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Full text of "Voyage en Icarie"

V,, 



T^^vT/f 



VOYAGE 



EN ICARIE 



CTINQIJIÈME ÉDITION. 



Parks.— Typ. FEUX Maxtests el C, lue des Deux Porics-St-Sauvcur, 18. 



VOYAGE 



EN 



ICARIE 



M. CABET. 



FRATERWTITÉ. 



■'oiis ijour chacun. 

SOI,ID.\niTÉ 

ÉGALITÉ— I.IBKRTÉ 

ÉLIGIBILITÉ 

V S I T É 

PAIX. 



A^IOLR 

J i; S T I C E 

SECOURS MUTUEL 

ASSURANCE UNIVERSELLE 



Chacun pour tous 

ÉDUCATION 

INTELLIGENCE— RAISON 

MORALITÉ 

ORDRE 






ORGANISATION DU TRAVAIL 

MACHINES AU PROFIT DE TOUS 

AUGMENTATION BE LA PRODUCTION 

RÉPARTITION ÉQUITABLE DES PRODUITS 

SUPPRESSION DE LA MISÈRE 

AMELIORATIONS CROISSANTES 

MARIAGE ET FAM I L L E 

PROGRES CONTINUEL 

A B O N D A N CE 

ARTS. 



UNION. 



Sprcmia'brroiv, 
^rauftillcr. 



A rliacun 
snlvant s(>s be>^oliiA. 



De rharuii 
suivant ses forces, i 



BONHEUR COMMUN. V ^ 




PARIS 

Al) BUREAU DU rOPULAIKE, RUE JE.VN-JACQtES-ROUSSKAU.U. 
Dans le» Drparluiucnls cl & l 'Édîingcr , clici les CuriL'5|>un(l.iut5 du ForvLAIM 

1848 



PREFACE 



Quand on considère les richesses dont la bienfaisante 
Natui'c a comblé le Genre humain, et V Intelligence ou la 
Raison dont elle l'a gnitifié pour lui servir d'instrument 
et de guide, il est impossible d'admettre que la destinée 
de l'honnuc soit d'être malheureux sur la Terre; et quand 
on considère (ju'il est essentiellement sociable, par consé- 
quent sympathique et alTectueux , il n'est pas plus pos- 
sible d'admettre qu'il soit naturellement méchant. 

Cependant, dans tous les temps et dans tous les pays, 
l'Histoire ne nous montre que troubles et désordres, vices 
ctcrini.es, guerres et révolutions, supplices et massacres 
catastroj)l!es et calamités. 

Mais si ces vices et ces malheurs ne sont pas l'effet de 
la volonté de la INature, il faut donc en chercher la cause 
ailleurs. 

Cette cause n'est-elle pas dans la mauvaise organisation 
de la Société? Et le vice radical de cette organisation n'esl- 
il pas ï Inégalité, qui lui sert de base? 

Aucune question n'est évidemment aussi digne d'exci- 
ter l'intérêt universel; car s'il était démontré que les 
souffrances de l'Humanité fussent un immuable arrêt du 
Destin, il faudrait n'y chercher de remède que dans la ré- 
signation et la patience; tandis que si, au contraire, le 
mal n'est (jue la consé(jucnce(runemauvaiseorganisation 
sociale, et spécialement de l'Inégalité, il ne faut pas per- 
dre un moment pour travailler à supprime!' ce mal en en 
supprimant la cause, en substituant \ Égalité à V Inégalité. 

A 



II PRÉFACE. 

Pour nous, plus nous étudions l'Histoire,. plus nous 
sommes profondément convaincu que Ylnégadté est la 
cause génératrice de la misère et do Topulencc, de tous 
les vices qui sortent de l'une et de l'autre, de la cupidité 
et de l'ambition, de la jalousie et de la liame, des dis- 
cordes et des guerres de tous genres, en un mot de tout 
le mal dont sont accablés les individus et les Nations. 

Et notre conviction devient inébranlable quand nous 
voyons presque tous les Philosophes et tous les Sages 
proclamer VKgalité; quand nous voyons Jésus-Christ, 
auteur d'une immense PiéCorme, fondateur d'une lleligion 
nouvelle, adoré comme un Dieu, proclamer la Fra/cnn7é 
pour délivrer le Genre humain; quand nous voyons tous 
les Pères de l'Église, tous les Chrétiens des premiers 
siècles , la Piéforme et ses innombrables partisans , la 
Philosophie du xviii*^ siècle, la Piévolution américaine, la 
Jîé'solution française, le Progrès universel, proclamer 
VÈgalilé et la FraternUé des hommes et des Peuples. 

La doctrine de VÉgalité et de la Fraternité ou de la 
Démocratie est donc aujourd'hui la conquête intellec- 
tuelle de l'Humanité ; la réalisation de cette doctrine est 
le but de tous les efforts , de toutes les luttes, de tous les 
combats sur la Terre. 

Mais quand on s'enfonce sérieusement et ardemment 
dans la question de savoir comment la Société pourrait 
être organisée en Démocratie, c'est-à-dire sur les bases de 
l'Kgalité et de la Fraternité, on arrive à reconnaître que 
celte organisation exige et entraîne nécessairement la 
Coinrnvnauté des Mens. 

Et nous nous hâtons d'ajouter que cette Communauté 
était également proclamée par Jésus-Christ, par tous ses 
Apôtres et ses disciples, par tous les Pèi'es de TEglise 
et tous les Chrétiens des premiers siècles, par la Iléfoime 



PRÉFACE. m 

et ses sectateurs, par les Philosophes qui sont la lumière 
et riioniieiir de l'Espèce humaine. 

Tous, et Jésus-Christ en tête, reconnaissent et pro- 
clament que la Commummlé, basée sur l'éducation et sur 
Tintérèt public ou connnun, constituant une assurance 
générale et mutuelle contre tous les accidents et tous les 
malheurs , garantissant à chacun la nourriture, le vête- 
ment, le logement, la laculté de se marier et d'élever une 
famille, à la seule condition d'un travail modéré, est le 
seul système d'organisation sociale (jui puisse réaliser 
l'Egalité et la Fraternité , prévenir la cui)idité et l'am- 
bition, supprimer les rivalités et l'antagonisme, détruire 
les jalousies et les haines , rendre le vice et le crime 
pies(|ue impossibles , assurer la concorde et la paix , 
donner entin le bonheur à l'Humanité régénérée. 

Mais depuis long-temps les adversaires intéressés et 
aveugles de la Communauté, tout en reconnaissant les 
prodiges qu'elle enfanterait , sont parvenus à établii- ce 
préjugé — qu'elle est impossible, que ce n'est qu'un beau 
rêve, une magnifique chimère. 

. La Communauté est-elle ou n'est-elle pas réalisable et 
possible, voilà donc la question. 

L'étude approfondie de cette question nous a profon- 
dément convaincu que la Communauté pourra facilement 
se réaliser dès qu'un Peuple et son Gouvernement l'au- 
ront adoptée. Nous avons aussi la conviction que les pro- 
grès de l'industrie rendent la Connnunauté plus facile au- 
jourd'hui que jamais; que le développement actuel et sans 
borne de la puissance productrice au moyen de la vapeur 
, et des machines peut assurer Végalité d'abondance, et 
qu'aucun système social n'est plus favorable au perfec- 
tionnement des bcauœ-arts et à toutes les jouissances rai- 
sonnables de la civilisation. 



ly PRÉFACE. 

C'est pour rendre cette vérité palpable que nous avons 

rédigé le Voyage en Icario. 

Dans la P" Partie, nous racontons, nous décrivons, 
nous montrons une grande Nation organisée en Commu- 
nauté :nous\<\fi\\sons voir en action dans toutes ses situa- 
tionsdiverses;nousconduisonsnoslecteursdanssesviIIcs, 
ses campagnes, ses villages, ses fermes; sur ses routes, 
ses chemins de fer, ses canaux, ses rivières; dans ses di- 
ligences et ses omnibus; dans ses ateliers, ses écoles, ses 
hospices, sesmusées,sesmonumentspublics,sesthéàtres, 
ses jeux, ses lëtes, ses plaisirs, ses assemblées politiques; 
nous exposons l'organisation de la nourriture, du vêle- 
ment, du logement, de l'ameublement, du mariage, de la 
famille, de l'éducation, de la médecine, du travail, de l'in- 
dustrie, de l'agriculture, des beaux-arts, des colonies; 
nous racontons l'abondance etlarichesse,rélégance et la 
magnificence, l'ordre et l'union, la concorde et la frater- 
nité, la vertu et le bonheur, qui sont l'infaillible résultat 
de la Communauté, 

Du reste, la Communauté, commela Monarchie, comme 
la République, comme un Sénat, est susceptible d'une in- 
finité d'organisations différentes ; on peutToi-ganiseravec 
des villes ou sans villes, etc., etc. ; et nous n'avons pas la 
présomption de croire que nous ayons trouvé, du premier 
coup, lesystcme le plus parfait pour organiser une grande 
Communauté : nous n'avons voulu que présenter un 
EXEMPLE, pour faire concevoir la possibilité et l'utilité du 
système Communitairc. La carrière est ouverte : que 
d'autres présentent de meilleurs plans d'organisation, de 
meilleurs modèles ! Et d'ailleurs , la Nation saura bien 
rectifier et perfectionner, comme les Générations sui- 
vantes sauront bien modifier et perfectionner encore. 



PRÉFACE. V 

Quant aux détails de l'organisation, beaucoup sont ap- 
plicables à la simple Démocratie tout aussi bien qu'à la 
Coninumauté, et nousaimons à penserqu'ils peuvent, dès 
à présent, n'être pas sans quelque utilité. 

Nous avonssupposéquerorganisationpolitique d'Icarie 
était la République: mais nous prenons ce mot République 
danssonsenslepluslarge (/?es/)u^/ica, la chose publique), 
dans le sens que lui donnaient Platon, Bodin, Rousseau. 
qui appelaient République tout Etat ou toute Société 
gouvernée ou administrée dans Yintérct public , quelle 
que fût la fbrme du Gouvernement, simple ou multiple, 
héréditaire ou élective. Une Monarchie réellement re- 
présentative , démocratique , populaire , peut être mille 
fois préférable à une République aristocratique; et la 
Communauté n'est pas plus impossible avec un Monarque 
Constitutionnel qu'avec un Président Républicain 

Dans la II* Partie, nous indiquons comment la Commu- 
nauté peuts'é/a6/ir, commentune grande et vieille Nation 
peut se transformer en Communauté. Nous sommes sin- 
cèrement et intimement convaincu que cette transforma- 
tion ne peut s'opérer instantanément, par l'effet de la vio- 
lence et de la contrainte, et qu'elle ne peut être que suc- 
cessive , progressive , par l'effet de la persuasion , de la 
conviction, de l'opinion publique, de la volonté nationale. 
Nous exposons un Régime transitoire, qui n'est autre 
chose qu'une Démocratie adoptant le principe de la Com- 
munauté, appliquant immédiatement tout ce qui est sus- 
ceptible d'une application immédiate, préparant la réali- 
sation progressive du reste, façonnant une première 
Génération pourlaCommunauté, enrichissant lespauvres 
sans dépouiller les riches, respectant les droits acijuis et 
les habitudes delà Génération actuelle, mais supprimant 
san» retard la misère, assurant à tous du tiavail et l'exis- 



VI PRÉl'ACK, 

tcnoe, donnant c^ la masse le bonheur en travaillant. 

Dans cette IP Partie, nous discutons la théorie et la 
doclrinc de la Communauté, en réfutant toutes les objec- 
tions; nous présentonsle tableauliistoriquedes Pro_9m de 
In Démocratie, et nous passons en revue les opinions des 
plus célèbresPhilosophes sur rÉgalitc et la Communauté. 

La IIP Partie contient le Résumé des Principes du 
système Communitaire. 

Sous la forme d'un Roman, le Voyage en Icane est un 
véritable traité de morale, de philosophie, d'économie 
sociale et politique, fruit de longs travaux , d'immenses 
recherches et de constantes méditations. Pour le bien 
connaître, il ne suffit pas de le lire ; il faut le relire, le 
relire souvent et l'étudier. 

Nous ne pouvons sans doute nous flatter de n'a^ oir 
commis aucune erreur : mais notre conscience nous rend 
ce consolant témoignageque notre œuvreestrinspiration 
du plus pur et du plus ardent amour de l'Humanité. 

Abreuvé déjà de calomnies et d'outrages, nous avons 
besoin de courage pour braver la haine des partis, peut- 
être la persécution : mais de nobles et glorieux exemples 
nous ont appris que l'homme qu'enflamme et qu'entraîne 
son dé\ ouement au salut de ses frères doit tout sacrifier 
a ses convictions; et quel que puisseêtrele sacrilice, nous 
sommes prêt à l'accepter pour rendre, partout et tou- 
jours, un solennel hommage à l'excellence et aux bienfaits 
delà doctrine delà Communauté. 

Gabi:t. 



SOMMAIRE. 



PREMIÈRE PARTIE. 

VOYAGE. — UJÊCIT. — UESCRIPTIOK. 



CREFACE. . . . 
CilAPITKES I. 

II. 

III. 

IV. 

V 



VI. 
VII. 
VIII. 
IX.. 

X et XI. 

XII. 

XIII. 

XIV. 

XV. 

XVI. 

XVII, XVIII 

XX. 

XXI. 

XXII. 

XXIII. 

XXIV. 

x\v. 

XXVI. 
XWII. - 
XWIII. - 
XXIX. 

XXX. 
XXXI. 



XXXII. 
XXXllI. 

XWU'. 
XWV. 
XXXVI. 



— But (lu voyage, départ 1 

— Arrivée en Icarie 4 

— Arrivée à Icara 11 

— Description d Icara 18 

— Coup d œil siirl organisation sociale et poli- 
tique, et sur l'iiistoire d'Icarie 30 

— Description d'icara (suite du cliap. IV) .... 40 

— ^ourriturc 51 

— Vêlement 56 

— Logement. — Ameublement 03 

— Éducation 73, 87 

— Travail. — Industrie 98 

— Santé. — IMedccins.— Hospices 109 

— Écrivains. — Savants. —Avocats. — Juges, . 123 

— Ateliers de fenniies. — Romans. — Mariage. . 135 

— Dinaïsc ne veut pas se marier. — Désespoir de 
Valmor 143 

ET XIX. — Agriculture. - Commerce. 145, 153etlG2 

- Religion , 165 

- Guénson de Valmor. - Anxiété de Milord.. . 175 

- Keprésinlution nationale 17G 

- Pairie icariennc. — HepréscnUition provin- 
ciale. — Pantliéon 189 

- Assemblées populaires 192 

- Journaux 197 

- Exécutoire 198 

- Mariage. — lîal. — Danse 202 

- Promenade à cheval 2UC 

- Milord aime Hinaïse. — Histoire de I.ixdux 
et Clordmide;— d'Icar 2<")7 

- Tl'.oàtres 219 

- Drame historique. — Conspiration des Pou- 

dres. — Jugement et condamnalion d'un 

Innocent 226 

- Jalousie et Fojie. — Raison et Dévouement. . . 211 

- Preliulc aux lëtes de l'anniversaire. — ^ais- 

sance scolaire, ouvrière, ci\iiiue 251 

- Anniversaire de la dévolution 254 

- Fêles, jeux, plaisirs, luxe 2^7 

- Colonies .... 273 



Vm SOMMAIKE. 

Chapitres XXXVII. — RcliRion (suite duCliap. XX) 275 

XXXVIII. — France et Ansli'terre. . , 288 

XXXIX. — Mariage de Milord décidé 292 

XL. — Dos FemiTK'S 29rj 

XIJ. — Relations étrangères. — Projet d'association. 299 

XLII. — rreniièrc délii)ération sur ce projet. — Cours 

U histoire d'icarie 302 



DEUXIEME PARTIE. 

ÉTABLISSEMENT DE I.A COMMUNAUTÉ. — REGIME TRANSITOIRE. 
DISCUSSION.— OBJECTIONS.-- RÉFUTATION DES OBJECTIONS. — UISTOIRE. 
— OPINIONS DES PHILOSOPHES. 

1. — Histoire d'Icarie 305 

JI. — Vices de l'ancienne organisation sociale. . . . 308 

m. — Vices de l'ancienne organisation politique. . . 322 

IV. — Révolution de 17b2. — Établissement de la 

Communauté 336 

V. — Élections; Constitution; Jugement; Guerre 

et Paix 3iS 

VI. ~ Régime transitoire 357 

VII. — Objeclions contre l'Égalité et la Communauté. 371 

VIII. — Réponse 383 

IX et X. — Tableau historique des progrès de la Démo- 
cratie et de l'Égalité 407 et 435 

XI. — Progrès de l'Industrie 464 

XII et XIII— Opinions des Philosophes sur l'Égalité et la 

Communauté 470 et 499 

XIV. — Avenir de l'Humanité 528 

XV. — Deuxième discussion entre les étrangers, et 

résolution de travailler à préparer la Com- 
munauté 53.3 

XVI. — Croisade icaricnnc pour établir la Commu- 

nauté Cyil 

XVII. — Bonheur de Milord 544 

XVIII. — M.iriage ; Noces ib. 

XIX. — Catastrophe 5i5 



TROISIÈME PARTIE. 

RÉSUMÉ DE LA DOCTRINE OU DES PRINCIPES DE LA COMMUNACTl. 

CnXPiTRU UNIQUE. — Explications do l'Aulcur. — Doctrine Com- 

nuuiitairc 547 , 

FIN DU SOMMAIRE, 1 



VOYAGE 

EN ICARIE. 



PREMIERE PARTIE. 

VOYAGE. — RÉCIT. — DESCRIPTION'. 



CHAPITRE PREMIER. 

But du voyage. — Départ. 

Le leclour me pardonnera, j'espère, si je crois devoir lui donner 
d'abord deux mots d'explication sur les circonstances qui m'amè- 
nent à publier le récit d'un voyage fait par un autre. 

J'avais connu lord W. Carisdall à Paris, chez le général Lafayetto; 
et l'on comprendrait le plaisir que je dus éprouver en le retrouvant 
à Londres en 1834, si je pouvais, sans blesser sa modestie, parler 
des qualités de son esprit et de son cœur. Je pourrais dire, sans 
le contrarier, qu'il est un des plus riches seigneurs des trois royau- 
mes et l'un des plus beaux hommes que j'aie vus, avec la physio- 
nomie la plus agréable que je connaisse, parce qu'il ne lire aucune 
gloire de ces faveurs du hasard ; mais je ne parlerai pas de l'éten- 
due de ses connaissances, ni de la noblesse de son caractère, ni 
de l'aniabilité de ses manières; je dirai seulement que, privé de ses 
père et mère dès son enfance, il avait passé toute sa jeunesse à 
voyager, et que sa passion était l'étude, non de chose^s frivolei, 
mais de toutes celles qui peuvent intéresser l'Humanité. 

11 répétait souvent, avec douleur, qu'il avait trouvé l'homme 
malheureux partout sur la Terre, même dans les lieux où la Nature 
semble avoir tout réuni pour sa félicité ; il se plaignait des vices 
de l'organisation sociale en Angleterre comme ailleurs ; et cepon- 

i 



2 BUT DU VOYAGE. 

dant il croyait qu'une Monarchie aristocratique, comme celle de son 
pays, était encore la forme de Gouvernement et de Société la plus 
convenable à TEspccc humaine. 

Un jour qu'il vint m'annoncer son projet de mariage avec viiss 
Jlenrict , l'une des plus riches et des plus belles héritières d'An- 
gleterre , il aperçut sur ma table un volume dont la reliure était 
aussi singulière que belle, et dont m'avait fait présent un voyageur 
récemment arrivé d'/cane. 

— Quel est cet ouvrage? dit-il en le prenant pour l'examiner. 
Quel beau papier ! quelle magnifique impression! Quoi, c'est une 
grammaire l — Oui, une grammaire et un dictionnaire , lui répon- 
dis-je ; et réjouissez-vous! Vous vous plaignez souvent de l'obstacle 
qu'apportent au progrès des lumières la multiplicité et l'imperfoc- 
tion des langues : eh bien, voici une to^tte parfaitement rationnelle, 
régulière et simple, qui s'écrit comme elle se parle, et se prononce 
comme elle s'écrit ; dont les règles sont en très-petit nombre , et 
sans aucune exception ; dont tous les mots, régulièrement compo- 
sés d'un petit nombre de racines seulement , ont une signification 
parfaitement définie , dont la grammaire et le dictionnaire sont 
tellement simples qu'ils sont contenus dans ce mJnce volume , et 
dont l'étude est si facile qu'un homme quelconque peut l'appren- 
dre en quatre ou cinq mois. 

— Vraiment! ce serait donc enfin ma langue universelle si désiréel 
— Oui, je n'en doute pas, chaque Peuple l'adoptera tôt ou tard, en 
remplacement de la sienne ou conjointement avec celle-ci, et cette 
langue d'Icarie sera quelque jour la langue de toute la Terre. 

— Mais quel est donc ce pays, Ylcarie? Je n'en ai jamais ouï 
parler. — Je le crois bien : c'est un pays inconnu jusqu'à présent, 
et qui vient d'être découvert tout récemment; c'est une espèce de 
Nouveau Monde. 

— Et que vous en a dit votre ami? — IIo! mon ami n'en parle 
que comme un homme que l'enthousiasme a rendu fou. S'il fallait 
l'en croire, ce serait un pays aussi peuplé que la France et l'An- 
gleterre ensemble, quoiqu'à peine aussi grand que l'une d'elles. A 
l'entendre, c'est un pays de merveilles et de prodiges : les routes, 
les fleuves, les canaux, y sont magnifiques, les campagnes ravissan- 
tes, les jardins enchanteurs, les habitations délicieuses, les villages 
charmants et les villes superbes, avec des monuments qui rap[)cl- 
lent ceux de Rome et d'Athènes, d'Egypte et de Babylone, de 
J'Inde et de la Chine. A l'en croire, son industrie surpasse celle de 
l'Angleterre., et ses arts sont supérieurs à ceux de la France ; nulle 



DÉPART. 3 

part on ne voit autant d'immenses machines ; on y voyage en bal 
ion ; et les fôles aériennes qui s'y donnent el'faceiil la inagnilicence 
des iVtes terrestres les plus brillantes. Arbres, fruits, ileurs, ani- 
maux de toute espèce , tout y est admirable ; les enfants y sont 
tous charmants , les hommes vigoureux et beaux, les femmes en- 
chanteresses et divines. Suivant lui, toutes les institutions sociales 
et politiques y sont marquées au coin de la raison , de la justice et 
de la sagesse. Les crimes y sont inconnus : tout le monde y vit 
dans la paix , les plaisirs , la joie et le bonheur. En un mot , Tlcarie 
est véritablement une seconde Terre promise, un Edcn , un Elysée, 
un nouveau Paradis terrestre... 

— Ou bien votre ami est un véritable visionnaire , reprit milord. 

— C'est possible, et j'en ai peur: cependant il a la réputation 
d'un philosophe et d'un sage. D'ailleurs, celte grammaire, celte 
perfection dans la reliure, le papier et l'impression, cette lanijue 
icarienne surtout, ne sont-elles pas un premier prodige qui peut 
en annoncer d'autres? 

— C'est vrai !... cette langue me confond et me transporte. Pou- 
vez-vous me confier la grammaire pour quelques jours? — Cer- 
tainement , vous pouvez l'emporter. 

Et il me quitta d'un air aussi rêveur qu'empressé. 

J'allai le voir quelques jours après. 

— Hé bien 1 me dit-il en me voyant, ôtes-vous du voyage? Moi 
je pars 1 — Et où allez-vous ? 

— Quoi , vous ne devinez pas ? En Icarie. — En Icarie ! Vous riez ! 

— Non vraiment ! Quatre mois pour aller , quatre pour par- 
courir le pays , quatre pour revenir, et dans un an je viens vous 
raconter ce que j'ai vu... — Mais votre mariage?... 

— Elle n'a pas quinze ans, et moi j'en ai à peine vingt-deux ; 
elle n'a pas encore fait son entrée dans le monde, et moi je n'ai 
pas terminé mon instruction ; nous ne nous sommes jamais vus ; 
l'absence et ce portrait que j'emporte, me feront désirer davantage 
l'original... Et puis, je grille d'envie de visiter Icarie... Vous vous 
moquerez de moi... mais j'en ai la lièvre !... Je veux voir une So- 
ciété parfaite , un Peuple complètement heureux... Et dans un an 
je reviens épouser. — Je suis bien fâché que mon ami soit reparti 
pour la France ! Mais je lui écrirai pour lui demander les détails 
de son voyage, ahn qu'ils puissent vous guider dans le vôtre. 

— Pas du tout ! c'est inutile ; je vous remercie : je ne veux plus 
rien en apprendre ; je voudrais môme oublier tout ce que vous 
wavez dit ; je veux avoir tout le plaisir de la surprime. Mon passe- 



A ARRIVÉE EN ICARIE. 

port , 2 ou 3,000 guinées dans ma bourse, mon fidèle John , et votre 
grammaire icaricnne que je vous vole, voilà tout ce qu'il me faut. 
Sachant déjà sept autres langues, je ne suis pas embarrassé pour 
apprendre celle-ci pendant la route. — Et si j'entends quelqu'un 
vous traiter d'original, d'excentrique, de... 

— De fou , n'est-ce pas ? — Oui de fou ! 

— Hé bien! vous ferez chorus si vous voulez. Je m'en rirai, si. 
j'ai le plaisir de rencontrer un Peuple comme je voudrais voir le 
Genre humain. — Vous écrirez \m journal de votre voyage ? 

— Certainement oui I 

Il était de retour en juin dernier (1837), plus enthousiasmé d'I- 
carie que mon ami qu'il appelait visionnaire , mais malade , dévoré 
de chagrins , le cœur brisé , presque mourant. 

Je trouvai son journal (car il avait tenu parole) si intéressant, 
et ses aventures si touchantes , que je le pressai de le publier. 

Il y consentit : mais trop souffrant pour pouvoir s'en occuper 
lui-même, il m'abandonna son manuscrit, en me laissant maître 
d'y faire toutes les suppressions que je jugerais convenables , et en 
me priant môme de corriger les négligences de style que la préci- 
pitation avait multipliées. 

J'ai cru pouvoir supprimer, en effet , quelques détails , qui paraî- 
tront probablement plus tard : mais je me suis bien gardé de faire 
aucune autre correction , préférant laisser quelques fautes plutôt 
que de changer le récit original ; et c'est le jeune et noble voya- 
geur qui va raconter lui-même ses aventures et son voyage , ses 
plaisirs et ses douleurs. 



CHAPITRE II. 
Arrivée en Icarie. 

Je quittai Londres le 22 décembre 1835, et j'arrivai le 24 avril, 
avec le fidèle compagnon de mes voyages, mon bon John , au port 
de Camiris , sur la côte orientale du pays des Marvols, séparé d'/ca- 
rie par un bras de mer qu'on traverse en six heures. 

Je ne raconterai pas les mille accidents qui m'arrivèrent pendant 
la route : volé dans presque toutes les auberges ; presque empoi- 
sonné dans une autre ; persécuté par les gendarmes ou les autori- 
tés ; vexé et outragé par les douanes ; arrêté et emprisonné plusieurs 
jours pour avoir repoussé l'insoleoce d'un douanier ; menacé sou- 



ARRIVÉE EN ICARIE. 5 

vent d'ô're brisé avec la voiture sur d'épouvantables chemins; 
miraculeusement sauvé d'un précipice où nous jeta un misérable 
conducteur aveuglé par l'ivresse ; presque enseveli dans la neige, 
puis dans les sables ; trois fois attaqué par des brigands ; blessé 
entre deux voyageurs qui furent tués à mes côtés ; je n'en ressen- 
tais que mieux Tinexprimable bonheur d'apercevoir enfin le terme 
de mon voyage. 

J'étais d'autant pins heureux que, rencontrant là des Tcariens, 
j'acquis la certitude que je pouvais entendre et parler la langue 
icarienne, dont j'avais fait mon unique étude pendant toute la roule. 

Ma joie fut bien plus grande quand j'appris que les étrangers qui 
ne parlaient pas cette langue n'étaient point admis en Icarie , et 
qu'ils étaient obligés de s'arrêter plusieurs mois à Camiris pour 
rai)prendre. 

Je sus bientôt que les Marvols étaient les alliés des Icariens; 
que Camiris était presque une ville icarienne ; qu'un vaisseau ica- 
rien devait partir le lendemain pour Tyraina, en Icarie; qu'il fallait 
d'abord s'adresser au consul icarien, dont l'hôtel était tout prés du 
lieu d'embarquement ; et que ce fonctionnaire était constamment 
visible pour les étrangers. 

Je me rendis de suite au consulat, et je fus introduit à l'instant. 

Le consul me reçut avec une bonté qui me parut sans affecta- 
tion, et me fit asseoir à côté de lui. 

— Si votre but , me dit-il , est d'acheter quelque marcliandise , 
n'allez pas en Icarie ; car nous ne vendons rien ; si vous ne venez 
que pour en vendre, arrêtez-vous encore ; car wowi n'achetons rien; 
mais si vous n'avez qu'un but de curiosité, vous pouvez continuer ; 
votre voyage sera rempli de plaisir. • 

Ils ne vendent rien, ils n'achètent rien, répétais-je en moi-même 
avec étonnement ! 

Je lui expliquai le motif de mon voyage en lui remettant mon 
passe-port. 

— Vous êtes donc curieux de voir notre pays, milord? me dit-il 
après l'avoir lu. — Oui, je veux voir si vous êtes aussi parfaite- 
ment organisés et aussi heureux que je l'ai entendu dire ; je veux 
étudier et m'instruire. 

— Bien, très-bien ! mes concitoyens sont enchantés de recevoir 
les étrangers, et surtout les personnages inlluenls qui viennent ap- 
prendre ici les moyens d'être heureux, pour les reporter dans lour 
patrie. Vous pouvez parcourir et visiter toute i'icarie ; et partout, 



6 ARRIVÉE EN ICARIE. 

le Peuple icaricn, vous considérant comme son hôte et son ami, 
s'empressera de vous faire les honneurs de son pays. 

Je dois cependant, continua-l-il, dans rinlérél de mes concitoyens 
comme dans le vôtre, vous iiuliquer les conditions de votre admis- 
sion chez nous. 

Vous vous engagerez à vous conformer à nos lois et à nos usages, 
ainsi {pie vous les expliipic en détail le Guide de rétranger en 
Icarie, qu'on vous a remis dans votre hôtel; vous vous obligerez 
surtout à garder un respect inviolable pour nos filles et nos femmes. 

Si par hasard ces conditions ne vous conviennent pas, n'allez pas 
plus loin. 

Après ma déclaration que je me soumettais à toutes ces condi- 
tions, il me demanda combien de temps je me proposais de passer 
en Icarie ; et sur ma réponse que je voulais y passer quatre mois, 
il m'annonça que mon passe-port était prêt , et m'invita à verser 
dans la caisse deux cents guinées pour moi et autant pour mon com- 
pagnon, conformément au ta/- i/ des prix proportionnés à la durée 
du séjour. 

Toutes les politesses du consul ne m'empochèrent pas de trouver 
que deux cents guinées étaient énormément d'argent pour un pas- 
se-port ; et craignant que, si tous les prix étaient aussi exorbitants, 
ma bourse, toute bien garnie qu'elle était, ne fût insuffisante pour 
mes autres dépenses , je me hasardai à lui demander quelques 
renseignements à ce sujet. — Qu'aurai-je à payer pour mon pas- 
sage ? lui dis-je. — Rien, me répondit-il. 

— Combien me coûtera la voiture qui me conduira dans la ca- 
pitale? — Rien. 

— Comment, rien 1 — Non , rien ; les deux cents guinées que 
vous allez remettre sont le prix de toutes vos dépenses pendant 
quatre mois. Vous pouvez aller partout, et partout vous aurez les 
meilleures places dans les voitures publiques , sans avoir jamais 
rien à payer; partout vous trouverez un hôtd des Etrangers, où 
vous serez logé, nourri, blanchi, vêtu môme, sans avoir jamais et 
nulle pari rien à donner. Vous serez également admis graluilonient 
dans tous les établissements publics et dans tous les spectacles. En 
un mot, la Nation, qui reçoit vos deux cents guinées, se charge de 
vous tout fournir comme à l'un de ses citoyens. 

Et connue la vente, continua-t-il, est d'ailleurs inconnue parmi 
nous, et (pie par conséquent vous ne trouverez rien à acheter; 
comme l'usage de la monnaie est interdit aux individus, depuis 



ARRIVÉE EN ICARIE. «7 

que le bon Icar nous a délivrés de celte peste, vous allez déposer 
en même temps tout le reste de l'argent que vous pouvez avoir. 
• — Comment, tout le reste de mon argent I — Ne craignez rien ; ce 
dépôt vous sera rendu à la l'ronlière que vous choisirez pour partir. 

J'étais encore étonné de toutes ces nouveautés singulières, lorsque 
le lendemain, vers les six heures du matin, nous nous embarciuâ- 
mes sur un énorme et magnifique bateau à vapeur. 

Je vis avec plaisir qu'on entrait de plain-pied dans le bAliment, 
sans que les femmes fussent obligées de passer d'abord dans de 
petites barques qui leur causent plus d'effroi, leur font courir plus 
de danger, et môme leur font souvent plus de mal que tout le reste 
du voyage. 

Je fus émerveillé et ravi de trouver là un bateau à vapeur 
aussi beau que nos plus beaux bateaux anglais et même que les 
plus beaux bateaux américains ; quoique ses chambres ne fussent 
pas garnies d'acajou, mais d'un bois indigène imitant le plus beau 
marbre, il me parut plus élégant, et surtout plus commode et plus 
agréable pour les voyageurs. 

Un Pagilois, qui n'avait pas encore vu de bateaux à vapeur, ne 
pouvait cesser de se récrier sur la richesse et la beauté des deux 
salons où brillaient les tapis, les glaces, les dorures, les fleurs, 
une multitude de petits meubles charmants, même un piano et 
beaucoup d'autres instruments de musique. 11 allait et venait, mon- 
tait et descendait, et s'extasiait comme un fou quand il voyait lire, 
écrire, jouer, faire de la musique dans ce palais flottant, et sur- 
tout quand il regardait le bateau fendre majestueusement les 
ondes, sans rameurs, sans voiles, sans vent, sur une mer im- 
mobile. 

Pour moi, ce que j'admirais le plus, c'étaient toutes les disposi- 
tions prises pour préserver les voyageurs, non-seulement du froid 
et du chaud, du soleil et de la pluie, mais encore de tous les dan- 
gers, de toutes les incommodités du voyage. 

Indépendamment d'un long et large pont, parfaitement propre 
et plat, garni de sièges élégants, où chacun pouvait se promener 
ou s'asseoir, et jouir du magnifique spectacle de la mer, en res- 
pirant le frais sous une tente; indépendamment des deux superbes 
salons, où chacun pouvait se chauffer auprès d'un bon feu ; chacun 
avait sa cellule fermée, contenant un lit commode et tous les 
petits meubles qui peuvent être nécessaires. 

Le consul icarien avait poussé l'attention jusqu'à faire imprimer 
et distribuer à chaque voyageur, dans son hôtel, un (Juidc du 



8 ARRIVÉE EN ICARIE. 

voyageur en mer, indiquant ce que chacun devait faire, avant et 
pendant le voyage, suivant son sexe et son âge, pour prévenir ou 
diminuer le mal de mer. 

En parcourant ce petit livre, que sa jolie forme invitait à lire, 
je vis avec un plaisir exlrômc que le gouvernement d'Icarie avait 
ouvert un grand cotïcours parmi les médecins, et qu'il avait offert 
une magnifique récompense à celui qui indiquerait les moyens de 
préserver l'homme de cet horrible mal de mer. Je vis avec plus de 
plaisir encore qu'on était parvenu à le rendre presque insensible. 

Immédiatement après l'embarquement et avant le départ, le 
chef du bâtiment, appelé tégar (le soigneur), nous avait rassemblés 
et prévenus que nous ne devions avoir aucune inquiétude, parce 
que le na^^rc, les matelots et les ouvriers étaient excellents, et 
parce que toutes les précautions imaginables avaient été prises 
pour rendre impossible un naufrage, une explosion de la vapeur, 
un incendie, un accident quelconque. Je retrouvai toutes ces assu- 
rances dans mon petit Guide du voyageur en mer, et j'y lus avec 
plaisir que les capitaines, les pilotes et les matelots n'étaient admis 
qu'après des examens à la suite d'une excellente éducation pra- 
tique et théorique, et que le? ouvriers chargés de conduire la ma- 
chine à vapeur étaient égale nent des mécaniciens d'une instruc- 
tion, d'une expérience, d'une habileté et d'une sagesse éprouvées ; 
j'y lus encore avec satisfaction que toujours, avant le départ, le 
soigneur, homme très-habile lui-même, visite tout le bâtiment, 
surtout la machine, et qu'il rédige un procès-verbal détaillé, con- 
statant qu'aucun accident n'est possible. L'admiration que m'inspi- 
raient toute cette sollicitude et tous ces soins pour la sûreté des 
voyageurs s'accrut encore lorsque je sus que le gouvernement 
d'Icarie avait, comme pour le mal de mer, ouvert un grand con- 
cours et décerné une superbe récompense à celui qui présenterait 
le plan du bateau à vapeur le plus parfait sous tous les rapports. 
J'examinai alors avec plus d'attention et de plaisir deux statues en 
bronze que je n'avais fait qu'apercevoir, qui représentent les au- 
teurs des deux ouvrages couronnés dans les deux concours, avec 
les noms des auteurs des dix autres meilleurs ouvrages. 

Je compris parfaitement alors comment le bâtiment pouvait 
offrir tant de perfections aux voyageurs; et je le compris mieux 
encore quand je vis un énorme et superbe registre destiné à rece- 
voir les observations et les idées que chaque voyageur voulait y 
consigner pour le perfectionnement du navire. 

Vers les huit heures, lorsque nous avions parcouru le tiers de 



ARRIVÉE EN ICARIE. 9 

larontc, nous déjeunâmes tous ensemble dans le salon; et, quoi- 
que le déjeuner fût remarquable par l'élégance de tout ce qui 
couvrait la table , je ne pouvais m'occuper que du Pagiiois , qui ne 
pouvait concevoir Timmobilité des verres et des bouteilles , et dont 
les gestes et les exclamations amusaient beaucoup toute la com- 
pagnie. 

Peu après neuf heures, le vent se leva subitement du côté 
d'Icaric, et nous nous trouvâmes bientôt au milieu dimc violente 
tempête , qui me donna l'occasion d'admirer encore les soins qu'on 
avait des passagers. 

Tout était calculé pour éviter ce qui pouvait les effrayer; tous 
les objets étaient placés et lixés de manière que rien ne pouvait 
rouler ni produire du désordre et du bruit. 

Pendant que le capitaine et ses matelots s'occupaient uniquement 
à diriger le navire, le soigneur s'occupait à rassurer les pas- 
sagers. 

Il nous dit que son gouvernement s'intéressait mille fois plus 
aux personnes qu'aux marchandises; que le salut des voyageurs 
était le principal objet de sa sollicitude ; qu'il consacrait ses meil- 
leurs bâtiments au transport des individus; que les naufrages 
étaient presque impossibles avec des navires de cette espèce, et 
qu'on n'en avait pas vu depuis dix ans, quoiqu'on vît fréquem- 
ment des tempêtes bien autrement violentes. Aussi personne n'avait 
peur. 

Ne trouvant rien de plus beau qu'un orage sur mer, j'étais resté 
sur le pont, où je me plaisais à contempler les vagues, vertes ou 
blanches d'écume et mugissantes, qui s'avançaient sur nous conmic 
des montagnes prêtes à nous engloutir, et qui , passant par-dessous 
le bâtiment et le soulevant, semblaient tantôt nous descendre au 
f )nd des noirs abîmes sans nous laisser voir autre chose que des 
eaux , et tantôt nous élever au haut du ciel sans nous laisser voir 
autre chose que des nuages obscurs. 

Apercevant plusieurs gros bateaux qui paraissaient nous obser- 
ver, je demandai au capitaine si c'étaient des doit'iniers. — Des 
douaniers! répondit-il d'un air étonné. Depuis cinquante ans nous 
n'avons plus de douane: le bon IcAn a détruit cette caverne de 
voleurs, plus impitoyables que les pirates et les tempêtes. Ces 
bateaux que vous voyez sont des bateaux sanveurfi qui sortent 
pendant l'orage pour diriger ou secourir les autres bâtiments qui 
se trouveraient en danger. Les voilà qui s'éloignent parce que 
l'orage commence à passer. 



10 ARRIVÉE EN ICARIE. 

Peu après nous aperçûmes les côtes d'Icarie , puis la ville de 
Tyrama , dans le port de laquelle nous ne tardâmes pas à entrer. 

J'eus à peine le temps de remarquer la rive , les maisons et les 
vaisseaux. 

Notre bateau s'arrêta au pied d'une longue et large jetée en fer, 
susiiendue sur la mer comme le pont de Brighton, construite exprès 
pour faciliter le débarquement et pour servir de promenade. Un 
magnilique escalier, sur lequel nous entrâmes immédiatement de- 
puis le bateau, nous monta sur cette levée, au bout de laquelle 
une porte gigantesque , surmontée d'une statue colossale , présen- 
tait, en lettres énormes, cette inscription : Le Peuple icarien est 
frère de tous les autres Peuples. 

Le soigneur, qui nous avait prévenus de ce que nous aurions à 
faire en arrivant , nous conduisit tous à Vhôtel des Etrangers, situé 
tout près de la porte , sur remplacement de Tancienne douane, où 
noire bagage arriva presque aussitôt que nous sans que nous eus- 
sions ni à nous en occuper, ni rien a donner à personne. 

Des hommes, qui paraissaient des maîtres et non des domesti- 
ques , nous conduisirent avec une politesse bienveillante dans des 
ajjpartements séparés, tous semblables, aussi élégants que propres, 
et garnis de tout ce qui peut être nécessaire à des voyagcurà. 11 y 
avait même des bains dans l'hôtel. 

Chaque chambre contenait un avertissement encadré. Indiquant 
à l'étranger tout ce ([u'il avait le plus besoin de connaître, et lui an- 
nonçant qu'il trouverait dans une salle particulière les cartes , les 
plans, les hvres et les autres renseignements qu'il pouvait désirer. 

Peu après, on nous servit un repas excellent pendant lequel un 
vénérable magistrat vint nous saluer au nom du peuple icarien , et 
s'assit amicalement au milieu de nous pour nous parler de son 
pays et nous éclairer sur notre voyage. 

11 parut enchanté de voir un seigneur anglais en Icarie. 

— Puisque vous venez pour étudier notre pays, me dit-il après 
dîner, je vous conseille de vous rendre directement dans la capitale 
et de prendre la voiture qui part ce soir à cinq heures, parce que 
vous y trouverez pour compagnon de voyiige un jeune homme 
charmant , le fils d'un de mes amis , qui se fera un plaisir de vous 
servir de cicérone; et comme vous avez encore trois heures à 
attendre , si vous voulez jeter un ooup-d'œil sur notre ville , je vais 
vous donner un guide qui vous conduira. 

Je n'étais pas revenu de ma surprise , ot je n'avais pas Uni d'ex- 
primer à l'obligcajU magistral combien jYHais touché de ses pro- 



ARRIVÉE A ICARA. H 

cédés bienveillants , quand le guide se présenta ; et nous sortîmes 
pour parcourir précipitamment quelques quartiers de la ville. 

Tyrama me parut une ville neuve et régulière. 

Toutes les rues que j'ai parcourues sont droites, larges, parfai- 
tement propres, garnies de trottoirs ou plutôt de portiques à colon- 
nades. Toutes les maisons que j'ai vues sont charmantes, toutes à 
qualre étages, bordées de balustrades , avec des portes et des fe- 
nêtres élégantes, peintes de diverses couleurs vernissées. 

Tous les bâtiments d'une môme rue sont pareils, mais les rues 
sont différentes. Je me suis presque cru transporté dans les belles 
rues de Rivoli et Castiglione à Paris , ou dans le beau quartier de 
Regenl's Park à Londres, et môme je trouvais ce quartier de Ty- 
rama plus joli. 

Aussi, l'un de mes compagnons de voyage s'extasiait à chaque 
pas sur l'élégance des maisons , la beauté des rues , l'agrément 
des fontaines et des places, la magnificence des palais et des mo- 
numents. 

Les jardim surtout, qui servent en môme temps de promenades 
publiques , m'ont paru charmants ; et j'avoue que, pour le peu que 
j'avais pu voir, c'était la plus jolie de toutes les villes que je con- 
naissais : j'étais vraiment émerveillé de tout ce que j'apercevais 
dans ce pays d'Icarie. 

Notre guide nous ayant avertis qu'il était temps d'arrôler notre 
course , nous rentrâmes à travers les flots d'une population qui 
présentait toutes les apparences de la richesse et du bonheur ; et 
je gagnai la voiture, contrarié de ne pouvoir offrir aucun gage de 
ma reconnaissance aux personnes dont la politesse affectueuse 
m'avait charmé. 



CHAPITRE III. 
Arrivée à Icara. 

La vue de la voiture, appelée staramoJi (char voyageur), attelée 
de six chevaux, me lit un indicible plaisir, en me rappelant les 
beaux stages-coaches et les chevaux de ma chère patrie. Les cour- 
siers ressemblaient à nos plus beaux chevaux anglais, ardents et do- 
ciles à la fois, bien peignés et bien luisant? , à peine couverts d'un 
harnais élégant cl léger. La voiture , aussi jolie que celles d'An- 



42 ARRIVÉE A ICARÂ. 

gleterrc, aussi légère quoique plus grande parce qu'elle ne doit 
contenir rien autre chose que les voyageurs et leurs petites valises, 
me parut plus parfaite encore sous tous les rapports qui intéres- 
sent la sûreté des voyageurs : j'y voyais avec autant de plaisir 
qued'étonnement une infinité de petites précautions pour garantir 
contre le froid, surtout au\ pieds, et contre la fatigue et les 
accidents. 

Le jeune Icarien dont le magistrat m'avait parlé vint m'offrir 
gracieusement ses services, que j'acceptai volontiers, en le remer- 
ciant de son obligeance. 

— Le temps est beau , me dit-il , montons sur la banquette su- 
périeure, afin de mieux voir la campagne. 

Nous nous assîmes sur la banquette de devant, faisant face à la 
route; et les chevaux, conduits lentement dans la ville, s'élancè- 
rent ensuite au son du cor exécutant une fanfare guerrière. 

Je ne pouvais me lasser d'admirer la beauté, l'ardeur, les atti- 
tudes et les mouvements des superbes coursiers qui nous entraî- 
naient en volant , et qui nous laissaient à peine le temps de distin- 
guer la multitude d'objets qui se déroulaient successivement sous 
nos yeux. 

Quoique habitué à la belle culture et à la belle campaane d'An- 
gl€?terre , je ne pouvais m'empécher de pousser des cris d'admira- 
tion en voyant la perfection de la culture icarienne et la ravissante 
beauté de la campagne, cultivée jusqu'au plus petit coin de terre, 
couverte de moissons naissantes , de vignes , de prairies, d'arbres 
fleuris, de bosquets, de bois qui semblaient plantés pour le plaisir 
des yeux, de fermes et de villages, de montagnes et de coteaux, 
de bestiaux et de travailleurs. 

Je ne pouvais non plus me lasser d'admirer la route, aussi belle 
et plus belle que nos routes anglaises, plate et unie comme une 
allée, garnie de trottoirs pour les piétons, bordée d'arbres en fleurs, 
parsemée de fermes charmantes et de charmants villages, coupée à 
chaque pas par des ponts et des rivières ou des canaux, couverte 
de voitures et de chevaux courant dans tous les sens, et qui sem- 
blait une longue rue dans une ville sans fin , ou bien une longue 
et magnifique promenade au milieu d'un immense et maguiUque 
jardin. 

J'eus bientôt fait connaissance avec mon jeune cicérone, qui 
avait été transporté de joie quand il avait appris qui j'étais et quel 
était le but de mon voyage. 



ARRIVÉE A ICARA. 13 

— Vous paraissiez, me dit-il, examiner notre voiture avec bien 

de l'attention — J'admirais surtout, lui répondis-jc , avec quel 

soin tout est prévu et disposé pour la commodité des voyageurs. 

— Ah ! répliqua-t-il, c'est un principe gravé par notre bon Icar, 
dans notre éducation comme dans notre gouvernement, de reciicr- 
chcren toutTuyi^eet Vagréablc, mais de commencer toujours par 
le nécessaire. — Vous êtes donc un peuple d'hommes ! 

— Nous nous efforçons du moins de inérilcr ce titre. 

— Ayez la bonté, lui dis-je, de m'expliquer une difficulté qui 
me préoccupe. Votre consul m'a dit que l'usage de la monnaie 
vous était interdit: comment paierez-vous donc votre place sur 
cette voiture? — Je ne paierai pas, 

— 'Et les autres voyageurs? — Non plus. 

— Comment? — La voilure appartient à notre généreuse Sou- 
veraine. 

— Et les chevaux? — A notre puissante Souveraine. 

— Et toutes les voitures publiques et tous leurs chevaux ? — ■ 
A notre riche Souveraine. 

— Et voire Souveraine transporte gratuitement tous les citoyens? 
^ Oui. 

— Mais... — Je vous expliquerai cela tout-à-l'heure. 

Comme il disait ces mots, la voilure s'arrêta pour recevoir doux 
dames qui l'attendaient. A l'emprcssoment respectueux avec lequel 
chacun leur offrait sa place ouïes aidait à monter, on aurait dit 
que c'étaient des femmes de haut rang. ^'frl' 

— Vous connaissez ces dames? dis-je à mon compagnon. — Pas 
du tout, répondit-il : ce sont sans doute la femme et la fille d'un 
fermier du voisinage ; mais nous avons l'habitude de respecter et 
d'assister toutes nos concitoyennes comme si elles étaient nos 
vùres , nos femmes, nos sœurs ou nos filles. Cet usage vous cho- 
querait-il ? 

— Au contraire ! 

Et je disais vrai, car cette réponse, qui m'avait d'abord con- 
fondu, me transporta d'admiration pour un Peuple capable d'un 
pareil sentiment. 

A contour, Valmor (c'était son nom) me pressa de questions sur 
l'Angleterre, me répétant à chaque instant qu'il était enchanté de 
voir un milord venir exprès pour visiter son pays d'Icarie. 

Il m'apprit de son crté qu'il avait vingt-deux ans, qu'il éludi.iit 
pour être prêtre, qu'il habitait la capitale avec ses parents, et que 



U ARRIVÉE A ICARA. 

tous, au nombre de vingt-six, logeaient ensemble dans la môme 
maison, j'eus beaucoup do peine à savoir (tant il était modeste et 
réservé!) que son père était Tun des premiers magistrats, et que 
Corilla, sa sœur aînée , était Tune des plus belles filles du pays. 
Tout ce qu'il me dit de sa famille m'inspirait un vif désir de la 
comialtre. 

A l'entrée de la nuit, nous eûmes à traverser une chaîne de mon- 
tagnes assez élevées ; mais la lune, qui se trouvait pleine et ma- 
gnifique, nous permit de jouir d'une foule de vues pittoresques. 

Ce que j'admirais le plus, ce fut encore la rowie, toujours admira- 
blement tracée, presque toujours en pente insensible, et que nous 
parcourions constamment au grand galop, même dans les montées 
les plus roides, parce qu'alors doux, ou quatre, ou six chevaux 
vigoureux, ajoutés aux six premiers, semblaient aplanir toutes les 
dillicultés. 

Ce que j'admirais le plus encore, c'étaient les précautions prises 
partout pour rendre impossibles toutes les espèces d'accidents. 

Nous descendhnes ainsi une montagne assez escarpée , sur le 
bord d'un torrent mugissant et d'un effroyable précipice , et nous 
le descendîmes toujours au grand galop, parce que la route était 
bordée par un long parapet, et parce que la voiture était tellement 
enrayée que les chevaux n'avaient pas moins d'efforts à faire pour 
la descendre que pour la monter. 

Aussi Valmor ne manquait-il jamais de me faire remarquer avec 
quelle sollicitude sa bienfaisante Souveraine avait tout prévu pour 
la sûreté du voyageur, tandis que je me rappelais avec autant de 
douleur que d'effroi les innombrables accidents qui arrivent ailleurs 
par l'incurie des gouvernements. 

— Ces précautions, me dit-il avec une satisfaction visible , notre 
bonne Souveraine les prend partout, sur toutes les routes et sur 
toutes les rivières comme sur toutes les rues, parce que la sûreté 
des personnes est, à ses yeux, un objet de première nécessité. Par- 
tout elle fait détruire ou éloigner les précipices, ou bien fait exé- 
cuter tous les travaux nécessaires pour empêcher d'y tomber ; car 
elle trouverait absurde ou coupable de ne pas faire, partout où 
l'on peut craindre une chute, les ouvrages qui paraissent indispen- 
sables sur les ponts. 

Après avoir traversé beaucoup de villages et cinq ou six villes 
sans nous arrêter nulle part ( tant les chevaux étaient rapideniout 
dételés et attelés), et sans rencontrer jamais ni portes, ni barrières, 



ARRIVÉE A ICARA. 15 

ni visiteurs, nous nous arrêtâmes, pour souper, dans un hôlel des 
Voyageurs semblable à celui de Tyrama. 

— Comment avcz-vous payé votre souper? demandai-je à Val- 
mor. — Je ne l'ai pas payé, 

— L'hôtel apiiarlieiil donc à votre Souveraine, comme les voi- 
lures, les chevaux? — Oui. 

— C'est donc votre Souveraine qui nourrit et transporte ses su- 
jets?— Oui. 

— Mais... — Patience! je vous expliquerai tout ce qui vous 
étonne. 

Descendus dans la plaine, nous entrâmes sur un chemin garni 
d'ornicres artificielles, tantôt en fer et tantôt en pierres, dans les- 
quelles la voiture volait comme sur un chemin de fer. 

l'eu après, nous atteignîmes un grand chemin de fer sur lequel 
la vapeur nous emporta avec la rapidité du vent ou de l'éclair. 

Je fus peu surpris de voir ce chemin percé sous une montagne, 
puis suspendu sur une vallée, parce que j'en ai vu de pareils en 
Angleterre ; mais je fus bien étonné quand je vis le chemin étage 
connue un canal, et de puissantes 7Hac/!Ùies élevant et descendant 
les voitures comme les écluses élèvent et descendent les bateaux. 

— Avez-vous beaucoup de ces chemins de fer? dcmandai-je à 
Valmor. — Nous en avons douze grands qui traversent le pays 
dans toutes les directions, et une multitude de petits qui joignent 
les premiers. ^lais il parait qu'on vient de découvrir un agent plus 
puissant que la vapeur, produit par le sorub, matière plus abou- 
danU" que le charbon, qui va faire une révolution dans rindustric, 
et qui pormellra notamment de multiplier encore davantage les 
chemins de for. 

Nous avons d'ailleurs un grand nombre de canaux, sans compter 
que presque toutes nos i-icieres sont canalisées. Dans moins d'une 
heure, nous voyagerons sur l'un de nos plus beaux fleuves. 

Le jour pointait à peine quand nous arrivâmes à Garnira, sur 
une large rivière couverte de bateaux à vapeur, destinés, les uns 
au transport des voyageurs, et les autres au transport des mar- 
chandises. 

Le chemin de fer nous avait amenés jusque dans le bateau, en 
sorte que je n'avais pas eu le temps de voir la ville, qui, cepen- 
dant, conune toutes celles que nous avions traversées pendant la 
nuit, me parut aussi belle que Tyrama. 

A peine clioiis-nous hors de lu vue de la ville que nous eûmes un 



«6 ARRIVÉE A ICARA. 

magnifique spectacle, celui du soleil se levant devant nous, an 
milieu de la rivière , entre deux charmants coteaux couverts de 
verdure, d'arbres fleuris, de bosquets et de jolies maisons qui pa- 
raissaient autant de châteaux , et qui me rappelèrent les bords do 
la Saône en arrivant à Lyon. 

Valmor me fit remarquer ensuite la beauté du bateau qui nous 
portait, et surtout toutes les petites machines préparées pour rem- 
barquement et le débarquement, qui se font toujours de plain- 
pied, sans Tintermédiaire de petites barques, sans possibilité d'ac- 
cidents, et sans que les femmes et les enfants les plus crainlifs 
puissent jamais avoir le moindre effroi. 

— Et ces bateaux, lui demandai-j*^. sont-ils encore à votre Sou- 
veraine? — Certainement. 

— Et tous ceux qui transportent les marchandises? — Aussi. 

— Et les marchandises lui appartiennent peut-être également? 
— Sans doute, 

— Mais, de grâce, expliquez-moi.... — Oui, je vous expliquerai 
tout... Mais voyez ces personnes qui nous attendent là-bas pour 
s'embarquer avec nous. 

Il finissait à peine que déjà le bateau s'arrêtait devant huit ou 
dix voyageurs qui furent bientôt nos compagnons de voyage. De ce 
nombre étaient deux dames, qui paraissaient la mère et la fille. 
Valmor s'était précipité vers elles, les avait saluées comme des 
personnes de connaissance intime, et les avait fait asseoir à côté de 
nous, lui se trouvant à ma droite entre elles et moi. 

Je n'avais pu voir leurs figures, cachées sous de longs chapeaux 
et des voiles épais ; mais, à leur tournure, à la grâce de leurs 
mouvements, je pensais que toutes deux, et la plus jeune surtout, 
devaient être charmantes. Je tressaillis involontairement quand 
j'entendis sa voix, une de ces voix indéfinissables qui remuent 
l'âme et qui font légèrement frissonner, une voix comme je n'en 
avais pas entendu depuis que mademoiselle Mars m'avait fait 
pleurer d'attendrissement et de plaisir. 

J'étais sûr qu'une si jolie voix devait sortir d'une tête divine ; 
néanmoins j'aurais voulu, je ne sais pourquoi, m'en assurer par 
mes propres yeux, et plus la figure se cachait, plus je désirais de 
la voir ; mais j'eus beau regarder, me promener même pour exa- 
miner plus à mon aise, le voile jaloux et l'importun chapeau sem- 
blaient vouloir punir ma curiosité. 

Mais mon désappointement fut au comble, et je maudis presque 



ARRIVÉE A ICARA. . . / 

Vinvisible quand, deux heures après, Valmor, qui ne s'occupait 
presque plus que d'elles, vint me prévenir que ces dames allaient 
s'arrêter dans une campagne voisine , et qu'il allait débarquer avec, 
elles pour ne rentrer que le lendemain. 

Quoique je ne le connusse que depuis bien peu de temps, ce fut 
avec chagrin que je le vis s'éloigner. 

Il ne me quitta pas cependant sans me renouveler ses protesta- 
tions et ses offres. Il ajouta que sa famille serait ravie de me rece- 
voir si je voulais l'honorer de ma visite, et que lui-même se 
trouverait bien heureux si son amitié pouvait lui mériter la mienne. 

Ses politesses , quoique bien empressées, me semblaient si na- 
turelles et si sincères que j'en étais pénétré de reconnaissance ; et 
lui-même me parut si instruit , si bon , si aimable , que nous com- 
nien(.-âmes une liaison affectueuse qui devint clui([ue jour plus 
étroite et plus intime, qui me fut d'abord bien agréable et bien 
précieuse , mais qui fut ensuite pour moi la source de bien des re- 
grets et de bien des douleurs. 

Peu après, je quittai la rivière avec les autres voyageurs pour 
reprendre un chemin de fer, et , vers les onze heures , nous aper- 
çûmes les sommets des mille édifices de la capitale. 

Bientôt, entre deux rangs de hauts peupliers, nous arrivàmesà 
la porte occidentale , monument gigantesque , sous l'immense ar- 
cade duquel je me trouvai sans avoir pu lire son inscription ni 
contempler ses statues. 

Là se présenta la plus magnifli]ue entrée de capitale que j'aie 
jamais vue : à travers une longue et large avenue en pente douce, 
comme celle des Champs-Elysées à Paris , bordée à chaque côté 
de quatre rangs d'arbres en étages , l'œil plongeait sur la cité, se 
reposait d'abord sur deux magnitiques palais à colonnades , et 
passait entre les deux pour se perdre dans une large rue qui tra- 
verse la ville. 

Cette majestueuse entrée aurait suffi seule , je l'avoue, pour me 
disposer à croire toutes les merveilles d'Icarie. 

La voiture s'arrêta devant Vbôtel des Provinciaux , à côté du- 
cjuel était Vhôtel des Etrangers. 

Les deux hôtels étaient immenses , et cependant tous les compa- 
triotes pouvaient aisément s'y rencontrer, parce qu'ils étaient divises 
en autant de sections qu'il y avait de provmces enicarie, oude peu- 
ples fréquentant le pays. 



48 DESCRIPTION D'ICARIE 

Que de place, m'écriai-jc à la vue de ces immenses hôtels, les 
voyageurs occupent dans Icara ! — Croyez-vous qu'ils en occupe- 
raient moins , répondit quoiqu'un , si des centaines et des milliers 
de petits hôtels leur étaient consacrés dans tous les quartiers de 
la ville? 

Je fus bien contrarié de n'y trouver aucun Anglais ; et cette cir- 
constance me rendit plus précieuse la rencontre d'un jeune peintre 
Français , nommé Eugène , exilé de son pays après la révolution de 
juillet, et arrivé depuis une quinzaine de jours en Icarie. 

Tout ce qu'il avait vu exaltait tellement son enthousiasme qu'il 
en avait la lièvre et le délire : je le pris d'abord pour un fou. 

Mais je découvris de suite en lui tant de franchise, des senti- 
ments si généreux , une si belle âme et un si bon cœur ; il parut si 
heureux de trouver un compatriote (car un Français et un Anglais 
qui se rencontrent à cette distance se regardent comme étant du 
même pays) que je me sentis promptement disposé à lui rendre 
amitié pour amitié. 



CHAPITRE IV. 

Descriplion d'Icarie; — d'Icara. 

Le lendemain matin je m'étais remis au lit après avoir pris un 
bain dans l'hôtel , lorsque Valmor vint m'inviter, de la part de son 
père, à passer la soirée dans sa famille. J'acceptai avec empresse- 
ment , impatient que j'étais de voir les personnes dont il m'avait 
parlé pendant la route ; et nous nous donnâmes rendez-vous pour 
quatre heures. 

— Et la belle invisible, luidis-je, l'avcz-vous ramenée ? — Non. 

— Il faut qu'elle soit laide pour se cacher avec tant de soin. — 
Laide ! oui, horrible 1 mais certainement vous trouverez (car vous 
la verrez quelque jour) qu'il est impossible d'avoir un caractère 
plus aimable. 

Comme il sortait , Eugène entra. 

— C'est mon compagnon de voyage dont je vous ai parlé , lui 
dis-je. — Comment s'appelle-t-il ? 

— Valmor. — Valmor l Je vous en félicite , car j'en ai oui parler 
comme d'un des jeunes Icariens les plus distingués et les plus nobles. 



ET D'ICARA. <9 

»— 11 m'a dit que son père est un des premiers magistrats. — Oui, 
je le connais, un serrurier. 

— Sa sœur Corilla est une des beautés d'Icarie. — Oui, c'est 
cela môme, une charmante couturière. 

— Mais que dites-vous? Un serrurier , une couturière ! — Eh 
bien , qu'est-ce qui vous étonne? Est-ce qu'une couturière ne peut 
pas être jolie? Est-ce qu'un serrurier ne peut pas être un excellent 
magistrat ? 

— Mais il y a dos nobles ici?... — Oui, beaucoup de citoyens 
nobles , célèbres , illustres ; des mécaniciens , des médecins , des 
ouvriers qui se distinguent par quelque grande découverte ou par 
quelque grand service. 

— Quoi! la Reine n'est pas entourée d'une Noblesse de nais- 
sance? — Quelle Reine? 

— Mais la Reine d'Icarie, la Souveraine dont m'a souvent parlé 
Valmor, en vantant toujours son inépuisable bonté , sa sollicitude 
pour le bonheur général, sa prodigieuse richesse et sa toute puis- 
sance : j'avais bien du plaisir à trouver une Reine qui fait tant 
d'honneur à la Royauté. — Mais , encore une fois, de quelle Reine 
parlez-vous ? comment la nommez-vous ? 

— Eh I Valmor ne m'a pas dit son nom : il m'a dit seulement que 
c'était la souveraine d'Icarie qui possédait les voitures, les chevaux, 
les hôtels, les bateaux à vapeur, et qui transportait les voyageurs 
on veillant partout à leur sûreté. — Ah ! j'y suis , s'écria-t-il en 
éclatant de rire : cette souveraine que vous avez prise pour une 
Reine, c'est la République, la bonne et l'excellente Républicpie, la 
Démocratie, l'Égalité. Je conçois que vous ayez pu croire qu'une 
Reine possédait toutes les propriétés et tout le pouvoir ; mais com- 
ment avez-vous pu penser...? Ah! milord, il faut déposer ici tous 
vos préjugés aristocratiques , et vous faire démocrale connue moi, 
ou fuir bien vite ce pays, car je vous préviens que l'air qu'on y res- 
pire est mortel pour l'aristocratie. 

— Nous verrons, nous verrons, monsieur le rfémocrafe / mais , 
auparavant, voulez-vous conduire un ariitocrafe dans Icara? — 
Volontiers, parce que je suis sûr de vous désaristocratiser des 
pieds à la tête ; mais voulez-vous voir la ville sans vous fatiguer 
beaucoup ? 

— Certainement , si c'est possible. — Eh bien , suivez-moi. 

Eugène me conduisit alors dans le grand salon commun , où se 
trouvaient un grand nombre de caries et de plans immenses. 
•—Jetons d'abord^ dit-il, un coup-d'œil sur celle carte d'Icarie, 



20 DESCRIPTION D'ICARIE 

contenant seulement ses frontières, ses provinces et ses com- 
munes. 

Vous voyez qu Icarie est bordée au midi et au nord par deux 
chaînes de montagnes qui la séparent de la Pagilie et du Miron , à 
l'orient par un fleuve , et à l'occident par la mer qui la sépare du 
pays des Marvote, par lequel vous êtes arrivé. 

Vous voyez aussi que le territoire se divise en cent provinces, 
à peu près égales en étendue , et qui le sont de même en popu- 
lation. 

Voici maintenant la carte d'une province ! Vous voyez qu'elle se 
partage en dix communes à peu près égales ; que la ville provin- 
ciale est à peu près au centre de sa province , et chaque ville com- 
munale au centre de sa commune. 

A présent, voici la carte cVune commune! Vous voyez qu'outre la 
ville communale, elle contient hml villages et beaucoup de fermes, 
régulièrement dispersées sur son territoire. 

Regardons maintenant cette autre carte cflcarie, faite pour in- 
diquer les montagnes et les vallées , les plateaux et les plaines, les 
lacs et les rivières , les canaux et les chemins de fer, les grandes 
routes et les chemins provinciaux. 

Voyez ! voilà les grands chemins de fer en rouge , les petits en 
jaune , les routes à ornières en bleu , et tous les autres chemins en 
noir. Voyez aussi tous les canaux , grands et petits , toutes les 
rivières navigables ou canalisées. Vous voyez également toutes les 
mines et les carrières en exploitation. 

Voyez aussi les chemins provinciaux sur cette carte de la pro- 
vince, et les chemins communaux sur cette carte de la commune. 

Et dites-moi maintenant s'il est possible devoir des communica- 
tions plus multipliées et plus faciles ! 

J'étais en effet émerveillé ; car c'est mieux encore qu'en An- 
gleterre. 

Nous examinâmes ensuite un magnifique plan cflcara. 

— Il est parfaitement régulier , m'écriai-je ! 

— Oui, répondit Eugène. Il a été tracé à volonté en l'Si; et 
l'exécution, commencée depuis cinquante-deux ans, ne sera pas 
entièrement terminée avant quinze ou vingt. 

Voyez ! la ville, presque circulaire, est partagée en deux parties 
àpevi près égales par le Tair (ou le Majestueux), dont le cours a 
été redressé et enfermé entre deux murs en ligne presque droite, 
et dont le lit a été creusé pour recevoir les vaisseaux arri\ ant jiar 
la mer. 



ET D'ICARA. 2i 

Voilà le port, les Ixissins, et les magasins qui forment presque 
une ville entière 1 

Vous voyez qu'au milieu de la ville, la rivière se divise en deux 
bras, qui s'éloignent, se rapprochent et se réunissent de nouveau 
dans la direction primitive, de manière à former une lie circulaire 
assez vaste. 

Cette île est une place, la place centrale, plantée d'arbres, au 
milieu de laquelle s'élève un palais enfermant un vaste et superbe 
jardin élevé en terrasse, du centre duquel s'élance une imniensc 
colonne surmontée d'une statue colossale qui domine tous l^s édi- 
fices. De chaque cùlé de la rivière, vous apercevez un large quai 
bordé de monuments publics. 

Autour de cette place centrale et loin d'elle, vous pouvez re- 
marquer deux cercles d'autres places, l'un de vingt et l'autre de 
quarante, presque également éloignées les unes des autres et dis- 
persé'es dans toute la ville. 

'Voyez les rues, toutes droites et larges! En voilà cinquante 
grandes qui traversent la ville parallèlement à la rivière, et cin- 
quante qui la traversent porpendiculairement. Les autres sont plus 
ou moins longues. Celles que vous voyez pointées en noir, et qui 
joignent ensemble les places, sont plantées d'arbres comme les bou- 
levards de Paris. Les dix grandes rouges sont des rues de fer; 
toutes les jaunes sont des rues à ornières artilicielles, et les bleues 
sont des rues à canaux. 

— Et qu'est-ce, lui demandai-je, que toutes ces larges et 
longues bandes roses que j'aperçois partout entre les maisons de 
deux rues? — Ce sont des jardins qui se trouvent sur le derrière 
de ces maisons. Je vous les montrerai tout à l'heure. 

Mais voyez d'abord ces masses distinguées par de légères teintes 
de toutes les couleurs qui comprennent toute la ville. Il y en a 
soixante ; ce sont soixante quartiers (ou communes) , tous à peu 
près égaux, et représentant chacun l'étendue et la population d'une 
ville communale ordinaire. 

Chaque quartier porte le nom d'une des soixante principales 
villes du monde ancien et moderne, et présente dans ses monu- 
ments et ses maisons l'architecture d'une des soixante principales 
nations. Vous trouverez donc les quartiers de Pétin, Jérusalem et 
Conslanlinople, comme ceux de Rome, Paris et Londres ; en sorte 
qu'Icara est réellement l'abrégé de l'univers terrestre. 

Voyons la plan d'un de ces quartiers I Tout ce qui est peint est 
cdiûce public. Voici l'école, l'hospice, le temple ! Les rouges sont 



82 DESCRIPTION 

de grands ateliers, les jaunes sont de grands magasins, les bleus 
sont les lieux d'assemblées, les violets sont les monuments. 

Remarquez que tous ces»klifices publics sont tellement distribués 
qu'il y en a dans toutes les rues, et que toutes les rues comprennent 
le mC'me nombre de maisons avec des édifices plus ou moins nom- 
breux et plus ou moins vastes. 

Voici maintenant le plan irunc rue. Voyez ! seize maisons de 
chaque côté, avec un édifice public au milieu et deux autres aux 
deux extrémités. Ces seize maisons sont extérieurement pareilles 
ou combinées pour former un seul bâtiment, mais aucune rue ne 
ressemble complètement aux autres. 

Vous devez avoir maintenant une idée d'Icara : voulez -vou3 
examiner encore le plan d'une maison et d'un monument, ou bien 
sortir un peu ? — Sortons , courons ! 

— Si vous voulez, nous irons prendre le bateau à vapeur au- 
dessous du port, afin de remonter la rivière jusqu'à la place cen- 
trale. — Oui, allons , courons , voyons d'abord quelques jardins I 

Nous entrâmes presque aussitôt , par un magnifique portique , 
dans un de ces vastes jardins , et je reconnus avec plaisir ceux 
que j'avais vus à Tyrama. 

Ce jardin formait un vaste carré compris entre les maisons de 
quatre rues ( dont deux parallèles et deux perpendiculaires ) , 
traversé au milieu jiar une bande de gazon entre deux allées sa- 
blées avec un joli sable rougeâtre. Tout le reste était en gazon 
jusque contre les murs, ou cultivé et couvert de fleurs, d'arbustes, 
d'arbres fleuris et de fruits. 

Toutes les façades des maisons (les façades de derrière) étaient 
d'une architecture champêtre et variée, garnies de treillages 
peints, et tapissées de plantes grimpantes vertes et fleuries. • 

Tout cet ensemble composait un magnifique jardin, qui parfu- 
mait l'air en même temps qu'il charmait les yeux, et formait une 
délicieuse promenade publique en même temps qu'il augmentait 
les délices des habitations contigués. 

— Et la ville , me dit Eugène , est couverte de jardins du même 
genre, comme vous l'avez vu sur le plan; car il y en a entre toutes 
les rues, sur le derrière de toutes les maisons; et le gazon du 
milieu est souvent remplacé tantôt par des arbres ou des berceaux, 
tantôt par des ruisseaux ou môme des canaux bordés de jolies ba- 
lustrades; et dans tous, comme dans celui-ci, le public entre par 
quatre superbes portiques au centre des quatre rues, taudis que 
chaque maisoûa sa«orle jjaiticulière. 



D'IOAUA. 23 

— ' Vraiment, m'écriai-je enchanlû, ces jardins sont aussi beaux 
que nos magnifiques squares de Londres! 

— Comment, aussi beaux, reprit liugciie! dites donc cent fois pré- 
férables à vos squares arislocrales, fermés de murs ou de liantes gril- 
les et de haies (jui souvent ne pcrmellcnt pas même à l'œil du Peuple 
d'y pénétrer, tandis qu'ici le Peuple se promène dans ces jardins 
démocrates, parcourant ces charmantes allées garnies de jolis bancs, 
et jouissant complètement de la vue du reste par-dessus cette 
charmante bordure de Heurs, en même temps que chaque maison a 
la jouissance exclusive de son jardin, séparé des autres par un 
simple (il de fer que vous ne pouvez apercevoir. Aussi , voyez 
comme tous ces petits jardins sont bien cultivés, comme ces gazons 
sont peignés, connue ces ileurs sont belles, et comme ces arbres 
sont plantés, taillés et façonnés en mille formes différentes ! 

— Quoi, chaque maison a son jardin ! Que de iardiniers il faut 
pour les cultiver tous ! — Pas un, ou très-peu, parce que chaque 
famille met un de ses principaux plaisirs dans la culture des fleurs 
et des arbustes. Vous ne voyez maintenant que des enfants et leurs 
mères ; mais ce soir, vous verrez partout di's hommes, des femmes, 
des jeunes garçons et des jeunes iilles travaillant ensemble dans 

leurs jardins Mais allons vite, si nous voulons achever notre 

course. 

— Il y a sûrement des cabriolets ou des fiacres, comme à Paris 
et à Londres: prenons-en un pour aller plus vite ! — Oui, prenez, 
prenez ! 11 n'y a pas un fiacre, pas un cabriolet, pas même un 
équipage dans ce misérable pays démocratique ! 

— Que dites-vous? — La vérité; car regardez! dans toute la 
longueur de celte immense rue, vous n'apercevez pas une voilure... 

— Ll il n'y a pas d'omnibus? — 11 n'y a que les starayomi 
(charts populaires) que vous avez déjà dû voir : nous allons en 
prendre un. 

Nous entrâmes en effet dans un staragomi qui passait dans la 
rue voisine. C'était une espèce d'omnibus à deux étages, contenant 
quarante persoimes assises de front sur huit banquettes à cinq 
places, ayant chacune son entrée particulière placée sur le côté. 
Tout paraissait combiné pour la commodité des personnes , pour 
rendre la voiture chaude en hiver et fraîche en élé, surtout pour 
éviter tous les accidents et même tous les inconvénients. Les roues 
étaient placées sous la voiture et fixées dans deux ornières en fer 
sur lesquelles trois superbes chevaux les entraînent rapidement. 

Kous rcDcontrûmcs je ne sais combien de ces staragomi qui nous 



24 DESCRIPTION 

croisaient dans les ornières de l'autre côté de la rue, presque tous 
de formes difféienles, mais tous bien plus élégants que les omnibus 
anglais et français. 

Eugène me dit que la moitié des rues (de deux en deux) avaient 
des omnibus ; que cinquante grandes rues en avaient chacune assez 
pour qu'ils se succédassent sur toute la route de deux minutes en 
deux minutes, et qu'il y en avait des milliers d'autres avec des 
destinations spéciales, en sorte que tous les citoyens étaient 
transportés partout plus commodément que si chacun avait un 
équipage. 

A l'extrémité de la rue, nous prîmes, sur un chemin de fer, un 
autre staragomi qui nous conduisit au-dessous du port, ot là nous 
entrâmes dans un bateau à vapeur pour remonter la rivière jus- 
qu'uu milieu de la ville. 

Je me crus à Londres, et j'éprouvai un indéfinissable sentiment 
de plaisir et de regret, quand j'aperçus un immense bassin, des 
canaux, d'autres bassins moins grands, des quais superbes, des 
magasins magnifiques, des milliers de petits vaisseaux à vapeur et 
à voiles, des milliers de machines pour les chargements et les dé- 
chargements, enfin tout le mouvementducommerceetderindustrie. 

— A l'autre extrémité de la ville, me dit Eugène, nous trouve- 
rons un autre port presque aussi beau, pour les bateaux qui ap- 
portent les produits des provinces. 

J'étais toujours émerveillé de plus en plus : mais je fus ravi 
quand , avançant dans l'intérieur de la ville , sur ce Majestueux 
couvert d'une multitude de barques légères, peintes et pavoisées, 
je vis se développer, à droite et à gauche, les quais plantés d'arbres 
et bordés de monuments et de palais. Ce qui me ravissait surtout, 
c'étaient les bords de la rivière qui, quoique emprisonnés entre 
deux murailles en ligne droite, étaient irréguliers et sinueux, plus 
rapprochés ou plus éloignés, couverts de gazons, de fleurs, d'ar- 
brisseaux , de saules pleureurs ou de hauts peupliers , tandis que 
les murs des quais étaient souvent cachés par des pUmtes grim- 
pantes. 

Avant d'arriver à la place centrale , nous rencontrâmes deux 
petites îles charmantes, couvertes de verdure et de fleurs, et nous 
passâmes sous quinze ou vingt ponts superbes, en bois, en pierres 
ou en fer ; les uns pour les piétons et les autres pour les voilures ; 
ceux-ci plats, ceux-là courbés ; les uns d'une ou deux arches, les 
autres de dix ou quinze. 

La place centrale, sa projncnade sur le bord de l'eau, son vaste 



D'ICARA. 25 

palais national , son jardin intérieur, su gigantesque slaluc , me 
transporlorcnt (radiuiral ion. 

Fujiène me condnisiL ensuite à un pont bizarre appolù le Sagal 
(ou le Saut), composé de cordes parallèles et inclinées , attachées 
d'un côté au sommet d'une tour de vingt pieds au-dessus du quai, et 
de l'autre côté au bord de la rivière sur l'autre rive. A chaque paire 
de ces cordes est suspendue une espèce de nacelle contenant quatre 
personnes ; et la nacelle , coulant doucement le long des cordes , 
prend les passants sur la tour et les dépose sur la rive opposée. 
Une autre tour, d'autres cordes et d'autres nacelles ramènent de 
même les voyageurs. 

J'éprouvai une inexplicable jouissance (car je voulus en essayer) 
quand je me vis franchir, comme d'un saut, l'abîme ouvert sous 
mes pieds. On y courrait, comme autrefois aux viontagnes russes, 
si l'on n'avait pas trouvé le moyen d'en éloigner ceux qui ne se pré- 
senteraient que pour s'en amuser. 

J'étais encore ébloui et étonné de tout ce que j'avais déjà vu, 
lorsque Valmor vint, à l'heure convenue , me prendre à l'hôtel. 

Que de staragomi vous avez ! lui dis-je ; est-ce que , par ha- 
sard , ce serait encore votre République qui ferait vos chars popu- 
laires comme vos chars voyageurs et vos bateaux , sans consulter 
autre chose que la commodité des citoyens ? — Vous l'avez deviné. 

— Et ces énormes chevaux de trait que j'ai vus (car ils sont ma- 
gnifiques, vos chevaux de trait, aussi beaux, je crois, que nos 
colosses anglais ) , est-ce qu'ils appartiennent encore , avec leurs 
chariots , à la République ? — Vous devinez tout I 

— Mais c'est un fameux entrepreneur de diligences , de coches , 
d'omnibus et de transport , que votre République ! — Comme votre 
Monarchie est un fameux entrepreneur de poste aux lettres , de 
poudre et de tabac ; avec cette différence cependant que votre Mo- 
narchie vend ses services, tandis que notre République donne 
les siens. 

— Mais si tous les chevaux et toutes les voitures appartiennent 
à la République, il faut qu'elle ait une belle écurie, votre Répu- 
blicpie ! — Elle en a cinquante ou soixante, aux extrémités de 
la ville. 

— Elles doivent ôtre curieuses 1 — Voulez-vous en voir une? 
nous avons le temps. 

— Allons! 

Nous montons en omnibus, et nous voila dans nn quartier 
d'écuries. 

2 



86 DESCRIPTION 

J'étais émerveillé ! Figurez-vous une immense écurie à quatre 
étages, ou plutôt cinq immenses écuries l'une sur l'autre, propres, 
lavées, peintes, belles comme des palais, et contenant ensemble 
deux ou trois mille chevaux. 

Figurez-vous , à côté , d'immenses magasins de grains et de 
fourrages. 

Figurez-vous d'immenses hangars à plusieurs étages pour y 
déposer les voitures. 

Figurez-vous aussi d'immenses ateliers de charronnerie , d'autres 
de ferreric, d^autres de sellerie, renfermant tous les ouvriers occu- 
pés des chevaux et des voitures. 

Valmor prenait plaisir à me faire remarquer l'économie, l'ordre 
et tous les avantages qui résultaient de ce nouveau système de 
concentration : point d'écuries particulières ni de remises, dans les 
maisons d'habitation! point de fumier, ni de foin, ni de paille, 
transportés dans les rues ! 

J'étais si étonné et si absorbé que j'aurais passé là toute la nuit, 
si Valmor ne m'avait pas rappelé qu'il était temps de rejoindre sa 
famille. 

Nous la trouvâmes réunie dans le salon. 

Là , se mêlaient quatre générations : le grand-père de Valmor, 
vieillard d'environ soixante-douze ans , privé de sa vieille com- 
pagne depuis quelques années , chef de toute la famille ; son père 
et sa mère , âgés d'environ quarante-huit à cinquante ans ; son 
frère aîné avec sa femme , et leurs trois jeunes enfants ; ses deux 
sœurs, Corilla, âgée de vingt ans, etCélinie, qui n'en avait que 
dix-huit; enfin deux oncles, dont l'un était veuf, et dix ou douze 
cousins et cousines ou petits-cousins de tous âges ; en tout vingt- 
quatre ou vingt-six personnes. 

Le vieillard, sans être distingué par la beauté de ses traits, 
avait, sous ses cheveux blancs et sur son front découvert et ridé, 
un air de noblesse et de bonté qui me faisait prendre plaisir à le 
regarder. 

Le' père de Valmor me présentait l'image de la force et de la 
dignité. 

Sa mère était, de toutes celles qui se trouvaient là, celle que la 
nature avait le plus mal partagée du côté de la ligure ; mais il sem- 
blait qu'on vuulait l'en dédommager, ou qu'elle avait en bonté ce 
qui lui manquait en grâces , car c'est elle qui me paraissait le prin- 
cipal objet de toutes les caresses. 



D'UNE FAMILLE. 27 

Les enfants étaient presque tous charmants , surtout un petit 
neveu de Vaimor, qui venait souvent s'asseoir sur ses genoux. 

L'une de ses cousines était mallieureusement privée d'un œil ; 
mais deux autres étaient extrêmement jolies. Sa sœurCélinie, avec 
ses beaux ciieveux blonds tombant en boucles sur ses épaules et 
son teint de lis et de rose, m'a paru belle comme une Anglaise ; 
et sa sœurCorilla, aux yeux noirs et brillants, m'a semblé plus 
belle encore, avec toute la grâce et toute la vivacité d'une 
Française. 

Tout respirait la magnificence , un goût parfait , une élégance 
exquise , dans le salon qu'ornaient encore des fleurs et que rem- 
plissait un air parfumé. Mais ce qui l'embellissait surtout à mes 
yeux, c'étaient la sérénité, la joie et le bonheur qui brillaient sur 
toutes les figures. 

Je n'en revenais pas de trouver là le serrurier et la couturière 
dont Eugène m'avait parlé. 

Vaimor m'avait d'abord présenté à son père , qui m'avait pré- 
senté au grand-père ; et c'est celui ci , comme patriarche , qui 
m'avait présenté à tout le reste de la famille. 

La conversation fut d'abord générale ; et l'on me fit beaucoup de 
questions sur l'Angleterre. — Je connais votre patrie, dit le vieil- 
lard ; j'y suis allé en HîSi pour y remplir une mission que m'avait 
confiée notre bon Icar , mon ami, et je conserve un souvenir recon- 
naissant de l'accueil que j'y ai reçu. Elle est bien riche et bien 
l)uissante, votre patrie! Votre Londres est bien grand, et renferme 
(l(ï bien grandes beautés! mais, milord, permettez-moi de vous le 
dire, il y a quelque chose de bien hideux, de bien révoltant , de 
bien honteux pour votre Gouvernement ; c'est l'horrible misère (jui 
dévore une partie de la population ! Je n'oublierai jamais qu'en 
sortant d'une fête magnilique donnée par un de vos grands sei- 
gneurs, je rencontrai les cadavres d'une femme et de son enfant 
qui, presque nus, venaient de mourir de faim et de froid sur le pavé. 
(Ici , les enfants poussèrent un cri d'effroi qui me fit une doulou- 
reuse impression.) 

— Ah , vous n'avez que trop raison , lui répondis-je ; j'en rougis 
pour mon pays et j'en ai l'âme déchirée; mais comment faire? 
Nous avons beaucoup d'hommes généreux et de femmes chari- 
tables , qni donnent immensémeni «nx pauvres — Je le sais, 

milord ; je connais môme un jeune seigneur, aussi modeste que 
bon, qui vient de faire construire , dans une de ses terres, un hô- 
pital où sa bienfaisante lumianilé entretient cmquante-cinq mal- 



28 DESCRIPTION 

heureux. (Je rougis involontairement à ces mots; mais je me remis 
bien vile , ne comprenant pas comment il aurait pu connaître ce 
qui me concerne personnellement....) Ceux-là font honneur à leur 
pays, continua-t-il ; qu'ils soient bénis ! leur bienfaisance est bien 
plus belle à nos yeux que toutes leurs richesses et tous leurs titres. Us 
ont même beaucoup plus de mérite que nous, parce qu'ils ont à 
lutter contre les entraves d'une mauvaise organisation sociale, tandis 
que nous, grâce à notre bon Icar, nous n'avons pas de Pauvres.... 

— Comment, vous n'avez pas de Pauvres ! — Mais non, pas un : 
avez-vous aperçu un seul honme en haillons, une seule habitation 
ressemblant à une masure .'' î 3 voyez-vous pas que la République 
nous rend tous également riches, exigeant seulement que nous tra- 
vaillions tous également? 

— Quoi , vous travaillez tous ? 

— Eh oui, et nous en sommes heureux et fiers! mon père était duc 
et l'un des plus grands seigneurs du pays, et mes fils devraient 
être des comtes , des marquis et des barons ; mais mes fils sont, 
l'un serrurier, l'autre imprimeur, et le troisième architecte; Val- 
mor sera prêtre , son frère est peintre en bâtiments ; toutes ces 
bonnes filles que vous voyez ont chacune un métier et n'en sont 
pas plus laides ni surtout moins gentilles. Est-ce que notre Corilla 
n'est pas une jolie couturière ? Vous Tirez voir à son atelier 1 

— Vraiment, je suis confondu... 

— Ah, ah , milord , puisque vous êtes venu nous voir pour ap- 
prendre , nous vous en montrerons bien d'autres 1 mais nous ne 
pourrons vous montrer ni oisifs ni domestiques... 

— Vous n'avez pas de domestiques ? 

— Personne n'en a ; le bon Icar nous a délivrés du fléau des do- 
mestiques, comme il les a délivrés du fléau de la domesticité. 

— Mais, je m'y perds, quel est donc ce bon Icar, dont j'entends 
parler si souvent? Et comment avez-vous pu?.... — Je n'aurais 
pas assez de temps pour vous l'expliquer aujourd'hui ; mais Val- 
mor , sur qui vous paraissez avoir jeté quelque sortilège pour vous 
en faire aimer , et son ami Dinaros , l'un de nos plus savants pro- 
fesseurs d'histoire , se feront un plaisir de tout vous expliquer, de 
tout vous faire voir, et de répondre à toutes vos questions. Vous 
pouvez môme vous laisser diriger par eux dans l'étude que vous 
voulez faire de notre Icarie. 

— Aimez-vous les fleurs , milord? me demanda l'une des ma- 
mans. — Beaucoup, madame, je ne trouve rien d'aussi joli. 

'— Rien d'aussi joli que les fleurs? reprit en rougissant une des 



D'UNE FAMILLE. 29 

jeunes filles..» — Oui, mademoiselle, ne vous en déplaise, rien de 
plus joli que... certaines... roses. 

— Vous n'aimez pas les enfants? me dit une des pclilos filles, 
qui s'était placée entre mes genoux et qui me regardait d'un œil 
scrutateur que je ne pouvais définir. — Je n'aime rien plus que les 
petits anges, lui répondis-je en l'embrassant. 

— Aimez-vous la danse? me demanda Célinie. — J'aime à voir 
danser ; mais je ne suis pas un bon danseur. 

— lié bien, vous apprendrez, milord, reprit Corilla ; car je veux 
danser avec vous. 

' — Aimez-vous la musique? me demanda brusquement son père. 
— Passionnément. 

— Vous chantez...? — Un peu. 

— De quel instrument jouez-vous? — Du violon... 

— Nous ne presserons pas milord aujourd'hui, dit le vieux 
grand-père ; il paiera sa dette une autre fois ; ma s puisqu'il aime 
la nmsique, allons, mes enfants, chantons! Ma chère Corilla, faisons 
voir à milord ce que c'est qu'une couturière d'icarie. 

— Mais, repris-je tout bas, ne faites-vous pas comme les pein- 
tres, qui prétendent faire voir tous leurs tableaux et qui ne mon- 
trent (juc leurs chefs-d'œuvre? — Vous verrez, vous verrez, me 
répondit-il en souriant. 

Les enfants s'étaient déjà précipités pour prendre une guitare, 
que l'un d'eux présenta avec un sourire charmant à Corilla , et 
^'allnor prit sa flûte pour accompagner sa sœur. 

Sans se faire prier davantage, et sans paraître mettre de prix ù 
son talent, Corilla chanta. Son aisance, son naturel, sa grâce, son 
éclatante beauté , la pureté de sa prononciation, sa voix brillante, 
ses yeux pétillants d'esprit, tout me transporta de ravissement. 

Un second air, dont le refrain était répété par toutes les jeunes 
filles et les enfants, m'enchanta davantage encore. 

— Notre chant patrioticiue ! s'écria le père de Valmor. Et Val- 
mor l'avait entonné déjà ; et tous les enfants chantaient en chœur ; 
et les pères, qui jouaient aux échecs, les mères, qui jouaient à une 
autre table, avaient suspendu leurs jeux, pour se tourner du coté 
des chanteurs; et tous, entraînés par le même enthousiasme, fini- 
rent par mêler leurs voix pour chanter la patrie; et moi-même je 
me surpris faisant chorus au troisième couplet, ce qui excita de 
grands rires et de grands applaudissements. 

Je n'avais jamais rien vu de si ravissant. 

Dans un moment, pendant qu'on riait de mou enthousiasme mu- 



30 DESCRIPTION 

sical , la table se trouva couverte de fruits frais ou sens, de con- 
fitures, de crèmes, de gfUcaux, et de plusieurs breuvages légers. 
Tout fut servi par les jolies mains des jeunes filles; tout fut pré- 
senté avec le sourire enchanteur des enfants. 

— Eh bien! milord, médit le vieillard rajeuni, pensez-vous que 
nous ayons besoin de laquais pour nous servir? — Assurément 
non, quand (ajoutai -je tout bas en m'approchant de lui) on est 
servi par les grâces et les amours... 

J'adressai, tant bien que mal, aux mamans et aux papas, quel- 
ques compliments sur leur famille; je remerciai de Taimable ac- 
cueil qu'on m'avait fait; je me retirai, rempli de délicieux souve- 
nirs; et le sommeil ne vint lentement fermer ma paupière que pour 
me bercer des plus riantes illusions. 



CHAPITRE V. 

Coup-d'œil sur Torganisalion sociale et politique, et sur l'histoire dlcarie. 

Les chants de la veille retentissaient encore doucement à mon 
oreille enchantée ; de gracieux sourires charmaient encore mes 
yeux, quand je me sentis réveillé par Valmor. 

— Que vous êtes heureux, mon cher ami, lui dis-je, d'avoir une 
si aimable famille ! — Elle a donc l'honneur de vous plaire '? 

— Ah! plus que je ne puis vous l'exprimer. — Tant pis, reprit- 
il d'un air qui me surprit beaucoup, j'en suis bien contrarié pour 
vous ; mais je vous dois la vérité ; et voici ce qui s'est passé à la 
maison après votre départ. 

— Parlez, je suis impatient.... 

— Sachez donc que mon grand-père, quoique chef de la famille 
et maître d'admettre chez lui qui lui convient, ne veut cependant 
y introduire personne dont la vue pourrait déplaire à un seul de ses 
enfants. 

— Aurais-je eu le malheur de blesser quelqu'un?.... Parlez 

donc! — Après votre retraite , il nous a tous fait ranger en 

cercle, et a posé la question de savoir s'il y avait opposition à votre 
admission, après avoir fait observer que j'avais en quelque sorte 
engagé d'avance la famille envers vous. 

— Achevez donc!... — J'aiditqueje vous connaissais bien, par- 
faitement bien, comme si j'avais vécu plusieurs années a\cc vous, 
et que je sentais pour vous un irrésistible sentiment d amitié.... 



D'UNE FAMILLE. 3\ 

— Encore une fois, finissez!.... — Tout le monde paraissait ap- 
plaudir.... mais Coril la a pris la parole.... et vous avez été.... 

— Refusé! m'écriai-jc en sautant du lit.... — Non pas , a-l-il con- 
tinué en éclatant de rire , mais admis à l'unanimilé, avec tout Tem- 
pressemcnt que pouvait désirer votre ami. 

Pardonnez-moi celte plaisanterie folâtre, inspirée par le plaisir 
que me fait votre admission dans ma famille, il faudrait d'ail- 
leurs vous fâcher plus encore contre Corilla, car c'est elle qui m'en 
a donné l'idée ; mais , alla de s'assurer que vous ne la boudez 
pas, elle ordonne que vous veniez ce soir faire votre entrée solen- 
nelle , comme anu de la maison : vous verrez le savant professeur 
d'histoire dont mon grand-père vous parlait hier, mon ami Dinarus, 
frère de la laide mais aimable tnfiiif^/e. Est-ce convenu? pardon- 
nez-vous ? (Je ne pus lui répondre qu'en l'embrassant.) 

— N'allons pas si vite cependant , et entendons-nous bien aupa- 
ravant sur les conditions ; car Corilla met une condition à son vote. 
— Quelle? Dites vite ! 

— C'est que William viendra lui annoncer que milord est parti. 
Est-ce accepté ? (Je l'embrassai une seconde fois.) 

— Allons, dit-il en riant comme un fou, me voilà heureusement 
sorti d'une périlleuse ambassade. Je me sauve et cours rendre 
compte du résultat de mon message à mon redoutable maître qui 
m'attend. A ce soir , à six heures. 

Si la Terre avait voulu tourner plus vite à ma voix, le soir serait 
arrivé plus tôt qu'à l'ordinaire. Pour l'attendre avec moins d'im- 
patience, j'acceptai l'invitation d'Eugène, pour aller visiter avec lui 
l'une des imprimeries nationales. 

La vue de celte imprimerie m'a fait autant de plaisir et beaucoup 
plus même que la vue des pyramides d'Egypte. 

Sachez d'abord que c'est la République qui l'a fait construire, et 
que l'architecte a pu prendre tout le terrain nécessaire. 

Imaginez maintenant un édilice immense en longueur, et conte- 
nant cinq mille ouvriers imprimeurs dans deux étages supportés 
]iar des centaines de petites colonnes en fer. Aux deux étages supé- 
rieurs, contre les murs, sont des rayons chargés de caractères typo- 
graphiques de foule espèce , apportés ou plutôt montés par des 
machines. Au milieu, sur une même ligne, sont les casiers adossés 
deux à deux , devant chacun desquels est un compositeur ayant 
Sous sa main tout ce dont il a besoin. 

A côté, sur une même ligne, sont des marbres pour recevoir la 
composilion, mettre en pages , et imposer les formes. 



32 IMPIUMEIUE. 

A côté de chacune de ces lablcs est une ouverture par laquelle 
une mécanique descend la forme sur une presse qui se trouve au 
rez-de-chaussée. 

Et dans chaque étage se trouvent trois ou quatre rangs de ca- 
siers et de tables. 

C'est magnifique à voir. 

Au rez-de-chaussée sont les presses mécaniques. 

A gauche de l'imprimerie sont d'immenses bâtiments pour la fa- 
brication du papier , de l'encre et des caractères, et pour l'emma- 
gasinage des matières premières ou fabriquées, apportées ou em- 
portées par un canal, et transportées par des machines. 

Et ces machines sont tellement multipliées que ce sont elles qui 
font presque tout, remplaçant, nous dit-on, près de cinquante mille 
ouvriers : tout est tellement combiné que le chiffon se transforme 
en papier et passe immédiatement sur la presse, qui Timprinie des 
deux côtés, et qui le dépose tout imprimé et séché dans l'atelier de 
pliure, qui se trouve à droite avec d'autres bâtiments immenses et 
parallèles pour Vassemblage , la piqûre et la brochure des feuilles 
imprimées, pour la reliure des livres et pour les dépôts de librairie. 

Tous les ateliers et tous les ouvriers consacrés à l'imprimerie se 
trouvent donc réunis dans un même quartier , et forment ensemble 
une petite ville ; car ces ouvriers demeurent presque tous dans le 
voisinage de leurs ateliers. 

— Jugez, me disait à chaque instant Eugène transporté, jugez 
quelle économie de terrain et de temps doit résulter de cet admi- 
rable arrangement, indépendamment de l'économie de main-d'œu- 
vre produite par les machines ! Et c'est la République qui sait or- 
ganiser ainsi ses ateliers, ses mécaniques et ses ouvriers! 

J'étais aussi émerveillé qu'Eugène à la vue de cet ensemble , de 
cet ordre, de celte activité ; et j'entrevoyais ce que pouvait produire 
le pays, si toutes les industries étaient organisées d'après le même 
système. 

Mais tout cela ne m'empêchait pas de trouver que six heures ar- 
rivaient lentement. 

J'arrivai enfin chez Valmor , précisément à l'heure indiquée , et 
ce ne fut pas sans émotion que j'entrai dans le salon où la famille 
était réunie. 

Imaginez donc mon trouble quand je vis Corilla se lever préci- 
pitamment en s'écrianl : — Ah, le voilà ! c'est moi qui veux le rece- 
voir 1 puis accourir ix moi et nie dire ; Mais, arrivez doue, \N'illiam, 



FAMILLE. 33 

cl donnez-moi la main ; car c'est moi qui veux vous présenter à 
îiioii père aujourd'hui. 

— Milord ( me dit le vieillard d'un ton solennel cri me tendant la 
main), plein de gratitude pour le bon accueil que j'ai reru jadis 
dans votre pays, je serai charmé que ma maison vous soit agréable, 
et toute ma famille sera flattée que vous nous considériez connue des 
amis. En vous admettant parmi mes filles chéries et mes petites- 
Glles bien-aimées, je vous donne une preuve de ma haute estime 
pour votre Ciiractère et de moncnliore confiance en votre honneur. 
Vous serez indulgent, si finnoccnte et folâtre gaieté de mes enfants 
voas traite déjà comme une vieille connaissance. 

Tous les enfants s'empressaient alors autour de moi ; c'était à qui 
me ferait le plus de caresses. J'étais troublé, pénétré de respect, 
enchanté, ravi; et les paroles du vieillard se gravaient dans mon 
âme comme des paroles saintes et sacrées. 

— Dinaros ne viendra pas, me dit Valmor, parce qu'il attend sa 
mère et sa sœur ; voulez-vous lui faire visite? — J'acceptai, et nous 
nous levâmes pour sortir. 

— C'est joli ! dit alors Corilla en prenant son chapeau ; on n'a 
qu'un frère garçon et qu'un ami de la maison ; et lorsque la pauvre 
Célinie et moi nous voulons aller voir nos amis, ces galants mes- 
sieurs partent seuls, sans daigner s'informer si nous avons besoin 
d'être accompagnées.... Mais halte-là, messieurs, c'est nous qui 
voulons vous conduire. Célinie, donne le bras à Valmor; moi, je 
prends celui de William. 

Presque enivré de sentir si près de moi une si charmante créa- 
ture, j'étais cependant à mon aise auprès de Corilla, moi générale- 
ment timide et embarrassé auprès des femmes. Je ne sais quel 
parfum d'innocence et de vertu sc;nblait mettre mon âme en 
liberté etm'inspirer une délicieuse hardiesse que n'arrêtait aucune 
inquiétude. 

— Mes sentiments affectueux pour votre frère, et même aussi pour 
votre famille, lui dis-je en marchant, et mon respect pour vous, 
peuvent bien mériter quelque retour de votre part : mais vous 
m'accablez de bontés ; et quelque précieuses qu'elles soient pour 
moi, quelque plaisir que j'aie à les recevoir, je ne puis m'empccher 
de craindre de ne les avoir pas assez méritées. 

— Ah! je vous comprends à travers votre explication embar- 
rassée : vous êtes surpris de la rapidité de notre amitié, vous êtes 

étonne de mon élourderie, de ma folie Hé bien, détrompez- 

vous.... notre République a autant d'espions que toutes vos monar- 



34 FAMILLE. 

chies.... Vous êtes entouré de mouchards.... votre John, que vous 
croyez si fidèle, est un traître... Interrogé par Valnior, c'est lui qui 
vous a trahi et qui nous a révélé tous vos crimes.... Nous savons 
qui a fait construire, pour cinquante-cinq pauvres, cet hospice dont 

vous parlait hier grand-papa nous savons qui entretient une 

école pour les pauvres petites filles de ses terres ; nous savons quoi 
nom les malheureux ne prononcent qu'avec des bénédictions dans 
un certain comté... Je vous ai fait subir aussi votre interrogatoire 
sans que vous vous en doutiez, et j'ai constaté que vous aimiez les 
enfants et les fleurs, ce qui, pour nous, est l'indication d'une âme 
simple et pure ; en un mot, nous savons que vous avez un bon cœur, 
un excellent cœur ; et comme la bonté est la première de toutes 
les qualités à nos yeux, comme grand-papa vous estime et vous 
aime, nous vous estimons tous et vous aimons tous comme un vieil 
ami.... Tout est maintenant, j'espère, clairement expliqué : ainsi 
n'en parlons plus.... D'ailleurs, c'est ici que nous entrons. Atten- 
dons Valmor et Célinie, car nous avons couru sans nous en aper- 
cevoir. 

Valmor, et même Corilla, me présentèrent à Dinaros, dont la 
physionomie me plut infiniment, et dont les manières et l'accueil 
me plurent encore davantage. 

Les dames qu'on attendait n'étant pas arrivées, et ne devant 
arriver probablement que le lendemain, nous revînmes tous ensem- 
ble, avec Dinaros, chez le père de Valmor, traversant une partie 
du quartier d'Athènes. 

— Vous n'avez donc aucune boutique, aucun magasin dans les 
maisons particulières? dis-je à Valmor, quand nous fûmes rentrés. 
— Non, répondit-il, la République a de grands ateliers et de grands 
magasins ; mais le bon Icar nous a délivrés de la boutique et du 
boutiquier, en délivrant en même temps le boutiquier de tous les 
soucis qui le rendaient malheureux. 

— Allons, Dinaros, reprit le vénérable grand-père, expliquez à 
milord les merveilles qui sont une énigme pour lui ; exposez-lui les 
principes de notre organisation sociale et politique ; faites-lui con- 
naître notre bon Icar et notre dernière Révolution : milord ne sera 
pas le seul qui vous entendra avec plaisir. 

Les enfants môme suspendirent leurs jeux pour écouter leur ami 
Dinaros; et le jeune historien se rendit, sans hésiter, à nos vœux. 



ORGANISATION SOCIALE. 33 

PRINCIPES DE L'ORGANISATION SOCIALE EN ICAR1B. 

Vous savez , dit-il , que Thomme se dislingue essentiellement de 
tous les autres êtres animés par sa raison, sa perfectibilité et sa 
sociabilité. 

Profondément convaincus par rexpcrience qu'il ne peut y avoir 
de bonheur sans association et sans égalité, les Icariens forment 
ensemble une société fondée sur la base de Tégalité la plus par- 
faite. Tous sont associés, citoijens, égaux en drrits et en devoirs; 
tons partagent également les charges et les bénéfices de l'associa- 
tion ; tous ne forment aussi qu'une seule famille , dont les mem- 
bres sont unis par les liens de la fraternité. 

Nous formons donc un Peuple ou une Nation de frères , et toutes 
nos lois doivent avoir pour but d'établir entre nous l'égalité la plus 
absolue dans tous les cas où cette égalité n'est pas matériellement 
impossible, 

— Cependant , lui dis-je , la nature n'a-t-elle pas elle-même éta- 
bli l'inégalité , en donnant aux hommes des qualités physiques et 
intellectuelles presque toujours inégales? 

— Cela est vrai, répondit-il; mais n'est-ce pas aussi la nature 
qui a donné à tous les hommes le môme désir d'être heureux , le 
même droit à l'existence et au bonheur, le même amour de l'éga- 
lité , rintelligence et la raison pour organiser le bonheur, la société 
et l'égalité ? 

— Du reste , milord , ne vous arrêtez pas à cette objection , car 
nous avons résolu le problème , et vous allez voir Végalité sociale 
la plus complète. 

De môme que nous ne formons qu'une seule société, un peuple, 
une seule famille , notre territoire , avec ses mines souterraines et 
ses constructions supérieures , ne forme qu'un seul domaine , qui 
est notre domaine social. « 

Tous les biens meubles des associés, avec tous les produits de 
la terre et de l'industrie , ne forment qu'un seul capital social. 

Ce domaine social et ce capital social appartiennent indivisé- 
ment au Peuple , qui les cultive et les exploite en commun , qui les 
administre par lui-même ou par ses mandataires, et qui partage 
ensuite également tous les produits. 

— Mais c'est donc la comjilnauté de ciens! m'écriai-je. — 
Précisément , répondit le grand-père de Valmor ; est-ce que cette 
Communauté vous effraie? — Non... mais... on l'a toujours dite. 
iniposbible... — Impossible! vous allez voir... 



36 onCANISATION SOCIALE. 

Tous les Icarions «.Hant associés et égaux , continua Dinaros , 
tous doivent exercer une industrie et travailler le même nombre 
d'heures ; mais toute leur intelligence s'exerce à trouver tous les 
moyens possibles de rendre le travail court, varié, agréable et 
sans danger. 

Tous les instruments de travail et les matières à travailler sont 
fournis sur le capital social , comme tous les produits de la terre et 
de rindustric sont déposés dans des magasins publics. 

Nous sommes tous nourris, vêtus, logés et meublés avec le ca- 
pital social , et nous le sommes lousdev^évie, suivant le sexe, l'âge 
et quelques autres circonstances prévues parla loi. 

Ainsi , c'est la République ou la Communauté qui seule est pro- 
priétaire de tout, qui organise ses ouvriers et qui fait construire 
ses ateliers et ses magasins ; c'est elle aussi qui fait cultiver la 
terre, qui fait bâtir les maisons, qui fait fabriquer tous les objets 
nécessaires à la nourriture, au vêtement, au logement et à l'ameu- 
blement ; c'est elle enfin qui nourrit, vêtit, loge et meuble chaque 
famille et chaque citoyen. 

L'ÉDLXATiois étant considérée chez nous comme la base et le 
fondement de la société, la République la fournit à tous ses en- 
fants , et la leur fournit également , comme elle leur donne à tous 
également la nourriture. Tous reçoivent la même instruction élé- 
mentaire et une instruction spéciale convenable à sa profession 
particulière; et cette éducation a pour objet de former de bons 
ouvriers, de bons parents, de bons citoyens et de véritables hommes. 

Telle est, en substance , notre organisation sociale , et ce peu de 
mots peut vous faire deviner tout le reste. 

Vous devez comprendre maintenant, dit le vieillard, pourquoi 
nous n'avons ni Pauvres ni domestiques. 

Vous devez comprendre aussi, ajouta Valmor, commentilsefait 
que la République soit propriétaire de tous les chevaux , voitures , 
hôtels que vous avez vus, et qu'elle nourrisse et transporte gra- 
tuitement ses voyageurs. 

Vous devez comprendre encore que, chacun de nous recevant 
en nature tout ce qui lui est nécessaire, la monnaie, Vachatel la 
vente nous sont complètement inutiles. 

Oui, répondis-je, je comprends bien... Mais... 

Comment , milord , dit le vieillard en souriant, vous voyez ici la 
Communauté voguant à pleines voiles , et vous ne voudrez peut- 
Être pas y croire 1 Continuez, Dinaros ; expliquez-lui notre organi- 
ealion politique. 



ORGANISATION POLITIQUE. 37 

PRINCIPES DE L'ORGANISATION POLITIQUE D'ICARIE. 

Puisque nous sommes tous associés, citoyens, égaux en droits, 
nous sommes tous électeurs et éligiblcs, tous membres du Peuple 
et de la garde populaire. 

Tous réunis, nous composons la nation ou plutôt le Peuple, 
car chez nous le Peuple est la collection de tous les Icariens sans 
exception. 

Je n'ai pas besoin de vous dire que le Peuple est souverain et 
que c'est à lui seul qu'appartient, avec la souveraineté, le pou- 
voir de rédiger ou de faire rédiger son contrat social, sa constitu- 
tion et ses lois ; nous ne concevons même pas qu'un individu , ou 
une famille, ou une classe, puisse avoir l'absurde prétention d'être 
notre maître. 

Le Peuple étant souverain, il a le droit de régler, par sa consti- 
tution et ses lois, tout ce qui concerne sa personne, ses actions, 
ses biens , sa nourriture, son vêtement , son logement , son éduca- 
tion, son travail et même ses plaisirs. 

Si le Peuple Icarien pouvait facilement et fréquemment se réu- 
nir tout entier dans une salle ou dans une plaine, il exercerait sa 
souveraineté en rédigeant lui-même sa constitution et ses lois. Dans 
l'impossibilité matérielle de se réunir ainsi, il délègue tous les 
pouvoirs qu'il ne peut exercer immédiatement et se réserve tous 
les autres. Il délègue à une représentation populaire le pou- 
voir de préparer sa constitution et ses lois, et à un exécutoire 
(ou corps exécutif) le pouvoir de les faire exécuter ; mais il se 
réserve le droit d'élire ses représentants et tous les membres 
de l'exécutoire, d'approuver ou de rejeter leurs propositions et 
leurs actes, de rendre la justice, de maintenir Tordre et la paii 
publique. 

Tous les fonctionnaires publics sont donc les mandataires du 
Peuple, tous sont électifs, temporaires, responsables et révocables, 
et pour prévenir leurs empiétements ambitieux, les fonctions légis- 
latives et executives sont toujours incompatibles. 

Notre REPRÉSENTATION populaire est composée de 2,000 dépu- 
tés, délibérant en commun dans une seule chambre. Llle est per- 
vianente, toujours ou presque toujours assemblée , et renouvelée 
chaque année par moitié. Ses lois les plus importantes sont, 
comme la constitution, soumises à l'acceptation du Peuple. 

L'IJxÉcuTOHiE, composé d'un Président et de <5 autres membres, 

3 



38 ORGANISATION POLITIQUE. 

rcnoovciablos chaque année par moitié, est essentiellement sabor- 
donné à la Représentation populaire. 

Quant au Peuple, c'est dans ses assemblées qu'il exerce tons ses 
droits réservés, ses élections, ses délibérations et ses jugements. 

Et, pour lui faciliter l'exercice de ces droits, le territoire est di- 
visé en 100 petites Provinces, subdivisées en 1,000 Communes à 
peu près égales en élendue et en population. 

Vous savez que chaque ville Provinciale est au centre de sa 
Province, chaque ville Communale au centre de sa Commune, et 
que tout est disposé pour que tous les citoyens assistent exactement 
aux assemblées populaires. 

Pour qu'aucun intérêt ne soit négligé, chaque Commune et cha- 
que Province s'occupe spécialement de ses intérêts communaux et 
provinciaux en même temps que toutes les Communes et toutes les 
Provinces, c'est-à-dire le Peuple entier et sa Représentation , s'oc- 
cupent des intérêts généraux ou nationaux. 

Disséminé dans ses 1,000 assemblées communales, le Peuple 
prend donc part à la discussion de ses lois, soit après, soit avant la 
délibération de ses Représentants. 

Pour que le Peuple puisse discuter en parfaite connaissance de 
cause, tout se fait au grand jour de la runuciTÉ, tous les faits sont 
constatés par la Statistique, et tout est publié par le Journal popu- 
laire distribué à tous les citoyens. 

Et pour que chaque discussion soit complètement approfondie, 
la Représentation populaire et chaque assemblée communale, c'est- 
à-dire le Peuple entier, est divisé en 15 grands comités princi- 
paux, de constitution, cVéducution, d''agricuUure, d^industrie , de 
nourriture, de vêtement, de lorjement , d'ameublement, de statisti- 
que, etc. Chaque grand Comité comprend donc la quinzième par- 
tie de la masse des citoyens; et toute l'intelligence d'un Peuple 
d'hommes bien élevés et bien instruits est continuellement en ac- 
tion pour découvrir et appliquer toutes les améliorations et tous les 
perfectionnements. 

Notre organisation politique est donc une République démocra- 
tique et môme une démocratie presque pure. 

Oui, milord, ajouta le père de Valmor, c'est le Peuple entier 
qui fait ici ses lois, qui les fait uniquement dans son intérêt, c'est- 
à-dire dans l'intérêt commun, et qui les exécute toujours avec 
plaisir, puisqu'elles sont son propre ouvrage et l'expression de sa 
volonté souveraine. 

Et celte volonté unanime, c'est toujours, comme nous l'avons 
déjà dit, de créer l'égalité sociale et politique, l'éKalitédc bonheur 



niSTOIRE D'ICATUE. $9 

C'I (le droits, l'égalité universelle et absolue: éducation, nourri- 
ture, vêlement, habitation, ameublement , travail , plaisirs, droits 
d'élection ou d'éligibilité et de délibération , tout est le même pour 
l'Iiacun de nous ; nos provinces mêmes , nos communes , nos villes , 
nos villages, nos fermes et nos maisons sont, autant que possible, 
semblables; partout, en un mot, vous verriez ici l'égalité et le 
bonheur. 

— Mais depuis quand et comment , lui dis-je, avez-vous fondé 
celte égalité? 

Il est trop tard , répondit le grand-père, pour vous l'cxpliquor 
aujourd'hui, et vous pourrez d'ailleurs lire noire histoire nalioi'.ale : 
cependanl nous pouvons encore vous en donner une idée, si Diiia- 
ros n'esl pas fatigué , ou si Valmor veut le remplacer. 

— Et moi donc, s'écria Corilla , est-ce que je ne puis pas avoir 
la parole aussi bien que Dinaros et Yalmor ! 

— Oui, oui, cria-t-on de toutes parts, Corilla, Corilla 1 et Corilla 
commença l'histoire d'Icarie. 

ABRÉGÉ DE l'iIISTOIRE D'iCAUIE. 

Je ne vous dirai pas que la pauvre Icarie fut , comme presque 
tous les autres pays, conquise et dévastée par de méchants con- 
quérants, puis long-temps opprimée et tyrannisée par de méchants 
rois et de méchants aristocrates qui rendaient les ouvriers bien 
malheureux et les pauvres femmes bien misérables : c'est le triste 
sort de l'humanité sur toute la terre. 

Aussi , pendant des siècles , on ne vit que d'affreux combats 
entre les riches et les pauvres, des révolutions et d'horribles mas- 
sacres. 

Il y a environ soixante ans, je ne me rappelle pas l'année (en 
4112, dit Valmor), le vieux tyran Corug fut renversé et mis à 
mort , son jeune lils banni , et la belle Cloramide placée sur le 
trône. 

Cette jeune reine se rendit d'abord populaire par sa douceur et 
sa bonté. Mais la malheureuse se laissa dominer par son premier 
ministre, le méchant Lixdox , et sa tyrannie entraîna une dernière 
révolution (le 13 juin n82, ajouta le grand-père), après deux jours 
d'un horrible combat et d'un épouvantable carnage. 

Heureusement que le dictateur élu par le peuple , le bon et cou- 
rageux Icar, se trouva le meilleur des hommes I C'est à lui , c'est 
à DOS généreux ancêtres, ses compagnons, que nous devons le 



40 HISTOIRE D^ICARIE. 

bonheur dont nous jouissons. Ccsl lui , ce sont eux qui ont orga- 
nisé la République et la Communauté , après avoir lîravé la iDort 
et exécuté d'immenses travaux pour assurer le bonheur de leurs 
femmes et de leurs enfants. 

Jugez donc , William, combien nous devons aimer notre bon Icar 
et notre bon grand-père , l'un de ses plus intimes amis, l'un des 
bienfaiteurs et des libérateurs de sa patrie... 

A ces mots, le vieillard, qui jusque-là me paraissait écouter avec 
délices le récit de sa petite-fille , la gronda doucement d'une in- 
discrétion qui blessait sa modestie ; mais Corilla se jeta à son cou, 
et son grand-père l'embrassa avec attendrissement. 

C'est Icar qui nous a électrisés , s'écria-t-il , les yeux humides et 
brillants ; à lui seul l'honneur et la gloire 1 Chantons, mes enfants, 
chantons Icar et la patrie ! 

Et nous chantâmes tous ensemble leur hymne de reconnaissance 
envers Icar, et leur chant patriotique. 

Rentré chez moi, la tête échauffée par tout ce que je venais d'ap- 
prendre et de voir, je ne pouvais calmer mon imagination, qui 
s'élançait pour concevoir ou deviner tout ce qui restait encore un 
mystère pour moi. 

Je ne pouvais non plus cesser de penser à la facilité , à l'élo- 
quence, à la grâce avec lesquelles s'exprimaient Yalmor, Dinaros et 
surtout Corilla ; et j'aurais voulu pouvoir supprimer la nuit , pour 
faire arriver plus tôt la partie de promenade a laquelle cette char- 
mante fille m'avait invité. 



CHAPITRE VI. 

Description d'Icara, (Suite.) 

J'avais eu tant de peine à m'endormir que je dormais encore 
lorsqu'Eugène entra dans ma chambre comme un fou , et me ra 
conta ce que la veille , par un singulier hasard , il avait appris , 
comme moi , sur Icar et sur Icarie. 

— Quel homme ou plutôt quel Dieu que cet Icar! s'écria-t-il ; 
quel peuple! quel pays! heureux Icariens! Ah! pourquoi faut-il 
que la fortune ne nous ait pas donné un Icar après notre révolution 
de Juillet !... Quelles belles journées!... Aussi belles que les deux 
jours des Icariens !... peuple de Paris ! que tu as été beau, grand, 
héroïtiuc, généreux, magnanime!... Quelle carrière nouvelle de 



VILLE-MODÈLE. 41 

gloire et do bonheur s'ouvrait pour ma patrie!... Pourquoi faut- 
il?... Mulhcureusc iManco, France que je fuis, que je méprise, que 
je hais... Oh ! non, que j'adore plusquejamais !... 

Et il se promenait à grands pas, comme s'il avait été seul ; et 
ses yeux étaient reni{>lis de larmes; et son agitation, qui d'abord 
m'avait fait rire, finit par me causer une émotion profonde. 

Quand son exaltation fut calmée, il me lut une des lettres qu'il 
avait écrites à son frère : cette lettre me parut si intéressante et 
si instructive que je lui demandai de m'en laisser prendre copie; et 
la famille de Yalmor, à qui j'en fis lecture, l'entendit avec tant de 
plaisir qu'elle m'exprima le désir d'en connaître l'auteur, cl me 
donna la permission de lui présenter Eugène. 

Voici celte lettre : 

VILLE-MODÈLE. 

Déchire tes plans de Ville, mon pauvre Camille , et cependant 
réjouis-toi, car je t'envoie, pour les remplacer, le plan d'une villc- 
modele, que tu désirais depuis si long-temps. Je regrette bien vive 
ment de ne l'avoir pas ici pour te voir partager mon admiration 
et mon ravissement. 

Imagine d'abord, soit à Paris, soit à Londres, la plus magnifique 
récompense promise pour le plan d'une ville-modèle, un grand con- 
cours ouvert , et un grand connue de peintres, de sculpteurs, de 
savants, de voyageurs, qui réunissent les plans ou les descriptions 
de toutes les villes connues, qui recueillent les opinions et les idées 
de la population entière et même des étrangers, qui discutent tous 
les mconvénients et les avantages des villes existantes et des projets 
présentés, et qui choisissent entre des milliers de plans-modèles le 
plan-modcle le plus parfait. Tu concevras une ville plus belle que 
toutes celles qui l'ont précédée ; tu pourras de suite avoir une pre- 
mière idéed'Icara, surtout si tu n'oublies pas que tous les citoyens 
sont égaux, que c'est la république qui fait tout, cl que la règle 
invariablement et constamment suivie en tout, c'est: d'abord le 
nécessaire, puis lutiU', enfin l'agréable. 

Maintenant, par ou commencer? voilà l'embarrassant pourmoil 
Allons, je suivrai la règle dont je viens de te parler, cl conmience- 
rai par le nécessaire et l'utile. 

Je ne te parlerai pas des précautions prises pour la salubrité, 
pour la libre circulation de l'air, pour la conservation de sa pureté 
cl même pour sa purification. Dans l'inlt-riour de la ville, point de 
cimclicres, point de manufactures insalubres , point d'hôpitaux : 



42 VILLE-MODÈLE. 

tous ces établissements sont aux extrémités, dans des places aérées, 
près d'une eau courante ou dans la campagne. 

Jamais je ne pourrais t'indiquer toutes les précautions imaginées 
pour la propreté des rues. Que les trottoirs soient balayés et lavés 
tous les matins, et toujours parfaitement propres, c'est tout simple: 
mais les rues sont tellement pavées ou construites que les eaux n'y 
séjournent jamais, trouvant à chaque pas des ouvertures pour s'é- 
chapper dans des canaux souterrains. 

Non-seulement la boue, ramassée et balayée à l'aide d'instru- 
ments ingénieux et commodes, disparaît entraînée dans les mêmes 
canaux par les eaux des fontaines, mais tous les moyens que tu 
pourrais concevoir sont employés pour qu'il se forme le moins de 
Loue et de poussière que cela est possible. 

Vois d'abord la construction des rues ! chacune a huit ornières 
en fer ou en pierre pour quatre voitures de front, dont deux peu- 
vent aller dans un sens et deux dans un autre. Les roues ne quit- 
tent jamais ces ornières, et les chevaux ne quittent jamais le trot- 
toir intermédiaire. Les quatre trottoirs sont pavés en pierres ou 
cailloux, et toutes les autres bandes de la rue sont pavées en bri- 
ques. Les roues ne font ni boue ni poussière, les chevaux n'en font 
presque point, les machines n'en font pas du tout sur les rues-che- 
mins de fer. 

Remarque en outre que tous les grands ateliers et les grands 
magasins sont placés sur le bord des rues-canaux et des rues- 
chemins de fer; que les chariots, d'ailleurs toujours peu chargés, 
ne passent que sur ces rues ; que les rues à ornières ne reçoivent 
que des omnibus, et que même la moitié des rues de la ville ne 
reçoivent ni omnibus ni chariots, mais seulement de petites voi- 
tures traînées par de gros chiens, pour les distributions journalières 
dans les familles. 

Ensuite, jamais aucune ordure n'est jetée des maisons ou des 
ateliers dans les rues ; jamais on n'y transporte ni paille , ni foin , 
ni fumier, toutes les écuries et leurs magasins étant aux extrémi- 
tés ; tous les chariots et voitures ferment si hermétiquement que 
rien de ce qu'ils contiennent ne peut s'en échapper, et tous les dé- 
chargements s'opèrent avec des machines telles que rien ne salit 
le trottoir et la rue. 

Des fontaines dans chaque rue fournissent l'eau nécessaire pour 
nettoyer, pour abattre la poussière et pour rafraîchir l'air. 

Tout est donc disposé, comme tu vois, pour que les rues soient 
natuicllcmcnt propres, peu fatiguées et faciles à nettoyer. 



VILLE-MODÈLE. 13 

La loi (tu vas peut-être commencer par rire, mais tu finiras par 
admirer), la loi a (k'cidé que le piéton serait en sûrc/e, et qu'il n'y 
aurait jamais d'accidents ni du côté des voitures et des chevaux ou 
des autres animaux , ni d'aucun autre côté quelconque. Réfléchis 
maintenant, et tu verras bientôt qu'il n'y a rien d'impossible à un 
gouvernement qui veut le bien. 

D'abord, pour les chevaux fringants, ceux de selle, on n'en per- 
met pas dans l'intérieur delà ville, la promenade achevai n'étant 
soufferte qu'au dehors et les écuries étant aux extrémités. 

Quant aux chevaux de diligences, d'omnibus et de transport, in- 
dépendanunent de ce que toutes sortes de précautionssonl prises pour 
les empêcher de s'emporter, ils ne peuvent jamais quitter leur or- 
nière ou monter sur les trottoirs, et les conducteurs sont obligés de 
les conduire au pas à l'approche des passages où les piétons traver- 
sent les rues ; et ces traverses sont d'ailleurs environnées de toutes 
les précautions nécessaires : elles sont ordinairement marquées 
par des colonnes , en travers de la rue , formant des espèces de 
portes pour les voitures, et des espèces de reposoirs intermédiaires 
où le piéton peut s'arrêter jusqu'à ce qu'il soit sûr qu'il peut con- 
tinuer sans danger. Inutile de te dire que ces traverses sont presque 
aussi propres que les trottoirs. Dans quelques rues même, le pas- 
sage est souterrain comme le tunnel de Londres ; tandis que dans 
quelques autres , c'est un pont sous lequel passent les voitures. 

Une autre précaution bien facile, qui évite bien des accidents, et 
qu'on pratitiue mal dans nos villes , parce qu'on ne fait rien pour 
que tout le monde la connaisse et prenne l'habitude de la prati- 
quer, c'est que partout les voitures et les piétons prennent leur 
droite en avançant. 

Tu comprends en outre que les conducteurs de voitures, étant tous 
des ouvriers de la République et ne recevant rien de personne , 
n'ont aucun intérêt à s'exposer à des accidents et sont au contraire 
intéressés à les éviter. 

Tu comprends aussi que , toute la population étant dans les ate- 
liers ou les maisons jusqu'à trois heures, et les voitures de transport 
ne circulant qu'aux heures où les omnibus ne courent pas et où les 
piétons sont peu nombreux , et les roues ne pouvant jamais quitter 
leurs ornières, les accidents de la part des voilures et entre les 
voilures doivent être presque impossibles. 

Quant aux autres animaux, on ne voit jamais des troupeaux de 
bœufs et de moutons comme ceux qui encombrent et déshonorent les 
rues de Londres , y causant mille accidents - v répandant l'iiiquié- 



44 VILLE-MODÈLE. 

tude et souvent la terreur et la mort , on même temps qu'ils habi- 
tuent le peuple à l'idée de regorgement ; car ici , les abattoirs et 
les boucheries sont au dehors , sans que les bestiaux pénètrent ja- 
mais dans la ville, sans qu'on y voie jamais ni sang, ni cadavres 
(V animaux, et môme sans qu'un grand nombre de bouchers s'ha- 
bituent à voir sans effroi des boucheries humaines, à force de trem- 
per leurs couteaux et leurs mains dans le sang d'autres victimes. 

Je ne quitterai pas les animaux sans te parler des chiens, dont la 
République nourrit, loge et emploie un grand nombre, remarqua- 
bles par leur taille et leur force , pour un grand nombre de trans- 
ports qui se font ainsi avec moins de dangers encore que par 
les chevaux. Tous les chiens , bien nourris, toujours bridés et mu- 
selés ou conduits en lesse, ne peuvent jamais, ni prendre la ror/c , 
ni mordre , ni effrayer , ni causer un scandale qui , dans nos villes, 
détruit en un moment toutes les prévoyances d'une éducation de 
plusieurs années. 

Tout est si bien calculé que jamais cheminée, jamais pot de fleurs, 
jamais aucun corps quelconque ne peut être ni lancé par l'orage, 
ni jeté par les croisées. 

Les piétons sont protégés môme contre les intempéries de l'air , 
car toutes les rues sont garnies de trottoirs, et tous ces trottoirs 
sont couverts avec des vitres , pour garantir de la pluie sans priver 
de la lumière , et avec des toiles mobiles pour garantir de la cha- 
leur. On trouve môme quelques rues entièrement couvertes, surtout 
entre de grands magasins de dépôts , et tous les passages pour tra- 
verser les rues sont également couverts. 

On a poussé môme la précaution jusqu'à construire, de distance 
en distance, de chaque côté de la rue, des reposoirs couverts, sous 
lesquels s'arrêtent les omnibus , pour qu'on puisse y monter ou en 
descendre sans craindre ni la pluie ni la boue. 

Tu vois, mon cher ami, qu'on peut parcourir toute la ville d'I- 
cara , en voilure quand on est pressé, par les jardins quand il fait 
beau, et sous les portiques quand le temps est mauvais , sans avoir 
jamais besoin ni de parasol ni de parapluie, et sans craindre ja- 
mais rien ; tandis que les milliers d'accidents et de malheurs qui 
chaque année accablent le peuple de Paris et de Londres , accu- 
sent la honteuse impuissance ou l'indifférence barbare des gouver- 
nements. 

Tu penses bien que la ville est parfaitement éclairée, aussi bien 
que Paris et Londres , même beaucoup mieux , attendu que la ma- 
tière éclairante n'est absorbée ni par les boutiques , puisqu'il n'y 



VILLE-MODÈLE. 45 

en a pas, ni par les ateliers, puisque personne ne travaille le soir. 
L'éclairage est donc concentré sur les rues et les monuments pu- 
blics ; et non-seulement le gaz n'y répand pas d'odeur, parce qu'on 
a trouvé le moyen de le purifier, mais i'éclajrage unit au plus 
haut degré l'agréable à l'utile , soit par la forme élégante et variée 
des réverbères, soit par les mille formes et les mille couleurs qu'on 
sait donner à la lumière. J'ai vu d'assez beaux éclairages à Lon- 
dres , dans quelques rues, certains jours de fêtes; mais à Icara, 
l'éclairage est toujours magiiiOijue, et quelquefois c'est une véri- 
table féerie. 

Tu ne verrais ici ni cabarets, ni guinguettes, ni cafés, ni esta- 
minets, ni bourse, ni maisons de jeux ou de loteries, ni réceptacles 
pour de honteux ou coupables plaisirs, ni casernes et corps-de- 
garde, ni gendarmes et mouchards, comme point de lilles publiques 
ni de filous , point d'ivrognes ni de mendiants ; mais en place tu y 
découvrirais partout des iNDisPENSAnncs , aussi élégants que pro- 
pres et commodes , les uns pour les femmes , les autres pour les 
honnnes , où la pudeur peut entrer un moment, sans rien craindre 
i:i pour elle-même ni pour la décence publique. 

Tes regards ne seraient jamais offensés de tous ces crayonnages, 
de tous ces dessins , de toutes ces écritures qui salissent les nmrs 
de nos villes, en même temps qu'ils font baisser les yeux ; car les 
enfants sont habitués à ne janiais rien gâter ou salir, comme à 
rougir de tout ce qui peut être indécent et malhonnête. 

Tu n'aurais pas même l'agrément ou l'ennui de voir tant d'cn- 
scigncs ou d'écriteaux au-dessus des portes des maisons , ni tant 
d'avis et d'affiches de commerce, qui presque toujours enlaidissent 
les bâtiments ; mais tu verrais de belles inscriptmis sur les mo- 
numents, les ateliers et les magasins publics, comme tu verrais tous 
les avis utiles, magnifiquement imprimés sur des papiers de di- 
verses couleurs, et disposés , par des afficheurs de la République, 
dans des encadrements destinés à cet usage , de manière que ces 
affiches elles-mêmes concourent à l'embellissement général. 

Tu ne verrais pas non plus ces riches et jolies boutiques de toute 
espèce qu'on voit à Paris et à Londres dans toutes les maisons des 
rues commerçantes. Mais que sont les plus belles de ces boutiques, 
les plus riches de ces magasins et de ces bazars , les plus vastes 
des marchés ou des foires, comparés avec les ateliers, les bouti- 
ques , les nmgasins d'Icara ! Tigure-toi que tous les ateliers et les 
magasins d'orfèvrerie ou de bijouterie, par exemple , de Paris ou 
de Londres, sont réunis c^ un seul ou deus ateliers et en un seul 

3. 



16 VILLE-MODÈLE. 

ou deux magasins ; figure-loi qu'il en est de même pour toutes les 
branches d'industrie et de commerce ; et dis-moi si les magasins de 
bijouterie, d'horlogerie, de fleurs, de plumage, d'étoffes, de modes, 
d'inslrumenls, de fruits, etc., eic, ne doivent pas éclipser toutes 
les boutiques du monde ; dis-n)oi si tu n'aurais pas autant et peut- 
être plus de plaisir à les visiter qu'à parcourir nos musées et nos 
monuments des beaux-arts! lié bien, tels sont les ateliers et les 
magasins d'icara ! 

ht tous sont dispersés à dessein pour la plus grande commodité 
des habitants et pour l'embellissement de la ville ; et , pour l'em- 
bellir davantage, tous, à l'extérieur, sont construits comme des 
monuments on prédominent la simplicité et les attributs de l'in- 
dustrie. 

Je viens de te parler de monuments : je n'ai pas besoin de te 
dire que tous les monuments ou établissements utiles qu'on trouve 
ailleurs se trouvent à plus forte raison ici , les écoles, les hospices, 
les temples, les hôtels consacrés aux magistratures publiques, tous 
lesJieux d'assemblées populaires, même des arènes, des cirques, 
des théâtres, des musées de toute espèce, et tous les établisse- 
ments que leur agrément a rendus presque nécessaires. 

Point ùViôtels aristocratiques comme point à^équipages ; mais 
pomt de prisons ni de maisons de mendicité ! Point de palais rovaux 
ou ministériels ; mais les écoles , les hospices , les assemblées po- 
])ulaires sont autant de palais , ou , si tu veux , tous les palais sont 
consacrés à l'utilité publique 1 

Je ne finirais pas , mon cher frère , si je voulais t'énumérer tout 
cequ'Icara renferme d'utile : mais je t'en ai dit assez, peut-être 
trop, quoique je sois sûr que ton amitié trouvera quelque plaisir 
dans tous ces détails , et j'arrive à Vagréable, où lu trouveras en- 
core la variété, constante compagne de Vuinformité. 

Voyons donc les formes extérieures des maisons , des rues, et 
des monuments. 

Je t'ai déjà dit que toutes les maisons d'une rue sont semblables, 
mais que toutes les rues sont différentes, et représentent toutes les 
jolies maisons des pays étrangers. 

Ton œil ne serait jamais blessé ici de la vue de ces masures, de 
ces cloaques et de ces carrefours qu'on trouve ailleurs à côté des 
plus magnifiques palais , ni de la vue de ces haillons qu'on ren- 
contre à côté du luxe de rx\ristocratie. 

Tes regards ne seraient pas attristés non plus de ces grilles qui 



VILLE-MODELE. 47 

entourent les fossés dos maisons de Londres et leur donnent, avec 
la noirceur de la brique, Tapparence d'une immense prison. 

Les cheminées, si hideuses dans beaucoup d'autres pays, sont un 
ornement ici , ou ne s'aperçoivent pas , tandis que le sommet des 
maisons présente à l'œil une charmante balustrade en fer. 

Les trottoirs ou les portiques à colonnes légères qui bordent toutes 
les rues, déjà magnifiques aujourd'hui , seront quelque chose d'en- 
chanteur lorsque , comme on en a le projet, toutes ces colonnades 
seront garnies de verdure et de fleurs. 

Entreprendrai-je de le décrire la forme des fontaines, des places, 
des promenades, des colonnes, des monuments publics, des colos- 
sales porf^-s de la ville et de ses magnifiques arcntics? Non, mon 
ami : je n'aurais pas assez d'expressions pour peindre mon admi- 
ration , et d'ailleurs il me faudrait l'écrire des volumes. Je te por- 
terai tous les plans, et je me bornerai ici à t'en donner une idée 
générale. 

Ah que je regrette de ne pouvoir les visiter encore avec mon 
frère! Tu verrais qu'aucune fontaine, aucune place , 'aucun monu- 
ment ne ressemble aux autres , et que dans tous sont épuisées 
toutes les variétés de l'architecture. Ici , tu le croirais à Rome , en 
Grèce , en Egypte , dans l'Inde , partout ; et jamais tu n'enragerais, 
comme nous l'avons fait à Londres devant Saint-Paul , contre les 
boutiques qui nous empêchaient d'embrasser d'un coup-d'œil l'en- 
semble d'un magnifique monuFQent. 

Nulle part tu ne verrais plus de peintures, plus de sculptures, 
plus de statues qu'ici dans les monuments , sur les places, dans les 
promenades et dans les jardins publics; car, tandis qu'ailleurs ces 
œuvres des beaux-arts sont cachées dans les palais des rois et des 
riches , tandis qu'à Londres les musées , fermes les dimanches , ne 
sont jamais ouverts pour le Peuple qui ne peut quitter son travail 
pour les visiter pendant la semaine , toutes les curiosités n'existent 
ici que pour le Peuple et ne sont placées que dans les lieux fré- 
quentés par le Peuple. 

Et comme c'est la République qui fait tout créer par ses peintres 
et ses sculpteurs, comme les artistes, nourris, vêtus, logés et 
meublés par la Communauté , n'ont d'autre mobile que l'amour de 
l'art et de la gloire , et d'autre guide que les inspirations du génie, 
tu vas comprendre les conséquences. 

Rien d'inutile et surtout rien de nuisible, mais tout dirigé ver? 
un but d'utilité ! rien en faveur du despotisme et de l'Aristocratie , 
du fanatisme et de la superstition , mais tout en faveur du Peuple 



48 VILLE-MODÈLE. 

et de ses bienfaiteurs , de la liberté et de ses martyrs , ou contre 
SCS anciens tyrans et leurs satellites 1 

Jamais ces 7îU(/i/e5 ou ces peintures voluptueuses qui, dans nos 
capitales , pour plaire aux libertins puissants , et par la plus mon- 
strueuse des contradictions , tandis qu'on recommande sans cesse 
la décence et la chasteté , présentent publiquement aux yeux des 
images que le mari voudrait cacher à sa femme et la mère à ses 
enfants. 

Jamais non plus de ces œuvres de l'ignorance ou de l'incapacité , 
que la misère vend ailleurs à vil prix pour avoir du pain , et qui 
corrompent le goût général en déshonorant les arts ; car ici rien 
n'est admis par la République sans examen ; et , comme à Sparte 
où l'on supprimait à leur naissance les enfants infirmes ou diffor- 
mes , ici l'on plonge sans pitié dans les ténèbres du néant toutes les 
productions indignes d'être éclairées par les rayons du Dieu des 
arts. 

Je m'arrête, mon cher Camille, quoique j'eusse beaucoup à te 
dire sur les rues-jardins, sur la rivière et les canaux, sur les quais 
et les ponts, et sur les monuments qui ne sont que commencés ou 
projetés. 

Mais que diras-tu , quand j'ajouterai que toutes les villes d'Ica- 
rie, quoique beaucoup moins grandes, sont sur le même plan, à 
l'exception des grands établissements nationaux 1 

Aussi je crois t'entendre crier avec moi : Heureux Icariens! 
malheureux Français l 

Plus je parcourus ensuite la ville , et plus cette description d'Eu- 
gène me parut exacte. 

Quand j'eus pris copie de cette lettre , nous allâmes visiter en- 
semble une des boulangeries de la République. 

Nous parcourûmes cinq ou six immenses bâtiments parallèles, 
l'un pour \qs farines, l'autre pour la pâte, un troisième pour les 
fours , un quatrième pour le combustible , et le cinquième pour re- 
cevoir le pain , d'où des voitures le distribuent partout aux consom- 
mateurs. 

Un canal apporte les farines et le combustible, que des machines 
transportent dans les magasins. De larges tuyaux versent la farine 
dans les pétrissoirs , tandis que d'autres tuyaux y versent l'eau à 
volonté. Ce sont des machines extrêmement ingénieuses qui pétris- 
sent la pâte , qui la coupent, et qui la portent à l'entrée des fours, 
où d'autres machines apportent le combustible, tandis que d'aulros 
ciïiporlont le pain dans le dcruier bâlimçnt. 



VILLE-MODÈLE. 49 

Eugène ne pouvait cesser d'admirer le soulagement procuré aux 
ouvriers par ce système et la prodigieuse économie qui en était le 
résultat. 

Tout en partageant son admiration, je pensais à notre projet de 
promenade, et je courus chez Valmor à cinq heures. 

On était prêt à partir, et la famille presqu'cnliôre se mit en 
marche à mon arrivée. Valmor donnait le bras à Tune de ses cou- 
sines; et la charmante Corilia prit le mien avec une familiarité si 
séduisante que j'en aurais perdu la tête si j'eusse été moins bien 
cuirassé. 

Nous passâmes par les rues à jardins, dont beaucoup étaient 
remplis déjeunes filles, ou d'enfunls , ou d'hommes qui les arro- 
saient ou les travaillaient. 

Plus je voyais ces jardins, plus ils me paraissaient délicieux ; 
ces gazons, ces roses et ces llcurs de mille espèces , ces arbustes 
fleuris, ces murs couverts de jasmins, de vignes, de lilas de Judée, 
de chèvre-feuille, en un mot de verdure coupée de mille couleurs, 
cet air embaumé, ce tableau de travailleurs et d'enfants, tout cela 
formait un ensemble ravissant. 

Mais la promenade me parut plus ravissante encore : allées sa- 
blées, droites ou tortueuses ; vastes gazons; arbustes de toute 
espèce; arbres magnifiques; petits bosquets et berceaux fleuris 
partout ; à chaque pas, bancs élégants peints en vert ; grottes ou 
collines artificielles, couvertes d'oiseaux ; eaux en nappes, en ruis- 
seaux, en cascades, en fontaines, en jets ; ponts charmants; statues 
et petits monuments; tout ce que la féconde imagination du plus 
habile dessinateur pourrait imaginer s'y trouve réuni, même des 
oiseaux et des animaux de toute espèce sur les eaux et les gazons. 
1 Et ce qui embellit encore cette promenade plus que tous les 
prestiges de l'art ou de la nature, c'est l'innombrable quantité de 
nombreuses familles qui la couvrent, pères, mères, enfants, se 
promenant ordinairement ensemble. Des milliers de jeunes garçoi\3 
et de jeunes filles de tous âges, tous proprement et élégamment 
vêtus, courent, sautent, dansent et jouent à mille jeux, toujours en 
troupes et sous les yeux de leurs parents assemblés. On ne voit 
que de la joie et du plaisir ; on n'entend que des rires, de joyeux 
cris, des chants et de la musique. 

— Il paraît, dis-je à Corilia, que vos compatriotes ont la passion 
de lamusique. — Oui, répondit-elle, et c'est le bon Icar qui nous 
en a donné le goût, comme celui de la verdure, des fleurs et des 
fruits. Depuis ce temps, notre éducation a rendu ces passion" "";- 



SO VILLE-MODÈLE. 

verscllcs parmi nous. Tout le monde acquiert une connaissance 
généiale de ce qui tient à la vrgétalion et à la culture. Tous les en- 
fants, sans exception, apprennent la musique vocale et savent 
chanter ; chacun apprend à jouer d'un instrument. Aussi, partout et 
toujours vous entendrez de la musique et des chants, dans les fa- 
milles comme dans les réunions publiques, dans les temples et dans 
les ateliers comme dans les spectacles et les promenades. Nous 
allons rencontrer des bandes de musiciens de toute espèce, assis 
clans de jolis salons préparés exprès, outre beaucoup de concerts 
exécutés par des mécaniques qui remplacent les musiciens et qui 
les imitent à s'y méprendre. 

C'est la trompette qui donne presque tous les signant ; c'est au 
son du cor que partent et volent nos milliers de voitures pubhques. 
LsL-ce que vous ne trouvez pas leurs fanfares charmantes? 

— Charmantes, en vérité. — Et vous verrez la musique de 
nos fêtes nationales avec des chœurs de cinquante ou cent mille 
chanteurs. 

Nous étions alors arrivés vers la promenade à cheval , et nous 
vîmes passer des centaines de petites cavalcades, composées 
d'hommes et de femmes de tous âges, élégamment velus, quoique 
bien autrement que nos cavaliers et nos amazones de Londres et 
de Paris. Comme je me récriais sur la grâce des dames et sur la 
beauté des chevaux, superbes pour les hommes, charmants pour 
les femmes, tout petits et jolis pour les enfants : " N'en soyez pas 
surpris, me dit Corilla ; car la République ayant décidé que nous 
aurions le plaisir de la promenade à cheval, elle a pari iculièrement 
soigné l'éducation des chevaux, et même a fait acheter les meil- 
leures races des pays étrangers. Parla môme raison, l'équitation 
fait partie de notre éducation dès notre enfance, et vous ne trouve- 
riez pas aujourd'hui un seul Icarien qui ne fût bon cavalier. 

— Mais, lui dis-je, comment avez-vous assez de chevaux de selle 
pour tout le monde? — Voici comment, répondit-elle: la Répu- 
blique n'a que mille chevaux de selle pour chaque ville communale, 
et soixante mille pour Icara; mais elle partage ces chevaux entre 
tous les citoyens, de manière que chaque famille peut en jouir une 
fuis tous les dix jours. 

— Et tous ces chevaux appartiennent à la République ? — Sans 
doute, et sont logés dans ses écuries, et soignés par ses ouvriers. 

Nous causâmes sur tout, sur les fétos, les théâtres, la danse, les 
pluijjirs, les mœurs et les usages du pays : elle me parla môme des 



NOURRITURE. 51 

assemblées publiques ot des journaux , et toujours avec tant d'ai- 
sance et de grâce que je ne m'aperçus pas que la ruit arriva-l pen- 
dant que je prenais tant de plaisir à m'inslruire, cm ccoucant une 
si charmante institutrice. 



CHAPITRE VII. 

^ourrilllrc. 

C'était un jour de repos, diuianche d'Icarie , ou plutôt dixièiT.e 
jour de la semaine icariennc, et Valmor, qui m'avait prévenu de- 
puis deux jours, vint de bonne heure nous chercher, Eugène et moi, 
pour aller avec eux à la campagne. 

Je raconterai plus tard les moyens imaginés et pratiqués par la 
Ri'publique pour faciliter ces excursions et ces dîners champêtres, 
dont les Icarions sont très-avides, depuis le printemps jusqu'en 
automne. 

Nous partîmes tous, les uns à pied, les autressur de jolis ânes, 
ou des mulets , ou des chevaux , les autres dans des omnibus , et 
nous allâmes à une fontaine charmante et célèbre, qui se trouve a 
deux lieues d'Icara , sur le penchant d'un délicieux coteau qui do- 
mine la ville. 

Je ne pourrais dire quel spectacle offrait la route , couverte de 
voitures, de chevaux, d'ânes, de mulets, de chiens, de promeneurs 
et de provisions, qui se rendaient au même lieu; je ne pourrais 
non plus décrire ni la ravissante beauté de la vue des gazons , des 
bosquf'ts cl de la fontaine où l'art et la nature avaient prodigué tous 
leurs embellissements, ni les délicieux tableaux que présentaient des 
centaines de groupes dînant sur l'herbe, chantant, riant, sautant, 
courant, dansant et jouant à mille jeux. 

Sur l'invitation de son grand-père, Corilia nous fit brièvement 
la description de vingt ou trente promenades champêtres où la po- 
l>nlalion d'Icara se rend ordinairement les jours de fête et de repos, 
iille nous expliqua que tous ces lieux charmants, qui font aujour- 
d'hui les délices du Peuple entier, servaient exclusivement autrefois 
aux plaisirs de quelques seigneurs, qui les enfermaient dans les 
murs ou les fossés de leurs châteaux et de leurs parcs. 

Quelque intéressant que fût pour moi le récit de Corilla , auquel 
clic savait d'ailleurs donner tant de charuie, Valmor m'intéressa 



52 NOURRITURE. 

plus encore quand il nous exposa le système adopté par la Répu- 
blique pour la nourriture de ses citoyens. 

Je n'aurais pas manqué d'en retracer ici la substance , si je n'a- 
vais retrouvé ce syslome parfaitement exposé dans une autre lettre 
d'Eugène à son frère : cette lettre, que je vais transcrire ici, rem- 
placera donc mon propre récit ; et , pour y arriver plus tôt, je me 
contenterai d'ajouter que le retourne fut ni moins animé , ni moins 
joyeux que le départ et le séjour , et que mon âme était remplie du 
bonheur dont j'apercevais partout l'expression. 

LETTRE D'EUGL;NE A SON FRÈRE. 

« mon cher Camille , que j'ai le cœur navré quand je pense à 
la France et que je vois la félicité dont jouit ici le peuple d'icaric 1 
Juges-en toi-même en apprenant leurs institutions concernant la 
KOURRiTURE et le vêtement. 

ISOURRITURE. 

» Sur ce premier besoin de l'homme comme sur tous les autres , 
tout, dans notre malheureux pays , est abandonné au hasard et 
rempli de monstrueux abus. Ici, au contraire, tout est réglé par la 
raisoti la plus éclairée et par la sollicitude la plus généreuse. 

» Figure-toi d'abord, mon cher frère, qu'il n'y a absolument 
rien , dans tout ce qui concerne les aliments , qui ne soit réglé par 
la loi. C'est elle qui admet ou qui prohibe un aliment quelconque. 

» Un comité de savants, institué par la représentation nationale, 
aidé par tous les ciloyens, a fait la liste de tous les aliments connus, 
en indiquant les bons et les mauvais, les bonnes ou mauvaises 
qualités de chacun. 

» Il a fait plus : parmi les bons , il a indiqué les nécessaires, les 
utiles et les agréables, et en a fait imprimer la liste en plusieurs vo- 
lumes, dont chaque famille a un exemplaire. 

» On a fait plus encore, on a indiqué les préparations les plus 
convenables pour chaque aliment, et chaque famille possède aussi 
le Guide du cuisinier. 

» La liste des bons aliments ainsi arrêtée, c'est la République qui 
les fait produire par ses agriculteurs et ses ouvriers , et qui les 
di.stribue aux familles; et comme pcrsoimc ne peut avoir d'autres 
aliments que ceux qu'elle distribue, lu conçois que personne ne peut 
consommer d'autres aliments que ceux qu'elle approuve, 



NOURRITURE. 53 

» Elle fait produire d'abord les nécessaires, puis les utiles, puis 
les agréables, et tous ceux-ci autant qu'il est possible, 

» Elle les partage entre tous également, de manière que chaque 
citoyen reçoit la même quantité d'un aliment quelconque, s'il y en 
a pour tous, et que chacun n'en reçoit qu'à son tour, s'il n'y en a, 
chaque année ou chaque jour, que pour une partie de la population. 

» Chacun a donc une part égale de tous les aliments sans distinc- 
tion, depuis celui que nous a[)pelons le plus grossier jusqu'à celui 
que nous qualiiions le plus délicat; et le peuple entier d'icaric 
est aussi bien et même mieux nourri que les plus riches des autres 
pays. 

• Tu vois donc, mon pauvre ami, que le gouvernement fait ici 
bien autre chose que notre monarchie: tandis que la royauté fait 
tant de bruit pour un bon Roi qui voulait que chaque paysan pût 
mettre la poule au pot le dimanche, la République doime ici, sans 
rien dire, à tous et tous les jours, tout ce qui ne se voit ailleurs que 
sur la table des Aristocrates et des Rois I 

» Non-seulement la République fait élever tous les bestiaux, la 
volaille et le poisson nécessaires, non-seulement elle fait cultiver et 
distribuer tous les légumes el les fruits qui se consomment dans leur 
fraîcheur, mais elle emploie tous les moyens de les conserver en les 
séchant, les confisant, etc., pour en distribuer des provisions. 

« Ce n'est pas tout : le comité dont je t'ai parlé tout à l'heure a 
discuté et indiqué le nombre des repas, leur temps, leur durée, le 
nombre des mets, leur espèce el leur ordre de service, en les variant 
sans cesse, non-seulement suivant les saisons et les mois, mais en- 
core suivant les jours ; en sorte que les diners de la semaine sont 
tous différents. 

» A six heures du matin, avant de commencer le travail, tous les 
ouvriers, c'est-à-dire tous les citoyens, prennent en commun, dans 
leur atelier, un avant-déjeuner très-sim[)!e (que nos ouvriers de 
Paris appellent la goutte ou le coup du matin), préparé et servi par 
le restaurateur de l'atelier. 

» A neuf heures, ils déjeunent dans l'atelier, tandis que leurs 
femmes et leurs enfants déjeunent dans leurs maisons. 

» A deux heures, tous les habitants de la même rue prennent en- 
Pomble, dans leur restaurant républicain, un diuer préparé par un 
des restaurateurs de la République. 

" Et le soir, entre neuf el dix heures, chaque famille prend, dans 



B4 NOURRITURE. 

ga propre habitation, un souper ou une collation préparée par les 
femmes de la maison, 

» A tous ces repas, le premier to\st est à la gloire du bon Icnr, 
bienfaiteur des ouvriers, biem' aiteurdes familles, BIENFAITEUR 
DES CITOYENS. 

» Le souper consiste principalement en fruits, pâtisseries et su- 
creries. 

» Mais le dîner commun, dans des salles superbes élégamment 
décorées, contenant mille à deux mille personnes, surpasse en ma- 
gnificence tout ce que tu pourrais imaginer. Nos plus beaux restau- 
rants et cafés de Paris ne sont rien à mes yeux, comparés aux 
restaurants de la Répuljlique. Tu ne voudras peut-être pas le croire, 
quand je te dirai qu'outre l'abondance et la délicatesse des mets, 
outre les décorations en fleurs et de tous autres genres, une mu- 
sique délicieuse y charme les oreilles tandis que l'odorat y savoure 
de délicieux parfums. 

• Aussi, quand des jeunes gens se marient, ils n'ont pas besoin 
de manger leurs dots dans un mauvais repas de noce et de ruiner 
d'avance leurs enfants à naître ; les dîners que le mari trouve dans 
le restaurant de sa femme, la femme dans celui de son mari, et les 
deux familles ensemble chez chacune d'elles, remplacent les plus 
beaux repas des autres pays. 

» Et cependant, tu pourras concevoir que ces repas communs fa- 
cilitent une immense économie sur les repas séparés, et permettent 
conséquemnunt d'en augmenter beaucoup les jouissances. 

» Tu concevras aussi que cette communauté de repas entre les 
ouvriers et entre les voisins a d'autres grands avantages, notam- 
ment celui de faire fraterniser les masses, et celui de simplifier 
beaucoup, en faveur des femmes, les travaux du ménage. 

» Et comme la République n'est occupée que du bonheur de ses 
enfants, tu ne seras pas surpris non plus qu'elle pousse la tendresse 
et la complaisance jusqu'à leur donner la facilité de prendre, le di- 
manche, tous leurs repas en famille et chez eux, d'y dîner avec leurs 
amis particuliers, même d'aller passer la journée à la campagne; 
et pour cela elle fait préparer, dans tous les restaurants, des mets 
froids qui sont transportés dans les familles, et elle met à leur dis- 
position d'autres moyens de transport quand elles veulent jouir de 
la campagne. 

• En vérité, mon frère, je ne te mens pas quand je t'assure que 



NOURIUTUUE. m 

ce pays est un paradis qui réjouit Pâme autant que los sens ; et 
cependant j'eiH'agc ici..., moi..., Français, adorant ma pairie; je 
souffre parfois pour elle tous les supplices de Tantale 1 

» Allons, du courage et de Tespérance 1 et en attendant, éludions! 

» Tu voudras sans doute savoir comment s'opère et s'exécute la 
DisTitinuTioN des aliments : rien n'est plus simple; mais admire 
encore I 

DISTRIBUTION DES ALIMENTS. 

>• La république fait ici ce qu'on voit souvent à Paris et à Lon- 
dres, ce que font quelquefois nos gouvernements, et ce que font main- 
tenant presque tous les marchands. 

" Tu sais d'abord que c'est la République qui fait culliver ou pro- 
duire tous les aiimenls, qui les reçoit et les réunit tous, et qui les 
dépose dans ses innombrables et immenses magasins. 

» Tu peut facilement concevoir des caves comnmncs comme celles 
de Paris et de Londres, de grands magasins de farine, de pain, de 
viandes, de poissons, de légumes, de fruits, etc. 

- Chaque magasin républicain a, comme un de nos boulangers ou 
de nos bouchers, le tableau des restaurants, des ateliers, des écoles, 
dos hospices et des familles qu'il doit fournir, et de la quantité qu'il 
doit envoyer à chacun. 

. 11 a aussi tous les employés, tous les ustensiles, tous les moyens 
de transport nécessaires, et tous ces instruments sont plus ingénieux 
les uns que les autres. 

» Tout étant préparé d'avance dans le magasin, on envoie par- 
tout , à domicile, dans l'arrondissement du magasin, les grosses 
provisions pour l'année, ou le mois, ou la semaine, et les provisions 
journalières. 

" La distribution de celles-ci a quelque chose de charmant. Je 
ne le parlerai pas de la propreté parfaite qui règne en tout, comme 
première nécessité ; mais ce que je ne manquerai pas de te dire, 
c'est que le magasin a, pour chaque famille, une cor/)ci//e, un vase, 
une mesure quelconque marquée du numéro de sa maison, et con- 
tenant sa provision de pain, de lait, etc. ; c'est qu'il a môme toutes 
ces mesures doubles, de manière à porter l'une pleine et à rapporter 
l'autre vide; c'est que chaque maison contient à l'entrée, une niche, 
disposée d'avance à cet effet, dans laquelle le distributeur trouve 
la mesure vide et la remplace par la mesure pleine ; de manière 
que la distribution toujours faite à la même heure, et d'ailleurs au- 



56 VÊTEMENT. 

noncéc par un son particulier, s'opère sans déranger la famille et 
sans faire perdre le moindre temps au distributeur. 

» Tu comprends , mon cher ami , l'cconomie de temps el tous 
les avantages de ce système de distribution en masse. 

» Du reste, tout est parfait dans cei heureux pays habité par des 
hommes qui méritent enûn le titre d'hommes, puisque, même 
dans les plus petites choses, ils font toujours un utile usage de cette 
sublime raison que la Providence leur a donnée pour leur bonheur. 

» Aussi, vois encore leur système de vêtement, et admire encore, 
admire toujours, si tu n'enrages pas un peu comme moi... ■> 



CHAPITRE VIII. 
Vêtement. 

SLITE DE LA LETTRE D'eUGÈNE A SOIN FRl-RE. 
V È T E M E N T. 

« Tout ce que je t'ai dit de la nourriture, mon cher Camille, 
s'applique au vêtement : c'est la loi qui a tout réglé, sur l'indica- 
tion d'un comité qui a consulté tout le monde , qui a examiné les 
vêtements de tous les pays , qui a dressé la liste de tous avec leurs 
formes et leurs couleurs (ouvrage magnifique que chaque famille 
possède), qui a indiqué ceux à adopter et ceux à proscrire, et qui 
les a classés suivant leur nécessité, leur utilité ou leur agrément. 

» C'est la République qui fait cultiver et produire, par ses agri- 
culteurs, toutes les matières premières ; c'est elle qui fait fabri- 
quer, dans ses manufactures, toutes les étoffes adoptées ; c'est elle 
encore qui lait confectionner tous les vêlements par ses ouvriers 
et ses ouvrières; c'est elle enûn qui les fait distribuer aux familles. 

» Elle a commencé par les étoffes les plus nécessaires : aujour- 
d'hui, elle ordonne toutes les étoffes sans exception, les plus agréa- 
bles, comme les plus utiles. 

» Tout ce qui, dans la forme, le dessin et la couleur, était bizarre 
ou sans goût, a soigneusement été banni; cl tune peux rien ima- 



VÊTEMENT. 57 

gincr de plus pur et de plus agréable que les couleurs choisies, 
rien de plus gracieux et de plus simple que les dessins des étoffes, 
rien de plus élégant et de plus commode que la forme des vête- 
ments. 

■• Et tu le comprendras sans peine, quand tu te rappelleras qu'il 
n'y a pas une pièce de la chaussure, de la coiffure , etc. , qui n'ait 
été discutée et adoptée sur un plan-modèle. Aussi , quoique dans 
ma passion pour la peinture j'aie toujours été très-difficile , tu le 
sais, sur les vêtements d'hommes et surtout de femmes, je te jure 
que je n'ai pas encore pu trouver un défaut dans ceux de ce pays. 

» Je viens de te parler des femmes : ô mon bon Camille , que tu 
aimerais ces Icariens, toi si galant et si passionné, comme moi, 
pour ce chef-d'œuvre du Créateur, si tu voyais comme ils les en- 
tourent de leurs soins, de leurs respects et de leurs hommages, 
comme ils concentrent sur elles leurs pensées, leur sollicitude et 
leur bonheur, comme ils travaillent sans cesse à leur plaire et à 
les rendre heureuses, et comme ils les embellissent, elles déjà na- 
turellement si belles, pour avoir plus de plaisir à les adorer! Heu- 
reuses femmes! heureux hommes! heureuse Icarie ! Malheureuse 
France ! 

•» C'est donc dans le vêtement des femmes surtout que tu trouve- 
rais à admirer : non-seulement ton œil avide serait charmé d'y voir 
tout ce que lu connais de plus fin, de plus délicat, de plus ravissant 
en étoffes, en couleurs et en formes, mais il serait, dans certaines 
occasions, aussi étonné de la pompe des plumages qu'ébloui de 
l'éclat des bijoux et des pierreries. 

» Il est vrai que les plumes sont presque toutes artificielles 
comme les fleurs, que les bijoux sont rarement d'or pur, mais 
presque toujours d'a//ta^e ou d'autres métaux dorés ou non dorés, 
cl que toutes les pierreries sont fabriquées: mais qu'importe? toutes 
ces parures en sont-elles moins belles ? parent-elles moins bien 
les têtes qui les portent? sont-elles moins précieuses comme orne- 
ment, surtout quand toutes les femmes s'en parent également et 
qu'aucune d'elles ne peut en montrer d'autres ? Et ces Icariennes 
qui dédaignent et méprisent toutes les beautés de convention et 
tous les sentiments de puérile vanité, pour n'estimer que les agré- 
ments réels et les sentiments raisonnables, en sont-elles moins 
sensées, moins jolies et moins heureuses? 

• Tu serais également enivré si tu sentais les odeurs suaves et 
délicieuses qui s'exhalent continuellement des vêtements des fem- 
mes cl même des honmies ; car les Icariens considèrent l'habitude 



S8 VÊTEMENT. 

des parfums, non-seulement comme an agrément poar soi, mais 
comme un devoir envers les autres; el tu serais étonné de la variété 
de leurs huiles et de leurs essences, de leurs pommades et de leurs 
pûtes, en un mot de leurs parfums de toilette pour hommes comme 
pour femmes, si tu ne savais pas que tout leur pays est couvert de 
îlours, et que rien ne leur est plus facile el moins coûteux que 
d'avoir des parfums pour toute la population. 

» Aussi, tu te croirais transporté dans le palais d'une fée si lu 
voyais une parfumerie républicaine l 

» Tout le monde a les mêmes vêtements, ce qui ne laisse pas de 
place à l'envie el à la coquetterie. Et cependant ne va pas croire 
que V uni for mile soit ici sans variété; car, au contraire, c'est dans 
le vêtement que la variété marie le plus heureusement ses richesses 
avec les avantages de l'uniformité. Ce ne sont pas seulement les 
deux sexes qui sont vêtus différemment, mais dans chacun des deux 
sexes, l'individu change fréquemment de vêtements , suivant son 
ûgc el sa condition; car les particularités du vêtement indiquent 
toutes les circonstances et les positions des personnes. L'enfance et 
la jeunesse, l'âge de puberté et de majorité, la condition de céli- 
bataire ou de marié, de veuf ou de remarié, les différentes pro- 
fessions el les fonctions diverses, tout est indiqué par le vêtement. 
Tous les individus de la même condition portent le même uniforme; 
mais des milliers d'uniformes différents correspondent à des mil- 
liers de conditions diverses. 

» Et la différence entre ces uniformes consiste tantôt dans la dif- 
férence d'étoffes ou de couleurs, tantôt dans la différence déforme 
ou dans quelques signes particuliers. 

» Ajoute à tout cela que quand l'étoffe ou la forme est la même 
pour les jeunes fdles du même âge, par exemple, la couleur est 
différente suivant leur goût ou leur convenance, telle couleur al- 
lant mieux aux blondes, comme tu le sais, et telle autre couleur 
aux brunes. 

■ Ajoute encore que, pour le même individu, le simple et com- 
mode habit de travail et celui de chambre, l'élégant habit de sa- 
lon ou de réunion publique et le magnifique habit de fêle ou de 
cérémonie sont tous différents. 

» El tu concevras que la variété de costume doit être presque 
inûnie. 

■ Pense aussi que les fleurs ue sont permises qu'à un certain 



VÊTEMENT, 69 

5ge, les chapeaux, les plumes, les bijoux, les picrreric?, les ma- 
gnifiques étoffes, à ccrlanis autres âges déterminés ; et tu conce- 
vras pins facilement encore que la République puisse en faire fa- 
briquer assez pour le petit nombre de personnes de ces différents 
âges. 

» Figure-toi maintenant toute la population réunie, en habits de 
fête, dans les cirques, dans les promenades ou les spectacles; tu 
pourras avoir l'idée que les loges des opéras de Paris et de Lon 
dros, ainsi que les salons et môme les cours de ces deux capitales, 
n'offrent rien de plus éclatant ni de plus magnifique, et que ces 
petites sociétés privilégiées ne sont que des pygmées à côté de 
toute la population d'icara. 

■ Te parlerai-je de la confection et de la distribution des 
vêtements ? 

» Tu conçois combien il est facile à la République de connaître 
la quantité de matières premières, d'étoffes et de vêtements qui 
lui sont nécessaires ; de faire produire les ma'.ières premières, dans 
son domaine, par ses agriculteurs, ou de les achètera l'étranger; 
de faire ensuite fabriquer les étoffes, en masses, dans ses immen- 
ses manufactures, avec ses puissantes mécaniques ; et de faire enfin 
confectionner les vêtements dans ses immenses ateliers par ses ou- 
vriers et ses ouvrières, 

» Tu peux deviner môme que la forme de chaque vêtement a 
été calculée de manière qu'il puisse être confectionné le plus fa- 
cilement, le plus rapidement et le plus économiquement possible. 

» Presque tous les vêtements, coiffures et chaussures, sont élas~ 
tiques, de manière qu'ils peuvent convenir à plusieurs personnes 
de tailles et de grosseurs différentes. 

» Presque tous se font à la mécanique, en tout ou en partie, de 
manière que les ouvriers n'ont que peu de chose à faire pour les 
achever. 

» Presque tous se font sur quatre ou cinq grandeurs et largeurs 
différentes, de manière que les ouvriers n'ont jamais besoin de 
prendre les v^esures auparavant. 

» Tous les vêtements sont donc confectionnés en masses énormes, 
comme les étoffes elles-mêmes, et souvent en même temps ; et 
tous sont ensuite déposés dans d'immenses magasins oîi chacun 
est toujours sûr de trouver, à l'instant, tous les objets qui lui sont 
nécessaires et qui lui sont dus d'après la loi. 

» Je n'ai pas besoin de te signaler la perfection du travail esé- 



60 ATELIER D'HORLOGERIE. 

cuté par les mécaniques ou par des ouvriers qui font toujours la 
même chose, ni la prodigieuse econo7me qui résulte de ce système 
de fabrication en masses , ni la perte énorme qu'évite la Répu- 
blique en prévenant les capricieuses et ridicules variations de 
la mode, 

» Qr^nt à la distribution des vêtements, chaque magasina le 
tableau des familles qu'il doit fournir et des quantités qu'il doit 
livrer. Il ouvre un compte à chacune d'elles et leur envoie ce qui 
leur est dû, quand elles ont choisi ce qui leur convient. 

» Ventretien et le raccommodage sont ensuite le travail des 
femmes dans chaque famille ; mais ce travail n'est presque rien , 
et le blanchissage , qui serait plus pénible, est l'affaire de la blan- 
chisserie nationale. 

» Juge du reste par ce que tu connais maintenant ! 

» Et si je veux terminer par un vœu pour ton bonheur, jeté 
souhaiterai, mon cher Camille , d'avoir bientôt une patrie comme 
l'Icarie. » 



J'allai rejoindre Valmor , qui m'avait donné rendez-vous dans 
l'atelier d'uoRLOGEiiiE où travaillait un de ses cousins, et je pris 
sur moi d'y conduire Eugène. 

Inutile de dire que Valmor accueillit parfaitement mon compa- 
gnon, et qu'il nous fit tout voir en détail. 

C'est quelque chose d'admirable ! tout se trouve réuni là, depuis 
les matières premières rangées dans un premier magasin, jus- 
qu'aux horloges, pendules, montres, appareils de toute espèce ran- 
gés dans un dernier magasin qui parait un brillant musée. L'ateHer 
spécial d'horlogerie est un bâtiment de mille pieds carrés à trois 
étages, supportés par des colonnes en fer qui remplacent les murs 
les plus épais et qui permettent de ne faire, de chaque étage, 
qu'une seule pièce parfuitement éclairée par un système infiniment 
simple d'y répandre la lumière. 

En bas sont de volumineuses et pesantes machines pour couper 
les métaux et ébaucher les pièces. En haut sont les ouvriers, di- 
visés en autant de classes qu'il y a de pièces différentes à fabri- 
quer, dont chacun fabrique toujours les mômes pièces. On dirait 
un régiment, tant l'ordre et la discipline y régnent! C'est un plai- 
sir aussi de voir les rayons, les cases, les outils attachés ou 
suspendus. 



UNE VISITE. Gl 

Le cousin de Valmor nous expliqua tout le monvoinent de celle 
pplite armée. « Nous arrivons à six heures moins un quart, dil-il, 
nous déposons nos habits dans le vestiaire que je vous montrerai 
tout à l'heure, et nous revèlissons noire habit de travail. A six 
heures précises, nous conmicnçons le travail au son de la cloche. 
A neuf heures, nous descendons tous au réfectoire pendant vingt 
minutes pour y déjeuner en silence, pendant que Tun de nous lit à 
haute voix le journal du matin. A une heure, le travail cesse-; et 
quand tout est rangé, nettoyé, nous descendons au vestiaire, où 
jious trouvons tout ce qui nous est nécessaire pour nous laver, 
et où nous reprenons nos habits de repos pour aller dîner, à deux 
heures, avec nos familles, et pour disposer ensuile du reste de la 
journée. 

" J'oubliais de vous dire que, pendant deux heures de nolrelra- 
vail, nous observons un rigoureux silence : mais pendant deux au- 
tres heures, nous pouvons causer avec nos voisins ; et pendant le 
reste du temps, chacun chante pour soi ou pour les autres qui Té- 
coulent, et souvent nous chantons tous en chœur. » 

Nous sortîmes émerveillés de tant de raison et de tant de bon- 
heur, et nous allâmes visiter un superbe monument dont je parlerai 
plus tard. 

Peu après mon arrivée chez Corilla, entrèrent une dame et six 
ou sept enfants de différents âges, parmi lesquels so trouvait une 
jeune iille d'une ligure angélique. 

Se lever, courir à elle, lui ôler son chapeau et l'embrasser, fut 
pour Corilla l'affaire d'un instant. 

— J'ai le plaisir, dit le père de Valmor en me prenant par la 
main, de présenter à l'aimable madame Dinamé l'honorable milord 
Carisdall, dont son fils a dû lui parler. Il est notre ami... — 
Et par conséquent le nôtre, ajouta celte dame, du ton le plus 
gracieux. 

— Et moi, dit à son tour Corilla, on me prenant par la main et 
en affectant un ton solennel, j'ai l'honneur... de présenter le bon 
M. William à (j'allais dire la charmante, comme si on avait be- 
soin de moi pour le voir) , à la méchante Dinaïse, qui cache un 
diable sous la figure d'un ange, et qui me dévisagerait s'il n'y avait 
persoime ici pour me défendre. 

— Tu seras donc toujours folle, répondit mademoiselle Dinaïse 
en rougissant I 

Et moi, je ne saurais dire ce que j'éprouvais en entendant celte 
voix : c'était celle de Vinvif^ihle! Je me sentis rougir ou pâlir, lieu- 



es UNE VISITE. 

reusement que les broyantes caresses des enfants, cfai couraient de 
l'une à l'autre, empêchèrent qu'on ne s'aperçût de mon trouble. 

Mais quel ne fut pas mon embarrasquand le matin Valmor dit tout 
haut à niadcmoiselle Dinaise : Vous reconnaissez le promeneur du ba- 
teau; mais vous ne savez pas ce qu'il disaitde vous... — Que disait-il, 
sVcria Corilla ? — Que disait-il? s'écria toute la réunion. — Puis-je le 
répéter, William?... — Oui, oui! s'écria-t-on de toutes parts. — Eh 
bien! il disait... il disait que toujours cachée sous son voile et son 
chapeau, Vinvisibk était, sans aucun doute, épouvantablement laide. 

Ce ne fui alors qu'un long éclat de rire universel et un feu rou- 
lant de plaisanteries sur ma science divinatoire. 

— Je ne pouvais.... croire alors, dis-je presque en balbutiant.... 
qu'gne figure humaine.... pût paraître jolie.... quand elle accom- 
pagnait une voix si divine. — Mais mon compliment parut si gaucho 
que , tout en faisant rougir encore plus mademoiselle Dinaïse , il 
n'empêcha pas Corilla et les autres de me répéter impitoyablement : 
laide, horrible, épouvantable. 

Bientôt , cependant , on fit de la musique ; et Corilla , qui com- 
mença par donner l'exemple, chanta mieux encore qu'auparavant. 

Mademoiselle Dinaïse ne voulait pas chanter, mais Corilla la 
pressa avec tant d'instances et de séduisantes caresses qu'elle finit 
par y consentir. Elle chanta timidement et mal, mais avec une voix... 
avec une voix qui me faisait doucement frémir des pieds à la tête. 

— Ne jugez pas Dinaise par sa timidité , me dit la mère de 
Valmor, près de laquelle j'étais assis; elle est remplie d'esprit et 
d'instruction; c'est la meilleure des filles, des sœurs et des amies. 
Personne n'est plus affectueux, plus aimant, plus caressant, plus 
empressé dans l'intimité ; elle s'oublie toujours pour ne s'occuper 
que des autres; elle adore son frère Dinaros ; et si elle était moins 
sauvage, ou moins mélancolique, ou moins timide avec le monde, 
elle serait aussi aimable que ma Corilla... Sa famille, ajouta-t-elle, 
est intimement liée avec la nôtre; son frère est l'ami d'enfance de 
Valmor; elle est elle-même la première amie de ma fille, elle 
m'aime comme sa mère, je la chéris comme mon enfant, et bientôt 
j'aurai le plaisir de lui donner ce titre ; car Valmor en est fou, ses 
parents désirent autant que nous cette union, et dans quelques jours 
nous en fixerons l'époque. 

— Assez, assez, me dit Corilla en s'approchant de nous, c'est à 
votre tour de chanter, monsieur William , seul , ou avec Dinaïse, 
ou avec moi, choisissez ; et vous êtes bien heureux que je vous 
laisse le choix ! mais vous chanterez... 



LOGEMENT. 63 

Je n'aurais pu , et je m'excusai de mon mieux. 

— Vous me refusez, dil-elle, et personne ne se joint à moi pour 
gouinetlre un révolté 1 Eh bien ! je me venge sur vous tous , et je 
dispose de vous : demain nous irons tous ensemble voir partir 
les ballons, et nous embarquerons M. le milord. Après-demain 
nous irons passer la soirée chez madame Dinamé , et nous ferons 
de la musique. M. le milord étudiera ce morceau pendant son voyage 
aérien , et s'il retrouve sa voix sous un ciel pur, s'il a le bon- 
heur de revenir, il chantera seul , puis avec Dinaise , puis avec 
moi... Ainsi j'ordonne , sous le bon plaisir cependant de la bonne 
madame Dinamé et la ratilicalion de notre terrible et redoutable 
souverain et maître. 

Le grand-père et madame Dinamé sourirent ; sa mère l'appela 
folle ; mademoiselle Dinaïse parut la gronder ; mais les enfants 
applaudirent en sautant de joie, et la double partie fut arrêtée. 



CHATITRE IX. 
Logement. — Ameublement. 

Je venais d'écrire en Angleterre, lorsque Eugène entra pour me 
proposer d'aller visiter l'intérieur de la maison d'une famille dosa 
connaissance que la maîtresse devait lui montrer en détail. J'ac- 
ceptai, et nous sortîmes. 

LOGEMENT. 

Sachant qu'Icar avait fait arrêter le plan-modèle d'une maison , 
après avoir consulté le comité de logement et le Peuple entier, 
après avoir fait examiner les maisons de tous les pays , je m'atten- 
dais à voir une maison parfaite sous tous les rapports, surtout sous 
celui de la commodité et de la propreté ; et cependant mon attente 
fut encore surpassée. 

Je ne parlerai pas ici de l'extérieur et de tout de qui concerne 
l'embellissement de la rue et de la ville, mais de ce qui intéresse 
l'habitant de la maison. 

Tout ce qu'on peut imaginer de nécessaire et d'utile , je dirais 
même d'agréable , s'y trouve réuni. 

Chaque maison a quatre étages, non compris le rcz-de-chàusséc; 
Iruis, ou quatre, ou cinq fenêtres de largeur. 



€i LOGEMENT. 

Sous lo rez-de-chaussée sont les caves , caveaux , bûchers et 
charbonniers, dont la base est à cinq ou six pieds plus bas que le 
trottoir, et la voûte à trois ou quatre pieds plus haut. La dame 
nous expliqua comment le bois , le charbon el tout le reste sont 
transportés par des machines , depuis la voiture , dans ces pièces 
souterraines, sans môme toucher et salir le trottoir. Elle nous lit 
voir ensuite comment tous ces objets sont montés , dans des paniers 
ou des vases, jusque dans la cuisine et les étages supérieurs, au 
moyen d'ouvertures dans la voûte et de petites machines qui 
rendent l'emploi de la force personnelle inutile. 

Au rez-de-chaussée, point de boutique, point de loges à portier, 
point d'écurie, point de remise , point de porte cochcre, point de 
vestibule ni de cour ; mais on y trouve une salle à manger, une 
cuisine et toutes ses dépendances, un petit parloir servant de bi- 
bliothèque , un cabinet pour les bains avec une petite pharmacie 
domestique ; un petit atelier pour les hommes et un autre pour les 
femmes, contenant tous deux les outils dont on peut généralement 
avoir besoin dans un ménage ; une petite cour pour la volaille, un 
cabmetpour les outils de jardinage, et le jardin par-derrière. 

Le premier étage renferme un grand salon où se trouvent les 
instruments de musique. 

Les autres pièces et toutes celles des autres étages sont des 
chambres à coucher, ou des chambres destinées à tous les autres 
usages. 

Toutes les fenêtres s'ouvrent en dedans et sont garnies de 
balcons. 

Tout est combiné pour rendre les escaliers commodes et élégants, 
sans prendre trop de place. 

Quelle belle vue ! m'écriai-je en arrivant sur une terrasse, bordée 
d'une balustrade et couverte de fleurs, qui couronne la maison et 
forme encore un délicieux jardin d'une autre espèce, d'où la vue 
a quoique chose de magnifique. — Dans les belles soirées d'été, dit 
la maîtresse, presque toutes les familles se réunissent sur leurs 
terrasses pour y prendre le frais en y chantant, en y faisant de la 
musique et en y soupant. Vous verrez ! c'est quelque chose d'en- 
chanteur I 

Une autre petite terrasse garnie de fleurs sur la galerie qui 
couvre le trottoir, et des fleurs sur presque tous les balcons , aug- 
mentent encore l'agrément de l'habitation et parfument l'air en- 
vironnant. 



LOGEMENT. 65 

Non-sculemcnt les eaux pluviales n'incommodent pas en des- 
cendant de la terrasse ; mais reçues dans un réservoir ou citerne , 
elles sont utilement employées, ainsi que les sources et les puils 
dans lesquels on puise aisément avec des pompes. 

Nous admirions aussi, Eugène et moi, les cheminées et le système 
de chauffage répandant partout , avec la plus grande économie , 
une chaleur égale et douce , sans qu'on y craigne la peste de la 
fumée, et sans qu'on y craigne le fléau des incendies. 

— Ces deux petites statues que vous voyez sur la cheminée, nous 
dit la dame, sont celles que la République a décernées aux inven- 
teurs des procédés contre le feu et la fumée. Voyez aussi comme 
tout est combiné dans la conslrucliondubâliment et dans le choix 
des matériaux pour les préserver du feu ! Aussi nous n'avons 
presque jamais d'incendies ni dans nos maisons, ni dans nos ate- 
liers, et ceux qui éclatent sont presque à l'instant étouffés. On dit 
même qu'on vient de découvrir un moyen de rendre , quand on 
veut, le bois et les étoffes incombustibles. 

— Admire donc, me dit Eugène, comme les portes elles fenêtres 
roulent sans aucun bruit sur leurs gonds, comme elles se ferment 
d'elles-mêmes , et avec quelle perfection elles empêchent l'intro- 
duction de l'air extérieur 1 

— Et cependant, dit la dame, voyez comme tous nos apparte- 
ments sont bien aérés , sans ouvrir ni porte ni fenêtre, au moyen de 
toutes ces ouvertures qui communiquent avec l'extérieur, et qui se 
ferment ou s'ouvrent à volonté 1 

Mais c'est surtout l'ensemble du système imaginé pour la pro- 
preté que j'admirais avec le plus déplaisir, ainsi que le système 
conçu pour épargner aux femmes toute peine et tout dégoût dans 
les travaux du ménage. 

11 n'y a pas de précaution qu'on n'ait prise pour la propreté. Les 
parties inférieures , qui sont plus exposées à être salies, sont gar- 
nies d'une faïence vernissée ou d'une peinture qui n'admet pas la 
malpropreté et qui se lave facilement. Des eaux potables et non 
potables, amenées de hauts réservoirs et élevées jusque sur la ter- 
rasse supérieure, sont distribuées, par des tuyaux et des robinets, 
dans tous les étages et même dans presque tous les appartements , 
ou sont lancées avec force par des machines à laver, tandis que 
toutes les eaux sales et toutes les immondices sont entrahiées, sans 
séjourner nulle part et sans répandre aucune mauvaise odeur, dans 

4. 



66 LOGEMENT. 

de larges tuyaux souterrains qui descendent sous les rues. Les lieux 
qui sont naturellement les plus dégoûtants sont ceux où l'art a fait 
le plus d'efforts pour en éloigner toute espèce de désagrément ; et 
Tune des plus jolies statues décernées par la République est celle 
qu'on aperçoit, dans toutes les maisons, au-dessus de la porte d'un 
petit cabinet charmant , pour éterniser le nom d'une femme inven- 
teur d'un procédé pour chasser les odeurs fétides. 

Il n'est pas jusqu'à la 6oue que les pieds peuvent apporter du 
dehors qui ne soit l'objet d'une attention particulière. Indépendam- 
ment de ce que les trottoirs sont extrêmement propres, une infinité 
de petits soins empêchent qu'un pied malpropre ne vienne souiller 
les appartements et même le seuil de laporteetTescalier, tandis 
que l'éducation impose aux enfants , comme un de leurs premiers 
devoirs, l'habitude de la propreté en tout. 

Les ordures mêmes et les débris de toute espèce sont déposés de 
telle manière que, quand ils ne sont pas employés pour engraisser 
la terre du jardin, ils peuvent être enlevés sans que l'opération ne 
soit ni dégoûtante ni pénible. 

Quant au ménage, qui doit être fait non par des domestiques , 
mais par les femmes et les enfants dans chaque famille, je ne pou- 
vais me lasser d'admirer la sollicitude de la Répubhque pour éloi- 
gner des travaux domestiques toute espèce de fatigue et de répu- 
gnance. 

— Balayer n'est presque rien , dit la mère de famille, et tous les 
autres travaux sont moins pénibles encore. Non-seulement Féduca- 
lion et l'opinion publique nous habituent , nous autres femmes , à 
nous acquitter de nos charges sans honte et sans chagrin, mais elles 
nous rendent ces charges agréables et chères en nous rappelant sans 
cesse que c'est le seul moyen de pouvoir jouir d'un inappréciable 
avartage, celui de n'avoir pas de mercenaires étrangers pour 
servir nous et notre famille. 

Du reste , grâce à notre bon Icar et à notre République bien- 
aimée , toute l'imagination de nos hommes travaille sans cesse 
à nous rendre heureuses et à simplifier nos travaux domestiques. 
Les deux principaux repas, le déjeuner et le dîner, se font au 
dehors et sont préparés par les cuisiniers nationaux , tandis que 
tous nos vêtements d'hommes et de femmes et tout notre blanchis- 
sage sont fournis par los ateliers de la République , en sorte que 
nous ne sommes chargées que de l'entretien, du racconunodage, et 
de deux repas les plus simples qui n'exigent que les plus agréables 
préparations de la cuisine. 



LOGEMENT. 67 

Et notre cuisine, retournons la voir! Voyez ces fourneaux, ce 
f lur, CCS robinets pour Tcau cliaufle et l'eau froide, tous ces petits 
instruments et ustensiles; et dites-moi s'il est possible de rien 
imaginer de plus propre et de plus commode , et si ce n'est pas le 
plus galant comme le plus ingénieux des architectes qui a tout dis- 
posé pour nous faire auner nos tiavaux ! 

Aussi toutes nos jeunes filles aiment à chanter une charmante 
chanson en l'honneur du jeune et galant architecte des cuisines. 

— Ce n'est cependant pas à Farchitecte qu'appartient le prin- 
cipal mérite, reprit Eugène, mais à la République, le plus pater- 
nel des gouvernements ou la plus tendre des mères, qui a tout 
ordonné pour le plaisir de ses enfants. Malheureuse l'rance !... 

— Vous avez raison, mon cher ami, ajoutai je brusquement 
pour l'interrompre et prévenir la répétition de son délire pa- 
triotique. 

— Oui , dit la dame : aussi, si notre République était jamais atta- 
quée par nos époux, nous divorcerions à l'instant, et c'est nous, 
vieilles ou jeunes, qui la défendrions 1 Vous auriez même du plaisir 
à entendre nos filles le jurer tous les matins dans une autre chan- 
son ; car c'est toujours en chantant (tant nous sommes heureuses ! ) 
qu'elles travaillent au ménage ou dans l'atelier; et vous pourriez 
croire que leur costume de ménagères et d'ouvrières leur plaît 
plus que leur habit de repos ou de fête. 

Voilà une maison d'Icarie l Et toutes les maisons des villes sont 
absolument les mêmes à rintéricur, toutes habitées chacune par 
une seule [amlle. 

Mais les maisons sont de trois grandeurs, de trois, ou quatre ou 
cinq fenêtres de front, pour dos familles au-dessous de douze per- 
sonnes, de vingt-cinq ou de quarante. Quand la famille est plus 
nombreuse (ce qui arrive fréquemment), elle occupe deux maisons 
contigués , communiquant alors par une porte intérieure : et 
comme toutes les maisons sont pareilles, la famille voisine cède 
ordinairement volontiers sa maison pour en occuper une autre, ou 
bien le magistrat l'y contraint en cas de refus, à moins que la fa- 
mille nombreuse ne puisse trouver deux autres maisons contiguës 
qui soient vacantes. 

Dans ce cas, les meubles étant absolument les mêmes comme 
les maisons, chaque famille n'emporte que quelques effets person- 
nels , et quitte sa maison toute meublée pour en prendre une autre 
qui se trouve également meublée. 



68 AMEUBLEMENT. 

Ces changements d'habitation sont d'ailleurs si rares que la Ré- 
publique évite rénorme perte de travail et de meubles occasionnée 
dans les autres pays par le déplacement et le transport de tout le 
mobilier dans des déménagements continuels. 

Mais la carcasse ou la distribution de la maison n'en est qu'une 
partie , et c'est I'ameuiîlemenï qu'il faut examiner pour avoir une 
idée complète d'une habitation d'Icarie. 

AMEUBLEMENT. 

Les mêmes règles président à l'ameublement : tout le nécessaire, 
tout ru<t/e connu (ce que nous appelons le confortable), elVagréable 
autant que possible ; toujours la prévoyance et la raison. 

Ainsi, partout des parquets, partout des tapis; partout les pointes 
et les angles tranchants remplacés par des formes arrondies, afin 
d'éviter les accidents pour les enfants, et même pour les grandes 
personnes ; partout les meubles fermant si hermétiquement que la 
poussière ne peut y pénétrer ; partout même les dispositions telle- 
ment prévoyantes, comme nous le fit remarquer la dame , que la 
poussière peut difficilement s'arrêter sur les meubles, ou peut faci- 
lement en être enlevée chaque jour. 

Cette bonne dame nous fit aussi remarquer, avec une sorte d'or- 
gueil, que tous les coins et les angles rentrants, par exemple entre 
les murs ou les boiseries, sont soigneusement garnis d'un plâtre ou 
d'un mastic qui présente partout des formes arrondies , où peut 
pénétrer plus facilement l'instrument à nettoyer. 

Elle nous fit remarquer aussi , avec une visible satisfaction , 
toutes les précautions prises pour préserver les habitations de tous 
les insectes qui les infestaient et les désolaient autrefois ; et j'avoue 
que toutes ces petites précautions me plaisaient autant que les plus 
grandes beautés des appartements. 

Tous ces appartements sont garnis de placards, d'armoires , de 
buffets , de rayons , etc., et tous les murs sont disposés de manière 
que ces meubles sont immobiles, incrustés, appuyés ou appliqués, 
et ne consistent que dans des rayons intérieurs ou des tiroirs avec 
des portes en devant et quelquefois des tablettes au-dessus, ce qui 
procure une énorme économie de travail et de matériaux. 

Tous les murs sont tapissés de papier ou d'étoffes , ou couverts 
de peintures et de vernis, et garnis de tableaux encadrés, renfer- 



AMEUBLEMENT. 69 

mant non des peintures mais des impressions instructives et magni- 
fiques sur les connaissances d'une ulililé journalière. 

Les tableaux de la cuisine, par exemple, indiquent les procédés 
les plus usuels, en sorte que la cuisinière peut y trouver à Tinstant 
l'inaicalion dont elle a besoin, sans perdre du temps à consulter un 
gros livre. Dans la salle de bain , les tableaux indiquent le degré 
de chaleur , la durée , etc. , qu'il faut donner au bain. Dans la 
chambre de la nourrice, ils lui rappellent d'un coup-d'œil les pré- 
cautions les plus nécessaires pour elle et pour son nourrisson. Dans 
les chambres des enfants, les tableaux leur indiquent tout ce qu'ils 
doivent faire dans la journée. Mais ces cadres contiennent peu de 
dessins gravés ou peints, parce que chacun peut aller voir dans les 
musées nationaux et dans les monuments publics les collections de 
peintures, de gravures et de sculptures. 

Les lits sont en fer, et les chambres à coucher très-simplement 
meublées, quoique contenant tout ce qui est utile, avec des cabi- 
nets de toilette pour les hommes comme pour les femmes. 

La salle à manger et le petit parloir sont mieux décorés ; la 
salle des bains est charmante , mais le salon est magnifique. 

Nous savions que chacun des meubles de chambre, délit, de 
table, etc., qui se trouvent dans une maison, avait été admis par 
une loi, fabriqué et fourni par un ordre du gouvernement, et que 
chaque famille avait une espèce d'atlas ou grand portefeuille con- 
tenant la liste ou l'invenlaire de ce mobilier légal, avec des gravures 
et des planches décrivant la forme et la nature de chaque objet. 
Nous demandâmes à voir ce livre curieux, et nous le parcourûmes 
avec autant de plaisir que d'intérêt. Chacun de ces meubles , nous 
dit la maîtresse, a été choisi entre des milliers de la môme espèce, 
ot adopté dans un concours et sur un plan-modèle : on a préféré 
le plus parfait, sous tous les rapports de la commodité, de la sim- 
plicité, de l'économie de temps et de matières, enfin d'élégance et 
d'agrément : aussi voyez !,.. 

Nous étions enchantés en effet de tout ce qui nous environnait. 
Dans les tapis, les étoffes, les papiers, les meubles de toute es- 
pèce, en un mot partout , nous remarquions avec admiration la 
simplicité, l'élégance et le goût dans le choix des couleurs, des 
dessins et des formes. 

Et ce (jui m'élonnaildavanlaee, c'est que dans tous ces meubles 



•70 AMEUBLEMENT. 

brillaient les matières les plus j^récieuses, tous les métaux, même 
l'or et l'argent, tous les marbres et les pierres, les porcelaines et 
les terres de toule espèce , les cristaux et les verres , les bois de 
tout genre , les étoffes de toute nature et de toute couleur, en un 
mol, toutes les productions minérales, végétales et animales. 

Et comme j'exprimais souvent ma surprise : « Je m'étonnais 
d'abord comme vous , me dit Eugène ; mais on m'a fait observer 
que toutes les matières produites par la terre d'icarie ne sont pas 
plus précieuses les unes que les autres aux yeux de la République, 
quand elles sont également abondantes, et qu'elle fournirait aux 
familles des pelles d'or et d'argent , par exemple , tout aussi bien 
que des pelles de fer , si ces trois métaux étaient également com- 
muns. Elle partage tout l'or et l'argent entre les citoyens , comme 
elle partage entre eux le fer et le plomb. Quand une matière 
est trop rare pour qu'on puisse en donner à tous , on n'en donne 
à personne ; et si la matière est utile ou agréable , on la consacra 
aux monuments publics. 

» Eh bien! maintenant, continua-t-il , ne concevez-vous pas 
comme moi que les matières précieuses , entassées autrefois dans 
les palais des rois et de l'aristocratie , peuvent suffire pour que 
chaque maison en ait sa part? » 

» Remarquez d'ailleurs, ajouta la dame, que les alliages d'or et 
d'argent, les cristaux artificiels et les pierres fabriquées sont, à nos 
yeux , aussi bons et aussi beaux que l'or et l'argent purs , les dia- 
mants et les pierres, et que la République a assez d'alliages et de 
compositions pour en procurer beaucoup à chaque familie. 

» Ainsi glaces, cristaux, verreries, lustres, bronzes, albâtres et 
plâtres, fleurs artificielles et parfums , en un mot , tout ce que la 
République récolte ou fait fabriquer, elle le partage entre tous les 
citoyens. 

» Et remarquez combien est parfait tout ce qui concerne Vcclai- 
rage ! Non-seulement nos lampes , nos chandelles et notre gaz no 
répandent aucune mauvaise odeur, mais nos huiles, notre bougie 
et toutes nos autres matières sont parfumées, et tout concourt à 
charmer l'odorat et la vue sans les fatiguer. 

» Aussi examinez bien notre salon^n 

Et quoique j'en eusse déjà vu de pareils, je fus émerveillé en 
l'étudiant avec plus d'attention dans tous ses détails. Je n'en énu- 
mérerai pas ici les agréments et les beautés, et je me contenterai 
d'affirmer que, dans aucun palais, je n'ai rien vu de plus élégant, 
de plus gracieux et de plus magnilîquc. 



BALLONS. 71 

« tt ioales les maisons d'ïcane sont pareilles] s'écria Eagèns 
ïransporté. Ileurcax pays l 

» Et cette wiiformité n'est pas fatigante, ajoutai-je. 

» D'abord elle est un bien sans prix , dit la dame, une nécessité 
môme, et la base de toutes nos institutions; en second lieu, elle 
est combinée avec une variété infinie dans chaque partie. Ainsi 
regardez : dans cette maison, comme dans toutes les autres, vous 
ne voyez pas deux cliambres, deux portes, deux cheminées, deux 
papiers, deux tapis qui se ressemblent ; et nos législateurs ont su 
concilier tous les agréments de la variété avec tous les avantages 
de Vuniformité. • 

Nous nous retirâmes enchantés , après avoir remercié la dame 
de son aimable complaisance, et l'avoir félicitée de faire partie d'un 
peuple si raisonnable et si heureux. 

J'attendais avec impatience la partie de ballons voyageurs; et 
Eugène, à qui j'avais proposé de venir avec moi, n'avait pas moins 
d'impatience de voir mademoiselle Dinaïse. Mais jugez de mon 
désappointement, lorsque, en arrivant chez V'almor, j'appris que 
mademoiselle Dinaïse ne pouvait pas venir , qu'elle ne pourrait 
même nous recevoir le lendemain, mais seulement le jour suivant, 
et que Corilla était chez son amie et ne viendrait pas non plus avec 
nous. Nous partunes seuls, Eugène, Valmor et moi, et je ne sais 
lequel était le plus contrarié , quoitjue nous parussions tous trois 
nous résigner très-philosophiquement. 

« Comment est-il possible, dis-jc à Valmor en cheminant, de di- 
riger un ballon dans l'air? 

1. Eh 1 ne disait-on pas la môme chose, répondit Valmor, avant 
la découverte des vaisseaux, de la boussole, de l'Amérique, de la 
vaccine, des paratonnerres, des machines à vapeur, des ballons 
eux-mêmes, et de milliers d'autres choses? 

» Mais il faudrait pouvoir trouver un point d'appui, et il paraît 
impossible d'en trouver un dans l'air. — Maison disait également 
qu'il fallait des choses impossibles à trouver, et cependant on les a 
trouvées. En second lieu, qui peut dire qu'il faut absolument un 
point d'appui? ou bien qui peut dire que ce point d'appui ne peut 
Ctre trouvé dans l'air? Un peut bien dire, comme l'aveugle, je ne 
Vois^His k $oldL mais, de même que l'aveugle aurait tort de dire : 



72 BALLONS. 

il 7»'y a pas de soleil, de même personne, je crois, ne peut dire '.il 
est impossible de diriger un ballon. 

» Mais, dit Eugène, ce n'est plus un problème aujourd'hui, puis- 
que nous allons en voir qu'on dirige à volonté. 

» II y a eu beaucoup d'accidents d'abord, reprit Valmor, comme 
avec les machines à vapeur et même avec les premières voitures. 
Plusieurs ballons ont pris feu , ou ont été frappés par la foudre , ou 
sont descendus trop précipitamment, ou sont tombés sur des pointe s 
ou dans la mer, et beaucoup d'aéronautes ont péri; mais nos sa- 
vants étaient si convaincus qu'on finirait par réussir , que la Répu- 
blique a mis à leur disposition tous les moyens de renouveler les 
expériences; et au bout de tous ces essais, le hasard a faii décou- 
vrir enfin la chose qu'on commençait à croire impossible. On a 
trouvé le moyen de résoudre toutes les difficultés ; et depuis deux 
ans, le voyage aérien est non-seulement le plus rapide et le plus 
agréable, mais encore celui qui présente le moins d'accidents et de 
dangers. » 

Comme il finissait , nous arrivions. Quel spectacle ! Dans une 
cour immense remplie de spectateurs, cinquante énormes ballons, 
contenant chacun quarante ou cinquante personnes dans sa nacelle 
pavoisée de mille couleurs, attendaient le signal du départ, comme 
cinquante malles-postes ou cinquante diligences ! 

Au signal donné par la trompette, les cinquante ballons s'élèvent 
majestueusement, au milieu des adieux réciproques et au son des 
trompettes qui se font quelque temps entendre au haut des airs. 
Puis, arrivés à une certaine hauteur, différente pour chacun d'eux, 
tous prennent leur direction dans tous les sens, et disparaissent 
comme le vent, long-temps suivis cependant, à l'aide de centaines 
de télescopes braqués sur eux. 

« On les dirige à volonté, me dit Valmor, à droite ou à gauche, 
en haut ou en bas, et l'on ralentit ou l'on précipite leur vol. Ils 
s'arrêtent et descendent souvent sur les villes situées sous leur 
passage, pour déposer des voyageurs ou pour en prendre d'autres. 
On dit même qu'ils feront bientôt le service de la poste aux lettres. 
On ajoute encore qu'ils serviront de télégraphes. » 

Au même instant nous entendîmes crier : Le voici I C'était Te 
ballon de Mora, dont on attendait l'arrivée, et qu'on apercevait 
comme un point à l'horizon. 

Nous le vîmes bientôt au-dessus de nos têtes, tournoyer, des- 
cendre lentement dans la cour, et déposer ses voyageurs et ses 
paquets. 



i;ducation. 73 

Je iroublifrai jamais l'impression que mo causa la vue de ces 
ballons arrivant et partant : les réflexions qu'elle fit naître me je- 
tèrent dans une espèce d'extase; il me semblait rêver, et je devais 
avoir Pair d'un extravagant. 

— Cette nouveauté a d'abord produit sur nous le même effet, di* 
Valmor. Aujourd'hui cette vue ne nous sur[trend pas plus (pie celle 
di-3 bateaux à vapeur ou des voilures sans chevaux , que nous 
voyons arriver tous les jours. Mais que dircz-vous donc quand 
vous verrez, dans quelques jours, une fêle aérienne! 

— J'ai même ouï dire, dit Eugène, que vous aviez des bateaux 
sous-marins, qui voyagent dans l'eau comme les ballons dans l'air. 

— C'est vrai : nous avons trouvé le moyen d'imiter le mécani.-ane 
dos poissons comme celui des oiseaux, et de nous diriger dans la 
in"r en en parcourant à volonté toutes les profondeurs, comme de 
nous diriger dans l'air en en parcourant toutes les hauteurs. 

Vous lirez la description de nos voyages sous-marins et aériens, 
et vous verrez que la mer présente à l'admiration des hommes 
presque autant de merveilles que le ciel et la terre. 

Vous serez également étonné , j'en suis sûr , quand vous con- 
naîtrez toutes nos autres découvertes depuis cinquante ans, et tous 
les prodiges de notre industrie. 

— » Mais puisque vous voulez, ajouta-t-il en s'adressant à moi, 
vous laisser diriger par nous dans l'étude de notre pays, je vous 
engage à bien examiner d'abord notre système (ïéducution. Dina- 
ros , qui vous a promis de vous l'explicpier, m'a chargé de vous 
dire qu'il sera demain à votre disposition ; et si par hasard M. Eu- 
i ^ène désirait vous accompagner, je suis sûr que noire ami aurait 
* lutant de plaisir à le voir que j'en ai eu moi-même à faire sa con- 
/ jaissance. 



CHAPITRE X. 

Éducation. 



Eugène ayant pris un engagemcat qui l'empêchait de venir avec 
moi, j'allai seul chez Dinaros. 

— Vous voulez donc, milord, m* dit-il , connaître, dans tous les 
détails, l'organisation lL l'état de lolre heurtuse contrée, vous 



U KDUCATION. 

voulez commencer par Véducation : vous avez bien raison ; car 
l'éducation nous paraît la base et le fondement de tout notre sys- 
tème social et politique, et c'est sur elle que le Peuple et ses re- 
présentants ont peut-être apporté le plus d'attention. 

Rappelez-vous d'abord qu'à l'époque de notre régénération , un 
nombreux comité a préparé l'organisation de l'éducation publique, 
en consultant tous les systèmes anciens et modernes, et en re- 
cueillant toutes les opinions. 

La LOI a ensuite réglé les différentes espèces d'éducations (physi- 
que, intellectuelle, morale, industrielle et civique); et, pour cha- 
cune de ces espèces, les matières de l'éducation, le temps et l'ordre 
des études, et les méthodes d'enseignement. 

Tous les Icariens, sans distinction de sexes et de professions, re- 
çoivent la môme éducation cjénérale ou élémentaire , qui embrasse 
les éléments de toutes les connaissances humaines. 

Tous ceux qui exercent la même profession industrielle ou scien- 
tifique reçoivent en outre la même éducation spéciale ou pro- 
fessionnelle, qui comprend toute la théorie et la pratique de celle 
profession. 

L'éducation est domestique pour une partie confiée aux parents 
dans le sein des familles, et publique ou commune pour la portion 
confiée aux instructeurs populaires dans les écoles nalioiuiles. 

Vous concevez de vous-même que la République peut facile- 
ment avoir tous les Éducateurs ou Éducatrices nécessaires, quel- 
que nombreux qu'ils soient , parce que le professorat est peut- 
être la profession la plus honorée , attendu qu'elle est peut-être 
la plus utile à la Communauté et la plus influente sur le bonheur 
commun. 

Vous concevez aussi que ces professeurs peuvent facilement ac- 
quérir, dans des écoles normales, tout le savoir et toute l'habileté 
pratique désirables, et surtout fliabitude de la patience, de la 
douceur, et d'une bonté paternelle : mais ce que vous ne pouvez 
deviner, et ce que je dois vous faire remarquer de suite , c'est que, 
depuis 50 ans, l'éducation étant absolument la même pour tous, 
et chacun étant habitué à enseigner aux autres ce qu'il sait lui- 
même, il n'est pas un père aujourd'hui qui ne puisse élever ses 
garçons, pas une mère qui ne soit capable d'élever ses filles, 
pas un frère ou une sœur qui ne soit assez instruit pour instruire 
ses frères ou ses sœurs plus jeunes, et même pas un homme 
ou une femme qui ne puisse élever au besoin ses comoatriotes 
moins usés. 



Maintenant je commonce par IVklucalion physique, que nous 
considérons comme la base de toutes les autres. 

ÉDUCATION PHYSIQUK. 

Le comité a tout prévu cl tout discuté ; le Peuple ou la loi a tout 
réglé. 

Sachez d'abord que la République protège ses enfants non- 
sculemcnl depuis leur naissance, mais même pendant la grossesse 
de leurs mères. 

AussiLôt après leur union, les jeunes époux sont instruits de tout 
ce qu'ils doivent savoir dans l'intérêt de la more et des enfants, 
la République ayant eu soin de faire composer des oucrafiea d'a- 
natomie, d'hygiène, etc., etc., et de faire ouvrir les cours néces- 
saires à cet effet. 

Nouvelles instructions pour la grossesse, indiquant toutes les 
précautions que la mère doit prendre pour elle et pour son enlant 
à naître. 

La naissance arrive en présence des membres de la famille, et 
presque toujours de plusieurs accoucheuses : nouvelles instructions 
encore, toujours rédigées par les médecins, et indiquant dans les 
plus petits détails tout ce qu'exigent la santé de la mère et le phy- 
sique de l'enfant. 

Et ne croyez pas qu'une seule femme ignore ce qu'elle doit 
savoir : créer à la République des enfants aussi parfaits et aussi 
heureux que possible étant considéré connue la plus importante de 
toutes les fonctions publiques, la Constitution ne néglige rien pour 
que l'éducation rende les mères capables de remplir parfaitement 
cette fonction. 

On ne se borne donc pas à faire, pour elles, des traités utiles: 
des cours spéciaux de maternité, qu'ellessont obligées de suivre, les 
instruisent plus complètement sur toutes les questions qui peuvent 
concerner l'enfant. 

Rien n'est intéressant comme ces cours de maternité, faits, par 
des mères de famille instruites à cet effet, pour de jeunes mères 
de famille heureuses de porter dans leur sein le premier Irait 
du plus pur amour; car c'est pendant leur grossesse qu'elles fré- 
quentent ce cours, auquel ne peuvent assister d'autres hommes 
que leurs maris. 

Là, se discutent les mille questions relatives, non-seulement à 
l'allaitement de l'enfant, à son sevrage, à sa dentition, à sa mar- 
che, à sa nourriture, à ses vêtements et à ses bains, mais encore 



•7C ÉDUCATION. 

au dévoloppoment et au perfectionnement de chacun de ses orga- 
nes; carnous sommes convaincus que l'enfant peut être, en quel- 
que sorte, façonné comme certains végétaux et certains animaux, et 
que les bornes au perfectionnement de l'espèce humaine sont en- 
core inconnues. 

J'ajouterai de suite, par anticipation, que, la mère étant seule 
chargée de l'éducation pendant les cinq premières années, on l'in- 
struit également sur toutes les questions concernant l'éducation 
intellectuelle et morale. 

Ht nous mettons tant d'importance à cette première éducation 
maternelle, dirigée d'ailleurs par le père, que la République fait 
imprimer \m\ journal des mères, dans lequel sont publiées toutes les 
observations utiles : et jugez que d'observations de ce genre sont 
recueillies, puisque toutes les femmes et tous les hommes sont 
assez instruits pour en faire 1 

Vous apercevez déjà que, tandis qu'autrefois nos femmes et nos 
hommes n'étaient que de grands enfants incapables d'en élever 
d'autres, nos mères et nos pères d'aujourd'hui sont des fenwies et 
des hommes dignes de ce nom, et parfaitement capables de com- 
mencer l'éducation de leurs familles pour faire de véritables hommes 
et de véritables femmes. 

Les conséquences de cette première grande innovation sont in- 
calculables ; et vous trouverez une foule d'innovations de même 
nature. 

Si l'enfant naît infirme ou difforme, tous les soins lui sont prodi- 
gués par les médecins populaires, dans le domicile de la mère ou 
dans un hospice spécial quand il est nécessaire ; et il est peu de ces 
infirmités ou difformités que l'art ne soit parvenu à guérir ou à 
corriger, à l'aide d'instruments ingénieux récemment découverts, 
que la République fournit toujours, sans s'arrêterjamais devant la 
dépense. 

Il est inutile de vous dire que c'est toujours la mère qui allaite 
son enfant ; et dans le cas bien rare où elle ne peut remplir ce de- 
voir et jouir de ce bonheur, l'on ne manque jamais de parentes, ou 
d'amies, ou de voisines, ou de concitoyennes, qui consentent avec 
plaisir à devenir la seconde mère de l'enfant. A cet effet, le ma- 
gistrat et les accoucheuses ont toujours le tableau de toutes les 
femmes qui, dans ce cas, sont capables de remplacer la mère. 

La mère ne quitte pas plus son enfant après que pendant l'allai- 
tçment ; elle Ta toujours sous ses youx, le couve de sa tendresse, 



ÉDUCATION. n 

€\, comme une divinilé bienfaisante, éloigne de lui tous les acci- 
dents auxquels l'exposaient jadis des mains mercenaires. 

Aussi, si vous saviez comme nos mères sont ménagiVs et soignées 
par tous ceux qui les entourent, pendant leur grossesse et pendant 
1 allaitement ! commeellcs sont respectées et honorées ! comme elles 
çont tranquilles , sans soucis , sans inquiétude , en un mot heu- 
reuses ! et quel bon lait leur bonheur et leur santé préparent à 
leurs enfants 1 

Vous ne sauriez imaginer toutes les découvertes qu'on a faites 
depuis quarante ans sur Téducation des enfants, toutes les amé- 
liorations qu'on a inventées, tous les soins que les mères prennent 
aujourd'hui pour développer la force et la beauté physique, la per- 
fection de la vue, de l'ouïe, des mains et des pieds ! 

Aussi, voyez nos enfants ! lin avez-vous vu quelque part de plus 
beaux, de plus forts et de plus parfaits? Et si vous comparez nos 
générations diverses depuis notre heureuse révolution, ne vous 
semble-t-il pas que notre population s'est progressivement amé- 
liorée et perfectionnée ? 

Dès la naissance , la mère s'attache à faire prendre à son en- 
fant toutes les habitudes /^/ij/s/'yut's qui lui seront nécessaires un 
jour. 

Dès l'âge de trois ans , tous les enfants de la même rue , fdles et 
garçons, jusqu'à cinq ans, sont réunis pour jouer ensemble et 
se promener, s JUS la surveillance de leurs mères ou de iiuelqucs- 
unes d'elles. 

Du moment cpie l'enfant est assez robuste, commencent, dans la 
maison paternelle , puis à l'école, tous les exercices de (jymnasli- 
que soigneusement déterminés par la loi , pour développer et per- 
fectionner tous les membres et les organes. 

Tous les jeux ont pour but de développer la grâce, l'adresse, la 
force et la santé. 

Bien marcher, courir, sauter dans tous les sens, gravir, grimper, 
descendre, nager, monter à cheval, danser, patiner, s'escrimer, 
enfin faire l'exercice militaire, sont autant d'études ou de véritables 
jeux (jui fortifient le corps et le perfectionnent. Quelques travaux 
industriels et agricoles , les plus simples, produisent le même effet 
avec le même agrément. 

J'ai commencé par dire bien marcher, c'est-à-dire marcher avec 
aisance, avec grâce et long-temps, parce que c'est à nos yeux un 



78 ÉDUCATION 

talent, et un talent de première nécessité que nous apprenons dès 
renfancc, en y joignant ensuite la danse et les évolutions de tous 
genres : toutes les promenades des écoliers sont presque des pro- 
menades militaires. 

Et la plupart de ces exercices sont appliqués aux filles comme 
aux garçons , même la nage et l'équitation, avec les modiûcalions 
convenables. 

Aussi, voyez notre jeunesse et notre population cnlicrc ! voyez 
les enfants, les hommes, les femmes, marcher seuls, on deux à 
deux , ou en troupes ! N'cst-il pas vrai que nos hommes unissent la 
souplesse à la force , tandis que nos femmes unissent la grâce à la 
santé, et qu'il doit naturellement en sortir des générations d'enfants 
toujours plus robustes et plus beaux que leurs pères et mères? 

Mais vous allez voir que notre éducation intcllcclucllc ne le cède 
on rien à notre éducation physique. 

ÉDUCATION INTELLECTUELLE. 

Inutile de vous répéter qu'ici encore tout a été prévu et délibéré 
par le comité, et prescrit par le Peuple ou par la loi. 

Vous n'avez pas oublié non plus que, soit les livres, soit le 
cours de maternité , apprennent aux jeunes époux à bien élever 
leurs enfants. 

Cependant, vous ne sauriez vous faire une idée du soin avec 
lequel , dans toutes les familles de la République, on observe, on 
étudie, on cultive le développement de Vinlelliyence! Si vous voyiez 
avec quelle sollicitude et quel plaisir, surtout pendant les premières 
années de l'enfance, la mère toujours, et le père en revenant de son 
travail, s'occupent de l'éducatiun de leur enfant que se disputent 
leurs caresses ! 

Aust^i , avant de pouvoir s'exprimer, l'enfant montre déjà une 
prodigieuse intelligence, qui lui fait acquérir une masse de con- 
naissances matérielles dont j'ai souvent été surpris. 

Jusqu'à cinq ans , l'éducation est domestique ; et pendant ce 
temps, les mères et les pères apprennent à l'enfant leur langue , la 
lecture, l'écriture, et prodigieusement de connaissances matérielles 
et pratiques. 

C'est toujours la mère qui réclame le bonheur et la gloire de 
donner, à son lils comme à sa (ille, les premiers instruments des 
connaissances humaines, chaque fcuimc d'icarie étant toujours 



ÉDUCATION. 79 

proie à repondre, comme la mère des Grecques monlranl ses eft*- 

iants : Voilà mes bijoux I 

A cinq ans commence l'éducation commune, jusqu'à dix-sept et 
dix-huit ans, combinée avec l'éducation domestique; car les enfants 
ne vont à l'école qu'à neuf heures, après avoir déjeuné, et revien- 
nent à six heures, après avoir suivi les cours et pris deux repas 
dans l'école. 

Comme le reste de la famille, les enfants de tout âge sont levés à 
cinq heures. 

Jusqu'à huit heures et demie, ils s'occupent, sous la direction d« 
leurs ahiés, du ménage, de leur toilette et de leurs études. 

Le soir, en rentrant, ils se trouvent avec leur famille , et distri 
buent leur temps de la soirée entre la promenade, les jeux, la con- 
versation et l'étude : mais tout est calculé et combiné de manière 
que c'est toujours de l'éducation. 

L'enfant prend de suite l'habitude de bien lire à haute voix , 
de bien prononcer; et plus tard, il suit un cours de déclamation, 
de manière à pouvoir toujours charmer les autres en leur lisant un 
morceau d'histoire, ou do poésie, ou de théâtre, ou d'elociuencc. 

Aussi, tandis qu'autrefois on ne trouvait pas une personne sur 
mille qui sût bien lire et bien parler, vous n'en trouveriez pas une 
aujourd'hui sur mille qui fût incapable de le faire ! vous entendrez 
nos enfants , nos conversations , nos professeurs , nos prêtres , no 
médecins, nos orateurs et nos acteurs I 

L'enfant apprend aussi Vécriture, sous la direction de sa mère 
et depuis le moment qu'il sait écrire, on ne souffre plus qu'il écrive 
illisiblement, en sorte que vous verrez beaucoup d'Icariens écrivant 
très-bien, beaucoup (ceux qui exercent la profession de copistes) 
écrivant parfaitement ; mais vous ne trouverez pas une seule écri- 
ture illisible, parce que nous ne trouvons rien de plus facile que 
d'écrire lisiblement, par conséquent rien de plus inexcusable que 
de ne savoir pas le faire ; comme nous ne trouvons rien de plus ri- 
dicule et de plus impertinent que d'écrire son nom , une adresse , 
une lettre de manière à donner aux autres une extrême fatigue 
pour déohilfrer l'écriture. 

Notre lancjne est si régulière et si facile que nous l'apprenons sans 
nous en apercevoir, et moins d'un mois sufTit ensuite pour en ap- 
prendre parfaitement les rcylcs et la théorie, Sous la direction d'un 



80 ÉDUCATION. 

maître qui fait composer la grammaire à ses élèves i)lulôt que de se 
borner a la leur expliquer. 

La litlératurc est une élude plus reculée, ainsi que celle de Fart 
oratoire: mais, dès que Tenfant sait écrire, sa mère riiabiluc ù 
composer de pelitcs lettres et de petits récits pour ses parents ab- 
sents et pour SCS camarades. Elle l'iuibilue aussi à raconter en par- 
lant, à répondre, à questionner et même à discuter. 

Vous m'avez paru étonné de la facilité avec laquelle nos enfants 
racontent oralement ; mais vous seriez bien plus émerveillé si vous 
voyiez l'aisance cl la grâce de leurs récits épistolaires 1 

Quant à l'étude du latin, du grec, des autres langues anciennes 
cl des langues vivantes étrangères, nous ne voulons pas que nos 
enfants perdent, dans cette élude ennuyeuse , un temps précieux 
qui peut être employé bien plus utilement. 

Nos savants peuvent trouver dans nos bibliothèques publiques 
tous les ouvrages étrangers, anciens cl modernes ; nous y trou- 
vons aussi des traductions de tous ces ouvrages, du moins des 
plus utiles; et par conséquent nous pouvons profiter de l'expé- 
rience de tous les temps et de tous les peuples sans connaître leurs 
langues. 

Quant à l'étude de ces langues sous le rapport du langage seu- 
lement et de la littérature, c'est un si faible avantage, quand on a 
tant d'autres choses plus utiles à apprendre, et surtout quand on 
possède une langue aussi parfaite que la nôtre, que nous considé- 
rons comme une des plus monstrueuses absurdités raiicicn usage 
d'absorber tout le temps de la jeunesse dans l'étude du grec et du 
latin : nous sommes convaincus même que nos anciens tyrans n'ini- 
posaienl ces éludes stériles que pour empêcher leurs sujets de s'in- 
struire. 

Nous avons cependant on certain nombre déjeunes gens qui étu- 
dient les langues anciennes et les langues étrangères ; mais ce sont 
ceux qui doivent en faire leur profession comme traducteurs, inter- 
prètes, professeurs, savants et voyageurs envoyés par la République 
en pays étrangers. 

L'étude de ces langues est donc une profession, et cette profes- 
sion, comme toutes les autres, fait partie de l'éducation spéciale, 
qui ne commence qu'à dix-huit ans. 

Le dessiii linéaire est l'une des premières études de l'enfant : 
aussi il n'est pas un jeune homme ou une jeune tille ([ni ne sache 
dessiner un objet quelconque; pas un ouvrier, i»as une ouviière qui, 



ÉDUCATION. 8* 

ayant toujours son crayon et son carnet, ne soit toujours prêt à des- 
siner son idée. Vous ne sauriez calculer la conséquence du dessin 
sur les progrès du goût, des arts et de l'industrie 1 

Quant à la pcinlurc, à la yractire, à la scuti)ture et à tous les arts 
accessoires, ce sont des pro/t'ssions qui ont, plus tard, leurs études 
spéciales. 

Ce sont surtout les éléments des sciences naturelles qu'on enseigne 
do bonne heure aux enfants, les éléments de géologie, de géogra- 
phie , de minéralogie , d'histoire des animaux et des végétaux , de 
physique, de chimie, d'astronomie. 

Jugt'Z ce que doit être un peuple qui , au lieu des futilités de 
l'ancienne instruction, possède universellement les éléments de ces 
sciences magnifiques ! 

Ce n'est qu'après toutes ces études qu'on parle aux enfants de 
rclijion et de divinilé. 

Le c«/cH? élémentaire et la géométrie sont également enseignés, 
en sorte qu'il n'est pas un Icarien qui ne sache compter , mesurer, 
et môme lever un/)/cai. 

Vous savez que la musique vocale et instrumentale est aussi un 
ohjet d'éducation générale, et que chacun commence à l'apprendre 
des l'enfance. Tout le monde ici, honnnes et fenmies , enfants et 
vieillards, sont donc musiciens, tandis qu'autrefois nous n'avions 
jM-esquc que des musiciens étrangers : vous ne pourrez jamais cal- 
culer les heureux effets de cette révolution musicale ! 

Les éléments d'agriculture, de mécanique elCCindustrie font éga- 
lement partie de notre éducation générale. 

Et toute cette éducation élémentaire est la même , à peu près , 
pour les filles et pour les garçons, quoique souvent dans des écoles 
s 'parées et avec des professeurs ditïerenls. 

l:t nos filles se sont bien vengées du dédain avec lequel on pré- 
tendait autrefois que leur intelligence était inférieure à celle de 
leurs frères, car, presque en tout, elles rivalisent avec eux ; et s'il 
est quoKiues sciences où l'honnue excelle généralement, il en est 
qnehpies autres où la palme semble appartenir aux femmes.. 

Jugez maiiili'i-ant, si vous j^juve/., les salutaires conséquences de 
cette révolution dans l'éducation des fenuues! 

Vous vous extasiez chacpie jour sur le goût exquis de nos Tca- 
rienncs dans leur parure et dans tout ce ([ui tort de leurs mains : 

5. 



82 ÉDUCATION. 

mais qu'est-ce que leur grâce et leur esprit comparés au génie 
transcendant qui place beaucoup de nos femmes au premier rang 
dans la médecine, le professoral , Téloquence, la littéralure , les 
beaux-arts et même rastronomie ! Si Dinaïse n'était pas ma sœur , 
je vous dirais que son esprit et son instruction sont bien supérieurs 
encore aux charmes de sa ligure. Oui, mon cher, nous ne pouvons 
leur disputer la couronne de la beauté, et ces charmantes domina- 
trices nous disputent celle de rinlclligence 1 

A dix-sept ans pour les fdles, et dix-huit pour les garçons, com- 
mence l'éducation spéciale ou professionnelle, qui a pour but de 
donner -i chacun toutes les connaissances théoriques et pratiques 
nécessaires pour exceller dans sa profession scientifique ou indus- 
trielle. 

Mais l'éducation générale ne cesse pas encore ; car c'est alors 
que commencent les cours élémentaires de Utlcrature , d'iiistoire 
îiniverselle , ù'anatomie et àlujgienc, ainsi que les cours complets 
de maternité dont je vous ai parlé, et tous ceux qui constituent 
l'éducation civique. 

Tous ces cours, obligatoires pour tous les jeunes gens, durent 
jusqu'à vingt et vingt -un ans, et se font après les travaux de la 
maliiiéc. 

L'éducation ne cesse pas même à vingt-un ans; car la Républi- 
que fait faire beaucoup de cours pour les personnes de tout âge, 
par exemple un cours dliistoire de l'homme. 

Les jotirnaux et les livres (car nous savons nous instruire seuls 
avec des livres bien faits) sont encore un moyen d'instruction qui 
se prolonge toute la vie : mais cette instruction complémentaire 
n'est plus obligatoire ; et cependant il est bien peu d'Icaricils qui 
n'en soient avilies, chacun voulant dire, comme un ancien philoso- 
phe. J'apprends en vieilUssant. 

Mais comuient pouvons-nous apprendre tant de choses? le voici : 

MÉrUODE d'enseignekent. 

Nous voulons apprendre à l'enfant le plus possible , et par con- 
séquent employer tous les moyens imaginables pour lui rendre cha- 
que élude facile , rapide et agréable : notre grand principe est 
que chaque enseignement doit être un jeu, et cluuiue jeu un en- 
seignement. 

Toute l'imaginalion des uiembies du comilé s'cct donc épuisée 



ÉDUCATION. '83 

pour trouver et multiplier ces moyens ; et dès que l'expér»eiice et» 
fait découvrir un nouveau, on s'empresse de l'adopter. 

La beauté et la commodité des écoles, la patience et la tendresse 
des instructeurs ainsi que leur habileté, la simplicité des méthodes, 
la clarté des démonstrations , le mélange de l'élude et des jeux , 
tout concourt à faire atteindre le but. 

Comme nous avons le bonheur d'avoir une langue parfaitement 
régulière, comme tout le monde la parle également bien , l'enfanl 
rapprend naturellement et sans effort. Néanmoins nous suivons un 
certain système, dont l'expérience a démontré l'efficacité, pour le 
choix et l'ordre des mots et des idées à communiquer à l'élève, en 
ayant soin de lui montrer toujours la chose dont on lui prononce 
le nom. 

Dès ce moment, et plus tôt même, la mère et le père s'attachent 
avec une attention particulière à ne donner à leur enfant chéri au- 
cune idée fausse , aucune erreur, aucun de ces préjuyés que leur 
insinuaient autrefois les domestiques , ou même des parents igno- 
rants et mal élevés. 

Vous ne sauriez croire que de précautions le comité d'éducation 
a prises pour apprendre la lecture à l'enfant le plus rapidement et 
le plus agréablement possible. Il a long-temps délibéré pour choisir 
le meilleur mode, et celui qu'il a choisi, pratiqué par la mère, fait 
de cet apprentissage un plaisir dont l'enfant est tellement avide que 
c'est lui qui désire la le(;on ; et Ton est si habile à échauffer son 
ardeur qu'il faut ensuite le retenir. Ajoutez à cela que, notre lan- 
gue s'écrivant absolument comme elle se prononce et n'ayant au- 
cune lettre équivoque ou inutile , il est beaucoup plus aisé d'ap- 
prendre à la lire. Aussi cette première grande opération de 
l'éducation, qui jadis coûtait tant de larmes et de temps à l'enfant 
et tant d'ennuis à l'instructeur, n'est plus aujourd'hui qu'un amu- 
sement de quelques mois pour l'enfant et sa mère. 

Vous dirai-je que le choix des premiers livres employés pour ap- 
prendre à lire nous paraît tellement important que ce sont nos plus 
célèbres écrivains que la Uépublique a chargés de leur composi- 
tion ? Nous n'en avons qu'un seul pour les enfants du môme âge, et 
je vais vous le montrer. (11 alla (e prendre dans une chambre voi- 
sine.) Tenez, voilà l'.'lfni des Enfants I Voyez quelle jolie reliure, 
quelles jolies gravures coloriées, quel beau papier et quelle magni- 
lique impression! Emportez-le pour le lire : vous verrez que de 
smiplicilé , que de clarté , que d'intérêt , que de charme et que d'in- 
struction ce petit livre renferme, sans qu'il y ait un seul mot, une 
seule chose, une seule idée au-dessus de l'iiilelligence d'uQ enfiot. 



Si ÉDUCATION. 

parce qu'il n'y a pas une idée , pas une expression , pas un senti- 
I iomL (|iii n'ait élu pesé et choisi par Tauleur. Le petit livre que nou3 
avions à cet usage, qui avait été couronné clans un concours au 
milieu d'une foule d'autres, était déjà presque une pcrfcclion ; mais 
celui-ci, adopté depuis vingt ans seulement (car nous améliorons 
sans cesse), est un véritable chef-d'œuvre ; et pour mon compte 
je ne trouve aucun ouvrage plus parfait et plus utile , ni aucune 
statue mieux méritée que celle décernée par la République au com- 
positeur. 

■ La mère explique tout à l'enfant , l'interroge pour s'assurer 
qu'il comprend et sait parfaitement tout ce qu'il a lu. Puis, à l'école, 
quand tous les enfants du même âge sont réunis, la maîtresse (air 
c'est une femme) les fait lire, et les interroge de manière à captiver 
également l'attention de chacun. Si l'un d'eux hésite, un autre ré- 
pond, et la maitressa n'explique elle-même que quand aucun ne 
peut donner l'explication. Et quand, au bout de six mois, reniant a 
lu ou plutôt dévoré ce petit livre , vous seriez étonné de la prodi- 
gieuse instruction qu'il a déjà 1 

Inutile de vous dire que la maîtresse est presque une seconde 
mère , pour la tendresse et les caresses envers chacun de ses petits 
élèves ; car l'un de nos grands principes exige que l'instructeur soit 
toujours pour ses élèves ce qu'est le plus tendre des pères pour ses 
enfants: gronder un enfant , le haïr, et surtout s'irriter contre lui 
à cause d'un vice ou d'un défaut quelconque, nous paraît un contre- 
sens et une folie qui rabaisserait l'homme au-dessous de l'enfant 
lui-même. 

Ainsi V Ami des Enfants est le premier livre que lisent tous nos 
enfants de cinq ans. 

Nous avons pour chaque âge des livres du mcnnc genre ; et la 
bibliothèque de Vmfant est très-peu nombreuse, parce que nous 
pensons qu'un petit nombre d'excellents livres, que l'enfant sait 
bien, valent inhnimont mieux qu'une confusion de bons et surtout 
un mélange de médiocres et de mauvais. 

Nous avons même introduit une innovation immense dans la com- 
position des livres d'études : c'est que tous nos livres des premières 
années , ceux de géographie , de calcul , par exemple, autrefois si 
arides, sont rédigés en forme d'histoires charmantes. 

L'enfant apprend Vccritwc d'après les mêmes principes, en 
jouant, avec plaisir, sous la direction de sa mère , qui lui explique 
la raison de tout ce (pi'elle fait et de tout ce qu'elle lui fuit faire ; 



I^DUCAÏION. 85 

car il y a toujours une raison pour laquelle on agit d'une manière 
plulôt que (l'une autre, et Tun de nos grands principes est d'exercer 
<!<• suite l'irilelligonce elle jugement de l'enlant, en l'habituant à 
tout raisonner, à toujours demander la cause, et à toujours expli- 
quer le motif. Ainsi la mère explique à son enfant comment il doit 
tenir la plume et pourquoi, comment il doit placer son papier et 
pourquoi; et quand les enfants sont réunis à l'école, le maître leur 
demande tous les comment, tous les pourquoi, quelle écriture pro- 
duira telle position, et quelle position a dû produire telle écriture. 
C'est la //le'orie de l'écriture; et dans toutes les parties de l'éduca- 
tion, même dans la gymnastique et dans les jeux, nous unissons 
toujours la théorie et la pratique. Vous concevez alors que tous 
ceux qui savent écrire sont capables d'apprendre aux autres. 

Cette méthode d'exercer le raisonnement s'applique à tout et 
fi'emploie continuellement par tous ceux qui approchent l'enfant. 
Loin de comprimer sa curio^ilé quand elle a pour but de l'instruire, 
on l'approuve en repondant à toutes ses questions, et même on 
l'excite sans cesse en lui demandant toujours le motif ou la causu 
de tout ce qu'il voit. 

On riiabitue aussi à ne pas rougir d'ignorer ce qui ne lui a pas 
été enseigné, et à répondre sans hésiter Je ne sais pas, quand il 
ignore. Vous pouvez concevoir les conséquences de cette habitude 
de tout examiner et de raisonner toujours I 

Le calcul élémentaire et la géométrie sont enseignés dans l'école 
avec des instruments et des procédés tels que celle étude est char- 
mante pour les enfants, d'autant plus qu'on unit ici la pratique à la 
théorie, et que la plupart des opérations d'étude se font dans des 
ateliers et des magasins nationaux, pour habituer l'enfant à com;U('r, 
a peser, et ànv surer toutes les es[)éccs de matières et de produits; 
ou dans la campagne, pour lui apprendre à mesurer les superlicies, 
et à résoudre sur le terrain les problèmes trigonométriques. 

Vous n'avez pas besoin que je vous explique les moyens ima- 
ginas pour apprendre le dessin, ]ai géoriraphie , lamusique et le 
reste.... D'ailleurs, je vous les montrerai quand nous visiterons une 
éc.^le. Mais vous de\ezco;riprendrc que quand une nation entière 
veut absolument que l'enseignement de chaque science ou de cha- 
que art soit agréable et mis à la portée de l'uitelligence la plus 
limitée, celte nation doit nécessairement trouver les moyens de 
réaliser sa voloulé. 



85 ÉDUCATION. 

Vous serez émerveillé quand vous verrez nos instruments d'en- 
seignement et nos musées. Je ne vous parle pas des musées. d'his- 
toire naturelle, de minéraux et de végétaux, d'animaux vivants ou 
morts, de géologie, d'anaiomie (car nous en avons pour toutes les 
sciences etpourtous arts, outre que nos grands ateliers et nos 
grands magasins nationaux sont autant de musées industriels); je 
vous citerai seulement nos musées ùe géographie, où des milliers 
de cartes et de machines de toute espèce représentent la terre sous 
tous ses aspects divers, les unes avec ses contrées seulement ou ses 
peuples, les autres avec ses rivières seulement ou ses chaînes de 
montagnes ; nos musées religieux, où des statues et des peintures 
représentent les dieux et les cérémonies de toutes les religions dif- 
férentes; et nos musées d'astronomie, dans l'un desquels la plus 
merveilleuse machine représente Vwiivers en mouvement et fait 
toucher au doigt et à l'œil tous les phénomènes astronomiques les 
plus difficiles à comprendre autrement. 

Vous devez concevoir qu'avec tous ces moyens, avec des prome- 
nades journalières dans la campagne pendant le beau temps, ou des 
visites dans les musées pendant les mauvais jours, il n'y a plus ni 
fatigue, ni dégoût, ni difficulté à apprendre les éléments des arts 
et des sciences. 

Mais nous ne nous contentons pas des instruments et des moyens 
matériels employés pour faciliter l'intelligence : l'un de nos pro- 
cédés d'enseignement les plus efficaces consiste à exercer sans 
cesse la réflexion et ïa jugement, et à charger chaque étudiant d'ap- 
prendre aux moins âgés ce (lu'il sait déjà lui-même. Le professeur 
n'explique que ce qu'il est nécessaire d'expliquer pour accélérer 
l'enseignement, et il dirige ses élèves dans l'étude et les fait penser 
eux-mêmes plutôt que de penser pour eux. C'est surtout dans l'art 
d'interroger que brille son talent, ou plutôt dans l'art d'employer 
tous SCS élèves à s'instruire mutuellement. Ainsi l'un des élèves 
explique ou répète l'explication, un autre interroge, chacun répond, 
et le professeur n'intervient que quand son intervention est abso- 
lument nécessaire. 

Mais je suis obligé de sortir; à demain ! si vous voulez venir 
avant huit heures et demie, nous irons visiter Vècole de notre 
quartier, et je vous parlerai de notre éducation morale. 



ÉDUCATION. 8^ 



CHAPITRE XI. 

Édiicalioii. (Suite.) 

ÉDUCATION MORALE. 

J'arrivai chez Dinaros avant riieurc indiquée , et nous sortîmes 
en causant. 

— Vous devinez , me dil-il , que le comité d'éducation et nos lé- 
gislateurs ont fait pour rédiicalion morale comme pour l'éducalion 
physique cl comnic pour Foducation intcllectuolle. 

Ils ont fait i^lus encore , s'il est {)ossil)le , parce que l'ànie et le 
cœur de riionimc nous paraissent plus importants que son corps et 
son esprit. 

Aussi vous seriez étonné si vous lisiez les discussions de nos 
pliilosophes et de nos moralistes à ce sujet , ainsi que le nombre 
immense des questions qu'ils ont examinées et des préceptes qu'ils 
ont adoptés. 

C'est encore à la famille , et surtout à la mère, sous la direction 
du [)ère , qu'est confiée la première éducation morale ; et par con- 
séquent les cours de maternité dont je vous ai déjà parlé hier en- 
seignent aux pères et mères tout ce qu'ils doivent faire pour rendre, 
autant que possible, leurs enfants parfaits au moral comme au 
physiiiue. 

Vous seriez émerveillé si vous voyiez avec quelle sollicitude les 
mères, et tous ceux qui se trouvent autour d'elles, épient, exami- 
nent et dirigent les premiers sentiments et les premières passions du 
jeune animal, pour arrêter les mauvaises inclinations a leur nais- 
sance et pour développer les bonnes qualités. Nulle part, je n'en 
doute pas , vous ne verrez des mères [)lus tendres, ni des enfants 
moins pleureurs, moins criards, moins colores, moins tyrans, en 
un mot moins gâtés. 

Le premier sentiment que la mère cherche à développer dans son 
enfant c'est Vamour filial, ime confiance sans réserve et par consé- 
quent une obéissance ii\ civile, dont la mère elle-même sait prévenir 
l'excès. C'est la mère qui apprend à l'enfant à chérir son père , 
cl c'est le père qui lui fuit raiâomicr bou amour pour sa mcrc. 



88 EDUCATION. 

Aussi, nos enfants sont habilués à adorer et à écouter leur mère et 
leur père comme des dlvliiilés souverainement bienfaisantes et 
éclairées. 

Dès que Tenfant a quelque force, on l'habitue à se servir lui- 
même et à faire tout ce qu'il peut faire sans le secours d'un autre 
Aussi, c'est avec plaisir, par exemple,- que l'enfant nettoie ses vê- 
tements et sa chambre , sans se douter qu'autrefois il ne l'aurait 
fait qu'avec un sentiment de répugnance et de honte. 

On l'habitue même ensuite à servir sa mère et son père, puis ses 
parents plus âgés, puis ses frères et sœurs aînés , puis les amis et 
les étrangers qui viennent dans la maison ; et rien n'est moins im- 
portun et plus aimable que nos enfants s'empressant autour de 
tout le monde pour être de quelque utilité. 

On habitue aussi l'enfant à soigner, servir et protéger son frère 
ou sa sœur plus jeunes ; et celte sollicitude fraternelle est l'un dos 
premiers bonheurs de l'enfance. 

C'est ainsi que l'enfant s'habitue à tous les travaux du ménaqo, 
sous la direction des ahiés, qui font faire aux plus jeunes tout ce 
qu'ils peuvent faire ; et tous ces travaux, où chacun doimc et revoie 
l'exemple, s'exécuteni en riant et en chantant. 

Chaque jour, l'enfant est levé à cinq heures, en hiver comme en 
été; et pendant une heure ou deux, il s'occupe de ces travaux 
domestiques sous un habit de travail : puis, toujours sous la sur- 
veillance d'un aîné, il fait sa toilette, dans laquelle on l'habitue à 
faire dominer la j^ropreté, en y joignant le guùt, la grâce et l'cic- 
gance, non par un sentiment de vanité, mais par un sentiment de 
devoir et de convenance envers les autres. Puis, il commence ses tra- 
vaux d'étude, toujours sous les yeux de sa mère ou de ses aînés, 
jusqu'à l'heure du déjeuner et du départ pour l'école. 

Vous concevez combien de leçons de soin, iVattention et d'adresse 
l'enfant reçoit pendant les opérations du ménage et de la toilette, 
et combien d'autres leçons utiles on lui donne pendant l'étude et 
le repas, toujours en y mêlant des caresses! 

Vous concevez aussi combien doivent s'enraciner les habitudes 
d'amour entre tous les parents, de protection et de tendresse de la 
part des aînés pour les cadets, de respect et de reconnaissance de 
la part des cadets pour les aînés I 

Je vous ai déjà dit que, après trois ans, (|unnd l'enfant sait par- 
ler, on réunit ensemble, pendant quel(iues heures, tous les enlauls 



ÉDUCATION. 89 

d'une même rue, filles et garçons, pour se promener ou pour 
jouer , sous la surveillance d'une ou de plusieurs de leurs nicres , 
afin de forlilier leiu- sanlé : mais le pnnci[)al but de celle réunion 
est de commencer à les habituer il la société , h l'égalilé et à la 
fratcrnilé , liabilude qu'on s'attache sans cesse à développer [ilus 
lortement des qu'ils connnencent à Iréquenter l'école. 

Mais voici I'êcoi.e du quartier : voyez quel monument, que 
d'inscriptions, ([uede statues, quelle magnilicence dans l'extérieur ! 
Voyez aussi (jue d'espace autour, et quels beaux arbres! et tout- 
à-l'heure, vous verrez quelle magnilicence encore dans l'intérieur ! 
Tout n'annoncc-t-il pas ici que la République considère l'Éduca- 
lion comme le premier des biens , et la jeunesse comme le trésor et 
l'espérance de la patrie ! Tout ici n'inspire-t-il pas aux enfants une 
sorte de respect religieux pour FÉducalion et pour la Hépul)li(|ue 
([ui la leur donne ! Vous voyez ces hommes qui entrent là-bas? ce 
t>out les instructeurs qui se rendent dans leur salon. 

Neuf heures vont sonner; attendons un moment pourvoir arri- 
ver les enfants. 

Les voici ! regardez ! tenez, voici toute une rue ! Ne dirait-on pas 
une |)etile arnice composée de douze compagnies, de tailles, d'âges et 
d'iuulormes différents ? Tous les enfants de chaque famille se sont 
rendus , sous la direction de l'ahié, dans un bâtiment de leur rue ; 
et tous les enfants de cette rue , réunis dans ce l)àtinient , se sont 
rangés par âge et par école sous la direction du plus âgé de cha- 
que école , et sont partis tous ensemble pour venir ici sous la direc- 
tion d'un des auiés. 

Ce soir , en quittant l'école , ils se rangeront ici par familles dans 
l'ordre des maisons de leurs rues, et, la petite troupe parcourant sa 
rue , chaque famille quittera la bande pour entrer dans sa maison , 
après avoir dit amicalement adieu à ses camarades. 

Vous voyez combien ils sont propres, avec leurs uniformes pour 
chaque âge, et combien ils paraissent heureux, au milieu de leur 
discipline, en arrivant à l'école 1 Maintenant que vous avez vu pas- 
ser toutes les rues du (juarlier, entrons vile dans la grande salle ! 

Nous entrâmes dans une salle immense, ornée des statues des 
hommes qui avaient rendu les services les plus signalés à I'ImIu- 
calion ; et je me réciiui de surprise en aperces aiil autant de iiUes 
que de gardons. 



90 ÉDUCATION. 

Voyez, me dilDinaros, voilà tous les professeurs et les écoliers 
ranges par écoles : écoutez luaintcnant ! 

Je fus ravi en entendant ces milliers d'enfants chanter en concert 
deux couplets d'un hymne, le premier en l'honneur d'Icar, le se- 
cond en rhonncur d'un des autres bienfaiteurs de la jeunesse. 

— L'hymne a plus de cent couplets, me dit Dinaros ; et chaque 
malin les écoliers chantent celui d'Icar avec un des autres : c'est 
ainsi que nous habituons les enfants à la recomiaissa7ice. 

Vous êtes étonné, je le vois, de trouver ici les filles : apprenez 
donc qu'elles sont arrivées séparément comme les garçons ; qu'elles 
sont entrées par une autre porte ; et que le bâtiment est divisé en 
deux grandes parties séparées, l'une pour les filles, l'autre pour 
les garçons , avec quelques salles communes. 

— Quui , m'écriai-je , les filles de cinq à seize ans dans la même 
salle que les garçons du même âge ! 

— • lie ! oui, sans aucun inconvénient, et môme avec beaucoup d'a- 
vantages, parce que, dès l'enfance, dans la famille et dans l'école, 
nous habituons les garçons à respecter toutes les filles comme leurs 
propres sœurs, et les filles à se rendre respectables [)ar leur décence. 

Considérant même la pudeur comme la sauvegarde de l'inno- 
cence et l'embellissement de la beauté, nous donnons à l'enlant les 
habitudes les plus pudicpies, non-seulement entre les deux sexes 
mais encore entre une fille et ses couipagues , même entre un gar- 
çon et ses camarades. 

Les enfants sont à présent dans les classes : entrons dans celle-ci. 

Voyez, me dit-il, comme les enfants sont attentifs et paraissent 
respectueux, comme le professeur leur parle avec bonté ! 

Voyez aussi comme tout est propre ! Pas une tache d'encre sur 
les tables pas plus que sur les habits ! Pas un coup de canif donné 
ailleurs que sur les plumes ! Tant est puissante l'habitude de l'or- 
dre et de la propreté I 

Après avoir visité d'autres classes, composées, les unes de gar- 
çons , les autres de filles, et d'autres de deux sexes séparés par 
une cloison légère, nous suivîmes les enfants au gymnase, où nous 
vîmes une multitude d'instruments et d'exercices gymnastiques. 
Nous y vîmes aussi un enfant de 10 ans grimper au haut d'un mât 
de 30 pieds , en détacher des cordes accrochées à une poulie hori- 
zontale, et en descendre en se laissant glisser. 

On nous apprit que^ la veille, un autre cnf.uit du même âge 



ÉDUCATION. 91 

était monté sur la poulie, qu'il avait sauté de cette hauteur de 
30 pieds sans se faire de mal, mais, que la chose étant dcfeiidue 
parce qu'il aurait pu se casser une jambe, il allait être juiic pour sa 
désobéissance, et que nous pourrions assister à son jugement, 

Pendant que les enfants rentrèrent en classe, nous allâmes visi- 
ter les deux écoles de natation qui se trouvaient dans la cour, l'une 
pour les garijons et l'autre pour les hlles. Dinaros me fit voir le 
vêtement de bain ou de nage pour chacun des deux sexes, et m'ex- 
pliqua que, quand un enfant savait nager, on l'habituait à le faire 
avec un vêtement complet, pour qu'il pût se sauver s'il tombait 
dans l'eau tout habillé ; et qu'on l'habituait même à sauver une autre 
personne qui se noierait, parce qu'on ne négligeait aucune occasion 
d'ap[)rendre aux enfants à se rendre utiles à leurs semblables. 

En attendant le jugement du petit sauteur dtisobéissant, nous 
allâmes nous promener dans la cour. 

— Quelles sont, demandai-jc à Dinaros, les récompenses décernées 
pour exciter l'émulation? — Aucune, ni prix, ni couronne, ni dis- 
tinction, parce que, voulant donner aux enfants l'habitude des 
sentiments d'égalité et de bienveillance fraternolle, nous nous gar- 
derions bien de créer des distinctions qui exciteraient l'égoïsme et 
l'ambition des uns en même temps que l'envie et la haine des au- 
tres. Nous avons d'ailleurs tant d'autres moyens de faire aimer 
l'étude que nous avons besoin de réprimer plutôt que d'exciter l'ar- 
deur des étudiants. La seule distinction désirée par les enfants, 
c'est d'être élu comme le plus capable et le plus digne de les gui- 
der et de les instruire sous la direction du maître. Et cette dis- 
tinction est d'autant plus honorable à leurs yeux que les élec- 
tions, comme tous les examens, sont fuites par tous les condisci- 
ph^s eux-mêmes, sous la surveillance des professeurs. 

Nous n'avons donc aucun paresseux; et si par hasard il s'en 
rencontre, au lieu d'augmenter leur dégoût de l'étude en les sur- 
chargeant de travail pour les punir, nous redoublons de douceur, 
de caresses et de soins pour leur en inspirer le goût. 

Nous n'avons guère plus d'enfants incapables que de paresseux ; 
et quand il s'en trouve, au lieu de nous irriter contre eux, nous 
redoublons de patience, d'intérêt et d'efforts pour les aider à vain- 
cre l'injuste inégalité de la nature. 

llair et waUrailcr l'uicapablc et même le paresseux nous parai- 



02 ÉDUCATION. 

trait une injustice, un contre scn?, une folie, presque une barbarie^ 
qui rendrait le maître bien plus inexcusable que l'enfant. 

Nous avons môme très-peu d'autres fautes à punir ; et toutes 
les /;îuu/ ions sont légères, consistant dans la privation de certains 
plaisirs ou même de certaines études, et surtout dans le blûme et 
la publicité. 

Toutes les punitions de l'enfant sont , du reste , déterminées 
comme ses devoirs et ses fautes : c'est le Code de fécolkr; et pour 
lui rendre plus facile l'exécution de ce Code , on le fait discuter, 
délibérer et voter de temps en temps par les élèves, qui rad()ptent 
comme leur propre ouvrage, et qui l'apprennent par cœur pour 
mieux s'y conformer. Il y a cinq ans , ce Code a été discuté en 
même temps dans toutes les écoles, et adopté presque à l'unani- 
mité par les écoliers. 

Quand une faute est commise , ce sont les écoliers eux-mêmes 
qui se constituent en triimnal pour la constater et la juger. Mais 
rentrons dans la grande salle, et nous ne larderons probablement 
pas à voir un de ces jugements scolaires. 

La salle était déjà remplie ; comme le matin, tous les professeurs 
et tous les écoliers étaient présents. 

L'un des plus âgés était chargé d'accuser ; cinq autres devaient 
proposer la peine , et tous les autres formaient un jury. 

Après avoir exposé le fait, un professeur, directeur des débats, 
exhorta l'accusateur à accuser avec modération, l'accusé à se dé- 
fendre sans crainte, les témoins à déposer sans mensonge, les jurés 
à répondre suivant leur conscience, et les juges à appliquer la loi 
sans partialité. 

L'accusateur exprima son regret d'accuser un frère, et son désir 
de le trouver innocent. Mais il lit sentir que le Code était l'œuvre 
du Peuple écolier et de l'accusé ; que tous ses préceptes, toutes ses 
prohibitions et toutes ses peines avaient été établis dans l'intérêt 
de tous et de chacun ; que l'accusé aurait pu se tuer ou se blesser 
en sautant du haut du mât , et que l'intérêt général réclamait sa 
punition s'il était coupable , mais plus encore son absolution s'il 
était innocent. 

Le petit accusé se défendit avec assurance. Il avoua franche- 
ment qu'il avait sauté ; il reconnut qu'il avait désobéi à la loi et 
qu'il méritait d'être puni, (iuui(iu'il se repentit de su désobéissance; 



ÉDUCATION. 93 

mais qu'il avait été entraîne'; par le dôsir de montrer à se?; camara- 
des sa hardiesse et son co\irage , et par la certitude qu'il avait de 
ne se faire aucun mal. 

Un autre enfant vint déclarer qu'il avait lui-môme commis la 
faute de Texcilcr à sauter, sans se raitpeler la défense de la loi. 

Un autre , appelé comme témoin, déclara qui! avait vu racrusé 
sauter, ajoutant que c'était à rej^ret qu'il faisait cette déclaration 
commandée i)ar le devoir de dire la vérité. 

Le défenseur reconnut la faute; mais il présenta comme atlé- 
nualion et comme excuse l'aveu de l'accusé , son repentir et l'exci- 
tation des camarades. Il pria le jury de considérer que son ami 
était le plus intrépide sauteur de son 5ge, et que c'était son intré- 
pidité même et son adresse qui l'avaient exposé à se laisser en- 
traîner. 

L'accusateur reconnut que raccusé mériterait une couronne si 
Ton en donnait à l'intrépidité du sauteur ; mais il demanda si ce 
n'était pas précisément pour contenir les intrépides que la prohi- 
bition avait été prononcée, et si ce n'était pas à eux principalement 
qu'il fallait appliquer la loi pour les préserver des dangers de leur 
trop cirande ardeur. 

Le jury déclara unanimement l'accusé coupable de désobéissance 
au Code ; mais il déclara , à une faible majorité , que la faute était 
excusable. 

Le Comité des cinq proposa de décider qu'il n'y aurait pas d'au- 
tre punition que la publicité du fait dans l'enceinte de l'école : 
l'Assemblée adopta cette proposition , et le Conseil suprême des 
.professeurs approuva la décision. 

L'un des professeurs termina la séance en rappelant aux en- 
fants qu'ils ne devaient pas moins en aimer le petit sauteur, à ce- 
lui-ci qu'il ne devait pas moins en aimer ses juges , à tous qu'ils 
devaicni en aimer davantage la République qui faisait tant pour 
leur bonheur , et s'aimer réciproquement davantage eux-mêmes 
pour plaire à la République. 

.Te sortis émerveillé et tout échauffé de ce que je venais de voir, 
et j'accompagnai Dinaros rentrant chez lui. 

— Quel cours de morale en action! lui dis-je. Je conçois très- 
bien maintenant vos enfants, vos femmes, votre nation I 

— Et nous avons en outre un cours spécial de morale, que cha- 
cun suit pendant douze ans, pour apprendre tous ses devoirs, toutes 
les qualités et toutes les vertus à acquérir, tous les défauts et les 
vicw à éviter ; et ce cours, autrefois si négligé et si fastidieux , n'est 



9f ÉDUCATION. 

pas le moins attrayant aujounl'liui , parce qu'on y joint Vhisloiii' 
de toutes les grandes vertus et des grands crimes, des héros et des 
scélérats célèbres. 

Les livres les plus intéressants , composés par nos écrivains les 
plus habiles, nos romans, nos poésies, nos pièces de théâtre , tout 
concourt avec l'éducation pour faire aimer la morale, sans que 
la République, maîtresse absolue, permette aucune œuvre d'im- 
moralité. 

Vous pouvez dire même que la vie de famille est un cours per- 
pétuel de morale en action, comme vous Tappciliez tout à Thcure , 
parce que, dès qu'il ouvre l'oreille et la bouche, l'enfant n'apprend, 
ne répète et ne pratique que des actes de moralité : jamais, par 
exemple, vous ne verrez un enfant proférer un mensonge. 

Et pourquoi, d'ailleurs, les enfants icariens mentiraient-ils, 
quand la Communauté les rend si heureux ? Comment n'aimeraient- 
ils pas cette Communauté et l'Égalité, quand elles leur donnent 
tant de bonheur 1 

Adieu, je vous quitte. Je rc vous dirai plus qu'un mot, c'est 
qu'un jour/iai spécial iVéducalion , distribué à tous les professeurs, 
les lient constamment au courant de toutes les découvertes et de 
tous les perfectionnements qui concernent renseignement. 

Mais vous venez passer la soirée chez ma mère avec Valmor 
et sa famille : nous pourrons causer un peu de notre éducation 
civique. 

Je n'avais pas vu Corilla depuis deux jours , et , malgré toutes 
mes agitations d'esprit, il me semblait qu'il y avait deux siècles : 
j'éprouvais je ne sais quel besoin de la voir et de l'entendre. 

Aussi je me rendis de bonne heure dans sa famille pour y pas- 
ser quelque temps avant d'aller avec eux chez madame Dinamé. 

Je ne l'avais pas encore vue si belle et si aiinaMe ! 

— Ah ! vous voilà, monsieur, me dit-elle en m'abordant. Il paraît 
que vous avez beaucoup de plaisir à nous voir 1 Comment ! vous 
passez deux grandes journées sans venir rendre vos respects à mon 
grand-père !.., C'est mal, très-mal, et grand-papa n'est pas con- 
tent de vous 1 n'est-ce pas , grand-papa? 

Mais vous voilà... et nous pardonnons... Ah çà, nous devons 
chanter ensemble chez Dinaïse : voyons si je ne me compromettrai 
pas en chantant avec vous. 



KDUCATfOX. 9'ô 

Noos chani âmes... — Allon?, pas mal, dit-elle, cl co sora mieux, 
j'espère, la seconde fois. 

Tout le long du chemin, clic fut d'une gaieté charmante. 
Toute la petite famille de madame Dinamé était réunie , et tioud 
nous trouvâmes environ quarante personnes. C'étaient des ca- 
resses, surtout de la part des enfants, une gaieté, une joie, un 
bonheur!... 

— Vraiment, vous êtes un heureux peuple, dis -je àDinaros, que 
j'avais attiré dans un coin ! 

— Probablement le plus heureux peu[ile delà terre, répondit-il; 
ctc'est l'effet de notre l'ommunaulé. 

— Et de votre Éducalion. 

— Oui, de notre Kducation aussi ; car sans elle la Communauté 
dans toute sa perfection serait impossible, et c'est elle (jui nous 
prépare à toutes les jouissances comme à toutes les obligations de 
la vie sociale et politique. 

On pourrait dire que, dès ses premières années, l'enfant apprend 
à être citoyen. 11 l'apprend surtout dans l'école, oii la discussion 
du Code de l'écolier, les examens, les élections et le jury d'étudiants 
préparent l'enfant à la vie civique. 

Mais l'ÉDUCATioN civïOLE proprement dite commence à 18 ans, 
lors(iue le jeune homme apprend les éléments de littérature, d'art 
oratoire et d'histoire tiniverseUe. 

Elle consiste plus spécialement dans l'élude approfondie de Vhis- 
toire nationale, de l'organisation sociale et politique, de la co?i5/t- 
tution et des lois , des droits et des devoirs des magistrats et dc3 
citoyens. 

Chaque enfant apprend par cœur la Constitution entière; et il 
n'est pas un Icarien qui ne connaisse parfaitement tout ce qui con- 
cerne les élections et les électeurs, la représentation nationale et 
les représentants , les assembhcs populaires et la garde nationale ; 
il n'en est pas un qui ne connaisse tout, ce qu'un magistrat peut et 
ne peut pas faire, et tout ce que la loi permet ou défend. Celui 
qui négligerait son éducation civique serait privé de l'exercice de 
ses droits de citoyen ; mais ce serait une honte et un malheur aux- 
quels personne ne s'expose. 

Les femmes mêmes apprennent les éléments de cette éducation 
civique, afin de n'être étrangères à rien de ce qui les intéresse et 
de comprendre tout ce qui occupe tant leurs mai is. 

r.iilin. (pioique nous e.-périons pour toujours la paix intérieure et 



96 ÉDUCATION. 

exlérioure , tous los citoyens sont mombivs de la garde naiionale , 
et sont exercés au maniement des armes et aux évolutions ?>î?7(7tn- 
res depuis 18 ans jusqu'à 21 : cet exercice est à la fois un im- 
mense agrément pour les fêles nationales , un complément de la 
gymnastique utile au corps et à la santé ; et le complément de l'é- 
ducation civique. 

A 21 ans, le jeune homme est citoyen; et vous voyez que les 
jeunes Icaricns sont élevés pour être de bons patriotes, aussi bien 
que pour être de bons lils, de bons époux, de bons pères, de bons 
voisins, enlin de véritables honuues. I 

Je pourrais ajouter que ce sont des hommes de paix et d'orc/re;! 
caria maxime fondamentale de l'éducation civique, maxime qu\tnj 
leur enseigne dès l'enfance et qu'on leur fait mettre continuelle- 
ment en pratique, c'est que , après une discussion libre et complète 
dans laquelle chacun a pu développer son avis , la minorilé doit se 
soumettre sans aucun regret à la majorité, parce qu'autrement il 
n'y aurait d'autre mode de décision que la force brutale et la 
guerre , la victoire et la conquête , amenant la tyrannie et l'oi)- 
pression. 

— Avec votre Communauté et votre Éducation, lui dis-je, vous ne 
devez pas avoir beaucoup de crimes?... — Quels crimes voulez- 
vons que nous ayons aujourd'hui ? répondit Valmor, qui nous écou- 
tait. Pouvons-nous connaître le vol d'aucune espèce, quand nous 
n'avons pas de moimaie , et quand chacun possède tout ce qu'il 
peut désirer? Ne faudrait-il pas être fou pour être voleur ! Et 
comment pourrait-il y avoir des assassinats , des incendies , des 
empoisonnements , puisque le vol est impossible ? Comment pour- 
rait-il même y avoir des suicides, puisque tout le monde est heu- 
reux? 

— Mais, répliquai-je, ne peut-il pas y avoir des meurtres, des 
duels et des suicides pour d'autres causes ; par exemple, par amour 
ou par jalousie?... — Notre Éducation, répondit encore Valmor, 
fait de nous des Itommcs, et nous apprend à respecter les droits et 
la volonté des autres , à suivre en tout les conseils de la raison et 
de la justice-: les Icariens sont presque tous des philosophes qui, 
dès leur enfance, savent dompter leurs passions. 

— Vous voyez donc, reprit Dinaros, que, d'un seul coup, la Com- 
munauté supprime et prévient les vols et les voleurs, les crimes et 
les criminels , et que nous n'avons plus besoin ni de tribunaux , fti 
de prisons, ni de châtiments. 



— Panlonncz-moi, monsieur, s'écria Corilla d'un Ion sévère en 
s'approclianl de nous, il y a dos vols et des crimes, dos voleurs et 
dos criminels; il faut dos tribunaux pour les juger et des cliùti- 
monts pour les punir : et moi, qvii ne suis pas un professeur d'his- 
toire, je vais vous le prouver par des arguments sans réplique. 
Ecoutez tous! (Tous les enfants accoururent autour d'elle.) Je m'é- 
gosille à chanter depuis une demi-heure pour mériter les applau- 
dissements de ces messieurs; et non-seulement ces messieurs me 
ravissent les applaudissements que je méritais, mais leur cacjuetage 
empêche les autres de m'applaudir: vous êtes donc des voleurs! 
(bravos!) Bien plus, et, crime bien autroment abominable, Dinaïse 
va chanter ; et ces messieurs allaient croasser pour nous empêcher 
de l'enlondre!... Ils veulent nous contraindre à les écouter eux- 
mêmes comme s'ils étaient dans une chaire, pérorant sur la Ré- 
])ubliquo et la Communauté! vous êtes donc des perturbateurs, 
des usurpateurs! (bravos!) et je vous accuse devant l'auguste tri- 
bunal qui siège ici ! (bravos, biavos !) etj'invoque contre vous toute 
la sévérité de la Justice et dos lois! (grands applaudissements) ou 
plutôt, comme je crains la corruption des juges prévaricateurs 
(murmures), je vais vous condamner moi-même pour être certaine 
(jue la sentence sera équitable! (éclats de rire) Je vous déclare 
donc atteints et convaincus de l'effroyable crime de lèse -musique ; 
et, pour réparation, je vous excommunie de la Communauté (mur- 
mures), ou plutôt (car les agréables observations que j'entends 
m'avertissent que j'allais punir les innocents avec les coupables), 
je vous condamne tous deux, solidairement et par corps, d'abord 
à écouter le rossignol qui va chanter, puis à rossignoler vous-mê- 
mes (bravos répétés). 

— Rébarbatifs huissiers, dit-elle aux enfants, exécutez la sen- 
tence ! faites faire silence d'abord ; vous ferez chanter ensuite les 
condamnés ! 

Mademoiselle Dinaïse chanta avec embarras et sans confiance, 
mais d'une voix divine, qui parut arracher les applaudissements et 
qui m'arracha presque dos larmes. 

— Maintenant, dit Corilla, à M. le Rossignol aîné ! (tous les en- 
fants coururent le prendre par les mains en l'entraînant ou le pous- 
sant).... Et qu'il chante bien, ou gare la Justice musicale ! 

— Folle, folle! dit Oinaros. — Oui, folle si vous voulez: maiti 





08 TRAVAIL. 

vous, monsieur le philosophe soiiraois, ayez la sagesse d'obéir de 
temps en temps à la folie ! 

Je fus aussi forcé de chanter, d'abord avec Conlia , puis avec 
mademoiselle Dinaïse. 

— Allons, dit Corilla, je vais décerner le prix, et je le ferai avec 
toute rimpartialité que vous me connaissez : attention I 

Le savant et l'éloquent professeur a chanté comme un rossignol 
enrhumé (éclats de rire); le grand écolier communionisle a chanté 
avec Dinaïse comme un renard tombé dans un piége (nouveaux 
éclats plus bruyants); et Dinaïse a chanté comme un rossignol ef- 
frayé (longs éclats de rire). 1 

Quant à moi Corilla, quel est le téméraire qui osera nier que je 
suis la Déesse ou la Reine du chant? J'attends donc les applaudis- 
sements d'un auditoire aussi éclairé... ( tonnerre d'applaudisse- 
ments); et j'ordonne qu'on serve à l'instant les bons petits gâteaux 
qu'a faits Dinaïse (oui, oui, oui), et toutes les bonnes choses que j'ai 
vues préparées, afin que ces beaux chanteurs, qui excellent dans 
l'art.... d'escamoter les friandises.... aient le plaisir.... de nous les 
voir manger.... (rires et bravos). 

La soirée s'écoula délicieusement dans les jeux et les rires. Co- 
rilla me demanda pardon de ses folies, d'un ton qui charmait mon 
oreille long-temps après qu'elle n'entendait plus sa voix ; et je pas- 
sai la nuit dans des rêves enchanteurs, petit oiseau voltigeant de 
fleurs en fleurs, poursuivi par un essaim de jeunes filles, fuyant 
avec crainte mademoiselle Dinaïse , et me laissant approcher de 
Corilla pour m'échapper avec bonheur au moment où ses mains 
croy.'iicnt m'allraper. 



CHAPITRE XIL 
Travail. — liuluslrie. 

l 



..'aimerais-je ? me dis-jc avec effroi en m'éveillant. L'aimerais-je,- 
quand j'entends encore le Consul de Camiris me recommander un 
inviolable respect pour les filles d'icarie, quand j'entends surtout la 
voix du vénérable grand-père confiant ses enfants à mon honneur? 
L'aimerais-je, moi qui suis presque engagé envers la belle inias 



INDUSTRIE. 99 

Jlenriet, et qui veux remplir mon engagement? L'aimerais-jc?.... 
Voyons, examinons-nous.... Et je sortis pour aller prendre Valnior, 
qui devait me conduire dans un atelier de 7naçonnerie. 

— Ne la trouves-tu pas belle, spirituelle, aimable, charmante? 
me disais-je en marchant. — Oui. 

— Ne Irouves-lu pas du plaisir à admirer ses cheveux, ses yeux, 
sa bouche, ses dents, ses mains, ses pieds? — Oui, tout me plaît 
en elle. 

— Tu sens de lajoie en l'abordant, du rcgreten la quittant? — Oui. 

— Le jour, tu penses à elle ; la nuit, tu la poursuis dans tes 
rêves? — Oui. 

— Malheureux ! je crois que tu l'aimes 1 

Cependant, lajoie que j'éprouve est douce et tranquille; le re- 
gret de la quiller est sans amertume et sans violence : j'y pense 
sans fièvre ; j'y rêve sans délire; je l'aborde sans trouble ; je sens 
son bras ou sa main sans frissonner.,. Non, je ne l'aime que comme 
une sœur, ou une amie !... 

Et elle?... Si j'avais troublé son repos et son bonheur!.... Ha, 
que je serais coupable et tourmenté 1 Et cependant, quand je me 
rappelle... Mais non... Du reste, nous allons ce soir à la promenade; 
et je veux adroitement, si je puis, interroger son cœur 

J'entrai alors chez Valmor, qui m'attendait. 
Et nous partîmes aussitôt pour aller voir l'atelier de maçonnerie, 
en nous promenant et en causant. 

— Puisque MOUS allons visiter des travailleurs, me dit-il, je vais 
vous expliquer notre organisation du Travail et de V Industrie ; car 
le travail est l'une des premières bases de notre organisation so- 
ciale. 

TRAVAIL. — INDLSTlllE, 

Rappelez-vous d'abord quelques faits principaux qui sont la clef 
de tous les autres. 

Je vous l'ai dit, et je vais vous le répéter en peu de mots : nous 
vivons en communauté de biens et de travaux, de droits et de de- 
voirs, de bénélices et de charges. Nous n'avons ni propriété, ni 
monnaie, ni vente, ni achat. Nous sommeségauxen tout, à moins 
d'une impo^^ibilité absolue. Nous travaillniis tous également pour la 
République ou la Communauté. C'eût elle qui recueille tous les pro- 



iOO TRAVAIL. 

duils de la terre et de l'industrie, et qui les partage également 
entre nous ; c'est elle qui nous nourrit, nous vêtit, nous loge, nous 
instruit, et nous fournit également à tous tout ce qui nous est né- 
cessaire. 

Rappelez-vous encore que le but de toutes nos lois est de rendre 
le Peuple le plus heureux possible, en commençant par le néces- 
saire, puis par l'utile, et en finissant par l'agréable sans y motlrc 
de limite. Par exemple, si l'on pouvait donner à chacun un équi- 
page, chacun aurait un équipage ; mais la chose étant impossible, 
personne n'en a, et chacun peut jouir des voitures communes qu'on 
rend le plus commodes et le plus agréables qu'il est possible. 

Vous allez voir l'application de ces principes dans Vorganisation 
du tracail. 

C'est la République ou la Communauté qui, chaque année, dé- 
termine tous les objets qu'il est nécessaire de produire ou de fabri- 
quer pour la nourriture, le vêtement, le logement et l'ameublement 
du Peuple ; c'est elle, et elle seule, qui les fait fabriquer, par ses 
ouvriers, dans ses établissements, toutes les industries et toutes les 
manufactures étant nationales, tous les ouvriers étant nationaux ; 
c'est elle qui fait construire ses ateliers, choisissant toujours les 
positions les plus convenables et les plans les plus parfaits, orga- 
nisant des fabriques immenses, réunissant ensemble toutes celles 
dont la réunion peut être avantageuse, et ne reculant jamais devant 
aucune dépense indispensable pour obtenir un résultat utile ; c'est 
elle qui choisit les procédés, choisissant toujours les meilleurs, et 
s'empressant toujours de publier toutes les découvertes, toutes les 
inventions et tous les perfectionnements ; c'est elle qui instruit ses 
nombreux ouvriers, qui leur fournit les matières premières et les 
outils, et qui leur distribue le travail, le divisant entre eux de la 
manière la plus productive, et les payant en nature au lieu de les 
payer en argent ; c'est elle enfin qui reçoit tous les objets manu- 
facturés, et qui les dépose dans ses immenses magasins pour les 
partager ensuite entre tous ses travailleurs ou plutôt ses enfants. 

Et cette République, qui veut et dispose ainsi, c'est le Comité de 
l'Industrie, c'est la Représentation nationale, c'est le Peuple lui- 
même. 

Vous devez apercevoir à l'instant l'incalculable ecorîo?)ne de toute 
espèce et les incalculables avantages de tout genre qui doivent 
nécessairement résulter de ce premier arrangement général I 

Tout le monde est ouvrier naliuiuil el travaille pour la Repu- 



INDLSTUII-:. 101 

bliijiK.'. Tout loniuiulo, hommes et femmes, sans exception, exerce 
Tiin (les métiers, ou l'un des ails , ou Tune des professions déter- 
minées par la loi. 

Les enfants ne commencent à travailler tju'à 1 8 ans pour les gar- 
çons, et à 17 ans pour les filles , leurs premières années étant con- 
sacrées au développement de leurs forces et à leur éducation. Les 
vieillards sont exemptés à C5 ans pour les hommes et à 50 pour les 
femmes : mais le travail est si peu fatigant, et même si agréable, 
que très-peu invoquent l'exemption, tous continuant lcuroccui)aliûn 
d habitude ou s'utilisanl de toute autre manière. 

Inutile de vous prévenir que le malade est exempté de travail ; 
mais, pour éviter tout abus, le malade doit se rendre ou se faire 
transporter dans l'hospice, qui d'ailleurs est un palais. 

Inutile encore d'ajouter (juc chaque travailleur peut obtenir un 
congé, dans les cas déterminés par la loi et du consentement des 
collaborateurs. 

Je viens de vous dire que le travail est agréable, et sans fatigue ; 
nos lois n'épargnent rien, en effet , pour le rendre tel , parce qu'on 
n'a jamais vu un manufacturier aussi bienveillant pour ses ouvriers 
que la République l'est envers les siens. Les machines sont nmlti- 
pliées sans limite, et à tel point qu'elles remplacent deux cents 
millions de chevaux ou trois milliards d'ouvriers ; et ce sont elles 
qui exécutent tous les travaux périlleux, ou fatigants, ou insalubres, 
ou malpropres et dégoûtants : c'est là surtout cjue brillent la raison 
et l'intelligence do mes compatriotes ; car tout ce qui, parexemple, 
n'excite ailleurs que du dégoût, est ce qu'on cache ici avec le plus 
de soin ou ce qu'on environne de plus de propreté. Aussi, non-seu- 
lement vous ne verrez jamais dans les rues ni chairs saignantes, 
ni même de fumier, mais encore vous ne verrez jamais dans les 
ateliers la main d'un ouvrier toucher quelque objet rebutant. 

Tout concourt à rendre le travail agréable : l'éducation qui dès 
l'enfance apprend à l'aimer et à l'estimer, la propreté et la com- 
modité des ateliers, le chant qui anime et réjouit les masses de 
travailleurs, l'égalité de travail pour tous, sa durée modérée , et 
l'honneur dont tous les travaux sont environnés dans l'opinion pu- 
blique et tous environnés également. 

— Quoi! m'écriai-je, tous ces métiers sont également estimés, 
le cordonnier autant que le médecin? — Oui, sans doute, et vous 
cesserez de vous en étomier ; car c'est la loi qui détermine les mé- 
tiers ou professions exerçables, et tous les produits à fabriquer : 
aucune autre industrie n'est enseignée ni tolérée, comme aucune 
autre fabrication n'est permise. Nous n'avons pas de profession de 

C. 



40t TRAVAIL. 

cabaretier, par exemple , ni de fabricalion de •poiynards dans nos 
coutelleries. Toutes nos professions et nos fabrications sont donc 
des professions et des fabrications également lériales et jugées 
sous un certain rapport également nécessaires : du moment que la 
loi ordonne qu'il y aura des cordonjiiers et des médecins , il faut 
nécessairement ({u'il y ait des uns comme des autres ; et comme 
tout le monde ne peut pas être médecin ; pour que les uns veuillent 
être cordonniers il faut que les cordonniers soient aussi heureux 
et contents que les médecins ; par conséquent il faut établir entre 
eux , autant que possible , la plus parfaite égalité ; par conséquent 
encore , il faut que tous deux , consacrant le même temps à la Ré- 
publique , soient égiilement estimés. 

— Et vous ne faites pas de distinction pour l'esprit, rintelli- 
gence , le génie ? 

— Non: tout cela n'est-il pas en effet un don de la nature? 
Serait-il juste de punir, en quelque sorte, celui que le sort a moins 
bien partagé? La raison et la société ne doivent-elles pas réparer 
l'inégalité produite par un aveugle hasard ? Celui que son génie 
rend plus utile n'est-il pas assez récompensé par la satisfaction 
qu'il en éprouve? Si nous voulions faire une distinction, ce serait 
en faveur des professions ou des travaux les plus pénibles, alin de 
les indemniser, en quelque sorte, et de les encourager. En un mot, 
nos lois rendent le médecin aussi honoré et aussi heureux (pie pos- 
sible : pourquoi donc se plaindrait-il de ce que le cordonnier l'est 
autant que lui? 

Cependant , quoique l'éducation inspire déjà presque suffisam- 
ment à chacun le désir de se rendre toujours plus utile à la Com- 
munauté; pour exciter une utile émulation, tout ouvrier quei::onque 
qui par patriotisme fait plus que son devoir, ou qui dans sa | rofes- 
sion fait une découverte utile , obtient une estime particulière, ou 
des distinctions publiques ou même des honneurs nationaux. 

— Et les paresseux?.... — Les paresseux ! nous n'en connais- 
sons pas Comment voulez-vous qu'il y en ait, quand le travail 

est si agréable, et quand l'oisiveté et la paresse sont aussi infâmes 
parmi nous (jue le vol l'est ailleurs? 

■ — On a donc tort de dire , comme je l'ai entendu en France et 
en Angleterre , qu'ii y aura toujours des ivrognes , des voleurs et 
des paresseux ? — On a raison avec l'organisation sociale de ces 
pays ; mais on a tort avec rorganisalion d'icaric. 

La durcc du travail , (jui d'abord était de dix ù dix-huit heure?. 



INDUSTRIE. m 

et qai a 6té succossivemonl diminuée, est aujourd'hui fixée à sept 
heures en été et six heures en hiver, de six ou sept heures du malin 
jusqu'à une heure après midi. On la diminuera encore , et tant 
qu'on pourra, si de nouvelles machines viennent à remplacer des 
ouvriers, ou si la diminution dans les nécessités de la fabrication 
(celles des constructions, par exemple) vient à rendre inutile un 
grand nombre de travailleurs. Mais il est probable que la durée du 
travail est maintenant à son ininiinuin, parce que, si quelques in- 
dustries diminuent, d'autres industries nouvelles les remplaceront, 
attendu que nous travaillerons continuellement à augmenter nos 
jouissances. L'année dernière, par exemple, un meuble nouveau 
ayant été ajouté à tous nos meubles d'alors, et cent mille ouvriei'S 
étant nécessaires pour procurer ce meuble à toutes les i'amilles, on 
a pris ces cent mille ouvriers sur la masse du Peuple travailleur, et 
la durée du travail général a été augmentée de cinq minutes. 

Dans chaque famille, les femmes et les filles exécutent ensemble 
tous les travaux domestiques, depuis cinq ou six heures du matin 
jusqu'à huit heures et demie ; et à neuf heures jusqu'à une heure 
elles se consacrent aux travaux de leur profession, dans l'atelier. 

— Les fenuncs enceintes ou qui allaitent leurs enfants sont sans 
doute exemptées du travail? — Comme vous le dites, et même 
toutes les femmes chefs de famille sont exemptées de l'atelier, 
parce que garder la famille et la maison est encore une occupation 
utile à la République. 

Tous les ouvriers de chaque profession travaillent ensemble dans 
dinunenses ateliers communs, où brillent aussi toute rintelligence 
et la raison de notre gouvernement et du Peuple. — J'en ai visité 
plusieurs qui m'ont pénétré d'admiration. 

— N'est-ce pas, c'est magnilique ? Ce sont surtout ceux de fem- 
mes qu'il faut voir! lin avez- vous vu? — Non. 

— Lh bien ! je demanderai une permission , et nous irons voir 
celui de ma jeune sœur Célinie ou celui de Corilla. 

Lt vous ne serez pas surpris de la perfection de nos ateliers , 
quand vous vous rappellerez que le plan de chacun d'eux a été 
arrêté dans un concours, après avoir consulté tous les ouvriers de 
la i)rofession, tous les savants et le Peuple entier. 

Les ateliers ?Ho6t7c'S *'l portatifs, pour tous h'S travaux qui s'exé- 
culcut en plein air, prcscnteiit ci^alcmeut toutes le3 commodA's 



JOi TRAVAIL. 

possibles, comme vous allez le voir ; car nous arrivons à ratciicr 
de maçonnerie, que je voulais vous montrer. 

CV'lait une rue tout entière en construction : cinq ou six cents 
ouvriers de toute espèce s'y trouvaient réunis. 

A côté se trouvait un vaste hangar mobile et couvert en toile 
imperméable, contenant un vestiaire et un réfectoire comme dans 
les grands ateliers ordinaires. 

Tous les écliafauds sur lesquels travaillaient les maçons étaient 
également couverts pour les garantir du soleil et de la pluie. 

Tous les matériaux, pierres et briques, pièces de bois et do fer, 
cmient et même mortier, étaient apportés tout préparés et tout i)rêts 
à él^'e employés. 

— Toutes les pierres, me dit Dinaros, sont travaillées dans 
d'immenses ateliers près des carrières, à l'aide de machines qm les 
scient ou les ébauchent. 

Les bricpics de toutes dimensions sont aussi faites à l'aide de ma- 
chines, dans d'immenses ateliers élevés sur le terrain dont on em- 
ploie la terre. 

Le ciment et le mortier sont aussi préparés en masse dans d'au- 
tres ateliers, et quelquefois sur place, mais toujours avec des 
machines. 

Tous ces matériaux, amenés par les canaux dans de grands 
magasins de dépôt , sont ensuite transportés sur des chaiiots do 
toute espèce près des bâtiments à construire. 

Voyez comme tous ces chariots sont bien disposés pour charger 
et décharger, pour ne rien gâter et ne rien laisser tomber ! 

Voyez ces chemins portatifs, où les plus lourds fardeaux roulent 
ou glissent sans efforts, et ces innombrables machines, grosses et 
petites, qui transportent tout, en haut, en bas, de tous côtés ! 
Aussi, dans cette foule d'ouvriers en action, vous n'en apercevrez 
aucun avec un fardeau sur sa tête ou ses épaules : tous n'ont 
d'autre tâche que de diriger les machines ou de placer les maté- 
riaux. 

Voyez aussi que de précautions prises pour éviter la poussière et 
la boue! Voyez même comme tous ces vêtements de travail ont 
un air de propreté ! 

Ce malin, tous ces ouvriers, c'est-à-dire tous ces citoyens, sont 
arrivés à six heures, amenés pr('S(|ue tous parles voitures publi- 
ques. Ils ont déposé leurs habits bourgeois pour ])rendre leurs 
habits de travail qui les attendaient dans le vestiaire ; et à une 
heure, quand ils ccûscront leur travail de la journée, lousreprcn- 



INDUS! UIK. Uïô 

(lioiil leurs habits bourgeois cl les voilures communes ; el si vous 
les rcnconlriez , vous qui ne counaisse/. que les marons des autres 
pays , vous ne les prendriez ccrlainemenl pas pour des inaçou:^ re- 
venant de leur travail. 

— Je conrois , lui dis-je , qu'on veuille être maçon ici, tout aussi 
bien tpfexercer toute autre profession quelconque. 

— Kl tous les ouvriers qui travaillent au dehors sonl traités avec 
autant d'égards par la République ; tous trouvent également sur 
place leur atelier, leurs outils, leurs habits de travail , el tout ce qui 
leur esl nécessaire. Le charretier lui-même, comme vous voyez, a 
toujours une place sur sa voiture. 

llemarquez-vous aussi Vordre qui règne au milieu de ce mouve- 
ment universel? Ici, comme dans tous nos ateliers, chacun a son 
poste , son emploi , et pour ainsi dire son grade , les uns dirigeant 
les autres , ceux-ci fournissant les matériaux à ceux-là , el tous 
s'acquittanl de leur lâche avec exactitude cl plaisir. Ne dirail-on 
pas que tout cel ensemble ne forme qu'une seule et vaste machine, 
dont chaque rouage remplit régulièrement sa fonction? 

— Oui , cette discipline me paraît surprenante. 

— Mais pourquoi donc surprenante ? Dans chaque atelier, les rè- 
glements sontdélibérés et les fonctionnaires sonl élus parles ouvriers 
eux-mêmes, tandis que les lois communes à tous les ateliers sont 
faites par les élus du Peuple entier , c'est-à-dire par les élus des 
lra\ ailleurs de tous les ateliers. Le citoyen n'a jamais à exécuter 
que des règlements ou des lois qui sonl son ouvrage , et par consé- 
quent il les exécute toujours sans hésitation elsans répugnance. 

— Mais comment, lui dis-je en revenant, se distribuent les profes 
sions"? Chacun est-il libre de choisir celle qui lui plaît, ou bien cha 
cun C6X-Ï[ forcé d'accepter celle qu'on lui impose? 

DISTRIBUTION DES PROrESSIONS. 

— Pour répondre à votre question , il faut que je vous expose 
d'abord TÉducalion induslriclte ou professio'.nelle. 

Vous vous rappelez que , jusqu'à dix-huit ans , lous les enfants 
reçoivent une éducation élémentaire sur toutes les sciences, cl que 
tous possèdent le dessin et les matliémati([ues. 

Nous leur donnons une idée générale de tous les arts et métiers, 
des matières premières (minérales, végétales et animales), des ou- 
tils el des macliines. 



106 TRAVAIL. 

Et nous ne nous bornons pas à la démonstration Ihéorique; nous 
y joignons \a pratique, en habituant les enfants , dans des ateliers 
particuliers, à manier le rabot, les pinces, la scie, la lime, et les 
principaux outils ; et cet exercice , qui rend le jeune homme adroit 
et qui le prépare à apprendre tous les états , est pour lui un véri- 
table amusement , en même temps qu'un premier travail utile à la 
Communauté. 

Le jeune homme est ainsi capable de se choisir une profession 
quand U arrive à 18 ans. Voici maintenant comment il fait son 
choix. 

Chaque année, dans les dix jours qui précèdent l'anniversaire de 
notre révolution, la République, qui par sa statistique connaît le 
nombre d'ouvriers nécessaires dans chaque profession , en public 
la liste pour chaque commune, et invite les jeunes gens de 18 ans 
à choisir. En cas de concurrence, les professions se distribuent dans 
un concours , d'après des examens, et d'après le jugement des con- 
currents eux-mêmes constitués en Junj. 

Tous les jeunes gens de 18 ans qui couvrent le sol de la Répu- 
blique se trouvent donc ainsi distribués, le même jour, chaque 
année , dans toutes les professions , et par conséquent dans tous les 
ateliers ; c'est la naissance ouvrière, un de nos grands jours, une de 
nos grandes cérémonies. 

Ce n'est pas tout : on peut dire que jusque-là le jeune homme a 
reçu, dans l'école, une éducation industrielle élémentaire et géné- 
rale : maintenant, à 18 ans, quand il a choisi sa profession , com- 
mence pour lui V Education spéciale ou professionnelle. 

Cette Éducation dure plus ou moins long-temps, parce qu'elle 
exige des études spéciales plus ou moins étendues pour les profes- 
sions scientifiques. 

Elle est théorique, et se donne dans des cours où l'on enseigne 
la théorie et Vhistoire de chaque profession. 

Elle est pratique, et se donne dans l'atelier, où l'apprenti passe 
par tous les degrés de l'apprentissage, et commence à payer plus 
complètement à la Communauté sa dette de travail et d'utilité. 

On agit de même envers les jeunes lilles, soit pour leur apprendre 
les travaux du ménage, soit pour leur donner des idées et des habi- 
tudes générales sur les industries particulières aux femmes , soit 
pour leur faire choisir une profession à 17 ans, soit pour compléter 
leur éducation professionnelle. 



INDUSTRIE, 107 

Jagez quels oavricrs et quelles ouvrières doivent sortir de cette 
double éducation élémentaire et spéciale ! 

Et quant au système de travail et d'industrie , en voyez-vous les 
conséquences ? 

— Je crois en apercevoir quelques-unes : tous les hommes doi- 
vent être capables d'utiliser leurs intelligences pour reculer les 
bornes de l'industrie humaine ; toutes les femmes doivent connaître 
parfaitement tous les travaux domestiques; toutes les maisons peu- 
vent être sans boutiques et exclusivement consacrées au logement 
des familles; tous les ateliers peuvent être distribués dans les divers 
quartiers et même décorés extérieurement de manière à concourir à 
Tembellissement de la ville, personne n'a d'intérêt à cacher ou à 
voler une invention utile; personne n'a le souci des 6i//efs à payer, 
ni la crainte des faillites 1 

Notre système a beaucoup d'autres conséquences utiles : autre- 
fois nos ouvriers, forcés de s'attacher exclusivement à gagner de 
l'argent, travaillaient vite et mal ; souvent même ils s'entendaient 
pour gâter le travail les uns des autres, afin de se procurer réci- 
proquement l'occasion d'un nouveau salaire : ainsi, quand des ser- 
ruriers ou des menuisiers ou des peintres travaillaient dans une 
maison, le serrurier, par exemple, gâtait exprès le bois de la porte 
ou la peinture, de manière à rendre nécessaire un nouveau travail 
dumenuisier ou du peintre. Maintenant, au contraire, l'ouvrier n'a 
point d'autre intérêt que de laire son ouvrage aussi bien que pos- 
sible; tous ses mouvements sont marqués au coin de la prévoyance 
et de la raison, et tous les travaux sont presque parfaits. 

Aussi, voyez le sentiment de dignité qui respire sur la figure de 
nos ouvriers ou plutôt de nos citoyens! chacun considère son tra- 
vail comme une fonction publique, de même que chaque fonction 
naire ne considère sa fonction que comme un travail. 

Avez-vous aussi remarqué le mouvement régulier de notre popu- 
lation? A cinq heures, tout le monde est levé; vers 6 heures, tous nos 
chars populaires et toutes les rues sont remplis d'hommes qui se 
rendent dans leurs ateliers; à 9 heures, ce sont les femmes d'un 
côté, et les enfants d'un autre; de 9 à 1, la population est dans les 
ateliers ou les écoles; à 1 heure et \\'i, toute la masse des ouvriers 
quitte les ateliers pour se réunir avec leurs familles et leurs voisins 
dans les restaurants populaires; de 2 à 3, tout le monde dîne ; de 
3 à 9, toute la population remplit les jardins, les terrasses, les rues, 



«08 TRAVAIL. 

les promenados, les n>?omljlées populaires, los conr?, les tlu'ritres 
et tous les autres lieux publics; à 10 heures, chacun est couché, et 
pendant la nuit, de 10 à 5 heures, les rues sont désertes. 

— Vous avez donc aussi la loi du Couvre-feu , celte loi qui pa- 
raissait si tyranniquc ? 

— Imposée par un tyran, ce serait on effet une intolérable vexa- 
lion: mais, adoptée par le Peuple entier, dansTinlérét de sa santé 
et du bon ordre dans le travail , c'est la loi la plus raisonnable , la 
plus utile, et la mieux exécutée. 

— Oui, je le comprends, et je comprends aussi combien vos ou- 
vriers doivent être heureux. 

— Us le sont tellement que les descendants de notre ancienne 
noblesse sont fiers de leurs titres de serruriers, d'imprimeurs, etc., 
qui remplacent ceux de ducs ou de marquis. » 

Tous ces détails, donnés avec une grâce qui en doublait le prix , 
m'intéressaient infiniment, sans m'empêcher cependant d'être im- 
patient de faire subir à Corilla l'interrogatoire nécessaire à mon 
repos. 

Jugez donc de ma contrariété lorsque, trouvant dans sa famille 
madame Dinamé, sa fille et son fils, qui venaient les chercher pour 
aller à la promenade, j'entendis Corilla dire : — J'ai quelque leçon 
d'histoire à demander à M. le professeur , et je prends son bras ; 
vous, monsieur William, offrez le vôtre à Dinaïse ! Valmor avait 
offert le sien à madame Dinamé. 

J'aurais presque voulu trouver un prétexte pour me retirer; 
mais impossible, et j'offris mon bras le moins gauchement que je 
pus: je me serais même volontiers battu, tant je me sentais em- 
barrassé auprès d'une jeune fille charmante, qu'on disait plus ai- 
mable encore que johe, et que j'avais vivement désiré voir quand 
je l'avais entendue. 

Elle paraissait aussi peu contente que moi, et son embarras aug- 
mentait encore le mien. 

Après avoir cheminé quelque temps, tantôt sans rien dire et tantôt 
en parlant du beau temps et des beaux arbres , je crus lui faire 
plaisir en lui parlant de Valmor, et je lui en fis Téloge avec toute 
la chaleur que m'inspirait la plus vive et la plus sincère amitié, 
d'autant plus qu'il me semblait qu'elle m'écoutait alors avec émo- 
tion et quelque plaisir. 

A son tour, elle me parla de son amie Corilla, vantant beaucoup 
£0n esprit et sa gaieté, exprimant le plus tendre attachement pour 



AIŒURS ICARIENNnS. 109 

cllo, et affirmant que personne ne méiitail plus qu'elle d'ùlre aimée 
el lioureuse. 

Mais jugez encore de ma surprise, lorsqu'elle ajouta que Corilla 
attendait avec impatience Tarrivce d'un ami de son frère qu'elle 
aimait et qui devait l'épouser ! 

— Mademoiselle Corilla va se marier, m'écriai-je ! — Je croyais 
que vous le saviez, reprit-elle d'un air embarrassé. 

J'apprenais donc ainsi par hasard le secret que je désirais con- 
naître ; et cependant je ne sais (tant le cœur humain est inexpli- 
cable) si cette découverte me fit de la peine ou du plaisir : mais 
elle me plongea dans une irrésistible rêverie et dans un trouble 
vague dont je ne pouvais me rendre compte. 

Je reconduisis mademoiselle Diiiaïse sans que sa douce voix pût 
ramener le calme dans mon Tune ; et j'éprouvais un si vif besoin 
d'être seul que je m'échappai dès que j'en eus la possibilité. 



CHAPITRE XIII. 

Santé. — Médecins. — Hospices. 

— « C'est aimable à vous, William ! vous nous quittez pour aller 
B reconduire Dinaïse, et vous ne revenez pas me dire adieu!... 
" Je suis d'une colère !... 

y J'ai bien envie de pardonner cependant : mais il faut que vous 
f> veniez demander votre pardon. Venez ce soir, à huit heures, pour 
» me conduire chez Dinaïse. 

» Ne manquez pas de venir! je vous apprendrai quelque chose 
r qui vous fera plaisir. Venez 1 • 

Ce billet me jeta dans une nouvelle perplexité : que signifient, 
me disais-je , cette colère et ce pardon ? Quel est ce quelque chose 
qu'elle veut m'apprendre? Serait-ce son mariage? Serait-elle co- 
quette? Non, non, c'est la candeur même ! Nous verrons ! 

Après le déjeuner, j' allai visiter Yhoapice du quartier avec Eugène 
et un médecin de sa connaissance qui nous conduisit. 

Je crus que nous serions obligés d'y laisser mon pauvre camarade, 
pour le guérir de la lièvre que lui donnait son enthousiasme toujours 
croissant pour tout ce qu'il découvrait en Icarie. 

J'avoue que j'étais rjvi moi-même de plus en plus, et tpie jepar- 

7 



iiO MOEURS ICARIRNNES. 

lageai complètement les sentiments qu'il exprimait en racontant 
notre visite à son frère : je joindrai loul-à-l'heure sa lettre , après 
avoir rapporté mon explication avec Gorilla. 

Corilla était prêle quand j'arrivai, et nous sortîmes à l'instant. 

— Venez donc, me dit-elle en prenant mon bras, venez donc que 
je vous raconte ma joie I Vous savez que mon frère aime Dinaïse, 
il en est fou, le pauvre garçon !... mais aussi qu'elle est gentille, 
bonne , aimable , charmante !... Je n'ai pas besoin de le dire à vous 
qui , en l'entendant et en la voyant pour la première fois , lui 
trouviez une voix divine... une pgure angélique... Oui , c'est un 
ange avec ses parents et ses amis; et si elle était moins modeste, 
moins défiante d'elle-même , moins sauvage ou moins timide avec 
les personnes qu'elle ne connaît que peu , ce serait une perfection. 

— Elle aime Valmor ? lui demandai-jc alors. — Comment ne l'aime- 
rait-elle pas, un garçon si bon, si instruit, si estimé, le frère de sa 
meilleure amie, le meilleur ami de son frère, avec lequel elle a pour 
ainsi dire été élevée!... Oh! que nous serions malheureux tous, si elle 
ne l'aimait pas !... Que de mal elle m'a fait quelquefois en laissant 
échapper qu'elle ne pourrait jamais quitter sa mère , et qu'elle ne 
voudrait peut-être jamais accepter un époux !... Elle semblait fuir 
Valmor, tout en lui témoignant beaucoup d'amitié quand ils se trou- 
vaient ensemble ; et le pauvre Valmor n'osait lui parler de son 
amour; et nous tous, mes parents et les siens, qui désii'ons cette 
union presque autant que mon frère , nous n'osions pas la presser 
de s'expliquer positivement. Mais heureusement les mauvais jours 
sont passés : depuis quelque temps elle nous voit plus fréquem- 
ment... Son frère et sa mère nous donnent les plus flatlcusos espé- 
rances; ils ne doutent même plus de son consentement, et nous 
venons de convenir qu'après-demain nos deux mères lui demande- 
ront le oui qui nous comblera tous de félicité... Vous verrez nos 
noces!... El pour être sûre d'avoir un chevalier qui me plaise, je 
vous reliens d'avance : vous serez mon chevalier, William I 

Quoique je partageasse bien sincèrement ses vœux, ses espé- 
rances et sa joie au sujet deVahnor, je me sentais mécontent et 
presque piqué de son silence sur elle-même. 

— Et vous n'avez pas d'autre confidence à me faire? lui dis-je. 
*— Non. 

— Aucune ? — Mais non , sans doute, aucune. 

— Vous me cachez votre propre mariage !... — Comment, com* 
Uienl !... ma mère vous l'a dit l'autre jour. , 

— Jamiù5, •— Uiùà 5i..» • 



Mi'DFXlNS. ni 

— Mais non , vous dis-je... — Je le croyais... 

— El ce mariage VOUS plaît?... — Il complétera mon bonlicur... 
C'est le meilleur des hommes !... Vous l'aimerez certainement quand 
il viendra, dans deux mois !... Dans la lettre que mon père a reçue 
de lui ce malin même, il dit que, d'après le portrait que nous lui 
avons fait, il partage déjà notre amitié pour vous... Il sera l'un des 
meilleurs maris, et moi je serai Tune des femmes les plus parfai- 
tement heureuses ! 

— Et moi, queserais-je, sije vous aimais? — Si vous m'aimiez, 
vous !... ha, ha, ha ! (en éclatant de rire)... et la belle missUenrict, 
qui vous aime, que vous aimez, que vous avez promis d'épouser, et 
que vous épouserez dans huit ou dix mois !... 

— Vous riez !... mais si je vous aimais, vous dis-je encore une 
fois!... — Que voulez-vous dire? reprit-elle avec effroi... Que de 
reproches, que de regrets, que de remords, queje serais malheu- 
reuse!... William, milord, de grâce, rassurez-moi vite!... 

— Hé bien, oui, je vous aime, je vous chéris... je vous aime 
comme le plus tendre des frères, comme le plus respectueux et le 
plus dévoué des amis... 

— lia , je respire , dit-elle 1... quel poids vous m'ôtez ! quel bien 
vous me faites!... j'en étais sûre!... mais quelle leçon pour mes 
filles!... Adieu, mon ami, n'entrez pas, sauvez-vous, laissez-moi! 
j'ai besoin de courir raconter à ma mère combien votre sœur est 
heureuse de Tamitié de son nouveau frère ! 

Sainte amitié ! me disais-je en m'eloignant, je ne connais encore 
que toi ; mais, quand tu nous donnes une pareille amie, qui mieux 
que loi peux mériter notre adoration et notre hommage 1 

Voici maintenant la lettre d'Eugène à son frère. 

SANTÉ. - MÉDECINS. — HOSPICES. 

Que n'es-tu près de ton frère, mon cher Camille, toi dont le cœur 
est si rempli d'amour pour l'humanité 1 que n'es-tu près de ton 
ami pour purlager son admiration et ses regrets, ses transports et 
SOS douleurs! Je viens de visiter un hospice d'Icarie avec un des 
premiers médecins , qui a eu la bouté de tout me faire voir et de 
tout m'expliquer : écoule ! 

Je ne te décrirai pas l'immense bùliment, ou plutôt le magnifique 
palais , situé sur une petite émincnce aérée , au milieu d'un vaste 
et charmant jardin traversé par un joli ruisseau. La République 
cherchant l'utilité, la commodité et l'agrément dans tous ses monu- 
jiienls, toujours construits sur un j?lan-modcic, tu dcviocs aisément 



m SANTÉ. 

ce que doit être un hospice d'Icarie , destiné à recevoir, non des 
pauvres et des misérables , mais tous les citoyens sans exception 
(quand ils ont quelque maladie grave) et des citoyens si bien logés 
chez eux ! Je ne te mens pas en disant que l'intérieur est aussi 
magnifique que celui d'un superbe palais ; car il est encore plus 
beau que celui des maisons , la République ayant pensé qu'il fallait 
mieux traiter encore ses citoyens malades que ses citoyens en 
bonne santé. 

Au milieu de la verdure et des fleurs , on y voit les statues des 
hommes qui ont rendu le plus de services à l'art de guérir. 

Mais ce que j'admirais avec émotion , c'étaient les précautions 
prises pour éviter le bruit , les mauvaises odeurs et généralement 
tout ce qui pouvait contrarier les malades ; c'étaient surtout les 
soins et les attentions prodigués pour leur plaire, tantôt par une 
musique harmonieuse et douce que fait entendre une mécanique 
invisible, tontôt par d'agréables parfums, et toujours par des cou- 
leurs et des objets qui récréent la vue. 

Ce que j'admirais également, c'étaient les lits mobiles et flexibles 
en tous sens, les innombrables instruments et machines imaginés 
soit pour porter le malade et lui donner toutes les positions qui peu- 
vent le soulager, soit pour éviter les accidents et les douleurs, soit 
pour faciliter les opérations et les pansements. Il semblait partout 
que la mère la plus ingénieuse et la plus tendre eût tout disposé 
pour éloigner la souffrance du lit de son enfant bien-aimé. Si tu 
voyais les soins pris pour rendre les remèdes moins amers, les pan- 
sements moins douloureux, les opérations mêmes moins effrayantes 
et moins cruelles! on dirait que le malade est ici le favori d'une 
divinité bienfaisante 1 

J'étais profondément ému ; et cependant je n'étais plus étonné de 
rien quand je pensais que la République avait ordonné au comité de 
santé de tout préparer pour le plus grand avantage des malades, 
sans s'arrêter devant aucune dépense : je n'étais surpris de rien 
quand je réfléchissais qu'il n'y avait pas un mercenaire et pas un 
pauvre dans cet hospice, mais seulement des citoyens qui soignaient 
les malades comme leurs enfants, et des malades qui ne voyaient 
que des frères autour d'eux. 

Chaque malade, sa famille et ses amis, ont d'ailleurs la conso- 
lation et le plaisir de se voir aussi souvent et aussi long -temps que 
le permeltcnt la prudence et le médecin. 

Quand la nature de la maladie l'exige, le malade est placé dans 
une chambre séparée : mais ordinairement ce sont de vastes salles 
gui contiennent les ïïis ; et quand la famille se présente, la place du 



MfiDECINS. H3 

malade se trouve subileiiiciu aaiisformée en une chambre close, ou 
l'on peut entrer sans cire aperçu. 

Vois comme tout est bien disposé pour le service 1 

Les médecins, cliirurgions, pharmaciens et garde-malades de- 
meurent à la circoni'érencc de l'hospice, cl pour ainsi dire dans 
riiospice. Us sont aussi nombreux qu'il est nécesijairc, sans qu'ils 
soient eux-mêmes trop taligués, chacun d'eux ne travaillant que six 
ou sept heures par jour. 

Chaque jour, les médecins visitent régulièrement trois ou quatre 
fois tous les malades ; et, dans l'intervalle, on est toujours sur d'en 
trouver assez dans l'hospice pour les accidents extraordinaires qui 
surviendraient, indépendannnent des jeunes médecins qui restent 
continuellement dans les salles pour panser les malades et sur- 
veiller les maladies, et pour appeler les médecins toutes les fois 
qu'il en est besoin. 

Toutes les visiles sont faites par trois médecins au moins, et 
toutes les opérations par un chirurgien en présence de deux autres; 
tandis que, dans les cas graves, on réunit en tonsultaiioa tous les 
médecins et chirurgiens de l'hospice. 

Tu conçois combien il est plus avantageux pour le malade d'être 
traite dans l'hospice ! car, outre les agréments qu'il trouverait dans 
sa maison au sein de sa famille, il trouve dans l'hospice une inlinité 
d'avantages qu'il lui serait impossible de se procurer ailleurs. 

Ce n'est, au reste, que pour les maladies cjui ont quelque (/rafiie 
que les citoyens se transportent ou sont transportés à l'hospice ; et 
ces maladies, indiquées par les médeciiis ou par les livres d'iiygiène, 
sont bien connues dans toutes les familles. 

Pour les maladies légères, et pour les souffrances qui n'ont pas 
besoin du secours d'un médecin, elles sont traitées dans l'intérieur 
de chaque famille, dont tous les chefs, ayant suivi des cours d'/ii/- 
gicne et pouvant consulter les livres couqjosés pour eux, connais- 
sent parfaitement les cas où l'intervention du médecin devient 
nécessaire, ceux qui n'en ont pas besoin, le traitement à suivre 
dans ceux-ci, et la préparation des remèdes, dont la plupart sont 
préparés dans la petite pharmacie domestique. 

Celte connaissance universelle de l'hygiène, jointe à ces petites 
pharmacies dans chaque famille, est une inappréciable mnovalion : 
car, tandis qu'autrefois les familles ne savaient conunenl préparer 
les remèdes les plus simples, prescrits par des médecins (jui ne se 
donnaient pas la peine d'en indicjuer la préjiaralion, il n'est p<'r- 
ÊOiiue aujourd'hui qui uc buclic parfaiteuicul prepmcr les rcmcdcs 



Kl SANTÉ. 

les plus ordinaires ; et tandis que la plupart de ces remèdes étaient 
le plus souvent appliquL'S au hasard ou à contre-sens, il n'en est 
aucun maintenant qui ne soit employé avec discernement et conve- 
nance. 

Je prendrai pour exemple le bain de pieds, que les malades ou 
leurs familles emploient fréquemment sans ordre des médecins, ou 
que les médecins ordonnent sans s'informer si Ton sait bien le 
préparer : or, tu sais bien qu'un bain de pieds peut être pris de 
mille manières, trop chaud ou pas assez, trop long-temps ou pas 
assez, avec trop d'eau ou pas assez, etc., etc., etc.; et de ces mille 
manières une seule est utile, et toutes les autres sont nuisibles et 
quelquefois funestes ; et cependant l'ignorance choisit presque tou- 
jours l'une de ces dernières; que d'accidents en résultent ! tandis 
que maintenant, en Icaric, il n'est pas une femme et pas un 
homme qui ne sache parfaitement préparer un bain de pieds. 

Vhygiène est poussée si loin, pour les dents par exemple, que 
les soins qu'on leur donne chaque jour depuis l'enfance les pré- 
servent presque entièrement des douloureuses et dangereuses 
maladies qu'on voyait si communes autrefois. 

Une autre grande et précieuse innovation, c'est qu'à chaque ate- 
lier dont les travaux peuvent encore occasionner quelques acci- 
dents, est attaché un chirurgien avec une petite pharmacie, pour 
appliquer à l'instant les premiers remèdes nécessaires en cas d'ac- 
cident. 

Les médecins ne se transportent donc que très-rarement dans 
les familles, et seulement pour des cas extraordinaires, surtout à la 
ville (car ils s'y transportent plus souvent à la campagne) ; et pour 
ces courses urgentes ou éloignées, des chevaux de selle sont tou- 
jours à leur disposition dans une petite écurie nationale construite 
dans chaque hospice. 

C'est donc à l'hospice que les médecins traitent tous les ma- 
lades qui se trouvent avoir besoin de leur intervention : c'est 
à l'hospice surtout que se font presque toutes les opérations chi- 
rurgicales. 

11 en résulte, pour le progrès de l'art, un avantage immense, 
que tu devines sans doute : c'est que tous les anciens médecins ou 
chirurgiens, les jeunes et les étudiants, peuvent assister et assis- 
tent à toutes les opérations importantes et au trailetnent de toutes 
les maladies graves ; que l'expérience de l'un prohlc à tous les au- 



MÉDECINS. H 5 

trcs, et que cotte expérience est aussi grande qu'il est possible, 
puisque chaque médecin ou chirurgien voit tous les malades du 
quartier ou de la commune. 

Admire aussi cette autre grande innovation! 

Convaincus qu'il y avait de graves et d'innombrables inconvé- 
nients de tous genres à n'avoir que des hommes pour visiter, ac- 
coucher, opérer et traiter les femmes, les Icaricns ont établi qu'il 
y aurait autant de femmes que d'hommes parmi les médecins et les 
chirurgiens, et que des femmes seules visiteraient, accoucheraient, 
opéreraient et traiteraient les femmes, tandis que les hommes se~ 
raient exclusivement réservés pour les hommes. 

Tu ne saurais croire combien d'avantages résultent de cette ré- 
volution médicale 1 

Tu conçois qu'une femme peut avoir autant d'intelligence et 
d'instruction qu'un homme ; qu'elle doit être généralement plus pa- 
tiente, plus douce, surtout plus caressante; qu'elle doit inspirer 
plus de confiance en effrayant moins la pudeur, et qu'elle peut 
même mieux connaître les maladies particulières à son sexe. Mais, 
diras-tu peut-être , le courage , la force , nécessaires surtout dans 
les opérations chirurgicales!... 

Pour le courage, les femmes n'en manquent pas : plus habituées 
que les hommes à souiîrir elles-mêmes et a voir souffrir, elles savent 
y joindre plus de caresses pour aider à supporter la souffrance, et 
pkisde sensibilité pour sympathiser aux douleurs et pouren consoler. 

Quant à la force, les femmes en ont assez, comme elles ont assez 
d'adresse, surtout après leur éducation chirurgicale, pour tous les 
cas ordinaires ; et si, dans quelques cas rares, l'intervention d'un 
homme devient nécessaire, cette intervention est sollicitée par l'o- 
pératrice elle-même. 

La République n'a donc point d'accoucheurs, mais des accou- 
cheuses; point de chirurgiens ni de médecins pour les femmes, mais 
des chirurgiennes et des femmes-médecins. 

Quand elles sont gravement malades , les femmes sont, comme 
les hommes , transportées dans l'hospice. Aussi chaque hospice 
est-il composé de deux bûliments semblables et séparés, l'un pour 
les femmes où l'on ne voit que des femmes, l'autre pour les hommes 
où l'on ne voit que des hommes. 

Voici encore une autre innovation. Presque toutes les femmes 
font leur accouchement dans l'hospice, où elles se transportent 
quelques jours auparavant, et où elles restent ensuite tout le temps 



416 SANTÉ. 

nécessaire. Dans la crainte que cette innovation ne répugnât à 
beaucoup de femmes , la République en a long-temps ajourné 
Tapplicalion, jusqu'à ce que réducation et la raison publique les 
eussent convaincues que cotte mesure n'aurait pour elles aucun 
inconvénient réel , et qu'elles y trouveraient au contraire d'im- 
menses avantages pour leurs enfants, pour elles et pour la nation. 

Tu conçois que rien n'est plus simple alors que la constatation 
des naissances : c'est à l'hospice, sans déplacement et au moment 
même de l'accouchement, que la naissance est enregistrée, sur les 
déclarations des accoucheuses. 

Tu conçois encore que, avec la Communauté, il ne peut y avoir 
aucun motif pour cacher ou supprimer la naissance et l'état d'un 
enfant. 

Quelques femmes cependant sont accouchées chez elles , mais 
toujours en présence de trois accoucheuses au moins ; et les cas 
exceptionnels où les femmes sont traitées hors de l'hospice sont 
plus nombreux que pour les hommes. 

Les jeunes enfants sont plus généralement encore traités à do- 
micile, et ce sont toujours des femmes qui les traitent jusqu'à l'âge 
de îj ans, les petits garçons comme les petites filles. 

Les enfants plus âgés sont traités dans le petit hospice de l'écolcj 
ou dans l'hospice ordinaire. 

Quant aux infirmes ou aux vieillards qui peuvent être soignes 
dans leurs familles aussi bien que dans l'hospice, ce sont leurs pa- 
rents qui les entourent de leur tendresse. 

On n'a jamais le révoltant spectacle d'un aveugle réduit à se faire 
conduire par son chien ou son bâton et à demander l'aumône en 
accusant les hommes et la nature! rien n'est plus touchant au con- 
traire que de voir, dans les promenades, de vieux pères traînés, 
dans de jolis petits chars, par leurs garçons et leurs fdles, ou 
des enfants traînés par leurs frères et sœurs suivis des pères et 
mères ! 

Tu penses bien que toutes les dépendances de l'hospice, sa cuisine, 
sa lingerie, ses bains sont immenses et magnifiques ; mais ce qui le 
charmerait le plus, ce sont les dispositions prises pour monter par- 
tout, il l'aide de machines, sans bruit et presque sans bras, les ali- 



MÉDECINS, ^7 

monts, les médicaments, les baignoires et l'eau jusqu'auprès du lit 
des malades. 

Ce qui l'émerveillerait plus encore , c'est la pharmacie, son la- 
boratoire, et son armée de pharmaciens. 

Imagine , si tu le peux, son immensité, quand je l'aurai dit qu'il 
n'y a que cette seule pharmacie dans le quartier ou la Commune, 
et qu'elle fournit non-seulement tous les médicaments nécessaires 
à l'hospice , mais encore tous ceux qui composent toutes les j^dites 
■phcninacies domestiques. 

Mais tout cela n'est presque rien encore, mon cher Camille : c'est 
l'éducation des médecins qu'il faut connaître. 

A dix-sept et dix-huit ans, les jeunes tilles et les jeunes garçons 
(]ui désirent exercer une partie quelconque de la médecine ou de 
la chirurgie subissent d'abord un examen sur leur éducalion élé- 
mentaire. 

Ceux qui sont admis suivent tous pendant cinq ans , dans l'école 
spéciale de médecine , des cours généraux dunt le but est de leur 
faire connaître , également à tous , l'état complet de la médecine et 
de la chirurgie. 

Après un nouvel examen , chacun opte pour la médecine ou pour 
la c/u/-»r(;te, et suit encore , pendant deux ans, des cours qui lui 
sont plus spécialement utiles. 

Après un troisième examen , chaque chirurgien ou médecin 
choisit encore entre un grand nombre de spccialilés, et suit encore 
pendant un an de nouveaux cours particuliers. 

11 y a donc des médecins GÉMiUAUX , et des médecins spkcialx, 
les uns pour les e/i/a/j^s, d'autres pour les aliénés, d'autres pour 
chacune des principales maladies; comme il y a des chirurgiens 
(iiLxtUAix, puis d(iS dentistes, des oculistes, des accoucheuses, et 
d'autres chirurgiens spéciaux pour les principales opérations chi- 
rurgicales. 

Ce n'est qu'après un quatrième examen que l'étudiant reçoit le 
titre de 7aet/ccm ou chirurcjien national , et peut exercer sa pro- 
fession. 

lit personne ne peut se plaindre de la longueur des éludes, puis- 
que chacun est nourri par la République. 

Mais conçois-tu quels hommes sont ces médecins-chirurgiens, 
ces chirurgiens- médecins , el ces dentistes , par exemple , qui sont 
aussi savants que lej^lus savant médecin et le plus savant chirur- 
gien? 



418 SANTE. 

Aussi (tu vas peut-être rire, et cependant c'est la vérité), l'art et 
la science du deiiUslc sont tellement perfectionnés, les enfants sont 
tellement habitués à soigner leurs dents chaque jour, les dentistes 
font des visites si fréquentes dans chaque famille, que les Icaricns 
ne connaissent presque plus les atroces douleurs et la perle des dents. 

A tous ces moyens ajoute tout ce qu'il est possible d'imaginer 
pour faciliter et perfectionner l'étude, des musées d'anatomic (con- 
tenant en os, ens(iueletles, en cire, en dessins, toutes les parties du 
corps humain et les effets de toutes les maladies) ; des musées de 
crâniologie (contenant des milliers de crânes remarquables, avec 
les observations qu'ils présentent) ; des musées d'anatomie comparée 
(contenant la structure de tous les animaux); des musées de chirurgie 
(contenant tous les instruments et toutes les opérations), etc., etc. 

Ajoute aussi la pratique ioinla ù la théorie; car, dès qu'ils sont 
assez instruits, les étudiants assistent, dans les hospices, à tous 
les traitements et à toutes les opérations, et sont chargés de panser 
et de surveiller les malades. 

Ajoute enfin cette immense innovation , que tous les cadavres 
sans exception sont disséqués, dans un immense amphithéâtre, en 
présence de tous les étudiants , sous la direction d'un ou de plu- 
sieurs des médecins ou cliirurgicns qui ont traité le défunt, et qu'un 
procès-verbal dressé pour chaque dissection constate toutes les ob- 
servations utiles , sans mentionner le nom de la personne. 

La République a longtemps attendu pour vaincre le préjugé 
contre ces dissections, comme pour vaincre le préjngo contre l'ac- 
couchement à l'hospice en présence de beaucoup d'autres femmes ; 
nia!j elle est enfin parvenue, par l'irrésistible puissance de l'édu- 
cation et de l'opinion publique , à convaincre chacun que sa nais- 
sance et sa mort, conune sa vie , devaient être consacrées au bien 
de ses semblables. Les premiers convertis ordonnaient leur dissec- 
tion , tandis que d'autres la défendaient : aujourd'hui c'est une con- 
quête délinitive do la raison sur le préjugé. 

Ces deux grands actes principaux , raccouchomont et l'autopsie, 
sont d'ailleurs environnés, par ordre de la République, d'une sorte 
de respect religieux. Pendant plusieurs années, le nom des femmes 
accouchées et des personnes disséquées était inconnu des specta- 
teurs; aujourd'hui même le corps des femmes n'est confié qu'à des 
femmes : c'est une relique sacrée que ne doit jamais profaner l'œil 
d'un homme , d'autant plus que les autopsies faites par les cliirur- 
Cicnnes sont publiées comme colles faites par les chirurgiens. 



MÉDECINS. no 

Je te parlerai une autre fois des funérailles, et je te dirai seule- 
ment ici qu'au lieu d'être abandonnés à la pourriture et aux vers, 
les restes de l'homme sont envoyés dans les cieux, transformes en 
flammes qui n'ont pas besoin de cimetières et qui no craignent pas 
de profanations. 

Je ne finirais pas si je voulais, mon cher frôre, te raconter les 
avantaijcs qui résultent aujourd'hui de ce système de funérailles, 
d'accouchements et d'observations cadavériques faites par les mé- 
decins et chirurgiens de toutes les spécialités, les uns examinant 
spécialement le cœur, d'autres le foie ou d'autres parties ; je dirai 
seulement, qnant aux accouchements, qu(^ non-seulement on les 
opère aujourd'hui sans aucune espèce de danger, ni pour la mère 
ni pour Tenfant, mais qu'on sait les préparer et les faciliter de ma- 
nière à diminuer infiniment les douleurs : on sait même aujour- 
d'hui pratiquer sur le corps de l'enfant des opérations qui ont une 
grande influence sur sa santé, sa force et sa perfection physique 
et intellectuelle. Quant aux autopsies, les découvertes qu'elles ont 
fait faire les font considérer comme un des plus grands bienfaits re- 
çus par l'humanité. 

Je n'ai pas besoin de te parler des journaux de médecine et de 
chirurgie, qui publient toutes les observations, tous les perfection- 
nements et toutes les découvertes. 

Je n'ai pas besoin non plus de te parler des pharmaciens natio-> 
naux et de l'art de la pharmacie. Tu devines certainement la révo- 
lution dans cette importante profession, les études des pharmaciens. 
leur instruction théorique et pratique, surtout leur honnêteté par- 
faite, provenant de leur haute capacité et de leur intérêt à mériter 
l'estime publique sans aucun intérêt de s'enrichir. 

Tu peux deviner même que leur art a fait tant de progrès qu'on 
est parvenu à neutraliser tout ce que les remèdes avaient de répu- 
gnant, et même à les rendre agréables presque tous. 

Tu peux deviner encore que les (jar de-malades ont tous l'instruc- 
tion nécessaire ; mais je t'apprendrai que cette profession est 
généralement exercée par les individus à qui leur mauvaise santé 
interdit le mariage, et qui, ne pouvant donner des citoyens ii la pa- 
irie, se consacrent à la conservation de ceux qu'elle possède, tandis 
que la République n'épargne rien pour leur procurer tous les au- 
tres moyens d'être heureux, et que les malades les vénèrent comme 
des ministres de la Divinité I 



420 SANTÉ. 

Juge, mon cher ami, des conséquences de toutes ces révolutions 
dans la médecine , la chirurgie , l'hygiène et la pharmacie ! Les 
résultats sont tels que plusieurs maladies qu'on croyait incurables 
sont aujourd'hui facilement guéries, que d'autres ont entièrement 
disparu et que la mortalité est inhiiiment moindre. 

Ce n'est pas seulement la vaccine que les Icariens ont tirée de 
l'étranger pour prévenir le fléau qui défigurait quand il n'entraî- 
nait pas les masses au tombeau, ils ont importé ou découvert beau- 
coup d'autres moyens de prévenir d'autres fléaux presque aussi 
terribles; et tandis que le génie de l'éducation enseigne aux bègues 
à parler aisément, aux sourds et muets à tout entendre avec les 
yeux et à tout dire avec les doigts, et aux aveugles à tout voir avec 
le toucher, la chirurgie rend la parole aux muets, l'ouïe aux sourds, 
la vue aux aveugles, et leurs membres à beaucoup de malheureux 
qui s'en trouvaient privés : en sorte qu'il n'y a pour ainsi dire 
plus aujourd'hui d'aveugles en Icarie , plus de sourds , plus de 
muets, plus d'édentés, etc. 1 

Et c'est la République qui fournit à chacun tous les instruments 
et tous les remèdes nécessaires à sa santé ! 

Et tous ces instruments sont parfaits, personne n'ayant intérêt à 
en faire et à en distribuer de mauvais ! 

Et rien n'est curieux comme le magasin qui les renferme 1 

Et c'est un habile chirurgien-mécanicien qui les distribue, en les 
appropriant adroitement aux besoins du malade! Si tu voyais, 
par exemple, avec quelle attention l'oculiste choisit les verres qui 
conviennent à une vue imparfaite, donnant presque toujours des 
verres différents pour chacun des deux yeux ! 

Et tu penses bien qu'on ne donne des instruments de ce genre 
qu'à ceux qui sont reconnus en avoir réellement besoin ! 

Et tu ne verrais pas ici la ridicule mode de lunettes inutiles et 
nuisibles I 

Et tu n'aurais jamais à te mettre en colère, comme lu l'as fait 
souvent, contre une habitude ordinairement aussi inutile et gênante 
pour celui qui l'a qu'incommode et dégoûtante pour les témoins, 
aussi dispendieuse pour le pauvre que ridicule pour les jeunes liUes 
et les jeunes gens, la sale habitude du tabac, puisqu'il faut l'ap- 
peler par son nom! car tu ne verrais fumer ou priser que le très- 
petit nombre des personnes à qui les médecins oui fait distribuer 
du tabac comme un remède nécessaire 1 

A toutes CCS uniéliorutions que la sunlc publique reçoit de la 



MÉDECINS. 121 

médecine, ajoute, mon cher Camille, toutes celles qu'elle reçoit de 
la nouvelle organisation sociale ! 

Par exemple, plus d'ateliers insalubres, plus de travaux exces- 
sifs, ni pour les fennues, ni pour les enfants, ni pour les hommes : 
presque plus d'accidents nulle part ; plus de misère, ni de mauvais 
aliments; plus d'ivrognerie ni d'intempérance, et par conséquent 
presque plus de gouttes ; presque plus de passions violentes , et par 
consétiuent presque plus de fous; plus de libertinage, et par consé- 
quent [)lus de ces maladies honteuses qui faisaient en secret tant 
de ravages 1 

Ajoute enfin qu'on ne voit plus ces habitudes funestes qui, dès 
l'enfance, énervent le corps, abrutissent Tintelligence , llétrisseiit le 
cœur ctl'àme, et font peut-être à l'humanité plus de mal que la 
peste : la République, les Comités d'éducation et de santé, les pères 
et mères ont tant fait et font tant encore que cet ennemi de la jeu- 
nesse a presque entièrement disparu 1 

Aussi quelle incalculable révolution dans la santé publique et 
individuelle! La République n'a pas aujourd'hui la centième partie 
des malades qu'elle avait avant la révolution ! 

Quelle différence aussi dans la longueur de la vie! Une enfance 
heureuse et sans travail, une virilité sans fatigue et sans soucis, 
une vieillesse fortunée et sans douleur, allongent presque du double 
Vexistence humaine ! 

Quelle différence encore dans la population, qu'augmente pro- 
gressivement la fécondité des femmes , toutes mariées, toutes ro- 
bustes et heureuses, tandis que la jeunesse n'est aujourd'hui dé- 
cimée ni par les infanticides ou la guerre , ni par les massacres ou 
les supplices , ni par les assassinats ou les duels ou les suicides 1 
Aussi, de 25 millions d'habitants qu'avait Icaric en 1782, est-elle 
arrivée à près de 50 millions, indépendamment de quelques co- 
lonies ! 

Et ce n'est pas tout encore ! Ce qu'il faut admirer le plus peut- 
ôtre , c'est l'amélioration dans la pureté du sang , dans l'éclat du 
teint , dans la beauté des formes ! 

Tu sais combien l'abondance ou le besoin , le calme ou les an- 
goisses , le bonheur ou l'indigence , influent sur la beauté physique 
et sur l'intelligence! Tu sais combien les enfants des riches sont 
généralement i)lus beaux que ceux des pauvres , combien certaines 
populations sont belles, cl combien certaines autres sont abâtardies 
par lu iniicrc I 



422 SANTÉ. 

Calcule donc ce que doivent avoir produit sur le perfectionne- 
ment du physique et du moral toutes les innovations et tout le 
bonheur dont les Icariens jouissent 1 

Dans les premiers jours de mon arrivée ici , je ne pouvais pres- 
que en croire mes yeux quand je voyais des hommes si robustes 
et si majestueux , des femmes si belles, des jeunes gens si beaux, 
des jeunes filles si ravissantes, et des enfants qu'on prendrait pour 
des anges 1 Mais aujourd'hui je ne suis plus étonné de rien 1 

Apprends encore que , depuis cinquante ans , une coinmission 
nombreuse, constituée par Icar, composée des médecins et des 
hommes les plus habiles, s'occupe sans cesse du perfectionnement 
de Vespèce humaine , avec la conviction que l'homme est en tout 
infiniment plus perfectible que les autres animaux et les végétaux. 

La République a d'abord fait déterminer par cette commission les 
cas dans lesquels un jeune homme ou une jeune GUe ne peuvent 
donner naissance qu'à des enfants infirmes, et la loi leur défend 
de se marier : elle ordonne aux parents de l'individu malade non- 
seulement de prévenir l'autre individu et sa famille, mais de 
s'opposer au mariage ; elle charge les magistrats de leur rappeler 
leurs devoirs à cet égard avant la célébration, et, quoique cette 
loi n'ait d'autre sanction que l'opinion publique , on n'y connaît 
aucune infraction , tant l'éducation et l'opinion sont puissantes I 

Mais ce n'est pas tout : de tout ce que j'ai vu ou appris ici , rien 
ne m'a plus émerveillé que les travaux , les expériences, les obser- 
vations , les découvertes , les succès et les espérances de celte 
Commission de perlectionnement , dont le journal est dévoré par 
tous les savants ; et quand j'y réfléchis, rien ne m'irrite davantage 
contre l'aristocratie et la monarchie qui , pendant tant de siècles, 
ont tant négligé le perfectionnement de la race humaine , tandis 
qu'on travaillait tant à perfectionner les races de chiens et de 
chevaux , les plans de tulipes et de pêchers 1 

Et vois l'inconséquence 1 Presque toujours et presque partout on 
a prohibé le mariage entre le frère et la sœur; et pourquoi? Parce 
qu'on sait que si les frères et sœurs se mariaient ensemble pendant 
plusieurs générations, leurs enfants dégénéreraient toujours de 
plus en plus! On a donc reconnu la nécessité de mêler les sangs, 
de mélanger les familles , de croiser les races ! Et , cependant , on 
s'est borné à prohiber les mariages entre les proches parents 1 

Ici , au contraire , la République, la bonne République , la Repré- 
sentation populaire , la Commission de perfectionnement, le Peuple 
lui-même, pensent et travaillent conlmuellemcnt à rameiioruliuu 



MÉDECINS. <23 

de la race humaine ; le brun choisit une blonde , le blond une 
brune, le montagnard une fille de la plaine, et souvent l'homme 
du Nord une fille du .Midi : la Républiiiuc négocie avec plusieurs des 
plus beaux peuples étrangers pour avoir un grand nombre de 
beaux enfants des deux sexes qu'elle adopte, élève et marie avec 
SOS propres enfants, lit quf'l([ue magnifiques que soient déjà les 
résultats de ces expériences, je n'oserais pas te dire jusqu'où s'é 
tondent les espérances dos savants d'Icarie sur le perfectionne- 
ment physique et intellectuel de rilumanité ! 

Et toutes ces merveilles, qui me transportent d'admiration, 
m'accablent en même temps de douleur quand je pense que le 
s;)leil de Juillet pouvait faire sortir d'aussi beaux fruits de la fertile 
lorre de notre belle patrie, et qu'd n'a produit que dos émeutes et 
la guerre civile, des fusillades et des mitraillades, des proscriptions 
et des supplices, avec la corruption des esprits, la servilité des 
unies, et la lâcheté des cœurs!... mon frère ! ô ma patrie 1 1 



CHAPITRE XIV. 

Écrivains. — Savants. — Avocats. — Juges. 

J'allais sortir lorsque Valmor est entré rayonnant de joie. 

— Je suis trop heureux, me dit-il en se jetant à mon cou, pour ne 
pas venir te communiquer mon bonheur 1 car maintenant nous 
sommes presque frères, puisque ma sœur est presque ta sœur ; et 
je veux te traiter fraternellement, comme j'attends de toi tous les 
témoignages d'une amitié fraternelle : mon bonheur doit donc être 
ton bonheur, comme tes peines seraient mes souffrances. Corilla 
m'a tout dit hier, et nous a tout raconté après ton départ; et je ne 
sais si je suis moins heureux de l'amitié de ma sœur pour toi que 
de la tendresse de Dinaïse pour ton ami. Que je suis impatient 
d'npprcndre son consentement 1 Que ces deux jours vont me pa- 
raître longs , quoique son frère et sa mère m'aient presque promis 
pour elle ! 

mon ami , que je vais être heureux ! Si tu savais quel trésor, 
quel ange !... Tu l'as vue et entendue : mais tu ne connais pas son 
esprit, son ûme, son cœur... Si tu la connaissais comme moi, lu 
concevrais mon enthousiasme, mes transports.... Tu l'aimerais 
pcut-ûtre auôoi... mais alors, je le luciais 1... 



124 ÉCRIVAINS. 

— Bion, très-bien, lui dis-je en riant... comme l'Icaricn, le sage, 
le philosophe, sait doniplcr ses passions! Comme lu vas vite, mon 
pauvre Valniorl voilà donc un Cain en Icarie, un prêtre homicide...! 

— Oui, si... mais miss Henriet est là;,., et tu serais immorlol, 
ajouta-t-il en m'embrassant encore , si tu pouvais ne mourir que 
de la main de Vahnor ! 

Mais parlons sérieusement; nous passons la soirée tous ensemble, 
et Corilla le prie de venir de bonne heure : n'y manque pas 1 

Comme il achevait ces mots, Eugène entra en riant. 

— Vous ne savez pas? dit- il , j'ai failli me battre hier 1 — Vous 
battre! dans ce pays! vous voulez rire? 

— Oui, j'en ris encore.... Il était rouge de colère, ce gros animal 
arrivé depuis trois ou quatre jours je ne sais d'où, cette espèce 
de je ne sais quoi, que vous avez dû remarquer avec sa largo 
barbe et son toupet pointu. — Et quel était donc le grave sujet de 
la querelle ? 

— Vous allez voir! On parlait d'une charmante clianson sur les 
femmes; et, à cette occasion, quelqu'un dit que toutes les chansons 
d'Icarie étaient jolies, parce que personne ne pouvait faire impri- 
mer un ouvrage quelconque, même une chanson, sans la permission 
de la République. — Vous vous trompez, s'écria l'homme au toupet 
pointu en l'interrompant brutalement ! 11 est impossible que la Ré- 
publique impose la censure comme fait la monarchie ! C'est impos- 
sible ! — Je n'en sais rien, dis-je à mon tour; mais je crois aussi 
qu'on ne peut écrire qu'avec la permission de la République. — 
Eh bien ! vous avez tort de le croire 1 — Cependant, n'est-il pas 
possible que ce soit une conséquence du principe de la Commu- 
nauté? — La conséquence serait absurde! — Mais, il me sendjlc 
que la République pourrait ne permettre qu'à certaines personnes 
de publier un ouvrage, comme elle ne permet qu'a des phar- 
maciens de préparer des drogues. — Votre Réi)ublique , qu'on 
vante tant , serait plus despotique qu'un despote ! — Mais , mon- 
sieur, la liberté n'est pas le droit de tout faire indistinctement; 
elle ne consiste qu'à faire ce qui ne nuit pas aux autres citoyens, 
et certaines chansons peuvent élre des poisons moraux tout aussi 
funestes à la société que des poisons physiques. — Vous êtes un 
ennemi de la liberté de la presse ! — Non, monsieur, je la désire 
dans les monarchies opi)ressives; mais dans la République d'Ica- 
rie... — Vous êtes un aristocrate déguisé !... 

J'allais peut-être rembarrer le butor, cjuand un éclat de rire dco 



SAVANTS. <2o 

auditeurs, en m'entendant traiter d'arislocrate , me fit rire n\oi- 
mêmc et mit fin à la discussion. 

Hé bien, que dites-vous de la question , vous qui fréquentez les 
savants (ajouta Eugène en s'adressant àmoi), ou plutôt vous, mon- 
sieur le savant Icaricn (dit-il en se tournant vers mon ami) ? 

• — C'est William qui va vous répondre, dit Valmor. 

— Ma foi, je n'en sais rien précisément, répondis-je: mais je crois, 
comme vous, d'après ce que je vois de l'organisation d'Icarie, que 
la composition des ouvrages quelconques doit être une profession, 
comme la médecine; je pense qu'il y a ici des savants, des écri- 
vains, dos poètes nationaux, comme des médecins, des prêtres, 
des \Kok'SSCUvs nationaux ; je suis même persuadé, en y réflé- 
chissant, que la République seule fait imprimer des livres , puis- 
qu'elle a seule des imprimeries, des imprimeurs, du papier, etc.; 
et certainement la République ne fait imprimer que les bons ou- 
vrages ; personne ne peut vendre de livres, puisque personne n'a 
d'argent pour en acheter ; personne ne peut avoir que des livres 
distribués gratuitement, et certainement encore la République ne 
peut distribuer de mauvais livres. 

Oui , vos arguments adressés au butor me paraissent sans ré- 
plique; je suis convaincu que rien ne peut s'imprimer sans le con- 
sentement de la République ; et, dans cette innovation qui étonne 
au premier coup-d'œil, je n'aperçois aucun inconvénient, car qui 
pourrait se plaindre de ne pouvoir faire imprimer un mauvais ou- 
vrage (qu'on mépriserait sans le lire), puisque chacun est nourri, 
vêtu et logé par la République? Kt si quelque bon citoyen, consa- 
crant ses loisirs au bien public, compose un ouvrage utile, com- 
ment croire que la République ne s'empressera pas de l'accepter et 
de le faire imprimer ? 

— Et moi, reprit Eugène, non-seulement je n'aperçois aucun in- 
convénient, mais encore j'entrevois d'immenses avantages : je 
suppose que le travail d'écrivain soit considéré comme une pro- 
fession, qu'à dix-huit ou dix-sept ans le jeune homme ou la jeune 
fille qui veut embrasser cette profession ne soit autorisé à la choi- 
sir qu'après un examen constatant les dispositions convenables ; 
que l'écrivain futur reçoive alors pendant cinq ou six ans l'édu- 
cation spéciale nécessaire, et que ses ouvrages ne soient d'ailleurs 
imprimés qu'en vertu d'une loi, sur le rapport d'un comité ; n'au- 
rait-on pas la certitude de ne plus imprimer de mauvais livres, 
avec' toutes les chances possibles pour faire composer tous les 
bons ouvrages qu'on pourrait désirer? La République aurait ainsi 



<26 ÉClU VAINS. 

des historiens, des romanciers, des poètes, des chansonniers nalio- 
naux, comme autrefois les rois avaient des écrivains pensionnes; 
elle leur demanderait toutes les compositions qu'elle jugerait utiles, 
indépendamment de celles qu'ils auraient spontanément conçues ; 
on n'aurait ni romans licencieux , ni chansons obscènes ; personne 
n'aurait intérêt à se hâter pour faire un ouvrage médiocre ; et ce 
système, appliqué à toutes les branches des lettres, des sciences et 
des arts, pourrait conduire à la perfection : toute réflexion faite , 
c'est le système d'Icarie ! 

— Vous avez bien deviné tous deux, dit Valmor , et je vois avec 
bien du plaisir que vous comprenez notre organisation: mais 
voyons, continuez 1 

— Tous les garçons et toutes les fdles, dis-je alors, apprenant les 
cléments ûc toutes les sciences et suivant un cours de lilléralure, 
tous les Icariens sans exception ont nécessairement des idées sur 
tout et savent exprimer leurs idées soit en parlant soit en écrivant. 
La perfection de la langue icarienne et l'habitude du laconisme 
que chacun acquiert dès l'enfance doivent augmenter encore la 
facilité d'écrire. 11 n'est certainement pas d'ouvrier qui ne soit ca- 
pable d'envoyer aux commissions et aux journaux des notes bien 
rédigées contenant des observations utiles, et il en est probable- 
ment une foule qui, après leurs travaux obligatoires de l'atelier, 
composent de bons ouvrages en tous genres , dont les meilleurs 
peuvent être adoptés et imprimés par la République. — C'est cela, 
dit Valmor 1 

— Quant aux nombreux savants de profession (chimistes, géolo- 
gues, mécaniciens, physiciens, astronomes, etc., etc.), ce doit être 
bien autre chose: pendant long-lemps,à partir de dix-sept et dix-huit 
ans, leurs études spéciales doivent être tellement approfondies et 
tellement transcendantes que, dans toutes les branches, les savants 
de vingt-cinq ans puissent posséder généralement leur science ou 
leur art dans toutes ses parties , et consacrer le reste d'une exis- 
tence longue et heureuse à des expériences et à des découvertes 
qui reçu cnt les bornes de cet art ou de celte science. C'est dans 
cette masse de savants que se trouveraient les expérimentateurs, 
les applicaleurs, les profosseurs, et les rédacteurs de traités et de 
journaux scientifiques et industriels. — Très bien I 

— Et il y aura, comme pour les serruriers, les imprimeurs et les 
autres ouvriers, d'immenses ateliers pour les écrivains (historiens, 
poètes^ etc.), pour les savants (chimistes, astronomes, etc.), et pour 



SAVANTS. 127 

les artistes (peintres, sculpteurs, etc.); etcce ateliers, avec des 
salles immenses pour les examens , les concours el les discussions, 
seront tous construits sur des plans-modèles particuliers. — Très- 
bien! 

— Et la République, ajouta Eugène, n'épargnera aucune dépense 
pour les expériences, les essais, les laboratoires, les musées de 
chimie et autres , les applications utiles ou agréables , renseigne- 
ment , la rédaction des traités et des journaux , l'impression et la 
distribution des ouvrages adoptés. — Très-bien ! 

— Et tous les ouvrages, repris-je, seront confiés ou adoptés au 
concours ou à Vélection parmi les savants, en sorte qu'on choisira 
toujours le meilleur entre un grand nombre de bons et d'excel- 
lents. — Très-bien ! très-bien 1 

— Et la République, continua Eugène, fait imprimer les ouvrages 
préférés , pour les distribuer gratuitement comme tout le reste , 
tantôt à tous les savants seulement, tantôt à toutes les familles, en 
sorte que la bibliothèque du citoyen n'est composée que de chefs- 
d'œuvre. — Très-bien I 

— Et la République , ajoulai-je , a pu faire refaire tous les livres 
utiles (pii étaient iniparfails, \n\v exemple, une histoire nationale, 
et brûler tous les anciens livres jugés dangereux ou inutiles. 

— Les brûler ! dit Eugène, Si mon butor vous entendait , il vous 
accuserait d'imiter le féroce Omar brûlant la bibliothèque d'A- 
lexandrie, ou ce tyran chinois brûlant les annales du pays pour fa- 
voriser sa dynastie I 

— Mais je lui répondrais, dit Valmor, que nous faisons en faveur 
de l'humanité ce que ses oppresseurs faisaient contre elle : nous 
avons fait du feu pour brûler les méchants livres , tandis que des 
brigands ou des fanatiques allumaient les bûchers pour brûler 
d'innocents hérétiques. Cependant nous avons conservé , dans nos 
grandes bibliothèques nationales, quehiues exemplaires de tous les 
anciens ouvrages, afin de constater Tignorance ou la folie du passé 
et les progrès du présent. 

— Et l'heureuse Icarie, s'écria Eugène qui s'échauffait graduel- 
lement, l'heureuse Icarie s'est avancée à pas de géant dans la car- 
rière du progrès de l'humanité 1 L'heureuse Icarie n'a plus rien 
de mauvais, plus rien de médiocre même, et presque la perfection 
en tout ; tandis que ma malheureuse patrie, qui pouvait également 
s'élancer à vol d'aigle , se tourmente et s'agite comme Prométhee 
sur son rocher, enchaînée par un despotisme aussi funeste aux au- 
tres Peuples (pi'à mes compatriotes 1 

— Quel bon jeune homme I dit Valmor quand Eugène fut sorti. 



(28 AVOCATS. 

comme il aime sa pairie , et comme il est généreux en môme 
temps 1 

Après le dîner , Eugène m'accompagna chez Valmor. * 

Nous y trouvâmes madame Diiiamé et sa famille; et quoique 
Eugène se fût déjà trouvé dans plusieurs familles d'icara, il me parut 
fort embarrassé quand il se trouva placé par hasard entre Corillu 
et mademoiselle Dinaïse , qui toutes deux semblaient rivaliser d'a- 
mitié pour lui, et qui le complimentèrent sur ses lettres ii son frère, 
dont je leur avais donné lecture. 

De son côté, le grand-père le complimenta sur sa galanterie, siu* 
son patriotisme , et sur la bonne opinion qu'il avait des Icariens. 

— Etdes Icariennes, ajouta Corilla. 

Valmor raconta notre petite scène du matin, et l'on rit beau- 
coup quand il parla du butor au toupet pointu qui traitait Eugène 
d'aristocrate. 

— Puisque vous avez si bien deviné tout ce qui concerne nos 
écrivains et nos savants, dit le grand-père, voyons si vous devinerez 
de même ce qui regarde l'éducation de nos jurisconsuUes et de nos 
magistrats. — Parbleu, ce n'est pas diffuilel répondis-je. — Hé 
bien, reprit le vieillard , voyons ! 

— lien est, dis-je , de vos hommes de loi comme de tous vos 
savants : à dix-huit ans ou à dix-sept (car vous avez peut-être 
aussi des femmes pour avocats) — (Et ce ne sont pas les moins 
adroits, dit Corilla), les jeunes gens qui veulent suivre cette pro- 
fession ne sont admis qu'après examen sur leur éducation élémen- 
taire. — Bien , dit le grand-père en souriant. 

— Une fois admis, ils se consacrent pendant cinq ou six années, 
dans les écoles de droit et sous d'habiles professeurs, aux études 
spéciales relatives à la législation. — Bien 1 dit le vieillard. — Bienl 
répétèrent tous les autres. 

— Ils n'apprennent pas seulement tous les codes des lois natio- 
nales, mais même l'histoire des législations anciennes et étrangères. 

— Bien ! bien 1 s'écria toute la compagnie en applaudissant. 

— On leur enseigne la procédure comme la loi , et la pratique 
comme la théorie: on leur donne surtout l'habitude de bien rai- 
sonner et de n'exprimer leur opinion qu'avec prudence ; et comme 
ils n'ont aucun intérêt à tromper leurs clients, puisqu'ils sont nour- 
ris par la République, ils ne conseillent jamais et ne défendent ja- 
mais que les causes qui leur paraissent justes; ils ne sont jamais 
obligés comuie autrefois de s'avilir jusc^u'à faire leur cour à des 



JUGES. 129 

procureurs qu'ils mi'prisent, afin d'obtenir d'eux quelques mauvais 
procès à plaider. — Très-bien! très-bien! s'écria-l-on en riant 
plus fort. 

— Et les avoués sont presque aussi instruits que les avocats et 
ne sont pas moins honnêtes... Et les huissiers mêmes sont remar- 
quables par leur instruction, par leur politesse, et par la beauté 
de leur écriture. — Très-bien, très-bien! s"écria Valmor en riant 
toujours davantage. 

— Et les juges, choisis parmi les avocats les plus expérimentés 
et les plus honorés, unissent la vertu à la science, et sont de di- 
gnes ministres de la justice et delà loi. Les juges criminels surtout... 

— Mais, dans quel pays vous croyez-vous donc, mon cher Wil- 
liam? s'écria Eugène en éclatant de rire. Rêvez-vous? êtcs-vous 
fou ? avez-vous oublié que nous sommes en Icarie, dans un pays 
de Communauté, où il ne peut y avoir ni crime, ni procès, puis- 
qu'il n'y a ni argent, ni propriété? — Bien, dit Dinaros en se frot- 
tant les mains. 

— A quoi bon des codes ci des loissnr la propriété, sur la vente, 
sur les hypothèques, sur les lettres de change, sur les banquerou- 
tes ? A quoi bon un code pénal, un code de procédure criminelle, 
un code de procédure civile ? Tous ces énormes codes ne sont-ils 
pas de mauvais livres et d'insipides romans? — Très- bien! très- 
bien ! s'écria Corilla. 

— Et quand tout-à-l'heure ces dames vous applaudissaient 
(ajouta-t-il en riant plus fort), vous n'avez pas vu, mon pauvre 
William, qu'elles riaient de votre bonhomie 1 

(Tout le monde me regardait alors d'un air malin.) 

— Et moi, répondis-je, je soutiens que c'est ainsi que les hom- 
mes de loi doivent nécessairement être élevés en Icarie.... s'il y en 
a.... ; mais je sais aussi bien que vous, mon cher ami le rieur, qu'il 
ne peut pas y en avoir ; et tandis que vous vous amusiez de ma 
bonhomie, vous n'avez vu, ni les uns ni les autres, que je m'amu- 
sais moi-même de votre crédulité ! 

Tout le monde rit alors davantage encore. 

— Ainsi, continua Eugène, ces caricatures ou ces masques en 
robe noire, laissant voir de jolies joues fraîches et rosées sous la 
poudre de leurs larges perruques (comme on en a vu beaucoup, 
mon cher William) , ces troupes de noires harpies aux doigts cro- 
chus, ces bandeg d« corbeaux affamés, on n'en voit plus dans le 
paradis d'Icariel 

r— Et cette armée de juges ou de bourreaux, ajoutai-je, en robe 



130 CRIMES. 

rouge pour cacher le sang dont ils sont couverts, ces misérables 
qui condamnaient la véiilc (comme on en a connu beaucoup, mon 
pauvre Eugène), dans quel enfer ont-ils été relégués depuis qu'on 
n'en voit plus en Icarie?... 

— Que vous ôtes heureux ! reprit Eugène en s'adressant au 
grand-père ; plus d'avocats, plus d'avoués, plus de notaires, plus 
d'agents de change, plus de courtiers dans Icarie...! Plus d'iiuis- 
siers, ni de recors, ni de gendarmes, ni de sergents de ville, ni de 
mouchards, ni de geôliers, ni de bourreaux! Plus de juges grands 
et petits, rouges et noirs, séides de la tyrannie et suppôts de Lu- 
cifer!!! Communauté, quel Dieu fut jamais aussi bienfaisant 
que toi 1 

Et le pauvre Eugène ne s'apercevait pas que les jeunes filles 
riaient beaucoup de son enthousiasme. 

— Nous avons cependant, reprit Valmor, des crimes, des lois 
pénales et des tribunaux. 

— Mais quels crimes, reprit Eugène, peut-on commettre ici avec 
TOlre Communauté et le bonheur dont elle vous inonde? Vol, im- 
possible ! Banqueroute, fausse monnaie, impossibles ? Point d'inté- 
rêt pour le meurtre ! Point de motifs pour l'incendie, les violences, 
les injures même ! Point de cause pour les conspirations ! En vérité, 
je ne vois plus de place que pour un excès de vertus ou pour des 
peccadilles 1 

— Nous avons cependant de grands crimes, ajouta Dinaros. — 
Mais , quels crimes ? voyons ! 

— Eh bien , le retard ou l'inexactitude dans l'accomplissement 
de quelque devoir, un distributeur qui n'aura pas envoyé assez, 
quelqu'un qui aura trop demandé, un tort causé par imprudence...! 
(Ici Eugène éclata de rire.) 

— Un des crimes qui nous paraissent les plus odieux , c'est la 
calomnie. — Ah! vous avez bien raison! quand elle est réfléchie, 
la calomnie est un vol, un lâche assassinat.,. I 

— Mais chez nous la calomnie ne fait de tort qu'au calomnia- 
teur : on défend le calomnié comme on défendrait une victime at- 
taquée par des assassins, et toute accusation qui n'est pas prouvée 
ne fait pas plus d'impression que si elle n'avait jamais été proférée. 
— On ne peut donc pas dire ici : Calomniez, il en restera toujours 
quelque chose? 

— H en resterait bien quelque chose en effet contre le calonv- 
Tiialeur, mais contrôle culomnié rien, absolument rien, pas plus 



TEINKS. m 

que quand quelqu'un a dit que Dinaïse était épouvantablcmcat 
luidc... — Uo, quel est le scélérat qui a pu... ? 

(Et tous les enfants me montraient du doigt ou criaient : C'est 
William ! c'est William ! ) 

— Mais l'éducation, reprit Valmor, nous inspire tant d'horreur 
contre les calomniateurs , le sentiment de fraternité développé par 
elle est si permanent que, depuis plus de vingt ans , on ne pourrait 
pas en citer un exemple , tandis que , au contraire , on voit quel- 
quefois poursuivre des citoyens pour n'avoir pas dénoncé un délit 
dont ils ont été témoins. 

— Et quelles sont les peines des forfaits qui souillent votre mal- 
heureux pays? demanda Eugène. — Terribles, répondit ^'al;no^. 
La déclaration du délit par le tribunal , la censure , la publicité 
du jugement plus ou moins étendue (dans la Commune, ou dans 
la Province , ou dans la République) ; la privation de certains droits 
dans l'école ou dans l'alelier, ou dans la Commune , rcxclusion 
plus ou moins longue de certains lieux publics , môme de la maison 
des citoyens... Vous avez l'air de rire! Eh bien! sachez que l'é- 
ducation nous habitue à redouter ces peines autant qu'ailleurs on 
redoute le carcan ou l'échafaud *. 

— Vous n'avez pas même de prisons?... — Nous n'en avons aucun 
besoin. 

— Mais, dis-je à mon tour, s'il y avait quelque brutal dont la 
violence menaçât la sûreté publique ? — Nous n'avons pas de bête 
de cette espèce... et, s'il y en avait, on traiterait l'individu dans 
un hospice... 

— Mais enfin , quelque désintéressés et sages que vous soyez 
généralement, ne poun ait-il pas y avoir quelques meurtres i)ar 
jalousie d'amour ? — Non. 

— Cependant , tu connais, aussi bien que moi , quelqu'un...— • 
Qui , qui ? s'écrièrent les jeunes filles. — Tais-toi !... Un traiterait 
le meurtrier comme fou '*. 

— Alors, vous n'avez pas besoin, dit Eugène, de celte invention 
de l'enfer, de cette macliine infernale qu'on appelle police. 

— Parlez pour vous, lui dis je, et qualifiez comme vous voudrez 
votre police ; mais respectez nos police-mcn anglais qui ne s'occu- 

* J'ai vil iino polile fille pousser dos cris de désespoir, parce que sa mèro 
l'avait coiidaniiuc à manger sa lotie de conliture a l lwehs. 

'• En An;;loterre tous les suicides sont attributs a la Mie temporaifC, 
AuliTini'iil le cad;nre serait Iraiuc sur uuc claie et iiiu' de iépullurc. 



432 JUGEMENTS. 

pont qu'à surveiller les voleurs et les ivrognes, et qui le soir s'as- 
surent que les portes des boutiques et des maisons sont bien fer- 
mées, afin que cliacun puisse s'endormir en sûreté. 

— Admirez plutôt, répondit-il, la République d'Icaric, qui n'a pas 
besoin de fermer ses portes, et qui n'a ni ivrognes, ni voleurs , ni 
police. 

— Vous vous trompez, reprit Valmor. Nulle part la police n'est 
aussi nombreuse ; car tous nos fonctionnaires publics, et môme tous 
nos citoyens, sont obligés de surveiller l'exécution des lois , et de 
poursuivre ou de dénoncer les délits dont ils sont témoins. 

— Et vous ne craignez pas la haine ou la vengeance de l'accusé 
contre l'accusateur ? — Jamais ; car d'une part l'un accuse sans 
passion et sans malice , et d'autre part l'accusé sait bien que c'est 
la loi qui force l'accusateur à remplir un devoir, dans l'intérêt pu- 
blic ; et si, par hasard, le condamné s'abandonnait à quelque res- 
sentiment, ce serait un délit nouveau, une rébellion contre la loi, 
une hostilité contre le Peuple, qui soulèverait l'indignation univer- 
selle. Vous en verrez cependant un exemple ; car le journal d'au- 
jourd'hui contient un jugement qui vient d'être prononcé sur un 
fait de ce genre, par Y Assemblée Populaire d'une des Communes de 
notre Province. 

— Corilla, dit le grand-père, lis-nous ce jugement,ou plutôt donne- 
le à ma petite Maria , qui va montrer à ces messieurs comment les 
enfants d'Icarie savent lire. 

La gentille petite fille , à peine âgée de sept ans , nous fit cette 
lecture avec une pureté de prononciation , une intelligence et une 
grâce qui nous charmèrent autant qu'elles faisaient plaisir au 
vieillard. Voici ce jugfement: 

JUGEMENT EN ICARIE. 

<> Le rapporteur du Comité de censure expose que T...., précé- 
demment censuré par l'assemblée , pour un délit avoué par lui , sur 
l'information donnée par D...., a accusé ce dernier, en son ab- 
sence, d'avoir agi méchamment. 

» Il ajoute que cette imputation serait déshonorante pour D.... , 
si elle était méritée ; mais que l'assemblée peut se rappeler la con- 
duite de D,... devant elle ; que personne ne l'accusa alors de mé- 
chanceté ; que par conséquent l'accusation de T.... paraît fausse et 
calomnieuse , (jue cette calomnie, contre un citoyen qui n'a fait que 
son devoir, est d'autant plus grave qu'elle pourrait troubler la paix 



JUGEMENTS. ^-^3 

publique et dégoûter les citoyens d'obéir à la loi et de rendre 
service au Peuple ; enfin que T.... mérite d'ôtre puni s'il est cou- 
pable. 

" Le rapporteur désigne ensuite l'informateur et les témoins. 

» Le prcsidont les invite à paraître à la barre, et les interroge. 
Ils confirment le fait exposé. 

» L'accusé, appelé lui-môme à la barre , avoue le fait principal , 
en relevant seulement une légère erreur des témoins. 

• 11 déclare, d'un ton ferme et pénétré, que la loi est éminem- 
ment utile et juste, que D.... n'a fait que remplir le devoir d'un bon 
citoyen; qu'il regrette profondément d'avoir cédé à un premier 
mouvement de contrariété , mais qu'il veut réparer sa faute en ex- 
hortant lui-même ses concitoyens à lui faire l'application des lois. 

• Plusieurs membres prennent sa défense, sans néanmoins l'ex- 
cusor entièrement. 

• Le rapporteur l'attaque ensuite , en reconnaissant cependant 
tout ce qu'avait de noble et de patriotique le repentir exprimé 
par lui. 

» Puis le président consulte l'assemblée. 

• T.... est-il coupable de calomnie? — L'asjemblée répond oui, 
on se levant unanimement. 

• Y a-t-il des circonstances atténuantes ? — Oui , à la presque 
unanimité. 

» Enfin le rapporteur et deux autres membres du comité de 
censure aj'ant rapidement délibéré entre eux et proposé, pour toute 
peine, la publication des débats dans le journal communal, avec It^ 
nom des parties, et la publication du jugement dans le journal 
provincial et dans le journal national sans aucun nom, cette pro- 
position est unanimement adoptée par l'assemblée populaire. . 

— Quoi ! dit Eugène pendant que j'embrassais la petite lectrice, 
c'est rassemblée populaire qui est le tribunal I 

— Et pourquoi pas ? Est-ce que vous ne répétez pas continuelle- 
ment (pi'un citoyen doit être jugé par ses pairs, c'est-à-dire par ses 
concitoyens? 

— Par tous ? — Et pourquoi pas? Est-ce qu'un tribunal de deux 
ou trois mille ne vaut pas mieux qu'un tribunal de deux ou trois? 

— Et l'assemblée populaire juge tous les délits ! — Oh non! nous 
avons d'autres tribunaux.... Chaque cco^c est un tribunal pour juger 
les délits d'école ; chaque atelier juge les délits de l'atelier ; la Re- 
présentation nationale juge les délits commis dans son sein ; cha- 
que /"ami/Z^ s'érige en cour de justice pour juger les délits de fa- 

8 



IM JUGRMRNTS. 

mille.... Vous voyez quo nullp part il n'y a plus de Iribonaux et 
plus de justice, et que nulle parties délinquants ne peuvcr.l aussi 
bien se' vanter d'être jugés par leurs pairs. 

Les femmes sont donc jugées par des tribunaux de femmes? 
— Et pourquoi pas? Les fautes féminines commises dans l'atelier 
sont jugées par les compagnes de l'atelier, qui ne sont pas les juges 
les moins habiles.... Pour leurs autres fautes, les femmes seraient 
jugées par leurs aînées dans les familles.... Et si c'était un délit 
grave, elles comparaîtraient devant l'assemblée populaire. 

— Mais les femmes d'Icaric sont.... — Des anges, n'est-ce pas? 

— Et vos assemblées populaires n'ont sans doute pas souvent le 
plaisir d'en voir comparaître à leur barre. — Jamais. Vous pouvez 
deviner même, ajouta Valmor, que les petites fautes commises 
pendant le dîner commun, dans le resfauront civique, sont jugées 
par l'assemblée des dîneurs ; et comme ce sont tous les citoyens de 
la rue et qu'ils se trouvent naturellement réunis tous les jours, ils 
jugent journellement tous les petits délits publics commis la veille 
par les habitants de la rue» 

— C'est très-commode et très-expéditif assurément, repris-je ; 
mais si beaucoup déjuges se trouvaient ivres?... — Ivres I tu ou- 
blies que tu parles d'Icarie!... 

A tous ces tribunaux, ajoutez que chaque citoyen a le droit et le 
devoir de s'interposer entre deux autres dont la discussion dégéné- 
rerait en dispute, et que ceux-ci devraient se séparer dès que le 
troisième les y inviterait au nom magique de la loi. 

Ajoutez aussi que quand nous avons un différend quelconque, 
nous avons l'habitude de choisir le prêtre ou tout autre citoyen 
pour arbitre-amiable-compositeur. 

— Allons , s'écria Eugène , je vois que la Discorde et les Furies 
peuvent rester dans les Enfers, ou souiller leurs poisons ailleurs 
que chez vous 1 

— Nous avons même, ajouta Dinaros, un tribunal pour les morts. 

— Ah ! j'en suis bien aise, s'écria Eugène, car rien ne me révolte 
comme le triomphe du crime; et j'ai souvent désiré que les cadavres 
des tyrans fussent exhumés, pour être jugés et voués à une éter- 
nelle infamie. 

— Ce tribunal, continua Dinaros, fut institué sur la proposition 
d'Icar. La première année de notre Régénération, la Représenta- 
lion nationale ordonna que tous les historiens d'Icarie se réuniraient 
chaque année pendant un mois pour prononcer, après discussion. 



ATELIER DE FEMMES. «35 

sur les points controversés de l'histoire, et pour juger les hommes 
et les choses du passé. 

Ce tribunal historique jugea d'abord la mémoire des principaux 
personnages icdricns depuis ^'û2, puis colle des personnages an- 
térieurs, puis celle des étrangers les plus célèbres, en recherchant 
toujours religieusement la vérité. 

— Vous avez donc, lui dis-jc, une biographie officielle de tous les 
hommes illustres de l'antiquité? — Nous avons celle de tous nos 
compatriotes; mais, quoique le travail soit commencé depuis cin- 
quante ans, il n'est pas encore achevé pour tous les autres pays. 

Nous avons de plus un Musée historique, véritable temple à la Jus- 
tice, espèce de Panthéon et de randémonium , où, sur la proposi- 
tion du Comité de censure, la Représonlalion nalionale décerne la 
gloire aux anciens amis du Peuple et Tinfamic aux ennemis de 
rilumanité. 

Vous y verrez Icar à la tête des glorieux, et Lixdox à la tête des 
infâmes. 

— Je le verrai, s'écria Eugène ; car j'irais jusqu'aux Enfers pour y 
voir les méchants et les tyrans démasqués et humiliés ! 

Heureuse Icarie, ajouta-t-il, qui donnes enfin aux nations l'exem- 
ple de la justice ! Malheureuse France , où l'on no sait que donner 
celui de l'iniquité 1 

Cette nouvelle boutade d'Eugène fit encore beaucoup rire les 
jeunes gens; et le vieillard, qui craignait peut-être que leur gaieté 
ne parût moqueuse , assura mon ami le démocrate que toute la fa- 
mille estimait et aimait sa franchise, sa chaleur, et son enthousiasme 
patriotique. 



CHAPITRE XV. 
Atelier de femmes. — Roman. — Mariage. 

Il paraît que Valmor ne pouvait rester en place, tant le pauvre 
garçon était impatient d'apprendre son arrêt de la bouche de 
Dinaise. 

11 nous entretint plus d'une heure, Eugène et moi, des perfec- 
tions de sa divinité, de son amour et de son bonheur. 

— Mais, s'écria-l-il enfin , nous causons , tandis que nous de- 



136 ATELIER DE FEMMES. 

vrions être en route ! Partons bien vite , ou nous arriverions trop 
tardl 

Venez-vous avec nous ? dit-il à Eugène. — Non , j'ai à écrire.... 

— Allons donc, vous écrirez demain : venez voir nos jolies 
ouvrières dans leur atelier 1 — Vos ouvrières 1 s'écria Eugène ; 
oh I j'y cours ! Attendez-moi deux minutes, je reviens à l'instant. 

Nous prîmes l'omnibus; et, dix minutes après, nous entrions à 
l'atelier des modistes. 

Valmor nous fit entrer dans le salon des Directrices, qui domi- 
nait tout l'atelier , et d'où nous pouvions tout apercevoir sans être 
aperçus. 

Quelle vue! Deux mille cinq cents jeunes femmes travaillant 
dans un seul atelier , les unes assises, les autres debout, presque 
toutes charmantes, avec de beaux cheveux relevés sur leurs tètes 
ou tombant en boucles sur leurs épaules, toutes portant d'élégants 
tabliers sur leurs robes élégantes ! Entre leurs mains la soie et le 
velours aux couleurs éclatantes , les dentelles et les rubans , les 
fleurs et les plumes, les superbes chapeaux et les gracieux 
bonnets 1 

C'étaient des ouvrières aussi instruites que les femmes les mieux 
élevées des autres pays ; c'étaient autant d'artistes à qui l'ha- 
bitude du dessin donnait un goût exquis ; c'étaient les filles et 
les femmes de tous les citoyens , travaillant dans l'atelier de la 
République pour embellir leurs concitoyennes ou plutôt leurs 
sœurs. 

Valmor nous montra l'une des filles du premier magistrat de la 
capitale , plus loin la femme du président de la République ; tout 
près de nous sa sœur et celle de mademoiselle Dinaïse, sans qu'il 
vint jamais à la pensée d'aucune d'elles qu'elle pouvait être supé- 
rieure à aucune de ses compagnes. 

Aussi, comme tout était disposé pour la commodité et l'agrément 
de cette jeunesse féminine, la fleur de la nation! Quelles jolies 
décorations présentait l'atelier partout ! Quel doux parfum s'y fai- 
sait sentir I Quelle délicieuse harmonie s'y faisait entendre de 
temps en temps ! Tout annonçait un Peuple adorateur des femmes, 
une République plus attentive pour le plaisir de ses filles que pour 
le bonheur de ses autres enfants. 

L'une des Directrices nous expliqua la loi de l'atelier, son règle- 
ment spécial délibéré par des ouvrières , les élections de tous 
leurs chefs faites aussi par cllos-niêmcs, la division du travail et 



ATELIER DE FEMMES. 137 

la distribulion des travailleuses : on aurait dit rarméc la mieux 
disciplinée ! 

Une autre nous raconta que la moik ne variait jamais, qu'il n'y 
avait qu'un certain nombre de formes différentes pour les cha- 
peaux, les toques, les turbans et les bonnets ; que le modèle de 
chacune de ces formes avait été choisi et arrêté par une commis- 
sion do modistes, de peintres, etc., et que chaque coiffure était 
tellement combinée qu'elle pouvait se rétrécir ou s'élargira volontù 
et convenir à presque toutes les têtes sans qu'il fût nécessaire de 
prendre la mesure de chacune d'elles. 

La République voulant que chaque chose se fasse le plus rapi- 
dement possible, chaque chapeau , par exemple, est combiné de 
manière à se partager régulièrement en un grand nombre de 
pièces, qui toutes se fabriquent en masses énormes à la méca- 
nique, en sorte que chaque ouvrière n'a plus qu'à coudre et atta- 
cher ces pièces, et peut achever un chapeau en quelques minutes. 

L'habitude qu'a chaque ouvrière de faire toujours la môme chose 
double encore la rapidité du travail en y joignant la perfection. 

Les plus élégantes parures de tète naissent par milliers chaque 
matin entre les mains de leurs jolies créatrices, comme les fleurs 
aux rayons du soleil et au souffle du zéphyr. 

Quoique le règlement prescrive le silence pendant la première 
heure, alin que les chefs puissent donner leurs instructions à toutes 
et leurs leçons aux apprenties, celui qui régnait était si profond que 
j'en fus étonné, bien que je fusse convaincu depuis long-temps que 
la langue des femmes rassemblées n'est pas plus active que celle 
des hommes réunis, et qu'elles savent garder le silence et môme 
un secret aussi bien que leurs injustes accusateurs. 

Mais je tressaillis quand, à la dernière des dix heures sonnantes, 
CCS deux mille cinq centsjolies bouches s'ouvrirent pour entonner 
un hymne magnitique, et seulement trop court, en l'honneur du 
bon Icar, qui avait recommandé le culte des femmes à ses compa- 
triotes, comme celui des divinités d'où dépendait leur bonheur. Au 
milieu de toutes ces voix, il me sembla distinguer celle de made- 
moiselle Dinaïsc, et j'aurais été persuadé que c'était la sienne si je 
n'avais pas su qu'elle était ailleurs. 

Puis, plusieurs voix chantèrent une chanson pleine de grîtce et 
d'esprit sur les plaisirs de l'atelier, dont je regrette bien de ne pas 
me rappeler le joyeux refrain, que l'alclicr tout entier répétait avec 
]a plus charmante gaieté. 

6. 



m ATELIER DE FEMMES. 

Celte heure de chant passa comme un éclair, et fit place encore 
au silence, pendant lequel nous ne pouvions nous lasser d'admirer 
Tordre au milieu du mouvement des chefs qui parcouraient tous 
ies rangs. 

J'aurais bien voulu voir l'heure des causeries entre les deux mille 
cinq cents voisines !.... J'aurais bien voulu voir aussi les jolies ou- 
vrières déposer leurs jolis tabliers, cacher de nouveau leurs jolies 
têtes sous leurs jolis chapeaux à voiles, et remonter dans les om- 
nibus qui devaient les rendre aux divers quartiers de la ville 

J'aurais voulu voir aussi les bâtiments accessoires, l'immense ma- 
gasin des étoffes et autres matières nécessaires à l'ateher, et l'im- 
mense magasin des chapeaux, bonnets, et autres ouvrages ache- 
vés Mais Valmor était obligé de partir, et nous sortîmes avec 

lui, quoique la directrice nous invitât à rester. 

— Tous les ateliers de femmes (nous dit Valmor en nous quit- 
tant), ceux des couturières, des fleuristes, des lingères, des blan- 
chisseuses, etc., ressemblent à peu près à celui-ci : c'est comme si 
vous les aviez tous vus. 

— Non, non 1 s'écria Eugène, je voudrais les voir tous et toujours! 
Et pendant le retour, quoique je partageasse son admiration 

pour la galanterie des Icariens, son enthousiasme mo fit souvent 
éclater de rire. 

En rentrant à l'hôtel, je trouvai le billet suivant : 
« Nous aurons, à quatre heures, le oui si désiré. Venez, venez 1 
c'est Dî'^i qui veux vous l'annoncer. 

» CORILLA. » 

Quelle ne fut donc pas ma surprise quand, deux heures après, 
je reçus cet autre billet, sans signature, mais dans lequel je recon- 
nus l'écriture de Valmor. 

« Ne viens pas... demain matin, à cinq heures, trouve-toi à l'en- 
trée du jardin du Nord. » 

Pourquoi ce changement, ce nouveau rendez-vous, ce lieu, cette 
heure? Je n'y tiens pas... Allons toujours! 

Je courus chez Corilla. « Ils ne sont pas visibles. • 

Je courus chez madame Dinamé. « Ils viennent de partir pour la 
caiiijiafjne. » 

liiquici, troublé, ne sachant où porter mes inquiétudes et mes 



ROMAN SUR LE MARIAGE. f39 

pas, j'allai machinalement devant moi , et je me trouvai, sans m'ea 
apercevoir, au bord d'un ruisseau, dans une des grandes prome 
iiades d'icara. Trouvant un siège dans un réduit isolé , et désirant 
m'y reposer un moment, je voulus commencer la lecture d'un ro- 
man que Corilla m'avait prêlé ; mais celte lecture m'intéressa si 
vivement que je dévorai le petit livre, et ne m'arrôtai qu'à son der- 
nier mot. Tableaux, récils, anecdotes, style, tout en était charmant. 

Il est vrai que le sujet était extrêmement intéressant par lui- 
même : c'était le mariage , son bonheur ou son malheur, les qua- 
lités nécessaires aux époux et leurs devoirs pour élre heureux, les 
inconvénients et les désastres cpii résultent de chacun de leurs dé- 
fauts. Vous pouvez deviner que de peintures gracieuses, que d'his- 
toriettes piquantes, que de leçons utiles, pouvaient sortir d'un pa- 
reil sujet I 

C'était , quant au mariage , le plus charmant traité d'éducation 
morale pour les jeunes gens , pour les époux et pour les pères et 
mères. 

Aussi ce roman avait -il été couronné parla Représentation na- 
tionale; tous les écrivains nationaux avaient été appelés à présen- 
ter leurs projets, tous les citoyens invités à présenter les leurs, et 
celui-ci avait été couronné entre un grand nombre d'autres. 

Je regrette de ne pouvoir en donner l'analyse ; mais le récit est 
si serré que je ne pourrais l'analyser; et j'aime mieux me borner 
à quelques réflexions que de mutiler une si charmante composition. 

Je commencerai par deux observations capitales ; la première, 
c'est que d'après le système de la Communauté , les dots étant 
aussi inconnues en Icarie que les successions, les jeunes gens 
et leurs familles ne peuvent jamais considérer la fortune pour le 
mariage et ne recherchent que les qualités personnelles ; la seconde, 
c'est que tous les garçons et toutes les (illes étant également bien 
élevés , tous pourraient faire également de bons époux quand même 
on formerait les couples par la voie du sort. 

Mais lesjeunes Icariens, considérant le mariage comme le para- 
dis ou l'enfer de cette vie, n'acceptent un époux que quand ils le 
connaissent parfaitement; et, pour le bien connaître, ils se fré- 
quentent pendant six mois au moins, et souvent dès leur enfance 
et pendant long-temps, puisque la jeune fille ne se marie pas avant 
dix-huit ans, et le jeune homme avant vingt. 

Four que les jeunes filles puissent bien étudier le caractère de 
Ifiiis futurs époux, on leur laisse une entière liberté de converser 
et de se promener avec les garçons de leur ûgc , mois toujours sous 



no ROMAN 

los yeux de leurs mères, à la promenade comme au salon. L'édu- 
cation inspire tellement aux honuiies le respect des femmes et leur 
en donne tellement Tliabitudc, l'opinion publique serait si sévère 
contre une faiblesse, que deux jeunes gens qui s'aiment pourraient 
sans danger se trouver seuls : mais , outre l'extrême vigilance de la 
mère, de la famille et du public entier, outre la difliculté maté- 
rielle presque insurmontable d'éviter des yeux humains, l'éducation 
fait regarder comme un crime à la jeune fille de fuir VœU de sa 
mère ou d'avoir pour elle aucun secret. Le jeune garçon n'a pas 
moins de confiance en son père. 

La mère ou le père connaissant toujours les premiers sentiments 
de son enfant et les sentiments qu'un autre enfant peut avoir pour 
le sien, la fréquentation qui ne conviendrait pas serait arrêtée dès 
sa naissance. 

Du reste , les pères et mères n'ont jamais d'intérêt personnel à 
s'opposer au mariage qui plaît à leur enfant, ni surtout à lui im- 
poser celui qui lui déplaît, tandis que les enfants sont habitués à 
écouter les conseils de leurs parents comme ceux de leurs dieux 
tutélaires. 

Dès qu'il est question du mariage pour une jeune fille ou pour 
un jeune homme, on lui enseigne tous les devoirs, toutes les obli- 
gations qu'il impose ; et ce sont surtout les pères et mères qui se 
chargent de cet enseignement , auquel concourent les livres, les 
prêtres et les prêtresses. 

Les époux savent donc parfaitement qu'ils s'associent pour la vie, 
qu'ils se donnent l'un à l'autre sans réserve , que tout doit être 
commun entre eux , la peine et le plaisir , et que le bonheur de 
chacun d'eux dépend de son époux : chacun d'eux s'engage bien 
volontairement , et en parfaite connaissance de cause , à remplir 
tous ces devoirs. 

Mais à quoi bon parler de devoirs à des époux qui s'estiment et 
qui s'aiment ? Toutes les précautions prises pour qu'ils s'aiment tou- 
jours , leur éducation, l'instruction de la femme qui la rend capable 
de parler de tout avec son mari et de l'accompagner partout , leur 
vie de famille, l'affection des nouveaux parents, leur amour mutuel, 
l'activité d'une existence laborieuse et sans oisiveté, surtout le bon- 
heur dont la République et la Communauté les font jouir, ne valent- 
ils pas mieux que tous les sermons et toutes les recommandations 
des lois pour garantir l'accomplissement de leurs devoirs ! Et le chef- 
d'œuvre de l'organisation sociale donnée par Icar à son pays» 
n'est-ce pas d'avoir rendu tous les époux vertueux sans efforts? La 
vertu leur est si facile qu'on ne peut même pas les appeler ver- 



SUR LE MARIAGE. Ul 

tucux ; car ce titre doit être la récompense de l'infortunée qui, 
uniquement par devoir et pour rester Odèle à un tyran détesté, 
résiste à riiomme dont l'adoration a captivé son cœur : une Ica- 
rienne aurait autant de peine à trahir son époux bien-aimé que 
cette malheureuse a de peine à désespérer un amant chéri ; et 
ricarienne est assez modeste pour se contenter d'être heureuse sans 
disputer à l'autre la récompense méritée par la vertu. 

Si, cependant, par hasard, le bonheur semblait vouloir s'éloigner 
du ménage, ce serait alors que les parents, qui ne pourraient man- 
quer de s'en apercevoir, invoqueraient le devoir, ou plutôt la raison, 
la sagesse, pour convaincre 1 époux malheureux ou chacun d''cux, 
que leur véritable intérêt est de se résigner à leur sort et de sup- 
porter mutuellement leurs défauts, comme une mère supporte ceux 
de son enfant sans cesser de Taimcr. C'est alors aussi que le prêtre 
ou la prêtresse vient quelquefois joindre l'autorité de sa parole aux 
tendres exhortations de la famille pour encourager les époux à 
chercher leur bonheur ou du moins la paix dans la vertu. 

Le roman qui m'a fait tant de plaisir contient à ce sujet deux 
cliarmanls portraits : l'un, d'une femme malheureuse qui conquiert 
l'affection de son époux et retrouve le bonheur à force de patience, 
de douceur et d'adresse ; l'autre, d'une femme malheureuse aussi, 
qui décuple son malheur en s'abandonnant à la vengeance. 

Aussi le petit nombre d'époux qui ne trouvent pas le bonheur 
dans leur union sont assez raisonnables pour ne jamais manquera 
leurs oiijia'^emenls et à leurs devoirs envers la République, qui leur 
offre le divorce quand leurs familles le jugent indispensable, et qui 
leur permet de chercher dans une nouvelle association conjugale le 
bonheur que leur refusait la première. 

Considérant le mariage et la fidélité conjugale comme la base de 
l'ordre dans les familles et dans la nation, donnant à chacun une 
excellente éducation, une existence assurée pour sa famille et pour 
lui, toute facilité de se marier et le remède du divorce, la Répu- 
blique flétrit le célibat volontaire, comme un acte d'ingratitude et 
comme un état suspect, et déclare que le concubinage et Vadulière 
sont des crimes sans excuse; et cette déclaration suffit, sans que des 
pièces soient nécessaires, parce que l'éducation habitue à regarder 
ces crimes avec horreur, et que l'opinion pubhque serait sans pitié 
pour les criminels. 

Du reste la République a tout disposé pour que le concubinage 



1 i2 MORALITÉ PUBLIQUE. 

ot l'adultère fussent matériellement impossibles ; car, avec la vie de 
famille et ?a composition des villes, où l'adultère pourrait-il trouver 
un asile? 

Aussi, le roman dont j'ai parlé fait-il une peinture effroyable des 
difficultés, des angoisses, des remords et de la proscription générale 
auxquels se trouve exposée une malheureuse femme qui s'est 
laissé séduire. 

Mais cette peinture paraît aujourd'hui purement imaginaire ; 
car, si l'on a pu voir encore quelques rares divorces dans les der- 
nières années , depuis vingt ans on u'a pas vu , dit-on , une seule 
femme coupable d'infraction à la loi. 

Et l'opinion n'imite pas ici l'injuste et cruelle inconséquence des 
temps anciens et des autres pays qui, indulgents pour le séducteur, 
ne se montraient et ne se montrent impitoyables que pour sa vic- 
time ; c'est au contraire contre le principal coupable que l'opinion 
et la loi sont doublement inQexibles : séduire une fille en lui pro- 
mettant de l'épouser , violer ensuite sa promesse , la tromper et 
l'abandonner, serait, contre elle, sa famille et la République, une 
trahison, un vol, un assassinat, un crime plus odieux que tous ces 
crimes n'étaient autrefois ici et ne sont encore ailleurs. Au lieu de 
trouver des admirateurs de son adresse , il ne rencontrerait que du 
mépris et des imprécations, Au Heu de triompher et de rire impuné- 
ment des larmes et du désespoir de sa victime, il verrait quelque 
pitié pour celle-ci et l'excommunication universelle pour lui. 

Bien n'est plus effrayant encore que le tableau que fait mon 
roman du séducteur d'une femme mariée , poursuivi par l'exé- 
cration publique, traité d'assassin par toutes les femmes, de voleur 
par tous les maris et d'ennemi par toutes les familles. 

Une veuve coquette , qui se fait un plaisir d'enflammer les pas- 
sions de quelques jeunes gens et qui trouve le souverain bonheur 
à voir le cadavre de l'un d'eux qui s'est tué d'amour à ses pieds, 
y figure également pour être repoussée de partout comme une 
incendiaire et une empoisonneuse. 

Mais quelque charme que le talent de l'auteur ait répandu dans 
ses portraits, d'une inestimable moralité, leur but se trouve si 
complètement atteint qu'on ne pourrait plus aujourd'hui leur trou- 
ver d'originaux; car, dans touio l'Icarie, on ne pourrait citer un 
exemple d'adultère ou de concubinage , mémo do faiblesse. 

Le rapt est inconnu ; car comment le ravisseur pourrait-il en- 



DÉSESPOIR AMOUUnUX. ii'i 

lever sa proie? La séduction même est prestjuc impraLicai>le ; car 
que pourrait offrir le Si-ducteur ? 

Plus de ces scandaleux procès on désaveu de paternité, en nul- 
lité de mariage pour cause d'impuissance, en divorce pour mauvais 
traitements corporels : un mari qui battrait sa femme serait un 
monstre que les femmes lapideraient ou mettraient en morceaux! 

La nouvelle langue n'a pas mOme de mots pour Tavortement, 
l'infanticide et l'exposition d'un enfant nouveau-né , tant ces hor- 
reurs paraissent impossibles 1 

Plus d'empoisonnements d'une épouse par son époux! 

Plus de galanteries perlides, plus de jalousies perturbatrices, plus 
de duels I 

Il n'y a plus en Icarie que des filles chastes, des garçons respec- 
tueux et des époux fidèles et respectés, jouissant d'une félicité dont 
mon roman fait, d'après nature, le plus ravissant tableau, en 
montrant que, de tous les peuples de la terre, anciens et modernes, 
le peuple icarien est certainement celui qui jouit le plus complète- 
ment (le toutes les délices que la nature a placées dans l'amour. 

Et , je suis obligé de le reconnaître , toutes ces merveilles sont 
l'effet de la République et de la Communauté. 

Et, comme Eugène , je me sens disposé à m'écrier : Heureuse 
'carie I heureuse Icarie ! 



CHAPITRE XVI. 

Dinaisc ne veut pas se marier, — Désespoir ilc Valmop. 

En arrivant, tout inquiet, à l'entrée du jardin du Nord, j'aperçus 
à quelque distance Valmor qui se promenait à grands pas, l'air 
extrêmement agité. Aussitôt qu'il m'eut entendu, il courut à moi : 
— Es-tu mon ami? s'écria-t-il hors de lui; viens, suis-moi!... Je fuis 
Icara! N'abandonne pas un malheureux... un homme bien mal- 
heureux , répéta-t-il en se jetant dans mes bras avant qnc j'eusse 
pu lui répondre!... Elle ne m'aime pas, William!... Hit-r malin 
j'étais !e plus heureux des hommes, et aujourd'hui j'en suis le plus 
infortuné!... Elle ne m'aime pas!... Depuis plus de dix ans, je 
concentre sur elle toutes mes espérances, toutes mes affections, 
tout le bonheur de mon avenir.. . et elle ne m'aime pas!... Son 
frère et sa mère m'entrctonaiont dans une illusion qui me rendait 



114 DfiSESPOm AMOUREUX. 

heureux ; et un mot a détruit à jamais pour moi tout bonhcurl Elle 
ne se mariera jamais!... mon ami, que je suis malheureux de 
ma douleur, de colle de ma famille et de ma sœur! car tous nous 
l'entourions de notre amour , et son refus nous accable tous de 
désolation... Si ton amitié n'abandonne pas un infortuné, lu ne 
verras plus la joie parmi nous, mais la consternation et la tris- 
tesse.... 

Comme je lui prodiguais mes caresses et mes protestations, ei 
m'efforçant de lui donner quelque espoir : 

— Non, me dit-il en me pressant les mains, plus d'espoir poui 
ton ami!... Si elle me haïssait, j'espérerais pkilôt...; mais elle 
de Tamitié pour moi... Et comment un si bon cœur pourrait-ii 
haïr un ami d'enfance, si tendre et si respectueux pour elle ! Elle 
est désolée de mon désespoir, désolée de la douleur de ma famille, 
et presque désespérée de l'alïîiction qu'elle cause à sa mère et à 
son frère... Mais elle déclare en pleurant qu'elle ne peut accepter 
aucun époux; et ce qui nous désespère, c'est que cet ange d'inno- 
cence et de beauté, cet ange ordinairement si modeste, si timide, 
et toujours si prêt à céder aux désirs de ceux qu'elle aime , unit 
quelquefois à son affectueuse complaisance et à son angélique timi- 
dité le caractère le plus ferme et le plus inflexible. Connaissant 
tout le chagrin qu'elle allait nous faire à tous, elle a long-temps 
combattu, long-temps hésité; et son refus, qui lui coûte tant à 
elle-même , nous désespère d'autant plus qu'il nous paraît à tous 
invincible et irrévocable. 

Après l'avoir laissé long-temps exhaler sa douleur et lui avoir 
témoigné combien elle m'allligeait moi-même, je tentai de lui offrir 
quelque consolation en faisant un appel à sa raison, à son courage, 
à son amour pour sa sœur et sa mère, dont il devait calmer lo 
chagrin par l'exemple de sa fermeté dans l'infortune et sa rési- 
gnation aux malheurs qui sont irrémédiables. 

J'obtins qu'il ne partirait pas : mais je ne le quittai pas de toute 
la journée, mon amitié paraissant le soulager un peu ; et sa famille, 
cette pauvre Corilla surtout, que je trouvai dans une tristesse qui 
me fendait le cœur, me prièrent de l'accompagner à la campagne 
où Dinaros devait le conduire, le lendemain, pour quelques jours. 



AGRICULTURE. 145 



CHAPITRE XVII, 

Agriculture. 

Nous sortîmes tous trois par la porte par laquelle j'étais entré 
dans Icara, et bientôt, volant sur le chemin de fer, nous alleignl- 
mes la rivière par laquelle j'étais arrivé. Valiuor parut vivement 
ému quand nous passâmes devant l'endroit ou mademoiselle Di- 
naïse avait débarqué. Je me sentis troublé comme lui quand le 
bateau s'arrêta pour nous descendre à l'endroit où elle s'embarqua, 
et où je la vis ou plutôt l'entendis pour la première fois avec sa 
mère. Je me sentis encore plus ému quand Valmor me dit : — Te 
rappelles-tu ? C'est ici qu'elle monta près de nous sur le bateau... 
Que l'avenir me souriait alors ! Et aujourd'hui 1... 

Nous traversâmes plusieurs fermes qui me parurent charmantes. 
—Quel beau temps! s'écria Dinaros, quelle belle campagne ! — Oui, 
répondit Valmor, et cependant le soleil m'importune , la verdure 
me plait moins , la nature n'a plus de charmes pour moi. 

— Allons donc , mon ami, reprit Dinaros, du courage I Est-ce que 
tu n'es pas un homme I Est-ce que tu ne serais plus le sage 
Vabior ! 

Après avoir marché plus d'une heure, nous arrivâmes à une au- 
tre ferme située au pied d'un coteau. 

— C'est ici qu'elle venait quand nous l'avons rencontrée avec sa 
mère, me dit Valmor : avec quel bonheur je m'en approchais au- 
trefois, quand j'y venais avec elle et son frère ! Et maintenant je 
ne sais quel air épais et pesant I... et il ne put continuer. 

/ Le père de madame Dinamé, M. Mirol, intime ami du père do 
Valmor, qui habitait cette ferme, avait été prévenu de notre arri- 
vée par une lettre de Dinaros. L'air d'empressement affectueux, et 
pourtant de tristesse, avec lequel nous reçurent sa famille et lui, 
faillit arracher des larmes à Valmor. 

— J'y suis venu plusieurs fois avec elle, me répéta-t-il à part, et 
la vue de ces lieux va me faire beaucoup de bien et.... beaucoup 
de mal!... 

Je trouvai la famille de M. Mirol bien nombreuse , de plus de 
quarante personnes : lui et sa femme, cinq fils et leurs femmes. 



146 AGRICULTURE. 

quatorze petits-fils et dix petites-filles, dont trois étaient mariées, 
et cinq ou six arrière-petits-enfants en bas âge, outre trois ou 
quatre qui fréquentaient l'école. 

L'un des petits-fils, âgé de près de dix-neuf ans, allait bientôt 
avoir achevé son éducation. 

Pendant le dîner, qui fut d'abord triste et silencieux , le grand- 
père interrogea son petit-fils sur ses études et son instruction. Il 
lui demanda quels étaient les animaux qui faisaient du mal à l'a- 
griculture. Le jeune homme nomma, sans hésiter, tous les quadru- 
pèdes, les oiseaux, les insectes et les vers qui coupent les racines, 
mangent les semences, les feuilles, le germe des fruits avec les 
fleurs et les fruits en maturité , ou qui s'attachent aux animaux 
utiles. Il raconta ensuite Thistoire des principaux de ces animaux , 
leur naissance , leurs habitudes , et les procédés pour les détruire. 

Un de ses frères, plus âgé, nous raconta de même l'histoire des 
animaux utiles, avec toutes les particularités de leur éducation, de 
leur nourriture, de leurs maladies et de leurs qualités. 

L'une des jeunes filles raconta l'histoire des vers à soie et de 
leur charmante production ; tandis que , à l'occasion d'une ruche 
en cristal remplie de miel, dont on vantait la beauté et l'excellence, 
sa mère raconta l'histoire du miel et des abeilles. 

Et pendant le récit de ces quatre orateurs principaux , chacun 
des auditeurs ajouta quelques circonstances intéressantes. 

Quoique je connusse assez Icarie pour n'être étonné de rien , 
j'étais surpris cependant de leur aisance à raconter et de l'élégance 
de leur prononciation , autant que de l'étendue de leurs connais- 
sances. 

" — Vous êtes surpris , me dit Dinaros , de trouver de pareils fer- 
miers et de pareilles fermières ; mais Valmor vous expliquera ce 
soir l'éducation de nos laboureurs (car nous étions convenus de 
faire parler Valmor le plus possible pour le distraire ), et vous 
comprendrez alors toutes les merveilles que vous aurez le plaisir 
de contempler ici. 

Après le dîner, M. Mirol voulut me faire visiter sa maison d'ha- 
bitation. Je la trouvai, pour la distribution intérieure et l'ameu- 
blement, absolument semblable à la maison de ville, mais plus 
étendue , et avec cet avantage que tous les côtés de la maison ont 
des fenêtres pour éclairer les appartements. 

Plusieurs de ceux-ci sont destinés à recevoir des parents ou des 
amis. La cuisine, où se prépare le dîner comme les autres repas ^ 
est plus considérable et plus garnie que celle de la ville, comiuô 



AGRICULTURE. U7 

les campagnardes sont élevées pour Être plus savantes cuisinières 
que les citadines. Le salon est aussi magnilique et plus grand que 
ceux d'Icara, afin de pouvoir contenir les familles de deux fermiers 
voisins, quand ils veulent se visiter. 

Je remarquai les murs tapissés partout de plans et de beaux 
tableaux imprimés, indiquant tous les préceptes d'agriculture les 
plus utiles et les plus usuels. 

— Vous voyez, me dit M. Mirol, que nous autres campagnards 
(car nous sommes tous logés de môme intérieurement ) nous n'a- 
vons rien à envier à nos frères des villes , et que nous ne sommes 
pas plus éblouis et embarrassés quand nous allons chez eux qu'ils 
ne sont dégoûtés ou privés quand ils arrivent chez nous. A la vé- 
rité, nous n'avons pas continuellement la vue de leurs superbes 
monuments; mais ils ne jouissent pas toujours des magniticences 
de la nature, et nous pouvons d'ailleurs aller en ville aussi facile- 
ment qu'ils peuvent venir à la campagne. Nous avons, comme eux, 
toutes les grandes et petites diligences qui parcourent continuelle- 
ment la grande route, et, de plus qu'eux, nos chevaux de selle et 
nos cabriolets, qui nous conduisent jusqu'à ces diligences ou même 
jusqu'aux portes de la ville, où nous les déposons dans les écuries 
et les hangars nationaux, pour prendre les omnibus; et, vous avez 
pu le voir, nos chemins sont si beaux, nos chevaux si rapides, et 
nos fermes si rapprochées de la ville communale , que deux heures 
nous sufilsent toujours pour aller et revenir, en sorte que nous 
pouvons facilement nous rendre à toutes nos assemblées populai- 
res, aux écoles, aux cours, et même aux spectacles. 

Du reste , des voitures spéciales nous apportent régulièrement 
de la ville, tout ce qui nous manque pour la nourriture , le vête- 
ment et l'ameublement. 

Comme il disait ces mots, nous sortions de la maison, dont il 
me fit remarquer que tous les côtés étaient différents , et qu'ils 
présentaient quatre maisons diverses réunissant toutes les nuances 
de l'architecture. 

— Aucune ferme de la commune, ajouta-t-il, ne ressemble aux 
autres quant à la décoration extérieure ; mais toutes sont également 
joHes. 

Et voyez d'ici les murs des bâtiments de ferme, tous élégam- 
m^'nt quoique simplement ornés de treillages peints, garnis de 
verdure et de fleurs. 



148 AGRICULTURE. 

Ne sont-ils pas charmants ? 

Et vous verrez tout-à-l'heure la laiterie , le poulailler et le 

reste 

Mais venez d'abord voir le jardin et le verger. 

Voici l'essentiel, \e potager, département de ma chère Elisa et 
de mon neveu Eloïs. C'est une habile cuisinière que mon Elisa» 
comme vous avez pu le remarquer, et comme elle vous le prouvera 
mieux encore ! C'est un habile jardinier que mon ami liloïs ! Voyez 
les beaux légumes de toute espèce ! Depuis quarante ans, presque 
tous, par les prodigieux progrès de la culture, ont doublé et triplé 
en volume et en bonté. Voyez ces cloches, ces couches, et toutes 
ces inventions d'hommes assez hardis pour oser aider la nature 1 

Vous êtes maintenant dans le royaume de ma gentille Alaé et 
de son bon petit frère Alvarez. Admirez ces roses de mille espèces, 
ces œillets, ces fleurs de toute sorte qui charment nos yeux avant 
d'aller remplir nos parfumeries nationales, et pendant qu'elles four- 
nissent leur miel à nos abeilles. C'est le palais et la cour où la 
majestueuse Alaé rassemble ses plus riches sujets ; car, d'autres 
fleurs, vous en verrez et vous en sentirez partout, embellissant et 
parfumant tout le domaine de la République. 

N'allez pas plus loin! c'est le rucher. Les ouvrières qui travail- 
lent dans ces ateliers de paille et de verre, aussi sauvages et farou- 
ches que merveilleusement habiles , pourraient vous faire sentir 
combien leurs aiguilles sont piquantes , et combien elles aiment 
mieux les soins de mon aimable Camille que l'indiscrète curiosité 
d'un milord anglais. 

Vous apercevez d'ici nos espaliers, et plus loin vous pouvez voir 
nos fraisiers et tous les arbrisseaux fruitiers : ce sont les états de 
Frasie et de son cousin Comar ; car chacun ici est ministre , ou 
prince et princesse, et règne en maître absolu sur ses sujets, ce 
qui ne doit cependant pas vous faire croire que nous regrettions le 
despotisme ou la monarchie. 

Eh bien 1 Valmor (qui avait failli tomber dans un petit ruisseau), 
vous ne connaissez donc plus nos eaux et notre jardin?.... Autre- 
fois, milord, nous étions très embarrassés pour l'arrosage ; mais 
depuis une trentaine d'années, nous avons si bien trouvé le secret 
de pénétrer dans les entrailles de la terre et d'y creuser des puits 
pour en faire jaillir ses sources, ses fleuves et ses lacs souterrains, 
que nous avons partout les eaux nécessaires pour nos maisons, nos 
jardins, nos prés et nos champs ; et nos instruments d'arrosage 



AGUIGULTUUE. U9 

sont si commodes que, sans fatigue et sans vous mouiller, vous 
pourrez vous procurer le plaisir de répandre sur nos fleurs et nos 
légumes la fraîcheur et la vie. Et si vous aimez la pêche, vous 
aurez encore le plaisir de trouver tous nos ruisseaux, comme 
toutes nos rivières, tous nos canaux et tous nos réservoirs, rem- 
plis de poissons de toute espèce que nous avons grand soin d'y 
entretenir. 

Voici le verger! C'est ici mon empire et celui de ma vieille et 
fidèle impératrice ; mais nous sommes si peu despotes, elle et moi, 
que nous n'y sommes guère bien obéis ; et ce sont nos propres 
enfants qui viennent nous y dévaliser! 

— Quels beaux arbres! m'écriai-je. Quelles belles cerises! — 
Et que diriez-vous donc des autres fruits en automne? reprit 
Dinaros. 

— Ah 1 ah ! continua le vieillard, nous prenons des soins, nous 
raisonnons notre affaire ; nous faisons pour nos arbres comme 
pour nos légumes et nos fleurs; nous avons nos pépinières, où 
nous choisissons les plus beaux plants ; nous greffons les meilleures 
espèces; nous arrachons tout ce qui se montre ou devient défec- 
tueux ; nous bêchons et nous arrosons ; toujours la serpette à la 
main, nous taillons et coupons toutes les branches inutiles et para- 
sites ; nous enlevons toutes les plantes surabondantes ; nous défen- 
dons nos élèves contre tous leurs ennemis ; et, depuis leur naissance 
jusqu'à leur vieillesse, nous les choyons comme des enfants ; et 
par conséquent vous ne devez pas vous étonner qu'ils soient beaux 
et bien élevés, et que leur reconnaissance réponde à notre solli- 
citude. 

Du reste, vous ne verrez pas un arbre ou une haie î/îw/i'/cs; mais 
dans nos champs, partout où un arbre fruitier sera plus utile 
qu'autre chose, vous trouverez un arbre à fruit, et vous les verrez 
innombrables dans la campagne. 

Mais la nuit approche : la soirée sera belle : allons rejoindre 
les enfants sur la terrasse, où nous jouirons, en nous reposant, de 
la magniOcence du soleil couchant. 

Nous montâmes donc au haut de la maison, où nous trouvâmes 
la famille rassemblée parmi des fleurs, et une large table au milieu 
sous une tente qui s'ouvrait et se pliait à volonté. 

La vue de la campagne environnante et des fermes voisines, 
légèrement éclairées par une lumière mourante ; les rayons dn 
soleil dorant encore le sommet des arbres et des hauteurs dont le 



150 AGRICULTURE. 

pied disparaissait dans l'ombre ; les nuages et le ciel peints de 
mille couleurs ; les cris des bestiaux rentrant à l'étable ou saluant 
la fin du jour ; le chant des oiseaux célébrant l'heure du repos 
et du sommeil ; le parfum et la fraîcheur de Tair ; la beauté 
du soleil qui semblait nous promettre un beau lendemain en des- 
cendant majestueusement sous l'horizon, tout concourait à me 
jeter dans une ravissante extase. 

— Hé bien, milord, me dit M. Mirol , n'avons-nous pas aussi 
nos spectacles à la campagne , et croyez-vous qu'ils soient moins 
magnifiques que l'opéra des villes? Et si vous voyiez d'ici un bel 
orage d'été, des milliers d'éclairs embrasant au loin ce vaste hori- 
zon, illuminant soudainement l'obscurité la plus profonde et pré- 
sentant à nos yeux éblouis l'image de la création sortant du chaos 
à la seule voix du créateur 1 si vous entendiez, au milieu du plus 
complet silence , les éclats de la foudre , et le fracas du tonnerre 
répété par les échos de nos montagnes 1 Mais vous verrez tout-à- 
l'heure les millions de lumières qui vont illuminer la voûte sans 
fin de notre immense salon, puis la lune, plus brillante encore, qui 
voudra les éclipser pour rivaliser avec son frère I 

— Je l'ai vue, me dit Valmor à l'oreille, admirer ici toutes ces 
beautés : et je les admirais aussi, car mon cœur était rempli d'es- 
pérance et de bonheur; mais à présent!.... 

— Allons, Valmor, lui dit M, Mirol, puisque milord s'étonne de 
voir les laboureurs d'Icarie si habiles, montrez-lui que c'est l'effet 
tout naturel de notre éducation, et que, pour ne rien savoir, il 
faudrait que nous fussions aussi bêtes et entêtés que nos ânes. 
Nous allons nous asseoir autour de la table, et nous vous écoute- 
rons tous avec grand plaisir : commencez 1 

Valmor, s'excusant d'abord... — Je suis ton père ici, ajouta 
le vieillard d'un ton paternel, et par conséquent j'ordonne : nous 
attendons avec impatience : allons, allons, commence, Valmor 1 

— Tu sais, mon cher ami, dit-il enfin alors, en s'adressant à 
moi, que, jusqu'à dix-huit ans pour les garçons et dix-sept pour 
les filles, tous les enfants d'Icarie reçoivent, en commun, une 
ÉDUCATION élémentaire et générale. 

L'agriculture étant considérée chez nous comme le plus indis- 
pensable des arts, la République veut que tous les citoyens puis- 
sent, au besoin, être agriculteurs, et que tous soient instruits et 
élevés de manière à pouvoir l'être. 



AGRICULTURE. 151 

Les connaissances nécessaires à l'agriculteur sont d'ailleurs 
jugées nécessaires aux citoyens de toutes les professions. Par con- 
séquent, tous les enfants apprennent les éléments de Tagriculture. 

Et comme on veut toujours, autant que possible, joindre la pra- 
tique à la théorie , on conduit journellement les enfants à la cam- 
pagne pour leur expliquer les productions de la terre, et pour les 
faire assister aux travaux agricoles : ce sont pour eux des prome- 
nades aussi charmantes et salutaires qu'instructives. 

Les plus robustes, ceux au-dessus de quatorze ans, y sont même 
conduits comme ouvriers pour travailler à certains travaux faciles, 
pour épierrer les champs , ou pour aider à faire les récoltes ; et 
ces travaux sont pour eux encore de charmantes parties de plaisir. 

A dix-huit et dix-sept ans , l'enfant du laboureur est libre de 
choisir une autre profession , si quelque famille de la ville consent 
à l'adopter , comme l'enfant de la ville peut devenir agriculteur 
si quoique fermier veut l'accepter dans sa famille : mais les enfants 
des laboureurs préfèrent tous être laboureurs comme leurs pères. 

Les enfants qui choisissent l'agriculture reçoivent alors, pendant 
un an , une éducation spéciale, théorique et pratique, qu'ils com- 
plètent ensuite dans la ferme paternelle, et qui doit les rendre des 
cultivateurs aussi parfaits que possible. 

L'agriculteur étudie donc et connaît toutes les espèces de métaux, 
de pierres, et surtout déterres, leurs éléments et leurs qualités 
diverses ; toutes les espèces de productions végétales ci leurs qua- 
lités, tous les instruments et leurs avantages ; tout ce qui tient aux 
gaifons, aux vents, aux intempéries de l'air, et aux moyens de les 
(éviter et de s'en garantir. 

j L'agriculteur étudie également et connaît tout ce qui touche 
lon-seulement à la récolte, mais encore à la transformation des 
produits en vin, cidre, etc. 

Aucun d'eux ne peut ignorer tout ce qui regarde les animaux 
nuisibles comme les animaux utiles, domestiques ou sauvages, ni 
les diverses /3roduc(io7is animales. 

La fille du fermier apprend de même et connaît tout ce qui 
peut l'intéresser dans l'agriculture , particulièrement tout ce qui 
concerne le laitage, la volaille, les légumes, les ûeurs et les fruits. 

Et remarque encore que chaque Province ou chaque Commune 
ayant dos qualités de terres différentes, et par conséquent des 



<5t AGRICULTURE. 

productions différentes, l'une seulement des terres à vignes par 
exemple , et l'autre seulement des terres à grains, c'est spéciale- 
ment sur ces espèces de terres et leurs produits que les écoles de 
la Province et de la Commune dirigent l'éducation de leurs jeunes 
agriculteurs. 

Ajoute encore que, chaque ferme ayant sa statistique territoriale 
et par conséquent la qualité plus spéciale encore de son petit ter- 
ritoire , c'est vers celte dernière spécialité qu'est concentrée défi- 
nitivement l'instruction de chaque fermier. 

Tu ne dois donc plus t'étonner, maintenant que tu connais leur 
éducation, des connaissances et de l'habileté de nos fermiers et de 
nos fermières. 

Et ne me dis pas que tu es surpris , au moins, qu'ils puissent 
tant apprendre ; car , en réfléchissant , tu apercevras que des en- 
fants peuvent apprendre bien des choses jusqu'à dix-neuf ou dix- 
huit ans, surtout quand leur éducation est soignée dès leurnais- 
sance. 

Du reste, l'instruction de nos cultivateurs, comme celle de tous 
nos ouvriers et de tous nos citoyens, ne s'arrête pas à l'école, mais 
se continue et s'augmente pendant toute la vie. Sortis de l'école 
el rentrés dans la ferme, le jeune homme et la jeune fille y trou- 
vent les instructeurs les plus expérimentés et les plus affectueux 
dans leurs pères et leurs mères, leurs oncles et leurs tantes, leurs 
frères et leurs sœurs. 

Us y trouvent aussi , magnifiquement imprimés par la Répu- 
blique, tous les livres el ^raiies qu'ils ont étudiés, une vaste Encij- 
clopcdie agricole , une foule de Guides du jardinier , du fleu- 
riste , etc,, enfin le Journal d'Agriculture , qui leur communique 
toutes les découvertes et tous les perfectionnements qui se produi- 
sent chaque jour sur toute l'étendue de la République. 

Et juge que d'observations, que d'inventions, que d'améliorations 
doivent surgir d'une population si nombreuse d'agriculteurs si 
éclairés et si habitués à raisonner I 

Car, si tu compares nos laboureurs d'aujourd'hui aux laboureurs 
d'autrefois, aussi brutes que leurs bestiaux , tu comprendras que 
nous avons pour agriculteurs des millions ùlwmmes habiles, au 
lieu d'animaux stupides , et que notre agriculture a dû faire plus 
de progrès chaque année, depuis cinquante ans , et surtout depuis 
trente ans, que pendant tous les siècles précédents. 

Les progrè.' dans toutes les branches et sous tous les rapports 



AGRICULTURE. «63 

sont tels que nous avons nous-mêmes besoin de nous en rappeler 
la cause pour n'en être pas tHonnés. 

Tu serais encore frappé d'clonnement , si je te racontais les ob- 
servations astronomiques faites par nos campagnards, sur leurs 
terrasses, ou plutôt leurs observatoires. 

Ici, par exemple... — Bien, très-bien, mon cher Valmor, lui dit 
M. Mirol en l'interrompant ,nous oublierions le souper et nos lits en 
t'ccoutant ; mais tu dois être fatigué ; et demain , nous aurons le 
plaisir de nous revoir, à condition que tu nous procureras encore 
celui de t'entendre. 

J'avais un grand plaisir pour mon compte ; car indépendam- 
ment, de l'intérêt du sujet , et du charme avec lequel parle Valmor, 
sa mélancolie rendait sa voix, plus touchante, sa voix, qui déjà 
naturellement rappelait un peu le timbre si pénétrant de celle de 
Dinaïse. 

Nous n'avions pas eu le temps d'examiner le ciel et ses constel- 
lations, lorsqu'une des jeunes (illes vint nous avertir que la table 
était servie. 

Après une collation délicieuse, Valmor m'emmena coucher dans 
la même chùmbre, où je restai long-temps sans dormir, le malheu- 
reux ne pouvant s'empêcher de me parler de son malheur, des 
qualités et des perfections de celle dont son amour faisait un ange. 



CHAPITRE XVIII. 

Agriculture. (Suite.) 



Réveillés de bonne heure, j'entraînai Valmor dans les bâtiments 
de la ferme, où Dinaros ne tarda pas à nous joindre. 

Nous visitâmes successivement les diverses étables des nom- 
breux animaux domestiques , les dépôts de fumier, les hangars 
pour les chariots , ceux pour les machines et les instruments ara- 
toires, l'atelier pour les travaux de raccommodage, les vastes ma- 
gasins pour les récoltes brutes, les granges pour travailler celles-ci, 
et les dépôts pour les productions prêtes à être transportées en 
ville: nous terminâmes par la basse-cour, le poulailler et la 
laiterie. 

,Si je n'avais pas su que les fermes avaient clé construites sur 

■ "t 



<B4 AGRICULTURE. 

des plans-modèles , comme tous les autres ateliers de la Répu- 
blique , j'aurais admiré celle-ci plus encore que la maison ; car, là 
où d'ordinaire on ne voit ailleurs que dégoûtante saleté, désordre 
et misère, je retrouvais toute la propreté , tout l'ordre , toute la 
commodité et toute l'élégance que j'avais remarqués partout. 

Valmor, qui m'expliquait tout, me fit admirer les grandes et 
petites charrues, et les nombreuses machines récemment inventées 
pour faciliter, abréger et perfectionner les travaux , et pour épar- 
gner au laboureur presque toutes les fatigues, en remplaçant ses 
bras et ses épaules par des animaux ou par des instruments in- 
animés , en sorte que le rôle de l'ugriculteur se trouve presque 
réduit à celui d'un directeur intelligent et d'un ordonnateur éclairé, 
tandis que, d'un autre côté, un seul homme en fait autant aujour- 
d'hui que dix ou quinze autrefois, et fait même beaucoup mieux. ^ 

— Le mulet, me dit-il , Vâne et le chien même sont autant do 
machines vivantes qui portent, en place de l'homme , dans les plus 
étroits sentiers. 

Aussi, le vêtement de travail du cultivateur, aussi chaud en 
hiver que frais en été, et d'ailleurs toujours imperméable à la pluie, 
est-il , comme celui de l'ouvrier quelconque , tellement propre et 
même élégant qu'on a du plaisir à le voir, sans que j'aie besoin 
d'ajouter que celui des jeunes fermières est charmant, comme les 
fermières elles-mêmes, au milieu de la verdure, des fleurs et des 
fruits de leurs campagnes. 

rsuus rencontrâmes deux des cousines de Dinaros dans la laite- 
rie , où la blancheur de leur peau rivalisait avec celle du lait, 
tandis que leurs joues colorées semblaient des roses à côté des lis. 

Qu'elle était propre, celle laiterie garnie de vases remplis de 
lait , de crème, de beurre et de fromages de dix espèces 1 

Mais, qu'elle était jolie et animée, la basse-cour rafraîchie par un 
réservoir couvert d'oiseaux aquatiques, et garnie tout à l'entour de 
cellules pour des troupes d'oiseaux de toute espèce 1 Quels beaux 
coqs , fiers cl jaloux comme des sultans dans leurs sérails ! Comme 
tous ces peuples divers accouraient à l'aspect de leur joUe maîtresse 
répandant sur eux ses bienfaits I 

— Tiens, voilà sa poule chérie, me dit Valmor en me montrant 
une magnifique poule blanche comme la neige ! Ah ! si lu l'avais vue 
au miheu de ces oiseaux ! qu'elle paraissait heureuse de leur pré- 
senter du grain que les plus hardis venaient becqueter dans sa 
maial Avec quel ravissement je la contemplais un jour, à travers 



AGRICULTURE. ^So 

ce feuillage, elle riante et heureuse de répandre le bonheur autour 
d'elle!... Je nel'y verrai donc plus!... 

Après le déjeuner, ^I. Mirol voulut me conduire lui-môme sur 
les champs de la ferme. 

11 me montra d'abord, sur un magnifique plan de la ferme tapis- 
sant le mur d'une des salles, le jardin à droite, les bâtiments der- 
rière, les champs à gauche, et, devant, une prairie traversée par 
une rivière et terminée par un bosquet de hauts arbres. 

— Hier, me dit-il, nous avons vu le jardin , et ce matin vous 
avez visité les bâtiments; maintenant , nous allons passer par la 
prairie, qui nous conduira à la pépinière et au bois , et nous re- 
viendrons par les champs. 

Nous n'avons pas d'inutiles gazons de luxe ; mais peut-on voir 
un plus beau tapis que cette prairie émaillée de fleurs, et dont la 
verdure, parsemée de rouge, de blanc et de bleu, rend plus écla- 
tant encore le beau jaune de cette navette qui la borde? Voyez 
là-bas ces bestiaux qui s'y délectent dans des parcs mobiles qui 
nous dispensent de les garder. 

Du reste, cette prairie, toute grande qu'elle est, serait loin de 
nous siiHire, si nous n'avions pas, presque partout , d'autres prai- 
ries artilicielles, d'autres herlDcs et d'autres légumes, avant ou 
après nos autres récolles ; car l'art de varier la culture et les se- 
mences est maintenant poussé si loin que nous sommes parvenus 
à faire produire, chaque année, successivement plusieurs choses à 
■chaque champ, sans le laisser reposer jamais. 

Voyez quel joli bassin et quelle jolie ririè?-e, où nous pourrons 
taniùt aller nous promener en barque! Mais remarquez surtout 
avec quel soin mes lilsen ont aplani les bords, de manière à éviter 
tout danger. Plus haut, où la rive est bordée par une roche à pic, 
ils ont élevé une petite barrière pour empêcher d'y tomber ; car , 
quoique nos garçons et nos filles apprennent tous à nager, la Ré- 
publique ordonne de travailler le bord de toutes nos rivières , ca- 
naux et eaux quelconques, de manière à éviter les accidents. 

Après avoir traversé la rivière sur un joli pont, et parcouru le 
reste de la prairie, nous arrivâmes à la pépinière, puis au bois, 
ou plutôt au bosquet, dont les arbres me parurent magnifiques, 
mais que je fus étonné de voir cultivés et travaillés comme ceux ua 
vciger. 



156 AGRICULTURE. 

— Quel âge leur donnez-vous? me demanda Dinaros. — Soixante 
ou quatre-vingts ans, répondis-je. — Trente-cinq, répliqua-t-il. 

— Mais, reprit M. Mirol, il faut vous dire que la République a 
adopté un système tout nouveau relativement aux bois. Elle a fait 
arracher tous ceux qui étaient mal placés, d'une exploitation trop 
difRcile, ou qui pouvaient être remplacés par des produits plus 
avantageux. Les autres, elle les a partiellement défrichés, et n'a 
laissé que des bosquets entremêlés de cultures et de fermes ou de 
manufactures, en arrachant tous les arbrisseaux de ces bosquets, 
et en cultivant les grands arbres restants. Puis , dans toutes les 
fermes sans bosquets, elle en a fait planter comme celui-ci. J'ai 
choisi la place et l'ai préparée ; puis j'ai pris dans la pépinière les 
espèces et les plants qui m'ont paru le mieux convenir et qui sont 
les plus utiles, et je les ai transplantés. Depuis, je n'ai pas cessé de 
les cultiver, tailler, soigner, comme on faisait autrefois seulement 
pour la vigne, le houblon, le peuplier et des arbres aristocrates ; et 
vous voyez comme ils sont beaux ! 

Nous n'avons donc plus ni vastes bois, ni taillis, ni broussailles 
comme jadis; mais toutes les fermes ont des bosquets , indépen- 
damment des arbres fruitiers réunis dans les vergers ou dispersés 
sur les champs, et des autres arbres qui bordent souvent les rivières, 
les canaux et les routes. 

Nous avons ainsi tout autant de bois à brûler au moins, et en 
tout cas autant qu'il en est besoin, avec l'avantage d'avoir beau- 
coup plus de terres, beaucoup plus d'arbres fruitiers, et beaucoup 
plus de beau bois de toute essence pour toutes les nécessités de 
l'industrie. 

Ajoutez à tant d'avantages celui, qui n'est pas le moindre, d'a- 
voir purgé le pays de presque tous les animaux dangereux à 
l'homme ou nuisibles à l'agriculture. 

Et d'un autre côté, on a trouvé le moyen de semer ou planter 
des arbustes et des arbres sur des montagnes pelées qui ne présen- 
taient que de la pierre, d'y porter ou d'y créer en quelque sorte 
de la terre et de la végétation, et de les conquérir pour ainsi dire 
sur la stérilité. 

Nous voici sur nos champs, et vous apercevez mes enfants et 
nos voisins dispersés partout : car, depuis le premier jusqu'au der- 
nier jour de l'année, il y a toujours quelque chose à faire au de- 
hors ou au dedans, d'autant plus que nous ne sommes obligés de tra- 
vailler que six ou sept heures ., comme les citadins j mais nos 



AGRICULTURE. 157 

travaux, que nous faisons à volonté ou suivant le temps, nous 
sont tellement agréables que nous nous occupons sans cesse. 

Mais je me sens fatigué de parler: Valmor, expliquez à votre 
ami ce qui concerne nos terres. 

— Vois d'abord, me dit Valmor, comme tout est cultivé de ma- 
nière à ne pas perdre un pouce de terre. Vois ; non-seulement pas 
une ronce, pas un chardon, pas une plante ou une herbe inutiles, 
mais pas une clôture, pas un mur, pas une haie stérile I seu- 
lement les fossés, les rigoles, les chemins et les sentiers néces- 
saires ! Celte jolie bordure de groseilliers et de cassis, c'était jadis 
un gros vilain mur en ruines qui mangeait dix pieds de terre de 
chaque côté ! 

Calcule, si tu peux, la valeur des murs, des grilles, des palis- 
sades, des fossés en maçonnerie, et tu verras l'économie de tout 
genre qui résulte de la suppression des clôtures ! 

Ce joli talus que lu aperçois là-bas au bord du chemin, orné 
de la verdure et des fleurs d'un excellent légume, c'étaient autre- 
fois des broussailles, des épines, et des nids à chenilles. 

Et tu le vois, chemins, sentiers, fossés, sillons eux-mêmes, tout 
est en ligne droite : tous nos champs sont, autant que possible, 
des carrés longs, ce qui facilite la culture en même temps qu'il 
économise la terre, ce qui d'ailleurs n'a pas été difficile à pratiquer, 
puisque, comme lu le sais, le terrain de chaque ferme a été tracé 
à volonté par les ingénieurs de la République. 

Et vois comme la surface est unie, lors même qu'elle est incli- 
née 1 Tu n'aperçois pas d'éminences ni de cavités 1 tu ne vois pas 
même une pierre! 

Aussi peut-on voir une cullure plus parfaite, de plus beaux épis, 
de plus belles chenevières, de plus belles navettes 1 

Et remarque ces beaux chemins, ces fossés si bienjcoupés à la 
bêche et si bien curés, ces jolis sentiers ferrés en pierres et sablés! 
Ne voit-on pas partout avec satisfaction le travail d'hommes qui 
raisonnent tout, qui cherchent la perfection en tout, et qui portent 
en tout autant de goût que de raison! Cette ferme entière ne sem- 
ble-t-elle pas un seul et superbe jardin dont ces jolis sentiers font 
une délicieuse promenade ! 

— Que dis-tu ? dit Dinaros ; toutes ces fermes ne forment qu'ua 
seul jardin, tous ces champs ne sont qu'une promenade sans fin. 

— Tu as raison, reprit Valmor : nous n'avons pas plus de clô- 
tures que de procès, puisque nous ne connaissons plus la propriété ; 
et chaque fermier peut se promener sur les fermes voisines, comme 
les citadins peuvent se promener sur toute la campagne. 



158 AGRICULTURE. 

Et ne va pas craindre que personne se permette de touchera 
rien ou de rien gâter en marchant : notre système d'éducation nous 
habitue dès l'enfance à tout respecter, d'autant plus que quand des 
citadins, qui d'ailleurs ne manquent jamais de rien en ville, se 
présentent dans une ferme, il n'est pas un fermier qui leur refuse 
des fleurs et des fruits. 

— Mais, lui dis-je, toutes les fermes ne peuvent pas être aussi 
jolies, dans les montagnes, par exemple. — Dans les pays de mon- 
tagnes, répondit-il, il y en a de bien plus charmantes encore, em- 
bellies par les mille agréments des sites, des vues pi ttoresques et des 
eaux limpides, jaillissantes ou tombant en cascades! Il est vrai cepen- 
dant qu'il y a des montagnes moins fertiles et naturellement moins 
agréables : mais c'est là surtout que se concentrent tous les efforts 
et toute la sollicitude de la République, pour corriger par la bien- 
faisance des arts l'apparente injustice de la nature. Ai-je besoin de 
te rappeler que là se trouvent également des villes communales 
parfaitement semblables aux autres, dont le territoire contient le 
même nombre de fermes de pareille étendue! Ai-je besoin aussi 
de te redire que les maisons de ces fermes de montagnes sont pa- 
reilles aux autres, et que les bâtiments sont semblables suivant 
leurs destinations! Inutile encore d'ajouter que ces fermes ont éga- 
lement leurs jardins , leurs légumes , leurs fleurs et leurs fruits 
particuliers. La culture et les productions ne sont, il est vrai, les 
mêmes ni en nature ou en qualité , ni en quantité ; mais tout est 
également cultivé et bien cultivé , tout produit autant qu'il peut 
produire et même produit beaucoup , tant l'art est devenu puis-, 
sant! Toutes ces fermes ont des agréments qui leur sont propres ; 
toutes sont agréables à ceux qui les habitent ou les visitent; toutes 
sont utiles à la République ; et si lu veux que je te le dise, ce sont 
les lieux les plus déserts et les plus stériles dans le principe qui me 
plaisent le plus aujourd'hui par les miraculeuses métamorphoses 
que le génie leur a fait subir, 

— Mais il peut arriver, dis-je, que quelques fermes aient trop 
de bras et d'autres pas assez: comment faites-vous alors? — D'a- 
bord, lu dois comprendre que des hommes intelligents, élevés pour 
être laJjoricux et utiles, trouvent toujours à s'occuper pour rendre 
meilleur ce qui est déjà bon. Ensuite si quelque cultivateur se 
trouve réellement sans travail, il peut, même dans la ferme de son 
père, exercer une autre industrie, ou bien aider un fcrniicr voisin. 
Quant à ceux qui ont besoin d'un becours habituel ou momentané. 



AGRICULTURE» ISO 

ils le trouvent toujours dans quelques membres des fermes voi- 
sines, ou dans quelques jeunes citadins qui viennent s'incorporer 
volontairement dans leur famille, ou dans leurs amis , ou dans les 
écoliers, ou dans les citadins qui ne refusent jamais le plaisir des 
travaux champèlres. 

— A gauche, Valmor ! lui cria M. Mirol : rentrons du côté des 
espaliers ; ie veux les montrer à milord. 

H me fit voir, en effet, des espaliers fort singuliers : c'étaient , 
non des murs, mais des cloisons mobiles qui rcverbèrenl encore 
mieux la chaleur pour mûrir les fruits, et qu'on enlève quand on 
craint que les arbres ne soient brûlés par un soleil trop ardent. 

Nous nous reposâmes un moment sous des treilles et des ber- 
ceaux charmants où nous respirions un air parfumé sous une voûte 
de verdure et de fleurs ; puis nous rentrâmes en cueillant, avec les 
jeunes (illes qui vinrent embrasser leur grand- père , des fruits pour 
le dîner. 

— Qu'elle était belle sous son large chapeau de paille, me dit 
tout bas le pauvre Valmor en me serrant le bras , la dernière fois 
que je l'ai vue cueillir ici des fraises! Ah, mon amil puisses-tu 
n'être jamais aussi malheureux que moil... 

Pendant le dîner, M. Mirol mit la conversation sur les récoltes^ 
la chasse et la pèche, en s'adressant toujours à ses filles ou petites- 
filles, qu'il me parut toujours avoir un grand plaisir à entendre. 

L'une d'elles raconta comment se faisaient la fenaison, la mois- 
son, la vendange, la récolte des légumes, des fleurs et des fruits. 

Lllc expliqua d'abord que cha(]ue fermier choisissait le temps 
qui lui convenait pour chaque récolte; qu'il s'arrangeait toujours 
de manière à faire chacune d'elles en un seul jour pour être plus 
sur d'avoir un beau temps : que, quand il avait besoin d'aides, il 
les demandait so'.t aux fermiers voisins qu'il aidait de môme à son 
tour, soit aux jeunes gens des écoles, soit, à ses amis de la ville, qui 
ne refusaient jamais, parce que le jour de récolte était toujours un 
jour de plaisir et de fôte ; et que, à cet effet, chaque ferme avait 
des chaussures et des coiffures de campagne pour quarante ou cin- 
quante étrangers, avec les instruments nécessaires. 

Elle expliqua encore avec une grâce charmante comment tous 
ces fermiers et fermières improvisés arrivaient de la ville en omni- 
bus ou diligences, avec leurs vivr<»s portés par des mulet?. 

Puis elle raçonlii , avec un esprit qui nous arracha souvent un 



<60 AGRICULTURE. 

sourire universel, la joie des jeunes garçons et des jeunes filles en 
arrivant, leurs rires en se travestissant, leurs cris ou leurs chants 
en travaillant, les gaietés des repas champêtres, les jolies et folâtres 
cérémonies qui commencent le travail, les danses et les jeux quel- 
quefois prolongés jusqu'au milieu de la nuit et toujours sous les 
yeux des parents aussi joyeux que leurs enfants. Ce récit si gra- 
cieux rappelait sans doute d'heureux ou plutôt de douloureux sou- 
venirs au pauvre Yalmor, car je crus plusieurs fois apercevoir une 
larme briller dans ses yeux. 

Une autre jeune fille nous raconta la chasse, non aux gros ani- 
maux sauvages, puisqu'ils n'ont plus de retraites et qu'on les a 
tous détruits, mais aux oiseaux nuisibles, auxquels on tend toutes 
sortes de pièges, et surtout aux insectes. Comme sa sœur, elle nous 
fit beaucoup rire en nous racontant la chasse qu'on fit un jour, 
sur tout le territoire de la République, à un oiseau qui mangeait le 
quart des récoltes en blé et qui fut totalement détruit dans la 
journée. Elle nous fit beaucoup rire encore en nous racontant une 
autre chasse à certain insecte qui arrive en nombre infini à cer- 
taine époque fixe; chasse qui se fait le même jour dans toutes les 
fermes de la République, et pour laquelle presque tous les citadins 
accourent à la campagne comme pour la plus précieuse récolte. 

Un des jeunes garçons nous raconta aussi la réparation d'un che- 
min commun à plusieurs fermes, expliquant comment tous les fer- 
miers et leurs enfants, réunis en une seule troupe et dirigés par un 
seul général , terminaient ordinairement l'opération en deux ou 
trois jours. 

Après le dîner nous reconduisîmes jusqu'au bateau Dinaros, qui 
ne pouvait pas rester plus long-temps avec nous. J'en eus beau- 
coup de regret, parce que, dans le peu de temps que nous avions 
pu causer ensemble, j'avais découvert en lui autant de bonté et 
d'amabilité que je lui connaissais auparavant d'instruction ; et l'at- 
tachement qu'il avait pour Valmor me les rendait tous deux plus 
chers encore. Il se montrait lui-même reconnaissant de l'amitié 
que je témoignais à son ami autant que s'il avait été son frère , et 
me fit promettre d'aller le voir souvent à notre retour. 

Le pauvre 'V^almor faillit s'évanouir quand il l'embrassa pour lui 
dire adieu. — Que je dois te paraître lâche I me dit-il ensuite, 
^lais je redeviendrai homme, tu verras I 



AGUICULTLUE. 161 



Comme nous revînmes à travers cinq ou six fermes toutes plus 
riches et plus belles les unes que les autres, je m'extasiais sur 
tant de richesses et de beautés. 

— Et que dirais-tu donc , me dit-il , si tu comparais la prospé- 
rité de notre agriculture d'aujourd'hui à sa misère d'autrefois ! Nos 
progrès ne m'etonnent pas ; mais ils sont immenses , incalculables. 
Quelque part que nous jetions les yeux, tout est perfectionné, ad- 
mirablement perfectionné. La terre cultivable est presque doublée 
en étendue par les défrichements et la culture des parties autrefois 
négligées et perdues ; cette même terre est presque doublée une 
seconde fois par l'art plus parfait de la culture , des mélanges et 
des engrais, et par la multiplicité des semences successives sur la 
même terre dans la même année : chacune de nos productions est 
non-seulement plus abondante par le nombre et par le volume, 
mais incomparablement supérieure en qualité ; nous avons même 
beaucoup d'espèces nouvelles extrêmement utiles. Par exemple, tu 
as vu dans le jardin une espèce de melon monstrueux et plus 
exquis qu'aucun de nos anciens l'ruits : eh bien , il y a trente ans 
nous n'en avions pas un ; et les premiers qui furent apportés d'un 
pays voisin étaient médiocres en saveur comme en volume, tandis 
qu'aujourd'hui ils sont aussi gros que délicieux et tellement abon- 
dants que tous les Icariens s'en régalent. 

Et tout ce que je te dis des fruits s'applique aux animaux et aux 
productions animales , aussi bien qu'à tous les végétaux et à leurs 
produits : la République n'a rien épargné pour obtenir des pays 
étrangers tout ce qu'ils avaient de mieux en procédés agricoles, en 
espèces végétales et en races animales. Aussi nos chevaux , nos 
bœufs, nos moutons et leurs laines ne sont pas plus reconnais- 
sablés que nos grains et nos légumes, nos fruits et nos fleurs. Eu 
un mot, en tenant compte de toutes les améliorations, devine 
combien de fois la production totale de l'agriculture est augmentée 
depuis cinquante ans, d'aprèsla statistique nationale ? — Que sais-je, 
moi ! cinq fois? — Douze fois , et tu pourras le vérifier toi-même. 
Après cela sois donc étonné que la population ait presque doublé, 
et que les 50 millions d'Icariens soient tous logés, meublés, nourris 
et vêtus comme tu le vois 1 — Oh, je ne m'étonne de rien... 

Il allait continuer, lorsque nous aperçîimes M. Mirol , qui nous 
avait promis de venir au-devant de nous avec une partie de ses 
enfaiiis. 



«62 AGRICULTURE. 

Il voulait nous conduire à une fontaine charmante, disait-il : mais 
nous étions fatigués, et nous nous retirâmes de bonne heure. 

Je réfléchissais encore à tout ce que j'avais vu et entendu , que 
déjà Valmor dormait d'un sommeil agité, murmurant des phrases 
entrecoupées ou plutôt des sons inarticulés , parmi lesquels j'eus 
peine à distinguer Bonne.... belle.... angéUque.... regret éternel..,. 



CHAPITRE XIX. 

Agriculture. (Suite.) — Commerce. 



Avant de déjeuner, pendant que Valmor écrivait à sa sœur, 
M. Mirol me lit voir les tableaux et les plans qui tapissaient les 
murs de sa bibliothèque. 

L'un était un grand p/an imprimé de la commune, la ville com- 
munale au centre à peu près , entourée de villages , avec l'indica- 
tion de toutes les fermes, des routes et des chemins, des rivières 
et des montagnes. 

M. Mirol me fit remarquer des fermes où il n'y avait que des 
vignes, d'autres où il n'y avait que du blé ; plusieurs exploitations 
de mines, et plusieurs grandes manufactures. Il me parla beaucoup 
d'une fabrique très-curieuse , à une lieue de sa ferme , qu'il me 
proposa d'aller visiter après déjeuner. 

Un autre tableau était Vinventaire ou état de la ferme, indiquant 
tout ce qui s'y trouvait. 

Un troisième, dont j'admirai beaucoup l'écriture, faite par l'un 
des copistes nationaux, était une statistique de la ferme, indiquant 
tout ce qu'elle avait produit l'année précédente , ce qui avait été 
conservé pour la consommation du fermier, et ce qui avait été 
versé dans les magasins nationaux : je fus émerveillé de l'énormité 
des produits, et je compris parfaitement comment l'agriculture 
pouvait donner à la République tout ce qui était nécessaire pour 
nourrir, vêtir, loger et meubler splendidement tous les citoyens. 

Un autre tableau contenait la liste des produits demandés par la 
République pour l'aunée courante; et, dans cette liste , M. Mirol 



COMMERCE. 463 

me fit remarquer qu'on lui demandait moins d'un produit, plus 
d'un autre, et quelque essai d'une production nouvelle. 

Il m'expliqua ensuite comment les produits étaient transportés 
dans les magasins de la République, quelques-uns par ses chariots, 
d'autres par les chariots nationaux. Quant aux légumes, à la vo- 
laille, au laitage, aux fruits, qui doivent se transporter chaque jour 
à la ville, chaque fermier a des paniers et les vases nécessaires, 
et les dépose, à des heures fixées , sur le bord du chemin , où di- 
verses voitures nationales convenablement disposées viennent les 
prendre pour les porter en ville. 

La fabrique que nous allâmes visiter était une faïencerie , située 
sur une veine de terre qu'on ne trouve nulle part ailleurs , à une 
dcmi-licue de la ville communale. 

On y fabrique de la faïence pour toute la République ; et pres- 
que toute la population de la ville communale y est employée , 
amenée et ramenée chaque jour en cinq minutes sur un chemin 
de for. — Que d'ateliers différents ! que de machines ! quel mouve- 
ment! quelle activité ! quels magasins pour recevoir momentané- 
ment les vases fabriqués 1 quel mouveuient pour l'emballage! que 
de voilures pour le transport dans toutes les communes de la Ré- 
publique 1 Nous aurions passé là la journée entière que nous n'au- 
rions pas eu le temps de tout voir et de tout admirer. 

— Je vois, dis-je en revenant, que vous n'avez pas besoin du 

COMMERCE. 

— Hé non sans doute, répondit Valmor : c'est la République qui 
demande à chaque Commune la production agricole et indusliidle 
qui convient le mieux à la nature de son terrain et à sa situation ; 
et c'est la République qui emporte de chaque Commune son super- 
flu pour le distribuer à d'autres, et qui lui apporte ce qui lui man- 
que en le prenant à toutes celles qui le produisent. 

C'est l'échange, ou plutôt le partage et la distribution des pro- 
duits ; et personne ne pourrait le faire aussi bien que la Répu- 
blique. 

Suppose en effet un riche et habile négociant, une puissante 
compagnie, qui l'ait le commerce d'échange entre deux Communes, 
ou cuire deux Provinces, ou entre deux Pays, acliclant à chacun 
ses produits surabondants et lui vendant ceux qui lui manquent. 

Tu conçois que la République peut faire la même chose et bien 
mieux encore, parce que tous !es négociants réunis ne pourraient 



464 COMMERCE. 

jamais avoir sa puissance, son unité, et surtout la coopération cl 
l'appui volontaire du peuple entier. 

Tous les moyens de transport nécessaires, chariots et chevaux , 
voitures à vapeur et chemins de fer, bateaux et canaux, etc., etc., 
elle les a! 

Voituriers, bateliers, agents de toute espèce, elle les a , et tout 
dévoués, puisqu'elle les nourrit et les loge magnifiquement 1 

Ses voilures vont souvent, sans s'arrêter, d'un bout du pays à 
l'autre ; mais ses conducteurs et ses chevaux ne sortent pas du ter- 
ritoire de leur Commune ou de leur Province, et sonf'remplacés 
par d'autres! 

Quelle rapidité ! et jamais la voiture qui part pleine ne revient 
vide! 

Vois aussi l'emmagasinement ! Chaque Commune a ses magasins 
communaux, où l'on met d'abord la portion de tous ses produits 
nécessaire à sa consommation ; des dépôts provinciaux et des dé- 
pôts nationaux, qui reçoivent l'excédant pour être transporté dans 
d'autres Communes et d'autres Provinces ou en Pays étrangers. 

Quant à la prévoyance et à tous les moyens de prévenir la di- 
sette, qui pourrait en avoir autant qu'elle ! Qui pourrait, comme 
elle, connaître les accidents qui menacent les récoltes, les besoins 
de chaque Province, et ce qu'il faut demander à chacune dans l'in- 
térêt des autres ! 

Qui pourrait aussi rivaliser de puissance pour faire le commerce 
extérieur? Ce n'est pas avec les particuliers qu'elle traite, c'est 
avec les gouvernements étrangers eux-mêmes, du moins avec tous 
ceux qui sont ses alliés. Elle examine d'abord quels sont les pro- 
duits qu'elle doit exporter et quels sont ceux qu'elle doit importer: 
c'est le peuple lui-même ou ses Représentants qui décident la ques- 
tion ; et c'est ensuite le Gouvernement qui négocie l'échange. 

Et la République se garde bien de faire cultiver ou fabriquer ce 
qu'elle peut avoir facilement d'un autre pays, si son agriculture et 
son industrie peuvent être employées plus utilement à d'autres 
produits. 

Tu conçois encore l'économie et les avantages qui doivent résul- 
ter de là pour le bonheur du Peuple I 

Le soir , la conversation roula sur les plaisirs de la campagne 
comparés à ceux de la ville. 

— Je ne sais pas, dis-je, si les citadins sont plus ou moins heu- 
reux que les campagnards ; mais ce que je vois avec admiration, 
c'est qu'il est difficile d'être aussi heureux que les uns et qu'il me 



RELIGION. 165 

paraît impossible d'avoir plus de bonheur que les autres. S'il vivait 
aujourd'hui, au lieu de dire : forlunatos nimiùm sua si bona nô- 
rint, agricolas * (car vous savez mieux le latin que moi) , le poète 
romain dirait : Heureux les laboureurs, puisqu'ils savent apprécier 
toute leur félicité ! 

— Vous avez raison, répondit M. Mirol : aussi, je ne regrette ni 
le palais que j'avais en ville autrefois, ni le château de mon comté, 
ni mon parc, ni ma chasse, ni même ma loge à l'Opéra ; et si vous 
voulez vous lever demain avant quatre heures, je vous mènerai 
vers le grand chêne, sur le sommet du coteau, pour contempler le 
lever du soleil ; et vous verrez que notre spectacle du matin vaut 
bien les spectacles du soir dans les villes 1 



CHAPITRE XX. 

Religion. 

Un quart-d'heure avant le jour, nous étions sur la montagne, 
M. Mirol , Valmor et moi. 

— Quelle magnificence , m'écriai-je , précède l'apparition du 
Soleil! comme la belle i^énus elle-même disparaît devant lui après 
avoir brillé pour guider le berger ! que V Aurore est charmante 1 
que la riante imagination des Grecs semble avoir eu raison d'en 
fdire une jeune Déesse aux joues vermeilles et aux doigts de rose , 
semant autour d'elle la rosée, les fleurs et les parfums, colorant les 
nuages légers de son pinceau trempé dans les mille nuances du 
rouge le plus gracieux, annonçant l'arrivée de son maître, ouvrant 
enfin les immenses portes du ciel pour le laisser passer ! 

11 approche, sans paraître encore ; et déjà ses puissants rayons 
éclairent, échauffent et raniment les plantes qui reverdissent et se 
redressent aidées par le doux souffle du zéphyr, les fleurs qui rou- 
vrent leurs odorants calices , les oiseaux qui témoignent leur recon- 
naissance et leur joie par leurs concerts , et les travailleurs qui se 
répandent gaiement dans la campagne réveillée ! 

Enfin le voilà, entouré de feux et de lumière, éclipsant tout au- 
tour de lui , illuminant le ciel et la terre , éblouissant l'œil assez 
téméraire pour oser fixer sa splendeur et son éclat 1 

Voyez comme il s'élance pour parcourir majestueusement l'im- 

• Trop heureux les liabilanls de la campagne s'ils connaissaient leur 
bonheur ! 



166 nELïGION. 

mense voûte circulaire des cieux d'azur, sur son char étinceîant , 
traîné par quatre rapides et superbes coursiers , escorté par les 
Heures, et répandant partout des torrents de chaleur, de lumière 
et de vie I 

C'est le père , le bienfaiteur, le dieu de la nature , recevant 
presque partout les hommages de ses créatures et l'adoration des ' 
mortels!... 

— Et tout cela n'est qu'illusion et mensonge , s'écria Valmor en 
poussant un long soupir, comme le bonheur sur cette terre ! Ce 
soleil, que ton imagination fait si rapide et si généreux, n'est qu'une 
petite lampe ou qu'un petit poêle immobile, attaché à son poste 
pour éclairer et échauffer notre petite terre et quelques autres 
atomes tournant autour de lui , à côté de milliards d'autres soleils 
et d'autres terres dont chacun a sa place et son emploi dans Vate- 
Uer de Vunivers. 

C'est cet univers qu'il faut admirer, cet atelier éternel en durée, 
immense en espace, sans commencement et sans fin , sai s limite 
en longueur, en largeur et en hauteur, où fourmillent d'innombra- 
bles armées d'ouvriers de toute taille et de toute espèce autour 
d'mnombrables machines suspendues et entassées sans désordre, 
dont les unes , infinies en volume , en poids , en vitesse et en puis- 
sance, sont des millions de fois plus grosses que la Terre et cepen- 
dant volent des milliers de fois plus vite qu'un boulet de canon ; 
tandis que d'autres créatures, infinies en délicatesse et en ténuité, 
sont des millions de fois plus petites que le plus imperceptible ciron. 

Valmor nous paraissant transporté d'enthousiasme , nous nous 
gardâmes bien de l'interrompre ; et je regrette vivement de ne 
pouvoir rappeler qu'imparfaitement ses paroles. 

— Et l'on a pu croire, continua-t-il , que ce soleil, cette petite 
lampe, ce petit poêle, était un Dieu! i 

Tous ces innombrables soleils seraient donc autant de Dieux ? . 
Mais qui les aurait créés , ces Dieux ? qui les gouvernerait? qui au- 
rait créé leurs empires et leurs sujets? 

Car je ne puis concevoir une Terre qui n'ait pas été créée, un 
Dieu qui ne soit pas un Créateur ou un Père 1 

J'ai donc besoin de croire à un Dieu unique, Créateur, Père, 
Architecte de tout le reste de l'univers. 

Et d'un autre côté , quel est cet Architecte qui a dessiné le plan 
de cet univers et qui l'a construit? Oùa-t-ilpris les matériaux et 



RELIGION. m 

les ouvriers? Comment a-t-il eu la puissance decrt'er ces prodi- 
gieuses machines et de fabriquer ces merveilleux ouvrages? 

Pourquoi, dans quel but, pour qui a-t-il créé tant de machines 
et de merveilles? 

Et ce Créateur, cet Architecte, ce Père des Dieux et des hommes, 
qui l'a créé lui-même? quel est son pore? quand, où, comment, de 
quoi est- il né? 

Comment comprendre la toute-puissance, l'éternité, l'infini? et 
cependant comment comprendre aussi des limites à l'espace et à 
la durée, le commencement et la fin de l'univers, des bornes au 
possible et à l'impossible? 

N'y aurait-il donc pas de Dieu? La vialicre existerait-elle par 
elle-même et de toute éternité? Cette puissance infinie, cet ordre 
si admirable qui suppose l'intelligence et la prévoyance infinies 
d'un infiniment habile Ouvrier, toutes les merveilles de l'organisa- 
tion minérale , végétale et animale ne seraient-ils qu'une qualité 
de la matière ? 

Le plumage si varié des oiseaux , la merveilleuse structure de 
l'œil, la forme si gracieuse de la bouche, toutes les admirables 
parties de l'admirable machine humaine se formeraient-ils comme 
les sels et les cristaux? 

Mais comment concevoir les merveilles de la cristallisation elle- 
même plus facilement que l'existence d'un Dieu ? Et même, n'est-ce 
pas une pure question de mots ? car cette qualité de la matière 
n'aurait-elle pas alors tous les attributs qu'on donne à la Divinité, 
la toute-puissance, l'infini, l'éternité? Cette ^Hrt^ife, ou bien la 
matière, ne serait-el'e pas ce qu'on veut exprimer par les expres- 
sions trop vagues et trop indéfinies. Dieu, Divinité, Nature, Etre 
suprême ? 

Pour moi, la Divinité est cette cause première dont je vois les 
effets , à qui je prête une figure humaine afin de mieux la com- 
prendre et de pouvoir plus facilement en parler, mais dont, avec 
mes sens restreints et mon organisation imparfaite, je ne puis aper- 
cevoir et connaître ni la forme ni l'essence. 

Je m'incline devant elle, sentant profondément mon imperfection 
et mon infériorité. Je comprends qu'il me manque un sens, comme 
au sourd ou à l'aveuglo, pour l'entendre ou l'apercevoir ; et quand 
ma faible raison s'obstine trop à vouloir percer ces mystères, je 
sens qu'elle s'obscurcit et tombe en démence, comme ma faible vue 
s'éblouit et me fait tomber en vertige quand elle s'opiniàtre à fixer 
l'éclat du soleil. 

J'admire ses merveilles 1 Quelquefois je trouve partout des sujets 



les RELIGION. 

d'admiration, même dans la fange et la boue d'où s'élancent des 
milliers d'êtres vivants ou végétants ; et quelquefois je n'admire 
plus rien, ou plutôt je ne m'étonne plus de rien, prêt à découvrir 
de plus grandes merveilles encore. 

Je me sens enclin à bénir sa bonté (si je puis me servir en par- 
lant d'elle d'une expression qui s'appliqucordinairementàThomme), 
sans pouvoir pourtant m'expliquer pourquoi celte Divinité toute- 
puissante condamne l'innocent enfant à payer par d'atroces dou- 
leurs les dents qui lui sont nécessaires, ni pourquoi cette même 
Divinité me rend si malheureux aujourd'hui, moi qui ne hais per- 
sonne, qui n'ai jamais fait de mal à personne , qui chéris tous mes 
semblables, et qui ne les distingue dans mon amour que par une 
tendresse plus vive pour mes parents et mes amis ! Pourquoi me 
fait-elle tant souffrir aujourd'hui? 

(J'ai cru qu'il ne pourrait continuer, tant son cœur paraissait 
alors oppressé.) 

Je voudrais croire à sa justice dans une autre vie , à ses récom- 
penses éternelles pour les bons et à ses punitions pour les méchants; 
car, pour ne pas l'accuser , j'ai quelquefois besoin d'espérer que 
les malheurs des opprimés seront compensés par une félicité d'une 
autre espèce, et que l'insolent triomphe des oppresseurs sera changé 
en humiliation et en souffrance ; j'ai besoin d'espérer que les ty- 
rans seront punis , sans désirer pourtant contre eux un châtiment 
sans fin. 

Et si je parle des tyrans , ce n'est que pour les autres Peuples ; 
car nous avons mieux fait que de les maudire et de les condamner ; 
nous les avons à jamais chassés de chez nous, sans attendre une 
autre vie pour faire le bonheur des hommes. 

J'ai souvent du plaisir à croire que r«7?ie est ur% émanation di- 
vine, quand je considère la puissance de Idraison, 'Vintelliyencc 
et du génie déposés dans une si petite tête et dans un si faible 
corps. 

J'aime à croire que l'âme est immortelle ; car je ne vois dans la 
nature que des transformations sans anéantissement , etjenepuis 
supporter l'idée qu'une créature si belle , si parfaite , si angé- 
lique.... 

Son émotion l'empêchant d'achever, il cacha sa figure avec ses 
mains. 

Alors le vieillard, pour distraire la douleur de son jeune ami, 
nous prii tous deux sous le bras et nous emmena visiter une grotte 
délicieuse qui se trouvait à quelques pas plus loin, de l'autre côté, 
sur le penchant de la colline. 



RHUGION. 169 

— Avez-yous des matérialistes en Icarie? lui demandai-je pour 
l'exciter. — Oui, quelques-uns. 

— Et vous les souffrez? — Comment, nous les souffrons 1 El quel 
mal leur opinion peut-elle faire quand tout est réglé par les lois et 
quand ils obéissent aux lois? Quelle importance peut avoir une opi- 
nion religieuse quelconque de quelques individus, quand la nation 
entière est heureuse? Et d'ailleurs nos opinions ne sont-elles pas 
indépendantes de notre volonté ? Es-tu libre de croire ou de ne 
pas croire? La croyance ne doit-elle pas être respectée comme les 
goûts? Trop long-temps nos ancêtres ont été superstitieux, fanati- 
ques, intoloranls, persécuteurs et sanguinaires 1 Trop long-temps 
la religion, invoquée comme le salut des hommes, en a été le fléaul 
Les supplices et la guerre ne seraient-ils pas aussi absurdes entre 
des opinions diverses qu'ils le seraient entre ceux qui préfèrent 
la groseille à la fraise et ceux qui préfèrent la fraise à la groseille ? 
Persécuter les matérialistes ne serait-ce pas un acte d'injustice , 
d'oppression, de barbarie, de démence et de rage, tout aussi bien 
que si l'on proscrivait ceux qui sont d'avis de la minorité dans 
des milliers de questions d'astronomie , de médecine et d'autres 
sciences ? 

— Vous avez donc plusieurs secfes religieuses? —Oui: et puis- 
que nous sommes sur ce sujet qui t'intéresse beaucoup, si j'en juge 
parles questions que lu m'adresses tous les jours, je vais l'expli- 
quer notre système religieux, si lu le désires et si mon vénérable 
ami le permet. 

! — Parlez, parlez, répondîmes-nous en même temps. 

— Eh bien, écoute ! car c'est ici l'un des chefs-d'œuvre de notre 
bon et divin Icar, qui ménagea prudemment et patiemment les es- 
prits jusqu'à ce qu'il les eût amenés universellement à son opinion. 
Ce que je vais te dire est donc, comme toutes nos mslitutions, 
l'ouvrage du Peuple entier. Maintenant, écoute bien I car ici, comme 
presque en tout, nous avons fait une révolution radicale, et nous 
avons tout reconstruit à neuf, en conséquence du principe de la 
Communauté. 

Nous avons d'abord remplacé les expressions Dieu, Divinité, 
Religion, Eglise, Prêtre, par des expressions nouvelles et si parfai- 
tement déliiiies qu'elles ne peuvent donner lieu a aucune équivoque. 

En second lieu, ici encore, comme en tout, Véducalion est la 
base du système entier. Jusqu'à seize et dix-sept ans les enfants 
n'entendent pas parler religion et ne sont enrégimentés sous aucune 

10 



no RELIGION. 

bannière religicnsc. La loi ne permet ni aux parents ni aux étran- 
gers de les influencer avant l'âge de raison. Ce n'est qu'à cet âge, 
à seize et dix-sept ans, quand leur éducation générale est presque 
achevée, que le professeur de philosophie, et non le prêtre , leur 
expose, pendant un an , tous les systèmes religieux et toutes les 
opinions religieuses sans exception. 

— Mais quel est donc \c frein des enfants et des jeunes gens? 
— De quel frein parles-tu? Pourquoi un frein ? Autrefois ce frein 

pouvait leur être nécessaire : mais aujourd'hui , je ne dis pas quel 
crime, mais quel mal un enfant pourrait-il faire? La garantie de sa 
bonne conduite n'est-elle pas dans son éducation , dans la sollici- 
tude affectueuse de ses instituteurs , dans la tendresse éclairée de 
ses parents , et dans le bonheur dont on le fait jouir? Demande à 
notre vénérable ami si l'on trouve l'occasion de faire un reproche 
grave aux enfants d'Icarie 1 

A dix-sept ou dix-huit ans , chacun adopte , en parfaite connais- 
sance de cause , l'opinion qui lui paraît la meilleure , et choisit 
librement la religion qui lui convient. Quelle que soit sa croyance , 
on la respecte ; quel que soit son culte, on le lui permet; et des 
qu'une secte est assez nombreuse pour avoir un temple et un prê- 
tre, la République lui donne l'un et l'autre. 

Ne va pas croire cependant que les sectes soient nombreuses : en 
religion , comme en politique , comme en morale , comme en tout, 
la vérité, sinon absolue, au moins relative, est une, et notre Répu- 
blique marche vers Vunité en fait de religion comme en toute autre 
chose, parce que l'influence de l'éducation , de la raison , de la dis- 
cussion, amène naturellement chacun à l'opinion des plus éclairos , 
qui devient l'opinion universelle. Peut-être, probablement môme, 
modifierons-nous nos opinions religieuses, comme nous les avor.s 
'modifiées déjà et comme nous modifierons certainement nos o\}\~ 
nions scientifiques et industrielles : mais, pour le présent et depuis 
cinquante ans, les sectes sont rares parmi nous, les sectaires sont 
très-peu nombreux, et l'on peut dire que l'universalité des Icaricns 
a la même croyance religieuse. — Et quelle est cette croyance? 

— Suppose qu'aujourd'hui, dans l'état actuel des lumières, les 
hommes les plus instruits, les plus sages et les plus judicieux , se 
réunissent en concile, comme les chrétiens l'ont fait jadis, pour 
discuter, dégagés de tout intérêt personnel, toutes les diverses opi- 
nions religieuses, et pour déclarer quelle est la plus raisonnable : 
tu conçois que ce concile pourra déclarer, sinon à l'unanimité , au 



RELIGION. ni 

moins à une grande majorité, qu'il adopte une même croyance.— 
Oui, je le conçois : mais enfin quelle est cette croyance que vous 
avez universellement adoptée ? 

— Ce serait trop long de te l'exposer maintenant, parce qu'on 
ne peut entamer un pareil sujet sans entrer dans tous les détails ; 

et je ne voudrais pas blesser tes susceptibilités religieuses — 

Ne crains rien, et dis-moi quelle est cette croyance} 

— Je t'en prie, n'insiste pas aujourd'hui ! je promets de te l'ex- 
pliquer plus tard. 

Mais ce que je puis te dire dès à présent, c'est que la Religion 
n'est plus le Gouvernement ni l'État, et qu'elle s'en trouve complè- 
tement séparée, sans avoir aucune autorité civile, et sans être en 
aucun cas affranchie de soumission à la loi; tandis que, d'un autre 
côté, la loi n'intervient dans la religion que pour protéger la libcrtô 
des croyances et maintenir la paix publique, pour obtenir tout le 
bien qu'elle peut produire en évitant tout le mal dont elle a trop 
souvent été la cause ou l'occasion. 

Notre religion, universelle ou populaire, n'est, à vrai dire, qu'un 
système de morale et de philosophie, et n'a d'autre utilité que de 
porter les hommes à s'aimer comme frères, en leur donnant pour 
règle de conduite ces trois préceptes qui renferment tout : « Aime 
ton prochain comme toi-même. Ne fais pas à un autre le mal que 
tu ne voudrais pas qu'il te fit. Fais à autrui tout le bien que tu 
désires pour toi-même. » 

Notre culte môme est infiniment simple : chacun admire, remer- 
cie, prie et adore la Divinité comme il lui plaît, dans l'intérieur de 
sa maison : nous avons môme des temples pour nous instruire ou 
pour adorer en commun ; mais nous pensons que la justice, la fra- 
ternité, par conséquent la soumission à la volonté générale et l'a- 
mour de la Patrie et de l'Humanité, sont le culte le plus agréable à 
la Divinité ; nous estimons que celui qui sait le mieux l'adorer et 
lui plaire, c'est celui qui sait être le meilleur père, le meilleur fils, 
le meilleur citoyen, et surtout celui qui sait le mieux aimer et vé- 
nérer la femme, chef-d'œuvre du créateur ; nous pensons que les 
privations et les souffrances que le fanatisme s'impose sont des 
outrages à la bonté divine ; nous pensons aussi que la nature en- 
tière est le plus beau temple où l'on puisse offrir ses hommages a 
l'Être suprême. 

Notre culte est donc sans aucune cérémonie ni pratique qui sente 
la superstition, ou qui ait pour but de donner des pouvoirs aux 
prêtres. Point de jeiîncs, point de mortifications, point de pénitence 



ilî SACERDOCE. 

volontaire ou imposée ! Si quelqu'un commet une faute qui cause 
un tort quelconque, c'est en le réparant qu'on s'en punit, et en 
redoublant d'efforts pour être utile à ses concitoyens et à la Patrie. 
Nous trouverions absurde de prononcer des prières dans une lan- 
gue inconnue ou seulement autre que la nôtre, comme nous trou- 
verions presque stupide de réciter des prières officielles que chacun 
de nous n'aurait pas composées lui-même. 

Nos temples sans images, beaux et surtout commodes et salu- 
bres comme tous nos autres établissements publics, sont principa- 
lement destinés à la prédication et à l'instruction religieuse. 

Et pour terminer en deux mots, j'ajouterai que nos préires n'ont 
aucun pouvoir, même spirituel ; qu'ils ne peuvent ni punir, m 
absoudre ; et qu'ils ne sont que des prédicateurs de morale, dos 
instructeurs religieux, des conseils, des guides et des amis conso- 
lateurs, heureux quand ils n'ont pas besoin eux-mêmes de conso- 
lations et de conseils 1... 

Après ces mots, il parut vouloir s'arrêter, absorbé dans une 
profonde mélancolie. 

— Quoi! lui dis-je alors, tu veux être prêtre; par conséquent tu 
sais que tout ce qui concerne vos prêtres est peut-être ce qui m'in- 
téresse le plus, et tu ne m'en dis pas davantage à leur égard I 
Apprends-moi leur éducation, leur réception, leur ministère I 

— Eh bien, répondit-il d'une voix touchante de tristesse et 
d'amitié, écoute encore 1 

Sache d'abord que nous avons des prêtresses pour les femmes, 
comme des prêtres pour les hommes. Ce que je vais te dire dos 
prêtres doit s'appliquer aux prêtresses. 

Le sacerdoce, comme la médecine, est une profession, ou, si tu 
veux, une fonction publique. 

A dix-huit ans, quand l'éducation générale est terminée, et quand 
chacun choisit son industrie, le jeune homme qui veut être prêlrc 
subit un examen pour savoir s'il possède l'instruction, les disposi- 
tions et les qualités nécessaires. 

S'il est admis comme aspirant, il fait, jusqu'à vingt-cinq ans, 
des études spéciales sur l'éloquence et la morale, la philosophie et 
la religion ; et pendant ce temps d'étude et d'épreuve, il se consacre 
encore comme instituteur à l'éducation de la jeunesse. 

11 doit se marier avant vingt-cinq ans, alin de se mettre autant 
que possible à l'abri des passions, et pour qu'on puisse juger si, 
dans toutes les positions de la vie sociale, il pourra servir de mo- 
dèle aux autres. 



SACEllDOCE. 173 

A vingt-cinq ans on l'excimine encore, pour s'assurer qu'il est 
digne et capable de conseiller et de consoler ceux qui peuvent avoir 
besoin de consolation ou de conseil ; car , quoique les Icaricns 
soient élevés de manière à devenir des hommes dignes de ce nom, 
quoique les pères et mères et les amis soient bien capables d'être 
les conseillers et les consolateurs de leurs enfants et de leurs amis, 
la voix du prclre n'est quelquefois pas inutile dans des circonstances 
extraordinaires , et produit d'autant plus d'effet qu'elle est plus 
rarement entendue. 

Le prèlre devant être un conseil et un conducteur pour les mal- 
heureux, un second père pour les jeunes, un frère pour ceux de 
son ûge, un ami pour les autres, on exige qu'il soit l'homme le plus 
distingué par la prudence, par la sagesse, par la patience et par le 
talent de la persuasion. 

Si l'examen, à vingt-cinq ans, est favorable, l'aspirant est pro- 
clamé candidat ; et c'est parmi les candidats que les citoyens de 
chaque quartier élisent ensuite leur prêtre. 

Ce n'est même que pour cinq ans qu'ils l'élisent, afin de pou- 
voir écarter celui dont la vertu ne serait pas constamment digne 
de servir de modèle aux autres ; car c'est la vertu surtout qu'on 
exige du [)rotre ; et plus on l'honore, plus on veut qu'il soit vertueux, 
comme plus il est vertueux et plus il est honoré. 

— Aussi est-on impatient , dit le vieillard en l'interrompant, de 
te voir atteindre tes vingt-cinq ans ; car personne, mon cher Val- 
mor, n'a subi avec plus d'éclat l'examen d'aspirant ; personne n'a 
plus de succès comme instituteur ; personne n'est plus générale- 
ment aimé et estimé; personne n'est plus sûr d'être proclamé can- 
didat et d'être unanimement élu prêtre; et tu sens combien j'en 
suis heureux , moi le plus ancien ami de ton grand-père , moi qui 
t'aime comme un de mes enfants! 

— Ah I s'écria Yalmor, qui depuis long-temps me paraissait 
vivement agité, que me parlez-vous d'estime publiquel Cette estime 
que j'ambitionnais et que je méritais (car , j'en prends le ciel à 
témoin, quoi cœur est plus pur que le mien?) , cette estime, je ne 
la mérite plus ! Et comment pourrais-je conseiller de dompter ses 
passions, moi qui me laisse subjuguer par les miennes? De quel 
front oserais-je encourager un autre à supporter un malheur avec 
résignation, moi si faible et &i lâche 1 Mais aussi quel malheur fut 
jamais égal au mien, dites, vous son grand-père , vous qui con- 
naissez son âme....! 

Et sa douleur, long-temps inaîtrisce, faisant enfin irruption 

10. 



174 COURAGE. 

comme un torrent qui rompt sa digue , le malheureux fondit cî 
larmes. 

Oh ! que les larmes d'un homme font de mal à ses amis I Nous 
pleurions tous deux avec lui. 

Mais lui, honteux et irrité de ses pleurs: — Voyez, nous dit-il 
en montrant sa poitrine rouge et presque déchirée avec ses mains, 
voyez comme je luttais contre mes larmes et comme je me punis- 
sais de ma faiblesse l 

— Pleure, mon enfant, pleure sans contrainte avec tes amis 1 
3'ai souffert aussi dans ma jeunesse et je sais compatir à tes souf- 
frances! J'ai pleuré aussi; et je sais que si nous sommes tentés 
d'accuser le ciel de nous faire souffrir, nous devons reconnaître du 
moins que les larmes sont un bienfait de la nature. 

— Oui, je me sens soulagé d'un poids qui m'oppressait.... 

— Eh bien, maintenant de la raison, du courage ! Ma hlle Naïra 
n'étail-elle pas un ange aussi ? Et nous, qui la chérissions, n'avons 
nous pas supporté sa perle? 

— Ah 1 si Dinaïse était morte , je serais peut-être moins mal- 
heureux!... (Et ses larmes recommencèrent.) 

— Allons, Valmor, lui dit le vieillard d'un ton presque sévère, 
du courage 1 11 est temps d'être homme ; il est temps de montrer 
delà vertu, et l'on n'est vertueux que quand on sait triompher de 
l'adversité. Au heu de dire : Je suis faible et ne veux plus être 
prêtre, il faut dire, Valmor : Je serai prêtre et je veux être digne 
de l'être. 

— Eh bien oui! s'écria-t-il d'un air transporté, oui, j'en serai 
digne, et j'en prends avec vous l'engagement, avec vous, son père, 
qui deviez être le mien! Mais excusez encore ma trop légitime 
douleur I (Et il s'était jeté dans ses bras en fondant encore en lar- 
mes ; et le vieillard pleurait avec lui.) 

Je suis mieux, dit-il enfin... Je me sens plus fort ; je vaincrai , 
je le veux : mais laissez-moi le temps de combattre 1 
Demain , ce soir peut-être , nous partirons. 
Je ne la fuirai pas.... Bientôt vous serez content de moi 1 

' Pauvre Valmor , il aura bien à souffrir encore, et de rudes as- 
sauts à soutenir ! mais il aura des consolations ; et moi qui l'aide à 
se consoler aujourd'hui, jo serai bientôt accablé sous le poids d'in- 
consolables douleurs ! Il guérira et moi je serai la proie d'un mal 
sans remède ! Son cœur pourra battre encore de plaisir et de bon- 
heur, et moi, malheureux , j'épuiserai jusqu'à la He le calice des 
infortunes humaines 1 



COURAGE. ns 



CHAPITRE XXI. 
Gucrison de Valmor. — Anxiété de Milord. 

J'avais ramené Valmor dans sa famille, qui ne savait comment 
m'exprimer sa reconnaissance de raniitié que je lui avais témoi- 
gnée en l'accompagnant à la campagne. Corilla surtout, que sa 
tristesse rendait plus touchante, redoublait de caresses et d'ama- 
bilité pour son frère et pour moi. 

Une heure après notre arrivée, Valmor voulut aller voir Dinaros; 
et, le soir, nous retournâmes tous ensemble chez madame Diiuuné. 

Chacun s'efforçait d'agir comme avant la fatale explication : 
Valmor et Dinaïse ne cherchaient point à s'éviter; seulement Val- 
mor ne s'empressait plus auprès d'elle comme autrefois , et tout le 
monde semblait s'entendre pour les occuper tous deux, les uns se 
réunissant autour de Valmor, et les autres autour de Dinaïse. 

Je m'approchai plusieurs fois moi-même quand Corilla était au- 
près d'elle; et je ne pus m'empêcher de plaindre vivement Valmor 
en secret, car elle ne m'avait jamais paru si ravissante. Je fus 
surpris de la trouver moins timide avec moi , son ton me paraissait 
presque affectueux ; il me semblait môme que, comme Corilla, elle 
voulait se montrer reconnaissante des soins que j'avais eus pour 
Valmor. Mais, tandis qu'elle acquérait de la hardiesse, je n'en 
étais pas moins troublé quand j'osais la contempler, et sinlout 
quand j'entendais sa voix, qui chaque fois me faisait tressaillir. Je 
me rappelais souvent tout ce que Valmor m'avait dit d'elle, et je 
concevais mieux son enthousiasme et son désespoir. 

J'étais étonné même de la tranquillité de Valmor : cependant 
je crus l'apercevoir une fois pâlir et changer de voix en la regar- 
dant ; mais ce fut un éclair. 

— Eh bien, nous dit-il en sortant, à Corilla et à moi, êtes-vous 
contents de Valmor? Si vous saviez ce que j'ai souffert, et quels 
combats je me suis livrés!... Je me croyais plus fort! Que l'homme 
est faible ! Mais c'en est fait, j'ai vaincu, et, j'en suis sûr, je ne 
cesserai plus de vaincre; je vous rendrai le repos, à toi, ma chère 
sœur, à toi, mon bon et iidèle ami. (Et souvent il me serrait affec- 
tueusement la main. ) 

Je devais être satisfait de l'clat de Valmor, de ses caresses, de 



ne REPRÉSENTATION 

l'accueil de Dmaïse : mais voyez la bizarrerie du cœur humain I 
je me retirai triste et troublé, sans pouvoir m'expliquer à moi- 
même la cause de ma tristesse, et sans me douter que l'anxiété 
vague qui m'oppressait était le présage des malheurs qui devaient 
m'accabler, comme un air étouffant est ordinairement le précurseur 
de la tempête I 



CHAPITRE XXII. 

Représentation nationale. 

Nous étions convenus, Corilla, Dinaros et moi, que j'entraînerais 
Valmor le plus souvent que je pourrais au dehors pour le distraire, 
et je lui avais fait promcllre à lui-même de m'expliquer plus en 
détail leur organisation politique et de me la faire voir en action. 

Son grand-père nous ayant avertis que la prochaine séance de 
la Représentation nationale devait être intéressante , je lui avais 
demandé de m'y conduire avec Eugène , dont je savais que la 
compagnie lui était agréable. 

Nous allâmes donc le prendre de bonne heure, et nous partîmes 
en causant , après avoir promis de revenir à la maison , où nous 
trouverions probablement madame Dinamé et sa famille. 

— La Représentation nationale, nous dit Valmor en marchant, 
est le premier Pouvoir après le Peuple, 

Vous la verrez composée de deux mille Députés, élus pour deux 
ans, et dont moitié sont renouvelés chaque année. 

Les mille Communes qui composent la République ayant chacune 
deux Députés, chacune d'elles en réélit un tous les ans. 

Les élections se font le môme jour dans toute la République , le 
4" avril. 

Elles se terminent partout en une seule séance , après que les 
listes de candidats ont été dressées et discutées dans deux séances 
précédentes, à dix jours d'intervalle. 

Tous les citoyens acquérant l'habitude des affaires pubhqucs 
dans les assemblées populaires, presque tous exerçant queUiues- 
unes des fonctions communales ou provinciales, les plus habiles 
remplissant successivement presque toutes ces fonctions, et les 
Députés étant choisis parmi les plus remarquables d'entre les 
habiles, vous conceveis que les représentants sont presque tous de^s 



NATIONALE. 477 

hommes mûris par l'âge el rcxpérience, la crème du pays par leurs 
talents, par leurs vertus et parleur patriotisme : si quelques jeu- 
nes hommes apparaissent parmi eux sans avoir passé par la filière 
des emplois inférieurs, comme vous en verrez quelques-uns, c'est 
que ce sont des hommes de génie. 

La Représentation nationale est permanente , comme le Peuple, 
et comme la Couveraineté populaire qu'elle représente. 

Elle siège pendant neuf mois, et prend trois vacances d'un mois 
chacune, pendant lesquelles elle est représentée par une Commis- 
sion de surveillance , qui la rappellerait s'il était nécessaire. 

Les représentants se réunissent et se séparent aux époques 
Oxces par la Constitution, sans autre ordre que le mandat du 
Peuple souverain. 

Tous sont logés et nourris en commun dans le Palais national. 

Un autre jour nous visiterons leurs logements et leur réfectoire, 
et vous verrez qu'ils ne sont pas autrement traités que tous les 
autres citoyens. Leur salon des conférences et tout ce qui sert ex- 
clusivement à leur usage personnel n'ont rien d'extraordinaire. 

Mais le monument public, le Palais national, regardez-le bien 
(nous en approchions alors), et dites-moi, vous qui avez tant voyagé, 
avez-vous vu quelque plus beau palais impérial ou royal...! On a 
envoyé partout pour avoir des modèles, on a préparé et discuté le 
plan pendant quatre ans. Il n'y a que 22 ans qu'il est achevé, 
après un travail de 28 années. Icar et la République avaient dit 
ensemble : Que le Palais national soit le plus beau inonument de 
la terre I Et le voilà...! 

Mais entrons vite, parce que l'heure approche. 

Je n'entreprendrai pas de décrire l'intérieur... Je ne crois pas 
qu'aucune salle de trône dans aucun palais de monarque soit aussi 
majestueuse, aussi superbe, aussi magnifique que cette salle des 
délibérations des représentants d'un Peuple Empereur, Pape et Roi ! 

Plusieurs vastes galeries contiennent plus de 6,000 spectateurs. 

Pas un soldat, pas une garde , pas une arme ! mais une musique 
tantôt imposante et tantôt délicieuse. 

A 4 heures moins 5 minutes, le Président, les Vice-Présidents 
et les Secrétaires , précédés de nombreux huissiers , et suivis des 
2,000 représentants , entrèrent dans la salle en superbes costumes, 
et prirent respectivement leurs places au miUeu d'un majestueux 
silence. 

Ces 2,000 Députés assis sur des bancs demi-circulaires s'élevant 



178 REPRÉSENTATION 

en amphithéâtre, ces 6,000 spectateurs suspendus sur leurs têtes, 
ces costumes éclatants, les élégantes et brillantes toilettes des fem- 
mes, toutes ces figures belles ou gracieuses , la tribune en face , les 
officiers derrière et plus haut, le Président au milieu d'eux et plus 
élevé, les inscriptions et les statues, les lustres étincelants et les 
drapeaux, la musique et le silence (au milieu duquel une voix 
semblait crier : Cesl ici que se décide le bonheur ou le malheur 
d'un grand Peuple), tout formait un spectacle que ne peuvent 
offrir ni la stérile magnificence d'une cour ni la vaine féerie d'un 
opéra. 

Quatre heures sonnaient quand un superbe vieillard, en habit 
de citoyen , parut au-dessus du Président et prononça ces mots 
d'une voix solennelle : 

« Représentants d'Icarie , souvenez-vous que le Peuple ne vous 
» a envoyés ici que pour travailler à son bonheur, et que vos frères 
û ne vous ont choisis que pour recevoir de vous l'exemple de toutes 
» les vertus 1 » 

Aussitôt le Président déclara que la séance était ouverte. 

" Chef des huissiers, dit-il, tous les représentants sont-ils à leur 
poste ? — Non. — Combien en manque-t-il ? — Trois. — Qui sont- 
ils ? (L'huissier les nomma.) 

» Je déclare à l'Assemblée, ajouta le Président, que les deux 
premiers m'ont envoyé leurs motifs d'absence ; et je transmettrai 
leurs lettres au Comité de censure. 

• Quelqu'un demande-t-il un congé momentané ? » Quatre dé- 
putés se levèrent et exposèrent leurs motifs. L'Assemblée en accorda 
trois, et renvoya le quatrième au Comité de censure. 

Un Rapporteur lut ensuite à la tribune , au nom du Comité d'a- 
meublement, son rapport sur un projet de loi , pour ajouter un 
nouveau meuble au mobilier de chaque famille. Il déclara que le 
Comité était unanimement d'avis de l'adoption, et fit connaître 
brièvement ses motifs. Personne ne demandant la parole contre ce 
rapport, l'assemblée vota sans discussion par assis et levés, et 
adopta la loi à l'unanimité. 

Un autre Rapporteur était à la tribune quand la porte de la salle 
s'ouvrit avec un carillon de clochettes qui attira tous les regards. 
— Regardez bien, nous dit Valmor : c'est le troisième Député dont 
le chef des huissiers vient de déclarer Tabsence. — Mais pourquoi, 
luidis-jc, celte porte bruyante, au lieu d'une porte ouvrant sans 



NATIONALE. «79 

interrompre l'orateur? — C'est pour que l'assemblée remarque l'en- 
trée du retardataire. Tu verras tout à l'heure ! 

Le Rapporteur, qui s'était arrêté jusqu'à ce que le Député fût 
à sa place, termina son rapport. 

Après le vote de l'Assemblée, le Président dit au député : « Re- 
présentant B , vous n'avez pas donné à vos concitoyens l'exem- 
ple de l'exactitude à remplir un devoir : quelle est votre excuse?» 
Le Député exposa la cause de son retard. 

• L'assemblée, dit ensuite le Président, veut-elle renvoyer au 
Comité de censure? » Tous restèrent assis.» Admet-elle l'excuse?» 
Tous se levèrent. 

— Mais celte cérémonie est déjà une punition sévère, m'écriai-jc 

sans assez de précaution pour n'être pas entendu — Monsieur , 

me dit poliment un vieillard à côté de moi, je suis venu pour en- 
tendre nos représentants et non vos réflexions : veuillez ne pas 
m'enlever mon droit...! — Excusez-moi, lui répondis-je (car il 
avait raison). 

Quinze à vingt-cinq projets de lois furent de même adoptés et 
quelques-uns rejetés , sans discussion , à l'unanimité des Comités 
et de l'xVssemblée. 

Un Rapporteur vint ensuite déclarer que son Comité n'avait 
adopté le projet qu'à la majorité des deux tiers. Après lui se pré- 
senta un contre-rapporteur, choisi par la minorité de ce Comité 
pour exposer les motifs de son opposition. Plusieurs orateurs pri- 
rent ensuite la parole pour et contre le projet, et s'exprimèrent 
avec un /acom'sme extrême. L'assemblée n'étant point unanime, 
on compta la minorité qui se leva à la contre-épreuve , et l'on en 
trouva cent cinq, dont on prit rapidement les noms, en sorte qu'on 
connut par là ceux des dix-huit cent quatre-vingt-quinze qui for- 
maient lu majorité en faveur de la lui. 

La séance fut alors suspendue pendant un quart-d'heure. 

— La mercuriale de mon voisin était juste , dis-je alors plus 
librement à Valmor; mais ma réflexion n'était pas moins juste 
elle-même : votre porte à carillon et Tinlorruption de l'orateur 
sont une véritable punition pour le retardataire. — Ha, me répon- 
dil-il, nous ne badinons pas avec les devoirs! Les fonctions de 
Représentant ne sont pas un jeu pour nous ! Vous avez entendu 
l'homme du Peuple rappeler à la Représentation nationale qu'elle 
doit donner l'exemple de toutes les vertus 1 Le Député qui manque 



m REPRÉSENTATION 

volontairement à ses devoirs nous paraît beaucoup plus coupable 
qu\m autre; et l'opinion publique est tellement inexorable sur ce 
point qu'on a vu, il y a dix ans, unDéputé unanimement exclu de la 
Représentation nationale pour avoir manqué une seule fois d'assister 
à la chambre sans motif légitime: aussi personne n'y manque, et, 
Gur deux mille Députés, vous n'avez vu qu'un seul retardataire. 

— Ho 1 je suis loin de blûmer cette sévérité, répondis-je ; je l'ap- 
prouve au contraire de tout mon cœur et je l'admire. 

— 11 paraît, dit Eugène, que vos Comités ont une grande part 
dans le travail de la législation : comment agissent-ils? — Vous 
savez que la Représentation nationale a quinze Comités principaux 
de cent trente-trois membres chacun ; ceux-ci se subdivisent en 
soixante Sous-Comités de trente-trois. Tous ces Comités et Sous- 
Comités ont leurs matières spéciales et leurs salles particulières; 
toutes les propositions leur sont distribuées suivant leurs spécialités, 
pour être examinées et discutées séparément et sans retard. Les 
séances de ces Comités sont publiques et ont lieu tous les jours , le 
matin, de dix à une heure, tandis que celles de l'assemblée géné- 
rale ont lieu le soir, de quatre à huit heures, et quelquefois jusqu'à 
neuf. 

Quoique ces Comités aient toutes les statistiques qu'ils peuvent 
désirer, quoiqu'ils soient en relation régulière avec des comités 
analogues dans toutes les assemblées populaires, ils font souvent 
des enquêtes avec l'autorisation de la chambre, et interrogent pu- 
bliquement, soit les fonctionnaires publics, soit les citoyens. 

Ils organisent môme, à côté d'eux, des Commissions spéciales, 
dans lesquelles ils appellent des citoyens non députés, qui recueil- 
lent les renseignements et qui leur donnent leur avis. Ces commis- 
sions libres, jointes aux comités, ont rendu d'immenses services 
pour organiser la Communauté. 

Quand le Comité a pris sa délibération, son Rapporteur rédige 
de suite son rapport, qui est déposé, imprimé et distribué dix jours 
avant sa lecture et sa discussion, excepté dans les cas d'urgence, 
qui sont infiniment rares. 

La séance étant rouverte, j'eus le plaisir d'un débat animé sur 
une grave question qui avait été renvoyée aux Assemblées popu- 
laires pour avoir leur avis, et qui partageait ces Assemblées comme 
le Comité: c'était la question de savoir s'il conviendrait de tra- 
vailler sept heures et demie par jour, au lieu de sept, et d'avoir un 
jour de repos tous les "sni/ jours, au lioud'un tous les t/ijc jours. 



NATIONALE. iSI 

afin que les citoyens pussent jouir plus souvent de la campagne. 
Lcsdeux orateurs les plus habiles avaient été choisis par la Mino- 
rité et par la Majorité pour soutenir seuls les deux opinions : ils se 
pressèrent de questions, d'objections et de raisonnements pendant 
plus d'une demi-heure, répliquèrent vingt fois l'un à l'autre, se 
mirent successivement d'accord sur beaucoup de points qui les di- 
visaient d'abord, et finirent par convenir d'un essai pendant trois 
mois d'été, en soumettant même cette nouvelle combinaison à l'ap- 
probation des Assemblées populaires ; et la Représentation natio- 
nale , qui les avait silencieusement écoutés, comme un tribunal 
écoute deux avocats, adopta presque unanimement leur opinion. 

J'eus ensuite l'avantage d'un spectacle assez rare , celui du Pré- 
sident du corps exécutif, appelé par la Représentation nationale et 
paraissant à sa tribune pour lui donner les renseignements qu'elle 
lui demandait : c'était sur l'état d'une négociation ordonnée par la 
Chambre avec cinq Gouvernements étrangers, relativement à un 
projet de colonisation à exécuter en commun. Le Président lut des 
lettres, répondit à toutes les questions, et Ut connaître que trois de 
ces gouvernements avaient accepté les propositions de la Répu- 
blique, et que les deux autres les accepteraient bientôt; puis il se 
retira avec les mêmes cérémonies qui avaient accompagné son 
entrée. 

— Le Président ne refuse jamais (demandai-je à Valmor , pen- 
dant une seconde suspension) de se rendre à l'invitation des Repré- 
sentants ? — Refuser ! répondit-il, ce serait une révolte ; et la Repré- 
sentation nationale le destituerait et le mettrait en accusation ! L'une 
est le Souverain ou le représentant du Souverain : l'autre , son 
subordonné , l'exécuteur de ses lois » élu par elle et responsable 
devant elle. 

Aussi , chaque année , la Représentation nationale appelle le 
Président, au jour qu'elle lui indique, pour lui rendre compte de 
l'exécution de toutes les lois : elle appelle fréquemment lesilinis- 
Ires pour leur demander également des comptes. 

— Et toutes vos affaires étrangères sont ainsi publiques? — 
Sans doute I Est-ce qu'il peut y avoir un secret pour la Représen- 
tation nationale? Ne serait-ce pas absurde, puisqu'elle est le 
Souverain ? 

— Mais cependant , si le Président soutenait que le salut du 
peuple exige que l'affaire ne soit connue d'aucun autre?... — Ab- 
surdité, audacieux mensonge des despotes et des tyrans 1 Si lo 

H 



iga REPRÉSENTATION 

Président déclarait que l'affaire exige du secret , la Chambre le 
verrait bien elle-même ; et si elle avait quelque doute, elle nom- 
merait une Commission spéciale qui recevrait la confidence et qui 
lui ferait son rapport : mais quand elle juge qu'une publicité plus 
ou moins étendue n'a pas d'inconvénient , personne ne peut plus 
prétendre le contraire. Du reste , la difficulté ne s'est pas encore 
présentée depuis notre révolution, et toutes nos affaires étrangères 
ont eu la même publicité que les autres. 

La séance reprise encore , la Chambre expédia rapidement un 
grand nombre d'affaires. Elle distribua entre ses Comités quelques 
pétitions qui lui étaient adressées par des Assemblées populaires , 
et des propositions faites et lues publiquement par ses propres 
membres. Puis enfin elle fixa son ordre du jour pour le lendemain, 
et se retira comme elle était entrée , laissant tous les spectateurs 
pénétrés de respect, et notre Eugène transporté d'enthousiasme. 

— Si chaque séance est aussi remplie , dis-je à Valmor en sor- 
tant, quelle quantité de lois votre Représentation nationale doit 
faire chaque année pendant neuf mois de session! 

— Oui, répondit Eugène ; mais toutes ses lois sont certainement , 
comme celles-ci , dans l'intérêt du Peuple, et par conséquent je 
pense que vous ne vous plaindrez pas de leur nombre. 

r— Eugène a raison, dit Valmor, et, pour t'en convaincre, quand 
nous serons à la maison, je te montrerai la liste des lois faites 
l'année dernière. 

— Mais , répondis-je , j'ai toujours entendu dire que le Pouvoir 
législatif ne devait ni administrer ni concentrer, etje vois qu'ici la 
Représentation nationale administre et concentre! 

— Non, répliqua ValmÔr, notre Représentation nationale n'ad- 
ministre i)a.s : elle discute seulement, décide et ordonne beaucoup 
d'actes d'administration, comme font tous les Législateurs ; et nous 
regrettons qu'elle ne puisse pas les déhbérer tous , carqueV mal 
peut-il y avoir à ce que ces actes soient ordonnés par deux mille 
législateurs au lieu de l'être par quelques exécuteurs généraux ou 
par un seul? N'est-il pas même plus avantageux qu'ils soient exa- 
minés par le corps qui a le plus de lumières et qui peut en outre 
consulter tous les autres corps et le Peuple entier? 

Tu dis qu'elle concentre...] Tant mieux! Puisse-t-elle établir 
Vunité et Végalité partout, en s'attachant toujours à éviter les 
inconvénients et à réunir tous les avantages! Fléau sous le despo- 



NATIONALE. <83 

tisme et la tyrannie, la concentration est un bienfait avec la Répu- 
blique et la CoDimunaulé 1 

Quand nous arrivâmes à la maison, où Dinaros nous apprit que 
nous ne verrions pas sa mère et sa sœur, près desquelles était 
Corilla, Valmor remit à Eugène la liste des lois votées pendant 
l'année précédente, et Eugène la parcourut à haute voix. 

« Loi qui ordonne l'inscription d'un nouveau Icgume sur la liste 
des aliments, sa culture et sa distribution. — Dix autres lois du 
môme genre pour les aliments, les vêtements, le logement et l'a- 
meublement. 

» Loi qui ordonne une amélioration sur toutes les routes. Cinq 
autres lois du môme genre pour les canaux et les rivières. 

• Loi qui ordonne la composition, l'impression et la distribution 
d'un tableau chronologique et alphabétique de toutes les invenlions 
humaines. — Une douzaine de lois de même nature. 

• Loi qui ordonne des constructions et des expériences sur im 
projet de paragrêle. 

y Quinze lois pour l'utilité et l'agrément des femmes dans leurs 
ateliers et ailleurs. 

» Quarante lois ordonnant la construction et l'emploi de nouvelles 
7nac/ime5 dans les ateliers nationaux. • 

— En voilà assez, j'espère... — Non, non, continuez! dit Valmor. 

• Quinze lois pour l'amélioration de V enseignement. 

» Deux lois qui ordonnent la fabrication et la distribution de cer- 
tains objets à un Peuple sauoa^ye pour essayer de le civiliser. 

« Loi pour proposer au Congrès des Peuples alliés de faire en 
commun des creusements et des fouilles concernant la géologie. » 

— Assez, assez....! 

Les deux ou trois cents autres lois ont toutes également pour but 
l'intérêt général. 

—Hé bien, me dit le grand-père en rentrant, êtes-vous satisfait? 
— Enchanté, lui répondis-je, émerveillé I Je n'ai cependant pas 
entendu une seule pièce d'éloquence, je n'ai rien vu de drama- 
tique : mais j'admire la raison, la sagesse, la décence, la dignité, 
le laconisme de vos représentants : on dirait des juges à leur tribu- 
nal! toujours attentifs, silencieux et fixés sur leurs bancs! Pas une 
interruption, pas un cri, pas le moindre bruit qui puisse importuner 
l'orateur ouïes auditeurs! au contraire, tous les égards, toutes les 
manifestations d'estime cl de fraternité I Ccrlainemenl vos a^sem- 



184 REPRÉSENTATION 

blées populaires, vos fonctionnaires publics et vos citoyens trouvent 
là des modèles I voilà ce que j'ai toujours désiré ! voilà ce qui me 
transporte et me ravit...! 

— Mais je ne conçois pas votre ravissement, répliqua îe vieil- 
lard : vous ne voyez ici que ce que vous voyez dans nos écoles, dans 
nos ateliers, dans nos théâtres, dans toutes nos réunions publi- 
ques...! Est-ce que par hasard les élus du Peuple devraient être 
moins raisonnables que des écoliers ! songez donc que dès l'enfance 
noire éducation nous donne toutes les habitudes physiques et mo- 
rales nécessaires à l'homme en société et surtout au citoyen en as- 
semblée : savoir écouter en silence, répondre brièvement, ne jamais 
importuner son voisin, tout cela n'a rien de difficile ; ce qui pa- 
raissait moins facile, c'était de faire prendre au corps toutes les 
habitudes nécessaires pour pouvoir rester plusieurs heures immo- 
bile, assis, silencieux et attentif: mais, en y travaillant dès l'en- 
fance, nous y sommes complètement parvenus Quant à la poli- 
tesse, à la fraternité, à l'exaclilude et à l'accomplissement de tous 
les devoirs, ce serait un crime à nos hommes d'élite de donner 
l'exemple de leur mépris. 

— Oh 1 que vous êtes heureux 1 s'écria Eugène, que vous êtes 
heureux 1 

— Nous le sommes d'autant plus sous ce rapport, répliqua le 
vieillard, que c'était tout le contraire autrefois, avant notre révo- 
lution de 1792 : à celte époque, de honteuse et douloureuse mé- 
moire, la masse des Députés se jouaient de leurs devoirs: ceux qui 
avaient le plus prodigué les promesses pour se faire élire laissaient 
passer des semaines et des mois entiers sans venir à la Chambre, 
sacrifiant ainsi leurs obligations à leurs plaisirs ou à leurs intérêts ; 
chaque jour, un grand nombre d'entre eux arrivaient après la 
séance et partaient avant sa fin ; et souvent, au grand scandale du 
Peui)Ie, on a vu le théâtre rempli de Députés, le palais législatif 
vide de Législateurs, et le Président réduit à lever la séance parce 
qu'il se trouvait presque seul. 

Pendant la discussion , on les voyait se promener dans la salle , 
sortir et rentrer à chaque instant. Sur leurs bancs , ils lisaient les 
journaux, écrivaient leurs lettres, ou causaient avec leurs voisins; 
n'entendaient qu'ouvrir les portes, marcher, causef et faire du 
bruit de toute espèce , en sorte que les uns n'écoulaient pas l'ora- 
teur et empêchaient les autres de l'entendre, l'empêchant lui-même 
de parler à son aise. 

Nos jeunes gens ne reviennent pas d'étonncment qu«Bi4 on leur 



NATlONiVLE. *85 

raconte aujourd'hui l'histoire de ces temps de discorde et d'oppres- 
sion; ils ont peine à croire à si peu d'égards, à tant d'impolitesse 
et de grossièreté, même dans l'élite et la (leur du pays ; mais ce 
monstrueux contre-sens, ce renversement de toutes les idées de 
raison, n'est malheureusement que trop certain et n'était que trop 
ordinaire alors : ceux qui se seraient étouffés plutôt que de soufiler 
devant une chanteuse ou une danseuse faisaient autant de tapage 
que des gens ivres quand leur devoir les avait amenés dans le 
prétendu sanctuaire dos loisl 

11 n'y avait pas d'école, pas de corps-de-garde, pas de caserne, 
pas de cabaret, pas de foire môme où l'on ne trouvât plus de dé- 
cence et d'ordre qu'on n'en voyait quelquefois dans la solennelle 
assemblée des législateurs!... 

— Mais, mon père 1 s'écria Valmor... — Laisse, laisse, mon 

fils, reprit le vénérable vieillard en s'animant davantage : je sais 
combien ces vérités te font rougir pour la patrie, mais la honte et 
la folie du passé rehaussent la sagesse et la gloire du présent; et il 
est bon de nous rappeler les vices et les malheurs de notre ancien 
régime, afin de mieux apprécier les vertus et le bonheur que nous 
devons à notre Icar; il est bon de montrer à nos jeunes amis ce 
que nous étions, afin qu'ils puissent juger des prodiges qu'a pro- 
duits notre Communaut j ! Je continue donc : 

La législature se divisait en deux fractions, la majorité qui dé- 
fendait les intérêts de l'Aristocratie, et la minorité ou opposition 
qui défendait les intérêts du Peuple : ces deux partis formaient 
deux camps séparés, deux armées ennemies qui se menaçaient de 
l'œil, du geste et de la voix; qui se lançaient et se renvoyaient 
les injures et les outrages; qui applaudissaient comme des forcenés 
leurs orateurs, ou qui vociféraient pour ôter la parole à leurs ad- 
versaires; qui grognaient ou hurlaient, riant aux éclats ou trépi- 
gnant du pied comme des fous ou des enragés; qui se montraient 
le poing et poussaient des cris de guerre, comme des barbares at- 
taquant les retranchements de leur ennemi ; qui eirpurtaient une 
loi comme des soldats emportent une citadelle au milieu de la con- 
fusion et d'un épouvantable vacarme ; qui se tuaient séparément en 
duel, enfin qui ne pensaient qu'à se proscrire quand ils ne se pro- 
scrivaient pas en effet. 

Vous frémissez, mes enfants, au récit de tant d'horreurs 

Mais tout était renversé dans ces temps de tyrannie , de guerre ci- 
vile et d'abominations: les Ministres, qui devaient être Vélite de 
l'élitk. donnaient souvent, à la tribune, l'exemple de^; mensonges 



186 REPRÉSENTATION 

les plus manifestes, proclamaient les maximes les plus immorales, 
prodiguaient l'injure et la calomnie, louaient la trahison, et récom- 
pensaient l'assassinat I 

Et ces Ministres avaient l'impudence de s'encenser eux-mêmes , 
de se prodiguer les éloges, d'accaparer pour eux toute la sagesse 
et toutes les vertus, d'accuser le Peuple d'ignorance et de stupi- 
dité, et de traiter d'imbéciles et de niais, de brouillons et d'anar- 
chistes ceux qui défendaient l'intérêt populaire 1.... et leur Majorité 
couvrait toujours leurs voix d'applaudissements et de bravos!.... 

Et ces mêmes Ministres, siégeant à la tète de leur Majorité 
comme des généraux à la tète de leurs soldats, lui donnaient 
l'ordre et le signal d'applaudir ou de murmurer, de se lever ou de 
rester assis. 

Et cette Majorité accordait aux Ministres toutes les lois de tyran- 
nie, de terreur et de sang qu'ils demandaient pour eux, et tous les 
millions qu'ils désiraient pour la Reine et pour ses trois enfants. 

Mais, qu'était-ce donc que cette Majorité, me demandez-vous 
peut-être intérieurement? De quelle espèce d'animaux se compo- 
sait-elle donc? Rampants, domestiques et voraces... ; renards, 
goulus, chiens couchants, caméléons, loups cerviers...; vous auriez 
trouvé toutes les espèces dans cette ménagerie...! 

C'était une poignée de riches (200 à peine), choisis par une autre 
poignée de riches (30 ou 40,000), ou plutôt désignés et nommés par 
les Ministres, qui disposaient des électeurs par leur influence et par 
les places ou faveurs qu'ils donnaient el promettaient.... Ils choi- 
sissaient pour Députés les Aristocrates qui avaient le même intérêt 
qu'eux, leurs agents ou leurs fonctionnaires publics qui leur étaient 
le plus dévoués (c'est-à-dire qui étaient le plus dévoués à leurs 
places), les chambellans, les écuyers, les capitaines des gardes, 
les eunuques, les grands-officiers ou les grands valets de la cou- 
ronne, même les beaux pages de la Reine. On a cru même un mo- 
ment qu'ils enverraient parmi les législateurs, pour représenter la 
Souveraine, ses jolies femmes de chambre et ses belles dames d'a- 
tour ; mais ils se sont contentés de se nommer eux-mêmes, et, dans 
plusieurs circonstances décisives, c'est leur voix qui a fait la majo- 
rité et par conséquent la loi. 

Je crois rêver moi-même quand j'y pense, et j'ai quelquefois de 
la peine à croire mes propres souvenirs.... Nous appellions cette 
machine un gouvernement représentatif; mais, comme vous voyez, 
ce n'était qu'une farce grossière, pa?scz-moi l'expression, une vraie 
comédie, et une comédie qui coulait cher au pauvre Peuple : car 



NATIONALE. 187 

c'était en réalité la Reine ou plutôt ses ministres qui faisaient la 
loi, et les Ministres étaient plus absolus qu'un Autocrate, plus des- 
potes qu'un Sultan, et plus hardis pour frapper et pour prendre des 
millions que s'ils n'avaient pas eu des fantômes de Députés pour 
leur servir de plastrons et pour leur tout donner au nom du Peuple. 

Aussi, tandis que noire Représentation nationale ne fait aujour- 
d'hui des lois que dans l'intérêt du Peuple et de l'Humanité, vous fré- 
miriez si je vous citais les lois faites dans notre malheureuse Icarie 
pendant les dix ans depuis m2 à 1782. Des budgets , une liste ci- 
vile pour la Reine, des apanages pour ses deux fils , une dot pour 
sa fille ; des lois de terreur, toutes en faveur de la famille royale et 
de ses valets, des Ministres et de l'Aristocratie, toutes contre le 
Peuple ! Et si, par peur et par rouerie, pour se populariser, on en a 
d'abord consenti quelques-unes qui parussent populaires, on les a 
successivement révoquées , ou dénaturées , ou laissée? sans exé- 
cution 1 

Et voyez comme on foule aux pieds toute pudeur quand le des- 
potisme parvient à tout démoraliser! Cette Majorité, ces Députés 
qu'on disait envoyés pour surveiller et accuser les Ministres , ne 
quittaient ni les hôtels ministériels, ni même le palais de la Reine , 
et se précipitaient comme des affamés aux dîners et aux fêtes de la 
Cour et des courtisans ! C'était à qui se distinguerait des autres 
par ses flatteries, ses adulations, sa servilité et ses bassesses : 
vous ne croirez peut-être pas que ces Députés , envoyés pour dé- 
libérer sur le bonheur du Peuple , délibérèrent gravement un jour 
pendant deux heures sur la question de savoir si les plumes n'al- 
laient pas mieux à la Reine que les fleurs. 

Et pour achever de les séduire et de les acheter, les Ministres 
leur prodiguaient , pour eux , leurs femmes et leurs enfants , les 
places , les '"avcurs de tout genre , les distinctions les plus pué- 
riles, de petits rubans de toutes les couleurs, de petites croix 
de toutes les formes , tandis qu'ils destituaient et ruinaient les Dé- 
putés qui votaient contre eux en préférant leur conscience à leur 
intérêt. 

Après avoir difise la Chambre pour la gouverner, ils lançaient 
leur Majorité contre la Minorité comme des polissons excitent un 
chien contre un autre ! 

Ils ne permellaient pas même à la Minorité de parler et surtout 
de faire une seule proposition/... 

— Mais, dis-je au vieillard, que disaient les spectateurs de ces 
débals, et le Peuple qui lisait le réi i! de ces séances?... — Ilsdi- 



188 REPRÉSENTATION NATIONALE. 

saient eue c'était une école de scandale et d'immoralité , un antre , 
une caverne, un repaire, un foyer de peste , une maison d'aliénés, 
une tabagie, un mauvais lieu qu'il fallait purifier. 

— • Et le peuple ne faisait pas de pétitions comme en Angle- 
terre ?... — Des pétitions 1 mais à qui ? Aux Ministres ou à la Reine 
contre leurs complaisants et serviles Députés ? A la Reine contre 
ses complaisants et serviles Ministres?.,. 

— Et le Peuple ne se réunissait pas comme en Angleterre 
pour délibérer dans ses meetings?... — Mais la loi (c'est-à-dire les 
riche?, les députés et les ministres) punissait les associations et 
les réunions!... 

— Et la Presse ne criait pas pour le Peuple comme en Angle- 
terre? — Mais la loi (c'est-à-dire l'aristocratie) bâillonnait la 
Presse I... 

— Et le Peuple ne couvrait pas de boue comme en Angleterre 
ceux qui le vendaient en prélendant le représenter? — Mais les 
ennemis du peuple se faisaient escorter par des bandes d'assom- 
mcurs et d'empoigneurs 1 

— ^Et le Peuple ne criait pas contre le Ministre comme en Angle- 
terre, où le grand Duc de Wellington a été obligé de faire mettre 
des grilles, des portes cl des volets en fer tout autour de son hô- 
tel?... — Mais les mitrailles et les Crands-Prévôts !... 

— Il n'y avait donc aucun remède comme en Angleterre , où le 
Peuple a bien su faire sa Réforme parlementaire?... — Mais que 
dites-vous? Le ciel ne nous a-t-il pas envoyé Icar et la Commu- 
nauté quarante ans avant de vous envoyer ce que vous appelez 
votre Réforme? Et quoique vous puissiez vous en gloHBer, je l'a- 
voue , qu'est-ce que cette petite réforme comparée à notre régé- 
nération radicale? Pouvons-nous nous empêcher de rire quand 
nous vous entendons parler ici, en Icarie, de votre radicalisme 
anglais? J'ai vu avec plaisir, je l'avouerai encore, vos fiers can- 
didats comparaître humblement sur vos hustings en plein air , 
devant l'Assemblée du Peuple entier, et lui exposer leurs senti- 
ments et leurs principes , comme pour rendre hommage à sa sou- 
veraineté ; mais pourquoi ce même Peuple est-il dédaigneusement 
exclu , le lendemain , quand il s'agit de voter et d'élire? Pourquoi 
d'ailleurs ces indignes calomnies entre les partis , ces grossières 
i/jjures entre les concurrents, ces cris, ces vociférations , ces ou- 
trages , ces ignobles et sauvages violences du Peuple contre ceux 
qui vont être ses législateurs? Pourquoi celte audacieuse et impu- 
dente corruption dos suffrages à prix de guinéos , qui renferme 
en clic seule toutes les corruptions et toutes les immoralités , qui 



PAIRIE. IS!» 

transforme vos élections en un immense mensongo., qv\i déshonore 
vos riches corrupteurs et vos pauvres corrompus, et qui suffit pour 
démontrer irrésisliblement la fatale influence de l'opu(tnce en face 
de la misère? Ne parlez donc plus, mon pauvre milord , de votre 
Reforme, de vos élections, de votre prétendue Représentation du 
Peuple anglais , surtout quand vous sortez d'une séance de notre 
Représentation nationale icarienne, n'est-ce pas, démocrate Eu- 
gène? 

— Oh oui, répondit Eugène que j'avais vu plusieurs fois rougir, 
pâlir et cacher sa tète dans ses mains; oui, j'envie... j'admire... 
j'admire cette Représentation, ces législateurs, ce Peuple..., ou 
plutôt j'admire cette Constitution, celte Éducation, cette Commu- 
nauté, qui ont ainsi métamorphosé vos électeurs, vos députés, vos 
ministres... Et quand j'y rénechis, mon sang bouillonne ; mais ce 
n'est pas contre les hommes que je ressens de la haine et de la 
colère, c'est contre cette épouvantable organisation sociale et poli- 
tique qui pervertit les riches et les pauvres, les électeurs et les 
députes, même les ministres et les monarques, en faisant le malheur 
des Aristocrates et le désespoir des Peuples. 

— Bien, Eugène I bravo, bravo 1 lui dit le vieillard en lui ten- 
dant la main. 

Quoique la conversation fût d'un haut intérêt, tout le monde pa- 
raisjait triste; les enfants mêmes étaient sérieux, comme si tout 
devait languir en l'absence de Corilla et de Dinaïsc 



CHAPITRE XXIII. 

Pairie Icarlfnne. — Représentation provinciale. — Panlhéoa 

— Conçois-tu, dis-je à Valmor, qu'Eugène a passé la nuit à la 
Chambre des députés de Paris, et qu'il s'est réveillé tout rouge de 
colère? 

— Eh bien ! dit Valmor, pour lui mettre du baume dans le sang, 
je lui ferai voir, s'il veut, notre Chambre des Pairs. 

— Comment, s'écria Eugène prenant aussitôt feu, des Pairs en 
Icarie I Vous vous moquez de moi 1 

— Non vraiment : nous avons des Pairs qui sanctionnent ou rejet- 
tent les lois les plusim[)ortantes votées par la Représentation na- 
tionale ; et notre Chambre des Pairs n'est pas composée seulement 

11. 



190 PANTHÉON. 

de quelques centaines de Pairs, mais de quelques milliers, et nous 
n'avons pas seu/emcnt une seule Chambre, mais mille Chambres 
des Paris.... 

— Vous ne comprenez pas, dis-je à Eugène, que leurs Pairs 
sont leurs citoyens, qui sont tous égaux, et que leurs mille Cham- 
bres des Pairs sont leurs mille Assemblées communales ou popu- 
laires. 

— A la bonne heure , reprit Eugène : et pour celles-là je veux 
bien les voir, et tout de suite, quoique j'en aie déjà va plusieurs. 

— Doucement! l'Assemblée n'aura heu que demain ; et d'ailleurs 
je voudrais vous montrer auparavant une séance de notre Repré- 
sentation provinciale. 

— Quoi 1 lui dis-je, vous avez encore une Représentation pro 
vinciale? 

— Sans doute, répondit-il : chaque Province a sa Représentation 
dans son palais, son palais au centre de sa capitale, et sa capitale 
au milieu de ses dix Communes. 

Cette Représentation provinciale est composée de cent vingt 
députés spéciaux élus par les Communes. Elle est organisée sur 
le plan de la Représentation nationale, se renouvelle chaque 
année par moitié, se divise en quinze Comités, et délibère en 
public. 

— Mais c'est une petite Chambre des députés , dis-je ; et si 
l'envie lui prenait de se déclarer rivale de la Représentation na- 
tionale!... 

— Jamais, répondit Valmor : elle est trop peu nombreuse ; elle 
ne se réunit que pendant quatre mois, divisés en quatre sessions 
de dix jours chacune, avec de longs intervalles; elle ne peut 
s'occuper que des matières qui lui sont expressément indiquées 
par la Constitution. Essentiellement subordonnée à la Représen- 
tation nationale , comme une province Test à la nation , son pre- 
mier devoir est de veiller à l'exécution des lois dans toutes les 
Communes de la Province ; elle ne peut délibérer et rendre des 
décrets que pour faciliter et assurer celte exécution, ou pour régler 
certaines aflaircs qui n'intéressent que la Province. 

Comme une séance de cette Représentation provinciale ne pou- 
vait être qu'une petite répétition de ce que nous avions vu dans la 
séance de la lleprésentatiou nationale, je préférai visiter le Musée 
historique ou le Panthéon. 

Toutes les figures étaient en cire coloriée, de grandeur naturelle, 



PANTHCON. jr>i 

avec des cheveux, des yeux et des costumes v/'ritaWos, (jui [irociui- 
saieut une illusion tellement complète qu'on se croyait au luileu 
d'une réunion de personnes vivantes. 

Toutes avaient des postures différentes, et beaucoup faisaient, au 
moyen de ressorts cacliés, des mouvements qui rendaient encore 
l'illusion plus parfaite. 

Eugène s'extasiait sur la perfection de la ressemblance humaine. 
»— Oui, lui dis-je; mais ces statues de cire habillées ont bien moins 
de mérite que des statues de marbre ou de bronze. 

— Eh! que m'importe, répondit-il, le mérite de la difficulté 
vaincue ! c'est le mérite de la ressemblance que je veux avant tout, 
puisque c'est là le but de la peinture et de la sculpture : or, quel est 
le portrait ou le buste, le tableau ou la statue, qui puissent, aussi 
bien que cette cire , imiter une personne ou une tête? 

— D'ailleurs, ajouta Valmor, ne crois pas que celte perfection 
dans ces statues de cire soit chose si facile ! Examine ces formes, 
ces mains, ces têtes, ces chairs, ces poses ; et sache que nos plus 
habiles statuaires et nos plus savants peintres comptent ici leurs 
chefs-d'œuvre couronnés dans des concours. Les costumes mêmes 
exigent plus de science et de talent que tu ne parais le croire, 
pour l'exactitude et pour l'application ; et c'est ici que nos acteurs 
et nos peintres viennent maintenant pour apprendre à habiller les 
anciens personnages qu'ils veulent représenter sur la scène ou dans 
leurs tableaux. 

Nous parcourûmes, d'abord dans le Panthéon, puis dans le Pan- 
démonium , je ne sais combien de salles contenant les personnages 
les plus célèbres de chaque nation ; et nous y passâmes pour ainsi 
dire en revue les temps et les pays, les bienfaiteurs elles fléaux 
du genre humain. Mais il faudrait consacrer un mois à cette revue, 
et 'i rapidité de notre examen n'a presque servi qu'à fatiguer ma 
tète en éblouissant mes yeux. 

Ce furent surtout les personnages icaricns contemporains que 
Valmor nous fit remarquer, en nous prévenant que c'étaient eux- 
mêmes que nous voyions, tant leur ressemblance était frappante. 

.le m'attendais à trouver dans Icar, idole d'Icarie, un air d'in- 
spiré, et dans Lixdox, dont le nom n'est prononcé qu'avec horreur, 
un air de démon ou de brigand ; mais Icar n^avait rien de remar- 
quable que la sérénité de son visage, et Lixdox n'était qu'un 
homme laid , borgne et bossu , qui paraissait plus malin que mé- 
chant, quoiqu'il fut réellement aussi méchant qu'ambiliuux et 
hypocrite. 



in ASSEMBLÉES 

Quant à la jeune reine Cloramide, son image ne s'effacera ja- 
mais de mon souvenir, pas plus que l'ctourderie d'Eugène, qui , 
eu Papcrcevant , s'écria : — Comme elle ressemble à la SuSur de 
Dinaros ! 

Je vis Valmor rougir ; et son trouble trop évident me jeta moi- 
même dans un trouille inexprimable. 

Jamais je n'ai rien vu de plus charmant! Jamais, je crois, plus 
beau front n'a porté le diadème ; jamais plus beaux cheveux n'ont 
enlacé une couronne ; jamais plus de majesté et plus de grâces ne 
so sont assises sur un trône; jamais regards plus doux n'ont pénétré 
dans les cœurs; jamais bouche plus jolie n'a souri d'un sourire plus 
enchanteur : il ne lui manquait que la voix de Dinaïse, et j'écoutais 
pour l'entendre s'échapper de ses lèvres entr'ouvcrtcs ! 

— Pauvre femme! m'écriai-je, quel malheur, quel malheur 
qu'elle ait eu Lixdox pour Ministre ! 

— Quel malheur, reprit Eugène, qu'elle ait eu ce titre de Reine 
qui peut pervertir les meilleurs cœurs 1 

Je ne me lassais pas de contempler cette belle image, et c'est 
avec peine que je me vis entrahié par Eugène et Valmor; mais je 
reviendrai souvent visiter ce musée ! 



CHAPITRE XXIV. 

Assemblées populaires. 

Je refusai d'aller avec Eugène , qui voulait m'emmener visiter un 
monument , et je retournai seul au Panthéon , où je passai la ma- 
tinée à revoir les différentes salles. 

Je revins souvent vers la belle Cloramide , et chaque fois je sen- 
tais mieux qu'Eugène avait raison de trouver en elle les traits de 
Dinaïse. 

Après le dîner , Eugène, qui voulait me bouder de ne l'avoir pas 
accompagné, consentit enfin à venir avec moi prendre Valmor pour 
aHer ensemble à son Assemblée commnnalc. 

— Si tout le Peuple icaricn pouvait se réunir à Icara , nous dit 
Valmor, nous n'aurions pas de Représentation nationale, comme 



POPULAIRES. ^93 

/lOHS n'aurions pas de Rcpréscntalion provinciale si toute la popu- 
lation d'une Province pouvait s'assembler au chef-lieu : par con- 
séquent nous n'avons point de Représentation communale , parce 
que tous les citoyens d'une Commune peuvent aisément se reunir 
dans le palais communal. 

Le Peuple de la Commune est donc , pour ses intérêts purement 
communaux, sa propre Représentation ou son propre Conseil , ou 
plutôt il exerce sa Souveraineté et lait lui-même ses affaires. 

11 prend d'abord toutes les mesures nécessaires pour assurer dans 
la Commune l'exécution des lois de la Représentation nationale et 
des décrets de la Représentation provinciale. Puis il rend, dans les 
cas détermina par la Constitution, des OTdonn€,nces qui règlent les 
intérêts spéciaux de la Coninmnc. 

Le Peuple se réunit régulièrement trois fois par mois, tous les 
dix jours , et extraordinairenient toutes les fois qu'un certain nom- 
bre de citoyens ou les magistrats le requièrent. 

Les réunions ordinaires ont lieu les mêmes jours et à la môme 
heure dans toute la République , en sorte que le Peuple entier se 
trouve assemblé au même moment. 

C'est toujours le soir , à quatre heures , que les réunions com- 
mencent , après le travail et le dîner ; et, les jours d'assemblée, 
tous les autres lieux publics (théâtres, concerts, cours scientifiques, 
musées, etc.) sont fermés, parce que tous les citoyens, sans excep- 
tion, doivent se trouver à l'assemblée , qui dure ordinairement jus- 
qu'à huit ou neuf heures. 

Si vous sortiez dans une heure , vous ne rencontreriez dans les 
rues et les promenades que des femmes, des enfants et des jeunes 
gens , comme vous l'avez sans doute déjà remarqué ; et si vous 
aperceviez quelques hommes , ce seraient des étrangers. Vous no 
trouveriez même que quelques omnibus en mouvement , conduits 
par des jeunes gens qui ne sont pas encore citoyens. 

— Personne ne manque donc à l'assemblée ? lui dis-je. — Per- 
sonne : tu comprends que tous les citoyens étant nourris par la 
République, et les ateliers se fermant à une heure , personne n'a de 
motif ou de prétexte pour se dispenser de remplir son devoir : ce 
serait une honte , une espèce de vol fait à la République , un des 
plus graves délits : mais c'est un délit sans exemple , parce que 
nous sommes habitués à considérer nos assemblées comme un droit 
dont nous devons être liers et jaloux. 

Tenez , ajouta-t-il en nous montrant un imprimé , voici l'ordre 
du jour pour aujourd'hui : vous voyez que nous avons beaucoup 
d'affaires à traiter, onze communales, cinq provinciales cl huit nof 



494 ASSEiMBLÉES 

tionales. Mais nous les expédierons rapidement , parce que toutes 
ces aiïaires sont annoncées depuis ravant-dernière séance et ont 
été renvoyées à des Comités spéciaux qui les ont examinées do 
suite et dont les rapports ont été déposés à la dernière séance , 
mis à l'ordre du jour pour aujourd'hui , et distribués le lendemain 
à chacvm de nous. 

— \'otre Assemblée est donc divisée en Comités comme la Re- 
présentation nationale? — Tout de même ; elle est partagée en plus 
de soixante Comités ou Sous-Comités , à chacun desquels sont ren- 
voyées toutes les affaires de sa spécialité , pour qu'il les examine 
séparément avant la séance qui doit suivre. 

Nous sommes donc préparés à voter , d'autant ^lus que nous 
avons pu discuter toutes ces questions, soit dans nos ateliers, soit 
dans nos salons. 

— Ah 1 je vois, lui dis-je, la proposition dont tu m'as parlé, pour 
faire agrandir l'hôtel des étrangers ! — Oui, je l'ai faite à l'avant- 
dernière séance, pour qu'elle pût être connue d'avance et discutée 
aujourd'hui. 

— Mais qu'est-ce que c'est que ce mouvement (car nous étions 
entrés depuis quelque temps , et la foule se précipitait alors dans 
la salle) ? • — Ce sont les citoyens qui prennent leurs places, parce 
que quatre heures vont sonner, et que la séance va s'ouvrir. Vous 
voyez le Président et les membres du Bureau qui s'asseyent sur 
leurs fauteuils. Ce serait une faute grave d'arriver après l'heure , 
et vous ne verrez personne manquer d'exactitude. 

Yalmor nous quitta alors pour courir à son poste, après nous 
avoir promis de venir nous rejoindre un moment à la première 
suspension de la séance. 

La salle était immense et magnifique, remplie de plus de dix mille 
citoyens assis. On aurait dit une petite ou plutôt une grande Cham- 
bre de Représentants ; car il y avait cinq ou six fois plus de ci- 
toyens qu'il n'y a de Députés : mais la galerie des spectateurs était 
beaucoup moins vaste, et Ton n'y voyait presque que des femmes. 

La séance ouverte, au milieu d'un profond silence dont Thorloge 
seule avait donné le signal, on s'occupa d'abord des affaires Com- 
munakft, pour passer successivement aux aflaires Provinciales et 
aux affaires Nationales dans le rang indiqué par Tordre du jour. 

Sur chaque affaire, on commença par lire un rapport très-court 
rédigé au nom d'un Comité. 



POPULAIRES. «96 

Le plus granâ nombre des affaires furent votées, sans discussion, 
par assis et lovés , à une très-grande majorité. 

(Juelqucs-unes furent di^cutces par quelques orateurs, qui par- 
lèrent debout a leur place. 

On procéda de môme à l'élection de cinq ou six officiers com- 
munaux, sur des listes do candidatures arrêtées et publiées dans la 
dernière séance. 

On annonça d'autres élections pour lesquelles chaque citoyen fut 
invité à présenter ses candidats avant la réunion prochaine. 

Après l'expédition des affaires communales et provinciales , la 
séance fut suspendue une demi-heure ; et nous allâmes nous pro- 
mener sur la place environnante avec Valmor, qui nous avait 
rejoints. 

— Quel silence ! lui dit Eugène , quel calme, quel ordre , quelle 
rapidité ! j'en suis émerveillé ! — Mais vous vous émerveillez tou- 
jours, mon cher l'.ugène, lui répondit Valmor, et je ne conçois vrai- 
ment pas votre surprise : le silence, l'atlention, l'ordre, le laco- 
nisme, ne sont-ils pas des nécessités senties de tous, si nous voulons 
expédier nos affaires et utiliser notre droit d'assemblée? Conmient 
ne serions-nous pas calmes, puisque nous n'avons point d'intérêts 
exclusifs, point de partis, point de passions politiques? Oubliez- 
vous donc Tintluence que doit avoir notre éducation générale et 
surtout notre éducation civique? 

C'est comme pour nos élections ! est-ce que vous vous émerveil- 
lerez si nous n'avons ni brigues pour des fonctions qui sont des 
charges, ni corruption envers des électeurs qui n'ont rien à rece- 
voir de candidats qui n'ont rien à donner? 

Vinrent ensuite les affaires intéressant la Nation tout entière , 
dont plusieurs avaient été envoyées par la Ueprésenlalion nationale 
au Peuple, pour avoir son avis ou sa sanction. Parmi ces alïaires 
se trouvait une question présentée par un citoyen de Province dans 
son Assemblée communale, admise par celle-ci , puis par toutes 
les Assemblées de la même Province ; envoyée ensuite à la Repré- 
sentation nationale, renvoyée enfin par celle-ci à toutes les Assem- 
blées do toutes les autres Provinces. 

La discussion fut plus longue, un plus grand nombre d'orateurs 
parlèrent pour et contre ; et le vote se donna par oui ou non , de 
manière ([ue la Représentation nationale pût connaître exactement 
le nombre total des oui et celui des 7Xon dans les mille Assemblées 
Communales de la République, c'cst-à-dirc le vœu du Peuple. 



196 INITIATIVE. 

L'ordre du jour étant épuisé, le Président proposa à l'Assemblée 
l'ordre du jour pour la prochaine séance. 

On reçut ensuite dix ou douze jtropositions présentées par divers 
membres, dont les unes concernaient les affaires communales ou 
provinciales, tandis que les autres intéressaient la Nation. Toutes 
furent renvoyées à leurs Comités respectifs. Parmi ces propositions, 
je remarquai celle d'un cordonnier qui proposait un moyen d'abré- 
ger le travail dans les imprimeries nationales : c'était de faire 
fondre, comme une seule lettre , les mots qui se répétaient très- 
fréquemment dans le même ouvrage, comme Représentation natio- 
nale, Représentants du Peuple, République, Gouvernement , etc., 
qui se répètent des milliers de fois dans les impressions sur la 
législature. 

— Vous vous moquerez encore de moi , si vous voulez , dit Eu- 
gène en sortant ; mais je n'en suis pas moins émerveillé de tout ce 
que j'ai vu. — Tant mieux ! vous pourrez jouir une seconde fois du 
même plaisir demain ; car nos sténographes ont tout recueilli , et 
vous pourrez tout lire dans notre Journal Communal. 

— J'aime, ajouta Eugène , la franchise et la hardiesse du vote 
public par assis et levés, ou par oui et non ! — Comment, la har- 
diesse ? Est-ce que nous avons besoin de courage pour manifester 
notre opinion ! Est-ce que nous avons quelque chose à gagner ou 
à perdre ! Et s'il fallait du courage, est-ce que notre éducation ne 
nous le donnerait pas?... Je ne vous permets pas même de vous 
étonner de \''i7iitiative accordée à tout citoyen , et du droit qu'il 
exerce de proposer dans son Assemblée toutes ses idées sur les 
intérêts communaux, provinciaux ou nationaux ; car rien n'est plus 
raisonnable et plus naturel. 

— Vous voulez donc que je n'admire que ce qui n'est ni raison- 
nable ni naturel? — Eh bien! admirez tant que vous voudrez, 
puisque notre éducation et notre organisation sociale ne vous font 
pas deviner combien de milliers d'idées utiles doivent sortir de nos 
Assemblées populaires ! 

— Mais alors le droit de fétition vous est inutile! — Sans 
doute , ou plutôt c'est à son Assemblée seulement que chaque 
citoyen adresse sa pétition ; et si l'Assemblée l'adopte, elle devient 
alors la pétition de l'Assemblée à la Représentation nationale ; 
si l'Assemblée la rejette, elle peut être présentée une autre année, 
ou de suite à l'Assemblée d'une autre Commune: par ce moyen, 
toutes les bonnes idées sont sCu-cs de se faire jour , et les mau- 



JOURNAUX. i97 

vaises ne peuvent entraver les travaux de la Représentation na- 
tionale. 

Valmor voulait nous parler des journaux , dont il considère la 
perfection comme étant la conséquence du droit de proposition : 
mais , obligé de nous quitter , d remit au lendemain de nous en 
parler plus en détail. 



CHAPITRE XXV. 

Journaux. 



Dès que nous nous trouvâmes réunis , nous reprîmes notre 
conversation sur les journaux; et je fus bien surpris lorsque j'en- 
tendis Eugène les attaquer avec chaleur. 

— Certainement , dit-il , la liberté de la presse , avec tous ses 
excès, est nécessaire contre les Aristocraties et les Royautés; c'est 
un remède à d'intolérables abus : mais quelle liberté menteuse , et 
quel effroyable remède que celui des journaux de certains pays 
que nous connaissons bien , William et moi ! 

Le monopole, la spéculation d'argent, l'intérêt personnel , la 
partialité, les calomnies et les injures auxquelles on ne peut répon- 
dre , les mensonges , les fausses nouvelles et les erreurs qu'on ne 
peut relever , les contradictions journalières , l'incertitude et la 
confusion des doctrines , voilà ce qu'on trouve dans la plupart des 
journaux ! et quel gâchis , quel chaos résultent de leur multipli- 
cité ! Il faut que l'organisation sociale et politique soit bien détes- 
table pour qu'on invoque contre elle un défenseur si détestable 
lui-même ! 

— Nous avons, dit Valmor, presque coupé le mal dans sa racine : 
1° en établissant une organisation sociale et politique qui rend inu- 
tile l'hostilité de la presse ; 2° en ne permettant qu'un seul journal 
communal pour chaque Commune, un seul journal provincial pour 
chaque Province et im seul journal national pour la Nation ; 3° en 
confiant la rédaction des journaux à des fonctionnaires publics élus 
par le Peuple ou ses Représentants , désintéressés , temporaires et 
révocables : mais nous avons extirpé la racine entière en ordonnant 
que les journaux ne seraient que des procès-verbaux, et ne con- 
tiendraient que des récits et des faits , sans aucune discussion de 



498 EXÉCUTOIRE. 

la part du journaliste. Comme tout autre citoyen , le journaliste 
peut soumettre son opinion à son Assemblée communale , qui la 
discute et qui l'appuie ou qui la réiute ; et quand chacun peut pu- 
blier son opinion en la soumettant à son Assemblée , pourquoi 
lui permettre de la publier d'une autre manière, qui laisserait sans 
contrôle de dangereuses erreurs? 

Notre liberté de la presse, à nous, c'est notre droit de proposition 
dans nos Assemblées populaires 1 L'opinion de ces Assemblées, 
voilà notre opinion publique ! Et notre presse , qui fait connaître 
toutes nos propositions , toutes nos discussions et toutes nos dé- 
libérations avec le chiffre et avec l'opinion de la minorité , est , 
dans toute la force du mot, Vexpression de notre opinion publique. 

— Aussi , j'admire , j'admire , j'admire ! reprit Eugène.... 

— Ajoutez que les journalistes élus sont des écrivains les plus 
habiles, et qu'ils mettent leur gloire à raconter les faits et à analyser 
les discussions avec clarté , avec ordre , avec le plus de drama- 
tique possible et surtout avec le plus parfait laconisme , de ma- 
nière à ne rien omettre d'important et à ne pas admettre un seul 
mot inutile !... Et vous avez remarqué la beauté du papier, la 
commodité du lormat , la magnificence de l'impression, la distri- 
bution des matières I... Comparez avec vos journaux anglais ou 
français...! Admirez donc, admirez!... 

— Et pourquoi vous, qui me reprochez si souvent d'être émer- 
veillé, voulez-vous maintenant que j'admire!... Je ne veux pas 
admirer, moi ! Ne voilà-t-il pas une belle merveille qu'un journal 
soit mieux fait par une République et par la Communauté que par 
un journaUste-boutiquier I 

— Ah ! vous avez raison , dit Valmor en souriant. 



CHAPITRE XXVI. 

Exécutoire. 



Notre première règle fondamentale, nous dit Valmor, c'est que 
le Pouvoir ext'cufi/" est essentiellement subordonné au Pouvoir lé- 
gislatif, dont il est uniquement chargé d'exéculer les décisions, les 
ordres et la volonté : aussi c'est toiijours au nom du Peuple et de la 
Représentation nationale qu'il agit. 



EXÉCUTOIRE. m 

De là résulte qu'il est nécessairement comptable, responsable ei 
destituable. 

Vous comprenez aussi qu'il est essentiellement électif et tempo* 
raire. 

Un autre principe radical, c'est que ce pouvoir n'est jamais 
confié à un seul homme, mais à un corps que nous appelons VExc- 
cutoire, ayant un Président. 

Nous n'avons donc pas un Président de la République, mais seu- 
lement un Président du corps exécutif ou de l'Exécutoire do la 
République. 

Chaque corps législatif a son Exécutoire : nous avons donc un 
Exécutoire national, cent Exécutoires provinciaux, et mille Exé- 
cutoires communaux. 

L'Exécutoire national se compose de seize membres appelés 
Exécuteurs généraux (nombre plus un des Comités principaux de 
la Représentation nationale). Chacun de ces Exécuteurs généraux 
est une espèce de Ministre, ayant son déparlement particulier, et 
leur Président est un véritable Président de Conseil de Ministres. 

L'Exécutoire national a, dans la capitale, dans les chefs-lieux 
de provinces et dans chaque ville communale, tous les fonctionnai- 
res subalternes qui lui sont nécessaires. 

Les seize Exécuteurs généraux sont élus pour deux ans ; l'Exé- 
cutoire national se renouvelle par moitié tous les ans comme la 
Représentation nationale. 

L'élection est faite par le peuple, sur une liste triple de candi- 
dats élus par la Représentation nationale. 

Tous les autres fonctionnaires subalternes sont élus, quelques- 
uns par l'Exécutoire, quelques autres par la Représentation natio- 
nale, la masse par le Peuple. 

Aussi la responsabilité de l'Exécutoire, quant aux actes de ses 
subalternes, est-elle limitée à ce qui peut provenir réellement de 
sa propre faute. 

Les Exécuteurs généraux et leur Président sont logés dans le pa- 
lais national, à côté de la Représentation nationale ; et tous leurs 
ministères ou leurs bureaux y sont également, ou dans le voisinage : 
de sorte que la correspondance entre la Représentation nationale 
et son Exécutoire est extrêmement facile. 

Je n'ai pas besoin de vous dire que l'Exécutoire n'a ni garde, ni 
li.^le civile, ni traitement, pas plus qu'aucun autre fonctionnaire ; 
il n'est ni mieux nourri, ni mieux logé personnellement qu'aucun 
autre citoyen : car, chez nousf^je crois vous l'avoir déjà dit), toutes 



500 EXÉCUTOIRE. 

les fonctions publiques ne sont que des professions, ou toutes les 
professions sont des fonctions publiques ; toutes les magistratures 
ne sont autre chose que des charges, dont personne ne peut se dis- 
penser sans motif, et qui souvent ne dispensent pas même des 
travaux d'atelier. 

L'Exécutoire n'a donc aucun moyen de séduction ou do corrup- 
tion, d'intimidation ou d'usurpation. 

— Et le Président du corps exécutif, dis-je à Valmor, qui rem- 
place les Rois d'autrefois, ne se sent pas humilié de sa condition 
subordonnée ? — Humilié I si nos Présidents étaient d'anciens 
Princes de l'ancienne famille royale, ils pourraient se trouver dé- 
chus : mais tous nos Présidents et leurs collègues ont été et sont 
encore des ouvriers. Comme tous nos Représentants, comme tous 
nos fonctionnaires et tous nos citoyens, notre Président actuel, l'un 
des plus vénérables, ancien Président de la Représentation natio- 
nale, est un maçon, qui a repris sa profession dans l'intervalle, et 
dont tous les enfants travaillent dans les ateliers. Il n'est pas venu 
dans la pensée à un seul de nos Présidents qu'il pouvait y avoir 
quelque humiliation à être subordonné à la Représentation nationale 
ou au Peuple. 

Dans la crainte de quelque collision entre les deux Pouvoirs, ou 
de quelque tentative d'usurpation de l'un sur l'autre, on a d'abord 
parlé d'un corps Conservateur, qui tiendrait la balance entre eux 
et qui veillerait à la défense de la Constitution ; mais cette précau- 
tion a paru superflue, et l'expérience a prouvé qu'on avait eu rai- 
son de la rejeter. 

Je ne vous dirai qu'un moi àeV Exécutoire provincial, chargé do 
l'exécution des lois et des arrêtés pour tout ce qui regarde l'intérêt 
de la Province : cet Exécutoire est organisé comme l'Exécutoire 
national, et composé de membres élus par le Peuple de la Province, 
sur une liste de candidats présentée par la Représentation provin- 
ciale. 

Quant à VExécutoire communal, il se compose aussi de seize 
membres dont l'un est Président , tous élus par le Peuple de la 
Commune, chargés chacun d'une spécialité, et dirigeant des fonc- 
tionnaires subalternes. 

Ces fonctionnaires communaux subalternes sont extrêmement 
nombreux, afin que chacun puisse mieux remplir sa spécialité, afin 
que la charge puisse être ajoutée à la profession sans être trop 



EXÉCUTOIRE. 201 

lourde, ot afin que le plus grand nombre possible de citoyens puis- 
sent s'habituer au maniement des affaires publiques. Aussi les 
écoles, les hospices, les ateliers fixes ou mobiles , les magasins, les 
monuments, les théâtres, les rues , les promenades, les campagnes 
sont remplis de fonctionnaires spéciaux. 

— Vous n'avez cependant pas d'armée , dit Eugène, ni de géné- 
raux , ni de garde nationale en activité , ni de gendarmes , ni de 
sergents de ville, ni de mouchards, puisque vous n'avez ni discordes 
civiles, ni partis politiques, ni émeutes, ni conspirations? — Non 
certainement I 

— Vous n'avez pas non plus de geôliers ni de bourreaux , puis- 
que vous n'avez plus de crimes ni de prisons? — Non assurément. 

— Puisque vous n'avez plus d'impôts , ni de monnaie , ni de 
douane, ni de droits réunis, ni d'octrois, vous ne devez plus avoir 
une armée de receveurs et de payeurs , ni une armée de douaniers, 
ni une armée d'agents fiscaux ? — Non ! mais cela n'empêche pas 
que nous ayons des collecteurs , des receveurs , et des distribu- 
teurs de tous les produits de la terre et de l'industrie , des direc- 
teurs d'ateliers , et des fonctionnaires de tout genre , pour proté- 
ger les citoyens , veiller à leurs intérêts et même à leurs plaisirs. 

Tous ces fonctionnaires sont élus annuellement par le Peuple. 
Ils assistent à toutes ses Assemblées , et sont toujours prêts à lui 
rendre compte de tous leurs actes. 

— Ils ne se croient donc pas les serviteurs du Gouvernement , 
dit Eugène, obligés de travailler dans son intérêt personnel contre 
l'intérêt du Peuple ? Us ne sont donc pas insolents envers lui ? 

— Quel absurde contre-sens ! répondit Valmor. Mandataires 
de leurs concitoyens, ils traitent chacun d'eux avec la politesse, les 
égards et le respect qu'ils doivent au Peuple souverain et à sea 
membres , tandis que chaque citoyen les traite avec le respect qu'il 
doit lui-même au Peuple et à ses mandataires. 

Dans le principe on voulait que le citoyen pût résister au fono 
tionnaire qui abuserait de son autorité ; mais nous avons préféré 
obliger le citoyen à obéir sans résistance au fonctionnaire qui lui 
parle au nom du Peuple et de la loi , en lui permettant ensuite de 
traduire le fonctionnaire à la barre du Peuple pour faire punir l'a- 
bus d'autorité. 

— ils ne j ouïssent donc pas du révoltant privilège de l'impunité?. . . 

— Au contraire ! Élus comme les plus dignes , les fonctionnaires 
doivent donner l'exemple de toutes les vertus civiques et sociales, 
surtout de l'observation des lois et de la fraternité. Leurs fautes 



202 MARIAGE. 

quelconques sofit plus graves que ces mêmes fautes dans les autres 
citoyens ; et plus le fonctionnaire est élevé, plus sa faute est grave. 
Enfreindre la loi est un crime surtout dans ceux qui la font, ou dans 
ceux qui sont charges de la faire exécuter. » 

Et la publicité plus ou moins étendue qui serait donnée à la pré- 1 
varication ou à l'abus de pouvoir, la censure et la destitution qui 1 
pourraient en être le châtiment , sont considérées comme des pu- 
nitions si graves qu'on ne voit jamais un fonctionnaire s'exposer 
aux poursuites d'aucun citoyen , comme on ne voit personne man- 
quer de déférence et de respect au fonctionnaire , tant est grande 
la force de l'éducation et de l'opinion publique I 

— Dites donc plutôt , reprit Eugène , tant sont nombreux les 
bienfaits de la Communauté ! 



CHAPITRE XXVII. 

Mariage. — Bal. — Danse. 

Corilla elDinaïse étaient invitées depuis quelques jours au ma- 
riage et au bal de noces d'une amie commune , et leurs deux, 
familles se trouvaient conséquemment invitées avec elles ; car on 
ne voit jamais dans les lieux de plaisir une jeune fille sans sa mère, 
une mère sans sa fille , un mari sans sa femme , une femme sans 
son mari. 

On avait d'abord voulu s'excuser, dans la crainte que Valmor ne 
souffrit beaucoup en assistant à cette cérémonie ; mais Valmor, qui 
avait deviné le motif des refus , avait pour ainsi dire exigé qu'on 
acceptât l'invitation , affirmant qu'il sentait sa raison assez forte 
pour supporter désormais toutes les épreuves. 

Chaque famille pouvant conduire un ou deux étrangers, j'avais 
accepté avec empressement l'offre de Valmor d'aller avec eux ; et 
j'eus le plaisir d'être le chevalier de Corilla, qui me fit promettre de 
danser avec elle et avec Dinaïse. 

Nous arrivâmes à cinq heures au palais matrimonial, où se 
trouvèrent bientôt réunies toutes les familles habitant les rues des 
deux mariés, invitées de droit , et plusieurs autres familles amies, 
spécialement invitées. 

Madame Dinamé, arrivée presque en même temps, s'était placée 
près de nous. 



BAL. 203 

Toutes les familles étaient en habit de fête ; et ce mélange d'hom- 
mes et de femmes, de vieillards et d'enfants, de jeunes filles et de 
jeunes garçons, composait une réunion charmante. 

Toutes les jeunes filles me paraissaient belles et jolies ; mais 
Corilla me parut la plus belle et Dinaïse la plus jolie : il me sem- 
blait même que les nombreux regards dirigés sur elles confirmaient 
mou sentiment : et, je ne sais pourquoi, j'en éprouvais un secret 
plaisir. 

La cérémonie fut courte, parce qu'on n'attend pas ce moment 
pour instruire les futurs époux de la gravité de l'engagement qu'ils 
vont contracter et des devoirs qu'ils vont s'imposer vis-à-vis eux- 
mêmes et vis-à-vis la République. Le magistrat, revêtu de son 
costume solennel , leur adressa cependant une allocution tou- 
chante, qui pouvait servir de leçon indirecte à tous les auditeurs ; 
puis il les décora du titre d'époux et plaça leur union sous la pro- 
tection de la Communauté. 

De là nous passâmes dans la salle de bal, qui se trouve dans le 
même édifice. 

Cette salle des bals publics est tout ce que vous pouvez imaginer 
de plus gracieux, de plus élégant et de plus magnifique. Les doru- 
res, les glaces , les tentures , les candélabres , les lumières , les 
fleurs, les parfums, tout en fait un lieu enchanté. Tout autour, des 
fauteuils en gradins reçoivent les nombreux spectateurs ; car toutes 
les salles publiques sont disposées pour que chacun puisse toujours 
tout voir à son aise et puisse toujours être vu. 

La salle s'allonge ou se raccourcit à volonté, au moyen d'une 
cloison légère et mobile glissant entre le plafond et le plancher. 

Ce furent les jeunes mariés qui ouvrirent le bal en dansant et 
valsant tout seuls ; et ils ne paraissaient pas intimidés de voir tous 
les regards fixés sur eux pour admirer leur grâce et leur adresse, 
parce que tout le monde sait danser et valser. 

Les enfants dansèrent ensuite, tous ensemble, puis les jeunes 
garçons, puis les jeunes filles, puis les hommes et les femmes et 
même les vieillards; car tous aiment la danse, et un bal est toujours 
organisé comme un drame ou un ballet où tout le monde a son rôle. 

La danse icarienne consiste principalement en figures et en évo- 
lutions . 
Celle des citoyens diffère essentiellement de celle des danseurs 



204 DANSE. 

sur les théâtres, comme celle des hommes n'est pas la même quo 
celle des femmes. 

Après les enfants, un jeune homme dansa seul quelques minutes, 
puis deux ensemble, puis trois, puis tous les jeunes gens divisés en 
groupes. 

Il en fut de même des jeunes filles, dont les unes s'accompa- 
gnaient avec des castagnettes, et d'autres avec divers instruments. 

Plusieurs vieillards, hommes et femmes, exécutèrent des danses 
de caractère qui firent beaucoup rire. 

On valsa ensuite des valses de différentes espèces : mais les 
hommes valsaient avec des hommes et les femmes avec des fem- 
mes, les maris ayant seuls le privilège de valser avec leurs épouses. 
Je croyais d'abord qu'il y aurait peu de valseurs ; mais tous les 
garçons valsèrent ensemble, toutes les jeunes filles également, et 
beaucoup de maris avec leurs femu^es ; et cette variété produisait 
un effet charmant. 

Enfin la danse devint générale, confondit tous les âges et tous les 
sexes, et présenta le spectacle le plus animé. 

La salle de bal se trouvant vis-à-vis le restaurant populaire, 
celui-ci avait envoyé, pour rafraîchissements , des fruits et des 
liqueurs que tous les Icariens aiment beaucoup et qui furent pré- 
sentés aux mères par les petits garçons et aux pères parles petites 
filles, commençant toujours par les vieillards. 

— Il paraît, dis-je à Corilla et à Dinaïse, que vous aimez tous 
beaucoup la danse : vous n'avez sans doute pas des bals comme à 
Paris et à Londres, des bals particuliers dont le principal mérite 
est de réunir tant de monde, même inconnu, que les derniers 
arrivés restent à la porte ou sur l'escalier; tandis que les premiers, 
entassés dans des salles étroites, s'écrasent les pieds ou s'étouffent 
sans pouvoir danser. 

— Nous ne sommes pas aussi fous, répondit Corilla : nous dan- 
sons rarement dans nos salons, et seulement quand deux ou trois 
familles intimes se trouvent réunies ; et nous ne dansons alors que 
pour avoir le plaisir de danser à notre aise. 

— Mais nous dansons souvent ici, ajouta Dinaïse , parce que 
chaque mariage amène un bal comme celui-ci pour toutes les 
familles de la rue de chacun des époux et pour toutes les autres 
familles unies avec les leurs ; et comme il n'y a pas de rue où il 
n'y ait annuellement huit ou dix mariages, vous voyez que chaque 
famille a huit ou dix bals de noces chaque année. Nous avons 



DANSE. 205 

même, chaque hiver, quatre ou cinq bals où chaque rue se réun t 
uniquement pour danser. 

— Et nous avons encore nos bals d'été , reprit Corilla , dans 
toutes nos promenades , où chaque famille peut entrer une heure 
pour danser et voir danser, en plein air, sous des voûtes de ver- 
dure et de fleurs, au milieu desquelles des lumières de toutes cou- 
leurs et de toutes formes produisent un effet magique. 

— Nous avons encore, reprit Dinaïse, nos danses champêtres, oa 
plutôt nos rondes et nos courantes, qui sont des courses, des sauts 
et des évolutions plutôt que des danses, mais que nous aimons pas- 
sionnément , parce que nous pouvons les improviser partout, à la 
campagne et en promenade, dès que plusieurs familles de connais- 
sance se trouvent réunies. 

— Mais la musique? demandai-je. — C'est presque toujours un 
orchestre artificiel , comme celle-ci que vous trouvez charmante 
quoiqu'elle soit invisible et qu'il n'y ait pas un seul musicien. A la 
campagne, nous dansons au son d'une flûte ou d'un flageolet, dont 
tous les danseurs peuvent jouer tour à tour , ou bien au chant 
animé des danseurs et des danseuses. 

Je savais que Corilla dansait à ravir , mais la danse de Dinaïse 
me parut plus ravissante encore ; et quoique j'eusse assez bien 
dansé moi-même avec Corilla, je fus si troublé quand j'eus à danser 
en face ou à côté de Dinaïse , et surtout quand je sentis sa main , 
qui me parut brûlante , que je manquai la figure et perdis la ca- 
dence : je marchai sur le pied de l'un , j'en heurtai d'autres , et je 
bouleversai toute la contredanse ; ce qui fit beaucoup rire Corilla et 
tout le voisinage , tandis que Dinaïse me parut aussi embarrassée 
que j'étais honteux et contrarié : mais je pris bientôt ma revan- 
che , et dansai si bien que je n'entendis plus que des murmures 
flatteurs. 

Le bal se termina par une danse où figurait un seul danseur , 
afin que tous les autres danseurs pussent se reposer avant de 
sortir ; et à neuf heures un quart, toutes les familles avaient quitté 
la salle de bal. 

— C'est moi que le beau danseur a amenée, dit en riant Corilla à 
Dinaïse , c'est toi qu'il reconduira. 

Je fus donc obligé de lui présenter mon bras : et , ponr la pre- 
jnière fois peut-être , j'acceptai avec plaisir celte nécessité : car 

12 



806 PROMENADE. 

J'avais besoin de m'excuser près d'elle sur ma gaucherie, qoi 
m'avait paru lai déplaire; mais qui du reste, lai dis-je, a'avâit 
rendu que plus brillante la grâce d'une des danseuses. 

Sa réponse, faite avec cette voix que je n'avais jamais entendue 
sans émotion et qui me semblait plus douce et plus pénétrante que 
jamais, fut si généreuse, en même temps que spirituelle et modeste, 
que je la quittai moins mécontent de moi-même. 



CHAPITRE XXVIII. 

Promenade à cheval. 

J'avais été tellement agité toute la nuit que je n'avais pu dormir; 
j'étais si fatigué, si.... je ne sais quoi, que je refusai deux ou trois 
propositions d'Eugène , qui voulait que je sortisse avec lui. J'étais 
fâché de le contrarier ; mais je me sentais je ne sais quel besoin 
d'être seul, et j'allai voir Cloramide au Musée, en attendant l'heure 
de la promenade à cheval que Dinaïse et Corilla m'avaient proposé 
de faire avec elles. 

L'heure impatiemment attendue étant arrivée , je courus chez 
Corilla, où Dinaïse et son frère ne tardèrent pas à paraître, et nous 
allâmes dix ou douze monter à cheval. 

Le temps était magnifique ; j'éprouvais une inexprimable jouis- 
sance à me trouver , pour la première fois depuis long-temps , sur 
un coursier qui me semblait impatient du frein , et je me sentais 
je ne sais quelles dispositions à trouver admirable tout ce qui 
m'entourait. 

Je trouvais charmante cette route sablée et arrosée , à travers 
une verte prairie , couverte de jolies cavalcades , dont les unes 
allaient au pas , les autres au trot ou au galop , tandis que quel- 
ques jeunes gens divertissaient leurs compagnons par toutes sortes 
d'exercices extraordinaires d'équitation. 

J'avais du plaisir à retrouver le souvenir d'une de mes courses 
à Hyde-Parck, entre une jeune duchesse et une charmante mar- 
quise. 

Je me plaisais à admirer cette jeune Icarienne qui tout-à-l'heure 
travaillait dans l'atelier , et qui maintenant à cheval pouvait riva- 
liser en élégance et en adresse avec la partie la plus brillante de 
notre belle aristocratie anglaise. 



AMOUR. 207 

Je ne pouvais me lasser d'admirer Taplomb , Taisance et la 
grâce d'amazones qui toates étaient plus on moins jolies. 

Je ne pouvais surtout me lasser de regarder tour à tour mes 
deux compagnes , et j'éprouvais presque autant d'orgueil que de 
plaisir à me trouver entre celles qui me semblaient plus belles quo 
toutes les autres belles. 

J'eus quelque inquiétude cependant quand je vis Corilla proposer 
le grand galop et nous entraîner malgré l'opposition de Dinaïse , 
qui me paraissait moins hardie sur un cheval plus ardent ; j'é- 
prouvai même quelques mouvements d'effroi qui me firent plusieurs 
fois porter la main vers la bride de son cheval : mais je vis bientôt 
qu'elle n'avait pas d'inquiétude elle-même, et je m'abandonnai au 
plaisir de voler pour ainsi dire entre deux charmantes amazones , 
ou plutôt entre deux anges : j'étais enivré I 

Mais la course finit ; et quand je me trouvai seul, je sentis je ne 
sais quel malaise, quel vide, quelle agitation que je ne connaissais 
pas encore... 



CHAPITRE XXIX. 

Mflord aime Dinaïse. — Histoire de Lixdox et Clorarolde, dicar. 

J'étais encore au lit quand Eugène entra d'un air sérieux. 

— Ah çà , dit^il , je n'y tiens plus , expliquons-nous franche- 
ment: qu'avez-vous ? — Rien, lui répondis-je extrêmement 
étonné. 

— Rien, c'est impossible ; je ne sais pas comment vous êtes au 
dehors, mais depuis quelque temps je ne vous reconnais plus ; vous 
n'êtes plus le même avec moi ; vous m'évitez , vous me refusez ; 
on dirait que ma présence et mon amitié vous sont à charge : par- 
lez, que vous ai-je fait? 

— Mais je ne vous comprends pas, mon cher Eugène ; car jo 
vous aime tous les jours davantage. 

— Bien; mais vous êtes triste, sombre même; on dirait quel- 
quefois que vous avez votre maudit spleen : vous ennuyez-vous 
déjà loin de votre Angleterre ? avez-vous la maladie du pays? 

— Mais vous vous trompez, je vous assure. 

— Depuis quelques jours , vous êtes impatient , agité ; vous ne 
pouvez rester en place ; à peine sorti vous rentrez , à peine rentré 



808 AMOUR. 

vous sortez. Vous ne vous en apercevez sans doute pas, mais votre 
humeur et votre caractère sont changés ; vous ne paraissez plus si 
doux, si bon, si indulgent ; et ce pauvre John, qui vous aime tant, 
a plus d'une fois souffert de votre vivacité. 

— Que dites-vous ? vous m'affligez ! 

— Vous ne dormez plus, vous ne mangez guère , vous maigris- 
sez : il y a quelque chose là-dessous, j'en suis sûr 1... et vous ne 
confiez pas vos peines à votre ami 1... 

— Mais vous vous trompez, Eugène, je n'ai rien... 

— Vous avez quelque chose, et quelque chose de grave , j'en 
suis certain ! Avez-vous reçu quelque mauvaise nouvelle d'Angle- 
terre ? avez-vous appris quelque grande perte d'argent ? Miss Hen- 
riet vous serait-elle infidèle? 

— Non, je n'ai rien reçu qui puisse m'affliger... 

— Personne ne vous a offensé ? ■ — Non, certainement 1 

— Eh bien, mon cher, c'est d'amour que vous êtes malade , et 
maintenant je suis tranquille; vous partirez bientôt, et la vue de 
miss Henriet saura bien vous guérir sans le secours de la méde- 
cine. 

— Vous êtes vraiment un habile médecin, vous, si vous devinez 
que miss Henriet me rend malade I... 

— Ce n'est pas miss Henriet, s'écria-t-il alors I Ah I malheu- 
reux , c'est donc une Icarienne que vous aimez , c'est de made- 
moiselle Corilla que vous êtes amoureux ou de mademoiselle 

Dinaïse 1 

— Taisez-vous, lui dis-je, vous êtes fou ! 

— Oui, l'un de nous deux est fou ; mais ce n'est pas moi : ou, si 
je suis fou, c'est d'icarie seulement et de sa Communauté, que rien 
ne m'empêche d'adorer de toute la puissance de mon âme ; tandis 
que vous... pauvre William! Oh! je m'en doutais quand je vous ai 
vu vous exposer si souvent entre deux feuxl... Je n'osais pas les 
regarder ni l'une ni l'autre, moi, de peur d'être incendié par toutes 
deux... Mais un Anglais, c'est bien plus courageux!... Ah! je ne 
m'étonne plus qu'hier, à la promenade à cheval, vous ne m'ayez pas 
aperçu quand je vous faisais signe de la main ! vous ne pouviez 
plus voir personne entre deux soleils qui vous éblouissaient! Pauvre 
William, pauvre William, que je vous plains I 

J'eus beau nier , Eugène n'en persista pas moins dans son opi- 
nion, sans pouvoir cependant la fixer entre Corilla et Dinaise... 

J'avais beau m'efforcer aussi de me tromper moi-même ; il ne 
m'était plus possible de me faire illusion, pas plus à moi qu'aux au- 



AMOUR. 209 

très, sur la passion qui s'était allumée dans mon sein. 11 est bien 
vrai que les images de miss Henriet et de Corilla étaient presque 
toujours unies dans mes rêves à celle de Dinaïse ; mais c'était tou- 
jours avec des différences qui ne pouvaient plus me laisser de doute 
sur le véritable état de m.on cœur. Rien dans ma vie ne pouvait 
se comparer ni au frémissement que m'avait toujours fait éprouver 
la voix de Dinaïse, ni au trouble dans lequel m'avait souvent jeté 
sa présence , ni au plaisir que j'avais senti près d'elle ces derniers 
jours , ni à la tristesse que je n'avais pu vaincre après l'avoir 
quittée. 

Je vis bien alors que je l'aimais depuis long-temps sans m'en 
être rendu compte, et que la beauté et l'amabilité de Corilla n'a- 
vaient été qu'une diversion momentanée dont j'avais été dupe. Je 
sentis que le mal, faible et caché d'abord, était devenu trop dévo- 
rant pour n'être pas manifeste , et j'aperçus avec effroi l'abîme où 
je me précipitais en aveugle. 

Ma résolution fut bientôt prise de chercher mon salut dans la 
fuite et de quitter immédiatement Icarie. 

— Cependant, me disais-je, si elle m'aimait ! ... L'autre jour, quand 
j'étais dans le cabinet de son frère , elle entra et s'enfuit aussitôt, 
pâle et tremblante, comme si elle avait ignoré que j'étais là..., et 
elle le savait !... Pourquoi donc ce prétexte, cette curiosité, ce trou- 
ble?... Mais quelle folie !... sa froideur avec moi, son embarras, sa 
résolution de ne passe marier, son l'efus d'épouser Yalmor... 
Mais... ce n'est que depuis mon arrivée qu'elle a repoussé les vœux 
de Valmor... et si par hasard !.,. 

Je passai ainsi toute la journée dans la plus violente agitation, 
cherchant à recueillir mes souvenirs, ne pouvant fixer mon opinion 
quant à ses sentiments pour moi, et cependant m'arrêtant quelque- 
fois à la délicieuse pensée que je ne lui étais pas indifférent. 

Mais l'idée du tourment qu'éprouverait Valraor, s'il me savait 
aimé, des soupçons qu'il aurait peut-être sur ma loyauté, et des 
reproches que pourraient m'adresser Corilla et sa famille, fit cesser 
toutes mes irrésolutions ; et, travaillé par une flèvre brûlante, le 
front couvert de sueur, je jurai de fuir à jamais Dinaïse. 

Cependant, comme j'avais promis de passer la soirée chez Co- 
rilla, dont le grand-père voulait me raconter l'histoire d'Icar, je 
crus sans inconvénient de m'y rendre encore une fois avec Eugène. 

Quels ne furent pas ma surprise et mon trouble lorsque j'aperçus 
madame Dinamé, que Corilla était allée cherclicr, et Dinaïse, plus 

42. 



210 ■ RÉVOLUTION 

attrayante que jamais ! Quel supplice quand je la vis s'approcher 
de moi et me dire d'une voix impossible à définir: — Vous êtes pâle, 
monsieur William ! vous paraissez soufirant I qu'avez-vous ? — Quel 
supplice encore de trouver les regards d'Eugène presque toujours 
fixés sur moi , quoiqu'il les détournât rapidement aussitôt que je 
tournais la tête de son côté ! Quel supplice nouveau de la voir en- 
suite se rapprocher de Valmor et lui parler avec un air d'affection 
qui n'était pas accoutumé!... Il ne me manquait plus que d'être 
jaloux I 

— Allons , dit le grand-père quelque temps après , puisque mi- 
lord a tant remarqué les portraits d'Icar , de Cloramide et de Lix- 
dox, il faut lui raconter leur histoire : — veux-tu , ma Corilla? — 
Et Corilla commença celle de Cloramide et de Lixdox. — Puis elle 
força Dinaïse à raconter celle d'Icar. 

Quellegrâce, quel charme, quelle voix! Et j'étaisobligédeme con- 
traindre , de ne rien laisser paraître des mille sensations qui re- 
muaient et bouleversaient mon âme 1 Et j'allais la fuir pour jamais 1 
Non , personne ne comprendra mon plaisir et mon tourment I 

3'étais trop troublé pour qu'il me soit possible à présent de me 
rappeler les récits de Corilla et de Dinaise : mais voici l'analyse 
qu'en a faite Eugène , quoique très-distrait lui-même. 



HISTOIBE DE LIXDOX ET DE CLORAMIDE. 

Après l'expulsion du vieux tyran Corug, en 1772, les Icariens 
choisirent, ou plutôt reçurent pour Reine la jeune et belle Clora- 
mide, qui leur fut présentée ou imposée par Lixdox, à la tête d'une 
partie de l'Aristocratie. 

Frère du roi détrôné, immensément riche et puissant, petit, laid, 
borgne et bossu ; dévoré d'ambition ; rempli d'esprit, d'instruction, 
d'éloquence, d'adresse et même de génie, Lixdox travaillait depuis 
long-temps à supplanter son frère et son maître. 

Secrètement aidé par une partie de l'Aristocratie, aussi fourbe 
et dissimulé qu'ambitieux et despote, il avait épuisé toutes les ruses 
et même toutes les bassesses pour tromper la Cour et le Peuple et 
pour se populariser. 

Tout en versant des larmes hypocrites sur les fautes et les mal- 



D'ICARIE. 2 H 

heurs du Roi son frère, il excita sourdement ses partisans ou plutôt 
ses complices à le faire juger et décapiter; il fit secrètement assas- 
siner la Reine sa belle-sœur, et fit empoisonner tous leurs enfants, 
à l'exception du plus jeune fils, que des serviteurs fidèles parvinrent 
à conduire à la cour d'un Roi voisin. 

11 pouvait aisément monter sur le trône, où l'appelaient à grands 
cris ses nombreux partisans parmi la Noblesse et le Peuple ; mais il 
crut qu'il trouverait plus de sécurité et même de facilité à régner 
sous le nom d'un autre ; et, dissimulant toujours, feignant le plus 
parfait désintéressement , il proposa d'élire une Reine et de choi- 
sir la comtesse Cloramide, d'une des premières familles de la 
Noblesse. 

Cloramide , âgée de vingt ans à peine , était peut-être la plus 
belle femme du pays, comme vous avez pu en juger par son portrait 
exposé dans notre Musée Historique : jamais Reine n'avait mieux 
mérité d'être appelée Divinité. 

Les éloges de la renommée ne tarissaient pas plus sur la bonté 
de son caractère , sur ses qualités et ses vertus , que sur les per- 
fections de sa personne. Veuve d'un des plus illustres généraux , 
dont elle avait trois jeunes enfants charmants, une fille et deux fils, 
on la disait la meilleure des épouses et des mères. 

Simple et magnifique , charitable et généreuse , elle avait tout 
ce qu'il fallait pour séduire et captiver la Noblesse et la bourgeoi- 
sie , les pauvres et les riches ; et c'est précisément parce qu'elle 
était le plus puissant agent de séduction que l'adroit Lixdox 1 avait 
choisie. 

Quant à lui , n'ayant qu'un seul enfant dont il dirigeait lui-même 
l'éducation , il affectait de n'aspirer qu'aux douceurs de la vie pri- 
vée : non-seulement ses partisans ne cessaient de vanter partout 
ses vertus comme mari et comme père , ses talents et son immense 
capacité , mais encore des députations et des adresses sans nombre 
venaient chaque jour le presser et le supplier d'être le conseil, le 
guide et le Premier Ministre de la Reine. 

Ces éloges et toutes ces supplications étaient secrètement sou- 
doyés et dirigés par lui ; mais pour mieux cacher son ambition et 
tromper les crédules , il résista long-temps , allégua sa mauvaise 
santé, teignit même pendant quinze jours d'être malade, et n'ac- 
cepta enfin qu'en déclarant qu'il se sacrifiait au bonheur de son 
pays , pour obéir à la volonté générale. 

Maître absolu de l'esprit de Cloramide ^ ce fut lui qui gouverna; 



212 RÉVOLUTION 

et la Reine, dont il méditait probablement de se débarrasser plus 
tard, n'était entre ses mains qu'un instrument pour gouverner. 

Pendant quelque temps, la Reine et son Premier Ministre , épui- 
sant de concert tous les moyens de popularité , parvinrent en effet 
à conserver la faveur populaire. 

Mais quand Lixdox , appuyé par les riches et par un puissant Roi 
voisin , qui fil camper trois cent mille soldats sur la frontière , se 
crut assez fort pour lever le masque, il cessa de dissimuler ses pro- 
jets aristocratiques et despotiques , et ne parla plus que d'intimi- 
dation et de terreur. 

Pendant quelque temps encore, la Reine, dont il exploitait tou- 
jours habilement la beauté et l'apparente bonté, lui servit de 
manteau , d'égide et de paratonnerre. 

Sa tyrannie devint à la un si violente et si sanguinaire , et la 
Beine elle-même , corrompue par lui , devint si méprisable et si 
odieuse , que l'exécration populaire éclata en conspirations , en 
attenUts et en insurrections , jusqu'à ce que , en 4782 , le Peuple 
eut enfin le bonheur d'écraser ses tyrans. 

Deux des Ministres furent, après la bataille, massacrés par le 
Peuple en fureur ; les quatre autres , fuyant déguisés en laquais et 
en femmes , furent ramenés en triomphe ; Cloramide fut arrêtée 
par ses propres gardes dans son palais ; et Lixdox , qu'on cherchait 
partout , fut découvert et pris caché sous des haillons de cuisinière. 

Bientôt, ceux qui avaient fait condamner tant d'innocents furent 
jugés à leur tour. 

Quel changement alors ! Cette Beine si adorée , ce Lixdox si 
insolent et si cruel , ces Ministres si impitoyables , se trouvaient 
presque à genoux devant les Représentants de ce même Peuple 
qu'ils appelaient leur sujet I 

Vous pourrez hre ces tragiques débats, qui arrachèrent mille cris 
d'horreur aux assistants quand on entendit déposer que : « le 1 3 j uin 
» lorsqu'il reçut la fausse nouvelle qu'il était vainqueur, Lixdox , 
» nonchalamment étendu sur des coussins dorés et fumant les plus 
» délicieux parfums d'Arabie , n'avait un moment quitté sa pipe de 
» sultan que pour prononcer froidement ces abominables paroles : 
» Qu'on amène sous mon balcon [car et dix autres chefs des révoltés; 
■ je veux les voir écarteler par mes chevaux, » 



D'ICARIE. 213 

La Représenlaîîon populaire les déclara, à l'unanimité, parjures, 
traîtres , usurpateurs , voleurs , parricides et populicides : mais , 
considérant la reine comme entraînée et Lixdox comme le véri- 
table Roi entraînant tous les autres , elle condamna Lixdox et les 
autres Ministres à mort, et la Reine à un emprisonnement perpétuel : 
elle ordonna que Lixdox serait conduit au supplice pieds nus , en 
chemise , la face couverte d'un voile noir ; qu'il assisterait à l'exé- 
cution de ses complices , et qu'it aurait ensuite la main coupée et la 
tête tranchée. 

Elle déféra cependant au Président de la République le pouvoir 
de modifier la sentence. 

Puis , elle les condamna tous solidairement à un milliard d'in- 
demnité envers le Peuple : voulant faire un salutaire exemple en 
condamnant à l'aumône les enfants de ceux qui n'avaient pas craint 
de condamner à la mendicité des milliers de veuves et d'orphelins. 

Sur la proposition d'Icar, la peine de mort fut commuée par le 
Peuple. 

Abandonnés de leurs anciens flatteurs , ignorant complètement, 
au fond de leurs cachots , tout ce qui venait de se passer, Lixdox 
et ses complices furent conduits au lieu des supplices au milieu 
d'une immense population dont le majestueux silence glaçait d'éton- 
nement ceux d'entre eux que la peur n'avait pas anéantis. 

Quand ils furent placés tous sur l'échafaud, on leur donna lecture 
de leur sentence , puis de la commutation. 

Lixdox eut ensuite la tête rasée par la main du bourreau , et fut 
exposé dans une cage de fer. 

Je ne vous dirai pas les imprécations lancées contre lui par des 
femmes qui lui demandaient leurs enfants ou leurs maris : ceux qui 
lui jetèrent le plus de boue et d'injures furent précisément les pau- 
vres qu'il avait attirés dans son parti en les trompant , et les bou- 
tiquiers qui, par suite de ses calomnies, avaient été les plus furieux 
et les plus cruels envers leurs frères. 

Les autres Ministres furent enfermés pour leur vie ; et Cloramide 
fut mise en liberté , après avoir, pendant un mois , demandé l'au- 
mône à la porte de la Représentation populaire. 

Telle fut la fin du méchant Lixdox et de la malheureuse Clora- 
mide, exemple frappant des calamités qu'attirent l'injustice et 



«a HISTOIRE 

l'ambition sur la tête des oppresseurs du Peuple! Vous allez voir 
maintenant combien fut différent le sort du bon Icar. 



HISTOIRE D'iCAB. 

La passion d'Icar était l'amour de l'Humanité. 

Dès son enfance, il ne pouvait voir un autre enfant sans courir 
pour le caresser, l'embrasser et partager avec lui le peu qu'il avait. 

Dans sa jeunesse, il ne pouvait voir un malheureux sans souffrir 
lui-même de ses misères et sans le consoler. Souvent on l'a vu 
donner son pain au pauvre qu'il rencontrait. Un jour même , ayant 
trouvé un jeune homme presque nu et mourant de froid sur le pavé, 
il lui donna ses vêtements , qu'il n'avait que depuis deux jours , et 
rentra transporté de joie , mais presque nu lui-même , chez son 
père qui , pauvre et brutal , furieux de la perte des habits qu'il 
avait eu tant de peine à lui procurer pour l'hiver, le mit en sang à 
coups de fouet. 

Un autre jour, dans on effroyable incendie qui glaçait d'épou- 
vante les spectateurs les plus intrépides , on le vit avec terreur se 
précipiter au milieu des flammes, et, les habits en feu et la main 
droite presque brûlée , revenir avec un enfant dans ses bras. 

Fils d'un misérable charretier, charretier lui-même pendant 
plusieurs années, il avait éprouvé toutes les misères de l'ouvrier et 
du pauvre. 

Passionné pour les livres, il consacrait à la lecture tout le temps 
que les enfants et les ouvriers de son âge sacriûaient à leurs jeux. 
Dès qu'il avait commencé la lecture d'un livre , il fallait qu'il le 
lût jusqu'à la fin ; il lisait en marchant , sur les routes ou dans les 
rues , même pendant ses repas, même pendant la nuit, malgré les 
défenses et les colères de son père; et c'étaient les livres philosophi- 
ques qui lui plaisaient le plus : il les dévorait comme les jeunes 
filles dévoraient alors les romans d'amour. 

Tout excitait ses méditations et lui faisait tirer d'utiles consé- 
quences , qui restaient ineffaçables dans son esprit. — Ce furent les 
deux premiers mots de la prière chrétienne, Notre Père, qui com- 
mencèrent à lui persuader que.tous les hommes sont frères et égaux, 
que tous ne devraient former qu'une seule famille, et que tous de- 
vraient s'aimer et s'aider fraternellement. — Une succession inatten- 
due , qui avait subitement fait passer l'un de ses voisins , le plus 



D'ICAR. SIS 

paresseux et îe plus mécMni, de îa plas profonde misère à l'opu- 
lence, îansîis qn'au même moment la foadre réduisait â la misère 
le plus riche, ie plus laborieux et le plus charitable des autres voi- 
sins, lui avait donné la première idée du vice d'une organisation 
sociale dans laquelle la fortune ou l'indigence dépend du caprice, 
du hasard. — Ce fut en examinant un tailleur de pierre au travail, 
et en réfléchissant aux dispositions prises par l'architecte pour pré- 
parer la construction d'une maison, qu'il comprit, pour la première 
fois, comment un pays tout entier pourrait être bien administré. — 
Ce fut enfln en conduisant sa voiture dans un vaste monastère qu'il 
eut la première pensée que tous les habitants d'un pays pourraient 
travailler et vivre en commun. 

Je ne vous dirai pas par quel singulier hasard il se fit prêtre , ne 
voyant rien de plus beau que de se consacrer au salut des hommes. 
Je ne vous dirai pas non plus comment il fut amené de sa Province 
dans la Capitale, Son instruction, son âme tendre, son cœur chaud, 
son imagination ardente le rendirent bientôt un prédicateur cé- 
lèbre. Rempli de douleur et transporté d'indignation à la vue de 
l'effroyable misère des ouvriers dont il visitait les cabanes, il fou- 
droyait, du haut de la chaire évangéhque, les vices de l'organisa- 
tion sociale, l'insensibilité des riches et la dégénération des chré- 
tiens. Il invoquait sans cesse le nom et les paroles de Jésus-Christ en 
faveur de l'égalité, de la fraternité et même de la Communauté des 
biens; et son éloquence produisait une impression si profonde que 
ses supérieurs lui interdirent la prédication et le condamnèrent à 
l'inaction et au silence. 

Il quitta l'Église, publia contre les abus plusieurs écrits qui lui 
attirèrent de nouvelles persécutions de la part du Gouvernement. 
II fut exposé publiquement sur un échafaud, comme un voleur, pour 
avoir dit que Jésus-Christ était le plus intrépide propagandiste et le 
plus hardi révolutionnaire qui eût jamais paru sur la terre. Mais 
loin de l'humilier et de refroidir son zèle, cet outrage ne fit qu'aug- 
menter son enthousiasme. 

Ce fut alors qu'après avoir étudié profondément la question de 
l'organisation sociale ; après avoir examiné tous les systèmes des 
philosophes anciens et modernes, étrangers et nationaux ; après avoir 
médité sur la doctrine de Jésus-Christ et sur les milliers de Commu- 
nautés religieuses dont cette doctrine est la base; après avoir dressé 
le plan d'une nouvelle organisation politique et sociale basée sur le 



2!C HISTOIRE 

principe de VégaUtê parfaite et de la Communauté de biem; ce fut 
alors, dis-je, qu'il demeura convaincu , non-seulement que cette 
nouvelle organisation était la seule qui pût faire le bonheur du 
genre humain sur cette terre, mais encore qu'elle n'était pas im- 
praticable. 

Une brochure qu'il publia en faveur de la Communauté le fit 
arrêter de nouveau et Jaillit lui coûter la vie. Comme les premiers 
chrétiens, il tut accusé de conspiration, de provocation au régicide 
et à la guerre civile ; comme eux, il fut traité d'anarchiste, de bu- 
veur de sang, d'ennemi du Peuple et de l'Humanité ; et cependant, 
en lui présentant la mort, on lui offrait la liberté s'il voulait se ré- 
tracter : mais il répondit qu'il préférait mourir comme Socrate et 
Jésus-Christ *, plutôt que de renier une vérité qui ferait un jour 
la conquête du monde. La moitié des juges le condamnèrent et les 
autres ne l'acquittèrent qu'en déclarant ses doctrines insensées. 

Devenu tout à coup mattre d'une immense fortune laissée par un 
oncle qui venait de mourir aux Indes orientales, il fit vœu, dans un 
transport de saint enthousiasme, de consacrer cette fortune et sa 
vie à la régénération de sa patrie ; et son exaltation était d'autant 
plus grande qu'il considérait la régénération de son pays comme 
entraînant la régénération de l'Humanité tout entière. 

Dès ce moment, il se fit révolutionnaire et propagandiste comme 
Jésus-Christ, prêt à se dévouer comme lui pour le bonheur des 
hommes, prêt aussi à ne remplir qu'un rôle subalterne s'il pouvait 
découvrir quelqu'un plus capable, par son nom ou par son génie, de 
remplir le premier rôle, de rallier les masses et de faire triompher 
la Réforme. 

Dès ce moment encore, il s'entoura déjeunes gens instruits et 
généreux, qui l'aidèrent dans ses écrits et ses travaux, et qu'il char- 
gea notamment de rechercher et de réunir toutes les opinions, an- 
ciennes et modernes, étrangères et nationales, pour ou contre la 
Communauté, afin de présenter au Peuple, non pas seulement son 
opinion individuelle, mais la pensée humaine sur cette question, la 
plus intéressante pour le bonheur de l'Humanité ; et sa joie égalait 
ses espérances quand il parcourait, sur la liste des opinions favo- 
rables, les plus grands noms historiques dans la législation et la 
philosophie. 

Dès ce moment enfin il ne négligea rien pour accroître sa popu - 
larité déjà grande. 

* Et comme Tliomas Morus , cliancclicr d'Angleterre 



DICAR. 217 

Je ne vous dirai pas tous les moyens qu'il employa : mais en peu 
d'années, sa frugalité, toujours la même malgré sa récente et sou- 
daine opulence , la simplicité de ses vêtements et de ses manières, 
son affabilité, la réputation de sa grande fortune, l'emploi qu'il en 
faisait en la consacrant entièrement à la cause populaire , son in- 
dubitable amour pour le Peuple , ses luttes contre la tyrannie, son 
courage et son habileté , lui conquirent tellement la confiance et 
l'affection qu'il se trouva le chef reconnu du parti réformateur et 
révolutionnaire. 

Il eut assez d'influence pour empêcher les attentats individuels 
et les tentatives imprudentes et prématurées : mais, quand un acte 
de tyrannie manifeste lui parut une occasion convenable, ce fut lui 
qui donna le signal de l'insurrection, enflammant, par son exemple 
autant que par ses proclamations, le courage et le dévouement pa- 
triotique du Peuple insurgé. 

Après un combat acharné et sanglant qui dura deux jours , les 
13 et 14 juin 1782 , le Peuple resta victorieux, et le brave Icar, lé- 
gèrement blessé, fut proclamé dictateur au milieu des acclamations 
populaires. 

Maître alors du pouvoir, et n'ayant toujours d'autre pensée que 
celle de faire le bonheur de sa Patrie, il ne nég.igea rien pour ob- 
tenir plus complètement encore la confiance universelle, afin d'ar- 
rêter le massacre, de rétablir l'union, d'organiser le Peuple comme 
un seul homme , d'assurer le triomphe de la révolution au dehors 
comme au dedans, et d'accomplir enfin son grand projet de Réforme 
radicale et de régénération. 

Ce fut lui, dictateur, qui proposa à ses concitoyens VEgalité so~ 
ciale et politique , la Communauté de biens et la République dé- 
mocratique, avec un plan d'organisation transitoire pendant cin" 
quante ans. 

Après une guerre terrible contre tous les Rois voisins coalisés , 
après d'épouvantables revers suivis d'une victoire décisive, après la 
paix générale conclue dans un G»*Jgrès des Peuples, tous ses plans 
furent adoptés avec enthousiasi et les immenses travaux néces- 
saires pour la réalisation de la C«flmunauté furent commencés sur 
tous les points du pays. 

Plusieurs Provinces et beaucoup de Communes possédaient déjà 
le régime de la Communauté , et plus de trois raillions de pauvres 

13 



âl8 ÎIISTOIUF. D'ICAR. 

jouissaient du bienfait de l'organisation nouvelle, lorsque, le 7 jan- 
vier 1798, la seizième année de l'ère de notre régénération , après 
avoir vu raccomplissement de sa grande œuvre assuré, le meilleur 
et le plus bienfaisant des hommes qui jamais honorèrent l'Humanité 
mourut âgé de cinquante-neuf ans. 

Jamais homme ne reçut plus d'unanimes bénédictions pendant sa 
vie et après sa mort. Simple magistrat de son village après avoir 
été dictateur, simple citoyen même (car il avait voulu donner l'exem- 
ple de la vertu dans toutes les situations sociales) , il ne pouvait sortir 
sans être salué par les acclamations populaires et sans recevoir à 
chaque pas les plus touchantes manifestations d'amour et de res- 
pect. Aussi disait-il souvent lui-même qu'il était le plus heureux des 
mortels. 

A la nouvelle du fatal événement , tous les citoyens , sans en 
excepter un seul, suspendirent spontanément leurs travaux ou leurs 
plaisirs et prirent le deuil : jamais tant de larmes ne furent répan- 
dues à la mort d'un Roi I 

La Représentation populaire décida que son corps serait amené 
dans la capitale ; que ses funérailles seraient célébrées le même jour 
dans toutes les Communes de la République ; qu'elle porterait elle- 
même le deuil pendant un an ; que chaque année le Peuple célé- 
brerait l'anniversaire de sa naissance ; que sa statue serait élevée sur 
la place centrale de toutes les villes ; enfin que son buste serait placé 
dans tous les bâtiments nationaux , et son portrait dans toutes les 
maisons particulières ; et celui qui s'était constamment opposé 
à l'exposition publique de son effigie, est peut-être l'homme dont 
l'image a été le plus multipliée et le plus vénérée après sa mort. 

Jusque-là , l'anniversaire des deux jours ne se célébrait que par 
deux fêtes, celle des martyrs et celle du triomphe : mais la Repré- 
sentation nationale décida qu'on ajouterait une troisième fêle ( à 
laquelle Icar s'était toujours opposé), celle de la dictature. 

Elle décréta même que la Nation quitterait son nom pour prendre 
celui d'icar, que le pays s'appellerait désormais Icarie, le peupla 
IcABiEN, la capitale Icara , et ses habitants Icariens. 

Beaucoup de personnes prétendaient qu'Icar était un second 
Jésus-Christ et voulaient qu'on l'adorât comme un Dieu , invo- 
quant, pour prouver sa divinité, les mêmes raisons qui furent invo- 
quées, plus de dix-huit cents ans auparavant, par les premiers 
adorateurs du Christ, 



TOÉATRES. 219 

Mais Icar ne s'était jamais présenté lui-même comme un Dieu ; 
et ses admirateurs se contentèrent de vénérer sa mémoire comine 
celle d'un Génie bienfaiteur de l'Humanité, 



CHAPITRE XXX. 
Théâtres. 

— Mais êtes-vous fou, de me réveiller de si bonne heure ? me dit 
Eugène en se frottant les yeux; je dormais si bien! Parce que 
l'amour vous empêche de dormir, faut-il troubler le sommeil de 
ceux qui n'ont pas le bonheur d'être amoureux ? 

Pauvre William, je vous le disais bien, vous êtes fou d'amour ! 
Et vous êtes fou de croire que vous aurez assez d'adresse pour 
tromper tous les yeux ! Et vous êtes fou d'aimer une Icarienne, 
qu'un étranger ne peut épouser ! Et vous êtes fou d'en aimer une 
qui ne veut pas se marier... car c'est en vain que vous voudriez 
le nier, c'est Dinaïse que vous aimez ; oui, Dinaïse que vous affec- 
tiez de ne pas regarder hier, et non Corilla, sur laquelle vous affec- 
tiez de tenir vos regards attachés !... 

— Mais je pars, lui dis-je ; je fuis toutes les Icariennes ; je fuis 
Corilla et Dinaïse. 

— Vous partez ! bravo , William ! J'en serai désolé pour moi , 
mais je m'en réjouirai pour vous, mon cher ami ; car il y a des en- 
nemis qu'on ne peut vaincre qu'en les fuyant, des dangers que la 
sagesse conseille d'éviter plutôt que de s'obstiner à les braver ; et 
si vous emportez avec vous le trait qui vous a percé , de nou- 
veaux traits du moins ne viendront pas rendre la blessure incurable 
et mortelle, 

J'acceptai son offre de m'accompagner jusqu'à la frontière , et 
nous convînmes que nous quitterions Icara dans deu.^ ou trois 
jours. 

Voulant partir sans faire d'adieux à personne et même sans re- 
voir ni Corilla ni Valmor, ne pouvant d'ailleurs rester seul avec 
moi-même , je cédai aux instances d'Eugène , qui me tourmenta 
long-temps pour que je l'accompagnasse au spectacle , où il avait 
pris l'engagement d'aller avec une famille de sa connaissance. 



220 THÉÂTRES. 

Almaès, l'ami d'Eugène, me parut un jeune homme charmant, 
et ses sœurs de bien jolies personnes; la salle était pleine; et 
la pièce excitait vivement Tintérêt universel : mais quelle soli- 
tude pour moi dans cette foule 1 que le spectacle me parut long l 
que j'étais mal à mon aise au milieu de tous ces visages qui respi' 
raient le bonheur ! 

Je ne pouvais même prendre part à la conversation d' Almaès et 
d'Eugène, sur les théâtres d'Icarie ; et quelque intéressante que 
fût cette conversation, il me serait impossible de la rapporter, si je 
n'avais pas la ressource d'emprunter le Journal d'Eugène pour la 
transcrire ici. 

EXTRAIT DU JOURIf AL D'EnOÈNS. 

THÉÂTRES. 

■—Dites-mol, demanda Eugène à Almaès, comment faites-vous 
pour vos spectacles, puisque, d'un côté, rien ne se vend, et que, 
d'un autre côté, tous les citoyens ont les mêmes droits ? 

— Vous ne devinez pas ? répondit Almaès : allons, arrangez cela 
vous-même ; comment feriez-vous ? voyons I 

— Il faut, n'est-ce pas, dit Eugène, que toute la population 
d'Icara, les provinciaux et les étrangers qui s'y trouvent , puis- 
sent voir le même spectacle et le voir sans payer? — Oui, sans 
doute. 

— Il faut aussi que chacun soit sûr d'avoir une place quand 
il se présente , sans être obligé d'attendre à la porte ? — Oui , cer- 
tainement. 

— Hé bien, quel est le nombre des habitants et des voyageurs qui 
peuvent désirer voir le spectacle ? — Environ 900,000. 

— Combien la salle peut-elle contenir de spectateurs? — En- 
viron 15,000. 

— Il faut donc qu'une pièce ait soixante représentations pour 
que tout le monde la voie? — Oui , à peu près. 

— Vous connaissez le nombre des familles d'Icara, et le nombre 
des personnes de chacune d'elles ? — Oui , parfaitement. 

— Vous connaissez par conséquent combien il y a de familles de 
trente personnes, combien de vingt-cinq , combien de vingt, etc.? 
— Oui, sans la moindre erreur, 



THEATRES. m 

*— Alors, l'administration du théâtre peut composer chaque re- 
présentation avec un certain nombre de familles de trente, vingt- 
ci. 'q, vingt, etc., et un certain nombre de provinciaux et d'étran- 
gers ? — Oui, très-facilement. 

— Eh bien, le reste est facile aussi : on peut faire des billets de 
famille et d'individus pour chaque représentation et les distribuer 
par la voie du sort... Chaque famille aura son billet comme chaque 
individu isolé, et chacun connaîtra d'avance la représentation à 
laquelle il pourra assister... — Très bien; c'est cela ! Cependant, 
si le jour de ma représentation ne me convenait pas?... 

— Vous pouvez connaître le tableau du tirage des billets et 
trouver une famille qui veuille échanger son billet contre le vôtre... 
— Parfaitement, vous avez bien deviné... 

Nous faisons de même, ajouta Almaès, pour tous les théâtres et 
pour toutes les pièces: nous prenons des moyens analogues pour 
toutes les curiosités publiques, pour les musées et les cours scienti- 
fiques, même pour les séances de la Représentation nationale; nous 
suivons le même système pour la promenade à cheval, dont chaque 
famille ne peut jouir que tous les dix jours, parce que nous n'avons 
des chevaux de selle que pour le dixième de la population ; et \ous 
voyez que rien n'est plus facile que de distribuer les plaisirs , 
comme la nourriture, également et gratuitement 

— Mais, lui dit Eugène, puisque chaque famille n'a qu'une re- 
présentation sur soixante, elle est donc privée de spectacle pendant 
long-temps?... 

— Du spectacle qu'elle a vu, oui, répondit Almaès; mais elle 
peut jouir des musées, des cours scientifiques, de la promenade, 
des soirées de société, et même de quelque autre spectacle ; car 
voyons, que feriez-vous , si vous étiez la République et si vous 
vouliez procurer souvent au Peuple le plaisir du spectacle ? 

— J'établirais , dit Eugène , des spectacles de tout genre , 
tragédie, drame, comédie, opéra, danse, chant, musique, équita- 
lion.... 

— Eh bien, c'est précisément notre affaire : nous avons quarante 
ou cinquante théâtres de la même grandeur, toutes les espèces que 
vous pouvez imaginer ; et la famille qui aime les spectacles peut 
jouir de ce pla sir presque tous les jours, car on en trouve même en 
plein air et dans toutes les promenades. Vous n'avez certainement 
vu nulle part autant de théâtres de marionnettes , d'ombres chi- 
noises, et surtout de polichinelles, qui font les délices des enfants; 



222 THÉÂTRES. 

nulle part vous n'en avez vu d'aussi jolis, parce qu'ici c'est la Ré- 
publique qui les fait faire, sans rien épargner pour les rendre char- 
mants sous tous les rapports. 

Nulle part non plus vous n'avez vu tant de spectacles à miracles, 
comme nous les appelons, où la physique, l'électricité, la lumière, 
la chimie, l'astronomie, et les escamoteurs de toutes sortes, opèrent 
en effet plus de miracles qu'on n'en a jamais vu. 

Nous partîmes quinze en omnibus ( car le service des voitures 
publiques est si parfaitement organisé que des omnibus spéciaux 
sont consacrés, dans chaque quartier, à conduire et à ramener les 
familles qui vont aux spectacles), et nous descendîmes à quelque 
distance sous le portique couvert. 

Les entrées, les escaliers, les couloirs, tout me parut large, com- 
mode, magnifique, principalement disposé pour prévenir les acci- 
dents. 

— Quelle salle immense ! dit Eugène en entrant. Dans aucun 
pays je n'en ai vu d'aussi grande ! 

— Tous nos théâtres sont construits de manière à contenir le 
plus grand nombre possible de spectateurs, répondit Almaès : nos 
architectes avaient les plans de tous les théâtres du monde. 

— Et l'on entend bien?... 

— Vous allez en juger. On ne perd pas un mot , parce qu'il est 
de première nécessité pour une salle de spectacle de bien trans- 
mettre les sons, et c'est le premier objet que se proposent nos con- 
structeurs. 

— Tous vos autres théâtres sont-ils sans loges comme celui-ci? 

— Oui, tous : la loge est essentiellement aristocratique et privi- 
légiée, et nous sommes des démocrates qui ne pouvons supporter 
l'ombre du privilège ; elle prend beaucoup de place, et nous vou- 
lons toute la place pour les citoyens, elle est un foyer d'incendie, 
et tout est disposé pour éviter le feu... Mais, est-ce que vous n'ai- 
mez pas ces bancs demi-circulaires , élevés les uns au-dessus des 
autres en amphithéâtre?... 

— Certainement 1 on est très-bien assis, et l'on voit l'assemblée 
aussi parfaitement bien que le théâtre... Cette population mélangée, 
ces belles toilettes, ces décorations, tout est magnifique : l'Opéra 
de Londres ou de Paris n'est pas plus beau ! 

•— Eh bien, tous nos théâtres sont aussi vastes ; et si vous pouviez 
les visiter tous à cette heure, vous les trouveriez tous également 



THEATRES. 223 

remplis d'une population pareille. Nos théâtres di'mfanls , pres- 
qu'uussi grands , vous paraîtraient peut-être encore plus jolis. 

La toile ne tarda pas à se lever. 

Demain , je tâcherai de tracer l'esquisse de la pièce ; et je me 
bornerai à en dire un mot aujourd'hui. 

Le sujet est historique : c'est la fameuse Conspiration des pou- 
dres formée en \ 777 contre Lixdox, et le fameux procès de Kalar, 
condamné, quoique innocent, comme coupable d'être l'instigateur 
et le chef de l'attentat. 

Ce sont les partisans du jeune prétendant Corug qui conspirent, 
et c'est Lixdox qui les y provoque par l'intermédiaire d'un courti- 
san dévoué qui les trahit : cependant Lixdox veut sauver les vrais 
conspirateurs, aristocrates, et s'arrange pour compromettre et faire 
condamner Kalar, redoutable démocrate. 

On voit la conférence entre Lixdox et le courtisan ; la résolution 
du complot ; l'engagement pris par un Comte de l'exécuter ; sa ten- 
tative d'exécution ; son arrestation ; son interrogatoire en prison ; 
les manœuvres employées pour le décider à accuser Kalar, en se 
cachant lui-même sous la fausse qualité de charbonnier ; l'interro- 
gatoire de Kalar dans son cachot, son refus de répondre et son 
courage. 

— Comme cet acteur remplit bien le rôle de Kalar ! dit Eugène à 
Almaès, quand la toile fut baissée, à la fin du premier acte. Comme 
il dit bien son « Je ne veux rien répondre, » qu'il répète vingt fois et 
qui paraît toujours nouveau ! quelles belles poses 1 quels beaux ges- 
tes ! son silence même est éloquent!... Du reste, tous les rôles sont 
bien remplis et l'ensemble est parfait. 

— Mais leurs rôles sont trop faciles pour que vous puissiez juger 
les acteurs, répondit Almaès : nous en avons d'excellents ; et vous 
le concevrez sans peine, puisqu'ils ne suivent cette carrière que par 
inclination , et qu'ils reçoivent pendant long-temps l'éducation la 
plus capable de développer le génie. Tous nos acteurs et nos actrices 
sont éminemment distingués par leur instruction littéraire et dra- 
matique. Comme ils sont tous nourris par la République, ils ne se 
pressent pas de débuter et ne peuvent le faire qu'après qu'un exa- 
men les en a déclarés capables. 

— C'est une classe très-peu estimée chez nous et même généra- 
lement peu estimable... 

— C'est probablement votre faute; car ici, ou l'art dramatique est 
une profession nationale comme celle de la médecine, où l'acteur 



S24 THÉÂTRES. 

est élevé , nourri , traité comme tout autre citoyen , il n'est ni plus 
ni moins estimable que les autres. Aucune femme chez nous n'au- 
rait la pensée qu'une actrice , une danseuse , une chanteuse , ne fût 
pas aussi bonne épouse, aussi bonne mère, aussi bonne fille qu'elle- 
même... Aussi, vous voyez les égards du public 1 on applaudit le 
talent , mais le silence est la seule manifestation qu'on se permette 
envers l'imperfection. 

Le second acte représenta le procès et la condamnation. On 
vit le tribunal des Seigneurs et les débats ; on vit le faux charbon- 
nier, le Grand-Prévôt, le Grand-Jugeur, les Seigneurs et un por- 
tier, faux témoin , se réunir contre Kalar, qui se défendait avec 
énergie. Le courage d'une jeune fille qui refusa d'être faux témoin 
produisit des scènes tragiques ; le désespoir de la femme et de la 
fille de Kalar produisit une scène déchirante ; et le dévouement de 
Kalar lui-même eut quelque chose de sublime qui éleclrisa tous les 
spectateurs. 

La toile à peine baissée , les noms des acteurs parurent succes- 
sivement dans de magnifiques transparents. Ceux qui venaient de 
remplir les rôles de Kalar, du faux charbonnier et des deux jeunes 
filles, furent salués par des applaudissements unanimes. Les autres 
excitèrent plus ou moins d'acclamations, ou furent reçus en silence. 

Parurent ensuite, dans d'autres transparents, les noms desperson- 
nages du drame historique. Ceux de Kalar et de la fille du portier 
excitèrent des acclamations et un enthousiasme dont je ne croyais 
pas les heureux Icariens capables ; et ceux de Lixdox , du courti- 
san traître, du Comte faux charbonnier, du Grand-Prévot, duGrand- 
Jugeur, de la Cour et du portier, excitèrent des huées, des sifflets, 
des imprécations qui formèrent pendant quelques minutes un nou- 
veau et bien singulier spectacle. 

— Cette pièce , dit Eugène à Almaès en sortant , a peu de mé- 
rite en elle-même comme composition dramatique ; l'auteur semble 
n'avoir fait autre chose que mettre en scène un événement histori- 
que : mais je conçois l'intérêt et l'enthousiasme que ce drame vous 
inspire ; et si vous avez beaucoup de pièces de ce genre, je conçois 
l'utilité morale et patriotique de votre théâtre. 

— Ce drame, répondit Almaès, a été fait peu après la révolution ; 
c'est en 1784 , je crois , qu'on l'a joué pour la première fois, et 
depuis on ne l'a représenté que tous les huit ou dix ans : mais 
nous en avons beaucoup d'autres du même genre, notamment un 



THÉÂTRES. 225 

qui excite plus d'enthousiasme encore ; c'est le jugement de notre 
dernier tyran Lixdox, en 1782 : je ne l'ai pas encore vu ; mais on 
dit que rien n'est beau comme notre meilleur acteur quand il dé- 
roule toutes les accusations contre la tyrannie. Le dernier acte 
représente le tyran exposé dans une cage de fer sur la place publi- 
que : on dit encore que rien n'est dramatique comme les impréca- 
tions du Peuple contre le coupable. 

— Du reste, continua Almaès, notre théâtre est infiniment varié; 
nous avons tous les genres, des pièces gaies, comiques, burlesques: 
mais toutes ont un but moral et patriotique; il n'en est pas une que 
les enfants et les jeunes filles ne puissent entendre et voir, et le 
tliéâtre est une école où les professeurs sont les beaux-arts chargés 
d'unir tous leurs prestiges pour instruire en amusant. 

Et vous n'en serez pas surpris quand vous réfléchirez que nous 
avons supprimé presque toutes nos anciennes pièces , et que nos 
pièces nouvelles sont toutes commandées ou acceptées par la Repu 
bl que, et faites par des auteurs qui n'ont à suivre d'autre inspira- 
tion que celle du patriotisme et du génie, soutenus par la plus 
parfaite éducation ! 

— Hé bien, au milieu de toutes ces perfections, reprit Eugène, 
savez-vous ce qui me fait le plus de plaisir? — Non. 

— C'est la pensée que ce public, si plein de décence et de dignité, 
n'était pas une assemblée d'élite, mais des citoyens pris au hasard, 
en un mot le Peuple... — Et qu'y a-t-il donc là d'admirable ? 

— En Angleterre comme en France, dans presque tous les théâ- 
tres, on entend des cris, des sifflets , un vacarme épouvantable , 
même pendant que les acteurs sont en scène ; et souvent on voit 
des querelles et des combats. — Eh bien, je vous répondrai encore 
comme tout-à-l'heure, c'esf voire /auie ; car nous étions.autrefois 
aussi tapageurs et aussi fous que votre Peuple, et votre Peuple pour- 
rait être aussi sage et aussi tranquille que nous sommes aujourd'hui! 

— Ha, je ne le sais que trop, répliqua Eugène en soupirant !... 
Notre funeste organisation sociale ne peut enfanter que des vices, 
des désordres et des misères, tandis que votre bieniaisanle Com- 
munauté ne peut avoir pour enfants que des perfections, des vertus 
et le bonheur!! 



43. 



226 DRAME, 



CHAPITRE XXXI. 

Drame historique. — Conspiration des poudres. — Jugement et condamnation 
d'un innocent. 

Si je consigne ici l'analyse d'un drame historique , ce n'est pas 
pour le cilcr comme œuvre littéraire, mais uniquement pour donner 
une idée de la moralité du théâtre Icarien, principalement consacré 
à rappeler les vices de l'ancienne organisation sociale et politique, 
et à montrer leurs funestes mais inévitables conséquences, surtout 
en ce qui concerne la Justice. Voici cette analyse : 

ACTE riiEMIER. 

Scène 1 . — C'est un cabinet presque entièrement obscur. On ne 
peut distinguer les deux personnages dont on entend la voix ; mais 
on comprend que c'est Lixdox et le Duc de Coron son favori. 

Épouvanté des conspirations et des attentats qui se méditent 
chaque jour contre lui, soit parmi les nobles restés fidèles à la cause 
du jeune prétendant exilé (le fils de Corug), soit parmi les princi- 
paux démocrates dévoués à l'intérêt populaire, Lixdox a cherché 
le moyen de répandre la terreur parmi ses ennemis. Après avoir 
consulté touteslcs traditions machiavéliques soigneusement recueil- 
ilies depuis des siècles et déposées dans un gros registre , il a ima- 
giné le plan d'une effroyable conspiration dans laquelle il tâcherait 
d'entraîner les plus dangereux Seigneurs et de compromettre les 
plus redoutables chefs du Peuple. 

Son plan dressé, il lui fallait, pour l'exécution, un ami sûr et dé- 
voué, un second lui-même : c'est le Duc de Coron qiul a choisi. 

Le Duc a feint une insulte , un mécontentement , une rupture et 
le désir de la vengeance. 11 s'est fait le chef de la Noblesse hostile; 
il caresse, excite, pousse, provoque, et vient secrètement presque 
chaque jour rendre compte à Lixdox de ses succès. 

Tout va parfaitement... Douze des principaux Seigneurs, tous 
individuellement décidés à conspirer, doivent se réunir le soir 
môme à sa table. 

— Quel rôle vous me faites jouerl dit le Duc à Lixdox. Provo- 
cation, parjure, trahison, délation, infamie!... — Vous sauvez 



CONSPIRATION. 227 

l'État, le trône, la religion, votre ami... Ma reconnaissance sera 
sans bornes.... Vous seul et moi connaîtrons la vérité... C'est la for- 
tune et la gloire qui vous attendent !... 

Scène 2. — La toile levée laisse voir une superbe salle de festin 
dans le château du Duc, où se trouvent, à table, douze autres Sei- 
gneurs , qui parlent avec chaleur du Premier Ministre. 

— Oui, dit le Duc, après tout ce que j'ai fait pour lui, il me re- 
fuse la place de femme de chambre de la Princesse royale que je 
lui demandais pour ma lille t C'est un ingrat, un insolent, à qui je 
ne pardonnerai jamais son ingratitude et ses affronts ! 

— C'est un hypocrite, un menteur, un perfide ! dit un Marquis. 
—C'est un impie, qui vise à se faire proclamer Dieu 1 dit un Prélat. 
— C'est l'Antéchrist et peut-être Satan ! dit un autre Prêtre. — 11 
a fait tuer mon fils I dit un Baron en pleurant ! — Il m'a enlevé ma 
maîtresse , le scélérat 1 dit le Comte de Gigas avec colère. — Il a 
tué son frère et son Roi 1 II a fait emprisonner la Reine et ses ne- 
veux ! dit un autre. — Le Duc : Il est méprisé, haï , détesté ! s'il 
mourait chacun se réjouirait de sa mort!... — Le Comte : S'il était 
immolé, personne ne le regretterait ; car personne n'a moins d'amis 
et plus d'ennemis I — Le Due : Personne n'a été l'objet d'autant de 
conspirations et d'attentats!... — Le Comte: Ceux qui échouent 
sont plaints comme des martyrs !... — Le Duc : Celui qui réussirait 
serait applaudi comme un libérateur !... mais il n'y a que des vic- 
times! — Le Comte : Les conspirateurs ont tous été des niais !... II 
y a un moyen de succès infaillible 1... — Tous : Lequel ?... — Le 
Comte : Vous savez qu'un charbonnier occupe une cave sous le pa- 
lais de la Reine : hé bien , vingt barils de poudre dans cette cave , 
un brave qui mette le feu un jour de séance royale... la Reine et 
ses enfants ,Je tyran, ses complices et ses satellites, tous sautent 
d'un seul coup !... — Le Duc :Oui, mais ouest le brave?... — Le 
Comte : Ici. — Le Duc : Qui ?... — Le Comte : Moi 1 — Tous : A bas 
la tyrannie ! Gloire au libérateur ! 

Cependant, plusieurs ont des scrupules ; ils craignent que l'Aris- 
tocratie ne soit déshonorée... mais le Comte et surtout le Duc leur 
rappellent rapidement tous les exemples de conspirations, de meur- 
tres, d'empoisonnements, de régicides, qu'avaient donnés non seu- 
lement des Seigneurs et des Évêques, mais des Princes de familles 
royales, des fils de Rois contre leurs pères, des Rois et des Empe- 
reurs ou des Papes Contre d'autres Souverains ou d'autres Papes... 
et l'attentat est résolu. 



228 DRAME, 

Le Comte se déguisera en charbonnier, prendra la cave du char- 
bonnier qui l'occupe, y fera conduire vingt barils de poudre, les y 
cachera sous des fagots , et lui-même mettra le feu à une mèche qui 
lui laissera le temps de fuir avant l'explosion. 

Les autres doivent tout préparer pour la Restauration du Pré- 
tendant. 

C'est le perfide Duc qui propose de se lier par un inviolable ser- 
ment, et tousse jurent dévouement et fidélité, au milieu des plus 
vifs transports d'enthousiasme. 

Scène 3. — C'est le cabinet du Duc, à demi éclairé par une lampe. 
—Il vient de congédier les conspirateurs , et va se rendre au palais 
où l'attend Lixdox pour apprendre ce qui s'est passé. 

Mais que doit-il faire?... quel est son intérêt?... est-ce de trahir 
les conjurés ? n'est-ce pas plutôt de trahir Lixdox ? 

Il discute quelque temps ces questions en se promenant à grands 
pas dans sa chambre , et sort encore indécis. 

Scène 4. — C'est la cave... On entend le bruit des voitures des 
courtisans, puis le son des cloches de la chapelle... On voit arriver 
un charbonnier... C'est le Comte.... Les vingt barils de poudre sont 

là sous ces fagots La séance royale va commencer Le son 

des trompettes et des fanfares annonce l'apparition de la Reine et 
de Lixdox au milieu des Seigneurs... Il enlève un fagot qui cachait 
l'un des bouts de la mèche... Il aura cinq minutes pour s'éloigner 

par une porte de derrière Tout à coup on entend la trompette... 

Il tressaille... 11 se réjouit de lancer dans le ciel un trône usurpé, 
une Reine usurpatrice , un tyran , une cour, une monarchie tout 
entière I... Le feu brille en sa main... De l'autre il saisit la mè- 
che Elle est enflammée Mais d'épouvantables cris sortent 

de dessous les fagots.... Une foule de soldats en sortent aussi et se 
précipitent sur lui... Cinq ou six tombent morts à ses pieds.... Il 
s'élance comme l'éclair sur l'escalier, et va disparaître... mais 
d'autres gardes qui descendent lui barrent le passage... Il frappe 
encore, fait tomber, tombe à son tour baigné dans son sang ; et des 
soldats l'emportent mourant, tandis que d'autres découvrent avec 
effroi le volcan qui devait ébranler la terre. 

Mais l'un des gardes s'aperçoit que la mèche était interrompue 
et coupée par le milieu t.. . 

Scène 5. — Voici un cachot obscur et sale, un peu de paille, un 
malheureux couvert de linges et poussant des cris aigus arrachés 



CONSPIRATION. 229 

par la douleur... C'est encore le Comte I Les juges, les gardes, les 
courtisans qui l'entourent l'accablent d'imprécations... Mais il ne 
voit rien , n'entend rien , ne répond rien ;... et Ton voudrait qu'il 
vécût pour nommer ses complices et périr sur l'échafaud... Méde- 
cins et chirurgiens s'empressent autour de lui, l'opèrent, le pansent, 
lui font avaler quelque liqueur.... Il renaît, respire, regarde et pa- 
raît entendre et voir. 

— Votre nom? lui demande le Grand-Inquisiteur. — Miguf, ré- 
pond le malheureux d'une voix qu'on entend à peine. 

— Votre état? — Charbonnier. 

— Votre pays? — Pirma, en Cassie, à 300 lieues d'ici. 

— Vouliez-vous tuer la Reine? — Non, mais le tyran. 

■ — Quel mal vous a fait son Excellence ? — 11 opprime le Peuple. 

— Quelélait votre but? — Délivrer la patrie, servir l'Humanité. 

— Scélérat 1 lui dit l'un... Monstre ! lui dit Tautre... 

■ — Quels sont vos complices? — Tous... Cent... Aucun. 

Les injures, les analhèmes, les menaces, rien ne peut l'ébranler; 
il n'a pas de complices, et demande la mort comme le commence- 
ment de son immortalité. 

Scène 6. — C'est encore un cachot où l'on voit un autre prison- 
nier blessé... C'est le Duc ! 

Lixdox et lui sont convenus qu'il serait arrêté pour éloigner tout 
soupçon, qu'il tuerait un des hommes chargés de son arrestation, 
qu'il se ferait lui-même une légère blessure, et qu'on répandrait le 
bruit qu'il aurait été grièvement blessé dans le combat. 

Dans quelques jours, on déclarera qu'on s'est trompé, que le sol- 
dat tué avait usé de violence illégale, et que le Duc n'a fait qu'exer- 
cer le droit de légitime défense. 

Il s'est arrangé de manière que la liste des conjurés fût déposée 
chez l'un d'eux , où la police pourrait la trouver ou la mettre. 

Il a pris aussi toutes ses mesures pour que Kalar, Tun des chefs 
du parti populaire , pût être gravement compromis par quelques 
apparences. 

Bientôt arrive dans le cachot un homme enveloppé d'un manteau ; 
c'est Lixdox déguisé ! 11 raconte au Duc ce qui s'est passé. Tous les 
conspirateurs sont en fuite ou cachés. La police en a trouvé la liste 
chez celui que le Duc avait désigné comme en étant dépositaire ; 
mais on a eu grand soin de cacher toutes ces circonstances, et d'é- 
garer l'opinion en répandant le bruit que l'horrible attentat est 



230 DRAME , 

l'œuvre infernale du parti démocrate, dont le charbonnier Miguf 
n'est que le misérable instrument. 

Les courtisans , encore tout épouvantés du péril qui les menaçait, 
poussent des cris d'extermination contre les révolutionnaires ; les 
partisans de Lixdox crient presque aussi fort ; les partisans du Pré- 
tendant crient comme eux contre les anarchistes... Les démocrates 
sont intimidés... Lixdox et le Duc sont ivres de joie en voyant le 
succès complet de leurs manœuvres. 

Mais l'essentiel est de faire condamner Kalar et d'accuser tout le 
parti démocrate : comment y parvenir ? Voici le plan que Lixdox a 
conçu et qu'il expose au Duc. 

— Vous aurez, lui dit-il, une entrevue avec le Comte. Vous lui 
raconterez votre arrestation, le meurtre du soldat, votre propre 
blessure... Puis, vous lui ferez des reproches sur son imprudence... 
vous lui direz, et les journaux raconteront, que ses démarches et 
son air mystérieux dans les environs de la cave ont excité les soup- 
çons d'un agent de police ; qu'on est entré dans la cave à l'aide 
d'une fausse clef pendant la nuit, et qu'on a ainsi tout découvert par 
sa faute. 

Vous ajouterez qu'un de mes confidents est venu vous dire , de 
ma part, que je ferais grâce au Comte, que je vous mettrais vous- 
même en liberté, et que je renoncerais à poursuivre les autres 
conjurés, à la condition que le Comte accuserait et ferait condamner 
comme son complice Kalar, notre ennemi commun. 

Vous ajouterez que, dans ce cas, le véritable nom du Comte ne 
sera jamais connu ; on ne lui donnera que le nom et la qualité qu'il 
a pris (Miguf, charbonnier, de Pirma en Cassie); et ce seront les 
démagogues, surtout Kalar, undeleurschefs, et le misérable char- 
bonnier leur agent, qui seuls seront les exécrables auteurs de cet 
abominable forfait. 

Pour appuyer l'accusation du Comte contre Kalar, nous achète- 
rons un ou deux faux-témoins ; et pour que les autres Ministres et 
les Juges soient trompés eux-mêmes, il faut que vous vous chargiez 
encore de l'exécution vis-à-vis le Comte et les faux témoins. 

Le Duc deviendra prince... Il accepte ; et le perfide Lixdox 
sort, tandis que le perfide Duc se prépare à conférer avec le 
Comte 1 

Scène 7. — C'est encore le cachot du Duc, Il est dans son lit... 
Quelqu'un arrive pouvant à peine se soutenir : c'est le Comte ! 
On lui a appris mystcricusement que le Duc était arrêté, qu'il 



CONSPIRATION. 231 

avait tué un soldat, qu'il était grièvement blessé et presque mou- 
rant, et que leurs deux cachots étaient contigus... Il a désiré le 
voir... le Duc a d'abord refusé... puis il a permis... 

Le traître Duc paie d'audace :.... il reproche au Comte d'avoir 
tout perdu par sa faute, et d'avoir compromis tous ses amis. 

Le Comte, dupe de la trahison, s'excuse, se jette presque à ses 
pieds et lui demande pardon. 

Alors le Duc s'attendrit, devient affectueux... Puis il parle du 
message de Lixdox... Lixdox a la liste, il sait tout :.. tout est perdu, 
même leur parti, même la cause du Souverain légitime... Cepen- 
dant, ajoute le Duc, Lixdox veut faire le généreux, le clément.... 
Quant à moi, j'ai rejeté avec indignation la proposition do me sau- 
ver en perdant un innocent. Je saurai mourir avec courage 1 j'y 
suis résolu l 

Mais le Comte voudrait sauver tous ses amis, son parti, la cause 
de son Souverain... D'ailleurs, tout démocrate n'est-il pas un cou- 
pable, un criminel, un scélérat?... Cest donc le Comte qui presse 
et supplie le Duc d'accepter, pour tous, l'offre de Lixdox ; c'est lui 
qui vante la clémence et la générosité du Tyran ! 

Le Duc feint toujours de résister, et ne consent enfin que pour 
sauver le Comte , leurs amis et l'honneur de la Noblesse... Il remet 
au Comte le plan tracé par Lixdox pour accuser Kalar. 

Le Comte lit ce plan : c'est l'histoire et la vie supposées du char- 
bonnier Miguf, de ses liaisons avec Kalar, et de son complot avec 
lui ; c'est aussi la marche détaillée que le faux Miguf doit suivre 
dans sa défense et dans son accusation. 

Lixdox, le Duc et le Comte seront seuls dans le secret :... on 
disposera les juges en faveur de Miguf... Toute la colère sera di- 
rigée contre Kalar... Et les juges seront d'autant plus animés contre 
lui que beaucoup d'entre eux seront trompés comme le public , et 
qu'ils le croiront véritablement l'inventeur et le chef de l'infâme 
complot. 

Le Comte consent à tout et se dispose à étudier et à jouer son 
rôle de charbonnier... Il continuera d'abord à soutenir qu'il n'a 
pas de complices ; il niera que Kalar soit coupable ; puis, affectant 
de céder aux cris de sa conscience, il avouera toute la vérité et 
accusera formellement Kalar d'être l'inventeur , l'instigateur et le 
chef du complot ; il lui reprochera de l'avoir entraîné ; il l'accusera 
de lâcheté.... 

Quant au Duc, il va recouvrer sa liberté et chercher deux faux 

témoins. 



23Î DRAME. 

Scènes. — Autre cachot. — Beaucoup de gardes amènent un bel 
homme, les habits déchirés, nu-lêle, l'air triste mais résigné.... 
l'unie frappe avec une canne, l'autre avec une cravache; celui-ci 
lui arrache sa moustache, cet autre ses favoris :... c'est Kalar ! 

On le jette sur la paille, et le geôlier lui laisse un peu de pain 
noir et d'eau. 

Resté seul, il se plaint:... mais il saura souffrir pour la li 
berté ! 

— Les juges vont venir pour m'interroger, dit-il, que répondrai 
je?... Mais que dis-je, les juges ! des ennemis, des voleurs, des as 
sassinsl... Me voici dans une caverne de brigands, entouré d 
pièges... Non, je ne répondrai rien ici 1 

Bientôt arrivent le Grand-Inquisiteur, le Grand-Prévôt, le Grand- 
Jugeur, des Ministres, des Seigneurs et des gardes. 

— Le Grand-Inquisiteur : Connaissez-vous Miguf? — Kalar: 
D'abord, de quoi m'accusez-vous ? 

— Le Grand-Jugeur : D'être l'un des auteurs, inventeurs et di- 
recteurs de rinfernale conspiration des poudres. Connaissez-vous 
Miguf? Répondez! — Kalar. Voici ma réponse : je suis innocent ! 

— Le Gmnd-Pre'fdf ; Connaissez-vous Migui?... Répondez! — 
Kalar : Je n'ai plus rien à dire. Si vous prétendez que je suis cou- 
pable, c'est à vous à prouver ma culpabilité. Mettez-moi en Ubcrté 
ou faites-moi juger promptement, alors je répondrai ; mais je ne 
veux rien nier ici ni rien avouer, je ne veux rien répondre tant 
que je n'aurai pas mon Conseil et que je ne serai pas en présence 
au public. 

— Le Grand- Inquisiteur : Mais on ne vous demande que la vé- 
rité ; vous n'avez pas besoin de Conseil pour répondre sur des faits 
qui vous sont personnels. Vous êtes ici en présence de la Justice; 
et puisque vous êtes innocent, il vous sera facile de vous justifier, 
— halar : Je ne veux rien répondre. 

— Le .Grand-Jugeur. Mais c'est votre iiitérêt de répondre pour 
prouver votre innocence ! — Kalar. Je ne veux rien répondre. 

— Le Grand-Prcvôt : C'est le devoir d'un accusé d'éclairer la 
Justice... — Kalar. Je ne veux rien répondre. 

— Un ministre : Vous ne craignez donc pas de désobéir à la Jus- 
tice ? — Kalar : Je ne veux rien répondre. 

— Un seigineur : Mais vous outragez la Justice!...^ — (Si- 
lence.) 



CONSPIRATION. 233 

«— Le Grand-Jugeur : Vous n'avez donc pas coufiance en moi.... 
— (Silence.) 

— Le Grand-Prévôt : On vous croira coupable ! 

— Le Grand-Ju^eur; Vous vous nuisez à vous-même;car voyons, 
raisonnons un peu... — Kalar : Je ne veux ni discuter, ni rai- 
sonner, ni rien répondre. 

— Le Grand-Jugcur : Ce que je vous demande ne peut vous 
compromettre... — Kalar : Je ne veux rien répondre. 

— Un Ministre : Vous sortiriez promptement ! 

— Un Seigneur : Ceux qui vous ont conseillé ce système de si- 
lence ne sont pas vos amis !.,. — Kalar: Mais vous... Je ne veux 
rien répondre. 

— Une dame de la Cour : Vous sacrifiez l'intérêt de votre /a- 
tnille l 

— Le Grand-Prévôt : On a arrêté Xirol et Yard, vos amis.... 
Vous sacrifiez leur intérêt!... 

— Le Grand-Jugeur : Ils sauront que c'est vous qui retardez 
leur mise en liberté!... 

— Le Grand- Inquisiteur : Votre silence est inutile et ne peut que 
vous compromettre, car les témoins ont tous déclaré... 

— Un Ministre : Vos coaccusés ne font pas comme vous : tan- 
dis que vous vous sacrifiez généreusement pour eux , ils avouent 
tout et vous accusent !... 

— Un Seigneur : Nous savons tout ce que vous avez fait. Votre 
obstination ne peut que vous être funeste, tandis qu'on pourrait vous 
tenir compte de votre franchise. — Kalar : Encore une fois, je ne 
veux rien répondre. 

Les colères , les menaces, les caresses, rien ne peut ébranler sa 
résolution. 

— Il m'aurait été bien facile de leur répondre, dit Kalar quand 
il est seul, et j'ai souvent été tenté de les écraser ou de les con- 
fondre ; mais je suis plus sûr d'avoir évité leurs pièges. 

Cependant le Grand-Jugeur rentre aussitôt. — Nous sommes 
seuls, lui dit-il : ce n'est plus le magistrat qui vous parle ; c'est un 
homme qui admire votre courage et votre générosité, qui s'inté- 
resse à vous... Je vous confierai même que je partage au fond du 
cœur vos opinions et vos sentiments... — Kalar : Je ne connais pas 
ù'amis en prison ; je ne cause pas en prison ; je ne veux rien ré- 
pondre i Laissez-moi I 

— Ils ne m'en condamneront pas moins , je lé sais, dit-il en S'; 



834 DRAME, 

jetant sur sa paille ; mais je leur ferai voir qu'ils m'assassinent, et 
ma mort ne sera pas inutile à la patrie 1 



ACTE SECOND. 

Scène 1. — C'est un immense tribunal , vieux, sombre, éclairé 
par de lugubres lumières. Cent Juges, précédés de nombreux lic- 
teurs, les ux accusés enchaînés et couverts d'une robe noire, de 
nombreux soldats, des témoins, de nombreux spectateurs, parais- 
sent successivement. 

Les bancs des juges sont élevés : celui des accusés , en face , est 
à leurs pieds. 

Au milieu, on voit les barils de poudre et la mèche. 

Les Juges sont tous les Seigneurs de la Cour, tous les grands- 
officiers de la Couronne, tous ceux que la poudre devait faire sauter 
en l'air. 

Leurs magnifiques habits , les uniformes des soldats , la variété 
des costumes, le grand nombre de spectateurs en scène, forment 
un imposant spectacle. 

Le faux Miguf a l'air insolent, Kalar l'air intrépide et calme. 

Le Grand-Jugeur interroge Miguf. — Miguf avoue son crime : il 
en reconnaît l'énormité ; il pleure de repentir ; il se jette à genoux 
et demande pardon à la Reine, aux Ministres, aux Seigneurs qui 
vont le juger. Il fait leur éloge à tous. Il invoque la vertu, l'honneur, 
la fidélité au Souverain, la religion même... Il déclame contre les 
révolutionnaires et les anarchistes dont les funestes doctrines l'ont 
égaré. Il accuse enfin Kalar de l'avoir entraîné et de lui avoir 
fourni les moyens de commettre l'attentat. Ce n'est ni par vengeance 
ni pour avoir sa grâce qu'il l'accuse, mais uniquement pour obéir à 
sa conscience , pour éclairer la justice et pour servir l'État en ef- 
frayant les conspirateurs par l'exemple de ses remords, de son sup- 
plice et de ses révélations contre son compagnon d'attentat. 

Dix fois les juges et les spectateurs du procès l'ont encouragé 
par leurs murmures d'approbation , par leurs bravos et leurs ap- 
plaudissements. 

Le Grand-Jugeur et le Grand-Prévôt le louent solennellement de 
déclarer si franchement la vérité. 

C'est le tour de Kalar d'être interrogé.... Tout le monde le croit 
OU feint de le croire coupable ; partout il ne voit que de la fureur 



CONSPIRATION. 235 

contre lui. Le Grand-Jugeur et le Grand-Prévôt l'interrogent d'un 
air menaçant.... Que va-t-il devenir? 

Avant de répondre, il commence par récuser ses Juges. — Vous 
êtes les généraux du camp aristocrate , dit-il , et moi je suis un 
soldat du camp démocrate ; c'est vous d'ailleurs que les barils de 
poudre menaçaient : vous êtes mes ennemis , et vous ne pouvez 
être mes Juges I — Mais la Cour saute de colère, et lui ordonne do 
répondre 1 

— Je prends le ciel à témoin que je suis innocent. Je n'ai plus 
rien à dire ; prouvez que je suis coupable 1... — Miguf affirme 1 ré- 
pond brutalement le Grand-Jugeur. 

— Miguf!... Il s'est contredit vingt fois... Il a avoué qu'il s'était 
trompé et même qu'il avait menti... — Mais il dit aujourd'hui la 
vérité I s'écrie le Grand-Prévôt. 

— Vous savez que Miguf est un étranger , un voleur , un faus- 
saire ; c'est un assassin qui a tué huit agents de l'autorité publi- 
que ; c'est un régicide qui voulait assassiner la Reine et vous tous ; 
c'est un infâme , un scélérat , un monstre ; et vous m'opposez son 
témoignage 1 

Miguf, pâle et tremblant , va peut-être se rétracter... mais des 
murmures, des trépignements, des cris partant de tous côtés, annon- 
cent l'irritation des Juges contre Kalar. 

Le Grand-Prévôt , le Grand-Jugeur, d'autres Seigneurs, le pres- 
sent d'objections, de questions, de reproches, de menaces : mais 
toujours imperturbable et ferme, Kalar leur répond à tous avec 
vigueur. 

— Répondez aux accusations de Miguf 1 lui dit le Grand-Prévôt 
en se levant avec fureur. — Un régicide n'est-il pas un monstre à 
vos yeux ? répond I{alar ; et vous voulez que je m'abaisse à répon- 
dre à Miguf, un régicide, un monstre! 

— C'est la Justice qui vous interroge, dit le Grand-Jugeur, et 
c'est la Justice que vous outragez... — La Justice 1 c'est un nom 
profané 1 je ne vois ici que des ennemis et pas un Juge I 

— La loi vous ordonne de répondre ! s'écrie le Grand-Prévôt. 
— Non, répond I{alar ; et l'accusateur cherche à me tromper pour 
me perdre ! c'est abominable 1 

On entend plusieurs témoins sur les faits. 
Le portier de la maison habitée par Kalar déclare avoir vu plu- 
sieurs fois Miguf entrer chez Kalar, et avoir vu celui-ci remettre à 



236 DRAME, 

l'autre une lelire saisie sur lui et qui pouvait compromettre Kalar. 
La Cour laisse éclater sa joie et paraît triomphante. 

— Qu'avez- vous à répondre à cette accablante déposition? dit 
le Grand-Jufjeur en redressant la tète. — Miguf est venu, c'est vrai 
( éclats de joie parmi les Juges ), et je suis convaincu maintenant 
qu'il tramait alors quelque infernale machination contre moi... 
(murmures): mais il ne m'a jamais parlé de complot, et c'est un 
infâme imposteur ! Je ne lui ai jamais remis de lettre , et le témoin 
est un infâme menteur 1 c'est un faux témoin ! 

Le Grand-Prévôt : — Tous les scélérats disent la même chose. 

— Kalar : Et les innocents aussi ! 

Le Grand Jugeur : — Le témoin était-il votre ennemi ? — Il ne 
me témoignait que du respect. (Éclats de joie parmi les Juges.) 

Un Seigneur : — Quel intérêt aurait-il donc à être faux témoin? 
i — J'ignore : peut-être a-t-on acheté son témoignage !... 

Le Gj-and-Prév6t : — Vous calomniez les magistrats ! — Je n'ai 
pas donné la lettre, et c'est un faux témoin ! 

— Eh bien, dit le Grand-Jugeur, vous allez entendre un enfant, 
l'innocence et la candeur ! 

On amène alors la fille du portier, enfant de 12 ans. 

— Mon enfant, lui dit le Grand-Jugeur d'un ton caressant, vous 
avez vu Kalar donner une lettre au charbonnier Miguf, n'est-ce pas? 

— L'enfant hésite , pâlit , rougit. On la presse , on la caresse , on 
l'encourage , on la menace. 

— Votre père l'a dit... est-ce que votre père est un menteur?... 

— L'enfant hésite encore et pleui'e.... Puis , pressée de nouveau, 
d'une voix faible elle dit Oui. (A ce mot les Juges tressaillent de 
joie.) 

— Vous l'entendez 1 s'écrie le Grand-Jugeur triomphant. Vous 
voyez combien l'innocence avait de peine à déclarer la vérité qui 
vous accuse 1 — Je vois , répond Kalar, qu'on torture l'innocence 
pour assassiner un innocent 1 (Les Seigneurs poussent des cris de 
fureur.) 

— Regardez bien l'accusé, dit le Grand-Jugeur à l'enfant. — La 
jeune tille n'ose lever les yeux. 

— Regardez-moi, pauvre enfant, lui dit Kalar d'un ton impossi- 
ble à déhnir.... — C'est lui, s'ccrie-l-elle 1... oui , c'est lui !... mais 
je n'ai pas vu donner la lettre... (Et après ces mots , ou plutôt ce 
cri , elle tombe dans d'affreuses convulsions.) 



CONSPIRATION. 237 

L'étonnement, la confusion et l'agitation sont extrêmes. On em- 
porte l'enfant, et l'on suspend un moment la séance. 

L'enfant rentre, on la presse encore... elle nie. 

— Mais vous l'avez avoué devant le Grand- Inquisiteur , et tout 
à l'heure encore ici : vous mentiez donc? Prenez garde! — On 
m'avait engagée.. . on m'avait dit que ma déposition ne pouvait faire 
mal à personne. 

— Mais qui ? Parlez ! — L'enfant baisse la tête, et pleure de nou- 
veau sans répondre. 

— Nous ne pouvons souffrir un pareil scandale, s'écrie le Grand- 
Prévôt : le père est faux témoin ou bien la fille 1... nous demandons 
que la séance soit suspendue pendant une demi-heure, et que tous 
deux soient mis au secret sans pouvoir communiquer avec per • 
sonne Il faut que la vérité éclate!... 

Scène 2. — C'est un affreux cachot, on y voit d'horribles instru- 
ments de supplice. 

L'enfant arrive en pleurs... Presque aussitôt, arrivent le Grand- 
Prévôt, le Grand-Jugeur , plusieurs Seigneurs et même une Du- 
chesse. On la caresse, on la flatte, on cherche à l'effrayer. 

— Vous l'avez vu, lui dit-on, c'est la vérité... dites la vérité.... 
votre père est déshonoré, perdu!... les galères, la mort peut-être!.. 
Vous tuez votre père et votre mère pour sauver un misérable, qui 
sera toujours condamné!.., 

La mère arrive aussi, pleurant, criant, désespérée. Le père est 
amené couvert de chaînes Tous unissent leurs efforts pour ob- 
tenir un aveu. 

L'enfant promet enfin, et l'on sort pour retourner à l'audience. 

Scène 3. — La Cour est en séance. 

— Les deux témoins, dit le Grand-Jugeur, enfermés séparément 
dans deux chambres différentes, sans avoir conféré ni entre eux ni 
avec aucune autre personne quelconque, ont eu le temps de faire 
leurs réflexions, et nous allons certainement connaître la vérité. 
( Le père et la fille sont amenés : l'anxiété est peinte sur tous les 
visages.) 

— Persistez-vous à soutenir que vous avez vu remettre la lettre? 
demande-t-on au père. — Oui. 

~ Votre fille l'a-t-elle vu remettre? Nous ne demandons que 
la vérité. — Oui. (La Cour s'épanouit.) 



238 DRAME, 

— Votre père vient de dire la vérité, dit le Grand-Jugeur à la 
jeune fille ; imitez-le, dites la vérité 1 Vous avez vu remettre la let- 
tre?... — L'enfant, toujours troublée, baissant la tête, pleurant, 
répond d'une voix à peine entendue : Oui... 

— On n'entend pas, s'écrient plusieurs Juges... Qu'a-t-elle ré- 
pondu ? — Elle a répondu oui, dit le Grand-Jugeur. (La joie éclate 
bruyamment sur tous les bancs.) 

— Vous n'êtes pas des juges, s'écrie Kalar, mais des tigres al- 
térés de sang ! 

Alors le Grand-Prévôt, le Grand-Jugeur, plusieurs Juges se réu- 
nissent pour accabler Kalar, et lui opposent la déclaration de la 
jeune fille comme écrasante, parce qu'elle confirme la déclaration 
du père et celle de Miguf. 

— Vous avez vu, s'écrie le Grand-Prévôt, les combats de la 
jeune fille ; c'est elle qui vous condamne 1 

— Non, non, non ! s'écrie l'enfant de sa place. Je n'ai rien vu, 
je n'ai rien vu!... et elle tombe évanouie. (Stupéfaction univer- 
selle, irritation sur plusieurs bancs.) 

On la relève, on la ramène au milieu de la salle , on la presse 
de questions... mais on entend un cri perçant... on la voit tomber 
encore... elle s'est coupé la langue! 

Et la séanc». est suspendue , sur place , au milieu de la plus 
grande confusion. 

Après la reprise de la séance et l'audition de plusieurs autres 
témoins, le Grand-Prévôt soutient l'accusation. Il loue le repentir 
et la sincérité du faux Miguf; il le présente comme une victime de 
Kalar, presque comme un héros et comme un ange. 

Quant à Kalar, il trouve mille preuves de sa culpabilité ; les con- 
tradictions de Miguf, ses mensonges, son audace, ses injures contre 
Kalar, sont des preuves... Les hésitations, les rétractations , la ca- 
tastrophe de la jeune fille sont aussi des preuves.. . Le silence de 
Kalar, ses dénégations, ses protestations d'innocence, son courage, 
sont encore des preuves. 

C'est le principal coupable, le seul coupable, un scélérat dont il 
faut se hâter de purger la terre ! 

Le faux Miguf, certain de conserver la vie , ne prend la parole 
que pour demander hypocritement à mourir en expiation de goo 
crime^ et pour exhorter le Peuple à renoncer aux complots. 



CONSPIRATION, 239 

Maïs Kalar, certain de sa condamnation, proleste qu'il est vic- 
time de quelque infernale machination qu'il ne peut découvrir... 
Vous êtes un assassin! dit-il au Grand-Prévôt... Vous êtes un 
assassin ! dit-il au Grand-Jugeur... Vous êtes tous des assassins 1 
dit-il aux Juges... 

C'est en vain qu'on lui impose silence, et que des soldats le for- 
cent à s'asseoir. Ma mort est résolue depuis long-temps ! s'écrie- 
t-il. C'est le démocrate et l'ami du Peuple que l'Aristocratie veut 
livrer à la Tyrannie!... Je mourrai martyr !... (on va lui mettre un 
bâillon...); mais quelque jour le Peuple vengera ma mémoire!... 

Les soldats l'emportent, et la Cour se retire pour délibérer 
son arrêt. 

Scène 4. — C'est la salle des délibérations. Les Juges sont assis. 

— 11 n'y a pas de preuves, disent les uns ; son accusateur ment 
évidemment ; Miguf est d^ailleurs un exécrable scélérat qu'on ne 
peut croire... Kalar est innocent... Nous nous déshonorerions... Ce 
serait un martyr!... 

— Il est coupable, disent les autres ; c'est un scélérat, un anar- 
chiste, un révolutionnaire !... 

Lixdox entre alors et les conjure de considérer la raison d'État, 
le salut de la Reine et delaNoblesse, journellement attaquées par 
la démagogie... Il faut une condamnation !... Et la clémence royale 
fera le reste. 

— Kalar est-il coupable ? demande le Grand-Jugeur. — Pres- 
que tous se lèvent. Et les deux accusés sont condamnés comme 
parricides. 

Scène 5.— Le faux Miguf est dans une chambre propre, élégante 
et bien meublée, qui lui sert de prison. 

— Ce pauvre Kalar ! se dit-il... Mais c'est un démocrate !... 

Le Duc accourt et lui annonce la sentence... Mais il vient le 
chercher pour le mettre en liberté... On mettra en sa place un mi- 
sérable qui vient de se pendre dans son cachot, et le journal de la 
Cour publiera que Miguf s'est étranglé. 

Scène 6. — C'est l'affreux cachot de Kalar... Il est enchaîné... il 
dort épuisé de fatigue. 
Le geôlier vient le réveiller et le garottor plus ctroitemeût. 



2i0 CONSPIRATION. 

Le bourreau arrive et lui lit sa sentence... Dans une demi-heure 
il sera roué, écartelé et brûlé ! 

Kalar lance des imprécations contre la Justice, la Société, l'A- 
ristocratie et la Tyrannie. 

11 se représente avec horreur le désespoir de sa femme et de 
sa fille. 

11 se rappelle leurs vertus, leurs qualités, son amour pour elles, 
leur amour pour lui... il s'attendrit à ce souvenir. 

L'idée de son supplice le fait frissonner... mais l'amour de la pa- 
trie lui rend son courage. 

Survient un Ministre de la Reine, qui lui offre sa grâce s'il veut 
accuser un autre chef du parti populaire qui vient de mourir. Il re- 
fuse avec indignation. 

Un autre Seigneur arrive et lui demande seulement de s'avouer 
coupable... Il semble réfléchir... On lui ôte ses chaînes... mais il 
refuse encore. 

— Demandez seulement votre grâce ! lui crie-t-on. 

Alors paraissent sa femme et sa fille, qui se précipitent dans ses 
bras en criant... Il les embrasse avec transport. 

Le Seigneur leur montre la grâce signée par la Reine, leur ex- 
plique qu'elle y met seulement pour condition qu'il la demandera... 

— Demander grâce ! s'écrie-t-il, ce serait me reconnaître cou- 
pable, et je suis innocent! 

Sa femme est à son cou, sa fille est à ses pieds , lui tendant sa 
grâce que le Seigneur a mise entre ses mains. 
11 hésite... il combat... on croit qu'il consent... 

— patrie ! s'écrie-t-il, quel sacrifice je te fais aujourd'hui ! 

— Roué, écartelé, lui dit le Seigneur... Sa femme et sa hlle 
poussent des cris affreux. 

Il se dégage avec violence, les repousse évanouies, et s'élanOi 
pour aller au supplice. 

Mais il rentre aussitôt comme un inspiré, relève sa fille, et fond 
en larmes en la pressant avec transport contre son cœur... 

On n'entend que quelques mots entrecoupés... Liberté... Pa- 
trie... Peuple... Tyrannie!... 

— Grâce 1 demandez votre grâce I lui crient tous ceux qui l'en- 
tourent. 



DÉLIRE AMOUREUX. 241 

Mais il s'élance encore une fois et disparaît pour toujours , lais- 
sant tons les yeux remplis de larmes , tous les fronts couverts de 
sueur, et toutes les âmes remplies de colère contre la tyrannie et 
d'admiration pour le dévouement à la liberté. 



CHAPITRE XXXII. 

Jalousie et folie. — Raison et dévouement 

Je ne les ai pas vus depuis deux jours ; et je dois partir ce soir 
(24 mai), la quitter pour jamais, sans lui laisser connaître le mal 
qu'elle m'a fait I 

J'écrirai seulement à Valmor pour lui dire que je vais être absent 
quelques jours et pour m'excuser auprès de sa famille et de ses 
amis. Plus tard, j'écrirai de nouveau pour m'excuser encore de 
quitter Icarie sans les avoir remerciés. Qu'ils me plaindraient s'ils 
savaient les tourments que j'endure 1 

3'avais commencé ma lettre : mais mon sang bouillonnait dans 
mes veines ; ma tête brûlait comme un volcan et semblait prête à 
s'entr'ouvrir ; bientôt un froid glacial me fit frissonner et battre des 
dents; ma vue s'obscurcit; mes doigts laissèrent tomber ma plume; 
et..,, je ne sais plus ce qui suivit. 

Maladie , délire , premier réveil. 

Quel mauvais sommeil ! Quelle longue insomnie ! Que la nuit et 
le chaos sont horribles !... De noirs tourbillons qui disparaissent et 
reparaissent sans cesse et que l'œil suit toujours sans jamais pouvoir 
les atteindre!... 

— C'est vous , Eugène? Pourquoi m'avez-vous donc abandonné 
depuis si long-temps? 

j'ai vu Dinaïse, qui pleurait! qu'avait-elle? où est-elle, Dinaïse? 

Quand finira donc mon voyage?... J'ai les os et les membres 
brisés I 

Mais, où suis-je donc?... — Chez un ami fidèle, répondit Eugène 
en me serrant doucement la main : reposez-vous encore, mon cher 
William! dormez tranquille! 

Et cette voix , cette main , cette douce étreinte de l'amitié, sem- 
blaient verser dans mes veines la fraîcheur et la vie... 

Mais bientôt après j'étais retombé dans le néant, 

U 



848 DÉLIBE AMOUREUX. 

Convalescence. 

Je renais à la vie ; et le bon Eugène vient de m'apprendre que 
j'ai été indisposé , mais que je serai bientôt rétabli. 

Je me croyais en Angleterre... et je suis dans un des hospices 
d'Icara I 

Mais on ne veut pas encore me permettre de parler I 

Il apprend ce qui vient de se passer. 

Mes forces reviennent; et Eugène, qui chaque jour prenait toutes 
sortes de précautions pour m'instruire de ce qui s'est passé , vient 
enfin de tout m'apprendre. 

Pendant sept jours, une fièvre ardente a mis mon existence en 
danger. Je ne reconnais plus personne, pas même Eugène ni Valmor. 
Ce n'est pas Dinaïse, que j'ai vue, mais Corilla, qui fondait en lar- 
mes. Les médecins n'ont plus d'inquiétude ; mais il faut encore de 
la prudence et des ménagements, si je veux être bientôt en état de 
partir. 

Indiscrétions du délire. 

Pressé par mes questions Eugène vient de m'avouer que, dans 
mon délire , je prononçais continuellement le nom de Dinaïse , et 
que Valmor, qui se trouvait présent , en avait été si péniblement 
affecté qu'il était sorti brusquement pour ne plus reparaître. Mais il 
ne s'est point passé de jour sans que Corilla ait envoyé plusieurs 
fois demander de mes nouvelles. 

Bonne Corilla 1 Pauvre Valmor 1 Pourvu que Dinaïse ne connaisse 
pas mes indiscrétions involontaires! Mais pourquoi donc Dinaros 
ne vient-il pas ? 

Révélations complètes. 

Mes cheveux ont blanchi : cependant je vais assez bien pour 
qu'Eugène me permette de lire une lettre de Corilla, lisons vite ! 

Lettre de Corilla à Milord. 

30 mai. 
« Enfin, mon cher William, vous voilà rétabli I Si vous saviez 
» combien votre maladie m'a coûté de larmes et combien je suis 
» heureuse de votre guérison 1 

» Et cependant, je devrais peut -être vous haïr, malheureux ! 
» Que d'inquiétude vous nous donnez à tous I Que de désolation 
» VOUS jetez duns deux fumillcs qui yqus pnt accucilU avec uffec- 



AMITIÉ. 243 

» tion! Que de mal vous faites à mon pauvre frère! Que de mal 
■ vous avez fait à madame Dinamé, à Dinaros , à ma pauvre 
» amie!... » 

— A Dinaïse! m'écriai-je. Que lui est-il arrivé ? Ne me cachez 
rien, Eugène, Eugène, parlez! Comment va Dinaïse?— Mieux. 

— Elle a été malade ! Comment? pourquoi? Dites-moi tout, mon 
cher Eugène ! 

— Calmez-vous; je vais tout vous dire : Corilla et Dinaïse se 
trouvaient ensemble quand Dinaros leur a annoncé votre maladie 
subite. Dinaïse ne laissa paraître aucune émotion , tandis que 
Corilla se montra vivement émue. Mais le lendemain, Valmor 
ayant ajouté que dans votre délire vous prononciez souvent le nom 
de miss Ilenrict, Dinaïse, frappée comme d'un coup de foudre, est 
tombée dans d'affreuses convulsions.... 

— Elle m'aime 1... Et je tombai moi-même évanoui. 

— Et où est-elle? m'écriai-je aussitôt que j'eus repris connais- 
sance. 

— Elle est chez sa mère depuis quelques jours ; mais elle a été 
long-temps à l'hospice , presqu'aussi dangereusement malade que 
vous.... 

— Elle m'aime!... Mais Valmor?... 

— Valmor s'est éloigné pour quelque temps, et ne tardera pas, 
je l'espère, à revenir.... Mais calmez-vous, mon cher William I 
reposez-vous ! 

— Pauvre Valmor!.... Eugène, nous partirons toujours! Mais 
si vous saviez quel baume a versé dans mon sang la nouvelle que 
je suis aimé 1 

Après quelques heures de repos, nous achevâmes la lecture de 
la lettre de Corilla. 

Fin de la lettre de Corilla. 

« — Que de mal vous avez fait à madame Dinamé , à Dinaros , à 
» ma pauvre amie, dont le repos est à jamais perdu ! 

• Nous sommes tous bien malheureux aujourd'hui , William , et 
» c'est moi peut-être qui souffre le plus ; car je souffre cruellement 
» de rinjuslice dont vous êtes l'objet: l'une de mes tantes et son 
» mari vous accusent d'être la cause de tous nos maux , ma- 
» dame Dinamé est quelquefois trcs-irrilée et me reproche à moi 
» de vous avoir introduit dans sa famille ; et tandis que Dinaros 
» ose à peine prononcer quelques mots pour votre défense, Valmor 



Ui âmitië. 

» est furieux contre vous. Ahl qu'il m'a fallu de courage et d'amitié 
» pour ne pas vous maudire moi-même, quand j'ai vu Dinaïse pres- 
» que mourante , tout le monde en larmes , et mon frère , mon 
» frère bien-aimé , presque fou de désespoir 1 

» Mais mon cœur ne s'est jamais trompé sur vous ; je vous con- 
» nais mieux que les autres: et j'étais sûre que vous n'étiez nulle- 
» ment coupable ei, que nous n'avions tous à nous plaindre que de 
» la nature et du hasard. 

» Eugène (ohl que vous devez l'aimer, ce bon Eugène!), Eugène 
» m'a d'ailleurs tout confié, tout ; et votre amie a trouvé des forces 
» nouvelles pour vous défendre. 

» J'ai calmé la bonne madame Dinamé; Dinaros ira bientôt vous 
» voir ; j'ai écrit deux lettres, trois lettres à mon pauvre Valmor, 
» et j'espère que ma tendresse réveillera sa raison ; ma tante et 
» mon oncle sont toujours obstinés, mais nous les ramènerons! 

» Espérons donc, mon ami , non le bonheur , car je crois qu'il ne 
» peut plus y en avoir pour nous; mais espérons que nous nous 
I. aiderons tous à trouver des consolations dans l'amitié : pour moi, 
» je serai forte et courageuse tant que vous en conserverez un peu 
» pour celle qui en a tant pour vous. Cokilla. » 

» P. S. Je ne sais si vous persisterez dans votre projet de Jé- 
» part aussitôt que vous serez complètement rétabli: peut-être 
V ferez-vous bien : mais, je vous en prie, William , ne partez pas 
» sans nous dire adieu 1... Au reste, non, pas d'adieu 1 • 

Quelle amie 1 m'écriai-je en embrassant Eugène. Quel mortel 
serait plus heureux que moi sur la terre , si l'ami de Corilla était 
encore l'époux de Dinaïse! Mais Valmor!... Pauvre Valmor!..,. 
Nous partirons bientôt, Eugène! et sans dire adieu 1 

Billet de Corilla. 

S juin. 
« Eugène m'a dit que vous me conjuriez de vous tout dire sur 
» Valmor et Dinaïse, et que vous me promettiez d'être sage et cou- 
» rageux ; je cède, et vous envoie une lettre de la malheureuse ; 
» mais du courage, William, vous me l'avez promis! » 

Lettre de Dinaise à Corilla. 

I" juin. 

« Tu dois être bien fatiguée, ma tendre amie!... Tant de nuits 
» passées, sans dormir, au chevet de mon lit 1 et je viens te fatiguer 



AMITIÉ. 2i5 

• encore de mes lettres! Mais quand je ne te vois pas, il faut que 
» je t'écrive ou que je te lise, ma Corilla chérie ! 

» Comment te trouves-tu ? Viens vite, que je t'embrasse comme 
» je t'aime 1... Dis-moi que tu vas venir... Moi, j'ai bien dormi; 
» j'ai fait des rêves !... Je te les dirai. Je vais mieux , bien , très- 
» bien. C'est toi qui m'a sauvée par le seul mot que tu m'as dit à 
» l'oreille!... 

» N'amène plus ta tantel... je ne veux plus lavoir!... Est-ce ma 
» faute à moi si je n'ai pu maîtriser mon cœur?... On me parle des 
» qualités, des talents, dos vertus de Valmor... Mais personne ne 
« connaît mieux et n'apprécie mieux son âme ; personne ne l'estime 
I. et ne le respecte autant que moi ; personne même ne trouve plus 
» aimable son caractère et ses manières. Je l'aimais, ton frère I je 
» le croyais du moins! et même je l'aime encore, autant que je 
» t'aime, autant que tu l'aimes toi-même... Je l'aurais épousé; je 
» croyais pouvoir faire son bonheur ; j'aurais été heureuse d'être sa 
» femme ; et je ne soupçonnais pas qu'un autre pûtm'inspirer d'au- 
» très sentiments. 

» Mais William a paru, et depuis ce moment , tout mon être est 
» bouleversé... Pourquoi ? je n'en sais rien ; car j'aimais déjà Val- 
» mor, mon ami d'enfance, le frère de ma bien-aimée , tandis que 
» William était un étranger que je n'avais jamais vu et pour qui 
» j'avais alors autant d'indifférence qu'il en avait pour moi. 

» Il ne m'a jamais dit qu'il m'aimait ; il ne me l'a jamais laissé 
» voir ; je l'ignorais , je croyais même que je n'étais rien pour lui ; 
» et cependant j'éprouvais à son aspect un trouble qui m'était in- 
» connu. 

» Quand je le comparais à Valmor, ma raison me conduisait à 
» ton frère ; mais quelque irrésistible puissance me poussait et 
» m'entraînait vers ton ami. 

» Tu l'aimais aussi, Corilla, en même temps que tu aimais ton 
» frère!... Valmor l'aimait aussi; vous l'aimiez tous, même mon 
» frère et manière... 

» Pauvre mère, comme elle est désolée , à cause de Valmor 1 
» Comme je souffre à cause d'elle! Plains-moi, Corilla! car mon 
» cœur a bien des blessures et saigne bien douloureusement quand 
» je vois pleurer ma mère... La malheureuse femme, elle n'ose pas 
» me gronder ! Ce matin, pourtant, après ton départ, elle s'est pres- 
» que plainte de ce que je lui avais caché mon amour... Mais , lu 
» le sais.bien, Corilla, je l'ignorais moi-même, et tu l'ignorais avec 
■ moi. La première fois que je l'ai vu, sur le bateau, avec ton frère, 
p je me suis cachée, par un mouvement machinal, comme si quel- 



m FERMETÉ. 

» que secret pressentiment m'eût avertie que c'était un ennemi qui 
» s'avançait pour m'cnchaîner. Depuis , tu l'as vu , je l'ai presque 
» toujours évité ; tu me reprochais ma sauvagerie et mon air ef- 
» frayé ; et sans le coup de poignard que m'a porté la jalousie («t 
» j'en rougis quand j'y pense) , j'ignorerais probablement encore 
» que je l'aimais. 

» Il m'aimait aussi , sans le savoir et sans le vouloir ; il partait 
• sans me le dire , sans connaître mes sentiments ; il se sacrifiait à 
» moi ; il me sacrifiait à Valmor et à l'honneur ; c'est la fièvre et 
» presque la mort qui vous a révélé notre amour ; et ta tante , qui 
» n'a peut-être jnmais aimé, nous accuse au lieu de nous plaindre ! 
»> Ah, cette injustice fait taire ma timidité naturelle et me donne de 
» la hardiesse et du courage I Je me sens maintenant une âme de 
» feu , une énergie capable de braver l'infortune. Oui , je l'aime 1 
» oui, je suis heureuse de me savoir aimée ! oui, qu'il parte ou 
" qu'il reste, je l'aimerai toujours! Je pourrais mourir de dou- 
» leur ; mais ni ta tante ni personne ne pourra m'ôter mon amour 
» pour lui , pas plus que mon amitié pour toi ! 

» Mais Valmor, le bon Valmor, le pauvre Valmor !... Je te l'ai 
» dit et je te le répote, je l'aime aussi plus que jamais ! Tu ne penses 
» donc pas que je puisse être heureuse de son malheur : non, mon 
» amie , je le jure à toi comme à lui , je ne lui donnerai jamais le 
» chagrin de me voir la femme d'un autre ; et c'est moi , faible et 
» chéiive créature, qui veux lui donner l'exemple de chercher le 
» bonheur dans la pure et sainte amitié. Là , je pourrai les aimer 
•> tous deux , vous aimer tous , et chérir encore ma Corillade toute 
» la puissance de mon âme. Dinaïse. » 

Je n'entreprendrai pas de raconter les sentiments qu'excita dans 
moi la lecture de cette lettre : non, je ne trouve point d'expressions 
qui puissent donner l'idée de mon émotion, démon trouble, de mon 
admiration, de mon bonheur, de mes délicieuses larmes... 

Je ne pourrais pas plus exprimer le plaisir et les transports que 
me causa la lecture des lettres suivantes... Je ne sais même com- 
ment tant d'émotions si vives ne m'ont pas tué I... 

Second billet de Corilla. 

6iuia 

« Bonne nouvelle , mon cher William 1 Valmor revient! Je vous 
» envoie toutes ses lettres et l'une de celles que je lui ai écrites ; 
)> mais soyez sage ! » 



FUREUR JALOUSE. 247 

Première lettre de Valmor à Corilla. 

Mola,24inai. 

Rassure notre mère, ma chère sœur. Je lui demande pardon 
» de l'inquiétude que je lui cause. 

» J'ai fait deux cents lieues en vingt heures, à pied , à cheval , 
» en voiture , sur les chemins de fer, en bateau, en ballon même : 
i> je suis exténué, brisé , moulu , et ma tête est plus fatiguée que 
» mon corps 1 Mais je suis content d'avoir cherché du repos dans la 
fatigue! J'étouffais... 

» Je t'écrirai demain. Écris-moi de suite, poste restante, à Yal- 
» dira. » 

Deuxième lettre de Valmor à Corilla. 

Mola, 25 mai. 

« Oh, que j'ai bien fait de fuir! Je ne me connaissais plus... 
» J'aurais fait un malheur... Oui, ma sœur, j'ai eu l'horrible pensée 
» de le tuer, de la tuer, et de me tuer après eux...; et même, quel- 
» ques heures après, courant dans la campagne, j'ai encore eu (j'ai 
e honte à te le dire) la plus affreuse tentation. 

" Mais aussi , avoue-le , ma chère sœur , a-t-on jamais vu mal- 
« heur égal au mien? Je l'accueille ; je le comble d'amitiés , je le 
» traite en frère, je lui conlie mon amour, et il me vole mon laon- 
o heur! 

» J'étais presque guéri et il rouvre toutes mes blessures! 

» A peine sais-je qu'il est malade , je cours lui sacrifier mon re- 
» pos et mon sommeil , et c'est pour l'entendre répéter sans cesse 
» qu'il est mon insolent rival ! 

» Et quand j'oublie mes souffrances pour ne penser qu'à l'intérêt 
» d'une ingrate, c'est elle-même qui m'apprend qu'elle me préfèro 
» un traître ! 

» Insensible à dix ans d'amour , infidèle à son amitié d'enfance , 
» parjure à ses promesses, elle repousse mes hommages sous l'hy^ 
» pocrite prétexte qu'elle a fait vœu de ne se marier jamais, et 
» quelques jours après la perfide se jette à la tête du premier 
» étranger qui se présente I 

" Ils s'aiment, Corilla 1 ils mourraient l'un pour l'autre! lisseront 
» heureux et triomphants ! Ils pourront rire de ma crédulité, de ma 
e confiance , de mon supplice ! 

• Non, non , je ne serai pas seul malheureux 1 Je retourne à 
e ïcara... Us me reverront bientôt!... 



248 APPARENCES TROMPEUSES. 

» P. S. Je rouvre ma lettre. Non , ma sœur, je ne retourne pas 
1. encore. J'étais fou ! heureusement , il me vient assez de raison 
» pour continuer ma route. » 

Réponse de Corilla à Valmor. 

Icara, 26 mai. 

« Ta lettre, mon cher frère, nous a fait verser bien des larmes, à 
» ma mère et à moi . Que je te plains, mon pauvre Valmor ! que lu es 
» malheureux! Ils seraient bien coupables tous deux s'ils méritaient 
» tes reproches, et je les haïrais bien, moi qui sentais tant d'amitié 
» pour eux ! 

» Mais, mon ami , les apparences ne sont-elles pas souvent Irom- 
» peuses?Si tu te trompais !... s'ils étaient innocents!... si Wilham 
» ne t'avait jamais trahi!... si Dinaïse!... Tune la reverras peut- 
» être plus, ma pauvre Dinaïse!... ni WiUiam , qui ce malin était 
mourant! 

» Eugène nous a tout raconté , à ma mère , à mon grand-père et 
» à moi : écoute-moi bien, mon frère ! 

■> Trois jours avant la crise, William ne connaissait pas lui-même 
» ses sentiments pour Dinaïse ; c'est Eugène qui s'en est douté et 
» qui les lui a fait connaître. William , ne pensant qu'à toi et au 
» cliagrin qu'il pourrait te faire , a pris aussitôt la résolution de 
» quitter Icarie , sans rien dire à Dinaïse, sans connaître ses senti- 
» menls et sans même faire aucun adieu. Il devait partir trois jours 
» après avec Eugène, qui l'aurait accompagné jusqu'à la frontière. 
» Mais quelques heures avant celle fixée pour le départ, la fièvre 
» l'a empêché de partir; et tu sais le reste... 

» Hé bien , mon cher Valmor , toi dont la tête est ordinairement 
» si supérieure et dont le cœur est toujours si excellent , dis-moi , 
» comment pourrions-nous appeler ce pauvre William un perfide 
■ et un traître? N'est-il pas, au contraire, un ami fidèle, généreux 
» et dévoué ? 

» Tu ne peux lui reprocher que de n'avoir pu voir impunément 
» Dinaïse : mais, réfléchis, mon ami ! n'est-ce pas un malheur dont 
» il est la première victime ? Et n'en sommes-nous pas tous la 
» cause, toi d'abord qui l'entrotcnais sans cesse des perfections de 
•> l'objet de ton amour, ma mère et moi qui lui vantions souvent les 
» qualité de Dinaïse et qui le rendions témoin de notre amitié pour 
» elle? Oui , mon cher ami, accuse la mère et surtout ta sœur, car 
» ce sont elles (elles qui donneraient leur vie pour loi) qui ont fait 



APPARENCES TROMPEUSES. 249 

• connaître Dinaïse à William , et qui l'ont exposé au danger de 
» devenir malheureux pour toujours. 

» Quant à cette malheureuse Dinaïse, que nous chérissions tant, 

• tu le sais bien , mon frère , rien ne nous aurait rendus plus heu- 
» reux que son amour pour toi, et rien ne pouvait m'afïliger da- 
» vantage que l'impossibilité de l'appeler ma sœur... Je l'aurais cix 
» horreur si c'était une ingrate, une perfide, une infidèle 1... Mais, 
» crois-en ta Corilla, je suis sûre qu'elle ne se connaissait pas ellc- 
» même et qu'elle est la victime d'une sorte de fatalité ; je suis cer- 
» taine qu'elle a pour toi l'affeclion la plus sincère et la pUis 
» tendre : je n'ai pu l'interroger depuis qu'elle est malade, mais je 
» la connais assez pour oser jurer qu'elle n'épousera jamais Wfl- 
» liam. Pauvre fille, elle peut nous reprocher aussi d'avoir détruit 
» son repos et son bonheur 1 

1 Plains-la donc, mon frère , mon bon frère 1 Je ne suis qu'une 
» femme , mais je suis ton amie ; et si la voix de l'amitié n'est pas 
» assez puissante , consulte ta propre raison ; rappelle-toi tes ré- 
t> flexions , ton courage , ta résolution de te vaincre, tes serments ù 
» M. Mirol, tes combats et ta victoire 1 Ta sagesse t'avait guéri ; et 
B la découverte d'un faii qui t'est étranger aurait rouvert toutes 
» tes blessures 1 C'est la jalousie qui t'égarerait ! cette passion des 
» âmes vulgaires serait maîtresse de Valmor 1 Non, mon frère, non I 
r tu nous dois à tous des exemples de courage, de justice, de bonté 
» et de vertu 1 Tu nous les dois et lu nous les donneras ! Mais n'ou- 
» blie pas que ta sœur ne dormira pas jusqu'à ce qu'elle ait reçu 
» la réponse de son frère bien-aimé. Coeilla. » 

Troisième lettre de Valmor. 

Valdira, 29 mai. 

« Je reçois ta lettre du 28. Il est mourant 1 elle est en danger 1 
» Et il partait , à cause de moi , sans lui dire qu'il l'aimait I Est-il 
» bien vrai ? Ah, Corilla, ma sœur I... cours vite à William 1 non, 
r cours à Dinaïse I cours I 

» Écris-moi , écris-moi 1 « 

Lettre de Corilla à Valmor. 

Icara, 2 juin. 

(Cette lettre, mentionnée dans la suivante, contenait la copie de 
celle de Dinaïse rapportée ci-avant.) 



JSO TRIOMPHE DE LA RAISON. 

Quatrième lettre de Valmor. 

Valdira, 3 juin. 

■ ïïôjouis-toi, chère Corilla ! car tn m'as fait un bien extrême en 
» m'apprenant que tous deux sont hors de danger. Je reçois ta lettre 
» du 2 et la copie de celle de Dinaïse. 

» Quoi ! William persiste à partir et Dinaïse me sacrifie son 
» amour 1... Que je suis petit à côté d'eux! 

" Ma tête est trop brûlante encore pour que je te réponde à l'in- 
V stant... J'ai besoin de marcher, de courir au grand air... Je t'c- 
«> crirai tantôt... tu seras contente ! » 

Cinquième lettre de Valmor. 

Valdira, 4 juin. 

• Je me vengerai, Corilla 1 je me vengerai de moi I 

» Je viens de relire tes lettres et celle de Dinaïse : je les ai re- 
» lues dix fois, dévorées et baisées 1 

» Que je suis faible et téméraire, injuste et fou, lâche et violent ! 
» mais je me vengerai I 

» Oui, c'est la jalousie, l'aveugle, la stupide, la féroce jalousie, 
r qui m'avait égaré et dénaturé ; mais je me vengerai I 

i> Oh, ma chère sœur, que je te remercie I que je suis fier d'être 
» ton frère l avec quel plaisir je te presserai dans mes bras fra- 
» ternels l 

» Embrasse William! presse Dinaïse contre ton cœur! 

» Je veux leur rendre les sacrifices qu'ils m'ont faits ; je veux , je 
» l'ai résolu , mettre mon bonheur à voir leur bonheur. 

» Qu'ils s'aiment en me conservant leur amitié ! 

» J'aurai peut-être encore des combats à livrer, des efforts à faire, 
» des douleurs à supporter ; il me faudra du temps encore , et je 
» ne vous rejoindrai pas immédiatement; mais je veux vaincre ou 
» mourir, et je vaincrai, j'espère. 

» Puissé-je vous rendre le bonheur à tous, pour réparer, autant 
r que possible , le mal que je vous ai fait involontairement ! Mais 
» ce dont je suis bien sûr, ma belle et bonne Corilla, c'est que ton 
■ frère t'aimera toujours bien tendrement. » 

Rétablissement. 

Sept jours après, le \ i juin, deux jours avant les fêtes , Valmor 
était de retour ; Dinaïse était complûlcment rétablie : j'étais ôi près 



NAISSANCE CIVIQUE. SS4 

de l'être qnc son retour me rendit tout-à-fait mes forces. Il nous 
embrassa tous avec tant d'effusion et de tendresse que nous com- 
mençâmes à goûter, après la plus horrible quinzaine, un bonheur 
que nous croyions tous perdu pour jamais. 

Cependant Dinaïse persistait dans son vœu de ne se jamais ma- 
rier ; je persistais à partir, et c'était Valmor qui nous pressait de 
renoncer à notre double résolution. 

Ne pouvant nous persuader d'abord, il déclara qu'il le voulait, 
qu'il le demandait en grâce, qu'il l'exigeait, qu'il l'ordonnait et 
qu'il saurait bien nous y contraindre ; et comme nous riions beau- 
coup de cette nouvelle folie qui succédait à la première, il ajouta 
d'un air triomphant : « Et si je me mariais moi-même avant un 
mois, sûr d'épouser une femme qui me rendrait heureux, certain 
surtout de rendre heureuse l'épouse qui me confiera son bon- 
heur?... Si j'épousais Alaé, la cousine de Dinaïse, qui m'a tou- 
jours beaucoup aimé et pour qui j'ai toujours eu beaucoup d'ami- 
tié?... (Imaginez notre étonnement !) 

Eh bien, continua-t-il, tout est réglé : avant de revenir, je suis 
allé passer quatre jours chez le grand-père de Dinaïse ; je lui ai 
tout raconté. Alaé, qui connaît bien mes sentiments, n'a pas re- 
poussé ma proposition ; nos deux familles y consentent, et dans 
deux mois nous ferons trois noces en un jour... Et, maintenant que 
je suis dégonflé, taisez-vous 1 

Corilla donna le signal en se jetant à son cou; nous l'embras- 
sâmes avec des transports impossibles à décrire, et nous commen- 
çâmes une nouvelle ère de félicité avec les fêtes préparéos pour 
célébrer l'anniversaire de la nouvelle ère du bonheur d'Icarie. 



CHAPITRE XXXIII. 

Prélude aux fêles de l'anniversaire. — Naissance scolaire; ouvrière; civique, 

C'est demain l'Anniversaire de la régénération icarienne. Ony 
prélude par trois actes d'un immense intérêt populaire. 

L'année commençant au 13 juin, jour de l'insurrection du Peu- 
ple, c'est à ce jour qu'on a fixé la naissance^cotMViE. pour tous 
les enfants qui se trouvent avoir cinq ans révolus, la naissance ou- 
vrière, pour tous les garçons de clix-huUans, cl les filles de dix- 
sept, cl la naissance civique, pour les hommes de vingt et un ans. 



252 NAISSANCE CIVIQUE. 

Dès le matin, aujourd'hui, on a publié, par de magnifiques affi- 
ches, dans chaque Commune, la liste des nouveaux écoliers, c'est- 
à-dire de tous les enfants de cinq ans. 

On a également affiché la liste de tous les nouveaux ouvriers, 
c'est-à-dire de tous les garçons de dix-huit ans et de toutes les 
filles de dix-sept, avecles différentes professions choisies par eux 
dans les concours qui viennent d'avoir lieu ces jours derniers. 

Ce soir on affichera celle de tous les nouveaux citoyens, qui au- 
ront, dans la journée, obtenu leur admission civique. Cette dernière 
cérémonie est si intéressante que Valmor a voulu nous y conduire 
avec Eugène, qui désormais est notre inséparable. 

RÉCEPTION CIVIQUE. 

Nous arrivâmes tous trois au Palais communal , au moment où 
la séance allait commencer. 

Celui que vous voyez dans le fauteuil, nous dit Valmor, est le 
Président de l'Assemblée populaire de la Commune : à sa droite est 
le Président de l'Exécutoire communal ; celui qui se trouve à sa 
gauche est le Prêtre ; ceux qui les entourent sont les principaux 
Magistrats populaires. 

Ces beaux garçons qui remplissent la première enceinte sont tous 
les jeunes hommes de la Commune qui ont aujourd'hui vingt et un 
ans révolus : ce sont eux qu'on va recevoir citoyens. 

Ces hommes de tous âges que vous apercevez derrière eux sont 
leurs Parrains , c'est-à-dire des amis de leur famille qui les pré- 
sentent à la Société (car c'est ici notre véritable naissance so- 
ciale), et qui leur serviront de conseils et d'amis pendant tout le 
reste de leur vie. 

Les bancs supérieure sont occupés par tous les jeunes gens de la 
Commune qui ont aujourd'hui vingt ans révolus : ils sont obligés 
d'assister à cette cérémonie, et de fréquenter assidûment, pen- 
dant l'année, les Assemblées populaires , afin d'y compléter leur 
éducation civique. L'année prochaine, ce sont eux qui seront pro- 
clamés Citoyens et admis à l'exercice de tous les droits civiques. 

Les autres spectateurs sont , comme nous , de simples curieux 
qu'intéresse vivement cette cérémonie. 

Quand la musique eut cessé (car en Icarie on entend une déli- 
cieuse musique dans tous \(^ lieux de réunion publique , comme 
ailleurs dans les églises), lei'rétiident ouvrit la séance, et donna la 



SERMENT CIVIQUE. 2Î>3 

parole à l'un des magistrats, qui fit un petit discours sur l'impor- 
tance de cette cérémonie civique. Puis le secrétaire commença 
l'appel des jeunes citoyens et de leurs Parrains. 

Le Président et les membres du Bureau en interrogèrent alors 
quinze ou vingt, indiqués par le sort, sur la Constitution et sur les 
droits et les devoirs du Citoyen. Inutile d'ajouter que tous répon- 
dirent avec confiance et dignité. 

Le Président leur lut le Serment ciyïQVE{dévouement à la Pa- 
trie, obéissance aux lois, acco^nplissement de tous les devoirs at fra- 
ternité avec tous les concitoyens), et leur fit sentir rimportance de 
ce serment, que la République n'exige qu'une seule fois de chaque 
Citoyen , quelles que soient les fonctions qui lui seront confiées 
par la suite : tous le prêtèrent à la fois, debout, et tendant les deux 
mains. 

Alors le Président, au nom de la République, les proclama Ct- 
foyens, membres du Peuple souverain, électeurs et éligibles. Il or- 
donna que leurs noms fussent inscrits sur le tableau des membres 
de l'Assemblée populaire et de la Garde nationale. 

Il ordonna aussi que Vuniforme du Citoyen leur serait distribué, 
et remit lui-même le signe du civisme à leurs Parrains, qui l'atta- 
chèrent devant les poitrines de leurs jeunes amis , pendant que la 
musique faisait entendre un air patriotique. 

Le Président termina cette majestueuse cérémonie par une courte 
allocution sur l'amour que les Icariens devaient avoir pour leur Ré- 
publique. 

Près d'un million de nouveaux citoyens naissaient ainsi , à la 
même heure, dans les soixante communes d'Icara et dans les mille 
communes d'icarie 1 

Cependant tout, est en mouvement pour le grand Anniversaire de 
la Révolution dont la fête de demain doit être une représentation 
fidèle : les deux armées s'organisent pour jouer le drame histori- 
que , l'une devant représenter la garde royale , l'autre le Peuple 
insurgé. Les compagnies, les petites troupes, les bandes, les pa- 
trouilles se préparent et reçoivent le mot d'ordre. Les postes elles 
rôles sont distribués, les uns devant figurer Icar et ses généraux, 
d'autres Lisdox et Cloramide. 

Des matériaux pour des barricades sont amassés dans l'arène de 



25i ANNIVERSAIRE DE LA REVOLUTION. 

l'' Insurrection située près de )a grosse cloche qui sonna le tocsin le 
matin du 13 juin 1782 et qui seule est restée dansicara ; un palais 
en planches représentant l'ancien palais de la Reine s'élève à l'une 
des extrémités de la grande arène de la Victoire. 

Toutestprêt;etlesoleil,magnifiqueà son coucher, promet d'être 
magnifique encore demain, pour rendre complète la répétition des 
deux brillantes et glorieuses journées. 



CHAPITRE XXXIV. 

Anniversaire de la Révolution. 

4" Journée: insurrection; combat; victoire. 

L'air est pur ; le soleil , plus étincelant qu'hier, semble un dieu 
qui veut éclairer l'affranchissement d'un grand Peuple. 

Dès les cinq heures j'entends le tocsin, puis des cris et le tam- 
bour d'alarme. 

Je cours avec Eugène prendre Valmor et Dinaros, comme nous 
en étions convenus, et nous courons tous quatre au tocsin. 

A peine sortis, nous rencontrons de nombreuses troupes déjeunes 
gens, qui chantent des hymnes de combat et de liberté, qui affi- 
chent une proclamation insurrectionnelle d'Icar, et qui courent en 
agitant de petits drapeaux noirs, et en criant Aux armes I aux ar- 
mes, Citoyens I 

Bientôt nous apercevons un énorme drapeau noir flottant sur la 
haute tour où le tocsin redouble son bruit électrisant. 

Bientôt encore nous voyons les citoyens sortir et s'amasser au 
tour des proclamations. On en lit des milliers, écrites à la main et 
toutes différentes, car chacun fait la sienne. 

Des patrouilles de la garde royale croisent la baïonnette ou font 
feu et dispersent les rassemblements. 

Des troupes de citoyens portent des cadavres en criant Ven- 
geance ! aux armes I 

Mais les attroupements résistent; les coups de fusil répondent aux 
coups de fusil ; des barricades se forment partout, avec des cordes, 
des chaînes, des perches et des voitures ; et l'ou s'y fusiiie des deux 
côtés. 

Nous sommes forcés de rétrogi^der pour prendre d'autres rues. 



FETES POLITIQUES. 255 

Puis arrivent les feux de peloton et de bataillon, puis le canon ; 
et nous finissons par entendre, dans toutes les directions, des fu- 1, 

sillades et des canonnades, mêlées au tocsin, au tambour, aux cris |f 

Aux armes 1 au champ de f Insurrection I 

Toutes ces nouveautés me bouleversaient et me plaisaient en 
même temps : mais Eugène était tellement électrisé qu'il en parais- 
sait fou : — Courons donc, courons donc! répétait-il à chaque in- l 
stant; je me crois au 27 juillet! ' 

En continuant, nous rencontrons des bandes de fuyards compo- 
sées tantôt d'insurgés et tantôt de soldats. 

Nous rencontrons aussi des bandes de prisonniers , les unes 
composées de citoyens emmenés par les gardes, les autres, de gardes 
royaux désarmés , emmenés par des citoyens qui tiennent leurs 
armes. 

Nous sommes plusieurs fois arrêtés nous-mêmes, tantôt par des 
insurgés qui veulent nous entraîner avec eux, tantôt par des sol- 
dats qui nous entraînent prisonniers ; mais nous parvenons à nous 
échapper. 

Nous arrivons avec la foule au champ de V Insurrection, et nous 
nous plaçons sur les gradins élevés qui entourent l'arène et qui se 
couvrent de curieux, car le tiers de la population est spectateur, 
tandis qu'un autre tiers est acteur dans ce drame immense. 

Beaucoup d'insurgés sont déjà dans l'arène, où se font remarquer 
des uniformes de la garde bourgeoise et des orateurs haranguant 
ceux qui les entourent. 

Nous voyons sans cesse arriver des citoyens, des femmes, des 
enfants en habits d'ouvriers ou de bourgeois, et portant toutes sor- 
tes d'armes et d'instruments. 

Icar est à cheval, au milieu, qui les organise et qui les excite 
au combat. 

A côté d'Icar, Dinaros me fait remarquer un de ses aides-de- 
camp mieux vêtu que lui, qui paraît déjà blessé, et je reconnais le 
grand-père de Valmor. 

Et toujours le tocsin, les tambours, les trompettes, les coups de 
fusil et de canon 1 

Bientôt la fusillade et la canonnade se rapprochent ; les insurgés 
qui sont aux prises avec la garde royale accourent en fuyant ; des 
barricades s'élèvent pour arrêter les soldats. 

La première barricade est vivement attaquée, vivement défendue. 



256 ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION. 

prise enfin, la deuxième l'est également; la troisième est, sousnos 
yeux, la scène d'un combat héroïque: le canon gronde à nos oreilles; 
un enfant plante un drapeau sur la barricade, y brave long-temps 
la fusillade, et tombe enfin comme percé de balles. 

Les soldats poussent des cris de victoire et vont escalader la bar- 
ricade : mais le tocsin redouble avec le danger ; la trompette et le 
tambour animent les combattants. Icar s'élance à la tète des bandes 
qu'il vient d'organiser dans l'arène ; tous se précipitent en chantant 
Vhymne du Combat, et la garde est repoussée : le feu devient ter- 
rible devant la première barricade formée par les soldats, mais elle 
est reprise ; des cris, la trompette, le bruit du canon qui s'éloigne, 
annoncent que les insurgés vainqueurs poursuivent la garde royale 
du côté de l'arène de la Victoire. 

Mais le bruit cesse; on n'entend plus que quelques coups de fusil 
tirés par intervalles ; l'arène de l'Insurrection se vide; et chacun 
rentre quand la chaleur arrive. 

Peu après trois heures, nous repartons tous ensemble, Dinaïse, 
Corilla et les deux familles, pour nous rendre dans l'arène de la Vic- 
toire. Toute la population s'y rend également, les uns comme ac- 
teurs, les autres comme spectateurs, tous dans l'ordre le plus par- 
fait, le passage et la place de chaque quartier ayant été indiqués 
par le programme, et chacun étant assuré d'être bien placé et de 
bien voir. 

Point de gendarmes ni de mouchards, mais des commissaires de 
cérémonie élus dans chaque quartier, respectueux et respectés, i 

La grande arène est immense, plus grande que le Champ-de-Mars 
à Paris. Le sol en est parfaitement uni, composé d'un mastic qu'on 
arrose et qui ne fait ni boue ni poussière. 

Tout autour, à dix pieds du sol, commencent des g-radins propres 
et commodes, élevés circulairement en amphithéâtre, sur lesquels 
peuvent s'asseoir plus d'un million de spectateurs, abrités sous une 
couverture légère présentant la forme de mille tentes supportées 
par de minces colonnes. 

Le Peuple de chacun des soixante quartiers d'Icara, les Provin- 
ciaux , les Colons , les Étrangers , leurs Ambassadeurs , les diffé- 
rentes Magistratures, ont leurs places séparées et leurs drapeaux, 
tous de différentes couleurs. 

Ces milliers de drapeaux flottant sur ces mille tentes, le nombre 
des spectateurs et la variété des vétemeuts, formwit déjà un impo- 
fiant spectacle. 



FÊTES POLITIQUES. 257 

Mais l'intérieur de l'arène forme un autre spectacle superbe : 
elle est remplie de troupes royales en uniformes rouges, verts, 
jaunes, noirs , etc. , infanterie , cavalerie et artillerie : le palais de 
la Reine, situé à l'une des issues , est rempli et entouré de canons 
et de soldats. 

Bientôt le tocsin recommence , la fusillade et la canonnade se 
raniment et se rapprochent; et 5 ou 600,000 spectateurs couvrent 
les gradins , lorsque , vers quatre heures , le combat recommence 
sérieusement sous nos yeux. 

Nous voyons l'armée royale manœuvrer pour se ranger en ba- 
taille; Cloramide , Lixdox et la cour, en costumes magnifiques, 
caracolant sur de superbes chevaux , la passent en revue et font 
tous leurs efforts pour obtenir quelques vivat. 

La canonnade et la fusillade, plus rapprochées, annoncent que la 
garde royale est en retraite. 

Le tocsin, la trompette et le tambour sonnant et battant la charge, 
la fusillade plus nourrie du côté des insurgés et leurs cris, annon- 
cent qu'ils ne sont pas loin. 

L'avant-garde royale arrive, fuyant en désordre, soldats, che- 
vaux , canons , tout pêle-mêle. 

Quelques pièces défendent l'entrée et font un feu continuel : mais 
des enfants, se glissant le long des colonnes des portiques ou se traî- 
nant ventre à terre , s'emparent d'une batterie, que des citoyens 
tournent aussitôt contre l'armée ; tandis que quelques cavaliers 
populaires enlèvent une autre batterie voisine, sur laquelle leurs 
chevaux se sont précipités comme l'éclair. 

Les soldats se barricadent à leur tour : mais les insurgés arrivent 
en foule , les uns avec leurs habits d'ouvrier et de bourgeois et 
leurs armes de tout genre, les autres à demi vêtus ; et la barricade 
est attaquée au milieu d'une vive fusillade appuyée par le canon 
des insurgés. C'est une jeune lille qui l'escalade et paraît la pre- 
mière au sommet, agitant un drapeau, à côté d'un jeune homme en 
habit militaire. 

D'innombrables cris saluent leur apparition, et la barricade est 
emportée. 

Le gros de l'armée royale s'ébranle alors et s'avance contre les 
assaillants; et les deux armées se trouvent en présence, l'une com- 
posée de masses, l'autre composée de petites troupes, au milieu des- 



Î58 ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION. 

quelles on aperçoit Icar à cheval, entouré d'aides-de-camp, parmi 
lesquels nous distinguons le grand-père de Valmor. 

La fusillade et la canonnade recommencent des deux côtés: mais 
plusieurs régiments de cavalerie et d'infanterie renversent leurs 
fusils et leurs sabres , inclinent leurs drapeaux et passent du côté 
des citoyens en criant Vive le Peuple ! Les spectateurs applaudissent 
et crient bravo, tandis que les insurgés répondent en criant : A bas 
la Tyrannie ! vive V Armée ! 

Effrayée de cette défection et de ces cris , la garde royale et 
surtout la garde étrangère rentrent dans le palais ou fuient par- 
derrière. 

Icar, s'avançant à la tête des siens, tombe de cheval comme blessé 
par une balle : mais il reparaît bientôt, et sa blessure ne fait qu'en- 
flammer davantage l'ardeur populaire. 

Alors commencent V attaque du palais, Vassaut et Vescalade, dans 
lesquels les assiégeantsdéploient tous les prodiges de la gymnastique 
et du génie militaire. 

Enfin le palais est pris , après une fusillade et une canonnade 
effroyables. 

Cent trompettes, qui fendent l'air du haut de la terrasse du pa- 
lais, annoncent que les insurgés peuvent s'asseoir sur le trône de la 
Reine. 

On ne voit plus que des uniformes rouges ou des costumes de 
Cour précipités des fenêtres par les vainqueurs ; et le drapeau royal 
tombe aux applaudissements des spectateurs. 

Bientôt la reine, arrêtée par ses propres gardes, est amenée par 
eux, au milieu des cris et des bravos ; et le vilain Lixdox, qu'on a 
vu tout à l'heure en habit couvert d'or et qu'on vient de découvrir 
caché dans un charbonnier, est amené en habit de cuisinière, au 
milieu des huées, des imprécations. 

Cependant l'incendie éclate dans le palais; des torrents de fumée 
et de flammes s'en échappent par les croisées et dans tous les sens ; 
des amas de poudre font explosion ; les colonnes éclatent et s'écra- 
sent avec fracas au milieu d'une éblouissante clarté. 

Soudain, des milliers de trompettes font retentir l'air, puis des 
centaines de tambours , puis je ne sais combien d'orchestres com- 
posés chacun de mille instruments ; et, vers neuf heures, la Royauté 
s'éteint dans les cendres do son palais, au bruit des chants de vie- 



FÊTES POLITIQUES. 259 

toire entonnés par 50,000 insurgés vainqueurs, et répétés par plus 
de 800,000 témoins de leur combat et de leur triomphe. 

Et la population , escortée par de nombreuses troupes de tam- 
bours , de trompettes et de musiciens qui se dirigent dans tous 
les quartiers , rentre en chantant des hymnes à la Liberté et à la 
Patrie ! 

Et je me garderai bien d'essayer la description des transports 
d'enthousiasme et d'admiration qu'a fait éclater cette première 
journée 1 

DEUXIÈME JOUR : FUNÉRAILLES. 

Honneurs aux anciens marhjrs , aux Jiéros et aux dernières 
victimes. 

Dès le matin, la grosse cloche , le canon tiré à de longs intervalles 
dans tous les quartiers de la ville, de lugubres tambours parcourant 
toutes les rues en même temps , annoncent une grande cérémonie 
funèbre. 

Tous les citoyens, les femmes et les enfants revêtent leur habit 
de deuil; et le drapeau national est partout recouvert d'un crêpe 
funéraire. 

Partout on lit ou l'on prononce V éloge des anciens martyrs et des 
dernières victimes, tous les citoyens étant invités à composer de ces 
éloges funèbres. 

Après cinq heures, soixante cortèges funéraires, de quatre ou cinq 
mille personnes chacun , partent des soixante quartiers d'Icara , 
tandis que sept ou huit cent mille spectateurs vont couvrir les gra- 
dins de la grande arène. 

Chacun de ces cortèges, comprend : des tambours ; plusieurs mu- 
siques ; une troupe de jeunes filles portant des corbeilles de fleurs; 
une troupe de jeunes garçons portant des couronnes et des guir- 
landes; trois troupes représentant des citoyens 6îesses, des com6af- 
fants non blessés portant leurs armes, et ceux qui se sont distingués 
par quelque trait dliéroisme ; des chevaux blancs couverts de dra- 
peries noires ; des chars portant des blessés ; d'autres chars por- 
tant des cercueils ; d'autres chars portant les femmes et les enfants 
des morts ; les magistrats communaux , et des bataillons de garde 
nationale à pied et à cheval. 

Au milieu de Tarènc est un énorme bûcher entoure de cent au- 



260 ANNIVERSAIRE DE LA REVOLUTION. 

tels, sur lesquels brûlent des parfums. Au-dessus du bûcher parais- 
sent, comme suspendus sous des couronnes d'immortelles, les noms 
des principales victimes; autour , et moins élevés, paraissent de 
même les noms des héros, puis ceux de cent des anciens martyrs: 
ces trois catégories se distinguant , les unes au-dessus des autres, 
par des couleurs différentes. 

A six heures, la cloche et le canon annoncent l'arrivée du pre- 
mier convoi. 

Il entre dans l'arène, les chevaux marchant de front, les chars 
aussi, et s'arrête autour du bûcher. Pendant qu'on y transporte les 
cercueils , les tambours roulent, la musique fait entendre des sons 
iugubres,lesjeunesfillesjettent des fleurs, les jeunes garçons jettent 
des couronnes, et la garde nationale abaisse ses armes et ses dra- 
peaux ; puis le convoi se remet en marche, revient sur lui-même 
en côtoyant celui qui lui succède immédiatement, s'arrête près do 
l'ouverture par laquelle il est entré, et prend position perpendicu- 
lairement au bûcher, les jeunes filles en tête, puis les jeunes gar- 
çons , les tambours, la musique, la garde nationale, les chevaux , 
enfin les chars adossés aux gradins. 

Les blessés qui sont à pied, les héros et les combattants, vont 
s'asseoir sur les premiers gradins, et les magistrats vont s'asseoir 
à leur place. 

Les soixante convois défilent ainsi sans interruption, à la suite 
les uns des autres, comme un immense convoi. 

Arrivent ensuite Icar à cheval et blessé, puis la Représentation 
nationale tout entière en grand costume de deuil , qui vient se pla- 
cer autour du cercueil. 

Jusque-là les évolutions des convois et leurs différentes attitudes 
présentaient un spectacle aussi animé qu'imposant. 

Maintenant que tous les cortèges ont pris position, vers les huit 
heures, l'arène présente le plus magnifique spectacle. On aperçoit: 
le bûcher au centre ; autour , les cent autels ; au-dessus , les cen- 
taines de couronnes et d'inscriptions suspendues au milieu de 
nuages d'encens ; autour encore , le large cercle de la Représenta- 
tion nationale ; puis, dans un sens, soixante rayons perpendiculaires 
formés par les soixante convois, et, dans un autre sens, une multi- 
tude de cercles différents ; d'abord un large cercle de jeunes filles 
en blanc ; un large cercle de jeunes gens en noir ; un cercle de tam- 
bours et de musiciens ; deux cercles de gardes nationaux à pied et 
à cheval, en uniforme ; des cercles de chevaux blancs et de chevaux 



1 



' FÊTES POLITIQUES. 261 

noirs; un cercle de chars vides; un autre de chars couverts de 
veuves et d'orphelins; et par-dessus, les gradins présentant des 
cercles de blessés, de héros et de combattants, puis douze cercles 
mélangés ; et, par-dessus encore, le sommet de mille tentes sur- 
montées de milliers de drapeaux ! Et chacun voit tout, étant vu de 
tous ! Chacun est spectateur et spectacle ! 

Alors commencent les honneurs funèbres. 

Au signal qui leur est donné, on entend successivement le son 
lugubre de la grosse cloche, le long roulement du cercle des tam- 
bours et le son des soixante musiques. L'encens fume de nouveau et 
plus abondamment, Icar et la Représentation nationale jettent des 
couronnes aux Martyrs, aux Héros, aux Victimes ; puis ils montent 
à leur place sur les gradins, tandis que tous les autres cercles font 
un mouvement pour se rapprocher du bûcher. 

Quelle magique harmonie vient alors animer les airs ! Le cercle 
des jeunes filles chante, en jetant des fleurs vers le bûcher, le pre- 
mier couplet d'un hymne à la gloire des Victimes, des Héros et des 
Martyrs, dont les jeunes garçons répètent le refrain avec elles ; le 
cercle des garçons chante, en jetant des couronnes , le deuxième 
couplet, dont les jeunes filles répètent le refrain avec eux ; la garde 
nationale chante, en abaissant ses armes et ses drapeaux, le troi- 
sième couplet, dont les filles et les garçons répètent le refrain ; et 
tous ensemble chantent un quatrième couplet, dont 600,000 spec- 
tateurs répètent le refrain avec eux. 

Puis, au son de cent trompettes, paraissent, à cinquante pieds 
au-dessus du bûcher, une lumière éclatante et ces mots en lettres 
de feu : La Patrie adopte leurs enfants et leurs femmes. 

Au même moment soixante étoiles paraissent et brillent sur les 
soixante groupes de chars qui portent les Veuves et les Orphelins. 
Puis, au son nouveau de cent trompettes, la Représentation natio- 
I aie, ios Provinciaux, les Colons, le Peuple et les Magistrats se 
lèvent tous ensemble pour ratifier Vadoption. 

Alors disparaît l'inscription et parait cette autre en sa place : 
Gloire aux héros ! et soixante étoiles brillent au-dessus de leurs 
tètes; et tous les spectateurs se lèvent de nouveau au bruit des 
chants et de la musique. 

Puis succèdent d'autres étoiles et de nouvelles cérémonies avec 
ces inscriptions : Honneur aux Blessés ! Honneur aux combattants! 

Puis, au bruit de la cloche, des canons, des tambours, de la mu- 
sique et des chants, le bûcher s'allume, s'enflamme et devient le 

<5. 



26* ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION. 

siège d'un immense et superbe incendie, dontla. flamme tantôtrouge 
et tantôt violette illumine le ciel et l'arène. 

A cette lumière éblouissante succèdent des torrents de noire fu- 
mée et une obscurité profonde, au milieu de laquelle réapparaissent 
soudainement les noms des Victimes, des Héros et des Martyrs, 
illuminés par des couronnes d'étincclantes étoiles ; et plus haut celte 
inscription en énormes lettres de feu: Gloire immortelle à nos 
Martyrs révolutionnaires I 

Tout s'éteint, et cependant tout n'est pas fini ; car, plus haut en- 
core, à cinq ou six cents pieds, paraissent cent larges couronnes de 
lumière supportées par cent énormes ballons, et une immense cou- 
ronne formée par le cordon lumineux qui réunit ces cent ballons 
circulairement rangés. 

Et la population rentre sous ses portiques, maintenant obscurs et 
privés d'éclairage, au bruit des soixante musiques, qui parcourent 
ses soixante quartiers. 

Et je n'entreprendrai pas encore de décrire les sentiments de cette 
population, éblouie, électrisée, transportée d'enthousiasme et de 
reconnaissance pour le dévouement patriotique 1 

TROISIÈME JOUR. 

Dictature d'Icar ; triomphe. 

Le canon et la grosse cloche , maintenant accompagnes d'un 
harmonieux carillon, annoncent une fête de triomphe ; et pendant 
toute la matinée on ne voit que des troupes de musiciens parcou- 
rant les rues, les unes à pied, les autres à cheval ou sur des chars ; 
on n'entend que des fanfares guerrières, des airs de victoire et des 
chants de triomphe. 

A quatre heures, presque toute la population d'Icara et de ses 
60 quartiers ou Communes, 100,000 Provinciaux, 10,000 Colons 
(dont près de 8,000 noirs ou cuivrés) et 25,000 Etrangers, sont 
réunis dans la grande arène de la Victoire. 

Tous sont réunis en groupes nombreux, distingués par leurs cos- 
tumes, leurs couleurs et leurs drapeaux : voilà les 2,000 Députés 
composant la Représentation nationale; les 100,000 Provinciaux, 
les 10,000 Colons; les 720 Députés composant la Représentation 
provinciale des 6 provinces d'Icara ; les Magistrats communaux de 



FETES POLITIQUES. 263 

ses 60 quartiers; les 25,000 Étrangers et leurs Ambassadeurs, 
placés à la place d'honneur, entre la Représentation nationale et 
le Peuple. 

Sur les gradins occupés par le Peuple , on aperçoit d'abord des 
cercles d'enfants , de jeunes filles et de jeunes garçons, qui devront 
descendre dans l'arène pour danser et chanter. 

Bientôt arrivent plus de 300,000 Gardes nationaux, infanterie et 
cavalerie, composant la Garde nationale des 60 quartiers ou com- 
munes d'Icara, avec ses 60 musiques qui se placent sur les gradins 
en laissant entre elles des intervalles égaux , tandis que les 60 Bri- 
gades de Garde nationale prennent position en occupant le centre 
et faisant face aux spectateurs. 

Tous les fonctionnaires ont leurs éclatants costumes : tous les ci- 
toyens ont leurs habits de fête; tous les ornements de plumages, de 
fleurs , d'étoftes brillantes et de pierreries, sont dehors aujourd'hui 
pour embellir la beauté : partout des guirlandes de verdure et de 
fleurs, partout des drapeaux déployés et flottants. 

Et , au milieu , 1 00 autels sur lesquels brûlent des parfums aux 
pieds d'une femme de haute stature représentant Icarie assise sur 
un trône élevé; de brillants uniformes, de superbes panaches, des 
chevaux, des armes brillantes, des casques étincelants et des dra- 
peaux : non, on ne peut rien voir de plus magnifique ! 

Et je suis assis entre Dinaïse et Corilla , parées et belles comme 
des Divinités ! Et mon âme, enivrée de bonheur et d'espérance, est 
ouverte à toutes les jouissances de l'admiration 1 1 

La cloche, le canon, les GO musiques "-nnoncent l'ouverture de 
la fête , la dictature. 

Aussitôt entre dans l'arène une troupe de combattants composée 
d'hommes , de femmes et d'enfants, les uns à pied, d'autres ache- 
vai , tous armés différemment, les uns portant des habits de toutes 
espèces, les autres les bras nus, criant : Icar dictateur ! Icar dic' 
tateur I et adressant leurs bruyantes acclamations à un homme à 
cheval qui se trouve au milieu d'eux et qui représente Icar blessé , 
près duquel Corilla, les yeux brillants de joie, nous fait remarquer 
son grand-père. 

Icar et son cortège font le tour de l'arène, entre les spectateurs 
et le front circulaire de la Garde nationale ; et à mesure gu'ils 
avancent , au bruit du tambour et de la musique , la Garde natio- 
nale abaisse ses drapeaux et présente les armes en criant : Icar 
diçlateur I 



264 ANNIVERSAIRE M LA REVOLUTION. 

Puis ils parcourent une seconde fois l'arène en se tournant vers 
les gradins , et tous les spectateurs se lèvent en poussant le même 
cri, mêlé au bruit des tambours et de la musique. 

Puis Icar monte auprès d'Icarie, qui lui met sur la tête une cou- 
ronne de laurier, pendant que tous les tambours battent, que toutes 
les musiques jouent, que toute la Garde nationale lui présente les 
armes , que tous les drapeaux s'inclinent vers lui , que tous les 
spectateurs se lèvent en agitant leurs chapeaux ou leurs écharpes, 
et que l'arène entière répète le cri Icar dictateur ! 

C'est maintenant la cérémonie du triomphe. 

La troupe des insurgés vainqueurs, qui accompagnait Icar en 
arrivant, rentre alors par l'ouverture opposée et passe sous un arc 
triomphal caché jusque-là sous une toile et qui se montre subite- 
ment à découvert. 

Elle porte en trophées ou traîne à terre les emblèmes de la 
Royauté, des débris du trône, des costumes de Cour, des armoiries 
de la Noblesse, et fait le tour de l'arène au bruit de la cloche et 
de son carillon , des canons , des tambours , des trompettes , de la 
musique et des chants de victoire, sous une pluie de couronnes, 
de lauriers et de fleurs jetés par le Peuple depuis les gradins. 

Elle traîne à sa suite la Reine, conduite par ses gardes qui l'ont 
arrêtée; ses Ministres, les uns en habits brodés et les autres dé- 
guisés en laquais et en mendiants ; des Seigneurs en magnifiques 
costumes déchirés ; enfin Lixdox , en habit de cuisinière , enfermé 
dans une cage, sur un chariot qui le laisse en évidence. 

On ne dit rien à la Reine : mais ses Ministres , ses Courtisans et 
surtout Lixdox sont reçus partout avec des huées et des malé- 
dictions. 

Viennent enfin des triomphateurs à cheval ou sur des chars; 
puis , sur un char triomphal , Icar, tête nue , aux pieds di'Icarie 
couverte d'un magnifique manteau et d'une brillante couronne. 

La cérémonie triomphale terminée , Icarie et Icar se replacent 
au centre, elle sur le trône, lui sur le premier degré, pour présider 
aux jeux et aux exercices qui commencent. 

Soixante mâts sortent de terre ; et pendant un quart-d'heure , 
les rires éclatent à l'aspect des jeunes gens qui s'y succèdent pour 
grimper, et qui glissent jusqu'à ce que l'un d'eux parvienne au 
sommet. 

Lés mâts disparaissent et les rires redoublent à la vue des gar- 



FÊTES POLITIQUES. 263 

çons qui courent, enfermés dans des sacs, et dont la plupart tom- 
bent avant d'arriver au but. 

D'autres jeux se succèdent rapidement et font éclater la joie sur 
tous les points. 

Suivent diverses courses déjeunes garçons et de jeunes filles, de 
chevaux et de chars, toutes exécutées au son de la trompette et 
remplacées par des exercices d'équitation. 

Maintenant c'est la revue de la Garde nationale , organisée par 
Icar quelques jours après la Révolution. Monté sur un superbe 
cheval, escorté du grand-père de Valmor et de quelques généraux 
caracolant sur des chevaux ardents, il parcourt rapidement le front 
de la ligne entre elle et les spectateurs. 

Vient la manœuvre militaire , pendant laquelle la Garde natio- 
nale exécute mille évolutions différentes d'infanterie et de cavalerie. 

Puis la Représentation nationale, organisée et convoquée par 
Icar après la Révolution, quitte ses gradins et défile devant Icar et 
Icarie, en cent pelotons de vingt Députés, portant les cent dra- 
peaux provinciaux et les mille drapeaux communaux. 

Rangée autour des cent autels, entourée de la Garde nationale, 
elle prêle serment à la Coîsstitution républicaine et communilaire 
présentée par Icarie et par Icar, et le serment est répété par la 
Garde nationale et par les spectateurs, qui, tous debout et décou- 
verts, tiennent leurs bras tendus. 

Voilà vingt mille enfants, de six à dix ans, qui descendent des 
gradins dans l'arène, passent entre les brigades de la Garde natio- 
nale, et forment un premier cercle central. 

Trentemille jeunes filles et trente mille jeunes garçons, de dix 
à vingt et un ans, descendent de même et forment deux autres cer- 
cles : les uns portent des fleurs et des couronnes , les autres des 
écharpes et des guirlandes, des branches et des drapeaux. 

Alors commencent le ballet, les danses, les rondes entre ces 
qualre-vingt-mille danseurs, qui forment mille évolutions en jetant 
des fleurs et des couronnes vers Icar et Icarie, en agiiant leurs 
rameaux et leurs écharpes, leurs guirlandes et leurs drapeaux. 

Voici le chant : les 20,000 enfants, puis les 30,000 jeunes filles, 
puis les 30,000 garçons, puis plus d'un million de voix, répètent 
un hymne de reconnaissance à la Communauté. 



266 CONCERT. 

Voici maintenant le concert : la cloche et son carillon , puis le 
canon sur toutes les places de la ville, puis 5 ou 600 tambours , 
puis 5 ou 600 trompeltos, puis les 60 musiques dispersées sur les 
gradins, puis toutes ces musiques et près de 10,000 instruments 
réunis en masse autour du centre, font retentir l'arène tantôt de 
difi'érents airs de victoire et de triomphe, tantôt de la plus ravis- 
sante harmonie. 

Et cependant la nuit est commencée : mais un immense feu 
d'artifice est préparé sur des charpentes dispersées partout et 
masquées par des guirlandes, des feuillages et des drapeaux ; et 
bientôt le ciel paraît embrasé de mille feux qui s'élancent de tous 
côtés, qui se croisent en tous sens, qui présentent mille couleurs 
el mille formes, et qui se terminent par le plus gigantesque et le 
plus magnifique bouquet qu'on puisse imaginer. 

La fête n'est cependant pas terminée ; car en quittant l'arène , 
accompagné des 60 musiques, le Peuple trouve ses portiques déco- 
rés de guirlandes et de drapeaux, son éclairage ordinaire remplacé 
par une illumination (toujours au gaz) qui, dans les rues comme 
sur les façades des monuments ou dans le feuillage des arbres des 
promenades publiques, présente mille couleurs, mille inscriptions 
différentes et mille formes diverses. 

Ce n'est pas tout encore ; arrivés chez Valmor , nous montons 
tous sur la terrasse, où le souper a été préparé avant le départ ; 
et la, en soupant, nous jouissons d'un spectacle d'une magnificence 
toute nouvelle. 

Nous voyons toutes les terrasses illuminées et couvertes de 
familles soupant, riant et chantant ; toutes les balustrades dessi- 
nées par l'illumination ; et , par-dessus, tous les sommets des monu- 
ments illuminés également et dessinés par la lumière. 

Puis, pour le signal de la retraite, la large voûte des deux, ob- 
scurcie par la nuit, paraît subitement enflammée par des milliers 
de feux de toutes couleurs lancés dans toutes les directions par 
les 100 ballons, dispersés à 5 ou 600 pieds au-dessus de la ville, 
qui versent enfin sur elle une immense pluie d'étoiles et de feux. 

Il est certain qu'après un pareil spectacle il n'en est plus que 
l'œil puisse contempler avec plaisir. 



FETES ET JEUX. 267 



CHAPITRE XXXV. 
Fêtes; jeux; plaisirs; luxe. 



En arrivant chez madame Dinamé , où nous devions passer la 
soirée, Eugène et moi, nous trouvâmes les deux familles prenant 
le frais dans le jardin, au milieu de la verdure, des fleurs et de leurs 
parfums. Dinaïse, en habit de jardinière, plantait et semait des 
fleurs, tandis que les enfants arrosaient et que Corilla donnait des 
ordres pour diriger l'arrosage. 

Corilla m'ayant fait un signe, je m'approchai: — Voyez, me 
dit-elle tout bas, comme elle est coquette !... Elle a mis son habit 
de travail pour que vous voyiez qu'elle est encore plus jolie qu'en 
habit de fête, et que moi en habit de société. — la méchante I 
répondit Dinaïse. — la rusée! répliqua Corilla. — le flatteur ! 
me dirent-elles toutes deux quand je leur eus dit en m'éloignant 
que toutes deux étaient charmantes. 

— Hé bien, messieurs, nous dit le grand-père de Valmor, comment 
vous trouvez-vous aujourd'hui? Je ne demande pas à mon ami 
Eugène s'il a bien dormi ; car je suis sûr qu'il a tiré des coups 
de fusil toute la nuit : mais vous, milord, avez-vous encore la 
fièvre? Savez-vous qu'hier et les deux jours précédents vous parais- 
siez aussi fou (je veux dire aussi enthousiaste, reprit-il en souriant) 
que notre aimable Eugène ? Comme vous avez pris feu à notre fête! 

— Mais le moyen, dit Valmor, de ne pas prendre feu quand on 
est sous le feu, entre deux feux, entouré de feux! 

— Bien , mon fils, dit le vieillard en riant : tu es bienheureux 
que Dinaïse et Corilla ne t'entendent pas 1 

Croyez-vous, milord, que nos fêtes icariennes soient moins belles 
que vos fêles anglaises ? 

— Oh! oui , s'écria Eugène, elles sont belles, les fêtes anglaises! 
Pour l'Aristocratie, des réceptions à la Cour, en belles toilettes et 
en beaux équipages dans lesquels on a l'incomparable plaisir de 
faire queue pendant des heures entières , pour avoir l'honneur et 
le bonheur de faire une humble révérence au Roi , à la Reine , à 
quoique marmot au berceau quand il s'en trouve ; des festivals , 
où l'on a l'avantage de s'enrhumer dans une église pour entendre 



2C8 FÊTES FRANÇAISES. 

de quatre à cinq cents musiciens ; des courses de chevaux où beau- 
coup se ruinent en paris; quelques revues militaires où l'on tire 
des coups de canon et de fusil ; de grands dîners dans des saloas 
dorés ou de grands déjeuners dans des parcs!... Et pour le Peuple, 
rien , absolument rien , que quelques misérables processions les 
jours de fête des Saints patrons des corporations ; la vue de quel- 
ques illuminations sans goût et sans variété le jour de la fête du 
Roi ; et , pour le petit nombre de ceux qui peuvent perdre un jour 
de travail, la vue des équipages, des laquais et du luxe de TAris- 
tocratie 1 

— Mais vous, Eugène, lui dit le vieillardj croyez-vous que nos 
fêtes soient moins belles que vos fêles françaises ? 

— Oh 1 oui, elles sont belles, les fêtes françaises, répondis-je avant 
Eugène! des adulations pour le Roi, pour Charles X comme pour 
Napoléon ; des arcs de triomphe pour un Prince enfant ou lâche 
comme pour un héros ; des bals et des duiers pour l'Aristocralic ; 
et, pour la masse, des revues qu'elle ne voit pas, de maigres feux 
d'artifice qu'on ne voit qu'à moitié en se dressant péniblement sur 
la pointe des pieds et en se mêlant dans la foule, au risque d'être 
étouffé ou écrasé ou volé ! Ha ! j'oubliais les gendarmes qu'on trouve 
partout pour humilier, vexer et empoigner les spectateurs! J'oubliais 
aussi les cervelas et ie vin livrés à la populace pour avoir le plaisir 
de la voir se battre et s'enivrer! J'oubliais encore V Anniversaire des 
fameuses journées de juillet!.... Oui, il est beau l'Anniversaire do 
juillet!... 

• — Ah, s'écria Eugène d'un accent profondément affligé, ne parlez 
pas de l'Anniversaire de juillet! Nous n'en avons plus! Nous n'en 
avons même jan)ais eu; car je n'ai vu qu'ici l'Anniversaire d'une 
Révolution populaire ! 

Voilà ce qu'on peut appeler un anniversaire I Voilà un peuple 
qui ne renie pas son ouvrage ! Voilà un Gouvernement, né des bar- 
ricades révolutionnaires, qui n'est pas infidèle à son origine; qui no 
supprime pas le récit des traits d'héroïsme des citoyens insurgés; qui 
n'efface pas la trace des balles lancées contre la tyrannie par la liberté; 
qui ne répudie pas, comme une catastrophe, la gloire d'une Révolu- 
tion légitime ; qui ne se trouve pas réduit à proscrire les vainqueurs 
après les avoir proclamés des héros ; qui ne redoute ni les procla- 
mations insurrectionnelles, ni les cris aux armes, ni les attroupe- 
ments, ni le souvenir des défections militaires, ni la révolte des 
gardes contre un tyran ; et qui ne remplace pas par des fêtes 
royales et dynastiques l'anniversaire de la grande œuvre du Peuple 



FÊTES FRANÇAISES. 260 

répandant son sang pour conquérir l'affranchissement et le bon- 
heur ! 

— Eh, mon cher ami, dit le vieillard, souffrez que je vous le dise 
franchement, vos plaintes me paraissent peu raisonnables ! Com- 
ment voulez-vous qu'une Royauté et une Aristocratie puissent aimer 
le souvenir d'une insurrection et d'une Révolution populaire? Et 
comment une fête pourrait-elle être belle sans la coopération spon- 
tanée du Peuple ? C'est une République qui organise ici notre Anni- 
versaire et nos fêtes ! C'est le Peuple qui les ordonne ! C'est pour 
lui qu'elles sont faites ; et c'est lui qui les exécute avec tout son 
enthousiasme et toute sa puissance! C'est notre carnaval à nous, 
notre théâtre d'amateurs, un de nos grands proverbes exécuté en 
grande famille ! 

— Hélas ! répondit Eugène , nous espérions... — Vous espériez, 
pauvre Eugène ! eh bien espérez encore ; car nous avons long-temps 
espéré nous-mêmes, jusqu'à ce que la longueur et l'inutililé de nos 
espérances aient enfin réduit au désespoir l'opinion publique et 
notre Peuple tout entier. 

— Mais comprenez-vous bien , mllord , continua le vieillard en 
s'adrossant à moi, que tous les citoyens veuillent et puissent êtic 
acteurs dans nos drames politiques , et que nos fêtes puissent être 
si magnifiques? 

— Sans doute ; je le comprends très-bien. 

— Non, non , s'écrièrent en riant Dinaïse et Corilla , qui reve- 
naient vers nous ; il ne comprend pas 1 il ne comprend pas 1 

— Vraiment , mesdemoiselles , je ne comprends pas! Eh bien, 
nous allons voir ! On ne m'a pas dit que tout ce qui concerne les 
fêtes, celle de l'Anniversaire par exemple, est réglé par une loi; que 
cette loi est faite sur le projet présenté par le comité des fêtes publi- 
ques ; que ce comité a pu consulter toutes les fêtes des peuples 
anciens et modernes; et que la loi a pu être soumise à l'approba- 
tion du Peuple, en sorte que c'est le Peuple entier lui-même qui a 
réglé et ordonné la fête, et que, par conséquent, il n'est pas éton- 
nant que le Peuple exécute ce qu'il s'est volontairement chargé 
d'exécuter : on ne me l'a pas dit ; mais j'en suis sûr 1 — ■ Bravo , 
bravo ! s'écria toute la compagnie. 

On ne m'a pas dit non plus que , puisque la loi veut qu'il y ait 
tant de chanteurs , tant de danseurs et tant de musiciens dans les 
fêtes, elle ordonne aussi l'éducation de manière que tous les enfants 
soient exercés , de cinq à vingt et un ans , pour pouvoir y danser , 



270 UTILITÉ DES FÊTES. 

chanter et jouer d'un instrument : on ne me l'a pas dit, mais j'en 

suis convaincu ! — Les applaudissements redoublèrent. 

Je comprends de même parfaitement que le Peuple veuille et 
puisse assister à ses fêtes sans poussière et sans boue, sans gendar- 
mes et sans mouchards, à couvert , commodément assis, de manière 
que tous puissent bien voir et voir également bien. 

Je comprends parfaitement encore que toutes les fêtes soient 
organisées comme une jiièce dramatique ; qu'elles aient toutes un 
but moral et pohtique ; et que ce but soit toujours, non le plaisir 
personnel et la servile flatterie d'un Roi, mais l'intérêt, la gloire et 
le bonheur du Peuple. 

Et si j'admire au-delà de toute expression la magnificence de 
vosfêles, je n'admire pas moins Tordre, la prévoyance, la sagesse, 
la.... je ne sais plus que dire de votre Répubhque. 

— Comme vous avez fait du chemin, dit Corilla, dans le champ 
de l'enthousiasme et du sentiment républicain ! 

— C'est vrai, dit Valmor, la démocratie d'Eugène va bientôt pâlir 
devant celle d'un milord ! quel miracle ! Nous pourrons nous vanter, 
mon grand-père, Dinaros, Eugène et moi, d'avoir opéré la miracu- 
leuse métamorphose ! 

— Et vous oubliez , dit Eugène, quatre autres personnes qui, 
pour cette prodigieuse conversion, ont fait beaucoup plus que nous 
quatre : laRépublique, la Communauté, et, et... — Les deux autres? 
cria Valmor. 

— Vous ne les connaissez pas ? répondit Eugène. — Nommez-les, 
nommez-les ! 

— Vous ne les connaissez pas? — C'est Dinaïse et moi, s'écria 
Corilla. — Non...— Si... 

Et le pauvre Eugène, bientôt forcé dans ses derniers retranche- 
ments par Corilla et Dinaïse , soutint qu'il était plus difficile de 
résister à la malice de deux jeunes filles que de repousser les atta- 
ques de deux vigoureux champions. 

— Vous riez? dit le grand-père : mais savez-vous, mes enfants, 
que ces deux petites filles pourraient bien vous en apprendre en 
effet, et qu'aucun de vous, peut-être , ne ferait une proclamation 
insurrectionnelle aussi électrisante que celle de Corilla, ni des vers 
aussi brûlants d'enthousiasme patriotique que ceux de Dinaïse ! 

Ndus lûmes ces deux pièces, ainsi qu'une proclamation de Dina- 
ros, qui était fort belle ; et nous rîmes si fort en sifflant celle-ci et 



PLAISIRS, LUXE. 271 

en applaudissant les deux autres que nos voisins de droite, qui se 
trouvaient aussi dans leur jardin, se mirent à rire avec nous. 

Valmor nous expliqua que tous les Icariens étaient invités à 
composer de pareilles pièces pour les trois jours de la fête ; qu'on 
en avait fait circuler un nombre immense ; que beaucoup étaient 
très-remarquables ; et que les dix meilleures de chaque genre 
seraient signalées , imprimées et distribuées dans quelque temps 
sur le rapport d'une Commission chargée de les examiner toutes. 

La conversation continua sur les autres fêtes ou grands specta- 
cles publics , qui toujours se célèbrent dans l'une des deux arènes. 
Yalmor nous raconta qu'on y voit quelquefois tous les ouvriers et 
ouvrières, groupés par professions , avec des bannières différentes 
pour chacune d'elles ; ou tous les chevaux , ou toutes les voitures, 
ou tous les chiens : il raconta qu'on y amène jusqu'à dix pieds 
d'eau, et qu'on y voit alors une multitude de vaisseaux, de bateaux 
à vapeur, de barques et de nageurs, qui, par leur nombre., par 
leurs évolutions, par la variété de leurs formes , de leurs couleurs 
et de leurs drapeaux , présentent un des plus magnifiques specta- 
cles, comme le patinage en hiver forme l'un des plus gracieux et 
des plus amusants. 

— Vous voyez, dit Dinaros, combien la République surpasse la 
Monarchie en belles et nobles fêtes, comme elle la surpasse en 
organisation sociale et politique. 

Elle la surpasse également en jeux et en plaisirs , publics ou 
privés ; car il n'y a rien , dans le monde ancien et présent , que 
nous n'ayons étudié , que nous ne connaissions , et dont nous 
n'ayons fait notre profit , en prenant le bon et en rejetant le 
mauvais. 

D'un autre côté , nous aimons le plaisir,' et nous trouvons que 
c'est sagesse d'exercer toutes les facultés des sens que la bienfai- 
sante Nature nous a donnés, et de jouir de tous les trésors qu'elle 
a prodigués autour de nous et pour nous , pourvu que la Raison , 
inestimable présent de sa bonté, préside toujours à toutes nos 
jouissances. 

Aussi vous voyez chez nous comme ailleurs tous les genres de 
théâtres, tous les jeux, tous les plaisirs qui n'ont rien de nuisible ; 
et c'est la République qui fournit aux citoyens tous les lieux et tous 
les objets nécessaires. 

La République ne proscrit pas même le luxe ou le superflu , 



272 PLAISIRS, LUXE. 

parce qu'on ne peut appeler superflue une jouissance qui n'a pas 
d'inconvénients : mais nous nous sommes sagement imposa trois rè- 
gles fondamentales : la première, que toutes nos jouissances soient 
autorisées par la loi ou par le Peuple ; la seconde, que Vagrcable ne 
soit recherché que quand on a le nécessaire et Vutile ; la troisième, 
qu'on n'admette d'autres plaisirs que ceux dont chaque Icarien peut 
jouir également. 

Ainsi , nous avons construit nos ateliers avant nos monuments ; 
nous avons meublé nos chambres à coucher avant de dorer nos 
salons ; nous avons fabriqué des draps de laine avant des étoffes de,, 
soie et de velours ; ce n'est que depuis vingt ans que nous avons 
des chevaux de selle pour la promenade , et depuis cinq que nous 
en avons pour les enfants. Dans dix ans d'ici chaque famille aura , 
sur sa terrasse, un billard , qui servira en même temps de table à 
manger, tandis qu'aujourd'hui chaque rue n'a qu'une salle de 
billard commune à 32 familles. Bientôt tous nos portiques seront 
transformés en jardins , ou du moins seront ornés de verdure , 
de plantes, de fleurs et de guirlandes, qui les rendront délicieux à 
parcourir. 

Comme ce roi de Perse qui promettait une récompense à quicon- 
que inventerait un nouveau plaisir, nous invitons tous les citoyens 
à perfectionner ou augmenter nos jouissances : mais tandis que le 
despotisme ne demandait de nouvelles jouissances que pour le des- 
pote, la République ne demande de nouveaux plaisirs que pour le 
Peuple ; et tandis que l'Aristocratie , d'Angleterre par exemple, ac- 
capare tout pour elle, interdit tous les amusements le dimanche, ne 
les rend accessibles qu'aux oisifs et aux riches pendant la semaine , 
et ne laisse au Peuple anglais d'autre distraction que celle de s'eni- 
vrer dans scs jmblic houses pour oublier son affreuse misère, le 
Peuple icarien , choyé par la République comme un enfant par sa 
mère, jouit tous les jours de tous les plaisirs, plus heureux que tous 
les Peuples de la terre et que tous les Aristocrates du monde. 

— Ah ! oui, heureuse Icarie ! dit Eugène en soupirant... 

Et son soupir nous fit tous éclater de rire. 

Et le chaleureux patriote , presque irrité de notre gaieté , lança 
contre nous la plus foudroyante bordée patriotique, pendant que le 
bon vieux grand-père seul lui tenait la main et l'applaudissait. 



COLONIES, 273 



CHAPITRE XXXVI. 

Colonies. 

J'avais vu plus de 10,000 Colons à la fête, presque tous noirs, 
basanés ou cuivrés. J'avais en outre entendu beaucoup de particu- 
larités sur les mœurs et les usages de quelques Peuples sauvages 
voisins d'Icarie, ainsi que sur l'étonnante rapidité de l'agrandisse- 
ment des colonies icariennes ; et je priai Dinaros de nous expliquer 
à fond leur système de colonisation. 

— Pendant long-temps, nous dit-il, nous n'avions aucun besoin 
de colonies. Mais prévoyant que nous pourrions un jour avoir une 
population excessive, nous avons préparé de loin un établissement 
colonial sur un terrain fertile et presque désert, habité par de pe- 
tites peuplades encore sauvages , parmi lesquelles nous voulions 
commencer un vaste plan de civilisation. 

Pour mieux atteindre ce double but, nous nous sommes concertés 
avec les peuples voisins nos alliés, et nous leur avons proposé de 
fonder une colonie commune oii chacun enverrait le même nombre 
de familles, qui ne iormeraient qu'un même Peuple sous la Com- 
munauté, et dont les enfants ne pourraient se marier qu'en mêlant 
ensemble les races et les sangs. 

Pour mieux préparer l'exécution, nous avons demandé et obtenu 
de beaux enfants étrangers que nous avons élevés avec les nôtres 
pour les envoyer ensuite dans la colonie. 

En même temps, nous avons, de concert avec nos alliés , épuisé 
tous les moyens de plaire aux sauvages et de nous les attacher. 
Nous leur avons envoyé des vieillards et des enfants, qui ne pou- 
vaient ni les inquiéter ni exciter leur fureur, qui leur portaient toutes 
sortes de présents, qui s'établissaient chez eux et qui apprenaient 
leur langue et leurs usages. 

Nous sommes parvenus ainsi à attirer parmi nous quelques sau- 
vages et même quelques enfants, que nous avons comblés de ca- 
resse?, à qui nous avons montré tout ce qui pouvait les séduire, à 
qui nous avons enseigné notre langue, et que nous avons renvoyés 
avec tout ce qui pouvait nous concilier la confiance et l'affection de 
leurs compatriotes. 

Les difficultés et les obstacles ne nous ont pas rebutés ; et ce sys- 



274 COLONIES. 

tème , suivi avec patience et constance , nous a si complètement 
réussi que ces sauvages nous adoraient presque comme des Dieux 
bienfaisants, et nous suppliaient d'aller nous établir au milieu d'eux 
pour verser sur eux plus de bienfaits. 

Aussi, quand nous avons jugé convenable de commencer la Co- 
lonie, nous n'avons eu besoin d'aucune espèce de violence.... Une 
fois établis, nous avons multiplié nos missionnaires chez eux et leurs 
voyageurs chez nous ; nous leur avons donné l'exemple du travail 
sans en exiger d'eux ; nous le leur avons fait désirer insensiblement 
en les rendant témoins de ses merveilleux résultats ; et aujourd'hui, 
après moins de trente ans, nous avons créé une magnifique Colonie 
aussi florissante qu'Icarie ; nous avons civilisé sept ou huit petites 
peuplades qui rivalisent avec nous ; et nous avons lancé la civilisa- 
tion pour qu'elle ne s'arrêtât plus I 

Nous avons dépensé beaucoup, il est vrai ; nous avons payé les 
sauvages pour qu'ils nous laissassent faire leur bonheur : mais 
quelle récompense ! Nos bienfaits ont pacifiquement conquis une 
nouvelle Icarie pour nous et des sauvages pour la civilisation , 
tout en préparant la conquête de l'Univers inculte pour l'Huma- 
nité. 

— Et nous. Européens et Chrétiens, s'écria Eugène , nous qui 
nous vantons de notre civilisation, nous achetons des esclaves, 
c'est-à-dire nous encourageons des brigands à voler des hommes, 
des femmes et des enfants ; nous les torturons ensuite pour les forcer 
à travailler ; et c'est de leurs sueurs et de leur sang que nous tirons 
du sucre et du café ! 

Nous exterminons des Peuples sauvages ou demi-civilisés, pour 
conquérir des trésors 1 

Renouvelant toutes les horreurs de la grande invasion des bar- 
bares et de l'invasion espagnole en Amérique , nous massacrons , 
nous pillons, nous incendions, pour conserver une colonie et pour 
consolider notre pouvoir 1 

Nous portons des têtes sanglantes attachées aux selles de nos 
chevaux, comme si nous voulions nous étudier à nous rendre fé- 
roces I 

Et le pauvre Eugène, rougissant de colère et de honte, cachait sa 
tête dans ses mains. 



RELÎGÎON. 273 



CHAPITRE XXXVII. 
Religion. (Suite du cliap. îx.) 

J'avais souvent pressé Valmor de me donner , sur la croyance 
religieuse dlcarie , les renseignements ajournés dans nos premiers 
entretiens sur la Religion, et toujours il avait éludé mes questions : 
il vient enfin de satisfaire ma curiosité; et la conversation est de- 
venue d'un intérêt extrême, en s'étendant sur la France et l'An- 
gleterre. 

Mais comme Eugène a rapporté cette conversation dans son jour- 
nal et qu'il a pris une part plus active au débat, j'adopterai son récit. 

Extrait du Journal d''Eugène. 

RELIGION. 

William ayant prié Valmor de lui expliquer le système religieux 
d'Icarle, cette demande amena la discussion suivante : 

— Je t'ai déjà raconté , dit Valmor à William , que deux ans 
après la révolution, quand elle avait déjà produit beaucoup d'effets 
salutaires , Icar fit décréter par la représentation nationale un 
grand Concile composé de Prêtres élus par tous les autres prêtres, 
de Professeurs élus par tous les professeurs , de Philosophes , de 
Moralistes, de Savants et d'Écrivains les plus célèbres, pour discuter 
toutes les questions concernant la Divinité et la Religion. 

Ce Concile, ainsi composé des hommes les plus instruits, les plus 
sages et les plus judicieux , recueillit en outre toutes les opinions 
individuelles que les citoyens voulurent lui adresser. 

Toutes les opinions furent examinées et discutées pendant quatre 
ans ; toutes les questions furent décidées à une grande majorité et 
souvent à l'unanimité. 

Hé bien, imagine que le Concile est assemblé ; qu'il discute et 
décide tout en une longue séance et que tu assistes à ses délibéra- 
tions : imagine... tu peux les voir et les entendre , là-bas.... Re- 
garde, et prête une oreille attentive. Mais n'interromps pas I Tu 
feras ensuite tes observations... Maintenant écoute ! 



276 RELIGION. 

— Ya-t-ilun Dieu, c'est-à-dire une cause premier e dont tout 
ce que nous voyons est V effet ? — On va voter par assis et levés : 
regarde ! — Toute l'assemblée se lève ! On fait la contre -épreuve ; 
regarde bien encore 1 Tout le Concile reste assis I 

— Ce Dieu est-il connu ? — A l'unanimité : Non 1 

— Sa forme est-elle connue? — A l'unanimité : Non ! Des mil- 
liers de peuples lui donnent des milliers de formes différentes. 

— L'homme a-t-il été lait à son image? — Nous aimerions à 
le croire, mais nous n'en savons rien. 

— Le Concile croit-il à la révélation que Moïse dit lui avoir été 
faite par un Dieu à figure humaine ? — A l'unanimité : Non I 

— Comment! s'écria William. — Que veux-tu? le Concile entier 
n'y croit pas ! Tu liras d'ailleurs ses raisons... 

— Le Concile croit-il que la Bible soit un ouvrage humain ? 
— Oui. 

— Comment! s'écria-t-il encore. — Tu l'as vu; le Concile est 
debout tout entier ; tu liras ses motifs ! 

— Le Concile croit-il à ce que dit la Bible? — Non. Il n'y a pas 
d'histoire de fées, de sorciers, de revenants, pas de contes des 
mille et une nuits , pas de fables mythologiques qui ne soient pres- 
que aussi croyables. 

— Le Concile croit-il que Jésus-Christ soit un Dieu ? — Les 
milliers de Religions qui couvrent la terre sont toutes des institu- 
tions humaines , imaginées et créées pour maîtriser et gouverner 
les Peuples... Tous les fondateurs des principales Religions, Confu- 
cius en Chine; Lama en Tartarie, Sinto au Japon, Brahma et Bou- 
dha dans l'Inde, Zoroastre en Perse, Osirisetlsis en Egypte, Jupiter 
et sa cour en Phénicie et en Grèce, Minos en Crète, Moïse en Judée, 
Pythagore en Italie , Numa à Rome, Odin dans le Nord, Mahomet 
en Arabie, Manco-Capac au Pérou, et tous les autres dans tous les 
autres pays, sont des hommes de génie, mais seulement des hom- 
mes, législateurs, civilisateurs et gouverneurs de leurs nations. 

Jésus-Christ, méconnu et condamné par ses compatriotes , re- 
poussé plus de 300 ans par les philosophes , c'est-à-dire par lo 
monde savant et éclairé , n'est évidemment qu'un homme aussi , 
mais un homme qui mérite le premier rang dans l'Humanité par 
son dévouement au bonheur du Genre humain et par sa proclama- 



RELIGION. 277 

lion du principe de I'Égalité, de la Fraternité et de la Commu- 
nauté. 

— Comment le monde, et particulièrement l'homme, a-t-il été 
formé? — Nous n'en savons rien. 

— Pourquoi l'homme est-il exposé à des souffrances physiques 
et morales? — Nous n'en savons rien. 

— Faut-il adopter la Bible comme le livre par excellence? — > 
Non : dans un temps d'ignorance et de barbarie elle pouvait être 
utile, parce que tous les autres livres étaient encore plus mauvais 
qu'elle ; mais aujourd'hui, elle n'a de bon que quelques préceptes 
de morale qu'on peut en extraire, et tout le reste est devenu erroné, 
absurde, même indécent, immoral, inutile et nuisible. Elle enseigne 
par exemple que c'est le Soleil qui tourne autour de la Terre, tandis 
qu'il a été découvert depuis et démontré que c'est la Terre qui 
tourne autour du Soleil 1 Moïse et Jésus-Christ ont eu raison à leur 
époque : mais ils n'ont jamais eu la prétention que leur ouvrage 
serait éternel; et vouloir en faire la règle immuable des Peuples 
dans tous les temps futurs, c'est le plus choquant des contre-sens 
et la plus monstrueuse des absurdités. 

— Le Concile croit-il à un paradis ? — Les Peuples opprimés et 
malheureux ont besoin d'y croire ; mais nous n'avons générale- 
ment d'autres malheurs que des maladies et des souffrances mora- 
les, et nous félicitons les infortunés que l'espérance d'une vie meil- 
leure peut aider à supporter leurs douleurs. 

— Le Concile croit-il à Venfer ? — Les victimes de la tyrannie 
ont besoin de croire que les tyrans y seront punis, et cette croyance 
leur est utile en les consolant un peu, pourvu cependant qu'elle ne 
les endorme pas et qu'elle ne les empêche pas de les punir eux- 
mêmes : la crainte de l'enfer serait utile encore pour arrêter les 
oppresseurs ; mais les oppresseurs ne croient pas à l'enfer , et co 
sont eux précisément qui veulent que les opprimés y croient , afin 
de les empêcher de penser à leur affranchissement ; mais nous n'a- 
vons en Icarie ni tyrans, ni criminels, ni méchants ; et nous ne 
croyons pas à un enfer, qui nous est inutile. 

— Le Concile croit-il aux Saints, aux miracles, au Pape, à son 
infaillibilité? 

— Ho ! s'écria William, je te dispense de sa réponse 1 



278 RELIGION. 

— Mais en vérité, ajoula-t-il, votre religion n'est pas une reli- 
gion ! Vous n'avez pas de religion ! — Qu'entends-tu donc par 
Religion? lui répliqua Valmor. Pour avoir une Religion, faut-il 
nécessairement croire à un Dieu à forme humaine, ayant les ha- 
bitudes et les passions des hommes? Parce que tu crois au Dieu de 
Moïse, au Dieu joloux, exigeant, colérique, vindicatif et sangui- 
naire, tous ceux qui n'y croient pas, les milliers de peuples qui 
croient à d'autres Dieux n'ont pas de religion à tes yeux? Si tu 
ne m'avais pas interrompu, tu aurais vu ta question décidée par 
le Concile ; car le Concile s'est demandé : Une Religion ( c'est-à- 
dire une Religion systématique accompagnée d'un cuUe particulier) 
est-elle utile aux Icariens? Et, à l'unanimité, le Concile a répondu 
Non — Que veux-tu faire à cela? Le Concile, composé de prêtres, 
de professeurs, de l'élite du pays, et l'on peut dire du Peuple en- 
tier, a répondu Non ! 

^ — Et le Concile a eu raison, dls-je (moi Eugène), à mon tour; 
car voyons, William, raisonnons! 

— Puisque le Concile ne croyait ni à la divinité de Jésus-Christ, 
ni à l'origine divine de la Bible, ni à la révélation faite à Moïse, ni 
à un Dieu à figure humaine , récompensant , punissant, accueillant 
les prières, vouliez-vous qu'il eût fait semblant d'y croire, qu'il 
eût adopté cette religion imaginaire, qu'il eût ordonné au Peuple 
d'y croire, et qu'il eût fait élever les enfants dans cette croyance, 
qu'il déclarait erronée et fausse? 

Mais l'ordonner au Peuple Icarien, était-ce possible , puisque le 
Peuple c'était pour ainsi dire le Concile lui-même , puisque ce 
Peuple était instruit et éclairé ; en un mot, puisqu'il ne croyait pas? 

Élever les enfants dans celle croyance , n'était-ce pas presque 
également impossible, puisque les pères ne croyaient pas et puis- 
qu'on voulait donner aux enfants une éducation qui pût en faire 
des hommes toujours dirigés par la Raison et la Vérité? Tromper 
les enfants, n'aurail-ce pas été imiter les idolâtres , les païens, les 
mahomélans, l'aristocratie, et tourner le dos à la révolution et au 
progrès ? 

A supposer qu'il pût être avantageux, sous quelques rapports, 
d'inspirer aux enfants une croyance qu'on croit déraisonnable et 
fausse, les inconvénients surpasseraient les avantages , parce que 
l'erreur, le mensonge, la superstition, abrutissent Thomme et n'en 
font qu'un enfant, tandis que les Icariens veulent que leurs enfants 
soient des hommes. 

A quoi bon d'ailleurs la crainte de l'enfer, par exemple, pour les 



RELIGION. 27^ 

Icariens, avec leur système de Communanté ? Cette Communauté 
n'est-elle pas le résumé le plus parfait de la philosophie, et la mo- 
rale la plus pure en action ? N'est-elle pas la réalisation la plus 
complète du précepte de la fraternité ? Ne renferme-t-elle pas en 
elle-même toutes les vertus? N'atteint-elle pas avec certitude lo 
but que toutes les Religions prétendent se proposer sans avoir 
jamais pu l'atteindre, le bonheur du Genre humain? En un mot, 
cette Communauté, prèchée par Jésus-Christ, n'est-elle pas elle- 
même une Religion, et la plus parfaite des Religions? Encore une 
fois, William, quelle utilité trouveriez-vous dans une autre Reli- 
gion pour un Peuple heureux, qui n'est jamais intéressé à com- 
mettre le crime, qui n'en commet jamais, et qui n'a pas plus 
besoin des punitions d'un prêtre et de la crainte d'une justice in- 
fernale que de code pénal, de tribunaux criminels et de prisons? 

— Nous diras-tu, lui ditValmor, que la Communauté n'empêche 
pas les maladies et certains malheurs pour lesquels la Religion se- 
rait une consolation ? Je te répondrai que la Communauté en di- 
minue considérablement le nombre ; qu'elle donne par l'éducation 
plus de force pour les supporter ; que la raison suffit généralement, 
et que d'ailleurs c'est précisément pour ce cas que nos lois tolèrent 
la prière avec l'espérance d'une vie plus heureuse, et qu'elles insti- 
tuent des temples et des prêtres conseillers et consolateurs. 

— Tes prêtres ne sont que des prêtres de la raison , répondit 
William. — Ils n'en sont que plus raisonnables , répliqua Valmor. 

^- Tes lois et toi vous êtes des athées! — Quel épouvantable motl 
dit Valmor ; jadis il nous aurait fait brûler. Cependant entendons ■ 
nous , et ne faisons pas comme ces insensés qui commencent par 
se battre et qui, s'expliquant après s'être blessés, sont tout sur- 
pris de découvrir qu'ils étaient d'accord. Qu'entends-tu donc par 
athées ? Si par ce mot tu entends ceux qui ne croient pas à un 
Dieu à figure humaine comme Jupiter ou comme le Dieu de Moïse, 
alors tu trouveras ici beaucoup d'Athées ; et s'ils te font peur, tu 
peux te sauver, car tu en vois plusieurs ici tout prêts à te dévorer ; 
mais si , par athées , tu entends ceux qui ne croient à aucim Dieu 
quelconque , tu n'en trouveras pas parmi nous. 

En appliquant cette distinction, tu trouveras que nos lois sont 
athées ou ne sont pas athées; mais nous , nous trouvons qu'il n'y a 
jamais eu de lois plus religieuses , puisqu'elles sont toutes basées 
sur la Communauté, et qu'elles ne s'occupent que de notre 
bonheur. 

Je suis tout-à-fait de votre avis, lepris-je (moi Eugène), et je rc- 



280 RELIGION. 

grelte bien que mon pays n'ait pas profité de ses nombreuses révo- 
lutions pour établir la Religion de la Communauté et du bonheur. 

— Oh 1 répondit William, on sait bien que vous autres Français, 
tout aimables et spirituels que vous êtes, vous êtes des incrédules, 
des impies et des athées qui, le dimanche, courez aux spectacles 
et fuyez les églises ; vos Rois mêmes, j'en ai été scandalisé, 
violent la sainte loi du dimanche pour faire travailler aux plaisirs 
de leurs palais : aussi, que de places vous sont réservées dans l'em- 
pire de Satan 1 

— Courage, allons, bon milord, lui dis-je, courage, continuez 1 
Damnez-nous chrétiennement et dévotement, parce que nous 
avons la bêtise d'être philosophes et gais, parce que nous sommes 
assez stupides pour n'adorer ni le pieux Charles IX, qui, d'accord 
avec le Pape et les prêtres, fit assassiner 100,000 réformistes, ni 
le dévot Charles X, qui, d'accord avec ses jésuites et ses prêtres, 
fit mitrailler des milliers de Parisiens ! 

Allons donc, poursuivez ! Comme quelques-uns de vos conci- 
toyens, qui ne se doutent guère qu'ils sont les instruments de leurs 
oppresseurs, appelez-nous chiens de Français ! 

Âlais puisque vous accusez mes compatriotes d'être athées, je 
soutiens que vos Anglais sont aussi des incrédules ; puisque vous 
me jetez le gant de combat, je le ramasse pour me défendre et 
vous attaquer à mon tour. 

Et d'abord, quant à vous personnellement , permettez-moi, mon 
cher ami le milord , une petite question : je ne vous demande pas 
si, quand vous êtes à Londres ou dans vos terres , vous avez bien 
soin d'aller au prône, de vous interdire toute espèce de récréation, 
de vous ennuyer et de bâiller tout le dimanche pour plaire à Dieu ; 
mais veuillez me dire si , quand vous êtes à Paris ou ailleurs , 
vous allez également au temple prolestant , et si vous fuyez égale- 
ment tous les plaisirs du dimanche ? — Non certainement 1 

— Hé bien, voilà mon impie tout trouvé!... — Comment, com- 
ment? 

— Voilà mon incridule et mon athée trouvé , vous dis-je, et je 
vais vous le prouver. 

Auparavant , je demande à la compagnie la permission de lui 
raconter une petite histoire qui m'est personnelle. 
On m'écouta avec un redoublement d'attention. 

— Le pauvre William ne se doute guère, dis-je alors, que celui 



RELIGION. 281 

qu'il damne si facilement a été presque fou de dévotion dans sa 
jeunesse : voici comment. {Mouvement de surprise.) 

J'avais déjà treize ans lorsqu'un respectable curé, qui m'avait 
pris en affection et qui désirait l'aire de moi un prêtre, m'endoc- 
trina à tel point qu'il me persuada que Dieu avait toujours Vœil 
ouvert, qu'il voyait tout, qu'on ne pouvait rien faire sans son ap- 
pui, qu'on obtenait son aide en l'invoquant sincèrement, et que 
toutes les privations qu'on s'imposait pour lui plaire lui étaient 
agréables. Je le croyais dans toute la pureté de mon âme ; j'étais 
le plus innocent et le plus fervent parmi les pieux et les croyants : 
voici maintenant les conséquences ! Ecoutez bien, William ! 

Il me semblait, en tout temps et partout, voir l'œil de Dieu, un 
ail immense, ouvert et fixé sur moi {éclats de rire) ; je voyais avec 
terreur cet œil au haut du ciel ; et je n'aurais pas fait, même dans 
les ténèbres, la moindre action qu'il pût condamner... Quand j'al- 
lais au collège, persuadé que je ne pourrais pas faire une bonne 
corn position sam son aide, je lui adressais ma prière avec confianre 
et faisais d'abord le signe de croix, de manière qu'on ne s'en aper- 
çût pas , en mettant un intervalle considérable entre les quatre 
poses de la main {nouvel éclat de rire), mais je l'aurais fait osten- 
siblement si je l'avais cru nécessaire... En revenant de la prome- 
nade affamé, si j'avais l'idée que je lui serais agréable en me pri- 
vant d'un mets qui me faisait grand plaisir, je m'en privais avec 
bonheur.... {nouveaux rires) ; et si je me surprenais arrêtant com- 
plaisamment mes regards sur une jeune fille, je faisais vite le signe 
de croix pour invoquer l'assistance divine contre l'esprit tentateur 
(ce dernier trait les fit rire beaucoup plus encore). 

— Et comment êtes-vous sorti de là? me demanda Valmor. — 
Une seule conversation avec un bon vieillard, père d'un de mes ca- 
marades d'école, me fit faire des réflexions qui me guérirent de ma 
folie (car j'étais ou j'allais devenir fou) : je priai d'abord Dieu dans 
toute la ferveur de mon âme, je le conjurai à genoux, je le suppliai 
à mains jointes de me faire connaître la vérité par un signe quel- 
conque, par unclin-d'œil, par exemple, lui promettant que je lui 
consacrerais tous les jours et tous les instants de ma vie, et que jo 
me précipiterais sans hésiter dans les flammes s'il l'ordonnait... 

Je lui disais même, je m'en souviens : " mon Dieu, Dieu tout- 
puissant, Dieu infiniment bon, montre-toi une fois encore à toute la 
terre, comme on dit que tu t'es montré à Moïse 1 Montre-toi, parle 
du haut des cieux, ordonne ! et tous les hommes, tous sans excep- 
tion, j'en suis sûr, se prosterneront comme moi et t'obéiront comme 
moi ; et le genre humain qui court à des supplices éternels sera 

16. 



282 RELIGION. 

sauvé !... Dieu tout-puissant, Dieu bon, Dieu juste, Dieu clément, 
Dieu notre père, parle, montre-toi, sauve tes enfants!!! » 

— Et puis? dit Valmor. — Mais mon grand ccil ne fit pas le 
moindre clignotement ; et je cessai de croire, sans que ma con- 
science conservât la plus légère inquiétude. _ 

— Et si vous croyiez aujourd'hui? me dit William.... — Si je 
croyais! je me prosternerais à l'instant devant sa majesté suprême; 
je ferais tout ce qui pourrait lui plaire, tout absolument... Je vous 
tuerais, mon cher milord, je tuerais Corilla, Dinaise, si je pensais 
que votre mort pût lui être agréable, ou plutôt je le conjurerais de 
vous convertir et de vous saiiver ; peut-être ferais-je comme ces 
saints qui exterminaient des idolâtres pour les empêcher d'aller en 
enfer, après leur avoir jeté quelques gouttes d'eau sur la tête pour 
leur mériter le bonheur éternel ; ou plutôt je le prierais, la face 
contre terre, d'éclairer ma Patrie et l'Humanité. 

Et ces Français, que vous accusez du crime de s'amuser le di- 
manche, à l'exemple de leurs Rois, s'ils croyaient subitement, 
comme vous les verriez se prosterner tous devant leur maître ir- 
rité, ou se précipiter dans les églises pour apaiser son courroux ! 

Et supposez que toute la terre entende subitement une voix ap- 
pelant les hommes du haut du ciel, comme vous verriez toutes les 
ÎS'ations se prosterner au même moment devant leur divin Maître ! 

Mais mes compatriotes ne sont pas plus croyants que moi, et ce 
n'est pas plus leur faute que la mienne ; car nous serions musul- 
mans on protestants si nous étions nés et si nous avions été élevés 
à Conslantinople ou à Londres, comme vous et vos concitoyens vous 
seriez catholiques si le hasard vous avait faits Parisiens ou Romains: 
mes compatriotes rient des bigots, tandis que les bigots les excom- 
munient. 

Et vous, pieux milord (car il est temps de revenir à vous), vous 
qui tout à l'heure avez beaucoup ri de ma folie, vous qui nous ac- 
cusez d'impiété, je vais vous prouver, comme j'en ai pris l'enga- 
gement, que vous êtes vous-même un impie, ou plutôt j'ai déjà fait 
cette preuve. 

Car voyons, répondez à cette simple et unique question, pourquoi 
ne sanctifiez-vous pas le dimanche à Paris comme à Londres? 
Pourquoi allez-vous à VOpéraen France le jour où vous ne voudriez 
pas même entendre de la musique en Angleterre? Allons donc !... 
Répondez!... .l'attends votre réponse!... lia..., vous ne pouvez pas 
me donner une bonne raison!... Hé bien, c'est que vous ne croyez 
pas au dimanche ; c'est que vous ne croyez pas à Dieu créant le 
inonde en six jours, se reposant de ses fatigues le septième, et or- 



RELIGION, 283 

donnant à un Juif (pour qu'il le répétât quand il le pourrait au reste 
des hommes) de célébrer ce jour de repos du Créateur, et de re- 
prendre ensuite leurs travaux le lundi suivant, quoique le Créateur 
ait continué depuis à se reposer. 

Mais alors vous ne croyez pas à la Bible, à la Révélation, à 
Moïse, à Jésus-Christ ! Oui, milord , vous si bon, vous que j'aime 
tant et que nous estimons tant, vous êtes un mécréant , un infidèle, 
un impie ! Vous serez damné, pauvre milord ! (Bien, bien, me criè- 
rent Valmor et Dinaros, enchantés de ma vigoureuse attaque.) 

Je conçois, en effet qu'un vrai croyant, qui voit toujours mon 
grand ccil, so\l chânà, ardent, brûlant; je conçois qu'il devienne 
feu, comme on en voit tant à Charenton et à Bedlam : je conçois 
qu il devienne fanatique , comme ces Indiens qui se font écraser 
sous les roues du char qui porte l'énorme statue de leur dieu Ja- 
grenal; je conçois qu'il devienne assassin, brûleur, exterminateur 
des hérétiques ; je conçois même votre député Andrew, qui, non 
content que la poste ne distribue pas les lettres le dimanche, de- 
mande une loi pour interdire les tiacres, les cabriolets et les omnibus 
pendant ce saint jour ; mais je ne comprends pas la tiédeur et Vin- 
différence quand il s'agit du paradis ou de l'enfer, je ne comprends 
pas que vous aUiez, le dimanche, à l'Opéra parisien. Non, vous 
n'êtes pas croyant, mon cher milord ! 

Quand vous allez à la cour du petit Roitelet de ce grain de sable 
que vous appelez la Grande-Bretagne , vous êtes ému et troublé , 
n'est-ce pas, à l'aspect de sa Majesté? Et quand vous entrez dans 
un temple, vous n'êtes pas saisi d'une sainte terreur à l'aspect du 
Roi des Rois, du Souverain des peuples passés, présents et futurs, 
du Maître de la terre et de l'univers ! Ha, vous êtes un impie, un 
athée, mon vertueux milord ! 

Quand il s'agit pour vous d'une affaire du plus mince intérêt , 
vous allez, vous venez, vous ne ménagez ni les paroles , ni les let- 
tres , ni les courses ; et quand il s'agit de votre salut ou de votre 
malheur pour l'éternité, vous restez immobile, plongé dans votre 
indifférence ! Vous êtes un impie , milord ! 

Mais, regardez ! A travers le plafond, là-haut, au milieu du ciel, 
j'aperçois le grand œil de Dieu qui vous regarde et n'attend que 
vos prières pour assurer le bonheur de votre Angleterre : quoi 1 
vous ne vous prosternez pas , vous ne priez pas, vous ne voyez pas 
l'œil ! Hé bien, c'est (jue vous ne croyez pas, c'est que vous êtes un 
impie, mon cher milord ! C'est que c'est pour nous éprouver que 
vous avez eu la malice de vous feindre croyant et dévot! 



884"**^" RELIGION. 

(Et à chacun de mes arguments, tous ces messieurs éclataient de 
rire en battant des mains.) 

— 11 vous dira peut-être, dit Valmor, comme beaucoup de prêtres 
et d'aristocrates : Nous autres, nous ne sommes pas assez stupides 
pour croire ; mais il est nécessaire que le Peuple croie, parce que 
c'est une bête féroce qui nous dévorerait. 

— Oh, non, répondis-je, William aime trop le Peuple pour tenir 
un pareil langage : mais s'il était assez fou pour le tenir, je lui ré- 
pondrais : Le Peuple n'est bête que parce que l'Aristocratie l'abrutit, 
témoin le Peuple icarien, qui n'a ni Aristocratie, ni abrutissement; 
il n'est féroce que parce que ses oppresseurs sont barbares et pous- 
sent sa colère jusqu'à la rage, témoin les Icariens , qui n'ont ni 
tyrans, ni férocité ; et l'Aristocratie, qui demande une Religion pour 
enchaîner le Peuple, comme elle fait des lois d'intimidation pouj 
le garrotter, ressemble à des voleurs qui, après avoir assommé et 
dépouillé les passants, leur imposeraient une Religion pour qu'ils 
se résignassent et se contentassent de prier et d'espérer. 

— Très-bien, très-bien, s'écrièrent Valmor et Dinaros. 

— Et puisque vous attaquez mes compatriotes (que je ne puis 
m'empêcher d'aimer quoique je les déteste! ), souffrez, monsieur 
l'Anglais, que j'examine un peu les vôtres, après vous avoir déjà 
examiné vous-même. 

— Il est vrai qu'en revenant de France , c'est à qui fulminera le 
plus contre les Français, peuple de pécheurs et de mécréants , ce 
qui n'empêche pas les pieux calomniateurs de revenir en masse 
chaque année dans ce pays de honte et de scandale, pour y prendre 
ses modes , ses habitudes , ses plaisirs et ses arts , en attendant 
qu'ils puissent acquérir sa philosophie et sa gaîté. 

11 est vrai que quelques-uns de vos hommes les plus célèbres , 
votre O'Connell par exemple , que j'ai bien souvent admiré, se per- 
mettent d'anathématiser la France entière comme irréligieuse, sans 
réfléchir qu'ils font peut-être plus de tort, aux yeux de l'Europe , 
à leur réputation de sagesse et de jugement qu'à celle de la Frcince; 
car quel est donc, sur la terre, l'homme qui ait le droit de s'écrier, 
comme pourrait le faire un dieu : Je suis iniailliblc ; je flétris la na- 
tion française comme impie ; et , pour cette raison , je la déclare 
indigne de la liberté ! 

11 est vrai encore que vos Anglais se croiraient perdus s'ils com- 
mettaient la moindre infraction au dimanche ; que les dévots refu- 
seront même de dire à un étranger le nom d'une orange, parce que 



RELIGION. 285 

ce serait une œuvre mondaine (éclats de rire) ; qu'un prêtre zélé 
censurera publiquement un brasseur qui aura brassé le samedi 
parce qu'il se trouvera complice de la bière coupable de travailler 
le dimanche (nouveaux éclats de rire) ; et qu'au lieu de se livrer à 
d'innocents plaisirs , les jeunes filles lisent pieusement les obscènes 
peintures de la Bible ou parcourent dans les journaux hebdoma- 
daires la longue série des scandales de l'Aristocratie pendant la 
semaine (on se regarde)... 

Mais comptons vos dévots. Voyons : retranchons d'abord ceux 
qui ne pratiquent nullement les cérémonies de l'église : que de 
jeunes fashionables , que de femmes élégantes, que d'Aristocrates 
parlent beaucoup religion , qui n'entrent jamais dans un temple et 
ne jettent jamais les yeux sur une Bible ; tandis que le Peuple, privé 
de toute espèce de plaisir pendant la semaine , se précipite , le di- 
manche, dans les cabarets plus que dans les temples , n'ayant pas 
d'autre jouissance que de s'enivrer dans ses public houses ! Et dans 
ce nombre d'incrédules avoués , que de membres du Parlement , 
ijvie d'hommes distingués par leur jugement et leur savoir ! 

Retranchons encore tous ceux qui vont au prône un dimanche et 
qui n'y vont pas l'autre , qui adorent Dieu à Londres et le Diable à 
Paris : tous ces demi-croyants sont des croyants pour rire ! Je les 
appelle des infidèles et des incrédules ! 

?armi ceux qui pratiquent rigoureusement toutes les cérémonies 
religieuses, reiranchons encore tous les tartuffes ; car l'Angleterre, 
comme la France, n'a-t-elle pas de ces saints hommes qui font de 
Religion métier et marchandise, et pour lesquels il est avec le ciel 
des accommodements ? N'a-t-elle même pas des prêtres qui bat- 
tent leurs femmes, des de Lacolonge qui égorgent leurs maîtresses, 
et des Mingrat qui coupent en morceaux les membres des victimes 
de leur sacrilège lubricité? 

Restent donc les praticiens de bonne foi , et vous n'en avez pas 
plus que la France , car vos temples ne sont pas plus remplis que 
nos églises : et dans ce nombre , que de gens forcés et contraints, 
que d'enfants et de vieilles femmes , que de cuisinières et de la- 
quais , que d'ignorants et d'imbéciles, qui croient uniquement parce 
qu'on leur a dit de croire, qui croiraient de même tous les prêtres 
. de la terre, ou plutôt qui croient croire, mais qui s'agenouillent et 
prient machinalement sans conviction et sans guide dans les cir- 
constances importantes ! Mon grand œil toujours ouvert empêche- 
t-il ce troupeau de manger l'herbe d'aulrui , les boutiquiers do 
voler leurs acheteurs, les domestiques de voler leurs maîtres ou de 
calomnier lenrs maîtresses, les maris de baltre leurs femmes , les 



286 RELIGION. 

femmes de commettre plus d'un genre de vol au préjudice de leurs 
maris et de leurs enfants? 

Je vais plus loin : ne connaissez-vous aucun dévot armateur 
priant Dieu de lui procurer une bonne cargaison de nègres qui lui 
fera gagner beaucoup d'argent, aucune dévote priant Dieu de faire 
naufrager son époux, comme le brigand napolitain récite des Pater 
et des Ave pour que le bon Dieu envoie quelque riche milord sous 
le canon de son fusil , ou comme ce Roi qui , agenouillé devant sa 
Sainte-Vierge, la suppliait de lui permettre encore un petil assas- 
sinat ! Car en vérité , quand on pense aux abus de la Religion , on 
trouve que son histoire est celle de toutes les extravagances , de 
tous les crimes et de tous les scélérats qui ont désolé l'Humanité I 

Et votre superbe Aristocratie, qui parle avec tant de pruderie 
de la Religion, celle qui pratique ses cérémonies comme celle qui 
les dédaigne, a-t-elle vraiment de la Religion, elle qui depuis si 
long-temps opprime la malheureuse Irlande, elle qui se nourrit de 
la misère du pauvre peuple d'Angleterre? Non, William, votre 
Aristocratie n'a pas de Religion, et votre Nation n'en a guère ! 

— Ah ! mon ami, s'écria William , votre amour pour le Peuple 
ne vous rend-il pas injuste envers la Noblesse anglaise et bien sé- 
vère envers la Nation elle-même ? 

— Injuste ! Je serais désolé d'être injuste ; car, avant tout , c'est 
la justice que j'aime , envers les aristocrates comme envers les 
pauvres ouvriers : je vous avouerai même avec grand plaisir (car 
j'ai toujours du plaisir à voir le bien et de la peine en voyant le 
mal ) , je vous avouerai que je connais en Angleterre comme en 
France beaucoup de nobles familles dont j'honore le caractère , la 
bienfaisance et la générosité ; que je connais également beaucoup 
de familles bourgeoises et ouvrières dont j'admire les qualités et 
les vertus; que je vénère l'humanité et la charité de plusieurs de 
vos sectes religieuses ; que j'estime et respecte votre Nation ; que 
je l'ai défendue souvent à l'occasion de reproches qu'on lui adresse 
injustement ; et qu'il est dans votre pays beaucoup de choses qui 
excitent mon admiration : mais ce n'est pas parce que vous avez 
de la Religion , milord ; c'est, au contraire , quoique vous soyez 
dévots. 

Que dis-je, dévots ! C'est bigots et superstitieux que je dois dire ! 
car cette foule de sectes diverses, ces puériles pratiques auxquelles 
on met tant d'importance , ne sont-elles pas indignes d'un Peuple 
d'hommes ? 



RELIGION. 287 

Et cependant, je l'avoue encore, sans prétendre établir un pa- 
rallèle entre les denx Nations , les Anglais me paraissent plus 
hommes : je dirai presque qu'ils sont des hommes , entourés d© 
charmants enfants, et que les Français sont d'aimables enfants en- 
tourant quelques hommes de génie. 

Mais je n'en persiste pas moins à soutenir que votre Nation n'a 
guère de Religion ; et puisque vous m'avez accusé d'mjustice , j'a- 
jouterai, pour être complètement juste, que vous n'avez d'autres 
parfaits croyants que ceux qui sont à Bedlam ; car, à vos plus cha- 
ritables dévots je dirais: «Vous êtes simples dans vos vêtements, 
» vos logements, vos aliments ; bien ! Vous êtes bons envers vos 
» femmes, vos enfants, vos domestiques, vos coreligionnaires; très- 
» bien ! Mais vous êtes riches et il y a des pauvres ; vous avez du 
« superflu, tandis que des millions de vos frères n'ont ni vêtement, 
» ni pain!,.. Si vous croyez à Jésus-Christ, réduisez-vous au né~ 
» cessaire, étendez le cercle de vos aumônes, donnez tout votre su- 
» perflu, et vous aurez pour récompense l'ineffable bonheur de 
» plaire à Dieu et de multiplier à l'infini vos bienfaits en multipliant; 
» vos imitateurs!... Mais, sourds à la voix de Jésus-Christ, vous 
» conservez du superflu ! Hé bien alors vous n'êtes pas Chrétiens!» 

Du reste, William, la Nation la plus religieuse doit être la plus 
vertueuse et la plus heureuse : hé bien, avec votre Religion ou votre 
bigoterie et votre Bible , vos tribunaux ont-ils moins de crimes à 
punir que ceux de vos voisins? Vos enfants ont-ils plus de piété fi- 
liale? Vos femmes sont-elles plus sages, vos hommes plus vertueux, 
votre Peuple plus heureux ? 

Vous n'oseriez pas le soutenir, William 1 Par conséquent ne 
nous parlez plus jamais de la piété des Anglais et de l'irréligion des 
Français! 

Mais c'est des Icariens que nous devrions parler, toujours parler; 
et je vous demande pardon, messieurs, d'avoir si long-temps ré- 
pondu à la provocation de notre ami; et puisqu'il critiquait aussi la 
Religion d'Icarie, j'aurais dû me borner à lui dire : 

« Vous, milord, qui avez beaucoup voyagé, dans quel pays 
» avez-vous vu des parents aussi tendres pour leurs enfants, des 
» enfants aussi respectueux et dévoués pour leurs parents, des filles 
» aussi sages, des époux aussi fidèles, un gouvernement aussi pa- 
» ternel, des citoyens aussi libres, si peu de crimes, tant de frater- 
» nité, tant de vertus et tant de bonheur, enfin des prêtres si vé- 
I» nérables et si vénérés? Dans quel pays avez-vous vu l'homme 
» répondre aussi bien aux bienveillantes intentions du Créateur et 



288 FRANCE 

■ faire un aussi bon usage de cette sublime et divine raison que 
» la Providence lui a donnée comme un inépuisable trésor de per- 
» fection et de félicité? Sous quelle Religion avez-vous vu un Peuple 
» aussi heureux, aussi avancé dans la carrière sans limite du per- 
» fcctionnement, ayant aussi peu de reproches à faire à la Nature 
» et autant de reconnaissance à lui témoigner pour ses innom- 
» brables bienfaits? Citez-moi une seule Nation qui sache aussi 
» bien apprécier et admirer les merveilles de la Création et de 
» l'Univers, aussi bien adorer Dieu dans ses magniiiques ouvrages, 
» aussi bien reconnaître sa justice et sa bonté, aussi bien l'ho- 
» norer et lui présenter un aussi digne hommage en imitant ce 
» Père commun du genre humain dans son amour pour tous ses 
» enfants?.... Avouez-le donc, proclamez-le , mon cher milord, 
» la Religion d'Icarie est la plus parfaite de toutes les Reli- 
» gionsll » 



CHAPITRE XXXVIII. 

France et Angleterre. 

La République avait reçu, quelques jours auparavant, un paquet 
de journaux anglais, français et autres, et venait de publier l'ana- 
lyse statistique de ceux précédemment reçus pendant les derniers 
six mois. 

— Quel effroyable tableau I s'écria le grand-père de Valmor. 

Que d'incendies et d'accidents arrivés par l'incuriedes Gouverne- 
ments ! que de faillites, que d'ouvriers sans travail et réduits à 
Vaumône 1 que de procès, de duels et de suicides 1 que de vols, 
d'assassinats, de crimes de tout genre, de condamnations et do 
supplices I que d'émeutes, de complots et d'attentats ! que d'atro- 
cités et de massacres en Espagne et à Alger 1 

Et au milieu du récit de tant de calamités qui pèsent toujours sur 
les pauvres Peuples et qui remplissent l'âme de douleur, on trouve 
pour consolation, racontés dans les plus minutieux détails, les fêtes, 
les plaisirs et les joies de l'Aristocratie 1 

Je lis un jour, dans un discours prononcé à l'ouverture des 
chambres, que le Peuple est heureux ; que le Gouvernement est 
sage, estimé, aimé, adoré; et que la satisfaction, la confiance et la 
paix régnent partout : et le lendemain, je ne puis revenir d'éton- 



ET ANGLETERRIi. 289 

ripmont quand je lis d'affreuses misères, d'épouvantables conspi- 
rations, des cris d'alarme, des lois d'intimidation et de terreur. 

Je ne vois partout, hors d'Icarie, que contradictions et men- 
songes, confusion et chaos, oppression et malheurs. Je sais bien 
que c'est l'inévitable résultat de vos mauvaises organisations so- 
ciales : cependant je ne conçois pas vos deux pays, mon cher 
Eugène et mon cher milord. 

Je conçois encore un peu l'Angleterre, je conçois qu'une Aristo- 
cratie ancienne, qui a toute la fortune et tout le pouvoir, qui tient 
le Roi dans sa dépendance, qui condamne au supplice les Princes, 
les Reines et les Ministres indociles, et qui est assez adroite pour 
ménager le Peuple et lui laisser quelque liberté ; je conçois, dis-je, 
que cette Aristocratie soit diiïicile à déraciner, surtout quand le pays 
est aristocratiquement organisé jusque dans ses fondements, quand 
le Peuple est depuis long-temps habitué à se prosterner devant 
ses seigneurs, quand ce Peuple n'est pas journellement tracassé 
et vexé, quand il est complètement étranger au maniement des 
armes, et quand le parti populaire fait chaque année quelque con- 
quête qui lui donne quelque satisfaction et qui lui fait prendre 
patience. 

Mais la France!.... Je vois ceux qu'elle a appelés les héros de 
juillet ou des barricades, proscrits, emprisonnés, condamnés, 
exilés, jetés dans les fers !.... Celui qu'on appelait choix du Peuple 
n'a-t-il pas été attaqué par les émeutes et les conspirations 1 les 
Électeurs ne choisissent-ils pas des ennemis de la Révolution , les 
Jurés n'ont-ils pas condamné des Écrivains populaires ! 

— Concevez-vous, lui dis-je en le priant de me pardonner mon 
interruption, que des jurés ont condamné notre Eugène pour avoir 
dit, après les mitraillades de juin et deux mois avant celles d'avril, 
que le Pouvoir était résolu à mitrailler Vémeute, comme Galilée 
a été condamné pour avoir dit que la terre tourne autour du 
soleil ? 

— Et en regardant plus avant et plus haut, reprit le vieillard, je 
vois la France passer de la Royauté féodale à la Royauté consti- 
tutionnelle, puis à la République, puis tomber dans l'Empire, puis 
dans la Restauration. 

Je la vois se relever en 1 830, ébranler le monde entier du bruit 
de sa gloire civique, comme elle l'avait ébranlé précédemment du 
bruit de sa gloire militaire, et retomber presque aussitôt dans l'état 
où elle était auparavant. 

17 



290 FRANCE 

Je la vois, depuis 47 ans, donner aux autres Peuples l'exemple 
des révolutions, les provoquer à l'imiter, puis les abandonner quand 
ses provocations et ses exemples les ont entraînés I 

Je la vois faire d'héroïques efforts et d'immenses sacrifices pour 
conquérir l'Égalité,, la posséder même pendant plusieurs années, 
puis se laisser maîtriser par l'Aristocratie, souffrir qu'elle ne lui 
donne que 150,000 électeurs pour 33 millions de Français, per- 
mettre qu'elle lui ravisse le droit d'association et d'assemblée, la 
liberté de la presse et même le jury, enfin se prosterner aux pieds 
d'un maître 1 

Et s'il lui prenait fantaisie de faire le lion , je ne serais pas 
surpris de voir, quelque jour, dans un de vos journaux, le Prési- 
dent de vos Députés lui dire à genoux : 

Et vous leur fites, seigneur, 
En les croquant, beaucoup d'honneur! 

Je suis désolé, mon cher Eugène, que ce tableau vous afflige ; 
mais je ne conçois pas la France, ou plutôt je conçois trop qu'elle 
se déshonore 1 

— Oh oui , vous me déchirez l'âme, s'écria Eugène les larmes 
aux yeux 1 vous me faites rougir de honte ! les lâches, les miséra- 
bles! ah que je les méprise, que je les déteste, que je voudrais!... 
mais que dis-je? quel blasphème! Non, non, ce n'est pas là la 
véritable France, ma Patrie, ma Patrie que j'aime toujours et que 
je chérirai toujours ! 

Ne vous arrêtez pas à la superficie , et ne vous laissez pas 
abuser par les apparences, mon vénérable ami! Il y a deux 
Frances , la France démocratique et la France aristocratique : 
en 1789, en 1792, sous la République, sous le Consulat, sous l'Em- 
pire, sous la Restauration, en 1830 et depuis, vous pouvez distin- 
guer ces deux Frances : l'une généreuse, brave, avide de progrès, 
de justice et de liberté, amie de tous les autres Peuples ; l'autre, 

égoïste, avide de richesses et de pouvoir, peureuse et cruelle 

C'est la première qui a fait toutes les Révolutions en versant son 
sang ; c'est la seconde qui a fait toutes les contre-révolutions en 
avançant son argent 1 

Si le Peuple s'est laissé arracher la victoire, c'est qu'il est trop 
confiant, trop ardent; si la seconde a pu si souvent escamoter la 
Révolution, c'est qu'elle emploie toujours la ruse et la perfidie, les 
regégats et les traîtres, et même les baïonnettes étrangères. A la 



ET ANGLETERRE. 291 

France démocratique estime et respect, honneur et gloire ! A la 
seule France aristocratique... 

Encore, non ! car les deux Frances n'en font qu'une, divisée par 
le despotisme qui veut régner, et victime de la confusion et dachaoa 
que produisent les vices de l'organisation sociale et politique. Icarie 
ne ressemblerait-elle pas encore aujourd'hui à la France, si elle 
n'avait pas eu le bonheur de posséder Icar? Et la France ne res- 
semblerait-elle pas actuellement à Icarie, si Napoléon ou si le 
Prince sorti des barricades avaient eu le cœur et la volonté d'Icar? 

— Mais, mon cher Eugène, lui dis-ie, si la France est si en 
arrière et l'Angleterre si en avant, cette différence ne vient-elle 
pas de la différence de leur caractère, celui de l'une ardent mais 
léger et inconstant, celui de l'autre froid mais prudent et per- 
sévérant? 

— Taisez-vous, mon cher William, taisez-vous ! Ne vous vantez 
pas de votre Gouvernement Représentatif, qui n'est que la Repré- 
sentation de votre Aristocratie ; car votre Peuple, plongé dans la 
plus affreuse misère, n'a pas de véritables Représentants, et le mot 
Peuple, dont vous vous servez si souvent et si pompeusement, n'est 
qu'une déception et un mensonge ! Ne vous vantez pas de votre 
liberté pour le Peuple ; car cette liberté ne lui sert à rien pour sortir 
de sa misère, et votre Aristocratie sait bien lui ravir la presse, les 
associations et les assemblées quand elles commencent à devenir 
dangereuses, et même le faire sabrer, fusiller et mitrailler par ses 
soldats mercenaires , quand il ose recourir à l'émeute ! Ne vous 
vantez pas d'être plus avancés que nous ; car, sous le rapport de la 
philosophie , des habitudes et des mœurs , des préjugés aristocra- 
tiques et religieux , de l'Égalité surtout , qui est le point capital , 
votre Peuple anglais est en arrière d'un demi - siècle sur notre 
Peuple français 1 Nous sommes plus comprimés , il est vrai ; notre 
Aristocratie est plus oppressive et notre Démocratie plus opprimée : 
mais pourquoi ! c'est parce que notre Peuple et notre jeunesse ont 
plus de liberté dans l'âme , parce qu'ils sont plus exigeants, parce 
que nous sommes dans une situation essentiellement révolution- 
naire, parce que notre Aristocratie est sur un volcan qui menace 
chaque jour de faire éruption pour l'engloutir, parce que le Peuple 
aurait déjà reconquis tous les droits dont il a été dépouillé si on lui 
laissait la liberté de la presse et le droit d'association , que l'Aris- 
tocratie anglaise ne craint nullement de laisser au Peuple anglais. 
Nous sommes asservis par une Aristocratie libre : mais notre asser, 
vissement n'est que momentané; mais nous protestons et nous résis- 
tons; mais tôt ou tard les véritables principes triomoheront comme 



892 PROMENADE SUR L'EAU. 

ils ont déjà triomphé si souvent ; et nous serons alors en avant 
de vous d'un demi-siècle. 

Et s'il était vrai que vous fussiez en avant, ne le devriez-vous 
pas à la France, qui vous tient en éveil depuis 1789, qui vous a 
piqués d'honneur en 1 830 , et qui vous a procuré votre réforme 
parlementaire, votre seul véritable progrès depuis -150 ans ? 

Et s'il était vrai que la France fût en arrière, est-ce bien un 
Anglais qui pourrait le lui reprocher, quand elle lait, depuis 47 ans, 
tant d'héroïques efforts et tant de sacrifices pour s'affranchir, 
quand l'Aristocratie anglaise a soudoyé ou soutient ses ennemis 
depuis ces 47 ans, et quand cette même Aristocratie se montre 
l'appui de tous les despotismes naissants ? 

Mais gardons-nous bien, mon cher William, de nous accuser 
mutuellement ! Ne confondons jamais les deux Peuples avec leurs 
Aristocraties et leurs Gouvernements! ne confondons même pas 
dans notre haine les Jwmmes et les institutions! Victimes tous 
doux de la domination aristocratique et des vices de l'organisation 
sociale, Peuple anglais et Peuple français, marchons d'accord et 
fraternellement pour notre affranchissement et celui des autres 
Peuples ! et tâchons d'imiter Icarie, pour notre bonheur et celui de 
l'Humanité ! 

Ces généreux sentiments d'Eugène firent tant de plaisir au vieil 
ami d'icar que plusieurs fois il lui serra la main , et qu'il finit par 
l'embrasser avec attendrissement. 



CHAPITRE XXXIX. 

Mariage de milord décidé. 

C'était aujourd'hui notre partie sur l'eau , depuis long-temps 
projetée. 

Nous arrivâmes tous, environ trente-six, sur la rive du Tair, et 
nous montâmes sur un petit bateau ou grande barque qui ne devait 
contenir que nous ; car il y en a de toutes grandeurs, et chaque 
famille ou chaque réunion peut s'en procurer une en prévenant 
quelques jours d'avance. 

Quelques-unes , les plus petites , marchent à la rame : mais 



PROMENADE SUR L'EAU. 293 

presque toutes sont entraînées par la vapeur ou par diverses autres 
machines. 

Toutes ont des formes charmantes, sont peintes, pavoisées, 
garnies de tentes élégamment décorées. 

Le temps étant superbe , la rivière en était couverte dans toute 
Ea largeur et présentait le spectacle le plus animé, le plus varié et 
le plus ravissant. 

Nous en avions cependant un autre peut-être plus admirable en- 
core, celui des deux rives et de la campagne des deux côtés , où 
l'Art disputait à la Nature le prix des embellissements; car c'est 
la République qui , pour le plaisir de ses promeneurs et de ses 
voyageurs , fait dessiner la campagne sur le bord des rivières et 
des routes , comme un riche propriétaire fait ailleurs dessiner son 
parc ou son jardin. 

Mais rien, je crois, n'est comparable aux délices de Vile Fleurie, 
où nous débarquâmes après une heure de navigation , et où nous 
passâmes la journée au milieu des jeux , des chants et des rires. 

Tout concourant à nous inspirer des idées de bonheur, nous tîn- 
mes un grand conseil sur nos amours et nos futures destinées. 

C'était en vain que Valmor, persévérant dans sa victoire sur lui- 
même et trouvant une ineffable jouissance dans son généreux dé- 
vouement, nous pressait tous les jours, Dinaise et moi, de consentir 
à son projet d'un triple mariage à la fois, et semblait prendre plaisir 
à rendre nos sentiments plus vifs : nous ne voulions prendre au- 
cu'je résolution définitive tant que nous n'aurions pas la preuve que 
notre union ne causerait le malheur ni de Valmor ni de miss Hen- 
riet. Mais deux lettres que j'avais reçues d'Angleterre la veille, 
aidèrent Valmor à renouveler ses instances avec plus d'énergie ; 
il nous assura qu'il n'était pas assez misérable pour s'exposer à 
r^nir-; une femme malheureuse, et qu'il était certain de trouver 
doublement le bonheur dans son propre ménage et dans la vue de 
notre félicité ; il mit tant de chaleur à nous en convaincre , que 
nous finîmes par nous laisser persuader ; et , la question mise aux 
VOIX , il fut unanimement décidé , au milieu des transports de joie, 
que nos trois mariages seraient célébrés le même jour, dans deux 
mois. 

Dinaïse y mit seulement une condition , qui fut unanimement 
applaudie, c'est que je me déclarerais partisan de la Communauté, 



294 PROMENADE SUR L'EAU. 

et que je consacrerais mon influence et ma fortune à la propager 
ailleurs ; avant qu'elle eût achevé , j'avais déjà répondu qu'avec 
elle je serais le plus redoutable propagandiste : mais elle ajouta 
one seconde condition, qui fut accueillie avec les mêmes applau- 
dissements , c'est que je la ramènerais chaque seconde année à 
sa mère, à sa famille et à ses amis. 

Restait cependant une difficulté : la loi ne permet à une Icarienne 
d'épouser un étranger que quand il a d'abord obtenu la petite na- 
turalisation (qui ne le force pas à renoncer à sa première patrie), 
et elle n'autorise cette naturalisation qu'en faveur do l'étranger 
quia rendu quelque grand service à. la République : mais le grand- 
père de Valmor assura que la propagation de la Communauté en 
Angleterre serait considérée comme l'un des plus grands services 
qu'un étranger pût rendre à Icarie , et il se fit fort d'obtenir ma 
naturalisation. 

Nous revenions remplis de joie, et nous étions déjà près d'Icara, 
lorsqu'un accident subit vint jeter l'effroi parmi nous : une des pe- 
tites filles , âgée de sept ans , tomba dans l'eau. Deux des jeunes 
garçons , l'un de dix et l'autre de douze ans , et même Eugène , 
allaient se précipiter à son secours quand Valmor s'y jeta lui-même, 
en criant qu'on ne bougeât pas et qu'on n'eût aucune peur. Dinaros 
s'y jeta presque en même temps, après s'être assuré que le bateau 
était arrêté et ramené en arrière, et après m'avoir recommandé de 
prendre la perche et la corde, et de me tenir prêt à tendre l'une ou 
l'autre. Puis , au son d'une petite cloche placée dans cette pré- 
voyance , toutes les barques voisines accoururent sur la ligne que 
le corps pouvait parcourir. Mais tous ces secours furent inutiles, et 
Valmor et Dinaros n'eurent pas même la satisfaction de sauver la 
petite fille , qu'ils se gardèrent bien de toucher, quand ils la virent 
reparaître sur l'eau et nager sans crainte et sans danger. 

Sa mère la gronda doucement en l'embrassant , et l'on rit même 
de l'effroi qui s'était peint sur ma figure ; parce qu'on n'ignorait pas 
que l'enfant savait nager, et qu'elle ne courait aucun péni avec ua 
plongeur comme Dinaros et un nageur comme Valmor, 



FEMMES. J95 

CHAPITRE XL. 

Femmes. 

Nous étions réunis et joyeux quand Valmor aperçut Eugène 
arrivant par le jardin. 

— Voulez-vous, dis-je vite aux dames, que je le contrarie pour 
vous faire rire? Je le mettrai sur le chapitre des femmes , et vous 
verrez comme il s'échauffe 1 — Oui , oui , s'écrièrent Corilla et ses 
compagnes. 

— Ah I voici le galant Français , m'écriai-je en riant. 

— Et voilà le perfide Anglais, répondit-il en me tendant la main 
après avoir gracieusement salué tout le monde. 

— Et pourquoi donc perfide ? 

— Et pourquoi donc galant ? 

— Quoi , vous n'êtes pas galant 1 

— Hé non... si... 

— Voyons , lequel des deux? 

— Écoulez ! Unjour, une vieille coquette, qui avait mis du rouge, 
s'étonnait qu'un jeune homme ne lui fît pas compliment sur la fraî- 
cheur de son teint ; elle s'indignait ensuite qu'il ne se fût pas pré- 
cipité pour ram.asser le gani qu'elle avait à dessein laissé tomlDer. 
« Qu'il est peu galant ! » dit-elle avec dédain. Vous voyez donc 
bien , malin milord, que celui que vous appelez galant Français 
n'est pas galant ! 

— c'était vous 1 et vous ressemblez donc à messieurs les Ica- 
riens, qui se croiraient perdus s'ils adressaient à leurs femmes la 
plus légère flatterie, et déshonorés s'ils leur parlaient de bagatelles 1 

— Et pour cela vous prétendez que les Icariens ne sont pas ga- 
lants 1 Us ont raison les Icariens 1 et si ces dames n'étaient pas là ! 
je dirais... 

— Dites toujours... ces dames vous permettent... 

— Je dirai que , quand on a des femmes... quand on peut dire 
des vérités... 

— Comme vous vous embrouillez, mon pauvre Eugène, en vou- 
lant défendre une mauvaise cause ! 

— Eh bien , oui, les Icariens ont raison! ils ont la bonne, la 
véritable galanterie , non celle des lèvres et des mois , mais celle 



2% FEMMES. 

des actions... non celle qui convient à la nullité d'inutiles freluquets 
et de ridicules coquettes , mais celle qui honore en même temps 
ceux qui la pratiquent et celles qui l'inspirent... Us aiment les 
femmes, les adorent, les idolâtrent... 

— Comme vous allez vile 1 

— Ils les embellissent , les perfectionnent , et ne travaillent en 
tout et toujours qu'à les rendre heureuses pour recevoir ensuite 
d'elles tout leur bonheur... 

— Comme vous vous enflammez ! 

— • Ce n'est pas par les vaines cajoleries et les puériles adulations 
qu'on leur adresse, mais par l'éducation qu'on leur donne et par 
tout ce qu'on fait pour elles dans l'atelier, dans le ménage , par- 
tout , que je juge des sentiments qu'on a pour les femmes ; et c'est 
pourquoi je soutiens et soutiendrai toujours que les Icariens sont 
galants... 

— Libre à vous!... moi je soutiens le contraire! 

— Jamais ici l'on ne voit les maris se divertir ensemble dans des 
clubs ou ailleurs tandis que leurs femmes s'ennuient dans leurs 
maisons ; jamais on ne voit un homme s'emparer de la meilleure 
place pour en priver une femme qui peut en avoir besoin... 

— Mais dans quel pays sauvage avez-vous vu pareille brutalité ? 

— Rarement dans mon pays, et souvent dans un autre que mi-, 
lord connaît bien , et qui commence à, se corriger... Ici, je vois le 
frère presque aussi galant pour sa sœur qu'on l'est ailleurs pour sa 
maltresse. Je vois plus : je vois ce que j'avais toujours regretté de 
n'apercevoir nulle part; je vois chacun appliquer ce principe qui 
renferme toute la morale : Fais à autrui comme tu voudrais qu'il 
te fit ; je vois chacun traiter les femmes des autres familles comme 
il voudrait que les autres hommes traitassent sa mère ou sa fille, 
sa femme ou sa sœur. Quelque dépravés que nous soyons dans les 
autres pays, il n'est personne qui ne soit prêt à risquer sa vie pour 

j défendre l'honneur , je ne dis pas de sa femme et de sa fille , mais 
de sa mère et de sa sœur ; et cependant combien peu d'entre nous 
ont du respect et des égards pour les mères et les sœurs des au- 
tres! Et comment les nôtres pourraient-elles être mieux traitées? 
De là les soins excessifs pour les jeunes et jolies femmes , mais 
l'abandon général de la jeunesse pour les femmes âgées ; tandis 
qu'ici les jeunes gens sont respectueux et empressés auprès de 
toutes les vieilles femmes comme auprès de leurs mères, auprès de 
toutes les femmes de leur âge comme auprès de leurs sœurs. Oui, 
monsieur le fashionable , le Peuple icarien est le plus galant des 
Peuples de la terre! (Les dames applaudissent.) 



FEMMES. ?07 

— Ces clames sont trop polies pour vous démentir, surtout en 
présence de ces messieurs: cependant ne dit-on pas que c'est à 
Paris qu'est le jjaradis des femmes ? 

— Oui, c'est à Pans, c'est en France qu'il devrait être! mais 
aujourd'hui, si Paris est un paradis pour quelques jeunes et jolies 
favorites de la fortune et de l'Aristocratie ( encore quel paradis ! ), 
pour combien de malheureuses femmes du Peuple n'est-il pas un 
enfer, tandis qu'ici, chéries et protégées dans leur Printemps et 
leur Élé, chéries et respectées dans leur Automne et leur Hiver, 
toujours tranquilles et heureuses, les Icariennes , toutes les Ica- 
riennes trouvent toujours le paradis dans leur paysl... (Nouveaux 
applaudissements des dames.) 

— Ces dames n'oseront pas l'avouer, mais vous, ne trouvez- 
vous pas que messieurs les Icariens sont un peu égoïstes ei jaloux, 
eux qui ne veulent pas que leurs femmes sortent sans eux pour 
aller au spectacle ou dans le monde? 

— Oui, ce serait de la tyrannie s'ils cherchaient le plaisir sans 
leurs femmes ; mais puisqu'ils ne sortent jamais eux-mêmes pour 
se distraire sans être accompagnés par elles, puisqu'ils n'ont aucun 
plaisir séparé, puisqu'ils partagent avec elles toutes leurs jouis- 
t^ances et mettent leur bonheur à les rendre heureuses, ils ont cent 
fois raison : le mari qui expose sa femme à trouver du plaisir avec 
t!n autre homme n'est pas son protecteur et son ami, mais un in- 
fidèle et presque son ennemi, s'il n'est pas un insensé... m'entendez- 
vous? 

— Vous les approuvez donc lorsqu'ils exigent que leurs femmes 
réservent leur plus élégante parure pour leur tête-à-tête? 

— certainement ! puisque l'éducation habitue les femmes à se 
trouver heureuses en n'ayant de coquetterie que pour leurs maris, 
je leur en fais mon compliment bien sincère, aux unes comme aux 
autres, parce que cette conduite me paraît la quintessence de la 
raison... Et si je ne craignais pas de vous humilier devant ces dames, 
je vous dirais que... ce sont les Icariens qui... (à l'oreille) qui con- 
naissent le mieux l'amour et ses célestes délices. 

— Oh! ne craignez pas de m'humilier ! parlez tout haut, ga- 
lant Français, qui me paraissez égoïste et jaloux comme eux! Pour 
moi, j'aurai ma femme à l'anglaise ou plutôt à la parisienne. 

— Quoi, vous laisserez embrasser votre fenmie dans ce qu'on 
appelle les jeux innocents I 

47. 



298 FEMMES. 

— Et pourquoi pas ? quel mal cela pourra-t-il me faire de vous 
prier de la conduire au bois de Boulogne dans ma voiture, quand 
je ne pourrai pas l'y accompagner moi-même?,., n'est-ce pas là 
le chef-d'œuvre de la civilisation ? Oui, mon cher ami , vous serez 
mon suppléant et son cavalier ; vous valserez au bal avec elle ; 
vous courrez un galop avec elle ; vous l'embrasserez innocemment 
dans les jeux innocents ; vous la défendrez contre les galants qui 
voudraient l'importuner de leurs galanteries ; vous la conserverez 
pour moi comme vous feriez pour vous; vous lui ferez grand plaisir, 
ainsi qu'à moi qui ne désire que son bonheur... Et quel danger tout 
cela peut-il avoir pour elle avec vous , avec vous mon meilleur 
ami? 

— Quel danger... quel danger?... Pour elle... aucun, certaine- 
mc.it... bien sûr... elle inspirerait tant de respect... Mais si le con- 
tact du soleil embrasait tout autour de lui... 

— Hé bien, vous iriez vous jeter à l'eau pour éteindre l'incendie.. 
—Vous voulez faire rire ces dames (qui riaient en effet beau- 
coup); mais plaisanterie à part, répondez 1 si l'éclat du soleil... 

— Vous êtes un flatteur, et je ne laisserai plus ma femme avec 
vous I... Mais, au reste, pourquoi pas? voyez comme elle est rouge 
de colère contre vos flatteries ! 

— Je sais bien que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, 
et je connais des gens qui s'en vengent rudement; mais je connais 
des âmes plus généreuses, et j'espère le pardon de ma témérité.... 
D'ailleurs je suis bien bête de répondre à toutes vos mauvaises plai- 
santeries 1... Votre femme serait plus sage que vous; et si l'Anglais 
avait la folie de vouloir, l'icarienne aurait la sagesse de ne pas 
permettre. 

! Ne pas permettre ! est-ce que je ne serai pas le maître , est-ce 
que la loi des galants Français eux-mêmes n'ordonne pas formelle- 
ment à la femme d'oBÉiR à son mari ? (Toutes les dames se ré- 
crièrent.) 

— C'est vrai, de même que la loi des sages Anglais permet au 
mari de conduire sa femme, une corde au cou, au marché des bes- 
tiaux, et de la vendre à l'encan comme une mauvaise brebis, sur 
l'enchère de six sous! (Oh, quelle horreur! quelle horreur! entend- 
on de tous côtés.) 

— Mais notre loi vient des temps barbares, tandis que la vôtre 
vient de prendre naissance au siècle de la civilisation et des lu- 
mières I 



FEMMES. 299 

— Elle n'en est pas moins une loi insolente, faite par un despote 
qui voulait imposer aux femmes l'obéissance au despotisme conju- 
gal, afin de préparer l'obéissance des maris au despotisme impérial I 

— Vous voulez peut-être, monsieur le galant, que ce soit le mari 
qui obéisse à la femme ? 

— Non , monsieur le plaisant , je vous trouverais ridicule alors, 
et je suis sûr que votre femme est trop raisonnable et connaît trop 
bien son véritable intérêt pour désirer que son mari se ridiculise ; 
mais je voudrais que la loi proclamât , comme en Icarie , V £001116"^ 
entre les époux , en rendant seulement la voix du mari prépondé- 
rante, et en faisant d'ailleurs tout ce que la loi fait ici pour que les 
époux soient toujours d'accord et heureux. 

— Mais votre loi d'obéissance n'est-elle pas nécessaire dans un 
pays où l'un des plus grands seigneurs disait , à la Reine elle- 
même , qu'il n'y avait pas une seule femme qu'on ne pût séduire 
avec de l'or? 

— Et vous croyez cette calomnie , répétée par vos belles ladies, 
qui se disent plus sages parce qu'elles poussent la pruderie jusqu'à 
rougir si l'on commet l'horrible indécence de prononcer devant elles 
les mots les plus indifférents * ! Et puis , dites donc à tous vos mi- 
lords d'apporter ici toutes leurs guinées pour séduire une seule 
Icarienne ! 

— Oui, mais la France n'est pas l'Icarie ! 

— Hélas , je le sais bien I et c'est là ce qui me fait enrager, de 
voir une mauvaise organisation sociale rendre tant de Françaises si 
malheureuses! et c'est pour elles surtout que je désire ardemment 
la République et la Communauté, qui leur donneraient à toutes au 
tant de bonheur qu'en ont les heureuses femmes d'Icarie ! 



CHAPITRE XLI. 

Relations étrangères. — Projet d'association communitaire. 

Tous les jours les étrangers, dînant ensemble dans leur hôtel, se 
communiquaient ce qu'ils apprenaient sur Icarie, et discutaient la 
question de savoir si le système dont ils voyaient les merveilleux 

* Il serait indécent de prononcer les mois chemise, cuisse de poulet devanî 
une dame anglaise. 



300 RELATIONS EXTÉRIEURES. 

résultats était applicable dans leurs pays respectifs. Unanimes dans 
leur admiration , ils étaient loin d'être d'accord sur la possibilité et 
les moyens d'application , et souvent la contradiction s'échauffait 
jusqu'à dégénérer en dispute. 

Beaucoup disaient : « Sans doute la Communauté de biens , or- 
ganisée comme nous la voyons ici , est la plus parfaite de toutes les 
organisations sociales, et quelque jour elle fera le bonheur du 
monde entier : personne ne la désire plus vivement que moi, etjei 
lui donnerais ma voix dès aujourd'hui si les autres voulaient aussi 
lui donner la leur : mais nous ne sommes pas assez vertueux , et 
nos enfants seuls auront le bonheur d'en jouir. — Moi aussi , disait 
un autre, je lui consacrerais ma fortune et ma vie : mais... » Ce 
vilain mais revenait éternellenïenî. 

Eugène , qui chaque jour rompait des lances en faveur de la 
Communauté , et que son ardeur à la prêcher avait fait surnommer 
Vicarimane , eut l'idée de réunir, dans une salle où l'on pourrait 
discuter et voter, tous les étrangers qui se trouvaient alors à Icara. 
« Vous verrez, me dit-il, que, si nous pouvons les faire voter, pres- 
que tous les MAIS se changeront en oui, et peut-être pourrons-nous 
arriver à quelque résultat utile ; car il est honteux que la Commu- 
nauté fasse depuis si long-temps le bonheur d'Icarie , et que les 
étrangers n'aient rien fait pour la propager dans leur pays. Soyons 
les premiers à donner l'exemple 1 Agissons ! » 

Nous communiquâmes son idée à quelques-uns des principaux 
étrangers, notamment à un vieux et vénérable missionnaire écos- 
sais appelé le père Fraims , qui avait une grande réputation de 
sagesse, et qui approuva le projet d'Eugène , en nous engageant à 
nous procurer d'abord l'appui de quelques Icariens influents. 

Nous en parlâmes le soir même au grand-père de Valmor, qui 
nous embrassa presque de joie , et qui , à cette occasion , nous ex- 
posa les relations d'Icarie avec les Peuples étrangers. 

RELATIONS EXTÉRIEURES. 

— Après avoir proclamé le principe de la fraternité entre Icarie 
et tous les autres Peuples, nous dit le vieillard, Icar etlaRépublique 
n'ont rejeté aucune des conséquences de ce principe : jamais ils 
n'ontricn fait qui pût blesser un Peuple étranger, jamais ils n'ont 
refusé un service demandé qu'ils pouvaient rendre ; et plus on leur 
devait de reconnaissance, moins ils faisaient sentir leur supériorité. 



RELATIONS EXTÉRIEURES. 3^1 

Mais le grand principe d'Icar était aussi de se mêler le moins 
possible des affaires de nos voisins, de les laisser à eux-mêmes, de 
ne rien faire pour accélérer chez eux l'établissement de la Commu- 
nauté, convaincu qu'Icarie était le pays où l'essai pouvait le mieux 
réussir au profit de toutes les Nations, et craignant que de mau- 
vaises tentatives dans d'autres pays ne compromissent l'expérience 
icarienne. 

L'une des plus vives recommandations d'Icar a donc été de nous 
occuper exclusivement de nos propres affaires , jusqu'à ce que la 
Communauté fût parfaitement organisée chez nous. 

Loin de pousser nos voisins à précipiter leur marche progressive, 
nous avons usé de notre inlluence pour engager leurs chefs à mo- 
dérer leur ardeur. 

Et notre influence était grande ; car nous n'avons jamais eu la 
pensée d'une conquête : nous n'avons pas roême voulu accepter la 
réunion d'un petit Peuple enclavé dans nos frontières naturelles, 
qui s'offrait à nous ; et ce n'est qu'après ses vives instances , répé- 
tées pendant plusieurs années , et avec le consentement spontané 
de nos autres voisins , que nous avons accompli ses vœux , en dé- 
clarant que nous ne consentirions à aucune autre adjonction. 

Nous nous sommes contentés û'^alliances étroites , de relations 
amicales et fraternelles, d'échanges commerciaux, de bons offices 
de tout genre , et d'un Congrès annuel pour faciliter nos opérations 
communes, surtout relativement à nos Colonies. 

Mais aujourd'hui nous sommes assez forts pour appliquer plus lar- 
gement notre principe de fraternité, et je ne doute pas que tous mes 
concitoyens ne soient disposés à faciliter partout l'établissement de 
la Communauté. C'est dans ce but que nous avons pris récemment 
plusieurs mesures pour attirer les étrangers chez nous ; c'est aussi 
dans ce but que Valmor vient de proposer, dans son assemblée 
populaire, d'agrandir l'hôtel destiné à les recevoir. 

Mais il faut que les étrangers s'aident eux-mêmes ; et je vois 
avec grand plaisir l'idée de notre jeune ami Eugène, comme j'ai vu 
avec grand plaisir l'arrivée de milord. 

Réunissez-vous, discutez, discutez, et même associez-vous si vous 
pouvez! oui, tâchez d'organiser une grande assodaYion d'étrangers 
de tous les pays en faveur de la Communauté ; et si vous y parve- 
nez, je vous garantis l'appui d'Icarie : je ne négligerai rien, du 
moins, pour vous le procurer. 



302 PREMIÈRE DÉLIBÉRATION 

Entendez-vous donc avec vos compagnons, pour qu'ils veuillent 
se réunir et délibérer sur vos projets ; moi je me charge de vous 
obtenir une salle pour vos réunions. 

Ces paroles si bienveillantes et ces promesses si flatteuses de la 
part d'un ancien ami d'Icar , vénéré dansicara et dans toute l'Icarie 
(car nous apercevions chaque jour de nouvellespreuves de la véné- 
ration qu inspirait le grand-père de Valmor), donnèrent tant d'es- 
pérances à Eugène et lui firent tant de plaisir que nous crûmes 
qu'il allait en perdre la tète. 



CHAPITRE XLII. 
Première dclibcralion sur le projet d'association. 

Communiqué par notre vénérable ami , notre projet avait été 
accueilli avec tant d'intérêt qu'on nous avait accordé l'une des plus 
grandes salles d'assemblée populaire, et qu'un grand nombre d'Ica- 
riens marquants , députés et autres , avaient promis d'assister à 
notre réunion. 

Cette singulière séance , annoncée depuis plusieurs jours par le 
journal national avec les expressions les plus vives d'approbation et 
de sympathie, vient d'avoir lieu. 

Après avoir exposé l'objet de la réunion et manifesté l'hitérêt 
qu'elle inspirait à la République, le Président ouvrit la discussion. 

Tous les orateurs exprimèrent leur admiration et leur enthou- 
siasme pour l'organisation de la Société en Icarie : néanmoins on 
entendait une foule d'objections, de mais et de si ; et la conférence 
se prolongeait sans Conclusion et sans résultat, lorsque Eugène, qui 
avait voulu laisser parler les autres, demanda la parole et prononça 
ce peu de mots : 

— Nous connaissons tous Icarie , et nous n'avons pas besoin de 
longs discours pour apprécier son organisation : je demande donc 
que Ton consulte d'abord l'Assemblée sur cette question : Désirez- 
vous V organisation d' Icarie pour votre propi-e pays ? Nous verrons 
ensuite. 

L'Assemblée ayant approuvé celte proposition, avec la modifica- 
tion que les étrangers arrivés depuis plus de dix jours seraient 



SUR LA COMMUNAUTÉ. 303 

feuls admis à voter, la question fut posée et résolue par assis et 
levés. 

Nous espérions une majorité des quatre cinquièmes : jugez de 
notre étonnement quand nous vîmes l'Assemblée se lever comme 
un seul homme en faveur du système icarien. 

La joie fut si grande et si bruyante que le Président crut conve- 
nable de suspendre un moment la séance. Il semblait que la réu- 
nion venait de décider des destins de l'Univers, tant les hommes 
s'exagèrent leur importance et leur pouvoir dès qu'ils sont réunis ! 
— Si tous mes compatriotes connaissaient Icarie comme nous, 
s'écriait au milieu d'un groupe Eugène hors de lui, et s'ils étaient 
assemblés comme nous, la France entière, j'en suis sûr, répondrait 
comme nous qu'elle désire la Communauté. 

Chacun donnait la même assurance pour son pays. — Si le Genre 
humain était réuni tout entier dans cette salle, s'écria une voix 
qui dominait les autres, il voudrait avoir la République et la 
Communauté 1 — Et il les aura bientôt, ajouta une autre voix de 
Stentor. 

Un quart-d'heure après, le Président rouvrit la séance, proposa 
cette question : Le système est-il applicable ? et demanda si quel- 
qu'un voulait parler contre. 

Nous nous attendions bien à rencontrer des opposants sur cette 
question d'applicabilité : mais nous fûmes étonnés du grand nombre 
qui se levèrent pour motiver leur opposition ; et comme ils étaient 
trop nombreux pour que le débat pût se terminer dans la séance , 
la discussion fut renvoyée à un autre jour, et l'on choisit une com- 
mission chargée de faire un rapport. 

Nous avions remporté déjà une grande victoire en obtenant cette 
déclaration solennelle que les étrangers réunis en Icarie désiraient 
la Communauté pour leurs propres pays, et nous espérions conver- 
tir beaucoup d'opposants sur la question d'applicabilité. 

Mais notre espérance s'accrut bien davantage quand, sur le con- 
seil et l'invitation du grand-père de Valmor, Dinaros eut consenti à 
faire, le matin, pour les étrangers, un petit Cours de rhistoire 
d' Icarie ou plutôt de l'histoire de l'établissement de la Communauté. 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. 



VOYAGE 

EN ICARIE. 

DEUXIÈME PARTIE. 

DISCUSSIOIV. — OBJECTIONS. — RÉFUTATION DES OBJEC- 
TIONS. — HISTOIRE. — OPIMOi\S DES PHILOSOPHES. 



CHAPITRE PREMIER. 
Histoire d'Icarie. 

L'offre généreuse de Dinaros avait élé acceptée avec enthou- 
siasme par la masse des étrangers réunis dans leur hôtel, et une 
députation nombreuse avait été envoyée pour lui exprimer leur 
reconnaissance. 

Des applaudissements unanimes lui renouvelèrent cette expres- 
sion quand il parut dans la grande salle du cours d'histoire. 

— Mon projet, dit-il, n'est pas de vous exposer en détail les 
événements de l'histoire d'Icarie : mon but est seulement de vous 
faire connaître comment la Communauté s'est établie parmi nous, 
les obstacles qu'elle a vaincus, et les moyens employés pour les 
surmonter. 

Je crois nécessaire cependant de commencer par vous donner 
rapidement une idée de notre histoire nationale et de notre organi- 
sation à l'époque de notre immortelle révolution. 

Il y a plus de quatre cents ans , des Peuples féroces firent la 
conquête de notre pays et s'y établirent. La lutte dura plus d'un 
demi-siècle, pendant lequel les conquérants détruisirent presque 



306 HISTOIRE D'ICARIE. 

loulcs les villes, massacrèrent la plus grande partie des habitants 
et réduisirent le reste en esclavage. 

Les vainqueurs se partagèrent toutes les terres et les esclaves, 
avec tout ce que ceux-ci possédaient, et formèrent une Nation de 
maîtres, de propriétaires et à''aristocrates. 

Si cette Aristocratie de nobles et de prêtres avait toujours été 
unie, l'esclavage du Peuple se serait perpétué de génération en 
fT'^nération : mais ces barbares , aussi ignorants que féroces , éta- 
blirent entre eux Vinégalité de fortune et de pouvoir, et se donnè- 
rent un Roi héréditaire avec un souverain Pontife électif, et la 
guerre fut perpétuelle entre eux. 

Les Rois se liguèrent tantôt avec les Prêtres contre les Nobles, et 
tantôt avec les Nobles contre les Prêtres ou avec une partie de la 
Noblesse contre l'autre ; tandis que les Nobles et les Prêtres se 
liguèrent quelquefois contre les Rois. 

Tous les moyens leur étaient bons , non-seulement la force , 
la guerre ouverte, le massacre, le pillage et les confiscations, mais 
encore les conspirations, les empoisonnements, les assassinats et 
Ie\.l. 

Souvent les rois opprimèrent l'Aristocratie , Grent pendre ou 
brûler les Aristocrates, et dépouillèrent les Nobles pour enrichir 
les Prêtres, ou les Prêtres pour enrichir les Nobles. 

Souvent aussi les Aristocrates et les Prêtres opprimèrent les 
Rois , les déposèrent , les enfermèrent dans des monastères ou 
des prisons, les assassinèrent ou même les firent décapiter sur l'é- 
chafaud. 

Dans la longue liste des Rois et des Reines héréditaires (car les 
femmes héritaient aussi de la couronne), on en trouve un grand 
nombre qui n'étaient que des enfants quand ils montèrent sur le 
trône ; beaucoup d'autres qui furent toujours dans un état d'tm6e- 
cillité ou de folie ; beaucoup d'autres qui furent libertins, débau- 
chés et remplis de tous les vices ; beaucoup d'autres qui furent mé- 
chants, sanguinaires, coupables de tous crimes; trois ou quatre 
seulement capables et dignes de régner. 

Aussi beaucoup d'entre eux moururent déposés, dégradés et em- 
prisonnés ou bannis, ou périrent par la main d'un meurtrier ou 
du bourreau. 

Dans la longue liste des souverains Pontifes , on ne trouve ni 
guère plus de vertu, ni guère moins de morts violentes, tandis que 
les Prêtres et les Nobles ne valaient pas mieux que leurs chefs. 



HISTOIRE D'IGARIE. 307 

Ici l'orateur cite beaucoup de Rois et de Pontifes qui se signa- 
lèrent par leurs crimes ou qui périrent par la violence. 

Mais tandis que l'Aristocratie se déchirmt elle-même en présence 
du Peuple, celui-ci profitait des divisions de ses oppresseurs. Les 
Rois, d'abord, affranchirent leurs esclaves pour obtenir d'eux un 
meilleur appui contre l'Aristocratie, et l'Aristocratie affranchit aussi 
les siens pour obtenir leur secours contre les Rois. 

Insensiblement affranchi, le Peuple acquit le droit de travailler 
pour son compte, d'exercer une industrie, de faire le commerce, 
de posséder des terres et de la fortune : quelques-uns s'enrichirent 
et formèrent la Bourgeoisie ; mais la masse resta misérable. 

Alors le Peuple, devenu plus fort et plus éclairé , mais toujours 
malheureux, tenta d'améliorer son sort et de conquérir sa liberté : 
alors les conspirations, les révoltes et les violences populaires vin- 
rent s'ajoutera celles de l'Aristocratie; et dans ses résistances à 
Toppression, le Peuple était excite, soudoyé, guidé, presque t. u- 
Jours par quelques-uns des plus puissants Aristocrates, souvent par 
quelques ambitieux membres de la Famille royale. 

On vit quelquefois le Peuple, momentanément victorieux , se 
venger sur l'Aristocratie par le massacre , l'incendie , le vol et le 
pillage. 

Mais les insurrections populaires, impuissantes contre la force et 
la ruse d'un pouvoir organisé, furent presque toujours étouffées 
dans le sang du Peuple I et l'histoire d'Icarie ne présente pour 
ainsi dire qu'une chaîne non interrompue d'oppression et de ré- 
volte, de guerres civiles et de carnage. 

Cependant, le Peuple conquit le droit de s'organiser en Com- 
munes cl d'élire des Représentants soit dans les États-Provinciaux, 
soit dans les États-Généraux , et ces importantes conquêtes lui 
donnèrent le moyen d'en faire d'autres. 

Après avoir passé par vingt révolutions plus ou moins sanglan- 
tes ; après avoir essayé toutes les formes de gouvernement (Aristo- 
cratie, Théocratie, Royauté absolue. Royauté constitutionnelle. 
République, Démocratie et Dictature); après avoir été trahis par 
des Dictateurs comme par des Rois; après avoir élevé sur le trône 
plusieurs dynasties nouvelles et subi plusieurs restaurations ; après 



308 VICES DE L'ANCIENNE 

avoir détrôné leur vieux tyran Corug en 1772, et leurs derniers 
tyrans Lixdox et Cloramide en 1782, les Icariens eurent enfin le 
bonheur de trouver un Dictateur qui voulut sincèrement leur liberté 
et leur prospérité. 

r 

L'immortel Icar, convaincu que la cause de tant de révolutions 
était non-seulement dans les vices de Vorganisation politique, 
mais encore dans ceux de Vorçianisation sociale, entreprit coura- 
geusement la Réforme radicale de cette double organisation (qui 
dans la réalité n'en est qu'une), et lui substitua celle qui fait notre 
bonheur aujourd'hui. 

Vous voyez que l'histoire d'Icarie , jusqu'à l'apparition d'Icar, 
est, à -peu-près, l'histoire de tous les Peuples. 

Demain, vous verrez que notre organisation sociale était alors 
aussi vicieuse et présentait autant d'obstacles que celle de vos pro- 
pres Patries, et que la même maladie peut être guérie chez vous 
par l'application du remède qui nous a si complètement réussi. 

De nouveaux applaudissements saluèrent l'habile orateur ( dont 
je n'ai rapporté le discours qu'en substance), et l'assemblée se sé- 
para en gémissant sur l'oppression et le malheur du Genre humain. 



CHAPITRE n. 

Vices de l'ancienne organisation sociale. 

Vous nous voyez si heureux aujourd'hui, ditDinaros, vous 
trouvez nos institutions si sages et si parfaites, que vous aurez 
peine à croire combien était remplie de vices notre ancienne orga- 
nisation sociale. 

Et cependant comment n'aurait-elle pas été vicieuse, cette orga- 
nisation sociale, puisqu'elle était I'oeuvre, non d'un seul homme et 
d'une seule assemblée créant un plan complet et coordonné, mais 
du temps et des générations successives ajoutant pièce à pièce ; non 
de la méditation et de la discussion, mais du hasard ou de l'essai ; 
non de l'expérience et de la sagesse, mais de l'ignorance et de la 
barbarie ; non de la vertu et de la volonté de faire le bonheur du 
Peuple, mais du vice, de la violence, de la conquête et de la vo- 
lonté d'opprimer! 



ORGANISATION SOCIALE. 309 

On peut dire même qu'il n'y avait pas de véritable Société, ni 
île véritables associés , si ce n'est dans l'Aristocratie , et que la 
masse n'était qu'un troupeau de vaincus, d'opprimés et d'esclaves, 
exploités par une petite Société de conquérants et de maîtres. 

Les progrès de la civilisation et des lumières, et de nombreuses 
révolutions, avaient sans doute corrigé beaucoup de vices primi- 
tifs; mais il restait encore une innombrable quantité d'injustices, 
d'abus , de préjugés , d'erreurs et de misères, quand Icar, notre 
glorieux Icar, entreprit une re/brme radicale, en 1782. 

Veuillez donc m'écouter avec attention ; car tous les Pays sont 
organisés de même, à peu près, et par conséquent c'est l'histoire 
de l'organisation de toutes vos prétendues Sociétés que je vais faire 
en vous présentant celle de l'ancienne organisation d'icarie, bien 
que chacune d'elles en particulier ne réunisse pas l'ensemble de 
tous les vices que je vais énuraérer. 

Quelque hideux que soit ce tableau, je vous exposerai franche- 
ment la vérité tout entière, parce que, quand une maladie me- 
nace l'existence, ce n'est pas en détournant la tête, en fermant les 
yeux, ou en niant le danger, qu'on peut parvenir à sauver le ma- 
lade, mais au contraire en sondant courageusement la plaie pour 
découvrir toute la gravité du mal, et en en recherchant la cause 
afin de pouvoir appliquer le remède qui convient. 

Si ces vices, que je dois vous exposer dans toute leur laideur, 
excitent en vous quelque mouvement de colère, gardez-vous de 
confondre les hommes et les institutions ! Détestez, si vous voulez, 
les défauts, les erreurs, les préjugés, les abus et les excès qui cau- 
sent les malheurs de l'Humanité, mais indulgence et justice pour nos 
anciens Organisateurs, dont beaucoup n'ont péché que par inexpé- 
rience, tout en voulant le bonheur de leurs semblables, croyant 
utiles les institutions qu'ils adoptaient, et ne se doutant nullement 
du mal qui devait en résulter I No vous irritez pas même contre les 
Conquérants, parce que leurs violences et leurs usurpations étaient 
l'effet presque inévitable de leur éducation ou plutôt de leurs 
mœurs, c'est-à-dire de l'ignorance et de la barbarie de leur temps 1 
Je ne vais vous montrer notre détresse d'il y a 50 ans que pour la 
comparer à notre prospérité présente , et pour vous convaincre 
tous qu'aucun de vous ne doit désespérer du bonheur de sa propre 
Patrie... Je commence. 



310 VICES DE L'ANCIENNE 

Le premier vice fondamental, générateur de tous les autres, c'é' 
tait V Inégalité de fortune et de bonheur. 

Je n'examme pas si c'était une injustice : je constate seule- 
ment le fait et les conséquences, je me borne à remarquer qu'il 
divisait les Icariens en deux Peuples, des riches et ùes pauvres, des 
heureux et des misérables, des oppresseurs et des opprimés, et 
qu'il établissait entre ces deux Peuples la jalousie, l'envie, la haine 
et une guerre continuelle. 

Un autre vice fondamental, c'était le droit de Propriété, qu'une 
loi romaine définissait le droit d'user et d' abuser des biens créés 
par la Nature. 

Dans le principe, les Conquérants ou l'Aristocratie avaient con- 
quis, c'est-à-dire usurpé et volé, toutes les terres et même tous les 
objets mobiliers, et se les étaient partagés inégalement, en sorte 
que tous étaient extrêmement riches et beaucoup excessivement 
opulents. 

Dès cette époque , ces Conquérants , voulant rendre leur Pro~ 
priété ou leur conquête inviolable et sacrée , avaient fait des lois 
pour déclarer que toute atteinte de la part de leurs esclaves ou du 
Peuple serait un vol, un crime, et le plus infâme de tous les crimes, 
digne de mort ou de galères et d'infamie. 

Pour perpétuer les terres dans leurs familles , ils avaient établi 
la loi des substitutions ou des majorais, et celle du droit d'aînesse, 
qui défendaient aux nobles de vendre leurs Propriétés et qui don- 
naient à l'aîné de la famille la succession du père et souvent celle 
de plusieurs autres parents , en sorte que l'Aristocratie devait 
concentrer éternellement toute la fortune entre ses mains, elréduire 
éternellement le peuple à la misère. 

Les substitutions et le droit d'atnesse avaient ensuite été abo- 
lis, et toutes les Propriétés pouvaient être aliénées; mais chacun 
y conservait toujours le droit illimité d'acquérir et d'amasser tant 
qu'il pouvait, soit par le privilège de sa naissance, soit de toute 
autre manière, en sorte que l'Aristocratie et quelques riches bour- 
geois possédaient toujours exclusivement les richesses. 

Les Aristocrates, qui seuls faisaient les lois, et qui les faisaient 
toujours dans leur intérêt exclusif, avaient établi que la Propriété 
donnerait seule le pouvoir, la considération et le respect, quand 
même le riche serait souillé de vices et de crimes, et que le pauvre 
le plus laborieux et le plus vertueux n'obtiendrait que du dédain, 
de Ibumiliâlion et du mépris. 



ORGANISATION" SOCIALE. 3H 

A l'époque de la Révolution, les 25 millions d'individus qui for- 
maient la population d'Icarie se composaient d'environ 25,000 ri- 
ches, de 150,000 aisés et de 24,825,000 pauvres. Les 23,000 riches 
avaient plus de fortune que les 24,975,000 formant le reste de la 
Nation : ils avaient presque tout, les 150,000 aises avaient /jeu, 
les 24,825,000 pauvres n'avaient rien , si ce n'est leurs bras pour 
gagner du pain ; et l'on aurait pu citer tel Aristocrate qui possé- 
dait assez pour faire le bonheur de deux ou trois cent mille mal- 
heureux. 

Ces 25,000 riches vivaient dans l'abondance, dans les plaisirs et 
dans tous les raffinements du luxe , tandis que le Peuple manquait 
du nécessaire. 

Celte Aristocratie n'était pas seulement oisive et inutile ; elle 
était encore nuisible , soit en employant à nourrir des chevaux et 
des chiens de luxe les produits de la terre destinés par la Nature 
à nourrir l'homme , soit en condamnant à la stérilité des immensi- 
tés de jardins, de gazons, de parcs, de terres et de marais, con- 
sacrés aux plaisirs de la chasse et de la promenade : on voyait 
même quelques-uns de ces Aristocrates laisser incultes des terres 
immenses, sans en tirer ni profit ni plaisir, et sans donner du pain 
à des milliers de malheureux mourants de faim. 

Cette Aristocratie nuisait encore à la Société en lui enlevant un 
nombre immense de domestiques et d'ouvriers de luxe, exclusive- 
ment consacrés à ses plaisirs. 

On pouvait même dire que le Peuple tout entier (qu'elle avait 
appelé son esclave et sa propriété ) était encore son esclave sans en 
avoir le titre, puisque ce Peuple travaillait constamment pour elle 
et qu'elle ne travaillait jamais pour lui. 

Ce Peuple d'anciens esclaves avait été affranchi , mais son af- 
franchissement n'était encore qu'un mot ; sa liberté n'était que par- 
tielle et imparfaite , il n'avait que la liberté civile , pour quelques 
objets particuliers, sans aucune liberté politique, et par conséquent 
sa prétendue liberté n'était toujours qu'un esclavage réel, mais mo- 
difié et différent , comme l'esclavage n'était pas le même à Sparte 
et à Athènes. Chaque famille du Peuple n'était plus l'esclave et la 
propriété de tel ou tel Aristocrate , et ceux-ci ne se partageaient 
plus toutes les familles du Peuple pour les posséder individuelle- 
ment ; mais le Peuple entier restait I'esclave et la propriété de l'^^- 
ristocratie entière, et celle-ci possédait toujours le Peuple et l'ex- 



312 VICES DE L'ANCIENNE 

ploitait toujours, mais collectivement, indivisément, sous un autre 
titre et à des conditions différentes , le laissant maître de travailler 
pour son propre compte , en lui laissant la charge de se nourrir, 
vêtir et loger avec son salaire, en continuant à disposer de sa per- 
sonne pour la guerre, et en l'assujettissant toujours à toutes ses lois 
et par conséquent à tous ses caprices. 

Le Peuple appelé libre resta donc réellement esclave. 

Et cet esclave était bien maltraité et bien malheureux ; car il 
était condamné à travailler dans son enfance , dans ses maladies et 
dans sa vieillesse , quand il n'avait pas encore de force ou quand 
il n'en avait plus, tous les jours, et depuis le matin jusqu'à la nuit, 
comme une bête de somme ou comme une machine ; il était con- 
damné à des travaux sales, dégoûtants, pénibles, insalubres et pé- 
rilleux. 

L'excès du travail énervait l'enfant, épuisait l'homme et tuait 
le vieillard. Peu même arrivaient à la vieilles-se ; beaucoup mou- 
raient d'épuisement ou de maladies, ou périssaient par accident. 
La masse des travailleurs restait abâtardie, et les femmes mê- 
mes perdaient leur délicatesse et leurs grâces comme leur santé. 
Aussi, quand on comparait certaines masses d'Ouvriers avec les 
Aristocrates , il semblait que c'étaient des élres d'une autre espèce. 

L'Ouvrier n'ayant que son salaire , et ce salaire étant insuffi- 
sant , il était mal nourri, mal vêtu, mal logé et toujours rongé d'in- 
quiétudes pour l'avenir. Beaucoup ne mangeaient ni pain ni viande, 
étaient presque nus ou couverts de haillons et de boue , logeaient 
dans des caves ou des greniers , dans des trous ou des cloaques , 
sans meubles et sans feu. Presque tous étaient moins heureux , 
non-seulement que le domestique , mais même que le cheval et le 
chien de l'Aristocrate , et beaucoup étaient plus misérables que les 
anciens esclaves et même que les animaux de travail que leurs 
maîtres avaient intérêt de bien nourrir et soigner. 

Bean':'oup ne pouvaient pas même obtenir de travail, et se trou- 
vaient plus malheureux au milieu de la Société que les sauvages 
ou les animaux libres au milieu des forêts I 

On voyait des bandes de mendiants et de vagabonds , ressem- 
blant à des bêtes immondes plutôt qu'à des êtres humains 1 

Si , pressé par la faim , le pauvre touchait au superflu de l'A • 



ORGANISATION SOCIALE. 313 

ristocrale, celui-ci l'appelait voleur, infâme, et le faisait condam- 
ner à la prison, aux galères et souvent à la mort: le grand sei- 
gneur tuait un pauvre qui s'emparait d'une perdrix ou d'un lapin 1 

Aussi voyait-on souvent des enfants et des vieillards , des hom-- 
mes et des femmes, mourir de faim ou de froid ! 

Souvent encore on en voyait se suicider de désespoir ! 

Souvent même on voyait des pères et des mères tuer leurs en- 
fants pour les arracher à la misère ! 

Un impôt en faveur des pauvres, quelques aumônes particuliè- 
res, quelques établissements de charité distribuant des secours et 
des aliments à domicile, quelques hospices pour des vieillards et 
des infirmes, quelques ateliers pour des individus valides, ne remé- 
diaient pas à la millième partie du mal. 

Nous sommes presque irrités aujourd'hui contre tant d'injustices; 
nous avons même peine à croire à tant de barbarie : mais beau- 
coup d'entre vous ne trouveront que trop croyables et trop fidèles 
plus d'une partie de cet effrayant tableau. 

Et cependant, ne l'oubliez jamais, ce n'est pas pour vous irriter 
contre les hommes que je vous retrace ces affligeantes vérités, mais 
uniquement pour vous indiquer le remède, pour vous montrer ses 
heureux effets, et pour vous donner l'espérance de voir la guérison 
de la maladie chez vous. 

La Monnaie, inventée pour être utile, augmentait encore le mal 
en donnant à l'Aristocrate, qui n'aurait pu amasser et conserver 
en nature les produits de la terre, la facilité de les convertir en 
argent, d'entasser son or et d'augmenter continuellement sa for- 
tune. 

La Monnaie représentant ainsi toutes choses, chacun n'aspirait 
qu'à acquérir de l'or et de Vargent, de la richesse et de la for- 
tune : c'était le souverain bien, la principale affaire, et tous les 
moyens paraissaient bons pour s'enrichir. 

Nous allons voir, en effet, que la Monnaie, V Inégalité de fortune 
et la Propriété étaient la cause de tous les vices, de tous les crimes 
et de tous les malheurs pour les Riches aussi bien que pour les 
Pauvres, 

48 



344 VICES DE L'ANCIENNE 

Posséder et retenir du superflu quand des milliers et des mil- 
lions manquaient du nécessaire était manifestement un acte d'mjus- 

TICE. 

Car n'est-il pas certam que la Nature a donné à tous les hommes, 
au moment de leur naissance, à tous les enfants au berceau, le 
même droit à l'existence et au bonheur? Est-il possible de nier que 
c'est pour eux tous également et pour satisfaire leurs besoins , qui 
sont les mêmes, qu'elle a créé tout ce qui couvre la Terre? 

N'est-il pas incontestable qu'elle n'a fait ni pauvres ni riches , 
mais qu'elle a voulu l'abondance et l'égalité d'abondance pour 
chacun des membres du Genre humain? Et quand le superflu des 
uns ne peut exister que par Yindigence des autres, n'est-ce pas 
une usurpation continue aux yeux de la Nature, de la Raison, de la 
Justice et de l'Humanité ? 

Bien plus, cette première et capitale injustice ne renfermait-elle 
pas essentiellement toutes les injustices et tous les vices, l'Egoïsme, 
la Vanité, l'Orgueil, l'Inhumanité et même la Cruauté? 

Et par conséquent tous ces vices ne devaient-ils pas nécessaire- 
ment se retrouver dans la masse des actions de ceux qui possé- 
daient les richesses? 

Aussi c'est en vain qu'ils se vantaient de leur moralité et de leur 
charité : la possession de ces richesses et la misère à laquelle elles 
r H uisaient nécessairement les pauvres protestaient continuellement 
Contre leurs prétendues vertus. 

Ils n'avaient pas même le droit de se dire religieux et chrétiens, 
car le Christ a proclamé que tous les hommes sont frères, et qu'il 
ne doit y avoir ni riches ni pauvres parmi eux. 

Mais les riches, corrompus parleur éducation et leurs préjugés, 
n'étaient pas seulement impitoyables envers les pauvres: inégaux 
entre eux, les moins riches étaient jaloux et envieux du sort des 
plus riches ; et tous, avides et cupides, faisaient autant et même 
souvent plus d'efforts que les pauvres pour augmenter leur fortune, 
sans s'arrêter devant aucun vice ni devant aucun crime. 

Vavarice, la stupido et funeste avarice, était souvent leur plus 
innocente passion. 

V oisiveté jetait les Aristocrates dans toutes les fantaisies et les 
folies du luxe ou dans les dangers du jeu, et surtout dans les im- 
moralités de la débauche, de la séduction et de la corruption : non 
contents de tuer par le travail et la misère les garçons, les pères 



ORGANISATION SOCIALE. 315 

et les maris pauvres , ils employaient leurs richesses à séduire les 
filles et les femmes des travailleurs , et à porter le désordre et la 
honte jusque dans le sein de leurs familles. 

Ce n'est pas tout : les Aristocrates, toujours dominés par les né- 
cessités d'une première injustice, s'efforçaient de tenir les pauvres 
dans Vignorance et même de leur donner des vices pour les abrutir 
et les enchaîner 1 

C'est en vain qu'ensuite ils recommandaient au Peuple la morale, 
la probité, la tempérance, la patience et la résignation ; c'est en 
vain que des prêtres impudiques et luxurieux prêchaient la Reli- 
gion : leurs mauvaises actions parlaient plus haut que leurs hypo- 
crites paroles , et leurs vices heureux élaient une perpétuelle pro- 
vocation à les imiter. 

L'opulence ou le superflu étant nécessairement, comme je vous 
l'ai déjà dit , une mjwshce et une usurpation, les pauvres ne pen- 
saient souvent qu'à voler les riches ; et le vol, sous toutes les formes 
(escroquerie, filouterie, banqueroute, abus de confiance , fraude , 
tromperie, etc.), était l'occupation presque universelle des pauvres 
comme des riches. 

Et les pauvres ne volaient pas seulement les riches, mais ils 
volaient aussi les pauvres eux-mêmes ; en sorte que tous, riches et 
pauvres, étaient voleurs et volés. 

Je ne pourrais énumérer toutes les espèces de vols et tous les 
genres de voleurs. 

I C'était vainement que les riches avaient fait des lois terribles 
.contre le vol, c'était vainement que les prisons et les galères étaient 
'remphesde pauvres voleurs et que leur sang était souvent versé 
sur les échafauds ; poussés par la misère, encouragés par l'espoir 
de n'être pas découverts, les pauvres volaient dans les champs, 
ou dans les maisons, ou sur les routes, et jusque dans les rues 
pendant la nuit. 

L'adroit /î/ou volait sur les personnesmêmes, en plein jour, dans 
les rues, les promenades, les réunions, partout. 

Le hardi escroc volait en employant le mensonge et la ruse, soit 
pour faire acheter des objets qui n'avaient qu'une valeur infiniment 
moindre, soit pour soutirer de l'argent en abusant de la crédulité 
et souvent de la bienfaisance. 

Parlerai-je des faux-monnayeurs et des faussaires de toute 
espèce ? 



316 VICES DE L'ANCIENiNE 

Paricrai-je aussi des itsuriers, de ces grands voleurs, les loups- 
cerviers de la Bourse et de la Banque, les accapareurs, les mono- 
iwlistcs et les fournisseurs ? 

Parlerai-je de ceux qui s'enrichissaient des calamités pw^K^ues, 
qui désiraient et provoquaient les invasions ou les guerres pour 
faire fortune, et les famines pour amasser de Tor au milieu des 
cadavres? 

Parlerai-je de ces voleurs qui compromettaient la santé publique 
on frelatant les aliments et les boissons qu'ils vendaient, et de ces 
autres grands voleurs, les chefs d'armée, qui pillaient les Peuples 
étrangers en exposant leur pays à de terribles représailles? 

Parlerai -je enfin des innombrables moyens d'amasser de l'argent 
aux dépens des autres, et des innombrables individus qui, dans 
presque toutes les classes, les pratiquaient journellement? 

Tous ces faits n'étaient pas qualifiés vols par les lois ; les plus 
inexcusables , les plus nuisibles , ceux qui n'étaient connus que 
parmi les riches , jouissaient même de l'impunité légale : mais tous 
n'en étaient pas moins en réalité des vols, suivant les règles d'une 
saine morale. 

Chaque classe présentait sans doute un grand nombre A'excep- 
tions : '\\ y avait quelques riches aussi honnêtes que possible, et 
beaucoup de travailleurs ou de pauvres pratiquant la probité : 
mais on peut dire que, par la force des choses et par une irrésis- 
tible conséquence de l'inégalité de fortune, tous les individus, 
riches et pauvres, étaient généralement amenés à commettre des 
actions qui n'étaient en réalité que des espèces de vols. 

Et souvent le vol conduisait à toutes les cruautés, à V assassinat, 
aux tortures même les plus barbares, pour faire avouer où l'or était 
caché. 

Que (Tempoisonnenicnts et de parricides n'excitait pas la soif de 
l'or et des successions ! 

On voyait des voleurs enlever et voler des enfants pour les pro- 
stituer I 

On en voyait même voler et égorger des jeunes gens pour en 
vendre la chair ! ou le cadavre ! 

En un mot, il ne pouvait y avoir ni confiance ni sécurité ; chaque 
individu voyait des ennemis dans presque tous les autres ; et la 
Société semblait , pour ainsi dire, n'être qu'un coupe-gorge au mi- 
lieu d'une forêt! 

Et toutes CCS horreurs, que vous retrouverc/i plus ou moins par- 



ORGANISATION SOCIALE. 317 

tout, étaient chez nous et sont encore ailleurs, je ne puis trop le 
répéter, l'inévitable résultat du droit illimité de Propriété. 

Mais le vol et le meurtre n'étaient pas les seules conséquences 
de l'inégalité des fortunes ; et vous allez en voir bien d'autres 1 

La Propriété faisait naître des millions de contestations entre 
les voisins , entre les vendeurs et les acheteurs, entre les héri- 
tiers, etc. ; et des millions de procès , suscités par l'intérêt et la 
cupidité, tourmentaient les plaideurs et souvent les ruinaient. 

Pressées par la misère, une multitude de filles étaient réduites à 
se prostituer ! des mères vendaient leurs enfants 1 des maris ven- 
daient leurs femmes 1 

L'argent était la considération décisive pour le mariage : on re- 
cherchait la fortune plutôt que des qualités et des vertus. Souvent 
les père et mère empêchaient leur jeune fille d'épouser le jeune 
homme qu'elle aimait et la forçaient d'épouser un riche vieillard 
qu'elle ne pouvait aimer. Souvent aussi un jeune homme cupide 
épousait une vieille fille riche, uniquement pour jouir de sa dot. 
De là d'innombrables désordres dans les ménages, les familles et 
la Société ; de là une intarissable source de scandales et de mal- 
heurs pour les époux et pour les enfants ; de là les discordes con- 
jugales, les adultères, les procès en désaveu de paternité, les di- 
vorces, et souvent les empoisonnements et les meurtres ; de là de 
mauvais exemples pour les enfants , et leur mauvaise éducation; 
de là le trouble porté dans d'autres ménages et dans d'autres fa- 
milles par des époux mal assortis. 

Toujours guidés par l'amour des richesses et par la vanité , les 
Aristocrates n'avaient quhin ou deux enfants, afin de leur laisser 
plus d'opulence , tandis que les pauvres , ne pouvant pas laisser 
moins de misère à dix qu'à deux ou trois, et n'ayant guère d'autre 
jouissance que celle de la paternité, avaient ordinairement de nom- 
breuses familles et ne procréaient que des misérables. 

La pauvreté empêchait une multitude d'individus des deux sexes 
de se marier : d'innombrables célibataires portaient le trouble chez 
les autres ou vivaient dans le concubinage. C'était en vain que , 
pour empêcher le désordre, on flétrissait impitoyablement d'inno- 
centes créatures et les filles victimes des séductions des hommes et 
des vices de l'organisation sociale ; cette flétrissure ne faisait 
qu'augmenter le mal en produisant une multitude d'avortements , 
d'expositions d'enfants et d'infanticides. 

Quelques hospices pour recevoir les pauvres femmes enceintes, 

16. 



318 VICES DE L'ANCIENNE 

et les enfants abandonnés, n'étaient qu'un remède presque imper- 
ceptible ; et les maisons de prostitution, tolérées comme un autre 
remède, ne faisaient qu'autoriser et propager la dépravation des 
mœurs. 

Le besoin d'argent produisait aussi des romans et des peintures 
obscènes et licencieuses qui ne pouvaient acquérir aucune gloire 
à leurs auteurs, mais qui corrompaient les imaginations, les esprits 
et les cœurs, et multipliaient les désordres. 

L'opulence et la misère exerçaient encore leur funeste influence 
sur les plaisirs de la Société, les opinions, les mœurs et les cou- 
tumes. 

Embarrassés de leur oisiveté , les Aristocrates passaient une 
partie de l'année à la chasse ; et leur habitude de cruauté envers 
les animaux inoffensifs entretenait leurs sentiments d'indifférence 
et d'inhumanité envers les hommes. 

Les jeux de hasard et les paris les habituaient à doubler brus- 
quement leur fortune ou à se ruiner, à s'enrichir des dépouilles de 
ceux qu'ils appelaient leurs amis, à se réjouir du désespoir de ceux 
qu'ils ruinaient, ou à ruiner leurs femmes et leurs enfants pour la 
chance d'acquérir un peu plus d'or. 

Le luxe dans le logement, l'ameublement, le vêtement, la nour- 
riture, les domestiques, les équipages, les chevaux, etc., était sans 
bornes comme les caprices de laiolie, absorbait les plus excessives 
fortunes, établissait la plus ardente émulation de vanité, et rendait 
l'ambition insatiable. 

Les choses les plus recherchées et les plus chères n'étaient pas 
les plus utiles ou les plus agréables, mais les plus rares, ou les plus 
éloignées, ou les plus à la mode; et la mode, changeant presque 
chaque année, renouvelait continuellement la dépense. 

L'or, l'argent, les diamants, les perles,le3 pierreries, les plumes, 
les étoffes sans prix, concentraient sur la personne d'une femme 
riche plus de richesse qu'il n'en fallait pour nourrir, loger et vêtir 
des milliers de malheureux. 

La galanterie et la coquetterie étaient des passions universelles et 
la principale occupation des Aristocrates. Les hommes même ma- 
riésavaient desmaitresses splendidement entretenues, et les femmes 
avaient des amants. 

Aussi , sur les théâtres, dans les roman?, dans les salons, partout. 



ORGANISATION SCKilALE. 319 

les tableaux les plus voluptueux semblaient n'avoir pour but que 
d'exciter les passions amoureuses. 

Les bals , les concerts , les spectacles , les réunions , les fêtes 
n'étaient généralement recherchés avec avidité que comme occa 
sien pour étaler son opulence ou comme moyen de séduction ré 
ciproque. 

On passait la nuit dans des plaisirs fatigants ou funestes et le jour 
dans un sommeil agité. 

Au lieu â^allaiter leurs enfants , les mères les abandonnaient à 
des mercenaires pour passer le temps dans les intrigues et les dis- 
sipations. 

La fortune obtenant seule la considération publique, les bourgeois 
et les pauvres s'efforçaient d'imiter en tout l'Aristocratie et de pa- 
raître riches quand ils ne pouvaient pas le devenir. 

Les jeux de hasard et les loteries , le luxe dans tout , et surtout 
dans la toilette , l'esprit de galanterie et de coquetterie, les diver- 
tissements publics et particuliers corrompaient ou ruinaient les 
pauvres comme les riches. 

Les cérémonies religieuses elles-mêmes, la messe, surtout la messe 
de minuit , n'étaient généralement , comme le carnaval , que des 
occasions de rendez-vous, d'intrigues et de libertinage. 

Je ne vous parlerai pas de ces innombrables cabarets ou tavernes 
de toute espèce où le pauvre allait s'empoisonner pour oublier 
dans le vin sa misère, et où l'homme s'habituait à descendre au- 
dessous de la brute elle-même. ^ 

i 

Je ne vous parlerai pas non plus de ces aliments jetés, dans cer- 
taines fêtes publiques, au Peuple par l'Aristocratie, comme des os 
à des chiens, non pour les nourrir, mais pour jouir do leur voracité 
et de leurs combats. 

Je ne vous détaillerai pas non plus les funestes conséquences de 
tous ces abus ou de ces vices, dontchacun en engendrait mille autres: 
votre imagination serait épouvantée sijevous racontais \essuicides, 
les duels et les meurtres qu'occasionnaient le jeu et le luxe , la ja- 
lousie et l'amour, l'abrutissement et la misère. 



320 VICES DE L'ANCIENNE 

Je vous en ai déjà trop dil, peut-être, pour vous faire connaître 
les vices de l'organisation sociale qui fit si long-temps le malheur 
de nos ancêtres : permettez-moi cependant d'ajouter quelques mots 
sur Vétat matériel du pays. 

Toujours oppressive et toujours attaquée, ou toujours menaçante 
et toujours menacée, l'Aristocratie ne pensait qu'à se défendre ou 
à consolider sa dom;nation. 

De là cet immense inconvénient, qu'elle ne pouvait administreriez 
pays; et que, d'autre part, redoutant l'activité et la puissance popu- 
laires, elle ne voulait pas même souffrir que le Peuple de chaquo 
Commune s'administrât lui-même. 

Aussi, tout ce qu'on peut appeler administration était-il générale- 
ment abandonné ou vicieux ; rien ne se faisait dans l'intérêt du 
Peuple ; et le pays se trouvait dans un état déplorable. 

Lgs villes, presque toutes placées au hasard, construites irrégu- 
lièrement et sans plan, étaient mal situées et mal construites. On y 
trouvait quelques belles rues habitées par les riches , mais un 
grand nombre de rues étroites , boueuses , mal aérées , malsaines , 
sans trottoirs, et quelques-unes qui n'étaient que des égouts et des 
cloaques. 

L'Aristocrate était en sûreté dans son carrosse, qui souvent écra- 
sait ou éclaboussait le pauvre ; mais le pauvre était obligé de mar- 
cher, souvent nu-pieds, dans la boue, exposé à toutes sortes d'in- 
convénients et de dangers. Vous seriez eiirayés si je vous citais les 
accidents , les blessures et les morts qui d'ordinaire avaient lieu 
chaque année dans une grande ville ! 

La Propriété étant déclarée inviolable , et chaque propriétaire 
ayant le droit d'user et d'abuser de sa chose, chacun sacriiiait l'in- 
térêt public à son intérêt personnel. 

Les Aristocrates et les principaux fonctionnaires publics, qui tous 
étaient d'ailleurs des riches, avaient de beaux hôtels ou des palais ; 
mais les maisons du pauvre et ses ateliers n'étaient souvent que des 
trous étroits et insalubres. 

Les Aristocrates avaient de superbes châteaux dans les campa- 
gnes ; mais les villages et les fermes n'étaient souvent que des tas 
de boue et de fumier. 

Quant à la Capitale, on y trouvait de magnifiques édifices et do 
magnifiques quartiers; mais elle s'embellissait pour le plaisir des 
riches aux dépens du reste du pays , et, d'ailleurs , à côté de ces 
magnilicences on voyait les rues les plus sales et les plus dégoû 



ORGANISATION SOCIALE. 32« 

tantes, comme à côté de la plus insolente opulence on voyait la 
plus hideuse et la plus affligeante misère. 

Les grandes routes, presque toutes tracées au hasard et mal tra- 
cées, étaient souvent presque impraticables, n'étaient jamais dis- 
posées pour la commodité du pauvre piéton, et présentaient mille 
dangers qu'on aurait pu prévenir. Vous seriez effrayés encore du 
nombre d'accidents et de malheurs arrivés chaque année sur ies 
routes et les rivières ! 

Les chemins qui conduisaient aux châteaux étaient toujours 
aussi sûrs qu'agréables ; mais ceux que réclamaient les besoins 
de l'agriculture et des villageois n'étaient communément, quand 
il y en avait, que des bourbiers, des roches périlleuses ou des pré- 
cipices. 

Et là encore, que d'accidents ! 

L'oisiveté et le travail inutile étaient deux autres maux immenses. 

Comptez en imagination le nombre des Aristocrates oisifs ; des 
fonctionnaires inutiles, des agents de police, des soldats, des la- 
quais, des moines et des ouvriers de luxe ; et vous verrez que des 
millions de bras étaient perdus pour les productions utiles : jugez 
de la perte ! 

Aussi, la nourricière du genre humain, V Agriculture, était-elle 
négligée : je ne sais quelle immense étendue de terrain, mais cer- 
tainement plus du tiers du pays était sans culture ; l'éducation des 
bestiaux était pareillement délaissée ou entravée ; et sur une terre 
tellement favorisée du ciel qu'elle aurait pu procurer l'abondance 
à une population double et triple, des masses de malheureux pay- 
sans mouraient sans avoir pu manger ni pain, ni viande ! 

Le défaut (Tordre dans le travail lui-même était une source de 
pertepublique et de misère individuelle. Se voyant toujours oppri- 
més, les pauvres avaient du moins exigé la liberté, pour chacun, 
de choisir son industrie et son commerce ; mais chacun, dépourvu 
des moyens de connaître ce qui se passait autour de lui comme au 
loin, prenait son métier au hasard, et la population travailleuse 
formait comme un atelier où régnaient la confusion, le désordre et 
le chaos. De là beaucoup trop d'ouvriers dans l'industrie du bois, 
par exemple, et pas assez dans celle du fer ; trop de produits d'une 
espèce et pas assez d'une autre ; trop de vin, par exemple, et trop 
peu de blé; d'anciens et mauvais procédés suivis par ignorance, 
quand des procédés nouveaux assuraient la préférence à des pro- 
duits plus parfaits ou moins chers : et, sans aller plus loin, vous 



322 VICES DE L'ANCIENNE 

apercevezjîombien delaborieux ouvriers devaientse trouver ruinés 
avec leurs familles, et combien de produits devaient se trouver 
manquants ou perdus pour la Société I 

De là des faillites innombrables ou colossales, qui ne s'arrêtaient 
pas dans leurs ricochets 1 de là des crises commerciales et indus- 
trielles, qui répandaient la ruine ou l'effroi 1 

Les machines mêmes, fruit du hasard ou du génie, qui n'est lui- 
même qu'un hasard comme la beauté, les machines ne servaient 
souvent qu'à donner de colossales fortunes à quelques-uns et à 
ruiner dos milliers d'autres qui, poussés par le désespoir, brisaient 
les mécaniques, brûlaient les ateliers et massacraient les proprié- 
taires, jusqu'à ce que ces masses en démence fussent massacrées 
elles-mêmes par les soldats ou égorgées par les bourreaux ! 

Je m'arrête, presque en colère, comme vous, contre une organi- 
sation sociale qui produisait tant d'horribles calamités. 

Et malheureusement vous verrez demain , que notre ancienne 
organisation politique ne présentait ni moins de vices ni moins 
d'obstacles que notre organisation sociale. 



CHAPITRE III. 

Vices de l'ancienne organisation politique. 

Hier, j'ai déroulé devant vous les vices de notre ancienne orga- 
nisation sociale avec ses funestes résultats; etje vousaipiouvé, je 
crois, que toutes ces calamités étaient l'inévitable conséquence des 
trois vices radicaux : V Inégalité de fortune , la Propriété et la 
Monnaie. 

Aujourd'hui , je vais vous exposer les vices de notre ancienne 
organisation politique avec leurs non moins funestes effets; et vous 
verrez que cette vicieuse organisation politique et ses calamités 
étaient encore l'irrésistible conséquence des mêmes vices radicaux, 
Vlnégaiité de fortune et ses deux malheureuses compagnes. 

Vous verrez aussi que l'histoire de cette ancienne organisation 
politique d'Icarie n'est autre chose, pour ainsi dire, que l'histoire 
de l'organisation politique de l'EuiiOPE et du monde, et que par con- 



ORGANISATION POLITIQUE. 3S3 

géquent vous ne devez pas désespérer de voir la réforme dans vos 
pays comme vous la voyez ici. 

Etje n'ai pas besoin sans doute de vous répéter que la Justice 
et la Philosophie vous crient de ne jamais confondre les hommes et 
les institutions ; car les mauvaises Institutions politiques ou sociales 
sont un torrent qui entraîne les riches comme les pauvres , et qui 
les rend tous presque également victimes en les noyant souvent tous 
alternativement ou conjointement.... J'arrive au fait. 

Vous vous rappelez qu'en 1772, dix ans avant notre régénération 
sociale et politique, Lixdoxet les 25,000 Aristocrates ou riches du 
pays, dominés et poussés par le besoin de conserver leur opulence, 
firent tous leurs efforts pour s'emparer du pouvoir et parvinrent à 
s'en rendre maîtres. 

Ce furent eux seuls ou leurs mandataires qui rédigèrent la CoU' 
stitution et réglèrent Vorganisation gouvernementale ou politique. 

Remarquez-le bien! L'Aristocratie a seule rédigé la Constitu- 
tion ! C'est tout vous dire en un seul mot ; c'est vous indiquer le 
vice radical qui devait engendrer mille autres vices ; c'est vous an- 
noncer que tout était arrangé pour la domination des uns et l'op- 
pression des autres : aussi vous allez voir les déplorables mais in- 
faillibles CONSÉQUENCES I 

Constamment maîtrisée elle-même par la nécessité de retenir sa 
fortune et sa puissance, l'Aristocratie s'était attribué tous les pou- 
voirs, celui de faire la loi et celui de la faire exécuter. Par consé- 
quent la loi n'était que l'expression de la volonté de r Aristocratie; 
par conséquent encore l'Aristocratie exerçait le pouvoir absolu ou 
le despotisme, et le Peuple n'était en réalité qu'un troupeau d'es- 
claves plus ou moins maltraité par ses maîtres. 

Cependant forcés de tromper le Peuple pour l'enchaîner, ces 
maîtres avaient parlé dans leur Constitution de Souveraineté du 
Peuple, de Gouvernement représentatif el de liberté; ils avaient 
même reconnu que tous les Icariens étaient égaux devant la loi, 
espérant que ces mensonges séduiraient les imbéciles, sans révolter 
ceux qui n'étaient que des brutes l 

Les Aristocrates qui s'étaient réservé le pouvoir législatif et (Jui 
l'exerçaient par deux cents députés élus par eux tous les dix ans, 
avaient confié le pouvoir exécutif à une Reine héréditaire , qui 
n'était en réalité que leur instrument. 



32 i VICES DE L'ANCiENNE 

Je n'exiiminc pas si le Gouvernement ainsi conslitué était une 
Rûijmità aristocratique ou une Aristocratie royale ; ce qui est cer- 
tain c'est que, pour elle, sa fannille et sa dynastie, la Reine, comme 
l'Arislocratie, avait un intérêt contraire à celui du Peuple ; c'est 
qu'elle était essentiellement son adversaire , pour ne pas dire son 
ennemie ; c'est que l'Aristocratie, ses Députés et la Reine étaient 
des despotes et les maîtres du Peuple. 

Aussi la Reine s'appelait-elle Majesté, Maître; ses enfants étaient 
des Princeson Princesses et des Altesses royales; ses Ministres étaie nt 
des Excellences ; et le Peuple était sujet. 

Pour mieux assurer la soumission du Peuple, et toujours dans 
son intérêt, l'Aristocratie était naturellement conduite à faire de la 
Rfîine pour ainsi dire une Divinité, en donnant au Peuple l'exemple 
de se prosterner devant elle et déconsidérer ses moindres faveurs 
comme étant la félicité suprême. 

Aussi, l'Aristocratie ayant besoin de séduire, corrompre etdiviser 
les pauvres pour les enchaîner, l'un des plus puissants moyens d'y 
parvenir était l'exploitation de leur vanité: la Reine invitait à ses 
fêtes et même à sa table les femmes des bourgeois et des pauvres 
les plus marquants ; elle leur donnait à baiser sa belle main ; elle 
leur demandait des nouvelles de leurs enfants, de leurs maris, de 
leurs affaires, et quelquefois de leurs singes ou de leurs perruches; 
la tête tournait à ces bourgeoises qu'on travaillait à rendre vani- 
teuses , tandis que la cervelle de leurs maris était renversée 
quand la Reine les appelait ses chevaliers de la jarretière ou de la 
pantoufle, de l'épingle ou du peigne, et surtout quand sa Majesté 
daignait accorder aux élus l'inappréciable honneur de suspendre 
elle-même à leurs narines une petite jarretière en or ou un petit 
peigne en argent. 

Et, je vous le demande, comment la Reine aurait-elle pu ne pas 
vouloir exciter la vanité des pauvres? Comment les pauvres auraient- 
ils pu ne pas avoir de vanité? 

Par la même raison, l'Aristocratie avait donné à la Reine le droit 
de nommer environ cent mille fonctionnaires publics ou agents 
royaux ; et la Reine les choisissait toujours parmi les Aristocrates 
et les bourgeois, ou parmi les pauvres qu'elle voulait acheter; et 
ces pauvres étaient d'ordinaire des êtres vils et cupides, qui ven- 
daient leur conscience pour sortir de misère. Mais comment la 
Reine n'aurait -elle pas acheté et enrichi la bassesse puisque la 
bassesse seule consentait à se vendre? Et comment la misère n'au- 
rait-elle pas été tentée de se laisser corrompre? 



ORGANISATION POLITIQUE. 325 

Le Peuple demandant la responsabilité mmistérielle, et l'Aristo- 
cratie ne pouvant l'accorder sans péril, n'était-ce pas une nécessité 
de faire semblant de l'accorder, et de la refuser en effet? Aussi la 
Constitution déclarait les Ministres et leurs agents responsables de 
leurs abus de pouvoir ; mais c'était l'Aristocratie qui seule avait le 
droit de les poursuivre ; par conséquent les attentats des Ministres 
contre les pauvres en faveur des Aristocrates étaient impunis et 
même approuvés ; par conséquent la responsabilité ministérielle 
n'était qu'une déception et un mensonge, et rien ne pourrait vous 
donner une idée de Vinsolence du dernier commis ou du dernier 
agent de police envers le Peupie, quoique cette insolence , encou- 
ragée et protégée par l'Aristocratie, doive vous paraître aussi natu- 
relle de la part des agents que son encouragement de la part des 
ministres 1 

Indépendamment de plus de 50 millions appartenant tant à la 
Heine et à sa famille qu'à Lixdox , l'Aristocratie avait donné à la 
fteine, sur le trésor public , une liste civile de plus de 25 millions 
chaque année, pour entretenir la splendeur du trône , l'éclat de la 
couronne et la pompe de la Royauté. 

La Reine jouissait en outre d'une multitude de superbes Palais. 

Sa Cour était le rendez-vous des riches, le séjour de la flatterie, 
un foyer permanent d'intrigues et de conspirations contre le Peuple; 
c'était aussi la source empoisonnée d'oii le luxe , l'ambition et la 
cupidité se répandaient sur toute la surface du pays. 

Mais tout cela n'étaiHl pas une nécessité? 

Indépendamment des 25 millions de liste civile , l'Aristocratie 
mettait chaque année à la disposition de la Reine plus de 900 mil- 
lions à''imp6ts, dont elles réglaient ensemble le budget, c'est-à-dire 
l'assiette et remploi. 

Ces 900 millions principalement imposés sur les pauvres, comme 
vous le verrez tout à l'heure, étaient presque exclusivement em- 
ployés dans l'intérêt de l'Aristocratie et de la Reine , soit pour 
payer d'énormes traitements aux Aristocrates fonctionnaires pu- 
blics, soit pour acheter des partisans parmi les pauvres, soit pour 
entretenir une immense armée et une nombreuse police destinées à 
défendre l'Aristocratie et la Royauté. 

Mais tout cela n'était-il pas encore indispensable ? 

Sof cette somme immense, qnelaiies millions sculoment étaient 

* ) 



326 VICES DE L'ANCIENNE 

consacrés à l'éducation du Peuple ; et c'est à peine si 40 ou 50 mil- 
lions étaient employés dans l'intérêt populaire ; encore, ces 50 mil- 
lions ne profitaient-ils au Peuple qu'indirectement et parce qu'ils 
profitaieut d'abord aux Aristocrates, dont l'intérêt était, sans excep- 
tion, la cause déterminante des impôts et des lois. 

Mais l'intérêt aristocratique ne l'exigeait-il pas impérieusement? 

Quanta l'assiette de l'impôt, l'Aristocratie en exemptait presque 
les riches pour en écraser les pauvres ; tandis que le luxe en était 
affranchi, tandis que l'Aristocrate conservait un immense superflu, 
tandis que d'immenses fortunes en renies ou en capitaux en étaient 
exemptes, chaque pauvre était forcé de donner au fisc (c'est-à-dire 
à la Reine et à l'Aristocratie) une partie de son nécessaire, et de 
payer le droit de se nourrir , de respirer l'air , d'entrer dans sa 
cabane, d'y recevoir la lumière du Soleil, de s'y chauffer, de tra. 
vailler pour gagner sa vie, même de s'instruire. Le sel et presque 
tous les aliments du pauvre, le vin et ses autres boissons, son bois 
et son charbon, ses portes et ses fenêtres, ses permissions de tra- 
vail et ses journaux, tout ce qui l'intéressait était grevé d'impôt, 
même le grabat et les haillons que lui laissaient ses père et mère 
en mourant, même la Justice, même les dettes dans les successions, 
même le malheur et la perte dans les faillites I 

Les loteries, les maisons de jeux , les maisons de prostitution , 
étaient également imposées, non pour les empêcher, mais pour en- 
richir le fisc en enlevant au pauvre sa dernière obole ; et c'était 
par intérêt fiscal que l'Aristocratie autorisait ces antres de démora- 
lisation et de ruine. 

En un mot, les pauvres, qui n'avaient que leur misérable salaire, 
payaient ensemble plus des trois quarts des impôts ! 

Ces impôts n'étaient pas seulement un fléau par la misère à la- 
quelle ils réduisaient le Peuple ; ils étaient encore un fléau par la 
démoralisation qu'ils répandaient dans la masse et par les vexa- 
tions arbitraires qu'entraînait leur perception. 

Chacun considérant l'impôt comme une injustice et presque un 
vol, personne ne se faisait scrupule de mentir , de se parjurer, 
d'employer toutes les ruses et toutes les fraudes pour voler le fisc et 
tromper ses agents ; les riches eux-mêmes donnaient l'exemple de 
cette espèce de vol : de là l'habitude générale du mépris pour les 
lois, de la fraude et du mensonge. 

De l'autre côté, instruits de toutes les fraudes pratiquées par les 
contribuables, les agents du fisc rivalisaient de ruse et de précau- 



ORGANISATION POLITIQUE. 327 

lions pour les prévenir et les déjouer, tandis que le fisc excitait leur 
inhumanité et même leurs excès, en partageant avec eux les pro- 
duits: delà les obligations les plus gênantes et les plus préjudi- 
ciables imposées à certaines industries ; de là des fouilles domici- 
liaires et des perquisitions jusque dans le lit du malade ou de la 
femme en couche; de là les octrois et les douanes, la visite des 
effets des voyageurs et même de leurs personnes souvent mises à 
nu par des commis ; de là des dérangements, des pertes, d'inévita- 
bles abus de tout genre, d'innombrables vexations, et d'intoléra- 
bles outrages qui avilissaient les hommes, et dont le récit détaillé 
exciterait peut-être en nous de la colère. 

Tout cela n'est-il pas révoltant, en effet? Mais, puisque l'Aristo- 
cratie était obligée de vouloir d'énormes impôts sur le Peuple, tout 
cela n'était-il pas indispensablement nécessaire? 

L'impôt d'argent n'était pas encore aussi lourd que l'impôt du 
sang : chaque année, outre le budget de 900 millions, l'Aristocratie 
accordait à la Reine cent mille soldats pris parmi les jeunes gens 
de 18 ans. Les riches étaient exempts ou se faisaient remplacer 
pour un peu d'or, ou commandaient les autres ; et les pauvres 
fournissaient seuls les cent mille soldats, la fleur de leurs enfants ; 
et ces cent mille travailleurs, enlevés à l'industrie et à leurs pau- 
vres parents au moment même où leur travail commençait à 
devenir utile à leurs familles , étaient forcés d'aller se faire tuer 
pour défendre les parcs elles palais des Aristocrates, ou pour servir 
leur ambition contre l'étranger, ou pour soutenir leur domination 
contre les pauvres : les fils servaient à enchaîner les pères et à tuer 
les frères ! 

C'était bien le plus dur esclavage 1 mais puisque l'Aristocratie 
voulait le bonheur exclusivement pour elle, l'inexorable logique ne 
la forçait-elle pas à rejeter les fatigues et les dangers de la guerre 
sur les pauvres, et même à lancer le Peuple contre le Peuple ? 

Je n'ai pas besoin de vous citer les autres lois : vous comprenez 
que, faites par l'Aristocratie, toutes étaient nécessairement dans 
l'intérêt de celle-ci contre ses sujets. Je ne pourrais pas vous en 
citer une seule dictée par l'intérêt populaire 1 

Et ces lois, entassées pêle-mêle depuis des siècles , héritage de 
vingt révolutions, étaient tellement innombrables, confuses, inco- 
hérentes , contradictoires ou perfidement obscures , que le légiste 
le plus savant pouvait à peine les connaître ou les comprendre ! 



388 VICES DE L' ANCIENNE 

Et, chose absurde autant qu'inique, la plupart des pauvres, aux- 
quels elles ordonnaient ou interdisaient toujours quelque chose, 
en les punissant en cas d'infraction, ne pouvaient ni les connaître 
ni même les lire. 

Aussi comment les pauvres auraient-ils pu aimer et respecter des 
lois qui n'étaient à leurs yeux que des œuvres d'injustice et d'op- 
pression? C'était en vain que l'Aristocratie, toujours dans son intérêt, 
présentait ses lois comme sacrées, et ne parlait que de respect et 
d'obéissance à la loi : chacun s'efforçait de les éluder ; les menaces, 
les châtiments et la force pouvaient seuls en obtenir l'exécution. 

Il y a plus : les imbéciles ne sentaient pas la tyrannie, les lâches 
la toléraient, les cupides la servaient ; mais d'autres murmuraient 
et résistaient. De là des conspirations continuelles, des associations 
de tout genre pour se défendre ou pour attaquer, des émeutes et 
des insurrections, des massacres, des supplices, et toutes les hor- 
reurs de la guerre civile. 

Mais, je vous le demande encore, toutes ces horreurs , dont les 
riches étaient victimes comme les pauvres, n'étaient-elles pas la 
fatale conséquence de l'amour de l'Aristocratie pour la fortune et 
la domination , et de l'amour naturel à l'homme pour l'indépen- 
dance et la liberté? 

Menacées à leur tour dans leur existence, l'Aristocratie et la Reine 
ne pensaient plus alors qu'à se défendre et à paralyser leurs ad- 
versaires. De même que, dans d'autres pays, les maîtres blancs 
faisaient des lois pour comprimer leurs esclaves noirs, de même les 
Aristocrates faisaient chaque jour des lois nouvelles pour comprimer 
leurs esclaves blancs, pour désorganiser le Peuple ou l'empêcher 
de s'organiser , pour lui interdire les associations et les réunions, 
pour le désarmer, pour l'empêcher de lire , de parler et d'écrire. 

Et chaque jour de nouvelles lois enfantaient de nouvelles peines, 
des amendes, des contîscations, les cachots, l'exil, les galères et la 
mort: c'était la terreur qui gouvernait I 

Et pour appliquer ces lois terribles , d'autres lois autorisaient 
ia Reine à organiser une nombreuse Police , une nombreuse Ar- 
mée, une nombreuse Milice bourgeoise et des Tribunaux de tout 
genre. 

Et tout cela n'était-il pas toujours une chaîne non interrompue 
de conséquences et de nécessités ? 



ORGANISATION POLITIQUE. 329 

La Police violait arbitrairement, la nuit et le jour, sous mille pré- 
textes, le domicile des pauvres ; fouillait leurs meubles et leurs pa- 
piers les plus secrets : saisissait tout ce qu'elle jugeait convenable 
de saisir ; enlevait le mari à la femme ou la femme au mari , le 
père aux enfants ou les enfants au père, et quelquefois tous en- 
semble, et les jetait dans des cachots pour les livrer ensuite aux 
tribunaux. 

Elle calomniait ceux qu'elle ne pouvait pas faire arrêter ; et plus 
un opposant était redoutable par ses vertus, plus elle s'efforçait de 
le déshonorer par ses calomnies. 

Ses innombrables espions de tous genres s'insinuaient partout 
pour semer la division parmi les pauvres, pour exciter entre eux 
les jalousies, les rivalités et les défiances, pour trahir et dénoncer, 
pour séduire, corrompre, acheter ues traîtres et des délateurs. 

Une foule (ï agents provocateurs provoquaient même les pauvres 
à conspirer pour les livrer ensuite et les perdre , tandis que les 
agents de ce qu'on appelait le cabinet 7ioir violaient le secret des 
lettres et fouillaient dans les correspondances pour faire arrêter en- 
suite des centaines d'individus. 

Et pour remplir ces infernales fonctions, l'Aristocratie prodiguait 
l'or pour recruter leurs agents parmi les plus misérables , parmi 
les voleurs et les galériens ! Et c'était à cette horde redoutable 
qu'on livrait le domicile, la personne, la Uberté et l'honneur des 
familles! 

Et l'Aristocratie parlait sans cesse d'ordre, de Tnor alité, de vertu, 
de loyauté, d'honneur I 

Et vous avez peine, je le vois, à contenir vos sentiments d'indi- 
gnation et de colère 1 

Et cependant vous ne devez que plaindre la malheureuse huma- 
nité, victime d'un premier vice organique; car, puisqu'on avait 
organisé l'opulence et la misère, était-il possible que l'Aristocratie 
n'employât pas la violence, l'arbitraire, la calomnie, la corruption, 
la provocation, la délation, la trahison, et l'écume de la société dans 
la Policel Était-il possible qu'une foule de malheureux ne préfé- 
rassent pas l'or et le pouvoir à l'indigence ou aux bagnes? 

Vous devinez ce que devaient être les Tribunaux organisés par 
l'Aristocratie et par la Reine, et par conséquent nécessairement or- 
ganisés dans leur mtérêt. Choisis parmi les Aristocrates ou parmi 
leurs partisans, toujours dépendants de la Reine, et nécessairement 
désireux de ses faveurs pour eux et leurs enfants, était-il humai- 



330 VICES DE L'ANCIENNE 

nement possible que les Magistrats, même les plus vertueux, eus- 
sent Vimpartialité nécessaire à la Justice et sans laquelle il n'y a 
pas de véritable Justice? Et, d'un autre côté, n'était-il oas humai- 
nement impossible encore que l'Aristocratie ne désirât point s'assu- 
rer la condamnation de tous les ennemis qu'elle aurait besoin de 
faire condamner ? 

Aussi, lesprisons, quoique nombreuses, étaient-elles remplies de 
condamnés politiques. Et quelles prisons! généralement dégoûtantes 
et malsaines, elles étaient un outrage à l'Humanité en même temps 
qu'un instrument de vengeance et d'oppression. 

Mais, loin d'amener enfin la soumission et l'obéissance, ces lois 
et cette police, ces tribunaux et leurs condamnations, cette op- 
pression et cette terreur ne faisaient qu'augmenter le méconten- 
tement et la haine , et porter la colère jusqu'à l'émeute et 
l'insurrection. 

Et si la colère poussait irrésistiblement les opprimés à l'in- 
surrection , la nécessité , la fatale nécessité ne poussait^elle pas 
irrésistiblement aussi l'Aristocratie à combattre les insurgés pour 
conserver sa domination ? 

Se présentaient alors ce qu'on appelait la Milice bourgeoise et 
l'Armée. 

La Milice bourgeoise , vous le devinez encore , était organisée 
pour comprimer le Peuple. 

Quant à V Armée, tirée du Peuple, sympathisant avec le Peuple, 
elle était commandée par des Aristocrates et organisée pour dé- 
fendre les Aristocrates ; et les soldats , trompés , ou séduits, ou 
intimidés par des lois terribles, et d'ailleurs maîtrisés et entraînés 
par la force de la discipline et la puissance de l'organisation mili- 
taire, étaient inévitablement des instruments d'oppression contre 
leurs pères et leurs frères, et contre eux-mêmes. 

Mais voyez jusqu'où s'étendaient les nécessités de l'Aristocratiel 
Imparfaitement rassurée par la milice bourgeoise et par l'armée, 
qui renitnnaient beaucoup d'hommes du Peuple, cette Aristocratie 
avait autorisé la Reine à organiser non-seulement une Garde noble 
et une Garde du Palais, mais encore une Garde étrangère ; et cin- 
quante mille mercenaires , poussés par la misère et largement 
payés, étaient toujours prêts à combattre le Peuple. 

Cependant toutes ces armées ne pouvaient ni intimider les mé- 



ORGANISATION POLITIQUE. 331 

Ojntents, ni empêcher les émeutes, tant la colère était violente 1 On 
se battait dans les villes, dans les rues et les maisons. 

Mais avant d'entrer dans la guerre civile et les révolutions, ré- 
sultais inévitables de l'organisation qui nous régissait , jetons un 
coup-d'œil sur VEducation publique et la Religion, qui étaient en- 
core des moyens de gouvernement. 

Comment l'Aristocratie , voulant absolument l'Inégalité, aurait- 
elle pu donner aux pauvres une éducation et une Instruction qui 
leur auraient fait connaître leurs droits à l'Égalité I 

Redoutant surtout au contraire les lumières du Peuple, l'Aristo- 
cratie ne permettait V enseignement qu'aux professeurs qui lui étaient 
dévoués, et ne permettait même à ceux-ci que d'enseigner ce qui 
pouvait lui être utile ou ce qui du moins ne pouvait pas lui nuire ; 
et celui d'entre eux qui se serait permis de parler politique à ses 
élèves autrement que pour leur recommander l'adoration de la 
Reine et l'aveugle obéissance aux lois de l'Aristocratie, aurait été 
destitué sur-le-champ comme un traître. 

Près de la moitié de la population ne savait ni lire ni écrire , le 
reste des pauvres savait à peine autre chose. La jeunesse bourgeoise 
perdait son temps dans l'étude des langues anciennes ou dans 
d'autres études presque inutiles; les Aristocrates n'apprenaient 
presque que les arts d'agrément ; les journaux mêmes étaient en- 
través par des cautionnements , des impôts et des lois de toute 
espèce ; et tout ce que le Peuple apprenait de ses droits, c'était en 
dehors des écoles qu'il l'apprenait, malgré le gouvernement et par 
cuite de l'irrésistible progrès de la civilisation. 

Quant à VEducation domestique , comment les pères et les mères 
auraient-ils pu former des hommes, lorsque la plupart abrutis ou 
abâtardis par la misère et par l'organisation sociale, n'étaient que 
de grands enfants ? 

Les Aristocrates eux-mêmes, mal élevés par leurs pères, élevant 
mal leurs enfants, nourris d'erreurs, pétris de préjugés, habitués à 
se voir adorer par leurs gens comme une race supérieure et divine, ; 
se croyant faits pour commander et le peuple pour obéir, regar- 
daient comme la perfection du Gouvernement de perpétuer l'igno- 
rance et l'aveugle soumission de la multitude. 

C'était assurément un crime ou plutôt un malheur pour l'huma- 
nité 1 Mais n'était-ce pas encore l'inévitable conséquence d'un 
mauvais principe ? Tous les vices des riches, comme tous ceux des 



332 VICES DE L'ANCIENNE 

pauvres, n'étaient-ils pas le mauvais fruit de leur déplorable édu- 
cation perpétuée de génération en génération? 

Riches et pauvres pouvaient-ils être autre chose que ce que 
cette malheureuse éducation les avait faits ? Si nous ne pouvons 
nous-mêmes nous empêcher de maudire celte funeste éducation avec 
sa funeste cause et ses funestes effets, la Raison, la Philosophie et 
la Justice ne nous commandent-elles pas impérieusement (je 
ne puis trop vous le répéter ) d'excuser et de plaindre toutes ces 
victimes ? 

Tandis que l'Aristocratie ne s'emparait de l'Instruction publique 
et de l'Éducation que pour la paralyser et tenir le Peuple dans 
l'ignorance , tout en disant qu'elle voulait l'éclairer, elle cherchait 
dans la Religion un secours plus actif. 

Après avoir été long-temps intolérants , persécuteurs et sangui- 
naires, les Prêtres chrétiens dominaient encore. 

Pour mieux exploiter la crédulité et la superstition, leurs frères 
ignorantins et leurs jésuites s'emparaient des enfants au berceau 
et s'efforçaient d'en faire des imbéciles ; ils parlaient encore de 
lettres récemment envoyées du Ciel et d'autres miracles de ce 
genre. 

Puis , dans leurs catéchismes , dans leurs sermons , dans leurs 
prières , ils confondaient la Reine avec la Divinité. 

Leurs missionnaires parcouraient les campagnes et les villes pour 
tenter de fanatiser les femmes et les vieillards. 

Mais c'était presque sans fruit qu'ils répétaient sans cesse les 
mots de Religion et de Morale : leur avidité pour l'argent, le sor- 
dide trafic qu'ils faisaient journellement des choses saintes et des 
sacrements, le luxe mondain qu'il déployaient dans les funérailles 
des riches , et surtout les vices et même les crimes auxquels les 
portait fréquemment leur célibat forcé, engloutissaient la Religion 
et la Morale dans le mépris et la haine qu'ils inspiraient eux- 
mêmes. 

Comment d'ailleurs pouvait-on utilement prêcher la Morale , 
quand le plus puissant des prédicateurs, le Gouvernement, prêchait 
Vimmoraiité par ses actions ; quand les tribunes législatives et 
judiciaires n'étaient souvent que des tribunes d'immoralité ; quand 
les trahisons de la police, les infamies du cabinet noir, les concus- 
sions et les parjures des fonctionnaires publics étaient une leçon 
perpétuelle (ïimmor alité , une provocation permanente au vol , & 
la trahison et au parjure; quand enfin la prospérité de beaucoup 



ORGANISATION POLITIQUE. 333 

d'intrigants, de renégats, de valets et de traîtres était le triomphe 
de Vimmoralité vivante ? 

Et cependant tous ces abus de la Religion , tous ces excès des 
Prêtres, tout ce mépris pour eux, tout ce dédain pour leurs ser- 
mons, toutes ces immoralités en un mot n'étaient-elles pas toujours 
les conséquences forcées d'antécédents funestes ? 

Que vous dirai-je maintenant de la guerre civile el des révolu- 
tions ? 

Vous concevez que l'opulence et les privilèges de l'Aristocratie, 
étant essentiellement une usurpation et une injustice, ne pouvaient 
enfanter que la cupidité et l'ambition parmi les Aristocrates , les 
tins à l'égard des autres. 

Vous concevez aussi que, l'oppression tenant le Peuple dans un 
état permanent de misère et de mécontentement , les ambitieux 
avaient beau jeu pour acheter des partisans parmi les pauvres en 
leur prodiguant les promesses. 

De là les divisions dans l'Aristocratie et jusque dans les familles 
royales, les prétentions au trône, les partis et les factions, les in- 
trigues et les conspirations, les attentats et les révoltes, les guerres 
civiles et les révolutions, les usurpations et les restaurations , les 
vengeances et les proscriptions, les supplices et les massacres. 

Je ne vous citerai pas toutes les horreurs de ce genre qui noir- 
cissent ou rougissent toutes les pages de notre ancienne histoire 
d'icarie : qu'il vous suffise de savoir que vous y trouverez réunies 
toutes les abominations qui vous désolent quand vous lisez l'histoire 
des Grecs et des Romains, de France et d'Angleterre, d'Espagne et 
de Portugal, enfin de tous les malheureux peuples qui composent 
la malheureuse Humanité. 

Vous y verriez plus de 50,000 innocents brûlés ou massacrés 
par les prêtres, uniquement parce qu'ils avaient une autre croyance; 
40 ou 50 émeutes; 25 prétendants à la couronne ; 18 révoltes ar- 
mées ; 9 longues guerres civiles, sans compter il guerres étran- 
gères; 31 dynasties différentes; 20 révolutions; 12 usurpations; 
5 restaurations ; 6 proscriptions comme celles de Sylla, de Marius 
et d'Octave ; 7 massacres comme celui de la Saint-Barthélémy ; 
plus de 100 conspirations, dont plusieurs comme celle de Catilina, 
comme celle des poudres à Londres, et comme les machines in- 
fernales. 

Vous y verriez je ne sais combien de millions d'hommes tués dans 
îa guerre soit civile, soit étrangère; plus d'un jnillion de bannis; 



334 VICES DE L'ANCIENNE 

plus de 300,000 massacrés par les satellites ou égorgés par les 
bourreaux ; 1 i villes incendiées et détruites. 

Vous y verriez les femmes et les enfants massacrés comme les 
hommes, les innocents avec les coupables de révolte ! 

Vous y verriez les différents partis, les nobles et les bourgeois , 
les riches et les pauvres , l'Aristocratie et le Peuple , tour à tour 
vainqueurs et vaincus, proscripteurs et proscrits, oppresseurs et 
victimes ! 

Vous y verriez l'Aristocratie se dévorant elle-même ; 22 Minis- 
tres condamnés et exécutés par elle ; plus de 10,000 Seigneurs dé- 
capités par les Rois et les autres Seigneurs ; et 45 Princes assas- 
sinés par des Princes ! 

Je pourrais vous citer 7 Rois ou Reines excommuniés par des 
Pontifes; 21 détrônés par leurs enfants ou leurs frères ou leurs 
parents ; \ 5 assassinés par d^s Nobles ou des prêtres ; 5 condamnés 
et eyéculés sur l'échafaud ; 2 condamnés par leurs successeurs à 
demander l'aumône à la porte d'une Église après avoir eu les yeux 
crevés; et 4 ou 5 réduits à s'enfermer dans leur palais fortifié, sans 
oser se fier ni à leur barbier, ni à leur cuisinier , ni même à leur 
femme ou à leurs enfants ! 

Je pourrais même vous citer deux Princes et des Prêtres qui, 
comme le duc de Bourgogne et les Jésuites en France , ont pu- 
bliquement proclamé et prêché la doctrine du tyrannicide en 
Icarie 1 

Je m'indigne et m'irrite comme vous contre cette épouvantable 
doctrine qui justifie l'homicide et l'assassinat, considérés partout et 
toujours comme un horrible crime, et qui menace les chefs de Ré- 
publique comme les Rois, et les meilleurs comme les plus mau- 
vais, puisqu'il n'en est aucun qui n'ait des ennemis dont la haine, 
même injuste, peut les qualifier de tyrans. 

Je m'indigne et m'irrite comme vous contre ces conspirations et 
ces guerres civiles, ces proscriptions et ces massacres, qui désho- 
noraient et désolaient notre maliieureuse Icarie, qui transformaient 
les hommes en tigres, et qui faisaient de la Société une immense 
boucherie. 

Mais, je vous le demande, n'est-ce pas là à peu près l'histoire 
do tous les Peuples sur toute la terre, et depuis le commencement 
du monde ? 

La Société n'a-t-elle pas toujours été et n'est-clle pas presque 
partout le mélange de deux ou trois Peuples çnnemis perpétuelle- 
ment en guerre, qui ne concluent de temps en temps des armistices 



uUGANISATION SOCIALE. 335 

et des trêves que pour se préparer à de nouveaux combats? N'est- 
elle pas un volcan toujours prêt à faire éruption ? 

Et tous, Rois et Sujets, Aristocrates et bourgeois, riches et pau- 
vres , ne sont-ils pas presque également inquiétés et tourmentés, 
malheureux et victimes? 

Tous n'ont-ils pas intérêt à faire cesser cet effroyable mal , qui 
fait du monde un véritable enfer? 

Mais ce mal, qui dure depuis le commencement des Sociétés, ne 
sera-t-il pas éternel si l'on n'applique pas le remède ? 

Et ce remède n'est pas l'oppression et l'esclavage, les supplices et 
la terreur ; car la tyrannie et les tortures les plus cruelles n'ont 
jamais manqué sur la Terre et n'ont jamais eu d'autre résultat que 
d'aggraver le mal. 

C'est donc la cause du mal qu'il faut extirper ! 

Mais quelle est cette cause, universelle et perpétuelle, qui agit. 
partout et toujours, sous toutes les Religions et sous toutes les for- 
mes de Gouvernement , sous la République comme sous la Mo- 
narchie? 

N'est-ce pas la cupidité et Vambition ? 

Ou plutôt n'est-ce pas la mauvaise éducation , qui laisse déve- 
lopper la cupidité et l'ambition? 

Ou plutôt encore la cause première et génératrice n'est-elle pas 
ï Inégalité de fortune, la Propriété et la Monnaie, qui enfantent les 
privilèges et l'Aristocratie, puis l'opulence et la misère, puis la mau- 
vaise éducation, puis la cupidité et l'ambition, puis tous les vices et 
tous les crimes, puis tous les désordres et le chaos, puis toutes le? 
calamités et toutes les catastrophes? 

Oui , examinez , réfléchissez , méditez, remontez, dans toutes les 
Sociétés, à l'établissement de la Propriété et de la Monnaie, et sur- 
tout de l'Inégalité illimitée de fortune ; remontez de faits en faits, 
d'événements en événements, d'institutions en institutions , de lé- 
gislateurs en législateurs, de causes secondes en causes premières, 
de conséquences en principes , de nécessités en nécessités , de jour 
en jour et de siècle en siècle ; vous trouverez, toujours et partout, 
pour cause unique du mal , opulence et misère ! 

Et par conséquent le remède, l'unique remède au mal , c'est la 
suppression de l'opulence et de la misère , c'est-à-dire l'établis- 
sement de l'Égalité, de la Communauté de biens et d'une bonne 
Éducation. 



336 RÉVOLUTION 

Toile fut l'opinion de Jésus-Christ , qui , proclamé Dieu , fonda 
sur f e principe la grande Révolution du Christianisme ; telle fut 
aussi la conviction d'Icar, qui, Dictateur, unissant l'amour de l'Hu- 
manité au courage et au génie , fonda sur les mêmes bases notre 
régénération sociale et politique. 

Demain , je vous exposerai comment il a pu par v euir à consomm er 
ce prodige. 

Mais, avant de nous séparer, permettez-moi de vous le demander 
encore : quand vous voyez notre ancien enfer transformé en pa- 
radis, comment pourriez-vous désespérer de voir le bonheur dans 
vos pays? 



CHAPITRE IV. 

Révolution de 1782. — Établissement de la Communaaté. 

Jusqu'à présent je vous ai montré le mal : maintenant je vais 
vous montrer le remède ; et vous allez voir Icar à son œuvre de ré- 
génératiwi. 

Vous savez qu'avant l'insurrection déterminée par la révocation 
de la Constitution et l'usurpation du pouvoir absolu, Icar avait dé- 
cidé le Peuple à renoncer à tous les attentats individuels. 

A i)eine sorti du combat, et quoique blessé , il ne perdit pas 
un moment pour gagner la confiance du Peuple entier , arrêter 
le carnage, organiser la force populaire , et assurer les fruits de la 
victoire. 

A l'instant même , il fit publier et afficher partout une Adresse 
que je vais vous lire , comme je vous en lirai d'autres , pensant 
qu'il me serait impossible de vous faire connaître en moins de mots 
ses principes et ses plans. 

ADRESSE D'iCAR AU PEUPLE 

• Souffrez que mes premières paroles soient pour vous féliciter 
de votre héroïque courage ; vous avez bien mérité de la Patrie et 
de rUunianilé I 



EN ICARIE. 337 

• J'accepte la Dictature ; je suis fier de cet honneur, et je con- 
sacre ma vie à justifier votre confiance. Je mets ma gloire à me 
dévouer à votre bonheur. 

» Vous connaissez mes principes : Souveraineté du Peuple, suf- 
frage universel, égalité, fraternité, bonheur commun. Inscrivons- 
les sur nos drapeaux ! 

» Quand vos Représentants seront assemblés, je déposerai la 
Dictature et je comparaîtrai devant eux, sans escorte, pour leur 
rendre compte de tous mes actes. Je me soumets d'avance à leur 
jugement. 

• Mais l'anarchie serait votre plus funeste ennemi : notre intérêt 
même exige impérieusement que nous agissions avec ensemble, 
comme un seul homme, s'il est possible. 

" Je vais appeler vos meilleurs amis pour en faire un Conseil de 
dictature. 

' Ralliez-vous tous autour de nous ! Que les plus utiles citoyens 
nous apportent leur appui ! Ayez confiance en moi 1 Écoutez ma 
voix 1 Surveillez, mais laissez-vous guider pendant quelque temps ; 
car personne, j'en prends le Ciel à témoin, ne veut plus que moi 
tout, absolument tout ce qui peut vous rendre heureux l » 

A l'instant même, U choisit des Ministres et des Commissaires à 
envoyer dans toutes les provinces. 11 organisa une foule de Com- 
missions spéciales, dans lesquelles furent distribués les nombreux 
citoyens qui s'empressaient d'offrir leurs services. 

Peu d'heures après, parurent une Adresse à l'Armée, une autre 
aux régiments étrangers, un décret pour soigner les blessés, en- 
terrer les morts, adopter leurs enfants et leurs veuves. 

En même temps parut un autre décret sur l'organisation de la 
Garde populaire avec l'Adresse suivante : 

ADBESSE D'iCAB POUB LA GARDE POPULAIRE. 

r Ce n'est pas tout d'avoir vaincu : il faut assurer la victoire. 
» Soyons généreux, mais soyons prudents I 

• Que la Garde populaire s'organise partout à l'instant même l 

• Que tous les Citoyens en état de porter une arme se présentent 
à leur municipalité 1 

» Ceux d'entre vous qui ne pourraient vivre sans leur travail se- 
ront soldés, armés et vêtus. 



338 RÉVOLUTION 

» Pendant quelques jours, soyez en permanence sous vos dra- 
peaux, toujours prêts à exécuter les ordres de votre gouvernement! 

» Accourez tous, car c'est votre intérêt à tous 1 

» Plus nous serons promptement organisés, plus nous serons 
nombreux, mieux nous pourrons agir, et moins nous trouverons de 
résistance. » 

Parurent presque aussitôt deux décrets, dont l'un ordonnait lo 
désarmement du parti vaincu et son expulsion de toutes les fonc 
lions publiques , et dont l'autre proclamait une amnistie. 

La Reine , Lixdox , les Ministres , et dix des principaux fonctioFi- 
naires publics étaient seuls exceptés. Tous les juges des principaux 
tribunaux criminels , et vingt fournisseurs qui avaient fait de scan- 
daleuses fortunes, pouvaient aussi être poursuivis , mais seulement 
pour être condamnés à des indemnités pécuniaires envers leurs 
anciennes victimes ou à des restitutions envers la Nation. 

Ces deux décrets furent accompagnés ( car tout était préparé 
d'avance) des deux Adresses suivantes aux vainqueurs et aux 
vaincus. 

ADRESSE D'iCAR AUX VAINQUEURS. 

« Nos adversaires vont déposer les armes ou seront désarmés, 
tandis que vous compléterez votre armement ; ils seront désorga- 
nisés , tandis que vous aurez toute la puissance de l'organisation ; 
ils seront destitués de leurs fonctions publiques , tandis que vous 
occuperez tous les emplois et tous les pouvoirs ; vous serez tout- 
puissants, tandis qu'ils seront réduits à l'impuissance d'attaquer et 
de résister. 

» Il faut que justice soit faite des grands coupables ! Il y a trop 
long-temps que de cruels tyrans torturent les pauvres et l'Humanité! 
Que leurs têtes répondent enfin du sang et des larmes qu'ils ont 
fait répandre ! Ils comparaîtront devant vos Représentants pour 
qu'un châtiment national et solennel épouvante et prévienne à l'a- 
venir toute nouvelle tyrannie. 

» Que justice soit faite encore et de ces Juges iniques et préva- 
ricateurs qui ont ruiné tant de familles , et de ces grands voleurs 
qui se sont subitement enrichis aux dépens des pauvres ou du tré- 
sor public 1 Que leurs biens répondent des indemnités ou des resti- 
tutions! 

■ Quant à tous les autres, oubli, amnistie! Les poursuivre, main- 



1 



EN ICARIE. 339 

tenant qu'ils ne peuvent plus nuire, ne serait plus que de la ven- 
geance. 

» Je sais combien vous avez souffert et combien votre colère est 
naturelle : mais la punition du tyran et de ses principaux complices 
ne doit-elle pas suffire à votre juste ressentiment? La vengeance 
contre la foule qui, comme vous, était victime de la mauvaise or- 
ganisation sociale, ne serait-elle pas une injustice? Serait-il rai- 
sonnable de les réduire au désespoir et de les contraindre à renou- 
veler un combat qui ferait couler du sang des deux côtés ? 

» J'en appelle à votre Raison pour me répondre ! 

» Reposez-vous sur votre Gouvernement ! Si nos anciens enne- 
mis se révoltaient !... mais ils sont abciltus et ne peuvent plus se 
relever. 

» Soyez donc généreux autant que vous avez été braves ! Que 
tous les bons citoyens unissent leurs voix à la mienne I 

» Soyez cléments ! comme Dictateur élu par vous , dans votre 
propre intérêt, je l'ordonne : comme votre meilleur ami, je vous en 
conjure 1 » 

ADRESSE d'ICAR AUX VAINCUS. 

« Quand la victoire vous a favorisés, vous en avez abusé pour 
nous massacrer ou nous bannir : aujourd'hui que vous êtes vain- 
cus , que pourriez-vous dire si nous vous appliquions la loi du 
talion ? 

» Que pourriez-vous dire si, comme vous, nous faisions toutes 
les lois d'intimidation et de terreur qui nous paraîtraient néces- 
saires ? 

» Que pourriez-vous dire si nous vous appliquions vos propres 
lois comme vous nous les avez appliquées pour nous emprisonner, 
nous ruiner ou nous supplicier? 

» IMais le Peuple, je le connais et j'en réponds, le Peuple est 
magnanime : il est prêt à vous tendre la main. 

» Déposez les armes , rompez votre organisation , quittez vos 
fonctions, résignez-vous 1 

» Vous devez sentir que nous avons le droit de l'exiger pour 
notre sécurité. 

» C'est votre intérêt comme le nôtre ; car toute résistance serait 
inutile, et nous voulons absolument en finir : nous ne voulons plus, 
entendez-le bien, nous ne voulons plus de lutte ni même d'inquié- 
tude dans le pays ; à tout prix, je vous le répète, nous voulons 
marcher au progrès sans résistance I 



340 REVOLUTION 

» Résignez-vous 1 La justice vous le demande, aussi li'.?n que 
votre sûreté. 

» Résignez-vous sincèrement, sans arrière-pensée, et nous se- 
rons heureux de pouvoir bientôt vous embrasser comme dos frères! 

» Jusqu'à présent plongés les uns et les autres dans le chaos dc 
l'oppression, nous ne pouvions nous entendre parce que notre cdui- 
mun oppresseur nous divisait et nous calomniait ; mais aujourd'hui 
que nous pouvons nous expliquer, vous seriez inexcusables de re- 
pousser nos offres fraternelles. 

» Encore une fois, résignez- vous! c'est moi. Dictateur, qui vous 
en conjure, moi qui désire ardemment le bonheur de tous mes con- 
citoyens! » 

Il n'est pas nécessaire de vous citer les autres Adresses et déci ds 
du Dictateur. Je n'ai pas besoin non plus de vous dire que toulcs 
ses mesures excitèrent l'enthousiasme du Peuple et la confiance 
universelle ; que tous les hommes éclairés et énergiques accoui u- 
rent autour de lui ; que la Presse entière lui apporta son appui ; et 
que, si quelques royalistes, se laissant aveugler par la peur, s'en- 
fuirent ou se cachèrent, la masse se résigna sincèrement, rassurée 
par le Dictateur. 

Le Peuple surtout fut admirable et sublime de générosité : quel- 
ques malheureuses victimes de l'ancienne tyrannie, entraînées par 
leur désespoir et leur colère, essayèrent quelques vengeances indi- 
viduelles ; mais ce furent les ouvriers qui se précipitèrent partout 
pour les empêcher. 

Les hommes du Peuple qu'avaient égarés les calomnies officielles 
ne furent pas les moins ardents à crier en faveur de la Révolution 
cl du Dictateur. « Si nous avions su! disaient-ils... Comme on 
» nous avait trompés! » 

Peu de jours après , le Dictateur rendit un décret sur l'élection 
de la Représentation nationale, composée de 2,000 députés, et l'ac- 
compagna dc l'adresse suivante : 

Adresse cflcar pour les élections. 

« Le Peuple est le Souverain I C'est à vous à faire votre Comti- 
tution; et s'il était possible de vous réunir tous ensemble pour 
délibérer et voter, je vous réunirais tous» 



EN ICAKIE. 341 

» Mais la chose étant matériellement impossible, choisissez des 
Représentants qui discuteront mûrement et solennellement cette 
Constitution, et qui la soumettront ensuite à votre volonté souve- 
raine pour être acceptée ou rejetée par vous. 

» Vous êtes tous membres de la Société, tous sociétaires, tous 
citoyens ; vous travaillez tous pour elle ; vous avez tous combattu 
et vous combattrez tous encore pour elle s'il est nécessaire : par 
conséquent, vous êtes tous essentiellement électeurs. Ceux qui n'ont 
pas 20 ans, et les domestiques placés sous la dépendance de leurs 
maîtres, seront seuls momentanément privés de l'exercice de leur 
droit, jusqu'à ce que la Constitution en ait autrement décidé. 

» Vos oppresseurs, qui vous refusaient tout moyen de vous in- 
struire, vous déclaraient incapables de choisir des Députés; mais 
ce n'était pas seulement une révoltante iniquité^ c'était encore une 
calomnie, comme l'élection est d'ailleurs pour vous un incontes- 
table droit. 

- Faites-vous donc inscrire sur le registre électoral de votre 
commune ; réunissez-vous ; discutez le mérite des candidats qui 
vous seront présentés ou qui seront assez contianls dans leurs ver- 
tus pour oser se présenter à vos suffrages. 

» Discutez avec indépendance, mais avec le calme et la gravité 
qui conviennent à des Citoyens dignes de la hberté 1 

» Que la Presse aussi vous éclaire, ne prenant elle-même pour 
guides que la vérité et l'amour de la Patrie I 

» L'élection n'aura lieu que dans 25 jours, afin que vous ayez le 
temps de vous éclairer parfaitement, et que vous ne puissiez être 
victimes d'aucune espèce de surprise. 

1 Choisissez d'abord vos meilleurs amis, les meilleurs amis du 
pauvre et de l'ouvrier, et parmi eux les plus estimables, et parmi 
ceux-ci les plus capables et les plus énergiques. 

' Et pour que vous puissiez choisir celui qui n'aura que du pa- 
triotisme, des vertus et des talents, vos élus recevront une indem^ 
nilé suffisante. 

• N'oubliez pas que vos Représentants auront à juger votre Dicta- 
teur, à prononcer sur le sort de vos anciens oppresseurs, à faire 
votre Constitution, et à exercer provisoirement votre Souveraineté. 

» Pensez que vous tenez dans vos mains votre sort, celui de la 
Patrie et celui de votre Postérité I » 

Dès le second jour, le Dictateur avait organisé une Commission 
de publication, composée de cinq écrivains pris parmi les plus po- 
pulaires et les plus estimables, pour rédiger un journal officiel qui 



345 ÎI'ÈVOLUTION 

contiendrait ïous ses actes , qui serait distribué gratis en assez 
grand nombre (plus d'un million d'exemplaires, je crois), pour que 
tous les citoyens sans exception pussent facilement le recevoir ou 
le lire. 

Dès le même jour, il avait organisé une commission de Consiiiu- 
tion, composée de neuf publicistes les plus savants et les plus res- 
pectables, chargés de préparer un projet de Constitution nouvelle. 
Il leur avait soumis son propre travail, préparé depuis long-temos 
en trois parties séparées, contenant : la 1 ", tous les vices de l'an- 
cienne organisation sociale et politique; la 2*, le plan très-détaillé 
d'une 7iouvelle organisation fondée sur la COMMUNAUTÉ DE 
BIENS, applicable dans 50 ans, avec toutes les autorités à l'appui ; 
et la 3° , le plan d'une organisation transitoire pendant ces 
50 années. 

Après plusieurs jours d'examen et de discussion , la Commission 
avait adopté avec enthousiasme les deux plans en principe et avait 
proposé quelques modifications, qui avaient été adoptées par Icar. 

Afin que chacun pût bien connaître et apprécier son noiweau 
système d'organisation sociale et politique, il fit aussitôt imprimer 
le travail entier à un nombre immense d'exemplaires , avec un 
résumé des principes qui servaient de base au plan transitoire et 
au plan définitif de la Communauté de biens. 

Vous comprenez combien ce système de Communauté devait 
paraître nouveau et étonner les imaginations en même temps que 
charmer les esprits ; mais le plan détaillé qui l'accompagnait et qui 
présentait ce système en action, comme nous l'avons aujourd'hui 
en réalité , démontrait , comme l'expérience l'a matériellement 
prouvé depuis, que ce système était parfaitement exécutable ; et la 
joie du Peuple égalait sa première surprise. 

Je vous engage tous à lire et même à étudier tout le travail im- 
primé d'Icar et de la Commission ; et si quelqu'un d'entre vous 
désire quelques explications sur ce travail, je me ferai un plaisir de 
les lui donner dans une de nos réunions suivantes. 

Mais, dès aujourd'hui, je vais vous exposer rapidement les prin- 
cipales idées d'Icar, servant de base à son plan de Communauté. Je 
vous lirai encore deux de ses Adresses, parce que rien autre chose 
ne pourrait vous le faire connaître aussi bien. 



EN ICARIE. 343 



Icar avait reconnu qu'il ne fallait pas abolir brusquement la 
Propriéié. la Monnaie, et l'Inégalité de fortune, pour leur substituer 
suDitement la Communauté de biens, parce que : r les riches et les 
propriétaires (les petits comme les gros) se trouveraient infaillible- 
ment blessés dans leurs habitudes et leurs préjugés : leur enlever 
leurs biens, même en leur en donnant d'autres, serait peut-être aussi 
insupportable pour eux que tenter de leur arracher la vie : ce serait 
les rendre malheureux, contre le but même de la /louvelie Société ; 
ce serait aussi les pousser au désespoir et à la résistance, entraver 
et compromettre la régénération sociale. 2° Les pauvres eux-mêmes, 
oaralysés par la tyrannie, n'avaient peut-être pas assez générale- 
ment les habitudes et les qualités nécessaires pour commencer l'en- 
treprise sans en compromettre le succès. 3" Enfin, et surtout, 
l'exécution immédiate ou la réalisation instantanée et complète lui 
paraissait physiquement impossible, attendu qu'il y aurait un tra- 
vail immense , le plus grand peut-être qu'on eût entrepris sur la 
terre depuis le commencement du monde, pour organiser et réa- 
liser complètement la Communauté, par exemple, pour construire 
Cl fournir à toutes les familles des habitations convenables et sem- 
blables. 

Icar regardait donc un système transitoire comme absolument 
indispensable. 

Et c'est là ce qui distingue éminemment et essentiellement son 
projet et son plan de tous ceux que les Philosophes avaient ancien- 
nement imaginés. 

Je vous exposerai plus tard les principes de son système tran- 
sitoire : pour le moment, je me borne à vous dire qu'il proposait 
de constituer une République démocratique ; de conserver le droit 
de propriété pendant toute la vie de la génération de propriétaires 
existante alors; de respecter tout ce qu'on appelait rfrotï acquis; 
d'éviter ce qui pourrait désespérer ou tourmenter les riches ; d'a- 
méliorer immédiatement le sort des pauvres; de faire tout ce qui 
pourrait les rendre heureux ; de détruire progressivement l'inéga- 
lilé, et d'établir successivement le régime de l'Égalité parfaite et de 
la Communauté. 

Comprenez-vous la surprise et l'enthousiasme que durent inspi- 
rer aux pauvres Icariensces propositions si nouvelles dans labou 
che d'un Dictateur, surtout, quand il y joignit l'Adresse suivante, 
exoosilive de ses principes ; 



3ii RÉVOLUTION 

ADRESSE D^ICAB POUR LA COMMUNAUTE. 

• Chers concitoyens, n'avez-vous pas été malheureux ;»isaï'2U- 
jourd'hui ! 

» Riches, vous-mêmes, avez-vous été complètement hejreux? 

» Les malheurs qui nous ont affligés tous et qui ont accablé nos 
ancêtres depuis le commencement du monde ne viennent-ils pas 
des vices de l'organisation sociale et politique, surtout de l'Inégalité 
des fortunes , de la Propriété et de la Monnaie? 

» Ces malheurs ne seront-ils pas éternels , si l'on n'en tarit pas 
la source ? 

• La Communauté de biens n'est-elle pas le seul moyen dg ren- 
dre tous les hommes heureux? 

" Ce nouveau système est-il impossible à réaliser quand votre 
Gouvernement est d'accord avec vous? 

» Quelque difficile que puisse paraître l'entreprise , ne faut- il pas 
la tenter un jour? 

» Quelque temps qu'il faille pour l'accomplir, le dernier *our 
n'arrivera-t-il pas d'autant plus vite que le premier jour aura com- 
mencé plus tôt? 

» Et puisque votre courage a renversé le plus grand des obsta- 
cles, l'opposition d'un Pouvoir oppresseur , et puisque le Gie^ nous 
favorise assez pour nous permettre d'accomplir ce que nos malheu- 
reux ancêtres n'ont pu faire, l'entreprendre courageusement n'est-il 
pas un devoir envers le Ciel , envers nous-mêmes , envers nos des- 
cendants et envers l'Humanité ? 

■ Examinez ces questions, mes chers concitoyens ; discutez-les 
partout en attendant que vos Représentants les décident provisoire- 
ment et les soumettent à votre décision souveraine. 

» Avec la Communauté, plus de pauvres ni d'oisifs ; plus de cri- 
mes ni de supplices , plus d'impôts ni de police, plus de contesta- 
tions ni de procès, plus d'inquiétudes ni de soucis ; tous les 
citoyens amis et frères ; tous non-seulement heureux, mais égale- 
ment heureux I 

' Si , comme moi , vous en êtes convaincus , mettons-nous à 
l'œuvre à l'instant ; adoptons le principe , et commençons coura- 
geusement les préparatifs. 

» Mais, je vous en conjure au nom de la Patrie, de vos enfants 
et de l'Humanité , ne compromettons pas , par trop d'impulience et 



EN ICARIE. 3i5 

deprécipilaUon, la plus grande des entreprises que l'homme ait 
encore tentées 1 

» Si, comme je le crois, la Communauté ne peut pas être rigou- 
.'raaeaiîni et complètement appliquée de suite , ajournons tout ce 
qui doit être ajourné. 

• Maîtres du pouvoir, confiants dans vos Représentants qui veu- 
'îni enfin votre bonheur, prenez patience! 

» Si vous êtes assez généreux pour préférer l'intérêt de la Patrie 
à votre intérêt individuel , qu'importe quelques années de plus ou 
de moins dans l'accomplissement intégral et parfait d'une pareille 
œuvre I 

■ Et si vous ne voulez penser qu'à votre propre bonheur, n'est 
il pas raisonnable de vous contenter de tout le bonheur possible 
aujourd'hui? 

" Moins heureux que vos enfants, vous serez du moins bien plus 
heureux que vos pères I 

• Riches d'aujourd'hui, vous voudrez donc, je l'espère, concourir 
au bonheur de votre postérité I 

• Pauvres, je n'en doute pas, vous penserez surtout à la félicité 
de vos filles et de vos fils 1 

» Chers concitoyens, vous n'oublierez pas que vous allez décider 
du sort de vos générations futures et de l'Humanité tout entière l » 

l^ar voulut s'adresser aux Prêtres et aux Chrétiens. 

ADRESSE D'iCAR AUX PRÊTÛES ET AUX CHRÉTIENS. 

» Ministres et serviteurs de Jésus-Christ, je désire votre bonheur 
comme celui de tous mes autres concitoyens. 

» Vous conservez vos temples et vous pouvez librement adorer 
Dieu sous la protection de l'autorité publique. 

» Prêchez donc la Morale et la Justice , missionnaires et servi- 
teurs d'un Dieu qui prêchait la Morale et la Justice! et, comme lui, 
prêchez-la par vos actions autant que par vos paroles! 

» Prêchez pour les pauvres ! car qui, dans le monde, a plus fou- 
droyé les Pharisiens et les Riches que Jésus-Christ? qui , plus que 
Jésus-Christ, a proclamé son amour pour les malheureux et les 
souffrants ? 

» Prêchez pour V Egalité et la Fraternité I car Jésus- Christ n'est- 
il pas mort pour établir l'ÉgaUté et la Fraternité parmi les hommes 
et pour abolir toute espèce d'esclavage et d'oppression? 

» Prêches la Comrmmatdé des biens I car Jésus-Christ ne l'a-t-il 



346 RÉVOLUTION 

pas établie parmi ses disciples et recommandée à tous les hommes? 
Les Apôtres n'étaient-ils pas en Communauté? Les premiers Pères 
de rÉglise ne prêchaient-ils pas la Communauté? Pendant les pre- 
miers siècles du Christianisme , tous les Chrétiens ne vivaient-ils 
pas autant que possible en commun? Depuis, les plus ardents ado- 
rateurs de Jésus-Christ , des milliers de pieux ouvriers , n'ont-ils 
pas vécu dans des Communautés religieuses , prêchant la Commu- 
nauté par leurs actions et leurs paroles? 

» Oui , vous ne seriez que de faux Chrétiens si vous repoussiez 
la Communauté 1 

" Mais puisque Jésus-Christ donna sa vie pour régénérer Tespèce 
humaine par la Communauté, vous voudrez, j'aime à l'espérer, 
travailler à son œuvre de régénération I 

« Vous voudrez mériter les bénédictions de la Terre pour obtenir 
les récompenses du Ciel 1 » 

Je vous le répète, imaginez l'effet produit par de pareils principes 
proclamés par un Dictateur ! et proclamés quelques jours après la 
chute d'une longue et effroyable tyrannie ! 

Imaginez le mouvement imprimé aux esprits ! les discussions ! 

Imaginez la puissance de l'impulsion donnée par le Pouvoir I 

Imaginez combien de savants , d'écrivains , de philosophes , de 
prêtres (surtout dans le bas clergé), de citoyens influents dans toutes 
les classes, adoptèrent et propagèrent avec enthousiasme les idées 
du Dictateur 1 Des riches mêmes et des nobles rivalisaient d'exalta- 
tion avec ses admirateurs les plus exaltés I 

Imaginez l'effet produit sur les masses par toutes ces conversions, 
et la révolution opérée dans l'opinion publique ! 

Il semblait qu'un voile était tombé de dessus tous les yeux , ou 
que chacun avait subi l'heureuse opération de la cataracte I 

On ne pouvait concevoir l'ignorance ou l'aveuglement du passé; 
les uns riaient de la stupidité des âges précédents , les autres vo- 
missaient des imprécations contre la tyrannie ; et parmi les impré- 
cateurs se distinguaient surtout ceux que les oppresseurs avaient 
attirés dans leur camp par de fausses promesses, des mensonges et 
des calomnies I 

Je ne vous parlerai pas de quelques ambitieux qui , voulant pa- 
raître encore plus populaires ou démocrates que le Dictateur, de- 
mandaient la loi agraire ou la réalisation immédiate , instantanée , 
complète, de la Communauté; ni de quelques intrigants qui tentaient 
sourdement d'insinuer des déûances contre Icar ; ni de quelques 



EN ICARIE. 347 

fanatiques sans expérience qui ne pouvaient souffrir rautorité 
d'aucun homme : ces vaines tentatives d'opposition s'évanouirent 
bientôt devant les acclamations populaires, comme une légère va- 
peur disparaît devant les rayons du soleil. 

Je ne vous parlerai pas non plus ni des monuments provisoire- 
ment élevés sur tous les champs de bataille où le Peuple venait de 
livrer ses derniers combats ; ni des tombeaux élevés sur tous les 
lieux où reposaient les restes des martyrs de la liberté ; ni d'une 
grande fête funéraire où l'on vit, aux deux côtés du Dictateur, un 
miraculeux enfant de douze ans qui avait reçu vingt-deux balles 
en plantant un drapeau sur un monceau de cadavres, et une jeune 
fille qui avait eu les deux bras coupés en combattant auprès de 
son père. 

Je passerai de même sous silence une revue générale de la garde 
populaire et de l'armée, passée par le Dictateur dans la Capitale, 
et par ses Commissaires dans les Provinces, et qui, quinze jours 
seulement après la Révolution (tant l'enthousiasme était prodi- 
gieux 1 ), présenta sous les armes 200,000 soldats et deux millions 
de citoyens revêtus d'un uniforme démocratique ! 

J'arrive à Yélection de la Représentation populaire, ou plutôt 
c'est par là que je commencerai la prochaine séance. 

Je suis trop long peut-être dans mes explications (Non , non , 
s'écria-t-on de tous côtés) ; mais je désire vous bien montrer que 
le Peuple donne toujours sa confiance aux chefs qui veulent sincè- 
rement son bonheur, et que rien n'est impossible au Gouvernement 
qui possède la confiance du Peuple ; je veux vous bien montrer 
surtout par quels moyens notre immortel Icar est parvenu à con- 
quérir l'amour de ses concitoyens et à réaliser son projet de Com- 
munauté. 

Des applaudissements plus animés encore que ceux des jours 
précédents apprirent à l'orateur le plaisir qu'on avait à l'écouter 
dans tous ces détails. 



348 F.LrCTIONS, 



CHAPITRE V. 

(Suite de la Révolution.) 
Élections. —Constitution. — Jugement. —Guerre; Paix. 

A la dernière réunion, je vous ai annoncé Vélection de la Repré- 
sentation populaire. 

C'était le 20 juillet, un peu plus d'un mois après la Révolution, 
C'était aussi le premier acte de la Souveraineté du Peuple. L( 
Dictateur en fit une fête populaire. 

Les salles électorales étaient magnifiquement décorées ; partoui 
des drapeaux, des guirlandes de fieurs et de verdure, des inscrip- 
tions civiques et patriotiques, et les proclamations du Dictateur 

Partout les proclamations s'ouvrirent au son de la musique, ai 
bruit des cloches et du canon. 

Tout rappelait au Peuple qu'il allait consommer un grand acte I 

Peu d'intrigants osèrent se présenter aux suffrages, ou plutôt au 
jugement des électeurs, et tous furent honteusement repoussés et 
llélris. 

Dans beaucoup de villes, les candidats se retirèrent eux-mêmes 
devant celui qui paraissait plus digne d'être élu. 

Dans quelques endroits, les électeurs furent obligés d'aller cher- 
cher de modestes citoyens qui craignaient de se présenter eux- 
mêmes. 
r Souvent les suffrages des riches eux-mêmes se réunirent sur un 
ouvrier intelligent et honnête ; souvent aussi les ouvriers honorè- 
rent de leur confiance un riche et môme un noble qui se trouvait 
>^ami du Peuple. 

Ici, l'élection fut unanime et se fit par acclamations; là, les mains 
levées ou la division en deux camps pacifiques, indiquèrent rapi- 
dement la majorité. 

Les élus méritaient, sous tous les rapports, d'être appelés Vélite 
du pays. 

Et quelques jours après, la Représentation populaire , siégeant 
dans le palais que souillait naguère l'Aristocratie , annonçait au 



JUSTICE POPULAIRE. 349 

Dictateur qu'elle était constituée, lui déclarait que sa Dicfiot v; î 
avait cessé, et le sommait de comparaître devant elle. 

Icar répondit à l'instant qu'il donnerait l'exemple de la soumis- 
sion à la Souveraineté du Peuple, qu'il déposait le pouvoir, et qu'il 
obéirait à la Représentation populaire. 

Le lendemain, sans escorte et sans armes, il comparut, debout, 
tête nue, à la barre des Représentants assis et couverts. Il rendit 
compte de tous ses actes , répondit aux questions qui lui furent 
adressées, et se retira prisonnier en attendant la décision ds ses 
Juges. 

Je n'ai pas besoin de vous dire les débats ; l'Assemblée unanime 
lui décerna le titre de Régénérateur de la Patrie, le nomma provv- 
soirement Président de la République (car la République avait été 
proclamée d'enthousiasme dès la première séance) , et le recon- 
duisit en masse jusque dans le Palais national, au milieu d'indi- 
cibles acclamations de la population entière. 

Icar ayant demandé lui-même que son élection fût soumise à .a 
sanction du Peuple, la Représentation populaire l'ordonna, en ajou- 
tant que des députés spéciaux apporteraient la volonté du Souve- 
rain, et qu'à leur arrivée une grande fête nationale célébrerait, .e 
même jour dans tout le pays, la victoire du Peuple et la nouv2.'.3 
ère de Régénération qui venait de commencer. 

Inutile encore de vous dire la décision du Peuple, ni qu'Ica*, 
résolu à faire prendre à ses concitoyens l'habitude de modémr 
l'expression de leur gratitude, repoussa la proposition de dater la 
nouvelle ère du jour de sa naissance, et qu'il demanda lui-même 
qu'elle fût datée du 13 juin, jour de l'insurrection populaire. 

Peu de jours après , commença le procès de la Reine et des Mi- 
nistres. 

Vous savez que tous furent condamnés, Lixdox et ses complices 
à la peine capitale, la Reine à une captivité perpétuelle, tous à un 
milliard d'indemnité, et que la sentence déférait à Icar le droi*, de 
grâce ou de commutation. 

Le lendemain, Icar publia l'Adresse suivante : 

ADRESSE D'iCAR CONCERNANT LIXDOX. 

« Si vos oppresseurs étaient morts avant voire délivraacet il 
faudrait exhumer leurs Cadavres , juger et flétrir à jamaij leur 
mémoire, 

20 



3Ô0 JUSTICE POPULAIRE. 

' Mais ils sont entre vos mains : la Justice populaire vient de 
prononcer sur leur sort ; les lois, si souvent invoquées par eux 
contre vous , viennent enfin d'être invoquées contre eux ; et leurs 
têtes vont justement tomber sur l'échafaud , si souvent rougi de 
votre sang ! 

» Cinq têtes vont tomber, si vous le voulez 1 

» Cependant, réfléchissons 1 A quoi bon ces têtes, aujourd'hui, 
quand votre puissance est irrésistible , quand le crime , quoique 
vieux de quelques jours seulement, semble éloigné déjà de vingt 
siècles, et quand vous devez à la tyrannie le sublime effori oui 
vous en a délivrés? 

" A quoi nous servira un peu de sang et de boue de ces anciens 
oppresseurs, au milieu de la gigantesque Révolution qui nous ré- 
génère ? 

» C'est à l'Aristocratie, faible et toujours tremblante, qu'il est 
presque nécessaire d'être impitoyable : au Peuple, fort et confiant 
dans sa force, au Peuple, qui quelquefois se venge en un seul jour 
de combat et de colère du mal accumulé pendant des siècles, mais 
qui, presque toujours, est clément après la victoire, au Peuple, il 
convient d'être magnanime 1 

» Connaissant votre magnanimité , je connais donc aussi d'a- 
vance votre réponse : 

» — Laissons-leur la viel Abolissons la peine de mort I 

» Mais, pour que la justice et la loi ne soient pas de vains mots 
sur la terre, qu'ils soient privés de la liberté ! Que Lixdox ait la 
tête rasée sur l'échafaud , par la main de son ancien bourreau ! 
Qu'il soit ensuite publiquement exposé dans la même cage de fer 
qu'il a inventée pour exposer un de vos plus admirables martyrs ! 
et qu'un monument éternise le crime, la juste sévérité de votre 
Représentation populaire , la clémence d'un grand Peuple, et une 
nouvelle ère de religieux respect pour le sang humain ! » 

Sur la demande d'Icar, la Représentation nationale ordonna que 
le Peuple fût consulté ; et quelques rares oppositions de quelques 
mères qui pleuraient encore leurs enfants, ne rendirent que plus 
éclatante la générosité populaire. 

Je ne vous montrerai pas Lixdox exposé dans sa cage de fer, ni 
la Reine demandant l'aumône à la porte de la Représentation na- 
tionale. Je ne veux pas arrêter vos regards sur celte infortune 
royale qui, bien que méritée, n'en est pas moins un souvenir affli- 
geant; car ce sont ses Ministres et sa Cour qui ont perdu la mal* 



CONSTITUTICW. 35i 

heureuse Cloramide ; et ces Ministres , coupables d'avoir fait tant 
de victimes, étaient victimes eux-mêmes de l'organisation sociale 
et politique. 
Mais j'appelle votre attention sur un magnifique spectacle. 

Deux mille Représentants du Peuple délibéraient solennellement 
sur la nouvelle organisation sociale et politique, sur le sort d'une 
Nation et sur les destinées de l'avenir. 

Déjà ils avaient presque unanimement adopté les deux principes 
capitaux , la Communauté de biens , et son ajournement à 50 ans 
au moins pour sa réalisation complète. 454 membres seulement 
avaient voté négativement sur la première question, et 162 sur la 
seconde : mais le Président de la République supplia la Représen- 
tation populaire de ne considérer ce vole que comme provisoire , 
et d'ajourner la décision définitive. Il exposa que, dans une ques- 
tion si prodigieusement importante , quelques mois, quelques an- 
née même de retard seraient peu de chose à côté de l'inconvé- 
nient d'une dissidence d'opinions ; que l'unanimité dans le vote 
serait un avantage inestimable ; qu'à tout prix il fallait éviter que 
la minorité, quelque faible qu'elle fût en nombre, pût se croire op- 
primée par la majorité ; qu'il valait mieux discuter encore , pour 
donner aux opposants la facilité de faire admettre leurs raisons , 
ou pour les convertir à l'opinion dominante. 

On avait formé de nouveaux Comités et de nouvelles confé- 
rences; on imprimait et l'on discutait partout les objections, quand 
un cri de guerre vint annoncer que tous ces projets pouvaient être 
engloutis par la force sous les ruines de la Révolution. 

Icar désirait la paix^ afin de pouvoir se consacrer exclusivement 
à l'exécution de son grand dessein. Il désirait pouvoir licencier 
Varmée afin d'employer plus utilement sa solde et ses bras. 

Mais il ne craignait pas la guerre , parce qu'il espérait qu'elle 
amènerait la Victoire et la Paix , une paix solide , longue et peut- 
être éternelle. 

Il la regardait comme inévitable, soit parce que quelques-uns 
des Rois voisins, qui avaient déjà fait des tentatives pour restaurer 
le fils de Corug , ne manqueraient pas de profiler de cette nouvelle 
circonstance, soit parce que d'autres Rois qui , poussés par leurs 
Aristocraties, s'étaient déjà coalises pour soutenir la tyrannie, ne 
manqueraient pas de se liguer contre une Révolution démocrati- 
que dont le triomphe serait un exemple contagieux pour leurs 
Peuples et menaçant pour leurs trônes. 



352 GUERRE. 

Il voulait, du reste, sortir promptement d'incertitude et mettre 
ses voisins dans la nécessité de donner des garanties pour la Paix 
ou de déclarer la Guerre. 

Aussi vous l'avez vu , dès le lendemain de sa dictature, com- 
mencer l'organisation de l'Armée et de la Garde populaire. 

Dès le même jour, il avait fait déclarer aux Rois voisins que le 
Peuple Icarien désirait la Paix et ne voulait pas intervenir dans les 
affaires des autres Peuples, mais que les précédentes guerres 
commencées contre lui lui rendaient des garanties nécessaires, et 
qu'il demandait un désarmement général, offrant d'en donner 
l'exemple, et ajoutant que , si dans 45 jours il ne recevait pas une 
réponse affirmative, il considérerait le silence comme une déclara- 
tion de guerre , et que , si l'une des armées étrangères faisait un 
mouvement en avant , il considérerait ce mouvement comme un 
commencement d'hostilités. 

En attendant cette réponse, il avait rappelé tous les Agents di- 
plomatiques du dernier gouvernement et renvoyé tous les Agents 
diplomatiques étrangers, déclarant que les Agents respectifs pour- 
raient se fixer près de la frontière pour se transmettre leurs com- 
munications. 

Il avait même pris la précaution de faire sortir tous les individus 
étrangers , à l'exception de ceux qu'il autoriserait spécialement à 
rester parce qu'il connaîtrait leurs dispositions à servir les Icariens 
anprès de leurs compatriotes. 

Pendant ce temps , il n'avait rien négligé pour préparer la dé 
fense en cas d'attaque , faisant fortifier les places, fabriquer des 
armes , réunir les approvisionnements nécessaires et exercer les 
troupes. 

Toutes les assurances qu'on lui avait données d'intentions paci- 
fiques ne l'avaient ni trompé ni endormi. 

Aussi se trouva-t-il en mesure , quand le quarante-cinquième 
jour arriva sans réponse satisfaisante et quand il apprit tout à 
coup que quelques corps étrangers s'approchaient des frontières. 

A l'instant même il proposa à la Représentation populaire de 
considérer la Guerre comme déclarée et commencée, et d'ordonner 
une levée en masse de la population pour défendre la Révolution et 
la Patrie. 

Les Représentants du Peu[)Ie déclarèrent la Guerre pDpulaire 



GUERRE. 353 

et nationale , décidèrent que toute la nation serait solidaire pour 
indemniser les Provinces qui souffriraient de l'invasion, et procla- 
mèrent presque unanimement Icar dictateur. 

Et le Peuple , consulté , confirma unanimement la déclaration de 
Guerre et la Dictature. 

Parut alors l'Adresse suivante : 

ADRESSE D'ICAR POUR LA GUERRE. 

• Nous demandions la Paix et l'on nous déclare la Guerre I Eh 
bien , la Guerre 1 

» On nous menace , on veut nous attaquer: eh bien 1 nous nous 
défendrons ! 

» Nous serons prêts à recevoir les agresseurs , car l'agression 
était prévue ! 

» Pouvaient-ils en effet ne pas nous attaquer aujourd'hui , ces 
Despotes et ces Aristocrates qui tant de fois ont envoyé leurs armées 
pour aider nos oppresseurs ? 

» Noire insurrection contre leur allié pouvait-elle ne pas leur 
paraître une révolte contre eux-mêmes I 

i> Ces tyrans de leurs propres sujets, ces ennemis de toute liberté 
et de tout progrès, pouvaient-ils pardonner et tolérer une Révolu- 
lion démocratique et républicaine qui veut donner aux Peuples 
l'exemple d'une grande Nation reconquérant ses imprescriptibles 
droits et pratiquant la Communauté des biens? 

» Plus nous sommes sages , cléments , heureux , plus nous exci- 
tons l'estime, l'admiration, les applaudissements et l'envie de leurs 
Peuples , et plus ils devaient trembler et nous haïr ! 

» Oui , les Rois et les Aristocrates , ligués depuis le commence- 
ment du monde politique par leur intérêt commun pour tenir les 
Peuples sous leur domination , étaient condamnés par la fatalité 
même à nous déclarer la guerre, pour sauver leur despotisme, pour 
détruire notre Révolution et notre liberté, pour restaurer l'Aristo- 
cratie et la consolider à jamais ! 

» Ils massacreraient les plus généreux d'entre nous ! Ils trans- 
porteraient les autres dans leurs déserts 1 Us nous arracheraient 
nos enfants pour les mutiler I Ils livreraient nos femmes à la féroce 
brutalité de leurs soldats I Us partageraient peut-être les ruines de 
notre Patrie ! 

» C'est donc une guerre à mort qu'ils nous déclarent, une guerre 
d'extermination et d'esclavage. 

20. 



354 GUERRE. 

• Nous laisserons-nous enchaîner, exterminer ainsi? La mort au 
milieu d'un combat n'est-elle pas mille fois préférable? 

» Braves concitoyens, je crois vous entendre répondre: La 
guerre I vaincre ou périr en combattant ! 

» Oui , nous combattrons ! nous combattrons jusque sur le der- 
nier coin de notre pays , jusqu'au dernier d'entre nous et jusqu'à 
son dernier soupir ! Plutôt que de tendre la gorge à nos bourreaux, 
nous brûlerons nos villes, nous détruirons nos chemins et nos ponts, 
nous ensevelirons nos femmes, nos enfants et nous-mêmes sous les 
ruines de la Patrie ! Émules de nos Ancêtres et des Peuples an- 
ciens qui nous ont laissé tant d'exemples d'héroïque dévouement 
patriotique, nous montrerons à notre tour quels sacrifices peut in- 
spirer l'amour de la liberté ! 

• Que dis-je ! nous montrerons ce que c'est qu'une guerre popur 
îaire, ce que peut un grand Peuple uni, quelle force a la Liberté 
combattant pour V Indépendance I 

" La Coalition des despotes menace d'envoyer contre nous deux 
millions de satellites 1 Mais n'avons-nous pas six millions de sol- 
dats et de gardes populaires qui les recevront à coups de fusil et 
de canon, et dix-huit millions de vieillards, de femmes et d'enfants 
qui pourront les combattre par mille autres moyens? Nos ennemis 
ne sont-ils pas divisés par leurs ambitieuses et jalouses rivalités, 
tandis que nous sommes unis comme si nous n'étions qu'un seul 
homme ? 

» Leurs esclaves armés ne nous attaqueront-ils pas à regret pour 
le Despotisme et l'Aristocratie , tandis que nous défendrons avec 
enthousiasme notre cause, la leur et celle de tous les Peuples 1 

» Nous ferons probablement d'abord quelques fautes : mais nos 
fautes nous instruiront ! 

» Nous éprouverons quelques revers : mais où serait la gloire si 
l'on triomphait sans péril 1 Nous finirons par être invincibles ! 

» Vous avez déjà brisé votre Aristocratie, vous briserez de même 
la Coalition qui veut la rétablir ! Et si les Rois ont la criminelle té- 
mérité d'entrer chez nous , plus ils seront nombreux , plus ils pé- 
nétreront dans l'intérieur de notre pays, plus il est certain, n'en 
doutez pas , que nos champs leur serviront de tombeaux ! 

» Mais , le glaive une fois tiré , nous ne nous arrêterons plus que 
quand il n'y aura plus autour de nous ni Aristocraties ni Despotes ; 
nous inscrirons sur nos drapeaux: Point de conquête! fraternité 
entre les Peuples I et nous marcherons en amis à la délivrance de 
l'Humanité ! 

• Aux armes donc ! aux armes ! Jusqu'à ce que nous ayons con- 



GUERRK. 355 

quis la paix, que notre unique occupation soit la guerre 1 Que la 
Nation ne soit qu'une Armée, le pays un arsenal et un camp I 

» Vieillards, électrisez la jeunesse! Femmes, électrisez vos en- 
fants, vos maris et vos frères 1 

p Citoyens, soldats, courons à la frontière au cri de vive la Pa- 
trie I vive la Communauté 1 » 

Le Dictateur adressa beaucoup d'autres proclamations aux Peu- 
ples étrangers , aux Généraux , aux Paysans , notamment aux an- 
ciens partisans de l'Aristocratie. 

Décidé à ne pas souffrir des ennemis intérieurs qui pourraient 
conspirer avec l'ennemi du dehors et trahir en cas de revers, il 
épuisa tous les moyens de douceur , de prévoyance et de fermeté 
pour prévenir ou maîtriser tous les dangers. 

Quelques Nobles sortirent du pays : mais la masse des anciens 
Aristocrates, convaincus que leur cause était à jamais perdue, 
éclairés d'ailleurs, convertis et complètement rassurés par tout ce 
qui venait de se passer , rivalisèrent sincèrement de patriotisme 
avec les meilleurs citoyens. 

Les hommes les plus honorés , les fonctionnaires publics , même 
les riches les plus opulents, les prêtres les plus éloquents, les 
femmes les plus brillantes, tous, entraînés par le Dictateur, l'aidaient 
à leur tour à entraîner les autres. 

C'était à qui se distinguerait le plus en offrant ses biens , sa per- 
sonne et ses enfants à la Patrie, tant l'uiiluence du Pouvoir est ir- 
résistible quand il donne l'exemple de la justice, de la bonté et du 
dévouement au Peuple et au Pays I 

Je ne vous parlerai pas de tous les moyens qu'employa l'habile 
Icar pour exciter l'enthousiasme. La presse, la poésie , les chants, 
la musique, les spectacles, les clubs, les exercices militaires, les 
fêtes, tout y concourut. 

Un hymne guerrier, appelé Vhymne à la Patrie, chanté partout 
en chœur par la population, électrisait toutes les âmes. 

Partout , les paysans accouraient sur les routes au moment du 
passage des citoyens qui partaient les premiers. Les populations 
des villes accouraient à leur arrivée et les accompagnaient à leur 
départ. 

Soldats et gardes populaires, ouvriers et jeunes étudiants, ci- 
toyens de toutes les classes, tous fraternisaient ensemble et s'exal- 
taient mutuellement. 



356 GUERRE. 

On ne voyait partout que des hommes armés , môme de petits 
régiments de femmes qui s'offraient pour soigner les blessés ou ser- 
vir les combattants. 

On ne voyait aussi que des ouvriers fabriquant des armes , pré- 
parant ou transportant des munitions de guerre. 

Et partout on n'entendait qu'une musique guerrière ou des chants 
guerriers : partout, travailleurs, spectateurs, citoyens réunis , sol- 
dats en marche , chantaient Vhymne à la Patrie, au milieu d'in- 
croyables transports. 

Les Rois eurent beau multiplier leurs manifestes hypocrites : 
rien ne put entrer ; et d'ailleurs les proclamations du Dictateur 
étaient prêtes pour pulvériser leurs mensonges et leurs perfides 
promesses. 

Vingt-cinq armées, confiantes dans les officiers choisis par elles, 
montraient enfin leurs drapeaux sur toute la frontière ; toute la 
campagne était couverte d'innombrables petits corps francs ; toutes 
les villes voisines étaient remplies de gardes populaires; cinq cents 
Représentants du Peuple étaient à côté des Généraux ; et le reste 
de la Représentation nationale était auprès du Dictateur pour lui 
donner tout l'appui qu'il pourrait demander , lorsque le premier 
coup de canon fut tiré par la Coalition des Rois. 

Je passe sous silence les succès et les revers partiels, les coups de 
fortune et les malheurs, les actes de génie et les fautes , les traits 
de bravoure héroïque et de dévouement sublime. 

Je vous dirai seulement que, quand on vit les armées Icariennes 
s'ébranler sur toute la ligne avec des cris d'enthousiasme qu'on 
n'avait jamais entendus, les soldats étrangers qui combattaient à 
regret, surtout les Rois et les Aristocrates qui les entraînaient, fu- 
rent glacés d'épouvante, tandis que les Peuples, encourages par la 
vue du drapeau de l'Egalité et de la Fraternité, faisaient des vœux 
pour leurs libérateurs et se préparaient à les recevoir en frères. 

Vous parlerai-je de la grande bataille, ou plutôt de l'immortelle 
victoire de Dorac, sept jours après l'ouverture de la campagne? Ja- 
mais peut-être l'enthousiasme que peut inspirer à des hommes 
l'amour de la Patrie et de l'Humanité n'avait opéré tant de pro- 
diges 1 

Vous dirai-je aussi les conséquences, le découragement des ar- 
mées ennemies ; la division parmi leurs généraux ; la révolte de 
plusieurs Corps ; la défection de 20,000 Miraks, qui , récemment 



RÉGIME TRANSITOIRE. 357 

j subjugués par un Roi voisin et forcés de se battre pour lui, tournè- 
rent, sur le champ de bataille, leurs canons contre leur oppresseur ? 
1 Vous raconterai-je les insurrections des Peuples, leurs nouveaux 
I Gouvernements plus ou moins démocratiques, et leur reconnais- 
j sance envers leurs généreux libérateurs ? 

• Remarquons seulement que trois des principaux Peuples voisins, 
j auxquels d'autres se réunirent ensuite, envoyèrent des Plénipoten- 
! tiaires dans un Congrès où furent proclamés la Paix , le désarme- 
\ ment général , la fraternité des Peuples , la liberté du Commerce 
j d'importation et d'exportation, l'abolitiondes Douanes, même la sup- 
I pression sur les monuments publics de tous les emblèmes qui, dans 
chaque Nation, rappelaient aux autres Nations l'humiliant souvenir 
de leurs défaites. 

Ce premier Congrès organisa même une Confédération et un 
Congrès fédéral annuel , pour discuter les intérêts communs des 
Confédérés. 

Hâtons-nous de rentrer avec les armées triomphantes ; et sans 
nous arrêter aux récompenses et aux honneurs décernés aux sol- 
dats, ni aux fêtes qui célébrèrent le Courage, la Victoire et la Paix, 
revenons à Icar, qui avait de nouveau déposé la Dictature, et à la 
Représentation populaire , qui avait repris ses déUbérations sur la 
Constitution. 

Vous allez enfin les voir , ou plutôt demain vous les verrez s'oc- 
cuper sans distraction de l'établissement de la Communauté ! 

Mais ces glorieux souvenirs me causent trop d'émotion pour ne 
pas vous demander la permission de répéter en finissant notre 
cri national : Gloire à nos Ancêtres I Gloire éternelle au bon Icar I 

Et tout l'auditoire électrisé répétait ce cri avec tant d'ardeur qu'il 
dominait le bruit des applaudissement-s. 



CHAPITRE VI 

Régime transitoire. —Égalité politique ; Inégalité social» décroissante ; Égalltc 
sociale progressive. 

Vous pensez bien que , après la guerre , la victoire et la paix , 
l'influence d'Icar n'eut plus de bornes ; on en aurait presque fait un 
Dieul 



358 RÉGIME TRANSITOIRE. 

On proposa de le nommer Dictateur à vie : mais ce fut lui qui 
repoussa cette proposition, disant que le peuple devait s'habituer à 
faire lui-même ses affaires. Il refusa même le titre de Président de 
la République, pour ne prendre que celui de Président de VExécU' 
toire, déclarant que la souveraineté du Peuple et de ses Représen- 
tants ne devait avoir désormais ni rival , ni l'ombre d'un rival ; 
mais il n'en fut pas moins l'Ame, le Génie et en réalité le Dictateur 
de la République. 

Aussi la Communauté , discutée de nouveau , fut-elle adoptée à 
l'unanimité, et sa réalisation intégrale et complète fixée à 50 ans, 
comme il l'avait proposé. 

Et, après une longue et solennelle discussion, son système so- 
cial et politique transitoire fut également adopté, avec des modifi- 
cations plus ou moins importantes. 

",' 
Je n'ai pas besoin de vous exposer le système de la Communauté, 

puisque c'est celui que vous nous voyez pratiquer aujourd'hui ; 

mais je vous exposerai rapidement les principes du système (ran- 

sitoire : en voici le résumé. 

PRINCIPES DE l'organisation SOCIALE TRANSITOIRE. 

i . Le système de l'égalité absolue , de la Communauté de biens 
et de travail obligé ne sera complètement, parfaitement, univer- 
sellement et définitivement appliqué que dans 50 ans. 

2. Pendant ces 50 ans, le droit de Propriété sera maintenu et le 
travail restera libre et non obligatoire. 

3. Les fortunes actuelles seront respectées, quelque inégales 
qu'elles soient : mais, à partir d'aujourd'hui et pour les acquisitions 
futures, le système derine^fa/t/e décroissaiste et de l'ega/i^e pro- 
gressive servira de transition entre l'ancien système dHnégalité 
ILLIMITÉE et le futur système di' Egalité parfaite et de Commu- 
nauté. 

4. Tous les propriétaires existants aujourd'hui continueront à 
conserver leurs propriétés. Il ne pourra être fait de changements 
que pour les successions, les donations et les acquisitions futures. 

5. Aucun des individus actuellement âgés de 15 ans ne sera 
obligé de travailler quand la Communauté commencera. — Mais les 
enfants actuellement nés et âgés de moins de 15 ans, et tous ceux 
à naître, recevront une éducation industrielle générale élémentaire, 
afin de pouvoir exercer une profession quand la Communauté com- 
mencera. 



RÉGIME TRANSITOIRE. 353 

,Ç. A partir d'aujourd'hui, toutes les lois auront pour but de di- 
minuer le superflu , d'améliorer le sort des pauvres, et d'établir 
progressivement l'Égalité en tout. 

7. Le 6u(/(7ei pourra n'être pas réduit, mais l'assiette et l'emploi 
en seront différents. 

8. La pauvreté, les objets de première nécessité et le travail 
seront affranchis de tout impôt, 

9. La richesse et le superflu seront imposés progressivement. 
40, Toutes les dépenses publiques inutiles seront supprimées. 
\ \ . Toutes les fonctions publiques seront rétribuées. 

12. Toutes le seront suffisamment et modérément. 

13. Le salaire de l'ouvrier sera réglé, et le prix des objets de 
première nécessité sera taxé, de manière que chaque cultivateur, 
chaque ouvrier et chaque propriétaire puisse vivre convenablement 
avec le produit de son travail et de sa propriété. 

14. Cinq ce/îfs 77n7/ions au moins seront (Consacrés, chaque an- 
née, à fournir du travail aux ouvriers et des logements aux pauvres. 

15. A cet effet, tous les travaux préparatoires pour l'établisse- 
ment de la Communauté seront immédiatement commencés. 

16. V Armée sera supprimée aussitôt que possible, avec une 
récompense. 

17. En attendant, elle sera employée, avec une solde spéciale, à 
des travaux d'utilité publique. 

1 8. Le domaine populaire sera, s'il est possible , consacré de 
suite à l'application du système de la Communauté, transformé en 
villes, ou villages, ou fermes, et livré à une partie des pauvres. 

19. On prendra tous les moyens d'augmenter \a population et 
de faire cesser le célibat. 

20. Le mariage des ouvriers sera encouragé et facilité. 

21. Vinstruction eiVéducation des générations nouvelles sera 
l'un des principaux objets de la sollicitude publique. 

22. Elles auront pour but de former des citoyens et des ouvriers 
capables de pratiquer le système de la Communauté. 

23. Cent millions, s'ils sont nécessaires , y seront consacrés 
chaque année. Rien ne sera ménagé pour avoir tous les Professeurs 
indispensables. La République leur fournira l'aisance pour eux et 
leurs familles, et les considérera comme les plus importants de ses 
fonctionnaires publics. » 

Tels furent les principes de l'organisation sociale transitoire, 
basée sur la Propriété et l'inégalité décroissante de fortunes ; et co 
?vslème transitoire respectait, comme on voit, tous les droits ac 



30O RÉGIME TRANSITOIRE. 

quis, tandis que le système (léfinilif de la Communauté ne devait 
exister que pour le petit nombre des enfants au-dessous de \ 5 ans, 
et pour les générations à naître. 

Dinaros exposa ensuite les principes de V organisation politique 
pendant la transition. 

Je ne répéterai pas ce qu'il nous dit sur ce sujet, parce que j'ai 
déjà suffisamment rapporté cetteorganisation gouvernementale, qui 
diffère peu de l'organisation actuelle. ( V. tome 1", chap. V.) 

Je me contenterai d'ajouter que Dinaros nous exposa les bases 
d'une République déinocratique fondée sur la souveraineté du 
Peuple et sur Yégalité des Provinces, des Communes et des Ci- 
toyens, en nous expliquant les moyens transitoires employés pour 
faciliter à ceux-ci la fréquentation des assemblées populaires et 
l'exercice de tous leurs droits politiques. 

Je répéterai cependant l'exposé que nous fit Dinaros sur le ré- 
gime pénal et judiciaire ; car, la Propriété devant être conservée 
pendant 50 ans, il était impossible d'espérer qu'il n'y aurait plus 
de crimes pendant cette époque, et nécessaire de conserver des 
moyens de répression. 

Dinaros nous parla d'abord des malheureux condamnés qui , au 
moment de la Révolution, encombraient les prisons et les bagnes, 
où les Aristocrates et les riches les avaient entassés. Il nous apprit 
qu'Icar les avait immédiatement rendus à la liberté et à leurs fa- 
milles, en les admettant soit dans l'armée, soit dans les ateliers de 
la République ; que les voleurs mêmes qui voulaient travailler 
avaient été graciés ; et que presque tous avaient eu depuis une 
conduite irréprochable. 

Puis il nous lut la fin d'un résumé à peu près ainsi conçu : 
" L'organisation judiciaire sera simplifiée. — Les Juges seront 
électifs et temporaires. — Les Jurés prononceront sur le fait, en 
matière civile et en matière correctionnelle comme en matière cri- 
minelle. — Le code pénal sera refait ; la peine de mort est abolie ; 
les peines afilictives seront supprimées. — Le code de procédure 
criminelle sera refait ; la liberté individuelle sera garantie contre 
tous les abus d'autorité ; les accusés de crime capital pourront 
seuls être arrêtés avant le jugement, avec Vautorisation d'un jury 
d'arrestation provisoire. — * Les prisons seront saines et com- 
modes. » 

— Tellos furent, reprit Dinaros, les principes de la Constitution 



RÉGIME TRANSITOIRE. 361 

transitoire, et cette Constitution, soigneusement publiée et par- 
faitement connue, fut unanimement acceptée parle Peuple, au milieu 
(les fêtes et des transports de joie. 

Ce fut au milieu des mêmes transports que la Constitution fat 
mise en action par l'organisation définitive de toutes les assem- 
blées populaires communales , par l'élection des Représentations 
provinciales , et par l'installation de tous les nouveaux Fonction- 
naires publics. 

Le Gouvernement Républicain-Démocratique se trouva donc en 
vigueur ; et la Représentation populaire, d'accord avec Icar, Pré- 
sident de l'Exécutoire national , s'occupa enfin des intérêts du 
Peuple, et put ne s'occuper que de son bien-être, débarrassée 
qu'elle était de toute espèce de discorde civile et de menaces 
étrangères. 

Le Peuple entier prit part à la discussion de ses affaires ; car les 
Assemblées populaires Communales, composées de tous les citoyens 
réunis dans chaque Commune, discutaient les intérêts communaux; 
les Représentations Provinciales, composées de députés élus par 
les citoyens de chaque Province , discutaient les intérêts provin- 
ciaux ; les unes et les autres discutaient aussi les intérêts plus géné- 
raux qui leur étaient confiés par la Constitution ; et la Représen- 
tation Nationale , élue par tous les citoyens de la République , 
discutait tous les intérêts nationaux. 

Pour ordonner l'immense travail d'organisation qu'elle avait à 
exécuter, la Représentation nationale se divisa en \ 5 grands Co- 
mités ])nnc\\)a.i\\ (d'agriculture, nourriture, vêtement, logement, 
industrie, commerce, instruction et éducation publique , statisti- 
que, etc.), composés de 133 membres chacun, et subdivisés en 
60 Sous-Comités de 33. Elle organisa même, près de chacun d'eux, 
des Commissions composées de citoyens non députés qui possé- 
daient des connaissances spéciales, et qui donnaient des avis. Tous 
ces Comités faisaient les enquêtes nécessaires et correspondaient 
avec des Comités analogues, organisés dans toutes les Représenta- 
tions Provinciales et dans toutes les Assemblées populaires Commu- 
nales, en sorte que le Peuple entier était distribué dans ces Comités 
divers. 

Et pour que le Peuple pût discuter en pleine connaissance de 

21 



36a RÉGIME TRANSITOIRE. 

cause, chaque Commune eut un jourîMÎ communal , pour les aï • 
faires et les habitants de la Commune ; chaque Province eut son 
journal provincial , pour les affaires et les habitants de la Pro- 
vince ; et la Nation eut un journal national ou populaire pour les 
affaires de la Nation et pour tous les citoyens. Chaque journal, ré- 
digé par des fonctionnaires publics, élus par les citoyens, était dis- 
tribué aux frais des Communes, des Provinces et du Pays (ce qui 
n'occasionnait qu'une bien faible dépense à chacun), en sorte que 
chaque chef de famille recevait gratis le journal de sa Commune, 
celui de sa Province, et le journal national ou populaire, cette dé- 
pense étant considérée comme dépense pour V Instruction publique 
ou pour l'exercice de la Souveraineté du Peuple. 

Dans ce même but, on institua partout des fonctionnaires spé- 
ciaux et permanents pour faire la statistique ou l'inventaire des 
Communes, des Provinces et de la République entière. 

Chaque Commune dut avoir sa statistique , qui comprend le 
nombre, l'état et l'emploi des maisons; lenombre,rctat et la fortune 
déclarée des familles; le nombre des personnes dont chaque famille 
se compose, avec l'indication du sexe, de l'âge, de la profession ; 
le nombre des femmes et des hommes, des maries et des célibataires 
ou des veufs ; le nombre des individus d'un an , de deux ans , 
de trois ans, etc. ; le nombre des maçons, charpentiers, cordon- 
niers, etc., etc. 

La statistique communale dut contenir aussi le nombre et l'état 
des domaines et des fermes ; le nombre des arpents de terre avec 
l'indication des cultures et des produits ; le nombre des chevaux, 
bœufs, etc.. 

La statistique provinciale «lut être le relevé des statistiques com- 
munales de toutes les rommunes qui composaient la Province ; et 
la statistique nationale l'ut le relevé de toutes les statistiques pro- 
vinciales. 

Chacune de ces statistiques eut des bâtiments particuliers dans le 
chef-lieu de chaque Commune et de chaque Province, et dans la 
Capitale. 

Chacune d'elles dut être imprimée et distribuée , chaque an- 
née, à mesure de sa confection , de manière que chaque chef de 
famille eût celle de sa Commune, celle de sa Province et celle de 
la Nation. 

Le Gouvernement pouvait ainsi connaître , pour chaque Com- 
mune, pour chaque Province, pour le Pays entier, quels étaient 
£a population , ses besoin? et ses Eftaycns de travail , et qnclg 



RÉGIME TRANSITOIRE. 363 

étaient tous les produits de la terre ; il y trouva continuellement 
tous les renseignements nécessaires pour lever toutes les difficultés, 
pour utiliser toutes les ressources , pour satisfaire à toutes les né- 
cessités, et pour perfectionner l'ordre et l'économie dans l'adminis- 
tration. 

Toutes les idées de Réforme et à'' amélioration purent donc partir 
sans cesse de chaque Famille, de chaque Commune, de chaque 
Province, pour éclairer la Représentation nationale, ou descendre 
de la Représentation nationale pour diriger ou consulter le Peuple; 
et, dans les cas les plus importants, c'était le Peuple entier qui 
décidait souverainement et définitivement. 

L'une des premières questions sur lesquelles Icar et la Repré- 
sentation nationale appelèrent les méditations de tous les citoyens 
fut celle-ci : Comment, en conservant transitoirement la Propriété, 
détruire la misère et améliorer progressivement le sort des pauvres , 
de manière que tous soient, le plus tôt possible, bien nourris , bien 
vêtus et bien logés ? 

Jugez quel mouvement excita dans les esprits cette seule ques- 
tion soumise à toutes les intelligences 1 Quel monde nouveau 1 

On commença par réformer les abus. 

Inutile de vous dire que tous furent balayés comme d'un seul 
coup de balai. -, 

Et comme presque tout était abusif ou vicieux, on changea pres- 
que tout, les poids et les mesures, la division du temps et du pays, 
les choses et les noms , les usages et les coutumes; on fit une Ré- 
volution universelle et radicale, une Rénovation complète, une vé- , 
ritable Régénération. 

Les individus même quittèrent leurs noms pour en prendre de 
nouveaux, en sorte qu'un nouveau Peuple semblait avoir pris la 
place du premier, tandis que le pays paraissait métamorphosé lui- 
même, les provinces, les villes, les rues et les rivières ayant rem- 
placé leurs noms anciens par des noms tout différents. 

Les abus balayés, on s'occupa de reconstruire ou d'améliorer ; 
et partout on écrivit cette règle générale : D'abord lenécessaire ! —» 
puis Cutile l — ensuite l'agréable I 

Pour que les pauvres fussent convenablement nourris , vêtus et 
logés, on proposa ; les uns de diminuer le prix des aliments , des 



364 RÉGIME TRANSITOIRE. 

vêtements et des logements, et d'augmenter le salaire en assurant 
du travail ; les autres, de leur distribuer des aliments , des vête- 
ments et les logements nécessaires, ou de l'argent pour s'en procurer, 
et d'établir à cet effet une taxe des pauvres : d'autres proposèrent 
de contracter des emprunts et même de créer un papier-monnaie, 
afin de donner à la République le moyen de secourir les pauvres 
sans grever trop sensiblement les riches. 

Tous ces moyens , combinés ensemble , concoururent au même 
but et mirent à la disposition de la République un énorme capital 
suffisant pour toutes ses dépenses. 

L'Agriculture fut l'un des principaux objets de la sollicitude gé- 
nérale : on employa tous les moyens nécessaires pour que toutes les 
terres fussent cultivées et le mieux possible ; on envoya des com- 
missaires dans tous les pays étrangers pour étudier leurs procédés ; 
on indiqua les productions qui convenaient le mieux à chaque espèce 
de terre , les produits surabondants dans le pays et les produits 
qui manquaient ; on encouragea l'amélioration des grains , des lé- 
gumes, des fruits, des bestiaux, en un mot de tous les aliments, de 
manière que tous les citoyens pussent être bien nourris. Le Gouver- 
nement donna l'exemple sur le domaine national et sur les ter- 
rains communaux. — Du reste , les mille Comités d'agriculture 
organisés dans les mille Communes s'occupèrent sans cesse de per- 
fectionnements , et un journal spécial ^'agriculture éclaïraii et di- 
rigeait tous les agriculteurs. 

Les Comités de Nourriture, composés principalement de mé- 
decins , de chimistes et de cuisiniers , discutèrent les milliers de 
questions concernant le nombre et l'heure des repas ; le nombre , 
la nature, l'ordre, la préparation et l'assaisonnement des mets; les 
bons et les mauvais aliments ; la variété convenable suivant les 
saisons , les âges , les sexes et les professions. Ils indiquèrent non- 
seulement tous les vices de l'ancien système d'alimentation , tous 
les inconvénients à éviter et toutes les améliorations à introduire, 
mais encore le meilleur système de repas et de nourriture pour le 
temps où la Communauté serait établie, où tous les aliments seraient 
distribués par la République et où tous les citoyens seraient nourris 
de même. 

La Représentation populaire arrêta ce système définitif, en 
prépara l'application et l'appliqua même partiellement dans tous 
les cas où la chose fut possible , dans ses hôpitaux par exemple , 
dans 363 ôcole^ Et dans ses ateliers. Elle vota guccessivemeni 



RÉGIME TRANSITOIRE. 365 

toutes les dispositions transitoires qui devinrent praticables , et 
travailla sans relâche à améliorer et perfectionner la nourriture du 
Peuple. 

Les Comités de Vêtements , composés principalement de méde- 
cins, dessinateurs et ouvriers compétents, discutèrent de même les 
milliers de questions concernant le vêtement des hommes , des 
femmes, des enfants, des ouvriers , etc. , et indiquèrent, pour la 
masse du Peuple , les meilleurs vêtements , les plus commodes et 
les plus élégants. 

La Représentation populaire détermina le système qui serait 
appliqué, quand tous les citoyens seraient vêtus de même, et 
vota toutes les dispositions transitoires qui lui parurent les plus 
Utiles. 

Du reste , les législateurs étant élus par le Peuple et possédant 
toute sa confiance, tous les projets ayant été discutés et approuvés 
par le Peuple lui-même , toutes ces lois n'ayant aucun autre but 
que l'intérêt du Peuple, les lois ne rencontraient d'opposition nulle 
part, et chacun s'empressait d'exécuter les décisions et même les 
simples indications de la Représentation nationale concernant les 
aliments et les vêtements. 

Il en fut de même pour le Logement et I'Ameublement. 

Tous les citoyens devant être logés de même et le mieux possi- 
ble sous la Communauté, la Représentation populaire décida qu'une 
magnifique récompense , avec un buste dans toutes les maisor.s de 
la République, serait décernée, au nom du Peuple, à celui qui 
présenterait le plan d'une maison modèle le plus parfait sous tous 
les rapports. 

Et quand tous les plans eurent été jugés dans un concours public, 
la Représentation populaire adopta le plan couronné , et ordonna 
que désormais toutes les maisons de la Communauté seraient con- 
struites sur ce plan. 

Et chacun comprit qu'il en résultait cet inappréciable avantage 
que , toutes les portes , les fenêtres , etc. , étant absolument les 
mêmes, on allait avoir la possibilité de préparer, en masses énor- 
mes, toutes les pièces constitutives d'une maison, d'une ferme, d'un 
village et d'une ville. 

En attendant, on consacra beaucoup de bâtiments publics a loger 
un grand nombre de familles pauvres, et l'on prit toutes les dispj- 



366 RÉGLME TRANSITOIRE. 

sitions transitoires qui parurent nécessaires pour améliorer de mile 
le logement du Peuple. 

La satisfaction que cette grande mesure de justice et d'humanité 
donnait au Peuple excita tellement l'enthousiasme universel qu'un 
grand nombre de riches, entraînés par l'exemple d'Icar , offrirent 
des bâtiments à la République pour la même destination. 

On obtint de même les plans-modèles d'une ferme, des divers 
ateliers, des hôpitaux, des écoles, etc. 

On fit de même pour Vameuhlement et pour chaque espèce de 

meubles. 

Toutes les Villes communales devant être semblables sous la 
Communauté, une immense récompense et une statue dans toutes 
les Communes furent offertes à celui qui présenterait le plan d'une 
Ville-modéle le plus parfait. 

Le même pour les Villes provinciales, pour la Capitale, et pour 
tous les monuments. 

On fit reconnaître les Villes mal situées ou mal construites, celles 
à reconstruire en entier et celles à réparer seulement, avec les 
changements à leur faire subir et les dispositions transitoires à 
adopter. 

La Représentation populaire ordonna de suite la reconstruction 
des Villes brûlées pendant la guerre et la construction de plusieurs 
au'res Villes où seraient logés les soldats blessés et des pauvres, et 
où l'on appliquerait de suite le système de la Commuiiaulé. 

Elle ordonna que presque tous les Villages seraient reconstruits. 

Le territoire de la République fut divisé en i 00 Provinces égales, 
autant que possible, en étendue. 

Chaque Province fut divisée en 10 Communes à peu près égales. 

On chercha à placer chaque Ville Provinciale (ou Chef -lieu de la 
Province) au centre de sa Province, et chaque Ville Communale (ou 
Chef-lieu de la Commune) au centre de sa Commune , avec des 
communications telles qu'une heure fût suffisante pour amener dans 
Ja Ville Communale tous les citoyens dispersés sur le territoire de 
la Commune. 

Chaque Ville Provinciale et son territoire contint le territoire et 
la population de (rots Villes Communales et de trois Communes. Lu 
Capitale en contint soixante. 



RÉGIME TRANSITOIRE. 367 

On prit aussi toutes les dispositions pour distribuer également la 
population de manière que chaque Commune et par conséquent 
chaque Province fût également peuplée. 

On constata les grandes routes mal tracées, et les changements 
à y faire, ainsi que dans les canaux et les rivières qui , presque 
toutes, durent être alignées, creusées et canalisées. On indiqua tous 
les chemins à créer ou à réparer, et l'on ordonna les travaux les 
plus urgents. 

On fit chercher partout toutes les mines que pouvait contenir le 

J)ays. 

Le travail à exécuter étant immense , le Comité de V Industrie. 
mit à contribution tout le génie mécanique et industriel du Peuple 
et même des Étrangers, pour inventer ou importer toutes les ma- 
chines et mécaniques qui pourraient augmenter la fabrication et 
remplacer l'homme pour tous les travaux périlleux, ou pénibles, ou 
dégoûtants. 

Dans toutes les fabrications, celle des vêtements , par exemple, 
on chercha les formes qui rendraient la confection plus facile , 
afin de pouvoir diminuer le nombre des tailleurs et les utiliser au- 
trement. 

La République reçut même successivement plus d'un million 
d''ouvriers étrangers, qui s'établirent et se marièrent dans le 
pays ; mais elle n'admit que de beaux hommes ou des hommes 
de talent, afin d'améliorer en même temps la population et l'in-: 
dustrie. 

La Représentation populaire éclairait'et dirigeait le Commerce et 
V Industrie, en indiquant les marchandises et les ouvriers surabon- 
dants ou manquants. 

Elle se fit même grand négociant et grand manufacturier , au 
nom du Peuple ; car elle ordonna à l'Exécutoire de faire , surtout à 
l'étranger, d'immenses achats de matières premières, et d'organiser 
d'immenses manufactures républicaines, d'immenses ateliers répu- 
blicains, pour fabriquer les étoffes, les vêtements et les meubles les 
plus nécessaires au Peuple, et pour préparer toutes les pièces de 
maçonnerie, de boiserie, de serrurerie, nécessaires à la construc- 
tion des maisons. 



368 RÉGIME TRANSITOIRE. 

Elle fit construire aussi d'immenses mines républicaines pour 
l'exploitation des mines et pour la fabrication des machines. 

Los nombreux ouvriers employés dans ces divers ateliers furent 
tous soldés, ou plutôt nourris, vêtus et logés par la République, 

Et pour faciliter cet immense travail de reconstruction et de fa- 
brication, le Comité des travaux publics, aidé d'une Commission 
composée de savants et d'industriels, détermina l'ordre des traoaua? 
et ceux par lesquels il fallait commencer pour préparer les autres et 
surmonter toutes les difficultés. 

Le Comité de santé publique indiqua toutes les précautions à 
prendre dans les ateliers et partout. Un traité di'hygiène populaire 
couronné par la Représentation nationale et distribué gratuitement 
à plusieurs millions d'exemplaires, apprit à chacun ce qu'il devait 
faire pour sa santé dans toutes les situations de la vie ; et le Comité 
de perfectionnement humanitaire travailla sans cesse à l'améliora- 
tion de l'Espèce humaine. 

VEducation et ^Instruction publiques avaient été le principal 
objet peut-être de l'attention d'Icar, et concentrèrent celle des Phi- 
losophes et du Peuple entier. 

La Représentation populaire fit préparer des écoles provisoires et 
y consacra les plus beaux bâtiments publics. 

Elle prit toutes les dispositions pour avoir de suite ou pour for- 
mer le plus tôt possible tous les instructeurs et professeurs néces- 
saires. 

Elle s'occupa d'abord des adultes de 15 à 30 ans, auxquels elle 
fit apprendre la lecture, l'écriture et quelques autres des connais- 
sances pratiques les plus utiles à l'ouvrier et au citoyen. 

Elle décréta, pour le temps de la Communauté, un système d'É- 
ducation et d'Instruction le plus parfait sous tous les rapports. 

Elle décréta aussi un système transitoire qui différait le moins 
possible du système définitif. 

Tous les enfants des deux sexes, riches et pauvres, qui avaient 
alors de 1 à 1 5 ans, furent obligés d'apprendre un état de leur 
choix, et furent instruits sur l'organisation nouvelle et sur la Com- 
munauté. 

Tous les enfants au-dessous de 1 ans furent gratuitement élevés 
en coî«t?am jusqu'à i 8 ans et complètement habitués à la vie de la 
Communauté. 



RÉGIME TRANSITOIRE. 369 

Enfin, on fit rédiger tous les ouvrages nécessaires, soit pour for- 
mer des professeurs , soit pour instruire les élèves , soit pour in- 
struire tous les citoyens. 

Un des projets qui plaisaient le plus à Icar, c'était de faire com- 
poser une langue nouvelle, parfaitement rationnelle et régulière, ne 
présentant aucune exception aux principes adoptés et renfermant 
le plus petit nombre de règles possible , par conséquent la plus 
simple, la plus laconique et la plus facile à apprendre. 

Son projet fut adopté parla Représentation populaire, qui décida 
réreclion d'une statue dans toutes les écoles en l'honneur de celui 
qui présenterait le meilleur plan. Puis, elle ordonna l'enseignement 
de cette langue à tous les enfants et jeunes gens, et \a traduction 
des meilleurs ouvrages anciens existants, les mauvais se trouvant 
ainsi supprimés. 

La Religion et les Prêtres obtinrent également toutes les médita- 
tions d'icar, de la Représentation populaire et de la Nation entière, 
pour fixer soit le système religieux définitif, soit le système tran- 
sitoire. 

On proclama le respect de toutes les croyances et la tolérance do 
tous les cultes. 

La Religion fut complètement séparée du Gouvernement et ra- 
menée à l'adoration de la Divinité et à la prédication de la Morale. 

Tous les jeunes Prêtres durent être élus par leurs coreligion- 
naires et purent se marier. 

Le Clergé lui-même se déclara indépendant de tout Pontife étran- 
ger et reconnut qu'il était soumis à la loi. 

Et tandis qu'on respectait les habitudes des vieux Prêtres et des 
vieux dévots, on employait l'éducation pour façonner de nouveaux 
Prêtres qui pussent être aussi respectables qu'utiles, pour régler les 
sentiments religieux des générations nouvelles, et pour ramener la 
Religion à la pureté et à la simplicité qui la font aimer et respecter. 

Ce fut ainsi qu'Icar , les Représentants du Peuple et le Peupie 
lui-même, organisèrent transit air ement la Société, et travaillèrent 
à préparer la Communauté définitive. 

Tout était si bien combiné que la mort d'icar, en 1798, n'eut 
presque aucun inconvénient. 

Des milliers de disciples et d'apôtres professaient et prêchaient 
sa doctrine ; et l'on peut dire même que le Peuple entier partageait 
tous ses principes, 

21, 



370 RÉGIME TRANSITOIRE. 

Tout se trouvait décidé ; et l'exécution était tellement organisée, 
préparée et avancée , qu'il ne s'agissait plus , pour ainsi dire , que 
d'un travail de manœuvres. 

Bien plus, les anciennes opinions et les anciennes habitudes furent 
tellement modifiées par l'Éducation, par les habitudes nouvelles, 
par la discussion et par l'expérience , que les riches eux-mêmes 
donnaient leurs biens à la République pour entrer dans quelque 
Communauté partielle. 

Icar donna l'exemple en consacrant toute sa fortune à constituer 
une Communauté dans laquelle il établit 100 pauvres familles qui 
formèrent un village. 

L'un des plus riches seigneurs , le duc d'Alizor , consacra égale- 
ment toute son immense fortune à foncier une Communauté com- 
posée de 300 pauvres familles, qu'il choisit lui-même. 

Un autre , le comte de Marbel, les imita en choisissant , dans les 
hospices des enfants trouvés, 200 petits garçons de 9 à 10 ans et 
200- petites filles de 5 à 6, qu'il fit instruire et qu'il admit dans sa 
Communauté après les avoir mariés. 

Un troisième s'associa avec vingt autres pour organiser une Com- 
mune entière , tandis qu'un vénérable Prêtre déterminait tous les 
propriétaires de sa petite ville à mettre leurs biens en commun pour 
se constituer en Communauté. 

Bien plus encore : tous ces exemples excitaient tant d'enthou- 
siasme que des milliers de pétitions , à la tête desquelles on voyait 
des riches, demandèrent que l'époque transitoire fût abrégée ; et 
les travaux préparatoires marchèrent si rapidement que les 50 ans 
furent successivement réduits à 40 , puis à 30 , et que la Commu- 
nauté fut complètement et définitivement élabhe en 1812, 14 ans 
après la mort d'Icar et la 30° année de la Régénération. 

Vous comprenez maintenant, j'espère, comment cette heureuse 
Communauté s'est organisée chez nous : cependant , si quelqu'un 
d'entre vous a besoin de quelques nouvelles explications, (et je sais 
que plusieurs désirent quelques renseignements), je me ferai, 
comme je vous l'ai déjà dit, un vrai plaisir de répondre à toutes les 
questions ; car je désire vivement moi-même ne laisser aucun 
doute dans vos esprits : nous consacrerons donc notre prochaine 
séance à l'examen de vos objections. 

Mais avant de terminer aujourd'hui, permettez-moi deux mots 
encore. 



OBJECTIONS. 371 

Imaginez, si vous pouvez, cette époque de transition : l'immensité 
des travaux de conslruction et de fabrication ; le mouvement de 
l'industrie et du commerce ; l'activité de l'intelligence et des bras ; 
la masse des découvertes, des inventions ou des perfectionnements 
dans les arts et les sciences ! Pendant ces 30 années, la Nation exé- 
cuta plus de travaux et fit plus de progrès que pendant toute son 
existence antérieure ! 

Imaginez aussi Vaisance et le bonheur dont jouirent nos pères 
après les horribles tempêtes et les gigantesques événements dont 
ils avaient été victimes ou témoins ! 

Dès le lendemain de la Révolution, aussitôt que les projets d'Icar 
furent exposés, le Peuple ne connut plus d'autre sentiment que la 
confiance, la satisfaction et Vespérance ; chaque jour apportait quel- 
que conquête ou quelque amélioration nouvelle ; chaque jour aug- 
mentait l'enthousiasme pour la Patrie, pour la Fraternité, pour 
l'Humanité tout entière ; et nos pères, plus malheureux que nous 
dans leur enfance, ont trouvé, dans leurs succès et leurs victoires 
de tout genre, plus û.^ jouissances intellectuelles, morales et ma- 
térielles , que la Communauté ne nous en donne à nous-mêmes 
aujourd'hui 1 



CHAPITRE VIL 

Objections contre l'Égalité et la Communauté. 

Quoique Dinaros dût seulement répondre aux questions qui lui 
seraient faites, nous avions tous tant de plaisir à l'entendre que la 
salle était aussi remplie que les jours précédents. 

Une circonstance nouvelle doublait encore la curiosité : un vieux 
inquisiteur espagnol, nommé Antonio, renommé par son érudition 
et par la subtilité de son esprit, avait annoncé qu'il avait beaucoup 
d'objections à proposer; et ses partisans, qui l'avaient excité à 
soutenir la discussion , se réjouissaient par avance de son futur 
triomphe. 

Je crois avoir entendu, dit à Dinaros un des assistants , qu'on a 
reconstruit toutes les fermes et toutes les maisons, tous les villages 
et toutes les villes : mais comment a-t-il été possible de terminer 
tant de constructions dans l'espace de 30 années seulement ? Je 



372 OBJECTIONS. 

conçois combien étaient puissants les divers moyens d'exécution 
dont vous nous avez parlé ; cependant mon imagination est encore 
effrayée de l'immensité du travail, et peut-être existait-il d'autres 
moyens que j'ignore : s'il en est ainsi, ayez la bonté de nous les 
faire connaître. 

— L'essentiel était en effet, répondit Dinaros, de préparer tous 
les logements pour l'époque fixée ; mais l'essentiel était moins d'a- 
voir des maisons solides et de longue durée que des maisons faciles 
à bâtir rapidement. 

Après avoir arrêté, comme je vous l'ai dit, le plan modèle d'une 
maison et d'une ville, on a donc arrêté la manière de les construire 
le plus rapidement j)ossible ; l'on a tout disposé pour atteindre ce 
but, et l'on a fait des maisons légères qui ne devaient durer peut- 
être que 30 ou 40 ans et qu'on devait remplacer à loisir par des 
maisons plus solides. 

On a aussi ajourné, dans les villes, tous les monuments qui n'é- 
taient que d'embellissement, laissant vides les places qui leur étaient 
destinées. 

Il en a été de même pour les meubles et pour tout le reste. Pen- 
dant les 30 ans, on n'a fabriqué que les choses nécessaires, laissant 
les choses utiles ou agréables pour le temps de la Communauté. 

Je vous ai dit, d'ailleurs, qu'on employa toutes les machines 
connues dans les pays étrangers ; qu'on en inventa une infinité 
d'autres ; que toute l'intelligence du Pays s'exerça sur cette indus- 
trie ; que le Peuple travailleur acquit une prodigieuse habileté ; 
qu'un nombre immense de bras oisifs autrefois ou mal employés 
produisirent un travail utile ; que nous reçûmes plus d'un million 
d'ouvriers étrangers ; et que l'ensemble de nos machines représenta 
une force de plus de deux cents millions de chevaux, ou de trois 
milliards d'ouvriers. 

Ajoutez à cela qu'on établit partout des ateliers immenses et des 
manufactures gigantesques; et que l'on préparait en masses énormes 
toutes les parties constitutives d'un bâtiment (pierres taillées, bri- 
ques , charpente , portes , fenêtres, etc.); en sorte que la construc- 
tion marchait ensuite avec une rapidité presque incroyable. Ainsi , 
je vous dirai que Icar a fait construire , sous ses yeux, une maison 
en un jour , et qu'il a vu bâtir une rue entière en 5 jours, une ville 
communale en 3 mois. 

Remarquez encore que la plupart des villes à construire conte- 
naient, sur le plan, plus de maisons qu'il n'en fallait d'abord , en 
sorte que des quartiers entiers ont clé ajournés pour n'être cou- 



OBJECTIONS. 373 

struits que plus tard, au fur et à mesure que la population augmen- 
terait. 

— Je conçois, dit un deuxième... : mais ce que j'aperçois moins 
bien, c'est le passage du Régime transitoire au Régime de la Com- 
munauté: comment ce passage a-t-il pu s'opérer d'un seul coup , 
subitement, sur toute la surface du pays? 

— Ce n'est pas ainsi que le passage s'est opéré, répondit Dina- 
ros, mais partiellement et successivement : écoutez-moi bien I 

On a commencé par les Provinces qui avaient le plus souffert de 
la guerre, et ensuite par les Provinces qui paraissaient le mieux 
disposées. Chaque année on a appliqué le nouveau régime à une , 
deux , trois ou quatre Provinces , en sorte qu'on a commencé la 
Communauté dès l'an 2 , et qu'on l'a complétée en l'an 30. 

Vous voyez déjà que l'opération était moins compliquée et moins 
difficile ; voici maintenant comment elle s'exécutait dans une Pro- 
vince ou plutôt dans une Commune. 

Je dois d'abord vous dire que la loi déterminait le nombre et le 
modèle de tous les objets qui devaient composer le mobilier de 
chaque maison ou de chaque famille , et que les différents objets 
composant ce mobilier légal étaient fabriqués en grandes masses ; 
par conséquent, chacun pouvait réduire son mobilier à ces objets 
et se procurer ceux qui lui manquaient. 

En second heu , la statistique communale indiquait le nombre 
des familles et des personnes habitant la Commune , et le nombre 
des objets de chaque espèce qui leur étaient nécessaires ; par con- 
séquent les magasins pouvaient être remplis d'avance. 

Eh bien, dès qu'une maison nouvelle était construite, habitable, 
et garnie de tout son mobilier légal , on la livrait à un pauvre, et 
l'on déposait son ancien mobilier dans les magasins publics pour en 
tirer tout le parti possible. 

Tous les pauvres de la Commune se trouvaient ainsi logés et 
meublés , et le plus grand nombre des maisons occupées dans le 
cours de six mois, par exemple: puis, les aisés et les riches étaient 
successivement logés, et déposaient également tout leur mobilier 
ou le réduisaient au mobilier légal. 

Quand toutes les familles étaient ainsi logées et meublées , au 
bout d'un an ou deux , on élisait les nouveaux fonctionnaires , et 
l'on proclamait la Communauté dans la Commune. 

On a fait plus ; et vous allez voir que le travail s'est commencé 
partiellement dans toutes les Communes de la République à la fois, 
i'rêtez-moi toute votre attention! 



374 OBJECTIONS. 

Dès qu'il fût décidé, en l'an 1", que les Provinces et les Com- 
munes, les Villes et les Villages, les maisons et les fermes, seraient 
semblables, et que par conséquent tout serait changé, on fit dresser 
le plan de chaque nouvelle Province avec toutes ses nouvelles Com- 
munes, et de chaque nouvelle Commune avec ses nouveaux Vil- 
lages, ses nouvelles fermes et ses nouveaux chemins, et l'on y traça 
l'emplacement des chemins, des fermes, des villages et des villes. 

On décida quelles villes seraient construites sur de nouveaux 
emplacements, et quelles villes seraient reconstruites sur l'empla- 
cement des anciennes : pour les premières , on en fit tracer le plan 
sur le terrain, avec leurs places, leurs quartiers et leurs rues: pour 
les secondes , on en fit lever le plan sur des cartes immenses ; on 
en fit même dresser le plan en relief; puis, appliquant le plan-mo- 
dèle, on indiqua sur le papier tous les changements à opérer; puis, 
appliquant ces changements sur le terrain, on indiqua par des ja- 
lons l'alignement de toutes les rues nouvelles, des places, monu- 
ments, promenades, etc. Comme les ingénieurs avaient acquis une 
prodigieuse habileté dans ces opérations , le travail fut terminé 
partout au bout de 4 années. 

Partout alors on commença les chemins, les fermes, les villages 
les plus nécessaires : dans presque toutes les villes , on commença 
quelques rues et quelques quartiers pour y loger les plus nécessi- 
teux ; et dès qu'une rue ou même une maison était habitable , on 
y plaçait les habitants d'une mauvaise maison , et l'on démolissait 
celle-ci pour en utiliser les matériaux. 

Vous concevez ainsi que partout les pauvres ont pu jouir per- 
sonnellement des bienfaits du nouveau système dès les premières 
années, tandis que, sur quelques points, des Communes entières 
et même des Provinces ont pu pratiquer dès la même époque le 
régime complet de la Communauté. Vous comprenezqu'aujourd'hui, 
en i 836, aucune de nos Provinces ne jouit de ce régime depuis moins 
de vingt-quatre ans, mais que presque toutes en jouissent depuis 
plus long-temps, les unes depuis quarante-huit ans, d'autres depuis 
quarante-sept, d'autres depuis quarante-six, et ainsi de suite d'an- 
née en année. 

Vous devez concevoir maintenant comment la Communauté a pu 
s'établir successivement ou si multanément dans les Communesd'une 
Province, puis successivement ou simultanément dans plusieurs 
Provinces, puis enfin dans toute la République. 

Vous devez concevoir même que, quoique beaucoup de bâtiments 
et d'effets mobiliers aient été perdus, la perte n'a pas été aussi 



OBJECTIONS. 375 

considérable qu'on pourrait le supposer d'abord, parce qu'on a pu 
conserver les meilleurs bâtiments et utiliser les matériaux des au- 
tres, et parce que, quant aux meubles, on a pu utiliser les anciens 
en les modifiant, ou même les laisser à leurs maîtres jusqu'à ce 
qu'ils fussent usés , ce qui ne devait pas excéder les trente ans de 
Tépoque de transition. 

Tous les meubles fabriqués depuis l'an 2 ont été faits sur les 
nouveaux modèles, et tous les anciens se sont trouvés usés ou pres- 
que usés après les trente ans, de manière qu'il n'y a presque point 
eu de perte sur le capital national mobilier. 

— Cependant, dit un troisième, les diamants, les bijoux, les ob- 
jets de luxe?... Puisque la loi les interdisait, ils ont été perdus 
quand la Communauté s'est établie ! 

— Oui ; mais ces objets n'avaient pas de valeur réelle ; et d'ail- 
leurs leur nombre avait successivement diminué, soit parce que le 
goût du luxe s'était naturellement affaibli, soit parce cjue l'industrie 
de luxe avait insensiblement éié abandonnée. 

Vous concevez par conséquent aussi qu'après les trente ans , les 
riches n'ont dû faire aucune difficulté pour déposer tous leurs ob- 
jets de luxe dans les magasins publics , puisque , ne pouvant plus 
s'en servir, ils n'avaient aucun intérêt à les conserver. 



— Il a dû en être de même de la monnaie! dit un quatrième 

— Sans doute, puisqu'elle était devenue complètement inutile : 
on s'était d'ailleurs habitué à n'y plus mettre de prix . 

— Et ceux qui avaient du papier n'ont pas plus perdu que ceux 
qui avaient de For?... 

— Us n'ont rien perdu ni les uns ni les autres, puisque la Commu- 
nauté les a enrichis en leur donnant tout ce dont ils avaient besoin. 

— Les dettes et les créances se sont trouvées éteintes ? dit un 
cinquième... 

— Indubitablement; car c'est dans les magasins publics que le 
débiteur et le créancier devaient déposer leur argent. 

— îiïais cela dut empêcher les prêts et la circulation des capitaux 
pendant la transition? dit un sixième... 

— D'abord , cela n'empêcha pas les prêts à courte échéance. 
En second lieu, pourquoi les capitalistes auraient-ils conservé ou 
enterré leurs capitaux, puisqu'ils devaient être obligés de les dé- 



376 OBJECTIONS. 

poser ou de ne pas s'en servir! Le capitaliste égoïste pouvait 
dépenser son argent pour jouir de la vie, et alors ses capitaux 
circulaient ; mais le capitaliste généreux donnait ou prêtait avec ou 
sans intérêts, surtout à l'approche de la Communauté ; et l'adop- 
tion du principe de la Communauté produisit même ce singulier et 
heureux effet que, dès le milieu de l'époque de transition et plus 
cette époque avançait , moins on tenait à l'opulence , moins on 
craignait la pauvreté , plus V Egalité s'établissait dans les fortunes. 

— Et la Rente?... 

— Hé bien 1 vous devez le deviner ; elle se trouva éteinte après 
les trente ans, et même successivement chaque année, au fur et à 
mesure que les rentiers entraient dans une communauté commu - 
nale ; et pendant les trente ans, la Rente a été payée exactement : 
elle a même pu se vendre comme auparavant, quoique le j<u de 
Bourse eût été supprimé. 

Vous pouvez deviner aussi que la Rente a été remboursée, après 
les trente ans , aux rentiers étrangers : mais , dès l'adoption du 
principe, on a constaté la quantité de rentes appartenant alors à 
des étrangers, et la loi a défendu de leur en vendre davantage. 

— Et les agents de change, comment ont-ils supporté la suppres- 
sion de leur charge et la perte de leur fortune ? 

— Comme tous les riches, la Communauté les a, du même coup, 
ruinés et enrichis pour les rendre plus heureux I 

— Et les étrangers qui possédaient des immeubles dans le pays?. . . 

— Ils ont été forcés de les vendre à quelque Icarien, ou expro- 
priés et remboursés en vertu de l'ancienne loi sur l'expropriation 
pour cause d'utilité publique ; et il n'a plus été permis à l'étranger 
d'acquérir à l'avenir aucune propriété. 

— Mais vous avez ainsi repoussé les étrangers?... 

— Non, nous les avons admis, comme vous l'êtes aujourd'hui, 
en payant à la République une juste indemnité pour leur nourriture 
et leurs autres dépenses. 

— Mais les malheureux qui ne peuvent rien payer?... 
—Nous voudrions pouvoir jouir de la satisfaction de les admettre 

à partager notre bonheur : mais vous sentez bien qu'il nous est ma- 
tériellement impossible de recevoir tous les malheureux qui sont 
sur la terre 1 Nous recevons du moins ceux qui peuvent nous être 



OBJECTIONS. 377 

utiles par leurs talents, et même quelques victimes des tyramiies 
étrangères. 

Antonio, qu'on attendait avec impatience, ayant alors demandé 
la parole, l'attention redoubla sur tous les bancs. 

— Je voudrais, dit-il, obtenir la faveur de vous soumettre quel- 
ques observations ; mais, je l'avoue, mon embarras est extrême en 
présence des merveilles qui nous éblouissent les yeux dans Icarie, 

— Parlez 1 lui dit Dinaros. Parlez ! lui cria-t-on de toutes parts. 

— J'admets, dit-il, que les Icariens sont réellement aussi heu- 
reux qu'ils le paraissent et le disent, et que leur bonheur est aussi 
solide que complet ; je ne m'arrête pas au miracle de tant de tra- 
vaux exécutés en si peu de temps, parce que, si trente ans étaient 
insuffisants ailleurs, on pourrait les étendre à soixante, à quatre- 
vingts, à cent : mais je hasarderai quelques réflexions sur le sys- 
tème de VEgalité et de la Communauté en lui-même, appliqué à 
nos pays d'Europe, si pourtant mes observations ne sont désagréa- 
bles a personne. 

— Parlez 1 parlez ! lui répéta Dinaros. Parlez ! lui crièrent ses 
partisans. 

— Hé bien 1 je crois que V Egalité sociale est contraire à la Na- 
ture, injuste, inutile, ou plutôt nuisible et impossible ; j'ajoute qu'elle 
a été repoussée dans tous les temps et chez tous les Peuples ; j'ajoute 
encore qu'il en est de même de la Communauté ; et je le démon- 
trerais SI je ne craignais pas de blesser des personnes dont la bonté 
nous inspire autant de reconnaissance que leur talent excite en nous 
d'admiration. 

— Parlez 1 parlez 1 lui crièrent Dinaros et toute l'assemblée. * 

— Je vais donc user de votre permission, reprit Antonio : et, du 
reste, mes observations, restreintes à nos vieux Empires Européens, 
seront étrangères à Icarie, assez heureuse pour se trouver dans 
une position privilégiée et dans des circonstances toutes spéciales. 

OBJECTIONS CONTRE L'ÉGALITÉ ET LA COMMUNAUTÉ. 

Hé bien, messieurs, je vous le demande, est-ce VEgalité ou 
V Inégalité naturelle que vous apercevez sur la Terre? 

La Nature elle-même, antérieure à la Société, n'a-t-elle pas 
créé les hommes inégaux en sexes et en couleur, en forme et en 



378 OBJECTIONS. 

santé, en taille et en force, en beauté et en fécondité , en intelli- 
gence et en génie, en courage et en vertus, comme elle a fait les 
animaux inégaux entre eux par leurs forces et leurs instincts, et 
les contrées inégales en fertilité et en productions, en chaleur et en 
salubrité? Et quand, dans ces innombrables objets de la création, 
on ne trouve pas deux êtres, deux hommes, deux animaux, même 
deux feuilles et deux grains de sable qui soient parfaitement égaux 
en tout, comment nier que la Providence, la Toute-Puissance, la 
Sagesse infinie, n'ait voulu Yinégalité? Prétendre substituer à son 
œuvre V Egalité, n'est-ce pas se révolter contre Dieu lui-même? 
(Quelques bravos se font entendre.) 

Naturellement inégaux en force, en capacité, en activité, en 
prévoyance, en besoins et en sobriété, les hommes devaient donc 
être inégaux en influence, en autorité, en pouvoir , en fortune et 
en considération : par conséquent V Egalité sociale et politique au- 
rait évidemment été la souveraine injustice. 

Loin d'être utile aux faibles et aux incapables, cette Égalité au- 
rait été nuisible à tous , parce qu'elle aurait empêché ou étouffé 
l'émulation, Factivité, les efforts, le développement du génie et 
les découvertes. 

Quand même la Société aurait fait la folie de détruire Yinégalité 
naturelle pour établir VEgalité de fortune et de possessions, cette 
Égalité ne pouvait être durable : l'assiduité des uns au travail, 
leur adresse, leur prudence, leur frugaUté, leur économie et mille 
autres circonstances, devaient nécessairement les enrichir, tandis 
que la paresse des autres ou leurs maladies, leur stupidité ou leur 
ignorance , des accidents ou leur intempérance et mille autres 
causes , devaient nécessairement les appauvrir et les réduire à la 
misère : en un mot, Yinégalité naturelle des moxfens, des vertus ou 
des vices, aurait inévitablement dû détruire à son tour l'œuvre de 
la Société et ramener Yinégalité naturelle de fortune et de pouvoir. 
(Bravos, bravos.) 

Aussi, voyez ce qu'a fait la sagesse de nos pères, lorsqu'ils ont 
constitué les Sociétés, dans les temps d'innocence, de justice et 
de vertu, dans l'âge d'or de l'Humanité 1 Sur toute la Terre, dans 
tous les pays, dans tout le Genre humain, chez tous les Peuples 
grands ou petits, dans tous les siècles, depuis le conmiencement 
du monde jusqu'aujourd'hui, apcrccvez-vous autre chose que Yin- 
égalité de fortune et de pouvoir? 



OBJECTIONS. 379 

Et voyez l'opinion, je ne dis pas des masses ignorantes, mais des 
classes qui se rapprochent de la Divinité par leurs lumières et les 
inspirations de Tesprit divin ; voyez l'opinion des historiens , des 
savants, des philosophes, des législateurs, des Gouvernements, 
des saints interprètes de la volonté céleste, et même des sectes et 
des sociétés mondaines les plus hardies en révolution et en ré- 
forme ; Vinégalité n'est-elle pas leur cri commun de ralliement? 

J'en dirai autant de la Propriété et de la Communauté de biens. 

Si la Providence a fait pour le Genre humain tout ce qui se 
trouve sur la terre, n'est-il pas vrai qu'elle n'a rien donné à per- 
sonne en particulier, et qu'elle a laissé à chacun la faculté de s'ap- 
proprier les animaux, les fruits et les champs qui lui étaient né- 
cessaires? N'est-il pas vrai que chacun a eu la possibilité de se 
procurer en effet, en travaillant, tout ce dont il avait besoin? 

N'est-ce pas la Nature elle-même qui a donné à l'homme la pré- 
voyance de l'avenir, l'esprit d'économie, le talent de cultiver la 
terre, le goût de la Propriété, le désir d'amasser des richesses pour 
en jouir et pour en faire jouir ses enfants? N'est-ce pas dès lors 
Dieu lui-même qui a établi la Propriété? 

N'était-il pas souverainement juste que chacun fût propriétaire 
et maître des animaux qu'il avait pris à la chasse ( en les poursui- 
vant péniblement et en les combattant au péril de sa vie), des fruits 
qu'il s'était donné la peine de chercher et de cueillir , de la cabane 
et du champ qu'il avait eu l'adresse et la peine de construire et de 
cultiver ? 

N'aurait-il pas été souverainement injuste au contraire que tout 
fût commun entre le laborieux et le paresseux, entre l'intelligent 
ctlestupide, entre le sobre et l'intempérant, entre l'économe et 
le prodigue ; et que le premier travaillât pour le second et parta- 
geât avec lui, tandis que le second aurait mangé et dormi sans rien 
faire pour le premier? 

Et si, de deux hommes, l'un avait toutes les qualités et toutes 
les vertus, l'autre tous les défauts et tous les vices ; si l'un avait 
de nombreux enfants qu'il élevait bien, de nombreux serviteurs 
qu'il dirigeait bien, et de nombreux esclaves qu'il savait bien uti- 
liser, tandis que l'autre restait seul et réduit à sa nullité; si les 
<leux familles avaient ainsi continué pendant plusieurs générations , 
n'iiait-il pas naturel et juste que l'un de ces hommes eût accru ses 
propriétés et l'autre perdu les siennes en les aliénant , que l'une 



380 OBJECTIONS. 

de ces familles fût devenue riche et puissante , et que l'autre se 
trouvât pauvre, faible et gouvernée? 

N'était-il pas naturel, en un mot, que la Propriété, égale d'a- 
bord par suite d'un premier partage entre les premiers Peuples et 
les premiers citoyens, se transformât bientôt, par la vertu des uns 
et le vice des autres, en une Propriété inégale? 

Aussi, partout et toujours, chez tous les Peuples et dans tous les 
siècles, la Propriété et V Inégalité de fortune ont servi de base à la 
Société, sans que V Egalité de biens et la Communauté aient pu 
s'établir jamais et nulle part. 

Et permettez-moi de vous rappeler les avantages de celte insti- 
tution dictée par la Nature et adoptée par l'Humanité, en leur com- 
parant les inconvénients de la Communauté de biens; permettez- 
moi de vous retracer quelques-uns des innombrables bienfaits de 
la Propriété et de la Richesse, non-seulement pour les propriétai- 
res et les riches, mais encore pour la masse de chaque Nation , et 
particulièrement pour les pauvres et les prolétaires. 

Qui peut nier d'abord que la richesse ne soit une source de jouis- 
sances et de bonheur, que l'amour de la Propriété et l'amour des 
enfants (qui porte le père à désirer la fortune pour eux autant que 
pour lui-même) ne soient, avec l'amour du pouvoir, trois des pas- 
sions les plus énergiques que la Nature ait déposées dans le cœur 
de l'homme? 

Qui peut nier que ce soient ces passions ardentes qui ont poussé 
l'homme à faire tant d'efforts et de tentatives, et à braver tant de 
dangers, pour découvrir, créer et produire tant de richesses que la 
tiédeur et l'mdifférence de la Comnumauté n'auraient pas tirées du 
néant ? 

Qui peut nier encore que la Propriété et la Richesse n'aient été 
nécessaires pour donner ce loisir , celte tranquillité d'âme , cette 
instruction, cette éducation, celle habitude de réfléchir et de médi- 
ter, en un mot, cette capacité dont les législateurs , les magistrats 
et les savants ont indispensablement besoin pour gouverner les 
Peuples et faire leur bonheur? 

Sans la Propriété et la forlune, l'homme serait réduit à la satis- 
faction de ses besoins physiques et matériels, privé de ces jouis- 
sances plus exquises et plus nobles de l'esprit et du cœur que don- 
nent l'obligeance, la générosité, la bienfaisance et la charité ; il ne 
connaîtrait pas même ces vertus sublimes , qui font la gloire do 
rUumanitél 



OBJECTIONS, 381 

Et que seraient devenus les pauvres, sans la charité des riches? 
que seraient devenus les ouvriers sans le travail et le salaire que 
leur donnent les propriétaires? que seraient l'agriculture, l'indu- 
strie et le commerce, sans le secours des grands capitalistes? que 
seraient la civilisation, l'urbanité, la politesse, l'adoucissement et 
la délicatesse des mœurs, et tous les agréments et les plaisirs de 
la Société, sans l'intervention de l'opulence? que seraient enfin les 
sciences, les belles-lettres et les beaux-arts , sans l'impulsion du 
luxo? 

Oui, les progrès en tous genres; les merveilles et les prodiges des 
sciences et des arts, en Cliine et dans l'Inde, en Perse et en Egypte, 
en Grèce et en Sicile, à Carthage et à Rome, en Italie et en France, 
en Angleterre et en Amérique ; la grandeur et la pompe de 
Louis XIV et de Napoléon ; les gigantesques entreprises et les ver- 
tus héroïques ; en un mot tout ce qui fait la puissance, le bonheur 
et la gloire de l'Humanité, est le fruit du droit de Propriété ini- 
mitée. 

Quant à la Communauté de biens, qu'a-t-elle pu faire et qu'a- 
t-elle faitsur la Terre? quel Peuple a voulu en risquer l'expérience? 

Dans nos vieilles et riches Sociétés d'Europe (car je fais toujours 
abstraction d'Icarie), ne substituerait-elle pas une tiédeur et une 
indifférence mortifères à cette heureuse émulation, à cette fécon- 
dante concurrence de la science et du génie, à cette généreuse am- 
bition, qui vivifient tout et qui fontsortir le bonheur pubUc du bon- 
heur particulier? 

Et dans cette Europe dont la liberté est l'idole aujourd'hui , la 
Communauté ne viendrait-elle pas apporter d'intolérables entraves 
à cette inestimable liberté, premier besoin de la plus noble des 
créatures ? 

Avec la Communauté, point de Propriété ni de fortune, point de 
succession ni de donation, aucune acquisition, même pourprixdes 
plus belles découvertes et du plus précieux génie ! on ne pourrait 
disposer de rien, ni de sa personne ou de ses actions, ni de ses 
enfants, ni du fruit de son travail et de son talent ! on ne pourrait 
ni se reposer ou travailler , ni voyager ou chasser , ni se faire 
servir comme on voudrait 1 on ne serait maître d'avoir nî des do- 
mestiques et des chiens , ni des chevaux et des équipages , ni 
des châteaux et des parcs! on serait forcé de travailler! on ne 
serait libre ni dans sa nourriture et son vêtement, ni dans son lo- 
gement et son ameublement, ni dans ses plaisirs et ses jouissances, 



382 OBJECTIONS. 

ni dans ses veilles et son sommeil , ni dans sa vie et sa mort I Ce 
serait le plus odieux despotisme, la plus humiliante tyrannie , le 
plus insupportable esclavage ! 

Et riiomme le plus éminent et le plus utile par sa science et sa 
capacité, par son patriotisme et ses vertus, par ses découvertes et 
ses services, ne serait pas mieux traité que les autres! L'ingrati- 
tude et Finjustice seraient le principe régulateur de cette nouvelle 
perfection sociale et gouvernementale 1 

Aussi tous les hommes sensés et judicieux, véritables et sincères 
amis du Peuple et de l'Humanité, se sont-ils toujours unanimement 
élevés contre cette injuste, ingrate et funeste Communauté. 

Platon et Th. Morus ont osé seuls la préconiser: mais ces deux 
hommes, dont au reste je suis loin de contester les intentions gé- 
néreuses, n'ont-ils pas été considérés, par le monde raisonnable et 
savant, comme deux visionnaires, deux monomanes et deux fous? 
La Communauté du rêveur grec n'est-elle pas reconnue pour une 
chimère, et ces mots chimère Platonicienne ne sont-ils pas devenus 
synonymes de r^oe, à'' extravagance et de /b/ie, comme V Utopie ûw 
rêveur anglais est devenue synonyme dHmpossibilité et presque de 
niaiserie ? 

Qui d'ailleurs a jamais tenté d'essayer leurs vagues et vides 
théories? quel Monarque, quel Pontife, quel Sénat, quel Législa- 
teur, quelle Nation a voulu perdre son temps à faire l'expérience ? 
Platon lui-même n'a pu trouver un Prince ou un peuple qui voulût 
se prêter à son envie ; et son disciple Plantin n'a risqué son crédit 
auprès d'un empereur romain que pour voir ses prières dédaignées 
par la sagesse impériale ! 

On n'a pas même pu réaliser la Loi agraire ou le partage des 
terres, et rEgalité des propriétés ; et ce ne sont pas seulement les 
sénateurs et les riches qui s'y sont énergiquement opposés , mais 
les petits propriétaires eux-mêmes, aussi et plus attachés peut-être 
à leur modeste héritage que les grands à leurs vastes domaines 1 
Et pourquoi cette opposition ! parce qu'on a toujours été convaincu 
que ce partage et cette Egalité ne seraient qu'éphémères ; parce 
que cette division à l'intini de la richesse nationale entre tous les 
citoyens devait ne donner à chacun qu'une part presque nulle et 
créer V Egalité de misère en augmentant sans cesse la stérilité de la 
terre et la population ; enfin, parce que les partisans les plus ar- 
dents des lois agraires ne demandaient le partage que dans le des- 
sciû de tout prendre sans rien laisser aux autres^ et de dire aux 



REFUTATIONS. 383 

anciens propriétaires (pour me servir d'une expression triviale) 

Ote-toi de là que je m'y mette I 

Aussi, quels sont ceux qui, en Europe, demandaient ou deman- 
dent aujourd'hui la Communauté ou seulement la Loi Agraire? Ne 
sont-ce pas généralement les Révolutionnaires et les anarchistes, 
tous ceux qui n'ont rien à perdre et tout a gagner dans les Révolu- 
tions, tous ceux qui ne reculent ni devant les attentats ou les insur- 
rections, ni devant l'incendie ou l'assassinat, ni devant la spoliation 
et le pillage, tandis que les Conservateurs ne prêchent que Tordre 
et la paix, le travail el la tranquillité, le respect de la religion et 
des lois, le bonheur du Peuple et le perfectionnement de l'Humanité? 

Bienfaisante seulement pour Icarie, la Communauté serait donc 
le fléau de l'Europe! 

Ces derniers mots étaient à peine prononcés que les partisans 
d'Antonio, qui déjà l'avaient souvent appuyé de leurs bravos, 
essayèrent d'intimider leurs adversaires par la vivacité de leur 
enthousiasme et de leurs applaudissements, tandis que le reste de 
l'assemblée, gardant un profond silence , paraissait incertain et 
ébranlé. 

Cependant Dinaros voulait répondre à l'instant : mais les deux 
partis, secrètement animés par des motifs différents, demandèrent 
l'ajournement de la discussion ; et nous attendhiies, Eugène et moi, 
la séance du lendemain avec impatience et non sans quelque 
anxiété. 



CHAPITRE VIII. 

Réponse aux objections contre l'Égalité et la Communauté. 

La plus vive curiosité se peignait sur toutes les figures, lorsqu» 
Dinaros prit la parole. 

— Le savant et respectable orateur auquel je vais répondre , 
dit-il, n'est sans doute , et j'en suis convaincu , animé comme moi 
que par l'amour de la vérité et de l'Humanité; et , comme lui , je 
repousserais la Communauté pour l'Europe, si je pensais que la 
Propriété et l'inégalité pussent seules faire son bonheur. 

Mais quelque nombreuses que soient les objections proposées avec 



384 RÉFUTATIONS. 

tant de vigueur, et quelque solides que ces objections paraissent 
à quelques esprits, je voudrais qu'on en eût encore ajouté d'au- 
tres, certain que je suis de n'en laisser aucune sans réiulation vic- 
torieuse, certain aussi de démontrer que la Communauté peut seule 
faire le bonheur des pays d'Europe, comme elle fait la félicité 
d'Icarie. C'est donc avec confiance que je réponds au vénérable 
Antonio (l'attention redouble). 

Vous prétendez, Antonio, que la Nature a fait les hommes iné- 
gaux en tout : que, par conséquent, la Société doit les maintenir 
inégaux ; et que l'Inégalité sociale et politique doit être la confirma- 
tion et la consécration de l'Inégalité naturelle ou divine : moi je 
soutiens le contraire de ces deux propositions ; je soutiens que la 
Nature n'a pas divisé les hommes en classes ou espèces, l'une de 
supérieurs qui doivent avoir le commandement et la fortune, l'autre 
d'inférieurs qui doivent obéir, travailler et végéter. 

Et pour justifier mon opinion, je distingue la différence de l'/ne- 
galité, la force du droit ; et je dis ; 

Oui, les hommes sont différents en taille, couleur, force phy- 
sique, etc. ; mais non, les hommes ne sont pas inégaux. 

Deux hommes peuvent bien être inégaux partiellement, sous 
quelques rapports , en force physique , par exemple , ou en force 
intellectuelle ; un homme vigoureux et stupide peut bien vaincre un 
homme intelligent et faible , comme il peut être vaincu par un 
homme faible, adroit et armé ; mais la force totale d'un homme 
vis-à-vis d'un autre homme est une question ou une chose infini- 
ment complexe; une foule d'éléments divers (la taille, la vigueur, 
l'adresse, la ruse, l'habileté, l'instruction, l'expérience, les armes, 
la richesse, le nombre des enfants ou des soutiens , mille accidents 
môme et mille hasards) entrent dans la composition de cette force 
totale, tous dans des proportions différentes et continuellement va- 
riables ; et cette complication est telle qu'il est impossible d'aper- 
cevoir quel est le plus fort, tant que la victoire ne l'a pas montré ; 
et même si ces deux hommes se font la guerre sans se tuer, chacun 
d'eux pourra être alternativement vainqueur et vaincu. 

Mais la Raison, sinon égale dans tous les hommeS; au moins suf- 
fisante en général, indique aux plus faibles de se réunir plusieurs 
contre un fort, pour rétablir par le nombre l'Égalité des forces ; et 
comme cette Raison est la principale arme que la Nature a donnée 
à l'homme pour se conduire et se défendre, on peut bien dire, dans 
le sens le plus général, que la Nature a fait les hommes égaux ^n 
force. 



RÉFUTATIONS. 385 

Elle les a faits même égaux en intelligence; car la différence qu'on 
remarque, sous ce rapport, entre deux hommes, provient de la 
différence de cette foule de circonstances dans lesquelles chacun 
s'est trouvé depuis sa naissance; leurs organes étaient les mêmes en 
naissant et avaient la même destination ; tous deux étaient égale- 
ment ignorants ; tous deux avaient également besoin d'instruction 
et d'éducation ; et si tous deux avaient été placés dans des cir- 
constances absolument les mêmes, leur intelligence et leur instruc- 
tion seraient aussi les mêmes, ou du moins elles seraient suffisantes 
pour chacun d'eux, et ne seraient pas assez inégales pour établir 
entre eux une véritable inégalité. 

Ce n'est donc pas la Nature mais la Société qui fait les hommes 
inégaux en intelligence et en instruction; et quand môme il serait 
vrai, que quelques individus se trouvassent naturellement supé- 
rieurs en intelligence, il n'en serait pas moins certain que la Nature 
n'a pas divisé le Genre humain en espèces ou en classes douées 
d'une intelligence graduelle , organique et héréditaire , qui ferait 
un Peuple d'Anges ou de Génies parmi les autres Peuples , et qui 
les distinguerait du reste de l'Humanité comme l'homme est dis- 
tingué des autres animaux. 

En un mot, s'il existe quelques intelligences naturellement supé- 
rieures, ce sont de rares exceptions, qu'on ne trouve pas dans une 
classe plutôt que dans une autre, mais qu'on rencontre dans toute 
la masse, dans toutes les familles, et même parmi les faibles et les 
pauvres plus souvent que parmi les Grands et les riches.... Et qui, 
sur la Terre, oserait dire : Je suis d'une race plus intelligente que la 
vôtre ?.... Qui surtout oserait dire à sa nation : Je suis le plus intel- 
ligent d'entre vous et le plus capable de vous gouverner ? 

Disons donc, au contraire, en prenant l'expression dans son sens 
e plus complexe et le plus étendu : Tous les hommes sont, par la 
Nature, généralement égaux ou à peu près e'f/aux en force physique 
et intellectuelle, et dès lors sont naturellement égaux en droits. 

(Ici d'innombrables applaudissements couvrirent la conclusion de 
Dinaros.) 

Mais je suppose un moment les hommes naturellement ineg'aux 
EN FORCE : seraient-ils, par cela seul, inégaux en droits? Les uns 
seraient-ils laits pour commander et les autres pour obéir, les uns 
pour être oisifs , et les autres pour travailler et les servir, les uns 
pour être riches et heureux et les autres pour être pauvres et misé- 
rables, comme s'il y avait entre les deux classes la différence qui 

22 



386 HÊFUTATIONS. 

existe entre l'homme et les animaux, comme si les premiers étaient 
des demi-dieux destinés à jouir, «t les seconds des brutes condam- 
nées à souffrir et à végéter ? 

Mais quel outrage à la Divinité ! Quoi! vous adorez Dieu comme 
la bonté infinie, comme la justice suprême unie à la toute-puissance', 
vous l'appelez le Père du Genre humain : vous dites que tous les 
hommes sont ses enfants, de la même espèce, tous de la même 
race , tous de la même famille , tous frères ; et vous prétendez 
que ce Père infiniment bon et juste, au lieu de confondre tous 
ses enfants dans son amour, au lieu de partager également entre 
eux tous ses bienfaits, au lieu de leur donner à tous la même intel- 
hgence, les mêmes désirs, les mêmes passions, les mêmes moyens 
pour les satisfaire, et les mêmes droits sur ce globe que sa bonté 
créait pour eux, les aurait divisés en catégories et en castes de 
maîtres et d'esclaves, de despotes et de sujets, d'aristocrates et de 
parias, de propriétaires et de prolétaires, de riches et de pauvres, 
de consommateurs et de producteurs, d'heureux et de malheureux! 

Et de quel œil regarderions-nous le père d'une nombreuse 
famille qui, maître de faire ses enfants semblables, les aurait faits 
différents ; qui distribuerait entre eux son affection paternelle sui- 
vant leur taille, leur forme, et la couleur de leurs cheveux ; qui 
gâterait de ses caresses les plus beaux et les plus spirituels et pro- 
scrirait les plus faibles et les plus laids; qui donnerait tout son héri- 
tage aux bien portants et ne laisserait rien aux infirmes; qui béni- 
rait les grands et maudirait les petits ? 

Mais d'ailleurs, dans le commencement du Genre humain, quand 
tous les hommes étaient sauvages, errants, nus, mangeant de l'herbe 
ou du gland, ou dévorant des chairs saignantes , et maintenant 
encore au milieu des palais et des chaumières, sous la pourpre ou 
les haillons, dans le berceau doré ou sur la paille de l'étable , à 
quel signe, à quel caractère divin reconnaissait-on et reconnaît-on 
encore les bénis et les maudits, les élus et les damnés? 

Non, non, ce serait blasphémer contre la Providence que de lui 
supposer tant d'injustice ! Elle a fait les hommes différents entre 
eux, mais égaux en force et surtout en droits; elle les a faits tous 
supérieurs aux autres êtres, mais elle leur a donné à tous les mê- 
mes besoins et les mêmes désirs; elle leur a imposé la même obli- 
gation de les satisfaire et les mêmes devoirs; elle leur a donné les 
mêmes instincts, les mêmes moyens, les mêmes droits de se servir 
de tous leurs sens, de tous leurs organes, et de tous les objets ex- 
térieurs qui les entourent. 



RÉFUTAriÛNS. 387 

Si la Nature a donné à quelques-uns la volonté d'attaquer et de 
gouverner, elle la donne également à tous, comme à tous égalemeiii 
la volonté de se défendre. 

Si elle donne aux uns l'égoïsme , l'amour-propre , l'amour du 
commandement, l'orgueil et la vanité, elle les donne également à 
tous , comme à tous également la haine de l'esclavage et de la 
soumission, la passion de V Indépendance et de V Egalité. 

Et surtout, elle leur donne à tous la Raison.... 

La Raison !... Pourquoi la Providence n'a-t-elle pas fait tous les 
hommes non-seulement égaux, mais semblables en tout, entaille, 
en beauté, en couleur, en force physique, en intelligence? Pour- 
quoi ?... mais ne leur a-t-elle pas donné la Raison?... Et la Raiso7i 
n'est-elle pas suffisante pour indiquer à l'homme les moyens 
d'exercer ses droits et d'assurerson bonheur en établissant V Egalité? 

La Raisoii ne suffit-elle pas pour bien organiser la Société, pour 
créer l'Égalité d'éducation et par conséquent de capacité, l'Égalité 
de travail et de fortune, l'Égalité de droits sociaux et politiques ? 

Oui, la Raison est une Providence secondaire qui peut créer l'Éga- 
lité en tout; et comme cette Raison est un bienfait de la Nature 
ou de la Divinité , l'Égalité se retrouve, ainsi que je l'ai déjà dit, 
l'œuvre indirecte de la Nature ou de Dieu lui-même. (Tonnerre 
d'applaudissements.') 

Mais, tout le monde le reconnaît, l'homme fut d'abord sauvage, 
comme on l'a trouvé sur presque toute la surface de l'Amérique 
et de l'Afrique, et dans toutes les îles découvertes depuis trois ou 
quatre siècles ; il ressembla d'abord aux animaux , comme eux 
entièrement nu; sans habitation, errant dans les forêts; comme 
eux, sans autre connaissance que son instinct, sans aucune idée de 
pudeur, de vices et de vertus ; comme eux , sans industrie , sans 
arts et sans science ; comme eux , vivant en troupe plutôt qu'en 
société, sans propriété, sans aucune distinction de fortune, de rang 
et de pouvoir ; et, dans ce commencement, la Raison n'était pour 
lui qu'un instrument ou un gouvernail inutile, ou plutôt la Raison 
n'était encore qu'un germe qui devait se développer lentement et 
se perfectionner avec l'Humanité. 

Cet état de bestialité, de végétation et de développement successif 
dura long-temps , des milliers et peut-être des millions d'années ; 
car l'imagination n'aperçoit pas de terme à la longueur du temps 
nécessaire pour inventer les langues, surtout l'écriture, et les mil- 
liards de découvertes faites depuis la naissance du Genre humaia 
jusciu'aujourd'hui ; et d'ailleurs, que sont les millions d'années de- 



388 RÉFUTATIONS. 

puis cette naissance comparés aux millions d'années qui doivent 
probablement les suivre, comparés surtout à l'éternité de TUnivers, 
avant et après la création de ce pauvre petit Genre humain ? Et 
pendant cette enfance de la Raison et de l'Humanité, la force ani- 
male et brutale régna seule sur la terre ; la chasse aux hommes et 
aux animaux fut le principal moyen d'existence ; la guerre et le 
vol furent long-temps la seule ou la principale industrie ; la victoire 
et la conquête furent le plus puissant moyen d'acquisition et de 
fortune; les forts et les habiles ne travaillèrent qu'à tuer des hom- 
mes pour les manger et les spolier, ou à les réduire en esclavage 
pour s'en servir ; et c'est ainsi que se fondèrent partout les Gou- 
vernements et les Aristocraties, l'inégalité de fortune et de pouvoir. 

Mais , chaque Peuple se croyant le plus fort , la guerre et les 
révoltes furent perpétuelles sur la Terre ; après d'innombrables 
combats et d'effroyables massacres, après d'immenses conquêtes 
sur une foule de petits Peuples pasteurs ou cultivateurs, les con- 
quérants, les vainqueurs et les héros guerriers furent vaincus et 
conquis à leur tour ; la Terre se couvrit de débris et d'ossements ; 
les ruines de Babylone, de Thèbes, de Carthage, de Tyr, de Jéru- 
salem, d'Athènes et de Rome, attestèrent, comme le tombeau de 
Sainte-Hélène, la fragilité de la force; et cependant c'est la conquête 
et son Inégalité qui régnent encore sur presque toutes les Nations. 

Il en fut de même, dans chaque Empire particulier, entre ses 
citoyens, ses habitants et ses partis : ce fut encore la force et la 
conquête qui constituèrent la prétendue Société, le pouvoir , les 
lois, la Propriété et l'Inégalité ; et comme chaque parti se croyait 
le plus fort , la guerre civile et les insurrections furent presque 
continuelles, ainsi que les massacres et les supplices; et ce fut 
encore la force qui partout resta maîtresse du champ de bataille 
et installa l'Inégalité. 

Mais, quoique bien jeune encore, l'Humanité a grandi avec les 
siècles; le senlimenL de la justice s'est développé dans l'oppression; 
la sagesse est née plus tard de l'expérience ; la Raison s'est mûrie 
dans le malheur ; et aujourd'hui... car enfin laissons le passé pour 
nous occuper du présent; laissons le vague et l'incertain de la nuit 
des temps pour considérer le positif actuel ; oublions dans le néant 
les générations éteintes pour consulter la génération vivante 1 

Aujourd'hui, comme autrefois, n'y a-t-il pas une Nature et un 
Genre humain? et faut-il, imitant ceux à qui Socrate reprochait 
de ne regarder que le Ciel en négligeant la Terre, arrêter nos re- 
gards sur les morts en négligeant les vivants? Que la Terre ait ou 



RÉFUTATIONS. 380 

n'ait pas été volontairement partagée entre les Peuples, puii entre 
les hommes ; que les Sociétés et l'Inégalité aient ou n'aient pas 
été formellement consenties, que nous importe, à nous qui souf- 
frons? C'est le genre hufnain qui vit, et non le Genre humain qui 
n'est plus, dont il faut rechercher et constater les sentiments et les 
opinions, les droits et la volonté, éclairés que nous sommes par une 
Raison plus perfectionnée qu'elle ne fut jamais. 

Hé bien, permettez-moi une supposition, bizarre peut-être, mais 
non déraisonnable : supposons que, après une peste ou toute autre 
catastrophe, il ne restât sur le Globe que des femmes enceintes et 
des vieillards privés de leurs compagnes, et par conséquent sans 
postérité et sans intérêt personnel : supposons aussi que ces vieil- 
lards fussent réunis pour délibérer sur les droits de ce Genre hu- 
main dans le ventre de ses mères ; je vous le demande, y aurait-il, 
dans ce sénat désintéressé, une seule voix qui prétendît que ces 
enfants à demi nés ne fussent pas égaux en droits aux yeux de la 
Nature, et qu'ils ne dussent pas être égaux en éducation, en fortune, 
en droits sociaux et politiques? 

Supposons encore que le Genre humain fût rassemblé pour en- 
tendre discuter la question d'Égalité : croyez-vous que la petite 
minorité des Aristocrates et des riches eût seulement la pensée de 
contester le droit égal de tous au bonheur comme à l'existence ? 
Et si partie de cette minorité avait la folie de le faire en recourant 
à la force et à la guerre, si la Société se trouvait partout dissoute 
et remplacée par Vétat de Nature , cette minorité ne perdrait-elle 
pas à Finstant ses propriétés et son pouvoir? En admettant même 
qu'il lui fût possible , par son adresse , de soutenir et de prolonger 
la lutte, ne serait-ce pas la guerre et l'extermination partout? et la 
Raison, intervenant comme médiatrice , ne dirait-elle pas à tous 
que leur intérêt commun serait de reconnaître l'Égalité des droits, 
et de constituer enfin la Société sur cette base désormais iné- 
branlable ? 

Oui, la Raison, ou la Nature, ou Dieu, dicterait, et le Genre hu- 
main adopterait VEgalité sociale et politique I (Vifs applaudis- 
sements.) 

Le Génie même ne donnerait aucun droit de maîtrise , de domi- 
nation ou de commandement sur les autres; car c'est l'élection 
seule qui peut constater le Génie, et c'est le mandat populaire qui 
peut seul kii conférer quelque autorité dans Tintérêt du Peuple. 

L'Égalité ne connaîtrait donc d'autre exception que celle des 
fonctions et des honneurs conférés par le Peuple. 

22. 



3ao REFUTATIONS 

Mais revenons sur nos pas pour l'épondre à quelques objections 
de détails, bien que ce qui précède y réponde indirectement déjà. 

Vous prétendez, Antonio, que les premiers hommes étaient plus 
innocents et plus vertueux, plus sages et plus parfaits ! vous parlez 
de Vâge d'or ! vous invoquez la vieillesse, Vexpérience et Vautorité 
de l'Antiquité! 

Mais tout cela n'est-il pas supposition gratuite, fable et contre- 
sens? N'est-il pas incontestable que, plus on remonte vers la 
naissance de l'ilumanité, et plus elle est enfant, tandis que plus 
on se rapproche de l'époque actuelle et plus elle est âgée? Ccst 
autrefois qu'elle éiait dans l'eniance, ignorante, muette encore, 
s'essayant à bégayer et à marcher ; et c'est aujourd'hui qu'elle a 
de l'âge et de l'expérience ! 

Et que d'ignorance, que d'erreurs, que de vices, que de turpi- 
tudes, que d'infamies, que d'iniquités et que de cruautés ont signalé 
Gon enfance ! 

N'est-il pas vrai que nous savons aujourd'hui tout ce que savait 
i'Antiquité, tandis qu'elle ignorait un nombre immense des choses 
que nous avons récemment découvertes ! 

Non, n'invoquez jamais en rien son autorité 1 ne dites pas sur- 
tout qu'elle a admis l'Inégalité, car je vous répondrais qu'elle a ad- 
mis aussi l'esclavage, l'anthropophagie, les tortures, les bûchers et 
n^Ue autres horreurs ! 

Vous supposez une convention formelle , un contrat , un consen- 
tement des hommes, soit pour se réunir en Société, soit pour con- 
stituer l'Inégalité de fortune et de pouvoir, lorsqu'il est évident 
que cette double Inégalité fut partout l'effet de la force et de la 
conquête. 

Vous donnez à l'opulence de l'Aristocratie une origine presque 
céleste et divine, le travail , l'habileté, l'économie, toutes les qua- 
lités et les vertus, et à la misère des pauvres prolétaires une cause 
presque infernale, la paresse, la stupidité, la gourmandise et tous 
les vices : après vous, tous les Riches sont devenus riches parce 
qu'ils étaient laborieux et avaient toutes les bonnes qualités, et les 
Pauvres ne sont devenus pauvres que parce qu'ils étaient pares- 
seux et vicieux ; d'après vous la pauvreté est la peine du vice 
comme la richesse est le prix de la vertu. 

S'il en était ainsi , je dirais : Puisque les pauvres ne le sont que 
par leur faute , tant j)is pour eux ! Encore non ; ce langage serait 



RÉFUTATIONS. 391 

aussi injuste qu'inhumain : je les plaindrais plutôt, parce qu'ils sont 
nos frères, parce qu'i/s auraient les mêmes qualités que les riches 
s'ils avaient la mémo éducation, parce que tous leurs vices sont la 
faute et le crime de la Société. 

Du reste, vous reconnaissez par là que si tous les hommes avaient 
les mêmes quahtés , ils auraient les mêmes droits à la richesse et 
devraient être tous également riches ou pauvres (car la richesse 
est relative), et je prends acte de votre aveu. 

Mais y avez-vous bien pensé? Cette origine que vous donnez à 
la richesse et à la pauvreté est-elle véritable? Le lait est-il exact 
et vrai? N'est-ce pas le fait contraire qui est la. vérité? Y a-t-il 
même, sur la Terre et dans Tllistoire, une vérité plus manileste 
et plus éclatante que celle-ci , que les Peuples cultivateurs et in- 
dustriels ont tout inventé et tout produit, et que les Peuples pas- 
teurs, chasseurs ou guerriers les ont conquis, subjugi'Os, dépouil- 
lés, réduits en esclavage et contraints à travailler pour eux? N'est- 
il pas incontestable que, pendant touto l'antiquité jusqu'à J.-C, le 
travail était flétri partout , déclaré ignoble et imposé aux seuls es- 
claves; que la guerre et le brigandage étaient seuls honorables; 
que, dans !a Grèce même et à Rome, l'ouvrier libre était réputé es- 
clave du public, indigne d'être citoyen, exclu des droits de cité et 
des assemblées populaires; etcpie, même dans les temps modernes, 
l'industrie et le commerce étaient une dérogation à la Noblesse ? 

Pouvez-vous nier que l'opulence de l'Aristocratie romaine n'ait 
été que le fruit de la conquête et l'odieux composé des dépouilles 
de l'Univers; que la grande invasion commencée au 111' siècle 
n'ait enrichi les barbares des dépouilles du monde civilisé ; que la 
conquête de l'Angleterre par les Normands au XP siècle n'ait en- 
richi les conquérants des dépouilles anglaises ; et que l'invasion 
des Espagnols en Amérique au XIV" siècle n'ait enrichi les a^isas- 
sins des dépouilles de douze millions d'Américains égorgés par eux ? 

Voulez-vous que je passe en revue les acquisitions des Églises , 
des Moines, des Prêtres et des Papes enrichis par la tromperie, 
l'escroquerie et l'extorsion , et celles des Nobles de cour enrichis 
par les spoliations , par les confiscations et par les libéralités des 
Princes, pour prix de la bassesse, de la prostitution, de la délation, 
de la trahison et de l'assassinat? 

L'origine la plus innocente de l'opulence de l'Aristocralie d'au- 
jourd'hui n'est-elle pas le hasard de la naissance et la transmis- 
sion héréditaire des anciens héritages souillés de sang et de 
crimes? 

Et si quelques grandes fortunes ont une origine légitime dan^ 



392 RÉFUTATIONS. 

des services réels rendus au pays ou dans l'induslrie et le com- 
merce , combien sont pures de tout alliage avec la fraude , l'injus- 
tice, les souffrances et les larmes des populations ? 

Nierez-vous aussi que, marâtre injuste et inhumaine , la Société 
donne aux Riches , ses enfants gâtés, les moyens d'être toujours 
riches, tandis qu'elle élève mal les pauvres ou plutôt les prive de 
toute instruction et les réduit à rester élernellementdansla misère? 

Ainsi dès le commencement du Genre humain , on peut distin- 
guer deux classes, quoique mêlées et confondues : l'une, compre- 
nant les homm.es bons , actifs , industrieux , tempérants, etc. ; l'au- 
tre, comprenant les paresseux , les intempérants, les cruels, etc. ; 
ce sont les premiers qui ont cultivé la terre , découvert les Arts et 
les Sciences , et créé les Propriétés et les richesses, tandis que les 
féconds ne s'occupaient que de chasse et de guerre , de vol et de 
brigandage, consommant sans rien produire, ne connaissant d'au- 
tre moyen que la force, d'autre droit que la victoire, d'autre vertu 
que la cruauté et le meurtre ou l'oppression ! 

Ainsi encore , c'est le paresseux et le méchant qui a dépouillé le 
travailleur pacifique ; c'est le gourmand, le prodigue et le vicieux 
qui a dépouillé le sobre, l'économe et le vertueux; le pauvre 
est enchaîné et paralysé pour rester éternellement misérable , 
tellement qu'il en est à peine un sur mille qui puisse amélio- 
rer sa position par son travail ; et le désordre est tel dans le 
sein de la Société, que, dans certaines circonstances, un homme do 
mérite, de capacité et de vertu , jeté dans votre Paris ou dans 
votre Londres, pourrait être embarrassé d'y trouver du travail 
pour y gagner du pain ! 

Ne cherchez donc plus à justifier l'Inégalité de fortune par son 
origine ! 

Mais vous voulez la justifier par son emploi et par ses résultats : 
voyons donc encore ! 

Vous prétendez que l'Inégalité de fortune est nécessaire au 
bonheur du Genre humain , des pauvres aussi bien que des ri- 
ches; que c'est la Raison et fintérêt général qui la conseillent ; 
qu'elle a d'innombrables avantages et peu d'inconvénients; que 
l'opulence donne aux riches le loisir et les moyens de s'instruire 
pour être plus utiles aux pauvres, tandis que la pauvreté met le 
Peuple dans l'heureuse nécessité de travailler et d'obéir paisible- 
ment aux lois. Vous prétendez que les riches emploient leur for- 
tune à acquérir de l'instruction, puis leur instruction, leurs richesses 



RÉFUTATIONS. 393 

et leur loisir à diriger , aider et secourir les pauvres en se con- 
sacrant aux affaires publiques , en procurant du travail aux ou- 
vriers , en les nourrissant , en construisant pour eux des écoles , 
des ateliers et des hôpitaux , en pratiquant la générosité et la 
bienfaisance. Vous prétendez que les grands capitaux sont né- 
cessaires pour vivifier l'agriculture et l'industrie, et pour qu'aucun 
terrain ne soit abandonné et improductif. Donnant aux Princes et 
aux Aristocrates, aux Prêtres et aux riches, la grandeur d'âme et 
la bonté du cœur, vous en faites des Anges et presque des Dieux. 
Et de tout cela vous concluez que, avec et par l'Inégalité, le 
Genre humain est heureux ou du moins aussi heureux que sa na- 
ture lui permet de l'être. Vous ajoutez même que les Historiens et 
les Philosophes l'ont reconnu dans leurs écrits et les Peuples par 
leur silence. 

Ah 1 si ce tableau se trouvait aussi fidèle que brillant , comme 
I je bénirais avec vous l'Inégalité 1 Je bénirais même l'Aristocratie, 
.même le Despotisme, même la Superstition! car je n'ai d'autre 
■ passion que celle du bonheur du Genre humain, et vous me voyez 
Iprêt à adopter avec enthousiasme tous les moyens, quels qu'ils 
I soient , d'assurer sa félicité ! 

; Mais, de bonne loi, y a-t-il rien de plus imaginaire et de 
Iplus fantasmagorique que ce tableau! Y a-t-il, passez-moi le 
terme, une dérision plus amère!... Je vous l'avouerai même, je 
me sens trop éavu, trop affligé des misères et des souffrances 
des pauvres , trop indigné de l'inhumanité des riches , trop irrité 
des vices et de la cruelle insolence des Aristocrates, pour hasarder 
'd'exprimer tous mes sentiments et mes opinions sur ces hypocrites 
oppresseurs du Peuple, assez audacieux pour invoquer son intérêt 
et son bonheur : souffrez donc que je ne réponde que sur quelques 
points. 

« Les riches, dites-vous, sont charitables et bienfaisants ! »—- Je 
l'admets, pour quelques-uns du moins; mais, si c'est un plaisir 
pour les riches de faire l'aumône , n'est-ce pas une humiliation 
pour les pauvres d'être réduits à la nécessité de la recevoir ? Si 
c'est un bien et une vertu , n'est-ce pas parce que la pauvreté est 
un mal auquel il est généreux d'apporter un remède ? Les riches 
I voudraient-ils changer les rôles? Ce que demande l'ouvrier, c'est 
l'Egalité, c'est son droit, c'est du travail et l'aisance en travaillant, 
let non l'aumône et l'hôpital , où bien souvent d'ailleurs il ne peut 
entrer, pour y mourir dans l'humiliation î 

« L'instruction , ajoutez- vous, l'éducation, les vertus et le loisir sont 



3«J1 REFUTATIONS. 

le précieux résultat de la richesse! » — Hé bien, partagez la ri- 
chesse nationale entre tous, et tous auront du loisir, de l'instruction, 
de l'éducation et des vertus I 

« Il n'y aurait plus de riches , mais seulement des pauvres et 
VEgalité de la misère ! " — Oui, si vous laissez tout le reste comme 
il est aujourd'hui ; mais non , si vous prenez les moyens convena- 
bles indiqués par la Raison : par exemple, ceux pratiqués en Icarie; 
et ces prétendus docteurs qui divisent arithmétiquement le revenu 
d'un Empire entre tous ses habitants, pour en conclure triomphale- 
ment que chacun d'eux n'aurait que cent ou cent cinquante francs 
par an et mourrait de faim, ces prétendus docteurs, dis-je, ne sont 
que d'effrontés charlatans 1 

« Les beaux-arts seraient négligés !» — Et qu'importe ? Les 
beaux-arts, qui n'existent que pour le plaisir des riches, et qui, 
pour l'immense majorité des pauvres, n'existent guère plus que 
s'ils n'existaient pas du tout, les beaux-arts ne sont pas indispen- 
sables au bonheur de l'Humanité, tandis que même, d'un autre côté, 
une meilleure organisation sociale les produirait également et mieux 
encore pour l'agrément du Peuple entier. 

« Le monde n'a tant de merveilles que parce que l'Inégalilù do 
fortune existait 1 •> — Non, ne dites pas parce que , mais quoique /... 

' « Les grands capitaux sont nécessaires ! » — Comme si le capital 
national était détruit parce qu'il serait dans les mains de tous au lieu 
d'être dans le coftre de quelques-uns! Comme si les capitaux fournis 
par les associations volontaires et nombreuses (qui ne manquent 
jamais aux entreprises utiles) étaient moins productifs que les mêmes 
capitaux fournis par le monopole de quelques Aristocrates ! 

« Si , par suite d'une loi agraire , dites-vous encore , les terres 
étaient partagées également, beaucoup resteraient incultes et sté- 
riles, et seraient perdues pour leurs possesseurs et pour la Société! » 
— Comme si les petits champs des pauvres n'étaient pas plus soi- 
gneusement cultivés que les vastes domaines des riches ! comme si 
les Aristocrates ne consacraient pas au luxe de leurs plaisirs d'i'n- 
menses parcs et jardins perdus pour la production! Si quelque 
paresseux négligeait de cultiver son lot et se trouvait indigent, ce. 
serait alors tant pis pour lui ; il ne pourrait se plaindre de persunnc 
et ne serait d'ailleurs pas plus pauvre qu'aujourd'hui , comme la 



RÉFUTATFNS. ?,95 

Société ne perdrait pas plus qu'elle ne perd aclueilenient juir .es 
châteaux ; et si cette Egalité avait quelques autres inconvénieals , 
elle en aurait toujours moins que l'Inégalité , l'opulence et la mi- 
sère.... 

Mais quelle supposition chimérique ! Comment admettre qu'il 
pourrait y avoir une seule famille qui , quoique bien élevée , et 
n'ayant d'autre ressource pour vivre que son champ , le laisserait 
inculte au milieu d'autres champs parfaitement cultivés, au milieu 
d'autres familles riches et heureuses par leur travail? N'est-il pas 
palpable au contraire que, avec une bonne organisation sociale et 
politique et surtout avec une bonne éducation, toutes les terres se- 
j raient cultivées, parfaitement cultivées, mieux cultivées même 
qu'aujourd'hui, et que le partage égal amènerait l'Égalité des ri- 
Ichesses et du bonheur ? 

« L'Égalité serait bientôt détruite par les aliénations et par l'aug- 
mentation du nombre des membres dans une partie des familles et 
la diminution dans les autres ! » — Non, car la Société pourrait faire 
itoutes les lois agraires et somptuaires dont il serait besoin pour 
jmaintenir l'Égalité ; elle pourrait déclarer les propriétés inaliéna- 
jbles, comme en Judée et à Sparte ; elle pourrait faire le partage par 
[têtes, comme dans l'ancien Pérou, le renouveler fréquemment pour 
jaugmenter le lot des familles croissantes et diminuer celui des fa- 
milles décroissantes. 

• Tous les Peuples ont partagé les terres inégalement en consti- 
tuant leur Société!» — Belle preuve, comme je l'ai déjà dit, de lajus- 
jtice et de la sagesse de l'Inégalité ! Le fait d'ailleurs est-il vrai ? Les 
jPhilosophes ne supposent-ils pas tous , au contraire , même pour 
mstifier la possession des riches, un premier partage exprès ou 
Ucite etégal, entre tous les hommes d'alors? Le Peuple de Dieu , 
!'es Hébreux, s'établissant dans la Terre Promise, n'ont-ils pas , par 
jl'ordre de Moïse invoquant l'ordre de la sagesse divine, partagé la 
Iterre par portions égales, comme Romulus et ses compagnons l'ont 
^ail plus tard dans la campagne qui devint le siège de Rome et le 
icentre de l'empire romain, et comme l'ont fait peut-être une multi- 
'tude d'autres Peuples, car tous les Peuples guerriers partageaient 
iégilement le butin et les dépouilles des vaincus ? Et comment d'ail- 
jlevivs savoir ce qui se passait dans ces premiers temps d'ignorance 
jet de barbarie, sans écriture et sans historien? 

• Ancun Peuple n'a ad mis la loi agraire après avoir eu rînéga'iité 1 » 



3H(; REFUTATIONS. 

— Si, les Spartiates: mais d'ailleurs les Peuples ne l'ont-ils pas 
toujours désirée et même c, mandée , comme à Rome? Et si les 
Aristocrates s'y sont toujours opposés, pour conserver leur exces- 
sive opulence, est-ce une preuve contre l'Égalité , ou n'est-ce pas 
plutôt une raison décisive en sa faveur? 

« Les pauvres et les petits propriétaires ne veulent pas de la loi 
agraire ! « — Je nie le fait : rassemblez-les, consultez-les, et vous 
verrez ! Si quelques petits propriétaires n'en voulaient pas, ce serait 
parce que l'opinion ne serait pas encore assez éclairée : mais la 
liaison publique se perfectionne continuellement; l'opinion s'éclaire; 
et tôt ou tard, bientôt peut-être, la masse des pauvres et des petits 
propriétaires, c'est-à-dire l'immense majorité de chaque Peuple, 
sera unanime pour demander l'Égalité ; car , je ne m'arrête pas à 
réfuter cette calomnie, qu'il n'y a que les brouillons, les anarchistes, 
les voleurs et les brigands, qui demandent l'Égalité, pour s'enrichir 
en ruinant les autres, calomnie répétée par quelques hommes de 
bonne foi, mais perfidement imaginée par les Aristocrates mêmes 
qui n'ont jamais reculé devant aucune violence ni devant aucune 
spoliation pour accaparer toute la richesse et pour consolider leur 
injuste domination ; car , en vérité , peut-on ne pas s'indigner et 
s'irriter contre ces Patriciens de Rome qui accusaient d'avidité les 
partisans de la loi agraire, eux les plus insatiables et les plus san- 
guinaires des usurpateurs et des voleurs ! 

«Les Peuples ont approuvé l'Inégalité par leursilencel» — Comme 
si ce n'étaient pas les Aristocrates qui défendent aux Peuples de 
parler, de se plaindre et de réclamer! Comme si le silence qui règne 
dans les cachots et dans les enfers était une preuve d'approbation 
et de contentement ! Comme si d'ailleurs l'émeute et l'insurrection 
n'avaient pas prolesté sans cesse contre l'oppression et l'Inégalité ! 

« Les Historiens l'ont approuvée! » — Mais, dans ces temps où les 
riches seuls et leurs protégés avaient l'instruction , le loisir et les 
documents historiques nécessaires pour écrire l'histoire, tous ces 
apologistes de l'Aristocratie et de l'Inégalité n'étaient que des Aris- 
tocrates ou des moines, leurs courtisansintéressés ou leurs valets) 

"Les Philosophes ont réprouvé l'Égalité !» — Hé bien! nous ver- 
rons, et je me iDorne à leur opposer ici J.-C. 

• Le besoin de s'enrichir, le désir de la fortune, l'espérance d'en 



RÉFUTATIONS. 5:7 

âcquérirjaconcarrence, l'émulation et l'ambition même, sont Tâme 
de la production ! ■» — Non, non ! car tout est produit sans eux en 
Icaric : mais l'ignoble égoïsme, rinhumairie cupidité, l'insatiable et 
fatale soif de l'or (quid non mortalia pedora cogis , auri sacra 
famés!), le luxe et son inséparable compagne, la misère, qui pousse 
au crime (malesuada famés), sont la source intarissable de cette 
mer de maux qui menacent de submerger l'Humanité ; et, plus j'y 
réfléchis plus j'en suis convaincu , c'est l'Égalité seule qui peut la 
sauver du naufrage. 

Me résumant donc sur la question d'Égalité, je conclus que, quand 
même la Nature n'aurait pas fait les hommes égaux, la Raison con- 
seillerait à la Société d'établir Y Egalité , mais que c'est la Nature 
elle-même, mère de la Raison et de la Société, qui veut que l'homme 
cherche et trouve le bonheur dans V Egaillé. 

Ce n'est pourtant pas la loi agraire et le partage égal de la 
Propriété qui me paraît la perfection: sans m'arrêter en chemin, 
je fais un pas en avant et j'arrive au dernier terme , à la Com- 
munauté. 

RÉPONSE AUX OBJECTIONS CONTRE LA COMMUNAUTÉ. 

Je préfère le système de la Communauté au système de la lo\ 
agraire et de la Propriété individuelle, parce qu'il n'a pas ses m- 
convénients, cl parce qu'il a autant et beaucoup plus d'avantages, 

La Communauté n'a pas les inconvénients de la Propriété ; car 
elle fait disparaître Vintérêt particulier pour le confondre dans rin- 
térêt public, V égoisme pour Ij^.i substituer la fraternité , V avarice 
pour la remplacer par la générosité, Visolement, l'individualisme et 
le morcellement pour faire place à Vassociation ou au socialisme, 
au dévouement et à funité. 

Elle a tous les avantages réels de la Propriété ; car le principal 
avantage du propriétaire, c'est la jouissance raisonnable de sa 
ferme , ou de sa maison et de son jardin ; et la Communauté 
donne cette jouissance comme la Propriété, n'enlevant que le droit 
déraisonnable d'abuser et de satisfaire des caprices préjudiciablej 
à la Société. 

Elle a beaucoup plus d'avantages ; car elle permet beaucoup 
mieux d'établir, en tout, une Égalité réelle et parfaite, prévenant 
même l'Inégalité que pourraient introduire les accidents et les 
■hasards. 

23 /. 



398 RÉFUTATIONS. 

D'un antre côté, maîtresse de tout, cenlrglisant, concentrant, ré- 
duisant tout à l'unité; raisonnant, combinant, dirigeant lout;.elle 
peut mieux et peut seule obtenir cet inappréciable et incommensu- 
rable avantage d'éviter les doubles emplois et les pertes, de réaliser 
complètement l'économie, d'utiliser toute la puissance de l'intelli- 
gence humaine, d'augmenter indéfiniment la puissance de l'indus- 
trie, de multiplier les productions et les richesses, de développer 
sans cesse la perfectibilité de l'homme, et de reculer continuellement 
les limites de son bonheur en reculant toujours les bornes de sa 
perfection. 

Antonio, pourtant, attaque le système de la Communauté et lui 
préfère celui de la Propriété: il soutient que, quand même il pour • 
rait admettre l'Égalité de fortune, il repousserait encore la Com- 
munauté comme plus particulièrement injuste, nuisible, impossible 
et repoussée par l'opinion universelle; il regarde la Propriété comme 
une institution divine et la Communauté comme l'œuvre du délire 
humain : il faut donc lui répondre encore. 

Mais, ayant déjà , et victorieusement je crois, défendu l'Égalité 
de fortune et le partage égal des propriétés, je n'ai plus que peu 
d'efforts à faire pour défendre la Communauté. 

Vous dites que la Propriété est une institution divine, et que par 
conséquent c'est Dieu lui-même qui repousse la Communauté!... 
— Mais qu'est-ce donc que la Communauté? Est-ce une chose 
aussi différente de la Propriété que le Ciel est différent de la Terre? 
N'est-ce pas tout simplement la Propriété modifiée, une Propriété 
indivise et commune (comme entre des héritiers qui n'ont pas en- 
core partagé l'héritage), même une Propriété et une Jouis:~ance 
communes, comme entre des frères qui jouissent de l'héritage pa- 
ternel sans vouloir le partager, le cultivant en commun et consom- 
mant les fruits en commun ou les partageant également ; et comme 
entre les habitants d'un village , jouissant en commun de leurs 
pâturages communs au lieu de les partager entre eux pour en jouir 
séparément? La Communauté de biens n'est donc autre chose que 
la Propriété appartenant à quelques-uns ou à beaucoup, à une fa- 
mille, ou à un village, ou à une ville, ou à un peuple, à l'exclusioa 
des autres, indivise entre les propriétaires au lieu d'être divisée et 
morcelée , exploitée et utilisée fraternellement en commun pour 
leur procurer également la nourriture et le vêtement, l'existence et 
le bonheur, au lieu de leur procurer des jouissances individuelles 
et un bonheur inégal. Y a-t-il, dans cette si petite différence, un 



RÉFUTATIONS. 399 

motif suffisant pour appeler divine la Propriété divise , et infernale 
h Communauté ou la Propriété indivise, divine la division, c'est-à- 
dire l'anarchie, et in/erna/e l'indivision, c'est-à-dire l'ordre et 
l'union ? 

Ne confondons pas la Propriété avec les choses qui en sont l'objet. 
Il est vrai que ces choses sont divines, puisque tout ce qui se trouve 
sur le Globe est l'œuvre de la Nature ou de la Divinité : mais cette 
Nature, qui dit à l'Humanité de jouir des objets de la création , ne 
lui prescrit pas d'en jouir d'une manière plutôt que d'une autre , 
par la Propriété plutôt que par la Communauté ; la Propriété n'est 
pas plus d'institution divine que la Communauté, et la Communauté 
pas plus d'institution humaine que la Propriété. 
, Aussi (et c'est une preuve sans réplique, preuve d'ailleurs bien 
surabondante, car il n'y a pas de vérité plus manifeste et plus in- 
contestable), chaque Peuple et chaque époqu-e dans chaque Peuple 
a des lois différentes sur la Propriété, en sorte qu'il y a des milliers 
de législations différentes sur la Propriété chez les milliers de 
^Peuples qui composent le Genre humain, et des milliers de législa- 
tions différentes chez chaque Peuple pendant ses milliers d'années 
d'existence, c'est-à-dire des millions de lois sur la Propriété. 

Aucune histoire ne présente plus de révolutions que V histoire de 
la Propriété I 

Il y a plus : je soutiens , avec conviction et confiance , que , si 
l'une des deux entre la Propriété et la Communauté est d'institution 
naturelle ou divine, c'est la Communauté. 

La nature, en effet, n'a-t-elle pas fait l'homme essentiellement 
sociable, ayant besoin de la Société et cherchant la Société ? Ne 
l'a-t-elle même pas créé et fait naître dès le principe en Société et 
en Communauté, comme les tourmis et les abeilles? Le vœu de la 
Nature n'est-il pas toujours et partout pour l'union plus que pour 
la division, pour Vassociation plus que pour l'isolement, pour l'ag- 
glomération plus que pour le morcellement, pour la composition et 
l'unité plus que pour le fractionnement, pour le concours plus que 
pour l'opposition, l'antagonism.e et la rivalité ? 

Regardez la Création, l'Univers, les grandes masses d'aliments 
donnés par la Nature à l'homme, les grandes sources de la vie , 
l'air et Télectricité, la lumière et la chaleur , l'eau du ciel et la 
mer, tout cela n'est-il pas insusceptible de Propriété mdividuelle 
et exclusive, si ce n'est pour la portion absorbée par chaque indi- 
vidu, appropriée par lui et identifiée avec son corps ? La Nature 
n'a-t-elle pas voulu que tous ces éléments appartinssent au Genre 



400 RÉFUTATIONS. 

humain en commun et fussent sa Propriété commune? N'a-t-elîe 
pas établi la Communauté de Vair et de la lumière? Le soleil ne 
luit-il pas pour tout le monde? La Raison n'indiquc-t-elle pas qu'il 
doit en être de même de la terre, dont les productions sont aussi 
nécessaires à la vie que l'air et l'eau? Tous les Philosophes ne re- 
connaissent-ils pas une Communauté naturelle , primitive , univer- 
selle (tout à tous), qui dura des siècles , jusqu'au premier partage 
et à l'établissement de la Propriété? Ne reconnaissent-ils pas que 
l'effet et le droit de celte Communauté primitive subsistent encore 
aujourd'hui sous certains rapports; que le partage n'a pu être fait 
que sous la condition tacite qu'il n'empêcherait personne d'exister; 
et que, dans ce qu'ils appellent les cas de nécessité, aucune loi hu- 
maine ne pourrait empêcher un homme de prendre dans la propriété 
d' autrui les fruits nécessaires pour l'empêcher de mourir ? 

Voyez aussi ce qui s'est passé sur la Terre pendant les milliers 
d'années qui ont précédé l'agriculture et l'organisation des Peuples 
cultivateurs, pendant un beaucoup plus long temps chez les Peuples 
chasseurs ou pasteurs, et jusqu'à nos jours chezles Peuples sauvages 
de l'Amérique, de l'Afrique, de l'Asie et de toutes les contrées incon- 
nuesl Chez tous les Peuples, et pendant ces milliers d'années,la terre 
n'était-elle pas possédée et exploitée en commun pour lâchasse, le 
pâturage, l'habitation et les fruits ? Chez tous ces Peuples , c'est-à- 
dire sur tout le Globe, et pendant tout ce temps, c'est-à-dire pen- 
dant la plus grande partie de l'existence du Genre humain, celui-ci 
n'a-t-il pas eu la Communauté de la terre comme la Communauté 
de Vair ? Pendant tout ce temps , tout n'était-il pas commun , la 
résidence et le déplacement ou le voyage, le camp, le combat et 
le butin, même les femmes jusqu'à l'établissement du mariage? 

Remontez aussi du commencement des Peuples cultivateurs, du 
prétendu partage dont parlent les Philosophes, et de l'établissement 
de la Propriété , jusqu'aujourd'hui ! Que de choses sont restées 
communes I de vastes terres nationales dans chaque pays ; de 
vastes terrains communaux dans chaque commune ; les grandes 
routes, les chemins et les passages ; les rivières et les canaux ; les 
rades et les ports ; tous les lieux et les bâtiments publics , places, 
promenades, fontaines , fortifications, temples , théâtres , écoles , 
hospices, bains ! Toutes les villes, tous les villages ne sont-ils pas 
autant de Communautés appelées, pour cette raison, Communes? 
Les royaumes eux-mêmes ne sont-ils pas appelés Communautés? 
Toutes les familles nesont-elles pas autant de petites Communautés? 
Que dirai-je de ces innombrables monastères appelés CommunaU' 



RÉFUTATIONS. 401 

tés religieuses, et de ces innombrables associations industrielles, 
qui ne sont autre chose en réalité que des Communautés ? Parle- 
rai-je de tous ces établissements pour le service du Peuple (dili- 
gences, omnibus, poste aux lettres, marchés, boutiques, magasins, 
moulins, fours, pressoirs, fêtes, jeux et plaisirs pubhcs), tous fon- 
dés sur l'esprit de la Communauté? Le principe de la Communauté 
n'est-il pas aussi l'âme de toutes les servitudes légales établies sur 
les propriétés, de la mitoyenneté des murs et du passage, par 
exemple ? N'est-il pas aussi l'âme d'une foule de dispositions légis- 
latives qui prescrivent que tout soit commun dans un naufrage, 
dans une inondation, ou dans un incendie? 

Reconnaissons donc qu'une des grandes impulsions de la Nature, 
plus puissante que les passions égoïstes, est celle qui porte l'homme 
vers l'Association, la Société et la Communauté. 

Et remarquez que je ne vous parle pas de J.-C, recommandant 
et instituant la Communauté, ni de son Église, formant une im- 
mense Communion ou Communauté l 

Et ne m'opposez pas que tous les Peuples ont fini par adopter la 
Propriété et qu'aucun n'a préféré la Communauté ; car d'abord je 
vous en citerai plusieurs qui ont préféré la Communauté et qui n'en 
ont été que plus heureux, comme les Peuples de Sparte, du Pérou 
et du Paraguay ; et, d'autre part, je vous répondrai que les autres 
Peuples ont adopté la Propriété comme ils ont adopté l'esclavage, 
par ignorance et par barbarie, et qu'ils n'ont pas eu l'idée de la'^ 
Communauté comme ils n'ont eu ni celle de l'imprimerie ni celle de ; 
la vapeur ! 

J'irai plus loin ; tout en croyant qu'il est fâcheux pour l'Huma- 
nité qu'elle n'ait pas adopté dès le principe la Communauté comme 
il est fâcheux qu'elle n'ait pas connu plus tôt la vaccine, et sans 
m'étonner de la lenteur de ses progrès, je pense que la Commu- 
nauté est plus facile chez les Peuples civilisés que chez les Peuples 
sauvages, dans les grands Empires que dans les petits États, en 
France et en Angleterre ou en Amérique que dans les autres Na- 
tions, et aujourd'hui qu'autrefois, comme elle sera plus facile en- 
core dans vingt ans qu'aujourd'hui. 

Mais Antonio accuse la Communauté ûHnrjratitude et àHnjustice, 
parce qu'elle ne donne pas à l'homme de génie, qui fait une grande 
découverte, une part dans les produits plus grande qu'aux travail- 
leurs ordinaires ; et c'est une accusation trop grave pour négliger 
de la repousser. 



408 REFUTATIONS. 

Eh bien 1 je soutiens qu'elle a raison d'agir ainsi; je soutiens que 
le génie, ses découvertes et ses services, sont l'œuvre de la Soc'été 
et doivent lui profiter sans qu'elle soit obligée de les acheter. Que 
servirait, en effet, à votre Fulton la découverte de l'application de 
la vapeur, s'il n'y avait pas de Société pour l'utihser? Bien plus, 
comment aurait-il pu acquérir son génie et faire cette découverte, 
qui doit changer la face du monde, si, dès sa naissance, la Société 
ne l'avait pas entouré pour l'instruire et lui donner la vie iatellec- 
tuelle ; si, du sein de sa mère, on l'avait porté dans une île déserte 
pour y végéter seul, y vieillir et mourir? 

Oui, l'homme n'est que ce que le fait la toute-puissante Société ou 
la toute-puissante éducation, en prenant ce mot dans sa significa- 
tion la plus large, non-seulement l'Éducation du maître, de l'école 
et des livres, mais l'Éducation des choses et des personnes, des cir- 
constances et des événements , l'éducation qui prend l'enfant au 
berceau pour ne plus le quitter d'un instant I Idées , habitudes , 
mœurs, langue, religion, profession, connaissances, tout ne dépend- 
it pas de l'Éducation qui forme et façonne l'enfant? Vingt enfants 
qui différeront en tout, s'ils sont nés et élevés dans vingt pays dif- 
férents, ne se ressembleront-ils pas s'ils sont élevés ensemble sans 
se quitter jamais, comme nous en avons fait l'expérienco en Icarie? 
Vingt enfants du même pays et du même âge ne seront-ils pas tous 
égaux à peu près ou énormément inégaux suivant qu'ils seront 
élevés de même ou différemment, comme nous l'avons encore vé- 
rifié, en sorte que le même homme pourrait être vingt personnages 
différents suivant les vingt éducations qu'il recevrait? Que de sots en 
apparence auraient pu être des hommes de génie s'ils avaient reçu 
l'Éducation convenable ! Que d'hommes de génie n'auraient été 
que des sots s'ils avaient été placés dans d'autres circonstances! 

Redevable de son génie à la Société, tout citoyen lui doit donc, 
pour prix de l'Éducation qu'il a reçue d'elle, le tribut de son gé- 
nie : quand il lui procure l'avantage de quelque invention utile, il 
ne fait que payer sa dette; quand il reçoit encore d'elle tout ce qui 
lui est nécessaire, il ne peut se plaindre de n'avoir pas plus de for- 
tune que ses concitoyens ; et si la Société , qui ne lui doit rien de 
plus, lui accorde quelque récompense, ce doit être uniquement 
dans l'intérêt social, pour exciter l'émulation, et non dans la vue 
de l'intérêt personnel du récompensé. 

Trouvez-vous que la récompense purement honorifique soit in- 
suffisante pour atteindre le but, et que la Société devrait, dans 
son intérêt même, pour mieux exciter l'activité, récompenser en 
fortune les découvertes et les services? Alors c'est une autre ques- 



RÉFUTATIONS. 403 

tion I Mais je réponds encore, d'après notre ancienne expérience et 
la vôtre, que les récompenses en argent ont d'énormes et de nom- 
breux dangers, tandis que notre récente expérience démontre que 
le patriotisme , l'honneur et la gloire ont une puissance immense 
quand la toute-puissante Éducation prépare l'Opinion, quand d'ail- 
leurs la richesse est égale pour tous et suffisante pour assurer le bon- 
heur matériel. L'étude, les expériences, la science etlesdécouvertes, 
ont tant d'attrait qu'on les aime pour elles-mêmes , sans autre 
intérêt , en sacrifiant au contraire tous les autres intérêts , en bra- 
vant tous les périls et tous les malheurs, la misère et les persécu- 
tions, la prison et la mort : jugez donc quel charme, quel entraîne- 
ment doit avoir l'élude pour des hommes bien élevés et instruits, 
sans soucis et heureux! Et voyez chez nous! N'est-ce pas notre 
plus grand plaisir, la source la plus abondante de nos jouissances ? 
Que nous servirait d'avoir plus de fortune que les autres ? N'avons- 
nous pas, avec la passion du travail, de la Patrie et de l'Humanité, 
toute l'émulation possible à l'homme ? Et ne l'avons-nous pas tous ? 
Et ne voyez- vous pas ici cent fois plus d'activité d'esprit et de dé- 
couvertes que dans tous les autres pays ensemble ? 

J'arrive enfin à la plus grave peut-être de toutes les accusations 
portées par Antonio contre la Communauté, celle d'être mcompa- 
tible avec la liberté : mais cette accusation ne m'effraie pas plus 
que les autres, et voici ma réponse : 

Sans doute la Communauté impose nécessairement des gênes et 
des entraves ; car sa principale mission est de produire la richesse 
et le bonheur ; et pour qu'elle puisse éviter les doubles emplois et 
les pertes, économiser et décupler la production agricole et indus- 
trielle, il faut de toute nécessité que la Société concentre, dispose 
et dirige tout ; il faut qu'elle soumette toutes les volontés et toutes 
les actions à sa règle, à son ordre et à sa discipline. 

Mais comparez vous-mêmes la Liberté dans les deux systèmes, de 
la Propriété et de la Communauté, et jugez lequel a plus de Liberté 
et la Liberté la plus réelle. 

Auparavant , entendons-nous bien sur le sens du mot Liberté , 
mot infiniment complexe, trop vague et trop indéfini. Qu'est-ce que 
la Liberté ? Est-ce le droit de tout faire suivant son caprice, même 
ce qui peut nuire à autrui , par exemple voler et tuer? Non, la loi 
le défend !... Est-ce le droit de ne rien faire si cela plaît, de ne pas 
payer l'impôtetde n'être pas soldat? Non, la loi l'ordonne!... 
i: st-ce le droit d'aller nu quand il fait chaud ? Non , les mœurs ne 



404 RÉFUTATIONS. 

le permettent pas !... Est-ce le droit d'être ingrat! Non, l'opinion 
publique flétrit l'ingratitude!... Est-ce le droit de trop manger 
impunément ou de ne pas manger? Non, la Nature ne le souffre 
pas!... 

r L'homme est partout dans la dépendance de la Nature et de ses 
éléments (de l'air et du vent, de la pluie et de la tempête, du chaud 
et du froid), comme le citoyen est partout dans la dépendance de 
la Société , de ses lois , de ses mœurs , de ses usages et de l'opi- 
nion pubhque , qui sont aussi des lois. 

La Liberié n'est donc que le droit de faire tout ce qui n'est pas 
défendu par la Nature , la Raison et la Société, et de s'abstenir de 
tout ce qui n'est pas ordonné par elles; elle est soumise aux in- 
nombrables lois de la Nature, de la Raison et de la Société. 

Il est vrai cependant que la Liberté est aujourd'hui une passion 
universelle, ardente, impatiente de la gêne, et qui va presque 
jusqu'à la licence : mais n'est-ce pas un excès, une erreur, un pré- 
jugé, dont on peut connaître la cause et qu'on peut corriger et gué- 
rir? Voyons! 

Oui. la passion aveugle pour la liberté est une erreur, un vice, 
un mal grave, né delà haine violente qu'excitent le despotisme et 
l'esclavage; c'est l'excès de la tyrannie qui jette dans l'excès de 
l'amour de l'indépendance, c'est la réaction qui lance à l'extrémité 
opposée. 

Il est dans la nature de l'homme qu'il sente le mal présent bien 
plus que le mal futur, même plus violent, et que le mal actuell'ab- 
sorbe trop pour lui laisser la faculté dépenser au mal éloigné ou 
d'en apercevoir toute l'étendue ; la souffrance l'égaré souvent au 
point qu'il emploie les rem.èdes les plus dangereux pour la faire 
cesser à tout prix. 

C'est ainsi que le malheureux qui se noie s'accroche atout et sai- 
sirait un fer rouge ; c'est ainsi qu'un voyageur mourant de soif boit 
de la boue, qu'un homme sur la tête duquel on lève un sabre saisit 
la lame au risque de se couper les doigts, et que, pour fuir la rage 
d'un ennemi, on se réfugie chez un autre ennemi qui assassine. 

C'est par la même cause que , dans la guerre de l'Humanité 
contre la tyrannie, les Peuples prennent pour cri de ralliement Li- 
berté ! Liberté quand même ! qu'ils crient Liberté de la Presse, contre 
l'oppression de la pensée ; Liberté d'' enseignement, contre l'obscu- 
rantisme des frères ignorantins ; Liberté d'industrie , contre les 
maîtrises, les jurandes, les corporations oppressives et la voracité 



RÉFUTATIONS. 405 

du fisc ; Liberté de commerce, contre les privilèges, les monopoles 
et les infernales douanes; Liberté de la propriété, contre les confis- 
cations arbitraires et la prétention des despotes d'être les seuls pro- 
priétaires ; enfin Liberté de tout faire et de tout dire ou de ne rien 
faire, contre la Police qui veut tout empêcher ou tout ordonner 
dans l'intérêt du despotisme. 

Mais la Raison fait entendre aux Peuples les plus jaloux de Li- 
berté que la Liberté n'est ni la licence, ni l'anarchie, ni le désordre, 
et qu'elle doit être limitée dans tous les cas où le demande fintérét 
de la Société constaté par le jugement populaire. 

Comparons maintenant la liberté sous les deux systèmes, de la 
Propriété et de la Communauté I 

« La Communauté a beaucoup de lois , dites-vous 1 » — Et la 
Propriété flanquée de la Monarchie, n'en a-t-elle pas? 

« La Communauté gène la Liberté ! " — Et la Monarchie ?... Vous 
permet-elle de faire tout ce que vous voulez? Vous laisse-t- 
elle la Liberté de votre personne, de votre domicile, de vos en- 
fants , de vos biens, de vos actions, de vos pensées même et de 
vos croyances, de vos sentiments et de vos espérances? La misère 
laisse-t-elle à la masse des misérables la Liberté d'avoir le néces- 
saire et l'utile? La Police royale vous laisse-t-elle la liberté de 
rester au spectacle tant que vous voulez, de danser ou de dîner 
comme il vous plaît, de porter un bouquet de violettes ou le ruban 
ou la canne qui vous fait plaisir? Il n'est pas une entrave apportée 
par la Communauté qui ne le soit par la propriété, et plus grave, 
capricieuse, déraisonnable, vexatoire, tyrannique ! 

Dans la Communauté , c'est la Société tout entière , c'est le 
Peuple tout entier qui fait ses lois, même ses mœurs, ses usages , 
son opinion publique ; et il les fait toujours d'après la Nature et la 
Piaison, toujours dans son intérêt, toujours du consentement géné- 
ral, après une discussion qui montre à tous les avantages du projet 
proposé ; et ces lois, toujours consenties et voulues, sont toujours 
exécutées avec plaisir et même avec un sentiment de fierté. 

Et dans le système de la Propriété, sous l'Aristocratie ou la Mo- 
naichie...!!! 

Non, non ; c'est la Communauté et la Démocratie, l'Égalité par- 
faite et le Bonheur , l'ordre et la paix , qui sont la Liberté ! La 
Propriété, l'Inégalilé, la misère, ne peuvent enfanter que l'oppres- 
sion et l'esclavage ! 

Et tous les amis de la Liberté doivent vouloir la Communauté ! 

lit ie n'aurais pas même répondu sur ce point au vénérable 

23, 



tOé RÉFUTATIONS. 

Antonio si je ne le considérais comme un ami sincère de la Liberté; 

car je ne voudrais pas la défendre contre ses ennemis déguisés sous 
le masque d'amis, contre ces perfides Aristocrates et ces liypocrites 
despotes qui n'invoquent son nom que pour le profaner , et qui 
n'affectent tant d'amour pour elle et tant de jalousie que dans le 
but de la trahir et de l'étouffer ou de l'enchaîner 1 

Et j'espère vous avoir prouvé que le cri du Genre humain doit 
être Egalité I Communauté ! (Applaudissements prolongés.) 

Oh! que je serais heureux, ajouta Dinaros, si j'avais pu vous 
faire partager à tous ma conviction profonde que la Communauté 
peut s'établir dans vos Patries ; car je me croirais coupable de 
l'orgueil le plus insensé si je pensais que l'Angleterre, la France 
et l'Amérique, par exemple, ne peuvent pas accomplir ce qu'a fait 
Icarie ! 

Aussi , je veux que vous ne puissiez conserver aucun doute ; je 
veux pousser la démonstration jusqu'à l'évidence ; je veux que vos 
âmes soient remplies comme la mienne de cette conviction conso- 
lante que l'Humanité est faite po\ir être heureuse et qu'elle tient 
son bonheur entre ses mains. Écoutez-moi encore un moment 1 

On prétend que l'Égalité est impossible.... Eh bien! si vous 
voulez m'entendre, je vous développerai la marche et les prodigieux 
progrès de l'Égalité et de la Démocratie depuis la naissance de 
niumanité 1 

On craint que l'Égalité ne soit stérilisante.,.. Eh bien! si vous 
voulez, je déroulerai sous vos yeux le tableau des découvertes 
et du progrès des Sciences et des Arts, et les prodiges de l'industrie 
présente ! 

On invoque l'opinion des Philosophes contre l'Égalité et la Com- 
munauté... Eh bien! si vous voulez, je ferai passer en revue de- 
vant vous tous les Philosophes, anciens et modernes, qui sont la 
lumière et le fanal du Genre humain. 

On parle d'impossibilités.... Eh bien! si vous voulez, je vous 
présenterai le tableau des impossibilités réalisées I Nous examine- 
rons quel peut être l'Avenir de l'Humanité I et vous pourrez voir 
enfin que ses espérances doivent être sans bornes comme sa perfec- 
tibilité, et que la Communauté est à la fois sa tendance^ son but et 
sa destinée I 

Le voulez-vous? — Oui, oui, oui, cria-t-on de toutes parts avec 
enthousiasme. 

— Eh bien 1 à demain I 



PROGRES DE LA DÉMOCRATIE. 407 

Et quand Dinaros , qui avait prononcé ces dernières phrases 
d'un ton plus animé , se leva pour sortir, les bravos et les applau- 
dissements furent si bruyants que la voûte de la salle semblait près 
de s'écrouler sur nous. 

Et je n'ai pas besoin de dire à qui causaient le plus de plaisir ces 
applaudissements qui s'adressaient au frère de ma Dinaïse...! 



CHAPITRE IX. 

Progrès de la Démocratie et de l'Égalité. 

La curiosité semblait plus vive encore que la veille. 

On doute, s'écria Dinaros, de la possibilité de l'Égalité sociale et 
du triomphe de la Démocratie : eh bien ! regardons le point d'où 
l'Humanité est partie , la route qu'elle a parcourue , ses progrès 
et le point où elle est arrivée ! Nous allons voir l'Égalité, créée par 
la Nature , presque étouffée par la force , se ranimer comme le 
Phénix renaissant de ses cendres, grandir, briller, et faire des pro- 
diges pour succomber de nouveau sous ledespolisme, puis s'éteindre 
presque et disparaître dans la nuit de la barbarie, puis reparaître 
comme un soleil qui d'abord a peine à dissiper les nuages , mais 
qui finit par s'élancer radieux au milieu de Ciel pour inonder le 
monde de lumière et de chaleur I 

Suivez-moi donc 1 Jetons ensemble un rapide coup-d'œil sur 
l'histoire de l'Humanité I 

Pendant les milliers d'années du premier âge , quand l'homme, 
animal plus qu'homme, vit partout en troupes plutôt qu'en sociétés, 
où sont les Rois et les Pontites, les Aristocrates et les Prêtres, les 
marquis et les barons , les couronnes et les sceptres, les armoiries 
et les habits brodés? C'est bien alors l'Égalité l 

Pendant les milliers d'années du second âge, lorsque des mil- 
liers de Peuplades couvrent la surface du Globe ; lorsque les plus 
grands, les plus forts , les plus courageux, les plus expérimentét 
et les plus habiles, ou les inventeurs de quelque découverte , sons 
élus ou choisis par leurs égaux , dans l'intérêt de ceux-ci, et rem- 



408 PROGRÈS DE LA DÉMOCRATIE. 

placés par de plus capables aussitôt que l'intérêt généralle de- 
mande ; lorsque tous les membres de chaque Peuplade s'assemblent 
pour délibérer en commun sur le départ et le séjour , sur la chasse 
ou la guerre ; lorsque le Chef élu n'est qu'un Général ou un Juge ; 
où sont encore les Rois de droit divin et la Noblesse héréditaire ? 
C'est bien encore, n'est-ce pas, l'Égalité et la Démocratie 1 

Mais quelques Peuplades enfermées dans des îles, ou entre des 
rivières, des marais et des montagnes , ou sous un beau climat et 
sur un terrain fertile , deviennent cultivateurs , industriels et civi- 
lisés, tondis que d'autres restent chasseurs et nomades, guerriers 
et vagabonds : ceux-ci deviennent conquérants, subjuguent et réu- 
nissent successivement un grand nombre d'autres Peuplades agri- 
coles, et forment de grands Peuples, de grandes Nations, de vastes 
Empires, la Chine et le Japon , l'Inde et la Chaldée, l'Assyrie et la 
Perse, la Phénicie et l'Egypte. Alors, par la conquête et l'usurpa- 
tion, s'établissent la monarchie et le despotisme, l'aristocratie et la 
théocratie, la division en castes , le système d'ignorance pour le 
Peuple, d'isolement vis-à-vis les autres Peuples et d'immobilité, en 
un mot V esclavage et le quasi-esclavage organisé pour être perpé- 
tuel : ce n'est plus pour le Peuple, dans tous ces pays civilisés, 
que l'Égalité d'oppression et d'abrutissement. 

Mais, d'une part, l'esclavage, qui remplace l'extermination à 
la guerre, est un progrès relatif; d'autre part, ces grandes Nations 
civilisées (notamment les Indiens, les Assyriens , les Perses , les 
Phéniciens et les Égyptiens), se mêlent fréquemment par la guerre 
et les conquêtes, et font de grandes découvertes dans les sciences 
et les arts, tellement que les prêtres Égyptiens réunissent plus de 
30,000 traités qu'ils attribuent à Mercure; d'autre part encore, 
tout le reste du Genre humain reste sauvage et conserve l'Égalité. 

Et après l'immense durée de ces trois premières époques (30,000 
ans avant J. -G. , suivant les Phéniciens et les Égyptiens; 100,000, 
suivant les Perses; 700,000, suivant les Babyloniens ; 2 millions, 
suivant les Chinois et les Japonais ; 4 millions , suivant les Indiens ; 
et 4,000 seulement suivant la Bible), quand nous arrivons à 2,000 
ans avant J. -C, vous voyez l'Égalité renaître, grandir et triompher 
au centre du monde ! 

De 2,000 à 1 ,600 ans avant J.-C, vous voyez en effet commencer 
les colonies de l'Orient en Occident, comme auront lieu, environ 
3,000 ou 3,500 ans plus tard (vers 1 ,500 ans après J.-C), des émi- 
grations et des colonies de l'Europe en Amérique, 



PROGRÈS DE LA DÉMOCRATIE. 409 

Un essaim de petites colonies partent donc d'Egypte, de Phénicie, 
des îles et des côtes de l'Asie-Mineure (sous le nom de Pelages), 
et vont s'établir en Judée, en Grèce, en Sicile, en Italie et dans 
l'Afrique septentrionale, où elles bâtissent un grand nombre de villes 
(Jérusalem, Athènes, Sparte, Thèbes, Corinthe, Carthage, etc.), 
fondent une foule de petits États , exterminent ou s'adjoignent et 
civilisent les sauvages habitants de ces contrées. 

Composées de mécontents, d'opposants, de proscrits, d'aventu- 
riers, en un mot des hommes les plus avides de liberté, toutes ces 
colonies apportent dans leur nouvelle Patrie l'amour de l'indépen- 
dance et de l'Égalité. 

Ne nous arrêtons pas aux Hébreux , quoique ce Peuple ne fuie 
rÉgypte que par haine de l'esclavage : quoique Moise reconnaisse 
déjà la. souveraineté du Peujjle en leur soumettant une Constitution; 
quoique cette Constitution, présentée comme écrite et dictée par 
Dieu lui-même, établisse déjà la République, la Démocratie et 
y Egalité, notamment l'Égalité de fortune et de suffrage ; quoique 
nous puissions voir chacune de leurs douze tribus s'assembler cha- 
que mois tour à tour, et des assemblées populaires de 50,000 per- 
sonnes ; quoique nous puissions y trouver des Prophètes haran- 
guant les citoyens, et même une Association de 4,000 individus 
pratiquant la Communauté de biens ! Laissons de côté cette Répu- 
blique Judaïque qui, cependant, dure environ 400 ans, et qui, après 
environ 600 ans de Royauté et de captivité, recommence et dure 
encore plusieurs siècles, pour être remplacée de nouveau par la 
Monarchie jusqu'à la dispersion des Juifs, 134 ans après J.-C. : 
mais jetons un regard sur la Grèce. 

Quant aux Grecs, quoique leurs nombreuses Peuplades choisis-» 
sent pour Rois les chefs qui les ont conduits et guidés , tous ces 
petits Rois ne sont que des Généraux et des Juges , exécuteurs des 
lois faites et des décisions prises par le Peuple assemblé. 

Mais ces Rois voulant devenir usurpateurs et despotes, le Peuple 
abolit la Royauté ; et bientôt la République domine en Grèce, en 
Asie-Mineure, en Judée, en Phénicie, à Carthage et dans l'Afrique 
septentrionale, dans les îles orientales de la Méditerranée, en 
Sicile, dans l'Itahe méridionale et dans l'Italie centrale ou TÉtrurie, 
dont les nombreuses villes sont confédérées dès l'an 2,050 avant 
Jésus-Clirist. 

Quelques-unes de ces Républiques, comme Lacédémone, con- 
servent un Roi subordonné au Peuple et au Sénat; mais presque 



i\0 PROGRÈS DE LA DÉMOCRATIE. 

toutes se gouvernent sans Roi par une Assemblée générale compo- 
sée de tous les citoyens et par un Sénat nombreux. 

Dans les unes, comme à Athènes, c'est la Démocratie qui domine; 
et dans d'autres , comme à Sparte et à Carthage , c'est l'élément 
aristocratique: mais, dans celles-ci même, la Démocratie se fait 
respecter et lutte sans cesse en faveur de l'Égalité politique. 

Toutes ces Républiques sont encore assez ignorantes pour croire 
à la légitimité de Vesclavage; les plus aristocratiques méprisent 
même les métiers vulgaires et refusent les droits de cité aux ouvriers 
qui louent leur travail et aux petits marchands: mais la Démocratie 
traite mieux les travailleurs et les esclaves, et partout la masse du 
Peuple se montre avide d'Égalité et de liberté. 

Presque partout s'est introduite l'Inégalité de fortune, divisant les 
citoyens de toutes ces Républiques en ricltes et en pauvres ; mais 
c'est l'origine, la cause et la source de toutes les discordes ; mais 
Minas établit la Communauté de biens en Crète ; Lycurgue (855 
ans avant J.-C.) l'établit à Sparte en obtenant des riches l'abandon 
de leurs richesses et leur consentement au partage égal pour la 
jouissance des terres; Salon abolit les dettes à Athènes; et par- 
tout le Peuple réclame et lutte sans cesse pour obtenir l'Égalité de 
fortune. 

Les Aristocrates mêmes veulent l'Égalité pour eux et entre eux ; 
et cet amour de l'Égalité est si universel et si vif que partout la 
résistance à l'usurpation, l'insurrection contre les usurpateurs, 
et le tyrannicide, sont proclamés des droits populaires garants de 
la liberté. 

Le Grec n'est plus une brute comme l'Asiatique et l'Égyptien ; 
c'est un homme qui sent sa dignité d'homme ; et les Républiques 
grecques ou voisines de la Grèce renferment plus d'hommes que la 
vaste Egypte et l'immense Asie peuplées d'esclaves I 

Mais bientôt, Athènes ayant chassé ses tyrans, et le despotisme 
oriental menaçant la liberté grecque d'une Invasion' étrangère et 
d'une Restauration , l'amour de la Patrie et de l'indépendance en- 
fante des prodiges; Léonidas et ses 300 Spartiates se dévouent à une 
mort certaine pour arrêter quelques jours les Perses au passage des 
Thermopyles; les Athéniens abandonnent et laissent brûler leur 
ville; et moins de 30,000 Républicains, battant deux millions de 
Perses sur terre et sur mer, à Marathon, à Platée et à Salamine, 
490 ans avant J.-C, préservent l'Europe du despotisme Asiatique. 

Affranchie alors de ses tyrans, délivrée de la crainte du joug 



PROGRÈS DE LA DÉMOCRATIE. 411 

oriental, la Démocratie coule à pleins bords : dans toutes ces villes, 
on voit le Peuple, constamment occupé des affaires publiques ou 
communes, se réunir presque journellement dans des assemblées 
délibérantes de 5, ou 10, ou 15, ou 30,000 citoyens : des Sénats de 
300, ou 500, ou 1 ,000 sénateurs annuellement élus ; des tribunaux 
de 500 ou 1,000 jurés ; des élections annuelles où tous les citoyens 
élisent tous leurs magistrats et leur font rendre compte ; des ma- 
gistratures conférées par la voie du sort à tous indistinctement, 
comme celle de jurés et même celle de sénateurs ; des théâtres con- 
tenant 20 et 30,000 spectateurs ; les pauvres payés afin de pou- 
voir assister aux assemblées populaires et aux spectacles; des 
places publiques , des portiques, des promenades , des gymnases, 
où se réunissent habituellement les citoyens pour s'entretenir de la 
République et pour s'instruire ; des bains communs et gratuits; des 
temples, des fêtes nationales ou religieuses, et de grands jeux où les 
populations accourent de toutes parts. 

Toutes les institutions, les luttes à corps nus, les concours , les 
]u ix, les couronnes, les statues, les associations de 3 ou 500 frères 
ou amis, tout consacre et respire l'Égalité. 

Bien plus : affranchis des castes et de la théocratie de l'Egypte 
et de l'Asie , et de toutes les entraves apportées à la communica- 
tion des Peuples et au progrès ; admettant des milliers de Dieux 
divers ; visitant la Perse , l'Inde , la Phéiiicie , l'Egypte , surtout 
depuis qu'un des Rois égyptiens (Psamméticus) appelle une armée 
grecque a son secours contre un compétiteur (670 uns avant J.-C); 
recueillant partout les connaissances acquises par rilumanité ; 
libres dans l'enseignement et l'éducation comme dans la pensée ; 
discutant tout au grand jour de la publicité ; les Républicains grecs 
s'avancent à pas de géants dans la carrière des sciences et des 
arts, surtout dans la morale, la philosophie et la politique. 

Ils n'ont pas encore l'un, rimerie ni le? écoles communes et gra- 
tuites ; mais ils veulent la diffusion des lumières et repoussent leur 
odieux monopole; ils ont d'innombrables copistes; pour la première 
fois, la République donne a rilumanité des bibliothèques pubuqles 
(à Athènes, 524 ans avant J.-C), des e'co/es, des gymnases, des 
instituts , des académies , des lycées et des musées , tandis que 
Sparte lui montre la toute-puis-ance de l'éducation ; pour la pre- 
mière fois, le Peuple jouit d'une langue commune à tous , et cette 
langue, harmonieuse et magnifique, répand partout (dès le temps 
à'Urphée et d'Homère, 1,300 et 1,000 ans avant J.-C.) les connais- 
IsLQces de toute nature par le charme de la poésie, tandis que, pour 



412 PROGRÈS DE LA DÉMOCRATIE. 

la première fois encore, les Sages et les Philosophes se présentent 
à leurs concitoyens, discutent publiquement les droits et les inté- 
rêts du Genre humain , et découvrent toutes les formes de Gou- 
vernements, même les ligues et les confédérations, même la dépu- 
tation et la représentation, même les assemblées représentatives et 
les congrès. 

Et la République ou l'Égalité porte à la perfection les beaux-arts, 
la poésie et la tragédie, rarchitecture, la sculpture et la peinture! 

Et cette même République multiplie tellement \a population que 
la Grèce inonde à son tour de colonies Républicaines l'Asie-Mineure, 
la Sicile et la moitié de l'Italie, décorée du titre de Grande-Grèce, et 
dont la Rome peut être considérée comme une fille grecqueinstruite 
par sa mère : Bysance ou Constantinople et Marseille sont aussi 
deux colonies Grecques et Républicaines. 

Ne nous arrêtons donc pas sur ces Républiques Asiatiques , Sici- 
liennes et Italiennes, enfants de la Grèce et lui ressemblant plus ou 
moins : nous jetterons seulement , tout à l'heure , un rapide coup- 
d'œil sur la République Romaine. 

Ne nous arrêtons pas même sur la marchande et conquérante 
Cartilage, fondant autour d'elle trois cents villes ou Républiques 
Africaines, et finissant par succomber sous la puissance Romaine. 

Et remarquons seulement que, à l'apparition d'Alexandre, Aris- 
tote peut réunir deux cem cinquante Constitutions Républicaines 
et compter bien plus de Républiques encore en Grèce et autour de 
la Grèce, tandis que l'Egypte et l'Asie méridionale sont encore 
esclaves, et que tout le reste de la Terre est encore sauvage ou pres- 
que sauvage, jouissant de son Egalité naturelle. 

Mais, comme une armée fait halte ou revient sur ses pas pour 
atteindre ou rejoindre les traînards afin d'avancer plus sûrement 
ensemble, ne dirait-on pas que la Grèce s'arrête et rétrograde pour 
rejoindre les autres Peuples restés en arrière, afin de reprendre sa 
course plus tard et de les entraîner ou de les guider en avant ? 

En attendant, voyons vite cinq grands événements qui se succè- 
dent dans le court espace de sept ou huit siècles ; les conquêtes 
d'Alexandre, la République romaine devenant universelle, l'Empire 
romain, le Christianisme, et la grande invasion des Barbares. 

Passons vite d'abord sur les conquêtes duMacédonien Alexandre, 
qui subjugue la Grèce (environ 330 ans avant J.-C), mais qui, avec 
une pclit-e armée de Grecs, subjugue et réunit l'Asie-Mineure , la 






PROGRÈS DE LA DÉMOCRATIE. 413 

Judée, laPhénicie, la Perse, une partie de l'Inde et l'Égypto, fonde 
Alexandrie, et répand dans son vaste Empire la langue et les con- 
naissances des Grecs , mêlant ensemble l'ancienne et la nouvelle 
civilisation. 

Alexandrie renferme bientôt dans sa bibliothèque 700,000 volu- 
mes, c'est-à-dire toutes les connaissances de l'Humanité, et devient 
la nouvelle Athènes du monde civilisé, placée entre l'Afrique, l'Eu- 
rope et l'Asie. 

La Grèce gagne peu et perd beaucoup dans ce contact et ce 
mélange , mais les autres Peuples réunis y gagnent beaucoup plus 
qu'ils n'y perdent : c'est l'eau bouillante qui perd de sa chaleur par 
son mélange avec l'eau froide, tandis que celle-ci gagne la chaleur 
perdue et que toutes deux, devenues tièdes, peuvent bouillir en- 
semble. 

Mais la République Romaine engloutissant la Grèce et les conquê- 
tes d'Alexandre, va mêler ensemble deux mers d'eau chaude et 
d'eau froide 1 Revenons donc à Rome, et remontons à sa naissance. 

Dès son berceau , Rome , fondée par une colonie d'Albe sous la 
conduite de Romulus (753 ans avant J.-C), partage également ses 
terres et veut l'Égalité. Romulus est Roi, mais électif et borné dans 
son pouvoir : le Sénat commence une Aristocratie qui Unira par tout 
envahir; mais tous les citoyens ont d'abord le droit de suffrage, et 
le Peuple forme une Démocratie puissante. 

Bientôt Rome est divi" :e en riches et en pauvres, en créanciers et 
en débiteurs. 

Bientôt aussi les Rois veulent opprimer les Aristocrates et le 
Peuple : mais l'Aristocratie appelle le Peuple à la résistance ; après 
sept Rois électifs et 240 ans de monarchie populaire , la Royauté 
est abolie; l'Invasion étrangère, amenant la Restauration, est 
vaincue ; et la République reste triomphante 1 

De là de sublimes vertus républicaines, le sentiment de la dignité 
de l'homme , l'amour de la Patrie et de la Gloire , l'accroisse- 
ment delà Démocratie, la vie publique, la fréquentation du forum 
et du champ de Mars , les comices ou les assemblées populaires 
composées quelquefois de 200,000 citoyens, les élections annuelles, 
les discussions publiques, les jugements par le Peuple, l'envoi de 
commissaires pour étudier les lois et les usages de la Grèce et des 
autres pays, les triomphes, les fêtes, les jeux, les vastes théâtres, 
les cirques immenses et les immenses arènes, enfin tout ce qui res- 
pire l'Egalité et même la Communauté 1 

Mais, dès te commencement de la République, l'Aristocratie, déjà 



lié PROGRÈS DE LA DÉMOCRATIE. 

riche et puissante , veut prendre la place de la Royauté , et se 
trouve seule en face d'une Démocratie pauvre, guerrière et armée, 
qui demande en vain l'abolition des dettes et la loi agraire ou le 
partage des terres conquises. 

De là des divisions continuelles, des discordes sans fin, des trou- 
bles, des émeutes, la guerre civile, les proscriptions, les tyranni- 
cides, enfin le despotisme impérial et la tyrannie du sabre. 

Cependant, essentiellement guerrière et conquérante , souvent 
menacée d'être subjuguée et détruite, Rome conquiert l'Ialie en- 
tière et la Sicile, Carlhage et l'Afrique septentrionale, l'Espagne, 
toute la Gaule jusqu'au Rhin, même la Grande-Bretagne , enfin la 
Grèce (146 ans avant J. -G. ), l' Asie-Mineure, l'Egypte et la plus 
grande partie de l'Empire d'Alexandrie. 

Elle étendra continuellement ses conquêtes et gouvernera bientôt, 
au midi, l'Afrique jusqu'au Niger ; à l'occident et au nord, l'Europe 
jusqu'à l'Océan , jusqu'à l'Irlande , jusqu'au Danube, depuis sa 
source à son embouchure ; et à l'orient, l'Asie jusqu'à l'Euphrate. 

Quelle République, immense, colossale, gigantesque, presque 
universelle I 

Rome prend et répand tout et partout ! 

Elle prend à Cartilage , à Syracuse, à Corinthe, à Athènes, à 
Sparte, à Éphèse, à Jérusalem, à Alexandrie, partout. 

Elle prend à la Grèce ses sciences et ses arts , ses statuts et ses 
bibliothèques (quand la guerre ne les détruit pas, comme celle de 
Carlhage et celle d'Alexandrie), ses lois et sa philosophie ; à l'Asie- 
Mineure ses productions naturelles et industrielles, ses richesses et 
son luxe ; partout quelque chose. 

Elle s'enrichit et s'embellit des dépouilles du monde 1 Et sa civi- 
lisation devient le résumé de toutes les civilisations d'alors l 

Mais, à son tour, elle civilise l'Italie septentrionale, l'Espagne, 
la Gaule et la Grande-Bretagne. 

Elle construit partout des routes, des camps fortifiés, des aque- 
ducs, des temples , des bains et des arènes ; elle transporte dans 
l'Occident les animaux et les fruits de l'Orient. 

Elle fonde des Académies à Autun, à Lyon, à Toulouse. 

Elle organise partout des Communes ou des Municipalités, qui 
sont autant de petites Républiques. 

Elle envoie partout ses légions et mêle tous les Peuples dans ses 
armées ; elle distribue partout ses fonctionnaires et fait venir de 






PROGRÈS DE LA DÉMOCRATIE. 41 S 

partout de nouveaux sénateurs et de nouveaux citoyens , des Am- 
bassadeurs et des Représentants de tous les pays : de Rome on va 
partout, et de partout on accourt à Rome. 

C'est le foyer où convergent les rayons partis de tous les points 
d'une vaste circonférence ! c'est le soleil dont les rayons éclairent 
et échauffent tous les points qui l'entourent ! 

Et quoiqu'elle ait encore l'esclavage, mille imperfections et mille 
vices, suite inévitable de l'enfance de rHumanilé, elle répand l'es- 
prit d'Égalité, elle tend à l'unité et au nivellement, elle crée par- 
tout une puissante Démocratie luttant contre l'Aristocratie ! 

Mais bientôt aux torrents de chaleur versés par la République 
s'ajoutent des torrents refroidissants versés par V Empire. 

L'Empire, c'est le triomphe de l'Aristocralie, d'une Aristocratie 
nouvelle , militaire , armée , dont le despote est tantôt le maître 
pour opprimer la liberté et tantôt l'instrument pour l'opprimer 
encore 1 

C'est le règne de la force brutale ! 

Et des monstres à face humaine, des Tibère et des Caligula, des 
Néron et des Héliogabale, escortés de leurs Sénateurs, de leurs 
Patriciens, de leurs Ducs, de leurs Marquis, de leurs Comtes, de 
leurs Prétoriens et de leurs Eunuques, se font adorer comme des 
Dieux I 

Les philosophes sont proscrits ; la science et le progrès se tai- 
sent et s'arrêtent au milieu du bruit des armes et sous le glaive du 
Despotisme I 

L'art de gouverner et d'administrer n'est que l'art d'opprimer; 
Vordre n'est partout que la servitude organisée 1 

Et pendant 400 ans, vous ne voyez que révoltes, guerres civiles 
et guerres étrangères, massacres et tyrannicides I 

Cependant, partout l'Égalité encore I Pour le Peuple, c'est l'Éga- 
lité d'abrutissement et de misère : mais tous ces sujets deviennent 
citoyens; les Barbares (Goths, Francs, Panhes, etc.) sont admis 
dans l'armée , à la Cour , dans tous les emplois ; le dernier des 
soldats , même barbares, peut aspirer à l'Empire ; le dernier des 
esclaves , des affranchis et des eunuques , peut être Ministre d'un 
Empereur et régner sous soa nom ; et les cadavres des Despotes , 
percés par le poignard d'un tyrannicide ou par le sabre d'un préto- 
rien, tombent les uns sur les autres comme ceux de leurs victimes ! 
Quelques Empereurs libéraux (Vespasien, Titus, Adrien, Nerva, 
Antonin) favorisent les sciences et les savants, et fondent V Athénée 



416 PROGRÈS DE LA DÉMOCRATIE. 

au Capitule et des écoles partout ; Rome, Milan, Marseille , Bor- 
deaux, Toulouse, Narbonne, Carthage même, deviennent l'asile 
des études ; Nerva et Trajan accordent la liberté de penser et d'é- 
crire, qui donnent à la postérité TaciU , les deux Pline et Plu- 
iarque l 

Mais l'Égalité va recevoir une impulsion bien autrement grande! 
c'est de l'eau bouillante que va répandre à grands flots le Christia- 
nisme pour échauffer l'Humanité ! Hâtons-nous donc de revenir à 
Jésus-Christ, et ne nous arrêtons plus sur l'Empire que pour remar- 
quer que Consiantinople, située à la tête de la Grèce (au centre du 
monde, entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique), devenue seule capitale 
de tout l'Empire, puis de l'Empire d'Orient seulement après le par- 
tage entre deux Empereurs, sera désormais le foyer de toute la 
civilisation Grecque et Romaine, et que c'est là que se trouveront 
les savants, les ouvrages, même ces fameux Codes de lois romaines 
rédigés par ordre de Justinien , qui deviendront plus tard la lu- 
mière et le droit commun de l'Europe. 

Cependant, arrêtons-nous encore un moment pour bien constater 
l'esprit de l'Humanité à cette époque. 

La civilisation Grecque, et par suite la civilisation Romaine, sont 
le produit des idées religieuses des anciens Pelages mêlées à la 
science venue d'Egypte et d'Asie. Suivant les premières, on croit gé- 
néralement qu'il y a sur terre des Dieux mortels, c'est-à-dire des 
hommes nés des Dieux et pourvus d''une âme immortelle , et des 
HOMMES SANS AME, matière à Propriété aussi bien que les bêtes, le 
sol, les maisons, etc. Il n'y a République que pour les Dieux mor- 
tels : le reste ne compte pas plus que des animaux. Suivant la science 
d'Egypte et de l'Inde, les hommes sont d'anciens Anges originaire- 
ment égaux , mais déchus , en punition de péchés commis dans le 
ciel, et condamnés à rester sur la terre et à y souffrir jusqu'à ce que 
le péché soit expié et racheté. Tant que la purification n'est pas com- 
plète, l'âme coupable est soumise à la métempsycose, c'est-à-dire à 
passer continuellement d'un corps mort dans un autre corps. Les 
âmes sont classées, suivant la gravité de leurs péchés, en six ou sept 
castes, depuis le Prêtre jusqu'à l'esclave et jusqu'à la bête. 

De là la supériorité de chaque caste sur toutes les castes infé- 
rieures jugées plus coupables et plus dégradées. On croit en outre 
que les âmes d'une caste restent toujours dans la même caste : de là 
l'immobilité des castes sans qu'aucune puisse se mélanger avec une 
autre. 



PROGRÈS DE LA DÉMOCRATIE. 417 

et quoique les philosophes ne partagent pas toutes ces idées, on 
peut dire que c'est encore l'opinion de l'Humanité à cette époque. 

De là non-seulement les castes, les Despotes, les Aristocrates et 
Vesclavage, mais le droit de vie et de mort du mari sur sa fe7n7ne et 
du père sur ses enfants. 

Et c'est une croyance vulgaire et universelle qu'un Dieu viendra 
racheter tous les léchés et délivrer tous les hommes. 

Tel est l'état social, religieux et politique, de l'Humanité au com- 
mencement de l'Empire romain. 

Hé bien, voici que d'une des plus obscures provinces de cet Em- 
pire, entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique, une voix proclame l'arrivée 
du Messie ou du Dieu annoncé et attendu, l'expiation et le rachat du 
péché originel, la délivrance du Genre Humain, une immense Ré- 
forme ou une immense Révolution. 

« Je vous le dis en vérité, s'écrie Jésus, vous êtes tous fils d'un 
» même perc, qui est Dieu ; vous êtes tuiis frères, Tous égaux ; il n'y 
» aura dans le Ciel ni petits ni grands, ni ri(;hes ni pauvres, ni hom- 
» mes ni femmes ; il n'y aura que des Anges de Dieu.... Celui qui 
' voudra être le premier parmi vous sera le serviteur de tous les 
» autres. Aimez donc votre prochain comme vous-mêmes, et Dieu 
■ par-dessus tout. » 

Et il recommande même la communauté de biens! 

Et il meurt sur la croix, dit saint Matthieu, pour expier, par un 
seul sacrifice, les iniquités de tous les hommes, les racheter tous du 
péché originel, mettre fin à leur châtiment, etrétabhr entre eux leur 
Egalité primitive en déiruisant la cause de leur Inégalité acci- 
dentelle. 

Et cette voix est répétée du haut du phare d'Alexandrie, centre 
alors de la Philosophie, pour être entendue de toute la Terre 1 

Et les uns disent que c'est la voix d'un Philosophe, d'un Sage, 
d'un grand Homme ; mais la masse croit que c'est celle d'un Dieu! 

Et la divinité de Jésus-Christ devient la base d'une religion nou- 
velle ! 

Et la Morale de cette nouvelle Religion est l'Égalité, la Fraternité, 
la Charité ou l'Amour du prochain, la Communauté, le dévouement 
des Gouvernants à l'intérêt du Peuple, le dévouement du Peuple à 
l'Humanité, la Paix et la Liberté. 

Et Jésus-Christ ordonne à ses disciples la propagande et la prédi- 
cation sur toute la Terre, pour faire du Genre Humaki un seul Peu- 
ple et une seule Famille. 



(Il PROGBÈS DE LA DÉMOCRATIE. 

Bientôt les Apôtres de ce Dieu nouveau prêchent cette Beligioa 
nouvelle à Rome et dans tout l'Empire romain, et font d'innombra- 
bles prosélyte?. 

Bienlôlles Chrétiens forment mille associations et une mste Répu- 
blique disséminée dans l'Empire, et mettent en pratique VEgalité, 
la Fraternité et la Communauté de biens. 

Ni la persécution ni les supplices ne peuvent arrêter leur prcpa- 
gande; les sociétés secrètes et le martyre les conduisent au triomphe 
(320 ans après Jésus-Christ); l'Église et la Croix remplacent les tem- 
ples ; Jésus-Christ prend la place de Jupiter (qui l'aurait cru possi- 
ble?) ; le Christianisme supplante le Paganisme ; et alors des Con- 
ciles et des Congres qui représentent la Uépubli(]ue chrétienne, une 
Constitution religieuse, le suffrage universel pour les Chrétiens, les 
élections qui prennent le mérite dans tous les rangs pour instituer 
les Pasteurs ou les Curés et les Pères ou les Évêques, des prédica- 
tions publiques, des écoles nouvelles, des hospices pour les pauvres 
et les voyageurs, enfin une propagande plus active et plus ardente, 
répandent partout, en Orient comme en Occident, jusque parmi les 
Peuples barbares, l'esprit d'Égalité et de Fraternité. 

Mais quel vent glacial soufflant du nord, quel vent brûlant souf- 
flant du midi, viennent tout à coup obscurcir et glacer ou enflam- 
mer l'atmosphère de l'Humanité ! 

Du nord de l'Europe et de l'Asie (appelé la fabrique du Genre 
humain) s'élancent cent Peuples sauvages et barbares (Goths, Os- 
trogoths, Visigoths, Francs, Saxons, Angles, Allemands, Cimbres, 
Teutons, Lombards, Hérules, Gépides, Alains, Suèves, lUins, 
Abares, Bul2;ares, Scythes, Tartares, etc.) qui se précipitent par 
le haut sur l'Empire romain comme une tempête ou comme un 
torrent, tandis que Mahomet et ses Arabes (Sarrasins, Maures, 
Musulmans, Ottomans, Turcs) s'élèvent par le bas comme un 
incendie dévorant. 

Hommes et femmes, enfants et vieillards, presque nus et effroya- 
bles, vivant de chairs crues et saignantes, accourent avec leurs 
tentes et leurs bestiaux, les uns à pied ou sur leurs chariots, les 
autres à cheval ou sur leurs chameaux. 

Les uns arrivent à Rome par l'Asie-Mineure, la Grèce et l'Italie; 
les autres par la Gaule et TEspagne, d'où ils passent en Sicile et 
en Italie, tandis que plus tard les terribles enfants de Mahomet 
subjugueront tous ces premiers envahisseurs et feront le tour de 
l'Empire, d'abord par le midi, l'occident et le nord, s'ils ne sont pas 



PROGRÈS DE LA DÉMOCRATIE. 419 

arrêtés à Poitiers par Charles Martel , ensuite parle nord et l'oc- 
cident, s'ils ne sont pas arrêtés à Vienne par les Polonais, 

Rome est prise, reprise, prise encore, pillée, brûlée, détruite; et 
son Arislocralie va mourir sur les ruines de Carthage ou s'enfermer 
dans les murs de Constantinople. 

Tout TEmpire est inondé, subjugué, conquis, couvert de Bar- 
bares; et Constantinople seule reste debout, entourée et bloquée, 
conservant dans un étroit foyer la civilisation de la Grèce, de Rome 
et du monde. 

Et quelle désolation après cet effroyable tremblement de terre et 
les nombreuses secousses qui l'ont précédé et suivi pendant près 
de 400 ans, jointes aux dévastations des chrétiens Iconoclastes qui, 
pour exécuter la prescription de Moïse contre les images, détrui- 
sent toutes les Églises, toutes les statues et toutes les peintures en 
Orient ! 

La terre est partout couverte de cendres, de ruines ensanglan- 
tées et de cadavres; les villes sont détruites, la moitié de la popu- 
lation périt et le reste devient esclave, forcé de cultiver les champs 
pour des barbares devenus maîtres de tout, hommes et terres, meu- 
bles et bestiaux. 

Et tous ces Peuples barbares, libres auparavant et égaux entre 
eux, ayant des Gouvernements démocratiques et des assemblées 
générales où la Nation entière laisait ses lois et décidait ses affaires, 
changent tous leurs usages après la conquête : dispersés dans le 
pays, unis seulement contre leurs victimes et divisés entre eux, ils 
finissent par n'avoir plus d'assemblées et par laisser à leurs Géné- 
raux le pouvoir de choisir des Rois ; et ces Rois, d'abord électifs et 
presque sans autorité, se rendront héréditaires, voudront devenir 
despotes comme les Empereurs romains, et, comme ceux-ci, se fe- 
ront appeler Dieux, ou Rois de droit divin, ou Rois par la grâce de 
Dieu : tout le reste se transforme en une Aristocratie de Princes, 
Ducs et Pairs, ou égaux du Roi, Marquis, Barons, Comtes, Vicomtes 
et Seigneurs, étages comme les officiers d'une armée; ou plutôt tous 
ces féroces et hideux Aristocrates organisent la plus épouvantable 
anarcltie, voulant tous être indépendants et maîtres chez eux, vou- 
lant laire