 

Ces établissements ont fait Mulhouse et conti- 
nuent le développement énorme de l'ancienne 
bourgade rurale adoptée comme pupille par les 
cantons suisses et formant, accrue d'un seul des 
villages voisins, Illzach, une république quitrai- 



8o 



HAUTE-ALSACE 



tait de pair avec de grands royaumes comme la 
France. En réalité ces manufactures sont Mul- 
house elle-même ; après avoir décrit l'aspect 
général de la grande ville travailleuse, il faut dire 
ce qu'est cette industrie, son rôle considérable 
dans l'existence économique de l'Alsace et de la 
France. Même après l'annexion, en effet, Mul- 
house a conservé son influence française ; elle a 
essaimé à Belfort, à Giromagny, à Héricourt, dans 
toute la trouée qui conduit en Franche-Comté et 
en Bourgogne, elle a essaimé encore prodigieu- 
sement dans les vallées vosgiennes restées fran- 
çaises. L'histoire de la fabrique de Mulhouse 
reste donc celle de la grande patrie gauloise. 

Usines, ateliers, magasins sont les véritables 
monuments de l'active cité. A peine, en dehors 
des églises et des autres édifices que j'ai signa- 
lés, trouverait-on quelques constructions dignes 
d'intérêt et ne relevant pas de l'industrie. La 
place de la Réunion sur laquelle est l'hôtel de 
ville et qui reste le centre de la vie locale, bien 
que le mouvement se porte surtout vers la porte 
de Bàle, a quelques demeures intéressantes telles 
que l'ancien poêle, siège dune corporation des 
tailleurs, et l'ancien /»o^Ve des vignerons, puis la 
maison à tourelles où naquit Mathieu Mieg, dit 
le Chroniqueur, auquel Mulhouse doit d'intéres- 



MULHOUSE 8l 

santés études sur son passé. Les travaux d'édi- 
lité, la percée de voies, la couverture des ca- 
naux, le désir des bourgeois de posséder des 
demeures plus confortables que celles de leurs 
pères ont fait disparaître beaucoup d'anciens 
logis qui donneraient à la ville un caractère de 
pittoresque un peu trop absent aujourd'hui. 

Il ne faut donc pas chercher l'originalité de 
Mulhouse dans les souvenirs du passé ; la carac- 
téristique de la ville, son grand honneur, ce qui 
l'a rendue célèbre, ce sont les œuvres sociales 
créées par les citoyens éminents qui, pendant 
un siècle, ont fait de la pauvre Mulhausen une 
des plus opulentes cités du monde. Nulle part 
on n'a autant accompli pour l'ouvrier, avec plus 
d'ampleur et de persévérance. Si le résultat n'a 
pas répondu à tous les efforts, si les cités ou- 
vrières par exemple ont singulièrement dévié 
de leur but, la faute n'en est pas à leurs créa- 
teurs. Ceux-ci, pour leur initiative et leur lar- 
geur de vues, méritent de rester au premier 
rang des bienfaiteurs de l'humanité. Tout ce que 
l'on a fait ailleurs dans cet ordre d'idées dé- 
rive de la belle conception dont nous verrons 
bientôt l'état actuel en allant visiter les quar- 
tiers entre TIll et la DoUer. 



HAUTE-ALSACE 



LE COTON A MULHOUSE 



Histoire de la fabrique de Mulhouse. — Schmaitzer, Kœchlin et 
DoUfus. — L'impression des colonnes. — Apparition de la fila- 
ture et du tissage. — Les dessinateurs et les coloristes. — 
Effets de la Révolution. — La barrière douanière. — Annexion 
de la république de Mulhouse à la France. — Développement, 
de l'industrie sous le régime français. — Apparition des ma- 
chines et de la vapeur. — La peigneuse Heilmann. — Les trois 
branches de la fabrique : filature, tissage, impression. — Dis- 
parition du tissage à bras. — Visite des établissements Kull- 
mann. 

Ensisheim. Août. 

Aucune cité industrielle n'a des parchemins 
aussi précis que ceux de Mulhouse. L'histoire 
de sa fabrique a séduit la plupart des économis- 
tes. A Mulhouse même, les chroniqueurs locaux 
se sont plu davantage à nous dire comment est né 
et a crû ce centre de travail qu'à rechercher les 
détails pittoresques sur la vie des aïeux. On a 
suivi pas à pas tous les progrès des manufactu- 
res, et cette étude se poursuit grâce à la Société 
industrielle, malgré l'émigration vers la France 



LE COTON A MULHOUSE 83 

des chefs de ces grandes entreprises qui jetèrent 
tant d'éclat. Les noms glorieux et vénérés de 
Mulhouse l'ont place, hélas ! à la société par ac- 
tions ayant à sa tête bien souvent des ingénieurs 
d'origine helvétique. 

Les peintures de l'hôtel de ville représentent 
le serment des trois Suisses, origine de la Hberté 
des cantons auxquels Mulhouse s'allia jusqu'au 
moment où elle devint cité française. On pour- 
rait placer une autre trinité parmi ces fresques, 
celle de Jean-Jacques Schmaltzer, Samuel Kœch- 
lin et Jean-Henri Dollfus, qui créèrent la pre- 
mière manufacture de toiles peintes ou d'in- 
diennes, industrie demeurée la principale de 
Mulhouse et de sa région. Il y avait bien eu déjà 
une tentative en 1740, mais elle n'avait pas 
réussi. 

L'association se fît en 1746, alors que Mul- 
house était à peine peuplé de 3 000 à 4 000 
âmes. Les habitants se bornaient à commercer 
avec les campagnes voisines; quelques tisserands 
faisaient un peu de drap, d'autres tissaient du 
ruban, mais, en somme, il n'y avait pas de ma- 
nufacture. L'idée de faire des toiles peintes vint 
à Schmaltzer, qui avait remarqué cette fabrica- 
tion en Suisse et constaté quelle source de for- 
tune elle était pour ce pays. Il s'aboucha avec 



"84 HAUTE-ALSACE 

Kœchlin, riche bourgeois, qui fournit les fonds, 
c'est-à-dire un médiocre capital de l\o ooo fr. ; ils 
appelèrent à eux le peintre DoUfus pour faire les 
dessins. 

Industrie patriarcale, on se bornait à disposer 
les teintes au pinceau sur le tissu de coton, tiré 
de l'Inde par l'intermédiaire des Anglais, et sur- 
tout de Suisse. Mais de bonne heure on employa 
des « moules », planches gravées qui dessinaient 
les traits, entre lesquels on répartissait les cou- 
leurs à l'aide du pinceau. Les auteurs de la belle 
Histoire documentaire de l'industrie de Mulhouse j 
dont je suis le texte dans ce résumé, disent que 
les cotonneSj mélange de coton et de lin, venaient 
d'Orange. C'est là un fait assez singulier en appa- 
rence, car il ne reste guère de trace de l'industrie 
du tissage dans cette principauté de la maison 
de Nassau devenue partie du Dauphiné en 1702. 
Cependant on y montre encore les bâtiments de 
la grande fabrique Wetter, qui fut la plus consi- 
dérable manufacture de toiles peintes, depuis le 
milieu du dix-huitième siècle jusqu'à 1789. 

Au début, les trois créateurs n'avaient que peu 
de teintes à leur disposition; bientôt ils purent 
attirer dans leurs ateliers un ouvrier de Ham- 
bourg, qui leur enseigna l'usage des mordants 
permettant de fixer les trois nuances : rouge, 



LE COTON A MULHOUSE 85 

noir, violet. Puis les ouvriers venus de Suisse 
pour trouver du travail apportèrent leur contin- 
gent de procédés : peu à peu la production se 
développa. Les trois associés se séparèrent bien- 
tôt pour avoir chacun leur manufacture ; des 
maisons rivales se créèrent à leur exemple. En 
1768, c'est-à-dire moins de trente ans après, on 
comptait quinze maisons; plusieurs avaient éta- 
bli des succursales dans les vallées vosgiennes. 
Dès 1762, on voit apparaître la filature et le 
tissage du coton qui supprimèrent le tribut payé 
à la Suisse ; le nom d'un des premiers fabri- 
cants, Mathias Risler, nous est parvenu. 

A cette époque, les fîlateurs des Vosges don- 
naient seulement des fils grossiers : on ne pou- 
vait donc tisser que des toiles communes ; les 
étoffes plus fines continuaient à être tirées d'O- 
range et de Zurich. Quant au dessin, partie la 
plus importante de la fabrication, il eut de bonne 
heure une grande réputation permettant à Mul- 
house de trouver des débouchés. D'excellents 
artistes palliaient le peu de variété de leur pa- 
lette par l'originalité du sujet. Quand, à force de 
recherches, la fabrique fut en possession de 
quatre à cinq couleurs, quand l'impression eut 
complètement remplacé le pinceautage, les toiles 
peintes mulhousiennes se répandirent rapide- 



86 



HAUTE-ALSACE 



ment au dehors. Le prix modeste des produits 
ornés, i fr. le mètre, donnait à tout le monde 
les moyens de posséder des tissus qui, sous la 
marque indienne, étaient inabordables à la plu- 
part des bourses. 

Le goût des artistes eut donc une part prépon- 
dérante dans la Faveur qui accueillit ces étoffes ; 
il amena peu à peu l'abandon des toiles peintes 
de rinde dont les dessins, appliqués seulement 
au pinceau, avaient un caractère très hiératique, 
alors que Mulhouse était servie par la variété 
des sujets empruntés à la flore. Aussi le déve- 
loppement allait croissant, malgré la barrière de 
douanes qui entourait la petite répubhque, mal- 
gré les protestations des fabricants français et 
alsaciens qui ne cessaient de réclamer et d'obte- 
nir des mesures pour restreindre la concurrence 
de Mulhouse. Mais la contrebande était facile et 
l'active cité parvenait à pénétrer sur le domaine 
interdit. 

Cependant, les réclamations de l'étranger de- 
venaient vives. En 1786, la prohibition avait 
des effets si graves que la république envoyait 
une mission à Paris pour obtenir la faculté d'in- 
troduire quarante mille pièces de toiles pein- 
tes; cette faveur fut accordée, mais non renou- 
velée. 



LE COTON A MULHOUSE 07 

Malgré ces entraves, l'industrie prospérait. En 
1780, des ouvriers coloristes, attirés d'Augs- 
bourg, où la maison Schulé était parvenue à une 
rare perfection, enseignèrent l'art d'aviver les 
teintes, de les rendre plus solides. Quand éclata 
la Révolution française, la fabrique de Mulhouse 
était en possession de tous ses moyens, il ne lui 
manquait plus que la machine. On comptait 
vingt-deux fabriques dans le pays qui allait deve- 
nir le Haut-Rhin ; la production atteignait deux 
cent mille pièces, moins de quatre millions de 
nos mètres actuels, à peine la production d'une 
petite fabrique actuelle ; les usines modernes pro- 
duisant, à elles seules, trois fois et demie la 
quantité que les vingt-deux fabriques d'alors, ne 
sont pas rares ! 

La Révolution fut une dure époque pour Mul- 
house; elle respecta l'autonomie de la petite Ré- 
publique, mais en s'efforçant d'amener celle-ci à 
solliciter elle-même l'annexion. En 1792, la bar- 
rière douanière devint une véritable muraille : 
aucun produit des manufactures ne pouvait sor- 
tir, tous les objets nécessaires à la vie étaient 
frappés de droits prohibitifs, car il y avait des 
taxes à l'entrée de même qu'à la sortie. Rien 
plus, il était interdit aux citoyens français de 
pénétrer à Mulhouse sans passeport. Quiconque 



55 HAUTE-ALSACE 

enfreignait cette défense était traité comme 
émigré. La Suisse intervint, en 1794, et obtint la 
faveur de l'entrée en franchise des matières pre- 
mières et de la sortie des tissus fabriqués sous la 
tutelle d'acquits-à-caution. Mais ces conditions 
ne furent pas maintenues en 1796 : le Direc- 
toire fit comprendre à la république mulhou- 
sienne qu'elle devait renoncer à son indépen- 
dance. En 1798, les habitants, acculés à cette 
extrémité, se soumirent enfin, avec une tristesse 
profonde. 

Une telle rigueur devait avoir un résultat 
merveilleux pour Mulhouse. C'était l'indépen- 
dance de cet Etat de 6000 âmes complètement 
perdue, la ville descendait au rang de chef-lieu 
d'un canton du Haut- Rhin, mais, au lieu de 
barrières douanières, elle voyait s'ouvrir l'im- 
mense marché français accru d'année en année 
par le développement territorial de la Répu- 
blique, puis de l'Empire. Mulhouse allait deve- 
nir un des plus grands centres manufacturiers 
du monde. Pourtant, en 1826, il n'y avait encore 
que 10 000 habitants, mais le Dictionnaire de 
Vosgien constatait à ce moment un « accroisse- 
ment rapide ». 

L'industrie de l'indienne, que, pendant la même 
période^ Oberkampf avait portée à un si haut de- 



LE COTON A MULHOUSE 89 

gré de prospérité à Jouy('), demeurait la base de 
la fortune de Mulhouse. Celle-ci entrait dans des 
voies nouvelles par les connaissances chimiques 
de plus en plus répandues. Un des fabricants, 
Jean-Michel Haussmann, avait été chimiste à 
Augsbourg chez le baron de Schulé, dont il avait 
épousé la fille ; revenu en Alsace, où il fut l'un 
des fondateurs des usines du Logelbach, il appli- 
qua sa science aux couleurs d'impression et de 
teinture et dota l'industrie de puissants moyens 
d'action. Au commencement de l'Empire, un des 
Kœchlin introduisit la machine à imprimer à 
l'aide de rouleaux de cuivre dont on se servait à 
Jouy. Chaque année vit un progrès, surtout pour 
les couleurs. On fut bientôt fort loin des pauvres 
trois nuances dont on avait dû si longtemps se 
contenter. Désormais les progrès se font à pas 
de géants dans toutes les branches; la vapeur, 
les métiers mécaniques, la découverte constante 
de colorants nouveaux amènent la fabrique de 
Mulhouse à sa grandeur actuelle. Elle ne se 
cantonne plus dans l'indienne. La fdature et le 
tissage du coton, la filature de la laine, la fabri- 
cation des produits chimiques, la construction 



I. Sur Oberkampf et la manufacture de Jouy-en-Josas, voir la 
46^ série du Voijaje en France, chapitre V. 



go HA LJ TE-ALSACE 

des machines à vapeur et des métiers pour tex- 
tiles ont ouvert d'autres horizons, mais l'im- 
pression sur cotonnade, aïeule de cette indus- 
trie si variée, n'en reste pas moins la gloire de 
la cité. 

Pourtant, ce n'est pas par elle qu'il convient 
d'entreprendre la description de l'activité mul- 
housienne. La ville, réduite au début à imprimer 
seulement des tissus tirés du dehors, produit 
elle-même, bien au delà de ses besoins, les filés 
et les tissus nécessaires. C'est donc par la mise 
en œuvre du coton brut qu'il faut commencer 
cet aperçu. 

Ces cotons, Mulhouse les reçoit facilement au- 
jourd'hui, grâce aux voies ferrées, mais jadis il 
fallait des transports onéreux pour les conduire 
des ports de débarquement au confluent de l'ill 
et de la Doller. Aussi est-ce merveille que Mul- 
house ait pu devenir de bonne heure un des 
grands centres cotonniers de l'Europe. 

Gomme je l'ai déjà dit, l'impression des in- 
diennes fit naître la filature et le tissage. L'es- 
prit entreprenant auquel on dut un si rapide dé- 
veloppement de l'impression ne fît pas défaut à 
la mise en œuvre du coton brut. Dès 1762, Ma- 
thias Risler faisait filer le coton à la main dans 



LE COTON A MULHOUSE QI 

les Vosges, et montait un tissage pour utiliser 
ces fils ; atelier modeste, ne tenant guère de 
l'usine. Il ne produisait qu'un tissu grossier em- 
ployé pour les articles à bon marché. Puis, la 
filature mécanique ayant fait son apparition à 
Paris, Mulhouse s'alimenta de filés français. En 
1802 seulement se créait une filature méca- 
nique à Wesserling ; d'abord les machines furent 
mues à bras, ensuite par des chevaux ou des 
bœufs. 

La première machine à vapeur apparaissait en 
181 2, installée à Dornach par la maison Dollfus- 
Mieg, qui a jeté un si grand éclat sur la fabrique 
mulhousienne ; humble début, cette machine de 
10 chevaux, remplacée en 1819 par une autre 
de 3o à 4o chevaux ! 

La filature avait alors pris un développement 
considérable, à l'aide de métiers dont les élé- 
ments étaient tirés de Paris; même, dès 18 17, 
on parvenait à produire les fils fins jusqu'alors 
tirés de Saint-Quentin et de Tarare. Si rapide 
était le progrès, que des ateliers de construction 
se créaient, en 1818, à Cernay, pour la fabrication 
des métiers à filer; d'autres se fondaient en 1826. 
A cette date il n'y avait plus de métiers à filer à 
bras. La force hydraulique dans les vallées des 
Vosges, la vapeur dans la plaine transformaient 



92 HAUTE-ALSACE 

les conditions de l'industrie. La filature et le tis- 
sage progressaient sans relâche avec plus ou 
moins d'activité, selon la situation commerciale 
et le prix des cotons. Aux matières premières 
communes venues de l'Inde, on avait ajouté le 
beau coton d'Egypte dit Jumel et les admirables 
Géorgie longue soie. 

Le matériel se perfectionnait sans cesse; dans 
cette voie, Mulhouse encore eut une belle part: 
c'est à l'un de ses enfants, Josué Heilmann, que 
l'on doit la peigneuse, dont l'application a été 
l'un des plus grands progrès de la filature. Aussi, 
en dépit d'une situation bien moins favorable 
que celle de Rouen, Mulhouse atteignit une si- 
tuation prépondérante dans l'industrie coton- 
nière française. Elle a un rang semblable dans la 
production de l'Empire allemand, auquel l'a rat- 
tachée une guerre funeste. 

Le tissage a suivi une marche correspondante. 
De Mulhouse où, le premier, Mathias Risler avait 
groupé des métiers ou ateliers, il se répandit 
dans toutes les campagnes voisines, remplaçaiit 
la laine sur le métier des tisserands. Là encore, 
l'atelier groupa rapidement les ouvriers, le moin- 
dre village en possédait : « quelques-uns dix, 
d'autres allaient à soixante, parfois même à 



LE COTON A MULHOUSE 98 

ceiit(') )). Pas de chef d'industrie, mais des en- 
trepreneurs, tâcherons ou contremaîtres qui four- 
nissaient les métiers aux tisseurs et prélevaient 
sur le travail une légère commission. Les fabri- 
cants leur envoyaient la chaîne encollée et les 
fils. Quant aux ouvriers, c'étaient des paysans 
dont la production variait selon le travail à effec- 
tuer aux champs. Pendant les gros labeurs agri- 
coles, il était bien des ateliers oii la navette ne 
battait plus. 

Ces mœurs patriarcales de l'industrie ont dis- 
paru. Le dernier métier à bras a cessé de fonc- 
tionner à Dolleren en 1898; il a eu les honneurs 
de la reproduction photographique dans les vo- 
lumes de la Société industrielle. Les grandes usi- 
nes ont remplacé l'atelier bas, à demi enterré, où 
le métier était à même le sol battu afin d'assurer 
à la salle l'état hygrométrique exigé pour le tis- 
sage. D'abord on construisit de hautes bâtisses, 
à plusieurs étages percés d'innombrables fenê- 
tres. Mais quand l'emploi des grands métiers 
à filer, nécessitant beaucoup d'espace et de 
lumière, se fut généralisé, on en vint à construire 



I . Histoire documentaire de l'industrie de Mulhouse et de ses 
environs, publiée par la Société industrielle. Tous les détails his- 
toriques et statistiques que je donne sur la région mulhousienne 
sont résumés d'après ce bel ouvrage* 



94 HAUTE-ALSACE 

des usines à un simple rez-de-chaussée, avec pi- 
gnons multiples en dents de scie et grands toits 
vitrés. La première installation de plain-pied fut 
faite à Isenheim en t85i ; le toit, au lieu d'être 
transparent, était une voûte recouverte de terre, 
pour conserver l'humidité nécessaire. 

Malgré les surfaces considérables exigées par 
une telle organisation, on a trouvé avantage à ce 
système, qui permet de répartir facilement les 
longs métiers de 800 à i 000 broches, de sur- 
veiller d'un coup d'œil toute une série d'ateliers, 
de disposer rationnellement les transmissions. 
Pour de pareilles manufactures, la ville même ne 
convenait guère ; aussi une émigration à la péri- 
phérie et même en de lointains villages se fit-elle. 
A Mulhouse même il reste peu des usines primi- 
tives ; par contre, il en est encore dans les vallées. 

Aujourd'hui on revient aux usines à étages, 
mçiis sur des données nouvelles. Le fer et le ci- 
ment armé permettent d'établir des construc- 
tions très hautes à l'abri du feu, de multiplier 
les fenêtres en assurant un éclairage aussi par- 
fait que dans l'usine à rez-de-chaussée. On a ob- 
tenu ainsi des constructions monumentales de 
grande allure, saines, claires, où l'industrie se 
présente dans toute sa puissance et sa majesté. 

Un des établissements qu'il m'a été donné de 



LE COTON A MULHOUSE qS 

visiter résume au plus haut degré cette i)eauté 
sévère et ses avantages. C'est celui de M. KuU- 
mann à Wittenheim. Je le prendrai pour type 
dans ma brève description de la filature et du 
tissage du coton en Alsace. 

Wittenheim est un village de la plaine de l'Ill, 
relié à Mulhouse par une ligne de tramway 
aménagée pour le transport des houilles et autres 
marchandises enlevées sur les quais du bassin 
ou dans la gare de Mulhouse. La route n'est 
guère qu'une rue, long faubourg formé par 111- 
zach, Kingersheim et Wittenheim. La plaine, 
d'un sol assez maigre, parsemée de petits bois 
que l'on peut considérer comme des démembre- 
ments de la Hart, est sillonnée par la rivière tor- 
tueuse, polluée par les déjections des fabriques, 
où vient se jeter la Doller. Sur la rive droite de 
rill, un autre bourg industriel : Sausheim, puis 
de gros villages sont traversés par le tramway à 
vapeur d'Ensisheim. Paysage placide, embrumé 
par la fumée des usines, mais agrandi à l'hori- 
zon par les grandes cimes de la Forêt-Noire et 
des Vosges, barré à l'est par la sombre ligne des 
taillis de la Hart. 

Si les établissements Kullmann ont leur prin- 
cipal groupe à Wittenheim, les usines plus 
anciennes de Mulhouse et de Wildenstein conti- 



96 HAUTE-ALSACE 

nuent à faire partie de cette grande entreprise. 
Wiltenheim est intéressant par l'ampleur de 
l'installation, l'application de tous les principes 
les plus récents pour la distribution de la force 
et de la lumière, l'hygiène des ateliers. A côté 
des ateliers à simple rez-de-chaussée couvrant 
une étendue énorme, se dresse un gigantesque 
bâtiment de fer et de ciment, flanqué de tours 
carrées, donnant l'illusion d'une forteresse, mais 
d'une forteresse dont les murs seraient de verre, 
tant sont innombrables et hautes les fenêtres des 
trois étages. Pas de toit, une terrasse régulière 
qui est la grande originalité de la construction. 
Quand on est monté à la partie supérieure, dans 
l'une des tours ou, plutôt, pavillons en saillie, 
on découvre avec stupéfaction que la terrasse 
est une pièce d'eau 1 Là se rendent et se refroi- 
dissent les eaux de condensation. Le directeur 
a lancé une barque sur le bassin et peut se 
livrer au canotage à 20 mètres au-dessus du sol, 
pendant que, sous le plafond de ce lac aérien, 
travaillent sans cesse les métiers agiles. L'indus- 
trie laisse bien loin les jardins suspendus de 
Sémiramis ! Ce système préserve des froids de 
l'hiver, des chaleurs de l'été et assure une effi- 
cace protection contre l'incendie. 

Les ateliers répondent par leur étendue et 



LE COTON A MULHOUSE 9-7 

leur installation à ce majestueux aspect exté- 
rieur. En d'immenses magasins sont amenées les 
balles de coton, dont le contenu est mélangé au 
fur et à mesure des besoins pour aller subir la 
première opération dite du battage, effectuée 
par les ouvreuses et les batteuses, machines qui 
disposent le coton en nappe, Vouurenf, le débar- 
rassent des impuretés : feuilles, graines, pous- 
sières. Ces intéressants engins ont fait dispa- 
raître une des opérations les plus pernicieuses à 
la santé de l'ouvrier : le battage à la main à l'aide 
de baguettes qui subsista jusqu'en 1 855, du 
moins pour les plus beaux cotons, les brins les 
plus longs et les plus soyeux. D'appareil en 
appareil, le coton, suivant une série de tambours, 
se présente en nappes de plus en plus pures et, 
finalement, est disposé en rouleaux envoyés aux 
machines cardeuses qui achèvent le nettoyage, 
défont les nœuds, démêlent les fibres et dispo- 
sent enfin le textile dans de grands pots de 
métal ou coïlersj sous la forme de longs et larges 
rubans infiniment soyeux au toucher. 

Dans les puissantes usines modernes, comme 
celle de Wittenheim, les salles de carderie avec 
leur prodigieuse longueur, leurs allées bordées 
de cardeuses, la multitude de courroies qui don- 
nent la vie, sont un des plus beaux spectacles de 

HAUTE-ALSACE 7 



gS HAUTE-ALSACE 

l'industrie humaine. Ces machines accomplis- 
sent avec une merveilleuse dextérité un travail 
fastidieux et rebutant pour les doigts de l'homme. 
Cependant le produit n'est pas parfait encore ; 
pour l'amener au degré nécessaire à la filature, il 
faut le peigner. Parce mot on entend l'opération 
ayant pour but d'achever le nettoyage et de 
classer les brins d'après leur longueur après 
avoir achevé de les redresser. De bonne heure 
on put effectuer cette opération à l'aide de ma- 
chines pour la laine, le chanvre et le lin, mais 
les longues soies de coton semblaient repousser 
tout contact mécanique ; il fallait peigner à la 
main. Josué Heilmann, comme je l'ai dit, tenta 
de résoudre le problème. Cet industriel avait 
voué toute sa vie à de semblables recherches, 
négligeant ses propres intérêts pour cela. En 
1843, un prix de 10 000 fr. avait été promis par 
un manufacturier de Guebwiller, M. Bourcart, à 
celui qui découvrirait une peignease mécanique. 
Heilmann, au bout de deux ans de recherches, 
avait réussi. Mais il n'avait pas les ressources 
nécessaires à l'exécution de ses machines. Il 
trouva dans M. Nicolas Schlumberger une aide 
efficace. La nouvelle machine n'était pas encore 
répandue quand, en i848, Heilmann mourut. 
L'inventeur n'eut donc pas la joie de recevoir un 



LE COTON A MULHOUSE 99 

prix de 1 2 000 fr. décerné par la Société natio- 
nale d'encouragement à l'industrie sur la fonda- 
lion du marquis d'Argenteuil; cette récompense 
fut accordée à ses enfants, qui jouirent d'ailleurs 
du succès de tant d'eiïbrts, car la peicjneuse 
Heilmann se répandit dans le monde entier; les 
Anglais tinrent même à honneur de punir sévè- 
rement toutes les contrefaçons qui se produisi- 
rent chez eux. 

Un autre ingénieur alsacien, Emile Hubner, 
produisait à son tour une peigneuse circulaire 
qui a rendu d'immenses services. Grâce à ces 
inventions, la filature fut mise en possession de 
matières premières parfaites. 

En sortant des peigneuses, les rubans de coton 
sont soumis à l'étirage ou laminage, à l'aide de 
machines, fort simples cette fois, qui étirent le 
fil, le doublent, retirent encore et, finalement, 
assurent aux rubans une extraordinaire sou- 
plesse. Ainsi affiné, le coton est envoyé aux bancs 
à broches, qui continuent l'étirage et donnent 
au ruban devenu mèche un commencement de 
torsion. Ce premier fil, imparfait, se renvide 
sur des broches disposées sur des machines ou 
buncs. Les vastes salles où ces engins sont mis 
en mouvement produisent une impression saisis- 



lOO HAUTE-ALSACE 

santé par le murmure de chaque broche multi- 
plié par dizaines de milliers, les bancs ayant 
jusqu'à douze cents broches chacun. La broche, 
on le sait, est devenue la base des statistiques 
de l'industrie textile : c'est par le nombre de ces 
petits engins que Ton a pris coutume d'évaluer 
l'importance d'une usine ou d'un groupe indus- 
triel. Ainsi, en 1900, l'ancien Haut-Rhin ou 
Haute-Alsace, c'est-à-dire la région de Mulhouse 
étendue jusqu'à Colmar, possédait 949 098 bro- 
ches. La France actuelle en compte 6i5oooo. 
La région de Mulhouse renfermait quinze fila- 
tures. 

En sortant des bancs à broches, la mèche se 
rend au métier à liler mule-jenmj primitif, ou 
mule-jenny perfectionné sous le nom de self- 
acting, eux-mêmes remplacés peu à peu par le 
métier continu à anneaux dit ring-throstles. Je 
n'entrerai pas dans des détails techniques sur la 
filature, me bornant à rappeler qu'une broche 
mécanique fait six mille tours à la minute, alors 
que la fileuse à la main la plus habile n'obte- 
nait guère plus de soixante tours de fuseau. 

Le métier à filer est, une des plus admirables 
conquêtes de l'industrie humaine, une de celles 
qui étonnent et émeuvent le plus par la délica- 
tesse même du travail exécuté. Ce qui deman- 



LE COTON A MULHOUSE TOI 

dait un si long apprentissage et tant de soins 
chez le fileur, se fait ici avec une rapidité 
merveilleuse : on dirait que la machine vit et 
pense. Dans la mise au point de cette invention, 
Mulhouse a encore un rôle glorieux : bien des 
améliorations de détail, parfois capitales, sont 
l'œuvre de ses constructeurs. 

La filature se complète par le retordage, qui a 
pour but de réunir en un fil plus résistant deux 
ou plusieurs fils simples transformés ainsi en fil 
à coudre ou fils similaires. 

De la filature, le fil passe au tissage, très sou- 
vent dans la même usine, d'autres fois dans des 
établissements spéciaux qui achètent les filés. A 
Wittenheim, le travail se poursuit jusqu'à la 
production du tissu, avec la même ampleur et 
un outillage répondant aux derniers perfection- 
nements. J'y ai suivi le bobinage, c'est-à-dire 
le renvidage des fils sur bobine, leur faisant 
subir un dernier nettoyage. Les bobines sont 
envoyées ensuite à l'ourdissage, où des ouvrières, 
qui semblent douées d'une patience de saintes, 
disposent le fil en chaîna. La chaîne une fois 
obtenue va au parage, qui revêt chaque fil d'une 
matière agglutinante le rendant lisse et poli et 
lui donnant assez de consistance pour résister 



102 irAUTP>ALSACE 

au frottement du peigne entre les dents duquel 
passeront les brins. La machine, intervenue pour 
le parage et Tencollage, exécute le travail avec 
une précision et une dextérité extraordinaires, 
et, grâce à des tambours chauffés, sèche presque 
instantanément les fils de chaîne. Les ateliers 
d'encollage ne sont pas les moins intéressants 
d'une usme. 

Ainsi préparée, la chaîne va au rentrage, 
où chaque fil est passé entre les dents du pei- 
gne, opération après laquelle le tissage a enfin 
lieu. 

Le métier mécanique est roi incontesté main- 
tenant. On le renferme par centaines dans d'im- 
menses salles où il agit à grand bruit. Le tapage 
est tel que Ton est assourdi, incapable d'enten- 
dre la voix d'un voisin. Peu à peu on se fait à ce 
vacarme, on est séduit par cette multitude d'en- 
gins qui, sans cesse ni arrêt, font voler la navette 
entre les fils de la chaîne et, rapidement, mon- 
trent la nappe de tissu qui s'enroule sur le rou- 
leau. 

L'étoffe, en sortant de l'atelier, va maintenant 
subir les diverses opérations de blanchiment et 
d'apprêts; autour de Mulhouse, elle sera trans- 
formée en toile peinte ou indienne. Comme on 
l'a vu, c'est la préparation de ces indiennes qui 



LE COTON A MULHOUSE I03 

a l'ail naître la filature et le tissage du cotou, la 
première avec près d'un million de broches et 
7 3i3 ouvriers, la seconde avec i8 869 métiers et 
10 780 ouvriers ('). 



I. Chiffres de igoo pour le rayon industriel de Mulhouse, ne 
comprenant pas Ribeauvillé, Colmar et Sainte-Marie-aux-Mines. 



VI 



INDUSTRIES MULHOUSIENNES 



L'impression des tissus. — État actuel. — Le dessin et la gra- 
vure. — Blanchiment, teinture et apprêts. — Produits chi- 
miques. — La laine. — Filature de laine peignée. — Filature 
et tissage de la soie. — La mécanique. — Ateliers de cons- 
truction. — Les locomotives sur les premiers chemins de fer. 
— La banlieue de Mulhouse. — Dornach, ses usines, les ateliers 
photographiques de Braun. — Lutterbach et Pfastatt. — La 
papeterie de l'Ile Napoléon. 



Ile Napoléon. Août. 

L'impression sur étoffes, c/est-à-dire la pro- 
duction de l'indienne, qui a fait naître Mulhouse 
à la vie industrielle, demeure une des branches 
les plus considérables de l'activité locale ; par 
elle Mulhouse et ses satellites sont en quelque 
sorte des villes d'art. Leurs dessinateurs produi- 
sent des œuvres qui, pour être fugitives, n'en 
sont pas moins gracieuses et dénotent un goût 
et une originalité toujours en éveil. Ainsi que 
par le passé, les chimistes continuent à recher- 
cher des teintes et des effets nouveaux soit par 



INDUSTRIES MULIIOUSIENNES Io5 

l'application directe des couleurs, soit par les 
réactifs, les « mordants », qui transforment les 
nuances ou les fixent. 

L'impression, comme toutes les autres parties 
de l'industrie textile, est maintenant œuvre mé- 
canique, sauf pour les articles de luxe ou de 
grande dimension demandant des couleurs très 
nombreuses. Alors on travaille encore à la main 
par des méthodes fort anciennes et simples. 

Je ne les ai pas revues sans émotion, ces anti- 
ques tables d'érable ou de sapin, au long des- 
quelles un wagonnet court sur de petits rails, 
conduisant le châssis sur lequel un enfant, 
gamin ou gamine, tireur ou tireuse, étend la 
couleur sur laquelle l'imprimeur posera sa 
planche pour l'enduire avant de la reporter sur 
l'étoffe blanche. Mon émotion se comprendra 
quand j'aurai dit que, dans mon enfance, j'ai été 
tireur pour des parents dans l'impression sur 
soie établie au château de Vizille. Tous les 
miens appartenaient comme ouvriers à cette 
industrie. Mon grand-père maternel à Vizille, 
mon grand-père paternel à Nîmes, mon père, 
mes oncles, la famille entière en un mot vivait 
des salaires donnés par ce métier plus florissant 
jadis qu'aujourd'hui et nécessitant chez l'ouvrier 
un goût que l'emploi des machines a fait dispa- 



I06 HAUTE-ALSACE 

raître. C'est pourquoi la vue des ateliers d'im- 
pression de Mulhouse, me ramenant à plus de 
quarante ans en arrière, m'a si profondément 
ému. 

Ce travail à la main est bien réduit. Avant 
1870 il y avait plus d'une usine où l'on voyait 
600 à 700 ouvriers imprimeurs, hommes ou 
femmes. Dans le rayon de Mulhouse dix-sept 
établissements occupaient 4971 hommes, i 981 
femmes, i 679 enfants. En 1900, il n'y a plus 
que douze usines produisant beaucoup plus, 
avec un personnel infiniment moins nombreux, 
grâce à la machine dont les rouleaux imprimeurs 
disposent rapidement les couleurs. 

Ces machines ont prodigieusement transformé 
l'aspect des ateliers d'impression. Au lieu des 
longues pièces où s'alignaient les tables, du 
bruit sonore et régulier des maillets de fonte 
frappant sur la planche, ce sont de longues files 
d'engins étranges et agiles conduisant les rou- 
leaux gravés sous lesquels les tissus sortent 
revêtus des empreintes de couleurs, ternes, sans 
vie d'abord mais qui, une fois séchés, « vapori- 
sés )) dans de grands cylindres, mécaniquement 
rincés, essorés, séchés, apprêtés, lustrés, mon- 
trent une vivacité, un éclat, une souplesse de 
dessin dont on reste émerveillé. 



INDUSTRIES MULIIOUSIENNES IO7 

Les mécaniciens sont arrivés à une précision 
absolue dans le jeu des rouleaux et la disposition 
des couleurs. Plus même qu'à la filature et au 
tissage, ils ont accompli des miracles. Les chi- 
mistes n'ont pas fait moins, leur palette s'accroît 
sans cesse de produits nouveaux augmentant les 
ressources de l'industrie. 

Le dessin et la gravure, de bonne heure en 
plein essor, n'ont pas dégénéré. Mulhouse qui 
le disputa à Lyon pour l'art, le goût et la science 
de ses dessinateurs, foyer où la plupart des 
villes qui impriment les tissus ou tissent des 
étoffes de couleurs vinrent s'inspirer, Mulhouse 
a encore d'excellents artistes. Cependant ils ne 
font plus que des articles courants, la fabrique 
a recours à des dessinateurs parisiens pour le 
dessin des étoffes d'ameublement et de la haute 
nouveauté. Les artistes mulliousiens n'étaient 
pas seulement dessinateurs de fabrique, beau- 
coup furent de bons peintres dont les tableaux 
figurent avec honneur dans nos musées. 

Les dessinateurs sont groupés en ateliers soit 
particuliers, soit attachés à une fabrique. Ces 
établissements sont considérables parfois, V His- 
toire documentaire cite celui de M. Fernand 
Schaub occupant de soixante à quatre-vingts 
employés. 



1 08 HAUTE-ALSACE 

A un degré au-dessous, — car il n'y a pas 
l'invention, qui est le grand mérite du dessina- 
teur, — vient la gravure, surtout la gravure sur 
rouleaux ; elle occupe 700 à 800 ouvriers se 
répartissant en salaires i 260 000 fr. La gravure 
qui applique sur le rouleau de métal le dessin 
fourni par les artistes est aujourd'hui purement 
mécanique. On obtient les reliefs et les creux 
soit par la machine à moletter, soit par le panto- 
graphe. Beaucoup de graveurs mulhousiens ont 
été ou sont encore de véritables artistes ayant 
grandement contribué au développement de 
cette branche importante de l'industrie. 

La préparation des tissus de coton a néces- 
sité des industries annexes devenues non moins 
florissantes. Le blanchiment, la teinture, les 
apprêts, jadis effectués par les fabricants eux- 
mêmes, sont aujourd'hui concentrés dans quel- 
ques grands établissements où l'on a réuni tous 
les moyens d'action découverts par la chimie 
moderne. « Certaines usines blanchissent jour- 
nellement 4 000 pièces de 100 mètres, de quoi 
pavoiser à neuf, tous les deux jours, la distance 
de Mulhouse à Paris. » On comprend que cette 
organisation colossale ait permis de réduire 
d'une façon aussi prodigieuse les prix de revient. 



INDUSTRIES MULIIOUSIENNES lOQ 

En i84o on payait lo fr. pour blanchir loo mè- 
tres de tissu, aujourd'hui la même opération ne 
revient pas à plus de 60 centimes. La durée du 
travail a également subi une modification consi- 
dérable. Jadis il fallait trois mois, y compris l'ex- 
position sur le pré, pour obtenir un blanc assez 
défectueux. Aujourd'hui, en huit jours, sans 
exposition au pré, ou obtient un blanc parfait et 
des tissus recevant sans défaut de nuances toutes 
les couleurs d'impression ou de teinture. 

Les maisons de blanchiment se livrent aussi 
aux apprêts et à la teinture, industries qui occu- 
pent également des établissements spéciaux. Ces 
diverses annexes de la production cotonnière 
ainsi que l'impression ont amené la création de 
fabriques de produits chimiques devenues bien- 
tôt considérables. A la tête de ces manufactures 
se placent les anciens établissements Charles 
Kestner, de Thann, qui ont englobé deux usines 
mulhousiennes. Nombreuses sont les maisons 
méritant le nom de fabriques de produits chi- 
miques par la variété des articles, plus nom- 
breuses encore les maisons qui se bornent à 
quelque spécialité. Parmi ces dernières, les plus 
importantes fournissent les produits amylacés, 
c'est-à-dire l'amidon et les matières similaires. 
Aux produits chimiques on rattache encore les 



no HAUTE-ALSACE 

savons et corps gras ; dans cette branche la supé- 
riorité pour le chiffre d'affaires revient à la pré- 
paration des huiles à graisser, d'un emploi si 
étendu au sein d'un groupe industriel comme 
Mulhouse. 

L'industrie textile ne se borne pas au coton. 
Mulhouse, petit centre lainier avant que l'im- 
pression des indiennes eût si profondément 
transformé son rôle économique, est aussi de- 
venu, pendant le dix-neuvième siècle, le plus 
grand centre alsacien pour la fdature de laine 
peignée et 'même un des plus grands centres de 
l'Europe, bien que le nombre des établissements 
soit peu considérable ; mais ceux-ci sont énor- 
mes. Le rayon lainier de Mulhouse qui comprend, 
outre la ville, Gernay, Malmerspach et Buhl, 
avec dix usines, possède 4^^^ ooo broches de 
filature et io4 600 broches à retordre. 7 58o ou- 
vriers y sont occupés et la production atteint 
10 400000 kilogr. de filés. On peut juger de 
l'importance de ces chiffres par ce fait que la 
France, où l'on trouve les grands centres de Rou- 
baix, Tourcoing, Fonrmies et Reims, possède 
3 173 000 broches. 

Mulhouse se borne à filer la laine, elle alimente 
de ses lils une grande partie de l'Europe centrale. 



INDUSTRIES MULHOUSIENNES I I I 

Il n'y a dans sou rayon qu'un tissage, celui de 
Guebvviller('). 

La lilature de laine peignée est particulièrement 
intéressante ici, en ce qu'elle est née de toutes 
pièces, voulue par des hommes entreprenants, 
MM. André Kœchlin et C'% les constructeurs 
mécaniciens qui, en i838, installèrent une usine 
destinée à alimenter les tissages locaux produi- 
sant les lainages pour l'impression. Ces hardis 
novateurs importèrent les métiers les plus per- 
fectionnés, en usage à Reims. Le succès fut ra- 
pide, dès l'année suivante naissait une autre 
lilature. La guerre de 1870 trouva la nouvelle 
industrie très prospère et eut pour résultat de la 
développer encore, la frontière nouvelle ne per- 
mettant plus aux produits de Roubaix de péné- 
trer facilement en Alsace. 

Les filatures mulhousiennes de laine sont di- 
gnes des grandes filatures de coton par leur 
ampleur. Celles de l'ancienne maison Schwartz 
aujourd'hui dirigée par MM. Chambaud, où 
j'ai reçu le plus cordial accueil, est un monde. 
Fondée en 1871 seulement, elle renferme pres- 
que le quart des broches de tout le rayon, 90 568 
broches de filature et 19 628 de retordage. On y 



I. Sur Cernay, parje 178; .Malmerspach, page 197 ; Buhl, page 2.33: 



I I 2 HAUTE-ALSACE 

traite chaque jour la laine de 8 ooo moutons, la 
production des fils dépasse deux millions par 
année. Les immenses hangars où viennent s'em- 
magasiner les laines de l'Australie et de Buenos- 
Ayres ne sont pas un des moindres étonnements 
du visiteur. Cette puissante filature est la plus 
grande de l'Europe, m'a-t-on dit à Fourmies en 
me signalant les établissements Schwartz. L'his- 
toire de l'industrie mulhousienne ne donne pas 
le nombre d'ouvriers dans cette usine, mais elle 
reconnaît dans l'ensemble de la région un ouvrier 
pour quatorze broches, ce serait donc environ 
I 700 ouvriers qui sont occupés dans les vastes 
ateliers de la rue d'IUzach. i 127800 fr. de sa- 
laires sont annuellement distribués. 

Pour grouper une clientèle en France, 
MM. Schwartz ont créé à Belfort, faubourg de 
Valdoie, une usine possédant 17 384 broches de 
filature et 6828 broches de retordage. 

La filature et le tissage de la laine cardée, 
importants jadis et même réputés par les « draps 
de Mulhouse », a beaucoup périclité. Il ne reste 
plus qu'une maison, possédant une usine à Saus- 
heim et une autre au faubourg de Valdoie à 
Belfort. Guebwiller et Thann comptent chacune 
une usine. La manufacture d^ Mulhouse occupe 



INDUSTRIES MULIIOUSIENNES Il3 

225 ouvriers; elle a abandonné la fabrication 
des draps pour se consacrer exclusivement à celle 
des tissus industriels. 

Une autre branche d'activité a mieux résisté, 
sans prendre de développements comparables à 
ceux qu'elle atteint à Baie, c'est la filature et 
le tissage de la soie. Mais elle est régionale plus 
que véritablement mulhousienne. Les principales 
usines sont à Guebwiller, Soultz et Saint-Louis ; 
j'ai déjà signalé les fabriques de rubanerie de ce 
faubourg alsacien de Baie Q). Nous trouverons 
bientôt les autres manufactures en pénétrant 
dans les Vosges. 

Tant de grandes industries où la mécanique 
joue un rôle prépondérant devaient naturelle- 
ment faire naître les ateliers de construction. 
Avec une bourgeoisie aussi avisée que celle de 
Mulhouse la métallurgie était vouée à prendre 
une importance capitale et dépasser l'étroit 
champ d'action de l'Alsace. Gela s'est produit 
tout naturellement ; malgré l'éloignement des 
centres de production de la houille et du fer, la 
cité cotonnière est devenue aussi un grand centre 



I. Voir page l\5. 

HAUTE-ALSACE 



Il4 HAUTE-ALSACE 

pour la construction des machines. Les difficul- 
tés que les premiers filateurs et tisseurs de coton 
trouvèrent pour se procurer des métiers eurent 
pour résultat d'inciter les chercheurs. Aussi, de 
bonne heure, vit-on des ateliers mécaniques se 
créer à Mulhouse. L'initiateur, Charles Albert, 
ayant réussi à copier des plans en Angleterre, 
avait été, pour ce fait, condamné à mort, peine 
commuée en une dure détention. Après sa sortie 
de prison, en 1806, il présentait un métier à filer 
et, en 1809, une machine à vapeur. 

Cependant la véritable industrie mécanique 
ne s'implanta en Alsace que dix années plus 
tard, en 181 7, quand les frères Risler et un 
Anglais du nom de Dixon créèrent des ateliers 
à Gernay. Ils avaient été suivis, en 1826, par 
André Kœchlin jetant les bases de la puissante 
affaire qui devait avoir de si grandes destinées. 
En 1829, Jérémie Risler, de la maison de Cer- 
nay, qui avait fait montre de qualités techniques 
hors ligne, entra dans la maison Kœchlin et lui 
donna une impulsion nouvelle. On fondait sur- 
tout dans les établissements de Mulhouse ; au- 
jourd'hui encore les ouvriers appellent l'usine la 
fonderie, bien que la construction occupe un 
rôle prépondérant. Les usines André Kœchlin 
répondaient à un besoin, elles permettaient à 



INDUSTRIES MULHOUSIENNES I I 5 

l'industrie colonnière d'échapper au joug des 
constructeurs anglais. De là sortirent machines à 
tisser, à filer, à imprimer qui assurèrent le déve- 
loppement de la fabrique. 

En même temps la construction des moteurs 
à vapeur et à eau se développait. Quand les 
chemins de fer apparurent, Mulhouse fut une 
des premières villes à produire des locomotives. 
Nicolas Kœchlin, le fils, fut à la tête du mouve- 
ment en faveur des voies ferrées. En i838, la 
ligne de Thann était livrée à la circulation, le 
train d'inauguration était conduit par une ma- 
chine, le Napoléon, sortie des ateliers de Mul- 
house. En i84i, quand on inaugura la grande 
voie de Mulhouse à Baie, la Comètej elle aussi 
œuvre de la maison Kœchlin, menait son train 
de voyageurs à 70 kilomètres à l'heure. A l'é- 
merveillement de tous elle mettait trente-cinq 
minutes pour aller de Mulhouse à Colmar, villes 
séparées par 43 kilomètres. Les locomotives 
furent longtemps la branche de construction qui 
fit le mieux connaître Mulhouse. En i864, l'usine 
célébrait la mise en service de la millième ma- 
chine. De nos jours la cinq-millième a été cons- 
truite, mais à Belfort. La production des loco- 
motives a cessé à Mulhouse, confinée pour 
l'Alsace à Grafenstaden, près de Strasbourg, 



1 1 6 HAUTE-ALSACE 

dont la société fusionna en 1872 avec les ateliers 
André Kœchlin, et pour la France a Belfort, où 
de vastes ateliers furent construits en 1879. 

Gomme celle de tant d'autres manufactures 
de Mulhouse la firme André Kœchlin s'est effa- 
cée par la transformation en société anonyme. 
C'est maintenant la Société alsacienne de. cons- 
tructions mécaniques , qui a ajouté à sa cons- 
truction de métiers pour les textiles, de locomo- 
tives et de machines à vapeur, celle des machines 
électriques, des câbles et des conducteurs d'é- 
lectricité, puis, plus récemment, à Grafenstaden, 
celle des automobiles. Les trois usines occupent 
un personnel de 9 000 ouvriers dont la moitié à 
Mulhouse, ainsi restée le centre des opérations. 

Les ateliers occupent une vaste superficie 
entre le canal de dérivation, la ville et le chemin 
de fer. Les constructions immenses ressemblent 
fort peu aux bâtiments anciens dont des litho- 
graphies assez naïves nous gardent l'aspect. Les 
nouveaux bâtiments donnent au plus haut degré 
une impression de puissance. 

Parmi les machines livrées par la Société alsa- 
cienne, les machines-outils tiennent une grande 
place. Un autre établissement fait une part exclu- 
sive à celles-ci, ce sont les Ateliers de construc- 
tions mécaniques qui ont remplacé l'ancienne 



INDUSTRIES MULHOUSIENNES II 7 

raison sociale Ducommun. Encore une maison 
portant haut le renom de Mulhouse. Les grands 
tours, les raboteuses, les machines à forer les 
canons sortis de ces établissements ont suscité 
l'admiration de tous les visiteurs dans les expo- 
sitions. On cite parmi les tours celui qui fonc- 
tionne aux forges de la marine française à Gué- 
rigny(') dont le poids atteint 34o tonnes. 

A ces appareils qui ont rendu célèbre le nom 
de Ducommun la société ajoute la fabrication des 
machines pour l'impression, des machines à gra- 
ver les rouleaux des dynamos et des automobiles. 

La construction mécanique, celle des chau- 
dières et des autres objets métalliques ne sont pas 
confinées dans les établissements dont je viens 
de parler; de nombreux ateliers répondent aux 
besoins sans cesse croissants de l'industrie de la 
région de Mulhouse et complètent un centre 
métallurgique qui suffirait à lui seul à faire la 
gloire d'une ville. 

La banlieue de Mulhouse tend de plus en 
plus à se souder à la métropole. La soudure se 
fait par les usines qui s'étendent entre la cité et 
les villages et les bourgs qui finiront par être 
absorbés dans la capitale industrielle de l'Al- 



I. i^e série du Voyage en France, chapitre VI. 



Il8 HAUTE-ALSACE 

sace. Ces villages furent très rustiques jadis, ils 
se livraient exclusivement à la culture, mais peu 
à peu ils se sont transformés en faubourgs enfu- 
més, d'autant plus sombres que les usines y sont 
plus nombreuses et la ville plus proche. J'ai dit 
déjà l'aspect de la vallée inférieure de l'IIl vers 
Wittenheim et Sausheim. Plus industriel encore 
est le paysage au débouché de la Doller dans le 
bassin de Mulhouse. La rivière et le ruisseau 
du Steinbâchlé coulent entre des rangées de 
fabriques dépendant des communes de Nieder- 
morschw^iller, Dornach, Lutterbach et Pfastatt. 
Dornach est le centre le plus considérable 
ayant, même à côté de Mulhouse, une célébrité 
dans le monde des affaires parles usines Dollfus- 
Mieg, dans le monde des arts par les ateliers 
photographiques d'Adolphe Braun qui ont popu- 
larisé tant de chefs-d'œuvre. 

La ville de Dornach, car le lieu mérite le nom 
de ville par sa nombreuse population, n'a aucun 
intérêt pittoresque, c'est le faubourg de toutes 
les grandes villes de fabrique. Le Steinbâchlé, qui 
vient de longer les usines de Niedermorschwil- 
1er, parcourt cet ample groupement de maisons 
et y recueille les eaux industrielles qui le pol- 
luent d'une façon abominable. Partout fument 
les hautes cheminées, réunies parfois en véri- 



INDUSTRIES MULHOUSIENNES IIQ 

tables faisceaux, signalant une de ces grandes 
entreprises qui suffiraient à donner la vie à une 
populeuse cité. La principale manufacture, de- 
puis longtemps fameuse sous le nom de Dollfus- 
Mieg et G'^, est devenue une société anonyme. 
Elle groupe la filature de coton, la préparation 
des fils à coudre et des cotons à broder. L'im- 
pression y occupe d'immenses ateliers ; d'autres 
bâtiments sont occupés pour le blanchiment, la 
teinture et les apprêts. En 1900, les établisse- 
ments obtenaient un grand prix à l'exposition 
de Paris, au titre français, car, eux aussi, ils ont 
une succursale à Belfort. Les nuances superbes, 
inaltérables, le brillant rappelant la soie sont 
réputés dans le commerce des textiles. 

Une autre grande manufacture de Dornach 
se consacrait exclusivement à l'impression, ce 
sont les établissements Thierry-Mieg dont la 
production énorme comprenait les articles les 
plus communs et les tissus les plus riches. Il est 
sorti notamment de ces ateliers une admirable 
composition, la Danse et le Chant, en cinquante 
à soixante couleurs, valant 3o fr. le mètre. Un 
chiffre suffira à donner idée de cette grande en- 
treprise : en 1877,1a maison possédait déjà 3 000 
rouleaux à imprimer. L'annexion a condamné 
l'usine à fermer ses portes en 1896 après d'in- 



120 HAUTE-ALSACE 

fructueux efforts pour trouver un débouché à 
ses produits de luxe, auxquels l'Allemand préfère 
la pacotille, et qui avaient une vente assurée en 
France avant la barrière douanière. Ce n'est pas 
la seule usine que la séparation de l'Alsace et 
de la France ait condamnée ; déjà les maisons 
Hofer-Grosjean, Wilhelm Frej, avaient liquidé ; 
en 1899 ce fut le tour des établissements Weiss- 
Fries. 

Les produits chimiques et les huiles entrent 
aussi pour une grande part dans l'activité du 
faubourg. Mais celui-ci doit plus de notoriété à 
Adolphe Braun qu'aux autres industries, si pros- 
pères soient-elles. Braun a créé l'établissement 
le plus considérable du monde pour la photogra- 
phie. Avant de se lancer dans cette carrière il 
avait été dessinateur de fabrique, avait dirigé 
l'atelier de dessin de Dollfus-Mieg et s'était établi 
à son compte à Dornach où son attention fut atti- 
rée par les services que la photographie, encore 
à ses débuts, pouvait rendre à l'industrie. Il 
chercha des procédés d'application et finit par 
trouver sa voie. En i855, il abandonnait son ate- 
lier de dessin où travaillaient cependant [\o ou 
5o employés — surtout pour des maisons an- 
glaises — et se consacra exclusivement à la pho- 
tographie; déjà il avait obtenu une superbe 



INDUSTRIES MULHOUSIENNES 12 1 

collection de reproductions de fleurs, à l'usage 
des dessinateurs industriels. 

Au début, Adolphe Braun entreprit de popu- 
lariser les grands paysages; après la Suisse il 
aborda toute l'Europe centrale, envoyant partout 
des opérateurs. Dès 1862 Dornach possédait 
plus de i5ooo clichés. 

Cependant la maison, fondée sous la raison 
sociale Braun, Clément et C^% n'aurait jamais 
pris ses développements si Adolphe Braun n'a- 
vait eu l'idée de faire connaître par la photogra- 
phie les musées les plus célèbres et les grandes 
œuvres d'art éparpillées dans les palais et les 
églises. Les fresques de la chapelle Sixtine au 
Vatican furent ainsi mises en pleine lumière. 
Puis, par milliers, on vit surgir les reproductions 
de chefs-d'œuvre souvent ignorés, l'art fut mis à 
la portée de tous. Une telle entreprise repré- 
sente un goût, une volonté et une persévérance 
vraiment admirables. On peut dire que tous les 
grands musées de l'Europe sont venus centra- 
liser leurs merveilles dans cette usine photogra- 
phique installée dans les brumes industrielles 
de Mulhouse. 

Le Steinbâchlé, simple canal dérivé de la 
Doller et cette dernière rivière séparent Dor- 
nach et Mulhouse de deux autres centres de 



122 HAUTE-ALSACE 

fabrique, Lutlerbach et Pfastatt. Le premier, 
possédant une vaste gare d'où se détache le 
tronçon commun des lignes des vallées de la 
Thur et de la Doller, renferme une importante 
fabrique de produits chimiques et la plus grande 
brasserie du Sundgau, — nom historique de la 
partie méridionale de l'Alsace, limitée au nord 
par la Thur, — comparable aux grands établisse- 
ments de Strasbourg et de Schiltigheim. Gomme 
ces derniers, Lutterbach a l'avantage d'être 
assis sur des formations argileuses dans les- 
quelles on a pu creuser des caves assurant la 
conservation parfaite de la bière. 

A l'est de Mulhouse les centres se sont beau- 
coup moins développés par les fabriques, malgré 
le chemin de fer et le canal. Le bourg de Rix- 
heim possède cependant une intéressante indus- 
trie, celle des papiers peints, installée en 1797 
dans une ancienne commanderie. L'établisse- 
ment est considérable et mérite d'être men- 
tionné à côté de l'impression sur coton. Les 
papiers, fournis d'abord par la papeterie de 
Roppentzwiller, sont aujourd'hui livrés par une 
puissante manufacture établie au croisement 
des deux branches du canal, celle de Huningue 
et celle de Strasbourg. Les voies navigables 
rayonnent autour d'un îlot placé sous le vo- 



INDUSTRIES MULHOUSIENNES 123 

cable de Napoléon, planté d^arbres formant un 
site aimable ; la chute d'eau d'une écluse déter- 
mina le choix de ce lieu solitaire qui confine 
aux taillis de la Hart. 

L'humble usine à laquelle suffisait en 1842 la 
force hydraulique du canal est peu à peu deve- 
nue des plus considérables. En 1870 déjà elle 
produisait i 5oo 000 kilogr. de papier par an, en 
1898, la quantité s'élevait à 2800000. Comme 
tant d'autres fabriques alsaciennes, la papeterie 
de l'Ile Napoléon a créé une succursale en France 
après la guerre, pour conserver sa clientèle fran- 
çaise ; c'est l'usine de Torpes, sur le Doubs, au- 
dessous de Besançon, où sont allés s'installer les 
employés et les ouvriers qui ne voulaient pas 
accepter la domination allemande ('). 

Ces diverses usines de l'immédiate banlieue 
de Mulhouse sont loin de représenter son rayon 
industriel. La vallée de l'Ill, dans le Jura alsa- 
cien, celles de la Doller, de la Thur, de la Lauch 
dans les Vosges, sont peuplées de grandes manu- 
factures dont j'aurai à parler au cours de mes 
excursions dans ces beaux plis de montagne. 



I. Sur la papeterie de Torpes voir la 2^^ série du Voyage en 
France, chapitre IX. 



VII 



LES ŒUVRES SOCIALES DE MULHOUSE 



La Société industrielle de Mulhouse. — Ses origines et son but. 
— Un foyer de travail et de philanthropie. — Musées et biblio- 
thèque. — Les écoles. — Les cités ouvrières ; comment elles 
naquirent. — Visite aux cités. — Une belle œuvre déviée de 
son but. — La cité Lalance et le logement des ouvriers. — 
Les hôpitaux. 

Mulhouse. Septembre. 

Si puissante que soit l'industrie de Mulhouse, 
si merveilleuse qu'apparaisse son activité, elle 
n'aurait pu donner à la noble ville la célébrité 
légitime dont elle jouit, si des familles qui ont 
pris la tête de ce mouvement économique ne 
s'étaient imposées à l'attention de l'humanité 
par les œuvres sociales ayant pour but d'amélio- 
rer le sort des ouvriers. Jusqu'à la funeste guerre 
de 1870, Mulhouse a été pour la France et, pour- 
rait-on dire, pour le monde lui-même, le foyer 
d'où sont sorties la plupart des idées généreuses 
appliquées dans les centres manufacturiers. On 
a tout entrepris pour assurer le bien-être maté- 



LES ŒUVRES SOCIALES DE MULHOUSE 125 

riel et moral des humbles. Aujourd'hui encore, 
malgré l'émigration qui a enlevé à Mulhouse la 
majeure partie des représentants de son aristo- 
cratie industrielle, malgré le remplacement des 
chefs de grandes maisons par des sociétés ano- 
nymes dont les directeurs ont moins l'amour pro- 
fond du terroir, la métropole de la Haute-Alsace 
reste un foyer de haute et saine philanthropie, 
de grande culture sociale. 

L'histoire de cet admirable mouvement de soli- 
darité a été écrite bien souvent : tous les hommes 
qui ont étudié les œuvres de solidarité se sont 
plu à parler de Mulhouse. Jules Simon, Charles 
Reybaud, bien d'autres encore ont fait connaître 
ces efforts auxquels tous les cultes ont participé. 

Ce qui a fait le succès de ces entreprises, c'est 
qu'elles eurent un foyer commun, un centre où 
les idées se sont fait jour, ont été débattues. La 
Société industrielle de Mulhouse a déterminé ce 
mouvement généreux, elle est à la base de tout ce 
qui a été tenté et accompli ; aujourd'hui encore, 
malgré l'émigration qui a enlevé tant de citoyens 
dévoués à la grande œuvre, c'est vers cette asso- 
ciation que tout rayonne, c'est d'elle que part 
toute l'impulsion. D'autres villes ont des grou- 
pements intellectuels florissants, mais nulle part 
on n'a atteint de tels résultats. 



126 HAUTE-ALSACE 

En réalité la Société industrielle ne corres- 
pond à rien de ce que l'on peut rencontrer 
ailleurs. C'est, comme son nom l'indique, un 
groupe d'hommes d'affaires étudiant en commun 
tout ce qui a trait au commerce, au régime des 
manufactures, se communiquant leurs essais et 
leurs découvertes. C'est plus encore : une aca- 
démie dans le sens où l'entendait le dix-huitième 
siècle, quand Rousseau, Voltaire, les encyclopé- 
distes se disputaient les prix des académies de 
province; c'est une bibliothèque, un musée, une 
direction d'assistance publique. On y a résolu le 
problème si délicat, et même insoluble ailleurs, 
de grouper des hommes de religion et d'opinion 
différentes et de les faire concourir au même but 
de haute et sereine philanthropie. 

Le plus vaste édifice de Mulhouse, le plus mo- 
numental, est l'hôtel de la Société industrielle 
avec ses annexes. C'est lui que l'on aperçoit d'a- 
bord en pénétrant dans la ville. De là s'épanche 
le fluide qui vivifie toutes les œuvres de bien- 
faisance et de préservation sociale. De là encore 
se répandent les notions nouvelles intéressant 
l'industrie et lui permettant de supporter allègre- 
ment la concurrence du dehors. 

Le rôle de la société n'a pas été direct, c'est- 
à-dire que, sauf pour la création d'écoles spé- 



LES ŒUVRES SOCIALES DE MULHOUSE I27 

ciales, elle n'est pas l'auteur des fondations 
philanthropiques qui sont l'honneur de la ville, 
mais elle en est en quelque sorte la mère spiri- 
tuelle. Dans ce foyer, les idées naquirent, de là 
vint l'impulsion. Ainsi les cités ouvrières dont je 
parlerai bientôt ont été préparées par les discus- 
sions et les études au sein de la société, si elles 
ne sont pas son œuvre. 

Au début, on ne songeait pas à donner à cette 
union d'industriels un rôle social aussi considé- 
rable. Les vingt-deux citoyens qui se groupèrent 
en 1826, en vue de fonder l'association, voulaient 
simplement s'entendre pour développer l'indus- 
trie, mettre en commun leurs remarques, leurs 
recherches, leurs découvertes, afin de lutter con- 
tre l'Angleterre, qui avait sur eux l'avantage de 
la force acquise, du bon marché du charbon, des 
matières premières et des moyens de transport. 
Dès les premiers temps, un des membres, Nico- 
las Kœchlin, donna l'exemple de la générosité en 
faisant don à la société du vaste hôtel aux allures 
de palais construit comme ornement du Nouveau 
Quartier. Elle l'aménagea, en affecta une par- 
tie à la Bourse et, en 1889, le compléta par une 
construction où fut installé un musée d'histoire 
naturelle, première création que d'autres de- 
vaient suivre. La société prit un tel développe- 



128 HAUTE-ALSACE 

meiitj vit accroître si rapidement ses collections, 
sa bibliothèque, tous ses services, qu'en 1876 
elle devait acquérir deux maisons voisines, et, 
plus tard, accroître encore son domaine et même 
construire un musée des beaux-arts, pour ser- 
vir de salon d'exposition et réunir les œuvres 
d'art ou les antiquités. Ce musée, cependant 
vaste, est devenu insuffisant; mais de généreux 
Mulhousiens, héritiers de M. Georges Steinbach, 
firent don à la ville d'un hôtel laissé par ce der- 
nier, à condition que la Société industrielle en 
jouirait : celle-ci en a fait un musée technolo- 
gique. 

Il serait difficile de retracer complètement 
l'historique de cette association, qui a embrassé 
dans ses débats, étudié dans près de cent volumes 
de son Bulletin toutes les questions industrielles, 
commerciales ou sociales d'un siècle où ces ques- 
tions ont pris une importance capitale. Il faut se 
borner à signaler les œuvres tangibles, c'est-à- 
dire se traduisant à tous les yeux. 

Les collections ont constitué un ensemble de 
musées que bien des villes plus considérables, 
de grandes capitales même pourraient envier : 
musée d'histoire naturelle, collection géologi- 
que, musée des beaux-arts, musée historique de 
Mulhouse, musée technologique, musée ethno- 



LES ŒUVRES SOCIALES DK MULHOUSE I29 

graphique, musée de dessin industriel, musée 
archéoloffique, collection de tissus anciens, mu- 
sée Henriette, collections léguées par M'"'' Doll- 
fus, née Kœchlin. 

La générosité de nombreux citoyens a permis 
de faire face aux dépenses considérables néces- 
sitées par ces créations ou leur entretien. On ne 
trouverait pas en France quelque chose de com- 
parable ; en Amérique seulement on a fait plus, 
mais trop souvent par ostentation : il n'y a pas, 
comme à Mulhouse, l'union parfaite dans le bien 
public. 

La société lit plus encore pour l'enseignement 
technique. Ses membres étaient trop avisés pour 
ne pas comprendre l'intérêt énorme qu'il y avait 
à doter leurs ateliers de contremaîtres ou d'em- 
ployés instruits et habiles. Tandis que l'État, 
sous le régime français, créait une école profes- 
sionnelle, encore florissante aujourd'hui, la so- 
ciété donnait son appui efficace à toutes les 
créations d'écoles plus spéciales. Dès 1861, une 
souscription de ses membres permettait d'ouvrir 
une école de tissage possédant quarante métiers 
mus à l'aide de la vapeur, où l'on forme des direc- 
teurs de tissages et de filatures. A cette institution 
est annexée une école de filature, fondée en i864, 
et fonctionnant dans des conditions identiques. 

HAUTE-ALSACE 9 



1 30 HAUTE-ALSACE 

En 1866, la société recevait un don de 
100 000 fr. fait par MM. Jules et Jacques Sieg- 
fried pour la création d'une école de commerce. 
La guerre fit suspendre les cours, qui ne purent 
être repris ; ils ont été remplacés par un ensei- 
gnement de portée moins haute, des cours com- 
merciaux qui réunissent dans une des écoles 
de la ville cent cinquante à deux cents élèves 
chaque soir. Les leçons les plus suivies sont 
celles de français, langue si négligée dans les 
écoles officielles. 

Plus ancienne est l'école de dessin : la société 
la fonda dès 1829, pour fournir les dessinateurs 
de la fabrique. Il en est sorti de nombreux artis- 
tes dont le goût et l'habileté n'ont pas peu con- 
tribué à développer l'industrie de l'indienne. 
En 1881, une école de gravure lui fut annexée. 
Les jeunes filles ne sont pas tenues à l'écart de 
cet enseignement : 4o 000 fr. légués à la Société 
industrielle par M"'^Baumgartner-Favre ont per- 
mis de créer une école d'art professionnelle que 
des dames patronnesses soutiennent de leurs 
deniers, qu'elles surveillent, dont de généreux 
donateurs ont encore assuré l'existence. 

Un établissement plus considéral)le, ayant 
une grande influence sur le développement de 
Mulhouse, est la superbe école de chimie appar- 



LES ŒUVRES SOCIALES DE MULHOUSE l3l 

tenant à la ville, mais qui doit, exclusivement, 
à la Société industrielle sa belle installation et 
une organisation qui en fait une « véritable 
faculté des sciences chimiques ». Après avoir 
généreusement subventionné la création, la so- 
ciété alloue chaque année I^doo fr., destinés 
avant tout à accroître le matériel scientifique. 
L'école a pris un rapide essor et reçoit des 
élèves de nombreux pays étrangers. 

L'appui n'a pas manqué davantage à d'autres 
institutions, notamment aux cours d'adultes or- 
ganisés depuis 1864, et qui eurent un vif succès 
jusqu'en 1870. Repris en ces dernières années, 
en dehors de la Société industrielle, ils se déve- 
loppent peu, car on en a fait une œuvre de ger- 
manisation. En somme on n'a pas à constater 
un succès comparable à celui de la Société d'en- 
seignement professionnel à Lyon(^). 

Dans un autre ordre d'idées, le concours de la 
Société industrielle, moral et non matériel cette 
fois, a permis de donner corps à l'idée des lo- 
gements ouvriers, ou plutôt des maisons ou- 
vrières, car à Mulhouse on a d'abord écarté 
l'habitation à étages où l'ouvrier est à l'étroit au 



I. 7*^ série du Voyage en France. 



l32 HAUTE-ALSACE 

milieu de voisins. On a vouln donner à chaque 
famille le logis à part, avec un jardin où elle 
pouvait obtenir les légumes les plus nécessaires 
au ménage. Le succès a été immédiat ; on le 
croyait définitif, il n'en fut rien : pour des rai- 
sons que je vais dire, les maisons ouvrières de 
Mulhouse sont en quelque sorte une faillite de 
la philanthropie. Et l'on revient aujourd'hui à 
la maison commune, mais avec un souci de 
confort et d'hygiène. 

Quand on songea à donner à l'ouvrier mul- 
housien un logis bien à lui, aéré, éclairé, en- 
touré de verdure avec, à sa portée, les lavoirs, 
les bains, les magasins où il pouvait se procurer 
à bon compte tout ce qui est nécessaire à l'exis- 
tence, le sort du prolétaire était fort affligeant. 
Une enquête entreprise, en i836, par le docteur 
Villermé, au nom de l'Académie des sciences mo- 
rales, trace un pénible tableau des logements 
où les ouvriers de Mulhouse se réfugiaient en 
cette ville dont les constructions ne s'accrois- 
saient pas aussi vite que la population. Une seule 
chambre exiguë et mal éclairée recevait deux 
familles ayant chacune un seul lit, ou plutôt un 
grabat de paille souillée. 

Depuis longtemps ce pénible tableau, commun 
à tant de villes de fabriques, avait fait naître le 



LES ŒUVRES SOCIALES DE MULHOUSE l33 

di'^sir de voir édifier des logis plus sains et confor- 
tables. Déjà la création de voies nouvelles avait 
bien changé le Mulhouse sordide dépeint par 
Villermé. Enfin on aborda sérieusement le pro- 
blème. En i85i, M. Jean Zuber, de Rixheim, 
communiqua à la Société industrielle les plans 
de maisons construites en Angleterre sous l'im- 
pulsion du prince Albert, mari de la reine Victo- 
ria. La société l'étudia, un mouvement se fit ; 
l'exécution aurait cependant tardé sans la géné- 
rosité de M. Jean DoUfus, qui faisait établira ses 
frais, par l'architecte Emile Muller, un premier 
groupe de maisons avec jardin. M. Jean Zuber 
avait déjà mis à exécution l'idée dont il avait 
entretenu la société, mais il avait laillé en plein 
drap, pour loger ses ouvriers de l'Ile Napoléon, 
usine éloignée de tout centre. M. DoUfus installait 
ses habit ations au cœur d'un faubourg , à Dornach . 
L'exemple produisit rapidement ses fruits. En 
1862, les quatre maisons de Dornach avaient été 
livrées ; l'année suivante, la Société industrielle 
trouvait dans son sein douze personnes qui cons- 
tituaient une Société miilhousienne des habita- 
tions ouvrières au capital de 3ooooo fr., repré- 
senté par soixante actions de 5 000 fr. Plus tard, 
le nombre d'actions s'éleva à soixante et onze et 
celui des actionnaires à vingt. L'empereur Napo- 



l34 HAUTE-ALSACE 

léoii III fit allouer 3oo ooo fr. à l'œuvre pour la 
vicinalité, les fontaines, les bains, les lavoirs, etc. 
En échange, la Société prenait l'engagement de 
vendre ses maisons aux ouvriers au prix de re- 
vient ou à les louer à un taux ne dépassant pas 
8 °/o du capital ; le revenu devait servir à payer 
les contributions, assurances, personnel de sur- 
veillance et d'entretien. L'intérêt revenant aux 
actionnaires ne pouvait dépasser 4 °/o- 

On fit choix d'un vaste emplacement, jadis dé- 
vasté par les crues de la Doller et de l'Ill, mais 
préservé dès lors par le creusement du canal de 
décharge qui reçoit en même temps les eaux des 
usines. Ce nouveau lit de l'Ill divise en deux 
parties la ville ouvrière, la plus considérable 
étant sur la rive gauche, dans la direction de 
Dornach. 

Naturellement, rien de plus régulier que le 
plan de ce quartier. Toutes les voies se coupent 
à angle droit. La plus large, dite rue de Stras- 
bourg, qui s'étend de chaque côté du canal, a 
II mètres de largeur; les autres, qui la décou- 
pent ou aboutissent sur elle, en ont 8 seule- 
ment, espace suffisant dans une zone où aucune 
animation citadine ne se porte et où les maisons 
sont isolées de la rue par des jardins. Au prin- 
temps, l'aspect de ces longues chaussées bor- 



LES ŒUVRES SOCIALES DE MULHOUSE l35 

dées de barrières, d'arbres verts ou fleuris est 
charmant. 

Les cités cependant ne répondent plus au 
tableau que l'on en traçait jadis. Devenus déci- 
dément propriétaires après avoir versé les men- 
sualités convenues, les ouvriers ont voulu tirer 
parti de leur domaine : ils ont élevé des étages, 
établi des constructions parasites dans les cours 
et loué ces verrues à des locataires peu for- 
tunés. On a revu ainsi les logements trop étroits 
que Ton avait voulu éviter. La population est 
en moyenne de sept habitants par maison, le 
double de ce que l'on avait prévu. Puis des mai- 
sons ont été vendues à de petits bourgeois, des 
rentiers, des commerçants. Peu à peu l'élément 
ouvrier disparaît de la ville construite pour lui. 
C'est pourquoi j'ai parlé de faillite de la philan- 
thropie. 

Combien, cependant, l'idée était noble et gé- 
néreuse ! on assurait à chaque ménage, pour un 
loyer ne dépassant pas le quart du salaire, un 
logement indépendant, presque toujours à l'an- 
gle d'un groupe de quatre maisons, avec jardin 
entourant les deux faces réservées à une famille. 
Au rez-de-chaussée, cuisine, chambre, cellier; 
au-dessus, deux chambres, un grenier, des cabi- 
nets d'aisances. Partout des égouls, l'eau à por- 



1 36 HAUTE-ALSACE 

tée. L'ouvrier pouvait rapidement devenir maître 
de son logis, au début surtout, quand le prix de 
la construction ne dépassait pas i 800 fr. A la fin 
de son entreprise, quand elle eut bâti sur son 
dernier lot, en 1897, la société devait vendre 
depuis 3 3oo fr., prix d'une maison à simple rez- 
de-chaussée, jusqu'à 9000 fr. Cinq types d'ha- 
bitations se partagent la cité : selon la hauteur 
et la surface, le loyer varie de i65 à 45o fr. par 
année. 

Le nombre des maisons est de i 243; il faut 
y joindre les écoles, le restaurant, le magasin, 
les lavoirs, les bains qui ont doté cette sorte 
de ville de près de i5 000 âmes de sources d'hy- 
giène et de bien-être refusées à bien des cités 
plus riches et peuplées. Aussi faut-il déplorer 
que le but des créateurs n'ait pas été atteint et 
que cet asile où l'ouvrier devait trouver un logis 
commode et gai, loin des tentations du cabaret, 
devienne le lot d une population pour laquelle 
il n'était pas créé. 

A Mulhouse, ces choses sont connues, mais 
en France nous vivons trop sur les idées toutes 
faites et les cités ouvrières alsaciennes demeu- 
rent l'idéal à atteindre aux yeux des sociologues. 
Pour montrer que je n'ai pas exagéré, je citerai 
ce passage de l'enquête décennale sur les insti- 



LES ŒUVRES SOCIALES DE MULHOUSE 187 

tutions publiques de la Haute-Alsace, faite par la 
Société industrielle en 1889. 

La maison à rez-de-chaussée, avec sa cuisine et ses 
deux petites chambres, pouvait difficilement servir à plus 
d'une famille. Elle n'était, du reste, pas construite dans 
ce but et il eût été désirable qu'elle ne fût jamais dé- 
tournée de son affectation — les lois de Phygiène auraient 
été mieux observées. Mais les acquéreurs, toujours pressés 
de se libérer, voulurent trop souvent, en louant une 
chambre ou même un petit logement, se créer une sourcfe 
de revenu, et c'est ce qui donna naissance à toutes ces 
adjonctions biscornues de pignons et d'annexés, que la 
société ne parvint pas à empêcher et qui donnent à la 
partie des cités occupée par les maisons à rez-de-chaussée 
un aspect si bizarre et souvent si disgracieux ! Une fois 
dans cette voie, l'ouvrier reconnut que la maison à étage 
se prêtait bien plus avantageusement à son trafic et la 
réclama. La société lui donna satisfaction, pour couper 
court à ces agrandissements mal venus, et c'est ainsi, 
qu'en 1887, apparut une nouvelle maison à étage. 

Mais que se passe-t-il ? Le propriétaire fait de sa maison 
trois logements : l'un au rez-de-chaussée, l'autre au pre- 
mier et le troisième dans la mansarde. Il en occupe un, 
généralement celui du rez-de-chaussée ou de l'étage, et 
loue les deux autres : l'un 12 fr. 5o ou i5 fr. par mois, 
l'autre 5 fr., et il arrive ainsi à se procurer, à peu de 
chose près, l'intérêt à 5 0/0 de la somme qu'il reste devoir 
après son premier versement de 3oo fr. Mais au prix de 
quelle gêne ? Cette maison qui, dans l'esprit des fonda- 
teurs, devait abriter une famille de cinq personnes, en 
moyenne, en abrite trois, soit dix à douze personnes, et 
toutes les règles de l'hygiène se trouvent compromises. 
Trop souvent même ces maisons passent, sans que la 



l38 HAUTE-ALSACE 

société puisse s'y opposer, sans même ({u'elle en ait con- 
naissance, entre les mains de spéculateurs qui ne les 
habitent pas et n'ont d'autre but que d'y entasser le plus 
de monde possible, afin d'en tirer un plus gros revenu, 
sans souci, non seulement de l'hygiène, mais de la pro- 
preté la plus élémentaire. 

En 1884, on a fait le recensement de la population des 
cités et l'on a trouvé que les. i 028 maisons qui existaient 
alors abritaient 7 6^2 habitants, soit 7,4 par maison. Ce 
chiffre est de 5o 0/0 trop élevé, si l'on a égard surtout à 
ce fait : que 364 de ces maisons sont du type à rez-de- 
chaussée. Cette grande idée, qu'ont voulu mettre à exé- 
cution les fondateurs de la cité immobilière de Mulhouse, 
n'a donc pas porté tous ses fruits. Si, d'une part, l'on a 
réussi à réveiller chez certains le goût de. l'épargne et de 
la famille, ce n'est qu'imparfaitement qu'on a résolu le 
])roblème du logement sain et à bon marché. Certes, la 
société eût plus complètement réussi dans cette seconde 
partie de sa tâche, en restant propriétaire de ses maisons 
et en les louant. C'est ce qui se pratique dans nos vallées 
et dans beaucoup de centres industriels de l'étranger ; 
mais l'application n'eût pas été sans difficultés. Comment 
liquider une société qui ne réalise pas ? Et comment 
remplacer ce stimulant moralisateur à l'épargne, qui 
s'empare de tout homme qui possède un coin de terre ou 
un morceau de pierre ? A la campagne, l'ouvrier, à défaut 
de maison lui appartenant, a un champ qu'il exploite, une 
vache, une chèvre, des poules qui sont à lui et auxquels 
il s'intéresse ; en ville, ôtez-lui sa maison, il ne lui reste 
plus que le cabaret et le goût des aventures. 

Depuis l'époque où ces lignes étaient écrites, 
c'est-à-dire depuis dix-sept ans, la situation n'a 
fait qu'empirer; la population des cités atteint 



LES ŒUVRES SOCIALES DE MULHOUSE iSq 

près de i5ooo âmes. Les espérances des fonda- 
teurs sont donc ruinées et l'on en est réduit soit- 
à favoriser Texode des ouvriers dans la cam- 
pagne, d'où les trains des moineaux les amènent 
chaque matin, soit à construire en ville même des 
maisons à loyers dont les locataires ne peuvent 
modifier la disposition. 

Cette dernière face du problème est abordée 
en ce moment par la Société industrielle. Un de 
ses membres, M. Lalance, lui a fait don de 
i4o 000 fr., qui ont permis de construire des mai- 
sons à deux étages sur rez-de-chaussée, où l'on 
a réuni toutes les facilités de l'existence mo- 
derne compatibles avec un salaire très modeste. 
On y a établi deux types de logement, l'un à 
deux pièces, l'autre à trois pièces et cuisine. 
Eclairage et cuisine au gaz. La cuisine, très 
vaste, peut servir de salle à manger ; l'eau y est 
fournie par un robinet; chaque logement a sa 
cave. Les pièces ouvrent sur un vestibule assez 
large pour recevoir une armoire ou des rayons. 

En ce moment un premier groupe de trois 
maisons est achevé et habité. Le prix n'a pas 
dépassé les i4oooo fr. alloués. Le loyer, établi 
sur un maximum de 20 °/o des salaires d'une 
famille ouvrière, atteint, pour un logement de 
deux pièces, 16 fr. 85 par mois au rez-de-chaus- 



l4o HAUTE-ALSACE 

sée, i8 fr. t5 aux étarjcs ; les loffements à trois 
pièces atteignent 21 fr. 55 et 24 fr. o5, fourni- 
tures de l'eau et éclairage des escaliers compris. 
Ces frais, d'ailleurs, sont portés à part dans le 
bail, pour que les locataires puissent comparer 
le prix net à celui des logements dans les autres 
immeubles de la ville. 

Cette cité Lalance sera sans doute à une orga- 
nisation plus ample, ce que furent les quatre 
maisons de Jean Dollfus à la cité ouvrière. Le 
principe est excellent. Puisque l'on doit aban- 
donner le rêve de faire de l'ouvrier un proprié- 
taire urbain, il faut lui fournir en location des 
habitations agréables et commodes. Dans cette 
voie se dirige maintenant la Société industrielle. 
Déjà on a étendu l'expérience ; un second groupe 
de maisons, plus vastes, a été bâti dans un autre 
quartier; on lui a donné le nom de Union 
Home II, la première cité Lalance prenant celui 
de Union Home I. 

Mulhouse est donc encore le terrain d'essai 
où le véritable socialisme et la fraternité évangé- 
lique s'exercent sans trêve. Je m'étendrais bien 
davantage sur ce sujet, mais ces pages sur Mul- 
house sont longues déjà. Il me resterait pourtant 
nombre d'oeuvres à signaler : sociétés de con- 



LES ŒUVRES SOCIALES DE MULHOUSE l4l 

sommation, cafés de tempérance, sociétés pour 
la vente du lait pur, encouragement à Tépargne, 
participation aux bénéfices, hôpitaux, asiles, re- 
fuges, ouvroirs, école de cuisine. Tous les cultes 
rivalisent de zèle : les catholiques avec leurs cer- 
cles, leurs orphelinats, leurs asiles; les réformés 
avec les œuvres surveillées par les diaconesses ; 
les israélites avec leur intéressante école profes- 
sionnelle. 

Les hôpitaux ont été dotés avec une magnifi- 
cence digne de cette grande bourgeoisie dont je 
viens de résumer les efforts. On vit un citoyen, 
Nicolas Kœchlin, offrir 200 000 fr. à l'hôpital ; un 
groupe ajouta une somme égale pour transpor- 
ter cet établissement au pied du Vignoble, dans 
le beau domaine du Hasenrain. M. Hubner, en 
1891, léguait 816 49^ fr. à partager entre l'hôpi- 
tal et la Société industrielle. En 1900, l'hôpital 
avait reçu environ 2 millions de dons depuis sa 
fondation et près de 3oo 000 fr. étaient spécia- 
lement attribués aux orphelins. 



VIII 



ALTKIRGH ET L ILL 



Apparition d'Altkirch. — Un jour de marché. — Panorama du 
château. — A travers la ville. — L'industrie : céramique et 
colon. — Sur la route de Danncmarie. — En remontant l'IU. 
— Hirtzbach et Hirsingne. — Les usines de Waldighofien et 
de Rappoltsweiler. — Les Juifs de Durmcnach. — De Ferrette 
à Altkirch. — L'IU d'Altkirch à Mulhouse. 



Au Taanenwald. Septembre. 

Altkirch présente un pittoresque tableau au 
voyageur passant au pied de sa colline. L'appa- 
rition saluée pendant la course rapide du train 
est une saisissante évocation des vieilles cités 
de la Gaule, ces diin celtes qui couvrent encore 
tant de promontoires. Le site est très riant 
aussi, grâce à l'extrême fraîcheur de la vallée 
de riU que vient rejoindre à peu de distance la 
vallée du Thalbach. 

De belles routes s'élèvent au flanc de la col- 
line, contournant ce qui fut l'enceinte de la ville 
féodale, remplacée par une ligne de maisons 
dessinant encore la ligne de défense antique. 



Speclibacfe 













1 44 HAUTE-ALSACE 

Une poterne d'autrefois s'ouvre dans cette fa- 
çade et conduit au cœur de la petite ville, sur 
la place assez vaste bordée d'édifices munici- 
paux. Il y a de l'animation aujourd'hui, à cause 
du marché ; les paysannes sont assises au mi- 
lieu de leurs paniers de léfjumes, de volailles, 
d'œufs, de fruits ; beaucoup de petites voitures 
d'osier, en forme de berceau, sont remplies de 
quetsches, ces prunes violettes de forme allongée 
qui jouent un si grand rôle dans la cuisine 
alsacienne. 

La place centrale d'Altkirch, place de l'Hôtel- 
de-Ville, Rathausplatz, comme disent les pla- 
ques nouvelles, ne manque pas de caractère. 
Au centre est une jolie fontaine gothique mo- 
derne, ou du moins du dix-neuvième siècle, dont 
Goutzwiller, artiste qui guida Henner à ses dé- 
buts, donna le dessin. Une niche abrite une 
statue provenant de l'ancienne église d'Alt- 
kirch ; le clocheton — pinacle serait mieux — 
provient aussi de cet édifice, dit une inscrip- 
tion. 

A mesure que la matinée avance, la foule 
devient plus grande au marché et dans les voies 
qui y aboutissent, même la rue du Château, dans 
laquelle des marchandises sont installées, est 
difficile à parcourir. L'humble ville reste le 



i45 

centre d'un vaste territoire malgré les cliemins 
de fer qui sembleraient devoir drainer toute la 
vie vers Mulhouse. Elle conserve ainsi son rang 
ancien de capitale du pays de Sundgau, cette 
région sud de TAlsace dont Mazarin devint sei- 
gneur, que ses héritiers possédèrent et qui était 
à la Révolution un apanage des Grimaldi, princes 
de Monaco. Le principicule actuel porte encore 
le titre de comte d'Altkirch parmi tous ceux 
dont il peut se targuer. 

Le château, siège de cette seigneurie, n'est 
plus. Sur le versant sud de la ville, il en reste 
de hauts remparts et des fossés transformés en 
admirables jardins. A remplacement de la for- 
teresse on a édifié a notre époque une vaste 
église ogivale, monumentale mais froide, renfer- 
mant de beaux tableaux. Sous le porche, une 
inscription rappelle la fondation, elle est en 
français , langue rigoureusement proscrite au 
dehors, tous les noms de rues et les enseignes 
étant désormais en allemand. 

Autour de cette église, détail caractéristique 
du paysage d'Altkirch, s'étend une jolie prome- 
nade bien tenue, comme toute la ville d'ailleurs. 
C'est une pelouse avec une allée circulaire om- 
bragée de marronniers et bordée de bancs. De 
là, on jouit d'une vue charmante sur la vallée 

HAUTE-ALSACE 10 



1 46 HAUTE-ALSACE 

de l'IU et le creux de collines où monte la route 
de Ferrette, où fument des usines. Sur la rive 
gauche de TIU, des pentes exposées en plein 
soleil se tapissent d'un petit vignoble, le pre- 
mier que Ton trouve en venant de Belfort. Les 
coteaux possèdent encore beaucoup de noyers. 
Au bord de la rivière, sous les vignes, est l'an- 
cien prieuré de Saint-Morand devenu hospice. 
Au-dessus, la colline est revêtue d'une luxu- 
riante hêtraie, le Klosterwald, dont on a fait 
une promenade. 

On resterait longtemps sur cette terrasse 
d'Altkirch, (jue les jeux des élèves du collège 
voisin emplissent de bruit aux heures de récréa- 
tion, tant le paysage ambiant est intime, doux 
et tranquille, à peine troublé par le passage des 
trains dans la vallée de l'Ill. Mais il faut par- 
courir le reste de la ville et visiter ses usines. 

De l'autre côté de la place, le marché se pro- 
longe encore dans une large rue bientôt soli- 
taire, bordée de demeures anciennes et abou- 
tissant à une sorte de large esplanade où 
débouchent plusieurs routes et qui, d'un côté, 
surplombe l'Ill, au-dessus de pentes abruptes 
plantées de beaux arbres. Ce carrefour se nomme 
place Xavier- Jourdain, en souvenir du grand 
industriel qui fit d'Altkirch une annexe de Mul- 



ALTKIRGH ET l'iLL \l\^ 

house et maintint la vie dans la cité détrônée 
de son rang de chef-lieu d'arrondissement. Là 
se tiennent les foires, les marchés de bestiaux 
et de produits agricoles ; aujourd'hui d'innom- 
brables porcelets ont été apportés, ils jettent 
des cris perçants qui couvrent la voix des ven- 
deurs et des acheteurs. Un coin de ce foirail est 
occupé par des marchands d'échelles et de 
boissellerie. Un des côtés de la place est occupé 
par la halle aux grains où chaque commune 
productrice de céréales a son emplacement ré- 
servé, marqué par son nom inscrit contre un 
flanc de pilier ou une paroi de muraille. 

La rue qui descend vers la gare, très raide, est 
bordée de maisons ayant gardé les lignes irré- 
gulières et charmantes de la vieille architecture. 
Les chaussées montueuses sont fort gaies pen- 
d nt la belle saison, grâce à la double rangée 
d'arbustes en caisse bordant les trottoirs. De 
grands lauriers -roses et des figuiers sont la 
gloire de cette flore citadine. Dans cette partie 
de la ville s'élèvent des usines de céramique 
célèbres dans toute l'Alsace et dans l'industrie 
en général, c'est là que MM. Xavier et Joseph 
Gilardoni ont inventé la tuile à emboîtement 
d'un usage si général aujourd'hui. Leur usine 
fut fondée en i835, pour produire les matériaux 



l48 HAUTE-ALSACE 

alors en usage; en i84i, ils eurent l'idée de la 
tuile nouvelle, obtenue par des procédés méca- 
niques et qui, d'amélioration en amélioration, 
est deveime le type actuel. L'usine d'Altkircli 
bientôt insuffisante, ne pouvant s'étendre, amena 
la maison Gilardoni à créer les vastes établisse- 
ments de Dannemarie dont j'ai parlé déjà('). En 
1900, 16 millions de pièces sortaient des deux 
manufactures, allant à travers toute l'Alsace, la 
Suisse, une grande partie de l'Allemagne. La 
clientèle française est desservie par l'usine de 
Pargny-sur-Saulx (Marne), dépendant d'Alt- 
kirch(^). 

La céramique est encore représentée par une 
fabrique de ces poêles en faïence si répandus 
dans nos pays de l'Est, en Alsace, dans toute 
l'Allemagne et qui sont sans doute le chauffage 
idéal par la modération et la régularité de la 
chaleur obtenue. 

Le nombre des ouvriers travaillant à la céra- 
mique est considérable — plus de 3oo. — Les 
filatures de coton de la maison Jourdain en occu- 
pent plus de 5oo dans les usines établies au bord 
de rill, dont la force motrice, aujourd'hui insuf- 



1. Voir -page 11. 

2. Usine décrite dans un appendice de la 2 1^ série (2^ édition). 



ALTKIRGH ET l'ilL 1 49 

fisante, avait attiré cette industrie. La manufac- 
ture est ancienne, elle remonte à 1827 ; Xavier 
Jourdain, son fondateur, avait été élève de 
l'école des arts et métiers de Ghâlons dans les 
premières promotions ; revenu en Alsace il y 
devint directeur de ces ateliers Risler et Dixon 
à Cernay qui furent le point de départ de l'in- 
dustrie métallurgique en x^lsace, il y apprit la 
construction des métiers à filer et à tisser et 
fit choix d'Altkirch pour établir à son compte 
des ateliers de construction; en 1828, il ins- 
tallait un tissage si rapidement développé, que 
Xavier Jourdain abandonna la mécanique en 
1845 pour se consacrer exclusivement à la pro- 
duction des tissus de coton. Aujourd'hui, les 
petits-enfants du créateur dirigent cette grande 
manufacture qui renferme 21 624 broches et 
792 métiers. 

Les établissements Xavier Jourdain sont la 
vie d'Altkirch par le nombre considérable d'ou- 
vriers qu'ils renferment et dont la plupart habi- 
tent les villages voisins, notamment Carspach Q). 
Sans eux la petite ville serait demeurée une 
bien infime bourgade lorsque Mulhouse lui ra- 
vit son rang de chef-lieu d'arrondissement et de 



:. Voir page i3. 



IDO HAUTI'>ALS.\CE 

siège du tribunal civil. Depuis la guerre, il est 
vrai, Tantique capitale du Sundgau a repris un 
rôle administratif : c'est le chef-lieu d'un de ces 
cercles allemands — Kreis — dont l'étendue est 
moins considérable que celle de nos arrondisse- 
ments mais dont le chef, le Kreisdirector, a des 
attributions bien plus considérables que celles 
de nos sous-préfets. Ce titre de chef-lieu de 
cercle est loin d'atténuer les regrets causés par 
la séparation de la patrie française à laquelle la 
pittoresque cité était si fidèlement attachée. 

Les campagnes d'Altkirch sont parmi les plus 
riantes de l'Alsace, j'ai pu les parcourir facile- 
ment avec des guides aimables, heureux de 
montrer ces campagnes verdoyantes et calmes. 
L'un d'eux m'a conduit à Ferrette au cours de 
l'excursion par laquelle débute ce volume ; j'étais 
hier à Dannemarie avec un autre. 

La route que nous avons suivie parcourt un 
pays qui serait monotone sans l'extrême variété 
des cultures en petits champs disposés en ados. 
Céréales, betteraves, pavots œillette se partagent 
le sol avec les pommes de terre et les prairies 
artificielles. 

De grands horizons se montrent : par échap- 
pées on aperçoit le Jura sous la forme d'une 
longue ligne ondulée finissant au mont Terrible. 



ALTKIRGH ET l'iLL i5i 

Plus belles sont les Vosges montrant les hautes 
croupes du Rainkopf, du Rossberg, du ballon de 
Guebwiller et d'autres cimes moins domina- 
trices. 

La route de Dannemarie était jadis célèbre 
par les platanes gigantesques qui l'ombrageaient 
et dont il reste quelques vénérables spécimens 
sur une partie abandonnée de la chaussée. Le 
service vicinal allemand a remplacé ces arbres 
par les plantations de pommiers ou d'autres 
arbres fruitiers qui, maintenant, bordent pres- 
que tous les chemins d'Alsace-Lorraine. Au delà, 
enfermant le pli où court la route, de grands 
bois couvrent les collines ou les ondulations. 
Ces forets font un cadre charmant à Ballersdorf, 
si pimpant et décoratif avec ses maisons de 
colombage, ses fours en saillie sur les façades, 
ses galeries à auvents, ses poutrelles apparentes 
entre lesquelles le torchis se dissimule sous un 
lait de chaux éblouissant. 

Plus fraîche encore est la vallée de l'IU, jus- 
qu'à Ferrette, grâce à sa vive rivière qui anime 
moulins et usines, aux vallons qui viennent dé- 
boucher sur le couloir principal et dans lesquels 
s'abritent des villages. Dans un de ces plis 
Hirtzbach occupe un site riant. Le village longe 



1 02 HAUTE-ALSACE 

un ruisseau, des maisons se montrent sur les 
pentes douces, une église moderne et le château 
de la famille de Reinach complètent ce paysage 
d'un charme pénétrant. Ces Reinach sont une 
des plus anciennes familles de l'Alsace, dont 
les membres s'illustrent depuis mille ans dans 
l'église et les armées ; ils ont fourni à la France 
nombre d'officiers d'une haute bravoure. Malgré 
l'annexion, plusieurs comtes de Reinach demeu- 
rent Français, l'un d'eux est trésorier de la 
grande association du Touring-Club. 

Un gros village voisin, Hirsingue, fut chef-lieu 
de canton avant la guerre et demeure encore 
centre administratif. C'est un bourg d'aspect 
cossu dont les maisons, d'une remarquable pro- 
preté, sont isolées les unes des autres. Dans les 
rues vaguent une multitude d'oies, source im- 
portante de revenu ; une partie de ces volatiles 
fournissent à Strasbourg les éléments de ses 
fameux pâtés (^). La famille des Montjoie, non 
moins illustre que celle des Reinach, et qui a 
fourni comme celle-ci des princes-évêques de 
Baie, avait Hirsingue pour siège féodal. Le châ- 
teau a disparu, mais une chapelle conserve en- 
core l%s tombeaux de plusieurs des Montjoie. 



Sur les pâles de Strasbourg, voir le volume Basse-Alsace. 



ALTKIRCH ET l'iLL i53 

Un grand bâtiment, proche de la gare, suscite 
l'intérêt des voyageurs peu familiarisés avec la 
vie économique en région allemande. C'est l'en- 
trepôt de la caisse agricole du système Raif- 
feisen, institution qui tient à la fois des caisses 
de crédit et du syndicat des producteurs. 

En amont d'Hirsingue, l'IU descend par de 
brusques et multiples replis au milieu de prai- 
ries très vertes dans lesquelles pâture un bétail 
nombreux; le lait expédié chaque jour par le 
chemin de fer alimente le marché de Mulhouse; 
les grands pots de fer que l'on aperçoit devant 
les fermes sont destinés à la Halle au lait de la 
populeuse cité. Bettendorf, à demi dissimulé 
dans ses vergers, est un des grands fournisseurs 
de Mulhouse, de même Grentzingen aux gen- 
tilles maisons fleuries et Waldighoffen dont les 
rues s'étoilent autour d'une intéressante église 
ogivale. Waldighoffen possède un grand tissage 
de coton auquel l'Ill fournit une force motrice 
d'ailleurs insuffisante. C'est un des plus consi- 
dérables d'Alsace, occupant 5o ooo broches et 
2 000 métiers ; une partie de ce matériel, il est 
vrai, fonctionne en France où les établissements 
de Waldighoffen, imitant de nombreuses mai- 
sons mulhousiennes, ont installé des ateliers ; la 



l54 HAUTE-ALSACE 

part de l'Alsace est de 6o3 métiers et 470 ou- 
vriers. Le village renferme encore mie autre 
usine. Les nombreux travailleurs de ces manu- 
factures viennent en partie des communes voi- 
sines. Le chemin de fer qui suit presque sans 
cesse la chaussée, bien qu'étant à voie normale, 
permet à l'industrie de se maintenir et de pro- 
gresser dans cette partie éloignée du Sundgau 
où, jadis, le charbon et les matières premières 
ne parvenaient qu'à grands frais. 

Le site de Waldigholïen est charmant; là 
débouche, d'une vallée étroite et profonde, le 
ruisseau de Gerbensbach, descendu des contre- 
forts du Jura et coulant au pied de la position 
des Trois-Maisons. A l'entrée de ce val semble 
sourire un hameau d'habitations ouvrières s'éta- 
lant, très propres, en face d'un verdoyant pay- 
sage. 

Au-dessus du confluent, Roppentzwiller s'al- 
longe au bord de la route, chaque maison 
séparée de la chaussée par un jardinet. Ces de- 
meures sont habitées par une population mixte 
d'ouvriers cultivateurs travaillant dans une usine 
importante, le dernier tissage de coton en re- 
montant rill; près de i 200 métiers battent dans 
ce vaste établissement qui a succédé à une des 
plus anciennes papeteries d'Alsace créée au dix- 



ALTKIRCH ET l'iLL i55 

huitième siècle et acquise en i8o4 par Jean 
Zuber, pour alimenter sa fabrique de papiers 
peints. L'usine fut bientôt réputée, on y vit 
éclore plusieurs des inventions qui devaient 
amener la papeterie à son prodigieux dévelop- 
pement. Mais elle était trop loin des voies de 
communication, la houille lui parvenait à grands 
frais; en i845, tout le matériel fut transporté au 
deà de Mulhouse, sur le canal, à l'Ile Napoléon, 
le personnel suivit. Sur la carte de l'état-major 
français le mot papeterie subsiste encore. 

Les huit cents ouvriers du tissage habitent en 
partie les villages voisins, même Durmenach où 
le tiers de la population est cependant composé 
d'Israélites qui se livrent à l'escompte, au com- 
merce, à la vente des biens, au courtage des 
bestiaux sur tous les champs de foire du Sund- 
gau. On ne soupçonnerait pas ce caractère par- 
ticulier du bourg en le voyant dominé par une 
église dont la flèche porte très haut le coq tra- 
ditionnel. L'élément israélite a peu à peu mis la 
main sur les affaires d'une notable partie des 
gens du Sundgau et détient en grand nombre des 
créances hypothécaires ou autres. De là une ani- 
mosité sourde que le moindre incident met en 
évidence. Ainsi, en i848, les paysans apprenant 
les troubles de Paris voulurent prendre part 



l56 HAUTE-ALSACE 

au mouvement ; devant reffervescence populaire 
les Juifs s'enfuirent en Suisse ; trouvant les mai- 
sons abandonnées, des centaines de pillards se 
ruèrent sur elles et les mirent à sac. Charles 
Grad, qui raconte ces événements dans son 
Alsace, dit que les mêmes méfaits se produi- 
sirent à Hegenheim près de Huningue. 

Les israélites ne sont nulle part groupés en 
aussi forte proportion qu'à Durmenach, bien 
que l'on en rencontre beaucoup dans tout le 
Sundgau, notamment à Hirsingue. Ceux de 
Durmenach ont essaimé ; il est peu de grandes 
familles juives parisiennes portant un nom à 
consonance allemande qui n'aient des alliances 
dans ce village sundgauvien des bords de l'ill. 

De chaque côté de la vallée, les collines sont 
frangées de vallons descendant de petits monts 
qui sont les premiers sommets jurassiens dignes 
de ce nom. Un de ces plis, le mieux dessiné, le 
plus riant, est parcouru par le ruisseau de Lup- 
pach, venu de Ferrette par Bouxv^iller. J'y re- 
trouve un précédent itinéraire en remontant à 
Ferrette ('). 

L'ancienne route de Ferrette à Altkirch, aban- 



I. Chapitre II. 



,57 

donnée par les voyageurs depuis que le chemin 
de fer relie les deux villes, passe près de Vieux- 
Ferrette, village assis dans un véritable verger 
au pied des bois dits Burgerw^ald. Le pays que 
l'on parcourt est fort aimable ; ses cultures sont 
égayées par une multitude d'arbres fruitiers don- 
nant un aspect bocager. Ce plateau, fort élevé, 
est plissé par de nombreux vallons et parsemé 
d'étangs. Au fond d'un de ces vaux, fort joli, 
Feldbach se groupe à un croisement de che- 
mins. La grande route s'élève sur le plateau, 
une autre descend au long d'un clair ruisseau, 
dont la vallée étroite est d'une grâce adorable. 
Le bassin s'élargit, de grandes prairies en tapis- 
sent le fond autour de Heimersdorf, village en- 
core plus alsacien d'aspect que ses voisins avec 
ses maisons à poutrelles, toutes fleuries et en- 
veloppées de vignes. Dans les prés qui enchâs- 
sent l'aimable centre brillent de petits étangs. 
Ici commence la population ouvrière d'Alt- 
kirch, les filateurs et les tisseurs résident jusque- 
là, plus nombreux encore à Hirsingue que nous 
atteignons bientôt. Sur la route, jusqu'à la ville, 
à partir d'Hirtzbach surtout, nous rencontrons 
sans cesse garçonnets et fillettes conduisant à 
la ville les petites voitures d'osier sur lesquelles 
est le dîner des parents. 



l58 HAUTE-ALSACE 

Au-dessous d'Altkirch, la vallée s'élargit après 
le joli site de Saint-Morand. Dans un ample 
bassin débouche le Thalbach, affluent assez 
considérable qui a parcouru une vallée remplie 
de villages et de moulins. Ce gros ruisseau at- 
teint la vallée maîtresse à l'issue d'une sorte de 
défilé dont un des côtés est planté de vignes et 
l'autre occupé par le village de Wittersdorf. 

Le large val de l'Ill devient une gracieuse cor- 
beille aux pentes douces, des prés dans le fond, 
des cultures sur les pentes, des bois de chênes 
et de hêtres au sommet des collines. Dans un 
vaste verger apparaît Walheim ; parmi les arbres 
aussi, dans la prairie très ample, Tagolsheim, à 
demi entouré par les replis de la rivière retenue 
par des barrages d'usines, possède les forges de 
la maison Schmerber. A l'écart est l'église, en- 
tourée du cimetière. 

La vallée s'élargit encore, d'adniirables prai- 
ries s'étendent autour d'IUfurth. Ici arrive la 
Largue, les eaux des rivières sont utilisées par 
une grande tuilerie de MM. Schmerber occu- 
pant 100 ouvriers et d'où sortent annuellement 
3 millions de briques et 2 5oo 000 tuiles. Cepen- 
dant, malgré l'approche de Mulhouse, la contrée 
reste agreste. Les champs sont bien cultivés, 
beaucoup de pommes de terre et de betteraves, 



ALTKIRCH ET l'iLL 1 69 

de la vigne sur tous les versants bien exposés; 
nombreux villarjes sur chaque rive. Le canal du 
Rhône au Rhin déroule sa longue ligne d'eau 
lumineuse. Les Vosges, au loin, sont comme 
affaissées, 1res bleues. 

A un coude Zillisheim se groupe près d'une 
jolie église moderne de style byzantin, en grès 
alternant des assises rouge et blanche. Au-des- 
sous du village apparaît le séminaire, vaste cons- 
truction de brique rouge. 

Le bassin s'élargit encore vers Didenheim et 
Brunstatt, à gauche les collines s'abaissent, 
laissent deviner Dornach sous son manteau de 
fumée. Le paysage devient banlieue, de jolies 
habitations ouvrières bordent la route, des tram- 
ways électriques fdent rapidement, cela seul 
révélerait l'approche de Mulhouse si la ville ne 
s'affirmait par les hautes et innombrables che- 
minées des manufactures. 



IX 



L OCHSENFELD ET LA DOLLER 

La forêt de Nonnenbruch. — La plaine de rOchseafeld. — La 
légende et l'histoire. — La trappe d'Œlenberg. — Le canal du 
Stcinbachlé. — La DoUer et ses usines. — En remontant la 
vallée. — Sentheim et Massevaux. — Niedcrbruck. — Les 
retenues d'eau dans la montagne. — Lacs de Neuweïer et de 
Perche. — Sewen et son lac. — La chaudière de l'Alfeld et 
son barrage. 

Sewen. Septembre. 

La sortie de Mulhouse vers le nord-ouest, par 
la route ou le chemin de fer de Colmar, est celle 
qui donne le mieux l'impression de la puissance 
industrielle ; partout se dressent de hautes che- 
minées d'où s'épanche le nuage de fumée noire 
qui contraste si violemment avec la fraîcheur 
des collines. Dornach est enveloppée de ce voile 
funèbre; le faubourg grandit chaque année; des 
usines nouvelles que la suie n'a pas souillées 
encore l'entourent, elles gagnent peu à peu sur 
les prairies à travers lesquelles erre la Doller, 
ici misérable torrent sans eau, large ht de gra- 



l'oghsenfeld et la doller i6i 

viers. Le flot qui a vivifié la vallée de Massevaux 
a été dérivé pour l'usage des irrigations et de 
rindustrie de Mulhouse par le Steinbachlé. La 
rivière artificielle est d'ailleurs insuffisante au- 
jourd'hui pour les usines de Niedermorschwiller 
et de Dornach. 

Bordant ce lit de cailloux, Lutterbach évo- 
quait il y a peu de temps l'idée d'un village 
franc-comtois par le dôme bulbeux de son clo- 
cher ; on vient de démolir l'église pour la re- 
construire. Tout autour le sol maigre est cultivé 
avec soin, en pommes de terre surtout, puis en 
céréales et betteraves, de grands noyers se 
dressent dans les champs. Vers le sud, des bos- 
quets de bois, très nombreux, semblent soudés 
par l'éloignement, au-dessus pointent des flè- 
ches d'églises. Aujourd'hui la brume masque 
l'horizon, les Vosges sont encore invisibles. 

Au nord, de grands bois, rappelant la Hart par 
la pauvreté de la végétation, barrent la vue. C'est 
la forêt de Nonnenbruch, dont le terroir est une 
partie de la plaine de TOcbsenfeld, région natu- 
relle bien délimitée par la nature du terrain. Ce 
massif est percé de nombreuses routes, les bas- 
côtés ont été défrichés comme garde-feu, mais 
surtout pour en faire des voies stratégiques afin 
de permettre la circulation de nombreuses for- 

HAUTE-ALSACE H 



l62 HAUTE-ALSACE 

ces, hors de toute vue. Même le chemin de fer 
qui le traverse court entre deux larges bandes 
gazonnées servant pour les ébats d'un gibier 
nombreux. Des chênes et des bouleaux se dres- 
sent au-dessus des taillis, mais ces art)res ne 
prennent jamais un développement considé- 
rable. 

Le pays se découvre aux abords de la Thur. 
Les bois ont été défrichés il y a bien des siècles, 
depuis l'endroit où la rivière débouche des mon- 
tagnes jusqu'à Wittelsheim. Des cailloux par- 
tout, c'est une sorte de crau dont les boqueteaux 
épars et la lisière delà forêt relèvent la vulgarité. 
D'ici on découvre enfin les Vosges, leur sommet 
se perd encore dans la brume. 

L'Ochsenfeld pourrait être un pays riche si les 
rivières étaient assez abondantes pour y amener 
des eaux d'irrigation, mais l'on n'a rien tenté ; 
cette vaste zone de loooo hectares, de plus de 
i5ooo avec les bois qui la prolongent, est dé- 
serte ; cependant des cultures se montrent çà et 
là ; il y a cinquante ans on ne voyait que des 
landes. Aucune richesse dans le sous-sol : ce ne 
sont que des galets amalgamés, à faible profon- 
deur, en une sorte de poudingue. On m'a montré 
pourtant, au long de la route de Thann, des 
puits de sondage, forés dans l'espoir de ren- 



l'oghsenfeld et la doller i63 

contrer des minéraux renfermant le sélénium. 
J'ignore le résultat de ces recherches. 

L'Ochsenfeld doit son nom — le champ aux 
bœufs — à une foire où Ton venait même de 
Franche-Comté et de Lorraine. Aujourd'hui au- 
cune réunion n'a lieu dans ces mornes étendues 
qui semblent destinées à servir de champ de 
bataille et furent souvent, d'ailleurs, le théâtre 
de grandes luttes. La tradition y place la ren- 
contre entre César et Arioviste ; elle y voit aussi 
le champ du Mensonge où Louis le Débonnaire 
fut livré à ses fils soulevés contre son autorité, 
site auquel des archéologues et des historiens 
opposent Sigolsheim, près de Colmar. Ces faits 
lointains et confus ont donné naissance à des 
légendes. On racontait jadis que TOcbsenfeld 
recouvre de vastes souterrains où dorment des 
multitudes de guerriers armés. Pendant l'hiver 
ils sortent la nuit, à l'appel de leur chef, dont le 
fantôme se montre sur le rocher de Bebelstein, 
et font avec lui le tour de la plaine. 

Plus précis est le souvenir d'une autre lutte, 
entre Bernard de Sax:e-Weimar et le duc Charles 
de Lorraine en i634, dans laquelle ce dernier fut 
battu. Elle a effacé la mémoire de rencontres 
entre Bourguignons, Armagnacs et Autrichiens. 
Charles le Téméraire y avait été défait par les 



l64 HAUTE-ALSACE 

Suisses et les Alsaciens du Sundgau. Tout cela 
est confus dans l'esprit des paysans, pour eux 
l'armée fantôme est celle du prince Charles. Un 
écrivain, Paul Huot, conseiller à la cour impé- 
riale de Colmar, a gravement tenté de leur prou- 
ver qu'ils se trompaient : le prince Charles, pour 
lui, n'est autre qu'Arioviste ! 

L'Ochsenfeld finit, à l'ouest, aux derniers con- 
treforts des Vosges, au sud du sillon tracé par 
le ruisseau dit petite Doller que bordent les 
villages d'Aspach-le-Haut, Aspach-le-Bas et 
Schweighausen, fossé qui va rejoindre la Doller 
près de la Trappe d'Œlenberg dont les moines 
tentent de mettre en valeur une partie de la 
plaine infertile, comme l'ont fait, à l'autre extré- 
mité, les élèves de l'institut agricole de Cernay (^). 
Le sol d'Œlenberg, il est vrai, est meilleur que 
le reste de l'Ochsenfeld. Il y eut là d'autres com- 
munautés plus contemplatives que travailleuses 
à qui l'âpre plaine dut paraître lugubre ; elles 
ont abandonné la place et les Trappistes ont 
profité de l'installation. Comme dans la plupart 
des maisons de leur ordre, ils ont adjoint l'in- 
dustrie à la culture en créant un moulin à huile 
et une brasserie dont les produits alimentent les 



1. Voir page 180; 



l'oGHSENFELD et la DOr.LER l65 

villages voisins et même Mulhouse. C'est la 
bière de la Trappe que l'on boit à Reiningen, 
gros village entre la DoUer et la forêt de Non- 
nenbruch, où, chose surprenante, la population 
travaille pour des usines lorraines : couronnes 
funéraires de perles envoyées à Ismingen près 
d'Albesdorf, chapeaux de paille pour les mai- 
sons de Sarralbe('). 

C'est ici la banlieue de Mulhouse, fertilisée et 
animée par le Steinbàchlé. Au bord de ce canal 
Heimsbrunn possède un tissage qui a succédé 
à une filature, première usine des bords de la 
DoUer après le groupe de Sentheim et Masse- 
vaux. La rivière, dans cette partie de son cours 
où elle frôle l'Ochsenfeld, est utilisée seulement 
au Pont-d'Aspach, nœud principal des routes 
depuis longtemps, puisqu'une voie romaine en- 
core reconnaissable y passait : un tissage y occupe 
i8o métiers et loo ouvriers. 

Le ciel s'est éclairci, maintenant les Vosges 
apparaissent nettement : au premier plan le Ross- 
berg, facile à reconnaître par la grande ferme 
blanche qui se détache sur le fond vert des pâ- 
turages supérieurs ; un mur en avant 4^ la cons- 



I. Voir au volume Lurraine, le chapitre XL 



l66 HAUTE-ALSACE 

Iniclion barre d'un trait de neige le velours du 
chaume. 

Entre les avant-monis s'évase le couloir où 
descend la Doller; au fond, la vallée se dessine 
entre les monts, l'église de Thann dresse très 
haut sa flèche de grès rose que le temps et surtout 
la fumée des usines modernes ont noirci. 

Le large val évasé que va parcourir la Doller 
est d'un sol caillouteux et maigre, comme l'Och- 
senfeld voisin, partout où l'eau de la rivière n'a 
pu être employée à la création de prairies. Mais 
le fond de la dépression est très vert, des arbres 
encadrent les herbages remplis de bétail et la 
rivière offre maintenant aux yeux ravis un flot 
vif et pur. De chaque côté s'étendent des bos- 
quets et même de grands bois tels qiie l'Eich- 
wald. Ces massifs isolés où le chêne recouvre 
des taillis d'aulnes se succèdent jusqu'à la fron- 
tière, toute proche. Les clairières sont cultivées, 
la charrue est conduite par des bœufs, parfois un 
seul de ces animaux effectue le travail, on l'at- 
telle comme un cheval. 

L'Eichwald, où les hêtres se mêlent aux chê- 
nes, se nomme aussi Langelittenhag ; c'est une 
petite forêt bien entretenue au point de vue des 
chemins, aménagés comme les autres autour du 
Pont-d'Aspach pour la rapide circulation des 



l'oghsenfeld et la doller 167 

troupes. La rive gauche de la Doller, plus nue, 
est une haute berge recouverte de vignes, pre- 
mière marche du grand piédestal au-dessus 
duquel trône le ballon de Guebwiller. 

A Guewenheim on retrouve l'industrie avec 
un tissage de coton. Le village borde la route, 
la haute flèche de Téglise domine les toits d'un 
rouge fauve. Ici la rive gauche de la Doller s'ex- 
hausse encore ; à la base, des vignes, plus haut, 
des bois. Cette sorte de paroi s'entr'ouvre large- 
ment pour le débouché du ruisseau de Bour- 
bach, descendant du Rossberg. Tout rouge par 
ses toits, Bourbach-le-Bas semble barrer le pas- 
sage à l'entrée des grands bois. Au fond le Ross- 
berg se présente sous la forme de deux croupes 
boisées, reliées par un plateau de chaume jauni. 

Au-dessus de la jonction, au bord d'un canal 
dérivé de la Doller, Sentheim fait face à de 
belles pentes vignobles. Le village s'est accru 
par les constructions d'une vaste cité ouvrière 
renfermant deux cents logements pour les tis- 
seurs et les filateurs d'une belle usine où fonc- 
tionnent 16200 broches et 266 métiers. La vie 
rustique enveloppe ce centre de labeur manu- 
facturier. Beaucoup de bétail ; de superbes prai- 
ries bien irriguées, à l'aide d'un réseau de filioles, 
sont bordées d'aulnes et de peupliers. Au delà 



1 68 HAUTE-ALSACE 

de celte zone humide s'alignent des rangées de 
pruniers. 

Le chemin de fer se mêle fraternellement à la 
vie du pays ; abandonnant le tracé en plein 
champ il suit les accotements de la route puis 
la rue du calme village de Lauw^, flanqué d'une 
cité ouvrière. Le mécanicien annonce l'approche 
du train en agitant continuellement une cloche. 
Ce système primitif est employé sur tous les 
petits chemins de fer de la Haute-Alsace. 

A Lauw^, dont l'usine, tissage et filature, s'em- 
panache de fumée, on abandonne définitivement 
le bas pays pour pénétrer entre les collines ; cel- 
les-ci rapidement s'élèvent et deviennent mon- 
tagnes ; nous voici dans les Vosges et bientôt à 
Massevaux, l'ancienne cité abbatiale, heureuse- 
ment assise dans un large bassin, au pied de la 
chaîne frontière dont la plus haute cime, ici, le 
Bserenkopf, la tête de rOiirs, est à i 077 mètres 
au-dessus de la mer. 

Malgré sa population de 4 000 âmes, Masse- 
vaux est une bien humble ville, encore circons- 
crite par des remparts où des habitations se sont 
insérées. Elle doit son importance à ses usines 
et à son rôle de centre commercial pour la haute 
vallée de la Doller et les vallons adjacents. Ce 
fut le sièfje d'une célèbre abbaye de femmes 



lyO HAUTE-ALSACE 

remontant à l'an 720 et bâtie, par un seigneur 
nommé Mason, en souvenir de son jeune fils 
noyé dans la Doller. De là ce nom de monas- 
tère de Mason, le Masmûnster des Allemands, 
notre Massevaux. A la veille de la Révolution, 
l'abbaye, — où fut élevée Catherine II de Rus- 
sie, — devenue chapitre de dames nobles, avait 
voulu se transformer, elle fit appel à l'architecte 
Kléber qui devait devenir si célèbre comme gé- 
néral de la Révolution. Le bâtiment principal 
a été dévoré par un incendie, mais les construc- 
tions annexes demeurées debout sont, dit-on, 
œuvre de Kléber, de même que l'hôtel de ville. 
Il ne faut pas y chercher des monuments intéres- 
sants, l'illustre Strasbourgeois semble avoir été 
un bon constructeur mais un médiocre artiste. 
De l'église il reste le chœur et quatre travées, 
on en a fait le siège de la justice pour le canton. 
La petite ville est depuis longtemps indus- 
trielle. Les minerais de fer de la vallée y étaient 
traités de temps immémorial dans les hauts 
fourneaux qui appartinrent à des familles histo- 
riques, telles que les Voyer d'Argenson et les 
Rroglie. En 1869 un duc de Broglie vendit les 
bâtiments à un filateur, celui-ci les transforma 
pour l'industrie cotonnière. L'établissement, 
d'ailleurs, ne fonctionnait plus depuis quelques 



l'oghsenfeld et la doller 171 

années, cependant il resta aux environs quel- 
ques petits ateliers de taillanderie. Ils n'ont 
pu résister à la concurrence des grandes usines. 
Mais une importante maison s'est maintenue, 
ayant son siège à Niederbruck et une succursale 
à Massevaux. 

Tissages et filatures se sont développés. Trois 
grandes manufactures emploient de nombreux 
ouvriers. A ces fabriques il faut ajouter les tan- 
neries, depuis longtemps prospères, puisque la 
plus ancienne remonte à i56o. 

Autour de Massevaux la campagne est une cor- 
beille de verdure : des prairies dans le fond, des 
prairies sur les pentes, complantées de pruniers- 
quetsches. Au plus creux se blottit la petite ville. 
En amont la vallée se rétrécit, les forêts se rap- 
prochent du thalweg, enveloppant à demi le joli 
village de Sickert dont la modeste église pos- 
sède un clocher peint en vert. Sur l'autre rive 
fument les cheminées de Niederbruck. 

Ces importantes fonderies et Iréfîleries de 
cuivre eurent pour origine une petite fonderie 
installée à Soultz près Guebwiller en 1862 par 
M. Xavier Vogt ; il n'y avait que quatre ouvriers 
dans l'humble atelier. Celui-ci se développa ; en 
i865 un des fils du créateur fonda à Massevaux 
un établissement plus considérable ; avec son 



172 HAUTE-ALSACE 

frère il acheta une autre fonderie à Mulhouse. 
En 1881 il fallut songer à étendre les usines, on 
fit choix d'une fonderie abandonnée à Nieder- 
bruck ; rétabHe complètement, celle-ci est deve- 
nue une des plus belles d'Alsace. La tréfilerie de 
cuivre, la robinetterie, l'étirage des cuivres, la 
fabrication des rouleaux d'impression ont donné 
à ces diverses manufactures une grande impor- 
tance. Celle de Massevaux a 3oo ouvriers, celle 
de Niederbruck 200, on en compte 200 à Mul- 
house et à Soultz. C'est la plus importante mai- 
son d'Alsace pour la transformation du cuivre. 
La présence d'une fabrique semblable est d'au- 
tant plus surprenante que la vallée de la Doller 
est ici une étroite gorge, bientôt entr'ouverte, il 
est vrai, à Kirchberg, où l'on pénètre dans un 
admirable bassin rempli de hameaux et de beaux 
villages et dominé à son extrémité par la masse 
puissante du ballon d'Alsace. Un vallon se des- 
sine vers le Rossberg dont le massif, vu d'ici, a 
des crêtes hérissées de grands rochers rouges. 
L'industrie anime ce beau val. Wegscheid a une 
fonderie de fer et de laiton. Oberbruck possède 
une grande filature. Les eaux abondent, un tor- 
rent débouche à Oberbruck entre des montagnes 
l)oisées derrière lesquelles se cache le village de 
Rimbach. Le cours d'eau, jadis à sec pendant 



L OCHSENFELD ET LA DOLLER I-y^ 

Tété, est maintenant pérenne, grâce à Taména- 
gement des petits lacs étalés au pied du Gresson 
et du col des Charbonniers. L'un, le lac de 
Perche ou Sternsee, endigué par les manufac- 
turiers de la vallée, vaste de 445 hectares, per- 
met de réserver 220 000 mètres pour un abaisse- 
ment de niveau de 6 mètres. Les deux autres 
nappes, dites de Neuweïer, appartenant aux fila- 
teurs d'Oberbruck, MM. Zeller, ont été aména- 
gées par les usiniers de la Doller et du Stein- 
bâchlé en assurant aux propriétaires des lacs 
Técoulement nécessaire pour alimenter leur ma- 
nufacture. Le premier lac, d'une superficie égale 
à celle du Sternsee, a une capacité utilisable de 
272 000 mètres cubes, par un abaissement de 
10 mètres; le second, bien moins étendu, assure 
22 000 mètres. En tout, pour les trois réser- 
voirs, 5i4ooo mètres cubes représentant, à rai- 
son de 260 litres par seconde, un écoulement de 
cinquante jours, chiffre insuffisant pour les 
besoins et que Ton ne pouvait accroître, les 
pluies d'été étant rares dans les Vosges et les 
neiges ne persistant pas assez longtemps. Pour 
remédier à cette insuffisance, on a songé à 
barrer le vallon du Dollerbach, affluent de la 
Doller, qui se creuse dans le massif du ballon 
d'Alsace, au lieu dit Alfeldi 



1 74 HAUTE-ALSACE 

Ayant à choisir entre ces bassins que je connais 
déjà pour les avoir vus de la crête frontière au 
cours de mes excursions sur le versant occiden- 
tal des Vosges ('), j'ai fait choix de l'Alfeld, 
non sans avoir hésité à pénétrer dans la vallée 
de Rimbach si aimable et mystérieuse. Mais 
celle de la Doller est charmante aussi, entre ses 
hautes pentes de prairies parsemées de sapins 
et de hêtres, ses grandes nappes de bois, ses 
maisons rustiques recouvertes de bardeaux ou 
aissis. 

Oberbruck se continue par Dolleren et un 
quart de lieue à peine sépare ce village de celui 
de Sewen assis à la jonction de la Doller et 
du Dollbach. La riviçre y parvient par une 
gorge étroite et tortueuse après avoir reçu le 
ruisseau de Wagenstallbach qui forme une des 
plus jolies cascades des Vosges. Sev^en semble 
au fond d'un abîme parsemé de rochers et de 
monticules qui sont les moraines des antiques 
glaciers. Plus large que le val de la Doller est 
celui du Hoilenbach, riant avec ses prairies, ma- 
jestueux par la masse du ballon d'Alsace sur- 
gissant à l'extrémité. Dans le vert écrin des prés 
s'étend le lac de Sewen, formé par un barrage 



I. 22e série du Voyage en France. 



l'oghsenfeld et la doller 176 

morainique. Profond de plus de i5 mètres, cou- 
vrant 6 hectares, très poissonneux, ce bassin 
d'un bleu si doux lorsqu'on le contemple du 
haut du Ballon, paraît ici fort sombre entre les 
roseaux frémissants de ses rives. Au fond de la 
vallée une muraille puissante relie deux pentes 
de la montagne en s'appuyant au milieu sur une 
aiguille de rochers, c'est le barrage de l'Alfeld. 

Pour permettre d'atteindre cette digue cyclo- 
péenne, une route en lacets a été créée, mais si 
l'on veut avoir l'illusion d'une course alpestre, 
il faut grimper entre des rochers contre lesquels 
parfois se mutinent le ruisseau issu du réservoir 
et des ruisselets nés de petites sources. L'ascen- 
sion, courte d'ailleurs, me vaut une déception. 
En ce milieu de septembre, malgré la réglemen- 
tation rigoureuse de l'échappement, le bassin 
est à sec, c'est un gouffre de vase et de bancs 
formés par des dépôts de sable et de gros ga- 
lets. Une fosse existe pourtant au pied de la 
digue, profonde et limpide, pan d'azur étincelant 
au milieu de ce fond hideux. Une barque flotte 
encore sur la lagune qui subsiste, des promeneurs 
la guident à l'aide d'une gaffe. 

Je suis descendu dans ce gouffre. De là-haut 
je m'imaginais trouver de la vase, mais les bancs 
hérissés de roches sont de gros sable et autres 



176 HAUTE-ALSACE 

débris arrachés aux ravins des montagnes qui 
forment cirque au pied du ballon d'Alsace, pen- 
tes abruptes revêtues d'arbres jusqu'au sommet 
et d'une grande et majestueuse beauté. C'est un 
cirque presque complet auquel les habitants 
français de la frontière, qui le voient de haut, 
ont donné le nom de Trou de la chaudière. 

Au delà des parois de l'Alfeld, des cimes plus 
hautes forment comme le rebord de la gigan- 
tesque marmite égueulée : le Langenberg, le 
Ballon, une arête allant s'abaisser au col des 
Charbonniers... 

Ce doit être merveilleux après les pluies d'hi- 
ver quand le lac est rempli jusqu'au bord de 
son barrage haut de 22 mètres, contenant les 
I 100 000 mètres cubes que l'on peut emmaga- 
siner. 

Si puissante que soit l'œuvre elle ne peut suf- 
fire à assurer à la Doller, même avec les réser- 
voirs annexes, le débit nécessaire aux quarante 
usines de son cours et à l'irrigation. Il faudra 
sans doute chercher d'autres vallons à barrer si 
l'on veut donner en permanence aux manufac- 
tures la force motrice et les eaux pour les usages 
industriels. Mais ce qui manquera toujours, ce 
sont les pluies d'été prolongées, ce sont aussi 
les sources. Bien que ce pays n'ait pas été dévasté 



L OGHSENFELD ET LA DOLLER I77 

comme tant de parties des Alpes et des Céveii- 
nes, il y a bien des pentes et des croupes privées 
de leur manteau de forêts et depuis lors dessé- 
chées et ravinées. Les eaux de pluie n'étant pas 
arrêtées par la végétation, ne trouvant pas la 
couche absorbante des mousses, des feuilles, des 
herbes, ni les conduits naturels des racines qui 
les amenaient dans le sol, ruissellent de suite sur 
les pentes et gonflent les torrents dont le flot s'en 
va au Rhin sans utilité. Sur le versant alsacien, 
chaufl'é plus ardemment par le soleil, où les flancs 
sont plus rudes que ceux du côté lorrain, l'ef- 
fet de cette situation se révèle facilement. Et 
pourtant, aux yeux de l'observateur superficiel, 
ce pays est frais et verdoyant. Il faut venir après 
la canicule pour comprendre à quel point les 
fontaines font défaut. 



HAUTE-ALSACE 12 



X 



VALLEE DE LA THUR 



Cernay. — Les manufactures. — L'asile agricole. — Au pied des 
Vosges. — Lugubre souvenir de Troppmann. — Wattwiller. — 
Vieux-Thann. — Le vignoble et le vin de Rangen. — Les, 
produits chimiques. — Thann, son église, ses industries. — 
L'œil de la Sorcière. 



Thann. Septembre. 

En marge de l'Ochsenfeld dont le sépare le 
lit de la Thur, au pied des premières pentes des 
Vosges se haussant rapidement pour atteindre 
I 125 mètres d'altitude au Molkenrain, la petite 
ville de Cernay occupe une situation heureuse, 
gardant l'entrée de la vallée de Saint- Amarin, 
une des plus belles de l'Alsace, et la route de 
Soultz qui traverse de si riches campagnes. La 
Thur, large mais indigente et polluée, borde la 
petite cité, d'un calme monacal, morne et sans 
caractère, dont le tracé ancien des remparts est 
encore reconnaissable ; des restes de murailles, 
de tours et de fossés la circonscrivent. Ce petit 
centre a une population assez considérable, plus 



VALLEE DE LA THUR I79 

de 4 000 âmes. Les habitants, en majeure par- 
tie, travaillent dans les usines qui bordent la 
Tliur. Gernay a une place importante dans l'his- 
toire industrielle de la Haute-Alsace ; la petite 
ville reçut en 1762 le premier tissage établi dans 
la contrée. C'est à Gernay que débuta Jérémie 
Risler, fondateur de la maison André Kœchlin 
et G'®, après avoir été « l'âme des fabricants » de 
pompes à vapeur, à incendie, groupés sous le 
nom de Risler, Dixon et G'^('). A Gernay fut 
créée la première fabrique de caoutchouc du 
Haut-Rhin, par Risler et Mackintosh. La Thur 
y fait mouvoir une importante minoterie, la plus 
considérable de la Haute-Alsace, avec celle de 
Thann, produisant 48 000 quintaux métriques 
chaque année, soit, au minimum, 160 sacs de 
100 kilogr. par jour. 

Les fdatures et les tissages de coton et de 
laine sont la principale source d'activité. Ces 
puissantes usines bordent un canal dérivé de la 
Thur et s'entourent de cités ouvrières. Leurs 
vastes constructions, les hautes cheminées don- 
nent un caractère très industriel à ces campa- 
gnes si variées par les cultures, les prés, la 
vigne, les forêts qui tapissent les Vosges. Tout 



I. Page 114. 



1 8o HAUTE-ALSACE 

cela sur la rive gauche de la rivière car, adroite, 
ce sont les étendues de TOclisenfeld. 

La plaine, ici, est vaillamment mise en valeur, 
grâce à l'exemple donné par l'asile agricole 
fondé, en 1847, P^"^ ^^- Mathieu Risler sur le mo- 
dèle des institutions créées en Suisse sous l'in- 
fluence de Pestalozzi. Plusieurs notabilités de la 
région s'associèrent à lui pour établir cette 
école; on demanda à la Suisse un directeur, elle 
envoya un jeune homme de vingt-cinq ans, 
Zweifel, qui, pendant trente ans, occupa ces 
fonctions. Gomme dans le pays voisin, l'asile 
fut organisé sur le modèle familial ; il ne reçut 
jamais que trente enfants, bien qu'on lui en eût 
offert des centaines, le directeur et sa femme 
tenant à vivre au milieu d'eux, à donner l'exem- 
ple du travail. Ils avaient pris pour devise : 
Améliorer la terre par les hommes, les hommes 
par la terre. 

Le domaine, qui avait 25 hectares, fut peu à 
peu porté à 4o- La lande de l'Ochsenfeld a été 
défrichée et mise en culture par des enfants en- 
trés de six à douze ans et gardés jusqu'à seize ; 
on y fit de la vigne, on y créa 10 hectares de 
prairies ; bientôt l'exemple devint contagieux, 
tout autour les propriétaires mirent en valeur 
un sol inculte depuis des siècles. Cernay fut le 



VALLEE DE LA THUR lOl 

modèle des asiles agricoles créés sur divers 
points de la France. 

La maison renferme des garçons et des filles. 
Les premiers s'emploient aux travaux des champs, 
les secondes sont surtout dressées aux occu- 
pations du ménage, soins du logis, cuisine, 
couture, on les affecte également aux travaux 
confiés à leur sexe dans la campagne : moisson, 
fenaison, vendange, basse-cour. De cet établis- 
sement, resté fidèle à l'esprit qui présida à sa 
création, il est sorti un grand nombre d'ouvriers 
des champs intelligents et habiles. 

La région au nord de la Thur contraste par sa 
richesse avec la partie inculte de l'Ochsenfeld. 
Les vignes, les vergers, les champs plantés de 
noyers, les prairies encadrées d'arbres font de la 
plaine et des premières pentes des Vosges une 
suite de beaux tableaux rustiques. Au bord du 
vignoble et entouré d'arbres fruitiers est Uffholtz, 
dominé par de raides pentes boisées se reliant 
au sommet du Molkenrain. Dans ces bois est le 
« monument de Kinck », croix sur un piédestal 
de pierre indiquant l'endroit où fut enfoui, par 
Troppmann qui l'avait empoisonné, le pauvre 
Kinck dont l'assassin devait encore massacrer la 
famille à Pantin. On sait quelle émotion produi- 



l82 HAUTE-ALSACE 

sit ce crime; la guerre de 1870 seule put en dé- 
tourner l'attention. Troppmann était originaire 
de Cernay. 

Sous le site tragique, dans un joli pli entouré 
de petits monts, dont deux éperons portent les 
raines des châteaux de Herrenfluh et d'Hirzen- 
stein, repose une mignonne cité, jadis plus 
populeuse, Wattwiller, possédant un petit éta- 
blissement d'eaux minérales utilisées contre la 
chlorose et l'anémie. Une importante usine pour 
le tissage du coton fait de ce village une dépen- 
dance de Cernay. Les montagnes recèlent des 
gisements d'arsenic et de fer qui donnent lieu à 
une petite exploitation ; ce dernier métal fut, à 
diverses reprises, l'objet d'extraction ; actuelle- 
ment ces mines ont été reprises par une maison 
de Dûsseldorf, qui s'efforce de les mettre en 
valeur. 

Cernay possède une gare animée, là se sépa- 
rent les deux chemins de fer des vallées de la 
DoUer et de la Thur, rattachées à Mulhouse par 
un tronc commun qui fut, avec le prolongement 
vers Thann, la première voie ferrée construite 
en Alsace : la première locomotive alsacienne y 
conduisit le premier convoi. Les rails ont beau- 
coup contribué à développer l'industrie dans la 



VALLÉE DE LA THUR I 83 

vallée de la Thur, elle lui doit d'être devenue la 
plus travailleuse des vallées vosgiennes. 

La voie ferrée, en quittant Gernay, parcourt 
l'extrémité de l'Ochsenfeld en vue du massif 
dont le ballon de Guebvviller est la cime culmi- 
nante comme il est, d'ailleurs, le sommet suprême 
de toutes les Vosges. On est ici trop près de la 
chaîne pour découvrir le géant de ce système 
orographique, mais on voit se dresser le Mol- 
kenrain ; admirable observatoire sur les Vosges, 
la plaine d'Alsace, la Forêt-Noire et la Suisse : il 
se montre au-dessus d'un piédestal de hautes 
croupes très arrondies et boisées ; les pentes 
inférieures, jusqu'à une assez grande altitude, 
sont revêtues de vigne. Ici commence le grand 
vignoble alsacien, il pénètre même dans la vallée 
de la Thur où Thann possède des crus réputés, 
répartis en plus de loo hectares. 

Le contraste est assez singulier de ces belles 
plantations rappelant certains terroirs bourgui- 
gnons et du ciel grisâtre qui le voile, brume 
fuligineuse due aux usines de Vieux-Thann, de 
Thann, de Bitschwiller et de Willer('), villes et 
bourgs formant sur près de 2 lieues une seule 



I. Vieux-Thann, 2817 habitants; Thann, 7884; Bitschwil- 
ler, 2 809 ; Willer, 2 087. 



l84 HAUTE-ALSACE 

cité de près de i5ooo âmes, prodigieusement 
active. 

Le vignoble a perdu de son étendue, car, au- 
dessus de Vieux-Thann, où la vallée ouvre sur 
l'Ochsenfeld, on voit des pentes nues où zigza- 
guent encore les sentiers que gravissaient les 
vignerons. Le fond du bassin, autrefois frais et 
vert, est souillé; autour de la ville, les amas de 
scories entourent des manufactures aux murail- 
les noircies par la fumée et les vapeurs acides. 
Vieux-Thann, qui fut une ville forte, a subi de 
tels ravages pendant les guerres du Moyen Age 
que les maisons anciennes ont disparu; Féglise, 
cependant, a d'intéressantes parties, notamment 
les vitraux qui méritent l'attention et un saint 
sépulcre sculpté, monument assez rare en Alsace. 

Vieux-Thann, dont les quartiers anciens sont 
resserrés dans les limites ayant encore la forme 
de l'enceinte, se poursuit sans solution de conti- 
nuité jusqu'à Thann, dont il est en somme un 
quartier. Thann, devenu chef-lieu du cercle 
formé par les vallées de la Thur et de la Doller, 
est une longue rue sur laquelle aboutissent des 
voies étroites et sombres. D'antiques bâtisses 
baignent leur pied dans la rivière, sur l'autre 
face elles ont un aspect moins vieillot et déla- 
bré. La vallée est presque une gorge, aussi la 



VALLÉE DE LA THUR l85 

cité, pour s'étendre, a dû se prolonger dans le 
couloir ou occuper l'espace jadis couvert par les 
fortifications qui fermaient le passage. 

Comme Cernay, Thann devint une annexe de 




Mulhouse dès le moment où l'ancienne répu- 
blique, unie à la France, s'affirmait centre indus- 
triel. La force motrice de la Thur permit la 
création d'usines longtemps considérées comme 
puissantes, mais qui étaient peu de chose auprès 
des groupes actuels. Ces derniers n'ont pu se 



l86 HAUTE-ALSACE 

développer que par rinlroduction des machines 
à vapeur et la création du chemin de fer ame- 
nant la houille. C'était la consécration d'une 
activité fort ancienne, dès le Moyen Age des 
manufactures avaient été installées sur une déri- 
vation de la Thur. 

Les usines ont doné bien modifié l'aspect de 
Thann. On aperçoit avec surprise au milieu de 
cette cité, où tout dit la puissance du labeur mo- 
derne, une des plus belles églises de l'Alsace, 
digne d'être comparée à la cathédrale de Stras- 
bourg, bien qu'infiniment moins vaste et majes- 
tueuse. L'art gothique, sur ce versant rhénan, a 
rarement atteint plus d'élégance et de légèreté. 
La tour et la flèche qui la surmonte, ciselées, à 
jour, rappelleraient les belles œuvres de l'art 
breton au pays de Léon et en Gornouailles, n'était 
la pierre rouge des Vosges au lieu du robuste 
granit de Kersanton. 

Les détails de l'édifice sont d'une rare perfec- 
tion. L'entrée principale, formée par deux portes 
ogivales ouvrant sous une grande ogive, offre 
une profusion de sculptures. Le tympan de celte 
baie est tout un poème de pierre racontant des 
scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament ; les 
deux portes ont chacune un tympan non moins 
orné. Au-dessus de la grande ogive s'ouvre une 



VALLÉE DE LA THUR 187 

rose précédée d'une corniche supportant une 
statue du Christ entouré de la Vierge, de saints 
et de prophètes ; au-dessus s'élance le pignon 
sous lequel une charmante galerie ajourée se 
prolonge de chaque côté de l'édifice, à la base du 
toit. Le pignon à crochets est surmonté par un 
campanile délicatement fouillé. 

Le côté gauche possède un admirable por- 
tail latéral, à deux vantaux, ouvrant aussi sous 
une grande baie dont le tympan est une fenêtre 
ornée de verrières. On ne saurait dire la grâce 
et la souplesse des sculptures de cette entrée 
d'église. L'intérieur, orné de remarquables vi- 
traux, est intéressant, mais ne donne pas une 
impression d'art aussi complète que celle de la 
tour et des portails. 

Le patron de l'église, saint Thiébault, passe 
dans la légende pour un évêque d'Italie dont un 
pèlerin apportait dans les Pays-Bas une relique 
enfermée dans son bourdon. Surpris par la nuit 
près de Vieux-Thann, au pied du château d'En- 
gelsbourg, le messager avait placé ce bâton 
contre un arbre ; au matin il s'aperçut avec stu- 
peur que le bourdon avait pris racine. Les gens 
du lieu accoururent pour constater le prodige, 
le seigneur d'Engelsbourg déclara que le saint 
voulait une église en ce lieu, pour renfermer sa 



100 HAUTE-ALSACE 

relique. Telle aurait été l'origine de la ville de 
Thann. Naturellement des érudits ont contredit 
la légende, ils ont retrouvé trace de la cité de 
Thann deux siècles avant la mort de saint Thié- 
bault appelé par eux Théobald. Le miracle ne 
nous en a pas moins valu, plus tard, le splen- 
dide poème de pierre aujourd'hui enveloppé par 
la fumée des usines. 

Le vignoble est contemporain de ces temps 
légendaires. De vieille date est la réputation de 
son vin appelé le Rangen, si capiteux que nul 
ne peut en supporter un pot. Si Ton a la folie 
d'aller à l'air après en avoir bu on est aussitôt 
en proie à l'ivresse. Aussi accuse-t-on le Rangen 
de nombreux méfaits : si l'on a la tête peu solide 
après avoir bu d'autre vin, c'.est parce que l'hôte 
y aura mêlé le jus des vignes de Thann. Une 
exclamation fréquente est celle-ci : que le Ran- 
gen te heurte ! équivalant à : que le diable t'em- 
porte ! Il y a deux crus, le Rangen froid et le 
Rangen chaud, tous deux aussi généreux et mal- 
faisants. 

En dehors de son église et de son vignoble, 
Thann mérite d'être visité pour ses usines. C'est 
un petit Mulhouse où l'on retrouve toutes les 
branches de l'industrie cotonnière : fdature, tis- 
sage, impression, apprêts. La création de ces 



VALLÉE DE LA THUR I 89 

établissements a été facilitée, comme je l'ai dit, 
par une dérivation de la Tliur. Ce canal, long de 
I 960 mètres, serait contemporain de la fonda- 
tion de l'église, par conséquent, il remonterait à 
l'an 1200; on signale même une forge actionnée 
par le cours d'eau et qui aurait été établie pour 
fournir les fers et les outils nécessaires aux cons- 
tructeurs de Saint-Thiébault. Neuf chutes se 
suivaient, donnant la vie à des foulons ou à des 
scieries. Quand l'industrie mulhousienne essaima 
à Thann, les établissements se créèrent naturel- 
lement où était la force motrice. La première 
usine moderne, dont la trace soit certaine, est 
une fabrique de toiles peintes établie sur la chute 
n°4 par Nicolas Risler, en 1798. L'élan ne devait 
cependant se prononcer que beaucoup plus tard, 
la fondation d'autres manufactures de textile 
allait être précédée par celle de la grande fabri- 
que de produits chimiques, auxquels la famille 
Kestner a attaché son nom. Le premier Kestner 
avait fondé, en 1806, une manufacture près de 
Strasbourg avec une succursale à Francfort. 
En 1808, il créait l'usine de Thann qui subit des 
fluctuations diverses jusqu'en 181 6 ; à partir 
de cette date le progrès fut constant et suivit 
toutes les phases de Mulhouse, dont les besoins 
en produits chimiques s'accroissaient sans cesse. 



I go HAUTE-ALSACE 

Tous les acides, toutes les matières nécessaires 
à l'impression et à la teinture furent obtenus à 
Thann, qui les envoyait jusqu'à Lyon par le 
canal, voie suivie à la remonte par les soufres 
de Sicile débarqués à Marseille. Jusqu'à la 
guerre de 1870, Thann resta le plus important 
établissement de France pour la production des 
matières colorantes, mais sa prépondérance fut 
naturellement atteinte par la découverte des cou- 
leurs artificielles dérivées du goudron de houille. 
L'annexion amena le départ des chefs de la mai- 
son ; l'un d'eux, Scheurer-Kestner, devint ^nem- 
bre du Sénat français, l'usine a été transmise à 
une société anonyme qui, en i884, s'est annexé 
deux fabriques mulhousiennes de produits chi- 
miques. 

3oo à 4oo ouvriers' sont occupés dans cette 
maison qui a beaucoup fait pour leur assurer 
assistance et retraites et leur permettre de de- 
venir propriétaires ; la moitié d'entre eux ont 
sollicité des avances remboursables par petites 
retenues sur leurs salaires et ont pu acquérir 
des maisons ou des terres, les autres placent 
leurs économies à l'usine, elle leur sert un inté- 
rêt de 5 °/o. En 1900, le capital ainsi déposé 
atteignait 200000 fr. 

Les produits chimiques ne sont pas les seuls 



VALLEE DE LA THUR IQI 

dérivés de l'industrie cotonnière, celle-ci a fait 
naître la construction mécanique, fort impor- 
tante. A Thann même, des ateliers occupent 
i5o ouvriers à la construction des machines 
pour l'impression, la teinture et le blanchiment. 
A Vieux-Thann, plus considérables encore sont 
les établissements Berger-André qui construisent 
les machines à filer et à tisser et des machines à 
vapeur dont la force atteint jusqu'à 2 000 che- 
vaux. Ces industries se développeraient davan- 
tage si Thann n'était tributaire de bassins éloi- 
gnés, pour la houille, le fer et autres matières 
premières. Il y a bien des traces de combustible 
de ce côté des Vosges, mais malgré les noms 
grandiloquents de Moltke et de Bismarck donnés 
par les Allemands aux puits de recherche forés 
dans la vallée de Burbach, le résultat a peu 
répondu aux efforts. 

Le tissage, la filature, l'impression sont les 
manufactures qui occupent le plus grand nombre 
de bras. Je ne referai pas la description de ces 
usines, semblables à celles de Mulhouse, mais 
égayées par le murmure des eaux, les pentes 
vertes de la montagne, les formes pittoresques 
des rochers, dont un porte les étranges ruines 
du château d'Engelsbourg, longtemps siège de 
la seigneurie de Thann. Détruite à l'aide de la 



192 HAUTE-ALSACE 

poudre sur l'ordre de Turenne, en 1674, la for- 
teresse révèle Textraordinaire puissance de ses 
murailles par un détail extrêmement curieux : 
quand, de la ville, on regarde les débris, on 
aperçoit comme un anneau gigantesque à travers 
lequel se montre un pan du ciel. C'est un tron- 
çon de tour renversée par l'explosion, il n'a pu 
être brisé dans sa chute et demeure, cylindre 
colossal, sur les autres débris. Bien que la destruc- 
tion ne se perde pas dans la nuit des temps, 
puisqu'elle date de deux siècles à peine et se 
soit produite en pleine époque historique, une 
légende s'est formée sur ce gigantesque anneau 
de maçonnerie, c'est Vœil de la Sorcière. 

Les montagnes offrent partout de belles vues. 
Un des versants a été aménagé en parc par 
M. Scheurer, un des chefs de la grande maison 
Scheurer et Lauth. Par des chemins en lacets on 
monte entre les arbres, rencontrant à chaque 
pas des belvédères d'où l'on découvre la ville, 
ses vastes usines, Bitschwiller entouré d'autres 
manufactures et la vallée haute, dite de Saint- 
Amarin, dominée par les croupes puissantes du 
Rossberg. 

L'usine Scheurer et Lauth s'étend fort longue- 
ment sur le canal des usines, qui lui donne en 
partie la force et alimente ses lavoirs, ses atehers 



VALLÉE DE LA THUR I qS 

d'apprêts. L'établissement est un des plus re- 
marquables de la région de Mulhouse, un de 
ceux où l'on a poussé le plus loin l'art du dessin, 
la science de la composition, l'éclat et l'harmonie 
des couleurs. Il sort des merveilles de cette 
grande ruche animée par huit cents ouvriers, où 
vingt-deux machines impriment à l'aide de rou- 
leaux le coton, la laine, la soie et même la mo- 
deste moleskine. Les étoffes d'ameublement et 
les foulards de soie sont les articles les plus 
riches de ces ateliers. On obtient jusqu'à seize 
couleurs sur un rouleau. Des neuf chutes du 
canal, trois sont occupées par cette puissante 
manufacture. 



HAUTE-ALSACE 13 



XI 



LA VALLEE DE SAINT-AMARIN 



Les fabriques de B"..schwiller. — 'Willer. — L'usine de Mal- 
merspach. — Saint-Amarin. — La manufacture de Wesserling. 
— La haute vallée de la Thur : Felleringen, Oderen, Wil- 
denstein. — Un élevage de truites. 



Wildenstein. Septembre, 

Une bande de prairies encadrée par d'autres 
prés en pente et de petits monts arrondis, boi- 
sés, dominés par le Rossberg, sépare Thann de 
Bitschwiller. Au delà du Rossberg, qui se montre 
ici comme une arête régulière revêtue d'un 
chaume, apparaît le ballon dWlsace ; Bitsch- 
willer, malgré ses fabriques, est un coquet vil- 
lage allongé sur la grande route. La métallur- 
gie, principale source d'activité, remonte à une 
date ancienne déjà, puisque, en 1789, un haut 
fourneau était créé pour traiter les minerais de 
la vallée appartenant au chapitre de Murbach ('). 



I. Sur le monastère de Murbach, voir page 282. 



LA VALLEE DE SAINT-AMARIN igB 

A la Révolution, le Domaine loua l'usine, puis 
la vendit en 1796 à Henri ^Stehelin; cette famille 
resta à la tête de l'affaire jusqu'après les événe- 
ments de 1870. Le haut fourneau cessa de fonc- 
tionner en 1829 et fut remplacé par un atelier de 
construction bientôt florissant. On y construisit 
de nombreuses machines à vapeur et, quand les 
chemins de fer apparurent, les premières locomo- 
tives sortirent de Bitschwiller. On en construisit 
vingt pour le chemin de fer de Saint-Germain. 
Lorsque, en i838, on ouvrit la ligne de Paris 
à Saint-Gloud, la locomotive conduisant le train 
d'inauguration reçut sur sa plate-forme le duc 
d'Orléans ; le mécanicien était le propre construc- 
teur, Charles Stehelin. 

Si le NapoléonQ), œuvre de Nicolas Kœchlin, 
amena les invités à l'inauguration de la ligne de 
Mulhouse à Thann, la Ville-de-T/iann, construite 
à Bitschwiller, les ramena à Mulhouse. 

En même temps les machines pour la naviga- 
tion transatlantique et la marine de guerre sor- 
taient des ateliers Stehelin. Peu à peu ces cons- 
tructions furent remplacées par celle des métiers 
de filature et de tissage, les machines à vapeur 
fixes et les chaudières. La raison sociale chan- 



I. Voir page ii5. 



1 9^) HAUTE-ALSACE 

fjea en 1872, puis encore en 1900; c'est aujour- 
d'hui la société par actions Martinot et Galland, 
elle occupe six cents ouvriers. Une grande usine 
de tissage dans le même bourg de Bitschwiller 
renferme deux cent quarante-cinq métiers. 

Aux confins du village, vers Tliann, la mon- 
tagne est entaillée par une carrière où l'on 
débite la pierre en matériaux de macadam et de 
ballast, trafic important pour le chemin de fer qui 
transporte dans la plaine ces pierres concassées. 

Le paysage s'agrandit, les parois des monts 
s'étant écartés. Dans ce bassin se creuse la gra- 
cieuse vallée du Ba;renthal qui ouvre de pro- 
fondes perspectives vers le massif du Molkenrain. 
Le paysage a pris une ampleur et une douceur 
inattendues. Dans ce beau site commence Willer, 
gros village de fabriques où accourt, par une 
vallée profonde et bien dessinée, le torrent du 
Rennbach dont la fontaine supérieure est au 
ballon de Guebwiller. En face débouche un autre 
ruisseau non moins vif, descendu du Rossberg. 

Ici finit le vignoble, désormais on ne trouve 
plus que des cultures peu étendues, des prairies 
et des bois, mais jusqu'au fond de la vallée, au 
pied du col de Bramont, se succèdent les usines. 
Willer, malgré ses fabriques, est d'aimable as- 



LA VALLEE DE SAINT-AMARIN I97 

pect ; l'église moderne, de grès rouge, projclle 
hardiment dans le ciel une flèche ajourée. 
Comme on est loin ici des grandes ruches som- 
bres de la banlieue de Mulhouse ! 

La route, disputant le fond de la vallée à la 
Thur et au chemin de fer, s'en va entre les prés, 
bordée de cerisiers et de noyers. Les petits 
monts masquent la vue des deux grands chaî- 
nons du Rossberg et du grand Ballon ; leurs 
flancs sont très verts, mais quelques pentes jadis 
plantées de sapins n'ont pas été reboisées, leurs 
éboulis noirâtres, leurs landes rases font des 
taches lugubres dans ce bassin où la végétation 
est si belle. 

A l'issue du vallon d'un caractère idyllique se 
présente, très gai, le village de Moosch, lui aussi 
peuplé d'ouvriers. Une filature de coton utilise 
la force motrice ; plus loin apparaît la filature de 
laine de Malmerspach, aux constructions énor- 
mes, entourée de jolies habitations ouvrières. 
De toutes les manufactures de la vallée, c'est 
la plus moderne d'aspect, celle qui couvre le 
plus grand espace. La société qui l'exploite dis- 
pose d'un capital de 5 millions. Elle possède 
72 080 broches de filature, 27 200 broches de 
retordage livrant i 3o3 200 kilotjr. de fil. Des 
ateliers de teinture donnent à ces fils toutes les 



1 9 8 HAUTE-ALSACE 

nuances demandées par le commerce. On peut 
juger de l'importance des chiffres par ceux rele- 
vés pour les six usines du rayon de Mulhouse 
dont Malmerspach fait partie : 4^0 700 broches 
de filature, io4 600 broches à retordre, io4ooooo 
kilogrammes de filés. Elle est de bien peu infé- 
rieure aux étabfissements Schwartz. 

Malmerspach, qui était un infime hameau, 
est devenu un village de plus de 5oo habitants, 
confinant à Saint-Amarin ; la plus grande partie 
des ouvriers habitent cette petite ville et sur- 
tout Moosch dont ils ont fait un centre popu- 
leux — 2 5oo âmes. L'accroissement serait plus 
considérable encore, si les mines que recèle 
cette partie des Vosges entraient enfin dans une 
période de production. Il y a là des gisements de 
cuivre exploités à une époque fort ancienne ; en 
1891 on avait repris les recherches de la mine 
Aurore et découvert des traces de travaux d'aba- 
tage antérieurs à l'invention de la poudre; en 
1893, on reconnaissait que les mineurs antiques 
étaient descendus à 5o mètres au-dessous du sol 
de la vallée. Ces constatations permettaient d'es- 
pérer qu'avec les méthodes modernes on pou- 
vait arriver à reprendre l'exploitation ; en 1897, 
on parvenait à un filon de galène argentifère 
et cuivre gris de 2 mètres d'épaisseur, mais 



f/icnun de J'er de TJia/n 







200 HAUTE-ALSACE 

Tespoir alors escompté a du être abandonné ; en 
1901, on cessait les recherches. 

Saint-Amarin et ses environs doivent donc 
renoncer à devenir le siège de la métallurgie du 
cuivre. Le bourg, chef-lieu du canton formé par 
la vallée supérieure de la Thur, a donné son nom 
au bassin. Il est étroitement groupé au débouché 
du vallon de Vogelbach descendu du ballon de 
Guebwiller. Les rues étroites sont bordées de 
coquettes maisons et l'artère principale formée 
par la route est digne d'une voie citadine. Bien 
que Saint-Amarin soit ancien, il n'a gardé aucun 
édifice du passé; l'église, dont le clocher s'aper- 
çoit de fort loin, est moderne. Gomme les autres 
centres du val, Saint-Amarin a ses usines: fabri- 
que d'enveloppes, filature, établissement d'ap- 
prêts pour la grande manufacture de Wesser- 
ling. 

Au delà de Saint-Amarin, le paysage se fait 
plus riant, la route, parcourant de fraîches cam- 
pagnes, est une allée de frênes et de merisiers. 
Sur la rive droite s'ouvre la large et belle conque 
au fond de laquelle semble reposer le village de 
Mitzach. De là un bon sentier monte par des 
lacets au Bannbergkopf et se poursuit par les 
crêtes gazonnées jusqu'au Rossberg. Sur la rive 
gauche est le val de Ranspach, conduisant par 



LA VALLEE DE SAL\T-AMARIN 201 

le Trehkopf au lac de Lauchen d'où s'écoule la 
Lauch, rivière de Guebwiller. Ces ouvertures 
dans le massif, d'autres vaux ou ravins par les- 
quels on aperçoit les hauts sommets, donnent un 
grand caractère à ce paysage. 

Au fond de la vallée, hérissée de moraines, 
est l'usine la plus célèbre et la plus considérable 
de la vallée, cet établissement de Wesserling, 
fameux dans l'industrie française comme ayant, 
le premier, adopté les métiers mécaniques pour 
la filature. Il n'y a pas de ville ici, mais de 
grandes constructions où Ton file, tisse, apprête 
et imprime le coton, entourées de maisons ou- 
vrières éparpillées dans la verdure. 

Wesserling, en 1760, n'était qu'un petit châ- 
teau, rendez-vous de chasse pour le puissant 
prince-abbé de Murbach. Il fut vendu alors et 
abrita une fabrique d'indiennes qui, en 1773, 
fut transformée par Nicolas Risler en impression 
au pinceau et teinturerie. En même temps cet 
industriel répandait le tissage à la main dans la 
vallée. La fabrique se développa rapidement; 
en 1783, sous la gérance de Pierre Dollfus, elle 
reçut le titre de manufacture royale comme cela 
avait eu lieu pour Jouy, fondé par Oberkampf. 
La Révolution n'entrava pas l'essor et, en 
i8o3, la maison de Wesserling, alors sous la 



202 HAUTE-ALSACE 

raison sociale Gros, Davillier, Roman et C'% mon- 
tait les premiers métiers mécaniques dont les 
plans de construction avaient été dérobés aux 
Anglais. C'était une usine très considérable pour 
l'époque; dès 1788, elle comptait plus de sept 
cents ouvriers. Depuis lors, elle a sans cesse 
tenu la tète du progrès, renouvelant son maté- 
riel chaque fois que des procédés nouveaux nais- 
saient. En 1898, tout était transformé de fond 
en comble et Wesserling restait un modèle avec 
ses 26 5oo broches de filature, ses i 870 métiers 
à tisser, ses 20 machines à imprimer de une à 
douze couleurs, ses 6 000 rouleaux gravés, ses 
7 1 tables d'impression ayant une longueur totale 
de I 800 mètres. Les établissements de teinture 
et d'apprêts ne sont pas moins à la hauteur des 
progrès récents. Aussi l'usine, qui avait eu jus- 
qu'à 5 5oo ouvriers pour le seul tissage à bras 
et compté un nombre de broches plus considé- 
rable, produit-elle incomparablement davantage 
avec un matériel réduit et 2 5oo ouvriers seule- 
ment. 

Wesserling n'est pas seulement un établisse- 
ment modèle au point de vue de l'installation 
technique, il a aussi, parmi les premiers, créé 
les œuvres d'assistance sociale : caisses d'épar- 
gne et de secours, retraites, écoles, soins aux 



LA VALLÉE DE SAINT-AMARIN 203 

malades, fonctionnent depuis le commencement 
du dix-neuvième siècle. C'était une des gloires 
de l'industrie française. 

Le petit groupe d'habitations de Felleringen 
et celui de Husseren, chef-lieu de la commune, 
ne peuvent suffire à loger tous les travailleurs ; 
ceux-ci résident dans les villages voisins ; il en 
est jusqu'à Urbès, le dernier centre alsacien dans 
la vallée que parcourt la route du col de Bus- 
sang conduisant en Lorraine française ; il en est à 
Mollau, où l'on a découvert des gisements de 
cuivre qui s'étendent jusqu'à Wesserling, mais 
n'ont pu donner une production suffisante ; il en 
est en amont et en aval, sur la Thur, où le che- 
min de fer permet de se rendre rapidement. 

A l'issue de la vallée d' Urbès, largement ou- 
verte, le village de Felleringen aux maisons 
pittoresques, proprement tenues, très fleuries, 
continue le groupe ouvrier de Wesserling qui, vu 
d'ici, semble plutôt un séjour d'été mondain par 
ses beaux ombrages et les habitations des chefs 
d'industrie. Là encore sont des fabriques dépen- 
dant du groupe voisin. Le pays s'accidente grâce 
aux moraines des anciens glaciers; ceux-ci ont 
laissé partout des traces de leur passage par les 
roches striées, moutonnées et polies. Au milieu 
de la vallée, un monticule morainique porte le 



204 HAUTE-ALSACE 

calvaire et l'église d'Oderen, encore un village 
d'usines, mais plus rustique, plus « montagnard » 
que ses voisins. La Thur, si souillée en aval, est 
ici abondante, rapide et claire. Malheureuse- 
ment les montagnes ont beaucoup de pentes 
nues, montrant à vif les apports morainiques. 

En amont une grande moraine occupe le milieu 
de la vallée, puis celle-ci s'élargit de nouveau 
jusqu'au débouché d'un vallon où, par de brus- 
ques replis, s'élève la route du col d'Oderen, se 
dirigeant sur Remiremont. Cette voie se détache 
à Kruth, gros village entouré de vergers et de 
champs de pommes de terre ; l'industrie est re- 
présentée par des scieries. L'endroit semble 
prospère, les maisons ont des pignons soigneu- 
sement blanchis, l'eau est fournie par de nom- 
breuses fontaines, la lumière électrique éclaire 
les rues et les habitations. Kruth est à l'intersec- 
tion d'un chemin s'élevant par d'immenses lacets 
sur les hauts sommets derrière lesquels se creu- 
sent les vallées de Guebwiller et de Munster. Là 
aussi s'arrête la voie ferrée ; le village est donc 
admirablement disposé comme centre d'excur- 
sions dans des massifs encore peu fréquentés. 

Ce n'est pas le dernier village de la vallée de 
la Thur, bien qu'elle semble fermée par un raide 
monticule isolé, très haut et abrupt, tapissé de 



LA VALLÉE DE SAL\Ï-AMARIN 2o5 

bois, couronné par les ruines du château Tort de 
Wildenstein détruit par les Suédois en i644- Cet 
îlot de granit offre un bel observatoire. Du som- 
met on découvre deux chaînes très indentées ; la 
plus fière dessine la frontière, du col d'Oderen 
au col de Bramont par lequel on atteint La 
Bresse et Gérardmer. 

Il semble que le rocher de Wildenstein sépare 
deux contrées différentes. A peine l'a-t-on dé- 
passé et Ton trouve, au nord, une région alpes- 
tre. Entre les roches, d'étroites bandes de prai- 
ries d'un vert doux tapissent les pentes, des bois 
de hêtres descendent jusqu'au chemin, le ruis- 
seau bondit et murmure. Les faucheurs cou- 
pent le regain dans les prés et une odeur exquise 
flotte dans le val, si rétréci qu'il peut être appelé 
gorge. 

Là se trouve le dernier village, au pied de la 
côte où s'élève en multiples lacets la route de 
Bramont : c'est Wildenstein ; la Thur se forme 
au-dessus; ses eaux naissantes ont été réunies 
dans un réservoir, d'où elles s'échappent pour 
aller faire mouvoir les turbines qui actionnent 
une dynamo remplaçant le charbon et la vapeur, 
dans la filature qui achève le collier d'usines dis- 
posé au long de la rivière. Ces réservoirs d'onde 
d'une admirable limpidité, où se jouent des mul- 



20G HAUTE-ALSACE 

titudes de truites, virent les premiers essais de 
pisciculture ; là Gehin et Remy, encouragés par 
le propriétaire de la verrerie qu'une filature a 
remplacée, découvrirent la fécondation des œufs 
de poisson. Ces observateurs sagaces habitaient 
La Bresse, sur l'autre versant des Vosges. 

Le village de Wildenstein a des maisons ou- 
vrières portant ces lettres mystérieuses FTKC et 
un numéro, cela veut dire filature tissage Kull- 
mann et G'^ On n'aurait pu loger dans le hameau 
d'autrefois les travailleurs, peu nombreux pour- 
tant, si l'on compare la population à celle de 
Wesserling. Tous les hommes sont employés à la 
manufacture, même les habitants des chalets 
blancs dont la montagne est parsemée. Le tra- 
vail des champs incombe aux femmes; en ce 
moment on ne voit qu'elles dans les étroites cul- 
tures où elles arrachent les pommes de terre, 
presque la seule production du sol à cette alti- 
tude de 55o mètres. 

Le fond de la vallée est charmant dans sa soli- 
tude agreste. Les rochers aux belles teintes, les 
hêtres, les bassins transparents, constituent une 
admirable chose, bien plus séduisante au prin- 
temps quand jasent les ruisseaux et que des cas- 
cades étincellent sur les pentes. En ce moment 
l'été a fait son œuvre, bien lentement se rem- 



LA VALLEE DE SAINT-AMARIN 2O7 

plissent les bassins après la journée de travail à 
l'usine. 

La nuit vient, il nous faut renoncer à com- 
pléter notre visite au val de Saint -Amarin par 
une excursion au col de Bussang en suivant la 
route superbe qui remonte le vallon d'Urbès et 
contourne la Tête des Allemands, sommet où 
passe la frontière. Ce n'est pas sans regret que 
j'abandonne cette partie de l'itinéraire préparé ; 
je ne connais la vallée d'Urbès que pour l'avoir 
vue du haut de la crête des Vosges pendant que 
j'accompagnais les bataillons de chasseurs à 
pied dans leurs manœuvres aux sources de la 
Moselle. Il est bien beau, lui aussi, ce val dont 
le thalweg est hérissé de moraines, l'une d'elles 
portant sur son front de granit la pittoresque 
église d'Urbès. 



XII 



SOULTZ ET GUEBWILLER 



Les pépinières de Bollwiller. — Soultz, son église, son hôtel de 
ville, les vieux logis. — Les usines. — Jungholtz. — Gueb- 
willer. — Le vignoble. — Le Kitterlé brise-mollets. — L'indus- 
trie de Guebvviller. 



Guebwller. Septembre. 

Rien ne ressemble moins à la Tliur vive et 
travailleuse des Vosges que la Thur au-dessous 
de Gernay, entre le maigre Ochsenfeld et les 
prairies que traverse la grande route de Belfort 
à Golmar. La rivière élargie, mais d'autant plus 
appauvrie en apparence qu'elle coule dans un lit 
plus vaste, et perdant encore ses eaux pour une 
dérivation d'usine, va errer dans un pays désert 
où, jusqu'à Ensisheim, on ne trouve qu un vil- 
lage, Pulversheim. De grands bois, puis de larges 
prairies bordent le torrent que saignera une 
longue rigole avant qu'il ait atteint l'Ill. A l'en- 
trée de la zone boisée, dite Niederwald, Staf- 
felfelden possède la dernière manufacture des 



SOULTZ ET GUEBWILLER 2O9 

bords de la Thiir, un tissage dépendant d'une 
des maisons de Gernay. 

Au nord de cette contrée sylvaine on retrouve 
la plaine dégagée de grands rideaux d'arbres. 
Pays de culture dont le principal centre, Boll- 
willer, est un nœud de voies ferrées très vivant : 
à la grande ligne de Baie viennent s'accoler 
celles de Guebwiller et d'Ensisheim. Le village 
possède un tissage, installé dans l'ancien châ- 
teau des Rosen, famille suédoise au service de 
nos rois et dont un des membres devint ma- 
réchal de France. La demeure seigneuriale est 
encore entourée de fossés alimentés par un ruis- 
seau descendu de la belle cime du Hartmanns- 
w^illerkopf. 

Le territoire de BoUwiller et le pays jus- 
qu'aux abords de Soultz sont couverts de pépi- 
nières d'arbres fruitiers, d'ornement ou fores- 
tiers, cultures depuis longtemps célèbres ; la 
famille Baumann qui les a créées jouit d'un 
renom universel dans le monde des pépinié- 
ristes. Depuis cinq générations elle travaille sur 
ce sol : le premier Baumann, originaire de Dor- 
nach, était allé apprendre l'horticulture en Hol- 
lande, d'où le lieutenant-général de Rosen, fils 
du maréchal, le fît venir pour diriger ses jardins 
de BoUwiller et l'autorisa en même temps à 

HAUTE-ALSAGE 14 



2 I O HAUTE-ALSACE 

créer pour lui-même une pépinière dont les 
produits furent aussitôt recherchés. Le fils de 
cet habile jardinier acquit auprès de son père 
une science très grande pour Tépoque : il tira 
de toutes les parties du royaume les essences et 
les variétés les plus précieuses; les sujets fournis 
par les plantations de Bollwiller dépassèrent les 
limites de l'Alsace. Un catalogue publié par ce 
François-Joseph Baumann, en 1784, est fort pré- 
cieux pour l'histoire de Thorticulture. A cette 
époque lointaine, les établissements de Bollwiller 
envoyaient des plants jusque dans les jardins de 
Scandinavie et de Moscovie. 

L'accroissement fut constant. En i83o, Abel 
Hugo disait : a On y trouve, dans une étendue 
de 3o hectares, une collection magnifique d'ar- 
bres, d'arbustes et de fleurs indigènes et exo- 
tiques, et la réunion de tous les plants de vigne 
connus, tant en Europe que dans les autres par- 
ties du globe. MM. Baumann entretiennent des 
relations de science et de commerce qui s'éten- 
dent jusqu'aux Indes. )> 

Aujourd'hui, la surface des terres consacrées 
aux pépinières couvre 70 hectares à Bollwiller 
ou dans les communes voisines; 3oo 000 plants 
d'arbres y sont en permanence. MM. Baumann 
ont créé une école d'arboriculture où l'on ensei- 



2 12 HAUTE-ALSACE 

gne la culture et le dressage des arbres fruitiers, 
des arbres à feuilles caduques et à feuillage, 
des arbres d'ornement. 

Les pépinières s'étendent surtout entre Boll- 
willer et Soultz, jolie petite ville assise à l'en- 
trée des vallées de la Lauch et de Rimbach. 
Soultz, dans une situation heureuse, se groupe 
autour de son église, au pied de coteaux tapissés 
de vignes. C'est une ancienne cité conservant 
des débris croulants de ses remparts et d'inté- 
ressants édifices. L'église, de la pure période 
ogivale, possède une belle tour octogonale. L'in- 
térieur frappe par ses proportions harmonieuses 
et ses voûtes élancées ; il renferme une chaire, 
œuvre de marqueterie et de sculpture très fouil- 
lée, mais dont les ornements sont parfois de 
goût douteux. Cinq statuettes d'un travail habile 
retiennent un moment l'attention. 

L'hôtel de ville donne beaucoup de pittores- 
que à la grande place : c'est un curieux édifice 
avec perron couvert à double évolution rappe- 
lant celui de Mulhouse ; au centre se dresse un 
pavillon de style rococo. Cela s'harmonise à mer- 
veille avec les autres constructions de la place : 
élégante tourelle carrée en poivrière, fontaine 
monumentale où des dauphins de bronze jettent 
de l'eau et surmontée d'une statue de soldat ro- 



SOULTZ ET GUEBWILLER 2l3 

main portant un pal. Dans une autre partie de lu 
place, une pyramide élevée aux enfants de la 
ville morts pendant la guerre d'Orient en i854- 
i855, rappelle les vertus guerrières et françaises 
de la population. Longue est la liste. Sur une 
des faces est incrusté le médaillon du général 
Bonat. mort à Suze Çsic) en 1869. 

La petite cité tout entière est intéressante; des 
tourelles à pan, des escaliers couverts, des fon- 
taines sollicitent à chaque instant le regard. La 
muraille d'enceinte a été transformée en façades 
de maisons, la contrescarpe est devenue une 
allée de tilleuls, le ruisseau de Rimbach coule 
dans une partie des anciens fossés. 

L'industrie a respecté ce noyau de vieille ville 
tout en faisant de Soultz une ruche vivante, mais 
les usines sont au dehors, sur le ruisseau de 
Rimbach. Le principal établissement n'appar- 
tient pas à l'industrie cotonnière : c'est une fa- 
brique de rubans, de soieries unies et façonnées 
occupant 700 ouvriers et i 000 métiers. Le coton 
est représenté par un des tissages de la grande 
maison Bourcart, de Guebwiller. Quant à la mé- 
tallurgie, on sait que la maison V'ogt, de Nie- 
derbruck(^), a pris son essor à Soultz, où elle 



X. Voyez page 171. 



2 I 4 HAUTE-ALSACE 

possède encore des ateliers. Une usine pins 
considérable s'est développée au débouché de 
la vallée de Rimbach, à Jungholtz. En 1835, il 
y avait là un petit moulin dont un mécanicien 
de Guebwiller fît un atelier pour la réparation 
des pièces de machines de fdature et de tissage; 
il se développa à mesure que progressait l'in- 
dustrie de Guebwiller; aujourd'hui MM. Latscha 
construisent en entier les métiers à textiles et 
occupent 46o ouvriers. Le ruisseau ne suffit 
plus, la vapeur a dû être employée comme force 
motrice. Cette usine est dans un beau site. Les 
ruines d'un château, l'abbaye de Thierenbach, 
la chapelle de Sainte-Anne, un hôtel très fré- 
quenté constituent une belle entrée au vallon 
verdoyant, solitaire but de promenades char- 
mantes, conduisant au pied du Ballon par Rim- 
bach-Zell et Rimbach. 

Un autre atelier, une fonderie, fume non loin 
de Jungholtz, au village de Wuenheim, assis au 
pied d'un beau vignoble, à l'endroit où le ruis- 
seau de Tiefenbach sort d'une vallée très pro- 
fonde dans laquelle aucun village ne s'est établi, 
mais que remonte un chemin carrossable con- 
duisant à Thann par Willer. 

Dans la plaine où errent en canaux et filioles 
d'irrigation les ruisseaux descendus du grand 



SOULTZ ET GUEBWILLER ' 2l5 

massif du Ballon, Issenlieim borde la Laucli, 
échappée de l'étroite gorge de Guebwiller. Le 
coton et la laine y sont mis en œuvre dans les 
établissements Spetz. Le pays entre Soultz, 
Issenheim et Guebwiller offre de grands hori- 
zons vers la plaine parsemée de bois et que 
barre au loin la ligne bleue, bien découpée, de 
la Forêt-Noire. Du côté des Vosges on est trop 
au pied de la chaîne pour distinguer les grandes 
cimes : la vue est arrêtée par les avant-monts 
dont les premières pentes sont tapissées de 
vignes. La vallée de la Lauch s'ouvre, telle une 
lèvre. A l'entrée, une coquette cité ouvrière pré- 
cède Guebw^iller, une des métropoles de l'in- 
dustrie vosgienne, allongée dans le val sur près 
de 2 kilomètres. 

Les i3 3oo habitants de Guebwiller se répar- 
tissent entre des centaines d'ouvriers d'usines, de 
nombreux commerçants et un groupe considéra- 
ble de vignerons exploitant des crus réputés, sur- 
tout le fameux Kitterlé, un des rois du vignoble 
d'Alsace. Ici les cheminées d'usines répandent 
une fumée moins épaisse que celle de Thann ; 
aussi juge-t-on bien de l'étendue des plantations 
disposées en terrasses étagées sur des pentes 
d'une extrême raideur. 

Le vignoble dans sa partie la plus belle, cou- 



2 I 6 HAUTE-ALSACE 

vre l'extrémiié de la petite montagne d'Oberlin- 
gér, entre la Lauch el le vallon de Bergholtz. Il 
s'élève très haut, admirablement entretenu : cela 
rappelle les plus beaux terroirs de la montagne 
de Reims et du Bordelais, avec cette caractéris- 
tique que les ceps sont tenus à grande hauteur à 
l'aide de longs échalas; sur des perches blanches 
on voit briller et scintiller comme des miroirs 
suspendus à de petites potences : ce sont des 
récipients ou des bandes de fer étamé destinés 
à effrayer les oiseaux. 

De tous les vins produits par ces côtes fortu- 
nées, le plus célèbre est le Kitterlé, mais il est 
peu abondant : la portion de vigne où le raisin 
est récolté donne à peine une mesure par are, 
me dit l'excellent hôtelier de VAnge, M. Jean 
Pouder, qui a tenu à nous faire déguster une 
bouteille de sa cave. Le Kitterlé â des parche- 
mins, sa célébrité remonte loin : l'histoire ra- 
conte que, dans la grande insurrection de i525, 
les femmes de Ribeauvillé — cependant ville 
célèbre par ses crus — voulaient piller une mai- 
son où le Kitterlé de premier choix était en 
abondance. Aujourd'hui, les produits du cru 
passent pour les plus capiteux et les plus par- 
fumés de l'Alsace. On doit s'en méfier, car le 
Kitterlé a mérité le surnom de brise-mollets. Un 



SOULTZ ET GUEBWILLER 217 

autre cru, l'Olber, passe pour l'antidote de la 
gravelle. 

Sous les pentes où l'on récolte ces raisins de 
choix s'étend la ville, au long de la Lauch mise 
à sec, car les canaux des usines en ont détourné 
jusqu'à la dernière goutte. Des promenades 
plantées de platanes géants et le chemin de fer 
bordent le thalweg de cailloux. En amont, il 
n'y a plus qu'un quai entre ce lit de torrent et 
la montagne, et les rails ont dû être placés à 
même la chaussée; les trains longent ainsi la 
ville à l'allure d'un homme au pas, annoncés 
par la sonnerie d'une cloche. 

Guebwiller n'est guère qu'une rue, intermi- 
nable, avec de courtes ruelles transversales. Elle 
conserve quelques monuments et de vieilles mai- 
sons habitées jadis par les chanoines de la riche 
abbaye de Murbach, à qui appartenait la ville. 
Murbach, au fond de son étroit vallon, ne parais- 
sant plus un séjour suffisant pour leur dignité 
aux princes-abbés et à leurs religieux, ils firent 
de Guebwiller la capitale de leur petit État. Leur 
château, très embourgeoisé, est encore debout, 
près de l'église Notre-Dame, construite à la fin 
du dix-huitième siècle, pour laquelle l'architecte 
a combiné une façade classique, d'une certaine 
majesté, mais froide et de goût rococo. Le vais- 



2 I 8 HAUTE-ALSACE 

seau est ample, clair, peu propice à la contem- 
plation. En cela il contraste fort avec l'église 
Saint-Léger, située à l'autre extrémité de la vile, 
œuvre superbe du douzième siècle, une des plus 
parfaites dont l'art roman ait doté l'Alsace, mal- 
heureusement dénaturée par le flanquement de 
deux nefs ogivales aux trois nefs primitives. 

Le grès rouge des Vosges employé à la cons- 
truction se prête admirablement à ce style roman 
si sobre qui atteint à la suprême beauté par la 
simplicité même de ses lignes. La façade est for- 
mée par un pignon orné d'arcatures et percé de 
deux rangées de galeries, dont une aveugle. Ce 
fronton, où la pierre dessine un quadrillage, est 
accoté de deux tours carrées, nues à moitié de 
leur hauteur, percées plus haut de deux étages 
de belles fenêtres jumelées et couronnées par de 
courtes flèches à huit pans. Au-dessus du tran- 
sept se dresse une tour octogonale, plus remar- 
quable encore. Sous les tours et le pignon cen- 
tral, le porche, très large, donne accès dans un 
vestibule ou narthex. 

Le monument, dressé dans un quartier vieillot 
et tranquille, gagne à cette situation une beauté 
nouvelle ; on ne s'imagine pas volontiers Saint- 
Léger sur un autre emplacement que ce décor 
archaïque. 



SOULTZ ET GUEBWILLER 219 

Une troisième église, jadis chapelle des domi- 
nicains, a été désaffectée : c'est un édifice fort 
intéressant du treizième siècle, aujourd'hui con- 
sacré, par sa nef, à l'usage de halle, et devenu 
par son chœur, dont la sépare un jubé, une salle 
de concerts. En ce moment l'ancien temple est 
fort animé, il s'y tient un concours agricole où 
sont exposés les fruits, les céréales et autres pro- 
ductions du pays. 

Les édifices civils sont rares : en dehors de 
l'ancien château abbatial et de son cortège de 
maisons canoniales, il n'y a guère à signaler 
que l'hôtel de ville, assez simple, où le regard est 
frappé par les armoiries de Guebwiller : un bon- 
net auquel les héraldistes donnent, on ne sait 
pourquoi, le nom de bonnet d'Albanais. Devant 
l'église Notre-Dame se dresse une fontaine mo- 
numentale, œuvre de notre époque. Quant aux 
remparts, qui étaient assez solides en 17/1.0 pour 
empêcher la ville d'être détruite par le flot 
furieux échappé du lac du Ballon après la rup- 
ture de la digue ('), il n'en reste que de fort 
vagues débris. 

Guebwiller doit sa forte population aux usines 
considérables établies à chaque entrée de la ville 



I. Voir page 22g. 



2 2 HAUTE-ALSACE 

et qui font d'elle le plus grand centre industriel 
de l'Alsace après Mulhouse. La fabrication n'est 
pas confinée dans un genre : la soie, la laine, le 
coton y sont filés et tissés, la construction des 
machines est importante, le renom de ses manu- 
facturiers, les Bourcart, les de Bary-Merian, les 
Schlumberger, a dépassé les limites de l'Alsace. 
Ils sont célèbres autant par leurs institutions 
sociales que par le nombre de leurs broches et 
de leurs métiers. 

La fabrication des toiles peintes remonte loin, 
car on signale une première usine dès 1790. Les 
établissements actuels ont pour aïeux ceux de 
MM. Frey, où l'on reconnaîtrait difficilement 
l'humble manufacture d'indiennes fondée en 
i8o5. Les constructions modernes, très vastes, 
s'étendent au débouché de la Lauch dans la 
plaine ; on y file le coton et la laine, pour les 
robes et confections nouveauté ; ces textiles 
sont employés tantôt isolément et tantôt mélan- 
gés avec la soie ; près de 35 000 broches et 
5oo métiers sont en mouvement, 600 ouvriers 
y travaillent. Plus considérables encore sont les 
établissements Nicolas Schlumberger pour la 
filature du coton, animés par 55o ouvriers qui 
surveillent près de 60 000 broches. A cette in- 
dustrie est jointe, sous la même raison sociale, 



SOULTZ ET GUEBWILLER 22 1 

la construction des machines pour la filature, 
florissante entreprise où 65o ouvriers livrent 
aux manufactures les merveilleux engins qui 
ont si profondément modifié l'art de transformer 
en fils les filaments végétaux ou animaux. 

Plus récente, puisqu'elle remonte seulement 
à 1862, la maison Bourcart a pris une grande 
place dans l'industrie cotonnière avec ses 
40000 broches, ses 5o2 métiers à tisser et ses 
20 métiers Jacquard où l'on produit des étoffes 
mélangées de coton et de soie. Le fondateur 
est un des hommes qui se sont voués avec le 
plus de passion à l'amélioration du sort des 
ouvriers : M. Bourcart a créé des cours popu- 
laires qui sont un modèle d'organisation ; on 
y enseigne le français, l'anglais, les sciences 
exactes, le dessin, etc. L'originalité du système 
est dans ce fait que chaque cours est recruté 
et administré par les élèves eux-mêmes. De 
bonne heure ces idées généreuses se sont fait 
jour à Guebwiller ; les premières maisons ou- 
vrières y ont été établies. 

Une société anonyme, employant plus de 
22000 broches à la filature du coton, complète 
la liste des usines consacrées à ce textile, avec 
la filature Freihof (12 ooo broches), qui a rem- 
placé une filature de bourre de soie. 



222 HAUTE-ALSACE 



La fabrication des rubans et le tissage des 
soieries n'occupent qu'une usine, mais fort im- 
portante, puisque 800 ouvriers travaillent aux 
3oo métiers ou achèvent les étoffes par la tein- 
ture, les apprêts, le cylindrage et le moirage ou 
le coupage du velours. La fabrique fut installée 
dès i8o4 dans le château des princes-abbés par 
des ouvriers amenés de Suisse ; un des créateurs, 
M. de Bary, descendait d'un gentilhomme fran- 
çais protestant, chassé de France par la révoca- 
tion de l'édit de Nantes. La famille de Bary est 
encore à la tête de ce bel établissement. 

Un tissage de laine, une importante tannerie 
achèvent la liste des industries qui font de 
Guebwiller une ville sans cesse grandissante, 
sans pour cela lui donner l'aspect sombre des 
centres ouvriers. Les grandes constructions des 
fabriques sont en dehors de l'ancienne résidence 
ecclésiastique et n'en ont point détruit le carac- 
tère. 



XIII 



LE BALLON DE GUEBWILLER 



Dans le Florival. — Ascension du ballon de Guebwiller. — Ce 
qu'on voit en chemin. — Du sommet du Ballon. — Une bour- 
rasque. — Le lac du Ballon. — Le lac de Lauchen. — L'abbaye 
de Murbach. — Buhl. — Lautenbach. — Au fond du Florival. 



Soultz. Septembre. 

Le voisinage du Ballon qui a pris le nom de 
Guebwiller a fait de cette ville un rendez-vous 
pour le tourisme. Bien que Lautenbach soit plus 
rapproché du sommet de cette cime maîtresse 
des Vosges, c'est en partant de la ville que l'on 
entreprend le plus souvent l'ascension. Je l'ai faite 
ce matin par cette voie pour redescendre à la 
Lauch en visitant l'idyllique vallon de Florival, 
où se cachent les restes de l'abbaye de Murbach. 

A la sortie du faubourg de Florival, un che- 
min quitte les abords du « château d'Angreth », 
vieille demeure délabrée habitée par des ou- 
vriers, et s'engage dans un petit vallon dont le 
fond de prairies est encadré par des bois et le 



224 HAUTE-ALSACE 

dernier pan du vignoble. Bientôt il pénètre dans 
la forêt d'Hugstein et, sous les sapins, s'élève 
rapidement au flanc de la montagne. 

Les arbres, très hauts et droits, ont un tronc 
dépouillé, quelques branches seulement forment 
la couronne ; entre les résineux apparaissent des 
chênes et, en quelques parties humides, des 
aulnes. La fraîcheur est due à une fontaine cou- 
lant dans un carrefour, près d'un bloc de pierre 
surmonté d'une croix indiquant l'emplacement 
de l'ermitage de Bruderhaus; le Heu est tran- 
quille à souhait. Pas d'autre trace de vie que le 
passage ou l'escalade rapide des écureuils aux 
yeux vifs. Le labeur humain se devine cepen- 
dant : des piles de bois bordent l'issue d'une 
glissière où des traverses sont disposées; c'est 
une schlitte, mais combien plus grossière que 
celles popularisées par les images et les affiches ! 

Le chemin, devenu plus raide et sinueux 
entre les grands sapins où les lichens blanchâ- 
tres se suspendent aux branches, atteint le petit 
col de Peternitt, à 56o mètres d'altitude, d'où la 
vue est bien belle. D'un côté se creuse la vallée 
de la Lauch avec les jolis villages de Buhl et de 
Schweighausen éparpillés dans une campagne 
aux teintes vigoureuses ; de l'autre, sur Rim- 
bach-Zell et sa vallée profonde, puis à l'est, la 



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HAUTE-ALSACE 



16 



2 26 HAUTE-ALSACE 

plaine d'Alsace encore brumeuse à cette heure 
matinale. 

Le sentier, bien jalonné, court maintenant 
sous des taillis de chênes, de bouleaux et de 
hêtres, disputant les pentes aux sapins. A me- 
sure que Ton monte, la vallée de Rimbach sem- 
ble se creuser davantage. Rimbach-Zell au plus 
creux; plus haut, Rimbach, bien groupé autour 
d'une église à haute flèche. Le Schlûsselkopf se 
dresse sous le Sudelkopf aux croupes boisées et 
plissées qui, de ses i 009 mètres, domine le ha- 
meau; près du sommet, au creux d'un col, une 
longue grange à toit rouge est assise dans un 
chaume. Gela est délicieux de grâce agreste et 
de solitude. 

Le chemin atteint bientôt le plateau ou col 
de Mûnsterœkerlé, offrant un banc de repos 
mais peu de vue ; il faut aller sur un rocher voi- 
sin, le Waldeck, dont on a fait un superbe bel- 
védère, pour retrouver les grands horizons. Au 
fond d'une sorte d'abîme circulaire, Murbach, 
entouré de noyers, se blottit, précédé des ruines 
de son église dont les hautes tours et le transept 
restent seuls debout. Le vallon va s'ouvrir à 
Bûhl, dont l'église, les grandes usines et les 
maisons composent un beau fond de tableau 
encadré par un superbe hémicycle de monts. 



LE BALLON DE GUEBWILLER 227 

La plaine d'Alsace est toujours confuse sous son 
voile de brumes, mais la Forêt-Noire se montre 
en entier au regard. 

Voici une clairière où coule une fontaine ajné- 
nagée par les soins de M. Jean de Schlumberger, 
dont elle a pris le nom, puis une hêtraie aux 
arbres noueux. Le chemin, plus raide et rocail- 
leux, atteint bientôt le dôme supérieur du Ballon 
et continue à monter par des chaumes, blancs 
de givre malgré la saison (milieu de septembre). 
Dans les creux, la glace s'est amassée ; un vent 
aigre gêne la respiration ; plus haut, c'est une 
véritable tempête : je n'atteins pas sans plaisir 
le chalet hospitaher de l'hôtel du Ballon. 

Pendant que se prépare un déjeuner, je gravis 
la calotte qui forme le sommet de la montagne 
et dont l'altitude est de i 426 mètres d'après la 
carte française, de i 423 d'après la carte alle- 
mande : à peine puis-je marcher, tant le vent du 
nord-est souffle avec furie. La grille qui entoure 
le massif supportant la table d'orientation vibre 
comme si elle était frappée ; on dirait que l'in- 
fernale bourrasque va l'emporter. Il faut me 
tenir aux barreaux pour ne pas être renversé, 
et atteindre un point où le monticule m'abrite 
un peu de ce souffle enragé qui transperce et 
me glace. 



228 HAUTE-ALSACE 

Le spectacle est grandiose, malgré la brume 
étendue maintenant sur le pays de Bade. Les 
cimes des Alpes se dressent au-dessus d'une 
bande de nuages singulièrement régulière. Au 
centre, dominateurs, une rangée de pics aigus 
allant du Wetterliorn à la Jungfrau, d'autres 
sommets moins précis, puis, vers le sud, très 
loin, le mont Blanc s'estompe dans les vapeurs. 
Au pied des Vosges, la plaine d'Alsace s'étend 
sans fin, toute diaprée de bois, parsemée de vil- 
lages sans nombre. Au premier plan circulaire 
voici les principales cimes vosgiennes : le Boss- 
berg avec sa ferme blanche, la ligne régulière 
formée par la chaîne dont le Ballon est le point 
culminant; vers la France, le ballon de Servance 
se profile en un énorme promontoire sous le- 
quel se creuse la vallée de la Moselle, qui per- 
met de distinguer au loin les basses Vosges ; 
plus à droite encore le petit Ballon, le Hohneck, 
le col de la Schlucht, le Brézouard et le Donou, 
si fièrement dressé sur son piédestal de petites 
montagnes. 

A mes pieds, paraissant toute proche et pour- 
tant lointaine, la vallée profonde de Saint-Ama- 
rin, remplie de gros bourgs jusqu'à la longue et 
fumeuse ville de Thann. Du côté opposé, l'abîme 
plus rapproché au fond duquel coule la Lauch. 



LE BALLON DE GUEBWILLER 229 

Je resterais longtemps à contempler l'im- 
mense et merveilleux tableau, si la tempête ne 
redoublait de violence ; mais les morsures du 
vent sont devenues un réel supplice. J'y échappe 
en descendant une partie des pentes jusqu'à ce 
que je puisse apercevoir la surface étincelante 
du lac du Ballon. Elle est bien belle dans son 
abîme de vertes et abruptes parois, cette nappe 
de 7 hectares de superficie, profonde de 5o mè- 
tres, formée par le barrage naturel d'une mo- 
raine ! Comme les autres bassins, des Vosges, 
le lac sert de réservoir et assure l'eau néces- 
saire aux usines et aux irrigations pendant les 
mois d'été. On le vide alors à l'aide d'un tunnel 
muni d'une vanne. Cette puissante réserve avait 
frappé Vauban : le grand ingénieur, voulant 
transporter facilement à Neuf-Brisach les bois 
et les pierres des Vosges pour construire la for- 
teresse, avait creusé d'Ensisheim au Bhin le 
canal qui porte son nom ; afin de lui assurer un 
débit constant, il imagina de se servir du lac du 
Ballon en élevant le déversoir à l'aide d'une 
digue. Travail rapidement exécuté, à titre provi- 
soire, et que l'on ne songea pas à entretenir, 
tout en profitant de l'œuvre de Vauban pour le 
flottage des bois. Cette négligence causa le dé- 
sastre de 1740, quand Guebw^iller, seule dans la 



230 HAUTE-ALSACE 

vallée, fui préservée de l'inondation, grâce à ses 
murailles. 

Les travaux modernes évitent le retour d'une 
telle catastrophe : on peut enlever au lac une 
épaisseur d'eau de i4 mètres, correspondant à 
un volume de 65o ooo mètres cubes; on ne sau- 
rait malheureusement user de cette quantité 
qu'une fois et demie ou deux fois par an et l'on 
n'y recourt que pour le cas où la Lauch débite 
moins de 3oo litres à la seconde. La solution 
serait de refaire le barrage de Vauban sur des 
bases plus solides, mais jusqu'ici les riverains 
s'y sont opposés et l'on doit laisser s'écouler les 
eaux hivernales surabondantes fournies par un 
bassin de réception de faible étendue. Le lac est 
un admirable vivier pour les truites, elles y at- 
teignent une forte taille ; les marcaires assurent 
que l'une d'elles a atteint un âge si prodigieux, 
qu'elle s'est couverte de mousse et qu'un petit 
sapin a cru dans cette végétation parasite ! 

Je remonte au Ballon pour me restaurer au 
chalet et, de nouveau, après le calme trouvé 
dans la conque où repose le lac, voici le vent 
terrible et âpre : il soulève des mottes et des 
cailloux, il siffle rageusement dans les herbes. 
A l'hôtel abrité par une pente, clos et chauffé. 



LE BALLON DE GUEBWILLER 23 1 

on entend la bourrasque passant au-dessus du 
toit avec des hurlements et des sanglots, âmes 
des géomètres qui ont trompé les clients sur la 
réelle étendue de leurs terres, dit la légende. 

Le vent ne s'apaise pas, il ne faut pas songer 
à poursuivre les excursions par la crête, je dois 
donc renoncer à gagner la dépression autrefois 
marécageuse du lac de Lauchen d'où je voulais 
descendre vers Sengeren par les cascades. 

Le lac de Lauchen n'était plus qu'un marais; 
on lui a rendu son ancien aspect par la création 
d'un barrage de 25o mètres de long, haut de 
3o mètres, qui a permis d'obtenir un bassin de 
20 mètres de profondeur, emmagasinant 900000 
mètres cubes. Grâce au lac de Lauchen, l'insuffi- 
sance du lac du Ballon est conjurée et Ton peut 
assurer aux fabriques la quantité d'eau néces- 
saire. C'est également au Lauchen que Gueb- 
willer puise l'eau de ses fontaines. Malgré mon 
désir de voir ce beau lac de 12 hectares, je n'ose 
affronter davantage le vent terrible qui souffle 
sur les crêtes. 

Et me voici, bien à contre-cœur, redescendant 
au Judenhutplan par un autre sentier, mieux 
tracé, sans cesse sous bois. La montagne, ce 
matin solitaire, s'anime : à chaque instant je 
croise des promeneurs montant au Ballon; ils 



232 HAUTE-ALSACE 

ont chaud, la plupart suent à grosses gouttes . 
Le vent, là-haut, leur réserve un changement ! 
Un chemm, large et bien tracé, descend dans 
le val de Murbach, extrêmement profond. Les 
grands sapins entremêlés de hêtres sont peuplés 
d'écureuils transportant leur cueillette de faînes. 
La course semble courte jusqu'aux premières 
maisons de Murbach bâties au fond de l'abîme, 
adorable par sa fraîcheur, le murmure de son 
ruisseau, les rustiques demeures ombragées de 
noyers. On comprend que la vie monastique ait 
fait choix de ce creux délicieux, si riant avec 
ses eaux, ses prés, ses bois de chênes, de châ- 
taigniers et de hêtres s'étageant au pied des sa- 
pinières sombres, et que Ton ait donné au pays 
les noms de Florival ou de Blumenthal, c'est-à- 
dire la vallée des fleurs. Les ruines de l'église 
abbatiale dominent cette adorable retraite. La 
nef a disparu, mais la façade reste debout contre 
le transept surmonté de deux belles tours. Cette 
façade, d'une majesté régulière et sévère, est une 
œuvre superbe de la belle époque romane ; les 
sculptures naïves ou grotesques respectées par 
les ans sont d'une extraordinaire netteté. L'in- 
térieur, c'est-à-dire le transept, transformé en 
église paroissiale, restauré sans goût, simple et 
nu, renferme quelques pierres tombales, notam- 



LE BALLON DE GUEBWILLER 233 

ment celle du fondateur, le comte Eberhard 
d'Eguisheim. 

De l'abbaye même il ne reste plus rien, on ne 
peut se rendre compte de ce qu'était cette opu- 
lente maison dont les abbés avaient le titre de 
princes et, jusqu'à la conquête de l'Alsace par 
Louis XIV, prenaient ranq à la diète d'Allema- 
gne avec les trois autres princes-abbés de l'Em- 
pire. 

Au-dessous de l'église, le vallon, charmant 
encore, n'a plus autant de splendeur : c'est un 
joli coin de montagne allant ouvrir sur la vallée 
plus large de la Lauch au village de Bûhl, rendu 
populeux par l'industrie. En 1809 se fondait 
sur ce point une fabrique de draps, attirée par 
les eaux abondantes de la rivière ; elle se déve- 
loppa sans cesse jusqu'à nos jours : c'est main- 
tenant une des usines les plus considérables de 
l'Alsace pour la fdature et le tissage de laine 
peignée. Elle rappelle par le site et la surface 
la fabrique de Malmerspach('). 32 000 broches 
de filature, 2 000 broches à retordre, 870 mé- 
tiers, I i45 ouvriers, tels sont les chiffres four- 
nis à la statistique. Buhl possède encore une 
filature et tissage de coton occupant 81 3 ou- 



I. Voir page 197. 



234 IIAUTE-ALSAGE 

vriers avec environ 3oooo broches et près de 
000 métiers; aussi le village s'est-il fort déve- 
loppé; cependant il compte seulement i i35 ha- 
bitants, moins que les usines n'ont d'ouvriers. 
La plupart de ceux-ci habitent les villages voi- 
sins : Murbach, Schweighausen et les deux 
Lautenbach. 

Le chemin de Ter remonte la vallée jusqu'à 
Lautenbach, centre le plus considérable après 
Guebwiller et renfermant 2 200 habitants; Lau- 
lenbach-Zell, qui l'avoisine, en a i 5oo. 

Comme Murbach et Guebwiller, ce gros cen- 
tre doit son origine à un couvent devenu collé- 
giale et qui a laissé une remarquable église. 
Moins vaste que Saint-Léger de Guebwiller et 
l'église abbatiale de Murbach, elle mérite comme 
celles-ci une visite. Le porche, ou narthex, est 
d'une sobriété de lignes qui n'exclut point la 
grâce, et l'intérieur offre un des plus beaux mor- 
ceaux de sculpture sur bois de l'Alsace dans sa 
chaire, chef-d'œuvre de la Renaissance, et les 
stalles du chœur. Lautenbach-Zell possède éga- 
lement une ancienne église dont le clocher du 
moins a été respecté. 

La vallée est d'une grâce sylvaine parfaite ; à 
peine un plan de prairies, partout des forêts 
descendant souvent jusqu'à la Lauch. Dans un 



LE BALLON DE GUEBWILLER 235 

pli adjacent, Linthal — la vallée au lin — -égrène 
une rangée de maisons ; une autre borde le 
torrent, des habitations parsèment les ressauts 
de la montagne. En face, Sengeren occupe le 
fond d'un vallon dont la tête est dans le massif 
central du Ballon. Avec ces villages finissent les 
centres de population et l'industrie. La dernière 
usine, une retorderie de coton, est à Linthal. 
Mais grâce aux réservoirs qui assurent la péren- 
nité de la rivière et sont reliés au val de la Lauch 
par des routes hardies, d'un caractère très stra- 
tégique peut-être, la vie se porte beaucoup plus 
haut pendant l'été avec l'exploitation des forêts 
et la circulation des touristes. Même l'hiver la 
grande montagne n'est pas désertée : par les 
journées claires, c'est une partie de plaisir pour 
les habitants de Guebw^iller de monter au Ballon 
recouvert de neige, mais où l'hôtel reste ouvert 
malgré la saison. 

Je suis rentré à Guebwiller par le chemin de 
fer : exquise cette course rapide dans la ver- 
doyante vallée, où les usines remplacent cou- 
vents et châteaux. A peine a-t-on le temps 
d'apercevoir un pauvre débris de la forteresse 
d'Hugstein au delà de Bûhl et voici la ville 
allongée au pied de son riche vignoble. 

Mon excursion dans le massif du Ballon a été 



236 HAUTE-ALSACE 

brève, mais on pourrait poursuivre pendant plu- 
sieurs jours les promenades dans cette admirable 
partie des Vosges constituant une sorte de petit 
monde à part. Le système des monts se ratta- 
chant à la grande montagne rayonne pendant 
dix kilomètres autour de la cime suprême. 



XIV 



LE MUNDAT DE ROUFFAGH 



De Guebwiller à Gjlmar. — Le vi(|noblo. — Herlisheim. — 
Wettolsheim. — Eyuishcini et ses trois châteaux. — L'abbaye 
de Marbach. — Un gisement de fossiles. — Les villaqes du 
vignoble. — Une curieuse vieille ville : Rouffach. — L'école 
d'agriculture. — La maison natale du maréchal Lefebvre, duc 
de Dantzig. — Le vallon de l'Ohnibach. — ^ Soulzmatt, ses 
sources minérales et ses usines. — Sur l'Oberlinger. — Des- 
cente à Guebwiller. 



Soultz. Septembre. 

Nous sommes allés coucher hier à Golmar 
pour revenir à Guebwiller en visitant la partie 
des Vosges qui borde la plaine. Par cette belle 
soirée automnale, la course en chemin de fer 
semble courte ; le train, à partir de Bollwiller, 
iile en vue des montagnes; longtemps on aper- 
çoit la large ouverture de la vallée de la Lauch, 
gardée à son entrée par la ville de Soultz ; dans 
la gorge apparaissent les tours rouges de Gueb- 
willer. Le ballon de Guebwiller et les Kopf qui 
lui font cortège forment un massif puissant et 
lourd, revêtu d'un manteau sombre de forêts; 



238 HAUTE-ALSACE 

la calotte de chaumes sur laquelle j'ai éprouvé 
hier la violence des vents domine de haut les 
cimes voisines. 

La plaine sollicite moins Tattention, ce sont 
toujours les mêmes prairies, limitées à l'est par 
des bandes de bois et sillonnées par un inextri- 
cable lacis de canaux, de ruisseaux et de chenaux 
d'irrigation dérivés du ruisseau de Rimbach, de 
la Thur ou de la Lauch. Aussi l'œil se reporte- 
t-il vers la ligne des Vosges, bien que cette bar- 
rière, vue d'ici, soit assez monotone, trop unifor- 
mément noire de bois ; mais les cimes maîtresses, 
qui seraient bien humbles dans les Alpes et les 
Pyrénées, doivent à cette régularité de leur pié- 
destal une grande hardiesse ; on les croirait 
portées plus haut qu'elles ne le sont en réalité. 

Bien solitaire est la plaine, car il n'y a pas 
d'habitations isolées ; les maisons se groupent 
en bourgs très espacés, différant fort en cela du 
versant lorrain aux innombrables hameaux. Les 
côtes elles-mêmes, jusqu'à Rouffach, semblent 
désertes ; seul Bergholtz apparaît à l'issue de 
son vallon. Rouffach, fîère d'allure à distance, 
rappelle enfin la vie. Les tours inachevées, la 
belle tour complète de son égUse, une vieille 
tour d'enceinte portant un nid de cigognes com- 
posent un décor à la fois pimpant et guerrier. 



LE MUNDAT DE ROUFFAGH 289 

Le chemin de fer court toujours à travers les 
prairies où errent les bras de la Lauch, tandis 
qu'à l'orient la Thur se tord entre les arbres de 
la forêt palustre qui lui doit son nom : Thur- 
wald. Mais on s'est rapproché des pentes cou- 
vertes d'un manteau continu de vignes et cou- 
ronnées de bois. Gela rappelle étonnamment la 
Côte-d'Or. De gros bourgs apparaissent entre les 
vignes. Voici Pfafîenheim, groupant ses toits fau- 
ves contre la tour d'un blanc doré, à flèche d'ar- 
doise, de son église. Plus loin Gueberschwihr, 
en amphithéâtre, présente le pignon de ses mai- 
sons étroitement serrées. Ici les\illages se pres- 
sent, tandis que dans la plaine mouillée on ne 
rencontrerait, jusqu'à Golmar, que le vieux 
bourg d'Herlisheim, jadis ville forte, ravagée en 
i448 par les habitants de Sclilestadt. Malgré le 
sac, il reste de curieuses maisons dans l'antique 
cité et l'enceinte encore debout sur quelques 
points délimite toujours Herlisheim. Dans ce 
centre rural s'est installée une industrie bien 
inattendue, la fabrication des dragées. Il s'y fait 
un grand commerce de houblon, en partie aux 
mains des israélites, nombreux ici. La gare a un 
trafic assez actif; elle est reliée à la montagne 
par un chemin de fer aérien alfant chercher les 
pierres et les pavés extraits de carrières entail- 



2 4o HAUTE-ALSACE 

lées à la limite supérieure du vignoble et qui 
semblent des blessures sanglantes. 

Plus loin apparaissent trois tours en ruines, 
les « trois châteaux d'Eguisheim », célèbres 
dans tout le pays de Colmar. Au pied de la col- 
line qui les porte s'allonge gentiment Husseren. 
Plus loin, à la base des hauteurs, enveloppée de 
vignes, voici Eguisheim. Les trois tours mainte- 
nant se profilent admirablement, ayant à leur 
pied des murailles basses, restes des courtines 
qui les reliaient. Bientôt, voici Colmar. 

Au matin nous avons pris le tramway de Win- 
tzenheim jusqu'à un kilomètre de Wettolsheim, 
village groupant au milieu du vignoble ses toits 
rouges lie de vin en une masse d'où semble jail- 
lir un haut clocher. A côté se détache, majes- 
tueuse et blanche, la façade du château de Saint- 
Martinbourg qui a place dans l'histoire des 
lettres. Notre grand ennemi Alfîeri, le poète ita- 
lien, s'y retira avec la comtesse d'Albany chez 
M'"^ de Milsen, qui leur avait offert l'hospitalité. 

A travers les vignes, chemin carrossable et 
sentiers conduisent à Eguisheim. Il est admira- 
blement entretenu, ce vignoble, on voit que le 
paysan le soigne avec amour. Tout est consacré 
aux précieux sarments. Eguisheim est peuplé 



LE MUNDAT DE ROUFFACII 24 1 

de vignerons, de tonneliers, de distillateurs 
d'eau-de-vie. Très petite est la ville ; on se de- 
mande comment i 5oo habitants peuvent tenir 
dans l'enceinte exiguë que délimitaient jadis les 
remparts. Aux yeux des vieux Alsaciens, c'est 
une cité illustre ; elle aurait servi de résidence 
aux ducs d'Alsace, un de leurs fils devint le pape 
Léon IX, un des plus célèbres pontifes qui aient 
occupé le siège de saint Pierre. D'après la tradi- 
tion, saint Léon aurait vu le jour dans le châ- 
teau restauré en notre temps et qu'avoisine une 
fontaine surmontée de la statue du pape alsacien. 
Mais le pontife est aussi revendiqué par les Lor- 
rains du pays de Dabo('). 

Une jolie route monte entre les vignes jusqu'à 
Husseren, menu et riant village assis entre le 
vignoble et l'éperon des Vosges portant les trois 
tours dites d'Eguisheim : les Trois Exen, dit la 
carte française, Drei Exen, disent les Alsaciens. 
On monte par un sentier en zigzags jusqu'à 
ces ruines, fameuses surtout par le grand carac- 
tère qu'elles donnent au paysage. De toutes les 
parties de la plaine, même du pays de Bade, 
on les voit se profder fièrement, en avant de la 
chaîne, à 698 mètres d'altitude, à 4oo mètres 



1. Voir le volume sur la Lorraine annexée. 

HAUTE-ALSACE 16 



242 HAUTE-ALSACE 

au-dessus de l'Ill, diverses de hauteur et de pers- 
pective selon le point d'observation. La plus 
haute se nomme tour de Weckmund, les autres 
sont dites de Wahlenbourg et de Tagesbourg, 
ou Dagsbourg; cette dernière, rappelant le pays 
de Dabo — Dagsburg — est la plus délabrée. 
Du haut de la tour maîtresse on jouit d'un im- 
mense panorama sur la plaine d'Alsace et la 
Forêt-Noire. 

Ces vestiges féodaux ne sont pas les seules 
ruines célèbres des environs d'Husseren. A moins 
d'une demi-lieue au sud, à l'entrée d'un vallon 
désert, subsistent les débris de l'abbaye de Mar- 
bach, bien vieille résidence monastique puis- 
qu'elle fut créée en 1094. H en reste à peine des 
substructions ; l'église, construite au douzième 
siècle, devait être fort belle à en juger par les 
vestiges de sculptures, un portail, des détails du 
cloître. La destruction est ancienne ; après une 
première catastrophe causée par un soulèvement 
de paysans au seizième siècle, le couvent relevé 
fut renversé par les Suédois qui couvrirent le 
pays de ruines pendant la guerre de Trente ans. 
Mais la tour et une partie de la nef restaient de- 
bout en i83o ; des aJ3ords de Colmar on voyait le 
monument se profiler encore. Ces pauvres restes 
ont servi de carrières pour les villages voisins. 



LE MUNDAT DE ROUFFACH 243 

Cependant la pierre ne manque pas ici. Les 
immenses carrières de grès rouge que j'ai signa- 
lées en parlant d'Herlisheim s'ouvrent au delà 
de Marbach , sur la côte dominant Vœgtlins- 
hoffen. Ces grandes exploitations de pavés ont 
été une bonne fortune pour la science géologi- 
que ; en déblayant les abords des bancs on a 
trouvé une prodigieuse accumulation de fossiles. 
Dans ces assises de lehm s'entassent les osse- 
ments de l'ours des cavernes, de l'hippopotame, 
du rhinocéros, de l'aurochs, de la hyène, du 
tigre des cavernes mêlés à des restes d'animaux 
encore vivants en Europe. Chose plus intéres- 
sante pour les savants, on a reconnu des osse- 
ments humains, l'homme était donc en Alsace 
quand s'est produit le cataclysme encore inex- 
pliqué qui a préparé aux musées de Colmar et 
de Strasbourg d'incomparables collections. 

Jusqu'au-dessus de Rouffach, la chaîne bor- 
dière est fort régulière, découpée par l'entrée 
de courts vallons. Sur la carte cela rappelle la 
Côte-d'Or entre Beaune et Dijon, sur le terrain 
l'illusion persiste à cause de l'étendue du vigno- 
ble, de l'aspect heureux des villages, des prés et 
des bois qui couvrent la plaine. Dans les vignes 
voici Obermorschwihr, tout petit, ancien do- 
maine épiscopal conservant une vénérable église 



2 44 HAUTE-ALSACE 

et quelques maisons de la Renaissance ; plus bas, 
non loin d'un bras de la Lauch, apparaît Hatt- 
statt, vieux bourg dont Téglise est une des plus 
vénérables de l'Alsace, la nef appartient au 
onzième siècle ; au quinzième siècle le chœur 
roman fut remplacé par un chœur ogival. L'édi- 
fice renferme plusieurs sculptures sur bois méri- 
tant une visite. Le village lui-même est intéres- 
sant par ses maisons de la Renaissance. 

Tout ce petit coin de pays est curieux. Ancien 
encore, et réservant de pittoresques tableaux, 
est Gueberschwihr, assis dans son vignoble à 
l'entrée d'un vallon très creux ouvert dans la 
montagne boisée. Là encore l'art roman a laissé 
une belle tour ; mais les archéologues vont de 
préférence visiter l'église de Pfalfenheim, non 
que l'édifice moderne ait de l'attrait pour eux, 
mais l'architecte qui éleva cette bâtisse a con- 
servé on ne sait comment une abside délicieuse 
par la pureté de ses ornements, sa belle fenêtre, 
les arcatures supportant le toit. Le clocher, lui 
aussi, a échappé à la reconstruction. 

Des vignes, toujours des vignes; un sentier 
qui les traverse conduit à Rouffach, sorte de 
capitale de la contrée, non moins riche en monu- 
ments et en vieux logis que les villages d'alen- 
tour, une de ces cités d'autrefois qu'il faut con- 




''/^fflftAeim. 



2 46 HAUTE-ALSACE 

server iiitacle, car aucune autre ne donne mieux 
l'impression de la vie des aïeux. 

Je suis arrivé le soir à Rouffach par l'avenue, 
bordée de platanes et éclairée à la lumière élec- 
trique, qui semble bien longue tant elle est soli- 
taire. Des voies silencieuses s'entr'ouvrent; il 
n'est pas tard, mais personne dans les rues, à 
peine deux ou trois lueurs de boutiques. Où 
donc est l'hôtel de VOurs qu'on nous a recom- 
mandé? Nous errons de ruelle en ruelle, traver- 
sons une grande place où se profilent vague- 
ment dans le noir les pignons à dents de scie de 
maisons qui semblent mortes. Enfin nous entrons 
dans une boutique, l'épicière compatissante nous 
conduit à VOurs tant cherché, où l'hôte nous fait 
fête. Des Français de France ! On n'en voit pas 
souvent à Rouffach. 

Au matin l'angélus nous éveille. J'ouvre la 
fenêtre et voici le plus pittoresque des décors. 
En face, au milieu de la grande place traversée 
la veille, une vaste construction à pignon den- 
telé à laquelle donne accès un porclie ogival, au- 
dessus s'ouvrent des fenêtres à meneaux et à croi- 
sillons. En arrière, d'autres vieux logis de briques 
encadrent une ruelle au fond de laquelle se dresse 
une haute tour grise, couronnée par une galerie 



LE MUNDAT DE ROUFFACH 247 

portée sur des corbeaux d'où s'élance un pavil- 
lon à toit aigu coiffé d'un nid de cigognes. 

Près de là, en retrait, une grande maison à 
deux frontons à volutes, intéressant spécimen 
de la Renaissance allemande, abrite une école 
d'agriculture. Au milieu de la place jaillit la tour 
de Téglise, œuvre gothique aux côtés ajourés par 
de hautes et belles fenêtres. Cette tour en mas- 
que une autre non moins belle, mais inachevée. 
Sur le transept s'élance un clocher à flèche de 
pierre. Tout cela inattendu, presque féerique. 

Descendus sur la place, nous allons de suite 
à l'église ; elle a l'ampleur d'une cathédrale, les 
trois nefs sont séparées par de belles colonnes 
isolées alternant avec des faisceaux de colonnes 
et de colonnettes dont les chapiteaux sont d'un 
travail sobre. Dans un angle formé par un de ces 
faisceaux, une niche renfermant une statue de 
la Vierge est surmontée d'une aiguille gothique 
très ouvragée, montant jusqu'à la voûte. 

Autour du chœur, d'une extrême élégance, 
les colonnes reposent sur des culs-de-lampe re- 
marquablement ouvragés ; à l'entrée une sorte 
de loggia sculptée, plus loin une charmante 
porte de sacristie retiennent le visiteur. 

Rouffach n'a pas seulement sa place à nous 
montrer. En errant par les ruelles nous trouvons 



2 48 HAUTE-ALSACE 

une porte en ogive conduisant sur d'ombreux 
boulevards que longent des débris de remparts 
et des jardins. Des habitations créées derrière 
les murailles ont ouvert leurs fenêtres dans la 
maçonnerie épaisse. Le boulevard est coupé par 
une large rue, artère principale de la ville, ren- 
fermant elle aussi beaucoup de vieilles maisons, 
l'une d'elles flanquée d'une élégante tourelle. 

Un des héros de la Révolution et de l'Empire, 
Lefebvre, maréchal de France, duc de Dantzig, 
mari de Madame Sans-Gêne, est né à Rouffach 
dans une vieille maison d'une vieille petite rue. 
Nous avons voulu voir ce berceau de l'illustre 
soldat que ne grisa point son extraordinaire for- 
tune. Antique bâtisse déjetée, aux murs dont le 
crépi lépreux s'en va en plaques, laissant à nu 
les pauvres matériaux qui la composent. Des 
volets rongés par le temps, des portes qui céde- 
raient à la moindre pesée, telle est aujourd'hui 
la maison où vint au jour le fils du meunier 
Lefebvre. Aucune plaque ne la désigne au pas- 
sant, de même aucune statue n'a été érigée à 
cet enfant du peuple que son courage amena 
dans une situation si haute. Cependant le buste 
du duc de Dantzig orne la salle des délibérations 
de l'hôtel de ville. 

L'école d'agriculture de Rouffach est, avec 



LE 3IUNDAT DE ROUFFAGH 249 

l'école d'horticulture de Brumath, le seul établis- 
sement de ce genre en Alsace. C'est une école 
théorique à l'usage des fils d'agriculteurs aisés 
et non une école pratique ; les études, qui durent 
deux ans, se terminent par l'attribution d'un cer- 
tificat donnant droit à devenir volontaire d'un 
an dans l'armée. Une station agronomique est 
annexée à l'institution pour l'analyse des engrais, 
le contrôle des semences, le traitement des vins et 
la lutte contre le phylloxéra. Cette dernière par- 
tie est d'un haut intérêt pour Rouffach, centre 
de la riche région vignoble comprise entre les 
débouchés de la Lauch et de la Fecht sur la 
plaine, pays dont la petite ville était la capitale 
au Moyen Age et qui portait alors le nom de 
Mundat comme, plus au nord, le pays de Wis- 
sembourg. 

Rouirach, sans avoir l'importance commer- 
ciale de Ribeauvillé Q) pour le commerce des vins, 
est cependant un des grands centres viticoles 
de l'Alsace, même elle possède dans le château 
d'isenbourg, belle demeure moderne assise sur 
l'emplacement du château des évêques de Stras- 
bourg, une sorte de vaste champ d'expériences. 
Le domaine qui entoure le château est un vigno- 



1. Chapitre XIX. 



2 5o HAUTE-ALSACE 

hle entretenu avec tous les soins préconisés 
aujourd'hui, le vin est obtenu à l'aide du maté- 
riel le plus perfectionné. A ces chais est annexée 
une distillerie de kirsch dont les produits sont 
réputés dans toute l'Alsace. 

La ville est donc agricole, l'industrie ne s'y 
est point implantée; son cours d'eau appelé 
Ohmbach ou Rothbach dans la montagne, Dort- 
graben dans la plaine, n'a pas assez de chute à 
cette fin de son cours pour actionner des usines, 
mais, plus haut, c'est une petite rivière travail- 
leuse, qui a fait de Soultzmatt une annexe de 
Guebwiller. Rouffach n'a guère besoin de manu- 
factures pour être prospère ; grâce aux vastes 
forêts qu'elle possède en face du petit Ballon Q) 
elle jouit d'un revenu considérable, évalué à 
120 000 fr. à la veille de la guerre de 1870. 

Par contre Soultzmatt est un centre animé 
par les fabriques, bien que les chemins de fer ne 
l'aient pas doté d'un embranchement. Une route 
le reliant à Rouffach et à sa gare se détache de la 
chaussée maîtresse qui court à travers la plaine; 
elle monte au pied du vignoble, entre des champs, 
des vergers et des vignes et bientôt tourne brus- 
quement vers la montagne. Partout la vie rurale 



I. Voir le chapitre XVI. 



LE MUNDAT DE ROUFFAGH 25 1 

est active, le chemin est sans cesse animé par de 
petits chars conduits par un bœuf et transpor- 
tant du fumier ou la charrue. Peu de chevaux, 
beaucoup d'ânes; Westhalten est la commune 
alsacienne qui en possède le plus. La charrue 
est souvent conduite par un seul bœuf; ces in- 
dices révèlent que la petite propriété domine. 

A droite s'ou\Te le vallon de l'Ohmbach et se 
détache le chemin de Soultzmatt. Les hauteurs, 
à droite, sont revêtues de vignes, celles de gau- 
che constituent un petit massif calcaire isolé 
appelé le Bollenberg, célèbre parmi les géo- 
logues pour son abondante faune fossile. Entre 
les deux chaînons, le val est très vert, de grands 
noyers, des pruniers, des prés, de la vigne dont 
les ceps sont disposés sur de hautes perches. 
Dans ce cadre riant s'allonge le village de West- 
halten, d'aspect prospère. La vigne l'enrichit; 
comme dans tous les autres villages de la côte, 
il y a des dégustateurs ou gourmets qui se char- 
gent d'évaluer la qualité et la valeur des vins. 

Soultzmatt commence à un kilomètre plus 
loin, il occupe une véritable gorge dans laquelle 
l'unique rue ou plutôt le quai se développe au 
long de l'Ohmbach coulant dans un lit muraille 
surmonté d'un parapet de fer. Derrière cette 
façade, au milieu d'étroites ruelles, est l'église. 



202 HAUTE-ALSACE 

ne conservant que sa tour de la primitive cons- 
truction romane; le reste de l'édifice a été re- 
construit sans effort d'art au quinzième siècle. 
La nef abrite de nombreuses pierres tombales. 

Le bourg assez pittoresque n'a rien de cu- 
rieux; ses fabriques et ses sources minérales lui 
donnent de l'animation. Il n'y a que deux usi- 
nes, mais considérables ; la plus ancienne a été 
créée en 1816 comme filature de coton et s'est 
développée jusqu'à nos jours, se complétant par 
un tissage. D'après l'enquête de la Société indus- 
trielle de Mulhouse, la filature compte 22 5oo 
broches et le tissage l^jb métiers. 

L'autre établissement fait aujourd'hui partie 
de la grande société industrielle pour la schappe, 
de Baie, qui a pris une si large place à côté 
de Lyon pour la mise en œuvre de ces déchets 
de soie. L'ouverture date de i856; l'usine fut 
longtemps considérée comme étant à la tête de 
l'industrie de la schappe par les perfectionne- 
ments qui y prirent naissance. Actuellement 
9000 broches sont en mouvement; elles n'achè- 
vent pas le fil, le retordage et le finissage sont 
l'œuvre des usines de Bàle. 

A ces entreprises, qui occupent environ un 
millier d'ouvriers, il faut ajouter l'exploitation 
des eaux minérales découvertes au siècle der- 



LE MUxNDAT DE ROUFFAGH 253 

nier. Assez longtemps utilisée dans un établis- 
sement de bains, l'eau des sources, au nombre 
de sept, est maintenant livrée comme eau de 
table, la fermeture de la nouvelle frontière aux 
eaux alcalines de France ayant donné aux sour- 
ces du revers oriental des Vosges le monopole 
de la consommation. Sans être comparable aux 
grandes entreprises françaises dont Saint-Gal- 
mier(') est le type le plus complet, le captage 
et l'embouteillage des eaux de Soultzmatt, faits 
avec beaucoup de soin, n'en sont pas moins une 
opération intéressante pour le visiteur. 

La source est voisine de l'issue de la gorge 
sur le large bassin presque complètement fermé 
dans lequel s'éparpillent les maisons du hameau 
de Wintzfelden, cirque de prairies encadré de 
monts boisés plissés de vallons et de ravins où 
naissent les ruisseaux qui vont former l'Ohm- 
bach. Une route décrit une grande courbe au 
milieu de cette riante vallée pastorale plantée de 
merisiers à kirsch et permet d'atteindre Osen- 
bach, village blotti au plus creux d'un vallon dont 
le pli conduit à Soultzmatt. Par Osenbach un 
chemin forestier aux amples lacets va franchir, à 
772 mètres, un chaînon des Vosges et redescend 



I. 76 série da Voyage en France, chapitre XII. 



254 HAUTE-ALSACE 

dans le vallon du Krebsbach pour déboucher 
au-dessous de Soultzbach dans la vallée de la 
Fechl. 

J'ai été tenté un moment de suivre cette voie 
et d'aller prendre le chemin de fer pour rentrer 
à Guebwiller par Colmar, mais la course est 
longue et le temps incertain, menaçant d'orage ; 
je me résous à aller directement à la ville par le 
sommet de l'Oberlinger. Le chemin semble assez 
difficile à reconnaître. Les bonnes gens du pays 
parlent comme presque partout en Alsace un 
patois auquel ne correspond guère l'allemand 
appris par mon fils Maurice au lycée ; nous 
n'avons songé à demander la route qu'à la sor- 
tie de Soultzmatt, seul un maçon nous comprend 
et nous ne pouvons lui rendre la pareille. Cepen- 
dant, ayant deviné qu'il parle de la chapelle de 
Schœfferthal, d'ailleurs indiquée sur la carte, 
nous entreprenons de gravir sur ses indications 
une piste rocailleuse entre deux sommets, le 
grand Pfingstberg qui domine les sources miné- 
rales et le petit Pfingstberg allongé entre Soultz- 
matt et Orschw^ihr. 

L'ascension cesse un instant, le chemin se 
transforme en route forestière bordée d'un che- 
min de croix aboutissant à la chapelle du Schœf- 
ferthal. Dans une vaste prairie ayant pour cadre 



LE 3IUNDAT DE ROUFFAGH 255 

un hémicycle de petits monts boisés, une chaire 
rustique en troncs de sapins sert au prêtre au- 
tour duquel les fidèles s'assemblent les jours de 
pèlerinage. Une maison de gardes forestiers et 
une ferme constituent le hameau, très ancien 
sans doute, car on y a trouvé un cimetière des 
temps mérovingiens et un menhir a subsisté 
jusqu'à notre époque. 

Une bonne route s'en va à travers bois pour 
descendre dans le Florival à Schweighausen. 
Nous hésitons à la prendre, puis nous nous 
décidons à suivre le chemin direct de Gueb- 
willer. Fâcheuse inspiration, ce sentier mon- 
tueux, rocheux est rendu glissant par les aiguilles 
de pins ; les rayons torrides que n'atténuent pas 
les arbres de la pinède, font de la course un 
supplice à cette heure où le soleil tombe d'a- 
plomb. Et cela est long ! Enfin voici le plateau 
de rOberlinger, le sentier suit la crête qui 
domine la profonde vallée, tapissée de vignes, 
dans laquelle s'étend largement Orschwihr sé- 
paré de Bergholtz-Zell par un ruisseau et barrée 
sur la plaine par les maisons de Bergholtz. Cette 
conque produit des vins réputés, transformés 
depuis quelque temps en vins mousseux. Les 
bois ont des truffes qui passent pour les meil- 
leures de l'Alsace. 



256 HAUTE-ALSACE 

Les bords de l'Oberlinger dominent de plus 
de 3oo mètres le fond de ce val, de près de 
4oo mètres la plaine d'Alsace qui s'étend à l'in- 
fini. Le sentier les longe, donnant parfois la sen- 
sation d'un précipice et amène en vue de Gueb- 
willer qui semble au fond d'un abîme, tant est 
abrupte la pente couverte de taillis puis de vi-- 
gnes disposées en terrasses. Le chemin longe 
d'informes ruines, restes de châteaux qui maî- 
trisaient la ville, et devient un abominable ravin 
pierreux, presque perpendiculaire, fréquenté 
par les vignerons. La chaleur réverbérée par les 
rochers et les murs en pierre sèche du vigno- 
ble est atroce, aussi ne restons-nous pas long- 
temps à contempler le panorama de Guebwiller. 
Nous dévalons rapidement; enfin voici la ville, 
ses platanes ombreux et Tasile hospitalier de 
l'hôtel de l'Ange. 



XV 



D ENSISHEIM A COLMAR 



De Guebwilicr à l'Ill. — La Thur dans la plaine. ■ — Ensisheim 
ville déchue. — Restes du passé. — Rodolphe de Habsbourg 
et Turenne. — - La Hart. — Le chemin de fer d'Ensisheim à 
(^olmar. — Sainte-Croix-en-Plainc. — Les jardins de Colmar. 
— Colmar. — Une ville en voie d'haussmannisation. — Les 
monuments. — L'industrie. 



Colmar. Août. 

Aucune autre récjion, plaine et montagne, ne 
présente de contrastes aussi tranchés que l'Al- 
sace. Aussitôt que Ton a quitté la zone vignoble 
que dominent les grandes forets de sapins, ce 
sont les vastes étendues de culture, céréales, 
pommes de terre, houblon, sans aucune de ces 
transitions par lesquelles, en Dauphiné, en Au- 
vergne, dans les Pyrénées, on passe pour attein- 
dre le plat pays. Cette impression est vive 
surtout entre la vallée de Guebwiller et les cam- 
pagnes jusqu'à rill, parcourues par les errantes 
eaux, naturellement ou artificiellement dérivées 
des torrents vosgiens qui dessinent leur inextri- 

HAUTE-ALSACE 17 



258 HAUTE-ALSACE 

cable lacis dans la plaine. Ce tableau n'est plus 
exact au delà de TIll ; en allant au Rhin, il n'y 
a plus de cours d'eau, sinon deux courants arti- 
ficiels, l'ancien canal Vauban coulant d'En- 
sisheim à Neuf-Brisach et le canal du Rhône au 
Rhin qui, des abords de Mulhouse à la même 
ville de Neuf-Brisach, est inflexiblement droit 
pendant plus de 5 lieues. Cette région sèche est 
un essart de la Hart. La vaste forêt a laissé de 
grands massifs isolés jusqu'à la hauteur de 
Colmar. 

Une petite ville dont le rôle historique fut 
considérable, mais réduite maintenant à la situa- 
tion modeste d'un chef-lieu de canton, Ensisheim, 
est assise à la limite précise de la plaine mouil- 
lée et de la plaine sèche. Peut-être dut-elle à 
cette situation entre deux régions son rôle an- 
cien de siège du conseil souverain de l'Alsace, 
car de tels avantages historiques eurent tou- 
jours pour cause des conditions topographiques. 
Jusqu'à l'époque des chemins de fer, Ensisheim 
a gardé de la vie : les diligences de Baie à Stras- 
bourg la traversaient ; la voie ferrée a abandonné 
cette direction, elle a suivi la base du vignoble 
et Ensisheim est devenu une cité perdue dans 
les terres. En ces dernières années seulement, 
elle a été dotée de chemins de fer vicinaux la 












»gv 






leint. 










^'^Jf^tîeren. 



26o HAUTE-ALSACE 

reliant à Bollwiller, à Colmar et à Mulhouse. 
Son isolement cesse donc, mais trop tard sans 
doute ; il est peu probable que de nouveaux 
foyers d'industries mulhousiennes se forment 
désormais. 

De ces petites lignes, la plus fréquentée unit 
Ensisheim à Bollwiller, d'où se détache égale- 
ment celle de Guebwiller. Au départ de la gare 
de jonction, elle traverse de vastes champs de 
céréales. En ce moment, le sol reçoit une façon 
après la première récolte ; les attelages sont 
nombreux mais médiocrement puissants; un 
seul bœuf suffit à conduire la charrue. La plaine 
jusqu'au rideau de bois derrière lequel coule 
la Thur est nue, çà et là quelques noyers en 
rompent l'uniformité. Les chevaux employés 
aux charrois sont de belles bêtes souvent gris 
pommelé, rappelant nos percherons. 

Pas d'habitations isolées. Les habitants se 
groupent en villages; Ungersheim, le plus 
considérable, possède une église jadis fortifiée 
et, sur la rigole de la Thur, un moulin qui 
aurait élé construit en i565. A partir de ce petit 
centre jusqu'à Ensisheim, la plaine s'accidente : 
la Thur, qui vient de se diviser en deux bras 
après Pulversheim, entoure des prairies enca- 
drées d'arbres ; de grands peupliers d'Italie 



26l 

dressent leur pyramide. Aux abords de la ville, 
c'est un véritable bocage, les eaux ont eu raison 
de l'aridité naturelle du sol. 

La Thur, par son bras principal, atteint pres- 
que aussitôt rill, tandis que la rigole coulera 
jusqu'à Colmar pendant près de 3o kilomètres. 
Ensisheim est en amont de ce premier apport 
de la Thur, au bord de l'ill, bien pauvre tou- 
jours, bien souillée encore, qui récupère par le 
Quatelbach une partie des eaux dérivées autour 
de Mulhouse, mais est aussitôt saignée pour ali- 
menter le canal de Vauban. 

Ensisheim est une cité toute menue, consti- 
tuée en somme par une route venant de Mul- 
house et que rejoignent à chaque entrée de la 
ville d'autres chaussées n'amenant malheureu- 
sement pas beaucoup de foule, la plaine de la 
Hart étant presque déserte ou ne possédant que 
de petits villages situés à grande distance l'un 
de l'autre. 

Si Ensisheim est désormais à l'écart, elle a 
conservé, plus que bien d'autres villes mieux 
favorisées, d'intéressants édifices, surtout de 
vieilles maisons révélant dans le passé une po- 
pulation riche et artiste. La grande rue, avec ses 
enseignes en fer forgé, ses tourelles en encor- 
bellement, ses hauts pignons, son hôtel de ville 



202 HAUTE-ALSACE 

monumental, offre un des plus curieux décors 
urbains de l'Alsace. Ce caractère de la ville est 
dû à son rôle historique. Les Habsbourg, dont 
la destinée devait être si brillante, avaient En- 
sisheim pour capitale de leurs domaines alsa- 
ciens avant que Tun d'eux fût appelé à monter 
sur le trône impérial. Ils favorisèrent toujours 
leur berceau et presque tous les empereurs issus 
de cette race ont tenu à le visiter, même quand il 
eut échappé à leur domination. Ensisheim resta 
le centre des possessions des Habsbourg lorsque 
ceux-ci devinrent Autrichiens ; les archiducs y 
installèrent une cour de justice ou régence dont 
le rôle était aussi politique que judiciaire et 
s'étendait bien au delà de l'Alsace, sur le Bris- 
gau, la Forêt-Noire et les districts helvétiques 
d'où devait sortir l'indépendance de la Suisse. 
Les magistrats et les fonctionnaires qui résidè- 
rent ici jusqu'à la conquête française tinrent à 
honneur d'embellir la cité. De là ces hôtels de 
noble allure survivant aux transformations en 
vue du négoce. 

La conquête française décapita Ensisheim de 
sa régence au profit de Brisach, dont Louis XIV 
ne voulait pas faire seulement une place de 
guerre maîtrisant la rive droite du Bhin, mais 
aussi le centre de sa domination. Brisach reçut 



d'eNSISHEIM a C0L3IAR 263 

la « chambre royale et souveraine » jusqu'en 
1667, époque où riiostililé des Alsaciens contre 
l'abandon de leur capitale parlementaire amena 
le roi à établir un conseil souverain et à lui don- 
ner Ensislieim pour siège. Mais le séjour du 
conseil fut de peu de durée : celui-ci fut trans- 
féré à Golmar en 1674; c'est l'origine du rôle 
judiciaire du chef-lieu de la Haute-Alsace, de- 
venu plus tard siège d'une cour d'appel. 

L'hôtel de ville d'Ensisheim, ancien palais de 
la régence autrichienne et du conseil français, 
a gardé le caractère majestueux qui sied à de 
telles institutions. L'étage, porté sur de hautes 
arcades, est percé de larges fenêtres à trois 
baies. La grande salle, restaurée il y a quelques 
années, oflre un superbe vaisseau digne des as- 
semblées qui s'y tinrent. Ce n'est pas la curio- 
sité que recommandent les indigènes , ceux-ci 
se montrent plus fiers encore d'un aérolithe 
tombé aux environs et conservé à la mairie 
après avoir servi longtemps à faire des cadeaux 
— à l'aide de ses éclats — à de grands person- 
nages qui visitèrent la ville. 

Le rez-de-chaussée de l'hôtel de ville possède 
un élégant promenoir sous les voûtes des arca- 
des, portées par des colonnes sculptées d'où 
s'échappent des nervures allant former des cais- 



204 HAUTE-ALSACE 

sons. Derrière le palais s'étend une petite place 
dont Téfflise forme un des côtés. Au centre est 
une fontaine en l'honneur de Rodolphe de Habs- 
bourg. Le célèbre empereur n'est point né à 
Ensisheim, mais au château de Limbourg, de 
l'autre côté du Rhin, en face de Marckolsheim. 

La pittoresque tour d'angle qui sert de cage 
d'escalier à l'hôtel de ville possède une jolie 
porte de la Renaissance surmontée d'un fronton 
dans lequel on a placé le buste c^p Jacques Balde, 
ce jésuite alsacien que ses contemporains admi- 
rèrent si fort pour ses poèmes latins qu'ils le com- 
parèrent à Horace. Balde, né à Ensisheim en 
160/1, mourut en 1668. 

Parmi les vieilles maisons d'Ensisheim, une 
des plus belles et la plus intéressante pour nous 
est celle occupée aujourd'hui par l'hôtel de la 
Couronne, dont la façade est flanquée d'une 
tourelle en saillie reposant sur une colonne en- 
gagée. Elle fut habitée par Turenne la veille de 
la bataille de Turckheim. Le maître d'hôtel, 
M. Leimbacher, qui nous reçoit cordialement, 
nous conduit à la chambre où reposa l'illustre 
capitaine. Maurice, en sa qualité de futur Saint- 
Cyrien, est dans toute sa joie, c'est religieu- 
sement qu'il monte l'escalier à vis, taillé dans 
le grès rouge et délicatement sculpté où ré- 



d'ensisheim a GOLMAR 265 

sonnèrent les lourdes bottes éperonnées de 
Turenne. 

Nous nous arrêtons au premier étage dans 
une vaste chambre ouvrant sur une loggia for- 
mée par la base de la tourelle. D'après la tradi- 
tion, un roi de France, Louis XIV sans doute, 
s'y plaça pour assister au défilé de ses troupes 
quand il vint visiter l'Alsace. Au-dessus, une 
chambre de dimensions et de dispositions sem- 
blables est celle de Turenne ; la loggia offre un 
joli plafond à nervures. Quant à la partie supé- 
rieure de la tourelle, c'est une terrasse dont le 
rebord porte une couronne sculptée. De là on a 
une vue curieuse sur la petite ville, sa mairie 
et, de profil, la façade d'un ancien collège de 
jésuites devenu maison centrale où sont détenus 
800 prisonniers ; quelques-uns étaient déjà là 
au moment de l'annexion, qui leur a épargné 
l'envoi en Nouvelle-Calédonie. 

D'autres anciennes maisons mériteraient une 
visite : l'une d'elles, à l'extrémité de la grande 
rue, offre une porte remarquablement sculptée, 
œuvre de la Renaissance ainsi que son balcon de 
pierre. 

Le rôle économique d'Ensisheim est très ef- 
facé ; on pourrait cependant lui reconnaître des 
fonctions industrielles, car les détenus de la 



206 HAUTE-ALSACE 

maison centrale sont groupés en ateliers où l'on 
fait notamment de la chaussure, de la vannerie, 
des meubles, etc. Une fabrication libre est celle 
des petits articles de boulonnerie et autre quincail- 
lerie ; l'usine occupe 169 ouvriers. On avait tenté 
le tissage des rubans, mais il n'a pas prospéré ('). 

Les moyens de communication sont rares avec 
la Hart ; j'avais cependant projeté d'aller à tra- 
vers la forêt jusqu'à Chalampé et à Ottmarsheim, 
dont la vieille église a donné lieu à des querelles 
d'archéologues, puis de redescendre au long du 
Rhin par la route conduisant à Neuf-Brisach en 
traversant ou frôlant de nombreux villages. Mais 
la chaleur est accablante; depuis deux jours un 
orage menace, l'atmosphère est sursaturée d'é- 
lectricité ; je renonce à la course ; — l'intérêt, 
d'ailleurs, serait médiocre peut-être — et me 
résigne à me rendre à Colmar par le chemin de 
fer sur route qui dessert les bords de l'Ill. 

Course assez monotone à travers la plaine 
nue. La rivière s'y est tracé un lit dans les gra- 
viers qui supportent la mince couche arable. 
Pas ou presque pas d'arbres, des céréales, de 



La population d'Ensisheim est de 2 534 habitants. 



267 

longues bandes alternant en pommes de terre, 
maïs et betteraves. Le canal Vauban, qui vient de 
se détacher de TIll sous Ensisheim, s*en va tout 
droit, emportant à Neuf-Brisach les eaux desti- 
nées désormais à un but militaire : Talimentation 
des fossés de la place. Entre le canal et la rivière 
indigente, franchie parunbeau pont de grès rouçje, 
se groupe Reguisheim, village oùTindustrie coton- 
nière s'est installée par un tissage de 4oo métiers 
occupant 245 ouvriers. L'église possède un lourd 
pignon sur lequel des cigognes ont placé leur nid : 
on entre dans la région où ces oiseaux, jusqu'alors 
peu communs, deviennent nombreux; chaque 
groupe de population possède au moins un nid. 
Ces villages aux grands toits de tuiles brunes 
occupent de vastes espaces ; autour de quelques- 
uns sont de petits vignobles dont les sarments 
se dressent sur des pieux très hauts ; médiocre- 
ment peuplés, ils se tiennent tous, sauf Reguis- 
heim, sur la rive gauche de l'Ill. Le plus consi- 
dérable, Sainte-Croix-en-Plaine, à l'écart de la 
rivière, un petit bourg resserré dans un boulevard 
circulaire, eut pour origine une abbaye de béné- 
dictines autour de laquelle les constructions 
sont venues se blottir. C'est un centre agricole 
riche et prospère, à en juger par ses belles mai- 
sons et ses opulentes cultures. 



268 HAUTE-ALSACE 

La plaine change bientôt d'aspect. Aux terres 
vouées à la charrue succède une zone de bois à 
travers laquelle erre la Thur, puis, au delà de 
cette rivière et du chemin de fer de Colmar à 
Fribourg, on entre dans une zone irriguée, à la 
fois jardins, vignoble, verger et marais horti- 
cole. Ce sont les jardins de Colmar, curieux par 
les hautes perches où montent les pampres. 
De grands espaces sont consacrés aux choux. 
Jusqu'à Colmar on traverse le plus riche pota- 
ger de l'Alsace, rappelant parfois les hortillons 
d'Amiens Q) et les lègres de Saint-Omer par les 
fossés navigables où les jardiniers parviennent 
à l'aide de barques. 

Il faut se hâter de voir Colmar avant que sa 
transformation, selon les méthodes de M. Hauss- 
mann, ait complètement modifié l'aspect de 
la curieuse cité. Les travaux ébauchés par les 
municipalités avant l'annexion ont repris une 
activité nouvelle ; le déplacement de la gare en 
poussant encore davantage l'entrée moderne dé 
la ville vers le sud-ouest accroîtra le développe- 
ment constant des nouveaux quartiers qui entou- 



I. Sur les hortillons d'Amiens, voir la 17e série du Voyage en 
France, sur les lègres de Saint-Omer la i8« série. 



270 HAUTE-ALSACE 

rent rancienne préfecture. Pour maintenir la vie 
dans le vieux noyau colmarien, on sera amené à 
poursuivre des percées à travers le dédale des 
chaussées anciennes, si précieuses pour l'artiste, 
l'archéologue ou le simple touriste par leurs lo- 
gis d'autrefois. Déjà la pioche a apporté çà et là 
de l'air et de la lumière, mais il faut reconnaître 
que l'on agit avec discrétion : les édifices civils, 
les anciens hôtels sont respectés. On peut espé- 
rer que ce Golmar pittoresque restera. La ville 
ne peut que gagner à la préservation de la cité 
primitive : les visiteurs qui vont chaque année 
de plus en plus dans les Vosges feront de Gol- 
mar le centre naturel de leurs excursions si elle 
a le souci de ne pas être complètement améri- 
canisée. 

A cette heure c'est une ville en plein dévelop- 
pement. Quand l'industrie vint en Alsace, les 
bons bourgeois colmariens repoussèrent avec 
énergie tout ce qui pouvait être manufacture ou 
facilité de transport. C'est pourquoi le canal du 
Rhône au Rhin n'a pas suivi l'Ill ou la Lauch ; 
c'est pourquoi Mulhouse est devenu la métro- 
pole industrielle de l'Alsace. Golmar cependant 
est dans une situation excellente : la Fecht, la 
Lauch, la Thur, l'Ill arrosent le terroir. La 
plaine caillouteuse de la Hart fait place à la fer- 



D ENSISHEIM A GOLMAR 27 1 

lile plaine du Ried, le vignoble vient jusqu'aux 
premières maisons, et deux grandes vallées vos- 
giennes, celles de la Fecht et de la Weiss, dé- 
bouchent ici. Ces avantages ont eu raison des 
préventions locales : Golmar a dû accepter quel- 
que industrie, la ville va même à la rencontre 
des vastes usines de Logelbach et les voies 
ferrées complétées par des tramways à vapeur 
ont fait d'elle un centre ayant plus d'attraction 
que Mulhouse. C'est une ville de commerce 
fort active, en même temps que la beauté du 
site et le confort des quartiers neufs ont attiré 
une population nouvelle. On y comptait moins 
de 24000 habitants au moment de la guerre, 
l'annexion amena une diminution; en ce mo- 
ment, l'accroissement dépasse tout ce que les 
vieux Golmariens auraient pu supposer : il 
y avait 36 796 âmes à l'avant-dernier recense- 
ment, celui de 1906 en révéla 4i 582. 

La nouvelle gare modifiera un peu l'aspect 
sous lequel se présentait la ville : on arrivait par 
la courte rue de Munster et l'on trouvait aussitôt 
les plantations du Champ de Mars et la place 
destinée aux parades de la garnison, au milieu 
de laquelle la statue de Rapp a été conservée. 
Le glorieux lieutenant de Napoléon préside main- 
tenant au défilé des troupes allemandes ! 



27'i HAUTE-ALSACE 

Le Champ de Mars est la première tentative 
d'embellissement de Golmar ; elle fut heureuse. 
Sur les vastes terrains des fortifications et les 
fossés, des plantations ont formé une promenade 
ombreuse dont seraient fières de plus çjrandes 
villes. Au rond-point est un monument élevé à 
l'amiral Bruat, le commandant de la flotte qui 
conduisit l'armée en Crimée. Cette fontaine est 
l'œuvre de Barlholdi, comme presque toutes les 
statues qui ornent Colmar. L'auteur du Lion de 
Belfort et de la Liberté éclairant le monde était 
Colmarien ; jusqu'à son dernier souffle il est 
resté fidèle à la patrie perdue. Encore étudiant 
dans sa ville natale, il modelait son Rapp, effigie 
où l'on devinerait mal le maître. Par contre, le 
monumi3nt de Bruat est digne d'intérêt , les 
figures qui représentent les parties du monde 
sortent de l'allégorie coutumière. 

A l'extrémité du Champ de Mars, à l'entrée 
des nouveaux quartiers, est le beau palais 
Louis XIII construit pour les préfets français et 
qui venait à peine d'être inauguré quand on en 
fît la résidence d'un fonctionnaire allemand, 
président de la Haute- Alsace. La ville ancienne, 
celle où se porte le mouvement, est du côté 
opposé ; la rue Kléber y donne accès ; cette 
courte voie bordée de luxueuses boutiques abou- 



d'ensisheim a golmar 273 

lit à une place portant, elle aussi, le nom du 
grand soldat strasbourgeois et bordée par le 
théâtre et l'ancien couvent des dominicaines où, 
sous le nom d'Untcrlinden, on a installé un des 
plus remarquables musées de province. Der- 
rière ces édifices coule un des bras du canal de 
Logelbach, dérivation de la Fecht, qui donne à 
certains coins de Golmar un faux air de Venise. 
Ce bras, en partie voûté, passe près de Saint- 
Martin, une des belles églises de la vallée du 
Rhin. Le transept et l'abside, par leurs hautes 
fenêtres ogivales, leurs contreforts surmontés de 
pinacles, sont d'une merveilleuse légèreté. Un des 
portails, dit de Saint-Nicolas, offre au tympan et 
dans les voussures une série de statuettes d'une 
extrême intensité de vie. Une des figurines repré- 
sente le propre architecte de l'église, maître 
Humbert. L'intérieur contient de belles œuvres, 
notamment la Vierge au Rosier de Schœngauer, 
le peintre colmarien qui fut, avec Albert Durer, 
le chef de l'école allemande ; ce tableau, renfermé 
dans la sacristie, est considéré comme le chef- 
d'œuvre du maître. Les vitraux proviennent de 
l'église des dominicains qui avait été transformée 
en halle au blé. L'art moderne présente une de ses 
plus heureuses conceptions, le maître-autel en 
bois, œuvre d'un sculpteur colmarien, M. Klein. 

HAUTE-ALSACE 18 



274 HAUTE-ALSACE 

Autour du chevet de l'église, les rues possèdent 
presque toutes de vieilles habitations curieuses. 
La plus belle, au coin de la rue des Marchands 
et de la rue Mercière, présente une charmante 
tourelle en encorbellement et une galerie à au- 
vent s'appuyant à une autre pittoresque tourelle 
renfermant Tescalier. Dans ce quartier encore 
sont le Kopfhaus ou maison des Têtes, le Kauf- 
haus ou ancienne douane, dont le toit surgit 
au-dessus d'un balcon de pierre délicatement ci- 
selé. Partout ici ces antiques maisons, si variées 
d'aspect, d'une architecture si originale; on les 
retrouve jusqu'au bord de la Lauch coulant 
entre de vénérables et curieuses constructions, 
un des coins les plus amusants du vieux Golmar. 
Une jolie œuvre de Bartholdi, la Fontaine du 
Vigneron, élevée à la gloire du viticulteur col- 
marien qui a introduit les plants de Tokay en 
Alsace, avoisine le marché couvert. 

Ces rues aux maisons sculptées, flanquées de 
tourelles, ornées de pignons, de galeries, de 
sculptures, sont un musée en plein air. Mais pour 
bien connaître l'art alsacien d'autrefois dans son 
intimité et sa splendeur, il faut visiter le musée 
des Unterlinden. Rien dans cette lourde bâtisse 
ne fait prévoir les beautés intérieures, et c'est 
une surprise que l'entrée dans un cloître ogival. 



d'ensisheim a golmar 275 

digne des plus belles œuvres françaises de ce 
genre ; cela évoque aussitôt pour nous ces admi- 
rables cloîtres dont le Sud-Ouest a été peuplé. 
De fines colonnes supportent les arcades trilo- 
bées. Au milieu a été érigée la statue de Schœn- 
gauer, par Bartholdi ; au sommet du piédestal, 
quatre charmantes statuettes représentent, sous 
la physionomie d'artistes au travail et d'un pen- 
seur, la Peinture, la Gravure, la Sculpture et la 
Science. 

Le cloître est devenu un musée d'archéologie 
d'une grande richesse, où l'on a recueilli de pré- 
cieux débris des diverses phases de l'humanité, 
depuis la période celtique jusqu'au Moyen Age. 
Ce musée se complète à l'intérieur par des col- 
lections évoquant la vie publique ou privée de 
l'Alsace : meubles, bronzes, céramique, armu- 
res, sculptures, etc. Mais la grande attraction 
des Unterlinden est dans le musée de peinture, 
où l'on peut étudier Schœngauer et les autres 
maîtres allemands, non loin des maîtres alsa- 
ciens modernes, parmi lesquels il suffira de citer 
Henner et Gustave Doré. 

Un musée d'histoire naturelle, une superbe 
bibliothèque renfermant 60 000 volumes et 
10 000 médailles, une collection d'alsatiques, 
c'est-à-dire d'ouvrages consacrés à l'Alsace, 



276 HAUTE-ALSACE 

complètent ce musée des Uiiterlinden dont la 
visite s'impose à qui veut comprendre l'Alsace. 

Bien que l'aspect de Colmar soit surtout celui 
d'une ville aristocratique et bourgeoise, bien 
que l'on se soit eirorcé jadis d'éloigner les manu- 
factures, Colmar n'en a pas moins une réelle 
activité par un certain nombre d'usines produi- 
sant les mêmes articles que Mulhouse ou Gueb- 
willer. Ces établissements feraient d'une très 
petite ville un centre industriel considérable ; ils 
sont peu apparents dans ce groupe de [\2 000 
âmes. D'ailleurs, la plupart des fabriques sont 
au delà du chemin de fer, sur cette dérivation de 
la Fecht appelée Logelbach, qui unit Turckheim 
au chef-lieu par un flot vivifiant. Il n'y a pas 
moins de 2 000 ouvriers employés à la filature et 
au tissage du coton, de la laine et de la soie, à 
la teinture et aux apprêts, au tissage des toiles 
d'emballage. A l'entrée même de la ville, 4 000 
métiers battent dans la grande usine Bagatellç. 

Ce groupe industriel a une véritable autono- 
mie ; Mulhouse le considère comme en dehors 
de son action, car je n'ai trouvé aucune indica- 
tion sur lui dans VHistoire documentaire , qui 
m'a fourni tant de renseignements depuis Baie 
et Ferrette jusqu'à la hauteur d'Ensisheim et de 
Guebwiller. Il se complète par les établisse- 



D ENSISHEIM A COLMAR 277 

ments assis dans les vallées de Munster, de La 
Poutroye et de Ribeauvillé, dont Colmar est le 
centre naturel par les chemins de fer et les 
routes ('). 



I. Bartholdi, le sculpteur patriote mort en 1904 auquel Colmar 
doit les belles œuvres que j'ai signalées, a reçu en mai 1906 un 
légitime hommage de sa ville natale. Sa statue a été érigée sur 
le Champ de Mars, elle est l'œuvre des statuaires Louis Noël et 
Rubin, Bartholdi est représenté debout, appuyé sur une tablette 
portant en bas-relief une reproduction de sa statue colossale la 
Liberté éclairant le monde. Le piédestal en granit rose des 
Vosges est orné de deux autres bas-reliefs figurant la Sculpture, 
l'Architecture, la Peinture et le Verbe. 



XVI 



NEUF-BRISACH ET LE RIED 



Le bois du Neuland. — Le Kastenwald. — Neuf-Brisach et ses 
fortifications. — En terre badoise : Vieux-Brisach. — Saint- 
Louis, la Ville de paille. — Giesheim et le canal du Rhône 
au Rhin. — Entre Golmar et Horbourg. — A travers le Ried. 
— Les houblonnières. — La Blind et le canal Vauban. — 
Marckolsheim. — Dans le marais. — La canardière de Guémar. 



Beblenheim. Août. 

Les beaux jardins maraîchers de Golmar s'é- 
tendent, vers Test, jusqu'au bras de la Thur, 
dont les sépare seulement une étroite bande de 
bois. De l'autre côté de la petite rivière, ici con- 
tenue par des digues, une zone boisée plus éten- 
due, sans doute conquise sur les atterrissements 
des rivières à en juger par son nom de Neuland 
— terre nouvelle — offre d'épais fourrés. C'est 
la fm de cette longue bande sylvaine à demi 
aquatique qui borde la Thur et mériterait en 
entier le nom donné à quelques cantons, le 
Thiirwald. A l'issue de ces bois on retrouve l'IIl, 



NEUF-BRISACH ET LE RIED 279 

dans la plaine réduite en ce point à l'état de large 
défilé entre les bois de la Thur et le massif plus 
épais du Kastenwald, reste d'une immense forêt 
qui prolongeait la Hart jusqu'aux terres fertiles 
du Hied. Deux bourgs bordent ici l'Ill tortueuse, 
Sundhoffen et Andolsheim, bien dépeuplés de- 
puis la guerre. Ce sont des centres agricoles ; 
Andolsheim possède d'assez nombreux van- 
niers. 

Le Kastenwald barre l'horizon ; vaste seule- 
ment de 643 hectares, cette forêt s'étend du nord 
au sud sur une grande longueur. Le taillis sous 
futaie qui la compose est partagé entre les com- 
munes limitrophes, mais Neuf-Brisach, malgré la 
proximité, n'a aucune part dans ce domaine, 
son territoire ne comprend d'ailleurs que l'es- 
pace délimité par l'enceinte. 

A la sortie de la forêt, de grandes cultures 
apparaissent jusqu'à la zone incertaine où sta- 
gnent des coulées oblitérées du Rhin, où des 
flots d'eaux vives provenant d'infiltration conti- 
nuent les anciens bras errants du fleuve. La 
plaine, entourée par les bois, les terres sèches et 
les forêts insulaires du Rhin, offre quelque splen- 
deur rustique. Au cœur, à près d'une lieue du 
fleuve, s'étend la forteresse de Neuf-Brisach, 
œuvre française devenue aujourd'hui une des 



280 HAUTE-ALSACE 

principales défenses allemandes snr le puissant 
cours d'eau. 

La place garde encore la marque française et 
le goût du grand siècle par les écussons sculptés 
aux angles des bastions. Il est peu de plans plus 
géométriques que celui de cette ville conçue 
uniquement dans un but militaire. Quand on a 
dépassé les larges fossés qu'alimente le canal 
Vauban, et pénétré sous l'une des portes, on 
aperçoit une autre porte à l'extrémité opposée. 
La rue par laquelle on accède à la grande place 
a des maisons à un seul étage, toutes sembla- 
bles, et la ville entière ressemble à cela. Au 
cœur, une vaste place plantée d'arbres malin- 
gres, entourée de constructions basses servant à 
des usages militaires, possède à l'un de ses 
angles une église de grès rouge, œuvre de Vau- 
ban comme les fortifications. Du cœur de ce 
Champ de Mars on découvre les quatre entrées 
de la cité. Toutes les rues qui aboutissent là 
sont droites, se coupent au cordeau, offrent les 
mêmes maisons à un seul étage sans style et 
aussi sans vie. Avant la guerre la ville avait 
beaucoup plus d'animation, mais elle s'est vidée 
d'une grande partie de ses commerçants et les 
Allemands qui sont venus s'y installer n'ont pas 
compensé la perte. La solitude est absolue, 



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282 HAUTE-ALSACE 

l'herbe pousse dans les rues, beaucoup de mai- 
sons sont closes. On éprouve une poignante tris- 
tesse à parcourir cette misérable cité enfermée 
entre les huit pans symétriques de son enceinte 
et qui, dans une courte existence, puisqu'elle fut 
construite en 1699, ^^^ ^^^ heures tragiques, 
notamment l'efîroyable bombardement de 1870. 

Aucune industrie n'a pu naître dans une ville 
dont la force des choses fait avant tout un fort. 
Mais les villes les plus proches, Colmar et Fri- 
bourg, sont à une distance assez considérable 
pour que Neuf-Brisach soit forcément devenu un 
petit centre commercial pour les villages des 
deux rives du Rhin ; les boutiques y sont nom- 
breuses, plus qu'à Vieux-Brisach, l'antique cité 
badoise couvrant un rocher du bord opposé. 

On ne s'arrête guère à Neuf-Brisach ! Nous 
allons jusqu'au Rhin par les campagnes au sol 
caillouteux qui entourent Volgelsheim. Un clair 
ruisseau, la Thierlache, borde ce petit centre, il 
descend à travers la plaine par un lit extrême- 
ment sinueux et va rejoindre le Giessen, long 
cours d'eau parallèle au Rhin, comme le sont 
TAuthon et d'autres rivières latérales à la Loire, 
et qui, pendant plus de dix lieues, parcourt l'an- 
cienne zone d'inondation du fleuve. Ce courant 
d'eau limpide tantôt se rapproche du Rhin, 



NEUF-BRISACH ET LE RIED 283 

tantôt s'en écarte ; alors, entre le Rhin et lui, 
s'étend la forêt aquatique sillonnée de chenaux 
obstrués. 

Un joli chemin traverse ce territoire que les 
travaux de rectification du fleuve ont permis de 
conquérir, et conduit au pont de bateaux reliant 
Neuf-Brisach à Vieux-Brisach. Contenu entre 
ses digues, comme un canal, le Rhin descend 
avec violence et s'en va entre des bords que 
n'anime aucune cité. Il y a bien Yieux-Brisach, 
mais il est si mort sur son rocher sévère ! 

Cependant la silhouette de la ville badoise est 
superbe. Elle occupe un rocher isolé, d'origine 
volcanique, qui, avant la fixation du lit du Rhin, 
était tantôt une île, tantôt berge de la rive droite, 
tantôt berge de la rive gauche. Ses remparts gris 
ont encore de grands pans intacts malgré le rude 
bombardement que Louis XIV fit éprouver à la 
place. Une rue en écharpe s'élève à la pointe du 
rocher, couronné par une belle église. Les par- 
ties les moins abruptes sont tapissées de vignes. 

Nous avons gravi la rue étroite, raide et pit- 
toresque à laquelle on accède par des portes. 
Devant l'église une esplanade ofTre de grands 
horizons sur le Rhin, la plaine immense d'Alsace 
et le long rideau des Vosges. Le Rhin trace son 
large et brillant sillon au milieu de la solitude 



284 HAUTE-ALSACE 

des îles boisées. Nul fleuve ne présente un carac- 
tère aussi grandiose et mélancolique que celui-ci, 
dans sa course de Baie au Palatinat. Aucune 
ville, aucun village ne s'y mire. Aucune embar- 
cation ne le parcourt; à de longs intervalles, 
cependant, on voit passer les grands vapeurs et 
les lourds chalands remorqués, que la création 
des ports de Lauterbourg, Kehr et Strasbourg 
amène désormais sur le grand fleuve, mais ils 
sont trop peu nombreux encore pour donner au 
Rhin alsacien une ressemblance, même atté- 
nuée, avec le Rhin au-dessous de Mannheim. 

En d'autres parties du rocher on a vue sur les 
admirables campagnes du pays de Bade, joyau 
de l'Allemagne. Plaines verdoyantes, grand et 
superbe massif plutonien du Kaiserstuhl, hautes 
croupes de la Forêt-Noire, sombres de forêts, 
mais si riantes à leur base avec leur collier de 
bourgs et de petites villes. 

Nous redescendons à Brisach, traversons la 
ville basse de médiocre intérêt et, de nouveau, 
franchissons le Rhin. Cette fois nous suivons la 
grande route, car elle a plus d'un souvenir du 
passé. Dans un coude du Giessen on devine va- 
guement des traces régulières de voies décou- 
pant les cultures; c'est l'emplacement des rues 
du Brisach de Louis XIV, élevé sous le nom de 



NEUF-BRISAGH ET LE RIED 285 

Saint-Louis pour être la capitale de l'Alsace. Et, 
de fait, de 1681 à 1698, Je conseil souverain y 
résida. Cependant la ville ne fut jamais somp- 
tueuse, elle n'eut que des toits de chaume, ce 
qui lui valut le nom de Ville de paille. A la paix 
de Rysw^ick on obligea le roi à abandonner et 
raser sa création ; il obéit, mais en tournant 
l'obstacle : ne pouvant avoir une ville à front du 
Rhin il en créa une autre dans la plaine, Neuf- 
Brisach. Quant à Saint-Louis, le nom de Ville 
de paille est resté au site : Strohstadt; les cartes 
le conservent et marquent le tracé des rues. 

Sur la rive gauche du Giessen, un cénotaphe 
de style antique attire l'attention ; il a été élevé 
par Moreau et l'armée de Rhin-et-Moselle à la 
mémoire du général de Beaupuy, originaire de 
Mussidan en Périgord, descendant de Mon- 
taigne, tué en 1796 par un boulet en défendant 
le passage du val d'Enfer près d'Emmendingen, 
en Brisgau. L'édicule restauré par la garnison 
française de Neuf-Brisach, peu avant la guerre, 
est respecté et entretenu par les Allemands. 
Beaupuy a été récemment célébré dans sa ville 
natale qui lui a élevé une statue ('). 



I. Sur MussiJan et le général de Beaupuy, voir la 29e série 
du Voyage en France, chapitre XVJ. 



286 HAUTE-ALSACE 

Le monument est voisin du gros et riche vil- 
lage de Biesheim, dont la population renferme 
beaucoup d'israélites, centralisant le commerce 
du bétail dans cette partie de la plaine où l'éle- 
vage est florissant. Une vingtaine d'expéditeurs 
se livrent à ce trafic favorisé par les gares de 
Neuf-Brisach et de Vieux-Brisach, celle-ci im- 
portante comme point de départ de la ligne qui 
circonscrit le massif du Kaiserstuhl. 

Ces campagnes sont traversées par le canal 
du Bhône au Rhin, il entoure à demi Neuf-Bri- 
sach, et y forme un port en recevant les eaux 
surabondantes du canal Vauban. La voie navi- 
gable, bien améliorée, a un mouvement considé- 
rable, mais dans le sens de la remonte surtout, 
à cause des houilles à destination de la région 
de Mulhouse. De Strasbourg à Montreux- Vieux, 
il y eut, en effet, en 1900, un mouvement de plus 
de 4oo 000 tonnes, tandis que la descente en vit 
seulement 70 000. Neuf-Brisach peut être consi- 
déré comme le cœur de ce réseau; un des canaux 
d'alimentation puise dans le Rhin en aval de 
la ville dont il prend le nom, rejoint l'artère 
maîtresse près de Kuenheim et la suit jusqu'à la 
jonction du canal de Golmar. 

Les courses à travers la plaine, dans la direc- 



NEUF-BRISAGH ET LE RIED 287 

tioii du nord, sont difficiles; aucun chemin de 
fer ou tramway ne relie encore Neuf-Brisach à 
Marckolsheim où aboutissent des voies ferrées 
vicinales venant de Colmar et de Strasbourg ; 
j'ai dû rentrer à Colmar pour aller parcourir la 
partie du Ried appartenant à la Haute-Alsace. 

Ried veut dire le Marais ; ce nom est porté 
par l'immense zone de prairies étendues entre 
riU et la Blind, et dont la petite ville de Gué- 
mar et Illhauseren marquent le centre. Par exten- 
sion, ce nom s'est étendu à toutes les terres fraî- 
ches, entre la Blind et le Rhin, région agricole 
d'une grande richesse. 

Le Ried est desservi par un tramway à vapeur 
accomplissant un service urbain au nord de Col- 
mar, dans le faubourg de Neuf-Brisach. Cette voie 
longe le canal du Logelbach au sein d'un curieux 
et pittoresque quartier. D'un côté se dressent 
d'énormes peupliers d'Italie ébranchés et étêtés, 
de l'autre côté des maisons-lavoirs bordent le 
canal, pleines de laveuses et d'enfants qui jouent 
entre les cuves et les seaux. Les femmes battent 
activement le linge, elles sont agenouillées laté- 
ralement à l'eau, dans des sortes de caisses. 

A l'extrémité du faubourg s'étend le port de 
Colmar, bassin alimenté par la Lauch qui, près 
de là, va atteindre l'Ill que la Thur vient déjà 



2 88 HAUTE-ALSACE 

de gonfler. L'animation est assez grande, les ba- 
teaux affluent, déchargeant surtout de la pierre 
et des briques destinées aux constructions sans 
cesse plus nombreuses de la ville. Le canal se 
confond avec la Laucli et va jusqu'à l'IU que les 
bateaux doivent traverser pour pénétrer dans le 
chenal creusé à travers le Ried. Entre la Lauch 
et riU sont de vastes jardins et des champs où 
des maisons naissent sans cesse, germe d'un fau- 
bourg populeux. 

Voici riU ; ce n'est plus la pauvre rivière de 
Mulhouse et d'Ensisheim, mais, grâce à la Thur, 
un flot abondant et clair. La rive droite porte un 
beau village, Horbourg, faubourg rural disposé 
au milieu de champs séparés par des cordons de 
vigne. Il occupe le site d'une des plus anciennes 
viUes de l'Alsace, florissante à l'époque celtique, 
que l'on croit avoir identifié avec Argentovaria 
et où l'on a retrouvé nombre d'objets d'origine 
romaine. Horbourg, où tombèrent des gardes na- 
tionaux colmariens défendant leur ville en 1870, 
est célèbre pour ses cultures d'asperges. On les 
obtient dans les mêmes champs que le houblon, 
les grifi'es étant disposées entre les rangées de 
perches auxquelles s'enroule la liane qui produit 
les cônes parfumés. 

Au delà de Horbourg, la campagne devient 



NEUF-BRISACH ET LE RIED 289 

d'une extrême richesse ; au houblon et à l'as- 
perge s'associent la vigne, les choux, le maïs. 
Dans cette opulence, Wihr-en-Plaine dispose 
sur chaque côté de la route ses grandes fermes 
encadrées de jardins, de vergers et de vigne qui 
donnent à l'unique rue la longueur d'un bourg. 

Il semble que la plaine devienne plus riche 
encore, plus riche et plus majestueuse aussi ; 
très loin on n'aperçoit que des campagnes pros- 
pères, car on ne peut deviner la zone sèche 
constituée par les apports de graviers du Rhin 
occupant un large espace en avant du fleuve. 
Dominant cette mer de verdure, voici Vieux- 
Brisach sur son rocher, au centre d'un cadre de 
monts que précède la masse moins haute et iso- 
lée du Kaiserstuhl. 

Les récoltes sont variées : pommes de terre, 
luzerne, céréales, occupent le sol jusqu'aux 
abords du village de Bischvs^ihr, assis aux bords 
de la Blind qui vient de naître par de belles fon- 
taines. Ici, le houblon et le tabac enveloppent ce 
groupe de grosses fermes, donnant une extrême 
impression de splendeur agreste. Houblon et 
tabac, ce sont désormais, jusqu'à la Lauter, c'est- 
à-dire aux limites septentrionales de l'Alsace, 
les cultures favorites. Le sol desséché de la Hart 
ne se prête pas à ces récoltes, mais le Ried, avec 

HAUTE-ALSACE 19 



290 HAUTE-ALSACE 

sa terre profonde de lœss, la fraîcheur amenée 
par la Blind, dont le canal Vauban accroît le 
débit, produit en quantité ces plantes. 

Avant 1870 la culture du tabac était encore 
bien plus développée; les cultivateurs se trou- 
vaient molestés par les rigueurs du fisc, miais 
leurs bénéfices étaient sensiblement plus élevés. 
A cette époque, la plaine d'Alsace produisait 
aussi des quantités énormes de garance pour la 
teinture des draps de troupe. 

Déjà les houblonnières avec leurs perches 
donnent de la variété au paysage, des groupes 
de bois apparaissent çà et là, tels les bosquets 
d'un parc. J'ai la sensation de quelque chose de 
déjà vu, il me semble retrouver la plaine de 
Tarbes, avec moins de vigueur dans la végéta- 
tion toutefois. Ce rapprochement est étrange, 
car le Bigorre n'a pas de houblon, et cependant 
son image me poursuit. 

Au delà du ruisseau qu'est encore la Blind, 
voici Muntzenheim , au bord du petit canal de 
Neuf-Brisach, appelé aussi Vauban ou rigole de 
Widensohlen ; des houblonnières et des prés 
l'entourent; le canal de Golmar, passant sur une 
haute chaussée, le domine. 

Les houblonnières deviennent plus étendues 
encore, elles enveloppent complètement le très 



NEUF-BRISACH ET LE RIED 29 1 

long village de Jebsheim, entremêlées de belles 
vignes-vergers. Tantôt le houblon grimpe à de 
hautes perches et semble, à distance, des sapi- 
nières, tantôt ses lignes courent sur des fils de 
ter inclinés. Les constructions du village sont 
fort pittoresques par leur ampleur, leur carcasse 
apparente de poutrelles brunies ou grises, les 
murs de torchis revêtus d'un crépi éblouissant 
de blancheur; de multiples auvents s'étagent, 
abritant les murs et les fenêtres. 

De cet heureux village à Grussenheim on tra- 
verse une campagne de plus en plus opulente, 
c'est une forêt continue de houblon, parsemée 
de grands noyers qui rompent l'uniformité. Par- 
fois ce rideau s'écarte pour faire place à quelque 
culture basse, pommes de terre, prairie artifi- 
cielle, champ de céréales moissonné, et l'on 
aperçoit à l'est, si près qu'on le croirait dans la 
plaine, le massif du Kaiserstuhl. Sur la route et 
aux croisées de chemins, des calvaires révèlent 
combien est restée grande la ferveur catholique 
dans cette région où les autres confessions sont 
peu représentées, tandis qu'autour de Horbourg, 
autrefois chef-lieu d'un comté dont les ducs de 
Wurtemberg étaient seigneurs, les communautés 
protestantes restent puissantes. 

Les prairies du Ried sont proches; parfois 



292 HAUTE-ALSACE 

entre les houbloniiières on aperçoit l'immeiise 
pelouse étendue jusqu'à l'Ill. Ces pâturages, en- 
core palustres par places, sont remplis de bétail 
dont la vente enrichit Grussenheim ; mais toute 
la partie non humide est consacrée au houblon. 

Elsenheim, le premier village de la Basse-Al- 
sace, dont nous venons de franchir la limite, 
disparaît entre les rangées de perches envelop- 
pées des lianes verdoyantes. 

La route tourne brusquement à l'est, traverse 
un chemin établi sur une voie romaine dont le 
tracé régulier de Bâle à Strasbourg est conservé 
sur une grande partie de son parcours, et pénètre 
dans un terrain bien différent, indiquant la fin 
des terres de lœss. C'est la terrasse rhénane que 
l'on retrouve. Aux yeux des moins attentifs on est 
dans une régÎQn nouvelle. Rares sont les hou- 
blonnières, les cultures ont des rangées de pru- 
niers reliés par des cordons de vigne. Dans ces 
champs bocagers, voici le canal du Rhône au 
Rhin, prolongeant vers Neuf-Brisach sa ligne 
d'eau verte, inflexiblement droite, si longue 
qu'elle semble se perdre dans l'infini; au nord 
elle s'infléchit du côté de l'est pour se diriger, 
toujours rigide, vers Strasbourg. 

Dans une dépression à peine sensible se groupe 
en plan ovale, dessiné sans doute par un ancien 



NEUF-BRISAGH ET LE RIED 298 

tracé d'enceinte, la minuscule cité de Marckols- 
heim, centre rural servant de marché et de ren- 
dez-vous commercial à de nombreux villaçjes 
de la Haute et de la Basse-Alsace. Beaucoup de 
boutiques et d'auberges, un aspect de prospé- 
rité. Mais aucune de ces vieilles maisons qui 
donnent tant d'attrait aux bourgs du vignoble 
et à Ensisheim ; toutefois l'église mérite une 
visite. 

L'industrie est représentée par un tissage de 
laine occupant près de deux cents, ouvriers; à 
cela se borne l'activité manufacturière de la ville 
et de la campagne, où le ruisseau de l'Ischert dé- 
crit de multiples replis avant d'atteindre le Rhin 
au sein de sa forêt à demi sauvage. 

Marckolsheim est visité par les touristes alle- 
mands très épris, on le sait, de l'histoire de 
l'Empire. Ils y viennent non pour elle-même, 
mais pour les ruines du château de Limbourg, 
situées sur la rive badoise, au-dessus d'un ro- 
cher isolé qui fut une île. Ces débris croulants 
sont les restes de la forteresse où naquit Rodol- 
phe de Habsbourg, dont nous avons vu le monu- 
ment à Ensisheim et qui, devenu empereur d'Al- 
lemagne, en profita pour grouper ses possessions 
d'Autriche en un corps de nation devenu à son 
tour un puissant empire. 



294 HAUTE-ALSACE 

De Marckolsheim à la gare de Ribeauvillé, où 
nous sommes venus prendre la grande ligne de 
Golmar, la route, après avoir traversé Elsenlieim, 
pénètre dans la zone de prairies ou marais — 
Ried — dont le nom s'est étendu à la plaine d'Al- 
sace au nord de Golmar. C'est une longue et 
large dépression où les rivières : Blind, 111, Fecht 
grossie de la Weiss, Strengbach, Mulbach errent 
incertaines, se divisant en bras, se réunissant de 
nouveau, se ramifiant encore. La partie la plus 
mouillée, das Ried de la carte allemande, est 
celle où les cours d'eau sont le moins nombreux ; 
deux principaux sillons la parcourent portant 
chacun le nom du Ried, le Riedbrienne — Ried- 
brunnen — qui rejoint l'Ill à Illhauseren, et le 
Riedgraben — fossé du Ried. A cette vaste plaine 
herbeuse confinent, au nord et à l'ouest, les restes 
de la grande sylve de Hart, lambeaux parfois 
assez vastes pour mériter encore le nom de forêt. 
Sur le territoire de la Basse-Alsace l'IUv^^ald est 
très étendu ; ce nom de foj^êt de l'Ill est fort 
juste, car la rivière s'y éparpille en une foule de 
bras. Dans la Haute-Alsace, en amont de Gué- 
mar, un massif prend le nom de Golmar, il 
appartient au domaine communal de cette ville, 
on le nomme aussi Niederwald — forêt d'En Bas 
— nom commun à une foule de bois en Alsace. 



NEUF-BRISACH ET LE RIED 296 

La route franchit la Blind au delà d'Elsenheim 
et traverse le marais pendant un kilomètre. Au 
milieu de ce lac régulier de verdure surgit, tel 
un îlot, un petit bois bien percé que des planta- 
tions nouvelles prolongent vers la Blind ; là aussi 
sont quelques cultures. 

Voici le Riedbrienne, puis un autre ruisseau, 
rOrclî, côtoyant Tlll et, enfin, la grande rivière 
de la plaine, cette 111 à laquelle l'Alsace a dû son 
nom — Ell-sass — c'est-à-dire le pays de l'IU. 
Bien que classée jadis comme navigable depuis 
Colmar, ce n'est qu'un flot déserté. 

Entre l'Orch et l'Ill, la péninsule, jusqu'au 
confluent, est remplie par le village d'Illliauseren 
dont le territoire n'est qu'un lacis de ruisseaux 
dérivés de l'Ill par le Wertergraben et qui vont 
se mêler à la Fecht que vient d'accroître le Streng- 
bacli, rivière de Ribeauvillé, pour atteindre de 
nouveau l'Ill. Région où abonde le gibier aqua- 
tique, au point que l'on a créé un bassin destiné 
à recevoir les palmipèdes ; on y a établi des 
pièges où des canards domestiques attirent leurs 
congénères descendus de l'extrême nord de l'Eu- 
rope à la recherche de nos hivers qui leur sem- 
blent doux, en comparaison des frimas de la 
région polaire ! C'est la canardière de Guémar, 
portée sous ce nom sur la carte française, et soiis 



296 HAUTE-ALSACE 

celui à' Entenjang — littéralement prise des 
canards — sur la carte allemande. Charles Grad, 
dans son Alsace , a fait un tableau vivant de ces 
chasses qui donnent certaines années jusqu'à 
trois mille canards. On a vu cent cinquante 
oiseaux à la fois dans le grand filet. 

Guémar, dont le nom est attaché à ce vaste 
piège à palmipèdes, est une très vieille petite 
ville, autrefois fortifiée, ayant gardé des restes 
de ses défenses, notamment la porte de Berg- 
heim. Elle est assise au confluent de la Fecht 
et du Strengbach, à un kilomètre dé la gare qui 
a pris le nom de Ribeauvillé, cité plus popu- 
leuse et active, enrichie par son vignoble. 

Le chemin de fer, d'ailleurs, ne dessert direc- 
tement aucun centre ; le tracé est de ceux que 
Bonaparte, s'il avait connu les voies ferrées, ou 
le tsar Nicolas se seraient plu à imposer à leurs 
ingénieurs, sans souci des besoins des popula- 
tions. De Schlestadt à Golmar on ne touche pas 
un lieu habité, sur 22 kilomètres; le village le 
plus rapproché, Ostheim, est à i kilomètre de sa 
gare, les autres ne sont jamais à moins de 2 ou 
3 kilomètres. Aujourd'hui on ne négligerait pas 
ce collier de villages et de petites villes qui, au 
nombre de plus de quinze, s'égrènent dans le 
vignoble. Il y a là cependant de gros centres : 



NEUF-BRISAGII ET LE RIED 297 

Saiiil-Hippolyte, Bergheim, Ribeauvillé et tous 
les autres sont riches par leur production en vin, 
car là se récoltent les meilleurs crus de TAlsace ; 
ceux de Riquewihr surtout ont la célébrité. Cette 
mignonne bourgade, où je viendrai bientôt, est 
reliée à la station d'Ostheim par un chemin qui 
traverse Beblenheim, village qu'illustra Jean 
Macé : il y habita le Petit-Château. Là naquit la 
Ligue de l'enseignement ; de là sont sorties nom- 
bre d'œuvres sociales. 



XVII 

TURCKHEIM ET LES TROIS-EPIS 

Le A'ignoble de Colmar. — Le Logelbach et ses usines. — Turck- 
heim. — Les vins. — Bataille de Turckheim. — Le chemin de 
fer électrique. — Les Trois-Épis. — Du haut du Galtz. — Au 
long de la Fecht. — Wihr-au-Val et Soultzbach. — En vue 
de Munster. 

Munster. Août. 

La plaine qui monte mollement de Colmar 
aux premières pentes des Vosges offre, jusqu'au 
débouché de la vallée de la Fecht, un site admi- 
rable pour une grande ville. Si le chemin de fer 
et les cours d'eau n'amenaient le chef-lieu de la 
Haute-Alsace à s'étendre toujours entre la route 
de Rouffach et la Lauch, c'est vers les Vosges 
que la cité grandissante trouverait les espaces 
les plus favorables à son développement. De 
vastes faubourgs j naissent d'ailleurs, autour de 
casernes nouvelles, mais ce ne seront jamais que 
des faubourgs, la gare amenant les voyageurs 
du côté opposé. Un tramway à vapeur condui- 
sant à Wintzenheim contribue cependant à ac- 
croître la population à l'ouest. 



TURGKHEIM ET LES TROIS-ÉPIS 299 

Au delà des maisons nouvelles, c'est la plaine 
de culture étalée jusqu'au vignoble. On y jouit 
de larges horizons, malgré les fumées qui s'éta- 
lent lourdement au-dessus des grandes usines 
du Logelbach. La chaîne des Vosges se dresse 
hardiment, déroulant sur une longue étendue 
ses croupes noires de forêts, ayant pour pié- 
destal la riche bande du vignoble. Çà et là, 
des collines ou de petits monts mettent une 
fière silhouette; ainsi, au sud, les trois châteaux 
d'Eguisheim ; ainsi, au nord, le promontoire 
projeté parla montagne des Trois-Epis. 

La vigne, qui apparaît d'abord par bandes iso- 
lées, alternant avec les pommes de terre, les 
céréales, les fourrages artificiels, devient bientôt 
dominatrice, elle enveloppe complètement le 
gros bourg de Wintzenheim et s'étend jusqu'au 
bord de la Fecht à Turckheim. La culture du 
vignoble et les soins du vin sont la principale 
occupation des habitants de Wintzenheim, bien 
qu'il y ait une fonderie assez importante et que 
le commerce du bétail par des commission- 
naires, pour la plupart juifs, soit considérable. 
On retrouve des enseignes qui feraient oublier 
la germanisation à outrance, ce sont celles des 
gourmetSj c'est-à-dire des dégustateurs qui se 
chargent de l'achat et de la vente des vins. 



300 HAUTE-ALSACE 

Dans cette campagne plantureuse, une longue 
et étroite zone fait contraste : la vallée du Lo- 
gelbach, parcourue par un cours d'eau artificiel 
mais abondant, construit en plein Moyen Age, 
à une époque que l'on n'a pu déterminer, mais 
on le signale déjà au treizième siècle, puis en 
i358. Ce canal emprunte peut-être un ancien 
lit de la Fecht, à en juger par l'aspect des lieux ; 
la rivière aurait abandonné son cours vers l'Ill 
pour se diriger au nord : ce caractère est com- 
mun à presque toutes les rivières de la plaine, à 
l'Ill elle-même; elles tendent toujours à se por- 
ter à gauche de leur cours primitif, à se diriger 
parallèlement aux Vosges; mais de nos jours les 
travaux d'endiguement ont arrêté cette jre 
errante. 

Le canal du Logelbach fut sans doute créé 
pour des moulins. Quand l'industrie cotonnière 
s'implanta en Alsace, cette dérivation rapide 
offrait une force motrice amplement suffisante 
pour les faibles besoins d'alors et les eaux se 
prêtaient à la teinture, au blanchiment et aux 
apprêts ; aussi, de bonne heure, des manufac- 
tures s'établirent-elles sur le canal; en 177.5 on 
signale celle d'Haussmann, le grand chimiste qui 
fit tant pour le développement de la teinture et 
de l'impression. En 18 18 débutait fort modes- 



TljRGKHEIM ET LES TROIS-EPIS 3oi 

teinent Herzog, en créant l'embryon d'usine 
d'où est sortie l'une des plus grandes ruches de 
l'Alsace. Les ateliers Haussmann comptaient (en 
1900) 87 776 broches et 63o métiers avec 760 ou- 
vriers ; les établissements Herzog ont 65 682 bro- 
ches et 190 métiers et occupent 810 ouvriers. 
Ces deux manufactures, comme les anciennes 
maisons de Mulhouse, ont eu pour point de départ 
l'impression de l'indienne. 

Le Logelbach possède encore une grande 
usine pour la fabrication de produits féculents : 
amidon, fécule, glucose, dextrine, tapioca, sagou 
et pâtes alimentaires, créée par MM. Scheureren 
i84o et dont le développement a été incessant; 
elle produit plus de 900000 kilogr. de dextrine 
et amidon grillé par an, traite 3 000 kilogr. de 
maïs par jour ppur la fabrication de l'amidon 
de maïs et livre chaque année 700 000 kilogr. 
de pâtes alimentaires. L'amidon et ses dérivés 
jouent un rôle considérable dans l'industrie de 
l'Alsace, pour les apprêts. 

, L'usine occupe 112 ouvriers, mais elle ne re- 
présente pas toute l'activité de la maison ; comme 
tant d'autres fabricants alsaciens, MM. Scheu- 
rer frères ont installé en France une usine pour 
conserver une clientèle éloignée par la barrière 
douanière. Cette succursale est dans un fau- 



302 HAUTE-ALSACE 

bourg de Lyon, Saint-Foiis ('), dont les fabri- 
ques appartenant à plusieurs raisons sociales 
constituent sans doute le plus grand centre 
français pour les produits chimiques. 

Le Logelbach, en tant que village, n'existe 
guère, les ouvriers habitent Colmar ou les com- 
munes voisines : Ingersheim et Turckheim, qui 
possèdent le territoire, et Wintzenheim. Les 
usines sont d'ailleurs toutes aux abords de Col- 
mar dont la commune renferme les cités ou- 
vrières du tissage de Bagatelle. La ville, par de 
grands quartiers neufs dont les maisons sont de 
style allemand, atteindra bientôt les usines. 

Le canal est dérivé de la Feclit en amont de 
Turckheim, ses eaux forment fossé au sud de la 
rivière et font mouvoir, non loin de la petite ville, 
deux papeteries fondées au dix-huitième siècle 
et qui produisent ensemble 5 3oo kilogr. par 
jour, dont 2 000 kilogr. de papier d'emballage. 
Turckheim fait partie du rayon Logelbach-Muns- 
ter pour l'industrie cotonnière; elle possède, à 
l'entrée du vallon du Rothebach, une fdature 
occupant i4ooo broches et une teinturerie de 
soie. 

La petite ville tient ces ateliers à distance ; il 



I. 7<î série du Voyage en France. 




^i: jiA^^ 



3o4 HAUTE-ALSACE 

n'y cul pas d'espace pour eux dans l'enceinte, 
l)ien reconnaissable encore, de la place forte 
autour de laquelle Turenne livra une des ba- 
tailles les plus habiles et les plus heureuses de 
sa brillante carrière. On pénètre encore dans la 
belliqueuse cité par des portes ; l'enceinte, en 
partie transformée maintenant en logis, est sé- 
parée de la Fecht par un mail sous lequel a été 
érigé le buste de Charles Grad, qui dirigea la 
manufacture Herzog au Logelbach ; fécond écri- 
vain, il a étudié avec ardeur sa terre d'Alsace et 
écrit sur elle nombre d'opuscules, de brochures 
et de volumes. Ses concitoyens l'envoyèrent 
comme député au Reichstag. Au lendemain des 
jours où elle fut arrachée à la France, la noble 
province a dû à son enfant d'être décrite pour 
les Français en un beau livre, tout imprégné de 
passion fdiale. La maison de Turckheim où 
Charles Grad est né, dont la cage d'escalier 
occupe une tourelle, est une des plus pitto- 
resques de la curieuse bourgade. 

La porte principale, face à la gare, est toute 
pimpante encore avec les quatre tourelles qui 
la flanquent, le nid de cigognes qui surmonte 
son toit aigu. Au delà, une étroite place porte 
le nom de Turenne, que les Allemands ont res- 
pecté, tout en imposant aux inscriptions des 



TURCKIIKIM ET LES TROIS-ÉPIS 3o5 

plaques la forme Turenneplats . Il faut rendre 
justice aux vainqueurs, ils ont partout conservé 
les monuments et les souvenirs historiques fran- 
çais. Ici pourtant le nom de Turenne doit mal 
sonner à leurs oreilles, car le chef de l'armée 
impériale battue le 5 janvier 1676 était l'ancêtre 
des Hohenzollern, l'électeur Frédéric-Guillaume 
de Brandebourg. 

La place Turenne forme décor avec ses vieux 
logis et, au fond, Fhôtel de ville, œuvre de la Re- 
naissance allemande. La ville entière, fort exiguë 
d'ailleurs, offre le même caractère archaïque ; 
l'église, conçue dans ce style vaguement grec 
dont raffolaient les architectes vers i84o, fait un 
contraste un peu trop violent avec ce cadre ; elle 
a gardé, il est vrai, son clocher ogival, mais la 
façade hellénique n'en est que plus bizarre. 

Ces vieilles demeures aux pignons aigus, aux 
grands combles, ont de vastes caves, où l'on 
resserre le vin des collines, et des pressoirs où 
l'activité est grande dans les premiers jours 
d'octobre. Turckheim est fameux dans toute 
l'Alsace par son meilleur cru, le Brand. Les 
buveurs donnent au vin rouge de Turckheim le 
nom de Tiïrkenblut, « sang des Turcs » . 

Charles Grad évalue la récolte moyenne à 
cinquante mille mesures d'un demi-hectolitre 

HAUTE-ALSACE 20 



3o6 HAUTE-ALSACE 

pour le seul terroir de Turckheim. La vigne 
monte presque jusqu'au sommet de FEicliberg, 
montagne dont la pointe projetée vers la plaine, 
le Letzenberg, porte une chapelle. Le sommet de 
cette hauteur est entouré d'une sorte de retran- 
chement où l'on serait tenté de voir un ouvrage 
antique ; il est récent cependant, ayant été élevé 
en i85o par M. Herzog pour donner de l'occu- 
pation aux ouvriers réduits au chômage par les 
événements qui suivirent la Révolution de février. 
Un escalier de 4oo marches y donne accès. L'as- 
cension en vaut la peine, car la vue est superbe 
sur Turckheim, Golmar, la plaine d'Alsace et les 
lointaines montagnes de Souabe. On domine 
toute la plaine vignoble traversée par le canal et 
qui fut le théâtre de la bataille. 

Le canal et son remblai cavalier servaient de 
retranchement à l'armée des princes allemands, 
disposée ainsi, à l'abri, de Turckheim à Colmar. 
Turenne, qui venait d'accomplir sa merveilleuse 
marche dérobée de la Moselle à Belfort et se 
dirigeait sur l'ennemi par le pied du vignoble, 
se garda bien d'affronter l'obstacle de face ; 
arrivé à Wettolsheim, il suivit le chemin rural 
allant à Wintzenheim, complètement masqué 
par les hauts échalas des vignes, puis au bout 
de 3 kilomètres remonta vers le nord, traversa 



TURGKHEIM ET LES TROIS-ÉPIS Soy 

le Logelbach et la Fecht et assaillit à revers 
Turckheim à peine occupé par l'ennemi. Ce pre- 
mier succès permit à Turenne de s'étendre dans 
les environs et de jeter son armée sur le flanc de 
l'adversaire, menaçant de le prendre à dos. Ce 
fut le signal de la déroute des Impériaux et de 
la soumission de Colmar. 

On monte peu au Letzenberg depuis que les 
Trois-Epis sont reliés à Turckheim par un chemin 
de fer électrique. Les Trois-Epis sont la ter- 
rasse terminale du puissant rameau vosgien qui 
se détache de la grande chaîne aux Hautes- 
Chaumes et sépare les vallées de Munster et 
d'Orbey. Il y a là un pèlerinage célèbre et un 
séjour d'été depuis longtemps fréquenté, mais où 
la foule afflue depuis que l'on y accède rapide- 
ment et sans fatigue. 

J'ai un peu honte d'employer ce mode de 
locomotion électrique pour une ascension si 
facile, mais il est intéressant de voir fonction- 
ner cette petite ligne de montagne, la première 
installée sur le versant alsacien des Vosges. De 
l'autre côté des monts la France possède celle, 
plus importante par la longueur et par l'altitude 
atteinte, de RetournemerauHohueck('). Puis, la 



I. Prolongée en 1907 de la Schluchl à Munster. 



3o8 HAUTE-ALSACE 

chaleur est éloiifTante ; faire à pied une telle 
course pendant un après-midi d'août serait pure 
folie. Il fait si chaud que je me prends à envier 
le sort des lavandières placées à même le lit de 
la Fecht, dans les chenaux qu'elles ont obtenus 
par des rangées de grosses pierres; pieds et 
jambes nus, elles forment de longues fdes. Spec- 
tacle singulier, car il montre que les œuvres pa- 
tronales n'ont pas servi d'exemple aux municipa- 
lités : il y a des lavoirs pour les cités ouvrières, 
il n'y en a pas pour les villes ; le fait n'est pas 
particulier à Turckheim ni à l'Alsace. 

La Fecht est d'ailleurs bien appauvrie par la 
saignée du Logelbach. Un filet d'eau, rapide et 
clair, court entre des bancs de gravier. Sur ses 
bords voici une belle usine, teinturerie de soie de 
la maison Herzog. Le tramway file vite, à peine 
laisse-t-il apercevoir cet établissement, et, aussi- 
tôt, les wagons guidés par le trolley s'engagent 
à travers le vignoble, dans un vallon secondaire. 

L'électricité est fournie par une puissante 
chute actionnant des dynamos qui permettent 
d'envoyer la lumière à quinze villages, en même 
temps qu'elles donnent la force nécessaire pour 
élever les trains à 5oo mètres au-dessus de la 
vallée, par un parcours de 8 kilomètres et demi. 

La ligne, après avoir traversé le vignoble, ne 



TURCKHEIM ET LES TROIS^EPIS SOQ 

tarde pas à atteindre la forêt de Turcklieim, frac- 
tion du vaste massif boisé qui s'étend, presque 
sans interruption, jusqu'au sommet de la grande 
chaîne ; la zone qui porte le nom de la ville cou- 
vre 83 1 hectares. De la lisière des bois on aper- 
çoit, très haut, les grandes constructions des 
hôtels des Trois-Epis. 

En cette brûlante journée, l'odeur résineuse 
des pins s'exhale violemment; ces arbres se mê- 
lent aux sapins, aux châtaigniers et aux chênes. 
L'ascension au fïanc des monts parfumés est 
exquise. A mesure que le convoi s'élève, la vue 
se fait superbe sur la plaine, la forêt du Rhin et 
la Forêt-Noire. 

La montagne change rapidement d'aspect; aux 
taillis sous futaie succèdent les airelles ; leurs 
petits buissons d'un vert sombre font nappe sous 
les pins. La ligne qui, par deux fois déjà, s'est 
repliée sur elle-même, parvient au-dessus du val 
profond où se blottit Niedermorschw^ihr et, brus- 
quement, tourne à l'ouest. En quelques minutes 
elle a atteint la gare terminus, au-dessous du 
groupe d'hôtels, de villas et de la chapelle qui 
constituent Notre-Dame des Trois-Épis. 

Le hameau occupe un jsite superbe, entouré 
de pins, sur un ressaut de montagnes. La vue 
est admirable de la terrasse des hôtels, c'est elle 



3 I O HAUTE-ALSACE 

que viennent chercher les citadins en prome- 
nade ou en vacances — elle et la pureté parfaite 
de l'air à cette altitude. Les paysans de la 
plaine, de la vallée de Munster et du val d'Or- 
bey s'y rendent en pèlerins pour solliciter la 
Madone, auteur d'un miracle diversement ra- 
conté, mais où trois épis jouent un grand rôle, 
d'où le nom de la chapelle. Celle-ci n'a conservé 
que les murs de l'édifice élevé sur le lieu où le 
prodiqe se serait accompli ; les Suédois, ces 
grands dévastateurs, sont passés là; trouvant 
les moines en fuite et les objets sacrés en sûreté, 
ils mirent le feu au couvent et à l'église. Après 
la conquête française, on releva le temple ; bien 
des années après, en t864, des travaux entre- 
pris pour déplacer une croix au bord d'un che- 
min firent retrouver le trésor des religieux, dans 
un alambic dissimulé sous le piédestal. Des ob- 
jets d'art précieux y étaient entassés, avec des 
monnaies, des médailles, des cuillers d'argent 
qui semblent avoir été les dons des fidèles. 

L'église, de médiocre intérêt, est un de ces 
chefs-d'œuvre de mauvais goût que nous a laissés 
le dix-huitième siècle; mais peut-être tout ce 
chnquant est-il un attrait pour les pèlerins qui 
voient la richesse dans ces dorures et ces enlu- 
minures. 



TURGKHEIM ET LES TROIS-EPIS 3l[ 

Les hôtels sont d'aspect à la fois éléyant et 
confortable, les uns presque luxueux, d'autres 
simples, mais tous accueillants, tous en vue des 
paysages (frandioses offerts par les vallées et la 
plaine du Rhin. Pour jouir d'une vue d'en- 
semble plus complète, il faut aller à l'extrémité 
de l'arête, sur le promontoire du Galtz, dressé 
entre le sommet du vallon de Katzenthal et le 
bassin où s'éparpillent les maisons de La Baro- 
che, belvédère marqué par un pavillon de fer. 
On y parvient par un étroit sentier tracé sous 
les pins, à la crête du rocher. 

Le panorama est immense. Du côté des mon- 
tagnes, le tour d'horizon commence à la ruine 
grandiose du Haut-Kœnigsbourg qui domine 
Schlestadt, en passant par le massif du Dres- 
soir (ou Brézouard), les Hautes-Chaumes, le 
Holmeck, le petit Ballon, le ballon de Gueb- 
willer et finissant aux trois châteaux d'Eguis- 
heim. On découvre jusqu'aux moindres détails 
de la vallée de la Fecht, mais une croupe mas- 
que Munster. 

Au pied de l'éperon s'étend le vignoble, avec 
ses nombreux villages, bien groupés, pressant 
autour de leur église une carapace de toits fau- 
ves. Ces bourgs se détachent dans la verdure 
avec une extrême vigueur, comme ceux de la 



3 I 2 HAUTE-ALSACE 

plaine. Ils semblent d'autant plus exigus que 
Colmar occupe un plus vaste espace. Puis c'est 
la plaine semée de forêts, de bois, de bosquets, 
le Rhin étincelant entre la rangée sombre de sa 
forêt insulaire. La brume lourde qui pèse sur 
le tableau empêche d'apercevoir les Alpes, mais 
le Kaiserstuhl et la Forêt-Noire apparaissent 
dans toute leur majesté. 

Par contre, le paysage immédiat se détache 
nettement ; l'entrée de la vallée de la Fecht sur- 
tout s'offre au regard avec toute la grandeur 
féodale de ses monts couronnés de châteaux en 
ruines. Trois châteaux d'Eguisheim, burgs de 
Plixbourg, du Hohlandsberg semblent contem- 
pler et braver sur l'autre versant les restes de 
la forteresse du Hohnack. A leur pied la Fecht 
étincelle dans son plan dé prairies. 

Malgré l'isolement du Galtz et la grande alti- 
tude, le soleil est brûlant, comme avant un 
orage; le retour semble rude dans cet air en- 
flammé ; aussi profitons-nous encore du tram- 
w^ay pour rentrer à Turckheim, où nous atten- 
dons l'heure propice pour entreprendre la course 
de Munster. 

Sur chaque versant de la vallée de la Fecht, 
une route suit la base des montagnes ; la plus 
importante remonte la rive droite, que le che- 



TURGKHEIM ET LES TROIS-EPIS 3l3 

min de fer emprunte également ; mais de ce 
côté, trop à Tombre, exposé au nord, il n'y a 
aucun village, tandis que, sur la rive gauche, 
chaque ouverture de vallon a le sien ; aussi un 
bon chemin relie-t-il entre eux tous ces petits 
centres. 

Le premier hameau, Zimmerbach, s'allonge 
dans un val étroit parcouru par un ruisseau 
descendu de la croupe de Giragoutte qui, sur 
le versant opposé, domine la vallée de La Baro- 
che. De l'autre côté de la Fecht, sur un rocher 
isolé, la tour de Plixbourg est comme une sen- 
tinelle surveillant l'entrée de ce large couloir 
d'accès vers les hautes Vosges. Plus haut, se 
dresse une ruine autrement considérable, le 
château de Hohlandsberg, puissante forteresse 
jusqu'à son démantèlement, en i635. C'est une 
masse solide encore et dans laquelle on pourrait 
s'installer pour surveiller le pays. 

Les pentes que commandent les ruines sont 
plissées par des ravins et recouvertes par les 
futaies de la forêt de Wilsbach. Elles font face 
aux croupes plus ensoleillées de la forêt de 
Turckheim, divisées en chaînons parallèles par 
les vallons descendus du Hohnack. A l'issue d'un 
de ces plis le joli village de Walbach sourit au 
soleil ; sur sa terrasse complantée de vignes, sa 



3r4 HAUTK-ALSACE 

vaste église d'un blanc jaunâtre, une haute cons- 
truction blanche flanquée d'une tour accroissent 
le caractère pittoresque de ce petit centre. 

Une demi-lieue encore et voici Wihr-au-Val, à 
l'issue d'un vallon couvert de grands bois et 
dont le fond d'un vert tendre s'ourle de vignes ; 
ce site fort gracieux est dominé par une grande 
église de grès rouge surmontée d'une flèche élé- 
gante. Wihr est un petit centre industriel pos- 
sédant une filature de coton avec tissage, comme 
son voisin Gùnsbach. En face, la vie se montre 
enfin, la montagne s'entr'ouvre par la vallée du 
Krebsbach, dont la tête est au petit Ballon où 
je dois monter demain. Ce vallon débouche sur 
le riche bassin de Wihr-au-Val, couvert de cul- 
tures, de prés et de vergers. L'orientation de la 
vallée de la Fecht ayant changé, la rive gauche 
devient plus riante, même voici des vignes au- 
tour de Soultzbach, assis sur le Krebsbach, dont 
les abords sont une nappe de prairies encadrées 
de bois d'un effet charmant. 

Soultzbach était une petite station balnéaire 
assez fréquentée, autant pour le charme de ses 
environs que pour ses eaux, analogues à celles 
de Bussang et de Seltz et recommandées dans 
la chlorose, l'anémie et la dyspepsie. Malgré 
ces vertus, l'établissement des bains n'a pu pros- 



TURGKHEIM ET LES TROIS-EPIS 3l5 

pérer; les quatre sources sont exploitées pour 
le transport au dehors. 

Au-dessus de Soultzbach se dresse, très brus- 
que, le Staufen, dans un des milieux forestiers 
les plus sauvages de toute la chaîne des Vosges; 
du haut de sa cime de 900 mètres, surmontée 
de la massive charpente d'un belvédère à trois 
étages, on domine à la fois toute la vallée de la 
Fecht et toute la plaine du Rhin; vers le sud, 
l'ouest et le nord, c'est le panorama des hautes 
montagnes, aux sommets innombrables. 

Au fond de ce val du Krebsbach se blottit 
Wasserbourg, village dominé par les ruines 
d'un château dont la situation loin des grands 
chemins est faite pour surprendre ; c'était un 
de ces repaires féodaux d'où le seigneur s'échap- 
pait pour aller rançonner les pays voisins. La 
belle masse du Kahlevs^asen ou petit Ballon do- 
mine ce creux de Wasserbourg. 

Le Krebsbach n'est pas utilisé par l'indus- 
trie ; pour retrouver la vie manufacturière, il 
faut redescendre à la Fecht et remonter la rive 
droite par la grande route. Là, dans un beau 
site, est une fdature avec tissage dépendant de 
Gûnsbach, village double comme ses voisins : à 
l'issue d'une vallée, le hameau primitif, genti- 
ment groupé entre les vignes montant jusqu'aux 



3l6 HAUTE-ALSACE 

premiers sapins de la forêt, et, sur la route près 
de la Fecht, la grande usine avec sa cité ou- 
vrière. En face, un large mais court vallon s'en- 
tr'ouvre dans un contrefort du petit Ballon ; là 
s'éparpillent les maisons de Griesbach entre les 
noyers, les vignes, les prairies; ce site rappelle 
les beaux hameaux du Graisivaudan et de la 
Savoie. 

Maintenant, les pentes s'accidentent ; sur la 
rive droite elles se hérissent de rochers aux 
teintes chaudes. La vigne n'est plus aussi maî- 
tresse du sol, elle se blottit aux pentes les mieux 
exposées, entre les cultures. La rive opposée, 
moins ensoleillée, montre des bois, des prés en 
pente, parfois un joli chalet. Au fond de la vallée, 
la Fecht brille entre les prairies. 

Une grande usine, d'élégantes maisons ou- 
vrières bordant la route annoncent Munster. 
D'autres fabriques groupent d'amples construc- 
tions surmontées de leurs hautes cheminées 
fumantes. Voici la ville, tranquille et somno- 
lente, malgré la ruche de travail qui a succédé 
à l'une des plus fameuses abbayes d'Alsace. 



XVIIl 

AU PETIT BALLON (kAHLEWASEn) 



Munster. — L'abbaye est devenue manufacture. — Les établisse- 
ments Hartmann. — La décapole forestière du val Saint-Gré- 
goire. — En route pour le Kahlewasen. — La forêt. — Les 
hautes métairies. — La marcairerie-auberge. — Au sommet 
du petit Ballon. — Le panorama. — La fromagerie de Kahle- 
wasen. — Industrie fromagëre de la vallée de Munster. — 
Une schlitte! — Le chêne de Voltaire. — Luttenbach et le sé- 
jour de Voltaire. — La grande vallée de Munster. — Metzeral. 



Restaurant du Hohneck. Août. 

Munster, c'est le monastère. Partout où ce mot 
se retrouve en pays allemand, il indique l'exis- 
tence d'une ancienne abbaye ; par extension il 
s'est appliqué aux grandes églises, aux cathé- 
drales : ainsi le munster de Strasbourg. La pe- 
tite capitale de la vallée de la Fecht eut donc 
son abbaye, elle en prit le nom ; jusqu'à la Révo- 
lution, la ville et les villages voisins furent dans 
l'étroite dépendance des Bénédictins, seigneurs 
et maîtres, bien que les habitants eussent en 
majorité embrassé la Réforme. Depuis la grande 
secousse de 1789, l'abbaye est devenue une 



3l8 HAUTE-ALSACE 

usine colossale, ayant sur ce large pli des Vos- 
ges une domination plus complète encore, mais 
plus bienfaisante aussi que celle des moines. La 
manufacture est la vie de Munster; sans elle, la 
ville tomberait vite au rang de village. 

Tranquille et simple, malgré l'énorme manu- 
facture, Munster s'anime seulement aux heures 
de l'entrée et de la sortie des ouvriers, ou, pen- 
dant l'été, à l'arrivée et au départ des voitures 
qui font le service du col de la Schlucht et relient 
ainsi l'Alsace à la France par Gérardmer Q). 
L'ancien bourg, dont les habitants s'étaient 
constitués en commune, en vertu de chartes 
arrachées aux moines, s'est bien accru. Au 
noyau de petites rues bordées de maisons basses 
entourant une mairie dressée comme symbole 
d'indépendance, se sont ajoutées des voies nou- 
velles aux maisons régulières. Actuellement, les 
constructions neuves, sur la route de la Schlucht 
surtout, ont un caractère d'élégance; plusieurs 
méritent le titre de villas. Sauf la mairie, les 
édifices sont modernes : vaste temple protes- 
tant, haute égUse de grès rouge. Devant la gare, 
un beau jardin public, véritable parc ombragé 



1. Ce service a perdu son activité depuis que le tramway 
électrique relie la Schlucht à Munster. 



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320 HAUTE-ALSACE 

de grands arbres, est une superbe entrée de 
ville. Aux abords se remarquent les édifices les 
plus récents : poste, écoles, bureaux du canton. 

Quant à Tabbaye, elle est debout encore, mais 
combien transformée ! Ici le premier Hartmann 
— arrivé à Munster en 1776 et qui avait créé 
dès 1790 une petite fabrique d'impression sur 
étoffes — s'installa quand les maisons religieuses 
furent fermées. Le moutier tranquille où dom 
Calmet, l'historien de Lorraine, commença ses 
grands travaux avant d'aller s'installer à Se- 
nones(^), vibre sans cesse du mouvement des 
machines. La primitive industrie de l'impres- 
sion a disparu, remplacée par la filature et le 
tissage qui avaient été organisés comme annexes. 
C'est un des établissements les plus considérables 
de toute l'Alsace : 2 45o ouvriers filent, tissent, 
blanchissent et apprêtent les tissus de coton 
produits par 56 000 broches et 2 000 métiers. 
Là encore on trouve une émigration partielle : 
la maison Hartmann a installé une succursale 
à Rougegoutte, près de Belfort, pour conserver 
la clientèle française. 

L'usine de Munster est une de celles qui sont 
entrées de meilleure heure dans la voie des œu~ 



22e série du Voyage en France, chapitre XIX. 



AU PETIT BALLON 32 l 

vres sociales. Caisse d'assistance, logement des 
ouvriers, réfectoire où mille convives avaient 
place aux tables pour prendre le repas apporté 
le matin et réchauffé par des gens de service, 
soupes livrées à un prix minime, écoles, tel était 
le tableau que M. Audiganne faisait, en i854, 
dans son étude sur les Populations ouvrières 
de la France, Alors déjà on voyait des géné- 
rations d'ouvriers se succéder à l'usine : tel tis- 
seur était depuis vingt-cinq ans à son métier. 
Le jeune homme qui partait au régiment « pour 
son sort » retrouvait sa place à la fabrique après 
les sept années de service. Depuis lors, ces 
œuvres ont persisté, la population ouvrière de 
Munster et des environs est parmi les plus heu- 
reuses de la Haute-Alsace. 

Avant que l'industrie se fût implantée sur les 
bords de la Fecht, les habitants vivaient par l'éle- 
vage du bétail et un peu par la culture. L'ex- 
ploitation des immenses forêts ne donnait pas 
le revenu que l'on eût pu atteindre, car ces bois 
constituaient l'apanage de toute la communauté, 
composée de neuf villages et de la ville : « Ville 
et vallée de Munster », disent les actes publics; 
Décapole forestière du val Saint-Grégoire , disent 
les plus anciens documents. 

L'autorité française voulut apporter un peu 



HAUTE-ALSACE 



32 2 HAUTE-ALSACE 

d'ordre dans la gestion des forêts et des pâtu- 
rages en soumettant la décapole au régime 
adopté pour le reste du royaume. Ce fut le si- 
gnal d'une sorte d'insurrection rudement répri- 
mée. La Révolution ne toucha pas à l'état de 
choses; forêts, pâtures, terrains vagues restèrent 
propriété des dix paroisses. En 1847, la cour de 
Golmar se vit amenée à prononcer la répartition 
des biens entre les communes. Décision assez 
singulière, car, en même temps, on respectait 
l'indivision dans les petites provinces des pays 
basques et du Béarn, organisation encore vivace 
aujourd'hui et que l'on ne cherche pas à dé- 
truire ('). 

J'ai retrouvé à Munster mon ami Frédéric Ré- 
gamey, l'excellent artiste qui se voue en ce 
moment à nous faire connaître l'Alsace et qui 
a associé sa compagne à son œuvre, en met- 
tant son nom en avant du sien sur les livres 
consacrés à la province perdue(^). Jeanne et Fré- 
déric Régamey, m'accueillant avec leur cordia- 
lité coutumière, ont improvisé séance tenante 



1. Sur les syndicats de communes du pays basque, voir la 
4i6 série du Voyage en France. 

2. Récits d'un Vieil Alsacien. — Au service de l'Alsace. — 
Paris, librairie Albin Michel. 



AU PETIT BALLON 323 

une excursion au Kalilewasen ou petit Ballon, 
d'où ils veulent me présenter une grande partie 
de leur chère Alsace. Deux de leurs enfants, 
garçons superbes, pleins de vigueur, sont de la 
partie ; malgré leur jeune âge, ils monteront au 
sommet sans présenter apparence de fatigue. 

11 est haut cependant, ce Kalilewasen, dont 
la traduction, chaume dénudé, correspond à notre 
« chaumont )> : i 274 mètres d'après Tétat-major 
français, i 268 d'après les topographes allemands, 
et les bords de la Fecht sont à l'altitude de 
35o mètres seulement. Certes, cela n'est pas les 
Alpes, pas même les Pyrénées, mais les courses 
dans les Vosges comme dans le Jura sont par- 
fois pénibles à cause de la chaleur ; les sommets 
sont à peine au niveau des points de départ 
dans les ascensions alpestres. Le culmen du 
Kahlewasen est à l'altitude de la ville de Brian- 
çon et le ballon de Guebwiller est inférieur, 
comme hauteur au-dessus du niveau de la mer, 
au bourg de La Grave. 

Nous partions à une heure tardive, mais par une 
journée tiède. La course fut adorable. D'abord 
sur des pentes tapissées de prairies d'un vert 
doux et parsemées de chalets, puis la forêt de 
sapins majestueux s'élevant au-dessus des airel- 
les et des mousses. Longtemps nous montons 



324 HAUTE-ALSACE 

ainsi par le sentier bien entretenu, aux lacets 
fréquents et brusques, pour déboucher enfin 
dans une clairière où s'élève la métairie de Ried, 
servant d'auberge pour les touristes. Des abords 
on a soudain une vue superbe vers le Hohneck, 
la Schlucht, le vaste hôtel de TAltenberg. Le 
chemin, après avoir traversé une autre partie 
de forêt, coupe en diagonale une sorte de vaste 
combe herbeuse où coulent des ruisseaux clairs 
et animée par une multitude de vaches dont les 
sonnailles donnent cette impression exquise et 
délicieuse bien connue de tous ceux qui ont 
erré par les alpages. Sans cesse, du sentier, on 
voit grandir le paysage; la vallée de Munster 
se creuse, profonde, avec son essaim de villages 
occupant des fonds de prairies ombragées de 
noyers et encadrées de sapinières. 

Au pied de la croupe terminale du Kahle- 
wasen que nous apercevons bientôt, se blottit 
une grande métairie, ou plutôt une marcairerie 
pour la fabrication du fromage ; le propriétaire a 
aménagé quelques chambres et une vaste salle 
d'auberge. Le temps, si doux tout à l'heure, est 
devenu froid, un poêle répand une chaleur bien 
appréciée après le passage dans la pelouse où 
soufflait une âpre bise. 

Pendant que l'hôte prépare le déjeuner, nous 



AU PETIT BALLON 325 

montons sur le Strohberg, sommet couvert de 
rochers qui domine la ferme; le vent est rude, 
on avance à peine, heureux de trouver de temps 
à autre l'abri de quelque bloc ruiniforme faisant 
songer à une prodigieuse réunion de pierres cel- 
tiques. De ces abris nous dominons le fond de 
la vallée, ses villages Breitenbach, Muhlbach, 
Metzeral à la jonction des deux branches de la 
Fecht, Sondernach sur le bras principal. Mais 
l'horizon en somme est limité ; nous ne voyons 
que la chaîne des Hautes-Chaumes et le chaînon 
secondaire qui, s'abaissant peu à peu, va finir 
aux Trois-Epis. 11 faut aller au sommet du 
Kahlewasen. Le vent est si violent et glacial 
que M'"* Régamey préfère rester blottie dans un 
creux de roches où le soleil est doux, pendant 
qu'au-dessus passe en sifflant la bise. 

La montée est assez longue encore : une demi- 
heure qui paraît interminable par ce rude aqui- 
lon, un moment atténué par un bois de hêtres 
nains couchés et tordus à force d'avoir subi les 
tempêtes. Enfin voici la crête; impossible d'y tenir 
debout, le vent fait rage comme s'il voulait arra- 
cher nos manteaux. En descendant sur l'autre ver- 
sant, nous découvrons un creux à l'abri, où les 
rayons du soleil reprennent leur efiet bienfaisant. 

La vue est immense et superbe. Toute la plaine 



32 6 HAUTE-ALSACE 

d'Alsace avec ses vastes cultures, ses rivières 
bordées de bois, ses forêts, la nappe immense 
de la Hart se déroule. Sur ces étendues vertes 
ou fauves, des villages mettent leur blanclieur; 
puis c'est la Forêt-Noire, réplique des Vosges, 
puissamment éclairée à cette heure, le Rhin 
deviné par des foyers étincelants. 

Le cadre lointain est plus beau eacore. Nous 
avons la bonne fortune d'arriver un jour de 
lumière transparente et la chaîne des Alpes se 
déroule dans toute sa splendeur ; les pics et les 
glaciers se détachent merveilleusement sur le 
ciel d'un bleu profond, depuis le Sentis jus- 
qu'au mont Blanc. Voici le Righi, le Pilate, le 
Titlis, puis, au centre de l'éblouissant décor, le 
Wetterhorn, le Schreckhorn, le Finsteraarhorn. 
Ce sont encore la Jungfrau, la Bliimlisalp et, 
tout à fait à l'extrémité, des masses plus con- 
fuses qui doivent être le mont Blanc. Enfm, 
le spectacle que je suis allé chercher en vain au 
grand ballon de Guebw^iller ! 

Mais le voici, le grand Ballon ! en face de 
nous, de l'autre côté d'une vallée très profonde, 
celle de la Lauch. Il se dresse au cœur d'un 
amphithéâtre de sommets allant du Rainkopf 
et du Hohneck au Donon. A nos pieds se creuse 
une vallée secondaire, celle de l'Ohmbach : je 



AU PETIT BALLON 3 2'] 

reconnais Winzfelden, Soultzmatl, très allongé, 
et Rouffach dans son corset de murailles qui 
paraissent bien fières encore, vues à cette dis- 
tance. 

Il faut nous arracher au spectacle, atteindre 
la crête qui nous abritait et, sous les morsures 
du vent, plus âpre encore s'il est possible, des- 
cendre à la métairie où je voudrais voir fonc- 
tionner la fromagerie, une des plus vieilles des 
Vosges, puisqu'on la voit déjà signalée en 1068. 
C'est que l'industrie fromagère est ancienne 
dans cette partie des Vosges : on faisait du fro- 
mage au treizième siècle et ceux de Munster 
étaient réputés dès le seizième. De ce côté des 
monts, le munster est le plus apprécié, comme 
le géromé sur l'autre versant Q). 

Le munster est un fromage gras, à pâte 
molle, obtenu avec du lait non écrémé. Les mar- 
caireries qui font le beurre emploient le lait 
écrémé à fabriquer un fromage suisse analogue 
au gruyère. La métairie de Kahlewasen ne fait 
que du munster. 

Le marcaire me montre avec plaisir son instal- 
lation... Mais d'abord il faut apprendre que le 



I. Sur les fromageries des Vosges lorraines, voir la 22^ série 
du Voyage en France. 



328 HAUTE-ALSACE 

marcaire, ou marcar, est le fromager ; ce nom 
vient de l'allemand Melker, en alsacien Malker, 
qui veut dire trayeur. D'où le mot marcairerie 
par lequel on désigne les constructions où se fait 
le fromage. Celle que je visite est une des plus 
considérables des Vosges ; le massif entier en 
compte plus de deux cents, dont une cinquan- 
taine pour la Haute-Alsace, le reste pour la Basse- 
Alsace et le département des Vosges. 

Il y a ici une cinquantaine de vaches laitières; 
elles sont montées à la date habituelle, le 21 mai, 
et redescendront à la fin de septembre quand la 
neige commencera à recouvrir les pelouses. 

Le marcaire et ses aides procèdent deux fois 
par jour à la traite. Le lait est mis en présure et 
le caillé est placé pour égoutter dans des formes 
nommées trottes. Les fromages y restent quatre à 
cinq jours, suivant la température, et sont portés 
ensuite, pour sécher, dans une salle aérée; ils 
y séjournent deux ou trois jours. De là ils passent 
dans la salle de raffinage et y demeurent de huit 
jours à six semaines selon les conditions du 
marché ; deux fois par semaine on les lave et on 
les retourne après les avoir à nouveau saupou- 
drés de sel. Pour obtenir le beau poli qui fait 
ressortir la couleur orangée du munster, le 
marcaire mouille sa main et lisse le fromage. 



AU PETIT BALLON 829 

Les marcaireries occupent les hauts pâtura- 
ges, loués par les communes au prix moyen de 
3o fr. l'hectare, dans la vallée de Munster. 
D'après Charles Grad, qui, habitant le Logel- 
bach, a pu se documenter facilement, la vallée 
possède sur ses chaumes 45oo vaches, loo tau- 
reaux, I 200 génisses et élève annuellement 
700 veaux. La production en fromage, gras ou 
maigre, munster ou suisse, atteint 170000 ki- 
logr. au prix de 55 à 76 fr. le quintal de 5o kilogr. 

Dans le canton de Munster, la marcairerie 
domine ; dans le canton de La Poutroye, où les 
habitations s'éparpillent dans les prairies et les 
champs, notamment à Orbey, au Bonhomme et 
à La Baroche, les habitants font le fromage chez 
eux pour l'envoyer sur les marchés ou le livrer à 
l'exportation. Le mode d'exploitation varie donc 
selon les conditions du sol ; la marcairerie, c'est 
la ferme isolée des hautes chaumes, presque tou- 
jours abandonnée pendant l'hiver. 

L'heure avance ; si nous voulons atleindrc 
Munster av^ant la nuit, il faut nous mettre en 
route. A la métairie du Ried nous changeons de 
chemin pour descendre dans le vallon très pro- 
fond et délicieusement solitaire qui aboutit à 
Luttenbach. Aucun bruit pendant longtemps ; 



33o HAUTE-ALSACE 

mais voici un chantier de bûcherons et une glis- 
sière, primitive schlitte sur laquelle les travail- 
leurs font descendre leur traîneau chargé de 
bûches. Plus loin, un ruisseau murmure, le fond 
du val renferme une étroite bande de prairie. Sur 
une pente, au-dessous du chemin devenu prati- 
cable aux chars, Régamey me montre un chêne 
que la tradition locale a baptisé du nom de Vol- 
taire en souvenir du philosophe qui, pendant son 
séjour à la papeterie deLuttenbach, aurait fait de 
cet arbre un but de promenade. Cela ressemble 
bien peu à Voltaire ! Ce serait plutôt dans le 
goût de Rousseau. 

Le vallon un peu élargi, plus frais, débouche 
tout à coup en pleine lumière, entre les jolis ha- 
meaux qui constituent Luttenbach. Là-bas voici 
le haut clocher de Munster, les cheminées de 
ses usines, les chalets qui parsèment les pentes; 
en quelques minutes nous avons atteint la ville. 

Au matin je me suis remis en route pour visi- 
ter la haute vallée. L'air est vif, mais le soleil se 
lève dans un ciel d'une admirable pureté faisant 
prévoir une journée chaude. Déjà descendent 
des marcaireries les ânes conduits par un gamin 
et apportant le fromage aux magasins de Muns- 
ter. Ces petits animaux sont plus nombreux 



AU PETIT BALLON 33 1 

encore que dans le canton de Rouffach où je les 
signalai à Westhalten. Tandis que ce dernier 
canton en possède trois cents, il y en a quatre 
cents dans la vallée de Munster, servant surtout 
aux relations des fromageries avec le fond du 
val. 

Luttenbach s'éveille, les ouvriers s'en vont 
vers une usine des bords de la Fecht, un tissage 
remplaçant la papeterie qui était exploitée au 
dix-huitième siècle par le frère du grand histo- 
rien alsacien Schœpflin. Elle a acquis de la célé- 
brité avec le séjour de Voltaire, alors comme 
exilé à Colmar : Schœpflin fabriquait le papier 
destiné à l'impression des Annales de l'Empire. 
L'usine, malgré son titre de papeterie royale, était 
fort primitivement installée ; le secrétaire de 
Voltaire dit qu'elle était ouverte à tous les vents. 
Le grand écrivain y resta une année, n'ayant 
d'autre distraction que de jouer aux échecs avec 
un employé du gouvernement surveillant la 
fabrication du papier pour cartes à jouer. On a 
bien longtemps conservé intacte la chambre où 
coucha l'auteur de Candide, où il acheva les 
Annales de l'Empire et écrivit VOrphelin de la 
Chine. De nos jours Luttenbach a été habitée 
par M. Rothan, le diplomate qui a publié des 
livres curieux sur le second Empire. 



332 HAUTE-ALSACE 

Cette partie de la vallée de la Fecht est pour 
les habitants du pays la « Grande vallée », en 
opposition à la « Petite vallée » empruntée par la 
route de la Schlucht. De beaux vallons s'ouvrent 
sur le bassin ; dans Tun d'eux, Breitenbach 
s'abrite, près du hameau de Sendenbach où la 
rivière donne le mouvement à un tissage dépen- 
dant des établissements de Munster. La vallée 
est remplie de petits hameaux, de fermes, de 
chalets isolés, entourés de vergers de pommiers 
et de pruniers. Des noyers mettent çà et là de 
grandes taches d'ombre. De Muhlbach à Metze- 
ral, c'est un enchantement pour les yeux, toutes 
ces gammes du vert rehaussées par la blancheur 
des maisons. 

A Metzeral, la Fecht se forme de deux tor- 
rents portant le même nom. L'un descend du 
massif du Rothenbach, près de la frontière, en 
s' accroissant d'un ruisseau venu du Hohneck, 
l'autre accourt de ce Rainkopf où naît aussi la 
Lauch. Leurs vallées sont très alpestres par leurs 
forêts éparses, leurs prairies, les chalets qui les 
parsèment, habitées par une population riche et 
laborieuse conservant en partie les antiques 
mœurs et les costumes d'autrefois. 

Metzeral, devenu tête de ligne du chemin de 
fer, est maintenant le centre des excursions dans 



AU PETIT BALLON 333 

ces belles montacjnes où l'on trouve pendant Tété 
l'existence pastorale, surtout dans la vallée de 
la Fecht de Sondernach, où le village de ce nom 
possède d'innombrables métairies sur les chau- 
mes qui vont se rattacher au Kahlewasen. 

L'industrie est venue jusqu'à Metzeral ; la 
Fecht y t'ait mouvoir un tissage ; il occupe peu 
de bras. La population vit par la culture in- 
tensive du sol, l'élevage du bétail, l'exploita- 
tion des forêts. La terre arable est rare, mais 
cultivée avec un soin extrême ; on y produit 
beaucoup de pommes de terre, du chanvre, du 
blé. La propriété du sol est une passion pour 
les habitants de la Grande vallée, on se dispute 
le moindre lambeau avec une telle âpreté que 
l'hectare atteint les prix de 18000 à 20000 fr., 
si j'en crois Charles Grad. Gela pour les champs 
labourables ; les jardins valent 260 fr. l'are, 
c'est-à-dire 26000 fr. l'hectare! 

Le séjour des touristes, de plus en plus nom- 
breux, accroît les ressources de ces hameaux 
des bords de la Fecht. Metzeral est admirable- 
ment situé pour les amateurs de grandes excur- 
sions et d'ascensions un peu rudes. On est ici 
dans la région des plus hauts sommets. Par 
Sondernach on atteint le grand Ballon et le 
Kahlewasen; par la croupe du Herrenberg, où 



334 HAUTE-ALSACE 

monte une excellente route, on peut gagner le 
Rainkopfj et les hautes chaumes de la frontière 
où naissent la Vologne et la Moselotte, d'où l'on 
domine les belles vallées du versant lorrain. 
Raides sont les pentes ; parfois, comme au Hoh- 
neck, ce sont de véritables escarpements ro- 
cheux qui donnent bien réellement la sensation 
de la haute montagne. 



XIX 



l'alsage romane 



Le chemin de fer de la Weiss. — Ingersheim. — Ammerschwihr. 

— Kientzheim, — Sigolsheim et le champ du Mensonge. — 
Kaysersberg, ses monuments et ses ruines. — L'abbaye d'Alspach. 

— Fréland. — Le pays de langue romane. — Le vallon de la 
Béhine. — La Poutroye. — Le Brézouard. , 



La Poutroye. Août. 

Le train où nous allons prendre place, assez 
long, composé de wagons analogues à ceux des 
tramways, mais cependant placé à quai sous le 
hall de la gare de Golmar, est occupé par une 
foule nombreuse; à notre grande surprise, beau- 
coup de voyageurs s'entretiennent en français 
ou dans un dialecte se rapprochant bien plus de 
notre langue que de Tidiome alsacien. Mon fils, 
Maurice, qui eut tant d'accès de désespoir en 
constatant l'inanité de son allemand universi- 
taire auprès des paysans de l'Alsace, est un peu 
stupéfait. Il me faut lui rappeler que nous allons 
dans cette haute vallée de la Weiss, où des 



336 HAUTE-ALSACE 

populations d'origine romane ont conservé le 
langage qui prévaut de l'autre côté de la fron- 
tière. Curieux pays, longtemps fermé, mais où 
le chemin de fer conduit facilement aujourd'hui, 
au moins jusqu'au chef-lieu de ce canton de 
vieille souche française. 

Nous sommes bercés déjà par ces intonations 
inattendues, quand le petit train s'ébranle, tra- 
verse de grandissants faubourgs aux maisons 
à prétentions architecturales et s'engage sur la 
route du Logelbach dont il emprunte la chaus- 
sée. De la plate-forme d'arrière, où nous allons 
prendre place, la vue est bien belle sur la chaîne 
des Vosges, vers le nord surtout où, sur l'avaut- 
mont, se profilent les guerrières silhouettes des 
trois châteaux de Ribeauvillé et du Haut-Kœ- 
nigsbourg. 

Voici la longue façade d'usines du Logelbach, 
ses hautes constructions, les habitations ouvriè- 
res; puis le convoi s'avance entre les vignes, sur 
le terrain célèbre où se tenaient les Impériaux 
quand Turenne, ayant occupé Turckheim, vint 
les mettre en déroute ; nous franchissons la Fecht 
au-dessous du gué que les troupes françaises 
utilisèrent malgré l'eau glacée, et pénétrons dans 
Ingersheim. Le bourg, propret, est traversé par 
le ruisseau de Weidbach, descendu des Trois- 



337 

Épis pour parcourir le beau val vignoble de Nie- 
dermorschwihr. Inçjerslieim possède la moitié 
du Logelbach ; parmi les usines situées sur son 
territoire sont deux fabriques de tubes en carton 
pour fdature. 

ïngerslieim a gardé quelques maisons de char- 
pente à encorbellement, égayant la physionomie 
de ce bourg de grande route assis entre les prai- 
ries de la Fecht et le vignoble qui, jusqu'aux 
abords de Saverne, recouvre toutes les pentes. 
Ingersheim lui-même est une des plus riches 
communes du terroir ; près de 3oo hectares y 
sont couverts par les pampres s'élevant sur de 
hauts échalas rappelant le vignoble d'Auvergne ; 
la commune voisine, Katzenthal, en possède i85, 
Sigolsheim 267, Kientzheim 269, tout cela sur 
une étendue de moins de deux lieues. 

L'aspect de ces plantations est fort opulent, 
les grandes perches enveloppées de sarments 
disparaissent parfois sous les grappes mûris- 
santes. Les vignes pénètrent comme un coin 
dans la montagne par le vallon où le village de 
Katzenthal, fier de ses crus d'antique réputation, 
se blottit sous un promontoire portant la ruine 
féodale de Wineck, Plus loin, à l'endroit où le 
ruisseau de Walbach, descendu de La Baroche, 
atteint la plaine pour se jeter dans la Weiss, une 



HAUTE-ALSACE 



338 HAUTE-ALSACE 

petite ville toute menue se blottit sur un éperon 
surgissant d'une conque couronnée de taillis; 
c'est Ammerschwihr, dominée par une tour à toit 
aigu et l'église. Bassin d'une extrême ricliesse; 
la vigne, amoureusement soignée, enchâsse le 
curieux centre, çà et là contenu par des restes 
de remparts qu'il n'a pas été tenté de déborder, 
car l'industrie n'est pas venue : Ammerschwihr 
est resté à la viticulture. 

Nous ne résistons pas à la séduction de ce 
décor à la fois rustique et féodal; laissant le 
train se diriger vers Kientzlieim, nous allons à 
travers les rues de la bourgade. la curieuse 
vieille cité, venue jusqu'à nous avec tout son 
charme d'autrefois ! Il est bien des villes archaï- 
ques en Alsace, surtout dans ce vignoble qui 
semble avoir distillé un philtre pour assurer la 
conservation des choses du passé ; aucune n'est 
plus précieusement demeurée ce qu'elle fut jadis 
que cet Ammerschwihr, plus joliment appelé 
Mériville par les habitants du val d'Orbey. On 
pénètre encore dans la cité par deux portes for- 
tifiées, on marche entre des rangées de vieilles 
maisons sculptées, de bois ou de pierre, dont 
les pignons aigus se profilent avec leurs côtés 
en dents de scie. Toutes sont intéressantes ; les 
unes, anciens logis aristocratiques, encore écus- 



l'alsace romane 339 

sonnées de leur blason, d'autres, non moins or- 
gueilleusement timbrées d'armes parlantes des 
corps de métier ou des bourgeois artisans. L'hô- 
tel de ville, qui date de i532, est un charmant 
édifice où la Renaissance a déployé avec élé- 
gance les réminiscences classiques dont elle était 
férue. Tout serait à voir dans ce petit centre de 
I 700 âmes, enrichi par la vigne, où l'industrie 
n'a trouvé place que pour un petit atelier pro- 
duisant des orgues et des objets de piété — 
fabrication qui s'allie à merveille au cadre. 

Jusqu'à la Révolution ce fut une cité singu- 
lière, car elle relevait de trois seigneurs préle- 
vant chacun des impôts en numéraire ou en vin, 
gardant chacun la clé d'une des trois portes. 
Aujourd'hui, les deux portes restées debout ne 
sont plus que l'ornement du paysage citadin, et 
la mignonne cité ne cherche guère à les fermer, 
elles s'ouvrent hospitalièrement aux touristes 
qui accèdent par cette voie à la vallée du Wal- 
bach, d'où l'on peut gagner les Trois-Epis el 
La Baroche. 

A I kilomètre à peine, voici une autre ville 
close, Kientzheim, allongée au bord de la Weiss 
abondante et claire , débouchant de l'étroite 
vallée commandée par les restes du château de 
Kaysersberg. Ces vieilles bourgades fortes, les 



34o HAUTE-ALSACE 

ruines, les églises, les formes heureuses des 
petits monts constituent le type parfait de ce 
que Ton appela le paysage romantique. Kientz- 
lieim est encore entourée d'un mur d'enceinte 
flanqué d'une belle tour et construit en pauvres 
matériaux : cailloux roulés de la Weiss, moel- 
lons fauves. Là aussi sont de vieilles rues, des 
maisons anciennes, pittoresques toujours, mais 
moins intéressantes que celles d'Ammerschwihr. 
L'église, presque entièrement reconstruite à no- 
tre époque, conserve le monument des Schw^endi. 
Le premier du nom fut ce maréchal de l'empire 
d'Allemagne qui s'illustra contre les protestants 
et battit les Turcs à Tokai. Cette victoire lui valut 
la seigneurie du Hohlandsberg dont Kientz- 
heim était comme le chef- lieu. La tradition 
veut que le vainqueur de Tokai ait porté dans 
ses domaines des plants du fameux vignoble 
hongrois et que ceux-ci aient contribué à la ri- 
chesse du pays. Mais, d'après les ampélographes, 
le tokai alsacien est un plant de Bourgogne. 

A l'est on sort de Kientzheim par une porte 
ancienne d'où l'on gagne Sigolsheim, vieux 
bourg célèbre depuis bien des siècles par le vin 
récolté au flanc d'une colline isolée, qui le 
domine au nord. L'église, intéressant édifice 
du treizième siècle, a été fortement restaurée 



l'aLSAGE R03IANE 34 I 

de nos jours. Sigolsheim est un de ces lieux 
bénis par les archéologues à cause de l'éternel 
débat soulevé par quelque fait historique. Un 
clan de savants y voit le champ du Mensonge 
où Louis le Débonnaire fut trahi par ses fils. J'ai 
déjà signalé un autre parti qui place le drame 
dans rOchsenfeld ('); un troisième, non moins 
convaincu, opine pour Rouffach. De chaque côté 
les arguments sont solides, aussi aucun ne veut- 
il céder. Parmi les savants intervenus dans le 
débat, il faut signaler les Golbéry, famille de 
magistrats historiens dont le château entouré 
d'un parc avoisine Kientzheim. 

De cette dernière ville on atteint en moins 
d'un quart d'heure de marche la capitale de cette 
curieuse réunion de petites cités anciennes, Kay- 
sersberg, non moins intéressante que ses voi- 
sines. La vallée de la Weiss, étroite en amont, 
s'évase ici ; boisée sur la rive droite exposée au 
nord, elle est couverte de vignes sur le versant 
opposé étalé au plein soleil et d'où surgit la haute 
masse d'un château construit par l'empereur Fré- 
déric P"^, mais attribué par la tradition locale à 
Barberousse, Frédéric 11. A distance, la petite 
ville avec son lourd clocher carré à dôme, ses 



;. Voir page i63. 



34^ HAUTE-ALSACE 

tours, son enceinte, est une saisissante évocation 
du passé. 

L'intérieur répond à cet aspect. Kaysersberg 
demeure ce qu'elle fut au temps où elle était 
une des dix villes impériales de la décapole 
d'Alsace. De vieilles maisons à pignon et en en- 
corbellement, aux fenêtres fleuries, bordent des 
rues étroites ; des tourelles d'angles, des pou- 
trelles sculptées contribuent à donner un carac- 
tère extrêmement archaïque à ce décor. Cepen- 
dant les vieux logis sont loin d'être comparables 
à ceux d'Ammerschwihr pour leur valeur archi- 
tecturale. 

Le rempart est encore debout, précédé d'un 
fossé en avant duquel une promenade ombreuse 
avoisine la gare. Lies monuments sont rares, mais 
dignes d'une visite; l'église, trop somment rema- 
niée, a gardé de belles parties du douzième 
siècle et de remarquables peintures, d'une telle 
intensité de vie, qu'on les a attribuées parfois 
à Holbein. Les stalles sculptées du chœur, un 
saint sépulcre, deux baptistères sont d'autres 
œuvres remarquables. A l'extérieur, un portail 
roman présente au tympan une Vierge couronnée 
par le Christ. Le sous-sol renferme un ossuaire. 

L'hôtel de ville, construit au seizième siècle, 
est une heureuse inspiration de la Renaissance 



344 HAUTE-ALSACE 

allemande. Elevé de trois étages, il semble dire 
l'orgueil de la cité impériale ; une sorte de log- 
gia en saillie sur la façade, une belle porte à 
plein cintre, une tour renfermant un escalier 
tournant, une tourelle, donnent beaucoup d'al- 
lure à cet édifice, considérable pour une com- 
mune de moins de 4 ooo âmes. Parmi les cons- 
tructions civiles on signale surtout, dans la cour 
d'une maison de la grande rue, une fontaine 
portant une inscription en dialecte alsacien que 
ne renieraient pas les habitants d'aujourd'hui 
— vignerons et francs-buveurs comme le furent 
leurs pères — en voici une des traductions : 

« Si tu bois de l'eau à gorgée, — à table, cela 
te glace l'estomac. —- Bois modérément du vieux 
vin subtil d'arôme — je te le conseille — et 
laisse-moi mon eau. » 

C'est tout le contraire, comme conseil, de la 
gouailleuse fontaine de Rouffach disant au pas- 
sant : 

— Chez l'aubergiste — l'hôte achète souvent 
de l'eau pour du vin — viens à moi, tu gagneras 
ce que tu aurais payé ! 

C'est que le vin joue un rôle important dans 
l'économie sociale de Kaysersberg. Si le vignoble 
de la commune n'atteint pas une étendue com- 
parable à celui des centres voisins, la ville est 



l'alsage romane 345 

un des centres du commerce vinicole; ses chais 
sont une des curiosités de l'endroit, on en est 
plus fier que des usines par lesquelles Kaysers- 
berg se rattache au rayon de Golmar et de Muns- 
ter. Une de ces fabriques renferme filature et 
tissage, l'autre n'est que filature. 20000 bro- 
ches, 176 métiers, 325 ouvriers, telle est l'im- 
portance de ce petit groupe, auquel il convien- 
drait d'ajouter, dans la même commune, la 
papeterie d'Alspach. 

Une autre curiosité, signalée par les bonnes 
gens du lieu, se trouve dans la mairie où l'on 
remarque la vaste et belle salle des séances : une 
paire de sabots bardés de fer et pesant, dit-on, 
20 kilogrammes ; ils auraient été chaussés par 
un géant que l'on vit circuler en 1763, portant 
une croix gigantesque, conservée, elle aussi, dans 
une chapelle. On découvrit un jour ce singulier 
pénitent mort dans la neige, près d'Alspach. 

Nous sortons de Kaysersberg par un pont for- 
tifié, dont les hauts parapets sont percés de 
meurtrières et, sans faire l'ascension du donjon 
de Barberousse, que l'on nous a conseillée, pre- 
nons le chemin d'Alspach afin d'y rencontrer le 
dernier train du soir. 

A peine a-t-on dépassé les usines, que le vi- 



34(3 IIAUTE-ALSAGE 

(jiioble diminue ; il reste encore quelques plan- 
tations sur la rive gauche, mais au-dessus com- 
mence la forêt ; le fond de la gorge est tapissé 
de prairies, la rive droite est revêtue de bois où 
des sapins sombres percent le manteau de châ- 
taigniers et de bouleaux. Le paysage devient 
très vosgien. La Weiss aux eaux rapides fait 
mouvoir les roues d'une scierie où sont conduits 
les grands sapins des forêts. Plus loin, voici 
Weibel, aimable hameau moderne bâti près des 
restes de Tabbaye d'Alspach, dont le domaine 
est occupé par une fabrique de pâte de bois où 
travaillent i45 ouvriers. La Weiss fournit une 
force motrice de 5oo chevaux, insuffisante pour 
l'établissement qui doit en demander autant à la 
vapeur. L'usine, dont la création remonte à i865, 
et qui s'est consacrée à la pâte de bois en 1876, 
a fait naître le hameau qui a pris le nom des 
fondateurs. Une manufacture pour la fabrication 
de tissus de coton avait déjà été installée dans 
l'abbaye après la Révolution. 

Il subsiste peu de chose de l'abbaye : les murs 
d'enceinte circonscrivant une grande surface, et 
l'église, occupée par une partie de l'usine. Cet 
édifice a conservé une belle façade romane bien 
surprenante dans ce cadre manufacturier ultra- 
moderne, où des wagons et des locomotives ma- 



347 

iiœuvrcnt pour la formation de trains. La ruine 
du monastère remonte à la tourmente révolu- 
tionnaire. 

La fabrique occupe plusieurs constructions; 
un autre établissement est en amont de l'abbaye, 
au bord de la Weiss qui qronde et bondit sur 
les rochers, se couvre d'une écume qui peut-être 
lui valut son nom : weiss (blanc). C'est bien la 
montagne maintenant, les grands sapins descen- 
dent jusqu'au fond de la vallée, où la route, la 
rivière et le canal des usines se disputent l'étroit 
plan de prairies. 

Au-dessus de la dernière usine s'ouvre un 
joli bassin parcouru par un torrent vif et clair 
descendu du Brézouard et que longe longtemps 
le village de Fréland, un des plus riants des Vos- 
ges. Le nom français de Fréland, qui pourrait se 
traduire par freiland (terre libre), a été germa- 
nisé ; le vocable sonnant trop bien notre langue, 
les Allemands ont restitué l'ancien nom d'Ur- 
bacli. Pourtant ce village, dont l'église renferme 
des toiles et un maître-autel provenant de l'ab- 
baye d'Alspach, est de langue française comme 
tous ceux du canton de La Poutroye où nous 
sommes arrivés. Fréland n'est qu'une suite de 
maisons isolées, dont les habitants sont en partie 
tisserands pour le compte de Sainte-Marie-aux- 



348 HAUTE-ALSACE 

Mines ; le reste de la commune s'éparpille en 
chalets occupant les versants des montagnes et 
rappelant par leur nombre les pentes au-dessus 
de Gérardmer. Le joli centre est relié par une 
route d'un côté à La Poutroye, de l'autre à 
Aubure, dans le bassin du Strengbach dont Ri- 
beauvillé occupe l'issue. Ce vallon de Fréland 
captive au passage par la grâce pastorale et syl- 
vaine des hautes cimes, le charme des ressauts 
où les maisons blanches tranchent si gaiement 
sur le fond vert des cultures et des prairies. La 
haute crête du Brézouard ferme le bassin. 

La route continue de remonter la Weiss jus- 
qu'à l'importante station d'Hachimette qui des- 
sert la vallée d'Orbey. Il ne faut pas chercher 
ces noms au fronton de la gare; tout le monde 
parle français ici, mais l'inscription Eschelmer- 
Urbeis nous rappelle la conquête. Un service de 
voitures relie le chemin de fer à cette vaste région 
pastorale d'Orbey où nous irons demain. Notre 
gîte ce soir est La Poutroye. 

La route abandonne la Weiss, venue d'Orbey, 
pour remonter la vallée étroite de laBéchine ('), 



I. Ce mot de Béchine, qui est celui des cartes, se prononce 
Béhine dans le pays. 



L ALSACE ROMANE 349 

très alpestre avec ses pentes abruptes encadrées 
de bois, tapissées de prairies que le roc hérisse; 
partout, sur chaque ressaut, des habitations aux 
vastes granges où Ton entasse en ce moment le 
foin odorant que faneurs et faneuses chargent 
avec hâte dans la crainte d'un orage. LaBéchine 
est un étroit mais clair et gai torrent où abon- 
dent les truites. A La Poutroye il fait mouvoir les 
cent cinquante métiers d'un tissage de coton. 

Le bourg, ou plutôt le village, car ce chef- 
lieu de canton n'est que cela, n'a rien d'alsacien 
dans l'allure; on pourrait se croire dans quelque 
partie des Vosges lorraines, vers Remiremont, 
en traversant cette rue montueuse aux maisons 
de pierre, fleuries de glycine ou tapissées de 
vigne vierge. La Béchine en est la vie, elle ac- 
tionne des scieries et, dans la partie haute de 
La Poutroye, sort toute frémissante des roues du 
tissage, bondit en cascatelles et jette une gaie 
rumeur dans la vallée. 

Quelle que soit la maison où l'on pénètre, les 
habitants parlent français. 11 semble même que 
l'annexion ait exaspéré le sentiment national, en 
faisant prédominer notre langue sur l'antique pa- 
tois roman, qui constitue un si curieux îlot lin- 
guistique au revers oriental des Vosges. Ce n'est 
pas à cela seul que l'on reconnaît d'autres mœurs. 



350 HAUTE-ALSACE 

Autant, dans le vignoble et la plaine, chaque 
commune groupe toute sa population dans un 
centre unique, autant ici les habitants s'épar- 
pillent en minuscules hameaux ou fermes isolées, 
chaque lieu ayant son nom de consonance bien 
française — je les signalerai au passage en visi- 
tant le val d'Orbey — noms si particuliers à notre 
génie latin que les Allemands n'ont pu les tra- 
duire tous, bien qu'ils aient remplacé La Pou- 
troye par Schnierlach, le Bonhomme par Diedols- 
hausen, Aubure par Altw^eier, Orbey par Urbeis 
et La Baroche par Zell. Ils ont remis ainsi en 
honneur les noms germaniques du Moyen Age ; 
mais bien des années se passeront sans doute 
avant que ces termes se soient de nouveau impo- 
sés aux gens du canton. La frontière est proche, 
on descend facilement dans la vallée de Fraize 
d'où le chemin de fer mène en quelques minutes 
à Saint-Dié, capitale des Vosges restées françai- 
ses, et les relations sont incessantes entre les 
deux versants. 

Du côté du sud s'étend le val d'Orbey, bassin 
supérieur de la Weiss, où de nombreux vallons 
contiennent une population étonnamment dis- 
persée. Infiniment moins peuplée est la région 
au nord; sauf dans la vallée de Fréland et sur le 
versant de la Béchine, on ne trouve que de rares 



l' ALSACE ROMANE 35 1 

fermes espacées sur les contreforts du Brézouard, 
un des. nœuds orographiques des plus intéres- 
sants et les plus saillants du système vosçjien. 

Ce massif que l'on a orthographié aussi Dres- 
soir — sur les cartes françaises et allemandes 
des états-majors — et Brézouars, que les Alle- 
mands nomment Birschberg et les gens de La 
Poutroye Berzevoir — se dresse à Test de la 
frontière, dont le sépare une dépression assez 
large où naît la Lièpvrette, où passe la route du 
Bonhomme à Sainte-Mari e-aux-Mines. C'est une 
tête des eaux : à côté de la Lièpvrette et de ses 
premiers affluents naissent le Strengbach de Ri- 
beauvillé et le ruisseau de Fréland. La cime 
principale est sensiblement égale par l'altitude 
(i 23i mètres) à celle du Kahlewasen. De là on 
jouit de vues immenses, carie sommet est entiè- 
rement isolé. On décou\re Saint-Dié et son cadre 
de petits monts pittoresques qui se haussent par 
l'Ormont vers le col de Saales, une grande par- 
tie de la vallée de la Meurthe et, par-dessus les 
monts de Gérardmer, la ligne vaporeuse des 
monts Faucilles. Au nord ce sont le Donon, le 
Champ-du-Feu, Sainte-Odile et l'Altenberg ; au 
sud le Hohnack, le Kahlewasen ; vers la frontière 
la longue chaîne des Hautes-Chaumes avec la 
masse puissante du Hohneck. 



6'02 HAUTE-ALSACE 

Le Brézouard est entouré de chaumes où pais- 
sent les vaches d'une métairie, mais ces crêtes 
sont de pauvres pâturages, la bruyère domine ; 
aussi l'autorité forestière allemande, poursuivant 
l'œuvre esquissée par le service français, tente- 
t-clle de conquérir par la forêt toutes ces croupes 
nues. Déjà de belles pinèdes se montrent, faisant 
prévoir un temps prochain où les fontaines, ayant 
retrouvé leur pérennité, donneront plus abon- 
damment et régulièrement à la Weiss, à la Lièp- 
vrette et au Strengbach les eaux si précieuses 
pour l'industrie et Tirrigation. 



XX 



LE VAL D ORBEY ET LES HAUTES-CHAUMES 



De La Poulroye au val d'Orbcy. — L'hôpital de Pairis. — Le lac 
Noir et son barrage. — Le barrage du lac Blanc. — Orbey. 

— La Baroche. — En remontant la Bécliine. — . Le Bonhomme. 

— Au flanc de la Tète-des-Faux. — Les charbonnages espérés. 

— Le lac Blanc et son hôtel. — Sur les Hautes-Chaumes. — 
En longeant la frontière. — Le lac Forlet. — Le lac Daren. 

— La Schlucht. — Au Hohneck. — Descente sur Munster. — 
L'Altenberg. — Sultzeren. 



Turcklicini. Août. 

Le ciel, si pur hier, s'est assombri ; ce n'est pas 
sans appréhension que nous nous sommes mis 
en route, ce matin, de La Poutroye pour aller au 
lac Vert. Des nuages encapuchonnent les som- 
mets et rendent morose la vallée que nous vîmes 
riante et lumineuse. 

Derrière l'église se détache le chemin d'Orbey 
et de Pairis ; il monte au fond d'un vallon dont 
les flancs sont couverts de prairies et de cultures 
où des maisons sont dispersées. Au fond du val 

HAUTE-ALSACE • 23 



354 HAUTE-ALSACE 

se dresse un petit mont isolé, le Faudé, d'où 
l'on jouit d'une vue splendide ; le Club vosgien 
l'a surmonté d'une tour augmentant le champ de 
la vision; par les temps clairs, on voit, dit-on, 
le massif étincelant du Sentis dans les Alpes se 
détacher par l'ouverture d'un col. 

Au pied du Faudé les maisons de la Goutte 
s'égrènent de chaque côté du val. Le chemin s'é- 
lève vers les habitations de Bermont pour péné- 
trer dans un canton accidenté où chaque groupe 
de fermes porte un nom très français : Beaure- 
gard, la Matrelle, Creux-d'Argent, d'où l'on des- 
cend vers la gorge étroite parcourue par les pre- 
mières eaux de la Weiss, sortie du lac Blanc sous 
le nom de Blanc-Rupt. Sur l'autre versant, où 
grimpe le chemin, au milieu de moraines de la 
période glaciaire, voici pourtant un nom germa- 
nique, le Geishof, bien surprenant, comme le sont 
plus loin Steinmatt et Schultzbach. Du Geishof 
une courte descente amène dans un petit hameau 
groupé autour d'un couvent, aujourd'hui trans- 
formé en hôpital. 

L'hôpital de Pairis succède à l'une des antiques 
maisons religieuses de l'Alsace, l'abbaye fondée 
en 1 1 36 par des moines de l'abbaye de Lucelle ('). 



I. Voir page 29. 



LE VAL d'oRBEY ET LES HAUTES-CHAUMES 355 

Ce monastère, blotti au fond d'une haute vallée, 
dut à ses abbés une réputation européenne : un 
d'entre eux, nommé Martin, fut désigné par le 
pape Innocent III pour prêcher la croisade; il 
prit même part à l'expédition et assista à la prise 
de Gonstantinople. 

De l'abbaye primitive, détruite à la Révolution, 
il reste peu de vestiges; mais le bâtiment mo- 
derne de l'hôpital a grande allure. Le site est 
assez fréquenté aujourd'hui, grâce au tourisme: 
d'ici l'on va visiter le lac Noir, accessible seule- 
ment de ce côté, où le déversoir du lac a creusé 
une gorge étroite, remontée par un bon chemin. 
Le ruisseau, qui se perd parfois sous les roches, 
jouit d'un débit régulier et constant, dû aux 
travaux d'aménagement qui ont exhaussé le ni- 
veau pour le faire concourir, avec le lac Blanc, à 
soutenir le flot de la Weiss. 

Le lac Noir est dans un site sévère, mais les 
eaux en sont si calmes et limpides, elles reflètent 
si nettement les rochers, les éboulis, les bois et 
la formidable arête des Hautes-Chaumes, qu'il 
produit une impression puissante de majesté et 
de splendeur. Des forêts de sapins escaladent les 
Hautes-Chaumes; une cascade, bien peu abon- 
dante en cette saison, se précipite dans le bassin 
avec un bruit doux, répercuté par des échos. 



356 HAUTE-ALSACE 

Cet ciiloiinoir, profond de 45 inèlres, dont 
1 1 mètres arLificiellemeiit obtenus à l'aide d'un 
barrage, est une œuvre déjà ancienne des ingé- 
nieurs français, car le travail fut entrepris en i856 
et achevé en i858. Les promoteurs du projet 
furent MM. Herzog, les grands industriels du 
Logelbach, possesseurs d'importantes usines au 
long de la Weiss. Le lac Blanc, plus étendu 
mais moins profond, fut l'objet de la même trans- 
formation; on n'y suréleva le plan d'eau que de 
6 mètres. Les dépenses ont atteint 70000 fr. 
pour les deux lacs. Le lac Blanc emmagasine 
1200000 mètres cubes, le lac Noir 1800000. 
Mais la rivière ne profite que d'une tranche d'eau 
limitée par la crête du déversoir; on pourrait 
augmenter beaucoup le débit et en prolonger la 
durée en perçant un tunnel au-dessous de la 
digue, comme on l'a fait au lac du Ballon. 

Nous n'avons fait que contempler ce bassin 
du lac Noir, dont on ne saurait d'ailleurs faire 
le tour, les bords plongeant souvent à pic. 

Nous voici revenus à Pairis ; le ciel s'est rassé- 
réné, les vues sont belles sur ce cirque de mon- 
tagnes habitées presque jusqu'au sommet, où la 
population ardente au travail obtient encore 
du seigle et des pommes de terre à 900 mètres 
d'altitude, autour de ce hameau des Hautes- 



LE VAL d'oRBEY ET LES HAUTES-CHAUMES 357 

Huttes signalé pour ce fait par Bleicher ('). Au 
milieu de ces campagnes pastorales où les mai- 
sons s'entourent d'un jardinet clos de murets en 
pierre, de grandes croupes boisées tranchent 
par la verdure sombre des sapins sur la teinte 
plus douce des prairies : montagne conique du 
Noir-Mont, longue et puissante arête du Rain- 
des-Chênes. 

Au-dessous de Pairis, dont le site est à 662 mè- 
tres d'altitude, le Noir-Rupt, sorti du lac Noir, 
fait mouv^oir une scierie, puis, regagnant le Blanc- 
Rupt, forme avec lui laWeiss. Le chemin longe 
la rivière, blanche d'écume, courant dans l'étroite 
gorge où, pendant près d'une lieue, elle dispute 
l'espace aux maisons d'Orbey. Ce long village 
n'a qu'une bande étroite de terrain où il a diffi- 
cilement pu s'installer, le torrent prenant pres- 
que tout l'espace. Entre ces constructions qui se 
pressent et semblent courir au bas de la vallée 
comme la Weiss elle-même, sont des usines : tis- 
sage pour la maison Herzog, une papeterie, des 
retorderies de coton. 

Beaucoup de cabarets, hélas ! et beaucoup trop 
aussi de marchands en gros de spiritueux et 
d'eau-de-vie. De chaque côté de la frontière. 



Les Vosges, U sol et les habitants. — Librairie Baillière. 



358 HAUTE-ALSACE 

l'alcoolisme est une plaie dont l'extension est 
affligeante. 

Malgré sa longueur, le village d'Orbey ne com- 
prend qu'une petite partie des 4 478 habitants 
de la commune. Ceux-ci sont répartis sur un 
vaste territoire en trente-huit hameaux et une 
multitude de maisons isolées. Les habitants des- 
cendent travailler dans les fabriques, exploitent 
les forêts, se livrent à la culture et surtout élèvent 
des vaches pour la fabrication du beurre et des 
fromages. On a évalué à 800000 kilogrammes le 
poids des fromages fournis annuellement par les 
fermiers et les propriétaires des quatre com- 
munes du val d'Orbev. Sur ce chiffre, les mar- 
caireries des Chaumes, peu nombreuses dans 
celte région, entrent pour un assez faible total. 
Un chemin traverse le gros ruisseau descendu 
du Rain-des-Chênes et, montant entre un cha- 
pelet de maisons sur la montagne de Champs- 
Simon, rejoint une route carrossable venue du 
hameau de Tannach par un grand lacet; dessi- 
nant une boucle presque complète, il se dirige 
sur La Baroche, dernière commune de langue 
ro nane à l'est, dont le territoire est en partie 
tourné vers la plaine d'Alsace, son ruisseau 
de Walbach descendant à Ammerschwihr. Le 
chemin traverse des hameaux au nom toujours 



LE VAL d'oKBEY ET LES HAUTES-CHAUMES SoQ 

bien français : Fontaine, Fontenelles, La Cha- 
pelle, avant d'atteindre l'église et la poignée de 
maisons qui constitue le centre communal de La 
Baroche. Au-dessus de l'humble hameau, dans les 
pentes de prairies, les grandes maisons blanches 
sont semées, nombreuses, sur tous les monts 
jusqu'au pied du haut mamelon du Hohnack, 
dressé à près de looo mètres, sous lequel sont 
les ruines du château qui servait de prison pour 
détenir pendant trois jours, au pain et à l'eau, 
quiconque avait cherché noise ou dispute à quel- 
qu'un. 

Dans ces maisons isolées battent des métiers 
de tisserands pour les fabricants de Sainte- 
Marie-aux-Mines. Malgré la distance et la né- 
cessité de traverser les montagnes, les gens du 
pays vont chercher de l'autre côté du Brézouard 
les chaînes et les fils à tisser. Grâce à ces rela- 
tions avec la petite ville de langue française, la 
population de La Baroche, entourée de villages 
au parler alsacien, reste plus que jamais réfrac- 
taire au changement de langage. Non seulement 
on ne parle pas allemand, malgré l'école et le 
service militaire, mais encore on dégermanise 
rapidement tout nouveau venu. Même un Alle- 
mand de Tautre côté du Rhin se voit absorbé 
par l'élément roman. A la deuxième génération 



36o HAUTE-ALSACE 

on n'a que des Welches de plus ! Le phénomène 
n^est pas spécial à ce coin des Vosges : partout 
où des étrangers viennent se mêler aux popula- 
tions françaises, ils ne tardent pas à se fondre 
parmi elles ; ainsi se forme en Algérie un puis- 
sant élément national par l'absorption rapide 
des Espagnols et des Maltais. La même méta- 
morphose attend les Allemands émigrés aux 
États-Unis, qui deviennent Anglo-Saxons ; elle 
atteint les Allemands émigrés dans la Pologne 
conquise par la Prusse : à la deuxième généra- 
tion ils sont Polonais. 

La Baroche, comme la commune d'Orbey, est 
un pays pastoral; on y cultive bien, et en abon- 
dance, les pommes de terre et le seigle, qui four- 
nit au vignoble les liens pour les sarments ; mais 
le paysan, tout en travaillant au métier à tisser, 
soigne ses vaches, fabrique le beurre et le fro- 
mage. Plus de deux cents ménages vivent de 
cette industrie rurale; une seule des installations 
est assez vaste pour être comparée aux marcai- 
reries des Chaumes. 

Le nombre et l'importance des hameaux dans 
le val d'Orbey ont nécessité la création de che- 
mins de voitures plus nombreux que dans le reste 
des Vosges. Non seulement chaque vallon a sa 
route, mais encore des chaussées empierrées vont 



LE VAL d'oRBEY ET LES HAUTES-CHAUMES 36 1 

desservir les pentes herbeuses où s'éparpillent 
les maisons, très grandes, car les étables sont le 
plus souvent sous le même toit. Les communes 
ont pu faire ces dépenses, étant riches; chaque 
propriétaire est un capitaliste ayant amassé len- 
tement une fortune, à vendre beurre, fromage et 
bétail. D'après Charles Grad, « tel paysan en sa- 
bots et en blouse qui nettoie ses vaches possède 
plus de 100 000 écus en bien-fonds et en argent 
monnayé ». 

Une de ces routes pastorales sillonne le flanc 
occidental de la montagne de Gras, -dont le plus 
haut sommet, dominant La Baroche au nord, 
atteint 885 mètres d^altitude ; bordée de quel- 
ques fermes, elle commande un vallon où les 
demeures sont plus nombreuses, toutes sem- 
blables avec leur toit de chaume, leur pignon 
revêtu de planches, leur façade couverte de bar- 
deaux délicatement blanchis par le soleil. En 
descendant par ce chemin, on contemple un aima- 
ble tableau de vie rustique. 

Nous retrouvons aux Allagouttes l'artère prin- 
cipale du réseau de routes duvald'Orbey ; en un 
bon quart d'heure elle amène à Hachimette ; j'y 
parviens à l'heure de la sortie d'un tissage occu- 
pant cent cinquante métiers; pendant un instant 
c'est une joyeuse rumeur dans le hameau. Un 



362 HAUTE-ALSxVCE 

train va monter jusqu'à La Poutroye, nous en 
profitons pour rentrer au bourg où nous trou- 
vons la soiture du Bonhomme. 

Ce Bonhomme n'est point un être de chair 
et d'os, mais le dernier village du val d'Orbey 
avant la frontière. La route du col s'élève, très 
raide et sinueuse, au long de la Béchine, dans 
le val très rétréci, presque gorge, où le rocher 
se dresse en belles parois. Les habitations sont 
nombreuses sur les pentes, leurs façades blan- 
ches se détachent gaiement sur le fond vert ; le 
groupe principal se nomme Froide-Fontaine. 
En un coin, particulièrement heureux, où le 
torrent forme des cascatelles sur les rochers 
moussus, le granit est exploité en carrière. 

Le paysage grandit: au-dessus du hameau de 
Longtrait, sur la rive droite, la Tête-des-Faux 
dresse à i 222 mètres son sommet couronné de 
blocs amoncelés; en face, la haute montagne des 
Ennebechey, parsemée de chalets, nous masque 
la vue du Brézouard. Vers le Bonhomme, une 
étrange ruine, le Judenburg, domine un vallon. 

Voici le village : à l'entrée est une usine de 
tissage occupant deux cents métiers et cent trente 
travailleurs. Des maisons ouvrières se suivent au 
long de la route, précédant le bourg proprement 
dit, très riant avec ses maisons de pierre, ses 







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364 HAUTE-ALSACE 

boutiques, ses fontaines, la haute flèche de son 
église se détachant sur le fond vert d'une pente 
boisée. Tout cela fort vosgien, dans le sens lor- 
rain du mot. Chacun ici parle français. A l'hôtel 
du Cheval-Blanc où nous sommes cordialement 
accueillis, nous dînons dans la même salle que 
le conseil municipal célébrant sa fin de session ; 
tous les membres de l'assemblée emploient notre 
langue, sans autre accent que cette intonation 
chantante spéciale aux populations latines des 
hauts sommets. Ces braves gens ont des physio- 
nomies intelligentes et réfléchies, la plaisanterie 
ne les effraie pas et bien souvent les rires écla- 
tent. 

La course est longue pour gagner le Hohneck, 
et la chaleur sera forte, nous dit-on, malgré la 
grande altitude à laquelle il faut nous tenir. 
Aussi sommes-nous debout avant le jour; l'hôte, 
boulanger en même temps que maître d'hôtel, 
nous a préparé du café; nous emportons du 
pain et du chocolat, provisions suffisantes pour 
atteindre les hôtels de la Schlucht. A peine le 
soleil se devine-t-il à Test quand, mettant sac 
au dos, nous commençons l'ascension des pre- 
mières pentes de la Tête-des-Faux, dont nous 
devons longer le versant pour aller au lac Blanc. 



LE VAL d'oRBEY ET LES HAUTES-CHAUMES 365 

La montée est raide entre des éboulis de granit, 
ruine de montagne, où les creux sont tapisses 
de gazon émaillé de fleurs délicates, pensées et 
campanules. Une jolie plante vivace aux baies 
d'un rouge vif forme de grandes touffes. Comme 
nous en cueillons des brins, un paysan qui se 
rend à la forêt nous explique que c'est la brim- 
belle ponctuée, venant à maturité après la brim- 
belle noire, ou airelle-myrtille, déjà récoltée à 
cette altitude, mais que nous trouverons encore 
sur les hautes chaumes. 

Voici la foret : avant d'entrer sous les grands 
sapins, nous nous retournons pour contempler 
une fois encore le bassin du Bonhomme, fermé 
au nord par le chaînon puissant du Brézouard 
couronné de sapinières et dont le flanc, revêtu 
de prairies avec quelques champs de blé, est 
parsemé de maisons très blanches où l'ardoise 
remplace le chaume d'autrefois. Une fumée 
légère monte des foyers, donnant à ce large 
tableau une grâce infinie. Dans le fond, allongé 
au bord de la Béchine, le bourg se repHe comme 
le torrent qui, venu du sud, tourne brusque- 
ment à l'est. Le sillon blanc des deux routes 
montant au col du Bonhomme, celui de la belle 
chaussée s'élevant dans un large val de prairies 
pour aller franchir le seuil derrière lequel naît la 



366 HAUTE-ALSACE 

Lièpvrette, se détachent en longs rubans sinueux 
sur le vert tendre de cette région pastorale. 

Pays qui pourrait devenir minier aussi : l'an- 
thracite affleure sur plusieurs points autour du 
Bonhomme. En 1899, une société, dite Fiedrich, 
entreprit des sondages. Deux ans plus tard, se 
constituait à Paris une Société des Charbon- 
nages du Bonhomme; on n'en est toujours qu'à 
la période des recherches. A côté du charbon 
on trouve le fer, minerai déjà extrait au quator- 
zième siècle. En attendant que Ton ait réussi à 
mettre ces richesses en valeur, le bois est le seul 
combustible, mais il abonde. 

La forêt dans laquelle nous pénétrons a été 
exploitée il y a peu d'années ; aux abords, des 
pins ont remplacé les sapins, leurs troncs for- 
ment une îÇolennelle colonnade; plus loin, entre 
les jeunes arbres, on distingue encore à ras sol 
les souches énormes disant combien étaient puis- 
sants les résineux tombés sous la hache. Les sa- 
pins naissants disparaissent à demi dans la végé- 
tation exubérante des framboisiers et de hautes 
plantes à ombelles de fleurs rouges. 

Le chemin monte sans cesse dans cette forêt fu- 
ture dont les brins sont de plus en plus âgés à me- 
sure que l'on s'élève. En un point où les arbres 
déjà forts, sapins et hêtres, reconstituent la fu- 



LE VAL d'oRBEY ET LES HAUTES-GHAU3IES 867 

taie, on découvre soudain, par delà le col du Bon- 
homme, l'étendue sans fin de la plaine lorraine. 

Voici maintenant une chaume envahie par la 
bruyère, vaste étendue morose où s'est pourtant 
établie une habitation, la chaume Thiriet, en 
face d'une sorte de dépression entre la Tête- 
des-Faux et la haute masse conique du signal de 
Zimmerlin. Le chemin traverse ensuite une jeune 
et vigoureuse sapinière, victorieux effort du re- 
boisement sur la lande, et soudain on voit le val 
se creuser vers un cirque profond, dans lequel 
étincelle une vaste nappe d'eau : le lac Blanc. 

Le sentier traverse les pâturages du Gazon du 
lac et atteint une grande construction blanche, 
l'hôtel du Lac-Blanc, un des séjours d'été les plus 
fréquentés des Vosges. Le site est charmant, 
bien qu'un peu sévère. En arrière et vers la route 
de LaPoutroye, sont de grands pâturages; devant 
l'hôtel, une pente rapide de prés hérissés de ro- 
chers mène au lac, fort beau avec ses rives légè- 
rement sinueuses assombries sous la frontière 
par les parois abruptes des Hautes-Chaumes 
qui dominent la surface de plus de 200 mètres ; 
les eaux s'étalent à i o55 mètres, l'arête est à 
I 290 mètres en moyenne. Ce versant est si raide 
qu'il donne l'idée des bords d'un cratère. 

Deux énormes rochers qui couronnent la crête. 



368 HAUTE-ALSACE 

semblables à des ruines de forteresse sont, le 
« château » Hans, dominant le lac Blanc et le châ- 
teau du Lac ou Seekanzel, dominant le lac Noir. 

Le lac Blanc, dans le dialecte du val d'Orbey, 
est le Biantche Mats; mats correspondant aux 
syllabes maix et mer employées sur le versant 
lorrain pour désigner les lacs. Bassin très pro- 
fond, qui, depuis la création du barrage, haut 
de 6 mètres, atteint 62 mètres au plus creux. 
Les rochers du bord, aux formes hardies, abri- 
tent des pans et des creux couverts de végéta- 
tion où les botanistes trouvent avec stupéfaction 
le rhododendron des Alpes et des Pyrénées. Le 
charmant arbuste à fleurs roses a dû être semé 
par quelque amateur inconnu d'acclimatation. 
Il s'est plu dans ces parages d'altitude médiocre 
pourtant et a prospéré ; on le chercherait vaine- 
ment dans une autre partie des Vosges. 

Une jolie source coule au-dessus de l'hôtel, 
nous nous installons au bord pour notre déjeu- 
ner de chocolat et de pain, puis reprenons aussi- 
tôt la course par un joli sentier tracé entre des 
plantations nouvelles. Nous voici à la frontière, 
sur le Richperch, Ritberg ou Reisberg, vaste 
chaume finissant en escarpement au-dessus du 
lac Blanc. Vue d'ici, la nappe est sauvage et 
solitaire dans son cadre de parois abruptes à 



LE VAL d'oRBEY ET LES HAUTES-CHAUMES 869 

l'ouest, de rides boisées à Test. Au delà de ce 
dernier versant, voici tout le val d'Orbey, le 
village principal allongé au fond d'un joli bassin 
de prairies très vertes, avec quelques taches de 
céréales et des massifs de sapins et de hêtres. 
Plus loin, le val se ferme par une petite chaîne 
de pitons et de croupes noires de sapins ; plus 
loin encore voici la plaine d'Alsace, le Kaiser- 
stuhl et la ligne longue et haute de la Foret- 
Noire. 

Le chemin longe la frontière, mais bientôt la 
vue sur l'Alsace est fermée par des plantations 
très serrées de pins, œuvre récente de l'adminis- 
tration allemande. Il faut traverser ces fourrés 
pour aller contempler au fond de son cirque le 
lac Noir, pan de cristal enchâssé dans la roche. 
Du côté français, ce ne sont que pelouses : les 
chaumes où la vie animale apparaît pendant de 
courts mois de l'année par les troupeaux des 
marcaires. Ces vastes gazons descendent vers la 
vallée de la Meurthe, superbement ouverte, avec 
ses villages aux toits rouges faisant cortège à la 
grandissante ville de Saint-Dié, largement étalée 
autour de sa cathédrale. 

L'altitude bientôt atteint et dépasse i 3oo mè- 
tres. A cette hauteur, sur ce front terminé en 
abîme vers l'Alsace, l'air est d'une vivacité vivi- 

HAUTE-ALSACE 24 



370 HVUTE-ALSAGE 

fiante. Les grands horizons, les abîmes, le tapis 
d'herbes assez dures où pacage le bétail, solli- 
citent sans cesse l'attention et font oublier la 
longueur du chemin, la raideur de quelques 
pentes. La frontière, que l'on suit sans cesse, 
fait un coude au-dessus d'un val où dort le lac 
de Forlet, Forlenweiher, aménagé en i853 par 
les industriels de la vallée de Munster à la place 
d'un étang envahi par les tourbes. La nappe est 
à 1061 mètres... lorsqu'il y a de l'eau! En ce 
moment elle est à sec; une laisse de vase blan- 
che s'étale entre les rochers qui limitent le 
bassin. La solitude cesse un instant : un groupe 
s'agite au sommet d'une pyramide en bois, 
signal d'état-major pour la triangulation; ce 
sont des officiers français, des sapeurs du génie, 
des chasseurs à pied ; ils lèvent un campement 
établi pendant leurs travaux ; tentes et usten- 
siles sont chargés sur des voitures. Et notre 
émotion est vive devant cette petite poignée 
de soldats, rencontrés sur le sol resté français, 
en vue d'une vaste partie de l'Alsace perdue. 

Dominant la tête de la petite vallée de Munster, 
le sentier frontière monte au Gazon de Faîte, 
descend à travers le Gazon Martin, domine le 
lac Vert ou Daren et s'élève sur le monticule 
rocheux du Tanet d'où l'on découvre en entier 



LE VAL d'oRBEY ET LES HAUTES-CHAUMES 87 1 

ce joli bassin, lui aussi transformé en réservoir 
industriel par une digue haute de près de lo mè- 
tres et capable d'accumuler 58o ooo mètres cubes 
d'eau. La sécheresse l'a éprouvé comme le lac 
Forlet, mais il conserve encore 8 mètres dans 
son creux naturel, célèbre depuis bien des an- 
nées par l'état singulier de ses eaux à la fin 
de juillet. Alors celles-ci devenant laiteuses, 
épaisses, presque coagulées, rejettent une ma- 
tière glutineuse et verdâtre; puis le flot s'éclair- 
cit et reprend sa transparence. Les botanistes 
et les hydrologues expliquent le phénomène par 
des végétations ; mais dans le passé les légendes 
les plus singulières avaient cours. « L'eau, disait 
Abel Hugo vers i83o, est plus pesante au fond 
qu'à la surface, ce qu'on attribue aux matières 
terreuses et huileuses dont elle est chargée. » 
Pendant les tempêtes, « les eaux s'élèvent et 
rejettent sur les bords des pétrifications et des 
coquilles fossiles », ajoute le même auteur. Au- 
jourd'hui, le Daren, retenu et exhaussé par son 
barrage, a perdu tout mystère, ce n'est plus 
qu'un des agents industriels de la vallée de 
Munster. 

Sauf quelques touristes évidemment alle- 
mands, à en juger par leur costume verdâtre 
et la plume de héron au chapeau de drap, 



372 HAUTE-ALSACE 

nous ne rencontrons personne. Cependant, voici 
nn montagnard qui recueille les dernières airelles 
à l'aide d'un instrument simple mais curieux : 
récipient de bois à trois côtés, dont l'un est 
dentelé comme un peigne. Les dents promenées 
dans les touffes d'airelles laissent passer les 
feuilles, mais retiennent les baies d'un noir 
bleuâtre. Ces « brimbelles » sont la base de 
tartes dont les Vosgiens sont friands. 

Le chemin pénètre dans les bois et devient 
monotone : rarement on a des échappées sur la 
vallée ; aussi les dernières parties semblent-elles 
longues; mais enfin voici la Schlucht avec ses 
hôtels, son animation, sa foule de touristes de 
toutes conditions amenés par le chemin de fer; 
car une ligne électrique monte de Retournemer 
à ce col ouvert à i i5o mètres et se prolonge 
même jusqu'au Hohneck, point culminant de la 
chaîne centrale des Vosges, mais un peu infé- 
rieur, avec ses i 366 mètres d'altitude, au grand 
ballon de Guebw^iller. 

Nous avons préféré gagner à pied le sommet, 
course facile, en territoire resté français, avec 
de belles vues sur la vallée de Metzeral. Voici 
la troisième fois que je viens au Hohneck ('), et 



I. 22e Série du Voyage en FrJance. 



LE VAL d'oRBEY ET LES HAUTES-CHAUMES 3 78 

je refais avec le même plaisir cette excursion 
offrant peut-être la plus belle vue des Vosges, 
car elle s'étend sur les deux versants. Aujour- 
d'hui j'ai voulu présenter la montagne à Mau- 
rice : il la voit dans toute sa beauté, par un 
grand soleil, avec l'animation de ses chaumes. 

Mais il faut rentrer en Alsace, par Munster, 
route admirable Q), dominant le grand précipice 
où se forme la Fecht de Sultzeren, trouant un 
éperon de rochers par un tunnel, envoyant un 
court embranchement vers le monumental hôtel 
de l'Altenberg, construit dans une situation su- 
perbe, sur un éperon qui domine toute la vallée. 
Par de grands lacets, entre les hauts sapins de 
la forêt, la route descend, dominant des vaux 
profonds et boisés. Bientôt la petite vallée de 
Munster s'étend au-dessous de nous, avec ses 
fermes, ses hameaux, ses villages : Sultzeren, 
Stosswihr, puis Munster groupé autour de son 
église. C'est un des tableaux les plus heureux 
et les plus complets des Vosges. 

Sultzeren, au premier plan, remplit le vallon 
très étroit égayé par un ruisseau abondant et 
clair qui fait mouvoir de petites usines. Le lieu 



I. Doublée aujourd'hui par le chemin de fer électrique de 
Munster à la Schlucht, ouvert en 1907. 



374 HAUTE-ALSACE 

est charmant : des prés en pentes raides ombra- 
gés de noyers, des maisons blanches aux toits 
fauves, des fabriques aux nombreuses fenêtres, 
le cours d'eau qui bondit, jaillit en cascades, 
étincelle sur les roues des manufactures. Il y a 
ici et à Stosswihr, que Ton atteint bientôt, une 
vie ouvrière active : filatures et tissage de coton, 
blanchisseries de toiles, fabriques de « brosses 
pour galoches », occupent une population de 
près de 3 5oo âmes, éparpillée dans le vallon de 
Sultzeren et celui du Kleinthalbach, une des 
deux Fecht qui constituent la rivière à Munster. 
Nous atteignons la ville au moment où l'ombre 
se fait sur le merveilleux paysage. 



XXÏ 



A TRAVERS LE VIGNOBLE 



Au signal de Sigolsheim. — Panorama du vignoble. — Zellenberg 
et Riquewihr-Hunawihr. — Gomment est disposée la vigne. — 
Les crus célèbres. — Les trois châteaux de Ribeauvillé. — 
Ribeauvillé. — Vieilles maisons. — Les usines et les vins. — 
Bergheim. — Le Tsennichel et son mur païen. — B.ohrschwihr. 
— • Saint-Hippolyte, ville lorraine. — En vue du Haut-Kœnigs- 
bourg. — Descente au val de Lièpvre. 



Lièpvre. Août. 

Le tramway nous a laissés hier à Sigolsheim, 
croù nous avons entrepris la visite du vignoble 
de Ribeauvillé, orgueil et gloire de la Haute-Al- 
sace par sa continuité, son étendue, et ses crus 
rivalisant avec le kitterlé de Guebwiller et le 
rangen de Thann. 11 y a là, jusque sur le terri- 
toire de la Basse-Alsace, où l'interrompent les 
prairies du Giessen, un des plus riches terroirs 
de l'Europe, comparable par l'aspect, sinon par 
la qualité des vins, à la Côte-d'Or et les flancs 
des montagnes de Reims et de Vertus. 

Sigolsheim est abrité des vents du nord par 



3'] 6 HAUTE-ALSACE 

une colline isolée, le Haut-de-Sigolsheim, dont 
le point culminant domine de 200 mètres le 
lit de la Weiss. Ce mamelon est presque entiè- 
rement tapissé de vignes, et celles-ci s'étendent 
loin dans la plaine. Un raide chemin entre les 
plantations permet de descendre sur le versant 
opposé. Du sommet, sorte de friche célèbre pour 
sa flore parmi les botanistes, on découvre tout 
le vignoble soit au nord, soit au sud, où la com- 
mune de Colmar possède dans la plaine le ter- 
roir viticole le plus étendu de toute l'Alsace : 
5oo hectares. Elle en eut 602 jadis, mais les 
faubourgs naissants ont entamé une partie de 
l'espace consacré à la vigne. Malgré cette di- 
minution, il faut aller en Basse-Alsace à Obernai 
et Epfig, pour trouver des communes possédant 
une étendue aussi considérable plantée en vignes. 
Mais les meilleurs crus, le vignoble le mieux ex- 
posé sont à Turckheim qui produit le fameux 
brandj une des trois perles, le trio d'Alsace avec 
le rangen et le kitterlé. Turckheim produit aussi 
le sang des Turcs, ce turkenblut dont j'ai parlé 
déjà, tandis que d'autres centres s'enorgueillis- 
sent du landskraft, vigueur du pays, et de l'octo- 
berlhee, tisane d'octobre. 

Du versant nord de la petite montagne de 
Sigolsheim, on découvre une étendue de vignoble 



A TRAVERS LE VIGNOBLE 877 

plus considérable encore, tout un pays aux crus 
variés et célèbres, s'ils n'ont pas un rang aussi 
distingué que rangen, kitterlé et brand, trinité 
illustre. Au pied de la hauteur voici Bennwihr, 
long village confinant à Mittelwihr dont le sépare 
seulement l'étroit ruisseau de Sembacli. Les 
vignerons font un excellent vin blanc; le meil- 
leur est récolté sur le coteau qui porte Beblen- 
heim, joli bourg conservant une fontaine gothi- 
que du quinzième siècle, souvent restaurée mais 
charmante encore. 

Chacun de ces villages a ses gourmets qui con- 
centrent dans leurs mains une grande partie du 
commerce des vins; il en est plusieurs au féodal 
village de Zellenberg, occupant l'étroite terrasse 
d'un abrupt monticule tapissé de vignes et où l'on 
n'accède que par une entrée unique. S'informer 
de la porte de sortie auprès d'un habitant, c'est 
lui faire la plus grave injure I Cette gracieuse ré- 
duction de ville guerrière domine une large plaine 
couverte d'un tapis continu de pampres, se rele- 
vant sur les premières pentes de monts creusés de 
vallons sauvages et revêtus de forêts. Dans un 
creux s'abrite la reine de ce riche terroir, la pe- 
tite ville de Riquewihr, rivale de Kaysersberg et 
d'Ammerschwihrpar ses vieilles et curieuses mai- 
sons, ses débris de fortifications, une antique 



878 HAUTE-ALSACE 

porte, ses fontaines et des restes de logis seigneu- 
riaux. Le château des ducs de Wurtemberg, qui 
possédèrent la petite cité, est devenu une école, 
mais on l'a transformé à tel point qu'il ne donne 
guère l'idée d'une résidence princière. Une des 
tours de l'enceinte se nomme Schelmethurn, 
c'est-à-dire la Tour aux filous : elle servait de 
prison. Beaucoup des habitations ont encore sur 
leur façade de vieilles inscriptions allemandes. 

De la pente qu'elle couvre, Riquewihr domine 
l'ample bassin de vignes qui produit des variétés 
nombreuses de vin ayant chacune leurs fervents. 
Au premier rang le gentil, « qui embaume tout 
un appartement tant son bouquet est subtil », 
dit Charles Grad; le sporen, le luppelsperger, le 
schœnberger et le vin gris. La réputation du 
lieu doit être assise depuis bien longtemps, car 
des fouilleurs de paperasses ont trouvé trace 
d'une créance de Voltaire sur des vignes de Ri- 
quewihr. Or le grand homme, on le sait, s'en- 
tendait en affaires et il n'eut pas accepté des ga- 
ranties fallacieuses ! 

Quittant un instant les vignes pour les bois, 
le cliemin de Ribeauvillé s'élève sur un ressaut 
de montagne pour redescendre à Hunawihr, joli 
et riche village que semble surveiller à l'écart 
une église située au milieu d'un cimetière entouré 



A TRAVERS LE VIGNOBLE 879 

d'ouvrages de défense. De Hunaw^ihr à Ribeau- 
villé, le vignoble ne cesse pas, il s'avance dans la 
plaine jusqu'à ce qu'on pourrait appeler son pôle 
de répulsion, l'immense et plantureuse prairie 
irriguée par les eaux du Strengbach. Hunawilir 
domine cette large zone et la plaine d'Alsace tout 
entière. 

Ici le vigneron produit des vins blancs connus 
sous les noms de rossacker, muhlforst, schilde, 
heitzloch, fournis par les cépages les plus appré- 
ciés : riesling, pineau et tokai. La large étendue 
de pentes viticoles offre un étrange spectacle par 
la hauteur des échalas utilisés en Alsace; ce hé- 
rissement de perches est ce qui frappe le plus le 
visiteur venu des vignobles français. Comme je 
l'ai fait remarquer déjà, il faut aller en Auvergne 
pour trouver quelque chose de comparable, en- 
core les échalas de la Limagne sont-ils loin d'at- 
teindre les 3 mètres ou les 3™,33 adoptés autour 
de Ribeauvillé. 

Sur ce tuteur, la plante reçoit une dispo- 
sition singulière mais rationnelle, qui a frappé 
tous les écrivains ampélographes et reçu le 
nom de tenue en quenouille. Le cep monte jus- 
qu'à 60 centimètres sur les coteaux, à i mètre 
dans la plaine ; de ce cep sortent deux ou trois 
forts rameaux ou cornes fournissant de longs 



38o HAUTE-ALSACE 

bras que l'on recourbe en arceaux pour venir les 
attacher à la souche. Sur ces arceaux le raisin 
est admirablement présenté pour mûrir; les 
branches secondaires ne portant pas fruit sont 
liées contre l'échalas dont elles atteicpient bien- 
tôt le sommet. L'arbuste offre ainsi l'aspect d'une 
gigantesque quenouille de fdeuse, d'où le nom du 
système. La distance des rangs varie : 80 centimè- 
tres, i"',20, i™,5o selon l'exposition et le cépage. 

Les espèces de plants sont nombreuses, leur 
énumération occuperait une longue place et ne 
dirait pas grand'chose à des vignerons français. 
Les vins les plus réputés sont produits, les 
blancs, par le riesling et le pineau; c'est encore 
un pineau qui donne les meilleurs vins rouges. 
Mais l'exposition et le sol modifient la valeur 
respective des cépages et expliquent leur ex- 
trême variété. 

Dans cette partie du vignoble compris entre 
la Weiss et le Giessen, Riquewihr et Ribeau- 
villé tiennent le premier rang pour la richesse 
alcoolique et le bouquet. Les vins les plus ré- 
pandus se conservent bien, supportent remar- 
quablement le transport et se reconnaissent faci- 
lement à leur parfum. Il n'y a pas de crus 
proprement dits, mais des produits plus ou moins 
distingués selon les soins de culture et le choix 



A TRAVERS LE VIGNOBLE 38 1 

des cépages. Les connaisseurs classent au pre- 
mier rang le zahnacker de Ribeauvillé, ensuite le 
trottacker et le geisberg. 

Victor Rendu, dans son Ampélographle fran- 
çaise, a dit que le zahnacker, bien qu'il n'ait pas 
de caractère spécial en raison des différents cé- 
pages qui entrent dans sa composition, a le pre- 
mier rang parmi les vins blancs de l'Alsace. « Il 
ne serait pas déplacé à côté des bons vins du 
Rhingau, fort au-dessous, toutefois, du Johan- 
nisberg, du Rosengarten, du Goldner Bêcher, 
du Rudesheim, du Markobrunn et du Roth- 
berg... Malheureusement le vignoble de Zahn- 
acker est très exigu : sa contenance n'excède pas 
I hectare i3; celle du Trottacker est de 2 hec- 
tares. » Riquew^ihr se glorifie de son sporen ainsi 
célébré par un poète : 

A Thann dans le Ranger), à Guebwiller dans la Wano, 
à Turckheim dans le Brand, croissent les meilleurs vins du 
pays. Mais devant le sporen de Riquewihr ils baissent 
tous pavillons. 

Si vif est le goût de la vigne dans toute la 
contrée, que même la légende lui est consacrée. 
La fontaine d'Hunawihr, dédiée à une châtelaine 
nommée Huna, se mit à verser du vin par ses 
quatre tuyaux, une année où la récolte avait man- 



382 HAUTE-ALSACE 

que. Chacun put faire sa provision, pour un an 
complet, de ce vin si généreux que jamais le vi- 
gnoble n'en produisit de semblable, pas même 
le muhlfurst dont Hunawihr est si fier et pas 
même le sporen ! 

La capitale de ce riche terroir est la vivante et 
curieuse ville de Ribeauvillé, le Rappoltsvs^eiler 
des Allemands, longuement étalé entre les co- 
teaux couverts de vigne et les puissants avant- 
monts entre lesquels le Strengbach s'est frayé 
une vallée ou plutôt une gorge profonde. Elle se 
signale de loin par une croupe sur laquelle s'éta- 
gent trois ruines de forteresse, plus imposantes 
que les tours d'Eguisheim, car ce furent trois châ- 
teaux, les palais des comtes de Ribeaupierre, les 
plus puissants seigneurs féodaux de la terre d'Al- 
sace, qui s'étaient constitué une véritable princi- 
pauté. Au haut de la ville, ils avaient même, posté- 
rieurement, élevé un quatrième château, dans 
lequel est installée aujourd'hui l'école supérieure. 

En arrière des trois châteaux, bien plus haut, 
se profile sur le ciel l'arête rocheuse du Taen- 
nichel, superbe d'allure, derrière laquelle se 
creuse la profonde vallée de Sainte-Marie-aux- 
Mines. Dans ce cadre fier, Ribeauvillé rappelle 
les grands sites du Rhin. 

La campagne réunit tous les aspects de l'Ai- 



A TRAVERS LE VIGNOBLE 383 

sace par ses monts assombris de bois, ses biirçjs 
fiers encore, son opulent vignoble, la plaine 
admirablement irriguée où les prairies d'un vert 
merveilleux sont entremêlées de jardins maraî- 
chers. Ces prés doivent être d'un beau revenu; 
cependant, telle est la passion de la vigne, que 
l'on en voit des parcelles au milieu du tapis des 
pelouses dont quelques arbres et les vannes de 
distribution des eaux rompent l'uniformité. Ces 
prairies de Ribeauvillé sont un remarquable 
exemple de ce que pourra l'irrigation dans les 
terres sèches de la Hart. 

Ribeauvillé est loin du chemin de fer, mais de 
bonne heure elle s'est dotée d'une ligne sur route 
ayant la voie large, afin de recevoir des marchan- 
dises sans transbordement. La gare est à l'entrée 
de la ville, dans la plaine, en face d'une prome- 
nade vaste et bien ombragée appelée le Cours ou 
Herrengarten — ^ jardin des seigneurs — dont les 
grands arbres couvrent de larges avenues. 

La ville, peuplée de 6 ooo habitants, n'a guère 
qu'une rue, mais fort longue, curieuse par ses 
maisons à pignons aigus, parfois sculptés aux 
angles. La forme imprévue des vieux logis, le 
pittoresque des courtes ruelles ouvrant de cha- 
que côté, la haute tour de la Boucherie, véritable 
beffroi, percée d'une porte, surmontée d'une 



384 HAUTE-ALSACE 

galerie entourée de gargouilles, des fontaines 
sculptées souvent curieuses, composent un ar- 
chaïque et séduisant décor. 

Parmi ces maisons, jadis nobles, la plus inté- 
ressante pour riiistoire locale est le logis des 
ménétriers — Pfeiferhaus — qui servait de 
centre de réunion, de poêle comme l'on disait 
autrefois, à la corporation des musiciens ambu- 
lants. Pour se soustraire au:ji: vexations, ceux-ci 
avaient choisi pour chef le seigneur de Ribeau- 
pierre en lui donnant le titre de roi. Chaque 
année, le 8 septembre, des ménétriers, dont 
beaucoup venaient des parties les plus éloignées 
de l'i^lsace, se réunissaient, assistaient à une 
messe et se rendaient au château des Ribeau- 
pierre pour rendre hommage à leur souverain. 
Les ménétriers ont disparu comme tant d'autres 
choses, et les Ribeaupierre aussi, du moins à 
Ribeauvillé ; mais la fête, le Pfeifertag, se célèbre 
encore chaque année en des réjouissances et des 
bals où l'on vient assister de très loin. 

L'éghse a quelques parties intéressantes; l'hô- 
tel de ville, construit sous le second Empire, 
conserve dans un petit musée une série de hanaps 
d'argent ou de vermeil offerts par les Ribeau- 
pierre à leur ville pour contenir les vins d'honneur. 

Les plus importants monuments de Ribeau- 



A TRAVERS LE VIGNOBLE 385 

ville sont les trois châteaux: Saint-Ulrich, Girs- 
berg et Haut-Rappolstein. Le premier est une 
ruine dont les tours, les murs d'enceinte, une 
grande salle percée de sept fenêtres ogivales 
jumelées, font un décor superbe. Séparé du 
Saint-Ulrich par une profonde ravine remplie de 
broussailles, le Girsberg est loin d'avoir la 
même valeur, ce n'est qu'un donjon carré en- 
touré de débris d'enceinte. Le Haut-Rappolstein, 
plus éloigné, plus fièrement perché, a été le sé- 
jour des Ribeaupierre jusqu'au moment oùj las 
des ascensions continuelles, moins obligés à se 
garder contre les attaques, ils vinrent bourgeoi- 
sement habiter leur quadruple ville — car les 
quatre quartiers de Ribeauvillé avaient chacun 
leur enceinte dans la circonvallation commune. 

La ville a une part, faible il est vrai, dans 
l'activité commerciale de l'Alsace ; elle se ratta- 
che à Munster et à Golmar par une filature de 
coton de 26920 broches et 210 ouvriers, et une 
usine de tissage avec teinture et apprêts occu- 
pant 173 personnes. En outre, 77 métiers de 
tisserands à la main travaillent pour le compte 
d'une maison de Sainte-Mari e-aux-Mines. 

L'activité se porte surtout sur les vins. En 
dehors de ses propres produits : zahnacker, ries- 
ling, tokai, la ville est le marché central pour 

HAUTE-ALSACE 25 



386 HAUTE-ALSACE 

tout le vignoble; nombreux sont les négociants 
qui se livrent à ce commerce. Même une maison 
transforme en vin mousseux, Champagne d'Al- 
sace, une partie des vins blancs; une autre expé- 
die les mêmes vins à Mayence où on les trans- 
forme également en « Champagne ». 

Nous reviendrons bientôt à Ribeauvillé par 
la montagne ; aujourd'hui nous voulons achever 
la visite du vignoble et traverser le rameau des 
Vosges qui porte si haut la belliqueuse sil- 
houette du Haut-Kœnigsbourg. Nous sortons de 
la ville près du Herrengarten et, par une jolie 
route tracée sur des ondulations revêtues de 
pampres, nous dirigeons sur Bergheim, petite 
ville bâtie à une demi-lieue à peine. Jusqu'à 
l'entrée de la vieille bourgade les trois châteaux 
restent en vue, plus fiers encore d'allure à me- 
sure qu'ils semblent s'éloigner. Entre Ribeau- 
villé et Bergheim, la source minérale de Garola 
attire les baigneurs pendant la belle saison. 

Bergheim se montre de loin, en partie couverte 
par la fumée de ses fours à chaux et à plâtre et 
d'une briqueterie qui lui donnent l'aspect d'une 
ville manufacturière. Bâtie dans une enceinte 
régulière, dont les lignes sont très apparentes 
encore, Bergheim, tout en offrant la physiono- 



A TRAVERS LE VIGNORLE 887 

mie d'une vieille ville, n'a pas, comme ses voi- 
sines du vignoble, les maisons curieuses qui les 
rendent si intéressantes. Sa population est plus 
mélangée; des carrières de sable, de gypse, de 
quartz et de calcaire emploient de nombreux 
ouvriers, d'autres travaillent dans les usines où 
ces matériaux sont transformés. Cinq fours à 
plâtre, des fours à chaux, une briqueterie font 
de Bergheim le chantier qui alimente les cons- 
tructions de la région. 

Le vignoble a son vin réputé, le kanzelberger, 
récolté sur les coteaux où l'on extrait le gypse; 
un haut mamelon à demi isolé porte les plan- 
tations dites altenberg ; derrière cette colline 
Rohrschwihr et Roderen s'étagent dans le vigno- 
ble, en vue d'un vaste paysage. 

Ces riches terroirs confinent à l'un des chaî- 
nons les plus solitaires des Vosges, où l'on ne 
rencontre qu'un seul village, Thannenkirch, relié 
à Bergheim par une route fort pittoresque. A 
l'entrée de la gorge où pénètre cette voie, l'an- 
cien moulin du château, Schlossmûhl, qui fut 
transformé en forge, est dominé par la masse 
neuve du château de Reichenberg, rétabli de nos 
jours. Sous cette belle demeure le chemin pé- 
nètre dans la montagne en longeant le ruisseau 
de Bergen. Les hauteurs sont couvertes de bois. 



388 HAUTE-ALSACE 

Ce vallon est charmant sous son manteau d'ar- 
bres d'où surgissent de grands rochers. C'est 
tout à fait la montagne maintenant; lorsqu'on 
atteint le village de Thannenkirch, allongé sur les 
pentes du Tœnnichel, on pourrait se croire dans 
les hautes Vosges ; cependant le point culminant 
n'atteint pas i ooo mètres. 

Ce Tœnnichel est une partie fort curieuse du 
massif par ses escarpements et ses amoncelle- 
ments de roches ; selon quelques auteurs-, les 
Celtes en avaient fait une forteresse dont les 
Romains se servirent ; les rochers, qui offraient 
déjà une défense naturelle, furent reliés par 
des murailles cyclopéennes bien reconnaissables 
aujourd'hui encore; mur païen comme celui 
plus célèbre du mont Sainte-Odile. M. Auguste 
Thierry-Mieg estime que ces travaux n'étaient 
pas un ouvrage de défense, mais une ligne de 
démarcation entre deux peuplades (^). 

Le Tœnnichel, qui décrit un grand arc de cercle 
enfermant deux vallons qui vont au sud rejoindre 
le Strengbach, a pour cime maîtresse, au centre, 
le Hochfelsen couronné par deux rochers offrant 
d'immenses vues sur les Vosges centrales, la 
plaine, les vallées de la Lièpvrette et du Streng- 

I. Sur le mont Sainte-Odile, voir le chapitre XI du volume 
Basse-Alsace. 



A TRAVERS LE VIGNOBLE 889 

bach. Un des rochers est le Hochfelsen allemand, 
l'autre le Hochfelsen français; celui-ci, le plus 
élevé, atteint 949 mètres; une autre cime, le Ra- 
melstein, point culminant, s'élève à 992 mètres. 

Sur les pentes de la montagne, Thannenkirch, 
entouré de prés, de bois, de petites cultures, est 
charmant. Dans la plupart des maisons battent 
les métiers de tisserands, la population travaille 
pour Sainte-Mari e-aux-Mines où le tissage à bras 
s'est maintenu. Désormais, toute la montagne 
des deux côtés de la Lièpvrette dépend de l'in- 
dustrieuse cité. 

Au retour à Bergheim on me montre, au bord 
du vignoble, la grande et antique ferme du Tem- 
pelhof, siège d'une commanderie de Templiers 
en 1207, passée en 1820 aux chevaliers de Saint- 
Jean et reconstruite par la Renaissance. La ferme 
n'est qu'un reste de l'ancien château détruit en 
partie à la Révolution et finalement au dix- 
neuvième siècle; les belles lignes de l'architec- 
ture font regretter cette destruction. A l'inté- 
rieur des bâtiments restants, une cheminée 
porte la date de i558. 

A travers le vignoble nous gagnons Rohr- 
schwihr et Roderen dont le vin rouge est réputé, 
puis Saint-Hippolyte, petite ville assise sur une 
terrasse portée par des rochers baignés au pied 



SgO HAUTE-ALSACE 

par le ruisseau d'Eckenbach. C'est encore une 
ville du vin, mais n'ayant aucun caractère alsa- 
cien. Cité régulière, ceinte de remparts en par- 
tie devenus maisons et précédés d'un fossé, elle 
rappelle plutôt à l'intérieur les bourgades lor- 
raines. L'histoire est d'accord avec l'aspect des 
choses : Saint-Hippolyte fut longtemps domaine 
des ducs de Lorraine ; ils y tinrent garnison et im- 
posèrent leurs méthodes de construction. On se 
croirait bien loin d'Alsace, l'impression est d'au- 
tant plus singulière, que les villes voisines ont 
une couleur locale très accentuée. Les armes du- 
cales figurent encore au pignon de l'hôtel de ville, 
accolées à celles de la commune, à la date de i566. 

La ville est à la limite de la Haute et de la 
Basse-Alsace. Près de là passait le fossé ou Land- 
graben, servant de délimitation entre les diocèses 
de Bàle et de Strasbourg, frontière qui est encore 
celle des deux provinces. Entre elles, la Lorraine 
pénétrait comme un coin, non seulement politi- 
quement, mais ethniquement aussi, puisqu'une 
partie du canton de Sainte-Marie-aux-Mines est 
de langue française et se rattache au canton ro- 
man de La Poutroye. 

Saint-Hippolyte n'a pas de monuments; ses 
vieilles portes sont renversées, il faut l'œil d'un 
archéologue pour reconnaître dans la masse sans 



A TRAVERS LE VIGNOBLE SqI 

caractère de Téglise le beau style du dix-hui- 
tième siècle, époque à laquelle remonte l'édifice . 
Pas d'industrie, mais un important commerce de 
vins. Le vignoble enveloppe entièrement la cité 
et monte haut sur le flanc de la montagne, domi- 
née par la majestueuse masse du Haut-Kœnigs- 
bourg. Le tableau opulent mais banal d'un pays 
de vigne est heureusement relevé par la silhouette 
des ruines féodales. Le Hàut-Kœnigsbourg n'est 
pas le seul château dont les tours semblent en- 
core surveiller la plaine; voici, au sud, les trois 
forteresses de Ribeauvillé, au nord, celles de 
Ramstein et d'Ortenberg qui commandent le 
confluent de la Lièpvrette et du Giessen, la plaine 
et le débouché vers Schlestadt des deux rivières 
réunies en un fort courant. 

Malgré l'heure avancée nous gagnerons la 
vallée de la Lièpvrette par la montagne, car 
nous n'avons pas de train avant longtemps pour 
Schlestadt, d'où se détache l'embranchement de 
Sainte-Marie-aux-Mines, et les deux heures à 
attendre à Saint-Hippolyte seraient fastidieuses ! 
Nous devons d'ailleurs revenir ici pour commen- 
cer, par le Haut-Kœnigsbourg, les excursions à 
travers la Basse-Alsace ('). 



Volume Basse-Alsace, chapitre I. 



Sga HAUTE-ALSACE 

Bien que la chaleur soit forte, dans le vigno- 
ble sans abri contre le soleil, où les murs de 
pierre surchauffés accroissent l'impression de 
fournaise, nous voici en chemin. J'avais remar- 
qué sur la carte des indications relatives à des 
mines, des carrières de grès et de schiste et 
nous faisions entrer la visite des galeries dans le 
plan de notre excursion. Réellement il fait trop 
chaud ! Déjà il est pénible de gravir la montagne 
boisée de châtaigniers et de pins jusqu'à l'arête 
dont l'extrémité orientale porte le Haut-Kœnigs- 
bourg. Enfin voici un petit col, à côté d'un piton 
coté 720 mètres sur la carte et où aboutissent de 
nombreux sentiers. 

Maintenant la marche est rapide, on descend 
vers Lièpvre ; bientôt apparaissent les monta- 
gnes qui se rattachent à la puissante masse du 
Ghamp-du-Feu('). Au fond, la vallée de la Lièp- 
vretle et ses hameaux, Lièpvre dominé par le 
joli mont conique de Ghalemont couvert de 
forêts, le val tranquille de l'Allemand-Rombach. 
Et nous ne tardons pas à atteindre ce village in- 
dustrieux de Lièpvre, assis aux confins des deux 
départements. 



Chapitre IX du volume Basse-Alac 



XXII 

SAIi\TE-MARIE-AUX-MINES ET SA VALLEE 

La vallée de la Liëpvretle. — Lièpvre et ses hameaux. — L'an- 
cienne abbaye. — Sainte-Croix-aux-Mines. — La rive alsa- 
cienne et la rive lorraine. — Sainte-Marie-aux-Mines. — Gom- 
ment elle fut lorraine. — Les mines. — Blocs d'argent. — 
L'industrie de Sainte-Marie. — Tissus de laine et mélangés. — 
Le lissage à bras dans la montagne. — Aspect de la ville. — 
La route de Ribeauvillc. — Le Strengbach. — Aubure. — Le 
ruisseau qui se tait. — Le pèlerinage de Dusenbach. — Retour 
à Ribeauvillé. 

Ribeauvillé. Août. 

Lièp^^e, où nous sommes venus passer la 
nuit, est un centre déchu, si c'est une déchéance 
d'avoir perdu un monastère célèbre comman- 
dant à la vallée, pour devenir un simple village, 
puis, bien plus tard, un centre industriel. Il y 
eut ici un prieuré dont le fondateur Fulrade, 
devenu abbé de Saint-Denis, fit don à la célèbre 
abbaye française ; celle-ci posséda le couvent 
jusqu'en i4oo. A cette époque les ducs de Lor- 
raine, déjà maîtres d'une partie de la vallée, 
arguèrent d'un vieil acte impérial pour s'emparer 



894 HAUTE-ALSACE 

du prieuré, du bourg et des terres. Puis un in- 
cendie ayant détruit Lièpvre, le lieu ne retrouva 
plus sa prospérité; Sainte-Marie-aux-Mines hé- 
rita de sa prépondérance. 

Quand la filature et le tissage du coton appa- 
rurent dans les Vosges, Lièpvre devint un des 
centres de l'industrie ; déjà le bourg appartenait 
aux ateliers de Sainte-Marie par les nombreux 
métiers à bras travaillant pour la ville. La force 
motrice de la rivière, Tabondance de la main- 
d'œuvre ont suscité la construction d'une manu- 
facture pour la production mécanique des articles 
de Sainte-Marie. 5oo ouvriers sont employés à la 
teinture des fils de laine, soie et coton et sur- 
tout à leur tissage à l'aide de 33 7 métiers, dans 
les vastes bâtiments construits sur l'emplace- 
ment du monastère. Non loin de là un tissage 
de coton occupe 100 ouvriers. La grande usine 
s'est fait connaître par ses belles œuvres d'assis- 
tance. 

Grâce à ces fabriques, le bourg s'est beaucoup 
accru, sa population dépasse 2000 âmes. On 
chercherait en vain des traces du passé; le chœur 
de l'ancienne église est conservé, mais il fait 
partie d'un logement particulier. Tout l'attrait 
de Lièpvre réside dans sa situation. La vallée, 
exquise de fraîcheur, est enserrée entre des 



SAINTE-MARIE-AUX-MINES ET SA VALLEE SqS 

monts boisés, faisant ressortir la grâce de Tétroit 
ourlet de prairies qui bordent la rivière abon- 
dante et rapide. Quelques vignes tapissent les 
pentes bien exposées; les usines et les maisons 
ouvrières ont un air de tranquillité souriante. 
Sur la rive gauche se dresse la montagne de 
Gharlemont ou Chalemont, cône aigu couronné 
par un énorme rocher à pic. Elle domine la 
vallée et le riant vallon de l'Allemand-Rombach. 
Cette petite montagne, dont Faltitude est de 
704 mètres, est un admirable observatoire sur 
tout le pays de Sainte-Marie-aux-Mines, le chaî- 
non du Tsennichel, le Dressoir, la plaine d'Alsace, 
le Kaiserstuhl et la Forêt-Noire. 

Le vallon où l'Allemand-Rombach égrène ses 
maisons blanches est, malgré ce nom d'Allemand 
aujourd'hui officiellement remplacé par Deutsch, 
un foyer de langue française comme deux autres 
Rombach, le Grand et le Petit, Sainte-Croix-aux- 
Mines et toute la partie de Sainte-Marie située 
sur la rive gauche de la Lièpvrette. Cette région 
appartenait aux ducs de Lorraine qui y maintin- 
rent le français et la religion catholique, tandis 
que la rive droite restait alsacienne et devenait 
protestante. 

Cette rive droite, moins ensoleillée, n'a pas 
de villages, mais beaucoup de fermes dont les 



396 HAUTE-ALSACE 

noms sont pour la plupart français, indiquant 
que rinfluence lorraine, qui dominait d'ailleurs 
à Saint-Hippolyte, allait jusqu'à l'arête rocheuse 
du Tœnnichel. La vallée s'élargit à mesure que 
l'on avance. Avant Sainte-Croix-aux-Mines le 
fond est un beau plan de prairies où viennent 
finir forêts de pins et de sapins. Ce côté dispa- 
raît sous la végétation, tandis que la rive gauche, 
exposée au soleil, montre le rocher, souvent très 
fauve, surgissant entre les pins et les chênes. 

Dans ce cadre, Sainte-Croix-aux-Mines est 
assis à l'entrée de la charmante vallée de Grand- 
Rombach; ses maisons se poursuivent jusqu'à 
l'entrée du Petit-Rombach. Ces vaux remplis 
d'habitations, les monts qui les encadrent où des 
maisons de tisserands-cultivateurs couvrent les 
pentes entre les prés et les champs, sont une des 
belles choses de l'Alsace. Le village de Sainte- 
Croix est assez exigu, la plus grande partie de 
ses 3 682 habitants s'éparpillant en de nombreux 
hameaux jusqu'à la frontière. Jadis minier, il 
est devenu un centre manufacturier important. 
Une usine renferme i4ooo broches de filature 
et 4 200 broches à retordre, avec i56 ouvriers. 
Deux tissages occupent i5o ouvriers. Une des 
plus importantes fabriques de tabac de l'Alsace 
emploie i85 ouvriers et produit 85oooo kilogr. 



SAINTE-MARIE-AUX-MINES ET SA VALLEE 897 

de tabac à fumer ou de cigares par année. Le 
reste de la population se compose de tisseurs à 
bras ; il n'est pas un hameau, presque pas une 
maison sur les deux versants où ne batte un 
métier pour les fabricants de Sainte-Marie-aux- 
Mines. 

La commune est donc riche et prospère, plus 
même qu'à Tépoque où elle participait à la splen- 
deur minière de Sainte-Marie. Aussi s'est-elle 
dotée d'une église et d'une mairie monumentales, 
seuls édifices remarquables du bourg. 

A deux kilomètres à peine, la route, d'où l'on 
a une belle vue sur les montagnes, plissées de 
vallons ombreux, que gravit la route de Ribeau- 
villé, atteint les premières maisons de Sainte- 
Marie-aux-Mines, la quatrième ville de la Haute- 
Alsace pour la population (12 366 habitants), la 
plus intéressante après Mulhouse par son indus- 
trie. Il ne faut pas chercher ici les églises, les châ- 
teaux, les maisons antiques, les murailles et les 
tours qui sont la joie de Fartiste dans les petites 
villes du vignoble, mais la ville ouvrière banale, 
fort longue, propre, d'allure très française encore. 
C'est que Sainte-Marie est à moins d'une lieue de 
la frontière à vol d'oiseau ; chaque jour quatre 
services de voitures la tiennent en relations avec 
Saint-Dié et, de là, par chemin de fer, avec Luné- 



398 HAUTE-ALSACE 

ville et Nancy. En dépit des années écoulées 
depuis Tannexion, la vivante cité est demeurée 
lorraine. 

Elle Tétait depuis bien des siècles. Subrogés à 
Fabbaye de Saint-Denis pour ses biens du prieuré 
de Lièpvre, les ducs de Lorraine eurent toute la 
partie de la ville située sur la rive gauche de la ri- 
vière; c'était la plus considérable, on la nommait 
Sainte-Marie-Lorraine ; la rive droite restant aux 
sires de Ribeaupierre demeura alsacienne. Telle 
fut la force de la domination de chaque seigneur, 
que Ton ne parla que français d'un côté, alors que 
Sainte-Marie-Alsace gardait le dialecte germani- 
que. Ce côté embrassa la Réforme avec ses maî- 
tres, Tautre resta fidèle à la foi romaine. La sépa- 
ration des races, des langues, des cultes est 
d'autant plus surprenante, que la Lièpvrette est 
un ruisseau fort étroit, enjambé souvent par les 
maisons. Pour rendre cette situation plus claire 
à l'esprit, un dicton local dit que l'on pétrissait 
le pain en Alsace et qu'on le cuisait en Lorraine. 

Les princes lorrains tenaient beaucoup à cette 
possession, non seulement parce qu'elle les met- 
tait à cheval sur les deux versants des Vosges, 
mais surtout parce qu'ils avaient leur part des 
riches gisements miniers qui, pendant longtemps, 
fournirent des quantités d'argent considérables. 



SAINTE-MARIE-AUX-MINES ET SA VALLEE 899 

Les mines étaient exploitées depuis des siècles, 
peut-être dès Tépoque romaine, mais elles sem- 
blent n'avoir pris un grand développement qu'au 
quinzième siècle, après la remise en état des 
galeries inondées au treizième. Les travaux 
furent faits d'une façon assez irrégulière, la mon- 
tagne étant attaquée partout où l'on espérait 
trouver du métal. Les savants qui ont étudié les 
vestiges des mines ont constaté plus de deux 
cents exploitations. La richesse dès gîtes était 
extraordinaire par le volume des blocs d'argent 
natif; en lôSg on trouvait une masse de plus 
de 100 livres, en i58i c'était un « morceau » de 
I i85 livres renfermant 96 °/o d'argent fin; de 
1027 à i545, la production moyenne annuelle 
était de 6 5oo marcs de 5o fr. ; elle tomba à 
3 000 en 1594. En 1745 on retira 4344 marcs 
d'argent, plus du cuivre et du plomb; la produc- 
tion de cette année dépassa la valeur de 3oo 000 
livres. On a retrouvé la marche de ces exploita- 
tions depuis l'année 963, où l'évêque de Toul 
avait la propriété des mines. 

Le nombre des exploitations a varié; en 1627, 
époque de la grande prospérité, on comptait 
soixante-sept puits dont trente-sept en pleine 
production, avec plus de deux mille ouvriers. 
Au dix-huitième siècle on signale une trentaine 



400 HAUTE-ALSACE 

de puits déjà mieux aménarjés, car un détail des 
récits du temps fait connaître l'emploi de bois 
pour soutenir le toit des galeries; les poteaux 
venaient de la forêt de Ribeauvillé. A ce moment 
on commençait à avoir des idées plus justes sur 
la métallurgie, on traitait les minerais rejetés par 
les mineurs. Charles Grad donne le nom d'un in- 
génieur nommé Monnet qui, en 1772, retirait 
jusqu'à 70°/o d'argent dans des déblais argileux. 

A cette époque l'exploitation avait dû repren- 
dre sur de nouveaux frais, les mines ayant été 
abandonnées en i636 par suite de la désastreuse 
invasion suédoise. Elle ne retrouva plus sa pros- 
périté; tantôt en travail, tantôt en chômage, les 
mines cessèrent toute extraction en 1826 ; on a 
tenté de les ranimer; même une société de recher- 
ches existe encore, mais n'est pas parvenue à 
des résultats satisfaisants. 

La corporation des mineurs, si puissante au 
Moyen Age, quand elle avait un chef nommé 
capitaine des mineurs et pouvait envoyer des 
contingents soit contre les révoltés de la guerre 
des Paysans, soit contre les Français, cette corpo- 
ration, qui ne reconnaissait d'autre tribunal que 
\eju(/e des mineurs, a survécu jusqu'à la dispa- 
rition du dernier ouvrier. En 1888, le dessinateur 
Lix pouvait encore trouver le sujet d'un pitto- 




k^^lj 



■VUTE-ALSACK 






402 HAUTE-ALSACE 

resque croquis dans l'enterrement d'un mineur, 
porté au cimetière par ses compagnons, coiffés 
d'un shako sans visière, à plumet touffu, vêtus 
d'une jaquette de coupe militaire et ceints du 
tablier de cuir; les officiers et autres dignitaires 
avaient des parements de couleurs vives, des 
culottes courtes, des bas blancs, des souliers à 
boucles d'argent. Tout cela n'est plus qu'un 
souvenir. 

D'ailleurs Sainte-Marie-aux-Mines et Fer- 
drupt, le hameau qui fut presque une ville, 
puisqu'il possédait soixante- dix auberges ou 
cabarets, ont trouvé une compensation dans 
l'industrie textile, longtemps florissante sous la 
forme du tissage à bras et maintenant en voie 
de transformation par l'emploi des machines. 

Sainte -Marie et son rayon ont une place à 
part dans l'activité de l'Alsace ; au lieu de filer 
et tisser la matière brute, laine ou coton, pour 
ensuite teindre ou imprimer le tissu, on teint les 
filés pour produire des étoffes en couleur. C'est 
un Mulhousien nommé Reber qui, le premier, 
vint s'installer au bord de la Lièpvrette où la 
main-d'œuvre abondait. Les débuts remontent à 
1755 ; il fallut installer tout à la fois la filature, 
la teinture, le tissage. On ne fit d'abord que des 
étoffes de coton, appelées siamoises ; peu à peu 



SAINTE-MARIE-AUX-MINES ET SA VALLEE 4o3 

le nombre d'articles se développa à mesure que 
la chimie donnait des teintes nouvelles. L'appa- 
rition du rouge d'Andrinople fut l'occasion d'un 
grand élan; Sainte-Marie produisait des robes, 
des mouchoirs, des étoffes pour meubles dont la 
vogue fut grande, grâce à la science de compo- 
sition des dessinateurs et à la vivacité des cou- 
leurs. En i83o, la production des tissus en nou- 
veauté pour robes, notamment le guingamp, 
détermine un nouvel essor; l'accroissement ne 
subit un temps d'arrêt que vers i85i, quand 
l'élévation du prix des cotons fdés fit élever à un 
tel point la valeur que les débouchés se virent 
fermés, ceux des colonies surtout. 

Alors les fabricants songèrent à modifier leur 
industrie en mélangeant la soie et la laine au 
coton pour obtenir des articles nouveaux; ce 
changement dans la fabrication fut radical ; de 
grandes usines s'élevèrent pour la fdature, la 
teinture et le tissage qui eut lieu en ateliers. Le 
métier Jacquard fut adopté et permit de tisser 
les étoffes d'ameublement en soie et en laine. 
En même temps les fabriques restées fidèles au 
tissage à bras cessaient de faire dévider à la 
campagne par la famille du tisserand et livraient 
à celui-ci les fils tout préparés. 

Le tissage à bras, qui fut la marque distinctive 



/[04 HAUTE-ALSACE 

de la tabrication de Sainte-Marie et de Ribeau- 
villé, son annexe, a donc bien perdu de son 
importance ; il subsiste pour certains articles ; 
les métiers sont assez nombreux encore pour 
qu'on en trouve dans toute la montaçjne entre le 
Giessen et la Lièpvrette, entre laLièpvrette et le 
Strengbacli et jusque dans le val d'Orbey. Quand 
Louis Reybaud publiait en i863 son étude sur le 
réqime des manufactures, le rayon avait loooo 
métiers et loooo à iBooo ouvriers; avant la 
guerre on comptait 12 000 métiers. Ces chifïres 
semblent précis ; je les emprunte à la publication 
« La Terre d'Empire d'Alsace-Lorraine » (^Das 
Reichskuid Elsass-Lothrîngen), œuvre collective 
d'auteurs alsaciens et du bureau de statistique du 
ministère. En 1877, ^^ nombre des métiers n'était 
plus que de loooo; aujourd'hui, d'après le même 
ouvrage, il serait de 2 553 — pour les métiers 
à bras naturellement, aucune comparaison ne 
pouvant être faite avec les métiers mécaniques 
— vingt-deux maisons se partagent le travail. 

Les tissus de pure laine ont pris une part 
prépondérante ; ce sont surtout les articles pour 
robes et confections de dames : carreaux, genre 
écossais, rayures, etc. Sainte-Marie-aux-Mines 
est devenue comme le Roubaix de l'Alsace. 

On peut juger de la proportion des métiers 



SAINTE->[ARIE-AUX-MINES ET SA VALLEE l\00 

mécaniques et à bras par ces chiffres : la grande 
maison Blech, qui continue l'établissement Re- 
ber, occupe i8o métiers mécaniques, 22,0 à bras, 
avec 700 ouvriers ; elle eut i 800 travailleurs. 
Le tissage Kœnig a 600 ouvriers et l^oo métiers 
en Basse-Alsace, 800 ouvriers en Haute-Alsace. 
Quant aux fabricants moins importants, ils font 
surtout travailler à bras à Taide de matières pre- 
mières fdées et teintes dans le rayon, Sainte- 
Marie ayant d'excellents ateliers de blanchiment, 
teintures et apprêts. Cette partie de la fabrique 
est importante; on s'en rend compte par ce fait 
que le Bottin donne neuf représentants pour la 
vente des couleurs d'aniline; la même publica- 
tion indique, à Sainte-Marie seulement, quatorze 
tissages. 

Sainte-Marie n'a cependant pas l'aspect que 
l'on supposerait ; les grandes constructions pour 
manufactures sont rares, les cheminées d'usine 
n'y pointent pas trop, il n'y a pas de rideau de 
fumée, et cependant, par l'allure générale, la 
grande rue, qui est presque la seule, rappelle 
bien des quartiers de Roubaix et de Tourcoing 
et encore Fourmies, avec plus de pittoresque 
toutefois ; une maison, ancien hôtel de ville, a 
gardé des tourelles et un pignon à crémaillères ; 
les montagnes, d'ailleurs aperçues de tous les 



4o6 HAUTE-ALSACE 

carrefours, font un beau cadre : le Brézouard au 
sud, le massif du Glimont au nord, le Château 
de Faîte vers la nouvelle frontière de France, 
sont de superbe allure. 

Aussi Sainte-Marie-aux-Mines reçoit-il de 
nombreux touristes ; nous étions plusieurs ce 
matin à la table copieusement et remarquable- 
ment servie de THôtel du Commerce, où les 
hôtes sont si accueillants. Un réseau d'excel- 
lentes routes dans le département des Vosges et 
les anciens départements du Haut-Rhin et du 
Bas-Rhin conduit à travers de belles régions ; 
la course la plus facile et la plus courte est vers 
la frontière, au col de Sainte-Marie, où Ton 
accède en moins d'une heure. Le Château de 
Faîte, sommet jadis fortifié dominant le col, offre 
un splendide panorama jusqu'au Donon et au 
Hohneck. 

Entre toutes ces routes nous avons choisi celle 
de Ribeauvillé, dont le tracé en multiples lacets 
nous fait prévoir une promenade intéressante. 
Nous évitons ses premiers détours, les plus 
amples, par un raide chemin qui a le tort de 
ne pas faire traverser Ferdrupt, jadis principale 
résidence des mineurs, mais il grimpe entre des 
prairies très vertes et montre dans toute sa 
grâce le cirque de petites montagnes aux formes 



SAINTE-MARIE-AUX-MINES ET SA VALLEE [\0'] 

heureuses, enfermant des vallons de prairies 
d'autant plus fraîches qu'elles sont encadrées de 
bois sombres. 

Le chemin retrouve la grande route à la lisière 
de la forêt, près d'une auberge-maison forestière, 
d'où l'on voit se dresser, très fières, les ruines 
de Frankenbourg et d'Ortenberg ; au delà quel- 
ques prés arrosés par un ruisselet remplissent 
un creux encadré de bois. La route pénètre sous 
les arbres au flanc du ravin profond, presque 
un abîme, qui va s'ouvrir à Saint-Biaise sur la 
vallée de la Lièpvrette. Bientôt on atteint le 
point culminant, un col dominé par le Tœnni- 
chel et appelé Haut-de-Bibeauvillé par les gens 
de Sainte-Marie, Haut-de-Sainte-Marie par les 
gens de Bibeauvillé. Brusquement on est en 
pleine gorge sombre, tandis que les horizons 
étaient si vastes sur le versant opposé. Les sinuo- 
sités de la route sont soudaines, le paysage pure- 
ment forestier est de toute beauté. De grands 
sapins qui feraient d'admirables mâts de navires 
s'élancent sur les pentes. Un ruisseau naît, le 
Strengbach ; son murmure cristallin est d'un 
charme magique ; dans cette solitude, sans cesse 
accru par d'invisibles fontaines, sa voix s'enfle 
à mesure qu'il grossit, mais reste toujours d'un 
charme indéfinissable. Parfois de beaux rochers 



4o8 HAUTE-ALSACE 

s'entassent sous la colonnade des sapins. La 
forêt vosgienne, si captivante toujours, est rare- 
ment plus belle. 

Une usine isolée annonce la vie ; plus loin se 
détache un cheinin de voitures; il conduit à 
Aubure, village assis au pied du Brézouard et 
appartenant comme La Poutroye à une souche 
romane. Aubure, grâce à son altitude de 800 
mètres — quelques maisons sont à 900 — qui 
en fait le village le plus élevé des Vosges, est 
devenu un séjour d'été très fréquenté, possé- 
dant de bons hôtels et une pension tenue par 
les diaconesses protestantes de Strasbourg. Un 
sanatorium pour les femmes tuberculeuses a 
été édifié au sud, près de la route conduisant à 
Fréland. Le voisinage du Brézouard, qui offre 
des horizons si étendus, facilite les excursions. 
Tout ce pays est fort alpestre; le plateau cou- 
vert de belles pelouses et de bouquets de bois, 
semé d'habitations nombreuses, a toute la grâce 
et le calme de la haute montagne. 

La population vit de l'élevage du bétail et de 
la préparation du fromage ; beaucoup de culti^ 
vateurs sont en même temps tisserands pour 
Sainte-Marie-aux-Mines. Gomme partout autour 
de Sainte-Marie, les grandes fermes écartées sont 
occupées par des anabaptistes qui ont tiré un 



SAINTE-MARIE-AUX-MINES ET SA VALLÉE 409 

admirable parti du sol. Ces relifjioniiaires, que 
d'autres appellent des Vaudois, frappent par la 
dignité de leur vie et le régime patriarcal de la 
famille. 

Au-dessous de Tembranchement d'Aubure, 
la route, toujours belle, perd sa pente et, jus- 
qu'à Ribeauvillé, prend une direction régulière. 
A peine quelques ondulations pour suivre le 
Strengbach qui occupe tout le fond de la vallée. 
Un joli sentier sous bois a été créé à l'usage des 
touristes sur la rive droite dominant le ruisseau, 
maintenant torrent, qui bondit, s'apaise en pe- 
tits biefs où jouent les truites, et, de nouveau, 
s'élance et écume. Il bondirait longtemps ainsi 
sans l'industrie qui le dompte, l'emploie à débi- 
ter le bois, à donner la vie aux filatures et aux 
tissages de Ribeauvillé. Avant ces dernières 
usines il reçoit par sa rive gauche un filet 
limpide portant le joli nom de Dusenbach, le 
ruisseau qui se tait. Le confluent est dans un 
site d'une grâce inattendue, de grands marron- 
niers ombragent le vallon, des pentes couvertes 
de taillis l'encadrent, un sentier s'élève sur un 
des flancs, parcouru par de nombreux pèlerins. 
Nous trouvons là un de ces chemins de schlittes 
encore existants dans les Vosges, schlitte tem- 
poraire d'ailleurs, faite de branches de sapins 



4 10 HAUTE-ALSACE 

posées à même le sol et dont les airjiiilles et les 
rameaux font une piste glissante où les bûche- 
rons font descendre leurs traîneaux chargés de 
bûches. Les schlittes disparaissent, les routes de 
montagne facilitant les transports; j'en ai bien 
peu rencontré au cours de mes excursions ('). 

Les pèlerins qui descendent sous les grands 
arbres viennent de la chapelle de Dusenbach, 
ou plutôt des chapelles, car il y en a trois, fai- 
sant cortège à une église plus considérable. Les 
premiers édifices étaient Tœuvre des seigneurs 
de Ribeaupierre qui les firent élever en revenant 
de la croisade ; l'autre fut aussi bâtie par un 
Ribeaupierre, en signe d'action de grâce pour 
avoir eu la vie sauve dans un saut formidable au 
fond d'un ravin, pendant la poursuite d'un cerf. 
Détruites par les Suédois, relevées, détruites de 
nouveau à la Révolution, elles ont été rétablies 
il y a une dizaine d'années ; insuffisantes pour 
recevoir tous les pèlerins, elles sont dominées 
maintenant par une haute église récemment 
inaugurée. 

Le « ruisseau qui se tait » apporte bien peu 
d'eau au Strengbach, cependant cette onde est 



I. Voyez au chapitre du volume Basse-Alsace la description 
d'une grande schlitte, entre le Champ-du-Feu et le val de Ville. 



SAINTE-MARIE-AUX-MINES ET SA VALLEE 4 1 I 

précieuse pour l'alimentation des fabriques par 
lesquelles s'annonce Ribeauvillé. Ces usines as- 
sises sur le roc, dominées par les raides parois 
de la montagne, souillent le flot, tout à l'heure si 
pur, et qui se polluera encore en longeant Ribeau- 
villé avant d'arroser les luxuriantes prairies éta- 
lées entre les deux parties du vignoble. 



INDEX ALPHABETIQUE 



DES NOMS DE LIEUX ET DES PIUNCIPALES CULTUilES ET INDUSTRIES 



Los noms de lieux qui ont une orthographe françiùse el une ortho- 
graphe allemande sont désignés d'abord par la lorme franc;aise ; le 
terme allemand est, à la suite, en caractères italiqjies. 

Ouand la l'orme allemande s'écarte de la forme rraiu;aise au point de 
ne pas pouvoir prendra place immédiatement dans le même ordre 
alidiabétique, le mot allemand se retrouve dans l'oidi'e imposé par l'al- 
phabet. Ainsi Slrussburg reste à côté de Strasbourg, mais GnbiojiL'r 
est à plusieurs lignes au-dessus de Guebwiller. 

Pour faciliter les recherches, les noms des départements français et 
des provinces d'Alsace-Lorraine sont désignés par des lettres nia- 
jus-idcs. 

Les noms de provinces, petits pays de l'ancienne France ou d'Alsace- 
Lorraine, régions naturelles et colonies sont en caractères gras. 

Les chifTres gras indiquent les parties élu volume plus spécialement 
consacrées à la description des si;e-; ou des cenlr^ s d'habitiition. 

Les industries, les cultures, les pass iges consacrés à des personnages 
célèbres sont désignés par des lettres italiques. 

Toutes les autres ind calions, noms de lieux, de montagnes, de pays 
étrangers sont en caractères ordinaires. 



Abbatacci (le général), l\l\. 
Abywald (monlagne), 27, 34- 
Airelles myrtilles, 372. 
Alfeld (lac d'j, 173, 174 â 

177/ 
Algérie, 36o. 
Allagoutlcë, 36 1. 
Allaine (rivière française), l\. 
Allemagne, 12. 
Allemand-Kombach (Deutsch- 

Rumbach), 3g2. 



Alpes, 3o, 02, 228, 238, 3 12, 

323, 338. 
AIspach, 345, 346, 347. 
Alt-Breisach (voir Brlsach). 
Altenberg (liôlel de 1'), 824, 

35i, 373. 
Altkirch, 11, 12, i3, 26, 3o, 38, 

142 à 150. 
All-Mûnst^rol (voir Montreux- 

Vieiix^. 
Alt-Pfirt (voir Vieuœ-Ferretle). 
Alt-Thann (voir Vieax-Thanii). 
Allweier (voir Aiibare)* 



4i4 



INDEX ALPHABETIQUE 



Amérique, 129, 
Amiens (Somme), 268. 
Ammerschwihr ÇAnimer- 

schioeier ou Mériville), 338, 

340, 342, 377. 
Andolsheim, 62, 279. 
Angreth (château d'), 223. 
Aniline, 4o5. 
Anthracite, 366. 
Apprêts, 200, 320. 
Argent{mmts d'), 398 à 401. 
Asile agricole de Cernay, 180, 

181. 
Aspach, i3. 
Aspach-le-Bas ÇNiederaspach), 

164. 
Aspach-le-Haut (Oberaspach), 

164. 
Au (région dite comté de 1'), 

65 à 67. 
Aubure (Altiveier), 348, 35o, 

4oS. 
Auc (voir Lauw). 
Augsbourg (Bavière), 89. 
Australie, 112. 

Authon (rivière de France), 282. 
Auvergne, 207, 379. 



Bade (grand-duché), 4o, 55, 228, 
241, 283, 284. 

BiXich\.é(Do/'fbdchlé)[raiSsca.u], 
i4, i5. 

Bserehkopf (Bdrenkop f) [mon- 
tagne], 168. 

Bœrenthîd (Bàrenthal), 196. 

Bagatelle, 276, 3o2. 

Bàle (Basel) [Suisse], 32, 42, 



44> 02, 53, 55, 62, ii3, 252, 

276, .390. 
Ballersdorf, 10, i5i. 
Ballon d'Alsace {Elsasser Bel- 

chen), 172, 173, 176. 
Ballon (lac du) [Belchensee] 

(voir Lacs). 
Ballon de Guebwiller (Gross 

Belchen) [montagne], 4> 20, 

i5i, i83, 196, 197, 200, 2i5, 

227 à 232, 235, 236, 3ii, 

323, 326, 333, 372. 
Ballon (Petit) [Kahlewasen] 

(voir Petit Ballon). 
Ballon de Servance (montagne), 

20, 228. 
Bannbergkopf (montagne), 200.' 
Banzenheim, 67. 
Baroche (La) [Zell], 3ii, 329, 

337, 339, 35o, 358, 359, 36o, 

36i. 
Baronsweiler (voir Bellenia- 

ffny). 
Bartholdi (le sculpteur), 272, 

274. 
Bas-Hagcnthal {^Nieder-Hagen- 

thaï), 38. 
Basse-Alsace, 292 à 295, 

328, 375, 376, 390, 4o5. 
Basses -Vosges (voir Petites 

Vosges). 
Béarn, 822. 
Beaune (Gôte-d'Or), 243. 
Beaupuy (le général de), 285. 
Beauregard, 354. 
Beblenheim (Bebelnheim), 297, 

377. 
Béchine ou Béhine (rivière), 

348, 35o, 362. 



INDEX ALPHABETIQUE 



4l5 



Behine (rivière) [voir Béchine]. 
Belchen (Gro.ss) [voir Ballon 

de Guebiviller]. 
BELFORT (territoire de), 4, 20. 
Belfort (rille), l\, 12, 89, 80, 

112, ii5, 3o6. 
Bellemagny ( Baronsweiler ) , 

12. 
Bennwihr (Bennweier), 877. 
Bergen (ruisseau de), 887. 
Bergheim, 386, 887, 889. 
Bergholtz (Berffhols), 216, 23S. 
Berqho\tz-Zel\(BerffhoU-Zell), 

255. 
Bermont, 354. 

Berzevoir (voir Brésonar'd). 
Bettendorf, 11 3. 
Beurnevésin (Suisse), 21. 
Biantche Mats {lac Blanc), 368. 
Biederthal, 36. 
Biesheim, 286. 
Bigorre, 290. 
Birschberg (voir Brézouard). 
Birsig (rivière suisse), 82, 85. 
Bischwihr {Bischweier), 289. 
Bismarck (puits de), 191. 
Bitscliwiller ( Bitschweiler ) , 

i84, 192, 194 à 196. 
Blanc (voir Lacs). 
Blanchiment de tiasus, 108, 

109. 
Blanc-Rupt (torrent), 354, 857. 
Blind (rivière), 287, 289, 290, 

294, 295. 
Blotzbeim, 47, 65. 
Blumenthal (voir Florival). 
Blumlisalp (montagne suisse), 

826. 
Bollenberg (colline), 25i. 



Bollwiller (Bolliveiler), 20Q, 

236, 260. 
Bonfol (Suisse), 21. 
Bonhomme (Le) [Diedolsheini], 

85o, 35i, 362 à 364, 365. 
Bonhomme (col du), 865, 867. 
Bordelais, 216. 
Bouchain (Nord), 43. 
Bourbach (Barbach) [ruisseau], 

167. 
Bourbach-le-Bas ( Niederbur - 

bach), 167. 
Bourbeuse (ri^àère française), 4. 
Bourg-Libre (voir Saint-Louis). 
Bourgogne, 80. 
Bourre de soie (voir Schappe). 
Bouxwiller (Buchsweiler), 82, 

i56. 
Bramont (col de), 196, 2o5. 
Brand (cru, vignoble), 3o5, 

876, 38i. 
Brasserie, 122, i65. 
Breitenbach, 826, 882. 
Bresse (La) [Vosges], 2o5, 206. 
Bressoir (voir Brézouard). 
Brézouard, Bressoir, Berzevoir 

ou Brézouars {Birschberg), 

228, 811, 847, 351, 352, 

359, 862, 895, 4o6, 408. 
Briançon (Hautes-Alpes), 828. 
Brisach (détruit) ou Saint-Louis, 

284, 285. 
Brisach ou Vieux-Brisach {Alt- 

Breisach) [Bade], 262, 282, 

283, 284, 286, 289. 
Brisqau (pays de) [Bade], 263, 

285. 
Bruat (l'amiral), 272. 
Bruderhaus, 224. 



llli) 



INDEX ALPHABETIOUE 



Brunslatt^ 77, iBg. 

Biichsweiler (voir Boaxwiller). 

Bucnos-Ayres (République Ar- 
gentine), 112. 

Buhl (Bdfil), 110, 22^, 22O, 
233, 234, 235. 

Burbacli (vallée de), igi. 

Burg {Bourg) [Suisse], 'M). 

Burgcrwald (bois), 157. 

Bussang (col de), 2o3, 207, Si/j. 



Caisse agricole, i53. 

Canal de décharge (Mulhouse), 

73. 
Canal Vauban, 22g, 208, 2O1, 

26'J, 290. 
Canardière de Guémar (Enten- 

fang), 290, 296. 
Carlsruhe (Wurtemberg), 42. 
Carrières, 196, 243. 
Carspach, i3, 14, 149. 
Céramique, 7, 11, 12, 147, 

148. 
Cernay (Sennheini), 91, no, 

ii4, 149, x04, 178 à 181, 

182, i83, i85, 208. 
Chalampé, 266. 
Chalemont, Charlcmont ou Chal- 

mont (montagne), 392. 
Chàlons- sur -Marne (Marne), 

i49- 
Champagne d'Alsace, 38G. 
Champ du IMensonge (le), iG3, 

341. 
Champ-du-Fcu (montagne), 35 1. 
Champs - Sin.on ( montagne ), 

358. 



Chapelle (la), 35g. 

Charbonniers (col des), 173. 

Charente (fleuve de France), 54. 

Chàteau-de-Faite ( montagne ) , 
4o3. 

Chàteui-Hans (rocher), 368. 

Chà'eau-du-Lac ( Seekanzel) 
[rocher], 368. 

Chaume-Thiriel, 367. 

( Ihavannes - les - Grandes (Bel- 
fort), 6. 

Chêae de Voltaire, 33o. 

Chérin (le général), 44- 

Chcvremont (batterie de) [Bel- 
forl], 4. 

Cités oiivrirres de Mulhouse, 
131 à 141. 

Climont (montagne), 4o6. 

Colilenz (Prusse), 53, Bg. 

Colmar, 100, io3, 242, 243, 258, 
260, 263, 268 à 278, 282, 
298, 3o2, ?o6, 307, 3i2, 33i, 
335, 345, 376, 385. 

Colinar (canal de), 286, 290. 

Colmar (forêt de) [voir Cal- 
mar]. 

(Pologne (Prusse), 53, 59. 

Constraction mécanique, 89, 
114 à 117, 191. 

Cornouailles (pays de Bre- 
tagne), 186. 

Côte-d'Or, 2^9, 243, 375. 

Coton (industrie du), i4, 90 à 
91, 148, 149. 153, 155, 
i65, 167, 188, 196, 201 à 
203, 2i3, 220 à 222, 233, 
252, 267, 3o2, 3i4, 3i5, 320, 
333, 345, 357, 36i,3G2, 385, 
396, 462. 



INDEX ALPHABETIQUE 



Gourtavon {Oltendorf), 3, 24, 

29. 
Gras (Montagne), 36 1. 
Greux-d' Argent, 354- 
Crimée (presqu'île de), 272. 
Gubzac (pont de) [Gironde], 

55. 
Cuivre (industrie du), 171, 

172. 
Guivre (n:iines de) [voir Mines]. 



Dabo {Doffsbiirff^ [Lorraine], 

241. 
Dagsbourg {Dagsburg') [tour] 

(voir Tagesbourff). 
Dagsburg (voir Dabo). 
Dammerkirch (voir Dannerna- 

rie). 
Dannemarie (^Dammerkirch), 

3, 7, 10 à 12, i48. 
Dantzig (le maréchal duc de) 

[voir Lefebure]. 
Daren (lac) [voir Lacs\. 
Dauphiné, 84, 267. 
Décapole d'Alsace, 342. 
Décapole forestière, 32 1. 
Delémont (Suisse), 32. 
Delille (l'abbé), 32. 
Délie (Belfort), 18, 27. 
Dessin industriel, 107, 108. 
Deutsch-Rumbach (voir l'A